PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

   mise en ligne le 24 juin 2024

TRIBUNE. Briser « le mur de l’argent » !

Pierre Khalfa et Jacques Rigaudiat sur www.regards.fr

Pierre Khalfa et Jacques Rigaudiat, économistes et coauteurs de « Quoi qu’il en coûte. Sortir la dette des griffes de la finance  » (Textuel, 2022), reviennent sur la programme économique de la gauche dévoilé ce vendredi pour les élections législatives.

Le programme du Nouveau Front populaire (NFP) représente une rupture majeure avec les politiques menées depuis des décennies. Il permet d’engager la bifurcation rendue nécessaire par la double crise, écologique et sociale. Comme à chaque fois que la gauche propose des mesures audacieuses, les commentateurs traditionnels de la vie politique s’insurgent, moins contre le contenu précis de ces mesures, que sur la question de leur financement. L’originalité des arguments n’est pas vraiment au rendez-vous et nous assistons ainsi à un débat convenu. Même s’il est donc sans surprise, ce débat n’en est pas moins inévitable, car il renvoie au fameux « mur de l’argent » sur lequel tout projet émancipateur peut se briser.

Il faut d’abord remarquer qu’il n’est pas possible de présenter un programme de transformations profondes qui soit complètement « bouclé » macroéconomiquement, c’est-à-dire dont toutes les mesures seraient  a priori équilibrées. En effet, les modèles économétriques de prévision, qui se veulent l’image fidèle de l’économie telle qu’elle est, postulent par construction une stabilité des comportements, alors que l’objet même des politiques économiques et sociales projetées est de les transformer. 

Dire cela n’empêche pas d’avoir pleinement conscience des forces qui voudront contrarier la mise en œuvre du projet et des contraintes qu’elles s’efforceront de lui opposer ; il faut bien sûr, essayer de s’en prémunir. Nous n’insisterons pas sur la nécessaire réforme fiscale d’ampleur, qui vise à la fois à installer une justice fiscale et à redonner des marges de manœuvre financière à la puissance publique. Les baisses d’impôts ou de prélèvements en faveur des ménages les plus riches et des grandes entreprises se sont multipliées, elles coûtent chaque année 76 milliards au budget de l’État ; si on leur ajoute les subventions sans contrepartie accordées aux entreprises, de l’ordre de 170 milliards, qui font de ce modèle un « capitalisme sous perfusion », les marges de manœuvres, on le voit, sont réelles. Cette situation ne date d’ailleurs pas d’aujourd’hui ; déjà, en 2010, le rapport Champsaur-Cotis avait alerté sur ce problème et souligné que « en l’absence de baisse des prélèvements, la dette publique serait d’environ 20 points de PIB plus faible ». La situation n’a, depuis, fait qu’empirer.

Il est vrai cependant qu’une réforme fiscale, aussi importante soit-elle, ne suffira pas à financer les investissements massifs qui sont nécessaires tant pour remettre à niveau et développer des services publics en voie de déshérence, que pour lutter contre le dérèglement climatique. Outre, une remise en cause du partage actuel de la valeur ajoutée, il faudra donc s’endetter. Nous entendons déjà le cœur de nos contempteurs s’indigner en soulevant le niveau actuel de la dette et du déficit public. Au-delà du caractère convenu du discours, et du fait que le coût des intérêts de la dette n’a représenté en 2023 que 1,8 % du PIB contre près de 4 % à la fin des années 1990, nous ne pouvons balayer cette remarque d’un revers de main. Les turbulences actuelles sur le marché secondaire des obligations d’État ne sont qu’un avant-goût de ce qui risque de se passer si le NFP gagne les élections. En effet, il est clair que les marchés financiers ne vont pas s’accommoder sans réagir de la mise en œuvre d’un programme contradictoire avec leurs intérêts.

Disons-le, un bon État est un État qui s’endette. En effet la dette joue un rôle intergénérationnel. S’imposer un quasi-équilibre budgétaire, comme les règles actuelles de l’Union européenne le prescrivent, signifie, outre la purge austéritaire que cela implique,  que les investissements de long terme seront financés par les recettes courantes. Or ces investissements seront utilisés des décennies durant par plusieurs générations, il est donc absurde que leur financement ne soit assuré que par les recettes du moment. Respecter ces règles entraîne l’impossibilité, de fait, d’investir pour l’avenir. La dette permet de faire financer par des générations successives des infrastructures qu’elles utilisent. Elle joue donc un rôle fondamental dans le lien entre les générations. Le problème fondamental n’est pas la dette, mais le fait qu’elle soit sous l’emprise des marchés financiers.

Remarquons que certaines économies avancées comme le Japon ou les États-Unis ont un endettement  bien plus élevé que celui de la France sans que cela ne pose problème. En effet dans ces deux pays, la dette n’est pas soumise à la loi des marchés financiers, car ce sont essentiellement des institutions publiques nationales (banque centrale, institutions financières publiques) qui en achètent les titres. Il est donc nécessaire de dégager durablement le financement public de l’emprise des marchés.

Il faut pour cela créer un dispositif qui, comme jusqu’aux années quatre-vingt, garantira la stabilité du financement ; son cœur sera formé par un pôle public bancaire, édifié autour des institutions financières déjà existantes ; il permettra d’orienter l’épargne populaire vers les investissements sociaux et écologiques stratégiques décidés démocratiquement. N’étant pas soumis à la logique de la rentabilité financière, il pourra ainsi être un acheteur important et stable de titres de la dette publique. Par ailleurs, ce pôle pourra avoir accès aux liquidités fournies par la Banque centrale européenne (BCE) dans le cadre de ses opérations de refinancement, comme le permet l’article 123-2 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, les titres de dette publique constituant un collatéral de très bonne qualité. Les institutions financières privées doivent quant à elles être soumises à un contrôle strict et avoir l’obligation de placer une partie de leurs actifs en titres de la dette au taux fixé par la puissance publique.

 Face au risque  de se fracasser sur « le mur de l’argent », il faut reprendre le contrôle de la finance.


 

   mise en ligne le 22 juin 2024

Guerre à Gaza : l’Onu fustige de nouveau Israël pour ses « crimes »

Luis Reygada sur www.humanite.fr

Deux nouveaux rapports présentés par les Nations Unies pointent le niveau de violence inouï déployé en toute illégalité par l’armée israélienne depuis le 7 octobre dans la bande de Gaza.

Deux nouveaux rapports ont été présentés ce mercredi à l’Office des Nations Unies à Genève concernant les opérations militaires menées par Israël à Gaza depuis le 7 octobre. Leurs conclusions sont absolument accablantes pour l’État dirigé par le gouvernement d’extrême droite de Benyamin Netanyahou.

Dans le premier de ces documents, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) s’est penché sur six attaques israéliennes qualifiées d’« emblématiques des tactiques israéliennes dans cette guerre », impliquant l’utilisation présumée de bombes pesant jusqu’à 920 kg sur des bâtiments résidentiels, une école, des camps de réfugiés et un marché.

Le HCDH conclut que l’examen de cette série de frappes indique que les lois de la guerre auraient été « constamment violées » par l’armée israélienne « en ce qui concerne l’utilisation de bombes extrêmement puissantes et l’absence présumée de distinction entre les combattants et les civils », d’après une note de presse diffusée ce 19 juin.

Plus de 60 % des infrastructures à Gaza sont détruites ou endommagées

« L’obligation de choisir des moyens et des méthodes de guerre qui évitent ou, à tout le moins, minimisent dans toute la mesure du possible les dommages causés aux civils semble avoir été systématiquement violée dans la campagne de bombardement d’Israël », a déclaré dans un communiqué, Volker Türk, Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme.

Deux mois après le début des bombardements, en décembre 2023, celui-ci s’indignait déjà de la « punition collective » infligée à la population civile palestinienne, « piégée dans un enfer vivant », allant jusqu’à évoquer une situation « apocalyptique ».

L’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) déclarait également que plus de 60 % des infrastructures de Gaza avaient été détruites ou endommagées, avec plus de 90 % des 2,3 millions d’habitants déplacés, qualifiant alors de « stupéfiant et sans précédent » le niveau de destruction et de déplacement forcé en cours.

« Pas de distinction effective entre les civils et les combattants »

« Aucun endroit n’est sûr à Gaza. Ni les hôpitaux, ni les abris, ni les camps de réfugiés. Personne n’est en sécurité. Ni les enfants. Ni les travailleurs de la santé. Ni les humanitaires. Ce mépris flagrant des bases de l’humanité doit cesser », exigeait alors Martin Griffiths, coordinateur de l’aide d’urgence de l’ONU, prévenant l’existence d’« un risque accru » que les plus graves crimes soient commis, conséquences des pilonnages incessants et indiscriminés.

« Nous ne sommes pas dans l’erreur de ciblage, le carnage est totalement assumé par Israël » exprimait à l’époque Guillaume Ancel, ancien officier spécialiste des opérations militaires extérieures ; « quand on fait autant de bombardements chaque jour – entre 400 et 500 frappes – avec des charges de 250 kg, on commet des dégâts énormes » expliquait-il, pointant du doigt la stratégie du gouvernement Netanyahou de confondre la population palestinienne et le Hamas.

Violation du droit international humanitaire

Six mois plus tard, avec un bilan qui dépasse les 37 400 victimes palestiniennes et 85 600 blessés, le rapport du HCDH confirme que « les méthodes et moyens choisis par Israël pour mener les hostilités à Gaza depuis le 7 octobre, notamment l’utilisation massive d’armes explosives à large rayon d’action dans des zones densément peuplées, n’ont pas permis de faire une distinction effective entre les civils et les combattants ».

Soit une claire violation du droit international humanitaire, exemplifiée par les équipes du Chef des droits de l’homme de l’ONU par l’analyse de frappes réalisées sur Ash Shuja. Dans ce quartier situé au nord de la frange côtière, les auteurs du rapport ont noté des zones de destruction mesurant environ 130 mètres de large, causées par « environ neuf bombes GBU-31 » – fabriquées par l’industriel américain Boeing – qui ont démoli quinze bâtiments. Au moins 60 personnes auraient été tuées lors de ce bombardement.

« Crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, violations du droit international… »

En écho à ce document du HCDH, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a engagé, aussi ce mercredi, un dialogue autour d’un autre rapport – répertorié A/HRC/56/26 et publié la semaine dernière – présenté par la présidente de la Commission internationale indépendante chargée d’enquêter dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-est, et en Israël, Navi Pillay.

La Commission qu’elle a dirigée a aussi constaté que le nombre considérable de victimes civiles à Gaza et la destruction généralisée de biens et d’infrastructures civils résultat des opérations militaires menées par Israël depuis le 7 octobre relevaient « d’une stratégie intentionnelle visant à causer le maximum de dégâts, au mépris des obligations juridiques de distinction, de proportionnalité et de précautions adéquates ».

« Israël a le droit de protéger ses citoyens (…) mais doit aussi respecter le droit international »

Pour cette Commission d’enquête, les conclusions sont sans appel : les autorités israéliennes sont responsables de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de violations du droit international humanitaire et des droits de l’homme, notamment d’extermination, de meurtre ou d’homicide volontaire, d’utilisation de la famine comme méthode de guerre, de déplacement forcé, de persécution sexiste visant les hommes et les garçons palestiniens, de traitements cruels ou inhumains ainsi que de violences sexuelles et sexistes assimilables à de la torture, « commises dans le but d’humilier et de subordonner davantage la communauté palestinienne ».

La Commission s’est aussi penchée sur les exactions commises par le Hamas et d’autres groupes armés palestiniens lors de l’attaque du 7 octobre 2023 en Israël, et a déterminé une responsabilité en matière des crimes de guerre suivants : attaque intentionnelle contre des civils, meurtre ou homicide volontaire, torture, traitements inhumains ou cruels, destruction ou saisie des biens d’un adversaire, atteinte à la dignité de la personne et prise d’otages.

« Israël a le droit de protéger ses citoyens de la violence des groupes armés palestiniens ; mais doit aussi respecter le droit international, tout comme le Hamas », a-t-elle indiqué.

Un châtiment collectif

Dans la présentation du document de vingt pages, Navi Pillay a dénoncé un « siège total de la bande de Gaza imposé par Israël » qualifié de « châtiment collectif » provoquant famine et affectant de manière disproportionnée les femmes et les enfants gazaouis. « Les forces de sécurité israéliennes ont tué et mutilé des dizaines de milliers d’enfants, et des milliers d’autres restent probablement sous les décombres », a-t-elle poursuivi devant l’organe onusien.

Les conclusions extrêmement graves décrites dans ces deux récents rapports présentés et discutés ce mercredi viennent s’ajouter à celles déjà présentées par la Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés.

Le 26 mars dernier, devant le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, Francesca Albanese avait soutenu qu’il existait « des motifs raisonnables » de croire qu’Israël avait commis plusieurs « actes de génocide », évoquant aussi un « nettoyage ethnique ».


 

   mise en ligne le 21 juin 2024

« Vous avez déjà entendu le RN parler de patriarcat ? »

Hugo Boursier  sur www.politis.fr

Alors que le Planning familial a appelé à voter pour le Nouveau Front populaire, Sarah Durocher, sa présidente, revient sur cette décision et appelle à se mobiliser à la manifestation du 23 juin pour préserver les droits des femmes et des personnes LGBTQI+ face à l’extrême droite.

Le Planning familial, ce sont 450 000 personnes accompagnées chaque année, en plus des 150 000 jeunes dans 3 000 établissements scolaires. Des dizaines de milliers de femmes, souvent précaires, qui demandent des conseils pour un contraceptif, un avortement, entreprendre des démarches administratives ou pour dénoncer des violences conjugales. Et autant de personnes gay ou trans qui ont besoin de réconfort, de soin, d’informations ou d’aide face aux agressions qu’elles subissent.

Cette organisation, installée dans 80 départements, pourrait être rayée de la carte en cas de majorité de l’extrême droite à l’Assemblée nationale. Des risques importants en termes de rupture de droit et d’accès aux soins que Sarah Durocher, sa présidente, développe pour Politis, alors qu’une manifestation féministe est prévue à l’appel de nombreuses organisations ce dimanche 23 juin.

Pourquoi votre appel à voter Nouveau Front populaire vous semblait aussi nécessaire ?

Sarah Durocher (Planning familial) : On avait déjà appelé à voter pour un candidat : c’était en 1981 pour François Mitterrand, et en 2007, pour Ségolène Royal. Mais là, la situation est exceptionnelle, d’autant plus depuis notre position où l’on subit les conséquences de la montée en puissance de l’extrême droite depuis plusieurs années. Pour le Planning familial, c’était une question de survie, et donc pour les 450 000 personnes que l’on accueille tous les ans. On a décidé de se positionner clairement puisqu’on avait devant nous deux projets de société : un qui poursuivait notre politique d’accès aux droits pour les personnes qui en sont le plus éloignées, et l’autre qui veut censurer, attaquer, et assécher les finances du Planning. On n’avait pas le choix. Il fallait se positionner.

Les femmes pauvres, les femmes seules, non-blanches, handicapées ou sans-papiers, nous serons les premières ciblées.

Si le Rassemblement national arrive au pouvoir, que pourrait-il décider pour le Planning familial ?

Sarah Durocher : Les femmes pauvres, les femmes seules, non-blanches, handicapées ou sans-papiers, nous serons les premières ciblées. Depuis plusieurs années, des parlementaires demandent la baisse de nos financements, tout comme des élus locaux pour nos antennes départementales. Le Planning a toujours été attaqué parce qu’il veut une société plus juste. Les 89 députés du Rassemblement national légitiment l’action violente des mouvements d’extrême droite. Des locaux sont attaqués.

Plus le RN a de députés, plus les femmes sont en danger dans leurs droits les plus élémentaires. Nos financements seraient coupés, nos actions d’accompagnement pour avorter, de sensibilisation sur l’éducation sexuelle et affective, d’accès au droit et aux soins seraient limitées voire annulées. Comment les 150 000 jeunes vont-ils s’informer librement ? Où vont aller les femmes qui veulent avorter ? Le RN est un ennemi du droit des femmes.

La politique du RN aura des conséquences sur nos mères, nos sœurs, nos amies, nos voisines, mais sur vous-même aussi.

Après l’attaque des locaux du Planning familial en Gironde, dans la nuit du mardi au mercredi 8 février 2023, vous dénonciez le double jeu de l’extrême droite : « dédiabolisation d’un côté », « attaques répétées envers des organisations de l’autre ». Craignez-vous que son accession au pouvoir renforce cette logique ?

Sarah Durocher : Il y a un lien évident entre le RN et les groupuscules ultraviolents. L’extrême droite est la même partout : le fascisme, cela ne s’essaie pas parce que ce serait nouveau. Au lendemain des élections européennes où le RN est arrivé en tête, un jeune homosexuel s’est fait tabasser. Plus le RN est haut, plus il légitime ces exactions.

Dans une vidéo postée ce lundi, Jordan Bardella se présente comme un défenseur des « droits de la femme ». Il promet « le droit fondamental à disposer de son corps ». Pourtant, pour citer un exemple parmi d’autres, la moitié des députés RN (42 sur 88) a voté contre la constitutionnalisation du droit à l’IVG. Votre prise de position est-elle aussi là pour soulever cette hypocrisie ?

Sarah Durocher : Il faut rétablir certaines vérités : le RN n’a aucune définition d’un programme féministe. Pas plus sur les questions LGBTQIA+. D’ailleurs, dans sa vidéo, Jordan Bardella n’en parle même pas. Comme si ces personnes n’existaient pas. Et sur l’avortement, déjà la moitié des députés a voté contre sa constitutionnalisation, mais en plus, ils se sont toujours opposés à l’allongement des délais d’IVG. Ils instrumentalisaient le droit des femmes. Jordan Bardella utilise le droit des femmes pour s’attirer leur vote ; pourtant, dès que l’extrême droite arrive au pouvoir, les femmes déchantent et luttent contre leur projet de société réactionnaire.

Le Planning familial est présent dans 80 départements. Jusqu’à quel point vous affaiblir aurait des conséquences sur la santé des femmes précaires, dont se réclame pourtant le RN ?

Diviser les femmes, c’est une spécialité de l’extrême droite. Pour nous, il n’y a pas de division.

Sarah Durocher : On a deux formes d’actions : des personnes viennent nous voir, et il y en a d’autres que l’on rencontre en se déplaçant dans des centres sociaux, des centres d’hébergement, des maisons à caractère social. Tout cela risque d’être sérieusement fragilisé. La politique du RN aura des conséquences sur nos mères, nos sœurs, nos amies, nos voisines, mais sur vous-même aussi, parce que l’on est tous et toutes concernées. Le RN a une politique nataliste et hétérocentrée. Ils repoussent l’idée d’un droit à l’avortement et placent l’hétérosexualité au rang de modèle. Mais le 8 juillet, on sera prêtes à riposter. On discutait déjà avec les Colombiennes et des Argentines pour savoir comment elles avaient lutté contre le fascisme chez elles. On pensait avoir 3 ans devant nous ; on a trois semaines.

« Le RN souhaite ramener les femmes à la maison et leur dire de faire des enfants »

Quand il s’adresse aux femmes, le RN cherche beaucoup à les diviser pour mieux discriminer celles que le parti rejette, à savoir les femmes racisées et surtout musulmanes. Comme si ces femmes s’opposaient. Que voudriez-vous répondre à cette stratégie ?

Sarah Durocher : On est un mouvement féministe et intersectionnel qui propose un accueil inconditionnel des personnes. On prend en compte l’ensemble des dominations que peuvent subir les personnes qui viennent nous voir. Diviser les femmes, c’est une spécialité de l’extrême droite. Pour nous, il n’y a pas de division. Si certaines femmes sont privilégiées, on vit toutes le patriarcat. D’ailleurs, vous avez déjà entendu le RN parler de patriarcat ? Jouer sur les questions d’insécurité migratoire en parlant des violences, c’est méconnaître ce fait établi par toutes les études : l’immense majorité des violeurs font partie de l’entourage de la victime. Le discours du RN n’est pas un discours d’émancipation des femmes : il souhaite les ramener à la maison et leur dire de faire des enfants.

Emmanuel Macron plonge dans l’électoralisme de bas étage et participe à l’exclusion de toute une partie de la population.

Il y a deux ans, votre campagne sur l’accueil d’hommes enceints au Planning avait suscité une vague de violence sur les réseaux sociaux de la part de l’extrême droite. Deux ans plus tard, c’est Emmanuel Macron lui-même qui déclare qu’il serait possible de « changer de sexe en mairie » si le NFP arrivait au pouvoir. Que signale ce glissement du macronisme à l’extrême droite ?

Sarah Durocher : On observe une offensive antitrans à travers toute la planète depuis plusieurs semaines. Le macronisme n’a jamais rien fait pour améliorer le quotidien des personnes trans ; pire, il laisse l’extrême droite les violenter. Emmanuel Macron plonge dans l’électoralisme de bas étage et participe à l’exclusion de toute une partie de la population. Cela s’accompagne aussi d’une désinformation générale et d’une invisibilisation des personnes trans que l’on ne voit jamais sur les plateaux télé. Le 8 juillet, je serai très inquiète pour elles. Mais le Planning sera toujours à leur côté.

Alors qu’un nouveau programme va être mis en place autour de la vie affective et sexuelle, des associations de la droite conservatrice et d’extrême droite, comme Parents vigilants, issus du mouvement de Zemmour, ont multiplié les pressions contre l’administration et les établissements scolaires. La sexualité a-t-elle été un sujet abandonné par la gauche ?

Sarah Durocher : L’éducation à la sexualité, c’est un projet de société. C’est une société moins violente, moins LGBTphobe, moins confrontée aux IST et au VIH. Cette société-là, c’est notre projet. C’est pour cette raison que nous sommes violemment attaquées par des associations fascistes comme Parents vigilants ou SOS Éducation. Parce que connaître ses droits, pouvoir choisir, c’est émancipateur. Or le projet de société que propose le RN est à mille lieues de celui-là. Mais la gauche ne s’en est pas saisie. Il faut désormais qu’elle dispose du courage politique suffisant pour faire siens ses sujets.

Le RN réserve l’éducation à la sexualité au cercle familial. Mais souvent, comme le montrent les études de sciences sociales, les familles peuvent aussi perpétuer voire renforcer les souffrances ou les oppressions…

Sarah Durocher : L’école, pour nous, doit parler d’éducation à la sexualité. La famille ne peut pas être toujours sécurisante sur ce sujet. Si vous avez un test de grossesse positif, vous pouvez être virée de chez vous. Si vous faites votre coming out, vous pouvez être viré de chez vous. Pourtant, le RN met en avant la famille comme si c’était un lieu où tout devait se régler. Alors que pour nous, les violences, la sexualité, c’est politique. Et ça doit être débattu, appréhendée collectivement. Le RN mène une stratégie de privatisation de questions dont doit s’emparer la société entière.


 

   mise en ligne le 20 juin 2024

Législatives : « Je suis en colère contre le patronat », dénonce Sophie Binet

Mathilde GOLLA sur https://www.ouest-france.fr/

Dans une interview à « Ouest France », Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, appelle à voter pour le nouveau Front populaire aux élections législatives, et à se mobiliser pour faire barrage au Rassemblement national.

Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, prend la parole après la dissolution décidée par le président de la République, Emmanuel Macron, et avant les élections législatives du 30 juin et du 7 juillet. Elle appelle à voter pour le Nouveau Front Populaire et à faire barrage au Rassemblement national.

Vous appelez à voter pour le Front populaire. N’est-ce pas une décision inédite pour la CGT ?

Sophie Binet : La CGT ne donne pas de consigne de vote mais nous donnons notre avis à partir des programmes. Ce n’est pas la première fois de notre histoire, loin de là ! On l’a fait quand l’extrême droite était en situation d’accéder au pouvoir en 2002 en 2017 ou en 2022 où nous avions appelé à faire barrage.

Nous sommes dans un contexte où l’enjeu n’est pas seulement d’empêcher le pire mais aussi de gagner le meilleur.

Déjà en 1936 la CGT avait appelé à voter pour le Front populaire puis en 1945 pour la coalition des forces de gauche qui portaient le programme du conseil national de la résistance, et encore en 1974, en 1981 mais aussi en 2012 où la CGT avait appelé à battre Nicolas Sarkozy.

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Notre position n’est donc pas inédite, la CGT a toujours pris ses responsabilités de façon très claire. Nous sommes indépendants mais pas neutres ! Cette décision forte a été prise collectivement, par le parlement de la CGT à l’issue d’un vote quasi unanime. Cela s’explique, car il y a le feu au lac : si on ne fait rien, l’extrême droite peut arriver au pouvoir. La CGT ne peut pas rester les bras croisés. Nous devons mettre toutes nos forces dans cette bataille contre l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir.

Cette décision entraîne-t-elle des divisions au sein de la CGT ?

Sophie Binet : Non, car on a pris cette décision ensemble après une semaine de débats. Les seuls que cela dérange sont ceux qui sont favorables au Rassemblement national mais nous allons au débat de façon frontale avec eux. La position de la CGT est très claire. On ne peut pas être militant de la CGT et encore moins aux responsabilités, si on est au Rassemblement national. C’est incompatible.

On ne peut pas être militant à la CGT si on est au Rassemblement national Sophie Binet

Mais 24 % de vos sympathisants ont voté pour le RN. N’allez-vous pas vous priver d’eux ?

Sophie Binet : Oui c’est un risque, mais être très clair nous permet aussi de gagner de nouveaux et nouvelles syndiqués. Depuis dix jours, notre nombre d’adhésions a été multiplié par quatre (par jour par rapport à la normal, ndlr). 24 % c’est une proportion importante, mais c’est dix points de moins qu’à l’échelle nationale. L’extrême droite, le racisme, l’antisémitisme ou le sexisme sont incompatibles avec les valeurs de la CGT. On a déjà exclu des syndiqués pour ça et on n’hésitera pas à le refaire. Le RN n’est pas un parti comme les autres. Nous avons une position constante : on ne débat pas avec le Rassemblement national, on le combat.

Emmanuel Macron a une responsabilité très forte quant à la situation actuelle. Je suis tellement en colère contre lui et ce choix de dissolution, qui n’était pas justifié. C’est la décision d’un seul homme, ce qui confirme que le président a trop de pouvoir.

Quand un homme seul peut lancer une « grenade dégoupillée », c’est grave, car c’est de nos vies dont il s’agit. J’ai beaucoup de mal à dormir depuis dix jours à cause de ça. Je pense que je ne suis pas la seule.

La gauche a aussi sa responsabilité et on leur a demandé de s’unir et d’arrêter de trahir les attentes des travailleuses et des travailleurs. C’est pour cela que la CGT a lancé un appel à l’union, mais sur un programme de rupture avec le néolibéralisme. On est très content de voir que cet appel a été entendu.

Vous souscrivez à tout le programme du nouveau Front populaire ?

Sophie Binet : Non, ce n’est pas le programme de la CGT même s’il reprend beaucoup de nos idées notamment les dix propositions de l’intersyndicale. Notamment le fait d’abroger la réforme des retraites et de l’assurance chômage, d’investir dans les services publics, d’augmenter les salaires, de relocaliser l’industrie. Il reprend aussi beaucoup de propositions de la CGT comme la retraite à 60 ans, l’indexation des salaires sur l’inflation, l’augmentation du Smic à 2 000 euros bruts, le fait de créer un pôle public du médicament ou un pôle public bancaire. Ces mesures sont positives mais il y a aussi des manques : on demande un moratoire sur les licenciements en cours. Il faut aussi mettre en place une sécurité sociale professionnelle et environnementale pour ne pas opposer le social et l’environnemental. Enfin, il faut sortir les prix de l’énergie de la spéculation pour baisser les tarifs pour les ménages comme pour les entreprises.

Comment financer toutes ces mesures ?

Sophie Binet : Ces réformes, évidemment il faut qu’elles soient financées. Il y a des leviers à actionner et notamment les aides publiques aux entreprises qui atteignent un record, c’est 170 milliards d’euros chaque année. Un exemple : Sanofi a touché un milliard de crédit impôt recherche pour les entreprises en dix ans tout en divisant par deux ses effectifs de chercheurs.

Il faut aussi supprimer les 50 milliards de cadeaux fiscaux offerts par Emmanuel Macron aux plus riches en commençant par rétablir l’ISF et la CVAE. Il faudrait aussi taxer les dividendes et les rachats d’action. Enfin ce que je note, c’est que dès que l’on parle d’avancées sociales on nous culpabilise sur le financement. Mais à quoi sert l’économie si elle n’améliore pas le quotidien des gens et pas seulement celui des plus riches ?

Le risque, aussi, des mesures proposées, c’est de smicardiser encore un peu plus la France et d’accentuer le sentiment de déclassement ?

Sophie Binet : Non, c’est un sujet auquel la CGT est très attachée. Le RN prospère sur cette idée de déclassement et au contraire on veut clairement y répondre. C’est pour ça que c’est très important d’indexer les salaires sur les prix. Ce n’est pas seulement le Smic que l’on veut augmenter, c’est tous les salaires pour garantir la reconnaissance des qualifications.

Mais cela ne nourrit-il pas l’inflation ?

Sophie Binet : Non, en Belgique ou au Luxembourg, les salaires sont indexés sur les prix. Il n’y a pas particulièrement plus d’inflation mais cela a augmenté les salaires et réduit le chômage. Ce sont les profits qui ont fait augmenter l’inflation.

Ce sont les profits qui ont fait augmenter l’inflation. Sophie Binet

En plus de vos consignes de vote, qu’allez-vous faire pour faire barrage au RN ?

Sophie Binet : On va se mobiliser avec les féministes ce week-end, et on va montrer combien le RN est un danger pour les droits des femmes. Nous avons aussi des grèves dans pas mal de professions : l’énergie, la chimie ou l’agroalimentaire, la culture. Elles sont mobilisées ce jeudi 20 juin 2024 et font le lien entre les licenciements, les revendications de salaires et aussi le danger du RN.

Et si le RN arrive au pouvoir, que ferez-vous ?

Sophie Binet : On met toutes notre énergie pour éviter l’arrivée de Jordan Bardella au pouvoir. On fait monter les luttes pour que le débat se fasse sur les questions sociales et pas sur les enjeux d’immigration. Ensuite on prendra nos décisions par étapes et collectivement, nous savons nous rassembler sur l’essentiel. Mais on ne débat pas avec l’extrême droite, on la combat.

Le patronat reste très silencieux, qu’est-ce que cela vous inspire ?

Sophie Binet : Je suis très en colère contre le patronat. Giorgia Meloni est arrivée au pouvoir en Italie, car elle est soutenue par les milieux d’affaires. C’est pareil pour le RN, c’est pour ça qu’il rétropédale sur la retraite. Ce sont des milliardaires qui font monter le RN, le rôle de Vincent Bolloré est connu, il a œuvré au rapprochement d’Éric Ciotti avec le RN.

Le patronat ne prend pas ses responsabilités, il est d’un silence coupable face au danger de la montée de l’extrême droite. Il ne fait que faire primer ses intérêts financiers. Pour une partie du patronat, l’extrême droite n’est plus un problème.

Le patronat ne prend pas ses responsabilités. Sophie Binet

Concernant les accusations d’antisémitisme portées contre certains candidats, que dit la CGT ?

Sophie Binet : Le programme est très clair, il est spécifiquement contre l’antisémitisme et l’islamophobie.


 

   mise en ligne le 19 juin 2024

Le RN s’oppose à l’émancipation des femmes contrairement à ce que raconte Jordan Bardella

par Nolwenn Weiler sur https://basta.media/

Le Rassemblement national compte sur le vote des femmes pour l’emporter aux législatives. Jordan Bardella et son parti sont pourtant de piètres défenseurs de leurs droits et s’opposent le plus souvent à leur émancipation.

En cinq ans, le Rassemblement national a beaucoup progressé dans l’électorat féminin. 30 % des femmes ont voté pour ce parti aux élections européennes du 9 juin, alors qu’elles n’étaient que 20 % en 2019. Leurs voix sont devenues si importantes que Jordan Bardella leur a lancé un appel ce lundi 17 juin via le réseau social X (anciennement Twitter) : « Femmes de France, le 30 juin et le 7 juillet vous voterez aussi pour vos droits. Je compte sur vous, votez ! » Mais les femmes peuvent-elles vraiment compter sur le RN pour défendre leurs droits ? Il est permis d’en douter.

Égalité salariale : un « non-sujet » pour les élu·es du RN

« A l’assemblée nationale nos députés se battent au quotidien pour obtenir des avancées », affirme Jordan Bardella dans sa courte allocution ce 17 juin appelant les femmes à voter aux élections législatives. Fin 2021, ces député·es ont pourtant choisi de ne pas prendre part au vote de la loi Rixain sur l’égalité salariale (à poste égal, une femme perçoit en moyenne un salaire inférieur de 10,5% à celui d’un homme). Et en juillet 2023, ils ont voté contre la loi renforçant l’accès des femmes aux responsabilités dans la fonction publique.

Au niveau européen, on relève également une franche hostilité aux droits des femmes à gagner correctement leur vie. En 2022, ils votent contre le salaire minimum européen, fondé sur « un niveau de vie décent » pour chaque État membre sachant que cette mesure concerne en grande majorité des femmes, les plus nombreuses parmi les bas et très bas salaires. En mai 2023, le RN s’abstient à propos de la directive européenne sur la transparence et l’égalité des rémunérations, dont le but était d’appliquer l’égalité de salaires entre femmes et hommes pour un travail identique ou de même valeur....

Violences sexistes et sexuelles : le RN méconnaît et nie le réel

Quand le RN dénonce les violences faites aux femmes, ils les lie systématiquement aux étrangers, alors même que les enquêtes de terrain – et ce depuis des années – documentent que le danger pour les femmes et les enfants vient très largement de leur entourage proche, tous milieux sociaux confondus. « Si je deviens Premier ministre, j’irai plus loin dans la défense des droits des femmes », « nous mènerons une lutte implacable contre l’insécurité », « nous reprendrons le contrôle de notre politique migratoire en expulsant les délinquants et criminels étrangers, en renforçant sévèrement les sanctions contre les violences faîtes aux femmes », répète ainsi Jordan Bardella en dépit de la réalité.

« Jordan Bardella est resté coincé sur l’image du violeur de rue, l’inconnu repoussant, comme si personne ne lui avait dit que dans 90 % des cas l’agresseur est quelqu’un que l’on connaît, souvent un proche. »

« Il est resté coincé sur l’image du violeur de rue, l’inconnu repoussant, comme si personne ne lui avait dit que dans 90 % des cas l’agresseur est quelqu’un que l’on connaît, souvent un proche », a répondu sur Twitter Hélène Devynck, l’une des victimes du présentateur vedette de TF1 Patrick Poivre d’Arvor, accusé d’avoir violé de très nombreuses femmes.

« Jamais aucune femme ne devrait craindre de sortir dans les rues quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit », a encore déclaré Jordan Bardella. La liberté des femmes est certes restreinte dans l’espace public, dessiné par et pour les hommes. Mais c’est bien au sein de leur foyer qu’elles sont le plus en danger face au violences physiques ou sexuelles, de même que les enfants.

En 2022, Marine Le Pen promettait (dans le cahier sécurité de son programme) que les conjoints ou ex-conjoints violents seraient « jugés dans des délais très brefs » et que les mesures de protection des victimes seraient « efficaces ». En 2018, pourtant, les députés de son parti s’étaient abstenus de voter la loi visant à renforcer la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Marine Le Pen n’était même pas présente le jour du vote. En 2021, tous ses eurodéputés ont voté contre une résolution renforçant la lutte contre le harcèlement sexuel au sein des institutions de l’Union européenne, adoptée dans la foulée du mouvement MeToo.

En 2023, le RN s’est abstenu lors du vote du Parlement européen à propos de l’adoption de la Convention d’Istanbul sur « la prévention de la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique ». Ce texte, juridiquement contraignant, oblige les gouvernements à prendre des mesures pour prévenir les violences, protéger les victimes et poursuivre les agresseurs.

Droits reproductifs : un soutien rare et hypocrite

La lutte contre les « déserts gynécologiques » fait partie des promesses annoncées par Jordan Bardella. L’expression avait été utilisée dès 2022 par Marine Le Pen lors de la campagne présidentielle. Pour autant, elle ne mentionnait pas une seule fois le mot « femme » dans son livret Santé.

En mars 2024, une majorité des député·es RN ont voté pour l’inscription du droit à l’avortement dans la Constitution (46 sur 88). Les autres ont voté contre (12), se sont abstenu·es (14) ou n’étaient pas là (16). Mais en février 2022, alors que les député·es discutent d’un allongement du délai d’IVG de douze à quatorze semaines, les élu·es RN déposent un amendement contre.

Au niveau international, le soutien à l’IVG se révèle également à géométrie variable. En novembre 2020, le Parlement vote une résolution qui condamne les restrictions drastiques du droit à l’IVG en Pologne. Les 23 eurodéputé·es du RN votent contre cette condamnation. Ils récidivent un an plus tard considérant que le texte porte atteinte à la « souveraineté de la Pologne ».

En juillet 2022, alors que la Cour suprême des États-Unis vient de supprimer la protection constitutionnelle du droit à l’avortement, les eurodéputé·es adoptent une résolution pour affirmer la « nécessité de protéger ce droit ainsi que la santé des femmes, y compris dans l’Union européenne ». Mais les élu.es RN sont absents... Le 11 avril 2024, ces mêmes euro député·es se sont abstenu·es sur l’introduction du droit à l’avortement dans la Charte européenne des droits fondamentaux.

Une vision fantasmée de la famille française

Des incitations fiscales aux prêts à taux zéro en passant par les subventions au troisième enfant, le parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella dessine un portrait très traditionnel de la famille, nombreuse de préférence. « Faire le choix de la natalité, c’est s’engager à assurer la continuité de la Nation, et la perpétuation de notre civilisation », lit-on dans le programme politique publié en 2022, qui omet de préciser que la parentalité reste un puissant facteur d’inégalité entre les femmes et les hommes en France. Le parti encourage le fait d’avoir des enfants avant trente ans, par des incitations financières, mettant de côté la réalité des femmes, qui ont leur premier enfant à 31 ans en moyenne désormais, notamment parce qu’elles choisissent de se consacrer à leur travail avant de devenir mères.

Évidemment, toutes les allocations et primes de politique familiale seront « réservées, exclusivement, aux familles dont au moins l’un des deux parents est Français ». Même l’allocation de soutien familial (ASF) ] – destinée aux familles monoparentales – sera réservée « aux familles françaises ». Qu’en sera-t-il pour les femmes étrangères, qui élèvent, seules, leurs enfants ? Et dont les pères, français, sont démissionnaires, quand ils ne sont pas carrément absents voire violents ? On l’ignore. La complexité du réel ne peut pas se fondre dans le programme du RN.

Enfonçant le clou, et creusant l’abîme pour les femmes sans papiers, le parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella s’est insurgé récemment de l’ouverture du droit à l’aide juridictionnelle aux personnes étrangères, mettant en ligne une pétition dénonçant un « gaspillage d’argent public ». Ce faisant, le parti d’extrême droite « omet » que les femmes étrangères sont, elles aussi, victimes de violences conjugales et qu’elles peuvent avoir besoin d’aide pour financer leurs procédures judiciaires. De plus, être étrangère met les femmes dans une position de grande vulnérabilité, en particulier vis à vis des violences sexuelles, et notamment à cause de leur précarité résidentielle.

Les droits menacés des LGBTQI+

En avril 2024, les eurodéputé·es RN on voté en faveur de la dépénalisation universelle de l’homosexualité et de la transidentité. Mais ce soutien aux minorités est rare. Le 11 mars 2021, ils ont refusé de déclarer l’UE « zone de liberté LGBTIQ » en réaction au recul des droits des minorités sexuelles en Hongrie et en Pologne. Même chose en octobre 2022, quand le Parlement européen avait dénoncé les crimes contre les personnes LGBTQI+ suite à un meurtre homophobe en Slovaquie.

« Dans tous les pays du monde ou l’extrême droite est au pouvoir, les droits des femmes, des minorités et des plus vulnérables sont ciblés », a rappelé la Fondation des femmes au lendemain des élections européenne du 9 juin. Le risque de hausse des agressions physiques dans l’espace public est réel, et il hante de nombreuses personnes. « En tant que personnalité publique lesbienne, très concrètement, ce serait pour moi vivre sous la menace directe de la mort. Les LGBTI déjà attaqués aujourd’hui seront véritablement en danger de mort demain » , affirmait l’élue parisienne Alice Coffin dans un article de Mediapart consacré à la « dédiabolisation » du RN et à sa possible accession au pouvoir.

« Les idées d’extrême droite sont allées jusqu’à inspirer plusieurs réformes délétères en France ces dernières années avec des conséquences particulièrement lourdes pour les femmes et toutes les minorités (loi immigration, réforme des retraites, assurance chômage, etc). Ces réformes liberticides et antisociales ont fait le lit de l’extrême droite accentuant le désespoir et la souffrance de toute une population », regrette un collectif de plus de 150 organisations françaises qui ont décidé de sonner des « alertes féministes » partout en France ce dimanche 23 juin. A rebours du programme qui nous attend si le RN arrivait au pouvoir, ce mouvement nous rappelle que les droits des femmes ne sont pas divisibles. S’en prendre à l’une d’entre elles revient à leur déclarer la guerre à toutes.


 

   mise en ligne le 17 juin 2024

L’ultralibéralisme du RN

Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr

Le programme du RN pour la Sécurité sociale est encore pire que ce qu’a fait Macron depuis son accession au pouvoir. Sa principale proposition pour augmenter les salaires est de supprimer une partie des cotisations sociales afin que les augmentations de rémunération ne coûtent quasiment rien aux employeurs. Il s’agit donc d’une mesure ultralibérale qui conduit à une casse de notre système de protection sociale, qui obligera chacun à payer directement son assurance santé auprès d’un assureur privé et son fonds de pension pour sa retraite.

La première étape décrite dans le programme, selon les économistes de l’Institut Montaigne très proches du patronat, chiffre à 10 milliards le manque de recettes pour la Sécurité sociale, soit autant que son déficit total en 2023. Il s’agit donc bien d’une politique qui vise à encore plus amputer les ressources de la Sécu qui sont déjà aujourd’hui insuffisantes pour répondre aux besoins de la population.

La conséquence est simple : pour pouvoir se soigner, il faudra payer de sa poche une assurance complémentaire dont le coût augmentera régulièrement, en proportion de la baisse des recettes de la Sécu. Mais cela est valable pour ceux qui pourront se la payer, ce qui ne sera sûrement pas le cas des petits salaires. Il y a donc bien tromperie sur la marchandise pour les ouvriers et les employés qui, en votant pour le RN, croient que cela améliorera leur pouvoir d’achat. Bien au contraire, ce sera une baisse globale.

Autre élément du programme du RN, la suppression de l’AME. En termes de santé publique, ce serait catastrophique, comme en témoigne l’exemple de l’Espagne qui a supprimé l’accès gratuit aux soins pour les étrangers en 2012 : hausse des maladies infectieuses avec une augmentation de la mortalité dans la population générale, car les microbes n’ont pas de nationalité.

Or, les bénéficiaires de l’AME dépensent annuellement 15 % de moins qu’un assuré social classique. Autre argument constamment mis en avant par le RN : la fraude des assurés sociaux, plus particulièrement d’origine immigrée, qui profiteraient honteusement du système. Là aussi, il s’agit d’un mensonge, les chiffres de l’assurance-maladie désignent clairement les fraudeurs : pour 80 %, les fraudes sont imputables aux professionnels de santé toutes catégories confondues, contre 20 % aux assurés sociaux.

Bien d’autres propositions du programme du RN concernant la santé s’appuient sur des mensonges désignant à tort les immigrés comme les responsables de toutes les difficultés de notre système de protection sociale. Ceux qu’il faut montrer du doigt et à qui il faut demander de rendre l’argent, ce sont les patrons et les professionnels de santé fraudeurs. Alors oui, il est légitime d’être en colère contre la dégradation de notre système de santé, mais ne nous trompons pas sur les causes et les responsables. Faites-le savoir autour de vous.

 

   mise en ligne le 16 juin 2024

Tulkarem,
sous le feu des raids israéliens

Gwenaelle Lenoir sur www.mediapart.fr

En Cisjordanie se déroule l’autre guerre d’Israël, faite d’incursions militaires à répétition. Il ne se passe pas une journée sans que l’armée de l’État hébreu envahisse un camp de réfugiés, une ville ou un village. Reportage dans le nord de la Cisjordanie.

Tulkarem (Cisjordanie).– Sabri a cessé de compter. Il est fatigué d’égrener les dates. « Au moins cinquante », lâche-t-il, quand on lui demande combien de fois l’armée israélienne a mené des incursions dans le camp de réfugié·es de Nour Shams, en bordure de la ville palestinienne de Tulkarem, depuis octobre 2023.

Israël mène aussi une guerre en Cisjordanie, parallèlement à celle qu’il a lancée contre la bande de Gaza après les massacres du 7 octobre 2023 commis par le Hamas et d’autres factions palestiniennes.

Elle est certes moins massive, moins meurtrière. Elle se déroule comme à bas bruit, sans grande attention des dirigeants mondiaux et des médias occidentaux.

Mais pour Sabri et les 12 000 habitant·es de Nour Shams, c’est bel et bien une guerre. Ils ont d’ailleurs surnommé le camp de réfugié·es « le petit Gaza », pour dire l’ampleur des destructions humaines et matérielles.

« Cinquante-sept martyrs sont tombés depuis juillet 2023, la plupart depuis octobre », affirme Sabri ce 8 juin, usant du vocable traditionnel pour désigner les personnes mortes pendant les opérations militaires israéliennes. Un chiffre d’autant plus énorme que cette communauté est soudée par une origine semblable : toutes les familles, qui s’entassent dans les immeubles exigus en béton serrés le long des ruelles pentues, sont originaires de Haïfa.

Toutes ont dû quitter leurs terres et leurs maisons, parfois cossues, en 1948, chassées par les groupes combattants juifs ou par la peur instillée par les massacres. Elles se sont d’abord installées près de Jénine, plus au nord. Mais les tentes ont été balayées par une tempête de neige. Elles se sont alors encore déplacées. Le camp a été établi en 1952, à l’entrée orientale de Tulkarem.

Tulkarem, ville du nord de la Cisjordanie, a comme caractéristique d’être quasiment sur la ligne verte séparant la Cisjordanie et Israël, à l’endroit où l’État hébreu est le plus étroit. Netanya, ville côtière israélienne, est à 15 kilomètres. À vol d’oiseau, car aujourd’hui la cité palestinienne est collée au mur de séparation construit par Israël à partir de 2003. Les quinquagénaires se souviennent qu’ils allaient se baigner dans la Méditerranée. De la mer, les jeunes ne connaissent que l’air gorgé d’humidité salée.

Le message de l’armée israélienne : ni stabilité ni sécurité

Sabri a donné rendez-vous à l’entrée principale du camp. Ce qui a dû être une placette bordée de boutiques est aujourd’hui un amas de ruines. Le petit bâtiment de l’UNRWA, l’agence des Nations unies chargée de l’assistance aux réfugié·es palestinien·nes, est éventré, sa fonction reconnaissable uniquement au drapeau des Nations unies peint sur un des murs à moitié écroulé. À côté, la façade d’un immeuble de plusieurs étages porte des traces d’incendie, le rez-de-chaussée est entièrement brûlé.

Face à lui, un tas de gravats, avec quelques effets à peine reconnaissables au milieu des morceaux déchiquetés de béton et de métal. « Une grande maison de quatre étages, soupire Sabri. Ils l’ont détruite au D9. Avant le 7 octobre. Depuis, c’est pire. »

« Ils » désigne les soldats de l’État hébreu et « D9 », prononcé « Di Nine », un bulldozer énorme et blindé utilisé par les forces israéliennes lors des incursions, engin aussi redoutable que terrifiant, capable de tout arracher et de tout aplanir sur son passage.

À chaque fois, ils détruisent les infrastructures, les conduites d’eau, le réseau électrique, celui d’Internet, les égouts. Ça coûte une fortune que nous n’avons pas. Sabri, comité des services de Nour Shams

Sur un côté de l’ancienne placette, des hommes s’affairent dans des rez-de-chaussée, manient la truelle et le ciment frais, réparent des fils électriques, juchés sur des échelles. Il y avait ici des magasins. Plus loin, les volets métalliques restent tordus, à moitié arrachés, et les boutiques fermées. La vitrine du barbier est constellée d’impacts de balles, mais elle tient encore, et le coiffeur s’affaire à l’intérieur.

La dernière incursion a eu lieu le 4 juin dernier, quelques jours avant notre visite. Alors, une nouvelle fois, les habitants réparent les dégâts comme ils le peuvent. Et Sabri, membre du « comité de services » du camp, équivalent de la municipalité, a dépassé l’épuisement. « Il faut sans cesse recommencer. À chaque fois, ils détruisent les infrastructures, les conduites d’eau, le réseau électrique, celui d’Internet, les égouts. Ça coûte une fortune que nous n’avons pas », soupire-t-il.

Son homologue du deuxième camp de réfugié·es de Tulkarem, plus grand et plus peuplé, fait le même constat. « Nous avons estimé les dégâts pour les infrastructures uniquement à dix millions de dollars. À chaque fois que nous réparons, ils reviennent, et détruisent à nouveau tout », précise Zaki.

Dans le camp de Tulkarem, 180 habitations, 170 magasins et 120 voitures ont été totalement détruits. À Nour Shams, 50 maisons ont été totalement ruinées et 200 sont inhabitables.

Les véhicules cahotent dans la rue principale sur une chaussée de pierres et de sable. Ils soulèvent des nuages de poussière qui recouvrent de gris les quelques arbres. En plusieurs endroits, l’asphalte a été pulvérisé plusieurs fois par les blindés et les bulldozers. Celui de l’avenue principale de Tulkarem qui passe, depuis l’est, devant les deux camps était tout neuf. « En Cisjordanie, le revêtement des routes coûte une fortune car nous manquons de matériaux. Cette route venait juste d’être refaite, grâce à des fonds donnés par l’USAID [l’agence d’aide au développement américaine – ndlr] », souligne avec ironie Ismat Quzmar, économiste.

Dans les deux camps de Tulkarem, les destructions répétées sont telles que l’UNRWA n’a pas les fonds pour réparer.

La répétition des incursions militaires, partout en Cisjordanie mais plus particulièrement dans le nord du territoire, maintient des villes comme Tulkarem, Jénine, Naplouse ou Toubas dans un état d’instabilité et de crainte permanent.

« Les attaques de l’armée israélienne ne datent pas d’hier, et nous avons été très ciblés en 2023 avant même octobre. Mais depuis, cest encore plus dur que pendant la deuxième Intifada », reprend Sabri, devant une école primaire éventrée par le D9 dans le quartier d’Al-Manshiyyeh, à Nour Shams.

Le soulèvement armé palestinien entre 2000 et 2005, ponctué de batailles urbaines et d’attentats suicides, s’était accompagné d’une répression massive. Ainsi, le camp de réfugié·es de Jénine avait été totalement rasé en 2002 lors d’une opération militaire israélienne de grande ampleur. Tulkarem et ses deux camps avaient aussi payé le prix fort. D’autant que l’attentat qui l’avait déclenchée avait été commis par un habitant de Tulkarem.

