PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

   m

   mise en ligne le 30 mai 2026

Logement, santé, risques incendie… Les rendez-vous manqués de l’adaptation au dérèglement climatique

Lucie Delaporte, Estelle Levresse et Amélie Poinssot sur www.mediapart.fr

En attendant un « plan interministériel de gestion des vagues de chaleur », qui devrait aboutir début juin, le gouvernement met en avant son Plan national d’adaptation au changement climatique présenté l’an dernier. Très peu des cinquante mesures alors avancées ont été, en réalité, concrétisées.

Une réunion interministérielle s’est tenue, jeudi 28 mai, pour discuter d’un « plan de gestion des vagues de chaleur », dont le détail sera annoncé « début juin », assure-t-on à Matignon. Seul à s’exprimer à l’issue de cette rencontre, le ministre des transports Philippe Tabarot s’est borné à rappeler que « l’État n’est pas responsable de tout sur tous les sujets, il y a les acteurs locaux aussi ».

Accusé par l’opposition d’être dans l’impréparation la plus totale face aux températures record qui s’abattent sur l’Hexagone depuis le 21 mai, le gouvernement fait en tout cas valoir qu’il s’est doté en 2025 d’un troisième Plan national d’adaptation au changement climatique (Pnacc). Parmi cette cinquantaine de « mesures » en forme de to-do list, présentées en mars 2025 par la ministre de l’époque de la transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, et touchant à la fois l’adaptation des logements et des villes, les infrastructures de santé ou les risques d’incendie, qu’est-ce qui a réellement été mis en œuvre ? Tour d’horizon des rendez-vous manqués.

Remédier aux logements bouilloires et aux îlots de chaleur en ville  

L’adaptation des logements aux fortes chaleurs est sans doute le point le plus urgent puisque, selon la Fondation pour le logement des défavorisés, 42 % des Français·es disent souffrir de la chaleur dans leur habitation, et un logement sur trois se transforme en bouilloire thermique l’été avec de graves conséquences sur la santé.

Une seule mesure du Pnacc y est pourtant consacrée, intitulée « Adapter les logements au risque de forte chaleur ». Les besoins d’adaptation des habitations sont colossaux, tant pour leur habitabilité l’été que parce qu’une maison sur deux est exposée au risque de retrait-gonflement des argiles, qui fragilise les fondations des maisons.

À ce jour, la prise en compte du « confort d’été » – doux euphémisme quand il fait 40 °C dans un appartement – est encore balbutiante dans la construction neuve, et 40 % des logements ne sont pas équipés de protection de base contre la chaleur comme des volets. « Malgré ses engagements à avancer sur le sujet, notamment après notre rapport sur les bouilloires thermiques, très peu de choses ont concrètement avancé ces dernières années », souligne Manuel Domergue, directeur des études à la Fondation pour le logement.

Parler simplement de “confort d’été” est trompeur, car il ne s’agit plus seulement de confort, mais parfois de véritables enjeux de survie.
Basile Chaix, directeur de recherche à l’Inserm en épidémiologie environnementale

Les travaux les plus simples pour améliorer l’habitabilité des logements pendant les canicules ne sont toujours pas éligibles aux aides à la rénovation thermique. Ils le sont uniquement s’ils entrent dans le cadre, extrêmement restreint, des rénovations globales. Si les bailleurs ont une obligation de louer des logements assurant une température minimale de 19 °C, aucune borne maximale n’est fixée pour interdire de louer des logements bouilloires.

En juillet 2025, une proposition de loi transpartisane, intitulée « Zéro logement bouilloire » et qui proposait une batterie de mesures pour préparer les habitations à l’envolée du thermomètre, a été déposée à l’Assemblée nationale à l’initiative de la Fondation pour le logement. « Le gouvernement n’a pas voulu la mettre à l’ordre du jour, on attend d’ailleurs toujours leur réponse sur le fond », constate amèrement Manuel Domergue.

La Fondation pour le logement s’est ainsi jointe, cette semaine, à l’action en justice des sinistré·es climatiques – portée par Notre affaire à tous, Greenpeace et Oxfam France, pour dénoncer l’inaction gouvernementale devant le Conseil d’État.

Pour Basile Chaix, directeur de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) en épidémiologie environnementale, adapter nos logements est une affaire de santé publique. « Selon plusieurs études internationales, 75 % des décès liés aux canicules trouvent leur origine dans une exposition prolongée à la chaleur dans l’habitat », explique le chercheur, qui travaille sur les effets des vagues de chaleur et du changement climatique sur la santé. « Parler simplement de “confort d’été” est trompeur, car il ne s’agit plus seulement de confort mais parfois de véritables enjeux de survie », souligne-t-il.

Alors que la végétalisation des villes est un impératif pour contrer les effets des îlots de chaleur urbains, qui touchent en première ligne les quartiers populaires, le gouvernement s’était engagé à aider les élu·es locaux et locales à « renaturer les villes » (mesure 13 du Pnacc). Le Fonds vert, destiné notamment à ces projets de végétalisation et de désimperméabilisation des sols, a pourtant été la première victime des « efforts budgétaires » et son enveloppe a été très largement rabotée. De 2,5 milliards en 2024, il est passé à 650 millions en 2026. CQFD. 

« Si je veux rénover énergétiquement mes écoles - 27 groupes scolaires et 55 écoles- cela représente 60 millions d'euros. L'État, qui est pourtant alerté depuis cinquante ans, n'a pas été suffisamment stratège face au mur de financement qui se trouve devant nous », regrette le maire de Villeurbanne, Cédric Van Styvendael. 

Protéger les publics fragiles

Le Pnacc prévoit une meilleure protection des populations précaires – personnes sans abri, habitant·es de logements précaires, détenu·es ou encore travailleurs et travailleuses pauvres – face aux fortes chaleurs. Après la canicule de 2003, un registre communal des personnes vulnérables a été créé afin de les accompagner pendant les épisodes de chaleur, grâce à des visites à domicile ou à un transport vers des lieux rafraîchis. Or, il concerne uniquement les personnes âgées de plus de 65 ans et les personnes adultes handicapées et, faute d’être connu, 10 % seulement des personnes éligibles y seraient inscrites, selon le Haut Conseil pour le climat.

Si certaines mesures concrètes existent, comme la prolongation des horaires d’ouverture des parcs, la gratuité des piscines municipales ou l’ouverture de lieux rafraîchis, leur mise en œuvre reste très inégale selon les communes, créant de fortes disparités territoriales.

« Rien de réellement structurant n’a été prévu dans le plan pour soutenir financièrement ces politiques d’adaptation, regrette Robin Ehl, chargé de campagne et de plaidoyer pour Oxfam France. L’État ne compense pas les surcoûts engendrés pour les communes. Résultat : seules les communes disposant de ressources financières suffisantes ou d’une forte volonté politique mettent réellement ces mesures en œuvre. »

Les ONG pointent aussi un autre problème majeur du plan : de nombreuses mesures se limitent à la publication d’études ou de rapports. « Cela crée une illusion d’action sans effet concret sur le terrain », estime Robin Ehl. Le plan prévoit par exemple « une cartographie de vulnérabilité climatique des prisons » ainsi que des plans d’adaptation pour chaque établissement d’ici à fin 2025. Mais sur le terrain, les observateurs ne constatent pas d’amélioration notable.

Une note de la direction de l’administration pénitentiaire sur la gestion des vagues de chaleur est transmise chaque année aux établissements et s’applique jusqu’au 15 septembre pendant les périodes de vigilance météo. « La note de 2026 publiée le 27 mai est identique à celle de l’année dernière et à celle de l’année d’avant », détaille Odile Macchi, responsable du pôle enquête à l’Observatoire international des prisons. Celle-ci prévoit des adaptations d’horaires, un accès plus fréquent aux douches et la présence de points d’eau ou d’abris dans les cours de promenade. « Ces mesures restent très difficiles à appliquer en raison du manque de personnel, des contraintes sécuritaires et du mauvais état de nombreux établissements », précise-t-elle.

Travailler sous la canicule

Autre enjeu central : l’adaptation des conditions de travail au changement climatique. Le décret de mai 2025 sur la chaleur au travail, censé renforcer les obligations des employeurs en matière de prévention, est jugé largement insuffisant par les syndicats et les ONG. Selon Denis Gravouil, membre du bureau confédéral de la CGT, les obligations concrètes des employeurs restent trop floues. « Les outils de prévention existants sont aussi mal appliqués, ajoute-t-il. C’est notamment le cas du Duerp, le document unique d’évaluation des risques professionnels. Environ 50 % des entreprises ne l’ont pas ou mal rempli. » Et l’inspection du travail manque de moyens humains pour effectuer des contrôles.

La CGT demande une meilleure information des salarié·es concernant leur droit de retrait. « Ce droit existe juridiquement si le salarié s’estime en danger, mais dans la pratique, beaucoup de travailleurs n’osent pas l’utiliser en raison de la pression hiérarchique, de la peur de perdre leur emploi ou de leur situation de précarité », déclare Denis Gravouil. La question des seuils de température maximale fait débat. « Définir une température maximale unique est complexe, car les effets de la chaleur dépendent de nombreux facteurs : humidité, ventilation, exposition, état de santé ou capacité individuelle à supporter la chaleur… C’est pourquoi nous pensons qu’il vaut mieux insister sur le droit de retrait », précise le syndicaliste.

Dans la nuit du 26 au 27 mai, un jeune homme de 19 ans qui travaillait sur une toiture en plein soleil est littéralement mort de chaud après avoir fait un malaise.

Prévention des risques incendie

Autre mesure phare du plan d’adaptation : « Se préparer à l’augmentation attendue des incendies de forêt et de végétation ». Sur ce plan, la tâche est considérable, d’autant que les risques s’étendent désormais à des territoires qui n’étaient pas exposés auparavant. Il faut à la fois préparer les services de l’État, accompagner les collectivités dans la protection des populations et le débroussaillement pour éviter les feux, et mieux prévenir les risques.

Le Pnacc annonçait ainsi vouloir « intégrer l’effet du changement climatique dans la cartographie du risque incendie ». Un point que la docteure en géographie spécialiste des incendies de forêt Pauline Vilain-Carlotti estime insuffisamment mise en œuvre. Certes, Météo France a mis à jour ses données pour prendre en considération le changement climatique, mais « dans le champ opérationnel, beaucoup de cartes relatives à l’aléa utilisent encore des données anciennes, et les cartes sur les “zones de danger” introduites par la loi de 2023 n’ont toujours pas été réalisées ».

Il faut restaurer les zones humides et le bon fonctionnement des cours d’eau, désimperméabiliser les sols, pour favoriser l’écoulement en cas de crue.
Antoine Guilpart, expert eau à France Nature Environnement

Le plan d’adaptation ambitionnait également de « préparer les acteurs des territoires historiquement peu confrontés aux feux de forêt ». C’est resté, à ce stade, un effet d’annonce, selon la chercheuse, qui regrette « un travail qui ne s’appuie pas sur les recherches scientifiques de long cours pourtant incontournables sur cette problématique ». La culture du risque dépend en réalité des territoires, certains sont plus avancés que d’autres, et c’est en coconstruisant avec la population locale que la prévention des incendies pourra progresser. « Le sujet incendie est encore trop abordé sous un angle technique, et pas du point de vue des représentations et des pratiques qui sont pourtant riches d’enseignements sur ce qui existe réellement », souligne Pauline Vilain-Carlotti.

Des forêts plus résilientes

Parmi les mesures d’adaptation au changement climatique figurait également un volet sur la résilience des forêts. Car celles-ci présentent de nombreux avantages : ce sont de gigantesques puits de carbone, elles permettent de limiter la hausse des températures et de préserver les sols. Or, elles sont particulièrement touchées par le réchauffement et les épisodes de sécheresse, qui accélèrent la mortalité de certaines essences et ralentissent la croissance des arbres. 

Pour répondre à ces enjeux, les actions lancées « sont assez abstraites, et leur mise en œuvre est donc complexe et difficile à suivre », juge Céline Lesot, chargée de plaidoyer pour l’ONG Canopée. Certaines d’entre elles ont d’ailleurs des échéances lointaines, 2027 ou au-delà, ce qui rend impossible un bilan à ce stade. C’est le cas de la feuille de route elle-même, la stratégie nationale pour l’adaptation des forêts au changement climatique : « On n’a encore rien vu arriver de ce côté », indique Céline Lesot.

D’autres actions sont au contraire bien engagées, comme le financement du renouvellement forestier. Mais il ne se fait pas forcément à bon escient : ce guichet d’argent public permet de faire des coupes rases suivies de plantations, une activité poursuivie par l’industrie du bois qui conduit à des forêts moins résilientes, à du déstockage de carbone et à de la perte de biodiversité.

La plupart des autres pistes annoncées n’ont à ce jour pas débouché. Seul le Plan d’action pour la préservation des sols forestiers a bien été publié. Mais il n’est accompagné d’aucun moyen financier pour sa mise en œuvre.

Prévention des crues

On l’a vu cet hiver, les inondations sont une autre dimension essentielle du changement climatique en cours. Submersion marine, ruissellement ou débordement des cours d’eau : si, localement, des mesures ont été prises par certaines collectivités, à l’échelle nationale, on est encore extrêmement loin de l’adaptation au nouveau régime climatique.

L’une des cinquante-deux mesures du Pnacc y était pourtant consacrée, non sans contradiction. Elle vise en effet à renforcer l’accompagnement des collectivités sur leur compétence « Gemapi » (pour « gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations »), alors que le financement de la taxe Gemapi n’a pas du tout suivi jusqu’ici : non obligatoire, prélevée sur les impôts locaux, elle a été mise en place par à peine 10 % des intercommunalités. Le budget de gestion des digues n’atteint ainsi que 542 millions d’euros au niveau national. « Nous aurions besoin de 15 milliards », soulignait le vice-président des Intercommunalités de France Régis Banquet auprès de Mediapart en février, alors que les crues ont révélé l’état dégradé de nombreuses digues sur le territoire.

« La gestion du risque inondation ne peut pas reposer que sur les digues, souligne toutefois Antoine Guilpart, expert eau à France Nature Environnement. Il faut également restaurer les zones humides et le bon fonctionnement des cours d’eau, désimperméabiliser les sols, pour favoriser l’écoulement en cas de crue. Ce sont des choses qui prennent du temps, et c’est une compétence difficile à faire monter dans les collectivités. » Or, ces axes n’apparaissent pas de manière explicite dans le plan d’adaptation, qui affiche des objectifs flous, non contraignants et sans moyens définis.

Le projet de loi d’urgence agricole, discuté cette semaine à l’Assemblée nationale, porte des atteintes graves aux zones humides qui sont les meilleurs remparts naturels à la fois contre les incendies et les inondations.

Sur la prévention des inondations, seule l’extension annoncée du service Vigicrues pour couvrir le territoire hexagonal semble bien engagée, pour un déploiement complet à horizon 2030. 


 

   mise en ligne le 29 mai 2026

Immigration, Palestine, féminisme, progrès social... Les leçons de l’Espagne à l’Europe libérale

Luis Reygada sur www.humanite.fr

Dirigée depuis plusieurs années par une coalition de gauche, l’Espagne affiche une santé économique insolente et fait la démonstration que l’on peut faire rimer progrès social et croissance. Que ce soit sur l’immigration, la Palestine ou le féminisme, le gouvernement de Pedro Sanchez avance à contre-courant des logiques néolibérales, atlantistes et réactionnaires dans lesquelles s’embourbent ses voisins européens. De quoi inspirer de ce côté-ci des Pyrénées.

En quelques années, l’Espagne est devenue un véritable laboratoire en Europe. Sous son gouvernement de coalition et à contre-courant de la ligne néolibérale dictée par Bruxelles, le pays dirigé par le socialiste Pedro Sanchez a conquis de nouveaux droits sociaux pour les travailleurs, assumé une politique étrangère cherchant à s’affranchir de la tutelle atlantiste, reconnu le rôle économique des sans-papiers et porté un féminisme d’avant-garde… tout en affichant une croissance exceptionnelle. Un modèle audacieux, preuve que les politiques de progrès social peuvent faire rimer État providence et dynamisme économique. « L’Humanité magazine » a fait son tour d’Espagne, en quatre étapes, pour plonger au cœur du modèle ibérique.

La locomotive économique de l’Europe

Dans le quartier d’Almagro, secteur huppé du district madrilène de Chamberi, le Partido popular (PP) diffuse en continu sa propagande antigouvernementale, comme si le bourrage de crâne suffisait à faire une vérité. « Pedro Sanchez appauvrit les Espagnols », proclame un écran sur la rue de Génova, depuis le siège du principal parti d’opposition, qui se présente comme le seul capable de « bien diriger et faire avancer » la quatrième économie de l’Union européenne.

Retranché dans une réalité alternative, le PP feint d’ignorer les bons résultats économiques du pays, pourtant salués par l’OCDE et le FMI. Ce dernier augure pour la « locomotive économique d’Europe » la meilleure performance au niveau mondial parmi les grandes économies développées, après avoir déjà devancé en 2025 – avec une croissance de 2,8 % – toute l’euro-zone et ses principales puissances (0,9 %, 0,7 % et 0,2 % pour la France, l’Italie et l’Allemagne). « S’il existait une Ligue des champions des droites les plus malhonnêtes, le PP gagnerait aisément », ironise Esperanza, militante du syndicat Commissions ouvrières (CCOO). « Leur stratégie consiste à nier les avancées et à dépeindre une situation apocalyptique ! »

Tous les indicateurs témoignent, en effet, de l’inverse : chômage sous les 10 % pour la première fois depuis 2008, hausse de 66 % du salaire minimum depuis l’arrivée du socialiste Pedro Sanchez au pouvoir en 2018, recul des inégalités et de la pauvreté, mise en place d’un revenu minimum vital, revalorisation des retraites, hausse de la productivité… Même si l’inflation et la hausse des loyers atténuent leurs effets, ces réformes « vont dans la bonne direction », apprécie Javier Pacheco, secrétaire confédéral aux CCOO, qui rappelle que les mesures concernant le travail et les entreprises ont été adoptées « avec la participation active des syndicats ».

Face à la crise du Covid, « l’Espagne a tourné le dos à la dévaluation salariale et à l’austérité pour adopter une politique fiscale expansionniste et un bouclier social visant à protéger les revenus des ménages, tout en consolidant l’État providence », explique l’économiste Jorge Uxo. Si le rôle du plan de relance européen Next Generation EU est souvent rappelé, celui du virage progressiste engagé en 2020 avec un gouvernement de coalition plus à gauche l’est beaucoup moins.

« Nous avons changé de paradigme en nous opposant radicalement à la logique austéritaire : pour sauver l’économie, nous avons d’abord protégé les citoyens », affirme Pablo Bustinduy, le ministre des Droits sociaux et de la Consommation. Selon lui, la protection sociale a été la clé pour soutenir la croissance, contrairement aux pronostics des technocrates : « Lorsque nous avons réformé le droit du travail pour favoriser les CDI et renforcer les droits des travailleurs, lorsque nous avons augmenté le salaire minimum, beaucoup prédisaient une destruction du marché de l’emploi et une explosion du chômage. C’est le contraire qui s’est produit ! » (lire entretien).

Pour la ministre du Travail Yolanda Diaz (lire entretien), cette trajectoire dépasse l’économie et fait marquer des points à la gauche. « Le succès espagnol démontre que les allégations néolibérales sont fausses », affirme-t-elle, s’appuyant sur un rapport récent de la Commission européenne saluant les réformes du marché du travail. « C’est en protégeant les salariés que l’économie a progressé. » Un résultat fruit de rudes batailles avec Bruxelles, mais aussi avec les partenaires socialistes au sein de la coalition, même si Pedro Sanchez n’hésite pas à en revendiquer la paternité…

Gaza, le courage de dire la vérité

Alors qu’en Europe la solidarité avec la Palestine est de plus en plus ciblée par de nombreux gouvernements, l’Espagne fait entendre une tout autre voix. En septembre dernier, tandis que des milliers de manifestants venaient d’empêcher l’arrivée à Madrid de la Vuelta, Pedro Sanchez se disait « admiratif » d’un peuple « mobilisé pour des causes justes », confirmant son rôle de dirigeant parmi les plus critiques de la « barbarie » en cours à Gaza. Plusieurs membres de son gouvernement ont défendu les militants, estimant que la course cycliste aurait pu se dérouler normalement sans la présence d’une équipe représentant un « pays génocidaire ».

« La cause palestinienne est enracinée ici depuis longtemps », rappelle Ibon Meñika, porte-parole de Gernika Palestine, qui fédère une cinquantaine d’organisations. Il a fait partie des promoteurs du match de football entre sélections basque et palestinienne joué à Bilbao l’année dernière. Ou encore de la mosaïque humaine formée ici, à Guernica, en 2023. « C’était fort de dénoncer les bombardements israéliens sur les civils gazaouis depuis ce lieu, l’ancien marché de la ville : c’était la zone 0 de l’attaque aérienne de 1937 perpétrée par les fascistes italiens et les nazis allemands. »

Reconnaissance de l’État palestinien, boycott de l’Eurovision ainsi que des produits issus des colonies de Cisjordanie, embargo sur les armes, rupture de contrats militaires, actions devant la Cour internationale de justice, volonté de rompre l’accord UE-Israël : Meñika reconnaît « à leur juste valeur » les positions du gouvernement. « Pour le bien des Palestiniens, il faut de l’audace politique. » Le soutien populaire donne, selon lui, à Pedro Sanchez une légitimité pour porter cette ligne en Europe. « Il a su écouter la société, même s’il y a aussi des calculs politiques », ajoute-t-il. Avec ses camarades, il tente d’amplifier les actions menées par les artistes, mairies, entreprises, fédérations sportives, universités, partis politiques, syndicats… « Tous ceux qui refusent de normaliser le génocide. »

À Bilbao, l’université du Pays basque, comme de nombreuses institutions espagnoles, a rompu certains partenariats. Dans ses annexes, situées dans le quartier médiéval, elle présente une exposition intitulée « Le mal : Auschwitz 1945-Gaza 2025 ». « Ce parallèle ne choque pas ici », explique Jana, une visiteuse originaire de Saragosse. Elle se dit aussi fière de l’opposition « courageuse » de son gouvernement à la guerre contre l’Iran et le refus d’autoriser l’usage de bases américaines en Andalousie ou encore d’augmenter les dépenses militaires, comme le demandait l’Otan.

Pour le politologue Heriberto Cairo Carou, ces positions relèvent surtout d’une certaine intelligence politique de la part de Sanchez. Elles donnent des gages à sa gauche, aux électeurs de Sumar et de Podemos, tout en tenant compte de la reconfiguration géopolitique du monde. « Les vieilles alliances sont secouées, souligne-t-il. Face à la Chine, Sanchez agit en homme d’État pragmatique en développant ses liens avec le géant asiatique, mais aussi en cherchant à replacer son pays comme tête de pont européenne vers l’Amérique latine.  » Une attitude qui tranche avec la soumission atlantiste de la Commission européenne et des poids lourds du Vieux Continent…

Immigration, une chance, pas une menace

À Séville, capitale d’une Andalousie surnommée le « potager de l’Europe », dont l’agriculture ne fonctionnerait pas sans ses milliers de travailleurs immigrés, souvent sans papiers, Jean Kofi, Togolais de 22 ans, ne tarit pas d’éloges sur l’Espagne et son président. « Dieu les bénisse », dit-il, balayant les discours des extrêmes droites : « J’ai trois professions : coiffeur, menuisier, maçon… Si j’ai laissé ma famille derrière moi, c’est pour travailler dignement, rien d’autre. »

S’il est un autre sujet sur lequel l’Espagne pourrait donner des leçons à l’Europe, c’est bien l’immigration. Dossier complexe dont les droites et extrêmes droites ont fait un levier électoral au mépris des faits. Face à cette stratégie, le gouvernement de Pedro Sanchez refuse l’hypocrisie de nombreux voisins européens heureux de voir une main-d’œuvre ultraprécarisée faire tourner leurs économies. « Pour l’Espagne, la migration est synonyme de richesse, de développement et de prospérité », déclarait-il en 2024, rappelant la contribution « fondamentale » des travailleurs migrants à l’économie du pays, mais aussi à l’équilibre démographique et, via leurs impôts, au financement de la protection sociale et des retraites. « Dans une UE plus que jamais tirée vers l’extrême droite, ce gouvernement incarne une alternative dont nous sommes fiers, car il allie responsabilité et humanité », estime l’eurodéputé socialiste Juan Fernando Lopez Aguilar, ancien ministre de la Justice sous José Luis Zapatero.

Un constat que ne dément pas Jean Kofi. Arrivé il y a neuf mois, il espère bénéficier de la nouvelle mesure gouvernementale « relative aux droits et libertés des étrangers et à leur intégration sociale », officialisée le mois dernier, qui devrait permettre à près de 500 000 personnes en situation irrégulière d’obtenir un titre de séjour et de travail. Mais pour cela, il faut obtenir un « certificat de vulnérabilité » avant fin juin, au risque de saturer centres sociaux et associations habilitées à délivrer ce précieux document.

Carmen, professeure et bénévole au sein de l’ONG Accion en Red, montre sur son téléphone le message qui circule parmi les militants : « L’Association pour les droits humains est débordée, nous recherchons des volontaires pour aider les migrants à remplir les documents… » Rue Blanco White, la plupart des demandeurs sont latino-américains – péruviens, nicaraguayens, colombiens –, suivis des Marocains et des Africains subsahariens. Les hommes travaillent surtout dans l’agriculture ou la restauration, les femmes dans les soins et les tâches ménagères.

« Cette régularisation massive est remarquable, et même courageuse au regard de ce qui se passe ailleurs », salue Juan Blanco Lopez, un travailleur social. Mais il rappelle qu’elle est avant tout le fruit d’années de mobilisation associative et qu’elle n’a pas été accompagnée de moyens suffisants pour absorber la demande. Il critique aussi une certaine approche « utilitariste » du gouvernement. « C’est parce que ces étrangers sont là et que nous avons besoin de main-d’œuvre que nous les régularisons. Nous vivons dans une société mondialisée où les marchandises circulent librement, mais pas les êtres humains. La migration devrait être considérée comme un droit humain. » Malgré tout, l’Espagne de Pedro Sanchez, sur ce sujet également, apparaît, à bien des égards, à l’avant-garde du reste de l’Europe.

Les pionniers du féminisme

En matière de politiques féministes, c’est peu de dire que l’Espagne fait aussi bouger les lignes. Ou plutôt les Espagnoles, qui n’ont pas attendu 2018 et l’arrivée de Sanchez pour aller de l’avant. « La plupart des lois sur l’égalité remontent au premier gouvernement de José Luis Zapatero (2004-2011) ; elles sont avant tout le fruit d’un mouvement féministe très fort », insiste l’eurodéputée socialiste Lina Galvez. « Mais il est certain que le retour de la gauche a favorisé leur renforcement, avec par exemple la loi du ”seul un oui est un oui”. » Un texte pionnier qui place le consentement explicite au cœur des relations entre deux individus.

Approuvée en 2022, la loi est notamment issue de la vague de protestation sans précédent qui avait suivi le procès de l’affaire de « la meute », un viol collectif commis ici, à Pampelune, lors des fêtes de San Fermin de 2016. « Cette loi constitue une avancée considérable, mais notre loi locale est encore plus progressiste », remarquent Uxue Berruezo et Monica Ramirez, membres de la Coordination d’organisations de femmes et/ou féministes pour l’égalité en Navarre. Conscientes des avancées obtenues sur le papier en matière d’égalité, elles luttent maintenant pour voir tout cela « se concrétiser sur le terrain ».

Directrice de l’Institut de Navarre pour l’égalité, Patricia Abad Encinas célèbre les « efforts déployés (au niveau national) pour parvenir à un large consensus politique qui permette de mettre en œuvre des politiques féministes de grande envergure ». En s’appuyant, par exemple, sur le pacte d’État contre la violence de genre, un compromis transversal – dont seule l’extrême droite s’est exclue – accompagné d’un budget : 1 milliard d’euros alloués en 2017, une seconde enveloppe augmentée de 50 % pour la période 2025-2030. De quoi avancer, avec l’impulsion des mouvements populaires, vers « l’éradication des inégalités structurelles qui persistent encore, et continuer de jouer un rôle de premier plan au niveau européen ».


 


 

Espagne : « En renforçant les droits des travailleurs, nous battons des records d’emploi tout en faisant croître notre économie », analyse Pablo Bustinduy, ministre des Droits sociaux

Luis Reygada sur www.humanite.fr

Pour le ministre espagnol des Droits sociaux Pablo Bustinduy, les bons résultats économiques de son pays sont indissociables des politiques économiques et sociales menées par la gauche, à contre-courant des logiques néolibérales prônées par Bruxelles. Entretien.

Ministre espagnol des Droits sociaux, de la Consommation et de l’Agenda 2030, Pablo Bustinduy est une des principales figures de l’aile gauche de la coalition gouvernementale dirigée par le socialiste Pedro Sánchez.

Dans cet exécutif où cohabitent sociaux-démocrates et forces plus progressistes, ce ministre membre de SUMAR – la plateforme menée par la seconde vice-présidente et ministre du Travail Yolanda Díaz – incarne une ligne résolument sociale, attachée à la protection des plus vulnérables et à la refondation de l’État-providence. « Nous avons toujours été convaincus que renforcer la justice et la dignité des familles travailleuses était la voie à suivre, et nous avons prouvé que cela fonctionne », assure dans cet entretien exclusif à l’Humanité cet ancien de Podemos (2014-2019), aujourd’hui résolument engagé à impulser depuis le sommet de l’État « des politiques qui améliorent réellement la vie des majorités sociales ».

Quel rôle joue Sumar au sein du gouvernement pour infléchir les politiques vers des positions plus progressistes ?

Pablo Bustinduy : Le rôle des partis de gauche au sein de gouvernements de coalition socio-démocrates a fait l’objet de nombreux débats. Ce n’est jamais une position facile, surtout lorsque la gauche est minoritaire. La question centrale est de savoir s’il est possible d’impulser des politiques qui améliorent réellement la vie des majorités sociales, malgré des résistances parfois puissantes.

En ce sens, nous avons démontré que cela est possible et il y a une idée maîtresse qui guide toute notre action au sein du gouvernement espagnol : une démocratie ne peut fonctionner si les paramètres fondamentaux de la vie sont subordonnés à la volonté et aux intérêts des grandes entreprises et des ultra-riches. Notre priorité est donc de redistribuer le pouvoir au plus grand nombre, que ce soit en matière de logement, de droits des consommateurs, de régulation des plateformes numériques ou de politique internationale.

Votre gouvernement est parvenu à obtenir des avancées sociales tout en obtenant de très bons résultats macro-économiques, à l’encontre des pronostics des conservateurs. Quelle a été la recette de ce succès ?

Pablo Bustinduy : Depuis la pandémie, principalement, nous avons poussé un changement de paradigme, qui est la raison principale expliquant non seulement pourquoi l’Espagne croît, mais aussi pourquoi nous avons réduit les taux de pauvreté et d’inégalité. La dernière fois que l’Espagne, et le monde, ont été frappés par une crise de cette ampleur (lors de la crise financière de 2008, NDLR), le consensus néolibéral avait poussé les gouvernements à mettre en œuvre une politique économique plutôt contradictoire : sauver les institutions financières avec de l’argent public tout en laissant les familles sans protection, leur faisant perdre leurs emplois et même leurs logements.

Cette fois-ci, nous nous sommes radicalement opposés à cette logique d’austérité contre-productive : nous avons décidé que pour sauver l’économie, il fallait d’abord prendre soin des citoyens. Et cela a clairement porté ses fruits. De la protection de l’emploi au renforcement des conditions de travail et à la hausse du salaire minimum, en passant par la mise en place d’un revenu minimum vital ou des investissements historiques dans les services publics, par exemple en matière d’éducation ou de dépendance. La protection sociale a été la clé pour garantir que notre économie continue à croître dans des conditions justes et inclusives.

Il existe donc bien des marges de manœuvre au-delà des lignes directrices classiques de Bruxelles ou des recettes néolibérales («austérité compétitive », dérégulation, « flexibilisation » du travail, etc.) ?

Pablo Bustinduy : La politique économique déployée lors de la pandémie constitue déjà une preuve que le paradigme de l’austérité était erroné et qu’une autre approche était possible. C’est une leçon pour les gouvernements mais aussi, et surtout, pour les citoyens. Maintenant nous le savons en nous n’allons jamais laisser personne nous dire que la seule façon de surmonter une crise est de faire payer la facture aux travailleurs et aux plus vulnérables, ou que l’économie s’effondrerait si des mesures d’austérité n’étaient pas adoptées. C’est tout simplement faux et, même si cela ressemble à une affirmation économique irréfutable, ce n’est en réalité qu’un choix.

En Espagne, lorsque nous avons réformé le droit du travail pour favoriser les CDI et renforcer les droits des travailleurs, lorsque nous avons augmenté le salaire minimum de plus de 60 %, beaucoup nous disaient que nous allions détruire le marché de l’emploi et que le chômage allait exploser. Rien de tout cela n’est arrivé. Au contraire, nous avons battu des records d’emploi et réduit la précarité. Nous avons toujours été convaincus que renforcer la justice et la dignité des familles travailleuses était la voie à suivre, et nous avons prouvé que cela fonctionne.

Lorsque vous avez pris vos fonctions de ministre en novembre 2023, vous avez déclaré que « les politiques et les droits sociaux doivent être le pilier permettant de construire une économie et une société différentes et meilleures ». Deux ans et demi plus tard, l’Espagne a poursuivi sur cette voie, avec un succès certain, et pourtant droite et extrême droite continuent de se renforcer. Comment l’expliquez-vous ?

Pablo Bustinduy : L’histoire a fréquemment prouvé que le soutien politique est une question complexe qui ne peut être expliquée par les seuls facteurs économiques. Il est indéniable que la situation économique générale de l’Espagne s’est améliorée ; cependant, la crise du logement, par exemple, empêche ces améliorations d’atteindre véritablement la majorité de la classe ouvrière comme il serait souhaitable. À cette réalité économique, nous devons ajouter le contexte international : les conflits, la guerre, le changement climatique…

Cette incertitude croissante se cristallise dans notre imaginaire collectif. C’est un instinct humain de rechercher la sécurité lorsque l’on se sent en danger, et les mouvements d’extrême droite instrumentalisent très souvent ces peurs. Cependant, nous sommes convaincus que la gauche a une autre voie : tout comme nous l’avons prouvé avec notre gestion économique, nous devons répondre à ce sentiment d’insécurité à travers des améliorations de notre sécurité sociale au sens large, en élargissant les droits et en renforçant l’État-providence.

   mise en ligne le 28 mai 2026

Après Sainte-Soline, l’impunité policière devient une doctrine d’État

Par Stéphane Sahuc sur www.humanite.fr

Les faits révélés par Libération et Mediapart sur Sainte-Soline mettent en lumière une réalité incontestable : l’impunité policière, au sens large (police et gendarmerie), est une stratégie. Les vidéos documentent des tirs de grenades illégaux depuis des blindés et identifient leurs auteurs, contrairement aux affirmations des services de l’État. Face à cela, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, s’entête et justifie.

Cette dérive s’inscrit dans une séquence continue de violences contre les mouvements sociaux depuis les gilets jaunes. Elle se traduit par le silence sur l’affaire Quentin Deranque à Lyon, laissant l’extrême droite dérouler sa fable, ou par l’aveuglement volontaire à Espaly-Saint-Marcel en niant le racisme d’une agression.

Cette brutalité frappe aussi la jeunesse lors des free parties, ciblées par des armes de désencerclement. Plus grave, l’assouplissement légal de l’usage des armes de service multiplie les morts pour refus d’obtempérer. De simples infractions deviennent des condamnations à mort.

Ce régime d’impunité est un choix politique. Privé de majorité et rejeté par l’opinion, l’exécutif n’a plus que la violence pour décourager les mobilisations et protéger les intérêts d’une bourgeoisie séparatiste. Face à une base policière poreuse aux thèses du RN exigeant toujours plus de passe-droits, le gouvernement capitule et s’aligne sur l’agenda de rupture républicaine posé par l’extrême droite. Il troque le consentement démocratique contre une fidélité supposée et accélère la bascule autoritaire.

La surenchère sécuritaire au nom de la lutte contre le narcotrafic relève de l’affabulation. Qui peut penser que l’abandon par le service public de quartiers, de territoires entiers, n’ait pas d’impact sur les questions du vivre-ensemble et de la sécurité ? Pas les Nîmois du quartier de Pissevin, où la fermeture du bureau de poste supprime toute présence institutionnelle pour laisser le terrain aux seuls dealers. C’est pour empêcher cela qu’ils se mobilisent avec leur nouveau maire, le communiste Vincent Bouget. Ils savent que la sécurité, la vraie, exige le retour des guichetiers, des profs, des éducateurs et d’une police de proximité à l’écoute des habitants.


 


 

Manifestation de Sainte-Soline : « Les justes vont être jugés avant les barbares »

Lucie Delaporte sur www.mediapart.fr

Quatre figures du mouvement contre les mégabassines ont comparu mercredi devant la cour d’appel de Poitiers pour « organisation de manifestation interdite » le 25 mars 2023. Donnant lieu à une répression inédite, le rassemblement avait fait près de 200 blessés, dont certains très graves. 

Poitiers (Vienne).– Devant le tribunal, une centaine de personnes ont bravé la chaleur accablante et déployé leurs banderoles contre « l’accaparement de l’eau » et les mégabassines. Ils et elles sont surtout venu·es apporter leur soutien aux quatre militants et responsables syndicaux jugés en appel à Poitiers, mercredi 27 mai, pour « organisation de manifestation interdite ».

La manifestation en question, dite « Sainte-Soline 2 », organisée le 25 mars 2023 contre la construction d’une mégabassine dans cette commune des Deux-Sèvres, avait dégénéré et fait plus de deux cents blessés dans les rangs des manifestantes, deux étant placés dans le coma.

Après les déclarations de Gérald Darmanin sur les « écoterroristes » qui menaçaient de manifester ce jour-là, le rassemblement, interdit par la préfecture, avait donné lieu à un déploiement de forces de l’ordre inédit et à des scènes de violences envers les manifestant·es. Violences parfaitement assumées du côté des gendarmes, comme l’a révélé Mediapart, en en montrant certains hilares, se réjouissant de tirer « en pleine tête » sur des manifestants qualifiés de « pue-la-pisse ».

« Ils ont besoin de boucs émissaires », tranche Pascal, adhérent de la Confédération paysanne venu les soutenir. « Mais on voit bien que, pour chercher les responsables du côté des gendarmes, là, c’est plus compliqué… », s’agace-t-il en faisant référence à la nouvelle enquête vidéo diffusée par Mediapart et Libération, qui permet d’identifier le gendarme auteur du tir contre Serge Duteuil-Graziani, alors que la justice a classé l’affaire sans suite.

Acharnement judiciaire

En première instance, les quatre figures du mouvement contre les bassines – le porte-parole de Bassines non merci, Julien Le Guet, celui des Soulèvements de la Terre, Nicolas Garrigues, alias Benoît Feuillu, et deux responsables de la Confédération paysanne, Nicolas Girod et Benoît Jaunet – ont été condamnées à des peines de prison avec sursis pour les deux premiers et à des amendes pour les seconds, assorties d’une interdiction de paraître dans les Deux-Sèvres.

Julien Le Guet a par ailleurs été condamné début mai à six mois de détention sous bracelet électronique pour avoir participé à différentes actions contre les mégabassines avant Sainte-Soline 2.

« Cet acharnement judiciaire, c’est l’autre face de la pièce de la violence qu’on a connue à Sainte-Soline », a-t-il déclaré à l’entrée du tribunal où, comme ses camarades, il a choisi de faire une courte déclaration préalable, puis de garder le silence face aux juges.

Tous nient avoir été des « organisateurs » de la manifestation, tout en reconnaissant y avoir participé. Une partie des débats a été consacrée à cette notion parfois assez floue. Être un contact pour la presse fait-il de vous un organisateur ? Prendre la parole sur une estrade, participer aux préparatifs, également ? L’avocate générale, qui a requis exactement les mêmes peines pour chacun qu’en première instance, en semble persuadée. Les avocats de la défense ont fait valoir que la plupart de ces actions avaient eu lieu avant la date formelle d’interdiction de la manifestation et ne pouvaient donc pas être prises en compte par le tribunal.

Tout au long de cette audience de près de six heures, la présidente a tenté de contenir les débats autour de cette unique question de l’organisation du rassemblement. « Les violences, ce n’est pas l’objet de notre procédure ! », a-t-elle sèchement rétorqué à Nicolas Garrigues qui, dans sa déclaration liminaire, avait tenu à rappeler le déluge de grenades qui s’était abattu sur les manifestant·es.

La désobéissance civile reconnue par le droit international

Appelés à la barre comme témoins par les porte-parole de la Confédération paysanne, le journaliste Nicolas Celnik, coauteur du livre-enquête Les Assoiffeurs. Enquête sur ces entreprises qui accaparent notre eau (éditions Les liens qui libèrent, 2026), et le député Benoît Biteau ont longuement détaillé pourquoi le consensus scientifique – hydrologues, climatologues, géographes, etc. – juge que les mégabassines sont une « maladaptation » au dérèglement climatique qui aggrave la sécheresse.

L’intervention de Michel Forst, rapporteur spécial des Nations unies sur les défenseurs et défenseuses de l’environnement, lui aussi appelé comme témoin, a permis de recontextualiser, au niveau européen, la répression croissante contre les militant·es écologistes ces dernières années, dont ce procès n’est qu’un nouvel avatar. Avec beaucoup de calme, le rapporteur de l’ONU a détaillé ce qu’était la désobéissance civile et souligné que « même si on enfreint la loi, le droit de manifester est protégé ».

À l’adresse des magistrat·es, Michel Forst a souligné que les peines contre ces militant·es étaient de plus en plus cassées devant la Cour européenne des droits de l’homme, qu’il voit évoluer vers une doctrine où des peines d’emprisonnement ne pourraient plus être prononcées contre des militant·es écologistes dès lors qu’ils et elles n’ont pas commis de violences contre des personnes. Tenter de dissuader l’action militante en faveur du climat par des décisions de justice disproportionnées est contraire au droit international, a-t-il insisté.

Sur le banc des parties civiles, l’avocat de la Coordination rurale des Deux-Sèvres s’étrangle et cite un tract par lequel les militant·es antibassines affirment : « Vos bassines trépassent et trépasseront. » « Ce n’est pas de la violence, ça ? », demande Carl Gendreau, hors de lui. « Ce sont des actions symboliques, ce n’est pas de la violence », réplique Michel Forst.

« Ce ne sont pas des défenseurs de l’environnement mais des militants d’extrême gauche ! », aboie Carl Gendreau qui, au cours des débats, aura réussi à interroger Julien Le Guet sur les engagements politiques de son père, tout en demandant au député Benoît Biteau si son père (décidément !) ne faisait pas pousser du maïs dans ses champs… Maïs très gourmand en eau, comme chacun·e sait.

Dans un autre registre, Sébastien Rey, avocat de la Coop de l’eau, société à l’initiative de la mégabassine, a quant à lui fait valoir que ses clients « ne comprennent toujours pas comment on en est arrivés là », puisqu’« il y a eu tout un travail pour rendre ce projet consensuel ». Citant certains membres de la Coop de l’eau, tels un producteur bio ou un maraîcher, il a réfuté l’idée de les faire passer pour des « représentants de l’agrobusiness ». « On les fait passer pour des accapareurs de l’eau, c’est dramatique », s’est-il exclamé, avant d’évoquer le préjudice matériel subi du fait de cette manifestation.

Rappelant le peu de célérité de la justice à s’emparer des violences policières, Pierre Huriet, avocat de Julien Le Guet et de Nicolas Garrigues, a dénoncé « une situation ubuesque, où les justes vont être jugés avant les barbares ». Il a rappelé que depuis cette manifestation, la bassine de Sainte-Soline a été déclarée illégale pour non-respect du droit sur les espèces protégées.

La décision de la cour d’appel sera rendue le 1er juillet.


 

   mise en ligne le 27 mai 2026

Dans le quartier de Silwan, à Jérusalem-Est, « la torture » des démolitions

Rachida El Azzouzi sur www.mediapart.fr

Les autorités israéliennes intensifient les démolitions dans les quartiers palestiniens de Jérusalem. Fakhri et Amina Abou Diab résistent depuis deux ans sur le terrain de leur maison rasée. Autour d’eux, des centaines de familles vivent sous la menace des bulldozers.

Jérusalem-Est occupée.– La valise est prête, stationnée devant le préfabriqué bâti à la hâte au fond du jardin. Un salon-cuisine, une chambre, une salle d’eau, d’où jaillissent des psalmodies du Coran.

Il y a deux ans, le 14 février 2024, quand leur maison du quartier palestinien de Silwan, au pied de la Vieille Ville de Jérusalem que les colons israéliens grignotent depuis 1967, a été démolie, Fakhri et Amina Abou Diab, la soixantaine, n’avaient rien pu emporter. Les bulldozers, les soldats et les chiens avaient surgi au petit matin, alors qu’ils étaient encore en pyjama, sans leur laisser le moindre préavis.

Les petits-enfants étaient partis à l’école. Le soir, ils étaient rentrés. La maison, qui rassemblait plusieurs générations sous le même toit, n’était plus que poussière et décombres. Ils avaient éclaté en sanglots, inconsolables, comme les adultes. Leurs parents les avaient embarqués, ils étaient allés se loger ailleurs dans la ville. Définitivement. Avec un bébé d’une semaine. Fakhri et Amina Abou Diab, eux, sont restés là.

Ils ont d’abord fait des feux de camp, tenu quelques jours, avant de prendre une chambre à l’hôtel Dar (la maison, en arabe). C’était l’hiver. « Il faisait trop froid, ce n’était pas tenable. » Puis ils ont construit un préfabriqué au fond du jardin.

Deux ans que leur maison ainsi que leur verger ont été rasés sous leurs yeux. « Personne ne peut ressentir cette torture au plus profond de soi à moins de l’avoir vécu. C’est une destruction de nos âmes », lâche Fakhri Abou Diab. Il n’a pas baissé les bras pour autant.

Campagne d’expropriations

Le voilà avec sa femme, meurtris, éreintés, mais toujours debout sur le terrain de leur vie, celui des ancêtres : 250 mètres carrés où s’épanouissent des rosiers et des oies parmi les ruines. Des années de bataille judiciaire, de nuits sans sommeil, de menaces, d’humiliations.

Ils remboursent encore 43 000 shekels, soit quelque 12 000 euros, le coût de la démolition de leur propre maison. « Non seulement ils détruisent ta maison, mais en plus il faut que tu paies sa destruction », fulmine l’ancien comptable et traducteur, aujourd’hui retraité, devenu porte-parole des familles menacées d’expulsion.

Il veut « rester près de l’odeur de [sa] mère ». Elle se tient là, sur l’un des murs d’enceinte, sourcils froncés, dessinée en grand avec le dôme du Rocher d’Al-Aqsa, contemplant la désolation, déterminée à rester elle aussi sur sa terre. « La Nakba n’a jamais pris fin, elle dure depuis 1948 », insiste Fakhri Abou Diab, ce samedi 16 mai où les Palestinien·nes commémorent l’exil forcé de près d’un million d’entre eux entre 1947 et 1949.

À l’instar du quartier de Sheikh Jarrah, Silwan, 20 000 habitant·es au sud de la mosquée Al-Aqsa, est depuis 1967 la cible des organisations de colons d’extrême droite, soutenues par les autorités israéliennes, notamment El’ad, qui gère la Cité de David, site archéologique et touristique installé au cœur de la zone, et Ateret Cohanim, active à Batn al-Hawa, un autre secteur de Silwan.

Silwan jouxte le mont des Oliviers ainsi qu’Al-Aqsa, troisième lieu saint de l’islam pour les musulmans, le mont du Temple pour les juifs, soit leur site le plus sacré. Dans cette ville berceau des trois religions du Livre, la position du quartier en fait une cible de choix. « Ils font cela pour prendre le contrôle sur Al-Aqsa », assure Fakhri Abou Diab. Depuis des décennies, le régime israélien y mène une campagne d’expropriations et de déplacements afin de judaïser les zones limitrophes de la Vieille Ville.

Les moyens ne manquent pas pour déposséder les Palestinien·nes de leurs terres : lois discriminatoires, absence délibérée de plans d’urbanisme dans les quartiers palestiniens, désignation arbitraire de terrains comme parcs nationaux ou projets d’État. L’ONG israélienne B’Tselem détaille ces pratiques dans son dernier rapport et y voit l’une des facettes du nettoyage ethnique mené dans toute la Cisjordanie. 

Trois projets cristallisent les ambitions coloniales : les fouilles de la rue dite hérodienne, la démolition des maisons d’Al-Bustan et l’expulsion des résidents de Batn al-Hawa.

Al-Bustan (le jardin, en arabe), c’est le cœur de vie de la famille Abou Diab. La municipalité a classé la zone en espace vert non constructible, rendant impossible toute régularisation des logements palestiniens. Le projet officiel, baptisé « Jardin du roi David », prévoit un parc archéologique géré par des colons, un parking et des services réservés à ces derniers.

Entre octobre 2023 et avril 2026, selon les chiffres de B’Tselem, quarante-huit maisons dont celle des Abou Diab ont été démolies à Al-Bustan, sur ordre de la municipalité de Jérusalem. Quatorze l’ont été cette année, en mars et avril, entraînant l’expulsion de cinquante-six résidents, dont vingt enfants. Les 123 familles restantes, soit 1 450 personnes dont 900 enfants, vivent avec l’épée de Damoclès d’une expulsion imminente. Dix-sept ont reçu un ordre de démolition.

Tant et si bien que certains préfèrent prendre les devants, démolir leur propre toit plutôt que de laisser l’armée le faire et de se retrouver à en rembourser le coût pendant des années.

Les familles ont tout essayé, jusqu’à présenter, par la voix de leurs avocats et l’ingénieur civil Yousef Jabbarine, professeur à l’université hébraïque de Jérusalem et à Harvard (États-Unis), un plan alternatif soutenu par l’ONU : déplacer les maisons palestiniennes en arc de cercle autour du futur parc. Il a été rejeté.

Parmi les condamnés, une vieille dame de 97 ans, installée à Al-Bustan en 1969 après avoir été déplacée en 1948 et en 1967. Sa maison est sur la liste. Son médecin a prévenu : si les bulldozers viennent, elle fera un AVC sur-le-champ.

Début février, des bulldozers mandatés par la municipalité de Jérusalem ont anéanti, sans préavis, des murs, des clôtures, des entrepôts, des portails et des commerces appartenant aux riverains. 

« La démolition a été justifiée par l’utilisation abusive d’un arrêté municipal censé autoriser “le dégagement de la voie publique”, dénonce B’Tselem. Or, les structures visées se dressaient depuis des années sur un terrain qui n’avait jamais été classé comme voie publique. Malgré une injonction du tribunal de district ordonnant l’arrêt des démolitions, les bulldozers ont poursuivi la destruction des bâtiments du quartier. »

Ahmad, 76 ans, se prépare à la destruction de sa boutique et de son appartement. Il vit à Al-Bustan depuis soixante ans, montre les ruelles délabrées, abandonnées à la saleté par la municipalité. Une autre manière de chasser les habitants, « qu’on soit musulmans ou chrétiens », dit-il. Il demande si on a vu la vidéo de la religieuse française violemment agressée dans la Vieille Ville par un extrémiste juif le 28 avril. Jetée au sol, elle a été rouée de coups.

Les voisins de Batn al-Hawa sont soumis au même calvaire. Cinquante-trois familles sont menacées d’expulsion, soit 237 personnes parmi lesquelles 130 enfants, selon B’Tselem. Une trentaine peuvent l’être sur-le-champ, le tribunal leur ayant refusé l’autorisation de faire appel, estimant que toutes les voies de recours étaient épuisées.

Des dizaines d’autres sont suspendues aux décisions de justice. Trente-trois ont été expulsées, ces dernières années, soit soixante-dix-sept personnes, dont trente-sept enfants. Dans plusieurs cas, les familles évincées ont même été condamnées à verser aux colons des dizaines de milliers de shekels à titre de dédommagement.

« Il faut se tenir prêts, dit Fakhri Abou Diab. Demain matin, ils peuvent débarquer. Le maire adjoint de Jérusalem [l’ultranationaliste Aryeh King – ndlr] a dit : “De Sheikh Jarrah à Silwan, je ne veux voir aucun Palestinien.” »

Aux façades des maisons menacées, des banderoles représentant des yeux grands ouverts sont accrochées. Elles disent : « Nous voyons. Nous sommes là. Nous existons. » Sur les murs d’une bâtisse détruite, un message a été écrit deux fois, avec le dessin de la mosquée Al-Aqsa : « Nous restons. Nous ne partirons pas. » Sur le chemin de l’école, les gravats des demeures pulvérisées sont devenus un terrain de jeux pour les enfants. 

Les Israéliens nous ont condamnés à mort par tous les moyens.
    
Fakhri Abou Diab

Ce matin de mai, Amina Abou Diab a du mal à garder les yeux ouverts. À cause de la lumière vive. Mais surtout de l’épuisement après toutes ces années de combat. Elle se voit à la rue avec son mari. Assise dans leur propriété, sous le noyer au tronc à moitié sectionné par les démolisseurs, elle murmure : « Cette fois, on aura quelques vêtements de rechange. Tout le reste est sous les décombres. Les jouets, les meubles, la vaisselle, les passeports : ils n’ont rien voulu nous laisser prendre. »

Et en même temps, la vie continue. Le couple jardine, bricole, nourrit les oies, les oiseaux. L’armée leur a ordonné de les faire disparaître d’ici la fin du mois, sinon elle les empoisonnera, comme elle a promis de le faire avec le cheval et l’âne du voisin. Fakhri Abou Diab dit qu’il ouvrira les cages pour que les oiseaux s’envolent.

Il lève les yeux vers les colons qui les dominent et les encerclent, drapeaux israéliens au vent, caméras de toutes parts. « Cela va finir comme à Hébron », craint-il. Érigée en symbole de l’apartheid, la plus grande et la plus riche des villes palestiniennes de Cisjordanie, à une trentaine de kilomètres au sud de Jérusalem, est le laboratoire le plus brutal de la colonisation et de l’occupation. La seule ville « colonisée de l’intérieur » : les colons y sont regroupés dans le centre-ville, et non dans les colonies et les avant-postes alentour.

Le téléphone sonne. Au bout du fil, un habitant pris en étau avec sa femme et leurs enfants, entre deux maisons occupées par des suprémacistes juifs. Il est désespéré, sans argent pour louer un autre bien, vit sous les insultes, les crachats, les jets de pierres. Fakhri Abou Diab se sent bien impuissant. « Les Israéliens nous ont condamnés à mort par tous les moyens », assène-t-il.


 

   mise en ligne le 26 mai 2026

Face au fiasco
de la guerre états-unienne,
la victoire d’étape de l’Iran

Jean-Pierre Perrin surwww.mediapart.fr

Téhéran et Washington seraient sur le point de signer un accord intérimaire. Une reprise des négociations pendant 60 jours est attendue. Tout ce qui est épineux et conflictuel, comme le dossier nucléaire, a été reporté à la seconde phase.

Dans la confrontation avec les États-Unis et Israël, le régime iranien n’avait qu’un seul but : survivre à tout prix. Dès lors qu’un accord intérimaire avec Washington semble sur le point d’être conclu, sans que Téhéran ait cédé sur aucun des principaux points de tension qui paralysaient les négociations, non seulement la République islamique a réussi à son pari mais elle paraît sortir gagnante du conflit.

Les dirigeants iraniens n’ont ainsi reculé ni sur la question nucléaire, ni sur celle des missiles balistiques ou le soutien à leurs mandataires, le Hezbollah libanais, les milices islamistes chiites irakiennes et les houthis du Yémen.

En marge d’un déplacement en Inde, le secrétaire d’État Marco Rubio a évoqué une possible « bonne nouvelle » dans la journée de dimanche. L’accord ne devrait cependant pas être signé ce même jour. Selon un responsable de l’administration Trump, cité anonymement par le site américain Axios, il reste encore plusieurs « détails » à régler : « Les discussions vont et viennent sur certaines parties de l’accord. Il y a des formulations qui sont importantes pour nous et d’autres qui le sont pour eux. »

Sur son réseau Truth Social, Donald Trump a été très prudent : « L’un des pires accords jamais conclus par notre pays a été l’accord sur le nucléaire iranien proposé et signé par l’administration Obama. Cet accord ouvrait la voie directe à la mise au point d’une arme nucléaire par l’Iran. Il n’en va pas de même pour l’accord actuellement négocié avec l’Iran par l’administration Trump. Les négociations se déroulent de manière ordonnée et constructive, et j’ai demandé à mes représentants de ne pas se précipiter pour conclure un accord car le temps joue en notre faveur. »

« Nos relations avec l’Iran deviennent beaucoup plus professionnelles et productives. Ils doivent toutefois comprendre qu’ils ne peuvent ni développer ni se procurer d’armes nucléaires ou de bombes », a-t-il poursuivi.

Du côté iranien, les responsables restent encore très circonspects. Les négociateurs n’ayant aucun pouvoir de décision, le processus nécessite de multiples niveaux d’approbation institutionnelle, ce qui devrait demander plusieurs jours, avant d’être finalisé par deux instances incontournables : le Conseil suprême de sécurité nationale iranien (CSSN), puis le Guide suprême Mojtaba Khamenei, qui, croit savoir Axios, aurait déjà accepté les grandes lignes de l’accord.

Militarisation du régime

D’après certaines informations circulant dans les cercles internes du régime, un des responsables les plus radicaux, Saeed Jalili, qui représente le Guide au sein du CSSN, aurait cessé d’assister régulièrement aux réunions de cette institution, sans qu’on en sache la raison : points de désaccord internes sur la gestion des négociations ? Ou marginalisation de l’aile la plus extrémiste dans le processus décisionnel actuel ?

Pour l’équipe diplomatique iranienne, qui, pour la première fois dans ce type de discussions, comprend plusieurs généraux du Sepah-e Pasdarans, le Corps des Gardiens de la révolution, signe de la militarisation du régime, l’accord semble cependant en bonne voie. Le porte-parole du ministère iranien des affaires étrangères avait affirmé samedi que Téhéran était en « phase de finalisation » d’un protocole d’accord.

« Cela ne signifie pas nécessairement que nous et les États-Unis parviendrons à un accord sur les questions importantes », avait nuancé Esmaïl Baghaï. « Pour les Romains, Rome était le centre incontesté du monde. Pourtant, les Iraniens brisèrent cette illusion : lorsque Marcus Julius Philippus [Philippe l’Arabe – ndlr] marcha vers l’est contre la Perse, la campagne ne se solda pas par une victoire romaine, mais par une paix établie selon les conditions sassanides », a ironisé Esmaïl Baghaï, laissant entendre que le processus en cours se ferait aux conditions de la République islamique.

Cet accord intérimaire, s’il est effectivement signé, éloigne la perspective d’une reprise du conflit, du moins pendant soixante jours, durée pendant laquelle les négociations se poursuivront. Cependant, les responsables militaires du régime restent très prudents quant à l’issue de celles-ci. Le chef d'état-major et coordinateur adjoint de l’armée, Habibollah Sayyari, a ainsi déclaré dimanche que les forces armées de son pays étaient prêtes à faire face à une éventuelle nouvelle attaque contre l’Iran : « Nous avons heureusement de nombreux commandants compétents capables de contrôler le terrain », capables aussi, a-t-il ajouté, de remplacer ceux qui seront tués.

Déjà, plusieurs manifestations, organisées par le régime, ont célébré la « victoire », notamment dans la grande ville portuaire d’Abadan, sur le golfe Persique.

Une paix profondément imparfaite

Ce que le régime voulait à tout prix éviter, c’est que l’accord donne l’impression d’une capitulation ou d’une humiliation, ce qui aurait fragilisé les partisans de la négociation, renforcé la base la plus radicale mais aussi démoralisé sa clientèle, qui a énormément souffert du conflit, en particulier de la phénoménale crise économique.

À ce stade des négociations, tout ce qui était épineux et conflictuel a été remis à la seconde phase. L’accord ne dit rien des 440 kg d’uranium enrichi à 60 % dont Washington réclamait à grands cris la cession, ni du maintien pour l’Iran d’un « droit à l’enrichissement », un point ultra-sensible pour le régime, ni encore des capacités balistiques iraniennes ou de la capacité de projection des Gardiens de la révolution grâce aux milices qui sont sous leur contrôle au Proche et Moyen-Orient.

« Voilà ce qui arrive quand on décide de mener une guerre mal conçue et qu’elle se transforme en une “paix” de nécessité profondément imparfaite. Les objectifs de guerre initiaux, irréalisables, sont abandonnés et il n’y a plus guère de marge de manœuvre pour garantir ce qui compte vraiment : limiter le programme nucléaire iranien et maintenir l’ouverture permanente du détroit [d’Ormuz]. Quelle déception ! », a commenté sur le réseau X Aaron David Miller, chercheur principal à la Fondation Carnegie et ancien négociateur au département d’État, sous des administrations républicaines et démocrates. 

La question du détroit d’Ormuz

Effectivement, sur le détroit d’Ormuz, là encore, Téhéran n’entend pas faire de véritables concessions : « Nous réaffirmons que le détroit d’Ormuz restera sous la gestion et la souveraineté complètes de l’Iran, même en cas de conclusion de tout accord futur. » Téhéran insiste aussi dans un communiqué sur le fait que « les prérogatives de détermination des itinéraires de passage, des calendriers et de délivrance des licences maritimes constituent un droit souverain absolu exclusivement entre les mains de Téhéran. »

Ce qui fait dire à Dan Shapiro, ancien ambassadeur des États-Unis en Israël sous Barack Obama, puis ex-directeur pour le Moyen-Orient au Conseil de sécurité nationale des États-Unis révoqué par Donald Trump, qu’il s’agit d’un « accord profondément défaillant, risquant de créer de sérieux coups stratégiques pour toute confrontation future avec l'Iran ».

« Mais, ajoute l’ancien diplomate, compte tenu des options dont disposait réellement le président Trump, c’était probablement le choix le moins mauvais : un blocus naval n’aurait pas forcé l’Iran à se rendre, revenir à la guerre aurait causé des dommages économiques massifs sans garantie de capitulation iranienne. »

Finalement, a-t-il ajouté sur X, si Trump a été contraint d’accepter les conditions de l’Iran, c’est parce que les alternatives étaient encore pires : « C'est un accord très mauvais mais il était peut-être la meilleure option disponible après une campagne qui est devenue un fiasco stratégique, construit sur une profonde mécompréhension du régime iranien, et qui a probablement produit un Iran plus extrême et plus déterminé. Israël et les États-Unis n’ont peut-être pas réussi à renverser le régime iranien mais ils ont brisé la fragile stabilité du Golfe et, dans une mesure significative, la stabilité de l’économie mondiale, sans obtenir de changement de régime en Iran à ce stade. »


 

   mise en ligne le 25 mai 2026

Trains : l’État a cru au
« pouvoir magique » de la concurrence... et c’est un fiasco

Par Erwan Manac’h sur https://reporterre.net/

Deux sénateurs de droite dressent un bilan critique de la libéralisation du rail : coûteuse pour les finances publiques, elle fait courir le risque d’une « balkanisation » du réseau et de l’abandon des petites dessertes.

Le réseau ferré français vit depuis une quinzaine d’années un véritable big bang, avec la fin du monopole de la SNCF. Le résultat n’est pas glorieux, selon un bilan d’étape publié le 19 mai par deux sénateurs, Marie-Claire Carrère-Gée (Les Républicains) et Hervé Maurey (Union centriste), au nom de la Commission des finances. Ces parlementaires ne peuvent pas être soupçonnés d’accointance avec les syndicats de cheminots et experts du ferroviaire qui dénoncent, depuis l’origine, les fausses promesses et le mirage néolibéral de la concurrence. Au terme d’un travail de contrôle budgétaire étalé sur un an, ils rejoignent pourtant leurs analyses.

« Une série de forces centrifuges menacent la cohérence du réseau ferré et pourraient, à terme, fragiliser l’attractivité du train », écrivent les sénateurs, accusant clairement les services de l’État d’impréparation. « En raison d’une confiance excessive dans le "pouvoir magique" de la concurrence, des problématiques majeures, pourtant identifiées de longue date, ont été mises de côté. »

Les concurrents ne se précipitent pas

Flixtrain, Railcoop, Thello, Midnight Trains… Depuis le début du processus, on ne compte plus les compagnies qui ont fini par jeter l’éponge. Et pour cause, selon les chiffres du rapport sénatorial, il faut au moins 1 milliard d’euros d’argent frais pour pouvoir se lancer dans le ferroviaire.

Pour l’heure, seules deux compagnies publiques de nos voisins italiens et espagnols ont réussi à s’immiscer sur le réseau français. Elles perdent beaucoup d’argent malgré le fait qu’elles se limitent à des liaisons profitables. Trenitalia a perdu en 2024 un total de 70 millions d’euros, presque le double de ce que lui rapporte la vente de billets [1], notamment à cause de l’interruption du Paris-Milan causé par un éboulement en vallée de la Maurienne en août 2023. La compagnie n’évite la faillite que grâce à l’argent de sa maison mère italienne et indirectement aux subventions du gouvernement italien et de l’Union européenne.

Une logique similaire est à l’œuvre en Espagne, avec cette fois la SNCF et sa filiale Ouigo España, épongeant de lourdes pertes (44 millions d’euros en 2024) avec l’argent des usagers français.

Les petites lignes et dessertes non rentables menacées

Dans un monde où le train est un service commercial comme un autre, la SNCF et ses concurrents sont conduits à maximiser leurs profits, en « écrémant » les lignes les moins rentables pour se concentrer sur les « vaches à lait » que sont le Paris-Lyon-Marseille ou le Paris-Strasbourg, selon l’expression d’usage à la SNCF. Ces « petites lignes », requalifiées « lignes vitales » par l’Alliance écologique et sociale qui tente de mobiliser pour leur survie, étaient autrefois financées grâce aux recettes engendrées par la SNCF sur les tronçons rentables — qui représentent à peine un tiers des dessertes selon la compagnie.

Cela est directement menacé par la libéralisation, comme ne cesse de le rappeler la SNCF ces derniers mois. « Le financement des dessertes TGV d’aménagement du territoire coûterait chaque année entre 150 et 200 millions d’euros à SNCF Voyageurs », estiment les deux sénateurs.

Le recul du service public ferroviaire est déjà quantifié par l’Autorité de régulation des transports : entre 2017 et 2024, le volume global d’arrêts en gare de rames TGV a reculé de 8 %. C’est même -12 % dans les agglomérations de moins de 700 000 habitants.

Faute d’aides financières et dans un contexte de pénurie de rames, la SNCF va continuer à « écrémer ». Ces lignes dites « d’aménagement du territoire » risquent de « mourir à petit feu », alertent les Sénateurs, et « rien n’a été prévu pour résoudre ce problème ».

C’est également une des principales conclusions d’un autre rapport accablant sur le bilan de la concurrence, remis en décembre 2025 aux élus du personnel du groupe SNCF par le cabinet d’expertise Groupe 3E. Dans ce document interne que Reporterre a pu consulter, les experts observent qu’un important lobbying des compétiteurs de SNCF Voyageurs a retardé toute prise de décision du ministère des Transports sur ce sujet sensible des petites lignes. « Trenitalia France, Renfe et Velvet ont pesé de tout leur poids pour un statu quo qui pénalise clairement SNCF Voyageurs, seul opérateur à devoir exploiter des liaisons déficitaires », écrivent les experts.

Une cure de productivisme côté TER… Qui fait des dégâts

L’un des rares satisfecit formulé par les sénateurs concerne le coût d’exploitation des TER. Lors des appels d’offres passés par chaque région, les prix proposés par les filiales de la SNCF et de ses concurrents s’affichent en baisse de « plus de 20 % ».

Ces baisses – imposées par les régions dans leurs appels d’offres – s’expliquent en grande partie par une profonde refonte de l’organisation du travail (émiettement de la SNCF en centaines de filiales de droit privé, pression au résultat, polyvalence des agents). « Une plus grande souplesse », applaudissent les Sénateurs.

Cette « rationalisation » est néanmoins synonyme de « déshumanisation » des gares, souligne le Groupe 3E dans son expertise de décembre 2025, avec moins d’agents et de guichets et des gares qui ferment.

La souffrance professionnelle à la SNCF a également atteint un seuil d’alerte, ces derniers mois, suite à ces réorganisations en cascade, selon l’alerte des 4 syndicats représentatifs.

Les bons chiffres du TER cachent également des nouveaux coûts importants. Les régions ont dû acquérir le matériel, construire une vingtaine de nouveaux centres de maintenance, recruter des experts des sujets ferroviaires et mobiliser de coûteux cabinets de conseils pour border juridiquement leurs appels d’offres. Elles ont créé pour ce faire des Sociétés publiques locales dédiées aux TER et dotés de « moyens extravagants qui interrogent, dans un contexte de finances régionales pressurisées », selon les experts du Groupe 3E (1,2 milliard d’euros pour la région Grand Est, 1,4 Mrd€ dans les Hauts-de-France, etc.). « Ces entités ont levé des montants colossaux de dettes pour exercer leur rôle », souligne-t-ils.

Comme les candidats ne se précipitent pas, en raison notamment des coûts que représente l’élaboration d’une offre (2 à 3 millions d’euros selon Transdev), les régions proposent désormais d’indemniser les candidats déchus avec des montant en constante inflation : jusqu’à 600 000 euros en région Grand-Est.

« Ces indemnités constituent des sorties d’argent public "pour rien", dans une période où ces montants auraient pu financer un développement de l’offre ferroviaire », observent les experts du Groupe 3E, qui relèvent des montants records d’indemnités à 1,2 million d’euros sur les appels d’offres des lignes J et N du Transilien.

Une extraordinaire complexité qui coûte cher

« Le passage d’un monopole à un système concurrentiel induit des désoptimisations liées à une réduction des économies d’échelle, constatent également les sénateurs. Ces coûts sont souvent sous-estimés voire ignorés ». Les missions que la SNCF mutualisait à l’échelle nationale doivent être recréées région par région et filiale par filiale.

C’est vrai pour l’entretien des rames, autrefois géré pour plusieurs régions, qu’il faut désormais assumer localement, ou pour la billettique : chaque région a développé sa propre application de vente de billets, ce qui engendre des frais inutiles (40 millions d’euros en région Sud, par exemple) et rend l’offre illisible. « La fragmentation du système résultant de la concurrence risque d’affecter la fluidité des voyages, écrivent les sénateurs. Ils présentent même « des risques de "balkanisation" insuffisamment pris au sérieux ».

Cette complexification n’arrange pas non plus la situation, déjà tendue, du côté des usines qui fabriquent les trains. Les retards de livraison qu’accuse Alstom ont été accentués par l’« archipélisation » de l’offre TER. « Si chaque [région] souhaite avoir son propre train, le système pourrait devenir ingérable », préviennent les parlementaires.

« La France se retrouve désormais dos au mur. »

Il est donc urgent, pour les deux sénateurs, de renforcer le pilotage du réseau ferroviaire. Les services de l’État (DGITM) devraient endosser la casquette d’« intégrateur » de « garant et de superviseur du système ». « La France se retrouve désormais dos au mur », insistent-ils, car « des risques sérieux pèsent sur l’avenir du ferroviaire » si rien n’est fait. Les professionnels du secteur estiment déjà qu’environ 15 % de la demande n’est pas satisfaite sur le réseau TGV, à cause d’un début de saturation du réseau et d’une pénurie de rames.

Tous ces signaux font craindre un extraordinaire gâchis, face à l’appétence des Français pour ce mode de transport écologique, qui se confirme chaque année à travers les fréquentations record enregistrées par la SNCF Voyageurs.


 

   mise en ligne le 24 mai 2026

Liban, Iran, Taïwan… la paix est-elle possible ?

Francis Wurtz sur www.humanite.fr

Que ce soit au Liban, en Iran et dans le golfe Persique, ou encore à Taïwan, une paix durable est parfaitement possible. Mais à quel prix ?

Le Liban, tout d’abord, pris dans une nasse dont on parle trop peu. « Beyrouth face au piège : un plan américain de désarmement ou une (nouvelle) guerre élargie », titrait le 13 mai le grand quotidien libanais « l’Orient-le Jour ». Relayant fidèlement les injonctions de Netanyahou, Washington réitère, en effet, auprès des autorités libanaises l’exigence de retirer les armes au Hezbollah, sous peine de subir un nouveau déferlement de mitraille de la part d’Israël. Les « négociations » entre le Liban occupé et l’occupant israélien se sont déroulées dans cet esprit – à Washington – et ont abouti dans l’immédiat à une prolongation de quarante-cinq jours du « cessez-le-feu », aussitôt violé par Israël, comme ce fut systématiquement le cas depuis le début de la « trêve », il y a un mois.

Rappelons que le gouvernement libanais a recensé pas moins de… 1744 frappes aériennes, tirs d’artillerie, dynamitages, tirs d’obus phosphoriques, etc., en l’espace de vingt-deux jours, touchant de nombreux civils, des journalistes et des équipes de secours, au mépris du droit international humanitaire et des conventions de Genève. Quant au Hezbollah – né en 1982 à la suite de l’occupation (déjà !) du Liban par Israël –, le lancement de ses roquettes sur le nord d’Israël doit naturellement cesser.

Mais son désarmement, s’il est souhaitable – par la négociation – dans un Liban souverain et démocratique, est tout simplement irréaliste tant qu’Israël occupe et ravage le pays ! Pour qui recherche une paix durable, la pression prioritaire – sanctions et négociations – doit donc être exercée sur celui qui est à l’origine du problème : le pouvoir israélien.

L’Iran et le Golfe, ensuite, où le pire n’est, hélas, plus exclu. L’hypothèse de la possession à moyen terme par Téhéran de l’arme nucléaire constitue, certes, un problème réel, comme toute prolifération de cette arme, en général. Mais à ce stade, il s’agit d’un prétexte pour justifier l’escalade de la guerre sans issue dans laquelle s’enlise « l’armée la plus puissante du monde ». Rappelons que le problème du nucléaire iranien avait été réglé pour longtemps par l’emblématique négociation internationale de 2015 et son corollaire : la levée des sanctions contre l’Iran. Quiconque recherche une paix durable dans la région doit agir pour un retour à la seule voie praticable : celle de la négociation.

Taïwan enfin, dont il est beaucoup question depuis le voyage de Donald Trump en Chine. Si une reconquête militaire de l’île est à proscrire, le fait qu’il n’y a « qu’une seule Chine » – et donc que Taïwan ne saurait être considéré comme « indépendant » – est un principe quasi unanimement admis par la communauté internationale, États-Unis et Union européenne compris. Qui sait, du reste, que le parti de l’actuel leader « indépendantiste » de l’île est… minoritaire au Parlement de Taipei ?

L’autre grand parti de l’île (KMT) bloque, à l’inverse, au Parlement le projet d’achat d’armes américaines pour 40 milliards de dollars ! Sa cheffe souhaite « la paix et la réconciliation » avec Pékin, où elle s’est d’ailleurs rendue le mois dernier. Non aux armes, oui au dialogue ! N’écoutons pas les va-t-en guerre : une paix durable est possible !


 

   mise en ligne le 23 mai 2023

Vidéo de Ben Gvir : quand les prisonniers sont palestiniens, l’Occident regarde ailleurs

Rachida El Azzouzi sur www.mediapart.fr

Les images montrant le ministre israélien d’extrême droite humilier des militants européens de la flottille pour Gaza, qui ont suscité un tollé international, n’ont rien révélé de nouveau sur les prisons de l’État hébreu. Mais elles mettent en lumière quelque chose sur la hiérarchie des corps. 

En diffusant sur ses réseaux sociaux, sans honte, comme un trophée, une vidéo humiliante de militants de la flottille pour Gaza – agenouillés, mains liées dans le dos, la tête basse, l’hymne national en fond sonore –, le ministre de la sécurité nationale israélien, Itamar Ben Gvir, a mis en lumière, mercredi 22 mai, les mécanismes de l’indignation sélective avec une clarté aveuglante.

Il a contraint l’Occident à regarder en face sa politique de mauvais traitements des détenus, révélant en direct la hiérarchie raciale de la souffrance qui structure l’univers médiatico-politique : les prisonniers filmés ne sont pas palestiniens. Ils sont, pour une grande partie d’entre eux, blancs, occidentaux. Ils ont des passeports français, belges, italiens, espagnols, irlandais.

C’est ce qui rend soudain visible ce qui est rendu structurellement invisible depuis des décennies, bien avant le 7-Octobre et le durcissement sans précédent des conditions de détention dans les prisons israéliennes, ordonné par Itamar Ben Gvir, figure centrale du gouvernement israélien et du suprémacisme juif.

La réaction occidentale a été immédiate, sans ménagement, sans guillemets. Les médias ont diffusé l’information en boucle. Personne n’a dit : « c’est la guerre », « c’est compliqué », « c’est la sécurité d’Israël ». Des ambassadeurs ont été convoqués en urgence. Paris a fustigé « l’inadmissible », Rome une « atteinte à la dignité humaine », Madrid un « traitement monstrueux ».

Même les plus grands alliés d’Israël ont réagi. L’ambassadeur états-unien Mike Huckabee a dénoncé des « actes méprisables » sur X : « La flottille était une manœuvre stupide, mais Ben Gvir a trahi la dignité de sa nation. » Le tollé a atteint jusqu’au gouvernement israélien : le premier ministre Benyamin Nétanyahou a dénoncé un traitement « non conforme aux valeurs et aux normes d’Israël », tandis que Gideon Saar, chef de la diplomatie, qualifiait la vidéo de « honteuse ».

« C’est bien de condamner Ben Gvir pour l’humiliation infligée aux membres de la flottille mais c’est un traitement de luxe comparé à ce qui est infligé aux Palestiniens dans les prisons israéliennes », a souligné sur X Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale de l’ONU pour les territoires palestiniens occupés, dont les sanctions imposées par l’administration Trump ont été levées le jour même sur décision d’un juge fédéral.

Conditions de détention cruelles et inhumaines

Les conditions de détention dans les prisons israéliennes, officielles ou secrètes, sont documentées depuis des décennies par des organisations palestiniennes, israéliennes et internationales : Addameer, Al-Haq, B’Tselem, l’Association pour les droits civils en Israël, Physicians for Human Rights, Amnesty International, le Comité des Nations unies contre la torture, etc. Des milliers de Palestiniens, y compris des mineurs, ont décrit des violences et des abus relevant pour beaucoup de la torture ou des traitements dégradants.

Ce n’est pas nouveau. Ce n’est pas inconnu. Mais cela ne provoque jamais d’onde de choc dans les médias ni dans les chancelleries occidentales. En décembre 2023, des dizaines d’hommes palestiniens avaient été filmés agenouillés, en sous-vêtements, les yeux bandés, dans les rues de Beit Lahia, à Gaza. Les réactions gouvernementales avaient été inexistantes ou marginales en Occident.

Ce n’est pas un biais inconscient qui décide quels corps comptent et lesquels peuvent être sacrifiés en silence, déshumanisés. La souffrance palestinienne n’est perceptible à l’Occident que lorsqu’elle se reflète dans des corps qui lui ressemblent.

Les images du centre de détention d’Ashdod publiées par un Itamar Ben Gvir jubilant (comme toutes celles que nous avons déjà vues ou refusé de voir depuis le 7-Octobre, à l’instar de ces files de Palestiniens déshabillés dans le froid, les yeux bandés, dans Gaza anéantie ou sur les collines rocailleuses de Cisjordanie) ne sont rien à côté de toutes les images qui ne sortiront jamais des prisons israéliennes.

J’ai été blessé huit fois sur le terrain, mais rien n’est comparable à ce que j’ai vécu et vu à l’intérieur des prisons israéliennes.      Ali Samoudi, journaliste palestinien

Celles qu’on ne peut qu’imaginer à la lecture des rapports des ONG, à l’écoute des fragments de témoignages de détenus libérés, de leurs familles, de leurs avocats, quand ils parviennent à les contacter. L’ordinaire carcéral. Les violences physiques, psychologiques, sexuelles. Les privations de sommeil, de nourriture, de médicaments. L’absence de soins, d’hygiène. Jusqu’à la mort.

Depuis le 7-Octobre, le nombre de prisonniers a doublé, selon les ONG : ils sont près de dix mille. Certains ont été jugés ; des milliers ne l’ont jamais été et ne le seront jamais, maintenus sous le régime de la détention administrative, renouvelable indéfiniment, sans inculpation, sans procès.

Mediapart ne cesse de le documenter. En juin 2024, le journaliste gazaoui Diaa Al-Kahlout, aujourd’hui exilé en Égypte, nous racontait ses trente-trois jours dans l’enfer de Sde-Teiman, le « Guantánamo israélien », sous le matricule 059889. Plus de nom, plus d’identité : il était réduit à un chiffre. Il en est revenu « à la fois vivant et mort », ne tenant plus sur ses jambes, revivant chaque nuit les coups, la couche-culotte, le bandeau sur les yeux, les mains attachées dans le dos, suspendu par les poignets.

Mi-mai, Mediapart retrouvait à Jénine, en Cisjordanie, Ali Samoudi, méconnaissable après un an de prison, amaigri de 60 kilos. Ce journaliste, collègue de la journaliste palestino-états-unienne d’Al Jazeera Shireen Abu Akleh (il était à ses côtés lorsqu’elle a été tuée par l’armée israélienne en mai 2022, et avait lui-même été blessé à l’épaule), a été arrêté à son domicile le 29 avril 2025, jeté en détention administrative et libéré le 30 avril 2026. 

Lui qui a consacré les quarante ans de sa carrière à documenter la souffrance des autres, notamment dans les prisons, avoue avoir été dépassé par sa propre expérience carcérale : « J’ai été blessé huit fois sur le terrain, mais rien n’est comparable à ce que j’ai vécu et vu à l’intérieur. »

Un autre ancien prisonnier, libéré après trente ans dans les geôles israéliennes en février 2025, dans le cadre du cessez-le-feu à Gaza, a confié à Mediapart : « Les prisons israéliennes sont la pire chose que l’être humain ait jamais inventée. »

Ben Gvir n’est pas un dérapage

Ce qui se joue dans cette séquence ne se limite cependant pas à l’indignation sélective. Il y a peut-être quelque chose de plus indigne encore : la stratégie adoptée pour ne pas réellement ouvrir les yeux. Celle qui fait d’Itamar Ben Gvir l’extrémiste, le bouc émissaire commode, pour mieux préserver le système qui l’a produit et maintenu au pouvoir.

La mécanique est rodée. Elle permet de ne pas nommer le reste : ni Benyamin Nétanyahou, qui maintient Itamar Ben Gvir au gouvernement parce qu’il en a besoin pour sa majorité vacillante, pour continuer la guerre, se maintenir au pouvoir, échapper à la justice. Ni les décennies de pratique carcérale documentée avant Itamar Ben Gvir. Et surtout, elle installe un narratif rassurant : le ministre serait une exception, menaçant la démocratie israélienne, qui peut se corriger.

Mais Itamar Ben Gvir n’est pas un dérapage. Il est un rouage central de la mécanique génocidaire à l’œuvre dans les territoires palestiniens occupés. Chargé de la sécurité nationale et de l’administration pénitentiaire, il contrôle les corps, les prisons, la répression.

Son mot d’ordre après les attaques du Hamas en octobre 2023 a toujours été clair : durcir au maximum les conditions de vie des Palestiniens derrière les barreaux. Il s’est d’ailleurs vanté de les affamer au point que la Cour suprême israélienne a ordonné en septembre 2025 l’amélioration de l’alimentation des détenus palestiniens.

Il a célébré l’une de ses plus grandes victoires fin mars : l’adoption de la loi instaurant la peine de mort, son cheval de bataille depuis des années. Une loi emblématique de l’apartheid documenté par des ONG comme B’Tselem, pensée pour ne s’appliquer qu’aux Palestiniens reconnus coupables de meurtre « terroriste », entrée en vigueur le 17 mai. Elle exclut explicitement les auteurs juifs, tels les colons qui bénéficient d’une impunité quasi totale. 

La vidéo de Ben Gvir intervient à l’heure où la violence coloniale s’intensifie chaque jour davantage.

Depuis le début de l’année, au moins dix Palestiniens, contre huit pour toute l’année 2025, ont été tués par des suprémacistes juifs à travers la Cisjordanie. L’écrasante majorité des enquêtes qui visent ces derniers sont classées sans suite et aucune poursuite n’a été engagée depuis 2020, alors que plus de mille cent Palestiniens dont au moins un quart de mineurs ont été tués.

Avec ses nœuds coulants autour du cou ou imprimés sur son gâteau d’anniversaire pour ses 50 ans, son champagne sabré en plein Parlement pour célébrer les morts palestiniens à venir, Itamar Ben Gvir ne fait pas le spectacle. Il mène une politique cohérente, délibérée, validée au sommet, par un chef d’orchestre : Benyamin Nétanyahou.

À leurs côtés, Bezalel Smotrich, l’autre visage de l’extrême droite israélienne : ministre des finances et des colonies, il appelle à la multiplication de ces dernières, à la réouverture de celles évacuées en 2005 dans le cadre du plan de désengagement israélien, en Cisjordanie comme à Gaza, pour « enterrer l’idée d’un État palestinien »

La vidéo d’Itamar Ben Gvir intervient à l’heure où la violence coloniale s’intensifie chaque jour davantage. Moins d’une semaine après la « marche des drapeaux » du 14 mai, parade nationaliste et violente, chaque année plus suivie, commémorant l’annexion de la partie palestinienne de Jérusalem.

Mediapart a été témoin d’agressions racistes contre des Palestiniens. Des jeunes Israéliens ont déferlé dans les rues de la vieille ville en scandant : « Mort aux Arabes », « Que votre village brûle », « Ici ce n’est pas la mosquée Al-Aqsa, c’est le Troisième Temple », le grand projet messianique de l’extrême droite israélienne. Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, tous deux dans le viseur de la Cour pénale internationale, étaient présents, aux côtés de membres de la Knesset, le Parlement israélien.

Ce n’est pas une série de coïncidences. C’est le rythme normal d’un régime colonial qui tourne à plein régime. Quand l’indignation sera retombée, le monde détournera-t-il le regard, encore une fois ? 


 

   mise en ligne le 24 avril 2026

Lucie Castets : « Le peuple français est un peuple de gauche qui s’ignore »

Cyprien Caddeo, Mejdaline Mhiri et Lumi sur www.humanite.fr

Grande défenseuse d’une primaire unitaire menacée par les divisions au sein du PS, Lucie Castets appelle les progressistes à renouer avec les classes populaires et à mener la bataille politique sur l’impôt et les services publics.

L’ex-première ministrable du Nouveau Front populaire (NFP) reste une défenseuse de l’union de la gauche, à l’heure où plus personne ne veut s’unir. Alors que la primaire dite de Bagneux est menacée par un potentiel désengagement des socialistes, nous l’avons interrogée sur le plateau de notre émission Twitch Ça ira, le 22 avril. Morceaux choisis.

Pour ceux qui ne vous connaîtraient qu’à travers la question du NFP, où vous situez-vous politiquement ?

Lucie Castets : Une certitude que j’ai acquise après ces deux ans d’aventure politique, c’est que je ne me reconnais dans aucun parti. À l’image de nombreux électeurs de gauche qui ont pu voter pour différentes formations en fonction des élections.

Aux européennes, par exemple, j’ai voté pour les Écologistes car je trouvais important que l’écologie politique soit représentée au Parlement européen. Il y a, par ailleurs, une certaine difficulté dans ma position, celle d’essayer de rabibocher la gauche, de choisir un courant. Mais je peux vous dire que ma gauche est intersectionnelle, qu’elle veille aux luttes sociales, mais aussi féministes et antiracistes.

En devenant maire du 12e arrondissement de Paris, affiliée au groupe écologiste, n’avez-vous pas renoncé en partie à ce rôle d’arbitre entre les partis ?

Lucie Castets : Au contraire, il importait pour moi d’avoir un mandat. J’ai plutôt une formation de « techno », j’ai été directrice des finances de la Ville. Le mandat local permet d’être au contact des gens, d’expériences de vie que, par définition, je ne connaîtrais pas sans cela. Cela vient épaissir mon expérience politique.

Concernant le groupe écologiste, ils ne m’ont pas demandé de prendre ma carte, et je ne le ferai pas, quand bien même je me reconnais dans l’écologie politique, qui devrait être le souci de toute la gauche. On ne peut pas être écologiste et s’inscrire pleinement dans un modèle capitaliste. La crise écologique aura des répercussions sur la production des richesses, et l’enjeu sera de mieux les répartir.

Vous diriez-vous anticapitaliste ?

Lucie Castets : Oui, on ne peut pas se contenter d’organiser la « résilience » de notre société aux effets néfastes du capitalisme. Ce serait un échec complet, un renoncement de la politique. En revanche, on ne peut pas attendre d’avoir pensé un monde complet d’alternative au capitalisme. Il faut poser des pierres pour proposer autre chose, en partant des offres non marchandisées, comme les services publics.

Le processus de primaire unitaire lancé à l’été 2025 par les Écologistes, le PS, l’Après et Debout est-il au point mort ? Les socialistes pourraient se désengager…

Lucie Castets : Le processus est menacé. Pour des raisons qui me paraissent insupportables : dix ans de macronisme ont mis la France à genoux, l’extrême droite est aux portes du pouvoir, la vie des gens est en jeu et la gauche passe son temps à s’entretuer, entre les partis et à l’intérieur des partis. Si c’est la primaire le problème, je ne suis pas pour une primaire coûte que coûte. Qu’on nous propose autre chose. Mais il nous faut impérativement un processus démocratique pour trancher la question.

Où en êtes-vous du travail programmatique, qui semble suspendu aux disputes entre partis ?

Lucie Castets : Je le déplore. On a monté une convention sur l’éducation qui a donné de belles choses, en associant des professeurs, des élèves, des étudiants. Mais il est vrai que le reste des travaux est en suspens en attendant que les choses se règlent. On ne va pas faire travailler les gens dans le vide.

Le Monde révélait en février que 13 000 millionnaires échappent à l’impôt sur le revenu. Pourquoi cela n’a-t-il pas déclenché de débat national sur la fiscalité ?

Lucie Castets : C’est en effet un scandale qui démontre l’indécence du macronisme. Le gouvernement cherche des dérogations pour que le 1er-Mai soit un jour travaillé, engage le travail de nombreux fonctionnaires pour faire la chasse aux bénéficiaires du RSA, et, dans le même temps, des ultrariches échappent à l’impôt.

La gauche doit avoir le courage de briser des tabous sur la fiscalité. Pas que sur la fiscalité d’ailleurs, il faut interroger tous les mécanismes d’héritage et de transmission des inégalités, notamment le rôle du déterminisme social à l’école.

Le gouvernement cherche 6 milliards d’euros d’économies pour pallier les effets de la guerre au Moyen-Orient. Si cela tenait à vous, où iriez-vous les chercher ?

Lucie Castets : Déjà, il faut déjouer une idée fausse : non, les dépenses publiques n’explosent pas. Elles restent stables dans le temps. La partie qui augmente, ce sont plutôt les aides aux entreprises, souvent sans contrepartie, qu’on pourrait réévaluer. Ensuite, ce sont les baisses massives d’impôts voulues par Emmanuel Macron qui ont aggravé la dette.

Donc nous pouvons aller chercher de nouvelles recettes en votant de nouveaux impôts sur les plus riches. Et pas seulement sur les 0,1 % les plus riches, sur lesquels la gauche parfois se concentre trop. Il faut que toute la fiscalité soit plus redistributive et progressive. Quand on touche plus de 10 000 euros par mois, on peut payer plus d’impôts. Je rappelle que nous avons besoin de milliards d’euros d’investissement pour la transition écologique et rebâtir les services publics.

Comment recréer du consentement à l’impôt, face au discours libéral ?

Lucie Castets : Nous avons les arguments pour mener cette bataille culturelle, en démontrant que lorsque l’on retire des services publics, c’est bien moins efficace. Le gouvernement a continuellement réduit les dépenses publiques en matière de santé. Or les besoins ne disparaissent pas. Les assurances et mutuelles privées prennent donc de plus en plus de place.

Lorsqu’on additionne les dépenses publiques de santé et les dépenses privées complémentaires, on se retrouve avec une dépense plus grande qu’avant. Le 100 % Sécurité sociale serait bien plus efficace, car cela produit bien moins de frais de gestion. La diabolisation de la taxe Zucman, qui était une sorte de b.a.-ba de la justice fiscale, montre que la bataille sera rude. Mais elle est inévitable. Il faudra du courage politique.

On voit qu’une partie du patronat est séduite par le RN. Comment enrayer cette bascule ?

Lucie Castets : Il faut surtout s’adresser aux gens qui votent de bonne foi pour l’extrême droite en pensant qu’elle va se battre pour leurs droits, leurs usines, leurs services publics, que c’est un mensonge. En un sens, Jordan Bardella nous facilite la tâche avec son discours pro-business. Le RN est l’ennemi des classes populaires. Tant que la gauche ne sera pas crédible auprès des classes populaires, elle restera faible. Le peuple français est un peuple de gauche qui s’ignore, car la gauche échoue à les convaincre.

Par ailleurs, nous devons rester très clairs, ne pas se fourvoyer dans des discours qui consisteraient à mettre l’extrême droite et la gauche radicale dans le même sac, comme certains l’ont fait lors de la mort de Quentin Deranque. La minute de silence accordée à un néonazi a aussi été un signal abominable sur les digues qui sont en train de sauter. Que certains à gauche puissent se rendre complices de cela me rend malade.

La question des nationalisations a été de nouveau soulevée, notamment par les communistes. Qu’en pensez-vous ?

Lucie Castets : C’est un outil parmi d’autres. La nationalisation peut être une réponse mais peut aussi avoir des conséquences désastreuses pour les dépenses publiques. Il y a d’autres outils de coercition à activer, comme une plus forte taxation des marges, en ce qui concerne Total, par exemple.

Historiquement, la gauche s’est toujours battue pour la baisse et la meilleure répartition du temps de travail. Aujourd’hui, on la retrouve en position défensive sur les conquêtes du passé, comme le 1er-Mai, auquel s’attaquent les macronistes. Doit-elle être plus à l’offensive ?

Lucie Castets : Nous devons nous battre pour les droits acquis de haute lutte. Ensuite, la question de la réduction du temps de travail doit toujours être au cœur de nos réflexions, mais à condition de ne pas penser le travail de manière binaire, comme si tout le monde était salarié. Une des difficultés qu’a créées Macron est d’inventer une forme d’entrepreneuriat prolétaire, avec le statut d’autoentrepreneur ; pour eux, la question du temps de travail ne se pose même plus, et ils n’ont pas de protection sociale.

   mise en ligne le 23 avril 2026

Une journaliste tuée au Liban, le bras de fer se poursuit entre Téhéran et Washington

Agence France-Presse srepris ur www.mediapart.fr

La journaliste Amal Khalil a été tuée mercredi dans une frappe israélienne dans le sud du Liban. « Israël cible délibérément les journalistes », affirme le président libanais. Le détroit d’Ormuz est toujours bloqué, compromettant la reprise de pourparlers diplomatiques entre l’Iran et les États-Unis.

Cinq personnes, parmi lesquelles une journaliste, ont été tuées mercredi dans des frappes israéliennes dans le sud du Liban, malgré la trêve entre Israël et le Hezbollah pro-iranien, en vigueur depuis le 17 avril et qui expire dimanche.

Selon l’Agence nationale de l’information, Amal Khalil, 42 ans, journaliste du quotidien Al-Akhbar, et sa collègue indépendante Zeinab Faraj, s’étaient réfugiées dans une maison du village d’Al-Tiri, dans le sud du Liban, après qu’une frappe israélienne a visé une voiture qui les précédait.

Les deux occupants du véhicule, le maire de la ville voisine de Bint Jbeil, occupée par Israël, et un homme qui l’accompagnait, ont été tués dans cette frappe. Une frappe israélienne a ensuite visé la maison où s’étaient réfugiées les deux journalistes : Amal Khalil a été tuée et Zeinab Faraj blessée. Les secours ont évacué dans un premier temps la journaliste blessée, avant que « des tirs israéliens visent l’ambulance », selon le ministère de la santé. L’évacuation n’a pu avoir lieu que quelques heures plus tard.

« Israël cible délibérément les journalistes dans le but de cacher la vérité sur ses crimes contre le Liban », a affirmé le président libanais, Joseph Aoun, dénonçant « des crimes de guerre ». Le premier ministre libanais, Nawaf Salam, a estimé de son côté que « cibler des journalistes et entraver l’accès des équipes de secours constitue un crime de guerre », assurant que son pays poursuivra l’affaire devant les instances internationales.

Des discussions prévues jeudi à Washington entre les deux pays, dénoncées par le Hezbollah, doivent ouvrir la voie à des négociations de paix. Le Liban doit notamment demander l’extension pour un mois de la trêve et l’arrêt par Israël des « opérations de destruction » dans le sud du Liban, selon une source officielle libanaise.

Après le début de la guerre le 2 mars, Israël a pris le contrôle d’une bande de territoire libanais d’une profondeur d’une dizaine de kilomètres le long de la frontière. Selon le dernier bilan officiel, 2 454 personnes ont été tuées au Liban en six semaines de guerre.

Le bras de fer Iran-États-Unis se poursuit

Sur l’autre front de la guerre au Moyen-Orient, les États-Unis et l’Iran poursuivaient jeudi leur bras de fer dans le détroit d’Ormuz, Téhéran excluant de rouvrir ce passage maritime crucial tant que Washington bloque les ports iraniens, une situation compromettant la reprise de pourparlers diplomatiques.

Ormuz, voie maritime cruciale pour le transport mondial des hydrocarbures, est devenu un enjeu majeur du conflit et cristallise les tensions en dépit de la prolongation unilatérale de la trêve par Donald Trump, entrée en vigueur le 8 avril.

Depuis le 28 février, date du début de la guerre déclenchée par une attaque israélo-américaine contre l’Iran, Téhéran n’a autorisé qu’un nombre très limité de navires à franchir le détroit qui, outre les exportations mondiales de pétrole et de gaz, sert au transport d’autres biens essentiels.

Selon Téhéran, les navires doivent obtenir une autorisation pour quitter ou entrer dans le golfe Persique par le détroit d’Ormuz, tandis que les États-Unis, eux, bloquent l’accès aux ports iraniens depuis le 13 avril.

Le nombre de franchissements du détroit a chuté depuis dimanche, en raison des restrictions imposées par l’Iran et les États-Unis, tandis que les incidents touchant des bateaux se sont multipliés, selon des données compilées par l’AFP.

L’Iran a ainsi saisi mercredi deux navires dans le détroit, et un troisième a essuyé des tirs au large d’Oman.

« Réouverture d’Ormuz impossible »

« La réouverture du détroit d’Ormuz est impossible tant que le cessez-le-feu est ouvertement enfreint », a affirmé le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, dans un message sur le réseau social X, Téhéran dénonçant régulièrement le blocus américain des ports iraniens.

Téhéran a par ailleurs reçu ses premiers revenus issus des droits de passage qu’il a unilatéralement imposés dans le détroit, selon un haut responsable iranien.

Dans le cadre de son blocus, Washington, de son côté, a ordonné à trente et un navires, des pétroliers pour la plupart, de retourner au port, selon le commandement militaire américain pour le Moyen-Orient (Centcom).

Pour Danny Citrinowicz, chercheur au Tel-Aviv Institute for National Security Studies, « il est tentant de croire que le temps et la pression finiront par contraindre l’Iran à céder. Ce ne sera pas le cas. Prolonger un cessez-le-feu ou renforcer un blocus maritime peut faire gagner du temps à Washington, mais aucune de ces options n’offre une voie vers une issue durable », a-t-il écrit sur X.

Le blocage du détroit pèse lourdement sur l’économie mondiale, et la grande incertitude sur l’issue du conflit inquiète les marchés. Les prix du pétrole ont ainsi bondi brièvement jeudi de plus de 4 % en début d’échanges en Asie, avant de se modérer.

Même si les belligérants trouvaient un accord, déminer le détroit d’Ormuz pourrait prendre six mois, pesant d’autant sur les cours des hydrocarbures à l’échelle mondiale, a estimé le Pentagone lors d’une présentation classifiée au Congrès américain, révélée mercredi par le Washington Post.

Les négociations entre les États-Unis et l’Iran, qui étaient censées reprendre en début de semaine à Islamabad, après une première session le 11 avril, sont toujours en suspens, en dépit de l’optimisme du président américain, Donald Trump, qui a jugé « possible » une reprise d’ici à vendredi.

La capitale pakistanaise, sous haute surveillance policière et militaire, fonctionne depuis plusieurs jours au ralenti – écoles et commerces fermés dans la zone devant accueillir les pourparlers –, dans l’attente d’une hypothétique arrivée des délégations.

Le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, a dit espérer que les deux parties parviendraient « à conclure un “accord de paix” » à l’issue de la guerre, qui a fait des milliers de morts, essentiellement en Iran et au Liban.


 

   mise en ligne le 22 avril 2026

« La violence des colons est instrumentalisée par l’État d’Israël dans un seul but : le nettoyage ethnique des Palestiniens en Cisjordanie occupée »

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Milena Ansari, de l’ONG israélienne Médecins pour les Droits de l’Homme, montre que les exactions et crimes commis dans les territoires palestiniens occupés ne sont pas le fait de brebis galeuses mais font partie d’une stratégie globale de nettoyage ethnique et d’apartheid dans laquelle le rôle de l’armée est bien défini.

Milena Ansari, responsable du département des territoires palestiniens occupés au sein de l’organisation Physicians for Human Rights Israel (Médecins pour les Droits de l’Homme Israël), a rencontré des dizaines de Palestiniens pour alimenter le rapport qui vient d’être publié sur les violences sexuelles et les transferts forcés en Cisjordanie.

Que dit votre rapport sur la politique israélienne dans les territoires occupés ?

Milena Ansari : Il met en lumière le déplacement forcé des Palestiniens à l’intérieur des territoires occupés, contrôlés par les colons israéliens, et l’expansion des colonies et des avant-postes illégaux en Cisjordanie. En résumé, ces exactions, le manque d’enquêtes et l’absence de protection des communautés palestiniennes démontrent que les autorités israéliennes instrumentalisent la violence des colons.

Celles-ci les chassent ainsi de leurs terres, là où ils ont construit leur vie, par la violence des colons. Lors de mes entretiens, les victimes de cette violence ont insisté sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un phénomène nouveau. Elles soulignent l’intensité de ces exactions, qui incluent désormais les violences sexuelles et sexistes, et leur fréquence accrue.

Cela n’a pas commencé après le 7-Octobre. Cela dure depuis des années. Cependant, aujourd’hui, la différence réside dans le type d’attaques contre les communautés, qui menacent directement leur vie. Avant octobre 2023, les colons portaient des vêtements civils et n’étaient armés que de petits pistolets.

Désormais, les membres de la communauté nous ont confié qu’il est impossible de distinguer un colon d’un soldat israélien, car les colons eux-mêmes portent maintenant l’uniforme militaire israélien et sont armés de fusils M16. Ils pénètrent dans les tentes et les maisons qu’ils incendient, assaillent les habitants et les agressent sexuellement. La politique en question est donc on ne peut plus claire : il s’agit du transfert forcé et du nettoyage ethnique des Palestiniens en Cisjordanie occupée.

Cela signifie-t-il que l’attitude de l’armée a également changé ?

Milena Ansari : L’armée israélienne en territoire occupé est connue pour ne pas protéger les Palestiniens des attaques, mais pour protéger les colons illégaux résidant en Cisjordanie. Les forces israéliennes sont aux côtés des colons qui attaquent les familles, volent leur bétail, et les soldats restent les bras croisés, voire les soutiennent activement.

L’armée, parfaitement capable de protéger les Palestiniens et d’arrêter les colons criminels, choisit de fermer les yeux et de leur accorder l’impunité. Ils sont donc plus audacieux, plus confiants dans leurs attaques, sachant pertinemment qu’ils ne seront pas tenus pour responsables et que personne ne les arrêtera. Et cela ne concerne pas seulement l’armée israélienne, mais aussi les responsables politiques israéliens.

Des ministres soutiennent l’expansion des colonies et les violences des colons afin de mener à bien une politique de nettoyage ethnique et de déplacement de population. Concrètement, ces deux dernières années, le Parlement israélien a approuvé la construction de nouvelles colonies et d’avant-postes considérés comme illégaux même par le droit israélien. Les législateurs israéliens leur donnent carte blanche. Il s’agit d’une politique d’État dont l’outil est la violence des colons et le mécanisme, l’expansion des colonies existantes et la reconnaissance de nouvelles structures.

La communauté internationale agit-elle ?

Milena Ansari : Jusqu’à présent, elle ne s’est pas vraiment opposée aux violences des colons. Certains pays européens, comme la France, mais aussi le Royaume-Uni et l’Australie ont imposé des sanctions à des colons responsables de violences. C’est insuffisant. Il ne s’agit pas de quelques brebis galeuses, de colons isolés.

Ce que nous constatons en Cisjordanie occupée, du nord au sud, ce sont les mêmes attaques systématiques perpétrées contre les Palestiniens qui entraînent des déplacements de population. La communauté internationale doit en prendre conscience. Si vous ne prenez pas position contre l’expansion des colonies et la présence des colons en Cisjordanie dans son ensemble, les violences et les attaques contre les Palestiniens continueront de s’intensifier.

La Cour internationale de justice, dans son avis consultatif de juillet 2024, a déclaré qu’Israël crée une situation illégale en Cisjordanie, en particulier par l’expansion des colonies et les violences des colons. Elle a exigé le démantèlement de toutes les colonies et l’évacuation des colons du territoire. Tous les pays se disent opposés aux colonies. Après trois ans, et notamment un génocide à Gaza, il est grand temps que la communauté internationale joigne le geste à la parole et agisse sérieusement.


 

 

   mise en ligne le 21 avril 2026

« Le monde est à l’aube d’une nouvelle ère dangereuse » : le rapport annuel d’Amnesty dresse un tableau lugubre de l’état du monde

Benjamin König sur www.humanite.fr

Dans son rapport annuel, Amnesty dénonce « le plus grand défi de notre époque » : celui des attaques contre le multilatéralisme, le droit et la société civile, menées au profit d’un « ordre mondial raciste et patriarcal ». Mais l’ONG évoque aussi les résistances plus que jamais nécessaires.

Guerres illégales menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran et le Liban, génocide à Gaza, crimes commis par la Russie de Vladimir Poutine ou les Forces de soutien rapide (FSR) au Soudan : il est souvent difficile d’analyser les tenants et les aboutissants de ce chaos planétaire. Celui d’un « ordre mondial raciste, patriarcal, inique et hostile aux droits fondamentaux », écrit en préambule l’ONG Amnesty International dans son rapport annuel publié ce 21 avril.

Traditionnellement intitulé « la Situation des droits humains dans le monde », ce document de près de 500 pages revêt pour l’année 2025 un caractère particulier en raison de la multiplication des guerres et des crimes, à des fins de domination politique et économique brutale des grandes puissances, États-Unis en tête.

« Ce qui rend cet instant fondamentalement différent est que nous ne parlons plus seulement d’une érosion aux marges du système, mais d’une attaque directe contre les fondements mêmes des droits humains et l’ordre international fondé sur des règles, menée par les acteurs les plus puissants à des fins de contrôle, d’impunité et de profits », dénonce la secrétaire générale de l’ONG, la Française Agnès Callamard. Selon elle, l’humanité se trouve « face au plus grand défi de notre époque », face aux attaques menées « par des mouvements transnationaux hostiles aux droits fondamentaux et par des gouvernements prédateurs déterminés à asseoir leur domination au moyen de guerres illégales et d’un chantage économique éhonté ».

Complaisance européenne

Une nouvelle étape a été franchie depuis le début de l’année 2026, avec la guerre contre l’Iran, au mépris de toutes les règles de droit. Pour l’ONG, il s’agit d’un des « résultats de ce glissement vers le mépris de la loi », notamment avec « la guerre ouverte contre les populations et les infrastructures civiles ». Si l’ONG ne le cite pas nommément, on ne peut que penser à l’éléphant dans la pièce : Donald Trump, et les « plus de 150 exécutions extrajudiciaires » commises en bombardant des navires, sans oublier « l’acte d’agression contre le Venezuela ». Quant à son allié criminel Benyamin Netanyahou, Amnesty pointe la poursuite du « génocide contre la population à Gaza » et le « système d’apartheid imposé aux Palestiniens ».

Bien entendu, les dirigeants états-unien et israélien n’ont pas l’apanage des exactions. Amnesty dénonce ainsi les responsabilités de la Russie de Vladimir Poutine dans la guerre d’agression contre l’Ukraine, les crimes des FSR au Soudan, armés par les Émirats arabes unis, ou bien les exactions commises dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), notamment par le M23.

L’ONG évoque aussi la complaisance des dirigeants du monde, et notamment de l’Union européenne, qui « ont cédé lâchement face aux attaques états-uniennes contre le droit international », et n’ont rien fait pour mettre fin aux crimes contre l’humanité perpétrés par les dirigeants israéliens.

« Despotes et prédateurs »

Certes, l’ordre international hérité de 1945, avec l’institution phare qu’est l’ONU, est loin d’être parfait : impuissance, inaction parfois, verrouillage du Conseil de sécurité par les grandes puissances. Malgré cela, les règles fondées sur le multilatéralisme et le droit international constituent des avancées majeures dans l’histoire de l’humanité. Et ces imperfections ne peuvent masquer le fait que « les despotes et prédateurs proposent à la place un nouvel ordre mondial (qui) bafoue et renonce à la justice raciale, de genre et climatique, (qui) rejette la solidarité internationale », et dont « les fondements consistent à réduire au silence la dissidence, manipuler la loi et déshumaniser toutes les personnes considérées comme « différentes » », pointe Agnès Callamard.

L’ONG ne se limite pas à une longue liste désespérante des guerres et autres exactions. Elle relève l’espoir que portent les manifestants, la société civile qui résistent : ceux de la Gen Z dans une dizaine de pays, ceux qui se sont levés face à l’ICE aux États-Unis, les manifestations massives contre le génocide à Gaza. Et parfois quelques États, à l’instar de l’Espagne en Europe ou de l’Afrique du Sud, qui ont engagé la procédure à la Cour pénale internationale contre Israël.


 

En France aussi, les droits et libertés menacés

On aurait tort de croire que la France est préservée : dans son rapport qui dresse la situation des droits humains dans tous les pays du monde, le nôtre n’est guère brillant. À l’instar du comité contre la torture des Nations unies, qui alertait voici un an sur l’usage d’armes à létalité réduite qui blessent et mutilent, Amnesty International fait part de « sa vive inquiétude sur la fragilité des droits et libertés en France ». À un an de l’élection présidentielle, la présidente d’Amnesty France, Anne Savinel-Barras, pointe du doigt « la virulence du débat politique et médiatique, en particulier les attaques racistes et les invectives contre l’État de droit ». Technologies de surveillance, remise en question de la justice, criminalisation des défenseurs de l’environnement ou des droits des Palestiniens – des faits qui émanent aussi de membres du gouvernement – sont également cités…

   mise en ligne le 20 avril 2026

 

Il y a de nombreuses façons de lutter contre le fascisme, quelques exemples du quotidien :

 

Roland, militant du « sport pour tous » et de l’éducation populaire

Juliette Rousseau sur www.humanite.fr

Autrice de « L'antifascisme, l'affaire de toutes et de tous », Juliette Rousseau, a réalisé une série de six portraits de femmes et d'hommes qui, au quotidien, font reculer le fascisme et le racisme et font vivre la solidarité.

Le soleil réchauffe la salle où Roland m’attend, ses dossiers organisés devant lui sur une longue table en bois usé. On est au centre-ville de Châteaubriant, sous-préfecture de la Loire-Atlantique, dans les locaux emblématiques de l’Amicale Laïque, l’ALC. En arrivant, je pense à ma fille de sept ans qui demande « C’est l’ALC ou les Voltigeurs ? » chaque fois que nous passons devant un terrain de foot.

Comme d’autres, la ville a deux maisons et deux fiertés, liées entre elles par une rivalité suffisamment contenue pour prévenir tout drame shakespearien. Mais avant les classements, c’est leur histoire qui sépare les deux clubs : l’un, fondé par la bourgeoisie locale, aux mains d’une riche famille d’industriels de la viande et l’autre, ancré dans la culture de l’éducation populaire et de l’enseignement laïc. 

Une amicale sportive au cœur de la vie sociale du territoire

Quand je lui explique le sens de mon projet : faire le portrait de ces engagés de l’ordinaire qui continuent de défendre une société où le partage est une joie et l’égalité une exigence ; raconter à travers eux l’histoire à la fois commune et singulière de ce territoire frappé à plusieurs reprises par la violence d’extrême-droite, et qui chaque fois a résisté ; Roland rebondit vivement. Car d’ordinaire, « ça n’intéresse pas beaucoup les journalistes, même locaux » me précise-t-il. Alors il se livre, avec méthode et les yeux souriants. 

Et sans surprise, c’est par l’école publique qu’il commence. On y mettrait des majuscules quand on l’entend en parler, lui, le fils d’ouvriers agricoles de Chazé-Henri (49), à qui des enseignants ont tendu la main jusqu’à faire de lui l’un des leurs. À Châteaubriant, Roland a été professeur à l’école des Terrasses, « le meilleur qui soit » me dit une amie d’enfance qui fut son élève. Mais c’est en tant que président de l’ALC que je suis venue le rencontrer. Née en 1938, l’amicale fédère différentes sections sportives, dont le club de foot dans lequel Roland a simultanément joué et entraîné les jeunes, jusqu’à en représenter les 1200 adhérents. 

Dans les archives personnelles de Roland, faites de discours soigneusement manuscrits, de coupures de presse et d’imprimés jaunis, un siècle de l’histoire locale s’étire. Celle des cheminots des débuts de l’Amicale, à une époque où le réseau ferroviaire maillait la campagne. Celle des vingt-neuf amicalistes internés ou fusillés en tant que résistants durant la seconde guerre mondiale et dont la mémoire, affichée au fronton du bâtiment, est commémorée chaque année. Et plus intimement, celle des engagements transmis d’une génération à l’autre.

Un lieu où le sport devient une école du collectif

L’amicale, on y vient pour jouer puis on y reste une vie à s’occuper des matchs, des tournois, des réunions, de la fête des écoles, des soirées grillades ou tartiflette. La devise ? « Le sport pour tous », c’est-à-dire une pédagogie tournée vers les enfants, où la compétition compte moins que le collectif. 

Depuis 1988, l’ALC c’est aussi un lieu : quatre grandes salles, une cuisine collective et des appartements au deuxième. Sous la présidence de Roland, cet espace est prêté à tous les collectifs qui en font la demande. On y trouve du théâtre amateur, des cycles de projection sur l’histoire des décolonisations, on s’y retrouve pour se former contre les idées d’extrême-droite, organiser un rassemblement, créer. Le lieu est aussi utilisé pour les obsèques et, à l’étage, les appartements hébergent des familles exilées. L’ALC est « apolitique », c’est écrit dans ses statuts, mais cela ne l’empêche pas d’être aussi « antiraciste et antifasciste » rappelle Roland. Surtout, elle doit aider à « ne pas accroître la peine des gens dans ce monde de brutes », et c’est bien là un minimum. 

Ce printemps, on se prépare encore à perdre une volée de classes d’école dans le coin. Ici et là, on tente de s’opposer au rouleau compresseur des économies budgétaires, mais les parents sont souvent fatalistes dans ces bourgs où l’on a déjà vu disparaître les commerces et les bureaux de postes. L’activité s’amenuise et se déplace ailleurs tandis que l’éducation publique disparaît au profit du privé. Et si ce n’était ces petites écoles où l’on invente une pédagogie pour les classes à plusieurs niveaux, apprenant aux enfants les vertus de l’amitié entre les âges, certaines communes ne seraient déjà plus que des cités-dortoir de campagne, voire des cités-mouroir. 

Vivre ensemble, faire ensemble. Roland me raconte son père, au mitan du siècle passé, distribuant le fumier aux mineurs de la cité ouvrière toute proche, pour qu’ils amendent leur jardin. Premier enseignement fondamental. Car la solidarité, avant d’être une réponse aux maux de l’époque, est une éthique de vie partagée au quotidien.

Autrice et éditrice, Juliette Rousseau vit entre le Pays de la Mée et celui de la Roche-aux-Fées, aux confins de la Bretagne. Elle a publié “Lutter ensemble” (2018), “La vie têtue” (2021) et “Péquenaude” (2024) aux éditions Cambourakis, ainsi que “Un pays balbutié” (2025) aux éditions Isabelle Sauvage.


 


 

« Devenir une place de village » : ce restaurant solidaire normand mêle cuisine bio et projet social

par Guy Pichard sur https://basta.media/

Un restaurant associatif ouvert depuis deux ans à Hérouville-Saint-Clair, dans une banlieue populaire, accueille des bénévoles en quête de sens pour préparer des repas bio et locaux pour tout le monde. Le lieu ne désemplit pas.

Laurence n’aime pas le trajet qui la mène à la Cité de l’alimentation. « Prendre ma voiture, rouler le matin sur le périphérique de Caen, cela me rappelle ma vie d’avant », confie-t-elle. La quadragénaire vient pourtant une à deux fois par mois à Hérouville-Saint-Clair, près de Caen, pour s’investir dans le lieu associatif consacré au bien-manger.

Avant, Laurence avait une autre vie, d’employée de banque. Mais elle a été frappée par un burn-out, puis un cancer. Aujourd’hui, en cette matinée du mois de mars, elle est venue préparer des lasagnes et faire la vaisselle, le tout bénévolement. « J’aime bien la vaisselle, c’est un moment où on discute, glisse-t-elle. Le concept, c’est comme à la maison, avec de la bienveillance, de la mixité, et beaucoup d’échanges. Il y a de nombreux accidentés de la vie ici. »

À sa manière, Laurence incarne bien l’une des raisons d’être de la Cité de l’alimentation, un lieu créé pour tisser du lien autour de la cuisine tout en étant un véritable restaurant, situé dans cette ville nouvelle de la banlieue de Caen, faite d’architecture bétonnée et sortie de terre dans les années 1960.

Hérouville-Saint-Clair est une des communes les plus pauvres du Calvados. Au niveau politique, la ville est dirigée depuis 2001 par un maire de centre droit, Rodolphe Thomas, qui vient d’être réélu dès le premier tour après avoir mené une campagne où il s’en est notamment pris au média local indépendant Le Poulple.

Cuisine mobile à vélo

Ici, il n’y a presque pas de commerces de proximité ni de cafés. La Cité de l’alimentation fait figure d’exception. « Nous aimerions devenir une espèce de place de village avec différentes structures, mais aussi avec beaucoup de formation », présente l’un des créateurs du lieu, Clément Charlot. La Cité a ouvert en 2024 dans les locaux d’un ancien lycée.

« Un des points de départ du projet, c’était la question de comment agir pour que les gens mangent mieux, explique le fondateur. De là, il a fallu se projeter économiquement. » Avant la Cité de l’alimentation, Clément Charlot est passé par l’associatif, la coutellerie et, surtout, la restauration. L’association donne aussi des ateliers de cuisine ouverts à toutes et tous plusieurs fois par semaine. Elle peut également se délocaliser, via une cuisine mobile à vélo.

Un fil rouge lie toutes ces activités culinaires : travailler uniquement avec des produits bio et provenant de producteurs locaux (hors ingrédients exotiques). « Tout est bio ici, c’est central, comme le local. À mes yeux, il n’y a pas d’autres alternatives », souligne l’homme.

Pas de cauchemar en cuisine

En milieu de matinée, trouver un café à Hérouville-Saint-Clair sans aller au centre commercial n’est pas chose aisée. Mais entre les murs de l’ancien lycée hôtelier où a pris place la Cité de l’alimentation, on s’agite autour de Benjamin, cuisinier salarié. L’association de la Cité de l’alimentation emploie aujourd’hui six personnes à temps plein. Ce jour-là, il y a aussi une dizaine de bénévoles qui s’affairent sous l’œil bienveillant du jeune chef. Passé par des restaurants étoilés, il a choisi ce lieu pour travailler autrement.

« En cuisine, c’est très militaire avec une logistique parfois millimétrée, explique le chef. Cela crée des problèmes. Les horaires à rallonge, les cinglés qui mettent une pression de fou et se déchargent sur les employés... On peut faire autrement, quelque chose de bien, de construit et de cohérent sans cette pression. » Mener sa cuisine autrement, dans de meilleures conditions, c’est ce que la Cité de l’alimentation permet à Benjamin.

Au menu du jour du restaurant, on trouve notamment des feuilletés aux endives en entrée, une blanquette de poulet, et une tarte aux fruits. De son côté, Najib prépare à la boulangerie plusieurs kilos de pain pour la journée, d’autant qu’il y a aussi de la vente à emporter. « Je viens trois fois par semaine, explique l’homme de 65 ans, qui a passé un CAP de cuisinier avant sa retraite. C’était un défi pour moi, peut-être mon dernier diplôme, mais maintenant, la boulangerie m’intéresse beaucoup. »

Tandis que Fanny prépare la salle à manger, un atelier dédié aux champignons a lieu dans une autre pièce. Ce jour-là, neuf personnes ont payé 25 euros pour deux heures d’atelier et le repas final. Les langues se délient entre les cuissons et l’on parvient à discuter des effets possibles de la sauce soja sur la santé des femmes. « La cuisine, ça touche tout le monde et même à des choses intimes », sourit Virginie, qui anime l’atelier.

Tarif solidaire

Quand midi arrive, les clients aussi. Une quarantaine de couverts sont servis en moins de deux heures à une clientèle variée, des professionnels en pause déjeuner aux retraités du quartier. Le menu est à 16 euros, quatre euros supplémentaires si l’on choisit le tarif « solidaire », afin d’aider la structure.

« Environ 60 % des personnes choisissent le tarif solidaire, c’est énorme », note le cofondateur, Clément Charlot. Après deux ans d’existence du lieu, il dresse un premier bilan : « Tout ce qui est traiteur, restaurant, ça reste plutôt facile à gérer. L’argent qu’on essaie de gagner, c’est pour développer de nouveaux projets. »

Dans les prochaines années, le lieu veut ainsi créer une boulangerie, une conserverie, voire une laiterie, pour un coût global de plusieurs millions d’euros. « C’est complètement réalisable si les collectivités sont à nos côtés », assure Clément Charlot. La région Normandie est partenaire du projet, tout comme le fonds de dotation de Biocoop. L’association reçoit aussi des aides de l’État avec le programme « Mieux manger pour tous ». Il lui est impossible de se passer de soutiens financiers publics pour l’instant, même si son objectif, à terme, est d’être totalement indépendante.

Ce type de projet associatif, qui place l’alimentation au centre, comme outil politique et social, se développe à travers la France. Il y a Les Halles de la transition, à Toulouse, tiers-lieu écologique avec un espace de restauration. Ou encore le Beau tiers-lieu, à Nantes.

Dans la cuisine d’Hérouville-Saint-Clair, la cloche donne le rythme des assiettes à garnir. Deux femmes originaires du Nigeria gèrent les commandes et deux femmes afghanes finalisent les desserts. La diversité est à l’image d’Hérouville-Saint-Clair, qui compte une soixantaine de nationalités parmi ses habitants.

Le plein de bénévoles

Ce jeudi, la capacité d’accueil maximale est atteinte aux fourneaux, bien que l’équipe aimerait davantage de bénévoles encore. « Aujourd’hui, nous avons sept bénévoles et trois personnes en formation via des organismes de réinsertion ou France Travail, précise le chef du jour, Benjamin. La cuisine a un côté cathartique pour tout le monde », ajoute-t-il.

Dans le groupe, plusieurs personnes sont sans emploi, souvent dans un moment de transition. « J’essaie de venir une fois par semaine car je suis au chômage depuis fin décembre et en attente de formation, explique Elie, la trentaine. Malheureusement, le planning de volontaires ici est souvent complet. » « C’est difficile de dire à quelqu’un qui a envie d’être bénévole qu’il ne peut venir qu’une fois par mois, déplore Clément Charlot. D’autant que les gens viennent ici pour se reconstruire un peu. Mais si on monte à 300 couverts, est-ce que ce serait encore convivial ? »

La fin du service approche, l’ambiance se détend un peu plus encore. Les bénévoles repartent avec un repas ou le partagent avec le reste de l’équipe. Pour Laurence, il est temps de prendre le chemin du retour, en repassant par le périphérique de Caen. Peut-être le cœur plus léger qu’à l’aller.


 


 

« Nous faisons de la politique à 360 degrés » : Walter Massa, le président de l'association italienne Arci, qui noue solidarité et culture

Gaël De Santis sur www.humanite.fr

De Gênes à Cuba, en passant par Paris, le président de l’association italienne Arci, qui compte un million de membres, fait vivre la culture et la solidarité au quotidien.

Il affiche la couleur. Ses lacets sont rouges comme ceux de l’étoile du logo de l’organisation qu’il préside depuis 2022, l’Arci, l’Association italienne de loisirs et de culture. Quand nous le rencontrons ce 1er avril, Walter Massa et quelques camarades sont venus pour une réunion de travail avec leurs partenaires du Secours populaire français. Il s’excuse du retard : « Je donnais un entretien à l’Unita », le journal qui fut un temps l’équivalent transalpin de l’Humanité.

C’est à Gênes, au milieu des années 1980, qu’il pousse pour la première fois la porte d’un cercle de l’Arci. Il a alors près de 15 ans. « On s’y retrouvait pour boire une bière, jouer au baby-foot, organiser des tournois de football ou des voyages », se souvient-il. Le nom de ce cercle était Il partito, parce qu’hébergé dans ce qui était alors les locaux du Parti communiste italien, à l’époque le plus puissant d’Europe occidentale.

L’Arci proclame jusque dans ses statuts son antifascisme

L’Arci n’est pas qu’un réseau de maisons du peuple. C’est aussi une association politique. Avec un million cinquante mille membres et 4 200 associations fédérées, c’est la principale organisation du camp du progrès, derrière le syndicat CGIL. « Nous sommes l’une des formes politiques de la gauche. Nous nous occupons de toutes les questions. Nous faisons de la politique à 360 degrés. Ce qui nous différencie des partis, que nous ne diabolisons pas, c’est que nous ne présentons pas de listes aux élections. Mais nous disons ce que nous avons à dire, avec une très grande liberté », confie-t-il.

Et des choses à dire, il en a. Il ne s’est pas privé de participer à la campagne référendaire pour voter non à la réforme de la justice proposée par la cheffe de gouvernement postfasciste Giorgia Meloni. « La présidente du Conseil voulait soumettre la magistrature au pouvoir politique, comme dans les pires dictatures et autocraties », explique-t-il.

Surtout, elle touchait à sept articles de la Constitution antifasciste. Et celle-ci a force de symbole pour Walter Massa, qui a commencé à militer à Gênes, ville décorée médaille d’or à valeur militaire car « les résistants l’ont libérée eux-mêmes, sans l’aide des Américains ou des Anglais ». La loi fondamentale de 1948 est aussi un trésor à préserver pour l’Arci, née en 1957 et qui proclame jusque dans ses statuts son antifascisme.

Très vite, Walter Massa participe aux activités de solidarité de l’association. En 1992, lui et les jeunes de son cercle vont à la rencontre des premiers réfugiés qui fuient la guerre en Bosnie. Une vocation est née.

Il prend vite des responsabilités à l’Arci de la région Ligurie sur les questions migratoires. Un thème qui ne le quitte plus. Il occupe par la suite les mêmes fonctions au niveau national. L’Arci est l’association italienne qui a le plus aidé les réfugiés ukrainiens. « Entre ceux-ci et les demandeurs d’asile venus d’Afrique, nous accompagnons 6 000 à 7 000 migrants dans leurs démarches », expose Walter Massa.

Refus du tout-marché

En ce début avril, à Paris, il est venu promouvoir l’activité des deux bateaux de l’association qui sauvent des migrants en Méditerranée, une opération soutenue par le SPF. « L’un de nos navires a même participé à la flottille pour Gaza, mais a été arraisonné. Il ne nous a pas été rendu », raconte le président de l’Arci. « Entre le travail culturel, les services d’accueil, le sauvetage en mer, nous prenons la question migratoire sous toutes ses formes », fait-il valoir.

Politique, l’association s’attaque aux causes des problèmes. Au début des années 2000, l’Arci se plonge dans le mouvement altermondialiste. « J’ai participé aux manifestations à Gênes contre le G8 en 2001. Nous avions identifié combien tout marchandiser était un problème », se souvient Walter Massa. Encore aujourd’hui, ce refus du tout-marché l’anime : « Avec d’autres, nous luttons au niveau européen contre la marchandisation du secteur associatif. À Bruxelles, ils voudraient que nous travaillions comme des entreprises, alors que nos racines plongent dans la solidarité et le mutualisme ».

Récemment, l’association a été engagée dans le mouvement No Kings contre Donald Trump. Elle est de toutes les mobilisations pour les droits des Palestiniens. Depuis juin, elle anime la campagne Stop Rearm Europe « contre l’autoritarisme, la guerre et le réarmement généralisé ».

Dans cet élan de solidarité, la culture n’est jamais loin. Peu avant son passage à Paris, Walter Massa était à Cuba. À cette occasion il a remis à un écrivain le prix Italo Calvino. C’est l’Arci, qui a un siège à La Havane, qui « organise le prix littéraire le plus important de l’île depuis trente ans », dit, pas peu fier, l’homme aux lacets rouges, qui, avec des milliers d’autres, noue solidarité et culture.


 


 

Art et lutte : L’asso Stop aux violences d’État veut sensibiliser autrement

Par Ambre Couvin sur https://www.bondyblog.fr/

Ce samedi à République se tenait le parcours militant et artistique “435-1 m’a tué”, de l’association SAVE (Stop aux violences d'État). Le projet a mêlé sensibilisation et formes variées d’art pour demander l’abrogation de l’article L435-1 du Code de sécurité intérieure, qui encadre l’usage des armes par les forces de l’ordre. Un texte mis en cause face à la hausse des homicides policiers ces dernières années.

À l’ombre du monument à la République, une installation interpelle. Tout autour de la Marianne en bronze, des silhouettes représentent les victimes qui ont payé de leur vie une rencontre avec les forces de l’ordre. Ce qui attire l’œil et les passants, ce sont aussi les majestueuses peintures de Jaeraymie, d’inspiration baroque. Ici, pas de représentation de figures religieuses, mais des policiers, des victimes, des familles endeuillées. Des choix artistiques qui ne laissent pas indifférents les passants.

L’association SAVE veut sensibiliser sur les lois encadrant l’utilisation des armes par la police et la gendarmerie. Particulièrement sur l’article L435-1 du Code de sécurité intérieure qui permet l’utilisation d’armes létales en cas de refus d’obtempérer. Voté en 2017, l’élargissement de l’usage des armes par les forces de l’ordre est aujourd’hui dénoncé comme un « permis de tuer ». Cinq après l’adoption de cet article, cinq fois plus de personnes tuées par les forces de l’ordre suite à un refus d’obtempérer.

Malgré ce constat, une proposition de loi présentée lors de la dernière niche parlementaire de la droite veut aller encore plus loin, avec une « présomption de légitime défense » pour les policiers. En janvier dernier, la gauche a réussi à faire échouer l’adoption du texte. Longtemps l’apanage de l’extrême droite, cette idée sera de nouveau débattue à l’Assemblée nationale avec le soutien du ministre de l’Intérieur Laurent Nunez. Une situation que dénonce fermement l’association.

Des bénévoles tragiquement concernés

Aujourd’hui, l’art sera à l’honneur. Le programme allie prises de parole, performances artistiques, danse, ateliers créatifs. L’idée, pour le président de l’association Issam El Khalfaoui, est de parler à des publics qui ne sont pas nécessairement connaisseurs de la question. « On voulait vraiment se mettre sur la place publique, échanger avec toutes sortes de personnes. On constate que beaucoup de gens ne sont pas au courant de ces affaires, de ce qu’il se passe, des pratiques des policiers, mais aussi de ce que la loi leur permet de faire. » Issam est le père de Souheil, mort en 2021 à Marseille d’un tir policier.

Jennifer Yezid, bénévole, a mis un point d’honneur à être présente aujourd’hui. Les conséquences dévastatrices sur toute sa famille de la mort de sa tante Malika, tuée en 1973 lors d’une intervention de police. Elle a consacré un livre aux archives de cette affaire. « Plus de 50 ans après, les choses ne changent pas. Je ne peux qu’être en solidarité avec toutes les familles, je ne connais que trop bien les répercussions de ces drames », explique-t-elle.

Des bénévoles tragiquement concernés par la question, qui témoigneront avec d’autres familles de victimes tout au long de la journée, au milieu d’interventions d’avocats, de sociologues, de représentants d’associations et même de députés.

Une approche par l’art

Jaeraymie, peintre autodidacte, a prêté son pinceau à l’organisation. Il a opté pour un style de peinture classique afin de représenter des scènes relatives aux violences d’État et au parcours des familles qui les vivent. « C’est assez éloigné de mon style de base, plutôt art urbain avec une forme d’humour, même si je suis engagé », indique-t-il. Ce mélange des genres est issu d’une réflexion menée avec le comité. « On veut vraiment interpeller et convaincre des publics qui peuvent être un peu tièdes sur la question. Le fait d’utiliser des codes de l’art classique, ça peut parler à un public peut-être plus aisé, qui ne vit pas ces choses dans sa chair. »

Une approche qui touche aussi de jeunes artistes, ou artistes en devenir. Marie, 29 ans, approuve la démarche. « Moi, je me suis intéressée à ce sujet par le biais de l’art, puisque je suivais le travail de Jaeraymie. J’ai ensuite moi-même diffusé des informations sur le sujet, donc c’est une méthode qui fonctionne », explique-t-elle. Soumano, 20 ans, étudiant en STAPS et dessinateur, porte une réflexion sur l’universalité de l’art. « Je pense que dès lors qu’un artiste représente un thème politique, ça pousse à se poser des questions. Quand on voit une œuvre engagée, on se demande forcément ce que l’artiste a voulu dire, si on y souscrit ou non, comment on l’aurait représentée soi-même… »

Toucher des publics variés

Si l’objectif était de toucher des publics variés, cela semble réussi. Au milieu de l’installation, Samia El Khalfaoui, tante de Souheil, discute, calme olympien maintenu, avec une femme qui affirme qu’il n’est pas étonnant que des policiers doivent « en arriver là ». La dame poursuit en soutenant que les personnes racisées sont plus promptes à tremper dans des affaires liées à la drogue

Fort heureusement, d’autres interactions sont plus positives. Florian, 29 ans, ingénieur de recherche dans l’IA est venu sur proposition de sa copine. « Je connaissais le sujet de loin, mais j’ai vraiment appris aujourd’hui. On se rend compte qu’il y a beaucoup d’affaires qu’on ne connait pas ou peu et transmettre des messages par l’art, c’est vraiment fort. » 

Pour Anne, 50 ans, proposer cette installation à République est une très bonne idée. « Vu le nombre de gens qui passent ici, ça permet de brasser beaucoup de monde, y compris des personnes qui n’avaient pas prévu d’aller à l’événement, ou n’étaient pas au courant. » Pour continuer dans cette optique, l’association sera présente les 19, 20 et 21 mai à Saint-Denis, à Rennes le 13 juin et à Lille le 27 juin. « Et dans toutes les villes intéressées par le projet ! », complète Issam.


 

   mise en ligne le 19 avril 2026

4 visages, parmi d’autres, de l’extrême droite française :

« Plusieurs patrons pensent qu’il est possible de cornaquer le RN » : Michel Offerlé analyse les liaisons dangereuses entre Bardella et le Medef

Florent LE DU sur www.humanite.fr

Des déjeuners feutrés aux rencontres officielles, les liens entre la formation lepéniste et le grand patronat s’institutionnalisent. Pour le sociologue Michel Offerlé, cette normalisation est la conséquence d’une bascule : l’extrême droite n’est plus jugée à l’aune de ses valeurs mais de sa compatibilité avec les intérêts économiques.

Après un récent dîner entre Marine Le Pen et des patrons du CAC 40, la stratégie de « dédiabolisation » du RN s’accélère, ce lundi, avec une rencontre institutionnelle entre Jordan Bardella et des représentants du Medef. Une large partie du patronat français semble avoir tourné la page du rejet moral pour privilégier une approche dite « pragmatique », voire opportuniste. Entre volonté d’influence sur un parti potentiellement au pouvoir en 2027 et une réelle porosité idéologique, le sociologue Michel Offerlé, sociologue, professeur émérite de science politique à l’ENS, décrypte les ressorts de ce rapprochement.

Ces rencontres signent-elles la fin du cordon sanitaire qui séparait jusqu’à il y a peu le grand patronat de l’extrême droite ?

Michel Offerlé : Après la « dédiabolisation politique », la « dédiabolisation économique » s’est faite aussi. Ils ont été invités, et bien accueillis, dans des écoles de commerce, au Salon de l’agriculture, à Impact PME et conviés dans des universités ou dans des auditions, particulièrement en 2024.

Désormais, on passe, après les déjeuners secrets ou faussement secrets, aux déjeuners ou dîners officiels. Seule l’Afep, le noyau du capitalisme français, attend, pour des raisons de calendrier. Sans doute après le 7 juillet donnera-t-elle, elle aussi, un brevet de respectabilité à Bardella ou à Le Pen. Ils veulent rencontrer des élites, ils les rencontreront.

Quel est l’intérêt pour le grand patronat de ce type de rencontres ? Avant tout de défendre ses intérêts ?

Michel Offerlé : Cela peut renvoyer à trois finalités et arrière-pensées. La plus benoîte est : il faut voir. Ils peuvent arriver au pouvoir et il est de notre responsabilité de les jauger et de savoir au juste quel est leur programme, particulièrement économique. Car la plupart des prises de parole en 2024 et aujourd’hui sont bien souvent strictement économiques : le RN est-il dangereux pour l’économie française ? Va-t-il favoriser ou non la compétitivité des entreprises ? Il faut donc anticiper leur éventuelle arrivée au pouvoir.

La seconde justification repose sur l’idée que les dirigeants du RN sont très faibles mais « éducables ». Plusieurs patrons pensent qu’il est possible de les cornaquer, de les « évangéliser », et de leur apprendre les fondamentaux de l’économie capitaliste qu’ils ne maîtrisent pas, puisque certains patrons persistent à penser qu’une large partie du programme RN est de gauche. Jordan Bardella présente tous les signes d’une bonne volonté libérale.

La dernière option est plus difficile à documenter, car il est difficile de mesurer exactement le degré de radicalisation qui existe dans le milieu patronal. Une partie du grand patronat pourrait être prête à jouer la carte du RN pour l’instrumentaliser à son profit, poussant ainsi à la mise en œuvre accélérée de ses exigences, voire à faire un grand ménage dans le modèle social et culturel français.

Observez-vous des signaux allant vers une adhésion de plus en plus forte aux idées du RN ?

Michel Offerlé : Depuis la dissolution de 2024 plusieurs voix patronales se sont élevées pour stigmatiser le « délire fiscal », « l’obésité » étouffante de l’État, l’incapacité des politiques de droite à maîtriser la situation. Le vote pour Zemmour-Knafo dans les beaux quartiers (22,53 % dans le 16e à Paris aux municipales), les appétences libertariennes et trumpiennes de patrons de la tech en sont d’autres symptômes.

Comment expliquer que la grande majorité des chefs d’entreprise ne traitent plus l’extrême droite sur le plan moral, sur le plan des valeurs, mais uniquement sur celui de la crédibilité économique ?

Michel Offerlé : La campagne des législatives en juin-juillet 2024 a fourni une loupe pour comprendre les positions des grands patrons. En 2017 et 2022, le Medef appelle à faire barrage au RN au second tour. En 2024, rien de tel. Le Medef comme l’Afep communiquent mais sans prendre une position claire et, dans les deux cas, il n’est question que d’économie. Les dirigeants chrétiens et le CJD rappellent certains principes, ainsi qu’Impact France (Pascal Demurger), dénoncent la nocivité de « l’extrême droite ».

Mais globalement, dans les mouvements patronaux ou dans une tribune que signent 73 patrons, le RN et le Nouveau Front populaire sont souvent mis sur le même plan. Cela n’est guère étonnant. Le RN est plus en phase avec la pensée patronale que la gauche et les dirigeants patronaux pensent pouvoir s’accommoder d’un pouvoir RN puisqu’ils ne raisonnent qu’en termes économiques court-termistes.

La « raison d’être » du Medef dans ses statuts prévoit « un engagement dans les sujets qui touchent la société et les entreprises face aux mutations géopolitiques, économiques, environnementales, numériques, sociales et sociétales ». Apparemment, intervenir sur l’impact d’une arrivée au pouvoir du RN dans ces domaines semble hors sujet. Seuls comptent l’intérêt étroit des entreprises et le patrimoine de leurs dirigeants, que le RN sera le mieux à même de garantir. Voire plus si affinités.


 


 

Jordan Bardella assure la « victoire prochaine du RN », discours anti-Bruxelles et pro « remigration »… Les dirigeants d’extrême droite rassemblés à Milan

La rédaction sur www.humanite.fr

Samedi 19 avril, plusieurs dirigeants d’extrême droite et des milliers de sympathisants se sont rassemblés à Milan pour défendre leurs idées racistes. Jordan Bardella en a profité pour annoncer la victoire prochaine du RN à la présidentielle 2027.

L’extrême droite européenne s’était donné rendez-vous à Milan. Samedi 18 avril, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées pour un grand meeting auquel ont pris part plusieurs dirigeants d’extrême droite européens. L’occasion de rappeler leurs positions communes sur la « remigration » – ce terme qui implique une politique d’expulsion massive de personnes étrangères ou d’origine étrangère – et contre les règles communautaires.

Baptisée peu sobrement « Sans peur : en Europe, patrons chez nous », la manifestation organisée sur la place du Dôme par les « Patriotes pour l’Europe », un des groupes souverainistes du Parlement européen, a duré près de trois heures. « Cher Viktor, tu as défendu les frontières et combattu les trafiquants d’êtres humains et les trafiquants d’armes. Continuons tous ensemble ce combat, de liberté et de légalité », a lancé au début de son intervention Matteo Salvini, secrétaire du parti italien d’extrême droite la Ligue (Lega), en référence à la défaite électorale de Viktor Orban la semaine dernière.

« À Bruxelles, il est temps d’arrêter et de suspendre ce monstre idéologique appelé Green Deal, qui n’a rien de vert. Un ensemble de règles, de contraintes et de taxes absurdes qui sont en train d’appauvrir les entreprises italiennes et européennes, au profit des entreprises chinoises et de la spéculation financière », a estimé à la tribune Matteo Salvini, vice-Premier ministre du gouvernement de coalition ultraconservateur de Giorgia Meloni.

Son parti d’extrême droite demande, comme le gouvernement italien, que la Commission européenne autorise les pays de l’Union à déroger aux règles sur les déficits pour aider leurs citoyens et entreprises à traverser la crise de l’énergie ouverte par la guerre en Iran.

Jordan Bardella en invité d’honneur

De son côté, le chef du parti d’extrême droite néerlandais, Geert Wilders a déclaré : « Aujourd’hui, la tragédie que nous avions prédite est devenue une réalité : notre peuple, les habitants originels de l’Europe, a été frappé par un raz-de-marée d’immigration de masse, d’immigration illégale, principalement en provenance de pays islamiques ».

Le Français Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), était la principale personnalité du meeting. « Ici à Milan, je suis venu pour vous rassurer : notre victoire à la prochaine élection présidentielle est proche. Et nous nous préparons à dire adieu à Macron », a déclaré Jordan Bardella en italien.

« Le gouvernement italien est un gouvernement ami », « avec lequel j’espère nous aurons l’occasion de travailler demain », avait-il souligné lors d’un point presse avant la manifestation.

Des contre-manifestations antifascistes

À quelques centaines de mètres du Dôme, une contre-manifestation organisée par plusieurs associations antifascistes a elle aussi réuni plusieurs milliers de personnes derrière une banderole « Milan est migrante » et des drapeaux palestiniens.

À Barcelone samedi, un rassemblement international de progressistes a réuni en parallèle le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez et les chefs d’États brésilien Lula et mexicain Claudia Sheinbaum, pour « protéger et renforcer » la démocratie.


 


 

Onze militants d’extrême droite condamnés pour des violences à Albi

« Derrière ce vernis de scoutisme se cache des méthodes de terroristes »

Par Léa Paredes sur https://www.streetpress.com/

En avril 2025, une vingtaine de militants d’extrême droite attaquent la terrasse d’un bar à Albi, dont certains membres d’un groupuscule visé par une dissolution. Un an plus tard, ils ont été condamnés à des peines allant jusqu’à huit mois de prison.

16 avril, tribunal correctionnel d’Albi (81) — Dix hommes sont sur le banc des prévenus. Âgés de 19 à 29 ans, ils ont les cheveux coupés très court et arborent chemises ou pantalons de costume. L’image est policée, maîtrisée. Dans le groupe, certains visages ont encore un air juvénile qui dénote avec les postures bravaches et la gravité des faits reprochés.

Les dix sont poursuivis pour « violence avec usage d’une arme » et « groupement en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de destruction de biens ». Ils sont douze dans la procédure mais deux sont absents. Tous doivent répondre de leur présence dans la nuit du 25 avril 2025. Il y a presque un an, une vingtaine d’individus masqués, armés de matraques télescopiques, de gants coqués, de bombes lacrymogènes débarquent sur la terrasse d’un bar albigeois.

Certains sont membres du groupuscule d’extrême droite Patria Albiges, qui est dans le viseur du gouvernement pour une procédure de dissolution. Il y a Lorenzo Bodino, ancien porte-parole de la bande, qui a déjà été condamné en 2023 pour l’agression de deux militants antifascistes. Sébastien Ughetto, un autre cadre, a été condamné pour provocation publique à la haine après une action « anti-migrants » menée en 2023. Dans la liste des accusés se trouve aussi Thomas Rouquette, qui figurait sur la liste du Rassemblement national lors des élections municipales de 2020. D’autres sont des voisins et viennent supposément de Furie Tolosa.

Une expédition punitive

L’histoire commence quelques heures plus tôt, à une autre terrasse. Le militant d’extrême droite Clément Cabrolier est agressé par une dizaine d’antifascistes extérieurs à la ville alors qu’il est attablé avec un ami. Cette figure du groupuscule identitaire local Patria Albiges est aussi le fils de Frédéric Cabrolier, ancien député RN du Tarn et élu d’opposition à la mairie d’Albi. Une expédition punitive se forme aussitôt pour trouver Mathéo R., un activiste connu pour ses engagements locaux à gauche.

Des militants identitaires albigeois et toulousains se rejoignent et s’organisent. Ils se dirigent peu après minuit en centre-ville avec l’intention de trouver leur cible. La procureure assène à l’audience :

« Le groupe s’est formé dans l’objectif de commettre des violences. »

Les faits, présentés par le président du tribunal en ouverture de séance, laissent une impression glaçante :

« Les individus masqués vont arriver calmement et se tenir debout, alignés face au bar. Des insultes fusent “fils de pute”, “sale bougnoule”. »

Quand Mathéo voit les militants d’extrême droite arriver, il se réfugie dans la cave du bar albigeois : « J’ai déjà eu affaire à eux. J’ai compris qu’ils venaient pour moi. » Les clients assis en terrasse et le gérant interviennent pour calmer la situation. Une sexagénaire tente d’arracher le masque d’un des agresseurs et reçoit un violent coup de poing au visage. La scène filmée tourne alors en une déferlante de violence : jets de chaises, bombes lacrymogènes, insultes…

Encore du stress post-traumatique pour les victimes

À la barre, les victimes témoignent des traces que cet épisode laisse encore aujourd’hui. En état de stress post-traumatique depuis les faits, Catherine a perdu son travail et rencontre des difficultés à retrouver une vie sociale normale après le coup de poing qu’elle a reçu ce soir-là. Elle détaille :

« Je suis extrêmement choquée par la violence que j’ai pu voir chez ces personnes. »

Quant à Mathéo, il a dû déménager et reconnaît aujourd’hui vivre en hypervigilance permanente : « J’ai du mal à dormir, et j’ai parfois des montées d’angoisse pendant mon travail. » Il conclut :

« J’ai conscience d’avoir échappé au pire. À quelques minutes près, ils me trouvaient seul dans la rue. »

Le tribunal interroge les prévenus sur leurs vies personnelles. Commercial, technicien en électroménager, apprenti charpentier… Les profils sont ceux de jeunes hommes socialement insérés. Maître Kamel Benamghar, conseil des parties civiles, résume :

« C’est la banalité du mal : derrière ce vernis de scoutisme se cache des méthodes de terroristes. »

La plupart des mis en cause sont représentés par deux avocats habitués aux procès impliquant l’extrême droite : Pierre-Vincent Lambert, du barreau de Dax et Mathieu Sassi, conseil parisien habituel des identitaires. Face à la justice, la ligne de conduite de leurs clients est claire. Tous choisissent le silence. Quant à la défense, elle dénonce une enquête de police orientée et des « accusations calomnieuses de la mouvance communiste ».

Après une heure et demie de délibéré, le tribunal rend son jugement. Un des prévenus est relaxé, faute de preuves suffisantes de sa présence sur les lieux. Dix d’entre eux sont condamnés à des peines de sursis variant de quatre à huit mois, avec pour certains un sursis probatoire impliquant un suivi judiciaire pouvant aller jusqu’à deux ans. Plusieurs interdictions complémentaires ont été prononcées, notamment l’interdiction de détenir une arme pendant une durée de trois ans. En état de récidive, Lorenzo Bodino écope de la plus lourde peine, à savoir une détention à domicile sous surveillance électronique pour une durée de huit mois.


