PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

juillet 2021

publié le 16 juillet 2021

Méditerranée.
Migrants et réfugiés dans l’enfer libyen

Nadjib Touaibia sur www.humanite.fr

Viols, travail forcé, tortures… les passagers capturés par les gardes-côtes libyens et livrés aux milices vivent l’horreur avec la complicité de l’Union européenne, selon un rapport d’Amnesty International.

La scène a lieu le 30 juin. Une traque meurtrière en Méditerranée filmée par l’ONG allemande Sea-Watch. Les gardes-côtes libyens ciblent une embarcation de fortune transportant 45 personnes, des réfugiés, dont de nombreux enfants, au large de l’île italienne de Lampedusa. Le bateau accoste le canot en tirant dans l’eau à balles réelles, tourne autour, prend de la vitesse, tente de le percuter, son équipage lance des objets dans sa direction. Mis en danger durant une heure et demie, les migrants échappent miraculeusement à l’opération criminelle quand leurs agresseurs en uniformes, solidement armés, abandonnent enfin et rebroussent chemin faute de carburant, rapporte l’ONG. L’incident a eu lieu dans la zone de secours de Malte. « En 2019, nous avons assisté à une scène similaire. (…) Mais ce qui s’est passé cette fois est encore plus brutal. C’est d’une violence que nous avons jamais vue jusqu’ici », commente Félix Weiss, membre de Sea-Watch. Les rescapés arriveront finalement sains et saufs sur les côtes italiennes. Stoppés par les gardes-côtes, ils auraient fini en territoire libyen, à Al-Mabani ou à Shara al-Zawiya, ces lieux d’esclavage, d’asservissement, d’humiliation, de sévices épouvantables. C’est là que sont détenus les réfugiés capturés et les migrants qui échappent au naufrage en haute mer. Des pratiques odieuses en cours depuis une décennie.

Sauvagerie organisée

Elles se sont poursuivies durant les six premiers mois de 2021, selon Amnesty International dans un récent rapport intitulé « La détention abusive des personnes réfugiées et migrantes débarquées en Libye ». Diana Eltahawy, directrice adjointe de l’ONG au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, parle d’un texte « terrifiant » et d’un nouvel éclairage sur ces souffrances révélées une fois de plus au grand jour, mais en vain. Plus de 7 000 personnes interceptées en mer ont été envoyées de force à Al-Mabani au cours de cette année. Ces détentions arbitraires se prolongent dans la barbarie. Tortures, violences sexuelles, travail forcé sont le lot quotidien des détenus. Les femmes, notamment, confient leur soumission forcée sous menace de viol, en échange d’une libération ou d’un produit de première nécessité, y compris d’eau potable. Ces horreurs ont lieu avec le consentement implicite des autorités libyennes. Celles-ci s’engagent à agir, à boucler les centres dénoncés, mais ferment l’œil en réalité.

Des sites informels de captivité, sous contrôle de milices, ont été rattachés au ministère de l’Intérieur, sans plus. L’administration a même « récompensé des personnes raisonnablement soupçonnées d’avoir commis ce type de violations en leur offrant des postes de pouvoir ou une promotion, ce qui signifie que nous risquons de voir les mêmes horreurs se reproduire encore et encore», souligne Amnesty International. Mais pas seulement. Cette sauvagerie organisée se déploie sur le lit de la coopération européenne avec la Libye en matière de contrôle de l’immigration et des frontières.

« Preuves accablantes »

Entre janvier et juin 2021, les gardes-côtes libyens ainsi soutenus ont intercepté en mer et reconduit en Libye quelque 15 000 personnes lors de « sauvetage » – soit plus que sur toute l’année 2020. « Malgré les preuves accablantes du comportement irresponsable, négligeant et illégal des gardes-côtes libyens en mer et des violations systématiques commises dans les centres de détention après le débarquement, les partenaires européens continuent d’aider les gardes-côtes libyens à renvoyer de force des personnes victimes d’atteintes aux droits humains, qu’elles tentaient de fuir en Libye », dénonce Diana Eltahawy.

