PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

décembre  - 2021

Tribune. Pour une Europe et un monde de paix et de coopération

Appel du Mouvement de la paix repris sur www.humanite.fr.

Face à la montée des tensions en Europe, l’Union européenne doit agir résolument pour la paix face à la préparation de nouvelles guerres et aux campagnes irresponsables et dangereuses initiées par l’Otan, les États-Unis et leurs alliés contre la Russie et la Chine.

Le mois de décembre 2021 a montré une aggravation des tensions entre l’Otan et les États-Unis, d’une part, et la Russie, d’autre part. L’encerclement de la Russie par les missiles de l’Otan, dès 2010, à travers une véritable architecture globale de défense antimissile balistique en Europe (BMDE) couvrant tous les territoires des pays européens de l’Otan (1), n’est pas une solution pour la paix. Elle conduit à une augmentation des dépenses militaires de la Russie mais aussi des États membres de l’Otan. Il en est de même de la campagne visant à faire de la Chine un pays menaçant alors même que les États-Unis et l’Otan disposent dans le Pacifique de 21 sous-marins d’attaque et 8 SNLE (sous-marins nucléaires lanceurs d’engins dont chacun peut être porteur d’une cinquantaine d’armes nucléaires – NDLR) basés essentiellement à Pearl Harbor, selon l’US Navy. Ils ont basé 5 de leurs 11 porte-avions en mer de Chine (2) , conduisant la Chine à construire son troisième porte-avions.

Face à cette situation, il y a urgence à élaborer des propositions pour construire un espace européen de paix et de sécurité commune dont tous les peuples vivant en Europe ont besoin, et donc à exiger que l’Union européenne et le président de la République française, qui prend la présidence de l’UE le 1 er janvier 2022 pour six mois, agissent vraiment pour la paix, la sécurité et le désarmement, en particulier nucléaire.


 

Le Mouvement de la paix a défini, parmi ses objectifs prioritaires, l’élimination totale des armes nucléaires, la sortie de la France de l’Otan et la lutte pour une Europe de paix débarrassée de la tutelle de l’Otan et se construisant sur l’ensemble de l’espace géographique européen, y compris la Russie et l’Europe orientale, en référence à l’esprit de l’acte final d’Helsinki de 1975 (3). Il a, dans ce cadre, envisagé l’organisation de séminaires à dimension européenne pour affiner des propositions en s’appuyant sur les logiques de coopération et de compréhension mutuelle qui avaient prévalu lors des accords précités de 1975, en les adaptant à la situation internationale actuelle .

Au vu du contexte géopolitique, le Mouvement de la paix estime nécessaire d’accélérer le processus d’élaboration de propositions utiles pour construire cette Europe de paix et de coopération en s’appuyant sur les réalisations déjà existantes ou ayant existé entre les sociétés civiles mais aussi entre les États de l’espace européen. Ces propositions doivent respecter la souveraineté des peuples et des nations, s’appuyer sur la Charte des Nations unies, les résolutions des Nations unies sur la culture de la paix, les objectifs de développement durable, le climat. Elles doivent accroître les solidarités et les coopérations entre les peuples et débloquer des moyens à travers une diminution conséquente des dépenses militaires.

Le Mouvement de la paix se réjouit que, au plan international (ONU, appel international de prix Nobel, appel de personnalités au plan mondial comme le pape, etc.), se développe une dynamique de plus en plus globale et mondiale en faveur de la paix, de la diminution des dépenses d’armement et pour la ratification du traité sur l’interdiction des armes nucléaires (Tian).

Il appelle dans ce contexte à multiplier les actions de pression et de plaidoyer auprès du président de la République, des parlementaires, des élus locaux, de tous les centres de décisions en France et au plan international, et plus particulièrement lors de :

La journée internationale d’action et du rassemblement de Brest, le 9 janvier 2022, à l’occasion de la réunion de 54 ministres de l’Union européenne (Défense et Affaires étrangères)

Les journées nationales et internationales d’action, autour du 22 janvier, pour la ratification du Tian par tous les États, dont la France (4), à l’occasion du premier anniversaire de l’entrée en vigueur de ce traité.

La conférence d’examen du TNP (traité de non-prolifération nucléaire), qui se tiendra à New York du 4 au 28 janvier 2022, pour que les États signataires, dont la France, respectent leurs engagements au titre de l’article 6 de ce traité.

Les actions précédant la première réunion des États parties au Tian qui se tiendra du 22 au 24 mars 2022 à l’Office des Nations unies à Vienne, avec pour objectif que tous les États qui ne l’ont pas encore fait, dont la France, signent le Tian, le ratifient ou y adhèrent dès que possible et pour le moins assistent à cette réunion en tant qu’observateurs.

L’enjeu est de mobiliser les citoyens, les opinions publiques, pour que le maximum d’États et en particulier les États membres de l’UE, et l’Union européenne en tant que telle, agissent vraiment « pour la paix, le climat, le désarmement nucléaire, et les droits humains qui sont constitutifs des droits de “l’Homme” à la paix ».

À quelques jours du Nouvel An, le Mouvement de la paix rappelle avec force que les défis posés par le réchauffement climatique et la crise sanitaire montrent que l’humanité n’a d’autres chemins pour son avenir que la paix et la construction d’un monde plus juste et plus solidaire.

Déclaration du Mouvement de la paix, le 29 décembre 2021

(1) Cercle de réflexion interarmées 2021.

(2) AFP, 16 septembre 2021.

(3) Ce texte est aussi l’un des premiers accords internationaux mettant dans ses objectifs l’urgence de la question de l’environnement. L’OSCE, Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, qui en est issue, est devenue une vassale de l’Otan en 1999 (« document d’Istanbul » adopté lors du sommet de l’OSCE, novembre 1999).

(4) Signer la pétition sur www.mvtpaix.org

 

publié le 31 décembre 2021

Droits des femmes : un tour du monde des victoires de 2021

Kareen Janselme sur www.humanite.fr

Malgré les attaques et le renforcement des inégalités durant la pandémie, femmes et minorités de genre relèvent la tête et conquièrent de nouveaux droits.

Continuer à se battre malgré la régression des droits en Pologne ou en Hongrie, manifester en Syrie contre les crimes d’honneur, oser suspendre ses jupes et ses dessous en Birmanie contre la répression de la junte militaire, défiler dans l’espace public à Kaboul pour pouvoir continuer à travailler et étudier en Afghanistan, marcher pour dénoncer le viol comme arme de guerre en République démocratique du Congo, descendre dans la rue au Malawi pour défendre son homosexualité interdite…

Malgré les conflits, les crises humanitaires et les dictatures qui impactent au premier plan les femmes et les minorités de genre, celles-ci n’ont pas baissé la tête en 2021. Partout, les inégalités ont été renforcées par la pandémie. Mais le droit peut aussi progresser.

L’Amérique latine souffle le renouveau

En Argentine, alors que l’avortement n’était autorisé qu’à la suite d’un viol ou si la santé de la mère était engagée, une nouvelle loi était promulguée le 14 janvier. Avec ces 45 millions d’habitants, le pays devenait le plus grand État d’Amérique latine à autoriser sans condition l’interruption volontaire de grossesse. En juin, il imposait par la loi un quota de 1 % de personnes transgenres dans les services publics.

Au Pérou, un procès aura bien lieu contre l’ex-président Alberto Fujimori pour avoir stérilisé de force 300 000 femmes dans les années 1990. C’est la décision prise le 11 décembre par un juge qui a retenu les dossiers de plus de 1 300 plaignants et plaignantes. En avril, le rapport des Nations unies « Mon corps est le mien » constatait que, dans 57 pays, près de 50 % des femmes étaient privées des libertés liées à leur corps : violées, stérilisées sans consentement, mutilées.

Au Chili, l’élection à la présidence de la République de Gabriel Boric est de bon augure pour les droits des femmes. Le jeune candidat du Frente Amplio (« front ample »), allié au Parti communiste et soutenu par la gauche traditionnelle, a largement devancé le candidat d’extrême droite José Antonio Kast, défenseur historique de la dictature et du néolibéralisme, ouvertement hostile au droit à l’avortement (même en cas de viol), qui proposait avant le premier tour de supprimer le ministère de la Femme ou de donner des aides sociales aux femmes mariées plutôt qu’aux célibataires.

« Seul un oui est un oui »

En Islande, même si les femmes parlementaires n’ont pas obtenu la parité absolue, leur score est un record. 47,6 % des députées ont été élues en septembre, soit un taux un peu plus important qu’en Suède (47 %). Mais aucun pays d’Europe ne peut encore se targuer d’avoir franchi la barre symbolique des 50 % de représentantes. En Suisse, le mariage pour toutes et tous remportait 64,1 % des suffrages le 26 septembre.

Enfin, en Espagne, arrivait ce 14 octobre au Parlement un projet de loi contre les violences sexistes très attendu : « Seul un oui est un oui » (« Solo si es si »). Si ce texte est définitivement adopté, les victimes de viol n’auront plus à démontrer qu’elles ont résisté ou non à l’agression. Ce projet de loi établit l’obligation d’un consentement explicite pour que l’acte sexuel ne soit pas qualifié de viol. Une révolution dans la conception du droit en Europe.

 

publié le 30 décembre 2021

« Payer 19,61 euros pour aller aux urgences, c’est punitif et contre-productif »

sur www.regards.fr

Samedi 1er janvier 2022, le forfait "patient urgences" entre en vigueur : tout patient non hospitalisé qui se présente aux urgences devra s’acquitter de la somme de 19,61 euros, remboursables par sa mutuelle. On en parle avec Christophe Prudhomme, médecin urgentiste en Seine-Saint-Denis et conseiller régional LFI d’Ile-de-France.

Regards. Cette mesure est présentée par le gouvernement et la majorité présidentielle comme une mesure de simplification. Qu’en penses-tu ?

Christophe Prudhomme. C’est complètement faux. Aujourd’hui, la facturation des hôpitaux est un joyeux bordel : nous avons un système avec de multiples payeurs - comme l’assurance maladie obligatoire et les assurances maladie complémentaires. Tout cela génère une suradministration très coûteuse.

Il n’y a pas que les syndicalistes et les dangereux gauchistes qui pensent que la suradministration est coûteuse puisque le directeur de l’Assistance Publique - Hôpitaux de Paris (APHP), Martin Hirsch, alors qu’il rencontrait des difficultés au moment de la facturation des patients Covid hospitalisés en réanimation qui se retrouvaient avec des reste-à-charge de plusieurs milliers d’euros lorsqu’ils n’avaient pas la bonne assurance maladie complémentaire, avait déclaré que, si l’on simplifiait le financement des hôpitaux pour qu’il n’y ait qu’un seul payeur, la Sécurité sociale, cela lui permettait d’économiser 1.500 emplois rien qu’à l’APHP !

Aujourd’hui, le forfait “patient urgence” ne répond pas au problème de la complexité de la facturation à l’hôpital.

C’est donc une mauvaise mesure selon toi ? On ne peut rien y voir de bon ?

Christophe Prudhomme. C’est une mauvaise mesure qu’il ne faut pas mettre en oeuvre. D’ailleurs, elle devait être appliquée au 1er janvier 2021 mais, au regard de la situation des hôpitaux, le gouvernement a pris la décision de la reporter sine die. Il est étonnant qu’au 1er janvier 2022, alors que l’on est dans une situation aussi critique qu’au 1er janvier 2021, ils décident brutalement de l’appliquer.

Les gens qui vont payer les 19,61 euros, ce sont les gens qui viendront juste pour une consultation sans être hospitalisés. C’est punitif et contre-productif car cela ne résout pas le problème de l’organisation de la médecine de ville.

C’est un palliatif pour contrer maladroitement un problème systémique d’organisation des soins selon toi ?

Christophe Prudhomme. L’honorable député Mesnier qui a été antérieurement médecin urgentiste mais qui n’a pas pu exercer très longtemps puisqu’il a rapidement élu, est à l’origine de la mesure de ce forfait “patient urgence”. Il l’a présentée comme une mesure permettant de désengorger les urgences puisque l’encaissement se ferait immédiatement et non plus à la suite d’un envoi de facture comme c’est le cas actuellement.

Le problème, c’est que c’est punitif alors qu’il n’y a pas d’autres solutions : dans n’importe quel système, il y a des gens qui abusent mais ils sont ultra-minoritaires. L’essentiel des gens qui viennent aux urgences ne viennent pas par plaisir mais parce qu’ils ne trouvent pas de médecin en ville car il y a de moins en moins de médecins généralistes et que ceux qui restent sont débordés. Or quand tu as 40 de fièvre, la diarrhée ou que tu tousses, tu as envie de voir un médecin dans la journée, pas sous trois jours : tu vas donc à l’hôpital.

De plus, l’exercice de la médecine de ville ne correspond plus aux besoins des patients : quand tu vas voir un médecin en ville, il va te prescrire une prise de sang. Tu vas donc devoir aller ensuite dans un laboratoire d’analyses médicales. Mais il va aussi peut-être te prescrire une radio donc il faut que tu trouves un cabinet de radiologie. Si tu viens aux urgences, même si tu restes 6 heures, tu as tout sur place : soit c’est grave et tu es hospitalisé, soit ça ne l’est pas et on renvoie à domicile mais tu es rassuré.

Les patients peuvent-ils sortir gagnants, une fois cette mesure appliquée ?

Christophe Prudhomme. Certains vont s’en sortir avec une facture allégée, d’autres vont devoir davantage. Aujourd’hui, quand un patient vient aux urgences, il paie quelque chose. Mais pas immédiatement : il va recevoir une facture avec une prise en charge par l’assurance maladie et les assurances complémentaires.

Par ailleurs, il n’est pas question, alors que nous, soignants, sommes déjà débordés par des tâches administratives, que l’on se préoccupe de récupérer les 19,61 euros auprès des patients. Il est certain que les soignants vont refuser catégoriquement de remplir cette tâche. Il faudra donc embaucher des personnels administratifs supplémentaires, ce qui est un non-sens pour une mesure soit-disant de simplification…

Dernier point : les gens qui viennent aux urgences et qui sont stressés parce qu’ils sont accueillis dans des conditions qui ne sont pas bonnes, si on leur dit de surcroit qu’ils ne peuvent pas partir s’ils n’ont pas payé les 19,61 euros, cela peut être source d’agressivité et de tensions.

En un mot comme en cent : la seule simplification valable, c’est un financeur unique de l’hôpital, à savoir la Sécurité sociale.

publié le 30 décembre 2021

Décryptage. Pourquoi le télétravail n'est pas une solution miracle pour protéger les salariés de la vague Omicron

Stéphane Guérard et Loan Nguyen sur www.humanite.fr

En plus du passe vaccinal, le gouvernement veut croire que l’obligation de trois ou quatre jours de travail à distance permettra de contenir le Covid et son variant Omicron. Une mesure à la portée forcément limitée. Explications

La priorité étant d’« éviter la paralysie » du pays, singulièrement de son économie, les mesures à disposition du gouvernement n’étaient pas légion, côté travail, pour contrecarrer les déferlantes successives du Covid. Ce mardi, la ministre Élisabeth Borne s’est ingéniée à monter en épingle la mesure sanitaire phare et paradoxale annoncée la veille par Jean Castex d’une « obligation » de télétravail, mais seulement « lorsque c’est possible », de « trois jours par semaine en moyenne, voire quatre, pour les postes qui le permettent, pendant trois semaines, à compter du 3 janvier ». Mais ce nouveau recours au travail à domicile a une portée limitée pour la sauvegarde de la santé des travailleurs.

1. Seulement un salarié sur trois concerné

Pour la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques du ministère du Travail (Dares), aucun doute : « Le télétravail réduit les risques dans le cadre professionnel. » Selon les chiffres du mois de mai de ce service, les salariés à distance éprouvent moins de difficulté que ceux « en présentiel » à respecter les gestes barrières et attribuent donc moins souvent leur contamination à leur travail que leurs collègues « sur site ».

Voir aussi : L'accès au télétravail, une nouvelle fracture entre les salariés ?

Mais cet effet préventif rencontre de sérieuses limites. « Il ne concerne qu’une minorité de travailleurs. Au plus fort du premier confinement, seulement un tiers des salariés travaillaient à distance. Les métiers de service, en contact avec des usagers ou des clients, donc les plus exposés, n’y ont pas accès », relève l’économiste Thomas Coutrot. Et « si le télétravail sert à diminuer les risques de contamination dans les transports, ses bienfaits sanitaires se heurtent aux conditions de logement des salariés à distance, souligne le spécialiste du travail. Plus leurs revenus sont bas, moins leurs logements sont grands, plus les risques de contaminations intrafamiliales sont élevés. »

2. Une « obligation » peu contraignante

Du côté de ceux qui vont avoir la charge de contrôler la bonne application de ces trois jours de télétravail hebdomadaires, on reste dans l’expectative de la traduction concrète de ces annonces ministérielles. « Depuis mars 2020, le gouvernement a affirmé à plusieurs reprises que le télétravail devenait impératif, mais sans jamais faire autre chose qu’inscrire cette mesure dans son protocole national, dont le Conseil d’État a jugé qu’il n’avait qu’une valeur de recommandation », souligne Alexandra Abadie, secrétaire nationale de la CGT du ministère du Travail, qui représente notamment les inspecteurs du travail. En l’absence de décret qui pourrait réellement modifier la donne, les agents de contrôle craignent que l’exécutif en reste une fois de plus à un effet d’annonce.

L’évocation par Élisabeth Borne d’une possibilité d’amendes administratives en cas de manquement des employeurs ne satisfait pas non plus les fonctionnaires. « Ces sanctions resteraient à la main des directeurs régionaux, un peu comme c’est actuellement le cas pour les mises en demeure. Il faut savoir qu’entre janvier et novembre 2020, sur les 28 000 interventions de l’inspection du travail pour des manquements des employeurs liés au Covid, seules 110 ont donné lieu à des mises en demeure de la part des directeurs régionaux », précise Alexandra Abadie, qui estime que ces amendes sont loin d’être « l’outil miracle », d’autant que ces procédures, soumises à des échanges contradictoires entre l’administration et les employeurs, prennent un certain temps avant d’aboutir. « La solution la plus efficace, celle que nous demandons, c’est que l’agent de contrôle puisse interrompre l’activité d’une entreprise qui ne protège pas ses salariés, pour pouvoir la soustraire en urgence au risque, comme cela se fait pour les chantiers dangereux », rappelle la syndicaliste.

3. D’autres mesures de prévention oubliées

L’injonction au travail à distance a d’autant moins de portée que le gouvernement a le projet d’ « alléger le délai d’isolement des cas contacts » (entre 7 et 17 jours pour les membres d’une même famille), afin d’éviter que l’activité économique ne se trouve paralysée par un manque de travailleurs. « Ce devrait être précisé en fin de semaine. La santé du salarié devrait primer. Or, l’exécutif fait une fois de plus le choix de privilégier l’économie. C’est d’autant plus incompréhensible dans les hôpitaux, où l’on rappelle des personnels cas contacts alors que leurs collègues restent suspendus en raison d’un défaut de vaccination », déplore Baptiste Talbot, représentant de la CGT au point d’information du ministère du Travail.

Cet article pourrait aussi vous intéresser : Etre syndicaliste en temps de Covid : un travail « infernal »

Pour Céline Verzeletti, secrétaire confédérale de la CGT, d’autres mesures essentielles manquent à l’appel. « Avoir du gel, des masques, notamment des FFP2 pour les salariés les plus exposés, devrait être une priorité. Mais ces mesures préventives obligent à revoir les organisations du travail, les locaux, la productivité… »

publié le 29 décembre 2021

Contre la concentration des médias, reprendre le contrôle

par Erwan Manac'h sur www.politis.fr

Les garde-fous sont trop rares et insuffisamment appliqués face au mouvement de concentration des médias et à la perte d’indépendance. Des syndicats de journalistes à Reporters sans frontières (RSF), un consensus large se dessine sur les principales solutions à mettre place pour résoudre le problème posé par la concentration des médias.

Réécrire la loi anti-concentration

La loi censée endiguer la concentration des médias date de 1986. Une date qui s’apparente à la préhistoire au regard des bouleversements qu’a connus le paysage médiatique. Un même propriétaire ne peut posséder des journaux couvrant plus de 30 % de la diffusion de la presse quotidienne « d’information politique et générale » – ce qui est très peu contraignant. Le texte ne permet pas de freiner l’intégration de médias dans des groupes ayant des intérêts autres que l’information, ni la concentration de médias télé, écrits ou radio au sein d’un même groupe. Elle exclut de facto les périodiques et magazines. Et rien n’interdit par exemple qu’une même personne physique ou morale soit propriétaire de l’ensemble des chaînes d’information en continu. « Il est urgent de travailler à une grande loi de la presse », souligne Laurent Villette, secrétaire général de l’union syndicale fédérale CFDT-Journalistes.

RSF juge indispensable une réelle transparence sur la propriété des médias.- L’association réclame aussi l’abaissement des seuils de concentration pour interdire à un groupe ou à un milliardaire de posséder plusieurs médias. La loi pourrait également limiter la possibilité, voire interdire à des groupes bénéficiant de commandes publiques, d’acheter des titres, et ce quel que soit leur support.

L’indépendance passe également par la lutte contre la précarité des journalistes. 

Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (lire page 33) ne s’est pas non plus démarqué par son excès de zèle pour garantir « l’honnêteté, l’indépendance et le pluralisme de l’information », qui sont inscrits dans ses missions. Roch-Olivier Maistre, son président, déclarait en septembre que « le régulateur est dans un esprit d’ouverture et de compréhension vis-à-vis des opérations de rapprochement » entre TF1 et M6 et au sein de l’empire Bolloré. Son rôle est pourtant déterminant, particulièrement dans l’attribution des licences, ou pour renégocier les conventions signées, par exemple avec CNews, qui n’est plus une chaîne d’information comme lors de son lancement. L’institution pourrait également utiliser ses pouvoirs de sanction lorsque des atteintes à l’indépendance sont clairement constatées. Il est à relever que la présidence du CSA comme celle de l’Autorité de la concurrence – dont le rôle est crucial pour tenter de limiter l’appétit de Vincent Bolloré et dans l’arbitrage de la fusion TF1-M6 – sont directement nommées par l’Élysée.

Conditionner les aides à la presse

Les aides à la presse constituent aussi un levier central. Elles sont aujourd’hui inéquitablement réparties. 90 % vont à la presse papier et neuf groupes en ponctionnent les deux tiers. Et elles ne sont ni transparentes, ni évaluées, ni soumises à objectifs, ce qui entretient, selon le Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (Spiil), « une logique de rente sans contrepartie ».

Conditionner ces aides pourrait avoir un effet incitatif pour favoriser certaines bonnes pratiques. Il s’agirait par exemple de les distribuer en fonction du nombre de journalistes salariés dans une rédaction afin de favoriser les médias qui produisent de l’information et couper le robinet à des acteurs comme Reworld Media, qui a racheté Science et Vie pour en faire un support essentiellement publicitaire. La place des salariés au sein des conseils d’administration pourrait également servir d’aiguillon pour que l’indépendance rédactionnelle soit érigée en priorité. Julia Cagé, économiste, et Benoît Huet, avocat, proposent également que, pour garantir l’efficacité démocratique de ces aides, elles soient distribuées chaque année par les citoyens sous la forme de « bons pour l’indépendance des médias » (lire pages 40-41). Les syndicats demandent qu’elles soient conditionnées au respect du code du travail et de la convention collective des journalistes, à la bonne tenue du dialogue social et à l’adoption d’un accord d’égalité femmes-hommes ou d’une charte déontologique.

Renforcer les contre-pouvoirs des rédactions

La loi prévoit un « droit d’opposition » depuis 2016 : un journaliste peut refuser une commande de sa hiérarchie si elle est « contraire à sa conviction professionnelle », au regard de la charte déontologique adoptée par son entreprise. Mais ce droit nouveau reste individuel. La plupart des acteurs du secteur préconisent donc que l’équipe rédactionnelle soit légalement reconnue en tant qu’entité à même de faire des recours en justice. « Avec un statut juridique à la rédaction, le droit d’opposition sera alors collectif, à l’abri des pressions, de la censure et de l’autocensure », souligne Emmanuel Poupard, du Syndicat national des journalistes (SNJ).

Pour limiter les pressions actionnariales, beaucoup d’acteurs sont favorables à l’inscription dans la loi d’un délit de trafic d’influence en matière de presse, ciblant les pressions sur les rédactions pour qu’elles réalisent, ou non, un reportage en fonction des intérêts du propriétaire.

L’enjeu est aussi celui du pouvoir au sein des entreprises de presse. Julia Cagé et Benoît Huet suggèrent de donner davantage de poids, dans les conseils d’administration des médias, aux salariés qui ne possèdent pas d’actions. « Il faudrait aussi favoriser le statut de coopérative dans les entreprises de presse, qui sont la garantie la plus solide que le pouvoir n’échappera pas aux salariés », complète Emmanuel Poupard. Une proposition reprise par La France insoumise, qui suggère également que les présidents de France Télévisions et de Radio France soient élus par le Parlement.

La profession a toujours été réticente à la création d’un « conseil de l’ordre  ».

Pour Laurent Villette, l’indépendance passe également par la lutte contre la précarité. « Comment dire non à une commande quand on est en CDD, stagiaire ou pigiste ? Le salariat est important pour pouvoir appliquer la déontologie. » La profession s’est dotée de règles censées protéger l’indépendance (conditions d’emploi, statut de pigiste, clause de conscience), mais elles restent trop souvent ignorées, regrette-t-il. « Quand on fait remonter des infractions, on nous répond par des promesses, mais rien ne change. La convention collective n’est pas appliquée partout, notamment dans les petites boîtes. »

Remettre la déontologie au cœur des métiers

« La déontologie est un travail quotidien, elle est malheureusement trop souvent écartée des conférences de rédaction », regrette Emmanuel Poupard. Ce constat a fait naître en 2016 des comités d’éthique, censés jouer le rôle de gardien du temple. Mais ils se sont révélés inopérants. Les personnalités extérieures qui le composent, nommées par les actionnaires, rendent des avis uniquement consultatifs et n’ont que très rarement été saisies par les journalistes.

La profession a toujours été réticente à la création d’un « conseil de l’ordre » qui risquerait de prendre les traits d’un tribunal d’opinion. Mais une structure plus indépendante, soutenue par les syndicats, existe depuis 2019. Le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM), où siègent à égalité des journalistes, des patrons de presse et des représentants du public, offre à tout citoyen la possibilité de formuler des recours et rend des avis étayés.

Les syndicats défendent par ailleurs, et depuis longtemps, l’idée que la charte déontologique soit adossée à la convention collective ou au contrat de travail pour lui donner une valeur juridique et la rendre opposable à l’employeur en cas de désaccord.

Beaucoup d’autres propositions sont sur la table. Le Spiil propose des mesures fortes pour contrer la toute-puissance des Gafam (Google et Facebook sont à l’origine de plus de 50 % du trafic des sites de presse). Il préconise la publication et la réglementation des algorithmes, pour que le contenu informatif ne soit pas invisibilisé par rapport aux fausses informations. Le syndicat préconise également que la liberté de la presse soit inscrite dans la Constitution, afin d’en faire un rempart contre les lois liberticides qui se multiplient (loi sur le secret des affaires, sur les fausses informations, sur la sécurité globale, etc.).

De son côté, RSF veut revoir les procédures pénales pour que les plaintes bâillons contre les médias ne soient pas handicapantes (pas de mise en examen systématique en cas de plainte en diffamation avec constitution de partie civile) et que les procédures abusives soient punies.

Les candidats à l’élection présidentielle auront-ils le courage d’affronter les propriétaires de presse pour limiter conflits d’intérêts, censure, concentration, et faire en sorte que la presse française ne soit plus un Monopoly pour milliardaires en quête d’influence ?

publié le 29 décembre 2021

Passe vaccinal. Pourquoi communistes et insoumis voteront contre

Diego Chauvet sur www.humanite.fr

Le ministre de la Santé a défendu le projet de loi en commission le 29 décembre. Il doit être adopté pour entrer en vigueur le 15 janvier. Communistes et insoumis voteront contre ce texte examiné en séance plénière à l’Assemblée nationale à partir du 3 janvier, puis au Sénat à partir du 5 janvier.

Le ministre de la Santé, Olivier Véran, justifiait devant les députés la transformation du passe sanitaire en passe vaccinal et les nouvelles restrictions décidées par le gouvernement. Le 29 décembre en commission des lois, le ministre a salué le succès du passe sanitaire lors de la quatrième vague l’été dernier, et s’est appuyé sur ce précédent pour appeler l’Assemblée à voter le projet de loi. C’est le 15 janvier que le nouveau passe vaccinal doit entrer en vigueur.

Des questions sur la mise en circulation d’autres vaccins tels que Novavax et Valneva

Dans l’opposition, les interpellations du ministre de la Santé ont été diverses. À droite, LR votera le projet de loi selon Ian Boucard : « nous partageons avec vous la nécessité de tout faire » pour enrayer cette nouvelle vague. Au PS également, les députés voteront le texte. Les insoumis et les communistes sont contre.

Un certain nombre de questions et de critiques ont été adressées au gouvernement, y compris de la part des groupes politiques qui voteront en faveur du projet de loi. À droite, Ian Boucard a critiqué la gestion de la crise et « les excès de communication » de l’exécutif : « tout ça pour ça » a-t-il raillé, qualifiant les dernières annonces de Jean Castex de « ridicules ».

Les députés LR veulent en outre limiter le passe sanitaire aux majeurs, et supprimer la capacité donnée aux commerçants de vérifier l’identité des personnes. Du côté des socialistes, Cécile Untermaier a souligné la défiance vis-à-vis des vaccins et interrogé le gouvernement sur la mise en circulation d’autres vaccins tels que Novavax et Valneva, attendus par certains Français qui refusent ceux de Pfizer et Moderna.

La création de « deux catégories de citoyens »

À gauche, les critiques les plus fortes sont venues des communistes et des insoumis. Mathilde Panot, pour la FI, a fustigé une « convocation » des députés entre Noël et le jour de l’an pour « avaliser en un temps record » la création de « deux catégories de citoyens dans le pays », vaccinés et non vaccinés. Soulignant également un « hôpital à bout de souffle », elle a qualifié la politique sanitaire du gouvernement de « délétère », en rappelant que l’OMS est défavorable à l’obligation vaccinale. « Nous sommes convaincus que le vaccin est utile », a scandé la députée insoumise, « mais pas le passe ».

Chez les communistes, c’est Sébastien Jumel qui s’est opposé à « un acte d’autorité de nature à cliver chaque jour un peu plus la société française ». « Nous partageons la conviction que la vaccination est un bien fait pour nous-même et un acte de protection collective », a également précisé le député de Seine-Maritime. « Le texte instaure de fait une obligation vaccinale pour les citoyens, alors qu’il n’y a pas d’obligation de faire pour l’État », a expliqué Sébastien Jumel en faisant allusion à la situation des hôpitaux et à l’absence de bilan des mesures précédentes. « En démocratie il n’y a pas de place pour les menaces », a-t-il conclu face à Olivier Véran.

Le texte sera examiné en séance plénière à l’Assemblée nationale à partir du 3 janvier, puis au Sénat à partir du 5 janvier.


 

Obligation

Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr

De fait, le gouvernement nous entraîne vers l’obligation vaccinale sans l’assumer, en évacuant le débat sur la question essentielle: quelle est la bonne stratégie globale pour lutter contre l’épidémie Covid-19? Il est trop facile de tout miser sur la vaccination avec un glissement inquiétant vers la désignation des « mauvais citoyens » que seraient les non-vaccinés, traités de fait comme des boucs émissaires.

Bien entendu, il faut améliorer encore la couverture vaccinale, mais en allant vers les populations encore insuffisamment couvertes que sont 10 % des plus de 75 ans ou les plus pauvres, dont le taux de vaccination est très inférieur à la moyenne nationale.

Par ailleurs, la vaccination n’est pas l’arme absolue et la modification durable de certains aspects de notre vie quotidienne est aussi importante. Or là, le bât blesse, car il n’est plus possible de ne pas prendre en compte les effets délétères des mesures de restriction de la vie sociale sur la santé de ceux qui souffrent d’autres pathologies, et qui sont beaucoup plus nombreux que les malades Covid-19.

En outre, et c’est capital: les mesures dites du Ségur de la santé ne répondent pas à l’urgence de la situation de crise des hôpitaux qui sont à la limite de l’effondrement. Aussi, la priorité politique ne peut pas être d’instrumentaliser le débat autour de mesures autoritaires, visant au meilleur positionnement tactique à quelques semaines de l’élection présidentielle. Personne ne peut prédire l’évolution de l’épidémie dans les mois et les années qui viennent.

 

 

Passe vaccinal. Sébastien Jumel : « Sans stratégie sanitaire, le gouvernement choisit l’autorité »

Lola Ruscio sur www.humanite.fr

L’élu PCF Sébastien Jumel émet de vives critiques à l’égard du texte annoncé lundi soir par Jean Castex et dénonce sa gestion antidémocratique de la pandémie. Il appelle à réarmer l’hôpital public. Entretien

Sébastien Jumel Député PCF de Seine-Maritime

Le député PCF de Seine-­Maritime s’opposera à l’Assemblée nationale, ce mercredi en commission, au projet de loi entérinant le passe vaccinal. Il rappelle l’urgence de lever les brevets sur les vaccins, seul moyen efficace pour faciliter leur accès et ainsi éviter l’émergence de nouveaux variants.

Comment réagissez-vous à la transfor­mation du passe sanitaire en passe vaccinal ?

Sébastien Jumel Pour la douzième ou treizième fois, le gouvernement propose un texte pour gérer la crise sanitaire sans tirer les leçons des échecs précédents. Mieux, il trahit une fois de plus ses propres ­déclarations : souvenez-vous, quand ­Emmanuel Macron disait qu’il était hors de question de créer un passe sanitaire, lorsqu’on nous assurait qu’il n’était pas question de lancer un passe vaccinal… Cela illustre bien l’absence de stratégie, le manque de cohérence et de lisibilité des choix du gouvernement. Comme lors des textes précédents, le gouvernement fait le choix d’une gestion autoritaire de la crise sanitaire et prend toutes ses décisions au sein d’un Conseil de défense antidémocratique. Or, la priorité du gouvernement devrait être celle de rassembler le pays, de rassurer, et pas de crisper les récalcitrants aux vaccins ou ceux qui sont tout simplement inquiets.

Le gouvernement assure que ce nouveau dispositif permettra de relancer la campagne vaccinale. Cela ne vous convainc pas ?

Sébastien Jumel Non. Je ne pense pas que le passe vaccinal soit de nature à convaincre les six millions de Français non vaccinés. Cette nouvelle décision autoritaire risque d’amplifier les tensions, les crispations. Au lieu d’obliger les gens à se vacciner, le gouvernement devrait privilégier une politique sanitaire axée sur les leviers suivants : aller au contact des plus fragiles, des récalcitrants ; investir dans la médecine de ville, la médecine scolaire, notamment pour les plus jeunes. Bien sûr, il faut aussi réarmer l’hôpital public, complètement dévasté après des années d’austérité budgétaire.

Quelles sont les mesures ­problématiques que vous dénoncez ?

Sébastien Jumel Il y a d’abord la question des contrôles d’identité. Le texte permettrait à de simples restaurateurs, à des vigiles, à des employés de vérifier l’identité du détenteur du passe en cas de soupçon de fraude. Or, ils ne sont ni formés ni habilités à effectuer cet acte policier. On ne doit surtout pas transférer cette compétence à des acteurs du secteur privé, quel qu’en soit le motif. Si cette disposition ahurissante passe, ce serait une atteinte forte à nos libertés individuelles. Les députés communistes voteront contre cette loi. En outre, celle-ci ne prévoit rien pour investir dans la santé, ni pour rendre accessible la vaccination à toutes et tous. Il n’y a rien non plus sur la gratuité des tests, ni sur les moyens à mettre en œuvre pour accélérer la vaccination des personnes fragiles. Mais il n’y aura plus de café au comptoir, plus de concerts debout… Le gouvernement tâtonne et l’efficacité de ses mesures reste à prouver.

Quelles solutions préconisez-vous pour endiguer la pandémie ?

Sébastien Jumel Sur la méthode, nous prônons le dialogue avec les maires, les acteurs locaux, les scientifiques et les syndicats. Si le gouvernement les avait écoutés, on n’en serait certainement pas là. Concrètement, il faut absolument lever les brevets sur les vaccins. Sans cela, la situation sanitaire va se répéter inlassablement, avec l’apparition de nouveaux variants émergeant de pays où l’accès aux vaccins se fait toujours attendre. Cette mesure d’urgence doit s’accompagner d’un plan massif de vaccination de l’humanité tout entière, tel que le préconise le directeur de l’OMS. En France, la politique sanitaire doit miser sur les acteurs de proximité afin de vacciner l’ensemble de la population et rassurer ceux qui expriment des craintes. Il faut également redonner des moyens à l’hôpital public, rouvrir les milliers de lits fermés durant la crise sanitaire. Enfin, le remboursement des tests, des masques FFP2 (pour les personnels soignants et les plus fragiles notamment) est indispensable. Sans oublier l’école, où il faut équiper les classes pour pouvoir les aérer. Bref, il faut un État qui protège plutôt qu’un État autoritaire.

publié le 28 décembre 2021

Occupation. Aggravation de la colonisation sur le Golan

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Israël a annoncé le doublement du nombre de colons dans ce territoire syrien occupé depuis 1967 et dont l’annexion est reconnue par Washington.

Le premier ministre israélien, Naftali Bennett, aime bien les symboles. Dimanche, il a réuni les membres de son gouvernement sur le plateau du Golan pour y dévoiler rien moins qu’un plan visant à doubler le nombre de colons dans cette zone stratégique prise à la Syrie en 1967 et annexée il y a quarante ans.

Un territoire éminemment stratégique

Riche en eau, ce territoire surplombe la Galilée et le lac de Tibériade du côté contrôlé par Israël, et commande la route vers Damas du côté syrien. Ce qui en fait un territoire éminemment stratégique. Le coût du plan élaboré par le gouvernement israélien est estimé à un milliard de shekels (environ 280 millions d’euros).

Environ 25 000 colons israéliens vivent aujourd’hui sur le plateau du Golan aux côtés de quelque 23 000 Druzes qui, bien qu’ayant le statut de résidents en Israël, se considèrent toujours comme Syriens. Selon le plan, 7 300 unités de logement seront construites dans les cinq ans à venir dans les colonies existantes, ainsi que deux nouvelles colonies, Assif et Matar, accueillant 6 000 maisons. Cela devrait permettre d’ajouter au total 23 000 habitants juifs israéliens à la population actuelle du Golan, diminuant d’autant la population originelle essentiellement druze. Une judaïsation de ce territoire syrien, à l’instar de ce qui se déroule à Jérusalem-Est, territoire palestinien.

Rappeler les engagements de ­Washington

« Il va sans dire que le plateau du Golan est israélien », a d’ailleurs tenu à réaffirmer Naftali Bennett, moins pour se rassurer que pour rappeler les engagements de ­Washington. En mars 2019, l’ancien président américain Donald Trump a signé le décret reconnaissant officiellement la souveraineté d’Israël sur le plateau du Golan, une décision en rupture avec la position des États-Unis depuis des décennies. Et le chef du gouvernement israélien s’est fait un plaisir de rappeler que « l’administration de Joe Biden a clarifié qu’il n’y avait pas de changement de cette politique ». En février dernier, le nouveau secrétaire d’État états-unien, Antony Blinken, a bien déclaré que le Golan était « très important pour la sécurité d’Israël », mais que « les questions de légalité (étaient) d’un autre ordre ». Ce qui ne signifie pas que les États-Unis vont émettre la moindre protestation, la question sécuritaire prenant le dessus sur toutes les autres. D’autant que les « grandes oreilles » installées sur le Golan, c’est-à-dire toutes les infrastructures d’écoute des communications syriennes et libanaises, sont également précieuses pour les services de renseignement américains.

« Un large consensus israélien»

Le premier ministre israélien fait d’une pierre deux coups en faisant avaler cette couleuvre à l’ensemble de sa coalition. « Notre objectif est de doubler la colonisation sur les hauteurs du Golan. La nécessité de renforcer, de nourrir et de réconcilier l’endroit est commune à nous tous, a-t-il insisté. Le fait que des ministres du gouvernement de gauche et de droite soient assis ensemble est émouvant. Notre gouvernement permet la redécouverte d’un large consensus israélien. » Les ministres du Meretz (gauche sioniste) et du Parti travailliste n’ont pas bronché, pas plus que ­Mansour Abbas, le représentant des islamistes palestiniens, le parti Ra’am (qui participe à la coalition sans maroquin). «  Le Golan est un territoire syrien occupé. Tous les éléments de la coalition sont responsables des décisions prises lors de ces réunions du cabinet ainsi que de l’aggravation de la colonisation et de la violence des colons », a dénoncé Ahmad Tibi, député de la Liste unie.

 

publié le 28 décembre 2021

Loi Waserman :
 

le Sénat appuie sur le frein

Sur https://altermidi.org

Les amendements adoptés au Sénat constituent une régression par rapport à la situation actuelle et à la loi Sapin 2 de 2017, qui donnait une définition large du lanceur d’alerte. Les sénateurs ont annulé l’essentiel des dispositions progressistes de la proposition de loi Waserman sur les lanceurs d’alerte.

La proposition de loi Waserman, transposant la directive européenne sur les lanceurs d’alerte, a été débattue le 15 décembre à la commission des lois du Sénat. Alors que cette proposition de loi a été adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale, les sénateurs ont annulé l’essentiel des dispositions progressistes du texte.

Pire, les amendements qu’ils ont adoptés constituent une régression par rapport à la situation actuelle et à la loi Sapin 2 de 2017, qui donnait une définition large du lanceur d’alerte. A l’inverse, ces amendements prévoient notamment que :

  • La définition du lanceur d’alerte est limitée à celles et ceux qui dénoncent des « violations graves » de la loi, alors qu’aujourd’hui il faut dénoncer des faits contraires à l’intérêt général pour être considéré comme lanceur d’alerte. Une régression majeure ! Avec cette définition Antoine Deltour (affaire LuxLeaks) n’aurait pas été reconnu comme lanceur d’alerte et aurait été condamné par les tribunaux.

  • Les syndicats et les ONG perdent la possibilité d’accompagner les lanceurs d’alerte. La directive prévoit pourtant la possibilité pour les personnes morales d’être facilitateurs d’alerte, d’accompagner les lanceurs d’alerte et d’être protégées contre les représailles

  • Les protections pour les lanceurs d’alerte prévues par la directive et la proposition de loi ont été considérablement rognées. Par exemple, suite aux amendements des sénateurs, les lanceurs d’alerte ne seraient plus protégés de poursuites au pénal

  • Les possibilités de saisir la presse sont sévèrement limitées, alors qu’il s’agit souvent de la seule façon de faire entendre les alertes. Avec une telle rédaction de la loi, la lanceuse d’alerte de 3M (masques anti-amiante défectueux) n’aurait pas pu rendre publique son alerte.

  • Le Sénat ouvre la possibilité aux multinationales de mettre en place leurs canaux d’alerte à l’échelle mondiale et pour l’ensemble du groupe. Si les alertes des salarié.e.s français.e.s sont uniquement traitées aux Etats-Unis, leurs chances d’être entendues seront encore plus maigres qu’aujourd’hui…

 

Réactions

Nayla Glaise, présidente d’Eurocadres :

« Ces amendements sont contraires à la directive sur de nombreux points, à commencer par la clause de régression prévue par la directive. Nous avons gagné cette directive de haute lutte, grâce à la mobilisation d’Eurocadres, de ses syndicats affiliés et de la coalition d’ONG et de journalistes que nous avons créé. Nous ne laisserons pas faire les tentatives de détricotage ! ».

Sophie Binet, secrétaire générale de l’Ugict-CGT estime [qu’] « il s’agit d’une très grave régression. Nous appelons les sénateurs à rétablir la version initiale de la proposition de loi lors de son examen en séance plénière, le 19 janvier prochain. Nous nous méfions des manœuvres conduisant à jouer la montre pour empêcher l’adoption de la proposition de loi avant la fin de la session parlementaire. La responsabilité du président de la République est engagée : alors que la France prend la présidence de l’Union Européenne, l’exécutif doit garantir la transposition la plus favorable de cette directive essentielle pour les libertés ».

Emmanuel Vire, secrétaire général du SNJ-CGT

« Ces amendements démontrent l’influence des lobbys sur le Parlement et la volonté de museler journalistes, lanceurs d’alerte et syndicats. Le gouvernement doit protéger la liberté d’informer et d’être informé, garantie démocratique fondamentale, qui permet l’organisation de contre-pouvoirs citoyens face aux multinationales ».

publié le 27 décembre 2021

Nucléaire. La centrale du Tricastin connaît de nouveaux déboires

Emilio Meslet sur www.humanite.fr

Des eaux usées contaminées au tritium ont fuité mi-décembre dans une cuve théoriquement étanche. L’Autorité de sûreté nucléaire assure que le risque est nul, la pollution étant circonscrite à l’intérieur du site.

Un deuxième incident en deux ans dans la centrale nucléaire du Tricastin. Après une première fuite en novembre 2019 pour laquelle EDF a été critiqué pour n’avoir communiqué qu’en janvier 2020, le site, à cheval entre la Drôme et le Vaucluse, a été le lieu d’une nouvelle fuite de tritium, un isotope radioactif de l’hydrogène. Le 15 décembre, l’exploitant EDF a signalé un « événement significatif pour l’environnement » à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) après « la détection d’un marquage en tritium de l’eau souterraine contenue dans l’enceinte géotechnique située sous la centrale ». Trois jours plus tôt, une quantité anormalement élevée de matière radioactive – 28 900 becquerels par litre (Bq/l) – avait été relevée, grâce aux prélèvements quotidiens, alors qu’une mesure de 1 000 Bq/l oblige déjà à alerter l’ASN. Aujourd’hui, les valeurs observées se placent sous les 11 000 Bq/l. Cela signifie que le tritium restera présent, dans des proportions anormales, pendant « quelques mois » encore , dans cette cuve de 12 mètres de profondeur présentée comme imperméable, dont les murs mesurent 60 centimètres d’épaisseur.

Une étanchéité mise en doute

Une thèse de l’étanchéité à laquelle Bruno Chareyron, directeur du laboratoire de la Commission de recherche et d’information indépendante sur la radioactivité (Criirad), ne croit pas. Selon ses propos rapportés par Mediapart, l’atome d’hydrogène est très petit et « particulièrement mobile », et pourrait donc traverser les murs de 60 centimètres de béton. Ainsi, il considère que l’enceinte géotechnique « ne peut être considérée comme étanche au tritium ».

EDF dément. Dans un communiqué paru le 20 décembre, l’énergéticien explique que « les eaux souterraines (étant) séparées de la nappe phréatique, (elles) ne peuvent en aucun cas se mélanger ». Au final, « cet événement est sans conséquence sanitaire », assure encore EDF, ces eaux ne servant « ni pour la production d’eau potable, ni pour les besoins agricoles ou d’élevage ».

« Aucune contamination de la nappe phréatique à l’extérieur n’a été mise en évidence », indique pour sa part l’ASN. Cette dernière classe cette fuite au niveau 0 de l’échelle internationale des événements nucléaires, c’est-à-dire comme un « écart » n’ayant « aucune importance du point de vue de la sûreté ».

Comment cela a-t-il pu malgré tout se produire ? Du 25 novembre au 8 décembre, selon l’ASN et la direction de la centrale nucléaire, qui a identifié la source de l’incident, 900 litres d’effluents ont débordé d’un réservoir « rempli au-delà de sa cote d’usage » avant de s’écouler vers des caniveaux de récupération d’eaux pluviales. Ces eaux usées ont ensuite contaminé la nappe après infiltration dans le sol. L’ASN, lors d’une inspection le 21 décembre, a repéré « des défaillances des capteurs d’alarme de niveaux hauts des cuves d’entreposage », qu’il faut donc remettre en état. En attendant, elle demande de réduire les volumes dans les cuves d’effluents.

Si, d’après les autorités, il n’y a pas de risque sanitaire lié à la fuite de la centrale du Tricastin, cela ne clôt pas la question pour les opposants politiques au nucléaire. Depuis qu’Emmanuel Macron a déclaré vouloir relancer la construction de centrales, il y a quelques mois, le débat s’est cristallisé. Europe Écologie-les Verts et la France insoumise voient dans cet incident le symbole des « dangers » de ce mode de production d’électricité. Située sur une faille sismique, cette centrale du sud de la France est souvent la cible des antinucléaires. En 2019, elle était même à 23 kilomètres de l’épicentre d’un séisme de 5,4 sur l’échelle de Richter qui ne l’avait pas endommagée. À la suite de la plainte d’un ancien haut cadre de la centrale contre EDF pour une possible « politique de dissimulation » d’incidents de sûreté, les députés insoumis ainsi que l’élu polynésien Moetai Brotherson, membre du groupe communiste à l’Assemblée, ont signé une résolution exigeant la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire. Une demande restée, pour le moment, lettre morte. Mais une chose est sûre : maintenant qu’elle a atteint ses 40 ans, âge théorique de mise à l’arrêt, la centrale du Tricastin va continuer à alimenter les débats.

publié le 27 décembre 2021

Covid-19: L'opposition dénonce des mesures "punitives" de Castex et son silence sur les hôpitaux

Par Jade Toussay sur www.huffingtonpost.fr

Plusieurs responsables politiques de gauche, ainsi que Marine Le Pen, ont déploré que le Premier ministre n'annonce rien pour aider les hôpitaux sous pression.

À peine annoncées, aussitôt critiquées. Les dernières mesures du gouvernement pour freiner la cinquième vague de coronavirus ont sans surprise été dénoncées par différents partis d’opposition, qui tous ont regretté le silence du Premier ministre sur l’état de l’hôpital public. 

En tête des détracteurs, la candidate du RN à la présidentielle Marine Le Pen a rapidement fustigé “des mesures punitives qui n’ont aucun sens”. La présidente du parti, opposée au pass sanitaire et à l’obligation vaccinale des soignants, a appelé à “prendre des mesures de bon sens”, comme “rappeler les soignants suspendus (et) rouvrir les lits fermés”.

Un avis partagé à l’autre bout de l’échiquier politique, par plusieurs candidats à la présidentielle. “Sanctions, interdictions, obligations”, a réagi le candidat du NPA Philippe Poutou, “mais toujours pas (...) de fric pour l’hôpital”, a-t-il déploré, pointant d’autres failles de la stratégie gouvernementale. 

Stéphane Troussel, président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis et porte-parole de Anne Hidalgo a pour sa part “regretté que le gouvernement n’entende pas le désarroi des personnels de santé qui alertent sur l’état de l’hôpital public. Il est urgent de revenir sur les suppressions de lits notamment”, a-t-il estimé sur Twitter.

Dans un tweet sur le même ton, Ian Brossat directeur de campagne du candidat du PCF Fabien Roussel a de nouveau évoqué la suppression de “5700 lits en 2020” et regretté qu’il n’y ait “rien de neuf pour l’hôpital public” dans les annonces du Premier ministre. 

Le gouvernement pourra se défendre en rappelant que la conférence de presse était consacrée à la gestion de la crise de coronavirus actuelle, et non à l’annonce de mesures plus larges sur le système de soins français. 

Toutefois, la suppression des places à l’hôpital est un sujet dont le gouvernement a du mal à se défaire, au vu de la crise sanitaire qui perdure. Depuis le début de la pandémie, la question est revenue de multiples fois sur le tapis, et les chiffres ne plaident pas en faveur de l’actuel occupant de l’Élysée. 

Au moins 17.000 lits fermés

Comme le rappelle CheckNews, le nombre de suppressions de lits fait l’objet d’une publication annuelle de la Drees. Après une première estimation, les chiffres sont consolidés et affinés dans les deux ans qui suivent. Ainsi, on dispose en 2021 du nombre précis de lits fermés entre le début du quinquennat Macron en 2017 et jusqu’à 2019: 12.200 en tout. Auxquels vient s’ajouter l’estimation de 5700 pour 2020, sachant que le nombre précis ne sera disponible qu’en 2022.

Et c’est sans compter un rapport accablant paru fin octobre. Une enquête menée conjointement par le président du Conseil scientifique et du ­Comité consultatif national d’éthique (CCNE) et la logistique des directeurs de CHU estimait que sur environ 387.000 lits ouverts, au moins 1 sur 5 n’était pas disponible, faute de personnel soignant. Le gouvernement avait tenté de minimiser voire de contester ce chiffre, sans vraiment convaincre.