 


 

David Dufresne : « Bolloré n’est plus dans une bataille culturelle, il est dans une guerre » en s'attaquant à Grasset

Muriel Steinmetz sdur www.humanite.fr

Après avoir déchiré son contrat avec Grasset en direct à la télévision, David Dufresne analyse les dessous de la crise engendrée par la décision de Vincent Bolloré de remercier Olivier Nora, patron historique de la maison d'édition. David Dufresne est écrivain, réalisateur et journaliste.

La crise majeure provoquée chez Grasset par le limogeage brutal d’Olivier Nora, a eu pour conséquence immédiate la publication d’une lettre ouverte contre Vincent Bolloré, signée par plus de 140 auteurs (dont Virginie Despentes, Sorj Chalandon, Laurent Binet…) dénonçant « une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale et à liberté de création ». Ils y annoncent quitter la maison d’édition.

De son côté, l’écrivain, réalisateur et journaliste David Dufresne a marqué les esprits en déchirant en direct dans l’émission “C ce soir le 15 avril”, son contrat d’édition. Ce geste symbolique, à la fois individuel et politique, s’inscrit dans un moment de rupture inédit dans le monde du livre.

Vous avez déchiré votre contrat en direct à la télévision mercredi soir. Pourquoi ce geste spectaculaire ?

David Dufresne : Il s’agissait d’une proposition de contrat pour un futur ouvrage. Chez Grasset, je signe habituellement livre après livre, donc un contrat à chaque fois. Celui-ci datait de septembre, je ne l’avais pas encore signé. Le geste n’était pas totalement prémédité. Mais nous sommes dans un moment de clarification. Bolloré n’est plus dans une bataille culturelle, il est dans une guerre.

Ce qu’il fait avec Grasset est une déclaration de guerre. Un milliardaire d’extrême droite impose sa vision. Le danger, c’est le monopole des idées. Il faut prendre cela très au sérieux. J’ai voulu répondre symboliquement : puisqu’il rachète une maison à coups de contrats, ce sera contrat contre contrat. Les siens pèsent des milliards, le mien pèse le temps du symbole.

Le lendemain, 140 auteurs annonçaient leur départ dans une lettre ouverte. Êtes-vous surpris par l’ampleur de la réaction ?

David Dufresne : Non. Dans un univers à la fois confraternel et très concurrentiel comme l’édition, il est remarquable qu’en une seule soirée, des auteurs aussi différents se soient mis d’accord sur un geste et sur un texte suffisamment court pour ne pas trop froisser ; avec assez de compromis ici et là pour englober tout le monde. C’est un geste très fort. Cela n’était jamais arrivé à ce niveau lors des précédents coups de semonce de Bolloré, dans l’édition comme dans les médias. Des auteurs, petits ou grands vendeurs, se sont accordés pour dire « Stop Bolloré », de manière rapide et presque brutale. La rapidité répond à la brutalité.

Que fait aujourd’hui Vincent Bolloré à l’édition française avec Grasset ?

David Dufresne : Il démontre ce que c’est que d’être un milliardaire : s’asseoir sur des entreprises profitables au nom d’une idéologie. Il transforme une vieille maison, riche de nombreux prix littéraires, en coquille vide. Il peut se le permettre, notamment après la vente d’Universal. Il est milliardaire à foison. Et il est prêt à aller jusqu’au bout, y compris à perdre de l’argent, ce qui est normalement le pire pour lui. Il faut prendre cela très au sérieux : il s’agit d’une stratégie de long terme, avec un horizon politique : 2027. Chacun, qu’il soit de gauche comme de droite, les apolitiques s’il y en a, doit bien comprendre qu’il s’agit vraiment d’une déclaration de guerre.

Il place à la tête de Grasset un fidèle lieutenant, Jean-Christophe Thiery, qui ne connaît rien au monde de l’édition…

David Dufresne : Oui, quelqu’un qu’il envoie dans ses opérations spéciales, pour filer la métaphore guerrière. Il est là pour faire le sale boulot, un travail de liquidateur. Nous lui facilitons la tâche en partant en masse, mais il y aura des batailles juridiques. On voit depuis longtemps l’arrivée de gestionnaires dans l’édition. Nous sommes dans un secteur qui, de plus en plus, est aux mains de gens qui n’y connaissent rien. Des gestionnaires, des managers !

Mais là, on franchit un cap : ce ne sont plus seulement les groupes qui sont dirigés ainsi, ce sont les maisons elles-mêmes. En décapitant Grasset, Bolloré installe une maison sans éditeur : du commerce et de l’idéologie, plus de littérature ni d’essais. Et cela pose aussi la question, plus large, d’un secteur de plus en plus contrôlé par des profils extérieurs à la culture.

Qu’est-ce que cela signifie pour l’avenir des livres, des romans, de la fiction ?

David Dufresne : J’espère que ce moment de clarification servira. Le monde de l’édition n’est pas totalement innocent : surproduction folle d’ouvrages qui encombrent les tables et les esprits, fragilisation des libraires… Peut-être reviendra-t-on à quelque chose de plus artisanal ? La littérature et les essais peuvent s’en sortir, dans les grandes maisons comme dans les indépendantes, si le travail éditorial redevient central. L’édition indépendante a un très bon coup à jouer avec cette clarification.

Comment seront choisis les livres dans ce nouveau contexte ?

David Dufresne : D’abord, c’est une situation très dure pour les salariés de Grasset et pour les auteurs déjà engagés, qui sont sous contrat, qui sortent un livre ou qui ont prévu d’en sortir un à la rentrée. Pour la suite, on peut s’attendre à l’arrivée d’une pensée d’extrême droite ou d’une pensée très conservatrice. Ce qui faisait le sel de Grasset, c’était la diversité des voix, parfois opposées. On va vers une homogénéisation et donc un appauvrissement de la pensée. C’est évident.

Qu’allez-vous faire personnellement ? Une action collective semble envisagée…

David Dufresne : Je vais tenter de récupérer mes droits. Les discussions sont en cours. Si un collectif d’auteurs se forme, je le rejoindrai. Cela pose aussi la question d’une clause de conscience dans l’édition, comme elle existe dans le journalisme. Elle devrait, à mon sens, exister dans tous les secteurs de la vie, même dans le textile, l’industrie, l’acier… La liberté de conscience doit être partagée par tous. Si nous arrivions à faire bouger la loi sur ce point, ce serait vraiment bien.

L’édition devient-elle un terrain de conflit politique ?

David Dufresne : Je l’espère. Il faut saisir ce moment pour ce qu’il est : un moment de vérité.

   mise en ligne le 18 avril 2026

« Les policiers de Torcy me cherchent pour me faire taire » : un témoin des violences policières de Noisiel affirme être victime d’intimidation

Alexandre Fache sur www.humanite.fr

Un signalement au procureur de la République de Meaux a été transmis, ce mercredi 25 mars, par l’avocat de Flavel, Me Pierre Brunisso, pour « subornation de témoin ». Présent sur les lieux des violences, le 16 mars, Bader Ibrahim serait recherché par la police afin de « le faire taire ». Joint par « l’Humanité », l’homme confie sa « peur ».

Depuis une semaine et les violences subies par Flavel, 35 ans, lors d’une intervention de la BAC à Noisiel (Seine-et-Marne), révélée par des vidéos accablantes, le scénario des faits se précise de jour en jour et il n’est guère favorable aux forces de police. C’est une première interpellation violente et injustifiée, le 16 mars à 17 heures, qui aurait contribué à mettre le feu aux poudres : celle du jeune Marco (le prénom a été modifié), 18 ans, pour outrage et rébellion.

Des faits que conteste l’intéressé, qui a déposé plainte ce mercredi 25 mars par l’entremise de son avocat, Me Théo Kermagoret, pour « violences volontaires en réunion par personne dépositaire de l’autorité publique ». Condamné le 18 mars à 70 heures de travaux d’intérêt général (TIG), le jeune homme va également faire appel de cette sanction.

« Savoir qu’il y a une 5008 noire qui vous cherche dans toute la ville, ça fait peur »

Mais il pourrait avoir d’autres choses intéressantes à raconter à la justice. Mardi 24 mars, dans l’après-midi, Marco fait partie de ces jeunes qui ont été contrôlés par plusieurs policiers au niveau de la place de l’horloge, à Noisiel, à l’endroit même des échauffourées du 16 mars. L’objectif des fonctionnaires ? Retrouver le prénommé « Bader ».

Âgé de 37 ans, Bader Ibrahim est un proche de Flavel, il l’accompagnait le soir des violences et a raconté ce qu’il a vu dans une vidéo publiée le lendemain des faits. Lundi 23 mars, il a témoigné pendant trois longues heures devant l’IGPN, la police des polices, qui a été saisie de cette affaire sensible. Lui fournissant même les débris de grenades ramassés sur les lieux, ainsi qu’une nouvelle vidéo montrant des violences exercées sur un autre jeune.

« Je suis connu dans le quartier, et depuis quelques jours, je reçois plein de messages de jeunes qui me disent que les policiers de Torcy me cherchent pour me faire taire, raconte à l’Humanité Bader Ibrahim. Ça me fait flipper, je ne prends pas ça du tout à la légère. »

L’homme n’habite pas à Noisiel, mais s’y rend souvent pour raisons familiales. « Mais là, j’arrête et je reste chez moi. Savoir qu’il y a une 5008 noire banalisée qui vous cherche dans toute la ville, ça fait peur. Pourtant, je n’ai tué personne, j’ai simplement témoigné, et dit la vérité. Comment prendre ça autrement que comme des menaces ? »

« Porter plainte ? » Bader préfère ne pas rentrer dans un commissariat

Mis au courant de ces faits, l’avocat de Flavel, Me Pierre Brunisso, a transmis ce mercredi un signalement au procureur de la République de Meaux, évoquant une « subornation de témoin ». Dans ce signalement, l’avocat fait référence au contrôle du jeune Marco, le 24 mars, place de l’horloge. « Lors de ce contrôle, les policiers soutenaient vouloir faire taire Monsieur Bader Ibrahim en ce que celui-ci avait ”trop parlé”, une photographie du visage de Monsieur Bader Ibrahim était exposée. (…) Il est patent que Monsieur Bader Ibrahim est visé en raison de sa collaboration avec les services d’enquête. »

Hésitant sur la conduite à suivre, l’intéressé semblait quelque peu désemparé. « Porter plainte ? Mais je ne sais pas ce qui m’arriverait si je franchissais la porte d’un commissariat. Je n’ai pas confiance. »

Ce jeudi 26 mars, une conférence de presse sera organisée au siège de la LDH pour expliquer pourquoi l’association a décidé de se joindre à l’action pénale aux côtés des victimes. De nouveaux éléments, « remettant en cause le narratif des forces de l’ordre », doivent également être rendus publics.


 


 

« Mon cou était dans la gueule du chien » : un jeune homme grièvement blessé lors d’un contrôle de police

Oriane Mollaret sur www.mediapart.fr

Islam, 19 ans, a été sévèrement mordu à la gorge par un chien de la police municipale le 21 mars à Rillieux-la-Pape. Une vidéo que nous nous sommes procurée montre comment le chien a été lâché par un policier. Islam a porté plainte pour tentative de meurtre. Depuis qu’il a été blessé, les quartiers de la banlieue lyonnaise s’embrasent.

Samedi 21 mars, vers 22 heures, Islam, 19 ans, et ses amis discutent en bas de chez lui, dans le quartier de la Velette, à Rillieux-la-Pape (Rhône). Dans cette petite commune de la banlieue lyonnaise, l’ambiance est à la fête. Le ramadan est fini, la bande d’amis se prépare à aller dîner. La brigade spécialisée de terrain (BST) décide de les contrôler. La tension monte. La police municipale est appelée en renfort. « Ils sont arrivés cagoulés, casqués, armés et ils avaient pris leur chien », raconte le jeune homme.

Dans une vidéo de la scène, filmée par un témoin, on voit le malinois de la police municipale sauter sur Islam, reconnaissable à sa veste orange et à son bas gris clair. Phobique des chiens, nous raconte-t-il, il lui donne un coup de pied. Un policier le plaque aussitôt au sol. « Je me suis laissé faire, assure-t-il. Puis j’ai senti que quelque chose me mordait. »

Sur une autre vidéo, filmée depuis le haut de l’immeuble, on voit que l’agent a ramené son chien, puis l’a laissé foncer, libre, dans la mêlée. Islam est mordu à plusieurs reprises à la gorge.

« Mon cou était dans la gueule du chien, raconte-t-il, la voix tremblante. J’ai cru qu’il allait me tuer. J’ai fait mes prières. » Il parvient à s’enfuir, poursuivi par un policier, et se rend aux urgences du Médipôle Lyon-Villeurbanne. Un médecin constate « trois traces de crocs profondes en regard de la zone jugulaire et carotidienne » et lui prescrit huit jours d’incapacité totale de travail (ITT). « Il m’a dit qu’à deux centimètres près, je me vidais de mon sang », souffle le jeune homme, encore choqué.

Deux amis d’Islam condamnés pour violences

L’appartement familial a été perquisitionné mardi matin. Islam n’y était pas. Il évite son domicile, de peur de se faire interpeller comme trois de ses amis présents samedi soir. L’un d’entre eux, mineur, a été relâché libre après quarante-huit heures de garde à vue – sans son téléphone. Les deux autres ont été poursuivis pour « outrages » et « violences » sur deux policiers.

Ils ont passé la nuit au quartier des arrivants de la maison d’arrêt de Lyon-Corbas, puis ont été jugés en comparution immédiate : ils ont écopé de six mois ferme pour l’un et de six mois avec sursis pour l’autre. Les réquisitions étaient encore plus lourdes : douze mois ferme avec mandat de dépôt. « Ils m’ont juste relevé et m’ont aidé à m’échapper », s’indigne Islam.

Alexandre Vincendet, le maire de la commune fraîchement réélu, n’a pas répondu à nos sollicitations. Lundi, il avait réagi sur sa page Facebook pour soutenir sa police. Dans sa version des faits, la laisse du chien aurait cédé et sa muselière se serait déplacée après qu’il a été « frappé au visage par un délinquant », ce que semblent démentir les images.

« L’auxiliaire canin » aurait ensuite agi en état de légitime défense. « Il y a des images et des rapports de police où l’on voit que le chien était attaché et muselé. […] On voit sur les vidéos que l’individu donne un coup de pied au chien, le policier tire alors l’animal vers lui et la laisse casse. Ensuite ce sont d’autres coups de pied qui démusèlent le chien », a-t-il assuré à Lyon Capitale.

Dans les rangs des policiers municipaux, Rillieux-la-Pape est connue pour être une ville attractive : des salaires élevés et la quasi-totalité des équipements autorisés. « C’est des cowboys », assure un policier municipal d’une autre commune de l’agglomération lyonnaise, qui a travaillé à Rillieux-la-Pape par le passé.

Le maire nie en bloc la responsabilité de ses agents et accable une fois de plus les jeunes hommes des quartiers populaires de Rillieux. Abdelkader Lahmar, député LFI

Pour les élections municipales, Alexandre Vincendet a axé sa campagne et son programme sur la sécurité. Il a notamment promis d’augmenter les effectifs de police municipale, d’installer davantage de caméras de vidéosurveillance et de construire un « hôtel des polices » à Rillieux-la-Pape pour y regrouper la police nationale et la municipale.

« J’aime bien la police, assure Islam, dont le casier est vierge. D’habitude je suis celui qui calme les choses quand mes amis s’énervent. » Le jeune homme envisageait même de faire carrière dans la sécurité. Son CAP en poche, il devait commencer son premier boulot comme agent de sécurité lundi. Il n’a pas pu y aller. Depuis trois jours, il ne dort plus. « Je fais des cauchemars, je revois le chien me mordre encore et encore », souffle-t-il.

Il a porté plainte mardi pour « tentative de meurtre ». « J’ai juste envie que la police de Rillieux admette son erreur et s’excuse. Là, c’est la bavure de trop. J’en ai marre. Ils nous prennent pour des voyous, des dealers ou des animaux ! »

« Cet incident marque une étape supplémentaire dans la déplorable escalade de la violence à Rillieux-la-Pape, a réagi le député insoumis de la circonscription, Abdelkader Lahmar, élu maire de Vaulx-en-Velin, une autre commune de la banlieue lyonnaise. À quelques millimètres près, ce jeune homme aurait pu être tué par l’irresponsabilité des agents sur place. Le maire nie en bloc la responsabilité de ses agents et accable une fois de plus les jeunes hommes des quartiers populaires de Rillieux. »

Des violences récurrentes

Depuis l’agression d’Islam, la colère des jeunes Rilliards explose. Des voitures brûlent chaque soir et les interpellations se multiplient. D’autres communes de la banlieue lyonnaise, Vaulx-en-Velin, Saint-Priest, le quartier lyonnais La Duchère, ainsi que le IXe arrondissement de Lyon, se sont aussi embrasés. Car des soirées comme celle du 21 mars, il y en a souvent à Rillieux-la-Pape, notamment dans le quartier prioritaire de la « Ville nouvelle », où vit la moitié de la population.

En 2017, un fonctionnaire de police a été condamné pour avoir frappé un suspect en garde à vue au commissariat de la commune. En 2018, un adolescent de 13 ans a déjà été mordu par un chien de la police municipale. En avril 2025, non loin de chez Islam, Mouad, 17 ans, a été blessé à la tête par une grenade de désencerclement après avoir lancé un morceau de pastèque sur les policiers. En novembre 2025, le tournage d’un clip de rap a dégénéré en affrontement avec les policiers et en incendie.

Les jeunes ne sont pas en reste. Régulièrement, des voitures et des bus brûlent à la Velette ou aux Allagniers, le quartier voisin. Il y a deux semaines, un agent de la police municipale a été blessé entre les deux yeux par un tir de mortier d’artifice.

Depuis 2016, les policiers peuvent aussi délivrer des amendes forfaitaires délictuelles (AFD), qui permettent de prononcer une sanction pénale sans procès, sur la simple constatation d’une infraction. À Rillieux-la-Pape, les AFD pleuvent : « bruit ou tapage injurieux » (68 euros), « déversement de liquide insalubre » (135 euros), « jet de déchets » (135 euros)… Sans que ces infractions aient été constatées, et alors que les auteurs présumés de ces délits n’étaient pas au lieu et à l’heure mentionnés sur les amendes.

Un phénomène documenté par Rue89 Lyon l’année dernière, qui existe aussi à Paris. À force d’amendes et de majorations, de nombreux jeunes doivent plusieurs milliers d’euros au Trésor public. Les ardoises dépassent 20 000 euros à Rillieux-la-Pape, d’après les liasses d’amendes épluchées. Une somme faramineuse dans la « Ville nouvelle », où près d’un tiers des 16-25 ans sont déscolarisés et sans emploi et où 42 % des habitant·es vivent sous le seuil de pauvreté.


 


 

Les deux policiers qui ont violenté Clémence à Marseille condamnés à 4 mois de prison avec sursis

Bérénice Gabriel sur www.mediapart.fr

Les deux policiers mis en cause dans les violences à l’égard d’une jeune femme en marge de la mobilisation du 18 septembre 2025 à Marseille, ont été condamnés à quatre mois de prison avec sursis. Elle réagit auprès de « Mediapart ».

En septembre 2025, les violences subies par Clémence*, en marge de la journée de mobilisation « Bloquons tout », ont ému aussi bien sur les réseaux sociaux que dans les médias. Mardi 26 mars, le tribunal judiciaire de Marseille (Bouches-du-Rhône) a condamné les deux fonctionnaires de police impliqués dans les faits de violence à son égard à quatre mois de prison avec sursis lors d’une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC). Les deux agents ont reconnu les faits.

Pour rappel, ils étaient tous deux poursuivis pour des violences volontaires ayant entraîné une incapacité totale de travail de cinq jours, avec pour circonstance aggravante que ces violences ont été commises par des personnes dépositaires de l’autorité publique et en réunion. Ils risquaient une peine pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende. Cette reconnaissance de culpabilité permet à ceux qui l’acceptent des peines moins lourdes que lors d’un procès et évite, dans certains cas, une forte médiatisation de l’affaire.

Violence incompréhensible

Clémence, la jeune femme victime de ces violences, que Mediapart avait retrouvée quelques jours après les faits, dit qu’elle ne « [s]’attendai[t] pas à une peine plus lourde » en leur qualité de fonctionnaires de police, mais se dit tout de même « contente, […] sachant qu’il y a de multiples policiers qui ont commis des violences bien plus graves et qui n’ont jamais été inculpés ».

Peut-être que ça les fera réfléchir à ce qu’ils considèrent comme de l’usage ou non de la violence ou de l’intimidation. Clémence, victime des deux policiers Clémence, victime des deux policiers

D’après les informations de Mediapart, le tribunal judiciaire de Marseille aurait refusé la demande des deux policiers de non-inscription de la condamnation à leur casier judiciaire. De son côté, Me Thomas Hugues, l’avocat de Clémence, se dit satisfait de la décision du tribunal : « Cela montre qu’à Marseille, la jurisprudence prend en considération les violences policières et considère que ces violences sont graves. » Pour le conseil, aujourd’hui, être dépositaire de l’autorité publique n’est plus un « totem » face à la justice. Les policiers « comprennent qu’ils ne peuvent pas tout faire ».

Interviewée deux semaines après les faits, Clémence expliquait alors au micro de Mediapart son incompréhension face à un tel déferlement de violence. La jeune femme, comme des milliers d’autres Français·es ce-jour-là, répondait à un appel à mobilisation : « Je n’y étais pas allée pour casser mais par conviction politique. » Elle dénonçait alors la criminalisation des manifestant·es qui « souhaitent se faire entendre et qui se prennent en retour de la violence physique et psychologique ».

Pour rappel, les images, tournées le 18 septembre 2025 par nos confrères de l’AFP, avaient suscité l’indignation sur les réseaux sociaux comme dans les médias. Dans cette vidéo de quelques secondes, qualifiée à l’époque de « dégradante » par Clémence, on pouvait la voir au sol près d’un nuage de gaz lacrymogène en train de tenter de se relever. Un fonctionnaire de police lui assène alors un premier coup de pied par-derrière qui la fait chuter, tout en lui ordonnant : « Casse-toi, casse-toi ! » 

Et alors qu’elle tente de se relever une nouvelle fois en disant : « C’est bon, je me casse », un deuxième policier arrive et la pousse, ce qui entraîne de nouveau une chute violente de la jeune femme. On entend en fond une personne prévenir le fonctionnaire : « Fais-gaffe, c’est filmé. »

La jeune femme avait été marquée de se voir dans une telle position de vulnérabilité.

Ces images auraient aussi mis les fonctionnaires de police « mal à l’aise », selon Clémence : « Dans leurs témoignages, les deux policiers reconnaissaient que c’était démesuré. Peut-être que ça les fera réfléchir à ce qu’ils considèrent comme de l’usage ou non de la violence ou de l’intimidation. »

À l’époque, dès le lendemain des faits, le parquet de Marseille avait annoncé ouvrir une enquête. Un mois plus tard, en octobre, Clémence avait fait un signalement à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) et avait écrit au procureur de la République dans le but de dénoncer les faits de violences dont elle avait été victime. Elle indiquait alors son souhait de déposer plainte. 


 

   mise en ligne le 17 avril 2026

L’évitement fiscal demeure
le sport favori des riches,
démontre un nouveau rapport

Hélène May sur www.humanite.fr

Dans une note publiée le 16 avril, Attac et l’Observatoire de la justice fiscale reviennent sur les méthodes utilisées par les possédants, particuliers comme entreprises, pour ne pas payer d’impôts et appellent à revenir à un système vraiment progressif.

C’est une forme de braquage idéologique qui a ouvert la porte à un braquage financier. Car derrière « la fable du ruissellement » et le narratif sur les baisses d’impôts qui « permettraient d’accroître  leur capacité d’investissement ce qui favoriserait la croissance et l’emploi », on assiste à la dégringolade du niveau d’imposition des plus riches et des grandes entreprises, rappellent Attac et l’Observatoire de la justice fiscale dans une note rendue publique le 16 avril. 

Et cela alors que se creusent les inégalités, alimentées par la croissance de la pauvreté mais aussi par l’enrichissement des plus riches, dans le monde comme en France, où « depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron en 2017, la fortune des milliardaires a doublé ». Ce choix impact notre capacité d’investissements pour des services publics de qualité comme dans la transition climatique.

Ce séparatisme financier des plus riches se voit dans leur niveau d’imposition anormalement faible. « Au-delà de 100 000 euros, le rapport entre l’impôt sur le revenu et le revenu fiscal de référence (RFR) est sensiblement inférieur en 2024 par rapport à 2017 » souligne le rapport. Une baisse obtenue au début de la présidence Macron grâce à la mise en place de la fameuse flat taxe, ou Prélèvement forfaitaire unique (PFU). Résultats, « les taux réels d’imposition commencent à baisser à partir de 800 000 euros (soit 20 472 foyers en 2024) ».

Ils sont à « 20,83 % pour les foyers dont le revenu fiscal de référence (RFR) se situe entre 1 et 2 millions d’euros » et passent « sous les 20 % au-dessus de 2 millions d’euros ». En inversant cette logique, pour revenir à un impôt progressif, par exemple « de 20 % pour les RFR situés entre 100 000 et 200 000 euros allant jusqu’à 28,5 % pour les revenus supérieurs à 9 millions d’euros », on aurait pourtant pu dégager « un peu plus de 10 milliards d’euros », selon les calculs de l’équipe coordonnée par Vincent Gath Drezet, membre du bureau d’ATTAC.

Les riches, à la pointe de l’optimisation fiscale

Une telle fuite des moyens est le fruit de décisions politiques. Au nom de la concurrence fiscale, on a baissé les impôts et facilité la mobilité des capitaux. Un non-sens alors que ce sont des causes structurelles, comme un bon niveau d’éducation ou l’état des infrastructures qui ont fait de la France un pays attractif pour les investisseurs.

Il en résulte qu’il n’est pas questions de toucher aux très nombreuses niches fiscales, ni au statut de holding, où les plus riches peuvent accumuler des fonds non taxés. Les cadeaux sont encore plus nombreux pour faciliter les successions avec des niches spécifiques permettant de garder la fortune en famille comme l’assurance vie ou le pacte Dutreil. Et tant pis si on se dirige vers une société où l’héritage représente désormais 60 % du patrimoine contre 35 % dans les années soixante-dix.

Tous ces systèmes d’évitements fiscaux auxquels les pouvoirs publics ne veulent pas toucher sont utilisés au mieux.« En raison de leur fortune, de la diversité de leurs revenus, de leur mobilité ou encore de la facilité d’accéder à des conseils financiers, juridiques et fiscaux pointus, les riches peuvent davantage se livrer à des stratégies d’évitement de l’impôt par voie d’optimisation et/ou de fraude que l’immense majorité des ménages », expliquent les auteurs. 

Rien n’illustre mieux le succès de ces stratégies que la récente découverte des 13 000 contribuables payant l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) mais exonérés d’impôts sur le revenu. Une anomalie difficile à comprendre autrement que par ce genre de tour de passe-passe passe, quand on sait que « pour être redevable de l’IFI, il faut disposer d’un patrimoine net dont la valeur est supérieure à 1,3 million d’euros ».


 

Pour consulter ou télécharger la note :

https://obs-justice-fiscale.attac.org/IMG/pdf/impot_perdu_note_vf.pdf

     mise en ligne le 16 avril 2026

Au lieu de palier la dégradation des conditions de travail, le gouvernement préfère faire la chasse
aux arrêts maladie

Hélène May sur www.humanite.fr

Reprenant une vieille rengaine, l’exécutif promet de nouvelles mesures contre les salariés en arrêt de travail. Une réponse punitive à un phénomène dont la hausse continue, en nombre comme en durée, tient surtout à un management trop vertical et à la dégradation des conditions de travail.

La chasse aux travailleurs malades reprend de plus belle. Le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, a annoncé de nouvelles mesures pour limiter le nombre d’arrêts maladie et leur coût pour la Sécurité sociale, en hausse de 7 milliards d’euros en dix ans pour atteindre 17,9 milliards d’euros.

Seront désormais mis à disposition de l’employeur un kit pour « faire un autodiagnostic de la qualité de son plan de prévention en matière de santé au travail » et, surtout, un « bouton d’alerte » pour prévenir l’assurance-maladie en cas de suspicion d’arrêts « de complaisance ». S’y ajoute la promesse de mener 740 000 contrôles en 2026, une hausse de 6 %. Le tout couronné d’une campagne de communication au slogan accusateur : « L’abus d’arrêts de travail nuit gravement à la Sécurité sociale ».

Deux ans de dénigrement

Ces annonces n’ont rien de surprenant. La « régulation des arrêts de travail » est depuis deux ans une obsession des gouvernements successifs. Interdiction de renouvellement par téléconsultation, possibilité pour l’employeur de mandater un médecin pour contrôler son salarié, baisse du plafond des indemnités journalières, contrôles désormais possibles par visioconférences, et même limite de la durée maximale ont ainsi été adoptés depuis 2024.

Au service de ces restrictions de droits, un discours accusateur contre l’absentéisme, les abus, les médecins qui prescrivent trop et les Français qui ne veulent pas travailler. À l’image de Louis Sarkozy, héritier sans travail, récemment parti en guerre sur RMC contre « les jeunes qui ne vont pas bosser et regardent des séries Netflix ».

L’augmentation du coût des indemnités d’arrêts de travail, de 27,9 % hors Covid entre 2019 et 2023, est pourtant en grande partie due à des évolutions structurelles. « L’effet direct des facteurs économiques et démographiques explique de l’ordre de 60 % la hausse des dépenses d’indemnités journalières (IJ) maladie entre 2010 et 2023 », rappelait, en décembre 2024, une étude conjointe de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) et de la Caisse nationale d’assurance-maladie (Cnam).

Baisse du chômage et augmentation des salaires se sont répercutées sur la quantité et le montant des IJ, tout comme l’intégration dans le régime général de certains libéraux et des indépendants. Autre facteur, lié aux reculs successifs de l’âge de départ à la retraite, le vieillissement de la population en emploi, avec un taux d’activité des 55-64 ans, passé de 43,6 % en 2010 à 61,7 % en 2023. « Les plus de 55 ans représentaient 18,3 % de la population active en 2022 mais 27 % des journées indemnisées », soulignait la Cour des comptes en 2024 dans un rapport sur l’assurance-maladie.

Des arrêts plus nombreux et plus longs

Pour autant, l’accélération est patente dans toutes les catégories. Les arrêts de moins de trois mois ont connu 5,8 % de croissance annuelle moyenne entre 2019 et 2024, contre + 3,7 % entre 2014 et 2019. La hausse a été de + 4,1 % à + 6,7 % pour les plus de trois mois.

« Même si les arrêts courts d’une durée indemnisée inférieure à huit jours sont de loin les plus fréquents et forment près de la moitié des arrêts indemnisés, ils ne représentent que 4 % de la dépense d’IJ maladie. À l’inverse, les arrêts longs de plus de six mois représentent seulement 7 % des arrêts, mais 45 % de la dépense », précise la Drees. Les uns et les autres sont tirés par l’augmentation des troubles psychologiques, qui s’expliquent par une certaine libération de la parole, notamment chez les plus jeunes, mais surtout par une dégradation des conditions de travail.

Cette question du travail est l’angle mort du discours sur les arrêts maladie. Pourtant, « essayer d’en réduire le nombre en contrôlant davantage, c’est vraiment comme casser le thermomètre plutôt que de soigner la maladie », résume la sociologue Maëlezig Bigi, maîtresse de conférences au Conservatoire national des arts et métiers, affiliée au Centre d’études de l’emploi et du travail (CEET). « Ces arrêts sont le symptôme d’organisations du travail qui font souffrir. » Au passage, la France est d’ailleurs épinglée comme un mauvais élève sur les conditions de travail : en 2024, près de 1 300 travailleurs y ont perdu la vie, le chiffre le plus élevé depuis vingt ans.

Management « louis-quatorzien »

« Tout cela est dû à des problèmes de surengagement permanent, de stress chronique et de grande faiblesse au niveau du management », résume l’économiste Jean-Claude Delgènes, président fondateur de Technologia, cabinet spécialisé en prévention des risques au travail, qui a publié, en 2025, Faire face aux risques psychosociaux. La spécificité de l’organisation du travail en France, c’est d’abord ce management vertical, « louis-quatorzien », résume l’économiste, celui d’une « petite élite qui considère qu’elle détient la vérité et qui dit « j’ai tout compris, je vous explique, vous appliquez, et je contrôle » ».

En lien avec cette conception du pouvoir, l’absence de démocratie interne et de participation, vecteur de mal-être pour des salariés utilisés comme des pions. Une tendance aggravée par la suppression, en 2017, dans les entreprises de moins de 300 salariés, du CHSCT, seul organe de négociation interne dédié à la santé et aux conditions de travail. « Il n’y a plus de dialogue social proche du terrain et on voit bien que c’est parmi ces entreprises de moins de 300 salariés que la sinistralité est la plus forte », constate Jean-Claude Delgènes.

« L’autre facteur, c’est l’intensification du travail en France depuis les années 1980, ajoute Maëlezig Bigi. Cela veut dire une accumulation de contraintes de différentes natures sur une même activité et à un rythme accéléré. Il faut à la fois répondre à son chef, respecter les process, faire du reporting et tenir des délais serrés. » Résultats, une perte de sens et une pression continue, avec, au bout, « des problèmes de récupération physiologique ».

« On demande aux gens de travailler beaucoup. Mais fournir de l’énergie sans arrêt, être en stress chronique, sans pouvoir récupérer, ça rend malade. C’est comme ça qu’on entre dans ce qu’on appelle la phase 4 du burn-out, c’est-à-dire qu’il y a un effondrement. Et là, il faut du temps pour se remettre. Un burn-out, c’est en moyenne neuf mois d’arrêt », précise Jean-Claude Delgènes.

Irresponsabilité des entreprises

Pour limiter la casse, les patrons pourraient opter pour une approche préventive. Mais ils préfèrent faire reposer la responsabilité sur d’autres, à travers deux approches rhétoriques : « La naturalisation des risques, pour dire que c’est l’activité en elle-même qui est responsable, ou une forme d’hygiénisme, qui fait peser le soupçon sur une fragilité individuelle du salarié », pointe Maëlezig Bigi.

Il est vrai que l’incitation à limiter les risques est limitée. « Il n’y a pas de bouton d’urgence pour dénoncer les entreprises, ironise Gérald Le Corre, responsable santé-travail de la CGT de Seine-Maritime. 50 % des employeurs sont en infraction avec l‘obligation de publier un document unique destiné à évaluer les risques professionnels dans leur entreprise. Et même lorsqu’il y en a, ils sont le plus souvent incomplets. »

Pourquoi faire autrement, quand le coût de la maladie professionnelle est supporté non pas par les entreprises mais par l’assurance-maladie. « La sous-déclaration et la sous-reconnaissance des accidents du travail et maladies professionnelles coûteraient tous les ans entre 2 et 3,8 milliards d’euros d’après une étude de la Cour des comptes parue en 2024, souligne Maëlezig Bigi. Cela explique que la branche accidents du travail et maladies professionnelle (AT-MP) de la Sécurité sociale soit toujours bénéficiaire et reverse de l’argent à la branche maladie. »

Inutile d’investir dans la prévention lorsque le coût de la souffrance au travail est socialisé. D’autant que si les cotisations au régime AT-MP sont en principe proportionnelles aux risques qui existent dans l’entreprise, dans les faits, les contestations sont nombreuses et la proportionnalité très peu appliquée.

Ce n’est pourtant pas une fatalité. « En repensant l’organisation collective, on réduit l’absentéisme sur le long terme », estime Jean-Claude Delgènes. La Direction générale des affaires sociales donne quelques recettes simples : « Les critères d’un management de qualité, loin d’être dispersés et hétérogènes selon les pays, les secteurs d’activité ou la taille des organisations, sont en réalité très convergents. Le « bon » management y est partout, et d’abord décrit comme celui qui se caractérise par un fort degré de participation des travailleurs, d’une part, et qui assure la reconnaissance du travail accompli, d’autre part. » Pas certain que les dirigeants français préfèrent cette option à l’habitude de blâmer et sanctionner les plus fragiles.


 


 

« Mon corps a dit stop » :
ils racontent pourquoi ils ont dû
se mettre en arrêt maladie

Pierric Marissal Léa Darnay sur www.humanite.fr

Quatre actifs ont accepté de parler de leurs arrêts de travail à « L’Humanité », loin des clichés que brandissent la Macronie, la droite et l’extrême droite.

Leila : « Ces arrêts longs ont été le dernier rempart, avant que je ne sois plus bonne à rien »

« Il y a presque deux ans, j’ai subi un épuisement professionnel et un épisode dépressif sévère. C’est ainsi que l’on qualifie en France le burn-out. J’étais vraiment au bout du rouleau.

Un jour, au travail, j’ai eu une sorte de trou noir. Je n’arrivais pas à finir un reporting, une banale tâche du quotidien de mon métier de consultante dans une agence de communication. J’ai senti que quelque chose n’allait pas et ma mère m’a embarquée chez elle en urgence. Je n’étais plus vraiment cohérente et je suis allée voir le premier médecin disponible, qui m’a arrêtée une semaine avec pour recommandation ferme de consulter mon médecin traitant.

Sauf que, comme beaucoup, je n’en avais pas. J’ai voulu retourner au travail, mais j’étais comme paralysée. Je n’avais aucune idée de ce qui m’arrivait. Alors je suis allée voir une psychiatre, qui m’a prescrit un arrêt de travail de trois mois. Pendant des semaines, j’ai tourné en rond : je craignais les répercussions, je ne savais pas ce que j’allais devenir et je ne prenais plus soin de moi.

À l’issue de cet arrêt, je suis retournée chez la psychiatre, encore très chamboulée. Elle m’a de nouveau arrêtée pour trois mois. J’ai paniqué, je lui ai répondu que ce n’était pas possible : qu’est-ce qu’on allait penser de moi ? La professionnelle a dû me calmer, m’expliquer que c’était elle qui prenait la décision, que ce n’était pas un choix de ma part et que mon employeur n’avait pas à me contacter pour me demander des justifications.

Ces trois mois supplémentaires – et les médicaments – ont tout changé. J’ai pu reprendre goût à la vie, avouer la vérité à mes amis sur ma situation. J’ai aussi réalisé que j’étais arrivée au bout de ce travail. Un arrêt plus court m’aurait renvoyée dans le mur.

J’ai du mal à comprendre ce que cherche le gouvernement en s’en prenant aux arrêts maladie : qu’on finisse en incapacité ? Ces arrêts longs ont été le dernier rempart contre un travail qui m’a usée jusqu’à l’os, avant que je ne sois plus bonne à rien. J’ai atteint un tel niveau d’épuisement que je n’étais plus rationnelle ; j’avais besoin que quelqu’un me dise : « Stop ! Tu n’en peux plus. » »

Corinne, salariée dans la restauration scolaire : « Tendinites, arthrose… Mon corps a dit stop »

Corinne a passé plus de vingt-cinq ans à travailler en tant que fonctionnaire en restauration scolaire. Au fil des années, « les conditions de travail se dégradaient de jour en jour, témoigne-t-elle. Les équipes tournaient en sous-effectif, et les arrêts de travail pour problème de santé ou pour épuisement étaient devenus notre quotidien ». Peu à peu, son corps a suivi la même pente, « avec une fatigue persistante, des douleurs diffuses dans tous les membres, certaines reconnues par les médecins ».

Dans l’espoir de trouver de meilleures conditions de travail, Corinne décide de changer de collectivité afin également de se rapprocher de son domicile. « Mais la situation s’est révélée similaire, je n’ai reçu aucune aide ni aucun encouragement », fustige le cinquantenaire. Épuisée, elle finit par renoncer à son poste à responsabilité, après « avoir tenu bon à encadrer, malgré tout, les équipes durant le Covid », précise-t-elle.

Mais, en 2022, « le corps a dit stop ». « Tendinites aux épaules, arthrose tout le long de la colonne, jusqu’au poignet », énumère-t-elle. L’arrêt de travail devient inévitable, suivi d’une déclaration d’« inaptitude définitive » à ses fonctions. S’ouvre alors un long parcours administratif : un congé longue maladie de trois ans, puis une « période préparatoire de reclassement » d’un an durant laquelle elle ne suit pas moins de 13 formations différentes.

Aujourd’hui, Corinne a demandé un reclassement. Mais, faute de poste adapté ou de mutation acceptée, elle risque d’être « radiée des cadres pour incapacité » ou poussée vers une retraite pour invalidité qu’elle conteste. « La bonne blague ! » lâche-t-elle, amère, en évoquant la possibilité qui lui a été suggérée de revenir… comme contractuelle.

Lucie, intermittente du spectacle « Quand tu es en contrat, tu ne peux pas te permettre d’être malade »

Intermittente du spectacle, Lucie (1) « court après les heures » pour conserver son statut « dans cet univers très précaire », soupire-t-elle. Depuis qu’elle évolue dans ce milieu, la jeune femme n’a jamais été en arrêt maladie. « Quand tu es en contrat, tu ne peux pas te permettre d’être malade », résume-t-elle.

Mais, en début d’année, un projet se passe de plus en plus mal. « Conditions de travail non respectées avec un rythme effréné, je travaillais six à sept jours sur sept, raconte-t-elle. Ma manageuse me mettait énormément de pression, tout cela m’a amené à un point de rupture. Je rentrais tous les soirs en pleurant. » En une semaine, elle perd 2 kilos. L’intermittente décide finalement d’aller consulter son médecin qui lui diagnostique un syndrome d’épuisement professionnel.

Mais, dans le milieu, « s’arrêter, c’est risquer sa réputation, déplore-t-elle. Tu ne peux pas faire faux bond, sinon, on ne te rappelle pas pour les prochains projets ». Face à sa situation préoccupante, Lucie décide de ne pas continuer le projet en cours – en partie responsable de son burn-out –, mais ne déclare tout de même pas son arrêt. Une sorte de compromis, « afin de ne pas perdre d’indemnités, confie l’intermittente. Je l’ai seulement montré à ma cheffe pour que je ne bosse pas sur les deux dernières semaines du projet ».

Toutefois, sa date d’anniversaire d’intermittence arrivait et « il fallait absolument que je boucle mes heures pour être renouvelée dans le statut ». Alors, pendant son arrêt maladie, la jeune femme a été obligée de travailler afin de finaliser ses heures. « Le système d’intermittence n’est pas fait pour t’aider quand tu es malade », regrette-t-elle.

(1) Le prénom a été modifié.

Alicia, paysagiste : « Dans ce milieu, il existe un véritable culte des heures supp »

Alicia (1) est paysagiste. Pendant quatre ans, elle a travaillé dans une agence d’architecture et paysage pour les marchés publics en région parisienne. Au quotidien, elle gérait jusqu’à dix dossiers simultanément, « une charge de travail démentielle ». Mais dans le secteur, explique-t-elle, « pas le choix » : la mise en concurrence tire les prix vers le bas et « multiplier les projets est nécessaire pour être rentable ». Cette accumulation et l’exigence du métier entraîne des échéances qui se chevauchent et des heures supplémentaires à répétition. « Dans ce milieu, il existe un véritable culte des heures supp », déplore-t-elle.

Atteinte d’une fragilité respiratoire, Alicia souffre régulièrement de bronchites asthmatiques l’hiver. Pourtant, elle comprend vite qu’elle « ne peut pas se permettre de s’absenter trop longtemps », au risque de surcharger ses collègues ou elle-même plus tard. Lors d’une crise particulièrement forte, son médecin traitant étant indisponible, elle consulte un autre praticien, « que je ne connaissais pas, mais pas le choix, raconte-t-elle. Il m’a arrêtée trois jours, mais une bronchite asthmatique ne se soigne pas si vite ! ». Non guérit, elle obtient ensuite un nouveau rendez-vous avec son médecin traitant qui lui a signé un nouvel arrêt. « En un mois, j’ai cumulé six jours de carence parce que je n’ai pas pu obtenir de rendez-vous de suite avec mon médecin traitant », fustige-t-elle.

La jeune femme souffre aussi d’endométriose, « qui me couche deux à trois jours par mois ». Impossible pourtant de demander un arrêt maladie aussi régulièrement. « J’ai obtenu deux jours de télétravail en saisissant la médecine du travail, mais ce n’était pas toujours compatible avec mes responsabilités », explique-t-elle.

Mais même en arrêt, la coupure reste relative. « J’ai une obligation de passation : je peux passer deux heures au téléphone à expliquer un projet à un collègue, ou recevoir des appels alors que je ne suis pas censée travailler. » Finalement, « personne ne revient vraiment guéri de ses arrêts maladie, déplore-t-elle. Et en arrêt, on ressent une certaine culpabilité. »

Plus tard, Alicia passe à 90 % pour développer des projets personnels. Mais la charge de travail reste identique. « On ne m’a pas retiré de dossiers : je devais faire le même travail en moins de temps ! », sans compensation financière. « Je n’ai pas de prime sur objectif. Que je fasse plus ou moins, mon salaire reste le même. Mais j’ai une conscience professionnelle… même si la reconnaissance, elle, n’était pas là. ».

(1)Le prénom a été modifié

   mise en ligne le 15 avril 2026

Enfants mutilés ou tués, violences sexuelles systématiques, des millions de déplacés… Au Soudan, les atrocités de la guerre atteignent des sommets

Théo Bourrieau sur www.humanite.fr

Alors que l’Europe et l’Union africaine doivent tenter de trouver une solution politique et humanitaire au Soudan mercredi 15 avril, les ONG alertent sur le bilan exceptionnel des trois ans de guerre.

Depuis trois ans, la guerre au Soudan tue, déplace et affame la population. Mercredi 15 avril, l’Europe et l’Union africaine doivent se réunir à Berlin pour une conférence internationale visant à relancer des pourparlers et permettre de répondre à l’une des pires crises humanitaires au monde, selon l’ONU.

Avant la guerre, déclenchée en avril 2023, « il y avait probablement environ 38 % de la population qui vivait dans la pauvreté et maintenant on estime ce chiffre à environ 70 % », a déclaré Luca Renda, le directeur du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) au Soudan. Au moins un quart de la population soudanaise est considéré comme vivant avec moins de deux dollars par jour (1,70 euro), a ajouté le directeur du PNUD.

« L’érosion méthodique de l’avenir d’un pays »

D’après le rapport publié par le PNUD et l’Institut d’études de sécurité (ISS), près de sept millions de personnes ont basculé dans l’extrême pauvreté pour la seule année de 2023 et les revenus moyens sont retombés à des niveaux qui n’avaient plus été enregistrés depuis 1992.

Les taux d’extrême pauvreté sont désormais plus élevés que dans les années 1980, selon cette analyse. « Ces chiffres ne sont pas abstraits », a estimé le directeur du PNUD dans le pays. « Ils reflètent des familles déchirées, des enfants déscolarisés, des moyens de subsistance anéantis et une génération dont les perspectives s’amenuisent inexorablement. »

Selon Luca Renda, les conditions de vie sont particulièrement difficiles dans certaines des zones les plus durement touchées par les hostilités, notamment le Kordofan-Sud, désormais principal champ de bataille, et le Darfour-Nord.

« Trois ans après le début de ce conflit, nous ne sommes pas seulement confrontés à une crise – nous assistons à l’érosion méthodique de l’avenir d’un pays », a alerté le responsable onusien. D’après l’ONU, plus de 21 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë et les deux tiers de la population ont un besoin urgent d’assistance, alors que les combats s’intensifient au Kordofan et dans l’État du Nil Bleu (sud-est).

11 millions de déplacés, 700 civilis tués par drones depuis janvier

Près de 700 civils ont été tués par des frappes de drones depuis janvier au Soudan a rapporté dans le même temps le secrétaire général adjoint de l’ONU aux Affaires humanitaires, Tom Fletcher. La guerre entre l’armée et les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) a également déplacé plus de 11 millions de personnes et plongé plusieurs régions dans la faim et la famine.

« Les femmes et les filles sont victimes de violences sexuelles systémiques et brutales (…) Des millions de personnes ont été chassées de leurs foyers à travers le Soudan et au-delà de ses frontières », a ajouté le secrétaire général adjoint.

Au moins 11 000 personnes sont portées disparues depuis le début de la guerre, a annoncé de son côté le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), insistant sur les « souffrances psychologiques profondes et durables » pour les familles. « Des milliers de familles restent sans nouvelles de leurs proches, dont elles ont été séparées lorsqu’elles ont fui les combats », a alerté le CICR dans un communiqué.

L’UNICEF a de son côté interpellé la communauté internationale à propos de la situation particulière des enfants. « Après trois ans de guerre dévastatrice, les enfants au Soudan continuent de payer un lourd tribut. Les drones sont responsables de près de 80 % de tous les cas signalés d’enfants tués ou blessés », écrit l’organisme rattaché à l’ONU.

« Rien qu’au cours des trois premiers mois de cette année, au moins 245 enfants ont été tués ou blessés », alerte Eva Hinds, responsable de la communication de l’UNICEF au Soudan. « Depuis le début de la guerre, les Nations Unies ont vérifié plus de 5 700 violations graves commises à l’encontre d’enfants à travers le Soudan. Plus de 4 300 enfants ont été tués ou mutilés », dénonce l’agence onusienne.


 


 

Au Soudan, les ingérences étrangères nourrissent la plus grande crise humanitaire du monde

Milla Daubert sur www.humanite.fr

Après la prise de la ville d’El Fasher par les paramilitaires du PSR, dimanche 26 octobre, le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a déploré une « terrible escalade du conflit ». Le dirigeant a également déploré les ingérences étrangères en cours dans la région responsables, selon lui, de la situation humanitaire catastrophique.

C’était la dernière ville du Darfour qui n’était pas sous le contrôle des paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR). La prise de la ville d’El-Fasher a été revendiquée par les membres du FSR, en guerre, depuis avril 2023 contre l’armée du général Abdel Fattah Al-Bourhane, dimanche 26 octobre 2025. L’armée n’a pour l’instant pas officiellement réagi à l’annonce.

Les FSR avaient déjà installé une administration parallèle située à Port-Soudan, dans l’est du pays, mettant ainsi au défi le pouvoir du général Burhane au pouvoir depuis le coup d’État de 2021.

Pour l’ONU, une guerre civile alimentée par les ingérences étrangères

Le secrétaire général de l’ONU a déploré ce lundi 27 octobre lors d’une conférence de presse à Kuala Lumpur « une terrible escalade du conflit ». Et d’ajouter, « il est grand temps que la communauté internationale dise clairement à tous les pays qui interviennent dans cette guerre et qui fournissent des armes aux belligérants d’y mettre un terme. Car le niveau de souffrance que nous constatons au Soudan est insupportable ».

Au matin du lundi 27 octobre, les combats se poursuivaient autour de l’aéroport et dans plusieurs zones de l’ouest de la ville d’El-Fasher, rapporte le comité de résistance locale, un groupe de civils prodémocratie qui documente le conflit. La population « résiste jusqu’au dernier souffle » mais les paramilitaires progressent.

Une situation déplorée par Antonio Guterres, pour qui la responsabilité du conflit ne revient pas qu’aux acteurs sur place mais aussi aux forces étrangères qui financent et supportent les deux partis. « Il est clair qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème soudanais, opposant l’armée et les Forces de soutien rapide. Nous assistons de plus en plus à une ingérence extérieure qui compromet toute possibilité de cessez-le-feu et de solution politique au problème », a-t-il dénoncé lundi.

La guerre civile se poursuit depuis plus de deux ans, avec l’implication de nombreux acteurs étrangers qui y ont chacun un bénéfice à tirer. D’un côté, les Émirats arabes unis ou le Tchad approvisionnent en armes les FSR. De l’autre, l’Egypte et la Turquie soutiennent l’armée soudanaise.

La famine et la violence à El Fasher

Sur les dernières vidéos diffusées sur Facebook par le comité de résistance locale, on peut voir des civils en fuite, des corps jonchant le sol près de voitures en flammes. Toutes les communications satellites Starlink, le seul réseau encore fonctionnel, ont été coupées, laissant la ville dans un « black out médiatique », selon le Syndicat des journalistes soudanais.

Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, a averti ce lundi qu’El-Facher était dans une « situation extrêmement précaire », avec un risque croissant de « violations et d’atrocités motivées par des raisons ethniques ».

Dans ce contexte, dimanche 26 octobre, le chef des opérations humanitaires de l’ONU, Tom Fletcher, avait demandé un passage sûr pour les civils piégés à El-Fasher. « Avec les combattants avançant davantage dans la ville et les voies d’évacuation coupées, des centaines de milliers de civils sont piégés et terrifiés – bombardés, affamés, et sans accès à la nourriture, aux soins ou à la sécurité, avait-il déploré dans un communiqué. Les civils doivent pouvoir circuler en toute sécurité et accéder à l’aide. Ceux qui fuient vers des zones plus sûres doivent pouvoir le faire en toute sécurité et dans la dignité. »

À El-Facher, 260 000 civils, dont la moitié sont des enfants, sont dépourvus de nourriture, d’eau et de soins selon l’ONU. Plus d’un million de personnes ont fui la ville depuis le début de la guerre.

Pour Catherine Russell, qui dirige l’UNICEF, nous assistons avec cette guerre civile à « la plus grande catastrophe humanitaire de notre temps ». Depuis 2023, des dizaines de milliers de personnes sont mortes et des millions ont été déplacées au Soudan.


 


 

Mohamed Farouk Salman, militant des droits civiques soudanais, emprisonné depuis plus de 13 mois par les Émirats arabes unis

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Le militant des droits civiques et défenseur des droits humains soudanais, Mohamed Farouk Salm, est détenu sans justification depuis plus de 13 mois par les autorités émiraties.

Depuis plus de treize mois, Mohamed Farouk Salman est privé de liberté. Homme politique soudanais, militant des droits civiques et défenseur des droits humains, il est détenu par les Émirats arabes unis, sans inculpation formelle, sans procès équitable et sans justification.

« Il n’est pas une figure marginale. Il est un pilier du mouvement prodémocratie soudanais et un architecte clé de la révolution de 2018-2019, qui visait à instaurer un avenir pacifique et dirigé par les civils au Soudan », écrit son comité de soutien dans une lettre adressée à Amnesty, à Human Rights Watch et au Centre Raoul-Wallenberg pour les droits de la personne.

Tout au long du conflit qui ravage actuellement le Soudan, ce militant est resté un défenseur inflexible d’une paix juste et durable. Un rôle que les Émirats – qui soutiennent les redoutables Forces de soutien rapide (FSR) – ne semblent pas apprécier.


 

   mise en ligne le 14 avril 2026

La loi Yadan piétine l’Etat de droit

Pablo Pillaud-Vivien https://regards.fr/l

Toujours plus large, toujours plus floue, toujours plus politique : par l’arbitraire qu’elle introduit, la proposition de loi Yadan menace l’État de droit et nos libertés fondamentales.

Ce jeudi, les députés examineront la « proposition de loi visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », portée par la députée macroniste Caroline Yadan. Qui peut s’opposer à un tel objectif ? L’antisémitisme, ancien et protéiforme, demeure une réalité  bviolente, parfois meurtrière, qu’il faut combattre sans relâche. Mais comme souvent, c’est dans les moyens proposés que le bât blesse. Et ici, il blesse profondément.

Car cette proposition de loi n’est pas une réponse juridique à un phénomène réel : elle est un objet politique. Un texte conçu pour produire du clivage. Elle fonctionne comme un marqueur idéologique, plus que comme une réponse solide et cohérente à un problème précis.

Depuis 2014, le délit d’« apologie du terrorisme » permet de poursuivre et de condamner des propos jugés favorables à des actes terroristes. Ce délit ne bénéficie pas de définition précise. Il a déjà permis de condamner à des peines de prison avec sursis des personnes ayant exprimé une analyse politique du conflit israélo-palestinien, affirmant que les massacres du 7 octobre avaient pour origine l’occupation coloniale des territoires palestiniens par Israël. L’enjeu se déplace. Il est celui de la frontière entre expression politique et infraction pénale. Or cette frontière est devenue floue, dangereusement floue.

L’article 8 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 dispose pourtant que « la loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu’en vertu d’une loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée », autrement dit une loi claire et précise. Nous en sommes loin. Et c’est là que la proposition de loi Yadan franchit un cap inquiétant. Elle entend notamment élargir le champ des incriminations de la provocation à la haine ou à la violence à l’implicite. « , même implicitement, » est-il écrit dans la proposition de loi : vertige juridique. Qu’est-ce qu’une provocation implicite ? L’État de droit et le droit pénal moderne se construisent contre l’arbitraire et donc contre les intentions supposées ou évasives. Ils exigent des faits, des mots, des actes. Introduire l’implicite dans le champ pénal, c’est ouvrir la porte à toutes les subjectivités, à toutes les instrumentalisations. Ces précautions ont déjà été écartées dans la qualification floue d’association de malfaiteurs. Une incrimination aussi vague ne peut satisfaire aux exigences de clarté et de prévisibilité de la loi.

Le texte de Caroline Yadan a certes franchi le premier filtre du Conseil d’État. Mais on peut penser que le Conseil constitutionnel, présidé par Richard Ferrand, censurera tout ou partie de ces dispositions. Dès lors, à quoi sert ce texte ? Il place les juges dans une position intenable, sommés d’interpréter des intentions. Il expose des citoyens à des poursuites pour des propos dont ils ne pouvaient raisonnablement prévoir la qualification pénale. Et il alimente une polarisation du débat public. Car derrière la lutte contre l’antisémitisme, c’est la question du conflit israélo-palestinien, de sa critique, de ses mots, qui se retrouve juridiquement encadrée et restreinte.

La dérive ne s’arrête pas là. Le texte entend pénaliser la négation du droit à l’existence d’un État. Une rédaction aussi large est juridiquement et politiquement explosive. En prétendant lutter contre l’antisémitisme, le législateur fait ici entrer dans le champ pénal des analyses ou des prises de position politiques (comme la proposition d’un État binational). Même logique concernant la Shoah : alors que la loi Gayssot réprime déjà clairement le négationnisme, le texte veut étendre l’incrimination à des formes vagues de « banalisation » ou de « relativisation », au risque d’introduire une nouvelle zone grise, propice à l’arbitraire.

Au fond, cette proposition de loi repose sur une fuite en avant pénale : toujours plus large, toujours plus floue, toujours plus politique. On finit par exposer chacun à des poursuites imprévisibles. L’arbitraire devient possible et l’État de droit fragilisé.


 

   mise en ligne le 13 avril 2026

Accord d'association UE-Israël : presque un million d’Européens exigent la suspension du texte

Luis Reygada sur www.humanite.fr

Lundi 13 avril après-midi, 960 000 Européens ont signé la pétition lancée par plusieurs partis de la gauche européenne qui exige la suspension de l'accord d'association UE-Israël. Si la pétition atteint un million, la Commission se devra de se pencher sérieusement sur cet accord entré en vigueur en 2000.

Face à une Union européenne (UE) pour le moins complaisante, avec trop peu de gouvernements ayant le courage de s’opposer à un Benyamin Netanyahou pourtant dans le viseur de la Cour pénale internationale, des citoyens européens passent à l’action pour exiger la suspension de l’accord d’association UE-Israël.

Lundi après-midi, plus de 960 000 personnes avaient déjà signé la pétition en ligne1 lancée par plusieurs partis de la gauche européenne, soit près du million de signatures nécessaires pour pousser la Commission européenne à se pencher plus sérieusement sur ce partenariat « qui contribue à légitimer et à financer un État commettant des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre ».

Pierre angulaire de la coopération bilatérale en matière de commerce, d’économie et de politique, l’accord d’association UE-Israël est entré en vigueur en 2000 et se fonde notamment sur le « respect des droits de l’homme » : un concept que le gouvernement Netanyahou piétine constamment dans la bande de Gaza et au-delà.


 

Pour signer la pétition : https://eci.ec.europa.eu/055/public/


 

 

   mise en ligne le 12 avril 2026

 

Sur la situation après l’échec des négociations entre l’Iran et les USA, 3 articles, parfois complémentaires, parfois divergents :

 

Cinq questions pour comprendre les conséquences des négociations ratées entre l’Iran et les États-Unis

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Le cessez-le-feu conclu entre l’Iran et les États-Unis va-t-il tenir ? C’est la question qui se pose après la fin des négociations à Islamabad sans qu’un accord ait été conclu. Si personne ne parle d’échec et que l’on veut croire que « la diplomatie continue », les bombardements d’Israël au Liban alimentent une possible reprise de la guerre.

Les États-Unis et l’Iran n’ont pas réussi à conclure un accord pour mettre fin à leur guerre, malgré de longues négociations qui se sont achevées dimanche à Islamabad, la capitale pakistanaise, menaçant ainsi un cessez-le-feu fragile de quatorze jours. Chaque camp a rejeté la responsabilité de l’échec de ces négociations sur l’autre. Les deux délégations étaient pourtant de haut niveau.

L’Iranienne était conduite par le président du Parlement, Mohammad Ghalibaf, et comprenait le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghtchi. Côté états-unien, elle était dirigée par le vice-président, J. D. Vance, et incluait l’envoyé spécial de Donald Trump au Moyen-Orient, Steve Witkoff, et Jared Kushner, gendre du président.

J. D. Vance a qualifié de « substantielles » les vingt et une heures de négociations avec la délégation iranienne, menées sous l’égide du Pakistan. « C’est la bonne nouvelle, a-t-il poursuivi. La mauvaise nouvelle, c’est que nous n’avons pas abouti à un accord, et je pense que c’est bien plus mauvais pour l’Iran que pour les États-Unis. Nous en revenons donc à la situation où les États-Unis n’ont pas conclu d’accord. »

Comment trouver une porte de sortie ?

Le 28 février 2026, Israël et les États-Unis ont lancé des frappes aériennes sur l’Iran (alors que se tenaient des négociations indirectes entre Téhéran et Washington concernant le nucléaire iranien), ciblant des sites militaires et gouvernementaux, assassinant le guide suprême Ali Khamenei et d’autres responsables iraniens. En un mois de guerre, ces attaques ont fait au moins 1 900 victimes civiles iraniennes, selon la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge.

Mais très rapidement il est apparu que Trump s’était laissé piéger par Benyamin Netanyahou. Le premier ministre israélien lui a vendu cette guerre clé en main, comme l’a révélé le New York Times, expliquant que les attaques déstabiliseraient le régime, que les Iraniens, avec l’aide du Mossad, prendraient la rue et que les groupes armés kurdes finiraient le travail. Las, le président états-unien a dû se rendre à l’évidence : affaibli, l’Iran n’a pas été mis à genoux par cinq semaines de bombardements. Pis, le détroit d’Ormuz a été bloqué, jetant l’économie mondiale dans un chaos énergétique rarement atteint. Pour Trump, il fallait donc trouver une porte de sortie.

Le 23 mars, il reportait l’ultimatum qu’il avait lancé concernant la réouverture du détroit d’Ormuz, affirmant à propos des dirigeants iraniens : « Ils veulent conclure un accord, et nous sommes tout à fait disposés à conclure un accord. » Le 7 avril, Trump menaçait : « Une civilisation entière mourra ce soir, pour ne jamais renaître », si l’Iran ne parvenait pas à un accord avec les États-Unis. Le lendemain, quelques heures avant l’expiration de son ultimatum et après des discussions indirectes sous l’égide du Pakistan il annonçait qu’un cessez-le-feu de quatorze jours entrait en vigueur.

Quels étaient les points de négociation ?

Avant même l’ouverture des discussions à Islamabad, la polémique a porté sur le fait de savoir si le cessez-le-feu avait été obtenu à partir des 15 points présentés par Washington ou les 10 points de Téhéran. Les déclarations contradictoires de part et d’autre n’ont pas permis de clairement comprendre quel était le document de base.

On sait maintenant que les discussions ont porté sur différents aspects des principaux thèmes de négociation, notamment le détroit d’Ormuz, la question nucléaire, les réparations de guerre, la levée des sanctions et la fin définitive de la guerre contre l’Iran et dans la région.

Difficile, cela dit, de comprendre quelque chose lorsqu’on entend Donald Trump affirmer, comme il l’a fait samedi 11 avril, alors que les discussions étaient en cours : « Nous négocions, et que nous parvenions à un accord ou non, cela m’est égal, car nous avons gagné. »

Quelle place a occupé le Liban ?

Au lendemain de l’annonce du cessez-le-feu, Israël a bombardé de façon intense le Liban, procédant à plus d’une centaine de frappes en moins de dix minutes, sans avertissement préalable, tuant plus de 200 civils à Beyrouth. Le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, qui a joué un rôle de médiateur dans les pourparlers, a déclaré que le Liban était concerné par le cessez-le-feu.

De leur côté, Trump et Vance ont affirmé que le pays du Cèdre constituait un problème distinct, mais ont fait pression sur le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, pour qu’il réduise ses attaques contre le Liban. A priori, la question n’a pas été discutée directement, mais le dossier libanais représente évidemment l’un des paramètres géopolitiques d’importance.

D’ailleurs, tout en maintenant ses troupes dans le sud du Liban et en poursuivant son avancée militaire, Netanyahou affirme vouloir négocier directement avec Beyrouth pour obtenir le désarmement du Hezbollah, tout en sachant que l’armée libanaise se trouve dans l’incapacité de défendre le territoire.

Pourquoi n’y a-t-il pas eu d’accord ?

L’agence de presse semi-officielle iranienne Tasnim a déclaré que les exigences « excessives » des États-Unis avaient empêché la conclusion d’un accord. D’autres médias iraniens ont indiqué qu’un compromis avait été trouvé sur plusieurs points, mais que le détroit d’Ormuz et le programme nucléaire iranien constituaient les principaux points de dispute.

Esmail Baghaei, porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, dans un compte rendu des discussions publié sur X, a indiqué que le succès des négociations dépendait de la capacité à « s’abstenir de toute exigence excessive » et reposait sur le sérieux et la bonne foi de la partie adverse. Il a ajouté que les pourparlers se sont déroulés dans « une atmosphère empreinte de méfiance, de suspicion et de doute ».

« Le fait est que nous avons besoin d’un engagement ferme de leur part à ne pas chercher à se doter de l’arme nucléaire, ni des moyens de s’en procurer rapidement », a fait savoir J. D. Vance, le vice-président états-unien. Bien que les installations d’enrichissement iraniennes aient été détruites, notamment par des bombardements israéliens et américains en juin dernier et en mars (c’est en tout cas ce que ces deux pays affirment), « la question est simple : constatons-nous un engagement fondamental de la part des Iraniens à ne pas développer l’arme nucléaire, non seulement maintenant, non seulement dans deux ans, mais sur le long terme ? Nous ne l’avons pas encore constaté. Nous espérons que nous le constaterons ».

La guerre va-t-elle reprendre ?

Mohammad Ghalibaf, qui dirigeait la délégation de Téhéran lors des pourparlers avec le Pakistan, a expliqué sur X que la partie iranienne « a formulé des initiatives constructives, mais que la partie adverse n’est finalement pas parvenue à gagner sa confiance lors de ce cycle de négociations ». Il conclut ainsi : « Nous ne relâcherons pas un seul instant nos efforts pour consolider les acquis des quarante jours de la défense nationale iranienne. » Esmail Baghaei s’est toutefois voulu rassurant : « La diplomatie est un processus continu. »

ure quant au passage des navires par le détroit d’Ormuz – les États-Unis affirment déminer la zone, ce que dément l’Iran. Trump a de plus annoncé dimanche que l’armée américaine allait bloquer les navires tentant d’entrer dans ce détroit stratégique. « J’ai également ordonné à notre marine de rechercher et d’intercepter tout navire se trouvant dans les eaux internationales ayant payé un péage à l’Iran. Nul ne pourra naviguer en toute sécurité en haute mer s’il paie un péage illégal », écrit Trump sur les réseaux sociaux, au risque de déclencher l’ire des gardiens de la révolution

Alors que les délégations sont rentrées chez elles, on ne sait pas vraiment le type de canal de communication qui a été maintenu et si les discussions se poursuivent réellement. Le danger pourrait venir d’Israël, Netanyahou étant totalement opposé à un quelconque accord et prêt à toutes les provocations pour la reprise de la guerre, condition sine qua non de sa propre survie politique.


 


 

Trump annonce un blocus naval du détroit d’Ormuz après l’échec des négociations avec l’Iran

Agence France-Presse sur https://www.mediapart.fr/j

Donald Trump a ordonné dimanche un blocus naval américain du détroit d’Ormuz, accusant l’Iran de refuser de renoncer à ses ambitions nucléaires, après l’échec des pourparlers directs entre les deux camps à Islamabad qui visaient à mettre un terme à la guerre au Moyen-Orient.

S’il a affirmé que les discussions, de plus de 20 heures, s’étaient « bien » déroulées et que « la plupart des points avaient fait l’objet d’un accord », le président américain a déclaré sur sa plateforme Truth Social que Téhéran avait refusé de céder sur la question nucléaire.

Il a réaffirmé être prêt à frapper les infrastructures énergétiques iraniennes en l’absence d’accord.

C’est notamment en accusant l’Iran de vouloir se doter de l’arme atomique - ce que dément Téhéran - que les Etats-Unis ont justifié l’offensive lancée avec Israël le 28 février, qui a déclenché une guerre régionale, faisant des milliers de morts, surtout en Iran et au Liban, et secoué l’économie mondiale.

Les Etats-Unis vont entamer un « processus de BLOCUS de tous les navires tentant d’entrer ou de sortir du détroit d’Ormuz » par lequel transitent une partie du pétrole, du gaz et des engrais mondiaux, a écrit le président américain dans sa première réaction à l’annonce dans la nuit de l’échec des négociations.

Mais il n’a fourni aucune précision sur les modalités d’une telle opération, alors que ce passage stratégique est verouillé par l’Iran depuis le début de la guerre.

Les Gardiens de la Révolution ont réagi en menaçant d’y piéger leurs ennemis dans un « tourbillon mortel », affirmant avoir « entièrement sous contrôle » le trafic du détroit.

Téhéran a instauré de facto des droits de passage pour le franchir, et qu’il entend maintenir. Après avoir semblé ouvert à l’idée, Donald Trump a mis en garde jeudi l’Iran contre la mise en place de tout péage, une option par ailleurs jugée « inacceptable » par l’Union européenne et qui divise dans le Golfe.

Samedi, l’armée américaine a affirmé que deux de ses destroyers avaient franchi le détroit dans une opération préalable à son déminage. Selon des données de suivi de MarineTraffic, un navire de guerre américain a franchi le détroit, tandis que des centaines de navires de commerce restent bloqués dans le Golfe.

« Concessions douloureuses »

En Iran, après six semaines de bombardements, des rationnements en pain ou essence et une coupure d’internet d’une durée inédite imposée par les autorités, l’échec des négociations est un coup.

« Nous sommes envahis par le désespoir et le sentiment d’impuissance. Nous en avons assez de cette incertitude », réagit depuis Téhéran Nahid, femme au foyer de 60 ans qui s’exprime sous le couvert de l’anonymat.

L’Organisation de médecine légale iranienne citée par l’agence de presse officielle Irna a indiqué dimanche avoir identifié 3.375 personnes tuées depuis le début de la guerre.

Dès l’annonce de l’impasse des pourparlers directs, le Pakistan, médiateur clé, a appelé au maintien de la trêve de deux semaines convenue entre Téhéran et Wahsington mercredi.

Dans la foulée, les appels internationaux se sont multiplié dimanche pour que les Etats-Unis et Iran restent sur la voie diplomatique.

Côté américain ou iranien, personne ne s’est exprimé sur le devenir de ce cessez-le-feu qui doit expirer le 22 avril.

Oman a appelé l’Iran et les Etats-Unis à faire des « concessions douloureuses » pour faire aboutir leurs négociations, appelant à « une prolongation du cessez-le-feu ».

L’Union européenne a dit rester convaincue que la diplomatie est « essentielle pour résoudre tous les sujets en suspens » dans le conflit au Moyen-Orient.

De son côté, le président russe Vladimir Poutine a déclaré à son homologue iranien, Massoud Pezeshkian, être prêt à participer à une médiation.

- « Nous verrons » -

Alors que les délégations iraniennes et américaines ont toutes deux quitté le Pakistan, elles n’ont pas fermé la porte à une poursuite des tractations.

« Nous repartons d’ici avec une proposition très simple, une approche qui constitue notre offre finale et la meilleure que nous puissions faire », a lancé le vice-président américain JD Vance avant de quitter Islamabad. « Nous verrons si les Iraniens l’acceptent ».

L’Iran a de son côté imputé l’échec des négociations aux tentatives américaines de « dicter leurs conditions ».

« Il était évident dès le départ que nous ne devions pas nous attendre à atteindre un accord en une seule session (de négociations) », a commenté dimanche le porte-parole de la diplomatie iranienne, Esmaeil Baqaei, évoquant « une atmosphère de suspicion et de méfiance »

Sur le deuxième front principal de la guerre, au Liban, des pourparlers sont prévus mardi entre des représentants libanais et américains à Washington, après le feu vert donné par Israël, sous pression américaine, à la tenue de négociations directes avec Beyrouth.

Les autorités libanaises ont recensé samedi 2.020 personnes tuées, et 6.436 blessées, par les bombardements israéliens et les combats depuis que le pays a été entraîné dans la guerre le 2 mars le Hezbollah pro-iranien.

Ce dernier a rejeté toute négociation directe entre les deux pays.

Après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, Israël a soutenu que le Liban, où il combat le mouvement chiite, n’était pas inclus dans l’accord.


 


 

« La République islamique d’Iran est prête à tout pour sa survie »

Lucie Delaporte sur www.mediapart .fr

Les négociations diplomatiques entre l’Iran et les États-Unis, entamées samedi au Pakistan, ont tourné court en moins de vingt-quatre heures. L’historien Clément Therme analyse les raisons de cet échec cuisant.

Vingt-quatre heures après le début des négociations au Pakistan entre l’Iran et les États-Unis, le vice-président américain J. D. Vance a quitté Islamabad dans la nuit de samedi à dimanche sur un constat d’échec.

À l’issue de six semaines de conflit – déclenché par les États-Unis et Israël –, les premières négociations diplomatiques directes entre les deux pays à ce niveau depuis l’avènement de la République islamique en 1979 se soldent par un terrible fiasco.

En représailles, Donald Trump a annoncé ce dimanche le blocus total du détroit d’Ormuz et « l’interception de tous les navires ayant payé un péage à l’Iran pour passer ». 

Historien et chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri), Clément Therme est spécialiste des relations américano-iraniennes. L’auteur de Téhéran-Washington, 1979-2025. Le grand Satan à l’épreuve de la révolution islamique (Hémisphères Éditions, 2025) décrit un espace diplomatique miné entre une administration américaine qui ne connaît pas la réalité du terrain en Iran et une République islamique prête à tout pour sa survie, jusqu’à la destruction du pays. Entretien.

« Mediapart » : Comment analysez-vous cet échec diplomatique après une seule et unique journée de discussions ? En avez-vous été surpris ?

Clément Therme : Compte tenu des lignes rouges avancées de part et d’autre, on savait qu’un accord politique de règlement du conflit était extrêmement improbable.

Pourtant, il est vrai aussi que la composition des délégations des deux côtés et le fait qu’elles étaient importantes indiquaient que les deux parties voulaient vraiment explorer l’option diplomatique. Ce haut niveau de représentation diplomatique des deux côtés reste une première depuis 1979.

Je pense que le problème est que, pour l’administration Trump, l’option diplomatique n’est pas exclusive de l’option militaire. Les deux vont de pair dans la stratégie de « pression maximale » ou de « paix par la force », telle que l’a définie l’administration Trump II.

Il est quand même très difficile d’aboutir sur le plan diplomatique alors que l’option militaire reste sur la table. C’est la différence principale avec les négociations qu’on avait connues à l’époque de l’administration Obama – les premières négociations directes sur le nucléaire –, parce que là, il y avait un engagement clair de l’administration américaine à renoncer à l’option militaire.

On a effectivement vu une diplomatie américaine très brutale, à l’image d’un président américain qui manie insultes et menaces d’anéantissement de l’Iran, tout en se disant « ouvert à la négociation ». Il semble en effet bien loin le temps des négociations de l’ère Obama sur le nucléaire…

Clément Therme : Au-delà de ces déclarations brutales, il faut rappeler que Donald Trump, qui a près de 80 ans, s’inscrit dans une grande continuité de la diplomatie américaine vis-à-vis de l’Iran.

C’est plutôt l’administration Obama qui représente, dans son rapport à l’Iran, avec un véritable cycle de diplomatie, une parenthèse et une exception, comme je le décris dans mon livre Téhéran-Washington, 1979-2025. Le grand Satan, à l'épreuve de la révolution islamique.

Trump affirme depuis les années 1980, à la suite de la prise d’otages à l’ambassade américaine [en 1979, pendant plus de quatre cents jours, 52 diplomates et civils américains ont été retenus par des étudiants iraniens dans l’ambassade américaine à Téhéran – ndlr], qu’il est favorable à une intervention militaire contre la République islamique d’Iran.

Les idées que Trump est en train de mettre en pratique sont très vieilles aux États-Unis, où la question iranienne a toujours été instrumentalisée dans des luttes politiques internes. Quand les Américains parlent de l’Iran, ils parlent d’eux-mêmes. Trump parle d’Obama, Obama parle de George W. Bush… Leurs positions ne sont pas basées sur les réalités du pays, du terrain.

De manière systémique, depuis qu’ils n’ont plus de relations diplomatiques avec l’Iran, plus de diplomates sur place, leur capacité d’analyse et de compréhension de l’Iran est très limitée.

L’administration Trump a dénoncé l’intransigeance de l’Iran sur le nucléaire pour expliquer l’échec des pourparlers. Mais l’Iran, après six semaines de bombardements intensifs, est-il encore en position de tenir ses lignes rouges ?

Clément Therme : D’abord, il me semble important de distinguer l’Iran et la République islamique, le régime. Pourquoi ? Parce qu’il faut comprendre que la République islamique est prête à détruire l'Iran pour maintenir ses lignes rouges. Il y a souvent un malentendu médiatique sur ce sujet. La République islamique n'est pas intéressée par la défense des intérêts nationaux iraniens, notamment sur le plan économique. Elle est prête à tout pour sa survie, jusqu’à la destruction du pays.

Quand le régime frappe en représailles les Émirats arabes unis (EAU), il frappe son principal partenaire commercial, après la Chine. Cela défie a priori toute logique, en tout cas économique. Il veut maintenir ses lignes rouges, avec une stratégie du « quoi qu’il en coûte » diplomatique, quitte à aller au suicide militaire.

Le nucléaire est le dossier sur lequel il se rendra en dernier, par tactique diplomatique puisque c’est l’intérêt prioritaire des Américains. Mais ce jusqu’au-boutisme est aussi un paravent des vulnérabilités réelles du régime.

Il a été en partie décapité par la dernière offensive israélo-américaine. Le nouveau Guide suprême Mojtaba Khamenei est gravement blessé, défiguré, et peut-être même pas en état de parler, comme l’a révélé Reuters…

S’il tient ces lignes rouges, en façade, c’est que le régime subit des tensions internes entre différents groupes, qui sont le fruit de l’autoritarisme fragmenté de la République islamique. Si la délégation iranienne était pléthorique à Islamabad, c’est que toutes ces fractions et factions se surveillent les unes les autres : vous avez un membre du Conseil suprême de sécurité nationale, vous avez le président du Parlement, qui est aussi un gardien de la révolution, vous avez le ministre des affaires étrangères, et tout cela, ce sont des institutions, des systèmes qui se chevauchent. Comme ces groupes sont en concurrence, ils jouent la surenchère pour prouver leur pureté révolutionnaire.

Dans ce contexte, quelle voie reste-t-il pour un accord diplomatique ?

Clément Therme : Si l’ensemble des factions que j’ai mentionnées estiment que la survie du régime est en jeu, à ce moment-là, elles peuvent faire un compromis pour sauver la République islamique. Le régime est prêt à sacrifier l’idéologie pour sa survie. Et c’est ce que recherche l’administration Trump, ce point de bascule : une République islamique qui considère que comme sa survie est menacée, elle doit avancer sur le nucléaire, sur le soutien aux milices amies dans la région, limiter son programme balistique.

Un point clé dans les prochains jours va être la capacité des Américains à débloquer le détroit d’Ormuz, qui reste un des leviers principaux de la République islamique.

Enfin, on n’en a pas parlé jusque-là, puisqu’il n’était pas convié à Islamabad, mais le peuple iranien peut aussi devenir un acteur dans ce grand jeu diplomatique. À ce stade, on ne connaît pas encore l’effet du choc militaire externe qui vient de se produire sur le combat des Iraniens pour se libérer de ce régime.

Le soutien au Hezbollah au Liban et, de manière générale, aux milices amies dans d’autres pays, les houthis au Yémen par exemple, est de plus en plus rejeté par la population iranienne, qui ne supporte plus que le sort de la paix repose sur leurs agendas propres.


 

   mise en ligne le 11 avril 2026

Que les alliés traditionnels des fauteurs de guerre prennent enfin leurs responsabilités

Francis Wurtz sur www.humanite.fr

« L’Iran a gagné la guerre et Trump, désespérément, essaie de sauver la face » : le général Yakovleff, qui fait cette analyse iconoclaste de la situation au Moyen-Orient, n’est pas un partisan du régime de Téhéran. Cet ancien vice-chef d’état-major de l’Otan n’ignore évidemment rien de l’écrasante supériorité militaire de l’armée américaine.

Il tire simplement de l’expérience acquise cette vérité fondamentale si difficile à admettre de la part des puissants : il n’y a pas de « solution » militaire à un problème tel que celui que pose l’Iran.

Pour autant, la paix est loin d’être acquise : la tentation est forte, pour Trump, soit de doubler la mise, en pariant sur l’envoi de troupes au sol – « une erreur catastrophique », selon le général –, soit de se livrer depuis les airs à une sorte de vengeance de la « grande puissance » humiliée contre ceux qui lui résistent, ce que Trump a appelé, avec son cynisme et sa vulgarité coutumiers, « ramener l’Iran à l’âge de pierre ».

Sauf à prendre une responsabilité ineffaçable devant l’histoire, la France, l’Europe, la « communauté internationale » en général ne peuvent continuer à rester inertes face à ces monstruosités en cascade de la part de la première puissance mondiale.

Quelle honte d’invoquer, pour justifier leur passivité sinon leur complaisance, une pseudo- « solidarité » avec le peuple iranien quand – une fois détruits les sites liés au régime – les cibles des bombes sont des infrastructures civiles : ponts, écoles, universités, usine de production de médicaments, installations énergétiques ou industrielles, Institut Pasteur de Téhéran et même une centrale nucléaire. Sans oublier des trésors du patrimoine de cette grande nation.

Autant de lourds préjudices infligés à la population, qui subit, en outre, les effets toxiques et traumatisants de quelque 15 000 bombardements « amis ».

Et ce qui est vrai pour Trump vaut pour celui qui l’a convaincu de briser des négociations prometteuses avec l’Iran – alors même que le régime de Téhéran affaibli était prêt à des concessions significatives – pour provoquer, en violation flagrante du droit international, cette guerre aux conséquences vertigineuses : Netanyahou.

Encouragé par cette insupportable impunité dont il bénéficie, quelle que soit l’ampleur de ses crimes de guerre, il ne fixe – de Gaza jusqu’à Beyrouth – aucune limite aux exactions de son armée. Là encore, rien ne peut justifier, de la part des « grandes démocraties », comme elles aiment se présenter, de ne pas réagir au niveau requis.

Y compris en faisant comprendre à celles et ceux qui s’interdisent de s’opposer à Netanyahou par attachement à Israël et à sa sécurité que « la sécurité d’Israël passe par la légitimité d’Israël, et qu’au moment où Israël cesse de devenir légitime Israël se met en danger », comme l’écrit Dominique Moïsi1.

Contre la guerre, des vérités se frayent un chemin. En Europe, les manifestations antiguerre prennent de plus en plus d’ampleur. Aux États-Unis – où les oppositions à cette guerre s’expriment jusqu’au cœur du pouvoir, comme en ont témoigné la démission fracassante du chef du contre-terrorisme et le limogeage d’une douzaine d’officiers supérieurs parmi lesquels le chef d’état-major de l’armée de terre –, la dernière journée de rassemblement contre Trump a approché les 10 millions de participants.

Y compris en Israël, malgré les restrictions strictes au droit de manifester, une foule considérable s’est rassemblée à Tel-Aviv « pour demander la fin de la guerre en Iran, de la guerre au Liban, de la guerre à Gaza qui continue et la fin des pogroms en Cisjordanie ». Puissent ces mouvements s’amplifier au point de conduire les alliés traditionnels des fauteurs de guerre à prendre enfin leurs responsabilités.

1. « Ouest-France », 4-5 avril 2026.

   mise en ligne le 10 avril 2026

Présidentielle 2027 : pourquoi la gauche est incapable de dépasser les 32% aux élections nationales depuis 2014 ?

Cyprien Caddeo sur www.humanite.fr

Empêtrée dans ses débats d’appareil sur la question de l’union ou de la primaire, les partis progressistes ne voient pas l’iceberg : depuis 2014, le total de la gauche n’a jamais dépassé les 32 % aux élections nationales.

Un jour sans fin, à gauche. Union ou pas union, alliance ou pas alliance, primaire ou pas primaire. Les appareils insoumis, écologistes, socialistes et communistes s’enlisent dans d’interminables considérations stratégiques. Autant de temps médiatique épuisé à ne pas parler de fond, de programme, ou à dessiner une alternative politique au macronisme et à l’extrême droite.

Pourtant, les forces progressistes dans leur ensemble et leur diversité font face à un plafond de verre, qui pourrait bien être un mur lors de la présidentielle 2027. Depuis les européennes de 2014, le total de la gauche ne parvient plus à dépasser les 32 % des suffrages. Qu’on en juge : 26 % à la présidentielle de 2017, 30,6 % à celle de 2022. Même lors du scrutin qui a le plus souri à la gauche, à savoir les législatives anticipées de 2024, à l’issue desquelles le Nouveau Front populaire est arrivé en tête, la gauche n’a obtenu au premier tour que 31,4 % des voix exprimées.

Un constat qui s’affine quand on zoome sur la carte : la gauche dispose de zones de force où son total est très haut, comme l’ont montré, lors des municipales, les résultats dans des villes comme Montpellier, Lille, ou dans les quartiers populaires comme à Saint-Denis, Saint-Ouen, Montreuil… Et il y a des territoires où ces scores se réduisent à peau de chagrin – le Nord-Est industriel, l’Oise, l’Eure, le Sud-Est, le Massif central rural… En janvier, la dernière livraison du baromètre 2026 OpinionWay pour le Cevipof montrait par ailleurs que seuls 27 % des Français s’autopositionnent à gauche (contre 13 % au centre, 25 % à droite, 12 % à l’extrême droite).

François Hollande, premier coupable ?

Or, si elle veut conjurer la défaite, la gauche doit impérativement convaincre bien au-delà de ce score, et ne pas se battre pour savoir qui sera hégémonique au sein d’un bloc minoritaire. « Depuis 2012, la gauche ne se qualifie plus au second tour, rappelle le politologue Frédéric Sawicki. Le fait qu’elle soit éliminée dès le premier tour casse la dynamique et empêche l’élargissement de son socle au second. »

Au banc des accusés, François Hollande, toujours lui. Il faut dire que l’effet catastrophique de son mandat n’a pas été démenti depuis – sur le PS, qui ne dépasse plus 6 % à la présidentielle, et sur la gauche dans son ensemble. L’ex-président aura provoqué deux mouvements : d’abord l’émergence d’un centre politique, qui a de facto détaché du total de la gauche les électeurs modérés, partis voter Macron ; ensuite la fuite d’une partie des classes populaires, qui se sont senties trahies. « Les mêmes politiques libérales ont été menées, parfois de manière plus offensive encore que sous l’ère de Nicolas Sarkozy, pointe Léon Deffontaines, porte-parole du PCF. On le voit notamment au contact de la base sociale historique de la gauche, les ouvrières et ouvriers. »

À cela s’ajoute un cadre institutionnel globalement défavorable à la gauche : un monde du travail atomisé et ubérisé, un secteur associatif affaibli par les saignées budgétaires, des syndicats qui peinent à arracher de grandes victoires sociales face à l’inflexibilité macroniste, un espace médiatique saturé par les obsessions de l’extrême droite.

L’angle mort des « gauches irréconciliables »

Il est faux toutefois de dire que toutes les classes populaires ont déserté la gauche. Plus de 40 % de ceux qui touchent moins de 1 000 euros par mois ont voté à gauche en 2022 (dont 33 % pour LFI), 31 % chez ceux qui touchent moins de 2000 euros (dont 27 % pour Mélenchon). Mais la montée en puissance de La France insoumise, et son émergence en tant que première force de gauche lors des deux précédentes présidentielles, n’a pas permis, à elle seule, à percer le plafond de verre des 32 %.

LFI s’est construite largement sur le rejet du PS, et une partie de son électorat – jeunes diplômés précaires de moins de 35 ans – s’est politisée contre le quinquennat Hollande. Depuis, socialistes et insoumis sont dans une guerre sans fin, parfois interrompue par des accords circonstanciés – la Nupes en 2022, puis le NFP en 2024. « Quand on tape plus sur le PS que sur l’extrême droite, ça affaiblit la gauche, soupire Chloé Ridel, porte-parole du PS. L’inverse est aussi vrai. Passer son temps à expliquer que certains sont des traîtres porte préjudice. »

« On ne commence pas à élargir son socle en le divisant par deux, estime en écho Cyrielle Chatelain, présidente des députés écologistes. D’où mon scepticisme face à la logique des gauches irréconciliables, et au piège qui consiste à opposer territoires urbains et territoires ruraux. »

Mais cette guerre des gauches traduit aussi des désaccords sur la façon d’élargir le socle électoral, même si tout le monde s’accorde, au fond, sur la nécessité d’aller chercher les abstentionnistes. Au PS, l’idée de faire revenir au bercail les électeurs partis chez Macron en 2017 travaille toutefois les esprits. « S’ils reviennent, ce doit être sur nos bases, pas celles des macronistes, tempère toutefois Chloé Ridel. Nous devons définir un projet clair. »

LFI espère, de son côté, convaincre les trahis du PS sur des bases plus radicales, et mobiliser dans les « réservoirs d’abstentionnistes » que sont, notamment, les quartiers populaires, où les insoumis font effectivement des scores élevés avec un contre-récit national. « Nous ne devons pas avoir peur de cliver et de chaque désaccord fondamental, explique le député LFI Antoine Léaument. Si on ne dit pas que la police tue, si on ne dit pas le mot islamophobe, on abandonne des populations dominées qui se reconnaissent dans ce discours. » Mais quid de ceux qui ne s’y retrouvent pas, voire qui voient dans cette stratégie dite de la « nouvelle France » un repoussoir ? « Il y a effectivement des gens qui ne voient pas de quoi on parle quand on met l’accent sur les violences policières ou les phénomènes racistes, concède l’insoumis. Mais justement, l’enjeu, c’est de conscientiser et de politiser les gens sur ces sujets, pas de les abandonner. »

Le poids de la droitisation

Les communistes considèrent, eux, que l’élargissement du socle de gauche ne peut se faire que sur une base de classe. « La question sociale, industrielle, celle de la production, ou simplement du vivre-mieux disparaît peu à peu, regrette Léon Deffontaines. Les rassemblements que nous avons construits, notamment la Nupes et le NFP, au-delà des effets positifs que l’on peut saluer, ont eu un effet pervers : ils ont homogénéisé la voix de la gauche. Nous devons démontrer qu’il n’y a pas qu’une seule voix à gauche, au-delà des positions clivantes de Jean-Luc Mélenchon ou Sandrine Rousseau. »

L’enjeu, surtout, est de rendre audible les propositions de la gauche, dans leur diversité. Même si certains thèmes de droite sont toujours plébiscités, à en croire le Cevipof : 61 % des Français pensent qu’il y a trop d’immigrés en France ; 50 % qu’il faut réduire le nombre de fonctionnaires ; 53 % des sondés estiment qu’une société juste est une société où l’on rémunère davantage ceux qui travaillent plus que les autres.

« Nous avons perdu la bataille du récit, en conclut Chloé Ridel. Nous avons laissé s’installer le discours d’extrême droite selon lequel l’immigration serait une menace, mais aussi la bataille du réel. Nous ne sommes pas parvenus à empêcher que se constituent des ghettos scolaires, des difficultés d’intégration qui permettent à l’extrême droite de dire que cela ne fonctionne pas. »

Mais, à l’inverse, les travaux du sociologue Vincent Tiberj (dans la Droitisation française, mythes et réalités, PUF) montrent que chaque génération est plus progressiste que la précédente, sur les questions d’immigration, d’égalité femmes-hommes, LGBT +…

Ce qui n’en fait pas pour autant des électeurs de gauche. « La grosse difficulté pour la gauche, c’est qu’une partie des électeurs qui seraient en effet susceptibles de plébisciter ses propositions, sur les salaires ou les services publics, ne croient pas qu’elles soient réalisables, analyse le politologue Frédéric Sawicki. Le matraquage médiatico-politique sur la dette, la « gabegie des dépenses sociales » a été intériorisée. Ou alors les électeurs pensent que les promesses seront de toute façon trahies, avec le souvenir du quinquennat Hollande. » Retour au péché originel, dont la gauche, y compris radicale, peine à se défaire.

   mise en ligne le 9 avril 2026

Meloni : derrière le vernis modéré, un défouloir politique

William Jean  sur www.politis.fr

En trois ans et demi à la tête du gouvernement italien, Giorgia Meloni a tenu la distance sans vraiment tenir ses promesses de révolution néofasciste.

Voilà près de 1 300 jours que Giorgia Meloni s’est installée au palazzo Chigi, la résidence des premiers ministres d’Italie. Arrivée comme une outsider promettant un bouleversement néofasciste à la tête de la grande botte, l’euphorie de la campagne électorale de 2022 s’est dissipée.

Pour la première fois depuis son élection, la cote d’approbation de Meloni est descendue à 41 % selon Ipsos, portée à son plus bas niveau par une série de scandales. Elle paye aussi sa proximité avec Donald Trump, qui s’est retournée contre elle à mesure que la brutalité de la géopolitique trumpiste a mis l’Italie dans une position inconfortable vis-à-vis de ses partenaires européens et de la population italienne.

Pour comprendre le mandat de Meloni, il faut d’abord regarder vers la Méditerranée et la question de l’immigration, cheval de bataille de son parti Fratelli d’Italia. En 2022, la candidate martelait sa volonté d’imposer un « blocus naval » et de stopper « l’invasion migratoire ». Un an après, en novembre 2023, un traité est signé entre le gouvernement italien et les autorités albanaises. Avec un coût estimé à 160 millions d’euros par an pour l’Italie, l’accord visait à mettre en place des « hubs de retour », ou plutôt des centres de rétention et de déportation sur le territoire albanais pour les demandeurs d’asile.

Piégées

Le projet s’est vite effondré sous le poids de ses propres contradictions. En un an de fonctionnement, 132 personnes auraient été envoyées dans ces centres. Et le gouvernement s’est vite heurté à la réalité économique et démographique de la péninsule. Selon les projections de la Division de la population des Nations unies, l’Italie devrait subir la pire chute démographique dans les prochaines décennies : après un pic à 59,3 millions d’habitants en 2014, sa population chuterait à 35 millions d’ici à la fin du siècle.

Sur les quelque 160 000 entrées prévues pour 2024, à peine 40 000 ont effectivement abouti à un permis de séjour.

L’immigration totale a augmenté, atteignant plus de 450 000 arrivées en 2024, un record depuis 2010. En raison des pénuries de main-d’œuvre, le gouvernement a même publié un décret autorisant 500 000 entrées pour des travailleurs extra-européens sur la période 2026-2028. Cependant, la gestion de ces flux s’avère chaotique. Au cœur de ce fiasco bureaucratique : le « click day ». Plutôt que d’évaluer les dossiers sur le fond, l’administration se contente de classer les candidatures par ordre chronologique d’arrivée.

Selon le centre d’études et de recherches Idos, les « décrets flux » sont « de plus en plus utilisés à des fins d’exploitation au travail » et concerneraient surtout des hommes migrants absorbés dans des formes d’emploi irrégulier, voire « para-esclavagiste ». Sur les quelque 160 000 entrées prévues pour 2024, à peine 40 000 ont effectivement abouti à un permis de séjour, laissant une large majorité des personnes venues travailler en Italie piégées dans une situation irrégulière. Le gouvernement a dans le même temps multiplié les accords avec des pays comme la Tunisie ou la Libye pour bloquer les départs, quitte à déléguer le contrôle des frontières à des régimes qui bafouent les droits humains.

Une continuité néolibérale

Le choc néofasciste s’est vite mis à la remorque des politiques libérales européennes. Pour percevoir les centaines de milliards d’euros du plan de relance européen post-covid (Next Generation EU), il fallait rassurer les marchés. Et l’Italie est la première bénéficiaire de ce plan. Au total, le pays a reçu près de 200 milliards d’euros. Le ministre de l’Économie, Giancarlo Giorgetti, déjà en poste sous Mario Draghi, a poursuivi sa politique économique.

La coalition gouvernementale s’est cherché un défouloir politique. C’est sur le champ de bataille de la culture qu’elle a lancé toutes ses forces.

À la place, le gouvernement a manié la hache contre les aides sociales, supprimant dès 2023 le « revenu de citoyenneté » (l’équivalent du RSA), mettant des centaines de milliers de familles dans une situation précaire, particulièrement dans le sud du pays. Les mesures de compensation se sont limitées à des maintiens de baisses d’impôt sur le revenu et à quelques « bonus bébé » pour chaque naissance, loin de suffire face à l’inflation.

Si l’économie ne roule pas, la coalition gouvernementale s’est cherché un défouloir politique. C’est sur le champ de bataille de la culture qu’elle a lancé toutes ses forces. Quand Meloni entend les mots « hégémonie culturelle », elle sort son revolver, et depuis trois ans elle tire dans toutes les directions. Le 6 avril 2023, juste six mois après son élection, elle organise des états généraux de la culture, baptisés « Penser l’imaginaire italien ». Le but : transformer le paysage culturel en un récit national réactionnaire.

Des proches du pouvoir se sont vu offrir des postes dans de grandes institutions culturelles comme le festival de cinéma la Biennale de Venise, ou encore au ministère de la Culture, dont la direction revient à Alessandro Giuli, ancien militant néofasciste qui, s’il jure s’être « désintoxiqué » de son passé, tient à représenter toutes les « forces culturelles » du pays, dont les nationales-conservatrices, « qui n’étaient pas assez représentées », selon lui. La télévision publique, la RAI, n’y a pas échappé non plus. Surnommée « TeleMeloni » par ses détracteurs, elle a subi une mise au pas qui a conduit Reporters sans frontières à alerter sur la dégradation de l’indépendance journalistique dans la péninsule.

Droits des femmes et des minorités sous pression

Cette volonté de remodeler la société s’est étendue aux droits des femmes et des minorités. Si Giorgia Meloni avait promis de ne pas toucher au droit à l’IVG, elle l’a fragilisé. Un amendement au plan de relance européen a autorisé les militants anti-IVG à entrer dans les cliniques pour dissuader les femmes d’avorter.

Une pression qui s’ajoute au fait que, selon le ministère de la Santé italien, plus de 63 % des gynécologues italiens refusent déjà de pratiquer l’IVG au nom de l’objection de conscience. La famille traditionnelle a également servi de prétexte pour bloquer l’inscription à l’état civil des enfants de couples homoparentaux nés à l’étranger, plongeant ces familles dans une insécurité juridique.

   mise en ligne le 8 avril 2026

Rima Hassan harcelée

Catherine Tricot sur www.regards.fr

La députée européenne insoumise fait l’objet de poursuites répétées par la police française, au mépris de son immunité parlementaire. Ce harcèlement doit s’arrêter. 

Rima Hassan, la députée européenne insoumise, est ressortie dans la soirée après une garde à vue. Elle s’est toujours rendue aux convocations de la police qui l’avait déjà entendue en audition libre en avril 2024 et en avril 2025 pour « apologie du terrorisme ». Or, alors même qu’elle est protégée par son immunité de parlementaire européenne, cette convocation était cette fois-ci une garde à vue. Le flagrant délit a été invoqué pour passer outre cette immunité. Le délit : un tweet du 26 mars 2026, depuis effacé.

Cette affaire pose au moins trois questions.

La première est celle du respect fondamental de la liberté d’expression des parlementaires. L’immunité qui leur est accordée ne les autorise pas à détourner des fonds publics, comme certains procès en cours le rappellent. En revanche, elle protège leur expression politique. Revenir sur ce point est un pas dans une direction délétère pour la démocratie. Se prévaloir du flagrant délit pour un tweet effacé relève d’une torsion des principes. Comment la police française, sous le contrôle du pouvoir français, a-t-elle pu se le permettre ? Que font le Parlement européen et la Commission européenne pour défendre ce droit ? On attend.

La seconde question est celle de la fake news, relayée partout, de présence de drogues dans le sac à main de la députée. Rima Hassan est une militante responsable et il était très surprenant qu’elle ait pu se rendre à une audition de police en ayant sur elle des substances illicites. Le doute était premier. On sait désormais qu’il s’agissait de substances achetées légalement dans un magasin de CBD. Pourtant elle est à nouveau convoquée ce matin par la police. Cela confine à de l’acharnement. On se demandera comment de telles « infos », aussi sensibles, ont pu être divulguées immédiatement aux médias ? Comment se fait-il que, sur les plateaux, personne n’ait émis un doute sérieux(1) sur le fait que Rima Hassan se rende à un commissariat avec des drogues interdites ? Qui a interrogé les sources de cette info ? Le fil direct entre police/justice et médias est devenu hautement problématique. Ici, c’est la réputation et la crédibilité politique d’une parlementaire qui est mise à mal. Le ministre doit y mettre bon ordre. À l’entendre ce matin, il semble plutôt vouloir poursuivre.

Enfin, on pourra discuter de l’opportunité d’un tweet valorisant l’action d’un homme ayant massacré 26 personnes à l’aéroport de Tel Aviv il y a 55 ans. Dans son tweet, Rima Hassan ne valorisait pas cette action, mais l’engagement de cet homme en faveur du combat des Palestiniens. Il disait : « J’ai consacré ma jeunesse à la cause palestinienne. Tant qu’il y aura oppression, la résistance ne sera pas seulement un droit, mais un devoir ». La députée a supprimé ce tweet, sans bien sûr renier son soutien à la résistance palestinienne, même armée. Elle se réfère au droit de résistance reconnu par l’ONU. Faut-il pour autant valoriser cette action terroriste ? On peut franchement en douter. Tweeter moins souvent et moins vite serait sûrement une bonne idée. S’attacher à faire comprendre l’action criminelle du pouvoir israélien et faire connaître la condition des Palestiniens et les luttes qu’ils mènent, voilà qui serait un moyen plus efficace de réunir largement autour de ce combat. Rima Hassan est une femme courageuse et engagée pour son peuple, mais cette lutte doit faire l’objet d’une réflexion politique collective élargie. 


 

  1. (1) Contactée ce jeudi vers 17 heures par BFMTV, j’avais donné mon accord pour venir « défendre » Rima Hassan en plateau. Une nouvelle fois – c’est devenu un running gag –, ma venue a été annulée au dernier moment et seul le journaliste de Valeurs actuelles était présent en tant que journaliste politique sur le plateau de Marc Fauvelle. Le présentateur de la tranche a dit à l’antenne que personne n’avait accepté de venir défendre la députée. C’est faux 

    mise en ligne le 7 avril 2026

Agression militaire contre toute la population iranienne : frapper le savoir, la vie et la mémoire

Par Marmar Kabir, journaliste, essayiste, militante associative sur www.humanite.fr


 

L’agression militaire américano-israélienne débutée le 28 février 2026, présentée à ses débuts comme une intervention visant à contenir une menace nucléaire et à « apporter la démocratie » à l’Iran, a, dès les premiers jours, largement débordé les objectifs annoncés.

Ce ne sont pas uniquement les personnalités du régime ou les installations stratégiques qui ont été visées, mais aussi les fondements mêmes d’une société : ses écoles, ses hôpitaux, ses universités, ses logements, son économie, son héritage et son histoire. Une guerre qui, au-delà du territoire iranien, s’attaque aux éléments constitutifs du patrimoine de l’humanité1.

Le premier choc survient avec la frappe contre une école de filles à Minab, au sud d’Iran, le 28 février, qui a laissé 170 morts. Plus de 600 écoles ont été endommagées ou détruites. L’éducation, censée être protégée en toutes circonstances, devient une cible directe de la guerre.

Dans le même mouvement, les structures de santé sont touchées. À Téhéran, les hôpitaux Gandhi et Khatam ont été frappés, suivis par d’autres attaques visant des centres médicaux, des établissements psychiatriques, des installations pharmaceutiques2.

L’Institut Pasteur de Téhéran, fondé en 1920, est aussi cruellement bombardé. Dans un système déjà affaibli par les sanctions, chaque frappe réduit la capacité de soigner. Les déclarations américaines évoquant des frappes contre les centrales électriques, les ponts et les infrastructures vitales traduisent une stratégie d’asphyxie.

Les hôpitaux ne pourraient fonctionner que 72 heures avec des générateurs. Ensuite, tout s’arrêterait ou presque : les services de réanimation, les machines de dialyse, les soins intensifs. Priver une population d’électricité, c’est aussi la priver d’eau potable, de chaîne du froid, de conditions sanitaires minimales. C’est ouvrir la voie à des pénuries, à des crises alimentaires, à des risques de famine et d’épidémie

Les universités, elles aussi, sont atteintes. L’Université Sharif de technologie, l’Université de technologie Amir Kabir, l’Iran University of Science and Technology, l’Université Shahid Beheshti et l’Université technologique d’Ispahan figurent parmi les établissements touchés. Il s’agit d’universités majeures, parmi les plus prestigieuses du pays, reconnues à l’échelle internationale et bien classées au niveau mondial.

Au moins 30 universités sont endommagées. Là où se tenaient des amphithéâtres et des laboratoires remplis d’étudiants, ne restent que des bâtiments éventrés. Dans un pays qui compte plus de 3 millions d’étudiants, dont 55 à 60 % de femmes, ces frappes visent directement une génération entière engagée dans la production du savoir, de la science et de la pensée.

Ces destructions traversent les vies. Kamran, doctorant iranien à Paris, témoigne : « J’ai vu au milieu de la nuit du 5 au 6 avril les images de la destruction de l’université Sharif. J’y ai passé une partie de ma vie, c’était ma seconde maison. Votre « guerre humanitaire » est criminelle, Messieurs ».

Mojghan, profitant de quelques minutes d’accès à internet, écrit de Shiraz : « Ma patrie brûle, j’ai du mal à respirer, la vie d’avant me manque. » Ghazal, étudiante iranienne arrivée en France depuis quelques mois, confie : « Ma famille a été obligée de quitter l’appartement familial, détruit par des bombes dites “ciblées”. » Derrière les chiffres, il y a des voix et des vies déplacées que les médias en France montrent peu. Les Iraniens sont déshumanisés.

Dans le même temps, les infrastructures économiques sont frappées. La zone pétrochimique de Mahshahr, pilier de l’économie iranienne, est touchée. Les conséquences dépassent le site lui-même : pollution de l’air, contamination des sols, risques écologiques majeurs. Des milliers de travailleurs perdent leur emploi. À leurs côtés, les travailleurs journaliers, dont la survie dépend d’un revenu quotidien, sont parmi les premiers touchés. Les couches les plus défavorisées, les plus vulnérables, sont celles qui paient le prix le plus lourd de cette guerre.

Les zones résidentielles, elles aussi, paient un lourd tribut. Plus de 100 000 habitations auraient été endommagées ou détruites. Derrière ce chiffre, il y a des familles déplacées, des vies déracinées, des existences basculées dans la précarité. La guerre entre dans l’espace le plus intime : celui du foyer.

Et au-delà du présent, c’est le passé lui-même qui est menacé. L’Iran, terre d’histoire millénaire, abrite des sites majeurs du patrimoine mondial. Une trentaine d’entre eux a été endommagée. Le palais du Golestan à Téhéran, dont les origines remontent à l’époque safavide et qui fut transformé sous les Qajars au XIXe siècle, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2013, a subi des dégâts liés aux ondes de choc : vitres brisées, structures fragilisées.

À proximité, le Grand Bazar, dont certaines parties datent des XVIIIe et XIXe siècles, a également été touché. Le Palais Saad Abad, à Téhéran, Le Chehelsotoun à Ispahan et d’autres joyaux sont aussi endommagés.

La promesse de démocratie avancée pour la justifier s’avère un grand mensonge. La démocratie n’en sort pas renforcée ; elle en est une victime. Dans un contexte de guerre, les exécutions augmentent, les libertés se restreignent, la société civile est mise sous pression.

Accepter qu’un pays souverain soit ainsi attaqué, même lorsqu’il est qualifié d’autoritaire, revient à ouvrir la voie à un affaiblissement profond du droit international. Cela légitime, de fait, le piétinement des règles qui protègent les populations civiles et donne un blanc-seing à des logiques de domination qui s’apparentent à un néocolonialisme décomplexé.

Les exemples récents de l’Irak, de l’Afghanistan ou de la Libye l’ont déjà montré : les interventions militaires menées au nom de la démocratie n’ont pas produit les sociétés libres promises, mais des instabilités durables, des destructions massives et des sociétés fragilisées. La démocratie ne peut être imposée par la force extérieure : elle ne peut naître que de la volonté d’un peuple.

Paradoxalement, cette agression extérieure alimente un autre phénomène : un renforcement du sentiment national, non pas pour soutenir le régime, mais pour défendre la patrie. Comme l’écrivait René Char : « La dignité d’un homme seul, ça ne s’aperçoit pas. La dignité de mille hommes, ça prend une allure de combat. » Et ici, La dignité de 90 millions de personnes dans un pays agressé devient une force collective, une résistance qui ne peut être brisée par la destruction.

Les motivations géopolitiques s’inscrivent dans une histoire longue. Pour Israël, il s’agit d’affaiblir une puissance régionale perçue comme stratégique et hostile. Pour les États-Unis, le conflit s’inscrit aussi dans le prolongement de la rupture de 1979, lorsque la révolution iranienne a mis fin à leur influence directe et à leur accès privilégié aux ressources pétrolières du pays. Dans ce contexte, la démocratie apparaît moins comme un objectif que comme un discours mobilisé pour légitimer une agression néocoloniale.

Le droit international humanitaire établit pourtant une règle fondamentale : les infrastructures civiles ne doivent pas être ciblées. Lorsque des écoles, des hôpitaux, des réseaux électriques, des habitations ou des sites culturels sont frappés, c’est cette règle qui est mise en cause. Les effets cumulés, sanitaires, économiques, sociaux, culturels, dessinent un tableau d’ensemble inquiétant.

Ce qui est en jeu dépasse les frontières d’un conflit. Ces attaques sont perçues par de nombreux observateurs comme des violations graves du droit international, susceptibles de constituer des crimes de guerre. Ce qui est en jeu n’est pas seulement un conflit. C’est la limite que le monde accepte – ou refuse – de franchir.

Les luttes du peuple iranien pour la justice sociale et la démocratie ne peuvent progresser que dans des conditions de paix.


 

NOTES :

1. Lire aussi « Iran. Le vrai visage de la guerre » par Marmar Kabir sur le site d’Orient XXI.

2. « Une entreprise pharmaceutique iranienne touchée par des frappes américano-israéliennes », site du Médicament Bien Commun.


 

   mise en ligne le 6 avril 2026

Théodore Tallent : « Il y a deux manières aujourd’hui de rentrer dans l’écologie : la santé et le pouvoir d’achat »

Amélie Poinssot sur www.mediapart.fr

Les municipales ont marqué un net recul des listes écologistes. Pourtant, des politiques environnementales avancent à bas bruit dans les territoires. Et loin du « backlash » national, les attentes de changement sont fortes. Entretien avec le politiste Théodore Tallent.

Il est loin le temps des marches pour le climat, des espoirs de « monde d’après » et de la « vague verte ». La campagne électorale a mis sur la touche les questions environnementales et le parti Les Écologistes a encaissé de cuisantes défaites à l’issue du deuxième tour des municipales.

L’écologie politique est-elle au bord de la disparition ou est-elle en train de se transformer ? Comment la transition environnementale peut-elle avancer dans un contexte où le « backlash » anti-écolo atteint des sommets ?

Chercheur en science politique à Sciences Po, Théodore Tallent travaille sur la perception de la transition écologique dans les territoires ruraux. Dans un entretien à Mediapart, il revient sur le décalage entre l’avancée des politiques locales et les blocages au niveau national. Et ce qui permettrait de les lever.

Mediapart : Sur la dizaine de grandes villes conquises en 2020, le parti Les Écologistes n’en a conservé que trois à l’issue des élections municipales de 2026 : Tours, Lyon et Grenoble. Est-ce la fin de l’écologie politique ?

Théodore Tallent : Il faut faire attention à ne pas surinterpréter les résultats. Il y avait un ensemble d’enjeux propres aux petites communes et aux grandes métropoles, qui rend difficile toute conclusion générale sur l’état d’esprit des électeurs et électrices sur les questions environnementales.

Ce que l’on voit en tout cas, c’est que le parti Les Écologistes a du mal à s’imposer comme parti indépendant, et qu’il est renvoyé à ce qu’il a été pendant longtemps : plutôt un petit parti d’ajustement dans des coalitions, alors qu’on avait cru, en 2019-2020, avec sa poussée aux européennes puis aux municipales, qu’il pouvait devenir un grand parti structurant, comme le sont par exemple les Grünen en Allemagne.

On observe également que l’écologie en tant qu’objet politique est complètement en retrait. Pendant la campagne électorale, elle a disparu de l’espace médiatique et politique : selon l’association QuotaClimat, l’information environnementale n’a occupé que 2,3 % de temps d’antenne, et l’on voit, à travers différentes études, que l’écologie n’apparaît plus comme un sujet prioritaire chez les citoyens. C’est assez préoccupant.

Pourtant, les sujets environnementaux sont loin d’être absents des politiques locales…

Théodore Tallent : En effet, et ils font même l’objet d’un relatif consensus. À part quelques sujets spécifiques, qui sont conflictuels, comme des mesures agricoles et les zones à faibles émissions (ZFE), la plupart sont compris comme un objet d’amélioration de la qualité de vie.

C’est la préservation de la forêt autour de chez soi, la végétalisation de la commune, le développement de mobilités très concrètes comme des taxis pour des personnes âgées ou des parkings de covoiturage, la rénovation énergétique des bâtiments publics…

Dans mes études de terrain, j’ai pu voir combien les mairies développaient tout cela. Pour une municipalité, faire l’économie d’une facture d’énergie de 50 000 à 100 000 euros sur une salle communale et avoir ainsi plus d’argent pour la subvention au club de foot, ça compte ! Tout cela se traduit par une amélioration du cadre de vie. Cela n’apparaît peut-être pas comme quelque chose de très politique au premier abord, mais c’est cela qui suscite l’adhésion des gens. Ils y voient des actions sincères qui ont des impacts directs sur leur environnement proche et leur quotidien.

Une écologie qui ne se définit plus comme telle ?

Théodore Tallent : Beaucoup de maires ne vont pas mettre cette étiquette en avant. Ils vont plutôt présenter leur politique environnementale comme une politique de bon sens. Et cela fonctionne, car c’est abordé sous l’angle de la proximité, avec des mesures très concrètes. En fait, c’est une politique de protection collective.

L’impression souvent véhiculée selon laquelle la population ne voudrait pas de changement est complètement fausse.

La question est de trouver le moyen de faire passer du niveau local au niveau macro. Si planter des arbres et rénover des écoles fait sens localement, ce n’est pas ça qui fait adhérer à un projet écologique au plan national, où les sujets peuvent être très conflictuels. Mettre fin aux véhicules thermiques, développer les énergies renouvelables à grandes échelles, trouver les sommes nécessaires à ces transitions… On voit bien que lorsqu’il s’agit d’engager des réformes structurelles, cela suscite énormément de résistances. Que ce soit à l’Assemblée nationale, au gouvernement ou à Bruxelles, des majorités anti-écolos et des alliances droite-extrême droite détricotent les textes et la transition écologique n’avance pas.

Voyez-vous toutefois des pistes à explorer pour effectuer ce changement d’échelle ?

Théodore Tallent : Il faut, me semble-t-il, montrer concrètement comment une politique publique peut changer la vie des gens. La qualité de l’air et de l’eau améliore notre santé. La diminution de nos factures d’énergie et de carburant améliore notre quotidien. Il faut expliquer tout cela ! Puis mettre en place des politiques qui y répondent.

Au cours de mon travail de terrain, j’ai pu constater que l’impression souvent véhiculée selon laquelle la population ne voudrait pas de changement est complètement fausse. La réalité, c’est que les gens ont parfaitement compris que les changements étaient nécessaires, et qu’ils y sont prêts. Mais à certaines conditions : il faut que ce soit juste socialement, et que tout le monde y contribue.

Dans une étude de la Fondation Jean-Jaurès et de l’ONG Transports & Environnement à laquelle j’ai contribué, nous avons fait par exemple la proposition d’un parc social d’un million de voitures électriques, afin qu’un maximum de personnes puissent avoir accès à ces véhicules et que cela relance la production en France.

La majorité des gens sont modérément ou véritablement contraints dans leur budget, tout en étant convaincus de la nécessité de politiques environnementales. Il faut les accompagner. L’an dernier, une étude du Climate Change Community – l’équivalent au Royaume-Uni du Haut Conseil pour le climat – a montré qu’une politique efficace de décarbonation sur les véhicules et les logements permettrait d’économiser l’équivalent de 1 700 euros par an et par foyer. Voilà un bénéfice concret de la transition…

Quelles pourraient être aujourd’hui les ressorts d’une mobilisation face aux urgences écologiques, alors que le backlash anti-écolo a atteint des sommets au niveau national ?

Théodore Tallent : Il y a selon moi deux manières aujourd’hui de rentrer dans l’écologie : le pouvoir d’achat et la santé. Le premier, on vient de le voir, ce sont notamment les économies que peut nous apporter une politique de transition énergétique. La seconde, on l’a vue avec les plus de deux millions de signatures contre la loi Duplomb. Le soutien à la fin des pesticides ne faiblit pas, et c’est la même chose avec les PFAS, le cadmium… Les gens tiennent à leur santé et à celle de leurs proches, c’est quelque chose de très mobilisateur.


 


 

   mise en ligne le4 avril 2026

Nouvelle flottille pour Gaza : une jeunesse qui s’engage pour « ne pas laisser pourrir la colère »

Caroline Coq-Chodorge sur www.mediapart.fr

À Marseille, la flottille Thousand Madleens to Gaza prépare 19 bateaux, pour un départ samedi 4 avril. À l’approche du jour J, une centaine de militants s’activent pour un projet qu’ils voient comme un geste de solidarité, pour ne pas « laisser ce monde aux fascistes ».

Marseille (Bouches-du-Rhône).– Sur le port de L’Estaque, celui des quartiers nord de Marseille, une centaine de militant·es ont investi des hangars rouillés, grignotés par le sel. Ils et elles les ont nettoyés pour les transformer en lieux de vie et de travail. Sur le quai sont amarrés dix-neuf voiliers d’une dizaine de mètres chacun, qui vont accueillir six à huit personnes. Leurs mats tintent sans arrêt sous le mistral.

Ce samedi 4 avril, la flottille Thousand Madleens to Gaza lèvera l’ancre. En Méditerranée, elle unira ses forces à la Global Sumud Flotilla qui doit partir le 12 avril de Barcelone avec cent bateaux. Ensemble, ces flottilles seront deux fois plus grandes que celles qui ont déjà fait le voyage, divisées en trois convois, à l’automne dernier.

Le 1er octobre 2025, un voilier était parvenu à quelques milles des côtes gazaouies avant d’être intercepté par l’armée israélienne, et ses passagers et passagères avaient été emprisonné·es pendant une longue semaine. « Cette fois, on va briser le blocus israélien. J’y crois », dit Manon, 31 ans, skippeuse. « Nomade », elle n’est « pas très militante en général ». Elle s’est rendue à une réunion organisée par le collectif pour mobiliser des marins. « J’ai donné mon numéro direct, avant que la réunion commence. J’ai tout de suite su que j’étais prête à prendre ce risque. Je préfère faire que dire. Et je ne veux pas laisser ce monde aux fascistes. Ils prennent de la force, ils nous serrent la gorge, petit à petit. »

Les Thousand Madleens se sont installé·es ici il y a quatre semaines environ. « Nos bateaux étaient dispersés dans plusieurs ports en France. Il fallait les regrouper. Marseille était une évidence », raconte Némo*, sur le voilier qu’il va skipper. Les militant·es ont contacté le commandement du grand port maritime de Marseille, propriétaire des lieux. « Ils n’ont pas répondu, on s’est installés. Ici, c’est la loi de la mer qui s’exerce, et la solidarité est un devoir », dit Némo.

Ce syndicaliste encarté Solidaires dans la marine marchande est un des rares « darons » du collectif, avec ses « trente ans d’engagement militant dans les milieux autonomes et anarchistes ». « Je ne suis pas un professionnel de la cause palestinienne, précise-t-il. Pour moi, c’est une lutte anticapitaliste, une lutte des classes. »

Le collectif fonctionne de manière aussi horizontale que possible. Des réunions se tiennent le matin et en début d’après-midi pour organiser la journée de travail. Chacun·e peut prendre la parole. Tino*, l’un des porte-parole, décrit « plein de cercles » qui se sont formés selon les compétences : « la navigation, le juridique, la logistique, l’électricité, les soins, la communication, les relations internationales, etc. ».

Crowdfunding et collecte de dons

La flottille a réuni un budget de 500 000 euros : « 20 % viennent de fondations, comme la fondation Danielle-Mitterrand, détaille Tino. 80 % sont des dons, recueillis via le crowdfunding sur Internet, mais aussi grâce à des collectes organisées par les différents groupes locaux du Thousand Madleens to Gaza. En Bretagne, ils ont vendu des crêpes. À Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), un gars a vendu des petits drapeaux palestiniens à chaque marché, pendant six mois. Il a récolté 13 000 euros. Cela nous oblige à avoir la gestion la plus rigoureuse de l’argent. »

Celui qui se fait appeler « D. E. S. » s’occupe de la logistique à L’Estaque. Il est arrivé il y a huit jours de Poitiers (Vienne), où il a monté un groupe Thousand Madleens to Gaza l’été dernier. Lui aussi est un primo-militant : « J’étais tellement frustré de ne pouvoir rien faire. J’ai entendu Rima Hassan parler de la flottille. On a monté un groupe à Poitiers et organisé plein d’événements pour lever des fonds : des concerts, un off au festival de la BD d’Angoulême. » Il sait faire : son travail est de manager des artistes. Un de ses amis de Poitiers sera sur un des bateaux. Lui n’est pas prêt : « On sait comment les Israéliens traitent les personnes racisées. J’ai deux enfants. »

Pour donner un coup de main ou faire des dons, des personnes passent, habitant·es de L’Estaque ou de plus loin, informé·es par Facebook ou WhatsApp de ce qui se joue ici. Fatima vient de Gignac-la Nerthe, à 10 kilomètres au nord. Elle a été surprise par les lieux : il faut passer par un trou dans un mur pour rejoindre le grand hangar aux airs de squat. « Je m’attendais à quelque chose de plus officiel », dit-elle.

À bien y regarder, en réalité, l’ordre règne. Il y a une cuisine, quelques tables, et surtout du matériel donné ou acheté, en cours de tri : un paquet de gilets de sauvetage, des vêtements de seconde main, des médicaments. Fatima et son amie ont participé au tri pour constituer une pharmacie complète dans chaque bateau.

Se sentir « utiles »

L’infirmière Coraline et le kinésithérapeute Amine préparent des kits de seringues de Valium. Ils font le compte de ce qu’il manque : « des antidiarrhéiques, de la Biafine, des produits ophtalmologiques ». Amine, qui vient de Marseille, va faire jouer son réseau pour collecter des dons de médicaments. Coraline est en vacances, elle vient de Toulouse (Haute-Garonne), et consacre deux jours à la flottille. Tous deux n’ont eu aucun engagement militant auparavant.

« On est là pour ne pas laisser pourrir la colère à l’intérieur de nous », résume Coraline. « On se sent un peu utiles dans ce monde où on ne peut pas faire grand-chose, complète Amine. L’attention s’est déplacée vers la guerre en Iran, mais le massacre continue. Israël a rétabli la peine de mort pour les Palestiniens, c’est dingue… »

Dans un autre hangar, une réunion se tient en plus petit groupe, celui des personnes les plus investies. Les journalistes sont tenu·es à l’écart. S’y discute la stratégie politique de Thousand Madleens to Gaza, entre toutes les organisations participantes.

Notre protection est d’être visibles et de ne pas être isolés quand on va subir la répression israélienne.

« Ici, c’est la gauche poubelle, rigole Théo*, tout le monde s’est politisé différemment. » Deux bateaux ont été achetés par la campagne française, un regroupement de syndicats et de partis politiques : Solidaires, la CGT du Nord et de Seine-Saint-Denis, Attac, la FSU, la CNT, La France insoumise, des anarchistes, etc. 

Il y aura six à huit personnes par bateau : deux à trois skippers ou skippeuses, un medic, quatre à cinq personnes de la société civile avec diverses compétences. L’une d’entre elles doit donner de la visibilité médiatique à la flottille. Le nom des personnalités qui participeront à la flottille est tenu secret.

Chaque bateau est équipé d’une antenne Starlink, le réseau satellitaire d’Elon Musk, qui assure un accès à un Internet haut débit même au milieu de la Méditerranée. Ils ont aussi un traqueur GPS et un système vidéo qui marchera vingt-quatre heures sur vingt-quatre. « Notre protection est d’être visibles et de ne pas être isolés quand on va subir la répression israélienne », explique Némo. Des caméras filmeront les militaires israéliens quand ils arraisonneront les bateaux de la flottille.

Des réseaux militants qui se croisent

Dans un coin du hangar, ils sont quelques-uns affairés sur leurs ordinateurs. Ils s’occupent des réseaux sociaux de la flottille, écrivent La Gazette de L’Estaque, qui raconte jour après jour ce qui s’est passé la veille. « C’est aussi un travail d’archivage, de mémoire de ce mouvement », explique Azur*. Lui milite pour la Palestine « depuis le 7 octobre » 2023 et l’attaque du Hamas contre Israël, qui a donné lieu à la riposte que l’on sait.

Ses engagements sont plus larges : « On fait partie de cette génération qui s’est mobilisée pour le climat, derrière Greta [Thunberg]. Puis on a rejoint les luttes antiracistes, anticapitalistes, féministes. On vient de réseaux autonomes qui se croisent, se connaissent. » Dans les préparatifs pour la flottille, il est bluffé par « le mélange entre des gens qui viennent de réseaux militants et ceux qui apportent des compétences techniques. Le chantier fonctionne très bien, c’est incroyable ».

Essentiellement française, l’équipée qui s’élancera de L’Estaque compte aussi des Allemand·es, des Sud-Coréen·nes, des Écossais·es, des Italien·nes… Fry*, 29 ans, arrive tout juste de Bristol, en Angleterre. Il découvre le bateau qu’il va skipper. Il s’est mobilisé pour la Palestine quand des militant·es britanniques ont été arrêté·es parce qu’ils et elles manifestaient devant une usine d’armement qui fournit Israël. C’est à cette occasion qu’il a entendu parler des flottilles.

Membre de la Landworkers’ Alliance, un syndicat d’agriculteurs et d’agricultrices britanniques engagé·es dans l’agroécologie paysanne, il a une expérience précieuse : « J’ai skippé un bateau jusqu’au Brésil, pour participer à la COP30 ». Trans, son voilier, est celui « des minorités de genre ». Être à Marseille lui fait « du bien au cœur » : « On ne se laisse pas faire, on imprime notre marque sur le monde. »


 

   mise en ligne le 3 avril 2026 

Hold-up sur la santé : enquête sur les fraudes massives dans les établissements médicaux

Par Géraldine Hallot,  Cellule investigation de Radio France  sur https://www.radiofrance.fr/f

Actes surfacturés, patients fictifs, détournement de fonds, filières de blanchiment en lien avec le narcotrafic... La fraude dans le secteur de la santé ne cesse d’évoluer. La cellule investigation de Radio France lève le voile sur des pratiques désormais proches du crime organisé.

Les montants détournés donnent le tournis. La semaine dernière, 7 personnes étaient mises en examen, suspectées d’avoir escroqué l’Assurance Maladie de 58 millions d’euros dans 18 centres de santé, essentiellement dentaires, répartis sur tout le territoire. “Ce réseau a réussi à robotiser la facturation d’actes fictifs”, nous explique une source proche du dossier. “C’est une affaire exceptionnelle par son ampleur", commente pour sa part Fabien Badinier, le directeur de la lutte contre la fraude à l’Assurance Maladie. D’après des sources interrogées par la cellule investigation de Radio France, ces escrocs avaient adopté les codes du grand banditisme. Ils utilisaient de fausses identités, ne conversaient jamais par téléphone, ils étaient équipés de brouilleurs et variaient leur itinéraire à chaque déplacement. L'auteur principal logeait dans un Airbnb qu’il “pouvait quitter en 30 secondes”.

On a souvent l'impression que les fraudes aux prestations sociales viennent de particuliers qui ont du mal à joindre les deux bouts. Mais ce n’est pas du tout ce qui ressort de nos enquêtes”, commente le général José Montull, chef de l’Office central de lutte contre le travail illégal (OCLTI), en charge des investigations dans cette affaire hors-norme, sous l’autorité de la JIRS (Juridiction interrégionale spécialisée) de Paris. Pour le général Montull, le portrait-robot des fraudeurs de la “Sécu” a évolué ces dernières années : “Nous avons affaire à des gens qui détournent des millions d'euros et qui ont un train de vie de flambeurs. Ils louent des appartements à 13 000 euros par mois à côté de la place Beauvau [à Paris, siège du ministère de l’Intérieur, NDLR], ils se déplacent en hélicoptère et achètent des véhicules de luxe. Donc on n'est pas du tout dans un schéma de fraude du pauvre”, poursuit le général Montull.

Le système a été dévoyé”

Ces dernières années, les dérives se sont concentrées dans les centres de santé, dentaires et ophtalmologiques notamment. Ces centres ont ouvert un peu partout depuis la loi Bachelot de 2009, qui avait supprimé l’agrément préalable des autorités de santé pour faciliter leur ouverture. “Certains se sont engouffrés dans la brèche en se disant qu’il y avait de l'argent à se faire”, dénonce l’ex-députée et ancienne ministre Fadila Khattabi. “L’objectif premier, tout à fait louable, était l'installation de centres de santé dans les zones sous dotées, notamment en milieu rural. Mais on a vu des centres de santé s'installer surtout en milieu urbain. Le système a été dévoyé.”

Des consultations à 200 ou 300 euros”

Dans les 3000 centres de santé qui existent en France, on pratique le tiers payant, le patient n’a rien à débourser et cela a créé un effet d’aubaine pour les fraudeurs.

Par exemple, une personne qui vient simplement pour un renouvellement de lunettes, ça doit lui coûter entre 30 et 40 euros la consultation”, explique Thierry Bour, ophtalmologue à Metz et responsable de la commission “exercice illégal” au Syndicat national des ophtalmologistes de France (SNOF). “Mais à l'arrivée, il y a des facturations de l'ordre de 200 à 300 euros. Comme les patients ne reçoivent le relevé sur leur compte Ameli que trois jours plus tard, personne ne va vérifier et personne ne se plaint”.

Parmi les scandales de ces dernières années : l’affaire Alliance Vision, 21 millions d’euros de préjudice pour l’Assurance Maladie et une instruction toujours en cours. Notre enquête montre comment des actes fictifs y auraient été facturés par milliers. “Il y avait toujours cette petite pression ‘il faut facturer’. On cotait [facturait, NDLR] des fonds de l’œil pour 80 % des patients. Même s'ils n'étaient pas réalisés, il fallait qu'on les cote”, raconte pour la première fois Mathilde (le prénom a été modifié), ancienne secrétaire médicale au centre Alliance Vision d’Amiens. Nous révélons également que l’instigateur présumé de cette fraude gigantesque a été arrêté début mars en Israël et que la France vient de demander son extradition.

Leur objectif est de piller le système”

Depuis la loi Khattabi de 2023, l’agrément préalable à l’ouverture des centres de santé a été rétabli. Mais on assiste à une fraude de plus en plus ingénieuse. “Dans nos dernières enquêtes, on a eu affaire à des centres de santé 100 % fictifs”, raconte le général José Montull. “Auparavant, le projet d'escroquerie était consubstantiel à la création du centre. Mais pour habiller la légende, le centre dispensait des soins réels pour donner le change en cas de contrôle. Aujourd’hui, on a affaire à des coquilles vides, des centres sans patient.” Les fraudeurs adressent à l’Assurance Maladie des demandes de remboursement complètement fictives en usurpant les données de patients. “Les demandes sont dispersées dans plusieurs caisses pour retarder la détection de la fraude”, selon le général Montull.

Ce n’est plus de la fraude opportuniste”, explique Marc Scholler, le directeur financier de l’Assurance Maladie. “On a quelque chose de nouveau, d'extrêmement agressif et dont l'objectif est de piller le système extrêmement vite.” Pour lutter contre la fraude, l’Assurance Maladie dispose aujourd’hui de 1700 agents répartis dans les caisses locales (CPAM). Parmi eux, depuis début 2025, 60 enquêteurs judiciaires – d’anciens gendarmes ou d’ex-policiers – viennent apporter leur expertise. Résultat, l’an dernier, l’Assurance Maladie a pu détecter et stopper “723 millions d’euros de fraude” tous secteurs confondus, a annoncé hier la ministre de la santé Stéphanie Rist. Un chiffre en hausse de 15% par rapport à 2024.

Détournement de fonds présumé dans des cliniques

La cellule investigation de Radio France a également enquêté sur le groupe de santé Avec. Regroupant au total 10 000 salariés, il a été fondé par l’économiste Bernard Bensaid et détient plusieurs établissements médicaux. En juillet 2025, cet homme d’affaires, que ses détracteurs surnomment “le Bernard Tapie de la santé”, a été condamné à une interdiction de gérer toute société pendant 7 ans par le tribunal de commerce de Bobigny.

Et ses ennuis ne s’arrêtent pas là puisqu’il sera jugé en septembre prochain à Grenoble pour détournement de fonds et prise illégale d’intérêts. En cause, sa gestion de la clinique mutualiste de Grenoble qu’il a reprise en 2020. Il est soupçonné d’avoir fait remonter 8 millions d’euros de prêts de la clinique vers le siège de son groupe et de n’en avoir remboursé qu’une petite partie. On lui reproche également d’avoir facturé 4,2 millions d’euros à la clinique pour des prestations administratives et numériques, des frais jugés “exorbitants” par les salariés.

Cela nous a mis en difficulté”

Pour l’avocate du syndicat Force Ouvrière de la clinique, Maître Laure Germain Phion, ces manœuvres financières relèvent du détournement de fonds publics. “La clinique mutualiste est financée par des fonds qui proviennent de la Sécurité sociale et par des subventions de l'Agence régionale de santé. Il s’agit de fonds publics ou parapublics qui n’ont pas pour finalité de se retrouver dans la comptabilité d'une société commerciale”, estime l’avocate. Contacté par la cellule investigation de Radio France, Bernard Bensaid dément ces accusations et affirme qu’il a remboursé le prêt de 8 millions.

Depuis août 2023, le fondateur du groupe Avec est aussi visé par une enquête du Parquet national financier pour détournement de fonds publics, fraude fiscale, abus de biens sociaux, abus de confiance et banqueroute.

Au cœur des investigations, sa gestion de deux autres cliniques à but non lucratif, à Marseille et Toulon. Le schéma est sensiblement le même qu’à Grenoble. À la clinique Bonneveine de Marseille, le groupe Avec a fait remonter 5,2 millions d’euros de prêts et ne les aurait pas remboursés, selon une source proche de l’enquête. À la clinique Malartic de Toulon, il a facturé d'importants frais de prestations, à hauteur de “1,9 million d’euros” selon Joëlle Arnale, déléguée CGT. “Cela nous a mis en difficulté et on est entrés en litige avec lui parce qu'on n'était pas d'accord avec sa façon de faire.”

Sur ces fameux frais de prestations appliqués à tous les établissements du groupe, un ancien administrateur d’Avec témoigne pour la première fois : “On a le droit de facturer des frais de gestion quand on est un groupe national, une holding ou une structure importante. Ces frais sont en général autorisés par les pouvoirs publics”, explique-t-il à la cellule investigation de Radio France. “Mais de là à en faire un système de remontée d'argent comme c'était le cas... La location de voiture, les téléphones, les services informatiques, tout cela était facturé à un prix exorbitant par Avec à ses différents établissements." Bernard Bensaid répond à Radio France que ces conventions de services sont tout à fait “légales” et “inférieures à ce qui se pratique ailleurs”, “chez Ramsay” et dans le “groupe Pauchet” notamment.

Remontées de trésorerie tous les jours à 6 heures

Un autre ancien haut dirigeant du groupe Avec, qui a accepté lui aussi de nous rencontrer, décrit pour sa part une comptabilité “opaque”. “Le groupe Avec a géré jusqu'à 300 établissements”, explique-t-il. “On avait des remontées de trésorerie qui passaient tous les matins, souvent à 6 heures, d'établissement en établissement. Ce sont des centaines de millions d’euros qui ont transité vers les comptes des différentes structures. Et à un moment, vu le nombre de virements en une journée, on finissait par en perdre la trace.” Confronté à ce témoignage, Bernard Bensaid répond que ces virements sont tout à fait “légaux”. “C’est une pratique de cash pooling parfaitement standard dans la gestion de tous les groupes de cette envergure. Elle permet de financer les établissements déficitaires avec les excédents des établissements bénéficiaires : c'est le principe même de la mutualisation”, affirme le fondateur d’Avec.

8 millions d’euros au Luxembourg

Reste qu’un virement pose question : il apparaît dans les comptes 2024 de la société de tête du groupe Avec, bilan que nous avons pu consulter. 304 000 euros ont été transférés vers un établissement de tourisme en Israël. D’après Bernard Bensaid, cette opération serait à fait légale et correspondrait à l’acquisition par le groupe Avec de la moitié d’un hôtel nommé Maya Rishon et situé à Rishon LeZion, au sud de Tel Aviv.

Toujours selon nos informations, Bernard Bensaid dispose de 8 millions d’euros sur des comptes à l’étranger. Selon lui, il s’agit d’assurances-vie au Luxembourg “sans rapport” avec le groupe Avec, et “déclarées au fisc français”.

Cette affaire aux multiples ramifications pose en tous cas la question du manque de contrôle de l’État et des agences régionales de santé sur ces groupes privés qui reprennent des établissements de santé à but non lucratif. “Il y a des millions d'argent public qui sont derrière tout ça. C'est hyper inquiétant que l’État et son administration ne soient pas en capacité de s'organiser pour répondre à une telle prédation”, dénonce Christophe Ferrari, le président de l’agglomération grenobloise.

Lire l'enquête intégrale sur franceinfo.fr :

https://www.franceinfo.fr/enquetes-franceinfo/leur-objectif-c-est-de-piller-le-systeme-enquete-sur-les-fraudes-massives-dans-les-centres-de-sante_7909325.html        par Benoît Collombat


 

   mise en ligne le 2 avril 2026

La lâcheté française face à la folie israélienne

Loïc Le Clerc sur www.regards.fr

Tout en les condamnant, la France ménage les fascistes israéliens. Pourtant, à la fin, c’est Tel Aviv qui lâche Paris.

La France vend-elle des armes à Israël ? Et, par ricochet, participe-t-elle au massacre des Palestiniens, des Libanais, sans compter ces bombardements à tout-va en Iran, en Syrie, au Qatar, au Yémen… Depuis le début, les membres du gouvernement ont répondu fermement que non, « la position de la France est on ne peut plus claire. Il n’y a pas d’armes vendues à Israël », dixit Sébastien Lecornu, alors ministre des armées en juin 2025.

Sauf que la vérité finit toujours par remonter à la surface. Ce 1er avril (quelle ironie !), une porte-parole du ministère de la défense israélien expliquait à l’AFP que son pays avait décidé de « ramener à zéro les achats de défense effectués en France ». Raison invoquée : Israël préfère s’approvisionner auprès de « pays alliés ».

L’embarras est double. D’un côté, la supercherie de la non-vente d’armes est dévoilée. La France n’a pas cessé ses exportations, contrairement au Canada, à l’Italie ou à l’Espagne. Pourtant, en octobre 2024, Emmanuel Macron déclarait : « Si on appelle à un cessez-le-feu, la cohérence, c’est de ne pas fournir les armes de la guerre ». Tout est dit.

Prise au piège dans sa lâcheté, la France d’Emmanuel Macron s’est perdue dans un « en même temps » mortel. Et, aujourd’hui, elle paye cette lâcheté. Car Israël ne fait pas dans la mesure. C’est tout ou rien. Et avec la France, ce sera donc… rien.

De l’autre, la France se prive d’un partenaire économique – rappelons que le trafic d’armes est une des spécialités françaises et qu’Israël n’est pas un petit consommateur de ces ustensiles de mort – mais aussi se discrédite complètement sur le plan diplomatique. Entre Gaza et le Liban, la France n’aura eu de cesse de jouer les acrobates. Il faut dire que « massacrer des civils, c’est mal » sans non plus aller jusqu’à condamner le bourreau qui s’avère être dans le camp du bien, tout comme « l’allié » américain. Confondre Israël et son gouvernement suprémaciste, voilà la faute originelle.

Prise au piège dans sa lâcheté, la France d’Emmanuel Macron s’est perdue dans un « en même temps » mortel. Elle peut prôner la paix tout en alimentant la guerre. Elle peut reconnaître l’État palestinien tout en trahisant la doctrine gaullienne. Or depuis cette « reconnaissance », plus rien. Pendant que l’Irlande et l’Espagne demandent des sanctions européennes, la France défend la participation d’Israël à l’Eurovision, la France appelle à la démission de Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l’ONU pour les territoires palestiniens, la France envisage de voter une loi assimilant antisionisme et antisémitisme… Et, aujourd’hui, elle paye cette lâcheté. Car Israël ne fait pas dans la mesure. C’est tout ou rien. Et avec la France, ce sera donc… rien.

La France avait mis en garde Israël qu’elle s’opposerait à toute invasion du Liban. Ces derniers jours, l’armée israélienne a pénétré le territoire libanais. Une fois de plus, la France regarde sans rien faire. À choisir la pleutrerie, on récolte l’humiliation.


 


 

Ventes d’armes à Israël : une fin de partie peu glorieuse pour la diplomatie française

Justine Brabant sur www.mediapart.fr

La France n’a jamais osé prononcer d’embargo complet sur les livraisons d’armes vers Israël. Le gouvernement de Benyamin Nétanyahou a fini par s’en charger lui-même en refusant d’acheter français, dans une décision surtout symbolique mais qui renvoie Paris à ses propres renoncements.

Les louvoiements de l’exécutif français au sujet des crimes commis par Israël et les États-Unis au Moyen-Orient ont fini par se retourner contre lui. Depuis deux ans, en dépit de la prise de conscience progressive qu’un génocide était en cours à Gaza, et malgré la mobilisation d’associations et de syndicats, ni l’Élysée, ni le ministère des affaires étrangères, ni celui des armées n’ont assumé de prononcer un boycott complet des expéditions d’armes et de composants d’armes français vers Israël.

Les arguments invoqués ont varié dans le temps. Des représentants de l’État français, au premier rang desquels Sébastien Lecornu, alors ministre des armées, ont d’abord expliqué qu’un tel embargo ne se justifiait pas, car Israël ne faisait que se défendre. Quand la Cour internationale de justice a alerté, dès janvier 2024, sur le « risque plausible » de génocide commis par l’armée israélienne à Gaza, les mêmes ont soutenu qu’un embargo n’était pas nécessaire, car la France ne « vendait pas d’armes » à Israël.

Une manière de jouer sur les mots : la France exporte bien des composants d’armes. Lorsque des enquêtes de presse l’ont démontré, le ministre des armées est enfin venu expliquer que ces composants ne faisaient que transiter vers Israël, pour être réexpédiés ensuite, et représentaient de toute façon des volumes très faibles. Sans jamais répondre à la question : si ces volumes étaient si faibles, pourquoi, justement, ne pas prononcer un embargo qui, en plus de n’avoir quasiment aucun impact sur le tissu industriel, aurait été un signal politique et diplomatique fort ?

Dans un épilogue sans gloire et sans panache pour l’exécutif français, c’est l’État israélien lui-même qui a fini par annoncer qu’il mettait fin à ses achats d’équipements militaires en provenance de l’Hexagone. « Le directeur général du ministère […] a décidé de ramener à zéro les achats de défense effectués en France » et va « réorient[er] ces fonds vers des achats “bleu et blanc” [les couleurs du drapeau israélien – ndlr] ou vers des pays alliés », a déclaré à l’AFP une porte-parole du ministère de la défense israélien, le 31 mars.

La mesure est surtout symbolique : la France n’est pas un fournisseur clé pour Israël. En 2024, dernière année pour laquelle les chiffres sont disponibles, la France a livré pour 16,1 millions d’euros d’équipements militaires à Tel-Aviv. Les prises de commandes ont été de 27,1 millions d’euros – contre 1,25 milliard pour l’Irak, 718 millions pour les Émirats arabes unis ou 170 millions pour l’Arabie saoudite, par exemple.

Passivité coupable

Mais elle renvoie inévitablement l’État français à ses propres renoncements. Symbole du courage très relatif de ses décideurs, l’annonce israélienne a « presque été ressentie comme un soulagement au sein des cercles de défense » français, rapporte Le Monde. Prendre cette décision plus tôt, et de soi-même, aurait pu offrir une autre sorte de soulagement : arrêter de participer, fût-ce à la marge, au calvaire des Palestinien·nes.

L’annonce israélienne fait suite à un autre épisode symptomatique des tergiversations françaises : l’imbroglio autour du passage par la France d’avions utilisés pour faire la guerre en Iran.

Depuis le déclenchement de la guerre, le 28 février, l’armée états-unienne fait transiter par l’Europe des troupes et des équipements. Contrairement à l’Espagne, qui a refusé l’utilisation par Washington de deux bases militaires situées sur son territoire, la France a d’abord autorisé, sous conditions, le transit d’avions états-uniens.

La position française se voulait sans doute subtile : des avions ont « été acceptés » sur la base aérienne française d’Istres, a fait savoir l’état-major des armées début mars, mais seulement après avoir obtenu la « complète garantie » que les appareils concernés « ne particip[ai]ent en aucune mesure aux opérations menées par les États-Unis en Iran ».

La France n’a toujours pas décidé de fermer son espace aérien et d’interdire l’utilisation de ses bases à tout avion états-unien ou israélien.

Mais la distinction entre les appareils qui « participeraient aux opérations » et ceux qui ne le feraient pas est bien moins évidente que ne veut bien le faire croire l’armée française : même s’ils ne sont pas ceux qui envoient des bombes, les avions de soutien logistique participent de fait, indirectement, à la guerre menée par Washington et Tel-Aviv.

Comme pour la décision de ne pas prononcer d’embargo sur les armes israéliennes, ce refus d’assumer un choix ferme a fini par se retourner contre Paris.

Malgré la fuite en avant insensée de Washington et de Tel-Aviv, et malgré le fait que l’armée israélienne a menacé et tiré sur des Casques bleus français de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), la France n’a toujours pas décidé officiellement de fermer son espace aérien et d’interdire l’utilisation de ses bases militaires à tout avion états-unien ou israélien jusqu’à la fin de la guerre.

La dépendance française aux cartouches israéliennes

Selon un rapport d’information parlementaire qui n’a pas encore été rendu public mais dont Mediapart a pu prendre connaissance, la France connaîtrait une « forte dépendance » vis-à-vis d’Israël concernant un type particulier d’équipement militaire : les cartouches de 5,56 mm, utilisées pour les fusils d’assaut. Le corapporteur de ce texte portant sur les dépendances militaires françaises vis-à-vis de l’étranger, l’insoumis Aurélien Saintoul, souligne la nécessité de s’en « affranchir ».

Selon nos informations, le fabricant de ces cartouches serait Elbit Systems, un des principaux fournisseurs de l’armée israélienne. L’entreprise produit notamment le drone Hermes 450, qui a tué sept humanitaires de l’ONG World Central Kitchen à Gaza le 1er avril 2024, ou les bombes MPR 500, dont un exemplaire a tué sept bénévoles de services de secours au Liban en mars 2024, selon l’ONG Human Rights Watch.

Interrogé par Mediapart à ce sujet, le ministère des armées n’a pas répondu à nos questions.

Pourquoi une telle passivité ? Le gouvernement semble vouloir garder les faveurs du président états-unien afin qu’il n’abandonne pas l’Ukraine – ce qu’il a pourtant déjà fait –, et ménager une « relation diplomatique » avec Israël qui n’existe plus que dans son esprit. « Le gouvernement israélien n’a pas de diplomatie. C’est une illusion. Son seul mantra est l’insulte et le coup de poing », observe Élie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France,  qui ajoute à propos de la position française : « Se faire cracher au visage et s’essuyer en disant “c’est la pluie” ne mène à rien. »

Toutes les pudeurs de l’exécutif français ne l’ont pas empêché de se faire incendier par Donald Trump, qui a accusé la France d’être « TRÈS PEU COOPÉRATIVE » et jure que « les États-Unis s’en SOUVIENDRONT !!! ». Subir les conséquences de décisions qu’on n’a pas osé prendre : une certaine conception du « en même temps », assurément.