Des groupes armés locaux, sans direction nationale

La brutalité de l’occupation est encore plus extrême, aujourd’hui, jugent unanimement les Palestiniens et Palestiniennes rencontré·es partout en Cisjordanie. Ce ne sont pas Sabri ou Zaki qui les démontiront.

« Les Israéliens mènent contre nous une guerre de revanche, reprend Sabri. Ils veulent en finir avec les Palestiniens, faire une nouvelle Nakba [“la Catastrophe” en arabe, nom donné à l’expulsion de 700 à 750 000 Palestinien·nes de leurs terres en 1948 – ndlr]. Ils s’en prennent surtout aux camps de réfugiés car ils s’imaginent qu’en finir avec les réfugiés, c’est en finir avec la résistance. »

La « résistance », comme les Palestiniens et Palestiniennes nomment l’ensemble des groupes armés, nous la croisons là, dans une ruelle du camp de Tulkarem, sous la forme d’une dizaine de jeunes hommes minces et très méfiants, près d’une maison brûlée lors du dernier raid de l’armée. Ils s’enquièrent de la nationalité du visiteur étranger, de sa profession, puis le laissent passer, les accompagnateurs, eux-mêmes du camp, servant de garants.

La défiance est d’autant plus grande que l’armée israélienne envoie souvent en éclaireurs des mousta’ribin – mista’arvim en hébreu –, soldat·es d’élite déguisé·es en Palestinien·nes, pratiquant toutes les nuances des dialectes et des manières d’être. Toute personne étrangère, dès lors, devient suspecte.

Ce sont des groupes sans hiérarchie, sans leadership national. [...] ils ne supportent pas de voir l’occupant dans leur camp, leur village ou leur ville. Ibrahim S. Rabaia, chercheur en sciences politiques

À Nour Shams, en voilà cinq, de la « résistance », tranquillement assis autour d’une table basse installée dans une des rues du camp. Trois d’entre eux sont équipés de fusils d’assaut de type kalachnikov visiblement très bien entretenus ou neufs. Deux couteaux de combat sont posés sur la table.

Eux aussi se montrent soupçonneux, et peu bavards. Tout juste consentent-ils quelques phrases, expliquant qu’il n’existe plus de différences entre factions palestiniennes. Ils refusent de dire à quel mouvement ils appartiennent ou se sentent affiliés. « Nous sommes la résistance, et nous ne faisons qu’un, lâche le moins taiseux. Notre objectif est de défendre notre peuple et d’empêcher les sionistes [les soldats israéliens – ndlr] d’attaquer le camp. » Quant aux moyens utilisés : « Nous avons les fusils et nous posons des pièges explosifs », conclut-il.

« La résistance est très différente aujourd’hui des séquences précédentes comme la deuxième Intifada, explique Ibrahim S. Rabaia, chercheur en sciences politiques et originaire de Jénine. Ce sont des groupes sans hiérarchie, sans leadership national. La plupart de ces jeunes sont issus ou proches du Fatah [parti de Yasser Arafat et de Mahmoud Abbas – ndlr] mais ne s’en revendiquent pas. Simplement, ils ne supportent pas de voir l’occupant dans leur camp, leur village ou leur ville. Cette absence de structure pose un problème aux Israéliens : ils ne savent pas qui ils combattent. »

Derrière les jeunes hommes armés du camp de Nour Shams, des affiches collées sur le mur d’une maison, et sur les affiches, des portraits. « Lui, lui et lui, ce sont des innocents, ils n’ont jamais porté les armes, s’énerve l’un d’eux en désignant des visages juvéniles. Et lui, Youssef, il avait 9 ans ! » Un grand portrait en pied d’un enfant souriant est accroché à côté de l’entrée d’une épicerie.

C’était le 19 octobre 2023. Un tir de drone, juste à l’endroit où les jeunes armés ont installé leur table basse. Il a tué douze personnes, dont quatre enfants. Les impacts sont encore visibles, sur le sol et sur les murs.

Depuis, système D contre hautes technologies, le ciel au-dessus des ruelles est caché par des bâches en plastique noir visant à rendre aveugles les drones. Et depuis le 19 octobre 2023, Oum Kaissar est inconsolable. Elle porte en médaillon la photo de son fils Kaissar tué ce jour-là.

Un autre de ses enfants, Mahmoud, 28 ans, a été gravement blessé. La partie droite du crâne enfoncée, il a perdu l’usage de son bras et parle avec grande difficulté. « Les soldats israéliens avait envahi le camp au milieu de la nuit et puis on a cru qu’ils s’étaient retirés, alors j’ai envoyé Kaissar et Mahmoud chercher de quoi manger, raconte Oum Kaissar dans la petite pièce où son mari, gravement malade, gît sur un lit d’hôpital. Mais le drone a tiré. »

Le désastre économique se rajoute à la catastrophe humaine

Mahmoud était carreleur. Jusqu’au 7 octobre, il travaillait en Israël, avec un permis en bonne et due forme. Comme beaucoup de travailleurs de cette ville frontalière.

Tous se sont retrouvés sans emploi et donc sans revenus après le 7 octobre. Dans la famille d’Ahmed, jardinier paysagiste, plus personne ne travaille. « Je trouve à m’employer ici ou là, mais comme personne n’a d’argent, c’est très rare d’avoir des clients, soupire-t-il. Je ne sais pas comment je vais réussir à continuer à financer les études de mon fils aîné, à l’université. »

Certains, comme Eid, du camp de Tulkarem, ont en plus vu leur habitation gravement endommagée pendant une incursion de l’armée israélienne, et n’ont d’autre choix que de louer un autre logement en ville. « Nous venons dans la journée faire de petits travaux pour essayer de réparer ce qui l’est. Mais j’ai perdu mon travail, je dois débourser 1 500 shekels [375 euros] pour le logement de remplacement et je ne reçois aucune aide, alors c’est vraiment très difficile », lâche-t-il.

Le samedi, jour de congé hebdomadaire en Israël, est traditionnellement la journée la plus active de la semaine. Les Palestinien·nes de 1948, citoyen·nes d’Israël, viennent faire leurs courses dans les cités frontalières, Tulkarem et Jénine, beaucoup moins chères, et visiter leur famille élargie.

Mais les points de passage sont fermés et les gens ont peur. Le camp militaire israélien est accolé au mur de séparation, les jeeps, les transports blindés, les bulldozers et le D9 peuvent débouler en quelques minutes.

« Notre vie est suspendue », soupire Sabri, désolé de voir les mères de Nour Shams aller fleurir les tombes de leurs enfants dans le petit cimetière, juste de l’autre côté de la route défoncée par les incursions.


 

   mise en ligne le 15 juin 2024

La manifestation contre l’extrême droite remplit déjà les rues de Montpellier

Stéphane Ortega sur https://rapportsdeforce.fr/

Environ 7000 personnes ont participé à la manifestation contre l’extrême droite à Montpellier, ce vendredi 14 juin. Des chiffres qui laissent présager que la mobilisation sera importante dans les près de 200 autres communes mobilisées ce week-end.

 Vendredi, 18 heures. L’heure et le jour de la manifestation contre l’extrême droite ne sont pas habituels dans la capitale héraultaise, mais la situation politique ne l’est pas plus, puisque Jordan Bardella (RN) pourrait devenir Premier ministre dans trois semaines.

Le rassemblement appelé par une cinquantaine d’organisations syndicales – dont la CGT, la CFDT, la  FSU, l’UNSA, et Solidaires – politiques et associatives ne cesse d’enfler, en moins d’une heure, il passe de quelques centaines à quelques milliers. Pour accueillir les retardataires qui sortent du travail, le camion-sono de la CGT crache la chanson anti-raciste des Berurier Noir « Salut à toi ». Un peu plus loin, l’organisation antifasciste Jeune Garde regroupe ses troupes autour d’un immense étendard signé de son logo et d’une banderole où est inscrit « Unité face à l’extrême droite, la jeunesse en première ligne ».

Les jeunes justement, et même parfois les très jeunes, sont particulièrement nombreux dans le défilé qui réunira jusqu’à près de 7000 personnes (4000 selon la police, 10 000 selon la CGT). Mais contrairement à la première protestation du lundi 10 juin, au lendemain de la dissolution, ils ne représentent pas 80 % des manifestants. Ce coup-ci, les organisations syndicales signataires de l’appel national ont mobilisé leurs militants. De même que les partis politiques qui composent le Front populaire qui s’est doté d’un programme de gouvernement, présenté le matin même, lors d’une conférence de presse à Paris.

Le Front populaire comme horizon

Parmi les retardataires, le maire PS de Montpellier, Michael Delafosse rejoint la manifestation avant qu’elle ne s’élance. Poignées de main enjouées aux responsables syndicaux présents en tête de cortège et échanges tout sourire avec les représentants du Parti communiste et ceux, adversaires de la veille, de la France Insoumise. L’ambiance est à l’union et elle infuse jusque dans le carré de tête syndical.

« En faisant la réforme contre tous les syndicats et contre la population, Macron a pris une lourde responsabilité antidémocratique. Il a fait le choix de faire monter l’extrême droite, a repris ses thèses racistes, il a fait passer la loi immigration et veut maintenant faire passer sa réforme de l’assurance chômage », fustige Serge Ragazzacci, secrétaire général de l’Union départementale CGT 34, s’exprimant au nom de l’intersyndicale locale. Il fustige le chef de l’État et le Rassemblement national, « toujours défavorables aux travailleuses et aux travailleurs » et voit le salut dans la toute récente unité politique à gauche.

« Nous devons poursuivre dans l’unité du Front populaire jusqu’à être majoritaires dans le pays », assure le syndicaliste qui n’hésite pas à exhorter les manifestants à « aller voir les camarades abstentionnistes et ceux qui se sont trompés de bulletin de vote ». Quitte à faire un pas de côté vis-à-vis de la position traditionnelle de la CGT, de non-appel au vote pour un parti en particulier. Un peu plus nuancée après de nombreuses expériences de gauche déçues, la représentante locale de la Ligue des droits de l’Homme prévient : « on ne donne pas un blanc-seing aux politiques, il faut qu’ils travaillent avec le mouvement social ».

Une première manifestation massive

Derrière le premier tiers de la manifestation emmenée par l’intersyndicale locale, dans lequel les partis socialistes et communistes se mêlent aux syndicalistes, le cortège est plus bigarré. Les organisations de l’extrême gauche montpelliéraine sont toutes représentées et La France insoumise fait nombre. Dans cette partie du défilé, l’ambiance est plus revendicative, le public plus jeune et les non-habitués des manifestations munis de pancartes fabriquées à la main, plus nombreux. Les drapeaux ou banderoles des différents acteurs du mouvement social, de Greenpeace à la Confédération paysanne, en passant par Médecin de monde, le syndicat des avocats de France ou encore de la marche des fiertés, se mélangent. Enfin, on trouve un bloc antifasciste massif et particulièrement animé, dont la partie la plus structurée est conduite par la Jeune Garde.

A Lyon, le collectif « Fermons les locaux fascistes » organisait aussi une manifestation contre l’extrême droite ce vendredi, avant celle de l’intersyndicale dimanche. Sur la place des Terreaux, là aussi, des milliers de manifestants contre l’extrême droite (2000 selon la police, 5000 selon les organisateurs). Des chiffres qui laissent présager que la mobilisation sera importante dans l’ensemble des autres villes.


 


 

Montpellier : une intersyndicale unie contre la montée de l’extrême-droite

Elian Barascud sur https://lepoing.net/

La manifestation du vendredi 14 juin à Montpellier, contre la montée de l’extrême-droite, a rassemblé 10 000 personnes selon la CGT et 4 000 selon la police. Les syndicats appellent à la mobilisation, voire à la grève, en vue des législatives anticipées du 30 juin et 7 juillet prochains pour ne laisser “aucune voix au Rassemblement National”

Un mouvement social est-il en train de naître pour pousser les candidatures du nouveau front populaire ? C’est ce que la manifestation montpelliéraine du 14 juin contre la montée de l’extrême-droite laisse entendre. Après une première mobilisation lundi 11 juin, tous les syndicats, à l’exception de Force Ouvrière et de la CGE avaient appelé à ce rendez-vous, qui a rassemblé 10 000 personnes selon les organisateurs et 4 000 selon la police. L’organisation antifasciste Jeune Garde était également présente avec un immense étendard signé de son logo et d’une banderole où l’on pouvait lire « Unité face à l’extrême droite, la jeunesse en première ligne ». A noter, la présence du maire de Montpellier, Michaël Delafosse, au début de la manifestation. L’édile PS, aussi anti-NUPES soit-il, s‘est prononcé cette semaine en faveur d’une union de la gauche “la plus large possible”.

La CGT appelle à voter ET à faire grève”

Nous sommes fiers que nos syndicats soient unis pour que ce front populaire puisse repousser l’extrême-droite et obtenir une majorité de gauche !”, s’exclamait Serge Ragazzacci, secrétaire général de l’Union départementale CGT 34, s’exprimant au nom de l’intersyndicale locale. “Jordan Bardella ne retirera pas la réforme des retraites, car il veut rassurer le patronat. L’extrême-droite est toujours défavorable aux travailleuses et aux travailleurs. Nous appelons à voter, et à faire grève dès la semaine prochaine pour soutenir le front populaire.” Des mouvements syndicaux sont dore et déjà attendus dans l’énergie, et chez les cheminots le 21 juin. Des cheminots qui seront en meeting à Montpellier le 27 juin avec les candidats du front populaire pour évoquer la question des transports. “Nous devons nous servir du contexte pour mettre la pression sur les conditions de travail, le ciment du front populaire c’est le mouvement social”, a précisé Serge Ragazzacci.

Si un mouvement social est en train de naître, les syndicats vont-ils appeler ouvertement appeler à voter pour l’union de la gauche ? “Le SNESUP-FSU va soutenir le Front Populaire”, répondait Yann Leredde, enseignant-chercheur à l’Université de Montpellier et syndiqué au SNESUP. “La prochaine étape, c’est que tous les syndicats appellent à voter front populaire. Tant pis pour la charte d’Amiens [texte fondateur du syndicalisme en France qui revendique l’indépendance vis-à-vis des partis politiques et de l’État, NDLR], c’est ça ou la peste brune. En tout cas, la situation nous soude, on est là avec la CFDT alors que d’habitude on ne se parle pas. Bon, on les chambre un peu sur Laurent Berger [ancien patron de la CFDT dont le nom a été évoqué comme un potentiel premier ministre en cas de victoire du Front Populaire aux législatives, NDLR], mais on est ensemble.”

Chez Solidaires, l’appel au vote pour le Front Populaire semble moins évident, comme l’expliquait David, syndiqué à Sud Education. “Notre mot d’ordre, c’est pas une voix pour l’extrême-droite. L’objectif répond à deux urgences : battre le RN pour éviter de devoir lutter contre dans la rue, en dévoilant sa supercherie sociale, et imposer nos idées pour une vraie rupture sociale en construisant des mobilisations contre un potentiel gouvernement de gauche.”

Même la Confédération Paysanne a rejoint l’appel de l’intersyndicale. Pour Amandine Mallantes, représentante de la zone Méditerranéenne du syndicat agricole, l’enjeu est de dénoncer la récupération politique du RN sur la crise agricole. “Ils ont joué sur l’antilibéralisme pour séduire les agriculteurs, oui, ils ont peur qu’on interdise les pesticides et que ça impacte leurs rendements. Le point positif, c’est que la FNSEA [syndicat agricole majoritaire, NDLR], a appelé à faire barrage contre l’extrême-droite. De notre côté, on va aller voir les candidats du Front Populaire pour les pousser à s’engager sur la question des prix planchers et des revenus pour qu’on puisse vivre de notre travail.”

La manifestation s’est ensuite dispersée au Peyrou, et un gros millier de jeunes ont continué de défiler dans les rues en scandant “La jeunesse emmerde le front national”.

Du côté des perspectives, un rassemblement pour dénoncer les violences d’extrême-droite, appelé par plusieurs syndicats et organisations (Solidaires, l’UCL, le NPA…) a été annoncé samedi 22 juin à 11 heures sur la place Krasucki, lieu où un militant syndical a été agressé par des néonazis pendant le festival des fanfares.


 

   mise en ligne le 14 juin 2024

Front Populaire : quelles sont les mesures annoncées par les partis de gauche

La rédaction sur www.humanite.fr

Lors de la première conférence de presse du mouvement, ce vendredi 14 juin à Paris, les représentants des forces de gauche ont présenté un programme de gouvernement articulé autour de 3 temps : les 15 premiers jours, les 100 premiers jours et les mois suivants. Voici les principales mesures annoncées.

Les forces de gauche se sont accordées « pour faire front populaire » autour d’un programme partagé et soutenir des candidatures uniques. L’alliance rassemble les Écologistes, La France insoumise, le Parti communiste français, le Parti socialiste, Génération·s, le NPA et la Gauche républicaine et socialiste tout en poussant à une mobilisation des associations, des forces syndicales et des acteurs de la société civile.

Les mesures qui seraient prises dans les tout premiers jours :

Décréter l’état d’urgence sociale

  • Bloquer les prix des biens de première nécessité dans l’alimentation, l’énergie et les carburants par décret, et renforcer le bouclier qualité-prix pour les outre-mer

  • Abroger immédiatement les décrets d’application de la réforme d’Emmanuel Macron passant l’âge de départ à la retraite à 64 ans, ainsi que les réformes de l’assurance-chômage

  • Augmenter le minimum contributif (pension de retraite pour une carrière complète) au niveau du SMIC et le minimum vieillesse au niveau du seuil de pauvreté

  • Augmenter les salaires par le passage du SMIC à 1 600 € net, par la hausse de 10 % du point d’indice des fonctionnaires (intégralement compensée pour les collectivités territoriales), augmenter les indemnités des stagiaires, le salaire des apprentis et des alternants

  • Engager les négociations commerciales en garantissant un prix plancher et rémunérateur aux agriculteurs et en taxant les superprofits des agro-industriels et de la grande distribution

  • Revaloriser les APL de 10 %

Relever le défi climatique

  • Décréter un moratoire sur les grands projets d’infrastructures autoroutières

  • Adopter un moratoire sur les mégabassines

  • Mettre en place des règles précises de partage de l’eau sur l’ensemble des activités

Défendre le droit au logement

  • Relancer la construction du logement social en revenant sur les coupes de Macron pour les organismes HLM de 1,4 milliard d’euros annuels

  • Créer les places d’accueil d’hébergement d’urgence permettant un accueil inconditionnel et procéder dans les situations d’urgence à la réquisition des logements vides nécessaires pour loger les sans-abri

Réparer les services publics

  • Organiser une conférence de sauvetage de l’hôpital public afin d’éviter la saturation pendant l’été, proposer la revalorisation du travail de nuit et du week-end pour ses personnels

  • Redonner à l’école publique son objectif d’émancipation en abrogeant le « choc des savoirs » de Macron, et préserver la liberté pédagogique

  • Faire les premiers pas pour la gratuité intégrale à l’école : cantine scolaire, fournitures, transports, activités périscolaires

  • Augmenter le montant du Pass’Sport à 150 euros et étendre son utilisation au sport scolaire en vue de la rentrée

Apaiser

  • Relancer la création d’emplois aidés pour les associations, notamment sportives et d’éducation populaire

  • Déployer de premières équipes de police de proximité, interdire les LBD et les grenades mutilantes, et démanteler les BRAV-M

Retrouver la paix en Kanaky-Nouvelle Calédonie

  • Abandonner le processus de réforme constitutionnelle visant au dégel immédiat du corps électoral. C’est un geste fort d’apaisement qui permettra de retrouver le chemin du dialogue et de la recherche du consensus. À travers la mission de dialogue, renouer avec la promesse du « destin commun », dans l’esprit des accords de Matignon et de Nouméa et d’impartialité de l’État, en soutenant la recherche d’un projet d’accord global qui engage un véritable processus d’émancipation et de décolonisation.

Mettre à l’ordre du jour des changements en Europe

  • Refuser les contraintes austéritaires du pacte budgétaire

  • Proposer une réforme de la Politique agricole commune (PAC)

Les grandes orientations pour répondre à « l’urgence de la paix »

Plusieurs mesures sont proposées visant à répondre à cette urgence, autour de trois axes :

  • Promouvoir une diplomatie française au service de la paix

  • Agir pour un cessez-le-feu immédiat à Gaza et pour une paix juste et durable

  • Défendre l’Ukraine et la paix sur le continent européen

Le programme du Nouveau Front Populaire s’articule autour de trois temps :

  • 15 premiers jours : la rupture. « Une seule priorité pour le gouvernement du Nouveau Front Populaire dès son installation : répondre aux urgences qui abîment la vie et la confiance du peuple français. Nous en finirons avec la brutalisation et la maltraitance des années Macron. Nous adopterons immédiatement 20 actes de rupture pour répondre à l’urgence sociale, au défi climatique, à la réparation des services publics, à un chemin d’apaisement en France et dans le monde. Pour que la vie change dès l’été 2024. »

  • 100 premiers jours : l’été des bifurcations. « Passés les 15 premiers jours, une session extraordinaire s’ouvrira à l’Assemblée nationale, où les groupes du Nouveau Front Populaire sont majoritaires, puis une seconde à la rentrée, après la fin des Jeux Olympiques et Paralympiques. Le Parlement tient une place beaucoup plus importante dans le type de gouvernement promu par le Nouveau Front Populaire. Les députés sont particulièrement associés et/ou à l’initiative de 5 paquets législatifs pour amorcer les grandes bifurcations dont le pays a besoin. D’abord, à la suite des mesures d’urgence par décret, la présentation d’une grande loi permet de rattraper et d’améliorer la situation sociale des Français grandement paupérisés par 7 ans de macronisme et 3 ans d’inflation. Deux grandes lois permettront d’entamer la reconstruction des deux services publics les plus cruciaux : santé et éducation. Une loi énergie climat permettra de jeter les bases de la planification écologique. Enfin, le premier projet de loi de finances rectificative sera présenté pour abolir les privilèges des milliardaires. »

  • Les mois suivants : les transformations. « Une fois ces grands chantiers lancés, tout reste à faire pour tout changer ! Ce sera la tâche du gouvernement et des députés du Nouveau Front Populaire, en lien constant avec la société mobilisée, notamment les syndicats, associations, collectifs. L’ambitieux programme législatif de transformation que le Nouveau Front Populaire se fixe pour les mois suivants est largement issu des propositions et revendications produites par cette société mobilisée. Sa cohérence globale c’est l’application pleine et entière du programme suivant : liberté, égalité, fraternité. Son cap c’est l’harmonie des êtres humains entre eux et avec la nature. »

Dans le préambule de ce programme, les formations de gauche expliquent : « Le Nouveau Front Populaire rassemble des femmes et des hommes issus d’organisations politiques, syndicales, associatives et citoyennes qui s’unissent pour construire un programme de rupture avec la politique d’Emmanuel Macron, répondant aux urgences sociales, écologiques, démocratiques et pour la paix.

Nous combattons le projet raciste et de casse sociale de l’extrême droite et voulons l’empêcher d’arriver au pouvoir. Nous refusons les attaques contre nos libertés démocratiques et la répression vis-à-vis des forces sociales et associatives, particulièrement bafouées ces dernières années.

Nous luttons contre la multiplication des discours de haine et contre la prolifération des menaces et des violences qui abîment notre démocratie.

C’est pourquoi notre majorité et nos parlementaires s’engagent à porter ces principes éthiques tout au long de la mandature en refusant la diffusion de fausses informations, la calomnie, le cyberharcèlement, et les incitations à la haine, y compris sur internet.

En donnant une majorité de députés au Nouveau Front Populaire, les Françaises et les Français écriront une nouvelle page de l’histoire de France. »


 

   mise en ligne le 13 juin 2024

En matière d’économie,
le RN dit tout et son contraire

Youmni Kezzouf et Mathias Thépot sur www.mediapart.fr

Jordan Bardella ne veut plus abroger la réforme des retraites d’Emmanuel Macron, revenant sur une promesse du mouvement d’extrême droite. Une nouvelle preuve du glissement néolibéral du programme économique du RN qu’il n’assume pas encore clairement.

Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup. En l’espace de quelques jours, les cadres du Rassemblement national (RN) ont de nouveau illustré la capacité de leur mouvement à dire tout et son contraire en matière d’économie, cette fois-ci au sujet de l’abrogation de la réforme des retraites de 2023 d’Emmanuel Macron repoussant l’âge légal de départ de 62 à 64 ans. Réforme combattue farouchement par les député·es RN à l’Assemblée nationale.

Dans la droite ligne du programme de Marine Le Pen en 2022, qui refusait tout allongement de l’âge de départ, le député RN Thomas Ménagé déclarait lundi 10 juin sur BFMTV, au lendemain de l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron : « Nous reviendrons sur la réforme injuste des retraites portée par Emmanuel Macron. »

Et de préciser qu’en cas d’accession du parti xénophobe à Matignon, « il y aura une réforme juste, celle que Marine Le Pen proposait pendant la présidentielle, que [le RN a] proposée dans l’hémicycle, lors du débat des retraites il y a quelques mois », soit concrètement le retour à la retraite à 60 ans pour les personnes entrées dans la vie active avant l’âge de 20 ans.

Mais le lendemain, questionné sur RTL sur une éventuelle abrogation de la réforme des retraites d’Emmanuel Macron, le président du RN, Jordan Bardella, s’est montré beaucoup plus mesuré : « Nous verrons... J’ai la lucidité et l’honnêteté de dire aux Français que la situation économique dont nous allons hériter dans un pays qui pulvérise sous Emmanuel Macron les records de déficits commerciaux, de déficits publics et de dettes, sera compliquée. »

Au journal Le Monde, Renaud Labaye, secrétaire général du groupe RN à l’Assemblée, a même confirmé que le retour à la retraite à 60 ans pour les personnes ayant travaillé avant 20 ans, l’une des mesures phares du programme de Marine Le Pen de 2022, ne figurerait pas dans la plateforme programmatique du parti pour les prochaines élections législatives. Un sacré rétropédalage !

En façade, le Rassemblement national explique son revirement par la situation dégradée des finances publiques laissée par le chef de l’État. « L’ardoise d’Emmanuel Macron va être terrible », prévenait Sébastien Chenu sur le plateau de CNews mardi. Mais l’argument est un peu court. Et ce, pour une raison simple : le niveau élevé du déficit public ne date pas d’hier.

Lorsque le RN proposait il y a peu l’abrogation de la réforme Macron de 2023, les finances publiques étaient sensiblement dans le même état qu’actuellement. Il y a certes eu, fin mars, une réévaluation à la hausse du déficit public par l’Insee de 4,9 % à 5,5 % du PIB pour 2023. Mais avouons qu’il en faut tout de même peu pour que le RN tourne casaque et perde de vue ses supposés grands principes sociaux.

Alliance avec LR 

Une raison plus évidente au revirement du Rassemblement national sur les retraites est la perspective d’une alliance électorale pour les législatives avec le parti Les Républicains (LR) annoncée mardi 11 juin par son président Éric Ciotti – depuis exclu du parti. Les LR militent historiquement pour les réformes néolibérales, dont le recul de l’âge de départ à la retraite à 65 ans.

Pour le RN, il faut donc montrer patte blanche auprès d’un parti qui juge sévèrement les positions économiques du mouvement d’extrême droite. Pour preuve le 23 mars, sur la scène d’un meeting de sa tête de liste François-Xavier Bellamy, Éric Ciotti n’avait pas de mots assez durs sur le programme de celui qui est désormais son allié. « N’égarez pas votre vote au Rassemblement national !, exhortait-il. Ils accentueraient la dégringolade financière et budgétaire avec leur programme économique qui réhabilite l’assistanat. Ils nous isoleraient davantage dans le monde. »

Pour ne pas brusquer les LR, le député RN Julien Odoul tempérait lui aussi mercredi sur France Info l’idée de s’accrocher coûte que coûte à l’abrogation de la réforme des retraites de Macron : « Quand vous constituez un gouvernement d’union nationale, vous mettez autour de la table des gens qui ne pensent pas tous la même chose, a-t-il argué. Notre combat pour une retraite juste avec départ à 60 ou 62 ans, nous y sommes profondément attachés. Mais dans le cadre de cette union, l’objectif, c’est de se rassembler sur des points qui font consensus avec Les Républicains. »

Et le député RN de lister le « grand nombre de points d’accord » qu’il partage avec LR sur les questions d’autorité ou d’immigration. Certes, pour connaître clairement les points d’accord sur le terrain économique, il faudra repasser.

Peut-être en apprendrait-on davantage si le programme économique du RN, préparé par le député Jean-Philippe Tanguy, chargé de ces questions au parti, et censé être prêt depuis le mois de janvier, était publié. Interrogée sur TF1 sur l’imminence de cette publication avant le scrutin du 30 juin, Marine Le Pen a répondu... par un éclat de rire : « On pourrait le publier, mais la réalité, c’est que le président de la République a choisi vingt jours pour ces élections, nous allons concentrer nos efforts sur des propositions très claires issues de notre projet. »

À droite en économie 

Du reste, il y a fort à parier que le prochain millésime économique du RN sera plus libéral que le précédent qui avait été publié pour l’élection présidentielle de 2022 ; le programme de 2022 ayant été lui-même plus libéral que celui de 2017. La prise de position récente de Jordan Bardella sur le sujet des retraites est, de ce point de vue, cohérente avec la droitisation des propositions économiques du RN.

Rappelons que les mesures empruntées à la gauche – retraite à 60 ans pour tous, défense des 35 heures, sauvegarde du statut de la fonction publique, remise en cause de la loi travail –, qui avaient permis au parti d’extrême droite de gagner un électorat populaire en 2017, n’avaient pas été préservées dans le programme de 2022.

Outre les mesures économiques xénophobes de « préférence nationale » pour l’attribution des aides sociales – qui sont une constante à travers les années chez le RN –, le programme économique de 2022 faisait en effet la part belle aux baisses d’impôts (TVA, impôt sur le revenu, impôt sur les sociétés, impôt sur l’héritage, etc.) et de cotisations sociales. Des mesures que des partis comme LR ou LREM n’auraient pas reniées.

Une critique macroniste à côté de la plaque

Plutôt que d’élaborer une critique clinique de la faisabilité des propositions économiques du Rassemblement national (RN), la Macronie préfère lui intenter un procès… en socialisme. Il fallait oser. « Votre programme économique est le plus marxiste qui n’ait jamais été proposé en France depuis une quarantaine d’années », martelait le 4 juin dernier Bruno Le Maire à l’Assemblée nationale à l’endroit des député·es RN, entretenant le confusionnisme le plus total : il n’est jamais question, ni de près ni de loin, de lutte des classes dans le programme économique du parti d’extrême droite.

L’exécutif aurait pu axer sa critique sur les propositions indignes du RN visant à instaurer la « préférence nationale » pour l’attribution des aides sociales. Que nenni ! Il préfère cibler les rares mesures d’inspiration de gauche reprises par l’extrême droite : la nationalisation des autoroutes et la restauration de l’âge de la retraite à 60 ans pour les personnes ayant commencé à travailler avant 20 ans. « Comment financeront-ils ce qu’ils ont proposé, la fin de la réforme des retraites et les 60 ans ? La renationalisation des autoroutes et tant et tant de réformes ? », a fait mine de questionner Emmanuel Macron lors de sa conférence de presse qui s’est tenue le mercredi 12 juin. À chacun ses combats…

Des propositions réellement de « gauche », il ne restait dans le programme de 2022 du RN que la nationalisation des autoroutes et le retour de l’âge du départ à la retraite – certes édulcoré par rapport à 2017 – à 60 ans pour les personnes ayant commencé à travailler avant 20 ans.

Depuis lors le RN poursuit, discrètement mais sûrement, la droitisation de son discours économique, se rapprochant de plus en plus des positions du parti présidentiel. Il n’y avait qu’à voir la campagne de Jordan Bardella pour les élections européennes, durant laquelle il a tout fait pour plaire aux lobbys économiques.

À chaque intervention face à une fédération patronale, il multipliait les phrases de type « économiquement, je suis raisonnable » ou « il faut que le décideur politique ait conscience qu’il ne sait pas mieux que le chef d’entreprise ». Difficile de faire plus pro-business.

« On m’a fait savoir que je devais rassurer les milieux économiques », assumait-il face aux dirigeants du Mouvement des entreprises de France (Medef), leur assurant qu’il était « pro-start-up », pro « croissance » et même favorable à l’union des marchés de capitaux en Europe. Voilà qui a (enfin) le mérite de la clarté.


 

   mise en ligne le 12 juin 2024

Violence d’extrême droite :
« Certains militants seront tentés
de se dire : "On a le champ libre" »

par Maël Galisson sur https://basta.media/

Les succès électoraux des partis d’extrême droite en Europe, et la perspective d’une victoire de Marine Le Pen en France en 2027, vont-ils contribuer à « libérer » encore plus la violence des groupes racistes ? Le chercheur Jean-Yves Camus répond.

Jean-Yves Camus est directeur de l’Observatoire des radicalités politiques à la Fondation Jean-Jaurès.

Basta! : Quelle lecture faites-vous de cette série d’actes violents perpétrés par l’extrême droite en Bretagne depuis fin 2022 ?

Jean-Yves Camus : Ces évènements détonnent un peu dans une région qu’on a souvent décrite comme étant moins perméables que les autres régions de France au Front national (FN), devenu Rassemblement national (RN). Dans une partie de la Bretagne, il y a une tradition de gauche assez vivace. Je pense par exemple à Saint Brieuc, dans les Côtes d’Armor, où l’extrême droite s’est pourtant manifestée de manière violente à plusieurs reprises ces derniers mois. Dans les années 60/70, Saint-Brieuc a été une des rares municipalités tenues par le Parti socialiste unifié (PSU), symbole d’une « Bretagne rouge » qu’on retrouve encore par exemple avec le maire de Carhaix.

Ceci étant, il s’est effectivement déroulé récemment toute une série d’évènements extrêmement importants en Bretagne, en particulier cette campagne d’intimidations des élus de la mairie de Callac qui a abouti au retrait du projet d’implantation de familles de réfugiés. Face à la pression des manifestations, face à la tournure médiatique que prenait l’affaire et aux menaces proférées sur les élus, la mairie a fini par jeter l’éponge. Je pense que ça a été perçu par l’extrême droite comme une première brèche dans laquelle il fallait s’enfoncer. La seconde brèche, c’est ce qu’il s’est passé à Saint-Brévin-Les-Pins[Début 2023, le projet d’ouverture d’un Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile (CADA) à Saint-Brévin-les-Pins (44) a suscité une violente opposition alimentée par de nombreuses organisations d’extrême droite, parmi lesquelles le parti d’Éric Zemmour, Reconquête !. Cette violence a culminé le 22 mars 2023 quand le domicile du maire, Yannick Morez, a été la cible d’un incendie volontaire, entraînant la démission de l’élu.]].

Comment caractériser les groupes à l’origine de ces violences ? Peut-on distinguer des différences idéologiques, des stratégies et modalités d’actions différentes ?

Jean-Yves Camus : Le mouvement antifasciste a réalisé une cartographie assez précise des groupes d’extrême droite radicale, qui se sont multipliés depuis les différentes vagues de dissolution en 2013, en 2019 et 2021.

En Bretagne, ce qui me frappe quand on regarde cette carte, c’est qu’il existe désormais non seulement des groupes assez conséquents dans les deux grandes métropoles que sont Nantes et Rennes, mais également dans des villes plus modestes, telles que Vannes, où s’est implanté le groupuscule An tour-tan. Par ailleurs, des membres de l’ex Alvarium, désormais Rassemblement des Étudiants de Droite (RED) basé à Angers, viennent très souvent intervenir en Bretagne.

Il y a également des actions disséminées un petit peu partout sur le territoire breton, notamment par exemple à Lorient ou à Saint Brieuc. Il s’agit-là d’un phénomène assez nouveau. Saint-Brieuc est une ville sans tradition d’extrême droite. Pourtant, ces derniers mois, plusieurs lieux alternatifs ont été confrontés à des agressions de cette mouvance.

Violences d’extrême droite

Basta! a recensé une cinquantaine d’exactions de janvier 2023 à mai 2024 commises en Bretagne et Loire-Atlantique. Elles sont classées en quatre catégories, par ordre de gravité, des tags racistes ou néo-nazis aux violences physiques, en passant par les menaces et les incendies (contre la maison d’un élu) et tentatives d’incendie (contre des mosquées notamment).

On peut distinguer un certain nombre de « sous familles » dans cette extrême droite radicale. Il existe des groupes issus de scissions de l’Action Française, en particulier représentés par L’Oriflamme à Rennes et par Korser à Nantes. On recense également des groupes de hooligans politisés relativement actifs, notamment à Rennes.

Il y a aussi un petit milieu d’extrême droite dont la base idéologique reste l’autonomisme breton, qui s’est compromis de manière conséquente dans la collaboration avec l’Allemagne nazie pendant la seconde guerre mondiale. Le Parti National Breton (PNB) se raccroche à ce courant et est toujours actif dans la région.

Une des autres particularités de l’ouest de la France, ce sont les catholiques intégristes. On retrouve ainsi des traditionnalistes restés fidèles à Rome, tels que la Fraternité Saint-Pierre, qui en général ne s’engagent pas dans des actions violentes, mais aussi des traditionnalistes de la Fraternité Saint-Pie X, ainsi qu’une implantation de Civitas (dissoute en août 2023), qui eux sont davantage portés sur l’action militante.

Et puis sont présents également des sédévacantistes, qui considèrent que le trône pontifical est vacant depuis Pie XII [décédé en 1958, dont le pontificat a été très critiqué pour sa complaisance vis à vis du fascisme et du nazisme, ndlr] et que tous les papes ultérieurs ont été élus de manière illégitime. Ils ne sont pas très nombreux, mais ils sont très nettement surreprésentés dans les départements d’Ille-et-Vilaine et des Pays-de-Loire, notamment dans la région nantaise. Leurs fils de discussion Telegram sont particulièrement actifs et guère sympathiques.

Le site internet Breizh info, qui se présente comme un média, a pris également de l’ampleur ces dernières années et contribue à la visibilité de toute cette mouvance.

Que permet ce type d’actions violentes ? Est-ce une manière de recruter de nouveaux militants ?

Jean-Yves Camus : Incontestablement, ce genre d’actions leur donne de la visibilité. Certains groupes décident aussi d’investir un « lieu de vie » afin de faire de la formation militante, à l’image par exemple de ce qu’ont fait les militants de l’Alvarium à Angers ou du Bastion social à Lyon. Il s’agit de lieux de rencontres, d’échanges et de projections qui visent à rompre avec la routine sectaire consistant à ne se réunir qu’entre-soi mais, au contraire, cherche à recruter de nouveaux militants à l’extérieur.

Quels liens existent entre cette série d’actes violents et des partis tels que Reconquête ! ou le Rassemblement National ?

Jean-Yves Camus : Reconquête ! s’est greffé très rapidement sur les manifestations de Callac et de Saint-Brévin, avant de s’éclipser – a priori suite aux consignes de la direction du parti – après l’incendie volontaire dont a été victime le maire, Yannick Morez.

Dans sa logique de dédiabolisation, le Rassemblement National s’est tenu à l’écart. Après, je ne dis pas qu’aucun militant ou sympathisant du RN n’est venu participer, mais pour le RN, il n’y avait aucun intérêt à ce que ses militants affichent leurs couleurs dans le cadre de manifestations assez peu maîtrisables.

Est-ce que ce phénomène de violences de l’extrême droite se retrouve ailleurs, en France ou en Europe ?

Jean-Yves Camus : En France, on observe une augmentation des attaques de l’extrême droite, dans la région lyonnaise notamment, mais aussi à Bordeaux, où le groupuscule Bordeaux nationaliste a été dissous début 2023, ou encore à Paris, où des actions violentes en marge du match de foot France-Maroc ont toutefois pu être empêchées grâce à l’intervention des forces de l’ordre.

Au niveau européen, en particulier en Pologne, en Allemagne, en Grande-Bretagne et en France, on observe une montée des intimidations à l’encontre des élus provenant, notamment mais pas uniquement, de groupes nationalistes et xénophobes qui les interpellent sur des questions d’immigration et de droit d’asile.

Toutefois, la situation varie selon les pays. En Allemagne, l’État est dans une optique de répression systématique. Les mesures de surveillance ont ainsi été renforcées autour de l’Alternative für Deutschland (AFD), qui est pourtant un parti politique légal et représenté au Bundestag et au Parlement européen.

Dans d’autres pays, la réaction est beaucoup plus faible. En Grèce, où l’Aube Dorée était devenue un véritable gang criminel qui n’hésitaient pas à tuer un certain nombre de ses adversaires politiques, l’État a fini par reprendre la main. Un certain nombre des dirigeants de ce groupe ont été condamnés. Malgré cela, depuis leur cellule, les dirigeants tentent de relancer leur mouvement.

La possible perspective d’une victoire du RN lors des élections législatives début juillet, voire de Marine Le Pen à la présidentielle de 2027 risquerait-elle de libérer encore davantage cette violence des groupes fascistes ?

Jean-Yves Camus : Un tel évènement pourrait avoir un effet de décompensation chez des militants actifs depuis longtemps, qui ont rongé leur frein depuis des années sans réussir à conquérir le pouvoir et qui sont plein de hargne envers leurs adversaires, dont la liste est longue : les « gauchistes », les personnes LGBTQI+, les immigrés, les Juifs, les magistrats… Certains militants seront peut-être effectivement tentés de se dire : « On a le champ libre ».

Cette liste sans fin d’ennemis illustre une vision du monde totalitaire et paranoïaque. Rien d’autre qu’eux n’a le droit de s’exprimer librement.

L’État use de dissolutions et d’interdictions de colloques, de concerts et autres évènements pour lutter contre ces groupes. Mais une fois dissous, ces groupes se reconstituent aussitôt sous un autre nom. Par ailleurs, ces séries de dissolutions et d’interdictions mettent « une pression sous le couvercle de la cocotte-minute » qui pourra s’avérer un jour difficile à gérer. Le nombre de personnes appartenant à ces groupes d’extrême droite est estimé à environ 3500 personnes, dont 1300 fichés S. C’est loin d’être sans importance.


 

   mise en ligne le 11 juin 2024

Mieux que le barrage, le Front

Pierre Jacquemain  sur www.politis.fr

Après le score historique de l’extrême droite aux européennes, l’heure est à la mobilisation. Il reste deux semaines pour expliquer le danger républicain du RN et faire émerger un « Front populaire » large, enthousiaste, qui s’inscrit dans la durée, ramenant les citoyens vers un chemin d’espoir.

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Interrogeons-nous sérieusement un instant : qui aurait le plus à craindre d’un gouvernement dirigé par une probable coalition allant de Jordan Bardella à Marion Maréchal en passant par Nicolas Dupont-Aignan et François Asselineau ? Si l’on en juge les expériences politiques de nombreux pays dirigés par l’extrême droite, les femmes, les étrangers, les jeunes, les pauvres, les racisés, les militants écologistes et syndicaux, les personnes LGBTI seraient les principales victimes de cette coalition.

Comment expliquer, alors, que les ouvriers de France ont voté à 52 % pour le RN aux élections européennes – même si le RN arrive en tête désormais dans toutes les catégories socioprofessionnelles ? Comment comprendre que les jeunes sont toujours plus nombreux qu’aux élections précédentes à voter pour eux – avec + 11 % ? Ou encore que les femmes, qui ont toujours moins voté pour les partis d’extrême droite, soient aujourd’hui 32 % à leur faire confiance – c’est dix points de plus qu’en 2019 ?

TikTok, le réseau social où Bardella semble séduire une partie de la jeunesse, n’est pas une explication à la hauteur du succès. Pas plus que la sympathie de Marine Le Pen pour la famille des félidés. Les raisons sont à chercher ailleurs, et il se peut qu’elles se situent entre colère sociale et ressentiment d’une grande partie de la population qui ne considère plus la gauche et les écologistes comme porteurs d’un projet émancipateur qui réponde à ses attentes.

Modèles étrangers

Dans un excellent article de nos amis de Basta !, les régimes hongrois et polonais sont décrits comme le modèle de ce qui pourrait nous arriver en France : contrôle de la justice, de la presse et des arts par le gouvernement, attaques contre les ONG, racisme et xénophobie d’État, remises en cause des libertés et droits fondamentaux, enfermement systématique des exilés. On peut aussi aller faire un tour du côté de l’Italie pour voir comment sa nouvelle égérie, Giorgia Meloni, a supprimé les minima sociaux et expédié durablement plusieurs millions de personnes dans la misère.

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Pas franchement les amis des plus faibles, les copains de Marine Le Pen. Pas plus les amis des femmes, en ouvrant la voie aux anti-IVG dans les hôpitaux. Ou encore des homosexuels, en interdisant par exemple aux autorités locales d’enregistrer à l’état civil les enfants de couples gays et lesbiens. Les intellectuels et la culture sont pareillement dans le viseur de Meloni, qui assume mener une guerre civilisationnelle, à l’instar de Viktor Orbán ou encore Javier Milei en Argentine qui, après six mois de pouvoir, a vu la moitié de sa population plonger dans la pauvreté.

Il reste trois semaines pour convaincre que Bardella est un danger pour la République.

Mais alors, se peut-il que près de 40 % des électeurs soient à ce point naïfs quant au sort qui les attend en plébiscitant celles et ceux qui légiféreront contre leurs intérêts ? Non, et le croire serait une erreur, de même que penser qu’il y aurait 40 % de xénophobes en France serait faire fausse route. La gauche et les écologistes devront s’interroger sérieusement sur leur abandon, parfois leur mépris, des classes populaires. Toute la gauche. Les partis, les syndicats, les intellectuels, les artistes, les associations.

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Mais l’heure est à la mobilisation. Il reste trois semaines pour convaincre que Bardella est un danger pour la République. Pas seulement de marteler qu’il est d’extrême droite : cela ne suffit plus. Pas plus qu’il ne suffira de « faire barrage » – même s’il faut s’y résoudre partout où cela sera nécessaire, alors que le patron des LR Éric Ciotti annonce un accord avec le RN. Car au-delà du barrage, la perspective d’un « Front populaire » large, enthousiaste, qui s’inscrit dans la durée, peut ramener les citoyens vers un chemin d’espoir. Politis y prendra toute sa part.


 

   mise en ligne le 10 juin 2024

Après la dissolution, le peuple de gauche appelle les partis au sursaut

Alexandra Chaignon sur www.humanite.fr

Après la sidération, place à l’action. Au lendemain du coup de tonnerre de la dissolution, annoncée par Emmanuel Macron, la mobilisation est engagée pour mettre en échec le RN. La société civile entend bien se faire entendre : personnalités du monde du travail, de la culture, syndicalistes, militants associatifs multiplient les appels à une union de la gauche.

Beaucoup appréhendaient le jour où l’extrême droite se hisserait aux portes du pouvoir. Ce moment tant redouté est arrivé. Mais après le choc du score de l’extrême droite au scrutin européen du 9 juin et la stupéfaction suscitée par Emmanuel Macron avec l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale, l’heure est à l’action.

Alors que les formations de gauche cherchent le chemin d’un rassemblement, avec l’horizon d’un « front populaire » aux élections législatives anticipées du 30 juin, la société civile n’entend pas rester spectatrice.

C’est le sens de l’appel lancé par 350 personnalités du monde politique, intellectuel, militant et artistique, parmi lesquelles Julia Cagé, Esther Duflo, Didier Fassin, Hervé Le Tellier, Lydie Salvayre, Cyril Dion ou encore Ariane Ascaride, paru dans le Monde, le 10 juin. « Les partis politiques n’y arriveront pas seuls. Il faut que les citoyens et citoyennes s’en mêlent pour qu’une dynamique de mobilisation voie le jour », écrivent-ils, dans cette tribune intitulée « L’union des gauches et des écologistes, maintenant ! »

Devant le constat d’échec de la gauche, qui vient de démontrer que lorsqu’elle est désunie, elle ne pèse guère, la société civile appelle à faire bloc. « L’extrême droite arrive toujours au pouvoir quand la gauche est divisée », déclarait il y a quelques semaines Sophie Binet. L’histoire lui a malheureusement donné raison.

Dimanche soir, sur le réseau social X, la secrétaire générale de la CGT n’a d’ailleurs pas manqué de pointer la responsabilité du président de la République : « L’extrême droite atteint ce soir un niveau record. Emmanuel Macron en porte la première responsabilité et joue avec le feu en organisant des élections en moins de trois semaines. »

« Je ne veux pas avoir peur »

Comme souvent, les premiers à avoir réagi sont les jeunes, qui dès l’annonce de la dissolution de l’Assemblée, dimanche soir, se sont rassemblés place de la République, à Paris. Pancartes en main, certains d’entre eux ont escaladé la statue centrale pour y inscrire au feutre noir les slogans « Union des gauches » et « Union contre le capital et le fascisme ».

Pour la Fage (Fédération des associations générales étudiantes), l’Unef (Union nationale des étudiants de France) et les manifestants présents, affiliés ou non à une organisation, l’objectif était le même : lancer un appel populaire exhortant les formations de gauche à se rassembler. « Si je suis venue ce soir, c’est parce que je ne veux pas avoir peur. J’ai besoin de me sentir entourée, de chanter et de crier », confie Shania, qui a voté dimanche pour la première fois.

« Les jeunes doivent continuer à se mobiliser. Cette jeunesse est en colère. Elle a honte de ce qui s’est passé ce soir », témoigne la secrétaire générale de l’Unef, Hania Hamidi, en appelant à la mobilisation dans la rue et dans les urnes pour « sortir du libéralisme et du fascisme que Macron instaure ».

Venu dire sa colère lors de ce rassemblement spontané, Paul n’a qu’un mot à la bouche : le sursaut de la gauche. « Nous avons besoin de mettre en avant nos idées communes : politiques sociales, environnementales, messages forts pour la paix. »

Les partis invités à « mettre leurs divergences de côté »

Malgré les dissonances à gauche, tous appellent, pour contrer le RN, à faire cesser les querelles entre les différents partis. Triste mais pas résigné, Fouad supplie les rivaux de gauche de « mettre leurs divergences et leur ego de côté » pour convaincre ceux qui se sont abstenus ou même qui se sont tournés vers l’extrême droite. « Les Français, notamment les jeunes, sont en perte de repères politiques. Certains se tournent vers des partis qui promettent monts et merveilles, mais qui ne tiendront pas leurs promesses une fois au pouvoir. »

Les craintes sont largement partagées. Certains sont gagnés par le doute, comme l’agriculteur Cédric Herrou, militant de la solidarité avec les migrants, qui attend de voir : « Je les jugerai en fonction de leur capacité au sacrifice pour l’intérêt commun. »

D’autres, comme le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap), lancent un appel très concret : « Dans chaque circonscription, il ne doit y avoir qu’un seul candidat de notre camp, celui de ceux qui se sont opposés à la loi travail, à la réforme des retraites, à la loi asile et immigration, à la casse de l’assurance- chômage. » « Séparés, nous ouvrons la voie du pouvoir à l’extrême droite », prévient la tribune publiée dans le Monde.