Lors du Ségur de la Santé, Olivier Véran a - avec raison - fait valoir que les fermetures massives de lits ne dataient pas de l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron. “On paye trente ans d’incurie”, avait-il lâché, tout en promettant une la fin du “dogme” de réduction des places et une enveloppe de 50 millions d’euros pour ouvrir 4000 lits. 

 

publié le 26 décembre 2021

Éditorial. Esquive

Laurent Mouloud sur www.humanite.fr

En présentant, le 9 décembre, les grandes lignes de la présidence française du Conseil de l’Union européenne, Emmanuel Macron s’est longtemps appesanti sur la dimension sociale qu’il comptait donner à son mandat. « Protéger les plus faibles », combattre le « dumping » et le « marché sans règle »… L’heure était déjà aux bonnes résolutions. Et cela tombait bien. Le même jour, la Commission dévoilait un projet de directive visant à renforcer les droits des quelque 24 millions de travailleurs des plateformes numériques de type Uber, Deliveroo ou Bolt. Et notamment sur un point : l’établissement de critères précis permettant de requalifier ces soutiers des temps modernes, aujourd’hui sans statut ni protection sociale, en salariés de plein droit. Pour un président parfumé au progrès social, l’occasion était belle de briller en inscrivant le sujet à l’agenda dès ce 1er janvier. Malheureusement, cela ne sera pas le cas.

Loin des belles promesses, les représentants français traînent des pieds. Comme le révèlent nos confrères de Contexte, plutôt que d’activer la machine législative, les macronistes vont organiser une demi-douzaine de réunions sur le thème et produire un énième rapport en juin, date où la présidence française prendra fin ! Une esquive révélatrice.

En dépit des multiples décisions de justice en faveur des travailleurs ubérisés, Emmanuel Macron, en bon apôtre de la start-up nation, a toujours protégé le modèle ultralibéral des plateformes. Les requalifications, il est contre. D’autant plus que le Parlement français examine actuellement un projet de loi où la majorité compte bien créer un sous-statut, à mi-­chemin entre salariat et indépendant. Une escroquerie sociale qui heurte juridiquement la directive de la Commission européenne… D’où l’urgence de faire traîner cette dernière. Ces tripatouillages seraient risibles s’ils ne se faisaient sur le dos de millions de travailleurs précaires, augurant bien mal de la « priorité sociale » qu’Emmanuel Macron prétend vouloir donner à son mandat européen.

publié le 26 décembre 2021

Cinquième vague. Vers une inévitable« désorganisation de la société » ?

Nadège Dubessay, Cyprien Boganda, Naïm Sakhi, Marie-José Sirach et Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr

L’explosion du nombre de cas positifs conduit de nombreux secteurs à un point de non-fonctionnement. Et avec un variant Omicron ultracontagieux, la date du pic de contaminations n’est pas encore prévisible.

C’est une semaine décisive qui s’annonce face à la propagation à vitesse grand V du variant Omicron. Dès ce lundi, deux réunions sont programmées à l’Élysée, autour d’Emmanuel Macron. À 16 heures, un Conseil de défense sanitaire devrait précéder un nouveau tour de vis sanitaire, alors que le seuil des 100 000 cas par jour a été dépassé samedi, jour de Noël. S’ensuivra dans la foulée un Conseil des ministres exceptionnel pour accélérer l’adoption du projet de loi transformant le passe sanitaire en passe vaccinal. Le texte précise qu’un schéma vaccinal complet sera demandé « pour l’accès aux activités de loisirs, aux restaurants et débits de boissons, aux foires, séminaires et salons professionnels ou encore aux transports interrégionaux  ». La seule présentation d’un test négatif reste valable « pour l’accès aux établissements et services de santé et médico-sociaux ». Le gouvernement espère son entrée en vigueur le 15 janvier. Jeudi, le Conseil scientifique avait alerté sur le risque de « désorganisation de la société » à partir de janvier, provoqué par le nombre croissant d’arrêts maladie. Si le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, se veut prudent face à un risque de blocage de l’économie, dans les hôpitaux comme dans de nombreux autres secteurs les effets se font déjà ressentir.

1 - À quelle date se situera le pic de la cinquième vague ?

Mi-décembre, on croyait avoir atteint le pic de la cinquième vague. C’était compter sans la déferlante Omicron. Le variant, beaucoup plus contagieux, se répand à une vitesse fulgurante et bat des records de contamination. Le 25 décembre, 104 611 personnes contaminées étaient comptabilisées en France (10 000 de plus que la veille), un record absolu depuis le début de la pandémie. Sa grande faculté de propagation – trois fois plus que Delta, lui-même deux fois plus que le variant de souche – fait que, début janvier, il devrait être dominant dans toute l’Europe. Aujourd’hui, tous les regards se tournent vers le Royaume-Uni. Le pays bat aussi des records de contamination : 120 000 par jour. Car, s’il semble admis qu’Omicron est moins dangereux que Delta, avec un risque d’admission à l’hôpital jusqu’à 70 % moins élevé, son caractère bien plus transmissible fait craindre des hospitalisations en hausse. C’est d’ailleurs le cas au Royaume-Uni, notamment à Londres. Le professeur ­Balloux, directeur de l’Institut de génétique de l’University College of London, tempère pourtant : au Royaume-Uni, les hôpitaux «  sont loin d’atteindre la saturation ». En Afrique du Sud, berceau de ce nouveau variant, le taux d’incidence est à la baisse depuis quelques jours. Peut-être les prémices, enfin, d’une bonne nouvelle. Reste la grande inconnue : quand atteindrons-nous le pic en Europe ? Le Royaume-Uni semble encore bien loin du sommet.

2 - Les hôpitaux seront-ils débordés ?

Les services de réanimation des hôpitaux accueillent aujourd’hui presque 3 300 malades du Covid. En Île-de-France, région où le variant Omicron est le plus présent, les hospitalisations ont augmenté de 10,34 % et les réanimations de 6,12 % cette dernière semaine. Médecin urgentiste au Samu 93 et responsable CGT, Christophe Prudhomme précise cependant que « les malades non Covid restent largement majoritaires ». C’est le nombre de membres du personnel absents (cas contacts, arrêt maladie) qui inquiète aujourd’hui particulièrement. À Avicenne (Seine-Saint-Denis), 27 % des lits étaient fermés, et ce avant même les vacances de fin d’année. Sur l’ensemble des hôpitaux de l’Assistance publique, 18 % des lits le seraient par manque de personnel. Le ministre de la Santé a fini par le reconnaître : du fait des effectifs en berne, des personnes positives au Covid et asymptomatiques travaillent. « Après avoir alarmé tout le monde, multiplié les principes de précaution et étendu le délai de confinement jusqu’à dix-sept jours, le gouvernement se retrouve dans une impasse », estime ­Christophe Prudhomme.

Le médecin craint que, très vite, « des patients non Covid ne soient plus traités correctement, avec des interventions, des hospitalisations repoussées ». Déjà, dit-il, des incidences se font sentir sur les patients cancéreux et la population qui n’est pas atteinte de forme grave du Covid. Il tempête : après la première vague, le gouvernement a fait le choix de ne pas conserver le personnel qui s’était porté volontaire et est revenu à une jauge de 5 000 lits en réanimation (elle était de 8 000). « Pourtant, tout aurait pu être anticipé. Il aurait été simple de former massivement du personnel avec des contrats d’étude. Pour un aide-­soignant, c’est un an d’étude. Trois pour un infirmier. Si ces choix avaient été faits, du personnel soignant aurait été prêt à travailler dès cet été. »

3 - Des secteurs essentiels minés par l’absentéisme ?

Transports, grande distribution, fonction publique… Autant de secteurs essentiels qui pourraient se retrouver désorganisés par la multiplication des absences liées au Covid. C’est déjà le cas à la SNCF, où la circulation des trains sur certaines lignes a été annulée, en Occitanie notamment, mais aussi en Lozère, à Lyon, Grenoble, etc. Sur le RER C, explique Matthieu Bolle-­Reddat, responsable de la CGT cheminots à Versailles, seuls « deux trains sur trois » ont roulé dès jeudi dernier, avec parfois des « gares non tenues » (sans agent). Si le service dégradé est, pour l’instant, « local et marginal », dixit la direction, avec la croissance exponentielle du nombre de contaminations, les difficultés pourraient se multiplier.

Dans la grande distribution aussi, les syndicats voient les nuages s’amonceler. «  La direction nous fait un point régulier sur le nombre de cas de Covid dans les magasins, explique Laurent Lamaury, de la CGT ­Carrefour Market. On recensait quatre magasins concernés jeudi dernier en Île-de-France, mais cela va vraisemblablement grimper dès cette semaine. » Le syndicaliste redoute que la nouvelle vague secoue des équipes déjà à bout en raison d’un sous-­effectif chronique : «  Les plans de suppression de postes ont laminé les magasins, les salariés sont épuisés. Si les cas contacts se multiplient, cela va être un massacre. »

Du côté des services publics, on commence également à tirer la langue. «  Hors pandémie, la période des fêtes est déjà compliquée avec les congés. Là, on voit bien qu’il y a plus d’arrêts maladie que d’habitude », estime Céline Verzeletti, cosecrétaire générale de la CGT des services publics d’État (UFSE). Si la situation s’avère particulièrement critique dans la santé, les autres services, en particulier ceux où les fonctionnaires travaillent au contact du public, sont également touchés. «  Il y a une fatigue et un ras-le-bol qui commencent à s’accumuler. On craint de ne pas arriver à faire face dans les semaines qui viennent, alors même qu’on est très habitués à travailler en sous-sous-­effectif », alerte la syndicaliste.

4 - La culture, encore en première ligne des dégâts ?

Déjà fragilisé depuis deux ans, le monde de la culture, et notamment le spectacle vivant, est de nouveau en sursis devant l’augmentation du nombre de cas positifs au sein des équipes artistiques et techniques. Les premiers signaux d’alerte sont venus mi-décembre du Danemark, d’Angleterre, des Pays-Bas et, le 22 décembre, de Belgique où la fermeture de tous « les commerces non essentiels » – selon l’insupportable formule consacrée – est programmée jusqu’au 14 janvier. En France, la propagation du virus a contraint l’Opéra Bastille d’annuler des représentations du Don Quichotte. Même sort pour la comédie musicale le Roi lion à Mogador, qui se jouait à guichets fermés, et le Moulin Rouge a dû surseoir à toutes ses représentations, au moins jusqu’au 31 décembre. Et Georges, le superhéros qui devait « sauver le monde » au Monfort, est contraint de jeter l’éponge.

La liste des spectacles et tournées annulés commence à alarmer sérieusement artistes, directeurs de théâtre et de cinéma, qui se remettaient à peine de deux ans de fermeture, d’annulations et de reports de spectacles et de films. La baisse de fréquentation constatée depuis la rentrée cet automne constituait déjà un premier facteur d’inquiétude, mais tous redoutent un scénario identique à celui de la première, puis de la deuxième vague, qui avait mis le monde de la culture à l’arrêt. Une inquiétude d’autant plus grande que la prolongation de l’année blanche pour les intermittents, obtenue de haute lutte, court jusqu’au 31 décembre. Et après ? La CGT spectacle estime que beaucoup d’intermittents n’atteindront pas les 507 heures nécessaires à l’ouverture de leurs droits et demande au gouvernement de décider, d’ores et déjà, la prolongation de cette année blanche, compte tenu de la détérioration de la situation.

5 - Éducation nationale : faut-il repousser la rentrée ?

Dans une lettre ouverte parue samedi sur le site du Journal du dimanche, une cinquantaine de travailleurs de la santé alertent Olivier Véran sur la très grande circulation du virus chez les plus jeunes. Depuis début novembre, plus de 300 000 enfants et adolescents ont été confirmés positifs au Covid. Plus de 800 enfants de moins de 10 ans et 300 adolescents de 10 à 19 ans ont été hospitalisés en six semaines, des chiffres qui dépassent ceux des vagues précédentes et restent en augmentation. Les signataires du courrier au ministre de la Santé préconisent notamment « le report de la rentrée du 3 janvier (…) jusqu’au retour à des seuils d’indicateurs sanitaires définis publiquement ».

Du côté des syndicats d’enseignants, l’idée n’est pas à exclure, mais c’est surtout la colère qui domine face à l’immobilisme de leur ministre de tutelle. «  Aucune mesure d’urgence n’a encore été annoncée alors que la situation est alarmante, s’insurge Jules Siran, cosecrétaire fédéral SUD éducation. La question de la responsabilité du protocole mis en place le 29 novembre dans l’explosion des cas de Covid est posée : le fait de ne plus fermer systématiquement les classes malgré des cas de Covid a forcément eu un impact. Les 12 millions d’élèves, du primaire au lycée, et le million d’enseignants ont constitué un incubateur géant. » Pour Laetitia Faivre, cosecrétaire générale du Snes FSU Paris, «  l’éducation nationale a fait la démonstration qu’elle n’était pas capable de mettre en place une politique de tests massifs et des mesures évidentes, comme l’aération des locaux, sont parfois difficiles quand l’ouverture des fenêtres est dangereuse ou que celles-ci sont bridées par des dispositifs de sécurité ». C’est pourquoi la syndicaliste réclame «  la reprise en main de la gestion de la crise sanitaire dans les établissements scolaires par un autre interlocuteur que Jean Michel Blanquer ». Le but ? Mettre enfin, de manière pragmatique et réaliste, toutes les options sur la table, y compris la fermeture des établissements s’il est déjà trop tard pour limiter la catastrophe par d’autres moyens.

publié le 23 décembre 2021

Éloge du service public

Fabien Gay sur ww.humanite.fr

On se souvient que, selon les apôtres du libéralisme et leur prophète Tchatcher, « la société n’existe pas ». Le monde n’est pour eux qu’une somme d’individus isolés et rivaux, tirant tant bien que mal leur épingle d’un jeu sauvage. L’un des antidotes à cette conception barbare de l’humanité a pour nom « service public ». Le saccage méthodique dont il fait l’objet est la condition préalable de l’établissement d’une société régie par la guerre de tous contre tous.

On peut ainsi affirmer sans crainte que l’état de tension de la société française se mesure à l’aune de la situation qui est faite à ses services publics, qui relèvent fondamentalement d’une conception révolutionnaire en ce qu’ils opposent aux logiques capitalistes une logique de mise en commun des richesses et des compétences dans des secteurs clés de la vie sociale et économique.

En première ligne de la crise sociale, au-devant des défis posés par les confinements et la pandémie, les agents des trois fonctions publiques, d’État, hospitalière et territoriale, remplissent des missions qui incarnent l’éthique de la République sociale : leurs tâches sont toutes dédiées aux autres, comme en ont témoigné les agents de GRDF refusant de couper le gaz à des clients bernés par de nouveaux fournisseurs. Ils et elles forment un cordon altruiste et solidaire sans lequel, effectivement, la société n’existe plus ou à peine.

Or, les services publics sont maintenus dans un état proche de l’apoplexie. Et les différents candidats de droite promettant la suppression de postes par dizaines de milliers ne précisent évidemment jamais ni comment, ni où. Dans le secteur hospitalier, dont la pandémie a révélé les sous-effectifs scandaleux ? Dans la fonction publique territoriale, alors que la République répond aux abonnés absents dans de si nombreux territoires ? Dans l’éducation nationale où des milliers de postes ne sont pas pourvus ? Dans la fonction publique d’État pour confier à des cabinets privés, souvent nord-américains, la conduite des affaires publiques ?

Emmanuel Macron a eu beau jeu, lors de son allocution sponsorisée TF1, de prendre ses distances avec la curée promise par ses rivaux. Il est pourtant comptable d’un affaiblissement colossal du rôle des services publics. Sa loi de transformation de la fonction publique, inspirée par la Commission européenne, acte une attaque sans précédent contre le statut des agents, poussant à la contractualisation, à des délégations de service public, au transfert d’agents vers le privé, entérine la fin des comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), ainsi qu’une annualisation du temps de travail qui poussera les agents à travailler plus pour gagner moins. Le même M. Macron nous vante l’autonomie des établissements scolaires, laissant aux chefs d’établissement, comme il s’y est engagé à Marseille, le loisir de choisir eux-mêmes leurs enseignants. Le président de la Cour des comptes a ainsi le champ libre pour nous enjoindre de « reconnaître le rôle du chef d’établissement comme manager ».

Santé, collectivités locales, sécurité publique, éducation : partout les agents crient leurs difficultés et la perte de sens de leur travail. C’est ce que dit avec force le mouvement à l’ampleur inédite lancé par des milliers de greffiers et magistrats. Ajoutons que le gel du point d’indice, alors que l’inflation galope, en plus de saper l’attractivité de la fonction publique, a amputé le pouvoir d’achat des agents de près de 10 % sur les dix dernières années !

Quand certains souhaitent cantonner les services publics au rôle d’œuvres de charité pour pallier les défaillances du marché capitaliste, la tradition républicaine et sociale les érige en contre-modèle qui porte « les germes de communisme » dont parlait Jaurès. C’est à cette haute conception que de très nombreux citoyens restent attachés. Il nous faudra, dans les mois qui viennent, la défendre de toutes nos forces. 

publié le 23 décembre 2021

Solidarité.
Quand la culture s’invite pour Noël

Eugénie Barbezat sur www.humaite.fr

Durant les fêtes, 150 comédiens de la troupe du Théâtre de la Ville se relaient pour offrir des spectacles aux plus démunis. Reportage à Paris, dans une unité de vie pour personnes âgées.

Trente minutes de temps suspendu. C’est le cadeau offert pour Noël à une dizaine de résidents du foyer des Petits Frères des pauvres de La Jonquière, à Paris, par les comédiens de la Troupe de l’imaginaire du Théâtre de la Ville. Des sièges avaient été installés dans la salle du réfectoire et les artistes ont investi l’espace. Le décor est réduit au minimum : deux petits projecteurs, une enceinte. Tout tient sur l’énergie des quatre artistes, alternant danse, chant, percussions et saynètes émaillées de poésie. Et la magie opère. Dès le début du spectacle, les regards fatigués des résidents s’allument, leurs corps se redressent. Fatima, une joue couverte d’un épais pansement à la suite d’une récente opération, est venue à reculons. Aux premières notes de musique, elle se met à esquisser des pas de danse. Une autre, au premier rang, bouche bée, le visage radieux, semble avoir retrouvé l’émerveillement de l’enfance.

ça sert à ça un poème...

« L’oiseau vole et fait son nid, l’homme vole et nie son fait ! » lance l’un des comédiens. Les rires fusent. L’émotion, parfois, gagne quand, dans le texte, il est question d’amour, d’entraide, de solidarité. La courte pièce jouée ici s’intitule À quoi sert un poème. C’est aussi la question qui sert à lancer la discussion qui suit la représentation. « Ça touche au cœur. Cela me fait penser à l’amour », répond d’une voix timide Colette, cheveux blancs coupés au carré. « Un poème, c’est mystérieux, cela ne dit pas tout », avance une autre. « Ce n’est pas quelque chose d’ordinaire », complète Marie-Danièle, qui, assise au premier rang, n’a pas raté une miette du spectacle. C’est aussi le cas de Françoise. Aujourd’hui, cette femme de 85 ans est aveugle. Mais elle reste passionnée de théâtre et d’opéra. D’ailleurs, elle y va régulièrement et se précipite à tous les spectacles parisiens qui proposent une audiodescription. Très élégante avec son tailleur, ses cheveux remontés en chignon et laqués, ses lunettes noires et sa canne blanche, l’ancienne chercheuse en biologie est l’intellectuelle du groupe. « Quelles sont les langues dans lesquelles vous avez déclamé et chanté ? » s’enquiert-elle auprès des comédiens. « Le wolof du Sénégal, le lingala du Congo, le taïwanais… Dans la Troupe de l’imaginaire, il y a 225 comédiens et 23 langues sont représentées », précise Parfait-Ludovic Goma, l’un des protagonistes du spectacle. « Vous nous avez fait voyager, et vous faites passer des messages anti-Zemmour », s’émerveille Françoise, rieuse. « C’était rafraîchissant de voir un peu de jeunesse, ça nous a fait du bien, confie Danièle, une ancienne infirmière de 72 ans. C’est d’autant plus appréciable qu’ayant des problèmes de santé, je ne sors plus beaucoup. »

Pour Bénédicte Aubry, la directrice de l’établissement, faire entrer le monde de la culture dans cette petite unité de vie est une bouffée d’air salutaire. « Cela animera les conversations lors du dîner de Noël », se réjouit celle qui a fait une longue carrière à la tête de plusieurs Ehpad, un métier qu’elle a choisi « par vocation », après avoir accompagné une personne âgée alors qu’elle était très jeune. « Aux Petits Frères des pauvres, on essaie de rendre la vie un peu plus douce à des personnes qui, comme ici, ont des ressources très faibles, et pas ou peu de liens familiaux. Parmi les huit femmes et cinq hommes logés dans les studios individuels de l’immeuble de L a Jonquière, tous ont des parcours plus ou moins difficiles. Certains ont vécu à la rue, d’autres ont des addictions ou sont désorien tés », explique la grande femme blonde qui, avec une équipe réduite mais dévouée, et quelques bénévoles – trop peu depuis le Covid –, orchestre la vie de la résidence.

Jouer à hauteur d’hommes

Mais l’échange n’est pas à sens unique. Les comédiens aussi sortent revigorés de cette expérience. « Que ce soit dans un lieu de vie pour personnes âgées comme ici, une distribution alimentaire, un hôpital ou encore un centre d’hébergement d’urgence, nous ne pouvons pas nous protéger derrière un personnage. Nous jouons à hauteur d’hommes et de femmes, les échanges sont directs », explique Fama Ly, comédienne et conceptrice de ces « petites formes ». « Transformer l’environnement familier des personnes auprès desquelles nous nous produisons est à la fois un défi pour nous, mais aussi un acquis. Car nous savons que nous allons jouer dans un endroit qu’ils connaissent bien, où ils se s entent à l’aise », ajoute Yilin Yang, actrice et coautrice de la pièce. « Quand on est dans une salle comme celle-ci, on ne peut pas, comme dans un grand théâtre, faire abstraction du public. On voit chaque visage, chaque émotion. On est avec eux, le quatrième mur n’existe plus », remarque Sophy-Clair David, comédienne et metteure en scène, qui anime aussi des ateliers. Tous sont extrêmement touchés par la confiance que leur font les spectateurs. « À l’issue des spectacles, il n’est pas rare qu’ils nous racontent des choses très intimes. Il m’est arrivé de jouer devant des personnes en toute fin de vie. Ça a bouleversé ma vision du métier, c’est une sacrée expérience dans une carrière d’artiste », témoigne Parfait-Ludovic Goma.

Pari gagné pour Emmanuel Demarcy-Mota, le directeur du Théâtre de la Ville, qui a créé, en 2020, la Troupe de l’Imaginaire exactement dans ce but : « La pandémie, les confinements, les longues périodes de fermeture des théâtres nous ont rappelé que l’on faisait ce métier pour les autres. Que, sans public, nous n’existions pas et cela nous a invités à inventer des formes nouvelles. Ces représentations ne sont pas de l’“action sociale”, elles viennent transformer notre rapport à l’institution théâtrale, interroger nos pratiques. » Et ainsi réaliser qu’en allant vers toutes les composantes de la société, l’art permet bien de faire corps.

publié le 22 décembre 2021

Contrôle des chômeurs. À Pôle emploi,
la politique de radiation bat son plein

Cécile Rousseau sur www.humanite.fr

Alors que le gouverne exige le renforcement des contrôles sous couvert de remettre les chômeurs récalcitrants au travail, les privés d’emploi, notamment de longue durée, vont être également soumis à ce flicage pour faire baisser les statistiques.

« L es demandeurs d’emploi qui ne démontreront pas une recherche active verront leur allocation suspendue. » Cette phrase couperet, prononcée par le futur candidat Emmanuel Macron, le 9 novembre, n’a pas tardé à être suivie d’effet. Depuis le 1er décembre et jusqu’en mai 2022, les contrôles des chômeurs sont intensifiés, avec une hausse de 25 % pour atteindre 250 000 procédures dans les six prochains mois (500 000 au total en 2022 contre 400 000 en 2019). Dans cette vaste opération de flicage, les personnes identifiées sur les métiers en tension (bâtiment, aide à la personne…) et celles en projet de création d’entreprise depuis plus de six mois sont ciblées en priorité.

« Bas salaires, conditions de travail pourries »

« On n’arrête pas de nous parler de ces 200 000 à 300 0000 offres non pourvues sur ces professions où il est difficile de recruter, mais on oublie souvent de dire que les conditions de travail sont pourries et les salaires bas », rappelle Guillaume Bourdic, représentant syndical de la CGT Pôle emploi. La ministre du Travail, Élisabeth Borne, a tenté de justifier ces contrôles accrus : « C’est bien normal, alors qu’on accompagne comme on ne l’a jamais fait les demandeurs d’emploi, qu’on s’assure qu’ils cherchent effectivement du travail. » ​​​​​​​Qu’importe si les effectifs de Pôle emploi n’ont été renforcés que de 100 équivalents temps plein pour cette année et que seules 941 000 offres soient actuellement disponibles sur le site Internet de l’établissement public pour 6,5 millions de chômeurs, il s’agit de faire baisser les statistiques.

Dans la même veine, le plan censé « redynamiser » les demandeurs d’emploi de longue durée (Deld) risque aussi de se traduire par une exclusion des listes de l’ex-ANPE. Ce dispositif lancé fin septembre par le gouvernement consiste à recontacter 1,5 million de personnes d’ici à fin 2021. Stéphanie (1), conseillère Pôle emploi en région parisienne, a pu constater que la course contre la montre s’était enclenchée. « On nous demande de convoquer des chômeurs à tour de bras, mais il faut bien comprendre que, s’ils ne trouvent pas d’emploi depuis un moment, c’est souvent parce qu’il y a de grandes problématiques sociales derrière. On ne peut pas les diriger sur un poste en claquant des doigts. »

Pour aller plus vite d’ici au 31 décembre, la direction de l’agence n’a pas hésité à reprendre la main sur les portefeuilles des conseillers. « Un de mes chômeurs s’est vu inscrire dans son dossier qu’un entretien avait eu lieu alors que ce n’était pas le cas. Pour une autre personne, il a été signalé qu’elle ne s’était pas rendue à une convocation alors qu’elle n’a rien reçu ! C’est n’importe quoi », enrage-t-elle. Pour ce dernier cas de figure, la marche à suivre est explicite. Si le demandeur d’emploi de longue durée est injoignable, il devra être signalé aux services de contrôle de la recherche d’emploi (CRE), a fortiori s’il est sur les métiers en tension. Les jeunes du programme #TousMobilisés, déclarés absents, subiront aussi le même sort. De quoi faire encore grimper les radiations.

Pour les agents, la dénonciation, c’est non

Depuis cet automne, Stéphanie, comme d’autres agents, avait déjà constaté que la machine à rayer des listes était repartie à la hausse. Pour elle, hors de question d’aller dénoncer les demandeurs d’emploi. « Je n’ai dû le faire que deux ou trois fois pour des fraudes. Les conseillers estiment que cela ne fait pas partie de leurs missions, explique-t-elle avant de poursuivre.  « Il y a déjà des tensions à l’accueil des Pôle emploi depuis le Covid et avec la réforme de l’assurance-chômage. Nous allons en plus devoir gérer en partie le contrat d’engagement jeune (CEJ), ça commence à faire beaucoup, là ! Dans notre agence, il nous manque huit personnes. »

L’impression de devenir le « bras armé d’Emmanuel Macron »

Avec cette course aux résultats, le benchmarking (analyse comparative) entre les Pôle emploi bat aussi son plein. « C’est la compétition entre les agences d’une même région. Il y a un classement pour savoir qui a convoqué le plus de demandeurs d’emploi de longue durée, pointe Guillaume Bourdic. C’est le même principe pour le contrôle de la recherche d’emploi. Les collègues ont de plus en plus l’impression de devenir le bras armé d’Emmanuel Macron. »

Alors que les radiations administratives ont grimpé de 28,4 % entre le deuxième et le troisième trimestre 2021 – après une période d’arrêt pendant la première vague du Covid – pour revenir sensiblement au niveau d’avant la crise, la tendance n’est pas près de faiblir.

Si le taux de radiation pour absence d’actes positifs de recherche d’emploi se maintient autour de 15 % entre 2019 et 2021, battant en brèche le mythe des chômeurs profiteurs, certains d’entre eux sont aussi percutés par le passage obligé au tout-numérique. Comme le raconte Luc Chevallier, représentant syndical SUD emploi : « Avec la CGT, nous avons eu connaissance du cas d’une personne qui avait postulé à 29 offres par courriers recommandés et qui a été radiée car cela n’avait pas été fait via le site Internet. Ils ont jugé que cela ne constituait pas des actes positifs suffisants ! »

Tout en précisant ces mesures gouvernementales, le directeur général de Pôle emploi, Jean Bassères, gonflé d’optimisme, avait même estimé dans les colonnes du Parisien le 13 décembre que « le plein-emploi (était) un objectif atteignable ». Après le coup de massue de la réforme de l’assurance-chômage diminuant les droits de centaines de milliers de précaires, pour Éric Heyer, économiste à l’OFCE, cette stratégie de contrôles renforcés risque de ne pas produire le résultat espéré. « Contrairement au modèle scandinave, où le marché du travail est flexible et les demandeurs d’emploi peuvent, comme au Danemark, toucher 90 % de leur ancien salaire pendant quatre ans, en France, il y a une flexibilité sans sécurité. En catégorie A, seuls 48 % des chômeurs sont indemnisés, on va les radier, et après ? Cela va juste faire baisser le chômage un mois ou deux. En focalisant les contr ôles sur les métiers en tension, l’idée est aussi de contraindre à prendre des offres dégradées. Il aurait plutôt fallu mettre des moyens pour mieux accompagner les demandeurs d’emploi vers un travail. » Face à ce climat anxiogène, les syndicats de Pôle emploi envisagent une journée d’action nationale en début d’année.

(1) Le prénom a été changé.

publié le 22 décembre 2021

Plans blancs, urgences fermées : la carte de France d’un hôpital qui vacille

Caroline Coq-Chodorge sur www.mediapart.fr

La cinquième vague de Covid est d’ampleur modérée. Mais elle secoue un hôpital déserté par son personnel. Pour mesurer l’ampleur de la crise, Mediapart a établi une carte des plans blancs et des services d’urgences fermés. Aucune région n’est épargnée. 


 

La France entre dans l’hiver dans une ambiance crépusculaire. Comme pendant le premier confinement, la tension est si forte dans de nombreux hôpitaux que les personnels positifs au coronavirus pourraient continuer à y travailler. Cette entorse aux règles sanitaires, ainsi qu’à la santé, est « justifiée par une tension hospitalière et un risque de rupture de l’offre de soins » et autorisée par le Haut Conseil de la santé publique, écrit par exemple le centre hospitalier de Saint-Denis à son personnel, le 16 décembre.

La cinquième vague de contaminations commence tout juste à refluer, mais au moins jusqu’à la fin de l’année, les malades graves vont arriver plus nombreux dans les hôpitaux. Plus de 3 000 malades du Covid sont actuellement en réanimation, 53 % ne sont pas vaccinés, selon le décompte de la Drees, la direction des études et des statistiques du ministère de la santé. Et parmi les vaccinés, de nombreux hôpitaux débusquent des porteurs de faux passes sanitaires. 

Toutes les agences régionales de santé (ARS) de France métropolitaine ont déclenché le plan blanc dans tous les établissements publics et privés. 

La plan blanc offre une grande latitude aux directions pour mobiliser le personnel, y compris en les réquisitionnant sur leurs vacances et leurs repos. Toutes sont cependant conscientes du niveau de fatigue, et souvent d’épuisement des équipes, et cherchent à préserver l’avenir.

« Nous avons conscience du besoin de repos », a écrit Martin Hirsch, le directeur général de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) à l’ensemble du personnel, le 9 décembre dernier, en leur annonçant le déclenchement du plan blanc dans toute la région Île-de-France. Martin Hirsch assure vouloir préserver « une semaine [de repos] pendant les vacances scolaires », à ceux qui y tiennent vraiment. 

Car il incite fortement les autres à travailler cette fin d’année : les heures supplémentaires sont majorées de 50 %, et la garde des enfants prise en charge, jusqu’à 50 heures par semaine, par l’institution.

Le premier ministre Jean Castex a renchéri, vendredi 17 décembre, annonçant que la rémunération des heures supplémentaires à l’hôpital serait même multipliée par deux à compter de ce lundi. 

À l’AP-HP, des dérogations seront possibles aux horaires habituels de travail, normalement limités à 12 heures par jour et 48 heures par semaine. 

Toutes ces incitations au travail ne suffiront pas à maintenir l’activité normale des 39 hôpitaux de l’institution francilienne : de nouvelles opérations seront déprogrammées, sur décision médicale.  

Et impossible pour les personnels hospitaliers de quitter leurs postes : toutes les mutations sont gelées le temps du plan blanc.

L’état d’exception règne de nouveau dans les établissements de santé.

L’état d’exception règne donc de nouveau dans les établissements, et le Covid n’est pas seul en faute, car la vague hospitalière est, grâce à la vaccination, sans commune mesure avec les trois premières vagues. 

Ces derniers mois, l’hôpital s’est un peu plus vidé de ses forces vives. Christophe Trivalle, gériatre à l’hôpital Paul-Brousse de Villejuif (Val-de-Marne), raconte la Commission médicale d’établissement (CME) de l’AP-HP, le 7 décembre : « L’ambiance était sombre, même le directeur général semblait assez désespéré. Il manque 1 200 infirmières par rapport à 2019. Mais à l’époque, il y avait déjà beaucoup de postes vacants, autour de 800. Par rapport à 2018, il doit nous manquer 2 200 infirmières. On est contraints de dépenser des fortunes en intérim : 60 millions d’euros sur un an, c’est énorme. L’inquiétude est que les infirmières qui restent finissent par craquer. Comment peut-on récompenser les gens qui restent ? Un médecin a même suggéré de distribuer à ces infirmières le salaire de toutes celles qui nous manquent. En réalité, il n’y a pas vraiment de solutions à court terme. »

Officiellement, à l’AP-HP, 13 % des lits sont fermés, « mais je ne crois pas à ce chiffre », dit le gériatre. Il n’est pas le seul à douter des chiffres avancés par les directions, qui ne prennent sans doute pas en compte les lits fermés de manière temporaire, faute de personnel. L’étude promise en novembre par le ministre de la santé Olivier Véran sur le sujet se fait attendre. 

Un exemple concret de cette pénurie de personnel soignant en Île-de-France : le 10 décembre, l’équipe médicale du service de neurologie de l’hôpital du Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne) a adressé un mail de « SOS » à leurs collègues, à la presse et au ministre de la santé. Ce service de référence, qui prend normalement en charge 1 300 AVC par an, a été contraint de fermer 70 % de ses lits « par manque d’infirmières qui quittent le service malgré leur dévouement et leur professionnalisme, devant la dégradation de leurs conditions de travail […]. Désormais, une fermeture totale semble même inévitable si un soignant supplémentaire venait à manquer dans les jours à venir suite à un arrêt de travail ou à un départ ». Ils fustigent la direction de l’hôpital qui « ne nous propose aucune solution » et ne fait « preuve que de déni et d’un manque total d’empathie ».

Les exemples de pertes de chance se multiplient depuis quelques semaines et ne cessent de s’amplifier.

Les conséquences sont d’ores et déjà « majeures sur l’accès aux soins des patients, avec de grandes difficultés pour maintenir les soins urgents des patients cérébro-lésés », préviennent-ils. « Les exemples de pertes de chances se multiplient depuis quelques semaines et ne cessent de s’amplifier. »

En dehors de l’Île-de-France, et plus généralement des grandes villes, ce sont les médecins qui manquent, ce qui conduit à des fermetures de services entiers, incapables de fonctionner. Les services d’urgences sont les premiers touchés, parce qu’ils doivent fonctionner de jour comme de nuit, imposant d’épuisantes gardes, toujours plus fréquentes quand les médecins deviennent moins nombreux. 

Partout en France, et singulièrement dans les régions Pays de la Loire et Centre-Val-de-Loire, épicentre du désert médical français, des services d’urgences ferment leurs portes ponctuellement, parfois définitivement.

Jeudi 16 décembre, quatre chefs de service d’urgences ont été entendus par la commission d’enquête sur la situation de l’hôpital en France. Ils ont rappelé à quel point le monde politique est comptable de cette situation. « Depuis vingt ans, on a subi une gestion industrielle de l’hôpital. Le système de soins est au bord de l’explosion. Quand je prends ma garde, mes collègues sont en pleurs. Nous sommes à bout, en train de craquer », a témoigné François Escat, médecin urgentiste dans une clinique à Muret (Haute-Garonne). 

Assurer huit à dix gardes par mois, à 60 ans, ce n’est pas normal. On devrait pouvoir vieillir dans notre spécialité.

« Il y a un épuisement des équipes, une insatisfaction, des départs en masse, » a confirmé le chef de service des urgences de Rennes, Louis Soulat. Également vice-président du syndicat Samu-Urgences de France, le docteur Soulat estime qu’« un tiers des services d’urgences sont en difficulté majeure et un tiers sont en suractivité ». Il a exprimé sa lassitude devant la tragique caricature que sont devenues de nombreuses urgences, sans cesse saturées, encombrées de brancards, où se jouent des pertes de chances pour les patients. Il a aussi raconté l’immense pénibilité de son métier : le chef de service est contraint d’assurer « huit à dix gardes par mois, à 60 ans, ce n’est pas normal. On devrait pouvoir vieillir dans notre spécialité ». Une garde est une plage de 12 heures de travail de nuit, et parfois de 24 heures dans certains hôpitaux.

La cheffe de service des urgences de Laval, Caroline Brémaud a expliqué avoir posé quelques jours de congés la semaine de Noël, entrecoupés d’une garde de nuit, « sinon les urgences ferment. Qu’est-ce que je dois dire à mes enfants ? ». Elle a encore raconté ses 25 heures de travail d’affilée, enchaînant une garde et une réunion, sans une minute de repos. 

À Clamecy, petit hôpital de la Nièvre comprenant un service d’urgences et une quarantaine de lits de médecine polyvalente, le docteur Tarik Boubia s’est souvenu d’un « vieux monsieur de 90 ans, avec une fracture du col de fémur, resté quatre jours dans notre service de lit-porte », censé accueillir les patients pour quelques heures avant d’être admis dans un service spécialisé. Mais dans les hôpitaux aux alentours « il n’y avait aucun lit disponible en chirurgie. Il a du être transporté beaucoup plus loin. Je n’avais jamais vu ça ».

Le Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes réanimateurs (SNPHARE) a sondé ses membres sur les gardes pendant les fêtes, et publié une petite étude, jeudi 16 décembre, à partir des réponses de 1 500 médecins, surtout anesthésistes et urgentistes. 26 % ont témoigné que les gardes dans leurs services étaient incomplètes, 62 % parmi les urgentistes. 32 % ont subi des pressions de leur direction ou de leurs responsables médicaux pour prendre des gardes. 83 % ont déclaré travailler plus de 48 heures par semaine. « Pendant les fêtes, les médecins prennent deux à trois gardes par semaine, dépassent le plafond légal de 48 heures par semaine. Et ce n’est même pas suffisant, il faut avoir recours aux intérimaires qui font monter les enchères à 1 500, 2 000 ou 2 500 euros les 24 heures, » explique Anne Wernet, présidente du syndicat et médecin anesthésiste réanimatrice à Perpignan (Pyrénées Orientales).

Tous ces efforts n’ont même pas permis de rattraper le retard pris sur les opérations chirurgicales, de nouveau déprogrammées dans de nombreux établissements : « En consultation d’anesthésie, je vois des patients qui ont vu deux fois leurs opérations reportées, confie l’anesthésiste. On vit au jour le jour, dans l’incertitude, sans savoir si on va tenir demain, après-demain.

publié le 21 décembre 2021

Covid. À Marseille, le patient travail de terrain pour vacciner les oubliés de la santé

Nadège Dubessay sur ww.humanite.fr

Dans les quartiers Nord de la ville, parmi les plus pauvres de France, les services publics de base ont disparu. L’association Sept tente de combler le retard de vaccination. Une stratégie d’« aller vers » menée tambour battant.

Marseille (Bouches-du-Rhône), envoyée spéciale.

Au pied des tours, dans la cité Bel-Air (14e arrondissement), l’une des plus grandes de Marseille, le local d’« Il fait bon vivre dans ma cité » ouvre grand, ce mercredi, les portes à la vaccination contre le Covid. Djamila Haouache, la présidente de l’association, taille la causette et propose un café alors que le docteur Slim Hadiji vaccine à tour de bras. Le virus, Karoune, 61 ans, l’a contracté en mai dernier. Agent de sécurité, il n’avait « pas eu le temps » de se faire vacciner. Trop loin, trop compliqué pour prendre rendez-vous. C’est le docteur Slim, comme tout le monde l’appelle ici, qui l’aura convaincu. « J’ai quatre enfants, dit-il. Faut que je fasse gaffe. » Sans rendez-vous, il peut recevoir sa première injection, à deux pas de chez lui.

Entre deux piqûres, les explications

À ses côtés, Lydia vient se faire tester. Le vaccin, faut pas lui en parler. « On nous injecte le Covid, raconte-t-elle à qui veut l’entendre. J’ai trop peur. » Le docteur, coutumier de ce genre de propos, sourit et lui demande de patienter. Entre deux piqûres, il prend le temps d’expliquer. « Où prenez-vous vos sources ? » interroge-t-il d’emblée. « Le vaccin ARN messager, c’est comme pour imprimer un document d’un ordinateur. L’ARN, c’est cette information que transmet l’ordinateur à l’imprimante. » À grande dose de métaphores, Slim Hadiji semble réussir à faire passer le message. « Pourquoi on ne nous parle pas comme ça à la télé ? » s’emporte Lydia. Diabétique, en surpoids, elle sait qu’elle fait partie des personnes à risque. « Peut-être que finalement, je vais le faire… », avoue-t-elle à demi-mot.

Le docteur Slim Hadiji, médecin généraliste installé depuis vingt-cinq ans dans les quartiers Nord de Marseille, a intégré l’association Sept (Santé et environnement pour tous) en mars 2020. Il en est aujourd’hui le médecin coordinateur. C’est la colère qui l’a poussé à faire du Covid « un combat personnel » et sa « nouvelle spécialité ». Des patients qu’il suivait depuis toujours en sont morts. Dont Fatouma. Elle avait 48 ans, trois enfants. « J’étais son médecin de famille, je connaissais tout d’elle… » C’est la même révolte qui a conduit Yazid Attalah, président de Sept et médecin lui aussi, à mobiliser tous les efforts de l’association dans la lutte contre le virus. « Le Covid a été un révélateur de ce que je savais depuis longtemps, explique l’homme de 44 ans, originaire des quartiers Nord. Avec lui, on mesure encore davantage combien l’accès aux soins sur nos quartiers est difficile. »

Un indispensable réseau

Marseille, deuxième ville de France, est aussi la plus inégalitaire. Le Covid n’a eu de cesse de creuser la fracture. Dans les quartiers Nord – coincés entre le port, les entrepôts, l’autoroute et la ligne de chemin de fer –, seul un habitant sur quatre avait reçu une première dose du vaccin en juillet dernier, alors que dans les 7e et 8e arrondissements, un habitant sur deux était primo-vacciné. « En août, les médecins de l’APHM alertaient : seulement 25 % des personnes étaient vaccinées dans le 15e  arrondissement. Dans le 8e , elles étaient 67 % avec un schéma vaccinal complet », poursuit Yazid Attalah. Trois mois plus tard, 46 % des habitants du 15e avaient reçu leurs deux doses. Le médecin ne crie pas victoire. Le chemin est encore long pour sortir d’affaire les habitants du nord de la ville. « Aujourd’hui, les personnes en réanimation sont majoritairement issues de ces territoires et 100 % ne sont pas vaccinées », souffle-t-il.

Néanmoins, la remontée significative du taux vaccinal est certainement à mettre en partie au profit de la ténacité de Slim Hadiji et de Yazid Attalah. Les deux gaillards, qui se connaissent depuis plus de vingt ans, ont commencé avec des bouts de ficelle, mais ont pu compter sur un solide et indispensable réseau. « Nous avons créé le collectif Nordcovid, qui réunissait des personnalités du monde hospitalier, des infectiologues, biologistes, et aussi des associations, dont Sept et l’ONG Médecins sans frontières, explique Yazid Attalah. Dès la deuxième semaine de confinement, nous avons créé deux structures – une dans le 15e et l’autre dans le 13e qui faisaient du dépistage avec un résultat rendu dans la journée. »

L’action ne s’arrête pas là. Aide alimentaire, accompagnement pour l’isolement, dépistage, et même suivi à distance des malades grâce à un système de télémédecine que les deux médecins ont inventé… Ici, le fameux « tracer-alerter-protéger » a été testé à grande échelle avant tout le monde. Des médiateurs santé (en très grande partie des femmes) issus des quartiers Nord ont été formés. Ils sillonnent les quartiers au bloc près. « Quand tu interviens dans un territoire où tu ne vis pas, il faut le faire avec quelqu’un qui le connaît. Ici, chaque quartier a des codes différents. Tu n’entres pas comme tu veux », assène Yazid Attalah. Face au succès de cet « aller vers », l’agence régionale de santé décide de subventionner l’association. Ce qui permet de rémunérer 15 salariés : infirmiers, médecin et médiateurs. « Mais nous nous insérons dans un réseau bien plus large », souligne le président de Sept. Toute une série d’associations – et elles sont légion dans les quartiers Nord – accompagnent la démarche et relaient l’information.

Système D et mutualisation

À Bel-Air, Slim Hadiji prépare sa glacière. D’un pas pressé, il se rend avec Djamila Haouache vers une tour voisine pour vacciner à domicile. Au premier étage, un homme descend les 16 marches qui le séparent du hall d’entrée par la force des bras, sur les fesses. Il est en fauteuil roulant, et l’ascenseur est en panne depuis des mois… Djamila Haouache connaît bien le problème. Son association tente de résoudre au quotidien les litiges entre bailleurs et locataires. « On s’est bagarré sur les légionnelles, les punaises de lit. On est en procès avec le bailleur… », raconte la militante.

Au Maroc, on parle du Covid en berbère, en arabe, en anglais et en français. Pourquoi, dans un pays comme le nôtre, on n’arrive pas à faire une campagne multilingue ? Slim Hadiji

Au 3e étage, la porte s’ouvre. Toute la famille attend. « Salam alikoum », nous dit-on. Slim Hadiji s’adresse en arabe au père de famille. Des langues, le docteur, originaire de Tunisie, en parle cinq. Les médiateurs, tous issus des quartiers, en maîtrisent aussi plusieurs. Un atout considérable. « Au Maroc, on parle du Covid en berbère, en arabe, en anglais et en français. Pourquoi, dans un pays comme le nôtre, on n’arrive pas à faire une campagne multilingue ? » tempête-t-il. Les plaquettes d’information de Sept se déclinent en cinq langues. Une évidence pour l’association, qui entend faire « un travail de dentelle » et s’adapter à chaque besoin. Il faut vite quitter la famille, qui tient à faire une photo avec le médecin. Changement de barre d’immeuble. Une femme et sa mère attendent. Elles viennent d’Arménie. Du balcon au 12e étage, la vue est imprenable. Une vue qui se mérite quand l’ascenseur ne fonctionne pas… « Beaucoup de personnes âgées vivent ici, explique le docteur. Lorsque l’ascenseur est en panne, comment pourraient-elles aller se faire vacciner si nous n’allons pas chez elles ? »

L’après-midi est bien entamé. La petite équipe poursuit sa course contre la montre. Au centre d’hébergement Alotra, une trentaine de personnes, Maghrébins à la retraite pour la plupart, attendent le toubib. Un infirmier a rejoint l’équipe, ainsi que deux ou trois médiatrices. « Plusieurs ont fait leur vaccin en Tunisie ou en Algérie sans le faire reconnaître en France, explique Slim Hadiji. Nous réintégrons le vaccin réalisé à l’étranger et on injecte une dose de rappel. » Après une journée bien remplie, on s’interroge. Comment ce généraliste a-t-il pu obtenir autant de doses ? Le docteur se marre. « Le système  D. Le génie marseillais ! » « J’ai mutualisé les commandes. Des confrères qui ne voulaient pas vacciner m’ont cédé leurs doses. Maintenant, on a du Pfizer. Un luxe ! » Il reprend la route avec sa voiture personnelle. De nouveau, il va vacciner à domicile. Il sourit. « Je prends une semaine de vacances à la fin de l’année. Les premières depuis deux ans. »

Toquer à toutes les portes

En attendant, le docteur ira le lendemain à son cabinet. Puis prendra le relais de la permanence de vaccinations, à la maison régionale de santé de Malpassé, dans le 13e arrondissement. En théorie, la permanence se termine à minuit. Mais il n’est pas rare qu’il officie jusqu’à 5 heures du matin. «  On a vacciné 70 personnes hier, dont un tiers de primo-vaccinés et 7 SDF qui ne seraient jamais venus vers une structure classique », reprend Yazid Attalah. Tôt ce matin, Karima Djellat s’est armée du kit de l’association (masques, gel, autotests) et entame une tournée dans le quartier des Lauriers, dans le 13e. La médiatrice santé toque à toutes les portes. « Bonjour, vous allez bien ? Vous êtes vaccinés ? Voulez-vous que le médecin se déplace chez vous ? N’oubliez pas de bien aérer votre appartement », recommande-t-elle, avant d’offrir un kit à chacun. Au 11e étage, une femme âgée entrouvre la porte. Elle n’est pas vaccinée. Elle a peur. Du vaccin. Du Covid. Elle dit ne plus sortir de chez elle.

« Les gens sont éloignés de tout, souffle Yazid Attalah. Il y a une concentration de problèmes : logement, éducation, pauvreté, accès aux soins… Quand les services publics ont disparu, que tu n’as pas Internet, que les médecins traitants n’existent plus… C’est la porte ouverte à toutes les défiances et aux croyances les plus délirantes. » Yasmine Cherfi le constate au quotidien. La médiatrice a installé un barnum au cœur de l’Estaque, dans le 16e. La veille, un cluster de 11 personnes a mis le quartier en panique. Au pied de la petite cité, ils font la queue pour se faire tester. « Il n’y a pas longtemps, on a aidé une mère de famille qui élève seule ses 6 enfants. Tous ont eu le Covid. On les a suivis et on fait leurs courses. Elle est très courageuse, cette femme », explique-t-elle. Au loin, un immense paquebot de croisière entre dans le port. Là où les touristes dégustent chichis et panisses. Les meilleurs de Marseille, paraît-il. Loin de se douter qu’à quelques mètres la pauvreté gangrène toute une population.


 

Il y a urgence ! Le billet du Dr Christophe Prudhomme. Obligation

De fait, le gouvernement nous entraîne vers l’obligation vaccinale sans l’assumer, en évacuant le débat sur la question essentielle: quelle est la bonne stratégie globale pour lutter contre l’épidémie Covid-19? Il est trop facile de tout miser sur la vaccination avec un glissement inquiétant vers la désignation des « mauvais citoyens » que seraient les non-vaccinés, traités de fait comme des boucs émissaires.

Bien entendu, il faut améliorer encore la couverture vaccinale, mais en allant vers les populations encore insuffisamment couvertes que sont 10 % des plus de 75 ans ou les plus pauvres, dont le taux de vaccination est très inférieur à la moyenne nationale.

publié le 21 décembre 2021

Technologie 5G. Pourquoi la «révolution» n’est toujours pas passée

Pierric Marissal sur www.humanite.fr

Malgré d’importantes campagnes publicitaires, la nouvelle génération de l’Internet mobile, la 5G, ne séduit pas. Faute d’usages, à quoi bon payer plus cher un forfait mobile ? Décryptage

Il y a un an, le débat sur la 5G faisait rage. L’inflation des quantités de données mobiles transférées – multipliées par 300 en dix ans – et la hausse de la consommation énergétique qui va avec sont-elles bien nécessaires ? Comme de demander aux consommateurs d’acheter de nouveaux smartphones compatibles ? À quoi cela peut-il servir à part regarder sur son petit écran de téléphone des vidéos en ultra haute définition ? Les ondes émises, plus concentrées, sont-elles inoffensives pour la santé ?