 

   mise en ligne le 1er avril 2026

L’Union européenne dégaine un outil « trumpien » contre les règles environnementales

Par Alexandre-Reza Kokabi sur https://reporterre.net/

Sous couvert de « simplification », la Commission européenne multiplie les paquets législatifs dits « omnibus ». Cette méthode, permettant de remettre des lois sur le tapis, sabote des mesures phares du Pacte vert.

Elle avait promis une « révolution en matière de simplification ». Force est de constater que la promesse d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a pris la forme d’une vaste offensive législative. Depuis un an, Bruxelles multiplie les paquets de révision appelés « omnibus », censés « alléger » le droit européen.

À ce jour, onze ont été présentés. Ils touchent à l’agriculture, l’industrie, la chimie et l’environnement, parfois en revenant sur des textes adoptés très récemment. Officiellement, l’objectif est de réduire la « charge réglementaire » des entreprises du continent. Mais pour de nombreux observateurs, ces paquets sont devenus un instrument redoutablement efficace du backlash environnemental à l’œuvre dans l’Union européenne, en rouvrant rapidement des compromis négociés pendant des années.

Comme le rapporte le média Contexte, en vue du sommet européen des 19 et 20 mars consacré entre autres à la compétitivité, les Vingt-Sept appellent à s’entendre « d’ici à la fin de l’année 2026 sur tous les omnibus » sur la table, et demandent toujours plus de simplification. Enjeux, risques : Reporterre fait le point.

1- Qu’est-ce qu’un « omnibus » ?

Dans le jargon européen, un « omnibus » désigne une proposition de loi « qui modifie plusieurs textes en même temps », explique le professeur de droit européen Merijn Chamon, de la Vrije Universiteit Brussel. Plutôt que de rouvrir chaque directive ou règlement séparément, la Commission européenne rassemble toute une série de retouches dans un même projet de loi — comme un long train de réformes, avec plusieurs wagons.

Une fois présenté, ce texte est examiné comme n’importe quelle loi européenne : le Parlement européen et les États membres peuvent proposer des amendements, avant d’ouvrir des négociations pour aboutir à un texte final.

La méthode n’est pas totalement nouvelle. Jadis utilisés de manière exceptionnelle, notamment pour réviser la politique agricole commune ou adapter la législation européenne après le traité de Lisbonne, les « omnibus » se sont généralisés depuis la reconduction d’Ursula von der Leyen à la tête de la Commission européenne, fin 2024.

2- Pourquoi cette méthode aujourd’hui ?

Depuis plusieurs mois, la Commission européenne justifie ces réformes par un même argument : la nécessité de renforcer la compétitivité de l’économie européenne. « Il y a un récit très clair derrière ces paquets, indique Merijn Chamon. L’idée est que l’Union européenne serait devenue trop réglementaire et que certaines règles devraient être rendues plus favorables aux entreprises. »

Selon Nicolas de Sadeleer, professeur à l’Université catholique de Louvain, ce récit s’appuie largement sur le rapport présenté en 2024 par l’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, sur l’avenir de la compétitivité européenne. Face au ralentissement industriel du continent, ce document appelle notamment à réduire certaines contraintes réglementaires. « C’est un argument récurrent : les industries européennes ne se portent pas bien, et une des solutions proposées consiste à simplifier les règles administratives », observe Nicolas de Sadeleer.

Ce diagnostic ne fait pas l’unanimité. Un autre rapport majeur sur le marché intérieur, remis quelques mois plus tôt par l’ancien Premier ministre italien Enrico Letta, proposait une lecture différente. Moins alarmiste, il mettait davantage l’accent sur le potentiel économique des politiques européennes existantes, par exemple dans le développement du marché carbone ou de l’économie circulaire.

L’essor des omnibus reflète aussi, rappelle Merijn Chamon, « une évolution du paysage politique européen validée par les votes des citoyens de l’Union européenne ». Depuis les élections européennes de 2024, le Parlement compte davantage d’élus — notamment à droite et à l’extrême droite — favorables à une réduction des contraintes réglementaires. Plusieurs États membres, dont la France, défendent également cette orientation.

Cette nouvelle méthode a déjà des conséquences concrètes : les premiers paquets adoptés ou proposés reviennent sur certaines des mesures environnementales centrales du Pacte vert européen.

3- Pourquoi sont-ils problématiques pour l’environnement ?

L’Omnibus I (Durabilité) a affecté des textes récemment adoptés, comme la directive européenne sur le devoir de vigilance des entreprises. La directive, adoptée en avril 2024 — onze ans jour pour jour après l’effondrement du Rana Plaza, au Bangladesh, qui a coûté la vie à 1 138 ouvrières et ouvriers —, oblige les multinationales à prévenir les atteintes aux droits humains et à l’environnement dans leurs chaînes d’approvisionnement.

Avec l’Omnibus I, adopté en décembre 2025, son champ d’application a été drastiquement restreint : quatre fois moins d’entreprises européennes sont concernées (1 590 au lieu de 6 139), et certaines dispositions facilitant l’accès à la justice pour les victimes à l’étranger ont été supprimées. « C’est une vision très cynique qui a été portée lors de son examen », déplore Mute Schimpf, responsable de campagne à l’ONG Friends of the Earth Europe.

Dans l’agriculture, l’Omnibus III prévoit d’assouplir les règles de la politique agricole commune. Les protections sur les prairies permanentes, essentielles pour le stockage du carbone, sont affaiblies, et une bonne partie des aides européennes, concentrées sur 20 % des exploitations, peuvent désormais être versées sans critères environnementaux stricts. « Les agriculteurs restent les premières victimes des extrêmes climatiques, mais ils ne sont plus incités à contribuer à un climat stable », explique Mute Schimpf.

« L’Europe pourrait s’engager dans un véritable scénario trumpien »

D’autres paquets concernent l’industrie et les infrastructures. L’Omnibus VIII sur l’environnement prévoit de simplifier les évaluations environnementales préalables, ce qui réduit le pouvoir de contestation des collectivités locales et des citoyens. Le secteur chimique est également touché par l’Omnibus VI (Chemicals), qui pourrait assouplir l’usage de substances dangereuses, comme les PFAS, surnommés « polluants éternels » en raison de leur persistance. Mute Schimpf insiste : « Ces produits affectent directement notre vie quotidienne, nos enfants, nos jardins. La solution la plus simple et la plus bénéfique reste de les interdire. »

La sécurité alimentaire pourrait elle aussi être fragilisée. Dans l’Omnibus X, consacré à l’alimentation et à la santé, la Commission propose de revoir plusieurs règles encadrant les pesticides, les additifs alimentaires ou encore les matériaux en contact avec les aliments. Certaines protections héritées de la crise dite de la « vache folle » seraient également réexaminées.

Selon l’ONG Foodwatch, ces changements pourraient accélérer l’autorisation de substances dans l’alimentation animale ou les produits agricoles, et assouplir certains contrôles. L’organisation s’inquiète notamment de l’idée d’approuver des pesticides pour une durée indéterminée, sans réévaluation régulière, ce qui pourrait maintenir sur le marché des molécules dont les risques apparaîtraient plus tard.

L’accumulation de ces changements dessine une tendance inquiétante : un affaiblissement progressif des piliers du Pacte vert européen adopté lors du premier mandat d’Ursula von der Leyen. La plupart des omnibus doivent encore être négociés par le Parlement européen et les États membres. Mais si la logique de dérégulation et d’allègement des normes persiste, comme le redoute Nicolas de Sadeleer, « l’Europe pourrait s’engager dans un véritable scénario trumpien ».

4- Quels sont les risques démocratiques ?

L’une des principales critiques concerne l’empressement avec lequel ces paquets sont élaborés. « Il faut souvent 2 à 4 ans pour négocier une législation européenne, alors qu’en une poignée de mois, un omnibus peut être adopté », observe Mute Schimpf.

Difficile, pour la société civile, les chercheurs et les organisations professionnelles, d’évaluer précisément les conséquences de ces modifications. « Nous avons parfois eu seulement quelques semaines pour analyser des propositions qui modifient plusieurs lois à la fois », poursuit Mute Schimpf.

« En une poignée de mois, un omnibus peut être adopté »

Ces critiques ont été partiellement confirmées par une institution européenne indépendante. Dans un rapport publié fin 2025, la Médiatrice européenne Teresa Anjinho estime que la préparation de la révision de la directive sur le devoir de vigilance — incluse dans l’Omnibus I — présentait des « lacunes procédurales » constituant un cas de « mauvaise administration ».

Son enquête pointe notamment une utilisation discutable de la procédure d’urgence. La Commission l’a invoquée pour contourner certaines règles de la politique dite de « mieux légiférer », mises en place depuis 2016 afin de garantir des décisions fondées sur des données scientifiques et ouvertes à la participation des parties prenantes.

La Médiatrice relève également que plusieurs consultations étaient dominées par des représentants de l’industrie, tandis que d’autres acteurs concernés avaient été moins associés. Elle mentionne aussi une consultation interne menée en moins de vingt-quatre heures durant un weekend, ce qui aurait limité l’expertise au sein même de la Commission.

Pour Nicolas de Sadeleer, ces évolutions soulèvent des questions plus profondes sur la manière dont se fabrique la loi européenne. Depuis le traité de Lisbonne, rappelle-t-il, l’Union affirme pourtant des principes de transparence et de participation démocratique dans l’élaboration des normes. « Ces procédures avaient été mises en place pour répondre aux critiques sur l’influence des lobbies à Bruxelles, explique-t-il. Si l’on supprime les études d’impact, les consultations ou les analyses scientifiques au nom de l’urgence, on vide en partie ces garanties de leur substance. »

Au-delà de la question procédurale, le juriste redoute aussi un changement plus profond dans la manière de légiférer en Europe. « Le droit européen a été construit sur l’idée de stabilité et de cohérence des normes. » Modifier rapidement des lois parfois à peine adoptées risque, selon lui, de créer une incertitude juridique durable. Pour les entreprises, comme pour les citoyens.


 

   mise en ligne le 31 mars 2026

Guerres israélo-américaines :
le doute et le risque

Denis Sieffert  sur www.politis.fr

Mis en échec, l’inconséquent Trump et le cynique Netanyahou risquent d’entraîner le monde dans des abimes toujours plus profonds.

Les guerres coloniales ou impérialistes ont leur loi. Elles se gagnent rarement sur le champ de bataille et elles se perdent souvent dans le pays des assaillants. La France en Algérie, les États-Unis au Vietnam ont fini par être vaincus par des mouvements anti-guerre surgis de leurs propres sociétés qui n’ont plus supporté de voir les images ou d’entendre les échos des massacres commis en leur nom. Et, peut-être moins encore, de perdre leurs enfants dans des guerres injustes et dépourvues de sens. Sommes-nous à cet instant de bascule dans les guerres israélo-américaines en Iran et au Liban ? On assiste en tout cas aux premiers craquements.

Le risque pour Trump est celui d’une fusion improbable dans l’opinion entre cette Amérique des droits humains et celle qui l’a porté à la Maison Blanche.

Un océan de manifestants s’est répandu le 28 mars dans de nombreuses villes des États-Unis. On parle de huit millions de personnes. Et la colère ne portait pas sur la hausse des prix du carburant ; elle était pacifiste et humaniste, mêlant la guerre à toutes les attaques contre la démocratie auxquelles se livre Trump. Elle était tout en révolte contre l’imposture de dirigeants qui avaient prétendu voler au secours du peuple iranien et qui le mettaient plus que jamais en danger. Le risque pour Trump est celui d’une fusion improbable dans l’opinion entre cette Amérique des droits humains et celle qui l’a porté à la Maison Blanche, isolationniste et nationaliste, qui ne supporte pas que leur président agisse sous la dictée d’Israël.

En Israël, parlons-en, la colère est loin d’être comparable. La propagande n’a pas fini de répandre son poison. Sur tous les tons et dans presque tous les médias, il est dit depuis 1979 que l’Iran veut « rayer Israël de la carte ». Et, comme dans un funeste jeu de miroirs, les mollahs se sont employés à accréditer ce discours pour alimenter leur propagande. Il n’empêche ! Un commencement de doute est là. Il n’est pas porté par un sentiment humanitaire mais par une prise de conscience que le dôme de fer n’est pas infaillible, et que cette guerre n’est pas sans danger pour la population qui, de surcroît, commence à s’interroger sur la stratégie de la guerre perpétuelle de Netanyahou, sur les motivations d’un grand corrompu tentant d’échapper à son sort. Jusqu’au chef d’État-major qui dit redouter que l’armée ne puisse plus soutenir ces conflits tous azimuts, faute d’effectifs et de munitions.

En vérité, il s’agit pour Israël de chasser toute une population qui ne pourra plus revenir dans des villages rasés, comme en avril 1948, comme à Gaza.

Mais ce moment de faiblesse des deux superpuissances ne nous rapproche pas forcément de la paix. Que va faire Trump pris à la gorge par sa mise en échec et la montée de la protestation aux États-Unis ? Peut-il « rentrer à la maison », fût-ce en proclamant qu’il a remporté une « grande victoire » et que le Prince saoudien peut lui « lécher le cul », comme il l’a dit avec l’élégance qu’on lui connaît ? Ou, au contraire, va-t-il entraîner son pays et le monde dans une aventure d’une autre dimension ? Cette hypothèse est hélas la plus probable alors qu’il amasse ses troupes d’élite, que des centaines de forces spéciales sont venues en renfort des rangers et des marines déjà sur place. C’est prendre le risque de compter bientôt les cercueils de GI par dizaines et centaines. C’est inciter les Houthis yéménites à entrer dans le conflit et à bloquer le détroit Bab el-Mandeb, c’est-à-dire le canal de Suez, par lequel passent les porte-conteneurs venus des grands ports européens.

L’ennui, c’est que si pour Trump cette guerre n’a plus pour objectif que de s’en sortir, ce n’est pas le cas de Netanyahou. Celui-ci gère ses petites affaires personnelles au prix de milliers de morts, mais il poursuit surtout sa guerre de conquête coloniale. Il encourage les colons à attaquer les Palestiniens de Cisjordanie, et fait pénétrer ses troupes dans le Sud-Liban. Comme à Gaza, il s’agit officiellement d’éradiquer les « terroristes », ici le Hezbollah, là le Hamas. En vérité, il s’agit de chasser toute une population qui ne pourra plus revenir dans des villages rasés, comme en avril 1948, comme à Gaza, et d’étendre le territoire israélien au moins jusqu’au fleuve Litani, à 50 kilomètres au nord de la frontière.

Une fois de plus, on est consterné par la lâcheté des Européens, Espagne et Irlande exceptées, qui promettent l’impunité à l’extrême droite israélienne, quoi qu’elle fasse. Pas tout à fait cependant : Emmanuel Macron et la très pro-israélienne Giorgia Meloni ont manifesté leur indignation quand le premier ministre israélien a interdit au Patriarche de Jérusalem de célébrer la messe des Rameaux dans l’église du Saint-Sépulcre. Voilà, soudain, que les limites de l’admissible étaient atteintes…


 

    mise en ligne le 30 mars 2026

Avec Bernie Sanders, on était à la manif « No Kings III »

Élisabeth Sepulchre sur www.regards.fr

La résistance à la politique nationale et internationale de Donald Trump continue de s’organiser. Nous étions dans le sud de Boston, ce samedi, pour voir et comprendre ce mouvement d’ampleur.

L’Iran, la Palestine, Cuba, le Mexique, les politiques migratoires de l’ICE, la désinformation, le démantèlement des politiques de diversité : c’est dans cette saturation médiatique et politique qu’a eu lieu, samedi 28 mars, la troisième grande mobilisation nationale « No Kings » contre la politique administrative de Donald Trump. Plus de huit millions de personnes ont manifesté dans plus de 3000 villes, de Portland à San Francisco, de San Antonio jusqu’au nord du Montana. 

Derrière l’ampleur des événements s’est joué quelque chose de plus large : la possibilité de se réunir et de s’organiser. Des mouvements comme Indivisible (nom tiré du slogan américain « One nation, indivisible ») et 50501 (pour « 50 États, 50 manifestations, 1 jour »), des réseaux militants progressistes décentralisés visant à coordonner des mobilisations contre la droite américaine, ont passé des semaines à encourager la création d’événements locaux. Leur mot d’ordre ? « Si vous êtes à plus de 30 minutes en voiture, lancez votre propre événements. Si vous savez organiser une fête d’anniversaire, vous êtes capables de structurer et d’organiser une manifestation. » Leur stratégie s’appuie sur les recherches d’Enrica Chen dans Why Civil Resistance Works, qui affirme que, si 3,5% de la population se rassemble de manière durable et organisée, des transformations majeures deviennent possibles.

« Quand les historiens écriront à propos de cette période terrible de l’histoire de notre pays, quand ils écriront à propos du sens du sacrifice et du courage, les habitants du Minnesota auront droit à un chapitre à part entière. Face à l’occupation inédite de la ville par l’ICE, l’armée privée de Trump, cette communauté s’est révoltée, s’est battue, a gagné. Minnesota à montré au pays et au monde ce que sont la démocratie, le militantisme de terrain et le combat pour les idéaux de liberté et de justice. »    Bernie Sanders, sénateur démocrate lors d’un rassemblement à Saint Paul

Barbara, Irano-Américaine que nous avons rencontrée dans le sud de Boston, a installé 165 objets en mémoire des écoliers assassinés à Minab, en Iran : « J’espère que ceux qui sont mobilisés aujourd’hui décideront de s’organiser, car nous voulons construire un véritable mouvement ». Chaque association élabore le même constat : ne pas s’arrêter au 28 mars. Pour Mamie Covell de ACLU Massachusetts (Union américaine pour les libertés civiles), « cet évènement est une excellente première étape pour découvrir ce qu’est une manifestation, connaître ses droits et entrer en contact avec des organisations locales. Nous voulons aider les gens à s’impliquer durablement, pas seulement pour une journée. » Martha Laposata, membre d’Indivisible, explique que le travail se fait au niveau local, étatique et national : « Notre objectif est d’éduquer les gens, de lutter contre la désinformation et de mobiliser les citoyens afin de faire comprendre à leurs représentants que nous n’aimons pas ce qui se passe dans notre pays, ce que l’on fait aux immigrés, les politiques fiscales qui sont mises en place. » 

De l’autre côté de la rue, Ethan Strominger, un membre de Bearing Witness nous explique que leur stand réunit quatre associations qui ont vu leur projet naître en janvier dernier, quand les rafles menées par ICE ont atteint leur paroxysme. À l’origine, c’était juste deux amis qui allaient manifester chaque mercredi devant le centre de détention de l’ICE à Burlington pour s’indigner des conditions illégales des immigrés. Très vite, le mouvement s’est développé et réunit aujourd’hui 600 personnes chaque mercredi. Leur mission est double : d’une part, avoir un impact médiatique pour pouvoir agir en cas d’arrestation illégale et encourager les gens à s’opposer à l’ICE ; de l’autre, fournir de l’aide, des informations juridiques et de la nourriture à la sortie des détenus du centre de Burlington.

« Alors que la population est divisée sur le plan politique, il y a un sujet qui fait consensus. Conservateurs, modérés et progressistes sont toutes et tous d’accord : cette guerre doit s’arrêter ! »     Bernie Sanders

Pour d’autres, la lutte principale est celle contre la désinformation. Sara Driscoll, membre d’Alliance for Water Justice in Palestine explique « mettre en lumière le vol des ressources en eau palestiniennes par le gouvernement israélien, un processus planifié depuis 2019 dans le cadre du projet sioniste visant à déplacer les Palestiniens et occuper leurs terres, jusqu’au génocide actuel. Nous menons des actions, des collaborations et des campagnes d’information tout au long de l’année. » Un membre de Mexico Solidarity Projet indique quant à lui que son organisation « vise à faire connaître la réalité de ce qui se passe au Mexique, notamment face au discours de Trump et de ses alliés qui présent le Mexique comme un pays à envahir ou à contrôler ».

Jeudi 26 mars, le mouvement Indivisible localisé à Hyannis proposait sur leur site web de se réunir pour envoyer des cartes postales dans les swing-states et convaincre les gens de voter. Parmi les mobilisés, Paola – dont tous les amis sont démocrates – et Susan – dont le beau-père et la mère votent républicain. Cette dernière fait de ces rassemblements des moments où elle peut sortir de sa bulle ultra-républicaine : « Je pense vraiment que la communauté c’est un gros moyen de résistance. Mais même si je ne parle plus à mon beau-père, je pense vraiment que notre cible principale doit être les gens qui votent républicain. » 

« Bienvenue dans l’État le plus libre de notre pays, l’État où l’on choisit qui on aime, l’État où est libre de décider pour notre assurance santé, l’État où l’on est libre de croire ou non en Dieu et, le plus important, l’État où chacun et chacune a sa place. »    Tim Walz, gouverneur démocrate du Minnesota

Les États-Unis sont-ils condamnés ? Ce samedi 28 mars, certains ont essayé d’affirmer que non. Les Américains aiment à se rappeler des moments-clefs de leur histoire : les abolitionnistes contre l’esclavage, les luttes ouvrières pour la journée des huit heures, les suffragettes pour le droit de vote des femmes, les émeutes des homosexuels à Stonewall.

Une mobilisation de huit millions de personnes dans un pays qui en compte 348 millions ne suffira pas à renverser le pouvoir. L’impérialisme américain n’est pas né sous Donald Trump mais s’inscrit dans une structure et dans un système à l’œuvre depuis 1776. Mais ce qui s’est joué le 28 mars est la possibilité même de la résistance et de la lutte pour la démocratie. Comme l’écrivait au XIXe siècle l’ancien esclave devenu ambassadeur Frederick Douglass : « les limites des tyrans [ne sont-elles pas] fixées par l’endurance de ceux qu’ils oppriment ? »

Traduction de Bernie Sanders et Tim Walz assurée par Baptiste Orliange


 

    mise en ligne le 29 mars 2026

À Beyrouth, les funérailles des trois journalistes libanais assassinés par l’armée israélienne

Benjamin König sur www.humaniter.fr

Ce dimanche 29 mars, se tenaient les funérailles de trois journalistes libanais assassinés la veille par un drone de l’armée israélienne à Jezzine.

Un énième crime de guerre commis par Israël. Trois journalistes libanais ont été tués le 28 mars par un drone de l’armée israélienne qui a frappé la voiture dans laquelle ils circulaient à Jezzine, dans le sud du pays. Ali Choeib, correspondant de la chaîne al-Manar dans le sud du Liban, Fatima Ftouni, journaliste pour la chaîne al-Mayadeen, et son frère Mohammed, caméraman, ont été visés par l’attaque.

Les funérailles de trois journalistes libanais organisées par la formation pro-iranienne se sont déroulées ce dimanche 29 mars dans la banlieue sud de Beyrouth. Sous la pluie, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées dans un cimetière temporaire de ce quartier pilonné par Israël, pour rendre un dernier hommage aux trois journalistes assassinés dans l’exercice de leurs fonctions.

Le président libanais, Joseph Aoun, a dénoncé un « crime flagrant », et le ministre de l’Information, Paul Morcos, a rappelé que « ces actes relèvent de la catégorie ”crime de guerre” ». Depuis le 7 octobre 2023, Israël a tué 210 journalistes dans la bande de Gaza, et 11 au Liban, selon le Comité pour la protection des journalistes (CPJ).

Depuis que le Liban a été entraîné le 2 mars dans la guerre régionale par une attaque du Hezbollah pro-iranien contre Israël, 1 189 personnes ont été tuées, dont 124 enfants et 51 professionnels de santé et plus d’un million ont été déplacées.


 

   mise en ligne le 28 mars 2026 

À Cuba, solidarité et résistance
face aux menaces de Trump

L'éditorial de Marion d'Allard sur www.humanite.fr

Washington a toujours mis la Grande Île au centre de son viseur. Mais Donald Trump a le doigt sur la détente. « Cuba vit ses dernières heures », menace ouvertement le locataire de la Maison-Blanche, applaudi par son exécrable secrétaire d’État Marco Rubio, tout à son obsession de voir tomber le castrisme et sa révolution. Désormais, l’éventualité d’une opération militaire n’est plus taboue.

Le kidnapping du président vénézuélien Nicolas Maduro a posé l’acte I d’une stratégie explicite : mettre l’Amérique latine sous le joug états-unien, en assortissant la doctrine Monroe d’un corollaire Trump qui ne souffre aucune mésinterprétation. « Nous défendrons activement et sans crainte les intérêts américains dans tout l’hémisphère occidental, détaille la stratégie de sécurité nationale. Nous serons prêts à prendre des mesures ciblées et décisives qui serviront concrètement les intérêts des États-Unis (…) et l’armée américaine est prête à (les) appliquer avec rapidité, puissance et précision. »

Étouffés économiquement, sous le coup d’un blocus pétrolier décrété par Washington en janvier, les Cubains voient leur quotidien devenir un enfer. De reportages en témoignages, les habitants de l’île, s’ils gardent chevillé au corps l’esprit de résistance qui les caractérise, décrivent des conditions de plus en plus difficiles, « pires » que celles de la période spéciale. L’inflation explose, les coupures d’électricité et les pénuries de carburant mettent à mal le système de santé, interrompent la circulation des ambulances, les écoles fonctionnent au ralenti, les ordures s’entassent sur les trottoirs.

Face à l’urgence, des quatre coins du monde, la solidarité internationale s’organise. En route vers Cuba, les premiers navires de la flottille « Notre Amérique », affrétés par plus de 140 organisations venant de 33 pays, accostent à La Havane. L’ONU, elle, a débloqué un plan d’aide de 94 millions de dollars destinés à maintenir le fonctionnement des services essentiels. Reste à la communauté internationale le devoir d’agir à la racine du mal : stopper l’impérialisme de Washington. Où qu’il se manifeste.

   mise en ligne le 27 mars 2026

Pourquoi les 2000 infirmières du réseau Asalée travaillent sans être payées depuis deux mois

par Sophie Chapelle sur https://basta.media/

Les infirmières de l’association Asalée améliorent la prise en charge des malades chroniques. Or, l’Assurance maladie a coupé brutalement les financements depuis décembre. Sans salaire, les infirmières se mobilisent ce 26 mars pour leur avenir.

Depuis deux mois, Mélanie Molis, infirmière à Alès (Gard), va soigner ses patients sans être payée. « Ce jeudi 26 mars, ça fera 57 jours sans salaire », confie t-elle à basta!. Mélanie fait partie des 2050 infirmières de l’association Asalée qui ne perçoivent plus de salaire depuis fin janvier. En cause : la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam), qui finance les missions de l’association Asalée à hauteur de 100 millions d’euros par an, a suspendu la subvention depuis décembre dernier.

« Financièrement, c’est dur, et il y a aussi beaucoup de colère », témoigne Mélanie qui travaille au sein de l’association depuis 2019. « Cette suppression des financements, ce n’est pas entendable. Nous avons été hyper présents pendant le Covid. Avec Asalée, on a réussi à maintenir du lien avec le territoire, on n’a pas lâché nos patients. Et là, on a l’impression de se faire cracher dessus. »

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Prendre du temps avec les patients

Le dispositif Asalée, acronyme de « Action de santé libérale en équipe », est né en 2004 dans les Deux-Sèvres, à l’initiative d’un médecin généraliste. Ce dernier faisait face à l’afflux de patients atteints de maladies chroniques comme le diabète, les risques cardiovasculaires ou les broncho-pneumopathies. Le dispositif a consisté à mettre en place un binôme médecin-infirmière pour améliorer la prise en charge des patients atteints de maladies chroniques. Cet accompagnement en équipe, qui n’était à l’origine qu’une expérimentation, est d’abord devenu un dispositif régional, puis national depuis quatorze ans. Il regroupe désormais 2050 infirmiers et 9000 médecins à travers la France.

« On suit aussi le surpoids de l’enfant, on repère les troubles cognitifs », ajoute Mélanie Molis. Installée avec quatre médecins libéraux, elle reçoit les patients à son cabinet. La spécificité de son travail, c’est le temps passé avec les patients. « Je bloque des créneaux horaires de 50 minutes par rendez-vous, illustre l’infirmière. C’est de là que découle l’efficacité du travail. Les gens ont le temps de parler d’eux, d’aller au fond des choses. Un lien thérapeutique se met en place. » Avant de rejoindre Asalée, elle travaillait aux urgences.

Mélanie a désormais davantage le temps d’aider le patient à comprendre son traitement, à l’accompagner lors d’un arrêt du tabac ou dans un changement de régime alimentaire. Elle prend le temps d’expliquer et de répondre aux questions que les patients n’osent pas toujours poser aux médecins.

Les consultations sont variées pour une prise en charge globale et personnalisée. Certaines infirmières du réseau Alisée organisent par exemple des marches, des ateliers de remise en mouvement ou des ateliers pour la mémoire.

Pourquoi l’Assurance maladie a coupé les fonds ?

L’association Asalée est financée à 95 % par l’Assurance maladie au travers de conventions conclues entre l’association, la Caisse nationale d’assurance maladie et la CPAM79 (Caisse primaire d’assurance maladie des Deux-Sèvres, département d’implantation historique de l’association). Et ce, depuis dix ans. Mais le 28 janvier dernier, dans un courrier à l’association, le directeur général de la Cnam annonce brutalement la suspension du versement des subventions de décembre 2025. En parallèle, la convention qui lie l’assurance maladie à l’association Asalée n’est pas renouvelée pour l’année 2026.

Se basant sur un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) de juillet 2025, la Cnam reproche à Asalée des dysfonctionnements de gouvernance (absence de pilotage financier, opacité comptable), des irrégularités multiples et des conflits d’intérêts relatifs aux prestataires choisis. Ces dysfonctionnements seraient incompatibles avec la poursuite d’un financement public. Le rapport listait 38 recommandations à mettre en place d’ici fin 2025 pour assainir la gestion de l’association.

Or, « plus de six mois après la remise du rapport de l’Igas, nous ne pouvons que constater que l’association n’est pas à jour du paiement de ses cotisations sociales, ne s’est pas mise en situation de respecter les règles élémentaires de la commande publique comme celles liées à la prévention des conflits d’intérêts », accuse la Caisse nationale d’Assurance maladie dans son courrier de janvier 2026.

Deux versions s’affrontent

L’association Asalée, présidée par le médecin Margot Bayart, ancienne vice-présidente du syndicat de généralistes MG France, estime pourtant avoir répondu aux demandes de l’Igas. Surveillée par un commissaire aux comptes indépendant, l’association réfute les soupçons de conflit d’intérêts dans les marchés. Lors d’une conférence de presse en ligne, il y a deux semaines, Margot Bayart a rappelé que l’association s’était vu imposer un comité de surveillance à partir de 2021, au risque, dans le cas contraire, de ne pas voir sa convention renouvelée.

Or, la gouvernance de ce comité était majoritairement assurée par l’Assurance maladie, avec six voix sur huit (Cnam, CPAM79, direction de la Sécurité sociale). « Jamais ce comité n’a approuvé nos comptes puisqu’il ne s’est jamais réuni et maintenant, on nous reproche de ne pas les avoir publiés. C’est une inversion accusatoire », dénonce Margot Bayart. Ce comité de surveillance a d’ailleurs été dissous le 23 décembre 2025, à la demande de l’Igas qui pointait son inefficacité.

« On marche sur la tête, regrette Mélanie Molis qui tente de comprendre le conflit. Comment la Cnam peut-elle reprocher des dysfonctionnements à notre association alors même qu’elle avait des pouvoirs dans le comité de surveillance ? Ils se foutent de nous ! » dénonce l’infirmière.

Concilier prévention et rentabilité ?

Mélanie peine à comprendre cet acharnement. « Notre système est rentable. Les études réalisées ont montré que pour 1 euro investi dans Asalée, 30 euros sont économisés sur les dépenses de santé », insiste l’infirmière. En accompagnant à l’arrêt du tabac, à la reprise d’exercice physique, à la prévention sur la malbouffe, les infirmières de l’association réalisent un travail de prévention qui permet des gains à la Sécurité sociale. « Quelqu’un qui est en meilleure santé, c’est quelqu’un qui est mieux dans sa famille, dans son travail, partout. La prévention, c’est la base d’une population qui va bien », défend l’infirmière.

La mise en cessation de paiement de l’association début mars fait redouter à Mélanie « des volontés de récupération du système Asalée au profit de groupes financiers ». Jusqu’à maintenant, Asalée est sous le statut d’association loi 1901, avec une gouvernance aux mains des soignants. « Je n’ai jamais eu de meilleure condition de travail que depuis que j’ai rejoint l’association. Je suis écoutée, je suis soutenue dans ce que je fais, j’ai le temps avec mes patients, je suis en collaboration avec des médecins qui me font confiance », résume la professionnelle de santé. Salariée à 35 heures, elle perçoit 2500 euros nets mensuels, après 25 ans de carrière comme infirmière et sept ans dans l’association.

Le fonctionnement de gouvernance horizontale de l’association est également pointé du doigt dans le rapport de l’Igas qui considère « l’organisation mal adaptée (...) à une structure nationale de taille intermédiaire quasi intégralement financée par des fonds publics ». Un projet de transformation en société coopérative d’intérêt collectif (Scic) est porté par des membres de l’association pour sortir de la dépendance au financement par l’Assurance maladie et conforter cette gouvernance aux mains des soignants.

Audience le 27 mars

Afin que les salaires des 2050 professionnelles de santé soient versés, l’association Asalée avait déposé un premier référé pour obtenir le déblocage du financement du mois de décembre 2025, puis lancé une autre procédure pour assurer la continuité de ses activités en janvier et février. En vain.

Le 5 mars, l’association a finalement déposé une cessation des paiements et saisi le tribunal des activités économiques de Paris afin d’obtenir l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire. La présidente d’Asalée a précisé auprès de l’AFP que cette procédure visait à « obtenir la nomination d’un administrateur pour faire le point sur notre situation, sur les créances de la part de la Caisse d’assurance maladie et les dettes de l’association », et pour « protéger les salariés ». En obtenant le placement en redressement judiciaire, la procédure doit permettre, via le fonds de garantie des créances des salariés, de payer les 2000 infirmières et infirmiers de l’association. L’audience doit avoir lieu ce vendredi 27 mars.

Dans un communiqué du 6 mars, la Caisse nationale d’assurance maladie se dit « prête à reprendre le chemin d’une contractualisation qui permettrait la nouvelle attribution d’une subvention pluriannuelle, dès lors que les conditions » rappelées dans le courrier du 19 janvier « le permettront ».

« Une vision du soin »

Interrogée à l’Assemblée nationale, la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a répondu le 24 mars que le paiement des salaires « devrait intervenir très rapidement » après l’audience du 27 mars. « Si des difficultés de paiement devaient survenir, des solutions d’accompagnement sont d’ores et déjà étudiées pour ces professionnels en difficulté », a t-elle précisé, tout en assurant vouloir « assurer la continuité du dispositif Asalée », qui a été « médicalement évalué et est efficace ».

Les infirmières du réseau Asalée ont prévu de se mobiliser ce 26 mars à Paris. « Des délégations vont essayer d’aller rencontrer les autorités qui sont censées répondre de notre salaire et de notre fonctionnement », explique Mélanie Molis. Une pétition en soutien à Asalée est également en ligne. Elle demande la signature d’une convention pluriannuelle afin d’assurer un financement stable et pérenne.

Mélanie Molis s’interroge sur la suite. « Que va t-il se passer si on sauve le dispositif tout en réformant l’association ? J’ai plein de collègues qui disent : moi, si c’est pas Asalée, je vais changer de métier. Personnellement, je me pose la question. Je me suis tellement fait broyer... Là, je suis bien avec mes patients, je vois des résultats. Ce n’est pas seulement un emploi que nous défendons, c’est une vision du soin. »


 

   mise en ligne le 26 mars 2026

Montpellier : un nouvel appel à la réquisition des logements vides pour sortir les sans-ari de la rue

Elian Barascud sur https://lepoing.net/

À l’approche de la fin de la trêve hivernale et après une première pétition en janvier, un collectif citoyen contre le sans-abrisme a lancé un appel à la réquisition des logements vacants. Soutenu par une soixantaine de personnes et d’organisations, il entend mettre la pression sur les pouvoirs publics face à une situation jugée « inadmissible »

« Plus personne à la rue à Montpellier. » C’est le mot d’ordre martelé par le collectif citoyen contre le sans-abrisme, qui organisait une conférence de presse ce mercredi 25 mars au bar Le Dôme. Derrière cet appel, une soixantaine de signataires issus du monde associatif, médical, culturel ou militant, qui exigent des mesures immédiates pour faire face à l’urgence.

Alors que la fin de la trêve hivernale approche, le collectif alerte sur une aggravation de la situation. À Montpellier, environ 2 800 personnes vivraient à la rue selon les estimations avancées, dont de nombreux enfants. « Que quelqu’un puisse mourir de froid à deux pas d’un lieu d’hébergement saturé, voilà qui est inadmissible », écrivent les signataires, appelant à l’ouverture de places d’hébergement d’urgence mais aussi à la mise en place de solutions pérennes.

Au cœur de leurs revendications : la réquisition de logements et de bâtiments vides, qu’ils appartiennent à l’État ou aux collectivités locales. « Des bâtiments vides et des logements vides, ce n’est pas ce qui manque », insiste l’appel, qui défend une intervention directe des pouvoirs publics pour répondre à ce qu’il qualifie de « droit humain inaliénable ».

Une colère née de morts à la rue

La mobilisation trouve son origine dans plusieurs drames récents. « Cet appel fait suite à un premier qu’on avait lancé début janvier après la mort d’un SDF juste à côté d’un centre d’hébergement d’urgence le 30 décembre dernier », rappelle Claude Dubois, militant au NPA. « On est là pour crier notre colère. » Même constat du côté de Gilles, membre du collectif : « On a créé le collectif après la mort d’un jeune homme dans les rues de Montpellier. » Selon lui, 34 personnes seraient mortes à la rue en 2025 dans la ville. Le collectif avait déjà organisé un hommage le 7 mars sur la place de la Comédie. Pour ces militants, la question du sans-abrisme ne peut être dissociée d’autres luttes. « Cette lutte va de pair avec le combat des sans-papiers, exilés et demandeurs d’asile », souligne encore Claude Dubois.

Des dispositifs jugés insuffisants

Sur le terrain, les acteurs associatifs décrivent une saturation chronique des dispositifs existants. Samuel Forest, président de l’association Solidarité Partagée, évoque un hiver « très compliqué ». « Je suis encore des familles à la rue qui appellent le 115 tous les jours sans succès », témoigne-t-il. Il raconte aussi le parcours de Léa, 21 ans, rencontrée à Montpellier avant qu’elle ne parte à Grenoble : « Elle est morte dans la rue. Ça aurait pu être ici. Cela ne devrait pas arriver. »

Son association avait hébergé des familles dans un lieu d’accueil avant leur expulsion en octobre dernier. « Une semaine de campement devant la mairie et de rassemblements quotidiens ont été nécessaires pour obtenir leur relogement, dans des logements provisoires », explique-t-il. Aujourd’hui, il cherche un nouveau site, évoquant notamment des bâtiments vacants comme une ancienne école à Celleneuve.

Mettre la pression sur les institutions

Le collectif entend désormais structurer la mobilisation. Une formation sur les réquisitions de logements vides est prévue le 16 avril avec le porte-parole du Droit au logement (DAL), tandis qu’une rencontre inter-collectifs est annoncée en juin. Objectif : partager les expériences et amplifier le rapport de force. « On est là pour fédérer les associations et organisations qui travaillent au contact des sans-abri », explique Gilles.

Les militants comptent également demander un rendez-vous à la mairie de Montpellier et interpeller l’ensemble des pouvoirs publics — municipaux, départementaux et préfectoraux. Faute de réponse, ils préviennent : ils soutiendront « toutes les initiatives » visant à ouvrir des lieux vacants.


 

   mise en ligne le 25 mars 2026

Morts en Méditerranée : au moins 655 personnes décédées ou portées disparues en deux mois, un sinistre record lié à la répression de l’immigration

La rédaction sur www.humanite.fr

Au moins 655 personnes sont mortes ou portées disparues en Méditerranée en janvier et février 2026, contre 287 à la même période en 2025. Soit plus du double. La traque aux migrants orchestrée en Europe et l’absence de route légitime et sécurisée, rendant les traversées toujours plus dangereuses, sont en première ligne.

Si les gouvernements européens ne cessent de renchérir dans un concours Lépine de la fermeture des frontières, les conséquences sont funestes pour un nombre toujours plus élevé d’êtres humains contraints de prendre toujours plus de risques pour échapper à la misère, la répression ou la guerre. Au moins 655 personnes sont mortes ou portées disparues en Méditerranée en janvier et février 2026, contre 287 à la même période en 2025. Soit plus du double.

Un sinistre record pour cette période de l’année depuis les premiers relevés de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) en 2014. Sur l’ensemble de l’année 2025, au moins 2 108 personnes sont mortes ou ont disparu en Méditerranée, selon les données de l’OIM, et au moins 7 667 sur la totalité des routes migratoires à travers le monde.

Rien qu’entre le 15 et le 25 janvier de cette année, l’OIM a recensé en Méditerranée centrale, route migratoire la plus meurtrière au monde, 104 victimes de trois naufrages entre la Libye et la Tunisie. La police aux frontières a beau renvoyer la responsabilité au mauvais temps – « le nombre de ces tragédies est dû aux conditions météorologiques extrêmes », disait Frontex la semaine dernière – la traque aux migrants orchestrée sur le continent et l’absence de route légitime et sécurisée sont en première ligne.

Des routes rendues toujours plus meurtrières

« Plus on met la pression pour empêcher les départs, plus on crée des conditions idéales pour les passeurs. Ils peuvent imposer des départs hasardeux, voire désastreux aux migrants », qui n’hésitent plus à partir y compris par mauvais temps en hiver, explique à l’AFP Arnaud Banos, chercheur au CNRS, spécialiste des Migrations maritimes.

Les accords notamment de l’Italie avec la Tunisie et la Libye afin qu’ils retiennent les migrants en transit vers l’Europe ont également conduit les filières de passeurs à s’éloigner des villes de départ habituelles, de Tripoli vers Misrata en Libye, ou remonter vers le nord de la Tunisie à Bizerte pour rejoindre la Sardaigne, observe le chercheur : « Les traversées s’allongent, sont très exposées au vent avec des courants très forts. Les passages sont certes moins contrôlés, mais les embarcations aussi moins visibles des secours. » Par ailleurs, l’entrée par les Balkans « seule route terrestre pour rejoindre l’Europe quand on vient du Sud, est quasiment étanche, donc il ne reste plus que la mer ».

« En fin de compte, on crée un sur-risque : plus on dit que l’on veut sécuriser les frontières pour des motifs humanitaires, plus on augmente le danger. C’est une spirale infernale », pointe le géographe. Sans compter les entraves aux opérations de secours en mer des ONG provoquées par des démarches administratives de plus en plus lourdes et des nouvelles règles de débarquement. À l’instar la de la stratégie cynique du gouvernement d’extrême droite de Giorgia Meloni en Italie : éloigner les ONG des zones de sauvetage, les contraindre à brûler des millions d’euros en carburant, et imposer des dizaines d’heures supplémentaires en mer entre deux sauvetages.

Et l’Union européenne compte encore ajouter des pierres à sa forteresse meurtrière. Le Parlement européen a adopté lundi 9 mars, grâce à une alliance entre la droite et l’extrême droite, le durcissement du pacte asile et migration. Cette réforme, qui inscrit dans le marbre la possibilité de lancer des « hubs de retour » – à savoir l’institutionnalisation des expulsions à la chaîne d’exilés vers des centres hors des frontières – négociés avec des États tiers, autoriser la création de centres pour migrants hors de l’UE, la confiscation des documents d’identité, les contrôles au faciès et les perquisitions à domicile, doit cependant encore être validée en session plénière.


 


 

Elsa Faucillon : « La militarisation de la frontière représente une mise en danger des exilés »

Nejma Brahim sur www.mediapart.fr

En février, des auditions ont débuté à l’Assemblée nationale dans le cadre d’une commission d’enquête sur les accords du Touquet, afin d’entendre les différents acteurs impliqués à la frontière franco-britannique et les décideurs politiques. Entretien avec la députée qui en est à l’initiative.

C’est un sujet qui mérite d’être mis en lumière, estime Elsa Faucillon, à l’heure où les questions migratoires sont souvent instrumentalisées dans le débat politique tout en invisibilisant les principaux concernés : celles et ceux qui tentent, depuis le Calaisis ou le Dunkerquois, de traverser la Manche pour gagner le Royaume-Uni. Cela à bord de canots pneumatiques, dans un contexte où le Royaume-Uni a « externalisé » la gestion de sa frontière à la France, contre des centaines de millions d’euros.

L’idée d’une commission d’enquête sur les accords dits « du Touquet » a germé en 2025, pour examiner les conséquences sur l’action publique et le respect des libertés et des droits fondamentaux des personnes migrantes sur le littoral nord.

Alors que des chercheurs britanniques, accompagnés de Border Forensics (qui mène des investigations poussées sur des cas de violences ou de morts aux frontières avec l’aide de cartographes), viennent d’arriver à la conclusion que « la politique de lutte contre les traversées en small boats tue », la députée communiste Elsa Faucillon dit justement tenter de « remonter la chaîne de responsabilités ». « Lefficacité au regard des objectifs avancés doit être interrogée : malgré la militarisation et tous les moyens déployés, les traversées se poursuivent », souligne-t-elle. Et, in fine, « les conditions de passage sont rendues plus dangereuses ».

« Mediapart » : Pourquoi avoir lancé une commission d’enquête sur ce sujet ?

Elsa Faucillon : L’idée m’est venue après plusieurs visites de terrain à Calais et à Dunkerque, depuis que j’ai été élue députée en 2017. C’est un sujet que j’ai documenté au fur et à mesure, pour lequel il y a une part d’émotion bien sûr, devant la misère humaine, la précarité et les drames qui se jouent, mais pour lequel il y a aussi des préoccupations d’ordre plus politique.

En tant que députée, j’ai observé une succession d’accords, en plus de l’accord du Touquet qui a marqué une étape importante, qui échappaient totalement au contrôle démocratique du Parlement. Ils posent pourtant de grandes questions – sur les frontières, la souveraineté, les politiques migratoires ou les droits fondamentaux. Il fallait donc absolument que le Parlement reprenne la main. La commission d’enquête était aussi attendue par de nombreux acteurs de la société civile.

En 2025, j’ai donc déposé une proposition de résolution. Il y a eu ensuite tout un chemin, je dirais même une bataille au vu du paysage politique actuel. C’est le droit de tirage de mon groupe parlementaire qui a permis de faire avancer le texte.

Si les questions migratoires sont très présentes dans le débat politique, il est compliqué d’avoir de la transparence sur les chiffres et sur la conduite des politiques publiques qui, sans évaluation, tendent vers un prisme de plus en plus sécuritaire. Le dernier accord signé entre la France et le Royaume-Uni le démontre bien : il est impossible d’en obtenir un bilan et personne n’est consulté en dehors du ministère de l’intérieur. Depuis le démantèlement de la jungle de Calais, les personnes à la frontière sont invisibilisées, car elles sont dans l’errance. L’objectif de la commission est aussi de les réhumaniser et de remettre le sujet au cœur du débat.

Qui a déjà été auditionné depuis son lancement en février ?

Elsa Faucillon : Des associations mandatées ou non par l’État, la maire de Calais Natacha Bouchart, le journaliste Maël Galisson, des chercheurs, des économistes et des juristes, le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR), la Direction générale des étrangers en France (DGEF), l’ambassadeur chargé des migrations Cyrille Baumgartner… Nous voudrions également interroger le ministre de l’intérieur en poste et son prédécesseur Bruno Retailleau, le ministère de l’économie pour les chiffres, les préfets concernés dans la région, mais aussi les sauveteurs de la SNSM, les agents du Cross du Cap Gris-Nez [centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage – ndlr], des personnes exilées passées par là-bas.

Il n’y a pas grand monde pour défendre ou expliquer les résultats des politiques menées à cette frontière.

Nous avons programmé un déplacement à Calais et Dunkerque, avec la commission, les 15 et 16 avril. Cela permettra de visiter des campements, l’accueil de jour, le CRA [centre de rétention administrative – ndlr] de Coquelles ou encore le centre d’accueil et d’examen des situations (CAES). En réalité, le sujet est si vaste que les six mois d’enquête ne seront pas de trop. Et nous voyons bien qu’il n’y a pas grand monde pour défendre ou expliquer les résultats des politiques menées à cette frontière. L’efficacité au regard des objectifs avancés doit être interrogée : malgré la militarisation et tous les moyens déployés, les traversées se poursuivent.

Avec les conséquences que l’on connaît…

Elsa Faucillon : Oui. Comme partout dans le monde, à chaque fois que l’on renforce des politiques de militarisation, que l’on met davantage de barbelés et de forces de sécurité sur le terrain pour empêcher les départs ou harceler les exilé·es, les conditions de passage sont rendues plus dangereuses. Il y a plus d’errance et de misère, et le terrain est largement laissé aux réseaux criminels. Cette militarisation représente concrètement une mise en danger des exilé·es.

Une enquête menée par des chercheurs britanniques et de Border Forensics pointe la responsabilité de la France et du Royaume-Uni dans les décès à la frontière : plus les contrôles sont renforcés, plus le risque de décès augmente, sans mettre fin aux traversées. Cela ressort-il déjà des auditions que vous menez ?

Elsa Faucillon : Jusque-là, personne ne nie l’augmentation du nombre de morts, ni le chaos, ni l’errance créés par les politiques mises en place à cette frontière. Personne ne nie que les personnes continuent de passer, et dans des conditions encore plus dangereuses. Nous tentons justement de démontrer la chaîne de responsabilités dans les incidents et décès qui surviennent, mais aussi dans le quotidien difficile auquel sont confrontées les personnes exilées.

Certains, côté France, expliquent que c’est le fruit de l’attractivité de l’Angleterre, jugeant que le monde du travail ou les démarches liées à la régularisation seraient plus favorables au Royaume-Uni. D’autres maintiennent que même avec des murs ou des barbelés partout, les personnes fuyant les dangers ou aspirant à un avenir meilleur chercheront à passer quoi qu’il arrive. Et plus l’on mettra en place des mesures restrictives, plus cela créera de la dangerosité. Ces questions sont effectivement au cœur de la commission d’enquête.


 

   mise en ligne le 24 mars 2026

Jospin, un mythe pour la gauche

Catherine Tricot sur www.regards.fr

La disparition de l’ancien premier ministre ravive le souvenir idéalisé d’une gauche au pouvoir. Elle rappelle aussi le moment où le Parti socialiste a choisi de s’adapter au monde plutôt que de le changer.

Lionel Jospin est mort et sa mémoire est saluée unanimement. Évidemment à gauche, par ceux qui l’ont connu, qui ont fait partie de son gouvernement. Pour Martine Aubry, « c’est une immense peine. J’avais pour lui une grande admiration pour l’homme d’État qu’il était, pour l’homme de gauche qui n’a jamais trahi ses valeurs, pour sa rigueur morale ». Sa mémoire est saluée par ses camarades de parti ou de la « gauche plurielle ». Ainsi Fabien Roussel écrit pour le PCF : « Avec les communistes, il aura porté de grandes réformes sociales. Même si des désaccords existaient, son engagement pour la gauche et la justice sociale restera. » Cet hommage s’étend jusqu’à Manuel Bompard, qui tweete : « Pour ma génération, c’est la dernière apparition d’un homme de gauche au pouvoir prenant des mesures radicales comme les 35 heures ».

À l’heure de la mort, on se souvient du meilleur de celui qui part. Il est juste de rappeler la rigueur intellectuelle et morale de celui qui succéda à François Mitterrand à la tête du PS. Georges Marchais fit les frais de cette intelligence affûtée et Lionel Jospin défendit avec brio les positions socialistes quand la tension entre les deux grands partis de la gauche n’avait rien à envier à celle que nous connaissons aujourd’hui. Bien des années plus tard, il sut se saisir des rencontres initiées par Jean-Christophe Cambadélis et Gilbert Wasserman pour faire travailler ensemble les partis de la gauche. Dans la foulée des « Assises de la transformation sociale » de 1995, son gouvernement de gauche plurielle réunit socialistes, écologistes et communistes. Malgré la surprise de la dissolution de 1997, les discussions engagées depuis des mois, avec publications à l’appui, ont permis cette convergence. La gauche d’alors se souvenait des longues négociations sur le programme commun ; elle savait que les accords ne s’élaborent pas en quatre jours et quatre nuits. 

Au-delà de l’homme droit qu’il fut, quel bilan retirer de son action ? Comme le rappelait justement son successeur François Hollande : « Lionel Jospin, c’était une orientation, le réalisme de gauche : conjuguer les réalités économiques avec les avancées sociales ».

Lionel Jospin se disait favorable à l’économie de marché mais pas à une société de marché. Les limites étaient posées. Mais limites aussi dans l’audace et la rupture. Lionel Jospin et Martine Aubry ont attaché leur nom à la réforme des 35 heures mais l’ont assorti de premières règles de flexibilisation sur le temps de travail, compliquant la vie des salariés, notamment des femmes.

Sous sa conduite, la politique française ne s’est pas alignée sur la vague social-libérale de Tony Blair et Gerhard Schröder, premiers ministres au même moment. On n’a pas connu en France la ravageuse destruction des droits sociaux dont les Britanniques et les Allemands restent victimes aujourd’hui. Lionel Jospin se disait favorable à l’économie de marché mais pas à une société de marché. Les limites étaient posées. Dans tous les sens du terme. Il instaura la CMU, cette protection sociale ouverte à tous pour que l’argent ne trie pas face aux soins. Il comprit aussi que l’action publique devait agir en faveur de la place des femmes en politique et fit voter une loi pour la parité. Mais limites aussi dans l’audace et la rupture. Lionel Jospin et Martine Aubry ont attaché leur nom à la réforme des 35 heures mais l’ont assorti de premières règles de flexibilisation sur le temps de travail, compliquant la vie des salariés, notamment des femmes, et réduisant les revenus liés au paiement des heures sup’. Pour les travailleurs les moins protégés, les conditions de la mise en œuvre de cette réforme détériora très concrètement le rapport de forces avec l’employeur. Il fut le premier ministre d’une politique de compétitivité à base d’allègement des charges pour les entreprises. Son adhésion à l’économie de marché l’a amené à procéder à de massives privatisations dont celles d’Air France et de France Télécom. Des privatisations plus importantes que celles conduites par Édouard Balladur entre 1986 et 1988. Dès son arrivée au pouvoir, Lionel Jospin a aussi voulu établir un nouvel équilibre en faveur des forces de l’ordre. Les assises de Villepinte marquent une rupture dans l’approche socialiste des questions de sécurité. C’est dans la foulée de cette première inflexion sécuritaire et après les attentats du 11-Septembre qu’est adoptée, en novembre 2001, la loi sur la sécurité quotidienne (LSQ). Elle renforce les mesures de contrôle et de répression, en mêlant dangereusement la lutte contre le terrorisme, les trafics, les incivilités et les fraudes sur les moyens de paiement.

Lionel Jospin était un social-démocrate. Il ne fut en aucune façon un homme de la rupture avec le capitalisme. Il installa son parti sur des chemins dont le PS n’est jamais sorti, celui de l’adaptation aux règles du monde. L’oublier n’aide pas à comprendre son échec en 2002, éliminé au premier tour. Rendre hommage à un grand homme d’État ne justifie pas de réécrire l’histoire. La gauche ne se reconstruira pas sur des mythes, des amnésies et des fariboles. 


 

   mise en ligne le 23 mars 2026

Avec la guerre au Moyen-Orient,
le détricotage du Pacte vert européen paraît encore plus absurde

Fabien Escalona sur www.mediapart.fr

Réunis en sommet jeudi 19 et vendredi 20 mars, les Vingt-Sept échangeront sur les moyens de faire face à la flambée des prix du pétrole et du gaz. L’absence de souveraineté énergétique du continent se fait cruellement sentir, alors que les autorités européennes ralentissent les efforts en la matière.

Un sursaut de dignité. C’est ce dont ont fait preuve les États membres de l’Union européenne (UE), en début de semaine, en opposant une fin de non-recevoir à Donald Trump. Celui-ci, non content d’avoir ajouté au chaos du Moyen-Orient en déclenchant une guerre contre l’Iran aux côtés d’Israël, leur intimait de venir à sa rescousse pour débloquer le détroit d’Ormuz, par où circulent d’ordinaire des navires chargés de carburant. 

Le problème de la hausse des coûts de l’énergie, essentiellement ceux du pétrole et du gaz, leur reste néanmoins posé. Jeudi 19 et vendredi 20 mars, le sommet qui devait être consacré à l’amélioration de la compétitivité du Vieux Continent sera donc dominé par cet enjeu de court terme, avec de possibles dispositifs d’urgence pour soulager les ménages et les entreprises. 

Là où l’agenda initial et celui imposé par Trump se rejoignent, c’est dans les risques pris par les responsables européen·nes, prêt·es à lâcher la proie de la transition énergétique pour l’ombre d’intérêts économiques définis de manière très étroite. La guerre au Moyen-Orient révèle en effet la grande imprudence, écologique autant qu’économique et stratégique, de la politique de détricotage du Pacte vert (ou Green Deal) engagé par la Commission actuelle, et derrière elle des droites conservatrices et radicales en position de force dans le système de pouvoir européen. 

Après de nombreux reculs, par exemple sur le devoir de vigilance des multinationales ou la fin du moteur thermique, c’est désormais le marché européen du carbone qui fera l’objet d’une offensive au prochain Conseil – pas pour définir une alternative plus écologique à ce dispositif typique du « capitalisme vert », mais pour rendre moins coûteuses les émissions de CO2

Cinq premiers ministres, issus des pays nordiques et de la péninsule Ibérique, ont d’ailleurs mis en garde contre ce scénario, au moyen d’une lettre ouverte adressée au président de l’Union, le Portugais António Costa. Depuis, ils ont été rejoints par leurs homologues des Pays-Bas, du Luxembourg et de la Slovénie. « L’accès limité de l’Europe aux ressources fossiles et son exposition aux pressions géopolitiques font de la décarbonation un impératif économique », ont-ils écrit. En dépit d’épisodes douloureux, dont le dernier en date a été le sevrage du pétrole et du gaz fournis par la Russie, cette conviction manque pourtant encore d’être pleinement partagée. 

Occasions gâchées

« Ce serait bien qu’à un moment, on apprenne les leçons de l’histoire. » La remarque de l’eurodéputé Place publique Thomas Pellerin-Carlin, teintée de consternation, fait référence à la succession de chocs pétroliers et gaziers expérimentés par les États européens depuis celui de 1973. « En Europe, reprend ce spécialiste de la question, l’énergie finale consommée repose encore pour deux tiers sur du pétrole et du gaz. C’est la conséquence d’un refus politique de réduire de manière rapide et structurelle la dépendance européenne à ces deux énergies. » 

« Cela fait longtemps qu’on dit que le Green Deal est aussi un “Independence Deal”, abonde son collègue belge Yvan Verougstraete, vice-président Renew – la version européenne du parti Renaissance – de la commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie au Parlement européen. Je ne sais pas combien de guerres il faudra pour s’en rendre compte. Ce qui est vrai en termes de souveraineté l’est aussi en termes de prospérité : les Européens dépensent plusieurs centaines de milliards de dollars par an en énergies fossiles, ce qui est une source d’appauvrissement structurel, au même titre que l’épargne qui se déverse sur les marchés financiers outre-Atlantique. »

En 2022, le renoncement aux flux jusqu’alors fournis par Moscou, qui s’appuie sur ces matières premières pour financer sa machine de guerre contre l’Ukraine, avait pourtant ouvert une petite fenêtre d’opportunité. L’urgence a conduit, sur le moment, les États européens à se tourner vers d’autres exportateurs d’hydrocarbures. Les importations de gaz naturel liquéfié venu des États-Unis ont notamment bondi, tandis que des accords ont également été noués avec l’Égypte, Israël et l’Azerbaïdjan. 

Importer encore plus de gaz des États-Unis, c’est s’exposer davantage aux pressions politiques de Washington. Alberto Rizzi, chercheur

Le plan REPowerEU, porté par la Commission déjà présidée par Ursula von der Leyen, n’en comprenait pas moins des mesures de sobriété, d’efficacité et d’augmentation des capacités en énergies renouvelables. « La compréhension était très nette de l’alignement entre ce qu’on voulait faire pour le climat et ce qui était bon pour notre souveraineté, estime Thomas Pellerin-Carlin. Mais depuis, la Commission démantèle des pans entiers de ses réalisations du mandat précédent. » 

En relâchant l’effort sur les standards réglementaires, les technologies décarbonées et les instruments financiers pour le climat, l’UE se tire une balle dans le pied, défend Alberto Rizzi dans une récente note de recherche pour le think tank European Council on Foreign Relations (ECFR). En croyant protéger des acteurs qui se sentent pénalisés par la transition, elle accroîtrait en fait « les risques de stagnation industrielle, d’exportations en berne et de dépendance approfondie à l’énergie importée et aux technologies chinoises »

Face à la crise actuelle, insiste-t-il auprès de Mediapart, « importer encore plus de gaz des États-Unis, c’est s’exposer davantage aux pressions politiques de Washington ; et céder du terrain aux intérêts fossiles sur notre sol, c’est conforter la compétitivité mais aussi le pouvoir de régulation de Pékin dans les technologies vertes pour les prochaines décennies »

Bascule politique

Pour différentes raisons, une sorte de refus d’apprentissage de la crise d’approvisionnement russe s’est installée, dont l’UE paie le prix à l’occasion du nouveau conflit en cours. Si la prudence élémentaire commanderait une politique à moins courte vue, les acteurs qui pourraient la porter manquent de poids politique, d’espaces institutionnels et d’incitations venues de la société. 

« Il y a un facteur idéologique au recul de l’UE sur la transition, estime le chercheur Alberto Rizzi. Une partie des droites européennes a toujours considéré la transition énergétique comme l’ennemie. Et cela a été renforcé par l’élection de Donald Trump, dont l’administration veut clairement détruire la politique climatique européenne. »

Le mouvement de backlash (ou retour de bâton) contre le Pacte vert était déjà enclenché avant les élections européennes de 2024. Mais celles-ci ont conforté la dynamique, en permettant aux conservateurs du Parti populaire européen (PPE) de constituer des majorités avec les groupes d’extrême droite, en s’émancipant des autres groupes qui refusent d’imputer les difficultés économiques européennes au Pacte vert, des centristes de Renew aux écologistes, en passant par les sociaux-démocrates.

L’eurodéputé Thomas Pellerin-Carlin souligne qu’au-delà des équilibres électoraux, ce sont les pressions exercées depuis la société sur les représentant·es qui ont évolué. « Il y a une force qui a disparu : les jeunes qui manifestent pour le climat. En 2021 encore, plus d’un million d’entre eux défilaient en Allemagne. Cela n’existe plus. Entre-temps, en revanche, les lobbys du fossile se sont réorganisés pour cadrer à leur avantage les débats sur la compétitivité. On est passés d’une poussée Greta Thunberg à une poussée Patrick Pouyanné. »

Court-termisme économique 

« Le backlash contre la transition énergétique, poursuit Alberto Rizzi, s’explique aussi par les intérêts de gouvernements qui ont un horizon de court terme, par exemple l’Allemagne, dont le secteur automobile est en difficulté, et les pays autour qui produisent les composants pour ce secteur. Plus largement, tout un pan de l’industrie européenne a pris du retard, avec des coûts à supporter pour changer de modèle, et des nouveaux compétiteurs à affronter, chinois notamment. Leur intérêt immédiat est de gagner du temps, mais ils ne sont pas au clair sur ce à quoi doivent servir ces délais. » 

« Les intérêts du monde économique sont variés, remarque Thomas Pellerin-Carlin. Le monde des énergies propres est un monde d’économie de marché. Le monde du fossile, lui, est un cartel organisé qui fonctionne sur de la rente et n’y renoncera jamais, sauf à être contraint par le politique. Si on prend la filière automobile, les constructeurs sont plus ou moins avancés sur l’électrique. Dans un monde idéal, il faudrait organiser un pacte de non-agression pour qu’ils rémunèrent moins les actionnaires et rachètent moins d’actions, et investissent massivement pour préparer l’avenir. On n’y est pas… » 

Ni le PPE ni l’Allemagne, regrette Yvan Verougstraete, ne sont prêts au « saut européen » qu’il préconise pour accomplir la transition énergétique, et éviter que des intérêts nationaux ou sectoriels ne ralentissent la sortie des fossiles. Pour lui, l’impératif reste de créer un avantage compétitif pour les énergies décarbonées. Et de permettre à des pays volontaires d’avancer en ce sens, sans attendre de bascule unanime des Vingt-Sept : « Les coopérations renforcées ne sont que tolérées aujourd’hui. Ni le Conseil ni la Commission n’ont pour job de les favoriser. Or nous avons besoin d’en fabriquer. »

On voit même certains exécutifs être prêts à s’abreuver de nouveau à l’énergie fossile venue de la Russie. 

Outre le risque de reculs sur la politique de transition européenne, la tentation des États membres pourrait être de subventionner la consommation d’hydrocarbures pour faire face à l’envolée des prix. Si une telle politique allait au-delà d’aides ciblées – et bienvenues – aux ménages les plus modestes, elle irait pareillement dans le sens d’un entretien des dépendances, sans régler grand-chose à une offre raréfiée. 

On voit même certains exécutifs des Vingt-Sept être prêts, à l’instar de l’administration Trump ayant relâché temporairement les sanctions contre la Russie, à s’abreuver de nouveau à l’énergie fossile venue d’un pays pourtant en confrontation directe avec l’UE. C’était déjà le cas des autorités hongroises et slovaques, échaudées par la mise hors service de l’oléoduc Droujba, qui leur permettait exceptionnellement de consommer du pétrole russe. 

Mais, récemment, le nationaliste flamand Bart De Wever, premier ministre de la Belgique déjà connu pour avoir empêché la mobilisation des actifs russes gelés en Europe pour financer l’Ukraine, a explicitement défendu que regagner « l’accès à l’énergie bon marché » nécessitait de « normaliser » les relations avec la Russie (un écho ironique aux propos de Jean-Luc Mélenchon enLa gauche se doit donc de trouver ou de retrouver une culture partagée, qui ne masque rien des différences entre les gauches, sans jamais oublier la passion de l’union. France, pressé de voir rentrer la Russie dans « le concert des nations » afin de ranimer le gazoduc Nord Stream). 

À la suite des remous suscités dans sa propre majorité, et notamment du désaccord exprimé par son ministre des affaires étrangères, De Wever a rétropédalé. Mais sa sortie en dit long sur les concessions auxquelles semble prête toute une partie des néolibéraux dédaigneux du climat et peu inquiets du ressort impérialiste du pouvoir poutinien. Cela alors même que la rupture des flux énergétiques n’est pas totale : hormis les exceptions hongroise et slovaque pour le pétrole, l’UE continue, en attendant une interdiction totale fin 2027, d’être la première zone importatrice de gaz naturel russe. 

Dans une logique inverse à celle d’un De Wever, Thomas Pellerin-Carlin affirme, à l’instar de son groupe social-démocrate et d’une bonne part des écologistes, être en quête d’une coalition politique « avec ceux qui pensent que la liberté de l’Europe vaut d’investir dans la défense énergétique autant que dans la défense militaire ». La guerre actuelle au Moyen-Orient révèle que la coalition qui l’emporte, à ce stade, est d’abord celle de la soumission de cet objectif à la raison marchande de court terme. 


 

   mise en ligne le 22 mars 2026

Iran : après le leurre d’une victoire éclair, l’enlisement dans la guerre

Par Robert Kissous, militant associatif et économiste, sur www.humanite.fr

La décision d’une attaque conjointe israélo-états-unienne contre l’Iran a été précipitée par une opportunité jugée exceptionnelle : éliminer d’un seul coup le Guide suprême Ali Khamenei et de nombreux hauts dignitaires du régime. Cette perspective, présentée par Netanyahou, a convaincu Donald Trump de donner son feu vert à Israël, alors même que des négociations étaient en cours entre Washington et Téhéran.

L’ampleur de la démonstration de force devait produire l’un des deux effets : contraindre Téhéran à capituler, ou affaiblir suffisamment le régime pour l’amener à abandonner ses programmes nucléaire et balistique. Certains stratèges espéraient même déclencher une dynamique interne menant à un changement de régime. Trump pensait rééditer, en quelque sorte, le scénario suivi au Venezuela — mais la résistance militaire iranienne s’est révélée bien plus solide qu’anticipé.

Une riposte rapide et structurée

Les événements ne se sont pas déroulés comme prévu — ou plutôt comme Netanyahou les avait vendus à Trump. Disposant d’un vaste arsenal de drones et de missiles balistiques, l’Iran a lancé une riposte dès les premières frappes : bombardements sur Israël et attaques ciblées contre les bases militaires états-uniennes dans les pays du Golfe.

Ces installations, censées garantir la sécurité régionale, se sont retrouvées au cœur du conflit, contribuant à accroître les risques pour les États hôtes. Parallèlement, le discours états-unien affirmant que les capacités iraniennes avaient été détruites « à 100 % » a été discrédité par la poursuite des attaques iraniennes.

Le détroit d’Ormuz, levier de pression mondial

Le tournant majeur est venu de la prise de contrôle effective par l’Iran du détroit d’Ormuz, point de passage de 20 % du pétrole mondial et de 30 % du GNL (gaz naturel liquéfié). Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, l’a résumé avec clarté :

« Le détroit d’Ormuz est ouvert. Il n’est fermé qu’aux pétroliers et aux navires appartenant à nos ennemis, à ceux qui nous attaquent et à leurs alliés. Les autres sont libres de passer. »

Par cette formule, l’Iran transforme le passage maritime en instrument de pression stratégique — non pas un blocus, mais un contrôle sélectif aux conséquences immédiates sur les marchés énergétiques mondiaux. C’est sur ce terrain, où elle détient un avantage solide, que l’Iran a choisi de riposter.

Les limites de l’alliance atlantique

Washington a appelé les membres de l’OTAN — et au-delà — à reprendre le contrôle du détroit, ce qui conduisait inévitablement à une confrontation avec l’Iran et à l’échec. Cet appel a révélé les fractures de l’alliance, et plus largement du « bloc occidental », réticent ou refusant ouvertement de s’engager dans une confrontation militaire décidée par Washington et Tel-Aviv seuls. Les Européens redoutent en particulier les conséquences d’une escalade : sécurité énergétique, flux migratoires, déstabilisation régionale. La fragmentation du bloc occidental s’accentue à chaque crise.

Chercher une sortie

Ce qui devait être une démonstration de force rapide pourrait bien devenir une épreuve stratégique prolongée — comme en Irak, en Afghanistan ou en Libye —, face à un adversaire disposant d’une capacité militaire significative, d’un vaste territoire et d’une position clé dans la principale région d’exportation d’énergie fossile.

Pour l’Iran, pas question de cessez-le-feu sans garantie que l’agression ne se répète, sans réparation des dommages causés et sans reconnaissance garantie de son droit à l’énergie nucléaire civile.

Pour Tel-Aviv, l’objectif est d’affaiblir durablement l’Iran et de remodeler le Moyen-Orient afin d’y devenir la puissance régionale dominante, quitte à mener une guerre longue. Israël s’oppose à tout accord tant que cet objectif n’est pas atteint. Que la guerre soit voulue par Israël a été confirmé une fois de plus par le directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme, Joe Kent, nommé par Trump, lorsqu’il a annoncé sa démission en invoquant son opposition à la guerre israélo-états-unienne en Iran — une fissure sérieuse au sein de l’administration Trump.

Face à ces incertitudes, certains conseillers du président plaident désormais pour une stratégie de sortie rapide. Plus la guerre dure, plus les retombées sur l’économie mondiale seront graves — y compris pour l’économie états-unienne, malgré son autosuffisance en énergie fossile. Et plus Trump risque de perdre les élections de mi-mandat en novembre.

Selon le Financial Times, plusieurs proches du président l’encourageraient à proclamer une victoire et à réduire l’implication militaire états-unienne — en affirmant que les frappes ont atteint leurs objectifs —, afin d’éviter l’enlisement dans une guerre longue. Mais les écoutera-t-il ?

Israël en tête pour l’escalade

Mercredi 18 mars, des avions israéliens bombardaient la zone iranienne du gisement South Pars/North Dome — la plus grande réserve de gaz naturel connue au monde, partagée entre l’Iran et le Qatar. La cible, appelée South Pars côté iranien, constitue le cœur de l’industrie gazière de Téhéran.

La réplique iranienne était quasi immédiate. Dans les heures suivantes, des missiles visaient la plus grande usine de liquéfaction de gaz du monde, installée à Ras Laffan au Qatar. L’installation, qui traite une fraction substantielle du GNL exporté vers l’Europe et l’Asie, était partiellement mise hors service.

Et bien sûr les cours des hydrocarbures s’envolent : le gaz naturel (TTF) + 25 % – et le pétrole (Brent) + 5 % se répercutant sur quantité de produits de consommation ou d’équipements.

Sur sa plateforme Truth Social, Donald Trump confirmait la responsabilité israélienne, tout en affirmant n’avoir pas été informé préalablement de l’opération ce qui est contredit par des officiels israéliens. Il demandait à Israël de ne pas réitérer, avant de retourner sa mise en garde vers Téhéran : si l’Iran devait frapper à nouveau des infrastructures énergétiques, les États-Unis n’excluraient pas de raser South Pars.

L’Union européenne, refusant de rentrer dans le conflit, appelle à la désescalade et demande un moratoire sur toutes les frappes visant des infrastructures énergétiques.

Douze pays musulmans demandent à Téhéran de cesser de cibler les États du Golfe, mettant en jeu la solidarité islamique. L’Iran réfute toute attaque : ses frappes ne visent que les intérêts de ses ennemis dans la région. Le ministre iranien des Affaires étrangères a appelé les « voisins frères » de l’Iran à « expulser les agresseurs étrangers ».

Le Qatar touché sur son sol pour la première fois du conflit appelle à des consultations d’urgence avec ses partenaires du Conseil de coopération du Golfe (CCG).

L’attaque contre South Pars (Iran) puis la riposte iranienne contre Ras Laffan marque un tournant dans le conflit : pour la première fois, un État du Golfe non belligérant subit des dommages directs sur une infrastructure stratégique. La question de l’entraînement du Qatar — allié des États-Unis, abritant la base aérienne d’Al-Udeid — dans un conflit qu’il s’était efforcé d’éviter se pose désormais avec acuité et cela pour tous les pays du Golfe : l’Iran prévient que toute la région sera impliquée avec des conséquences graves et durables pour l’économie mondiale.

Des troupes au sol ?

L’enlisement du conflit ravive un scénario que Washington avait jusqu’ici écarté publiquement : le déploiement de troupes au sol. Derrière la question militaire se profile une ambition politique bien plus vaste — et bien plus périlleuse.

Les bombardements américains et israéliens sur l’Iran se poursuivent à une cadence soutenue, sans que la riposte de Téhéran ne montre le moindre signe d’essoufflement. L’Iran continue de frapper le territoire israélien et les bases avancées des États-Unis dans la région, encaissant les frappes tout en maintenant une pression constante sur ses adversaires.

Le coût de l’opération commence à peser sur les équilibres budgétaires états-uniens. Le Pentagone a officiellement demandé au Congrès une rallonge de 200 milliards de dollars le coût de la guerre s’élevant à environ un milliard par jour. Dans ce contexte, aucun élément ne laisse entrevoir une sortie de crise à court terme.

C’est dans cette impasse que refait surface l’hypothèse d’une offensive terrestre états-unienne. Deux cibles stratégiques concentrent les réflexions : le littoral du détroit d’Ormuz, dont le contrôle permettrait de sécuriser le transit d’environ un cinquième du pétrole mondial, et l’île de Kharg, principal terminal d’exportation pétrolière iranien dans le Golfe Persique. Prendre ces deux points reviendrait à couper l’Iran de ses principales ressources en devises.

Mais une telle opération supposerait l’envoi de dizaines de milliers de soldats, exposés à un terrain hostile et à une guerre urbaine ou côtière pour laquelle l’Iran a eu des décennies pour se préparer. Le spectre des images de cercueils rapatriés — le cauchemar politique de tout exécutif américain depuis le Vietnam — plane sur chaque conseil de guerre.

Le 19 mars Benyamin Netanyahou a déclaré : « Une révolution en Iran passe par une offensive terrestre. » Pour le Premier ministre israélien, l’objectif ne se limite pas à neutraliser l’arsenal militaire iranien ou le programme nucléaire : il s’agit de provoquer un effondrement du régime, sur le modèle de ce qui fut accompli en Irak en 2003 ou en Libye en 2011. Cette vision d’une refonte forcée du Moyen-Orient par la puissance militaire est ancienne dans les milieux dirigeants israéliens ; la guerre actuelle lui donne une occasion historique de se concrétiser. Mais si remodelage il y a ce ne sera pas forcément celui voulu par Israël.

La « recette irakienne » appliquée à l’Iran — un pays trois fois plus peuplé, doté d’institutions plus solides et d’une culture nationale farouchement hostile à l’occupation étrangère — supposerait un engagement militaire d’une tout autre ampleur, pour une issue encore plus incertaine. Et conduira à la guerre permanente.

   mise en ligne le 21 mars 2026

Italie : un référendum pour remettre en cause l’indépendance de la justice

Lina Sankari sur www.humanite.fr

Le référendum des 22 et 23 mars organisés en Italie sur la réforme de la justice vise à réduire le pouvoir des prétendus « juges rouges », accusés d’être politisés. Du résultat de ce scrutin dépend une partie centrale de l’État de droit italien.

Elle les trouve « politisés » et est décidée à s’en débarrasser. Avec le référendum portant sur une réforme constitutionnelle réorganisant la magistrature italienne, la présidente du Conseil des ministres, Giorgia Meloni (Fratelli d’Italia, extrême droite), engage l’une bataille décisive de son mandat. Ces 22 et 23 mars, les Italiens ont ainsi entre leurs mains l’indépendance de la justice et la garantie de leurs droits.

La réforme prévoit de passer d’un Conseil supérieur de la magistrature à deux entités, l’une pour les juges, l’autre pour les procureurs. Ces magistrats seraient désormais tirés au sort sur des listes fixées par le Parlement et non plus élus comme c’est le cas actuellement. Le but ?

Dissoudre les courants qui existent actuellement au sein du corps. Une garantie démocratique de façade : rien n’atteste que des juges perçus comme « libres » de toute appartenance à une association ou à un courant d’idées ne subissent pas en retour de pressions extérieures. Au contraire, avec un seul et unique Conseil supérieur de la magistrature, le corps, qui jouit d’une autonomie, résiste mieux.

En tant que référendum de confirmation et non d’abrogation, il n’est pas nécessaire que 50 % + 1 des électeurs se soient rendus aux urnes pour que le « oui » ou le « non » l’emporte. « Il n’y a pas de quorum pour ce référendum ; c’est celui qui obtient une voix de plus qui l’emporte. Votre vote est donc décisif pour mettre un terme à cette réforme absurde », insiste Maurizio Landini, le secrétaire général de la Confédération générale italienne du travail (CGIL). Pour le syndicat, la réforme augmente bel et bien les risques de contrôle politique sur la justice.

Quand l’application de la loi devient dissidence

Cette chasse aux juges n’a en effet rien à envier à celle qu’ont connue la Pologne ou la Hongrie. L’affaire n’est pas nouvelle. L’ancien chef de gouvernement, Silvio Berlusconi, accusait régulièrement les juges de complotisme rouge, mais se gardait bien, à l’époque, de remettre en cause l’État de droit. Depuis les années 1990 et l’opération judiciaire Mani pulite (« Mains propres »), qui avait décimé certains partis de gouvernement (PS, Démocratie chrétienne et Parti libéral), la justice est accusée d’interférer dans le jeu politique.

En 2024, le gel de l’accord migratoire qui prévoit la déportation et la détention des exilés en Albanie plutôt qu’en Italie, par le tribunal de Rome, a été instrumentalisé par le pouvoir pour entretenir le ressentiment populaire. Pour Giorgia Meloni, l’application de la loi est devenue dissidence.

Il y a deux ans, la présidence du Conseil des ministres laissait fuiter un document dans lequel l’exécutif accusait certains « magistrats politisés » de vouloir faire tomber le gouvernement d’extrême droite avec l’aide de la gauche. Dans un rapport daté de 2025, l’organisation de défense des droits Civil Liberties Union for Europe estime que l’Italie a déjà « profondément sapé » l’État de droit jusqu’à se constituer en avant-garde de la « récession démocratique » qui traverse l’Europe.


 


 

La magistrature italienne
se mobilise pour défendre
l’indépendance de la justice

Cécile Debarge sur www.mediapart.fr

La réforme proposée par le gouvernement de Giorgia Meloni est soumise à référendum dimanche 22 et lundi 23 mars. Depuis plusieurs semaines d’une violente campagne contre les juges, le pays se déchire sur le choix à faire. En jeu : l’indépendance du pouvoir judiciaire.

Ancône (Italie).– L’après-midi touche à sa fin, mercredi 18 mars, quand les premiers strapontins du vieux cinéma Teatro Italia d’Ancône s’abaissent. La salle se remplit, à moitié, d’un public plutôt âgé. Depuis l’estrade surmontée d’épais rideaux de velours rouge, le président du tribunal de Palerme, Piergiorgio Morosini, donne le ton : « Cette réforme est la plus incisive proposée depuis la naissance de la Constitution en 1948 puisqu’elle prévoit d’en modifier sept articles. »

Debout, micro à la main, il sort de la réserve que l’on connaît habituellement aux magistrat·es. « Cette campagne a été faite d’attaques et d’affronts », s’indigne-t-il face à un public dont l’extrême attention tranche avec le brouhaha continu des déclarations outrancières qui ont saturé les médias italiens ces derniers jours. À quatre jours du référendum sur la réforme de la justice proposée par le gouvernement de Giorgia Meloni, la présidente du Conseil d’extrême droite, les partisans des deux camps livrent leurs dernières batailles dans une Italie extrêmement divisée.

Cette réforme prévoit la séparation stricte des carrières entre le parquet et le siège. Actuellement, juges et procureur·es appartiennent à un seul et même corps, indépendant du ministère de la justice, et peuvent passer d’une fonction à l’autre une fois au cours de leur carrière. Le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) est chargé de garantir leur autonomie et leur indépendance. Un tiers de ses membres est élu par le Parlement, les deux autres par les magistrat·es.

La réforme prévoit de scinder le Conseil en deux : l’un pour les procureur·es, l’autre pour les juges, avec deux parcours de formation distincts. Les membres des deux conseils seraient alors tirés au sort : aux deux tiers parmi tous·tes les magistrat·es confondu·es, à un tiers parmi des juristes choisi·es par le Parlement. Le CSM serait aussi dépossédé de sa compétence disciplinaire, qui serait confiée à une haute cour disciplinaire à part.

À première vue, le lien n’est pas immédiat avec la fin de l’indépendance du pouvoir judiciaire, comme le dénoncent les partisans du non. En lisant entre les lignes, juges et magistrat·es craignent surtout un affaiblissement progressif de leur autonomie (notamment avec le choix accordé au Parlement des membres des conseils à tirer au sort) et un isolement du parquet qui le rendrait plus vulnérable aux pressions politiques. Une sorte de première mise au pas de la magistrature.

La séparation des pouvoirs en jeu

Devant la technicité et la complexité de ce projet de loi constitutionnelle, de nombreux magistrats, avocats ou professeurs de droit ont rejoint les rangs des comités citoyens pour l’expliquer aux électeurs et électrices.

« On fait tout notre possible pour que les citoyens soient impliqués dans ces initiatives », assure Stefano Staffolani, président du Comité de la société civile pour le « non » à Ancône. Il le confesse, en tant que professeur d’économie politique, il n’avait pas tous les outils pour comprendre les subtilités du texte : « Alors, en bon économiste, j’ai cherché les chiffres. » Ses feuilles de notes à la main, il livre ses découvertes.

« Les artisans de la réforme disent que les juges sont sous la coupe du parquet, soi-disant parce qu’ils vont jouer au tennis ensemble ! Mais en Italie, environ la moitié des réquisitions du parquet ne sont pas suivies par les juges, alors que la moyenne européenne est de 34 % », a-t-il ainsi constaté.

« Les sanctions contre les magistrats seraient aussi trop légères et rares, poursuit-il. Mais en Italie, près de huit juges sur mille font l’objet d’une sanction contre un sur mille en Allemagne ou quatre sur mille en Espagne, et ces sanctions émanent plus souvent du Conseil supérieur de la magistrature que du ministère de la justice qui en a aussi le pouvoir. »

Ils veulent effacer des années de conquêtes dont le seul but était d’avoir des magistrats libres.
Ruggiero Dicuonzo, magistrat

Sur scène, le président du tribunal de Palerme, pour revenir sur la genèse de la Constitution, convoque l’histoire et l’assassinat par Mussolini du député antifasciste Giacomo Matteotti. « Les pères fondateurs avaient vécu dans leur chair la concentration des pouvoirs aux mains de l’exécutif, et c’est justement ce qu’ils voulaient éviter en rendant le corps judiciaire autonome, explique celui qui s’est engagé au sein du comité. Il est juste de dire non. »

« Ce vote n’est pas pour ou contre la magistrature ou le gouvernement, mais sur le maintien ou l’abandon du principe fondamental de séparation du pouvoir judiciaire de l’État », poursuit-il. Des applaudissements nourris accueillent ses propos. « Ils veulent effacer des années de conquêtes dont le seul but était d’avoir des magistrats libres », estime Ruggiero Dicuonzo, ancien juge aujourd’hui substitut du procureur au tribunal d’Ancône.

Un offensive contre les juges

Officiellement ouverte à la mi-novembre, la campagne référendaire a redoublé de violence ces dernières semaines. La dernière provocation en date (« un signal clair que le dialogue n’est pas possible », commente avec flegme Piergiorgio Morosini) est signée Francesco Zaffini, sénateur et membres de Fratelli d’Italia (FdI), le parti de Giorgia Meloni, qui a comparé la magistrature à « un cancer ».

Peu avant, Giusi Bartolozzi, vice-ministre de la justice, invitait les Italien·nes à « se débarrasser de la magistrature », qui agirait tel un « peloton d’exécution ». Quant au ministre de la justice, Carlo Nordio, corédacteur avec Giorgia Meloni du texte de la réforme, il estime que le Conseil supérieur de la magistrature est un « mécanisme mafieux ».

Pour justifier ces diatribes, les réseaux sociaux des partisans du « oui » pullulent de faits divers afin de dénoncer des jugements trop laxistes, en particulier lorsqu’ils concernent des étrangers. Face à ces attaques, et de manière inédite depuis le début de son mandat il y a onze ans, le président de la République, Sergio Mattarella, a présidé une réunion du CSM, en rappelant sa « valeur constitutionnelle » et en exhortant « au respect mutuel » des institutions. Il ne siège d’ordinaire jamais au sein du CSM, qu’il préside en tant que chef d’État.

L’extrême droite italienne est coutumière des affrontements avec les magistrat·es. Matteo Salvini, chef de file de la Ligue et partenaire junior de la coalition au pouvoir, en a usé et abusé depuis ses premiers pas au gouvernement, en 2018. Mais un cran a été franchi par le gouvernement de droite et d’extrême droite de Giorgia Meloni, qui a fait de la magistrature sa principale opposante politique, en particulier sur les sujets de sécurité et d’immigration.

Cette réforme n’aura aucun impact sur l’efficacité de notre justice.          
Chiara Gabrielli, juriste

Coupables désignés par le gouvernement du fiasco des centres de rétention pour migrant·es en Albanie ou, dernièrement, du placement jugé abusif des enfants de la « famille du bois », les magistrat·es sont accusé·es d’être partisan·es, de gauche, et même de souffrir de « dégénérescences idéologiques », selon les mots de Giorgia Meloni elle-même.

Ce récit politique d’une magistrature partisane n’a cessé d’infuser dans l’opinion publique depuis les années 1990, entretenu notamment par Silvio Berlusconi et Forza Italia, pour qui cette réforme est une vieille chimère. Ses défenseurs promettent qu’elle permettra à la magistrature de redevenir neutre et impartiale, et de retrouver la confiance des Italien·nes alors qu’elle est, il est vrai, mal-aimée et mal considérée.

Mais la promesse ne tient pas, selon Chiara Gabrielli, professeure en droit procédural à l’université d’Urbino, et membre du Comitato dei 15 per il NO (« comité des 15 pour le non ») : « Cette réforme n’aura aucun impact sur l’efficacité de notre justice. Elle n’introduit aucune autre forme de responsabilité pour les magistrats, aucun nouvel outil pour faire face aux erreurs judiciaires, tout cela dépend de la qualité et de la quantité des ressources à disposition de la justice mais sur ce point, le projet de loi de finances prévoit, selon l’Association nationale de la magistrature, des financements insuffisants. »

Sur l’échiquier politique, les positions sont assez claires : la coalition gouvernementale soutient le « oui », tandis que le Parti démocrate, le Parti communiste, l’Alliance des verts et de la gauche et le Mouvement 5 étoiles soutiennent le « non ».

Même si elle tente à tout prix de l’éviter, ce référendum a pour Giorgia Meloni des airs de test électoral avant les scrutins de l’année prochaine. C’est l’une des trois principales réformes promises par le gouvernement aux Italien·nes, et aucun quorum de participation n’est requis pour prendre en compte le résultat du vote. En 2016, le dernier référendum constitutionnel proposé par le président du Conseil Matteo Renzi s’était soldé par sa démission après le rejet des électeurs et électrices.


 

   mise en ligne le 20 mars 2026

 

« Vous êtes des irresponsables ! » : à Paris, les électeurs fustigent la désunion à gauche face à la menace Dati

Pauline Graulle sur www.mediapart.fr

Dans la capitale, seule grande ville de France où insoumis et socialistes n’ont pas réussi à se mettre d’accord dans l’entre-deux-tours pour battre la droite, l’angoisse grandit et la colère gronde. L’électorat de l’Est parisien peine à comprendre cette « guerre des gauches » face au risque Rachida Dati.

Le poissonnier lève un sourcil et jette un regard en biais vers le brouhaha qui s’élève depuis le bout du marché. En face de deux militantes socialistes venues tracter de bon matin, mercredi 18 mars, un homme aux longs cheveux blancs monte la voix : « Vous avez lu le bouquin de Johann Chapoutot ? Vous êtes des irresponsables ! »

Cet ancien syndicaliste de la CGT avait voté pour Sophia Chikirou au premier tour des municipales. Dimanche 22 mars, il se reportera non sans effort sur la liste d’Emmanuel Grégoire. Mais aujourd’hui, il est en colère. « Que la gauche n’arrive pas à s’unir est une aberration ! Une a-ber-ra-tion ! Dati, elle, a fait l’ouverture à l’extrême droite, c’est un danger public. Pourquoi est-ce qu’on n’a pas fait à Paris comme à Marseille ? », interroge-t-il face à l’une des militantes, qui opine du chef, compréhensive.

Celle-ci le reconnaît volontiers : elle a beau soutenir le choix d’Emmanuel Grégoire d’exclure toute fusion au second tour avec La France insoumise (LFI), qu’elle juge « sectaire » et « agressive », elle aussi est lasse de cette « guerre des gauches » qui fracture la première ville de France.

Dans les pollens qui tournicotent autour des étals posés sur le terre-plein de la rue Alexandre-Dumas, dans le XIarrondissement, elle se rassure en pensant à sa fille qui vote insoumis ou à sa tante qui a voté Pierre-Yves Bournazel le 15 mars : toutes deux lui ont promis qu’elles mettraient un bulletin « Grégoire » dans l’urne au second tour.

Combien seront-ils, ces électeurs et électrices de gauche ou du centre, à changer leur vote pour empêcher la droite de mettre la main sur Paris ? Depuis mardi soir, l’assurance tranquille née du score inattendu (près de 38 %) de la liste emmenée par Emmanuel Grégoire a fondu sous le soleil du printemps précoce.

En se retirant de la bataille, la zemmouriste Sarah Knafo et le philippiste Pierre-Yves Bournazel ont ouvert la voie à Rachida Dati. Désormais seule sur l’espace de la droite et de l’extrême droite, l’ancienne ministre de la culture n’a jamais été aussi proche de l’emporter malgré un résultat médiocre (moins de 26 %) au premier tour. Après Jordan Bardella, même Marine Le Pen a appelé à « faire barrage » à la gauche en votant pour elle.

Au lieu de se rassembler pour faire front commun, le candidat socialiste Emmanuel Grégoire et l’insoumise Sophia Chikirou ont déposé, chacun de leur côté, leur liste en préfecture. Sur les réseaux sociaux, les deux équipes ont commencé à s’empailler, s’accusant l’une l’autre d’être responsable de la division. Mercredi soir, l’engueulade a migré sur le plateau de BFMTV où les deux têtes de liste se sont livrées à un débat sans merci, quand bien même leurs programmes ne sont guère éloignés.

Unitaires des quartiers populaires

Sur les trottoirs de l’Est parisien, l’heure est à une colère sourde et indifférenciée contre les deux états-majors qui ont refusé de s’entendre. « La faute aux égos », entend-on rue Alexandre-Dumas, où une dame, caddie à la main, interpelle l’aréopage des militants : « Chirikou [sic], oui, on l’aime pas, mais vous vous êtes fait piéger par la presse : il fallait faire alliance ! » Un homme attrape un tract fraîchement réimprimé, où les mots « Mobilisation générale ! » ont fait leur apparition en gros caractères sous le visage d’Emmanuel Grégoire. « Il faut que Chikirou se désiste ! », lance-t-il sans y croire.

Jeudi matin, Danielle Simonnet arrive devant l’école élémentaire Mouraud, entourée de HLM dans le quartier Saint-Blaise (XXarrondissement). La députée de L’Après, qui fut conseillère de Paris durant quatorze ans, se lance dans une criée militante, une tonne de tracts à la main : « On compte sur vous dimanche ! Il ne faut pas que Dati passe, votez Emmanuel Grégoire ! », clame-t-elle à tue-tête. Là aussi, impossible de passer à côté de l’aspiration au rassemblement. « Il faut s’allier les gars ! Faites comme à Toulouse, ils vont niquer Moudenc ! », enjoint spontanément un livreur à vélo passant par là.

Les 90 000 électeurs qui se sont portés sur Chikirou ont le droit d’être représentés au conseil de Paris, c’est la démocratie ! Jérôme Gleizes, conseiller écologiste de Paris

L’accueil est plutôt bon chez les parents d’élèves. Les exemples toulousains et marseillais reviennent en boucle. « Pourquoi vous vous maintenez ? », morigène une mère face à Danielle Simonnet, qu’elle croit toujours membre du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, quand une autre lui glisse : « Ne vous inquiétez pas, je voterai Chikirou ! » La députée éclate de rire : « Non ! Si vous voulez me faire plaisir, il faut voter Grégoire ! »

Pour éviter les malentendus, l’ex-insoumise, purgée en 2024, a écrit un texte pour les habitants de sa circonscription où elle explique pourquoi seul un vote en faveur du socialiste saura « empêcher Dati-Knafo de prendre Paris ». La députée a épluché les résultats du XXe, bureau par bureau. Elle est formelle : dans les quartiers populaires, « la dynamique unitaire portée par Emmanuel Grégoire l’a emporté sur les aspirations identitaires ». Résultat, l’électorat qui avait massivement voté LFI aux dernières européennes n’a pas barguigné pour se reporter sur le vote Grégoire dès le premier tour.

Exemple dans le bureau de vote de l’école Mouraud, où près de 20 % des électeurs de LFI de 2024 ont préféré le socialiste à l’insoumise. « Il y a dans l’électorat populaire une conscience plus forte du danger de l’arrivée de Dati, alors que dans les coins plus bourgeois, autour de la place Gambetta, le vote Chikirou est plus élevé », analyse Danielle Simonnet.

De Marseille à Paris

Pour l’ancien conseiller de Paris Jérôme Gleizes, c’est justement là le problème : « Grégoire dit qu’il est confiant, mais il n’a pas compris que le vote utile avait déjà eu lieu au premier tour ! », alerte l’écologiste qui, avec ses camarades des Verts populaires, a rejoint LFI fin janvier.

Après avoir lui-même prôné l’union en interne, il défend désormais la ligne autonomiste de Sophia Chikirou : « Les 90 000 électeurs qui se sont portés sur sa candidature ont le droit d’être représentés au conseil de Paris, c’est la démocratie ! Face à une gauche molle, on ne peut pas disparaître », avance-t-il. Il observe aussi que, si à Marseille, le Rassemblement national a d’ores et déjà gagné ses galons à la mairie, dans la capitale, le retrait de Sarah Knafo a pour conséquence – heureuse – qu’aucun élu d’extrême droite ne siégera au conseil de Paris…

Dans le camp d’Emmanuel Grégoire, Lucie Castets a elle aussi longuement plaidé, en vain, pour le rassemblement. Une question de tactique, mais aussi de principe, pour celle qui fut choisie il y a deux ans par le Nouveau Front populaire pour incarner la gauche unie à Matignon. Deux ans plus tard, la fondatrice de Nos services publics a troqué sans mal son costume de première ministrable pour celui de future maire du XIIarrondissement.

On la retrouve jeudi sur le marché de la Porte-Dorée, en pleine discussion avec une électrice insoumise qui se dit aussi « écœurée » de la tournure prise par la campagne : le refus catégorique et « méprisant » d’Emmanuel Grégoire de s’allier avec Sophia Chikirou, pour éviter de s’aliéner l’électorat centriste, continue de la tourmenter.

« Il n’y en a qu’une qui s’est bougée, c’est Sandrine Rousseau ! », souligne l’électrice, en référence à l’écologiste qui a rappelé, sur ses réseaux sociaux, que l’accord noué au mois de décembre 2025 entre les écologistes et les socialistes parisiens spécifiait noir sur blanc que « les partenaires s’engagent à tout faire pour qu’il n’y ait qu’une seule liste de gauche au second tour ».

Lucie Castets tente de rappeler que les torts sont « partagés », qu’avoir opté pour la candidature de Sophia Chikirou, réputée pour crisper le reste de la gauche, n’a pas pesé pour rien dans l’impossibilité de s’allier… Mais rien n’y fait. Et c’est avec « tristesse » que l’électrice votera à nouveau LFI dimanche. À cet instant, pense-t-elle, c’est bien tout ce que la gauche mérite.


 

 

   mise en ligne le 19 mars 2026

Liban : un million de personnes, dont 350 000 enfants, jetées sur les routes pour fuir les bombes israéliennes

Benjamin König sur www.humanite.fr

Depuis le 2 mars, 968 personnes, dont 111 enfants, ont été tuées par l’armée israélienne. L’objectif semble être, comme à Gaza, de vider le territoire du Liban du Sud pour le détruire entièrement.

La phrase, prononcée par Ted Chaiban, le directeur adjoint de l’Unicef, fait froid dans le dos : « C’est une classe par jour depuis le début de la guerre qui a été soit tuée, soit blessée au Liban. » Soit, selon les chiffres du ministère libanais de la Santé, 111 enfants morts et 334 autres blessés par les bombes et les balles de l’armée israélienne en seize jours. « Ils paient un tribut terrible. La première chose que nous demandons est une désescalade », a ajouté Ted Chaiban.

Le pays n’en prend pas le chemin. Ce mercredi, les attaques israéliennes se sont poursuivies, et même intensifiées. Elles ont visé plusieurs villes et localités autour de Bint Jbeil, Marjayoun, Nabatieh et Tyr. Bien au-delà du fleuve Litani, que Tel-Aviv a désigné comme limite de la « zone tampon » instaurée.

À Khiam, localité située à l’est de Marjayoun, l’armée a mené une attaque terrestre couplée à des tirs d’artillerie sur plusieurs quartiers, utilisant des munitions au phosphore, selon des témoignages.

« Pas de maison, pas d’école »

Les bombardements israéliens ont aussi visé la capitale, Beyrouth, pilonnée parfois sans avertissement, tuant 12 personnes et en blessant 41 autres. « Le bruit était terrifiant, tout Beyrouth a été secoué », témoigne Sarah Saleh, une habitante du quartier de Bachoura citée par l’AFP. L’une des cibles était le directeur des programmes d’Al Manar, la chaîne de télévision du Hezbollah.

À Saïda, la troisième ville du Liban à l’histoire millénaire et porte d’entrée vers le sud du pays, c’est un exode massif, avec l’arrivée de dizaines de milliers de Libanais déplacés de force, fuyant les bombardements et l’avancée de l’armée israélienne dans le sud du Liban.

Les ordres d’évacuation ont provoqué le déplacement de plus d’un million de personnes, dont 350 000 enfants, depuis la « zone rouge » décrétée par Israël. « Cela perturbe complètement la vie des enfants. Pas de maison, pas d’école », a relevé Ted Chaiban.

Une « zone rouge » qui occupe désormais 14 % du pays

Ce mercredi matin, l’armée israélienne a également enjoint de quitter le territoire à l’ensemble des habitants en deçà du fleuve Zahrani, situé à une trentaine de kilomètres au nord de l’autre fleuve, le Litani. Une nouvelle extension de la « zone rouge » qui concerne désormais 14 % du territoire libanais.

Selon son porte-parole, Avichay Adraee, l’objectif de l’armée est de couper les ponts, en attaquant « les points de passage sur le fleuve Litani ». Pour Fouad Khoury-Helou, chercheur spécialiste du Liban et ancien directeur du quotidien libanais l’Orient-le Jour, la question qui se pose est de savoir si Israël « va décider d’envahir le Liban pour pourchasser le Hezbollah ».

Depuis le début de cette guerre, justifiée par le gouvernement israélien par les attaques du Hezbollah, 968 personnes ont été tuées, pour la plupart des civils. Ce jeudi, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, est attendu à Beyrouth pour s’entretenir avec le président, Joseph Aoun, le premier ministre, Nawaf Salam, et le président de la Chambre, Nabih Berry, afin d’œuvrer à un cessez-le-feu. Mais c’est bien à Tel-Aviv que le bellicisme s’exprime avec force, malgré les demandes – risibles – de la France à Israël de cesser ses opérations terrestres au Liban.


 


 

Comment l’armée israélienne cible les secouristes du Liban

Leila Aad et Zeina Kovacs sur www.mediapart.fr

Depuis le 2 mars, 38 personnels paramédicaux ont été tués par l’armée israélienne, qui cible des ambulances et des infrastructures médicales utilisées, selon elle, à des fins « militaires » par le Hezbollah. Souvent visés par des doubles frappes, les sauveteurs sont inquiets pour leur sort. 

Tyr, Burj Qalawiya (Liban).– Depuis qu’Israël a détruit le centre médical de Burj Qalawiya, dans le sud du Liban, vendredi 13 mars, tuant douze de leurs collègues, Wassim et Ali dorment dans une des rares ambulances épargnées par la frappe, garée non loin du bâtiment en ruine. « Rien ne nous fera partir ni abandonner notre mission humanitaire », assurent les deux jeunes secouristes de l’Autorité islamique de la santé, une organisation de secours affiliée au Hezbollah. Ils se trouvaient pourtant à quelques mètres seulement lors de l’attaque, qui a visé la seule clinique encore opérationnelle du village, déclenchant un incendie majeur avant l’effondrement de la structure. 

« On n’a rien vu, juste entendu un énorme bruit. Puis tout est devenu orange », racontent-ils, en montrant sur leurs téléphones des images apocalyptiques de l’hôpital : une boule de feu incandescente, d’où s’échappe une épaisse fumée orange en plein milieu de la nuit. Deux jours plus tard, lorsque Mediapart visite le village, la fumée est toujours là. Elle s’élève encore, cendreuse, des restes du bâtiment, où se mêlent boîtes de médicaments, gravats et papiers administratifs.

Abbas, un autre secouriste survivant de l’attaque, raconte que les flammes ont rongé le corps de certains de ses collègues au point de les rendre méconnaissables. « J’ai dû tirer mes amis des décombres. Que veux-tu que je te dise ? Il y avait des bouts de chair un peu partout », lâche-t-il en montrant du doigt la carcasse calcinée de l’hôpital. L’attaque est survenue un peu après l’iftar, le moment où les musulman·es rompent le jeûne pendant le ramadan. « Il n’y a aucune arme, aucun combattant ici, c’est une institution civile », assure Abbas. 

Sur les 912 personnes tuées par l’armée israélienne au Liban depuis le 2 mars et la reprise d’un conflit ouvert entre Israël et le Hezbollah, au moins 38 étaient des paramédicaux, d’après le ministère de la santé libanais. Dans un court message posté sur Telegram le 14 mars, Avichay Adraee, porte-parole de l’armée israélienne, accusait le Hezbollah d’utiliser « largement des ambulances à des fins militaires » ainsi que des « infrastructures médicales », sans plus de détails.

Pour Ramzi Kaiss, chercheur sur le Liban à l’ONG Human Rights Watch, ces attaques reflètent une tendance claire, « le mépris général dont l’armée israélienne fait preuve à l’égard des protections prévues par le droit international humanitaire ». La législation internationale est pourtant claire et protège le personnel médical, quelle que soit son affiliation politique. 

Condamnations internationales

Dans un rapport publié en 2024, Human Rights Watch conclut que plusieurs attaques sur des secouristes, lors de la précédente escalade, pouvaient s’apparenter à des crimes de guerre. Et sur les trois cas étudiés par l’organisation, parmi lesquels une attaque sur un centre de l’Autorité islamique de la santé, elle n’a relevé « aucun élément indiquant que ces installations étaient utilisées à des fins militaires qui auraient justifié de les attaquer », ajoute Ramzi Kaiss.

À ce jour, il n’existe aucun cas documenté prouvant que la milice chiite utilise des ambulances ou des hôpitaux pour transporter des combattants ou stocker des armes. En automne 2024, l’armée israélienne avait tué au moins 163 membres du personnel médical au Liban, dont 95 employés de l’Autorité islamique de la santé. 

Le gouvernement et la communauté internationale ont fermement condamné l’attaque du centre médical de Burj Qalawiya. Si l’Autorité islamique de la santé est une organisation de secours affiliée au Hezbollah, elle opère en étroite collaboration avec les autorités libanaises. En temps de guerre, elle constitue souvent le dernier recours dans les zones sensibles où la Croix-Rouge et la défense civile libanaise peinent à intervenir. C’est le cas à Burj Qalawiya, près de la ligne de front, où le bruit de l’artillerie israélienne et des tirs de roquettes du Hezbollah retentit sporadiquement dans le ciel. 

Pourquoi nous ciblent-ils ? Je n’ai pas de réponse. Ali Safieddine, chef de la base de la défense civile de Tyr

Beaucoup de ses membres sont volontaires, comme Wassim et Ali, et leur mission principale est de porter secours aux victimes des bombardements en fouillant les décombres. « Il n’y a personne pour nous remplacer ici si on part », assurent les deux jeunes hommes.

L’Autorité islamique de la santé n’est pas le seul organisme à avoir été pris pour cible par l’armée israélienne. Le 11 mars, Youssef Assaf, un jeune bénévole de la Croix-Rouge libanaise, a été tué alors qu’il portait secours à des personnes coincées sous les décombres d’un bâtiment visé par une frappe à Majdal Zoun, proche de la ligne de démarcation avec Israël.

« Ils sont arrivés en reconnaissance sur place et ont été visés par une frappe de drone. La deuxième équipe a dû abandonner l’opération de sauvetage pour les amener à l’hôpital », explique Ali Safieddine, chef de la base de la défense civile de Tyr. Youssef Assaf était aussi bénévole pour la défense civile. Une enquête sur les circonstances de sa mort a été ouverte par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). « Ça nous affecte tous car il travaillait avec nous depuis plus de quinze ans, poursuit le secouriste. Maintenant, personne ne sait ce qui nous attend. »

Les doubles frappes de l’armée israélienne

Dans ce centre, une dizaine d’ambulances sont garées sur un simple parking où les secouristes ont installé une table et quelques chaises en plastique. De part et d’autre du petit bâtiment, au milieu du terrain vague, des traces de frappes récentes sont encore visibles. « Je ne sais pas ce qu’ils visaient. Sûrement les maisons voisines », explique encore le secouriste en montrant les dégâts causés sur l’abri en tôle qui protège les ambulances. 

En octobre 2024, l’armée israélienne avait tué cinq secouristes de la défense civile de Tyr lors d’une opération de sauvetage sur le site d’une frappe. « Pourquoi nous ciblent-ils ? Je n’ai pas de réponse », déplore Ali Safieddine, qui a perdu sa fille de 1 an et demi pendant la guerre de 2006 dans un bombardement israélien sur une base de la défense civile libanaise, où il pensait l’avoir mise à l’abri. 

La défense civile, dépendante du ministère de l’intérieur, a peu de moyens pour secourir les blessé·es. « On travaille à mains nues », déplore Ali Safieddine, qui précise que leurs missions reposent sur « la rapidité ». Mais à cause des « doubles frappes », technique largement utilisée à Gaza consistant à lancer une deuxième attaque au même endroit que la première, une fois les secours arrivés, la défense civile comme l’Autorité islamique de la santé disent être maintenant contraintes d’attendre un certain temps avant d’intervenir, réduisant alors les chances de survie des victimes. 

Et, parfois, les précautions ne suffisent pas. Lundi 16 mars, deux membres de l’Autorité islamique de la santé ont été tués lors d’une mission de secours après un bombardement à Kfar Sir, dans le sud du Liban. « Nous avions pourtant appliqué le protocole et attendu vingt minutes, mais ils ont frappé dès l’arrivée de l’ambulance », raconte Mohamed Karaki, un de ses porte-parole.

« Tous ces jeunes ont des familles, des enfants », souffle Ali Safieddine, qui assure que ces attaques ne découragent pas les volontaires, « au contraire ». « On n’a pas un travail facile, on va là où les autres fuient, continue-t-il. Mais on ne s’arrêtera pas de travailler, quoi qu’il arrive. »

L’Autorité islamique de la santé est aujourd’hui celle qui paie le plus lourd tribut face aux attaques israéliennes contre les soignant·es au Liban. Israël élargit ses frappes au-delà des cibles militaires, visant des institutions civiles liées au Hezbollah et décimant des familles vivant dans les zones où le parti est influent, ce que beaucoup dénoncent comme une logique qui a pour but de punir collectivement la communauté chiite libanaise. 


 

   mise en ligne le 18 mars 2026

La gauche de Hollande préfère la défaite

Pierre Jacquemain  sur www.politis.fr

Sur le terrain, les alliances à gauche se multiplient comme condition de victoire. Mais une partie des cadres du Parti socialiste et de Place publique persiste à fragiliser l’unité dont elle a pourtant besoin.

À gauche, depuis dimanche, les faits sont têtus : dans de nombreuses villes, socialistes, communistes, écologistes et insoumis ont choisi de fusionner leurs listes. Non par naïveté, mais par nécessité. Non par effacement, mais par lucidité stratégique face à la droite et à l’extrême droite. Et pourtant, dans le même temps, l’espace médiatique continue de mettre en avant une tout autre musique, celle du doute et de la mise à distance. La presse, unanime, semble à ce titre assez peu goûter les accords à gauche et invite abondamment sur les plateaux ceux qui, « à gauche », dénoncent des « accords de la honte ».

Raphaël Glucksmann incarne aujourd’hui, avec constance, cette ligne singulière : construire une perspective pour 2027 en tenant à distance une partie décisive de la gauche. Une stratégie qui se veut clarificatrice, mais qui produit surtout de l’isolement. Car le réel est là : partout où la gauche peut espérer l’emporter, elle le fait en s’additionnant. L’unité n’est pas un supplément d’âme, c’est une condition de victoire.

L’unité n’est pas un supplément d’âme, c’est une condition de victoire.

Cette tension révèle une impasse plus profonde au sein d’une certaine gauche sociale-démocrate qui ne cesse d’invoquer une gauche « républicaine » et « laïque », comme un étendard censé tracer une frontière. Mais jamais cette affirmation ne va réellement au bout de sa démonstration. Elle fonctionne surtout en creux, pour suggérer ce que ne serait pas l’autre gauche, en particulier la gauche radicale. Or cette mise en cause implicite est non seulement contestable, mais elle est aussi politiquement stérile.

Faut-il rappeler qu’en 2024, lors des législatives, ces forces s’entendaient pour gouverner ensemble tout un pays ? Qu’elles plaidaient pour un accord national, un programme partagé, une répartition des responsabilités ? Comment expliquer qu’à l’échelle locale, aujourd’hui, certains prétendent qu’il serait devenu impossible de travailler ensemble ? Ce double discours fragilise l’ensemble. Il alimente une confusion dont la droite et l’extrême droite sont les seules bénéficiaires. Et il n’épargne personne.

Tout pour empêcher l’accord

Les insoumis eux-mêmes, en réduisant parfois ces alliances à de simples « accords techniques », contribuent à minorer la réalité politique : oui, les programmes sont suffisamment compatibles pour envisager un véritable partage du pouvoir, et pas seulement une coexistence contrainte.

Il faut donc nommer le problème : une partie de cette gauche préfère encore la défaite à une victoire partagée. Elle parie sur l’échec collectif pour en tirer un bénéfice futur, misant sur les fractures des municipales pour se repositionner en vue de 2027. C’est un calcul court, qui fait passer la stratégie d’appareil avant l’intérêt général.

L’enjeu n’est pas d’effacer les désaccords, mais de les organiser.

L’épisode de Limoges en est une illustration frappante. Dans cette ville longtemps appelée « la Rome du socialisme », tout a été entrepris pour empêcher un accord entre socialistes et insoumis. Les pressions ont été fortes, assumées. François Hollande a même décroché son téléphone. Mais, localement, les socialistes ont tenu bon. Ils ont compris que la politique se joue aussi dans les territoires.

Ce décalage entre les états-majors et le terrain est désormais central. Il montre que l’idée des gauches irréconciliables est moins une réalité qu’une construction dangereuse, parce qu’elle enferme la gauche dans une minorité durable. Aucune de ses composantes ne peut, seule, prétendre représenter le bloc populaire dans toute sa diversité. La solitude de Raphaël Glucksmann est, en ce sens, profondément politique. Elle tient à une stratégie qui se coupe des dynamiques réelles de recomposition. On ne bâtit pas une majorité en espérant l’affaiblissement de ses partenaires.

Il est encore temps de sortir de cette logique. À condition de cesser d’opposer abstraitement des gauches qui, dans les faits, savent déjà gouverner ensemble. L’enjeu n’est pas d’effacer les désaccords, mais de les organiser. Car la seule question qui vaille demeure : comment gagner, ensemble ?

   mise en ligne le 17 mars 2026

La paix est le bien le plus précieux
des peuples

Par Maryse Dumas, syndicaliste sur www.humanite.fr

Y a-t-il bien plus précieux pour les peuples que la paix ? À l’évidence non ! Chaque jour apporte son lot de destructions et de ruines, de vies brisées, de souffrances endurées, d’enfances sacrifiées. Comment vivre sous les bombes ? Dans l’angoisse qu’un missile, un drone, une explosion quelconque viennent faucher votre vie ou celle de l’un ou l’une de vos plus proches, de vos enfants puisqu’on bombarde même les écoles ?

Une vie en recul de civilisation par les coupures d’électricité, de gaz, de communications, les difficultés d’approvisionnement. Les décomptes macabres ont repris, mais les chiffres ne disent rien des souffrances ni de ceux qui sont partis ni de ceux qui restent, blessés, traumatisés, mutilés, sans nulle part où aller. Il n’y a pas de guerre propre.

Sur les plateaux, les paroles expertes, principalement militaires, se succèdent. La voix des peuples est plus rare, étouffée sous les bombes, niée sous les euphémismes et les visées prétendument stratégiques. Moments de bascule, nouvelle reconfiguration du monde, la dimension politique et économique est incontestable. Mais qui parle du sacrifice ici et maintenant des populations à qui personne n’a demandé leur avis et qui estiment sans doute que d’autres solutions étaient possibles ?

Contrairement à ce que nous assène le père fouettard Macron, ce n’est pas la crainte qu’un pays inspire qui fait sa force.

Le camp de la paix est affaibli tant en France que dans les autres pays. Ceux qui dominent le monde et le mettent en guerre appartiennent au camp d’en face : celui de l’extrême droite dont c’est, avec le nationalisme, l’ADN. Avec Trump, Netanyahou, Poutine et quelques autres, une pluie de bombes aux conséquences incalculables s’abat depuis des mois sur la planète. Aucune perspective démocratique ni de progrès ne peut en ressortir. Seule la paix pourrait y contribuer.

Les électeurs en France devraient y réfléchir. Il paraît que notre peuple aspirerait au retour de l’autorité incarné par un homme fort. Certains s’y voient déjà. Or les régimes autoritaires sont par nature basés sur l’utilisation systématique de la force contre tout ce qui dérange. L’ennemi peut alors être autant intérieur qu’extérieur. On le traite par la répression brutale ou par la guerre, avec des effets en chaîne difficilement maîtrisables.

Les fascistes du monde savent se coaliser pour écraser le camp de la démocratie et du progrès social. Mais la loi du plus fort les pousse à recourir aux armes, même entre eux, dès lors qu’elle leur permet d’asseoir leur pouvoir, une domination économique et politique, sans partage. Le fascisme, c’est la guerre.

La gravité de la situation joue comme une chape de plomb sur les revendications et les luttes sociales, comme si l’on avait scrupule à exprimer des exigences immédiates alors que le sort du monde est en jeu. Or, tout au contraire, elles sont le moyen principal pour sortir du marasme. Contrairement à ce que nous assène le père fouettard Macron, ce n’est pas la crainte qu’un pays inspire qui fait sa force.

C’est plutôt l’attrait et le respect que lui valent son dynamisme économique et social, la cohésion de sa population autour de valeurs fondamentales, sa capacité à faire rayonner sa culture dans le monde. Tout ce à quoi le néolibéralisme porte des coups, tout ce à quoi les luttes sociales peuvent redonner de la vigueur. « Ces milliards donnés à la guerre, donnez-les à la paix, donnez-les au travail, à l’intelligence… » disait déjà Victor Hugo il y a plus d’un siècle. Une parole et une exigence plus actuelles que jamais

   mise en ligne le 16 mars 2026

Guerre en Iran : la bataille du détroit d'Ormuz est-elle inévitable ?

Vadim Kamenka et Antoine Portoles sur www.humanite.fr

Le blocage de la porte d’entrée sur le golfe Persique, depuis les bombardements israélo-états-uniens du 28 février, multiplie les risques d’engrenage militaire. Les États-Unis, la France et plusieurs pays européens ont dépêché des navires pour « libérer » la route maritime. L’Iran est déterminé à maintenir sa stratégie d’usure.

En route vers l’enlisement ? Alors que la guerre illégale lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran entre, ce vendredi, dans son treizième jour, tous les regards sont dirigés vers le détroit d’Ormuz, toujours paralysé par le régime iranien. « Le blocage ​du détroit d’Ormuz doit certainement continuer à être utilisé ​comme levier contre ​l’ennemi », a prévenu, jeudi, Mojtaba Khamenei dans son premier message depuis son élection au rang de guide suprême de la révolution islamique.

Au-delà des tirs de missiles et des attaques de drones contre les tankers et les méthaniers qui se risqueraient à franchir le passage, Téhéran mise sur le minage des eaux. D’après la chaîne de télévision CNN, « quelques dizaines » de mines auraient déjà été placées et les Gardiens de la révolution seraient en capacité de « déployer un barrage de navires poseurs de mines dispersés, de bateaux chargés d’explosifs ». Leur stock de mines serait compris entre « 2 000 et 6 000 », précise le Soufan Center, organisme spécialisé sur les questions de sécurité.

La France envoie des navires de guerre

Face à cette volonté de transformer Ormuz en champ de bataille, Emmanuel Macron a renchéri. Lundi, depuis la base de Paphos, à Chypre, le chef de l’État a annoncé que la France allait envoyer des navires de guerre pour une mission « purement défensive » destinée à rouvrir la voie maritime stratégique. Le but affiché est d’escorter les navires « après la sortie de la phase la plus chaude du conflit » au Moyen-Orient, ce pour permettre la circulation du pétrole et du gaz. Pour y parvenir, rien de tel qu’une armada.

« La présence française qui se déploiera de la Méditerranée orientale en mer Rouge et justement au large d’Ormuz mobilisera huit frégates, deux porte-hélicoptères et notre porte-avions », a-t-il déclaré. Sa stratégie est « pour le moment déclaratoire, à destination des alliés du Golfe avec qui nous avons des accords de défense », estime le général Olivier Kempf, directeur du cabinet stratégique La Vigie. « L’ensemble de la flotte patrouillera une fois qu’un cessez-le-feu sera accepté. »

Comme le souligne Didier Billion, directeur adjoint de l’Iris et spécialiste du Moyen-Orient, « il peut y avoir un incident non maîtrisé, une erreur de manœuvre qui nous entraîne dans un engrenage. Avec la concentration de navires de toutes sortes qui se retrouvent dans la région, ce scénario n’est pas impossible ».

Si l’entrave à la libre circulation du commerce international est une violation du droit international, l’escalade promue par Emmanuel Macron signifierait de fait l’entrée en guerre de la France contre l’Iran. « Les navires des puissances occidentales arrivent tous massivement sur zone, sans véritable coalition. Comment une quelconque intervention va être organisée ? s’interroge Didier Billion. La solution strictement militaire est évidemment, une fois de plus, une fausse solution. »

« On n’ouvre pas le golfe par la force en 2026 »

Les États-Unis semblent bien en peine quant à la réponse à apporter pour débloquer la situation. Des rumeurs laissaient entrevoir l’hypothèse d’escortes militaires des pétroliers, relayées notamment par le ministre états-unien de l’Énergie, Chris Wright, qui a fini par rétropédaler. Les responsables de la marine états-unienne ont opposé une fin de non-recevoir aux demandes insistantes de protection des compagnies maritimes, en raison du risque élevé d’attaques. Si l’armée états-unienne s’est enorgueillie d’avoir éliminé 16 bateaux iraniens mouilleurs de mines ces derniers jours, ses capacités demeurent là encore limitées.

En janvier, les États-Unis ont retiré du service leurs quatre chasseurs de mines Avenger basés à Bahreïn, censés être remplacés par des navires de combat littoral dotés de moyens de lutte contre les minages mais non conçus pour être dédiés à cette mission précise.

« Malgré les déclarations de Trump, quand vous regardez la géographie du détroit d’Ormuz, sa configuration, sa largeur, l’encombrement, personne n’imagine sérieusement que l’action militaire va permettre de rouvrir le passage, explique le général Olivier Kempf. Les côtes montagneuses permettent de se cacher pour lancer des drones aériens et navals, des micro-vedettes, des mini sous-marins sur des cibles mobiles, visibles que sont ces super tankers. On n’ouvre pas le golfe par la force en 2026. » Dans ce contexte, l’agence maritime de l’ONU a convoqué une réunion d’urgence les 18 et 19 mars.

Du nombre de jours de blocage du détroit d’Ormuz dépendra l’ampleur du choc sur l’économie mondiale. Au terme d’une réunion du G7, mercredi 11 mars, les 32 pays membres de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) ont annoncé la libération conjointe de 400 millions de barils issus de leurs réserves stratégiques. Soit 172 millions de barils mobilisés par les États-Unis, 14,5 millions de barils par la France ou encore 19,5 millions par l’Allemagne. L’idée est de compenser à très court terme la perte d’approvisionnement provoquée par le détroit d’Ormuz et ainsi de contenir la crise énergétique qui s’annonce du fait de l’explosion des cours du baril de pétrole et du gaz.

Le régime iranien joue sa survie

Plusieurs navires chinois auraient pu franchir le détroit. Les données de Lloyd’s List Intelligence confirment le passage de six navires, liés à la Chine. Le site d’information CNBC affirme que l’Iran a envoyé au moins 11,7 millions de barils de pétrole brut depuis le 28 février, à destination de la Chine. Pékin négocie directement avec Téhéran afin de permettre la circulation de navires car il s’agit d’une artère vitale pour ses importations et exportations commerciales (pétrole, automobile, textile…). En échange, la Chine fournirait des renseignements militaires. Elle a d’ailleurs dépêché dans la région son envoyé spécial pour le Moyen-Orient, Zhai Jun.

Dans une énième volte-face, Donald Trump joue la surenchère, ce jeudi, en affirmant sur Truth Social qu’il est « beaucoup plus important » à ses yeux d’empêcher l’Iran de se doter d’armes nucléaires et de détruire le « monde entier » que de se soucier des prix du pétrole, qui flambent car « nous gagnons beaucoup d’argent ». Entre les élections de mi-mandats qui se rapprochent, une opinion largement opposée au conflit, Donald Trump peut-il tenir sur le long terme ? Si le premier ministre israélien veut mettre l’Iran à genoux, une forte pression a commencé à gagner l’administration états-unienne. Ces nombreuses formulations évoquant des objectifs remplis, une victoire déjà acquise dévoilent un président préparant l’espace médiatique à un possible retrait. « Les indicateurs économiques liés à la guerre, exercent une forme de pression indirecte à l’égard de Donald Trump. Dans son entourage, nous savons qu’il y en a un certain nombre qui ne sont pas très favorables à la poursuite de cette opération, encore moins si cela touche aux intérêts capitalistiques. Ce contexte peut favoriser un processus de désescalade », note Didier Billion.

Mais sur quelle base pourrait intervenir un quelconque accord ? L’interrogation vaut pour les autorités iraniennes qui appliquent une stratégie construite pour tenir dans la durée. Le régime iranien joue sa survie et s’est préparé à cette guerre. « Le pouvoir ira jusqu’au bout quitte à sacrifier des milliers de morts. Seules des garanties de sécurité assez solides pourraient pousser Téhéran à négocier. À mon avis, il n’existe pas de solution dans le très court terme », conclut Didier Billion.


 


 

Blocage du détroit d’Ormuz :
Trump veut enrôler l’Otan,
ses alliés en Asie et la Chine
dans la guerre quitte à les menacer

La rédaction sur www.humanite.fr

Le président des États-Unis a multiplié les invectives, lors d’un entretien avec le « Financial Times » publié dimanche 15 mars, à l’encontre de l’Otan, de ses alliés en Asie et de la Chine. En cause : le blocage du détroit d'Ormuz par l’Iran, qui pousse Donald Trump à demander l’envoi de navires alliés afin de débloquer le commerce de pétrole.

Mis sous pression par le blocage du détroit d’Ormuz, Donald Trump souffle de nouveau le chaud et le froid. Lancé dans une guerre illégale avec Israël contre l’Iran, le président des États-Unis doit faire appel aux pays dont il n’a pas cessé de critiquer les politiques.

L’ex-magnat de l’immobilier a fait pression, dimanche 15 mars, sur plusieurs membres de l’Otan, des alliés en Asie et sur son ennemi désigné, la Chine, pour qu’ils sécurisent le trafic d’hydrocarbures verrouillé par l’Iran. Dans une interview accordée au Financial Times, l’élu républicain a accentué la pression pour qu’ils envoient des navires de guerre dans cette zone où transite un cinquième du trafic mondial de pétrole et de gaz liquéfié.

« Des conséquences très mauvaises pour l’avenir de l’Otan »

« Il est tout à fait normal que ceux qui tirent profit de ce détroit contribuent à faire en sorte que rien de fâcheux ne se produise là-bas », a ainsi estimé le président des États-Unis, avant d’annoncer aux capitales européennes qu’un refus signerait « des conséquences très mauvaises pour l’avenir de l’Otan ». Le chef d’État autoritaire avait plus tôt annoncé que les forces armées chapeautées par le Pentagone commenceraient « très bientôt » à escorter des pétroliers.

Donald Trump a aussi menacé de reporter son voyage en Chine, prévu du 31 mars au 2 avril, et donc son entrevue avec son homologue Xi Jinping. Le ministère des Affaires étrangères iranien a rapidement réagi, mettant en garde les pays qui envisageraient de répondre à l’appel de Washington. Téhéran leur demande de « s’abstenir de toute action pouvant mener à une escalade et à une extension du conflit ».

Les réponses des pays cités, elles, ne laissent pas présager l’émergence d’un mouvement d’ampleur. La première ministre du Japon, Sanae Takaichi, a par la suite confirmé qu’une opération militaire serait « extrêmement difficile juridiquement », malgré des prises de position militaristes et réactionnaires. « Le gouvernement japonais étudie actuellement les mesures à prendre », a-t-elle déclaré lors d’une intervention devant le Parlement japonais, alors que Tokyo dépend du pétrole du Moyen-Orient pour 95 % de ses importations et s’est déjà résolue à puiser dans ses réserves.

La cessation des bombardements

L’Australie a quant à elle confirmé qu’elle « n’enverra pas de navire dans le détroit d’Ormuz », via la voix de sa ministre des Transports, Catherine King. Érigée en ennemi héréditaire des États-Unis, la Chine n’a pas réagi aux intimidations du Bureau ovale. Alliée de l’Iran, Pékin appelle à la cessation des bombardements états-uniens et israéliens dans la région. De plus, Téhéran autorise le passage des navires pétroliers à destination de la Chine par le détroit d’Ormuz.

Le bureau du président sud-coréen, Lee Jae Myung, a de son côté annoncé qu’il « communiquerait étroitement avec les États-Unis », sans toutefois prendre d’engagement. De même pour le Royaume-Uni, dont le premier ministre, Keir Starmer, s’est entretenu dans la soirée de dimanche avec Donald Trump, mais n’a pas confirmé une quelconque participation militaire.

Le président de la France, Emmanuel Macron, a enfin déclaré, dimanche soir, avoir discuté du détroit d’Ormuz avec son homologue iranien, Massoud Pezeshkian. La semaine dernière, le locataire de l’Élysée avait annoncé que des navires de guerre français pourraient être déployés pour assurer la sécurité des navires commerciaux dans le détroit. Depuis l’embrasement de l’Iran et du Liban, attaqués sans répit par Washington et Tel-Aviv, les prix du pétrole ont connu une flambée spectaculaire, avant de montrer à nouveau des signes de stabilité lundi 16 mars, autour de 100 dollars le baril.

   mise en ligne le 14 mars 2026

Cessez-le-feu : Europe, réveille-toi !

Par Francis Wurtz, député honoraire du Parlement européen sur www.humanite.fr

Comme on pouvait le craindre, l’engrenage de la guerre américano-israélienne contre l’Iran franchit, jour après jour, de nouvelles « lignes rouges ». Le cycle infernal des agressions et des représailles, de l’humiliation et de la vengeance, est engagé. L’embrasement régional tant redouté est désormais une réalité. Le risque est à présent celui de l’enlisement, avec la tragédie qui s’ensuivrait immanquablement pour les populations. Comme hier en Irak, en Libye ou en Afghanistan, cette guerre n’apportera pas la démocratie, mais le chaos.

Seule une action résolue et responsable des principaux dirigeants de la planète, dans le cadre des Nations unies, en faveur d’un cessez-le-feu, rendrait envisageable le retour à la diplomatie, seule à même d’enrayer la course à l’abîme. Mais l’esprit de responsabilité et le courage politique s’effacent, dans les chancelleries européennes, devant le suivisme à l’égard d’un président des États-Unis sans foi ni loi, grisé par les « succès » illusoires de sa « belle armada » et l’inertie, sinon la complaisance, envers un chef de gouvernement israélien d’extrême droite, criminel de guerre présumé, prêt au pire.

En ordonnant la participation, fût-elle proclamée « défensive », de la France aux opérations aériennes contre l’Iran, il nous implique, de fait, dans une guerre qui n’est pas la nôtre.

Il est consternant de devoir constater que le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, fut le seul dirigeant de l’Union européenne à réagir d’emblée, en toute clarté, à cette nouvelle et hyper dangereuse aventure militaire « préventive » – donc d’autant plus illégale – contre l’Iran, dont tout le monde savait pourtant qu’elle déclencherait une réaction en chaîne aux conséquences potentiellement dévastatrices.

À l’inverse de celle du dirigeant espagnol, l’attitude plus qu’ambiguë d’Emmanuel Macron face à ce conflit ternira aussi sûrement son bilan international que le non de Jacques Chirac à la guerre d’Irak en 2003 avait rehaussé le sien. En ordonnant un déploiement militaire spectaculaire dans la région et la participation, fût-elle proclamée « défensive », de la France aux opérations aériennes contre l’Iran, il nous implique, de fait, dans une guerre qui n’est pas la nôtre.

Beaucoup d’entre nous ont sans doute découvert à cette occasion que la France avait conclu des accords de défense avec les Émirats arabes unis – « l’un des pays les plus répressifs et les plus prêts à s’ingérer dans les affaires intérieures des autres pays du Moyen-Orient » 1 – et qu’elle y possède trois bases militaires.

Et que dire du pitoyable chancelier allemand. « Il a offert un spectacle attristant dans le bureau du président Trump : c’était un petit garçon qui écoutait des rodomontades en tous sens, sans aucune capacité de réaction », selon un de ses propres amis politiques 2. Il expliquera refuser de donner des « leçons » à Trump sur le droit international, sa seule préoccupation étant d’« éviter de nouveaux flux de réfugiés ». Pas étonnant, dans ce contexte, que Trump se soit accordé, dans la conduite de sa guerre, la « note de 15 sur 10 »

Encouragé par le soutien sans limite de la Maison Blanche et l’impunité garantie des Européens, Netanyahou sème, en outre, la mort et la désolation au Liban. Là encore, on est stupéfait de la mollesse des réactions européennes à cette nouvelle offensive israélienne, malgré son bilan civil insoutenable.

Mesurent-ils seulement quel monde nous prépare ce renoncement, de fait, au droit international et aux principes si essentiels de la Charte des Nations unies. Résolument non à la soumission aux tenants de la loi du plus fort, dominateurs sans scrupule et fiers de l’être. Cessez-le-feu : Europe, réveille-toi 


 

   mise en ligne le 13 mars 2026

Quentin Deranque,
catholique traditionaliste à la ville
et néonazi en ligne

Alexandre Berteau et Marie Turcan sur www.mediapart.fr

Le militant tué à Lyon gravitait depuis plusieurs années dans les cercles néofascistes locaux. Des milliers de posts anonymes sur X retrouvés par « Mediapart » montrent l’étendue de sa pensée raciste et antisémite, construite autour d’une glorification du fascisme et une nostalgie du nazisme.

Il y a d’abord eu les hommages, élogieux. « Quentin est un nouveau converti au catholicisme engagé pour le bien commun […] avec une noblesse d’âme impressionnante », décrivait son ami Baptiste Claudin le 16 février sur CNews.

Puis est arrivée la minute de silence à l’Assemblée nationale. À 15 heures, le lendemain, tout l’hémicycle s’est levé pour le « jeune Quentin » – les mots de la présidente Yaël Braun-Pivet. Le militant d’extrême droite venait d’être déclaré mort après avoir été passé à tabac par des militants antifascistes, en marge d’un affrontement entre deux bandes rivales. Allait suivre un débat national jetant notamment l’opprobre sur le mouvement de La France insoumise (LFI), accusé de proximité avec le mouvement antifasciste.

Enfin, les rares portraits étoffés sont apparus dans la presse conservatrice, décrivant Quentin Deranque à travers les témoignages de ses ami·es proches. « Quentin est devenu catholique pour des raisons identitaires : le patriotisme et l’amour de Dieu sont liés chez lui », a ainsi résumé Domitille Casarotto dans Le Figaro.

Le jeune « consacrait ses nuits à l’aide aux sans-abri et à la lecture », affirme encore l’avocat de sa famille Fabien Rajon, qui a dénoncé le 11 mars « le harcèlement de certains médias dont les prétendues “enquêtes” ne visent qu’à salir sa mémoire ». Contacté par Mediapart, il n’a pas répondu à nos sollicitations.

Un aspect de la personnalité du militant néofaciste, qui s’était porté volontaire pour faire partie d’un service d’ordre bénévole du groupe de fémonationalistes Némésis le 12 février, a pourtant jusqu’ici été complètement éclipsé. Un activisme en ligne d’une rare brutalité, qui laisse peu de doute sur les convictions néonazies qu’il avait développées.

Mediapart a identifié des milliers de posts que Quentin Deranque a publiés sous pseudonyme ces deux dernières années sur le réseau social X. Si elles confirment le portrait de fervent catholique et intellectuel appliqué que ses ami·es ont dressé, ces publications donnent aussi à voir l’étendue vertigineuse d’une pensée structurée autour d’un racisme et d’un antisémitisme décomplexés, ainsi qu’une glorification assumée du fascisme et de la nostalgie du nazisme.

« Il faut que les lois Pleven et Gayssot soient supprimées », énonce-t-il dans l’une de ses premières publications le 2 mai 2023, à propos des lois françaises qui interdisent notamment de nier la Shoah. Le début d’une logorrhée qui n’a fait que s’intensifier à mesure de son utilisation de la plateforme et de ses interactions avec d’autres militants néonazis. Durant des mois s’accumulent des posts négationnistes, fascistes, antisémites, racistes, islamophobes, homophobes.

Très proche de sa famille

Quentin Deranque est né le 13 juillet 2002, d’une mère péruvienne et d’un père français, à Perpignan (Pyrénées-Orientales). Il y passe quelques années avant que ses parents déménagent en Auvergne-Rhône-Alpes. Ils se rendent parfois dans le village de Cucuron (Vaucluse), au nord d’Aix-en-Provence, où le grand-oncle de Quentin Deranque a été maire pendant vingt ans.

C’est ici, dans un caveau familial, qu’il a été enterré le 25 février dans la plus grande discrétion. Pour éviter les risques de profanation, les fleurs ont été déposées uniquement au milieu du cimetière du petit village, sous une statue de Jésus crucifié. « Casapound Blocco Studentesco », lit-on sur une gerbe, du nom de l’organisation néofasciste italienne, connue pour son influence sur la mouvance française. 

Il est scolarisé dans le lycée catholique privé sous contrat Robin à Vienne (Isère), un établissement qui brasse des milliers d’élèves par an. En parallèle, il prend des cours de guitare électrique dans un centre social d’un quartier prioritaire viennois. Un professeur se souvient d’un « gentil gamin, petit et fin » et « très obéissant avec son père ». « Je ne me souviens pas d’une personnalité très affirmée, mais il était très preneur de la moindre proposition », ajoute-t-il.

Quentin Deranque entame ensuite ses études supérieures en septembre 2020 à Lyon I, en parcours mathématiques et économie. Le jeune homme est toujours resté « très proche de ses parents », formant une « famille tranquille et peu nombreuse », dit-on à Mediapart. Quentin Deranque a aussi une sœur de quelques années de moins, qui vivrait dans le Sud-Ouest, selon Le Figaro. Lui rentrait quasiment tous les week-ends et fréquentait assidûment les paroisses de la région.

Depuis sa mort, ses parents refusent de prendre la parole, renvoyant toute sollicitation vers leur avocat Fabien Rajon (voir la boîte noire). « Il y a des parents qui ont perdu un enfant. La famille est dépassée par ce retentissement, il faut les comprendre », rappelle l’entourage de la famille.

Après deux années à Lyon I passées « avec succès », décrit une source en interne, puis un stage à l’été 2022 dans le domaine de l’énergie, sur le lieu de travail de son père, il disparaît des radars scolaires. Bien qu’inscrit en troisième année entre 2022 et 2025, il ne se présente pas aux épreuves et n’obtient pas de diplôme. Ce n’est qu’en septembre 2025 qu’il se réinscrit dans un autre cursus, suivant un bachelor universitaire de technologie (BUT) de science des données à Lyon II.

De ces trois années de creux, on ne sait quasiment rien. Selon les témoignages de ses proches, c’est à cette période que sa fréquentation des paroisses s’intensifie. C’est aussi à cette époque que Quentin Deranque poste frénétiquement sur X.

Apologie du fascisme et du nazisme

Au printemps 2023, il crée deux comptes anonymes sur le réseau social d’Elon Musk : @PatricienD et @Gavariou. Sur le premier, il publie près de 7 000 fois en un an, de 2024 à janvier 2025. Il bascule alors parfois sur l’autre, présenté comme son « compte secondaire », et un troisième, @ultragavariou, créé en avril 2025, où l’on dénombre 3 000 publications jusqu’en février 2026.

L’exégèse de ces milliers de messages montre que non seulement il se revendiquait du fascisme (« On veut le fascisme », janvier 2025) et se définissait comme « un fasciste » (janvier 2025), mais qu’il prenait aussi le temps de le théoriser : « Un fasciste est quelqu’un qui soutient le fascisme, càd qu’il affirme la primauté de l’État sur l’individu. Il souhaite que l’État soit une force régénératrice (d’un ordre moral) et qu’il unisse la Nation. Il s’oppose au libéralisme et au marxisme. »

Il lui arrive d’ailleurs de recadrer d’autres militants de droite peu avisés qui qualifieraient les antifascistes de fascistes. « Les fascistes et les antifas ont littéralement 2 visions opposées de la société. La violence politique n’est pas propre aux fascistes, elle est intrinsèque à la politique quand on a un peu de caractère », s’agace-t-il en novembre 2024.

Moi je soutiens Adolf, mais chacun son truc. Un post de Quentin Deranque sur X

Tantôt sérieux, tantôt goguenard, il multiplie également les références nostalgiques au nazisme. En apprenant en novembre 2024 que huit Allemands préparaient un coup d’État néonazi, il compare cette initiative au putsch de la Brasserie d’Hitler en 1923, à Munich, survenu neuf ans avant l’accession du chancelier nazi au pouvoir. « Dans neuf ans nous serons définitivement de retour », prophétise-t-il.

Lorsqu’un internaute poste un chapitre de Mein Kampf d’Adolf Hitler, il abonde : « À faire lire à tous les lycéens » (septembre 2024).

En juillet 2024, alors qu’un internaute manifeste son « soutien aux pd, trans et adelphes », il réagit : « Moi je soutiens Adolf mais chacun son truc. » Un an plus tard, lorsqu’un utilisateur du réseau social mentionne les retards des trains en Allemagne, il répond le 14 août 2025 : « On les a trop culpabilisés d’avoir eu une excellente utilisation des réseaux ferrés. »

Le jour où dix-huit mois de prison sont requis contre le leader néonazi Marc de Cacqueray pour avoir passé à tabac des militants de SOS Racisme, Quentin Deranque commente : « Soutien à lui, il n’a rien fait de mal. » Et quand le député Antoine Léaument (LFI) rappelle à Julien Odoul que son parti, le Rassemblement national (RN) « a été fondé par des Waffen SS », Quentin Deranque assume : « Et c’est très bien. »

Dans la presse, les amis de Quentin Deranque ont multiplié les références à sa « grande bibliothèque » et à son goût pour la lecture, mentionnant par exemple Aristote, saint Thomas d’Aquin et saint Augustin. Mais le jeune homme de 23 ans avait aussi une fine connaissance des auteurs négationnistes. Il recommande plusieurs fois les deux livres Nuremberg de Maurice Bardèche, premier négationniste français, où l’universitaire plaide en faveur de l’Allemagne nazie, nie l’existence de la Shoah et diffuse des idées fascistes et antisémites, et pour lequel il a été condamné pour apologie de crimes de guerre.

Quentin Deranque valorise aussi les écrits de Jean-Jacques Stormay, auteur qui plaide pour un ordre politique autoritaire inspiré du fascisme catholique, et recommande sans sourciller Les Décombres, pamphlet antisémite et collaborationniste de Lucien Rebatet, soutien du nazisme. ⁠« Ses lectures étaient surtout fondées sur Aristote, saint Thomas d’Aquin, ou Patrick Buisson [ex-conseiller de Nicolas Sarkozy et théoricien de l’« union des droites » – ndlr]. C’était vraiment sa colonne vertébrale, le reste ce sont des running gags entre amis », minimise son ami Vincent Claudin auprès de Mediapart.

La religion au centre

À la ville comme en ligne, la religion semble omniprésente dans la vie de Quentin Deranque. Selon ses amis cités dans la presse, il serait même devenu le parrain de la confirmation de son propre père, qu’il aurait initié à la foi catholique. « Mon père a préféré le catéchisme de saint Pie X au début. Il a ensuite continué avec le compendium lorsqu’il suivait les cours de l’abbé. Le catéchisme de saint Pie X est plus digeste pour ceux qui commencent », décrit en effet le jeune homme en novembre 2024 sur X.

En famille, ils fréquentaient assidûment la chapelle Notre-Dame-de-l’Isle à Vienne, située en bordure de la route nationale. Pour y accéder, il faut contourner un Ehpad du même nom et emprunter une route étroite, où une seule voiture passe à la fois. C’est ici que la famille Deranque assistait à des messes traditionnelles. Les portes du bâtiment sont toutefois closes depuis le 1er septembre 2025, car le clocher de l’église du XIIsiècle fuit et le bâtiment n’est plus aux normes électriques.

« Pour les fidèles qui venaient célébrer ici la messe selon l’ancien ordo deux dimanches par mois, il a été convenu […] de délocaliser cette proposition paroissiale […] au sein de l’église de Jardin », lit-on sur deux feuilles A4 placardées à côté de l’entrée. La famille Deranque s’est donc repliée vers ladite église de Saint-Théodore dans la commune à 5 kilomètres de là. « On y dispense des messes traditionalistes », confirme un habitant sur place.

Ce type de messe dite en latin s’est raréfié en France depuis les réformes engagées par le Vatican dans les années 1970, mais connaît un regain de popularité ces dernières années, auprès d’une jeunesse très croyante. Sur X, Quentin Deranque ne faisait d’ailleurs pas mystère de son opposition à la décision du pape François de restreindre en 2021 l’usage de la messe en ancien ordo (terme qui désigne le calendrier liturgique) dans l’Église catholique.

X semblait être pour lui un lieu d’échange avec des dizaines d’interlocuteurs et interlocutrices très croyant·es, passionné·es, avec lesquel·les il échangeait régulièrement sur la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX). Ils se souhaitent une « Sainte Épiphanie » et font même des tests en ligne pour savoir « quel saint les accompagnera en 2025 » (il tombe sur saint François Xavier).

Fervent opposant au droit à l’avortement, qu’il compare au fait de « tuer des bébés », Quentin Deranque injurie à répétition Simone Veil, qu’il traite de « salope meurtrière » ou de « catin ». Lorsque le petit-fils de celle qui a porté le combat en France pour la légalisation de l’avortement se souvient sur X d’une action de sa grand-mère, il répond, le 31 juillet 2025 : « Question : il y a plus d’enfants morts à cause de votre grand-mère ou à cause du camp de Bobrek ? [une annexe d’Auschwitz-Birkenau – ndlr]. »

Quentin Deranque se dit par ailleurs déçu de la position du Rassemblement national (RN) sur le sujet – le parti d’extrême droite ayant préféré l’abstention au vote contre la constitutionnalisation de l’IVG en mars 2024. « C’est pour ça que j’ai voté Forteresse Europe (en plus d’être d’accord sur le reste) », écrit-il à propos du parti néofasciste mené par l’avocat Pierre-Marie Bonneau, qui défend notamment les antisémites et négationnistes Alain Soral, Robert Faurisson et Boris Le Lay.

Le parti Forteresse Europe a obtenu 0,02 % des suffrages exprimés en juin 2024, après avoir fait campagne sur l’abrogation de l’IVG et du mariage pour tous, la sortie de l’Union européenne, la création d’un « code de la nationalité » et d’un « recensement de la population incluant les critères ethniques et religieux ».

Racisme et antisémitisme

Comment Quentin Deranque pouvait-il se revendiquer d’une foi catholique qui demande « d’aimer son prochain » tout en propageant sa haine en ligne à longueur de journée ? « Ce n’est pas une question de haine », répond-il à un internaute qui soulève cette dichotomie. « NB : Un chrétien qui tue une personne est un pêcheur [sic] mais il demeure chrétien », ajoute-t-il.

« Il était de droite, tendance nationaliste et illibérale, il aimait son peuple et sa civilisation mais épousait en même temps la modernité », résumait pour Le Figaro son ami Vincent Claudin. Ce dernier assure ne pas se souvenir des posts de son camarade, pourtant leurs comptes dialoguaient régulièrement. Il tient à souligner auprès de Mediapart : « Quelques messages sur Twitter ne sont pas représentatifs des engagements d’une personne. J’en sais quelque chose. »

Alors assistant parlementaire de la députée RN Lisette Pollet, Vincent Claudin a en effet été licencié le 24 février après que Mediapart a exhumé les dizaines de posts pro-Hitler, racistes et antisémites qu’il publiait lui aussi sous pseudo.

Quentin Deranque semblait rejeter toute forme de diversité. Fan de foot (né à la frontière espagnole, il a un moment suivi le FC Barcelone de Messi), il a préféré soutenir l’Autriche à l’Euro 2024 car il lui était « impossible de supporter l’équipe censée représenter la France », à cause de ses joueurs noirs et musulmans.

Il y avait un mélange d’origines dans la famille. Pour quelqu’un de l’extérieur, son cheminement est incompréhensible. Son ancien professeur de musique

Sa pensée négationniste allait de pair avec un antisémitisme assumé, comme lorsqu’il se vante en novembre 2024 d’être en accord avec « 14 ou 15 » des seize préjugés antijuifs cités dans un sondage du Crif. « Il faudra déterrer et fusiller (((Halimi))) », écrit-il le même mois en utilisant un code antisémite, les triples parenthèses autour du nom de l’illustre avocate juive.

À l’été 2024, Quentin Deranque entreprend un voyage de plusieurs semaines au Pérou où il retrouve une partie de sa famille maternelle – il ne lâche pas X pour autant, en profitant même pour publier une photo prise dans un musée à Lima.

« Il ressemblait beaucoup à sa maman, il y avait un mélange d’origines dans la famille. Pour quelqu’un de l’extérieur, son cheminement est incompréhensible », confie son ancien professeur de musique. Le militant, dont la mère est péruvienne, assumait sa vision profondément racialiste et raciste de la société française. Quentin Deranque s’exprime sur les réseaux comme un suprémaciste blanc.