Sollicité par l’Humanité, l’écrivain Laurent Binet ne dit pas autre chose : « Il revient à une gauche divisée d’essayer de sauver ce qui peut l’être encore, à savoir, pour aller vite, un État de droit qui tienne à peu près debout. (…) Cette fois, sans vouloir être trop grandiloquent, c’est vraiment l’union ou la mort. Il va donc falloir se mettre d’accord très vite. »

Depuis dimanche soir, des personnalités de tous horizons, de Greenpeace au collectif #NousToutes, s’expriment en faveur d’un front uni de la gauche pour un projet de justice féministe, sociale, antiraciste, écologiste.

Le mouvement social s’inscrit dans cet élan. « Pour battre l’extrême droite, le monde du travail a besoin d’espoir et de perspectives en rupture avec la politique d’Emmanuel Macron. Il faut répondre à l’urgence sociale et environnementale, avec des propositions fortes pour augmenter les salaires et les pensions, défendre notre industrie et nos services publics, et gagner le droit à la retraite à 60 ans », invite la CGT. La CFDT appelle elle aussi « plus que jamais à combattre l’extrême droite ». L’intersyndicale devait se réunir ce lundi soir pour décider de la marche à suivre.

« En nous serrant les coudes, nous pouvons gagner »

Pour tous, la menace de l’extrême droite au pouvoir n’est pas une fatalité. « Si les bonnes volontés parviennent à lever ces obstacles, alors rien n’empêche de transformer la crise dans laquelle le macronisme nous a plongés en opportunité », écrit avec espoir Laurent Binet, dans une allusion à février 1934 : « Les ligues fascistes défilaient dans les rues mais le fascisme n’était pas une fatalité puisque, deux ans plus tard, advenait le Front populaire. »

Chez Youlie Yamamoto, porte-parole d’Attac et cofondatrice du collectif Les Rosies, l’optimisme est aussi de mise : « Dans ces heures sombres, la sidération ne doit pas prendre le dessus. Car tout n’est pas perdu, loin de là : en nous serrant les coudes, nous pouvons gagner. Les forces politiques et sociales de gauche ont une responsabilité historique. »


 

   mise en ligne le 9 juin 2024

Pourquoi le patronat persécute
de plus en plus les syndicalistes

par Nicolas Framont sur https://www.frustrationmagazine.fr/

On s’étonne souvent de la faiblesse du taux de syndicalisation en France – environ de 8 % dans le secteur privé et 18 % dans le public – en mettant ce faible engagement sur le compte du « repli individualiste » ou de « l’atomisation des collectifs de travail ». Ces deux idées reçues ne suffisent pas à expliquer ce phénomène de baisse de la syndicalisation, qui était de 30% au début des années 50. D’abord, une grande partie du salariat du privé reste subordonné à de grandes entreprises, et il en va de même des fonctionnaires qui évoluent dans d’importantes structures (administration, hôpitaux etc.). Ensuite, si le mode de management agressif et individualisant joue un rôle important dans la peur de se syndiquer, si les compromissions répétées de plusieurs grands syndicats avec le gouvernement et le patronat explique aussi le manque de confiance que les citoyens ressentent envers eux (40% ont confiance dans les syndicats selon la dernière étude du CEVIPOF, loin devant les partis politiques à 20%), il y a une explication qui est nettement moins mise en avant, et qui dit pourtant beaucoup de l’époque autoritaire dans laquelle nous vivons : les discriminations, violences et intimidations judiciaires dont sont victimes les syndicalistes dans ce pays. Loin d’être un phénomène isolé, ces comportements anti-syndicaux sont devenus, de la part des directions d’entreprise, de véritables stratégies, avec la bénédiction de l’Etat, comme en témoigne le succès du hashtag StopDictaturePatronale sur les réseaux sociaux.

1 – Le capitalisme s’est construit contre les syndicats

Ce n’est pas quelque chose que l’on apprend à l’école mais la Révolution Française, si elle a permis de nouvelles libertés publiques dans la sphère privée et politique, a réduit les libertés des travailleuses et travailleurs. En effet, la montée en puissance de la classe bourgeoise – très largement représentée parmi les députés du tiers état qui étaient majoritairement des professions libérales – provoque en 1791 l’adoption de la loi « Le Chapelier », du nom de l’avocat breton l’ayant défendue. Cette loi met fin en quelques mois au système des corporations qui organisait le travail depuis le moyen-âge, avec des règles de métiers, d’apprentissage, de concurrence… et interdit au passage tout groupement professionnel, tout syndicat naissant et le droit de grève. Cette loi radicale est votée en réaction aux revendications salariales qui s’étendent dans tout le pays parmi le groupe montant des ouvriers et des petits artisans : ils réclament de meilleurs salaires et commencent à développer des sociétés de secours, c’est-à-dire des organismes d’entraides, ancêtre des mutuelles et de la sécurité sociale. Or, ce genre d’organisation est insupportable pour la bourgeoisie au pouvoir. Isaac Le Chapelier explique lui-même, devant la toute jeune Assemblée Nationale, le principe de sa loi :

« Il doit sans doute être permis à tous les citoyens de s’assembler ; mais il ne doit pas être permis aux citoyens de certaines professions de s’assembler pour leurs prétendus intérêts communs ; il n’y a plus de corporation dans l’État ; il n’y a plus que l’intérêt particulier de chaque individu, et l’intérêt général. Il n’est permis à personne d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation. […] Il faut donc remonter au principe que c’est aux conventions libres d’individu à individu à fixer la journée pour chaque ouvrier. »

Cette déclaration résume parfaitement l’idéologie bourgeoise du travail salarié telle qu’elle est encore en vigueur de nos jours : il y a d’un côté un intérêt général abstrait et de l’autre l’intérêt particulier de chaque individu. Il est fondamentalement intolérable de chercher à se rassembler entre semblables pour obtenir un rapport de force. C’est au nom de cette idéologie que les corporations sont interdites, puis les syndicats (il faudra attendre 1884 pour qu’ils soient à nouveau autorisés).

Contrairement à ce que l’on raconte dans les livres d’Histoire, il n’y a pas eu de « compromis ». Pas plus qu’il n’y eut de « Trente glorieuses » durant lesquelles la richesse créée en France et dans le monde aurait été miraculeusement partagée entre capital et travail.

Mais avec le développement de l’industrie qui se fait au détriment des travailleurs, l’organisation devient urgente pour faire face aux conditions de travail les plus déplorables : les combats du mouvement ouvrier font peu à peu disparaître le mythe du libre contrat passé entre un salarié et son patron. Quand, en 1906, l’immense catastrophe de Courrières – l’explosion d’une mine et la disparition de plus de 1 000 ouvriers – met en lumière l’immense responsabilité qu’a le patronat dans l’atteinte à la santé et à la vie des travailleuses et travailleurs, l’illusion ne tient plus, même aux yeux de la bourgeoisie intellectuelle.

Tout au long du XXe siècle, les conquêtes s’enchaînent, au terme de confrontations violentes où les travailleurs, organisés collectivement, se heurtent aux intérêts de la classe bourgeoise. Contrairement à ce que l’on raconte dans les livres d’Histoire, il n’y a pas eu de « compromis ». Pas plus qu’il n’y eut de « Trente glorieuses » durant lesquelles la richesse créée en France et dans le monde aurait été miraculeusement partagée entre capital et travail. Tout au long de cette période, la guerre des classes a fait rage et la bourgeoisie a perdu du terrain. Si elle en a beaucoup regagné ces dernières décennies, c’est notamment parce qu’elle a su neutraliser en partie la puissance du syndicalisme, et qu’elle continue de le faire.

2 – La violence envers les syndicalistes augmente…

À l’usine agro-alimentaire Neuhauser, située en Moselle, bastion ouvrier, Christian, délégué CGT et figure locale ayant participé à tous les combats sociaux des dernières années, est accusé par sa direction de “harcèlement moral” et menacé de licenciement. Il a été défendu par ses collègues, qui ont lancé plusieurs actions de grève, avant d’être réintégré sur demande de l’inspection du travail, qui a jugé que c’était le syndicaliste qui était visé par le licenciement, pas le salarié.

Le PDG de Neuhauser est Thierry Blandinières. Son groupe, InVivo, union de coopératives agricoles, compte 14 500 salariés, réalise 12,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires dans 35 pays et contrôle 40% des exportations de céréales françaises. Dans ce secteur, les conditions de travail sont particulièrement dégradées, et garantissent d’importants profits. En se syndiquant et en syndiquant ses collègues, Christian Porta est parvenu à obtenir d’importantes améliorations. Désormais, un tiers de l’usine est syndiqué. Autant dire qu’il a joué un rôle moteur dans la mise en place d’un collectif uni et combatif. On comprend pourquoi il est devenu l’homme à abattre.

En région parisienne, Mouloud, délégué syndical CGT dans un entrepôt de logistique de Geodis (filiale de la SNCF), a subi le même genre d’intimidation, avec des convocations répétées à des entretiens de licenciement. Depuis plusieurs années, il s’investit pour améliorer la protection de ses collègues contre les accidents du travail et les maladies professionnelles, dans un secteur où le travail est dur, en partie nocturne, avec des installations anciennes. Il a participé au mouvement des gilets jaunes en 2018 et il a subi depuis d’importantes représailles.

En mai 2023, un délégué syndical de l’entreprise Vertbaudet, alors en plein mouvement de grève pour des augmentations de salaire, a été frappé, gazé puis séquestré, au cri de “sale gréviste”, dans un véhicule par des personnes se présentant à son domicile comme des policiers en civil, qui l’ont ensuite relâché, délesté de son portefeuille, dans la ville voisine, le tout en partie sous les yeux de son fils de 16 ans. Depuis, et malgré cette intimidation, les salariés de Vertbaudet ont obtenu victoire après plusieurs semaines de grève.

Près d’une personne syndiquée sur deux déclare avoir été discriminée en raison de son activité syndicale au cours de sa vie professionnelle”. RAPPORT DU DÉFENSEUR DES DROITS SUR LA DISCRIMINATION SYNDICALE, 2019

Partout dans le pays, des syndicalistes subissent ce genre d’actions malveillantes de la part de leur direction. Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, estime que nous vivons « un contexte de répression antisyndicale inédit depuis l’après-guerre ». Elle comptabilise « au moins 17 secrétaires généraux d’organisations CGT, convoqués du fait de leur qualité de secrétaire général » et qui ont fait l’objet de poursuites, et « plus de 1 000 militants de la CGT sont poursuivis devant les tribunaux ».

Dans sa dernière étude consacrée aux discriminations syndicales, le Défenseur des droits estime que “pour la population active comme pour les personnes syndiquées, la peur des représailles est la première cause explicative du non-investissement des salariés dans l’activité syndicale” puisque “près d’une personne syndiquée sur deux déclare avoir été discriminée en raison de son activité syndicale au cours de sa vie professionnelle”. D’après leur enquête, près de la moitié (46%) des personnes syndiquées estiment avoir déjà été discriminées au cours de leur carrière professionnelle en raison de leur activité syndicale. Pour 51% d’entre elles, leur activité a représenté un frein à leur évolution professionnelle. Plus de quatre personnes syndiquées sur dix (43%) estiment que les relations avec leur hiérarchie se sont dégradées en raison de leur activité syndicale. Cette tendance est plus marquée dans le secteur privé que dans le public, ce qui peut expliquer les différences de taux de syndicalisation entre les deux secteurs. C’est d’autant plus vrai que les fonctionnaires ont une certaine sécurité de l’emploi que les salariés du privé n’ont pas.

Dans un contexte économique précaire, avec une forte inflation et un chômage de masse, se syndiquer est donc perçu à juste titre comme quelque chose de risqué, qui peut empêcher toute promotion. L’étude du Défenseur des droits montre que près de la moitié des personnes syndiquées, qui ont des mandats (au Comité Social et Économique ou comme délégué syndical) ne bénéficient pas d’aménagement de leur charge de travail, contrairement à ce que prévoit le Code du travail. Parconséquent, se syndiquer a pour conséquence de les surcharger de travail.

3 – … parce que le patronat a peur (et il a raison)

Le syndicalisme demeure, pour les directions d’entreprise, le danger numéro 1. Car le 20e siècle a prouvé que si un partage de la richesse produite pouvait advenir, c’était d’abord du fait de leur action, avant même celle des partis politiques. En France en 1936, ce sont les grèves massives avec occupation d’usine qui ont permis des avancées sociales encore plus fortes que celles contenues dans le programme du Front populaire, élu la même année. Le patronat a plus perdu du fait des grèves de 1968 que de l’élection de François Mitterrand (qui, à terme, lui a fait beaucoup gagner). Encore aujourd’hui, partout dans le monde, les grèves permettent aux travailleurs d’obtenir davantage de progrès sociaux que les élections. Aux Etats-Unis, au Royaume-Uni comme au Bangladesh, ce sont des grèves massives, ces dernières années, qui ont permis d’obtenir des augmentations très significatives de salaires, même sous des gouvernements conservateurs ou dictatoriaux.

Si Le syndicalisme demeure, pour les directions d’entreprise, le danger numéro 1, c’est parce que le 20e siècle a prouvé que si un partage de la richesse produite pouvait advenir, c’était d’abord du fait de leur action, avant même celle des partis politiques.

Le patronat français a raison de craindre les syndicalistes car il commence à faire face à une remontée de la conflictualité au travail : en 2022, 2,4 % des entreprises de 10 salariés ou plus du secteur privé non agricole (employant 25 % des salariés de ce champ) connaissent un ou plusieurs arrêts collectifs de travail. Cette proportion “augmente nettement”, nous indique la DARES (ministère du travail), de 0,8 point par rapport à 2021. D’une façon générale, sur le temps long, le nombre de jours de grève pour 1 000 salariés est relativement stable entre 2008 et nos jours, avec une remontée récente, donc. Par ailleurs, les études du ministère du travail montrent aussi que la conflictualité au travail permet d’obtenir des améliorations pour tout le monde. Investir collectivement dans une grève est donc très rentable pour les salariés.

Et pour cela, il faut des syndicalistes. Ces « grandes gueules » qui nourrissent la rébellion et le goût du mieux dans le cœur de leurs collègues, font peur au patronat. Donnons lui davantage de raisons de trembler : rejoignons-les.


 

   mise en ligne le 8 juin 2024

Européennes 2024 : à gauche,
l’ISF européen sur le haut de la pile

Lola Ruscio sur www,humanite,fr

La gauche propose d’imposer les plus grosses fortunes dans chaque pays d’Europe, pour financer l’urgence sociale et la transition écologique. Plus de 200 milliards d’euros de recettes fiscales supplémentaires pourraient être récupérés, selon une étude.

Cette idée fait (presque) l’unanimité à gauche. Alors que les ménages voient leurs factures s’envoler, mettre à contribution les grandes fortunes au niveau européen, au moment où celles-ci affichent des revenus insolents, est devenu un impératif, selon les insoumis, les écologistes et les socialistes. Ces derniers veulent créer un impôt sur la fortune (ISF) à l’échelle continentale.

Manon Aubry, cheffe de file des insoumis aux élections du 9 juin, table sur une taxe visant les « 1 à 2 % les plus fortunés ». Marie Toussaint, tête de liste des Écologistes, s’appuie pour sa part sur une étude réalisée en 2023 par son groupe au Parlement européen.

Celle-ci indique qu’une taxation de 0,5 % des plus riches, au sein de chaque État européen, rapporterait 213 milliards d’euros de recettes fiscales supplémentaires, dont 65 milliards d’euros pour la France. Et Raphaël Glucksmann, qui porte la liste PS, participe à l’initiative citoyenne européenne « Tax The Rich », qui prévoit que « les contribuables dont le patrimoine dépasse 100 millions d’euros paient l’équivalent de 2 % de leur fortune en impôts en Europe ».

Empêcher une « concurrence fiscale délétère »

Les communistes, évidemment, veulent eux aussi taxer les plus gros patrimoines. Mais ils ne souhaitent pas que l’Union européenne puisse elle-même collecter l’impôt. Frédéric Boccara, économiste et candidat sur la liste PCF menée par Léon Deffontaines, voit dans la création d’un ISF européen une « fuite en avant vers le fédéralisme ». Il invite donc à ce que chaque pays s’entende pour se doter d’un ISF national.

Plutôt qu’une taxe continentale unique, le PCF prône une « convergence fiscale » vers le haut avec la mise en place de niveaux d’imposition plancher, dans le cadre d’une « Europe de coopération entre les peuples ». Il s’agit d’empêcher une « concurrence fiscale délétère » entre les États membres et de renouer avec le principe de subsidiarité régissant les relations au sein de l’UE. « En défendant un ISF européen, on passe à côté de certains enjeux. Il faut agir sur la Banque centrale européenne. Nous proposons de créer un fonds européen pour les services publics, qu’elle alimenterait avec sa création monétaire », plaide Frédéric Boccara.

Plus largement, toute la gauche déplore un traitement injustement différencié entre, d’un côté, une poignée d’ultraprivilégiés à qui l’on permet d’échapper à l’impôt, de l’autre, les citoyens ordinaires à qui l’on demande sans cesse des efforts supplémentaires. « Nous, ce que l’on veut montrer, c’est que l’Europe peut être un vecteur de progrès social et de justice », assure Raphaël Glucksmann.

« Les ultrariches ne sont quasiment plus taxés dans l’Union européenne », dénonce également sa colistière Aurore Lalucq, alors que, au-delà des particuliers, l’ensemble de la gauche appelle à ce que chaque pays taxe les superprofits des entreprises.

À droite, pas question de taxer les riches

Pour la droite, en revanche, il n’est pas question de renflouer les comptes en taxant le capital. À chaque fois que la question de l’ISF européen a été remise dans le débat des européennes, Valérie Hayer a refusé sa création. Ni la crise sanitaire, ni la flambée des prix, ni la montée de l’extrême droite, surfant sur les fractures sociales, ni le besoin de financer la transition climatique n’ont entamé ses certitudes.

Interrogée à ce sujet, le 21 mai, sur LCI, l’eurodéputée sortante estime que toute tentative d’harmonisation fiscale à l’échelle de l’Europe serait vouée à l’échec au motif que « les ultrariches iraient alors s’installer à Dubai ou ailleurs ». « Pour les faire rester en Europe, la taxation des ultrariches doit se faire au niveau international », assure-t-elle. Le premier problème, c’est qu’aucune étude économique ne valide les propos de la candidate sur une prétendue fuite des riches. Le deuxième, c’est que la Macronie fait tout pour éviter d’instaurer un ISF, qu’il soit national, européen ou international…

Reste à savoir que faire des recettes fiscales générées. Les très riches étant les plus gros pollueurs, Marie Toussaint souhaite les mettre à contribution avec un « ISF climatique ». « Il faut dégager des moyens publics d’investissement pour financer la transition écologiste », estime la tête de liste des Verts. Mais le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, fidèle défenseur des intérêts des milliardaires, écarte déjà toute possibilité de débat : « Un ISF vert qui toucherait 10 % des contribuables, je dis non. » Depuis le Parlement européen, la gauche devrait poursuivre le combat pour plus de justice fiscale.


 

   mise en ligne le 7 juin 2024

Européennes : à gauche, quatre programmes pour deux philosophies

Fabien Escalna sur www,mediapart,fr

Après des candidatures uniques aux législatives, était-il pertinent de présenter au moins quatre listes de gauche ? Les programmes révèlent des approches distinctes de l’intégration européenne, mais laissent penser que des regroupements étaient possibles. 

En juin 2022, ils étaient quatre partis à avoir lié leur sort dans la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) : La France insoumise (LFI), le Parti socialiste (PS), le Parti communiste français (PCF) et Les Écologistes. À l’approche du scrutin des européennes du 9 juin, les mêmes se présentent en ordre dispersé, malgré les espérances en faveur de l’union. 

Les quatre listes concurrentes proposent quatre programmes différents, désormais disponibles et comparables. Ces textes reflètent des logiques de distinction visibles dans la campagne en cours mais aussi, plus profondément, des identités partisanes anciennes. En ce sens, la pluralité des listes à gauche n’est pas complètement artificielle. Néanmoins, des regroupements sur le fond auraient été possibles, permettant de minimiser le risque de « gâcher » des voix si des listes ne franchissent pas le seuil des 5 % de suffrages exprimés, indispensable pour obtenir des sièges. 

Seuls deux types de rapport à l’Union européenne (UE) émergent. Sans surprise, les communistes et les Insoumis s’avèrent plus critiques que les socialistes et les écologistes, et moins favorables à la perspective d’approfondir l’intégration dans un sens supranational. Les premiers avaient d’ailleurs fait liste commune à l’époque du Front de gauche, en 2014, et font la même référence au « non » bafoué du peuple français au traité établissant une Constitution pour l’Europe, lors du référendum de 2005. Les seconds assument explicitement de vouloir des avancées fédérales. 

En deçà de ces différences de conception de l’intégration, qui n’occupent pas le Parlement européen au quotidien, plusieurs propositions se retrouvent sur l’ensemble des listes. Leur existence est cohérente avec une homogénéité de vote assez élevée des eurodéputé·es français·es de gauche lors de la législature finissante, malgré leur appartenance à des groupes différents. C’est ce que remarquait la politiste Laura Chazel dans une note en faveur de l’union. Elle y repérait une « convergence » à l’œuvre sur toutes les questions, y compris institutionnelles, à rebours des oppositions caricaturales entre « eurosceptiques » et « proeuropéens ». 

Des orientations communes

Les quatre listes partagent par exemple plusieurs revendications concernant les droits des femmes et des minorités sexuelles. Elles défendent l’inscription du droit à la contraception et à l’avortement dans la Charte des droits fondamentaux de l’UE, et la « clause de l’Européenne la plus favorisée », qui consisterait en un alignement contraignant des législations nationales sur les dispositions les mieux-disantes pour les femmes. Toutes les listes défendent également la reconnaissance des unions entre personnes de même sexe et des liens de filiation à travers toute l’UE, afin que couples et familles y circulent sans entrave. 

La critique de la politique migratoire de l’UE les réunit aussi, notamment à travers la remise en cause de Frontex, qualifiée d’« agence meurtrière » par LFI. Les quatre programmes proposent de garantir le sauvetage en mer des exilé·es et évoquent « des voies légales et sécurisées » de migration. Une position qui peut sembler classiquement humaniste, mais qui fonde une opposition au pacte récemment adopté sur la question par l’UE, et se heurtera à la demande d’un nouveau tour de vis répressif de la part de quinze États membres. 

L’ensemble de la gauche défend des projets pour davantage de justice fiscale.

Avec davantage de variations dans le détail et la radicalité des propositions, d’autres orientations communes sont repérables. Le libre-échange jusque-là pratiqué par l’UE est dénoncé, au profit d’une politique commerciale subordonnée à des objectifs écologiques, sociaux et de développement des pays tiers.

Les quatre listes se retrouvent aussi pour demander un rôle actif de la Banque centrale européenne (BCE) dans la transition écologique (à travers une sélectivité du crédit) et dans la libération des États membres de la dépendance aux marchés financiers (en prenant en charge directement une partie de leur endettement).

Toujours sur le terrain économique et social, l’ensemble de la gauche défend des projets pour davantage de justice fiscale, avec des impositions minimales ou supplémentaires des multinationales, des ménages les plus riches et des transactions financières. Tous les partis proposent aussi un changement de logique dans la politique agricole commune, pour garantir des revenus décents mais conditionner les aides, et mettre fin à leur biais en faveur des grandes exploitations. Enfin, sur le plan institutionnel, même les moins fédéralistes partagent l’exigence de plus de pouvoirs pour le Parlement européen vis-à-vis de la Commission. 

Des priorités différentes 

Cela étant dit, la rhétorique et les thèmes mis en avant par les quatre listes diffèrent assez nettement. 

Les écologistes affirment d’emblée avoir été « les seuls à dire la vérité sur la crise environnementale ». Parmi leurs « dix combats pour la justice et le vivant », les cinq premiers concernent directement des politiques d’atténuation et d’adaptation au « nouveau régime climatique ». Si la guerre en Ukraine est mise en avant pour pointer les « dépendances énergétiques » de l’UE, c’est la pandémie du covid qui est surtout mobilisée pour légitimer un projet orienté vers « la pleine santé des personnes et la pleine santé de la planète »

Favorables à un « saut fédéral » préparé par une « assemblée constituante », les écologistes espèrent carrément la mise en place d’une « armée européenne ». Le PS et Place publique se gardent bien d’aller jusque-là, mais ont choisi de dramatiser le scrutin autour de la capacité des démocraties libérales européennes à se protéger d’agressions extérieures et de leurs propres dérives internes. 

« La première priorité, c’est de donner à l’Europe les moyens de se défendre », peut-on lire dans un programme qui plaide pour une « puissance écologique européenne » – notion défendue par Raphaël Glucksmann dans une longue tribune publiée par Le Grand Continent. Tout le texte peut être lu comme une façon de conjurer une situation dans laquelle « l’Europe est consommatrice de sécurité américaine, d’énergie qatarie ou saoudienne et de biens chinois ». Comme la liste des Écologistes, celle du PS souligne que les objectifs écologiques et sociaux sont aussi une manière de reproduire la viabilité et la légitimité de nos États de droit.  

Du côté du PCF et de ses alliés rangés sous la bannière de la Gauche unie, l’ensemble du propos est centré sur les intérêts du « monde du travail ». Le conflit sur les retraites et les protestations des agriculteurs sont ainsi évoqués dès l’introduction. La liste, qui refuse la notion d’« économie de guerre », fustige à plusieurs reprises la dépendance de l’UE envers l’impérialisme des États-Unis (le seul ciblé aussi explicitement) et son « bras armé » l’Otan. « La social-démocratie et les écologistes, est-il écrit, s’engagent dans une dynamique fédéraliste et atlantiste incapable de répondre aux exigences populaires. »

Symétriquement, un coup de griffe est donné à LFI en affirmant que « ne parler que de désobéissance […] n’ouvrirait pas la moindre perspective positive ». Pourtant, la liste du PCF est celle qui va le plus loin dans cette direction en appelant « à garantir la primauté de la Constitution française, et celle des autres États membres, sur le droit européen ». La phrase fait écho à une polémique déclenchée en 2021, lorsque la Pologne gouvernée par des ultraconservateurs avait tenté de défendre ses réformes judiciaires selon ce principe. 

La perspective de votes à la majorité qualifiée, en politique étrangère et de défense, est refusée par le PCF et LFI.

Les Insoumis, eux, se contentent de prévenir qu’ils sont prêts à la désobéissance envers les « règles incompatibles avec [leur] programme » national. La mention, qu’ils avaient réussi à introduire dans les engagements de la Nupes aux législatives, n’est reprise ni dans le programme du PS ni dans celui des Écologistes.

Les premiers chapitres du texte insoumis sont centrés sur la sortie des politiques néolibérales. La notion de « planification écologique », déclinée à l’échelle de l’UE, reprend l’objectif des écologistes d’un « mix énergétique 100 % renouvelables en 2050 » – autrement dit sans nucléaire, au contraire des communistes et des socialistes. 

« L’Europe de la défense » est qualifiée de « miroir aux alouettes », et la perspective de votes à la majorité qualifiée, en politique étrangère et de défense, est refusée. Ce dernier point est partagé avec le PCF, contre les socialistes et les écologistes. Le programme insoumis pointe « l’alliance militaire que les États-Unis créent contre [la Chine] » et plus largement « la stratégie états-unienne d’escalade des tensions à travers le globe ».

Il évoque toujours, à propos de l’Ukraine, l’idée contestée d’une « conférence sur les frontières et la sécurité collective en Europe ». Et consacre une section entière à la situation à Gaza, signe de l’importance singulière accordée à cet enjeu en comparaison des autres listes.

De manière générale, la lecture des quatre documents confirme la difficulté de l’exercice programmatique dans le cadre des élections européennes. Cette remarque vaut pour l’ensemble des listes, mais s’applique particulièrement à gauche où la volonté de transformation des politiques publiques et de l’ordre institutionnel est la plus forte.

Les ambitions affichées sont en effet très élevées au regard de ce que permet réellement le scrutin du 9 juin, à savoir déterminer les eurodéputé·es français·es qui rejoindront une institution qui n’est qu’un des rouages – et pas le plus puissant – de la mécanique décisionnelle de l’UE. 

Beaucoup des dispositions proposées nécessitent un changement des traités, ou au moins des rapports de force impliquant les exécutifs des États membres. La faiblesse de la gauche radicale, dans ce système complexe qui déjoue ses préférences fondamentales, rend assez logique son tropisme envers la désobéissance. En décalage avec son slogan de campagne – « La force de tout changer » –, LFI est d’ailleurs assez franche sur « les premières tâches » de ses eurodéputé·es : « Bousculer les institutions, lancer l’alerte, bloquer la Commission européenne et arracher des avancées. »

De leur côté, les socialistes et les écologistes affirment crânement le « réalisme » de leurs propositions face aux risques de « chaos » liés au statu quo. Ils comptent davantage sur des relais dans les gouvernements nationaux, mais risquent eux aussi de se retrouver dans une position très défensive lors de la prochaine législature.

Face au sabotage de nombreux textes progressistes par le gouvernement d’Emmanuel Macron, toutes les forces de gauche pourront au moins se retrouver dans l’idée qu’une alternance nationale en 2027 est indispensable à leurs projets européens. Leur capacité à la susciter est cependant plus douteuse que jamais.


 

   mise en ligne le 6 juin 2024

Mais bon sang !
Pourquoi taxer le patrimoine ?

Martial Toniotti, économiste au LIDAM/CORE (Louvain Institute of Data Analysis and Modeling in economics and statistics) de l’UCLouvain, membre de Carta Academica, un collectif d'universitaires belges (https://www.cartaacademica.org/).
sur https://blogs.mediapart.fr/

Durant cette campagne électorale, le sujet de la taxation du patrimoine est au centre de beaucoup de discussions. Et ce n’est pas le cas uniquement en Belgique. Il fait l’objet d’une attention croissante dans de nombreux pays. Mais au fond, pourquoi taxer le patrimoine ? Par Martial Toniotti.

Dans le sillage des travaux des économistes Thomas Piketty, Gabriel Zucman et Emmanuel Saez, le sujet des inégalités est de nouveau au centre des débats depuis quelques années.  Face à ce constat, des voix diverses, allant des syndicats à certains milliardaires philanthropes en passant bien évidemment par des partis politiques, mettent à l’agenda la taxation du patrimoine. Selon la plupart des propositions, ce sont les 1 %, voire les 5 % des plus nantis, qui sont visés. L’objectif est qu’ils contribuent davantage à l’effort collectif. À l’inverse, les détracteurs d’une telle taxe mettent en avant ses dangers potentiels : d’abord, elle risquerait de faire fuir le capital vers les pays voisins dès lors que les personnes visées tenteraient d’éviter cet impôt. Ensuite, elle nuirait à la prospérité en réduisant les moyens des plus fortunés pour investir dans l’économie belge et générer de la croissance.

C’est dans ce contexte que j’ai publié le 23 mai dernier une étude dans la revue Regards Économiques, dont l’objectif est d’estimer le revenu que génèrerait une telle taxe. En prenant une méthodologie semblable à celle du Bureau Fédéral du Plan, je suis arrivé à une fourchette entre 8.9 milliards et 13.2 milliards d’euros de revenu. Pour arriver à ce résultat, j’ai pris des données publiées par la Banque Nationale de Belgique au début de l’année et y ai appliqué la proposition dites « 1-2-3 », 1 % de taxation à partir d’un patrimoine d’un million d’euros, 2 % à partir de 2 millions et 3 % au-delà de 3 millions. Quelques jours plus tard, une lettre ouverte signée par 600 capitaines d’industrie a voulu remettre au centre de l’attention les effets néfastes que la taxation du patrimoine aurait sur l’économie belge. 

Revenons sur quelques aspects de ce débat et ce qu’en dit la recherche en économie. 

L’évasion fiscale est limitée. 

Lorsque des économistes calculent les revenus qui seront générés par une taxation du patrimoine, ils prennent en compte qu’une partie des individus soumis à la taxe changent leur comportement pour l’éviter. Pour ce faire, ils se basent sur les données des taxes ayant été instaurées dans le passé ou dans d’autres pays. Dans mon étude, je reprends la méthodologie que le Bureau Fédéral du Plan a adoptée dans un travail publié en début d’année. L’étude en question, publiée dans le journal Fiscal Studies, arrive à la conclusion, en se basant sur la littérature existante, que si une taxe sur le patrimoine est mise en place correctement, elle devrait provoquer une élasticité de l’assiette taxable par rapport à la taxation entre 7 et 17. Cela veut dire que si 100 € sont soumis à la taxation du patrimoine, si la taxe est de 1 %, il devrait rester, après ajustement des comportements des individus, entre 83 et 93 € à taxer. 

L’évitement de la taxe reste donc limité. Si on regarde maintenant l’exemple de la France, où un impôt sur la fortune a été appliqué pendant de nombreuses années, les résultats sont les mêmes : l’exode fiscal s’est avéré limité, comme le montre l’étude à ce sujet de Gabriel Zucman. Ainsi, contrairement à une croyance tenace à ce sujet, les “Riches” ne vont pas tous fuir. 

Le revenu du capital est moins taxé que le revenu du travail 

Une étude de l’Université d’Anvers a montré la différence en termes de taxation dans plusieurs pays d’Europe entre un ménage dont le revenu serait issu du travail et un autre ménage qui aurait le même revenu, mais venant d’un revenu du capital. Le constat est sans appel : la différence en termes de taxe est énorme.  

Cela vient au moins en partie du fait qu’il est difficile de taxer les gains sur le capital. Imaginons que j’aie des parts comme actionnaire dans une entreprise. Cette année, elles augmentent d’un million d’euros en valeur. Doit-on taxer cette augmentation comme un revenu ? Auquel cas, que faisons-nous si l’année suivante la valeur baisse ? Même s’il arrive dans un second temps, l’impôt sur le patrimoine permet en partie de corriger cette inégalité face à l’impôt sur le revenu entre, d’une part, la personne qui travaille et, d’autre part, celle qui perçoit des gains sur capitaux.  

Les inégalités ne peuvent pas augmenter sans fin 

Il est bien documenté que dans la plupart des économies occidentales, les inégalités de patrimoine et de revenu augmentent depuis les années 70. Même si les données pour la Belgique sont parcellaires et se contredisent, selon la World Inequality Database, le top 1 % des ménages les plus fortunés dans notre pays possède deux fois plus que la moitié la plus pauvre de la population. 

Un impôt sur le patrimoine permettrait de s’assurer que ces inégalités restent sous contrôle. Cela pourrait permettre d’éviter la polarisation que l’on voit à l’œuvre en Europe et que tant déplorent. Dans un récent rapport, l’OCDE indique qu’un des arguments pour l’instauration d’un impôt sur le patrimoine est le fait que cela encouragerait l’égalité des chances entre les individus. Ici même, en Belgique, l’économiste Paul De Grauwe rappelle régulièrement le danger démocratique de laisser les inégalités augmenter. 

Un impact économique, certes, mais lequel ? 

L’impact sur l’activité économique d’un impôt sur le patrimoine ne fait pas consensus. Le Bureau Fédéral du Plan pense que cet impact sera modérément faible. Dans le cas de la France, une étude citée par le Bureau Fédéral du Plan montre même que cet impact fut nul ou très faible avec l’introduction de l’Impôt sur la Fortune (ISF). Ce n’est pas un supposé « impact économique » qui a poussé la France à retirer cette mesure mais des choix politiques. 

Mais ce n’est pas toute l’histoire : un article récent publié par le très prestigieux Quarterly Journal of Economics montre qu’un impôt sur le patrimoine permettrait en fait d’augmenter l’activité économique, augmenter la productivité et diminuer les inégalités. Par quel mécanisme ? Étant donné que la taxation ne dépend pas du revenu du patrimoine, mais seulement de sa valeur, cela donne une incitation à rediriger le capital vers des usages plus productifs. Ce qui augmenterait la prospérité collective. 

Pour un vrai débat démocratique sur la question, contre la défense d’intérêts particuliers 

Quand on l’analyse de plus près, un impôt sur le patrimoine n’a pas nécessairement les défauts qu’on lui attribue, que ça soit la supposée fuite des capitaux ou l’atteinte à l’activité économique.  Avec le pacte budgétaire voté au niveau européen en avril 2024, la prochaine législature devra d’une manière ou d’une autre trouver de l’argent ; on parle de 30 milliards d’euros chaque année. Et cela, sans compter les investissements nécessaires pour décarboner notre économie, qui profiteront aux générations futures et sont essentiels au maintien d’une croissance économique à l’avenir. Un impôt sur le patrimoine est une des solutions permettant de trouver une partie de cet argent. Il existe beaucoup d’autres dispositifs pour arriver au même objectif, il s’agit maintenant de trouver ceux qui sont politiquement désirables. 

Il faut un vrai débat démocratique sur la question, où les arguments scientifiques et politiques s’entremêlent pour décider quels dispositifs seront mis en place. C’est le cœur même d’une campagne électorale. 

L’objectif de cette chronique est surtout d’ouvrir ce débat en se basant sur des faits et en explicitant les visions du monde divergentes. Nous ne pouvons pas nous contenter d’une bataille d’intérêts particuliers. Notre démocratie mérite mieux.

 

   mise en ligne le 5 juin 2024

Gauche divisée, un danger pour l’Europe

Dominique Plihon sur www,politis,fr

La menace plane de l’élection d’une majorité de droite et d’extrême droite au Parlement européen. Face à elle, à défaut de liste unique, les partis de gauche doivent s’entendre sur des combats communs prioritaires.

La campagne électorale pour les européennes se déroule avec une gauche divisée. Il est vrai qu’il n’y a jamais eu de liste commune pour cette élection et que l’Europe a toujours constitué une pomme de discorde pour la gauche française. Cette situation s’explique en grande partie par les idées fausses qui règnent autour des positions des uns et des autres, sur la base de différences souvent surjouées par les partis eux-mêmes. La question de l’Ukraine est ainsi instrumentalisée alors même que la politique étrangère et de défense est l’affaire des États et du Conseil européen, le Parlement communautaire n’ayant qu’un rôle consultatif.

Et si des divergences réelles existent sur les conditions d’éventuelles négociations et l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne, tous les partis de gauche ont fermement condamné l’agression de la Russie et soutenu le droit du peuple ukrainien à se défendre. Plus récemment, ils ont condamné les déclarations d’Emmanuel Macron sur l’envoi de troupes au sol.

Votes convergents

Comme l’a montré la Fondation Rosa-Luxemburg, les positions des partis de gauche sur l’Europe sont plus proches qu’elles ne l’ont jamais été, ce que démontrent les votes convergents à près de 80 % en moyenne de leurs eurodéputés sur la dernière législature (1). En janvier, Les Écologistes, LFI et le PS ont voté au Parlement européen d’une même voix pour s’opposer au nouveau cadre de discipline budgétaire proposé par la Commission.

La menace que l’on voit poindre actuellement est l’élection d’une majorité de droite et d’extrême droite au Parlement européen. En Italie et dans les pays scandinaves (Finlande, Suède, Danemark) sont venues au pouvoir des coalitions dominées par des partis adversaires de l’immigration et des politiques écologiques, défenseurs de l’identité nationale, qui rejoignent en cela le gouvernement autoritaire et nationaliste de la Hongrie. Cette nouvelle majorité pourrait agréger des partis nationalistes décidés à bloquer les politiques communes européennes.

Face à cette menace, à défaut de liste unique, les partis de gauche devraient admettre publiquement qu’ils peuvent s’entendre sur des combats communs pour construire une Europe enfin démocratique, sociale et écologique (2). Ces combats doivent en priorité inverser le cours néolibéral de l’intégration européenne. Les partis de gauche sont tous d’accord pour faire cesser la primauté du droit de la concurrence sur les droits sociaux, pour promouvoir une politique d’investissement pour la bifurcation écologique, ou encore pour instaurer un ISF vert européen et faire de l’Europe le premier continent à lutter efficacement contre la fraude fiscale. Qui peut croire à une divergence réelle entre Les Écologistes, LFI, le PCF et la direction actuelle du PS sur ces questions ?

(1) L’union fait la force ?, Laura Chazel, Fondation Rosa-Luxemburg, Bruxelles, mars 2023.

   mise en ligne le 4 juin 2024

Expulsions et contrôles policiers :
à deux mois des JO,
le « nettoyage social » s’amplifie

Faïza Zerouala sur www,mediapart,fr

Le collectif Le Revers de la médaille, qui regroupe une centaine d’associations accompagnant les plus précaires, publie un rapport qui documente la manière dont Paris et sa région traitent les sans-abri avant les JO. On constate une hausse des expulsions ou des évacuations de lieux de vie informels.

Le collectif Le Revers de la médaille s’est trouvé fort démuni face à certaines sollicitations de la presse, internationale en particulier, voulant constater « de leurs yeux » le « nettoyage social » à l’œuvre à Paris et en Île-de-France dans la perspective des Jeux olympiques et paralympiques (JOP).

Cette agrégation de plus d’une centaine d’organisations, d’associations et de fédérations en lien avec des personnes en grande précarité s’est rendu compte qu’il devenait de plus en plus difficile d’accéder à cette demande. Et pour cause. « L’État a tellement expulsé, tellement dispersé, tellement invisibilisé, qu’il n’y avait plus rien à montrer. On est arrivés à la fin d’un cycle d’expulsion très fort », explique à Mediapart Paul Alauzy, coordinateur chez Médecins du monde et porte-parole du Revers de la médaille.

Pour documenter cette situation, le collectif a compilé des données chiffrées précises (basées sur des témoignages de personnes concernées, des recensements, des documents et des échanges avec les autorités) sur le sort des populations les plus précarisées : personnes à la rue, en habitat précaire ou dépendant de l’espace public pour vivre et travailler. 

Le rapport de quatre-vingts pages qui en résulte, rendu public le 3 juin 2024 et baptisé « Un an de nettoyage social avant les JOP : “Circulez, y a rien à voir” », les chiffres recueillis démontrent une nette augmentation des évacuations de lieux d’habitat précaire ou des lieux de vie informels.

Le collectif a calculé que, pour la période d’avril 2023 à mai 2024, 12 545 personnes ont été expulsées dans toute l’Île-de-France, soit une augmentation de 38,5 % par rapport à la période 2021-2022. Parmi ces personnes, 3 434 étaient mineures, soit deux fois plus que l’an dernier, et presque trois fois plus qu’en 2021-2022.

Par ailleurs, plus 4 000 personnes ont été envoyées vers des « sas régionaux » à la fin 2023.  La préfecture de la région Île-de-France indique, révèle France Info, que plus de 5 224 personnes ont été déplacées d'Île-de-France pour aller vers d'autres régions, depuis la mise en place de ce dispositif en avril 2023.

Les associations considèrent qu’un « double mouvement de dispersion » s’exerce. L’objectif : disperser et éloigner les personnes très précaires qui occupent l’espace public au quotidien.

Le Revers de la médaille souligne que ces logiques sont préexistantes à la compétition sportive et s’inscrivent dans un continuum de la politique répressive du gouvernement à l’égard des populations migrantes et sans abri. Mais il assure aussi que les JO agissent comme un « un accélérateur », de même que dans d’autres villes hôtes des Jeux par le passé.

L’ampleur de ces pratiques d’expulsion et d’évacuation, mais aussi de « harcèlement des populations qui vivent aux abords des sites accueillant des épreuves des olympiades », dévalue selon les organisations l’argument selon lequel « cela n’a rien à voir avec les JOP », répété à l’envi par les autorités.

La région Île-de-France et les abords des sites olympiques commencent à être « nettoyés », mais ce ne sont pas les seuls endroits touchés. À Bordeaux, un bidonville habité par près de 500 personnes, sur un terrain jouxtant le stade Matmut Atlantique, qui doit accueillir certaines épreuves de football lors des Jeux olympiques, a été démantelé.

Le directeur de cabinet de la préfecture de Gironde avait ainsi annoncé : « La préparation des JOP nous oblige à un niveau de sécurisation élevé et, pour ce faire, il y a un certain nombre de périmètres de sécurité qui ont dû être établis autour du stade Matmut. »

La date d’avril 2023, qui marque le départ du calcul du Revers de la médaille, n’est pas anodine : c’est celle de l’expulsion du squat Unibéton, lieu de vie de 500 personnes exilées, situé aux abords d’un village olympique à L’Île-Saint-Denis. C’est le début d’une surenchère de déplacements de population, avec par exemple les envois vers les sas régionaux mis en place en mars 2023 et prévus pour durer jusqu’à la fin 2024.

Depuis cette date, on compte dix expulsions de squats habités par des personnes exilées très précarisées dans toute la région francilienne, pour un total de 1 967 personnes expulsées. « Ces occupations représentent pourtant de rares alternatives au campement et à la vie à la rue, en l’absence de possibilité d’accéder à l’hébergement institutionnel », peut-on lire dans le rapport.

Les associations ont également constaté « une forte propension » des autorités franciliennes à utiliser des arrêtés d’évacuation afin d’expulser les lieux de vie rapidement, plutôt que d’attendre des décisions de justice. Le nombre d’expulsions liées à des arrêtés d’évacuation en Île-de-France a plus que triplé.

Idem pour les arrêtés préfectoraux en vue d’une expulsion d’habitat informel de l’espace public depuis février 2024. Entre mai 2021 et janvier 2024, seulement deux expulsions étaient liées à un arrêté préfectoral. Le collectif en a recensé huit en seulement quatre mois entre février et mai 2024.

JO et régularité des trains

Théodore Malgrain, responsable de la coordination au Barreau de Paris Solidarité, confirme à Mediapart cette augmentation et explique que ces expulsions ont une base légale, mais que « les motifs évoqués ne sont pas forcément légitimes » : « Parfois, le péril imminent est invoqué alors que des personnes sont dans les lieux depuis plusieurs mois et que cela n’avait jamais été évoqué auparavant. »

Ces personnes sont déplacées de campement en campement, sans qu’il y ait de diagnostic social en amont et de proposition adaptée à leur situation. Aurélia Huot

À Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis), un bidonville a été expulsé le 7 février 2024 sur la base d’un arrêté municipal mentionnant notamment la localisation du site à proximité de voies ferrées, établissant un « lien incompréhensible » entre l’expulsion et « l’urgence à préserver la régularité des trains, notamment dans une période très particulière des prochains Jeux olympiques et paralympiques ».

Durant la période étudiée par le collectif, la majorité des habitant·es des lieux de vie expulsé·es se sont trouvé·es sans solution d’hébergement. Seul·es 35 % ont eu droit à une solution de repli proposée par l’État. Ce dernier est pourtant tenu, selon l’instruction du 25 janvier 2018, de proposer un relogement et l’accompagnement des personnes expulsées. Une règle de moins en moins respectée, souligne encore le collectif.

D’autres personnes expulsées sont orientées vers les sas régionaux, « avec une promesse d’un hébergement stable à la clef et d’une possibilité d’examen ou de réexamen de leur demande de séjour », écrit le collectif. Difficile dans ces conditions de s’assurer du consentement réel des personnes à se déplacer, souligne Le Revers de la médaille. A contrario, si elles refusent, « elles ne peuvent pas espérer, à part dans certains cas précis, se voir proposer une place d’hébergement d’urgence en Île-de-France, contrairement à ce que prévoit le droit ».

Une capitale aseptisée

Des mineurs non accompagnés ont aussi fait les frais de ces pratiques expéditives. Par exemple, l’un de leurs lieux de vie sur les berges de la Seine a été évacué en février 2024. Problème : aucun acte administratif n’a jamais été retrouvé. De plus, la mairie de Paris a rapidement annoncé n’avoir pas donné son aval à la préfecture. « Une expulsion totalement illégale, qui ne s’est donc pas accompagnée d’une mise à l’abri des personnes », relève le rapport.

Une fois privés de logement, ces groupes sont condamnés à l’errance dans la ville. Et les délais contraints compliquent la défense, puis la prise en charge de toutes les personnes expulsées. Aurélia Huot, directrice adjointe du pôle Accès au droit et à la justice de Barreau de Paris Solidarité, le déplore. « Ces personnes sont déplacées de campement en campement, sans qu’il y ait de diagnostic social en amont et de proposition adaptée à leur situation », souligne-t-elle.

Les travailleurs et travailleuses du sexe et les personnes victimes de traite des êtres humains sont particulièrement confronté·es « à un haut niveau de violence et d’abus », indique le collectif. Ces personnes dénoncent une intensification des contrôles policiers et administratifs à leur égard. L’ensemble des associations intervenant au bois de Vincennes ont effectivement constaté une « nette augmentation des contrôles de la situation administrative des femmes nigérianes du bois ».

Certains contrôles se déroulent avec violence selon de nombreux témoignages : présence de chiens policiers, insultes, poursuites dans les fourrés, extractions forcées des camionnettes, refus de laisser les femmes se rhabiller, etc. « Du 1er juin 2023 à la fin du mois de mars 2024, 20 opérations ont été diligentées par la préfecture de police, aboutissant au contrôle de 203 personnes, détaille le rapport. 44 d’entre elles ont été placées en retenue administrative (13 hommes et 31 femmes), 37 OQTF (obligation de quitter le territoire français) ont été notifiées, 2 placements en CRA ont été effectués. »

Des arrêtés préfectoraux couvrant de larges périmètres à Paris, renouvelés tous les mois, interdisent le regroupement de consommateurs de drogues.

Aurélia Huot constate que cette pression des contrôles dissuade ces personnes de travailler. Il y a encore un an, une certaine tolérance de la police primait, raconte-t-elle. « Elles étaient vues comme des victimes avant d’être des étrangères, maintenant c’est l’inverse », explique l’avocate. « Il y a énormément de femmes dont on a perdu la trace, car elles ont été emmenées en rétention administrative ou parce qu’elles ne viennent plus voir les associations qui les aident, déplore-t-elle. Sachant qu’on accompagne des victimes de traite dans leur parcours de sortie de prostitution ou de sortie des réseaux de traite. »

Les usagers de drogues subissent aussi les conséquences des opérations « Place nette », visant à lutter contre le trafic de drogue. L’avocat Théodore Malgrain rappelle que des arrêtés préfectoraux couvrant de larges périmètres à Paris, renouvelés tous les mois, interdisent le regroupement de consommateurs de drogue. « Cela a des impacts très négatifs sur ces personnes, qui sont obligées de plus en plus d’aller loin, de se cacher et d’éviter les lieux où elles pourraient être contrôlées. » Toute la politique sanitaire et sociale engagée depuis quelques années est ainsi dévitalisée.

Les préconisations du collectif sont simples. Il réclame un travail social profond en amont de toute expulsion. Il plaide pour que l’État « garantisse la continuité de l’ensemble des dispositifs sociaux avant et pendant les Jeux ». Le Revers de la médaille demande la création nette de 20 000 places d’hébergement à l’échelle nationale, dont au moins 7 000 en Île-de-France, et la mise en place pérenne d’un centre de premier accueil humanitaire des personnes exilées à Paris.