Certains témoignages de ce qui se passe en mer sont glaçants. Des personnes se seraient noyées après le chavirement de leur canot, sous les yeux des gardes-côtes occupés à filmer avec leurs téléphones. Des passagers confrontés à un risque de péril imminent voient souvent passer des avions – l’agence Frontex exerce une surveillance aérienne – et des bateaux naviguer dans les mêmes eaux. Mais nul ne viendra à leur secours avant l’arrivée des gardes-côtes libyens, à l’évidence très bien informés. Selon Amnesty International, il n’y a presque plus de navires européens en Méditerranée centrale, histoire de ne pas avoir à secourir de malheureux naufragés. L’Europe forteresse est loin de mettre fin à ces arrangements sans égard aucun pour la dignité de milliers de réfugiés. « Encore une fois, notre Parlement et le gouvernement signent leur propre complicité avec les horreurs et les violations systématiques des droits humains et du droit international qui sont perpétrées en Libye et sur la route de Méditerranée centrale », note Nicola Fratoianni, député et secrétaire de la Gauche italienne, après le vote, jeudi 15 juillet, de la poursuite de l’aide militaire et matérielle aux gardes-côtes libyens.

publié le 16 juillet 2021

 

Une intervention présidentielle « hors sol »

et pleine de contradictions

sur le site www.cgt.fr

Lors de son intervention télévisée du 12 juillet, le président de la République a fait la démonstration de son décalage avec la réalité sociale du pays et a multiplié les contradictions. Un discours où la démagogie n’a d’égale que la visée populiste du propos.

Alors que « la terre brule » – littéralement en Amérique du Nord en ce moment – pas un mot sur le climat et les enjeux environnementaux !

Alors que les violences faites aux femmes s’accroissent, pas un mot sur la situation, pas une mesure de protection, pas un projet, rien…

Alors que de nombreux travailleur·se·s ne bouclent pas les fins de mois et que l’économie ne pourra véritablement repartir que grâce à la consommation des ménages, pas un mot sur les salaires, pas de propositions pour augmenter significativement le Smic, les minima sociaux, les pensions…

Alors que la jeunesse paie un lourd tribut en termes d’emploi, d’accroissement sans précédent de la précarité, d’isolement, de renoncement aux études, de non accès à l’alternance, à l’emploi, etc., pas un mot pour viser un retour au « plein emploi »…

Toutes les réalités sociales du quotidien ont été éludées par un président bien plus préoccupé par sa réélection que par une réponse véritable aux préoccupations du monde du travail.

Des contradictions qui confinent à l’absurde.
Il porte l’idée d’une politique industrielle en France. Pourtant, ces dernières années, les exemples ne manquent pas de fermeture de sites, de délocalisation et, à chaque fois, le même discours : « Nous n’y pouvons rien… »

Sans attendre, pourquoi alors le gouvernement n’intervient-il pas en imposant un moratoire sur les fermetures de sites industriels ? Pourquoi n’intervient-il pas, par exemple, pour maintenir l’entreprise Luxfer qui fabrique du matériel médical ? Les exemples similaires sont nombreux.

Il valorise le CDI alors même que le gouvernement n’a de cesse de le remettre en cause et de vouloir lui substituer des formes de contrat toujours plus précaires, afin de répondre aux attentes d’un patronat qui voit dans la stabilité du contrat de travail des freins à l’embauche…

Il promeut notre système de protection sociale qui nous a permis d’amortir les grandes crises (financière de 2008 et sanitaire depuis 2020), alors même que sa politique n’a de cesse de casser la Sécurité sociale, de fragiliser son financement, qu’il tente d’imposer une nouvelle réforme de l’assurance chômage, qu’il vise un nouveau recul de l’âge de départ en retraite…

Il encourage le « dialogue social », alors même qu’il tente d’imposer, au 1er octobre, une réforme de l’assurance chômage combattue par l’ensemble des organisations syndicales françaises et par le Conseil d’État lui-même…

Il présente son projet de réforme des retraites comme « particulièrement juste et nécessaire ». Pourtant, il le temporise en le reportant post Covid, autant dire dans la perspective d’un nouveau mandat…

Il encense les personnels soignants, alors même qu’il les stigmatise en les faisant passer pour des rétifs à la vaccination, de dangereux inconscients face à la situation sanitaire qu’il faut contraindre à se faire vacciner. Pourtant, les soignants sont vaccinés à ce jour à 91 %, soit deux fois plus que la moyenne de la population française…

Face à cette politique gouvernementale qui ne vise que la remise en cause des acquis sociaux, la CGT appelle l’ensemble du monde du travail à se réunir et à se mobiliser pour que la rentrée sociale soit synonyme de luttes gagnantes pour le progrès social !