Il fait de la « blanchité » une condition pour être français, reproche à Miss Martinique d’être « mélaninée » et s’inquiète de « la mise en extrême minorité des Blancs dans le monde ». Caché derrière son pseudonyme, le jeune homme se revendique ouvertement « raciste ». « Être raciste c’est simplement faire le constat de l’existence de race, cela n’implique pas d’avoir une haine viscérale des autres races », tente-t-il d’élaborer en mai 2024.

En réalité, ses écrits transpirent bien la haine, avant tout dirigée vers « les millions d’Arabes et de Noirs présents sur le sol français », parfois réunis dans le terme de « bouègre » (condensé de « bougnoule » et de « nègre ») ou d’« allogènes », qu’il faudrait « déporter ». Le club de boxe qu’il fréquente à Vienne serait, regrette-t-il en octobre 2024, « dans un quartier bougne, mais comme le patron est blanc, ça filtre un peu ». Lorsqu’un internaute signale que « 100 % des électeurs du RN sont racistes », Quentin Deranque répond en juin 2024 : « Ils ont raison c’est 100 % normal. »

« On ne veut pas vivre avec des Africains, qu’ils soient délinquants ou non », assène-t-il en décembre 2024. Et lorsqu’une infirmière fait remarquer que les hôpitaux français tournent aussi grâce à des soignant·es noir·es, il s’énerve : « Quant aux médecins noirs on en croise aussi souvent que des poissons volants sale PàN [pute à nègre – ndlr]. »

Quelques semaines plus tôt, il comparait l’immigration africaine à l’occupation allemande, en semblant préférer la présence de « blonds dolicocéphales [« dolichocéphale » : terme instrumentalisé par les eugénistes nazis »] aux yeux bleus » à celle de « Noirs aux grosses narines et aux lèvres disproportionnées ».

En 2025, il publie une vidéo de la Bibliothèque nationale de France intitulée « La chasse aux nègres » et consacrée à la répression des esclaves noirs fuyant les plantations. Son commentaire : « Projet 2027 », référence à l’année de la prochaine élection présidentielle. Le militant n’hésite pas à employer des expressions appelant explicitement au meurtre, comme « TND », pour « Total Nigger Death » (« mort totale des nègres »), posté à plusieurs reprises.

Rapport à la violence

« Son engagement était guidé par la non-violence. Quentin détestait les conflits, n’avait jamais participé au moindre fait de violence, ne s’était jamais retrouvé en garde à vue et son casier était vierge de toute condamnation », a rappelé son avocat Fabien Rajon.

Si rien ne dit qu’il s’attendait à un affrontement physique le jour de sa mort, Quentin Deranque a bien participé, le 12 février, à la rixe avec des antifascistes en marge de Sciences Po Lyon. Loin de fuir l’affrontement, il apparaît dans plusieurs vidéos, capuche bleue enfoncée sur la tête, se tenant en garde en première ligne, sans que l’on sache s’il a porté des coups.

Quentin Deranque n’était pas un bagarreur aguerri, mais il en prenait le chemin. Dès 2024, le militant relaye sur X des posts du compte Active Club France et interagit régulièrement avec un cadre de cette communauté, « Paul », localisé en Isère. Sans organisation formelle, ce club fédère des collectifs locaux dans lesquels des militants de divers groupuscules d’extrême droite – souvent liés par le suprémacisme blanc – se retrouvent pour s’entraîner au combat et se préparer à la guerre raciale.

Le 1er février 2026 à 9 heures, deux semaines avant sa mort, Quentin Deranque se rend dans un parc au nord de Lyon, à trente minutes du centre-ville. Malgré les températures hivernales, une vingtaine de jeunes hommes sont venus comme lui suivre une matinée de formation aux techniques de combat, dispensée par le groupuscule néofasciste Audace Lyon.

Cette structure, réactivée après la dissolution de Lyon populaire, prétend pratiquer « l’autodéfense » face à la supposée « augmentation des violences à l’encontre des personnes blanches » commises par « des populations extra-européennes et des extrémistes de gauche ». Quentin Deranque n’était « ni violent ou agressif », a tenu à préciser à l’AFP Audace Lyon après sa mort. Deux semaines avant son agression mortelle, il relayait sur son compte X anonyme ce post du collectif néofasciste : « Jeune blanc, rejoins ton clan. »

Ce dimanche-là, à l’entraînement, le gabarit de Quentin Deranque, « 63 kilos », comme le rappellera Fabien Rajon, tranche avec certains autres torses musclés. Pour clore la séance, les animateurs proposent un « jeu » avec de faux couteaux. Deux volontaires doivent s’affronter au milieu du cercle des participants ; celui qui gagne le duel reste au milieu du cercle et un autre challenger remplace celui qui a perdu. Quentin a alors éliminé plusieurs adversaires, à la surprise générale.

Militantisme et groupuscules

Hors ligne, son idéologie xénophobe trouve un exutoire dans le militantisme au sein de groupuscules d’extrême droite, dont certains ont fait de la violence un mode d’action privilégié. À l’annonce de sa mort, plusieurs de ces groupes ont communiqué pour saluer la mémoire d’un camarade passé dans leurs rangs.

Il s’est notamment engagé au sein de la mouvance « nationaliste-révolutionnaire », autrement dit néofasciste. Si rien n’atteste son engagement au sein du groupe Lyon populaire, il relayait dès 2024 des posts de la structure. Lorsqu’en avril 2025 celle-ci apprend sa dissolution à venir pour ses actions violentes et son exaltation de la collaboration avec l’Allemagne nazie, il lui apporte son « soutien » sur X.

L’ex-leader de Lyon populaire, le néonazi Eliot Bertin, faisait d’ailleurs partie des chevilles ouvrières de la marche d’hommage à Quentin Deranque, le 21 février à Lyon, malgré son contrôle judiciaire.

Vincent et Baptiste Claudin ont également pris part à l’organisation de la manifestation, qui a réuni les mouvances de l’extrême droite la plus radicale, et notamment la plus antisémite. Interviewés dans de nombreux médias comme de simples amis proches de l’étudiant tué, les deux frères sont en réalité eux aussi passés par Lyon populaire.

La trajectoire militante de Quentin Deranque dessine en creux la capacité de cette nouvelle génération à mettre sous le tapis les vieilles querelles entre les diverses mouvances de l’extrême droite – identitaires, royalistes, nationalistes-révolutionnaires – pour former une « interfaf ». Toutes ces chapelles étaient d’ailleurs réunies à Lyon lors de la marche du 21 février.

Au printemps 2025, Quentin Deranque lance un groupuscule à Bourgoin-Jallieu (Isère), les Allobroges Bourgoin. Le 10 mai 2025, à Paris, c’est avec ce petit groupe que le militant a participé, le visage en partie recouvert par un cache-cou, au Comité du 9-Mai (C9M), un défilé néonazi organisé chaque année en hommage à un militant du groupuscule pétainiste L’Œuvre française mort en 1994. En janvier 2025, les Allobroges Bourgoin rendaient hommage à Jean-Marie Le Pen, un an après la mort du fondateur du Front national.

Si le RN a officiellement pris ses distances avec les organisateurs de la marche d’hommage à Quentin Deranque, le parti de Jordan Bardella continuait encore ces derniers jours d’ériger le militant en martyr. Le 6 mars, lors d’un meeting de soutien à Matthieu Valet, candidat lepéniste aux municipales à Lille, le vice-président du RN Sébastien Chenu a dédié le début de son discours à « ce jeune homme qui a laissé sa vie pour défendre des idées », « pour en réalité, défendre nos idées ou défendre plutôt l’idée qu’il se faisait de notre pays ».

Si l’étendue de ses posts n’était alors pas encore publique, la proximité de Quentin Deranque avec la mouvance néofasciste était pourtant déjà en partie documentée. Celui qui est par ailleurs vice-président de l’Assemblée nationale a assumé : « Il était des nôtres, il était de notre tribu. »

 

Boîte noire

Donatien Huet, Anass Iddou et Youmni Kezzouf ont contribué à cette enquête. 

Les milliers de publications citées ont été consultées à partir de Wayback Machine, site internet qui permet d’enregistrer et conserver des pages web, même lorsqu’elles sont modifiées, deviennent inaccessibles ou que des comptes de réseaux sociaux basculent en « privé ».

Quelques jours avant la publication de cette enquête, nous avons remarqué que les milliers de posts précédemment archivés avaient disparu de Wayback Machine, sans explication à ce jour.

Mediapart les avait précédemment enregistrés et conservés.

Pendant plusieurs semaines, trois journalistes de la rédaction de Mediapart ont écumé les milliers de posts des comptes identifiés, les recoupant avec des éléments biographiques établis, des recherches en sources ouvertes et des sources humaines.

Une fois que nous avons acquis la certitude de nos informations, nous avons sollicité la famille Deranque.

Le père de Quentin, contacté par téléphone le 3 mars, nous a renvoyés vers son avocat.

Mediapart a proposé un rendez-vous à Fabien Rajon, l’avocat de la famille Deranque, les 3 et 4 mars 2026.

Sans réponse, nous avons renvoyé un courriel détaillé le 10 mars 2026, lui faisant part de la découverte des publications de Quentin Deranque sur X, sollicitant un nouveau rendez-vous pour lui en montrer le contenu et prévenir ses parents. Il n’a pas non plus donné suite à cette demande.


 

   mise en ligne le 12 mars 2026

Les municipales ne sauveront pas le PS

Catherine Tricot sur www.regards.fr

Les élections municipales de 2026 revêtent un double enjeu pour les socialistes : conserver voire conforter leurs forces locales et s’affranchir de LFI en rompant avec elle. Ils rêvent que ces élections les replacent au centre de la gauche pour 2027. Pas gagné.

Depuis 2012, les socialistes ont perdu presque toutes les batailles. Les élections présidentielles, bien sûr. Les législatives souvent. Mais le PS a quand même réussi à conserver un réseau de maires, de grandes et de plus petites villes. Ce réseau d’élus locaux lui assure également un groupe substantiel au Sénat. Le premier enjeu des municipales est donc bien sûr de consolider cet ancrage. Les élections municipales de 2008, qui furent l’apogée de ses scores, n’ont-elles pas préparé la victoire de 2012 et l’élection de François Hollande à l’Élysée ?

Le terrain municipal reste un atout indéniable pour un parti qui s’est largement municipalisé. Dans une étude parue dans La vie des idées, Pierre-Nicolas Baudot et Rémi Lefebvre soulignent la part considérable des maires (plus de 1200), conseillers municipaux et collaborateurs divers dans un parti réduit à 20 000 adhérents. Il est incontestable que l’ancrage municipal est une école efficace d’apprentissage des responsabilités, un vivier pour ses futurs cadres. Mais la municipalisation du parti a son revers : elle met en place une machine à homogénéiser et professionnaliser les profils militants, dont on sait depuis longtemps qu’elle contredit la vocation populaire de l’organisation.

Le PS compte jouer de la désynchronisation classique des élections nationales et locales. En 2020, trois ans après la débâcle présidentielle de Benoît Hamon, le PS a récupéré une partie de ses pertes de 2014 et même conquis des grandes villes : Montpellier, Nancy, Saint-Denis, Périgueux ou Bourges. Mais, en sens inverse, la candidature de la maire de Paris en 2022 n’a pas empêché le résultat désastreux : Anne Hidalgo a obtenu 1,7% des voix à la présidentielle ; seuls 2,2% des Parisiens ont voté pour elle à cette même élection.

En 2026, les dirigeants socialistes font le pari que les municipales peuvent les réinstaller au rang de force centrale à gauche, face à une gauche radicale puissante nationalement mais beaucoup moins implantée dans les territoires.

En 2026, les dirigeants socialistes font le pari que les municipales peuvent les réinstaller au rang de force centrale à gauche, face à une gauche radicale puissante nationalement mais beaucoup moins implantée dans les territoires. De fait, le choix des listes séparées de LFI leur donne un espace incontestable dans des configurations d’alliances à gauche fréquentes et souvent très larges. Mais les tensions violentes entre les insoumis et le reste de la gauche fragilisent l’issue du second tour.

De plus, rien ne dit que, même en cas de succès municipal, la désynchronisation ne fonctionnera pas à nouveau, et à leur détriment, à l’élection stratégique de 2027. Les ruptures fracassantes avec LFI pourraient n’être qu’une poudre de perlimpinpin pour surmonter ce cruel constat : même quand il est fort localement, le PS disparaît nationalement.

Oui, l’implantation locale reste un terrain privilégié pour prendre le pouls d’une population et expérimenter des solutions concrètes pour transformer le quotidien. Mais encore faut-il que cette présence s’appuie sur un projet capable de mobiliser les catégories populaires, un projet cohérent et porteur d’innovations. Or, lors de ces élections municipales, le pragmatisme l’a emporté, sans effort collectif pour repenser ce que pourrait être une pratique municipale socialiste.

Le constat est tout aussi sévère si on regarde le niveau national, voire international. Où est le projet socialiste déclinable de façon cohérente à toutes les échelles de l’action politique ? À l’époque de l’État-providence, la gestion municipale de la gauche prolongeait la dynamique nationale d’extension des politiques sociales, culturelles et de services publics. La fin de ce cycle a profondément modifié les conditions d’action des collectivités. Privées de cet appui structurel, les municipalités socialistes ont vu leur pratique se banaliser, inscrites dans une gestion contrainte. Dès lors, ces élections ne permettront toujours pas de trancher le débat essentiel : comment redevenir une force d’impulsion à gauche si les comptes du hollandisme et de l’option social-libérale ne sont toujours soldés ?


 


 

Municipales : l’heure de vérité pour LFI

Catherine Tricot sur www.regards.fr

LFI présente cette année 276 listes qui marquent sa nouvelle volonté de s’ancrer localement. Mais entre divisions à gauche et stratégies divergentes pour le second tour, ces élections diront si la force électorale nationale des insoumis peut se traduire en pouvoir municipal.

Cette année, La France insoumise fête ses 10 ans d’existence et veut franchir un palier dans son implantation locale. Alors qu’elle avait peu investi les élections municipales en 2020, elle en fait désormais un objectif important et présente 276 listes. C’est trois fois plus qu’en 2020.

Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon entend conforter ses zones de force : les grandes villes universitaires et les banlieues populaires. LFI sera présente dans la totalité des 36 villes de plus de 100 000 et dans plus de la moitié des villes rassemblant entre 50 000 et 100 000 habitants (49 sur les 89). Signe de cet engagement du mouvement : 19 députés LFI sont candidats. En revanche, la présence des insoumis décroît rapidement en dehors des grandes villes : moins du tiers dans les villes de 20 000 à 50 000 (103 sur 344) et moins de 10% dans les villes de 10 à 20 000 habitants (42 sur 543).

Les élections municipales ont été soigneusement préparées avec la publication d’un ouvrage collectif, Pour un nouveau communalisme, Les communes au cœur de la révolution citoyenne qui réaffirme le fait communal contre les politiques de métropolisation et d’intercommunalité. Une « boîte à outils programmatique » a été adoptée ; elle se retrouve pour l’essentiel dans les différentes propositions des listes LFI : cantine bio et « gratuite pour les familles en dessous du seuil de pauvreté », municipalisation de l’eau… La composition des listes a été soignée pour atteindre la parité des têtes de liste au niveau national et pour mettre en avant des personnalités racisées, la « nouvelle France ».

Derrière cette cohérence nationale, les campagnes ont aussi été locales. Leurs résultats seront finement analysés… et des leçons seront tirées. Qu’est-ce qui mobilise et fait gagner LFI ? Le style « rentre dedans » de la campagne parisienne ou marseillaise ? Le ton « ferme mais calme » de la campagne toulousaine ? Ou « le grand n’importe quoi » de La Courneuve ? Ou encore la campagne « trêve de polémiques » à Roubaix ?

C’est d’ailleurs à Roubaix que LFI a les chances de victoire les plus grandes. Dans cette ville qui approche les 100 000 habitants, un récent sondage donne 44% à la liste conduite par David Guiraud au premier tour. LFI pourrait également s’imposer dans quelques villes de banlieue (Villeneuve-d’Ascq, Vaulx-en-Velin, Vénissieux) et surtout en Île-de-France (Argenteuil, Saint-Denis, Aubervilliers, La Courneuve, Corbeil-Essonnes…) transformant sa forte influence nationale en victoires locales.

Qu’est-ce qui mobilise et fait gagner LFI ? Le style « rentre dedans » de la campagne parisienne ou marseillaise ? Le ton « ferme mais calme » de la campagne toulousaine ? Ou « le grand n’importe quoi » de La Courneuve ? Ou encore la campagne « trêve de polémiques » à Roubaix ?

Quand elle n’est pas donnée en tête des gauches – ce qui est le plus fréquent –, l’enjeu est d’ores et déjà celui du second tour. Dans combien de villes LFI rassemblera-t-elle plus de 10% des voix et se trouvera donc en situation de se maintenir ? Dans la grande majorité des communes, le rapprochement des listes de gauche est la condition d’une victoire face à la droite, voire face à l’extrême droite. La tradition depuis 1962 est celle d’une fusion des listes intégrant des éléments de programme et des candidats en position éligible. Mais ça, c’était avant. Avant le délire qui frappe la gauche politique depuis deux ans, redoublé depuis cinq semaines.

Après avoir affirmé qu’il n’y aurait pas d’accord national avec LFI, le PS appelle au désistement de la liste de gauche arrivée en deuxième position. Au nom de la mobilisation des électorats, LFI s’y refuse. Jean-Luc Mélenchon a dit la ligne samedi soir à Marseille ; elle devient celle du mouvement ce lundi dans un communiqué. LFI réclame une « fusion technique » partout où il y a un risque de droite ou d’extrême droite. Cette fusion technique se ferait entre listes de gauche parvenues au-dessus des 10%. Répondant aux appels lancés par le PS aux insoumis « à se désolidariser clairement et pleinement des propos [de Jean-Luc Mélenchon] », le mouvement radical refuse des négociations au cas par cas car « LFI n’est pas une addition de baronnies ». Les insoumis réclament l’intégration d’un nombre de candidats à proportion des résultats du premier tour mais sans participation à la majorité. Autre réponse du berger insoumis à la bergère socialiste qui réclamait une clarification sur la violence en politique. Dans ce même communiqué, ils refusent toute concession au sujet de la mort de Quentin Deranque et réaffirment « la solidarité avec le [au singulier, ndlr] mouvement antifasciste face aux tentatives de criminalisation faisant suite au drame de Lyon ». En revanche, ils en appellent aux têtes de liste communistes, écologistes et citoyennes pour ouvrir dès maintenant des négociations. Donc pas Paris, pas Toulouse, pas Lille et même pas Marseille… mais des discussions sont possibles à Lyon, Nîmes ou Le Havre.

Les socialistes paieront le prix fort de cette montée en intransigeance de toute part. De nombreuses villes de gauche pourraient tomber à droite. Et Marseille à l’extrême droite. S’en suivrait un déchirement plus grand entre forces de gauche, chacunes voulant reporter sur l’autre la responsabilité de ces bérézina locales.

Mais on sait que l’impact politique ne sera pas que local. Il sera national alors que s’ouvre l’année présidentielle et législative. Quelles seront les conséquences de ces choix politiques délétères ? Déplorables pour les habitants de ces villes. Mais politiquement, qu’en tireront les électeurs de gauche ? Il leur reste à imposer un retour à la raison de ces deux partis. Le combat contre l’accession du RN au pouvoir le vaut bien, non ?


 


 

Écologistes : la peur de la bérézina
aux municipales

Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr

L’écologie politique est-elle déjà condamnée ? La vague verte de 2020 est-elle retombée, et l’heure est-elle venue d’une grande débâcle ? On fait le point.

Aux dernières municipales, de grandes villes ont basculé vers des majorités écologistes ou à forte composante écologiste : Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Marseille, Poitiers, Angers, tandis que Grenoble confirmait son choix. L’écologie cessait d’être un supplément d’âme des majorités municipales pour devenir une force de gouvernement urbain. Le Covid venait de mettre l’accent sur ce lien essentiel entre notre environnement et notre santé, notre bien-être.

En 2020 également, des électeurs de droite, déstabilisés par la poussée macroniste, ont pu chercher une solution alternative aux municipalités de droite traditionnelle. En votant écolo, ils trouvaient une façon modérée et consensuelle de tourner cette page. Qu’en est-il aujourd’hui ? Ces municipalités se retrouvent désormais affaiblies par les difficultés de la gauche et par le retour offensif d’une droite déterminée à reconquérir ses bastions.

D’autant qu’après six ans, le moment est venu de juger les expériences écologistes : leurs politiques de réduction de la place de la voiture, de création d’îlots de fraîcheur, de défense de la biodiversité, les politiques en faveur du vélo, le développement des repas bio ou végétariens dans les cantines, les bâtiments éco-construits, hier marqueurs écologistes, ont été repris par de nombreuses villes, surtout de gauche. Même quand ces initiatives ont fait l’objet de solides oppositions de la droite, il est fort à parier qu’en cas de retour au pouvoir dans les mairies, elle n’y reviendra pas. 

Certes, il reste beaucoup à faire, notamment faute de moyens suffisants, mais l’écologie a gagné une bonne partie de la bataille des politiques municipales. Pourtant, les municipales de 2026 s’annoncent comme un moment risqué pour le parti vert. Plusieurs grandes villes pourraient basculer. À Lyon, Aulas fait la course en tête. Grenoble, Strasbourg ou Annecy pourraient également échapper aux majorités écologistes. Mais chez les cadres du parti, on veut croire qu’il existe quand même une dynamique : les écologistes pourraient gagner des villes moyennes, comme Lorient, Nevers (dont le maire est l’un des derniers édiles macronistes) ou Mulhouse. De fait, l’écologie, hier cantonnée aux métropoles bourgeoises, irradie tout le territoire : dans les petites villes on retrouve nombre d’écologistes à la tête de listes de gauche.

Avec cette inscription dans les programmes et les réalisations des villes, les élus écologistes ont perdu leur singularité. Ils pourraient faire les frais de la réorientation intervenue au niveau national. Marine Tondelier a été élue pour porter une écologie populaire. Elle est devenue l’ardente militante de l’union des gauches et se veut le trait d’union entre LFI et le PS. De fait, s’ils sont le plus souvent alliés dès le premier tour aux socialistes et aux communistes, on les retrouve parfois en alliance avec LFI, parfois conduisant leur propre liste et, en fait de trait d’union, ils s’éparpillent dans l’ensemble des listes. Montpellier en est un exemple symptomatique : des écolos sont présents sur les trois listes de gauche. Officiellement, ils sont sur la liste citoyenne du Printemps montpelliérain, mais l’ancienne maire adjointe écolo repart avec le maire socialiste Michael Delafosse, quand d’autres ont choisi de rejoindre la liste insoumise. Cet éclatement est presque la norme, au point d’émouvoir et de faire réagir la direction du parti qui a suspendu bon nombre de militants, choquant une culture éloignée de la discipline organisationnelle et très décentralisée.

Les alliances locales avec le PS renvoient aussi au pragmatisme de cet engagement issu des mouvements associatifs : l’efficacité avant tout. Les socialistes apparaissent comme les partenaires les plus susceptibles de gagner et de gérer, ils n’hésitent donc pas à s’allier avec eux. 

Derrière ces débats locaux se joue une question plus large : quelle est l’identité de l’écologie politique ? Les écologistes sont dans une phase nouvelle, celle où ils doivent reconstruire leur raison d’être, redéfinir un imaginaire. Ils veulent toujours incarner la promesse d’une transformation de la vie, au quotidien et pour la planète. Ce lien du local au global est leur force ; il ne peut plus enjamber les enjeux structurants qui font débat à gauche : comment gagner cette bataille dans un monde qui a enfin conscience de sa finitude et dans un capitalisme ensauvagé par la rareté des ressources ? Cette conscience nouvelle n’amène pas que de la sensibilisation écolo : elle durcit les enjeux et les luttes. Les écologistes sont entrés en politique pour porter le combat du vivant ; ils n’échapperont pas à faire de la politique et à conduire des luttes politiques.   

Si Bérézina municipale il devait y avoir, elle ne viendrait pas d’un excès d’écologie. Elle viendrait d’une hésitation sur la façon de la faire vivre et de la défendre politiquement.


 


 

Villes communistes : entre craintes de défaites et espoir de victoires -
par Roger Martelli

Roger Martelli sur www.regards.fr

Dernière semaine avant les élections municipales. L’historien se penche sur le PCF : entre déclin historique et reconquêtes possibles.

Les prochaines municipales vont-elles interrompre le déclin du nombre de municipalités communistes ? Les communistes l’espèrent. Ils peuvent même envisager raisonnablement quelques reconquêtes notables, comme celle du Havre gagnée par la droite en 1995, celle de Nîmes perdue en 2001 ou celle de Champigny-sur-Marne, qui avait symbolisé en 2020 le déclin du communisme val-de-marnais.

Mais les possibles succès peuvent être contrebalancés par de nouvelles pertes. Il n’y a plus de bastions et la « ceinture rouge », dont le PCF s’enorgueillissait dès 1925, s’est délabrée au fil des scrutins. La sociabilité ouvrière qui constituait le socle de l’implantation communiste s’est défaite. L’espoir dans les lendemains qui chantent s’est altéré. La singularité de la gestion communiste est moins lisible.

Enfin, si l’on se fie aux consultations nationales, de 2022 à 2024, le PC se voit durement concurrencé. Dans la banlieue rouge, les insoumis ont obtenu des résultats qui rappellent ceux du PC de la grande époque. En dehors de l’espace francilien, dans de nombreuses villes à direction communiste, c’est le RN qui dépasse la majorité absolue ou flirte avec elle. Les insoumis, qui veulent accéder aux responsabilités locales, comptent conquérir des villes où le PCF a longtemps incarné la radicalité populaire. Quant au RN, il cible depuis longtemps les espaces de tradition ouvrière que les dernières décennies ont voués à la désindustrialisation, à la déstabilisation sociale, au sentiment d’abandon et au ressentiment qui en résulte.

Un nouveau recul serait un coup dur pour les communistes. Mais il serait d’autant plus douloureux qu’il pourrait être alors principalement le fait de victoires du RN.

Au total, depuis 1977, le PCF a perdu plus de la moitié des 1500 communes qu’il dirigeait alors et la population qu’il administre est passée de 8,6 millions à environ 2,5 millions. Certes, les communistes ont pris l’habitude de combiner des résultats nationaux désastreux et des positions locales encore solides. Mais, en 2026, ils savent qu’ils jouent très gros.

Depuis 1962, lors des scrutins municipaux, les communistes recherchent une union de toute la gauche dès le premier tour. Entre 1965 et 1977, ils ont peu à peu imposé ce modèle, au   départ refusé par les socialistes. Globalement, la méthode continue d’être suivie ; elle est efficace pour protéger les municipalités acquises ou pour en gagner d’autres.

Mais, désormais, la guerre des gauches fait rage… même dans des villes où la menace de l’extrême droite est plus forte que jamais. Au bout du compte, dans les villes les plus peuplées, alors qu’elle était la norme en 1977, l’union de la gauche est devenue une exception. Le PCF réussit souvent à maintenir de larges unions dans ses municipalités, mais pas partout, notamment en région parisienne.

Un nouveau recul serait un coup dur pour les communistes. Mais il serait d’autant plus douloureux qu’il pourrait être alors principalement le fait de victoires du RN. Cela affecterait la gauche dans son ensemble, à un moment plus que délicat de l’histoire démocratique de la France.

Le communisme municipal fut une composante originale de l’histoire française. Les municipalités gérées par le PCF en longue durée furent un lieu d’unification et de valorisation du monde populaire, une manière de rapprocher les gauches, une façon de raccorder la radicalité et le rassemblement majoritaire. Ces traits originaux ont certes besoin d’être repensés en profondeur, mais il serait regrettable que cet héritage ne soit plus qu’une pièce annexe de notre mémoire nationale.

Focus sur Saint-Amand-les-Eaux

Saint-Amand-les-Eaux sera parmi les villes qui seront scrutées par les communistes. La réélection de son maire, Fabien Roussel, pourrait conditionner son avenir à la direction du PCF et son éventuelle candidature à l’élection présidentielle. Ville du bassin minier de 16 000 habitants, les ouvriers et employés comptent pour 54% des actifs. Elle a été gagnée par le PCF en 1995 et Alain Bocquet, dirigeant national du PC, dirige la mairie de jusqu’en 2025, date à laquelle il passe la main à Fabien Roussel, battu aux législatives de 2024 par le RN.

En 2020, la liste Bocquet l’avait emporté dès le premier tour (51%) face à trois listes concurrentes. Cette année, trois listes sont en présence : celle de Roussel, une liste conduite par l’ancien premier adjoint d’Alain Bocquet qui comptait lui succéder et une liste du RN. L’extrême droite n’avait obtenu que 11,7% en 2020. Mais entretemps elle a récolté 38,5% aux européennes de 2024 et 41,6% aux dernières législatives. En cas de triangulaire, le résultat est très incertain.


 

   mise en ligne le 11 mars 2026

Iran : les objectifs véritables de Netanyahou

Denis Sieffert  sur www.politis.fr

Les crimes de guerre commis par Israël et les États-Unis en Iran et au Liban rappellent de plus en plus Gaza.

Depuis dix jours, la télévision nous sature d’images qui suscitent l’effroi, ou peut-être, hélas, la fascination. Combien d’avions de chasse avons-nous vus catapultés depuis le pont de l’Abraham Lincoln ? Combien de panaches de fumée noire au-dessus de Téhéran et de Beyrouth ? Et de récits admiratifs de la traque du guide suprême par l’œil orwellien du Mossad ajustant la mire ? De tout cela nous sommes gavés. Dire que les questions de fond sont esquivées serait mentir, mais elles n’ont dans le programme télévisé ni le même statut ni le même horaire. La guerre reste un spectacle. Cette question, par exemple, à peine effleurée : pourquoi l’offensive israélo-américaine maintenant ? Depuis la guerre d’Irak de 2003 et l’imposture de « l’arme de destruction massive », on pouvait penser que la vérité avait fait quelques progrès.

Donald Trump lui-même s’était vanté au mois de juin d’avoir détruit le potentiel nucléaire iranien.

Force est de constater qu’il n’en est rien. Le mensonge est aussi énorme aujourd’hui. Tous les experts le disent : l’Iran était loin de disposer de l’arme atomique. D’ailleurs, Donald Trump lui-même s’était vanté au mois de juin d’avoir détruit le potentiel nucléaire iranien. Alors, la question demeure sans réponse. En vérité, Américains et Israéliens en proposent plusieurs, successives et contradictoires. On hésite à Washington entre changer le guide suprême (version vénézuélienne) ou abattre le régime. Du côté israélien, on ne fait pas mystère d’opter pour la solution la plus extrême. Pour Benyamin Netanyahou, c’est la République islamique tout entière qu’il faut éliminer, et à n’importe quel prix pour les civils iraniens et libanais. Sa promesse de démocratie faite aux Iraniens met au minimum mal à l’aise de la part de l’homme qui vient de massacrer 70 000 Palestiniens.

Si l’on oublie le mot « démocratie » qu’on devrait lui interdire de prononcer, c’est pourtant du côté du premier ministre israélien qu’il faut chercher un semblant de vérité. On a compris en quelques jours que c’est lui qui avait imposé sa guerre à Donald Trump, lequel n’a que des coups à prendre, alors que sa base électorale Maga est en train de se déchirer entre les nostalgiques d’une Amérique gendarme du monde et les non-interventionnistes. Et alors que l’économie mondiale est ébranlée. Netanyahou, lui, poursuit un seul objectif : éliminer tout ce qui peut faire obstacle à son ambition coloniale, en Cisjordanie, et au-delà. Alors pourquoi maintenant ? Parce que Gaza a été anéanti et que le Hezbollah, toujours stupidement provocateur, est affaibli.

L’exploitation des valeurs juives au profit d’un objectif colonial sordide est un crime dans le crime.

Il restait à circonvenir l’idiot utile Donald Trump, appâté avec la perspective d’une élimination spectaculaire du guide suprême. Et c’est ici que l’histoire du sionisme resurgit. En Israël aujourd’hui, la Bible est omniprésente dans le discours officiel. Cette guerre a été rebaptisée « guerre de Pourim » parce qu’elle correspond à la fête juive que l’on célébrait ces jours-ci. La tentation était forte d’évoquer cet épisode du récit biblique, selon lequel les Perses, cinq siècles avant notre ère, auraient voulu exterminer les Judéens. La confusion entre l’histoire la plus actuelle et la Bible est la caractéristique du sionisme de droite. Dans la légende, le « méchant Haman », premier ministre de l’empire perse, est finalement vaincu et pendu.

Les médias israéliens raffolent de cette superposition. On se déguise en mollah à la télévision. On célèbre joyeusement les bombes israéliennes sur Téhéran comme on fête Pourim. Le Hamas, le Hezbollah, Khamenei père et fils, et le Perse imaginaire Haman se mêlent dans un grand fatras idéologique qui autorise tous les crimes. La haine est à son comble. « Tout le monde est devenu fou dans ce pays », commente le toujours admirable Gideon Levy dans Haaretz, le 5 mars. L’exploitation des valeurs juives au profit d’un objectif colonial sordide est un crime dans le crime. L’objectif est terrible. Les moyens ne peuvent que l’être tout autant.

Il serait grand temps que les gouvernements européens se libèrent de leur soumission au gouvernement israélien.

Après le bombardement d’une école de jeunes filles par l’aviation américaine dans le sud de l’Iran, c’est l’aviation israélienne qui, le 8 mars, a bombardé des dépôts de carburant propageant des particules toxiques sur toute la capitale, puis détruit un purificateur d’eau. Ces crimes de guerre rappellent Gaza. De même, le déplacement forcé de centaines de milliers de Libanais. Le ministre israélien Bezalel Smotrich l’a dit : le Sud-Liban va subir le sort de Khan Younes, rayé de la carte de Gaza. Il serait grand temps que les gouvernements européens se libèrent de leur soumission au gouvernement israélien d’extrême droite. Seule l’Espagne de Pedro Sanchez fait acte de lucidité et de courage.


 

   mise en ligne le 10 mars 2026

Iran : une guerre illégale et,
déjà, de possibles crimes de guerre

Justine Brabant et Rachida El Azzouzi sur www.mediapart.fr

La guerre lancée par les États-Unis et Israël n’est pas seulement contraire à la Charte des Nations unies et illégale en elle-même, elle l’est également par les moyens employés : attaque contre une école, destruction d’infrastructures civiles, déplacements forcés… Recensement.

Une chose est de déclencher une guerre contraire au droit international. Une autre est, une fois engagé dans cette guerre, de commettre des violations du « droit de la guerre » lui-même. L’attaque contre le régime iranien lancée le 28 février par les dirigeants d’Israël et des États-Unis pourrait bien relever de ce double piétinement du droit.

Cette attaque est d’abord « illégale en droit international » car elle contrevient à la Charte des Nations unies, qui interdit par son article 2 (alinéa 4) le recours à la force « contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État », explique Johann Soufi, avocat et chercheur spécialisé en droit international. Les deux exceptions posées par la Charte, la légitime défense ou une autorisation du Conseil de sécurité, ne s’appliquent pas dans ce cas, pointe-t-il à l’instar d’autres juristes.

Qu’une guerre soit légale ou non, ses acteurs doivent respecter un certain nombre de règles – le droit des conflits armés, aussi appelé droit de la guerre ou droit international humanitaire. Or, là encore, les États-Unis et Israël, tout comme l’Iran, semblent s’en être affranchis.

Il faudra du temps pour déterminer avec précision qui s’est rendu coupable de quels actes et dans quelles circonstances. Mais déjà les juristes pointent plusieurs attaques problématiques au regard des conventions de Genève, piliers du droit international humanitaire. « Certains actes commis dans le cadre de cette guerre illégale constituent clairement des violations des conventions de Genève. Il faudra toutefois encore du temps pour établir avec précision les faits ainsi que pour déterminer la qualification juridique exacte et l’étendue des violations qui ont été commises », estime Johann Soufi. Sans dresser de liste exhaustive, il est déjà possible d’en citer quatre.

Une école de filles bombardée dans le sud de l’Iran (28 février)

C’est l’épisode le plus meurtrier connu en termes de victimes civiles depuis le début des attaques menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran, le 28 février. Au premier jour de ces attaques, au moins 168 personnes, pour la plupart « des écolières âgées de 7 à 12 ans » selon l’Unicef, ont été tuées dans le bombardement de l’école primaire de filles Shajareh-Tayyebeh, à Minab, au sud de l’Iran. « Je ne peux pas m’habituer à appeler ces événements des “dommages collatéraux” », a déploré Benoit Van Keirsbilck, du comité des droits de l’enfant des Nations unies.

Situé dans l’enceinte d’un complexe des forces navales du Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI), au cœur de la province d’Hormozgan, près du très stratégique détroit d’Ormuz, l’établissement, qui était plein à craquer (il y a école le samedi en Iran), dispose de sa propre entrée, précise l’ONG Human Rights Watch, qui réclame une enquête indépendante pour crime de guerre.

« Le schéma des frappes, qui ont directement touché des structures distinctes à travers le complexe, y compris l’école, ainsi que les points d’impact des munitions qui sont visibles sur plusieurs bâtiments indiquent que cette attaque a été menée à l’aide de munitions guidées de haute précision, dénonce l’ONG. Il ne semble pas s’agir de frappes erronées menées par des armes dont les systèmes de guidage ou de propulsion auraient échoué, ou auraient été perturbés de manière à frapper cette zone de façon aléatoire. »

Donald Trump a balayé samedi 7 mars toute responsabilité de son pays, à l’instar du secrétaire d’État Marco Rubio, affirmant que les États-Unis ne visaient jamais « délibérément » une école. « À mon avis, et d’après ce que j’ai vu, c’est l’Iran qui l’a fait. […] Comme vous le savez, leurs munitions sont très imprécises », a déclaré le président. « Seul l’Iran cible les civils », a renchéri le secrétaire d’État à la guerre, Pete Hegseth, assurant qu’une enquête du Pentagone était en cours. Mais les preuves qui s’accumulent contredisent leurs déclarations.

Dimanche 8 mars, une nouvelle vidéo, authentifiée par le New York Times, montre un missile de croisière Tomahawk ciblant la base navale près de l’école, une arme dont seuls les États-Unis disposent. Ni l’armée israélienne ni l’armée iranienne n’en possèdent. Depuis le 28 février, les navires de guerre de l’US Navy ont lancé des dizaines de Tomahawk sur l’Iran.

Le 5 mars, le quotidien new-yorkais avait publié une enquête montrant la simultanéité des frappes sur l’école et sur la base navale, en s’appuyant sur des images satellitaires, des publications sur les réseaux sociaux et des vidéos vérifiées.

Déplacements forcés au Liban (à partir du 2 mars)

Près de 700 000 personnes ont déjà été contraintes de fuir leur domicile, dans le sud du Liban et dans la banlieue sud de Beyrouth, depuis qu’Israël a lancé une nouvelle guerre contre le Hezbollah, qui a tiré des roquettes en soutien à la République islamique d’Iran. Des déplacements forcés, sans date de retour, susceptibles de bafouer les lois de la guerre. Celles-ci interdisent le déplacement forcé de civil·es, « sauf dans les cas où la sécurité des civils ou des impératifs militaires l’exigent ».

La méthode n’est pas sans rappeler celle appliquée à Gaza par l’armée israélienne, qui n’a cessé d’émettre, à partir d’octobre 2023, des ordres d’évacuation immédiate massifs, accentuant la terreur et le chaos dans l’enclave palestinienne. L’armée israélienne a d’abord appelé à évacuer, à partir du 2 mars, plus de cent villages et villes du sud du Liban et de la plaine de la Bekaa. Puis, le 6 mars, elle a intimé l’ordre à 700 000 habitant·es de la banlieue sud de Beyrouth, fief du Hezbollah, de s’enfuir vers le nord. Un ordre d’évacuation sans précédent.

Déjà épuisée et traumatisée par le cycle de crises, dont la dernière guerre de l’automne 2024, qui avait déplacé à l’intérieur du pays plus de 1,2 million de personnes, la population libanaise encaisse, impuissante, une nouvelle catastrophe humanitaire. « Les avertissements généraux couvrant de vastes zones du Liban ne constituent pas des garanties efficaces de protection », condamne Amnesty international.

Depuis octobre 2023, l’ONG réclame des enquêtes pour crimes de guerre pour les attaques illégales d’Israël contre des civil·es, l’utilisation de phosphore blanc, ses destructions massives dans les villages frontaliers du Liban, ainsi que les tirs répétés de roquettes non guidées par le Hezbollah sur des zones civiles en Israël. Le pilonnage meurtrier du village de Nabi Chit, à la frontière libano-syrienne, le 6 mars, par l’armée israélienne, pour retrouver la dépouille d’un soldat disparu en 1986, pourrait constituer un de ces crimes.

L’Iran endommage une usine de dessalement à Bahreïn

Parmi les infrastructures civiles (aéroports, hôtels, usines) visées par l’Iran lors de ses représailles figurent désormais les usines de dessalement d’eau. Le ministère de l’intérieur de Bahreïn a dénoncé, dimanche 8 mars, une attaque de drones ayant « causé des dommages matériels » à l’une de ces usines.

Plus encore peut-être que les raffineries de pétrole, les usines de dessalement sont cruciales pour les pays du Golfe. Elles fournissent 42 % de l’eau potable des Émirats arabes unis, 70 % en Arabie saoudite, 86 % dans le sultanat d’Oman et jusqu’à 90 % au Koweït, relevait en septembre 2022 une note de l’Institut français des relations internationales.

L’Iran a assuré, par la voix de son ministre des affaires étrangères, avoir répliqué à une frappe des États-Unis sur une de ses propres usines de dessalement, située sur l’île de Qeshm. Il n’a pas précisé si elle avait occasionné des dégâts. Environ 3 % de l’eau potable produite en Iran provient d’usines de dessalement.

Torpillage d’un navire et non-assistance à ses marins (4 mars)

Une frégate de la marine iranienne, l’Iris Dena, venait de participer à des exercices navals en Inde et rentrait vers sa base lorsqu’elle a été torpillée, le 4 mars, dans les eaux internationales au large du Sri Lanka par un sous-marin de l’US Navy. L’attaque, spectaculaire, a fait grand bruit : la marine états-unienne n’avait pas mené d’attaque de ce type depuis la Seconde Guerre mondiale.

Sur les 180 personnes à bord de la frégate, seulement 32 ont pu être secourues. Le Pentagone s’est empressé de diffuser la vidéo de l’explosion du navire – une « mort douce », a commenté le secrétaire à la guerre, Pete Hegseth.

Cette attaque contre un bateau militaire qui naviguait loin de l’Iran et n’avait pas pris part à la guerre a immédiatement suscité des questions sur sa légalité. Du strict point de vue du droit, ces deux éléments ne constituent pas des crimes en soi. Même sans prendre part aux combats, la frégate constituait une « cible militaire claire », et son attaque ne constitue donc « pas un crime de guerre », relève Marko Milanovic, professeur de droit international à l’université de Reading (Royaume-Uni). Le fait de se trouver loin du théâtre des opérations ne rend pas non plus l’attaque illégale au regard du droit international, remarquent plusieurs juristes.

En revanche, les conventions de Genève exigent que les belligérants prennent, après chaque combat, « toutes les mesures possibles pour rechercher et recueillir les naufragés, les blessés et les malades ». Or, les États-Unis n’ont pas porté secours aux marins de l’Iris Dena. Des sources au sein de l’administration Trump assurent que l’US Navy a averti les autorités srilankaises afin qu’elles puissent envoyer des secours. Le Sri Lanka ne l’a pas confirmé pour le moment.

Frappes sur les raffineries de Téhéran et pluies acides (7-8 mars)

Samedi 7 mars, les forces armées israéliennes ont bombardé plusieurs sites pétroliers situés à Téhéran et aux alentours. L’Iran a lui-même, depuis le début de la guerre, visé des infrastructures pétrolières et gazières de plusieurs pays du Golfe. Mais les frappes du 7 mars, qui ont mis feu à quatre dépôts pétroliers de la capitale iranienne et de sa banlieue, ont franchi un nouveau seuil en termes d’ampleur et de répercussions.

Elles ont eu pour effet de plonger Téhéran et sa dizaine de millions d’habitant·es dans un épais nuage de fumée noire, qui n’a pas tardé à retomber en poussière et en pluies toxiques, noires elles aussi – les habitant·es rapportent des douleurs à la gorge et aux yeux.

L’article 8 du statut de la Cour pénale internationale (CPI) définit comme « violation grave » du droit international le fait de « diriger intentionnellement une attaque en sachant qu’elle causera […] des dommages étendus, durables et graves à l’environnement naturel », dommages qui seraient « manifestement excessifs par rapport à l’ensemble de l’avantage militaire concret et direct attendu ».


 

   mise en ligne le 9 mars 2026

Guerre en Iran : face aux tentatives d’instrumentalisation d’Israël et des États-Unis, les forces kurdes cherchent la meilleure voie

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Alors que les États-Unis et Israël tentent de les instrumentaliser pour faire tomber le régime de Téhéran, plusieurs partis kurdes iraniens ont formé une coalition, mais ne se sont pas prononcés, pour l’heure, sur leur engagement dans cette guerre.

Dix jours après le déclenchement par les États-Unis et Israël d’une guerre contre l’Iran, la stratégie mise en œuvre reste floue. Pas tant celle de Tel-Aviv – qui fait de la destruction de ce pays une fin en soi – que celle de Washington. Marco Rubio, le secrétaire d’État, affirmait d’ailleurs le 2 mars : « Nous savions qu’il y aurait une action israélienne ; nous savions que cela déclencherait une attaque contre les forces américaines, et nous savions que, si nous ne les attaquions pas préventivement avant qu’ils ne lancent ces attaques, nous subirions des pertes plus importantes. »

Ou comment la première puissance mondiale se laisse prendre dans un engrenage qui risque de pulvériser tout le Moyen-Orient et touche déjà l’économie mondiale. Le même flou demeure s’agissant d’une possible intervention au sol, étant entendu qu’un changement de régime iranien – but de plus en plus évoqué par la Maison-Blanche – nécessite une intervention terrestre. Ces derniers jours, l’armée israélienne a mené des bombardements contre des avant-postes militaires et policiers iraniens le long de sa frontière avec l’Irak.

Les atermoiements de Donald Trump

À mesure que la campagne aérienne progressait, des informations ont fuité suggérant que la dimension terrestre de la guerre serait exécutée non pas directement par les troupes états-uniennes ou israéliennes, mais par des groupes d’opposition kurdes opérant depuis des bases situées dans la région du Kurdistan irakien.

Le 5 mars, dans une interview à l’agence Reuters, évoquant un tel scénario, Trump lâchait : « Je trouve formidable qu’ils veuillent faire cela, je les soutiens pleinement. » Mais deux jours plus tard, le 7 mars, le même affirmait devant des journalistes à bord de l’avion présidentiel : « Je ne veux pas que les Kurdes entrent en Iran. Ils veulent y entrer, mais je leur ai dit que je ne le souhaitais pas. Nous ne souhaitons pas l’intervention des Kurdes. »

« La question d’une intervention au sol pour détourner les forces iraniennes, gardiens de la révolution ou armée, du reste du pays, peut se poser », estime David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), interrogé par l’Humanité. Il remarque, en faisant référence aux Kurdes mais également aux Baloutches et aux Azéris iraniens, qu’il y a « des velléités d’instrumentaliser certaines minorités ethnoconfessionnelles ».

« Les forces kurdes n’ont pas encore décidé d’y participer »

Six partis1 se sont regroupés au sein d’une « Coalition des forces politiques du Kurdistan iranien ». L’organisation Komala du Kurdistan, du Parti communiste d’Iran, dirigée par Ebrahim Alizadeh, n’en fait pas partie. Il a exprimé des réserves importantes, notamment son opposition à toute coopération avec Israël et les États-Unis sans pour autant se placer dans une rupture politique avec les autres formations. Selon le site Axios, « Israël entretient depuis des décennies des liens étroits en matière de sécurité militaire et de renseignement avec les Kurdes de Syrie, d’Irak et d’Iran ».

Certains médias, plutôt pro-israéliens, affirmaient même ces derniers jours que les combattants kurdes étaient à pied d’œuvre, opérant d’ores et déjà en territoire kurde iranien, le Rojhelat. Mais c’est aller un peu vite en besogne. « L’issue de cette guerre étant encore incertaine, les forces kurdes n’ont pas encore décidé d’y participer, et l’on ignore si le conflit dégénérera en guerre terrestre à grande échelle », a certifié à l’Humanité Zagros Enderyari, membre de la commission des affaires étrangères du Parti pour la vie libre du Kurdistan (PJAK), joint par téléphone. « La Coalition ne considère pas cette guerre comme la sienne. Les intérêts d’Israël et des États-Unis dans ce conflit contre le régime iranien divergent de ceux des peuples iranien et kurde du Kurdistan oriental. Nous estimons ne pouvoir être des alliés stratégiques des Américains dans cette guerre, ni nouer une alliance permanente avec eux, comme l’ont vécu les Kurdes du Rojava. »

Les États-Unis ont abandonné les Kurdes du Rojava

Pour les États-Unis, la partie est serrée et les équilibres fragiles. Les groupes iraniens sont tous basés au Kurdistan d’Irak, le Bachour. Une province qui bénéficie d’un statut autonome au sein de l’Irak et possède son propre gouvernement et un parlement.

Les deux principaux partis historiques, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), dominé par la famille Barzani, et l’Union patriotique kurde (UPK), des Talabani, semblent réticents à l’utilisation de leur sol pour attaquer l’Iran. Massoud Barzani et Bafel Talabani ont tous les deux eu une discussion avec Donald Trump.

« Il nous a dit que les Kurdes devaient choisir leur camp dans ce conflit : soit avec les États-Unis et Israël, soit avec l’Iran », a affirmé, sous couvert d’anonymat, un responsable kurde. Un autre a précisé que « ce n’est pas une question de savoir qui dispose de milices armées plus actives » prêtes à intervenir en Iran, « mais de savoir qui bénéficie du plus grand soutien interne ». Trump s’est également entretenu avec le président du Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI), Mustafa Hijri.

« Cette guerre, déclenchée sans notre consentement, représente à la fois des opportunités et des menaces pour tous les peuples d’Iran », soutient encore Zagros Enderyari. « Il est du devoir des partis politiques kurdes d’assurer la sécurité de leur peuple et de le protéger des dangers à venir. Toute coopération avec les forces américaines se fera uniquement dans ce cadre. » Mais les questions sont encore nombreuses, notamment concernant la figure de Reza Pahlavi, le fils du chah, qu’Israël aimerait voir s’installer au pouvoir en Iran.

« Au lieu d’unir l’opposition, il l’a divisée », dénonce le représentant kurde. Et, en l’absence d’une force d’opposition progressiste organisée, la coalition kurde n’a, pour l’heure, aucun interlocuteur iranien. En outre, beaucoup de Kurdes iraniens ont encore à l’esprit la façon dont les États-Unis ont abandonné leurs frères du Rojava, pour installer, à Damas, un ancien dirigeant d’al-Qaida.


 

1. Le Parti pour la vie libre du Kurdistan (PJAK) ; le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI) ; le parti Komala du Kurdistan, dirigé par Reza Kaabi ; l’organisation Khabat du Kurdistan iranien ; le Parti de la liberté du Kurdistan (PAK) ; le parti Komala du Kurdistan iranien, dirigé par Abdullah Mohtadi.

   mise en ligne le 8 mars 2026

« Les médias publics sont attaqués presque partout en Europe »

Yunnes Abzouz sur https://www.mediapart.fr/

L’audiovisuel public fait face à la baisse drastique de ses moyens, quand il n’est pas menacé de reprise en main politique. Pour Christina Holtz-Bacha, professeure émérite en sciences de la communication, il est urgent de réaffirmer ses missions d’intérêt général.

Depuis l’automne, l’extrême droite parlementaire a pris le relais de l’extrême droite médiatique pour faire rendre gorge à l’audiovisuel public. À l’Assemblée nationale, le député Charles Alloncle (Union des droites pour la République, UDR) s’est engagé dans une vaste entreprise de déstabilisation des médias publics au travers de sa commission d’enquête. À chaque audition, l’objectif véritable du rapporteur se fait plus net : démontrer que l’audiovisuel public est une gabegie financée par les contribuables, en plus d’être un repaire de gauchistes.

Mais il n’y a pas qu’en France que l’extrême droite livre bataille aux médias publics. Qu’elles soient populistes, souverainistes ou nationales-conservatrices, une constante traverse le discours des extrêmes droites européennes : la désignation des élites médiatiques comme boucs émissaires de la dilution de l’identité nationale. 

Là où l’extrême droite est parvenue au pouvoir, la reprise en main des médias publics est passée par une remise en cause de leur autonomie de financement, une modification du mode de désignation de leurs dirigeant·es pour faciliter leur transformation en médias de propagande, un alignement de leur ligne éditoriale sur celle du parti aux commandes et le retrait des voix dissidentes de l’antenne, remplacées par les idéologues du pouvoir. Un chemin qu’en France le Rassemblement national et ses alliés rêvent d’emprunter. 

Christina Holtz-Bacha, professeure émérite en sciences de la communication à l’université Friedrich-Alexander à Nuremberg (Allemagne), dresse un état des lieux inquiétant des audiovisuels publics en Europe et plaide pour un rôle plus actif de l’UE pour garantir l’autonomie financière et éditoriale des médias publics, même en cas d’alternance politique.

Mediapart : En France, l’audiovisuel public subit les attaques constantes de l’extrême droite, qui rêve de le liquider une fois au pouvoir, tandis que le gouvernement continue de réduire ses financements – 162 millions d’euros de dotations en moins en deux ans. La situation est-elle meilleure dans les autres pays européens ? 

Christina Holtz-Bacha : La montée de l’extrême droite et, plus généralement, celle des populismes en Europe soumettent les services publics de radiodiffusion à une pression accrue. Presque partout sur le Vieux Continent, les médias publics et leur mode de financement sont devenus des thèmes de campagne. 

Ces dernières années, nous avons vu des attaques contre les médias publics presque partout en Europe. La Hongrie est probablement l’exemple le plus connu : depuis environ 2011, Viktor Orbán, avec l’aide du parti majoritaire Fidesz, a considérablement restreint l’indépendance de la radiodiffusion publique.

Pour ce faire, le premier ministre hongrois a pris des mesures structurelles, consistant à modifier la composition et les fonctions des institutions de contrôle, afin de gagner un pouvoir de nomination aux postes de responsabilités éditoriales et managériales.

En Pologne, le parti national-conservateur PiS, au pouvoir jusqu’en 2023, a transformé l’audiovisuel public en organe de propagande, réduisant presque à néant son autonomie vis-à-vis du pouvoir politique. Depuis le retour au pouvoir des libéraux, les médias publics polonais ont semblé retrouver un semblant d’indépendance, mais le chemin reste encore long. L’exemple polonais montre également à quel point il est difficile de redémocratiser la radiodiffusion publique, même une fois le pays débarrassé de l’extrême droite au pouvoir.

En Slovaquie, quelques mois après l’arrivée au pouvoir du premier ministre Robert Fico (populiste de gauche), le gouvernement a décidé en avril 2024 de fermer la chaîne publique RTSV. En République tchèque, le nouveau premier ministre Andrej Babiš a annoncé en février 2026 l’abolition de la redevance publique et le financement de la télévision et de la radio publiques tchèques avec le budget de l’État, cherchant ainsi à placer la radiodiffusion nationale sous son contrôle. 

En Italie, Giorgia Meloni a entamé une guerre culturelle et une restructuration majeure du système d’équilibre des pouvoirs, qui affecte aussi la Rai, le groupe audiovisuel public italien, qui a toujours été très politisée.

En Allemagne, des élections régionales sont prévues pour septembre 2026 en Saxe-Anhalt. En l’état actuel des choses, le parti d’extrême droite AfD a de bonnes chances de ravir la majorité. Dans son programme, la branche Saxe-Anhalt de l’AfD a annoncé que sa première action officielle serait de mettre fin au traité interétatique sur la radiodiffusion, convenu par les seize États fédéraux, et qui garantit la pérennité financière de l’audiovisuel public tout en fixant ses missions de service public. Une telle dénonciation, même d’un seul État fédéral, serait de nature à gravement fragiliser le système actuel.

Dans les pays où l’extrême droite n’est pas parvenue au pouvoir, les médias de service public sont pour l’instant protégés des coupes budgétaires ou des prises de contrôle politiques, mais sont critiqués et accusés de soutenir la gauche. Sur quels arguments ces accusations reposent-elles?

Christina Holtz-Bacha : Les médias établis sont considérés comme faisant partie d’une élite corrompue qui ne sert pas les intérêts du peuple. Les médias de service public, dont le cœur de mission est l’expression du pluralisme et des divers courants de pensée, constituent une épine dans le pied des populistes, car ils donnent à voir une société plurielle et contredisent l’idée d’une volonté uniforme du peuple.

Les attaques contre les sociétés de radiodiffusion publiques répondent aussi aux intérêts des acteurs politiques qui veulent se soustraire à l’examen public et au contrôle démocratique, et souhaitent ne plus avoir de comptes à rendre. Les attaques contre les médias de service public constituent donc une atteinte à la liberté des médias et augmentent encore la pression sur le système démocratique. 

L’Union européenne doit prendre sa part pour préserver la pérennité économique des télés et radios publiques, et garantir leur indépendance éditoriale.

Il est d’ailleurs important de noter que le financement de l’audiovisuel public est le principal point d’attaque de ses détracteurs. Ces dernières années, de nombreux pays européens sont passés du financement par la redevance à un financement étatique, bien qu’ils appliquent des modèles différents. Cela signifie que les citoyens ne contribuent plus directement à leur financement et que les gouvernements sont épargnés du débat sur la redevance, impopulaire auprès des électeurs. 

Cependant, le passage à un financement étatique accroît la dépendance des médias publics à l’État et renforce l’image d’une institution dépendante du pouvoir politique et contrôlée par l’État.

Plus largement, les médias de service public, presque autant que les médias privés, sont confrontés à la grande méfiance des citoyen·nes à leur égard. Est-il encore possible de restaurer la confiance dans les médias publics ? Et si oui, comment ?

Christina Holtz-Bacha : Les médias publics ne peuvent gagner la confiance et l’adhésion du public que grâce à la qualité de leur offre. Nous observons que les citoyens se tournent généralement vers les médias de service public en période de crise. Cependant, des coupes budgétaires peuvent menacer et affaiblir la qualité de la production éditoriale, et réduire la confiance que la population leur accorde. C’est un cercle vicieux qui a pour résultat de nourrir la défiance envers les audiovisuels publics. Négliger la rigueur et l’honnêteté journalistiques offre aux adversaires des médias publics des arguments bienvenus pour restreindre leur financement et leurs activités. 

L’Union européenne doit aussi prendre sa part pour préserver la pérennité économique des télés et radios publiques, et garantir leur indépendance éditoriale. La Commission européenne, qui n’était pas vraiment favorable aux médias publics au début des années 2000, a considérablement amendé sa position et les considère désormais comme des garants de la diversité et du pluralisme politique. Il suffit de se plonger dans les rapports de la commission sur l’État de droit depuis 2020, et encore plus dans le règlement européen sur la liberté des médias (Emfa), en vigueur depuis août 2025, pour s’en apercevoir. 

À l’article 5, l’Emfa impose aux États membres de prendre des mesures afin de garantir que les fonds destinés aux médias publics soient suffisants, stables et prévisibles. La direction et le conseil d’administration des médias de service public doivent également être nommés de manière transparente. Cependant, l’enjeu reste de savoir de quelles options la Commission européenne dispose pour veiller à l’application de l’Emfa et, si nécessaire, faire respecter la loi par les États membres.


 


 

La liberté de la presse, œil de la démocratie

Par Dominique Rousseau, professeur émérite de droit public, Paris-I, membre honoraire de l’Institut universitaire de France sur www.humanite.fr

Donc, c’est la faute aux journalistes ! Ainsi parlent Trump, Orban, Meloni et, malheureusement, Mélenchon, affirmant sur son blog, selon une dialectique qui lui est propre, « la presse est la première ennemie de la liberté d’expression et la haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine » ! Les journalistes seraient les fossoyeurs, conscients ou inconscients, de la démocratie. Bref, la crise de la démocratie, c’est de leur faute.

Contre la diabolisation des médias, il faut réaffirmer que la liberté de la presse n’est pas une liberté comme les autres ou parmi d’autres ; elle est la liberté qui donne son visage « à la liberté tout court » écrivait Albert Camus en 1939. Le journaliste est celui qui fait circuler des faits, des événements, des paroles, des images ; il rend publiques des informations sur les conditions de vie différentes des Français, sur les nouvelles façons de s’entraider dans les banlieues, sur la situation des femmes en Iran… Il donne à penser en ouvrant des controverses sur un livre, un film, une exposition, une opinion scientifique, morale ou politique… Bref, le journaliste donne à voir ce que les puissants voudraient parfois laisser hors des yeux du public, il favorise la délibération sur la chose publique et met les citoyens en situation d’exercer un contrôle sur leurs gouvernants en dehors des moments électoraux. Panama Papers en fut la manifestation lumineuse. Alors que tout pousse les organes de presse à la concurrence, au scoop, au succès personnel, 370 journalistes représentant 109 médias répartis dans une vingtaine de pays ont travaillé ensemble, échangé leurs informations, confronté leurs résultats et, pendant un an, ont gardé un secret total sur leurs investigations. Pas un journal, pas un journaliste n’a brisé le silence ; l’enquête a été publiée au même moment par tous les journaux membres du Consortium international des journalistes d’investigation.

En ce sens, la liberté d’informer est le droit constitutionnel le plus précieux parce qu’il est à la fois la base et la garantie de tous les autres droits. Pas de liberté pour le citoyen de choisir son vote, son opinion, ses croyances, son métier, ses lieux de vacances ou ses investissements financiers s’il ne dispose pas d’une information libre, véritable condition de possibilité d’un exercice effectif de la citoyenneté. Car le destinataire ultime de la liberté de la presse n’est pas le journaliste, c’est le public. Ainsi en a décidé le Conseil constitutionnel dans sa décision des 10 et 11 octobre 1984 lorsqu’il a jugé « qu’en définitive, l’objectif à réaliser est que les lecteurs qui sont au nombre des destinataires essentiels de la libre communication des pensées et des opinions soient à même d’exercer leur libre choix sans que ni les intérêts privés ni les pouvoirs publics ne puissent y substituer leurs propres décisions ni qu’on puisse en faire l’objet d’un marché ».

Sans doute, le poids de l’argent, le souci de plaire, les petits arrangements avec la vérité ou l’attrait du scandale caractérisent, aussi, une « certaine » presse. Raison de plus pour rappeler l’importance de l’indépendance de la presse qui n’est pas, contrairement à ce qui est souvent insinué, un principe corporatiste servant à protéger les intérêts des journalistes, mais un principe garantissant aux lecteurs que ceux qui font métier de les informer le font à l’abri de toutes pressions d’intérêts privés ou publics. Raison de plus pour dire qu’il ne suffit pas de prendre la plume pour être journaliste ni de prendre son téléphone pour être grand reporter. Journaliste est un métier !

La presse est l’œil permettant aux citoyens de voir et de réclamer contre les représentants. Affaiblir l’œil c’est rendre les citoyens aveugles et la démocratie… autoritaire comme dit Orban

   mise en ligne le 7 mars 2026

« C’est un lieu d’accueil inconditionnel, un centre de ressources et un guichet unique pour toutes les femmes » :
à Clermont-Ferrand,
le féminisme comme politique publique

Elora Mazzini sur www.humanite.fr

Le 25 Gisèle-Halimi symbolise l’action féministe mise en avant par la gauche. Un lieu unique dédié aux femmes, qui centralise soins, accompagnement juridique et soutien social.

Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), correspondante particulière.

Le visage de Gisèle Halimi, avocate et militante féministe, s’étale sur la vaste fresque qui lui est dédiée, à 300 mètres du centre hospitalier d’Estaing, à Clermont-Ferrand. Bienvenue au 25 Gisèle-Halimi, une structure municipale flambant neuve et singulière, lancée en novembre 2023. « C’est un lieu d’accueil inconditionnel, un centre de ressources et un guichet unique pour toutes les femmes qui ont un besoin ou une difficulté et ne savent pas où s’adresser », résume Karine Plassard, responsable de la mission égalité des droits de la ville.

C’était une promesse du deuxième mandat d’Olivier Bianchi, maire socialiste depuis 2014. À la suite du témoignage d’une victime de violences conjugales, ballottée entre différentes associations locales, la municipalité a décidé d’agir. « Si les victimes ne sont pas prises en charge très rapidement au moment où elles demandent de l’aide, il y a un gros risque qu’elles abandonnent », souligne Karine Plassard.

Le 25 est né, avec l’ambition de répondre aux violences sexistes et sexuelles, mais pas seulement. Depuis, les besoins des usagères, divers et massifs, se sont malheureusement confirmés : plus de 10 000 femmes ont poussé la porte du 25 la première année d’ouverture, entre 11 000 et 12 000 la deuxième année. Aujourd’hui, l’équipe de Gisèle-Halimi compte plus de 25 salariées.

« Ici, je suis plus à l’aise »

Propriétaire des murs, la municipalité héberge gratuitement les structures, qu’elle soutient également financièrement. Le Planning familial, le Centre d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF 63) et l’association Avec-France Victime 63 disposent de bureaux permanents. D’autres tiennent des permanences tout au long du mois.

Ce jeudi, Allan Buridon assure celle du conseil départemental d’accès au droit (CDAD 63). En une matinée, il reçoit six femmes pour des demandes diverses : expliquer le classement sans suite d’une plainte et la procédure pour récupérer un dossier médical ; faire valoir des droits après une séparation…

Le 25 Gisèle-Halimi se distingue des Maisons des femmes, label national ; ou de la Citad’elles, à Nantes, par son choix de ne pas se limiter aux violences sexistes et sexuelles. « La question s’est posée de se concentrer uniquement sur les violences conjugales, explique Karine Plassard. Mais les femmes ne sont pas toujours prêtes à le dire en arrivant. Elles peuvent venir pour autre chose et parler lorsqu’elles se sentent en confiance. »

Ce jeudi 26 février, une jeune femme d’une vingtaine d’années attend son rendez-vous avec le Planning familial. « Je ne voulais pas aller au CHU, confie-t-elle, timide. Ici, je suis plus à l’aise. » C’est l’association la plus sollicitée, au 25 : environ la moitié des personnes qui en franchissent le seuil viennent consulter le centre de santé.

Comme dans de nombreuses communes, les difficultés d’accès aux soins gynécologiques fragilisent le territoire. Contraception, IVG médicamenteuses, dépistages ou encore suivi des transitions de genre y sont assurés. Six médecins et trois internes se relaient dans trois cabinets médicaux.

Le sans-abrisme et la prostitution des mineurs parmi les enjeux majeurs à relever

Pour les autres femmes, des entretiens d’évaluation permettent de cerner les besoins et d’orienter vers les bons interlocuteurs. Environ 80 % d’entre elles vivent des situations de violences. Certaines viennent aussi sans être victimes, heureuses de trouver au 25 un « safe space » où sociabiliser. Au rez-de-chaussée, des toilettes, une douche, des kits d’hygiène et protections périodiques sont à libre disposition. Une « salle de répit » offre un coin relaxant ouvert à toutes sans condition.

Quelques fauteuils, deux bureaux, une bibliothèque féministe fraîchement étoffée par les dons d‘une médiathèque – immanquablement, on y trouve les ouvrages de Mona Chollet – et un coin de jeux pour les enfants permettent de prendre un café, travailler, être seule ou discuter.

Aux murs et sur la table basse, des poignées de flyers répertorient numéros d’écoute, groupes de parole, rencontres ou expositions féministes à venir. Ce matin-là, un groupe de femmes participe à un atelier de sophrologie. À côté, Noémie, conseillère conjugale et familiale, réalise une intervention auprès d’un autre petit groupe de jeunes femmes sur la précarité menstruelle.

Le lieu semble faire consensus. Même sur Saccage Clermont, un groupe Facebook très critique de la politique municipale et marqué à droite, les opposants sont bien obligés de saluer sa réussite. L’initiative inspire : une structure similaire a récemment ouvert à Nancy.

Et à l’avenir ? Le site identifie aujourd’hui le sans-abrisme et la prostitution des mineurs parmi les enjeux majeurs à relever. « On manque encore d’un accueil de jour en non-mixité à Clermont-Ferrand, et de personnel dans le domaine de la santé mentale pour accompagner les personnes avec des vécus traumatiques », déplore Karine Plassard.

C’est la limite du 25 Gisèle-Halimi : même sous le patronage de cette grande figure féministe, et avec toute la volonté du monde, la municipalité ne peut se substituer aux compétences de l’État, notamment en matière d’hébergement d’urgence.


 


 

Philippe Rio : « Les communistes savent porter l’alternative au capitalisme
à l’échelle locale 
»

Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr

Le maire PCF de Grigny (Essonne), président de la coopérative des élus communistes et lauréat du prix de meilleur maire du monde en 2021, a reçu « l’Humanité » en pleine bataille des municipales.

Grigny est la commune la plus pauvre de France. Son premier magistrat, Philippe Rio, a pourtant été élu meilleur maire du monde en 2021. Pourquoi ? Parce qu’il se bagarre chaque jour pour faire reculer la misère, développe des politiques sociales qui changent la vie et fait de la commune un échelon de résistance au libéralisme, à l’image de ce que font les élus PCF à travers le pays. Alors que les élections municipales de mars approchent à grands pas, il alerte sur le devenir des villes et villages et des services publics après dix ans de macronisme, sans jamais baisser les bras.

La sécurité, la santé, et le pouvoir d’achat sont les trois priorités des Français pour les municipales. Comment l’expliquez-vous ?

Philippe Rio : Ce sont trois sujets régaliens. Trois sujets qui relèvent avant tout de l’État. Mais comme les Français n’ont plus aucune confiance envers le président de la République et son gouvernement, ils se tournent vers les maires, élus de confiance par excellence. Ce virage sur ces trois sujets est assez dangereux car les communes n’ont ni les pouvoirs ni les moyens de régler complètement la situation. Mais les maires ont horreur de l’inaction et cherchent toujours des solutions.

C’est pour cela que les polices municipales se développent de plus en plus, au risque de remplacer la police nationale. C’est pour cela aussi que les maires se retrouvent en compétition pour attirer les médecins, alors que 85 % du territoire national est aujourd’hui un désert médical. Mais si la commune peut beaucoup, il convient aujourd’hui de déchirer cette camisole libérale. Certes, les communistes savent porter une alternative au capitalisme à l’échelle locale. Mais chacun doit jouer son rôle : l’État, et les maires. En 2026 avec les municipales, et en 2027 avec la présidentielle, les Français ont une occasion historique de le rappeler.

Sur ces trois sujets, que peuvent les maires en l’état actuel ?

Philippe Rio : Sur la sécurité, ils mettent du bleu et des caméras partout, mais fondamentalement, cela ne règle rien. Il faut un continuum alliant prévention, sécurité et réparation. Au tribunal judiciaire d’Évry, il doit manquer quatre juges et huit greffiers. Les maires créent déjà des commissariats municipaux, ils ne vont pas non plus créer des tribunaux, non ? Pour autant, nous savons former des polices de proximité utiles et de qualité. Pareil pour les centres de santé municipaux. Ils ne remplaceront jamais l’hôpital, et pourtant, le savoir-faire historique du communisme municipal est d’une actualité confondante pour que tout le monde puisse se faire soigner.

L’organisation de la pénurie de médecins en France par le libéralisme éloigne les Français du soin. À tel point qu’à Grigny, la municipalité organise des dépistages de cancer du sein ou de l’utérus. Et on continuera ! Mais on ne pourra pas les soigner non plus… C’est pour cela que je dis, chacun son rôle. Idem sur le pouvoir d’achat, nous soutenons à fond le logement social, alors que se loger est le premier poste de dépense des Français. Mais le logement sort essoré de dix ans de macronisme. Pour autant, on ne se résigne pas. Et quand les élus communistes proposent des mutuelles de santé municipales, quand ils distribuent des protections hygiéniques, quand nous remunicipalisons la gestion de l’eau pour ne plus engraisser des actionnaires et pour faire baisser les factures, nous agissons sur le pouvoir d’achat. On se bat sur chaque euro !

Qu’est-ce qui vous a amené à Grigny et vous a donné envie de mener ces combats ?

Philippe Rio : Je suis arrivé à Grigny quand j’avais six mois. Je viens d’un milieu social proche de celui du quart-monde. Mes parents connaissaient une situation très précaire. Je ne peux pas dire qu’ils étaient de la classe ouvrière. Enfin, ils l’étaient, mais de temps en temps, quand ils avaient un boulot. C’est dans ce contexte très difficile que j’ai découvert les militants de quartier et le communisme municipal. J’ai été marqué par ces élus qui vivaient dans les mêmes immeubles que nous, qui agissaient, qui animaient. Ils m’ont élevé, j’ai grandi grâce à eux. Je suis devenu comme eux. Je n’ai habité que dans deux quartiers à Grigny. La Grande Borne, qui est le quartier d’habitat social, avant de déménager dans la plus grande copropriété dégradée de France, qui est classée opération d’intérêt national. Ça me semble naturel d’être là où les défis sont à relever.

Ces élus, dont vous faites partie, qu’arrivent-ils à faire à Grigny ?

Philippe Rio : On active tous les leviers et on innove sans cesse. On a tapé 30 marchands de sommeil, on les a chassés un à un. On a traîné Suez devant l’autorité de la concurrence et devant le tribunal administratif pour retrouver une gestion publique de l’eau. Le supermarché, on a été le chercher avec les dents devant le Conseil d’État. Quand le gouvernement a lancé une stratégie de lutte contre la pauvreté à Marseille, on est tout de suite allé obtenir la même chose pour Grigny. Ce sont de grands combats. Certains peuvent sembler plus modestes, mais sont tout aussi capitaux : 3 500 enfants ont un petit déjeuner gratuit tous les jours à Grigny. Ce qui fait 500 000 petits déjeuners distribués par an. Un fruit, un laitage, une céréale. C’est bon pour la santé, et pour leurs résultats scolaires, qui sont depuis en hausse !

Un maire, c’est un fabricant de politiques publiques. On fait de l’écologie populaire. On a une ville qui, c’est son histoire, s’est créée de manière champignonnesque et aberrante du point de vue de l’urbanisme, ce qui nous amène aujourd’hui à tout repenser et à créer un centre-ville. Et on est une ville solidaire : le prix d’une licence dans un club de sport à Grigny va de 0 à 75 euros pour les gamins. Résultat ? Il y a six ans, on avait un taux de licenciés de 30 % inférieur à la moyenne nationale. Aujourd’hui, on est au-dessus, et même très loin au-dessus concernant les filles.

Sur le pouvoir d’achat, existe-t-il une idée simple que chaque maire pourrait mettre en place ?

Philippe Rio : Bien sûr, il y a la question fondamentale de l’accès aux droits. Le montant du non-recours aux droits est de dix milliards d’euros par an dans ce pays. Et ce sont principalement les gens les plus pauvres qui ne revendiquent même pas les aides auxquelles ils ont droit. À Grigny, nous avons choisi de prendre ce problème à bras-le-corps et de lutter contre l’éloignement, l’illectronisme, la peur des institutions, la honte, la méconnaissance de ses droits. 50 % des personnes âgées qui peuvent en bénéficier ne font pas la démarche d’obtenir l’Aspa (Allocation de solidarité aux personnes âgées) ! 30 % des personnes qui pourraient toucher le RSA ne le demandent pas ! La première pierre dans la lutte contre la pauvreté peut-être celle-là : faire savoir aux citoyens qu’on peut leur faire connaître leurs droits, et s’organiser pour aller les décrocher.

Ce sont toutes ces actions qui vous ont permis d’être élu meilleur maire du monde ?

Philippe Rio : Je ne sais pas. Mais je rappelle que j’ai été élu ex aequo avec le maire de Rotterdam, qui est une ville port. Nous, il n’y a pas la mer, juste des lacs, mais on est aussi une ville port, une ville monde, avec des citoyens venus de quasiment tous les endroits du globe. Les gens arrivent, prennent l’ascenseur social, et quittent la ville, même si c’est en train de changer et qu’un sentiment de fierté se développe. Grigny est une ville tremplin. Avec une population très jeune. Nous avons l’inverse de la pyramide des âges française : 50 % des habitants ont moins de 30 ans. Et c’est aussi très précaire : 45 % des gens vivent sous le seuil de pauvreté. Et pourtant ça bosse ici. C’est une ville de travailleuses et de travailleurs. Le matin, sur le quai de la gare, à 6 heures, c’est blindé. Ça bosse, et ça bosse dans les métiers pénibles, durs. Les gens ont plein de rêves quand ils arrivent ici. Et ils se mobilisent. On ne se laisse pas faire. Je fais partie de ces personnes qui sont communistes parce qu’elles détestent la misère. Et l’injustice. Alors on se bouge.

Vous semblez arriver à faire beaucoup, dans un contexte difficile et une ville pauvre. Comprenez-vous les maires qui sont de plus en plus nombreux à jeter l’éponge ?

Philippe Rio : Ce n’est pas tant les maires qui ont démissionné en masse, ce sont surtout les conseillers municipaux. Il y a une crise de l’engagement et une fatigue démocratique parfaitement compréhensibles. Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins. Les budgets et les réformes visent à ce que l’on ne puisse plus prendre de décisions libres. Les départements sont en train de crever la gueule ouverte. Excusez l’expression, mais c’est vrai. C’est pourquoi nous devons absolument faire de l’avenir des communes un sujet majeur des élections de 2026 et 2027. Sinon, cela va devenir très compliqué. L’engagement et la vitalité démocratiques sont encore là. Si on se défonce, on peut encore bouger les lignes. Mais si on nous promet une nouvelle purge budgétaire…

Le Sénat et le gouvernement, face aux difficultés, veulent faciliter les fusions de communes. Il y en a 34 000 en France, contre 11 000 en Allemagne, 8 000 en Italie et en Espagne. Cela ne fait-il pas trop de communes en France, trop petites et isolées ?

Philippe Rio : Peut-être qu’il n’y en a pas assez en Allemagne. La commune reste aujourd’hui l’espace de confiance politique préféré des Français. C’est l’échelon de fraternité par excellence, de proximité citoyenne. C’est notre histoire, notre modèle issu de 1789. 68 % des Français ont confiance dans leurs maires, 18 % dans le président de la République, et 22 % dans les députés. Nous sommes peut-être aujourd’hui le dernier lien véritablement démocratique et républicain dans ce pays. Quand le gouvernement dit qu’il faut moins de communes, il se trompe de problème : la véritable question est celle du manque de moyens donnés aux maires.

Avec Sarkozy, Hollande, puis Macron, nous avons perdu des dizaines et des dizaines de milliards d’euros cumulés. Cela a été sciemment orchestré pour nous étouffer. Alors oui, c’est vrai que nous arrivons à un point de bascule sur le devenir des communes. Mais nous avons cette année plus d’un million de Français candidats aux municipales. Il y a dans notre pays 500 000 élus locaux. Ils sont chaque jour au service des citoyens. J’y vois une chance gigantesque.

Sur la baisse des dotations depuis 2008, est-ce que les maires se sont assez bagarrés ?

Philippe Rio : Les maires communistes, oui. Les maires libéraux, non. Et ils sont majoritaires. C’est assez étrange à observer : ils soutiennent des gouvernements austéritaires, puis ils hurlent quand ils perdent des moyens localement. Ils sont dans une caricature de colère et de revendication, sans remise en cause de leur logiciel. Je ne sais pas trop comment ils peuvent regarder leurs concitoyens dans les yeux. Clairement, les maires dans leur ensemble n’ont pas été à la hauteur des enjeux ces dernières années face au gouvernement. Et nous, élus communistes, faisons face à un récit médiatique extrêmement puissant, selon lequel il y aurait trop de dépenses publiques dans ce pays. Il faut le briser. Comme l’a montré Fabien Gay, les entreprises touchent 211 milliards d’euros d’aides par an, souvent sans contrôle ni évaluation.

Le concours de l’État aux collectivités locales, c’est 105 milliards d’euros par an, avec contrôle du moindre euro. Et tant mieux parce que c’est de l’argent public. Mais donnez donc 50 ou 150 milliards d’euros de plus aux communes, et je peux vous assurer que la création d’activités, d’emplois locaux et non délocalisables sera au rendez-vous ! Nous, on sait comment utiliser l’argent. Les villes sont les premiers financeurs du mouvement sportif français. Pareil pour les associations culturelles. On a plein d’idées pour s’occuper des anciens, des crèches, des transports, du social, de la transition écologique. Je rappelle que selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), 50 % des solutions viendront des territoires. Depuis 2020, même si personne n’en parle, les maires mettent en place toute une série de stratégies de lutte contre le réchauffement climatique.

Dans quel état d’esprit les communistes se mobilisent-ils pour ces élections municipales ?

Philippe Rio : Ils savent qu’ils sont utiles. Qu’ils soient à la tête de communes, ou adjoints dans le cadre de majorités plurielles à gauche, ils font toujours preuve de radicalité et de responsabilité. Sur l’eau, sur l’accès à la santé, sur le logement, le sport, la culture, sur la gratuité des transports, sur la création de maisons des femmes, sur la restauration 100 % bio, ils entraînent toute la gauche. Ils continuent d’innover et de résister. Ils font vivre la République et sa devise. Et ils se battent au quotidien contre le mépris de classe, le mépris territorial, contre ce populisme d’extrême droite et de stigmatisation des citoyens étrangers qui se diffuse de plus en plus dans le pays. Notre société est mise au défi, pour 2026, 2027 et 2028 : la France sort déboussolée de dix ans de macronisme et de néolibéralisme destructeur. Est-ce qu’elle cédera aux sirènes des fachos réactionnaires ou est-ce qu’elle renouera avec les humanistes ? Tout l’enjeu est là.

   mise en ligne le 6 mars 2026

Face à Mélenchon, la gauche oscille entre responsabilité morale et responsabilité historique

Sarah Benhaïda sur www.mediapart.fr

Dans le moment pré-fasciste, la critique des propos de Jean-Luc Mélenchon se heurte chez certains à l’impératif de faire bloc contre l’extrême droite en 2027. Ces injonctions contradictoires tiraillent le peuple de gauche, épuisé par l’inversion quotidienne des valeurs comme par les sorties du leader insoumis.

En pleine campagne pour les élections municipales et à un an d’une présidentielle où la menace de l’extrême droite est plus forte que jamais, figures intellectuelles ou militantes de la gauche nagent en plein dilemme, certaines avouant même « ramer ».

Jeudi 26 février, à Lyon, Jean-Luc Mélenchon a provoqué un tollé en ironisant sur la prononciation du nom du pédocriminel états-unien Jeffrey Epstein. Trois jours plus tard, à Perpignan, il réitérait, cette fois-ci en écorchant le nom de Raphaël Glucksmann.

Des sorties de route aux relents complotistes et antisémites qui, comme l’a reconnu lui-même le chef de file de La France insoumise (LFI) en s’excusant à demi-mot, « blessent » et outragent les sphères qui gravitent autour du mouvement insoumis. « Allons, Jean-Luc, inutile de faire le matamore. Tout le monde sait que tu es une tête dure, inutile de la cogner contre tous les murs », ironise le politiste proche de LFI Olivier Tonneau dans le Club de Mediapart, prévenant le leader insoumis contre ses emportements tout en l’assurant encore de son vote.

D’autres sont plus durs, à l’instar du philosophe Pierre Tevanian qui a conjuré, le 28 février sur Facebook, « tout le monde, en particulier aux côtés et au sein de LFI, de réagir et pousser vers la sortie ce destructeur », tout en soulignant que le mouvement est « un important vivier de forces sociales indispensable en termes de résistance à un pouvoir fasciste ».

La diabolisation réelle de LFI, première organisation de gauche en France, ciblée pour l’opposition ferme qu’elle représente face à l’offensive réactionnaire sur l’antiracisme, la question sociale ou l’écologie, dans un espace politico-médiatique où l’inversion des valeurs et la mauvaise foi sont quotidiennes, plonge certaines personnalités dans un abîme d’interrogations sur l’attitude à adopter.

Parce que la période est pré-fasciste, que tout est prêt pour parachever la dédiabolisation de l’extrême droite et détruire ce qui lui résiste encore, faut-il mettre les critiques sur les propos empruntant à l’antisémitisme de Jean-Luc Mélenchon sous le tapis ? Ou à l’inverse, pour les mêmes raisons, faut-il exercer cet esprit critique, justement parce que la lutte antifasciste mérite que l’on tienne tous les bouts, sans tomber dans le piège de l’instrumentalisation ?

Tenir tous les bouts

D’un côté, dans la sphère intellectuelle de la gauche critique, il y a celles et ceux qui expriment pour la première fois de manière aussi tranchée leur réprobation. Et tant pis si cela revient à « hurler avec les loups », comme le prétendent beaucoup sur les réseaux sociaux. « Je défends LFI des amalgames et stigmates calomnieux, abjects, maccarthystes, dont ce parti fait l’objet depuis la mort de Quentin Deranque (et depuis plus longtemps, mais un cap qualitatif a encore été franchi), mais ça devient à chaque fois plus compliqué, tant son dirigeant semble jouer et jouir d’alimenter la machine », écrit Pierre Tevanian.

Disqualifiant les accusations outrancières qui saturent le débat public et témoignent de son affaissement – de la « brutalisation de la vie politique », au parti « passionnément antisémite », en passant par les accusations en « communautarisme » –, le philosophe retient une seule faute : « [Jean-Luc Mélenchon] méconnaît qu’à la place qu’il tient, celle de la gauche justement, dans un combat à armes inégales contre une vraie droite et une fausse gauche, on n’a pas d’autre arme que l’exemplarité, ou en tout cas ce minimum de tenue de route qu’il n’a pas et qu’un militant de gauche de base doit avoir. »

Le président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme (LDH), Pierre Tartakowsky, a pour sa part écrit une « lettre à un·e ami·e (très) fâché·e ». « J’ignore si Jean Luc Mélenchon est antisémite. Ce que je sais, c’est que le propos tenu à Lyon, lui, l’est », écrit-il avant d’en faire la démonstration. Répondant à l’argument selon lequel l’enjeu crucial de la lutte contre la montée de l’extrême droite devrait conduire à taire publiquement, à gauche, cette réalité, il affirme qu’un « impératif moral [a été] transgressé ».

« Ce n’est certainement pas en “ironisant” sur les patronymes, en offrant le flanc à une critique qui permet paradoxalement à cette extrême droite de jubiler et à tous les calculs politiciens à courte vue de s’épanouir, qu’il va être possible de rassembler et de leur faire échec », conclut-il.

De l’autre côté, nombre de personnalités de gauche qui ne peuvent pas être soupçonnées d’inféodation à LFI n’ont pas de mots assez durs contre les critiques visant Jean-Luc Mélenchon de la part d’un camp qui se revendique de l’antifascisme. Quand bien même les propos du fondateur de LFI sont condamnables – ils et elles les condamnent d’ailleurs pour la plupart –, cette sphère prône une modération infinie, qui confine au silence à l’égard des sorties du triple candidat à la présidentielle.

« Jean-Luc Mélenchon, qui devrait nous rassembler dans un moment aussi grave, divise et blesse des gens qu’il devrait représenter, c’est impardonnable. Mais dans le même temps, la campagne contre LFI est tellement violente qu’il faut d’abord sauver notre démocratie », explique ainsi l’essayiste Mona Chollet.

« On a vraiment besoin de dézoomer par rapport au cas Mélenchon et de tenir compte du contexte général, celui d’une offensive anti-LFI qui revient de fait à dérouler le tapis rouge au fascisme parce que, qu’on le veuille ou non, il n’y a pas de résistance au fascisme sans LFI, poursuit-elle. On ne peut pas commenter la façon dont Jean-Luc Mélenchon réagit – très mal – à la campagne de destruction menée contre lui et contre LFI en évacuant le contexte de cette campagne, qui vise toute la gauche et dont des forces politiques fascistes vont tirer profit. »

Au moment où le fascisme essaye de réduire à néant la pluralité des régimes de vérité, il me paraît au contraire très important qu’à gauche, on revendique l’importance du travail critique.       Éric Fassin, sociologue

Le chercheur en histoire visuelle André Gunthert, qui consacrait en 2013 un article à la « généalogie de la diabolisation visuelle » de Jean-Luc Mélenchon, partage l’idée qu’« on n’avait pas connu cette puissance de diabolisation concentrée sur un parti voire un leader depuis trente ans ». Pour lui, « la droite a fait de Jean-Luc Mélenchon un totem de diabolisation avec l’accusation d’antisémitisme » : « Nos adversaires ont manipulé cet argument parce qu’ils ont bien compris que pour la gauche, et uniquement pour elle, c’est une accusation de nature morale, et qu’on ne supporte pas ce reproche qui ne devrait pas être porté sur nous. »

À cet égard, la quantité d’articles, de propositions de loi, de happenings et autres montages sur les réseaux sociaux, qui instrumentalisent la lutte contre l’antisémitisme pour faire taire les voix propalestiniennes en France depuis le 7-Octobre, ne peuvent être balayés. Dans cette même opération, le Rassemblement national (RN) a tenté de se présenter en « bouclier pour les juifs de France », faisant oublier sa propre histoire.

« Ce qu’on a vu, depuis le 7 octobre 2023, c’est, conjointement, la diabolisation de la gauche et la dédiabolisation de l’extrême droite, exactement au même moment et dans les mêmes termes en France et aux États-Unis, explique le sociologue Éric Fassin. Ce qui vient de se passer autour de Quentin Deranque est une réplique de ce qu’on a vu aux États-Unis avec Charlie Kirk, c’est-à-dire une occasion rêvée pour avancer encore dans cette double logique politique. »

Mais l’existence de cette double logique politique doit-elle avoir pour effet d’abaisser le niveau d’exigence de la gauche vis-à-vis de son représentant sûrement le plus à même de concurrencer l’extrême droite en 2027 ?

Pour Éric Fassin, c’est tout l’inverse, et c’est sur cette ligne de crête qu’il entend demeurer : « Certes, il faut faire très attention à ne pas reprendre les discours que la droite veut nous imposer, mais il ne faut pas pour autant être dans le déni des problèmes qu’on peut avoir à gauche, et pas seulement sur Mélenchon. Au moment où le fascisme essaye de réduire à néant la pluralité des régimes de vérité, il me paraît au contraire très important qu’à gauche, on revendique l’importance du travail critique. Journalistes ou universitaires, c’est notre métier et notre responsabilité. »

Quand on entend le RN dire qu’il faut déployer un “cordon sanitaire” autour de LFI, c’est comique. On ne peut même pas déconstruire un tel récit, c’est “Ubu roi”.       Éric Vuillard, écrivain

Bien sûr, personne n’oublie ni ne néglige qu’en France, en 2026, l’Assemblée nationale a organisé une minute de silence pour Quentin Deranque, jeune militant néofasciste tué lors d’une rixe à Lyon. Ni que sous couvert de marche à sa mémoire, des néofascistes ont défilé aux cris de « sale bougnoule » et « sale race de merde » sous les saluts nazis.

Ni que lors de débats autour des élections municipales des 15 et 22 mars, la ministre Aurore Bergé a cité Charles Maurras, fondateur de l’Action française par laquelle est passé ce même militant, en qualifiant LFI de « parti anti-France ». Ou encore qu’une candidate à la mairie de la deuxième ville de France, Marseille, a cité la devise du régime vichyste de Philippe Pétain. Et surtout que fin février, deux croix gammées taguées étaient découvertes dans l’ancien camp d’internement de juifs de Drancy (Seine-Saint-Denis).

C’est ce contexte d’extrême-droitisation, cumulé à la faiblesse générale de la gauche partisane, qui conduit certain·es à faire baisser le volume des critiques. « Quand on entend le RN dire qu’il faut déployer un “cordon sanitaire” autour de LFI, c’est comique. On ne peut même pas déconstruire un tel récit, c’est “Ubu roi” », dit l’écrivain Éric Vuillard, signataire d’une tribune appelant à une « riposte coordonnée face au péril fasciste ».

« Ce que recherchent certains partis comme le RN, c’est la disparition de la gauche. Dans ce contexte, une priorité est qu’elle ne disparaisse pas », ajoute-t-il, joint par Mediapart. À l’arrière-plan des discussions sur l’avenir de la gauche en France, le sort de la gauche italienne, qui a disparu, comme celui de la gauche allemande, quasi éteinte, jouent un rôle prépondérant.

Réalité électorale 

Certain·es soulignent aussi que, par le passé, aucun·e candidat·e de gauche n’a échappé aux imperfections – le passé de François Mitterrand, pendant la guerre d’Algérie par exemple, n’a pas empêché de se rallier à lui.

« Quand le PS dominait le champ politique, il fallait se rallier à lui sans discuter. Maintenant que LFI est dans cette position dominante, il y a toujours de bonnes raisons pour ne pas s’y rallier. Quand un parti qui a une relation apaisée à l’économie de marché est en position dominante, le ralliement à lui va de soi ; quand il a une position critique à l’économie de marché, le ralliement devient problématique. Cette attitude est politiquement suicidaire pour la gauche », dénonce Éric Vuillard. 

Car, estime Olivier Tonneau, Jean-Luc Mélenchon « est absolument le seul à avoir la moindre chance de gagner contre Le Pen. Le candidat de la gauche radicale sera nécessairement diabolisé, mais lui a une visibilité populaire, jusqu’au fin fond du dernier PMU de France ».

Alors qu’une victoire du RN à Marseille constituerait un symbole potentiellement déterminant pour la présidentielle de 2027, l’écrivaine Marie Cosnay, qui y milite pour la fusion des listes de gauche au second tour avec le collectif « Faisons front commun », tente de conjurer le fossé qui se creuse entre deux gauches qui se perçoivent de plus en plus comme irréconciliables.

« Je ne suis pas d’accord avec les glissades limites de Mélenchon pour récupérer des gens antisystèmes, mais ma responsabilité, là où je suis, est de ne pas envenimer ce fossé-là car je sais que Mélenchon, s’il était élu, ne ferait pas une politique antisémite. J’en suis convaincue. Alors que si le centre, la droite et l’extrême droite s’unissent, je sais qu’ils continueront la politique en cours depuis dix ans, d’exclusion et de racisme systématique », argumente-t-elle.

L’autrice dit regarder vers l’Espagne, où récemment quatre formations de gauche radicale ont annoncé leur rapprochement (Sumar, Izquierda Unida, Más Madrid et Comuns) pour peser « face à l’extrême droite dans la bataille la plus importante de ce siècle ». « Podemos n’est pas d’accord, mais il y a un respect, quand en France on se rend infréquentables les uns et les autres à gauche. Mais j’ai l’impression qu’à la base, on n’est pas aussi radicalement opposés que ça », conclut-elle.


 

   mise en ligne le 5 mars 2026

Attaquer l’Iran au nom « des Iraniens » : l’obscénité de la stratégie du ventriloque

Ben Burgis sur https://lvsl.fr/

Dans les médias, quelques voix iraniennes sont mises en avant pour justifier l’attaque de l’Iran. Quelques voix généralement issues de la diaspora, vivant à New York, Paris ou Londres, hostiles à la République islamique d’Iran – au point, parfois, de soutenir un changement de régime imposé de l’extérieur. Si ces voix représentent bien une fraction de la population iranienne, elles évacuent la complexité d’un pays de quatre-vingt-douze millions d’habitants, fragmenté en segments sociaux, religieux et culturels dont l’opposition et le soutien au régime varie en intensité. Cette stratégie du ventriloque est utilisée pour prôner, plus ou moins honteusement, le retour des « guerres de changement de régime », discréditées depuis l’invasion de l’Irak par George W. Bush.

En 1982, Israël envahit le Liban. Le quatrième jour de l’offensive, le journaliste israélien et ancien député de la Knesset Uri Avnery franchit la frontière par un passage isolé près de Metulla. Il n’est accompagné que d’un photographe. Le front avait déjà atteint les abords de Saïda. Avnery et le photographe partirent à sa recherche. La progression fut lente.

« Nous avons traversé une douzaine de villages chiites. Partout, l’accueil fut enthousiaste. Il nous fallut de longs moments pour nous dégager des habitants qui nous entouraient. Chacun voulait nous inviter chez lui pour le café. Les jours précédents, ils avaient lancé du riz sur les soldats. Quelques mois plus tard, je fis le trajet inverse, de Saïda vers Metulla, au sein d’un convoi militaire. Cette fois, les soldats portaient des gilets pare-balles et des casques. Beaucoup étaient proches de la panique. »

Avnery raconta cet épisode dans un article intitulé « Riz amer », publié dans CounterPunch moins d’une semaine après que George W. Bush eut déclenché la guerre d’Irak. À l’époque, nombre d’Irakiens – sur place comme dans la diaspora occidentale – célébraient la chute de Saddam Hussein. Le message d’Avnery aux Américains était simple : ne vous y fiez pas. La joie, née de la disparition d’un régime honni, peut rapidement se muer en haine contre des forces étrangères qui ont transformé le pays en champ de bataille. Ceux qui vous accueillent en libérateurs aujourd’hui peuvent vous tirer dessus quelques mois plus tard.

Parler au nom « des Iraniens » revient toujours à sélectionner une fraction d’entre eux – le plus souvent au sein de la diaspora – et à la présenter comme représentative des quatre-vingt-dix millions d’habitants

Dimanche, lorsque le Guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei, a été tué dans une frappe aérienne, des scènes de liesse ont éclaté dans certaines villes. Rien d’étonnant : il dirigeait une théocratie répressive, contestée par une large partie de la population. Mais au même moment, ailleurs, d’autres foules se rassemblaient pour pleurer sa mort. L’épisode rappelle une évidence : parler au nom « des Iraniens » comme s’il s’agissait d’un bloc homogène relève de la fiction. Un pays de quatre-vingt-douze millions d’habitants n’est pas une conscience collective unique.

On trouve en Iran des partisans du régime, des démocrates laïques, des monarchistes, et de bien d’autres sensibilités politiques. Personne ne sait quelle part exacte de la population soutient aujourd’hui chacune de ces tendances. Personne ne peut dire non plus comment l’opinion évoluera à mesure que se multiplient des frappes, comme celle qui a tué plus de cent cinquante personnes dans une école de jeunes filles dimanche, ou celle qui, quelques heures plus tard, a frappé un gymnase où s’entraînaient des élèves en volley-ball, basket et gymnastique, faisant des dizaines de morts.

Pour l’instant, les défenseurs de Donald Trump s’emploient à rassurer : il ne s’agirait ni d’une guerre majeure ni d’un conflit durable. Ils affirment cela alors même que l’administration américaine n’a pas exclu la possibilité d’un déploiement terrestre.

Les premiers indices laissent pourtant penser que la Maison-Blanche a cru à un scénario simple : frapper brutalement, éliminer le Guide suprême, décapiter une partie significative de l’appareil dirigeant, terroriser la population, puis forcer ce qui resterait du régime à négocier en position de faiblesse. Les États-Unis auraient alors pu se retirer sans subir de représailles substantielles.

Rien, à ce stade, ne va dans ce sens. L’Iran – déjà pris pour cible par surprise alors que des négociations étaient en cours, et cela à deux reprises en moins d’un an – semble avoir conclu que ces discussions n’avaient plus d’utilité. Les combats commencent désormais à s’étendre au-delà de ses frontières.

L’obscénité des ventriloques

Le premier jour de la guerre – celui-là même où furent frappés l’école de jeunes filles et le complexe sportif – des familles s’étaient réunies dans des cafés autour de la place Niloofar, à Téhéran, pour rompre le jeûne du Ramadan. Une explosion retentit. Puis une seconde, plus puissante.

Un témoin décrit la scène à Drop Site News : « Il y avait des crânes arrachés, des mains sectionnées, des corps lacérés. Deux personnes ont été tuées. » Il raconta avoir vu une tête décapitée tomber sur le sol du café. Malgré cela, est-il possible qu’une majorité d’Iraniens déteste suffisamment le régime pour soutenir l’intervention en ce moment ? Oui. Il est tout aussi possible que ce ne soit pas le cas. En vérité, personne n’en sait rien.

On peut en revanche affirmer une chose certitude : quel que soit le nombre d’Iraniens prêts, aujourd’hui, à considérer les États-Unis et Israël comme des libérateurs maladroits malgré les bombardements, ce nombre diminuera à mesure que la guerre se prolongera. Rien, absolument rien dans l’histoire des guerres de « changement de régime » menées au Moyen-Orient ne permet de penser que celle-ci fera exception – et qu’elle s’achèverait parce qu’une majorité nette de la population locale se retournerait contre son propre gouvernement.

Cette guerre prendra fin lorsque les décideurs américains jugeront qu’elle ne sert plus leurs intérêts ou qu’il est temps d’en limiter le coût – ni avant, ni après. C’est l’une des nombreuses raisons pour lesquelles la transformation positive d’une société naît rarement d’une intervention extérieure.

La théocratie iranienne a massacré socialistes et communistes à son arrivée au pouvoir. Elle impose depuis des décennies un régime de ségrégation fondé sur le genre. Les chiffres précis manquent, mais il ne fait guère de doute qu’un grand nombre de manifestants ont été tués au fil des années. Si le gouvernement tombait sous l’effet d’un soulèvement populaire, ce serait un motif de réjouissance.

Mais ni les États-Unis ni Israël n’ont la moindre légitimité pour décider, d’en haut, du destin du pays. Donald Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou n’avaient aucun droit de déclencher une guerre d’agression contre un État qui, certes, a soutenu des forces alliées dans la région – comme Washington et Tel-Aviv l’ont fait eux-mêmes à de multiples reprises – mais qui n’a engagé aucune guerre directe contre un autre pays à l’époque contemporaine.

Parler au nom « des Iraniens » revient toujours à sélectionner une fraction d’entre eux – le plus souvent celle qui correspond aux positions de la diaspora anti-régime installée dans des villes comme Los Angeles – et à la présenter comme représentative des quatre-vingt-dix millions d’habitants.

Ces quatre-vingt-dix millions incluent des soutiens du régime et des opposants de sensibilités très diverses, dont beaucoup ne nourrissent aucune sympathie particulière pour les États-Unis. Ils incluent aussi tous ceux qui, comme partout ailleurs dans le monde, ne consacrent pas leur existence à la politique : ceux qui préfèrent passer du temps avec leur famille, regarder un match de football, célébrer les moments importants de la vie – et ne pas voir leurs proches mutilés ou tués dans des frappes aériennes.

Cette ventriloquie politique se présente comme une marque d’humilité, comme l’expression d’un respect envers « les Iraniens ». Elle relève en réalité de l’arrogance impériale la plus pure. Elle se résume toujours à la même injonction : écoutez les voix que j’ai choisies, parce qu’elles me donnent raison.


 

Article originellement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « Pro-War Pundits Are Putting Words in Iranians’ Mouths ».


 

   mise en ligne le 4 mars 2026

Guerre en Iran : Trump et Netanyahou, deux alliés aux intérêts divergents

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Si la guerre déclenchée le 28 février risque de durer au moins plusieurs semaines, le premier ministre israélien et le président états-unien n’ont peut-être pas exactement les mêmes objectifs.

Les États-Unis et Israël, sûrs de leur supériorité, auraient-ils sous-estimé les capacités politiques et militaires de l’Iran ? Dès les premiers bombardements, le samedi 28 février, on aurait pu penser que ce serait l’affaire de quelques jours. Le guide suprême, Ali Khamenei, était tué, de même qu’un certain nombre de dirigeants politiques et militaires, dont le chef d’état-major de l’armée, Abdolrahim Moussavi, et le chef des gardiens de la révolution, Mohammad Pakpour.

Pourtant, les répliques iraniennes ne se sont pas fait attendre, touchant des installations états-uniennes dans plusieurs pays du Golfe. Au Qatar, la production de gaz liquide a été stoppée. Le fameux dôme de fer d’Israël s’est trouvé saturé, laissant passer des drones et des missiles iraniens faisant des dégâts considérables.

Le spectre d’un manque de munitions hante l’état-major américain qui cherche maintenant à rapatrier les antimissiles Patriot de Corée du Sud au Moyen-Orient. Partout, les bombes tombent et les populations civiles subissent le prix du sang.

Un engagement de grande envergure

En lançant cette nouvelle guerre, qu’ils voulaient éclair, Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont souhaité faire croire qu’une attaque iranienne était « imminente ». Une façon pour Washington et Tel-Aviv d’affirmer qu’ils agissent en état de légitime défense. Ce que contestent tous les juristes interrogés. Les deux administrations cherchent désormais à rassurer.

Le premier ministre israélien a déclaré, lundi, sur le plateau de l’émission « Hannity » de Fox News (et donc à destination du public américain et singulièrement des électeurs républicains), que la guerre pourrait prendre « peut-être du temps, mais pas des années. Ce n’est pas une guerre sans fin ».

Le président états-unien, lui, avait initialement estimé la durée à quatre ou cinq semaines, avant d’ajouter qu’elle pourrait se prolonger et de chercher à justifier un engagement de grande envergure et sans limite de temps contre l’Iran. Alors, une guerre pour qui ? Une guerre pour quoi ?

Sans vergogne, Benyamin Netanyahou, qui a envoyé ses troupes à Gaza, en Cisjordanie, en Syrie et au Liban, bombardant ces deux pays ainsi que le Yémen – toujours pour des raisons « préventives », mot absent des juridictions internationales –, affirme voir dans cette guerre une opportunité d’instaurer une paix durable au Moyen-Orient.

Que cette opération se nomme « Lion rugissant » (Operation Roaring Lion) ne doit pourtant rien au hasard, puisqu’il s’agit du symbole de la monarchie iranienne.

Des objectifs en constante évolution

Il faut reconnaître aux dirigeants politiques israéliens cette constance : Téhéran représente le grand Satan depuis des décennies. D’ailleurs, à l’exception des communistes israéliens et des partis arabes, toutes les formations israéliennes se réclamant du sionisme soutiennent cet engagement militaire, se trouvant ainsi embringuées à la suite de Netanyahou et ses ministres d’extrême droite.

« Bien sûr, en fin de compte, c’est au peuple iranien qu’il revient de changer de gouvernement, mais nous créons – l’Amérique et Israël ensemble – les conditions qui lui permettront d’y parvenir », assène celui qui est visé par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

Pour Donald Trump, l’exercice est un peu plus compliqué. D’autant que les objectifs et le calendrier annoncés ont évolué depuis son lancement, le week-end dernier. Samedi, lors de l’annonce des frappes, il a exhorté les Iraniens à « reprendre le contrôle de leur pays » et a laissé entendre que son but était de renverser le gouvernement.

Dans ses déclarations de lundi, le dirigeant républicain n’a fait aucune mention d’un renversement du gouvernement iranien et a affirmé que la guerre était nécessaire pour empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire et pour contrecarrer son programme de missiles balistiques à longue portée.

« Nous ne voulons pas de changement de régime »

Le président états-unien est pris la main dans le pot de confiture, en quelque sorte. Après avoir ordonné des frappes contre l’Iran en juin, lui et son administration n’ont eu de cesse d’affirmer que ces attaques avaient anéanti le programme nucléaire iranien et retardé de plusieurs années sa capacité à se doter de l’arme atomique.

Pourtant, la semaine dernière, peu avant le lancement de l’opération « Fureur épique » (Operation Epic Fury), ces derniers ont commencé à lancer des avertissements plus pressants concernant les ambitions nucléaires de ce pays. Le 22 juin, le vice-président états-unien, J. D. Vance, clamait pourtant : « Notre position a toujours été très claire : nous ne voulons pas de changement de régime. »

Washington et Tel-Aviv – sur la même longueur d’onde s’agissant d’une conception des relations internationales basées sur la force et la coercition et du peu de considération du droit international – divergent en réalité sur le but ultime de cette guerre contre l’Iran.

Israël cherche à installer Reza Pahlavi sur le trône. « Le fils du shah n’a pas caché qu’il entendait développer des relations très fortes avec Israël s’il était au pouvoir », rappelle à l’Humanité Somayeh Rostampour, sociologue spécialisée dans les mouvements sociaux en Iran. Pour Netanyahou, ce serait le scénario idéal. Dans le cas contraire, il peut « supporter » le chaos ; Trump, non. Ou, en tout cas, « pas pour très longtemps », certifie le politologue Asiem El Difraoui, dans un entretien au site le Grand Continent. De fait, Israël a le plus souvent cherché l’instabilité au Moyen-Orient, comme on l’a vu au Liban et en Syrie.

Netanyahou à la manœuvre

Cette étrange incertitude, décelable dans les déclarations parfois contradictoires des dirigeants états-uniens, montre que la plus grande victoire pour Benyamin Netanyahou est d’avoir poussé Donald Trump à engager ses forces. Le premier ministre israélien est à la manœuvre et veut maintenant aller jusqu’au bout comme le montre le bombardement, mardi, du siège de l’Assemblée des experts dans la ville de Qom. Israël veut entraîner son allié américain d’autant plus malléable que ses objectifs sont flous.

Le pouvoir central ne s’étant pas effondré, Tel-Aviv tente de s’appuyer sur les groupes représentant les minorités en Iran. Pour le Wall Street Journal, Trump « est disposé à soutenir les groupes iraniens prêts à prendre les armes pour renverser le régime ».

Selon des officiels américains, le président s’est entretenu, dimanche, avec des dirigeants kurdes. « Les Kurdes disposent d’une force importante le long de la frontière irako-iranienne, et Israël a bombardé des positions dans l’ouest de l’Iran, alimentant les spéculations quant à une possible offensive kurde », écrit le quotidien.

Le 22 février, cinq groupes kurdes iraniens ont annoncé la formation d’une coalition unie contre le régime de Téhéran, a rapporté le site The Long War Journal. Cette déclaration des groupes d’opposition kurdes n’est pas du goût des partisans de Reza Pahlavi, qui accusent les groupes kurdes de vouloir démembrer l’Iran. Sous le règne du shah, les Kurdes étaient marginalisés et réprimés.

L’instrumentalisation des Kurdes

Un message de Reza Pahlavi, publié mardi 3 mars, sur son compte X, semble accréditer l’idée selon laquelle le fils du shah et son mentor israélien vont tenter d’instrumentaliser les Kurdes. Dans ce texte adressé, une fois n’est pas coutume, à ses « chers compatriotes (…) Azéris, Kurdes et Lors d’Iran, courageux et patriotes », il leur dit : « Vous êtes une composante indissociable du patrimoine historique et culturel iranien ; vous êtes des communautés qui ont toujours veillé à l’intégrité territoriale de notre nation ainsi qu’à sa dignité et à son honneur. Je suis convaincu que vous resterez fidèles à cet engagement. »

Les groupes kurdes1 ne sont sans doute pas dupes. Mais ils sont les seuls groupes armés, alors que tout le monde sait que des bombardements seuls ne peuvent provoquer un changement de régime. Netanyahou entend bien profiter de l’indécision de Trump en l’empêchant de procéder à une simple réfection du pouvoir en échange d’engagements concernant le nucléaire et le pétrole, comme cela pourrait être envisagé avec des éléments plus « républicains » et plus « pro-occidentaux », à l’instar de l’ancien chef de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad Zarif.


 

1. Le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI), le Parti de la vie libre du Kurdistan (PJAK), le Parti de la liberté du Kurdistan (PAK), l’Organisation Khabat du Kurdistan iranien et une branche du Parti Komala du Kurdistan iranien.


 

   mise en ligne le 26 février 2026

L’antifascisme est une vertu, pas un crime -  par Roger Martelli

Roger Martelli | sur www.regards.fr

Après avoir réaffirmé que l’antifascisme demeure une exigence démocratique et non une dérive violente, l’historien revient sur les différentes conceptions de l’antifascisme pour alimenter la réflexion.

Nous vivons le temps des grandes inversions. L’antifascisme serait la source de toutes les violences et le RN la pointe avancée du combat contre l’antisémitisme. Le mensonge serait le prélude de la vérité et la rationalité des Lumières le berceau du totalitarisme. Quant à LFI, elle serait plus dangereuse que le RN pour la démocratie. Face à ce renversement stupéfiant, un sursaut est désormais vital.

L’antifascisme n’a rien perdu de sa vertu. Nous vivons une période d’incertitude mondiale, de choc des civilisations en guerre contre le terrorisme, d’angoisse de ne plus être chez soi en obsession du grand remplacement, d’état d’urgence en état d’exception. Le doute s’est installé, la confiance dans la démocratie s’est effritée, les peurs se sont accrues et le ressentiment a prospéré. Désormais, ce ne sont plus seulement des groupuscules néonazis qui s’affichent, mais des pans entiers de l’espace politique et même des États qui cheminent vers la droite extrême. « Néo » ou « post », l’esprit du fascisme a repris un peu partout du poil de la bête.

Le combattre nous place d’abord sur le terrain des idées. En 1941, alors que le monde s’embrasait, le philosophe communiste Georges Politzer, un Hongrois devenu passionnément français et résistant, prit la plume pour démanteler la doctrine nazie. À l’idéologue du nazisme Alfred Rosenberg, qui venait de prononcer un discours intitulé Sang et Or, il répliqua par deux textes, l’un publié dans la revue communiste clandestine, La Pensée (« L’obscurantisme au 20ème siècle »), l’autre diffusé en brochure (Révolution et contre-révolution au 20ème siècle). Il éreintait pièce par pièce les théories de « l’esprit racial », les dénonciations fumeuses des Lumières, la pensée irrationnelle, le mépris de l’histoire et la haine des révolutions populaires et démocratiques. Il leur opposait à la fois la lutte des classes et l’humanisme des Lumières, la fibre sociale et l’idée républicaine, la combativité militante et la haine de la mort. Un an plus tard, il était arrêté, torturé et fusillé. Mais son œuvre a survécu à celle de son piètre opposant nazi.

Aujourd’hui encore devrait s’imposer l’idée que la dénonciation argumentée ne suffit pas. Face au ressentiment nourri par la perte d’espérance, la cohérence d’une perspective émancipatrice peut seule rétablir dans leur dignité consciente ceux qui en ont été privés. Les tons belliqueux, les mâles postures et les slogans soigneusement peaufinés n’y parviendront pas, pas plus que la liste sans fin de promesses auxquelles on ne croit plus guère. Ce qui manque, au refus moderne de l’extrême droite, c’est plutôt la cohérence des valeurs, des critères, des méthodes pour faire de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité des principes organisateurs et pas des mots creux. 

Être antifasciste aujourd’hui, ce n’est donc pas lever le poing ou en menacer l’adversaire, mais construire une stratégie partagée pour faire majorité contre l’inacceptable. Pour y parvenir, mieux vaut certes qu’existe une gauche bien à gauche, capable de donner le ton à toute la gauche. Mais cette gauche n’arrivera à rien si elle continue, comme ce fut le cas au temps de « classe contre classe », de s’imaginer qu’elle est la seule voix de gauche. La radicalité doit être celle de l’ambition ; elle ne se mesure pas pour autant à la virulence du ton et à celle des gestes. La radicalité peut mobiliser celles et ceux qui se reconnaissent en elle, mais sans jamais oublier que c’est avec les autres, le plus souvent possible, que se construisent les majorités qui feront advenir les nécessaires ruptures. Tout est possible, lançait un socialiste de gauche en 1936 : sans doute… pour peu que les conditions majoritaires en soient réunies.

La naissance des antifas

L’antifascisme est né en même temps que le fascisme, dans une Europe et un monde que la Première Guerre mondiale avait bouleversés et « brutalisés ». Les fascismes firent des Lumières, de leur tolérance et de leur passion pour l’égalité, les responsables d’un amollissement coupable et du déclin irrémédiable de toute « civilisation ». La pureté de la race, le culte de l’élite et du chef, le dédain de l’esprit démocratique et l’exaltation de la violence furent ainsi au cœur de groupements fondés sur le ressentiment. Soudés par un bric-à-brac idéologique qui ne manquait pourtant pas de cohérence, les fascismes se sont construits à partir de noyaux militarisés pratiquant une violence de masse meurtrière. Ils firent, de la haine à l’égard du mouvement ouvrier et de l’histoire révolutionnaire démocratique, les fondements d’une révolution au sens ancien du terme : le retour à un équilibre ancien où la force vitale de quelques-uns prévalait sur la masse apathique des dominés. Une contre-révolution absolue, mais au nom de la révolution : grande nouveauté de ces temps d’orage…

L’antifascisme fut la réponse à cette poussée. Il fut porté par l’effroi devant l’ampleur croissante de la menace et marqué lui aussi par la violence qu’avait générée le choix guerrier d’août 1914. Dans l’Italie de l’immédiat après-guerre et dans l’Allemagne brisée par la défaite, les antifascistes s’instituèrent en remparts contre la violence de masse. Tout naturellement, le noyau de cet antifascisme historique se construisit autour de l’appel à l’auto-défense. 

Communistes, socialistes et, dans une moindre mesure, démocrates, républicains et catholiques s’essayèrent à lutter contre la violence fasciste en créant leurs propres armées. En Italie, ce furent les « Arditi del popolo » ; en Allemagne, le « Front de fer » socialiste avec son logo des trois flèches et « l’Action antifasciste » des communistes, avec son noyau du « Front rouge ». Les « antifas » sont nés de là.

La radicalité doit être celle de l’ambition ; elle ne se mesure pas pour autant à la virulence du ton et à celle des gestes. La radicalité peut mobiliser celles et ceux qui se reconnaissent en elle, mais sans jamais oublier que c’est avec les autres, le plus souvent possible, que se construisent les majorités qui feront advenir les nécessaires ruptures.

Cette phase de l’antifascisme fut héroïque et tragique. Elle enregistra quelques rares succès sur le terrain et déboucha sur un échec cuisant en Italie et en Allemagne, pour au moins trois raisons. Alors que les extrêmes droites concentraient leurs forces, les antifascismes se dispersaient. Alors que la violence était au cœur de la doctrine fasciste, elle contredisait l’humanisme fondamental de ses adversaires. Enfin, la violence cultivait l’engagement minoritaire, quand la majorité est le fondement de l’élan démocratique. L’auto-défense pouvait trouver des échos dans une partie du peuple ouvrier méprisé, mais il tenait en marge ces masses qui « font » l’histoire. Elle fut donc courageuse, mais n’enraya pas la montée des fascismes. Elle fut populaire, mais ne toucha pas le plus grand nombre, dans cette guerre civile européenne qui ne trouva son terme qu’en 1945, au prix d’une guerre apocalyptique.

Ce ne furent pas les « antifas » qui, pendant un moment, laissèrent entrevoir une issue à la barbarie : ce fut le grand mouvement du « Front populaire ». En France notamment, ce mouvement prit une dimension massive, parce qu’il raccordait enfin le mouvement ouvrier et la gauche politique, qu’il retrouvait la conjonction historique de l’esprit républicain et de la mobilisation révolutionnaire et parce qu’il ne se contentait pas d’être un mouvement « anti ». Dans l’esprit de la « République démocratique et sociale », le Front populaire ne fut pas d’abord celui des « antifas », mais celui « du Pain, de la Liberté et de la Paix ».

Pour en arriver là, il n’a pas suffi de prolonger le premier antifascisme. Il y eut de la rupture dans le mouvement conduisant au Front populaire. La première fut dans l’abandon de la grande concurrence des antifascismes. Les socialistes finirent par oublier qu’ils avaient contribué à l’écrasement des soulèvements européens des années 1918-1924. Quant aux communistes, ils renoncèrent à voir dans les socialistes des « sociaux-fascistes ». Bien plus, ils cessèrent considérer que la démocratie portait en elle-même, et de façon inexorable, vers le fascisme, ou que tout partisan du capitalisme et de l’économie de marché était, à plus ou moins long terme, voué à se soumettre à la dictature. La convergence des gauches se réalisa, déstabilisa les fascismes français et permit la victoire de second tour.

Le refus des Lumières reste le carburant principal de celui de la démocratie. Il fut celui des fascismes d’hier, de l’extrême droite aujourd’hui. Aujourd’hui comme hier, le combat contre l’extrême droite est une exigence première. Il suppose de la détermination, de la vigilance et de la rigueur. Il implique de cultiver la mémoire, sans s’imaginer que l’histoire se rejoue à l’identique. L’antifascisme reste en cela une boussole, qui n’appartient à personne en particulier. Elle est un état d’esprit et pas un bloc, un mouvement par nature composite, qui ne se renforce pas en écartant, mais en s’ouvrant à d’autres.

Les « antifas » d’aujourd’hui en sont partie prenante ? Sans doute, mais ils n’en sont ni la tête ni le cœur, ni épouvantails ni héros. Eux-mêmes d’ailleurs auraient intérêt à peser ce qui fut l’expérience du 20ème siècle : la violence est parfois un passage obligé, mais qu’il faut conjurer, parce que son expansion ne sert que l’inhumanité qui nous conduit vers le pire. L’auto-défense « populaire » – mais où sont les ouvriers ? – ne vaut pas la détermination du grand nombre et la force du projet d’émancipation individuelle et collective.

Combattre ce qui doit être combattu, mais rassurer ceux que la peur conduit au repli ; mobiliser les forces qui aspirent à un autre monde, mais en faisant tout pour apaiser le monde tel qu’il est et qui risque d’être de plus en plus invivable… Le parti pris de l’antifascisme a pu et peut conduire à des erreurs, des fautes et même à des crimes. Mais sa négation nourrit la bête immonde. Elle n’a pas besoin de ce renfort.


 

   mise en ligne le 25 février 2026

« C’est la dignité humaine recouvrée » : l'Humanité à bord de l’Océan Viking
lors du sauvetage de 97 personnes
au large de Lampedusa

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Dans la nuit du 22 au 23 février, à environ 50 milles nautiques (80 kilomètres) au sud de Lampedusa, les équipes de SOS Méditerranée ont secouru 97 exilés partis une trentaine d’heures plus tôt des côtes libyennes, dans une embarcation de fortune surchargée. En fin de matinée, une autre opération de sauvetage a été enclenchée.

La réunion matinale touche à sa fin, ce lundi 23 février, dans la salle de réunion de l’Ocean Viking, le navire de sauvetage de SOS Méditerranée. Angelo, le coordinateur des secours en mer, fait le bilan d’une nuit blanche harassante. L’équipe écoute, épuisée.

Soudain, la radio crache une urgence vitale : « Mayday Relay proche de nous ! » Comprendre une embarcation en détresse. Angelo bondit de sa chaise : « Tous les chefs d’équipe retournent à la passerelle ! » La poussée d’adrénaline efface instantanément la fatigue accumulée au cours de la nuit précédente.

Position GPS d’un bateau en détresse

Après deux jours de navigation dans une mer houleuse, depuis son départ des côtes siciliennes, le navire de SOS Méditerranée patrouille à environ 70 milles nautiques (un peu plus de 110 km) au sud de Lampedusa. Sur la coque rouge du navire, les stigmates de la violente attaque perpétrée par les gardes-côtes libyens en août 2025 ont été colmatés, mais la cicatrice demeure.

Il est 1 heure du matin quand les bénévoles d’Alarm Phone donnent l’alerte, avec la position GPS d’un bateau en détresse. Sur la passerelle, l’excitation se mêle à la gravité. Posté à la proue du navire, Théo, 24 ans, scrute inlassablement l’obscurité à travers ses jumelles thermiques.

Sur les flots, des lumières blanches de bateaux de pêcheurs parsèment l’horizon. À 1 h 13, l’énorme projecteur du navire de sauvetage est braqué sur tribord. Les gestes répétés cent fois à l’entraînement ne sont plus faits pour s’exercer. « It’s not a drill ! » (ce n’est pas un exercice, NDLR) résonne dans les têtes des 21 membres d’équipage.

À 1 h 17, le canot de sauvetage semi-rigide Easy-3 est mis à l’eau. L’Humanité est à bord. Fatima, concentrée, est à la barre. Sa cible : une embarcation de fortune dont les trois moteurs sont en panne. À 1 h 54, le contact est enfin établi. Devant nous, une grande barque à la coque grise d’une dizaine de mètres, très instable, émerge de la nuit.

L’embarcation de fortune menace de chavirer

À 2 h 29, un autre canot, Easy-1, entre en action. À son bord, AJ, un pilote néo-zélandais, au sang-froid forgé par des années d’engagement au sein de l’ONG Sea Shepherd, manœuvre au millimètre. L’embarcation de fortune menace de chavirer. À l’avant du canot, Giannis, le chef d’équipe des sauveteurs, hurle dans la nuit : « Ne bougez pas, ne bougez pas, c’est dangereux si vous bougez ! »

À ses côtés, Mohamed, 24 ans, traduit les consignes en arabe pour tenter de contenir l’agitation qui s’empare des exilés embarqués. Ce jeune Italien, dont les parents viennent de Tunisie, connaît le prix de ces traversées. Plusieurs membres de sa propre famille ont disparu en mer. Un garçon, terrassé par le mal de mer, peine à l’écouter. Il reste dangereusement penché par-dessus bord, vomissant sans pouvoir s’arrêter.

Bientôt, Easy-2 prend le relais. C’est Charlie qui gère l’embarquement avec sa voix incroyablement calme et accueillante. Il récupère les naufragés par l’arrière de l’embarcation à la dérive tandis qu’Easy-3 éclaire l’arrière de la coquille de noix chahutée par la mer. À 3 h 20, les onze derniers rescapés sont embarqués. Ils sont très jeunes, pieds nus. L’un d’eux offre un sourire bouleversant à la main tendue qui lui permet enfin de monter à bord de l’Ocean Viking.

97 exilés pour la plupart Bangladais

À 4 h 25, le cauchemar s’achève pour les 97 exilés, des Bangladais pour la plupart, accompagnés de quelques Égyptiens, Somaliens, Éthiopiens et Pakistanais, arrachés au naufrage. Sur le pont du navire de SOS Méditerranée, Rebecca prend le relais en orchestrant les premiers gestes d’accueil. Catherine, infirmière néo-zélandaise de 39 ans, s’est formée à l’action humanitaire au Soudan du Sud, en Afghanistan et plus récemment à Gaza. Elle prodigue les premiers soins.

« Souvent, c’est la première fois depuis longtemps que quelqu’un s’occupe d’eux avec un peu de gentillesse », souligne-t-elle. Hanae, 35 ans, médiatrice culturelle dont c’est la toute première mission à bord de l’Ocean Viking, observe. Elle avoue être encore secouée à l’issue de l’opération de sauvetage : « Je n’ai pas encore réalisé. C’est allé très vite. »

Rapidement, les survivants reçoivent des vêtements secs : jogging noir, Crocs et bonnet gris. Charlie observe la scène : « Après vingt-quatre heures passées dans l’eau, ils mettent leurs nouveaux vêtements et la première chose qu’ils font, c’est se coiffer devant la glace, pointe-t-il avec sa tendresse de loup de mer. C’est la dignité humaine recouvrée. »

Sur le pont, au sec, les langues se délient. Assis à la poupe du bateau, Ahnaaf se confie, tout en grattant ses bras et son dos recouverts de boutons de gale : partis de Libye la nuit précédente, ils ont « dérivé pendant seize heures sans gazole, écopant l’eau de mer à mains nues ».

La stratégie cynique du gouvernement italien d’extrême droite

À 7 h 26, le couperet administratif tombe. Les autorités italiennes désignent Livourne comme port de débarquement. Située au nord de l’Italie, la ville est à 577 milles nautiques (plus de 900 km). L’équivalent de trois jours de navigation d’après Angela. C’est la stratégie cynique du gouvernement d’extrême droite de Giorgia Meloni : éloigner les ONG des zones de sauvetage, les contraindre à brûler des millions d’euros en carburant, et imposer des dizaines d’heures supplémentaires en mer à des corps déjà brisés.

Lors de la réunion matinale de l’équipage, l’indignation politique se mêle à l’épuisement, jusqu’à ce qu’un nouveau « Mayday Relay » retentisse, figeant les tasses de café. L’Ocean Viking modifie son cap, moteur vrombissant. En l’espace de deux heures, une cinquantaine de personnes seront secourues. Le sauvetage est à peine terminé qu’une autre alerte survient. Un bateau pneumatique en difficulté, avec 30 à 40 personnes à son bord, a été détecté cette fois par l’Albatros, l’avion de repérage de SOS Méditerranée. À 5 h 30 de navigation.

Enfilant sa combinaison étanche à toute vitesse, Charlie évoque une histoire de son enfance. Celle d’une petite fille jetant des méduses échouées sur une plage dans l’océan : « « Tu ne peux pas toutes les sauver », lui dit son père. « Non, mais je peux sauver celles-là », rétorque l’enfant. C’est ce que nous faisons ! ». Le navire rouge repart, face aux vagues et au cynisme des politiques migratoires européennes, obstinément du bon côté de l’histoire.

   mise en ligne le 24 février 2026

« Front commun contre l’extrême droite » : le hors-série de l'Humanité et
de 4 autres médias pour une mobilisation antifasciste, pacifique et déterminée

Fabien Gay, directeur de l’Humanité sur www.humanite.fr

L’Humanité s’est unie à quatre autres médias pour produire un numéro de combat exceptionnel, « Front commun contre l’extrême droite », qui sort ce lundi dans les kiosques. Un manuel indispensable pour mener la bataille idéologique et disposer d’un argumentaire

La mort du militant nationaliste et identitaire Quentin Deranque, âgé de 23 ans, à la suite des coups reçus lors d’un affrontement violent à Lyon, est un drame inacceptable. La condamnation doit être claire et sans la moindre ambiguïté. Aucune cause, aucune idéologie ne peut justifier qu’on en vienne aux mains, et encore moins qu’elle conduise à la mort d’un être humain. La politique doit rester le champ des idées, des mobilisations collectives et du débat démocratique, et non celui des poings, des lynchages ou des expéditions punitives. 

Quand la politique recule, que le débat d’idées s’appauvrit, que la désinformation et la course au buzz permanent remplacent les faits, l’échange d’arguments et la dispute organisée, cela conduit peu à peu à une société du repli sur soi, de la haine, et donne de la puissance à la violence pour résoudre les contradictions sociales. Si la politique apparaît dans l’impasse pour régler les problèmes du quotidien, la violence peut alors sembler un exutoire pour une partie, même infime, de la population. Et c’est précisément à ce stade que les idées d’extrême droite contaminent l’espace public, pullulent et se répandent jusqu’à saturation.

La violence entraîne le chaos, mais elle génère aussi, chez un grand nombre de nos concitoyens et concitoyennes, du dégoût, du rejet et, in fine, un détournement de la politique. Il suffit de voir ce qui se passe dans les manifestations où des violences sont annoncées : elles contribuent à éteindre les mouvements sociaux et à effacer les justes revendications des travailleurs et des travailleuses. C’est comme si nous marquions un but contre notre propre camp, faisant gagner l’adversaire.

Nous vivons notre moment « Charlie Kirk »

La violence est une impasse politique pour la gauche : elle ne peut être ni une stratégie ni une méthode, et encore moins un projet politique en soi. Pour l’extrême droite, elle est l’essence de son moteur et de son projet. À gauche, nous ne sommes jamais aussi forts que lorsque la majorité du peuple se mêle de la politique, par des mouvements sociaux puissants ou dans les urnes quand l’abstention recule.

Il faut donc interroger la stratégie de la conflictualisation permanente du débat politique, de la violence des mots qui s’installe dans la vie parlementaire : si elle peut consolider un socle de militants, de sympathisants et même d’électeurs important, elle crée un plafond de verre et rend difficile, voire impossible, le fait d’être majoritaire et de gagner en rassemblant largement celles et ceux qui ont intérêt au changement. Il y a d’ailleurs une contradiction à refuser les coups de force permanents, la logique de l’affrontement belliciste et guerrier face au retour des hyperpuissances, tout en laissant s’installer l’idée que la violence, quelle qu’en soit la forme, pourrait être un moyen légitime, ici, en France. La semaine que nous venons de vivre doit être analysée avec beaucoup de recul. C’est un nouveau point de bascule qui va peser dans les esprits dans les prochains mois.

Nous vivons, comme de l’autre côté de l’Atlantique, notre moment « Charlie Kirk », qui a permis de marginaliser les anti-Trump, de les reléguer au rang d’ennemis de la liberté et d’affirmer l’autorité du locataire de la Maison-Blanche en lui permettant de jouer sur le registre du retour à l’ordre et du défenseur de la liberté d’expression. Il faut refuser que ce drame, si tragique soit-il, serve de prétexte à une inversion des valeurs et à une réécriture cynique de l’histoire de la violence politique en France. On ne peut pas mettre sur le même plan les antifascistes qui luttent pour l’égalité, la solidarité et la fraternité, et les fascistes qui portent en eux un projet de haine et de division du peuple. C’est une faute politique et morale gravissime. Il n’y a aucun trait d’égalité entre antifascistes et fascistes.

Nous n’oublions pas Ismaël Aali, Hichem Miraoui, Djamel Bendjaballah…

Depuis des années, les groupuscules d’extrême droite portent la responsabilité de l’écrasante majorité des violences et des morts politiques : attentats racistes, assassinats ciblés, agressions xénophobes… Les chiffres sont implacables, et les faits parlent d’eux-mêmes. Nous n’oublions pas Ismaël Aali, Hichem Miraoui, Djamel Bendjaballah, Angela Rostas, Federico Martin Aramburu…

Aujourd’hui, l’extrême droite et une partie des droites coalisées instrumentalisent la mort de Quentin Deranque pour hurler à une « violence antifasciste » généralisée, désigner l’extrême gauche comme le grand danger de la République et banaliser l’extrême droite ainsi que son projet autoritaire et raciste. Cette hypocrisie est insoutenable. Elle vise à effacer des années de haine raciste, d’attaques contre les migrants, les musulmans, les juifs, les homosexuels, les féministes, les syndicalistes…

Cette instrumentalisation du drame s’inscrit dans une stratégie plus large, relayée par une partie des médias et des droites libérales et autoritaires, qui consiste à expulser La France insoumise – et, à travers elle, toute une partie de la gauche – du champ républicain. On accuse, on diabolise, on amalgame, pour mieux normaliser l’extrême droite et la faire entrer un peu plus dans le jeu institutionnel comme un parti comme les autres. Surtout, le pouvoir aux abois veut préparer son arrivée. Après lui, le déluge – et mieux vaut l’arrivée de Le Pen et de Bardella, pour espérer revenir aux affaires cinq ans plus tard en apparaissant comme le défenseur de la démocratie plutôt qu’une issue porteuse d’espoir de changement et de rupture avec sa politique.

Cette mécanique prépare le terrain pour 2027

En stigmatisant et en pointant du doigt une partie de la gauche, ils veulent instiller le venin de la division et rendre impossible l’union large de la gauche, profitant du fait qu’une partie de la gauche affirme : « Plus jamais avec eux. » Nous savons très bien qu’aujourd’hui les insoumis sont dans leur viseur, mais que s’y trouvent aussi les communistes, les écologistes et une partie du camp socialiste. 

Cette mécanique prépare le terrain pour 2027, et elle est à l’œuvre depuis une dizaine d’années, s’accélérant depuis le début du second mandat de Macron. En présentant la gauche comme « violente » ou « hors sol », on blanchit ceux qui rêvent d’un État antisocial, anti-immigrés et antidémocratique. On inverse les responsabilités mais aussi les valeurs pour que les véritables fauteurs de haine passent pour des modérés, des gens responsables, et les antiracistes pour des racistes et des antisémites qu’il faut à tout prix marginaliser, voire demain, pourquoi pas, interdire.

Enfin, une grande partie du patronat français a choisi son camp pour la prochaine présidentielle. Ce sera l’extrême droite, pour continuer à verrouiller le système démocratique et institutionnel et poursuivre son œuvre destructrice : épuiser le vivant et la nature, refuser tout changement du système qui consisterait à partager les pouvoirs, les savoirs et les richesses. Cette course à l’Élysée est appuyée par des algorithmes puissants et des relais médiatiques dopés par le milliardaire Bolloré, qui se font les chantres de la liberté d’expression – surtout quand elle relaie leurs poisons putrides d’extrême droite. Ce moment que nous vivons vise donc à préparer les esprits pour faire sauter la digue du front républicain au second tour de la présidentielle, et même pire, à l’inverser au profit de l’extrême droite.

Des néonazis ont défilé dans les rues de Lyon librement

La République n’est pas menacée par ceux qui luttent pour la justice sociale, fiscale et écologique, l’égalité, l’antiracisme et la paix. Elle est menacée par l’extrême droite, qui l’a toujours combattue, et qui prospère sur la division, la peur et la violence qu’elle alimente depuis des décennies. Il faut refuser toute escalade, exiger que la justice fasse toute la lumière sur les faits qui ont conduit à la mort d’un homme à Lyon et barrer la route à ceux qui veulent transformer un drame en tremplin électoral.

Quand les blés ont été sous la grêle, notre camp social n’a pas répondu par la stratégie du chaos et de la violence à tous crins, mais par une stratégie de rassemblement large et de front populaire. À l’Humanité, nous avons décidé de nous rassembler avec quatre autres médias pour mener la bataille idéologique – préalable à toute victoire électorale – en fournissant des argumentaires à nos lectrices et lecteurs. Avec ce hors-série de combat « Front commun contre l’extrême droite », ils et elles disposent d’un manuel utile pour mener cette bataille.

À l’heure où, quatre-vingt-deux ans après l’assassinat par l’armée nazie des 23 de l’Affiche rouge, des néonazis ont défilé dans les rues de Lyon librement, samedi. Et ce n’est pas une première ces derniers mois. Ensemble, refusons la violence et construisons la mobilisation antifasciste, pacifique et déterminée. La fraternité et la solidarité ne se construisent pas dans la haine, mais dans le combat commun contre l’injustice et le fascisme qui resurgit.


 

Cinq médias s’unissent pour faire front commun contre l’extrême droite 

Fruit de plusieurs semaines de travail collectif entre les rédactions de l’Humanité, Blast, les Inrocks, Streetpress et Nova, ce titre marque une volonté forte de s’engager dans la bataille culturelle contre l’extrême droite. Dans cette édition, riche d’enquêtes et de reportages, on regarde la réalité en face : la gestion municipale catastrophique du Rassemblement national, son programme économique au service des plus riches, ses reculs écologiques, sa mise au pas du monde associatif et culturel, ses appels à la haine… Cette publication collective pour comprendre, alerter, et organiser la riposte.

Format 28 x 36 cm – 80 pages

Déjà plus de 10 000 exemplaires vendus !

   mise en ligne le 21 février 2026

Mort de Quentin Deranque :
malgré les déclarations du RN,
la majorité des crimes politiques
sont le fait de l’extrême droite

Scarlett Bain sur www.humanite.fr

L’instrumentalisation de la mort du militant nationaliste Quentin Deranque participe à une réécriture de l’histoire de la violence politique en France. Les chiffres et archives montrent pourtant que la majorité des meurtres à caractère idéologique sont le fait de l’extrême droite.

Quand il consiste à compter des morts, l’exercice de la statistique est d’une froideur affreuse. Mais il s’avère en certaines circonstances nécessaire pour saisir la réalité des faits dans un climat politique délétère. Depuis le 14 février, la mort tragique du militant d’extrême droite Quentin Deranque, lors d’un affrontement avec des antifascistes à Lyon, fait l’objet d’une instrumentalisation effrénée. Laquelle donne lieu à une réécriture de l’histoire de la violence politique en France.

« La violence d’extrême droite est dérisoire, ça n’existe pas statistiquement, a ainsi osé affirmer Marion Maréchal sur BFM TV, le 17 février. La seule violence qui est structurelle, massive, systématique est d’extrême gauche. »

Les chiffres et les archives disent tout le contraire. En France, selon la contribution de Nicolas Lebourg, historien, à l’ouvrage de référence Violences politiques en France (les Presses de Sciences Po, 2021), sur 53 morts attribuées à des militants politiques entre 1986 et 2014, 5 impliquent des militants de gauche (dont 4 pour le seul groupe Action directe) et 48 incombent à l’extrême droite.

L’extrême droite tue parce qu’elle est raciste, antisémite, homophobe, antiféministe

Et derrière les chiffres, il y a des profils. Les assassinats perpétrés par le groupe Action directe ont visé des représentants de l’appareil d’État, des figures du patronat. Les crimes commis par l’extrême droite sont, eux, motivés par le rejet de « l’autre », assigné à une identité essentialisée. Bref, l’extrême droite tue parce qu’elle est raciste, antisémite, homophobe, antiféministe.

« Depuis une dizaine d’années, il y a eu une forme de dissociation entre le Rassemblement national, qui s’est institutionnalisé, et les milices d’extrême droite violentes. Elle n’a pas donné lieu à un arrêt des violences, au contraire, elles s’intensifient, avec une stratégie de quadrillage du territoire », analyse Arié Alimi, avocat et membre de la Ligue des droits de l’homme (LDH).

Entre 2022 à 2026, douze homicides impliquent l’extrême droite, dont cinq pour la seule année 2022. Dans son livre les Tueurs d’extrême droite, le journaliste Paul Conge (éditions du Rocher, 2025) inscrit cette acmé de violence meurtrière dans le contexte d’une « campagne présidentielle marquée par la montée en puissance de Marine Le Pen et Éric Zemmour ». Celle-ci a contribué, selon lui, à galvaniser des « tueurs radicalisés ».

Les victimes : le rugbyman argentin Federico Martin Aramburu, tué par l’ex-militant du GUD Loïk Le Priol, pour s’être interposé au cours d’une agression raciste ; Éric Casado Lopez, abattu par le complotiste antisémite Martial Lenoir ; les Kurdes Mir Perwer, Abdurrahman Kizil et Emine Kara, assassinés par William Malet, fanatique de Jean-Marie Le Pen et d’Éric Zemmour.

« Auparavant, il y avait une séparation entre les orientations politiques des différents groupuscules d’extrême droite. Maintenant, elles ont fusionné, formant un magma qui est en train de forger l’extrême droite violente à venir », estime l’avocat.

Peu d’émoi et une justice lente pour les victimes de l’extrême droite

Ces douze meurtres en à peine quatre ans ont suscité peu d’émoi sur la scène politique. Alors qu’une minute de silence a été unanimement respectée à l’Assemblée pour Quentin Deranque, les macronistes et le RN s’étaient ainsi opposés à celle proposée par la gauche pour Aboubakar Cissé, poignardé de 57 coups de couteau dans la mosquée de La Grand-Combe (Gard) le 25 avril 2025.

Certains homicides passent aussi sous les radars médiatiques. « Malheureusement, cela relève de la tradition française, de l’habituation et peut-être d’une indifférence aux actes violents ou criminels de l’extrême droite française », observe Arié Alimi.

Et pour bien des crimes commis en raison de l’origine ou de la religion de la victime, la justice a choisi de ne pas retenir le motif raciste comme circonstance aggravante. C’est le cas dans l’affaire Djamel Bendjaballah, cet éducateur de 43 ans tué le 31 août 2025 près de Dunkerque par Jérôme D., pilier de la Brigade française patriote, un groupuscule d’ultradroite. De multiples plaintes pour « injure non publique en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion » avaient pourtant été déposées par la victime. Toutes classées sans suite.

Ces crimes meurtriers s’inscrivent tous dans un continuum de violences politiques rarement pris au sérieux. À Lyon, selon Rue 89, sur 102 attaques, agressions et actes haineux documentés et attribués aux groupuscules d’extrême droite entre 2010 et 2025, 70 % sont restés impunis.

   mise en ligne le 20 février 2026

La violence politique
à l’heure du deux poids, deux mesures

Rokhaya Diallo sur www.mediapart.fr

Le meurtre brutal du militant néofasciste Quentin Deranque a fait dérailler la boussole de l’ensemble de la classe politique. Le traitement différencié des victimes de la violence politique est aujourd’hui assumé au plus haut sommet de l’État.

Le meurtre brutal du jeune militant Quentin Deranque a plongé le débat politique français dans une forme de questionnement qui semble avoir fait dérailler la boussole de l’ensemble de la classe politique. Le consensus est clair : la mort d’un jeune homme de 23 ans après un déferlement de violence inouï est un drame, un acte atroce. À peine le tragique événement survenu, alors que l’enquête n’avait pas rendu ses conclusions, La France insoumise s’est trouvée au centre du débat, les doigts pointés en sa direction de part et d’autre de l’échiquier politique.

Sans aucun recul, des politiques se sont employés à remettre en question des éléments fondamentaux de notre pacte démocratique, témoignant à chaque déclaration d’un traitement différencié des victimes de la violence politique.

Sitôt l’information connue, le ministre de la justice Gérald Darmanin s’est empressé d’affirmer que « c’est l’ultragauche qui manifestement a tué », ajoutant : « Il y a en effet des discours politiques, notamment ceux de La France insoumise et de l’ultragauche, qui mènent malheureusement […] à une violence très débridée sur les réseaux sociaux, une violence extrême sur les réseaux sociaux et dans le monde physique. »

Condamnations

Que le garde des Sceaux en exercice se permette non seulement de commenter une affaire en cours, mais en plus d’accuser nommément un parti adverse au sien de provoquer une « violence extrême » trouvant une traduction « dans le monde physique », est un signal très inquiétant quant au respect des principes de l’indépendance de la justice et de la séparation des pouvoirs.

À ce jour, il n’existe aucun élément prouvant que les déclarations publiques des élu·es de La France insoumise aient provoqué des actes de violence, et il est totalement irresponsable de la part d’un des hommes phares de l’exécutif de porter de telles accusations.

Ce sont essentiellement des élus d’extrême droite qui sont condamnés pour incitation à la violence.

Quelques jours plus tard, le même Darmanin annonce souhaiter l’inéligibilité des personnes condamnées pour incitation à la violence, notamment, mais pas uniquement, en raison d’une ethnie ou d’une religion. On comprend que cette menace vise les propos des élu·es de La France insoumise labellisé·es comme violent·es. Mais lorsque l’on se penche sur le sujet et recherche la liste des condamnés pour ce type de faits, ce sont essentiellement des noms d’élus d’extrême droite qui apparaissent.

Si Jean-Marie Le Pen était le spécialiste de la provocation à la haine, ses successeurs dans le spectre de la droite dure n’ont pas démérité. Julien Sanchez, maire Rassemblement national (RN) de Beaucaire, a été définitivement condamné pour provocation à la haine ou à la violence en 2017, à la suite des commentaires racistes laissés sur son mur Facebook par d’autres utilisateurs, sans qu’une peine d’inéligibilité soit prononcée.

En 2015, Luc Jousse (maire, ex-UMP, de Roquebrune-sur-Argens) a été condamné en appel pour provocation à la haine ou à la violence raciales, à la suite de ses propos relatifs à un campement rom, peine assortie d’un an d’inéligibilité. Et le champion toutes catégories, Éric Zemmour, a été condamné à plusieurs reprises entre 2011 et 2025, pour des faits relevant entre autres de : provocation à la discrimination, haine religieuse envers la communauté musulmane, provocation à la haine, à la violence et injure publique envers un groupe, provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence… La liste est vertigineuse. 

La droite radicale tue

Alors que des personnalités politiques de droite et d’extrême droite collectionnaient les sanctions judiciaires, plusieurs crimes ont été perpétrés par des militants déclarés de l’extrême droite, sans que l’on accuse les élu·es de leur bord d’avoir propagé cette haine matérialisée dans l’espace public. Comme l’indiquent sur Mediapart Lénaïg Bredoux et Ellen Salvi, qui se réfèrent aux recherches de la sociologue spécialiste des violences politiques Isabelle Sommier, « depuis 2017, six personnes sont mortes du fait d’activistes de droite radicale ».

Les quelques terrifiants exemples suivants, pourtant rendus publics, n’ont provoqué aucune condamnation des partis appartenant aux mouvances de l’extrême droite. En 2022, les militant·es kurdes Emine Kara, Mehmet Şirin Aydin et Abdurrahman Kizil sont tué·es par balles en plein Paris. La même année, Federico Martín Aramburú, ancien international argentin, subira le même sort. Les suspects sont deux hommes issus de la mouvance ultranationaliste proches du GUD. En 2024, Djamel Bendjaballah est écrasé par une voiture, sous les yeux de sa fille. Le conducteur, Jérôme Décofour, est un militant d’extrême droite et chef local d’un groupuscule violent, la Brigade française patriote.

Dans ces cas d’ultraviolence comme dans d’autres, les meurtriers présumés sont des militants déclarés de groupes dont la proximité avec le RN est avérée ou ayant exprimé explicitement des sympathies pour l’extrême droite.

Quand l’extrême droite tue, les réactions se font timides.

Dans d’autres situations, ce sont des crimes racistes manifestement animés par une idéologie islamophobe et anti-immigrés, identique à celle que l’on trouve dans les discours des partis d’extrême droite. On pense aux assassinats survenus ces dernières années : celui d’Angela Rostas, mère de famille rom enceinte de sept mois, tuée par balle ; celui d’Aboubakar Cissé, homme d’origine malienne sauvagement poignardé de 57 coups de couteau dans une mosquée ; ou encore celui de Hichem Miraoui, coiffeur tunisien dont le meurtre par balle a été appréhendé par le Parquet national antiterroriste comme un acte terroriste sur fond d’idéologie d’extrême droite.

Malgré cette accumulation accablante, jamais aucune figure politique majeure n’a fait le lien entre ces crimes et la haine vomie par les élus d’extrême droite, pourtant sujets à des condamnations effectives. Quand l’extrême droite tue, les réactions se font timides.

Et ces décomptes n’incluent pas les innombrables citoyen·nes qui sont au quotidien accablé·es par le harcèlement raciste de proches de l’extrême droite, à l’image de Divine Kinkela, une femme noire qui, à Montargis, subit depuis des années injures et menaces racistes émises par ses voisins sympathisants déclarés du RN. Est-il venu à l’esprit de quiconque d’interpeller Marine Le Pen ou Jordan Bardella au sujet de ces faits inqualifiables ? Aucunement. 