Fin 2020, plusieurs villes comme Bordeaux ou Lille votaient des moratoires contre cette technologie, en attendant d’en savoir plus, en vain. Et début janvier 2021, les premières antennes 5G étaient érigées par centaines, et les spots publicitaires vantant une énième « révolution » paraissaient sur les ondes.

1. les chiffres d’un véritable flop

Un an après, les chiffres d’adoption sont accablants. L’opérateur Bouygues Telecom a déploré que la 5G représentait moins de 1 % du trafic sur son réseau. Les autres, plus discrets, ne font guère mieux. Pourtant, avec 31 000 antennes installées – contre 59 000 en 4G –, l’ensemble des zones urbaines de France est désormais couvert, Free revendique même une couverture de 70 % du territoire total. Les Français n’ont pas boudé non plus les nouveaux modèles de smartphone, et 23 % de ceux en circulation sont ainsi compatibles. Chez Orange, près d’un téléphone sur deux vendu en boutique est compatible avec la 5G, selon des chiffres communiqués par l’entreprise. Sauf que les clients ne prennent pas les forfaits qui vont avec.

Les opérateurs français ont beau déplorer une spécificité française, pays où les débats sur la potentielle nocivité de la 5G sur la santé et ses conséquences écologiques auraient été plus vifs qu’ailleurs, les chiffres internationaux ne sont pas plus brillants. Selon la GSM Association, qui regroupe les intérêts de plus de 750 opérateurs et constructeurs de téléphonie mobile de 220 pays au monde, seuls 4 % des forfaits téléphoniques sur la planète sont compatibles 5G, la Chine représentant à elle seule la moitié du total. Et pourtant, selon le cabinet Strategy Analytics, la couverture réseau de la population par la 5G progresse deux fois plus vite dans le monde que celle de la 4G en son temps.

Les opérateurs français veulent y croire et n’entendent pas baisser les bras. C’est qu’ils ont payé 2,8 milliards d’euros à l’État pour l’attribution des premières fréquences et prévoient d’investir entre 1,5 et 2,2 milliards d’euros chaque année en infrastructures.

2. En sait-on plus sur l’utilité de la 5G ?

Le 2 décembre, à Bercy, s’est tenue la présentation de la stratégie nationale d’accélération 5G. On y a appris de nouveaux chiffres intéressants. L’écosystème a mobilisé 6 000 à 8 000 emplois directs et généré un chiffre d’affaires d’environ 2 milliards d’euros, répartis entre la construction de réseaux et l’achat de terminaux (des smartphones 5G). Mais le chiffre d’affaires réalisé par les usages, ce que dans le jargon de la start-up nation on appelle « les solutions applicatives », représente à peine 1 % du montant total.

La 2G avait apporté les mails et la possibilité de communiquer en toute mobilité, la 3G a permis de naviguer sur Internet, et la 4G avait ouvert la voie au streaming vidéo et audio (Netflix et YouTube, comme Deezer et Spotify) sur smartphone et aux jeux vidéo pour mobile. Mais pour la 5G, on a bien du mal à trouver. La vidéo en ultra haute définition ? On a parfois du mal à voir réellement ce que cela apporte sur un écran de télévision, alors sur celui d’un téléphone…

La 5G est arrivée avec trois promesses : un débit dix fois plus rapide, des milliers d’objets connectés, un temps de latence record. Mais, pour l’heure, seule la hausse du débit est disponible, plutôt de l’ordre de 50 %.

Pour mémoire, la 5G arrivait avec trois promesses : un débit multiplié par dix, la capacité de connecter entre eux des milliers d’objets (Internet des objets), et un temps de latence (de réaction) record. Sauf que, pour l’heure, seule l’augmentation du débit est disponible et elle n’est clairement pas aussi impressionnante que promise, plutôt de l’ordre de 50 %. Pour les deux autres promesses, il faudra attendre de nouveaux investissements lourds au niveau des cœurs de réseaux et l’ouverture de nouvelles fréquences, et ce ne sera pas avant fin 2023.

L’autre ambition de la 5G était de révolutionner l’industrie. Elle doit connecter les infrastructures portuaires, les grandes plateformes logistiques, les énormes usines automatisées de l’industrie 4.0… Mais, à l’exception de quelques projets lancés timidement par les plus grands acteurs (EDF, SNCF, RATP…) et sponsorisés par l’argent public – le gouvernement compte consacrer jusqu’à 735 millions d’euros d’aides d’ici à 2025 à la 5G –, le reste du secteur secondaire ne suit pas. Les acteurs en sont encore à imaginer des usages : de la réalité virtuelle ou augmentée mobile pour le secteur du bâtiment, par exemple. Ou en médecine, pour guider des équipes de secours à distance. Mais tout cela reste à l’état d’idées et les applications concrètes sont évoquées pour 2027.

3. Où en sommes-nous des risques éventuels pour la santé ?

Si la 5G ne fait pas vraiment envie, fait-elle encore peur ? Il y a dix ans, l’OMS estimait que les ondes électromagnétiques pourraient être cancérogènes et qu’il fallait surveiller de près le lien possible entre les téléphones portables et le risque de cancer, précisant que « la recherche n’a pas pu fournir des données étayant une relation de cause à effet ». Arbitrairement, une norme réglementaire d’exposition aux ondes a été fixée en deçà de laquelle il n’y a pas de risque à court terme – à long terme, on ne sait pas car il n’y a aucune étude concluante.

Une expérimentation menée à Rennes par l’Agence nationale des fréquences montre que les niveaux mesurés pour la 5G, 3,2 volts par mètre au maximum, restent très inférieurs à la limite réglementaire : 61 V/m. C’est plutôt rassurant, même s’il faut rappeler que la 5G va augmenter mécaniquement notre exposition globale aux ondes : c’est tout à fait logique, puisqu’on rajoute de nouvelles fréquences aux précédentes et que notre consommation d’Internet mobile augmente chaque année.

L’autre point à préciser sur lequel les études s’accordent est que le danger ne réside pas tant dans l’antenne-relais, quelle que soit sa génération, que dans le téléphone, où l’exposition aux radiofréquences peut être 100 à 1 000 fois plus forte et peut entraîner des tumeurs cérébrales. Pour limiter les risques, le premier conseil de l’Anses reste très justement de recourir à des kits mains libres et de privilégier l’acquisition de téléphones affichant les DAS (la puissance du flux d’énergie véhiculé par les ondes absorbée par l’usager) les plus faibles.

publié le 20 décembre 2021

Éditorial. Chile presente !

Cathy Dos Santos sur www.humanite.fr

Le dernier discours de Salvador Allende prononcé le 11 septembre 1973, alors que les condors d’acier pilonnaient le palais présidentiel de la Moneda, résonne avec force : « L’histoire nous appartient, ce sont les peuples qui la font ! » Après deux décennies de dictature sanglante, trente années de démocratie atrophiée par l’héritage pinochétiste, l’espoir a vaincu la peur. La victoire de Gabriel Boric est chargée de symboles : les mille jours de l’unité ­populaire, cette expérience inédite de socialisme assassinée par les ­généraux et la CIA, les figures de Neruda et Jara, les torturés, les disparus, les exilés… Le succès de la gauche consacre aussi l’irruption sur la scène politique d’une nouvelle génération désireuse d’enterrer définitivement le legs de Pinochet.

La main des Chiliens n’a pas tremblé, malgré une campagne anticommuniste putride, surannée. Ils étaient face à un choix : corriger le cours de l’histoire ou sombrer dans un abîme fasciste. Les électeurs – mobilisés comme rarement – ont infligé un camouflet à l’extrême droite et à José Antonio Kast, ­admirateur assumé des années de plomb. « Le Chili n’aura plus un président qui déclare la guerre à (son) propre peuple », a affirmé Gabriel Boric. C’est ce qu’exige la rue depuis l’extraordinaire soulèvement social et populaire de 2019 qui a mis au ban les ravages du néolibéralisme. L’ancien leader étudiant a d’ailleurs juré que ce modèle, dont le Chili fut le berceau, sera aussi sa tombe.

La gauche, qui n’a pas les coudées franches, ne jouit d’aucun chèque en blanc. Les marges de manœuvre seront très étroites, alors que le président et son futur exécutif sont face à l’immense défi de corriger des inégalités béantes, et d’asseoir les bases d’un pays où les libertés et la justice sociale ne font qu’une. L’extrême droite et les forces conservatrices n’ont pas dit leur dernier mot. Le Chili reste le terrain de dispute d’antagonismes politiques bien marqués. La parole est dans le camp du progrès, à lui de ne pas décevoir.

publié le 20 décembre 2021

Loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 :
défendre la sentinelle de la démocratie

Patrick Le Hyaric sur www.humanite.fr

Monument législatif de la République naissante, la loi sur la liberté de la presse vient d’avoir 140 ans . Alors que nous observons, au XXIe siècle, des reculs majeurs, ce texte demeure fondamental.


Nous soufflons aujourd’hui les 140 bougies de la loi sur la liberté de la presse promulguée le 29 juillet 1881. Monument législatif de la République renaissante, ce texte demeure au fondement de notre démocratie. Dans les pas de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et de sa promesse d’assurer « la libre communication des pensées et opinions », cette loi garantit la liberté d’expression et la liberté de la presse.

Loin d’être un dispositif corporatiste au seul avantage des journalistes, elle protège l’ensemble des citoyens autant qu’elle concourt à l’exercice de la citoyenneté. Alors que, sournoisement ou ouvertement, cette conquête est menacée, au même titre que d’autres piliers de la démocratie républicaine, cet anniversaire doit être l’occasion d’en défendre les principes.

La précédente garde des Sceaux n’a pas fait mystère de sa volonté d’extraire de la loi de 1881 les dispositions de lutte contre « l’injure et la diffamation » pour les transférer vers le Code pénal, ce qui revient à faire sauter le garde-fou permettant aux journalistes de préserver leurs sources, tout en ouvrant le chemin à des procédures de comparution immédiate qui limitent la possibilité de se défendre. Les récentes lois dites de « sécurité globale » ou « confortant le respect des principes de la République », décidées après l’assassinat terroriste du professeur Samuel Paty, ajoutées à l’arsenal « antiterroriste » de 2014, ont chacune contribué à affaiblir les principes de la loi. Dans le même mouvement, des entraves sont appliquées au travail des journalistes, au nom de la protection des policiers. D’autres tentatives ont été mises en échec, comme cette loi retoquée par le Conseil constitutionnel visant à donner aux géants du numérique un pouvoir de censure en dehors de toute intervention d’un juge.

Les citoyens empêchés de savoir

Des reculs majeurs sur la liberté de la presse, nous retiendrons celui institué par la loi de juillet 2018 sur le « secret des affaires ». Il s’agit d’un basculement juridique d’importance qui troque les règles de la transparence contre le règne de l’opacité, dans le but de protéger les milieux d’affaires et les entreprises qui contreviennent aux nécessités de protéger l’environnement, qui pratiquent les ventes d’armes, l’évasion fiscale ou la corruption. En plus de fragiliser les lanceurs d’alerte, ce texte s’oppose à l’esprit de la loi de 1881 en ce qu’il réduit la possibilité, pour chaque citoyen, de prendre connaissance des événements jusqu’au plus dissimulé, de décrypter l’actualité et de participer ainsi à la vie de la cité dans le sens de l’intérêt général.

C’est une part de sa souveraineté qui est ôtée au peuple. La multiplication des chaînes privées d’information fait planer l’illusion d’un épanouissement de la liberté d’informer. En réalité, un système clos se met en place, avec les mêmes intervenants s’échinant à formuler des réponses de droite à des questions de droite, tout en faisant la part belle à l’extrême droite. La vie réelle des travailleurs, leurs aspirations, leurs luttes n’y pénètrent guère, sauf pour allumer la mèche de l’injure contre tout mouvement social, comme on l’a constaté lors des mouvements des cheminots, des gilets jaunes ou contre le déchiquetage de notre système de retraite.

La réduction continue du nombre de journalistes et leur précarisation réduisent le pouvoir d’enquêter, de rendre compte des événements jusqu’aux plus reculés et moins médiatisés. Le nombre de journaux nationaux et régionaux diminue sous la pression de coûts de production en continuelle augmentation, tandis que les recettes de vente et de publicité, accaparées par les géants du numérique, diminuent drastiquement. Ces derniers pillent précisément le travail des créateurs et des journalistes pour le revendre contre de la communication publicitaire. Des mobilisations populaires seront nécessaires pour que soient respectées les lois sur les droits d’auteur (ou « droits voisins ») et, au-delà, pour légiférer afin de refonder le droit de savoir des citoyens et revivifier un pluralisme de la presse indispensable à la vitalité démocratique, dans le cadre de la révolution numérique en cours.

Contrairement à l’esprit des ordonnances de la presse du Conseil national de la Résistance, la majeure partie de cette presse est aujourd’hui accaparée par une poignée de groupes industriels et financiers qui, évidemment, assurent la promotion du capitalisme. C’est, du reste, face à semblable situation qu’en 1904 Jean Jaurès s’est décidé à fonder l’Humanité, contre « la puissance de l’argent qui avait réussi à s’emparer des organes de l’opinion et à fausser à sa source, c’est-à-dire dans l’information publique, la conscience nationale ».

La défense et l’appel à la lecture de l’Humanité vont donc de pair avec la nécessité d’animer un débat public pour légiférer contre les concentrations capitalistes. L’État doit jouer son rôle constitutionnel visant à assurer un pluralisme plus grand de la presse au lieu de détricoter les ordonnances sur la presse issues du CNR. Préserver l’existence d’une presse libre, c’est toujours, selon les mots de Camille Desmoulins, garantir son rôle de « sentinelle de la démocratie ».

publié le 19 décembre 2021

Débat public sur les éoliennes flottantes en Méditerranée
 sur  https://altermidi.org


Le point de vue de France Nature Environnement : "Nous souhaitons que le poids donné à l'environnement dans ce cahier des charges ne soit pas sous le seul contrôle de l'Etat et des industriels."
Les fédérations méditerranéennes de FNE1 sont favorables à l’éolien flottant en mer, sous réserve de développer une filière la moins impactante et la moins polluante possible, et que les projets envisagés prennent en compte toutes les activités déjà présentes, dans un objectif de compatibilité entre activités et préservation de la biodiversité. Nous publions une contribution explicitant leur point de vue alors que le débat public vient de s’achever.

 

 Le contexte du débat
Le débat public concernait deux parcs, chacun de 42 éoliennes, dont la puissance (750 MW par parc) serait en mesure d’alimenter annuellement près de trois millions d’habitants, selon les pouvoirs publics. Pour rappel, l’État français vise 40 % d’énergie renouvelable en 2030 avec un objectif d’installation de 1 000 MW d’éolien offshore en plus par an.
Les sites à déterminer en Méditerranée ne peuvent être localisés qu’ entre Fos-sur-Mer et Perpignan, bande latérale traversée par les vents. La consultation publique doit permettre de débattre de nombreux sujets ; le périmètre d’implantation certes, mais au-delà, leur pertinence, leur dimensionnement, les conflits d’usage, les perspectives économiques…
En Méditerranée, trois parcs pilotes de trois éoliennes doivent voir le jour d’ici 2022-23, au large de Gruissan, Leucate et Fos. Les organisateurs du débat doivent publier une synthèse d’ici la fin de l’année. L’État devra y répondre d’ici mars 2022… peu avant l’élection présidentielle.
 
Contribution de France Nature Environnement
Le débat public sur les éoliennes flottantes en Méditerranée vient de s’achever. Il s’agissait de projets commerciaux à venir, pas des 3 projets pilotes en cours dont on attend impatiemment la mise à l’eau. L’État souhaitait obtenir des indications pour positionner 2 projets, d’abord de 250 MW, avec possibilité d’extension ultérieure de 500 MW supplémentaires chacun. Un projet de 750 MW représente une surface d’environ 150 km² (2 fois la taille de l’étang de Thau). Ces parcs devront être positionnés à l’intérieur de macro-zones qui ont été définies et représentent 3 500 km² (entre les 12 milles nautiques et le début des canyons).
 
Un bon débat
Malgré la covid, pas mal de réunions publiques ont pu avoir lieu à côté de nombreux débats en ligne. Reconnaissons d’abord que le dossier était plutôt bien fait, très complet et cependant assez lisible car il était découpé en près de 50 fascicules, ce qui permettait de choisir les sujets à approfondir. De plus, ce dossier comprenait — et c’était la première fois — un début de cartographie pour visualiser la sensibilité de plusieurs espèces de poissons, d’oiseaux ou de mammifères, selon les zones.
Deuxièmement, la question de l’opportunité — faut-il mettre des éoliennes en Méditerranée ? — qui est un préalable à la question “où les mettre ?” a été très largement traitée par la CPDP (Commission particulière du débat public), ce qui est assez rare dans un débat public et doit être souligné. Troisièmement, ces projets commerciaux avaient été précédés par des projets pilotes afin de mieux cerner les enjeux possibles en Méditerranée.
 
Mais trop tôt
Hélas, les éoliennes pilotes ne sont pas encore réalisées et donc le retour d’expérience attendu pour positionner au mieux d’éventuelles éoliennes commerciales n’est pas là. Elles sont prévues, au mieux, fin 2022 et il faudrait compter au moins deux ans d’expérimentation pour en tirer les leçons. Ce débat a donc 3 ans d’avance. Nous avions alerté sur cette incohérence dès 2018, sans être écoutés. Le problème devient d’autant plus évident que de nombreuses recherches environnementales ont été lancées il y a moins d’un an et certaines, comme Migralion sur les oiseaux, doivent durer 3 ans. Une position fortement portée par FNE dans tous les débats a fait une quasi unanimité des participants : il faut retarder la décision du choix des sites de 3 ans car pour mettre en œuvre le “E” de la séquence « éviter, réduire, compenser », le choix des zones est essentiel. Et à ce jour, la connaissance scientifique est totalement insuffisante pour décider en tenant compte de l’environnement.
 
Le débat et après… le cahier des charges de l’appel d’offres
Le calendrier qui suit est aussi accéléré : deux mois pour avoir le compte-rendu du débat, puis trois mois pour que l’État décide du choix des zones, ensuite commenceront les appels à candidature. Si nous ne savons pas à ce jour ce que l’État retiendra de tout ce débat et des propositions, nous avons appris des choses intéressantes sur la suite. Le cahier des charges est élaboré entre l’État et les industriels qui souhaitent candidater à l’appel d’offre. FNE LR considère qu’une fois élaboré, ce cahier des charges doit être soumis aux citoyens ou au moins à une instance représentant l’ensemble des acteurs. La commission spécialisée éolienne du comité de façade maritime du littoral pourrait jouer ce rôle à condition qu’elle puisse amender ce cahier des charges pour tenir compte de l’environnement. En effet, force est de constater que pour définir les « macro-zones » susceptibles d’accueillir des éoliennes dans l’ensemble de la Méditerranée, seule a été prise en compte l’importance du vent ; toutes ces macro-zones sont en Natura 20002, donc dans des zones très sensibles pour la biodiversité. Forts de cette expérience, nous souhaitons que le poids donné à l’environnement dans ce cahier des charges ne soit pas sous le seul contrôle de l’État et des industriels. FNE LR va donc rester très attentive à la suite.


 Maryse Arditi
membre du bureau de FNE Languedoc-Roussillon


Notes:
    1. France Nature Environnement est la fédération française des associations de protection de la nature et de l’environnement. Elle porte la parole d’un mouvement de 5 837 associations, regroupées au sein de 46 organisations adhérentes, présentes sur tout le territoire français, en métropole et outre-mer.
    2. Le réseau Natura 2000 rassemble des sites naturels ou semi-naturels de l’Union européenne ayant une grande valeur patrimoniale, par la faune et la flore exceptionnelles qu’ils contiennent.

publié le 19 déc 2021

Vaccins anti-Covid : l’Europe à la botte de Big Pharma

Thomas Lemahieu sur www.humanite.fr

Malgré l’inégalité d’accès – seuls 3 % des doses mondiales ont été administrées en Afrique –, malgré l’échec du programme Covax, malgré l’émergence du variant Omicron... l’UE, désormais quasi seule, s’oppose obstinément à une levée temporaire des brevets. Pendant ce temps-là, Pfizer-BioNTech et consorts se gavent. Et la pandémie court toujours.

D’après les indiscrétions parues dans la presse spécialisée, l’acteur américain Danny DeVito vient d’achever un script dans lequel le Pingouin, son personnage de vilain qui, face à Batman, cherche d’ordinaire à mettre la main sur les bijoux les plus précieux de la ville, tomberait amoureux de Catwoman et, avec elle, partirait plutôt dérober les stocks de vaccins retenus par les multinationales pharmaceutiques en vue d’une spéculation effrénée et cynique. Coup de théâtre : le couple, déjà improbable, ferait en réalité tout ça pour distribuer les doses aux plus pauvres et sauver le monde entier du Covid-19… Loin de Gotham City, l’Union européenne, c’est un peu le contraire : un bon petit gars, visage avenant, ton affable, à qui on donnerait le bon dieu sans confession dans le prégénérique, mais qui deviendrait un terrible méchant avant la fin du film.

Au début de la pandémie, Bruxelles tenait, en quelque sorte, le discours du bon sens : face au nouveau coronavirus, observait-on sur place, il allait falloir une solidarité mondiale, car personne ne s’en sortirait tant que tout le monde n’en sortait pas… Alors que Donald Trump tentait, lui, une OPA très inamicale sur le labo allemand CureVac – à l’époque, bien coté sur le segment – et surtout se lançait, à coups de milliards de dollars, dans la course à l’achat des premières doses de vaccins, la Commission européenne prenait, elle, en charge les commandes collectives pour le continent afin d’éviter une concurrence destructrice entre les États membres, occupés alors, pour certains, à se chaparder les stocks de masques sur le tarmac des aéroports.

Les bonnes paroles se sont envolées

Puis, début mai 2020, dans la posture des grandes consciences mondiales, plusieurs dirigeants européens, comme Angela Merkel, Charles Michel, Ursula von der Leyen et Emmanuel Macron, prenaient, en promettant de contribuer financièrement à un mécanisme de mutualisation entre le Nord et le Sud, un engagement solennel : « Si nous pouvons développer un vaccin qui serait produit par le monde et pour la planète entière, ce sera un bien public mondial unique pour le XXIe siècle, ont-ils juré la bouche en cœur. Ensemble, avec nos partenaires, nous nous engageons à le rendre disponible, accessible et à un prix modique pour tous. »

Pour rappel, l’élaboration des vaccins doit beaucoup aux laboratoires publics de recherche et a été en bonne partie subventionné par les États du début à la fin.

Puis en Europe, les bonnes paroles se sont envolées, et les actes ont plus ressemblé à ceux de la brute et du truand à la fois. Ainsi, depuis plus d’un an, à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), l’Union européenne bloque la proposition, émanant au départ de l’Afrique du Sud et de l’Inde, et désormais soutenue par une centaine de pays, d’une dérogation temporaire sur les droits de propriété intellectuelle pour les vaccins, les médicaments et toutes les technologies contre le Covid-19. Le but de cette disposition limitée est de décupler la production de vaccins dans le monde entier, en permettant aux producteurs de génériques notamment de participer directement.

Pis ! Depuis mai dernier, après le changement de pied de l’administration Biden à l’OMC, qui a fini par appuyer le principe d’une levée provisoire des brevets limitée aux seuls vaccins, la Commission se trouve quasi seule, avec le Royaume-Uni et la Suisse, pour défendre la tranchée des profits des multinationales.

À chaque occasion, Bruxelles répète comme un perroquet l’argument soufflé par les géants pharmaceutiques : les brevets rémunèrent l’innovation et, sans eux, plus de recherche et développement ! Un peu gros dans la mesure où les vaccins contre le Covid-19 doivent beaucoup aux laboratoires publics de recherche et, qui plus est, ils ont été largement subventionnés par les États du début à la fin, des essais cliniques à la chaîne de production. Prise dans son aporie, l’Union européenne avance, alors, que le vrai défi, c’est d’améliorer les capacités de production dans les pays les plus riches afin d’espérer, à terme, livrer les doses promises aux pays du Sud.

La propagande Covax

Juste avant l’annulation pure et simple, fin novembre, sur fond d’émergence du variant Omicron, d’une conférence ministérielle de l’OMC qui s’annonçait cruciale pour la levée temporaire des brevets (lire page 38), la Commission européenne, acculée par la mobilisation citoyenne grandissante à l’échelle de la planète, a fait mine de glisser une ouverture inédite, mais assez dérisoire : le Letton Valdis Dombrovskis, son vice-président chargé du commerce, a ainsi promis d’octroyer aux pays en voie de développement le droit de fabriquer des vaccins, mais sans donner de détails sur le mécanisme qui, du coup, renvoie toujours aux licences commerciales ou obligatoires, insuffisantes dans le contexte de pénurie mondiale.

 La Commission réécrit l’histoire. Elle n’aura pas livré les 250 millions de doses promises, mais peine plus de 100 millions. Cette filouterie est honteuse. Dimitri Eynikel, Médecins sans frontières

Derrière cette énième annonce sans portée réelle, Bruxelles a relancé sa machine à propagande. Le 7 décembre, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, s’est gargarisée de la charité orchestrée par les Européens à travers le système Covax : « À ce jour, l’Union européenne est le plus gros donateur de vaccins contre le Covid-19 dans le monde, lance-t-elle. Nous avons déSamedi 18 Décembre 2021jà partagé 350 millions de doses, et nous travaillons dur avec Covax pour accélérer la livraison partout. » Une affirmation péremptoire et contredite par ses propres comptes : il n’y a que 118 millions de doses venues de l’Union européenne qui ont été réellement livrées aux pays du Sud.

« La Commission réécrit l’histoire en présentant des doses annoncées comme si elles avaient été livrées au bout du compte, dénonce Dimitri Eynikel, l’un des animateurs de la campagne pour l’accès universel de Médecins sans frontières (MSF) à Bruxelles. Cette filouterie est honteuse compte tenu des inégalités planétaires. L’Europe a échoué car, avant la fin de l’année, elle n’aura pas livré les 250 millions de doses promises, mais seulement à peine plus de 100 millions… »

En juin, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a, avec des partenaires locaux, installé une plateforme de transfert des technologies pour fabriquer des vaccins à ARN messager en Afrique du Sud. Mais Pfizer-BioNTech et Moderna refusent de partager leurs brevets. Avec 7,2 % de la population africaine qui a reçu une dose de vaccin, la maison brûle, et l’Europe continue de regarder ailleurs : plus précisément, elle contemple les cours de Bourse des multinationales occidentales qui, avec l’émergence d’Omicron, crèvent de nouveau les plafonds : pour Big Pharma, les variants sont moins une menace qu’une nouvelle opportunité commerciale. 

Brevets sur les vaccins, l’OMC bloque toujours. Alors que l’Organisation mondiale de la santé a alerté sur la dangerosité du nouveau variant, nommé Omicron, à l’Organisation mondiale du commerce, aucune avancée n’a été enregistrée sur une levée des brevets sur les vaccins anti-Covid. « En juin, le président Emmanuel Macron s’était engagé devant nous à soutenir la demande de levée temporaire des barrières de propriété intellectuelle portée par l’Inde, l’Afrique du Sud et une centaine de pays au sein de l’OMC, affirme Sandra Lhote-Fernandes, d’Oxfam France. Depuis, la France s’est ralliée à la Commission européenne, qui bloque les négociations depuis des mois. En continuant à favoriser les profits faramineux des laboratoires, les pays riches, dont la France, privent le reste du monde d’accès aux vaccins et nous empêchent de vaincre la pandémie. » Clothide Mathieu


 


 

N'en déplaise à Big Pharma, les vaccins à ARN messager peuvent être produits partout dans le monde

Thomas Lemahieu sur www.humanite.fr

D’après une expertise relayée par Human Rights Watch, des fabricants de vaccins en Inde, en Chine, en Afrique ou en Amérique du Sud pourraient être illico mis à contribution. Une fois les brevets levés et les technologies partagées.

C’est l’une des légendes les mieux entretenues de la pandémie actuelle : les vaccins à ARN messager, qui ont désormais supplanté les autres types dans les pays du Nord, seraient excessivement difficiles à fabriquer. Raison pour laquelle il convient de laisser les laboratoires occidentaux, comme Pfizer et Moderna (États-Unis) ou BioNTech (Allemagne), en contrôler étroitement la production grâce à leur mainmise sur les brevets, avant d’en tirer tous les profits dans la foulée…

L’ennui pour Big Pharma, c’est que c’est faux. Experts dans le domaine pharmaceutique, Achal Prabhala, coordinateur d’un projet tricontinental sur les médicaments en Inde, au Brésil et en Afrique du Sud (Accessibsa), et Alain Alsalhani, spécialiste des vaccins pour la campagne d’accès aux médicaments essentiels de Médecins sans frontières (MSF), viennent, dans une étude publiée ces derniers jours, d’établir une liste de 120 sites de production potentiels pour les vaccins à ARN messager : 55 sont en Inde, 34 en Chine, 9 en Corée du Sud, 3 au Vietnam, en Égypte ou au Brésil, 2 en Tunisie et en Malaisie, 1 en Afrique du Sud, au Maroc, au Sénégal, à Cuba, en Argentine, au Chili, en Thaïlande, au Bangladesh ou en Indonésie…

Si Nestlé peut le faire, d’autres peuvent aussi le faire

Selon cet inventaire, relayé par Human Rights Watch (HRW) et une centaine d’ONG, la preuve qu’il serait possible de démultiplier la fabrication de vaccins à l’échelle mondiale provient des multinationales elles-mêmes et, en particulier, de Moderna. La start-up américaine qui ne disposait d’aucune usine propre et n’avait jamais rien commercialisé jusque-là s’est appuyée sur des façonniers et des sous-traitants, comme le suisse Lonza et l’espagnol Rovi, pour mettre sur pied toute sa chaîne de production en quelques mois. À l’époque, quand Lonza était allé chercher la main-d’œuvre manquante chez ses voisins de Nestlé, un militant américain pour la levée des brevets avait ironisé : « En somme, l’industrie pharmaceutique estime que la technologie pour les vaccins à ARN messager est trop complexe pour pouvoir être partagée avec les producteurs des pays en voie de développement, m ais qu’elle peut, en revanche, la partager avec les gars qui font le Nesquik, c’est ça ? » Dans leur étude, les deux experts insistent aujourd’hui : « Si une entreprise espagnole comme Rovi, qui, spécialisée dans les préparations injectables stériles, n’avait pas d’expérience dans la fabrication de médicaments biologiques ou de vaccins, peut produire le Moderna, il n’y a aucune raison pour que des entreprises avec un profil similaire au Maroc, en Afrique du Sud, au Brésil ou en Inde ne puissent pas faire la même chose, si elles bénéficient d’ un transfert total de technologies de Moderna, comme Rovi en a bénéficié. »

Dans ces conditions, pour les experts et le mouvement planétaire en faveur de l’accès universel aux vaccins ou aux traitements contre le Covid, le temps presse désormais. Car le variant Omicron, d’après l’Organisation mondiale de la santé, se propage « à un rythme que nous n’avons jamais vu avec aucun autre variant ». Or, comme les vaccins à ARN messager, plus biochimiques que biologiques, sont plus simples à fabriquer et à partager, Achal Prabhala et Alain Alsalhani estiment que le meilleur moyen de s’en sortir tient « à la diversification et à l’expansion de la production de vaccins à ARN messager ». « Si les capacités étaient réparties entre les différents pays et si elles couvraient tous les continents, cela donnerait une sécurité, une stabilité et une indépendance à de très nombreuses régions du monde », ajoutent-ils.

Pour HRW, c’est désormais aux gouvernements américain et allemand d’agir en contraignant leurs multinationales à partager leurs brevets et leurs secrets de fabrication. « Les prévisions de production mondiale de vaccins laissant entendre qu’il y aura bientôt assez de vaccins contre le Covid pour toute la population du monde sont trompeuses, dénonce Aruna Kashyap, directrice adjointe de la division entreprises et droits humains de l’ONG. Tandis que le virus mute, les États-Unis et l’Allemagne ne devraient pas laisser les laboratoires dicter où et comment des vaccins doivent être acheminés dans la majeure pa rtie du monde. »

publié le 18 décembre 2021

Guadeloupe : face aux soignants « suspendus », Mélenchon sur une ligne de crête

En Guadeloupe, où les suspensions de salariés non vaccinés se multiplient, le candidat insoumis à la présidentielle s’est positionné contre le passe sanitaire, tout en restant très prudent sur la question vaccinale. La troisième dose sera obligatoire pour les soignants et les pompiers à partir du 30 janvier.

Pauline Graulle sur www.mediapart.fr

Pointe-à-Pitre (Guadeloupe).– Ce matin, comme chaque matin, elle ne bougera pas d’un iota. Un mois et demi que cette infirmière en neurologie campe sur sa chaise pliante, barrant l’entrée du CHU de Pointe-à-Pitre. Elle n’a plus le droit d’accéder à son lieu de travail : suspendue, sans salaire, pour avoir refusé de faire « la piqûre », explique celle qui refuse de dire le mot « vaccin » puisqu’elle ne « sai[t] pas ce qu’il y a dedans » et que de toute façon, les gens continuent à se contaminer.

Dans la chaleur moite de ce 15 décembre, Jean-Luc Mélenchon arrive, entouré de son staff et de quelques élus insoumis. Il se poste devant le petit aréopage des soignantes qui tiennent le piquet de grève, certaines arborant des T-shirts siglés « UGTG » (Union générale des travailleurs de Guadeloupe), du nom du puissant syndicat indépendantiste dirigé jusqu’à récemment par Élie Domota, le leader de la lutte contre la « Pwofitasyon » en 2009.

La discussion se tend avec l’une des femmes « en colère ». « Il y a des raisons d’être en colère », commence Mélenchon, empathique. La réponse fuse, au lance-flamme : « Monsieur Mélenchon, j’espère que vous ne venez pas pour faire le joli ! »

Dans cette poudrière politique qu’est devenue la Guadeloupe, faire une campagne présidentielle n’a rien d’une sinécure. Même pour Jean-Luc Mélenchon, qui y a rassemblé 24 % des suffrages en 2017 – soit 5 points de plus que la moyenne nationale. « La Guadeloupe est le seul territoire d’outre-mer où La France insoumise n’est pas arrivée devant Emmanuel Macron », rappelle Manuel Bompard, son directeur de campagne.  

Une terre de mission ou presque, donc, où les habitants sont nombreux à ne plus croire plus dans cette classe politique nationale ou locale – « méprisante » pour la première, « incompétente », voire « corrompue » pour la seconde. Et où il faut aller chercher les suffrages avec les dents, le taux d’abstention ayant dépassé les 80 % dans certains endroits aux dernières élections départementales et régionales.

Sa première rencontre avec les habitants de l’île – il n’était pas revenu depuis sa campagne de 2017 –, le leader des Insoumis, qui arrive tout droit de Paris, l’appréhendait un peu. D’autant que le sujet du jour est délicat. Alors qu’un peu plus de 30 % seulement des Guadeloupéens ont accepté de se faire vacciner, et en dépit du fait que 8 soignants sur 10 sont vaccinés, l’instauration de l’obligation vaccinale pour les soignants a mis le feu aux poudres. Celle-ci sera renforcée à compter du 30 janvier prochain : la troisième dose sera indispensable pour les soignants et les pompiers, a annoncé samedi 18 décembre le ministre de la santé Olivier Véran. 

En Guadeloupe, pas moins de 900 personnels de santé ont été « suspendus », dont près de la moitié travaille dans le seul hôpital de l’île.

La situation est intenable pour des familles entières, coupées de leurs ressources financières dans un territoire où le chômage longue durée et la pauvreté endémique ne font qu’accroître la vulnérabilité de la population face à la « vie chère » – l’alimentation y est 30 % plus chère qu’en métropole. Intenable aussi pour l’hôpital, déjà exsangue (une partie du bâtiment avait été détruite lors d’un incendie en 2017) : la 6e vague du variant Omicron approche et le CHU est, plus encore qu’en temps normal, menacé de grave incurie...

Sandro Sormain, secrétaire adjoint de l’UGTG, dépeint le directeur de l’hôpital (3 000 salariés) en fonctionnaire zélé : « Il a commencé par virer les salariés des services techniques à la DRH, à la blanchisserie, puis les cantiniers, puis les brancardiers, puis les soignants, y compris les sages-femmes… » Certains auraient déjà été rappelés en catimini, histoire d’assurer le service minimum, affirme-t-il.

Un peu plus loin, Marie-Josée Unimon, technicienne dans un centre de dialyse, vient de recevoir, elle aussi, une mise en demeure. Elle devra prendre contact avec une plateforme dont le rôle est de tenter de convaincre les récalcitrants au vaccin. Le cas échéant, les conseillers au téléphone sont censés proposer une formation pour trouver un autre travail. « Mais à mon âge, en Guadeloupe, où il n’y a pas de travail, qu’est-ce que je peux faire d’autre ? Le vaccin est un outil pour soigner les gens, pas pour empêcher les gens d’être libres ! » 
L’« à-plat-ventrisme » : voilà comment elle appelle l’attitude de ces Guadeloupéens qui se couchent devant les oukases de la métropole.

« Ni yonn, ni dé, ni twa doz »

Devant la colère des « victimes » de l’obligation vaccinale, le candidat insoumis à la présidentielle en visite au CHU marche sur des œufs. Il a certes pour lui de s’être toujours opposé au passe sanitaire, et désormais au passe vaccinal, qu’il abrogera dès son arrivée à l’Élysée, promet-il. Il est aussi le seul candidat, à gauche, à n’avoir pas formellement appelé à la vaccination, avançant que les gens doivent faire leur choix en conscience.

Mais il le sait : dans cette atmosphère explosive, la moindre faute de carre lui sera fatale.

Prudent, le visiteur en campagne a pris quelques précautions liminaires. Passant sous la banderole où l’on peut lire en créole « Ni yonn, ni dé, ni twa doz » (« Ni une, ni deux, ni trois doses »), il tient à s’assurer auprès de Gaby Clavier, secrétaire de la section santé de l’UGTG, que le petit village militant où il pénètre n’est pas un repaire d’antivaccins.

En réalité, les choses sont un peu plus compliquées : sous les petites tentes installées, depuis mi-novembre, dans la cour de l’hôpital où l’on vend des boissons à prix libre pour abonder la caisse de solidarité avec les « suspendus », les antivaccins purs et durs se mélangent aux soignants vaccinés mais anti-obligation vaccinale. Avec, en définitive, un méli-mélo d’arguments qui vont de la crainte de se voir inoculer un poison à l’objection que le vaccin ne fonctionne pas si bien que cela puisque le virus continue de circuler…

Reste qu’autour des chapiteaux où remuent quelques drapeaux indépendantistes, tout le monde éprouve un ressentiment profond contre un État aux abonnés absents quand il s’agit de régler les problèmes d’accès à l’eau potable – les coupures ont lieu parfois pendant plusieurs jours, et il faut se débrouiller avec de l’eau stockée dans les bidons –, mais qui fait preuve d’« autoritarisme » sur le vaccin, jusqu’à priver les citoyens de leur emploi.

Un hiatus si insupportable que la situation n’a fait que s’envenimer au fil des mois. Et les 514 décès dus au Covid-19 qui ont été recensés à l’hôpital de Pointe-à-Pitre (sur une population de moins de 40 000 habitants) l’été dernier n’ont pas eu pour effet de convaincre les Guadeloupéens de se faire vacciner.

Au contraire, le deuil, immense, n’a fait que s’arc-bouter la population et ravivé dans l’inconscient collectif le traumatisme de l’affaire du chlordécone, ce pesticide cancérigène que les autorités locales ont tardé à interdire alors qu’elles connaissaient son caractère nocif. Au point que beaucoup s’interrogent : quel peut être l’effet du mélange entre la molécule toxique, qui coule toujours dans les veines de 90 % des insulaires, et le vaccin ? Une double peine, en quelque sorte.

Méfiance vis-à-vis d’un vaccin nouveau, ressentiment politique sur fond d’histoire coloniale, impression d’être « abandonnés » par les gouvernements successifs en métropole, au premier chef par Sébastien Lecornu, ministre de l’outre-mer, qui a préféré envoyer le GIGN et le RAID pour mettre « de l’ordre » sur une île constellée de barrages, parfois violents, plutôt que d’essayer de régler la situation par le dialogue… Tout s’est entremêlé. Et c’est un Jean-Luc Mélenchon qui ne sait plus trop sur quel pied danser qui fait face à l’exaspération générale.

Alors, attablé devant les représentants du LKP, la coalition de syndicats et d’organisations citoyennes qui avait organisé les 40 jours de grève en 2009, le d’ordinaire si volubile Insoumis s’est astreint à tendre l’oreille et à tenter de maintenir la discussion dans un cadre « rationnel ».

Le syndicaliste de Force ouvrière ouvre les discussions : « Les travailleurs sont privés de leur emploi, alors qu’ils n’ont pas fait de faute », dit-il, rejoint par Éric Coriolan, du réseau Sentinelle Guadeloupe, qui estime que la gestion de la crise par le gouvernement ne fait rien d’autre qu’« assassiner le pays ».

Il s’adresse au député de Marseille, l’implorant de se « battre » pour obtenir du gouvernement une dérogation pour l’île : « L’ARS [l’Agence régionale de santé] est devenue un organe politique en Guadeloupe. Les élus ne peuvent pas continuer à appliquer la loi qui tue la Guadeloupe », lance-t-il, sous les hochements de tête du chef du syndicat de pompiers, qui rappelle que pendant le premier confinement, ils ont « été aux fourneaux, sans masque » : « Et aujourd’hui, l’État se moque de nous, alors que nous sommes en détresse. »

Maïté Hubert M’Toumo, nouvelle secrétaire nationale de l’UGTG, a le verbe haut et direct : « Aujourd’hui, on assiste à une remise en cause de tous les droits des salariés. Les gens sont à bout et disent stop à l’absence totale de prise en compte par les élus de leur souffrance. »

Depuis le début du mouvement, ni les parlementaires de l’île, ni le préfet ne se sont rendus sur les piquets de grève. Du coup, la présence de Jean-Luc Mélenchon, qui a fait 8 000 km pour venir au CHU de Pointe-à-Pitre, est accueillie favorablement. « Je vous remercie de nous écouter et de prendre des notes », souligne Élie Domota, qui juge, sous le regard marmoréen du prétendant à l’Élysée, que la bonne méthode pour sortir de la nasse sanitaire serait un mix entre vaccination, recours à l’hydroxychloroquine et mise en œuvre des gestes barrières.

Un peu plus tôt, le syndicaliste avait avancé son argument massue : « Dans l’hôtellerie, il n’y a pas de passe sanitaire [demandé aux salariés – ndlr], car on a besoin de bras. » La preuve, selon lui, que toute cette histoire est une affaire de « gros sous » et pas une question sanitaire.

Cela fait deux bonnes heures que Jean-Luc Mélenchon est en immersion parmi les révoltés de l’hôpital. Il prend le micro pour conclure, dans une bienveillante elliptique : « Je ne veux pas me substituer à votre parole, ce n’est pas à moi de mener le combat. Toutes les solutions, les alternatives sont ici, ce n’est pas vrai qu’on a affaire à la fatalité », dit-il simplement, avant de tourner les talons sous les « Merci ! Merci ! » de l’assistance.

publié le 18 décembre 2021

Transition énergétique. Noir, c’est noir, pour le bilan carbone de l’électricité allemande

Bruno Odent sur www.humanite.fr

L’usage du charbon et du lignite ont progressé outre-Rhin, pour représenter près du tiers de la fabrication du courant électrique. L’abandon du nucléaire décarboné et l’explosion des prix du gaz naturel conjuguent leurs effets dévastateurs.

Les chiffres émanent du très officiel Institut fédéral de la statistique (Destatis), qui établit chaque trimestre un bilan de la production électrique allemande réparti entre les différentes sources d’énergie. Au troisième trimestre 2021, l’Allemagne tire ainsi près d’un tiers de son courant électrique (31,9 %) de ses centrales thermiques au charbon et au lignite, toujours de loin les plus importants fournisseurs du réseau. Au total, Destatis relève une augmentation de près de 3 % de l’usage des combustibles fossiles sur le trimestre précédent. Et charbon et lignite se taillent la part du lion dans cette progression (+ 22,5 %), puisque l’explosion des prix du gaz naturel a plombé le recours à ce combustible concurrent sur le marché libéralisé de l’électricité (- 38,5 %). Ainsi, le gaz naturel, moins polluant, ne représente-t-il plus que 8,7 % de la production globale de courant, contre 14,4 % au troisième trimestre 2020.

Ces chiffres montrent combien l’équation de la transition énergétique se révèle compliquée pour le nouveau gouvernement tripartite (SPD/Verts/libéraux) d’Olaf Scholz. L’ambition affichée d’une sortie du charbon d’ici à 2030 « dans l’idéal », comme le précise le contrat de gouvernement, n’est pas sur de bons rails. D’autant qu’elle est contredite par les principes auxquels Berlin va continuer de se ranger : une sortie définitive de l’atome et une soumission sans discussion à la loi du marché.

Éviter le black-out

Le nucléaire non émetteur de CO2 représentait encore quelque 14 % de l’électricité produite au 3e trimestre. Un chiffre qui ne devrait cesser de décliner d’ici à la fin de l’année prochaine, pour tendre vers zéro quand les derniers réacteurs atomiques seront retirés du réseau. Problème, pour ne pas risquer un black-out, il va falloir compenser au moins partiellement la perte de cette énergie par d’autres sources pilotables (gaz, fioul ou charbon).

L’éolien et le solaire, dont la nouvelle coalition veut accélérer encore une mise en place déjà très dense, dépendent du temps qu’il fait et sont par conséquent intermittents. La possibilité d’un stockage de ces énergies pendant les périodes fastes, ensoleillées et venteuses, est loin d’être à l’ordre du jour. Pour l’heure, les batteries géantes qu’il faudrait constituer pour capter ces surplus d’électricité renouvelables affichent un bilan carbone plus terrible encore que le sont les centrales au lignite, le plus polluant des combustibles fossiles.

Quant à la régulation de la production électrique par le marché, on constate à quels développements anti-écologiques elle conduit. Destatis enregistre ainsi l’effondrement du recours au gaz naturel au 3e trimestre. Charbon et lignite, meilleur marché, l’ont supplanté en bonne partie. Et tant pis pour ce dernier… s’il émet beaucoup de CO2 comme les autres hydorcarbures, il en rejette 40 % de moins dans l’atmosphère.

La mise en service du gazoduc Nord Stream 2 faisait partie du calcul de Berlin pour réduire ses émissions, à défaut de les enrayer. Ce qui illustre l’importance géostratégique du pipeline pour les autorités allemandes. Mais cette orientation est contredite par les positions radicalement atlantistes, fortement représentées au sein du nouveau gouvernement par la nouvelle ministre verte des Affaires étrangères, Annalena Baerbock. Celle-ci a plaidé durant toute la campagne de l’élection du Bundestag pour un abandon de Nord Stream 2. Une fois en fonction, elle a invoqué, le 10 décembre, une réglementation européenne, ou le jeu trouble de Vladimir Poutine aux confins de l’Ukraine pour justifier : « Une mise en service n’est pas possible en l’état. »

Seulement un blocage définitif de Nord Stream 2 devrait propulser le prix du gaz vers de nouveaux sommets. Ce qui ne peut que donner un avantage concurrentiel pérenne au lignite et au charbon. La double fixation de l’Allemagne sur le marché et le dogme antinucléaire, en dépit de l’atout que représente cette énergie décarbonée dans la lutte contre le réchauffement climatique, paraît conforter durablement le pays comme l’une des plus grosses souffleries de gaz à effet de serre du continent

publié le 17 décembre 2021

Grève à la SNCF :
un train sur deux sur l’axe Sud-Est et
de nombreuses perturbations à venir

Khedidja Zerouali sur www.mediapart.fr

Depuis 2014, les salaires sont gelés à la SNCF. Après d’énièmes négociations annuelles décevantes, la contestation s’est déplacée au niveau local. Alors que la grève sur l’axe Sud-Est, au départ des vacances de Noël, a été annulée de justesse, des conflits locaux subsistent autour de deux revendications principales : l’augmentation des salaires et l’embauche de plus d’agents.

Vendredi 17 décembre, sur l’axe Sud-Est, seul un TGV sur deux devrait circuler malgré le retrait de l’appel à la grève formulé par les syndicats majoritaires. « La levée des préavis [arrive] trop tardivement sur le plan opérationnel pour assurer une remontée de l’offre », commente la direction de la SNCF. Le trafic sur cet axe devrait revenir à la normale dès samedi, toujours selon la SNCF, qui précise : « L’esprit de responsabilité a prévalu pour permettre de revenir le plus rapidement possible au niveau de service attendu par les Français pour ce week-end de grands départs. »

Pour la SNCF, le timing reste terrible puisque ce conflit a eu lieu la veille des vacances de Noël mais aussi à l’heure de l’ouverture à la concurrence sur le réseau intérieur, avec l’arrivée de la compagnie publique de chemin de fer italienne Trenitalia qui lance ses trains à grande vitesse sur la ligne Milan-Turin-Lyon-Paris.

Des primes plutôt qu’une augmentation générale des salaires 

L’Unsa a été la première organisation à retirer son appel à la grève, le mercredi 15 décembre. Auprès de Mediapart, le secrétaire général Didier Mathis a estimé que le syndicat avait « obtenu satisfaction ». C’est-à-dire une majoration de 20 % de la prime de travail pour les chefs de bord sur les quatre derniers mois, soit à peu près un gain de 300 euros ainsi qu’une prime allant de 300 euros pour les contrôleurs et de 600 euros pour les conducteurs. À la demande des syndicats, ces primes ne seront pas défiscalisées. 

À lire aussi KZ Petits salaires et luttes collectives

Le lendemain, la CGT et Sud Rail ont aussi retiré leur appel à la grève, en obtenant deux nouvelles avancées sur l’axe Sud-Est : des emplois supplémentaires et l’assurance que plus aucun contrôleur sur cette ligne ne travaillera seul, ce qui était devenu régulièrement le cas. Une problématique qui ne vaut pour l’ensemble du territoire, à en croire les syndicats.

La direction préfère négocier par médias interposés plutôt que d’organiser une véritable négociation avec l’ensemble des acteurs autour de la table.

Par ailleurs, les deux fédérations sortent insatisfaites de la manière dont a été menée la négociation. Dans un communiqué de presse commun, les syndicats dénoncent « la méthode déployée par la direction, qui préfère négocier par médias interposés plutôt que d’organiser une véritable négociation avec l’ensemble des acteurs autour de la table ». 

La veille, les interminables négociations téléphoniques et autres conférences Zoom étaient parasitées par des sorties médiatiques inattendues de la part de la direction de la SNCF. Le secrétaire général de la CGT Cheminots, contacté tôt le matin, a attendu toute la journée un retour de la part de la direction du groupe avant de se rendre compte, au milieu de l’après-midi, que celle-ci annonçait chez nos confrères que les négociations n’avaient pas abouti. « Des négociations qui n’avaient jamais commencé, souffle Laurent Brun, puisque nous n’avons jamais été recontactés et que la direction a systématiquement refusé le débat. »

Ce jour-là, la direction accepte finalement une réunion par Zoom à partir de 18 heures avec les syndicats, elle dure jusqu’à minuit et se solde par un échec. Ce n’est que le lendemain, le jeudi 16 décembre, que la direction cède sur quelques points, acte la fin du conflit sur l’axe Sud-Est. 

CNews en roue libre

Pendant ce temps, dans les colonnes des journaux libéraux et sur les plateaux de télévision, les commentateurs s’en s’ont donné à cœur joie… Sans jamais se questionner sur les causes de la colère. 

Dans Les Échos, David Barroux signe un édito où il s’inquiète que les syndicats de la SNCF « viennent gâcher les fêtes de fin d’année », pire, ceux qu’il qualifie de « champions de la gréviculture » sont tour à tour des preneurs d’otages ou « une caste engoncée dans ses privilèges ».

Le très médiatique avocat Gilles-William Goldnadel ne s’embarrasse pas d’autant de mots, sur Cnews, et propose directement la suppression du droit de grève : « La France est un des rares pays, en Europe, où dans les services publics, où les syndicats peuvent faire grève ? La source du problème, c’est que nous avons accepté cette forme d’esclavage par rapport à des syndicats qui ne sont même pas représentatifs. » Une affirmation qui laissera pantois jusqu’au peu mesuré présentateur, Pascal Praud.