Pour voir les propositions de la CGT sur l’emploi, vous pouvez consulter : https://www.cgt.fr/contact-emploi?utm_source=email&utm_campaign=Newsletter_n186_du_16_juillet_2021_nouvelle_version&utm_medium=email


 

Notre protection sociale, « joyau de notre modèle social »… que Macron voudrait pourtant détruire !

Sur le site www.cgt.fr

Le président de la République, lors de son allocution télévisée du 12 juillet, a notamment annoncé la poursuite de sa politique libérale et de casse des conquis sociaux, en voulant imposer une réforme de l’assurance chômage au 1er octobre 2021, sans tenir compte de l’opposition de l’ensemble des confédérations syndicales à ce projet.

Que faut-il de plus qu’une position unanime des organisations syndicales contre la réforme de l’assurance chômage et une censure du Conseil d’État pour que le président de la République prenne en compte la dimension profondément injuste, inégalitaire et antisociale de sa réforme ?

Cette posture politique ne sert qu’à envoyer des messages à sa droite, dans la perspective des prochaines élections présidentielles et à donner encore plus de gages au patronat qui ne cesse de recevoir des cadeaux sans conditionnalité ni efficacité : plan de relance, baisse des impôts de production et société !

Malgré les puissantes mobilisations qui se sont déroulées entre décembre 2019 et mars 2020, Emmanuel Macron a aussi annoncé une réforme des retraites visant à travailler plus longtemps et à partir à la retraite plus tard. Allonger les carrières alors qu’aujourd’hui un.e salarié.e sur deux n’est pas en activité est une aberration. Cela va mécaniquement abaisser le niveau des pensions, accroitre les inégalités et appauvrir des centaines de milliers de retraité.e.s… Qui peut décemment affirmer qu’une pseudo-garantie de retraite à 1 000 euros est suffisante pour vivre dignement ?

L’annonce de la suppression des régimes spéciaux est également de retour. Le Président, dans une visée populiste et électoraliste, loin de tenter de rassembler, joue de nouveau la carte de la division, de la fracture et de l’opposition entre travailleurs et travailleuses.

Pour lutter contre le fléau du chômage, il faut permettre à toutes et tous de trouver un emploi et ce n’est pas en forçant les plus âgé.e.s à rester plus longtemps au travail que cela sera possible.

Avec la CGT, pour gagner le retour au « plein emploi », cela passe par un âge de départ en retraite à taux plein à 60 ans, des dispositifs de départs anticipés pour les métiers pénibles et par l’instauration des 32 heures, pour travailler moins, mieux et travailler toutes et tous !

La CGT appelle les salarié.e.s, les privé.e.s d’emploi, les retraité.e.s et la jeunesse à se mobiliser contre ces projets de réformes et à gagner le progrès social !

Montreuil, le 13 juillet 2021

publié le 15 juillet 2021

Aides publiques. Carton rouge sur le contrôle de la fraude

Loan Nguyen sur www.humanite.fr

Un rapport publié lundi par la Cour des comptes confirme notamment les lacunes dans la politique de contrôle du chômage partiel, qui a coûté plus de 26 milliards d’euros en 2020.

C’est une validation partielle et émaillée de critiques de la politique de soutien à l’emploi du gouvernement que la Cour des comptes vient de rendre lundi. Dans un rapport de 193 pages, la juridiction financière estime notamment qu’en ce qui concerne l’activité partielle « la France a retenu les enseignements de la crise financière de 2008 en la mettant immédiatement au cœur de sa réponse en faveur de l’emploi, avec des moyens financiers considérables (33,8 milliards prévus en 2020, dont 22,6 milliards ouverts sur le budget de l’État et 11,2 milliards à la charge de l’Unédic) ». « De premiers indices suggèrent que l’activité partielle a bien évité, ou à tout le moins différé, une partie de l’impact négatif de la crise sur l’emploi », poursuit le document.

Mais, sur d’autres volets, la Cour se montre beaucoup plus critique, notamment en ce qui concerne les aides à la formation. « Le bilan s’avère médiocre », selon les auteurs du rapport, qui regrettent le financement « des formations courtes et non qualifiantes au profit de publics variés, sans considération de leur fragilité ni de l’intérêt réel des projets de formation pour les entreprises ou la sécurisation du parcours professionnel des intéressés ». La Cour reconnaît que « la prolongation des droits des chômeurs pendant la période de confinement était une mesure d’équité incontestable », mais juge que les 950 millions d’euros de dépenses liées à la mise en place d’une année blanche pour les intermittents représentent un coût excessif.