Il y a une différence entre la mort d’un jeune engagé dans des groupes violents survenant au cours d’une rixe et celle de citoyens ordinaires.

Alors que Quentin Deranque était entre la vie et la mort, ses camarades militants ont d’abord tenté de masquer ses engagements politiques en le présentant comme un simple étudiant en mathématiques. Soyons clairs, rien dans ses accointances ne justifie le fait qu’il ait été massacré au sol, cette lamentable attitude est condamnable sans aucune réserve.

Cela étant dit, on ne peut pas se contenter de le présenter comme un simple passant. Comme l’indique Mediapart, Quentin Deranque avait fait ses gammes militantes dans plusieurs collectifs ayant recours à la violence, comme la section viennoise de l’Action française, mouvement royaliste et antisémite, Academia Christiana, organisation catholique traditionaliste, ou les groupuscules néofascistes Allobroges Bourgoin et Audace Lyon.

Le travail de Rue89 Lyon observe précisément l’activité de l’extrême droite dans la troisième ville de France, considérée comme la « capitale de l’extrême droite », et montre que les violences de son fait relèvent d’un ordinaire normalisé par un « aveuglement politique » manifeste. Pire « 70 % des violences de l’extrême droite radicale » commises à Lyon restent impunies. 

Minute de silence

Pourquoi n’entend-on pas de condamnation ferme des manifestant·es rassemblé·es à Paris pour réclamer « justice » pour Quentin Deranque et des tags de croix gammées et de slogans antisémites peints la même nuit sur la statue de la place de la République ?

On ne peut que déplorer la mort de Quentin Deranque, c’est un drame sans nom. Toutefois, il y a une différence entre la mort d’un jeune engagé dans des groupes violents survenant au cours d’une rixe – encore une fois, sa mise à mort au sol est inexcusable — et celle de citoyens ordinaires, écrasés par des voitures, tués par balles, poignardés par des extrémistes, alors qu’ils vaquaient à leurs occupations quotidiennes.  

Aujourd’hui, la classe politique ne formule aucune hésitation pour consacrer une minute de silence à un militant néofasciste violent, ce qui constitue un troublant contraste avec ce qui s’est produit en 2025. À l’époque, il avait été autrement plus difficile de contraindre Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, à organiser une minute de silence pour Aboubakar Cissé, lâchement tué par un homme qui s’était fait passer pour un fidèle de la mosquée qu’il fréquentait.

Cette dernière, qui n’a jamais remis en cause le mandat d’élu·es du RN, y compris celles et ceux qui côtoient de manière explicite des groupes d’extrême droite violents, déclare aujourd’hui que « la façon dont il [Raphaël Arnault, fondateur de la Jeune Garde dont d’anciens membres ont été mis en examen à la suite du meurtre de Quentin Deranque – ndlr] fait de la politique […], les idées qu’il porte » suffisent à envisager la déchéance de son mandat.

Le meurtre de Quentin Deranque est inqualifiable, et s’il est confirmé qu’il est le fait de militant·es antifascistes, cela sera une première en France, selon les travaux de la sociologue Isabelle Sommier, qui en a fait état dans l’émission de Mediapart « À l’air libre ».

La condamnation de la violence sous toutes les formes est un impératif moral, mais on peut légitimement s’inquiéter de constater à quel point celle qui émane de l’extrême droite est invisibilisée.

 

Boîte noire

Rokhaya Diallo, journaliste, réalisatrice et chercheuse à l’université de Georgetown (États-Unis), est l’autrice de plusieurs livres et documentaires de référence sur le racisme, le féminisme et la justice sociale. En 2015, elle a animé pour Mediapart six numéros de l’émission « Alter-égaux ». Depuis octobre 2025, elle publie des chroniques régulières dans nos colonnes.

 

    mise en ligne le 19 février 2026

Mort de Quentin Deranque : au-delà de LFI, le RN cherche à diaboliser
toute la gauche

Alexandre Berteau et Youmni Kezzouf sur www.mediapart.fr

Le parti de Marine Le Pen exploite l’agression mortelle du militant néofasciste pour disqualifier le mouvement mélenchoniste, et étend ses attaques à tous ses autres adversaires politiques. Au risque d’alimenter lui-même une spirale de violences.

Surtout ne pas relâcher la pression. Depuis la mort du militant d’extrême droite Quentin Deranque, samedi 14 février, à la suite de son agression brutale à Lyon, le Rassemblement national (RN) n’entend laisser aucun répit à La France insoumise (LFI).

Le parti s’emploie à orienter le feu médiatique vers le mouvement de Jean-Luc Mélenchon, alors qu’un assistant parlementaire du député insoumis Raphaël Arnault, cofondateur du groupe antifasciste la Jeune Garde, fait partie des onze personnes interpellées dans le cadre de l’enquête ouverte après le décès du jeune homme de 23 ans.

Toujours prompt à instrumentaliser des événements tragiques, le RN n’a aucune raison de se retenir cette fois. En pleine campagne pour les municipales et à près d’un an de l’élection présidentielle, ce drame donne au parti d’extrême droite une occasion rêvée d’accélérer la diabolisation de LFI, sur laquelle il concentre ses efforts depuis le 7-Octobre – bien aidé par le camp présidentiel, la droite et une partie de la gauche.

L’objectif est évident : favoriser en retour sa propre normalisation, alors même que quelques jours encore avant la mort de Quentin Deranque, le parti était une énième fois poussé à réagir aux propos racistes et antisémites de certain·es de ses candidat·es aux municipales.

« Il existe un continuum politique entre les collectifs d’ultragauche violente et le mélenchonisme », a défendu Jordan Bardella, mercredi 18 février, lors d’une conférence de presse consacrée à l’événement. Le président du RN a appelé « à constituer un véritable cordon sanitaire pour isoler La France insoumise et la tenir à l’écart de nos institutions ».

LFI tenue pour responsable

Les conclusions de l’enquête ne sont pas encore connues mais pour le RN, le coupable est déjà tout trouvé. Sur TF1, lundi 17 février, le député RN Laurent Jacobelli a accusé sans détour Jean-Luc Mélenchon d’être responsable du passage à tabac ayant causé la mort de Quentin Deranque. « Son discours a toujours été ambigu et ce n’est pas un hasard si ces nervis sont passés à l’action », a-t-il affirmé. « La milice de Mélenchon et LFI a tué », a de son côté réagi l’eurodéputée Marion Maréchal, le 14 février.

Comme l’a révélé Mediapart, l’assistant parlementaire de Raphaël Arnault, Jacques-Elie Favrot, était bien présent sur les lieux de l’agression. Le député LFI a annoncé mardi soir, sur le réseau social X, avoir « engagé [dès lundi] auprès des services de l’Assemblée nationale les procédures pour mettre fin [au] contrat » de son collaborateur. À ce stade, le degré d’implication dans les faits reprochés de chaque interpellé·e n’est pas connu. Les onze personnes, dont Jacques-Elie Favrot, restent présumées innocentes.

En exploitant cette séquence pour ostraciser LFI, le RN est finalement dans la droite ligne du ministre de la justice Gérald Darmanin. « La Jeune Garde tue, et La France insoumise devrait le condamner », a asséné le garde des Sceaux à l’Assemblée nationale mardi en usant des mêmes mots que l’extrême droite, sans aucune forme de prudence ni de réserve liée à sa fonction.

La gauche et l’extrême gauche ont franchi une ligne rouge inacceptable dans notre démocratie. Jordan Bardella

Si le RN cible particulièrement le mouvement mélenchoniste, un glissement est toutefois déjà en train de s’opérer pour criminaliser plus largement les forces de gauche et antifascistes. « La gauche et l’extrême gauche ont franchi une ligne rouge inacceptable dans notre démocratie », a dit Jordan Bardella mercredi, en soutenant que « la Jeune Garde s’est constituée en bras armé de la gauche ».

Alors qu’il répondait à une question sur la mort du militant, le député RN Laurent Jacobelli s’est indigné que 300 personnes – des « membres du Parti communiste, de la CGT, de La France insoumise » selon lui – aient manifesté quelques jours plus tôt à Grenoble (Isère) en scandant des slogans antiracistes et antifascistes pour protester contre un meeting du candidat RN aux municipales. Ce porte-parole d’un parti cofondé notamment par d’anciens collaborationnistes et d’anciens membres de la Waffen-SS a même tenté de retourner le stigmate : « L’extrême gauche, c’est le nouveau fascisme. »

La presse, notamment de gauche, se retrouve elle aussi jetée à la vindicte par le parti de Marine Le Pen dans le sillage de cette affaire. Le même Laurent Jacobelli a ainsi déclaré mardi que « le harcèlement de la presse, à travers certaines officines comme StreetPress ou Libération », avait préparé le terrain à l’agression mortelle de Quentin Deranque.

Le jour même, un journaliste de Libération était pris à partie sur X par le sénateur RN Christopher Szczurek, qui l’a accusé de « jeter [les] candidats [du RN] aux chiens, souhaiter leur disparition sociale et les livrer à la vindicte ». Une journaliste de StreetPress était, elle, nommément désignée sur le même réseau par l’eurodéputé lepéniste Pierre-Romain Thionnet.

Des députés RN manifestent aux côtés de néofascistes

En dénonçant les liens entre la Jeune Garde et LFI, le RN prend le risque d’un retour de bâton sur la porosité de son propre parti avec les groupes radicaux. Sur le plateau de CNews, Jordan Bardella s’est officiellement engagé à lutter contre toutes ces organisations en cas d’arrivée au pouvoir, promettant de dissoudre « les organisations d’ultragauche mais aussi d’ultradroite ».

Une position critiquée au sein même de l’autoproclamé « camp national », à l’image du militant Raphaël Ayma, porte-parole du défilé néofasciste du Comité du 9-Mai et ancien collaborateur parlementaire d’un député RN en 2024. « La gauche vous reliera TOUJOURS à nous, parce que de fait, on passe notre vie à se croiser et que nous sommes la même famille politique », a-t-il rappelé sur X.

Dimanche 15 février, plusieurs élu·es du RN présent·es à Paris pour l’hommage rendu à Quentin Deranque ont n’ont justement eu aucune gêne à côtoyer plusieurs militants ultraradicaux et violents de cette « famille politique ». Organisé par le mouvement identitaire Les Natifs, l’hommage a rassemblé toutes les chapelles de l’extrême droite groupusculaire – celle-là même que le RN prétend vouloir combattre –, pour saluer la mémoire de l’étudiant lui-même passé par plusieurs groupes radicaux.

Ancien prestataire et ancien élu du RN, le militant nationaliste-révolutionnaire Axel Loustau était présent, tout comme son fils Gabriel qui a repris le flambeau et dirigé une résurgence du Groupe union défense (GUD). Fiché S et déjà condamné pour une agression homophobe et des menaces de mort, ce dernier avait publié sur X le message suivant après la mort de Thomas à Crépol en 2023 : « Crevez-les putain, que chacun en frappe un à mort aujourd’hui. Et les femmes à l’acide. »

Non loin des députés RN Matthias Renault et Quentin Limongi et des eurodéputés Philippe Olivier et Pierre-Romain Thionnet, figurait également Marc de Cacqueray-Valménier, figure charismatique de la mouvance néofasciste multicondamné pour violences.

Dirigeant du Rassemblement national de la jeunesse (RNJ) et proche de Jordan Bardella, Pierre-Romain Thionnet a également pris la parole, introduit par Stanislas Tyl, porte-parole des Natifs déjà condamné pour des actions de son groupuscule. « Les antifas sont la continuation de la politique de LFI. Les mains qui ont tué Quentin sont les petites mains de Jean-Luc Mélenchon », a affirmé l’eurodéputé au micro. Quelques minutes plus tard, Stanislas Tyl faisait « un serment » : « On va vous poursuivre dans les urnes, dans les tribunaux, dans la rue, dans les médias, partout ! »

Dans la soirée, après le rassemblement, plusieurs dizaines de militants néofascistes ont défilé cagoulés dans les rues du XXe arrondissement de Paris, un quartier historiquement de gauche et multiculturel, tandis que des noms de militant·es antifascistes ont été jetés en pâture sur les réseaux sociaux. De nombreux locaux de campagne de LFI ont été tagués et le siège du parti a même été évacué mercredi après une alerte à la bombe.

LFI a rendu public le message reçu qui a provoqué cette évacuation : « Je vais tuer tous les crouilles, les gauchistes et autres nègres, tout va exploser à 13 h et vous mourrez tous. Vous allez le payer au centuple pour avoir assassiné Quentin. En 2027 on va faire du sale. »

Lundi, un collaborateur parlementaire du RN a été remercié par le député de l’Ain Jérôme Buisson. Il avait partagé une photo d’Assa Traoré et des élues LFI Sophia Chikirou, Sophie de la Rochefoucauld et Rima Hassan, accompagné du message suivant : « J’ai fait un rêve : quatre décès. Et le peuple empli de joie. »


 

   mise en ligne le 18 février 2026

En France, le droit d’informer a été entravé au moins 91 fois en 2024

Yunnes Abzouz sur www.mediapart.fr

L’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse a recensé pour la première fois les attaques menées contre des journalistes. Les acteurs publics, en tête desquels se trouvent les forces de l’ordre, et l’extrême droite sont pointés par l’association comme les principaux auteurs.

« Sortir« Sortir de la sidération et reprendre la main » : voilà en bref l’ambition revendiquée par l’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse (Ofalp). La toute jeune association, créée en 2023, est née de l’impression que les conditions d’exercice du journalisme en France se sont brusquement détériorées ces dernières années.

Mainmise des puissances d’argent sur l’information, multiplication des procédures-bâillons, entraves de l’État dans l’accès aux documents publics, violences policières contre des journalistes : les menaces qui pèsent sur la liberté d’informer sont nombreuses et multiformes. Symptôme du mauvais temps pour la liberté de la presse : l’ONG Reporters sans frontières vient d’ouvrir, pour la première fois depuis sa création en 1985, un bureau en France. 

Autant pour combattre le sentiment de résignation qui gagne une partie de la profession que pour répondre à celles et ceux qui ne voient dans ces menaces que des événements éparpillés, l’Ofalp s’est assigné la délicate mission de compter les atteintes à la liberté de la presse. Car pour lutter contre un phénomène, encore faut-il le caractériser et en connaître l’ampleur. 

Un travail fastidieux de recension

L’association, qui brasse large, donc – elle compte parmi ses 80 adhérent·es Juliette Demey, l’une des figures de la lutte contre la bollorisation du Journal du dimanche, Inès Léraud, cofondatrice du média indépendant Splann ! (partenaire de Mediapart) et à l’origine des révélations sur les algues vertes en Bretagne, mais aussi des citoyen·nes et associations ou syndicats professionnels –, s’est d’abord attardée dans ses premiers mois d’existence à construire une méthodologie solide.

Car tous les signalements renseignés sur la plateforme interne de l’Ofalp ne sont pas automatiquement comptés comme des atteintes. « Nous avons par exemple observé des cas où des comptes bancaires appartenant à des médias ont été fermés de manière arbitraire, mais faute d’éléments suffisants, on n’a pas pu attester qu’il s’agissait vraiment d’atteintes à la liberté de la presse », ont relevé Cécile Dolman et Lucile Berland, coprésidentes de l’Ofalp, lors d’une conférence de presse organisée mercredi 18 février.

Qu’il provienne d’adhérent·es, de lectures dans la presse, sur les réseaux sociaux ou de témoignages transmis par des organisations partenaires, chaque signalement fait l’objet d’investigations et de vérifications poussées. 

Un travail de journaliste, en somme, que les membres de l’Ofalp mènent, contre rémunération ou de manière bénévole. Selon la complexité du cas traité, le signalement peut faire l’objet d’une délibération collective avant d’être comptabilisé ou non. Puis il est classé dans une sous-catégorie : menaces et intimidations, harcèlement en ligne, poursuites judiciaires abusives, entraves à la collecte de l’information, etc. 

Les forces de l’ordre sont tenues responsables de quatorze atteintes au droit d’informer. Viennent ensuite les parlementaires élus, dont presque tous sont membres du RN ou de mouvements d’extrême droite. 

Au bout de ce travail de longue haleine, l’Ofalp en a tiré son premier rapport : sur 130 cas analysés pour la seule année 2024, 91 atteintes ont été retenues. Ce chiffre, puisqu’il n’existe pas de précédent auquel le comparer, ne dit pas grand-chose de la situation de la liberté de la presse en France. 

Les principaux enseignements sont à trouver ailleurs, et particulièrement dans le profil des auteurs d’atteintes. Ainsi, dans 42 % des cas recensés, l’auteur est un acteur public ou un représentant de l’État. Les forces de l’ordre sont tenues responsables de quatorze atteintes au droit d’informer, soit un auteur public sur trois. Viennent ensuite les parlementaires élu·es, dont tous·tes, à l’exception d’une sénatrice Les Républicains (LR), sont membres du Rassemblement national (RN) ou de mouvements d’extrême droite. 

Preuve que ce courant politique est un adversaire de la liberté de la presse, « dans près d’un tiers des cas, les auteurs avaient un lien plus ou moins direct avec l’extrême droite », note l’Ofalp. Le rapport relève notamment le cas de trois députés RN de l’Aude qui auraient intimidé et menacé un journaliste du quotidien L’Indépendant, au motif qu’il avait qualifié dans un article de « vague brune » le succès de leur parti aux européennes, et qualifié le RN de parti d’« extrême droite », ou l’affaire de l’agression d’un journaliste de Mediapart par le service d’ordre de Jordan Bardella lors d’un meeting du président du RN.

D’ailleurs, la politique est la thématique la plus concernée par les atteintes à la liberté d’informer, avec un quart des cas recensés. L’association remarque avec inquiétude que le contexte électoral de l’année 2024 a vu grandir l’hostilité envers les journalistes, alimentée notamment par la polarisation du débat public, au point que « les médias sont de plus en plus désignés sans distinction comme des ennemis, voire des cibles, plutôt que comme des intermédiaires indispensables au débat démocratique ».

Un enjeu démocratique

La couverture des mouvements sociaux ainsi que des sujets liés à l’agriculture et à l’environnement compte aussi pour vingt et une des atteintes comptabilisées. Les mobilisations contre la construction de l’autoroute A69 entre Castres et Toulouse ont notamment été émaillées de nombreuses atteintes au droit des journalistes d’évoluer librement sur le terrain.

« Sur les barrages, les gendarmes laissaient circuler les véhicules ordinaires, mais immobilisaient ceux siglés France Télévisions, témoigne David Bobin, rédacteur en chef de France 3 Tarn, dans le rapport de l’Ofalp. Dès l’installation des engins d’abattage des arbres, les médias étaient maintenus à distance, sous la menace de gardes à vue et de confiscation du matériel. »

Bien souvent, ces atteintes au droit d’informer sont suivies de conséquences sur la qualité du travail journalistique. Ainsi, dans 60 % des atteintes répertoriées, relève l’Ofalp, l’information produite a été « tronquée, modifiée, ré-anglée, voire non traitée ». Raison pour laquelle, selon les coprésidentes de l’association, les entraves à l’exercice du journalisme ne sont pas qu’un sujet corporatiste, mais un enjeu démocratique, car « à chaque fois qu’on tente d’empêcher la révélation d’une information d’intérêt général, c’est la démocratie et le droit de savoir des citoyens qui sont attaqués »

D’autres types d’atteintes peuvent avoir des conséquences moins directes mais tout aussi délétères sur la production de l’information. C’est le cas des procédures-bâillons, ces procès intentés contre la presse, non pas dans l’intention de faire valoir ses droits, mais pour intimider et décourager des journalistes de traiter un sujet, ce qui mobilise le temps et l’argent des médias quand ceux-ci auraient pu être employés autrement, à l’écriture d’articles ou à la production d’enquêtes notamment. 

Le média local Rue89 Lyon (partenaire de Mediapart) a ainsi été poursuivi en diffamation par Jean-Michel Aulas, candidat de la droite aux municipales, et son fils, après la publication en 2023 d’un article évoquant les affaires de l’entreprise familiale. Pour se défendre, le site indépendant, qui ne roule pas sur l’or, a dû organiser dix rendez-vous avec son avocat, pour environ 5 000 euros de frais dans le cadre de cette procédure.

Même si les membres de l’Ofalp ont passé un temps prodigieux à recenser puis vérifier et documenter tous les cas d’atteintes – ce premier rapport a coûté 24 000 euros, sans compter les 2 200 heures de bénévolat –, ils et elles ont aussi conscience que ce travail a ses limites et n’est pas un panorama exhaustif de l’état de la liberté de la presse en France.

Les 91 cas recensés ne sont « malheureusement que la partie émergée de l’iceberg », martèle l’Ofalp dans son rapport. D’abord parce que le recensement repose essentiellement sur les cas dont la presse ou les réseaux sociaux ont fait état. 

Or, l’Ofalp en a conscience, nombre de journalistes ont tendance à intérioriser ou à se garder de dénoncer les atteintes auxquels ils et elles font face. Autre angle mort du rapport : l’autocensure dans les rédactions dépendantes financièrement d’un magnat de la presse ou la précarisation de la profession pèsent lourdement sur la qualité et la diversité de l’information, mais restent difficilement quantifiables.

En plus de son travail de comptabilité, l’Ofalp espère à l’avenir mener des analyses thématiques sur le sujet. Pour réaliser toutes ces missions, l’association chiffre ses besoins annuels à 100 000 euros. 


 

   mise en ligne le 17 février 2026

Main basse sur l’industrie française :
où en est la commission d’enquête parlementaire sur la prédation des fonds spéculatifs ?

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

À l’initiative de la France insoumise, des députés se penchent depuis le 16 décembre sur les ravages provoqués par la finance sur le tissu industriel français. La commission d’enquête souhaite étudier, entre autres, les éventuelles complaisances des pouvoirs publics français accordées à différents fonds spéculatifs.

De l’avis de spécialistes travaillant régulièrement avec les fonds d’investissement, le petit monde la finance est entré en ébullition depuis la création d’une commission d’enquête parlementaire, le 16 décembre dernier. Objectif : s’attaquer à la « prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs ». Il s’agit, plus précisément « d’analyser la nature et l’ampleur de l’activité » des fonds depuis 2017 (l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron), de mesurer les dégâts qu’ils peuvent provoquer en matière de destruction d’emplois mais aussi de déterminer d’éventuelles complaisances des pouvoirs publics à leur endroit.

Un sujet tout sauf marginal, au vu de la place grandissante prise par les fonds dans l’économie française et plus spécifiquement par le capital investissement (ou « private equity »), c’est-à-dire des fonds qui prennent le contrôle d’entreprises non cotées en Bourse.

Le secteur s’est structuré dans les années 1980 aux États-Unis, en plein avènement du néolibéralisme sous Ronald Reagan, avant de partir à l’assaut de la planète. Les plus gros fonds ont pour nom Blackstone, Apollo ou KKR, et prospèrent souvent en ayant recours au LBO, c’est-à-dire le rachat par endettement de leurs cibles. Ils ont diversifié leurs portefeuilles et s’attaquent désormais à des secteurs stratégiques, comme la santé, les infrastructures ou la défense.

La revente de l’équipementier du Rafale dans le viseur

C’est d’ailleurs pour tenter de faire la lumière sur une transaction impliquant un acteur de la défense qu’Aurélie Trouvé, rapporteure de la commission d’enquête, devait se rendre à Bercy ce lundi 16 février. La députée (LFI) cherche à comprendre pourquoi le gouvernement a donné son feu vert à la revente de LMB Aerospace à un groupe américain.

C’est le fonds d’investissement Tikehau Capital qui a cédé cette entreprise pour le moins stratégique, puisqu’elle fabrique notamment des ventilateurs pour les moteurs des avions de chasse Rafale. Au passage, cela prouve que ce n’est pas tant la nationalité des monstres financiers qui pose problème (Tikehau Capital est français), que leur propension à subordonner toute stratégie à des impératifs de rentabilité… au détriment, bien souvent, de la souveraineté industrielle.

Le 19 février, c’est un fonds de retournement allemand qui se retrouvera sur le gril. La commission veut auditionner les dirigeants de Mutares, spécialisé dans la reprise d’entreprises en difficulté. Depuis 2012, le fonds fait son marché en France, avec un certain nombre de plantages retentissants à la clé – Pixmania, Grosbill, ou plus récemment Lapeyre, de nouveau en difficulté.

Dépeint par ses détracteurs comme un « fonds vautour », Mutares rachète pour une bouchée de pain des filiales dont les grands groupes ne veulent pas. Avec, trop souvent, de la casse sociale derrière. Dans certains cas, on s’aperçoit que Mutares facture des commissions exorbitantes aux entreprises qu’il rachète.

Les députés vont s’intéresser aux méthodes du fonds, mais aussi à la complaisance dont il a pu bénéficier, de la part des tribunaux de commerce ou du gouvernement.


 

   mise en ligne le 16 février 2026

« En Palestine,
le récit est un champ de bataille »

Joseph Confavreux sur www.mediapart.fr

La poétesse palestinienne Asmaa Azaizeh raconte la condition spécifique des Palestiniens vivant en Israël et réfléchit à ce que signifie parler de guerre à l’heure de Gaza. Entretien.

La poétesse palestinienne Asmaa Azaizeh est née au milieu des années 1980, dans le village de Daburieh, en Basse-Galilée. Longtemps installée à Haïfa, elle a aussi travaillé comme journaliste et a été la première directrice du musée Mahmoud-Darwich de Ramallah au début des années 2010.

Dans son recueil de poèmes intitulé Ne me croyez pas si je vous parle de la guerre, publié aux éditions du Commun dans une traduction de Chakib Ararou, elle écrit : « La guerre occupe mes pensées. Mais je n’ose pas écrire à son sujet. Je fouette mes métaphores, puis les supplie. » À l’occasion de cette parution, elle revient sur la possibilité d’écrire sur la violence quand on ne se trouve pas en son cœur, ainsi que sur la condition spécifique et invisibilisée des Palestinien·nes vivant en Israël.

Mediapart : Votre recueil de poèmes « Ne me croyez pas si je vous parle de la guerre » a initialement été publié en 2019. Quel sens donnez-vous à ce titre ? Est-il chargé différemment à l’heure où votre texte est traduit en français, après deux ans de carnage à Gaza ?

Asmaa Azaizeh : Le titre de ce recueil vient, à l’origine, d’une demande qui m’avait été faite d’écrire un texte sur ma vie de femme en état de guerre. La demande m’a troublée parce que je n’ai jamais vécu sous occupation militaire. Je n’ai pas fait l’expérience d’être bombardée, je ne vis pas ce que vit mon peuple à Gaza ou en Cisjordanie.

Et je me suis fixé comme principe de ne jamais parler au nom d’autres ou d’utiliser le pronom « nous ». Mais je définirais néanmoins les attaques contre mon identité, ma culture, mon éducation, mon architecture, ma terre, comme des formes de guerre, même si c’est une guerre au ralenti, une guerre silencieuse, une guerre marginale, dont personne ne parle. Mais je la vis néanmoins dans mon corps et c’est à partir de là que j’écris. Mais parler de Gaza ou de la Syrie quand on n’est pas directement sous le feu est une gageure.

Comment décrire cette guerre de basse intensité qui me concerne personnellement, alors que des guerres de haute intensité se déroulent autour de moi ? Comment écrire des mots quand on est, comme moi, palestinienne, mais des mots qui peuvent ne pas sembler aptes à décrire la situation palestinienne ?

Les vies des Palestinien·nes à Gaza, en Cisjordanie, à l’intérieur d’Israël, dans les pays arabes limitrophes ou en Occident paraissent diverger toujours plus. Vous avez grandi à Haïfa, en Israël. Comment parler depuis cette condition de Palestinienne dotée d’un passeport israélien ?

Asmaa Azaizeh : Nous vivons un effacement silencieux. D’abord par Israël, suivi par le monde entier, qui nous a longtemps appelés les « Arabes israéliens » alors que nous sommes des Palestiniens. Et des Palestiniens tout court, pas des « Palestiniens-Israéliens ». Moi, je suis palestinienne, mais, vivant en Israël, je n’ai pas le droit de vivre en connexion avec ma terre, mon peuple, mon histoire, ma culture, ma langue…

La manière dont Israël cherche à nous détruire est moins frontale qu’à Gaza, mais la logique est la même.           
Asmaa Azaizeh, poète palestinienne

Nous sommes censés avoir des droits, les moyens de nous déplacer, nous sommes vus comme des citoyens israéliens normaux, alors que c’est loin d’être le cas. Israël est, comme cela nous l’est sans cesse répété, le foyer du peuple juif qui a mené contre mes grands-parents une guerre dite de « libération » en 1948. Comment pourrais-je me considérer comme citoyenne de ce pays en n’étant que palestinienne ? Tout est fait pour que je ne puisse pas me sentir chez moi sur ma terre, pour que je me sente étrangère là où j’ai grandi, pour que je sois déracinée de mon identité.

La manière dont Israël cherche à nous détruire est moins frontale qu’à Gaza, bien sûr. Ce qui se déroule à Gaza est incommensurable. Mais la logique est la même. Un des moyens employés est celui mis en œuvre par le ministre de la sécurité nationale, le suprémaciste juif Itamar Ben Gvir. Il laisse se développer, voire encourage les gangs mafieux qui détruisent nos communautés de l’intérieur.

À la fin des années 1980 et au début des années 1990, ces derniers étaient présents dans les villes palestiniennes, mais ils ont été éradiqués par une politique volontariste. Désormais, on laisse ces groupes prospérer, sans enquêter sur leurs crimes, en les laissant intoxiquer nos communautés, de telle sorte que nous avons maintenant, dans les villes palestiniennes à l’intérieur d’Israël, des taux d’homicide proches de ceux de la Colombie ! Il s’agit d’une stratégie délibérée visant à la fois à alimenter le lieu commun selon lequel le peuple palestinien serait intrinsèquement violent et à faire en sorte que nous retournions nos armes et nos rancœurs contre nous-mêmes. 

Cette stratégie a été amplifiée par l’actuel gouvernement israélien, mais elle a été forgée au début des années 2000, au moment de la seconde Intifada. Pendant la première Intifada, à la fin des années 1980, les Palestiniens à l’intérieur d’Israël n’ont pas manifesté. Pendant la seconde, ils ont fait partie du soulèvement et, à partir de là, les services de sécurité intérieure nous ont considérés comme une cinquième colonne et des ennemis de l’intérieur.

À cela s’ajoute aussi le fait que les Palestiniens de 1948 qui n’ont pas été expulsés pendant la Nakba ont été largement exclus du récit et du combat national palestiniens. Nous sommes vus comme des privilégiés du seul fait que nous disposons d’un passeport israélien qui nous permet de nous déplacer.

J’ai longtemps eu le sentiment que je ne pourrais trouver une manière vivante et adéquate de raconter mon histoire, parce qu’elle n’était pas assez dure, pas assez passionnante, comparée aux autres histoires palestiniennes tissées d’expulsions, de mort, de guerre…

On attend souvent d’un·e artiste palestinien·ne qu’il ou elle dise quelque chose de la Palestine et du peuple palestinien, particulièrement dans un moment où ceux-ci sont martyrisés. Pouvez-vous – et voulez-vous – échapper à cette injonction ?

Asmaa Azaizeh : Je ne peux y échapper, parce que ma vie entière est politique. Je n’ai pas le privilège de pouvoir choisir les thèmes sur lesquels j’écris, parce que je ne peux changer ma réalité. Je ne dis pas que l’art est un simple reflet de la réalité – c’est le travail du journalisme que de rendre compte du réel –, mais il doit être en prise avec ce qui fait l’humanité, la beauté, la justice, pour se donner la capacité de percer la réalité lorsqu’elle est dépourvue de ce qui fait la dignité d’une vie humaine et dont les Palestinien·nes sont privé·es.

En écrivant, je cherche à montrer que les Palestiniens et Palestiniennes ne se trouvent nulle part en sécurité, même quand on distingue leur sort à Gaza, ce qu’ils subissent en Galilée ou la silenciation qu’ils vivent en Occident. Mais aussi à dire que c’est l’humanité dans son ensemble qui est affectée par la violence déployée à Gaza, mais aussi au Soudan ou en Syrie.

La poésie peut-elle dire quelque chose de la situation palestinienne que les milliers de photos et de textes journalistiques ne peuvent saisir ? Vous avez pratiqué aussi bien la poésie que le journalisme et votre recueil contient ces mots : « Mes rêves sont devenus une agence de presse, mes matinées douillettes des journalistes frénétiques flairant l’odeur des blessures sous les portes. »

Asmaa Azaizeh : Même au cœur d’un génocide, le peuple palestinien a montré sa capacité à documenter ce qui lui arrive. La mémoire, l’histoire, le récit sont des champs de bataille et nous sommes précocement conscients qu’il faut les investir pour ne pas être effacés. Que ce soit par la photo, la fiction, les journaux personnels, la non-fiction…

Si nous n’avions pas une littérature et une documentation remontant au début du XXe siècle, beaucoup d’aspects de la vie palestinienne nous échapperaient. C’est notre clé pour appréhender l’identité palestinienne dans son épaisseur. Le travail des journalistes et celui des poètes palestiniens me paraissent donc complémentaires.

Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire de mes grands-parents, que je n’ai pas connus, et que mon père ne m’avait pas transmise à cause des traumatismes dont il avait hérité, j’ai eu le sentiment de me trouver face à un grand vide.

Non seulement il n’y a pas de photos, mais il y a peu de récits, d’autant qu’en 1948, beaucoup de Palestiniens n’allaient pas à l’école et étaient illettrés.

Comme, en plus, mes grands-parents vivaient dans un village qui n’a pas été expulsé, ils n’ont pas vraiment fait partie du récit national palestinien fondé sur la Nakba. Aujourd’hui, pour lutter contre l’effacement et l’oubli, les Palestiniens – surtout les jeunes générations – tentent de collecter toutes ces histoires orales, ces chansons, ces traditions…

Vous évoquez dans votre recueil le « mentir-vrai » des poèmes et vous le concluez par ces mots : « Bref, le problème des poètes n’est pas qu’ils mentent, le drame, c’est que nous les croyons aveugles… Comme les massacres. » Qu’entendez-vous par ces mots ?

Asmaa Azaizeh : Je me vis comme dans une bataille permanente avec la poésie elle-même. Celle-ci vise à forger des métaphores et des images frappantes, mais lorsque vous parlez d’une réalité qui excède toute métaphore, le risque est d’échouer en dévalorisant aussi bien la poésie que la réalité.

C’est sans doute pour cela que mon recueil est aussi tissé de moments où je questionne la poésie elle-même, et où je m’en prends à l’écriture elle-même, afin de ne pas me contenter de documenter une réalité externe comme à travers une fenêtre derrière laquelle on pourrait se tenir au chaud, alors que les éléments se déchaînent autour, des histoires de meurtres, d’exils, de viols…

Face à la masse de témoignages visuels ou écrits alertant sur le sort du peuple palestinien sans que le monde intervienne, qui espérez-vous toucher avec vos mots ? Vous écrivez à un endroit : « Le jour où une balle a transpercé la tête de Bassel al-A’raj comme par hasard, je me posais plus que jamais la question fatidique du public de la poésie. »

Asmaa Azaizeh : Je me suis posé cette question lorsque Bassel al-A’raj, activiste et écrivain, a été tué en 2017, à 33 ans, sous les balles de l’armée israélienne. J’écris pour rendre possibles des connexions avec et entre lecteurs, mais aussi pour montrer à quel point nous participons tous et toutes de formes de normalisation de la violence.

Cette normalisation ne vient pas seulement des médias mainstream et du personnel politique. Elle prospère sur la manière dont nous nous contentons d’un rôle de spectateur, même quand il nous arrive de manifester contre les massacres. Je vois autour de moi beaucoup de personnes qui ont le sentiment d’avoir fait leur devoir simplement après avoir chanté quelques slogans en soutien à la Palestine.

J’ai quitté Israël, sans être expulsée manu militari de ma maison, mais je ne l’ai pas fait pour autant de mon plein gré. 
          
Asmaa Azaizeh, poète palestinienne

Mais si nous voulons défendre notre humanité, nous devons faire davantage, refuser de participer à la mécanique de normalisation à l’œuvre, raconter l’histoire non seulement de Hind Rajab mais des milliers d’enfants gazaouis assassinés ces deux dernières années.

Je n’ai pas de solutions clés en main, mais je redoute plus que tout la passivité et l’irresponsabilité qui se répandent par le monde. Je ne dis pas que ma poésie peut changer les choses, mais c’est ma façon de tenter d’enrayer la prétendue normalité de ce que nous vivons collectivement aujourd’hui.

Vous venez de décider de quitter Haïfa pour vous installer à Londres. La « somoud », cette « résistance-résilience » qui désigne la manière des Palestiniens et Palestiniennes de tenir à leur terre en y restant malgré l’occupation, peut-elle persister en dépit d’un rapport de force de plus en plus inégal et du franchissement de seuils de violence inédits ? Pensez-vous qu’Israël puisse parvenir à faire partir tous les Palestiniens et Palestiniennes ?

Asmaa Azaizeh : Non seulement je pense que ce ne sera pas possible, parce que nous sommes des millions et que nous continuerons à résister, en dépit du rapport de force inégal. Mais je pense surtout que ce n’est pas possible parce que ce n’est pas ce qu’Israël veut. Pouvez-vous imaginer Israël tenir sans ennemi ? Pouvez-vous imaginer Israël obtenir un tel soutien sans donner le sentiment que son peuple est la seule et éternelle victime de l’histoire, sans que dire cela revienne à passer sous silence l’Holocauste ? Nétanyahou a eu besoin du Hamas à Gaza pour mener sa politique, diviser les Palestiniens et empêcher la création d’un État palestinien.

Mais ce qui est vrai, c’est que tout est fait pour nous affaiblir et nous faire partir. À titre personnel, j’ai quitté Israël, sans être expulsée manu militari de ma maison, mais je ne considère pas, pour autant, l’avoir fait de mon plein gré.

Je l’ai fait pour que mon fils ne se sente pas étranger sur sa propre terre, pour qu’il puisse jouer dans un parc sans avoir autour de lui des gens menaçants équipés de M16, pour qu’il puisse avoir une éducation digne de ce nom, pour qu’il ne devienne pas un citoyen de seconde classe.

Mais je sais que je ne me sentirai jamais chez moi à Londres. J’aurais préféré rester auprès de ma famille et de mon olivier en Galilée. J’aurais préféré demeurer dans ma ville de Haïfa, alors qu’Israël cible particulièrement les villes palestiniennes à l’intérieur d’Israël parce qu’elles contredisent son récit selon lequel l’État hébreu aurait été fondé sur des terres où ne se trouvaient que quelques paysans incultes et sans histoire…
 


 

   mise en ligne le 15 février 2026

Du Doliprane à Biogaran,
la finance fait main basse sur
les médicaments « grand public »

Mathias Thépot sur www.mediapart.fr

Après Opella, producteur de la fameuse marque de paracétamol, le poids lourd des génériques va aussi être cédé à un fonds d’investissement anglo-saxon. Lâchés par les Big Pharma, les médicaments « grand public » sont désormais la cible des fonds spéculatifs, sans que l’État mette le holà. De quoi alimenter les craintes de délocalisation.

Parmi les secteurs de l’économie française sur lesquels la finance spéculative lorgne avec insistance, celui des médicaments « grand public » figure dans le haut du panier. Après la vente par Sanofi en 2025 du producteur de Doliprane Opella au fonds états-unien CD&R, c’est la marque Biogaran, qui pèse 30 % du marché des médicaments génériques en France, qui est en passe d’être vendue par le groupe Servier à un autre fonds de capital-investissement, le britannique BC Partners.

Bercy a annoncé le 30 janvier avoir validé l’opération soumise à la procédure de contrôle des investissements étrangers. « J’ai été très exigeant sur les conditions de cette opération, avec des engagements fermes et durables imposés à l’acquéreur, notamment sur la sécurisation des stocks stratégiques », qui s’appliqueront « sans limitation de durée », a assuré le ministre de l’économie et des finances, Roland Lescure. Il a notamment mandaté la banque publique Bpifrance pour prendre une participation minoritaire de 15 % dans Opella, ce qui lui donnera de facto une présence au conseil d’administration. 

Bpifrance a pour sa part déclaré que BC Partners avait apporté pour garanties « le maintien du siège et des activités en France, la sauvegarde des emplois, la préservation du modèle de sous-traitance de l’entreprise, ainsi que la continuité industrielle, logistique et commerciale ». Les rumeurs de presse parlent d’une transaction approchant le milliard d’euros.

Si les représentants de l’État évoquent avec autant d’insistance les contreparties demandées à BC Partners, c’est que la souveraineté économique et la sécurité sanitaire sont des sujets sensibles pour cet exécutif. Rappelons qu’après la crise du covid, un risque de pénurie de paracétamol a pesé sur la France et qu’Emmanuel Macron a promis de relocaliser la production de médicaments indispensables au quotidien des Français·es. Et ce, dans un contexte où le scandale Alstom, dont le repreneur états-unien General Electric avait piétiné les engagements pris en 2014 quand Emmanuel Macron était ministre de l’économie, est encore dans toutes les têtes.

Surtout, l’identité du repreneur de Biogaran, BC Partners, peut à raison faire peur. En l’absence de régulation, ce type de fonds est connu pour mettre en œuvre des montages financiers agressifs, où l’extraction du profit est la mère des batailles, peu importe si l’outil productif de l’entreprise rachetée s’en trouve in fine affaibli.

Risque de délocalisation 

En tant que rapporteuse de la commission d’enquête sur la prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs, la députée insoumise Aurélie Trouvé s’est rendue le 9 février à Bercy pour consulter les accords confidentiels signés avec BC Partners pour la vente de Biogaran, afin de s’assurer que toute dérive soit écartée.

À sa sortie du ministère, si elle n’a rien trouvé à redire au sujet de la sécurisation des stocks de génériques, elle a en revanche alerté sur le fait que « les conditions négociées par le ministère ne portent que sur une durée restreinte, au-delà de laquelle BC Partners pourra mettre un terme aux contrats de fourniture qui le lient à ses soixante-cinq sous-traitants ». Bref, « passé cette durée, un risque de délocalisation de la production existe donc bel et bien », craint-elle. 

« Arrêtons de déléguer notre santé ! », a surenchéri le 11 février sur son blog son collègue de gauche François Ruffin. Et d’ajouter : « La participation minoritaire de la BPI, limitée à 15 % du capital de l’entreprise, et les garanties floues évoquées par Bercy ne suffisent pas à rassurer. Rien ne garantit qu’un fonds d’investissement ne pourrait pas, malgré cela, décider de réduire ou d’interrompre l’approvisionnement de certains médicaments, si le marché français n’était pas jugé assez intéressant financièrement. » 

L’opération Biogaran n’est, au reste, pas un cas isolé. Une autre opération du même type a fait grand bruit fin 2024 : la vente par Sanofi de la majorité du capital de l’entreprise Opella, propriétaire de la fameuse marque de paracétamol Doliprane, mais aussi de Dulcolax, Lysopaïne ou encore Maalox, au fonds de capital-investissement états-unien CD&R.

Cette opération a également été validée par Bercy : comme pour Biogaran, Bpifrance est devenue actionnaire d’Opella, avec un investissement représentant 1,8 % du capital et un siège au conseil d’administration. « L’État s’est offert une place de plante verte dans ce conseil d’administration », peste encore Fabien Mallet, délégué syndical CGT chez Sanofi.

Il précise : « Dans l’accord, qu’on n’a jamais voulu nous montrer dans le détail, la seule exigence concédée par CD&R a été qu’Opella s’engage à commercialiser du Doliprane en France pendant cinq ans. Mais, contrairement à la communication du gouvernement, il n’y a rien eu de concret en matière d’emplois pour les usines de Lisieux et de Compiègne. Si demain Doliprane produisait en Inde et réimportait sur le marché français, ce serait possible. » 

Financièrement, l’opération a été gigantesque : pour la vente de 50 % de ses parts dans Opella, qui pèse plus de 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires, Sanofi a annoncé avoir reçu un montant net de l’ordre de 10 milliards d’euros. Pour lui racheter ses parts, le fonds CD&R a élaboré un montage financier ambitieux en ne levant pas moins de 6 milliards d’euros de dette.

Ce qui a fait de cette opération une des plus importantes réalisées en 2025 par effet de levier – en anglais « leveraged buy-out » (LBO). De quoi conforter la position de la France comme premier terrain de jeu des fonds de capital-investissement dans l’Union européenne.

Ces opérations de LBO – celle de BC Partners sur Biogaran sera du même type – sont très prisées du monde de la finance. Car elles peuvent être extrêmement rentables pour les associés des fonds et leurs investisseurs (fonds de pension, banques, grandes fortunes, etc.).

Dans un LBO classique, un fonds rachète une entreprise non cotée en levant auprès d’autres acteurs financiers une part importante de la valeur de l’entreprise sous forme de dette. Dette qui sera remboursée non pas par le fonds, mais par les résultats de l’entreprise rachetée, qui sera dès lors pressée comme un citron pour qu’elle sorte un maximum de marges à court terme.

De quoi permettre au fonds de réaliser une culbute financière importante dans un délai extrêmement court – généralement entre deux et six ans – au moment de la revente. La mécanique spéculative de cette finance non régulée est implacable.

Les génériques, la poule aux œufs d’or 

Mais pourquoi, au juste, ces fonds s’attaquent-ils au marché des médicaments grand public en France ? D’abord, ils profitent d’un mouvement mondial qui voit les grands groupes pharmaceutiques se séparer un à un de leurs activités de santé grand public. Outre Sanofi et Servier déjà évoqués, on a ainsi vu récemment l’allemand Merck et le suisse Novartis faire de même.

« Les Big Pharma se concentrent désormais sur la production de médicaments ultra-rentables comme les traitements anticancéreux ou contre les maladies rares telles la mucoviscidose ou l’amyotrophie spinale. Ils se vendent très cher et nécessitent d’importants investissements en recherche et développement (R&D) », pointe Nathalie Coutinet, économiste à l’université Sorbonne-Paris-Nord et spécialiste du secteur de la santé.

Rien à voir avec les génériques, qu’ils bazardent. « Ce sont deux modèles économiques très différents », insiste l’économiste. Les fonds d’investissement s’engouffrent dans la brèche, percevant la perspective de juteux profits.

« Les génériques et autres médicaments de type Doliprane sont ceux qui se vendent le plus dans le monde. Dans les pays du Nord, ils sont qui plus est privilégiés par les organismes de remboursement de type Sécurité sociale, ce qui permet d’assurer aux actionnaires une clientèle constante et solvable », ajoute Nathalie Coutinet.

Mieux, « dans les pays émergents, que ce soit en Amérique latine, en Asie ou au Moyen-Orient, les dépenses des ménages pour se procurer des génériques, par définition bon marché, sont considérables et constituent un vrai gisement de croissance ».

Et pour couronner le tout, « le coût de production de ces médicaments anciens est relativement faible. Ils ne nécessitent pas de nouveau brevet ni d’investissement en R&D ; et les principes actifs sont le plus souvent achetés en Chine ou en Inde, où les coûts salariaux sont très bas », détaille l’économiste.

La politique de l’État en matière de souveraineté pharmaceutique est actuellement complexe à suivre.      Nathalie Coutinet, économiste

Voilà donc un business potentiellement florissant pour les fonds de capital-investissement. « Honnêtement, Doliprane, c’est la poule aux œufs d’or », commente Fabien Mallet, de la CGT Sanofi. Dès lors, pourquoi l’État n’a-t-il pas poussé à privilégier des acquéreurs moins sulfureux que les fonds spéculatifs précités ?

C’est là toute l’ambiguïté de la politique actuelle menée par Emmanuel Macron et ses ministres, qui, sous couvert de redorer « l’attractivité » de la France, tentent par tous les moyens d’attirer des capitaux étrangers, jusqu’à la finance de l’ombre. 

« Il est vrai que la politique de l’État en matière de souveraineté pharmaceutique est actuellement complexe à suivre », euphémise Nathalie Coutinet. En effet, d’un côté, l’exécutif n’hésite pas à soutenir à coups de millions d’euros d’argent public et sans contrepartie des grands groupes pour qu’ils implantent ou développent des usines en France.

Citons l’exemple récent du groupe allemand Merck, qui a bénéficié de subventions publiques en 2021 dans le cadre du plan France Relance pour son usine de production de molécules de biomédicaments à Martillac (Gironde), avant d’annoncer en 2025 une centaine de licenciements et sa volonté de céder le site à un concurrent états-unien.

Ou encore les millions octroyés par l’État au groupe de chimie pharmaceutique Seqens, propriété d’un autre fonds d’investissement états-unien, SK Capital, pour produire à Roussillon (Isère) les principes actifs du paracétamol. « Opella s’y approvisionnera durant au moins deux ou trois ans, mais quid au-delà ? Il n’y a aucune certitude », regrette Fabien Mallet. 

Or, de l’autre côté, l’État rechigne à ouvrir les vannes quand il s’agit de faire preuve d’un protectionnisme nécessaire pour ses médicaments grand public. « Pourquoi l’État ne prendrait-il pas une participation plus importante au capital de Biogaran – qui se fournit auprès d’entreprises françaises et européennes, et participe donc à tout un écosystème – pour avoir un vrai contrôle, plutôt que de soutenir ici et là des implantations d’usines de groupes internationaux à la surface financière déjà confortable ? », s’interroge Nathalie Coutinet. Bonne question. 

Boîte noire

L’auteur de cet article a été auditionné à l’Assemblée nationale par la commission d’enquête sur la prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs.


 

   mise en ligne le 14 février 2026

Le monde associatif de plus en plus ciblé par des « sanctions » et
« rappels à l’ordre »
pour cause d’engagement politique

Jérôme Hourdeaux sur www.mediapart.fr

L’Observatoire des libertés associatives publie un rapport sur la multiplication des pressions visant à exiger des associations qu’elles renoncent à tout engagement politique et pointe les conséquences sur l’état de la démocratie.

L’Observatoire des libertés associatives alerte, dans un rapport présenté jeudi 12 février, sur l’injonction à la neutralité politique à laquelle sont confrontées de plus en plus les associations, qui conduit à « neutraliser le monde associatif ».

« Une petite musique de fond semble gagner de plus en plus d’écho ces derniers mois parmi les institutions : les associations financées par l’argent public ne seraient pas suffisamment “neutres” », constate l’introduction du rapport intitulé « Neutraliser le monde associatif : enquête sur une injonction à la dépolitisation ».

Il y est rappelé que, légalement, « les associations n’ont pas de devoir de neutralité », à moins d’assurer une mission de service public. Elles peuvent donc, en théorie, librement exprimer leurs convictions, à partir du moment où celles-ci restent dans le cadre de la liberté d’expression.

Pourtant, depuis plusieurs années déjà, certains responsables politiques souhaiteraient soumettre le monde associatif au même régime que les fonctionnaires qui ont, elles et eux, une obligation de neutralité. Ce phénomène n’est pas nouveau. Mais il s’est grandement accéléré ces deux dernières années, et notamment depuis les élections législatives anticipées de 2024, à la suite desquelles beaucoup d’associations ont payé leur engagement contre l’extrême droite.

« Un mouvement de rappel à l’ordre par les institutions »

Le rapport se base ainsi « sur l’analyse de vingt situations de sanctions ou de rappels à l’ordre d’associations pour défaut de neutralité religieuse ou politique entre 2023 et 2025 ». Et sur ce total, quinze ont eu lieu à la suite de prises de position durant les élections législatives de 2024.

« Il faut prendre ces chiffres avec précaution, prévient le rapport. L’Observatoire des libertés associatives n’a pas la prétention ni les moyens de recenser l’intégralité des attaques subies par les associations sur le territoire français […]. Néanmoins, une chose est sûre : le monde associatif a connu une vague inédite d’engagement politique à l’occasion des législatives de 2024 et cet engagement a suscité en retour un mouvement de rappel à l’ordre par les institutions. »

Parmi les cas recensés par l’Observatoire des libertés associatives, le rapport met en exergue celui de la caisse d’allocations familiales du Calvados qui, en août 2024, a envoyé un courrier à une vingtaine d’associations partenaires pour leur reprocher de ne pas avoir « respecté le principe de neutralité » et les menacer d’une coupure des subventions.

Toujours à l’été 2024, la mairie Rassemblement national (RN) de Morières-lès-Avignon a coupé les subventions de la compagnie de théâtre Okkio et résilié sa convention d’occupation de ses locaux. Elle lui reprochait la signature d’un communiqué de l’Union fédérale d’intervention des structures culturelles (Ufisc) appelant à une « mobilisation contre l’extrême droite, pour une alternative forte, solidaire et populaire ».

L’Observatoire cite également les cas du club Léo-Lagrange de Vienne, dans l’Isère, ou encore celui de l’association d’écologie populaire Optim’ism, située près de Lorient, également sanctionnés pour avoir appelé à faire barrage à l’extrême droite.

Depuis, cette obligation de neutralité nouvelle s’est encore étendue à d’autres domaines jugés « politiques ». Dans certaines communes, cette exigence est même parfois imposée aux associations pour avoir accès à des locaux ou à des services communaux.

Au mois de janvier 2025, Mediapart avait ainsi raconté comment la Ligue des droits de l’homme avait été exclue de la Maison des associations de la ville d’Arles (Bouches-du-Rhône) après une modification de son règlement intérieur interdisant toute activité « politique » en son sein.

Le rapport revient enfin sur la croisade dans laquelle le maire de Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), Gilles Platret, s’est lancé à partir de l’été 2025 contre l’affichage de drapeaux palestinien dans sa ville. Au mois de septembre dernier, l’édile a pris un nouvel arrêté prohibant sa présence lors du forum associatif de la ville.

Des pressions mais peu de suites

Les associations d’aide aux exilé·es font également l’objet d’une injonction croissante à la neutralité, notamment celles intervenant dans les centres de rétention administrative (CRA), à commencer par la plus connue d’entre elles : la Cimade.

Le rapport rappelle ainsi qu’au mois de janvier 2025, le ministre de l’intérieur de l’époque, Bruno Retailleau, avait évoqué des associations ayant « un agenda politique » et avait qualifié de « choquant » le fait que « ces associations profitent des financements de l’État pour promouvoir d’autres politiques publiques que celles que l’État veut défendre ».

Les pressions et menaces ne sont pas souvent suivies d’effet. « Sur les vingt cas de notre étude, treize situations révèlent que la neutralité n’est utilisée que de manière discursive et non suivie de sanctions financières ou juridiques, souligne le rapport. Et pour cause : les bases juridiques manquent pour pouvoir officiellement l’utiliser comme motif de sanctions. Cependant, la notion devient un outil de justification para ou extra-légal. »

Même si elle s’est particulièrement imposée ces deux dernières années, cette vision de la neutralité n’est pas nouvelle. Le rapport la fait remonter, au-delà du monde associatif, à une nouvelle vision de la laïcité qui s’est cristallisée à partir du début des années 2000.

Une relation plus verticale s’est mise en place, avec l’idée que les associations seraient des auxiliaires de l’État. Marie Garmadi, coautrice du rapport

« Cette nouvelle laïcité est une hypertrophie de la neutralité de l’État, celle chargée d’assurer l’égalité des citoyens devant l’administration est étendue au privé », explique à Mediapart Marie Garmadi, chargée d’études à l’Observatoire des libertés associatives et coautrice, avec Antonio Delfini, du rapport.

« Il y a tout d’abord eu la loi de 2004 qui a interdit aux élèves, les usagers du service public de l’éducation, de porter des signes ostentatoires, reprend la chercheuse. Puis, en 2010, il y a eu la loi interdisant de se dissimuler le visage, en réalité faite pour interdire le port du voile intégral. En étendant la neutralité religieuse au domaine privé, l’État a enclenché une évolution. Car la neutralité religieuse ne fonctionne pas toute seule. Elle est liée à la neutralité de conviction, et donc à la neutralité politique. »

L’extension des exigences de neutralité a débuté « à partir de 2015 », poursuit Marie Garmadi. « Les relations entre l’État et le monde associatif avaient alors atteint un stade partenarial. Les associations étaient reconnues pour leur capacité critique et leur rôle démocratique. Puis il y a eu un infléchissement dans la vision des pouvoirs publics. Une relation plus verticale s’est mise en place, avec l’idée que les associations seraient des auxiliaires de l’État. »

Cette évolution a été accélérée par un « contexte général », poursuit la chercheuse, « celui de l’externalisation des missions sociales, des missions de service public au monde associatif. Cela a participé à brouiller les frontières entre le monde associatif et les services publics, entre le public et le privé ».

Cette confusion s’est déjà traduite dans la législation. Le rapport rappelle ainsi la décision rendue par la Cour de cassation validant le licenciement d’une salariée voilée de la crèche associative Baby Loup. Une jurisprudence par la suite inscrite dans le Code du travail par la loi El Khomri de 2016 qui a autorisé les entreprises à notifier une obligation de neutralité dans leur règlement intérieur.

Enfin, depuis la loi « séparatisme » du 24 août 2021, les salarié·es des associations exécutant une mission de service public sont soumis·es aux mêmes exigences de neutralité que les agent·es de l’État.

Le rôle central de l’extrême droite

L’extrême droite a été un autre facteur de la multiplication des pressions sur les libertés associatives au nom de la neutralité. « Elle est omniprésente dans l’émergence de ce rappel à l’ordre, pointe Marie Garmadi, que ce soit en réaction aux prises de position à son encontre en 2024 ou en raison des objets d’associations qui luttent frontalement contre ses idées : exil, défense des droits reproductifs, des droits des personnes musulmanes… C’est une dynamique caractéristique du tournant autoritaire et de la montée de l’extrême droite à l’échelle européenne. »

Le rapport conclut en détaillant une série de quatre propositions : « former juridiquement les acteurs institutionnels et associatifs », « consacrer le rôle critique des associations dans les chartes d’engagement réciproque et les conventions », « recourir au contentieux stratégique pour renforcer le droit à ne pas être neutre » et « réduire le recours à la commande publique au profit de subventions pluriannuelles ».

« Les associations ont un rôle démocratique à jouer, affirme Marie Garmadi. Tout d’abord parce qu’elles représentent des citoyens. Elles représentent un espace très fort d’engagement. Dans le rapport, nous revenons sur l’histoire des libertés associatives et on voit que leur mission démocratique, elle est là dès le XIXe siècle. Et beaucoup de débats d’aujourd’hui font écho à ceux d’alors. »

« Ce qui fait que leur pouvoir politique est légitime, poursuit la chercheuse, c’est l’intérêt général. Or, pour le pouvoir, il ne doit rien y avoir entre l’intérêt général qu’il représente et l’intérêt individuel. Les associations sont pour lui des collectifs communautaires qui viennent s’interposer. La question est donc de savoir quelle place le pouvoir politique va accorder à ces intérêts médians, à ces causes particulières. Quelle sera la capacité du pouvoir à entendre ces revendications ? »


 

   mise en ligne le 13 fevrier 2026 

Inégalités : la pauvreté est un mal héréditaire et féminin, selon une note du Haut-commissariat au plan

Hélène May sur www.humanite.fr

Une note du Haut-commissariat au plan publiée le 12 février montre que la pauvreté dans l’enfance est le facteur explicatif principal des mauvaises conditions de vie à l’âge adulte, surtout pour les femmes, malgré de meilleurs diplômes.

Si la pauvreté s’hérite, il est encore bien plus difficile pour les filles que pour les garçons d’en sortir. C’est une des conclusions d’une étude intitulée « La pauvreté en héritage » rendue publique le 12 février par le Haut-commissariat au plan. Premier paradoxe identifié à travers l’observation d’une cohorte de 1 800 adolescents entre 2007 et 2023, soit de leur entrée au collège à leurs 27 ans : « Le diplôme semble moins protéger les femmes, même les plus diplômées » résume Clément Peruyero rédacteur de la note et doctorant au Département Société et Politiques sociales de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Bien que plus souvent doté d’un niveau supérieur au Bac que les hommes, toutes origines sociales confondues, les femmes sont plus souvent exclues ou à la marge du marché du travail. Elles sont ainsi plus nombreuses à être des NEET (ni en emploi ni en étude), et cela est d’autant plus vrai qu’elles sont issues de milieux frappés par la pauvreté. Ainsi, parmi les personnes venues de la pauvreté extrême, les femmes sont 10 % de plus que les hommes à être NEET.

Meilleurs diplômes mais salaires plus bas

L’éloignement de l’emploi n’est pas le seul indicateur de ce que l’étude appelle la « surpénalité » des femmes ayant grandi dans la pauvreté. Le niveau de rémunération aussi est affecté. Ainsi « les femmes pauvres à l’adolescence se trouvent plus souvent dans les 20 % de salaires les plus faibles (30 %, contre 24 % chez les hommes pauvres à l’adolescence) » observe le Haut-commissariat au plan.

Cette inégalité ne vient pas du niveau de diplôme, pourtant le facteur le plus discriminant pour expliquer la persévérance de la pauvreté d’une génération à l’autre, homme et femmes partageant un même risque de sortir avec un niveau inférieur au Bac quand ils viennent de milieux marqués par la pauvreté.

« C’est donc à l’entrée dans la vie adulte que les écarts se creusent : d’abord via l’éloignement du marché du travail, puis en termes de niveau de salaire pour celles occupant un emploi » , précise la note.

L’effet discriminant de la grossesse

Comment expliquer ce plus grand déterminisme chez les femmes malgré leurs bons résultats scolaires ? « Il y a deux facteurs. D’abord, elles sont vraiment pénalisées par l’arrivée des enfants et cela est encore plus significatif pour les femmes les moins diplômées. Ensuite, leur mobilité sociale en cours de carrière est beaucoup moins forte que celle des hommes. Il y a une forme de rattrapage sur le marché du travail pour les hommes les moins diplômés, que nous n’observons pas chez les femmes » explique Clément Peruyero.

Pire, facteur handicapant pour les femmes, la parentalité a l’effet inverse chez les hommes. Elle pourrait en effet, suggère la note, « créer une incitation forcée à l’emploi chez les hommes (chute du salaire de réserve), même en cas de contrats précaires et/ou d’horaires atypiques. L’effet breadwinner (pourvoyeur de ressources) demeure important, notamment dans les milieux populaires où l’homme reste institué comme le garant financier du foyer ». Autant de données qui éclairent différemment le débat actuel sur la baisse de natalité.


 

   mise en ligne le 12 février 2026

Négociations annuelles obligatoires : plus de discussions,
moins d’augmentations

Léa Darnay sur www.humanite.fr

Lors des négociations annuelles obligatoires, les patrons ont de plus en plus tendance à refuser les hausses générales de salaires, préférant opter pour des augmentations individuelles qui fracturent les collectifs de travail. En face, la colère sociale gagne du terrain.

Les piquets de grève se multiplient aux quatre coins de l’Hexagone depuis la fin de l’année 2025. À Clermont-Ferrand, les salariés de Michelin ont déclenché une grève illimitée face au « 0 % » proposé par la direction. Chez KFC, après quatre ans sans la moindre augmentation salariale, des débrayages massifs se sont mis en place. Partout, les intersyndicales s’organisent : Crédit agricole, Veolia, Thales, etc.

À l’origine de cette montée de tension, les négociations annuelles obligatoires (NAO), ouvertes depuis septembre 2025. Le Centre études et data du Groupe Alpha a analysé les accords déjà conclus pour 2026 et disponibles début janvier sur la base Légifrance. Sur 1 285 accords salariaux, 800 ont été jugés « exploitables », couvrant environ 430 000 salariés d’entreprises de toutes tailles et de tous secteurs.

44 % des entreprises ne prévoient aucune augmentation du salaire de base

Premier constat : si le nombre d’accords signés augmente par rapport à la même période 2023 et 2024, les hausses de salaires, elles, reculent nettement. 44 % des entreprises ne prévoient aucune augmentation du salaire de base, contre 33 % l’an dernier.

Autrement dit, près d’un salarié sur deux est exclu de toute hausse pérenne. « C’est l’austérité dans le public et dans le privé, c’est la même stratégie, d’une gravité sans nom. Nos vies se détériorent avec un risque énorme de récession », alerte Thomas Vacheron, secrétaire confédéral de la CGT.

Chez Michelin, où les salariés sont en grève illimitée, « la direction est arrivée avec sa proposition qu’elle n’a pas voulu négocier derrière. Ça fait plusieurs années que le dialogue social est rompu », témoigne Romain Baciak, secrétaire général de la CGT Michelin. Pourtant, en 2025, le fabricant de pneumatiques a versé à ses actionnaires plus de 1,6 milliard d’euros sous forme de dividendes et de rachats d’actions. Cela représente 87 % du résultat net 2024.

Les budgets d’augmentation fondent, passés en général de 4,6 % en 2023 à 1,73 % en 2026. Trois années consécutives de baisse. Les hausses de cette année dépassent l’inflation, mais ne suffisent pas à rattraper le manque à gagner des années précédentes : seules 30 % des pertes de 2022-2023 ont été compensées. « Concrètement, les salariés n’ont pas retrouvé leur niveau de vie d’avant le Covid », reprend Thomas Vacheron.

À l’image du Crédit agricole, où une grève historique a été lancée fin janvier avec des débrayages dans au moins 35 des 39 caisses régionales de la banque aux 78 000 salariés. « L’année dernière, on avait eu une augmentation de 0,6 % et on nous propose seulement 0,5 % cette année en nous renvoyant pour le reste vers des négociations individuelles dans les caisses locales », peste Geoffrey Vizot, secrétaire du syndicat SUDcam.

« On remplace l’augmentation générale des salaires par des miettes au mérite »

Les négociations individuelles ont en effet explosé au détriment des augmentations générales. Pour la première fois, elles sont à la fois plus fréquentes et plus élevées. « Cela traduit une priorité donnée à la performance individuelle et à la correction des écarts de rémunération en lien avec la transparence salariale et le tassement des salaires, et contribue en partie à la baisse des budgets totaux d’augmentation », note le rapport. « Ce sont souvent les mêmes salariés qui bénéficient des hausses, déplore le syndicaliste du Crédit agricole. On n’a pas notre mot à dire sur qui en bénéficie. »

En l’espace de quatre ans, la proportion d’entreprises accordant des hausses générales à leurs salariés non cadres s’est effondrée de plus de 20 points, passant de 85 % à seulement 62 %. Dans le même temps, la part des hausses individuelles grimpait de 38 % à 65 %.

Même logique chez les cadres : 70 % d’augmentations individuelles aujourd’hui, contre 53 % en 2022. « On remplace l’augmentation générale des salaires par des miettes au mérite. Ça divise les salariés et ça renforce le pouvoir patronal », résume Thomas Vacheron.

Pour « compenser » l’absence d’augmentation pérenne, les directions multiplient les mesures dites « périphériques » : primes, jours de congé, dispositifs de qualité de vie au travail. Sur 800 accords, 353 contiennent seulement ce type de mesures.

Celles concernant la complémentaire santé ont par ailleurs explosé. 15 % des accords l’abordent en 2026, plus du double de l’an dernier. Dans 60 % des cas, l’employeur augmente sa prise en charge ; ailleurs, les organismes sont mis en concurrence ou les contrats renégociés.

La Sécurité sociale affiche moins de 5 % de frais de gestion, contre plus de 20 % pour les mutuelles et assurances privées. « Alors qu’on vient de fêter les 80 ans de la Sécu, qui permet de socialiser une partie de l’économie et de la mettre à l’abri du marché et des requins du privé, ils provoquent des phénomènes d’accoutumance et de substitution à notre Sécurité sociale, qui n’a plus les moyens de soigner, déplore l’élu CGT. On substitue des primes ou de l’assurantiel au salaire brut. Or, ce sont les cotisations qui financent la Sécurité sociale. »

La nécessité du rapport de force

Face à cette mécanique, « la mobilisation paie, assure Thomas Vacheron. La CGT conseille de s’organiser en syndicat, de construire des revendications et de se mobiliser par la grève. Ça fonctionne, regardez Secan ! » À Gennevilliers, plus de 90 % des 200 salariés de cette entreprise de l’aéronautique ont tenu dix-sept jours de grève. La direction proposait 1 %, les salariés réclamaient 6,5 %. Au total, 95 % de la production était bloquée.

Sous-traitant de Dassault, Safran et Thales, l’entreprise a vu ses clients s’inquiéter et les chaînes menacées de rupture. « Ils ont tenté de nous balader avec des primes conditionnelles. On a tenu, raconte Frédéric Hease, secrétaire général CGT. Résultat, on a obtenu 160 euros brut mensuels pour tout le monde, en fixe, quel que soit le salaire, et 80 % des jours de grève payés. »

« La question du droit du travail y compris sur les salaires est très méconnue, souligne encore Thomas Vacheron, qui annonce le lancement prochain d’une campagne pour des augmentations salariales dans les entreprises. Même s’il n’a pas de clause de revoyure, tout salarié peut faire une demande à la direction. Il faut que tout le monde le sache : quand il y a du rapport de force, on peut gagner des choses. »


 

Les salaires, déjà au cœur des grèves en 2024

En 2024 déjà, salaires et conditions de travail sont redevenus le principal moteur des grèves. « Les revendications portant sur les rémunérations citées par 56 % des entreprises vivant au moins une grève dans l’année voient leur poids s’accroître de 13 points par rapport à 2023. Ce motif demeure largement mentionné dans un contexte d’inflation certes en baisse, mais encore élevée au début de 2024 », souligne un rapport de la Dares publié en février.

Après une année 2023 dominée par la lutte contre la réforme des retraites, ce retour au premier plan des demandes de hausses de salaires concerne tous les secteurs.

Les conditions de travail constituent le deuxième motif de conflit et sont mises en avant dans 34 % des entreprises touchées par une grève, soit presque deux fois plus qu’en 2023. Arrive ensuite le temps de travail, invoqué dans 14 % des cas. Toujours présentes, les grèves contre la réforme des retraites n’ont plus touché que 13 % des entreprises. Dans 12 % des cas, l’emploi a été au cœur des demandes des grévistes.


 


 

À Onnaing, chez CAT France, après une augmentation de salaire dérisoire de 1 %, FO et la CGT poursuivent la grève

Ludovic Finez sur www.humanite.fr

La CGT et FO ont appelé à reconduire la grève chez CAT France, spécialiste de la logistique de transport automobile, à l’occasion des négociations salariales. Reportage sur le site d’Onnaing, dans le Nord, voisin de l’usine Toyota.

Onnaing (Nord), correspondance particulière.

« On a un sentiment de mépris, de ne pas avoir été pris en considération. » Joint mercredi matin sur le piquet de grève du site CAT France d’Onnaing (Nord), Yannick Balard, élu FO au comité social et économique (CSE), digère mal l’accord signé la veille par la CFE-CGC et la CFTC.

Il prévoit 1 % d’augmentation générale pour les ouvriers, employés et agents de maîtrise, 0,4 % pour les deux premiers niveaux de cadres (sur quatre) et une « prime Macron » de 500 euros pour les salaires inférieurs à 50 000 euros par an.

Dans un communiqué interne, la direction, qui n’a pas répondu aux sollicitations de l’Humanité, vante « un compromis pragmatique (…) dans un environnement économique contraint », résultat de « plusieurs semaines d’échange » et « d’un dialogue social mené dans un esprit de responsabilité au bénéfice de l’ensemble des salariés et de la performance durable de l’entreprise ».

La garderie, la cantine, les courses…

Avec une cinquantaine d’implantations en France, un peu moins de 2 300 salariés et une flotte de 400 camions, CAT est spécialisé dans le transport de voitures neuves, par route ou voie ferroviaire, notamment pour livrer les concessionnaires automobiles.

Certains sites travaillent directement pour une usine automobile, comme Toyota à Onnaing ou Renault à Douai. Devant la faiblesse des propositions patronales lors des négociations annuelles obligatoires (NAO) démarrées en décembre, la CGT et FO ont appelé à la grève à partir du lundi 9 février.

Les syndicats réclamaient 4 % d’augmentation générale, revendication finalement ramenée à 3 %. À Onnaing, qui compte 130 CDI et une centaine d’intérimaires, la grève a été reconduite mercredi matin. La CGT et FO mettent en avant les 43 millions d’euros de bénéfices de 2024 et les 20 millions d’euros prévus pour 2025. « Après les résultats exceptionnels de 2024, nous n’avions eu que 1,2 % d’augmentation pour 2025 », souligne Ludovic Marquette, délégué CGT.

Rencontrés mardi sur le piquet de grève d’Onnaing, Jessy et Dylan travaillent ici depuis sept ans, dont trois ans d’intérim pour le premieret six mois pour le second. Ils gagnent respectivement 1 680 et 1 800 euros net. Une somme que Dylan trouve trop juste face au coût de la vie : « J’ai un crédit pour la maison, une fille qui va à la crèche, les factures d’électricité à régler, les courses pour trois personnes, l’assurance de la voiture. »

« Nous sommes six à la maison », confie de son côté Claire (prénom modifié), qui jongle entre « le gaz et l’électricité qui ne font qu’augmenter, les courses, la cantine pour les enfants ». Pour mettre un peu d’argent de côté, ils comptent surtout sur la prime d’intéressement. « Cette année, elle était à 2 200 euros brut, soit 1 600 euros net. C’est grâce à ça qu’on peut partir en vacances, explique Dylan. Mais avec les nouveaux objectifs (que la direction veut mettre en place), on craint qu’elle soit divisée par deux ou trois. » « Cela fait quatre ans que j’ai acheté ma maison, cette somme me permet d’y faire des travaux », abonde Claire.

Des injustices en cadeau

Les grévistes se plaignent également d’injustices. Jessy et Dylan sont « chauffeurs jockeys », chargés de déplacer les véhicules. Il leur arrive de remplacer un « chef navette », dont le rôle est de récupérer les chauffeurs. Mais, embauchés à un niveau différent, le premier touche dans ce cas une prime quotidienne de 2,50 euros, contre 9 euros pour le second. « Et pourtant on fait le même boulot », commente Jessy.

Travaillant à l’extérieur, les deux collègues voyaient d’un bon œil la « prime événements climatiques » de 2,50 euros par jour, revendiquée par la CGT et FO en cas d’intempéries, de froid ou de chaleur. Elle ne figure pas dans l’accord signé par la CFE-CGC et la CFTC.

Dans ces négociations, les constructeurs comme Renault ou Toyota, parmi les principaux donneurs d’ordres de CAT France, sont les grands absents. « S’ils font appel à de la sous-traitance, c’est pour des raisons financières. C’est d’abord le fric qui les intéresse », estime Éric Pecqueur, délégué CGT à Toyota Onnaing.

Il sait également que « (sa) direction suit de très près ce type de grève », attentive au risque de contagion dans sa propre usine. Avec 418 millions d’euros de bénéfices nets l’année dernière pour Toyota Onnaing, les salariés n’ont touché que 1 % d’augmentation générale.

Quant à la décision de Renault de stopper son contrat avec CAT France pour son usine de Maubeuge et de le confier à un concurrent norvégien, elle a évidemment influé sur les négociations salariales chez son ancien sous-traitant.

   mise en ligne le 11 février 2026

Israël avance vers l’annexion formelle de la Cisjordanie

Clothilde Mraffko sdur www.mediapart.fr

De nouvelles directives étendent le contrôle israélien à des zones jusqu’alors dans le giron de l’Autorité palestinienne. Bezalel Smotrich, ministre des finances, entend ainsi « tuer l’idée d’un État palestinien », alors qu’Israël accélère sa colonisation, galvanisé par l’inaction internationale.

Dans les faits, la Cisjordanie, occupée par Israël depuis 1967, est déjà annexée. Sur les cartes officielles israéliennes, la ligne verte qui sépare ce territoire palestinien de celui d’Israël n’est pas tracée ; elle n’existe pas davantage dans l’esprit de nombre d’Israélien·nes. Chaque matin, aux checkpoints, de longues files de voitures israéliennes passent d’ailleurs de la Cisjordanie à Israël avec la même facilité que des automobilistes franchissant un péage sur une autoroute française. Tout un réseau de lignes de bus maille le territoire de la mer Méditerranée au Jourdain, reliant les colonies aux grandes villes israéliennes. 

Les colons « jouissent des mêmes droits et avantages que les Israéliens vivant à l’intérieur d’Israël », rappelait d’ailleurs un rapport du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme publié le 7 janvier, et qui met en évidence les discriminations entre Palestiniens et colons juifs en Cisjordanie – y compris à Jérusalem-Est.

L’armée israélienne d’occupation mène des incursions quotidiennes dans les villes en zones A et B, censées être sous juridiction administrative de l’Autorité palestinienne, selon les accords d’Oslo. Israël a déjà le plein contrôle sécuritaire et administratif de la zone C, qui représente 60 % de la Cisjordanie et où se trouve l’immense majorité des colonies.

Le ministre suprémaciste juif Bezalel Smotrich, devenu une sorte de gouverneur de la Cisjordanie depuis février 2023, nourrit pourtant des rêves plus ambitieux. Galvanisé par ses troupes nationalistes-religieuses, il prône au gouvernement l’annexion de jure de la Cisjordanie et, plus largement, une souveraineté juive sur l’ensemble du territoire compris entre la mer Méditerranée et le fleuve Jourdain, voire au-delà.

Dimanche 8 février, Bezalel Smotrich a signé une nouvelle victoire. Son ministère des finances, conjointement avec celui de la défense, a annoncé une série de mesures qui renforcent le contrôle israélien sur la Cisjordanie occupée et devraient « modifier fondamentalement la réalité juridique et civile » de ce territoire palestinien. 

Enterrer Oslo et l’État palestinien

Israël va abolir des réglementations datant de l’époque où la Jordanie administrait la Cisjordanie, avant 1967, et qui interdisaient aux Juifs d’acheter des terres. Les Israélien·nes, promet Bezalel Smotrich, pourront devenir propriétaires sans passer par un long processus bureaucratique auprès de l’administration militaire chargée des affaires civiles dans les territoires occupés. Les cadastres ne seront plus protégés par des règles de confidentialité : les potentiels acheteurs pourront contacter directement les propriétaires.

Le journal israélien Haaretz s’inquiète de possibles falsifications de ces registres. Les colonies israéliennes sont pourtant illégales selon le droit international, qui interdit le transfert d’une partie de la population civile de la puissance occupante vers le territoire occupé.

Les autorités israéliennes devraient aussi administrer, désormais, le caveau des Patriarches – mosquée d’Ibrahim pour les musulmans – à Hébron et la tombe de Rachel à Bethléem – les deux sites religieux sont situés dans des zones sous autorité palestinienne. À Hébron, première ville de Cisjordanie, où les colons vivent au cœur de la cité, les Israélien·nes n’auront plus à solliciter l’approbation de la municipalité palestinienne pour les permis de construire.

De manière générale, le cabinet de sécurité a justifié l’extension d’un contrôle israélien sur les zones A et B administrées par l’Autorité palestinienne au nom des « infractions liées à l’eau », des « atteintes aux sites archéologiques » et de la lutte contre « les nuisances environnementales polluant l’ensemble de la région ».

Les mesures annoncées sont un énième coup de canif dans les accords d’Oslo, qu’Israël a depuis longtemps cessé de respecter. « Nous allons continuer à enterrer l’idée d’un État palestinien », s’est vanté Bezalel Smotrich. Le président palestinien, Mahmoud Abbas, a demandé une intervention immédiate des États-Unis et du Conseil de sécurité des Nations unies, dénonçant la confiscation des terres palestiniennes et « une tentative israélienne évidente de légaliser l’expansion de la colonisation ». Le Hamas a invité les Palestinien·nes à « intensifier la confrontation avec l’occupation et ses colons ».

Jusqu’à présent, « l’apartheid israélien s’inscrivait dans un système bureaucratique très sophistiqué », explique un responsable au sein de l’Institut palestinien pour la diplomatie publique (PIPD) : « Cela prenait du temps pour exproprier les Palestiniens. » Ces derniers pouvaient alors espérer gagner quelques années face aux expulsions, en multipliant les recours auprès de la justice israélienne – même si l’issue ne leur était quasiment jamais favorable, la Cour suprême étant l’un des instruments de défense de l’apartheid israélien. « Aujourd’hui, on n’a plus le temps. On assiste à l’accélération des processus législatifs et bureaucratiques permettant à n’importe quel colon de pouvoir s’installer très facilement en Cisjordanie », poursuit cette source du PIPD.

Impunité israélienne

Dans un communiqué commun, l’Arabie saoudite, la Jordanie, le Qatar, le Pakistan, l’Indonésie, l’Égypte, la Turquie et jusqu’à l’allié arabe d’ordinaire le plus complaisant avec Israël, les Émirats arabes unis, ont condamné les mesures du cabinet annoncées dimanche soir. L’Union européenne a dénoncé « un autre pas dans la mauvaise direction ». Israël intensifie pourtant sa colonisation sans entrave.

En octobre, la Knesset, le Parlement israélien, a voté en première lecture un texte ouvrant la voie à l’annexion de la Cisjordanie. L’ONU rapportait en décembre une « nette augmentation » des projets de construction de logements israéliens en Cisjordanie, avec des plans pour « près de 47 390 unités de logements avancés, approuvés ou présentés » en 2025, contre une moyenne de 12 800 par an entre 2017 et 2022 – avant l’arrivée au pouvoir de l’actuelle coalition. 

À Jérusalem-Est, annexée illégalement par Israël en 1980, une trentaine de familles palestiniennes, soit près de 175 personnes, sont menacées d’expulsion dans le quartier de Silwan, au pied de la vieille ville, rappelle l’ONG anticolonisation Ir Amim. L’organisation parle d’un « point de bascule » pour ce quartier, dans un contexte de « violations meurtrières du cessez-le-feu qui continuent à Gaza [et] d’augmentation de la violence des colons, [de] la saisie des terres et [de] l’expansion des colonies sur le territoire palestinien occupé ». Huit familles ont déjà été chassées de chez elles à Silwan et leurs maisons immédiatement investies par des colons israéliens.

Face au génocide à Gaza et alors que plus d’un millier de Palestinien·nes ont été tué·es en Cisjordanie par l’armée ou les colons depuis le 7-Octobre, les pays européens, dont la France, ont émis des sanctions ne ciblant que quelques colons, masquant la réalité d’une violence d’État. L’Union européenne est pourtant le principal partenaire commercial d’Israël.

« La dissonance cognitive et la totale déconnexion entre les discours diplomatiques ou les solutions politiques proposées et la réalité sur le terrain sont de plus en plus claires, observe le responsable du PIPD. Israël accélère l’annexion mais la communauté internationale se focalise sur la réforme de l’Autorité palestinienne. »

Même si les « tactiques » des autorités israéliennes diffèrent selon les territoires visés – Gaza et la Cisjordanie, dont Jérusalem-Est –, l’objectif reste le même, poursuit cette source : « remplacer la population palestinienne ».

Dans l’enclave du Sud, le blocus puis le génocide ont poussé les plus aisés et les classes intellectuelles à fuir une vie devenue impossible. Le phénomène se répète en Cisjordanie : les raids de l’armée, les arrestations, les routes bloquées et le chômage qui explose, les attaques de colons qui vident certaines zones de leurs habitant·es palestinien·nes, ont rendu le quotidien insupportable, et les plus chanceux et chanceuses émigrent. Une annexion de jure devrait amplifier cette violence et cette expansion coloniales – et, en face, accélérer la disparition d’une société palestinienne riche et diverse sur ses territoires. 


 

   mise en ligne le 10 février 2026

Chez Ubisoft, une grève contre les « méthodes trumpiennes » de la direction

par Guillaume Bernard sur https://basta.media/

L’ensemble des syndicats d’Ubisoft appelle à trois jours de grève. En cause : des dizaines de suppressions de poste, une modification imposée des conditions de travail et la crainte d’une vente à la découpe du pionnier français des jeux vidéos.

« Ce sont des méthodes trumpiennes », dénonce Pierre-Etienne Marx, directeur technique « narration » chez Ubisoft, en charge du scénario des jeux, et militant au STJV (Syndicats des travailleurs et travailleuses du jeu vidéo). Le 21 janvier en fin de journée, Yves Guillemot, PDG et cofondateur d’Ubisoft, annonce par mail un plan d’économies de 200 millions d’euros sur les deux prochaines années. Quelques jours plus tard, la direction de l’entreprise, pionnière du jeu vidéo en France, chiffre le coût humain de la mesure : 200 suppression de postes sur les 1100 que comptent le siège de Saint-Mandé (Val-de-Marne). Elles devraient se faire via des ruptures conventionnelles collectives.

Dans ce même mail, le PDG évoque « un vrai retour sur le floor ». Comprendre : un encadrement bien plus strict du télétravail. Un sujet qui déchaîne les passions chez Ubisoft puisqu’il avait contribué au déclenchement de trois jours de grève en octobre 2024. « Ce mail montre bien la manière dont le groupe est géré : des décisions autoritaires, qui tombent n’importe quand et que personne ne peut discuter », abonde Pierre-Etienne Marx.

Le 26 janvier, décidés à ne pas se laisser faire, l’ensemble des syndicats d’Ubisoft (STJV, CFE-CGC, CGT, et Printemps écologique), ont appelé à trois journées de grève, du 10 au 12 février. La holding Ubisoft Entertainment étant constituée de 4000 salariés et d’une douzaine de sites en France, des piquets de grève devraient être installés devant les sites de Bordeaux, Montpellier, Villeurbanne et Annecy le 10 février. La grève se veut également « internationale » puisque le groupe dispose de nombreux studios à l’étranger. Outre des économies « réalisées uniquement sur le dos des salariés », les syndicats dénoncent le « contrôle coercitif des conditions de travail » et les « décisions jupitériennes » de la direction.

Contactée, la direction d’Ubisoft n’a pour l’heure pas réagi à cette annonce de grève.

Le télétravail cristallise les conflits

Alexis* est gameplay programmer chez Ubisoft, spécialisé dans l’intelligence artificielle. Dans les jeux de course automobile par exemple, c’est lui qui programme le comportement de vos adversaires non humains. Il travaille dans le jeu vidéo depuis 25 ans et chez Ubisoft depuis 2020. Non syndiqué, il se dit cependant favorable à l’action des syndicats et se mettra en grève ce 10 février, « surtout sur la question du télétravail ».

« Quand je suis arrivé dans la boîte, j’étais très content. Il y a une bonne ambiance, les gens s’impliquaient beaucoup dans leur travail. Je savais qu’il y avait des affaires sous-jacentes (ndlr : des cadres d’Ubisoft ont été condamnés en juillet 2025 pour des faits de harcèlement moral et sexuel, ainsi que pour une tentative d’agression sexuelle) mais elles ne concernaient pas directement les équipes où je travaillais. » Embauché en pleine pandémie de Covid-19, Alexis* prend également l’habitude de télétravailler. Alors que la pandémie s’estompe, il reste « à 90% en télétravail ».

Début 2025, la direction envisage un « retour au 100% présentiel » des salariés. « J’habite à 1h30 du bureau, sur un RER qui a tout le temps des problèmes et j’ai deux enfants dont un avec un handicap. Retourner au bureau tous les jours, ça voulait dire ne plus avoir de vie de famille, être plus fatigué et finalement bosser moins bien », estime le programmeur.

S’il ne se dit pas fondamentalement opposé à cette décision, « la manière dont elle a été annoncée a été assez terrible ». Il précise : « Quand on reçoit un mail en juillet pour nous dire que tout va changer au 1er septembre, on ne part pas en vacances l’esprit tranquille ». Alexis* n’est pas le seul à s’inquiéter. Dans un sondage lancé par les syndicats du studio Ubisoft de Paris, 60% des salariés, dont nombre habitent loin de leur lieu de travail, indiquent être prêts à quitter l’entreprise si un retour à trois jours de présence obligatoire est imposé.

Cette nouvelle décision « jupitérienne » n’a toutefois été qu’en partie appliquée. Après la mobilisation d’octobre 2024 et un référendum d’entreprise, un accord est signé à Ubisoft Paris (basé à Montreuil) permettant deux jours de télétravail hebdomadaires « avec une possibilité de négocier plus dans certains cas », explique Pierre-Etienne Marx. Cet accord ne s’applique pas sur tous les sites Ubisoft car ils constituent des entreprises indépendantes les unes des autres et disposent chacun de Comité social et économique (CSE) spécifiques et d’accords d’entreprises propres. « Un accord a aussi été trouvé au siège de Saint-Mandé mais pas ailleurs, à ma connaissance, où l’employeur décide donc seul », poursuit le syndicaliste. De son côté, Alexis* obtient la possibilité de télétravailler trois jours par semaine.

Vers une vente à la découpe d’Ubisoft ?

Ce sont ces accords et compromis sur le télétravail qui sont, notamment, à nouveau remis en cause par le mail d’Yves Guillemot du 21 janvier. Les syndicats établissent un lien direct entre cette remise en cause et les 200 suppressions d’emploi annoncées par rupture conventionnelle : « Plutôt que d’assumer financièrement des licenciements, on préfère nous pousser vers la sortie en rendant nos conditions de travail insupportables », écrit l’intersyndicale d’Ubisoft Paris. En clair, du côté de la direction, il s’agirait d’éviter des licenciements économiques – synonymes d’un plan social potentiellement coûteux – et de miser sur la fin du télétravail pour pousser les salariés mécontents à signer individuellement une rupture conventionnelle.

S’il est un constat sur lequel les syndicats et le PDG d’Ubisoft s’entendent, c’est sur la nécessité de dépasser les récents échecs commerciaux du groupe. En 2025, Ubisoft a trop peu vendu ses nouveaux jeux comme Star Wars Outlaw ou Assassin’s Creed Shadows.

La direction souhaite un « recentrage », notamment sur la création de « jeux d’aventure en monde ouvert », confie-t-elle dans un communiqué du 21 janvier. En attendant, elle a arrêté le développement de six de ces jeux, dont le remake d’un de ses jeux phare : Prince of Persia The Sands of Time. Le « recentrage » passe aussi par la mise en place d’une organisation nouvelle, en « creative houses », des entités regroupant les salariés de la production et de la distribution qui se consacrent aux mêmes jeux.

« La direction souhaite changer les draps alors qu’on a un problème de sommier. On ne saisit pas bien l’intérêt de cette réorganisation, si ce n’est que cela facilitera la vente de l’entreprise à la découpe, jeu par jeu, si besoin. Cela rejoint des craintes que nous avons depuis longtemps », estime Pierre-Etienne Marx du STJV.

La créativité des salariés étouffée

Pour mettre fin aux échecs commerciaux, les syndicats revendiquent de leur côté remettre les producteurs de jeux vidéo au centre du processus créatif. Alexis* acquiesce : « Quand on commence à travailler sur un nouveau jeu, on part avec beaucoup d’enthousiasme. On pense à plein de nouvelles fonctionnalités. Mais tout ce qui est novateur est peu à peu tué pour des raisons budgétaires et on finit par sortir globalement le même jeu qu’avant. »

Alors que le terme de créativité est au centre des discours d’Yves Guillemot, le salarié se sent au contraire dépossédé de tout pouvoir de décision. « On a l’impression que la direction ne fait plus confiance à ceux qui connaissent véritablement le jeu et les joueurs », continue-t-il.

Confronté à cet arbitraire patronal, les syndicats de l’industrie du jeu vidéo tentent de se structurer depuis plusieurs années pour peser. Le STJV a atteint les 1000 adhérents en 2025 – sur 10 000 à 14 000 travailleurs du jeu vidéo en France – et a lancé sa première grève nationale la même année.

Pour cette grève qui débute le 10 février, « notre travail est avant tout de lutter contre la résignation. En face on a des gens qui aiment bien manier ce vocabulaire de l’absence d’alternatives, de la décision rationnelle et inévitable. Il faut sans cesse rappeler que c’est faux, qu’il y a beaucoup d’irrationnel dans leurs décisions », estime Pierre-Etienne Marx. « Les salariés connaissent le métier et doivent être entendus. »


 

   mise en ligne le 9 février 2026

« L’hypocrisie, c’est de croire que la violence de l’ICE n’existe pas en France »

Par Mariam Touré et,Rania Daki sur https://reporterre.net/

« Ici, la machine à broyer n’a pas attendu Trump », écrivent Rania Daki et Mariam Touré dans cette chronique. Elles mettent en regard les ravages d’ICE, aux États-Unis, et les mesures inhumaines que prend la France envers les exilés.

Rania Daki et Mariam Touré, 23 ans toutes les deux, sont cofondatrices de La jeunesse populaire.

Calais et la violence qu’on refuse de voir chez nous. La prochaine fois que vous prendrez l’Eurostar pour aller à Londres, je vous invite à penser à ces vies. Ahmed, Ayesha, Yasser, Michael, Shiva… qui voulaient, eux aussi, rejoindre l’autre côté de la Manche.

L’Europe tremble devant l’Amérique de Trump. Sur nos écrans, on observe avec effroi les promesses de déportations massives et on s’indigne de la brutalité de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), cette police créée en 2003 pour traquer les sans-papiers. C’est confortable, l’indignation lointaine. Cela permet de fermer les yeux sur une vérité historique implacable : quand l’ICE a vu le jour, la France enfermait déjà ses étrangers depuis plus de vingt ans.

Ici, la machine à broyer n’a pas attendu Trump. Les centres de rétention administrative (CRA) sont nés en 1981. Tant que nous avions besoin de bras pour reconstruire le pays, nous avons importé des corps ; dès que nous n’avons plus eu besoin d’eux, nous avons construit des murs. Nous avons signifié à ces hommes et femmes que leur seule valeur était leur utilité, et que sans elle, ils n’étaient plus que des déchets à gérer, à stocker, à expulser.

On ne parle pas ici de théorie. Nous parlons de ce que nous avons vu. Nous avons arpenté ce terrain miné qu’est Calais, observé le travail de Human Rights Observers, écouté les jeunes qui arrivent à le fuir. Il faut avoir vu le CRA de Coquelles pour comprendre. Ce n’est pas une prison classique posée en ville. C’est un lieu de bannissement, perdu au milieu de nulle part, entouré de grillages et de vide. L’architecture elle-même est pensée pour déshumaniser : on cache, on invisibilise. C’est une boîte noire où le droit s’efface.

La frontière n’est plus une ligne, c’est une arme

On a entendu cette phrase terrible, rapportée aussi par les travailleurs sociaux : « Même la prison, c’est plus vivable qu’ici. » En prison, on sait pourquoi on est là, on compte les jours. Au CRA, le temps est suspendu. C’est une salle d’attente vers le néant. On y brise psychologiquement les individus par l’angoisse de l’expulsion imminente. On a vu des regards éteints, des corps traumatisés non pas par le voyage, mais par notre accueil.

« Quand les pauvres bougent, c’est de l’immigration politique ou économique. Quand les riches bougent, c’est de l’expatriation, du tourisme d’affaires ou du tourisme de loisirs. […] On ne vit pas au paradis pour avoir envie d’aller en enfer. Vos visas, c’est la ligne Maginot », disait Fatou Diome, dans l’émission « Ce Soir (ou jamais) », le 24 avril 2015 sur France 2.

À Calais, cette logique administrative devient mortifère. Comme l’analyse Fatou Diome, la frontière n’est plus une ligne, c’est une arme. Les chiffres de 2024 sont là, glaciaux : 70 exilés sont morts dans la Manche, nous rappellent L’Humanité et Amnesty. Derrière ces statistiques, il y a des prénoms que nous refusons d’apprendre. Sur le mémorial tenu par Les Jours, la réalité nous saute au visage : ce sont des familles, des enfants. Ce ne sont pas des accidents.

Quand on harcèle les campements le jour, lacère les tentes, confisque les duvets comme on a pu l’observer avec les associations et qu’on ferme toutes les voies légales, on pousse les gens à la mer. Se taire devant ce qui se passe à Coquelles, c’est accepter que des êtres humains soient traités comme des flux indésirables. On a vu la peur dans les yeux de ceux qui sont traqués chez nous. Cette peur n’a pas besoin de l’Amérique pour exister. Elle est made in France.

La violence comme programme politique

L’hypocrisie, ce n’est pas de s’indigner de l’ICE, mais de croire que cette violence n’existe qu’aux États-Unis. Comme si le racisme n’existait qu’outre-Atlantique, et que la France en était immunisée. Ces derniers jours, plusieurs personnes de gauche se sont insurgées contre l’ICE et ses procédés en disant que la France devait se prémunir contre l’extrême droite, au risque de voir la police française agir comme l’ICE. On pose alors la question : n’est-on pas déjà dans cette conjoncture ?

La fenêtre d’Overton a été déplacée depuis longtemps en France. Avant d’arriver à Arno Klarsfeld qui appelle à organiser des « rafles contre les OQTF », nous avons passé beaucoup d’étapes.

N’oublions pas que Bruno Retailleau avait mobilisé plus de 4 000 membres des forces de l’ordre pour mener des contrôles dans les gares et les bus à la recherche de « clandestins » en juin 2025.

N’oublions pas que Gérald Darmanin avait lancé l’opération Wuambushu à Mayotte afin de déloger et expulser massivement des sans-papiers en avril 2023.

N’oublions pas que le Parti socialiste a permis l’adoption de la loi sécurité publique en 2017, sur laquelle s’appuie la présomption de légitime défense portée par Les Républicains.

N’oublions pas les cas incalculables de « bavures » policières, qui ont mené à la mort de El Hacen Diarra, Nahel Merzouk, Wanys Rahou, Adama Traoré, Malik Oussekine, et bien d’autres. Et lorsqu’il ne s’agit plus de cas isolés, que les élus le facilitent, alors l’État le permet. Et ça ne date pas d’hier.

Un système racial global

Nous sommes dans un système qui choisit : qui a le droit de circuler, de vivre, d’exister, et qui doit mourir. Mais pas seulement mourir physiquement : qui est exposé à la mort, à la violence, à la misère, à l’abandon.

Quand nos parents sont venus en France, ils ont immigré. Quand on va à l’étranger, on s’expatrie. Mais si nous n’avions pas la nationalité française, nos voyages n’auraient pas la même saveur. Nous n’avons pas le même droit de circulation, le même accès aux frontières. Et cette inégalité face aux frontières se retrouve aussi dans l’indignation : toutes les vies ne provoquent pas la même émotion, ni la même attention.

La sphère médiatique a réellement compris la dangerosité de l’ICE lorsque Renee Nicole Good, une femme blanche, s’est fait assassiner. Elle ne méritait pas de mourir, pas plus que les personnes non blanches assassinées avant elles, mais qu’aucun média n’a visibilisées.

Quelques semaines plus tard, on tombe sur la une de Libération : « Pourquoi la France a besoin d’immigration ». Quelle vision utilitariste de l’immigration ça donne ! Sommes-nous condamnés à n’être que des corps-objets ? Sans humanité, ni notre vie ni notre mort ne vous émeut.

En 2026, la déshumanisation des exilés fait corps avec la criminalisation de la solidarité qui ne se joue plus seulement devant les tribunaux, mais aussi dans les esprits. L’étiquette infamante d’« islamogauchisme » est désormais brandie pour diaboliser quiconque défend les droits des musulmans, des exilés, ou ose porter la voix des peuples opprimés en Palestine, au Soudan ou en République démocratique du Congo.

« La déshumanisation des exilés fait corps avec la criminalisation de la solidarité »

Sur le terrain, cette violence symbolique devient physique : pendant que des humanitaires sont emprisonnés en Grèce, en France, les exilés soutenus par Utopia 56 voient leurs tentes et leurs maigres abris incendiés, les laissant sans protection dans la nuit.

Pourtant, nous ne devons pas laisser le cynisme l’emporter. L’espoir passe par une réappropriation vitale de notre devise. La Liberté, c’est celle de se saisir des municipales de cette année pour sanctionner l’inhumanité par les urnes. L’Égalité, c’est garantir enfin le droit et la dignité à tous les exilés sur le territoire. La Fraternité, enfin, trouve son modèle en Cédric Herrou : son long combat judiciaire, couronné par la consécration du principe de fraternité, prouve que la ténacité paie et que la solidarité ne doit jamais être un délit.


 

   mise en ligne le 8 février 2026

80 ans de la Sécu : une réforme révolutionnaire que les capitalistes tentent d’abattre depuis ses débuts

Léo Rosell sur www.humanite.fr

Fondée par les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 puis par la loi de mai 1946, la Sécurité sociale est une avancée sans précédent dans la société française. Une conquête due entre autres à l’influence du PCF et de la CGT, ainsi qu’aux actions conjuguées de Pierre Laroque et d’Ambroise Croizat. En dépit des oppositions, ils ont réussi à imposer son caractère égalitaire et autogestionnaire.

En octobre 2025, la Sécurité sociale fête ses 80 ans. En effet, cette institution, devenue fondamentale dans notre quotidien, est née en 1945, au sortir de la guerre, dans une France où tout était à reconstruire. À ce moment-là, son ambition était révolutionnaire : elle visait la réalisation d’un « ordre social nouveau ». Elle devait mettre l’ensemble de la population « à l’abri du besoin », pour en finir avec « la peur du lendemain ». Chacune et chacun, de la naissance à la mort, devaient ainsi être pris en charge face aux aléas de la vie, par un système fondé sur la solidarité nationale.

Portée par un contexte politique inédit, la création de la « Sécu » est favorisée par l’hégémonie des forces progressistes à la Libération, à travers une alliance entre les communistes, les socialistes, la CGT réunifiée et, dans une moindre mesure, les démocrates-chrétiens du MRP. Le patronat est largement discrédité par la collaboration. Au contraire, l’implication massive des militants de la CGT, lors de la mise en œuvre de la « Sécu » sur le terrain, est à l’origine d’une idée très présente dans les mémoires militantes : celle d’une « conquête ouvrière ».

Pour autant, sans doute faut-il rappeler que tout ne s’est pas créé en 1945. Depuis la fin du XIXe siècle, des lois ont commencé à organiser un embryon de protection sociale, mais ces législations se sont révélées insuffisantes et inefficaces, de telle sorte que, dans la Résistance, un consensus émerge autour de la nécessité de les réformer en profondeur.

Un projet dans la Résistance

Afin de s’imposer comme le chef incontestable de la France libre, le général de Gaulle cherche à rallier à lui la Résistance intérieure. Pour ce faire, dès 1942, il associe dans ses discours la « sécurité nationale » à la « sécurité sociale ». Plus important encore, le programme du Conseil national de la Résistance (CNR), élaboré dans la clandestinité, prévoit un « plan complet de sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État ».

Si ce texte symbolise une recherche de consensus au sein de la Résistance, son adoption a néanmoins été le fruit d’un long processus. Après un premier texte des socialistes, puis un second de la CGT, le programme proposé en novembre par le communiste Pierre Villon (1901-1980) sert de base de discussion. Après une série de modifications de la part des autres tendances de la Résistance, le programme est adopté par le bureau du CNR le 15 mars 1944.

Le CNR s’arrête donc sur une formulation minimale, susceptible d’être acceptée par ses différents courants. Les questions encore débattues, comme celle du financement ou de la répartition des pouvoirs dans le système, devront donc être tranchées plus tard. Néanmoins, l’importance prise par les communistes et les socialistes dans la Résistance explique les tendances socialisantes de ce programme.

À la Libération, un contexte politique inédit

À la Libération, un souffle de liberté et d’espoir traverse la France. La démocratie libérale s’élargit à la démocratie sociale, et la solidarité dans la Résistance se traduit dans l’aspiration à une solidarité sociale. Un enthousiasme révolutionnaire imprègne les discours de l’époque, en particulier du côté des forces issues du CNR.

Concernant la Sécurité sociale, dès octobre 1944, un haut fonctionnaire, Pierre Laroque, prend la tête de la direction des Assurances sociales, qui regroupaient plusieurs caisses privées. Il est ainsi chargé par le ministre du Travail et de la Sécurité sociale, Alexandre Parodi, de préparer un plan français de sécurité sociale. Laroque, qui s’était spécialisé dans la question des assurances sociales depuis le début des années 1930, avant de rejoindre Londres en 1943, affiche des convictions progressistes et un attachement aux grandes figures du « vieux socialisme français ».

En parallèle, l’Assemblée consultative provisoire, qui représente l’ensemble des forces de la Résistance, déménage d’Alger à Paris en novembre 1944. Elle confie alors la présidence de sa commission du Travail et des Affaires sociales à Ambroise Croizat. Ce dernier, ouvrier dès l’âge de 13 ans, secrétaire de la puissante fédération des métaux de la CGT depuis 1928, avait été élu député communiste sous le Front populaire. En février 1943, après avoir passé la guerre en prison, il est nommé délégué de la CGT clandestine dans cette Assemblée. Mais il faut attendre le printemps 1945 pour que le processus politique conduisant à la création de la Sécurité sociale s’accélère.

La Sécurité sociale, réforme ou révolution ?

Dans un discours prononcé le 23 mars 1945, Pierre Laroque inscrit la future Sécurité sociale dans notre histoire révolutionnaire, en cherchant à renouer avec « cette foi qui a été et restera à la base de toutes nos révolutions : car c’est une révolution qu’il faut faire et c’est une révolution que nous ferons ». En concluant son discours par cette formule, le haut fonctionnaire témoigne de la portée qu’il souhaite insuffler à la Sécurité sociale.

D’ailleurs, ses paroles ne sont pas sans rappeler celles de Jean Jaurès, qui écrivait en 1906, soit une quarantaine d’années plus tôt, que l’assurance sociale, « en donnant à tous les prolétaires plus de sécurité et de liberté d’esprit, (…) leur permettra de mieux préparer l’ordre social nouveau ». Le plan exposé par Laroque évoque ainsi un élément structurant dans la pensée de Jaurès, à savoir le réformisme révolutionnaire : l’idée d’une transformation certes progressive de l’ordre social, mais dont l’horizon révolutionnaire doit faire advenir la République sociale.

En 1945, une telle réforme révolutionnaire est nécessairement une réalisation collective. Elle s’appuie sur un compromis original entre une haute fonction publique modernisatrice, attachée à une conception émancipatrice de l’État social, et un mouvement ouvrier puissant au sortir de la guerre, organisé autour d’une CGT revendiquant 5 millions d’adhérents et capable de conquérir une position centrale dans la démocratie sociale naissante.

L’administration est donc chargée de rédiger un texte, mais elle doit encore solliciter l’avis de l’Assemblée consultative, dont le soutien politique est nécessaire pour donner davantage de légitimité à la réforme. Croizat joue alors un rôle en s’assurant que la commission qu’il préside apporte un soutien ferme au projet. Le rapport de la commission est présenté par Georges Buisson, fin connaisseur des assurances sociales au sein de la CGT et membre quant à lui de la tendance socialiste.

Il est adopté le 31 juillet 1945 par 190 voix pour et une seule voix contre, celle du député conservateur Joseph Denais. Les membres de la CFTC (Confédération française des travailleurs chrétiens) et du MRP (Mouvement républicain populaire), démocrate-chrétien, s’abstiennent. Par cette attitude ambiguë, ils manifestent leurs réserves, sans pour autant assumer une obstruction plus franche, en raison du coût politique qu’elle impliquerait.

Ce vote est décisif dans le processus qui mène à la signature des ordonnances du 4 et du 19 octobre 1945, portant création de la Sécurité sociale. La première prévoit une réorganisation complète du système des anciennes Assurances sociales, autour d’une caisse unique réunissant l’ensemble des risques sociaux – la maladie, la vieillesse, les accidents du travail ou encore la maternité – et gérée selon des principes de démocratie sociale, à travers des administrateurs désignés par les syndicats. La seconde ordonnance, plus consensuelle, améliore considérablement le régime des prestations et entre en vigueur dès le 1er janvier 1946.

Lors des élections de l’Assemblée constituante, le 21 octobre 1945, le programme du CNR se voit reconnaître une forte légitimité démocratique, étant donné que les trois partis qui s’en réclament obtiennent environ les trois quarts des suffrages. Le PCF, avec un peu plus de 26 % des voix, devient le premier parti de France, devant le MRP (23,9 %) et la SFIO, la Section française de l’Internationale ouvrière, qui deviendra le PS (23,5 %). Fort de ce résultat, le PCF voit sa présence renforcée dans le gouvernement formé le 21 novembre. Il passe de deux à cinq ministères, dont celui du Travail, attribué à Ambroise Croizat.

« Cette révolution, excusez-moi cette formule, est attendue par tout le pays »

Si la Sécurité sociale ne fait pas encore explicitement partie de ses attributions, Croizat clarifie les choses dès son discours de prise de fonction : la Sécurité sociale sera l’une de ses priorités. Il faut dire qu’au même moment cette compétence est revendiquée par Robert Prigent, ministre de la Population et membre du MRP. On comprend l’enjeu : si les démocrates-chrétiens en ont la charge, la réforme risque d’être vidée de sa substance.

D’ailleurs, en décembre, le MRP dépose une proposition de loi remettant en question l’ordonnance du 4 octobre. Finalement, à la faveur de la démission du général de Gaulle, Croizat est reconduit comme ministre du Travail et de la Sécurité sociale le 26 janvier 1946.

Dès lors, cet ancien métallo s’investit pleinement dans la mise en œuvre du régime général de la Sécurité sociale, d’autant plus qu’il sait que le temps est compté. Il défend publiquement, devant l’Assemblée, la presse et les groupes d’intérêt, les différents projets de loi sur la Sécurité sociale. La plus importante est celle du 22 mai 1946, dite loi Croizat. Elle devait permettre à l’ensemble de la population de bénéficier de ce nouveau régime.

Quelques jours avant son vote, Croizat déclare : « Cette révolution, excusez-moi cette formule, est attendue par tout le pays. (…) L’association de tous les Français sans exception à cette œuvre de solidarité nationale prouvera au monde le caractère hautement social de cette nouvelle république que nous voulons vraiment démocratique, forte et indépendante. »

Les grands principes du régime général

Ce régime repose sur quatre principes fondamentaux. Le premier est celui de l’universalité. La Sécurité sociale constitue un droit fondamental et universel, fondé sur la solidarité nationale. Elle doit donc couvrir l’ensemble de la population française, de la naissance à la mort. La caisse unique constitue le deuxième principe : cela signifie qu’une seule caisse primaire par département remplace la multitude de caisses du système précédent. Les caisses primaires sont réunies dans des caisses régionales, elles-mêmes regroupées dans une caisse nationale, chargée d’assurer l’équilibre du système.

Troisièmement, la cotisation s’impose comme le mode de financement privilégié, car, contrairement à la fiscalité, elle est censée garantir l’autonomie de la Sécurité sociale vis-à-vis des arbitrages budgétaires de l’État. La Sécurité sociale devient ainsi une institution de socialisation du salaire, directement financée par la valeur produite dans le monde du travail, sur le mode de la répartition et non plus de la capitalisation.

Enfin, le dernier principe, certainement le plus original, est celui de la démocratie sociale, la fameuse gestion par les intéressés eux-mêmes. Les conseils d’administration des caisses sont en effet composés à 75 % de représentants des salariés, contre 25 % pour le patronat. Les représentants sont d’abord désignés selon le principe de la représentativité – au profit de la CGT, huit fois plus représentative que la CFTC –, puis élus à partir de 1947. L’État conserve néanmoins une fonction importante de contrôle et de règlement.

Grâce à la combinaison de ces quatre principes, la protection sociale n’est plus une affaire de paternalisme, qu’il soit religieux, patronal ou étatique, pour devenir au contraire un puissant outil d’émancipation, individuelle et collective. Ambroise Croizat en parle même comme de « l’instrument de tous les progrès sociaux qui doivent, dans l’avenir, se réaliser », dans un discours prononcé le 8 août 1946, à l’Assemblée.

Une révolution inachevée ?

Néanmoins, force est de constater que ces grands principes vont être progressivement remis en question par les opposants au régime général de la Sécurité sociale. Le patronat, les démocrates-chrétiens, la Mutualité, les cadres, les médecins libéraux et les assureurs vont tour à tour obliger Ambroise Croizat et Pierre Laroque à négocier certains points, par pragmatisme, pour sauvegarder l’essentiel de l’édifice. 1947 marque ainsi un tournant, avec l’éviction des ministres communistes du gouvernement le 4 mai, l’entrée dans la logique de guerre froide et la scission syndicale entre la CGT et Force ouvrière. Désormais, cégétistes et communistes font de la « défense de la Sécurité sociale » une thématique centrale de leur opposition aux gouvernements successifs, qu’ils dénoncent comme étant « réactionnaires ».

Dans les décennies suivantes, on peut distinguer trois principales évolutions. La première renvoie à l’amélioration progressive des conditions de vie jusqu’aux années 1970, grâce aux effets protecteurs, mais aussi redistributifs, de la Sécurité sociale. Dans le même temps, le libéralisme opère un retour en force à la fin des années 1960 et surtout à partir des années 1970, alors même qu’il avait été discrédité au lendemain de la guerre. La libéralisation de la protection sociale, qui en fait un marché très lucratif, va de pair avec une troisième dynamique, celle de l’étatisation de la Sécurité sociale.

D’ailleurs, le prétendu « trou de la Sécurité sociale » est imposé dans le débat public à partir de 1967, par le premier ministre Georges Pompidou, pour justifier les ordonnances Jeanneney prises par son gouvernement. La démocratie sociale originelle disparaît ainsi au profit d’un paritarisme favorable au patronat dans les caisses et d’une reprise en main par l’État de la « gouvernance » de la Sécurité sociale. Ces ordonnances répondent d’ailleurs à la totalité des revendications du CNPF, l’ancêtre du Medef.

Entre-temps, la logique initiale de financement de besoins, garantissant des droits sociaux considérés comme universels, s’est peu à peu effacée au profit d’une exigence de réduction des dépenses. Ce nouveau paradigme budgétaire s’exprime par un assèchement des recettes de la Sécurité sociale, notamment par des exonérations de cotisations patronales, la « maîtrise des dépenses » étant par ailleurs encouragée par la réglementation européenne. Ces évolutions ne sont donc que la conséquence d’arbitrages politiques, eux-mêmes pris dans des rapports de force institutionnels, dont témoigne l’instauration des projets de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) par Alain Juppé en 1996.

En parallèle de ces transformations, des mémoires conflictuelles se sont développées autour de la Sécurité sociale. Certaines vont jusqu’à opposer les figures d’Ambroise Croizat et de Pierre Laroque. Insistons au contraire sur leur complémentarité, sur la défense de leur héritage commun et sur le fait que, malgré leurs origines très différentes, ils ont su travailler ensemble et parler le même langage : celui de l’intérêt général et de la justice sociale. Leur ambition d’« en finir avec la peur du lendemain » reste à ce titre d’une étonnante actualité et appelle à renouer avec de nouvelles conquêtes.

   mise en ligne le 7 février 2026

Loi Duplomb : ONG et syndicats appellent à des mobilisations partout en France
les 7 et 8 février et le 11 devant l’Assemblée nationale

Jessica Stephan sur www.humanite.fr

La pétition citoyenne contre la loi du sénateur Les Républicains, qui a récolté plus de deux millions de signatures, sera examinée le 11 février à l’Assemblée nationale. Plus de 80 ONG et syndicats appellent à des mobilisations les 7, 8 et 11 février, dans un contexte de recul des normes de protection de l’environnement.

L’opposition à la désormais tristement célèbre loi Duplomb se poursuit. Les députés doivent examiner le 11 février la pétition citoyenne, qui a réuni plus de deux millions de signatures contre ce texte déjà promulgué. 80 organisations ont appelé à des mobilisations les 7 et 8 février en France, et le 11 devant l’Assemblée nationale.

À l’origine de cet appel aux mobilisations « pour protéger notre santé, l’environnement et les paysans », des ONG de protection de la nature telles Greenpeace, WWF, le Réseau Action Climat ou Notre Affaire à Tous, des associations de protection de la santé, des scientifiques, mais aussi des syndicats, comme la Confédération paysanne.

La loi du sénateur Les Républicains Laurent Duplomb, en faveur d’une agriculture industrielle, met à mal la protection de l’environnement. Le texte prévoyait notamment la ré-autorisation de l’acétamipride, un pesticide interdit en France. Si le Conseil constitutionnel avait censuré cette mesure à l’été 2025, Laurent Duplomb persiste et signe une nouvelle proposition de loi pour réintroduire ce néonicotinoïde.

Période illimitée d’utilisation de pesticides dangereux

Outre le texte du sénateur, ces mobilisations interviennent dans un contexte global d’évolutions législatives et réglementaires autour de l’agriculture. D’abord au niveau national, avec un projet de loi à venir que dénoncent les signataires de l’appel à mobilisations : « L’annonce d’une loi d’urgence agricole par Sébastien Lecornu ne répond qu’aux exigences de la FNSEA. » Au détriment d’une agriculture durable.

À rebours de cette conception de l’agriculture, une proposition de loi du groupe Écologiste et Social visant à protéger l’eau potable des pesticides doit être discutée en séance publique par les députés le 12 février, « un levier majeur de protection de l’environnement et de la santé publique » selon les quelque 80 organisations autrices de la tribune.

Mais le mouvement de recul sur les normes environnementales se déploie aussi au niveau européen, alors que l’un des paquets de mesures Omnibus, dites de « simplification », prévoit l’autorisation de périodes illimitées d’utilisation pour certains pesticides dangereux. « Si cette liste de substances s’avérait confirmée, il s’agirait d’une atteinte très grave à la santé des Européens et de l’environnement », prévient Pauline Cervan, toxicologue chez Générations Futures, l’une des ONG signataire de l’appel à mobilisations.

Dans leur tribune, les 80 ONG et syndicats demandent « la garantie d’un revenu digne aux agriculteurs, aux agricultrices, aux éleveuses et aux éleveurs, tout en protégeant notre environnement et notre santé ». Une carte interactive répertorie les rendez-vous de manifestations contre la loi Duplomb sur le territoire.

   mise en ligne le 6 février 2026

« Droit international, crime de guerre, humanitaire… Toutes ces boussoles ont disparu » : rencontre avec Abu Abed Moughaisib, coordinateur de MSF à Gaza

Tom Demars-Granja sur www.humanite.fr

Ex-coordinateur pour Médecins sans frontières à Gaza, Abu Abed Moughaisib a documenté son quotidien dans de courts textes, rassemblés pour « Gaza Hell@ » (éditions Manifeste !). Réfugié en Irlande depuis septembre 2025, il revient pour « l’Humanité magazine » sur ces deux années à survivre au génocide commis par le pouvoir israélien.

Abu Abed Moughaisib conserve les marques du stress. Lorsque nous le rencontrons, en décembre dernier, dans les locaux de Médecins sans frontières (MSF) à Paris, l’ancien coordinateur de l’ONG à Gaza et en Cisjordanie reste sonné par son expérience du soir précédent. L’exilé palestinien, réfugié en Irlande après avoir survécu à presque deux ans de génocide à Gaza, était sur la scène du Zénith de la Villette, à l’occasion de l’initiative Together for Palestine. Près de 40 artistes et militants s’y sont relayés, entre discours et performances, afin de récolter 50 000 euros, reversés à MSF.

Moins d’un mois plus tard, 37 organisations humanitaires – dont MSF – étaient interdites d’accès à Gaza, à partir du 1er janvier 2026, par les forces d’occupations israéliennes. Au mépris du droit international, Tel-Aviv conditionnait l’autorisation d’accès à la divulgation des noms de leurs employés palestiniens. De sa vie dans la bande de Gaza à ses conditions d’exil, Abu Abed Moughaisib revient sur son parcours pour « l’Humanité magazine ».

Est-ce que vous vous attendiez à ce que les forces d’occupation israéliennes franchissent l’étape de l’interdiction totale des ONG internationales dans la bande de Gaza ?

Abu Abed Moughaisib : Je m’y attendais. Mais je refuse de l’accepter. Le système de santé de Gaza dépend de nous. Nous soutenions les hôpitaux qui restaient. Nous avions des établissements de campagne, des cliniques et un système de distribution d’eau sur place. La décision d’Israël punit l’entièreté de la population, dont nos collègues palestiniens. Avec cette décision, il redouble de cruauté. Avant mon exil, dès que nous commencions à travailler dans un hôpital, l’armée israélienne nous ordonnait de quitter les lieux.

Nous avons été obligés de nous déplacer quatorze fois en deux ans. Quinze de nos collègues ont été tués. Certains d’entre eux se tenaient debout, attendant dans une zone identifiée qu’un bus de MSF vienne les chercher. Ils ont été pris pour cible. Et à chaque fois, l’excuse donnée par Israël est qu’il s’agissait d’une erreur technique. Des enquêtes ont été promises, mais nous n’avons jamais eu de retour.

Malgré les bombardements, les tirs et la famine, vous avez continué à remplir votre mission de coordinateur pour MSF…

Abu Abed Moughaisib : Nous devions survivre. Je suis resté à Gaza pendant sept cent douze jours. Après cinq mois de guerre, j’ai eu la chance de pouvoir évacuer ma femme et mes enfants au Caire, en Égypte. En attendant de les rejoindre, je devais continuer à travailler avec MSF. Ce qui m’a permis de tenir a été de voir mes amis et mes collègues dont les familles étaient toujours à Gaza se battre. Je me répétais sans cesse : « Je suis seul, je dois être plus fort qu’eux. » Nous étions affamés.

Les deux derniers mois, nous avons eu du mal à trouver de la nourriture. Il a aussi fallu se battre pour obtenir de l’eau. Nous faisions la queue pour remplir des bidons, ne serait-ce que pour aller aux toilettes. C’était très difficile. Et puis, vous voyez des patients et vous vous dites : « Ils survivent dans des conditions bien pires. » C’est ce qui nous a donné l’énergie de continuer. Si les médecins, les infirmières ou le personnel médical, qui sont épuisés, affamés, stressés et effrayés, s’en vont, il n’y aura plus personne.

Vous mentionnez, dans vos chroniques publiées sur les réseaux sociaux, la disparition de Gaza. Pensez-vous l’avoir perdue pour toujours ?

Abu Abed Moughaisib : C’est une question très difficile. En tant que Palestiniens, nous avons cette sorte de résilience qui nous permet de nous relever encore et toujours. C’est une puissance qui est dans notre histoire. En réalité, si on regarde les événements de manière logique, sans émotion, on constate la destruction d’un peuple et la démolition de Gaza, des rues au réseau électrique, en passant par l’approvisionnement en eau, les bâtiments, les écoles, les universités, les hôpitaux.

Même nos maisons – avec nos meubles, nos objets précieux, nos souvenirs – sont perdues. Il faudra des années, voire des décennies, pour tout reconstruire. Nous sommes brisés. Le génocide est parfois une description trop douce de la situation à Gaza.

C’est-à-dire ?

Abu Abed Moughaisib : Toutes les atrocités se sont produites en même temps. Nous avons été placés dans une petite région côtière comme dans une sorte de camp de concentration. Israël nous a affirmé que nous y serions en sécurité, avant de bombarder la zone, de sorte que les personnes qui y ont été tuées sont plus nombreuses que dans les zones de combat. Nous avons connu la famine provoquée par l’homme. L’approvisionnement en nourriture a été bloqué pour nous affamer.

Prétendument pour punir le Hamas. Mais le Hamas ne boit pas de lait pour bébé. Il est destiné aux enfants, pas aux combattants. Il est évident que c’est une excuse. Nous condamnons le 7-Octobre, car nous sommes opposés aux meurtres de civils. Mais la réaction d’Israël n’est pas liée au Hamas. Les Israéliens ont tué la plupart de ses dirigeants et continuent la guerre. Ils veulent chasser les Palestiniens, les détruire mentalement, physiquement, spirituellement et effacer Gaza de la carte.

Entre ces conditions inhumaines et le manque de réaction de la communauté internationale, peut-on encore croire en une quelconque justice ?

Abu Abed Moughaisib : Droit international, crime de guerre, humanitaire… Toutes ces boussoles ont disparu. Les Nations unies auraient pu arrêter la guerre, mais ses membres n’étaient pas disposés ou pas en capacité de contraindre Israël. Comment penser que les Palestiniens croient toujours au droit international après tous ces mensonges ? Par exemple, les Nations unies et les pays occidentaux se targuent de lutter pour les droits des femmes. À Gaza, elles ne peuvent pas trouver de kits d’hygiène, n’ont pas de toilettes convenables, ont été déplacées, blessées, violées, tuées.

Il y a plus de 15 000 veuves à Gaza. Quand les Palestiniens voient des manifestations à Londres, à Paris, à Barcelone, cela leur donne le sourire. Je ne dirais pas de l’espoir, car il est fragile. Nous savons que la population nous soutient, mais nous savons aussi que les gouvernements ne nous soutiennent pas. Je ne veux pas comparer les guerres, mais les frontières sont ouvertes pour tous les Ukrainiens à travers le monde. Pour Gaza, elles n’étaient déjà pas très ouvertes et elles se sont encore refermées. Les gens comprennent cela.

Dans un court texte daté du 9 juillet 2025, vous annoncez ne pas vouloir, comme nombre de vos proches, célébrer le cessez-le-feu de début octobre présenté par les États-Unis. Quel a été votre sentiment lors de son annonce officielle ?

Abu Abed Moughaisib : Nous avons célébré ces annonces pendant quelques heures. Puis nous nous sommes rendu compte qu’il n’y avait rien à retrouver. Beaucoup de proches sont retournés dans le Nord ; ils n’ont plus de maison. Il n’y a que du sable. La première chose dont ils se souviendront, c’est qu’ils ont tous perdu un parent proche, un ami, un collègue ou un voisin.

Chacun d’entre nous à Gaza a perdu quelqu’un. Nous avons besoin de nous en remettre. Les Gazaouis souffrent de dépression, de stress, d’anxiété, d’insomnie. Ce trouble global va mettre du temps à s’estomper après le cessez-le-feu. Les bombardements sont ancrés dans nos cerveaux. Si vous appelez quelqu’un à Gaza maintenant, vous entendrez toujours le bruit des drones.

Plusieurs voix se sont élevées pour dénoncer une nouvelle forme de colonisation validée par les Nations unies.

Abu Abed Moughaisib : Israël a annoncé que nous garderons les nouvelles frontières, délimitées par une ligne jaune. Cela représente 50 % de ce qu’était la bande de Gaza avant la guerre. Deux millions de personnes y sont concentrées. C’est la population la plus dense au monde dans une aussi petite région. Les forces d’occupation vont nous contrôler à l’entrée et nous n’aurons une maison que si elles estiment que nous ne sommes pas du Hamas.

C’est une accusation facile à porter. Les Israéliens pourront toujours dire : « Vous êtes du Hamas parce que vous les soutenez, parce que vous avez souri à l’un de ses membres, parce que vous avez un ami du Hamas. » Nous sommes des familles élargies. Tout le monde se connaît.

Pour revenir sur votre jeunesse, vécue au sein d’une famille d’exilés, quelle place la Palestine, sa culture et son histoire politique y ont-elles occupé ?

Abu Abed Moughaisib : Mon père est originaire de Beersheba, une cité aujourd’hui considérée comme étant dans le sud d’Israël. Ma mère est originaire d’Al-Majḍal, une cité du nord de la Palestine, qui s’appelle aujourd’hui Ashkelon en Israël. En 1948, ils ont été poussés avec leurs familles vers Gaza. À la fin des années 1950, ma mère et mon père ont quitté l’enclave. Mon père est parti en Irak et ma mère au Liban, dans le cadre de leurs études. Ils se sont rencontrés et mariés au Koweït, où ils travaillaient. Nous sommes nés sur place avec ma sœur et mes deux frères. Quand nous étions enfants, mon père et ma mère nous disaient que nous étions palestiniens. Ils rappelaient sans cesse que nous sommes d’origine bédouine.

Cette histoire familiale, est-elle ce qui vous a motivé à vous installer à Gaza ?

Abu Abed Moughaisib : Après mon enfance au Koweït, je suis parti étudier la médecine à Riga, en Lettonie. Une fois mes études terminées, je voulais aller à Gaza. Mes parents, qui vivaient alors aux Émirats arabes unis, m’ont dit qu’ils n’avaient pas de maison, pas de terre là-bas. J’ai répondu que j’irai de toute façon, que c’était mon choix.

Et vous y êtes resté pendant près de vingt-cinq ans.

Abu Abed Moughaisib : J’y suis entré en 2000. À cette époque, Israël contrôlait déjà les frontières. Il fallait donc demander un visa pour visiter Gaza. Je me souviens avoir obtenu un passe d’un mois pour rendre visite à ma sœur. Je ne suis jamais ressorti. J’ai rencontré ma femme, me suis marié, ai fondé une famille là-bas. Je n’aurais jamais pensé quitter Gaza, car j’y étais bien malgré la situation difficile. Gaza était toujours bouclée, soumise à des restrictions, en proie à des conflits incessants entre le Hamas et Israël. Malgré cela, la vie se poursuivait.

J’ai travaillé pendant deux ans avec l’ONG locale Palestinian Medical Relief Society, avant de rejoindre MSF en 2003. J’ai pu travailler en Grèce, en France et en Syrie. Puis j’ai occupé les postes de chef de l’équipe médicale et de coordinateur médical adjoint à Gaza et en Cisjordanie pendant près de quinze ans. Au final, je me rends compte que ce qui m’importait vraiment était de voir mes enfants grandir à Gaza. Là-bas, vous gardez la maison pour la famille, donc quand vous avez des enfants, qu’ils se marient, vous construisez un nouvel étage pour eux, puis un autre et ainsi de suite. Tout cela est tombé en ruines.

Comment s’est organisé votre exil ?

Abu Abed Moughaisib : Je ne m’attendais pas à être évacué vers l’Irlande. Au début, ils essayaient de m’envoyer en France, car je travaillais pour une ONG française depuis plus de vingt ans. Mais il n’y a plus aucune possibilité de venir. J’ai perdu espoir. La France est un bon pays, avec de la diversité et des soutiens. Hélas, le gouvernement bloque l’entrée de Palestiniens sur son territoire. Mes contacts à MSF m’ont dit de tenter le Royaume-Uni et l’Irlande. J’ai réussi à réaliser ma demande en ligne, malgré un réseau instable. Vous faites votre demande un jour, vous devez la rouvrir un autre jour – si elle peut s’ouvrir –, et ainsi de suite.

Finalement, j’ai pu télécharger tous les documents requis pour l’ambassade d’Irlande. Ils m’ont répondu rapidement et m’ont vraiment aidé. J’ai pu inclure ma famille, alors en sûreté au Caire, et ils ont même accepté de déclarer mes deux fils, âgés de 23 et 22 ans, comme dépendants. J’ai reçu la validation lundi 15 septembre. J’étais avec deux agents de sécurité, des Palestiniens, qui travaillaient avec moi au bureau local de MSF. Quand j’ai reçu le message, j’ai commencé à crier et à avoir les larmes aux yeux. Ils m’ont demandé ce que j’avais. J’ai répondu : « Je vais partir. » Nous nous sommes embrassés et nous avons commencé à pleurer.

Avez-vous pu garder une trace de votre vie à Gaza ?

Abu Abed Moughaisib : Je n’ai pu conserver que ce que je portais : mon tee-shirt, mon jean, mon téléphone portable, un chargeur et un peu d’argent liquide. Tout le reste était interdit. Les Israéliens ont même spécifié que prendre du sable avec soi est proscrit. En tant que Palestinien, Israël ne veut pas que nous conservions le moindre souvenir.


 

Gaza Hell@, d’Abu Abed Moughaisib, Manifeste !, 160 pages, 12 euros

   mise en ligne le 5 février 2026

Municipales : face au risque RN,
les mobilisations se multiplient

par Stéphane Ortega sur https://basta.media/

Le Rassemblement national mise sur la conquête de dizaines de villes dans le cadre des municipales de mars. Une perspective inimaginable pour de nombreux collectifs citoyens, associations, syndicats et mouvements de gauche mobilisés.

« Avant décembre, on n’identifiait pas forcément Marseille comme pouvant basculer vers le RN. » Les choses ont changé depuis. Floraine Jullian, porte-parole de Victoires populaires, un mouvement citoyen de gauche qui souhaite valoriser la justice sociale, l’écologie et le renouveau démocratique, voit aujourd’hui un risque.

Dans la cité phocéenne, le candidat du Rassemblement national, Franck Allisio (ex-UMP), a rallié à lui plusieurs élus marseillais de droite. Il est aujourd’hui crédité par les sondages de 30 % d’intentions de vote au premier tour, au coude-à-coude avec le maire sortant de gauche Benoît Payan.

Au second tour, une quadrangulaire est envisageable (avec quatre listes potentiellement en concurrence, deux à gauche avec Benoît Payan et Sébastien Delogu pour LFI, la liste de l’union de la droite et celle du RN). Un accord entre le RN et la liste de droite conduite par Martine Vassal n’est pas totalement à écarter, malgré les récentes dénégations de cette dernière.

Le RN présente 650 listes aux municipales

Marseille n’est pas la seule ville que le RN ambitionne de conquérir. Le parti à la flamme a annoncé qu’il présenterait près de 650 listes pour les élections municipales des 15 et 22 mars. C’est bien plus que lors du scrutin de 2020, où le parti avait aligné des candidats dans moins de 400 localités.

Cette fois-ci, le Rassemblement national espère l’emporter dans « plusieurs dizaines de communes », aux dires de son président Jordan Bardella. Il y a six ans, il n’en n’avait conquises ou conservées qu’une quinzaine, sous l’étiquette du RN ou avec le soutien du parti d’extrême droite. Cette année, le RN entend renforcer son implantation locale, mais aussi se constituer un vivier d’élus.

Un enjeu stratégique en vue des élections sénatoriales de septembre, au cours desquelles la moitié des sièges seront renouvelés par les grands électeurs – principalement des conseillers municipaux. Ces sénatoriales pourraient permettre au parti de former pour la première fois un groupe au Sénat.

Inquiétude dans de nombreuses villes

Les prétentions affichées par le RN suscitent l’inquiétude dans de nombreuses villes où l’extrême droite a réalisé des scores importants aux législatives de juin 2024. C’est le cas de Sète (45 000 habitants), dans l’Hérault. Dans cette ville, un collectif s’est constitué en 2024 pour lutter contre l’extrême droite. Il rassemble une trentaine d’associations, de syndicats, de partis politiques et des citoyens.

« On s’est dit qu’il fallait qu’on mène un combat par rapport aux municipales, parce que la ville est prenable par le RN », explique Daniel, l’un de ses membres, qui se rappelle la stupeur inspirée par la victoire, dès le premier tour des législatives, du candidat RN Aurélien Lopez-Liguori sur sa circonscription, avec 51,6 % des voix.

Pour le collectif local, il s’agit de mener « un combat à long terme pour réduire les idées d’extrême droite qui sont bien ancrées dans une partie de la population », indique le militant. À cette fin, un journal a vu le jour : La Vigie. Tiré à 2000 exemplaires et vendu sur les marchés, il propose de « dire les faits et les méfaits de l’extrême droite au plus près de nous, à commencer par notre député », précise Daniel.

Le temps de la campagne des municipales, les membres du collectif iront distribuer des tracts et diffuser leur journal sur les marchés de Sète, mais aussi d’Agde et de Frontignan, également prenables par le RN. « Nous allons expliquer comment cela se passe dans des villes RN comme Beaucaire, Perpignan ou Béziers pour répondre aux gens qui disent “on ne les a jamais essayés”. Nous allons dénoncer leur imposture sociale en montrant comment ils mentent aux gens entre ce qu’ils disent et ce qu’ils votent », annonce Daniel.

Promouvoir l’inscription sur les listes

À 500 kilomètres de là, en Gironde, c’est la commune de Blaye (5000 habitants) qui semble la plus menacée par le vote pour l’extrême droite. Ici, Edwige Diaz, la vice-présidente à la formation au Rassemblement national, l’avait emporté au premier tour des législatives avec 53,3 % des voix. Dans ce département, deux autres circonscriptions avaient manqué de peu de basculer RN.

« On avait remarqué qu’il fallait donner un but et de l’espérance à nos syndiqués qui peuvent se sentir isolés sur certains territoires », note Catherine Dudes, cosecrétaire de la FSU. Avec une vingtaine d’associations et de syndicats sur le département, elle participe à une assemblée « interorga » contre l’extrême droite, créée en 2024.

De façon unitaire, « nous avons proposé des réunions de secteurs pour nos adhérents et adhérentes respectifs. On a maillé le territoire et ciblé les zones où le RN était fort », détaille l’enseignante et syndicaliste. En janvier, la réunion à Blaye a débouché sur « la création d’un collectif Haute-Gironde pour que ces terres restent des terres de solidarité », se félicite Catherine Dudes. Samedi 31 janvier, le nouveau collectif local présentait sur le marché ses vœux alternatifs à ceux de la députée RN prévus le lendemain. Objectif : sensibiliser la population et promouvoir l’inscription sur les listes électorales.

Mouvements de jeunesses mobilisés

Mus également par un sentiment de danger imminent, une quinzaine de groupes issus de mouvements de jeunesse (antifascistes, insoumis…) se sont rencontrés le 10 janvier à Lyon. Ils ont décidé de lancer la campagne « Éteignons la flamme », une mobilisation contre le RN le temps des élections municipales. Celle-ci se déploie aujourd’hui dans 21 villes, parmi lesquelles certaines présentant des risques de bascule à l’extrême droite, comme Toulon, Marseille, Béthune ou Nîmes.

« Nous voulons mettre en lumière leurs moindres faits et gestes sur le racisme ou la corruption », expose Césaria, porte-parole du mouvement. En plus des collages d’affiches et d’autocollants « pour occuper le terrain », qu’ils multiplient dans chacune des communes où ils sont implantés, les groupes souhaitent aussi organiser des conférences dans les semaines qui viennent.

Parallèlement, ils déploient une activité sur les réseaux sociaux pour dénoncer les candidats ayant ouvertement tenu des propos racistes ou s’étant rendu coupable de malversations. « Mobiliser la jeunesse autour de la question de l’antifascisme est hyper important », appuie Césaria, qui considère que la campagne Éteignons la flamme leur « aura au moins fait faire une répétition générale pour 2027 ».

Faire gagner les listes de gauche

Pour l’ensemble de ces collectifs, il s’agit plus de faire campagne contre le RN que pour les listes qui lui font face. À l’inverse, le mouvement Victoires populaires, qui avait organisé la primaire populaire en 2022 et s’était mobilisé pendant les législatives de 2024, est pleinement lancé dans la bataille électorale.

Son objectif : faire gagner les listes de gauche sans prendre parti lorsque plusieurs candidatures de gauche sont en concurrence. Puis faire pression entre les deux tours pour que les listes se rassemblent, surtout dans les villes où elles font face au Rassemblement national.

« Nous avons 36 groupes locaux et une vingtaine sont en création pour cette campagne », rapporte Floraine Jullian, la porte-parole du mouvement. Ce dernier revendique une base de données de 500 000 sympathisants, dont 150 000 actifs et 15 000 engagés qui donnent de leur temps pour une action en ligne ou sur le terrain. La première mission de Victoires populaires a été de lutter contre la mal-inscription sur les listes électorales : d’après ses estimations, sept millions de personnes ne pourraient pas voter les 15 et 22 mars à cause d’un défaut d’inscription.


 

   mise en ligne le 4 février 2026

 

1 000 militants visés par des procédures : la CGT s’attaque au fléau de la répression antisyndicale

Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

Plus de 1 000 cégétistes sont visés par des procédures disciplinaires ou judiciaires. Face à cette dérive liberticide, qui s’est accélérée depuis le mouvement contre la réforme des retraites, la CGT organise un meeting ce 4 février, à son siège de Montreuil, en présence de nombreuses personnalités dont Sophie Binet, Jacques Toubon, Guillaume Meurice et des responsables d’organisations et de syndicats.

Une secrétaire confédérale, Myriam Lebkiri, convoquée par la gendarmerie, après une action contre la réforme des retraites. Le licenciement d’une déléguée syndicale à Airbus Atlantic, à Nantes, pour « non-respect grave et répété des règles de l’entreprise ». Une condamnation à deux ans de prison avec sursis pour deux militants CGT, à la suite d’un jet de pétard, lors d’un rassemblement contre la fermeture de la centrale de Cordemais, etc.

Pas un mois ne passe sans qu’un nouveau cas de répression antisyndicale ne soit révélé. Preuve en est la mise en examen de Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, pour avoir qualifié les patrons de « rats qui quittent le navire » à propos de la vague de désindustrialisation.

Au total, depuis le 1er avril 2023, la confédération dénombre plus de 1 000 militants et cadres de la CGT inquiétés par des poursuites judiciaires ou disciplinaires, dont cinq dirigeants nationaux. Face à ces entraves à l’action syndicale, la CGT tient, ce mercredi à 19 heures, un meeting à son siège de Montreuil en Seine-Saint-Denis (voir encadré). Le syndicat doit y dévoiler une liste noire des militants CGT poursuivis, ainsi qu’une carte de France des Bourses du travail menacées.

Nous avons été le moteur social et médiatique de la contestation contre la réforme des retraites”

Dans cette vague sans précédent,« le mouvement de 2023 contre la réforme des retraites a fait l’office d’accélérateur », assure Gérard Ré, secrétaire confédéral CGT. L’ampleur des procédures pénalisant des militants de la Fédération nationale des mines et de l’énergie (FNME-CGT) en est le révélateur. Durant le mouvement social, les gaziers et électriciens de la CGT se sont illustrés par des actions « Robin des bois » afin de rendre l’électricité gratuite pour des services publics, petits commerces ou familles précaires.

« Nous sommes ciblés parce que nous avons été le 2 500 militants CGT contre la répression

La CGT lance une campagne nationale pour les libertés syndicales à l’occasion du meeting national, organisé à son siège de Montreuil (Seine-Saint-Denis), ce mercredi 4 février, à partir de 19 heures. Présenté et animé par l’humoriste Guillaume Meurice, l’événement sera l’occasion pour la confédération de présenter une liste noire des militants poursuivis et une carte des bourses du travail menacées de fermeture. De nombreux invités et organisations ont confirmé leur présence, dont l’ancien garde des Sceaux Jacques Toubon, Assa Traoré, le président de la CFE-CGC, François Hommeril, le Syndicat de la magistrature, le Syndicat des avocats de France, la Ligue des droits de l’homme, Luc Triangle, secrétaire général de la Confédération syndicale internationale, ou encore le chanteur Gauvain Sers. La soirée sera clôturée par un discours de Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT. L’inscription est obligatoire.moteur social et médiatique de la contestation contre la réforme des retraites, mesure Laurence Casasreales, en charge de la discrimination syndicale à la FNME-CGT. Jusqu’à présent, les plaintes contre X étaient classées sans suite. Désormais, elles s’accompagnent, dans un second temps, de la délation de noms et numéros de téléphone de militants CGT par les employeurs. » La FNME dénombre 395 adhérents entendus par les forces de l’ordre et 55 en proie à des procédures disciplinaires consécutives à des actions de grève, selon un décompte tenu depuis 2020.

La CGT assume le « name and shame » visant les employeurs

Par ailleurs, le comité confédéral national (CCN) de la CGT doit également adopter un plan d’action visant à identifier les cas de répression, accompagner et outiller les cégétistes ciblés et médiatiser les affaires. « Nous assumons la logique de name and shame afin de dénoncer les principaux artisans de cette répression », insiste Gérard Ré.

D’autant que les mandats ne sont plus nécessairement un facteur de protection de l’action syndicale. « Les procédures de licenciement contre des délégués syndicaux se multiplient », observe-t-il. À Bordeaux, le licenciement de Kamala Rama, une aide-soignante en Ehpad, a été validé par l’inspection du travail, malgré son statut de salariée protégée. Une affaire similaire est également à déplorer du côté d’Amazon, avec le licenciement d’une élue Solidaires.

« La répression s’accélère depuis la réforme des retraites. Dès qu’une section syndicale s’implante, elle doit faire face à une radicalisation de l’employeur », confirme Tayeb Khouira, secrétaire national de l’union Solidaires. Dans la fonction publique, Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU, observe un « climat austéritaire défavorable aux actions syndicales et qui tend les relations au travail ».

2 500 militants CGT contre la répression

La CGT lance une campagne nationale pour les libertés syndicales à l’occasion du meeting national, organisé à son siège de Montreuil (Seine-Saint-Denis), ce mercredi 4 février, à partir de 19 heures. Présenté et animé par l’humoriste Guillaume Meurice, l’événement sera l’occasion pour la confédération de présenter une liste noire des militants poursuivis et une carte des bourses du travail menacées de fermeture. De nombreux invités et organisations ont confirmé leur présence, dont l’ancien garde des Sceaux Jacques Toubon, Assa Traoré, le président de la CFE-CGC, François Hommeril, le Syndicat de la magistrature, le Syndicat des avocats de France, la Ligue des droits de l’homme, Luc Triangle, secrétaire général de la Confédération syndicale internationale, ou encore le chanteur Gauvain Sers. La soirée sera clôturée par un discours de Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT. L’inscription est obligatoire.


 

 


 

Scandale des Ehpad : « J’ai été bousillée, l’impact de la discrimination se mesure sur le corps », Siham Touazi, soignante et lanceuse d’alerte

Cécile Rousseau sur www.humanite.fr

Après la grève historique en 2022 à l’Ehpad du château de Neuville, l’ex-représentante de la CGT a vécu l’enfer. Cette battante est toujours poursuivie par son ancien employeur pour diffamation.

Hasard du calendrier, Siham Touazi comparaîtra devant la justice le même jour que le meeting organisé par la CGT sur les libertés syndicales. Depuis la grève de 133 jours à l’Ehpad du château de Neuville (Val-d’Oise) entamée en janvier 2022, la plus longue jamais menée dans le département, l’infirmière est tombée dans un vortex de procédures. Mercredi 4 février, elle sera devant la cour d’appel de Versailles (Yvelines) pour diffamation contre son ex-employeur Epinomis.

« On me reproche, entre autres, d’avoir dit que je travaillais dans une société « néoféodale ». Lors du premier procès, il a fallu que je me justifie à la barre, que j’explique ce qu’était la lutte des classes », hallucine encore la dynamique cégétiste. En première instance, la soignante avait obtenu gain de cause. Fait rare, l’entreprise avait même été condamnée à verser 10 000 euros pour procédure abusive. « La justice a considéré que c’était une procédure-bâillon. Mon ex-direction ne peut pas supporter que moi, femme racisée issue d’un milieu populaire et travaillant dans le milieu du soin, je ne me laisse pas faire. »

« À l’intérieur, tout était violence »

Lors de la grève, les infirmières et aides-soignantes ont dénoncé les conditions d’accueil dégradées des pensionnaires dans cet Ehpad niché au cœur d’un château dont le loyer mensuel peut atteindre 7 000 euros. La mobilisation a débuté le 3 janvier 2022, quinze jours avant la sortie du livre choc de Victor Castanet, les Fossoyeurs, motivée par des plannings impossibles et une accumulation de problèmes.

« Il n’y avait pas assez de protections pour tout le monde, la nourriture était rationnée, on ne pouvait pas prendre le temps de discuter avec les résidents, énumère-t-elle. On avait vraiment l’impression de faire un sale travail. Une collègue avait eu une retenue sur salaire car elle avait mangé un quignon de pain. À l’intérieur, tout était violence. »

En juillet 2025, avec six de ses collègues, elle obtient une éclatante victoire devant les prud’hommes de Pontoise (Val-d’Oise). La société est reconnue coupable de harcèlement moral, discrimination syndicale et manquements à son obligation de sécurité. Outre le paiement des jours de grève d’un montant de 67 000 euros, Epinomis est condamnée à leur verser 295 000 euros de dommages et intérêts. L’entreprise a depuis fait appel.

Malgré les décisions en sa faveur, pour Siham, le prix à payer a été exorbitant. « J’ai été bousillée, résume-t-elle. L’impact de la discrimination se mesure sur le corps. J’ai obtenu la reconnaissance de qualité de travailleur handicapé (RQTH) à cause d’un syndrome post-traumatique. Avant même la grève, on me surveillait via mon badgeage, via les caméras. J’ai développé une forme d’hypervigilance. »

À cette époque, la secrétaire du comité social et économique CGT a déjà été mise à pied et victime de deux tentatives de licenciement, « dont une fois parce que j’avais dit à un résident qu’il n’y avait plus de fruit. On a estimé que j’étais déloyale ».

Divorcée de son mari qui « en avait marre de vivre avec Che Guevara », la quinquagénaire, devenue maman solo, ne regrette pourtant rien : « Je referai la même chose, peut-être avec un peu moins de naïveté, tranche-t-elle. Depuis, j’ai compris que le système était profondément inégalitaire. »

« Il est resté entre nous quelque chose de l’ordre de la sororité »

Après des années de galère, la paramédicale allergique à l’arbitraire a sorti la tête de l’eau et retrouvé un poste de nuit. Mais ce qui lui a permis de tenir, envers et contre tout, c’est son militantisme couplé à une forme de résilience. « Je suis au conseil municipal de ma ville, très engagée pour la Palestine et dans le collectif égalité femmes-hommes de la CGT au niveau local », s’enthousiasme-t-elle.

Ce 4 février, la battante, désormais reconnue lanceuse d’alerte par le Défenseur des droits, pourra compter sur les fils de la solidarité tissés durant cette lutte historique : « Devant la cour d’appel, mes ex-collègues seront là en soutien. Même si on ne se voit pas tous les jours, il est resté entre nous quelque chose de l’ordre de la sororité. »

Elle se réjouit de voir que leur mobilisation épique a infusé aux alentours. « Dans la zone, on sait que d’autres structures ont pu négocier des augmentations plus facilement. Dans notre ancien établissement (seuls les murs appartiennent encore à Epinomis, NDLR), ce qu’on avait négocié a été appliqué. Les conditions de travail sont plus vertueuses », se satisfait-elle.

Pour la soignante, qui a également contesté devant le tribunal administratif la validation de son licenciement par le ministère du Travail (refusé par l’inspection du travail), pas question donc de lâcher. « Au début des procédures, j’avais dit à mon avocat, « j’ai commencé, je termine ». J’ai perdu des plumes, mais eux ont perdu de l’argent. »


 


 

Répression antisyndicale : pour un stylo CGT, « on m’accuse d’atteinte à la vie d’une personne », déplore Loïc Althamor

Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

Le délégué syndical du grossiste alimentaire Metro de Bourg-en-Bresse (Ain) conteste devant les prud’hommes une mise à pied de huit jours, après qu’un collègue a fait usage d’un stylo siglé du logo du syndicat.