Et ce n’est pas sans allégresse que le ministre Jean-Baptiste Lemoyne s’est joint au chœur libéral, déclarant sur BFM-TV qu’ « on ne peut pas se satisfaire de la prise d’otages de Français au moment du départ en vacances ». Ceux qui ont connu de réelles prises d’otages - dont le syndicaliste de Sud Rail Bruno Poncet au Bataclan – apprécieront. 

Agacés, les syndicalistes de la SNCF lèvent les yeux au ciel à la mention des insultes habituelles. Eux préfèrent parler service public, conditions de travail et salaires. 

Trains supprimés, primes qui fondent, salaires gelés

Les primes de 300 à 600 euros arrachées par les syndicats après des négociations annuelles infructueuses actant la septième année du gel des salaires à la SNCF, viennent à peine compenser une partie des pertes considérables pour les agents ferroviaires. En effet, depuis la crise sanitaire, des trains ont été supprimés et cela a un impact direct sur le service rendu aux voyageurs mais aussi sur le salaire des cheminots. 

À la SNCF, pour les agents voyageurs, un tiers du salaire est variable : cette part est adaptée selon le nombre de kilomètres parcourus, c’est ce qu’on appelle la prime traction. « La SNCF profite de la crise Covid pour supprimer les trains pas assez rentables pour elles, souffle Bérenger Cernon, secrétaire général de la CGT Gare de Lyon. Et automatiquement, les cheminots se retrouvent, avec une prime moindre. En moyenne, nous avons calculé que depuis le début de la crise, les agents de conduite ont perdu 200 euros sur leur salaire chaque mois, soit une perte moyenne de 20 %. »

Une perte particulièrement mal vécue par les cheminots qui n’ont pas vu leur grille salariale être revalorisée depuis 2014. « La seule augmentation des salaires a été celle accordée aux bas salaires pour ne pas passer en dessous du Smic après sa nouvelle revalorisation automatique », précise encore Bérenger Cernon.  

Une politique de réduction des coûts assumée par la PDG de la SNCF, Jean-Pierre Farandou, qui dans un entretien au Monde, estime qu’« on ne peut pas être hypergénéreux à la SNCF en ce moment… Je rappelle que la SNCF est en perte à cause de la pandémie : 3 milliards d’euros en 2020. Cette année, ce sera encore entre 1,5 milliard et 2 milliards de pertes. Dans ces conditions, envisager une augmentation salariale n’est pas chose aisée ». 

Des conflits locaux maillent le territoire 

Par ailleurs, le retrait de la grève sur l’axe Sud-Est, bien que fort médiatique, est loin de marquer la fin des conflits entre les cheminots et la SNCF.

Les jours et les semaines qui arrivent, des mouvements de grève devraient continuer à perturber la marche de la société ferroviaire à la gare de Montpellier, dans les gares du Sud-Ouest, des trains en direction d’Occitanie, des TER en Nouvelle-Aquitaine, mais aussi du côté des Transiliens, entre autres. 

Aux deux principaux mots d’ordre sur la revalorisation des salaires et le sous-effectif permanent, d’autres revendications s’ajoutent comme la lutte face aux agressions des contrôleurs de la ligne Intercités Bordeaux-Toulouse, le mouvement contre la fermeture des guichets dans les petites gares ou le refus, de la part des salariés, de la modification de la politique de notation des agents qui, pour l’heure, s’appuie sur l’ancienneté pour les faire évoluer sur la grille salariale. Difficile de dire l’étendue du mouvement, même du côté des fédérations syndicales.

Le fait qu’on n’augmente pas les salaires à la SNCF c’est une chose, mais qu’ils baissent, ça met en colère beaucoup de salariés.

« La direction ne négocie que quand elle est au pied du mur. Et ça fait des mois que ça explose de partout », souffle le secrétaire général de la CGT Cheminots, Laurent Brun, qui n’exclue pas une fédération des conflits et un nouvel appel à la grève nationale bientôt. Pour l’heure, au niveau national, les syndicats n’ont toujours pas obtenu ce qu’ils demandent depuis sept années, une revalorisation générale des salaires. Le syndicat estime que, depuis 2014, les cheminots ont perdu 10 % de pouvoir d’achat.

« Et même sur les primes on n’est pas entendus. À la CGT, on proposait une refonte totale de la prime de traction pour que ce soit moins violent en cas de baisse de charge, reprend le secrétaire général. La direction a refusé en bloc. Quand, il y a deux mois, est né un conflit sur cette question sur l’axe Atlantique, la direction aurait dû s’alerter un peu du niveau de tension parmi ses salariés. Le fait qu’on n’augmente pas les salaires à la SNCF c’est une chose, mais qu’ils baissent, ça met en colère beaucoup de salariés. » Et de prévenir qu’au niveau local, nombre de conflits ne sont pas soldés et que des mouvements de grève se préparent déjà pour janvier.

publié le 17 décembre 2021

Démocratie. Fabien Roussel brise le mur du JT de 20 heures

Aurélien Soucheyre et Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

Le candidat communiste à la présidentielle était, mardi, l’invité du journal de France 2. Un pas important dans sa stratégie de percée médiatique.

Ce n’était pas arrivé depuis près de quinze ans. Le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, a été mardi soir l’invité du journal télévisé de France 2. « Faire le 20 heures, c’est évidemment primordial. C’est l’occasion pour des millions de Français de découvrir notre candidat à l’élection présidentielle et ses propositions pour la France. C’est un moment d’exposition unique qui doit nous permettre de défendre nos idées », apprécie son directeur de campagne, Ian Brossat.

L’accueil a cependant été assez agressif et caricatural, avec la diffusion d’un reportage concernant le Parti communiste chinois et cette question : « Si vous êtes élu président de la République, votre exemple s’appellera-t-il Xi Jinping ? » Fabien Roussel ne s’est pas démonté. « J’appelle au respect des droits humains et de la dignité humaine en Chine. Mais, moi, en coulisses, je ne vais pas délocaliser en Chine », répond le candidat en référence aux usines de production fermées en France pour mieux ouvrir en Asie. « Et je le dis au président chinois, c’est fini de vendre nos ports et nos aéroports à qui veut les acheter, que ce soit la Chine ou d’autres pays », ajoute-t-il au sujet des privatisations lancées par les derniers gouvernements, y compris d’équipements stratégiques.

Si les journalistes viennent avec leurs questions, et les candidats avec leurs réponses, comme disait Georges Marchais, Fabien Roussel s’est ensuite illustré en présentant son projet pour le pays. À savoir celui de réindustrialiser et de « faire revenir des entreprises chez nous », celui de répondre à la question du pouvoir d’achat par une hausse du Smic à 1 800 euros brut en plus d’une hausse généralisée des salaires, pour « vivre dignement de son travail », et celui de couvrir nos besoins énergétiques et de contrôler les prix en se basant sur « deux piliers de production » : le nucléaire et le renouvelable.

Un « pacte pour une République sociale, laïque et écologique »

Au sujet du « capitalisme vert », le communiste a estimé que « le problème, ce n’est pas la couleur, c’est le capitalisme :  et nous n’arriverons pas à résoudre la crise si nous n’attaquons pas le capitalisme qui privilégie les profits à court terme ». Souhaitant « reprendre le pouvoir sur la finance pour répondre aux besoins », Fabien Roussel estime possible de dire adieu au chômage non pas grâce au revenu universel, mais grâce au « travail universel, en sécurisant les emplois de chacun » à travers une Sécurité sociale professionnelle.

à la vue de sondages en deçà des espérances pour l’ensemble des forces de gauche, le communiste a dû répondre aux demandes d’union à gauche qui s’expriment autour d’une candidature. « Le problème n’est pas une question de personnalité, ce qui compte c’est le contenu et le programme que nous allons présenter aux Français », assure-t-il, écartant tout ralliement hypothétique vers Jean-Luc Mélenchon ou Christiane Taubira. Fabien Roussel a d’ailleurs maintenu le cap d’une candidature PCF choisie par les militants en mai dernier. « Un choix confirmé par le parlement du PCF », le conseil national, ce week-end, rappelle-t-il, tout en tendant la main aux autres formations de gauche avec son « pacte pour une République sociale, laïque et écologique, ouvert à tous les démocrates et progressistes », valable dès à présent et pour les prochaines législatives.

Devant le refus de la Macronie d’adopter sa proposition de résolution visant à encourager l’inégibilité des personnes condamnées pour incitation à la haine raciale, et face au danger de la candidature du polémiste d’extrême droite Éric Zemmour, Fabien Roussel s’est inquiété d’une situation politique « grave », mettant la République « en danger ». En outre, à l’instar d’autres de ses concurrents à l’Élysée, le communiste a annoncé avoir lui aussi saisi le CSA au sujet d’une émission visant à vanter les mérites du bilan d’Emmanuel Macron. Il demande d’ailleurs « à TF1 à ce qu’ils puissent consacrer 2 heures d’antenne à tous les candidats déclarés ».

« Le choix des militants communistes de se doter d’une candidature propre dans la course à l’Élysée est étroitement lié à cette invitation au 20 heures », mesure en tout cas Ian Brossat. Il n’y en avait pas eu depuis 2007. Les membres de la direction du PCF ont ensuite peu à peu été effacés des radars de cette grand-messe télévisuelle.

« Fabien Roussel parle sans détours et veut remettre la gauche au centre du débat politique. Cette invitation vient récompenser son travail. Mais c’est aussi la reconnaissance de ce que représente le PCF dans le pays : 600 maires, 6 000 élus locaux et deux groupes parlementaires. Nous sommes enfin considérés pour ce que nous sommes », affirme Ian Brossat. Certes, la candidature du communiste ne décolle pas dans les sondages, qui le donnent entre 2 % et 2,5 % des intentions de vote. Mais comment décoller en étant écarté des débats, sans pouvoir exposer ses combats lors d’un journal télévisé ? C’est cet ostracisme médiatique qu’est parvenu à briser Fabien Roussel, en étant chaque jour un peu plus invité sur nombre de chaînes, jusqu’au 20 heures de mardi.

publié le 16 décembre 2021

Une autre image de l'immigration au quotidien : Le débat présidentiel à 1000 lieues de la réalité de terrain

Editorial politique par Thomas Legrand sur www.franceinter.fr/emissions/l-edito-politique/l-edito-politique-du-mercredi-15-decembre-2021

Ce matin… l’immigration vue du terrain ! Et contrairement au discours de certains politiques, il n'y a pas de mouvement de catastrophe : les bénévoles sont nombreux et l'accueil s'organise dans le calme.


Oui, régulièrement, depuis 2016, depuis le démantèlement de la Jungle de Calais et la répartition à travers le pays, sous l’autorité de Bernard Cazeneuve, dans différents centres d’hébergements, de quelques 8000 réfugiés… régulièrement, donc, j’appelle quelques préfets, élus locaux de tous bords, des responsables associatifs pour savoir comment se passe la cohabitation entre les habitants des bourgs, des villes moyennes et les migrants (en moyenne 50 par centre ou répartis en logements individuels, beaucoup de familles) accompagnés par un réseau associatif en contrat avec l’Etat et les collectivités locales. 

Eh bien cette année, comme les années précédentes, du point de vue de l’acceptation sociale, tout se passe bien. 

Très bien ! Depuis 2016 la capacité est de 110.000 places pour des migrants fraichement arrivés, disséminés à 60% en dehors de l’Ile de France. Et c’est là que ça se passe le mieux ! 

Chaque préfet ou élu local regorge d’exemples d’expériences d’intégration et de solidarité, d’écoles rouvertes et d’emplois pourvus. Parfois une très courte période d’inquiétude populaire à l’annonce de la reconversion d’anciens locaux collectifs en centre d’hébergement mais ça ne dure pas.   

Des enfants sont scolarisés, des jeunes sont en formation, passent des diplômes, des adultes trouvent du travail, une utilité sociale. Une vie s’organise sans heurts. 

Il y a, spontanément de nombreux volontaires pour l’insertion, l’alphabétisation des migrants. Hallucination d’éditorialiste bobo, bienpensant ? Non, froid (ou plutôt le chaud) constat des acteurs qui organisent ce vaste programme d’accueil. 

D’ailleurs, en quittant les écrans des chaines boloréïsés, en parcourant plutôt les pages des quotidiens régionaux, donc en s’attachant aux récits du terrain plutôt qu’aux coups de gueule de plateaux, on a, tous les jours, les détails de cette réussite.   

Mais le débat politique ne reflète pas cette réalité !  

Non, ces nouvelles ne sont pas assez spectaculaires ni génératrices de clics pour retenir l’attention du débat. C’est une réalité de bas bruit, pas traduisible en clashs tweet ou en bandeaux d’écrans. 

On opposera à ces vérités de terrains quelques radicalisés ou déséquilibrés. On y opposera aussi les images de misères de la porte de La Chapelle à Paris. 

Mais dans la capitale, en plus des classiques Secours Catholiques et Populaires, de nouvelles associations fleurissent, comme Utopia56, qui, parfois en marge des circuits officiels, se démènent pour trouver des volontaires pour accueillir une nuit, des familles de migrants sans toits. 

Et ils en trouvent ! Beaucoup ! Des milliers de bénévoles, partout en France, démentent la grande image terrifiante et terrifiée d’un pays au bord de la guerre civile, déstabilisée par une supposée submersion migratoire hostile. 

L’immigration illégale, incontrôlée n’est pas sans conséquences sociales ou sécuritaires, à la lisière nord de Paris et en proche banlieue mais les résultats humains de la politique de répartition des migrants et l’action associative, à travers la France, prouvent que le pays peut très bien prendre sa part sans s’autodétruire comme le ton dominant de la campagne le suggère.  

publié le 16 décembre 2021

Syndicalisme. « Redonner sens au travail »

sur www.humanite.fr

Dans un entretien accordé à TAF, Philippe Martinez livre sa vision d’un autre rapport au travail.

Le travail est abîmé. Non seulement il paye souvent mal, mais il est de plus en plus régulièrement générateur de souffrance plutôt que d’émancipation. Ce constat, Philippe Martinez le voit quotidiennement, et il s’en ouvre au magazine Travailler au futur (TAF). « J’entends beaucoup de parents qui souhaitent évidemment que leurs enfants trouvent du boulot, “mais surtout pas dans (leur) boîte’’ , disent-ils. Et de nombreux ingénieurs et techniciens me disent : “Avant, on me demandait si ce que je fais fonctionne, aujourd’hui on me demande combien ça rapporte.” C’est un vrai marqueur de mal-être au travail… » raconte le secrétaire général de la CGT dans ce grand entretien. Il y a, bien sûr, le manque de revenu, et le syndicat milite pour une augmentation des salaires, à commencer par le Smic, mais le constat est aussi fait de la perte de sens au travail. « Des travailleuses et des travailleurs ne comprennent plus pourquoi ils vont bosser et à quoi sert ce qu’on leur demande », assure le cégétiste, qui précise plus loin : « Il n’y a pas de statistiques officielles, mais il y a beaucoup de démissions dans les entreprises et de grandes entreprises de service public. Ça doit interroger tout le monde… »

Le management tend à priver le travailleur d’autonomie

Pour Philippe Martinez, la première des solutions est de redonner du pouvoir aux travailleurs. Cela commence par leur faire confiance : « Même dans les métiers pénibles, les gens veulent bien faire leur travail. Il n’y a rien de pire que d’empêcher les travailleurs de mettre en œuvre ce qu’ils savent faire, leur qualification, leur expérience. » À l’inverse, le management tend à priver le travailleur d’autonomie, ce qui dégrade tant la qualité du travail que le plaisir du salarié. « Les expériences de recherche-action, chez Renault, mon entreprise, montrent que, dès qu’on laisse la main à celles et ceux qui travaillent, ils savent redonner sens à ce qu’ils font, dans l’intérêt général », argumente le syndicaliste.

Mais le pouvoir au travailleur, évoqué par Philippe Martinez, n’est pas seulement sur la tâche à accomplir, il doit s’exercer aussi dans l’entreprise. « Tout le monde a le mot démocratie à la bouche, on organise des conventions citoyennes… Mais il y a un endroit dans la société où la citoyenneté s’arrête à la porte, c’est l’entreprise », déplore-t-il. « C’est un enjeu essentiel aujourd’hui. Il y a là un vrai chantier, et les syndicats ont un rôle à jouer pour favoriser l’émergence de l’avis des travailleuses et des travailleurs », assure le secrétaire général de la CGT.


 


 

Ne lâchons pas le travail !

par Thomas Coutrot sur www.politis.fr

Autant que des augmentations, ce qu’exigent les salarié·es, c’est cesser de souffrir au travail.

La grande démission ! À l’hôpital, dans les Ehpad et le secteur médico-social, dans l’hôtellerie-restauration, dans l’industrie et le bâtiment, c’est la fuite devant un travail insoutenable. Les maigres hausses de salaire consenties par le Ségur de la santé n’ont en rien enrayé l’exode, qui risque d’aboutir à l’effondrement de notre système hospitalier : outre ceux supprimés par les restrictions budgétaires, des milliers de lits supplémentaires sont fermés parce que les soignant·es démissionnent en masse.

Aux États-Unis, la presse fait ses gros titres sur le « Big Quit » : le taux de démission a explosé depuis septembre 2021. Notre patronat se lamente de « difficultés de recrutement » inédites, ce pourquoi Macron veut obliger les salarié·es à accepter n’importe quel emploi en réduisant les allocations-chômage.

Bien sûr, avec l’inflation qui redémarre et les profits qui flambent, les salaires et le pouvoir d’achat préoccupent et mobilisent. Mais ne nous y trompons pas : autant que des augmentations, ce qu’exigent les salarié·es, c’est cesser de souffrir au travail, pouvoir se reconnaître dans ce qu’ils et elles font, pouvoir faire un travail utile et de qualité. Bref, reprendre la main sur leur travail.

Dans cette campagne présidentielle, la droite célèbre une prétendue « valeur travail » visant en fait surtout à stigmatiser les sans-emploi, tandis que la gauche et les écologistes parlent surtout de RTT et de transition écologique, sans vraiment faire le lien avec le maltravail et les manières d’en sortir. La dernière réforme pour soigner le travail date… de 40 ans ! C’étaient les lois Auroux de 1982.

Il faut sortir de ce déni politique et donner au travail la place qu’il mérite dans le débat public. Comment la pandémie a-t-elle changé notre rapport au travail ? Que signifie la recherche de sens qui motive aujourd’hui nombre de bifurcations professionnelles ? De quelle manière faire reculer la « gouvernance par les nombres » au bénéfice du travail attentionné ?

Dans l’activité concrète de travail, comment la contradiction capital/nature se manifeste-t-elle aux yeux de celles et ceux qui travaillent ? Comment instituer la défense du vivant dans l’organisation du travail ? Comment faire de la RTT un instrument de la sortie du productivisme et de la reprise en main du travail par les premier·es concerné·es ?

Coopératives, communs, circuits courts… Comment s’appuyer sur les initiatives solidaires pour instituer des avancées démocratiques dans l’organisation du travail et commencer à penser une sortie de la subordination salariale ?

C’est à ces enjeux que tentera de répondre l’assemblée citoyenne pour la démocratie au travail, organisée par les ateliers Travail et démocratie, le samedi 15 janvier à la Bourse du travail de Paris (1). Avec les témoignages et les propositions de travailleuses et de travailleurs de la santé, de l’éducation, du monde industriel et agricole…

(1) Les inscriptions sont ouvertes ici https://www.billetweb.fr/ateliers-travail-et-democratie1

publié le 15 décembre 2021

"A bout de force", magistrats, avocats et greffiers réunis contre "une justice déshumanisée"

sur www.humanite.fr

Leurs pancartes alertent sur une "justice malade" ou "à bout de force" : magistrats, avocats et greffiers se sont rassemblés mercredi partout en France pour réclamer des moyens "dignes" pour la justice, lors d'une journée d'appel à la grève. L'Humanité a rejoint la mobilisation parisienne.

Trois semaines après la publication dans le Monde d'une tribune qui a fait l'effet d'une déflagration, plusieurs centaines de magistrats, greffiers et avocats se sont rassemblées à partir de midi devant le ministère de l'Economie à Paris. "Misère judiciaire, mensonges du ministère", "Et ils sont où et ils sont où les recrutements ?", proclamaient certaines pancartes.

"Il y a un incendie qui touche les fondations de l'institution et on a un Éric Dupond-Moretti qui arrive sur les plateaux télé pour faire de la com avec un seau d'eau", souligne la secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature, Sarah Massoud.

"On n'a jamais vu une telle mobilisation, une unanimité dans le constat d'une justice déshumanisée", a renchéri Katia Dubreuil, présidente du Syndicat de la magistrature.

Les deux principaux syndicats de magistrats ont déposé des préavis de grève - "une première" pour l'USM, majoritaire - et appelé avec les représentants des greffiers et des avocats à des "renvois massifs" des audiences.

Devant le tribunal judiciaire de Nantes, environ 200 magistrats, greffiers et avocats se sont réunis. "On fait de l'abattage. On travaille de plus en plus vite, mais derrière les dossiers il y a des gens, qui ont besoin d'être jugés correctement", protestait Yvon Ollivier, procureur de la République adjoint.

Les protestataires étaient une centaine à Besançon, une quarantaine à Bastia, entre 230 et 400 à Strasbourg... "Sur l'arrondissement de Strasbourg, il y a 74 postes de personnels de greffe vacants, sur 270, c'est plus d'un quart", a assuré une greffière, Caroline Barthel.

Lætitia Puyo, greffière au tribunal judiciaire de Paris nous explique : "Aujourd'hui, on finit des audiences à 5 heures du matin avec des victimes qui sont entendues à 3 heures et c'est indigne d'une société démocratique, on a honte de cette justice".

"Situation intenable"

À Paris, une délégation de l'intersyndicale sera reçue à 19H00 par le directeur de cabinet du ministre chargé des Comptes publics alors que le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, a fait valoir à l'issue du Conseil des ministres qu'il y aurait "une augmentation de 30% du budget de la justice" entre le début et la fin du quinquennat.

À Lille, où environ 400 personnes ont manifesté à la mi-journée, une minute de silence a été observée en hommage à Charlotte, une magistrate qui avait mis fin à ces jours fin août, point de départ de la tribune publiée le 23 novembre dans Le Monde.

Intitulé "Nous ne voulons plus d'une justice qui n'écoute pas, qui raisonne uniquement en chiffres, qui chronomètre et comptabilise tout" ce texte a obtenu un succès aussi fulgurant qu'inédit: en trois semaines, il avait été signé par 7.550 professionnels, dont 5.476 magistrats (sur 9.000) et 1.583 fonctionnaires de greffe.

Le constat est partagé par la hiérarchie judiciaire: dans un communiqué commun, les présidents des quatre "conférences", qui représentent les chefs des cours d'appel (premiers présidents et procureurs généraux) et des tribunaux judiciaires (présidents et procureurs), alertent sur une "situation devenue intenable".

La contestation a même gagné la Cour de cassation: leurs magistrats ont dénoncé lundi "une justice exsangue, qui n'est plus en mesure d'exercer pleinement sa mission dans l'intérêt des justiciables".Un grand nombre de juridictions se sont associées à la mobilisation, en votant à l'issue de leurs assemblées générales obligatoires de décembre des motions réclamant des moyens supplémentaires, certaines annonçant par ailleurs l'arrêt des audiences au-delà de 21h.

Le garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti a tenté de calmer la fronde, venue percuter les Etats généraux de la justice lancés mi-octobre par le gouvernement.

"Réparé l'urgence"

Il a notamment annoncé lundi l'augmentation du nombre de places au concours de l'Ecole nationale de la magistrature pour permettre l'arrivée de 380 auditeurs de justice dans les juridictions dès 2023, ainsi que la pérennisation de quelque 1.400 postes créés dans le cadre de la justice de proximité. Mercredi, il a réaffirmé sur France Inter avoir "réparé l'urgence". "J'espère qu'il n'y a pas d'instrumentalisation (de la mobilisation) mais je ne peux l'exclure", a-t-il aussi glissé, à quelques mois de la présidentielle.

"Les magistrats ne roulent pour personne", a répliqué dans le cortège parisien, Christophe Bouvot, de l'association nationale des juges des contentieux et de la protection.

publié le 15 décembre 2021

L’animation en grève : « Là où l’on se regroupe le plus, c’est dans la précarité »

Maïa Courtois sur https://rapportsdeforce.fr/

Ces 14 et 15 décembre, le secteur de l’animation mène une grève nationale à un niveau de mobilisation rarement atteint auparavant. Des rassemblements ont lieu dans toute la France. Alors que les animateurs travaillent auprès de publics et d’employeurs très divers, dans le public autant que dans le privé, tous revendiquent, au niveau national, une même sortie de la précarité. 

 

L’animation ? Un secteur regroupant des salariés travaillant dans le périscolaire, les Ehpad, ou encore les séjours de vacances ; employés par des fédérations associatives, des collectivités, ou encore par l’Éducation nationale… « Là où l’on se regroupe le plus, c’est dans la précarité » résume Dimitri, directeur de structure d’un accueil périscolaire, et membre du collectif France Animation en Lutte. Le recours aux contrats précaires (CDD, vacation dans la fonction publique…) est massif. Sans compter une particularité du secteur : le CEE (contrat d’engagement éducatif), qui prévoit une rémunération journalière minimum de 23,06 euros brut, et l’absence de toute cotisation sociale. Son usage est courant dans les centres de loisirs, les colonies de vacances…  « Dans le secteur, il y a tout un régime de contrats dérogatoires au droit du travail, utilisés parfois de manière détournée », résume Samuel Delor, référent FERC (Fédération de l’éducation de la recherche et de la culture) CGT, dans le Rhône.

La fin de ces contrats précaires, la titularisation et la CDIsation des salariés est une des revendications prioritaires de la grève nationale organisée ce 14 et 15 décembre. Depuis plusieurs mois, les animateurs s’unissent autour de leurs problématiques communes. « 40% des animateurs travaillant dans la fonction publique sont non titulaires. Là où, dans la fonction publique tous secteurs confondus, on est à 20 %. C’est un métier décrié », explique Vincent, salarié du service animation d’une petite ville, syndiqué à la CNT. Dans sa structure, un préavis de grève local a été déposé en même temps que le national, pour demander la fin des contrats précaires. 

L’autre axe de revendication prioritaire est la revalorisation salariale ; et l’amélioration des conditions de travail. « On est les bouche-trous de service. Il y a des gens qui font des heures de ménage et des heures d’animation, sous un même contrat », expose Dimitri. À Toulouse, où il exerce, « on a des contrats de douze à quatorze heures par semaine. Les amplitudes horaires sont énormes, de 7h30 à 18h30, avec plein de coupures – pas assez longues cependant pour avoir un deuxième emploi ». Lui-même, lorsqu’il était animateur, a connu ce système. « J’étais à 27 heures semaine, et j’étais un zombie. Les coupures créent une fatigue autant mentale que physique. En plus, c’est un métier prenant, qui demande d’être à l’écoute… »

« Faire le lien entre les gens isolés »

Une première grève nationale a eu lieu le 19 novembre. Mais elle n’avait été initiée que par une section de la CGT, et concernait surtout le secteur public. La grève du 14 et 15 décembre est portée, cette fois, par une intersyndicale (CGT, Sud, CNT, FSU), ainsi que par le collectif France Animation en Lutte. Elle regroupe à la fois le public et le privé. « On a des villes où 80 % des accueils vont être fermés » relève Samuel Delor. « Maintenant, on aimerait bien que les enseignants bougent avec nous », glisse Dimitri. 

Le collectif France Animation en Lutte joue un rôle central dans la mobilisation du secteur depuis un an. Dimitri a co-créé le collectif Toulouse Animation, il y a près de deux ans. Le collectif national est né ensuite, grâce aux convergences entre ces mouvements locaux. « Ça marchait bien un peu partout, donc on a essayé de faire le lien entre les gens isolés dans les campagnes, ou même dans les villes où les syndicats ne les représentent pas toujours bien », retrace-t-il. Désormais, le collectif France Animation en Lutte, très présent sur les réseaux sociaux, constitue « un espace de convergences qui a beaucoup aidé à construire ce lien intersyndical » selon Samuel Delor.

Jusqu’ici, les salariés de l’animation souffraient d’un manque de représentation. « Aucun syndicat n’est centré sur l’animation, on est noyé dans un tas de métiers », constate Dimitri. La création du collectif national part d’un constat : « on ne savait même pas à qui s’adresser lorsque l’on rencontrait un problème avec son employeur ». Aujourd’hui, ses administrateurs reçoivent de nombreux témoignages, y compris de situations de maltraitance éducative, et travaille avec des syndicats pour tenter d’y répondre.

Une grève pour gagner la reconnaissance du métier de l’animation

Le besoin de formation est prégnant. « On demande des diplômes professionnalisants. Beaucoup de gens ne devraient pas être encadrants » lâche Dimitri. Le directeur de structure est en première ligne sur les recrutements. Dans sa structure comme ailleurs, il devient de plus en plus difficile de trouver des candidats aux postes. « Un animateur vient de me dire qu’il ne continuait pas parce qu’il n’est pas assez bien payé. C’est un contrat à 12h par semaine : je vais galérer à trouver un remplaçant…» témoigne-t-il. Cette année en particulier, « recruter a été compliqué pour tout le monde. À force, les gens ne veulent plus venir. En même temps, pourquoi viendraient-ils ? Ils sont payés 300 euros par mois, ne sont pas valorisés…»

En octobre, la secrétaire d’État à la jeunesse et à l’engagement Sarah El Haïry a proposé d’abaisser le plafond d’âge du BAFA (de 17 à 16 ans), et d’offrir 200 euros d’aide au passage de ce diplôme. Une courte réponse « aux problématiques des employeurs, de main d’oeuvre. Mais pas du tout aux bien-être des salariés », balaie Vincent. Surtout, « cela revient à considérer l’animation comme un job étudiant, et pas comme un vrai métier avec toutes les responsabilités et la professionnalisation qu’il y a derrière », fulmine Samuel Delor. 

 « On a pas envie de faire garderie ! »

Au manque de masse salariale s’ajoute un taux d’encadrement modifié en 2016 dans le périscolaire. Les grévistes souhaitent revenir sur cette réforme. Elle permet le passage d’un animateur pour 14 enfants de moins de six ans (au lieu d’un pour 10), et d’un animateur pour 18 enfants de plus de six ans (au lieu d’un pour 14), dans le cadre d’un projet éducatif territorial (PEdT).

« On a pas envie de faire garderie ! » fustige Dimitri. Et encore, il s’agit d’un minimum légal. Dans les faits, vu la précarité des contrats, « les gens ne restent jamais, et il y a beaucoup d’absents. 60 à 70% du temps, on est à plus d’un pour 18 si un PEdt est appliqué ». D’autant que « régulièrement, dans les structures, ils comptent du personnel qui ne font pas de l’animation dans le taux d’encadrement », dénonce Samuel Delor. Par exemple, des agents de la mairie présents ponctuellement. « L’idée, c’est qu’il y a tant d’adultes dans la structure, donc ça fait office d’encadrement… C’est dangereux pour les gamins, et méprisant pour les salariés. »

La question de fond est celle des financements publics. « Dans le public comme le privé, les budgets de fonctionnement ne couvrent pas ce qu’il faudrait comme masse salariale », synthétise le syndicaliste de la CGT. Du côté des employeurs privés, la logique de concurrence domine de plus en plus. « Celle-ci n’est possible que parce qu’il n’y a pas de budgets publics suffisants », rappelle Samuel Delor. Les délégations de service public se font en direction des fédérations les plus installées du secteur, comme Léo Lagrange, « qui sont les moins-disantes au niveau social », souligne-t-il.

 Au-delà de la grève nationale de l’animation, la nécessité d’un rapport de forces local

 Le fait que le secteur se mobilise fortement depuis un an, et en particulier ces derniers mois, s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, le contexte sanitaire. « Nos protocoles sont basés sur l’Éducation nationale. Sauf que nous, pendant quinze jours à la rentrée, on avait pas reçu nos protocoles », souligne Vincent. Du côté des animateurs employés par les collectivités, il y a aussi la réforme des 1607 heures. « Notre travail nous permettait d’avoir des dérogations, en raison de nos horaires décalées, des grandes amplitudes horaires… La mobilisation a aussi pris de l’ampleur là-dessus ». En somme, l’état du secteur est celui d’un « ras-le-bol général », observe l’animateur. 

Mais les freins à la mobilisation demeurent nombreux. Il s’agit d’un secteur précaire, en majorité occupé par des femmes. La diversité des publics et des employeurs, du public au privé, multiplie les différences de situations professionnelles. Enfin, les animateurs sont très peu syndiqués : « moins de 0,5 % le sont », rappelle Samuel Delor. « Mais on progresse, de jour en jour. La difficulté, c’est que l’on a des trous dans la raquette. Des endroits où il n’y a pas de cadre syndical pour aider ceux qui se mobilisent, organiser la colère…» Partout, croit-il, il y a pourtant un fort potentiel. « C’est un milieu sensible à l’éducation populaire, plein de ressources, y compris dans l’organisation collective » conclut-il.

Si la mobilisation de ces 14 et 15 décembre porte ses fruits, et que le gouvernement avance de nouvelles propositions, le chemin restera encore long. « Localement, ça ne pourra que s’imposer au cas par cas », rappelle Vincent – en négociant à chaque fois avec les municipalités, les fédérations d’employeurs… En complément des revendications nationales communes, « il faut absolument un rapport de forces sur le terrain ».

publié le 14 décembre 2021

Montpellier : suite à une attaque fasciste, Le Barricade appelle à un rassemblement contre l’extrême-droite

sur https://lepoing.net/

L’association montpelliéraine Le Barricade a été attaquée par une douzaine de militants d’extrême-droite lors de l’inauguration de leur nouveau local, samedi dernier. Plus tard dans la soirée, les jeunes fachos ont été bousculés.

Avec huit ans d’existence, Le Barricade est devenu une véritable institution montpelliéraine. Le petit local, dans le quartier de la gare, a accueilli pléthores d’événements en tout genre : de soirées festives en soutien à tel ou tel collectif aux cours de Français Langue Étrangère en passant par des projections de films et des réunions de gilets jaunes. Sans compter la buvette, ouverte chaque weekend, où l’on débat sans fin sur l’avenir des luttes sociales.

Après une pause due aux confinements, l’association a rouvert un local bien plus grand au 5 rue Bonnie, quartier Rondelet, avec une inauguration en grande pompe samedi dernier. Dès 18 heures, plusieurs dizaines de personnes étaient présentes pour prendre connaissance des activités de l’association et en proposer de nouvelles. La soirée se déroulait tranquillement et la joie de se rencontrer à nouveau était palpable.

Mais vers 22h30, une douzaine de militants cagoulés d’extrême-droite qui graviteraient, selon nos informations, autour de Jeunesse Saint-Roch et de Jeunes d’Oc (une sorte de réminiscence de feu Génération identitaire), ont attaqué des gens qui fumaient à l’extérieur du local, en les tapant et en leur jetant des bouteilles en verre, blessant une personne. La scène a duré quinze secondes. Les fascistes prennent immédiatement la fuite et les « antifas reviennent armés de battes de baseball », selon le communiqué des assaillants.

Plus tard dans la soirée, une douzaine de militants antifascistes retrouvent quelques fachos sur la terrasse d’un bar place Castellane et l’échange tourne au désavantage de ces derniers. Sur les réseaux sociaux, La Jeune Garde Montpellier, récemment créé, publie le texte suivant : « À Montpellier ce samedi des fachos attaquent un bar avant de se mettre au sprint. Plus tard dans la soirée, lorsque [qu’on] tombe sur leur groupe, ça fait moins les fiers ».

Il est aisé de comprendre que les groupes d’extrême-droite montpelliérains enragent de constater le développement du Barricade alors qu’ils sont eux-mêmes incapables, pour le moment, d’ouvrir leur propre local et d’assumer un agenda public. Mais dans cette France où les discours nazillons d’un Éric Zemmour sont promus par les chaînes de Bolloré et relayés par le service public audiovisuel, ces groupes fascistes se sentent suffisamment à l’aise pour attaquer. Dans un communiqué, Le Barricade parle d’une « tactique connue de l’extrême-droite : le squadrime. Elle consiste à essayer de réduire au silence par la violence les luttes d’émancipation, au service d’un ordre autoritaire et réactionnaire. » Et appelle à un rassemblement le samedi 18 décembre à 18 heures « pour montrer notre détermination face à l’extrême-droite ».

publié le 14 décembre 2021

Si en 36, chacun à gauche avait campé sur ses positions, il n’y aurait pas eu de Front populaire

par Roger Martelli sur www.regards.fr

Mais nous ne sommes pas en 1936. Et à quelques semaines de l’élection présidentielle de 2022, avec pas moins de sept candidats de gauche sur la ligne de départ, la probabilité – je dis bien « probabilité » et pas « inéluctabilité » – d’un résultat désastreux est énorme.

On dira certes – et on aura raison de le dire – que la société dans son ensemble n’a pas viré à droite et que les mouvements sociaux évoquent le plus souvent les valeurs positives qui sont le terreau de la gauche historique. Même sidérée, la gauche n’a pas disparu du paysage français.

Dans l’espace politique institutionnel, le mouvement porte pourtant aujourd’hui vers la droite, « boostée » par sa fraction la plus extrême. La gauche dans les sondages reste engluée dans des totaux bien au-dessous des 30%. Son éparpillement rend assurée son absence au second tour, sauf cataclysme par essence imprévisible. Et quand bien même elle parviendrait au tour décisif, elle n’est pas certaine de vaincre, quel que soit l’adversaire.

 À entendre les uns et les autres, chacun est à même d’accéder à l’Élysée, ce qui laisse envisager une gauche proche des 100% des suffrages exprimés… Ce n’est bien sûr pas raisonnable. Même rassemblée, la gauche n’a aucune certitude de concourir au second tour ; mais son éclatement ne fait que rendre le probable inéluctable. Cela signifie que le champ libre serait laissé à la droite, le choix se faisant entre trois de ses variantes, qui ne présentent pas le même danger historique, mais qui ouvrent toutes vers des évolutions socialement et démocratiquement redoutables.

La revendication de l’union de toute la gauche se heurte certes à une vérité d’évidence : la gauche n’est pas uniforme et les clivages qui la traversent ne sont pas de détail. Je n’ai jamais aimé l’image des « deux gauches », qui trace entre les gauches des murs tout aussi intangibles qu’infranchissables. Mais j’ai toujours pensé que l’absence de « mur » n’invalidait pas la présence de « pôles », au demeurant historiquement variables. Et, sur la longue durée de l’histoire de la gauche, j’ai considéré et considère encore que, dès l’instant où on ne l’enferme pas dans des cases hermétiques, l’un des clivages les plus décisifs est celui qui oppose la propension à « l’opportunité » et le choix de la « radicalité ». Les deux termes ne s’enferment pas dans des définitions immobiles, ils prennent des formes et délimitent des contours variables, mais ils structurent globalement le rapport des forces internes à la gauche.

Je crois la polarité positive, dans la mesure où elle peut pousser le pôle de « l’opportunité » à ne pas sombrer dans la compromission et les abandons et, en sens inverse, où elle oblige l’autre pôle à ne pas confondre la radicalité et l’incantation. En situation « normale », on peut convenir que le plus important est de savoir lequel de ces pôles est le plus attractif. Dans ce cas, la concurrence entre les deux peut être considérée comme saine et, de fait, elle n’a pas empêché la formation de majorités propulsives, en 1936, à la Libération ou en 1981-1982.

C’est en tout cas cette conviction qui, à mes yeux, avait poussé les « refondateurs » communistes à avancer naguère l’hypothèse d’un « pôle de radicalité », travaillant en même temps à renforcer le flanc gauche de la gauche politique et à retisser des liens modernisés entre la dynamique sociale, les constructions politiques et la sphère idéologico-symbolique. Les mots pour le dire ne sont plus les mêmes, mais la visée n’a pas changé. La gauche ne peut pas être pleinement elle-même, si la belle tradition plébéienne, démocratique et révolutionnaire née en 1789-1794 est minorée, d’une façon ou d’une autre.

Si la gauche persiste dans son éparpillement actuel, peut-être ne restera-t-il plus qu’à choisir, non pas le meilleur, mais la moins mauvaise candidature, pour une gauche qui veut rester fidèle à ses valeurs. Pourtant, tout le monde ne voudra pas faire ce choix et, quel que soit le classement final, toute la gauche pourrait bien se trouver en position affaiblie.

Mais sommes-nous dans une situation « normale » ? La gauche est dans un état d’affaiblissement qui touche toutes ses composantes, pour des raisons différentes. L’extrême gauche a raté l’occasion de 2002 (10% des suffrages au premier tour de la présidentielle, pour les seuls candidats héritiers du trotskisme) et, si elle garde sa combativité, elle est retournée à ses scores modestes. Le PC rêve d’un grand retour, mais tout laisse entendre qu’il restera plus ou moins dans sa marginalité électorale. Les héritiers du socialisme (Hidalgo, Montebourg… ou d’autres) continuent de payer l’addition des choix socialistes entamés en 1982-1983, quand le PS était archi-dominant. Mélenchon avait pour lui la réussite d’une élan rassembleur, auquel il a tourné le dos dès le soir du premier tour de 2017. Ce faisant, au fil des élections et des sondages, il a perdu une part importante de son capital acquis et il doit chercher à rattraper le temps perdu depuis. Quant à Jadot, il exprime bien l’incapacité écologiste à choisir pour l’instant entre un projet de rupture renouvelée, adaptée aux enjeux de notre temps, et la simple occupation de la place libérée par une social-démocratie subclaquante.

De ce fait, le grand risque est que se reproduise, pour la gauche dans son ensemble, ce qui a enfoncé la gauche de gauche dans l’échec en 2007. Cette année-là, il s’agissait de dire qui était le plus légitime pour exprimer électoralement l’élan révélé par le « non » de gauche au projet de traité constitutionnel européen de 2005. À l’arrivée, la « victoire » est revenue à Olivier Besancenot avec… un peu plus de 4%. Le résultat fut que la gauche antilibérale, massacrée par elle-même, n’a plus eu d’autre choix après 2007 que de confier son destin à un transfuge bienvenu du socialisme, en l’occurrence Mélenchon. Ce choix a été éminemment positif jusqu’en 2017, mais sa force propulsive a été émoussée depuis, par celui-là même qui l’avait dynamisée par son incontestable talent.

Si la gauche persiste dans son éparpillement actuel, peut-être ne restera-t-il plus qu’à choisir, non pas le meilleur, mais la moins mauvaise candidature, pour une gauche qui veut rester fidèle à ses valeurs. Pourtant, tout le monde ne voudra pas faire ce choix et, quel que soit le classement final, toute la gauche pourrait bien se trouver en position affaiblie. Ce n’est pas « pleurnicher » ou se laisser aller au goût morbide de l’autodestruction que de faire ce constat, qui est de fait partagé par la majorité d’une mouvance de gauche espérant passionnément que l’unité prendra le pas sur la parcellisation.

Ou bien la situation relève de l’urgence et il faut alors accepter qu’il y ait du compromis à gauche : l’essentiel est dès lors de fixer du mieux possible le point d’équilibre de ce compromis. Ou bien le moment présent ne relève pas de l’urgence : alors la gauche peut jouer avant tout la partition de la concurrence, au seul risque toujours possible du ridicule du résultat enregistré à l’arrivée.

Il y a encore autre chose… Le risque devant lequel se trouve notre pays n’est pas seulement celui d’une gauche affaiblie et d’une droite victorieuse. Il est celui du triomphe d’une droite droitisée, quand ce n’est pas d’une droite extrême-droitisée. Dans ce contexte, il est toujours possible de mettre l’accent sur la réalité d’une gauche divisée : de fait, il y a dans l’invocation d’une union de la gauche quelque chose d’un fantasme. Mais cette fiction a en même temps un mérite : rappeler que, s’il est important de dire qui à gauche donne le ton, nul à gauche ne peut mettre en œuvre son projet, s’il ne peut s’appuyer sur des majorités qui l’aident à le réaliser. Il faut certes de la rupture, mais aucune rupture n’est profonde et durable, si elle ne repose pas sur un élan majoritaire. Et l’accord sur un programme, même étoffé par des centaines de propositions, n’est pas la condition fondamentale de cet élan. Le programme commun n’a-t-il pas montré, tout à la fois, la force de l’union ainsi conçue et sa fragilité face aux contradictions épaisses du réel ?

Ajoutons que, si en 1934-1936, chacun à gauche avait continué de camper sur ses positions, assuré d’incarner à lui seul la classe ouvrière, la gauche, la révolution ou la République, il n’y aurait pas eu de Front populaire. Ou bien la situation relève de l’urgence et il faut alors accepter qu’il y ait du compromis à gauche : l’essentiel est dès lors de fixer du mieux possible le point d’équilibre de ce compromis, pour qu’il écarte le moins de monde possible sans tomber dans le consensus mou. Ou bien le moment présent ne relève pas de l’urgence : alors la gauche peut jouer avant tout la partition de la concurrence, au seul risque toujours possible du ridicule du résultat enregistré à l’arrivée.

En 2017, Mélenchon avait frôlé les 20%, tandis que Hamon avait été attiré dans le gouffre par la longue dérive du socialisme français, accélérée par la débâcle du hollandisme. Le résultat de Mélenchon pouvait être à juste titre considéré comme une bonne nouvelle, mais au sein d’une gauche réduite à la portion congrue (27%). Près d’un demi-siècle auparavant, en 1969, le communiste Duclos avait dépassé la barre des 20% et laminé le candidat socialiste, Defferre, qui payait la note (5%) d’un parti socialiste SFIO discrédité. Mais le PC de l’époque avait tiré de son résultat un argument supplémentaire pour pousser sa stratégie d’union de la gauche autour d’un programme. Du coup, la gauche écartée du second tour en 1969 a progressé en se rassemblant dans les années 1970. Mélenchon, lui, a pensé que son bon résultat présidentiel le dispensait désormais de s’adresser à la gauche et que le « peuple » allait se tourner vers lui. Du coup, il a perdu du côté de la gauche, et le « peuple » en bonne partie est allé voir ailleurs.

Au lieu de répondre sèchement à une proposition d’union, quoique l’on pense de qui émet cette proposition, peut-être serait-il préférable d’entendre que ce désir de rassemblement n’est pas celui d’un ou de quelques individus. Il est celui d’une grande partie de ce que l’on appelle le « peuple de gauche ». Ne pas y répondre est un risque immense.

On pouvait penser que l’expérience du macronisme allait ramener au bercail les électeurs de gauche abusés. Ce n’a pas été le cas dans les élections nationales qui ont suivi et, là encore, les sondages laissent entendre qu’une faible part de l’électorat Macron de 2017 est prête à se tourner à nouveau vers la gauche. Parce que la colère ne suffit pas pour tirer les catégories populaires vers la gauche, parce que les programmes ne suffisent plus à redonner le sens de l’espérance aux dominés, parce que la gauche qui a tant promis ne fait plus rêver. Et si à cette carence d’espérance s’ajoute le spectre de la division, alors la sidération peut prendre le pas et laisser une forte part de la gauche potentielle l’arme au pied. Dans ces conditions, ce n’est pas le volontarisme de façade qui peut remettre du carburant dans le moteur. « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts », s’exclamait en septembre 1939 Paul Reynaud, futur chef du gouvernement au printemps de 1940. On sait quel fut le beau résultat de cet enthousiasme officiel.

Or nous en sommes arrivés à une situation qui prend l’allure d’une division insurmontable. Celles et ceux qui expliquent que cet état de fait est conforme à la réalité de la gauche ne manquent pas d’arguments solides pour cela. Mais la probabilité – je dis bien « probabilité » et pas « inéluctabilité » – d’un résultat désastreux est énorme. Un grand nombre d’individus qui croient encore à la gauche sont désespérés par cette hypothèse et, comme en 1934, ils disent que l’union est la seule manière de s’en sortir.

Je ne sais pas comment se dégager concrètement de cet étau qui nous étouffe. Nul ne peut, à lui seul, trouver la bonne formule et je n’ai pas la prétention de le faire. Mais au lieu de répondre sèchement à une proposition d’union, quoique l’on pense de qui émet cette proposition, peut-être serait-il préférable d’entendre que ce désir de rassemblement n’est pas celui d’un ou de quelques individus. Il est celui d’une grande partie de ce que l’on appelle le « peuple de gauche ». Ne pas y répondre est un risque immense, même si la réponse n’a rien d’aisé dans l’immédiat.

Chaque protagoniste de la scène politique actuelle ferait bien de s’y essaye

publié le 13 décembre 2021

Des années après l’attaque des serveurs de la fac Paul Valéry, trois jeunes en procès malgré un dossier vide

surr https://lepoing.net/

Le 11 avril 2018, en plein mouvement social contre la sélection à l’université, les serveurs de la faculté Paul-Valéry sont attaqués, rendant impossible la tenue d’examens exceptionnellement prévus en ligne pour contourner le blocage du campus par les étudiants mobilisés. N’ayant pas pu identifier de coupable, le tribunal de Montpellier poursuit trois jeunes pour refus de prélèvement d’ADN et de communication de code téléphonique. Le procès – et le rassemblement de soutien – se tiendront ce mercredi 15 décembre à 14 heures devant le palais de justice de Montpellier.

Au printemps 2018, la France est en ébullition. Des dizaines de facultés sont bloquées pour exiger le retrait de la loi ORE, dont l’objectif principal est d’accroitre la sélection sociale à l’université en empêchant un bachelier d’avoir automatiquement accès à la faculté de son choix. Concrètement, depuis l’instauration de cette réforme, le bachelier doit se rendre sur une application web, Parcoursup, pour formuler des vœux d’affection qui peuvent être refusés sans justification, à la discrétion d’un algorithme automatisant la discrimination des plus pauvres.

À Montpellier, la mobilisation est puissante, avec des semaines d’occupation active, des manifestations dynamiques et des assemblées générales régulières des étudiants et du personnel. La réaction ne se fait pas attendre. D’abord fasciste, avec le tabassage d’étudiants à la faculté de droit, puis policière, avec l’investissement, par une cinquantaine de policiers, d’un amphithéâtre alors vide pour y prélever de l’ADN et promettre que les étudiants mobilisés seront tenus pour responsables des centaines de milliers d’euros de dégâts occasionnés par l’occupation, selon la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal.

Quand les serveurs sont physiquement mis hors service, alors que la direction avait tout misé sur les examens en ligne pour casser le mouvement, la même ministre promet dans la foulée des poursuites judiciaires. Ce n’étaient pas des paroles en l’air. Le 5 décembre 2019, un an et demi après les faits, quatre jeunes sont violemment perquisitionnés et placés en garde à vue suite à une plainte relayée par la ministre. Seulement voilà, le dossier est vide, à tel point que le parquet n’a pas d’autre choix que de renoncer aux poursuites. « Toute l’enquête a prouvé que les mesures brutales […] infligées à ces jeunes étaient totalement injustifiées dénonce le syndicat Unef Cage Montpellier. Et au lieu de leur présenter des excuses, le procureur les poursuit pour des “délits” survenus au cours de ces gardes à vue », à savoir le refus de communication de code téléphonique et de prélèvements d’ADN (selon nos informations, des prélèvements auraient pourtant bien été effectués à l’insu des gardés à vue). L’association Le Barricade parle d’un « harcèlement judiciaire » et d’une « tentative d’intimidation ».

Le procès se tiendra ce mercredi 15 décembre au palais de justice de Montpellier, place Pierre Flotte, avec un appel à rassemblement à 14 heures devant les grilles du tribunal.

publié le 13 décembre 2021

« En empêchant les pays du Sud de produire des vaccins, les dirigeants européens laissent le virus circuler »

sur https://basta.media/

Depuis des mois, les ONG demandent la levée des brevets sur les vaccins contre le Covid pour en assurer la distribution partout dans le monde. Une mesure plus que jamais nécessaire, car « les inégalités vaccinales favorisent la circulation du virus » et l’émergence de variants.

Le nouveau variant du Covid-19, Omicron, fait craindre une recrudescence globale de l’épidémie. Il s’est déjà rapidement propagé en Afrique du Sud. Ce n’est pas tout à fait un hasard. Dans ce pays, seulement 23 % de la population est complètement vaccinée contre le Covid-19. Le taux de vaccination de la population est en revanche de 75 % en France (88 % des plus de 12 ans), 80 % en Espagne, 87 % au Portugal. En Algérie, il tombe à 11 %. Au Kenya et au Sénégal, seulement 5 % de la population est vaccinée, à peine 2% au Cameroun, et moins de 2 % en Éthiopie, au Burkina Faso, ou au Nigeria où le nouveau variant vient d’être détecté [1].