Un nombre de contrôle largement surestimé par le ministère

Mais c’est surtout sur l’insuffisance des contrôles destinés à dissuader la fraude au chômage partiel que le rapport se montre le plus tranchant. Alors que le ministère du Travail communique depuis plusieurs mois sur le chiffre de 50 000 contrôles réalisés auprès des employeurs a posteriori, la Cour affirme que ce chiffre est largement surestimé : « Il s’agit en réalité du nombre de contrôles ouverts à cette date, et non de contrôles réalisés. Au 31 août 2020, seuls 37 % des contrôles avaient été clôturés, ce qui est peu compatible avec la communication ministérielle sur le sujet », n’hésitent pas à tacler les auteurs du rapport. Confirmant par ailleurs les alertes des agents de l’inspection du travail dans nos colonnes  en septembre 2020, la juridiction financière constate plusieurs lacunes dans la politique de contrôle des entreprises. « Le plan de contrôle a été conçu dans une logique quantitative et une volonté de démontrer une rapidité de riposte face à la fraude, au détriment de la qualité de celle-ci », dénonce le document.

Un montant de 225 millions d’euros de fraude

Notant la difficulté qu’ont eue les agents à avoir accès à certaines bases de données pour vérifier la régularité des demandes, la Cour déplore que les services du ministère du Travail et de l’Agence de services et de paiement aient été mal armés face à la diversité des schémas d’escroquerie possibles. Le document pointe notamment la création de fausses identités d’entreprises, voire l’usurpation d’identité d’autres entreprises bien réelles comme faisant partie des arnaques récurrentes. Contrairement à ce qu’affirme le ministère du Travail, qui communique sur un montant de 225 millions d’euros de fraude, la Cour des comptes estime, elle, impossible d’évaluer l’ampleur du phénomène.

Si la CGT du ministère d’Élisabeth Borne se félicite que le rapport de la Cour des comptes « rejoigne » les alertes que le syndicat avaient portées dès l’automne dernier, celui-ci constate que le document fait des impasses sur d’autres aspects liés au contrôle. « Pourquoi est-ce qu’on ne demande pas aux employeurs de donner plus de justifications à l’appui de leurs demandes ? » s’interroge Simon Picou, secrétaire national de la CGT-TEFP, qui souligne par ailleurs que la question des effectifs reste déterminante. « Dans certains départements, un tiers des postes sont vacants », souligne le responsable syndical.

publié le 15 juillet 2021

COVID-19. Macron décide, l’intendance et les Français ont du mal à suivre

Par Oivier Chartrain, Stéphane Guérard et Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

La stratégie annoncée par le chef de l’État est claire : sans obligation, hormis pour les soignants, il s’agit de contraindre la plus grande part de la population à se faire vacciner. Au risque de générer inégalités, injustices et insécurité juridique.

Après l’intervention du président de la République et l’afflux de prises de rendez-vous vaccinaux qui a suivi, on pourrait ironiser, comme le font certains, sur ces Français qu’il suffit de menacer de priver de restaurant pour qu’ils rentrent dans le rang. C’est facile. Sauf que la méthode choisie risque de doubler l’inégalité dans l’accès au vaccin d’une inégalité dans le droit à une vie normale. Ensuite parce que la précipitation avec laquelle se met en place le passe sanitaire va mettre nombre de secteurs en tension. De quoi fragiliser l’édifice juridique qui doit donner un cadre légal à cette nouvelle phase de la lutte contre la pandémie.

1) Passe sanitaire : incohérences et culpabilisation

Le 12 juillet, 41,7 % de la population française était vaccinée. Loin des 90 % à atteindre pour parvenir, selon le Conseil scientifique, à l’immunité collective face au virus. Mais, trente-six heures après les annonces présidentielles, le site Doctolib enregistrait 2,24 millions de rendez-vous. À ce rythme, notait son fondateur, la cadence pourrait « monter vite à quatre, cinq millions d’injections par semaine ». Les « neuf millions de doses » mises en avant par Emmanuel Macron assureraient donc environ deux semaines de vaccination. À condition que celle-ci soit réellement à la portée de tous, ce qui n’a jamais été le cas jusqu’à présent.