Paul Alauzy, porte-parole du collectif, est pessimiste et craint que les pratiques qui se sont mises en place s’installent pour de bon une fois la compétition achevée. Elles sont, il est vrai, idéales pour conserver une image « aseptisée » de la capitale, et pour rendre la misère presque invisible.


 

   mise en ligne le 3 juin 2024

« Si notre métier n’est pas valorisé, le système risque de s’effondrer »

paru sur https://www.politis.fr/

Auxiliaire de vie sociale en Normandie, Ludivine raconte son parcours et les multiples facettes de son métier. Elle décrit des conditions de travail difficiles et une situation de précarité qui ne favorisent pas les vocations. Or les soins apportés aux bénéficiaires par les auxiliaires de vie sont essentiels pour leur assurer des conditions justes et dignes de vie et de fin de vie.

J’ai 31 ans et cela fait bientôt cinq ans que je suis auxiliaire de vie sociale. Mère de deux enfants, je vis en Normandie et travaille pour les services d’aide et d’accompagnement à domicile qui assurent la prise en charge des personnes âgées, handicapées et atteintes de pathologies cognitives. J’aime mon métier plus que tout. Le problème, aujourd’hui, c’est que les conditions ne sont plus adaptées pour permettre à tous, auxiliaires de vie, bénéficiaires, personnel administratif et hospitalier, de travailler ensemble.

Pour la hiérarchie, les bénéficiaires restent des numéros de dossier auxquels ‘il ne faut pas s’attacher ’.

Dans notre métier, le travail s’organise autour du mantra « efficacité » ; il faut répondre à la demande des bénéficiaires, assurer nos missions, même en cas d’imprévu ou d’urgence. Il est inenvisageable pour nous de laisser les gens seuls, sans passage et sans soins ; c’est là l’essence de notre métier, privilégier l’humain avant tout. Mais à l’heure actuelle, dans notre équipe, il manque quasiment la moitié des effectifs. Surcharge des plannings, multiplication des trajets en voiture, amplitude des horaires non respectée – même à temps partiel – en sont les conséquences directes.

Le rythme des visites, à flux tendu, a évidemment un impact psychologique sur nous, sur notre travail et sur les bénéficiaires. Oui, nous assurons l’accompagnement aux gestes essentiels et activités ordinaires des bénéficiaires – habillage, toilette, repas, literie et ménage –, mais notre devoir est aussi de leur apporter bien-être et confort, les accompagner, les écouter. Cela passe par la création de liens forts, bien souvent remis en cause par la hiérarchie : les bénéficiaires restent des numéros de dossier auxquels « il ne faut pas s’attacher ».

On devient multifonctions et on sort souvent du champ de nos compétences. C’est la problématique de la pyramide inversée. La toilette médicalisée, par exemple, réservée à la base aux infirmières, est reléguée aux aides-soignantes puis finit par devenir notre tâche. Parfois, il nous faudrait effectuer des gestes qui ne relèvent pas de nos compétences. Or, si un accident survient, à qui la faute ? De même, le lien avec le personnel médical ne se fait pas toujours, ou alors nous sommes considérés comme « non qualifiés » pour juger des situations. Le confort et le bien-être devraient l’emporter sur la hiérarchie médico-sociale et la reconnaissance de notre métier doit passer par le dialogue. Tant que les différents corps de métiers ne se rencontrent pas, ne se mettent pas à la place les uns des autres, on restera dans l’impasse.

Le service à la personne est le secteur le plus touché par les arrêts maladie et les maladies professionnelles.

Améliorer nos conditions de travail permettrait que nous puissions vivre de notre métier et lui redonner du sens. On aimerait être payés sur nos temps de travail effectifs, c’est-à-dire sur l’intégralité de la journée. Aujourd’hui nos temps de trajet en voiture – entre les domiciles des bénéficiaires – ne sont pas comptabilisés. Nous sommes payés 1 heure tous les 100 km alors que nous roulons en moyenne à 50/70 km/h. Récemment, notre agence a mis à disposition des voitures de service. Auparavant, j’ai effectué les trajets avec ma voiture personnelle pendant cinq ans. Or les frais kilométriques proposés par l’agence sont insuffisants pour couvrir les frais d’entretien (vidange, pneus, entretien).

Lors de nos interventions auprès des bénéficiaires, on porte des charges lourdes, on effectue des transferts de personne, de matériel quotidiennement. Certaines de mes collègues souffrent de troubles musculosquelettiques. Le service à la personne est le secteur le plus touché par les arrêts maladie et les maladies professionnelles, cela ne facilite pas l’embauche. Or, il est nécessaire de rendre le métier d’auxiliaire de vie sociale attractif. Il est donc essentiel de couvrir nos frais de transport, de nous fournir un local chauffé pour la pause déjeuner (nous mangeons dans la voiture par – 4 °C l’hiver), de repenser le lien avec le personnel médical et les familles, amis, voisins.

J’aimerais que nous aussi on nous respecte.

Si notre métier n’est pas reconnu, valorisé, c’est un système entier qui risque de s’effondrer et les conditions justes et dignes de vie et de fin de vie de nos bénéficiaires. Pour ma part, je continuerai de faire de mon mieux. Présence, écoute, douceur, persévérance, discrétion, compréhension et patience : l’aide à la personne est un tout mais commence souvent par le respect. Et j’aimerais que nous aussi on nous respecte.


 

   mise en ligne le 1er juin 2024

La gauche aussi veut
en découdre avec le RN

Catherine Tricot sur | https://regards.fr

Face à l’incapacité de la Macronie à contrer Le Pen, Ruffin veut croire que la gauche, elle, le peut.

Dans deux semaines on aura voté. Bien sur les élections européennes ne décident pas des équilibres institutionnels français. Mais par le fait politique qu’elles constituent, par la photo du rapport de force qu’elles révèlent, elle comptera pour la suite. Gabriel Attal face à Jordan Bardella n’est pas parvenu à enrayer la punition annoncée pour les macronistes.

Alors Emmanuel Macron, en sauveur, veut s’y coller. Il défi en duel Marine Le Pen. Évidemment, ce débat-là n’aura pas lieu. Le RN continue de monter à la faveur des images violentes qui nous parviennent jour après jour de Nouvelle Calédonie ou d’ailleurs. Il leur suffit d’attendre.

Les macronistes sont bien incapables de répondre à la colère et aux demandes de changement. Seule la gauche peut le faire. Les deux semaines qui nous séparent de l’élection doivent en être une occasion. Les arguments se cherchent pour contrer l’impression d’inexorable ascension de l’extrême droite. Ils ne forment pas encore une langue commune mais on voit que la gauche veut s’y mettre. Pas seulement la gauche politique mais aussi sociale (écoutez la prise de position de la présidente de la ligue des droits de l’homme dans #LaMidinale de Regards), syndicale (entendez Sophie Binet sur Mediapart).

Écoutez encore la conférence donnée par François Ruffin sur le plateau des Glières affirmer que « la colère fait des émeutes, seul l’espoir fait des révolutions ». Le fil rouge de cette intervention a été de convaincre qu’on peut battre Marine Le Pen en 2027. Ruffin a encore du mal à embarquer les foules quand il lance son slogan « Et à la fin c’est nous qu’on va gagner ». Dans l’assistance polie, rares sont ceux qui y croient. Lui en tout cas le veut. Et pour cela il livre ses propositions. Parmi les plus martelées : donner espoir, cesser d’être le parti de la litanie des catastrophes. Deuxième proposition : parler à tous, y compris aux électeurs du RN. Troisième idée développée : pas seulement vivre ensemble mais faire ensemble. Et enfin, ne pas revenir aux échecs du passé : assurer une rupture, « faire l’unité dans la clarté ».

Ruffin est un homme mobile intellectuellement. À la bonne heure. Comment ne pas s’interroger avec inquiétude ? Il ne renonce pas à son credo : rassembler autour de la question sociale. Mais il renonce à la valorisation de « la haine » au profit de la construction d’un espoir. Il tire parti de son désenclavement et affirme : « Je suis social et démocrate ».

Ruffin ne fait pas mystère de se préparer pour être le possible candidat de rassemblement de toute la gauche en 2027. Il n’est pas le seul. Mais pour être celui ou celle qui peut gagner, il faudra être la personne mieux capable d’embarquer les différentes forces politiques de gauche mais aussi et surtout les forces sociales, syndicales, les militants et les motivés. Ça, ce n’est pas encore à son agenda. Le peut-il ?


 

 

   mise en ligne le 30 mai 2024

Droits au chômage :
Gabriel Attal dévoile une réforme extrêmement violente

Stéphane Ortega sur https://rapportsdeforce.fr/

Avec cette réforme, combien seront-ils de salariés à se retrouver sans droits au chômage à l’issue d’un CDD de 6 mois ? Combien seront-ils à basculer vers le RSA, en à peine plus d’un an, suite à un licenciement venant conclure une vie de travail ? Assurément, des centaines de milliers. Durant le week-end, Gabriel Attal a annoncé les mesures qui s’appliqueront au 1er décembre aux personnes privées d’emploi. Avec Bastamag, nous revenons sur une des réformes de l’assurance chômage les plus dures, depuis l’élection d’Emmanuel Macron.

 « Ce n’est pas une réforme d’économie, mais de prospérité et d’activité », assure Gabriel Attal dans son interview accordée à La Tribune du dimanche (parue dans la soirée du 25 mai), à laquelle il a réservé ses annonces sur la réforme de l’assurance chômage. Pourtant, c’est bien des économies que le gouvernement a réalisées le 28 décembre dernier, en publiant au Journal officiel un arrêté ponctionnant 12 milliards d’euros à l’Unédic (chargée de la gestion de l’assurance chômage, en coopération avec France Travail), pour la période 2023-2026. Des milliards soustraits à la couverture du risque de perte d’emploi, majoritairement réaffectés à l’aide aux entreprises pour développer l’apprentissage. Aujourd’hui, le gouvernement réduit encore les droits au chômage. Le ministère du Travail a affirmé en attendre 3,6 milliards d’économies par année pleine. Soit trois fois plus que lors de la grande réforme du chômage de 2019.

Pour ce qui est de la « prospérité », elle ne concernera pas les demandeurs d’emploi. Pour elles et eux, et en premier lieu les 2,6 millions de personnes indemnisées (moins de la moitié des demandeurs d’emploi le sont), ce sera une nouvelle punition à compter du 1er décembre 2024, le temps que France Travail mette à jour ses logiciels. Les demandeurs d’emploi de demain auront moins de possibilités d’ouvrir des droits à l’assurance chômage, avec une durée d’indemnisation encore réduite et des protections supprimées pour les chômeurs les plus âgés.

Quant à la réforme « d’activité », elle sera bien modeste, de l’aveu même du gouvernement, puisque celui-ci espère 90 000 personnes supplémentaires en emploi avec cette réforme, sur plus de 6 millions d’inscrits à France Travail, soit… 1,5 % des demandeurs d’emploi actuels. 

Privation de droits au chômage

 Qu’en sera-t-il une fois cette énième réforme mise en œuvre ? À la fin d’un CDD ou d’une mission d’intérim de six mois : rien ! Aucun droit ouvert. Et évidemment, pas d’allocation. À compter du 1er décembre, il faudra avoir travaillé huit mois, au lieu de six aujourd’hui, pour bénéficier d’un revenu de remplacement pendant une durée similaire à sa période travaillée.

En quelques années, le nombre de mois travaillés pour bénéficier d’une allocation aura donc doublé – avant la réforme de 2019, il n’en fallait que quatre. Dans le même temps, la période de référence sur laquelle l’ensemble des temps d’emploi comptent aura été réduite. Avec la réforme annoncée dans la presse ce week-end, les huit mois travaillés seront comptés sur une période de 20 mois, contre 24 mois auparavant et 28 mois avant 2019. Avec pour effet d’exclure certains demandeurs d’emploi de l’indemnisation.

« Le ministère nous a dit qu’il y aurait 185 000 personnes par an en dessous du seuil », assure Denis Gravouil, le négociateur CGT pour l’assurance chômage, qui accompagnait Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, le 23 mai, au ministère du Travail. Près de 200 000 personnes ayant travaillé moins de huit mois verront ainsi leur indemnisation soit supprimée, soit retardée le temps qu’elles retrouvent un emploi pour atteindre le nouveau seuil de huit mois. Un document de l’Unédic du 17 mai 2024 avait évalué les effets d’une augmentation du nombre de mois travaillés, avec plusieurs scénarios compris entre sept mois et douze mois. Ses résultats sont sans appel. Pour un passage à sept mois (l’Unédic n’a pas évalué l’hypothèse à huit mois), 11 % des allocataires verraient l’ouverture de leurs droits retardés. Presque une personne sur deux concernée par ce retard aurait des droits au chômage décalés d’au moins un an, pour cause de période d’emploi trop fractionnée. Le choix du gouvernement s’étant finalement fixé à huit mois, le pourcentage d’allocataires concernés sera donc supérieur.

« Cette mesure est particulièrement dure pour les jeunes de moins de 25 ans, surreprésentés parmi les précaires », expliquait la CGT, après son entrevue avec Catherine Vautrin, dans un communiqué de presse. Après six mois de travail, ceux-ci ne pourraient prétendre qu’au contrat d’engagement jeune pour avoir des ressources, explique Denis Gravouil. Soit une allocation de 528 euros par mois si la ou le jeune salarié est rattaché à un foyer fiscal non imposable (316 euros sinon).

Intérimaires et CDD sont particulièrement ciblés. « La moitié de ceux qui sont inscrits à Pôle emploi le sont après des CDD », rappelle le négociateur CGT pour l’assurance chômage. Déjà en 2019, le passage de quatre mois travaillés à six mois pour ouvrir des droits avait eu pour effet d’exclure de nombreux demandeurs d’emploi de l’indemnisation. Selon le « suivi et effets de la réglementation d’assurance chômage », publié en février 2024 par l’Unédic, on compte 30 000 ouvertures de droits de moins chaque mois suite à la réforme de 2019. Ce sont principalement celles et ceux – jeunes ou peu diplômés – « ayant généralement des parcours d’emploi discontinus, près de 9 intérimaires sur 10 sont impactés par la réforme », explique l’Unédic. Pendant que deux tiers des « personnes entrées après une fin de CDD » sont également concernées.

Pour se représenter l’impact de cette mesure allongeant la période travaillée, le gouvernement attend qu’elle rapporte 2,8 milliards par année pleine, sur les 3,6 milliards d’économies attendus par la réforme. Les autres économies seront réalisées sur la baisse de la durée d’indemnisation et sur la suppression d’aménagements dont bénéficiaient les seniors. 

Baisse de la durée d’indemnisation

 Non content de rendre l’assurance chômage inaccessible à près de 200 000 salariés arrivant en fin de contrat, le gouvernement va également réduire la durée d’indemnisation pour tous les autres. Celle-ci était déjà passée de 24 mois à 18 mois en février 2023. Mais en inscrivant une période de référence de 20 mois pour l’ouverture de droit, il réduit la durée d’indemnisation mécaniquement. La réforme de 2023, dite de la contracyclicité, prévoit que si le taux de chômage est inférieur à 9 %, la durée maximale d’indemnisation diminue de 25 %. Aujourd’hui, elle est de 18 mois maximum, parce que la durée de référence est de 24 mois (donc 24 mois moins 25 %, soit six mois de moins, puisque le taux de chômage est de 7,5%). Après le 1er décembre, la durée maximale d’indemnisation passera à 20 mois, à laquelle il faut soustraire 25 % si le taux de chômage ne remonte pas. La nouvelle durée d’indemnisation sera donc de quinze mois.

Ainsi, en deux ans, la couverture du risque lié à la perte d’emploi est passée de 24 mois maximum à quinze mois maximum. Et elle pourrait même baisser encore si le taux de chômage descendait en dessous de 6,5 %, un nouveau palier que l’exécutif a annoncé ce week-end. Dans ce cas, elle dégringolerait à douze mois, ce qui représenterait la moitié de la durée d’indemnisation d’avant 2023.

Il est encore tôt pour mesurer pleinement les effets de la réforme de 2023, puisqu’un an après son entrée en vigueur, l’Unédic expliquait qu’elle ne concernait pour l’heure que 12 % de l’ensemble des allocataires. Cependant, dans son document d’évaluation du 17 mai dernier, l’association gestionnaire estime que le passage à douze mois maximum d’allocations dégraderait la situation d’un million d’allocataires. 

Une boucherie pour les seniors

 Gabriel Attal a annoncé que le décret qui sera publié le 1er juillet modifiera profondément les droits au chômage des salariés privés d’emploi les plus âgés. Parce qu’il est plus difficile de trouver un travail après 50 ans, les plus de 53 ans bénéficiaient avant 2023 de 30 mois d’indemnisation et les plus de 55 ans de 36 mois. Après un premier coup de rabot l’an dernier, le gouvernement leur impose une double peine.

En plus de devoir travailler deux ans de plus pour partir à la retraite, ceux-ci devront attendre l’âge de 57 ans pour obtenir une durée d’indemnisation plus longue que les quinze mois que le gouvernement réserve maintenant aux chômeurs. La borne d’âge de 53 ans est purement et simplement supprimée et celle de 55 ans est décalée de deux ans, à 57 ans. Ainsi, un salarié licencié à l’âge de 55 ans aura perdu 58 % de sa durée d’indemnisation par rapport à 2022, puisque celle-ci sera passée de 36 mois à quinze mois. Et même à l’âge de 57 ans, il ne bénéficiera de son allocation que pendant 22 mois et demi contre 27 mois après la réforme de 2023.

À côté de cette saignée, le gouvernement créé un « bonus emploi senior » qui consiste à compléter le revenu d’un senior qui aurait pris un emploi à un salaire inférieur à celui qu’il avait pour ouvrir des droits. Mais seulement pendant un an. Une mesure considérée comme une déqualification et rejetée par l’ensemble des syndicats de salariés. Un cadeau pour le patronat, explique le syndicat des cadres CFE-CGC : « Je suis une entreprise, je balance tout le monde à 55 ans, et après deux ans de chômage je les récupère à moitié prix », s’insurgeait son président, François Hommeril, dans les colonnes de Libération en fin de semaine dernière.


 

   mise en ligne le 28 mai 2024

Après le massacre à Rafah,
la gauche met la pression sur Macron

Mathieu Dejean sur www.mediapart.fr

L’indignation suscitée par les frappes israéliennes sur un camp de réfugiés palestiniens met en relief l’inertie de l’exécutif français. De La France insoumise au Parti socialiste, en passant par Les Écologistes et les communistes, les responsables demandent d’avantage que des mots, des sanctions.

Trop court, trop faible, trop tard – au regard d’une guerre qui dure depuis huit mois dans un rapport de force radicalement déséquilibré. Le message lapidaire publié sur le réseau social X par Emmanuel Macron au lendemain des frappes israéliennes qui ont fait au moins quarante victimes – la plupart des femmes et des enfants – dans un camp de réfugié·es près de Rafah, a mis une fois de plus en relief l’inertie de l’exécutif face au massacre des Palestinien·nes.

« J’appelle au plein respect du droit international et au cessez-le-feu immédiat », a écrit le président de la République, en se disant « indigné », mais sans évoquer la moindre sanction. À ce jour, le chef de l’État n’a toujours pas décrété d’embargo sur les armes livrées à Israël (le gouvernement argue que ces livraisons ne concernent que « les capacités défensives et le Dôme de fer ») et se refuse à reconnaître l’État de Palestine. 

Il fait ainsi preuve d’une insoutenable légèreté au regard des images choquantes diffusées le 26 mai, montrant l’atrocité du bombardement. Ces images ont haussé d’un degré supplémentaire l’indignation collective face aux crimes de guerre commis par le gouvernement israélien de Benyamin Nétanyahou, qui ont fait au moins 36 050 morts, essentiellement des civil·es, selon le ministère de la santé du Hamas, en réponse à l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre. 

Dès le 26 mai au soir, des élu·es de gauche se sont fait l’écho de ces événements en plaidant pour sanctionner concrètement Israël. « Toutes les pressions doivent être employées pour faire cesser cette abomination », a écrit Jean-Luc Mélenchon, fondateur de La France insoumise (LFI), énumérant un certain nombre d’entre elles : « Rupture de la coopération avec le gouvernement Nétanyahou et son économie, embargo sur les armes, reconnaissance de l’État de Palestine. Macron ne fait rien. Pas en notre nom ! » Les député·es LFI ont été les plus prompts à réagir à ce sujet sur X. 

Depuis la décision, en janvier, de la Cour internationale de justice (CIJ) ordonnant à Israël d’empêcher un génocide à Gaza, LFI dénonce la commission d’un crime de « génocide » en Palestine. Le bombardement du camp de réfugié·es près de Rafah, que l’armée israélienne justifie par « l’utilisation de la zone par le Hamas », sonne pour le parti comme une confirmation de ses alertes, qui ont parfois été critiquées.

La présidente du groupe insoumis à l’Assemblée nationale, Mathilde Panot, qui a relayé les images du carnage, a ainsi réagi de ce seul mot dans la nuit : « Génocide. » « Que la honte s’abatte sur nos gouvernants qui peuvent agir mais détournent les yeux par lâcheté coupable », a-t-elle ajouté. 

La passivité d’Emmanuel Macron mise en cause

Toutes et tous sont en proie au scepticisme sur un éventuel changement d’attitude de la France, mais les événements donnent néanmoins plus de force à leurs revendications. « C’est un massacre de plus, mais ce n’est pas le premier, y compris avec des images. Macron parle mais il n’y a pas d’actes », regrette ainsi Éric Coquerel, député LFI, interrogé par Mediapart. « Que faut-il pour qu’on aille plus loin ? Cela me désespère un peu », poursuit-il.

Depuis lundi matin, la gauche dans son ensemble réclame des comptes à Emmanuel Macron. « La France et l’Union européenne doivent opérer une rupture en urgence dans leur action diplomatique pour stopper ce massacre : respect du droit international et sanctions, cessez-le-feu, libération des otages, reconnaissance de la Palestine », a écrit la secrétaire nationale des Écologistes, Marine Tondelier, critiquant la vacuité du communiqué présidentiel et rappelant que, deux jours plus tôt, la CIJ demandait à Israël d’arrêter « immédiatement » son offensive militaire à Rafah.

« Que fait la France pour mettre [Nétanyahou et son gouvernement d’extrême droite – ndlr] hors d’état de nuire ? Rien. Passivité coupable », a également accusé Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste français (PCF). 

C’est la suite logique de l’impunité dans laquelle la furie destructrice de Nétanyahou a été laissée depuis quelques années. Elsa Faucillon, députée communiste

Si la pression est telle, c’est aussi qu’Emmanuel Macron dispose de leviers qu’il n’active pas. Le 28 mai, l’Espagne, l’Irlande et la Norvège vont officiellement reconnaître l’État de Palestine. Elles espéraient ​​entraîner avec elles d’autres pays de l’Union européenne (UE) mais, pour l’instant, leur initiative est restée cantonnée. La reconnaissance de la Palestine n’est « pas un tabou », mais ce n’est pas le bon moment, a prétendu Stéphane Séjourné, chef de la diplomatie française, dans une déclaration écrite à l’AFP.

Des voix s’élèvent pourtant jusque dans le camp présidentiel pour se ranger du côté de celle-ci. L’ancien ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, dont la voix reste influente, la juge « indispensable », a-t-il déclaré au Parisien le 24 mai. 

« Je crains que la France finisse par être obligée de le faire avec trois trains de retard et que ça perde de sa force, regrette la députée communiste Elsa Faucillon. C’est l’illustration du fait que Macron est empêtré dans sa ligne stratégique vis-à-vis d’Israël et de la Palestine. C’est la suite logique de l’impunité dans laquelle la furie destructrice de Nétanyahou a été laissée depuis quelques années. » Selon elle, les menaces réputationnelles n’ont aucune efficacité contre le premier ministre israélien, il faut donc passer un cap dans les sanctions et travailler à son « isolement »

Un manque de mobilisation européenne

Le fait que la Cour pénale internationale (CPI) a requis, le 20 mai, des mandats d’arrêt contre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son ministre de la défense Yoav Gallant, aurait ainsi pu être davantage soutenu. « Mais la position de la France a été timorée, remarque Elsa Faucillon. C’est pourtant un point d’appui dans le droit international, pourquoi la France ne s’en saisit pas ? » 

Depuis le 7 octobre, force est de constater que même le fait d’imposer le mot d’ordre du cessez-le-feu ou des corridors humanitaires à Gaza n’a été possible que grâce à la mobilisation de l’opinion publique française et internationale, après que des journalistes et des humanitaires ont été tués. Un retard à l’allumage qu’Elsa Faucillon n’attribue pas qu’à la France, mais qui ne l’épargne pas : « Les réactions des dirigeants des principales puissances occidentales sont toujours largement en dessous de la révulsion que les images devraient provoquer, et qu’elles provoquent effectivement chez les peuples de ces puissances occidentales. »

Interrogée par Mediapart, la porte-parole du Parti socialiste (PS) Chloé Ridel, qui plaide notamment pour que l’UE suspende son accord d’association avec Israël, est alignée avec l’idée qu’Emmanuel Macron n’est pas à la hauteur du rôle que la France pourrait jouer pour parvenir à un cessez-le-feu. 

« On n’active pas les moyens de pression nécessaires », observe-t-elle, en notant par exemple que le président de la République n’a pas tenté, lors de son déplacement en Allemagne, de détourner son homologue Olaf Scholz de sa position de déni sur les massacres en cours en Palestine. « Il est pris à défaut de son manque de mobilisation européenne sur le sujet », dénonce encore la socialiste, en rappelant pourtant que des alliés existent, de Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne, à António Guterres, secrétaire général des Nations unies. L’UE avait pris des sanctions, en avril, contre des colons israéliens pour « de graves violations des droits de l’homme », preuve qu’une action concrète est possible. 

Par ailleurs, depuis le mois de février, les gauches convergent pour réclamer « un embargo sur la fourniture d’armes et de composants militaires à Israël », selon les mots de Mathilde Panot à l’Assemblée. Des ONG, dont Amnesty International, sont montées au créneau pour le réclamer, tant sur le plan judiciaire que par lettre ouverte, en vain. 

Pour le député LFI Éric Coquerel, seules des sanctions économiques seraient à même de faire céder le gouvernement de Benyamin Nétanyahou, comme autrefois un boycott citoyen puis étatique avait conduit à la libération de Nelson Mandela et à la fin de l’apartheid en Afrique du Sud. Elsa Faucillon, qui est restée « pétrifiée » devant les images du 26 mai, conclut : « On ne peut pas attendre des mois devant des corps calcinés, brûlés vifs, sur la décision d’un gouvernement qui donne des ordres à son armée. »


 


 

Après les bombardements à Rafah, dans la mobilisation parisienne : « Des sanctions, des sanctions, des sanctions »

Manuel Magrez sur www.mediapart.fr

Une foule massive de manifestants a gagné les rues de Paris dans la soirée du lundi 27 mai, à l’appel de plusieurs collectifs, après les bombardements ravageurs d’un camp de réfugiés à Rafah.

Dans les rues de la capitale, la stupeur a laissé un court instant la place à l’enthousiasme. Dans la foule, les sourires se dessinent sur les visages, dans un sentiment contradictoire au vu de l’enjeu, mais tout le monde est trop heureux de voir autant de drapeaux palestiniens flotter dans le ciel parisien. En ce début de soirée, lundi 27 mai, plusieurs milliers de manifestant·es se sont rassemblé·es place Saint-Augustin, dans le chic VIIIe arrondissement de Paris. Mot d’ordre initial : rallier à pied l’ambassade d’Israël, en réaction au bombardement par Tsahal d’un camp de réfugié·es à Rafah la veille.

L’attaque, qui a fait 45 morts et plus de 200 blessés selon le bilan du ministère de la santé de la bande de Gaza, administrée par le Hamas, a bousculé tous les manifestants sur place, à l’image de la communauté internationale pour une fois quasi unanime. Le gouvernement israélien, lui, a réagi dans l’après-midi, concédant simplement une « erreur tragique ».

Alors, dans les rues de Paris, ils étaient 10 000 à s’être rassemblés pour crier leur colère, selon les chiffres de la préfecture de police, que tout le monde met en doute ici. La place est noire de monde, il faut jouer des coudes pour se frayer un chemin. Des drapeaux palestiniens flottent un peu partout, parfois sur le dos de manifestant·es, un peu plus loin hissés sur les abribus. Le tout est quadrillé par les CRS, qui ont déployé un canon à eau pour barrer l’avenue qui mène à l’ambassade d’Israël, à laquelle les manifestant·es ne pourront pas accéder de toute la soirée.

L’ampleur de la manifestation impressionne d’autant plus ses participant·es que le mot d’ordre a été donné il y a moins de vingt-quatre heures. « On voyait des posts d’appel à la mobilisation partout, tout le monde les partageait », témoigne Amel, impressionnée par la réponse.

Keffieh rouge sur les épaules, Sarah observe la scène hissée sur le bord d’un trottoir pour tenter de deviner jusqu’où s’étend la foule. Pour elle, c’était « plus que nécessaire de venir ici aujourd’hui ». Alors elle a complètement chamboulé son agenda du jour pour se dégager ce temps précieux. « On a tendance à penser que notre petite personne n’a pas de pouvoir. Mais il faut être ici, mettre la pression », insiste la Parisienne.

Celle qui suit de près la situation à Gaza n’a qu’un mot pour décrire ce qu’elle a vu : « abominable ». Car comme toutes et tous ici, elle a vu les images prises juste après les bombardements, montrant des cadavres calcinés, parfois même décapités. Sarah se les ressasse, et espère même « que ces images ont pu se propager », comme pour servir de déclic.

Lacrymogène

Ce sont ces mêmes images, qui ont circulé toute la nuit sur les réseaux sociaux, qui ont poussé Khadidja à participer à la première manifestation de sa vie. « Dans ma vie, j’ai vu beaucoup de guerres, j’ai lu des choses à propos de guerres, et là j’ai vu ces images. On s’attaque à des enfants, c’est intolérable », clame-t-elle. À ses côtés, Jade brandit l’autre bout de la pancarte en carton qui dit « Stop au génocide ». Si elle n’en est pas à la première manifestation de sa vie, elle ne s’était rendue à aucune de celles dédiées au soutien au peuple palestinien, la faute à la « peur de manifester ».

Devant les cars de CRS, Amina a les yeux rougis par la salve de gaz lacrymogène qu’elle vient de subir. Le désagrément est loin de la décourager. « Je participe à ma première manifestation, mais certainement pas la dernière », annonce-t-elle.

Elle et sa camarade Emma se sont grimées pour l’occasion. Au feutre rouge, les étudiantes ont écrit « free » sur les joues, et « Palestine » sur le front. « Jusqu’ici, je me sentais tellement impuissante que j’avais arrêté de regarder les images de Gaza. Cette impuissance était insupportable. Cette fois-ci, c’est le trop-plein », justifie l’étudiante, qui a « été socialisée à la lutte pour la Palestine depuis jeune ».

À quelques pas de la cohue, la famille de Fadila renoue aussi avec ses réflexes de manifestation. Les quatre habitants de Corbeil-Essonnes s’étaient mobilisés une fois au tout début des bombardements sur la bande de Gaza. « On a assisté à un pic de barbarie tout à fait insupportable, alors on se devait d’être ici. Ce matin, avant même de savoir si un rassemblement allait être organisé, on s’est dit qu’il fallait qu’on se mobilise », plaide Fadila.

Leïla, l’une de ses deux filles, a été encore plus convaincue de l’intérêt de cette manifestation par le traitement médiatique réservé à l’épisode tragique de la nuit passée. « Au JT, ils ont passé dix minutes à parler d’un youtubeur et une minute seulement de Rafah », s’émeut l’adolescente.

Non loin de là, Sarah observe la foule avec un brin de soulagement. La mobilisation est pour elle à la hauteur de l’enjeu. Celle qui a été de « presque toutes les manifestations depuis octobre » arbore fièrement son pin’s « Free Gaza » sur sa veste grise. « Ces derniers temps, il y avait moins de monde aux manifestations, et c’est normal », explique la Parisienne de 23 ans. Mais cette « remobilisation », elle la croit pérenne.

« Faire pression sur le gouvernement français »

De toute façon, c’est sa seule arme. « L’objectif, il est de faire pression sur le gouvernement français », précise Sarah. « C’est assez décevant de voir que le gouvernement français ne veuille pas se mouiller, contrairement à l’Espagne et l’Irlande [qui ont officiellement annoncé vouloir reconnaître l’État palestinien – ndlr]. On attendait mieux de la France », défend la jeune femme.

Au niveau du camion sono, au milieu de la place, le son de cloche est le même. « Des sanctions, des sanctions, des sanctions », clame la foule, répétant les mots d’une militante juchée sur une estrade, micro en main. « On a bien pris ces dispositions pour la Russie, alors il faut les prendre maintenant contre Israël », répond Sabrina Sebaihi, députée écologiste des Hauts-de-Seine juchée elle aussi quelques instants plus tard sur l’estrade.

« Israël assassin, Macron complice », a alors scandé la foule tout au long de la longue déambulation dans les rues de Paris, pour mettre la pression à sa manière. Des heures durant, des groupes scindés ont défilé dans les rues de la capitale parfois sans trop savoir où aller, en passant devant la gare Saint-Lazare, l’église de la Madeleine ou encore l’Opéra Garnier, sous l’œil amusé des touristes.

Au bout de trois heures de rassemblement et de déambulation sans incident apparent, les forces de l’ordre ont voulu sonner la fin de la manifestation à coups de gaz lacrymogène et de tentative de blocage des cortèges maigrissant. En vain jusqu’à une heure avancée de la soirée.

Observant la scène sur le bord de la route, un syndicaliste venu avec quelques camarades manifester se réjouit de voir « ces jeunes mobilisés en très grand nombre. Le président n’est pas près de les faire rentrer chez eux ». Le syndicaliste a une image en tête : « Il y a une expression qui résume bien la situation dans ce genre de cas. Il est plus facile de faire sortir le dentifrice du tube que de l’y faire rentrer. »


 

   mise en ligne le 27 mai 2024

Kanaky-Nouvelle-Calédonie : « Nous demandons un envoyé spécial de l’ONU »

Benjamin König sur www.humanite.fr

Il en est beaucoup, y compris à gauche, qui voudraient que le dossier de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie demeure strictement franco-français. Mais, comme pour tous les territoires colonisés de la planète, il s’agit d’abord de droit international, comme le rappelle Mickaël Forrest, de l’Union calédonienne.

Alors qu’Emmanuel Macron, à Nouméa, n’a pas annoncé le retrait du dégel du corps électoral et parle en priorité de « rétablissement de l’ordre républicain », le monde regarde d’un œil inquiet la situation en Kanaky-Nouvelle-Calédonie (KNC). Laquelle relève du droit international, et non pas de ce seul « ordre républicain ». Entretien avec l’homme chargé du suivi des relations extérieures dans le gouvernement collégial calédonien, à majorité indépendantiste, dirigé par Louis Mapou.

Vous revenez d’une réunion de travail des Nations unies à Caracas, au Venezuela, au sein du comité de décolonisation. Quelle voix portez-vous lors de ces échanges diplomatiques ?

Mickaël Forrest : Un des articles de l’accord de Nouméa stipule que les Nations unies sont informées et doivent suivre le processus de décolonisation. D’autre part, la Kanaky-Nouvelle-Calédonie a été réinscrite le 2 décembre 1986 sur la liste des Nations unies des territoires à décoloniser.

Tous les ans, l’Assemblée générale de l’ONU adopte une résolution concernant ces 17 territoires, parmi lesquels la Polynésie française, Guam, le Sahara occidental, Gibraltar, etc. Je suis parti de KNC vingt-quatre heures avant le début des révoltes, invité par le comité spécial de décolonisation des Nations unies (créé en 1961, il comprend 29 membres – NDLR) à un séminaire régional.

Quelle était la teneur des discussions ?

Mickaël Forrest : Il s’agissait de la deuxième des cinq dates annuelles qui constituent les étapes du travail du comité. Ce séminaire régional se tient une fois par an, soit dans les Caraïbes, soit dans le Pacifique : l’année dernière en Indonésie, cette année au Venezuela. En juin, nous entrerons sur le fond des thèmes abordés, avec la session annuelle du comité, à New York. Le député Jean-Paul Lecoq y participe d’ailleurs. Puis le comité présente un rapport à l’Assemblée générale.

Avez-vous abordé la situation en Kanaky-Nouvelle-Calédonie lors de ces échanges dans le cadre de l’ONU, qui semble-t-il regarde les événements d’un œil inquiet ?

Mickaël Forrest : Bien sûr, et nous avons fait en sorte qu’ils s’inquiètent un peu plus. J’ai demandé au nom de notre gouvernement plusieurs mesures, à commencer par une mission de visite du comité spécial sur notre territoire, ce qui permet d’apprécier au plus près la situation. Depuis 2015, neuf missions d’observation électorale ont été dépêchées en KNC, car nous dénonçons toujours ce que nous considérons comme une fraude électorale organisée par l’État français avec la venue massive de métropolitains, ce qui continue de noyer le peuple kanak.

Cette année, j’ai demandé une médiation internationale, car cela fait plusieurs mois que le dialogue est coupé entre les parties. Ainsi que la nomination d’un envoyé spécial de l’ONU (nommé par le secrétaire général des Nations unies, à l’instar de Francesca Albanese pour la Palestine – NDLR), une personne neutre qui pourrait aider à renouer le dialogue et poser un cadre politique transparent.

Une représentante du FLNKS était également présente, pour exposer les arguments du mouvement indépendantiste. Une fois n’est pas coutume, plusieurs personnes du camp anti-indépendantiste, des proches de Mme Backès et de M. Metzdorf, étaient également présents. Visiblement, ils découvraient le comité spécial et n’ont bien sûr pas parlé de décolonisation. Pour utiliser un proverbe transposé en français, je dirais qu’ils sont venus planter de la vigne dans une terre préparée pour des poireaux… Cela a été mal perçu par les membres du comité.

Le premier ministre du Vanuatu, au nom du Forum des îles du Pacifique, vous a apporté son soutien. L’Australie dit être « attentive » à la situation et évacue ses ressortissants. Quelles sont vos relations avec les pays voisins ?

Mickaël Forrest : Au Venezuela, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, un État important de la diplomatie régionale, a délivré un discours clair pour que le comité adopte les mesures nécessaires afin que notre droit à l’autodétermination soit effectif. Au sein du Pacifique, le premier appui est celui du Groupe fer de lance mélanésien (GFLM, alliance regroupant les îles Salomon, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, le Vanuatu, les Fidji, l’Indonésie et le FLNKS, créé en 1988 et proche du Mouvement des non-alignés – NDLR).

Je participe à une mission avec 16 autres ministres des pays du Forum des îles du Pacifique (FIP, organisation régionale fondée en 1971 qui comprend tous les pays d’Océanie, plus la Polynésie et la KNC depuis 2016 – NDLR) pour renforcer les liens avec d’autres pays, notamment Singapour. À cette occasion, nous avons beaucoup échangé sur la situation actuelle en KNC. De nombreux pays, ONG et organismes internationaux du Pacifique ont dénoncé l’action de la France sur notre territoire.

Sur le fond, la question est-elle celle du viol du droit international par la France ?

Mickaël Forrest : Oui, tout à fait. La KNC n’est plus une affaire interne à l’État français. Je vais me rendre bientôt en Europe pour discuter également avec des leaders indépendantistes du continent qui nous soutiennent depuis plusieurs décennies : basques, catalans, corses… Nous aborderons le sujet des élections européennes : même si pour le peuple kanak cela ne veut pas dire grand-chose, ce scrutin revêt des enjeux politiques forts, y compris pour nous. Il existe des jeux politiques par rapport à nous.

Que répondez-vous aux accusations d’ingérence de la part de l’Azerbaïdjan ou de la Chine ?

Mickaël Forrest : Il faut revenir à des choses claires : la meilleure réponse est celle de M. Victorin Lurel, l’ancien ministre PS des Outre-mer, qui dit que la France n’a jamais su décoloniser. Et l’État français a des projets pour l’axe indo-pacifique. Notre gouvernement n’a aucune difficulté avec quelque pays que ce soit.

La Chine, par exemple, est notre premier partenaire commercial, elle achète notamment 80 % de notre nickel. Quand on veut avoir une lecture géopolitique, il faut l’avoir également en matière économique, sociale, culturelle, etc. Quant à l’Azerbaïdjan, il présidait le Mouvement des non-alignés, qui nous a toujours soutenus et dont nous sommes membres observateurs. Pour nous, dans notre situation coloniale, ce sont des soutiens anciens, qui nous accompagnent dans notre lutte.


 

   mise en ligne le 24 mai 2024

Elias Sanbar : « Israël mène
une guerre totale à Gaza »

Muriel Steinmetz sur www.humanite.fr

L’ancien ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco publie un livre écrit à chaud sur la situation de son pays en proie à un conflit qui, selon lui, peut déboucher sur le « transfert » définitif de son peuple.

Une grande voix de la Palestine répond à nos questions. Il s’agit de l’écrivain Elias Sanbar, engagé dès 1967 dans le mouvement national palestinien. On lui doit de nombreux ouvrages sur l’histoire et la culture de son pays natal, qu’il ne cesse de défendre et illustrer à l’échelle internationale. Il a occupé, de 2006 à 2021, la fonction d’ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco après avoir participé à la conférence de paix de Madrid en 1991, puis aux négociations bilatérales à Washington.

Il a été, de surcroît, de 1994 à 1997, chef de la délégation palestinienne aux négociations de paix sur les réfugiés. De 1980 à 2006, il a animé l’importante Revue d’études palestiniennes (éditions de Minuit). Il sort, ces jours-ci, un livre qu’il a écrit intitulé la Dernière Guerre ? Palestine, 7 octobre 2023-2 avril 20241. Ami et traducteur du poète Mahmoud Darwich, il en cite, en conclusion, ces vers déchirants : « Laissez donc, ô invités du lieu, quelques sièges libres pour les hôtes, qu’ils vous donnent lecture des conditions de la paix avec les défunts. »

Dans ce livre, vous revenez aux sources historiques du conflit…

Elias Sanbar : La guerre actuelle a trois éléments qui la rendent identique à l’autre, originelle, commencée le 29 novembre 1947, au moment de l’adoption du plan de partage de la Palestine, terminé le 14 mai 1948, lorsque les premiers soldats arabes sont entrés sur le territoire palestinien, à la proclamation de l’État d’Israël. À ce moment-là, nous, Palestiniens, étions déjà réfugiés. Le pays avait déjà été vidé. L’essentiel de la Nakba (l’expulsion de près de 800 000 Palestiniens – NDLR) a eu lieu durant ces cinq mois et demi.

Le « transfert » – le mot est de Ben Gourion – et le remplacement ont déjà eu lieu. Cette première guerre s’est soldée par la défaite du camp palestinien. La Nakba est déjà terminée quand les soldats arrivent avec l’idée de récupérer la Palestine. Elle est déjà perdue. Or, on présente notre expulsion comme la conséquence d’une agression arabe.

Quel projet final guide le gouvernement d’extrême droite israélien aujourd’hui ?

Elias Sanbar : Il n’en a pas. Il y a une explication qu’on retrouve partout : cet homme, Benyamin Netanyahou, n’a d’autre projet que de rester au pouvoir. C’est un peu court ! Le crime de guerre commis par le Hamas le 7 octobre n’était pas un débordement d’action incontrôlée. Je n’en fais pas l’éloge. Il a été conçu pour passer des bombardements habituels orchestrés par Israël à un embourbement de l’armée israélienne à Gaza. Cette stratégie a été menée avec une profonde connaissance de la société israélienne.

Il savait qu’en frappant une société convaincue d’être en danger de disparition, rien ne se solderait par une riposte simple. Israël a repris la main en menant une guerre totale à Gaza. Y ont été ajoutés d’autres champs de bataille : Cisjordanie, Jérusalem-Est, réfugiés de 1948… Le slogan de 1948, « Il est temps de terminer ce que Ben Gourion n’a pas achevé », a été repris.

Que n’a-t-il pas achevé ? Le « transfert » de la Cisjordanie, le « transfert » de Gaza, le « transfert » des 152 000 Palestiniens restés dans ce qui allait devenir Israël et le règlement définitif des 800 000 réfugiés de 1948, qui sont aujourd’hui 6 millions. Le concept de « jour d’après » est celui d’une Palestine totalement « nettoyée ». Le projet en cours est voué à l’échec. Israël n’arrive pas à achever le travail de Ben Gourion et il ne le terminera pas.

Pourquoi ?

Elias Sanbar : Israël existe et a produit une entité, l’Israélien, qui est juif, mais qui n’est pas LE juif. C’est fondamental. Les Israéliens sont à 80 % de religion, d’idéologie, d’identité juive mais ce ne sont pas les juifs. Aujourd’hui, quand on parle d’Israéliens – lesquels ont une mentalité coloniale –, les gens s’imaginent que vous parlez de Freud, de Mahler, de Walter Benjamin, d’Hannah Arendt, de Spinoza… Non ! Ceux-là étaient des Européens juifs. Cette confusion a donné une forme d’immunité aux actions inacceptables d’Israël. Cette guerre est en train de faire voler en éclats l’idée de l’armée la plus morale du monde.

« Tu restes, tu meurs. Tu pars, tu vis. »

La seconde chose, c’est la question du sentiment d’être en danger. Si Israël était vraiment en danger, la totalité des grandes puissances de la planète débarqueraient pour le sauver. Par contre, dans le ressenti israélien – qui est une réalité –, les gens réagissent comme s’ils étaient en danger de disparition réelle. En face, les Palestiniens, eux, sont en train de disparaître. De part et d’autre, le conflit prend la forme d’une question de vie ou de mort. L’idée de deux États, ce pour quoi nous nous sommes battus, moi le premier, n’est plus sur la table. Ils veulent finir le travail !

Une Nakba bis ?

Elias Sanbar : Plutôt un parachèvement de la Nakba, avec la réalisation du « transfert ». La Nakba signifie la catastrophe, l’effet causé par l’absence : un pays disparaît tout à coup, corps et biens. Le transfert est une action militaire, coloniale, de remplacement d’un peuple par l’autre. C’est en jeu depuis le début. Il s’agit d’une colonisation très particulière. Sa seule colonisation jumelle, c’est la conquête de l’Ouest américain.

Ce sont les deux seules colonisations sans métropole. Le transfert est une activité génocidaire, de nettoyage ethnique, d’ethnocide. Avec une nuance d’importance, s’agissant de l’actuel transfert : si les Palestiniens acceptent de partir, on ne les tue pas. Ceux qui meurent sont ceux qui n’ont pas compris qu’il fallait qu’ils partent. D’où cet acharnement, cette folie meurtrière et ces appels incessants aux Gazaouis d’aller en Égypte. Tu restes, tu meurs. Tu pars, tu vis.

Ce qui se passe à Gaza fait presque oublier ce qui a lieu en Cisjordanie et à l’intérieur même d’Israël…

Elias Sanbar : Ce qui se déroule dans les autres régions de la Palestine, à Jérusalem-est, en Cisjordanie, c’est précisément la fin du boulot… En riposte à l’attaque du Hamas, Israël a rouvert tous les fronts. Il ne se confine pas au champ de bataille de Gaza. En Cisjordanie, c’est un grignotage incroyable pour assurer la mainmise des colonies sur tout le territoire. Il y a une semaine, ils ont fondé 26 nouvelles colonies !

Le transfert est en cours. Il y a plus d’un millier de morts. L’un des principaux députés palestiniens à la Knesset, communiste, me dit qu’en Galilée, les gens se demandent si l’armée israélienne ne va pas maintenant venir vers eux et leur refaire le coup de la Nakba.

Un nouvel exode des Palestiniens est-il pensable ?

Elias Sanbar : On ne sait ce qu’il adviendrait en cas de défaite militaire totale. Si les Israéliens n’accèdent pas à une victoire totale, que vont-ils faire ? La situation sera beaucoup plus dangereuse pour eux que ce qu’ils s’imaginent. Si les Palestiniens perdent, que se passera-t-il ? Nous en sommes au septième mois, avec une des armées les plus puissantes de la planète… En tonnage d’explosifs et de bombes, c’est déjà quatre fois Hiroshima !

Sur un territoire de 320 km2, soit un rectangle de 32 km sur 10. Un homme normalement constitué peut parcourir 4 km/h à pied. En huit heures, il traverse toute la bande de Gaza du nord au sud. En deux heures, il va de l’est jusqu’à la mer. Imaginez que, sept mois plus tard, une armée suréquipée, avec déjà 107 à 108 ponts aériens américains de munitions, n’arrive pas à déloger des hommes et des femmes qui sortent de leurs tunnels en tongs, voire pieds nus, armés d’un simple RPG (lance-roquettes) pour les harceler et repartir.

Nous en sommes à je ne sais combien d’annonces sur le fait que, sur les 20 divisions du Hamas, il en reste 4 et que tout est pacifié, sauf ce trou au sud. Depuis les cinq derniers jours, les batailles les plus fortes se déroulent au nord, dans des zones (vers le camp de réfugiés de Jabalia) annoncées comme totalement pacifiées, nettoyées depuis octobre par l’armée israélienne. Les bataillons, côté palestinien, du Hamas – il n’y a pas que lui – se reforment dès qu’ils sont décimés. Un classique des guerres coloniales.

À quelles conditions une solution politique pourrait enfin voir le jour dans la perspective de deux États ?

Elias Sanbar : Je ne sais pas et je crois que personne ne le sait. La guerre est en cours. Il n’y a pas de conflit qui n’ait de solution. Cela ne marchera que si une partie et l’autre ont le sentiment que la justice est au rendez-vous. Sinon, le conflit re-explosera. Quant à deux États, je n’y crois plus.

La réalité du terrain en a anéanti définitivement la possibilité. Je ne dis pas l’idée. Pourquoi ? Je ne sais quelle armée se dévouerait pour aller sur place et vider les colons des territoires qu’ils ont volés. C’est trop tard. Je ne vois pas quel pays va s’y risquer. Les deux États ont été mis à mort.

On parle peu de l’importante diaspora palestinienne de par le monde. A-t-elle un rôle à jouer ?

Elias Sanbar : La diaspora est partout. Regardez les manifestations : 300 000 à 400 000 personnes à Londres, en Suède, Norvège, Mexique, Argentine, Pakistan, Malaisie. La diaspora est extrêmement active et les élites palestiniennes des exils le sont aussi. Nous sommes très installés dans toutes les universités au monde.

Pas seulement du côté des étudiants. Il y a énormément de professeurs palestiniens. Cette diaspora a une puissance intellectuelle qu’on ne soupçonne pas. C’est là que se joue la réputation d’Israël. Israël est en train de détruire sa moralité. Quand on est face à des milliers d’enfants morts… Ce qu’a fait le Hamas n’enlève rien à tous ces cadavres.

Ces gosses ont été assassinés. Des choses se préparent à la Cour pénale internationale (CPI) avec des mandats d’arrêt en cours. Il y a une semaine, j’ai vu des médecins revenir des hôpitaux du nord de la bande de Gaza. Sept charniers ont déjà été découverts avec des centaines de cadavres, mains et pieds ligotés ! J’ai vu ce que ces médecins ont filmé. Ils ont analysé l’état des corps. Ils ont trouvé des cadavres avec des cathéters !