Dans la grande majorité des pays les plus pauvres, surtout en Afrique, les taux de vaccination sont au plus bas. En cause, les laboratoires qui ne produisent pas assez de doses pour une distribution mondiale des vaccins en nombre suffisant ; et les pays les plus pauvres n’ont pas les moyens d’en acheter en masse. Il demeurent tributaires de Covax, une initiative de solidarité internationale par laquelle les pays riches financent des vaccins pour les autres. Une aide distillée au compte-gouttes.

Depuis des mois, les ONG du monde entier et des pays du Sud demandent la levée des brevets sur les vaccins anti-Covid pour permettre une production et une distribution suffisante et accessible à tous. En vain pour l’instant. L’Union européenne (UE), entre autres, bloque toujours. « Les inégalités vaccinales favorisent la circulation du virus Sars-Cov-2 et renforcent le risque d’émergence de variants plus dangereux, rappelle Pauline Londeix et Jérôme Martin, de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament, OT-Meds En empêchant depuis plus d’un an les pays du Sud de produire des vaccins, en bloquant à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) la demande de lever les barrières de propriété intellectuelle sur toutes les technologies contre le Covid-19, la Commission européenne et les dirigeants des pays de l’UE laissent le virus circuler, favorisent les mutations et l’émergence de variants potentiellement plus dangereux, y compris pour les populations des pays les plus vaccinées. Le variant Omicron est donc une preuve supplémentaire de la nécessité vitale et de l’urgence de lever des barrières de propriété intellectuelle. »

Les ONG appellent la France à respecter son engagement en faveur de la levée des brevets. En juin, Emmanuel Macron s’était engagé face aux ONG à soutenir la demande portée à l’OMC par l’Inde et l’Afrique du Sud, et une centaine de pays, pour la levée temporaire des brevets sur les vaccins contre le Covid-19. Depuis, la France s’est rallié à la proposition de la Commission européenne, qui bloque les négociations.

« Nous ne pouvons continuer de fermer les yeux »

« Alors qu’une troisième dose est préconisée en France, une grande majorité de la population mondiale issue des pays en développement n’a pas accès au vaccin. Face à la recrudescence de l’épidémie et la montée du variant Omicron, nous ne pouvons continuer de fermer les yeux sur ces inégalités vaccinales criantes sous prétexte de préserver les intérêts du privé », s’indigne la présidente de Médecins du monde, Carine Rolland. « 40 ans d’épidémie de sida et plus de 36 millions de morts n’auront donc pas suffi à nos gouvernements pour tirer les leçons des conséquences meurtrières de l’opposition à la levée des brevets. Combien de morts encore ? » interroge aussi la directrice générale de Sidaction, Florence Thune.

« Il est temps que nos responsables en finissent avec le dogmatisme et l’obscurantisme, et adoptent enfin les mesures de bon sens et éthiques que la situation impose : lever au plus vite toutes les barrières de propriété intellectuelle, assurer un transfert de technologies, soutenir la production de vaccins dans les pays du Sud » renchérit OT Meds. Pour pousser l’Europe à agir, une initiative citoyenne européenne nommée « Pas de profit sur la pandémie », demande à la Commission européenne de prendre au plus vite « des mesures pour faire des vaccins et des traitements antipandémiques un bien public mondial, librement accessible à tous ». Elle a recueilli plus de 200 000 signatures.


 

 


 

Pour éviter les pénuries de médicaments, des pistes concrètes pour relocaliser la production

par Rachel Knaebel sur https://basta.media/

La pandémie de Covid a révélé les risques de rupture d’approvisionnement de certains médicaments essentiels. L’Observatoire pour la transparence dans les politiques du médicament met en avant une solution : relocaliser, mais pas n’importe comment.

Lors des premiers mois de l’épidémie de coronavirus en France, au printemps 2020, les services de réanimation des hôpitaux peinent à se procurer les médicaments sédatifs et antidouleurs nécessaires aux malades. « À cause de cette pénurie, pendant la première vague du Covid, ces médicaments ont été utilisés en priorité dans les unités Covid et remplacés en Ehpad par du Valium ou des formules vétérinaires de sédatifs, rappelle Pauline Londeix, cofondatrice de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament (OTMeds), une organisation de la société civile créée en 2019 par des anciens d’Act Up. Nous avons demandé alors au gouvernement de lancer une production publique de ces curares, nous n’avions pas eu de réponse. Aujourd’hui, le gouvernement admet qu’il a essayé d’en faire produire dans les hôpitaux. » 

Dans l’avant-projet de la loi de financement de la sécurité sociale pour 2022, le gouvernement écrit que « lors de la crise, les établissements publics se sont mobilisés avec des sous-traitants privés pour produire en urgence des médicaments critiques (cisatracurium, atracurium) ».

C’est donc que, finalement, une production publique de médicaments est possible. Pour les activistes d’OTMeds, c’est aussi nécessaire. Ils viennent de publier le 1er octobre un rapport, avec le soutien du groupe de la gauche au parlement européen, pour la « relocalisation de l’industrie pharmaceutique en Europe et dans les États membres » [1].

« En aucun cas la relocalisation ne doit se faire en laissant les mains libres aux industriels »

« La question de la capacité de l’État à organiser un secteur public du médicament doit être posée. Car aujourd’hui, 80 % des principes actifs des médicaments sont produits hors de l’Union européenne, principalement dans des pays asiatiques, a souligné Manuel Bompard, député de La France insoumise au Parlement européen, lors de la présentation du rapport. Le phénomène des pénuries de médicament est en hausse continue depuis des années, aussi parce que les firmes pharmaceutiques pratiquent la production à flux tendus pour éviter le coût des stocks. » Pour le député, « en aucun cas la relocalisation ne doit se faire en laissant les mains libres aux industriels ».

« Que faire pour que les États membres de l’Union européenne reprennent la mains sur la production pharmaceutique », demande OTMeds dans son rapport. Pour y répondre, l’organisation formule une série de propositions : cartographier la production européenne des différents médicaments ; cartographier les investissements réalisés par les États, l’Union européenne et les entreprises pharmaceutiques privées, pour évaluer le niveau d’argent public injecté dans le secteur ; améliorer la gestion des stocks pour éviter des pénuries comme au printemps 2020 ; avoir pour règle de base qu’un même médicament soit produit au moins dans trois pays différents, pour éviter les ruptures d’approvisionnement en cas de crise spécifique dans un territoire ; réformer les critères des brevets pour faciliter la production publique quand c’est nécessaire.

« Les industriels disent que les brevets sont légitimés par la prise de risque, mais c’est de l’argent public qui assume aujourd’hui l’essentiel de ce risque, pointe Jérôme Martin, d’OTMeds. L’innovation, elle est du côté de la recherche publique. Si on met de l’argent public, pourquoi ne pas tenter une production publique. »

Aux Pays-Bas, une production publique pour contrer les prix démentiels des labos

OTMeds prend l’exemple du Brésil, qui a mis en place dans les années 1990 une politique nationale du médicament et lancé une production publique pour répondre aux besoin du système de santé. « Au Brésil, on voit que la production publique a fait baisser les prix des médicaments », indique Pauline Londeix. Aux États-Unis, une fondation, Open-Insulin, a développé un projet de production locale d’insuline à petite échelle et hors du secteur privé. La gouvernance de la fondation est assurée par des chercheurs mais aussi par des personnes atteintes de diabète.

En Europe, les Pays-Bas ont mis en œuvre une production publique de certains médicaments dans les laboratoires de leur hôpitaux, parce que les entreprises pharmaceutiques voulaient quintupler le prix de leurs produits (voir notre article sur la production publique de médicaments aux Pays-Bas).

« Tout le monde parle de relocalisation aujourd’hui, mais toutes les relocalisations ne veulent pas dire la même chose, ajoute le député européen Manuel Bompard. Nous voulons une relocalisation qui s’appuie sur un pôle public du médicament, et cela ne veut pas dire qu’on nationalise toute la production. »

L’enjeu de l’accès aux médicaments était devenu visible dans le monde entier avec la pandémie de VIH, il s’est posé à nouveau en Europe ces dernières années avec des médicaments vendus une fortune par les labos, comme le Sovaldi contre l’hépatite C (41 000 euros la cure en France lors de sa mise sur le marché en 2014). Le Covid a encore une fois rebattu les cartes. « Derrière les questions industrielles se cachent des questions d’éthique et de droit à la santé, insiste Pauline Londeix, qui déplore aussi un manque de compétence sur le sujet des personnes qui mettent en œuvre les politiques publiques en France en ce moment ».

publié le 12 décembre 2021

Ubérisation. La Commission fixe des limites aux plateformes

Thomas Lemahieu sur www.humanite.fr

Le projet de directive est historique : il reconnaît la présomption de salariat pour les autoentrepreneurs exploités par Deliveroo et consorts.

Partout en Europe, la justice tranche dans ce sens depuis des années en requalifiant en contrats de travail salarié les activités des faux indépendants ou autoentrepreneurs exploités par les plateformes du numérique comme Uber ou Deliveroo. Désormais, la Commission européenne s’engage dans l’affaire : avec un jour de retard, ce jeudi, elle a présenté un projet de directive sur le sujet. Ce texte pourrait avoir une portée historique pour les 28 millions de travailleurs européens concernés – un chiffre qui pourrait monter à 43 millions d’ici à 2025.

En pratique, la Commission inverse la charge de la preuve en instituant une présomption de salariat. Elle fournit une liste de cinq critères qui permettent de déterminer si la plateforme est bel et bien un employeur et si elle fonctionne dès lors grâce au travail de salariés. Parmi ceux-ci, on trouve la capacité du donneur d’ordres de fixer le niveau de rémunération et d’évaluer le travail fourni. Si la plateforme remplit au moins deux de ces critères, elle est juridiquement présumée être un employeur. Les personnes qui exercent leur activité par son intermédiaire peuvent alors jouir des droits sociaux et des droits du travail qui découlent du statut de travailleur salarié.

Chez celles qui voient leurs travailleurs « indépendants » requalifiés en salariés, les garanties sociales afférentes s’imposent : cela va du droit à un salaire minimum – dans les États membres où il existe – à la négociation collective, à la protection du temps de travail et de la santé, aux congés payés ou à un meilleur accès à la protection contre les accidents du travail, aux prestations de chômage et de maladie, ainsi qu’aux pensions de vieillesse contributives. Dans les faits, les plateformes pourront toujours contester cette qualification, mais il leur incombera de prouver qu’il n’existe pas de relation de travail. Le texte propose également d’imposer une transparence accrue sur le fonctionnement des algorithmes des applications en informant les travailleurs sur la façon dont ils sont supervisés et évalués (distribution des missions, attribution de primes).

«Veiller à ce qu’il s’agisse d’emplois de qualité n’encourageant pas la précarité »

Chargé de présenter le projet de directive, Nicolas Schmit, commissaire à l’Emploi et aux Droits sociaux, appelle à « tirer le meilleur parti du potentiel de création d’emplois des plateformes numériques », mais en l’encadrant : « Il nous faut, affirme-t-il, veiller à ce qu’il s’agisse d’emplois de qualité n’encourageant pas la précarité, de sorte que les personnes qui travaillent par l’intermédiaire des plateformes soient en sécurité et puissent prévoir leur avenir. La proposition de la Commission fixe des critères clairs pour déterminer si une plateforme est un employeur. Le progrès technologique doit être équitable et inclusif, raison pour laquelle la proposition porte également sur la transparence et le contrôle des algorithmes des plateformes. »

À la Confédération européenne des syndicats (CES), l’initiative de la Commission est saluée. « Trop longtemps, les plateformes ont réalisé d’énormes bénéfices en se soustrayant à leurs obligations fondamentales aux dépens des travailleurs, tout en assurant de façon mensongère qu’elles leur offraient le choix », rappelle Ludovic Voet, son président. Sans surprise, le lobby des plateformes prépare sa contre-attaque. « Les propositions de la Commission pourraient mettre en péril des milliers d’emplois, plombant les petits commerces en pleine pandémie et menaçant des services aux consommateurs », menace ainsi un porte-parole d’Uber.

publié le 12 décembre 2021

Pollution. À Fos-sur-Mer, les métallos veulent changer d’air

Marie-Noëlle Bertrand sur www.humanite.fr

Il s’agit de l’un des sites les plus toxiques de France. Créé à l’initiative de la CGT, un collectif de surveillance de la pollution appelle à contraindre les industriels à réduire leurs émissions et avance des solutions pour une aciérie verte. Reportage.

C’est là le paradoxe : nul besoin de s’imaginer à quoi pouvait bien ressembler, avant, la nature autour de l’étang de Berre. Elle y est toujours. La garrigue dévale des collines jusqu’au pied d’infrastructures entuyautées. Entre deux méga-cuves marquées du sceau de grands pétroliers, les roseaux se balancent, infimes et nonchalants, sous l’œil de leurs géants voisins. Des flamants roses lézardent dans les anciennes salines méditerranéennes traversées par la route, tandis qu’à l’horizon des cheminées d’usines émergent d’une eau plane et bleue qui vibre sous l’éclat laiteux d’un soleil automnal.

Fos-sur-Mer est la plus grosse concentration d’usines Seveso II en France.

       Alain Audier Salarié du groupe métallurgique ArcelorMittal

Plus de cent ans après l’installation des premières fabriques, la zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer, dans les Bouches-du-Rhône, l’une des plus importantes d’Europe, a de beaux restes de vie sauvage. Si le développement économique a incrusté sa marque dans le paysage, ce dernier ne s’est pas laissé faire. Aujourd’hui encore, l’un et l’autre cohabitent. Non sans conflit.

« Fos-sur-Mer est la plus grosse concentration d’usines Seveso II en France », rappelle Alain Audier, salarié du groupe métallurgique ArcelorMittal. On en compte 15, sur 17 sites au total. Raffinerie de pétrole, production d’acier, fabrication de matières plastiques… « le champ des pollutions, ou de risque de pollution, est large », poursuit-il. Réunis autour de la table, au premier étage de la maison des syndicats de Fos-sur-Mer, les membres du CSAIGFIE – un acronyme râpeux, qui, une fois déplié, révèle une vocation claire : comité de surveillance de l’activité industrielle du golfe de Fos et son impact environnemental – opinent du chef.

Explosion des maladies

« Avec celle de Dunkerque, nous sommes la zone industrielle la plus émettrice de CO2 (1) de France », reprend Alain Audier, qui préside le collectif. Si le climat est inquiété, la santé n’est pas en reste. En 2017, une étude avançait que le nombre de cancers dans la zone est deux fois plus élevé que la moyenne nationale. Les maladies chroniques, telles que le diabète, y sont aussi plus nombreuses. Aucune recherche épidémiologique n’a encore été bouclée pour dire si les usines sont les seules coupables, mais tous les regards se tournent vers elles. La raison d’être du CSAIGFIE est de rendre « ces informations plus transparentes et mieux partagées », conclut le métallo. Elle est aussi de « contraindre l’industriel, l’État et ses institutions à mettre l’argent là où il faut pour prévenir les risques ».

Éclos au débouché du premier confinement, le CSAIGFIE a fait sa gestation dans les entrailles d’acier d’Arcelor, fruit de préoccupations syndico-environnementales. L’année 2019 venait d’entendre sonner le glas des CHSCT, laissant les métallos de plus en plus démunis face aux enjeux sanitaires. Les mois précédents, plusieurs incidents survenus sur le site d’ArcelorMittal avaient manqué de peu de tourner au vinaigre. L’un a marqué les esprits.

Des salariés surexposés

Le 12 août 2018, vers 1 h 15, la perte d’alimentation électrique d’un transformateur entraîne la mise en chandelle de gaz de cokerie. Soixante-six tonnes de méthane (2), 6 tonnes de benzène et 31 tonnes de monoxyde de carbone sont bazardées dans l’atmosphère (3). Le bassin, ce jour-là, est sauvé par les vents : une centaine de personnes en sont quittes pour quelques heures de confinement.

Las, l’incident n’est ni le premier ni le dernier du genre (plusieurs du même type sont survenus cet été). « Ils sont récurrents depuis 2005 et de plus en plus nombreux depuis 2012 », souligne Jean-Philippe Murru, responsable de l’union locale CGT de Fos-sur-Mer, qui dénonce un manque d’investissements des industriels.

En 2019 toujours, l’inspection du travail des Bouches-du-Rhône rend un rapport qui dit peu ou prou la même chose. Révélé par le site local d’investigation Mars­actu, il note que des contrôles effectués à l’automne précédent ont montré que les salariés de l’aciérie sont exposés à des concentrations de benzo(a)pyrène de 3,5 à 32 fois supérieures aux limites légales. La substance est classifiée cancérogène, mutagène et toxique, et pourtant les portes des fours fuient, les cabines de conduite ne sont pas hermétiques, les détecteurs de fumées font défaut… Bref, rien ne colle.

Une bataille sur tous les fronts

Cette même année, la CGT organise une réunion publique. Dans un document d’une trentaine de pages, elle pose ses exigences et ses propositions. Une autre industrie est possible, développe-t-elle en substance. Les villes de Fos-sur-Mer, de Martigues, de Miramas et de Port-de-Bouc joignent le mouvement, de même que l’association des riverains de Fos et celle des victimes de l’amiante (l’Adevimap). France Nature Environnement (FNE) et le MNLE (Mouvement national de lutte pour l’environnement) ferment la marche. Le CSAIGFIE est né… mais devra attendre quelques mois que le coronavirus baisse d’un ton pour faire ses premiers pas.

Arcelor est loin d’être la seule entreprise dans sa ligne de mire. L’ensemble de la zone est questionné. « Dès son développement à la fin des années 1960, les industriels savaient que la pollution de l’air poserait problème. C’est même la raison pour laquelle ils ont choisi l’étang de Berre : parce qu’il y a du vent », relève Christiane de Felice, présidente de l’Adevimap.

Il n’est pas question pour nous de demander la fermeture des entreprises, prévient-il. Nous exigeons en revanche qu’elles arrêtent de polluer.

        Akrem M’Hamdi Adjoint PCF délégué au développement durable de la commune

Les courants sauvent l’air, mais tout le monde n’échappe pas aux rejets. « Port-de-Bouc est entourée d’usines : quel que soit le sens du vent, nous sommes dessous », relève Akrem M’Hamdi, adjoint PCF délégué au développement durable de la commune. « Il n’est pas question pour nous de demander la fermeture des entreprises, prévient-il. Nous exigeons en revanche qu’elles arrêtent de polluer. »

L'attente d'un cadastre sanitaire

Obtenir une cartographie précise des pathologies professionnelles figure aussi à la liste des demandes, quand le nombre de victimes de la pollution industrielle reste flou. « On dénombre 2 300 cas, encore ne s’agit-il là que de ceux qui se sont manifestés », note l’élu. « La plupart des médecins ne posent pas la question de l’exposition professionnelle », abonde Christiane de Felice.

L’attente d’un cadastre sanitaire a été relayée à l’Assemblée nationale : en 2020, le député PCF marseillais Pierre Dharréville a déposé une proposition de loi dans ce sens et demandé une commission d’enquête parlementaire sur la pollution touchant le golfe de Fos.

Plus que tout encore, le CSAIGFIE demande moins de clémence de la part de l’État à l’égard des industriels. « Les choses commencent à bouger », reprend Alain Audier. En 2018, ArcelorMittal a écopé, pour la première fois, d’une amende de 15 000 euros pour non-respect des limites de rejets de benzène dans l’atmosphère. « C’est encore trop peu. » L’État doit cesser d’être aussi conciliant, assènent les salariés. Si besoin, relèvent-ils, « qu’il mette la main à la poche, et devienne actionnaire de la boîte ».

(1) Gaz à effet de serre, principal responsable du réchauffement climatique. (2) Gaz à effet de serre, deuxième responsable du réchauffement climatique. (3) Source : Aria, database gouvernementale du retour d’expérience sur les accidents industriels

publié le 11 décembre 2021

Grande sécu, grosse manip’

Patrick Le Hyaric sur www.humanite.fr

Les mauvais coups se préparent toujours par des commissions ou rapports qui expliquent les nécessités des régressions sociales. Voici qu’à la veille de l’élection présidentielle, sous les lambris de quelques ministères et de l’Elysée, se concocte un projet dit de « grande sécu ». S’agit-il de répondre aux déserts médicaux, à la crise de notre système de santé ou aux défis du vieillissement ? Rien de cela !

En apparence le projet semble alléchant. Il est présenté comme un moyen pour les assurés sociaux de réaliser des économies sur leurs mutuelles ou complémentaires santé. Ainsi, sur commande du ministre de la santé, le Haut-conseil pour l’avenir de l’assurance maladie brandit la somme de 19 milliards € d’économies. Un grand bluff, puisque cette somme sera payée par les assurés sociaux sous forme d’impôts, avec une augmentation de la contribution sociale généralisée (CSG) ou des surplus de TVA.

Il est bon de rappeler que lors de sa création, la CSG a été présentée comme une contribution provisoire. Non seulement ce prélèvement supplémentaire dure mais augmente régulièrement. A celui-ci s’est ajoutée la Contribution au remboursement de la dette sociale (CRDS). De loin en loin, une part du financement de la protection sociale s’est donc fiscalisé et étatisé, à l’opposé du mode financement et de gestion pensés par Ambroise Croizat , selon lesquels les travailleurs gèrent eux même, via la cotisation, les richesses produites par le travail dans l’objetif de faire face solidairement au risque, au chômage, à la vieillesse, à la maladie.

Aujourd’hui, il est proposé de pousser encore plus loin cette étatisation par le bais d’une fiscalisation : le système solidaire assis sur les cotisations sociales issues du travail et des richesses produites sera remplacé par un impôt qui augmentera au fur et a mesure des demandes étatiques pour rembourser une dette globale, alors que les recettes du budget de l’Etat diminuent du fait des exonérations d’impôts et de cotisations sociales des plus grandes entreprises. On insérera donc la Sécurité sociale dans le périmètre contraint des comptes de l’Etat, eux-mêmes soumis aux dogmes austéritaires. C’est, du reste, ce qui vient d’arriver à l’assurance chômage. En ligne de lire se trouve le Projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), distinct du Projet de loi de finance de l’Etat (PLF), que les libéraux rêvent de fusionner. Ce qu’on prendra d’un coté sera donc, soit financé par la dette contractée auprès des marchés financiers, soit contrebalancé par de nouveaux coups de canif contre la fonction publique et les dépenses utiles. Avec, in fine, le même chantage.

Déjà l’abondement des caisses de la Sécurité sociale par l’impôt a aboutit à plus de déremboursements de médicaments, à une considérable dégradation des conditions de travail des personnels, et a une dégradation générale de nos systèmes de santé.

Avec ce projet, ce ne serait donc plus les assurés sociaux avec leurs représentants, les employeurs et l’Etat qui géreraient la Sécurité sociale, mais l’Etat seul qui disposerait du budget de la sécurité sociale dans le cadre « des trajectoires budgétaires » voulues par la Commission européenne.

Autrement dit, pendant qu’un panier de soins plus restreint serait imposé, une part de l’argent prélevé sur les citoyens serait dirigée vers le remboursement de la dette de l’Etat que l’on fait par ailleurs grossir. Les marchés financiers y trouveraient certainement leur compte. Pas l’intérêt général !

L’objectif vise aussi à réduire la part du salaire socialisé, donc à permettre aux employeurs d’abaisser encore les rémunérations globales issues du travail, baptisées «  coût du travail »  par les mandataires du capital.

Or, le cœur du financement de la sécurité sociale doit être calculé sur la masse salariale. Le lien avec l’entreprise et les créations de richesses par le travail doit rester sa matrice. Et, dans l’actuel contexte où les profits financiers se sont élevés à 232 milliards €, des sources supplémentaires de financement existent en faisant contribuer ces sommes au financement de la protection sociale. Ceci rapporterait rapidement entre 40 et 50 milliards €. De même l’égalité salariale entre les femmes et le sommes permettrait une rentrée supplémentaire de 20 milliards. Un plein emploi réel serait également une source considérable de recettes qui assurerait la pérennité du système solidaire.  La division par deux depuis 2018 des cotisations patronales, doivent être annulées au profit d’une nouvelle cohérence au service du bien commun. Celle-ci permettrait d’améliorer les remboursements des soins et des médicaments indispensables tout en créant une modulation des cotisations des employeurs selon qu’ils favorisent le travail et la formation, la réduction du temps de travail ou l’augmentation des rémunérations.

Il s’agit d’un enjeu de taille : défendre notre système de Sécurité sociale, financé par le salaire socialisé, à l’heure où le pouvoir, avec l’ensemble des candidats de droite et d’extrême droite, qui ne cesse de se référer au Général de Gaulle pour mieux préparer la destruction de  tous les progrès conquis avec le Conseil national de la Résistance. Si le projet gouvernemental crée les conditions d’un débat pour régénérer et élargir le système solidaire de Sécurité sociale, la vigilance s’impose pour empêcher l’opération en cour


 

Santé. « Nous revendiquons
une Sécu à 100 % »

Stéphane Guérard sur www.humanite.fr

La fin des complémentaires et une Sécu « étendue » : c’est l’un des scénarios proposés jeudi par le Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance-maladie, explique l’un de ses membres CGT. Entretien.

Pierre-Yves Chanu Membre du Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance-maladie

Il est rare qu’un rapport d’une instance de réflexion inconnue du grand public sur un sujet aussi ardu et pointu que l’assurance-maladie fasse trembler le système de santé français. C’est pourtant bien ce qu’il se passe avec celui que le Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance-­maladie (HCAAM) doit rendre à ses 66 membres jeudi. Objet de cette soudaine poussée de fièvre : le scénario 2 des quatre propositions formulées pour mieux articuler assurance-maladie et complémentaires santé. Celui-ci projette la fusion de ces deux financeurs des soins. Pierre-Yves Chanu, membre du HCAAM pour la CGT, analyse ce bouleversement envisagé.

Que pensez-vous de ce scénario de « grande Sécurité sociale » ?

Pierre-Yves Chanu Contrairement à ce qui a été écrit, Olivier Véran n’a jamais porté ce scénario. Le rapport du Haut Conseil est né d’une lettre de mission du ministre de la Santé demandant à l’instance d’envisager des évolutions avec, chose nouvelle, la mise à disposition des services du ministère pour évaluer ces pistes d’étude. Ce projet de rapport encore en discussion jusqu’à jeudi contient quatre scénarios, dont un propose la fusion de la Sécurité sociale et des complémentaires santé. Étant donné le nombre de pages qui lui a été consacré, c’est celui qui a le plus inspiré les auteurs. Mais, par rapport au projet de Sécurité intégrale que nous portons à la CGT, il soulève des problèmes. Nous ne sommes pas en condition d’approuver ce scénario, mais pas non plus en position de le refuser. Il faut d’abord éclaircir ces points.

Existe-t-il des points communs entre l’extension de la Sécurité sociale proposée et le 100 % Sécu que prône la CGT ?

Pierre-Yves Chanu Nous revendiquons une Sécu collectrice et financeur unique. Le rôle des mutuelles serait forcément bouleversé. Dès lors, nous demanderions que les 15 000 salariés qui gèrent les complémentaires soient repris par la Sécu. Au vu du scénario « extension » proposé par le HCAAM, nous considérons que nous avons pesé sur ses travaux. Mais nous continuons de revendiquer une Sécu à 100 %.

Vous parlez de points à éclaircir. Quels sont-ils ?

Pierre-Yves Chanu Le premier a trait à l’ampleur de la prise en charge à 100 %. Dans le scénario du HCAAM, le spectre de soins envisagé est large, puisqu’il ajouterait par exemple le 100 % santé (dentaire, optique et prothèses auditives – NDLR) aux affections de longue durée (ALD). Mais qu’en est-il des dépassements d’honoraires ? Nous militons pour la mise en cause de la médecine libérale et du tout paiement à l’acte. Nous proposons notamment le développement massif de centres de santé de proximité avec des médecins salariés. D’autre part, dans ­la logique qui veut que l’assurance­-maladie ne rembourse pas tout, cela laisserait de la place à des assurances supplémentaires, les actuelles surcomplémentaires.

Le rapport chiffre à 22 milliards d’euros les surcoûts liés à cette « grande Sécu ». Comment les trouver ?

Pierre-Yves Chanu C’est notre deuxième interrogation. Nous pensons que les financements existent. D’une part, ce scénario fait que nous économiserions les cotisations pour les complémentaires santé et leurs frais de gestion très lourds. Nous pensons que le reste est finançable par la cotisation et non par la CSG. Depuis 2018, les cotisations patronales ont été divisées par deux. La marge est là ! Il faut aussi se poser la question des revenus du capital. Le financement implique un retour à la démocratie sociale. Car si l’extension de la Sécu revient à une étatisation, c’est inacceptable. La Sécurité sociale intégrale relève d’une conception globale. C’est une mise en sécurité sociale de l’ensemble des citoyens. Ils doivent avoir voix au chapitre.

Que pensez-vous des trois autres scénarios ?

Pierre-Yves Chanu Le premier présente des corrections à la marge du système actuel. Le troisième est plus intéressant, avec la mise en place d’une « assurance complémentaire obligatoire, universelle et mutualisée », calquée sur le régime local d’Alsace-Lorraine. En revanche, le scé­nario 4 revient à une sorte de Yalta entre l’assurance-maladie, à laquelle reviendraient les plus gros risques, les plus graves ALD, et les assurances, mutuelles et institutions de prévoyance, qui s’occuperaient du reste.

Quelles seront les suites de ce rapport ?

Pierre-Yves Chanu Ce rapport prépare la prochaine mandature. Nous avons donc intérêt à ce qu’il soit le meilleur possible. Il relance des questions déjà présentes dans le débat public, comme celle des frais de gestion faramineux des complémentaires santé. Chaque candidat pourra y trouver des pistes pour son programme.

publié le 11 décembre 2021

Déserts médicaux. Sébastien Jumel : « La pénurie de médecins a été organisée »

Diego Chauvet sur www.humanite.fr

Le député PCF de Seine-Maritime défend une proposition de loi pour améliorer la couverture médicale dans les territoires. L’Assemblée en a débattu le 2 décembre. Entretien.

Le député PCF de Seine-­Maritime défend devant l’Assemblée nationale six mesures concrètes dans sa propo­sition de loi. La majorité macroniste y est farouchement opposée.

Le projet de loi sur les déserts médicaux est un des principaux textes de votre niche parlementaire. Pourquoi maintenant ?

Sébastien Jumel La crise sanitaire démontre à quel point il faut réarmer l’hôpital et la médecine de ville. Mon rapport souligne que 11,6 % de nos concitoyens n’ont pas de médecin généraliste traitant. Six millions de Français sont à plus de trente minutes d’un service d’urgences. Le gouvernement a supprimé le numerus clausus en 2020, mais ça ne peut suffire, toutes les études démontrant (et mon rapport le confirme) qu’il faudra au minimum dix ans pour que cela produise des effets. Ensuite, il faut veiller à ce que les médecins formés s’installent dans les endroits où on en a besoin. En milieu rural, mais aussi dans les grandes villes où existent des poches de paupérisation médicale. À Paris, on compte 1 192,3 médecins pour 100 000 habitants, mais 62 % d’entre eux exercent en secteur 2, c’est-à-dire en honoraires libres. Les gens les plus fragiles ont alors des dif­ficultés d’accès à la médecine de ville ou à la médecine spécialisée. Notre proposition de loi tente d’apporter des solutions concrètes au problème des déserts médicaux, sujet de préoccupation numéro un des Français dans les cahiers de doléances du « grand débat » ouvert durant les gilets jaunes.

Comment en est-on arrivé là ?

Sébastien Jumel Tout ce qui est rare est cher. On a donc organisé la pénurie et la raréfaction du nombre de médecins formés, dans une logique comptable et corporatiste affaiblissant la couverture territoriale. Seuls 39 % des libéraux assurent la permanence de soins ambulatoires, par exemple, qui est une obligation légale. Les patients qui n’ont pas de médecin référent subissent la double peine : non seulement ils n’ont pas de médecin traitant, mais quand ils trouvent une consultation, ils sont pénalisés dans les remboursements. Les médecins ont une liberté d’installation totale. Cette absence de vision, d’aménagement du territoire en termes de santé, aboutit à la situation que je décris dans mon rapport.

Concrètement, que proposez-vous ?

Sébastien Jumel Nous proposons six mesures. À partir du moment où on lève le numerus clausus, il faut former des médecins non pas en fonction des moyens des facs de médecine, mais en fonction des besoins de chaque région. Ensuite, je propose de géné­raliser le contrat d’engagement de service public : contre une bourse de 1 200 euros brut par mois pour financer les études, les médecins formés s’engagent ensuite à s’installer durant trois ans dans un désert médical. Cette mesure permettrait aussi de démocratiser l’accès aux études de médecine, qui ne sont pas à la portée de toutes les classes sociales. Le projet de loi propose également le conventionnement sélectif : il consiste à n’aider les médecins que lorsqu’ils s’installent dans les zones sous-denses, comme c’est le cas pour les infirmiers et les kinésithérapeutes. Nous proposons également que l’État flèche prioritairement ses aides vers le soutien aux collectivités locales, pour créer des centres de santé avec des médecins salariés. Enfin, le gouvernement vient de créer un nouveau label pour les hôpitaux de proximité. Dans mon texte, je propose de leur donner une définition, notamment pour qu’il y ait des consultations avancées (de spécialistes). La relation ville-hôpital dans ces territoires est essentielle pour lutter contre les déserts médicaux, y compris parce que des médecins vont vouloir exercer à 50 % en libéral et 50 % à l’hôpital.

Au-delà de votre groupe, ces propositions rencontrent-elles un écho favorable ?

Sébastien Jumel On a le soutien de plusieurs groupes. De toute la gauche, d’abord, d’une partie de la droite avec notamment l’UDI et Agir, ensuite. Mais nous essuyons le refus obstiné de LaREM. Officiellement, ils nous disent vouloir laisser le soin au numerus clausus de prospérer, aux assistants médicaux de se développer. En réalité, le lobby des médecins s’y oppose fortement. Il existe un réflexe corporatiste assez terrible. Mais, même si ce projet de loi n’est pas voté, jeudi, cette question doit devenir centrale dans les élections législatives à venir. Tous les candidats doivent s’en emparer. Personne ne pourra tenir encore un mandat en ne bougeant pas.

On va vous reprocher d’attenter à la liberté d’installation des médecins…

Sébastien Jumel En commission, on m’a reproché de vouloir nationaliser les ­médecins. Il m’a échappé que les kinésithérapeutes et les infirmières étaient devenus un service public national, alors qu’ils n’ont pas de liberté d’installation. Ensuite, être médecin est un travail ­entièrement financé par le public : il est pris en charge par la Sécurité sociale. Ceux qui ont le mot libéralisme à la bouche devraient s’interroger sur les modalités de financement de leur profession. Enfin, la liberté d’installation est inscrite dans la loi, mais le principe du droit à la santé est inscrit dans la Constitution. Et 11,6 % des ­Français n’ont pas totalement accès à ce droit… Donc, ça va être un beau débat

publié le 10 décembre 2021

Delafosse toujours pas guéri de sa figuerollite aiguë

sur https://lepoing.net

Un droit municipal de préemption va s’appliquer sur le cours Gambetta, renforçant la politique de “normalisation” d’un quartier systématiquement désigné pour cible par la municipalité PS de droite montpelliéraine.

Mardi 30 novembre 2021, le conseil municipal de Montpellier menaçait sérieusement de sombrer dans la somnolence lorsque Michaël Delafosse, le maire socialo-vallso-darmano-compatible a soudain tenu à mettre en scène comme « très importante » la résolution n° 27 de l’ordre du jour de cette assemblée. Maryse Faye, troisième adjointe, chargée de l’urbanisme, a alors exposé, dans un français étonnamment hasardeux, l’inscription du cours Gambetta parmi les secteurs où pourra dorénavant s’exercer un droit de préemption urbain sur les fonds de commerce et les baux commerciaux.

Autrement dit, si un fond de commerce est proposé à la vente ou cession de bail, la Ville de Montpellier devient légalement prioritaire sur tout autre acquéreur potentiel. Il a été expliqué qu’il s’agissait d’agir en tant que puissance publique, contre une tendance à la spéculation qui sévirait fortement sur le secteur. On attend avec impatience les données chiffrées qui démontrent que ce phénomène touche pile cette avenue de la ville, alors que n’importe quel habitant basique de la Métropole constate avec effroi l’emballement du marché immobilier où que ce soit. Passons.

L’autre objectif annoncé serait d’agir en faveur « d’une diversification des commerces », dans le sens « d’une montée en gamme » comme allait le préciser juste après Michaël Delafosse. Lequel a notamment indiqué qu’il fallait encourager l’installation d’artisans dans des locaux qui se libèreraient à cet endroit. Cela leur serait devenu de plus en plus difficile partout en ville, au point qu’ils s’expatrient en périphérie, cela compliquant, retardant et renchérissant d’autant leurs interventions chez les particuliers. Or, le vaste parking souterrain du cours Gambetta leur faciliterait grandement la vie sur ce plan.

L’idée n’est pas forcément idiote. De même il semble difficile d’approuver l’évolution d’un quartier qui tendrait à la ghettoïsation de commerces et services exclusivement dédiés aux usages d’une seule et unique communauté. Voilà qui semble frappé au coin du bon sens, de prime abord. Mais voilà qui ne résiste pas à la moindre analyse de ses implicites idéologiques, dès qu’on y regarde à deux fois. Le tissu commercial du secteur est-il exagérément réduit à des kébabs, des salons de coiffure pour hommes, des boucheries hallal, des salons de thé orientaux, des bazars et magasins de tissus eux-mêmes orientaux ?

Il faut y réfléchir à deux fois. D’abord quantité de Montpelliérains non arabes et non musulmans – parmi lesquels des rédacteurs et des rédactrices du Poing – fréquentent aussi bien les kébabs, les salons de coiffure pour hommes, les boucheries et bazars du secteurs, déjà pour des raisons strictement économiques, sans rien d’un quelconque exotisme bobo. C’est manifestement une obsession que le maire socialiste de droite – comme ses prédécesseurs – nourrit à l’encontre de ce quartier et sa population.  Alors que les problèmes de sécurité et de mal logement qui y sévissent sont répandus dans quantité d’autres secteurs, Plan Cabanes, Figuerolles et Gambetta présentent le grave inconvénient de frôler les quartiers vitrines de la ville, du Jeu de Paume et de l’Ecusson, juste à deux pas.

Visible, traversé par de grands axes et lignes principales des transports urbains, il est désigné comme un terrifiant Chicago, justifiant d’incessantes – et inefficaces – opérations de police destinées aux photographes et cameramen de la presse mainstream. D’ailleurs, quand il parle du cours Gambetta en conseil, le maire de la ville trouve besoin de mettre dans le même sac le marché sauvage de la Mosson, et use d’une terminologie fait-diversière, parle de « filières », forcément inquiétantes à ce propos. Construction d’un discours.

Puisqu’il s’agirait de requalifier un tissu commercial, un autre débat est alors permis. Dans les quartiers des commerçants électeurs de Delafosse, faut-il tenir pour socialement géniale, la main-mise des chaînes internationales de la malbouffe destructrice de la santé des consommateurs, issues de la domination agro-industrielle ? Les moyennes surfaces toutes rattachées aux chaînes dont les PDG sont des milliardaires évadeurs fiscaux ? Les franchises de marques vestimentaires fabriquées par des enfants esclaves au Bengladesh ? Le commerce de l’électronique, du jeu, de la téléphonie, qui pille les terres rares, nivelle et standardise la culture, provoque le commerce écocide et climaticide des tankers à containers ? Seuls les vendeurs d’oranges et les coiffeurs pour hommes de Plan Cabanes poseraient gravement problème ?

Quant à la diversification des faciès, que ne s’en inquiète-t-on dans les quartiers sécessionnistes des couches moyennes ou supérieures européennes de souche ? A Figuerolles et Plan Cabanes, c’est à l’affaiblissement et la dispersion des “classes dangereuses” qu’il s’agit de procéder. Et à la rétrocession de ce quartier, si proche de la Halle Tropisme, du Marché bio-chic des Arceaux, aux couches “créatives”, qui piaffent d’impatience de s’y installer ; d’en faire un autre Boutonnet.

La résolution n°27 fut adoptée à l’unanimité ce mardi 30 novembre, sans le moindre doigt levé, la moindre question posée. « Voilà une précieuse unanimité » n’a pas manqué de pointer Michaël Delafosse. Alenka Doulain, l’élue de Nous sommes, a aussi voté pour, alors qu’elle a si bien le don de le faire sortir de la courtoisie mielleuse qu’il accorde à tous ses autres opposants (Delafosse ne supporte pas la gauche “irréconciliable”, semble-t-il). Il fallait donc la questionner sur les raisons de son choix. Elle nous a expliqué que « l’outil de la préemption signifie un regain de maîtrise publique sur la logique privée. On ne peut donc s’y opposer en soi ». Tout en précisant : « L’important, c’est ce qu’on en fait ».

D’où l’idée toute municipaliste de consulter la population pour savoir de quels commerces celle-ci estime avoir besoin. « La diversification, mais pas n’importe laquelle, il y en a besoin. Le cours Gambetta est devenu craignos, c’est sûr, je sais de quoi je parle, j’habite à côté » relève Alenka Doulain. Reste à savoir quelle population a voix au chapitre, elle qui souffre déjà durement du renchérissement des loyers du secteur. Si jamais, la consultation conduisait à considérer qu’il y a surtout besoin d’une cave à vins, d’une supérette bio, d’une fromagerie de qualité, et d’une boutique petite-enfance- jouets et bonneterie, on ne fera que vérifier le destin tout tracé qu’on connaît déjà :  celui d’une nouvelle rue Marioge

publié le 10 décembre 2021

Gauche : les jeux sont faits,
rien ne va plus

par Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr

Nous sommes en décembre 2021, on ne s’y attendait pas et pourtant elle l’a fait : Anne Hidalgo propose une primaire pour sauver la gauche.

C’est la bonne idée du jeudi soir, signée la candidate du Parti socialiste à la présidentielle Anne Hidalgo : une primaire pour départager les prétendants à la magistrature suprême. À gauche. C’est important d’écrire « à gauche » parce que c’est là que le bât blesse le plus, à mon sens.

Cela a été abondamment commenté – et moqué mais il est quand même important de le rappeler : le fait que la proposition de primaire vienne d’une candidate en perte de vitesse (oui, c’est un des enseignements de la période : on peut continuer à chuter dans les sondages quand on part de 4% dans les sondages) peut apparaître comme un ultime appel à l’aide pour tenter de décoincer une situation qui emmène l’ancien parti hégémonique à gauche droit dans le mur. Le problème, c’est que les autres protagonistes de la gauche et des écologistes ne font montre d’aucune envie de venir sauver le vieux vaisseau amiral. D’ailleurs, on les comprendrait : au nom de quoi faudrait-il participer du sauvetage du PS ? Et pour quoi faire ? L’exercice du pouvoir a trop abîmé le parti de François Hollande pour que ceux qui n’en font pas ou plus partie trouvent le courage de venir à la rescousse d’une histoire presque centenaire et pourtant porteuse, à ses débuts et dans ses textes, de belles promesses. Mais l’on ne fait pas de la politique avec des promesses - surtout quand elles sont perçues comme des trahisons en puissance.

Au nom de la gauche ?

Le problème est aussi plus profond que cela : c’est au nom de la gauche, pas même d’une certaine idée de la gauche, mais de la gauche tout court, qu’Anne Hidalgo a lancé la proposition de primaire. Seulement, ceux à qui elle s’adressait hier en premier lieu, à savoir Yannick Jadot d’Europe Écologie-Les Verts et Jean-Luc Mélenchon de La France insoumise, les deux leaders dans les sondages de ce que l’on imagine être la gauche, de ce que, de l’extérieur, on imagine être la gauche, ne sont pas les meilleurs interlocuteurs pour une telle entreprise. Pour le premier, c’est l’écologie qui doit être la nouvelle colonne vertébrale et supplanter ce que le gauche avait d’histoire, de valeurs et de combats. Qu’on ne se méprenne pas : il s’agit pour lui de changer de paradigme plutôt que d’en trahir les fondements de la gauche - même si le jeu auquel s’adonne Yannick Jadot en la matière est quand même périlleux et que parfois, on ne sait plus trop où il habite. Pour le second, c’est plus complexe : s’il est indéniablement l’héritier de l’histoire longue de la gauche qui lui a permis, dans une large mesure, de faire le score important qu’il a fait à l’élection présidentielle de 2017, il entend aussi en proposer une altération du prisme idéologique : c’est tantôt le peuple, tantôt la France auxquels Jean-Luc Mélenchon préfère s’adresser.

Dès lors, on voit bien tout le problème de l’appel d’Anne Hidalgo - si tant est que l’on veuille bien y voir de la sincérité : la gauche n’est plus un objet pour les femmes et les hommes qui font de la politique. D’ailleurs la députée LFI Daniele Obono ne s’y est pas trompée mercredi soir sur BFMTV quand elle a affirmé : « L’enjeu, ce n’est pas la gauche, c’est la France ! » Dont acte. Mais quid de tous ceux qui s’y réfèrent encore, que ce soit dans les mouvements sociaux, dans les luttes ou dans les coeurs ? On me rétorque souvent que leur nombre se réduit comme peau de chagrin et qu’il faudrait plutôt se concentrer sur les abstentionnistes qui ne se situent pas ou plus selon le gradient gauche-droite. Dont acte à nouveau mais pas sûr, au vu des récentes élections intermédiaires ou des sondages, que cela soit suffisant. Mais il faut attendre, me répète-t-on, car on ne serait pas à l’abri d’une bonne surprise - et, sur ce sujet, je ne demande qu’à être détrompé.

Pour autant et pour revenir au sujet qui nous anime depuis mercredi soir, force est de constater que la proposition de primaire de la gauche est un bide total. Contrairement à ce que certains commentateurs avaient imaginé, rien n’a été calé avec les autres forces de gauche et des écologistes. Les socialistes espèrent sûrement en ressortir grandis car Anne Hidalgo pourrait apparaître, selon eux, comme la seule à avoir la décence de mettre son égo de côté pour affronter comme il se doit les périls fascisants auxquels nous faisons face (pas certain que ce soit ce que l’on retienne de la séquence mais je vois bien la tentative). Car il ne faut pas douter que le brusque revirement de la candidate du PS est à mettre en corrélation avec la montée en puissance de la candidature d’Éric Zemmour. Sa vidéo de lancement dans la campagne et son premier meeting sont de puissantes offensives dans la guerre culturelle que l’ancien polémiste entend mener - et ce, même si, à ce stade, cela ne se traduit pas encore en un gain substantiel de points dans les sondages.

Des idées puissantes mais des stratèges en bout de course

Enfin, il ne faut pas négliger un dernier paramètre : le remplacement, dans la stratégie socialiste, d’Anne Hidalgo par une personnalité à l’aura autrement plus grande et plus « consensuelle » comme on dit. Et cette personnalité a un nom : Christiane Taubira. L’ancienne garde des sceaux des gouvernements Ayrault et Valls entretient le mystère autour de sa participation à la présidentielle. Elle pourrait être la botte secrète (ou la roue de secours) pour un Parti socialiste qui ne sait plus à quelle sainte se vouer pour retrouver une place dans le jeu des grands partis politiques. S’il y aurait beaucoup à redire sur une telle incarnation de la gauche au vu de ses exercices précédents (comme l’ont rappelé si justement nos camarades de Frustation), il ne faut pas trop douter de sa capacité à aller gratter assez largement, à la fois dans l’électorat écologiste et dans l’électorat insoumis - même si, dans l’état major insoumis, on nous assure que si elle se déclare, son discours ne tiendra pas la route cinq minutes (sic). En tout état de cause, on ne voit pas trop à quoi cela servirait de passer de Jean-Luc Mélenchon à 9%, Yannick Jadot à 8 et Anne Hidalgo à 4 à Jean-Luc Mélenchon, Yannick Jadot et Christiane Taubira à 7%… Mais, à dire vrai, tant que rien n’est effectif, cette dernière demeure un espoir et, comme dirait l’autre, l’espoir fait vivre.

Au-delà du vœu pieux (mais qui se réalisera peut-être, qui sait vraiment ?) du candidat commun de la gauche et des écologistes, la seule issue valable serait l’engagement d’une dynamique politique positive qu’aucun des candidats ne semblent en mesure d’amorcer à ce stade – si ce n’est d’en affirmer la prédiction à tout bout de champs. Pour cela, il faudrait que chacun tente de sortir de son strict couloir de nage pour aller chercher à embrasser plus largement (on a compris les projets et les propositions – parfois pléthoriques ! – des uns et des autres : so what ? Désolé mais ça ne décolle pas). Mais quand on entend les procès en pleurnicheries ou les anathèmes d’exclusion du champ républicain, on se dit que l’on est plutôt parti pour que tous restent campés sur leurs positions initiales. Reste pour le peuple de gauche (s’il existe encore) à croiser les doigts (mais pas les bras) pour que nos monolithes sûrs de leur fait ne coulent pas tous au fond de la piscine.


 

  Sur le peuple de gauche 

« Selon les enquêtes, il y a entre 20 et 25% de gens qui continuent de se positionner à gauche - plutôt au centre gauche qu’à l’extrême gauche -, 30 à 35% à droite ou à l’extrême droite et un nombre important de gens qui refusent de se positionner selon cet axe ou qui se placent au centre. »

« Quand la gauche est arrivée au pouvoir, c’est parce qu’elle a réussi à rallier des électeurs qui se positionnaient au centre ou ni à droite ni à gauche. Il n’y aucune fatalité à ce que seuls les électeurs se sentant de gauche votent à gauche. »

« Si on regarde le positionnement quant aux enjeux de société ou aux enjeux socio-économiques, on peut se dire que la gauche a du potentiel. »

« C’est une illusion terrible de penser qu’Emmanuel Macron, parce qu’il a une politique pour les gens plus politisés et clairement orientés à droite, est perçu automatiquement comme étant de droite par des électeurs qui accordent à la politique une attention oblique et ponctuelle (…). La politique du quoiqu’il en coûte a été très bien accueillie par des gens de milieux modestes ou qui peuvent politiquement voter à gauche. »

    Frédéric Sawicki, professeur de Science politique, dans #LaMidinale de Regards.

publié le 9 décembre 2021

Argent public. Où sont passés
les 400 milliards d’aides au privé ?

Pierric Marissal sur www.humanite.fr

Une commission parlementaire et citoyenne s’est constituée afin d’établir plus de transparence sur les subventions versées sans conditions aux entreprises.

L’union faisant la force, l’Observatoire des multinationales a rassemblé les parlementaires des groupes qui ont demandé ces dix-huit derniers mois, par voie d’amendement notamment, que les aides massives aux entreprises soient conditionnées par des clauses sociales et environnementales. Ces élus, accompagnés d’associations et de chercheurs, se sont constitués en commission d’enquête parlementaire et citoyenne sur les aides publiques versées au secteur privé, présentée mardi à la presse. Étant donné la période préélectorale, cette association n’a ni le statut ni, malheureusement, les moyens d’une commission d’enquête officielle. Mais son but reste d’établir un état des lieux d’ici mars, pour peser sur la campagne présidentielle.

À côté, ce gouvernement réduit l’enveloppe des APL de 1,1 milliard d’euros et veut réaliser 2,3 milliards d’économies sur le dos des privés d’emploi avec sa réforme de l’assurance-chômage. Mathilde Panot France (FI)

De combien d’argent public parle-t-on ? « Les aides aux entreprises sont en moyenne en hausse de 6 à 7 % par an et ont atteint les 140 milliards d’euros en 2019, explicite l’économiste Maxime Combes, de l’Observatoire des multinationales. Ajoutez les 240 milliards d’euros d’aides exceptionnelles liées à la pandémie, ainsi que celles notamment de la BCE et on dépasse allègrement les 400 milliards. » Le tout distribué sans conditions, du moins sans celles que les parlementaires associés s’accordent à demander : des exigences en matière de lutte contre le réchauffement climatique, de réduction des inégalités sociales et en faveur de l’égalité femmes-hommes. « À côté, ce gouvernement réduit l’enveloppe des APL (aides au logement-NDLR) de 1,1 milliard d’euros et veut réaliser 2,3 milliards d’économies sur le dos des privés d’emploi avec sa réforme de l’assurance-chômage », contrebalance Mathilde Panot (FI).