Les populations à risques et/ou ignorées du système de santé conservent un taux de couverture vaccinale en deçà des besoins, et rien de concret n’est prévu pour y remédier. En outre, le choix de vaccinodromes hypercentralisés, laissant de côté la médecine de proximité, risque de se payer au prix fort en période d’égayement estival. À ces inégalités s’ajoutent de multiples incohérences. Comme d’en exempter les policiers et gendarmes… qui devront en contrôler l’application ! La situation des 12-17 ans est tout aussi incohérente. Exemptés du passe sanitaire jusqu’au 30 août, ils y seront soumis dès la rentrée scolaire… sauf pour se rendre au collège ou au lycée. Ils pourront donc retourner s’entasser joyeusement dans des salles de classe sans détecteurs de CO2 ni purificateurs d’air. En fait, les Français sont sommés de se débrouiller pour rentrer dans les clous de ces nouvelles contraintes, culpabilisation à la clé. Le gouvernement, lui, laisse entendre qu’il en a fait assez. Et annonce que les tests PCR – seule voie d’accès au passe en l’absence de vaccination – deviendront payants cet automne.

2) Le Code du travail, victime collatérale ?

Faudra-t-il trafiquer le Code du travail pour appliquer les nouvelles mesures sanitaires aux travailleurs en contact avec du public ? Consciente de l’insécurité juridique créée par certaines des mesures annoncées le 12 juillet, la Confédération des petites et moyennes entreprises a sonné l’alarme : «  Il est impératif que les pouvoirs publics indiquent clairement la marche à suivre face à ceux, et en particulier les salariés, qui refuseraient de se soumettre à ces nouvelles règles. »

Pour l’heure, seule est claire la situation des personnels soignants et non soignants des hôpitaux, cliniques et Ehpad, de l’aide et du soin à domicile, des ambulanciers et des pompiers : tous devront se faire vacciner d’ici au 15 septembre. Le gouvernement peut élargir au Covid-19 l’article 1311-4 du Code de la santé, qui impose l’immunisation contre l’hépatite B, la diphtérie, le tétanos, la poliomyélite et la grippe. Parmi le 1,5 million de professionnels non vaccinés, les réfractaires seront, indique le projet de loi en préparation, interdits d’exercer dès mi-septembre, avec suspension de leur contrat de travail pour quelques semaines, avant « une mise à pied », voire « un licenciement », dixit la ministre du Travail, Élisabeth Borne.

La situation est plus floue dans les lieux où le passe sanitaire ou un test PCR négatif de deux jours sera exigé des salariés. Soit dès mercredi 21 juillet, pour les « lieux de loisirs et de culture », et, à partir du 1er août, pour les cafés, restaurants, centres commerciaux, mais aussi les transports longue distance. Les fédérations d’employeurs de ces secteurs ont déjà obtenu un report au 30 août. Ce qui implique que leurs employés aient reçu leur première dose d’ici à fin juillet.

Mais, en l’état du droit, les employeurs ne peuvent ni exiger de leurs employés de se faire vacciner, ni contrôler qu’ils l’ont fait, secret médical oblige. La dernière version du protocole sanitaire en entreprise les incite juste à « favoriser la vaccination des salariés en autorisant leur absence, y compris sur leur temps de travail ».

Même mystère pour le contrôle des usagers ou clients. Faute de le faire, les entreprises de tous les secteurs touchés par les restrictions sanitaires encourraient un an d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende. Mais, dans le détail, rien n’est réglé. « Concernant les contrôles en gare et dans les trains, qui sera en charge de les réaliser ? Quelle organisation et renforts pour la gestion des flux en gare ? » demande la CGT cheminots, qui a déposé une « alerte sociale ». Même inquiétude au Festival d’Avignon : « Cela va être d’une difficulté extrême en termes de personnel et de matériel pour valider le passe », souffle Olivier Py, directeur artistique du Festival.