Ces gens ont été assassinés dans leur lit ! Il y a eu un carnage, avec des traces de torture sur beaucoup de corps2. Ils sont en train de devenir fous. Nous en sommes au 150e journaliste palestinien abattu. Pour qu’il n’y ait pas de témoins du crime. Un très grand nombre de médecins palestiniens ont été assassinés. Durant la guerre du Vietnam, la stratégie américaine était la suivante : puisqu’on n’arrive pas à pêcher tous les poissons, on va vider l’eau. Ils sont en train de vider l’eau à Gaza : pas de vivres, pas de médicaments, pas de médecins, pas d’images…

L’éventuelle libération de Marwan Barghouti pourrait-elle ouvrir une perspective neuve au devenir du peuple palestinien ?

Elias Sanbar : Je ne crois pas qu’ils le feront. Ils savent ce qu’il arriverait s’ils le libéraient. Seront-ils un jour forcés de le faire, je ne sais pas.

En ces heures, vous devez sans doute penser très fort à votre ami, le poète Mahmoud Darwich, ce grand donneur de force et d’espoir.

Elias Sanbar : Le poème que je cite dans le livre date de 1992. Nous sommes en 2024. Il semble avoir été écrit avant-hier ! C’est dire sa force. C’est grâce à la poésie de Mahmoud Darwich que nous avons en partie tenu le coup de la disparition et de l’absence. En arabe, le vers se dit « beit » et la maison aussi.

Nous avons habité les poèmes de Darwich. Il nous a amené nos maisons à nous qui en étions privés. Allez dans une rue arabe, prenez un passant, dites « Mahmoud Darwich », il vous récitera par cœur deux ou trois vers. La traduction des œuvres de cet ami intime a pris vingt-huit années de ma vie. On se voyait tous les jours.


 

Note :

  1. Chez Gallimard, collection « Tracts », n° 56, 48 pages, 3,90 euros, numérique, 3,50 euros. Du même auteur, Figures du Palestinien. Identité des origines, identité de devenir, Folio Histoire, 309 pages, 9,40 euros. ↩︎

  2. Cet entretien a été réalisé quelques jours avant la demande mandat d’arrêt de la CPI contre Benyamin Netanyahou, Yoav Gallant et trois responsables du Hamas pour « crimes de guerre ». ↩︎


 

   mise en ligne le 22 mai 2024

Loi logement : « Dans les années à venir, les ménages précaires
vont tout simplement
trouver de moins en moins à se loger
»

Par Lisa Sourice sur https://www.bondyblog.fr

Le ministre du Logement a présenté son projet de loi réformant le logement social en conseil des ministres, jeudi 2 mai. Ce texte prévoit une révision de la loi SRU, qui oblige les maires à construire 25 % de logements sociaux dans leur commune. Une menace pour le droit au logement prévient la fondation Abbé Pierre. Interview.

Quatre millions, c’est le nombre de personnes qui ne parviennent pas à se loger correctement aujourd’hui en France. Et, c’est dans ce contexte que le ministre du Logement, Guillaume Kasbarian, a présenté une loi qui prévoit notamment de freiner la construction de nouveaux logements sociaux.

Les maires pourront désormais intégrer, dans la part des 25 % de logements sociaux obligatoires, la construction de logements intermédiaires destinés à des familles de profession cadres et cadres supérieurs.

De nombreux chercheurs et associations dénoncent la violence de cette loi qui remet en cause le droit au logement. Aujourd’hui, 2,6 millions de personnes sont sur liste d’attente pour un logement social. Pour le Bondy Blog, Noria Derdek, responsable d’études juridiques à la Fondation Abbé Pierre, revient sur les risques qu’entraîne une telle loi pour les foyers les plus précaires. Interview.

Beaucoup d’associations et de chercheurs se sont positionnées contre le projet de loi porté par le ministre du Logement. Pourquoi ?

Noria Derdek, (Fondation Abbé Pierre) : Les constats qu’on fait à la Fondation Abbé Pierre, c’est que le mal-logement s’installe. Il y a 4 millions de personnes qui sont mal logées et des situations toujours plus dramatiques concernant les foyers les plus modestes. La demande de logement social a augmenté de 21 % en trois ans. On a 2,6 millions de demandes sur seulement 400 000 attributions par an, à peine un quart, avec des durées d’attente qui s’allongent. Et on a une production de logements sociaux qui ne cesse pas de se réduire.

Pour le contexte, il y a trois types de logements sociaux qui peuvent être financés : les PLAI, les PLUS et les PLS. Les PLS, c’est ce qu’on appelle du logement social assez élevé où 70 % de la population peut déjà y accéder. Le logement social classique, c’est plutôt le PLUS, ce qui représente environ 56 % de la population. Le logement très social au plafond de loyers les plus bas, c’est le PLAI.

70 % des demandeurs de logements sociaux ont des ressources en dessous des plafonds des logements très sociaux

Nous, ce qu’on voit, c’est que 70 % des demandeurs de logements sociaux ont des ressources en dessous des plafonds des PLAI. De manière générale, les loyers sont parfois trop élevés pour une partie des demandeurs de logements sociaux.

Ici, le gouvernement parle d’une production de logements locatif intermédiaire, centrale dans le projet de loi. Il se situe entre le PLS et le logement du marché. On est sur des tranches hautes de la population avec des plafonds de ressources à 45 000 euros pour une personne seule. En comparaison, pour un logement social classique, on est à 26 000 euros.

Les plafonds de loyer pour les logements locatifs intermédiaires, sont fixés en fonction du marché privé, ils sont de 10 à 15 % en dessous du marché. Pour les logements sociaux, une convention plafonne le loyer, il ne peut pas dépasser un certain niveau.

La baisse de production de logements sociaux a été significative ces deux dernières années

La baisse de production de logements sociaux a été significative ces deux dernières années. On est passé sous la barre des 100 000 logements sociaux produits. Et, elle est vraiment essentiellement due à la baisse du financement public du logement social. C’est pour ça que les associations et aussi les chercheurs, qui n’ignorent pas ces données-là, réagissent très fortement contre le projet de loi.

En face de tout cela, les solutions qui sont proposées par le gouvernement, c’est essentiellement d’affaiblir la loi SRU, qui est un moteur essentiel pour la production de logements sociaux et qui est destiné à assurer un équilibre dans la répartition géographique des logements sociaux.

Et dans ce projet de loi, les logements intermédiaires, sont pris en compte dans la part des 25 % des logements sociaux qui doivent être construits ?

Noria Derdek : Oui, les objectifs de la loi SRU vont permettre justement de produire une part des objectifs en logement locatif intermédiaire au lieu de les produire en logements sociaux. Et ça, c’est faire un cadeau aux maires récalcitrants à la production de logements sociaux sur leur territoire. On aurait dû, au contraire, renforcer la loi SRU, renforcer les sanctions et les rendre plus systématiques, quitte à ce que l’état produise à la place des communes.

Produire de logements locatifs intermédiaires va avoir un effet d’évincement sur le logement social

Si on veut produire du logement locatif intermédiaire en plus du logement social, pourquoi pas. Mais là, le problème, c’est qu’on sait très bien que permettre de produire de logements locatifs intermédiaires va avoir un effet d’évincement sur le logement social.

Quelles autres mesures posent particulièrement problème dans ce projet de loi ?

Noria Derdek : Une autre mesure qui est proposée, c’est l’augmentation des loyers des logements sociaux. Un logement social qui a été produit il y a 10 ans ou 40 ans a des plafonds de loyer qui sont plus bas que les logements neufs. C’est un peu comme l’inflation en général, ce qui coûtait un certain prix il y a 40 ans aujourd’hui ne coûte plus le même prix. Ici, ils vont permettre d’augmenter le plafond de loyer à l’équivalent d’un logement neuf. Et ça, ça va avoir pour conséquence la disparition progressive du parc HLM qui était restée à un bas niveau de loyer.

Une dernière chose qui est très étonnante, c’est que l’État va déléguer ses droits de réservation dans le parc HLM aux maires et à Action logement. C’est-à-dire que l’État, en échange de ses financements, a un droit de réservation de 25 % du parc HLM. C’est ce qui est censé garantir qu’il y aura des logements qui seront bien attribués au ménage prioritaire et puis aussi au personnel de santé, aux fonctionnaires, etc.

Et on sait déjà que ça ne va pas fonctionner. La délégation au maire avait été supprimée en 2017 par la loi égalité et citoyenneté. Justement, en faisant le constat à l’époque que l’État avait délégué son droit de réservation et que cela ne lui permettait pas de répondre à ses obligations en matière de DALO (droit au logement opposable).

Les maires auront donc un certain pouvoir sur les attributions de ces logements ?

Noria Derdek : Une présélection est déjà faite en amont. Parmi la liste des demandeurs, on va déterminer quels sont les demandeurs prioritaires. Il y a trois candidats qui sont présentés pour un logement. C’est parmi ces trois candidats-là que le maire va pouvoir organiser un ordre de priorité. Il va pouvoir dire : « moi, je pense que celui-là passe en premier, celui-ci en deuxième, celui-ci en troisième. » La commission d’attribution va en choisir un. Si le maire n’est pas d’accord, il peut émettre son droit de veto. Un seul droit de veto par logement. Donc, a priori, s’il donne son droit de veto pour le premier, ça devra être le second qui passe.

Le Conseil d’État a rappelé dans son avis, le maire doit respecter la loi qui, elle, établit une liste de ménages prioritaires. Et, elle considère également que les ménages DALO sont prioritaires parmi les prioritaires. Il arrive quand même, très souvent, que les trois candidats, ou au moins, deux des trois, soient des ménages prioritaires. Donc, comment on arbitre entre deux ménages prioritaires au regard de la loi ? C’est là que ça devient obscur et qu’il y a une marge de manœuvre possible pour le maire.

Ça peut inciter un certain nombre de discriminations. Il y a des ménages qu’il pourrait considérer comme trop pauvres pour être accueillis sur sa commune

Le maire pourra choisir de pratiquer une préférence communale. Ça peut inciter un certain nombre de discriminations. Et notamment, des discriminations socio-économiques. Il y a des ménages qu’il pourrait considérer comme trop pauvres pour être accueillis sur sa commune.

Il est important que les attributions ne soient jamais décidées à juge unique. Surtout, dans ces cas-là, quand il n’y a pas de critères clairs pour dégager un candidat parmi les autres, quand ils sont tous prioritaires. Et encore moins à la personne du maire, qui est quand même le plus exposé au clientélisme, à la préférence communale, des politiques passées.

Ce projet de loi s’inscrit dans une volonté de l’État de baisser ses dépenses dans le secteur du logement ?

Noria Derdek : Exactement. Quand on veut baisser les dépenses dans le secteur du logement et qu’on ne veut pas financer le logement social, on va promouvoir le logement intermédiaire.

Quand on ne veut pas financer non plus les bailleurs sociaux pour pratiquer des loyers qui soient compatibles avec les ressources des demandeurs de logement social, alors, on leur permet d’augmenter leur loyer.  Et ce n’est plus l’État qui finance, ce sont les locataires. Ce qui entrave non seulement l’accès, mais rend la chose plus coûteuse. C’est donc grâce à l’augmentation des loyers que l’État compte augmenter les ressources des bailleurs sociaux et ainsi ne pas mettre la main à la poche.

L’augmentation des loyers n’est pas la seule raison pour laquelle le gouvernement compte augmenter les ressources des bailleurs sociaux. Ils vont aussi pousser à la vente des logements sociaux. Et là, ça commence à être plutôt incitatif.

Surtout qu’il y a des autorisations de vente de logements qui étaient quand même soumises au préfet, pour vérifier les conditions dans lesquelles ça se fait. Parce que si on est dans un territoire, où on manque cruellement de logements sociaux, les vendre n’est pas la bonne stratégie. Maintenant, certaines ventes pourront avoir lieu sans l’autorisation préalable du préfet, et sur seule autorisation du maire.

Dans le contexte actuel où la crise de logement est vraiment à son comble, qu’est-ce que représente ce projet de loi ?

Noria Derdek : Ça représente un leurre. On dit qu’on veut produire du logement abordable. C’est plutôt une excellente intention. Mais on ne précise pas pour qui.

Si on voit pour qui, on voit que c’est essentiellement pour les classes moyennes supérieures, au détriment de la production de logements sociaux. En réduisant, au final, le logement abordable pour les plus modestes.

Les ménages précaires vont être relégués sur d’autres solutions, que ce soit des solutions d’hébergement ou de mal-logement

Dans les années à venir, les ménages précaires vont tout simplement trouver de moins en moins à se loger. Alors que c’est la vocation première du parc social de répondre à leur possibilité de logement. Ils vont être relégués sur d’autres solutions, que ce soit des solutions d’hébergement ou de mal-logement. Et ils vont être plus nombreux à vivre en suroccupation, en habitat indigne.


 

   mise en ligne le 20 mai 2024

Convention des partis d'extrême droite à Madrid : les alliés peu présentables du Rassemblement National

Renaud Dély sur www.francetvinfo.fr

À moins d'un mois des élections européennes, l'extrême-droite européenne s'est rassemblée dimanche à Madrid dans le cadre d'un meeting organisé par le parti nationaliste espagnol Vox. Sur place, Marine Le Pen, a appelé au rassemblement de l'ensemble des formations souverainistes afin de "réorienter" l'UE".

Marine Le Pen a participé, dimanche 19 mai, à Madrid à une convention de dirigeants d’extrême droite organisée par le parti espagnol Vox. Officiellement, elle voulait soigner sa stature internationale en s’affichant aux côtés de quelques dirigeants étrangers, comme le président argentin Javier Milei ou la présidente du conseil italien Giorgia Meloni qui s’est d’ailleurs contentée d’envoyer un message vidéo.  

Marine Le Pen a aussi profité de cette tribune pour s’attaquer au "duo Macron- Von der Leyen" qu’elle accuse de s’être mis au service du "séparatisme et de la submersion migratoires" en voulant "faire disparaître les frontières". Une charge qui ne l’empêche pourtant pas de ne plus vouloir sortir de l’espace Schengen, qui a instauré la libre circulation des personnes en Europe.

Deux groupes pour les formations d'extrême droite

Marine Le Pen a aussi plaidé pour l'union des partis nationalistes en Europe. Ce n'est pas gagné quand on observe les profondes divisions qui opposent les formations d’extrême droite. Au Parlement européen, elles sont divisées en deux groupes, celui des "Conservateurs et réformistes européens", dominé par Giorgia Meloni, plutôt libéral, résolument atlantiste et soutien de l’Ukraine, et l’autre, baptisé "Identité et démocratie", au sein duquel siègent les élus du RN, très étatiste, foncièrement pro-russe et séduits par Vladimir Poutine. C’est toujours une gageure de bâtir une alliance européenne de partis nationalistes qui sont, par définition, attachés à la défense de leur pré carré national. S’afficher avec ses alliés étrangers, c’est souvent assez risqué pour le RN.

 Certains de ces partis sont peu présentables et continuent de dire tout haut ce que Marine Le Pen s’interdit de susurrer tout bas au nom de la fameuse "dédiabolisation". Ainsi, le parti espagnol Vox s’applique-t-il à réhabiliter la mémoire et l’héritage du dictateur Franco. Les Allemands de l’AfD, absents dimanche à Madrid mais alliés du RN à Strasbourg, ont rencontré à l’automne des cadres néonazis pour envisager l’expulsion de plusieurs millions d’étrangers ou d’Allemands d’origine étrangère.

L’initiative avait froissé le RN. Sans oublier le président argentin, Javier Milei, qui s’attaque, comme il l’avait promis de façon drastique et brutale aux dépenses sociales de l’État. Marine Le Pen pourfend l’ultra-libéralisme à Paris mais applaudit son champion argentin de passage en Europe. "Avoir un bon copain, c’est ce qu’il y a de meilleur au monde", disait la chanson. Il y a en quand même certains que Marine Le Pen devrait éviter si elle veut faire croire que l’extrême droite a vraiment changé.
 

   mise en ligne le 19 mai 2024

Dans la France des héritiers,
le travail paie de moins en moins

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

C’est le revers (logique) de la médaille : pendant que les actionnaires et les rentiers s’enrichissent, les salariés ont de plus en plus de mal à récolter le fruit des richesses qu’ils produisent.

« L’utilisation des profits à des fins essentiellement de rentabilité financière est un puissant levier de modification de la répartition de la valeur ajoutée », notent les économistes.

Dans la France de 2024, les rentes rapportent de plus en plus et le travail de moins en moins. Le rapport parlementaire de Nicolas Sansu (PCF) et Jean-Paul Mattei (Modem), publié en septembre dernier, montrait déjà que le 1 % des héritiers les plus riches peut désormais, grâce à ses seules rentes, gagner plus d’argent au cours d’une vie que le 1 % des salariés le mieux rémunérés.

Si la divergence se vérifie au sommet de la pyramide, elle est évidemment tout aussi valable pour l’ensemble des travailleurs. Selon l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), le salaire a très peu contribué à l’évolution du pouvoir d’achat en France entre 2019 et 2023, puisque l’inflation a rogné les fiches de paie. Les revenus du patrimoine ont à l’inverse connu une hausse notable, sous l’effet notamment de la remontée des taux d’intérêt qui a dopé les rendements du capital.

Distribuer des dividendes plutôt qu’augmenter des salaires

À plus long terme, divers travaux montrent une déformation du partage de la valeur ajoutée créée par les entreprises, au détriment des revenus du travail. Dans une note publiée en juin 2023, les Économistes atterrés s’intéressent à la répartition des profits en France(1). Trois grandes phases se dessinent :

  • De 1971 au début des années 1980 (c’est-à-dire, approximativement, de la fin des Trente Glorieuses à l’avènement du néolibéralisme), la part salariale au sein de la valeur ajoutée brute augmente de 4,5 points, pour atteindre 73,5 % en 1981.

  • Ensuite, du milieu des années 1980 (c’est-à-dire depuis le « tournant de la rigueur » entamé sous François Mitterrand) au début des années 2000, on observe une chute brutale de la part des salaires, qui retombe sous la barre des 64 % en 2001.

  • Enfin, cette part stagne jusqu’en 2021, pour atteindre 65,4 %.


 

Deux grands facteurs expliquent cette érosion.

  • D’une part, le ralentissement des gains de productivité, lié à la fois au basculement des économies vers les services, à une diminution de l’investissement productif ou à une dégradation des conditions de travail.

  • D’autre part, la baisse du pouvoir de négociation des travailleurs, dans un double contexte de flexibilisation du marché du travail et de financiarisation de l’économie.

« L’utilisation des profits à des fins essentiellement de rentabilité financière est un puissant levier de modification de la répartition de la valeur ajoutée, notent les économistes. En témoigne l’arbitrage fait de distribuer des dividendes aux actionnaires et de racheter ses propres actions par l’entreprise plutôt que d’augmenter les investissements nets et/ou la masse salariale. » Et le mouvement continue : près de 100 milliards d’euros ont été reversés aux actionnaires du CAC 40 l’an passé…

  1. T. Dallery, J.-M. Harribey, E. Jeffers, D. Lang et S. Treillet, « La répartition de la valeur ajoutée », 29 juin 2023. ↩︎


 

   mise en ligne le 17 mai 2024

Nouvelle-Calédonie : le dramatique retour du refoulé colonial

Carine Fouteau sur www.mediapart.fr

Pour sauver le processus de décolonisation débuté il y a près de quarante ans, l’exécutif doit comprendre que la réforme du corps électoral sur laquelle il s’est fracassé est une question de survie pour les Kanaks, liée à leur minoration démographique, au cœur de la domination française depuis le XIXe siècle.

ManqueManque d’écoute et de considération, passage en force législatif, envoi du GIGN et du Raid, couvre-feu, état d’urgence… Alors que cinq personnes ont été tuées (trois Kanaks et deux gendarmes) et de nombreuses autres blessées dans les affrontements survenus à Nouméa et ses environs au cours des derniers jours, l’exécutif est aspiré par la spirale de violence qu’il n’a pas su désamorcer, voire qu’il a contribué à réveiller.

Les tirs à balles réelles, sur fond d’incendies, de barrages routiers et de pillages, font ressurgir le spectre de la guerre civile entre indépendantistes et loyalistes dont le point culminant a été atteint en mai 1988 avec la mort de dix-neuf Kanaks et de deux militaires lors de l’assaut de la grotte d’Ouvéa. Déjà, l’enjeu du corps électoral était au cœur de ce que l’on a hypocritement appelé les « événements ».

En raison de sa désinvolture et de son impréparation, tant l’histoire semble se répéter, l’exécutif fait prendre à la France le risque de réduire en cendres près de quarante ans d’un patient processus de décolonisation, qui avait permis jusque-là, dans un savant apprentissage des forces en présence, de maintenir la paix civile en Nouvelle-Calédonie et dont certains, y compris parmi les officiels, ont longtemps espéré qu’il symbolise la première décolonisation « réussie », c’est-à-dire sans violences, de notre pays.

Lors d'une manifestation contre l'élargissement du corps électoral en Nouvelle-Calédonie, à Nouméa, le 13 avril 2024. © Photo Nicolas Job / Sipa

Aujourd’hui, le fil des échanges et de l’équilibre sur lequel s’est construit le destin commun en Nouvelle-Calédonie semble cassé, malgré les appels au calme qui se font entendre de toutes parts, côté loyaliste et côté indépendantiste.

Emmanuel Macron en porte la responsabilité, au regard des fautes accumulées par l’exécutif. Plutôt que d’entendre les alertes des indépendantistes lancées depuis des mois sur les conséquences d’un élargissement du corps électoral susceptible de marginaliser les Kanak·es dans la répartition des sièges dans les provinces, l’exécutif a choisi de les mépriser. Plutôt que de persister dans la nécessité d’un dialogue, tout complexe soit-il, il a choisi de passer en force son projet à l’Assemblée nationale.

Plutôt que de saisir la gravité du moment en tirant les leçons des expériences passées, le président refuse de faire une pause sur le fond de la réforme contestée, recourt à l’état d’urgence – inscrit dans la loi en 1955 pour faire face aux « événements » d’une autre ex-colonie, l’Algérie – et envoie les troupes.

Des blessures ravivées

Après avoir alimenté le chaos, il promet une réponse « implacable » à l’embrasement des rues. Pour faire bonne figure face à la brutalité de sa stratégie, il « invite » désormais les délégations calédoniennes à venir discuter à Paris, tout en prévenant qu’il maintiendrait la réunion du congrès à Versailles « avant la fin juin » pour entériner la révision constitutionnelle si aucun accord n’était trouvé d’ici là. Des négociations avec un ultimatum… pas sûr que les intéressés apprécient.

Le ministre de l’intérieur le dit à sa manière, encore moins policée : « La République ne tremblera pas. Oui au dialogue comme l’a dit le premier ministre, autant qu’il faudra, où il le faudra, avec qui il faudra, mais jamais la République ne doit trembler devant les kalachnikovs », a affirmé Gérald Darmanin, après avoir salué la mémoire du gendarme décédé sans un mot pour les autres victimes.

Compte tenu de son implication dans le processus décolonial, l’État français devrait pourtant le savoir : on ne met pas fin impunément à un héritage de conquête, d’asservissement et de ressentiment sans rompre avec les méthodes brutales et expéditives qui ont façonné le passé.

Loin de l’apaisement escompté, le chef de l’État ravive douloureusement les blessures d’une histoire de domination jamais complètement refermée, malgré les accords de Matignon de 1988, consécutifs à la tragédie d’Ouvéa, puis de Nouméa de 1998, dont le préambule a, pour la première fois, officiellement reconnu le fait colonial de la République française.

Ces accords ont manifesté la volonté partagée de « tourner la page de la violence et du mépris pour écrire ensemble des pages de paix, de solidarité et de prospérité », comme l’État avait obtenu de l’inscrire dans le marbre. Il semble, au regard de la situation actuelle, que l’exécutif ait oublié de lire la page jusqu’au bout, avant de la tourner. Car même si le « non » aux référendums d’autodétermination l’a emporté trois fois, le processus de décolonisation, contrairement à ce qu’il aimerait croire, n’est pas achevé pour autant. Selon ce qui a été dit et écrit, un accord global sur l’avenir institutionnel de cet archipel du Pacifique, toujours considéré par l’ONU comme un territoire non autonome à décoloniser, doit encore être conclu.

On ne se débarrasse pas ainsi d’un substrat colonial qui imprègne encore le présent du pays, sans l’avoir regardé en face. Sur une terre où les habitant·es et les institutions ont su faire preuve d’intelligence collective et d’accommodements raisonnables, la gestion managériale et policière, sans passé ni futur, de ce dossier brûlant est vouée non seulement à l’échec, mais aussi au drame.  

« Le temps viendra où le désir de dominer, de dicter sa loi, de bâtir son empire, la fierté d’être le plus fort, l’orgueil de détenir la vérité, seront considérés comme un des signes les plus sûrs de la barbarie à l’œuvre dans l’histoire des humanités » : ces lignes des écrivains Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau (ici et ) devraient résonner aux oreilles d’Emmanuel Macron. Écrites en 2007, elles ne faisaient pas référence à la situation calédonienne, mais répondaient au sinistre « débat » sur l’« identité nationale », dont on mesure, rétrospectivement, à quel point il a réactivé de vieilles matrices racistes.

Les fautes du président

Comment en est-on arrivé à ce qui pourrait se transformer en point de non-retour ? Depuis l’Hexagone, Nouméa a paru s’embraser en un rien de temps, alors que les débats parlementaires touchaient à leur fin. Mais la colère couvait depuis bien plus longtemps. La faute originelle du chef de l’État remonte à 2021 quand l’exécutif a exigé le maintien du troisième référendum sur l’indépendance, pourtant boycotté par les indépendantistes. En dépossédant les premiers concernés de l’expression de leur voix, le scrutin perdait de facto toute légitimité.

La confiance perdue, les relations avec les principales composantes du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) se sont considérablement tendues, jusqu’à entraver la reprise des discussions sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie.

En 2022, les indépendantistes ont perçu comme un manque évident d’impartialité de l’État la nomination au gouvernement de Sonia Backès, fer de lance de la droite loyaliste. Ces derniers temps, leur courroux a fini par se fixer sur la personne de Gérald Darmanin, qui a repris le dossier en main, en rupture avec la tradition de le confier à Matignon, et dont les manœuvres politiciennes cadrent mal avec la recherche du consensus et le crédit à la parole donnée au centre de la culture politique en Nouvelle-Calédonie.

L’étincelle finale est ainsi venue du projet de réforme porté par le ministre de l’intérieur. Depuis la révision constitutionnelle de 2007, découlant de l’accord de Nouméa, seules les personnes inscrites sur les listes électorales avant la date de l’accord pouvaient voter aux élections provinciales – une dérogation à la loi française visant à atténuer le poids des nouveaux venus et à permettre aux Kanak·es de continuer d’influer sur le cours des décisions les concernant.

Au mépris de cet engagement, Gérald Darmanin, désireux de tourner la fameuse page de l’Histoire, a jugé que ce principe n’était « plus conforme aux principes de la démocratie ». Après avoir boycotté le troisième référendum en raison du non-respect de la période de deuil kanak post-Covid, les indépendantistes ont instantanément vu le dégel du corps électoral comme une mise en minorité supplémentaire, les Kanak·es ne représentant plus que 41 % de la population selon le dernier recensement.

Une question de survie

La question est existentielle pour eux : faute de majorité démographique, leur destin politique leur échappe, eux qui soutiennent ultra-majoritairement le chemin de l’indépendance, face aux héritiers des colons blancs, et aux Calédonien·nes d’origine européenne en général, faisant le choix inverse. Et ils ont de quoi se méfier des intentions de l’État tant la France, dès qu’elle s’est installée en Océanie, en a fait un enjeu stratégique au service de sa politique de colonisation et de remplacement.

Dès la prise de possession de l’île en 1853 sur ordre de Napoléon III, les spoliations foncières, les déplacements et le travail forcé de la population autochtone ont eu pour effet de la réduire numériquement. Au recensement de 1921, il ne restait plus que 27 100 Kanak·es, soit environ 80 % de moins qu’en 1774.

Dans les années 1950, après la fin de l’indigénat en 1946, alors que les mouvements de décolonisation s’intensifiaient partout dans le monde, la France, à contre-courant, a amplifié sa stratégie de peuplement en Nouvelle-Calédonie. Après avoir déporté des bagnards, des communards et des Algériens dans la deuxième moitié du XIXe siècle, elle a, dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale, considéré l’immigration comme une nécessité pour maintenir sa présence dans cette partie du globe. Puis, au cours des années 1970, avec le boom du nickel, cette vague de « migrants économiques », principalement venus des îles Wallis et Futuna, a fait basculer le peuple kanak dans la minorité numérique.

La circulaire du premier ministre Pierre Messmer du 19 juillet 1972 est des plus explicite : « La présence française en Calédonie ne peut être menacée, sauf guerre mondiale, que par une revendication nationaliste des populations autochtones, appuyées par quelques alliés éventuels dans d’autres communautés ethniques venant du Pacifique. À court et moyen terme, l’immigration massive de citoyens français métropolitains ou originaires des départements d’outre-mer devrait permettre d’éviter ce danger, en maintenant ou en améliorant le rapport numérique des communautés. À long terme, la revendication nationaliste autochtone ne sera évitée que si les communautés non originaires du Pacifique représentent une masse démographique majoritaire. » Voilà, tout est dit.

Dans le même temps, les revendications kanakes deviennent si fortes que l’État ne peut plus les ignorer. Les indépendantistes estiment qu’outre les Kanak·es, celles et ceux qu’ils appellent les « victimes de l’Histoire », c’est-à-dire les personnes forcées par l’administration coloniale de venir s’installer dans l’archipel, devraient être autorisé·es à s’exprimer sur l’avenir du pays. Les bases d’une négociation en vue de l’autodétermination sont jetées en 1983 lors d’une table ronde organisée à Nainville-les-Roches, en Essonne. Dès lors, la question du corps électoral est posée. Elle ne cessera de l’être, notamment en 1988, mais aussi lors du premier référendum d’autodétermination en 2018… jusqu’à aujourd’hui.


 

   mise en ligne le 15 mai 2024

Emmanuel Macron et sa majorité ont remis le feu à la Nouvelle-Calédonie

Ellen Salvi sur www.mediapart.fr

En trois ans, l’exécutif a bouleversé l’équilibre fragile qui régnait dans l’archipel depuis des décennies. Des violences y ont éclaté en marge de l’examen d’une révision constitutionnelle à laquelle les indépendantistes s’opposent. Le chef de l’État entend désormais sauver une situation qu’il a lui-même rendue désespérée.

UnUn débat désolant, loin, très loin du compromis qui a permis en 1988 aux habitant·es de la Nouvelle-Calédonie de « tourner la page de la violence et du mépris pour écrire ensemble des pages de paix ». Ces mots, extraits de l’accord de Nouméa signé dix ans plus tard, ont difficilement résonné lundi soir, dans l’enceinte de l’Assemblée nationale, où les député·es commençaient l’examen du projet de réforme constitutionnelle visant à dégeler le corps électoral pour les élections provinciales, qui doivent se tenir avant le 15 décembre.

Ce scrutin est réservé depuis plusieurs années aux personnes disposant de la citoyenneté calédonienne selon certaines conditions. Une décision prise à l’époque dans le cadre du processus de décolonisation afin d’atténuer le poids du peuplement récent et de permettre aux Kanaks de peser dans les décisions politiques. Mais qui « n’est plus conforme aux principes de la démocratie », selon Gérald Darmanin, qui est allé jusqu’à évoquer une « obligation morale pour ceux qui croient en la démocratie ».

À l’Assemblée, le ministre de l’intérieur et des outre-mer a martelé le caractère urgent de cette réforme, censée entrer en vigueur le 1er juillet. En jouant les hommes pressés malgré l’opposition des indépendantistes, il poursuit la méthode mise en œuvre par Emmanuel Macron dès son premier quinquennat : imposer ses choix au mépris de l’intelligence collective, de l’inventivité institutionnelle et du dialogue constant qui ont permis à l’archipel de maintenir la paix civile depuis près de quarante ans.

Bouleverser un équilibre précaire n’est pas sans conséquences. En Nouvelle-Calédonie, elles peuvent être particulièrement violentes, comme en témoignent les scènes décrites depuis deux jours dans l’agglomération de Nouméa, où un couvre-feu a été établi pour la nuit de mardi à mercredi. Magasins pillés, maisons et véhicules incendiés, « milices de quartier », tirs tendus avec des armes de gros calibre... Et intervention des gendarmes du GIGN. « Je suis très inquiet », a témoigné lundi soir le député Renaissance Philippe Dunoyer, originaire de l’archipel.

Parlant d’un « pays qui est en train de replonger quarante ans en arrière dans les pires heures de son histoire », l’élu a appelé la représentation nationale à la prudence. Or c’est précisément ce qui a manqué à l’exécutif depuis décembre 2021, date à laquelle le président de la République avait exigé le maintien du troisième référendum, pourtant boycotté par les indépendantistes. À l’époque, le processus de décolonisation, dentelle patiemment tissée depuis 1988, s’était ainsi conclu en l’absence du peuple colonisé. Une aberration politique et un calcul dangereux.

De nombreux manquements à l’impartialité

Depuis le fiasco de la dernière consultation prévue par l’accord de Nouméa, les relations entre l’État et les principales composantes du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) n’ont cessé de se dégrader, empêchant la reprise des discussions sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie. En 2022, la nomination au gouvernement de Sonia Backès, figure de proue de la droite de l’archipel et présidente de la province Sud, a été perçue par les indépendantistes comme un énième coup de boutoir contre le principe d’impartialité de l’État. Une nouvelle humiliation.

La colère des indépendantistes a fini par se cristalliser sur Gérald Darmanin, dont les manœuvres politiciennes sont en décalage complet avec la façon dont la politique se noue en Nouvelle-Calédonie, où l’on apprécie la nuance, la palabre et le temps long. Ses différentes interventions à l’Assemblée, au cours de l’examen de la révision constitutionnelle, l’ont d’ailleurs encore prouvé. Plutôt que de prendre la mesure du moment et d’adapter son propos à sa gravité, le ministre de l’intérieur et des outre-mer a profité de l’occasion pour attaquer ses adversaires politiques, à commencer par La France insoumise (LFI).

« Rien ne prédispose La France insoumise à menacer des familles et des enfants, partout dans le territoire national, y compris en Nouvelle-Calédonie ! », a-t-il notamment lancé dans son propos liminaire. Lundi soir, pendant plusieurs heures, il a ainsi ferraillé avec les bancs de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), dont toutes les composantes sont farouchement opposées au projet gouvernemental. Comme il l’aurait fait sur n’importe quel texte, il a utilisé toutes les ficelles de la joute verbale, jonglant avec les petites phrases, les invectives et la mauvaise foi.

Au nom de quoi on peut ici, à Paris, décider à marche forcée au nom du peuple kanak ? Jean-Victor Castor, député GDR de Guyane

Une façon de procéder qui a logiquement électrisé l’hémicycle. Cris, rappels au règlement, accusations d’obstruction et de menaces... Le spectacle observé dès l’ouverture des débats ne faisait franchement pas honneur, comme l’ont souligné plusieurs de ses participant·es, à un sujet qui aurait pourtant mérité de la tenue, tant il brasse – derrière des dispositions d’apparence technique – nombre de principes fondamentaux. Car toucher au corps électoral en Nouvelle-Calédonie, c’est aussi repenser la question même de la citoyenneté dans l’archipel.

Cette réforme aura en effet « une influence sur l’identité commune », pour reprendre les mots du député socialiste Arthur Delaporte, qui a défendu – en vain – une motion de rejet. Or c’est justement sur ce principe de « destin commun » que s’est construit le processus de décolonisation depuis les événements de 1984-1988. C’est grâce à celui-ci que la paix civile a été maintenue pendant plus de trente ans. Et c’est parce qu’il est aujourd’hui brutalement remis en cause qu’elle est de nouveau menacée.

De la même façon que le troisième référendum s’est tenu sans les principaux concernés en décembre 2021, les discussions autour du dégel du corps électoral se font aujourd’hui en leur absence. « Les Kanaks ne sont pas représentés dans cette Assemblée, a souligné le député Gauche démocrate et républicaine (GDR) de Guyane Jean-Victor Castor, lundi soir. Et on leur dit au nom de notre démocratie occidentale : vous devez accepter d’être minoritaires. [...] Au nom de quoi on peut ici, à Paris, décider à marche forcée au nom du peuple kanak ? »

Oblitérer le processus de décolonisation

Rarement les différences auront autant été exacerbées dans l’hémicycle. Entre les élu·es ultramarin·es et les autres. Entre les connaisseurs du dossier et ceux qui le découvrent. Entre les parlementaires qui considèrent que la décolonisation est « un concept » appartenant au passé – comme le député Renaissance Nicolas Metzdorf, rapporteur du texte et Calédonien connu pour ses positions anti-indépendantistes – et ceux qui rappellent que l’archipel est toujours inscrit par l’ONU sur la liste des territoires non autonomes et à décoloniser.

Usant des mêmes arguments que le Rassemblement national (RN) – qui dédaigne tellement le sujet que son représentant a préféré parler de Marine Le Pen et de la présidentielle de 2027 –, Gérald Darmanin a plusieurs fois convoqué des parallèles douteux. Il a notamment pointé la « contradiction » de celles et ceux qui défendent le droit de vote des étrangers sur le sol national, mais refusent que les natifs d’un territoire ou ceux qui y vivent depuis longtemps puissent participer à sa vie électorale.

Convoquant à l’excès la notion d’universalisme, le ministre et le rapporteur ont ainsi traversé les débats comme si la colonisation était un spectre lointain, une considération de livre d’histoire qui n’avait plus grand-chose à faire dans la discussion. « Non, la décolonisation ne s’est pas achevée avec les trois référendums, a rectifié le socialiste Jérôme Guedj. Je suis un universaliste républicain, mais je sais qu’en Nouvelle-Calédonie, nous avons emprunté un chemin différent en reconnaissant des communautés, un peuple kanak, de la discrimination positive... »

Récemment, trois anciens premiers ministres – Édouard Philippe, Manuel Valls et Jean-Marc Ayrault – ont plaidé pour un changement de méthode de l’exécutif.

La plupart de celles et ceux qui maîtrisent le dossier l’ont répété dans l’hémicycle et ailleurs : la Nouvelle-Calédonie a besoin de temps. Rien ne peut s’y faire à marche forcée, selon la méthode trop souvent éprouvée par Emmanuel Macron en métropole. Le court-termisme, si cher à ce pouvoir, n’y a pas sa place. Et les coups de menton de Gérald Darmanin n’impressionnent personne. « Vous jouez avec le feu déjà bien vif », a alerté l’élu Liot (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires) de Guadeloupe Olivier Serva, regrettant que l’exécutif ait « opté pour le jusqu’au-boutisme ».

Les alertes étaient pourtant nombreuses. Récemment, trois anciens premiers ministres ayant traité le dossier calédonien – celui-ci était traditionnellement porté par Matignon avant que Jean Castex et ses successeurs ne s’en désintéressent – ont plaidé pour un changement de méthode de l’exécutif. Auditionnés par l’Assemblée dans le cadre du projet de loi, Édouard Philippe, Manuel Valls et Jean-Marc Ayrault ont tous trois demandé que Gabriel Attal reprenne la main sur le sujet – pour l’heure, celui-ci s’est contenté de condamner les violences.

Comme les indépendantistes et l’ensemble des composantes de la Nupes, Jean-Marc Ayrault a également estimé qu’une « mission de dialogue » serait sans doute nécessaire « pour trouver une porte de sortie ». « Il faut trouver de nouveaux interlocuteurs, peut-être une mission dépêchée par le gouvernement français ou des profils tels que celui d’Édouard Philippe », avait aussi affirmé Roch Wamytan, président indépendantiste du Congrès de Nouvelle-Calédonie, fin mars, après la venue du maire du Havre (Seine-Maritime) dans l’archipel.

Moins de caricatures sur place

De passage à Paris il y a quelques semaines, le maire de Houaïlou Pascal Sawa, premier secrétaire général adjoint de l’Union calédonienne (UC) et membre du bureau du FLNKS, confiait à Mediapart la nécessité impérieuse de « remettre du lien et de la confiance » entre les différents partenaires. « On est d’accord pour ouvrir le corps électoral, mais il faudrait analyser les choses de façon plus fine pour éviter le déséquilibre, insistait-il. Contrairement à ce qui est dit, nous sommes conscients des enjeux. Nous considérons simplement qu’ils doivent s’inscrire dans un accord global. »

Même le choix de Nicolas Metzdorf comme rapporteur du texte pose question. Pour l’ex-rapporteur du statut de la Nouvelle-Calédonie René Dosière, le rapport signé par le député Renaissance « fait honte à l’Assemblée nationale et ne peut que renforcer la colère des Kanaks et de tous les artisans de paix ». C’est « un brûlot anti-indépendantiste qui réécrit à sa manière l’histoire politique récente », affirme-t-il sur son blog. Lundi soir, à l’Assemblée, Nicolas Metzdorf s’offusquait d’ailleurs au moindre rappel historique, faisant mine de penser que ses adversaires « hiérarchisent les populations ».

L’élu a aussi attaqué les bancs de la gauche, accusant les élu·es de la Nupes de « soutenir les indépendantistes les plus radicaux » au détriment des forces de l’ordre – un refrain également entonné par le ministre de l’intérieur, comme si quelqu’un pouvait se réjouir que les armes soient de nouveau sorties dans l’archipel. Sur place, la situation n’est évidemment pas aussi binaire que voudraient le faire croire ceux qui pensent que les responsabilités ne pèsent jamais sur leurs épaules. Les appels au calme se sont d’ailleurs multipliés, lancé notamment par le président indépendantiste du gouvernement calédonien Louis Mapou.

Le contexte reste explosif et les perspectives peu réjouissantes. Ne rechignant jamais à passer pour le sauveur des situations qu’il détériore lui-même, Emmanuel Macron a annoncé le week-end dernier qu’il ne convoquerait pas le Congrès de Versailles « dans la foulée » de l’adoption du projet de loi constitutionnelle. Et ce, a argué son entourage, pour laisser une dernière chance au dialogue entre les différents partenaires du dossier calédonien. Un espoir auquel s’accrochent ses soutiens, mais une bien mauvaise nouvelle pour celles et ceux qui savent qui est le véritable responsable de cet immense gâchis.


 

   mise en ligne le 16 avril 2024

Gaza : "L'aide humanitaire n'a pas du tout augmenté", affirme la porte-parole de l'Unrwa contredisant l'armée israélienne

sur https://www.francetvinfo.fr/

"Les restrictions, les obstacles logistiques et sécuritaires et de vérifications face à ces fameux camions qui transportent l'aide alimentaire, les médicaments, les tentes, n'ont pas baissé", affirme Tamara Alrifaï.

"L'aide humanitaire n'a pas du tout augmenté" dans la bande de Gaza, contredit mardi 16 avril sur franceinfo Tamara Alrifaï, directrice des relations extérieures et de la communication de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (Unrwa). La veille, le colonel Olivier Rafowicz, porte-parole des l'armée israélienne, a affirmé sur franceinfo qu'Israël avait accru "de manière extrêmement sensible l'entrée de camions humanitaires depuis plusieurs jours" dans la bande de Gaza. "Près de 500 camions entrent" et "nous avons ouvert un nouveau point de passage humanitaire dans le nord de la bande de Gaza", avait-il rapporté.

"L'aide humanitaire n'a pas du tout augmenté. Les restrictions, les obstacles logistiques et sécuritaires et de vérifications face à ces fameux camions qui transportent l'aide alimentaire, les médicaments, les tentes, n'ont pas baissé", a affirmé Tamara Alrifaï. L'ONU a appelé l'État hébreu à faire davantage pour acheminer l'aide humanitaire auprès de Gazaouis menacés par la famine dans la bande Gaza. "La situation humanitaire à Gaza aujourd'hui est catastrophique. Les Gazaouis manquent de tout, il manque de nourriture, d'eau, de soins de santé, de carburant, d'électricité", a expliqué la porte-parole de l'Unrwa. Une grande majorité de la population gazaouie est entassée dans le sud de la bande de Gaza à Rafah. "Tout le monde attend avec inquiétude l'incursion terrestre israélienne dont on parle depuis quelques semaines", a-t-elle rapporté. 

"Nous continuons de gérer 53 abris où ont trouvé refuge 1,4 million de personnes"

L'Unrwa a été au centre d'une polémique alors que plusieurs de ses employés ont été accusés par Israël d'avoir participé à l'attaque du 7 octobre. Plusieurs grands bailleurs de fonds, dont les États-Unis, ont cessé de financer l'agence onusienne : "Nous manquons énormément de soutien financier", affirme-t-elle malgré le retour de certains pays.

En dépit de ses faibles moyens au regard des besoins à Gaza, l'Unrwa continue tant bien que mal d'apporter son aide aux Gazaouis. "Nous avons très peu à offrir, mais nous continuons de gérer 53 abris où ont trouvé refuge 1,4 million de personnes", précise-t-elle. Tamara Alrifaï demande "un acheminement beaucoup plus élevé de l'aide humanitaire, de la nourriture" et appelle Israël "à baisser les restrictions sur le passage de nos camions". L'agence onusienne a payé un lourd tribut dans le conflit entre le Hamas et Israël. "Depuis le début de cette guerre, l'Unrwa a perdu 178 personnes. Les Nations unies dans leur entièreté ont perdu 200 travailleurs humanitaires. Le prix humain est très élevé", s'est-elle alarmée.


 


 

Guerre entre Israël et le Hamas : environ 150 prisonniers gazaouis libérés par l'armée israélienne, annoncent les autorités palestiniennes

sur https://www.francetvinfo.fr/

"Il est évident que ces prisonniers ont subi de graves mauvais traitements", a dénoncé auprès de l'AFP un porte-parole des autorités palestiniennes.

Les autorités de la bande de Gaza ont annoncé lundi 15 avril qu'Israël avait libéré environ 150 prisonniers palestiniens capturés durant l'offensive militaire israélienne. "Il est évident que ces prisonniers ont subi de graves mauvais traitements, car un certain nombre d'entre eux ont été envoyés à l'hôpital Abou Yousef al-Najjar pour y être soignés", a déclaré à l'AFP le porte-parole de l'autorité des points de passages de Gaza, Hicham Adwan.

Le groupe de prisonniers relâché a été conduit hors du territoire israélien via le point de passage de Kerem Shalom avec la bande de Gaza, selon l'autorité de Gaza chargée des points de passage et un journaliste de l'AFP. Une fois sur le territoire palestinien, ils ont été soignés à l'hôpital de Rafah, dans le sud du territoire assiégé, selon les mêmes sources.

De son côté, l'armée israélienne n'a pas commenté la libération de ces détenus. Toutefois, elle a déclaré qu'il était "absolument interdit" de maltraiter des prisonniers. Durant les six mois de l'opération militaire israélienne contre le mouvement islamiste palestinien Hamas, les soldats israéliens ont arrêté des dizaines de Gazaouis, les détenant sans inculpation avant d'en relâcher certains.


 

   mise en ligne le 15 avril 2024

« La répression contre le cannabis
est un échec complet
depuis au moins un demi-siècle »

par Charles Hambourg sur https://basta.media/

Le cannabis récréatif est partiellement légal en Allemagne depuis le 1er avril. Le médecin et paysan Charles Hambourg plaide pour la fin de la politique répressive en France et pour reconnaître le potentiel thérapeutique de la substance.

En France, l’exploitation industrielle du chanvre s’était développée au XVIIe siècle avec, notamment, le développement de corderies destinées à la production de cordages, de câbles, de haubans et de voiles pour les navires. Après un pic à 176 148 hectares en 1841, la superficie des surfaces cultivées redescend aux alentours des 100 000 hectares sous le Second Empire, puis chutera aux alentours des 15 000 hectares avant 1914.

En 1941, le chanvre médicinal est retiré de la pharmacopée des États-Unis (il y était rentré en 1850 comme antalgique, antispasmodique, antiémétique, sédatif). Sous la pression et les menaces de poursuites du Bureau Fédéral des Narcotiques, l’Association Médicale Américaine a baissé les bras.

En 1953, il est retiré de la pharmacopée française. En 1961, puis en 1971, sous la pression des États-Unis, l’OMS classe le cannabis comme stupéfiant et pose les bases internationales de législations qui seront ensuite déclinées dans les pays. C’est ainsi qu’en 1970, avec une loi qui continue de souffler le chaud et le froid sur le cannabis en France, la France pénalise l’usage du cannabis en le punissant d’un an d’emprisonnement et de l’équivalent de 3 750 euros d’amende.

Les usagers pris pour cible

Selon un rapport parlementaire français de juin 2021 cette politique répressive est un échec : « Malgré une réglementation française caractérisée par son caractère prohibitif et la sévérité des sanctions pénales attachées à la détention et la consommation de cannabis, l’échec des politiques publiques en la matière fait aujourd’hui l’objet d’un constat unanime. »

La répression cible quasi exclusivement les usagers et non les trafiquants. « L’année 2020 confirme, une fois de plus, l’importance des interpellations pour usage simple (131 385 personnes), qui représentaient 81 % du total des interpellations pour Infraction à la Législation sur les Stupéfiants avec plus de 90 % pour cannabis…. Au-delà de l’inefficacité d’une telle politique, c’est la crédibilité de la parole publique qui est, ici, remise en question (avec) une politique répressive qui nourrit des inégalités sociales et territoriales », pointe le rapport.

Enfin, au vue de l’historique de la mise en place de la prohibition nord-américaine visant particulièrement les populations noires et hispaniques, il semble qu’une situation similaire se retrouve en France : « Ces inégalités territoriales dans l’application de la loi pénale se doublent d’inégalités sociales, mais aussi ethniques. »

Une étude citée dans le rapport parlementaire « pourrait nous amener à conclure que l’implémentation de la loi de 1970 est loin de déboucher sur une distribution statistique conforme aux prévalences de l’usage de cannabis retrouvées en population générale non seulement entre consommateurs mais peut-être aussi en fonction de caractéristiques ethniques. Alors que la loi de 1970 s’applique à tous les Français, seules certaines catégories d’individus seraient concernées par son implémentation. Son application pourrait se révéler être inéquitable, injuste, en quelque sorte régressive. »

Discriminations

Ces conclusions semblent aussi celles de la Commission nationale consultative des droits humains (CNDH) qui a publié un avis consacré à « l’usage des drogues et droits de l’homme » qui, souligne les discriminations ethno-raciales qui ont cours à la fois dans le cadre des contrôles de police et dans la sévérité des sanctions pénales prononcées : « Généralement, une décriminalisation de fait (déclin des poursuites ou des condamnations) précède la décriminalisation en droit (abrogation de l’incrimination légale). Un tel processus de décriminalisation de fait est actuellement remarquable en matière d’usage de cannabis pour une masse d’usagers, mais pas tous. Il en résulte une inégalité devant la loi pénale que la CNCDH ne peut accepter. »

En 2016, une enquête menée en France par le Défenseur des droits confirmait ces conclusions. Si 84 % de personnes interrogées déclarent ne jamais avoir subi de contrôle d’identité au cours des cinq dernières années (90 % des femmes et 77 % des hommes), près de 40 % des jeunes (18-24 ans) indiquent avoir été contrôlés sur la même période. Parmi cette population, ce sont 80 % des jeunes hommes perçus comme noirs ou arabes/maghrébins qui rapportent avoir été contrôlés au moins une fois. La prohibition du cannabis cible donc les consommateurs, mais permet aux cartels, leurs violences et leurs produits modifiés de prospérer grâce à la clandestinité.