Chaque parlementaire rappelle comment la majorité, épaulée par la droite, a fait front pour s’opposer à chacune des conditions proposées. Même celle interdisant la distribution de dividendes à une entreprise touchant des subsides pour sa survie a été refusée. « Le gouvernement n’organise de contrôle supplémentaire que pour faire reculer les droits sociaux », résume Elsa Faucillon (PCF), qui rappelle que l’inspection du travail, le contrôle fiscal comme le ministère de la Transition écologique sont trois des administrations qui ont le plus souffert en matière de réduction de postes et de moyens.

Cette commission se donne un objectif de transparence. « Cinquante entreprises touchent la moitié de l’enveloppe du crédit d’ impôt recherche et 21 groupes touchent de l’État l’équivalent du budget de la Culture et du Sport réunis. On veut les noms ! Mais le gouvernement n’a aucun intérêt à ce que cela sorte ! » s’indigne Christine Pires-Beaune (PS). La députée Émilie Cariou (groupe Écologie Démocratie Solidarité) révèle un autre exemple éloquent : « La niche Copé, qui exonère d’impôt les plus-values réalisées sur les ventes d’actions par les entreprises, coûtait entre 30 et 32 milliards d’euros par an avec le régime des filiales intragroupes, développe l’ancienne LaREM. Je parle au passé parce que, depuis deux ans, ces exonérations ont disparu du recensement des niches fiscales au prétexte qu’elles font partie des modalités du calcul de l’impôt. Nous n’avons donc plus de chiffres… »

Au bonheur des actionnaires

Les entreprises du CAC 40 ont versé, au printemps 2021, plus de dividendes qu’elles n’ont engrangé de bénéfices en 2020. Ces versements ont ainsi représentés 140 % de leurs profits. La BNP Paribas, Alstom, Pernod Ricard et Vivendi (mise en Bourse d’Universal Music) ont poursuivi leurs distributions cet automne. Autre façon de contenter leurs actionnaires, les grands groupes ont dépensé cette année 17 milliards d’euros en rachats de leurs propres actions, pour augmenter artificiellement leurs cours de Bourse. ArcelorMittal, Bouygues, TotalEnergies, STMicro, BNP Paribas et Danone ont été les plus prodigues.

publié le 9 décembre 2021

Violences faites aux femmes. « S’il n’y a pas de sang, madame, on ne se déplace
pas »

Elsa Sabado sur www.humanite.fr

À Montreuil, six femmes victimes de violences conjugales ont décidé de dénoncer l’accueil déficient du commissariat de leur ville lors des dépôts de plainte. IGPN et Défenseur des droits sont saisis.

« Maman, il est là. » Lorsqu’elle l’alerte une première fois, en janvier 2021, Katia se dit que sa fille se fait des films. Mais le lendemain, l’adolescente la rappelle en lui expliquant que son père la filme sur le chemin du conservatoire et qu’il lui a crié : « Vous allez me le payer. » Katia rejoint alors sa fille et fonce au commissariat de Montreuil (Seine-Saint-Denis) pour porter plainte. « Les agents ont d’abord refusé, en disant que c’était son père – alors qu’il est déchu de ses droits parentaux – et que filmer sur la voie publique était un droit. Mais je ne suis plus celle que j’étais en 2013 : j’ai hurlé jusqu’à ce qu’ils acceptent de prendre ma plainte. » Août 2013 : c’est le mois où Katia, après six ans de violences conjugales, finit par appeler la police. Cette nuit-là, son ex-conjoint l’a tirée du lit par les cheveux et lui a mis un couteau sous la gorge. « En décrochant mon téléphone pour appeler le commissariat, je pensais que c’était la fin du cauchemar. En réalité, les problèmes ne faisaient que commencer. » Elle se souvient bien de la réponse : « S’il n’y a pas de sang, madame, c’est pas la peine qu’on se déplace. » Plus tard, alors que la justice lui accorde la jouissance du domicile conjugal et que son mari refuse de le quitter, Katia s’en remet aux mêmes policiers, qui lui expliquent que c’est elle qui serait en tort si elle s’approchait de l’appartement et du mari.

Voyant son ex rôder en bas de chez elle, elle déclenche son « téléphone grave danger » le soir de Noël. « Oh non, pas vous, pas un 24 décembre », lui répond un agent. « J’ai demandé si on ne pouvait pas mourir un 24 décembre », se souvient Katia. « Madame, vous pleurez, mais fallait réfléchir avant de l’épouser », ose le fonctionnaire qui enregistre l’une de ses nombreuses plaintes. Convoquée pour témoigner après que le procureur a ouvert une enquête pour des viols évoqués dans l’une de ses lettres au juge des enfants, Katia est auditionnée par un officier qui met en doute le fait qu’elle soit l’auteur de l’écrit en question. « Il trouvait que c’était trop bien rédigé. J’ai dû ramener d’autres textes afin qu’il puisse “compare r ”. Je lui ai dit que même pauvre et mal habillée, j’avais un bac + 4 », riposte la désormais responsable de résidence sociale.

Un coup de gueule pour libérer les témoignages

Sensible depuis cette expérience aux injustices subies par les femmes, Katia adhère à la Collective des mères isolées de Montreuil début 2020. L’association organise des après-midi au parc, des échanges de vêtements, d’articles de presse… Les « daronnes » se remontent le moral et échangent sur un fil WhatsApp. C’est le coup de gueule de l’une des mamans après un litige avec le commissariat qui va libérer les témoignages sur le mauvais accueil réservé par l’institution à nombre d’entre elles. Dont celui de Marine. « Encore une fausse plainte pour violences conjugales », entend-elle un officier souffler alors qu’elle dépose plainte dans un couloir proche de la cellule de dégrisement, après quatre heures d’attente. Le commissariat refusera d’ailleurs tous les dépôts ultérieurs pour soustraction d’enfant son conjoint est parti avec son bébé de trois mois en Bretagne sans la prévenir ni lui dire où il allait ou lorsque l’homme s’introduit à son insu dans le domicile conjugal, dont elle a la jouissance. Il lui faudra attendre deux ans avant de voir sa première plainte traitée.

Devant la multiplication des témoignages, la Collective interpelle les élus de Montreuil. « Toutes les victimes doivent être bien reçues. Le soutien politique est là », assure Loline Bertin, adjointe au maire communiste de la ville, Patrice Bessac, et déléguée à la tranquillité publique. « Nous sommes une ville historiquement engagée pour que les parcours juridiques des femmes victimes de violences soient menés à terme. Nous animons aussi un réseau local contre les violences faites aux femmes qui implique le commissariat, les associations, le parquet, les services municipaux », détaille l’élue. Pour autant, la mairie n’a pas de pouvoirs sur le commissariat, qui dépend de la police nationale.

Renforcer la formation des policiers qui accueille des victimes

Les femmes de la Collective ne se contentent pas de cette réponse. Avec l’aide de l’avocate Juliette Labrot, elles décident fin novembre de transmettre leurs six témoignages à l’IGPN, au Défenseur des droits et au procureur de la République. « Il faut que ces institutions cessent de fermer les yeux sur les défaillances du système. Le dépôt de plainte, c’est la base de la procédure pénale. Voir des femmes empêchées d’utiliser cette procédure, alors qu’elles viennent tout juste de se détacher de l’emprise de leurs conjoints, c’est très difficile à entendre pour nous, avocats », explique-t-elle.

Leur objectif ? Obtenir un renforcement de la formation des policiers sur la question particulière de l’accueil des femmes et des enfants victimes de violences. « Il faudrait proposer un accompagnement psychologique aux victimes et la possibilité de saisir un avocat gratuitement », estime Marine, qui attend plus de la « grande cause du quinquennat » proclamée par le gouvernement. Katia, elle, voudrait que les agents fassent « plus attention à leurs propos et aux traumatismes qu’ils font subir aux personnes ». Quant à Me Labrot, elle espère que cette démarche permettra de faire un audit des plaintes dans ce commissariat. C’est aussi l’espoir de Sarah Lebailly, 35 ans, la présidente de la Collective. « Je me suis heurtée deux fois à des refus de plainte là-bas. La compagne de mon ex me harcelait sur les réseaux sociaux. Mais l’agent avait estimé que le message “T’inquiète pas, on va se croiser toi et moi” ne constituait pas une menace suffisante », raconte la militante. Elle se tourne alors vers le commissariat du 20e arrondissement de Paris. « Ils m’ont écoutée, pris mes plaintes et ouvert une enquête. Si c’est possible là-bas, ça devrait l’être à Montreuil. » Contactée, la préfecture de police n’a pas répondu à nos sollicitations. Comme l’écho d’un refus de plainte.

publié le 8 décembre 2021

Calais. Face à la Manche devenue cimetière

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Sur la Côte d’Opale, la population, attachée à son identité maritime, est encore sous le coup du naufrage, survenu le 24 novembre, qui a coûté la vie à 27 exilés en quête d’un refuge britannique. Reportage, entre tristesse et colère. Calais (Pas-de-Calais), envoyé spécial.

Bezhdar ». Ce serait le nom, ou le pseudonyme, du criminel qui a fait embarquer 33 exilés sur un canot gonflable avant leur naufrage, le 24 novembre, au large de la Côte d’Opale. C’est en tout cas de cette façon que se fait appeler celui qui, depuis plusieurs jours, harcèle la famille kurde de Tavana Mamand ­Mohammed, un adolescent figurant parmi les 27 personnes noyées lors du drame. Le trafiquant réclame les 3 000 euros qu’il devait percevoir à l’issue de la traversée.

Ce lundi 29 novembre, à la nuit tombée, dans les dunes exposées aux vents marins, un citoyen solidaire, engagé depuis des années auprès des exilés bloqués à la frontière franco-britannique, montre sur son téléphone les copies d’écran des échanges entre les parents de Mamand et ce mafieux. Ce dernier agirait depuis les Pays-Bas. « J’ai donné ces informations aux autorités. Elles en feront ce qu’elles veulent », raconte l’homme qui, sollicité par la police aux frontières pour aider à mettre un nom sur les dépouilles repêchées en mer, préfère conserver l’anonymat.

Des bateaux pneumatiques de très basse qualité

De cette plage située non loin de Boulogne-sur-Mer partent fréquemment les embarcations de fortune sur lesquelles des centaines de personnes privées de voies légales pour rejoindre les côtes britanniques prennent quotidien­nement la mer. Les passeurs leur donnent un point GPS où elles doivent attendre, cachées dans les bosquets, la livraison de l’embarcation. « Cela dure parfois plus de quatre jours, dénonce le solidaire, qui leur apporte régulièrement de quoi survivre dans le froid. Les exilés enfouissent ensuite le bateau dans le sable jusqu’au signal de la mise à l’eau. » Le jour J, ils doivent embarquer sans aucune affaire, sans papier d’identité, ni même de quoi manger.

Notre raison d’être, c’est de sauver des vies, pas de repêcher des cadavres.

Bernard Barron Président de la station locale de la Société nationale de sauvetage en mer

Ce même lundi, plus tôt dans la journée, le vent glacial a chassé les nuages. Le littoral du Royaume-Uni semble à portée de main. « Pour les exilés, après avoir traversé le désert, la Méditerranée puis l’Europe, c’est un peu comme la dernière case du jeu de l’oie de la détresse », affirme Bernard Barron, le président de la station locale de la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM), encore bouleversé par la mission confiée, mercredi dernier, aux marins sauveteurs de Calais.

« Notre raison d’être, c’est de sauver des vies, pas de repêcher des cadavres, insiste cet humaniste passionné de la mer. Les exilés pensent qu’ils n’ont qu’une trentaine de kilomètres à parcourir mais avec les courants, la distance correspond en réalité à près de 45 milles nautiques (80 km environ – NDLR). Lors de l’opération de la semaine dernière, les corps des naufragés dérivaient à la vitesse de cinq nœuds. Même quand la mer est calme sur la côte, des creux de deux mètres peuvent se former au large. Le sillage des gros-porteurs peut, en outre, créer des vagues d’un mètre. »

« La mer ne rend pas toujours les corps »

Pour ce marin confirmé, si les drames comme celui de mercredi ne sont pas plus nombreux, c’est grâce au savoir-faire de ses hommes, tous bénévoles, et de ceux du centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage maritimes (Cross). Car les interventions auprès des embarcations d’exilés augmentent de façon exponentielle. « Elles représentent plus de 60 % de nos opérations depuis le début de l’année et jusqu’à 80 % depuis août », ajoute Bernard Barron. En outre, les embarcations fournies par les passeurs aux personnes en quête d’asile en Angleterre ont changé de dimension depuis l’été. Les « small boats » ont laissé place aux « long boats » : des bateaux pneumatiques de très basse qualité pouvant atteindre une quinzaine de mètres, où s’entassent jusqu’à cinquante personnes.

Sur le quai de la Colonne, à Calais, derrière les grilles délimitant la zone où sont amarrés les navires de la marine nationale, deux épaves déchirées de ce type de navire forment un tas grisâtre, parsemé du brillant de quelques couvertures de survie. Ce n’est pas le seul témoignage des funestes événements qui se déroulent, peut-être plus souvent qu’on ne le sait, au large du Calaisis.

« À plusieurs reprises, des collègues ont ramené des Zodiac vides », indique Laurent, un marin pêcheur occupé à ranger ses filets à l’arrière d’un chalutier sur le port de Boulogne-sur-Mer. « On ne peut pas savoir combien de disparitions en mer ont déjà eu lieu, déplore, quant à lui, François Guennoc, attablé au café de la gare de Calais. La mer ne rend pas toujours les corps. C’est possible qu’il y ait d’autres décès passés inaperçus. »

« Elle souhaitait simplement rejoindre son fiancé »

Le cofondateur de l’Auberge des migrants connaît bien la mer, lui aussi. Ce marin, amateur de vieux gréements, habite non loin de la plage de Wissant. « Il y a quelques mois, on a retrouvé un cadavre à huit cents mètres de chez moi, se souvient-il. Impossible de savoir si c’était celui d’un pêcheur ou d’un exilé happé par les eaux. » Laurent Caffier, un autre acteur de la solidarité dans la région, a dû, lui aussi, faire face à la mort. C’est lui qui avait donné la gigoteuse bleue ayant permis d’identifier le corps du petit Artin, 15 mois, retrouvé, le 1er janvier 2021, aux abords des côtes scandinaves. « La veille de leur départ, je disais à sa mère, Shiva, de ne pas tenter de traverser, que c’était trop dangereux, raconte-t-il dans le salon de sa maison de Dannes, à une trentaine de kilomètres de Calais. Elle n’en pouvait plus de subir ce qu’elle vivait à Calais : la rue, les violences policières, les expulsions incessantes. » La jeune mère, son compagnon et leurs trois enfants ont péri dans le naufrage de leur embarcation, au matin du 27 octobre 2020. Le corps sans vie d’Artin a dérivé deux mois, parcourant près de 500 milles nautiques, avant d’être repêché.

« On est triste et en colère, reprend François Guennoc. Triste que la Manche devienne ce cimetière et en colère parce que nos gouvernants se cantonnent à dénoncer le trafic des passeurs sans assumer leurs responsabilités. » Il a en tête le sort de Myriam, une jeune Irakienne victime du dernier naufrage. « Son dossier de demande d’asile n’avançait pas, explique-t-il. Elle souhaitait simplement rejoindre son fiancé au plus vite. » Sa colère et son désarroi sont largement partagés par tous ceux, ici, qui ont le regard tourné vers l’océan. « Tous les jours, les sauveteurs ramènent des exilés en hypothermie, indique à son tour Samantha à l’étal de son aubette calaisienne, où elle vend des fruits de la pêche. Avait-on besoin de ces trente morts pour se rendre compte de la situation ? » Dans le bar la Marinerie, juste en face, Christelle ajoute : « Sous les tentes, il y a des familles d’avocats et de médecins qui ont tout perdu et qui viennent se noyer ici. C’est un drame pour Calais ! »

Le cynisme des gouvernements européens

Assis sur les escaliers dans la cour de la base de voile de Sangatte, Jean-Claude Lenoir est persuadé qu’il existe pourtant des solutions. « Si on supprimait les accords de Dublin, 80 % des exilés regroupés à Calais obtiendraient le statut de réfugié et on pourrait s’occuper facilement des quelques centaines qui restent, développe le président de ce centre nautique et cofondateur de l’association Salam. La France devrait être à l’initiative d’un véritable système d’asile européen. Cela permettrait de sortir les exilés d’un processus d’échecs à répétition qui les poussent à tenter de traverser. Les réponses apportées par la réunion des ministres, ce dimanche, sont honteuses et tragiques. »

L’homme de mer fustige aussi l’annonce de l’arrivée d’un avion de Frontex. « Cela ne changera absolument rien, assène-t-il. Il existe déjà des moyens aériens. Nos dirigeants se moquent du monde et ne connaissent absolument pas la réalité du terrain. Je suis désespéré par la mort de ces personnes mais aussi par le peu de cas que font ces ministres de l’engagement et de l’intelligence des citoyens qui connaissent la situation. »

De fait, le mini-sommet européen organisé, dimanche 28 novembre, à Calais n’aura en rien changé la situation des centaines d’exilés bloqués à cette frontière maritime. Au petit matin, ce mardi 30 novembre, les gendarmes mobiles sont venus déloger les campements aux abords de l’hôpital. « Je vis ici depuis quatre mois, affirme Ibrahim, un jeune Soudanais traînant à la main une tente qu’on ne lui a pas laissé le temps de replier. Tous les jours, on nous réveille de cette manière. J’ai hâte de partir d’ici, hâte de trouver un bateau. »

Tentes lacérées, le gouvernement ouvre le parapluie

Sur les plateaux télé, ou même à Calais, plusieurs ministres ont nié toute responsabilité de l’exécutif dans les lacérations de tentes des exilés, pourtant documentées depuis des années par les associations. « Aucune consigne » n’a « jamais été donnée » aux forces de sécurité pour faire cela, a affirmé Marlène Schiappa sur place. C’est le fait « d’une société privée », s’est défaussé Gérald Darmanin, lundi. Faux, répond l’organisation Human Rights Observers, émanation de l’Auberge des migrants. « Les lacérations et destructions ne sont pas des actes individuels et isolés de la part des sociétés de nettoyage, mais répondent bien à une politique gouvernementale, relayée par les préfets », et ces actes « n’ont pas cessé, contrairement à ce que prétend M. Darmanin ».


 


 

Tentes lacérées à Calais et Grande-Synthe : les « mensonges » du gouvernement

Alexandre Fache sur www.humanite.fr

Contre l’évidence, plusieurs ministres ont nié cette semaine toute responsabilité de l’exécutif dans les destructions des abris des exilés sur le littoral nord du pays. Les associations dénoncent une « succession de mensonges ».

Plus c’est gros, plus ça passe ? À voir… Depuis plusieurs jours, la polémique ne désenfle pas sur les pratiques peu avouables – et disons-le parfaitement scandaleuses – dont sont victimes les exilés lors des évacuations de campements sur le littoral du nord de la France. En particulier les lacérations ou destructions de tentes, souvent leur unique et fragile abri face aux rigueurs de l’hiver. Ces pratiques sont bien connues et documentées par les associations qui viennent en aide aux étrangers sur ce territoire. Pourtant, plusieurs membres du gouvernement ont assuré ces derniers jours soit qu’elles n’existaient pas, soit qu’elles n’étaient pas de leur fait. La ministre déléguée chargée de la Citoyenneté, Marlène Schiappa, s’est ainsi rendue mercredi à Calais pour affirmer « qu’aucune consigne » n’avait « jamais été donnée » aux forces de sécurité de lacérer lesdites tentes. « Au contraire, le ministre de l’Intérieur a redonné récemment une consigne très claire, via la préfet, (…) de ne pas lacérer les tentes », a-t-elle insisté lors de ce déplacement consacré officiellement au « volet humanitaire » de la crise migratoire dans le Calaisis.

La déclaration de Marlène Schiappa fait suite à celles, indignées, du ministre de la Justice, le week-end dernier, sur France 5. « Vous vous rendez compte de ce que l’on suggère ? Que l’on pourrait comme ça impunément lacérer des tentes et que même on l’encouragerait ? » avait protesté Éric Dupond-Moretti. Mais alors, les associations, et les exilés eux-mêmes, ont-ils inventé ces destructions ? Interrogé lundi par BFMTV, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, n’est pas allé jusque-là. Il a reconnu que des tentes avaient pu être lacérées, qu’il avait appris l’existence de ces pratiques « par les journalistes » (!), et qu’elles étaient le fait non de ses agents, mais « d’une société privée ». Belle preuve de courage !

« On pousse les personnes à prendre tous les risques pour partir »

Si le sujet est devenu si sensible ces derniers jours, c’est que le naufrage du 24 novembre, fatal à au moins 27 personnes, a remis dans la lumière la situation indigne faite aux exilés à Calais (Pas-de-Calais) et Grande-Synthe (Nord). «Quand on lacère les tentes, quand on gaze parfois la nourriture, quand on détruit les cuves d’eau mises à disposition pour s’abreuver, on pousse les personnes à prendre tous les risques pour partir », a rappelé le photojournaliste Louis Witter, qui travaille sur place, dans une vidéo publiée par l’Obs. Le reporter avait immortalisé ces lacérations dans plusieurs clichés repris par l’agence Associated Press, en l’occurrence à Grande-Synthe. Selon les associations, c’est dans cette commune proche de Dunkerque que ces destructions seraient les plus fréquentes. À Calais, officiellement, un protocole a été mis en place par la préfecture en 2018 censé permettre aux migrants de récupérer leurs affaires confisquées via une « ressourcerie ». Un système qui ne fonctionne pas dans les faits, affirment les soutiens des exilés, qui fustigent la « succession de mensonges » des ministres.

« Les lacérations et destructions ne sont pas des actes individuels et isolés de la part des sociétés de nettoyage APC (Calais) et Ramery (Grande-Synthe), mais répondent bien à une politique gouvernementale, relayée par les préfets », affirme l’organisation Human Rights Observers (HRO), un projet de « documentation des expulsions » mis en place depuis 2017 par l’association l’Auberge des migrants. Selon HRO, ces opérations de « nettoyage » « sont toujours encadrées par les forces de l’ordre qui dirigent les opérations », ont lieu « en présence de représentants de l’État », « sous les yeux d’un huissier de justice et régulièrement du sous-préfet de Dunkerque et de représentants de la mairie ». Et depuis 2017, les observateurs HRO « n’ont jamais vu aucune de ces autorités agir pour empêcher les lacérations ou les destructions des tentes et abris », qui, assure l’organisation, « n’ont pas cessé, contrairement à ce qu’affirme M. Darmanin ».

L’organisation prend pour exemple une évacuation intervenue mardi 30 novembre au matin à Grande-Synthe pendant laquelle « les abris et les tentes ont été détruits, parfois alors même que des personnes exilées se trouvaient à l’intérieur ». En conséquence, HRO demande à l’État « d’arrêter de nier sa responsabilité dans ces destructions et d’avoir le courage de changer de politique ».

publié le 8 décembre 2021

« Les salariés avec qui je m’affiche se mettent en danger » : les syndicalistes Lidl dans le viseur

Dans plusieurs directions régionales de l’entreprise, les représentants du personnel perçus comme trop remuants affirment subir des pressions et écoper de multiples sanctions. La justice est saisie. Second volet de notre enquête.

Cécile Hautefeuille et Dan Israel sur www.ùmediapart.fr

Troubles du sommeil, syndrome dépressif, traitement médicamenteux et suivi psychiatrique… Ces quatre dernières années, la santé de Nabila*, salariée en région parisienne chez Lidl, s’est dégradée au rythme des griefs, sanctions et mise au placard qu’elle dit avoir subis de manière répétée depuis qu’elle détient un mandat syndical.

Son avocate, Agnès Cittadini, dépeint « une dégradation fulgurante de ses conditions de travail » liée à ses fonctions de représentante du personnel, et attaque Lidl devant le conseil des prud’hommes pour « discrimination syndicale » et « harcèlement moral »

Rattachée à la « DR 6 », la direction régionale de Barbery (Oise), et embauchée il y a 30 ans, Nabila n’avait jusqu’alors « jamais reçu la moindre sanction », souligne Agnès Cittadini. Au contraire, elle avait « bénéficié de promotions successives, jusqu’à obtenir la qualité de cadre en 2015 ».

Tout bascule en 2018, quelques mois après l’obtention d’un mandat syndical. Les griefs tombent en cascade. Au total, Nabila écope d’un avertissement, de deux mises à pied disciplinaires et d’une procédure de licenciement, refusée par l’Inspection du travail (qui doit valider les licenciements des représentants du personnel). La décision, que Mediapart a pu consulter, souligne que certains faits lui sont reprochés alors qu’ils ont eu lieu lorsqu’elle n’était pas présente dans l’entreprise. 

Le récit de Nabila et de son avocate rejoint celui de nombreux autres militants syndicaux. Ils confirment qu’un peu partout en France, des salarié·es se sentent mis·es sous pression par leur hiérarchie et développent un fort mal-être, comme Mediapart l’a raconté dans le premier volet de cette enquête. Mais ils soulignent aussi que chez Lidl, le fait d’être syndiqué·e ou proche d’une organisation identifiée comme opposée à la direction peut avoir de lourdes conséquences.

Invitée à réagir aux nombreux récits rassemblés par Mediapart, la direction de l’entreprise nous a indiqué « regretter » que nos questions « se focalisent exclusivement sur des situations, pour certaines dramatiques, qui heureusement ne reflètent absolument pas notre politique d’entreprise et le quotidien de nos 45 000 collaborateurs ».

« Nous ne nions pas que, au sein d’une communauté de cette taille, le dialogue social à l’échelle de certains magasins ou secteurs puisse être complexe, de même que certaines situations individuelles peuvent donner lieu à des conflits interpersonnels, des mesures disciplinaires et éventuellement des recours devant les juridictions compétentes », indique l’entreprise. 

« Placardisée » à son retour du confinement

Mais elle insiste : « Il est évident que Lidl France n’approuve ni ne tolère en aucune manière des comportements contraires à la loi, aux valeurs de l’entreprise, susceptibles de porter atteinte au libre exercice du droit syndical et à la sécurité de ses salariés ». 

Outre la pluie de sanctions, Nabila raconte pourtant avoir été « placardisée » depuis son retour du confinement, au printemps 2020. Le télétravail lui avait d’abord été refusé pendant cette période, sans explication et en « violation directe de l’accord d’entreprise de la société », souligne MCittadini. 

« Je suis revenue fin mai, se souvient Nabila. On m’a alors informée que mon collègue, exerçant les mêmes fonctions que moi, reprenait toutes les responsabilités et les tâches. Ils ont essayé de m’affecter à un autre bureau, dans un espace avec les secrétaires, et non plus avec les cadres. » 

Plusieurs de ses collègues ont rédigé des attestations confirmant ses dires. Certains racontent qu’ils n’ont plus le droit de la solliciter et doivent uniquement se tourner vers le nouveau venu. Nabila n’est plus conviée aux réunions, comme en attestent des plannings que nous avons pu consulter.

« Le directeur régional m’a dit : “On ne veut plus travailler avec toi. On n’a plus confiance en toi, tu n’as plus confiance en nous” », relate-t-elle. Et elle ajoute : « Lidl, ce n’est pas le problème. L’entreprise est belle. Le problème, ce sont les dirigeants»

J’ai tenu, j’ai tenu pour ne pas les laisser gagner. Mais au bout d’un moment, la mise au placard, c’est trop dur

En septembre 2021, Nabila a écrit à Xavier Bertrand, président du conseil régional des Hauts-de-France. Elle lui a décrit sa mise au placard et sa souffrance : « Aujourd’hui, je craque. Rejoindre mon poste chaque matin est devenu un supplice. » Le responsable politique lui a répondu dix jours plus tard et a adressé un courrier au directeur régional, lui demandant de « porter une attention particulière » à la situation de la salariée. 

« Depuis ce courrier, et le déclenchement de la procédure prud’homale, je suis de nouveau invitée aux réunions, explique Nabila. Mais, au fond, rien n’a changé. Je suis là physiquement, mais je suis inexistante pour eux. Mon téléphone ne sonne jamais. Et au quotidien, je fais des factures. » 

Jointe quelques jours avant la publication de cet article, la salariée nous a confié être en arrêt maladie depuis peu. « J’ai tenu, j’ai tenu pour ne pas les laisser gagner. Mais au bout d’un moment, la mise au placard, c’est trop dur. »

En Bretagne, les militants CGT et CFE-CGC ciblés

En Bretagne, les équipes syndicales peuvent elles aussi témoigner de la violence qui les a visées pendant plusieurs années. En septembre, le suicide de Catherine Lucas, responsable du magasin de Lamballe (Côtes-d’Armor), a jeté une lumière crue sur la souffrance de certains des salarié·es de cette direction régionale basée à Ploumagoar, près de Guingamp (Côtes-d’Armor). Les responsables syndicaux n’ont pas été épargnés.

Comme cela a été le cas pour Nabila, Jean-Marc Boivin, responsable CFE-CGC entré en 1993 dans l’entreprise et élu sans discontinuer depuis 2001, a découvert un jour que son employeur avait publié une offre d’emploi correspondant exactement à son poste, dans son supermarché. 

Frédéric Nelleau, autre responsable du syndicat des cadres, a été licencié en juillet 2021, officiellement pour avoir refusé de se voir rattaché hiérarchiquement à un cadre d’échelon identique au sien. Il raconte qu’en 2017, après des travaux dans les locaux de la direction régionale, où il était basé, il avait découvert qu’il ne disposait plus de bureau.

« Avant les élections professionnelles de juin 2019, le directeur régional avait essayé de faire de nous les rouages de son action, en échange d’un regard favorable sur notre organisation, signalent les deux élus du syndicat des cadres. Quand nous avons décliné, il a fait passer le message que nous ne serions jamais élus. » 

Raté, le syndicat rafle les six sièges disponibles pour représenter les cadres et les agents de maîtrise. Mais la suite est plus rude. Frédéric Nelleau a fait les comptes. « Deux ans après l’élection, le constat est sans équivoque », seuls deux des élus sont encore présents à leur poste. 

Le licenciement de Frédéric Nelleau a été approuvé par l’Inspection du travail, mais ce n’est pas tout : « Mon suppléant est en arrêt pour dépression, un responsable syndical a été pris pour cible et a été hospitalisé pour burn-out et est toujours en arrêt, et une autre élue a été mise à pied alors qu’elle n’avait connu aucun problème auparavant dans l’entreprise en presque 20 ans », décompte-t-il.

À la CGT, Arnaud Rouxel partage le constat. « Début 2020, le directeur régional m’a glissé dans un couloir que je n’avais plus trop ma place dans l’entreprise », se remémore-t-il. « Discrimination syndicale, mesures dirigées contre les représentants des salariés, sanctions contre des grévistes pouvant aller jusqu’au licenciement sous des prétextes futiles… », tente-t-il de résumer. 

Neuf dirigeants régionaux ont été placés en garde à vue le 16 février, puis réentendus en juin.

Des faits sur lesquels porte en grande partie l’enquête judiciaire actuellement menée par une juge d’instruction de Saint-Brieuc, pour « harcèlement moral » et « discrimination syndicale par un employeur ». Déclenchée par l’envoi de deux courriers au procureur par Arnaud Rouxel à l’été 2020, l’enquête a conduit à l’audition de plusieurs dizaines de salarié·es et ex-salarié·es. 

Neuf dirigeants régionaux ont été placés en garde à vue le 16 février, puis réentendus en juin. « Les salariés Lidl entendus ne reconnaissent pas les faits qui leur sont reprochés et qui, évidemment, ne correspondent absolument pas à la politique de l’entreprise », précise Lidl.

Une grève de salarié·est reprochée à une responsable

Une dizaine de procédures sont aussi en cours aux prud’hommes de Guingamp, pour contester des sanctions et des licenciements jugés abusifs, visant des salariés catalogués comme proches de la CGT ou de la CFE-CGC. Un salarié, syndiqué CGT mais non détenteur d’un mandat syndical, attaque ainsi son licenciement en juillet 2020, qu’il juge dénué de fondement. 

Ce salarié a déjà réussi à faire annuler une première sanction disciplinaire – une mise à pied de trois jours – qui le visait pour avoir quitté son poste avant la fin de sa journée de travail, après s’être blessé au pied. 

Dans leur jugement du 15 novembre dernier, les prud’hommes de Guingamp ont estimé que la sanction était « disproportionnée », ont retenu « les circonstances vexatoires de la procédure disciplinaire », qui s’est déroulée au moment du mariage du salarié, et lui ont accordé 1 000 euros de dommages et intérêts.

Je suis devenue amie avec deux délégués du personnel. Mon directeur m’a d’abord lancé des sous-entendus : il fallait que je choisisse mieux mes amis

Parfois, les attaques visent même des personnes qui n’ont pas dévié du chemin tracé par la direction. Cela a été le cas pour la responsable d’un magasin proche de Landerneau (Finistère). En décembre 2019, les salarié·es du magasin s’étaient mis·es en grève, pendant ses vacances.

Elle n’y était pour rien, mais cette mobilisation lui a été violemment reprochée lors d’un rendez-vous au siège régional le mois suivant. La responsable a été tellement secouée par l’échange qu’elle est en arrêt depuis. Ses collègues ne s’attendent pas à la voir revenir dans l’entreprise.

Des récits similaires nous ont été rapportés dans d’autres directions régionales. Sarah*, ex-salariée de Lidl en région parisienne, s’est ainsi vu reprocher une simple proximité avec des syndicalistes. « Je suis devenue amie avec deux délégués du personnel. Mon directeur m’a d’abord lancé des sous-entendus : il fallait que je choisisse mieux mes amis car ce n’était pas bon pour mon image, raconte-t-elle. Puis sont venus les reproches : je ne faisais plus l’affaire. Il m’a dit qu’il ne voulait plus de moi et m’a suggéré d’accepter une rupture conventionnelle, ce que j’ai fait. »

Dans l’Hérault, c’est tout un cercle de salariés gravitant autour de la CAT, la Confédération autonome du travail, qui se dit victime de mesures de rétorsion, comme l’a révélé France Bleu Hérault fin septembre. Selon nos informations, ils sont près d’une vingtaine à avoir saisi les prud’hommes, ou à être sur le point de le faire, à la suite de sanctions jugées abusives : des mises à pied, et des licenciements pour au moins trois d’entre eux. 

Tous sont rattachés à la « DR 22 », la direction régionale de Béziers. Mediapart a rencontré la plupart de ces salariés ou ex-salariés. Ils décrivent des conditions de travail catastrophiques, ponctuées de pressions, menaces et représailles.

Plusieurs d’entre eux expliquent avoir été ouvertement mis en garde sur leur proximité, avérée ou supposée, avec la CAT ; ou avoir reçu des remarques, voire des menaces, émanant de collègues syndiqués dans des organisations considérées comme plus proches de la direction.

J’avais toujours dans ma poche une lettre dans laquelle j’expliquais avoir mis fin à mes jours à cause de mon travail

Nous avons également rencontré Pierre*, qui travaille depuis plus de dix ans chez Lidl. Il dit avoir reçu des sanctions, immédiatement après s’être syndiqué. En un an, il a essuyé un avertissement, une mise à pied d’une journée, puis une menace de licenciement.

Il attaque par ailleurs Lidl pour « harcèlement moral », pour des faits antérieurs à ses rapprochements syndicaux. Il décrit « un acharnement » contre lui, survenu après un changement de hiérarchie en 2018. Cadence infernale et reproches permanents seraient alors devenus son quotidien.

En 2019, sa souffrance devient insupportable. « Pendant six mois, j’avais toujours dans ma poche une lettre dans laquelle j’expliquais avoir mis fin à mes jours à cause de mon travail. Pour que personne ne puisse dire que c’était à cause de problèmes personnels », finit-il par lâcher, la gorge serrée. 

Il jure avoir alerté à plusieurs reprises de ses difficultés, sans jamais être pris au sérieux. Ni par sa hiérarchie ni par les ressources humaines. Un soir, Pierre rentre chez lui « en pleurs » et prend rendez-vous avec la médecine du travail.

« Mon responsable a essayé de m’en dissuader. Selon lui, mes problèmes étaient d’ordre personnel. J’étais dans un sale état en allant au rendez-vous, j’ai failli percuter un camion sur la route. En me voyant, le docteur m’a dit : “Vous n’y retournez pas. Vous oubliez Lidl.” J’ai été arrêté quatre mois. Je pleurais tout le temps, je ne pouvais même plus passer devant l’entrepôt. »

À son retour, Pierre ne ressent aucune bienveillance à son égard, au contraire. « On m’a affecté à la chasse aux souris dans les locaux, raconte-t-il. Ça a duré trois mois. » Les yeux baissés, il confie la suite, plus douloureuse encore. « Le jour où j’ai pu réintégrer mon bureau, ma responsable et l’agent de maintenance se sont levés sans un mot, ont pris leurs ordinateurs et sont allés s’installer ailleurs. Je me suis retrouvé tout seul. » 

Des syndicalistes discrédités

C’est également après son retour d’arrêt maladie que Pierre se rapproche d’une organisation syndicale et que, selon lui, les sanctions commencent à tomber. En janvier 2021, il écrit à son directeur régional pour l’alerter sur sa situation et ses conditions de travail.

« Je ne suis pas le seul à les subir, mais la peur fait que personne n’ose en parler. Avec ce courrier, je sais que je joue ma carrière, mais si je le fais, c’est qu’il y a un risque et que je ne veux pas revivre 2015 », poursuit-il, en référence au suicide de Yannick Sansonetti, le 29 mai 2015, à l’entrepôt de Rousset (Bouches-du-Rhône). Ce suicide a valu à Lidl une condamnation définitive au civil pour faute inexcusable de l’employeur et une mise en examen pour « homicide involontaire ».

Toujours dans l’Hérault, Hervé*, un jeune cariste, raconte une situation ahurissante. Dans une affaire sans lien direct avec sa proximité avec la CAT, il affirme avoir été giflé et menacé de mort, sur son lieu de travail, par deux collègues qui n’étaient, selon lui, pas en service ce soir-là. 

Il dénonce la réaction de l’entreprise : « Mes collègues ont écopé de trois et huit jours de mise à pied. Moi, j’en ai pris cinq, alors que je n’ai pas répliqué ! Et Lidl n’a même pas fait de déclaration d’accident du travail dans la foulée ! J’ai réussi à l’obtenir trois mois plus tard, avec l’aide de la CAT », raconte-t-il. 

Cet incident l’a profondément marqué. « Cela fait un an que je suis en arrêt. L’entreprise refuse d’adapter mes horaires afin de m’éviter de croiser ces deux personnes. Je ne peux pas y retourner si ma sécurité n’est pas assurée et ça me pèse, confie-t-il. J’attaque Lidl pour sanction abusive et pour la déclaration tardive d’accident du travail. »

Au cours de cette enquête, nous avons également rencontré un autre syndicaliste, qui attaque lui aussi Lidl aux prud’hommes pour « discrimination syndicale ». Il ne souhaite dévoiler ni le nom de son syndicat, ni la direction régionale à laquelle il est rattaché : Lidl lui a, selon son récit, déconseillé d’apparaître dans notre article.

Il se dit aujourd’hui « détruit syndicalement et discrédité ». « Les salariés savent que s’ils s’approchent trop de moi, ils ont 50 % de chance d’être licenciés », commente-t-il sèchement. 

Un constat partagé par les militants syndicaux bretons, qui ont organisé un rassemblement en hommage à Catherine Lucas devant leur direction régionale, le 27 septembre. « Des gens ont eu peur de venir, de se montrer avec nous. Ils nous disent : “Tu comprends, on me promet un magasin” », assure l’un.

« Une des victoires de la direction, c’est la peur qu’ils ont installée. Et c’est vrai que les gens avec qui je m’affiche dans l’entrepôt risquent de se mettre en danger », considère un autre. 

Certains élus du personnel font le choix du confort personnel plutôt que du confort général. Et certains directeurs régionaux peuvent jouer de cela

Comme d’autres, ailleurs en France, ils pointent également la manière dont la direction monte les syndicats les uns contre les autres, s’appuyant régulièrement sur certaines organisations pour faire passer sa politique au niveau local.

« Certains élus du personnel font le choix du confort personnel plutôt que du confort général. Et certains directeurs régionaux peuvent jouer de cela », commente Alain Haraczaj, le responsable national de la CFE-CGC. Sollicités pour recueillir leur point de vue, les responsables de FO et de l’Unsa n’ont pas retourné nos appels.

La situation semble évoluer doucement

Un peu partout, pourtant, à la faveur peut-être des articles qui se multiplient depuis plusieurs semaines dans la presse, les choses semblent évoluer doucement. Le 5 octobre,la directrice exécutive des ressources humaines, Anne Broches – par ailleurs suppléante du député La République en marche Guillaume Gouffier-Cha (Val-de-Marne) – a rencontré les équipes de la CGT et de la CFE-CGC en Bretagne.

Sur place, le directeur régional a surtout annoncé son départ pour début janvier et certaines poursuites disciplinaires ont été interrompues depuis que la justice enquête. Et à la direction régionale de Cambrai (Nord), un directeur régional avait déjà quitté son poste en 2020. 

Le responsable national CGT Thierry Chantrenne, rattaché à cette région, raconte : « Les tensions ont démarré très rapidement à l’arrivée de ce responsable en 2018. En moins d’un mois, c’était la grande valse. Les responsables de magasin ont été convoqués, et surtout ceux qui avaient une certaine ancienneté ont été remplacés par des petits jeunes, formés à la main du nouveau DR. »

Je veux leur montrer que je ne lâcherai pas

Selon son récit, la CGT a également été visée. « La direction s’est est prise à un délégué syndical CGT de l’entrepôt, qui faisait son boulot de responsable syndical. Nous estimons qu’une cabale a été montée contre lui, dit Thierry Chantrenne. Son licenciement a été refusé trois fois par l’Inspection du travail et sa tutelle, jusqu’au ministère du travail. Et pour contester le refus de ce licenciement, l’entreprise est allée jusqu’au tribunal administratif. »

Le délégué syndical a fini par quitter l’entreprise, « mais nous avions réuni assez de preuves pour établir la discrimination syndicale, et nous l’avons signalée au procureur de la République », déclare Thierry Chantrenne. Une enquête a été confiée à la gendarmerie, qui s’apprêtait à entendre le directeur régional, juste avant qu’il ne soit muté. 

Un mois après les révélations de France Bleu, des salariés de l’Hérault ont été reçus au siège de Rungis. La procédure disciplinaire lancée contre Pierre a par ailleurs été suspendue, Lidl vient de l’en avertir par courrier. Il est revenu récemment d’arrêt maladie, contre la recommandation de son médecin. Il souffle : « Je me sens mieux armé et je veux leur montrer que je ne lâcherai pas. »

 

publié le 7 décembre 2021

Extrême droite. Meeting de Zemmour : « C’était un déchaînement de violence »

Diego Chauvet sur www.humanite.fr

Le meeting du polémiste, dimanche, à Villepinte, a donné lieu à des scènes très violentes contre les journalistes et des militants antiracistes, alimentées par le discours du candidat. Une enquête est ouverte par le parquet, tandis que la droite banalise les faits.

« Ils ont été chauffés à blanc par le discours ambiant de ces derniers mois. » C’est ainsi qu’un militant de SOS Racisme, ­Valentin Stel, analyse les violences vécues avec 11 de ses camarades lors du meeting d’Éric ­Zemmour à Villepinte (Seine-Saint-Denis). Les militants antiracistes n’appartiennent pas aux groupes « antifas » : leur action était non violente et visait à dénoncer le racisme dans les discours du candidat à la présidentielle, déjà condamné pour incitation à la haine. Dimanche, après s’être installés parmi le public, les 12 militants se lèvent sur leur chaise et dévoilent des tee-shirts portant l’inscription « Non au racisme ». « On sentait déjà une ambiance très tendue dans la salle avant de mener notre action », explique ­Valentin Stel. Un peu plus tôt, c’est l’équipe de journalistes de Quotidien qui a dû se faire exfiltrer devant une foule qui se montrait de plus en plus menaçante, criant : « Tout le monde déteste Quotidien ! »

Une pluie de coups

Un autre incident, impliquant un homme qui semblait se jeter sur le candidat en train de rejoindre la scène, a chauffé la salle à blanc. Selon Valentin Stel, à ce moment, des gens « encagoulés et portant des bombers » se sont précipités dans l’espoir de pouvoir mettre eux-mêmes un coup de poing. « Lorsque nous sommes ensuite montés sur nos chaises, tout est alors parti en moins de 5 secondes », témoigne celui qui filmait ses camarades installés deux rangs derrière lui. « Non seulement les gens autour se mettent à nous frapper, mais des dizaines d’autres arrivent en courant, sautant par-dessus les rangées, pour distribuer des coups de poing. » Un des militants se fait « sauter dessus à pieds joints » par cinq hommes. Une femme, dont le visage ensanglanté apparaît sur les vidéos publiées sur les réseaux ­sociaux, reçoit plusieurs coups de poing ainsi qu’une chaise sur la tête. « Ça a duré peut-être une minute, avant que le SO ou la sécurité du parc, on ne sait pas trop, finisse par crier “c’est bon, c’est bon !” en levant les bras en l’air », témoigne encore Valentin Stel. Le groupe de militants s’enfuit alors, poursuivi par des dizaines de supporters d’Éric Zemmour qui semblaient déterminés à distribuer encore des coups.

« Zemmour est un fasciste »

Les militants de SOS Racisme n’ont pas été les seules cibles de ce déchaînement. Outre les journalistes de Quotidien, l’équipe de Mediapart a été prise à partie, et les journalistes ont déposé plainte. Celle de LCI a également été ciblée. Sur la scène, le candidat d’extrême droite alimente largement cette haine par son discours. « La meute est désormais lancée à mes trousses. Mes adversaires veulent ma mort politique, les journalistes ma mort sociale, les djihadistes ma mort tout court », se victimise-t-il, appelant la salle à la rescousse. Le journaliste de LCI Paul Larrouturou rappelle d’ailleurs sur sa chaîne que dimanche, le candidat a « fait huer six fois les journalistes ». Le secrétaire général du SNJ-CGT, Emmanuel Vire, se dit lui « pas du tout surpris ». « Oui, Zemmour est un fasciste », assure le syndicaliste, qui rappelle en outre que « la presse est huée à chacun de ses discours. C’est son fonds de commerce ».

Au RN, on dénonce « une provocation inutile » de la part de SOS Racisme.

Les militants de SOS Racisme restent toutefois très choqués par la violence qu’ils ont subie. « Nous nous attendions à ce que ça puisse être difficile avec le service d’ordre, reconnaît Valentin Stel. Mais pas à ce point-là, notamment de la part de gens dans le public. » Si certains des agresseurs sont des militants d’extrême droite portant des tatouages sans ambiguïté, d’autres étaient de simples admirateurs d’Éric Zemmour. Notamment, selon Valentin Stel, un homme que l’on voit asséner de nombreux coups de poing à une femme sur l’une des vidéos. C’était « un déchaînement de coups », considère le militant antiraciste. À gauche, les condamnations ont été unanimes. Mais, au Rassemblement national, on dénonce « une provocation inutile » de la part de SOS Racisme. Et à droite, Valérie Pécresse comme le président du Sénat, Gérard Larcher, renvoient dos à dos les militants antiracistes, pour leur « provocation », et les partisans d’Éric Zemmour appelés à la « modération »… Si une enquête a été ouverte par le parquet de Bobigny, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, n’avait toujours pas réagi lundi soir. Malgré ces actes de violence typiques des grands rassemblements d’extrême droite, la banalisation continue.

publié le 7 décembre 2021

Chili. L’extrême droite veut achever la privatisation du cuivre

Le programme de José Antonio Kast prévoit le démantèlement de la Codelco, l’entreprise publique créée par Salvador Allende, qui représente encore 40 % de la production de cuivre.

par Pierre Cappanera  sur www.humanite.fr

Les travailleurs du cuivre ont été les premiers à réagir à l’annonce des résultats du premier tour de l’élection présidentielle au Chili, qui a vu le candidat d’extrême droite, José Antonio Kast, arriver en tête avec 26 % des voix. Le président de la FTC (Fédération des travailleurs du cuivre), Patricio Elgueta, n’a pas mâché ses mots. Il a aussitôt appelé à voter Gabriel Boric, le candidat de la gauche antilibérale : « Ou nous nous engageons avec lui ou nous rentrons à la maison comme des lâches et des traîtres. »

Le cuivre ! On n’en a pas beaucoup parlé durant cette campagne, et pourtant… Ce métal reste la principale richesse du Chili. C’est son trésor : le pays concentre 28 % de la production mondiale ; il est le premier producteur mondial devant le Pérou, la Chine, le Congo et les États-Unis.

Le cuivre représente suivant les années entre 10 et 15 % du PIB et 60 % des exportations. Alors son cours, qui se décide à la Bourse de Londres des matières premières, est crucial pour le Chili. C’est un secteur où la productivité est très forte : le secteur minier représente peu d’emplois (5 à 6 %) au regard de son importance dans l’économie chilienne.

L’explosion du cours du cuivre, une opportunité pour le pays

En moins de deux ans, de mars 2020 à novembre 2021, le prix du cuivre a plus que doublé : il s’est envolé de 4 600 dollars la tonne à presque 10 000 dollars. Et dans la décennie prochaine, son cours devrait se maintenir à un très haut niveau, soutenu par une forte demande internationale : la banque suisse UBS prévoit 12 000 dollars la tonne peut-être dès la fin décembre. Les stocks mondiaux étant au plus bas, il pourrait même y avoir des ruptures de disponibilité. Pour le Chili, c’est le jackpot : davantage d’exportations, à des prix record. Si Gabriel Boric est élu, ce serait une ressource précieuse pour déployer le programme social de la gauche.

Si les travailleurs du cuivre ont été les premiers à se déclarer en état d’alerte contre le candidat d’extrême droite, c’est que José Antonio Kast n’y va pas par quatre chemins : son programme prévoit la privatisation de la Codelco, la grande entreprise nationale du cuivre. Cette entreprise d’État représente environ 40 % de la production chilienne de cuivre (12 % de la production mondiale à elle seule).

Avec le gouvernement d’Unité populaire, le 11 juillet 1971, sous la présidence de Salvador Allende, le cuivre avait été entièrement nationalisé et Codelco avait été créée. Cette revendication était si populaire au Chili que la nationalisation du cuivre avait été votée à l’unanimité des députés. La droite n’avait même pas osé voter contre ou s’abstenir. À la tribune de l’ONU, Salvador Allende justifiait alors en ces termes cette décision stratégique : « La nécessité de mettre au service des énormes besoins du peuple la totalité de nos ressources économiques allait de pair avec la récupération pour le Chili de sa dignité. »

Le Chili allait payer très cher ce choix combattu par Washington et l’expropriation des entreprises nord-américaines. Dès 1970, Nixon et Kissinger avaient décidé d’éliminer « le gouvernement marxiste » de Salvador Allende : organisation du chaos économique et de la pénurie, blocage du pays par les camionneurs… jusqu’au coup d’État du 11 septembre 1973, prélude à dix-sept ans d’une dictature cruelle.

Pinochet reviendra en arrière mais n’ira pas jusqu’à privatiser au profit de multinationales étrangères tout le cuivre chilien. Codelco continuera à exister. C’est cette grande entreprise publique que Kast veut démanteler aujourd’hui. Achever ce que Pinochet n’a pas terminé. Tout un symbole.

Si les militaires, après le coup d’État, n’ont pas tout privatisé, ils se sont servis au passage avec la Ley reservada del cobre, la loi du cuivre. Cette loi spéciale sur le cuivre était une loi secrète jusqu’à ce qu’un journal de gauche la publie en 2016 ! Elle prévoyait que 10 % des ventes de Codelco étaient réservées à l’armée. Cette loi a finalement été modifiée en 2019, sans abolition immédiate de ce privilège militaire, réduit progressivement : c’est seulement en 2031 que Codelco ne financera plus les forces armées.

De sérieuses menaces pour les hommes et l’environnement

Autre réforme : la loi Royalty minero, votée en mai dernier par les députés pour imposer de plus fortes taxes à l’industrie minière. Mais cette loi restera lettre morte tant que les sénateurs ne l’auront pas ratifiée. La droite, qui est à une voix de la majorité dans le nouveau Sénat, espère bien bloquer le processus. Actuellement, le cuivre représente 8 % des rentrées fiscales de l’État chilien. Avec les autres minéraux, en particulier les minéraux rares dont l’exploitation commence seulement au Chili, l’État chilien pourrait percevoir bien plus : les revenus tirés du lithium pourraient dépasser ceux du cuivre d’ici quelques années.

Mais si le cuivre et les autres minéraux sont une source de richesse, ils peuvent aussi devenir une source de dépendance. D’où l’importance pour le Chili d’utiliser une partie de la richesse issue du cuivre pour développer d’autres industries et sortir de la dépendance aux matières premières et diversifier son économie.