3) Des mesures à la constitutionnalité incertaine

L’ensemble de ces dispositions et le projet de loi, dont l’examen au Parlement doit débuter dès la semaine prochaine, seront-ils retoqués ? Les spécialistes sont partagés. La protection de la santé publique étant inscrite dans la Constitution, « un gouvernement peut imposer la vaccination obligatoire et le passe sanitaire », juge le constitutionnaliste Dominique Rousseau. À l’inverse, le professeur de droit public Serge Slama estime que « les mesures censées entrer en vigueur le 21 juillet sont contraires à la loi relative à la gestion de la sortie de crise sanitaire, promulguée le 31 mai 2021 » et que « celles annoncées pour début août risquent d’être largement déclarées inconstitutionnelles ». Il pointe le risque d’une « rupture d’égalité » entre les personnes déjà vaccinées et les « 30 millions de Français qui vont être écartés de facto » d’activités du quotidien. À gauche aussi, les points de vue varient. « Emmanuel Macron dessine une société du contrôle et de la discrimination généralisés », dénonce le député FI Éric Coquerel, tandis que la présidente du groupe PS, Valérie Rabault, « souscri(t) à l’extension du passe sanitaire ». Si ce dernier « peut se révéler nécessaire pour endiguer la nouvelle vague épidémique, une telle mesure ne peut être que transitoire, sous peine d’accroître les fractures dont souffre déjà notre société », met en garde, de son côté, le PCF. Le 6 juillet, le Conseil d’État avait donné quitus à ce dispositif, mais insistait sur le fait que « son usage a été restreint aux déplacements avec l’étranger, la Corse et l’outre-mer, d’une part, et à l’accès à des lieux de loisirs, d’autre part, sans que soient concernés les activités quotidiennes ou l’exercice des libertés de culte, de réunion ou de manifestation ». De même, le Conseil constitutionnel, le 31 mai, n’a pas donné suite au recours sur le risque de violation du « principe d’égalité ». Mais les dispositions alors contestées ne portaient pas directement sur le « caractère payant ou non des actes donnant lieu à la délivrance des documents » nécessaires au passe sanitaire. Dans un cas comme dans l’autre, la donne a changé.

publié le 14 juillet 2021

La fortune des milliardaires français a bondi depuis un an

Sur le site www.huffingtonpost.fr

Selon le magazine "Challenges", le nombre de milliardaires français a par ailleurs plus que doublé en 10 ans, passant de 51 en 2011 à 109 en 2021.

ÉCONOMIE - Le patrimoine cumulé des 500 plus grandes fortunes de France a augmenté de 30% en un an, selon le classement à paraître jeudi 8 juillet du magazine Challenges, qui a dénombré 109 milliardaires français cette année contre 95 l’an dernier.

Le classement est dominé pour la cinquième année consécutive par Bernard Arnault, le patron de LVMH, première capitalisation boursière d’Europe. La forte reprise du luxe au second semestre 2020, porté par l’Asie, a fait s’envoler les cours de bourse des géants du secteur dont LVMH (Vuitton, Dior...) et Kering (Gucci, Saint Laurent...), et donc le patrimoine de leurs dirigeants actionnaires.

1.000 milliards d’euros détenus par les 500 familles les plus riches

Selon le magazine, qui a effectué son calcul en fonction des actifs professionnels des personnalités entre juin 2020 et juin 2021, le montant de la fortune des 500 plus riches du pays “tutoie désormais les 1.000 milliards d’euros”. “Ce sont les plus fortes progressions annuelles jamais enregistrées par notre palmarès, mis en place en 1996”, a indiqué Challenges. Le nombre de milliardaires français était de 51 en 2011, selon le média.

Comme chaque année depuis 2017, quand il a dépassé l’héritière de L’Oréal Liliane Bettencourt, Bernard Arnault et sa famille sont en tête, avec une fortune estimée à plus de 157 milliards d’euros. Une progression de 57% par rapport à juin 2020. Le PDG de LVMH a même été quelques heures en mai l’homme le plus riche du monde, devant l’Américain Jeff Bezos (Amazon), au gré de l’évolution des cours qui font varier leur fortune en temps réel.

Les crises nous rendent plus forts”, avait déclaré fin avril Bernard Arnault en commentant les bons résultats financiers de LVMH, numéro un mondial du luxe. Suivent la famille Hermès (81,5 milliards d’euros), celle des Bettencourt (L’Oréal - 71,4 milliards), et en quatrième et cinquième positions celles d’Alain et Gérard Wertheimer, héritiers de Chanel, et de François Pinault, fondateur de Kering, aujourd’hui dirigé par son fils François-Henri.

Le fondateur d’eBay Pierre Omidyar, huitième, double sa fortune estimée entre 2020 et 2021, alors que les confinements ont dopé le commerce en ligne des articles d’occasion.

Les dix premiers, ceux dont la fortune dépasse les 13 milliards d’euros, ont vu leur patrimoine bondir de 37%. Les 490 autres ont vu le leur n’augmenter ‘que’ de 25 %”, note Challenges. Avec la crise du Covid, le débat autour de la taxation des plus riches se renforce en France et ailleurs.