La scène paraît banale. Au printemps 2025, un salarié de Metro de Bourg-en-Bresse (Ain), un grossiste alimentaire, doit signer un bon interne. Sans réfléchir, l’employé sort le premier stylo de sa poche, siglé de la CGT. Loïc Althamor, délégué syndical, a, selon ses termes, « l’habitude de distribuer des goodies » du syndicat à ses collègues. Sauf que ce stylo n’est pas du goût d’une adjointe de caisse qui « exige de mon collègue qu’il mette un bout de scotch pour cacher le logo », rapporte Loïc.

Réaction en chaîne : aussitôt alerté, l’élu syndical se fend d’un courriel à la direction pour se plaindre de cette discrimination syndicale. « L’adjointe en question était en copie. Mon mail lui aurait provoqué un prétendu « choc émotionnel ». On m’accuse d’atteinte à la vie d’une personne, ce que je réfute », insiste Loïc Althamor.

Le délégué syndical hérite d’une mise à pied de huit jours. Une sanction qu’il conteste désormais devant les prud’hommes. Ce 3 février, le cégétiste était d’ailleurs convoqué pour un entretien préalable pouvant aller jusqu’au licenciement.

Qualifié de « déficient » en conclusion de son entretien professionnel

Entré à Metro en 2010 à l’âge de 20 ans, après une première expérience professionnelle dans la pâtisserie, Loïc Althamor s’engage syndicalement sur le tard. « J’ai toujours défendu les gens face à l’injustice. Mais, au travail, je le faisais sans outils et j’en prenais plein la tête », confesse-t-il.

En 2019, ses collègues le poussent à se présenter aux élections. Dès le dépôt de la liste, la répression commence. « Ils ont tenté de bloquer notre liste au prétexte que j’ai été mandaté par l’union locale et non le délégué syndical central. Nous avons tenu bon. » Par la suite, Loïc Althamor déclare avoir été « ostracisé » : « La direction disait aux collègues qu’il ne fallait pas venir me parler. »

L’affaire du stylo découle, selon lui, de cette « haine manifeste contre la CGT ». Fin 2025, « durant un arrêt de travail pendant lequel je vivais le deuil de mon père, le directeur m’a écrit sur ma boîte mail personnelle pour me demander d’effectuer une tâche professionnelle ».

Cet épisode a marqué Loïc Althamor. « Dans ces moments-là, on ne parle plus seulement de droit du travail, mais de respect humain. » Le syndicaliste précise d’ailleurs que l’employeur s’est permis de le qualifier de « déficient », en conclusion de son dernier entretien professionnel. Contacté, Metro n’a pas donné suite à nos questions.

   mise en ligne le 3 février 2026

« Ne laissons pas la police aux mains de l’extrême droite » : Jean-Louis Arajol,
ex-responsable syndical policier, fondateur de Police République et Citoyenneté

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Alors que le syndicat Alliance Police appelle la population à manifester à ses côtés ce samedi 31 janvier pour demander plus de moyens, le fondateur de l’association Police République et Citoyenneté (PRC), Jean-Louis Arajol, Major de police à la retraite, appelle à un sursaut républicain du syndicalisme policier.

À l’appel du syndicat Alliance Police, une mobilisation est prévue ce samedi 31 janvier. L’organisation sollicite le soutien de la population et a même lancé une pétition en ligne. Si cette stratégie interroge, pour Jean-Louis Arajol, ancien secrétaire général du Syndicat Général de la Police SGP-FO et de la Fédération autonome des syndicats de police (FASP), fondateur de l’association Police République et Citoyenneté (PRC), il ne s’agit pas d’une nouveauté tactique. Dans un contexte de dérive réactionnaire de l’institution policière, il appelle les forces progressistes à investir le terrain pour ne pas l’abandonner à l’influence de l’extrême droite.

Vous plaidez pour que le syndicalisme policier républicain retrouve sa voix. Pourquoi cette parole est-elle devenue inaudible ?

Jean-Louis Arajol : Le syndicalisme policier a changé. À l’époque du SGP-FO et de la FASP, nous avions une approche de proximité avec le mouvement social, une forme de garantie citoyenne. Aujourd’hui, nous assistons à une déviance corporatiste. Les principales organisations syndicales représentatives copient Alliance dans une course à l’échalote toujours plus droitière.

On a même vu disparaître le sigle SGP, jusqu’ici porte-étendard de la police républicaine. Une forme de « syndicratie » de permanents s’est, en outre, installée et a coupé les liens avec le terrain. Il n’y a plus de relais républicains dans les brigades qui, comme en 1968 ou lors de l’affaire Makomé (en 1993, Makomé M’Bowolé, un garçon de 17 ans, était tué d’une balle dans la tête par un inspecteur alors qu’il se trouvait en garde à vue dans un commissariat parisien, N.D.L.R.), savaient faire passer des messages de discernement. Livrée à elle-même, la base se laisse bercer par l’appel du vide.

Cette dérive s’est-elle généralisée à toute la police ?

Jean-Louis Arajol : Les choses ne sont pas aussi symétriques qu’il n’y paraît. Si la direction d’Alliance est ouvertement à droite, il reste dans leurs rangs des policiers républicains, des antifascistes, parfois même parmi leurs cadres locaux. Le problème, c’est que l’ensemble des syndicats représentatifs sont devenus des wagons et non plus la locomotive : ils suivent la base au lieu de l’instruire.

« Depuis les années Sarkozy, nous subissons les effets du modèle ultralibéral calqué sur celui des États-Unis. »

Quand, il y a quelques années, le ministre Castaner rappelle que tout acte raciste doit être puni et que des syndicalistes appellent, eux, à jeter les menottes par solidarité avec ceux qui tiennent des propos extrémistes, on marche sur la tête. Aujourd’hui, les deux principaux blocs syndicaux, qui représentent 70 % des policiers, rouleraient les yeux fermés pour l’extrême droite si elle arrivait au pouvoir. Pourtant, elle ne défend pas la police, elle l’utilise.

Cette situation est également liée à des choix politiques en matière de sécurité…

Jean-Louis Arajol : Depuis les années Sarkozy, nous subissons les effets du modèle ultralibéral calqué sur celui des États-Unis. Cela se traduit par la paupérisation du service public au profit du « technosolutionnisme », avec l’installation de caméras partout, et du tout-carcéral. On stigmatise certaines catégories de population et certains quartiers pour un résultat nul en matière d’élucidation.

C’est aussi le modèle défendu par l’ultra-droite. Prenez Louis Aliot à Perpignan : il a multiplié les caméras et les policiers municipaux, et il détient le record d’évolution de la délinquance avec + 50 % en un an. Si ce modèle fonctionnait, je me tairais. Mais c’est un fiasco total qui ne sert qu’à alimenter l’insécurité sociale.

Craignez-vous une « américanisation » du système répressif en France ?

Jean-Louis Arajol : C’est une vague mondiale. Dans mon livre Police en péril, j’imaginais par anticipation une police spécifique de l’immigration, des zones de sécurité différenciées selon la richesse des citoyens et un recours massif à la technologie. Nous y sommes.

C’est un modèle aux antipodes de la République. Le drame, c’est que cette dérive a parfois été cautionnée par des politiques présumées de gauche. Si l’extrême droite arrive au pouvoir, elle trouvera même, comme Trump aux États-Unis, des miliciens de dernière minute pour faire la sale besogne. La population ne se rend pas compte de la gravité de la situation.

Comment se comporter face à l’appel à manifester du syndicat Alliance ?

Jean-Louis Arajol : Il ne faut pas laisser le terrain aux fascistes. Si les élus républicains et le peuple de gauche ne se mobilisent pas, qui prendra la parole ? Les maires d’extrême droite se feront un plaisir de relayer leur discours de haine dans le mainstream médiatique en disant : « Nous, on défend la police. »

Il faut occuper le terrain pour défendre le service public de sécurité. C’est une bataille culturelle. Si on abandonne la masse silencieuse des policiers républicains qui essaient de ne pas céder aux thèses fascisantes, on les livre pieds et poings liés à l’extrême droite.

Qu’attendez-vous concrètement des partis de gauche dans cette bataille ?

Jean-Louis Arajol : La gauche ne peut pas se contenter de dénoncer une « police fasciste ». Quand on stigmatise l’institution dans son ensemble, on renforce l’extrême droite. Je demande aux responsables politiques d’avoir un discours clair : défendre la police républicaine et l’État de droit. Il faut se battre pour un service public rigoureux et unifier le mouvement social sur l’essentiel : l’extrême droite est aux portes du pouvoir. Rassemblons-nous pour sauver la République.


 


 

Pour une police républicaine

par Christophe BEX, député LFI Nouveau Front Populaire sur https://blogs.mediapart.fr/

A l’appel du syndicat policier Alliance, des manifestations ont eu lieu ce samedi 31 janvier dans plusieurs villes françaises afin de réclamer plus de moyens.

Oui, plus de moyens pour le service public, pour les services publics, c’est indéniable ! Ce n’est pas nouveau, c’est récurrent, et ce n’est pas faute de manifester sur cette revendication depuis des dizaines années, de solliciter des budgets, d’amender les projets de lois de finances…mais les gouvernements passent et continuent de couper dans le budget de l’état et celui de la sécurité sociale.

Oui il manque des professeurs, des policiers et des infirmières, c’est souvent ces trois professions qui sont mises en avant par les médias, les éditorialistes et même par l’opinion publique. Mais c’est oublier les personnels administratifs, techniques, de l’entretien, des bibliothèques, ingénieurs, sociaux, de la santé…ils et elles sont trop souvent invisibilisé·es et sacrifié·es mais indispensables pour le bon fonctionnement du service au public.

Que seraient les comédiens au Théâtre sans les décorateurs, les scénographes, les accessoiristes, les créateurs lumières, les régisseurs, les machinistes, les maquilleuses, les costumières, les habilleuses, les gestionnaires, les administrateurs, les ouvreuses, les ouvreurs…

Je n’ai pas la mémoire courte, je me souviens de la Révision Générale des politiques publiques (RGPP) une des réformes administratives de grande ampleur lancée sous la présidence de Nicolas Sarkozy. L’ancien chef de l’Etat est responsable et comptable d’une baisse de 13.000 postes dans les effectifs de police et de gendarmerie pendant son mandat. Quand je vois aujourd’hui Laurent Wauquiez et Valérie Pécresse communiquer des lettres de soutien au mouvement Policier, c’est d’une grossière hypocrisie. Lors du mandat de Nicolas Sarkozy, il et elle ont soutenu les réductions d’effectifs. Aujourd’hui encore et toujours à l’assemblée Nationale pour Laurent Wauquiez et à la Région ile de France pour Valérie Pécresse il et elle stigmatisent les fonctionnaires, demandent à réduire le périmètre de la fonction publique et du service au public, à voter des coupes budgétaires. Il et elle prônent la dérégulation, la libéralisation et la privatisation.

Aujourd’hui le syndicat policier Alliance, qui se dit Apolitique sur les réseaux sociaux, est accompagné par toutes les nuances de l’extrême droite française. Etonnant, je n’ai jamais vu l’extrême droite manifester pour la défense des services publics et à l’assemblée le Rassemblement National est un fervent promoteur de la privatisation et de la sous-traitance. L’extrême droite ne défend pas la police, elle l’utilise. Les motifs de cet appel à manifester sont d’une autre nature, il suffit de voir les pancartes, ils souhaitent renforcer les pouvoirs de la Police, augmenter les moyens pour le contrôle de la population, pour la répression du mouvement social, humaniste, citoyen et écologique. Paradoxal, quand nous irons manifester pour de meilleures conditions de travail, des recrutements, des moyens conséquents (revendications du syndicat policier Alliance aujourd’hui) nous serons plus fortement réprimés.

Il y a également cette Proposition de Loi visant à reconnaître une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre, dans l’exercice de leurs fonctions qui n’a pas pu être entièrement examinée à l’assemblée, mais le gouvernement a la possibilité de réinscrire ce texte à l’ordre du jour. Cette loi va renforcer encore le recours à l’arme pour la police, alors même que l’état actuel du droit est extrêmement favorable au recours à l’arme. L’analyse de la situation par la police sera présumée être la bonne. Ce sera au parquet de prouver que la police n’a pas agi dans le sens des articles du Code de la Sécurité Intérieure. Par conséquent, cette présomption aura pour objet de renforcer l’analyse subjective de la situation par la police, et donc de donner un nouveau signal « de liberté » dans le recours à l’arme létale.

Les policiers et les policières souhaitent être respectées, c’est légitime, mais au préalable ils et elles doivent être respectables auprès de la population sans aucune discrimination, acte raciste et violence injustifiée dans leurs activités, quand on représente la loi, on doit plus que les autres la respecter.

La République a besoin d’une justice, mais également d’une police qui lui soit loyale, et qui soit attachée aux principes de l’état de droit. La police doit agir pour la protection des libertés individuelles et collectives. Pour la défense de la police républicaine et de l’État de droit.

Ce qui se déroule aux Etats Unis doit nous alerter, en France la POLICE ne doit pas perdre ses trois premières lettres.


 

   mise en ligne le 2 février 2026

32 morts en un week-end à Gaza :
Israël poursuit le génocide à bas bruit

Lina Sankari sur www.humanite.fr

32 Palestiniens sont morts dans une série de frappes, ce week-end. La campagne israélienne se poursuit malgré l’entrée dans la phase 2 du plan Trump, qui prévoit notamment un retrait progressif des forces de Tel-Aviv et l’installation d’une force internationale de stabilisation.

Depuis l’entrée en vigueur de la trêve à Gaza, des civils palestiniens sont tués presque quotidiennement. Ce 31 janvier, la série de frappes qui a visé le commissariat de Cheikh-Radouane (nord), des appartements de Gaza-ville et le campement de tentes de Khan Younès (sud) a provoqué l’un des pires bilans humains depuis octobre, et fait au moins 32 morts, selon la défense civile.

Ils viennent s’ajouter aux 500 personnes tuées par l’armée israélienne en l’espace de trois mois et demi. L’Égypte et le Qatar, médiateurs entre Israël et le Hamas, n’ont pu que condamner les « violations répétées » de la trêve. Selon Doha, les bombardements constituent « une menace directe pour le processus politique en cours ».

Sous couvert de cessez-le-feu, Israël n’a pas renoncé à ses projets et le génocide se poursuit malgré l’entrée dans la deuxième phase cruciale du plan Trump. Cette dernière prévoit le désarmement des groupes armés, auquel le Hamas n’est pas disposé, et le retrait progressif des forces israéliennes hors de l’enclave palestinienne mais le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, assure qu’il n’était pas question de se désengager au-delà d’une zone tampon, en territoire palestinien, pour encercler totalement la bande de Gaza.

Israël viole les recommandations de la CIJ

L’accord table également sur la mise en place d’un mécanisme de gouvernance intérimaire, la reconstruction, l’augmentation de l’aide humanitaire entre autres et une force internationale de stabilisation, qui devrait être officialisée cette semaine. Selon la chaîne publique israélienne Kan, cette force devrait être placée sous le commandement du général de division états-unien Jasper Jeffers, déjà chargé du comité de surveillance du cessez-le-feu au Liban, régulièrement violé par l’armée israélienne. On ne sait pour l’heure si la Turquie, qui avait fait acte de candidature au grand dam d’Israël, enverra des troupes.

Tel-Aviv devait en outre commencer, ce dimanche, à rouvrir de manière très limitée le point de passage de Rafah uniquement pour les Palestiniens, dans les deux sens, et dans des conditions draconiennes. « Une autorisation sécuritaire préalable » des autorités israéliennes sera nécessaire, en coordination avec l’Égypte et sous la supervision de la mission de l’Union européenne dite Eubam Rafah, selon le communiqué du Cogat, l’organisme de défense chargé de l’entrée de l’aide. Le nombre de Palestiniens autorisés à transiter n’a pas été précisé. Les journalistes, eux, ne peuvent toujours pas pénétrer.

Israël continue donc de restreindre l’accès à l’aide, aux secours et aux équipements permettant de réparer les infrastructures vitales, violant ainsi plusieurs recommandations de la Cour internationale de justice (CIJ). Dans le même mouvement, Israël a mis fin, ce 1er février, aux activités de Médecins sans frontières (MSF) dans la bande de Gaza, qui doit quitter le territoire d’ici au 28 février pour avoir refusé de fournir la liste de ses employés palestiniens.

Au moins 71 769 Palestiniens ont été tués depuis le début de la guerre génocidaire entamée par Israël contre la population de Gaza, selon le ministère de la Santé de Gaza. Les Nations unies jugent ces chiffres fiables et la presse israélienne affirmait, le 30 janvier, que l’armée validait ce bilan. L’institution a immédiatement démenti.


 

   mise en ligne le 23 janvier 2026

En Syrie, Kobané assiégée par les troupes de Damas : « Nous sommes confrontés à un risque de génocide »

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

La ville de Kobané, qui avait infligé sa première défaite à Daech, est encerclée par les troupes du président syrien par intérim et supplées par des djihadistes. Un ultimatum, qui se termine samedi soir, a été lancé aux Kurdes. Nesrine Abdallah, la commandante des Unités de protection de la femme, alerte la communauté internationale.

C’est sans aucun doute le plus terrible symbole de ce qui est en train de se produire au nord-est de la Syrie. L’héroïque ville de Kobané, qui avait résisté aux monstres de Daech et infligé sa première défaite à l’organisation dite de l’État islamique au grand soulagement du monde entier, est aujourd’hui encerclée et menacée. Nesrine Abdallah, la commandante des Unités de protection de la femme (YPJ), qui s’exprimait jeudi depuis cette cité assiégée, a lancé l’alerte.

« C’est un moment très difficile pour la région et pour le peuple kurde. Kobané est isolée. On ne peut recevoir aucune aide. L’eau et l’électricité ont été coupées », a-t-elle expliqué lors d’une conférence de presse en ligne. Le blocus a été mis en place par l’armée syrienne, à laquelle se sont jointes des milices islamistes comme celle qui se faisait appeler l’Armée nationale syrienne, ou encore le groupe de Sultan Mourad Sultan, de sinistre réputation.

Deux organisations directement créées, financées, armées et entraînées par la Turquie. On y trouve beaucoup de djihadistes et même d’anciens membres de Daech. Mais on trouve également des membres de tribus arabes, celles qui avaient fait alliance avec les forces kurdes au sein des Forces démocratiques syriennes (FDS) avant de changer de camp dès la chute de Bachar Al Assad, en décembre 2024.

« Les attaques se sont intensifiées, certifie Nesrine Abdallah. La ligne de front se trouve à une trentaine de kilomètres de la ville. Les habitants des villages ont peur d’être massacrés, beaucoup se sont réfugiés dans Kobané. » Comme le souligne cette cheffe militaire, « on ne nous laisse pas le choix ». Un cessez-le-feu a été décrété par le président intérimaire syrien, Ahmed Al Charaa, mais il est en réalité assorti d’un ultimatum. Les Kurdes doivent intégrer les structures administratives et militaires du pays.

« Nous voulons une vie démocratique et pacifique »

Sous ce geste apparemment d’ouverture, il s’agit en réalité pour les nouvelles autorités d’en finir avec la revendication d’autonomie kurde, d’empêcher la poursuite d’une expérience unique au Moyen-Orient (et dans beaucoup d’autres zones de la planète), celle d’une égalité de genres, de confessions et de communautés. Preuve qu’Al Charaa, celui qui avait créé al-Qaida en Syrie sous le nom du front al-Nosra, transformé par la suite en Hayat Tahrir al-Cham (HTC), n’a rien renié de ses engagements passés.

Seule différence : maintenant adoubé par les grandes puissances, il évite les écarts de langage. La main de fer a pris soin d’enfiler un gant de velours. « Nous nous sommes battus pour une Syrie démocratique où toutes les composantes de la société seraient représentées, rappelle Nesrine Abdallah. Nous voulons une vie démocratique et pacifique. » Ce que semblent avoir oublié les États-Unis, principal soutien d’Al Charaa et soucieux de renforcer leurs liens avec la Turquie, marraine des nouvelles autorités.

Les attaques du gouvernement ont débuté par des assauts contre des quartiers kurdes à Alep le 6 janvier. Elles ont fait 107 morts et 322 blessés parmi les civils. 35 000 habitants ont été déplacés et sont désormais réfugiés dans l’est de la Syrie. Afin d’éviter de nouvelles effusions de sang, les FDS ont accepté de se retirer des gouvernorats de Deir ez-Zor et de Raqqa.

Mais les forces d’Al Charaa ont poursuivi leurs attaques dans tout l’est de la Syrie et ont progressé vers les villes importantes de Hassaké et de Kobané. L’annonce d’un « cessez-le-feu » contenait une menace explicite d’attaquer les villes et villages du nord-est si les conditions du gouvernement n’étaient pas acceptées d’ici à samedi soir.

« Les membres du Conseil doivent être conscients que l’État que le gouvernement de transition met en place en Syrie n’est pas une démocratie respectueuse des droits humains. Il s’agit d’un gouvernement fortement centralisé et islamiste qui privilégie les droits du groupe ethnique majoritaire et l’islam lui-même au détriment des autres religions et groupes ethniques », a expliqué Ilham Ahmed, vice-présidente de l’Administration autonome du nord-est syrien (Aanes, le Rojava), dans une lettre envoyée au Conseil de sécurité de l’ONU qui se réunissait pour étudier la situation en Syrie.

« Nous sommes confrontés à un risque de génocide », prévient Nesrine Abdallah. Le danger est d’autant plus grand que les troupes de Damas ont pris possession des prisons où se trouvaient les détenus appartenant à Daech. Des dizaines d’entre eux seraient maintenant en liberté. « Nous ne lâchons pas les Kurdes », assure aujourd’hui la France. Les Kurdes n’ont pas besoin de mots mais d’actions fortes, comme l’implication des Nations unies pour de véritables discussions entre les parties. Avant qu’il ne soit trop tard.

   mise en ligne le 22 janvier 2026

 

À bas Parcoursup, mais après ?

par Pablo Pillaud-Vivien sur https://regards.fr/

C’est le début de la saison Parcoursup pour des centaines de milliers de lycéens en terminale. Ce système de préinscription est devenu le symbole des maux de l’enseignement supérieur. Mais si l’algorithme cristallise les angoisses et les colères, il masque l’essentiel : l’absence d’un projet éducatif capable de dire ce que nous voulons transmettre, produire et devenir collectivement.

Parcoursup ouvre ses inscriptions pour 2026. Pour de nombreux jeunes et familles, c’est cela l’actualité… Il a su faire l’unanimité contre lui. Faire huer Parcoursup et c’est le succès assuré dans tous les meetings. Contre la sélection absurde – un vœu en psycho et te voilà en géo –, contre l’opacité algorithmique, contre l’orientation par l’échec, contre la mise en concurrence généralisée des lycéens. Une question demeure : que propose-t-on à la place ?

L’État consacre chaque année des dizaines de milliards à l’enseignement supérieur, mais ce budget ramené par étudiant a chuté de 22% depuis 2008. La gauche propose de corriger, de rééquilibrer, de démocratiser l’accès. Mais à quoi doit servir l’école, comme l’université, dans une société qui va, c’est certain, se transformer radicalement ? Parcoursup est le révélateur d’un système éducatif qui a renoncé à penser ce qu’il transmet, à qui, et dans quel but commun.

Depuis des décennies, l’école est sommée de réparer les inégalités sociales, former des citoyens, former aux métiers et préparer à des métiers qui n’existent pas encore. Mais sans jamais clarifier ce que chaque citoyen devrait acquérir.

Le socle commun est trop souvent un empilement de disciplines académiques, hiérarchisées, sacralisées : mathématiques, français, histoire, sciences naturelles. Indispensables. Mais la question des savoir-faire, des compétences pratiques, techniques, collectives, reste un angle mort du projet éducatif.

La question n’est donc pas seulement comment on oriente, mais quel type de nation nous voulons construire ? Une société qui se rêve post-industrielle assise sur une économie de services, dépendante des chaînes de valeur mondialisées ? Ou une nation capable de produire, de soigner, de défendre le droit, de nourrir sa population et de jouir aussi ?

La France affirme vouloir se réindustrialiser, réussir la bifurcation écologique, demeurer une grande nation agricole et de services publics. Mais les chiffres racontent une autre histoire. Chaque année, elle forme environ 100 000 diplômés dans les filières d’ingénierie, quand les États-Unis en forment près de 240 000 (pour 340 millions d’habitants), la Russie plus de 450 000 (pour 140 millions d’habitants) et l’Iran plus de 230 000 (pour 90 millions d’habitants). Des puissances industrielles ou émergentes investissent massivement dans les savoirs techniques quand la France reste en retrait. Le même sous-investissement structurel se retrouve dans les métiers du soin : avec 340 médecins et 888 infirmiers pour 100 000 habitants, la France est nettement moins dotée que l’Allemagne, qui en compte respectivement 455 et près de 1200. Côté justice, l’écart est tout aussi frappant : la France dispose d’environ 11 juges pour 100 000 habitants, contre près de 25 en Allemagne, et presque deux fois moins d’avocats par habitant. Partout, le constat est le même : enseignants, techniciens, cadres intermédiaires manquent, par choix politiques.

La France affiche des ambitions de puissance productive et démocratique sans jamais se poser la question décisive : quels métiers voulons-nous former, en quelle quantité, et à travers quels enseignements communs pour faire société ? On ne rebâtit pas une industrie sans une culture technique partagée. On ne transforme l’agriculture sans des savoirs agronomiques largement diffusés. On ne renforce l’État de droit sans une formation exigeante au raisonnement juridique. Tout cela ne relève pas du marché de l’orientation individuelle mais de choix politiques collectifs.

Mais former à ces métiers ne suffit pas. Une école émancipatrice ne peut être réduite à une annexe du marché du travail, ni l’université à une fabrique de compétences immédiatement monétisables. L’éducation doit aussi nous apprendre à regarder le monde, à y être et y agir, pas seulement à y produire. Apprendre à dessiner, à jardiner, à écouter, à faire de la musique, à admirer une œuvre d’art, à lire, à comprendre un texte, à réparer un objet ou à monter son installation électrique : c’est ce qui construit des individus autonomes, sensibles, capables d’attention, de coopération et de jugement. Tout ce que l’on apprend n’a pas vocation à être rentable… 

Reste pourtant une question décisive, que Parcoursup ne fait qu’effleurer mais que la gauche ne peut plus esquiver. Avec l’intelligence artificielle, l’automatisation et les gains de productivité à venir, du temps de travail va se libérer. Mais pour quoi faire ? Pour produire plus, consommer plus, s’adapter en permanence à un marché du travail instable ? Ou pour apprendre autrement, participer davantage à la vie démocratique, créer, transmettre, prendre soin, habiter pleinement le monde ? Cette question du temps libéré est indissociable de celle de l’éducation : si l’on ne sait pas quoi faire du temps gagné, c’est que l’on n’a jamais appris à autre chose qu’à travailler.

Penser Parcoursup, ce n’est donc pas seulement repenser l’orientation, c’est rouvrir un débat politique majeur sur ce que nous voulons transmettre, sur la place du savoir dans une société émancipée et sur le type de civilisation que nous choisissons de construire. Tant que ce débat restera absent, Parcoursup continuera de trier des trajectoires individuelles là où il faudrait enfin organiser un avenir commun.


 

   mise en ligne le 22 janvier 2026

Violences policières : regarder ailleurs pour ne pas voir ce qui se passe ici

Par Fatma Bouvet de la Maisonneuve, psychiatre, auteure de Debout, tête haute ! Manifeste pour répondre au racisme aux éditions du Croquant.

                            sur www.humanite.fr

Le psychanalyste français Jacques Lacan écrivait « Le réel, c’est quand ça cogne. » La vidéo, restée confidentielle et par ailleurs insoutenable, des violences policières commises sur M. El Hacen Diarra révèle ce réel que nous vivons, connaissons et étudions. Le réel, ce sont les ratonnades qui ponctuent l’histoire de France, ce sont les Algériens jetés dans la Seine, c’est Malik Oussekine, Zyad et Bouna, Adama Traoré, Nahel Merzouk, Aboubakar Cissé. Ce sont encore 52 décès liés à une intervention des forces de l’ordre en 2024. Le réel, c’est lorsque la police cogne M. El Hacen Diarra qui mourra quelques heures plus tard dans un commissariat et qu’aucun média français n’en fait sa Une.

Plus prompts à dénoncer le racisme, les violences policières et les tragédies de l’histoire américaine, la majorité des médias français occultent des faits similaires qui se déroulent chez nous. Le discours anti raciste, moralisateur et bien rodé s’étale sur les écrans, provoque émissions spéciales et analyses historiques ou politiques sur ce qui se déroule aux USA. Silence sur ce qui sévit dans notre république.

Il ne s’agit pas seulement d’un choix éditorial, mais bien d’un symptôme, autrement dit de la manifestation visible d’un conflit refoulé. Freud nous apprend que le déni n’est pas l’ignorance, il est un savoir qui se refuse à lui-même.

En France, le narratif républicain porté par certains politiques et médias continue de nous hypnotiser. Vérité sur la violence de l’histoire américaine, déni sur l’histoire coloniale française enseignée par fragments, aseptisée, dépolitisée. Une histoire sans sujet, sans victime et surtout sans continuité avec le présent.

Pourtant la lucidité et l’indignation interrogent sur les parallèles évidents. Mais toute tentative de comparaison est traitée d’importation idéologique. Le couperet tombe souvent depuis les maîtres, ceux qui réfléchissent pour les autres, ceux qui fabriquent l’opinion, ceux qui nous hypnotisent pour nous empêcher de penser librement. En rendant impensable le parallèle, on freine ou on rend inaudibles la dénonciation des crimes policiers et des morts en garde à vue en France, notamment celles de personnes issues des anciennes colonies. Cette dissociation permet de préserver l’image idéalisée de la République. Pourtant le mécanisme est le même et relève de la d’une persistance de la domination raciste : les anciens esclaves face aux anciens colons.

Ainsi, pour les médias français, le pied du policier américain posé sur le cou de George Floyd mort des suites de cette agression, est plus grave que les coups de matraques qui ont fini par tuer El Hacen Diarra. Le penseur camerounais Achille Mbembe nomme cette stratégie la « distribution différentielle de la visibilité ». C’est une des nombreuses techniques qui permettent de s’indigner sans se remettre en cause, de condamner sans se reconnaître, de parler du racisme comme d’un mal étranger.

Le 4ème pouvoir joue aujourd’hui un rôle très dangereux dans ce « deux poids deux mesures » mis dans le traitement des crimes racistes, qu’il s’agisse de ceux commis par la police ou de ceux commis par d’autres, comme le dernier en date, celui de M. Ismaël Aali resté également confidentiel.

En répétant certains récits et en en disqualifiant d’autres, il devient évident que les décideurs sont traversés par des imaginaires racistes qui fabriquent une indignation à géométrie variable, pétrie de déni. Ce qui ne se nomme pas n’existe pas dans l’ordre symbolique. En refusant l’expression « racisme systémique », le discours médiatique et politique français tente de rejeter le traumatisme dans l’inconscient sans savoir qu’il revient en courant. Lacan dit que l’inconscient est structuré comme un langage ce qui se manifeste par son aptitude à infiltrer divers canaux comme, à notre époque, les réseaux sociaux dont il fait alors une source traumatique.

Pour Achille Mbembe la modernité européenne s’est construite dans l’ombre de la colonisation. Le racisme n’est pas un accident de parcours, mais une technologie de pouvoir. Refuser de regarder cette généalogie, c’est condamner la société à répéter ses violences sous des formes renouvelées.

Des scènes de fureur récurrente filmées par des particuliers illustrent ce que dit Frantz Fanon lorsqu’il décrit la violence comme un langage imposé aux dominés parce que toute autre parole leur est refusée. Pour lui, le racisme n’est pas une opinion mais une structure, un système qui organise les corps, les espaces et les affects, tout en niant l’humanité des dominés.

C’est à ce moment de ma réflexion que l’expression célèbre de Lacan : « L’inconscient c’est la politique », me paraît prendre un sens tout particulier. Je comprends le mot politique ici, comme incluant la notion d’histoire, une histoire criminelle, méprisante, déshumanisante, arrogante et pleutre. Nous la voyons s’exprimer dans les coups portés et dans la haine qui exhale de ces policiers à l’œuvre, absorbés par leur pulsion de mort. « L’inconscient c’est la politique », c’est aussi le silence autour des contrôles aux faciès, des violences policières, par des politiques et par certains médias aux biais racistes.

L’expression du pouvoir inconscient gouverne et organise les structures sociales qui ne peuvent plus assurer la sécurité pour tous. Effectivement, certains ont plus que d’autres la jouissance de l’espace public tout comme l’égalité républicaine s’applique surtout pour certains, y compris dans leur mort.

Longtemps la fiction de l’exception française a produit un effet politique majeur : nous empêcher de nous mobiliser de façon conséquente contre tout ce qui divise et contre les mensonges lorsqu’ils sont érigés en vérité.

Lorsque les moyens d’information au service des citoyens, et, pour certains d’entre eux, financés par des citoyens, jouent le rôle de tri au bénéfice du pire, nous sommes obligés de sortir tous ensemble d’un immobilisme qui nous est imposé par la menace d’être traités de woke ou d’islamogauchiste ou de que sais-je encore alors qu’il s’agit seulement de se dresser contre des dérives indignes de la France du XXIème siècle. Agir, c’est aussi se protéger du pire qui nous guette et imposer des lois plus fermes à destination des policiers criminels, autrement dit : zéro tolérance.

Il s’agit de se prémunir légalement en ces temps troublés où des politiques à la porte du pouvoir expriment ouvertement la xénophobie et l’obscurantisme. Il existe heureusement maintenant en France de nombreux médias indépendants, mais leur force de frappe n’atteint pas encore celle des faiseurs de présidents. Les médias sont des miroirs de notre société. Leur refus de regarder et de nous montrer nos propres symptômes nous condamne à la répétition. Le refoulé colonial et racial français ne disparaîtra pas parce qu’on le nie. Il continuera de revenir, dans les violences policières, dans les discriminations à l’embauche, au logement, dans les corps brisés, dans les fractures sociales toujours plus profondes. Tout ceci est entretenu par les silences médiatiques, regarder ailleurs, c’est déconsidérer ce à quoi on participe. C’est un choix qui a un coût politique, psychique et humain.

   mise en ligne le 21 janvier 2026

Novasco : l’État et les salariés portent plainte contre l’ancien propriétaire de l’aciérie

Khedidja Zerouali sur www.mediapart.fr

L’État porte plainte contre Greybull, le groupe britannique qui détenait Novasco. L’exécutif reproche au fonds d’investissement de ne pas avoir respecté ses engagements et d’avoir ainsi précipité la fermeture des usines. De leur côté, des licenciés vont engager une plainte commune. 

Lundi 19 janvier, l’État a annoncé engager des poursuites contre Greybull, ancien propriétaire de l’aciériste Novasco (ex-Ascométal). C’est que le groupe britannique, qui a repris le métallurgiste à l’été 2024, n’a jamais tenu ses promesses d’investissements, ce qui a mené au redressement judiciaire de la société puis à la fermeture de trois des quatre sites et, in fine, au licenciement de 531 salarié·es sur 696. Un véritable fiasco industriel. 

Dans le détail, l’État porte plainte devant le tribunal des activités économiques de Paris avec « une assignation en réparation du préjudice causé par les fautes contractuelles et quasi délictuelles » du fonds d’investissement, précise son avocat, Bernard Grelon. Et d’invoquer sa « déloyauté », estimant qu’il a « trompé » l’État « en faisant croire à un redressement pour, finalement, annoncer une situation catastrophique alors qu’un mois avant, le contraire était indiqué ».

Par ailleurs, le ministre délégué chargé de l’industrie, Sébastien Martin, a effectué un signalement au parquet pour des faits pouvant révéler de l’escroquerie. « Il y a un État qui a tenu ses engagements, qui a, de manière récurrente, demandé à l’investisseur de tenir les siens, et ce dernier a systématiquement menti », tempête-t-il, devant un parterre de journalistes. Et de juger que l’État « ne peut accepter que la collectivité paye le prix de la défaillance de ce fonds d’investissement ».

Pour rappel, Greybull a racheté Novasco en juillet 2024, ce qui faisait de lui le sixième repreneur depuis 1999.  Alors que le fonds d’investissement avait promis d’injecter 90 millions d’euros dans les usines, « dont 15 millions sans condition » comme le martèle sans cesse Yann Amadoro, responsable CGT de l’entreprise, ces sommes n’ont jamais été versées. Seul 1,5 million a finalement été investi par le nouvel acquéreur. « Dès qu’ils ont repris la société et qu’on a vu le plan de financement, on a tout de suite mesuré le risque », souffle le représentant syndical lors de la conférence de presse. 

Sites liquidés

L’État, pour sa part, a rempli son engagement d’investir 85 millions, mais cela n’a pas été suffisant pour sauver les usines et les emplois, faisant dire au ministre que le fonds d’investissement devait « aux salariés, aux habitants d’Hagondange et à tout ce territoire 88,5 millions d’euros ».

Pour se défendre, Greybull a estimé que « l’état réel de l’entreprise – et en particulier l’état de l’aciérie d’Hagondange – s’[était] avéré bien plus préoccupant qu’anticipé ». « C’est leur métier, a rétorqué Christophe Clerc, l’avocat des salarié·es, lors de la conférence de presse. Dire “je ne savais pas”, c’est invoquer sa propre incompétence pour défense, ça ne peut pas fonctionner. » Et de noter que l’acquéreur aurait pu se retourner vers le tribunal du commerce, après le rachat, en se rendant compte que les usines n’étaient pas dans l’état escompté pour renégocier le contrat. « Mais ils ne l’ont pas fait, sans doute parce qu’ils ne voulaient pas se confronter au tribunal de commerce », analyse encore l’avocat. 

Sébastien Martin, le ministre délégué chargé de l’industrie, a qualifié l’actionnaire et ses équipes de « gens qui se comportent comme des voyous ».

Depuis, les usines Novasco ont été contraintes de se mettre à l’arrêt, en l’été 2025, puis en redressement judiciaire dans la foulée. Le Comité interministériel de restructuration industrielle (Ciri), logé à Bercy, a travaillé pour trouver des repreneurs, en vain.

Le 17 novembre, le couperet est tombé. La chambre commerciale du tribunal judiciaire de Strasbourg a décidé d’une cession très partielle de l’entreprise. Seule l’usine de Leffrinckoucke, près de Dunkerque (Nord), sera reprise par une PME des Ardennes, Métal Blanc. Les trois autres sites devraient être liquidés : Saint-Étienne (Loire), Custines (Meurthe-et-Moselle) et surtout l’usine centenaire d’Hagondange (Moselle). Sur les 696 personnes encore employées par l’entreprise, 531 ont été licenciées pour motif économique.

Réaction tardive de l’État 

Si, lundi 19 janvier, le ministre délégué a fait montre de sévérité à l’endroit de Greybull, si la démarche, rare pour l’État, de porter plainte contre un repreneur bonimenteur a été saluée de toutes et tous, d’aucuns pourraient reprocher à l’exécutif de n’avoir agi que bien trop peu et bien trop tard. 

En effet, alors que les salarié·es et leurs représentant·es s’inquiétaient, dès l’été 2024, des plans financiers du nouvel acquéreur, ce n’est qu’en novembre 2025, quelques heures avant la décision du tribunal de commerce, que le gouvernement a pris clairement position contre l’actionnaire. 

Dans une interview à l’Agence France-Presse (AFP) le 17 novembre au matin, Sébastien Martin a qualifié pour la première fois l’actionnaire et ses équipes de « gens qui se comportent comme des voyous ». Au même moment sur TF1, le ministre de l’économie Roland Lescure enfonçait le clou, annonçant qu’il serait « aux côtés des salariés » et confirmant vouloir « saisir la justice ». Jusqu’alors, le gouvernement était resté très mesuré, évitant de prendre position, et ce bien que la situation soit connue des services du ministère. 

Les licenciés ont non seulement perdu leurs emplois mais ont aussi dû quitter Novasco avec des indemnités légales minimales.

Interrogé sur ce délai et sur le suivi, par l’État, des reprises industrielles, Sébastien Martin se défend : « Je ne laisserai pas dire que nos services dans cette affaire n’ont pas été attentifs à la situation et n’ont pas été sur le dos du repreneur. Et je ne laisserai pas inverser la responsabilité… Il y a sans doute des enseignements à tirer mais, je le redis, celui qui n’a pas tenu ses engagements, il s’appelle Greybull, il ne s’appelle pas l’État. » 

Par ailleurs, l’hypothèse de la nationalisation n’a jamais été étudiée sérieusement. Et ce alors qu’une clause du contrat de reprise signé par Greybull en 2024 prévoyait que si le fonds ne remplissait pas ses engagements d’investissement, l’État « récupére[rait] l’ensemble des actifs ». Selon nos informations, la CGT a demandé à plusieurs reprises que le gouvernement agisse pour faire respecter cette clause, causant un certain embarras à Bercy. 

En novembre 2025, nous avions demandé des précisions sur ce point à plusieurs reprises à Bercy, sans réponse. Le ministre délégué ne nous a pas plus répondu lors de cette conférence de presse, évitant d’aborder le sujet de cette clause. Et de balayer : « Nous avons toujours préféré envisager la possibilité pour un repreneur de se positionner. » 

De leur côté, les 531 licencié·es ne comptent pas attendre que les démarches judiciaires de l’exécutif aboutissent. D’autant que le ministre prévient : « Vu la complexité du dossier, la décision sur le fond arrivera dans un an au minimum. » Elles et eux aussi ont choisi de porter l’affaire en justice. 476 des licencié·es ont mandaté les avocats du conseil social et économique (CSE) pour porter plainte en leur nom devant quatre tribunaux différents, ceux situés à proximité de chacune de leurs usines. 

Et leur avocat, Christophe Clerc, de lister les préjudices subis : « Il y a un préjudice moral. Pour certains, c’est leur quatrième redressement judiciaire. Cette incertitude est pesante, et elle est déstructurante pour la vision de l’avenir qu’on peut avoir. Le deuxième chef de préjudice, c’est la perte de chance d’avoir pu conserver son emploi. Et puis le troisième préjudice, c’est que le plan social a été adopté avec des fonds extrêmement limités, puisque l’obligation d’abonder n’avait pas été respectée. »

En effet, les licencié·es ont non seulement perdu leur emploi mais ont aussi dû quitter Novasco avec des indemnités légales minimales. « Ce que les salariés n’ont pas obtenu dans la bataille sociale, ils comptent bien l’obtenir dans la bataille judiciaire », promet Yann Amadoro, le responsable CGT de l’entreprise. 


 

   mise en ligne le 20 janvier 2026

Les socialistes vont laisser passer le budget : où est le problème ?

par Catherine Tricot sur www.regards.fr

Faut-il excommunier le PS de la gauche ? Au lieu de jouer la déception, reconnaissons que les socialistes sont ce qu’ils sont et qu’il y a pas de plan B. Ils vont la jouer solo et ce ne sera pas la dernière fois.

À défaut de majorité à l’Assemblée, comment faire adopter un budget ? On rappelle la faute initiale d’une dissolution qui n’a permis ni débat ni cap approuvé. On n’oubliera pas que ceux qui gouvernent ont la plus petite légitimité politique avec une alliance des droites plus qu’incertaine. Le NFP devrait gouverner. Point.

Mais si le NFP gouvernait, il aurait aussi négocié avec les autres groupes parlementaires. Le problème n’est donc pas que le PS ait négocié, même si depuis six mois il a davantage parlé avec le pouvoir qu’avec ses autres partenaires de gauche. Le problème est double. L’un est grave, l’autre est mesquin.

Le problème le plus grave est que le PS est fier de lui. Il pense sincèrement avoir infléchi le budget. Mais le budget d’un pays ne se mesure pas à telle ou telle mesure sociale ou fiscale mais à son orientation globale. Le budget de Sébastien Lecornu constitue-t-il une inflexion, une nouvelle direction pour sortir le pays de ses multiples nasses : désindustrialisation, inégalités et misère, agriculture perdue, école qui forme trop peu, déficit, etc. ?

Bien sûr que les repas à 1 euro pour les étudiants, c’est bien. Coût : 90 millions sur un budget de l’État de 300 milliards. C’est bien aussi parce que ce droit sera inconditionnel. Bien sûr que 50 euros de prime d’activité en plus, ce sera bon à prendre. Pour combien de salariés ? Cette prime, comme toutes les primes, n’ouvre aucun droit social en particulier pour la retraite de ces travailleurs au bord de la pauvreté. Pire : elle continue de proposer comme solution une baisse du coût du travail suppléée par l’État. Prime d’activité, baisse des charges sur les bas salaires comme le proposait le PS ou défiscalisation des heures supplémentaires : la politique de l’offre fait consensus et reste leur seule perspective.

Ce matin sur France Inter, Olivier Faure ne disait pas autre chose : « Ce n’est pas possible de continuer à avoir un discours qui est celui qu’on connait depuis trop longtemps, qui est celui de la politique de l’offre exclusive et qui a mené le pays où l’on sait, c’est-à-dire à plus de 3000 milliards d’euros de dette ». Tout est dit : la politique de l’offre ne doit pas être exclusive et son défaut est la dette. Le problème est fondamentalement que le PS n’a pas d’autres idées. Il veut juste que la politique de l’offre soit moins dure et que les efforts soient mieux répartis. Pensée stérile et déphasée. On pleure d’ennui et de désespoir.

Le problème le plus mesquin vient de François Hollande. Il disait ce dimanche que « si les communistes et les écologistes prennent la décision de voter la censure alors que les socialistes ne le feraient pas, c’est difficile après de prétendre gouverner ensemble ». L’ancien président est tout à son affaire : créer les conditions politiques de son retour. Glucksmann et Cazeneuve plantés, il croit que l’heure de son come back a sonné. Il entend récupérer l’espace vacant de la « Macronie de gauche » et empêcher que se constitue un espace entre lui et La France insoumise. Premier objectif : remettre au goût du jour la théorie des deux gauches irréconciliables. Second objectif : décrédibiliser toute primaire de gauche et, pour se faire, dramatiser les votes à l’Assemblée nationale. 

Mais qui s’étonne vraiment de ces choix différents ? Le PS a, par moment, changé de positionnement politique ; il a signé la Nupes sous contrainte et rallié le NFP par antifascisme structurel. Mais le PS n’a fait aucune révolution intellectuelle, programmatique. Le PS est le PS. Il est resté bloqué dans la révolution « démocrate » opérée par François Hollande quand il était premier secrétaire du parti, mis en œuvre quand il était président. Les propos d’Olivier Faure de ce matin le rappellent. Pourtant Olivier Faure n’est pas François Hollande, il veut sincèrement que le PS se réancre dans la gauche. Mais face à la « réalité », il n’a pas d’autres idées. Le PS français n’est pas seul à la peine. En fait, c’est toute la social-démocratie qui est perdue. Mais écologistes et communistes ne sont pas en meilleure santé.

Donc rien n’est possible avec le PS ? « Plus jamais PS » ? Si vous avez un autre monde, une autre gauche de réserve, appelez-nous. J’entends dire « et LFI ? » Oui, LFI. Mais elle n’est pas toute la gauche et ne peut y prétendre. C’est ainsi. L’expérience sociale, la complexité d’une société, ça ne se dissout pas dans un mouvement gazeux. Donc il faut continuer de faire ce que l’on peut pour que le PS sorte de sa gangue. Et que les communistes et les écologistes en fassent de même. On ne peut rater les trains qui s’avancent. 

Puisque LFI aime se dire matérialiste, disons que c’est en forgeant qu’on devient forgeron et que la politique est affaire de combat continu. Aujourd’hui encore, la gauche va se diviser. Mais il n’y a pas d’autres solutions que de la rassembler. Les socialistes font faire de la m****. Ce ne sera ni la première fois, ni la dernière fois. C’est notre croix. Et ça pèse. Courage.


 

   mise en ligne le 19 janvier 2026

Traité UE-Mercosur : le libre-échange comme seul horizon européen

Martine Orange sur www.mediapart.fr

Signé le 17 janvier au Paraguay, le traité avec le Mercosur est censé réaffirmer la place de l’Europe sur la scène internationale. Il illustre surtout la décrépitude de l’Union européenne, incapable d’imaginer autre chose que sa stratégie mercantile, sourde à ses populations.

L’EuropeL’Europe a patienté vingt-cinq ans. Elle ne pouvait sans doute pas perdre une minute de plus. Sans attendre la ratification – qui n’est pas assurée – par le Parlement européen, passant outre la révolte d’une partie du monde agricole, la présidente de la Commission européenne a décidé d’entériner au plus vite le traité entre l’Union européenne (UE) et le Mercosur adopté le 9 janvier par une majorité des États membres.

Samedi 17 janvier à Asuncion, au Paraguay, elle a signé avec les responsables du Brésil, de l’Argentine, de l’Uruguay et du Paraguay « le plus grand accord de libre-échange au monde ».

Après une année d’humiliations, de reculs, de renoncements face aux assauts de la présidence de Donald Trump, cette cérémonie officielle est censée illustrer la réaffirmation de l’Europe sur la scène internationale. « Cette semaine va envoyer un message clair d’espoir : l’Europe restera ferme sur la défense du système multilatéral et commercial fondé sur des règles sur lequel elle a été construite et grâce auquel la démocratie et le libre-échange ont prospéré », écrit Carlos Cuerpo, lyrique ministre espagnol de l’économie et farouche défenseur du traité.

Au cours des derniers mois de négociations, la dimension géopolitique de l’accord a pris nettement le pas sur l’aspect commercial. Face à la montée du protectionnisme, des guerres commerciales aux remises en cause multiples de l’ordre international et aux agressions de la Russie, l’Union européenne doit sortir de son isolement.

Prise en étau entre les États-Unis et la Chine, il lui faut d’urgence élargir son horizon et trouver de nouvelles alliances, plaident nombre de responsables politiques. L’accord avec le Mercosur serait l’occasion à ne pas rater pour montrer au reste du monde qu’il existe des alternatives à la loi du plus fort.

Mais la diplomatie du libre-échange si chère à l’Union européenne est-elle encore la réponse appropriée, quand toutes les règles internationales sont bousculées et que l’impérialisme signe son retour ? L’Europe n’a-t-elle comme seul argument pour faire entendre sa voix que de se présenter comme un marché ouvert à tous les vents, alors même qu’une partie grandissante de ses populations et de ses États membres conteste de plus en plus bruyamment ses choix ?

L’ADN de l’Union européenne

Curieusement, ces questions semblent absentes des réflexions des cercles européens. Le libre-échange fait partie de l’ADN de l’Union européenne. La création du marché unique en 1992 puis l’adoption du programme de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1994 ont encore renforcé son adhésion au néolibéralisme. Réduction des droits douaniers, abaissement des autres barrières : tout devait être mis être en œuvre pour faciliter la libre circulation des biens et des services, accélérer la libéralisation du commerce international.

La Commission européenne a d’autant plus facilement embrassé cet agenda que c’est un moyen d’affirmer et de renforcer son pouvoir face aux États membres : les accords commerciaux relèvent de sa seule compétence. La force de l’inertie de la machine bureaucratique bruxelloise a fait le reste. À la Commission, il y a toujours un ou une commissaire spécialement désignée pour mener les négociations commerciales. Derrière, des centaines de fonctionnaires travaillent à la concrétisation de ces accords.

Alors, l’Union européenne signe des accords à tour de bras : quarante traités commerciaux en vingt ans. Chacun de ces accords devait promouvoir la croissance et la prospérité des signataires, dans le respect des règles sociales et environnementales.

L’Union européenne accuse un recul sur tous les grands indicateurs économiques depuis quinze ans.

Le résultat n’est pas à la hauteur des espérances. En vingt ans, l’Europe n’a gagné ni en croissance, ni en indépendance, ni en influence. Toutes les études publiées ces dernières années indiquent la même tendance : elle est en train de décrocher par rapport aux États-Unis et à la Chine.

Alors qu’elle faisait pratiquement jeu égal avec les États-Unis au moment de la création du marché unique, en 1992, l’UE accuse un recul sur tous les grands indicateurs économiques (croissance, productivité, innovation, recherche, emploi) depuis quinze ans. Elle a perdu des pans entiers de son outil industriel et productif. Et elle est quasiment absente des technologies du futur – énergies renouvelables, numérique, intelligence artificielle, télécommunications, espace...

Longtemps passée sous silence, cette destruction ne peut plus être niée : elle touche dorénavant le cœur du moteur économique européen, l’Allemagne. S’appuyant sur ses savoir-faire et ses productions à haute valeur ajoutée, celle-ci a pu pénétrer des marchés et engranger des excédents commerciaux massifs pendant des décennies. Mais ce modèle est désormais cassé.

Les industriels allemands se heurtent partout à une concurrence chinoise proposant voitures, machines-outils, équipements de transport au moins aussi performants que les produits allemands, et moins chers. Les accords commerciaux n’y ont rien changé.

Les faux espoirs du traité

Malgré les espoirs que placent les industriels européens dans le traité avec le Mercosur, ce schéma risque de se perpétuer : le continent sud-américain est devenu une terre de conquête pour la Chine. Le pays à la fois le premier acheteur des produits agricoles et des matières premières, qui forment le socle des économies des pays du sous-continent américain, et la première fournisseuse d’équipements industriels et produits manufacturés.

Désormais, on y utilise des énergies renouvelables produites grâce aux panneaux solaires et éoliennes chinoises, on y achète des téléphones Huawei, des automobiles BYD, on échange sur TikTok. En vingt ans, Pékin a multiplié par quarante ses exportations vers l’Amérique du Sud. Elles représentent plus de 518 milliards de dollars en 2024, mettant au défi la domination économique des États-Unis dans la région.

Au-delà de l’accaparement des réserves pétrolières du Venezuela, le coup de force de Donald Trump a aussi pour but de contrer l’influence chinoise sur le continent, voire de forcer les Chinois à partir de certains territoires s’il le peut. Dans cette lutte entre deux impérialismes, l’Europe, par la seule magie de droits douaniers abaissés, a-t-elle une petite chance de se poser en recours ?

Même la Commission européenne ne semble guère se faire d’illusions à ce sujet. D’après ses propres projections, l’accord Mercosur devrait apporter 1 % de croissance supplémentaire dans l’UE en dix ans. Les estimations de Bloomberg tablent sur 0,1 % de croissance par an.

Une stratégie de plus en plus contestée

De si faibles retombées potentielles justifient-elles d’alimenter la révolte du monde agricole et de nombre de territoires, d’accentuer les dissensions entre les États, de nourrir les populismes et le rejet des institutions européennes ?

Il y a longtemps qu’une vaste partie des Européens et des Européennes n’adhèrent plus à la vision angélique de la mondialisation heureuse promue par l’OMC et l’UE au tournant des années 2000. Pour beaucoup, elle a été synonyme de désindustrialisation, de délocalisations et de déclassement des classes pauvres et moyennes.

La crise provoquée par le traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada (Ceta) en 2016 était le premier signal du rejet d’une politique vue comme une impasse. Plutôt que d’y prêter attention, la Commission a préféré passer outre. Le Ceta, ratifié par le Parlement européen, est entré en application sans que nombre de Parlements nationaux l’aient voté,  notamment en France.

La contestation ne s’est jamais arrêtée depuis. Que ce soit avec le Japon ou les États-Unis, la Commission a toujours été obligée de louvoyer pour faire passer des accords commerciaux qui officiellement n’en étaient pas.

Cette fois, la Commission européenne n’est même pas assurée d’obtenir l’accord du Parlement européen. L’adoption du traité avec le Mercosur « va se jouer à quinze voix près », pronostiquaient la semaine dernière certains observateurs européens. Déjà, la Pologne et des eurodéputé·es ont prévu de soumettre le texte du traité à la Cour européenne de justice, ce qui aurait pour effet de le suspendre pendant de nombreux mois.

La tension est si forte qu’Ursula von der Leyen, soutenue par l’Allemagne et l’Espagne, très favorables au traité, envisageait la semaine dernière de le faire appliquer dès la signature au Paraguay, avant même le vote du Parlement de Strasbourg. Cela constituerait une violation des règles du traité sur le fonctionnement des institutions.

Entêtement mortifère

En dépit de la contestation grandissante, la présidente de la Commission et plusieurs États membres semblent ne pas vouloir changer de logiciel, toujours déterminés à poursuivre dans la voie du « doux commerce ». Après s’être félicité de l’adoption du traité UE-Mercosur le 9 janvier, le chancelier allemand Friedrich Merz a demandé à Ursula von der Leyen de ne pas traîner pour conclure un autre accord commercial, avec l’Inde cette fois.

Dans la foulée, les négociations se poursuivent également avec les Philippines, la Malaisie, la Thaïlande, l’Australie et les Émirats arabes unis. Au total, une vingtaine de textes seraient en cours de négociation.

L’Union européenne, incapable de sortir de son mercantilisme, semble ne pas avoir pris la mesure du bouleversement mondial à l’œuvre. À aucun moment, elle ne s’est adressée aux pays du Sud pour essayer de comprendre leurs attentes et leurs demandes, ne serait-ce que face à cette génération Z qui, du Népal au Sri Lanka, demande un avenir meilleur, débarrassé d’élites corrompues.

Elle n’a jamais tenté d’ouvrir de nouveaux dialogues, de réfléchir aux moyens de refonder le multilatéralisme en prenant en compte les dérèglements climatiques ou le creusement des inégalités. La COP30 au Brésil en a apporté une nouvelle illustration : l’Union européenne y a défendu, comme à son habitude, sa vision court-termiste du monde.

Même en matière d’aide au développement et de règles commerciales internationales, elle adopte des positions de plus en plus régressives, se montrant plus soucieuse du sort des multinationales que de celui des populations. Lancée à son tour dans la course aux matières premières pour sécuriser ses approvisionnements, elle accepte de passer par-dessus bord des fondements qui semblaient pourtant acquis dans le droit international.

C”est le cas dans l’accord en cours de négociation avec le Mexique. Comme le soulignent Stéphanie Kpenou et Mathilde Dupré dans une tribune publiée par Alternatives économiques, Bruxelles souhaite que Mexico renonce à son monopole sur les exportations de matières premières. De même, elle entend interdire que les prix domestiques soient inférieurs aux prix à l’exportation, afin de ne pas fausser la concurrence. En un mot, le Mexique est prié d’abandonner toute souveraineté, toute politique de soutien industriel, pour bénéficier de droits de douane préférentiels avec l’Europe.

Comment espérer, avec une telle attitude, gagner la confiance d’autres pays et élargir la sphère d’influence de l’Europe ? Plutôt que se montrer à la hauteur des principes qu’elle prétend défendre, l’Union européenne renvoie l’image d’une vassale acceptant toutes les humiliations de Donald Trump, n’osant pas s’opposer non plus aux visées chinoises.

Son entêtement à maintenir une stratégie de libre-échange en échec ne peut que nourrir la colère et le ressentiment des Européens et des Européennes, et alimenter tous les populismes. Cet aveuglement place désormais le projet européen en grand péril. À la grande satisfaction de Donald Trump, de Xi Jinping et de Vladimir Poutine.


 

 

   mise en ligne le 18 janvier 2026

Le « parrain » Trump menace les États européens qui soutiennent le Groenland

Fabien Escalona sur www.mediapart.fr

Le président états-unien a promis de frapper de droits de douane supplémentaires les pays ayant marqué leur solidarité avec l’île arctique, dont il souhaite l’annexion. Les mois qui viennent s’annoncent décisifs pour le continent européen et sa sécurité.  

Samedi 17 janvier, des milliers d’habitant·es du Groenland ont manifesté dans la ville de Nuuk, pour clamer que le Groenland n’était pas à vendre. Ailleurs au Danemark – dont l’île arctique est un territoire « constitutif », mais autonome et en quête d’indépendance –, d’autres rassemblements se sont tenus en solidarité, tout comme dans la ville inuit de Nunavut, au Canada.

À peine cette mobilisation historique avait-elle achevé son parcours dans la capitale groenlandaise que Donald Trump, qui souhaite s’emparer de l’île pour l’ajouter au territoire des États-Unis, a adressé une menace aux nations européennes qui souhaiteraient l’en empêcher. Dans le style confus et logorrhéique qui lui est propre, il a invoqué les « intérêts de sécurité nationale » de son pays et la « paix globale » pour fustiger leur solidarité avec un territoire prétendument convoité par la Chine et la Russie.

Le royaume du Danemark, ainsi que sept pays (dont la France) ayant annoncé l’envoi de personnels militaires pour une mission de reconnaissance, tous membres de l’Otan, se sont vus promettre en rétorsion des droits de douane supplémentaires.

À partir du 1er février prochain, leurs exportations vers les États-Unis devraient renchérir de 10 %, s’ajoutant aux droits de douane déjà en vigueur. Actuellement, le taux maximal s’appliquant aux biens de l’Union européenne (UE) est de 15 %. « Le 1er juin, ce tarif sera augmenté à 25 % », a ajouté le locataire de la Maison-Blanche, qui vise l’Allemagne, le Danemark, la France, les Pays-Bas et la Suède, qui font partie de l’UE en plus de l’Alliance atlantique, ainsi que le Royaume-Uni et la Norvège. 

Un chantage historique 

De plus en plus désinhibé en raison de ses difficultés domestiques, liées notamment à des revers électoraux imputables au coût de la vie, et dans l’attente d’une décision très attendue de la Cour suprême concernant les droits de douane qu’il a décidés sans accord du Congrès, Donald Trump entend bien d’ici là conclure « un achat complet et total » du Groenland – une « transaction tentée depuis 150 ans », qu’il se fait donc fort de conclure. 

La menace est historique. Si ce n’est pas la première fois que le président états-unien manie l’arme des tarifs douaniers, il le fait là à l’égard d’alliés historiques depuis huit décennies, au nom d’un objectif très particulier : l’annexion contrainte d’un territoire indépendant, contraire à la Charte des Nations unies adoptée en 1945. L’opération aboutirait à un dépeçage des frontières européennes, s’ajoutant à celui que tente Vladimir Poutine à l’encontre de l’Ukraine.

« Dans l’histoire de l’alliance transatlantique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il n’y a guère d’équivalent, réagit le professeur de science politique Christophe Bouillaud, spécialiste des études européennes. C’est la conception même du droit international qui est en cause. Au moins, en 2003, George W. Bush avait invoqué un motif plausible avant d’entrer en guerre contre l’Irak. Le seul niveau de déstabilisation de l’alliance comparable me semble être la crise de Suez en 1956, quand les États-Unis avaient lâché la France et le Royaume-Uni engagés contre le dirigeant égyptien Nasser. »

Donald Trump s’affiche moins en chef d’État d’une puissance hégémonique du système international qu’en parrain mafieux aux méthodes brutales et illégales. Récemment employées au Venezuela, elles assurent une diversion extérieure spectaculaire au public américain, offerte par celui qui se veut l’artisan d’un retour à « l’âge d’or » impérialiste de la fin du XIXe siècle. Elles s’inscrivent dans une obsession : le contrôle d’un « hémisphère occidental » à la botte des États-Unis, afin de leur garantir l’accès aux ressources et aux routes commerciales permettant d’affronter le grand rival chinois.

Dans la foulée des déclarations de Donald Trump, dont le caractère ciblé a pour but de diviser les États européens et de les effrayer, les réactions de l’autre côté de l’Atlantique ont été vives et nombreuses.

Le premier ministre britannique, Keir Starmer, pourtant très aligné sur Trump, a affirmé que sa décision était « complètement erronée ». « Notre position sur le Groenland est claire. Il fait partie du royaume du Danemark et son futur est du domaine des Groenlandais et des Danois », a-t-il ajouté. Même Giorgia Meloni, la présidente du Conseil italienne d’extrême droite, a évoqué une « erreur » après avoir échangé avec le président états-unien. 

Aucune intimidation ni menace ne saurait nous influencer ni en Ukraine, ni au Groenland. Emmanuel Macron

Emmanuel Macron a assuré que la France restait « attachée à la souveraineté et à l’indépendance des Nations, en Europe comme ailleurs ». « C’est à ce titre, a-t-il poursuivi dans un long message également publié en anglais sur X, que nous avons décidé de nous joindre à l’exercice décidé par le Danemark au Groenland. […] Aucune intimidation ni menace ne saurait nous influencer, ni en Ukraine, ni au Groenland, ni ailleurs dans le monde lorsque nous sommes confrontés à de telles situations. » 

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a réaffirmé l’attachement aux mêmes principes et la « pleine solidarité » de l’UE envers le Danemark et le Groenland. « L’Europe restera unie et coordonnée », a-t-elle promis, mettant en garde contre une « dangereuse spirale » des tarifs douaniers. Une rencontre extraordinaire entre les ambassadeurs de l’UE est prévue ce dimanche. 

Les trois groupes politiques qui composent sa majorité au Parlement européen – conservateurs, sociaux-démocrates et libéraux – ont annoncé qu’ils étaient prêts à bloquer la ratification commerciale de l’accord justement signé cet été entre Von der Leyen et Trump, considéré par beaucoup comme une capitulation face à ses menaces. Aucun territoire européen n’avait cependant été laissé en tribut, ce qui fait toute la différence avec la crise actuelle. 

Les limites de la stratégie d’apaisement

L’avenir dira si les États européens parviennent à maintenir leur unité face à la pression croissante de l’administration Trump, plus que jamais en roue libre depuis l’enlèvement du dirigeant vénézuélien Nicolas Maduro il y a deux semaines. Rétrospectivement, la veulerie de leurs communiqués en réaction à ce qui était une violation flagrante du droit apparaît d’autant plus déplacée . 

L’épisode actuel signe l’absence de résultats de la stratégie d’apaisement tentée par la plupart des dirigeant·es du Vieux Continent envers le président états-unien. La flatterie du leader du camp Maga (« Make America Great Again »), en dépit de la détestation ouverte de ce dernier envers les valeurs proclamées par les démocraties européennes, n’a en particulier pas abouti à grand-chose sur le dossier ukrainien.

Rappel des épisodes précédents : Donald Trump et son vice-présent ont d’abord malmené le président Zelensky dans le bureau Ovale en février 2025. Tout le monde a fait bonne figure pour permettre un rabibochage, mais six mois plus tard, Vladimir Poutine était reçu en majesté en Alaska, en vue d’une paix qu’il ne veut pourtant qu’à ses conditions.

Plusieurs chefs d’État et de gouvernement se sont alors rendus directement à la Maison-Blanche pour un damage control provisoire, avant que les émissaires de Washington et Moscou ne sortent du chapeau un plan de paix en 18 points correspondant de manière outrancière aux diktats russes. 

Il est impossible d’apaiser quelqu’un qui a été élu pour vous taper dessus. Aurore Lalucq, eurodéputée

Depuis, les discussions se sont encore enlisées, personne ne sachant où en est la version de l’accord que les chancelleries de Kyiv et des capitales européennes ont tenté d’amender, en s’appuyant sur les différentes lignes qui cohabitent dans l’administration Trump sur ce dossier.

Entretemps, la même administration a publié une stratégie nationale de sécurité théorisant l’ingérence des États-Unis dans la politique européenne et démentant les principes censés être le socle de l’Alliance atlantique. Et désormais, Trump et son clan martèlent leurs désirs d’annexion du Groenland. 

En France, face à un Emmanuel Macron qui se plaît à imaginer une relation privilégiée avec le président états-unien, ces piètres résultats ne sont pas passés inaperçus. « Voilà à quoi mène l’asservissement à Donald Trump », s’est indignée la cheffe de file européenne des Insoumis, Manon Aubry. « Il est impossible d’apaiser quelqu’un qui a été élu pour vous taper dessus, tranche l’eurodéputée de Place publique Aurore Lalucq auprès de Mediapart. Ce fut une erreur stratégique majeure de le penser. Trump est dans une logique d’extorsion. »

Étroites marges de manœuvre 

Était-il malgré tout habile de le prendre au mot sur les impératifs sécuritaires au Groenland, comme l’ont fait les pays européens en lançant un exercice sur place et quand bien même les menaces des flottes chinoise et russe ne sont pas encore matérialisées sur place ?

Le consultant en risques internationaux Stéphane Audrand le pense : « Adopter une posture trop martiale risque de donner des arguments à Trump. Avoir l’air d’entendre ses préoccupations a moins pour objectif de le convaincre lui que d’en appeler aux républicains “raisonnables”, aux démocrates et autres “adultes dans la pièce” [aux États-Unis]. » De fait, dans le propre camp de Donald Trump, majoritaire à la Chambre des représentants et au Sénat, des responsables de poids ont alerté sur une posture trop aventureuse au Groenland.

Certes, le continent européen paie quatre-vingts ans de dépendance sécuritaire à Washington, dont il ne cherche à se défaire partiellement que depuis peu de temps. Et même si l’Europe devient le véritable pourvoyeur d’aide à l’Ukraine, Kyiv peut difficilement se passer de l’aide des États-Unis et du partage de ses renseignements. « Il faut jouer la montre en espérant que Trump finisse par être déposé par les Américains eux-mêmes », pense Christophe Bouillaud.

Il n’en reste pas moins qu’en tant que marché de 450 millions d’habitant·es, l’UE a des moyens de pressions économiques réels et pourrait utiliser son récent « instrument anti-coercition » visant à « lutter contre les menaces économiques et les restrictions commerciales injustes imposées par les pays tiers ». « Nous devons être stratèges, répondre là où ça fait mal : les Big Tech, dont un quart du chiffre d’affaires se fait sur le sol européen, les services financiers, mais aussi les cryptomonnaies et les stablecoins », affirme Aurore Lalucq, présidente de la commission des affaires économiques et monétaires au Parlement européen. 

Le pas n’a pas été franchi l’été dernier pour ne pas risquer l’escalade tarifaire, mais il pourrait l’être maintenant que le chantage états-unien s’aventure sur le terrain de la hard politics, celui de la souveraineté politique et territoriale. Selon l’AFP, citant l’entourage d’Emmanuel Macron, le président français y serait favorable en cas de nouveaux droits de douane effectivement appliqués, et plaiderait en faveur d’une telle réplique auprès de ses homologues. 

« Il est important que l’UE active rapidement cet instrument de représailles collectives, estime Stéphane Audrand. On l’a construit pour cela, à la suite de pressions de la Chine sur l’Estonie en 2019. Il faut désormais l’utiliser contre les États-Unis, en faisant bien remarquer à l’électorat américain et aux élus républicains que les prix vont “encore” monter dans leur pays. »

L’UE joue son avenir, l’Otan joue son avenir. Tout ça dans les six mois. Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux

Si des experts imaginent des réponses symboliquement encore plus fortes, Stéphane Audrand en appelle à la prudence et à la proportion, eu égard non seulement à la puissance états-unienne, mais aussi à l’hétérogénéité politique des États membres, Giorgia Meloni en Italie et Viktor Orban en Hongrie entretenant une certaine proximité idéologique avec Donald Trump. 

« La réplique européenne doit être dosée avec comme premier souci de préserver l’unité, au moins de façade, des Européens », affirme le consultant. Il en est en tout cas convaincu : « L’UE joue son avenir, l’Otan joue son avenir. Tout ça dans les six mois. L’alternative, ça sera la préservation d’un Occident démocratique ou la soumission à la découpe [voulue par les] empires. »

Longtemps, les dirigeant·es européen·nes ont semblé adopter un refrain d’Alain Chamfort face aux coups de pression trumpistes : « Quand ça d’vient trop dur, j’peux m’appuyer sur / Cette idée qui m’rassure, tout s’arrange à la fin. » Mais l’illusion n’en finit pas d’être déchirée. Aujourd’hui, les États européens en sont les victimes directes. S’ils devaient lâcher le Groenland, le sens même de leur union serait perdu. Et leur dislocation collective au bout du chemin.


 


 

Envoi de soldats, menaces de surtaxes de 10%... Comment l'Europe se fissure au Groenland

Lina Sankari sur www.humanite.fr

L’envoi de soldats par huit pays de l’UE, puis les menaces de mesures de rétorsion commerciale annoncées par Donald Trump, créent des remous parmi les Vingt-Sept. Certains craignent la détérioration des relations avec Washington, dont ils restent dépendants pour leur défense.

Il y a un an encore, le Grand Nord était un objet pour scientifiques alarmés par la vitesse du réchauffement climatique. À peine un enjeu géopolitique sur le plan médiatique, malgré les appétits qui s’y dessinaient déjà entre puissances. Au premier anniversaire de l’investiture du président Donald Trump, la zone pourrait bien se muer en tombeau des anciennes alliances occidentales.

Ce 17 janvier a été marqué par les manifestations de plusieurs milliers de personnes à Nuuk, la capitale du Groenland, et dans tout le Danemark, qui garde la main sur le territoire autonome. Une délégation bipartisane du Congrès états-unien, menée par le sénateur démocrate Chris Coons, était également en déplacement à Copenhague pour rencontrer la première ministre Mette Frederiksen et appuyer la souveraineté de l’île arctique face aux ambitions de Donald Trump. « Il n’y a ni besoin ni envie de procéder à une acquisition coûteuse ou à une prise de contrôle militaire hostile du Groenland alors que nos alliés danois et groenlandais sont désireux de travailler avec nous sur la sécurité de l’Arctique, les minéraux critiques et d’autres priorités dans le cadre de traités de longue date », ont-ils écrit dans un communiqué.

Le locataire de la Maison-Blanche a fait monter la tension d’un cran, ce 17 janvier, en accusant huit pays européens, dont la France, de jouer un « jeu dangereux » après l’envoi de maigres troupes dans le cadre de l’exercice danois « Arctic Endurance », déjà prévu, et sans lien avec le commandement de l’Otan.

Parmi eux, deux ou trois soldats suédois, deux Norvégiens, treize Allemands, une « quinzaine » de Français, un officier britannique, un officier de marine néerlandais et deux officiers finlandais. Pour Troels Lund Poulsen, le ministre danois de la Défense, « l’intention est de créer une présence militaire plus permanente ». Réponse de Donald Trump : « La paix mondiale est en jeu ! La Chine et la Russie veulent le Groenland, et il n’y a rien que le Danemark puisse y faire. »

Dépendance à Washington

Si les pays participants ont voulu faire une démonstration de cohésion face à ce qu’Emmanuel Macron nomme un « nouveau colonialisme », l’hyperprésidente de la Commission, Ursula von der Leyen, tarde à dire si le Groenland tombe sous le coup de l’article 42.7 de l’Union européenne (UE), qui prévoit une assistance mutuelle en cas d’attaque. En attendant, Donald Trump a menacé les huit pays européens d’une surtaxe de 10 %, effective à partir du 1er février, qui pourrait s’envoler à 25 % au 1er juin, jusqu’à ce qu’un « accord soit conclu pour la vente complète et intégrale du Groenland ».

Or, du fait du marché unique, le milliardaire états-unien ne pourrait cibler que quelques États membres seulement. Une manière de semer la zizanie dans une Europe déjà travaillée par des mouvements contradictoires quant au degré d’autonomie qu’elle doit entretenir vis-à-vis des États-Unis.

« Imaginez 15 Italiens, 15 Français, 15 Allemands au Groenland. Pour moi, cela semblait presque le début d’une blague. Je crois, au contraire, qu’il est dans notre intérêt de maintenir le monde occidental, le monde libre, uni », a devisé le ministre italien de la Défense, Guido Crosetto.

Car la majorité des pays de l’UE dépendent toujours de Washington pour leur défense. C’est le cas pour les F-35, leur maintenance, leur ravitaillement en vol et leurs munitions, mais également les têtes nucléaires tactiques à double clé installées non seulement en Italie, mais également en Belgique, aux Pays-Bas et en Allemagne.

Donald Trump joue également sur la dépendance européenne au renseignement satellite et à la cybersécurité pour amplifier ces contradictions. À ce titre, nombreux sont ceux qui ne sont pas prêts à remettre en cause l’alliance stratégique avec les États-Unis au nom de la sauvegarde du Groenland.

Le Canada se rapproche de la Chine plutôt que de l’UE

Le dilemme européen se joue sur plusieurs fronts. L’UE devra également convaincre le Canada, lui aussi menacé par Donald Trump, qu’elle pourrait lui être plus utile que Pékin. Ottawa annonçait ce vendredi un « nouveau partenariat stratégique avec la Chine » : lors de son déplacement au cœur de la deuxième puissance mondiale, le premier ministre canadien, Mark Carney, dit avoir « constaté une large convergence de points de vue » après des années de tensions, signant une nouvelle fracture au sein du camp occidental.

Reste à savoir si les Vingt-Sept sont prêts à déployer l’« instrument anti-coercition », destiné, depuis 2022, « à dissuader les États tiers tentés d’exercer des pressions commerciales pour des raisons politiques ». Cela équivaudrait de fait à une réciprocité des droits de douane et à l’exclusion des entreprises états-uniennes des marchés publics européens. Il nécessite un vote à la majorité qualifiée du Conseil européen de l’UE. Sur le plan politique, ce scénario reste hautement improbable.

mise en ligne le 17 janvier 2026

"Ils ne cherchent qu’à nous briser le moral" : en Cisjordanie, des bâtiments de camps de réfugiés détruits par l'armée israélienne

sur https://www.franceinfo.fr/

Dans le camp de réfugiés de Noor Shams, au nord-ouest de la Cisjordanie occupée, l'armée israélienne force des familles de réfugiés à se déplacer à nouveau en détruisant leurs lieux de vie.

Des bulldozers israéliens ont commencé à détruire cette semaine 25 bâtiments résidentiels, parfois des immeubles de plusieurs étages, du camp de réfugiés de Noor Shams, près de Tulkarem, au nord-ouest de la Cisjordanie occupée. Plus d’une centaine de familles, déjà déplacées de force depuis février 2025 avec tous les habitants du camp, se retrouvent définitivement sans toit. Israël affirme que ces démolitions sont dans le cadre d’une opération "antiterroriste" mais les habitants n’y voient qu’une énième punition collective et un moyen d’empêcher tout retour dans les camps.

Sur une petite colline, en face du camp de réfugiés de Noor Shams, quelques journalistes sont réunis pour filmer les démolitions du jour. Au loin, des bulldozers font s'effondrer les maisons. De larges routes commencent déjà à être creusées sur des habitations déjà détruites au fil des mois.

"J’ai pleuré quand j’ai vu la pelleteuse"

"Que Dieu aide les personnes dont les maisons ont été démolies devant leurs yeux, c’est quelque chose d’insupportable", se désole Musa al-Jundi. Lui a vu sa maison anéantie en juin dernier : "J’ai pleuré quand j’ai vu la pelleteuse la détruire. Elle a fait tomber nos souvenirs. Tous".

Las de ne pas savoir quand il pourra retourner vivre chez lui, même sur les ruines de sa maison, ce père de famille a emménagé dans un vaste appartement d’un immeuble récent, à l’entrée de Tulkarem. "Je n’avais pas le choix : j’ai deux enfants, l’un va passer son baccalauréat et l’autre est à l’université. J’ai donc deux étudiants à la maison", relate-t-il.

Mais ici le loyer pèse trop lourd, avoue-t-il. En moins d’un an, Nour Chams ainsi que Tulkarem et Jénine, les autres camps de réfugiés du nord de la Cisjordanie occupée, vidés de leurs habitants, ont été rendus inhabitables. L’armée israélienne y détruit méthodiquement les bâtiments résidentiels, les écoles, les canalisations, le système électrique, rendant un "retour à la vie quotidienne" quasi inimaginable.

"Ici, nous sommes tous des étrangers"

C’est aussi, selon Musa, le tissu social du camp qui a été détruit : "Dans le camp, notre vie était comme une seule famille. Si je ne saluais pas mon voisin chaque jour, je ne me sentais pas bien. Ici, nous sommes tous des étrangers". À côté, Siham, sa femme soupire. Dans le nord de la Cisjordanie occupée, tout n’est que déplacement. "Au début, ma sœur, qui vient du camp de Jénine, était déplacée chez moi, car sa maison était démolie. Elle est restée vingt jours, explique-t-elle. Ensuite, l’armée a commencé à démolir les maisons de mes frères à Jénine aussi. C’était encore plus difficile."

"Et puis, c’est moi qui suis devenue déplacée. On a dû aller chez ma fille à Naplouse." Siham, Palestinienne déplacée

Impuissante, Siham regarde les informations sur son téléphone. Gaza est nommée dans chaque notification. Elle le précise, ici, les attaques israéliennes n'ont pas la même intensité. Mais ce sont les mêmes méthodes utilisées par l’armée israélienne. "Ils ne cherchent qu’a nous briser le moral, mais quoi qu’il arrive, dit-elle, nous resterons ici."


 


 

Génocide à Gaza : plus de 100 enfants tués par l’armée israélienne depuis le « cessez-le-feu », alerte l’Unicef

La rédaction sur www.humanite.fr

Au moins 100 enfants ont été tués par l’armée israélienne à Gaza depuis l’entrée en vigueur du très fragile cessez-le-feu avec Israël en octobre, a annoncé mardi 13 janvier le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef). Le ministère de la Santé de Gaza a lui fait état d’un chiffre de 165 enfants.

« Plus de 100 enfants ont été tués à Gaza depuis le cessez-le-feu début octobre. Cela représente environ un garçon ou une fille tué(e) chaque jour pendant le cessez-le-feu », a déclaré depuis Gaza le porte-parole de l’Unicef, James Elder. Ces enfants – 60 garçons et 40 filles selon l’Unicef – ont été « tués par des frappes aériennes, des frappes de drones, y compris des drones kamikazes. Ils sont tués par des tirs de chars. Ils sont tués par des balles réelles », a-t-il déclaré, ajoutant que le nombre réel était probablement plus élevé.

Un responsable du ministère de la Santé de Gaza, qui tient les registres des victimes, a fait état d’un chiffre plus élevé, soit 165 enfants tués depuis le cessez-le-feu, sur un total de 442 décès. « De plus, sept enfants sont morts d’hypothermie depuis le début de l’année », a déclaré à l’Agence France Presse Zaher Al-Wahidi, directeur du département informatique du ministère de la Santé.

Gaza, les enfants sont victimes de traumatismes psychologiques profonds

Les enfants de Gaza vivent « toujours dans la peur », regrette James Elder. « Les traumatismes psychologiques restent non soignés et, plus cela dure, plus ils s’aggravent et deviennent difficiles à guérir », a prévenu le porte-parole de l’Unicef évoquant une vie qui « reste donc suffocante » et la survie « précaire ». « Un cessez-le-feu qui ralentit les bombardements est un progrès, mais un cessez-le-feu qui continue d’ensevelir des enfants est insuffisant », a-t-il insisté, estimant que « ce que le monde appelle aujourd’hui le calme serait considéré comme une crise ailleurs ».

James Elder a également dénoncé la décision d’Israël, le 1er janvier, de suspendre l’accès à la bande de Gaza à 37 organisations humanitaires étrangères qui avaient refusé de communiquer aux autorités palestiniennes la liste de leurs employés. « Bloquer les ONG internationales, bloquer toute aide humanitaire (…), c’est bloquer une aide vitale », a-t-il protesté. « Lorsque des ONG clés sont interdites de fournir une aide humanitaire et de témoigner, et que des journalistes étrangers sont bloqués », on peut légitimement se demander si l’objectif n’est pas de « restreindre l’examen des souffrances des enfants », a-t-il ajouté.

En novembre, les autorités de Gaza avaient annoncé que plus de 70 000 personnes ont été tuées depuis le début du génocide. Près de 80 % des bâtiments de Gaza ont été détruits ou endommagés ar la guerre, selon les données de l’ONU.

La trêve demeure très précaire, le Hamas et Israël s’accusant mutuellement d’en violer les termes. Depuis le cessez-le-feu, entré en vigueur le 10 octobre, au moins 425 Palestiniens ont été tués par les attaques israéliennes, selon le ministère de la Santé de la bande de Gaza. L’armée génocidaire a pour sa part fait état de trois soldats tués.

   mise en ligne le 16 janvier 2026

« Ils ont tout fait pour nous enterrer » : chez Erasteel, le fonds d’investissement licencie la quasi-totalité des ouvriers… et tourne le dos à une filière rentable

Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr

Alors que l’aciérie s’est réinventée en créant une activité pérenne dans le recyclage en 2016, le fonds d’investissement qui l’a rachetée en 2023 choisit de la couler. Au prix d’une catastrophe sociale et environnementale.

Des centaines d’emplois sacrifiés, une entreprise historique dépecée, une commune sinistrée. Sur fonds de rapacité financière, la direction d’Erasteel (leader européen des aciers rapides), rachetée il y a deux ans par un fonds de pension, a annoncé le 3 novembre 2025 la suppression de 190 emplois à la « Forge » de Commentry. Soit la quasi-totalité des 240 salariés que compte cette aciérie alliéroise, vieille de presque deux siècles, située dans cette ancienne cité minière de 6 000 habitants.

Elle produit des lingots d’acier rapide, ce métal très résistant destiné à la fabrication d’outils de coupe à haute vitesse ou des aiguilles d’injecteur pour les moteurs automobiles et s’est lancée depuis 2016 dans le recyclage de batteries et catalyseurs pétroliers.

« Ils ont tout fait pour nous enterrer »

Les premiers salariés partiront en avril 2026, selon le calendrier présenté par la direction, mais en attendant « la production continue, dans une ambiance morose, mais avec une volonté de préserver l’outil de travail et de ménager la possibilité d’une reprise de l’entreprise », souligne Dorian Durban, délégué syndical CGT du site de Commentry. Pour les syndicats, la « quasi-fermeture » de l’entreprise n’est pas étrangère à la vente d’Erasteel, ancienne filiale d’Eramet, au fonds d’investissement belge Syntagma Capital, en 2023.

« À partir de là, ça a été le début de la décadence, on voyait la trésorerie s’effriter, on a lancé des alertes on perdait un à deux millions d’euros chaque mois. La direction a ordonné la délocalisation d’une part de la production de Commentry dans un autre site de notre groupe en Suède », décrit Dorian Durban, entré en 2016 comme technicien de maintenance dans l’entreprise où son père travaille depuis 36 ans.

Face à ce « sabotage », les syndicats ont mandaté une expertise dont les conclusions ont été sans appel : les décisions de la direction n’étaient ni justifiées ni rentables. Néanmoins, pointe le syndicaliste, « ils savaient qu’ils allaient manger de l’argent, mais ils ont maintenu leurs choix, car quand Syntagma a racheté, c’est clair que seules les usines suédoises et leur acier en poudre, très rentable, intéressaient ces financiers. Ils ont donc tout fait pour nous enterrer. »

La direction de l’entreprise ne dément pas explicitement. La société « souhaite se recentrer sur les aciers rapides élaborés par métallurgie des poudres » où elle est leader (49 % des parts de marché), et stopper ses autres activités pour « garantir la pérennité » de l’activité, a fait valoir une porte-parole auprès de l’AFP.

Si les représentants des salariés de Commentry ne nient pas la meilleure rentabilité de l’acier en poudre, ils accusent la direction de l’entreprise d’avoir une vision « essentiellement financière » de leur entreprise et de refuser de prendre en compte leur seconde activité, le recyclage, un secteur dans lequel le site de Commentry est en pointe.

« Depuis 2016, nous sommes précurseurs et seuls en France à faire du recyclage de piles et de catalyseurs pétroliers. Pour nous c’est la partie qu’il faut qu’on garde absolument, car c’est un secteur d’avenir et rentable », assure Dorian Durban, qui avec ses camarades interpelle les pouvoirs publics afin qu’ils les aident à trouver un repreneur qui garderait et développerait cette activité en préservant plus d’une certaine d’emploi, dans un premier temps, sur le site selon le projet présenté par représentants des salariés.

Le maintien d’une activité résiduelle pour échapper à la dépollution du site

Ceux-ci ont été reçus à Bercy et sont soutenus par les élus locaux, mais leur pouvoir, comme celui du ministre de l’industrie est limité « ils ne peuvent pas influer sur les décisions des dirigeants d’une entreprise privée », regrette le syndicaliste.

De fait, la direction de l’entreprise souhaite conserver uniquement à Commentry un atelier de tréfilerie, qui produit des fils d’acier en réimportant de la matière semi-transformée des usines suédoises, et qui n’emploie qu’une petite trentaine d’ouvriers. Les syndicats, qui ne croient absolument pas à la pérennité de cette activité, voient dans son maintien à Commentry une manœuvre pour ne pas avoir à dépolluer le site de l’usine si elle était totalement fermée.

« Cette aciérie est au même endroit depuis 1846, elle pollue les sols les depuis des décennies, autant vous dire que dépolluer un tel site comme coûte énormément d’argent », explique Dorian Durban. Des sommes considérables que les financiers belges ne sont pas prêts à dépenser, préférant trouver un moyen de fuir leurs responsabilités.

Un futur « un exemple de volonté politique au service de l’industrie et des territoires » ?

En attendant, il reste moins d’un mois aux représentants du personnel pour négocier le PSE et arracher des conditions de départ dignes à ceux dont les emplois sont supprimés. Alors que le député François Ruffin était sur place ce 15 janvier, l’intersyndicale de l’aciérie appelle « solennellement l’État à prendre ses responsabilités, à s’impliquer pleinement dans la recherche d’une solution industrielle durable et à permettre par tous les moyens que le projet alternatif porté par les salariés soit lancé. L’issue de ce dossier dira beaucoup de la crédibilité des engagements politiques en matière d’industrie, d’emploi et de transition écologique. La Forge de Commentry ne doit pas devenir un symbole de plus des promesses non tenues. »

Elle peut, au contraire, espèrent les ouvriers, devenir « un exemple de volonté politique au service de l’industrie et des territoires. » Un discours que le maire de Commentry, Sylvain Bourdier s’engage à marteler auprès du ministère de l’industrie. « Je vais insister pour que notre territoire soit inscrit parmi ceux désignés par le ministère comme pouvant intégrer le dispositif ” France Rebond ”, mais le mieux serait que l’outil industriel existant, que nous avons contribué à rendre efficient, puisse trouver un repreneur à court terme », martèle le maire.

Pour lui, le plan proposé par les salariés est viable, la culture du risque sur ce site classé Seveso haut risque est gérée, et « ne manque peut-être qu’un petit délai ». Celui-ci pourrait être accordé pour quelques mois via une invalidation du PSE par les services de l’État qui permettrait à d’éventuels repreneurs du secteur du recyclage d’avoir le temps de se manifester.

    mise en ligne le 15 janvier 2026

Dans les municipales, oser la politique

par Catherine Tricot sur www.regards.fr

À 60 jours des élections municipales, le paysage commence à se stabiliser et de premières études d’opinion laissent entrevoir des tendances.

Ces élections constituent un enjeu en tant que tel pour notre avenir quotidien. Les villes sont en première ligne dans le sport, l’enfance, la solidarité, les pratiques culturelles. Elles sont devenues des actrices de premier plan dans la transition écologique et l’adaptation au réchauffement climatique, le logement et, de plus en plus, la santé. Elles fabriquent nos vies et façonnent notre idée de la vie et du futur.

Mais elles sont aussi un creuset politique. Autant que le sexe, la religion, la classe sociale, le lieu de vie façonne le positionnement politique. C’est dire qu’à moins d’un an de la présidentielle, elles sont décisives. Dans les villes de plus de 100 000 habitants, 17 sont dirigées par la droite, 14 par le PS, 8 par des écologistes, 2 par le PCF et 1 par le RN.

L’enjeu politique ne se réduit évidemment pas aux seules grandes villes. Le RN compte bien conforter son implantation dans les campagnes et le péri-urbain. Les gauches vont chercher à conforter leur unité de terrain. Mais, au-delà du local, des leçons politiques seront tirées.

D’ores et déjà on peut voir à quel point la droite est cul par-dessus tête. Que le Modem et Emmanuel Macron soutiennent, à Paris, la candidate qui se la joue comme Donald Trump – et qui est mise en examen pour corruption de centaines de milliers d’euros –, laisse les bras ballants. Que Gabriel Attal apporte son soutien au fils Sarkozy, candidat à Menton et qui n’exclut pas une alliance avec le RN et Reconquête, débecte tout autant. Toute morale a volé en éclat. Pour le moment, la très grande part des candidats de droite disent vouloir refuser les alliances de second tour avec l’extrême droite, sans distinction entre RN et Reconquête. Ce n’était pas gagné.

À gauche, à quelques exceptions près, les partis qui dirigeaient les villes ont renouvelé leur union en excluant LFI… qui n’avait nullement l’intention de se joindre à eux. Quelques villes de Seine-Saint-Denis font exception avec des alliances PCF-LFI. Pour le moment, cette alliance des gauches semble plébiscitée : les électeurs de gauche confirment au niveau local leur attente de voir la gauche surmonter ses divisions.

Les listes conduites par LFI ne semblent pas engranger à la hauteur de l’influence du parti de Jean-Luc Melenchon. C’est en particulier le cas dans les villes où il y a un risque de bascule à droite, voire à l’extrême droite, comme à Paris ou Marseille. Les sondages – mais ce ne sont que des instantanés – les donnent plutôt en repli. Manuel Bompard, coordinateur de LFI, tente de redresser le discours : là où La France insoumise arrivera en tête de la gauche au premier tour des municipales, elle proposera une fusion à l’ensemble des autres listes de gauche afin de battre la droite et l’extrême droite. Là où elle ne sera pas en tête, il reviendra à la liste de gauche arrivée en première position de décider si elle souhaite ou non fusionner avec LFI. On s’éloigne des discours clivants refusant de voir réélire un maire socialiste ou proclamant vouloir nettoyer la ville socialiste de la corruption.

La petite hype des listes d’union de la gauche ne suffit pas à rassurer. La gauche n’a pas partie gagnée. Son unité répond à une forte attente, jamais démentie dans les sondages. Ses dissensions pèsent ; la gauche est morose. Il faudra aux listes de gauche trouver le dynamisme nécessaire à la victoire. Pas facile quand les choix politiques nationaux sont si divergents ; quand les partis et les militants sont si divisés sur la stratégie. Pourtant, l’examen des études d’opinion montre une petite remobilisation à gauche, un début d’espoir que quelque chose peut être possible, que la déroute n’est pas inéluctable. Les équipes candidates ont la charge de l’ électeurs de gauche attendent, c’est une vision commune par-delà les différentes sensibilités amplifier. Elles en auront besoin. On en aura besoin.

La richesse et la qualité des programmes seront un élément de cette mobilisation mais ce que les électeurs de gauche attendent, c’est une vision commune par-delà les différentes sensibilités. Pour emballer, les discours développés lors de ces élections municipales ne peuvent se contenter d’un catalogue de propositions. Nos villes ne sont pas coupées du monde. Et c’est aussi cela qui nous obsède.


 

   mise en ligne le 14 janvier 2026

L’inévitable transition en Iran

Bernard Hourcade sur https://orientxxi.info/

Malgré la répression, les manifestations s’étendent en Iran. Mais les scénarios de sortie de crise restent incertains et multiples : une intervention militaire étasunienne, le retour du chah souhaité par Israël, l’effondrement interne qui déboucherait sur un chaos ou l’émergence d’un homme fort à l’intérieur du régime.

Depuis près d’un demi-siècle, on annonce comme imminente la fin de la République islamique. Mais jamais jusque-là n’ont été réunies les forces de contestation, souvent contradictoires, qui avaient créé en 1979 un consensus pour renverser le chah. Malgré la répression toujours violente, les révoltes populaires sont incessantes en Iran, mais dispersées sur le plan géographique ou social. Les groupes sociaux se révoltent, chacun à leur tour, autour de revendications ponctuelles et de slogans, sans vraiment inquiéter le pouvoir en place. En 2019, les banlieues populaires s’étaient insurgées contre la hausse de l’essence ; en 2022, les jeunes femmes contre le port du voile ; depuis le 28 décembre 2025, les petits commerçants et les chefs de famille modestes contre l’hyperinflation.

Cependant, cette dernière révolte est très différente des précédentes. Les revendications économiques sont directement liées au fonctionnement, à la structure politique de la République islamique. Le point de départ se trouve dans le rejet par les factions conservatrices du Parlement du projet de budget de l’année 1405 (débutant le 21 mars 2026), présenté le 23 décembre 2025 par le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian.

Cette crise n’est pas technique (le prix de l’essence), ou légale (changer la loi sur le voile), mais touche au fondement du régime : elle concerne les richesses, la corruption, et donc la légitimité des élites au pouvoir. La solution du conflit actuel dépasse donc l’idéologie, les symboles et les slogans contre le guide Ali Khamenei ou en faveur de Reza Pahlavi, le fils du chah destitué en 1979. C’est une crise politique existentielle qu’on ne peut comprendre qu’en regardant concrètement les rapports de force politiques à l’intérieur du pays.

Un double taux de change du dollar

La République islamique a favorisé la construction d’un système politique où les élites et institutions issues du clergé (fondations religieuses) ou de l’appareil sécuritaire (notamment les Gardiens de la Révolution) ont accaparé les richesses du pays et favorisé une économie libérale profitant à une minorité ultra riche, ce qui scandalise la population. Tout changement politique est indissociable d’une révolution économique qui abolirait ces privilèges qui révoltent les Iraniens.

Or, la gestion ploutocratique du pays trouve ses limites, car la crise économique qui écrase les Iraniens fragilise également l’État et remet en cause sa place de puissance régionale. Ainsi, le régime islamique est clairement identifié comme le point faible pour l’État et la population.

Pour éviter cette faillite de l’État et du régime, le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian avait proposé, le 23 décembre 2025, un projet de budget mettant fin aux taux de change multiples et donc à l’octroi des devises au taux de change préférentiel — le taux de change officiel étant de 280 000 rials par dollar, contre 1 400 000 au marché « libre ». Ce taux préférentiel était appliqué aux achats prioritaires. Ces opérations monopolisées par les personnalités et institutions proches du pouvoir depuis des décennies alimentaient une économie parallèle et une fuite massive des capitaux1. Pour appuyer sa réforme devant le Parlement, le président Pezeshkian a signalé, à titre d’exemple, que cette année, sur 12 milliards de dollars attribués pour les importations de produits alimentaires et de médicaments, 8 milliards auraient été détournés en n’important qu’une partie des marchandises pour s’approprier le reste des fonds.

Ce projet de « moralisation » de l’économie allait de pair avec la ratification par l’Iran, en octobre 2025, des conventions internationales sur la transparence des transactions bancaires, afin de ne plus figurer sur la liste noire du Groupe d’action financière (GAFI) qui bloquait les transactions internationales légales du pays. En décembre, la Banque centrale a déclaré avoir fermé 6 000 comptes suspectés de blanchiment d’argent. Une mesure qui a probablement moins touché les personnalités proches du pouvoir que les petits commerçants achetant du matériel électronique à Dubaï de façon peu légale.

Ces projets de réforme financière et les difficultés évidentes du gouvernement pour les imposer ont confirmé l’incapacité du pouvoir en place à gérer l’économie de façon réaliste. Ils ont aussi provoqué la flambée des cours du dollar et la révolte des commerçants, marginalisés par la corruption des élites et dépassés par l’impossible gestion de l’hyperinflation.

La révolte corporatiste des commerçants de Téhéran s’est vite étendue à leurs collègues des petites villes puis à toutes les catégories sociales qui n’avaient cessé de se révolter depuis des années, confortées par la mobilisation de groupes sociaux jusqu’alors prudents et conservateurs. Pour éviter une confrontation directe avec les commerçants et un mouvement social intérieur plus global, le gouvernement — et même le Guide, l’ayatollah Ali Khamenei — ont déclaré dans un premier temps « comprendre » leurs revendications, afin de tenter de les isoler des « fauteurs de trouble », c’est-à-dire des manifestants porteurs de projets politiques clairement soutenus de l’extérieur, en l’occurrence les partisans de Reza Pahlavi. Mais la répression a unifié le mouvement autour de quelques slogans politiques, contre le régime islamique.

Le mouvement s’est ainsi étendu mais de façon dispersée et spontanée, sans manifestation de masse dans les grandes villes, faute de perspective politique claire, de réseaux ou de leaders s’appuyant sur les forces sociales intérieures. La société reste divisée et attentiste, alors que le Guide décide le 9 janvier d’une répression massive qui pourrait lui être fatale.

À l’évidence, le gouvernement réformateur divisé n’a pas les moyens — ni peut-être la volonté — d’imposer ses réformes. Pour être crédible, il faudrait qu’il désigne et sanctionne les oligarques qui ont accumulé privilèges, pouvoir et capitaux frauduleux et qui forment le cœur de la République islamique. Ce serait le prix à payer pour ceux qui cherchent à sauver une partie du régime islamique. Les réformes ayant échoué, existe-t-il d’autres voies crédibles pour sortir l’Iran de ces crises ?

Divisions et impasses politiques

On identifie souvent la République islamique au « régime des mollahs » et au Gardiens de la révolution, le « bras armé du régime ». Ces qualificatifs ne sauraient occulter les différences de nature, de culture et d’intérêt qui opposent le clergé et les Gardiens de la révolution. La rivalité entre ces deux piliers de la République islamique est une clé importante pour comprendre la longévité et entrevoir les possibles voies de sortie des crises actuelles.

Les Gardiens, dont les vétérans ont poursuivi des études universitaires après la guerre, ont montré leurs compétences en matière de gestion des entreprises (à leur profit) ou de haute technologie. Leurs réussites — usant de tous les moyens, même illégaux — en matière nucléaire, de missiles, de travaux publics ou de gestion de grandes villes et d’entreprises le confirment. Ils savent « gérer » leurs relations avec l’économie internationale, par exemple, en contournant les sanctions économiques étatsuniennes. Et ils cherchent à dépasser l’échec de leurs ambitions régionales après l’effondrement de « l’Axe de la résistance » contre Israël.

Le clergé, formé dans des écoles religieuses, a parfois évolué dans le domaine des idées, mais reste majoritairement enfermé dans un islam traditionnel et patriarcal, en décalage avec la société de l’Iran actuel. En s’impliquant directement dans la gestion de l’État, il a perdu la base sociale, économique et même intellectuelle qui lui avait permis de mobiliser les foules en 1979. En dehors de quelques slogans issus du passé, l’islam est absent des débats politiques, sécuritaires, économiques ou géopolitiques qui secouent l’Iran, un des pays les plus sécularisés du Proche-Orient. Chacun veille cependant à ne pas froisser la religiosité populaire pour obtenir le consentement tacite d’une grande partie de la population attachée à cet héritage.

L’alternance entre « conservateurs » et « réformateurs » qui a longtemps permis le fonctionnement de la République islamique semble avoir atteint ses limites. Le mouvement « Thermidorien » qui avait donné quelques espoirs après la mort de Khomeiny n’a pas eu de suite2. Chez les conservateurs radicaux, représentés notamment par Saïd Jalili, candidat à l’élection présidentielle de 2024, les échecs de « l’Axe de la résistance » et leur vision bigote de l’islam concernant les femmes, ont entraîné une radicalisation de leurs positions. Ils soutiennent le Guide dont le décès ou le départ forcé les priverait d’un soutien irremplaçable. Dans le camp adverse, chez les réformateurs ou chez les islamistes conservateurs « pragmatistes » qui viennent de s’unir dans un nouveau parti, les débats et conflits sont vifs pour trouver une voie acceptable, une transition, vers un changement politique profond et inéluctable, mais qui ne remettrait pas en cause l’indépendance du pays et éviterait une révolution radicale. Néanmoins, ces jeux politiques semblent avoir fait leur temps.

Devant ce blocage politique interne et les divisions de la société, le système de la République islamique trouve ses limites. La répression systématique pourrait même être inefficace en radicalisant l’opposition et en provoquant des critiques au sein même du pouvoir. L’impasse est donc double : les émeutes sont réprimées et n’ont pas de perspective politique précise, tandis que les conservateurs bloquent les réformes budgétaires qui pourraient leur être fatales et que les réformateurs n’ont pas les moyens ou le courage de les imposer.

Ce vide politique explique le succès de Reza Pahlavi, en exil aux États-Unis, mais qui est la seule personnalité politique d’opposition dont le nom soit connu de tous les Iraniens. Son succès médiatique est évident, soutenu par des médias en persan établis à l’étranger qui bénéficient du soutien officiel, médiatique, politique — et peut-être militaire — d’Israël, et dans une moindre mesure des États-Unis qui menacent cependant d’intervenir. Le fils du souverain chassé du pouvoir en 1979 se présente comme l’unique alternative à la République islamique. Son nom est devenu le symbole de toutes les oppositions à la République islamique. Mais au-delà du symbole, rien n’est clair, sinon la perspective d’une répression d’autant plus violente que les protestations sont dispersées, peu coordonnées, sans leader ni organisation structurée à l’intérieur du pays.

Ce paysage politique n’est pas sans rappeler l’année 1978, quand l’armée du chah avait été contrainte d’autoriser les manifestations massives où l’on brandissait le portrait de Rouhollah Khomeiny. Alors en exil et encore peu connu, celui-ci pouvait cependant s’appuyer sur un solide réseau de partisans organisés autour des mosquées. Mais la comparaison a ses limites, car l’Iran actuel a profondément changé. Sa population a acquis une conscience et une solide expérience politique forgée par 45 ans de République islamique. Elle est devenue républicaine et connait aussi le prix des révolutions importées de l’extérieur, notamment dans l’Irak voisin « libéré » par les États-Unis en 20033. La question est moins quand, mais comment se fera un changement politique profond jugé inéluctable, même au sein du régime en place.

Vers une rupture à l’intérieur du régime ?

Pour répondre dans l’immédiat aux crises intérieures et extérieures qui affaiblissent dramatiquement la population et l’État iranien, c’est en effet à l’intérieur même du pouvoir actuel qu’il faut probablement chercher plus que des forces, une personnalité capable de s’imposer face au clergé et à l’appareil sécuritaire. L’économiste Saïd Leylaz, proche de l’ancien président Mohammed Khatami (1997 à 2005), n’est pas le seul à évoquer publiquement l’émergence au sein du pouvoir actuel d’un « Bonaparte » : un homme fort capable de recueillir un soutien populaire et le silence des dignitaires et factions du régime en place pour imposer les réformes économiques nécessaires à la survie de l’État, des mesures de justice économique et la liberté exigées par les Iraniens4. Cela implique de juger et sanctionner les élites corrompues, de « couper la main des voleurs ». Un changement profond bien plus difficile à réaliser que le départ du Guide suprême.

Un tel scénario rappelle la prise du pouvoir en Arabie saoudite par le prince Mohammed Ben Salman, devenu prince héritier, qui avait retenu prisonniers les personnalités les plus puissantes du royaume. Il peut aussi évoquer l’accession au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, secrétaire général du Parti communiste, qui déclara la fin de l’URSS, ou celle de Deng Xiaoping, successeur de Mao Zedong, qui tourna la page du maoïsme5. L’on peut aussi penser au coup d’État de Napoléon Bonaparte, le 18 Brumaire, qui mit fin à la période révolutionnaire tout en préservant les acquis.

Même si aucune hypothèse n’est exclue après l’enlèvement du président du Venezuela par les États-Unis, le 3 janvier, ou les tentatives de récupération des révoltes par l’opposition royaliste en exil avec le soutien affiché des États-Unis et d’Israël, c’est à l’intérieur du pays que se trouvent les dynamiques d’une transition, d’un changement crédible et durable.


 

    mise en ligne le 13 janvier 2026

« La victoire judiciaire contre Auchan couronne une lutte syndicale de 10 ans » : le décryptage de
Damien Condemine, avocat de la CGT

Hayet Kechit sur www.humanite.fr

Après l’annulation par la cour administrative d’appel de Douai (Nord) du plan de licenciements d’Auchan, Damien Condemine, avocat de la CGT, revient sur la portée historique de cette décision. En reconnaissant l’existence d’un groupe Mulliez, propriétaire de l’enseigne, la justice ouvre la voie à une convergence des luttes entre les salariés des 130 entreprises de cet empire commercial, qui détient 20 % de l’économie française.

La décision judiciaire d’invalider le plan de licenciements d’Auchan, le 7 janvier, a ouvert une brèche que la CGT ne compte pas laisser se refermer. Au-delà de la possibilité pour les quelque 2 400 salariés licenciés de réclamer des dommages et intérêts, elle couronne en effet une lutte de plus de dix ans visant à faire reconnaître l’existence d’un groupe Mulliez.

Damien Condemine, avocat de la CGT, à la manœuvre durant cette procédure judiciaire, décrypte les enjeux de cette décision qualifiée « d’historique » et annonce les batailles à venir pour faire valoir les droits des salariés dans les 130 autres entreprises (dont Decathlon, Jules, Boulanger, Saint-Maclou…) aux mains de la richissime association familiale Mulliez (AFM).

Vous avez qualifié l’invalidation du PSE d’Auchan de « victoire historique ». Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

Damien Condemine : C’est historique parce que c’est le couronnement d’une lutte de dix ans pour la reconnaissance de l’existence d’un groupe Mulliez. Nous avions mené ce combat pour Flunch, pour Happy Chic, pour Top Office (des propriétés de la famille Mulliez – NDLR), mais les juridictions administratives avaient systématiquement opposé une fin de non-recevoir à nos arguments. Jusqu’à ce dossier Auchan, par lequel nous avons emporté l’adhésion des juges en introduisant la notion de « contrôle conjoint ».

Le tribunal administratif de Lille, puis la cour administrative d’appel de Douai, en répondant « non » à la question de savoir si les CSE (comités sociaux et économiques – NDLR) concernés par le PSE d’Auchan ont été correctement informés et consultés sur la totalité des activités de la famille Muliez, et pas seulement sur la société Suraumarché qui gère les supermarchés, ont de fait retenu l’argument que nous leur avons soumis : celui d’un contrôle conjoint exercé par trois autres sociétés de l’empire Mulliez, à savoir Acanthe, Valorest et Cimofat. Les CSE avaient bien un droit de regard sur l’ensemble de ces entités.

L’arrêté de la cour d’appel a bien identifié le fait que ces trois sociétés ont les mêmes instances dirigeantes, des sièges sociaux à la même adresse, des objets sociaux similaires et que les statuts de chacune de ces trois sociétés prévoient que les actionnaires ne peuvent être que des descendants de Louis et Marguerite Mulliez-Lestienne. Le credo de cette famille a toujours été de nier l’existence d’un groupe sous leur domination, notamment en compartimentant ses activités.

Pourquoi cela gêne-t-il autant les Mulliez ? Et quelles perspectives cela ouvre-t-il pour les salariés ?

Damien Condemine : Les Mulliez n’ont pas envie que le client arrivant dans un centre commercial doté d’un Flunch, d’un Auchan, d’un Norauto, d’un Kiloutou, d’un Décathlon… sache qu’il dépense son argent au profit d’une même famille. Pas plus qu’ils ne souhaitent voir les salariés de Boulanger prendre conscience que les autres salariés qui travaillent chez Auchan, dans la même galerie commerciale, ont le même patron que lui. Les Mulliez n’ont pas envie d’apparaître comme une gigantesque pieuvre de commerçants. Il faut savoir qu’à elle seule, cette famille détient 20 % de l’économie française.

La grande victoire réside dans les perspectives ouvertes par cette décision judiciaire : désormais quand il y aura un PSE, par exemple chez Norauto, il faudra aussi que les CSE aient une visibilité sur les moyens présents chez Decathlon, chez Flunch, chez Kiloutou… La direction sera soumise à une obligation de transparence sur la totalité de ses activités.

On peut imaginer que la lutte ne va pas s’arrêter là, d’autant qu’Auchan a annoncé porter l’affaire devant le Conseil d’État… Redoutez-vous une décision défavorable ?

Damien Condemine : Je n’ai pas de grandes craintes sur ce sujet. Le Conseil d’État n’a pas vocation à revenir sur le fond de l’affaire ni sur l’analyse des faits, il vérifie que le droit a bien été appliqué. Et, finalement, la reconnaissance de l’existence d’un contrôle conjoint des sociétés Acanthe, Valorest et Cimofat sur la société Suraumarché et toutes les autres holdings de secteurs de la famille Mulliez, c’est là une appréciation souveraine du juge.

La prochaine bataille consistera donc à faire reconnaître le comité de groupe en nous saisissant de toutes les implications de l’arrêt rendu par la justice. Après cette officialisation, les salariés ne seront plus uniquement rattachés à une entreprise, mais à l’ensemble du groupe Mulliez, avec tous les droits supplémentaires que cela implique, notamment le reclassement dans une autre société en cas de PSE. Le but, à terme, est de créer une communauté de salariés beaucoup plus importante, avec une convergence des luttes et des revendications sociales.

   mise een ligne le 12 janvier 2026

Symbole du libre-échange, le port de Bayonne bloqué par des agriculteurs

Par Chloé Rébillard sur https://reporterre.net/

Une intersyndicale paysanne a bloqué le port de Bayonne, le 12 janvier, barrant la route à l’entreprise Maïsica, qui exporte et importe des grains. Les agriculteurs dénoncent le traité de libre-échange avec le Mercosur et la gestion de la dermatose bovine.

Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), reportage

La colère agricole ne retombe pas malgré la pression accrue de l’État. Après trois jours de blocage de l’autoroute A63 par un groupe d’agriculteurs baptisé les Ultras de l’A63, qui a fortement perturbé la circulation des poids lourds dans l’agglomération de Bayonne, la préfecture des Pyrénées-Atlantiques a haussé le ton le 12 janvier : « Le préfet a décidé d’interdire toute manifestation non déclarée dans le secteur à Bayonne au regard du risque avéré de paralysie totale de la circulation. »

Une interdiction bravée dans la matinée par quelques centaines de personnes au niveau du port industriel de Bayonne-Tarnos, à l’appel des Confédérations paysannes du Béarn et des Landes, ainsi que du Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef) et du syndicat basque Euskal Herriko Laborarien Batasuna (ELB).

Ils dénoncent le traité de libre-échange avec les pays sud-américains du Mercosur — dont la signature est prévue le 17 janvier au Paraguay — et l’abattage total des troupeaux en cas de dermatose nodulaire contagieuse, une maladie grave qui touche les bovins.

L’accord UE-Mercosur au cœur du ressentiment

Positionnés au port industriel, les dizaines de tracteurs et leurs soutiens se sont divisés en deux groupes. Leur cible ? Des immenses silos dominant l’embouchure de l’Adour et appartenant à l’entreprise Maïsica, qui exporte et importe des grains depuis le sud-ouest de la France. Postés sur les accès toute la matinée, ils ont filtré la circulation, bloquant le ballet des poids lourds qui entrent et sortent du site.

Un lieu érigé en symbole du libre-échange, explique Mélanie Martin, présidente du Modef des Landes : « Maïsica contribue à creuser les inégalités entre les agriculteurs. » Or, elle constate que ce modèle exportateur des grandes coopératives céréalières est défavorable aux petits paysans. « Les Landes sont l’un des départements où les revenus agricoles sont les plus bas. »

« La crise agricole est une crise des revenus, mais les politiques font paravent en montrant du doigt les normes environnementales et sociales », précise Julien Iladoy, venu d’Aramits (Pyrénées-Atlantiques) où il élève des vaches, et porte-parole de la Confédération paysanne du Béarn. Dans son viseur notamment, des parlementaires français récemment ralliés à l’opposition à l’accord avec le Mercosur. L’éleveur dénonce leur « double discours » : « On demande de la cohérence. Nous, cela fait trente ans que nous luttons contre une agriculture dédiée à l’exportation. Nous voulons des échanges internationaux basés sur la solidarité et non pas sur la compétition. »

Julen Perez, représentant d’ELB, élève quant à lui des canards gras au Pays basque. Il craint les conséquences du traité du Mercosur sur un territoire où la densité paysanne a mieux résisté qu’ailleurs. Néanmoins, le Pays basque ne fait pas exception : ici comme ailleurs, l’érosion du nombre de paysans est au centre des préoccupations du monde agricole. Et le Mercosur attise ses inquiétudes : « Le Brésil est un producteur de viande colossal. Si demain les collectivités locales ou les restaurants ont le choix entre nos viandes qui coûteront deux fois plus cher et celles qui viennent du Brésil, on perdra des parts de marché. »

En début d’après-midi, les tracteurs ont quitté le port pour retourner dans les fermes. Peut-être pas pour longtemps. D’ici à la signature de l’accord, les agriculteurs ont d’ores et déjà prévu de continuer à se mobiliser. Reste à savoir quelle forme prendra la lutte. En parallèle des blocages, d’autres initiatives émergent. Au Pays basque, une soixantaine de communes ont signé une charte à l’initiative du syndicat ELB contre le traité de libre-échange et s’affichent désormais en « communes hors-Mercosur ».


 

   mise en ligne le 11 janvier 2026

« Toute la population de Gaza
dépend des ONG »

sur https://orientxxi.info/

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l’armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Mercredi 7 janvier 2026.

Trente-sept ONG internationales sont menacées d’interdiction d’opérer dans la bande de Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, c’est-à-dire dans toute la Palestine. Israël exige qu’elles fournissent les noms de tous leurs employés palestiniens.

La plupart de ces organisations humanitaires sont présentes depuis des décennies pour améliorer un peu la vie des Palestiniens sous occupation, et sous blocus à Gaza. Si elles ne fournissent pas les listes avant fin janvier, elles ne seront plus accréditées par Israël — qui contrôle les entrées dans tous les territoires palestiniens — à partir du 1er mars.

Cette demande n’est pas nouvelle. Certaines ONG l’ont acceptée. Elles ont même licencié des employés à la demande des services israéliens. Désormais, elles avertissent dès l’annonce de l’offre d’emploi que le travail sera soumis à une autorisation sécuritaire (security clearance). Le nom de chaque postulant est envoyé au Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien, qui donnera ou non son accord.

Des patients sous des bâches

Les trente-sept ONG menacées, dont Médecins sans frontières (MSF), refusent jusqu’ici de se soumettre à ce diktat. Si elles persistent et si leur éviction est confirmée, ce sera l’aboutissement de la stratégie israélienne. Israël a commencé par anéantir le secteur public palestinien, les infrastructures, les systèmes de santé, d’éducation, d’allocations familiales, en fait toute forme d’aide gouvernementale. À Gaza, tous les hôpitaux ont été bombardés et presque entièrement détruits. Sur une trentaine d’hôpitaux et de cliniques, seuls trois fonctionnent encore : l’hôpital Shifa à Gaza-ville, l’hôpital Al-Aqsa à Deir el-Balah et l’hôpital Nasser à Khan Younès. Et encore, on parle d’un fonctionnement partiel. Al-Shifa a transformé la maternité en service d’urgences et de chirurgie. Comme les autres établissements, il reçoit aussi des patients sous des bâches.

Après le secteur public palestinien, les Israéliens ont effacé la principale structure d’assistance aux réfugiés et à leurs descendants, qui constituent la grande majorité de la population de Gaza : l’UNRWA, vaste organisation onusienne, acronyme du United nations Relief and Works Agency (Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient), qui est en train de se dissoudre doucement. Son siège à Jérusalem a été saisi. L’agence a dû récemment licencier 575 employés.

Le but était d’abord de remplacer tout cela par les ONG, pour faire de la bande de Gaza une sorte de zone internationale. Maintenant, toute la population dépend de ces organisations dans tous les domaines : opérations chirurgicales, traitements, vaccins, aide humanitaire, financière. La dernière fois que j’ai eu besoin de faire vacciner mon fils Ramzi, à six mois, je n’ai pas pu trouver de vaccin dans un hôpital public ni auprès de l’UNRWA, mais chez MSF.

Il faut être une victime docile

Et c’est au moment où toute la population de Gaza dépend de cette aide que les Israéliens sortent la carte du chantage : les noms, ou la porte. Nul doute que, là aussi, ils prétendraient trouver parmi les employés des « membres du Hamas », ou bien un cousin éloigné qui militerait dans une faction politique. Ces « trouvailles » seront reprises par les médias complaisants en Occident.

Les postes offerts par les ONG sont pratiquement les seuls emplois disponibles à Gaza. Pour les obtenir, il faudra être une victime docile, une victime silencieuse. Les services israéliens scruteront les publications des candidats sur les réseaux sociaux ainsi que leurs appartenances politiques. La moindre critique, la moindre manifestation de colère contre le génocide en interdira l’embauche. Cette technique n’est pas nouvelle : elle est utilisée depuis longtemps pour accorder aux Palestiniens des permis de travail en Israël, indispensables pour la survie de nombreuses familles. En Cisjordanie, celui qui se plaint d’une attaque de colons contre son village verra son permis supprimé.

Supprimer les témoins du massacre

L’expulsion programmée des trente-sept ONG vise aussi à supprimer les témoins du massacre. Les journalistes palestiniens sont assassinés les uns après les autres ; les journalistes étrangers sont interdits d’entrée dans la bande de Gaza. Restent les ONG. Celles qui sont concernées sont aussi, comme par hasard, celles qui témoignent de ce qu’elles voient, c’est-à-dire du génocide en cours. D’habitude, les organisations humanitaires essaient de garder une certaine neutralité. Mais cette fois, elles n’ont pas pu rester les bras croisés et la bouche fermée, parce qu’elles ont vu l’enfer, le génocide, le nettoyage ethnique, la famine, l’absence de traitement pour les maladies graves. Rony Brauman, l’ancien président de MSF en France, ou Jean-François Corty, le directeur de Médecins du monde, se font régulièrement leurs porte-paroles sur les plateaux de télévision. Les médecins, les infirmiers et les infirmières savent de quoi ils parlent. Ils sont en première ligne, ce sont eux qui sont obligés de choisir ceux qui ont le plus de chances de survie dans la masse des blessés qui arrivent dans leurs hôpitaux de campagne. Désormais, ces témoignages seront impossibles à faire remonter, en Cisjordanie comme à Gaza.

Pour le moment, les ONG continuent à travailler à Gaza. Mais les effets de l’ultimatum israéliens se font déjà sentir. Plusieurs de leurs membres ont été refoulés à l’entrée de Gaza. Du coup, beaucoup de ceux qui devaient sortir temporairement, dans le cadre d’une rotation normale — en général au bout de trois mois — ont choisi de rester, par crainte de ne pouvoir revenir. Si ces organisations s’en vont en mars, ce sera une véritable catastrophe. Elles seront remplacées par des ONG du type Gaza Humanitarian Foundation (GHF), qui avait servi d’appât à ce que j’ai appelé les hunger games : des distributions chaotiques de nourriture, où il fallait être le plus fort pour être servi, et ainsi appâter de jeunes Palestiniens pour en faire les cibles des militaires israéliens. Ces derniers se livraient à une sorte de tir aux pigeons sur les Gazaouis tentant d’attraper un sac de farine.

Le projet de déportation est toujours en marche

Les Israéliens implanteront peut-être certaines de ces organisations derrière la « ligne jaune », la zone interdite vidée de ses habitants qui s’étend sur plus de la moitié de la bande de Gaza, et à l’intérieur de laquelle l’armée est en train de tout raser. Ces nouvelles ONG devraient être chargées de distribuer les bénéfices sociaux, là encore en excluant toute personne suspecte aux yeux des Israéliens. Pour y pénétrer, il faudra se taire.

Sur le fond, le véritable objectif d’Israël n’a pas changé : créer un enfer pour les deux millions de personnes qui vivent toujours dans ce qu’il reste de la bande de Gaza ; un espace de plus en plus étroit, afin qu’ils partent « volontairement » pour un exil définitif. On vous tue, on vous prive de tout — d’éducation, de santé —, mais si vous voulez survivre, ce sera votre décision, non une déportation. Malheureusement, ce projet bénéficie de la passivité du monde entier, qui ne soutient ni l’Autorité palestinienne ni la population. Après les réactions timides face au génocide, la communauté internationale accepte la fiction d’un « cessez-le-feu » qui n’empêche pas les Israéliens de continuer à tuer des Palestiniens, hommes, femmes et enfants. Le génocide se poursuit de façon silencieuse, sur un mode plus lent, mais le projet de déportation est toujours en marche. En l’absence de réaction forte, il ira jusqu’au bout.


 

    mise en ligne le 10 janvier 2026

Les plus hauts magistrats français s’élèvent contre les « vents mauvais »
qui menacent les juges

Fabrice Arfi sur www.mediapart.fr

À l’occasion de la rentrée solennelle de la Cour de cassation, son président Christophe Soulard et son procureur général Rémy Heitz ont dénoncé avec force, vendredi 9 janvier, les attaques contre la justice en marge des affaires Sarkozy et Le Pen et pointé le faible soutien de l’exécutif.

Alors que l’année 2025 a été marquée, en France, par des attaques d’une rare violence contre la justice après les condamnations de Marine Le Pen et de Nicolas Sarkozy dans deux affaires distinctes d’atteintes à la probité et tandis que des pays étrangers continuent de martyriser le droit international pour les besoins de leur politique extérieure (la Russie en Ukraine, Israël à Gaza, les États-Unis au Venezuela, etc.), les deux plus hauts magistrats français ont décidé de sonner l’alarme.

La scène s’est déroulée, vendredi 9 janvier, sous les ors de la grande chambre de la Cour de cassation, dans l’atmosphère compassée et protocolaire de l’audience solennelle de rentrée de la plus haute juridiction de l’ordre judiciaire.

Le premier président de la cour, Christophe Soulard, et Rémy Heitz, son procureur général, ont tous deux livré, dans des styles différents, des discours offensifs et ombrageux devant un parterre d’officiel·les venu·es pour l’occasion : le premier ministre Sébastien Lecornu, le ministre de la justice Gérald Darmanin et les deux président·es du Parlement, Yaël Braun-Pivet pour l’Assemblée nationale et Gérard Larcher pour le Sénat.

Emmanuel Macron, qui devait initialement être présent, s’est finalement décommandé en début de semaine, l’Élysée ayant annoncé que le président de la République avait décidé de se rendre à la cérémonie d’hommage aux victimes du drame de Crans-Montana, en Suisse.

Le faible soutien du pouvoir exécutif 

Le chef de l’État n’aura donc pas entendu le procureur général Heitz s’inquiéter des « vents mauvais qui remettent en cause l’État de droit et cherchent à saper la légitimité des juges ». Des vents qui « soufflent », a-t-il dit, « avec une force inégalée ».

Le président de la République n’aura pas pu constater avec le plus haut procureur de France que « l’institution [judiciaire – ndlr] a fait l’objet d’attaques d’une ampleur inédite au cours de l’année écoulée ». « S’il est admis qu’un justiciable puisse maudire ses juges pendant vingt-quatre heures, pour reprendre la formule de Beaumarchais, la liberté d’expression n’autorise pas à porter le discrédit sur l’institution judiciaire », a affirmé Rémy Heitz.

Plaidoyer pour l’indépendance des procureurs

« Le temps presse. » C’est par ces mots que le procureur général Rémy Heitz a réclamé, devant le premier ministre, le ministre de la justice et les deux président·es des chambres haute et basse du Parlement qu’une réforme en faveur de l’indépendance des procureur·es français·es soit remise sur l’établi législatif.

En France, les procureur·es sont hiérarchiquement soumis·es au pouvoir exécutif et leur nomination dépend du garde des Sceaux, après l’émission d’un avis du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) qui n’est que consultatif. En rendant cet avis « conforme », la réforme pourrait parer certains risques, a estimé Rémy Heitz.

Le magistrat a évoqué une réforme « modeste mais indispensable », parce que « l’avenir est incertain et parce que l’histoire nous enseigne que, partout où l’État de droit est attaqué, l’indépendance de la justice est la première cible ».

« Si, à l’avenir, demain, un gouvernement décidait de nommer aux postes du parquet, y compris les plus sensibles, des magistrats ne présentant pas l’expérience et des garanties d’indépendance suffisantes, aucun garde-fou ne permettrait de s’y opposer. Cela ouvrirait la voie au soupçon d’une justice politisée », a-t-il ajouté, parlant d’une « faille dans la Constitution ».

« Les enjeux sont trop grands, les risques trop élevés », a-t-il conclu.

« Or, ces derniers mois, certaines décisions de justice ont été présentées comme l’expression tantôt d’un “coup d’État judiciaire”, tantôt d’un “acharnement”, voire d’une “vengeance” », a-t-il précisé, faisant référence aux « mots excessifs et sans fondement » qui ont saturé le débat public après les déboires judiciaires de Marine Le Pen (en mars) et Nicolas Sarkozy (en septembre). Ce dernier a même personnellement récidivé dans son Journal d’un prisonnier (Fayard), publié après vingt et un jours d’incarcération à la suite de sa condamnation pour association de malfaiteurs dans l’affaire des financements libyens.

Pendant sa (brève) détention, l’ancien président, déjà deux fois condamné définitivement dans d’autres affaires (Bismuth et Bygmalion), avait reçu la visite à la prison de la Santé de Gérald Darmanin, qui a manifestement préféré faire primer son amitié sur les exigences de sa fonction.

Un juge de la CPI sous sanctions

Les affaires Le Pen et Sarkozy ont en commun le fait que les différentes présidentes de chambre correctionnelle qui ont condamné la cheffe de file de l’extrême droite, dans un cas, et l’ancien président de la République, dans l’autre, ont toutes deux reçu des menaces de mort considérées comme suffisamment sérieuses pour que des enquêtes judiciaires soient ouvertes.

Autre point commun entre les deux dossiers : ils seront l’un·e et l’autre jugé·es en appel en 2026 – en janvier et février pour l’affaire des emplois fictifs du Rassemblement national au Parlement européen ; entre mars et juin pour le scandale libyen du clan Sarkozy. Un calendrier judiciaire qui promet un nouveau déchaînement de populisme antijudiciaire, avec l’accélérateur de particules que représente aujourd’hui, sur le terrain médiatique, l’empire Bolloré (CNews, Le Journal du dimanche, Europe 1…).

Il faut aujourd’hui du courage pour juger des affaires politico-financières. Le procureur général Rémy Heitz Le procureur général Rémy Heitz

Emmanuel Macron n’aura donc pas entendu, non plus, la demande formulée par le procureur Heitz d’un « véritable soutien moral de la part des pouvoirs publics », qu’il a jugé insuffisant dans la période de croisade politico-médiatique que les juges doivent endurer contre leur indépendance. « On aimerait parfois que ce soit plus », avait d’ailleurs confié, la veille, devant quelques journalistes, le président de la Cour de cassation, Christophe Soulard, qui a dit attendre des pouvoirs publics qu’ils « rappellent que l’indépendance de la justice est l’assurance-vie de la démocratie ».

« Il faut aujourd’hui du courage pour juger des affaires politico-financières sensibles ou pour traiter des procédures de narcotrafic », s’est ému Rémy Heitz, qui a affirmé que les magistrat·es « méritent la reconnaissance de la nation et des pouvoirs publics pour le rôle qu’ils tiennent dans notre société ».

Lors de son discours, le président Soulard a de son côté rappelé que « l’Europe s’est construite par le droit mais le modèle qu’elle représente est aujourd’hui menacé ». Or, a-t-il observé, « la première de ces menaces vise l’institution judiciaire, dont la solidité conditionne tout le reste ». Mais Emmanuel Macron n’était pas là pour l’entendre.

En revanche, un homme présent dans la salle a reçu les hommages conjoints des deux hauts magistrats de la Cour de cassation. Il s’agit du juge français de la Cour pénale internationale (CPI) Nicolas Guillou, dont Le Monde a raconté l’enfer administratif qui est le sien (interdit bancaire sur une bonne partie du globe, comptes Amazon, Airbnb ou PayPal paralysés, visas refusés, etc.) depuis qu’il a été placé sous sanctions par l’administration Trump pour avoir fait partie des magistrats ayant autorisé l’émission d’un mandat d’arrêt contre le chef du gouvernement israélien, Benyamin Nétanyahou.

Le procureur général Heitz a salué un juge « sanctionné pour avoir simplement exercé, en toute indépendance, ses éminentes fonctions », tandis que le président Soulard a dit « le courage qui doit être celui des magistrats lorsqu’ils sont amenés à prendre des décisions difficiles tant notre époque semble vivre un retour de la force brute contre le droit ».


 

    mise en ligne le 9 janvier 2026

« Virage autoritaire sur le système de santé » : pourquoi les médecins font grève (ou pas)

par Rachel Knaebel sur https://basta.media/

Les médecins ont lancé une grève de dix jours en début de semaine, pour protester contre un contrôle accru des arrêts maladie et des menaces de sanctions. Mais toutes les organisations professionnelles ne sont pas en accord avec ce mouvement.

ne grève des médecins, généralistes et spécialistes, a commencé lundi 5 janvier. Largement suivie, elle devrait durer dix jours. L’intersyndicale qui appelle à cette grève dénonce plusieurs mesures de la loi de finances de la Sécurité sociale, adoptée mi-décembre et qui sonnerait « le glas de la médecine libérale en France ».

Un de ses articles prévoit, par exemple, la fin du remboursement par l’Assurance-maladie des actes et prestations prescrits par les médecins dits « de secteur 3 », qui n’ont pas signé d’accord avec la Sécurité sociale et fixent librement leurs tarifs, souvent élevés. D’autres articles de cette loi donnent à l’Assurance-maladie le pouvoir de prononcer unilatéralement des baisses de remboursements, si les négociations avec les médecins n’ont pas abouti.

Un autre point prévoyait des sanctions financières, pouvant aller jusqu’à 10 000 euros par an, contre les médecins qui n’alimentent pas le dossier médical partagé (DMP), un carnet de santé numérique. Mais cet aspect a été invalidé par le Conseil constitutionnel à la toute fin du mois de décembre.

« Ça nous assimile à des fraudeurs »

Enfin, les médecins protestent contre un contrôle renforcé des arrêts maladie prescrits, prévu, non pas dans la loi de finances de la Sécu, mais dans un projet loi de lutte contre la fraude sociale et fiscale, étudié au Parlement depuis l’automne.

Depuis plusieurs années, les médecins subissent une pression de plus en plus forte de la part de l’État sur leurs prescriptions d’arrêts maladie. Car le nombre d’arrêts maladie augmente, tout comme le montant global d’indemnités journalières payées en cas d’arrêts. Pour l’Assurance-maladie, 60 % de cette hausse est due à l’augmentation de la population, à son vieillissement, et à l’augmentation des salaires, sur lesquels sont calculées les indemnités. L’Assurance-maladie en déduit donc que 40 % de l’augmentation du coût des indemnités vient directement des médecins, qui prescriraient trop d’arrêts.

« C’est une loi qui a vocation à lutter contre la fraude. Et dans cette loi, les parlementaires ont intégré la “mise sous objectifs”, un outil qui doit normalement permettre de réguler la prescription d’arrêts maladie. Ça nous assimile, de fait, à des fraudeurs. C’est nous prendre d’emblée pour des gens malhonnêtes », s’indigne Sébastien Adnot, médecin dans le Vaucluse et secrétaire général adjoint du syndicat de généralistes MG France.

Pour lui, la manière dont la Caisse nationale d’assurance-maladie (CNAM) sélectionne les médecins aujourd’hui contrôlés pour les arrêts de travail prescrits est opaque. « Si on écoute la Cnam, elle sélectionne par le biais d’un algorithme les médecins qui ont des prescriptions atypiques d’arrêts de travail. Mais l’algorithme, on ne sait pas comment il fonctionne. Et puis, si on est dans un secteur où il y a beaucoup d’ouvriers, avec des gens qui ont des troubles musculo-squelettiques, des douleurs lombaires, des problèmes de santé mentale, etc., comment voulez-vous que nous puissions atteindre des objectifs de réduction des arrêts maladie, alors qu’on donne simplement ce dont les patients ont besoin ? »

La « verticalité » plutôt que le dialogue

MG France conteste aussi les sanctions financières initialement prévues dans la loi de financement de la Sécu pour non-remplissage du dossier médical partagé. « Le dossier médical partagé, c’est une avancée qui peut être majeure. Nous n’en remettons pas en question l’utilité. Mais le DMP a été construit sans concertation avec les soignants et les médecins. Donc, on a un outil qui n’est pas adapté à notre pratique, et on ne l’utilise pas. Mais plutôt que de dire “on va travailler avec vous pour rendre l’outil plus ergonomique”, on nous menace d’amendes ! »

Plus largement, le médecin fustige « un virage autoritaire de l’État par rapport au système de santé, et une disparition de ce qui fonde normalement la relation entre les médecins et l’Assurance-maladie, qui est le dialogue conventionnel. Là, au contraire, on voit une verticalité qui s’installe. »

La composition de l’intersyndicale qui a appelé à la grève des médecins est large. Elle va d’organisations de généralistes, comme MG France, à celles des Jeunes médecins, la Fédération des médecins de France, le syndicat de chirurgiens et spécialistes Spé-Le Bloc… Mais tous les syndicats de médecins ne s’y sont pas joints.

Les « privilèges d’une corporation »

Le Syndicat de la médecine générale (SMG), orienté à gauche, se tient à l’écart de ce mouvement. « Sous couvert de défendre l’accès aux soins et le système de santé, ces organisations défendent surtout les privilèges d’une corporation et ses bénéfices, accuse le SMG au sujet de l’appel à la grève et des syndicats qui l’ont lancé. Ceux-ci « s’insurgent contre les limitations portées aux dépassements d’honoraires, contre le contrôle de l’augmentation injustifiée des profits réalisés dans certaines spécialités, et défendent bec et ongles un système libéral qui a désormais largement fait la preuve de son incapacité à remplir le service essentiel à la population que représentent les soins de santé », écrit aussi le SMG.

Pourtant, le Syndicat de la médecine générale partage une partie des revendications des médecins à l’initiative de la grève et dénonce aussi la pression exercée sur les arrêts maladie. « Nous militons pour défendre l’arrêt de travail comme un outil thérapeutique, et pour lutter contre les causes de l’augmentation de ces arrêts de travail », explique Ismaël Nureni Banafunzi, médecin à La Rochelle, au nom du Syndicat de la médecine générale, dont il est membre.

« Pour la suppression des dépassements d’honoraires »

Sur le dossier médical partagé, le SMG alerte de son côté depuis des années sur la sécurité des données et la nécessité du consentement des patients et des patientes. « Les moteurs de notre opposition ne sont pas les mêmes », résume le médecin au sujet de cette grève. « Notre objectif, c’est de réfléchir à l’organisation territoriale de santé, pas seulement avec les médecins, mais aussi avec les autres personnels de santé et les patients et les patientes, pour introduire de la démocratie dans la gouvernance de la Sécurité sociale, pour savoir où est-ce qu’on met l’argent et où est-ce qu’on le prend », défend Ismaël Nureni Banafunzi.Le SMG s’était par exemple fermement opposé à l’augmentation des restes à charge pour les patients, à l’origine prévue dans le projet de budget de la Sécu. Mesure qui a finalement été abandonnée, du moins pour cette année. « Nous militons pour la suppression des dépassements d’honoraires, ajoute le médecin du SMG. Et pour une nouvelle organisation territoriale de santé afin de lutter contre la désertification médicale en créant un système public de soins primaires et en instaurant une diversification sociologique du recrutement des étudiants en médecine. »

Au-delà des revendications des différentes organisations professionnelles, la grève actuelle des médecins fait ressortir une défiance envers les pouvoirs publics, dans un contexte où le budget de la Sécu a été adopté avec beaucoup de difficultés. « Le problème de la santé en France, c’est essentiellement un problème de choix politique, pas de dépenses qui seraient trop importantes, juge Sébastien Adnot. Qu’est-ce que la classe politique qui est en charge des affaires du pays est prête à faire pour assurer la santé des citoyens ? »


 

    mise en ligne le 8 jan,vier 2026

Cisjordanie : l’ONU dénonce l'« apartheid » israélien et l'« asphyxie » des droits des Palestiniens

La rédaction sur www.humanite.fr

Un nouveau rapport du Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a affirmé mercredi 7 janvier que la discrimination et la ségrégation exercées par Israël à l’encontre des Palestiniens en Cisjordanie s’intensifiaient, s’apparentant à une forme de « système d’apartheid ».

Dans un nouveau rapport, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU affirme que la « discrimination systématique » à l’égard des Palestiniens dans l’ensemble des territoires palestiniens occupés illégalement s’est « radicalement aggravée » ces dernières années. « On assiste à une asphyxie systématique des droits des Palestiniens en Cisjordanie », a déclaré Volker Türk, à la tête du Haut-Commissariat. Il a estimé que cette situation avait conduit à une « forme particulièrement grave de discrimination et de ségrégation raciales, ressemblant au type de système d’apartheid que nous avons déjà connu ».

« Ségrégation permanente »

Qu’il s’agisse d’avoir accès à l’eau, aux écoles ou encore aux hôpitaux ou qu’il s’agisse de pouvoir aller voir des proches ou d’aller récolter des olives, « chaque aspect de la vie des Palestiniens en Cisjordanie est contrôlé et restreint par des lois, des politiques et des pratiques discriminatoires d’Israël », a déploré le Haut-Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU.

Le rapport souligne que les autorités israéliennes « soumettent les colons israéliens et les Palestiniens vivant en Cisjordanie à deux régimes distincts de lois et de politiques, entraînant un traitement inégal sur plusieurs questions cruciales ». « Les Palestiniens continuent d’être soumis à des confiscations massives de terres et à une privation d’accès aux ressources », relève-t-il, affirmant que cette situation conduit notamment à « les déposséder de leurs terres et de leurs maisons ».

Cette discrimination est aggravée par la violence intensifiée des colons, avec dans de nombreux cas « l’assentiment, le soutien et la participation des forces de sécurité israéliennes », selon le Haut-Commissariat. Depuis le début du génocide dans la bande de Gaza, les autorités israéliennes ont également « intensifié le recours à la force illégale, aux détentions arbitraires et à la torture », déplore le rapport.

Il dénonce une « détérioration sans précédent de la situation des droits humains » en Cisjordanie, faisant état du renforcement de la « répression de la société civile » et des « restrictions excessives à la liberté des médias ». Le rapport souligne aussi la rapide expansion des colonies, illégales au regard du droit international, tandis que les Palestiniens sont tués « avec une impunité presque totale ».

Les auteurs du rapport disent en outre avoir trouvé « des motifs raisonnables de croire que cette (…) ségrégation et cette subordination sont destinées à être permanentes » afin de maintenir un système d’« oppression » et de « domination des Palestiniens ».

Plus de 1 000 Palestiniens tués en Cisjordanie depuis le début du génocide

Depuis le début du génocide dans la bande de Gaza, les forces israéliennes et les colons ont tué plus de 1 000 Palestiniens en Cisjordanie, parmi lesquels de nombreux militants mais aussi des dizaines de civils, selon un comptage de l’Agence France-Presse reposant sur les chiffres du ministère palestinien de la Santé.

Volker Türk demande à Israël qu’il « abroge toutes les lois, politiques et pratiques qui perpétuent la discrimination systémique à l’égard des Palestiniens fondée sur la race, la religion ou l’origine ethnique ». La mission diplomatique d’Israël auprès de l’ONU à Genève a fustigé des « accusations absurdes et déformées de discrimination raciale » formulées à l’encontre d’Israël, affirmant qu’elles illustraient la « fixation intrinsèquement politique (…) du bureau des droits de l’homme de l’ONU à diaboliser Israël ».


 

   mise en ligne le 7 janvier 2026

60 ans après l’explosion de la raffinerie de Feyzin : pas de transition climatique sans responsabilité industrielle

Tribune collective sur www.humanite.fr

Soixante ans après l’explosion de la raffinerie de Feyzin, le pays s’apprête une nouvelle fois à commémorer la catastrophe tout en réitérant les erreurs qui l’ont rendue possible, constatent Sud chimie et les associations écologistes Notre maison brûle et Notre affaire à tous.

La catastrophe de Feyzin du 4 janvier 1966 (18 morts dont 11 pompiers et 84 blessés) n’est pas seulement un accident du passé, c’est un mode d’organisation industrielle et politique qui continue de structurer les territoires, d’exposer les corps aux risques, et qui traduit la façon dont on accepte que certains quartiers soient plus sacrifiables que d’autres. Des vallées industrielles aux ports, des périphéries populaires aux aires d’accueil coincées entre voies rapides et sites dangereux, on retrouve systématiquement les mêmes arbitrages : produire plutôt que protéger. Comme si nous étions pour l’éternité obligé·es de choisir entre l’emploi et la santé.

En 2026, les anniversaires du nuage toxique de Seveso (50 ans), de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl (40 ans) et de l’explosion de l’usine AZF (25 ans) viendront rappeler que ce récit officiel de l’« apprentissage par la catastrophe » ne tient pas.

À chaque explosion, incendie ou nuage toxique, une même grammaire se répète : quelques ajustements techniques, des plans revus à la marge, une communication de crise plus huilée, mais jamais de remise en cause profonde des chaînes de production, des arbitrages économiques, ni de la distribution sociale et géographique des risques. Pire, nous sommes en train de supprimer les rares garde-fous qui avaient été instaurés suite à ces catastrophes. Le constat est clair aujourd’hui : nous n’apprenons rien de nos erreurs face aux risques industriels.

Des poudreries napoléoniennes aux plateformes logistiques contemporaines, la fabrique de l’impunité industrielle r18 ptepose sur la même architecture : production d’ignorance, externalisation des nuisances, conversion des corps exposés en variables d’ajustement d’une équation économique. Les morts immédiates se comptent, les malades de long terme se dispersent dans les statistiques, et c’est encore et toujours aux victimes de prouver que leurs cancers, leurs infarctus sont autre chose qu’une malchance individuelle.

Or, au moment où la « transition climatique » apparaît avant tout guidée par les besoins des acteurs économiques dominants, nous semblons nous précipiter vers les mêmes erreurs, avec une touche de vert. Dans les discours dominants, la baisse des émissions devient un prétexte pour invisibiliser la matérialité chimique de la transition. Derrière les batteries, les matériaux dits « décarbonés », les18 pt nouvelles infrastructures gazières ou hydrogène, se déploient de nouvelles couches de molécules toxiques, de PFAS, de sous-produits organofluorés, qui viennent s’ajouter aux 345 000 substances déjà en circulation dont la dangerosité reste largement méconnue. Les choix qui sont faits actuellement par les gouvernements, sous la pression des industriels, reviennent à tenter de répondre à la crise climatique mon18 ptdiale en multipliant les risques au niveau local. La transition climatique n’a aucun sens si elle se fait en sacrifiant la santé humaine et la biodiversité.

Refuser de séparer artificiellement « risques industriels », « santé environnementale » et « climat »

Les mêmes catégories de population sont en première ligne : ouvrier·es, sous-traitants, intérimaires, habitant·es des quartiers populaires situés en contrebas des installations dangereuses, travailleur·ses immigré·es, gens du voyage. La justice environnementale n’est pas un supplément d’âme à la transition, elle en est une condition. Elle est aussi et surtout le révélateur de ce que nous acceptons de faire subir aux corps et aux territoires.

Partir de Feyzin, de Seveso, de Tchernobyl et d’AZF, c’est aussi regarder dans les yeux le prix de nos erreurs passées et le temps durant lequel nous les payons. L’explosion elle-même dure quelques secondes ; les cancers, les maladies cardio-respiratoires, les troubles neurologiques se déploient sur des décennies, souvent loin du site et des caméras. La transition bas carbone ne peut pas s’abriter derrière l’urgence climatique pour reproduire ce découplage entre le temps court des investissements et le temps long des corps et de la santé.

Le principe de précaution, déjà largement vidé de sa substance aujourd’hui, doit redevenir un principe d’organisation des politiques industrielles : il doit revenir aux industriels de prouver l’innocuité de leur activité, pas aux riverain·es et travailleur·ses de servir de cobayes.

Dans le bassin lyonnais comme ailleurs, associations écologistes, collectifs de riverain·es et syndicats peuvent faire converger les luttes autour d’un agenda commun : réduire réellement les risques. Cela signifie conditionner toute politique de transition à une cartographie fine des expositions, à des études sanitaires indépendantes, à la mise sous contrôle démocratique des appareils d’expertise aujourd’hui trop proches des industriels… Soixante ans après Feyzin, et à l’approche des anniversaires de Seveso, de Tchernobyl et d’AZF, il est temps de rompre avec l’idée que la France serait condamnée à vivre assise sur un baril de poudre, au nom de la compétitivité ou d’une politique climatique dessinée par et pour les intérêts industriels.

Les signataires :

Jérémie Suissa, délégué général de Notre Affaire à Tous

Paul Poulain, co-fondateur de Notre Maison Brûle

Vincent Pochon, délégué syndical de Sud Chimie

    mise en ligne le 6 janvier 2026

On a aussi un problème avec l’Europe

par Catherine Tricot sur www.regards.fr

L’atonie des dirigeants européens conforte la puissance de Trump. Ils faillissent et nous trahissent.

En acceptant l’agression américaine au Venezuela, Emmanuel Macron s’est discrédité et a abandonné toute capacité d’agir. C’est donc sans lui qu’il faut commencer à bâtir le futur.

Personne ne peut croire désormais que la politique de Donald Trump est intuitive, versatile ou erratique. En moins d’un an, le président américain a mis sur la table toutes les ruptures qu’il entend imposer à l’ordre du monde. Et l’Europe a fait l’autruche, systématiquement. Elle a cru calmer daddy en se comportant comme un vassal.

La hausse unilatérale des droits de douanes ? OK. 

La hausse du budget de l’armement pour l’achat de ses armes aux États-Unis ? OK.  

L’achat de gaz aux États-Unis en dépit des objectifs de décarbonation ? OK.

Le futur G20 dans la résidence privée de Donald Trump ? OK.

L’expulsion de l’Afrique du Sud du G20 ? OK.

Le bannissement du sol américain de l’ancien commissaire européen au numérique, Thierry Breton ? Silence.

Les sanctions invalidantes contre le juge français de la Cour pénale internationale ? OK.

L’humiliation de Zelenski ? Pas OK mais on va redoubler de flatterie.

La riviera à Gaza ? OK.

Le bombardement de l’Iran ? OK.

Le bombardement du Nigéria ce 25 décembre ? OK.

L’investissement aux États-Unis de 500 milliards du géant du médicament Sanofi ? OK.

Le soutien aux forces d’extrême droite inscrit dans le projet de sécurité nationale ? RAS.