En matière de santé comme de sécurité publique ou de justice sociale, la répression contre le cannabis est donc un échec complet depuis au moins un demi-siècle en France. En 1998, le rapport du professeur Bernard Roques, commandé par le ministère de le Santé, fait l’effet d’une bombe.

Il effectue un travail méthodique sur plus de 400 publications scientifiques pour définir la dangerosité des différentes substances. Le résultat est sans appel : alcool et tabac sont les deux produits les plus dangereux juste après l’héroïne alors que le cannabis est le produit le moins dangereux. Moins dangereux que les médicaments de prescription aussi (benzodiazépines).

Données objectives

Ce rapport aurait du servir de base à l’élaboration d’une nouvelle définition des drogues et donc de nouvelles actions. Mais lors de la présentation du travail de Bernard Roques à l’Assemblée Nationale, le rapporteur évoque que l’industrie viticole est déjà aux manœuvres :

« Les milieux viticoles ont dénoncé un amalgame qui selon eux n’aurait aucun sens. (…) je ne traiterai pas, dans le cadre de ce travail, de l’alcool et de ses effets sur la santé, si ce n’est à travers le prisme des mélanges entre la consommation de drogue et celle d’alcool. De même les analyses sur le tabac seront limitées car les dangers principaux du tabac portent sur les cancers et non sur la santé mentale, cette dernière position ne signifie bien sur en aucun cas que votre Rapporteur mésestime le danger du tabagisme », plaide le député Christian Cabal, rapporteur auprès de l’Assemblée nationale, en 2002.

Malgré ces données objectives, le monde médical n’a pas su être à côté des patients qui en avaient besoin. C’est peut être une histoire de normes sur la façon de mener sa vie qui est, inconsciemment, défendue par les professionnels de santé. Alors que l’on n’intervient pas dans le choix personnel de gens qui vont faire du parapente ou de l’escalade, sports pouvant entrainer accidents graves voir mortels, on se permet de censurer une consommation privée de cannabis et lui attribuer une dangerosité bien supérieure à celle que l’on trouve dans les faits.

Il s’agit donc d’une construction sociale qui a pris le pas sur la rigueur d’analyse que l’on attend d’une démarche scientifique. Ce conformisme est lié à un style de vie qui trouve normal de prendre des risques pour des activités de loisir mais n’imagine pas que l’on puisse en prendre en consommant une substance de son choix, pourtant sans effet sur l’entourage, contrairement à l’alcool.

Les professionnels de santé français accusent un retard majeur dans l’acquisition de savoirs et pratiques innovantes en pliant devant des injonctions légales plutôt que des impératifs de santé. Une expérience menée au sein de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) tente timidement depuis deux ans d’évaluer l’efficacité du cannabis dans différentes maladies. Le cannabis peut être vaporisé pour éviter les effets nocifs de la combustion dans un joint ou de l’association au tabac.

On pourrait voir cela comme une opportunité de rattraper ce retard autour de cette plante médicinale. Mais la lourdeur administrative de cette expérience démarrée en pleine pandémie Covid et le nombre d’ inclusions modérées risquent d’empêcher de rattraper l’avance prise par les patients qui utilisent et connaissent le produit depuis bien longtemps.

Comme dans le domaine de la réduction des risques ou de l’accès à l’avortement, ce sont les personnes concernées qui ont ouvert la voie et imaginé des solutions à des questions majeures de santé publique. Une expertise de la base, issue de l’expérience de terrain, qui mériterait d’être au moins aussi reconnue que les expertises théoriques.

Charles Hambourg, médecin, co-fondateur du centre de santé La Case santé à Toulouse et actuellement du projet « Fermacie » en Cévennes.


 

   mise en ligne le 14 avril 2024

« La social-démocratie
paye très cher sa trahison »

Patrick Piro  sur www.politis.fr

L’eurodéputé belge écologiste Philippe Lamberts porte un regard sans concession sur la gauche, en recul partout dans l’Union européenne, coupable d’avoir abandonné la cause de la justice sociale.

« Pas fatigué, ni aigri », mais il l’avait annoncé : il ne ferait pas carrière dans la politique. Après trois mandats au Parlement européen, où il s’est distingué par sa détermination à lutter contre la finance reine et à défendre la justice sociale, Philippe Lamberts, membre du parti belge Écolo, ne se représente pas aux élections européennes de juin.

Quelle responsabilité porte la gauche dans sa perte d’influence généralisée dans l’Union européenne ?

Philippe Lamberts : Il faut rechercher les racines de la désaffection citoyenne à l’égard des différentes composantes de la gauche dans les années 1980 et 1990, quand la force principale de celle-ci en Europe, à savoir la social-démocratie, renonce graduellement à son agenda de transformation sociale. Pièce par pièce, la plupart des partis qui la composent rejoignent l’agenda néolibéral et sa doctrine du « tout au marché », qui perçoit l’État comme perturbateur de son équilibre général.

La social-démocratie britannique franchit le pas la première, avec Tony Blair. Puis le mouvement se propage en Scandinavie, en Allemagne avec Gerhard Schröder, aux Pays-Bas, en Belgique. Et en France bien sûr, où l’une des mesures les plus emblématiques est le cadeau fait par François Hollande aux détenteurs de capitaux, avec le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) – 20 milliards d’euros par an sans obligation de création d’emplois à la clé.

On a vu ces partis adopter des réformes fiscales antiredistributives, déréguler le marché du travail, affaiblir les syndicats.

On a vu ces partis adopter des réformes fiscales antiredistributives, déréguler le marché du travail, affaiblir le pouvoir de négociation collective des syndicats. Ce revirement idéologique et politique est une lame de fond, qui va progressivement éloigner l’électorat traditionnel de la gauche de ses principaux représentants. Et on n’en est toujours pas sorti !

Le 23 avril prochain, la majorité des partis sociaux-démocrates s’apprêtent à voter, au Parlement européen, la révision des règles budgétaires européennes dans le sens de la réduction du rôle de l’État dans l’économie – et donc dans la société. Les Italiens, les Espagnols, les Allemands et les Scandinaves vont tous voter comme un seul homme – les Français, les Belges et les Néerlandais n’en sont pas – la remise en vigueur de règles budgétaires d’inspiration parfaitement néolibérale.

Autre exemple, la manie des sociaux-démocrates européens de défendre les grandes banques systémiques et leurs privilèges, envers et contre tout. Je l’ai observé en commission économique et monétaire avec constance depuis quinze ans. Dans la foulée de la grande crise financière de 2007-2008, lorsque l’on discutait de la réforme des règles bancaires, la principale négociatrice socialiste à l’époque, devenue entre-temps commissaire européenne, défendait une garantie illimitée des dépôts bancaires ! Pour le travailleur qui a péniblement économisé 10 000 euros, ce qui est louable, comme pour le nanti qui a laissé traîner 35 millions de cash dans une grande banque cotée en Bourse !

Au nom de quoi, en cas de crise bancaire, le contribuable devrait-il se retrouver in fine garant du dépôt des détenteurs de capitaux ? Cette trahison de l’idéal d’une société plus juste, ça se paye à un moment, et ça se paye cher.

Et la composante verte de la gauche ne se montre-t-elle pas également impuissante à convertir sa croissance en conquête du pouvoir ?

Philippe Lamberts : Aux élections de 2019, nous avons connu notre meilleur résultat historique. Cela dit, il y a des hauts et des bas. Ce qui nous empêche de croître plus encore, c’est ce sentiment persistant que les Verts sont des bobos plus soucieux des arbres et des oiseaux que des êtres humains, et en particulier des fractions les plus défavorisées de la société. Ils ne comprendraient pas ce que les gens ordinaires vivent. Certes, la composition sociologique des troupes ­écologistes, en Europe, ce sont plutôt des gens aisés et d’un haut niveau d’éducation.

Une partie de l’électorat de gauche traditionnel considère que le combat pour la justice sociale n’est pas pris à bras-le-corps par l’écologie politique.

Cela ne signifie pas pour autant qu’ils ne se préoccupent pas de justice sociale. Mais il subsiste cette perception que l’enjeu de l’injustice sociale n’empêche pas les Verts de dormir. Et vous avez parfois chez certains cette idée qu’il ne faut pas que la transition écologique aggrave le sort des plus défavorisés. Mais l’enjeu de l’injustice sociale se justifie de lui-même, en dehors de l’existence d’un enjeu climatique ! Autrement dit : la lutte contre les injustices doit être consubstantielle de l’écologie politique, de premier ordre et pas conjoncturelle.

D’ailleurs, les victimes du changement climatique et de la destruction environnementale sont souvent les mêmes, du fait d’un système économique qui favorise les détenteurs de capitaux au détriment de tous les autres. Une partie de l’électorat de gauche traditionnel considère donc, à tort ou à raison, que le combat pour la justice sociale n’est pas pris à bras-le-corps par l’écologie politique.

Comment expliquer, pour la social-démocratie, cette adhésion au néolibéralisme qui s’apparente à une trahison ou à du sabotage ?

Philippe Lamberts : Même si ce n’est pas uniforme en Europe, le sentiment de culpabilité d’être perçue comme peu sérieuse sur la question des finances publiques et de l’économie a joué. Pour gagner ses galons de respectabilité, il s’est alors agi de raccrocher le wagon idéologique dominant en matière d’économie. Et puis il y a eu une forme de notabilisation du personnel politique social-démocrate, très largement devenu carriériste, dont le profil sociologique s’est de plus en plus déplacé vers les classes supérieures éduquées.

L’une des dérives de la gauche est d’avoir surcompensé l’abandon du combat pour la justice sociale par la défense des minorités.

Carriérisme et homogénéité sociologique : le risque d’enfermement dans une bulle éloignant du réel est bien plus élevé que si l’on a un parcours de vie plus diversifié. On peut dire cela aussi de certains Verts. De plus, la gauche a accepté une sectorisation de son périmètre : chacun sa niche ; le social, c’est pour les socialistes ; l’environnement, c’est pour les environnementalistes. Finalement, on ne travaille que sur un élément du puzzle, mais pas sur le puzzle complet de la transformation.

D’ailleurs, la gauche n’a-t-elle pas été en retard dans la compréhension des enjeux nouveaux de l’époque – écologie, féminisme, discriminations, etc. ?

Philippe Lamberts : L’une des dérives de la gauche est d’avoir surcompensé l’abandon du combat pour la justice sociale par la défense des minorités. Comme si la justice sociale résultait de l’addition de ces luttes, alors qu’elle est un combat pour l’égale dignité de tous les êtres humains sans exception. Autrement dit, un métallo blanc de 50 ans victime de la délocalisation n’a pas moins de légitimité à être défendu qu’une caissière racisée dans un supermarché. Le combat pour la défense des minorités est justifié en tant que tel, mais il ne saurait être un substitut au combat général pour la justice et l’égalité.

 

   mise en ligne le 13 avril 2024

« Le conflit Israël-Palestine
a un potentiel incendiaire
à l’échelle planétaire »

Joseph Confavreux sur www.mediapart.fr

Depuis Beyrouth, l’écrivaine et essayiste libanaise Dominique Eddé analyse les six mois de carnage à Gaza, la situation du Liban menacé par un embrasement de la région et les rares possibilités de sortir de l’impasse.

Dominique Eddé est romancière et essayiste. Elle vient de faire paraître aux éditions Albin Michel Le Palais Mawal. Elle avait notamment publié précédemment Edward Saïd. Le roman de sa pensée (La Fabrique, 2017). Depuis Beyrouth, elle analyse la situation de son pays alors que toute la région craint une escalade militaire inédite entre Israël et l’Iran ; la façon dont six mois de carnage à Gaza rendent littéralement les gens fous ; les responsabilités réciproques des régimes arabes et des sociétés occidentales, et les étroites possibilités d’imaginer le dépassement de haines aujourd’hui à leur acmé.  

Mediapart : Qu’est-ce qu’une écrivaine habitant au Proche-Orient peut encore poser comme mots sur la situation à Gaza ? À la fin de l’année dernière, vous écriviez : « Si Dieu n’est pas rendu à Dieu, une patrie aux Palestiniens, l’humanité à elle-même, nous deviendrons tous des égarés, ne sachant plus qui est qui, qui veut quoi, qui a droit à quoi. Le langage en sera réduit à s’autoreproduire avec rien ni personne dedans. » En sommes-nous à ce stade ? 

Dominique Eddé : Nous n’en sommes pas loin. Tous ces bras croisés face au spectacle de six mois de carnage… Ce n’est pas de la realpolitik, c’est de la folie. Il y a dans les têtes un divorce d’avec la réalité qui relève de la psychose.

L’abattoir qu’est devenue la prison de Gaza, sous le regard passif du monde, pourrait être fatal, à terme, pour l’État d’Israël si les Israéliens ne se retournent pas massivement contre leur régime.

Le mensonge et la négation ont toujours fait partie intégrante des dispositifs politiques. Mais la part de marge qui permettait de faire circuler, malgré tout, un minimum de vérité et de droit est en train de voler en éclats. Nous assistons à l’effondrement de cette marge. Les mots ne tiennent plus. Ce sont des clous plantés dans des murs qui tombent.

Nétanyahou instrumentalise la peur du peuple israélien avec un cynisme implacable.

Il faut trouver un nouveau langage. Mais lequel ? Les contradictions sont devenues explosives pour tous les gouvernements, qui sont eux-mêmes davantage gouvernés par la réalité qu’ils ne la gouvernent. Leurs options sont téléguidées par la sauvagerie des rapports de force, par le règne tout-puissant de l’argent. Tous les socles de la cohérence sont sapés à la base. Comment voulez-vous que le langage tienne la route dans ces conditions ? 

Que pas un régime arabe ayant normalisé ses relations avec Israël n’ait rompu ses relations avec ce pays depuis qu’il rase Gaza est édifiant. Qui sait si les peuples sur lesquels sont assis ces régimes ne finiront pas par les envoyer bouler. Mais avec quels moyens et sous quelle forme, sinon la passion religieuse des fous de Dieu ? C’est peu dire que ce ne sera pas « le printemps ». Le résultat d’un tel scénario serait une catastrophe. 

Six mois après le 7 octobre, comment comprenez-vous que la société israélienne, à quelques exceptions près, ne se prononce pas davantage contre cette guerre ? Le traumatisme du 7 octobre est bien sûr déterminant, mais comment expliquez-vous un tel aveuglement sur les répercussions, y compris pour les Israéliens et les juifs du monde, de l’horreur en cours à Gaza ? 

Dominique Eddé : Les exceptions commencent à se multiplier. Plus de 100 000 Israéliens sont descendus dans la rue il y a quelques jours pour demander le départ de Nétanyahou, l’arrêt des combats, le retour des otages. C’est un premier réveil. Le pas décisif ne sera franchi que lorsque les logiques communautaires se laisseront infiltrer par des critères d’égalité universels.

Le titre et le contenu du livre de Sylvain Cypel –  Israël contre les juifs (La Découverte) – résume parfaitement l’urgence de rompre avec la folle logique de l’annexion et de la colonisation. Israël vient de donner un coup d’accélérateur tragique à cette conception tribale de la survie, la peur devenant synonyme de cécité.

Lisez la dernière page de Masse et puissance de Canetti, vous aurez le portrait de Nétanyahou. Il écrit notamment : « Avant que la catastrophe n’atteigne sa propre personne, son corps qui incarne pour lui le monde, elle atteindra la perte d’innombrables autres vies. » 

Plus le nombre des morts palestiniens augmente, plus il est tentant, pour Nétanyahou et les siens, de croire que les vies qui restent peuvent aussi disparaître… comme des mouches.

La peur a tout détruit : l’empathie, la raison, la vision. Elle a viré à la paranoïa et à la mégalomanie. Nétanyahou instrumentalise la peur du peuple israélien avec un cynisme implacable ; sa peur à lui étant d’un autre ordre. 

Il n’est pas interdit de rêver le recul de la haine si chacun, chacune y travaille à petite échelle. Le cas de Bassam Aramin et Rami Elhanan reste rare, mais il n’est pas un cas isolé, loin de là, et il illustre à merveille cette possibilité.

À cet égard, je viens d’apprendre, avec consternation, l’interdiction de la pièce de Wajdi Mouawad à Beyrouth.  Voilà un homme qui est au sommet de sa carrière, en France, et qui sort de sa zone de confort pour faire entendre la parole des uns et des autres, aux uns et aux autres.

Or, pour la raison que l’ambassade d’Israël avait coproduit son ancien spectacle, Tous des oiseaux, il est maintenant empêché de se produire au Liban ! C’est dire si les esprits sont enfermés et si en cette période de guerre, chaque petit pas en direction de la paix se heurte à des murs. 

Comment la société libanaise regarde-t-elle ce qui se déroule en ce moment à Gaza ? 

D’une manière générale, avec une immense colère. Et une très grande inquiétude. Le pays n’en peut plus. Certaines minorités veulent croire qu’une victoire militaire israélienne sur les islamistes palestiniens pourrait, dans un second temps, débarrasser le Liban du Hezbollah. C’est un leurre très comparable à celui qui aveugle la majeure partie de l’opinion publique israélienne.

La résistance n’est pas un droit au massacre. Le Hamas a abusé de son peuple comme les milices au Liban ont abusé du leur durant la guerre civile.

On ne se débarrassera des extrémistes qu’en s’attaquant aux causes qui fondent leur existence. C’est peu dire qu’il faudra du temps. Pour l’heure, les foules des pays arabes sont gagnées, en rangs dispersés, par une haine sans nom. 

Si on ne prend pas la mesure de l’exploitation de la question palestinienne par les régimes arabes pour écraser leurs peuples et les réduire au silence, on ne peut pas comprendre les raisons pour lesquelles la vision du massacre à Gaza est en train de rendre les gens littéralement fous. Cette manipulation des têtes, tout le monde – strictement tous les pouvoirs concernés – en porte la responsabilité.

On a inoculé et entretenu la blessure de la Palestine dans toutes les vies, dès le berceau, pour faire écran aux blessures infligées par les pouvoirs arabes. Les Israéliens, assistés des Américains, ont cru, avec une arrogance sans nom, y trouver leur compte.

À présent, des gens qui hier encore étaient ulcérés par l’existence des mouvements islamistes s’inclinent devant le Hamas, qu’ils soutiennent avec des arguments biaisés, souvent pathétiques.

C’est d’autant plus atterrant qu’à l’intérieur de Gaza des voix essayent de faire entendre leur colère contre ce mouvement qui a pris leur histoire en otage après l’énorme fiasco de l’Autorité palestinienne.

Amira Hass, journaliste israélienne basée à Ramallah, en a rendu compte dans Haaretz le 1er avril dernier. La résistance n’est pas un droit au massacre. Le Hamas a abusé de son peuple comme les milices au Liban ont abusé du leur durant la guerre civile. Il est grand temps d’obtenir la libération de Marwan Barghouti, torturé en prison, et de faire de la place aux Palestiniens qui veulent des droits, de l’autonomie, des réparations et la paix.   

Pour en revenir au Liban : le Sud frontalier est vidé. Les journalistes qui y mettent les pieds sont ciblés et tués par l’armée israélienne. Les déplacés se comptent en dizaines de milliers. Il y a eu plus de trois cents morts. De nouvelles failles apparaissent chaque jour au sein de ce territoire totalement friable qu’est devenu ce pays. 

Il est vrai que les Libanais connaissent, un par un, les rouages de l’imposture, de la perversion, de tout ce qui bétonne les pouvoirs au total mépris des peuples. Mais jusqu’où, jusqu’à quand ? Je suis bien en peine de pouvoir répondre. 

Vous écriviez aussi qu’il a manqué à tous les « processus de paix » un mouvement « d’humanité et de reconnaissance ». De quoi pourrait être composé ce mouvement auquel tous les vents sont contraires ? Des mots peuvent-ils encore soigner le ressentiment, la peur et la haine qui se sont installés entre Israéliens et Palestiniens, vous qui vous êtes intéressée à la psychothérapie ? 

Dominique Eddé : Vous avez entièrement raison : les vents sont aujourd’hui contraires à tout mouvement de reconnaissance. C’est comme pour les mots : on n’en trouve plus, il faut tout de même continuer à en chercher. À essayer.

La vérité compte certes pour du beurre dans la jungle où nous sommes. Mais elle conserve le pouvoir du refoulé qui rappliquera un jour ou l’autre.

Il y a un point aveugle dans une très large partie de la société israélienne. Ce point est le lieu de fusion de la peur et du déni. La peur, les Israéliens peuvent la formuler. Le déni, en revanche, est par définition informulé. Dissimulé. C’est de la vérité qui passe à la trappe. Or cette vérité a été scrupuleusement vérifiée par les meilleurs historiens israéliens : Israël s’est construit sur une expulsion.

Tant que les Israéliens refuseront de formuler cette usurpation, ils seront condamnés à ne produire que des stratégies de contournement et de strict rapport de force militaire. On me dira : « Pourquoi pas ? Si c’est leur seule issue en termes de sécurité. » Je réponds : ce n’est pas une issue, c’est un suicide. Le recours à la force a prouvé à répétition qu’il ne pouvait rien pour personne dans ce conflit.

La vérité compte certes pour du beurre dans la jungle où nous sommes. Mais elle conserve le pouvoir du refoulé qui rappliquera un jour ou l’autre. Par ailleurs, la démographie et l’environnement ne jouent pas, à long terme, en faveur d’un Israël enfermé et statique. 

Le préalable à tout mouvement en direction de la paix consiste à reconnaître qu’une majeure partie de cette terre a été attribuée à un peuple au détriment d’un autre. Avec des raisons historiques, certes, mais, je me répète, des raisons occidentales. La Shoah est une catastrophe européenne.

Il se trouve maintenant dans les sociétés arabes un antisémitisme odieux auquel s’ajoutent des racismes internes d’une communauté confessionnelle contre l’autre. Tous ces vents de haine sont portés par des décennies d’humiliation, d’ignorance et d’impuissance. Les esprits sont enflammés.

La « reconnaissance » fait partie des étapes nécessaires pour désinfecter le présent et, s’il n’est pas trop tard, pour ménager l’avenir. Même des esprits avancés parmi les Israéliens en direction de la paix – je ne parle pas des dissidents qui ont une pensée très informée et très claire – ne parviennent pas à franchir ce pas de la reconnaissance.

1947 et 1948 sont évoqués comme les dates du refus arabe du plan de partage. Et par conséquent de la responsabilité des Arabes dans le sort des Palestiniens. Certes, il y a eu refus, mais a-t-on jamais vu des gens renoncer à la moitié de leur territoire avant d’avoir essayé de le récupérer, avant d’avoir intenté un procès ?

Je me répète : cela ne disculpe aucunement les régimes arabes de leur immense responsabilité dans les catastrophes accumulées durant les soixante-quinze dernières années. Cela signifie simplement que la question du temps est fondamentale dans ce conflit et qu’à voir Israël tirer sur tout ce qui bouge à Gaza on comprend que Nétanyahou et ses sbires ont clairement choisi de casser la montre plutôt que de regarder l’heure. Le temps ne se remettra en marche que s’ils sont renversés de l’intérieur ; que si le Hamas dégage. Quelques signes commencent à pointer. 

J’en viens à me demander si l’extrême droite israélienne au pouvoir n’a pas tout intérêt à une islamisation radicale de la région.

Si j’étais israélienne et qu’on me disait : « Il faut rendre le territoire occupé », je dirais : « Pourquoi ? Il n’est pas à nous ? » Il faut qu’une voix officielle israélienne consente à répondre : « Non, il n’est pas à nous. » Ou mieux encore : « Cette terre est désormais à ceux qui y vivent, quels que soient leur religion ou leur sentiment national. Elle est à ses citoyens. »

Tant qu’on n’aura pas désacralisé la terre au profit d’une ou de deux organisations étatiques fondées sur l’égalité citoyenne, on tournera en rond autour d’une plaie ouverte.

Vous évoquez mon intérêt pour la psychothérapie. Je vous dirais – et c’est un lieu commun – que la formulation d’un mal et de sa cause constitue, en soi, une partie importante du chemin dans une cure.

Cette formulation doit être bien sûr suivie d’une série de dispositions, à commencer par le volet des réparations. Tous les habitants de cette région sont blessés. Tous ou presque ont de l’humour. Tous demandent à être soignés. Toute tentative de paix doit quasiment se concevoir comme un traitement médical. Je dirais même, en exagérant un peu, comme une thérapie familiale ! 

L’issue implique des renoncements douloureux de part et d’autre. Ce renoncement n’est pas sans rapport avec celui qui est attendu, au plan de l’écologie et de la consommation, à l’échelle de la planète. 

Au-delà de rodomontades orales et de lancers de roquettes limités, le Hezbollah demeure mesuré dans sa réponse, même lorsque certains de ses leaders sont abattus par Israël. Comment comprenez-vous cela ? Et alors qu’Israël intensifie ses frappes contre des responsables du Hezbollah et de l’Iran, craignez-vous que le front du Nord s’ouvre une fois Gaza réduite en poussière ? Ou, après six mois de guerre, le sentiment que les affrontements au Sud Liban et au nord d’Israël resteront limités s’impose-t-il ?  

Dominique Eddé : Personne ne sait jusqu’où ce régime israélien peut aller. Vous avez raison : le Hezbollah, que je critique fortement par ailleurs, ne veut pas de cette guerre. J’en viens à me demander si l’extrême droite israélienne au pouvoir n’a pas tout intérêt à une islamisation radicale de la région, si elle ne veut pas à tout prix entraîner l’Iran dans la guerre pour bénéficier à nouveau d’un soutien inconditionnel des États-Unis.

Plus l’ennemi sera de taille, plus les sociétés seront monolithiques, plus l’épuration ethnique sera justifiée. Je ne pense pas seulement aux territoires occupés, je pense au plus de 21 % d’Israéliens non juifs.

Dans ce cas de figure, les communautés non musulmanes du Liban payeront aussi très cher la facture. Elles risquent même une semi-disparition. Quoi qu’il en soit, si cette guerre a lieu, la souffrance de Gaza essaimera partout. Ce sera la tombe d’Israël et la preuve que le monde est à revoir à zéro. 

Vous faites partie des personnes qui ont tenté jusqu’ici de tenir ensemble les souffrances sans pour autant renvoyer dos à dos les protagonistes. Vous écriviez ainsi : « La douleur des Israéliens, leur choc face aux atrocités qui ont accompagné la disparition des leurs, les viols, les tortures, le brutal retour de l’épouvante dans les mémoires, toute l’étendue de ce malheur habite ma pensée au même titre que la tragédie qui se déroule à Gaza. » Trois mois après avoir écrit ces mots, craignez-vous que les plus de 30 000 morts, les dizaines de milliers de blessés, les amputations, la famine et l’ampleur des destructions à Gaza ne relèguent les souffrances israéliennes du 7 octobre, voire la Shoah, à un passé inaudible pour beaucoup ?

Dominique Eddé : Quiconque veut sauver sa part d’humanité ne fait pas le tri entre une souffrance et l’autre, entre la mort d’un enfant et la mort d’un autre. Il est vrai qu’en temps de guerre cette posture est plus difficile qu’en temps de paix. Mais pour les gens privilégiés, elle doit aller de soi.

J’ai des amis arabes qui ont plus de mal que moi à renoncer au mauvais choix du « nous contre eux ». Je les comprends et je les combats. Lutter contre l’injustice infligée aux Palestiniens ne doit pas nous faire perdre de vue l’horreur innommable qui a donné naissance à l’État d’Israël et qui vient d’être très douloureusement réactivée par le 7 octobre.

L’Occident, pour s’innocenter de la Shoah, ou du moins pour en tourner la page, a eu besoin d’innocenter Israël. C’est ainsi que l’impunité de ce pays s’est mise en place.

Il appartient à tous les peuples de cette région de prouver qu’ils ne souhaitent pas l’exclusion d’un autre. Et pour y arriver, ils ont besoin d’être aidés et non écrasés par les pouvoirs, dedans comme dehors. Les médias ont aussi un rôle majeur à jouer. Ils sont malheureusement peu nombreux à le faire.

Plus généralement, comment comprenez-vous que rien de ce qui se passe aujourd’hui à Gaza ne semble infléchir non seulement la conduite de la guerre en Israël, la diplomatie états-unienne, mais aussi toute une partie de l’opinion publique ailleurs, comme figée par ce qui s’est passé le 7 octobre, au prix parfois d’une forme de maccarthysme institutionnel et médiatique ? 

Dominique Eddé : Il se trouve en Israël, à Gaza et dans les territoires occupés le point de fixation d’un transfert de responsabilités qui engage l’Occident à grande échelle. L’Occident, pour s’innocenter de la Shoah, ou du moins pour en tourner la page, a eu besoin d’innocenter Israël. C’est ainsi que l’impunité de ce pays s’est mise en place. Et c’est ainsi qu’une bonne partie de l’opinion occidentale continue de clouer le bec à sa part de mauvaise conscience qui s’appelle la Palestine. Ce conflit n’est pas local.

L’horreur en cours au Soudan, où les populations civiles meurent chaque jour par dizaines, dans une indifférence quasi générale, y compris dans l’opinion publique arabe, donne la mesure de cette anomalie et elle l’explique. Le Soudan est au Soudan. Jérusalem est partout.

Ce que l’on appelle « la Terre sainte » est le pied-à-terre d’une culpabilité monumentale. De la Shoah à la Nakba, le fil conducteur de cet enchaînement est européen. Or, sur la scène des rapports de forces actuels, l’Europe n’est plus à la manœuvre, ou si peu. Pour l’heure, l’essentiel du pouvoir de décision est aux États-Unis.

D’où le potentiel incendiaire de ce bain de sang à l’échelle planétaire. Des camps de palestiniens au Liban ou en Syrie aux maisons bourgeoises ou populaires de Bagdad, de Tunis ou du Caire, les gens ont écouté en boucle, une décennie après l’autre, Al-Qods (« Jérusalem ») ou encore Sanarjiou yawman (« Nous reviendrons un jour ») chantés par Fairouz. Cette ville occupe l’imaginaire de centaines de millions de personnes.

L’avoir déclarée capitale unique d’Israël, c’était non seulement en priver les Palestiniens mais placer Israël dans l’orbite d’un canon, comme on dit en arabe.

Une formule universelle, une solution de synthèse au sein de cette ville lui auraient donné, à l’opposé, une valeur d’exemple en termes de coexistence. Il y a de l’irrationnel de part et d’autre. Il ne peut donc y avoir de solution qui ne le prenne en compte.

Cela demande un immense effort d’imagination. Le conflit israélo-palestinien n’entre presque jamais dans les têtes par la même porte. Il faut rêver du jour où l’addition des portes deviendra une somme d’ouvertures au lieu d’être une obstruction.

Les régimes arabes et israéliens ont piétiné le présent et tiré sans relâche sur les cordes du passé. Partout, le temps et l’espace ont divorcé. En Israël/Palestine, ce divorce a pris les proportions d’un meurtre. En peu de mots : « Pour continuer à vivre sur cet espace, il faut non seulement ignorer l’autre mais évacuer le temps. » Il faut faire comme s’il ne passait pas.

On a arrêté le temps. Le pouvoir israélien n’a cessé de repousser les bornes de cette équation mortifère : espace annexé, temps confisqué. Gaza est le lieu où toutes les bornes ont été franchies.

Si la raison et le droit ne reprennent pas les devants, il se pourrait que ce point de rupture soit le point de départ d’un autre franchissement de bornes. À une échelle effrayante. Il semblerait que les gouvernants des démocraties occidentales commencent à s’en inquiéter sérieusement. Ceux des autocraties arabes aussi. 

Quelles marges d’action demeure-t-il à des acteurs politiques ou citoyens du Proche-Orient qui ne disposent pas de la force de mobilisation que donne la croyance messianique d’être, du côté du Hamas comme de l’extrême droite israélienne, en mission pour Dieu ? 

Dominique Eddé : Les marges sont très étroites. Presque inexistantes. « Presque » doit continuer à servir de planche de salut. Tant pour les mots que pour l’action. Il y a un terrible climat d’asphyxie pour ceux qui cherchent à combattre le fanatisme. C’est pourquoi toutes les initiatives menées conjointement par des acteurs appartenant à des parties dites en conflit ont une valeur décuplée.

Encore faut-il ne pas s’en tenir à la surface et aux affects, ne pas évacuer l’histoire, écouter la mémoire de l’autre. Je pense que les exemples vont se multiplier avec le temps. Assez vite pour calmer les haines de masse ? Je ne suis pas sûre.

Chaque fois que je parviens, pour ma part, à hésiter, à aller chercher de la vérité ailleurs, à faire bouger les mots, je respire mieux. Il va bien falloir qu’un jour tout ce monde-là se penche sur l’essentiel : l’air, l’eau, la terre et la lumière qu’ils ont en commun au-delà des nations. Et des appartenances religieuses !   

Votre dernier roman, « Le Palais Mawal », qui vient d’être publié chez Albin Michel, peut-il ou doit-il être lu comme une métaphore du destin du Liban, condamné à rêver à son prestige passé et traversé de radicalités religieuses qui font imploser les familles elles-mêmes ? 

Dominique Eddé : Ce roman a été écrit bien avant le 7 octobre. Il y est question d’un acte barbare islamiste qui précipite en effet l’histoire de la famille Mawal. Je ne crois pas qu’il s’agisse pour les membres de cette famille de rêver à leur prestige passé. Je crois qu’ils sont aux prises avec deux fins simultanées : la fin d’une vie et la fin d’une époque. Et ce défi les fragilise, bien sûr, mais il les intéresse aussi. Je dirais même qu’il les passionne.

La disparition d’un certain monde devient, pour l’un comme pour l’autre, un sujet d’attention avant d’être un sujet de nostalgie. Disons qu’ils cherchent, avec leur peu de moyens, celui de donner quand même un sens au temps qu’il leur reste à vivre.

Ce moyen, si fragile soit-il, est énorme : c’est l’amour ou la recherche de l’amour, ce qui revient à peu près au même. Ils sont à la frontière de la défaite et de la lumière. Il est vrai que le fanatisme religieux ronge le tissu de tous côtés. Mais quand deux mains font l’amour dans le dos de la mort, ce n’est pas rien.  


 

   mise en ligne le 12 avril 2024

Guerre en Ukraine : la société russe face au spectre de la division

Vadim Kamenka sur www.humanite.fr

Les Russes, qui sont entrés dans une 3e année de guerre en Ukraine, ont largement réélu Vladimir Poutine. Mais ce plébiscite apparent du président ne saurait masquer les inquiétudes, qui s’expriment différemment selon les régions, les catégories sociales et les générations.

Moscou et Saint-Pétersbourg (Russie), envoyé spécial.

À Lomonossov, la route qui longe le golfe de Finlande laisse entrevoir une mer Baltique qui demeure en partie gelée. Dans cette ville, située à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de Saint-Pétersbourg, le vent glacial et humide balaye violemment les côtes russes où plusieurs navires militaires sont clairement visibles. « La zone était déjà extrêmement surveillée avec la présence historique de nombreux pays riverains. Avec la guerre en Ukraine et l’entrée de la Finlande dans l’Otan en 2023 et de la Suède en 2024, cet espace maritime dispose d’une forte concentration militaire. Les autorités ont déployé davantage de troupes et ont renforcé leur présence dans plusieurs ports stratégiques. Cela suscite l’inquiétude de la population », juge Nikolaï Kouzmine, député du Parti communiste russe (KPRF) de la région de Saint-Pétersbourg.

Juste en face, la ville fortifiée de Kronstadt est visible. Elle rappelle l’utilité pour certains habitants de la région d’avoir ces postes avancés afin de garantir leur sécurité. En longeant la côte plus à l’ouest vers l’Estonie, un autre site fait également énormément parler : la centrale nucléaire de Sosnovy Bor. Pour le militant pacifiste et écologiste Oleg Bodrov, ces tensions dans « cette zone densément peuplée et ses nombreux sites industriels sont un vrai risque sous-estimé par les autorités à Moscou mais aussi par les gouvernements finlandais et suédois. Ici, les gens comprennent l’impact global d’un tel conflit. Ils ne se limiteront pas à quelques pollutions et destructions passagères. L’ensemble de la Baltique sera touché et donc une bonne partie de l’Europe. À nous de déconstruire le récit guerrier que nos gouvernements veulent nous inculquer ».

« Les habitants commencent à s’interroger sur cette escalade »

Au sein de l’ancienne capitale impériale, sur la perspective Moskovski, le marché Sennoï continue d’attirer les habitants malgré l’inflation. « La guerre, on vit désormais avec, en attendant la fin. C’est juste dommage que l’on n’ait pas réussi à garder un espace de dialogue et de neutralité avec nos voisins. Ils ont fait leur choix. Nous faisons le nôtre », estime Loudmila. La Baltique, qui avait réussi à demeurer un espace de neutralité, même durant la guerre froide, est désormais marquée par les risques de frictions, d’accidents et de dérapages. « Les habitants commencent à s’interroger sur cette escalade et cette logique. Bien évidemment, le récit d’une guerre contre l’Occident demeure largement partagé. Mais de véritables nuances existent entre les régions et l’État central sur la perception des risques », estime Nikolaï Kouzmine.

À 700 kilomètres plus au sud, à Moscou, le conflit paraît moins prégnant. « Merci aux protecteurs de la patrie », « Gloire aux héros » : les grandes affiches qui mettent en avant le courage des forces armées afin de vanter leurs combats en Ukraine, rappellent la triste réalité d’une troisième année de guerre. « Tout avait été fait par le pouvoir pour que la population des grandes agglomérations loin du front puisse vivre tranquillement au quotidien, à la différence des régions frontalières avec l’Ukraine (Belgorod, Koursk, Briansk), régulièrement bombardées depuis des mois », constate Jean Radvaniy, professeur émérite à l’Inalco et spécialiste de la Russie et du Caucase.

Les régions plus reculées et les moins riches ont été davantage concernées par les efforts de guerre : mobilisations, contractuels, conscriptions. « Les inégalités sociales et territoriales sont assez marquées. Les classes populaires payent davantage le prix de cette guerre. Mais la solde (qui représente cinq fois le salaire minimum – NDLR) leur permet aussi de s’élever socialement », croit un ancien militaire.

L’essoufflement de la population russe est palpable malgré la réélection de Poutine

Dans le jardin Alexandre, le long des murs du Kremlin, brûle la flamme du soldat inconnu, entourée d’un large dispositif de sécurité. Chaque samedi, les femmes, compagnes ou mères des soldats mobilisés tentent de se rassembler pour faire entendre leur demande. « Leur démobilisation, explique Maria Andreeva, qui dirige ce mouvement depuis plusieurs semaines, malgré les intimidations. Cela fait plus de deux ans qu’ils sont partis combattre. Il est temps de les relayer. Ils n’en peuvent plus et nous non plus. Nos seules pensées tournent autour de la guerre et quand elle va prendre fin. Les enfants n’arrêtent pas de tomber malade à cause du stress. »

L’essoufflement de la population russe est palpable. Selon les études réalisées dans le cadre du projet Khroniki, « 83 % des Russes interrogés souhaitent que les problèmes économiques et sociaux soient pris à bras-le-corps après l’élection ». L’enquête conclut qu’au sein de la société russe il existe « une énorme demande de changement, principalement pour mettre fin à la guerre et déplacer l’attention d’une politique étrangère agressive vers la résolution des problèmes internes et le rétablissement des relations avec les pays occidentaux ».

À quelques mètres de là, Vladimir Poutine, qui a récemment remporté la présidentielle, occupe le Kremlin pour six années supplémentaires. Le président russe a fait de la victoire contre l’Ukraine et l’Occident la priorité de son cinquième mandat. Les propos tenus par le porte-parole du président russe, Dmitri Peskov, le 22 mars, au quotidien Argumenty i Fakty – « Nous sommes en état de guerre » – illustrent cette volonté. « Cela a commencé comme une opération militaire spéciale, mais dès que toute cette bande s’est formée, quand l’Occident a participé à tout cela aux côtés de l’Ukraine, pour nous, c’est devenu une guerre », a-t-il conclu.

La large victoire de Vladimir Poutine, le 17 mars, avec plus de 80 % des voix est-elle synonyme d’une société russe uniforme ? Aucunement pour les sociologues. « La figure du président russe rassemble des tendances diverses voire opposées. Des nostalgiques de l’Union soviétique, des tsaristes, des fervents religieux, des ultra-libéraux, des conservateurs et des ultranationalistes, toutes ces tendances se retrouvent dans son électorat », constate le chercheur Lev Goudkov. Mais au sein de la société, les clivages générationnels sont très importants. Les plus jeunes demeurent les plus antiguerre.

Faute de choix et d’alternative crédible, Poutine reste la seule option. Le conflit en Ukraine a provoqué une forte augmentation des sentiments nationaux et patriotiques. « Vladimir Poutine devient le principal et indispensable défenseur de la Russie contre la menace existentielle posée par les États-Unis et leurs alliés de l’Otan : “Sans Poutine, l’Occident nous aurait dévorés.” En d’autres termes, le soutien massif à Vladimir Poutine est largement assuré par les circonstances extraordinaires du conflit militaire en cours », analyse Denis Volkov, le directeur du centre analytique Levada.

Une recrudescence de violences racistes

L’attentat du 22 mars pourrait être un élément de bascule. L’attaque qui a eu lieu dans une salle de concert, au Crocus City Hall, près de Moscou, a provoqué la mort d’au moins 144 personnes. L’émotion est importante. « J’ai l’impression que la normalité a définitivement disparu de notre vie. Et la crainte que cela puisse se reproduire à tout moment nous inquiète », nous raconte une journaliste russe. Après un tel événement, l’unité semble primer. En l’espace d’une vingtaine d’années, les Russes ont déjà subi plusieurs attentats : prise d’otages du théâtre de Moscou (2002), école de Beslan (2004), explosions dans le métro de Moscou (2010 et 2014). Le pouvoir a toujours su rebondir et resserrer les rangs autour du président.

« Au cours des deux dernières années, assure Denis Volkov, j’ai souvent entendu les participants d’une discussion dire qu’en Russie nous vivons de catastrophe en catastrophe. La crise économique de la fin des années 1990, les attentats terroristes, les réformes douloureuses et la crise économique de la fin des années 2000. Ces dernières années, le rythme des cataclysmes successifs s’est encore accéléré : premier conflit dans le Donbass et premières sanctions, réforme des retraites qui a ébranlé le pays, pandémie de Covid-19, “opération spéciale”, sanctions totales occidentales, mutinerie de l’été 2023 (menée par la milice Wagner et son chef décédé depuis, Evgueni Prigojine – NDLR). Nos interlocuteurs ont posé à plusieurs reprises la question : quel test nous attend ensuite ? »

Après l’attaque du 22 mars revendiquée par l’« État islamique » au Khorassan, une préoccupation ressort autour de ce qui cimente la société russe. Face au nationalisme exacerbé depuis plusieurs années, amplifié par la guerre en Ukraine, cet attentat, dont les auteurs présumés sont originaires d’Asie centrale et du Tadjikistan, a provoqué une recrudescence de violences racistes. Passages à tabac, magasins vandalisés, messages xénophobes sur les réseaux sociaux : Vladimir Poutine a dit refuser que l’attentat ne « sème les graines empoisonnées de la haine et de la discorde dans notre société multiethnique ».

Une crise qui aurait un impact interne et géopolitique considérable. Car les travailleurs d’Asie centrale occupent tous les métiers délaissés et précaires (conducteurs de taxi, éboueurs, maçons, serveurs, vendeurs sur les marchés, livreurs) et représentent plus de 12 millions de personnes, originaires d’Ouzbékistan, du Tadjikistan, du Kirghizistan. Une main-d’œuvre qui demeure primordiale pour l’économie. Si la guerre a maintenu une réelle unité de l’opinion derrière son président, sur le long terme elle révèle aussi de véritables fissures. Son issue pèsera lourd sur les six prochaines années de Vladimir Poutine au pouvoir.


 


 

Guerre en Ukraine : « Le gouvernement américain manque de bon sens », affirme l'économiste Jeffrey Sachs

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

L’économiste américain Jeffrey Sachs revient sur les raisons du conflit, l’attitude de la Russie et la politique étrangère des États-Unis.


 

La guerre en Ukraine a officiellement éclaté il y a deux ans, en février 2022. Cela aurait-il pu être évité ?

Jeffrey Sachs : Cette escalade aurait pu être évitée si les États-Unis avaient accepté de négocier avec la Russie le projet d’accord de sécurité russo-américain proposé par le président Vladimir Poutine, le 15 décembre 2021. La guerre aurait pu se terminer par un accord de paix entre la Russie et l’Ukraine, en mars 2022, mais les États-Unis l’ont bloqué. 

On peut aussi estimer que la guerre a réellement débuté en février 2014, avec le coup d’État soutenu par les États-Unis contre le président ukrainien Viktor Ianoukovitch. Il s’agissait d’une opération typique de changement de régime de Washington, à laquelle l’Europe a participé. Depuis ce coup d’État, la guerre fait rage et s’est considérablement intensifiée à partir de février 2022.

Quel est l’enjeu de cette guerre ?

Jeffrey Sachs : L’élargissement de l’Otan fait partie des buts politiques. Les États-Unis n’auraient jamais dû pousser l’avancée de l’Alliance atlantique à l’Ukraine et à la Géorgie, lors du sommet organisé à Bucarest, en 2008. Cela a été le déclencheur de la guerre entre Tbilissi et Moscou, en 2008, et le premier pas d’un conflit entre l’Otan et la Russie depuis février 2014.

Cette volonté d’étendre continuellement l’organisation militaire vers l’Est et notamment à l’Ukraine était imprudente. Quelle serait la réaction des États-Unis si la Russie ou la Chine décidaient d’installer des bases militaires au Mexique ? Le gouvernement américain manque de bon sens. Et l’Europe ne dispose d’aucune indépendance vis-à-vis des États-Unis.

Quel est le véritable objectif de la Russie ?

Jeffrey Sachs : L’objectif principal de la Russie est de garder l’Amérique « hors de son cou ». Cela signifie que Moscou ne veut pas que les États-Unis soient installés à proximité de leur frontière comme en Ukraine. Les autorités russes ne souhaitent pas que Washington soit engagé dans des opérations de changement de régime dans des pays limitrophes de la Russie ou à l’intérieur du pays.

Tout est compréhensible quand, depuis au moins 175 ans, la grande stratégie britannique et américaine reste de combattre ce pays et qu’il a été envahi à plusieurs reprises. C’est pourquoi chacun développe sa propre prudence. L’Ukraine devrait être une zone neutre pour la Russie.

Comment parvenir à un accord de paix et arrêter la guerre ?

Jeffrey Sachs : Retirer les forces russes d’Ukraine, arrêter l’élargissement de l’Otan, accepter la Crimée comme faisant partie de la Russie, mettre fin aux sanctions économiques, dégeler les actifs, fournir des garanties de sécurité de l’ONU et finaliser les conditions sur les questions de territoire, d’accords nucléaires et des futurs arrangements de sécurité. 

Quand Macron a dit que la Russie doit être vaincue et que l’Ukraine doit retourner aux frontières de 1991, c’est la recette pour continuer la guerre. Pire, cet objectif peut aboutir à la destruction totale du pays ou à une escalade nucléaire. Elle n’amène en rien la paix.

Qu’est-ce qui guide la politique étrangère américaine ?

Jeffrey Sachs : L’arrogance, l’ignorance et le complexe militaro-industriel annuel de plus de 1 000 milliards de dollars. Les États-Unis ont plus de 700 bases militaires à l’étranger dans 80 pays. C’est absurde, tragique, inutile et tout à fait provocateur. Cela conduit à des guerres non-stop. Mais ce lobby demeure très puissant avec tout l’argent qu’il génère et reçoit.


 

   mise en ligne le 11 avril 2024

« Désengagement », « abandon », « flottement » : le PCF se fracture sur la cause palestinienne

Mathieu Dejean sur www.mediapart.fr

Malgré son soutien historique au droit à l’autodétermination du peuple palestinien, le Parti communiste français n’est pas en première ligne du mouvement contre le risque de génocide à Gaza. Des militants attribuent cet « abandon » à la politique du « pas de côté » de Fabien Roussel. La direction défend, elle, sa constance sur le sujet.

Un malaise grandit au sein du Parti communiste français (PCF), que même l’exigence de cohésion en pleine campagne pour les européennes du 9 juin ne parvient pas à étouffer complètement. « Les communistes sont disciplinés dans les moments électoraux, mais en réunion la gêne s’exprime », témoigne le maire communiste de Gennevilliers (Hauts-de-Seine), Patrice Leclerc.

Le 8 mars, sa section a voté « à l’unanimité » une déclaration protestant contre le refus répété du parti de signer les appels à manifester du Collectif national pour une paix juste et durable entre Palestiniens et Israéliens (CNPJDPI). Cette absence « nuit à notre soutien au peuple palestinien en France », affirment les communistes gennevillois.

Depuis l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, la direction du PCF conditionne sa signature à plusieurs critères, comme le fait que le Hamas soit qualifié d’organisation terroriste et que la solution à deux États soit définie comme seule solution politique au conflit. À défaut, il défile avec ses propres mots d’ordre en queue de manifestation, ce que des militant·es fidèles à la cause vivent comme une ostracisation.

« On ne peut pas être ambigus, argue Christian Picquet, membre du comité exécutif national du PCF et proche du secrétaire national, Fabien Roussel. Ceux qui le sont cautionnent le Hamas, qui menace le peuple et la nation israélienne. Il faut lutter pour le partage de la souveraineté, or nous avons constaté que nos partenaires ne voulaient plus entendre parler de la revendication des deux États. »

Alors que l’armée israélienne a tué plus de 33 000 Palestiniennes et Palestiniens en six mois, l’argumentaire surprend les associations qui conduisent le mouvement de solidarité avec Gaza. Anne Tuaillon, présidente de l’Association France Palestine solidarité (AFPS), longtemps proche du PCF, se dit ainsi « a minima interrogative » : « Alors qu’il y a un génocide en cours, le PCF fait de cette seule solution une condition pour signer les appels communs. On a du mal à le comprendre, l’essentiel étant de marquer notre solidarité avec les Palestiniens. » Et cette incompréhension n’est pas isolée.

À rebours d’une longue tradition historique

Pour la première fois depuis l’élection de Fabien Roussel à la tête du parti en 2018, la contestation interne ne provient pas seulement des rangs de ses habituels opposants favorables à une ligne plus unitaire à gauche. Ainsi Raphaëlle Primet, coprésidente du groupe communiste au conseil de Paris, s’est fendue d’un courriel adressé au secrétaire national fin octobre 2023, comme le rapporte Orient XXI : des camarades « sont en colère contre [leur] manque de prise d’initiatives, de parole et d’actes forts », s’inquiétait-elle.