D’autant que l’industrie minière pose de sérieux défis écologiques. Elle est d’abord gourmande en eau : 3 % de l’eau potable lui est consacrée. Dans un pays où le changement climatique a installé une sécheresse quasi permanente, 3 %, c’est beaucoup. Et puis l’exploitation des minéraux peut faire peser de sérieuses menaces sur la biodiversité dans certaines zones. C’est tout le problème du scandale des Panama Papers qui éclabousse l’actuel président Sebastian Piñera. Il a donné le feu vert au développement d’un projet minier dans un archipel du Pacifique, au large des côtes chiliennes, qui représente un patrimoine de la biodiversité universelle. Les Chiliens ne sont plus prêts à acquiescer à n’importe quel projet d’extraction minière n’importe où, à n’importe quelle condition, sans prise en compte des risques environnementaux.

Le second tour de l’élection présidentielle aura lieu le 19 décembre. Si Kast était élu, cela menacerait les travaux de la Convention constitutionnelle élue au mois de mai dans la foulée du oui de 80 % des Chiliens à une nouvelle Constitution appelée à remplacer le texte fondamental légué par Augusto Pinochet. Or, cette assemblée a ouvert le débat sur des enjeux fondamentaux : à qui appartiendront le cuivre et les minéraux ? À qui appartiendra l’eau ? Des constituants défendent aussi le rétablissement des conventions collectives interdites au Chili depuis la dictature militaire – dans le secteur minier, les salaires peuvent varier du simple au triple suivant les entreprises, les conditions de travail peuvent être réglementées ou non…

Le cuivre peut être une chance pour le Chili si les Chiliens reprennent la main sur son exploitation. Dans ces conditions, l’existence et le développement de Codelco, la grande entreprise publique, représentent un enjeu majeur de la bataille sociale et écologique.


 


 

Au Chili, la fièvre de l’or blanc

Rosa Moussaoui sur www.humanite.fr

Au mois d’octobre, le ministère chilien des Mines annonçait le lancement d’un appel d’offres pour l’exploitation de 400 000 tonnes de lithium.

Dans le branle-bas de la « transition énergétique » vers une « économie décarbonée », c’est l’un des nerfs de la guerre, l’or blanc du futur, un minerai qui aiguise toutes les convoitises. Deuxième producteur mondial de lithium derrière l’Australie, le Chili met au clou ses gisements stratégiques. Le 13 octobre, le ministère des Mines annonçait le lancement d’un appel d’offres international pour l’exploitation de 400 000 tonnes de ce matériau indispensable à la fabrication de batteries électriques. Les permis d’exploration seront accordés pour une période de sept ans, renouvelables pour deux autres années, et les permis de production seront de vingt ans. Une façon de contourner la réglementation en vigueur, qui exclut l’attribution de concessions en raison du caractère « stratégique » de ce minerai.

En réalité, le lithium est déjà exploité dans le salar d’Atacama, au nord du pays, par des acteurs privés : le géant états-unien Albemarle et le chilien SQM, dont la firme chinoise Tianqi a racheté 24 % voilà trois ans. Le contrat conclu entre ces deux sociétés et l’agence étatique Corfo prévoit un paiement de redevances pouvant atteindre 40 % des ventes, des contributions à la recherche et au développement d’environ 12 millions de dollars par an, une compensation économique aux communautés locales, ainsi que des mesures d’inspection et de surveillance du salar, où l’extraction du lithium, très gourmande en eau comme en énergie, cause aux marais salants, fragiles écosystèmes, de sérieux dommages environnementaux.

Entrave à la Convention constitutionnelle

Les contreparties de la privatisation en cours restent, elles, obscures et le gouvernement de Sebastian Piñera, le président sortant empêtré dans un scandale de malversations minières, entérine le choix de brader une matière première dont le pays ne tire en l’état que des ressources dérisoires : en 2019, les exportations de lithium ont rapporté au pays 900 millions de dollars, moitié moins que le vin et 35 fois moins que le cuivre.

« Le vendre comme matière première est une grave erreur. La seule façon dont le lithium pourrait être économiquement et socialement rentable serait de monter dans la chaîne de valeur : fabriquer des cellules de batterie, des cathodes, des anodes, des pâtes et, pourquoi pas, aussi des batteries. Il ne s’agit pas d’une chimère, mais d’une entreprise que l’État chilien peut et doit développer », remarque Gonzalo Gutiérrez, professeur de physique à la faculté des sciences de l’université du Chili. Le même voit dans ce subit appel d’offres, à la veille d’échéances électorales cruciales, une entrave au travail de la Convention constitutionnelle, qui veut mettre en débat le modèle de développement et le statut juridique des richesses minières du pays. Le Chili dispose de l’une des plus grandes réserves de lithium au monde : 57 entreprises ont déjà manifesté leur intérêt.

publié le 6 décembre 2021

Présidentielle : à La Défense, Jean-Luc Mélenchon veut montrer qu’il est le mieux armé à gauche

Lors de son premier meeting parisien, le candidat insoumis à la présidentielle s’est posé comme le pôle de résistance à la droite et à l’extrême droite. Il a aussi montré sa capacité de rassemblement en s’affichant aux côtés de nombreuses personnalités de gauche.

Pauline Graulle sur www.mediapart.fr

Le poing levé, Jean-Luc Mélenchon traverse une foule toute frémissante de drapeaux français et insoumis. Pour ce premier meeting national organisé à La Défense, au lendemain des résultats de la primaire de la droite, et alors qu’au même moment Éric Zemmour se paie le parc des expositions Villepinte (Seine-Saint-Denis), l’événement n’a qu’un seul objectif : occuper le terrain. « Nous avons besoin de faire une démonstration de force, et d’abord à nous-mêmes », lance le candidat à la présidentielle dans une salle située sous la Grande Arche, où 3 000 personnes – et 1 500 à 2 000 en dehors, selon l’équipe d’organisation – se sont réunies.

Derrière son pupitre, Jean-Luc Mélenchon veut incarner davantage que le candidat de l’insoumission. Il faut que « le pays se ressaisisse et prenne courage en lui-même », car la France « n’est pas l’extrême droite, mais la Sécurité sociale, la santé publique, l’école, la recherche, le partage », dit-il, se posant en boussole des angoissé·es de l’extrême-droitisation ambiante et des égaré·es d’une gauche morcelée.

Un discours pour réconforter et rasséréner les troupes, et même au-delà, donc. Le député de Marseille a réservé le meilleur morceau aux adversaires. Avec un humour mordant, le voilà qui rhabille Valérie Pécresse en « deux tiers Macron, un tiers Zemmour », qualifiant son programme de « festival réactionnaire » et rappelant son bilan de ministre sous Sarkozy (la loi LRU) et de présidente de la région Île-de-France (la « division par deux » des prestations sociales).

La ligne de départ vers 2022 presque complète, l’Insoumis est pressé d’en découdre avec ses adversaires : il veut « débattre avec Madame Pécresse », surnommée « Ma Dalton » pendant la primaire de la droite parce qu’elle « a réussi à venir à bout d’Averell Barnier et Joe Ciotti », explique-t-il sous les rires de l’assistance. Mais aussi avec Emmanuel Macron, « le gars qui n’est pas [encore] candidat, [ce qui lui permet d’]abuser un maximum de la fonction ».

Quant à Éric Zemmour, qu’il a déjà affronté sur le plateau de BFMTV, non sans s’attirer quelques vives critiques, avant même qu’il ne soit officiellement déclaré, il lui oppose ce pays d’amateurs et amatrices de couscous, de pizzas et de rap. Bref, sa « créolisation » qui est « l’avenir de l’humanité ».

Un longue digression pour taper sur le passe sanitaire, une « mesure stupide » – et l’occasion d’envoyer au diable les « Torquemada » qui lui reprochent de ne pas s’être positionné clairement sur la vaccination –, un détour par quelques points de son programme (l’augmentation du Smic et des minima sociaux, le blocage des prix…), ou encore, par des considérations sur « le cycle des prédations » et « l’harmonie avec la nature »

Mais l’essentiel est ailleurs : « Nous on dit,on est là, on est toujours là, et on sera encore là !” », martèle Jean-Luc Mélenchon, ajoutant que sa stratégie de « l’union populaire », c’est « l’union à la base puisque c’est impossible d’avoir l’unité au sommet ».

Une capacité de rassemblement toujours opérante

Car la « démonstration de force » du jour s’adresse aussi au reste de la gauche. Alors que la candidature de la socialiste Anne Hidalgo patine, que celle de Yannick Jadot, qui fera, le week-end prochain, son premier discours de campagne dans un modeste gymnase à Laon (Aisne), est aux prises avec les récentes accusations de viol et d’agressions sexuelles visant Nicolas Hulot et que, lors de son récent tour de France, Fabien Roussel s’est cantonné à quelques meetings mini-format avec des militants communistes, il s’agit de montrer que Jean-Luc Mélenchon est, une fois encore, le mieux armé à gauche.

Et surtout, qu’il « n’est pas seul », comme l’a répété à plusieurs reprises Manon Aubry lors du meeting. Autrement dit, qu’il n’a perdu ni sa capacité d’entraînement, ni sa capacité de rassemblement, en dépit des changements de pied stratégiques, des sorties intempestives et de la désastreuse séquence des perquisitions qui ont davantage conduit à étioler l’électorat qu’à agréger autour du député de Marseille.

D’où le lancement en grande pompe, ce même dimanche, du « parlement de l’Union populaire », un nouvel organe dont la naissance est qualifiée d’« historique » par le député Éric Coquerel, destiné à accueillir des soutiens venus de tous les horizons volontaires pour soutenir la candidature de l’Insoumis.

Au vu des 200 soutiens qui, recrutés par cooptation au sein des réseaux des uns et des autres, ont rejoint l’attelage, le pari est, pour l’heure, réussi. On y trouve ainsi, pêle-mêle, Aurélie Trouvé, ex-présidente d’Attac, ainsi que la fondatrice de l’association altermondialiste Susan George, l’écrivaine Annie Ernaux, l’intellectuelle et ancienne épouse du poète théoricien de la « créolisation » Sylvie Glissant, la philosophe Barbara Stiegler, les économistes Cédric Durand et Stefano Palombarini, le père des « Guignols de l’info » Bruno Gaccio, le guitariste Yvan Le Bolloch, l’ex-syndicaliste des « Contis » Xavier Mathieu, l’inspecteur du travail Anthony Smith, le journaliste du Monde diplomatique Ignacio Ramonet, la militante associative de Saint-Denis Diangou Traoré, et même l’historien Jean-Marc Schiappa, père de la ministre déléguée chargée de la citoyenneté…

À noter quelques belles « prises de guerre » politiques, au premier rang desquelles Thomas Portes, ancien porte-parole de l’écologiste Sandrine Rousseau, Huguette Bello, la toute nouvelle présidente du conseil régional de La Réunion (venue soutenir Jean-Luc Mélenchon à la rentrée politique des Insoumis, cet été), et surtout le maire communiste de Stains (Seine-Saint-Denis), Azzedine Taïbi, qui ne fera donc pas campagne pour le candidat du parti, Fabien Roussel…

Garder tout ce petit monde uni, jusqu’au bout de la campagne présidentielle et législative : un pari qui n’est pas sans risque pour La France insoumise.

« L’union, il y a ceux qui en parlent et ceux qui la font sur le terrain, avec des gens qui portent des combats », se félicite Manuel Bompard, directeur de la campagne, qui veut faire de la structure, vouée à s’élargir, « un lieu qui travaille la porosité avec le reste de la société ».

Outre la mission de déployer la campagne insoumise partout en France et dans tous les milieux, mais aussi de devenir des porte-parole de certaines thématiques, les membres du parlement, cet « ovni politique », selon les mots d’Aurélie Trouvé, auront un rôle « consultatif » sur la stratégie et le programme.

Reste que celle qui a quitté Attac il y a plusieurs semaines afin de « préserver l’autonomie des mouvements sociaux vis-à-vis du champ politique » et Azzedine Taïbi, en tant que coprésidente et coprésident du parlement, sont attendu·es, chaque mardi, aux réunions hebdomadaire de l’intergroupe. Et tous deux comptent bien prendre leur part dans cette instance qui élabore une partie de la stratégie de campagne.

Garder tout ce petit monde uni, jusqu’au bout de la campagne présidentielle et législative : un pari qui n’est pas sans risque pour La France insoumise, où la question de la démocratie interne a été largement critiquée ces dernières années. En attendant, autant capitaliser sur ce premier succès : « Ce n’est pas le nombre qui fait la justesse d’une cause, mais la justesse d’une cause qui finit par faire le nombre, a lancé Jean-Luc Mélenchon sur l’estrade. Alors faites l’union à la base. Assez de jérémiades, assez d’hésitations, de pleurnicheries. Au combat ! »

publié le 5 décembre 2021

En Andalousie, la colère intacte des « travailleurs du métal »

Ludovic Lamant sur www.mediapart.fr

Après neuf jours d’une grève générale qui a embrasé la baie de Cadix, le retour au calme semble fragile. Nombre d’ouvriers des chantiers navals ou de l’automobile n’en peuvent plus de la flambée des prix comme de la précarité du secteur. Ils se sentent abandonnés par le gouvernement – de gauche – à Madrid.

Cadix (Espagne).– Dans la nuit de Cadix, des masses géométriques se dessinent. Au loin, d’immenses pilotis en construction, qui serviront à porter une plateforme éolienne en pleine mer. À côté, la carcasse d’un bateau en réparation, couvert d’échafaudages. Plus près, des spots éclairent un module jaune fluo d’une dizaine d’étages : le générateur d’électricité d’une future plateforme éolienne, qui doit être installée à l’été 2022 au large des côtes allemandes. 

Il est bientôt sept heures du matin. Les ouvriers de Dragados Offshore se dépêchent de signaler un à un leur présence dans un préfabriqué à l’entrée du site. Mais une centaine d’entre eux ont choisi, ce 29 novembre, de rester à l’extérieur. Ils viennent de se lancer dans une grève indéfinie. « Tout ce que l’on demande, c’est de travailler dans des conditions dignes, martèle Joaquín Sanches, 52 ans, un bonnet noir enfoncé sur la tête, se frottant les mains gantées pour se réchauffer. On sait que ça va être dur, parce qu’ils sont durs en face. »

Ces électriciens sont employés par le sous-traitant CYMI, filiale du groupe de Florentino Pérez, l’un des patrons les plus riches d’Espagne, propriétaire du club de football du Real Madrid. Environ 11 % du produit intérieur brut (PIB) de l’Andalousie provient de l’industrie – contre une moyenne nationale à 16 %. Et beaucoup de ces 11 % sont générés ici, dans la baie de Cadix, couverte de marais salants mais surtout de chantiers navals, d’usines de construction et de la métallurgie. C’est ici qu’avait été fabriquée, sous le franquisme finissant, la série des pétroliers Amoco, dont le tristement célèbre Amoco Cadiz.


 

La sirène de sept heures retentit. Le collectif siffle l’entrée de deux collègues, des contremaîtres qui ne sont pas solidaires de la grève. Les mieux payés – ceux qui connectent les câbles électriques – disent gagner 4,99 euros de l’heure. Les mines sont fermées, dans l’attente du début des négociations avec l’entreprise. Ces ouvriers savent leur pari compliqué, alors que le « secteur du métal » de Cadix sort lessivé de neuf jours de grève, et qu’un accord a été conclu entre les syndicats majoritaires et le patronat.

« Nous avons fait grève comme les autres. Mais notre grille salariale n’est pas liée aux accords de la province, elle dépend directement de l’entreprise à Madrid », regrette Joaquín Sanches. Pour eux, rien n’a changé, à l’instar de beaucoup de sous-traitants de la baie. Lui déplore un manque à gagner d’au moins 300 euros par mois.

Est-ce la queue de comète d’une mobilisation emblématique, qui a marqué les esprits, bien au-delà de l’Espagne ? Ou la preuve que l’accord conclu la semaine dernière entre syndicats et patronat n’a en rien apaisé la colère qui gronde sur les chantiers ? 

Nous avons dû mettre le feu à Cadix pour que Madrid s’intéresse à nous

Du 16 au 25 novembre, Cadix s’est embrasé. Au cœur de la contestation : la négociation d’un accord sectoriel, qui touche plus de 20 000 « travailleurs du métal » de la province, sur les trois ans à venir. Face au refus du patronat d’indexer les salaires sur l’inflation (+ 5,4 % attendus sur l’année), des ouvriers sont sortis dans les rues des villes de la baie. Manifestations massives, barricades, charges policières… Au plus fort du conflit, le ministère de l’intérieur a même dépêché une « tanqueta », un petit char, pour prêter main-forte aux forces de l’ordre, au risque de choquer nombre de manifestants.

Des grévistes croisés à Cadiz parlent en rigolant d’un « 15-M du métal », en référence au mouvement indigné de 2011 surgi un 15 mai sur les places des grandes villes du pays. Pendant quelques jours, l’Espagne s’est souvenue que Cadix n’était pas qu’une destination touristique, langue de terre baignée d’eaux chaudes, succession de plages de sable fin à la pointe sud du pays. Depuis ces journées d’insurrection, la question ouvrière s’est imposée, de nouveau, dans l’agenda politique national. Elle tend la coalition au pouvoir, entre socialistes (PSOE) et tenants d’une gauche plus critique (Unidas Podemos).

Antonio Beiro a donné rendez-vous dans le dos de la cathédrale de Cadix, sur le front de mer. Ce quinquagénaire revient d’une séance de sport dominicale : il essaie de retrouver des forces après les négociations marathon auxquelles il a participé, à Séville, avec les patrons du secteur. Membre de l’un des deux syndicats majoritaires, les Commissions ouvrières (CCOO), il défend l’accord conclu, qui prévoit une hausse annuelle de 2 % des salaires sur trois ans (et un ajustement en 2024, en fonction de l’inflation d’ici-là).

« Cela n’a pas été facile, vu l’état d’esprit des dirigeants. Mais ils étaient obligés de faire un geste, parce que la grève a dépassé les syndicats : c’est devenu un phénomène social », explique-t-il.

Beiro, aussi connu à Cadix pour présider l’une des principales associations de carnaval de la ville, insiste : « Ici, la société a rejoint la classe ouvrière. » Témoin de cette solidarité, Antonio Vergara est un médecin retraité, associé aux premières années de la gestion de l’épidémie du Sida. Il est aussi une figure de la « marée blanche » à Cadix, ce mouvement de défense de l’hôpital public contre les vagues de privatisation enclenchées par le Parti populaire (PP, droite).

« Nous défendons le bien public, explique-t-il à Mediapart. Cela veut dire le droit de tous à la santé, mais aussi à un travail digne et stable. La précarité des travailleurs du métal nous inquiète. C’est logique de descendre dans la rue à leurs côtés. » 

Même le maire de Cadix, José María González, surnommé « Kichi », y est allé de son soutien enthousiaste au mouvement : « Nous avons dû mettre le feu à Cadix pour que Madrid s’intéresse [à nous] », a-t-il lancé au mégaphone pendant une manifestation. La vidéo du maire, tenant de l’aile anticapitaliste du début de Podemos, est devenue virale. Elle a aussi provoqué la consternation de l’éventail des droites espagnoles, jusqu’au parti néofranquiste Vox.

Ancien professeur d’histoire, musicien vedette du carnaval de Cadix, Kichi fut élu à la mairie en 2015, grâce à une « confluence citoyenne » qui puisait ses racines dans le mouvement indigné. Quatre ans plus tard, il a été réélu avec une majorité plus confortable encore – un cas de figure plutôt rare dans le pays, à contre-courant des expériences à Barcelone ou Madrid. Pas étonnant, dès lors, de le retrouver parmi les manifestants, lui qui se définit comme « el alcalde de la libreta », le maire qui descend dans la rue, carnet à la main, écouter les doléances de ses habitant·es. 

« Nous avons rendu visible le fait que la ville de Cadix est aux côtés des ouvriers du métal », insiste la communiste Rocío Sáenz, 35 ans, chargée des dossiers environnementaux pour le maire. En plein conflit social, la municipalité a décidé de renommer la rue Ramón-Franco, du nom du frère cadet du dictateur, « rue du prolétariat du métal ».

À Cadix, les luttes du « métal » s’inscrivent dans le temps long, depuis au moins le retour de la démocratie au début des années 1980. Toutes les personnes que Mediapart a rencontrées ont en mémoire la liste des entreprises qui ont fermé au fil des années dans la baie, comme la preuve d’une désindustrialisation inéluctable : Visteon, Altadis, Airbus, Ford, etc.

Beaucoup renvoient à la gestion de Felipe González, chef du gouvernement de 1982 à 1996, et du Parti socialiste des années 1980, qui ont fait le choix, en même temps d’entrer dans l’Union européenne, de miser davantage sur le tourisme et les services, en tout cas pour l’Andalousie, que sur l’industrie. Tous se souviennent du précédent de 1995, lorsque la ville s’était enflammée pour contrer – avec succès – la fermeture des chantiers navals voulue par les socialistes au pouvoir.

« En 1995, la ville était en feu. Je me souviens qu’ils avaient même essayé de mettre le feu au siège local du PSOE. Ce qui vient de se passer, à côté, c’était un jeu d’enfants », assure Manuel Bernal Andamoyo, 58 ans, un ancien journaliste qui couvrit les événements de 1995 pour la presse conservatrice.

Le PSOE de Pedro Sánchez au pouvoir a-t-il retenu la leçon de 1995 ? Les violences policières, une semaine plus tard, ont en tout cas laissé des traces. Depuis la mairie de Cadix, Rocío Sáenz exige la démission du controversé ministre de l’intérieur, Fernando Grande-Marlaska : « Bien sûr qu’il faut des forces de l’ordre, mais le dispositif était disproportionné, et l’attitude de certains policiers n’a fait qu’empirer la situation, plutôt que de l’apaiser. »

Mais si certains à gauche ont appelé à ce qu’Unidas Podemos quitte le gouvernement après l’utilisation d’un char dans les rues de Cadix face aux manifestants, l’élue municipale ne va pas jusque-là : « C’est le principe d’être en minorité dans un gouvernement. La ministre Yolanda Díaz [communiste – ndlr] a fait ce qu’elle devait faire : exiger le retrait de la “tanqueta” et rappeler que les travailleurs ne sont pas des délinquants, qu’ils revendiquent leurs droits. »

À celles et ceux, enfin, qui regrettent un compromis final trop mou conclu avec le patronat, Rocío Sáenz répond : « Il faut essayer d’abandonner ce discours de la défaite. Ce qui a été obtenu, ce n’est pas rien. Tout cela depuis la rue. » Comme le syndicaliste Antonio Beiro, elle relève la mise en place d’une commission de suivi, qui doit s’assurer du respect de l’accord par les entreprises.

Cet accord, ce sont des miettes

Mais tout le monde n’est pas de cet avis à Cadix. Des syndicats plus contestataires n’ont pas digéré l’accord. « La classe ouvrière sort perdante », a réagi la CGT, syndicat révolutionnaire (sans lien avec la CGT française). Des « miettes », a lancé la Coordination des travailleurs du métal (CTM), un jeune collectif qui rassemble surtout des ouvriers sous-traitants, aux conditions de travail plus dégradées.

C’est aussi la lecture de Diego Rodriguez, 52 ans, qui enchaîne les employeurs et les mini-contrats dans l’électricité sur la baie. « Ce secteur est une jungle. Nous sommes des nouveaux esclaves, avec beaucoup d’heures supplémentaires. Tout marche au chantage des employeurs : si je te sens bien, je t’emploie. Si tu ne me reviens pas, je te vire. Alors, qu’est-ce que j’en ai à faire, moi, de cet accord ? De toute façon, le précédent [sur les cinq dernières années – ndlr] n’a jamais été appliqué pour nous, les sous-traitants. »

Il insiste : « Si la boîte me paie moins, je fais quoi ? J’encaisse quand même ou je la dénonce auprès de l’Inspection du travail, au risque de me faire virer ? À ce jeu-là, ils peuvent m’offrir 5 000 euros par mois sur le papier et ne m’en payer que 1 000 dans les faits… » Comme beaucoup, Diego Rodriguez regrette le manque de moyens de l’Inspection du travail, malgré les promesses de la ministre du travail Yolanda Díaz à Madrid.

Rodriguez, marié à une employée de maison, père de trois enfants dont l’un travaille aussi « dans le métal » (« lui était devant, dans les manifs, quand moi, je me planquais au milieu », s’amuse-t-il), est un natif du Cadix historique, du quartier d’El Pópulo, « Le Peuple », qui est aussi l’une des zones de peuplement les plus anciennes d’Europe. Mais il a dû s’éloigner à regret du centre, chassé par les prix trop élevés de l’immobilier.

Il en veut à cette « aristocratie ouvrière » et aux syndicats majoritaires (CCOO et UGT) qui, d’après lui, n’ont durci qu’en apparence leur discours au cours de la grève, de peur de se faire déborder par une base en ébullition. « L’accord qu’ils ont mis sur la table, il n’y a que leurs délégués qui l’ont validé. Mais moi aussi j’ai fait grève, et personne ne m’a demandé mon avis, pas plus qu’à une majorité des manifestants. »

Les rapports de force entre syndicats « traditionnels », dont certains sont historiquement proches du PSOE au pouvoir, et les formations plus radicales sont difficiles à évaluer dans la baie de Cadix. Mais au-delà des différences d’approche et de stratégie, toutes les personnes avec qui Mediapart a échangé espèrent qu’il y aura un avant et un après novembre 2021 pour Cadix. Et qu’enfin, disent-elles, Madrid se soucie autant d’elles que des Catalans et des Basques. 

Nous sommes le cul du pays

La maire socialiste de la petite ville industrielle de Puerto Real, sur la baie, l’a formulé sans détour : « Nous devons sortir dans la rue, parce que nous sommes le cul du pays. » Si l’expression a fait polémique, elle repose en grand la question d’un « retard » de l’Andalousie, deuxième région la plus pauvre d’Espagne selon le PIB par habitant. Elle affiche aussi un taux de chômage supérieur à 22 %, plus de sept points au-dessus de la moyenne nationale. Cadix est aussi la ville d'Espagne qui a perdu le plus grand nombre d’habitant·es depuis le début du siècle : 23 000 personnes – soit 16 % de sa population. 

Le scandale des « ERE » (l’acronyme pour parler de plans sociaux) n’a rien arrangé à l’image de la classe politique andalouse dans les années 2010 : des dirigeants socialistes avaient été condamnés pour avoir pioché dans les fonds prévus pour les aides sociales en cas de plans sociaux, afin de favoriser des entreprises dirigées par des amis du PSOE.

Au-delà, la configuration politique de 2021 n’aide pas, avec des échelons de pouvoir en concurrence permanente : une mairie « indignée » plutôt indépendante à Cadix, une province étiquetée PSOE, une région (l’Andalousie) tenue par le PP (avec le soutien de Vox au Parlement régional), et enfin un exécutif national, à Madrid, PSOE-Unidas Podemos… Difficile de faire s’entendre tous ces partenaires. 

D’autant que le spectre d’élections régionales anticipées se précise, sans doute courant 2022, et que Vox espère rafler la mise. Si le parti d’extrême droite reste faible dans la ville de Cadix même (moins de 4 % aux municipales de 2019), la formation de Santiago Abascal a cherché, discrètement, à attirer le vote d’ouvriers de la baie. Une dirigeante du parti a ainsi lancé que Julio Anguita serait fier de son parti et que Vox représentait au mieux « l’esprit de lutte » de l’ancien maire de Cordoue, qui fut secrétaire général du PCE et une figure des gauches en Espagne.

Ce type de discours a-t-il des chances de prendre? À Cadix, les électriciens de CYMI avaient en tout cas la tête ailleurs, loin des calculs électoraux des uns et des autres. Ces ouvriers ont reçu de nombreux soutiens, lorsqu’ils ont décidé de prolonger leur grève. Notamment ceux des travailleurs basques de Tubacex, une usine de fabrication de tuyaux de la province d’Alava, qui sont parvenus en septembre, après 232 jours de grève et grâce à d’impressionnants réseaux de solidarité dans tout le pays, à faire annuler le plan de licenciements qui les menaçait. Le combat de CYMI a payé : ils ont obtenu le 2 décembre de solides hausses salariales.

À l’Institut San Severiano de Cadix – où enseigna un temps le maire de la ville –, les étudiants ont suivi de très près l’ébullition des derniers jours. Miguel, Javi et Carlos sont inscrits en deuxième année de soudure et chaudronnerie. L’an prochain, ils espèrent travailler dans une entreprise de la baie. Tous sont allés aux manifestations, même si les violences policières les ont refroidis. 

« À Cadix, le seul truc qu’on a, ce sont les chantiers navals. Bien sûr qu’un habitant de Cadix sait faire autre chose que réparer ou construire des bateaux. Mais tout est fait, depuis qu’on est tout petits, pour qu’on suive ce chemin », raconte Miguel, 22 ans. Javi, 32 ans, travaillait auparavant dans l’hôtellerie, Carlos, 40 ans, dans le BTP. Ils sont persuadés que les chantiers navals leur offriront des statuts moins précaires, et des salaires un peu moins rachitiques. 

Miguel, encore : « À Madrid, ils nous donnent l’image de gars du carnaval, qui se la coulent douce à la plage. Mais en vrai, on est très travailleurs, et on se bagarre pour ce qu’on veut. » Les vagues de désindustrialisation les inquiètent, ils savent qu’ils ont choisi un secteur sinistré, et l’accord conclu avec le patronat leur paraît bien modeste. Ils se doutent que celui-ci devra être renégocié, à partir de 2024, et se préparent déjà à un nouveau bras de fer : « Ce sont des boulots dangereux, avec une grosse charge de travail… Le compte n’y est pas. Ce n’est pas comme ça qu’on nourrira nos familles. Ils nous prennent chaque fois un peu plus et, à un moment, ça va exploser, et ça ne viendra pas que du métal. »

publié le 4 décembre 2021

Moyen-Orient : Emmanuel Macron réhabilite le « prince tueur »


 

René Backmann sur www.mediapart.fr

Commanditaire de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, le prince héritier saoudien « MBS » était jugé infréquentable par les dirigeants occidentaux. En lui rendant visite, le président français brise sa quarantaine diplomatique, et vend au passage 80 Rafale à son homologue émirati et allié dans la guerre du Yémen, « MBZ ».


 

Emmanuel Macron n’est pas un chef d’État comme les autres. Non à cause de ses dons exceptionnels, comme il semble parfois le penser, mais en raison de son aptitude à faire des choix que la raison politique, la décence ou l’éthique incitent à juger discutables. Voire honteux.

Alors que, depuis la sortie de scène de Donald Trump, les dirigeants occidentaux jugeaient le prince héritier d’Arabie saoudite Mohamed Ben Salman, alias « MBS », infréquentable en raison de sa responsabilité dans l’assassinat du journaliste et opposant saoudien Jamal Khashoggi, le président français a accepté, lors de sa tournée « commerciale » dans le Golfe, de le rencontrer et de partager ce samedi un déjeuner avec lui à Djeddah. Participant ainsi, selon la formule d’Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty international, à la « réhabilitation d’un prince tueur ».

Lorsqu’on sait que, malgré trois quarts de siècle de relations spéciales entre le royaume wahhabite et les États-Unis, le président Joseph Biden a décidé de ne pas adresser la parole au prince, de le déclarer persona non grata sur le sol américain et de tenir son père, le vieux roi Salman, pourtant affaibli et éloigné des leviers du pouvoir, pour seul interlocuteur, on mesure le caractère diplomatiquement choquant et affligeant de cette initiative du président français.

Car depuis l’enquête conduite par Agnès Callamard lorsqu’elle était chargée du rapport du Conseil des droits de l’homme des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires, et surtout depuis le rapport de la CIA que Donald Trump avait fait classer secret, mais que son successeur a décidé de rendre public en février 2021, aucun doute n’est permis : c’est bien MBS qui a ordonné l’exécution de Jamal Khashoggi dans les locaux du consulat saoudien à Istanbul, le 2 octobre 2018, puis le démembrement de son cadavre au moyen d’une scie de boucher.

La seule réponse de l’ordonnateur de ce crime abject a été de se déclarer sur CBS « responsable mais pas coupable », puis de faire juger par un tribunal aux ordres les membres du commando de tueurs issus de ses forces spéciales.

Cinq d’entre eux ont été condamnés à mort, leurs peines ont ensuite été commuées en peines de prison. Les autres ont été condamnés à des peines de 7 à 20 ans de détention. Après un crime d’une telle sauvagerie, cette indécente parodie de justice qui a épargné deux proches du prince mis en cause dans l’assassinat a contribué à transformer MBS en paria diplomatique assigné en quarantaine par ses pairs.

La France cautionne, par ses fournitures de matériel militaire et son partenariat commercial et diplomatique, deux régimes qui violent quotidiennement les droits humains.

Une poignée de dirigeants étrangers seulement, parmi lesquels Poutine, Trump et Netanyahou, n’ont pas jugé infamant d’être photographiés en compagnie du « prince tueur ». Un héritier du trône jeune, visionnaire et pressé qui proclamait vouloir moderniser et ouvrir son royaume mais ne supportait pas qu’un journaliste décrive la manière dont il avait fait main basse sur tous les pôles du pouvoir, du clergé wahhabite aux services de sécurité en passant par les médias et les leviers de l’économie.

Condamné par l’ostracisme diplomatique et les menaces de plaintes qui le visent à ne plus quitter le royaume, ou presque, il s’est apparemment résolu désormais à mobiliser les moyens financiers colossaux à sa disposition pour mener à bien son projet de changer l’image du royaume : en louant les services d’agences de publicité comme Publicis ou en attirant de grands spectacles sportifs comme un premier grand prix de formule 1, ce week-end, à Djeddah, ou pour la troisième fois, avec l’approbation d’Emmanuel Macron, la nouvelle formule « délocalisée » du rallye automobile « Dakar », en janvier.

Dans ce contexte, la visite d’Emmanuel Macron à MBS, après son escale à Abou Dabi pour signer les contrats de vente de 80 Rafale et 12 hélicoptères de transport Caracal, est un cadeau princier. Ainsi, non seulement la France vend à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis les armes qui leur permettent de poursuivre la sale guerre du Yémen où près de 380 000 personnes ont été tuées depuis sept ans, mais elle cautionne, par ses fournitures de matériel militaire et son partenariat commercial et diplomatique, deux régimes qui violent quotidiennement les droits humains. Et elle contribue à la réhabilitation d’un assassin jugé infréquentable par les autres dirigeants occidentaux.

En ignorant les alertes, en Égypte, des militaires français de l’opération Sirli qui dénoncent depuis 2016 le détournement par la dictature de leur mission de lutte contre le terrorisme pour exécuter des civils, Emmanuel Macron avait déjà indiqué de quel poids dérisoire pesaient ses grandiloquences humanistes à côté de la vente de 30 Rafale supplémentaires au maréchal-président al-Sissi qui en possédait 24.

Il démontre dans le Golfe que, pour entretenir nos relations avec un prince héritier aux mains pleines mais ensanglantées, comme MBS, ou pour cultiver l’alliance conclue avec un autre prince héritier, celui des Émirats, Mohamed Ben Zayed (« MBZ »), modèle du précédent et acheteur de 80 Rafale, il est disposé à fermer les yeux sur le sort des dissidents émiratis emprisonnés. Et sur les liens qu’entretient au Yemen une milice salafiste soutenue par Riyad et Abou Dabi avec Al-Qaida dans la Péninsule arabique et l’organisation État islamique. Cela, bien que la milice en question figure sur la liste noire du Trésor américain qui recense les organisations liées au terrorisme.

Le soutien de la France aux Émirats arabes unis et à l’Arabie saoudite est d’autant plus choquant que les dirigeants de ces pays ont été incapables d’améliorer leurs bilans désastreux en matière de droits humains.

La lutte contre le terrorisme était pourtant, selon ses conseillers, la « première priorité » d’Emmanuel Macron, devant la stabilité et la sécurité régionale, lors de cette tournée. L’Élysée avait même pris soin de souligner que le coordinateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme, Laurent Nuñez, était du voyage.

Mais apparemment, dans le Golfe comme en Égypte, la lutte contre le terrorisme sert surtout de prétexte aux régimes autoritaires pour s’armer, grâce à la France, contre leurs peuples ou pour entretenir leurs ambitions stratégiques régionales.

Quant au besoin, invoqué mardi par l’Élysée, de « renforcer notre coordination avec l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats pour apporter un soutien à la population du Liban et éviter que le pays sombre encore davantage », il laisse sceptique Agnès Callamard.

« C’est la même Arabie saoudite qui a kidnappé en 2017 le premier ministre libanais Saad Hariri, rappelle la secrétaire générale d’Amnesty dans un entretien au Monde. La seule raison valable de rendre visite à MBS, ce serait pour imposer un cessez-le-feu au Yémen et s’assurer que l’Arabie saoudite cesse ses bombardements contre les populations civiles de ce pays. Mais je n’ai pas grand espoir de ce point de vue-là. »

Emmanuel Macron avancerait-il de telles exigences face à une pétro-monarchie qui fut en 2020 le premier client de nos industries d’armement et reste la première importatrice d’armes de la planète ?

« Le soutien de la France aux Émirats arabes unis et à l’Arabie saoudite est d’autant plus choquant que les dirigeants de ces pays ont été incapables d’améliorer leurs bilans désastreux en matière de droits humains, tout en faisant des efforts considérables pour se présenter sur la scène internationale comme progressistes et tolérants, constate Human Rights Watch. Les ventes d’armes et la protection par la France de partenariats militaires problématiques au nom de la lutte antiterroriste au prix des droits humains resteront une tache sur le bilan diplomatique d’Emmanuel Macron. »

publié le 4 décembre 2021

Accident ferroviaire de Capvern : la sous-traitance en cascade en accusation

par Bruno Vincens (de Mediacités Toulouse) repris par www.mediapart.fr

Trois ans après l’accident sur un chantier SNCF entre Toulouse et Tarbes, l’information judiciaire n’est toujours pas achevée. Le drame, qui a fait deux morts et trois blessés, s’est produit dans un contexte de sous-traitance à une myriade d’entreprises privées, au détriment des conditions de sécurité.

La rampe de Capvern est bien connue des cheminots. Sur la « rocade pyrénéenne » Toulouse–Tarbes–Bayonne, la voie ferrée présente une déclivité de 3,3 % sur une dizaine de kilomètres, entre le viaduc de Lanespède et la gare de Capvern (Hautes-Pyrénées). C’est là, sur l’une des plus fortes pentes du réseau ferré français, que s’est produit un accident meurtrier le 10 octobre 2018.

Entre Toulouse et Tarbes, la ligne a longtemps souffert d’un manque d’entretien. Elle fait l’objet depuis 2015 d’une GOP, une grande opération périodique dans le jargon de la SNCF. Il s’agit de tout renouveler : rail, traverses, ballast et aussi la caténaire qui apporte l’alimentation électrique. À l’issue de ces travaux, en 2022, la double voie qui parcourt les 150 kilomètres entre Toulouse et Tarbes, soit 300 kilomètres de rail, doit retrouver une seconde jeunesse. Le coût s’élève à 450 millions (430 millions à la charge de SNCF Réseau et 20 millions versés par la région Occitanie).

Le maître d’ouvrage, SNCF Réseau, l’une des sociétés du groupe SNCF, n’effectue pas directement les travaux, préférant les confier à des entreprises sous-traitantes. Un appel d’offres a été lancé chaque année pour répondre à chaque phase du chantier. En 2021, par exemple, il a été remporté par le groupement Enorail, composé d’Eiffage Rail et ETF (filiale d’Euravia qui appartient à Vinci). Ces géants sont les sous-traitants de premier rang et font à leur tour appel à une myriade d’entreprises. Une sous-traitance en cascade.

Deux morts et trois blessés

Le 10 octobre 2018 fatidique, le chantier, nocturne, est établi dans le secteur de Capvern. À 4 heures du matin, un engin ferroviaire, avec cinq ouvriers à bord, est positionné au sommet de la rampe de Capvern. Il s’agit d’un lorry automoteur de type Elan, doté d’une nacelle élévatrice qui permet d’intervenir sur la caténaire. Mais soudain, le lorry dévale la pente, inexorablement, et prend de la vitesse.

L’un des cinq ouvriers préfère sauter et se blesse. L’engin poursuit sa course folle pendant un kilomètre et percute de plein fouet un engin de chantier, à hauteur de la commune de Péré, avant d’arriver au bas de la pente. Le choc est d’une rare violence.

Les pompiers arrivent rapidement sur place. Ils comptent deux morts et trois blessés, dont deux graves. Mediacités a pu établir l’identité des deux personnes décédées. Laurent Chansault, 55 ans, chef d’équipe, travaillait pour l’entreprise Inéo et habitait Saint-Varent, dans les Deux-Sèvres. Youssef Gheffar, 32 ans, travaillait pour Sages Rail et habitait Agen. Le bilan aurait pu être encore plus lourd si la grue n’avait pas stoppé la course du lorry : après celle-ci, des ouvriers travaillaient sur la voie.

Pour expliquer le drame, une première hypothèse est de suite dans tous les esprits : les freins du lorry ont lâché. L’enquête est confiée aux gendarmeries de Lannemezan et Bagnères-de-Bigorre. Le procureur de la République, Pierre Aurignac, annonce d’emblée qu’il sera fait appel à un expert national pour reconstituer l’accident.

Motus sur la procédure

Et depuis ? Silence complet. D’abord très médiatisée, l’affaire tombe rapidement dans l’oubli. Les causes et les suites judiciaires ne semblent plus intéresser grand monde. La sécurité sur les chantiers ferroviaires est pourtant un véritable enjeu, à une époque où le pays doit renouveler un réseau vieillissant, longtemps négligé.

Le lorry Elan est de suite suspecté de défaillance et SNCF Réseau décide alors de retirer de ses chantiers tous les engins ferroviaires de ce type, à titre conservatoire. Les entreprises qui en utilisent sont sommées d’effectuer des contrôles. De son côté, le procureur, Pierre Aurignac, ouvre une information judiciaire pour « homicides et blessures involontaires », confiée à Claire Degert, juge d’instruction à Tarbes. Celle-ci « ne communique pas sur les dossiers en cours ». Même réponse de la part de Me Cynthia Klein-Marty. L’avocate de la famille de Laurent Chansault, qui s’est constituée partie civile, se borne à dire que « ce dossier va prendre du temps ».

En effet ! Trois ans après l’accident, seules les expertises sur les ferrailles enchevêtrées du lorry ont été effectuées. Une tâche complexe confiée à « l’expert national » annoncé par le procureur : André-Claude Lacoste, très connu dans le monde ferroviaire et qui avait enquêté sur le tristement célèbre accident de Brétigny-sur-Orge en juillet 2013.

Dans le monde judiciaire, seul le procureur Pierre Aurignac accepte de communiquer, quoique de façon assez lacunaire. Il nous répond par courriel, le 2 février 2021, que « le temps nécessairement long des expertises techniques sur les engins impliqués et sur la compréhension des causes de l’accident paraît terminé. Les investigations se poursuivent cette fois sur commission rogatoire dans les directions indiquées par les experts, dans le but de déterminer les responsabilités. Il est trop tôt à ce jour pour pouvoir espérer en dire davantage, et notamment si des mises en examen seront décidées dans ce dossier ».

Nous avons été autorisés à interroger les agents SNCF, mais pas les salariés des entreprises sous-traitantes.

Ainsi, personne n’a pour le moment été mis en examen. Des messages téléphoniques et un nouveau courriel au procureur, en novembre, pour demander des précisions supplémentaires, sont restés sans réponse.

Lorsqu’un accident comme celui de Capvern se produit, le Comité hygiène, sécurité et conditions de travail (CHSCT, remplacé depuis le 1er janvier 2019 par le comité social d’entreprise ou CSE) déclenche une enquête, en parallèle à l’information judiciaire. Sauf que les agents SNCF élus dans cette instance n’ont pu pousser leurs investigations jusqu’au bout. Pire : ils auraient été entravés dans leurs investigations. « Nous avons été tenus à l’écart pendant un mois, témoigne un cheminot-enquêteur. Puis, nous avons été autorisés à interroger les agents SNCF, mais pas les salariés des entreprises sous-traitantes. Nous n’avons pu auditionner tous ceux qui étaient présents sur le chantier ni rencontrer les personnes blessées. »

Sur ce type de chantier, une coordination entre les entreprises doit être effectuée afin de veiller à la sécurité. Ce travail de supervision, autrefois effectué par la SNCF, a lui aussi été délégué au privé. La mission a été confiée à la société Monsieur Coordination, dirigée par Mostafa Rharib.

Un enquêteur du CHSCT pointe le comportement de ce coordinateur « qui n’a pas été coopératif et n’a pas voulu nous donner les informations ». Mediacités a contacté deux fois Mostafa Rharib mais celui-ci n’a pas été très loquace : « Ma société s’occupe de l’inter-entreprise par rapport aux risques sur le chantier, mais je n’ai pas enquêté sur les causes de l’accident. Ce n’est pas mon domaine. » Avait-il constaté des problèmes de sécurité avant l’accident ? « Je ne peux rien vous dire. J’assumais la coordination des entreprises sous la responsabilité du maître d’ouvrage, SNCF Réseau », élude-t-il.

Une inspectrice du travail dans les Hautes-Pyrénées et un agent de la Carsat Midi-Pyrénées (organisme de référence en matière de prévention des risques professionnels) ont mené chacun de leur côté des investigations sur la catastrophe. Impossible d’en savoir davantage de ce côté. La première n’a pas reçu l’autorisation de sa hiérarchie pour communiquer avec Mediacités. Le second n’a pas répondu à nos messages. Seuls les syndicats de cheminots, dans la limite des informations qu’ils possèdent, parlent volontiers.

Une conjonction de facteurs

Par recoupements, on peut avancer plusieurs hypothèses sérieuses pour expliquer l’accident et décrire son contexte. S’il apparaît que le système de freinage du lorry s’est montré défaillant, on peut se demander si l’engin était correctement entretenu. Mais l’ampleur de l’accident ne se limite pas à cette seule explication. En effet, cinq salariés se trouvaient à bord du lorry conçu pour en accueillir deux ou trois maximum. Y a-t-il eu surcharge ?

Ces cinq salariés travaillaient pour trois entreprises distinctes : Inéo, Sages Rail et Colas Rail. Y a-t-il eu un problème de coordination ? En outre, quatre langues différentes étaient employées sur le chantier : le français, le roumain, l’arabe et le portugais. Certaines instructions auraient-elles été mal comprises ? D’après nos informations, des alertes radio ont été lancées sur le chantier alors que le lorry commençait à dévaler la pente, mais elles n’ont pas été bien interprétées. Les équipes positionnées en bas de la rampe de Capvern ont compris qu’il y avait un problème, sans savoir lequel. Une incompréhension due à la barrière de la langue ? Plus tard, la juge d’instruction a eu recours à des interprètes pour interroger des ouvriers présents sur le chantier et ne parlant pas français.

Les morts n’étaient pas agents de la SNCF.

Le contexte de l’accident se caractérise aussi par un recours systématique à des entreprises sous-traitantes employant des salariés sous-payés, très peu formés et sans culture ferroviaire. Beaucoup d’entre eux sont des intérimaires.

« Du jour au lendemain, un boulanger peut se retrouver sur un chantier ferroviaire », déplore Didier Bousquié, militant de la CGT Cheminots et siégeant à l’époque au conseil d’administration de SNCF Réseau. Et les conditions de sécurité s’avèrent déplorables : « On a vu des salariés d’entreprises sous-traitantes travailler sans casque ni chaussures de sécurité, poursuit le syndicaliste. Tous les jours il y aurait des raisons d’arrêter les chantiers. »

Ces ouvriers sous-traitants ne bénéficient pas de la convention collective du ferroviaire, mais de celle du BTP, beaucoup moins avantageuse et moins coûteuse pour les employeurs. « Certains travaillent plus de 70 heures par semaine », ajoute le militant CGT Cheminots. On ne s’étonnera donc pas que les malfaçons soient fréquentes, ce qui oblige SNCF Réseau à refaire le travail.

Didier Bousquié relate cette triste anecdote : à Saint-Denis, au siège national de la SNCF, un conseil d’administration de SNCF Réseau, prévu de longue date, se tient le 16 octobre 2018, six jours après la catastrophe de la rampe de Capvern. Comme c’est l’usage, une minute de silence est observée à la mémoire des deux ouvriers tués. Un membre du conseil d’administration fait toutefois remarquer que « les morts n’étaient pas agents de la SNCF ». Malaise dans l’assemblée.

Cet épisode montre que certains dirigeants de la société nationale veulent de plus en plus s’éloigner du terrain et déléguer à d’autres les contingences quotidiennes du transport ferroviaire.

À ce jour, l’information judiciaire sur le drame de Capvern est loin d’être terminée et aucune entreprise ni aucune personne n’a encore eu à répondre de la mort de deux hommes. Un procès n’aura pas lieu de sitôt. Mais, quand il viendra, ce sera aussi celui du recours effréné à la sous-traitance.

publié le 3 décembre 2021

Mobilisation générale :
ce samedi, l’union fait la force
pour sauver l’hôpital public

Cécile Rousseau sur www.humanite.fr

Alors que les annonces de fermetures de services et de lits se multiplient, dégradant toujours plus la prise en charge des patients, 80 syndicats, associations et collectifs d’usagers appellent à se mobiliser ce samedi à travers la France.

L’hôpital public se désintègre. » Ce samedi, plus de 80 associations, syndicats et collectifs appellent à manifester partout en France avant qu’il ne soit trop tard. Alors que la cinquième vague de Covid commence à déferler sur le pays, pas un jour ne passe sans que ne soit annoncée la fermeture d’un service d’urgences. En matière de dégradation de la qualité des soins, tous les indicateurs sont au-delà du rouge. Même le président de la commission médicale d’établissement de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), Rémi Salomon, n’a pas mâché ses mots le 12 novembre : « On est dans une situation où, dans quelques mois, on peut avoir un effondrement de l’hôpital. »

En début de semaine, l’intersyndicale CGT et FO de l’AP-HP faisait ainsi état d’un nombre de disparitions de lits impressionnant : seuls 9 lits sont disponibles à l’hôpital Bichat en neurologie, contre 22 avant le Covid, un service de 18 lits est fermé à Avicenne, à Bobigny, depuis juin…

Les syndicats relatent aussi ce week-end du 16 octobre où 27 personnes âgées étaient sur des brancards dans les couloirs par manque de lits d’aval aux urgences de Bicêtre. Comme le souligne Stéphane Dauger, chef de la réanimation pédiatrique à Robert-Debré : « La situation est aussi très tendue dans les services de pédiatrie en Île-de-France. Nous craignons un nouveau pic d’épidémie de bronchiolite d’ici quinze jours. Nous faisons aussi partie des spécialités maltraitées, comme la psychiatrie. »

Une bataille qui ne pourra pas être gagnée sans les usagers

Partout, la même inquiétude domine. Initiée par les collectifs de défense des hôpitaux de Nord-Mayenne et des hôpitaux Bichat et Beaujon (à Paris et à Clichy), cette journée de mobilisation a fait boule de neige dans le pays. Car cette bataille pour l’accès aux soins ne pourra être gagnée sans l’appui des premières victimes de cette rationalisation extrême de l’hôpital : les usagers. Comme le remarque Mireille Stivala, secrétaire générale de la CGT santé : « Il y a en ce moment une prise de conscience plus forte de la nécessité d’une convergence. La pandémie n’a fait que renforcer la crise du système. Les difficultés sont déjà énormes avant même la cinquième vague. Le gouvernement doit se décider à prendre la question à bras-le-corps en revoyant à la hausse le projet de loi de finances de la Sécurité sociale 2022. »

Alors que la santé figure parmi les priorités des Français en cette année présidentielle, les défenseurs d’un hôpital public socle du système sanitaire espèrent être entendus. Ils et elles témoignent dans nos colonnes.


 


 

Covid-19. L’urgence de libérer les vaccins du carcan des brevets

Thomas Lemahieu sur www.humanite.fr

À Paris, comme dans le monde entier, les collectifs se mobilisent pour soutenir la dérogation temporaire proposée par l’Inde et l’Afrique du Sud.