On a un gros problème avec Donald Trump mais on a aussi un gros problème avec l’Europe. Cela fait longtemps que le projet européen est exsangue ; qu’il est largement contesté voire rejeté et surtout totalement périmé. Tous les dirigeants européens le savent mais ils n’ont pas de plan B. Ils ont peur. 

On ne peut rien attendre d’eux. Il faut oser penser à toutes les échelles : avoir une proposition pour un nouvel ordre mondial qui relève les défis d’aujourd’hui ; repenser l’Europe pour qu’elle soit active dans l’émergence de ce nouveau projet mondial.

Dire « la paix » ne suffit plus. Il faut anticiper de nouvelles façons de résoudre les conflits de territoire, de souveraineté. Promouvoir les intérêts communs de l’humanité contre les identités fermées est central dans le monde qui vient. Ces intérêts communs que sont la lutte contre le réchauffement climatique et la solidarité face à ses effets ; la lutte contre les pandémies et les maladies endémiques ; stopper la prolifération nucléaire ; contrôler l’IA ; faire reculer les inégalités ravageuses… 

La charte des Nations unies n’a pas prévu tout cela et repose sur un fonctionnement bloquant avec le droit de veto des cinq membres permanents du conseil de sécurité. De fait, l’ONU est à l’arrêt. Une nouvelle organisation mondiale pour notre humanité commune est nécessaire. Elle doit être bâtie avec les États, les ONG, les sociétés. 

C’est cela ou la partition entre empires. 

L’Europe ne doit pas, ne peut pas se vouloir un empire parmi les autres. Elle doit et peut être une force pour faire émerger ce futur en commun. Mais cela passe ici aussi par une grande remise à plat. L’Europe, quoi qu’elle en dise, n’a pas su faire mieux qu’un grand marché, une monnaie commune et un espace de libre circulation pour les citoyens européens. Elle est le dernier carré du néolibéralisme dérégulateur. Ce temps est terminé. Un autre va s’inventer. Ce sera celui de la vassalité, du conflit généralisé ou un nouveau projet de coopération avec le monde.  

On a besoin que l’Europe construise ce chemin. Pedro Sanchez, le premier ministre socialiste espagnol, se tient droit et tente des trucs. Dernier en date : la déclaration commune avec les pays d’Amérique latine qui refusent le coup de force américain. Pedro Sanchez est seul à tenter. C’est lui qui a raison. Cela va prendre du temps mais il faut s’y engager. Que 2026 nous en donne le courage.


 

   mise en ligne le 5 janvier 2026

Mayotte, tropique de la violence d’État

Rémi Carayol sur https://www.blast-info.fr/

Depuis plusieurs années à Mayotte, l’État français a entrepris de raser les quartiers dits « insalubres » et de jeter à la rue leurs habitants, pour la plupart des Comoriens en situation irrégulière. À Combani, deux bidonvilles sont menacés de destruction. Un an après le cyclone Chido, tout le monde se prépare à une nouvelle apocalypse, dans un quotidien déjà semé d’embûches. Reportage.

Ici, c’est Moghoni. C’est ce qu’on appelle à Mayotte un « banga » — dans un détournement de ce mot qui évoque, à l’origine, les cases que se construisent les garçons à leur puberté, quand il est temps pour eux de quitter la promiscuité du foyer familial. On peut dire aussi que c’est un bidonville. Ou un quartier informel. Ou encore, si l’on adopte le vocabulaire du préfet, un quartier insalubre. À résorber donc. À « RHIser » — c’est le terme ici : on parle d’une RHI, une résorption d’habitat insalubre. C’est du Orwell dans le texte, de la pure novlangue administrative. Ici, on ne détruit pas, on « résorbe », et pour ce faire, on déloge — rien qu’en 2024, la Ligue des droits de l’Homme estime que 4 600 personnes ont été jetées à la rue à Mayotte, dans le cadre de six arrêtés de démolition — et on rase. Avec des monstres métalliques armés de leur pelle, des gendarmes casqués armés de leur flash-ball ou de leur lance-grenade, des fonctionnaires en chemise et en mocassins armés de leur morgue, et parfois, des habitants armés de leur colère, de quelques pierres et de cocktails Molotov.

Bientôt donc, Moghoni et le quartier voisin, Zardeni, coincés dans les bas-fonds de Combani, ancienne plantation de canne à sucre située dans le centre-nord de Mayotte, seront « résorbés ». C’est écrit, là, en vert, ou en bleu, ou en orange, sur les morceaux de tôle dressés à la verticale qui servent de murs aux maisons ou aux parcelles. Ce ne sont pas des mots, mais des nombres, et tout le monde sait ce qu’ils signifient, même si personne n’est capable de les décrypter. Ici, le 189. Plus loin, le 200, et juste à côté, le 242. Logique incompréhensible. Que dit-elle ? L’ordre de leur destruction ? Va-t-on commencer le « travail » par le numéro 1, et ainsi de suite ? En temps normal, on en rirait ici, de ce charabia de mzungu, de Blanc. Mais depuis que des gendarmes et des policiers municipaux sont venus taguer leur quartier avec leur peinture en bombe, un matin du mois de novembre, sans rien dire, sans un mot — il n’y en avait pas besoin, les habitants ont vite compris —, on ne peut plus parler de normalité. L’heure est grave. Le compte-à-rebours a débuté. Tout le monde sait que le quartier va être rasé, mais personne ne sait quand. « On est là, on attend, que peut-on faire d’autre ? On n’a nulle part où aller » dit une dame, une mère de trois enfants, puis une autre, trois enfants dans ses jambes, un dans les bras, puis une autre encore, qui revient de l’école avec ses deux enfants. La vie continue, en pointillés.

Dans le quartier informel de Moghoni (Combani) le 4 décembre 2025. Ces numéros ont été inscrits par des gendarmes en novembre, annonçant la destruction du quartier.
Image Rémi Carayol

On sait qu’un jour, un matin sûrement, à l’aube, il faudra réunir ses affaires au plus vite, les emballer et les sortir de la maison avant que celle-ci ne soit détruite. Les meubles, les matelas, la vaisselle. Les papiers surtout — extrait d’acte de naissance, certificat de scolarité, carnet de vaccination, tout ce qui pourra aider, un jour, à obtenir un titre de séjour. Ce qu’on ne sait pas, c’est où on ira. Certains seront relogés. Une fois que les gendarmes ont tagué les maisons, des personnes sont venues. C’était le lendemain. Elles disaient travailler pour l’Acfav, l’Association pour la condition féminine et l’aide aux victimes, et elles étaient là pour recenser les habitants. Combien de personnes vivent dans la maison ? Combien d’enfants ? Quelle est leur situation administrative ? C’est important, parce que si l’on est de nationalité française, ou si l’on est « étranger » (c’est à dire de nationalité comorienne en général) en situation régulière, on aura droit — normalement – à un relogement. Temporaire certes : quelques semaines seulement. Loin parfois, à des kilomètres de là. Et en réalité très illusoire : faute de places suffisantes, l’État ne reloge en général qu’une infime minorité de « décasés ». Selon un document du Sénat, les associations missionnées pour l’hébergement d’urgence ne disposaient, en début d’année, que de 1 241 places, et elles étaient déjà occupées à 130 %.

Des opérations comme celle qui est promise à Moghoni et à Zardeni, il y en a eu une quarantaine ces dernières années, notamment depuis que la loi dite « Elan » (« portant évolution du logement, de l'aménagement et du numérique »), entrée en vigueur en 2019, a levé la plupart des « obstacles » qui s’imposaient à l’État, parmi lesquels l’obligation de relogement pour toutes et tous. (Intéressante, d’ailleurs, l’adaptation de cette loi à Mayotte : censée « protéger les plus fragiles » dans l’Hexagone, elle sert, sur cette île, à les déloger — comme une allégorie du traitement à front renversé de ses habitants par l’État.) Selon Daniel Gros, référent de la LDH à Mayotte, ce sont plus de 12 000 personnes qui ont été jetées à la rue ces dernières années. La loi consacrée à la « refondation » de Mayotte, adoptée cet été, a fini par abattre toutes les digues (le délai d’évacuation notamment, raccourci à deux semaines). Désormais, le préfet détruit quand il veut, où il veut. Moins de quatre mois après Chido, en avril dernier, 70 familles ont été délogées dans le village de Dzoumogné, dans le nord. Parmi elles, 17 familles se sont vu proposer un relogement, et seulement 6 en ont bénéficié.

Il n’y a pas de raison qu’il en aille autrement à Moghoni et à Zardeni. Pour tous ceux qui n’ont pas de papiers en règle, ou qui en ont mais qui refuseront de partir d’ici — parce que l’école, parce que le travail – ce sera le temps de l’errance. On se rendra un peu plus loin peut-être, vers ce qu’on appelle ici « le cinquième village », un bidonville qui se construit près de la retenue collinaire qui sert à alimenter l’île en eau potable. Ou dans un autre quartier de Combani, un autre « banga » qui sera lui aussi détruit, un jour ou l’autre. Ou dans un autre village tout simplement, là où l’on compte un ami ou un membre de la famille.

Il faudra alors recommencer de zéro, comme il y a un an, juste après Chido. Le quartier était méconnaissable. Aucune maison n’avait tenu. De la tôle partout. Les affaires personnelles éparpillées. Les papiers perdus, emportés par les vents ou simplement blanchis par la pluie. Le ruisseau en furie, en contrebas. La boue. Les cris. L’apocalypse. Il a fallu tout reconstruire. Et voilà qu’un an après, une autre tempête s’annonce. Elle ne viendra pas du ciel celle-ci, mais à bords de camions bleus — ceux que l’on prend soin d’éviter quand on se déplace, sous peine de finir au Centre de rétention administrative et d’être expulsé vers l’île d’Anjouan, la plus proche de Mayotte. Comme Chido, elle effacera des vies entières.

Moghoni n’est pas un quartier de « migrants » — ce terme employé à tort et à travers par les journalistes venus de Paris, qui ne correspond à aucune réalité sur cette île. On y vit depuis des années, depuis toujours pour les plus jeunes. Certains sont arrivés il y a plus de vingt ans, d’Anjouan ou de la Grande-Comore, la plus grande des îles de l’archipel. Assis sur le banc de la mosquée, en attendant l’’Asr, la prière de l’après-midi, des hommes se souviennent qu’à l’époque, il n’y avait que quelques cases en tôle. Ils se sont installés avec l’accord du propriétaire foncier, et parfois sur les conseils du maire. Ils ont construit leur maison avec de la tôle et des poutres, une pièce d’abord, puis deux, parfois trois ; ont fait venir la famille, ou l’ont fondée ici même. Ils ont édifié une mosquée, l’un des rares bâtiments en dur du quartier. Aujourd’hui, on trouve aussi quelques épiceries.

L’une d’elle est tenue par Ansifia. Vingt-trois ans qu’elle vit ici. Elle avait 13 ans quand elle est arrivée. Sa sœur est française, elle est comorienne. Elle a un titre de séjour, un travail donc, et trois enfants qui vont à l’école primaire. Pour l’instant tout du moins. Parce que quand les gendarmes reviendront pour détruire son quartier, elle ne sait pas plus que les autres où elle ira. « Notre vie ne tient qu’à un fil. Je n’ai rien d’autre que ma maison », souffle-t-elle dans la cacophonie des femmes qui, dans la cour voisine, font la cuisine, et alors que les enfants endimanchés reviennent de l’école.

Enfin, pour ce qui est des plus chanceux. Car certains n’y vont pas. Ce n’est pas faute, pour leurs parents, d’avoir tout fait pour. Moinaecha par exemple : lors de la dernière rentrée, cette jeune maman à peine sortie de l’adolescence n’a pas pu inscrire son garçon de 3 ans, dont elle s’occupe seule (« le papa ? quel papa ? », raille-t-elle), au prétexte que celle qui partage la même parcelle, dans les profondeurs du quartier, avait déjà inscrit ses quatre enfants. La commune de Tsingoni (dans laquelle se trouve le village de Combani) refuse d’inscrire des enfants de parents différents s’ils ont la même adresse. Un subterfuge parmi beaucoup d’autres pour limiter les inscriptions des enfants de parents étrangers, qui n’est pas propre à cette mairie. A Mayotte, la plupart des communes rivalisent d’ingéniosité pour limiter les inscriptions, en toute illégalité, dans une logique purement xénophobe, sans même s’en cacher (comme le démontrent des rapports de l’Unicef, de Human Rights Watch ou encore de la Cour des comptes) et sous l’œil passif — sinon complice — de l’État.

En 2023, deux chercheurs de l’université de Nanterre estimaient entre 5 379 et 9 575 le nombre d’enfants âgés de 3 à 15 ans non-scolarisés. Aujourd’hui, ils sont probablement plus nombreux encore. Pour l’inscription, les mairies demandent des documents impossibles à obtenir quand on se trouve en situation irrégulière (un justificatif de sécurité sociale, une attestation de la Caisse d’allocations familiales, des avis d’imposition…) ou quand on vit dans un bidonville. Parfois, l’exigence d’une simple facture d’électricité fait obstacle. À Moghoni comme dans la plupart des autres « bangas » de Mayotte, ceux qui vivent là ne sont pas propriétaires. Certains payent un loyer (50, 100, 150 euros), d’autres non. Tous payent l’eau et l’électricité. Mais aucun ne dispose des factures. « C’est le propriétaire qui vient nous présenter la facture et qui nous demande de la payer, mais il ne nous la donne pas », explique Abdou. Quant à l’adresse, « on ne la connaît pas, le propriétaire refuse de nous la donner ».

C’est comme ça que le fils de Moinaecha est empêché d’aller à l’école, quand ses petits voisins, eux, s’y rendent chaque jour, le cartable sur le dos. À 3 ans, il n’a probablement pas encore saisi toute l’injustice de cette situation. Mais sa mère, elle, si. Comme Maryamou d’ailleurs. A 19 ans, cette jeune femme rêve de poursuivre sa scolarité. Seulement, elle n’en a plus le droit : pas de papiers français, pas d’études.

Maryamou est née en Grande-Comore, mais elle n’avait pas 6 mois quand elle est arrivée à Mayotte avec sa mère, Echati. Depuis, elle n’a plus jamais bougé : école primaire à Combani, collège à Tsingoni, lycée à Kahani. Et le bac général, mention « Assez bien ». De cette île qui, dans son esprit, est la sienne, elle ne connaît que Moghoni. « J’ai toujours vécu ici », dit-elle dans le salon de sa maison, l’une des plus spacieuses du quartier. Mais pour l’administration, c’est une étrangère. Pis, une « clandestine ». Elle a bien fait sa demande de papiers à l’âge de 16 ans, mais on lui a répondu qu’il lui faudrait revenir quand elle en aurait 18. Depuis, impossible d’obtenir un rendez-vous – entre-temps, la loi de « refondation » a durci le processus : la délivrance d’un premier titre de séjour est conditionnée à une « entrée régulière sur le territoire », c’est à dire à l’obtention d’un visa long séjour quasiment impossible à acquérir.

Maryamou rêvait d’être infirmière, mais à l’Institut de formation en soins infirmiers, à Mamoudzou, le chef-lieu, il faut être français pour être accepté. Elle espère toujours pouvoir faire un BTS – n’importe lequel, du moment qu’elle apprend un métier. En attendant, elle tourne en rond. « Je ne fais rien de mes journées, je suis perdue », lâche-t-elle devant sa mère impuissante. Elle est en colère, elle ne comprend pas pourquoi sa sœur cadette, âgée de 11 ans, qui est née ici, a la nationalité française, et elle non ; pourquoi ses quatre frères et sœurs aînés vivent en France hexagonale, et elle non ; pourquoi elle est la seule à ne pas avoir de papiers français. Et elle ne comprend pas pourquoi des hommes vêtus d’un tee-shirt noir estampillé « Gendarmerie » sont venus devant sa porte un jour, et ont tagué ce numéro, le 243, sans même lui accorder un regard. « On n’a aucune solution de repli », dit-elle, avant d’ajouter que c’est la mairie qui a dit à sa mère, quand elle est arrivée il y a près de deux décennies, de s’installer ici…

Ainsi va la vie à Moghoni et à Zardeni. On se prépare au pire, on sait qu’il arrivera, mais on ignore quand, et comment. Les jeunes vont-ils se rebeller, comme ça a été le cas dans d’autres quartiers « RHIsés » ? Vont-ils tenter d’opposer une résistance aux forces destructrices ? Ils n’en disent rien, évidemment. Le savent-ils eux-mêmes d’ailleurs ? Mohamed par exemple : il semble n’avoir aucune idée de ce qu’il fera quand les pelleteuses commenceront leur œuvre d’effacement. Cela fait quelques années seulement qu’il vit ici, mais le quartier l’a adopté. Dans les passages étroits et boueux qui font office de ruelles, il connaît tout le monde : le maître coranique, les gamins qui rentrent de l’école, les ados qui écoutent du rap sur le rebord en béton d’une case, les marchandes de fruits et légumes... Propriétaire de chèvres et de quelques zébus, il est un peu jardinier, un peu garagiste, un peu maçon – il bricole, comme on dit ici.

Son histoire est aussi folle et ubuesque que banale, sur cette île. Mohamed est né à Mamoudzou le 31 août 1993, une copie de son extrait d’acte de naissance le prouve. À l’époque, il n’y avait pas de visa entre Mayotte et les autres îles de l’archipel. Puis il est reparti avec sa mère en Grande-Comore. À l’âge de 3 ans, il a été envoyé dans la banlieue de Lyon avec une de ses sœurs, chez celle que l’on appelle aux Comores une marâtre. Une « amie » de la famille qui les maltraitait tous les deux — et qui a fait l’objet d’un signalement à l’Aide sociale à l’enfance (ASE). À l’époque, il se souvient qu’il avait une carte d’identité française, avant de la perdre, il ne sait plus comment. Il était scolarisé à l’école élémentaire Pierre Cot, à Bron, un certificat le précise. Mais comme ça se passait mal à la maison — il devait être placé dans une autre famille par l’ASE – il a été séparé de sa chère sœur et renvoyé en Grande-Comore. Il y a poursuivi sa scolarité, et quand il est devenu majeur, il a essayé de faire reconnaître sa nationalité française. Pour cela, il devait retrouver l’original de son acte de naissance. Il est donc venu clandestinement à Mayotte pour le récupérer. Mais à la mairie, on ne l’a pas retrouvé. La page a été arrachée, lui a-t-on dit. Depuis, il multiplie les démarches pour faire reconnaître sa nationalité, tout en prenant soin d’éviter les contrôles de police. En novembre, il s’est fait arrêter et a été envoyé au centre de rétention. Il s’en est fallu de peu pour qu’il soit envoyé sur une île, Anjouan, qu’il ne connaît pas : il a été relâché in extremis.

Mohamed sort d’une chemise tous les documents qui racontent son passé : des certificats, le carnet de santé du département du Rhône, des récépissés de demande de carte d’identité rendus illisibles par Chido… Puis il les range avec précaution, comme un trésor. Que fera-t-il quand l’État aura décidé de le jeter à la rue ? Il est comme les autres, il l’ignore. Peut-être ira-t-il chez un ami. Peut-être rejoindra-t-il ses zébus dans la forêt. Peut-être résistera-t-il. Peut-être, d’ici là, aura-t-il réussi à faire reconnaître sa nationalité française. Une vie de « peut-être »...


 

    mise en ligne le 4 janvier 2026 

Trump menace le monde

Catherine Tricot sur www.regards.fr

En kidnappant le président vénézuélien, Donald Trump ne défend ni la démocratie ni le droit, mais impose la loi brutale des intérêts américains. Sa puissance s’affiche sans masque et menace le monde entier.

Après des mois de piraterie aux larges des côtes vénézuéliennes, l’armada américaine a kidnappé en pleine nuit le président vénézuélien Nicolas Maduro et sa femme. Il n’a jamais été question pour Donald Trump de rétablir la démocratie là où elle est malmenée depuis des années. Le mot n’a même pas été prononcé une fois lors de sa conférence de presse fleuve. Trump ne se présente pas comme un bushiste néo conservateur ou comme le continuateur de Truman : il ne prétend pas faire la guerre au nom de valeurs mais au nom des intérêts des grands groupes américains, à commencer ce jour pour les compagnies pétrolières. Il met en œuvre son programme, réaffirmé il y a un mois dans la stratégie de sécurité nationale : America First

Trump entend sécuriser à un haut niveau les approvisionnements en énergie. Le pétrole est là et il entend faire respecter son « droit pétrolier ». Il ne fut question que de cela ce samedi à Mar-a-Lago : le premier producteur de pétrole fait main basse sur les plus grandes réserves de pétrole. « Nous allons investir des milliards de dollars au Venezuela et tirer une extrême richesse du sol vénézuélien. » Point.

Il convient de bien comprendre : au-delà du coup de force contre le régime vénézuélien, Trump lance une menace et un défi au monde.

Un défi aux règles de droit américain qui veut que son Congrès soit consulté avant une opération de guerre. Il n’en a rien été.

Un défi à l’Organisation des Nations Unies. Les États-Unis sont un membre permanent du Conseil de sécurité et, à ce titre, ils sont censés faire respecter les bases de l’institution. Or il enfreint de façon délibérée et sans aucun masque le droit international et les principe de l’ONU. Il ne joue même plus le jeu des apparences. C’est l’expression de sa force et de son droit. 

Enfin, Trump lance un défi au monde : il défend les intérêts américains et le fera partout où ceux-ci seront engagés. Il dirigera donc le Venezuela. 

Il menace aussi. Très explicitement, il annonce vouloir s’occuper de Cuba et de la Colombie. Il maintient l’Iran dans son viseur. Insistant, le secrétaire d’État Marco Rubio prévient : « Il faut prendre les propos de Trump au sérieux ». Le président américain réaffirme que la doctrine Monroe de 1823 sera appliquée et étendue : elle considère comme pré-carré des États-Unis l’ensemble du continent américain, du nord au sud. Le droit cède à la force. 

Trump a prévenu : personne, aucun pays, aucun dirigeant n’est à l’abri. La menace s’adresse au monde entier.

Il jouit de la puissance de son armée. Mais surtout, Trump bénéficie de la couardise d’une grande partie du monde. Peu ont soutenu ouvertement le coup de force contre le droit, la paix et la stabilité du monde. Seuls se sont réjouis l’Argentin, Javier Milei, le Chilien José Antonio Kast, l’Israélien Benjamin Netanyahu et l’Italienne Georgia Meloni : tous veulent un monde où la force fait office de loi. La Chine et la Russie, également membres du Conseil de sécurité, ont vivement dénoncé. On attend leurs initiatives. 

L’Europe, elle, se tient informée ! La France, elle aussi membre permanent du Conseil de sécurité, ne dit rien. Par la voix de son président, elle prend acte. Suprême humiliation nationale, le post sur X (ex-Twitter) de Macron est même repris par Trump sur son réseau social Truth Social. Les Européens ont peur. Ils se taisent et se terrent. Ce faisant, ils font grossir l’ogre qui nous menace tous. Il faut arrêter de se voiler la face : Trump est devenu la première menace de ce monde. Un nouvel ordre mondial doit être bâti, en rassemblant largement au Nord et au Sud, à l’Est et à l’Ouest. Mais Macron a abdiqué.


 

   mise en ligne le 3 janvier 2026

En bannissant des ONG de la bande de Gaza, « Israël viole le droit international humanitaire »

Gwenaelle Lenoir sur www.mediapart.fr

Depuis le 1er janvier, trente-sept ONG internationales n’ont plus l’autorisation, délivrée par les autorités israéliennes, de travailler dans les territoires palestiniens. Parmi elles, Médecins sans frontières, un des principaux acteurs humanitaires dans la bande de Gaza.

Un bannissement en guise de cadeau de fin d’année : voici ce qu’ont reçu plusieurs dizaines d’ONG internationales et leurs différentes branches nationales le 30 décembre, par voie de publication sur le réseau social X et de communiqué. À compter du 1er janvier, elles ne sont plus enregistrées auprès des autorités israéliennes et n’ont donc plus l’autorisation de travailler dans les territoires palestiniens. Elles devront avoir quitté la bande de Gaza le 1er mars.

Ces acteurs humanitaires craignaient cette décision depuis plus d’un an. Le 9 décembre 2024 en effet, le premier ministre israélien avait annoncé que de nouvelles procédures d’enregistrement pour les ONG internationales seraient mises en place et qu’elles ne dépendraient plus du ministère des affaires sociales israélien.

Le 9 mars 2025, leur nouvelle administration israélienne de tutelle, le ministère de la diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme, a publié de nouveaux critères pour obtenir la validation de leur présence dans les territoires palestiniens. Parmi eux, la divulgation aux autorités israéliennes de la liste complète de leurs employé·es palestinien·nes. Une ligne rouge pour l’immense majorité des humanitaires. Seraient également interdites de séjour les ONG qui « dénigrent l’État d’Israël ». Une première limite de temps avait été fixée au 9 septembre, qui avait été repoussée au 31 décembre 2025.

Médecins sans frontières (MSF), plus précisément toutes ses branches qui travaillent dans la bande de Gaza (Belgique, Espagne, France et Pays-Bas), fait partie des acteurs humanitaires désormais bannis. L’organisation est particulièrement attaquée par les autorités israéliennes : le Cogat, l’administration militaire chargée des civil·es palestinien·nes, et donc de la coordination avec les ONG internationales, accuse MSF de refuser de livrer la liste de son personnel palestinien et d’employer des « terroristes ». Une accusation déjà ancienne et portée sans aucune preuve.

Mediapart a joint Claire San Filippo, responsable des opérations de MSF dans les territoires palestiniens. Elle revient sur ces accusations et sur le bannissement des ONG de la bande de Gaza.


 

Mediapart : Comment réagissez-vous au refus des autorités israéliennes de renouveler votre enregistrement et celui des autres ONG concernées ?

Claire San Filippo (responsable des opérations de MSF dans les territoires palestiniens) : C’est une tentative cynique et calculée visant à empêcher ces organisations de fournir de l’aide humanitaire à Gaza et en Cisjordanie, et ce, en violation des obligations d’Israël au titre du droit international humanitaire.

C’est d’autant plus cynique qu’aujourd’hui, la situation humanitaire à Gaza reste catastrophique. La bande de Gaza est ravagée par deux ans de conflit. Et la situation ne fait qu’empirer avec la chute brutale des températures, les pluies torrentielles et les vents violents. Ces intempéries continuent de détruire et d’inonder des abris de fortune, où vivent beaucoup de très nombreux Palestiniens et Palestiniens. Et ce, pendant que les autorités israéliennes continuent de bloquer l’entrée de fournitures de base telles que des tentes, des bâches, des logements temporaires, mais aussi des fournitures médicales.

Or, aujourd’hui, plus que jamais, les Palestiniens et les Palestiniennes ont besoin de plus d’aide humanitaire, pas de moins d’aide humanitaire. Je rappelle qu’autoriser l’aide humanitaire n’est pas une option, ce n’est pas une faveur : c’est une obligation en vertu du droit international.

Les autorités israéliennes ont publié en mars 2025 de nouveaux critères d’enregistrement. Parmi eux figure la transmission au ministère de la diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme, dont les ONG dépendent, de la liste des employé·es palestinien·nes. Avez-vous répondu à tous les critères ?

Claire San Filippo : Nous avons fourni la plupart des informations qui étaient demandées. Mais MSF a exprimé des inquiétudes légitimes quant au partage d’informations personnelles des employés palestiniens et palestiniennes avec les autorités israéliennes. Inquiétudes qui sont exacerbées par le fait que quinze collègues de Médecins sans frontières ont été tués par les forces israéliennes lors de ce conflit.

Exiger des listes de personnel comme condition d’accès aux territoires occupés palestiniens constitue un abus et compromet l’indépendance et la neutralité qui sont des principes humanitaires importants. Nous sommes particulièrement préoccupés par l’absence de toute clarté quant à l’utilisation, au stockage et au partage de ces données sensibles.

« Nombre de services qui sont fournis par Médecins sans frontières sont inaccessibles ailleurs à Gaza, en raison de la destruction du système de santé. »

Nous souhaitions en discuter avec les autorités israéliennes. Mais le ministère en charge du processus d’enregistrement a ignoré nos demandes répétées de dialogue. Au contraire, les autorités israéliennes nous ont accusés publiquement ces derniers jours d’employer des personnes qui seraient impliquées dans des activités militaires.

Comment réagissez-vous à ces accusations ?

Claire San Filippo : Ces allégations sont évidemment infondées. MSF n’emploierait jamais sciemment une personne impliquée dans des activités militaires. Une telle situation représenterait un risque inacceptable pour les patients, le personnel, les opérations. Tous les processus de recrutement font l’objet d’une vérification approfondie. Nous avons en place un processus de sélection et de vérification renforcée pour tout le personnel.

Un de nos collègues, Fadi al-Wadiya, a été tué par les autorités israéliennes [en juin 2024 – ndlr], et au lendemain de sa mort, elles ont prétendu qu’il était impliqué dans des activités militaires. Mais les autorités israéliennes n’avaient jamais contacté Médecins sans frontières, et MSF n’avait aucune indication laissant penser que notre collègue Fadi al-Wadiyah aurait pu être impliqué dans des activités militaires quelles qu’elles soient. Si les autorités israéliennes disposaient de telles informations, elles ne les ont jamais partagées avec Médecins sans frontières, ni avant sa mort, ni lorsque nous les avons contactées immédiatement après sa mort.

À mon sens, faire publiquement de telles allégations sans preuve met en danger le personnel humanitaire, compromet les opérations médicales et participe à la stigmatisation et à la délégitimation du personnel humanitaire qui continue de prodiguer des soins vitaux.

Quels sont les programmes que cette interdiction peut mettre en danger ?

Claire San Filippo : Il faut d’abord souligner que nombre de services qui sont fournis par Médecins sans frontières sont inaccessibles ailleurs à Gaza, en raison de la destruction du système de santé.

Aujourd’hui, à Gaza, Médecins sans frontières soutient un lit d’hôpital sur cinq, réalise un accouchement sur trois. Plus précisément, nous soutenons six hôpitaux, nous gérons deux hôpitaux de campagne à Deir El-Balah, quatre centres de soin de santé primaire, deux cliniques pour soigner les plaies.

Nous avons récemment ouvert, dans le nord de la bande de Gaza, six cliniques mobiles pour soigner les plaies. En 2025, nous avons assuré 800 000 consultations externes, pris en charge plus de 100 000 cas de traumatisme, 22 700 interventions chirurgicales et assisté plus de 10 000 accouchements. En plus de ça, nous avons distribué plus de 700 millions de litres d’eau dans la bande de Gaza.

Un des nouveaux critères pour l’enregistrement est de n’avoir pas dénigré Israël. Pensez-vous être bannie à cause des témoignages que vous avez apportés et des rapports que vous avez publiés ?

Claire San Filippo : Je ne peux évidemment pas parler au nom des autorités israéliennes. En revanche, ce que je peux dire, c’est que nos équipes sur le terrain décrivent ce qu’elles voient.

Ce que nous avons vu à Gaza depuis deux ans, c’est la destruction, la mort et les conséquences humaines, humanitaires, dramatiques de la violence génocidaire. Si ces descriptions sont insoutenables pour certains, la faute en incombe à ceux qui commettent les atrocités et non à ceux qui les dénoncent.

Ce que je veux dire, c’est que nous devons pouvoir continuer de travailler. Car, encore une fois, la situation reste catastrophique, malgré la baisse de l’intensité de la violence depuis le cessez-le-feu, le 10 octobre. La violence continue de tuer et de blesser des Palestiniens presque au quotidien. Nous continuons aujourd’hui à avoir de très nombreux patients, donc surtout des personnes qui ont été blessées, des cas notamment de patients avec des traumatismes, des personnes brûlées, des enfants, des femmes enceintes dénutries, et beaucoup de patients qui viennent pour des maladies qui sont liées aux conditions de vie épouvantables.


 

    mise en ligne le 2 janvier 2026

Du bon usage de la radicalité

Roger Martelli sur www.regards.fr

On cherche les mots pour définir un projet bien à gauche. Hier encore, on le disait révolutionnaire. Aujourd’hui, il est souvent nommé radical. C’est quoi, être radical ? Réponses au travers de l’Histoire. 

Quand, dans la seconde moitié des années 1990, on tapait le mot de « radicalité » sur son ordinateur, le correcteur orthographique indiquait invariablement qu’il était inconnu. Le terme était né pourtant au 19ème siècle, mais il se trouvait trop peu employé pour retenir l’attention des dictionnaires. On utilisait couramment depuis longtemps « radical » et « radicalisme », mais pas « radicalité ». 

« Être radical, c’est prendre les choses par la racine. Et la racine de l’homme, c’est l’homme lui-même », écrivait Marx dans Critique de la philosophie du droit de Hegel (1844). Jules Simon , dans La politique radicale (1868), jugeait quant à lui que « le caractère propre d’une politique radicale est de repousser les transactions, les demi-mesures, d’aller comme on dit vulgairement jusqu’au bout de ses principes […] Elle est radicale parce qu’elle veut le tout et qu’elle ne s’arrête pas avant d’avoir tout obtenu. »

Agir à la racine, refuser les demi-mesures, aller jusqu’au bout… Tout le vocabulaire de la « radicalité » va hériter directement de cet état d’esprit, mais il faut attendre la fin du 20ème siècle pour que le terme lui-même prenne son extension. Après le mouvement social de novembre-décembre 1995, il offre en effet plusieurs avantages. Il s’écarte d’un radicalisme que le 20ème siècle a associé à une gauche – le Parti radical – modérée jusqu’à la compromission. Et il se substitue aussi à une révolution trop liée, dans les représentations communes, aux crimes de masse de l’époque du stalinisme et du maoïsme au pouvoir.

La radicalité, tout d’abord, a une double face : elle mobilise celles et ceux qui apprécient sa pureté et sa détermination ; elle écarte quiconque y voit l’exagération et la possible violence.

Il suggère surtout que la critique sociale entre dans une ère nouvelle qui entend dépasser le cadre du mouvement ouvrier historique. Que trouve-t-on au côté de la mobilisation salariale ? L’action spectaculaire d’Act-Up contre le sida, les combats pour les droits des sans-papiers et des chômeurs, l’occupation sauvage de locaux abandonnés pour mettre en lumière le scandale des sans-logis, un féminisme de seconde génération, la critique des médias, la sociologie de Pierre Bourdieu, l’esprit frondeur des Inrockuptibles… 

À l’époque, ces mouvements sociaux ou intellectuels expriment, dans un langage nouveau, le fait que la société étouffe dans les logiques aliénantes qui sont les siennes et qu’il n’est plus temps de différer leur dépassement et l’entrée dans un nouvel âge de l’émancipation. Être radical, c’est manifester la conviction que tout doit changer, en profondeur et dans l’urgence. On a compris que cette radicalité se situe franchement à gauche, et même du côté le plus à gauche de la gauche. La charnière des 20ème et 21ème siècles est significativement marquée par une poussée de l’extrême gauche, face à un PCF en déclin et un socialisme qui va s’embourber dans le social-libéralisme. Au premier tour de la présidentielle de 2002, les trois candidats héritiers du trotskisme atteignent le seuil des 10%, alors que le PC descend au-dessous des 5% pour la première fois de son histoire. Le premier ministre sortant, le socialiste Lionel Jospin, ne franchit pas, quant à lui, la barre du premier tour. Parler de la gauche radicale est alors une autre façon de nommer l’extrême gauche…

Les toutes dernières années marquent un nouveau tournant. La colère ne pousse plus majoritairement vers le désir d’émancipation, mais vers la désillusion et le ressentiment. On ne voit plus la cause des maux dans un système opaque, où la propriété semble se diluer dans la masse fluctuante des actionnaires. Du coup, la colère se porte aussi bien contre « l’élite » du haut que contre la masse des « assistés » et des étrangers du bas, en réalité les plus proches, les plus visibles, les plus faciles à désigner.

Pour une part, la radicalité change de camp, ou plutôt elle en a deux, sur sa droite comme sur sa gauche. Dans le vocabulaire de la politique au jour le jour, on oublie l’étymologie de la radicalité (radix, la racine en latin) et on ne retient plus que le « jusqu’au bout » et donc « l’extrême ». Ancrée à gauche à la charnière de deux siècles, la radicalité devient un mot ambivalent, à la fois attribué à la gauche et à la droite, valorisé (la clarté de l’objectif) ou dévalorisé (les dérives de l’exagération). La gauche et la droite ont chacune leur « extrême », que l’on valorise ou que l’on stigmatise.

L’imputation de radicalité relève de l’image. Or les images se produisent. La force principale à gauche, La France insoumise, cultive volontiers l’image d’une radicalité associée à la violence du ton et à la recherche de clivage. La force principale à droite, le Rassemblement national, récuse ce qualificatif et cultive au contraire une image « dédiabolisée ». Le parti de Marine Le Pen veut se détacher de l’appellation d’extrême droite. Il bénéficie de l’existence à côté de lui d’un courant plus extrémiste, celui du polémiste Éric Zemmour.

Faut-il donc se débarrasser de la radicalité ? Ce n’est qu’en sortant du système que l’on éloigne définitivement les aliénations qu’il nourrit. Mais si l’on maintient les vertus d’une visée allant à la racine des maux sociaux, il faut aussi prendre la mesure des problèmes que cela génère.

La radicalité, tout d’abord, a une double face : elle mobilise celles et ceux qui apprécient sa pureté et sa détermination ; elle écarte quiconque y voit l’exagération et la possible violence. Elle attire et elle repousse dans le même mouvement. Il y a toutefois plus grave. Si la gauche ne s’identifie pas à la seule redistribution des richesses, si elle a pour visée de rompre avec les logiques de la domination et de l’aliénation des personnes (l’individu dépossédé de la maîtrise de son destin), alors on ne peut en tirer qu’une conviction : on ne libère pas un peuple, mais on travaille à ce qu’il s’émancipe par lui-même. Les féministes le disent avec leurs mots « Ne me libère pas, je m’en charge ».

Dès lors s’éclaire la question cardinale de la radicalité : tout programme, modeste ou « radical », ne vaut que s’il est l’expression d’une volonté majoritaire. La radicalité n’est que verbiage si elle ignore les contradictions de sa mise en œuvre. Elle ouvre sur des désillusions si elle n’est qu’un discours de rupture, qui contourne le temps nécessaire à la formation de majorités. On n’abolit pas une logique sociale par décret : on cherche à s’inscrire dans le temps, le plus resserré possible, de son dépassement démocratique. On a trop payé, au 20ème siècle, le prix des révolutions permanentes qui n’existaient que dans les esprits et qui, par volontarisme excessif, ouvraient la porte à toutes les contre-révolutions. Pour le dire autrement, le plus grand danger n’est pas nécessairement et toujours celui du « modérantisme »…

La radicalité est un état d’esprit. En politique, elle ne vaut que si elle s’adosse à un projet de société qui mobilise et qui rassure et si elle se concrétise dans une stratégie de long terme, qui intègre les conditions de son accomplissement.


 

    mise en ligne le 1er janvier 2026

L’Arcom tance CNews pour des propos discriminatoires à l’égard des personnes musulmanes ou d’origine immigrée

Marie Turcan sur www.mediapart.fr

Le régulateur français de l’audiovisuel a mis en demeure la chaîne de Vincent Bolloré pour deux séquences diffusées début 2025, estimant qu’elles génèrent une « stigmatisation de nature à encourager des comportements discriminatoires » envers les personnes d’origine immigrée et de confession musulmane.

Le gendarme français de l’audiovisuel a mis en demeure la chaîne d’extrême droite CNews pour des propos tenus en direct pouvant inciter à la discrimination envers les populations immigrées ou les personnes musulmanes. L’information a été repérée par l’Agence France-Presse (AFP) après avoir été publiée au Journal officiel le 30 décembre et alors même que CNews célèbre des audiences record.

Dans la décision prise par l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), le 17 décembre, sont mis en cause deux extraits d’émissions de la chaîne du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré, que Mediapart a retrouvés en intégralité.

« Pas des Français de souche »

La première vidéo date du 29 janvier 2025, dans le segment « La grande interview », présenté par Sonia Mabrouk. L’invitée, Marie-Hélène Thoraval, maire divers droite de Romans-sur-Isère (Drôme), est interrogée sur une récente attaque au couteau. Elle généralise alors : « Je crois qu’on dénombre à peu près 120 attaques au couteau par jour [...] et généralement, on retrouve les mêmes typologies d’auteurs derrière ces faits. » « C’est-à-dire ? », demande la présentatrice. « Bien souvent des personnes qui ne sont pas, je vais dire entre guillemets, “Français de souche”, mais qui vont avoir des origines qui sont plus liées avec… une certaine forme de… tout simplement, un lien avec l’islam. »

Dans sa mise en demeure, l’Arcom note que l’animatrice « n’a pas réagi », ce qui contrevient au principe selon lequel un éditeur (ici, une chaîne) doit être « responsable du contenu des émissions qu’il diffuse » et doit conserver « en toutes circonstances la maîtrise de son antenne ». En l’occurrence, les propos de la maire « imputent aux personnes d’origine immigrée et de confession musulmane, dans leur ensemble, des comportements graves, voire pénalement répréhensibles », estime le régulateur.

L’Arcom poursuit : « Une telle stigmatisation, associant les personnes d’origine immigrée et de confession musulmane à des personnes dangereuses, dominatrices et menaçantes et n’ayant suscité aucune réaction de la part de l’animatrice présente en plateau, est de nature à encourager des comportements discriminatoires à leur égard en raison de leur nationalité, leur origine ou leur religion. »

« Ce sont des masses »

Deuxième séquence, le 20 mars 2025 dans l’émission « Morandini Live », de Jean-Marc Morandini – la veille de la condamnation en appel du présentateur pour corruption de mineurs. Jordan Florentin, collaborateur du média d’extrême droite Frontières et dont la carte de presse a été refusée en 2025, intervient à propos de l’installation d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile dans un village : « Vous dites ce sont des individus […], c’est là où vous vous trompez. Déjà, de façon terrible, c’est que ce sont des masses. Monsieur, ce sont des masses. » Avant de dire : « C’est des personnes qui ne peuvent pas forcément s’acclimater avec nos valeurs, nos mœurs et notre culture. C’est ça le problème. »

En face, le journaliste Mathias Leboeuf s’indigne : « On parle d’individus, de gens qui sont demandeurs d’asile, on parle pas de pestiférés. Vous vous rendez compte de comment on parle d’une population ? » Jordan Florentin ajoute plus tard : « Vous haïssez les Blancs… »

Quelques minutes après, il enchaîne : « Sans immigration, il ne se serait pas passé ce qu’il s’est passé à Crépol et vous le savez » – un discours que propagent les médias du groupe Bolloré depuis le meurtre de Thomas Perotto dans cette commune de la Drôme en 2023, alors même que l’enquête judiciaire a pour l’heure écarté l’hypothèse d’un « meurtre anti-Blanc ».

L’Arcom estime que « ces propos véhiculent de nombreux stéréotypes particulièrement infamants à l’égard des personnes immigrées dans leur ensemble, de nature à encourager des comportements discriminatoires à leur égard en raison de leur nationalité ou de leur origine ». Là aussi, le régulateur retient comme circonstance aggravante le fait que le présentateur de CNews Jean-Marc Morandini a « pris le parti de la personne » qui a tenu les propos mis en cause, Jordan Florentin, au lieu de le recadrer.

Et après la mise en demeure ?

Contacté par Mediapart, l’Arcom a précisé ne pas avoir de « commentaire particulier » à faire sur ce sujet. La mise en demeure fait partie des actions à disposition du régulateur français, dont l’objectif est « de prévenir avant de sanctionner », comme l’indique son site officiel. L’organisme peut, s’il constate un manquement auprès d’un éditeur audiovisuel, envoyer d’abord une lettre de rappel, une lettre de mise en garde ou une mise en demeure, la réponse la plus forte.

Si la chaîne ne se conforme pas à la mise en demeure – ou si elle est à nouveau épinglée pour des faits similaires –, la route est encore longue : le directeur de l’Arcom doit informer un rapporteur indépendant nommé par le Conseil d’État, qui décide ensuite si l’ouverture d’une procédure de sanction est justifiée ou non. Si oui, il peut proposer une sanction, que l’Arcom peut choisir de prononcer ou non.

Par le passé, l’organisme a déjà sanctionné CNews. En novembre 2024, le gendarme de l’audiovisuel a par exemple infligé 100 000 euros d’amende après que le présentateur d’une émission en février a décrit l’avortement comme « la première cause de mortalité dans le monde » et qu’il n’avait « fait l’objet d’aucune contradiction de la part des autres personnes présentes en plateau »

En mai 2024, CNews a aussi reçu une amende de 50 000 euros de l’Arcom, pour des propos tenus par Geoffroy Lejeune, directeur du Journal du dimanche (également propriété de Vincent Bolloré), reliant la surpopulation carcérale à « l’immigration arabo-musulmane ».

CNews contourne les règles de pluralisme

CNews n’a en revanche encore jamais été sanctionnée pour manquement aux règles du pluralisme. Or la chaîne d’extrême droite fait l’objet, depuis quelques semaines, de vives critiques à ce sujet.

Reporters sans frontières (RSF) a dévoilé en novembre comment elle a contourné, en mars 2025, les règles de temps d’exposition des courants politiques, en diffusant les paroles de gauche et du centre majoritairement la nuit. L’extrême droite, elle, est de loin la plus représentée sur les heures de grande écoute (7 heures-10 heures et 18 heures-21 heures).

L’Arcom a, dans un premier temps, balayé ces résultats, en affirmant au Point n’avoir vu « aucun problème particulier » et même « tomber des nues sur l’idée selon laquelle les temps de nuit seraient utilisés pour contourner la règle de pluralisme ».

Ce démenti se heurte toutefois aux constats successifs de Libération et Mediapart, qui ont enquêté dans la lancée de RSF et sont arrivés à un constat similaire. Mediapart a ainsi visionné et comptabilisé les prises de parole politique sur CNews pendant trois mois – de janvier à mars 2025 – et révélé certaines manipulations grossières de la chaîne d’information en continu. La chaîne de Vincent Bolloré peut par exemple, au cours d’une même nuit, diffuser une dizaine de fois le même extrait d’un discours d’une personnalité de gauche, afin de gonfler artificiellement son temps de parole à l’antenne.

Contactée à ce sujet avant la sortie de l’enquête, l’autorité de régulation a indiqué ne pas pouvoir fournir une réponse précise avant plusieurs semaines.

De son côté, CNews semble loin d’être ébranlée par ces récents rebondissements. La chaîne vient de célébrer son plus grand accomplissement à ce jour : passer devant BFMTV et devenir la « première chaîne d’information » – ou plutôt d’opinion – de France avec 3,4 % de parts d’audience (0,6 point de plus que BFM), selon l’institut Médiamétrie. Elle a ainsi « multiplié son audience par 5,7 en neuf ans », s’est vantée Virginie Grandclaude, directrice de communication de la chaîne, sur son compte X. « Merci aux citoyens », a-t-elle ajouté.


 

    mise en ligne le 31 décembre 2025

La solidarité en 2025 ?
Les grands moments qui ont fait l’année

Francis Wurtz sur www.humanite.fr

Nous ne cherchons pas à oublier les sombres réalités de la période : ni les guerres qui n’en finissent pas de semer la mort et la désolation, ni les vagues brunes qui déferlent dangereusement sur le monde, ni les assauts hideux de l’antisémitisme, de l’islamophobie et du racisme en général, ni les chasses aux personnes migrantes, ni la baisse sans précédent de l’aide publique au développement…

Pour vaincre ces fléaux, il faut les affronter les yeux grands ouverts. C’est justement à toutes celles et à tous ceux – ces innombrables anonymes – qui, tout au long de cette année, se sont dressés avec dignité et courage contre les promoteurs d’inhumanité que nous voulons ici rendre hommage en relatant quelques-unes des plus belles manifestations de solidarité qu’ils et elles nous ont fait vivre en 2025.

La cause palestinienne est celle qui a suscité les mobilisations les plus impressionnantes. « Près de 48 000 manifestations pro-palestiniennes » ont eu lieu « dans 137 pays » depuis le début de la guerre de Gaza (1) .

Certaines d’entre elles furent de véritables « marées humaines » (Euronews, 4 octobre 2025 à propos de celle de Rome, qui vit défiler 1 million de personnes). Mais surtout, elles se sont multipliées sur les cinq continents, y compris en Israël, où le rassemblement du 10 août dernier à Tel-Aviv connut une affluence inédite.

Si la guerre d’Ukraine suscite des réactions plus contradictoires, ce n’est pas faute d’une volonté majoritaire d’aider le peuple ukrainien face à l’agression russe, mais en raison d’une opposition légitime de nombre de progressistes au choix pervers des dirigeants européens (derrière l’Otan) : celui d’une impossible et désastreuse « solution » militaire au conflit.

Un autre type de mobilisations populaires qui a marqué l’année en Europe est particulièrement à saluer et à encourager : celui qui a vu, parfois massivement, des démocrates dans toute leur diversité se rassembler pour contrer le déferlement des droites et de l’extrême droite de plus en plus mêlées.

À l’Ouest, le cas de l’Allemagne est particulièrement emblématique : face à la menace gravissime de l’AfD, 200 000 personnes se sont retrouvées à Berlin le 25 janvier, 250 000 à Munich le 8 février, des dizaines de milliers dans plus de 60 villes d’outre-Rhin le 11 mai…

Il en fut de même à l’Est, en Hongrie, tant sur l’immense place des Héros de Budapest, comme le 18 mai ou le 22 septembre, qu’à travers un appel de plusieurs centaines de milliers de signataires contre Orban, qui avait qualifié ses opposants de « punaises » et les avait menacés d’« un grand nettoyage ».

Quant à l’action irremplaçable des ONG de solidarité internationale, elle ne doit sa survie qu’à une mobilisation contre vents et marées de milliers de bénévoles, comme celle des quelque 180 associations de Coordination Sud le 11 octobre dernier en France.

Terminons ces évocations parcellaires par l’image réconfortante, saluée dans le monde entier, d’Ahmed, le réfugié syrien, mettant en danger sa vie pour sauver celle d’autres en arrachant l’arme du terroriste antisémite de Sydney. « Il y a des mots qui font vivre », écrivit le poète. Le mot « solidarité » fait vivre.

(1). « Le Temps » de Genève (10 octobre 2025) selon une étude de l’ONG The Armed Conflict Location Event Data Project (Acled).


 

     mise en ligne le 30 décembre 2025

Aymeric Seassau : « Le patronat
organise le grand déménagement
de notre industrie »

Anthony Cortes sur www.humanite.fr

Face aux difficultés du tissu industriel français, symbolisées par la récente liquidation judiciaire de Brandt, le communiste Aymeric Seassau appelle l’État à agir et dénonce le rôle du capital.

Pourquoi appelez-vous à sonner « l’état d’urgence industriel » ?

Aymeric Seassau : Cet appel part d’un constat. La France et son appareil productif sont arrivés à un point de non-retour : nous sommes le tout dernier pays d’Europe en part de l’industrie dans le PIB. Peut-on vraiment vivre dans un pays dans lequel 78 % des médicaments, 87 % des vêtements et 92 % des équipements électroniques consommés sont produits à l’étranger ?

D’autant que c’est encore en train de reculer puisque avec la liquidation de Brandt, on perd le dernier producteur de cuisson en France. C’est grave pour la nation tout entière pour notre souveraineté de production, pour la transition écologique, puisqu’en perdant notre industrie, on en vient à importer de l’autre bout du monde ce que l’on pourrait fabriquer ici.

Et c’est grave pour la balance commerciale, l’emploi, et donc la protection de la protection sociale. C’est pour cela que nous lançons un cri d’alerte en appelant à l’état d’urgence industriel. Notre pays ne peut plus laisser cette casse se poursuivre. Il ne s’en remettrait pas.

Que symbolise, selon vous, la récente liquidation de Brandt ?

Aymeric Seassau : C’est un cas qui est extrêmement éloquent, mais il y en a d’autres : Mittal, Vencorex… Le premier responsable de cette situation, c’est le patronat, qui organise un grand déménagement industriel depuis plusieurs années. Et qui, comble de l’indécence, s’emploie dans le même temps à capter les politiques publiques en direction des entreprises pour alimenter le capital et reverser des dividendes record.

Disons les choses : en France, nous avons l’un des patronats les moins patriotes du monde puisque nos grands groupes ont 62 % de leurs emplois à l’étranger, contre 38 % en Allemagne et 28 % en Italie. Une situation amplifiée par l’abandon de l’État, symbolisé aujourd’hui par Emmanuel Macron, qui promeut la start-up nation au détriment de la France des usines.

Cette situation crée, dans le pays, un sentiment d’injustice et de colère très fort. Il est urgent d’y apporter des réponses, d’autant que l’extrême droite rôde et surfe sur ce désespoir.

Le PCF a mené une campagne sur le thème de l’industrie ces dernières semaines. Un tour de France a été réalisé pour recueillir doléances et propositions. Que retenez-vous de ce travail de terrain ?

Aymeric Seassau : Nous disons une chose : si l’État ne peut pas tout faire, l’État ne peut pas non plus ne rien faire. Il y a des mesures simples qui peuvent être prises dès maintenant. Comme déclarer un moratoire sur les licenciements pour ne plus perdre d’emplois industriels, réformer les tribunaux de commerce pour que les demandes des salariés soient entendues, notamment lorsqu’ils se prononcent en faveur d’une proposition de reprise favorable à l’emploi et à l’écologie.

Mais aussi se doter d’un pôle public bancaire, composé de la Caisse des dépôts, de la BPI (Banque publique d’investissement, NDLR) et de la Banque postale, pour en faire un levier économique nous permettant de nationaliser des groupes stratégiques. Mais aussi travailler sur la formation : il faut savoir qu’il existe beaucoup d’emplois industriels non pourvus en France par manque de compétences.

Cela suffira-t-il à faire vivre cette « nouvelle industrialisation » que vous appelez de vos vœux ?

Aymeric Seassau : Lorsque nous disons « nouvelle industrialisation », ça ne veut pas dire revenir à l’état antérieur. Mais en créer une qui répond aux enjeux de notre temps, en particulier la transition écologique. Il faut planifier une nouvelle stratégie industrielle nationale où l’État comme les travailleurs jouent pleinement leur rôle, notamment en sécurisant l’emploi et la formation, en reconstruisant et en défendant des filières industrielles stratégiques, en mobilisant les marchés publics pour favoriser le « produire en France »…

Et cela veut aussi dire relocaliser, conditionner les aides publiques à des objectifs décarbonés, peser sur la concurrence déloyale lorsque des produits interdits de production sur le territoire européen sont importés et mettre en place des barrières pour empêcher les produits nocifs et nuisibles pour le climat sur le continent.

Que répondre à ceux qui vous diront que nationaliser coûte cher ?

Aymeric Seassau : Nous proposons un plan de 100 milliards pour nationaliser lorsque c’est nécessaire et ainsi empêcher la casse de notre appareil productif dans nos territoires. On peut penser que c’est une grande somme, mais, en comparaison, nous déboursons aujourd’hui 211 milliards par an en aides aux entreprises, que ce soit des aides directes ou indirectes. Soit le double de ce qui est alloué aux collectivités territoriales. Quel est ce pays qui investit davantage dans le capital que dans la sauvegarde de ses emplois et ses services publics ?


 

    mise en ligne le 29 décembre 2025

Comment la diplomatie européenne
a été grippée par des fonctionnaires
« très conciliants » avec Israël

Cédric Vallet sur www.mediapart.fr

Pendant deux ans, l’UE s’est révélée impuissante à sanctionner Israël pour les violations du droit international à Gaza. Les divisions entre États membres en sont la cause première. Mais, au sein du service diplomatique européen, des hauts fonctionnaires freinaient toute initiative « défavorable à Israël ».

Bruxelles (Belgique).– « Ces deux années ont été vécues de manière très violente par beaucoup d’entre nous. » Pour cet ancien membre du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), l’incapacité de l’Union européenne (UE) à sanctionner Israël pour ses violations du droit international à Gaza est une « trahison des valeurs de l’UE ». Celle-ci « a perdu sa boussole humaine et s’est éloignée de sa ligne qui est celle de l’équilibre », ajoute-t-il.

Dans le jeu complexe des institutions européennes, les fractures béantes entre les États membres ne sont pas la seule explication de cette frilosité extrême. Des fonctionnaires du SEAE ont aussi contribué à gripper la diplomatie. C’est ce que dénoncent de multiples sources contactées par Mediapart.

« L’Union européenne a été quasiment bloquée pendant un an, voire davantage, explique un diplomate. Oui, les États membres étaient divisés, mais si la “machine” européenne avait parlé d’une même voix, il aurait été possible d’avancer plus vite et plus fort. » Au sein du SEAE, une poignée de haut·es fonctionnaires, tous positionné·es à des postes clés, sont régulièrement mentionné·es comme ayant cherché à « bloquer » ou « freiner » toute initiative susceptible de déplaire à Israël. Ils ont notamment tenté de ralentir les projets de sanctions.

Au sommet de la pyramide se trouvait Stefano Sannino, secrétaire général du SEAE de 2021 à janvier 2025 (l’Espagnole Belén Martínez Carbonell lui a succédé). Après sa garde à vue du 3 décembre, il a été inculpé dans une affaire de fraude aux fonds européens.

Frank Hoffmeister, l’Allemand qui dirige le service juridique du SEAE, est lui aussi considéré comme l’un des verrous du service diplomatique. Il est par ailleurs membre du Parti libéral-démocrate d’Allemagne, l’une des formations politiques les plus pro-israéliennes de son pays.  

Hélène Le Gal, enfin, est une ancienne ambassadrice de France en Israël. Elle est directrice du département Moyen-Orient et Afrique du Nord du SEAE depuis 2022. Plusieurs sources considèrent qu’elle a œuvré, aux côtés d’autres fonctionnaires, « contre les positions défendues par le haut représentant de l’UE aux affaires étrangères, donc contre son chef, et contre les positions de son propre pays », lance un diplomate.

Un rapport bloqué

Alors que l’attaque contre Israël perpétrée par le Hamas et d’autres groupes palestiniens le 7 octobre 2023 avait « choqué tout le monde », se souvient ce dernier diplomate, deux lignes politiques contradictoires ont rapidement émergé au sein des institutions européennes. « Il y avait une ligne très “pro-Israël” incarnée par Ursula von der Leyen ; et une ligne plus équilibrée, celle de Josep Borrell, qui était alors haut représentant aux affaires étrangères, ancrée dans le droit international et qui ne souhaitait pas donner de chèque en blanc à Israël pour procéder à des massacres de civils. »

Dès le mois de novembre 2023, de forts clivages enrayent le fonctionnement du SEAE. Plusieurs sources confirment par exemple qu’Hélène Le Gal, la cheffe de l’unité Moyen-Orient, a empêché la diffusion d’un rapport interne sur la désinformation israélienne, préparé par l’unité de communication stratégique du SEAE.

Après l’attaque du Hamas, les services du SEAE font remonter des alertes, en constatant des flux d’informations biaisées, au départ d’Israël, transitant par l’Inde et ciblant notamment l’UE. Des analyses sont rédigées, un rapport d’une vingtaine de pages est même écrit, intitulé « Analyse de l’environnement informationnel », d’une vingtaine de pages.

C’est une manipulation de l’information à destination des États membres.               Un ancien membre du SEAE à propos de la non-diffusion d’un rapport

Le texte est censé être à usage interne, et à destination des vingt-sept points de contact nationaux du système d’alerte rapide du SEAE, actif dans le domaine de la lutte contre la désinformation. Il décrit les stratégies de désinformation israéliennes. Mais, témoigne un ancien de la cellule communication stratégique du SEAE, « il [leur] a été clairement stipulé que, sur ordre de Mme Le Gal, [ils avaient] interdiction de travailler sur la désinformation israélienne ».

Le rapport est en tout cas bloqué. Il ne sera pas diffusé dans le réseau européen de lutte contre la désinformation. « C’est une manipulation de l’information à destination des États membres », estime la source interne. Et pourtant, les campagnes de dénigrement et de fausses nouvelles, par exemple contre l’Unrwa – l’agence onusienne chargée des réfugiés de Palestine –, se multipliaient depuis le début de la guerre. Dans certains cas, elles visaient directement des dirigeant·es européen·nes.

Ainsi, le 13 septembre 2024, Israël Katz, le ministre des affaires étrangères israélien, publie sur le réseau social X un photomontage représentant Josep Borrell assis sur les genoux d’un mollah iranien, tout en évoquant la supposée « campagne de haine contre Israël » du haut représentant. Le lendemain, Israël Katz accuse Josep Borrell d’« antisémitisme ». « Stefano Sannino [le secrétaire général du SEAE – ndlr] n’a même pas convoqué l’ambassadeur israélien après cet événement », déplore un diplomate.

Batailles sur les mots

L’affrontement entre les deux lignes au sein des institutions européennes, dont l’une très conciliante envers Israël à la tête du SEA, s’est aussi manifesté sur le terrain de la sémantique. « Ces batailles pour quelques phrases, qui se multipliaient tous les jours, nous ont fait perdre un temps fou », affirme un ancien fonctionnaire.

Selon plusieurs sources européennes, Josep Borrell et son équipe ont dû ferrailler sans cesse avec les cadres d’une administration pourtant placée sous sa tutelle : le SEAE. La mission de ce service diplomatique de l’UE est essentielle. Il doit alimenter la machine européenne en notes appelées briefings, en déclarations du haut représentant, en analyses, etc., et œuvrer au rapprochement des positions des États membres.

Dans ce cadre, la plupart des briefings, après avoir été ficelés par les services du SEAE, étaient réécrits par le cabinet de Josep Borrell et donnaient lieu à des arguties sans fin dès qu’il s’agissait de la guerre à Gaza. Plusieurs sources racontent la même histoire, à quelques détails près : « Toutes les informations en provenance du département Moyen-Orient étaient biaisées, parfois calquées mot pour mot sur les positions israéliennes. »

Dans plusieurs documents et conversations internes aux institutions européennes, que Mediapart a pu consulter, Hélène Le Gal se réfère ainsi régulièrement à des positions et des posts de dignitaires israéliens. Contactée par Mediapart, l’intéressée a répondu que les « allégations » qui la concernent étaient « totalement fausses ».

Nous passions des heures à discuter au lieu de travailler sur les sanctions.           Un haut fonctionnaire

En avril 2024, pourtant, la Française relaie des éléments de langage israéliens, tentant de convaincre que l’armée israélienne va « se retirer de Gaza ». À la suite de frappes en Iran le même mois, contre une installation de défense aérienne, elle fait valoir, contre toute évidence, qu’« Israël dit que ce n’était pas eux qui ont attaqué Ispahan ».

Le 16 avril 2024, le SEAE publie un court communiqué dénonçant la violence des colons israéliens à la suite de l’assassinat d’un adolescent d’une colonie israélienne en Cisjordanie. Certes, le communiqué rappelle la position de l’UE qui dénonce la politique de colonisation. « Mais les termes employés ont fait l’objet de multiples discussions », dit un ancien du SEAE.

« Le texte supervisé par Hélène Le Gal, détaille-t-il, mentionne le meurtre d’un adolescent israélien tout en occultant le fait qu’un des Palestiniens tués était lui aussi mineur. Quant aux quatre Palestiniens tués, on dit que ces assassinats ont été “signalés”, jetant le doute sur la véracité de l’information. »

Autre exemple : le 2 mai 2024, le haut représentant aux affaires étrangères publie une déclaration à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, incluant la phrase : « Beaucoup trop de journalistes ont perdu la vie ces derniers mois en couvrant la situation à Gaza. »

Des versions provisoires du texte, consultées par Mediapart, confirment que la déclaration de Josep Borrell a fait l’objet de très vifs échanges entre les différents services impliqués, dont le service du porte-parolat de la Commission européenne, la cellule communication stratégique du SEAE et, bien sûr, l’unité en charge du Moyen-Orient.

« Le texte d’origine du SEAE était une catastrophe, confie une source. On utilisait la voix passive : “Des journalistes ont perdu la vie”, sans même mentionner Israël. » La version finale est expurgée de toute modification qui entacherait l’image d’Israël. « Cette bataille, confie la même personne, nous l’avons perdue car nous ne pouvions pas toutes les mener de front. Nous passions des heures à discuter au lieu de travailler sur les sanctions. »

Choix de sources biaisé

Les premières frictions entre services remontent au mois de novembre 2023. Mediapart s’est procuré un document du service juridique du SEAE, dirigé par Frank Hoffmeister, daté du 7 novembre.

L’analyse qui est faite du droit à l’autodéfense d’Israël s’appuie en grande partie sur des échanges avec le ministère des affaires étrangères israélien, lors d’une rencontre des conseillers juridiques du G7, le 19 octobre 2023 ; et sur une autre rencontre, le 25 octobre, cette fois-ci d’expert·es européen·nes avec « deux conseillers juridiques militaires de l’armée israélienne ». Il n’est pas mentionné de source onusienne.

« C’était hallucinant, le document semblait écrit par un avocat de l’armée israélienne », s’étouffe une diplomate. Ce document stipule par exemple que « selon les avocats de l’armée israélienne, Gaza a la capacité de se fournir elle-même en eau et en nourriture depuis son territoire ». Dans ce même document, Israël affirme donner suffisamment de consignes à son armée pour qu’elle respecte le droit international humanitaire.

Le nombre de morts de civil·es gazaoui·es était un autre abcès de fixation des divisions européennes. Même après l’étude indépendante du Lancet, qui a confirmé l’ampleur des pertes civiles et a même estimé que les chiffres du ministère de la santé gazaoui, géré par le Hamas, étaient sous-estimés. « Tous les briefings passés au filtre d’Hélène Le Gal inscrivaient encore la mention “ministère de la santé contrôlé par le Hamas”, afin de jeter un doute sur leur fiabilité et de sous-entendre que les pertes humaines étaient surestimées. »

L’impossible suspension de l’accord d’association

Les conséquences ne portent pas uniquement sur les mots choisis, mais aussi sur les actes – en l’occurrence, ceux qui n’ont pas eu lieu. Le 10 septembre, Ursula von der Leyen annonçait qu’une suspension partielle de l’accord d’association entre Israël et l’Union européenne serait proposée par la Commission, sur la base de son article 2, qui conditionne l’accord au respect des droits humains. Aucune proposition formelle n’a encore été soumise au vote du Conseil.

Les réticences de l’Allemagne et d’autres États membres, comme la Hongrie ou l’Autriche, ne sont toujours pas tombées. Mais, selon un diplomate, « la Commission aurait dû faire cette proposition bien avant. Seulement, Sannino et Le Gal ont sciemment rechigné à donner les outils nécessaires pour proposer la suspension de l’accord, par exemple en ralentissant la circulation de l’information ».

Dans un tel contexte de défiance, l’équipe du haut représentant aux affaires étrangères s’est appuyée sur des organismes extérieurs au SEAE pour compiler les données relatives aux violations des droits humains et du droit international à Gaza. L’Espagne et l’Irlande demandaient, dès février 2024, que l’accord d’association soit réévalué à l’aune de l’offensive israélienne et de son impact sur les civil·es, comme le prévoit l’article 2.

Josep Borrell a alors confié au représentant spécial de l’UE pour les droits de l’homme la tâche de rassembler les informations indépendantes disponibles. Le rapport, daté du 12 juillet, liste les crimes de guerre et possibles crimes contre l’humanité commis « par les deux parties au conflit », tout en soulignant le nombre considérable de victimes civiles à Gaza, les attaques israéliennes contre des hôpitaux et des écoles, le nombre exceptionnellement élevé d’enfants tué·es. Les arguments juridiques au sujet d’un potentiel génocide sont exposés.

L’accord d’association autorise une des parties à le suspendre unilatéralement en cas d’« urgence spéciale ». Mais l’option privilégiée et encouragée par les cadres du SEAE était plutôt de convoquer au préalable le Conseil d’association, qui réunit l’UE et Israël.

Des membres du cabinet Borrell et de l’administration souhaitaient au moins qu’une convocation du Conseil soit l’occasion de pointer les manquements d’Israël au regard du respect des droits humains. « Mais pour les responsables du SEAE, il fallait que l’invitation soit le plus neutre possible pour ne pas froisser Israël », raconte un diplomate. Ils auront d’ailleurs gain de cause, car sur cette question « ils s’appuyaient sur la division des États membres », ajoute la même personne.

Un diplomate confirme qu’à l’époque, « la position d’Hélène Le Gal ou de Stefano Sannino était majoritaire parmi les dirigeants de la Commission européenne. Vu les positions clivées au Conseil, il ne leur était pas très difficile de freiner des initiatives ». Le service des porte-parole de la Commission européenne et du service diplomatique rappelle ainsi que « parmi les actions » de Josep Borrell figurait bien « la proposition de suspendre l’accord d’association, qui n’a pas été adoptée par les États membres »

Depuis des mois, le mécontentement s’exprime en sourdine à Bruxelles. Et le cessez-le-feu ainsi que le « plan Trump » ont suspendu les timides initiatives européennes. Contacté par Mediapart, notamment pour permettre à Hélène Le Gal et aux autres personnes citées dans l’article de réagir à nos informations, le service des porte-parole rappelle qu’il ne commente « jamais les fuites, quelles qu’elles soient ».


 

    mise en ligne le 27 décembre 2025

Ugo Bernalicis : « La première des sécurités, c’est la liberté »

Loïc Le Clerc sur www.regards.fr

Dans le débat omniprésent de la sécurité, que dit la gauche ? Que faire des policiers, de leurs syndicats, de leurs dérives ? Quelle formation et quelles missions ? On en a causé avec le député insoumis Ugo Bernalicis.

D’un pas pressé, Ugo Bernalicis nous amène littéralement « Au Coin de la Rue », à côté de l’Assemblée, pour parler sécurité. C’est le thème de prédilection du député du Nord. Quelques jours plus tôt, lui et ses camarades parlementaires ont fait tomber le gouvernement Barnier. Entre l’excitation politique, un pad thaï et une pinte d’IPA, Ugo Bernalicis développe son programme.

Regards. Ma première question sera très ouverte et peut sembler étrange mais… c’est quoi, une politique de gauche en matière de sécurité ?

Ugo Bernalicis : Une politique de gauche en matière de sécurité, c’est une politique qui vise à traiter les causes plutôt que les effets. Globalement, la gauche, dans tous les domaines, a pour objectif de s’attaquer aux causes profondes des problématiques, plutôt que de se focaliser uniquement sur leurs manifestations. Concernant les causes de la délinquance, il y a plusieurs facteurs qui entrent en jeu, notamment les inégalités sociales, la misère, le manque d’éducation, etc. Dans les déterminants du passage à l’acte, tous ces facteurs pèsent. Il existe des exceptions, bien sûr, mais les études montrent qu’il existe une corrélation claire entre le taux de chômage et le taux d’incarcération. Une politique de sécurité efficace consisterait en une politique de reconnaissance des citoyens, de bien-être, de plein-emploi, d’investissement dans les services publics – remettre des profs dans chaque classe et pas plus de 20 élèves par classe !

À droite, on dit souvent que « la première des libertés, c’est la sécurité » et on accuse la gauche de laxisme, mais on pourrait retourner cet argument en disant que « la première des sécurités, c’est la liberté ». Une autre idée serait de dire que « la première des sécurités, c’est la Sécurité sociale ». D’ailleurs, dans le bloc de constitutionnalité, la seule notion de sécurité explicitement mentionnée est celle de la Sécurité sociale. Pour le reste, on parle de « sûreté ».

Une fois qu’on a ça en tête – et il ne faut pas lâcher ce discours-là –, il faut aussi inclure des mesures préventives. Une politique de gauche ne peut se limiter à une approche purement répressive, c’est un échec absolu qui n’est plus à démontrer. Chaque type de délinquance doit recevoir une réponse appropriée. Celui qui vole parce qu’il a faim ne peut être mis dans le même panier que le crime organisé. Après, ce n’est pas parce qu’on va régler la question sociale qu’on aura tout résolu. C’est peut-être vrai à la fin de l’histoire, mais pas au début !

La gauche répond souvent « police de proximité », comme une formule magique. C’est aussi la proposition de La France insoumise. En quoi est-ce que ça consiste concrètement ?

Ugo Bernalicis : En effet, il est important de mettre en place une police nationale de proximité. Mais pas en tant qu’un groupement à part du reste de la police. Une police de proximité n’a aucun sens si l’on maintient les brigade anti-criminalité (BAC). Cette police de proximité doit, en fait, être la base de fonctionnement de la police. La « police de proximité », c’est « la police », nationale et municipale, composée de 50 ou 60 000 policiers et, à côté, il y a des polices spécialisées qui font leur travail en fonction de leurs domaines de compétence.

On a déjà un bon exemple de ce que devrait être la police de proximité, c’est la gendarmerie nationale. Elle est, par construction, de proximité. Les gendarmes travaillent pour une caserne et vivent à quelques kilomètres de celle-ci, ils s’occupent d’un territoire à taille humaine, leurs enfants vont dans l’école du coin, ils font leurs courses dans les mêmes supermarchés que tout le monde, etc. Résultat : les gendarmes connaissent les gens et vice versa. Du coup, il y a beaucoup moins de dérives en gendarmerie.

« Ce n’est pas le job de la police de proximité d’arrêter les grands bandits ou les individus les plus dangereux, c’est celui des polices spécialisées comme la police judiciaire. Un policier n’est ni la BRI, ni le RAID. »

Faire un travail de proximité, c’est assumer que le temps de répression n’est pas la principale activité du policier. C’est un temps de présence dans l’espace public et le quotidien, de discussion avec les gens. Être là, tout simplement. Ensuite, quand il y a des problèmes, la police est là pour essayer de les résoudre. Pour ça, il faut être en lien avec les mairies, les bailleurs, être inséré dans le tissu social. Néanmoins, la police de proximité doit rester dans son rôle de répression pour les premiers niveaux d’infraction : tapage, vol à la tire, etc. Car son rôle n’est pas non plus dans la prévention et l’assistance sociale. Pour se faire, il y a deux conditions : la première est que cette police ait peu ou pas d’armes à feu. Quant à l’argument comme quoi « c’est pas votre police de proximité qui va arrêter un mec avec une kalachnikov », je réponds : oui, exactement ! Ce n’est pas le job de la police de proximité d’arrêter les grands bandits ou les individus les plus dangereux, c’est celui des polices spécialisées comme la police judiciaire. Un policier n’est ni la BRI, ni le RAID, par contre, il est la première source de renseignements des enquêteurs.

La deuxième condition pour une véritable police de proximité, c’est de libérer les policiers des deux principales actions qui nuisent à sa mission : les contrôles d’identité – censés lutter contre l’immigration illégale mais qui ne produit que racisme et bavures – et la répression contre le cannabis – qui pèse pour 20% de l’activité policière et oblige les policiers à maintenir la stratégie du harcèlement des points de deal et des consommateurs sans que le trafic ne soit impacté. Ça redonnerait un temps de travail incroyable aux policiers. Et là, tout le problème réside dans les ordres qu’on donne aux policiers.

Côté police, il faut tout réformer, du sol au plafond. Du super-pouvoir des syndicats, à Beauvau comme dans chaque commissariat, jusqu’à la façon dont on recrute et forme les policiers… Mais par où commencer ?

Ugo Bernalicis : Demain, on arrive au pouvoir, on a 240 000 policiers et gendarmes à diriger, on leur dit quoi ? Qu’on part des besoins de la population. On oblige que les conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance  – auxquels on invite aussi les gens ! – se réunissent une fois par an afin que les habitants posent des questions, expriment leurs demandes et que les policiers rendent des comptes. Il faut qu’il y ait des aller-retours entre la police et les citoyens.

Concernant les effectifs, on ne va pas virer tous les policiers en fonction au prétexte qu’ils sont sous-formés, qu’ils ont une culture néfaste et que la majorité d’entre eux votent pour l’extrême droite. Les policiers sont conditionnés à une chose : obéir, qu’importe si les syndicats essaient de tout saboter – on n’a pas besoin d’eux, le rapport de force qu’on leur donne n’est que celui qu’on veut bien leur céder – ou si un certain nombre démissionne. On a l’exemple de Pierre Joxe : on ne va pas nous faire croire que quand il arrive au ministère de l’intérieur, les policiers sont tout-gentils et qu’ils n’ont pas été travaillés depuis des années par la droite. S’il faut virer des policiers, ce ne peut être pour leurs idées, mais pour leurs actes : racistes, sexistes, etc. Le cadre permet déjà de sanctionner, pour peu qu’il y ait une volonté politique. La gauche doit assumer que la police, en tant que service public, doit être plus contrôlée que d’autres. Parce qu’elle a des prérogatives qui ne sont pas celles de n’importe quel fonctionnaire : ils ont des armes et la capacité de faire un usage légal de la force.

« On ne gagne pas une présidentielle en parlant mieux que les autres de sécurité. Mais on peut perdre si on en parle moins bien. Ce sera la même chose quand on gouvernera le pays : on ne sera pas jugé sur notre bonne gestion de la police, mais on sera sanctionné si on la gère mal. »

Ensuite vient la question du recrutement et donc de la formation. Ça commence par ouvrir des écoles de police et par rallonger la formation initiale à deux ans, dans un premier temps, puis à trois ans. Il faut assumer de ne plus recruter n’importe qui avant de les lâcher dans la nature sans même connaître les bases des droits et des libertés publiques. Mais ce qui pèse le plus dans les pratiques professionnelles aujourd’hui, ce n’est pas la formation mais le mimétisme des pairs, dont le racisme, le sexisme, les violences, etc.

Début décembre, le site d’informations Basta a publié une enquête montrant que « la France présente les chiffres les plus élevés [d’Europe, ndlr] : entre 2020 et 2022, le pays a enregistré 107 décès en garde à vue ou lors d’interventions policières ». Comment s’extirpe-t-on de cette situation ?

Ugo Bernalicis : On a aussi les chiffres les plus élevés en prison. On n’a pas le temps de changer la culture violente de la police. Donc, dans un premier temps, on va donner des ordres : fin des contrôles d’identité – autant d’outrages en moins – et fin des gardes-à-vue pour outrage – c’est ce que font les Allemands. Les gardes-à-vue pour flagrant délit, terminé aussi ! Aujourd’hui, il y a des indicateurs de performance au ministère de l’intérieur sur le nombre de garde à vues. La politique du chiffre n’a jamais été supprimée. Avant de mettre quelqu’un en garde à vue, je suis pour que le policier prévienne le parquet et attende son avis. Ça changerait beaucoup de choses ! Je suis aussi pour que le parquet vienne dans les commissariats plus souvent et, dans l’idéal, je suis même pour qu’il y ait un procureur dans chaque commissariat pour assumer son autre mission qui est celle du contrôle de la police, de la régularité, de la légalité de son action. Enfin, s’il faut mettre du pognon dans la police, ça ne doit pas être pour acheter des LBD mais pour avoir des locaux de garde à vue qui soient corrects, dignes. En Écosse, un modèle en la matière, les cellules ressemblent à des chambres, les détenus ont un repas chaud et pour quelle conséquence ? Quasiment pas de violence en garde à vue, ni de la part des policiers ni des détenus.

Et quid du « sentiment d’insécurité » ? Selon une étude Ifop de novembre 2024, « 8 français sur 10 déclarent avoir le sentiment que la délinquance a augmenté ». Fantasme ? Que répondre à ces gens-là ?

Ugo Bernalicis : Éteignez la télé. Ce sondage ne montre que la puissance de feu médiatique. Plus sérieusement, on a les enquêtes de victimations qui sont faites par l’Insee et le ministère de l’intérieur, les seules enquêtes dont la valeur et la viabilité permettent de construire une politique publique. C’est insuffisant et il faut recréer ce qu’Édouard Philippe a supprimé : l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (qui avait été créé par Joxe). Il s’agit d’une structure scientifique, autonome, chargée d’évaluer l’action publique et de faire des propositions. Mais il faut aller encore plus loin et déployer ce modèle à l’échelle locale, par le biais des CLSPD évoqués plus avant. Ainsi, on partirait des besoins des habitants pour adapter la politique de sécurité selon les territoires. Un tel outil nous permettrait d’éviter les erreurs de Chevènement et de Jospin. Quand ils ont remis en place un peu de police de proximité, il y a eu une augmentation du nombre de plaintes. Ils ont été incapables d’expliquer le phénomène et la droite a gagné en dénonçant une augmentation de la délinquance dûe à leur politique !

Pourquoi la gauche est inaudible sur ces questions ?

Ugo Bernalicis : La question de la sécurité est victime d’un clivage et ce n’est pas le clivage gauche-droite. C’est celui où, d’un côté, il y a les tenants d’un système – le capitalisme – et de l’autre les « irresponsables ». Il suffit d’agiter le foulard de la peur, à grands coups de reportages sur des faits divers, de dire que la police les protège et de discréditer immédiatement toute personne qui critique la police. Et ça fonctionne hyper bien électoralement, sans parler une seconde des questions sociales. On ne gagne pas une présidentielle en parlant mieux que les autres de sécurité. Mais on peut perdre si on en parle moins bien. Et je pense que ce sera la même chose quand on gouvernera le pays : on ne sera pas jugé sur notre bonne gestion de la police, mais on sera sanctionné si on la gère mal. Je crois que le fond est là, la gauche n’a rien à gagner à parler sécurité, mais elle a tout à perdre.


 

    mise en ligne le 26 décembre 2025

« Un Palestinien sur cinq tués en 2025 était un enfant » : en Cisjordanie, la violence des colons et des soldats israéliens atteint des records d'horreur

Vadim Kamenka sur www.humanite.fr

Avec une nouvelle agression commise par des colons israéliens contre un bébé palestinien, l'année 2025 est marquée un pic de ces violences dans les territoires occupés palestiniens. Une opération militaire israliénne pourrait rapidement survenir dans la région de Jénine après l'attaque mortelle perpétrée par un Palestinien à Beit Shean, le 26 décembre.

Pas de trêve en Cisjordanie occupée où les attaques de colons se poursuivent inlassablement. La dernière victime est un bébé de huit mois qui a été blessé « au visage et à la tête », a indiqué l’agence de presse officielle palestinienne Wafa. Un groupe de colons armés aurait mené une attaque, tard mercredi, jetant « des pierres sur des maisons et propriétés » dans la localité de Saïr, au nord d’Hébron.

Les forces de police israélienne ont annoncé jeudi l’arrestation de « cinq suspects » lors d’une opération conjointe avec l’armée pour leur implication présumée dans ces violences. Selon l’enquête préliminaire, ils seraient originaires d’une colonie israélienne.

Une explosion des violences commises par des colons en Cisjordanie

Deux autres agressions auraient eu lieu impliquant un soldat réserviste. Selon l’armée, il aurait renversé un Palestinien et fait usage de son arme dans la région de Deir Jarir près de Ramallah. Depuis le 7 octobre 2023, un millier de Palestiniens ont été tués en Cisjordanie occupée par des soldats ou des colons israéliens.

Le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (Ocha) avait recensé en octobre un pic des « attaques de colons ayant causé des victimes, des dommages matériels ou les deux » en près de deux décennies de collecte de données en Cisjordanie occupée.

« Depuis 2006, l’OCHA a recensé plus de 9 600 attaques de ce type. Environ 1 500 d’entre elles ont eu lieu cette année, soit près de 15 % du total », a ajouté l’agence internationale. L’OCHA a également indiqué que 42 enfants palestiniens ont été tués par les forces israéliennes en Cisjordanie occupée depuis le début de l’année 2025, « ce qui signifie qu’un Palestinien sur cinq tués par les forces israéliennes en Cisjordanie en 2025 était un enfant ».

Dans le nord d’Israël, un Palestinien a tué vendredi une femme et un homme dans une attaque en deux temps à Beit Shean, ont annoncé les secours israéliens et la police. Le ministre de la Défense Israel Katz a réclamé à l’armée d’agir « avec force » contre le village de l’assaillant, Qabatiya près de Jénine alors que les opérations militaires se multiplient dans les territoires occupés palestiniens et les camps de réfugiés.

L’expansion coloniale israélienne se renforce sous Netanyahou

Dans un communiqué, l’armée a indiqué qu’elle « préparait une opération dans la région». La coalition gouvernementale d’extrême droite, dirigée par Benyamin Netanyahou a annoncé l’installation de 19 nouvelles colonies en Cisjordanie, le 21 décembre.

Face à cette fuite en avant quatorze pays, dont la France, le Royaume-Uni, le Canada et le Japon, ont protesté mercredi soir, exhorté les autorités israéliennes à revenir sur cette décision et « à cesser l’expansion des colonies ». Et de conclure dans un texte commun : « Nous réitérons notre claire opposition à toute forme d’annexion ainsi qu’au développement de la politique de colonisation ».

Malgré ces nouvelles violations, le ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Saar a dénoncé l’attitude « des gouvernements étrangers » qui « ne vont pas restreindre le droit des Juifs à vivre en terre d’Israël ».

    mise en ligne le 25 décembre 2025

Déploiement militaire, bombardements, blocus total : Donald Trump prêt à tout pour s’accaparer les richesses du Venezuela

Luis Reygada sur www.humanite.fr

Le président des États-Unis, Donald Trump, alimente une escalade guerrière sans précédent pour faire chuter son homologue vénézuélien, Nicolás Maduro, dont le représentant à l’ONU a accusé, mardi 23 décembre, les États-Unis de mener la « plus grande extorsion de notre histoire ». En pleine réactualisation de la doctrine Monroe, Washington fait du pays pétrolier le premier grand test de son offensive impérialiste.

Plus qu’un président, qu’un gouvernement ou même qu’un « régime », c’est bien un processus politique qui dérange les États-Unis au Venezuela. Socialiste, anti-impérialiste et panlatino-américaniste : la « révolution bolivarienne », initiée au début des années 2000 par le président Hugo Chavez (1999-2013), a tout pour déplaire à l’Oncle Sam.

Et ce d’autant plus quand l’idéologie se couple à des mesures politico-économiques qui affectent les intérêts des grandes compagnies nord-américaines, auparavant toutes-puissantes dans le pays détenant les premières réserves de pétrole du monde. Plus que jamais dans la ligne de mire de Washington depuis le retour, en janvier 2025, de Donald Trump à la Maison-Blanche, le représentant du pays à l’ONU a accusé, mardi 23 décembre, les États-Unis de mener la « plus grande extorsion de notre histoire ».

« Nous sommes en présence d’une puissance qui agit en dehors du droit international, exigeant que les Vénézuéliens quittent notre pays et le lui cèdent (…) Sinon, il (Donald Trump) mènera une attaque armée, qu’il annonce depuis des semaines. Il s’agit là de la plus grande extorsion connue dans notre histoire », a lancé Samuel Moncada devant le Conseil de sécurité des Nations unies, soutenu par la Russie et la Chine qui qualifient respectivement la pression militaire et économique exercée de « comportement de cow-boy » et d’« intimidation ».

La doctrine néocolonialiste inscrite noir sur blanc

« Les États-Unis feront tout ce qui est en leur pouvoir pour protéger notre hémisphère, nos frontières et le peuple américain », a répliqué l’ambassadeur Mike Waltz, réitérant les accusations de Donald Trump à l’encontre de son homologue Nicolás Maduro qualifié de « fugitif recherché par la justice américaine et le chef de l’organisation terroriste étrangère le ”Cartel de los Soles”», une organisation dont l’existence reste à démontrer selon de nombreux experts.

Mais le pays sud-américain subit en réalité la pression des Américains depuis plus de vingt ans, toutes administrations confondues. Le démocrate Barack Obama (2009-2017) était déjà responsable d’avoir imposé les premières mesures coercitives unilatérales – des sanctions économiques – au Venezuela, en 2014 ; une stratégie visant à mettre à genoux l’économie du pays dans le but de provoquer la chute de son gouvernement. Mais faut-il rappeler que le coup d’État manqué du 11 avril 2002 subi par Hugo Chavez était déjà « étroitement lié à de hauts responsables du gouvernement américain (de) l’équipe (du président George W.) Bush », soulignait The Guardian à peine quelques jours après la tentative de renversement ?

Peu disposé à s’encombrer des bonnes manières propres à la diplomatie du soft power, l’actuel président milliardaire ne fait en réalité que poursuivre un objectif stratégique depuis longtemps établi par les faucons de Washington et de Langley.

Avec sa manière forte et son franc-parler, Donald Trump a au moins le mérite de mettre à nu les velléités des États-Unis. Ses projets sont d’autant plus clairs qu’ils sont écrits noir sur blanc dans la version 2025 de la « stratégie de sécurité nationale », document rendu public le 5 décembre. L’Amérique latine, où l’adversaire déclaré est une Chine devenue premier partenaire commercial de la plupart des pays, y occupe une place de tout premier ordre.

Le locataire de la Maison-Blanche n’hésite d’ailleurs pas à proclamer un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe, pour « rétablir la suprématie américaine dans l’hémisphère occidental (le continent américain, NDLR) et protéger (…) notre accès à ses territoires ». Des territoires qui doivent servir de marchepied pour assurer « le grand retour » d’un « leadership américain (mondial), plus fort que jamais ».

Prônant ouvertement l’ingérence et l’utilisation de la force militaire, le document de 33 pages expose sans ambages une doctrine néocolonialiste – pour ne pas dire ouvertement impérialiste – vis-à-vis de l’Amérique latine et la Caraïbe. Une sous-région où le Venezuela et Cuba restent les objectifs prioritaires d’une administration poussée par le secrétaire d’État Marco Rubio, qui caresse notamment le rêve de voir son pays remettre la main sur la plus grande île des Antilles.

Donald Trump paraît prêt à tout pour imposer un « changement de régime » au Venezuela. Depuis janvier dernier, le durcissement de l’asphyxie économique a été accompagné d’une escalade spectaculaire du niveau de tension, au point de laisser craindre un risque d’attaque militaire directe, voire d’invasion.

Navires de guerre, avions de chasse, porte-avions et sous-marin nucléaire

Depuis septembre dernier, la liste des agissements de l’administration trumpiste est sidérante, tant par le mépris du droit international que par le risque d’embrasement qu’ils alimentent. Bombardement d’embarcations vénézuéliennes au large des côtes du pays. Mise à prix pour 50 millions de dollars de la tête du président Nicolás Maduro. Autorisation publiquement délivrée à la CIA pour « mener des opérations létales et secrètes ». Mise en place d’un cadre juridique pour attaquer « des organisations « narcoterroristes » ». Tentatives de fermer l’espace aérien. Arraisonnement deux superpétroliers par l’armée états-unienne. Annonce d’un « blocus total » contre les pétroliers vénézuéliens et la désignation du « régime » de Maduro comme « organisation terroriste internationale ».

Tout cela sans compter les menaces réitérées de frappes dans le territoire terrestre vénézuélien, voire d’envoi de troupes. Simples bravades, destinées à effrayer les proches de Maduro et provoquer une trahison des forces armées bolivariennes ?

Difficile de dire jusqu’où Donald Trump est capable d’aller. Toutefois, ses provocations sont accompagnées du plus grand déploiement militaire dans la région depuis plusieurs décennies : 15 000 soldats, près d’une dizaine des navires de guerre, des dizaines d’avions de chasse, un sous-marin d’attaque à propulsion nucléaire, et depuis le mois dernier, l’USS « Gerald R. Ford », le porte-avions le plus grand et le plus avancé technologiquement au monde.

Le narcotrafic en façade, les terres et le pétrole en coulisses

Pour en finir avec la révolution bolivarienne, tous les prétextes sont bons. Lors de son premier mandat (2017-2021), Donald Trump avait surtout misé sur un renversement du gouvernement sous couvert de « défense de la démocratie et des droits de l’homme ». Ces derniers mois, c’est la justification plus percutante d’une supposée lutte contre le trafic de drogue qui était mis en avant. Quitte à présenter Maduro comme « un des plus grands narcotrafiquants au monde ».

Le 16 décembre, dans un message posté sur son réseau social Truth, le président Trump a révélé le fond de sa pensée, menaçant de s’en prendre au Venezuela jusqu’à ce qu’il « rende aux États-Unis le pétrole, les terres et les biens qu’ils nous ont volés ».

Sur X, un haut fonctionnaire de la Maison-Blanche a renchéri en dénonçant une « expropriation tyrannique ». Des références à la nationalisation pétrolière des années 1970, ou à la renégociation des contrats sous Chavez ? Seule certitude : ce sont bel et bien les richesses naturelles du Venezuela que convoitent, encore et toujours, les États-Unis.


 

    mise en ligne le 24 décembre 2025

En Alsace, de la prison avec sursis requis contre des militants écologistes… pour deux tags

Paciane Rouchon (Rue89 Strasbourg) sur www.mediapart.fr

Lundi 22 décembre, huit militants écologistes étaient jugés pour deux inscriptions, dont l’une alertant sur les déchets toxiques enfouis à Stocamine. Au cours d’une audience électrique en présence d’une cinquantaine de soutiens, la procureur a requis trois mois de prison avec sursis pour les activistes.

Saverne (Bas-Rhin).– « On nous accuse d’utiliser des moyens démesurés pour faire passer nos opinions… et nous garder en garde à vue pendant 46 heures, pour une suspicion de tags, ce n’est pas démesuré ? » Dans la cour du tribunal de Saverne, des militant·es du mouvement écologiste Extinction Rebellion répondent aux micros des journalistes.

Drapeaux et pancartes à la main, une cinquantaine de personnes sont venues soutenir les huit activistes interpellé·es pour avoir tagué un pont afin de dénoncer l’enfouissement de 42 000 tonnes de déchets toxiques à Stocamine, l’ancienne mine de potasse située en dessous de la nappe phréatique d’Alsace à Wittelsheim (Haut-Rhin).

Peu après 9 heures, l’audience s’ouvre dans une salle bondée. Les prévenu·es siègent au premier rang face aux magistrat·es qui les surplombent depuis l’estrade. Au fil d’un exposé détaillé, les avocat·es de la défense soutiennent la nullité de la procédure. Les arguments juridiques s’enchaînent.

En premier lieu « l’irrégularité » des placements en garde à vue, réservés aux délits passibles d’une peine d’emprisonnement, justifie Maître Chloé Chalot : « Dans leur procès-verbal, les gendarmes font état de personnes en train de réaliser des inscriptions à la peinture. Or, cette infraction n’est pas punie d’une peine d’emprisonnement, mais seulement d’une amende et de travail d’intérêt général. »

55 heures de privation de liberté

Moins de six heures après les interpellations – le dimanche 2 novembre –, le ministère public a requalifié les faits, estimant que les dégradations infligées aux ponts ne sont pas « légères » mais substantielles et irréversibles. Les activistes encourent désormais une peine de prison. Pour les avocat·es, cette requalification constitue un « détournement », visant à justifier a posteriori les placements « abusifs » en garde à vue et la fouille « irrégulière » du véhicule d’un des prévenu·es.

Me Théo Gauthier, également avocat de la défense, poursuit le raisonnement : « Les tags relèvent d’un dommage léger puisque des peintures sur un mur n’altèrent pas sa substance et ne le rendent pas impropre à l’usage. Le but de cette requalification est de poursuivre plus sévèrement les prévenus. »

Tour à tour, les avocat·es dénoncent des poursuites « disproportionnées ». Ils pointent le caractère excessif des 46 heures de garde à vue, à l’issue desquelles le parquet de Saverne avait demandé le placement en détention provisoire des prévenu·es. Cette mesure aurait impliqué un séjour de deux nuits en maison d’arrêt pour une comparution immédiate initialement prévue le 6 novembre.

Après 9 heures d’attente au tribunal – soit un total de 55 heures d’enfermement –, une juge des libertés et de la détention a finalement ordonné la libération des huit militants. « Dans cette affaire, le ministère public a conduit une politique pénale beaucoup trop répressive, avec la volonté d’intimider les prévenus, estime Me Théo Gauthier. Heureusement, une juge a remis du droit dans cette procédure. »

Appelé·es à la barre à tour de rôle, les huit militantes et militants lisent aux juges un texte préparé collectivement et refusent tout commentaire relatif aux faits qui leur sont reprochés. L’un·e après l’autre, ils et elles s’avancent à la barre pour dénoncer le confinement définitif des déchets toxiques de Stocamine validé par le tribunal administratif de Strasbourg en juin 2025.

Les cas de pollution de l’eau aux pesticides, nitrates et polluants éternels qui se multiplient en France. La pollution de l’air, qui tue massivement chaque année. Une militante interroge : « Alors, on peut poser la question, qui dégrade le plus la société ? Des citoyens pour défendre le bien commun ou l’État par son inaction ? »

« Pollution air = AVC cancer »

Ingénieur hydraulique de formation, Georges Walter est appelé à la barre comme témoin. Directeur des services environnement à la collectivité européenne d’Alsace jusqu’à sa retraite en 2023, il apporte son expertise sur le danger que Stocamine fait courir : « Il est évident que Stocamine va contaminer de façon irréversible la nappe d’Alsace [la plus grande nappe phréatique d’Europe occidentale – ndlr]. L’eau a déjà commencé à s’infiltrer dans la mine. »

Le président Thomas Lamorelle intervient : « Vous savez que nous ne sommes pas compétents dans ce dossier ? » La procureure Constance Champrenault s’agace et lui intime d’interrompre le témoignage, jusqu’à menacer de quitter la salle d’audience sur le champ.

Le témoin remercié, la procureure prend la parole. Constance Champrenault réfute un à un les arguments de la défense et attaque les avocat·es en « incompétence » et en « malhonnêteté » pour leur lecture erronée de la jurisprudence : « Soit c’est un manque de compétence, soit ils ont délibérément choisi de citer uniquement les phrases qui les intéressent. […] On a littéralement traîné dans la boue le travail du parquet. Des plaidoiries des avocats aux déclarations des prévenus, aux articles qui sont parus dans la presse. On m’aura attaquée sur tout. »

Les 46 heures de garde à vue ? « Je ne comprends pas pourquoi on m’attaque là-dessus, alors que les placements peuvent durer jusqu’à 48 heures », répond-elle. La requalification des faits ? Justifiée, au regard du « caractère permanent des inscriptions », qui entraîne une altération irréversible du support.

Concernant un autre tag pour lequel les militant·es sont aussi poursuivi·es, la procureure rappelle que des fiches mentionnant des listes de ponts et des slogans ont été trouvées dans le véhicule fouillé. L’un des slogans figurant sur ces fiches, « Pollution air = AVC cancer », avait justement été tagué sur le pont de Molsheim quelques jours plus tôt.

Pour ces deux tags, la procureure requiert une peine de trois mois d’emprisonnement avec sursis et une amende de 500 euros pour chacun·e des prévenu·es. « Le meilleur moyen de prévenir la récidive », estime-t-elle.

La décision sera rendue le 15 janvier 2026 à 9 heures.


 

    mise en ligne le 23 décembre 2025

« Acab », « la police tue » :
le gouvernement réprime
la critique de la police

Jérôme Hourdeaux sur www.mediapart.fr

Le ministre de l’intérieur multiplie les plaintes contre ceux qui rappellent que la police tue. Plusieurs festivals ont été ciblés par des arrêtés d’interdiction pour avoir programmé des concerts ou des conférences accusés de diffamer les forces de l’ordre.

Ces derniers mois, les autorités ont affiché une fermeté sans faille face aux critiques des forces de l’ordre qu’elles jugent outrageantes. Pour avoir écrit, fin août 2025 sur X, « La police tue », les députés LFI Aurélien Taché et Aly Diouara sont visés par des plaintes pour diffamation déposées par le préfet du Val-d’Oise, Philippe Court, et le préfet de police de Paris, Laurent Nuñez.

Ce dernier, devenu ministre de l’intérieur, a déposé une nouvelle série de quatre plaintes à la fin du mois d’octobre, contre, cette fois encore, quatre députés LFI pour des messages postés à l’occasion de la commémoration des vingt ans de la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré.

Deux semaines plus tard, c’est l’humoriste Pierre-Emmanuel Barré qui est visé par une plainte de Laurent Nuñez pour une chronique sur les images de l’intervention des forces de l’ordre à Sainte-Soline révélées par Mediapart et Libération et durant laquelle l’humoriste lance : « La police et la gendarmerie, c’est Daech avec la sécurité de l’emploi. »

Au début du mois de décembre, Laurent Nuñez dépose une nouvelle plainte contre Libertalia, qui a publié Fachorama, un jeu dont l’une des cartes représente un policier raciste.

C’est encore sur demande du ministre, et sous la pression des syndicats de policiers, que la préfète du Rhône Fabienne Buccio interdit, le mercredi 10 décembre, la tenue du festival Antifa Fest prévu à Villeurbanne du 11 au 13 décembre.

L’arrêté pointait notamment la présence, parmi les artistes programmés, du « groupe de punk rock ska parisien Poésie zéro » et son morceau 1312, transposition numérique des lettres A C A B, célèbre acronyme du slogan anti-police All cops are bastards, en français « tous les flics sont des bâtards ». Par extension, le 13 décembre est devenu un jour de mobilisation des partisans de l’abolition de la police.

Le festival Antifa Fest a finalement pu se tenir grâce à l’intervention du tribunal administratif de Lyon qui, dans une décision rendue jeudi 11 décembre, a annulé l’arrêté préfectoral.

Le festival Acab Party, organisée le samedi 13 décembre à Toulouse par l’association Secours rouge, n’a pas eu cette chance. Cette journée de conférences, projections de films et ateliers a en effet été interrompue au bout de quelques heures par la police, envoyée en vertu d’un arrêté pris à la dernière minute par le maire Jean-Luc Moudenc.

Une « Acab Party » qui ne passe pas

Cela faisait plusieurs jours que l’Acab Party toulousaine était dans la ligne de mire d’une partie de la classe politique, des syndicats de policiers et des éditorialistes de CNews et d’Europe 1. « Je ne faisais pas partie des organisateurs. Je n’ai donc pas une vue complète des événements, précise Gwenola Ricordeau, sociologue invitée du festival. Mais je sais qu’il y a eu en amont une campagne orchestrée par le maire de la ville, Jean-Luc Moudenc, et relayée par la fachosphère, notamment CNews. Et puis l’arrêté municipal est tombé. L’événement avait commencé à 13 h 12. Il a été arrêté au milieu de mon intervention, à 18 h 30. »

« Il y a eu ensuite des contrôles policiers et des fouilles de sacs, poursuit-elle. Un camion de police était là et filmait les personnes. Ce sont des formes d’intimidation qui démontrent une volonté de faire monter la tension, peut-être dans l’idée aussi de pouvoir justifier l’interdiction. Toujours est-il qu’à l’intérieur, il s’agissait d’un événement militant relativement banal dans sa forme, puisqu’il s’agissait de discuter autour d’un film, de débattre autour de tables rondes, d’ateliers, de discuter de nos luttes et de nos résistances... »

Dans son arrêté, la mairie invoque les risques de manifestation, l’usage du slogan Acab (« un outrage aux institutions républicaines ainsi qu’aux fonctionnaires qui les représentent », estime la mairie) et « les thématiques proposées » qui viseraient « à opposer police et population, et attiser la haine contre les forces de l’ordre ».

Militante abolitionniste et spécialiste de ce mouvement, autrice du livre 1312 raisons d’abolir la police, paru en janvier 2023 chez Lux Éditeur, Gwenola Ricordeau assume et revendique sa détestation de la police en tant qu’institution. « Le problème, ce n’est pas des “dysfonctionnements” de la police ou des formes de “violence policière”. Le problème, c’est l’existence même de la police, qui porte préjudice à la qualité de vie en société », revendique-t-elle.

« Dans cette perspective, l’idée de réformer la police est une idée extrêmement naïve, poursuit la sociologue. On voit bien que toutes les réformes de la police n’ont rien changé au fait que la police violente, tue, harcèle et ne protège finalement que le capital, l’ordre racial, l’ordre patriarcal. Non seulement ces réformes ne servent à rien, mais en plus elles contribuent à renforcer la légitimité de la police. Il faut donc rompre avec cette doxa de la réforme. Ce n’est pas la police qui a des problèmes, c’est la police qui est le problème. »

Oui, il y a un antagonisme, il y a une conflictualité que nous assumons.       Gwenola Ricordeau, sociologue et militante

Concernant l’utilisation de certains termes insultants, là aussi, Gwenola Ricordeau assume un usage politique. « Il faut remettre les choses dans l’ordre, souligne-t-elle. Quand on nous reproche une forme de radicalité, de violence, on a face à nous plus de 250 000 policiers et gendarmes qui sont armés, qui sont dotés du pouvoir de vie et de mort sur nous, qui le font dans l’impunité la plus totale. Ce ne sont pas eux qui sont attaqués, mais c’est bien nous. Lorsqu’ils se présentent comme victimes d’attaques et qu’ils se sentent en danger par une après-midi militante où on parle de nos malheurs de vivre sous l’ombre d’une police qui tue, qui blesse, qui mutile, en fait, c’est un renversement qui est extrêmement choquant. »

« Oui, il y a un antagonisme, il y a une conflictualité que nous assumons, poursuit-elle. Toutes les luttes émancipatrices ont, à un moment donné, affaire à la police et au système pénal. Dire cette conflictualité, dire cet antagonisme, c’est simplement dire la réalité des choses. Et il n’y a finalement qu’eux pour être surpris, alors que c’est leur travail précisément de faire de la répression, d’arrêter et d’enfermer les gens. En fait, c’est leur surprise qui est la plus surprenante dans cette histoire. »

Contacté par Mediapart, le maire (divers droite) de Toulouse a transmis une réponse écrite dans laquelle il s’affirme « attaché à la liberté d’expression et au débat d’idées » mais estime que « celle-ci ne peut justifier des attaques globales et injustes contre les forces de l’ordre ».

« Je n’ignore pas que le slogan “ACAB” est revendiqué par certains comme relevant d’une tradition militante historique, mais je considère qu’un message qui désigne indistinctement tous les policiers comme coupables et les insulte collectivement dépasse toute critique acceptable et porte atteinte à une institution essentielle de notre République », poursuit Jean-Luc Moudenc (lire l’intégralité de sa réaction en annexe de l’article).

La chasse aux discours abolitionnistes

Le slogan Acab hérisse particulièrement le ministère de l’intérieur et certains policiers qui confisquent régulièrement des banderoles ou mannequins sur lesquels il est inscrit. Il semble faire l’objet d’une répression particulière, plus que d’autres comme « Tout le monde déteste la police » ou « Mort aux vaches ».

« “Acab” est très récent par rapport aux autres, souligne Arnaud-Dominique Houte, historien spécialiste de la sécurité publique, et auteur notamment de Citoyens policiers (janvier 2024, La Découverte). Le slogan selon moi le plus fort de la fin du XXe siècle, et peut-être un ancêtre de l’Acab, c’est “CRS-SS”. Il naît en 1948, se développe autour de 1968 puis perdure pendant quarante ans. »

« Ce qui est intéressant, cest que je n’ai jamais vu d’alerte du ministère de l’intérieur sur l’utilisation de “CRS-SS” ou “Mort aux vaches”, poursuit l’historien. C’est comme si ces slogans faisaient partie d’une sorte de folklore carnavalesque. La différence avec “Acab”, c’est que le ministère sait que, derrière, il y a un discours abolitionniste. Et que, derrière les discours de détestation, il n’y a pas que du discours. Il y a aussi des idées. »

« La réflexion abolitionniste, même si elle est minoritaire, doit pouvoir exister, affirme de son côté Oliver Cahn, professeur de droit privé à l’université Paris Nanterre. La force publique est inscrite dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, à son article 12. Ce qui est intéressant, c’est qu’il y est précisé, et c’est une particularité de la France, que celle-ci a pour but de garantir les droits de l’homme et du citoyen. »

[En disant Acab], on dénonce des faits, comme le fait qu’un certain nombre des violences sont systémiques et touchent en premier les personnes issues de l’immigration.          Nathalie Tehio, présidente de la LDH

« Si on regarde le recours aux forces de l’ordre au cours des mouvements sociaux ces dernières années, il y a probablement des discussions très intéressantes à avoir sur la manière dont le ministère de l’intérieur travaille au regarde l’article 12 de la Déclaration, poursuit le juriste. À titre personnel, je n’irai pas jusqu’à dire que la police ne le respecte plus, mais j’irai jusqu’à dire qu’on peut en discuter, s’interroger, et donc qu’un débat comme celui qui était prévu à Toulouse est un débat utile. »

« Dans un célèbre arrêt, l’arrêt Handyside de décembre 1976, la Cour européenne des droits de l’homme a dit que la liberté d’expressionvaut non seulement pour les informations ou les idées accueillies avec faveur, ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’État ou une fraction quelconque de la population”, rappelle de son côté la présidente de la Ligue des droits de l’Homme (LDH), Nathalie Tehio. Bien sûr, il y a des garde-fous. Ça ne peut pas être une parole raciste ou sexiste. Mais pour le reste, surtout sur un débat d’intérêt général, la parole doit être la plus ouverte, la plus libre possible, y compris lorsque les paroles choquent, heurtent et sont outrancières. »

« Si on s’en tient vraiment au texte, reprend Nathalie Tehio, “Acab” est une injure publique qui touche des personnes dépositaires de l’autorité publique. Mais en réalité, quand on utilise ce slogan, on n’est pas en train de dire “bâtard” à quelqu’un en particulier, pour l’insulter. On dénonce des faits, comme le fait qu’un certain nombre des violences sont systémiques et touchent en premier les personnes issues de l’immigration. »

Un enjeu démocratique

« Si vous critiquez la police en tant qu’institution, qu’acteur d’une démocratie, vous êtes beaucoup plus légitime à pouvoir critiquer ses éventuels dysfonctionnements, ajoute Nicolas Hervieu, juriste spécialisé en droit public et droit européen des droits humains. Le célèbre slogan “la police tue” ne veut pas dire “tel agent avec ce numéro d’identification a tué quelqu’un”. C’est une manière de dire que l’on estime que, à l’aune des informations disponibles et crédibles, il existe un débat légitime sur le recours à la violence potentiellement létale par la police. »

Nicolas Hervieu souligne que « le régime juridique est assez clairement protecteur de la liberté d’expression ». Il cite, en exemple, une décision de la Cour de cassation du mois de juin 2025 ayant annulé la condamnation d’un détenu qui avait écrit sur les murs de sa cellule « la police tue » au motif que celle-ci violait sa liberté d’expression.

Le problème, regrette le juriste, est que, en matière pénale, les éventuels procès peuvent se tenir plusieurs années après les faits. « Ce décalage est problématique, car ce sont des actes qui ont un effet dissuasif sur l’exercice de la liberté d’expression, explique-t-il. Et le jour où, peut-être, une décision de justice sera rendue, le ministre concerné ne sera plus là, il aura produit son petit effet, à savoir son Tweet, son communiqué et sa réaction politique. »

Les actions intentées par le ministère de l’intérieur sont une marque de son niveau de dépendance à l’égard de ses troupes et surtout envers les syndicats.          Olivier Cahn, professeur de droit privé

Arnaud-Dominique Houte pointe que ces durcissements de la répression ne sont pas nouveaux et correspondent à des phases. « Il y a un côté cyclique assez intéressant, correspondant soit à des moments de dépolarisation politique, soit – et je pense que c’est le cas en ce moment – des moments où le ministère de l’intérieur a besoin d’avoir le soutien des syndicats », suggère-t-il.

« En général, le ministère préfère ne pas agir car le coût médiatique à payer est plus important que le gain qu’il va récolter auprès des syndicats, développe l’historien. Mais dans le contexte de polarisation de l’espace médiatique actuel, ils ont beaucoup plus intérêt à déposer plainte. »

« Les actions intentées par le ministère de l’intérieur sont une marque de son niveau de dépendance à l’égard de ses troupes et surtout envers les syndicats, abonde Olivier Cahn. C’est un bon indicateur du climat social et de la relation de pouvoir à l’intérieur de l’institution. Quand le ministre tient ses troupes, il fait primer le droit sur le corporatisme ou l’humeur des troupes. »

« Ce qui est inquiétant, c’est qu’il y a désormais un certain nombre de sujets dont le gouvernement a décidé que l’on n’a plus le droit de débattre, s’indigne encore Nathalie Tehio. Dans l’actualité récente, on peut par exemple citer la question de la Palestine, sujet sur lequel la parole a été fortement entravée. Et cela a des conséquences sur toutes sortes de libertés : la liberté de réunion, la liberté de manifestation, d’expression, de création, les libertés académiques... C’est dramatique. Comme l’a dit la professeure de droit public Monique Chemillier-Gendreau : “La démocratie, ce n’est pas le consensus. La démocratie, c’est le dissensus.” »


 

    mise en ligne le 22 décembre 2025

Quatre luttes victorieuses en 2025 : pourquoi ça peut marcher

Guillaume Bernard sur https://rapportsdeforce.fr/

Mobilisation populaire contre la fermeture d’une ligne de train, grève éclaire contre un milliardaire d’extrême droite…Les luttes victorieuses existent et passent trop souvent sous les radars. Bien que rares, elles sont pourtant riches en enseignements. Quatre exemples en 2025.

La période est morose pour les luttes. Depuis les grèves de 1995 contre le plan Juppé, le gouvernement ne recule quasiment plus. Le grand mouvement contre la réforme des retraites de 2023 n’a pas permis d’obtenir son abrogation et, depuis, aucun mouvement social d’ampleur n’a emporté le pays. Ce constat général peut faire oublier que la lutte sociale est aussi une réalité locale.

Si la grève est rare dans les petites entreprises, plus d’un tiers de celles de plus de 500 salariés ont connu une grève en 2022, selon le service statistique du ministère du travail. À cela s’ajoutent de nombreux conflits environnementaux locaux et mobilisations contre les discriminations. Ainsi, quotidiennement, une multitude de luttes sont menées et des victoires sont obtenues. Pas toujours franches ou éclatantes, souvent arrachées grâce à des sacrifices, elles démontrent qu’une bataille n’est jamais perdue d’avance, et sont riches d’enseignements.

1 – Dans le Morvan, la population sauve sa ligne de train

Ils n’ont jamais été aussi nombreux sur le quai de la gare de Clamecy. Le 8 février 2025, deux cent cinquante personnes manifestent dans cette petite gare de la Nièvre. Ils n’attendent pas vraiment le train, ils veulent tout simplement conserver leur ligne. « C’est une question de survie de notre territoire. Alors, forcément, les habitants étaient très mobilisés », constate Nicolas Bourdoune, maire de Clamecy (PCF). Une semaine plus tard, ils seront près du double à manifester en gare d’Avallon.

La ligne du Morvan relie la petite commune de Deux-Rivières (1200 habitants) à la gare de Paris-Bercy, en 2h30. Une aubaine selon l’édile. « C’est un territoire très enclavé. Mais avec l’installation de la fibre et le premier confinement, beaucoup de cadres et d’artistes franciliens qui peuvent télétravailler l’ont réinvesti. Ils réhabilitent notre immobilier, s’investissent dans la vie locale…redynamisent le territoire ! La ligne était aussi utilisée pour les consultations médicales chez les spécialistes, dont notre territoire manque terriblement. » Or, fin novembre 2024, la Région Bourgogne-Franche-Comté annonce qu’elle n’a plus les financements pour maintenir la ligne au vu des investissements nécessaires. « On comprend que si rien ne bouge au printemps 2025, lors du prochain vote du budget de la région, c’est cuit. » La mobilisation commence.

De nombreux acteurs mobilisés

La lutte pour le maintien de la ligne du Morvan impressionne par la diversité des acteurs qui l’ont menée. Et c’est en partie ce qui explique son succès. « Il y avait d’abord des habitants et des élus locaux, décrit Nicolas Bourdoune, mais aussi des collectifs d’usagers du train ou encore des syndicats de cheminots et des partis politiques ». Le 1er mai 2025, « Ligne à défendre », association opposée à la fermeture, organise un trail depuis la gare de Corbigny jusqu’à Bercy. Les participants, qui se relaient, doivent parcourir 376 km en 3 jours. « C’était exactement ce qu’il fallait faire. Il y avait du monde, on a eu une belle médiatisation et ça a mis la pression à la Région, qui aurait voulu faire passer la fermeture en douce », salue le maire.

À l’arrivée de la course, c’est Fabien Villedieu, secrétaire fédéral de Sud-Rail qui les accueille. « On était déjà venu à plusieurs manifestations. Les petites lignes qui ferment, ça a un coût écologique, puisque ça pousse les habitants à reprendre leur voiture, ça enclave un territoire, pour nous cheminots, c’est une perte d’emploi. Et ça s’inscrit dans notre programme de lutte contre l’extrême droite car on sait que la fermeture de services publics fait monter le Rassemblement national. Certains de leurs cadres venus aux réunions publiques n’ont pas osé prendre la parole parce qu’on était là », explique-il. En septembre, Jérôme Durain, fraîchement élu à la tête de la Région, annonce finalement 3,6 millions d’euros d’investissement. La ligne est sauvée, pour le moment. « On a gagné un répit, mais on sait que dans 5 ans il faudra des investissements beaucoup plus lourds ». La bataille n’est donc pas terminée.

2 – Huit grévistes font plier un milliardaire d’extrême droite

Mobiliser tout un territoire n’est pas la seule recette pour gagner une lutte. C’est ce que rappelle la grève éclaire menée par des intermittents du spectacle contre le milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin. Le 6 octobre 2025, ils sont seulement 8 à refuser de monter la scène prévue pour la Nuit du Bien Commun, à Aix-en-Provence. Une soirée de mécénat à destination d’associations en accord avec la ligne réactionnaire de Stérin. Tous sont membres de « l’équipe road » : des salariés embauchés uniquement à la journée quand leurs collègues sont engagés sur le reste de la tournée.

« Quand on est arrivés ce matin-là, on a fortement douté du fait qu’on arriverait à bloquer la soirée qui devait se tenir à 20h. On a essayé de convaincre nos collègues d’arrêter le boulot mais rien n’y faisait », explique Nono*, syndicaliste au Stucs (syndicat de la culture et du spectacle de la CNT-SO). 

Les grévistes installent donc leur piquet devant la salle de concert…puis sur la scène en train d’être montée. « Peu à peu, la situation est devenue très étrange. On était sur scène avec nos drapeaux syndicaux mais tout le monde bossait à côté de nous, comme si nous n’existions pas », sourit Nono*. A la mi-journée, la scène est installée, mais les grévistes ne bougent pas, curieux de voir comment ils seront mis à la porte. Un membre des renseignements territoriaux vient finalement les prévenir : une intervention policière les guette.

« Sauf que dehors, une manifestation de 250 personnes nous soutenait. C’est sans doute ce qui a découragé les organisateurs d’aller au bout. Ils risquaient un tel bazar si les policiers intervenaient que de toute façon leur soirée était fichue », estime Nono*. La soirée se transforme en visio lancée depuis la gare TGV d’Aix-en-Provence. « Une salle moche où il y avait une quarantaine de personnes… Et sur le chat du live il y avait plus d’opposants que de soutiens », se réjouit Nono*. Loin d’être une simple action isolée, la grève d’Aix-en-Provence a donné du baume au cœur à tout le mouvement anti-stérin, qui a désormais pris une ampleur nationale.

3 – Femmes de chambre de Suresnes : 9 mois avant la victoire

Les luttes victorieuses d’une demi-journée sont des exceptions. Neuf longs mois de luttes ont été nécessaires pour gagner aux femmes de chambre de Suresnes (Hauts-de-Seine). « Et à la fin, on a toutes obtenu des CDI », sourit Kandé Tounkara, déléguée syndicale à la CGT-HPE. Le 19 août 2024, une petite vingtaine d’employées de Louvre Hôtels Groupe, propriétaire des marques Campaniles et Premières classes, qui disposent de deux bâtiments en bord de Seine, entrent en grève. Comme souvent dans les conflits du nettoyage, l’immense majorité d’entre elles sont des femmes originaires d’Afrique.

« On s’est d’abord levées contre une injustice qui touchait notre collègue Samia*, licenciée alors qu’elle travaillait à l’hôtel depuis dix ans », précise la syndicaliste. Durant ses vacances au Mali, cette femme de chambre était restée bloquée dans son pays par la perte de ses papiers, incapable de se rendre à son travail. « La direction était informée de sa situation mais l’a tout de même convoquée à un entretien préalable à licenciement… Comme elle ne pouvait toujours pas venir, ils l’ont virée sans le lui dire ! » Lorsque Samia* revient début août 2024, c’est la police qui la dégage des lieux. « C’était notre collègue ! On ne pouvait pas laisser passer un tel mépris. On s’est donc mises en grève. Mais on était un petit groupe : 17 sur 74 », témoigne Kandé Tounkara.

Une question de dignité

Secrétaire générale de l’union départementale CGT du 92, Élisabeth Ornago a épaulé les grévistes pendant toute la durée de la grève. « Au départ, la direction rejetait toutes leurs demandes », explique-t-elle. Outre la réintégration de leur collègue, les femmes de chambre, payées au SMIC, revendiquent des augmentations. Mais les grévistes s’obstinent. « Tous les jours, on était devant l’hôtel, même sous la pluie. On chantait, on lançait des slogans. On a reçu beaucoup de soutien de militants… pas trop des voisins. »

Outre le mépris du patron, les grévistes subissent aussi une pression policière. « Deux d’entre elles sont parties en garde à vue pour des nuisances sonores ! », s’offusque Élisabeth Ornago. « La grève était minoritaire et la direction jouait l’épuisement. » Les grévistes font donc évoluer leurs revendications. Plutôt que des augmentations de salaire, elles demandent des CDI à temps plein. Elles reçoivent également l’aide déterminante de la sous-préfète chargée de l’égalité des chances. « Elle a organisé plusieurs médiations avec la direction du groupe. Au bout de la troisième, on a pu sortir du conflit par le haut », estime Elisabeth Ornago. « On n’a rien lâché et on a obtenu des CDI, des temps plein, mais aussi des formations en langue française payées par notre direction », se réjouit Kandé Tounkara. La direction n’a toutefois pas cédé sur la réintégration de Samia*, mais lui a proposé une transaction, qu’elle a finalement acceptée.

4 – Geodis Gennevilliers, la victoire se construit sur des années

C’est un petit entrepôt qui résiste encore et toujours à son patron. En 2022, 2024 et 2025, les ouvriers de la plateforme logistique Géodis de Gennevilliers (Hauts-de-Seine) ont mené trois grèves victorieuses pour leurs salaires. Pour cela, pas besoin de potion magique, mais d’un collectif extrêmement soudé et capable de se mobiliser sur la durée.

Sur les 200 salariés que compte cette filiale de la SNCF, 130 sont ouvriers. Des réceptionnaires, des agents de quais, des manutentionnaires dont l’objectif est de parvenir à livrer « tout ce qui ne rentre pas dans une boîte aux lettres » en moins de 24 heures. Leur travail est éprouvant, exposé au froid et soumis à des horaires de nuit, dans la poussière et le bruit. « Mais lorsqu’on appelle à la grève, 95% d’entre eux nous suivent. Et sur la durée ! », souligne Laurent Sambet, élu CGT sur le site.

En mars 2025, après trois semaines à tenir le piquet, ils obtiennent 150 euros d’augmentation mensuelle de salaire, la hausse de leur prime d’ancienneté (de 5% à 10%) et même le défraiement du carburant sur le trajet domicile-travail pour les salariés véhiculés. Des avancées considérables pour des ouvriers dont les grilles de salaire commencent quasiment au SMIC. « Mais une goutte d’eau pour une boîte qui a réalisé des bénéfices record pendant le Covid, en livrant des masques, quand nous étions en première ligne », rappelle Laurent Sambet.

Habitude de la lutte et collectif soudé

Ce collectif si soudé ne s’est pas formé en un jour. En 2022, les ouvriers de Geodis Gennevilliers assument 6 semaines de grève. « Ca nous a permis de nous rencontrer. Alors qu’ils n’avaient pas trop le temps de se parler, les gars se sont rendu compte qu’ils avaient les mêmes vies… et donc les mêmes intérêts », poursuit le syndicaliste. En pleine grève, les salariés se mettent à distribuer les photocopies des fiches de paie de leurs dirigeants. « Les mêmes qui ne voulaient pas nous lâcher une centaine d’euros avaient des primes d’objectif annuel de 300 000€ ! Rien de mieux pour souder un collectif que de comprendre qu’une poignée de personnes se fout ouvertement de votre gueule », s’indigne Laurent Sambet. Depuis, le cégétiste explique tout faire pour maintenir ce dialogue avec et entre les salariés. « On est en discussion constante, tout comme la plateforme, notre local syndical est ouvert 24 heures sur 24. »

La récurrence des grèves sur la plateforme a aussi permis aux ouvriers de Géodis de lier des solidarités avec d’autres collectifs de lutte comme les Soulèvements de la Terre, des Gilets Jaunes ou encore les étudiants de l’université de Nanterre. « On s’est fait des amis et on va même les soutenir sur d’autres luttes, comme le projet Greendock, qui concerne aussi la logistique », explique Laurent Sambet.


 

    mise en ligne le 21 décembre 2025

Jérôme Durain : Face au narcotrafic, « criminaliser tout le monde
est contre-productif »

Emilio Meslet sur www.humanite.fr

À la tête de la région Bourgogne-Franche-Comté, l’ex-sénateur socialiste Jérôme Durain a présidé la commission d’enquête sur le narcotrafic, puis porté la loi transpartisane sur le sujet. Après le meurtre de Mehdi Kessaci, il revient sur les défis que pose le commerce illégal des stupéfiants.


 

Assiste-t-on, avec l’assassinat de Medhi Kessaci, à une bascule dans la prise de conscience de l’emprise du narcotrafic dans notre société ?

Jérôme Durain : Oui, plus personne ne peut désormais ignorer cette réalité. La bascule a néanmoins démarré le 14 mai 2024, date de la remise de notre rapport sénatorial sur le sujet et de l’évasion du trafiquant Mohamed Amra. Entre-temps, la presse locale a rapporté une litanie de faits graves entre les crimes, les saisies ou encore la corruption. Tout vient corroborer le constat de notre rapport : nous faisons face à un tsunami de la drogue.

Il est inquiétant à plusieurs titres : la place des jeunes dans les organisations criminelles, l’angle mort du numérique, la hausse du phénomène corruptif, l’extension territoriale du crime, la déstabilisation des institutions… Il ne faut pas oublier les territoires ultramarins, notamment la Guyane et les Antilles, où la situation est encore pire que dans l’Hexagone.

Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps ?

Jérôme Durain : C’est l’histoire de la grenouille dans la casserole d’eau en ébullition : nous ne nous sommes pas rendu compte que nous étions en train de cuire. Il y a eu des lanceurs d’alerte, comme Amine Kessaci, des familles de victimes, des maires, des policiers, des douaniers, etc. Ils sont en première ligne et voient cette emprise. Mais il a fallu une multiplication des « narcomicides » et que des gens se fassent tuer dans nos rues pour une prise de conscience plus large. Désormais, ce problème est au sommet de la pile des priorités.

Amine Kessaci dit que nous sommes dans une « lutte à mort » entre l’État et les trafiquants. Qu’en pensez-vous ?

Jérôme Durain : Je comprends pourquoi il le dit. Nous ne sommes pas encore au point où la puissance publique bascule au stade de narco-État à cause de la corruption, mais la situation est préoccupante. Tout a commencé avec une corruption de basse intensité, entre menaces et appât du gain, visant les petits maillons de la grande chaîne de production économique et administrative. Un gendarme, un greffier, un docker, un douanier, un élu, un agent de la pénitentiaire…

L’impunité génère une perte de confiance des citoyens dans les institutions : si l’État n’est pas capable de nous protéger, à quoi sert l’État ? Il est difficile d’entendre qu’un trafiquant puisse continuer à gérer son business depuis sa cellule parce qu’on n’arrive pas à empêcher les téléphones portables d’entrer dans nos prisons. Désormais, il y a la crainte de voir la corruption et la violence toucher des cadres plus haut placés et de voir les institutions directement attaquées.

Sommes-nous assez armés pour mener ce combat sur les plans policier, juridique, diplomatique et social ?

Jérôme Durain : Avec la loi narcotrafic, nous avons fait dans le lourd sur le juridique comme sur le policier. Le texte brasse large : prisons, organisation des ports, gel des avoirs, création d’un parquet national dédié… Il n’a pas encore produit tous ses effets, mais on a fait le boulot. Sur le volet diplomatique, un travail est en cours, promettent Gérald Darmanin (ministre de la Justice) et Jean-Noël Barrot (ministre des Affaires étrangères).

Il reste deux priorités. La première concerne la police judiciaire et sa capacité d’investigation. Avec nos moyens actuels, il semble difficile d’attraper autre chose que les petites mains quand nous voudrions cibler les gros bonnets. On a besoin de moyens. La seconde problématique, c’est la prévention.

Avec le Sénat, où la droite est majoritaire, c’était impossible de le faire dans la loi narcotrafic mais il faut aussi tarir la consommation et soigner les malades, par exemple avec des haltes soins addictions (des salles de shoot – NDLR). Criminaliser tout le monde est contre-productif.

Le type qui fume un joint dans son salon, le gosse embarqué de force dans le trafic et le gros bonnet exilé à Dubaï n’ont pas la même responsabilité. Il y a donc urgence à parler de la situation sociale de notre pays. Prenons la cocaïne qui a vu sa consommation multipliée par deux en quelques années.

Elle est devenue une drogue bon marché. Il faut arrêter de penser qu’il s’agit d’une consommation de CSP + et du showbiz. Les métiers où l’on en prend le plus sont ceux dont la Dares nous dit qu’ils sont les métiers les plus en souffrance, comme le BTP ou la restauration.

L’explosion du narcotrafic questionne l’abandon des quartiers populaires par l’État. Qu’est-ce que la République a raté ?

Jérôme Durain : Quand on voit les dealers faire de l’action sociale en achetant des jeux et des fournitures scolaires aux enfants, ils prennent une place laissée libre pour acheter la confiance des populations. C’est l’échec du pacte républicain. Ce constat est aujourd’hui difficilement audible, car la droite dénonce une prétendue « culture de l’excuse ».

Pourtant, c’est une réalité : l’État ne leur laisse aucun autre débouché que celui de subir la menace. Cela se couple avec le développement d’une forme de pop culture criminelle violente, faisant le récit de l’argent facile, qui dévoie complètement notre idéal de société.

    mise en ligne le 20 décembre 2025

La lutte contre les inégalités
exige une révolution
dans la gestion des entreprises

par Bernard Paranque, économiste sur www.humanite.fr

La démonstration des inégalités sociales qui sont renforcées par les inégalités devant l’impôt, les super-riches payant proportionnellement beaucoup moins d’impositions que les autres citoyens, exposé par Gabriel Zucman et Emmanuel Saez (Le triomphe de l’injustice, Points Essais, 2020), est argumentée de manière convaincante.

Toutefois la force de cette argumentation repose en partie sur le fait d’accepter un mythe (ou un hold-up idéologique) sur la question de la gestion des entreprises. Ce mythe est né dans les années 1970 avec l’affirmation que les entreprises devaient avoir un seul objectif, créer – il serait plus juste de dire « capter » – de la valeur pour les actionnaires (école de Chicago).

La réalité des pratiques managériales et de gestion des entreprises depuis plus de cinquante ans, a érigé ce mythe en dogme accepté par tous par la force de la domination culturelle et médiatique. La bataille idéologique a été perdue sur ce terrain-là.

Les actionnaires gèrent et considèrent l’entreprise comme si elle leur appartenait, avec l’aide des managers, des responsables, des dirigeants, formés dans les écoles de commerce et les universités, nourris au biberon de l’école de Chicago. Les cadres ainsi formés sont allés appliquer ces recettes et ces principes dans les entreprises, transformant ce mythe en réalité.

Ainsi a été validée la confusion savamment élaborée entre détention d’une créance, d’un titre de participation sur/dans une entreprise, et propriété de l’entreprise. Or l’entreprise créée sous forme de capitaux (SA, SAS, SCA) est une personne morale à la différence des entreprises individuelles, en nom personnel, et donc dotées d’une personnalité juridique rendant impossible toute appropriation par autrui (Refonder l’entreprise, Blanche Segrestin et Armand Hatchuel, Seuil, 2012).

Ce sont bien les premières qui comptent, celles qui pèsent sur la création de valeur, sur les marchés financiers, sur les contraintes budgétaires, sur les contraintes de financement de l’ensemble des (autres) entreprises. À partir de là, on entérine le fait que seuls les actionnaires ont leur mot à dire. Si à court terme il est nécessaire de se battre pour une fiscalité plus juste, il est tout aussi important, si on veut réellement lutter contre les inégalités, de s’attaquer au cœur du système, c’est-à-dire la gestion des entreprises.

Cela a été tenté dans les années 1980-1990 par Paul Boccara et un certain nombre d’autres économistes, issus de la section économique du PCF et de celle de la CGT, pour intervenir dans les gestions avec d’autres critères que ceux utilisés. Il s’agissait de ne plus se centrer sur le profit, mais sur la valeur ajoutée, ses conditions de production, de répartition, et les finalités des financements auxquels elle doit servir pour la société.

Cette fenêtre d’opportunité s’était ouverte avec les lois Auroux de 1982, reconnaissant aux comités d’entreprise de nouvelles prérogatives en matière économique. Cette bataille a été elle aussi perdue du fait d’un double mouvement. Le premier était celui de la domination des enseignements des écoles de commerce et universitaires en matière de conseils aux entreprises qui considéraient de fait que les entreprises appartenaient aux actionnaires, et donc qu’il fallait « simplement » que l’entreprise soit bien « gérée selon les intérêts des actionnaires ».

Le second prend sa source dans l’histoire du mouvement syndical qui considère que la gestion des entreprises n’est pas l’affaire des salariés. Les conséquences de cela sont qu’alors on en est réduit à déléguer aux dirigeants de l’entreprise et à l’État, la gestion du système productif et de ses entités, et de la lutte contre les inégalités.

C’est d’autant plus dommageable qu’il existe un certain nombre d’exemples et de structures comme les coopératives ouvrières de production ou les trusts du monde anglo-saxon, comme Duralex ou John Lewis Partnership en Angleterre, qui non seulement sont fondées sur le principe d’« un homme, une voix », et non pas « une action, une voix », mais surtout, montrent qu’il est possible de s’organiser et de s’émanciper de cette domination impérialiste de la création de valeur actionnariale, de sa maximisation, qui va de pair avec la lutte pour une fiscalité plus juste en réduisant, entre autre, les possibilités d’évasion fiscale.


 

   mise en ligne le 19 décembre 2025

Vincent Bolloré se rapproche encore de Pierre-Édouard Stérin

Alexandre Berteau et Youmni Kezzouf sur www.mediapart.fr

L’homme d’affaires breton est désormais actionnaire d’Obole, l’entreprise derrière l’organisation des Nuits du bien commun, des soirées finançant l’écosystème associatif conservateur, cofondées par Pierre-Édouard Stérin. Les deux milliardaires partageaient déjà le même agenda politique réactionnaire.

On les savait tous deux partisans de l’union de la droite et de l’extrême droite françaises, et décidés à mettre leurs fortunes au service des idées réactionnaires, pour que ces dernières triomphent dans les urnes comme dans les esprits. Voilà désormais Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin associés.

D’après les révélations de Mediacités Nantes, le milliardaire breton, à la tête d’un empire médiatique structuré autour de CNews, Europe 1 et Le Journal du dimanche, a récemment fait son entrée au capital de la start-up Obole. Inconnue du grand public, cette société nantaise organise les Nuits du bien commun (NBC), des soirées lancées en 2017 par Pierre-Édouard Stérin, Stanislas Billot de Lochner et Thibault Farrenq, et finançant l’écosystème associatif conservateur grâce à des levées de fonds régulières.

Vincent Bolloré avait veillé à garder cet investissement confidentiel. « Le groupe Bolloré détient 29,26 % du capital d’Obole depuis 2024 », confirme à Mediapart Stanislas Billot de Lochner, président et cofondateur de la start-up. Il précise – « de mémoire » – que l’arrivée du milliardaire dans l’actionnariat date du « dernier trimestre » de cette année-là. Contacté, le groupe Bolloré n’a pas souhaité réagir. 

Pierre-Édouard Stérin était, lui, devenu actionnaire d’Obole dès avril 2020, en rachetant pour 299 700 euros d’actions par l’intermédiaire de la holding belge de cet exilé fiscal. Cet investissement ne lui confère aujourd’hui que 2 % du capital, assure Stanislas Billot de Lochner à Mediapart. Autant dire que Vincent Bolloré – dont la fortune, estimée à 9,75 milliards d’euros, est six fois supérieure à celle de Pierre-Édouard Stérin selon le classement annuel de Challenges – a sorti le carnet de chèques pour prendre près de 30 %. 

Celui dont on ne doit pas prononcer le nom

Depuis les révélations de la presse sur l’agenda politique de Stérin et ses investissements tous azimuts pour soutenir l’extrême droite, la Nuit du bien commun tente tant bien que mal de prendre ses distances avec ce milliardaire ultraconservateur. Devenu trop encombrant, le fondateur des coffrets cadeaux Smartbox a quitté en mai 2025 le conseil d’administration de la NBC, et Stanislas Billot de Lochner tente, à chaque intervention médiatique, de vanter le caractère « apolitique »« neutre et ouvert » du gala.

En juin, L’Humanité avait ainsi dévoilé les éléments de langage diffusés aux associations participant aux NBC avec l’objectif d’effacer Pierre-Édouard Stérin de la photo. Certains faits sont toutefois difficiles à masquer. L’entreprise qui organise l’événement compte désormais parmi ses actionnaires deux milliardaires mettant leur écosystème respectif au service de l’extrême droite – Stérin assume parmi ses priorités de faire en sorte qu’il y ait « plus de bébés de souche européenne » en France.

Dans le noyau dur des premières années de la Nuit du bien commun, on retrouve aussi deux zemmouristes proches de l’idéologue identitaire Jean-Yves Le Gallou.

Un autre bailleur de fonds de l’extrême droite française, plus radical encore, a d’ailleurs lui aussi investi dans Obole. En mai 2021, la Financière de Rosario a en effet pris une participation minoritaire dans l’entreprise, en y injectant 150 686 euros. Cette holding familiale a été fondée il y a plusieurs décennies par une figure du Groupe union défense (GUD), Jean-François Michaud, qui a ouvert son portefeuille à de nombreuses organisations d’extrême droite jusqu’à son décès en 2024.

Elle est désormais dirigée par son fils, Édouard Michaud, 28 ans, ancien cadre du groupe Génération identitaire – dissous en 2021 – et leader du groupuscule parisien Les Natifs. En septembre, il a été condamné pour injure publique aggravée à l’égard de la chanteuse Aya Nakamura, après avoir déployé une banderole « Y a pas moyen Aya, ici c’est Paris, pas le marché de Bamako ! ».

Selon nos informations, la holding de la famille Michaud était encore actionnaire d’Obole à la fin de l’année 2023. « Financière de Rosario faisait partie du capital d’Obole, à l’instar de plusieurs dizaines d’autres actionnaires, de toutes couleurs politiques confondues, mais n’en fait aujourd’hui plus partie », indique toutefois Stanislas Billot de Lochner.

Deux écosystèmes en fusion

Dans le noyau dur des premières années de la Nuit du bien commun, on retrouve par ailleurs deux proches de l’idéologue identitaire Jean-Yves Le Gallou, qui ont participé à la création de sa fondation Polémia : Xavier Caïtucoli et Philippe Schleiter.

Le premier, membre du conseil d’administration de la NBC dès 2019, deviendra trois ans plus tard un des contributeurs financiers de la campagne présidentielle d’Éric Zemmour. Le second – dont le rôle dans le gala était jusqu’ici passé inaperçu – faisait partie des donateurs des projets sélectionnés lors des premières Nuits du bien commun, en tant que membre du « comité des mécènes ».

Neveu du négationniste Robert Faurisson, il a lui aussi rejoint l’équipe de campagne d’Éric Zemmour en 2022, et travaille désormais comme assistant parlementaire de Marion Maréchal au Parlement européen. « J’ai quitté le comité des mécènes et toute action au sein de la Nuit du bien commun à l’été 2021 », fait savoir Philippe Schleiter.

De plus en plus manifeste ces deux dernières années, la convergence d’intérêts entre Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin se traduit désormais par des investissements partagés. Les Nuits du bien commun bénéficiaient déjà du soutien indirect de l’industriel breton. Depuis plusieurs années, l’édition parisienne du gala se déroule à l’Olympia ou aux Folies Bergère, deux salles lui appartenant. En 2022, pas moins de trois de ses chaînes de télévision – CStar, CNews et C8 – ont successivement diffusé une émission consacrée aux lauréats des NBC.

Quand le gala est ciblé par la gauche pour ses liens avec les sphères réactionnaires, c’est encore CNews qui vole à son secours. Le président de la Nuit du bien commun, Stanislas Billot de Lochner, a ainsi été reçu à deux reprises entre octobre et décembre sur le plateau de Christine Kelly pour dénoncer les pressions des collectifs d’opposant·es à Pierre-Édouard Stérin. « Quand la philanthropie dérange les antifas », s’indignait alors la chaîne sur son bandeau. Ce soir-là, il ne sera jamais précisé que Christine Kelly et le patron d’Obole ont un actionnaire en commun : Vincent Bolloré. 

Pierre-Édouard Stérin peut lui-même compter sur la protection des médias Bolloré. En mars, alors que l’émission « Cash Investigation » enquête sur les centaines de milliers d’euros qu’il dépense pour influencer la vie politique, l’homme d’affaires accorde un entretien à Pascal Praud sur Europe 1 pour dénoncer une émission qui « passe son temps à cracher sur les entrepreneurs ».

Deux mois plus tard, c’est encore à Pascal Praud, sur CNews cette fois, que le milliardaire ultraconservateur annonce en direct qu’il séchera de nouveau la commission d’enquête sur l’organisation des élections en France, au moment même où les député·es qui l’ont convoqué l’attendent à l’Assemblée nationale.

Les deux milliardaires ont récemment uni leurs forces lors de grands raouts censés servir de démonstration de force à la droite et l’extrême droite françaises. En juin, les écosystèmes Stérin et Bolloré ont ainsi coorganisé un autoproclamé « Sommet des libertés » où se sont pressés le président du Rassemblement national (RN) Jordan Bardella, son allié Éric Ciotti, Sarah Knafo de Reconquête et Marion Maréchal, mais aussi quelques députés Les Républicains (LR).

Puis, au mois de novembre, Le Journal du dimanche a rassemblé au Dôme de Paris les stars des médias de Vincent Bolloré, qui ont pu laisser libre cours à leurs obsessions xénophobes. La soirée comptait parmi ses partenaires plusieurs think tanks et instituts de formation financés par Pierre-Édouard Stérin. Le regard tourné vers 2027, les deux grandes fortunes sont déjà entrées en campagne.


 

   mise en ligne le 18 décembre 2025

À Gaza, Israël continue le massacre
à l’ombre du cessez-le-feu

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Dans un rapport publié fin novembre, Amnesty International dénonce la poursuite du génocide dans l’enclave, malgré l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu. Sur place, les inondations aggravent les conditions de survie de la population, alors qu’Israël occupe désormais 53 % du territoire palestinien.

Réduite à l’état de ruines après deux ans de guerre génocidaire menée par Israël, la bande de Gaza n’est plus maintenant qu’une rivière de boue. Victimes des pluies diluviennes qui se sont abattues sur le territoire palestinien, les familles tentent tant bien que mal de vider leurs abris de l’eau qui s’est accumulée quand d’autres ont vu leurs tentes emportées, parfois construites sur des maisons détruites, sans système d’assainissement adéquat.

Pour leurs besoins naturels, hommes, femmes et enfants utilisent des fosses septiques creusées près des tentes, qui débordent en cas d’intempéries. Postées sur les réseaux sociaux, les images parlent d’elles-mêmes. Celle d’un homme traversant un torrent boueux, à gué, portant une jeune fille dans chaque bras, celle encore où des Palestiniennes, agenouillées, tentent d’éponger l’eau avec de simples morceaux de tissu. Un travail de Sisyphe.

L’aide humanitaire toujours distribuée au compte-goutte

Le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (Ocha) indiquait la semaine dernière que les pluies torrentielles avaient endommagé au moins 13 000 tentes et « détruit les quelques abris et biens qui restaient à des milliers de Palestiniens à Gaza ». Toujours selon l’Ocha, les organisations humanitaires ont commencé à se préparer pour l’hiver dès octobre, lors de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, en acheminant du matériel adapté.

Plus de 3 600 tentes, 129 000 bâches et 87 000 couvertures ont ainsi été distribuées en début de mois. Bien loin des besoins alors que la quasi-totalité des plus de deux millions d’habitants de Gaza ont été contraints de quitter leurs foyers. Les ONG craignent que les mois d’hiver pluvieux n’aggravent encore la situation déjà critique, d’autant que les pénuries de matériel humanitaire persistent.

Le Bureau des Nations unies dénonce ainsi la lenteur de l’acheminement de l’aide et estime que les livraisons sur le territoire restent « fortement limitées par les restrictions imposées par les autorités israéliennes sur l’entrée de matériel d’abri ». « L’aide humanitaire vitale doit entrer à Gaza sans entrave et à grande échelle », a pour sa part répété le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres.

Malgré le drame humain, Tel-Aviv joue la montre. À l’instar du Cogat, l’organisme de défense chargé de l’entrée de l’aide, qui affirme travailler à une « réponse spécifique à l’hiver », évitant ainsi de pointer sa propre incompétence et surtout les responsabilités du gouvernement israélien.

Selon Amnesty International, « plus d’un mois après l’annonce d’un cessez-le-feu début octobre et la libération de tous les otages israéliens encore en vie, on voudrait nous faire croire que tout est maintenant apaisé », fait remarquer Anne Savinel-Barras, présidente d’Amnesty International France, interrogée par l’Humanité. « Pourtant, nos équipes et nos chercheurs ont pu montrer que les autorités israéliennes continuent de commettre un génocide contre les Palestiniens dans la bande de Gaza occupée, en leur infligeant délibérément des conditions de vie destinées à les anéantir, sans pour autant manifester le moindre changement d’intention. »

L’organisation de défense des droits humains a publié, le 27 novembre, un rapport sans ambiguïté. « On est encore sur une mort lente et calculée compte tenu en particulier de la vulnérabilité accrue de la population aux maladies et à la propagation d’épidémies après des mois de famine causée par des années de blocus illégal et des mois de siège total au début de l’année », dénonce Anne Savinel-Barras.

De fait, bien que les combats quotidiens ont officiellement cessé dans la bande de Gaza, Israël frappe sans arrêt certaines zones du territoire. Au moins 327 personnes, dont 136 enfants, ont été tuées dans des attaques israéliennes depuis l’annonce du cessez-le-feu le 9 octobre.

Tel-Aviv continue de restreindre l’accès à l’aide et aux secours essentiels, notamment aux fournitures médicales et aux équipements nécessaires à la réparation des infrastructures vitales. Israël viole ainsi plusieurs injonctions de la Cour internationale de justice (CIJ) prises dans le cadre de la procédure engagée par l’Afrique du Sud pour empêcher le génocide, qui lui ordonnait de garantir l’accès des Palestiniens à l’aide humanitaire.

« De fait, les Palestiniens ne peuvent pas rentrer dans leurs foyers »

La bande de Gaza est désormais divisée en deux parties, séparée par une « ligne jaune ». L’armée israélienne détient ainsi, dans la partie est, plus de 53 % de l’enclave palestinienne et occupe tout le district de Rafah, au sud, jusqu’à la frontière égyptienne.

« De fait, les Palestiniens ne peuvent pas rentrer dans leurs foyers ou ce qu’il en reste, ni même se rendre sur leurs terres qui étaient autrefois cultivées », s’insurge la présidente d’Amnesty France. « Les zones sont délimitées de façon aléatoire et beaucoup se font tuer parce qu’ils les franchissent sans le savoir, poursuit-elle. Ils s’entassent dans des camps et souvent dans des conditions effroyables. »

En clair, Israël n’a rien changé quant à ses intentions et ce, dans tous les domaines. La détention arbitraire de Palestiniens, ainsi que la torture et autres mauvais traitements infligés aux détenus se poursuivent, avec au moins 98 décès en détention depuis octobre 2023. On dénombre plus de 10 500 prisonniers palestiniens alors qu’en Cisjordanie, les opérations militaires et les exactions des colons se multiplient.

Amnesty International s’inquiète d’un relâchement de la pression internationale, soulignant notamment la reprise des exportations d’armes allemandes à Israël depuis le 24 novembre, ou encore l’abandon d’un vote européen sur la suspension de l’accord commercial UE-Israël.

C’est ce que les manifestations organisées samedi 29 novembre partout en Europe, et singulièrement à Paris, viendront rappeler : il faut sanctionner Israël, stopper le génocide en cours et engager les conditions nécessaires pour l’autodétermination du peuple palestinien.


 

    mise en ligne le 17 décembre 2025

« On parle de salaires de moins de 1 000 euros » : les AESH en lutte pour un statut et une école réellement inclusive

Inès Mehiris sur www.humanite.fr

Les accompagnantes d’élèves en situation de handicap dénoncent la précarité de leurs conditions de travail. Réunies place Bainville, à Paris, avec les syndicats, elles réclament un véritable statut et des moyens à la hauteur de leur mission pour une école réellement inclusive.

Deuxième métier de l’Éducation nationale, les Accompagnantes des élèves en situation de handicap (AESH) comptent pourtant parmi les personnels les plus précaires et les moins reconnus. Place Bainville, AESH et syndicats se sont mobilisés ce mardi 16 décembre pour faire entendre leurs revendications. Dans la foule, elles s’encouragent : « Allez les filles, on y va ! » Quelques secondes plus tard, toutes claquent dans leurs mains et scandent : « Un métier, un statut, AESH en colère ! »

Afarmach a 56 ans. Depuis bientôt dix ans, elle est AESH à Saint-Denis. Avant cette reconversion, elle travaillait auprès des personnes âgées. Un métier passion, mais loin d’être évident. Cette mère de famille a vu son CDD renouvelé chaque année pendant six ans avant d’obtenir enfin un CDI. Afarmach a tenu à se déplacer pour exiger de meilleures conditions de travail. « Pour nous, mais aussi pour les enfants, ils ont besoin de nous », rappelle-t-elle.