Depuis, la colère a pris la forme d’un schisme au sein du PCF. La fracture est apparue au grand jour lorsque Fabien Roussel a pris ses distances avec Rima Hassan, juriste et militante franco-palestinienne candidate aux européennes sur la liste de La France insoumise (LFI), le 10 mars sur CNews. 

Le lendemain, la députée communiste Elsa Faucillon se distinguait d’un post sur le réseau social X la montrant aux côtés de Rima Hassan dans une manifestation propalestinienne. « On a très peu de voix palestiniennes visibles dans le débat public et dès qu’il y en a, elles sont largement décriées, voire harcelées, explique l’élue. Accuser l’une d’elles en disant qu’elle ne participe pas à la paix traduit un pas de côté de Fabien Roussel sur un combat qui est pourtant historique du PCF. Cest ce qui m’a heurtée. » Un mois auparavant, plusieurs de ses collègues communistes avaient signé une tribune pour soutenir Rima Hassan contre les tentatives d’intimidation dont elle faisait l’objet.

« Le choix fait par la direction de participer à l’idée qu’il y a deux gauches sur la question palestinienne a créé de fortes divisions dans le parti : j’en ai fait les frais en étant taxé de “soutien des terroristes” par une camarade », relate Hadrien Bortot, secrétaire de la section du PCF du XIXe arrondissement de Paris. « Il y a un changement de ligne sur la Palestine, piloté par Christian Picquet, et ce n’est pas accepté par les communistes, quelle que soit leur sensibilité politique », affirme aussi Patrice Leclerc, le maire de Gennevilliers.

Le parti a accompagné et soutenu le développement du mouvement national palestinien, en s’engageant durablement auprès de Yasser Arafat et de l’OLP.

Si aucun parti de gauche n’a été épargné par les tensions suscitées par le choc du 7 octobre 2023 et par l’anticipation d’un engrenage de la vengeance, le PCF a particulièrement accusé le coup car le sujet touche au cœur de l’identité communiste depuis au moins les années 1970.

Après s’être battu en 1948 pour que la France reconnaisse Israël, le parti a, d’une part, dénoncé de manière cinglante ses visées expansionnistes et les agressions israéliennes depuis la guerre des Six Jours en 1967 ; et, d’autre part, accompagné et soutenu le développement du mouvement national palestinien, en s’engageant durablement auprès de Yasser Arafat et de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP, créée en 1964).

« À partir de la fin des années 1970, le PCF est un élément très actif de la mobilisation propalestinienne, d’autant plus que les tendances d’extrême gauche commencent à disparaître. On est dans un climat où les divergences politiques s’effacent, et la base pour la plateforme de solidarité, c’est les deux États », explique le journaliste d’Orient XXI Alain Gresh, responsable du Moyen-Orient et du Maghreb dans la section politique extérieure du PCF entre 1978 et 1983. 

Depuis, l’action du parti s’est traduite par son investissement dans des structures comme l’Association pour le jumelage entre les camps palestiniens et les villes françaises (AJPF) ou le CNPJDPI, des déplacements dans les territoires palestiniens et en Israël (notamment pour soutenir des détenus comme Marwan Barghouti ou Salah Hamouri), ou encore l’interpellation des autorités françaises et européennes par ses parlementaires.

En 2023, le député communiste Jean-Paul Lecoq s’inscrivait dans cette tradition en défendant une résolution dénonçant « l’institutionnalisation » par Israël d’un « régime d’apartheid ». Le suivi du journal L’Humanité – dirigé par le sénateur communiste Fabien Gay – sur les massacres à Gaza témoigne aussi d’une continuité avec cet engagement.

Un enjeu de démarcation de LFI

Mais tous les communistes ne sont pas alignés sur la description de la réalité vécue par le peuple palestinien. Christian Picquet, qui a pourtant coordonné pendant plusieurs années le CNPJDPI, avait ainsi critiqué vivement le texte proposé par Jean-Paul Lecoq. Depuis le 7 octobre, ce clivage est réapparu au premier plan.

Sur son blog – qui reflète la ligne de la direction du parti –, l’ancienne figure du courant minoritaire de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) – qu’il quitta pour participer à la création du Front de gauche en 2009, avant de rejoindre le PCF en 2015 – a condamné dans différents textes (ici et là) le « pogrom à l’intention génocidaire déclenché le 7 octobre » et les « pulsions génocidaires » du Hamas, sans qualifier avec des termes semblables l’hécatombe dont les Palestinien·nes sont depuis victimes.

De même, alors que les Insoumis dénoncent régulièrement l’attitude de « soutien inconditionnel » à Israël de la majorité (en référence au discours de la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet), Christian Picquet fustige celles et ceux qui, à gauche, « sous prétexte de soutien inconditionnel aux Palestiniens sous les bombes, se refusent à distinguer la lutte nationale de ce peuple d’un terrorisme qui lui obstrue toute chance de paix et d’émancipation ». Dans son collimateur notamment, la députée LFI Danièle Obono qui, poussée par le journaliste Jean-Jacques Bourdin le 17 octobre, avait fini par affirmer que le Hamas était « un mouvement de résistance qui se définit comme tel »

« Je pense que ce n’est pas nous qui avons changé, mais les autres forces de gauche engagées dans le mouvement de solidarité, et radicalement », défend ainsi Christian Picquet, interrogé par Mediapart. « Par leur refus de qualifier le Hamas de terroriste, les Insoumis affaiblissent la voix des Palestiniens en France », abonde Léon Deffontaines, tête de liste communiste aux européennes, qui accuse LFI de « chercher des parts de marché électorales dans des réseaux communautaires ».

Dans un contexte de criminalisation incessante du mouvement de solidarité avec la Palestine, dont le levier principal est l’amalgame avec le Hamas, la position du PCF est cependant jugée comme un « abandon » selon le maire de Gennevilliers, Patrice Leclerc. « L’apparent désengagement du PCF se note d’autant plus qu’il y a un très grand investissement de LFI, la comparaison saute aux yeux », remarque la présidente de l’AFPS Anne Tuaillon. « De manière générale, le PCF est très mobilisé, mais ce flottement au sommet fait que nationalement il apparaît comme ayant perdu sa boussole », abonde Alain Gresh.

La colère des communistes s’oriente donc vers Fabien Roussel qui, à force de chercher à se démarquer de LFI, a semblé en oublier pendant un temps ses fondamentaux sur la question palestinienne. Signe de la crise interne que traverse le PCF, Jean-Claude Lefort, beau-père de l’avocat franco-palestinien Salah Hamouri (qui a récemment porté plainte pour « tortures » lors de son incarcération en Israël), a annoncé qu’il quittait le PCF après soixante ans de militantisme, dont vingt ans comme député du Val-de-Marne.

« Je pense qu’on a voulu coller au discours médiatique et que six mois après, on essaye de changer de cap tout en ayant cassé le rassemblement nécessaire », estime Hadrien Bortot, qui remarque une inflexion du discours de Fabien Roussel depuis son déplacement à Jérusalem et à Ramallah il y a un mois. « On ne peut pas marquer un mouvement de recul dans une période où il faut avancer sur le cessez-le-feu et sur l’analyse d’un projet colonisateur qui mène une guerre génocidaire : ces mots ont une grande importance, car la qualification des faits, c’est aussi ensuite celle des responsabilités », pointe la députée Elsa Faucillon. 

Pour ces militant·es communistes engagé·es dans la cause palestinienne, ce sont les mots de l’ancienne secrétaire nationale du PCF Marie-George Buffet qui résonnent. Celle-ci avait prévenu, en 2005, dans son hommage à l’ex-ambassadrice de la Palestine en France Leïla Shahid : « Il faut savoir “ramer à contre-courant” lorsque c’est nécessaire, faire face aux vents médiatiques et politiciens qui sont souvent loin d’être favorables. »

Boîte noire

Pour cet article, je me suis appuyé sur la brochure de Jacques Fath, Le PCF et le conflit israélo-palestinien, éditée par l’Association France Palestine solidarité en 2006. 


 

   mise en ligne le 10 avril 2024

Pacte asile et migration : les effets funestes de la militarisation des frontières européennes

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

La gestion ultrasécuritaire des migrations est contraire et nuisible aux droits de l’homme. Alors que le Parlement européen doit voter, ce mercredi, le pacte migration et asile, censé remodeler la politique migratoire des 27 États membres, et face à la montée de l’extrême droite, il est urgent de changer de stratégie.

Des milliers d’enfants, femmes et hommes fuyant guerres et misère mobilisent quotidiennement contre eux, à toutes les frontières de l’Union européenne (UE) et même au-delà, des bataillons entiers de militaires et policiers. Les soutiens des exilés, militants ou simples citoyens, sont régulièrement insultés, contrôlés, arrêtés. Ces réalités sont les conséquences d’agendas politiques et industriels concrets visant à la militarisation de la gestion des migrations humaines et favorisant, de surcroît, l’ascension des projets de l’extrême droite en Europe.

Ce mercredi 3 avril, le tribunal administratif (TA) de Nice a refusé de traiter le référé-suspension déposé par Cédric Herrou, agriculteur emblématique de la solidarité avec les demandeurs d’asile à la frontière franco-italienne, demandant que les ordres du préfet des Alpes-Maritimes aux soldats de la force « Sentinelle » d’effectuer des contrôles d’identité dans la vallée de la Roya soient annulés.

Des interpellations récurrentes

La semaine précédente, alors qu’il avait déjà fait savoir qu’il comptait mener cette démarche, le fondateur d’Emmaüs Roya avait eu à subir une garde à vue. Le sénateur communiste Ian Brossat a d’ailleurs adressé une question en bonne et due forme au ministère des Solidarités pour qu’il s’explique sur l’arrestation du militant en compagnie de plusieurs compagnons Emmaüs à la peau noire.

« En tout cas, le ministre sera obligé de répondre, pointe Cédric Herrou. Quant à la décision du TA, nous irons sur le fond. Nous réfléchissons à porter plainte contre les militaires de l’opération « Sentinelle » qui effectuent ces contrôles au faciès. Ils n’en sont peut-être pas responsables mais seront bien obligés d’indiquer qui leur en donne l’ordre. »

Ces interpellations récurrentes de personnes en détresse et de leurs soutiens ne posent pas que des questions éthiques. Elles ont des conséquences concrètes et parfois mortelles. Amnesty International comptabilisait, à l’automne 2023, pas moins d’une quarantaine de morts à la frontière franco-italienne, depuis sa fermeture en 2015. « La militarisation de la zone favorise le travail des passeurs mais, surtout, pousse les exilés à prendre toujours plus de risques », poursuit Cédric Herrou.

Des violations du droit de la mer documentées

Plus au nord, à la même frontière, dans la région de Briançon, le constat n’est pas différent. « Trois personnes sont décédées en août et octobre 2023, indique Michel Rousseau, cofondateur de l’association Tous migrants. On suppose que l’une d’entre elles est morte alors qu’elle était pourchassée par les forces de sécurité qui voulaient l’interpeller. »

Probablement un accident. Mais les dangers vitaux encourus par les exilés sont parfois sciemment provoqués par les agents de police, militaires ou gardes-côtes. Des témoignages et vidéos dévoilent comment, à la frontière franco-britannique, policiers et gendarmes tentent d’intercepter, en totale violation du droit de la mer, des embarcations chargées de personnes en quête d’asile outre-Manche.

Des images publiées le 23 mars 2024 par le collectif de journalistes Lighthouse montrent ainsi, dans le port de Dunkerque, un bateau pneumatique de la police nationale tournant autour d’un navire avec trente exilés à bord. Les policiers créent volontairement des vagues pour déstabiliser le canot qui se remplit d’eau. Un autre film laisse voir un esquif de la gendarmerie maritime percutant une embarcation gonflable, au large de Boulogne-sur-Mer, tandis qu’un des gendarmes somme les exilés de s’arrêter en brandissant une bombe lacrymogène.

La Défenseure des droits indique que quatre saisines sont en cours d’investigation concernant des interceptions en mer, survenues entre 2022 et 2023. Un garde-côte de la douane française, Rémi Vandeplanque, a même récemment écrit au procureur de la République pour témoigner. Il décrit comment des forces de police auraient, depuis la plage, « demandé à l’équipage de la SNSM (les sauveteurs en mer) de crever les boudins gonflables dun pneumatique sur lequel se trouvaient des migrants pour empêcher leur départ vers le Royaume-Uni », précisant que le chef des sauveteurs s’y était opposé, faisant part de son indignation sur le canal 16 de sa radio VHF, afin que les services maritimes enregistrent cette conversation. Ce témoignage vient corroborer plusieurs déclarations d’exilés expliquant que leur bateau a été crevé en mer par les forces de sécurité.

Une généralisation de la surveillance militarisée

Il rappelle aussi des faits dénoncés à d’autres frontières européennes. Sur l’île de Lesbos, par exemple, en mer Égée, à la frontière grecque avec la Turquie, de nombreux refoulements illégaux de ce type ont été documentés, certains provoquant directement la noyade d’exilés en mer.

« Ici, la militarisation mène à de plus en plus de contrôles et à de moins en moins d’ONG présentes, déplore Ifigénie, résidente de Mytilène et compagne de Giorgos Pallis ancien député Syriza de l’île. Les push-backs (refoulements, NDLR) d’exilés continuent et la criminalisation de la migration est de plus en plus forte. En parallèle, la surveillance du hotspot (point d’accès, NDLR) s’est accrue avec des caméras et du personnel de sécurité partout. »

Cette surveillance militarisée à outrance s’est, depuis dix ans, pratiquement généralisée à l’ensemble des frontières de l’UE. Dans un rapport publié en 2023, le Comité européen pour la prévention de la torture alertait les eurodéputés sur les pratiques des policiers et soldats mobilisés dans le cadre de cette stratégie, « comme tirer des balles près des personnes lorsqu’elles sont allongées sur le sol, les pousser dans des rivières, parfois avec les mains attachées (…), les forcer à marcher pieds nus et/ou en sous-vêtements et, dans certains cas, les envoyer totalement nues de l’autre côté de la frontière ».

Risque de « complicité » de Frontex

Cet ensemble de situations n’est pas la conséquence de simples dérives de la part des agents des pays concernés. C’est le résultat d’un véritable système mis en œuvre par l’UE, qui a, en outre, renforcé son propre bras armé, Frontex, l’Agence européenne de gardes-frontières.

Impliqué dans de nombreuses affaires de refoulements illégaux et épinglé par l’Office européen de lutte antifraude, son ancien directeur, aujourd’hui candidat du Rassemblement national (RN) aux prochaines élections européennes, Fabrice Leggeri, a été contraint de démissionner, en avril 2022. On aurait pu penser que cette mise en retrait allait modifier l’action de l’agence. Il n’en est rien.

Frontex vient de faire l’objet d’une enquête de la médiatrice européenne, Emily O’Reilly, lancée suite au naufrage de l’Adriana, en juin 2023, en Grèce, faisant près de 700 victimes. Le rapport qui en découle, rendu fin février 2024, évoque un risque de « complicité » de l’agence, du fait de son fonctionnement interne, dans la violation des droits fondamentaux des exilés.

La médiatrice prévient même que, sans « changements significatifs », l’engagement de l’UE à protéger les vies humaines sera remis en question. Ce à quoi le nouveau directeur de Frontex, Hans Leijtens, a rétorqué, le 5 mars 2024, vantant sa mission de contrôle et de sécurisation des frontières : « Nous ne sommes pas l’Agence européenne de recherche et de sauvetage. »

Le budget de Frontex multiplié par 140 depuis 2006

C’est que l’enjeu du contrôle militarisé des frontières n’est pas seulement éthique. Plusieurs études montrent qu’il répond à un agenda des industriels de la sécurité et de l’armement dont Frontex se fait la courroie de transmission avec l’UE. Le groupe de recherche sur le lobbying Corporate Europe Observatory (CEO), dénonçait déjà, en 2021, un an après que l’agence a été dotée de 5,7 milliards d’euros jusqu’à 2027 – soit un budget multiplié par 140 depuis sa création en 2006 – que le système actuel de gestion des frontières de l’UE relevait, en fait, de la constitution d’un véritable « complexe frontalier-industriel. »

En s’appuyant sur des centaines de comptes rendus de réunions entre Frontex et des industriels, le CEO a démontré que Frontex est « en contact permanent avec des sociétés d’armement, de sécurité, de surveillance et de biométrie pour discuter de solutions commerciales au contrôle des frontières ». Et les chercheurs de préciser : « Une omission notable dans presque chacune de ces discussions est l’impact potentiel de ces technologies et produits sur les droits de l’homme. »

Pour le CEO, les relations étroites de Frontex avec les industries de l’armement et de la surveillance sont liées « par un désir commun : des frontières physiques plus fortes et mieux équipées, avec une surveillance agressive imposée à toute personne cherchant à traverser une frontière (…). Dans ce scénario (…), en l’absence d’un contrôle et d’une surveillance démocratique suffisante, les droits des personnes (…) ​​sont non seulement ignorés, mais perpétuellement menacés ».

En clair, en ajoutant au budget de Frontex les sommes allouées au Fonds de gestion intégrée des frontières, ainsi qu’au Fonds européen de défense et à la recherche militaire, l’UE a versé, depuis 2015, plusieurs centaines de millions d’euros à Airbus, Elbit, Israel Aerospace Industries, Leonardo, Safran, Thalès et autres, au détriment des droits des exilés et des citoyens européens.

Multiplication d’« accords stratégiques »

Cette militarisation à outrance de la gestion des migrations humaines, sur fond de capitalisme mortifère, ne se limite pas, de surcroît, aux frontières de l’UE. La multiplication « d’accords stratégiques », le plus souvent financés sur les deniers de l’aide au développement, étend cette stratégie ultrasécuritaire à celles de nombreux pays tiers : Libye, Maroc, Tunisie, Niger, Turquie…

« L’immigration est instrumentalisée par ces dictatures (…) comme un levier pour obtenir un appui politique et financier de l’Europe », estimait, en novembre 2023, l’ONG Refugees Platform in Egypt. Le dernier contrat signé l’a justement été, en mars 2024, avec le gouvernement d’Abdel Fattah Al Sissi, pour plus de 7 milliards d’euros, en plus des trois bateaux et des armes déjà offerts, par la France, en 2023.

« L’extrême droite et ses idées (…) risquent de se retrouver en position de force lors des prochaines élections européennes (…). Nous craignons que l’approche sécuritaire amorcée depuis des années en Europe (…) prenne encore plus le pas sur la protection des droits des personnes (…) », s’inquiète la Cimade dans un récent communiqué. S’il n’est pas déjà trop tard, il y a, en effet, urgence à imposer un changement radical de stratégie.


 


 

Pourquoi l’Europe joue ses « valeurs » sur le pacte asile et migration ?

Lina Sankari sur www.humanite.fr

Examiné ce 10 avril au Parlement européen, l’accord se réduit à une vision carcérale du droit d’asile. Son application dépend de la collaboration de pays tiers peu soucieux des droits humains.

Le Parlement européen aura aujourd’hui à répondre à une question d’ordre philosophique. Être « loyal à l’Europe », comme l’entendent certains députés, est-ce voter pour ou contre le pacte asile et migration ? La position au cœur de l’hémicycle de Strasbourg détermine en grande partie la réponse, mais les désaccords qui demeurent indiquent à quel point, à l’issue de trois ans et demi de travaux et de dizaines de textes, le consensus fut difficile à atteindre.

Le paquet, proposé par la Commission, et adoubé par le Conseil, sur lequel les parlementaires sont appelés à se prononcer mine un peu plus le droit d’asile en organisant des procédures rapides aux frontières, sans évaluation individuelle, standardise la détention arbitraire, y compris pour les mineurs, le profilage ethnique, le refoulement vers des pays tiers prétendument sûrs.

« Ce pacte ne règle aucune des questions posées à l’Europe : ni le règlement de Dublin (qui vise à rendre le pays d’arrivée du réfugié responsable de l’examen de la demande d’asile – NDLR), ni les morts en Méditerranée, (…) ni la détention d’innocents. (…) Être loyal à l’Europe, c’est voter contre. Nous avons vu, avec l’Ukraine, que l’Europe était pourtant capable d’accueil », relève Malin Björk (la Gauche), rapporteure pour le cadre de réinstallation de l’Union.

Autoriser le fichage des enfants à partir de 6 ans

Moins catégorique, l’Allemande Birgit Sippel (Socialistes et démocrates), rapporteure pour le règlement sur l’examen préalable, se félicite que l’Union ait pu parvenir à un accord « sur un système commun », même si elle envisageait en 2021 d’« avancer avec les pays les plus sérieux » plutôt que de rechercher le consensus à tout prix.

Signe que beaucoup voient dans ce pacte la pérennité de l’unité continentale à la suite de ce qui est communément appelé « la crise migratoire », qui mettrait à l’épreuve depuis 2015 les valeurs fondamentales de l’Europe en matière de libre circulation, d’accueil et de protection. Birgit Sippel rejette le « règlement filtrage », qui transforme les frontières de l’UE en zones de transit et implique que les réfugiés ne soient pas considérés comme y étant entrés, même s’ils ont le pied sur le sol européen.

Il n’y a guère que le rapporteur espagnol Jorge Buxadé (Vox, néofranquistes) pour se féliciter que le système d’empreintes digitales Eurodac, initialement conçu pour enregistrer le pays d’arrivée des demandeurs d’asile, soit étendu à l’enregistrement des images faciales, y compris pour les mineurs « à partir de 6 ans ».

Christophe Deltombe « La crise migratoire n’existe pas, c’est une crise de la solidarité »

Lors de l’examen par le Parlement, certains groupes pourraient s’abstenir ou rejeter des éléments du texte. Cela signifierait-il que l’ensemble de l’accord tombe à l’eau ? « Le Parlement européen s’est engagé sur l’approche en paquet. Si l’un des textes tombe, c’est la cohérence d’ensemble qui tombe », concède Fabienne Keller (Renew, libéraux). Enfin, les accords de sous-traitance des demandes d’asile, en cours de négociation, comme entre l’Italie et l’Albanie, respectent-ils l’esprit du pacte ?

« Le texte définit la notion de pays tiers et de liens effectifs entre les migrants et ces pays. Ce ne sera pas le cas pour l’Albanie. Ce type d’accord n’est pas acceptable par rapport au pacte tel qu’il est proposé », tranche Fabienne Keller, qui dénonce également les accords avec la Tunisie ou l’Égypte, « qui ne sont pas de bons modèles et auxquels le Parlement n’a pas été associé ». Du fait de l’externalisation de la gestion des frontières, l’application du pacte dépend grandement de la collaboration de pays tiers peu en phase avec les « valeurs de l’UE ». Fi de la philosophie.


 

   mise en ligne le 9 avril 2024

Vivre au camping à l’année,
entre choix contraint et déclassement

Lucie Delaporte et Faïza Zerouala sur www.mediapart .fr

Le sociologue Gaspard Lion publie « Vivre au camping », une enquête immersive sur celles et ceux qui y logent à l’année.

Dans une France en proie à une crise structurelle du logement, de plus en plus de personnes – environ 100 000, même s’il ne s’agit que d’une estimation – font le choix, plus ou moins contraint, de vivre, à l’année, au camping. Avec 850 000 emplacements, la France est d’ailleurs le deuxième pays au monde, après les États-Unis, en termes d’espaces d’accueil.

Pendant près de dix ans, de 2012 à 2022, le sociologue Gaspard Lion, maître de conférences à l’université Sorbonne-Paris Nord, a enquêté sur le phénomène du camping résidentiel, y compris en y logeant lui-même. 

Dans Vivre au camping. Un mal-logement des classes populaires, qui vient de paraître aux éditions du Seuil, il décrit avec beaucoup de finesse les trajectoires de ses habitant·es, qui passent bien souvent en dessous des radars statistiques comme médiatiques.

Mediapart : Vous décrivez dans votre livre une grande diversité de profils. Qui vit et comment arrive-t-on au camping ?

Gaspard Lion : Ce que montre l’enquête, c’est qu’il y a au moins trois grands profils de résidents, qui correspondent à trois types de trajectoire, d’expérience et de style de vie.

Il y a d’abord ceux qu’on appelle en sociologie les fractions stables des classes populaires. Des personnes qui sont en emploi stable et souvent en couple. Elles se situent très loin des images généralement accolées au camping résidentiel en termes d’exclusion.

Elles arrivent au camping parce qu’elles avaient, en fait, le projet d’accéder à la propriété d’un habitat individuel. Elles auraient pu se maintenir dans une location classique mais elles vont faire le choix d’un mobile home plutôt confortable, dans un camping haut de gamme en général, pour accéder à cette forme de propriété. Ce choix, par défaut, reste le produit de l’impossibilité structurelle pour ces personnes d’accéder à l’habitat individuel, le pavillon, la maison individuelle. Ce qui témoigne du caractère de plus en plus sélectif de l’accession à la propriété.

Le deuxième profil, ce sont des personnes qui vont vivre très différemment le camping, puisqu’elles vont le vivre comme un déclassement social et résidentiel, comme quelque chose d’extrêmement difficile et douloureux. Ce sont des personnes qui étaient également généralement situées plutôt du côté des fractions stables des classes populaires, voire du côté de ce que la sociologie a pu appeler les petits-moyens, des catégories qui sont situées à la frontière entre les classes populaires et les classes moyennes.

Elles n’ont la plupart du temps jamais rencontré de grandes difficultés de logement jusque-là et vont se retrouver sur des terrains de camping, souvent bas de gamme, à la suite d’une rupture, d’un licenciement, d’un divorce…. C’est vécu par elles comme une parenthèse dans leur vie. Et il ne s’agit en aucun cas d’investir le camping. Elles aspirent au contraire à retrouver leur place perdue.

Et comment qualifieriez-vous le troisième groupe ?

Gaspard Lion : Ce sont des personnes qui appartiennent aux fractions les plus dominées des classes populaires qui, à l’inverse, avaient déjà connu des difficultés par le passé. Certaines ont pu connaître la rue et ont hérité aussi de situations de pauvreté. Elles présentent des trajectoires beaucoup plus heurtées.

L’accès au mobile home est une manière de fuir les cités, l’habitat social.

Ce groupe témoigne de la précarisation du marché de l’emploi et vit sous le seuil de pauvreté, pour la quasi-totalité. Il pâtit aussi de la réduction drastique, depuis les années 1980, du nombre de logements disponibles dans le « parc social de fait », des logements très vétustes, souvent insalubres, mais financièrement accessibles.

On a l’impression que deux repoussoirs agissent sur tous vos groupes. C’est à la fois la crainte de la rue et, par ailleurs, un rejet assez unanime de la cité, du HLM.

Gaspard Lion : C’est en effet un trait commun aux trois profils. Même si un tiers des résidents était logé auparavant dans le parc social. Cette stigmatisation du logement social et de ses habitants se produit dans une société où on pense de plus en plus les situations, non pas en termes de structures hiérarchiques, de classes sociales, mais davantage en termes d’oppositions duales entre les intégrés et les exclus.

L’accès au mobile home est une manière de fuir les cités, l’habitat social, qui opèrent comme un repoussoir pour les fractions stables des classes populaires dans un contexte de stigmatisation massive du logement social et de ses habitants depuis plusieurs décennies.

L’affiliation aux populations les plus paupérisées devient de plus en plus compliquée d’un point de vue symbolique, statutaire.

Il s’agit pour ces personnes non seulement d’accéder par le mobile home à la propriété individuelle, mais aussi de mettre à distance un habitat discrédité, déprécié. Et de faire valoir une forme de respectabilité sociale en creusant la distance avec les ménages les plus paupérisés.

Il y a un autre phénomène frappant, c’est l’injonction à se justifier pour ces résidents à l’année des campings. Les différents groupes que vous décrivez ne la vivent pas du tout de la même façon.

Gaspard Lion : C’est un habitat très stigmatisé et ces personnes sont dominées tant du point de vue de leurs conditions matérielles d’existence qu’au niveau des représentations sociales qui pèsent sur elles. Il y a une forme de mépris de classe à leur égard. Ce que montre l’enquête, c’est que cette stigmatisation sociale produit néanmoins des effets différenciés en fonction du profil des personnes.

La manière de faire face au stigmate pour le premier profil est de mettre en place des stratégies de normalisation de l’habitat. Les membres de ce groupe ont à cœur d’ouvrir leurs logements aux visiteurs pour montrer qu’il ne correspond pas aux stéréotypes d’une caravane dégradée et présente au contraire un bon niveau de confort.

Le deuxième groupe a intériorisé les normes résidentielles dominantes et est beaucoup plus perméable à la stigmatisation. Ces personnes cachent leur situation à leurs amis, ne peuvent pas recevoir chez elles, ce qui les enferme encore plus dans un habitat pourtant abhorré.

Le troisième groupe se montre en apparence peu sensible aux effets du stigmate. Ce sont des personnes qui ont évolué jusque-là dans des situations de pauvreté et, quand elles arrivent au camping, il y a une forme de continuité, voire d’amélioration.

Elles bénéficient au camping d’une forme d’entre-soi qui leur permet de se soustraire à la domination symbolique. Par le camping, elles ont accès à des activités populaires rurales auxquelles elles sont attachées, la pêche, le jardinage, le bricolage…, qui leur permettent de joindre aussi l’utile à l’agréable.

Votre livre montre aussi que ce n’est pas parce qu’on vit au camping qu’on n’investit pas, et parfois même beaucoup, dans la décoration...

Gaspard Lion : Là encore, cela dépend des profils. Les personnes qui accèdent à un mobile home peuvent déployer des styles de décoration qui présentent une certaine continuité avec les styles décoratifs des classes populaires, avec un attrait pour l’ancien et les collections de bibelots, etc. Pour d’autres, au contraire, souvent plus jeunes, avec des emplois qui peuvent être en lien avec le public, il existe des formes d’acculturation aux normes et valeurs des classes moyennes et supérieures, ce qui a des conséquences sur leurs styles décoratifs. Chez ces personnes, c’est une esthétique généralement plus sobre et qualifiée de « moderne » qui est valorisée, avec par exemple souvent plusieurs écrans plats dans le logement. C’est encore une fois aussi une manière de mettre à distance le stigmate.

Les propriétaires de camping détiennent un pouvoir discrétionnaire dans leur établissement.

Les personnes qui vivent la vie au camping comme un déclassement investissent à l’inverse très peu leur habitat. L’horizon d’attente est situé ailleurs que dans le camping, et donc investir dans l’ameublement, la décoration, serait faire le deuil des alternatives recherchées et entériner la situation.

Le dernier profil est extrêmement contraint financièrement, donc il fait de la récup’ ou va dans les déchetteries…

Les personnes de votre enquête tiennent parfois des discours très stigmatisants sur les personnes racisées ou les immigrés. Le camping résidentiel concerne-t-il en priorité des « Blancs » ? 

Gaspard Lion : De fait, il y a une frontière de couleur. On ne dispose bien sûr pas de statistiques mais dans les campings, c’est un trait très marquant. Ces résidents sont très peu issus de l’immigration, en tout cas récente, très peu racisés. Cela s’explique par différents facteurs. Ce sont d’abord des campings situés dans le périurbain et le milieu rural, où il y a une sous-représentation des personnes racisées.

On sait aussi que les personnes immigrées investissent de préférence les centres urbains, où elles ont plus de ressources : du travail, de la famille, un réseau de connaissances… Et puis il faut avoir connaissance de ces terrains de camping, en général les personnes qui s’y installent sont plutôt du coin ou familières de cette forme d’habitat.

Il y a enfin des formes de discrimination du côté des gérants de camping. On le voit de manière très nette dans l’attitude vis-à-vis des gens du voyage, avec, par exemple, l’interdiction affichée des caravanes à double essieu majoritairement utilisées par les gens du voyage. Il n’y a aucune raison d’imaginer que les discriminations qui existent de façon massive dans le logement ordinaire n’existeraient pas dans les campings. 

Vivre à l’année au camping, c’est aussi être très fragile et expulsable du jour au lendemain. Ce qu’un chapitre de votre livre raconte très bien avec le récit d’une expulsion violemment vécue.

Gaspard Lion : Au-delà des différences de trajectoires, ces résidents sont dans un rapport de sujétion vis-à-vis des propriétaires de camping qui détiennent un pouvoir discrétionnaire dans leur établissement. Ils peuvent être évincés à tout moment. Ils peuvent être propriétaires de l’habitat – le mobile home, la caravane – mais pas du terrain qu’ils occupent.

Ces habitats ne sont pas reconnus comme des logements. Ils relèvent de la règlementation du tourisme, donc ces personnes sont extrêmement vulnérables. Ce qui autorise toute forme de pratique abusive, comme le fait pour un gérant de contraindre les résidents à déclarer ou à faire payer la présence de visiteurs.

Votre livre donne à voir un public qu’on rencontre finalement assez peu dans la masse d’ouvrages sur le mal-logement des classes populaires.

Gaspard Lion : M’intéresser au camping résidentiel, c’était m’intéresser aux difficultés de logement aujourd’hui en France dans les territoires ruraux et périurbains. Je voulais travailler sur la question de la pauvreté et des difficultés résidentielles, qui sont en fait quasi exclusivement représentées dans les discours et les sciences sociales du point de vue des centres urbains, des agglomérations. C’était un enjeu pour moi très fort que de documenter ces formes potentiellement spécifiques qui pouvaient exister dans ces territoires ruraux et périurbains du point de vue de l’expérience, des trajectoires, des styles de vie.

Quand on parle du mal-logement, un paramètre important – et qui est trop souvent sous-estimé – est la localisation. Là, on a des personnes qui apprécient plusieurs choses liées à ce type de lieu : le jardinage, le fait de pouvoir développer des loisirs en commun, d’être dans un entre-soi social, le fait de pouvoir poursuivre une quête de respectabilité.

Cela amène à relativiser certains discours qui consistent à dire que, finalement, la localisation en milieu rural serait le fruit simplement d’un processus de relégation, en analysant toujours les choses en termes de déclassement, de captivité. 

Pour un certain nombre de personnes, il y a eu une socialisation dans l’habitat rural qui joue activement dans le maintien de ces personnes en camping et dans le fait qu’elles apprécient un mode de vie tourné vers l’extérieur, le fait de posséder un jardin, de pouvoir bricoler, etc. 

Pourquoi avez-vous choisi comme objet d’étude le camping et celles et ceux qui y vivent à l’année ? Et comment en êtes-vous arrivé à faire de la sociologie des classes populaires par le logement ?

Gaspard Lion : J’ai constaté que ce phénomène s’est beaucoup développé depuis les années 1990-2000 en France. Il concerne aussi énormément de personnes à l’étranger, notamment en Suisse, Belgique, Australie, Angleterre, et aux États-Unis. En l’état actuel des choses, et même si le phénomène échappe largement à la statistique publique, on estime qu’il y a sans doute plus de 100 000 personnes qui vivent au camping à l’année en France.

On assiste aujourd’hui à une recrudescence de ces formes d’habitation qui dérogent au droit commun locatif, avec très peu de garanties et de protections pour les personnes qui les occupent.

Il me semblait intéressant de comprendre les trajectoires de ces personnes car elles témoignent, de manière assez emblématique, d’un certain nombre des effets de la crise du logement sur les classes populaires. Du point de vue de la sociologie, le camping résidentiel accueille différentes fractions assez hétérogènes des classes populaires.

Par ailleurs, le logement constitue désormais un facteur très puissant non seulement de dégradation des conditions d’existence des classes populaires – ne serait-ce que par la part du budget consacrée au logement, qui a explosé du côté des catégories modestes –, mais aussi de précarisation sociale et de déstabilisation des trajectoires.

Le logement participe de plus en plus – par l’envolée des prix, par le creusement des inégalités sociales, mais aussi du fait de la dégradation du marché du travail – à définir les positions et les identités sociales des individus. Enfin, on sait que le logement constitue une instance de socialisation à part entière, qui participe largement aux processus de construction des groupes sociaux et des styles de vie des individus.

Vous avez choisi une méthode d’immersion. Vous avez vécu vous-même pendant trois ans dans un camping. S’agissait-il pour vous d’une manière d’éviter d’être surplombant ou misérabiliste, un écueil possible quand on travaille sur les classes populaires ?

Gaspard Lion : La démarche que j’ai mobilisée s’appuie sur plusieurs méthodes. Il y a un travail d’archives et sur les données statistiques existantes. Et puis cette enquête de type ethnographique s’est d’autant plus imposée pour moi que j’avais ce souci d’essayer de comprendre finement l’expérience vécue. Il fallait éviter ce regard très souvent qualifié de légitimiste en sociologie qui verse dans le misérabilisme et interprète ces situations presque systématiquement par défaut ou en termes de privation.

Partir des normes sociales ou résidentielles dominantes écrase la diversité qui peut exister dans ces situations, avec des formes d’autonomie symbolique ou de résistance réelle. Passer du temps au camping m’a aussi permis de nouer des relations de confiance et de travailler à découvert. Car ces personnes sont très peu protégées juridiquement, se savent en porte-à-faux vis-à-vis des législations et sont très réticentes à témoigner pour cette raison.

Gaspard Lion, Vivre au camping. Un mal-logement des classes populaires, Éditions du Seuil, , 320 p., 24 euros


 

   mise en ligne le 8 avril 2024

Un modèle insoutenable

Pierre Khalfa (Ancien coprésident de la Fondation Copernic, membre du Conseil scientifique d'Attac) sur .https://blogs.mediapart.fr/

L’austérité est de retour en Europe. L’absurdité de cette politique n’est plus à démontrer. Elle est triplement insoutenable. Elle est financièrement inefficace, socialement injuste, elle ne permet pas de faire les investissements massifs qui seraient nécessaires d’un point de vue écologique.

L’austérité est de retour en Europe. La « réforme » récente du pacte de stabilité en garde les éléments essentiels, les dogmes des 3 % du PIB de déficit budgétaire et de 60 % du PIB pour la dette publique ainsi que sa logique punitive. Des coupes budgétaires massives sont maintenant annoncées dans la plupart des pays européens. L’absurdité de cette politique n’est plus à démontrer et est soulignée par des économistes que l’on ne peut soupçonner d’hétérodoxie. Ainsi Olivier Blanchard, ancien économiste en chef du Fonds monétaire international déclare au Monde (05/03/24) : « Réduire le déficit trop vite quand l’activité freine risque en effet d’accentuer le ralentissement. Or, les prévisions de croissance pour l’Europe viennent d’être révisées à la baisse. Il faut donc être prêt à soutenir encore l’économie, même si cela implique un déficit plus important pendant un moment ». Déjà, après la crise financière de 2008, les politiques d’austérité menées conjointement en Europe avaient abouti à une récession généralisée en réduisant la demande et avaient été une des causes de l’accroissement des déficits publics.

Ce constat est aujourd’hui largement partagé. Ce qui l’est moins, c’est l’analyse des racines de cette situation. Elles sont de trois ordres. Tout d’abord, un déficit est la marque d’un décalage entre les dépenses et les recettes, ce qui pose la question de la fiscalité. Dans l’Union européenne, le taux de l’impôt sur les sociétés est passé de 31,9 % en moyenne en 2000 à 21,5 % en 2021. En France, déjà en 2010, le rapport Champsaur-Cotis au président de la République avait alerté sur ce problème et indiqué qu’« en l’absence de baisses de prélèvements, la dette publique serait environ 20 points de PIB plus faible aujourd’hui ». La situation n’a fait qu’empirer depuis. Les mesures en faveur des ménages les plus riches et des grandes entreprises se sont multipliées, coûtant chaque année 70 milliards au budget de l’État. Une réforme fiscale donnant des moyens financiers à la puissance publique et rétablissant une justice fiscale aujourd’hui mise à mal devrait être une priorité

Le deuxième problème tient à l’emprise des marchés financiers sur la dette publique de la France et des pays de la zone euro, emprise qui relève d’une décision politique datant des années 1990 avec notamment le traité de Maastricht. Lorsque les taux d’intérêt réels (défalqués de l’inflation) sont nuls ou négatifs et que les liquidités sont abondantes, ce qui était le cas ces dernières années avec la politique « non conventionnelle » menée par la BCE, ce problème pouvait être relativisé. Ce n’est plus le cas depuis 2022 avec les politiques dites de quantitative tightening, resserrement quantitatif, qui combinent une augmentation des taux d’intérêt et un assèchement progressif des liquidités déversées par la BCE. L’arrêt total d’achat d’obligations d’État par la BCE pourrait se traduire par une augmentation des écarts de taux auxquels les États empruntent, entraînant comme après 2010 un risque d’éclatement de la zone euro. En cas de récession ou même simplement de stagnation économique, on se trouverait alors dans une situation où les taux d’intérêt réels risqueraient d’être supérieurs au taux de croissance, ce qui ferait mécaniquement monter le poids de la dette dans le PIB. Dans une telle situation, l’obligation faite aux États d’emprunter sur les marchés financiers internationaux risque de les mettre à la merci de mouvements spéculatifs et de créer une situation hors contrôle. Sortir la dette publique de l’emprise des marchés peut passer au niveau européen par la possibilité donnée à la BCE de financer directement les investissements publics prioritaires, notamment dans la bifurcation écologique, au lieu de continuer à déverser des liquidités sur le système financier. Au niveau national, la reprise en main du secteur financier par la puissance publique et un pôle public bancaire opérant dans le cadre d’une planification écologique, aujourd’hui sacrifiée sur l’autel de l’austérité, s’avèrent nécessaire.

Le troisième problème renvoie au partage entre salaires et profits dans la formation des revenus primaires. L’utilisation des profits à des fins essentiellement de rentabilité financière est un puissant levier de modification de la répartition de la valeur ajoutée. En témoigne l’arbitrage fait de distribution des dividendes aux actionnaires et de rachats par les entreprises de leurs propres actions plutôt que d’augmenter les investissements nets et/ou la masse salariale. Ce déséquilibre au détriment des salaires a été en partie compensé par les États. Ainsi par exemple en France, la prime d’activité vient compléter les salaires trop faibles et les exonérations de cotisations sociales sont prises en charge par l’État. Une partie du déficit public tient donc au fait que le partage de la richesse produite se fait au détriment du travail. Cette situation est aggravée par le pouvoir des grandes entreprises à répercuter sur les prix les hausses de coût pour maintenir voire augmenter leurs taux de marge. La hausse des prix à la consommation (alimentaire, énergie, etc.) de ces deux dernières années est une taxe sur les ménages les plus modestes. Cette situation est non seulement socialement inacceptable mais financièrement inepte. Or au lieu de s’attaquer à la racine de ce problème, la déformation du partage de la valeur ajoutée, les gouvernements coupent dans les dépenses sociales (retraite, santé, indemnisation du chômage), dans le financement des services publics et de la transformation écologique de la société.

La logique actuelle est donc triplement insoutenable. Elle est financièrement inefficace, socialement injuste, elle ne permet pas de faire les investissements massifs qui seraient nécessaires d’un point de vue écologique. Un changement de cap s’impose. Ce sera l’enjeu politique des prochaines années.

 Ce point de vue a été publié dans Le Monde daté du 5 avril. Il est signé par Esther Jeffers, Pierre Khalfa, et Dominique Plihon, économistes, membres d’Attac et de la Fondation Copernic


 

   mise en ligne le 7 avril 2024

Migrants naufragés : les oubliés de « l’Europe humanitaire »

Par Francis Wurtz, député honoraire du Parlement européen sur www.humanite.fr

Est-il interdit, durant la campagne des élections européennes, d’évoquer le fléau des naufrages répétés d’embarcations de migrants en Méditerranée ? C’est l’impression que donne l’Union européenne, jusque dans ses instances les plus directement concernées, en faisant l’impasse sur cette tragédie responsable de près de 29 000 morts en l’espace de dix ans près de nos côtes. Ainsi, les 18 et 19 mars, le très officiel Forum humanitaire européen de Bruxelles – censé permettre aux dirigeants européens de profiter de l’expérience de quelque 1 400 participants pour trouver des « solutions durables aux défis humanitaires complexes actuels » – a « omis » d’inscrire cet enjeu humain de premier plan à l’ordre du jour de ses travaux ! Ce forum « aurait pu constituer un espace légitime pour inscrire les secours en mer à l’agenda politique de l’Union européenne. Ce sujet a pourtant été totalement occulté », accusent deux éminentes personnalités de la communauté humanitaire (1). Avec raison, ils soulignent qu’il s’agit en l’occurrence d’un aspect de la question migratoire qui devrait échapper à toute controverse puisqu’il relève ni plus ni moins que du droit international humanitaire, qui fait du sauvetage de naufragés un devoir incontournable. Or, la seule fois où un chef de gouvernement européen a réellement tenté d’inaugurer une politique efficace d’aide aux naufragés – l’opération « Mare Nostrum » lancée en 2013 par le président du Conseil italien Enrico Letta –, celle-ci fut littéralement sabordée par les autorités européennes. À l’inverse, lorsque l’actuel gouvernement d’extrême droite de Rome immobilise des navires de sauvetage humanitaire, entrave les actions de secours et harcèle les ONG concernées, il trouve grâce auprès de la Commission européenne.

Cette attitude doit coûte que coûte susciter des réactions à la hauteur de son indignité. Souvenons-nous de l’affaire du sous-marin parti, l’an dernier, à la recherche du « Titanic » : « D’énormes moyens sont déployés pour retrouver ses cinq passagers, dont un milliardaire qui a payé 250 000 dollars. Qu’a-t-on fait pour secourir les 750 migrants du chalutier qui a coulé au large des côtes grecques ? Rien ! Honte à Frontex et à l’UE ! » s’indigna légitimement la réalisatrice Marie-Monique Robin (2). D’éminents anthropologues crient régulièrement leur colère : Didier Fassin, professeur au Collège de France, fustige « la politique criminelle de l’Union européenne en Méditerranée, (qui) se déploie dans l’indifférence générale », tandis que, pour Michel Agier, Filippo Furri et Carolina Kobelinsky, « l’indifférence face aux morts en Méditerranée est le signe d’un effondrement en humanité ». Il faut entendre ces mises en garde. Il n’y a rien de plus dangereux pour une civilisation que l’accoutumance à l’inacceptable.

Rappelons l’esprit des demandes du « Conseil national consultatif des droits de l’homme » aux États européens, dont, le cas échéant, la France, pour en finir avec ces tragédies honteuses : qu’ils respectent le droit international humanitaire et les conventions qu’ils ont eux-mêmes ratifiées ; qu’ils cessent les stratégies d’épuisement, voire de criminalisation des ONG de secours en mer ; qu’ils coordonnent les activités de recherche et de secours par les pays riverains concernés avec le soutien de l’Union européenne ; qu’ils proscrivent la violence des gardes-côtes (particulièrement en Libye !) et qu’ils renforcent les moyens d’identification des victimes. Une Europe humaine, c’est aussi cela.

(1) Pierre Micheletti, membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, et François Thomas, président de l’association SOS Méditerranée (« le Monde » , 28 mars 2024).

(2) Voir « l’Humanité », 1er septembre 2023.


 

   mise en ligne le 6 avril 2024

Élections européennes :
pourquoi l’UE doit être démocratisée

Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr

L’un des plus grands espaces démocratiques au monde, coconstruit entre plusieurs nations, souffre de graves tares antidémocratiques et de l’hypocrisie des pays membres. Le 9 juin, les peuples européens ont l’occasion de reprendre la main sur leur destin.

Près de 420 millions de citoyens européens vont se rendre aux urnes du 6 au 9 juin prochain pour élire leurs 720 eurodéputés. Soit le deuxième plus important scrutin démocratique au monde, derrière l’Inde. Mais, surtout, un exemple sans équivalent de coconstruction politique entre 27 nations différentes qui vont toutes se retrouver pour une élection commune, convaincues qu’elles partagent un destin lié. Derrière ce tableau flatteur, la situation est pourtant loin d’être idyllique.

Si les Français sont majoritaires à trouver l’Union européenne (UE) « utile », ils sont aussi 60 % à la juger « déconnectée ». Près de 55 % déclarent s’en « méfier ». Et seuls 53 % la considèrent suffisamment « démocratique », selon un sondage Kantar. À Bruxelles, dirigeants, élus et fonctionnaires s’entendent même autour d’une formule pour résumer la situation : on y parle de « déficit démocratique ».

Des traités adoptés sans les peuples

Jacques Delors, ancien président de la Commission européenne, évoquait en son temps un « despotisme bénin » pour décrire le fonctionnement des institutions européennes. Si quelques avancées ont eu lieu année après année, notamment le renforcement du rôle du Parlement européen, plusieurs exemples tiennent du scandale démocratique.

Le Ceta, traité de libre-échange entre l’UE et le Canada, a ainsi été négocié dans l’opacité et le dos des peuples, tout en étant appliqué de manière anticipée, depuis sept ans, sans même avoir été ratifié par l’ensemble des parlements nationaux. Celui de Chypre a voté contre, ce qui aurait dû faire tomber l’accord commercial, mais en l’absence de notification de ce vote par le gouvernement chypriote, l’UE ferme les yeux. En France, le Sénat a rejeté le Ceta, et l’Assemblée pourrait faire de même. Mais la tête de liste macroniste aux européennes, Valérie Hayer, affirme que même en cas de vote contre des députés, le traité « pourrait » très bien rester en vigueur.

Un flagrant déni de démocratie que les dirigeants de l’Union assument. Jean-Claude Juncker, ex-président de la Commission européenne, avait déclaré en 2015 qu’« il ne peut pas y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». Une phrase ahurissante qui résume parfaitement ce qui s’est passé avec le traité constitutionnel européen (TCE), en 2005. Les Français et les Néerlandais votent contre le texte lors d’un référendum. Avant que son contenu ne soit repris en 2007 dans le traité de Lisbonne, ratifié sans être soumis aux urnes…

Les Irlandais, de leurs côtés appelés à se prononcer lors d’un scrutin national, rejettent le traité de Lisbonne en 2008. « Qu’à cela ne tienne, ils revoteront ! » note Denis Ferré1. Les Irlandais sont en effet de nouveau convoqués aux urnes, et priés de bien voter cette fois-ci : en 2009, ils se prononcent finalement pour ce texte. « Ces épisodes où s’exprime le mépris des peuples laissent des traces », relève Denis Ferré, pour qui il y a un « grand paradoxe à prétendre vouloir corriger un déficit démocratique, tout en refusant de le faire de la manière la plus démocratique qui soit ».

Pas de démocratie sans démocratisation du pouvoir économique

Ces traités constituent de plus des « freins structurels à la démocratie dans l’UE, puisqu’ils intègrent un seul modèle économique précis, à savoir libéral », note Francis Wurtz. L’eurodéputé PCF de 1979 à 2009 pointe que « l’Europe de la coopération entre les peuples, l’Europe sociale et l’Europe des services publics s’est ici vue distancée par l’Europe des marchés et de la libre concurrence ». Et comme il n’existe aucune démocratie sans démocratisation du pouvoir économique, le PCF et sa tête de liste pour 2024, Léon Deffontaines, tout comme les insoumis, appellent aujourd’hui non seulement à modifier les traités, mais aussi à reprendre le contrôle de la Banque centrale européenne, « qui a un pouvoir énorme, qui a la main sur les finances, qui fixe les taux d’intérêt, mais qui reste en dehors de tout contrôle politique. Même les Américains encadrent davantage leur banque centrale que ne le font les Européens », relève Francis Wurtz.