Devant les grilles du palais de la Bourse, à Paris, mardi soir, leurs flammes sont vite soufflées par la bise. Mais les bougies tracent au sol un message, plus pressant encore depuis l’emballement autour du variant Omicron du nouveau coronavirus : « Levez les brevets ! » Animatrice de longue date des luttes pour les hôpitaux de proximité, Françoise Nay, porte-parole du collectif français Brevets sur les vaccins anti-­Covid, stop ! Réquisition !, explique le symbole de ces bougies devant une centaine de participants et en présence de Fabien Roussel, candidat PCF à la présidentielle, de la sénatrice communiste Laurence Cohen, des députés insoumis Éric Coquerel et Adrien Quatennens. « Elles représentent les 10 000 morts par jour provoquées par la pandémie, souligne-t-elle. Ces 10 000 morts que l’on aurait pu éviter si on avait levé les brevets sur les vaccins et les traitements contre le Covid-19 il y a un an, si la France et l’Union européenne ne s’étaient pas arc-boutées contre la proposition en ce sens de l’Inde et de l’Afrique du Sud à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). »

Mainmise mortifère des multinationales

Programmé au départ à l’occasion d’une conférence ministérielle de l’OMC à Genève (Suisse), qui s’annonçait décisive mais qui a été annulée à la dernière minute au prétexte du variant Omicron, le rassemblement parisien s’inscrit dans une mobilisation mondiale, de l’Indonésie aux États-Unis en passant par la plupart des capitales européennes, pour défaire la mainmise mortifère des multinationales pharmaceutiques sur les vaccins. « En réalité, il y a toutes les raisons de remettre en cause le système, lance Jérôme Martin, de l’Observatoire de la transparence sur les politiques du médicament (OTMeds). Les brevets sont censés récompenser la recherche et le développement, et tout a déjà été payé quatre fois par le secteur public, avec les subventions directes et les aides à la recherche, le remboursement par l’assurance-maladie, l’optimisation fiscale gigantesque des multinationales et par le transfert aux États des responsabilités en cas d’incident sanitaire. »

Le fruit de « vingt ans de recherches publiques »

Évidemment, avec la démonstration catastrophique offerte par l’émergence de nouveaux variants qui paraissent plus dangereux les uns que les autres, la revendication d’une appropriation publique des vaccins et des médicaments fait son chemin. Initiateur d’une pétition de médecins et de chercheurs demandant la levée des brevets, Richard Benarous dénonce le scandale de ces groupes privés qui s’approprient jusqu’au décryptage de la séquence génétique du virus. « Les Chinois n’ont rien breveté, et les vaccins sont issus de vingt ans de recherches publiques, mais tout est laissé jusqu’ici aux mains du privé, même si Moderna vient d’être obligé de partager la copropriété du brevet avec l’agence publique américaine », explique-t-il.

Au nom de l’initiative citoyenne européenne Pas de profit sur la pandémie, qui vise à récolter un million de signatures pour contraindre Bruxelles à changer sa position, Fabien Cohen appelle à placer les vaccins et des traitements « en production publique » afin d’en faire « des biens communs ». Sur ce point, Thierry Bodin, au nom de la CGT Sanofi, ajoute une proposition pratique : « Puisque Sanofi dispose d’un vaccin à ARN messager mais considère qu’à cause de son retard dans la course, il ne sera pas assez rentable, eh bien, il faut en libérer la propriété intellectuelle et permettre aux pays qui le veulent d’en organiser la production ».


 


 


 

Mobilisation des retraités. « Il est temps que le gouvernement cesse de nous prendre pour des nantis »

Marie Toulgoat sur www.humanite.fr

À l’appel de neuf organisations, 25 000 retraités ont défilé dans la capitale, ce jeudi. À l’unisson, les manifestants ont réclamé l’augmentation des pensions, mais aussi la protection de la Sécurité sociale et des services publics.

Sur le boulevard Raspail, à Paris, les manifestants ont profité que l’averse s’arrête pour s’élancer. Dans le cortège, les bourrasques font claquer les centaines de drapeaux brandis aux passants de la capitale. Le rythme est calme, mais les manifestants savent donner de la voix. « C’est pas parce qu’on est vieux qu’on doit être miséreux ! », lance au mégaphone une manifestante, des enceintes crachant les derniers tubes à ses côtés. Ce mercredi, des milliers de retraités, venus des quatre coins de la France, se sont rejoints à Paris. À l’appel de neuf syndicats et associations, dont la CGT, FO, Solidaires, la FSU et la CFE-CGC, ceux-ci ont appelé d’une seule voix le gouvernement à les écouter enfin. « Nous avons voulu montrer notre colère et notre inquiétude de ne pas pouvoir vivre dignement. Avec l’inflation qu’on connaît, l’augmentation du prix du gaz, de l’électricité, des produits de première nécessité, c’est de plus en plus dur pour un certain nombre d’entre nous de boucler les fins de mois », lance Marc Bastide, secrétaire général de l’UCR-CGT.

Un pouvoir d’achat en forte chute

La première des revendications des personnes mobilisées est la revalorisation des pensions, dont les augmentations trop sporadiques peinent à suivre l’inflation et creusent l’écart avec les salaires. Selon les estimations des neuf organisateurs, les retraités ont perdu jusqu’à 12 % de pouvoir d’achat depuis 2014. « C’est vrai que ça pèse beaucoup sur notre pouvoir d’achat. On a appris à faire attention à notre train de vie », témoigne Martine, ancienne salariée d’EDF vivant dans le Loiret. Quelques mètres derrière elle, chasuble FO sur le dos, Armelle s’énerve. « Depuis que je suis à la retraite, en 2014, ma pension n’a jamais augmenté, elle plafonne à 1 500 euros. Il faut que nos retraites soient débloquées », raconte l’ancienne employée de l’éducation nationale venue de Loire-Atlantique. Sur les pancartes brandies dans le cortège, la revendication des manifestants s’expose clairement : une retraite à 1 800 euros minimum pour tous.

Quels que soient les syndicats ou associations dont les manifestants se revendiquent, tous n’ont qu’un seul mot à la bouche : le mépris. Dépourvus d’un secrétariat national ou d’un ministère pour faire entendre leurs griefs, les retraités ont l’impression d’être constamment confrontés à un mur. « Le gouvernement est resté sourd d’une oreille et malentendant de l’autre. Pourtant, les retraités n’ont rien volé, nous avons travaillé toute notre vie », martèle Marc Bastide.

Premières victimes de la régression des services publics

« Les retraités jouent également un rôle très important dans la société : ils font tourner bénévolement des associations, ils sont maires et élus municipaux, ils deviennent directeurs de centre aéré… Il est temps que le gouvernement cesse de nous considérer comme des nantis », surenchérit Jean Salagnac, secrétaire de l’union départementale des retraités FO de la Nièvre, drapeau fièrement posé sur son épaule . « On défile aussi pour la défense des services publics, puisque les personnes âgées sont les premières victimes de leur disparition, notamment dans les campagnes », ajoute Roland Lebeau, militant FSU et ancien instituteur du Puy-de-Dôme. En route jusqu’à l’hôtel des Invalides, les manifestants espèrent, par leur nombre et leur unité, attirer une bonne fois pour toutes l’attention du gouvernement. Le dernier rassemblement parisien du 31 mars s’était terminé devant le ministère de la Santé, sans qu’aucun représentant ne soit reçu par l’exécutif.

publié le 3 décembre 2021

Élie Domota : « L’État a la volonté manifeste de laisser la Guadeloupe dans un marasme »

Christophe Gueugneau sur www.mediapart.fr

Le porte-parole du LKP (« Collectif contre l’exploitation ») est en première ligne de la mobilisation sociale qui agite l’île depuis deux semaines. Contrairement à ce qu’affirme l’exécutif, il estime que l’État est bien concerné par toutes les demandes du collectif.


 

Pointe-à-Pitre (Guadeloupe).– Porte-parole du LKP, Liyannaj Kont Pwofitasyon (« Collectif contre l’exploitation »), syndicaliste de l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe dont il a été secrétaire général, figure du mouvement de grève de 2009, Élie Domota est encore aujourd’hui au cœur de la mobilisation en Guadeloupe.  

Nous l’avons rencontré mercredi 1er décembre à Pointe-à-Pitre, peu après la visite du ministre des outre-mer, Sébastien Lecornu, et à la veille de l’ouverture de négociations avec les élus de l’île.

Selon Le Figaro, Emmanuel Macron valide le débat sur l’autonomie lancé par son ministre des outre-mer Sébastien Lecornu. Qu’en pensez-vous ?

Élie Domota : C’est très curieux car cela ne fait pas partie de la plateforme de revendications. Au lieu de répondre à nos demandes, on ouvre un nouveau chantier sur l’autonomie. Je crois qu’Emmanuel Macron et son gouvernement sont en train de profiter de l’occasion pour respecter la directive européenne selon laquelle tous les pays de l’UE aient des instances régionalisées, un peu à l’image de l’Allemagne avec les Länder ou bien l’Espagne avec les provinces qui sont autonomes.

Donc Emmanuel Macron est en train d’utiliser le combat de la jeunesse guadeloupéenne pour faire passer ses propres revendications tout en ne répondant pas aux nôtres. Et ça, ce n’est pas normal.

Vous nous dites qu’avoir plus d’autonomie n’est pas une demande ?

Pour l’heure, ce n’est pas la question posée. La question des conventions collectives qui ne sont pas appliquées, la question de l’eau qui n’arrive pas au robinet ou qui est empoisonnée au chlordécone, la question de la jeunesse avec 60 % des moins de 25 ans qui est au chômage : en quoi, aujourd’hui, ouvrir le débat sur l’autonomie peut régler ces problèmes-là ?

Le moment venu on pourra parler de tout ce qu’on veut mais, aujourd’hui, la question cruciale, ce sont les personnes qui sont suspendues – il y en a aujourd’hui près de 3 000 dans une île de 380 000 habitants –, ce sont les 250 cabinets libéraux qui ont été fermés. Cela cause un problème de santé publique. Voilà ce à quoi il faut répondre.

Comment analysez-vous la visite éclair de Sébastien Lecornu ?

Éclair, c’est bien le mot ! Je crois qu’il ne s’est jamais intéressé à l’outre-mer, qu’il ne la connaît pas, et d’ailleurs, je n’oublierai jamais lorsqu’on l’a interviewé sur le taux de vaccination en Guadeloupe, il a répondu qu’il pouvait l’expliquer grosso modo par des croyances culturelles. Ce sont des propos teintés de mépris et de racisme.

Il est venu ici en petit Zorro et comme il n’a jamais voulu négocier quoi que ce soit, il repart sans avoir compris ce qui se passe ici. Et sa seule réponse a été d’envoyer des gendarmes. Or ce n’est pas en cassant le thermomètre qu’on fait baisser la fièvre.

On ne cessera jamais de le répéter : quand vous avez 80 % de la population au 16 juillet qui n’est pas vaccinée, au lieu de les mépriser, au lieu de les forcer à se faire vacciner, au lieu de les vilipender, on s’assoit autour d’une table et on trouve les voies et les moyens pour avancer. Ça n’a jamais été le cas. Paris a décidé, Paris a toujours raison donc nous devons appliquer. Et sur ça viennent se greffer des problèmes liés à l’eau, à l’alimentation, à l’emploi, à la formation, etc. qui ne sont pas réglés depuis des dizaines d’années.

L’autre jour, j’entendais M. Lecornu qui se cache derrière ses 35 ans pour dire qu’il n’était pas là avant. Je suis désolé, la France est ici depuis 1635, s’il ne connait pas l’histoire de France ici, et bien qu’il aille se documenter.

Que s’est-il passé entre la crise de 2009, celle contre la « profitation », et aujourd’hui ? 

Il y a des accords clés qui n’ont jamais été respectés. L’accord pour la création d’un syndicat unique de l’eau pour la production et la distribution n’a jamais été respecté, ni par l’État ni par les élus guadeloupéens. La question de la jeunesse, à travers le plan de formation et d’insertion qui n’a jamais vu le jour alors qu’il a été signé et validé par l’État et les collectivités.

En fin de compte, tous les grands chantiers que nous avions négociés avec l’État, avec les collectivités, qui concernaient l’agriculture, le transport, la santé, l’encadrement des prix de première nécessité, ces grands chantiers n’ont jamais été respectés.

Cela veut dire qu’il y a au plus haut niveau de l’État, avec une complicité de la bourgeoisie guadeloupéenne, la volonté manifeste de laisser la Guadeloupe dans un marasme économique, social et sanitaire aujourd’hui. Une volonté de nous laisser dans cette situation de sous-développement et de dépendance économique, sanitaire, sociale et psychologique pour finir par nous faire croire que rien n’est possible en dehors du carcan colonial français.

Des discussions pourraient s’ouvrir dans les heures à venir avec les élus, quel est votre état d’esprit ?

Pour la première fois en quatre mois, les élus ont pris contact avec nous, ce que l’État n’a jamais fait. Car il faut dire la vérité, on avait donné l’ordre à tous les niveaux de ne pas nous adresser la parole. Aujourd’hui que nous sommes descendus dans la rue, il y a une ouverture.

Nous allons rencontrer les élus mais nous allons leur signifier que, contrairement à ce que dit M. Lecornu, la totalité des points de la plateforme concerne l’État également.

La paix sociale ne peut pas exister dans un pays où vous avez 60 % des moins de 25 ans qui sont au chômage.

Quand on parle d’insertion des jeunes, on ne parle pas uniquement de mesures à appliquer, ni de formation professionnelle sous la compétence de la région, on parle de politique publique, de création de mesures adaptées, des choses qui concernent directement l’État. Quand on parle d’application des conventions collectives et de la négociation collective en branches, cela concerne l’État, cela ne concerne pas simplement les organisations patronales et syndicales.

L’État a sa place et c’est pour cette raison que nous avons répété à plusieurs reprises au président Ary Chalus, du conseil régional, qu’il faut absolument qu’il y ait, en plus des élus locaux, une mission interministérielle capable de débattre et de répondre aux problématiques posées. Et pas des fonctionnaires locaux qui viendraient nous écouter comme s’ils n’étaient pas concernés. Autrement, cela repartira de plus belle. 

Qui tient les rênes aujourd’hui en Guadeloupe ?

Comme toujours ! La Guadeloupe est construite sur une hiérarchie en fonction de la couleur de peau et de la catégorie sociale. Depuis toujours, c’est la classe béké qui tient l’économie, notamment le tertiaire, et qui est largement soutenue par l’État. Il n’y a qu’à écouter la fameuse interview d’Yves Jégo [secrétaire d’État chargé de l’outre-mer (2008-2009) – ndlr] quand il a été viré pour voir comment ça s’est passé. 

Nous sommes toujours dans un système de rente où la France et les békés se mettent d’accord pour que la société guadeloupéenne soit forgée de cette façon-là. C’est bien pour cela qu’il y a de plus en plus de mécontentements. Les gens en ont marre de se faire dépouiller, de se faire mépriser.

La paix sociale ne peut pas exister dans un pays où vous avez 60 % des moins de 25 ans qui sont au chômage. Nulle part ailleurs, ça ne peut exister. Il est normal aujourd’hui que la jeunesse crie, et c’est une chance pour notre pays d’avoir cette jeunesse. Il est intolérable qu’on lui demande de se calmer.

M. Lecornu propose 1 000 emplois aidés. Ce sont quoi ces emplois ? 20 heures par semaine, un temps partiel, payé au Smic. On fait quoi aujourd’hui avec ça, en Guadeloupe ?

Vous avez en Guadeloupe quasiment 50 % de la population qui vit en dessous du seuil de pauvreté quand on applique le seuil de taux de pauvreté de la France, car en France, c’est 1 020 euros alors qu’en Guadeloupe c’est 700 euros… Une différence que j’aimerais bien comprendre…

Contrairement à ce qu’a dit M. Darmanin hier, le problème de l’eau n’est pas non plus réglé. Il y a encore aujourd’hui 70 % de pertes et ce n’est pas avec les 30 millions mis par l’État qu’on va avoir un réseau de distribution fonctionnel.

Sur ce dossier de l’eau, l’État doit s’engager sur un montant au moins à hauteur de 1,5 milliard d’euros, comme il était prévu en 2009 lors des accords LKP. Aujourd’hui, en Guadeloupe, 90 % du système d’assainissement est hors norme, c’est un problème de santé publique. C’est un droit fondamental, l’eau, cela relève bien de l’État.

Donc l’État doit prendre toute sa part dans la négociation, sinon ça débouchera sur rien du tout.

En l’absence de l’État, le conflit est donc parti pour durer...

Je crois que les élus l’ont bien compris.

Je le redis sur l’eau, dès lors que l’on parle de santé publique, de droits humains, on n’est plus dans le champ de compétence des collectivités, on est au niveau de l’État central donc l’État doit l’entendre !

Une colonie n’a pas vocation à se développer pour elle-même, mais pour les intérêts de la métropole

Je prends un autre exemple : les conventions collectives. En Guadeloupe, aujourd’hui, le patronat a pris la manie de ne pas négocier par branches professionnelles, alors que c’est une obligation légale. Conclusion : l’ensemble des conventions collectives disparaissent car lorsqu’elles ne sont pas utilisées pendant plusieurs années, la direction générale du travail peut décider de les effacer.

Nous avons interpellé préfet, ministres, direction générale du travail, on ne nous a pas répondu. Tout le monde laisse faire. On attend donc sur ce dossier que l’État réhabilite toutes les conventions collectives supprimées, et que les entreprises qui refusent la négociation collective ne bénéficient plus de subventions voire ne participent plus aux instances représentatives.

Dans son communiqué en Guadeloupe, Sébastien Lecornu dit que « la loi de la République doit s’appliquer partout en France, y compris dans le département de la Guadeloupe ». Sur les barrages, on m’a fait remarquer qu’il y a beaucoup de lois qui ne s’appliquent pas en Guadeloupe…

La Guadeloupe est une colonie. Or une colonie n’a pas vocation à se développer pour elle-même, mais elle a vocation à se développer pour les intérêts de la métropole. Il ne faut jamais l’oublier. Donc tout ce qui se fait ici n’est pas fait pour nous, mais principalement pour nourrir les intérêts de la France.

Lecornu, il n’en a rien à faire qu’il n’y ait pas d’eau ou qu’il manque des places à l’hôpital, c’est à 8 000 kilomètres de Paris. La seule chose qui l’intéresse, c’est que lorsque les métropolitains ont envie de venir en vacances, les plages soient propres et les hôtels soient prêts. Le reste, il s’en fout.

Il ne faut pas oublier que, grâce à la Guadeloupe et aux autres colonies, la France est la deuxième puissance maritime au monde, avec une zone exclusive extraordinaire. Donc, stratégiquement, on aime la Guadeloupe mais les Guadeloupéens, on s’en fout. C’est la stricte réalité.

publié le 2 décembre 2021

Une gestion désastreuse des conflits

par Denis Sieffert sur www.politis.fr

La question de l’autonomie des Antilles mérite mieux que d’apparaître comme une manœuvre politique. Encore faudra-t-il, le moment venu, en fixer le contenu pour qu’elle ne soit pas le piège qu’elle peut être quand les intentions sont mauvaises.

Le gouvernement fait parfois preuve d’une incroyable légèreté. Deux crises l’ont montré ces derniers jours. Quelle idée par exemple d’exclure la secrétaire d’État britannique à l’Intérieur d’une réunion dont l’objet était précisément le conflit avec le Royaume-Uni sur le sort des migrants ! Certes, Boris Johnson est un grossier personnage qui a rendu public un courrier à Emmanuel Macron avant qu’il parvienne à son destinataire, mais il s’agit de savoir si l’important est la goujaterie du Premier ministre britannique ou la vie des migrants. La réaction française se situe dans cette affaire en deçà de toute politique. De même, cette façon du ministre des Outre-mer, Sébastien Lecornu, de sortir de sa boîte à malice la question de l’autonomie alors que la Guadeloupe et la Martinique sont à feu et à sang. C’est un peu, alors que la maison brûle, appeler l’architecte plutôt que les pompiers. Dans ces deux crises, on a l’impression que l’on a du mal, en haut lieu, à se pénétrer de la gravité et de l’urgence des situations, et que l’on est surtout soucieux de sauver les apparences, au lieu de parer au plus pressé. La réponse à Calais doit d’abord être humanitaire. Accueillir et protéger. Avant de montrer nos muscles au petit Trump d’outre-Manche, il faut sauver des vies. Aux Antilles, avant de songer au statut, il faut éteindre l’incendie, au propre comme au figuré, et cela passe par des mesures immédiates de pouvoir d’achat qui auraient pu évidemment être anticipées. Car la situation est connue.

En 2009, les mêmes causes avaient déjà produit les mêmes effets de mobilisation et de colère. À cette différence près que le mouvement avait emprunté les chemins balisés de la grève générale. Des sondages avaient à l’époque attesté d’un soutien massif de la population. Jusqu’à 93 %. Et des avancées substantielles avaient été obtenues. C’est loin d’être le cas aujourd’hui. Le mouvement s’est ancré dans une revendication antivax difficilement défendable. Et moins encore dans un département où la vaccination est très en retard. Mais, comme souvent de nos jours, une revendication en cache une autre. Pour cette raison même, le mouvement reste minoritaire et violent, au point de dresser contre lui une grande partie de la population, empêchée dans ses gestes quotidiens, quand ce n’est pas rançonnée sur des barrages. Le grand tort du gouvernement est de vouloir jouer sur ces contradictions, au lieu d’aller à l’essentiel, et de répondre fortement à la question sociale. C’est le contexte obstinément colonial qui est oublié. Si la mobilisation d’une partie de la jeunesse a pris cette forme et tient ce discours auquel on ne peut adhérer, il y a des raisons bien connues que rappelait la semaine dernière Patrick Piro. Elles tiennent en un mot : défiance. Si le vaccin fait peur, c’est que les Guadeloupéens et les Martiniquais n’ont pas oublié l’affaire du chlordécone du début des années 1990, cet insecticide autorisé dans les bananeraies alors qu’il était interdit en métropole. Aujourd’hui, il tue encore. Et les cancers qu’il provoque ne sont toujours pas reconnus officiellement comme maladie professionnelle. Plus généralement, le seul fait que l’ordre vaccinal vienne de Paris suffit à produire un rejet. L’inégalité de considération, voilà bien la pire survivance du mépris colonial ! À sa légèreté initiale, Sébastien Lecornu a ajouté, dès son arrivée à Pointe-à-Pitre, une insigne maladresse qu’il tente de faire passer pour de la « fermeté ». Les syndicalistes n’allaient évidemment pas commencer par condamner, comme le ministre l’exigeait, les violences des jeunes manifestants.

C’est peu connaître le mouvement syndical, et les solidarités qui sont à l’œuvre en terres insulaires ; ou ne pas vouloir aller au fond des problèmes. Résultat, la rupture a été consommée en moins de dix minutes. Légèreté, encore et toujours. Au lieu de ça, on dépêche sur l’île des unités de gendarmes mobiles. Comme si le gouvernement n’avait rien appris de la fronde des gilets jaunes. Quand valorise-t-il les négociations avec les corps intermédiaires ? Quand prévient-il les conflits ? Jamais. Il feint d’ignorer que les prix sont supérieurs en Guadeloupe à ce qu’ils sont en métropole, et les revenus inférieurs. Et que le gap qui en résulte est explosif. Il feint d’ignorer que le chômage des jeunes est trois fois plus important là-bas qu’ici. La vérité, c’est que la question du coût de la vie fait peur au gouvernement plus encore qu’en métropole parce qu’elle n’est pas seulement sociale. La structure coloniale est toujours là. En 2021, quelques grandes familles, qui tiennent le haut du pavé, parfois depuis le XVIIIe siècle, monopolisent toutes les franchises de la grande distribution, faisant la pluie, le beau temps… et les prix. Si bien que les inégalités ont là-bas cette particularité de se superposer à la question identitaire. Le gouvernement a toujours du mal à entendre « le cri de l’innocence et du désespoir » du révolutionnaire martiniquais Louis Delgrès, qui s’est donné la mort plutôt que de se rendre aux troupes de Bonaparte. Son écho résonne pourtant jusqu’à nous. La question de l’autonomie mérite donc mieux que d’apparaître comme une manœuvre politique. Encore faudra-t-il, le moment venu, en fixer le contenu pour qu’elle ne soit pas le piège qu’elle peut être quand les intentions sont mauvaises.

publié le 2 décembre 2021

Barkhane, le crépuscule de la force

Rémi Carayol sur www.mediapart.fr

Plusieurs manifestants qui voulaient barrer la route à un convoi de l’opération Barkhane ont été tués, et d’autres blessés, au Burkina Faso et au Niger. L’armée française reconnaît avoir fait usage d’armes létales. Ces incidents interviennent dans un contexte tendu, alors que l’image de la force Barkhane est dégradée au Sahel, et que la politique de la France y est de plus en plus contestée.

Quatre blessés, dont un gravement à Kaya, au Burkina Faso. Trois morts et dix-sept blessés, parmi lesquels des mineurs, à Téra, au Niger. Le passage du convoi militaire français qui, parti d’Abidjan, en Côte d’Ivoire mi-novembre, avait pour destination finale la ville de Gao, où se trouve la principale base de la force Barkhane, au nord-est du Mali, a été sanglant.

Au Burkina comme au Niger, on ne sait pas précisément qui, des militaires français ou des forces de sécurité locales, a ouvert le feu sur les manifestants qui s’opposaient au passage de ce convoi logistique. L’état-major des armées, interrogé par Libération, assure que les soldats français n’ont effectué que des tirs de sommation et n’ont pas tiré vers le sol à Kaya, le 19 novembre. Mais le quotidien a recueilli sur place plusieurs témoignages évoquant « une militaire française rafalant vers le sol ».

Concernant Téra, un communiqué du ministère de l’intérieur nigérien, publié quelques heures après la répression, le 27 novembre, cultive l’ambiguïté : « Le convoi de la force française Barkane (sic), sous escorte de la Gendarmerie Nationale, en route pour le Mali, a été bloqué par des manifestants très violents à Tera […] Dans sa tentative de se dégager, elle a fait usage de la force », indique le texte, sans préciser qui se cache derrière ce « elle » – la force Barkhane ou la gendarmerie nigérienne ?

Plusieurs sources locales jointes sur place affirment que les tirs venaient de l’armée française, et non de la gendarmerie nigérienne. « Il y a d’abord eu des tirs de sommation au petit matin, durant plusieurs heures, indique Niandou Abdou, un habitant de Téra qui affirme avoir assisté à toute la scène. Les manifestants étaient des jeunes pour la plupart qui voulaient exprimer leur désarroi par rapport à l’insécurité dans le pays. La tension est montée d’un cran vers 10 h 30, et, autour de 11 heures, les Français ont tiré. Ça n’a pas duré plus de cinq minutes. »

Ce témoin assure que les gendarmes n’ont pas usé de leurs armes, qu’ils essayaient jusque-là de calmer les manifestants et qu’ils ont évacué les blessés vers l’hôpital. Son récit est corroboré par d’autres habitants de Téra ayant requis l’anonymat. Aucune image ne prouve leurs dires. Les vidéos transmises par plusieurs témoins montrent les blindés français avançant lentement sur le goudron, tandis que de violentes détonations sont régulièrement entendues. Mais impossible de voir qui tire.

Sollicité par Mediapart, l’état-major des armées, qui fait état de cinq militaires et deux conducteurs civils blessés, admet que les soldats français, après avoir eu recours à « de l’armement à létalité réduite » (avertissements par haut-parleurs, grenades lacrymogènes), ont « dû ouvrir le feu » et ont effectué des tirs au sol « face à une foule hostile et menaçante ».

Mais il affirme qu’« aucun tir direct n’a été effectué » (lire l’intégralité de la réponse de l’état-major dans la Boîte noire). L’état-major reconnaît en outre que l’aviation française a été appelée à la rescousse : « Parmi les moyens employés pour dissuader la foule de s’en prendre au convoi, un “show of force” (survol à basse altitude) a été effectué par deux fois. Durant ce survol, des leurres thermiques ont été largués. »

Quelles que soient les responsabilités, ces violences marquent une étape cruciale dans l’histoire de Barkhane. Jamais un convoi militaire français n’avait été pris à partie depuis le déclenchement de l’opération, en août 2014. Certes, les soldats français n’étaient plus accueillis en héros depuis longtemps par les populations sahéliennes, comme ce fut le cas en janvier 2013 lors du déclenchement de l’opération Serval (à laquelle a succédé l’opération Barkhane un an et demi plus tard). Mais jusqu’à présent, les convois, fréquents sur les routes du Niger, du Burkina et de Côte d’Ivoire, ne suscitaient guère plus que de la curiosité à chacun de leurs passages.

Aujourd’hui, Barkhane, dont la réputation a déjà été entachée par plusieurs bavures et par des alliances coupables, apparaît comme une force contestée, voire haïe par une part de plus en plus importante des populations sahéliennes. Les vidéos tournées avec leur téléphone par des manifestants ou des témoins à Kaya et à Téra sont accablantes : elles rappellent celles tournées il y a près de vingt ans en Côte d’Ivoire, lorsque les soldats français avaient pris le contrôle d’une partie des axes routiers de la ville d’Abidjan, après le bombardement du camp de Bouaké en 2004. Des Ivoiriens excédés leur lançaient alors qu’ils n’étaient pas « chez [eux] ici ». Ce sont les mêmes mots que l’on entend désormais au Sahel.

S’il est difficile de mesurer l’ampleur du rejet de la force Barkhane – et si les militaires assurent que, sur le théâtre des opérations, les soldats français sont encore bien accueillis par les populations civiles –, il est évident qu’il gagne du terrain, et pas seulement du fait d’une « guerre informationnelle » qui, à en croire les dirigeants français, serait menée depuis Moscou ou Ankara.

Cet argument, répété à l’envi après la bavure de Bounti en janvier 2021, a une nouvelle fois été convoqué par le ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian. Interrogé le 21 novembre,  il a établi un lien (sans en fournir les preuves) entre les manifestants contre le convoi et la Russie : « Il y a des manipulateurs, par des réseaux sociaux, par des fausses nouvelles, par l’instrumentalisation d’une partie de la presse, qui jouent contre la France. Certains, parfois même inspirés par des réseaux européens. Je pense à la Russie. »

Il est vrai que les fausses informations concernant Barkhane se sont multipliées ces dernières années sur les réseaux sociaux, et qu’une partie d’entre elles ont pu être exploitées, voire suscitées par des réseaux à la solde de Moscou. Ces élucubrations complotistes, dont certaines sont grossières, et qui inondent quasi quotidiennement les smartphones des habitants du Mali, du Burkina et du Niger, jouent un rôle majeur dans l’image ternie de l’armée française.

Quelques jours après une attaque contre le camp de Boulikessi, au Mali en septembre 2019 (au moins 40 soldats maliens avaient été tués par les djihadistes), les thèses impliquant la France foisonnaient sur Facebook et sur WhatsApp. L’une d’elles expliquait que les soldats français avaient séjourné dans ce camp quelques jours auparavant, qu’ils en avaient profité pour enregistrer ses coordonnées GPS et qu’ils l’avaient par la suite bombardé afin d’ouvrir la voie aux djihadistes. « On a tout compris, chers frères et sœurs africains, pouvait-on lire dans un post vu par des milliers d’internautes. Ils allument le feu et ils activent puis ils viennent jouer aux pompiers, on a tout compris. »

L’image du pompier pyromane est particulièrement répandue. Elle sert la théorie suivante : les Français, sous couvert de lutter contre les djihadistes, les aideraient en réalité, en les armant et en les équipant, dans le but de déstabiliser les États sahéliens et d’accaparer les richesses du sous-sol...

La veille des incidents de Téra, le président du Niger, Mohamed Bazoum, fidèle allié de Paris, avait jugé nécessaire de démonter ces idées reçues dans une interview télévisée. Il y assurait notamment que la part de l’uranium nigérien dans la production d’électricité en France est désormais minime, que Paris n’a rien à voir dans l’exploitation du pétrole nigérien, et que la plupart des armes achetées par son pays ces dernières années proviennent d’Europe de l’Est, et non de France.

Mais sa démonstration, limpide, n’a rien changé – au contraire : « Cela a été très mal perçu au pays, affirme l’activiste Ali Idrissa, une des figures du collectif citoyen « Tournons la page ». Au lieu de calmer les gens, ça les a excités. » « Hélas, rien de tout cela n’est audible à l’heure actuelle », admet un conseiller de Bazoum ayant requis l’anonymat.

Ali Idrissa ne croit pas à toutes ces théories. Mais il comprend qu’elles puissent séduire ses compatriotes. « Les gens ne peuvent pas comprendre qu’après tant d’années de lutte antiterroriste menée par une des armées les plus puissantes du monde, les djihadistes continuent à gagner du terrain. Pour eux, c’est inconcevable. Ils en sont arrivés à la conclusion que la force Barkhane n’est pas ici pour les aider. » 

L’activiste constate que les poussées de fièvre anti-Barkhane interviennent souvent après une attaque sanglante contre une position de l’armée. Au Burkina, c’est le massacre de 53 gendarmes et de 4 civils à Inata, dans le nord du pays, le 14 novembre, alors qu’ils manquaient de tout, y compris de nourriture, qui a mis le feu aux poudres. La colère s’est d’abord dirigée contre le président Roch Marc Christian Kaboré, avant de cibler l’armée française.

Spécialiste du Sahel et des questions militaires, Niagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Sector Network (ASSN), établit un verdict sans appel : « Force est de reconnaître aujourd’hui que là où l’armée française opère, l’insécurité s’accroît. Pour beaucoup de gens, non seulement elle est incapable de régler les problèmes d’insécurité, mais en plus, elle risque de les aggraver. » 

Ce constat d’échec, illustré par l’augmentation continue des violences contre les civils, est le principal carburant qui alimente les thèses complotistes. 

Pour Niagalé Bagayoko, au-delà des difficultés de l’opération Barkhane, la France paye une série d’erreurs opérationnelles et diplomatiques. Elle cite notamment l’alliance avec les indépendantistes touaregs en 2013 : lors de la reconquête du Nord, le choix de ne pas laisser l’armée malienne reprendre le contrôle de Kidal, le fief des rebelles, alors qu’elle avait pu entrer dans les villes de Tombouctou et de Gao à la suite des soldats français, n’a jamais été digéré à Bamako.

Dictée par des considérations humanitaires – la France craignait des exactions des soldats maliens contre les Touaregs – mais surtout stratégiques – le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), qui contrôlait Kidal, était un allié de la France dans la traque aux djihadistes –, cette décision a très vite retourné l’opinion contre l’opération Serval. Elle est aujourd’hui utilisée comme un argument pour dénoncer le « double jeu » de la France au Mali.

La chercheuse souligne en outre des choix politiques très contestables de Paris, comme le soutien apporté au coup d’État de Mahamat Idriss Déby au Tchad en avril dernier. « La France n’a jamais réussi à concilier la défense de ses intérêts d’un côté, et de ses valeurs de l’autre. Cela aboutit à une ambivalence qui rend sa position intenable au Sahel. Au nom de la stabilité, elle a soutenu le coup d’État au Tchad, mais elle s’oppose aux coups d’État au Mali et en Guinée. »

Pour elle, on assiste à « un véritable tournant » dans la perception de la France en Afrique de l’Ouest : ce n’est pas que la force Barkhane qui soit contestée, mais bien l’ensemble de la politique française en Afrique.

De fait, la contestation de la politique de la France dans cette région du monde prend de l’ampleur, et pas seulement dans les milieux intellectuels. On ne compte plus les drapeaux bleu-blanc-rouge brûlés lors de meetings. Au Mali, les manifestations appelant au départ de la France se sont multipliées ces dernières années. En mars dernier au Sénégal – un pays qui n’est pas concerné par l’opération Barkhane –, des manifestations liées à l’arrestation d’un opposant ont dégénéré : des émeutiers s’en sont pris aux « intérêts » français, et notamment à certaines enseignes emblématiques telles que Total ou Auchan.

Plus récemment, le 27 novembre, une marche a été organisée à Ouagadougou pour réclamer le départ du président burkinabé, jugé incapable de résoudre la crise sécuritaire : des manifestants s’en sont pris au siège du parti au pouvoir, mais ils ont également saccagé une station Total.

Au Mali, les dirigeants de la junte, qui ont besoin d’un soutien populaire fort pour s’éterniser au pouvoir et résister aux pressions internationales, ont très vite compris l’intérêt de surfer sur cette colère : depuis sa nomination en juin dernier, le premier ministre, Choguel Kokalla Maïga, a régulièrement critiqué la France, l’accusant notamment d’avoir « formé et entraîné une organisation terroriste » (le MNLA) et donnant ainsi du grain à moudre aux adeptes des théories du complot.

Plusieurs chercheurs évoquent le lourd passif de la France en Afrique pour expliquer le rejet actuel, fruit d’un sentiment d’humiliation autant que de méfiance. Dans un long texte consacré au « sentiment antifrançais » – une notion contestée par plusieurs intellectuels – qui tournerait « à l’obsession haineuse » au Sahel, Rahmane Idrissa, docteur en sciences politiques originaire du Niger, estime qu’il s’agit là du résultat d’une longue histoire.

Selon lui, l’opération Barkhane n’est pas une force néocoloniale, mais il note que « jusqu’en 2013, la France n’est jamais intervenue militairement en Afrique que dans une optique néocoloniale ». Il est donc « logique », bien que infondé, « de considérer que cette énième intervention s’inscrive dans la même lignée ».

Toutefois, pour lui, les causes de cette crise sont plus profondes. Elles sont liées tout autant à l’« éloignement culturel constant et grandissant entre la France et l’Afrique francophone » (un éloignement « positif » à son sens), qu’à un « effondrement intellectuel » qui guetterait le Sahel.

publié le 1° décembre 2021

Industrie. Decazeville, capitale de la solidarité ouvrière

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

Mercredi (1° décembre), des milliers de personnes se sont rassemblées devant la SAM, fonderie aveyronnaise menacée de fermeture. Tout un territoire a le sentiment de jouer sa survie.

Decazeville (Aveyron), envoyé spécial.

Chez les « métallos », le 1er décembre est un jour de fête. On y célèbre la mémoire de saint Éloi, orfèvre aux doigts de fée mort en 660, ministre des ­Finances du roi Dagobert et, surtout, saint patron des travailleurs des métaux. Mais si les salariés de la SAM (Société aveyronnaise de métallurgie) ont sorti le grand jeu, ce mercredi matin, ce n’est pas seulement en l’honneur du saint marteleur, même si la coïncidence ne déplaît pas aux syndicalistes. C’est parce qu’ils jouent leur avenir. La fonderie vient d’être lâchée par son principal donneur d’ordres, Renault, qui a refusé de soutenir sa reprise. Les salariés le soupçonnent de préférer s’approvisionner en Espagne. Le tribunal de commerce, qui avait déjà placé le site en liquidation, a aussitôt prononcé la fin de l’activité, actant sa fermeture.

L’heure n’est pas à la fête, donc, mais il règne une effervescence des grands jours aux abords de l’usine. Près de 8 000 personnes, selon les organisateurs (4 000 selon la police), ont débarqué de la France entière, à l’appel de la CGT. « On en pleurerait de joie, dit Marie-Jeanne, les yeux embués et le sourire aux lèvres. Cette solidarité nous réchauffe le cœur. Je travaille à la SAM depuis plus de trente ans, j’ai fait toute ma carrière ici. Où voulez-vous que j’aille si l’usine ferme ? J’ai une maison, 600 euros de crédit sur le dos… Il ne faut pas que ça ferme. »

Nino Ferrer, dont la voix s’échappe des sonos installées devant l’usine, prétend qu’ « on dirait le Sud », mais personne n’est dupe. Des trombes d’eau s’abattent sur le cortège et un épais manteau de brume voile la cime des collines environnantes. Les tracteurs de la Confédération paysanne font une entrée remarquée, Klaxon hurlant dans le froid d’hiver. Ici, on est mû par le besoin d’aider autant que l’envie d’en découdre. « Il y a quatre ans, c’est nous qui étions à la place des SAM », explique ­Stéphane, ancien salarié de l’équipementier automobile GM&S venu depuis la Creuse. Technicien outilleur, Stéphane a mis deux ans à se reconvertir comme aide-soignant, après le plan social de 2017. Ce n’est pas le cas de tous ses anciens collègues. « Il y en a encore 42 (sur 157 licenciés – NDLR) sans solution, qui se débattent dans la précarité. Ces métiers sont en train de disparaître. Mais on refuse la fatalité. On ne vient pas aider les SAM la tête basse : nous avons quand même réussi à faire annuler notre PSE par la justice. »

« Sécuriser l’outil de travail »

La veille, le PDG de Renault a promis que le groupe apporterait « un accompagnement individualisé » à chaque employé de la SAM désireux de se reconvertir. Mais les 333 salariés ne veulent pas entendre parler de reconversion. Pas encore. Pour l’heure, ils occupent le site jour et nuit, pour « sécuriser l’outil de travail » et maintenir en état de marche les installations, au cas où un nouveau repreneur pointerait le bout de son nez : le four d’une fonderie ne se rallume pas aussi facilement qu’un micro-ondes. « Le tribunal a prononcé une liquidation sèche, mais il y a des voies de recours, assurent Sébastien Lallier et Ghislaine Gistau, délégués CGT. Le procureur de la République peut demander une poursuite d’activité de quelques mois, pour avoir le temps d’étudier des projets de reprise. » Et les mêmes d’ajouter : « Si l’usine ferme, ça aura des répercussions sur l’ensemble du territoire. Nous avons toute une ville mobilisée à nos côtés. »

Dans la commune de 5 300 habitants, chacun affiche son soutien, jusqu’au concessionnaire Renault qui a décidé depuis plusieurs jours de rentrer toutes ses voitures à l’intérieur du magasin en guise de solidarité. Les écoles s’y mettent aussi, à en croire Patrick (1), chauffeur de taxi ambulancier : « Ma fille est au collège. Ce mercredi, les profs ont prévu d’arrêter les cours à l’heure où commence la mobilisation. À la place, ils racontent aux élèves l’histoire de la ville. »

Des habitants unis contre une menace commune : à Decazeville, cette scène a des airs de déjà-vu. D’ailleurs, les déboires de la ville ont bien failli passer dans le langage courant. À la fin des années 1990, le premier ministre Lionel Jospin parlait de « syndrome decazevillois » pour désigner les ravages que produisent sur un territoire la désindustrialisation et le recul des services publics. Et il faut bien avouer qu’en la matière, la ville a payé son écot. L’ancien berceau de la révolution industrielle, autrefois tourné vers les mines de charbon et la sidérurgie, a été laminé par la désindustrialisation. En quarante ans, le nombre d’habitants a fondu de moitié, exode oblige, et le chômage atteignait 15 % en 2018.

Mais les habitants ne veulent pas être réduits à une image d’Épinal du misérabilisme contemporain – rues désertes, commerces à l’abandon et usines en carafe. Des tragédies naissent parfois les plus beaux élans de solidarité : le collectif Tous ensemble s’est monté en 1997, regroupant élus politiques de tous bords (à l’exception de l’ex-FN, devenu RN), associations, syndicats, chefs d’entreprise… « On se bat pour sauver ce qu’il y a à sauver, résume Pascal Mazet, conseiller régional PCF. On a lutté pour garder l’hôpital, le commissariat, La Poste et, bien sûr, les entreprises. Dès qu’il y a un problème quelque part dans le bassin, on se réunit tous à Decazeville. »

Bernard Dalmon, président du Medef Aveyron, est lui aussi du collectif : « J’ai de la famille qui travaille à la SAM. Je comprends le ras-le-bol des salariés. Toute l’économie locale serait mise à mal par une fermeture de la fonderie : des salariés de l’usine vont probablement déménager pour chercher du travail ailleurs, cela aura des répercussions en cascade pour les commerçants, les artisans, etc. » Si jamais la SAM, premier employeur privé de la ville, ferme, les rescapés ne seront pas légion : en dehors de l’hôpital, il restera une usine de zinc et quelques boîtes employant une centaine de personnes chacune, dont une blanchisserie industrielle.

Lorsqu’on demande à Sébastien Lallier s’il n’a pas l’impression, malgré tout, de livrer un baroud d’honneur face à un constructeur résolu à fermer, le fondeur répond sans s’énerver : « Si on pensait le combat perdu d’avance, on serait déjà morts depuis longtemps. Nous ne sommes pas une coquille vide : 40 % des pièces que nous produisons sont destinées à l’électrique et à l’hybride. Nous avons un avenir. Et nous comptons bien nous battre pour le prouver. »


 


 

Métallurgie. Pascal Mazet : « L’État doit imposer à Renault de sauver la SAM »

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

Ce mercredi (1° décembre), Decazeville va se mobiliser, une fois encore, pour l’avenir de la SAM, qui fabrique des carters d’automobile. Conseiller régional PCF d’Occitanie, Pascal Mazet explique les enjeux du combat. Entretien

Dans une ville de 5 300 habitants laminée par des années de désindustrialisation, où le taux de chômage frôle les 15 %, la fermeture de la SAM (Société aveyronnaise de métallurgie), sous-­traitant abandonné par Renault, serait un désastre. Salariés, élus locaux et commerçants se démènent pour redonner un avenir à l’usine. Et à leur territoire.

À quoi va ressembler la mobilisation prévue aujourd’hui  mercredi 1° décembre)?

Pascal Mazet Plus de 20 bus doivent venir de toute l’Occitanie et d’autres régions, à l’appel de la CGT. On attend aussi des agriculteurs de la Confédération paysanne, qui soutiennent la lutte. De nombreux commerçants vont baisser le rideau en signe de solidarité. La riposte doit être à la hauteur de l’enjeu. Les gens ont bien compris que les discours gouvernementaux nous promettant la réindustrialisation du pays reposaient sur du vent. L’État va donner 2,5 milliards d’euros d’argent public aux constructeurs sans contrepartie, alors que, chez nous, la SAM est victime de la stratégie de Renault. Au lieu de soutenir une reprise du site, le constructeur préfère faire une croix dessus, pour s’approvisionner en Tunisie où les gens sont payés 250 euros par mois.

Le tribunal de commerce de Toulouse a acté la fin de ­l’activité : quelles seraient les conséquences d’une fermeture du site pour la ville ?

Pascal Mazet Catastrophiques. Il y a bien sûr 350 emplois en jeu, c’est-à-dire 350 familles. Des gens qui vivent ici, et qui demain seraient tentés de partir trouver du travail ailleurs, au risque d’accentuer l’exode d’une partie de la population. Ensuite, il y a tous les emplois induits – sous-­traitants travaillant sur le site –, sans compter les effets qu’une nouvelle fermeture provoquerait sur les commerçants. Les impacts économiques sont impossibles à chiffrer, au-delà de la perte de recettes fiscales pour la ville, évaluée à 500 000 euros. Autrefois tournée vers l’industrie minière et la sidérurgie, Decazeville a été durement frappée par la désindustrialisation des quarante dernières années. Aujourd’hui, l’hôpital est le plus gros employeur, avec 400 personnes, mais la SAM est le plus gros employeur privé. Nous redoutons les effets à moyen terme d’une disparition de l’usine. L’État pourrait prendre prétexte de la baisse de population pour acter la fermeture complète des urgences, par exemple. Nous avons déjà perdu tellement de services publics ici…

Quelles sont vos revendications en ce qui concerne la SAM ?

Pascal Mazet Renault s’était engagé, par écrit, à fournir du travail à la SAM jusqu’au 31 mars 2022. Il faut absolument que cet engagement soit tenu, pour donner le temps de trouver un autre repreneur. Ensuite, l’État a son mot à dire, en tant que premier actionnaire de Renault (avec plus de 15 % du capital – NDLR) : il peut imposer au constructeur de garantir un chiffre d’affaires à la SAM en lui fournissant des volumes de commandes, afin de sauver le site. Il suffit de 40 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel. Si nous trouvons un repreneur, il s’agira ensuite de diversifier la production, en se tournant vers l’aéronautique, par exemple. L’avantage de l’aluminium, c’est que c’est un matériau recyclable. Par ailleurs, les salariés de la SAM maîtrisent tout le processus de production, depuis la conception des pièces en bureau d’études jusqu’à leur vente. Derrière le sauvetage de ce site, c’est aussi de l’avenir des fonderies françaises qu’il s’agit. Donc, de notre souveraineté industrielle.

publié le 1° décembre 2021

Mobilisation. À Leroy Merlin, l’intersyndicale arrache la victoire

Luis Reygada sur www.humanite.fr

Direction et représentants syndicaux ont trouvé, mardi soir, un accord, obtenu au prix d’une mobilisation inédite, sur une revalorisation des salaires pour faire face à l’inflation.

La direction a beau se dire « fière » du résultat obtenu, c’est bien l’intersyndicale qui a arraché, mardi soir, l’accord établissant une augmentation salariale pour employés et agents de maîtrise de Leroy Merlin. C’est aussi oublier un peu vite le manque de volonté initial du numéro un français du bricolage. Petit rappel des faits.

Le 9 novembre, la direction actait la fin des négociations annuelles obligatoires face au refus des délégués syndicaux d’accepter une augmentation salariale générale limitée à 2 %. Inadmissible pour les représentants des travailleurs, alors que l’Insee calcule une inflation à 2,6 % et que l’entreprise arroge des chiffres plus que positifs. Explosion des ventes en ligne (+ 7,5 %), croissance globale de 5 %, chiffre d’affaires à 7,9 milliards d’euros avec prévisions à la hausse pour 2021… Leroy Merlin figure en effet parmi les « gagnants » de la pandémie, avec une activité dopée en 2020 par les confinements. Et s’il est vrai que le haut de la pyramide est bien récompensé en primes et stock-options, il n’en va pas de même pour les 23 000 employés qui forment le socle de l’organisation, sur 27 000 au total.

« Pour la direction des millions, pour les employés la précarité ! »

Réunis en intersyndicale (CFTC-CFDT-CGT-FO), les travailleurs décident donc d’instaurer un rapport de forces plus concret : une grève. «Ça a été long et compliqué, raconte Jean-Marc Cicuto, délégué central du syndicat majoritaire, la CFTC, mais nous avons réussi à nous rassembler autour du combat pour les salaires dans une entreprise qui fait des profits mais où il n’y a pas de juste répartition de la valeur travail vers le bas.» Karim Bachiri, représentant CGT au CSE, confirme : «La répartition n’est pas faite de façon juste et équitable. Nous avons donc réussi à canaliser le mécontentement existant au sein de l’entreprise.» Résultat : un mouvement inédit commence le 17 novembre dans les entrepôts. À Valence (Drôme), Réau (Seine-et-Marne), Dourges (Pas-de-Calais), les accès des camions sont filtrés, ralentissant l’activité du groupe. Suivent les magasins où des débrayages sont organisés. Au total, ce sont près de la moitié des 140 établissements au triangle vert qui adhèrent à la mobilisation, et les fins de semaine, jours de grande affluence, sont l’occasion pour les salariés d’expliquer aux clients à quel point ils se sentent « méprisés » par leurs patrons. «Pour la direction des millions, pour les employés la précarité !» dénoncent les banderoles des manifestants aux entrées des grands centres commerciaux. Une mauvaise publicité pour la quatrième « entreprise préférée des Français » (classement Ifop- JDD, novembre 2021), d’autant plus que presse nationale et télévision s’emparent du sujet. « Notre communication a fait ses effets, explique Karim ­Bachiri. En général, avec ces gens-là, c’est à prendre ou à laisser, ils ne discutent pas. Mais, là, on a réussi à faire que Leroy Merlin, poussé par le Groupe Mulliez, revienne à la table des négociations. » La puissante holding familiale, propriétaire de l’enseigne et dont le patrimoine estimé à plus de 20 milliards d’euros, en fait l’une des dix plus grosses fortunes de France, est pourtant davantage connue pour fraude et évasion fiscales que pour céder aisément aux demandes de ses travailleurs.

Après dix jours d’un mouvement sans précédent suivi aux quatre coins du pays et alors qu’elle s’était d’abord bornée au « silence » et à des « intimidations», la direction accepte de reprendre les discussions. «L’entreprise est d’abord venue avec des propositions de primes, commente le cégétiste. Nous les avons refusées. Ce qui permet de payer les factures, de demander un prêt à sa banque pour devenir propriétaire, de se projeter dans la vie, c’est la fiche de paye, et non pas l’hypothétique prime qu’on va peut-être toucher dans trois mois.»

Au final, l’intersyndicale obtient plusieurs avancées, dont une revalorisation de 4 % des plus bas salaires. Mais son succès va au-delà. « L’entreprise a reconnu que son dialogue social ne fonctionnait pas, on va le réformer en profondeur », assure Jean-Marc Cicuto. Et c’est aussi là qu’il faut voir la vraie victoire des grévistes de Leroy Merlin.