Samedi, l’association altermondialiste Attac a d’ailleurs visé directement Bernard Arnault en peignant en noir des vitrines de la Samaritaine, grand magasin de LVMH à peine rouvert à Paris, pour dénoncer “l’enrichissement indécent des milliardaires pendant la crise sanitaire”.

publié le 14 juillet 2021

 

 Inégalités. Ces familles

qui valent 1000 milliards

Pierric Marissal sur www.humanite.fr

La mouture 2021 du classement des plus grandes fortunes de France a été publiée jeudi par Challenges. Leur enrichissement, en temps de crise sanitaire et économique, dépasse le stade de l’indécence.

C’est la première fois que le magazine Challenges semble embarrassé par son propre classement des 500 plus grandes fortunes de France. Les ultrariches ont tellement profité de la crise que ça en devient flagrant. Leur patrimoine cumulé a ainsi augmenté de 30 % en un an, pour frôler les 1 000 milliards d’euros.

Sur dix ans, la fortune des milliardaires français a gonflé de 439 %.

Il y a désormais 109 milliardaires, contre 95 l’an dernier. Rappelons qu’il y a dix ans, en 2011, ils étaient 51 à dépasser le milliard d’euros. « Ce sont les plus fortes progressions annuelles jamais enregistrées par notre palmarès, mis en place en 1996 », a indiqué Challenges. Sur dix ans, la fortune des milliardaires français a gonflé de 439 %.

Tout en haut de la pyramide

Comme chaque année depuis 2017, Bernard Arnault et sa famille sont en tête, avec une fortune estimée à plus de 157 milliards d’euros. Une progression de 57 % par rapport à juin 2020. « Les crises nous rendent plus forts », avait déclaré fin avril le PDG de LVMH en commentant les résultats financiers de son groupe. Suivent la famille Hermès (81,5 milliards d’euros), celle des Bettencourt (71,4 milliards) et en quatrième et cinquième positions celles d’Alain et Gérard Wertheimer, héritiers de Chanel, et de François Pinault, fondateur de Kering.

« L’enrichissement est particulièrement fort en haut de la pyramide. La fortune des 10 Français les plus riches est désormais supérieure de presque 100 milliards à celle des 490 autres grandes fortunes françaises, explique Quentin Parrinello, le porte-parole d’Oxfam. Un constat similaire à celui que nous dressions un an après la pandémie : entre mars 2020 et mars 2021, les milliardaires français ont gagné 170 milliards d’euros – soit deux fois le budget de l’hôpital public ! »

Profiteurs de crise

Ces grandes fortunes ont profité des plans de secours à l’économie : des milliers de milliards d’euros ont été injectés par les banques centrales et une bonne partie a fini sur les marchés financiers pour venir gonfler la capitalisation des groupes du luxe, des technologies et de l’industrie pharmaceutique. Le patrimoine des principaux actionnaires a grossi d’autant. En outre, malgré la crise, ils ne se sont pas privés de dividendes. La famille Arnault a touché la moitié de ceux versés par LVMH, soit près de 1,5 milliard d’euros ; 750 millions pour les Bettencourt ; 415 millions pour Pinault.

Des cascades d'argent public

Les croissances de patrimoine financier les plus importantes se retrouvent dans les entreprises technologiques, les licornes françaises, qui ont opéré des levées de fonds énormes, soutenues par une cascade d’argent public en soutien. Les dirigeants de Snowflake, société d’hébergement de données, ont vu leur fortune exploser de 400 % en un an. Le fondateur de Snapchat, jeune trentenaire naturalisé français par Emmanuel Macron, dépasse désormais les 10 milliards d’euros (+ 115 %). Côté Big Pharma, le PDG français de Moderna a vu son patrimoine tripler, les fondateurs du laboratoire Ethyfarm se contenteront d’une hausse de 114 % de leur fortune.

Même pour un média comme Challenges que la richesse fascine, ces résultats paraissent indécents alors que la crise a fait un million de nouveaux pauvres en France et 150 millions dans le monde. « Pourquoi le capitalisme accroît les inégalités », titre en page intérieure l’hebdomadaire. Un éditorial demande même à taxer les plus riches. Un sondage vient enfoncer le clou : les deux tiers des Français demandent au gouvernement de taxer les grandes fortunes.

publié le 13 juillet 2021

Vaccination anti-Covid :
il faut convaincre sans contraindre

Communiqué de la Fédération Santé et Action Sociale CGT

Depuis quelques semaines alors qu’elles/ils ont été encensé.e.s pour leur travail et la lutte menée contre la pandémie, les soignant.e.s subissent les attaques de nombreuses corporations et du gouvernement. Elles/ils seraient responsables de la propagation du virus en contaminant leurs patient.e.s du fait de leur faible taux de vaccination. Rien n’est plus faux !