Autant d’angles morts antidémocratiques qui abîment l’Union de l’intérieur. Et ce d’autant plus que cette instance supranationale a un besoin vital d’être exemplaire, les États-nations ne pouvant mettre en partage leur souveraineté que dans la plus grande transparence s’ils veulent que les peuples suivent. Ces mêmes États sont pourtant les premiers responsables de la situation actuelle. « Bruxelles, c’est nous. Ce n’est pas une entité abstraite qui surplombe le continent. L’ensemble des décisions sont prises par les États membres. Il est très rare, voire impossible, qu’un choix de la Commission se fasse sans l’aval de la France. Le traité de Lisbonne a été adopté sur décision du gouvernement français. Les directives qui suivent se font avec son accord », estime Federico Santopinto.

« L’Union souffre d’un déficit démocratique parce que les États membres le veulent. Il y a une grande hypocrisie : l’UE leur permet de faire passer des textes qu’ils n’oseraient pas défendre à l’échelle nationale. Ils disent ”Ah, c’est l’Europe”. Mais en réalité, c’est du côté des capitales européennes qu’il faut sonner pour réclamer des comptes », insiste le directeur de recherche à l’Iris. Et d’ajouter : « ce sont les États qui refusent au Parlement européen tout pouvoir fiscal et tout droit d’initiative parlementaire. Ce sont aussi les États qui refusent que la Commission soit élue par les citoyens par crainte qu’elle se légitimise à leurs yeux et prenne ainsi davantage de pouvoir ».

Dans ce jeu de dupes, l’espace de pouvoir à conquérir pour les citoyens se situe plus que jamais au Parlement européen. « Tout est rapport de force, et ce Parlement est notre porte d’entrée. Ses pouvoirs sont sous-estimés, en particulier sur le plan législatif. La Commission propose les directives, mais le Parlement peut les réécrire. Les commissaires sont proposés par les États, mais le Parlement peut les infirmer. La France a tout fait pour bloquer la directive sur les travailleurs des plateformes, et c’est la gauche européenne qui a finalement remporté cette bataille », insiste Francis Wurtz.

L’eurodéputé honoraire appelle à « relever le défi de l’Europe, parce que nous ne répondrons à aucun des grands enjeux sans commun, sans lutte coordonnée dans tous les pays de l’UE dans le respect de tous. Pour y parvenir, il faut une union des nations et des peuples souverains et associés ». Et que les citoyens se mêlent au maximum de l’UE, pour reprendre la main sur leur destin.

  1. Historien et auteur de Les Français et l’Europe, de Schuman à Macron. Entre rêves et réalités, Eyrolles, 178 pages, 12 euros.

   mise en ligne le 5 avril 2024

Deux ans après le scandale Orpéa,
les Ehpad toujours dans la tourmente

Cécile Rousseau sur www.humanite.fr

Alors que le groupe Medicharme était fixé sur son sort ce jeudi, son placement en liquidation judiciaire a mis en lumière la crise du secteur de l’accueil du grand âge.

Un coup de semonce. Ce jeudi, le groupe d’Ehpad Medicharme (43 établissements, 1 200 salariés et 2 000 lits), en liquidation judiciaire, devait savoir si un ou plusieurs repreneurs s’étaient positionnés. À l’heure où nous écrivons ces lignes, l’information n’avait pas encore été communiquée.

Dans le secteur, c’est la première fois qu’une société de cette taille explose en plein vol. Depuis la crise du Covid et les 30 000 morts dans les établissements français, le scandale provoqué par le livre les Fossoyeurs (Fayard) sur les malversations et la maltraitance chez Orpea a créé une crise de confiance qui fait partout baisser le taux d’occupation des lits.

Si, selon Jean-Christophe Amarantinis, président du Synerpa (Syndicat national des établissements et résidences privés pour personnes âgées), « l’activité est en train de repartir depuis la rentrée 2023 sans revenir à 100 % de taux d’occupation », il juge la situation toujours « préoccupante dans les secteurs lucratif, mais aussi associatif et public. Ça fait des mois que nous alertons nos interlocuteurs ministériels sur ces grandes difficultés ».

Un modèle à bout de souffle

Le modèle économique des 7 500 établissements accueillant 600 000 résidents semble à bout de souffle. Celui du privé, axé sur une rentabilité exacerbée, est, lui, en train de plonger. Tandis qu’Orpea a été sauvé in extremis de la faillite par l’intervention de l’État, via la Caisse des dépôts, l’autre géant, le groupe Korian, devenu entre-temps Clariane, a annoncé en novembre 2023 un plan de refinancement de 1,5 milliard d’euros pour échapper au défaut de paiement.

À cette crise s’ajoutent l’inflation (sur le prix de l’énergie, notamment), la hausse des taux d’intérêt (limitant le recours aux emprunts bancaires), ainsi qu’une pénurie de personnel, égrène Jean-Christophe Amarantinis. « Cela fait trois ans que les dotations soins et dépendances régies par l’État n’évoluent pas conformément à l’évolution des charges, pointe-t-il. Il s’opère donc un report vers les tarifs des hébergements. Mais cela pénalise nos investissements. Il en est de même pour les évolutions salariales qu’on souhaiterait mettre en œuvre pour être plus attractifs. » De fait, les établissements à caractère commercial connaissent une hémorragie de personnels inédite, avec 40 % de démissions en plus depuis 2019, selon la Dares.

Pourtant, avec 40 % des Ehpad du pays sous statut commercial, difficile de croire à un effondrement total de ces structures. « Ça serait une catastrophe, avertit Guillaume Gobet, ex-salarié d’Orpea désormais représentant de la CGT santé, l’État serait obligé d’intervenir. Mais, en même temps, vu le contexte, il serait logique que ce système spéculatif s’écroule. Cette stratégie d’achats compulsifs de nouveaux établissements ne rapporte visiblement plus. » Les taux de profits astronomiques générés par ces sociétés, souvent adossées à des fonds de pension, sont allés de pair avec une dégradation des conditions d’accueil, comme cela a notamment été le cas chez Medicharme.

Depuis l’annonce de la liquidation judiciaire du groupe, fin février, avec poursuite de l’activité jusqu’au 15 avril, les syndicalistes ont remué ciel et terre pour que les collectivités locales reprennent certains établissements installés sur leur territoire. « Aux Jardins d’Aiffres (Deux-Sèvres), on a rencontré la mairie, mais ils nous disent que c’est trop compliqué », regrette Sandrine Fournier, de l’union départementale de la santé CGT.

34 milliards nécessaires pour accompagner la dépendance

Faute d’acheteur, cet Ehpad qui compte 32 agents et 39 lits devrait fermer ses portes. « On sait que le groupe concurrent DomusVi essaie déjà de récupérer nos personnes âgées. Vu la situation, je ne comprends pas pourquoi l’État et les départements continuent à financer ce système », soupire-t-elle. Pour Guillaume Gobet, l’alliance avec les collectivités est « la solution la plus viable : on ne peut pas continuer à spéculer sur la santé et la déshumanisation des résidents »

En matière de moralisation des pratiques du secteur privé, après différents cas de maltraitance et problèmes de gestion, Jean-Christophe Amarantinis estime que des progrès ont eu lieu : « Nous avons été les premiers à demander des contrôles à l’État dans nos établissements sur l’aspect financier, réglementaire… 70 % de nos adhérents ont été contrôlés. Ce qui contribue à la reprise de confiance des familles. »

Une vision quelque peu nuancée par Guillaume Gobet : « En réalité, les agences régionales de santé (ARS) sont dans l’incapacité de contrôler les établissements et de voir où va l’argent. Quant aux familles, faute d’alternatives, elles n’ont d’autre choix que de mettre ou remettre leurs proches en Ehpad. »

De l’avis de tous, la loi « bien vieillir », adoptée par le Parlement le 27 mars dernier, ne révolutionnera pas ce modèle en crise. « On a salué la création d’un service départemental de l’autonomie, la mise en place d’une cellule départementale de recueil et de suivi des signalements des maltraitances, explique Jean-Christophe Amarantinis, mais peu de moyens ont été prévus. »

Or, les besoins concernant la prise en charge de la dépendance ne vont cesser de croître, avec 20 % de personnes âgées de plus de 75 ans d’ici à 2030. « Un investissement de 34 milliards d’euros pour accompagner cette nouvelle dépendance sera nécessaire, poursuit le président du Synerpa. L’État ne pourra pas investir seul. Il est condamné à travailler main dans la main avec le secteur privé. »

Comme le résume le cégétiste Guillaume Gobet, « sans changement de politique et régulation du système, toujours assis sur les fonds de pensions, les groupes savent qu’il y aura du business pour les soixante-dix ans à venir »


 

   mise en ligne le 4 avril 2024

Assurance-chômage :
« C’est la réforme de trop ! »

Pierre Jequier-Zalc  sur www.politis.fr

Gabriel Attal a annoncé vouloir – encore – réformer l’assurance-chômage. C’est la troisième fois en six ans. Un choix injustifié pour Michaël Zemmour, professeur d’économie à l’université Lyon 2, pour lequel cette réforme constitue un acharnement vis-à-vis des personnes privées d’emploi.

Michaël Zemmour est professeur d’économie à l’université Lyon 2. Ses travaux portent sur l’économie politique du financement de l’État social. Il est l’un des coauteurs du livre Le système français de protection sociale, à La Découverte. Lors de la réforme des retraites, il avait notamment mis au jour le mensonge du gouvernement sur la revalorisation des pensions à 1200 euros.

Gabriel Attal a annoncé vouloir lancer une nouvelle réforme de l’assurance-chômage. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Michaël Zemmour : Il y a un acharnement et une incohérence. Un acharnement parce que rien ne justifie cette obsession. Financièrement, l’assurance-chômage se porte bien, elle n’est pas à l’origine du déficit public. En plus de cela, on n’a aucune raison de penser que cette nouvelle réforme produira de bons résultats économiques, notamment sur la réduction du chômage. C’est aussi une incohérence parce que si l’on enchaîne trois réformes en si peu de temps, c’est que les précédentes n’étaient pas bonnes. En l’occurrence, je pense qu’elles n’étaient pas bonnes mais elles n’ont pas été évaluées, donc on n’en voit même pas les effets.

Mediapart a révélé que les propres services du ministère du Travail ne jugent pas opportun de faire une nouvelle réforme, rappelant, entre autres, que la dernière n’a pas encore pu être évaluée. Incohérence aussi puisque la dernière réforme raccourcissait la durée d’indemnisation avec un argument, douteux économiquement, mais qui avait le mérite d’exister et qui consistait à dire : puisque le chômage baisse, on raccourcit la durée d’indemnisation. Et on fera l’inverse quand le chômage augmentera. Or, en ce moment, le chômage augmente et ils veulent encore raccourcir la durée d’indemnisation.

Comment expliquer cet acharnement ?

Michaël Zemmour : Il y a plusieurs pistes d’explication. Il y a clairement une volonté de mettre sous pression le marché du travail dans son ensemble, et pas uniquement les chômeurs. On sait que plus on dégrade les conditions d’indemnisation du chômage, plus on dégrade les conditions de négociation d’embauche et de salaire. C’est un signal envoyé aux personnes au chômage pour que, lorsqu’elles retrouvent un emploi, elles ne soient pas trop exigeantes sur les conditions de travail et le salaire. Mais c’est aussi un signal pour les salariés en poste. C’est une manière de dire : vous êtes de moins en moins protégés si vous perdez votre boulot. Donc si vous êtes trop revendicatif, si vous avez une rupture conventionnelle, vous avez d’autant plus à perdre.

Il y a clairement une volonté de mettre sous pression le marché du travail dans son ensemble.

Il y a une seconde raison qu’on avait déjà vu avec la réforme des retraites. Le gouvernement a créé un déficit avec de nombreuses baisses d’impôts pour les classes moyennes, pour les riches et les entreprises. Donc il veut se servir des budgets sociaux comme caisse de compensation. Ainsi, il diminue les protections retraite, les protections chômage comme une source d’économie facile. Alors même que le chômage représente un tout petit budget par rapport aux dépenses publiques – environ 45 milliards par an – et qu’il n’est pas en déficit. Il y a déjà eu six milliards d’économie réalisée avec les deux premières réformes.

Le gouvernement répète cette idée que l’inactivité paierait, parfois, mieux que le travail. C’est d’ailleurs une de leur justification économique majeure. Est-ce vrai ?

Michaël Zemmour : Non, c’est faux, et plusieurs études le montrent. Il y a une étude de France Stratégie d’avant le covid qui étudie le cas pour les personnes aux minima sociaux. Cela concerne aussi les chômeurs, parce que moins de la moitié d’entre eux touchent des allocations-chômage. Or, cette étude montre que, dans tous les cas, la reprise d’emploi, même à temps partiel, améliore le revenu. En revanche, elle souligne que la reprise d’un travail ne permet pas forcément de sortir de la pauvreté.

Et c’est pareil pour les indemnités chômage. Aujourd’hui, la loi dit qu’on ne peut pas toucher plus de 75 % de son salaire brut de référence. Donc, forcément, le chômage paie moins que le travail. Sauf si l’idée que le gouvernement a en tête – et il faudrait qu’il l’explicite, dans ce cas – c’est dire qu’un cadre au chômage vit mieux que s’il était au Smic et qu’il faut arrêter cela.

Le fait de dire qu’on vit mieux en ne travaillant pas alimente une théorie du chômage volontaire qui ne correspond pas à la réalité du marché du travail. Aujourd’hui, il y a plein de raisons pour lesquelles il y a du chômage. La première étant le rythme de l’activité économique. D’ailleurs, on voit bien que quand la conjoncture s’améliore, le chômage baisse et quand elle ralentit, il augmente. Mais le montant des allocations-chômage ne fait pas du tout partie des raisons principales. Dire qu’il y aurait des gens qui font un calcul en se disant « Je suis mieux au chômage qu’en travaillant », c’est effectivement très politique. Et populiste.

Si on n’a pas de recul sur les précédentes réformes de l’assurance-chômage, les aides aux entreprises ont fait l’objet d’études. Que nous enseignent-elles ?  

Michaël Zemmour : En effet, on dispose d’évaluations sur les aides aux entreprises qui montrent que, a minima, on a été trop loin. C’est-à-dire que c’est trop cher pour l’effet qu’on en retire en matière d’emploi et de compétitivité. En revanche, quand il s’agit des politiques sociales, et en particulier du chômage, on fait des politiques extrêmement dures, sans évaluation et on en rajoute, encore et encore. Donc il y a une asymétrie entre une empathie pour les entreprises et, une absence totale d’empathie et de considération pour chômeurs.

En France, une personne sur trois au chômage vit sous le seuil de pauvreté.

Car, il faut le rappeler, avec ces réformes, on dégrade le niveau de vie des personnes au chômage et de leur famille. En France, une personne sur trois au chômage vit sous le seuil de pauvreté et les personnes pauvres ont des enfants. Il y a 20 % d’enfants qui vivent sous le seuil de pauvreté. De ce point de vue là, les réformes du gouvernement sont dangereuses socialement. Et à ce titre, j’ai le sentiment que cette réforme, c’est la réforme de trop !

Le Premier ministre ne cesse de rappeler son respect du « dialogue social ». Les organisations syndicales ne courent-elles pas, elles aussi, un vrai risque avec cette réforme ?

Michaël Zemmour : Les syndicats sont un peu épuisés par les précédentes réformes contre lesquelles ils se sont fortement battus. Là, j’ai la sensation qu’on arrive à un moment où leurs arguments sont en train de percer. Mais, effectivement, il y a un vrai enjeu organisationnel pour eux. Ce sont eux, historiquement, avec le patronat, qui gèrent l’assurance-chômage. Et cela fonctionne plutôt pas mal. Oui, l’assurance-chômage a une dette, mais elle est supportée par elle-même et pas par l’État.

Sauf que depuis 2018, l’État truque le jeu de la démocratie sociale en donnant systématiquement aux partenaires sociaux des feuilles de route intenables qui feront échouer la négociation. C’est donc faussé d’entrée. Ensuite, il utilise un artifice juridique disant que la négociation est en carence et donc qu’il reprend la main. Alors, il prend des décisions que jamais les partenaires sociaux n’ont formulées. Des réformes très dures dont on se sert pour récupérer de l’argent. C’est ce petit jeu qui dure depuis 2018.

Le gouvernement pourrait-il mettre fin au paritarisme ?

Michaël Zemmour : C’est pour l’instant, la dernière étape qui n’a pas été franchie. Le gouvernement souhaiterait étatiser complètement l’assurance-chômage. Bruno Le Maire a dit qu’il y était favorable. C’était d’ailleurs évoqué dans le programme d’Emmanuel Macron. Et ça, c’est une volonté non seulement de diminuer les protections collectives, mais aussi de raser les corps intermédiaires et la démocratie sociale. Le gouvernement fait des politiques sociales sur des sujets gouvernés par les syndicats, en les faisant contre eux et sans même chercher à nouer un compromis.

Il y a un vrai tournant autoritaire de la politique économique et sociale du côté du gouvernement. C’est préoccupant parce que, pour les partenaires sociaux, l’assurance-chômage c’est d’abord une sécurité pour les salariés. Alors que pour le gouvernement, l’assurance-chômage est un tableau de bord pour faire la carotte et le bâton – surtout le bâton – sur les demandeurs d’emploi. En plus, une étatisation affaiblirait fortement les partenaires sociaux. Il y aurait le président et le peuple, sans rien entre les deux. C’est une relation très verticale qui est dangereuse, d’autant plus avec le risque de voir l’extrême droite arriver au pouvoir.

Le gouvernement veut s’attaquer fortement aux dépenses, notamment sociales. L’argument souvent avancé est qu’on aurait le modèle social le plus protecteur du monde. Est-ce vrai ?

Michaël Zemmour : La principale différence entre la France et les autres pays ce sont surtout les retraites. On a des retraites un peu plus protectrices et un peu plus égalitaires. Mais ça s’explique aussi puisque dans les autres pays, une part de la retraite est assumée par des fonds privés. Ce qu’on ne cotise pas, on le met dans des fonds de pension. Ce qui est vrai c’est qu’en France, avec l’école, la santé et les retraites, on a fait le choix de socialiser des fonctions qui dans d’autres pays sont privatisées. Donc quand vous vivez en France, vous n’avez pas forcément un salaire net très élevé, mais vous n’avez pas à mettre de côté ou payer très cher une assurance privée pour votre santé, l’école privée de vos enfants et leurs études futures. Ce choix de la socialisation est plutôt efficace et égalitaire.

Plutôt ?

Michaël Zemmour : On peut se demander si le sous-financement des services publics – école, santé… – n’est pas en train de mettre en crise quelque chose qui marchait plutôt bien. Le plus préoccupant aujourd’hui, ce sont les difficultés de recrutement dans l’éducation, dans la santé, qui traduisent de vrais dysfonctionnements. Dans une période de faible croissance, si on veut permettre à ce modèle de se développer et de faire face aux enjeux qu’on a, sur l’écologie, l’éducation, la santé, peut-être que cela implique d’augmenter les prélèvements obligatoires, sur les entreprises mais aussi sur les ménages. D’un autre côté, effectivement que cela peut jouer sur le pouvoir d’achat, mais ce qui est garanti collectivement, on n’a pas à se le payer de manière privée. Donc il y a vraiment deux pistes et là, c’est un choix de société.

Taxer plus les riches, et notamment les ultrariches, ne peut pas permettre de faire tenir ce modèle ?

Michaël Zemmour : Je pense que c’est important de taxer les riches, surtout en ce moment. Il y a vraiment des marges de manœuvre budgétaire de ce côté-là. Mais je pense aussi que ce n’est pas la réponse à tout, notamment quand on parle du modèle social. Historiquement, il y a toujours eu une contribution du profit au fonctionnement collectif, mais le modèle social a toujours essentiellement été financé par les ménages. Par les salariés, pour les salariés. Donc si on a des besoins qui augmentent, ça passera aussi par une mise en commun des ménages, avec une augmentation des impôts pour certains d’entre eux. Il faut ainsi rappeler qu’il y a des taux d’épargne élevés.

Dans les discours économiques, la croissance reste une boussole. Le tout, dans une période où le réchauffement climatique nous interroge sur la nécessité de toujours produire plus. Ne faudrait-il pas, peut-être, questionner la place de la croissance dans nos politiques publiques et, donc, de repenser la place du travail dans la société ?

Michaël Zemmour : Je n’ai pas du tout de réponse certaine sur la question de la croissance, mais il faut vraiment se la poser. La croissance qu’on a eue dans les années 70 avait des propriétés économiques importantes. Elle permettait à la fois d’augmenter les salaires et les profits et en même temps de financer des protections collectives. Cela crée une forme de régime d’équilibre. Mais, quand on regarde les statistiques économiques des dernières années et quand on prend en compte les enjeux de la transition écologique, il est fort possible qu’il ne faille plus compter à l’avenir sur cette croissance.

Si on doit envisager un avenir avec une croissance faible ou nulle, cela demande des réorganisations.

Je dis « fort possible » parce qu’on ne peut pas exclure que, demain, il existe des sources de création de richesse qui soient non polluantes et que la croissance revienne. Je ne l’exclus pas, mais je ne pense pas que ce soit le plus probable. Donc ce serait sérieux de se demander comment va fonctionner notre économie dans un monde avec une croissance faible, voire nulle car cela pose plein de problèmes en termes d’emploi, de chômage, de répartition des ressources, etc.

Cette réorganisation sociale passe forcément par une réorganisation des conditions de la production. Combien de temps on travaille ? Qu’est-ce qu’on produit ? Ce sont des choix politiques. Mais, clairement, on est dans une société qui est organisée autour de la croissance. C’est d’ailleurs pour ça qu’on a des difficultés. On a gardé cette organisation alors que la croissance n’est plus là. Donc, si on doit envisager un avenir avec une croissance faible ou nulle, cela demande des réorganisations, y compris du travail.


 

Le système français de protection sociale, Jean-Claude Barbier, Michaël Zemmour, Bruno Théret, éditions La Découverte (2021).

   mise en ligne le 3 avril 2024

Gaza : après la mort de sept humanitaires, la « stratégie de la famine » d’Israël de plus en plus critiquée

Bruno Odent sur www.humanite.fr

Des ONG du monde entier et l’ONU dénoncent l’attitude d’Israël après la frappe sur les humanitaires de l’ONG World Central Kitchen (cuisine centrale du monde), qui cherchaient à voler au secours de Palestiniens menacés de famine.

La nourriture est utilisée comme une arme par Israël et Benyamin Netanyahou. Bouleversé par la perte des sept travailleurs humanitaires de son organisation World Central Kitchen (WCK, cuisine centrale du monde), le chef étoilé José Andrés, créateur et dirigeant de l’ONG, a fustigé l’insoutenable stratégie des autorités israéliennes. Tout corrobore son analyse. Après le massacre de ce lundi, WCK a annoncé son retrait de la bande de Gaza.

Le bateau que les humanitaires assassinés venaient de décharger inaugurait la mise en place d’un corridor d’acheminement de l’aide alimentaire depuis Chypre. Un second navire, le Jennifer, qui devait accoster ce 3 avril sur la côte gazaouie avec 240 tonnes de nourriture à bord, a décidé, suite à l’attaque israélienne, de rebrousser chemin.

Le président israélien a présenté ses excuses

Face aux preuves accablantes des responsabilités israéliennes, le président Isaac Herzog a présenté ses excuses. Mais le chef du gouvernement, Benyamin Netanyahou, s’il reconnaît « une tragique erreur », assure qu’elle n’était pas « intentionnelle », s’efforçant de banaliser un crime qui serait une terrible bavure mais comme il y en a, dit-il, « dans toute guerre ». Ce qui revient à justifier une poursuite des opérations militaires avec, toujours à l’ordre du jour du premier ministre, une éventuelle offensive sur Rafah, à l’extrême sud de la bande de territoire où sont réfugiés, relégués quelque 1,5 million de Palestiniens.

Pour l’ensemble des organisations humanitaires toutefois, la perspective d’une poursuite de la guerre devient de plus en plus intolérable. Neuf ONG, dont les françaises Médecins du monde et Handicap International, ont fait parvenir à l’Union européenne une lettre commune dans laquelle elles dénoncent l’attitude de Tel-Aviv, son « refus chronique et structurel de faire entrer de la nourriture et de l’eau potable » qui fait « des ravages dans la bande de Gaza (…) et mène à un risque de famine imminent ». Ces organisations exhortent en conséquence l’UE à « plaider pour un cessez-le-feu immédiat et permanent afin de mettre un terme à la guerre et protéger les civils de souffrances supplémentaires ».

L’indignation mondiale monte d’un cran

Du côté des Nations unies, l’indignation est encore grimpée de plusieurs crans en même temps que s’accumulent, venus du terrain, les constats les plus alarmants. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a dénoncé un « mépris du droit humanitaire international » et réitéré son appel à un cessez-le-feu immédiat.

Même Paris et Washington ont déploré un acte « inadmissible ». Sans toutefois envisager, pour l’heure, de déroger aux livraisons d’armes promises à leur allié. Une démarche de moins en moins bien reçue par une très grande majorité d’États au sein de l’ONU.

De retour d’une mission d’une semaine dans la bande de territoire meurtrie fin mars, Dominic Allen, représentant du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), alerte dans une interview à l’AFP : « La situation est pire que catastrophique. »

« Gaza est devenue un amas de poussière. Les gens que nous avons croisés étaient décharnés, ils nous indiquaient qu’ils cherchaient de quoi manger. Nous sommes très inquiets pour les femmes enceintes et allaitantes », ajoute-t-il. « Les médecins et les sages-femmes nous ont dit que leurs patientes accouchaient d’enfants plus petits, et que la malnutrition, la déshydratation et la peur entraînaient des complications. »

La CIJ ordonne à Israël de « prendre toutes les mesures nécessaires pour garantir l’arrivée de biens de première nécessité dans la bande de Gaza »

La frappe sur les travailleurs humanitaires de WCK n’est pas la première « bavure » israélienne touchant à l’acheminement de l’aide alimentaire. En l’espace d’un mois, trois autres incidents majeurs ont coûté la vie à plus de 130 Palestiniens. Comme le 29 février, où plusieurs dizaines d’entre eux ont été tués, plusieurs centaines blessés, après que des soldats israéliens craignant une émeute, selon une version officielle, ont fait feu sur la foule qui s’était agglutinée autour d’un convoi transportant des denrées alimentaires.

Cette succession d’exactions interroge une nouvelle fois sur les buts de guerre du cabinet Netanyahou, uni dans la promotion du grand Israël biblique (Eretz Israël). La Cour internationale de justice (CIJ) ne s’y est pas trompée. Elle a ordonné la semaine dernière à Tel-Aviv de « prendre toutes les mesures nécessaires pour garantir l’arrivée de biens de première nécessité dans la bande de Gaza ».

Les intentions de génocide sur lesquelles elle a été chargée d’enquêter par l’Afrique du Sud ne correspondent en effet que trop bien à la multiplication des « incidents » cherchant à rendre impossible tout approvisionnement des Palestiniens. Quand la nourriture devient une arme « providentielle » pour accélérer le nettoyage ethnique entamé avec les bombes et les chars…


 

   mise en ligne le 2 avril 2024

Élections européennes : extrême droite, droite, gauche... qui vote quoi au Parlement européen ?

Diego Chauvet sur www.humanite.fr

Les eurodéputés français votent très différemment selon qu’ils sont de gauche ou de droite au Parlement européen. À quelques mois des prochaines élections, prévues le 9 juin, l’analyse des scrutins clés permet aussi de dévoiler un double discours, dont le RN est spécialiste.

Début mars, la cheffe de file des macronistes pour les élections européennes, Valérie Hayer, a lancé que son concurrent de la liste socialiste, Raphaël Glucksmann, votait « à 90 % » comme les eurodéputés Renaissance. « Le chiffre exact, c’est 80 %. Je vote aussi à 86 % avec Marie Toussaint et les Verts, et même à 76 % avec Manon Aubry et la France insoumise », lui a répondu le fondateur de Place publique. Mais alors, les députés européens voteraient-ils en grande partie de la même façon, quelle que soit leur appartenance politique ?

D’un point de vue statistique, on pourrait en avoir l’impression. La diversité et la masse des sujets abordés à Strasbourg expliquent cette large part de votes en commun. Mais la quantité ne fait pas la qualité. Et c’est en examinant les grands dossiers, forcément les plus clivants, que des différences très nettes apparaissent entre les différentes familles politiques.

C’est bien sûr le cas sur les traités de libre-échange. Si la droite, la Macronie et l’extrême droite se sont prétendues les défenseurs des paysans lors de leur lutte, fin janvier, l’examen de leur vote au Parlement européen révèle un double langage… Dernier exemple en date, le scrutin sur l’accord de libre-échange avec le Chili, en janvier 2024. Ce jour-là, l’élu RN Thierry Mariani ne participe pas au vote. L’eurodéputé LR Arnaud Danjean s’abstient. La macroniste Marie-Pierre Vedrenne vote pour, avec les autres élus de son groupe Renew. Les socialistes européens alliés à Raphaël Glucksmann votent également pour. Seul Emmanuel Maurel, membre du groupe La Gauche et candidat sur la liste conduite par Léon Deffontaines, s’y oppose avec les élus écologistes et insoumis.

Jordan Bardella, qui se présente en défenseur de la cause agricole, vote finalement pour la PAC

Mais où sont passées les déclamations en faveur de la « souveraineté » des agriculteurs français affichées par l’ensemble des forces politiques ? « À chaque fois, le groupe La Gauche est le seul à s’opposer » à ces traités de libre-échange, rappelle ainsi la tête de liste insoumise Manon Aubry. À gauche, elle n’est pas la seule à faire campagne sur ce clivage majeur : « Nous sommes une force politique qui conteste l’ensemble des accords de libre-échange », insiste également le communiste Léon Deffontaines dans sa campagne.

La politique agricole commune (PAC), premier budget de l’Union européenne (UE), révèle elle aussi les clivages à l’œuvre et le double langage du RN. En novembre 2021, l’eurodéputé et patron du RN, Jordan Bardella, qui ne cesse de fustiger les écologistes et « les dirigeants politiques qui se sont succédé à la tête du pays comme à la tête de l’UE » comme responsables de la crise agricole, vote finalement pour la PAC actuellement en vigueur.

Les eurodéputés Renaissance en font autant, tout comme les élus LR. Plus hypocrites encore, ils s’opposent au plafonnement des aides à 60 000 euros par exploitation : cette mesure aurait permis de redistribuer une partie du budget de la PAC vers les petites exploitations, le système actuel privilégiant les plus grandes. À l’inverse, la gauche française a voté contre la PAC, des écologistes aux insoumis, en passant par les socialistes, et bien sûr Emmanuel Maurel.

Gauche et droite françaises s’opposent également sur la réforme des règles budgétaires européennes. Les gouvernements de l’UE se sont mis d’accord, début février, sur un retour aux règles de 3 % du PIB de déficit public, et de 60 % de dette, après la pause décidée durant la crise du Covid. Une véritable cure d’austérité est donc prévue en Europe. Les annonces du ministre de l’Économie Bruno Le Maire, prévoyant de nouvelles coupes budgétaires de 10 milliards d’euros en 2024, puis de 20 milliards supplémentaires en 2025 en France, découlent de cet accord. Et au Parlement européen, qui doit en discuter ce printemps, les eurodéputés de gauche français sont les seuls à s’insurger contre le retour de cette règle.

François-Xavier Bellamy contre l’application du principe de l’égalité salariale entre hommes et femmes

Même son de cloche concernant les politiques écologiques. Le mouvement Bloom a écrit un rapport sur les votes des eurodéputés. Les groupes politiques du Parlement s’y retrouvent classés en trois catégories : « les bâtisseurs » pour la gauche, les « hypocrites » au centre droit, et les « casseurs » à droite et à l’extrême droite. Les sociodémocrates y sont notés 16,6 sur 20. Les écologistes, 19,8 et les députés de La Gauche, 19. Mais c’est en regardant les notes par délégations nationales qu’apparaissent des différences au sein des groupes eux-mêmes. Les écologistes français y sont notés 19,92 sur 20, les insoumis 19,71, tandis que les socialistes français font mieux que leurs collègues européens avec une moyenne de 19,03 sur 20…

Les eurodéputés RN, eux, obtiennent la note de 3,8. Les LR, de 5,5. Et la Macronie, 14,63, soit « une note honorable », selon le coordinateur de l’étude Alessandro Manzotti, mais qui masque mal plusieurs ambiguïtés. Valérie Hayer a, par exemple, voté contre la proposition de règlement du Parlement européen et du Conseil établissant un fonds social pour le climat, du 8 juin 2023.

D’autres votes marquent clairement le positionnement des têtes de listes françaises. Le LR François-Xavier Bellamy a ainsi voté contre la résolution visant à renforcer l’application du principe de l’égalité de rémunération, pour un travail égal ou de valeur égale, entre hommes et femmes, le 30 mars 2023. En dépit de ses grands discours contre les régimes antidémocratiques, Raphaël Glucksmann s’est, lui, prononcé contre la résolution du 24 novembre 2022 déplorant la situation des droits de l’Homme au Qatar. Jordan Bardella, enfin, s’est abstenu lors d’une résolution visant à combattre le harcèlement sexuel dans l’Union européenne et appelant à l’évaluation de MeToo, en juin 2023. Il a également voté contre un texte rappelant les droits des femmes, adopté en novembre 2021, un an après l’interdiction de l’avortement en Pologne.

Le « détail » a donc son importance derrière les pourcentages annoncés en bloc par les uns et les autres. Et il apparaît indéniable que sur les sujets fondamentaux pour les politiques européennes, avec des retombées nationales conséquentes, les électeurs auront un vrai choix à faire, le 9 juin.


 

   mise en ligne le 1° avril 2024

Assurance-chômage :
une étatisation dangereuse

Michel Soudais  sur www.politis.fr

« Je considère que l’État devrait reprendre la main sur l’assurance-chômage de manière définitive » : Bruno Le Maire sait aussi être cash. L’objectif est simple : faire du régime d’assurance-chômage un simple minimum social. Quelle régression ce serait !

Il sait être cash, Bruno Le Maire. Et quand il s’agit de nous expliquer, pauvres petits citoyens que nous sommes, la nécessité de tailler dans les dépenses, il n’y va pas par quatre chemins. « Si vous ne touchez pas aux dépenses sociales, vous ne pouvez pas parvenir à l’équilibre des finances publiques », a-t-il ainsi déclaré la semaine dernière dans un long entretien au quotidien Le Monde. Voilà qui est direct. Le plan d’économies de 10 milliards d’euros qu’il était venu annoncer sur TF1 le 18 février, en assurant benoîtement qu’il n’aurait pas d’impact sur la vie des Français, n’était qu’un hors-d’œuvre. Décidé sans la moindre consultation du Parlement.

Dans une « deuxième étape », le sinistre de Bercy envisage un projet de loi de finances rectificative à l’été. Après les élections européennes donc, car c’est là qu’il songe à revoir les dépenses sociales. Puis une « troisième » avec le projet de loi de finances de 2025 « dans lequel nous devrons trouver au moins [sic] 12 milliards d’euros d’économies » supplémentaires. À titre d’exemple, il évoque le transport médical des patients, trop coûteux à ses yeux, et la dérive des dépenses liées aux affections de longue durée. Sans oublier les inévitables « réformes de structures », très prisées par l’Union européenne, à commencer par celle de l’assurance-chômage, déjà évoquée par Gabriel Attal.

Sur ce sujet, pas de demi-mesure : « Pour ma part, nous dit Bruno Le Maire, je considère que l’État devrait reprendre la main sur l’assurance-chômage de manière définitive. » Mesurons bien les conséquences qu’aurait cette étatisation. Car c’en serait une. En mars 2018, il y a cinq ans, Aurélien Taché, alors député macroniste – il a depuis rejoint Les Écologistes – et rapporteur du premier projet de loi macronien réformant l’assurance-chômage, évoquait ainsi dans un entretien à Mediapart ce projet d’étatisation : « C’est l’impôt qui finance la protection sociale, ce ne sont plus les cotisations […]. Le niveau de protection sociale est fixé chaque année dans le projet de loi de finances. Ce sont les députés qui auront été élus qui fixeront le niveau. »

Reconnaissons la parfaite orthodoxie de Bruno Le Maire avec le projet macroniste originel.

Il rappelait que ce « modèle dit béveridgien » avait « toujours [été] défendu » par Emmanuel Macron durant sa campagne de 2017. Et qu’il serait « la meilleure solution face à une logique assurantielle gérée par une espèce de paritarisme qui ne représente plus grand-chose et qui est assez peu lisible ». Reconnaissons ici la parfaite orthodoxie de Bruno Le Maire avec le projet macroniste originel.

Ce dernier vise en effet à substituer à notre système assurantiel fondé sur une logique de contribution – les salariés cotisent pour acquérir des droits qui leur garantissent en cas de chômage un revenu de remplacement pendant une période donnée – un système présenté comme « universel » où c’est l’appartenance à la communauté nationale qui fonde le droit à une indemnisation du chômage, sans rapport avec les emplois exercés. Un premier pas a été franchi en octobre 2018 avec le remplacement des cotisations salariales chômage par le prélèvement d’une fraction de CSG, un impôt.

En raison de quoi, si notre régime d’assurance-chômage reste administré par les partenaires sociaux, l’État leur impose de plus en plus ses vues. L’étatisation rêvée par Bruno Le Maire achèverait le basculement d’un régime qui vise le maintien du niveau de vie des personnes privées d’emploi vers un régime qui se contenterait de garantir une protection égalitaire de base, réévaluée chaque année en fonction des aléas budgétaires. Un minimum social, rien de plus. Quelle régression ce serait !


 

   mise en ligne le 31 mars 2024

Francesca Albanese :
« Aucun État n’est au-dessus des lois »

Rachida El Azzouzi sur www.mediazpart.fr

Dans un entretien à Mediapart, la rapporteure de l’ONU pour les Territoires palestiniens occupés revient sur son rapport accusant Israël d’actes de génocide ainsi que sur les nombreuses critiques qui lui sont adressées par certains États, dont la France. 

Rapporteure spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese a présenté mardi 26 mars à Genève (Suisse), devant le Conseil des droits de l’homme, l’organe des Nations unies qui la mandate, un rapport accusant Israël de commettre à Gaza trois actes de génocide envers le « groupe » que forment les Palestinien·nes : « meurtre de membres du groupe », « atteintes graves à l’intégrité physique et mentale de membres du groupe », « soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ».

Dans un entretien à Mediapart, l’avocate italienne revient sur ses conclusions, rejetées par la représentation israélienne auprès des Nations unies, qui dénonce « une campagne visant à saper l’établissement même de l’État juif ». Elle répond également aux multiples critiques qui lui sont faites par certains États, dont la France.

Mediapart : Quels sont les éléments factuels qui vous permettent de conclure dans votre rapport que « le seuil indiquant qu’Israël a commis un génocide est atteint » à Gaza ?

Francesca Albanese : Pour qu’il y ait génocide, il faut démontrer que les auteurs des actes en question ont eu l’intention de détruire physiquement un groupe national, ethnique, racial ou religieux. Mon rapport démontre qu’il existe des motifs raisonnables de croire qu’Israël a commis un génocide. 

L’intention peut être directe, par des déclarations, des documents officiels de personnes détenant l’autorité de commandement, ou elle peut être déduite par la nature, l’ampleur des crimes, la façon de les conduire... Plus de 31 000 personnes, dont 70 % de femmes et d’enfants, ont été tuées. Ce qui ne veut pas dire que les 30 % d’hommes tués seraient tous des cibles légitimes.

À Gaza, les civils sont pris pour cibles à un niveau sans précédent. À la destruction des vies s’ajoute la destruction de tout : les écoles, les quartiers, les mosquées, les églises, les universités, les hôpitaux qui sont essentiels pour permettre à la vie de continuer, surtout dans une situation aussi catastrophique. 

Nous ignorons combien de personnes vont mourir des suites de leurs blessures, mais nous savons qu’un très grand nombre d’entre elles ont dû être amputées. L’État d’Israël organise également la famine. 

En refusant de fournir l’aide humanitaire qu’il est obligé de fournir, en tant que puissance occupante, en bombardant, en détruisant tout ce qui permet de survivre – les infrastructures, les terres arables –, en ciblant les convois humanitaires, il sait pertinemment qu’il va causer la mort de personnes, en particulier d’enfants. 

Israël a dissimulé sa logique et sa violence génocidaires derrière des arguments du droit international humanitaire : en affirmant qu’il ne visait que des objectifs militaires, qui en fait étaient des civils, en caractérisant la population entière comme des boucliers humains ou des dommages collatéraux, en ciblant les hôpitaux ou les évacuations. Il a envoyé mourir les gens en ordonnant des évacuations massives pour ensuite transformer les zones de sécurité où la population se réfugie en zones de mort. 

Votre analyse est critiquée par plusieurs chancelleries, notamment en France, où le ministre des affaires étrangères, Stéphane Séjourné, affirme qu’« accuser l’État juif de génocide, c’est franchir un seuil moral ». Que leur répondez-vous ? 

Francesca Albanese : Le génocide est défini par le droit international. Il n’est pas défini par des opinions personnelles ou par des expériences historiques douloureuses. Aucun État n’est au-dessus des lois. Que signifie dire : comment peut-elle accuser l’État d’Israël ? Pourquoi ne le pourrais-je pas ? J’entends les déclarations, les arguments du gouvernement français, et je suis profondément en désaccord avec sa lecture du 7 octobre 2023. Concluons que nous sommes d’accord pour ne pas être d’accord.

Le terme de « génocide » est au cœur de vives polémiques car c’est aussi une arme politique…

Francesca Albanese : Pas pour moi ! L’apartheid est un crime. Le génocide aussi. J’utilise ces termes de la manière la plus stricte possible. Je sais qu’en Europe, des personnes s’en indignent parce que dans leur esprit, le seul génocide qu’elles puissent concevoir, auquel elles puissent s’identifier, c’est le génocide du peuple juif, la Shoah, même si nous avons eu d’autres génocides.

Ma génération a vu au moins trois génocides reconnus comme tels : au Rwanda, en ex-Yougoslavie et en Birmanie. Nous sommes aussi concernés par ceux-là. L’Occident refuse de comprendre que le colonialisme de peuplement a nourri des pratiques et une idéologie génocidaires. Raphaël Lemkin, à qui l’on doit le concept de génocide, l’analysait lui-même il y a des décennies.

Il est facile de blâmer une rapporteure spéciale dont le seul travail et la seule responsabilité sont de rendre compte de la situation sur le terrain.

Je suis troublée par cette hypothèse dogmatique selon laquelle un État ne pourrait pas commettre certains crimes en raison de son histoire. Je rappelle aussi que la création de l’État d’Israël a été le résultat d’une catastrophe, d’une horreur qui s’est abattue sur le peuple juif, mais qu’elle a également provoqué une autre catastrophe, une autre tragédie. Les deux ne sont pas comparables. Pourtant, les Palestiniens, en tant que peuple, ont été dépossédés par la création de l’État d’Israël. Et c’est aussi une amnésie coloniale. 

Tant que nous ne prendrons pas en compte les doléances du peuple palestinien, dont le déplacement forcé n’a jamais pris fin, nous continuerons à vivre dans cet état artificiel de déni qui n’aide ni les Palestiniens ni les Israéliens.

En vous appuyant sur une vidéo montrant quatre civils palestiniens tués par des drones israéliens, vous avez déclaré que « l’énorme quantité de preuves » liées aux crimes commis par Israël à Gaza depuis le 7 octobre 2023 pourrait occuper la Cour pénale internationale pendant les cinq prochaines décennies. Quels sont ces différents crimes ?

JFrancesca Albanese : e ne suis pas un tribunal, mais cela ne veut pas dire que je ne peux pas fournir de lecture juridique. J’ai analysé une fraction des preuves disponibles parce que je ne peux pas me rendre à Gaza, où personne ne peut entrer autrement que pour des raisons strictement humanitaires. Nous sommes face à un ensemble de crimes qui montrent que le but est de détruire les Palestiniens dans leur ensemble, ou en partie.

En attestent la façon dont les déclarations israéliennes incitant au génocide ont été intériorisées et mises en pratique par les troupes sur le terrain, l’avalanche de preuves qui ont été partagées, fournies par les soldats eux-mêmes, qui se vantent d’avoir détruit, puni la population de Gaza, lui infligeant une humiliation sans précédent parce qu’elle est palestinienne. 

En attestent aussi la façon dont ont été ciblés des civils sans discernement, les enfants en particulier, de détruire des locaux civils ou des bâtiments protégés, le fait de causer la famine, d’infliger des traitements inhumains, de torturer, de procéder à des enlèvements, de dénier le droit à un procès équitable. 

Vous avez critiqué sur le réseau social X les propos du président français Emmanuel Macron, qualifiant le 7 octobre de « plus grand massacre antisémite de notre siècle », ce qui a suscité une controverse. Que vouliez-vous dire ? 

Francesca Albanese : Des dirigeants politiques me critiquent mais j’ai aussi le plaisir d’entendre dans divers pays des responsables me dire : « Je suis vraiment désolé que vous traversiez cela parce que nous sommes avec vous et vous avez raison. » Il est facile de blâmer une rapporteure spéciale dont le seul travail et la seule responsabilité sont de rendre compte de la situation sur le terrain. 

Il m’apparaît dangereux de répéter sans cesse que le 7 octobre a été déclenché par l’antisémitisme. Des érudits juifs, réputés dans le domaine de l’antisémitisme et des études sur l’Holocauste, l’ont d’ailleurs dénoncé. Cette interprétation est dangereuse car elle décontextualise ce qu’Israël a fait et le déresponsabilise dans la création des conditions d’oppression et de répression des Palestiniens, qui ont ensuite conduit à cette violence. 

En disant cela, est-ce que cela signifie que je suis en train de justifier la violence contre les civils israéliens ? Absolument pas. Je ne l’ai jamais tolérée, je l’ai toujours dénoncée. La violence génère et nourrit la violence, et celle-ci ne peut être arrêtée que si son cycle est interrompu.

Les violences sexuelles, en particulier les viols, sont des armes de guerre. Quelle est l’ampleur à ce stade des violences sexuelles commises contre les femmes israéliennes et palestiniennes depuis six mois ?

Francesca Albanese : J’ai tout de suite exprimé ma solidarité avec toutes les femmes qui auraient pu subir des violences sexuelles, sans en avoir la preuve, car je sais combien celles-ci sont une arme de guerre. Que des preuves ne soient pas convaincantes ne constitue pas la preuve qu’il n’y a pas eu de crimes sexuels. J’attends les résultats des enquêtes de part et d’autre.

Je ne peux pas mener d’enquêtes sur les violations qui ont eu lieu en Israël. Une commission ainsi que d’autres organismes enquêtent. J’entends qu’il y a peut-être eu des cas de viol, mais il n’est pas clair qu’il s’agisse de viols massifs, systémiques. Je n’ai pas les éléments pour confirmer ou infirmer cela. 

J’ai reçu, pour ma part, des allégations d’abus sexuels, de harcèlement sexuel, de viols et de menaces de viol, de pratiques et de traitements inhumains, à l’encontre de femmes et d’hommes détenus par l’armée israélienne. Nous restons très prudents en matière d’information, car la plupart se sentent encore menacés et craignent des représailles.

Ce sujet fait l’objet de vives polémiques et instrumentalisations. Qu’est-ce que cela révèle sur ce conflit ? 

Francesca Albanese : Il y a toujours eu une guerre des récits. Pour moi, cela fait partie intégrante de la violence qui s’impose en premier lieu aux Palestiniens mais, cette fois aussi, aux Israéliens. Il est très irrespectueux envers les victimes d’instrumentaliser leurs plaintes pour viol sur la scène politique et de les entacher de propagande. 

L’histoire des bébés décapités le 7 octobre, par exemple, a choqué le monde, témoigné de la sauvagerie et de la barbarie des brigades du Hamas et de tous ceux qui ont participé à l’attaque contre Israël ce jour-là, mais il s’est avéré ensuite que c’était totalement fabriqué. Ce n’est pas la première fois. Même lorsque la journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh a été tuée par l’armée israélienne, les Palestiniens en ont été initialement blâmés. 

J’ai vu, dans certains pays d’Europe, une large couverture médiatique sur les otages et les personnes mortes en Israël, ce qui est une manière de ne pas déshumaniser les victimes. Mais je n’ai pas vu cette même couverture appliquée à Gaza, où les gens sont réduits au nombre. 14 000 enfants y ont été tués. C’est si épouvantable que mon esprit ne peut même pas le concevoir. Et il y a si peu de couverture médiatique sur qui ils étaient, ainsi que sur les ingénieurs, les artistes, le personnel médical, les universitaires, les scientifiques… Sur tous les civils qui ont perdu la vie. 

Comment enquêter en tant qu’experte indépendante des Nations unies sur un tel terrain et alors que vous ne pouvez pas y accéder ?

Francesca Albanese : Israël a annoncé en février 2024 qu’il m’interdisait le territoire. Mais en réalité, aucun rapporteur spécial de l’ONU pour les Territoires palestiniens occupés n’a été autorisé à entrer dans le pays au cours des seize dernières années. 

Pour quelles raisons ? 

Francesca Albanese : Parce qu’Israël agit au mépris du droit international et des règles de l’ONU de bout en bout, considérant que nous serions partiaux ou anti-israéliens, ce qui n’est pas vrai. Aucun de nous n’a jamais eu quoi que ce soit contre Israël. Nous voulons simplement qu’Israël se comporte conformément au droit international. Est-ce trop demander ? Il faut cesser de nier les comportements criminels imputables à Israël. À long terme, cela va être encore plus préjudiciable que cela l’a été jusqu’à présent, tant pour les Palestiniens que pour les Israéliens.


 

   mise en ligne le 30 mars 2024

Avenir de la gauche : les promesses fumeuses de Glucksmann et Mélenchon

Astrid Jurmand | sur www.regards.fr

La gauche continue de se diviser à l’approche du scrutin européen. Après s’être inscrit sur la liste de son mouvement aux élections européennes, afin de « pousser et donner de la force à cette liste », Jean-Luc Mélenchon a tenu à réaffirmer son intention d’unir la gauche.

« S’ils votent pour nous, il aura une union. S’ils ne votent pas pour nous, il n’y aura pas d’union. » Toujours aussi lapidaire, Mélenchon, entre promesse et chantage, cherche à susciter des réactions autant que des soutiens parmi les électeurs. « Si vous vous abstenez, vous votez Macron et Le Pen. » Et de rappeler, sommateur : « J’exige que vous vous engagiez ». Parce que, pour le fondateur de LFI, ces élections européennes « préparent l’élection présidentielle de 2027 ».

Pour le politologue Frédéric Sawicki, «