Une profession maltraitée

Au micro, face à la foule, les syndicats dénoncent des conditions de travail jugées « maltraitantes » pour un personnel éducatif essentiel à la scolarité des enfants en situation de handicap. Périodes d’essai qui s’éternisent, manque de personnel pour l’accompagnement, statut de contractuelles… « Les grilles de rémunération mensuelles sont extrêmement basses, on parle de salaires en dessous de 1 000 euros. On peut difficilement vivre avec une somme pareille », déplore Claire Bonhomme, secrétaire générale de la CFDT de l’Académie de Versailles.

Les AESH, comme les assistants d’éducation (AED) – qui encadrent et surveillent les élèves au sein des collèges et des lycées – réclament un statut de fonctionnaire de catégorie B. Une reconnaissance qui permettrait de mettre fin à la précarité des contrats, d’améliorer les salaires et de bénéficier des avantages liés à la fonction publique.

Ève Laborie, co-secrétaire de la CGT Éduc’action Paris, rappelle l’importance de cette mobilisation : « On est dans la rue pour protester, pour que ce budget soit en hausse et que les personnes puissent travailler dignement ». Elle s’indigne également de voir que le ministère de l’Éducation nationale, l’un des plus importants en effectifs, « est relégué derrière le ministère des Armées ».

Un manque criant pour les élèves mutualisés

Un « véritable scandale institutionnel » pour la CGT Educ’action. Avec seulement 1 200 recrutements prévus dans le budget, la pénurie de personnel entraîne de lourdes conséquences pour les enfants non ou mal accompagnés. Comment parler d’école inclusive sans accompagner tous les élèves ? C’est la question que posent les AESH au milieu des pancartes brandies, place Bainville.

Cette situation crée une inégalité majeure pour les enfants disposant d’un dossier à la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH), d’autant plus qu’un retard scolaire est rarement rattrapé. Ce que dénonce Orlane Ghisalberti, professeure des écoles, drapeau rouge de la CGT Éduc’action sur l’épaule, qui dénonce « une rupture d’égalité dans leur parcours scolaire ».

Une défaillance qui se manifeste aussi par le manque de formation des accompagnantes. Arnaud Bonnet, député écologiste de Seine-et-Marne, l’a constaté durant sa carrière d’enseignant. « Il n’y a pas un seul handicap, les profils ne sont pas similaires et les AESH ne peuvent pas travailler de la même façon avec chaque enfant », explique-t-il.

Vingt ans après la loi handicap, ces élèves se retrouvent en première ligne face aux injustices engendrées par les conditions d’encadrement de la profession. Lorsqu’un contrat n’est pas renouvelé, un enfant peut se voir privé de son AESH, sans qu’aucune solution alternative ne soit proposée. « Une école qui se veut inclusive doit se donner les moyens d’assumer cette inclusion », martèle Ève Laborie.

Une mobilisation collective qui s’organise

Autour de la sortie du métro, les AESH échangent sur les difficultés rencontrées au quotidien. Elles ne se connaissent pas, mais se comprennent. Lorsque les membres du Snuipp-FSU affirment au micro que ce sont elles qui « construisent elles-mêmes ce métier », elles acquiescent.

Dans la matinée, leurs collègues AED s’étaient eux aussi rassemblées pour attirer l’attention sur la précarité et le mépris qui accompagnent leur profession. Parmi leurs revendications : une grille salariale commune avec les AESH, la généralisation de contrats en CDD de trois ans et une réduction du temps de travail à 32 heures hebdomadaires pour un temps plein.

Tous ont pu rappeler leurs revendications communes lors d’un Comité social d’administration ministériel. Alors que « le ministre avait admis une nécessité d’évolution pour les AESH », comme le souligne Isabelle Guillet, de la CGT, la profession garde l’espoir de voir ses conditions de travail évoluer et continuera de porter ses revendications dans la rue tant qu’elle n’aura pas été entendue.


 


 

“Du cash pour les AESH” : à Montpellier, une grève pour dénoncer une inclusion scolaire au rabais

Elian Barascud sur https://lepoing.net/

Une large intersyndicale de l’Éducation nationale a appelé à une journée de grève ce mardi 16 pour réclamer “la création d’un corps de fonctionnaires pour les AESH“, ces personnels précaires qui s’occupent des enfants en situation de handicap. A Montpellier, ils étaient plusieurs dizaines devant le rectorat à demander plus de moyens pour accompagner les élèves

On est là car nous souhaitons sortir les AESH [accompagnant d’élève en situation de handicap] et les AED [assistant d’éducation] de la précarité“, tonne au micro une représentante de SUD Education, alors qu’un cortège vient d’arriver devant le rectorat de Montpellier, ce mardi 16 décembre, journée de grève appelée par une large intersyndicale de l’Éducation Nationale. La syndicaliste fustige “des politiques qui cherchent à faire des économies sur le dos des plus précaires de l’Éducation Nationale”, et qui ont des conséquences sur l’accompagnement des élèves.

J’ai vu ses notes dégringoler faute d’accompagnement”

Depuis la rentrée, plusieurs établissements montpelliérains, comme le collège des Escholiers de la Mosson ou Fontcarrade, se mobilisent pour alerter sur le manque d’AESH. Au niveau national, elles (car le métier est essentiellement féminin) représentent environ 140 000 agents contractuels dans l’Éducation Nationale et gagnent moins de 1 000 euros par mois. “On est épuisée, pour certaines, nous travaillons sur plusieurs établissements en accompagnant jusqu’à 17 enfants, on n’est pas des pieuvres, on a que deux bras”, souffle une accompagnante, syndiquée à la FSU.

Nathalie, qui travaille aux Escholiers de la Mosson,déplore le fait de devoir “hiérarchiser les besoins” faute de moyens : “J’ai de moins en moins de temps pour m’occuper certains élèves. J’ai vu les notes de l’un d’entre eux dégringoler, et il m’a dit que c’est parce que j’étais moins là qu’avant, ça m’a donné envie de pleurer.” Elle craint que les PAS (Pôles d’accompagnements mutualisés), mesure expérimentée depuis 2024 dans plusieurs départements et généralisées en 2026, dégradent encore le suivi des élèves : “L’idée des PAS, c’est que les notifications de suivi pour des élèves en situation de handicap ne soient plus délivrés par la Maison Départementale des Personnes Handicapées, mais par le rectorat. Ce à quoi on s’attend, c’est que les enfants atteints de troubles “dys” ou de trouble de l’attention (TDA) ne soient plus notifiés. Cela serait un bon moyen de faire des économies sur le dos des AESH”, analyse-t-elle.

Elle et ses collègues demandent la création d’un vrai statut de fonctionnaire pour les AESH ainsi que pour les AED, et des améliorations de salaires. Une délégation a été reçue par le rectorat.


 

     mise en ligne le 16 décembre 2025

Mayotte : un an après Chido,
le système scolaire à l’agonie

Par Bobane Abasse sur https://www.bondyblog.fr/

Le cyclone Chido a dévasté l’archipel de Mayotte et cruellement révélé les problèmes structurels du plus jeune département de France. Un an après, et malgré les promesses de reconstruction, les rapports convergent pour décrire un accès à l’éducation entravé pour les enfants de l’archipel.

Un an après le passage dévastateur du cyclone Chido, qui a balayé l’archipel de Mayotte en décembre 2024, les promesses de reconstruction se sont perdues dans les gravats d’un système éducatif déjà moribond avant la catastrophe. Les rapports convergent pour dresser un constat sévère : l’accès à l’éducation pour les enfants de mayotte reste un défi quotidien, dans un département où la précarité et l’exception législative minent le droit fondamental à l’instruction.

Deux rapports publiés ces dernières semaines, l’un par UNICEF France, la branche française du Fonds des Nations unies pour l’enfance, et l’autre par Human Rights Watch, l’une des principales organisations internationales de défense des droits humains, sonnent l’alerte. Le premier, intitulé « Grandir à Mayotte La situation des droits de l’enfant après Chido », insiste sur l’aggravation de la vulnérabilité des mineurs après la catastrophe climatique, notamment en matière d’accès à l’école, à l’eau et à un logement stable.

Le second, plus cinglant encore, porte un titre qui résume à lui seul le drame : « Une exception néfaste : les manquements persistants de la France au droit à l’éducation à Mayotte ». Il documente, enquête de terrain à l’appui, des années de négligence institutionnelle qui placent Mayotte en marge de la République.

« Un an après le passage dévastateur du cyclone Chido, l’accès à l’école et les conditions de scolarisation des enfants à Mayotte demeurent profondément alarmants, et les promesses de changements n’ont toujours pas été réalisées », martèle Elvire Fondacci, chargée de plaidoyer à Human Rights Watch. « Il est plus que temps que le gouvernement fasse le nécessaire pour que l’accès à une éducation digne pour tous les enfants à Mayotte soit enfin garanti, comme cela devrait être le cas partout sur le territoire français, sans exception, conformément aux obligations internationales de la France. »

Des écoles sous tentes, des élèves en rotation

Lorsque le cyclone Chido a frappé, le 14 décembre 2024, une trentaine d’écoles primaires ont été entièrement détruites, et une dizaine de collèges et lycées gravement endommagés. Huit mois plus tard, à la rentrée 2025, de nombreux élèves ont repris le chemin… de salles communes, de préfabriqués ou de tentes. Selon l’UNICEF, près de 10 000 élèves étaient encore scolarisés dans des locaux provisoires en janvier 2025, avec des conditions d’apprentissage dégradées et une continuité pédagogique fragile.

Mais le cyclone n’a fait qu’exacerber une crise ancienne. Depuis plus de vingt ans, pour pallier le manque chronique de salles de classe, un système de « rotation » sévit dans le primaire : un groupe d’élèves a classe le matin, un autre l’après-midi. Avant même Chido, près de 15 000 enfants étaient privés d’une journée scolaire complète, comme le relevait le Défenseur des droits. Aujourd’hui, certaines écoles en sont même à trois, voire cinq rotations quotidiennes.

Quand on entend que Mayotte a les pires résultats scolaires, ce n’est pas surprenant : c’est la conséquence de ce que les enfants de Mayotte subissent dès le plus jeune âge

« J’ai toujours été en rotation pendant mes années de maternelle et de primaire, et j’ai longtemps trouvé cela normal. En réalité, ce n’était pas normal du tout. » Roukaya Chidou, étudiante en master à l’Insei, prend aujourd’hui la mesure de l’injustice. C’est en quittant son île natale que le choc a été le plus fort. « Je m’en suis vraiment rendu compte lorsque je suis allée à La Réunion pour ma licence. Là-bas, j’ai vu que les enfants de ma tante avaient des journées complètes de cours, de 7h à 16h. Moi, je n’ai jamais eu ça. » Pour elle, la corrélation est claire : les conditions d’apprentissage déterminent les résultats.

« Quand on entend que Mayotte a les pires résultats scolaires, ce n’est pas surprenant : c’est la conséquence de ce que les enfants de Mayotte subissent dès le plus jeune âge, fulmine l’étudiante. Le système ne leur donne pas les mêmes chances qu’ailleurs, et c’est une injustice qui marque profondément ceux qui, comme moi, ont grandi dans ces conditions. »  Un constat sans appel que partage l’UNICEF France, soulignant que ces dispositifs « peinent à relever le défi d’une éducation de qualité d’autant que l’offre périscolaire est quasi inexistante ».

Une double peine pour les personnes en situation irrégulière

Pour les enfants qui parviennent à atteindre l’école, d’autres obstacles attendent. Contrairement à l’hexagone, la majorité des établissements de Mayotte n’ont pas de cantine. Seule une collation, un fruit, un pain, parfois un yaourt est proposée, et seulement aux familles qui peuvent payer une cotisation annuelle de 30 à 50 euros. Pour beaucoup d’enfants, issus de bidonvilles où l’insécurité alimentaire est aiguë, cette collation est le seul repas de la journée. Une étude de 2019 révélait qu’un enfant sur cinq à Mayotte ne mangeait qu’une fois par jour.

La barrière administrative est tout aussi redoutable. Human Rights Watch a recueilli de nombreux témoignages de parents, souvent en situation irrégulière, à qui les mairies réclament des documents non prévus par la loi pour inscrire leurs enfants : carnets de vaccination à jour, justificatifs de sécurité sociale, attestation du propriétaire…

Des pratiques illégales, mais tolérées, qui retardent ou empêchent l’accès à l’école. « La mairie m’a dit que l’aîné, qui a 10 ans, est trop âgé pour être inscrit », témoigne Saïd N., père de famille comorien, dont les enfants ne sont toujours pas scolarisés après des mois de démarches.

Ces obstacles s’inscrivent dans un contexte de stigmatisation et de peur. La crainte des contrôles d’identité de la police aux frontières (PAF) aux abords des écoles dissuade de nombreux parents d’accompagner leurs enfants. « Ils ont peur de faire vacciner leurs enfants et de rencontrer la PAF », rapporte une travailleuse associative dans le rapport d’Unicef. Cette atmosphère affecte aussi les adolescents, qui grandissent avec l’angoisse de devenir « sans-papiers » à 18 ans, sans perspective de poursuivre des études supérieures hors de Mayotte.

Les lois d’exception fragilisent les enfants

Le rapport de Human Rights Watch met en lumière un aspect fondamental de la crise : le régime législatif d’exception appliqué à Mayotte. Des lois spécifiques, adoptées en 2018 et durcies en 2025, ont restreint l’accès à la nationalité française pour les enfants nés sur l’île, désormais soumis à des conditions de régularité des parents plus strictes qu’ailleurs. Des règles migratoires dérogatoires créent une insécurité juridique permanente pour des milliers de familles.

« Tous les enfants de la République sont égaux en droit. À Mayotte, au contraire, on a réintroduit et renforcé une inégalité entre les enfants, selon le statut de leurs parents », dénonce Gilles Séraphin, professeur à l’Université Paris Nanterre, spécialiste de Mayotte dans le rapport. Cette fracture administrative se répercute directement sur le banc de l’école, où cohabitent des enfants aux droits différenciés, dans une violation flagrante du principe d’égalité.

Un an après Chido, alors que la loi de refondation de Mayotte promet la fin des rotations scolaires d’ici 2031, les acteurs de terrain restent dubitatifs. La croissance démographique, la plus forte de France, le manque criant d’enseignants formés (la moitié sont contractuels dans le secondaire) et la lenteur des reconstructions laissent présager une sortie de crise lointaine.

Ainsi, la commémoration du cyclone Chido ne se limite pas au souvenir des vents violents et des pluies torrentielles. Elle est aussi l’occasion de regarder en face les ruines institutionnelles qui préexistaient à la tempête : un système éducatif sous-doté, des politiques discriminatoires et un abandon chronique qui font de Mayotte une sinistre exception au sein de la République. La commémoration du cyclone Chido est aussi l’occasion de rappeler que le fait de garantir à chaque enfant de Mayotte le droit fondamental à une éducation digne et inclusive est une obligation légale et morale que la France ne peut plus différer.


 

   mise en ligne le 15 décembre 2025

Gabriel Zucman : « Les milliardaires
se sont extraits du champ
de la solidarité nationale »

Mathias Thépot sur www.mediapart.fr

Pour l’économiste, les informations de « Cash Investigation » sur le montage fiscal de Bernard Arnault renforcent cet état de fait désormais bien connu : les milliardaires paient un taux d’impôt ridicule sur leurs revenus, et il devient indispensable de remédier à cette injustice.

L’émission « Cash Investigation », qui consacre, jeudi 4 décembre sur France 2, un documentaire à Bernard Arnault, s’est procuré ses données fiscales de l’année 2023. Le milliardaire a remonté la même année dans ses holdings 3,17 milliards d’euros de dividendes, mais paye très peu d’impôts au regard de ses richesses gargantuesques.

L’économiste Gabriel Zucman, professeur à l’École normale supérieure et à l’initiative d’une proposition de taxe sur les centimillionnaires et milliardaires, revient avec Mediapart sur le montage fiscal de l’homme d’affaires français mis en lumière par « Cash Investigation ». Tout ce qu’il y a de plus classique, selon lui, en matière d’optimisation fiscale des ultrariches.

Mediapart : Peut-on considérer que le montage fiscal de Bernard Arnault décrit par « Cash Investigation » démontre la réalité de l’optimisation fiscale des ultrariches en France par l’intermédiaire des sociétés holdings ?

Gabriel Zucman : Oui, c’est un montage parfaitement classique. Et c’est d’ailleurs ce que les études universitaires ont démontré : en France, les milliardaires échappent très largement à l’impôt en logeant de manière systématique leurs revenus, qui pour l’essentiel sont des dividendes remontés de leurs sociétés, dans des sociétés holdings qui ne sont quasiment pas fiscalisées, hormis une petite quote-part forfaitaire de 1,25 %.

L’exemple de Bernard Arnault est une illustration de cette réalité qui va certes bien au-delà de son cas personnel, mais qui est très révélateur vu les masses financièrement en jeu : on parle ici de près de 3,2 milliards d’euros remontés dans ses holdings et qui ne sont quasiment pas fiscalisés.

Sans dévoiler ses données fiscales, « Cash Investigation » évoque le faible taux d’imposition de Bernard Arnault, notamment grâce aux remontées de dividendes dans ses holdings.

Gabriel Zucman : Oui, les dividendes, une fois remontés, ne sortent pas des sociétés holdings, hormis pour financer les dépenses de consommation strictement personnelles des milliardaires – quelques dizaines de millions d’euros tout au plus –, mais qui sont très faibles au regard des masses de dividendes accumulées.

Au global, les travaux menés par mes collègues chercheurs à l’Institut des politiques publiques (IPP), en partenariat avec l’administration fiscale, ont montré que, en moyenne, les milliardaires français ont un taux d’imposition personnel de moins de 2 % sur leurs revenus – CSG, CRDS, impôts sur le revenu et sur le patrimoine compris.

La très faible imposition des milliardaires constitue une rupture manifeste et grave du principe constitutionnel d’égalité devant l’impôt.

L’IPP a aussi montré qu’en 2016, les soixante-quinze foyers fiscaux ayant les revenus économiques les plus élevés ont payé 300 millions d’euros d’impôts et de cotisations sur leurs revenus, soit 4 millions d’euros en moyenne par milliardaire. Cela représente moins de 2 % de leurs revenus, seulement 0,1 % de leur patrimoine, et de l’ordre de 0,03 % des recettes fiscales de la France. Bref, les milliardaires se sont extraits du champ de la solidarité nationale. 

Quelles sont les conséquences de cette incapacité du système fiscal français à imposer l’accumulation de richesse des milliardaires ?

Gabriel Zucman : Il y en a trois, à mon sens. La première conséquence, ce sont les pertes de recettes fiscales chaque année, qui sont absolument considérables et deviennent particulièrement difficiles à faire accepter dans le contexte budgétaire actuel, où le déficit public atteint 5,4 % du PIB.

Deuxième conséquence : la très faible imposition des milliardaires constitue une rupture manifeste et grave du principe constitutionnel d’égalité devant l’impôt. Concrètement, en pourcentage de ses revenus, un smicard paie chaque mois plus d’impôts et de cotisations prélevés à la source sur sa fiche de paie que Bernard Arnault. 

Enfin, la troisième conséquence néfaste est la spirale inégalitaire que tout cela alimente. Avec d’un côté des personnes extrêmement riches qui peuvent épargner et réinvestir en franchise d’impôt ; et de l’autre les Français ordinaires qui, avant de pouvoir épargner, paient d’abord des impôts et des cotisations.

Il y a dès lors un effet boule de neige inégalitaire qui s’enclenche : la fortune des milliardaires augmente mécaniquement plus rapidement que celle des citoyens ordinaires. C’est d’ailleurs ce qui se passe depuis trente ans, où la richesse des milliardaires a augmenté de 10 % par an en moyenne, quand le patrimoine moyen des Français a augmenté de 4 % par an.

À bien vous comprendre, les milliards défiscalisés et remontés dans ses holdings par Bernard Arnault ne sont pas dormants en réalité, ils lui permettent d’accumuler toujours plus... 

Gabriel Zucman : Oui, si l’on reprend l’exemple de Bernard Arnault détaillé dans « Cash Investigation », il faut dire que les 3,2 milliards de dividendes remontés dans ses holdings sans être amputés de l’impôt sur le revenu ne resteront pas discrètement cachés en dessous du matelas.

Ils seront réinvestis, par exemple pour acheter davantage d’actions de LVMH, pour racheter des journaux, des actions d’autres entreprises, voire de l’immobilier. De quoi augmenter encore plus la richesse de Bernard Arnault et de sa famille.

Le documentaire de « Cash Investigation » est-il une nouvelle étape dans la prise de conscience collective de cet état de fait inégalitaire ? 

Gabriel Zucman : Oui, il y a désormais une accumulation d’indicateurs, d’études universitaires, de cas précis, d’enquêtes et même de livres qui expliquent et mettent en lumière le même problème, à savoir que les milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu.

Cette accumulation de données doit conduire à une prise de conscience générale sur le fait qu’on ne peut pas se permettre de maintenir une telle anomalie. Il va, à mon sens, devenir de plus en plus difficile pour la représentation nationale et le gouvernement de continuer à ignorer ce problème, particulièrement dans la situation budgétaire actuelle. Un statu quo ferait courir un risque important pour nos finances publiques, et aussi un risque démocratique, parce qu’il y a une violation très forte de nos principes d’égalité.

Justement, durant les discussions budgétaires au Parlement, votre taxe portée par la gauche de 2 % par an sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros a pour l’instant été rejetée par un bloc composé des macronistes, de la droite et de l’extrême droite. Dès lors, votre proposition a-t-elle un avenir ?

Gabriel Zucman : Je suis très optimiste sur le fait qu’elle finira par être adoptée, parce que c’est la solution la plus logique à un problème majeur. Pour taxer les milliardaires, il n’y a pas trente-six solutions en réalité : il faut un impôt minimum sur leur patrimoine, car on échoue à taxer leurs revenus.

Et est-ce que cela va prendre des semaines, des mois ou des années ? C’est difficile à prédire. Je rappelle que le vote de l’impôt sur le revenu a pris sept ans entre le dépôt du projet à l’Assemblée nationale, en 1907, et son adoption définitive au Sénat, en 1914. C’est donc normal que cela mette un peu de temps.

L’imposition des milliardaires sera un enjeu majeur de l’élection présidentielle de 2027.

Cela étant dit, je ne pense pas qu’on puisse se permettre d’attendre sept années avant de taxer les milliardaires vu le déficit public de 5,4 % du PIB. D’autant que l’opinion publique veut dans une très large majorité taxer plus les milliardaires. Les partis conservateurs ne peuvent plus faire l’autruche et prétendre que le problème n’existe pas. 

Au reste, si ma proposition de taxe ne passait pas dans le projet de budget actuellement discuté, le débat reviendra de toute façon dans un an lors des prochaines discussions budgétaires, à l’automne 2026. Car les problèmes des déséquilibres des finances publiques et d’absence de justice fiscale seront toujours là. Et si c’est encore rejeté, l’imposition des milliardaires sera alors un enjeu majeur de l’élection présidentielle de 2027.

Dernière question au sujet de votre petit livre intitulé « Les milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin » : le titre semble très optimiste vu la position du gouvernement sur ce thème, qui ne semble clairement pas de votre avis…

Gabriel Zucman : Effectivement, le gouvernement n’a rien déposé dans le projet de loi de finances pour 2026, que ce soit en termes d’articles ou d’amendements, pour s’attaquer à ce problème qui devient pourtant incontestable. Depuis le début de discussions budgétaires, l’exécutif semble avoir tout proposé pour réduire le déficit : supprimer des jours fériés, dérembourser des médicaments, augmenter les cotisations sociales, etc. Mais rien qui touche les milliardaires, qui échappent pourtant à l’impôt. Il y a là un blocage qui est inquiétant, voire choquant. Mais qui, je pense, ne pourra pas durer très longtemps.


 

   mise en ligne le 14 décembre 2025

60 000 millionnaires détiennent trois fois plus de richesse que la moitié de l’humanité

Hélène May et Marie Toulgoat sur www.humanite.fr

Pour son troisième bilan mondial, le World Inequality Lab, codirigé par l’économiste Thomas Piketty, insiste sur la concentration croissante des revenus et du patrimoine mondial entre les mains de quelques-uns.

Il y a urgence. « Partout dans le monde, le niveau de vie stagne pour beaucoup, tandis que la richesse et le pouvoir sont encore plus concentrés au sommet », résument les économistes Jayati Ghosh et Joseph Stiglitz en introduction du rapport sur les inégalités mondiale 2026 rendu public ce 10 décembre. Celui-ci, pour sa troisième édition, dresse un panorama des disparités qui subsistent, et dressent des pistes pour les éradiquer. Tour d’horizon.

« Aujourd’hui, les 10 % les plus riches de la population mondiale gagnent plus que les 90 % restants, tandis que la moitié la plus pauvre de la population mondiale ne reçoit que moins de 10 % du revenu mondial total », selon ce nouveau bilan réalisé par plus de 200 chercheurs liés au World Inequality Lab (WIL) que codirige l’économiste Thomas Piketty.

Une concentration accrue

Et plus on monte dans l’échelle, plus le contraste est frappant. Ainsi, les 56 millions de personnes, qui représentent le 1 % les plus aisés, gagnent 2,5 fois plus que la moitié la plus pauvre de l’humanité. Et les 0,1 %, autant que ces 2,8 milliards de personnes. C’est encore pire quand on regarde du côté des richesses accumulées : les 10 % les plus riches détiennent les trois quarts du patrimoine mondial contre 2 % pour la moitié la plus pauvre.

Là encore, l’écart s’accroît en montant dans l’échelle : « 0,001 % les plus riches, soit moins de 60 000 multimillionnaires, contrôlent aujourd’hui trois fois plus de richesse que la moitié de l’humanité réunie », contre le double en 1995. Il faut dire qu’après une phase intense de redistribution, la croissance profite aux hauts revenus. Depuis trente ans, les 0,001 % se sont enrichis de 5 % par an et les 560 personnes qui constituent les 0,00001 % de plus de 8 %.

Si cette concentration des richesses dans les mains de quelques-uns est mondiale, elle se double d’inégalités entre territoires. Ainsi, « l’individu moyen en Amérique du Nord et en Océanie gagne environ treize fois plus qu’un individu en Afrique subsaharienne et trois fois plus que la moyenne mondiale ». Cette situation, s’accompagne d’une inégalité encore plus prégnante dans les pays à faibles revenus, où la classe moyenne est quasiment inexistante.

Les femmes, grandes perdantes

Elle est aussi entretenue par un système financier mondial qui rend l’emprunt facile et peu coûteux pour les pays qui émettent des monnaies dites de réserve comme l’euro et le dollar. Cette situation génère « une version moderne d’échanges structurellement inégaux », à tel point que chaque année, « environ 1 % du PIB mondial (soit environ trois fois plus que l’aide au développement) est transféré des pays pauvres vers les pays riches ».

Selon les données du rapport, un groupe de personnes subi de fortes inégalités quel que soit le pays qu’elles habitent : les femmes. À l’échelle mondiale en effet, celles-ci ne gagnent que 28,2 % du revenu lié au travail. Cette donnée, qui fait état d’une extrême disparité entre les ressources que les femmes peuvent obtenir de leur activité par rapport aux hommes, stagne depuis des décennies : elles ne gagnaient que 27,8 % des revenus du travail en 1990, soit seulement 0,4 point de moins.

Cette inégalité s’explique par le fait que les femmes endossent une grande partie du travail qui ne donne lieu à aucune rémunération. Si beaucoup sont aujourd’hui salariées, elles s’occupent également de manière disproportionnée des tâches ménagères et du soin aux personnes.

À ne regarder que le travail qui donne lieu à une rémunération, les femmes ne gagnent que 61 % du revenu horaire des hommes, mais ce chiffre chute à 32 % tout type de travail confondu. Le tout en travaillant plus que les hommes : 53 heures hebdomadaires en moyenne contre 43.

Si cette situation connaît des disparités selon les zones du monde – les femmes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord ne gagnent que 16 % des revenus du travail – aucune région n’est épargnée. Ainsi, en Europe, Amérique du Nord et en Océanie, où les inégalités sont les moins prononcées, les femmes ne gagnent tout de même que 40 % du revenu du travail.

Si de telles inégalités nuisent aux opportunités des femmes, elles interrogent sur la manière d’estimer la valeur du travail, fragilisent aussi les structures économiques des sociétés, mettent en garde les auteurs. « L’inégalité hommes-femmes est aussi une question d’inefficacité structurelle : les économies qui sous-évaluent le travail de la moitié de leur population compromettent leur propre capacité de croissance et de résilience. »

« Les divisions entre grandes et petites villes ont atteint des niveaux jamais vus »

Le rapport sur les inégalités mondiales fait état de disparités de richesses entre les nations, mais aussi de divisions territoriales entre les pays. Les économistes expliquent qu’il existe en effet des fractures au sein d’un même territoire, y compris dans les pays démocratiques et développés, entre les grands centres urbains et les petites villes ou régions rurales.

Ces fractures peuvent s’expliquer par un accès inégalitaire aux services publics, mais aussi aux opportunités d’emploi, ainsi que des différentes expositions aux chocs commerciaux. Un tel mécanisme est fortement visible en France, entre autres exemples, où les déserts médicaux et ou encore la fermeture de classes et de bureaux de poste excluent des services publics toute une partie de la population éloignée des grands centres urbains.

Problème, de telles inégalités territoriales entre citoyens d’un même pays ont tendance à « fracturer la cohésion sociale et à affaiblir les coalitions nécessaires aux réformes en faveur de plus de distribution », déplorent les auteurs du rapport.

Cette fracture territoriale se ressent particulièrement si l’on regarde les clivages politiques entre habitants des centres urbains et des petites villes. « Les divisions entre grandes et petites villes ont atteint des niveaux jamais vus depuis un siècle », remarquent les auteurs du rapport.

« En conséquence, les électeurs de la classe ouvrière sont désormais fragmentés entre les partis des deux côtés de l’échiquier politique ou privés de représentation forte, ce qui limite leur influence politique et renforce les inégalités », détaille l’étude. Les inégalités renforcent les fractures, qui renforcent les fractures : c’est un cercle vicieux.

Cette concentration croissante de la richesse a ainsi des conséquences politiques, souligne le WIL. C’est visible d’abord dans les sommes très importantes déversées dans les campagnes pas les super-riches, symbolisés par les 277 millions de dollars versés par Elon Musk à la campagne de Donald Trump pour la présidence des États-Unis.

Recompositions politiques

De l’autre côté du spectre social, on observe au contraire « le déclin à long terme de la représentation de la classe ouvrière dans les Parlements français, britannique et américain » qui entraîne « l’érosion de la représentation et remodèle les priorités politiques », souligne le WIL. Cela est en grande partie lié à l’effritement de l’adéquation entre partis de gauche et classes populaires, lesquelles se sont divisées avec l’expansion de l’éducation.

Ainsi, note le rapport, « de nombreux électeurs hautement diplômés mais relativement peu rémunérés (par exemple, les enseignants ou les infirmières) votent actuellement pour la gauche, tandis que de nombreux électeurs moins diplômés mais relativement mieux rémunérés (par exemple, les travailleurs indépendants ou les chauffeurs routiers) ont tendance à voter pour la droite ». À l’inverse, les plus aisés sont eux majoritairement restés affiliés aux partis de droite. Résultat, « un électorat divisé où les coalitions favorables à la redistribution ont plus de mal à se maintenir ».

Il n’y a pourtant pas de fatalité. « Les inégalités, rappelle le WIL, sont un choix politique » qui peut être défait. Redistribution via une politique fiscale ciblant les plus riches, accès large et gratuit aux services notamment d’éducation et de santé, lutte contre les inégalités de genre et refonte du système monétaire mondiale, autant d’outils qui peuvent être activés pour retrouver la dynamique d’égalité qui a triomphé après la Seconde Guerre mondiale et éviter le glissement vers l’extrême droite.


 

     mise en ligne le 13 décembre 2025

Au Havre, les dockers CGT empêchent le passage d’un conteneur suspecté d’abriter du matériel militaire français en route vers Israël

Manuel Sanson (Le Poulpe) sur www.mediapart.fr

Le syndicat CGT des dockers du port du Havre a tout récemment empêché le chargement d’un conteneur de matériel militaire français à destination d’une entreprise d’armement israélienne. De quoi remettre sur le devant de la scène la question très sensible des ventes d’armes à destination de l’État hébreu.

C’est ce qui s’appelle tomber sur un os. Et un gros. En l’occurrence, le syndicat CGT des dockers du port du Havre, fort de plus de trois mille âmes obéissant comme un seul homme à l’organisation à laquelle ils sont affiliés.

Selon les informations du Poulpe, un conteneur de matériel militaire produit par l’entreprise française Aubert et Duval devait franchir les portes du terminal portuaire privé MSC, mercredi 10 décembre en fin de journée, pour être transporté à bord d’un navire de la compagnie ZIM en partance pour le port d’Haïfa. Il n’en sera rien finalement.

D’après nos renseignements, le syndicat CGT des dockers, qui n’a pas souhaité répondre à nos questions, a signifié mardi à la direction générale du terminal privé, propriété de l’armateur MSC, que le conteneur ne serait pas pris en charge.

« La direction générale a alerté la compagnie maritime ZIM qui, de fait, ne va pas l’acheminer au Havre. Une autre voie maritime va être envisagée », glisse au Poulpe une source portuaire sans pouvoir en dire plus. Le fait que les dirigeants du terminal privé aient accepté sans sourciller de dérouter ledit conteneur dès la montée au créneau des dockers semble prouver que ce dernier est rempli de matériel à usage militaire.

Difficile néanmoins d’obtenir des informations officielles sur le sujet. Questionnée, l’entreprise française, basée à Firminy (Loire), n’a pas répondu à nos questions précises sur le transfert avorté du conteneur vers le port du Havre. De son côté, le ministère des armées, chargé de superviser les ventes d’armes françaises à travers le monde, est resté mutique. MSC n’a, pour sa part, pas donné suite à nos sollicitations. « Personne ne vous communiquera la moindre information à ce sujet », prévient une source interne à l’entreprise.
Selon des informations que Le Poulpe a obtenues auprès des associations Palestinian Youth Movement et Urgence Palestine, la cargaison voyagerait sous un code particulier, correspondant à la classification « parties et accessoires des armes de guerre ». « Aubert et Duval est connu pour ses applications de défense terrestre, en particulier la fourniture de pièces forgées pour les armes de moyen et gros calibre », précise l’une de nos sources.

Selon ces mêmes informations, le réceptionnaire de ces éléments militaires français se trouve être l’entreprise d’armement israélienne Elbit Systems basée à Yoqneam, en Israël. Les pièces françaises seraient destinées à l’équipement de son nouvel obusier de 155 millimètres, le Sigma, en cours de déploiement au sein de l’armée israélienne.

Des précédents, au Havre et ailleurs

« Nous remercions les travailleurs du port et les syndicats de bloquer cette cargaison et saluons leurs contributions à la lutte et aux nécessaires sanctions du régime israélien », déclarent au Poulpe les deux associations, qui demandent « un embargo total sur les armes à destination d’Israël ».

Le veto des dockers du port du Havre n’est pas une première. En 2019 déjà, à la suite des révélations du média Disclose, ils avaient bloqué une cargaison d’armes, des éléments de canons Caesar à destination de l’Arabie saoudite, alors que la guerre au Yemen faisait rage.

Plus récemment, le syndicat CGT des dockers s’est aussi opposé au départ de matériel militaire, notamment fabriqué par Aubert et Duval, vers l’État hébreu depuis le port de Fos-sur-Mer, près de Marseille. Selon Disclose, l’entreprise de Firminy entendait livrer à Israël en juin dernier des « équipements pour des canons », sans plus de précisions.

La marchandise qui aurait dû être embarquée au Havre était-elle celle bloquée en juin à Fos-sur-Mer ? Rien ne permet de l’affirmer à ce stade, tant le sujet apparaît sensible et opaque. 

Selon nos informations, des manœuvres de brouillage des pistes sur la localisation exacte du conteneur auraient pu être mises en œuvre pour rendre plus discret le transport de ces marchandises sensibles et peut-être parer ainsi à toute action syndicale, juridique ou politique en lien avec la concrétisation de l’exportation.

« Il y a encore quelques jours, la “boîte” était localisée en Israël à Ashdod avant de réapparaître sur le sol français », glisse une source portuaire. 

En tout état de cause, ce transfert maritime avorté, au moins à ce stade, remet sur le devant de la scène la politique des ventes d’armes par la France à Israël.

Officiellement, la position de la France semble claire. « Dans le contexte de la guerre à Gaza, la politique d’exportation de la France à l’égard de l’État d’Israël est constante. La France ne livre pas d’armes à Israël mais autorise, dans le cadre d’un examen rigoureux des demandes d’exportations et en conformité avec ses engagements internationaux, la livraison de composants destinés à être intégrés dans des systèmes défensifs ou à être réexportés vers des pays tiers. Cet examen ne se limite pas à une analyse technique des matériels. Il inclut également une analyse des usages et des divers engagements pris. Il repose sur de nombreuses sources d’information qui relèvent de différents niveaux de confidentialité, allant de la protection du secret commercial à celui du secret de la défense nationale », a tout récemment répondu le ministère des armées à une question de la députée LFI Gabrielle Cathala.

Opacité

Qu’en est-il spécifiquement de la cargaison dont le chargement a été empêché au Havre ? Questionné sur ce point précis, le ministère des armées n’a pas non plus répondu.

De son côté, la directrice de la communication de la société Aubert et Duval assure que « l’entreprise respecte scrupuleusement les réglementations étatiques en matière d’exportation de produits militaires et de biens à double usage ». « Aubert & Duval ne vend donc aucun produit destiné aux forces armées israéliennes », ajoute-t-elle.

Plusieurs associations, à la suite de précédentes révélations du média Disclose, déplorent l’opacité dans laquelle s’opère le transfert de matériel militaire depuis la France vers Israël. Elles ont saisi la justice pour obtenir le blocage de toute vente d’armes mais ont été déboutées par la justice administrative, qui s’est déclarée incompétente pour juger du litige. 

« Avec les ordonnances de la Cour internationale de justice (CIJ), la France doit refuser ou suspendre l’export. La CIJ a clairement identifié un risque plausible de génocide et des violations systématiques du droit international humanitaire. Dans ces conditions, la France ne peut pas légalement autoriser des exportations de composants d’armes vers Israël. Les autoriser engage sa responsabilité internationale et potentiellement pénale (complicité par fourniture de moyens) », argumente de son côté Thomas, administrateur de Nidal, association juridique de la diaspora palestinienne en France, également mobilisée sur le dossier du conteneur havrais.

Pour rappel, la CIJ a délivré plusieurs mandats d’arrêt contre des dirigeants politiques israéliens, au premier chef le premier ministre Benyamin Nétanyahou.

En parallèle, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a estimé en avril 2024 que les États devaient désormais s’abstenir de transférer des armes vers Israël « afin de prévenir de nouvelles violations du droit international humanitaire et des abus et violations des droits humains ».

Selon Mediapart, les livraisons d’armes à destination d’Israël ont atteint, pour l’année 2024, un montant supérieur à 16 millions d’euros quand les commandes passées ont dépassé les 27 millions d’euros, un chiffre jamais atteint par le passé.

Manuel Sanson (Le Poulpe)

Boîte noire

Cet article a été publié par Le Poulpe jeudi 11 décembre 2025.

Le Poulpe.info est un journal en ligne consacré à la Normandie et ses principales villes, qui a noué un partenariat avec Mediapart, 


 

    mise en ligne le 12 décembre 2025

Accord de Paris : dix ans plus tard,
que reste-t-il du traité ?

Par Emmanuel Clévenot sur https://reporterre.net/

Le 12 décembre 2015, la signature de l’Accord de Paris offrait une lueur d’espoir dans la lutte contre le chaos climatique. Dix ans plus tard, les signaux sont au rouge et cette boussole semble plus fragile que jamais.

Un coup de marteau aux répercussions historiques. Il y a dix ans jour pour jour, Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères et président de la COP21, scellait l’adoption de l’Accord de Paris. Assis à ses côtés, François Hollande l’enlaçait aussitôt sous une pluie d’acclamations. Les archives des journaux télévisés de l’époque en témoignent : dans un même élan, les émissaires des 195 nations présentes se levèrent de leur siège pour saluer ce que l’on qualifiait alors de « grande victoire pour l’humanité ».

Une décennie plus tard, le multilatéralisme a pris un coup de vieux et cette scène de liesse revêt désormais un aspect archaïque. Le 22 novembre, la COP30 au Brésil s’est clôturée dans une ambiance chaotique, sous les huées de diplomates dont les objections ont été ignorées par la présidence. Un fiasco tendant à devenir coutumier de ces fins de conférences, à l’image de celui observé un an auparavant lors de la 29e édition en Azerbaïdjan.

L’esprit de l’Accord de Paris s’est-il totalement évaporé ? Et qu’en est-il des résultats concrets de ce traité universel ? Retour en cinq points clés sur les dix années de cette boussole climatique, porteuse d’espoir mais aussi de maintes déceptions.

1. Un objectif phare désormais inatteignable

Limiter la hausse de la température planétaire bien en deçà de 2 °C en comparaison au niveau préindustriel, et de préférence sans dépasser la barre de 1,5 °C. Tel était et demeure l’objectif phare de l’Accord de Paris. Pourtant, dix ans après sa signature, la Terre est en surchauffe : les onze années écoulées ont été les onze plus chaudes depuis le début des relevés météorologiques en 1850 ; l’année 2025 est en passe de devenir la deuxième plus chaude de l’Histoire, et la précédente a été la première à franchir 1,5 °C, d’après l’observatoire Copernicus.

« Le dépassement est désormais inévitable »

Pour que l’accord soit officiellement enfreint, ce seuil devra être dépassé sur plusieurs décennies. Toutefois, le couperet est imminent : à ce jour, Copernicus estime le réchauffement à +1,4 °C. « Le dépassement est désormais inévitable », a d’ailleurs confirmé le patron des Nations unies, António Guterres, en amont de la COP30. « Cela est dû à l’insuffisance des mesures prises en faveur du climat au cours des dernières années », a abondé Jim Skea, président du Giec, le groupe d’experts établissant le consensus scientifique sur la crise climatique.

Peut-on dès lors parler d’échec total de la mission ? Jusque dans les années 2010, la Terre filait droit vers une hausse du thermomètre de 4 °C à l’horizon de la fin du siècle. À présent, les politiques climatiques mises en place dans chaque pays conduisent la planète vers +2,8 °C. Autrement dit, l’Accord de Paris correspond à une période d’infléchissement de la hausse de nos émissions de carbone, qu’il a, a minima, permis d’encadrer et d’encourager. Mais son objectif phare tombera à coup sûr à l’eau. Reste à œuvrer pour que ce dépassement soit le plus temporaire possible.

2. Toujours plus de fossiles et d’émissions de CO2

Freiner la hausse des températures nécessite en premier lieu une réduction colossale des émissions de gaz à effet de serre. En 2024, quelque 57,7 gigatonnes d’équivalent CO2 ont été rejetées par les humains dans l’atmosphère. Un chiffre en augmentation de 13 % depuis 2010, d’après une étude publiée le 4 novembre par un organe de l’ONU. L’abandon progressif des hydrocarbures apparaît dès lors comme la clé principale pour stopper cette tendance et atteindre le plus tôt possible le pic des émissions.

Problème : l’accord adopté en 2015 ne fait pas explicitement référence à ce point précis. « Il ne s’agit pas là d’un impensé des négociations climat, mais le résultat d’un rapport de force entretenu par les États souhaitant protéger leurs intérêts financiers et géostratégiques dans les énergies fossiles », écrit dans un récent rapport Gaïa Febvre, chargée des politiques internationales au Réseau Action Climat.

Et les répercussions une décennie plus tard sont palpables : leur production ne cesse d’augmenter, et pas moins de 1 570 nouveaux projets d’extraction de pétrole et de gaz ont été comptabilisés par Reclaim Finance depuis l’Accord de Paris. Même la France — pays berceau du traité se targuant d’incarner une diplomatie climatique ambitieuse — soutient activement la multinationale TotalEnergies, dont deux tiers des investissements seront encore consacrés aux hydrocarbures en 2030.

Bonne nouvelle, en revanche : il y a dix ans, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) projetait que les renouvelables constitueraient un tiers de la production mondiale d’électricité d’ici 2040. Avec seize ans d’avance, l’objectif a été accompli l’an passé, précise La Croix. Malheureusement, cette percée ne s’opère pas aux dépens des combustibles fossiles mais nourrit seulement une demande accrue en énergie.

3. Une boussole perdant son cap

En dépit de ces chiffres démoralisants, l’Accord de Paris demeure la seule véritable boussole internationale dans la bataille contre la crise climatique. Retrait des États-Unis de Donald Trump, tensions géopolitiques croissantes dans le monde, pandémie de Covid-19… « Il a démontré sa résilience malgré les crises successibles, note Gaïa Febvre. Il reste le seul outil multilatéral ratifié par 194 États dont nous disposons aujourd’hui. »

Conçu sans date d’expiration, le traité pose un cap. Un horizon commun et partagé : celui de 1,5 °C. Pour s’y tenir, les Parties sont chargées de formuler tous les cinq ans des engagements de réduction de leurs émissions. Baptisés CDN dans le jargon diplomatique, ces plans devaient d’ailleurs être révisés cette année. Malheureusement, 95 % des pays n’ont pas respecté la date butoir du 10 février pour soumettre leurs copies mises à jour. Et bien qu’un délai supplémentaire de sept mois ait été accordé aux retardataires, beaucoup manquent à l’appel.

« Un bien commun très précieux dans le contexte géopolitique actuel »

Et pour ceux ayant rendu leurs devoirs, le constat est peu réjouissant : fin octobre, les Nations unies déploraient que les nouvelles feuilles de route publiées conduiraient à des réductions d’émission de gaz à effet de serre de 11 à 24 % d’ici 2035, en comparaison à 2019. Pour respecter la trajectoire fixée, ce pourcentage devrait s’élever à 57 %. Traduction : le compte n’y est pas.

Là résulte toute l’ambiguïté de l’accord adopté en 2015. Celui-ci est juridiquement contraignant dans la théorie, mais contraindre un État à respecter ses engagements est dans les faits impossible, analyse Marta Torre-Schaub, juriste et directrice de recherche au CNRS.

4. Le fossé se creuse entre Nord et Sud global

D’autant qu’un autre obstacle freine la mise en œuvre du traité : les financements. Son article 9 prévoit que « les pays développés fournissent des ressources financières pour venir en aide aux pays en développement ». Ce, car les premiers sont historiquement responsables de la crise climatique affectant aujourd’hui davantage les seconds. Avec le départ fracassant du président climatodénialiste des États-Unis, ce devoir repose désormais grandement sur l’Union européenne. Et celle-ci, désireuse de ne pas porter seule ce poids, pointe du doigt la Chine… pour l’instant exonérée de participation financière obligatoire.

Résultat ? Les pays se déchirent sur cette question financière, creusant un fossé de plus en plus grand entre le Nord et le Sud global. Le fiasco de la COP29 en Azerbaïdjan en est l’illustration même : bien loin des 1 300 milliards de dollars nécessaires à la transition des États vulnérables, les pays les plus riches s’y sont engagés à fournir 300 milliards de dollars par an à l’horizon 2035. Un accord jugé « ridicule » et « néocolonialiste », au regard de la dette climatique. Faute d’argent suffisant, les pays les plus pauvres ne peuvent dès lors s’engager sur des feuilles de route ambitieuses qu’ils ne pourraient ensuite financer. Et se boucle ici le cercle vicieux.

5. Et maintenant ?

Aussi nombreuses soient les critiques et les réformes à apporter à l’actuelle gouvernance internationale sur le climat, « les COP et les accords qui en découlent sont probablement le signe le plus tangible de la possibilité de faire vivre une forme de multilatéralisme, une arène où entretenir l’idée de la construction d’un monde commun », ajoute Marta Torre-Schaub. « On peut les voir avec cynisme, mais l’autre solution, c’est la guerre de tous contre tous, ce qui fait probablement de l’Accord de Paris un bien commun très précieux dans le contexte géopolitique actuel », abonde dans le même article du CNRS l’anthropologue Jean Foyer.

S’il ne peut à lui seul inverser le cours du réchauffement, l’Accord de Paris a donc le mérite de montrer la direction vers laquelle le monde doit se diriger : « Sortir des énergies fossiles, financer équitablement la transition et garantir qu’elle soit juste pour tous, résume Oxfam. L’Histoire retiendra celles et ceux qui auront choisir d’agir… et ceux qui auront renoncé. »


 

   mise en ligne le 11 décembre 2025

Addictions : la France persiste à stigmatiser les salles de shoot au détriment de la prévention et de la protection des usagers

Pierre Cazemajor sur www.humanite.fr

Ce jeudi 11 décembre, Emmanuel Macron réunit de nouveau les acteurs de la lutte contre le narcotrafic. Alors que l’exécutif durcit sa réponse punitive, l’exemple des haltes soins addictions, ou « salles de shoot », dont plusieurs projets ont été bloqués, illustre les entraves politiques et idéologiques, en dépit des résultats solides et documentés depuis près de dix ans.

Les acteurs de la lutte contre les trafics de drogue sont de nouveau convoqués, ce jeudi, à l’Élysée par le chef de l’État. Lors de la première réunion le 18 novembre, après la mort de Mehdi Kessaci, assassiné à Marseille (Bouches-du-Rhône), Emmanuel Macron leur avait demandé « d’amplifier » leur action en adoptant la même approche que pour le « terrorisme », stigmatisant au passage les usagers, qui seraient responsables des violences liées au narcotrafic.

C’est oublier que les échecs successifs de la lutte contre ce fléau incombent surtout aux responsables politiques et à un manque d’ambition en matière de santé publique. L’exemple des haltes soins addictions (HSA), dites « salles de shoot », en est un exemple éclairant.

Réduire les overdoses grâce aux salles de consommation sécurisées

Il en existe actuellement deux en France, l’une à Paris, l’autre à Strasbourg (Bas-Rhin). Créées en 2016, à titre expérimental, elles visent à répondre au problème des milliers de personnes qui consomment chaque jour des stupéfiants dans la rue. Sur le terrain, le principe même de ces structures ne fait plus débat.

« Ce sont des espaces de consommation sécurisés pour un public extrêmement précaire, explique Benjamin Tubiana-Rey, de la Fédération Addiction. On y vient avec son produit, on consomme dans des conditions sanitaires correctes, sous l’œil d’infirmiers, d’éducateurs, de travailleurs sociaux. Cela permet de réduire les overdoses, les infections, et d’orienter vers le soin ou le sevrage. »

Pour Céline Debaulieu, responsable du sujet à Médecins du monde, les effets de ces salles ne laissent aucune place au doute : « Les HSA réduisent drastiquement le nombre de seringues dans l’espace public, apaisent le quartier et servent de marche entre la rue et d’autres dispositifs de soins et d’insertion. »

Une étude de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale estimait, en 2021, que les deux salles avaient permis d’éviter à Paris et Strasbourg 69 % des overdoses, 71 % des passages aux urgences, 77 % des infections graves, tout en prévenant une part des contaminations par le VIH et l’hépatite C.

À cela s’ajoute une économie évaluée à 11 millions d’euros de frais médicaux, dont 6 millions pour Paris. Les usagers décrivent eux-mêmes un changement net dans une récente lettre ouverte : « Avant, on était au moins 50 par terre, les gens se shootaient dans les parkings. La salle nous permet d’être en sécurité, d’avoir du matériel propre et du soutien. »

La ligne dure de Darmanin freine les dispositifs de réduction des risques

Malgré ce bilan, leur développement demeure entravé par des blocages politiques, l’État privilégiant la répression au soin. La France ne compte toujours que deux salles de shoot dont la pérennité n’est toujours pas assurée. Un amendement vient d’ailleurs d’être voté par l’Assemblée nationale pour prolonger l’expérimentation à Paris et Strasbourg jusqu’à fin 2027. « On nous a empêchés d’en ouvrir d’autres, tranche Benjamin Tubiana-Rey. Les besoins sont identifiés, mais les projets sont bloqués. »

À Lille (Nord), où la mairie – dirigée jusqu’en mars dernier par Martine Aubry (PS) – soutenait le projet, la HSA était pourtant sur le point d’ouvrir. Marie-Christine Staniec-Wavrant, adjointe au maire déléguée à la santé, raconte : « Tout était prêt et validé à tous les niveaux. On en était au stade du recrutement du personnel. La préfecture, le commissariat central de police, le ministre de la Santé nous soutenaient. Tout le monde nous soutenait. »

Mais en juin 2021, tout bascule lorsque Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, adresse une lettre au préfet du Nord pour signifier sa « ferme opposition » au projet, estimant que « la drogue ne doit pas être accompagnée mais combattue ».

À Marseille, la mécanique est comparable. Marianne, du collectif Je dis oui ! – un collectif né après l’arrêt brutal du projet pour soutenir la création des HSA –, retrace les étapes : un projet est lancé en 2022 ; un an après, un comité de pilotage réunissant l’agence régionale de santé, la mairie, la préfecture et les associations valide une adresse. « Le lieu cochait toutes les cases : proche des zones de consommation sans être en plein dedans, accessible, et appartenant à la mairie, qui était favorable », explique-t-elle. Architecte mandaté, usagers consultés, offres d’emploi prêtes : l’ouverture était envisagée début 2024.

Mais la salle ne verra finalement pas le jour. Lors de la réunion du 17 janvier 2024, la préfecture se rétracte brutalement. « C’est ce qui a tué le projet », résume Marianne. Et ce, alors que la mairie se dit toujours pleinement « convaincue de la nécessité de doter Marseille d’une HSA ». Contactée par l’Humanité, la préfecture des Bouches-du-Rhône n’a pas souhaité expliquer ce revirement.

Un gouvernement qui ignore délibérément les données scientifiques

Pourquoi freiner des dispositifs dont l’efficacité est documentée ? Pour les acteurs de terrain, la réponse tient moins aux données qu’à la manière dont l’État conçoit la politique de lutte contre les stupéfiants. D’autant que les arguments avancés contre les HSA ne résistent pas à l’épreuve des faits. « Les HSA ne créent pas un phénomène : elles répondent à une consommation préexistante dans le secteur », rappelle Benjamin Tubiana-Rey.

Les données publiques contredisent, elles aussi, le récit d’une insécurité grandissante autour des haltes. Un rapport d’octobre 2024, commandé par Gérald Darmanin et réalisé par l’inspection générale des affaires sociales ainsi que l’inspection générale de l’administration, confirme que « les salles n’engendrent pas de délinquance, voire sont susceptibles de faire baisser le nombre de délits commis par leurs usagers ». À Strasbourg, la salle « n’a généré aucune activité de deal » ; et à Paris, « de nombreux riverains estiment que la HSA améliore le quartier et réclament son maintien ».

Les prises de position officielles illustrent pourtant le fossé entre les faits et la ligne défendue par l’État. Le 25 septembre 2025, le préfet des Bouches-du-Rhône, Georges-François Leclerc, déclarait : « Si vous créez une HSA, cela veut dire que vous assumez que vous n’interpellerez pas dans la zone. Or, la priorité est à la répression. » Même logique du côté de Gérald Darmanin, qui justifiait déjà son refus à Lille par la « fixation des consommateurs » et les « troubles associés ».

Pour Anne Souyris, sénatrice écologiste et autrice d’une proposition de loi visant à inscrire les HSA dans le droit commun, le constat est sans appel : « L’impasse est politique. Cela fait dix ans que ces deux salles existent et toutes les évaluations concluent à leur efficacité. La seule critique récurrente, c’est qu’il n’y en a pas assez. »

C’est à ce niveau que Benjamin Tubiana-Rey situe, lui aussi, le cœur du problème. « Les oppositions sont généralement plus idéologiques que basées sur les effets réels de ces salles, soutient-il. Certains pensent qu’on ”laisse consommer”, mais tout le monde n’est pas en capacité d’arrêter sa consommation du jour au lendemain. Les HSA, c’est une réponse pragmatique à un problème concret, pas de la morale. »

Le choix de la répression

Si les salles peinent à ouvrir, c’est donc surtout parce que l’État continue de privilégier le volet répressif. « La prévention reste le parent pauvre. Ce n’est pas une maladresse : c’est un choix politique », explique Yann Bisiou, maître de conférences en droit privé et sciences criminelles, interrogé récemment dans l’Humanité. Il cite un exemple emblématique : le fonds de concours Drogues, alimenté par les saisies liées au trafic.

« Aujourd’hui, 90 % de cet argent va à la répression et 10 % à la prévention. (…) Si l’État voulait vraiment faire de la prévention et y mettre les moyens, il pourrait se servir de cet outil budgétaire immédiatement mobilisable. Des centaines de millions d’euros pourraient ainsi abonder de vraies politiques de prévention. » À Lille, Marie-Christine Staniec-Wavrant partage le point de vue : « On a assisté à une victoire du ministre de l’Intérieur sur le ministre de la Santé. L’exécutif privilégie le répressif, en dépit de toutes les évaluations de terrain. »

Pour Anne Souyris, cette priorité donnée au sécuritaire révèle un blocage plus profond. « On a en France l’une des scènes de consommation de drogue les plus importantes d’Europe, explique-t-elle. La pérennité des HSA s’impose. Mais sur le sujet, et encore plus à l’approche des municipales, tout le monde devient frileux. » Et de conclure : « Les HSA, c’est une solution à plein de problèmes, notamment de sécurité, et une réponse aussi au narcotrafic. Si on ne travaille pas sur la détresse sociale, on n’arrivera jamais à rien. Les mafias se nourrissent de la désespérance : il faut prendre le problème par les deux bouts, pas seulement par la répression. »


 


 

Montpellier : À Figuerolles, une pétition réclame le retour de la prévention sociale face aux problèmes de drogue

Elian Barascud sur https://lepoing.net/

Après une première pétition appelant à fermer le square du Père-Bonnet face à la hausse des nuisances liées à la consommation de drogues, des habitants et associations de Figuerolles lancent un texte alternatif. Ils demandent non pas la fermeture du parc, mais la restauration des dispositifs sociaux

Le square du Père-Bonnet, à Figuerolles, cristallise depuis plusieurs années les inquiétudes d’une partie des habitants. Comme le rapportait Midi Libre, plusieurs riverains disent assister à une hausse marquée des consommations de drogues dures dans le parc, à des violences verbales et physiques, ainsi qu’à des situations jugées préoccupantes sur le plan sanitaire et sécuritaire. Une première pétition, signée par des résidents excédés, demandait la fermeture pure et simple du square.

En réaction, un collectif d’habitants et d’associations du quartier publie une seconde pétition. Tout en décrivant les mêmes constats — présence accrue de consommateurs de crack et de cocaïne, tensions, agressions, seringues abandonnées —, les signataires ciblent avant tout l’effondrement des dispositifs de prévention et d’accompagnement social.

Selon eux, la dégradation de la situation coïncide avec la diminution des moyens accordés au Centres d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de Drogues (CAARUD) Réduire Les Risques. Son accueil de jour, La Boutik, assurait jusque-là une présence quotidienne de médiation et des maraudes régulières. Depuis la fin des financements publics, l’association ne peut plus maintenir qu’une seule maraude hebdomadaire. Les pétitionnaires estiment que cette absence de relais sociaux renforce les vulnérabilités et alimente le sentiment d’abandon institutionnel.

Ils demandent donc la restauration des financements du CAARUD afin de rétablir des maraudes quotidiennes, ainsi que l’ouverture de structures d’hébergement et de lieux d’accueil à bas seuil. Ils appellent également à la mise en place d’un dispositif mobile de réduction des risques pour désengorger l’espace public et limiter les dangers sanitaires.

Le texte critique une stratégie jugée « uniquement sécuritaire », estimant que la présence policière ne peut suffire face à des phénomènes relevant de la santé publique et de la précarité sociale. Les signataires s’adressent à la mairie, à la préfecture, à l’ARS et à l’ensemble des pouvoirs publics, réclamant des « politiques publiques à la hauteur des enjeux ».

Accès à la pétition en cliquant ici.


 

 

   mise en ligne le 10 décembre 2025

Les 8 mesures phares
du budget de la Sécu 2026 

Ludovic Simbille et Guillaume Bernard sur https://rapportsdeforce.fr/

Ce 9 décembre, le budget de la Sécurité sociale pour l’année 2026 a été adopté à une courte majorité. Les plus grandes régressions sociales prévues par le gouvernement ne verront pas le jour. Mais si le pire a été évité, ce budget ne prévoit que de très faibles améliorations et quelques régressions notables. Rapports de Force fait le point.

C’est passé. De treize voix. Mais c’est passé. Ce 9 décembre les députés ont adopté à une courte majorité parlementaire (247 pour, 234 contre, 93 abstentions) le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour l’année 2026.

Après des semaines de négociations, de dépôts d’amendements et de tractations, les parlementaires ont réussi à accoucher d’un budget de compromis. Les mesures les plus violentes socialement, comme le doublement des franchises médicales, le gel des prestations sociales et des pensions de retraites, ou encore le grand coup de rabot passé dans le budget des hôpitaux ne verront pas le jour. Mais si le pire a été évité, ce budget ne prévoit que de très faibles améliorations et quelques régressions notables.

Ce vote est important car la version définitive du PLFSS pourrait bien être celle adoptée ce 9 décembre par l’Assemblée nationale. En effet, même si le texte doit encore repasser par le Sénat, le gouvernement a toujours le pouvoir de demander aux députés de statuer définitivement, en application de l’article 45 de la Constitution.

1 : Budget quand même à la baisse pour l’assurance maladie

Au cœur des débats parlementaires, encore une heure à peine avant le vote du texte : l’Objectif national de dépenses d’assurance maladie (ONDAM). Et pour cause, la première version du PLFSS annonçait le pire budget de l’hôpital depuis quinze ans, avec un ONDAM qui n’augmentait que de 2,1 % en 2026. Or l’augmentation des maladies chroniques et l’inflation font naturellement grimper les dépenses de santé d’environ 4 % chaque année. Toute augmentation inférieure implique donc des économies sur la santé. Au bout des débats parlementaires, l’ONDAM a finalement été porté à 3% par un amendement du gouvernement. Il reste toutefois inférieur à l’ONDAM de 2025 qui était de 3,6%.

2 : Abandon du gel des minimas sociaux et du doublement des franchises 

Parmi les mesures les plus controversées pour maîtriser ces dépenses de santé : le doublement des franchises médicales et de la participation forfaitaire sur les médicaments, les consultations, les actes paramédicaux et pour le transport sanitaire. Autant sénateurs que députés ont voté contre cette augmentation du reste à charge au patient.

Autre mesure polémique non retenue en seconde lecture à l’Assemblée nationale : le gel des minimas sociaux. Sébastien Lecornu préconisait à l’origine une « année blanche » pour les prestations sociales (allocations familiales, RSA, prime d’activité, APL…) et pensions retraites. Traduction : les montants de ces prestations et pensions devaient être gelés en 2026, et non pas indexés sur l’inflation comme c’est le cas chaque année pour éviter une perte de pouvoir d’achat. 

3 : Léger décalage de la réforme des retraites

Une autre mesure a été au centre des attentions, celle qui a fait dire à Marylise Léon, secrétaire général de la CFDT, qu’il faut « absolument voter », ce PLFSS. Il s’agit du décalage -et non de la suspension- de la réforme des retraites mise en place en 2023 par Élisabeth Borne. C’est l’aboutissement d’un compromis entre le gouvernement et le Parti socialiste, qui a permis la non-censure de Sébastien Lecornu et de son équipe. 

L’augmentation d’un trimestre par an de l’âge légal de départ à la retraite, prévu initialement jusqu’à 2030, s’interrompt cette année. L’actuel âge légal de départ reste donc à 62 ans et 9 mois. Le nombre de trimestres requis pour bénéficier d’une retraite à taux plein est lui aussi gelé. Il restera à 170 trimestres au lieu de 172. Le dégel de la réforme est prévu au 1er janvier 2028. En attendant, les personnes nées entre 1964 et 1968, qui devraient partir à la retraite entre 2026 et 2030 pourront partir plus tôt que prévu. Mais seulement de trois mois.

4 : Retraites des mères

Autre amendement qui promet un léger mieux, cette fois pour les mères. Leur retraite ne sera plus forcément calculée sur les 25 meilleures années. Si la future retraitée a un enfant, les 24 meilleures années seront prises, si elle en a 2 ou plus, seules les 23 meilleures années seront prises en compte. De quoi rehausser quelque peu le montant de leur retraite. Pour rappel, la retraite des femmes est inférieure de 27% à celle des hommes, selon l’OCDE. 

Le PLFSS 2026 prévoit un accès légèrement facilité au dispositif de carrière longue pour les femmes salariées du privé. Ces dernières pouvaient comptabiliser 8 trimestres, au titre de la naissance, de l’éducation ou de l’adoption d’un enfant. Mais ces trimestres étaient dits « non cotisés » et n’entraient pas dans le calcul pour un départ anticipé. Le PLFSS prévoit d’en transformer deux en trimestres cotisés. Pour les fonctionnaires, un amendement  permettrait par ailleurs aux mères fonctionnaires de bénéficier d’un trimestre de bonification pour chaque enfant né à compter de 2004.

5 : Plafonnement des arrêts de travail : un mois d’arrêts de travail 

Avant d’être à la retraite, un changement non négligeable attend les salariés au 1er janvier. Celles et ceux qui cessent pour la première fois le travail à cause d’une maladie ou d’un accident devront retourner voir leur médecin un mois après. En deuxième lecture, les députés ont rétabli la limitation du premier arrêt de travail à une durée d’un mois et à deux mois lors d’un éventuel renouvellement. Selon les situations, les médecins pourront déroger à cette règle en le motivant sur leur feuille de prescription. Le Sénat avait rejeté cette mesure au motif qu’elle encombrait les professionnels de santé déjà surchargés. A l’origine, le gouvernement prévoyait de limiter à 15 jours le premier arrêt de travail s’il est prescrit par un médecin de ville et 30 jours s’il est à l’hôpital.

Jusqu’à présent, les salariés n’étaient soumis à aucune durée maximale lors d’une mise en pause professionnelle. Hors ALD, les indemnités maladies pouvaient être perçues pendant 360 jours par période de trois ans. Au prétexte d’un suivi médical régulier, le gouv18 pternement cherche ainsi à restreindre la hausse de l’absentéisme au travail et à maîtriser les dépenses d’indemnités journalières. Selon la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES), celle-ci ont augmenté de 28,9 % entre 2010 et 2019, puis de 27,9 % entre 2019 et 2023. Un autre bon moyen d’éviter les répétitions de ces arrêts serait d’améliorer des conditions de travail, pour rappel, un salarié sur deux s’estime en détresse psychologique.

6 : Un nouveau congés naissance

C’est peut-être la réelle avancée créée par le PLFSS pour les travailleuses et travailleurs de ce pays. La version 2026 prévoit l’entrée en vigueur d’un congé de naissance. Chacun des nouveaux parents pourra prendre deux mois de congés pour accueillir le nouveau-né, soit d’affilée, soit en fractionné.

De ce que prévoyait le gouvernement, le premier mois serait indemnisé à 70% du salaire, le second à 60%. Prévu pour entrer en vigueur en 2027, les députés ont finalement avancé l’échéance au 1er janvier prochain. Ce nouveau temps dédié à l’arrivée du nouvel enfant se cumulera avec les congés maternité et paternité, déjà existant. Cette promesse d’Emmanuel Macron, formulée dès 2024, entre dans sa stratégie de relance de la natalité, désormais en berne en France.

7 : Défiscalisation des heures sup’ 

Les déductions de cotisations patronales sur les heures supplémentaires ont été étendues aux entreprises de plus de 250 salariés par l’Assemblée nationale. Cette réduction de 0,50 euro par nouvelle heure provient d’un amendement issu des rangs Les Républicains (LR). Censé récompenser « la France qui travaille », celle « de l’effort et du mérite », ce dispositif « a fait ses preuves sous Sarkozy », croit savoir Thibault Bazin, à l’origine de la mesure.

Alors président de la République, Nicolas Sarkozy avait en effet mis en place cette mesure en 2007. Le fameux « travailler plus pour gagner plus ». Pourtant, l’impact de cette « défiscalisation » sur la quantité d’heures travaillées, sur l’emploi, ou le revenu des ménages les plus modestes n’avait pas été démontré. En revanche, « employé et employeur peuvent s’accorder pour déclarer chaque mois des heures supplémentaires fictives afin de bénéficier des allègements et se partager cette manne fiscale », écrit le cercle des économistes. Défiscalisez, défiscalisez, défiscalisez, en restera-t-il quelque chose ?

8 : Hausse de la CSG sur les revenus du patrimoine

Via un amendement du Parti socialiste, l’Assemblée nationale souhaitait augmenter la CSG sur les revenus du patrimoine (Contribution sociale généralisée). Cet impôt, qui finance la Sécurité sociale, devait passer de 9,2% à 10,6%. Le sénat, majoritairement à droite, s’y était opposé. En seconde lecture à l’Assemblée nationale, un compromis a finalement été trouvé.

 Un amendement a exclu de cette hausse les revenus liés à l’épargne et l’investissement locatif (assurance-vie, plus-values immobilières, PEL, plan d’épargne populaire, etc.), qui restent taxés à 9,2 %. Forcément, cette hausse d’impôt rapporte moins que prévu à la Sécu : 1,5 milliards d’euros au lieu de 2,8.


 

   mise en ligne le 10 décembre 2025

ArcelorMittal:
«Le RN bloque la nationalisation,
il nous l’a mise à l’envers !»

par Pierre Joigneaux sur https://fakirpresse.info/

« Le RN soi-disant le parti des ouvriers ? On pouvait sauver 15 000 emplois, sur le terrain on se bat comme des chiens… » Et pourtant, donc, le Rassemblement national fait obstacle à une proposition de loi proposant la nationalisation d’ArcelorMittal, en déposant 300 amendements ! Alors, sauver les emplois de Gaëtan, Aline, Reynald, et la production d’acier en France ? Non : le RN préfère protéger les intérêts des actionnaires.

« C’est une honte. Le RN soi-disant le parti des ouvriers, de la classe populaire ? On pouvait sauver 15 000 emplois, ça fait un an et demi qu’on se bat comme des chiens, comme des acharnés… » Gaëtan, ouvrier d’ArcelorMittal Dunkerque, héros de notre série vidéo « On va pas s’mentir », en a gros sur le cœur. Pour Fakir, il réagit à une nouvelle tombée ce lundi 24 novembre au soir : le parti d’extrême droite bloque une proposition appelant à nationaliser ArcelorMittal, portée par la députée Aurélie Trouvé (LFI). Comment ? En faisant de l’obstruction parlementaire. « Le RN claque 300 amendements avec des points virgules ? Si on ne nationalise pas, on va perdre 80 000 emplois sur le territoire français. Le RN nous l’a mise à l’envers. » Selon l’économiste Thomas Dallery, 84 700 emplois directs, indirects et induits sont en effet menacés.

67 % des Français sont favorables à la nationalisation d’ArcelorMittal, selon un sondage Ifop. Dont Emmanuel Lechypre, l’éditorialiste libéral qui écume les plateaux pour défendre le Capital, c’est dire ! Alors Emmanuel : la nationalisation, la seule solution ? « Et comment ! […] L’État se fait arnaquer par le premier bonimenteur qui passe. Quand vous avez laissé partir tous les fleurons de l’industrie française sans rien faire, et qu’on se retrouve aujourd’hui avec le niveau d’industrie le plus bas de tous les grands pays industrialisés… »

Pourquoi ce positionnement du RN qui prétend à tout bout de champ défendre les « petits contre les gros », combattre « la mondialisation » ? Alors même que le parti d’extrême droite compte dans ses rangs Frédéric Weber, ancien syndicaliste d’ArcelorMittal, qui se prononçait en faveur de la nationalisation du site de Florange en 2012 ? Parce que le Rassemblement national défend les intérêts du capital, des milliardaires, pas des ouvriers ni de l’industrie en France, comme on le documente chaque semaine chez Fakir. Et comme ça saute aux yeux, aujourd’hui, avec le dossier d’Arcelor Mittal. 


 

mise en ligne le 9 décembre 2025

483 plans sociaux sont en cours selon la CGT : les rats ont bien quitté le navire

Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

La CGT dénombre plus de 483 plans sociaux en cours, a annoncé Sophie Binet, mise en examen pour avoir dénoncé cette saignée organisée par le patronat. La confédération syndicale tiendra les rencontres du made in France le 12 mars prochain, au siège de la Scop de Duralex, dans le Loiret.

Qu’importent les coups de pression, la CGT tient bon. Mise en examen pour avoir déclaré « les rats quittent le navire », au sujet du chantage à l’emploi du patronat, Sophie Binet a dévoilé le nouveau recensement des « plans de sauvegarde de l’emploi » (PSE) effectué par la confédération. Cette « liste noire », dixit la CGT, comprend désormais 483 plans, avec à la clef 107 562 emplois menacés ou supprimés, dont 46 560 pour le seul secteur de l’industrie. « Lors de notre première alerte, il y a dix-huit mois, en mai 2024, nous étions les premiers à dénoncer une vague de désindustrialisation », a rappelé lors d’une conférence de presse la secrétaire générale de la CGT.

Depuis, la centrale n’a eu de cesse d’interpeller les différents exécutifs. « Nous avons remis cette liste noire à chaque nouveau premier ministre, accompagnée de nos propositions, expose la cégétiste. Nous étions à 130 plans sociaux en mai 2024, sous Gabriel Attal. Puis 180 quand nous avons rencontré Michel Barnier. 250 en janvier, avec François Bayrou et 400 en septembre, lors de notre rendez-vous avec Sébastien Lecornu. »

Face à cette casse sociale, la centrale organisera des rencontres du made in France, le 12 mars 2026, au siège de la Scop de Duralex. La verrerie, dans le Loiret, fait partie « des seules bonnes nouvelles qui ont été arrachées par la lutte des salariés », selon la cégétiste.

« Avec la politique de l’offre, il n’a jamais été aussi facile de licencier en France »

Une saignée industrielle dont Sophie Binet tient pour responsable le chef de l’État, Emmanuel Macron. « Avec la politique de l’offre, il n’a jamais été aussi facile de licencier en France », tance-t-elle. Selon la responsable syndicale, « la baisse du coût du travail combinée aux aides publiques versées aux entreprises a permis que les taux de marge dépassent 32 %, contre 28 % en 2013. Les grands groupes vont bien : 100 milliards d’euros ont été versés aux actionnaires du CAC 40 ».

Pas en reste, Jean-Louis Peyren, de la fédération des industries chimiques de la CGT (Fnic-CGT), abonde : « Il nous faut sortir de la seule logique de l’extrême profitabilité, du rendement à court terme, de la finance contre le travail. » Ainsi, la confédération met en avant cinq propositions d’urgence pour préserver les capacités productives, dont un moratoire sur le licenciement.


 

Face à l’absence d’un mécanisme d’État capable d’anticiper les risques pour l’emploi, la CGT plaide pour l’instauration d’une cellule nationale de crise, pilotée par Bercy et qui rassemblerait les syndicats, la Banque publique d’investissement, la Caisse des dépôts, la Banque de France et les services de l’État. Une organisation qui serait déclinée dans les territoires.

« Au-delà de la bataille de la sauvegarde de Duralex par ses salariés, il est nécessaire de trouver de l’argent. La levée de fonds citoyenne a permis de récolter 5 millions d’euros, note Philippe Thibaudet, de la fédération verre et céramique. Mais l’électrification du four coûterait plus de 25 millions d’euros. Nous avons besoin d’une coordination des acteurs autour de l’entreprise. »

Depuis vingt ans, la filière du verre a perdu 50 % de ses emplois : « Une fois que l’outil de travail a disparu, il ne repousse pas. » Un constat que partage aussi Stéphane Flégeau, pour la fédération de la métallurgie : « Dans l’Allier, Erasteel, ouvert depuis 1846, voit la quasi-totalité de ses 200 emplois menacés. Il s’agit de l’unique entreprise qui recycle les batteries en France et qui fait vivre un territoire entier. »

Nationalisations ciblées

La CGT plaide également pour des entrées au capital, des préemptions, voire des nationalisations ciblées. Notamment dans l’acier, avec ArcelorMittal, « sans quoi nous perdrons une production stratégique », prévient Sophie Binet. À cela s’ajoute le remboursement des aides publiques pour les entreprises qui réalisent des bénéfices. « À Sanofi, ces aides ont permis de financer les départs de l’entreprise », déplore Jean-Louis Peyren. En dix ans, le groupe pharmaceutique a procédé à quatre plans de licenciement, tout en ayant empoché plus de 1 milliard d’euros au titre du crédit impôt recherche (CIR).

Enfin, outre le droit d’appel avec effet suspensif, la CGT entend garantir au comité social et économique (CSE) l’accès complet aux données de reprise de site, les « data rooms ». Des informations qui pourraient aider les cégétistes à déposer des projets de reprise. « S’agissant des papeteries de Condat, la CGT porte, avec les salariés, un projet de reprise en société coopérative d’intérêt collectif (Scic), par l’intermédiaire d’une association, Condat Peppers, note Carlos Tunon, de la fédération du livre (Filpac-CGT). Cette offre fait partie des cinq reçues par le tribunal. Bercy ne nous donne aucune aide. » Reste que, sans remise en question de la politique de l’offre, la liquidation du tissu industriel se poursuivra.


 

   mise en ligne le 9 octobre 2025

« Si les macronistes ne veulent pas la dissolution, c’est la cohabitation » : après la déclaration de Lecornu, PS, PCF et Écologistes poussent leur candidature à Matignon

Florent LE DU sur www.humanite.fr

L’entretien du premier ministre démissionnaire à France 2 n’ayant pas apporté de réels enseignements, chaque parti de gauche reste depuis sur ses positions. La revendication de former un gouvernement de cohabitation à gauche pour les uns, l’appel au départ du chef de l’État pour les autres.

Les concessions sont si rares, en huit ans de Macronie au pouvoir, qu’il faut savoir les exploiter. Mercredi soir, sur France 2, Sébastien Lecornu n’est pas allé jusqu’à lâcher quoi que ce soit pour convaincre la gauche, mais il a concédé, sur la réforme des retraites, la nécessité « que le débat ait lieu ». En 2023, celui-ci avait été empêché par le 49.3 d’Élisabeth Borne, arme que le premier ministre démissionnaire a recommandé de ne pas utiliser pour le futur vote du budget.

Le parti socialiste y a vu une brèche dans laquelle s’engouffrer. « J’entends de la voix du Premier ministre démissionnaire qu’il y a un certain nombre de fenêtres d’opportunité qui s’ouvrent sur la question de la réforme des retraites, sur la question d’un débat parlementaire apaisé avec l’abandon du 49.3 », a jugé sur LCI le secrétaire général du PS Pierre Jouvet. Pour lui, cela ne peut ouvrir que sur une solution : « Nommer un Premier ministre de gauche et des Écologistes pour mener à bien la réconciliation du pays ».

En marge de la journée de mobilisation de la CGT Santé, Sophie Binet a également souligné cette référence à la réforme de 2023 : « Nous sommes en position de force depuis qu’Emmanuel Macron a fait passer en force la réforme des retraites, nous avons déjà enterré cinq premiers ministres. Il n’y aura pas de stabilité politique sans justice sociale et sans abrogation de la réforme », clame la secrétaire générale de la CGT.

« Rien n’est clair, tout reste nébuleux »

L’autre enseignement de cette prise de parole est que Sébastien Lecornu et probablement Emmanuel Macron par extension sont persuadés qu’il est encore possible d’éviter de nouvelles législatives anticipées. « Il y a une majorité absolue à l’Assemblée nationale qui refuse la dissolution », a indiqué le premier ministre démissionnaire pour justifier qu’un nouveau gouvernement soit nommé, d’ici vendredi soir. « Si les macronistes ne veulent pas la dissolution, je n’ai qu’une seule solution pour eux, c’est la cohabitation », a rebondi la secrétaire nationale des Écologistes Marine Tondelier.

Des interprétations faussement naïves des paroles de Sébastien Lecornu. En réalité, la gauche n’est pas dupe : « Si les Français attendaient une clarification de la part du premier ministre démissionnaire, ils ont dû être déçus. Rien n’est clair, tout reste nébuleux, remarque Ian Brossat, sénateur et porte-parole du PCF. La seule chose qui en ressort, c’est la volonté des macronistes de rester coûte que coûte au pouvoir pour poursuivre la même politique, moyennant quelques aménagements. Si tel devait être le cas, le couperet de la censure tomberait rapidement. »

La France insoumise, qui ne croit pas en la nomination d’un gouvernement de gauche en l’état et donc ne revendique pas Matignon – « il faut cesser de croire à cette farce », a encore déclaré Manuel Bompard mercredi soir – a elle aussi cherché à prendre aux mots Sébastien Lecornu.

En particulier lorsque ce dernier a glissé que la question des retraites « s’invitera à l’élection présidentielle ». Une manière de la repousser à plus tard ? « Puisque le Premier ministre a indiqué ce soir qu’aucun sujet ne pouvait être tranché pendant 18 mois en attendant l’élection présidentielle de 2027, nous proposons, nous, comme solution, que le peuple français puisse décider de son avenir dès maintenant et qu’avec le départ d’Emmanuel Macron, il puisse y avoir une présidentielle anticipée », a alors réagi Mathilde Panot, présidente du groupe insoumis à l’Assemblée nationale. En attendant de voir la couleur du gouvernement que va choisir Emmanuel Macron, chaque parti de gauche reste donc sur ses positions.

    mise en  ligne le 8 octobre 2025

Génocide à Gaza : une guerre
au service du « Grand Israël »
et d'un remodelage régional

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Benyamin Netanyahou veut en finir avec la question palestinienne pour bâtir le « Grand Israël ». En s’attaquant aux pays de la région – Syrie, Liban, Iran –, le premier ministre permet aux États-Unis d’asseoir leur domination alors qu’un corridor énergétique allant du golfe Persique à l’Europe en passant par Israël est à l’ordre du jour.

Le 7 octobre 2023, l’attaque terroriste déclenchée par le Hamas faisait près de 1 400 morts, la plupart israéliens. Aujourd’hui, plus de 67 000 Palestiniens ont été tués et plus de 167 000 blessés. La puissance de feu déclenchée contre la bande de Gaza et ses habitants par l’armée israélienne, l’une des plus puissante au monde, sous prétexte de détruire le Hamas, a en réalité visé tous les édifices, à commencer par les immeubles d’habitation, mais également les écoles, les universités, des mosquées, des églises, des bâtiments relevant du patrimoine culturel de l’humanité…

Des centaines de milliers de personnes ont été déplacées à plusieurs reprises, rappelant aux Palestiniens la Nakba (la catastrophe).

Le projet politique derrière l’offensive israélienne

« Quand on détruit avec des bombes d’une tonne, généreusement livrées par les États-Unis d’Amérique, un territoire exigu avec une des densités démographiques les plus élevées au monde, comme territoire urbain, cela va forcément donner un génocide », rappelle Gilbert Achcar, chercheur franco-libanais, professeur à la School of Oriental and African Studies de l’université de Londres.

L’entreprise lancée par Benyamin Netanyahou s’inscrit dans le projet sioniste, celui du « Grand Israël ». Le premier ministre israélien a très vite compris – certains anciens hauts officiers pensent même que les autorités étaient au courant de la préparation de l’attaque du 7 Octobre – qu’il pouvait utiliser le massacre perpétré par le mouvement islamiste pour en finir une fois pour toutes avec la revendication palestinienne du droit à l’autodétermination et donc à la création d’un État. Une stratégie ancienne qui est allée – comme l’a toujours fait Tel-Aviv – jusqu’à aider le Hamas lorsque nécessaire lors de sa création en 1987 ou encore en le faisant financer par le Qatar.

L’émotion mondiale lui donnait tous les droits, pensait-il. Pendant que les projecteurs étaient braqués sur Gaza, l’armée venait épauler les colons de Cisjordanie afin d’entreprendre un nettoyage ethnique. Pour faire bonne mesure, Benyamin Netanyahou s’attaquait également au Liban et au Hezbollah, grignotait le territoire syrien à la faveur de la chute de Bachar al-Assad et bombardait l’Iran au risque d’une déflagration régionale.

Il faisait ainsi d’une pierre deux coups, confortant sa vision du « Grand Israël ». Mieux, il a convaincu la Maison-Blanche – Joe Biden, puis Donald Trump – qu’une telle stratégie permettrait le remodelage de la région tant recherché depuis plus de trente ans par les États-Unis.

Gaza sous la pression de l’armée israélienne

C’est-à-dire ne plus avoir de pays trublions capables de s’opposer à leur hégémonie. Aujourd’hui, au Moyen-Orient, tout le monde est rentré dans le rang – à l’exception des Houthis du Yémen – et la normalisation des relations entre les pays arabes et Israël, les accords d’Abraham, bien que gelée, reste d’actualité.

Le Maroc, les Émirats arabes unis, le Soudan et Bahreïn ont déjà franchi le pas. Reste maintenant à décrocher la signature de l’Arabie saoudite.

Riyad semble se faire tirer l’oreille, mais, en réalité, profite d’être courtisé pour tirer son épingle du jeu et obtenir le maximum d’avantages. En marge du sommet du G20 qui s’est tenu à New Delhi en septembre 2023, l’Inde, l’Union européenne (UE) et les États-Unis ont annoncé le lancement d’un corridor.

Ce dernier doit relier l’Inde à l’Europe via le Moyen-Orient, équipé d’une liaison ferroviaire, d’un câble transcontinental haut débit et d’un futur gazoduc à hydrogène, et passerait par les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, la Jordanie et Israël. Un projet qui a de quoi réconcilier les pétromonarchies et Tel-Aviv, mais qui a besoin d’un environnement sécurisé autour des ports israéliens. C’est-à-dire une bande de Gaza ne présentant aucun danger.

Un territoire au cœur des spéculations immobilières

Les projets les plus hallucinants évoqués un temps comme celui d’une « Riviera du Moyen-Orient » font scintiller les yeux de l’agent immobilier Donald Trump et ceux de l’inévitable ancien premier ministre britannique Tony Blair.

Le tout sous la houlette de Jared Kushner, le gendre du président états-unien dont la société de placements bénéficie de l’apport des Saoudiens et des Qataris. Dans ce cadre, l’expulsion des Palestiniens de Gaza était programmée, le Hamas décapité, l’Autorité palestinienne marginalisée et l’opinion publique internationale muselée.

Premier accroc : dès le mois de décembre 2023, l’Afrique du Sud saisissait la Cour internationale de justice (CIJ). Celle-ci reconnaissait, le 26 janvier 2024, qu’il existait un « risque sérieux de génocide » et qu’il était urgent de prendre des mesures conservatoires pour défendre la population palestinienne de Gaza. Le 21 novembre 2024, la Cour pénale internationale (CPI) délivrait un mandat d’arrêt à l’encontre de Benyamin Netanyahou, son ministre de la Défense de l’époque, Yoav Gallant, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité et des responsables du Hamas qui ont été tués.

Du jamais-vu pour Israël, État qui n’a appliqué aucune des résolutions de l’ONU le concernant. Le mot « génocide » appliqué à Gaza n’est plus tabou et largement partagé de par le monde, y compris par des sommités juridiques internationales et des organisations israéliennes.

Les accusations d’antisémitisme lancées contre tous ceux qui dénonçaient la politique de Tel-Aviv n’ont plus eu la même portée. Les manifestations pour exiger « l’arrêt du génocide » se sont amplifiées sur l’ensemble des continents. Des personnalités du monde culturel et sportif ont osé mêler leurs voix aux chœurs de protestations. En septembre 2025, 10 nouveaux pays, dont la France, poussés par leurs opinions publiques, ont reconnu l’État de Palestine, comme l’avaient fait, entre autres, la Norvège, l’Irlande et l’Espagne en 2024.

Le plan de Donal Trump écarte les Palestiniens

Mais ce n’est pas encore suffisant. Deux ans après, la guerre se poursuit. La reconnaissance de l’État de Palestine reste lettre morte en l’absence de mesures coercitives, politiques et économiques visant à forcer Israël à mettre fin à la colonisation et à l’occupation. Le mandat de la CPI n’est pas exécuté. Alors qu’un 18e train de sanctions a été décidé par l’UE contre la Russie en juillet, on attend toujours la suspension de l’accord commercial d’association avec Israël.

Percevant l’isolement qui menaçait les États-Unis, Donald Trump présentait, le 29 septembre, un plan qu’il qualifiait de paix mais qui risque de n’en avoir que le nom. « Les Palestiniens sont totalement écartés. Quelle loi leur permet de venir et de nous prendre en main, nous Palestiniens, plutôt que de respecter notre droit à nous gérer nous-mêmes ? » s’insurge Mustafa Barghouti, membre du comité exécutif de l’OLP.

Un projet élaboré avec les Israéliens mais sans les Palestiniens. Acceptées partiellement par le Hamas, des premières discussions ont commencé le 6 octobre visant à mettre en place un mécanisme de libération de tous les captifs israéliens, vivants ou morts, toujours dans la bande de Gaza. Suivrait alors la libération de centaines de prisonniers palestiniens.

À condition que Benyamin Netanyahou tienne ses engagements, alors qu’il peut, seul, décider que la partie palestinienne ne respecte pas les siens, auquel cas il reprendrait la guerre. Il a déjà montré que telle était sa volonté, après avoir rompu, en mars, un cessez-le-feu promulgué deux mois auparavant. Et il a annoncé que les soldats israéliens resteront dans une zone tampon à l’intérieur même du territoire.

Israël toujours impuni par la CPI

Le plan Trump risque de n’être qu’un feu de paille, d’autant que sur les 20 points qu’il contient, la mention de l’autodétermination du peuple palestinien ne préjuge en rien de la création réelle d’un État palestinien pour la simple raison que la fin de l’occupation israélienne n’est pas mentionnée. Meurtrie par les attaques du Hamas il y a deux ans, la société israélienne est aujourd’hui fracturée, malade.

En Israël même, Netanyahou est conspué. Certains veulent renforcer l’extrême droite alors que d’autres commencent à s’interroger sur la réalité de l’occupation et le calvaire des Palestiniens. Les juifs dans le monde sont divisés. À l’image de Peter Beinart, considéré comme l’une des voix les plus influentes dans le débat sur Israël aux États-Unis et auteur de Being Jewish After The Destruction of Gaza : A Reckoning (être juif après la destruction de Gaza : un bilan).

Ce journaliste et juif pratiquant est passé ces dernières années du statut de sioniste libéral à celui d’un des critiques les plus virulents du sionisme. Une profonde critique d’Israël et du sionisme sera peut-être le débat qui va monter dans les prochaines années.

Les Palestiniens, eux, doivent retrouver leur unité géographique et politique, pour mettre en place une résistance populaire et pacifique et enfin gagner leur autodétermination. Le chemin risque d’être encore long. C’est pourtant là que se trouve la solution. Pour que, dans l’avenir, aucun 7 Octobre n’ait plus lieu en Israël et qu’aucun génocide ne vienne éradiquer le peuple palestinien.


 

    mise en ligne le 7 octobre 2025

Pourquoi les pénuries de médicaments battent des records en Europe

Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr

Selon un récent rapport de la Cour des comptes européenne, le nombre de pénuries de médicaments signalées dans les pays européens a atteint de nouveaux sommets en 2023 et 2024. Le bilan est sans appel : l’Agence européenne du médicament a été impuissante et un système efficace de gestion des pénuries critiques fait toujours défaut.

Entre janvier 2022 et octobre 2024 ont été relevées plus de 136 pénuries dites critiques, une absence d’alternative appropriée pour le patient, ce qui peut avoir de graves conséquences sur sa santé. Les recommandations ne proposent pas de s’attaquer au problème à la racine mais simplement « d’améliorer le système de gestion des pénuries ». Ce constat, accablant, démontre que les simples mesures de régulation du marché proposées sont inefficaces.

« La marge brute sur un médicament vendu 10 euros est de 7,65 euros »

Le problème de fond est la mainmise de la production de médicaments par quelques grandes entreprises pharmaceutiques internationales dictant leur loi, celle du profit maximal, au détriment des enjeux de santé publique. Plus grave encore est le chantage exercé sur les gouvernements qui tentent de leur imposer quelques règles.

Ainsi, face aux diminutions de prix mises en œuvre par certains pays pour des produits dont les marges sont visiblement excessives, des firmes expliquent qu’elles préfèrent fournir ceux qui proposent de meilleurs prix et provoquent une pénurie pour punir ceux qui refusent d’accepter les tarifs qu’elles veulent imposer. Cette situation nécessite d’imposer une autre logique pour les médicaments, qui doivent devenir un bien commun échappant à cette logique du marché.

Ainsi, les ventes mondiales de médicaments ont dépassé 1 600 milliards de dollars en 2023, en augmentation de 8,2 % par rapport à 2022. Par ailleurs, la marge bénéficiaire des sociétés pharmaceutiques est très supérieure à celle des autres entreprises cotées en Bourse : 76 % contre 37 %. Traduction : la marge brute sur un médicament vendu 10 euros est de 7,65 euros !

La seule solution efficace est de travailler à la mise en place d’un pôle public du médicament en France et en Europe. Assez de beaux discours, sur l’indépendance industrielle quand on laisse persister un système où 80 % des principes actifs sont produits en Asie.

Assez de beaux discours sur l’innovation qui serait liée au dynamisme d’entrepreneurs privés, alors que l’essentiel des recherches permettant la mise au point de nouveaux traitements est effectué dans les universités et les instituts publics.

Assez de beaux discours sur les coûts de mise au point des médicaments quand les dépenses de marketing des firmes pharmaceutiques dépassent celles consacrées à la recherche. L’autre intérêt du pôle public du médicament serait de se soustraire aux brevets, mis en place dans les années 1960 dans le seul intérêt des investisseurs pour obtenir le meilleur rendement de leur capital.

    mise en ligne le 6 octobre 2025

Gaza : « Les pays arabes, les Européens et les Américains ont été d’une
lâcheté totale », dénonce Leïla Shahid

Vadim Kamenka sur www.humanite.fr

La bande de Gaza est livrée à un génocide. Leïla Shahid, qui condamne l’assassinat de civils israéliens le 7 octobre 2023, dénonce la passivité de la communauté internationale, incapable depuis deux ans d’obtenir un cessez-le-feu durable.

Leïla Shahid est ex-déléguée générale de la Palestine en France et ancienne ambassadrice auprès de l’UE


 

Deux ans plus tard, quel regard portez-vous sur ce triste anniversaire du 7 Octobre ?

Leïla Shahid : C’est une catastrophe à tous les niveaux. Une catastrophe, car l’attaque du Hamas a visé des militaires mais aussi des civils, dont des femmes et des enfants qui habitaient dans les kibboutz. Ils n’avaient rien à voir avec l’armée d’occupation israélienne. C’est ce qui m’a le plus touchée et horrifiée.

Je me suis toujours opposée aux meurtres perpétrés par n’importe quel groupe contre des civils. Il s’agit d’assassinats. Je ne comprends pas comment le Hamas peut le justifier. La Cour pénale internationale devra les juger un jour pour crime de guerre.

Mais pour l’heure, la réaction du gouvernement israélien, qui se déchaîne contre la bande de Gaza et commet un génocide, démontre que le 7 Octobre a été une aubaine pour tout détruire. Pourquoi, sinon, bombarder des écoles, des hôpitaux, des musées, des sites archéologiques ? Pourquoi faire tomber des immeubles entiers où résident des civils ? Il ne s’agit pas de tunnels.

Dans l’histoire de la Palestine, c’est sûrement une des pires périodes. Sur le plan humain, c’est un cataclysme. Le monde entier a les yeux rivés sur les images de la télévision et voit des enfants mourir de faim, des personnes âgées semblables à ceux sortant des camps de concentration en 1945. La communauté internationale a été d’une lâcheté totale et j’inclus les pays arabes, les Européens et les Américains.

Vous évoquez la lâcheté des gouvernements. Aucun cessez-le-feu n’a abouti et les rares avancées résident en une récente reconnaissance à l’ONU de la Palestine par une dizaine de pays et un projet de Donald Trump qu’on présente comme un « plan de paix ». Est-ce suffisant ?

Leïla Shahid : D’abord, je suis profondément choquée qu’aucun cessez-le-feu n’ait été instauré pour arrêter un massacre qui dure depuis deux ans. Je crois malheureusement que c’est un indice de ce qu’est devenu le monde politique international aujourd’hui. Mais je vais être en désaccord avec vous.

La reconnaissance de l’État de Palestine, elle a déjà été faite à plusieurs reprises. En 1982, François Mitterrand avait prononcé un discours devant la Knesset, le Parlement israélien, réaffirmant la solution à deux États dont un État palestinien. Valéry Giscard d’Estaing, qui a ouvert un bureau de l’OLP à Paris, en 1975, a rappelé le droit à l’autodétermination du peuple palestinien. Jacques Chirac a parlé d’un État palestinien.

La reconnaissance un peu pompeuse, le 22 septembre aux Nations unies, n’était pas le résultat du terrible génocide. Le résultat, c’est le retour du peuple palestinien sur la scène internationale. Avec 66 000 victimes, plus de 150 000 blessés et des milliers d’estropiés dont des enfants, le prix est inhumain.

Les Palestiniens sont occultés depuis 1947. À l’époque, le pays était habité en majorité par des Palestiniens. Il y avait bien sûr la communauté juive de la Palestine qui, elle, n’était pas sioniste. Cette communauté d’orthodoxes qui sont des pratiquants considérait qu’un État devait se constituer avec l’arrivée du Messie.

Ce gouvernement israélien, qui est sûrement l’un des pires depuis la fondation de l’État d’Israël, a imaginé qu’en interdisant les journalistes étrangers d’entrer à Gaza, il n’y aurait pas d’images. Mais ils ont oublié que de nombreux journalistes travaillent sur place avec la presse internationale depuis des années. Avant même cette offensive de l’armée israélienne, accéder à Gaza était extrêmement difficile. L’enclave a déjà subi quatre guerres ces vingt dernières années. Grâce à ces journalistes, les gens ont pu assister à la réalité de Gaza : enfants estropiés, bébés qui meurent de faim.

Mais il ne faut pas oublier que l’armée israélienne fait la même chose en Cisjordanie. La seule raison pour laquelle ils ne peuvent pas la bombarder, c’est que 700 000 colons vivent entre les villages palestiniens. Benyamin Netanyahou leur a permis de construire de nouvelles colonies.

À la place, l’armée s’en prend aux camps de réfugiés comme à Jénine, Tulkarem, Naplouse, mais pas aux villes. Comme s’il avait compris que la révolution palestinienne, depuis sa naissance en 1964, était l’initiative des réfugiés expulsés en 1948.

Pourquoi, au bout de deux ans, la guerre se poursuit-elle dans la bande de Gaza ?

Leïla Shahid : La guerre continue car nous sommes dans une situation classique de colonialisme. L’armée israélienne réoccupe 80 % de la bande de Gaza qu’Ariel Sharon avait évacuée. Ce criminel, qui a perpétré énormément de massacres dont Sabra et Chatila au Liban, avait retiré l’armée de la bande de Gaza et les colons en 2005. L’ancien général voulait éviter de perdre davantage de soldats pour protéger les colons. Mais Sharon lui-même a compris qu’il ne fallait pas occuper Gaza, qui a la plus grande densité au monde.

Aujourd’hui, Benyamin Netanyahou affirme vouloir nettoyer le territoire du Hamas, c’est de la folie. Cette organisation est un mouvement social, politique, militaire, idéologique qui fait partie de la société. Ce n’est pas un parti politique avec une carte d’appartenance. Plus on tue de Gazaouis, plus on les pousse dans les bras du Hamas.

Vous imaginez le sentiment de vengeance lorsque vos enfants, vos parents, vos cousins, vos voisins sont exterminés par ces bombardements ? Malgré la différence de rapport de force sur le plan militaire, l’armée israélienne paye un lourd tribut. Plusieurs officiers israéliens refusent d’aller servir en disant : « Ce n’est pas notre guerre. »

Néanmoins, le Hamas souhaite un compromis depuis le début des négociations lancées avec le Qatar et l’Égypte comme intermédiaires. Il y a plusieurs mois, le mouvement était prêt à signer un cessez-le-feu pour libérer les otages et arrêter les attaques. Mais c’est Benyamin Netanyahou qui n’a pas voulu. Car il s’agit de son seul moyen de rester au pouvoir et d’éviter les tribunaux.

Le plan présenté en début de semaine par Donald Trump est-il porteur d’espoir ?

Leïla Shahid : Je récuse totalement l’expression de « plan de paix ». Je suis scandalisée que la presse soit entrée dans le jeu du président des États-Unis. Donald Trump est un immense irresponsable, inculte et un grand danger pour la paix dans le monde.

Les 20 points n’ont rien de très spécial et ce n’est même pas un plan. Et surtout pas un plan de paix. C’est prendre l’opinion publique pour des imbéciles. Il n’y a pas une référence au droit international qui a déjà défini les deux États et l’autodétermination du peuple palestinien.

Aucune consultation n’a eu lieu en amont avec la partie palestinienne. Comment cela peut-il être un plan de paix si on ne demande son avis qu’à l’autorité israélienne ? Trump a négocié avec Netanyahou mais ne l’a pas fait avec les Palestiniens, ni avec les États arabes à qui il a demandé d’intervenir. C’est un mépris qui relève du racisme à l’égard de la partie arabe. Il pense que les Palestiniens, les Qataris et les Égyptiens ne sont pas capables de réfléchir sur un vrai plan de paix ? Ce conflit vient d’un processus de décolonisation.

La manière dont il parle des Palestiniens me choque énormément. Si nous avons préservé quelque chose de notre lutte de soixante-dix-huit ans, c’est notre dignité. Lorsque vous devenez apatrides, pauvres, jetés dans un camp, et que vous n’avez personne pour vous protéger, ni gouvernement, ni État, vous faites la révolution. Une population entière qui était humiliée et niée dans son existence s’est relevée et a fondé un mouvement de lutte armée. Elle a décidé d’aller se battre au nom de la décolonisation de la Palestine.

Ce plan évince-t-il totalement les Palestiniens ?

Leïla Shahid : Ni l’Autorité palestinienne, ni le Hamas, ni d’autres organisations palestiniennes ne font partie de la direction de Gaza imaginée par Donald Trump. Que représente-t-il pour décider à la place des Palestiniens ? Tous les mouvements de la société palestinienne doivent être parties prenantes : le Front populaire de libération (FPLP), le front démocratique (FDLP), les communistes (PPP), le Fatah, les indépendants et le Hamas.

Ce comité international n’a aucune légitimité pour imposer à tous ces mouvements qui font l’histoire contemporaine de la Palestine une nouvelle forme de colonialisme. Il y a une très bonne expression anglaise qui résume la situation : « Damned if you don’t, damned if you do. » C’est un drame si vous le refusez et c’est un drame si vous l’acceptez.

Car ils évoquent enfin un cessez-le-feu, le retour de l’aide humanitaire alors que la population meurt de faim. Mais c’est à l’Assemblée générale des Nations unies et au Conseil de sécurité d’imposer un cessez-le-feu.

Quel rôle peut jouer aujourd’hui l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) ?

Leïla Shahid : Je suis de la génération de l’OLP. Je suis née en 1949, un an après la Nakba, de deux parents qui sont tous les deux nés en Palestine. Mon père à Saint-Jean-d’Acre et ma mère à Jérusalem. Mon grand-père était très impliqué dans la lutte anticoloniale britannique. Il n’a combattu ni les Israéliens ni les juifs, il a combattu les Britanniques, qui avaient promis un foyer national juif en Palestine.

En tant qu’homme politique de l’époque, il voyait venir cette guerre entre les juifs qui arrivaient d’Europe et les Palestiniens qui habitaient là. Et le mandat britannique, normalement, comme le mandat français au Liban ou en Syrie, devait préparer la population à l’indépendance. Ils n’avaient aucun droit de donner le pays à quelqu’un d’autre.

Or, en 1947, il y a eu le plan de partage, c’est-à-dire la résolution 181. Cette résolution dit qu’il faut créer deux États, un État juif qui s’appellera Israël et un État palestinien qui s’appellera la Palestine. Et Jérusalem doit rester un corpus separatum. Mais l’État arabe n’a jamais vu le jour.

En 1988, lorsque Yasser Arafat proclame l’État palestinien, il le déclare sur la base de la résolution 181, ça veut dire la même résolution qui légitime un État juif en Palestine. Ce n’était pas un hasard. Nous avons voté la reconnaissance d’Israël en 1988 au Conseil national palestinien d’Alger. Eux n’ont jamais reconnu la Palestine. L’État proclamé porte seulement sur 23 % du territoire du mandat où habitent les Palestiniens : Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est.

Pourtant, le plan de partage donne aux Palestiniens 54 % de la Palestine mandataire et nous avons reconnu à l’État d’Israël 77 % du territoire. Arafat voulait mettre un terme à la guerre par le compromis. Sauf que personne n’a aidé le président Arafat et le peuple.

Les Palestiniens, d’ailleurs, ne pardonnent pas à Mahmoud Abbas d’avoir accepté cette humiliation depuis deux ans. En tout cas, je ne lui pardonne pas. Même si le rapport de force n’est pas égal, on doit se battre pour préserver sa dignité, son droit d’être un peuple libre. La seule chose qu’il a réalisée, c’est cette rencontre à New York avec Macron et Mohammed Ben Salmane. Et cette initiative n’a rien changé au génocide, alors qu’on la présente comme un changement historique.

    mise en ligne le 5 octobre 2025

La Sécu contre l’absurdité libérale

Sébastien Crépel sur www.humanite.fr

Quoi de mieux qu’une mobilisation interprofessionnelle pour l’anniversaire de notre bonne vieille Sécu, qui souffle ses 80 bougies le 4 octobre ? La journée d’action et de grève du 2 octobre ne pouvait tomber plus à propos pour rappeler que la Sécurité sociale n’est pas une banale administration. Encore moins un appendice d’un « État providence ». Elle est le bien commun des travailleuses et des travailleurs, conquis de haute lutte à la Libération et financé par une fraction de leur salaire mutualisé. Un modèle « inspiré du souci de confier à la masse des travailleurs, à la masse des intéressés la gestion de leur propre institution », exposait le 8 août 1946 aux députés le ministre communiste Ambroise Croizat, à l’origine de cette création.

C’est cette marque de propriété collective qui lui vaut les attaques incessantes de ceux qui veulent récupérer l’argent et sa gestion, en les étatisant d’abord, pour mieux les privatiser ensuite. Les deux ne sont pas antinomiques, au contraire. D’abord élus directement par les salariés, les administrateurs de la Sécu ont intégré des représentants patronaux en 1967, avant que les élections soient supprimées après 1983, tandis que l’État prenait l’essentiel du contrôle financier en substituant les impôts (la CSG et la TVA, notamment) aux cotisations et en contraignant les budgets.

L’absurdité libérale est à son comble : on compterait aujourd’hui 1,7 milliard de combinaisons de barèmes de cotisations possibles.

Le casse du siècle a pu s’opérer tranquillement : à partir de 1993 sont apparus les fameux « allègements de charges » sociales exonérant les employeurs du versement des cotisations qui font partie intégrante du salaire. Ces exonérations ont culminé à 77 milliards d’euros en 2024, jusqu’à devenir « le troisième budget de l’État hors charge de la dette après la défense et l’enseignement scolaire », selon la commission sénatoriale sur les aides publiques aux entreprises. Soit plus de 35 % des 211 milliards d’euros toutes aides confondues chiffrés par le rapporteur de la commission, Fabien Gay, également directeur de « l’Humanité ».

L’absurdité libérale est à son comble : on compterait aujourd’hui 1,7 milliard de combinaisons de barèmes de cotisations possibles avec les différents dispositifs d’allègement. Plus qu’il n’existe d’entreprises sur Terre. Pour un résultat sur l’emploi inversement proportionnel aux moyens dépensés. Ainsi, le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), impulsé par François Hollande à partir de 2013 et intégré au barème des cotisations comme baisse pérenne en 2019, aurait permis, selon France Stratégie, la création de 100 000 à 400 000 emplois pour un coût de 18 milliards en 2016. Soit une aide de 45 000 à 180 000 euros par an et par emploi, c’est-à-dire davantage que la totalité des salaires versés.

Les cotisations représentent désormais moins de la moitié (49 %) des recettes des régimes de base de la Sécu, contre 82 % en 1993. Les travailleurs sont peu à peu dépossédés de leur bien commun : la gestion, le financement, et pour finir leurs droits leur sont progressivement retirés. On a vu où cela conduit avec l’assurance-chômage, qui « n’est plus du tout financée par les cotisations des salariés, relevait Emmanuel Macron devant le congrès du Parlement en 2018. Cette transformation, il faut en tirer toutes les conséquences, il n’y a plus un droit au chômage, au sens où l’entendait classiquement. »

L’anniversaire de la Sécurité sociale, avec les colloques et la littérature qui l’accompagnent, peut être l’occasion de reprendre collectivement la main. Le bouillonnement social autour du contrôle des aides aux entreprises et de la taxe Zucman sur le capital y invite. Le rapport de force idéologique place les dépeceurs de la Sécu sur la défensive. C’est le moment de regagner le terrain perdu.


 


 

Carte vitale d’alimentation, sécurité sociale funéraire… Quelle Sécu pour le XXIe siècle ?

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

La Sécurité sociale, qui fêtera ses 80 ans ce samedi 4 octobre, subit des attaques sans précédent. Ses défenseurs – partis de gauche, syndicats, associations – rivalisent de propositions pour étendre son champ d’action, en restant fidèle aux objectifs de ses fondateurs.

Ce n’est pas tous les jours qu’on célèbre l’anniversaire d’une conquête sociale. Ce 4 octobre, une vieille dame toujours verte fêtera quatre-vingts ans d’une histoire tumultueuse, jalonnée d’avancées exemplaires et de reculs douloureux, qui ont transformé le visage du pays.

Aujourd’hui comme hier, la « Sécu » se retrouve sur la ligne de front d’une bataille idéologique : la gauche, qui y voit une réponse à la toute-puissance du marché, veut la protéger contre vents et marées ; les plus libéraux la vouent aux gémonies pour les mêmes raisons. L’immense majorité des assurés, eux, ont conscience de son utilité sans forcément prendre la mesure de ce qu’ils lui doivent : combien savent, par exemple, que sans elle, un accouchement leur coûterait 2 500 euros ?

Née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale d’une ambition aussi louable que titanesque (« en finir avec la peur du lendemain »), la Sécurité sociale n’est pas qu’une institution à préserver ou une vieillerie à chérir, c’est un horizon politique à conquérir, une idée à défendre et à réinventer sans cesse.

1. Une Sécu de la naissance à la mort

Henri Raynaud, ancien dirigeant de la CGT, fixait ainsi le cap, en 1947 : « Il s’agit de couvrir (les travailleurs) de tous les risques, de tous les cas dans lesquels leur salaire ou le fruit de leur travail se trouve diminué. » Vaste programme !

Aujourd’hui, les promoteurs de cette institution rêvent d’élargir sa palette en garantissant à l’ensemble des travailleurs une couverture complète contre l’ensemble des risques, de la naissance à la mort en passant par la retraite ou la maladie. À l’heure où les gouvernements ne parlent que de « déremboursement » de soins, la CGT plaide ainsi pour une « prise en charge à 100 % », ce qui supposerait de refonder l’offre de soins (développement de centres de santé pluriprofessionnels employant des médecins salariés, création d’un pôle public du médicament, etc.).

« Dans le cadre du « 100 % Sécu », les coûts liés aux activités de soins sont pris en charge, résume le syndicat. Il n’y a plus de mécanisme de remboursement dans la mesure où les actes médicaux sont réalisés par des personnels payés directement par la Sécu et où les médicaments et produits de santé sont produits et distribués directement par la Sécurité sociale. » Dans les faits, cela permettrait de dire adieu aux franchises et autres dépassements d’honoraires. Ce qui n’a rien d’un détail, quand on sait que les seuls dépassements d’honoraires ont représenté la somme astronomique de 4,3 milliards d’euros en 2024.

La « démarchandisation » s’étendrait aussi à la prise en charge de la dépendance. « Les aides à domicile seraient salariées directement par la Sécurité sociale et les familles n’auraient plus à faire d’avance, explique Cécile Velasquez, secrétaire générale de la CGT Organismes sociaux. Aujourd’hui, cela coûte environ 23 euros de l’heure en moyenne, c’est très cher. Demain, c’est la Sécu qui prendrait en charge. »

Pour parachever une Sécu couvrant la totalité des risques de l’existence, le député LFI Hadrien Clouet entend déposer une proposition de loi actant la création d’une sécurité sociale du funéraire. « Nous avons calculé qu’une cotisation de 0,3 point sur le salaire brut permettait de couvrir l’ensemble des frais moyens des obsèques, qui s’élèvent à environ 4 000 euros », indique le parlementaire.

Et d’ajouter, pour étayer son raisonnement : « Le risque de mourir étant par définition imparable, c’est un risque social que l’on doit couvrir légalement. Il est urgent de démarchandiser le secteur du funéraire, géré à 40 % aujourd’hui par trois entreprises uniquement, qui proposent des tarifs exorbitants. Avec notre système, il y aurait demain des pompes funèbres conventionnées, dont les actes seront pris en charge par la Sécu. »

2. L’alimentation, nouvel enjeu ?

Certains défenseurs de l’institution voudraient couvrir les assurés contre des risques non pris en charge aujourd’hui. C’est le cas de la précarité alimentaire, qui frappe des millions de personnes (jusqu’à 16 % de la population selon certaines études).

Le projet de Sécurité sociale alimentaire (SSA), portée par diverses associations (Confédération paysanne, Ingénieurs sans frontières Agrista, Réseau salariat…) repose sur une idée simple : permettre à l’ensemble de la population d’accéder à des produits alimentaires de qualité, en allouant 150 euros par mois et par personne (c’est la « carte vitale d’alimentation ») qui permettront d’acheter des aliments de producteurs et structures conventionnés.

Reste que le coût du dispositif (120 milliards d’euros tout de même) implique de mener un vaste débat sur son financement. Les promoteurs de la SSA privilégient la cotisation sociale, tout en se disant ouvert au débat.

3. La question centrale du financement

De toute façon, renforcer la Sécu suppose de trouver des ressources nouvelles. Les libéraux expliquent depuis des années que le financement de notre modèle de protection sociale reposerait trop sur le travail, d’où la nécessité selon eux de transférer une part croissante de ce financement vers d’autres prélèvements, comme la TVA par exemple. À gauche, on rétorque que la TVA est par nature le plus inégalitaire des impôts (les plus pauvres consacrent une part proportionnellement plus importante de leurs revenus à la consommation), et on insiste sur la primauté de la cotisation sociale.

« Il faut que la Sécu reste majoritairement financée par la cotisation, c’est-à-dire la richesse produite par le travail, rappelle Yannick Monnet, député PCF. Et il faut absolument constitutionnaliser ce principe, car cela permettra de mettre fin à la dérive du financement de la Sécurité sociale par l’impôt : cette dérive transforme la Sécurité sociale en système assurantiel, dans lequel on paye en fonction de ses moyens et où on reçoit aussi en fonction de ses moyens. »

La CGT avance une série de propositions : intégration des rémunérations comme l’intéressement et la participation dans le salaire (entre 4,1 milliards d’euros et 5,7 milliards d’euros de ressources nouvelles), hausse d’un point de cotisation (10,5 milliards d’euros), lutte contre la fraude aux cotisations sociales du fait du travail dissimulé (au moins 6 milliards d’euros), etc.

4. Des caisses gérées par les travailleurs

À l’origine, la Sécu était gérée par les travailleurs eux-mêmes, ou plus exactement par leurs représentants siégeant au sein des différents conseils d’administration (CA). Le patronat avait aussi des représentants, mais dans des proportions très inférieures. L’avènement du paritarisme, en 1967, mettra un terme à cette parenthèse (presque) autogestionnaire.

« Aujourd’hui, la Sécu est gouvernée par l’État de la Ve République, c’est-à-dire un État à la fois très centralisé et autoritaire, qui a tendance à servir davantage les intérêts du capital que ceux du travail, explique Nicolas Da Silva, économiste spécialiste de la santé. Un exemple parmi d’autres : dans la santé, l’État développe le marché et finance son extension, à travers le soutien aux cliniques privées, à l’industrie pharmaceutique, etc. À l’inverse, si la Sécu était gouvernée de manière plus démocratique, le sens des politiques publiques serait peut-être différent. »

Exemple : une Caisse nationale d’assurance vieillesse (Cnav) pilotée par des représentants de salariés et des associations d’usagers aurait-elle validé l’application de la réforme des retraites de 2023 ?

Aujourd’hui, beaucoup plaident pour démocratiser la Sécu en redonnant le pouvoir aux représentants de salariés, même si les modalités diffèrent en pratique : faut-il confier la gouvernance aux seules organisations de salariés, comme le réclame la CGT ? Ou bien y faire entrer des représentants du patronat, des indépendants, voire des associations de patients ? Tous s’accordent en revanche sur la volonté d’exclure progressivement l’État de la gestion de la Sécurité sociale.

« Ça n’a jamais été autant le désordre que depuis que l’État, via le Projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFFS), met les mains dans le budget de la Sécu, martèle le député Yannick Monnet. Il faut que cette valeur ajoutée créée par le monde du travail soit gérée par le monde du travail. Et que nous, parlementaires, n’ayons plus à y revenir. »

« Quelle que soit la répartition du pouvoir dans les CA, le plus important, c’est que la Sécu soit gérée par les assurés eux-mêmes, résume de son côté le député Hadrien Clouet. L’autonomie des caisses est centrale, car elle permettra d’ouvrir de nouveaux espaces d’exercice du pouvoir, en dehors de l’État. C’était l’ambition originelle de la Sécu. »


 

    mise en ligne le 4 octobre 2025

Grands patrons : le loup sort du bois

Maryse Dumas sur www.humanite.fr

« Il faut dire les choses comme elles sont, affirme Michel Picon, président de l’organisation patronale U2P (entreprises artisanales et de proximité), au Medef et à l’U2P, on ne défend pas les mêmes intérêts. » Il reproche au Medef de vouloir mener « une lutte des classes à l’envers » et de donner l’impression que le « monde de l’entreprise est opposé à celui du travail ». Non, le président de l’U2P ne participera pas au meeting patronal du 13 octobre annoncé par Patrick Martin, président du Medef, qui n’a même pas pris, dit-il, la peine de le consulter. C’est en quelque sorte « ralliez-vous à mon panache blanc », ajoute-t-il.

Ces propos ne manquent pas de sel. On est certes habitués aux coups de gueule des professions artisanales contre le Medef. Mais ils portent en général davantage sur la représentativité patronale que sur les questions de fond. Malheureusement, ils ne vont qu’exceptionnellement jusqu’à rompre le front patronal face aux organisations syndicales dans les négociations collectives. Mais il y a, cette fois, du neuf dans le propos : c’est la notion de différence, voire de divergence, d’intérêts entre les très petites entreprises où le patron met la main à la pâte et celles où les très grands actionnaires s’enrichissent de plus en plus fortement en exploitant le travail des autres, entreprises sous-traitantes comprises.

Les intérêts de la classe du travail sont fondamentalement opposés à ceux de la classe du capital.

La notion d’intérêts divergents est précisément le cœur de l’analyse, en termes de classe, des contradictions de la société. Ces dernières ne résultent pas d’oppositions entre des « méchants et des gentils », entre des personnes « méritantes » ou d’autres qui ne « sont rien », entre des travailleurs français ou des travailleurs immigrés. Elles tiennent au fait que, selon la place que l’on tient dans la production et dans la propriété ou non du capital, non seulement on n’a pas les mêmes intérêts, mais on a des intérêts qui s’opposent.

Les intérêts de la classe du travail sont fondamentalement opposés à ceux de la classe du capital, et cela quel que soit le degré de conscience que l’on en a. C’est ce lièvre que lève Michel Picon. Il confirme, en creux, la nature de classe des contradictions à l’œuvre au sein de la partie patronale.

Souhaitons que ce début de prise de conscience puisse connaître des prolongements jusqu’à isoler cette oligarchie qui pille les richesses produites, creuse les inégalités et menace l’avenir climatique. À l’évidence, le grand patronat ressent le danger. Habituellement discrets, ses représentants sortent aujourd’hui la grosse artillerie : le président actuel du Medef menace : « On est capables d’être plus radicaux et ce, sur le champ politique s’il le faut » et il fait ses choix : « Attal, Retailleau et Bardella sont les plus conscients des périls économiques. »

Tous les jours on entend ses prédécesseurs, Roux de Bézieux ou Gattaz, mais aussi le PDG de LVMH, Bernard Arnault, entre autres, tirer la sonnette d’alarme, menacer. Pour eux, il y a vraiment le feu au lac. Ils estiment que la faiblesse du gouvernement peut faire la force du mouvement social et de cette exigence qui monte d’une meilleure répartition des richesses et d’une fiscalité plus juste. Ce n’est pas « à l’envers » que ces grands capitalistes mènent la lutte de classes, mais à l’endroit, comme ils l’ont toujours fait. Que le loup se sente obligé aujourd’hui de sortir du bois est une bonne nouvelle pour toutes celles et tous ceux qui n’ont jamais cru la lutte des classes dépassée. Elle est au contraire plus exacerbée que jamais.

   mise en ligne le 3 octobre 2025

Taxe Zucman :
des économistes multiprimés
font la leçon aux patrons français

Mathias Thépot sur www.mediapart.fr

Deux économistes à la renommée mondiale se sont invités à l’Assemblée nationale pour soutenir la taxe portée par leur confrère Gabriel Zucman. Ils se sont attelés à démystifier les fantasmes du camp du capital autour de cet impôt qui leur paraît plus que nécessaire.

Il y avait foule rue de Bourgogne à Paris, dans une dépendance de l’Assemblée nationale, où les député·es de la commission des finances ont accueilli mercredi 1er octobre les économistes Jayati Ghosh et Joseph Stiglitz, coprésident·es de la Commission indépendante pour la réforme de la fiscalité internationale des entreprises (Icrict).

La première, de nationalité indienne, est multiprimée par ses pairs pour ses travaux sur le développement, les inégalités et la gouvernance mondiale ; le second, états-unien, fut lauréat du prix Nobel d’économie en 2001 pour ses travaux sur le caractère non efficient des marchés et les asymétries d’information.

Tous deux étaient venu·es apporter leur soutien à la proposition d’impôt plancher de 2 % par an sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros en France, portée par leur confrère Gabriel Zucman, également présent dans la salle. Une proposition dont le principal objectif est, rappelons-le, d’empêcher l’optimisation fiscale généralisée chez des ultrariches, qui leur permet de ne payer quasiment aucun impôt sur leurs revenus économiques. 

Face à une audience dans son immense majorité composée de député·es de gauche, les trois économistes se sont attelé·es à démystifier les arguments du camp du capital, qui fait feu de tout bois pour abattre ladite taxe. Citons le patron du Medef, Patrick Martin, qui a qualifié la taxe Zucman de « proposition lunaire » contre laquelle il va organiser un grand rassemblement patronal le 13 octobre.

Mais aussi le directeur de Bpifrance, Nicolas Dufourcq, qui estime que la taxe Zucman est d’obédience « communiste », fruit d’une « histoire de jalousie à la française, une haine du riche ». Et que dire du milliardaire Bernard Arnault, patron du géant du luxe LVMH et directement concerné par la proposition, qui a accusé Gabriel Zucman d’être un « militant d’extrême gauche » qui « met au service de son idéologie (qui vise la destruction de l’économie libérale, la seule qui fonctionne pour le bien de tous) une pseudo-compétence universitaire qui, elle-même, fait largement débat ».

Présent dans la salle ce 1er octobre, le président insoumis de la commission des finances, Éric Coquerel, s’est ému de « la virulence des propos venant de personnes directement concernées par la taxe, de leurs représentants, ou dans les médias qu’ils détiennent » : « Cela me rappelle un peu quand en 1981, on nous expliquait que les chars soviétiques seraient sur les Champs-Élysées si François Mitterrand était élu. »

Pas une proposition radicale 

L’économiste Joseph Stiglitz – qui ne peut raisonnablement pas être qualifié d’économiste d’extrême gauche – a également fait part de son étonnement face à un tel dénigrement de la taxe Zucman en France : « C’est une proposition simple qui ne vise qu’à s’assurer que les super-riches paient leur juste part. »

Il a rappelé que taxer à hauteur de seulement 2 % par an le patrimoine des milliardaires, dont les rendements annuels oscillent plutôt entre 6 % et les 10 %, « est en fait une approche très prudente. C’est très étrange qu’elle soit décrite comme si radicale ! ».

« Il faut le dire : avec une telle taxe, les ultrariches resteront très riches à la fin de l’année, ils ne vont pas d’un coup devenir pauvres... », a abondé Jayati Ghosh, qui s’inquiète du « dénigrement des évidences scientifiques qui a cours » dans le capitalisme français. « Nous assistons à une évolution similaire en Inde. Et l’on voit aussi cela aux États-Unis de Donald Trump, c’est très dangereux », a-t-elle déploré.

Par ailleurs, a ajouté Joseph Stiglitz, « en matière d’efficacité économique, il n’a été donné aucun argument permettant de justifier d’une qualité spécifique de cette catégorie de la population [les ultrariches – ndlr] qui justifierait qu’elle paie en proportion moins d’impôts que le reste ».

S’est ensuivie une déconstruction méthodique des arguments du camp du capital contre le principe d’un impôt plancher sur le patrimoine des milliardaires.

Aux critiques qui disent que les contribuables concerné·es ne pourraient pas s’en acquitter, faute de liquidité disponible, Joseph Stiglitz a répondu : « Il n’y a aucune preuve pour appuyer cette idée. Si vous avez des centaines de millions ou même des milliards à votre disposition, vous pouvez tout à fait convertir une partie de cette richesse en liquidité et payer 2 % d’impôts. »

À d’autres critiques, encore plus catastrophistes, qui stipulent qu’un tel niveau d’imposition des ultrariches ruinerait l’économie française, les deux économistes répondent le contraire. En effet, nous disent Jayati Ghosh et Joseph Stiglitz, c’est paradoxalement à cause de la soustraction à l’impôt des ultrariches que les moyens viennent à manquer pour soutenir l’économie.

Aller chercher l’argent là où il est

L’optimisation fiscale mondialisée assèche en effet les finances publiques, et les gouvernements ont de moins en moins de moyens « pour investir dans l’éducation, les infrastructures, la santé ou l’innovation ». Or ces investissements publics, robustes naguère, ont été « un des principaux moteurs de la croissance économique » de l’après-Seconde Guerre mondiale. « Il faut rappeler que l’avantage compétitif des États-Unis vis-à-vis du reste du monde vient, à la base, des investissements publics dans les sciences et les technologies », a martelé Joseph Stiglitz.

Selon l’économiste, il y a là une « forme de contradiction » chez les milliardaires qui se prétendent être les premiers promoteurs de la croissance économique, alors qu’ils en obèrent par ailleurs l’un des principaux leviers en se soustrayant à l’impôt. 

Par ailleurs, les investissements publics dont ont bénéficié ces grands capitalistes ont généré « des déficits publics importants ». Dès lors, il paraît normal « d’aller chercher l’argent là où il est aujourd’hui », c’est-à-dire dans les poches des ultrariches, a ajouté Joseph Stiglitz.

Un autre argument régulièrement cité contre la taxe Zucman est qu’elle nuirait à l’esprit d’entreprendre et à l’innovation. De quoi faire bondir Jayati Ghosh. Pour elle, cela dénote une « grande incompréhension sur la nature du capitalisme ». Elle a rappelé que l’innovation dans le secteur privé « vient principalement des très petites et moyennes entreprises, qui ne sont pas touchées par cette taxe. On peut même dire qu’elles sont les perdantes du système fiscal actuel ».

À l’inverse, les tenants du grand capital, qui seraient effectivement concernés par l’impôt Zucman, « n’ont pas fait leur fortune sur l’innovation ». Et l’économiste de citer l’exemple de Bernard Arnault : « Si sa fortune a augmenté, c’est plutôt parce qu’il a multiplié les acquisitions partout dans le monde. »

In fine, a-t-elle résumé, « le grand capital use de sa position dominante sur le marché pour capturer le pouvoir politique, racheter des entreprises, de la propriété intellectuelle, des brevets, etc., et ainsi extraire toujours plus de rente. C’est de là que viennent les profits du grand capital, pas de sa capacité à innover ».

Pas de grand exode à prévoir 

Autre critique anti-taxe Zucman : la fuite des riches qui en découlerait. Agacé par ce qu’il estime être un sophisme, Gabriel Zucman a rappelé lors de la conférence du 1er octobre que « l’exil fiscal n’était pas une loi de la nature : c’est un choix de politique publique. On peut le tolérer, l’encourager, ou le limiter ». Il propose d’ailleurs de coupler sa proposition à une « exit tax » qui s’appliquerait pendant cinq ans aux riches contribuables qui souhaiteraient échapper à son impôt en s’exilant à l’étranger. 

Allant dans son sens, Jayati Ghosh a, du reste, coupé court aux fantasmes de grand exode fiscal : « Il existe des petites économies – bien moins puissantes que la France – qui imposent déjà une taxe sur les patrimoines des ultrariches. Prenons l’exemple de la Colombie, qui l’a fait récemment [fin 2022 – ndlr]. Cela n’a créé ni grande catastrophe économique, ni exode massif. Mieux : le produit de cette taxe permet désormais de financer des investissements dans les infrastructures. » Jayati Ghosh a aussi cité l’Espagne, qui a instauré un impôt sur la fortune en 2022 « où l’on ne voit pas non plus de déflagration, ni de fuite des richesses ».

Même son de cloche du côté de Joseph Stiglitz, qui s’est lancé dans une analyse comportementale des milliardaires : « Ce qui guide les super-riches, ce n’est pas le taux d’imposition dont ils s’acquittent, mais de pouvoir être toujours plus riches : gagner au Monopoly, en somme. Ils aiment avoir cette domination sur le marché, sur leurs concurrents. C’est ce qui leur donne envie d’avancer et je ne crois pas que cette attitude changera avec une plus forte imposition. » Il ajoutait : « Je connais de nombreux milliardaires et la plupart d’entre eux travailleraient aussi dur et seraient aussi ambitieux si on les imposait plus. »

Reste enfin l’idée que si la France était le seul pays à appliquer une telle taxe sur les hauts patrimoines, elle serait le dindon de la farce, perdant toutes ses richesses. Là encore, les deux économistes ont retourné l’argument : « Je ne pense pas que la France doive attendre que les autres pays se mettent en ligne avec elle. Au contraire, cela aurait l’effet de leadership qui entraînerait les autres », a répondu Joseph Stiglitz.

Par ailleurs, précisait Jayati Ghosh, « pour pousser sa taxe, la France pourrait s’appuyer sur les négociations en cours à l’Organisation des Nations unies (ONU) pour un impôt minimum mondial sur les hauts patrimoines ». Le sujet est dans l’air du temps.

Les macronistes ont déserté 

Durant cette conférence, qui a parfois pris des allures de cours magistral, les député·es du bloc central, de la droite et de l’extrême droite avaient hélas quasi toutes et tous déserté. La seule voix discordante qui s’est exprimée a été celle du rapporteur Liot (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires) de la commission des finances, Charles de Courson, qui estime que « la taxe Zucman est une mauvaise réponse à un vrai problème ».

Le « vrai problème » dont il parle est celui de l’optimisation fiscale des ultrariches, qui s’est renforcée depuis la surpression de l’impôt de solidarité sur la fortune par Emmanuel Macron en 2018. Mais pour Charles de Courson, la taxe Zucman risquerait de toucher certains hauts patrimoines, « dont les rendements sont inférieurs à 2 % », ce qui risquerait de rendre la taxe confiscatoire pour certain·es, et donc de s’attirer la censure du Conseil constitutionnel.

Lui propose plutôt de s’attaquer, quasiment un par un, aux dispositifs d’optimisation fiscale utilisés par les ultrariches pour échapper à l’impôt en France. Il propose notamment de taxer à hauteur de 15 % les milliards de dividendes accumulés et non distribués qui dorment dans les holdings familiales.

Mais aussi de revoir le pacte Dutreil qui est, à la base, un dispositif fiscal censé faciliter les transmissions de petites et moyennes entreprises familiales, mais qui est aujourd’hui largement utilisé par les centimillionaires et milliardaires pour échapper à l’impôt.

La niche fiscale dite « d’apport-cession », qui permet de renvoyer aux calendes grecques l’imposition sur les plus-values des titres de sociétés apportés à des holdings, est également dans le viseur de Charles de Courson. Et plus globalement la fiscalité sur les héritages des ultrariches.

Certes techniques, toutes ces contrepropositions du rapporteur de la commission des finances ont le mérite de poser un débat démocratique de bon niveau. Bien loin des arguments trompeurs du camp du capital qui nie tout problème d’égalité face à l’impôt en France. 


 

    mise en ligne le 2 octobre 2025

La quasi-totalité des bateaux de la flottille pour Gaza interceptés

Caroline Coq-Chodorge et Agence France-Presse sur www.mediapart.fr

Quarante des quarante-quatre navires ont été interceptés par la marine israélienne ou semblent en passe de l’être, selon le système de surveillance de la flottille pour Gaza, alors que les organisateurs ont déclaré avoir perdu le contact avec plusieurs bateaux.

Au crépuscule, mercredi 1er octobre, les membres de la flottille Global Sumud pour Gaza ont vu se dessiner au large les silhouettes d’une vingtaine de navires. Leurs quarante-quatre bateaux, partis depuis plusieurs semaines en Méditerranée pour briser le blocus de l’enclave palestinienne, se sont retrouvés au contact des forces navales israéliennes autour de 20 heures (heure française).

« Plusieurs navires de la flottille […] ont déjà été arrêtés en toute sécurité et leurs passagers sont en cours de transfert vers un port israélien », a confirmé le ministère des affaires étrangères israélien sur le réseau social X. Jeudi matin, il a annoncé qu’il expulserait vers l’Europe tous les militants et militantes qui se trouvaient à bord des navires. « Les passagers du Hamas-Sumud à bord de leurs yachts se dirigent en toute sécurité et pacifiquement vers Israël, où les procédures d’expulsion vers l’Europe vont commencer. Les passagers sont sains et saufs et en bonne santé », a déclaré le ministère sur X.

Le ministre démissionnaire des affaires étrangères français, Jean-Noël Barrot, a appelé mercredi « les autorités israéliennes à assurer la sécurité des participants, à leur garantir le droit à la protection consulaire, et à permettre leur retour en France dans les meilleurs délais ».

Jeudi midi, quarante navires avaient été interceptés par la marine israélienne ou semblaient en passe de l’être, selon le système de surveillance de la flottille pour Gaza, alors que les organisateurs ont déclaré avoir perdu le contact avec plusieurs bateaux.

Parmi les quatre bateaux non interceptés, deux d’entre eux semblent faire route vers le nord en direction de Chypre, selon le tracker, et un autre se trouve toujours au large des côtes égyptiennes. Reste le navire Mikeno : la dernière mise à jour, à 8 h 21, du système de surveillance indiquait qu’il se situait à une dizaine de kilomètres des côtes de la bande de Gaza.

Les membres de la flottille, au nombre d’une centaine, ont suivi les instructions qu’ils répétaient jour après jour depuis un mois. Pour ne laisser aucune trace de leurs échanges à l’armée israélienne, ils ont jeté à l’eau leurs téléphones portables. Pour ne donner aucune justification à la violence, ils ont aussi jeté leurs couteaux, leurs scies, tout ce qui pourrait ressembler à une arme. Et ils ont enfilé un gilet de sauvetage. Quand les militaires israéliens sont montés sur leurs navires, ils n’ont montré aucune résistance ou opposition. Ils ont baissé les yeux pour ne pas rencontrer ceux des soldats.

Les communications étant coupées, les informations sur la suite des événements sont parcellaires. L’armée israélienne s’est adressée à la flottille, informant que ses passagers et passagères étaient entré·es « dans une zone militaire active », leur proposant de rejoindre le port israélien d’Ashdod et les menaçant de confisquer leurs bateaux. En réponse, des membres de la flottille ont répliqué qu’ils entraient dans une « zone où sont commis des crimes de guerre » pour y acheminer de l’aide humanitaire.

À 21 h 30, un communiqué de la flottille Global Sumud, organisatrice de l’action humanitaire, indiquait que des militaires israéliens étaient montés sur au moins leurs trois principaux bateaux : l’Alma, le Sirius et l’Adara. « Outre les bateaux dont l’interception est confirmée, la retransmission en direct et les communications avec plusieurs autres bateaux ont été perdues », ont dénoncé les organisateurs.

À 22 heures, Réva Seifert Viard, le skipper du Mia Mia, a précisé l’information à Mediapart : « Les Israéliens sont sur cinq ou six bateaux, les plus importants. De notre côté, nous continuons notre route vers Gaza. »

La flottille Global Sumud a dit travailler « sans relâche pour retrouver tous les participants et membres d’équipage ». Il s’agit « d’une attaque illégale contre des humanitaires non armés », a déclaré l’organisation, appelant « les gouvernements, les dirigeants mondiaux et les institutions internationales à exiger la sécurité et la libération de toutes les personnes à bord ». Elle a assuré sur X à 2 h 20, jeudi, que « 30 bateaux continuent leur route vers Gaza, et se trouvent à 46 milles nautiques [85 kilomètres – ndlr] malgré les agressions incessantes » de la marine israélienne. « Ils sont déterminés. Ils sont motivés et font tout ce qui est en leur pouvoir pour briser le blocus tôt ce matin », a assuré Saif Abukeshek, porte-parole de la flottille.

Deuxième tentative

Mercredi en fin d’après-midi, sur le Captain Nikos, l’eurodéputée La France insoumise (LFI) Rima Hassan racontait les manœuvres israéliennes au cours de la nuit qui avait précédé : « Ils ont fait quelques tentatives d’intimidation. Une vingtaine de drones nous ont survolés. Ils ont coupé les communications sur deux ou trois bateaux. »

C’est la seconde fois que l’élue participe à une flottille afin de briser le blocus qui entoure Gaza, imposé par les Israéliens. En juin, elle a été arrêtée et emprisonnée pendant trois jours en Israël. Mercredi après-midi, elle disait craindre une « interpellation plus violente » : « Le gouvernement a militarisé sa communication, insisté sur nos soi-disant liens avec le Hamas, préparé son opinion à une attaque. Ils ont aussi promis un “traitement spécial” pour les récidivistes. Est-ce que ce sera l’isolement, une prison de haute sécurité ? », s’interrogeait-elle.

J’actualise la mémoire de ma tante, elle serait sur cette flottille. Isaline Choury Amalric, nièce de la résistante communiste Danielle Casanova

Quelques heures avant l’interception israélienne, elle insistait surtout sur « la solidarité au sein de la flottille, qui permet de dépasser cette peur » : « Il y a des députés, l’ancienne maire de Barcelone, des médecins humanitaires, des marins, des activistes pour le climat, de quarante-six nationalités. Toutes sortes de gens ont rejoint la cause de la Palestine, par différents canaux. Plein de choses pourraient nous séparer : notre classe sociale, notre culture, notre religion. La composition des bateaux est aléatoire, mais on fait tous à manger, le ménage, la lessive pour les autres. On fait famille. »

« Être au milieu de tous ces bateaux, c’est porteur d’espérance », disait, avant l’interception israélienne, Réva Seifert Viard, le skipper du Mia Mia. Lui aussi était déjà sur le Madleen en juin, aux côtés de Rima Hassan et de l’activiste suédoise Greta Thunberg. Il est reparti pour la même raison : « Briser le blocus de Gaza, créer un couloir humanitaire, et livrer de l’aide pour redonner un peu d’humanité à Gaza. »

Le skipper a confirmé que la flottille s’est préparée au pire : « Des bateaux, des drones, des hélicoptères, des filets qui nous entravent. Mais on espère surtout que la mobilisation citoyenne poussera Israël à se ranger du côté de la raison, de la dignité. S’ils nous attaquent, vu le nombre de gens sur ces bateaux, de toutes nationalités, cela enflammera l’opinion », pensait-il.

À deux ou trois jours de mer naviguent dix autres bateaux de la Global Sumud. Sur le Conscience, un grand navire qui transporte une centaine de personnes, se trouve Isaline Choury Amalric. L’activiste de 82 ans est la nièce de Danielle Casanova, héroïne de la résistance communiste. « J’actualise la mémoire de ma tante, elle serait sur cette flottille. »

Elle raconte une vie d’engagement « contre l’antisémitisme, le colonialisme » : « J’ai réalisé que ce n’était pas fini. L’Europe soutient Israël, et le principe de la suprématie des Blancs sur les Arabes. Si on perd Gaza, on perd aussi le droit international, la démocratie. Et que personne ne me traite d’antisémite. C’est Nétanyahou qui fait monter l’antisémitisme. »

Jean-Noël Barrot « fait honte à notre pays », estime Jean-Luc Mélenchon

L’Italie et l’Espagne avaient dépêché des navires militaires pour escorter la flottille après des « attaques par drones » dans la nuit du 23 au 24 septembre, dénoncées par l’ONU et l’Union européenne, similaires à deux attaques attribuées à Israël par la flottille quand elle était ancrée le 9 septembre près de Tunis.

Mais mercredi, le gouvernement espagnol a demandé à Global Sumud « de ne pas entrer dans les eaux désignées comme zone d’exclusion par Israël » et souligné que le navire espagnol ne franchirait pas cette limite. La veille, la flottille avait dénoncé une décision de l’Italie de stopper, à la limite de la zone « critique » des 150 milles nautiques, la frégate chargée de l’accompagner, afin « de dissuader et miner une mission humanitaire pacifique ».

Alors que des manifestations ont éclaté mercredi soir dans plusieurs grandes villes du sud de l’Europe, comme Barcelone, Milan, Naples ou Rome, une grève générale a été décrétée en Italie par les syndicats autonomes et les grandes centrales pour vendredi 3 octobre.

Après l’arraisonnement de la flottille, Jean-Luc Mélenchon s’en est pris au chef de la diplomatie Jean-Noël Barrot. « Les parlementaires français et les personnes embarquées pour briser le blocus de Gaza sont enlevés dans les eaux internationales par les milices de Nétanyahou. Le ministre français Barrot se comporte comme le nul qu’il est en donnant raison à Nétanyahou. Il fait honte à notre pays », a écrit sur X le leader de LFI, mouvement qui compte plusieurs représentant·es à bord des bateaux.

Depuis le départ de la flottille, Emmanuel Macron n’en a pas dit un mot.

Le ministère des affaires étrangères turc a accusé Israël de commettre « un acte de terrorisme ». « L’attaque des forces israéliennes dans les eaux internationales contre la flottille Global Sumud, qui était en route pour livrer de l’aide humanitaire à la population de Gaza, est un acte de terrorisme qui constitue la violation la plus grave du droit international et met en danger la vie de civils innocents », a dénoncé le ministère dans un communiqué.

Le Hamas a lui aussi condamné l’interception. « Nous condamnons dans les termes les plus forts l’agression barbare lancée par l’ennemi contre la flottille Sumud et affirmons que l’interception de la flottille est un acte criminel qui doit être condamné par tous les peuples libres du monde », peut-on lire dans un communiqué publié jeudi par le mouvement islamiste palestinien, qui appelle à des actions de protestation partout dans le monde.

Le président colombien Gustavo Petro a annoncé l’expulsion de la délégation diplomatique israélienne dans son pays en réaction. Le Brésil « déplore l’action militaire du gouvernement israélien, qui viole les droits et met en danger l’intégrité physique de manifestants pacifiques », a déclaré le ministère des affaires étrangères dans un communiqué. « La responsabilité de la sécurité des personnes détenues incombe désormais à Israël », précise le texte.

Le président sud-africain Cyril Ramaphosa a qualifié l’interception de « grave offense » envers « la solidarité et [le] sentiment mondial qui visent à soulager les souffrances à Gaza ». « L’interception de la flottille dans les eaux internationales est contraire au droit international », dénonce-t-il dans un communiqué publié sur X. « Cette action viole également une injonction de la Cour internationale de justice selon laquelle l’aide humanitaire doit pouvoir circuler sans entrave », ajoute-t-il. Le dirigeant sud-africain appelle Israël à « libérer immédiatement » les Sud-Africains enlevés dans les eaux internationales, y compris Mandla Mandela, petit-fils de Nelson Mandela.


 

    mise en ligne le 1er octobre 2025

« Le plan présenté par Trump est miné » : le décryptage de Mustafa Barghouti, leader de l'Initiative nationale palestinienne

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Mustafa Barghouti, membre du comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine, se réjouit d’un possible arrêt de la guerre génocidaire menée à Gaza, mais exprime ses craintes après les déclarations de Benyamin Netanyahou.

Pour le leader de l’Initiative nationale palestinienne et membre du comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), candidat à l’élection présidentielle de 2005 face à Mahmoud Abbas ayant recueilli 20 % des suffrages, Mustafa Barghouti, le plan en 20 points, s’il peut conduire à mettre un terme au génocide, écarte les Palestiniens de la conduite de leurs propres affaires.

Ce plan présenté par Donald Trump avec, à ses côtés, Benyamin Netanyahou, va-t-il réellement apporter la paix ?

Mustafa Barghouti : Je dois dire ma déception concernant deux points fondamentaux. Tout d’abord le parti pris total du président états-unien pour la partie israélienne. Il n’a même pas prononcé les mots « en finir avec l’occupation ». Il a même assuré qu’il comprenait le rejet par Netanyahou d’un État palestinien.

De quelle paix parlons-nous si l’idée même de la fin de l’occupation n’est pas mentionnée ? Mais, évidemment, tout le monde veut mettre fin à cette guerre génocidaire. Si Israël est forcé d’arrêter la guerre, il s’agit bien sûr d’une chose positive.

De même, l’objectif israélien de nettoyage ethnique total de la bande de Gaza n’a pas été atteint, même si le territoire est totalement détruit. Ce plan présenté par Trump est en fait rempli de mines qui pourraient mettre en danger sa mise en œuvre même. Il ignore les Palestiniens et les causes du conflit : l’occupation et l’apartheid.

La plus grosse interrogation réside dans ce que qu’on peut attendre de l’attitude d’Israël une fois qu’il aura récupéré ses prisonniers ou, comme ils sont appelés, ses otages. Est-ce que Netanyahou va reprendre la guerre ? Quelles sont les garanties qu’il ne s’engagera pas dans cette voie ?

Les déclarations de Netanyahou ne vous apparaissent-elles pas rassurantes ?

Mustafa Barghouti : Lors de la présentation du plan, le premier ministre israélien a déclaré deux choses. La première est que le retrait de ses troupes, tel qu’il est prévu, se fera lentement. Nous avons également vu cette carte mentionnant un retrait graduel, ce qui est particulièrement dangereux parce que maintenir des soldats dans la bande de Gaza n’est rien d’autre que maintenir les causes d’une explosion. Le deuxième argument préoccupant développé par Netanyahou réside dans ce droit qu’il se donne de reprendre la guerre pour n’importe quelle raison.

Nous savons que les Israéliens excellent dans cet exercice, celui d’inventer des causes pour pouvoir faire ce qu’ils veulent (la trêve conclue en janvier sous l’égide des États-Unis a été rompue unilatéralement quelques semaines plus tard par Benyamin Netanyahou – NDLR).

Tout cela ne rend pas tellement optimiste. D’autant qu’il faut ajouter un troisième point : les Palestiniens sont totalement écartés, la représentation officielle palestinienne est exclue. Ce plan prévoit ce qu’ils appellent un « conseil d’administration international » pour gérer Gaza. Quelle loi leur permet de venir et de nous prendre en main, nous Palestiniens, plutôt que de respecter notre droit à nous gérer nous-mêmes ?

Le Hamas peut-il accepter ce plan ?

Mustafa Barghouti : C’est une décision très difficile à prendre. Est-ce que le Hamas et les autres groupes palestiniens réalisent l’importance de mettre fin à cette guerre génocidaire ? Chaque jour, près de cent personnes sont tuées.

Israël détruit maintenant la cité historique de Gaza. Et il y a cet élément important qu’il est possible d’empêcher le nettoyage ethnique de Gaza. Mais, comme je vous l’ai dit, il y existe beaucoup de mines à l’intérieur de ce plan.

De quoi Donald Trump parle-t-il lorsqu’il évoque des réformes de l’Autorité palestinienne ?

Mustafa Barghouti : Ce n’est absolument pas clair. S’agit-il de réelles réformes démocratiques, de l’organisation d’élections présidentielle et législatives, ou s’agit-il de faire de l’Autorité palestinienne un simple sous-agent pour la sécurité d’Israël ?

Le nom de Tony Blair a été évoqué pour faire partie de ce Conseil d’administration international. Qu’en pensez-vous ?

Mustafa Barghouti : C’est l’idée la plus terrible. La pire menace est l’imposition d’une domination étrangère aux Palestiniens de Gaza, qui séparerait la bande de Gaza de la Cisjordanie et saperait tout potentiel d’un État palestinien indépendant. Tony Blair n’a rien à faire dans l’administration de Gaza.

Nous nous sommes déjà trouvés sous la domination coloniale britannique auparavant (durant la période dite de la Palestine mandataire de 1920 à 1948 – NDLR). Nous nous sommes battus pendant des décennies pour nous débarrasser de ce colonialisme. Puis il y a eu l’occupation israélienne. Il est inacceptable qu’une personnalité étrangère gère Gaza, surtout avec la réputation que traîne Tony Blair (premier ministre britannique lors de l’invasion de l’Irak en 2003 – NDLR).


 

Version imprimable | Plan du site
© pcf cellule st Georges d'Orques