Les soignant.e.s sont, dans la population, la catégorie socioprofessionnelle la plus vaccinée. De plus elles/ils ont été surexposé.e.s au virus en début d’épidémie du fait de l’incurie de l’Etat en matière de gestion des équipements de protection individuelle.

Pour autant, impossible d’objectiver leur niveau de contamination car aucune enquête officielle n’a été diligentée. Seule la CGT a travaillé sur le sujet à partir de ses bases syndicales. La mesure du taux d’immunité collective acquise aurait également pu être un bon indicateur, mais là aussi le ministère a failli à tous ses devoirs. Aucune enquête de santé publique n’a été organisée pour mesurer ce taux. Les responsables politiques n’ont pas voulu prendre le risque de confirmer leur carence en matière de protection des salarié.e.s en cas de résultats trop élevés.

Non, le gouvernement préfère accuser les personnels de santé d’entretenir la défiance des Français vis-à-vis de la vaccination alors qu’il aurait dû mettre tout en œuvre pour les soutenir et lutter efficacement contre l’épidémie.

Ainsi, en l’absence de toutes données objectives, nos responsables politiques envisagent la vaccination obligatoire contre la Covid pour les personnels de santé. Pour légitimer son action, il a été demandé à certaines directions hospitalières de diligenter un recensement sauvage parmi leurs salarié.e.s afin de connaître leur niveau de vaccinations. Au passage, le respect du plus élémentaire des droits concernant la santé, à savoir le respect du secret médical, a été bafoué.

La CGT s’oppose à ce genre de pratique illégale qui vise de plus à faire reposer sur les salarié.e.s des responsabilités qui ne sont pas les leurs. La CGT demande que les dirigeants successifs du ministère de la santé assument les leurs et en tirent les conclusions qui conviennent !

La CGT soutient avec conviction les différentes campagnes de vaccinations volontaires qui participent au combat contre la pandémie. Mais pour l’instant, le vaccin ne permet pas d’assurer seul une protection efficace à 100% contre les formes graves, et ne bloque pas toute transmission.

C’est pourquoi la Fédération CGT de la Santé et de l’ Action Sociale demande que tous les moyens soient mis en œuvre immédiatement pour renforcer notre système de santé, notamment en personnels, en moyens et en budgets. Elle appelle également tous les employeurs « publics » et « privés » à ne pas oublier de respecter leurs obligations en matière de santé et de sécurité concernant leurs salarié.e.s. Les services de santé du travail sont là pour ça ! Elle appelle également au respect des gestes barrières.

La CGT rappelle qu’elle est farouchement attachée à la liberté individuelle de chacun. C’est un des socles de notre démocratie.

Elle rappelle également que tout acte médical doit se faire avec le consentement libre et éclairé du patient. C’est inscrit dans la loi n°2002-303 du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité des soins. La vaccination, tant qu’elle n’est pas obligatoire, doit rester une décision laissée au libre arbitre de chacun.

Enfin, la CGT invite le gouvernement à ne pas se servir de ce sujet clivant pour mieux masquer ses projets « anti- sociaux » concernant la réforme de l’assurance sociale et celle des retraites.

Nous restons vigilant.e.s.

publié le 13 juillet 2021

Intervention d'Emmanuel Macron :
un tour de vis sanitaire et social

Sur le site www.humanite.fr

À neuf mois de sa fin de mandat, le chef de l’État renforce la lutte contre le Covid-19, avec la vaccination obligatoire des soignants et l’extension du passe sanitaire. Des décisions prises pour « bloquer le virus », avec pour ligne de mire la poursuite de la reprise économique.

Le plan devait se dérouler sans accroc avec une intervention présidentielle « avant le 14 juillet », annoncée de longue date, pour dérouler la feuille de route de la fin du quinquennat. Mais le variant Delta est venu perturber le scénario bien orchestré. L’allocution présidentielle prend donc un air de déjà-vu et se recentre sur la gestion sanitaire. Après un énième Conseil de défense, Emmanuel Macron a annoncé de nouvelles restrictions qui feront l’objet d’un projet de loi examiné par le Parlement à partir du 21 juillet. Le président n’a toutefois pas totalement abandonné ses ambitions initiales. « Je vous l’avais dit l’année dernière, nous allons devoir vivre avec le virus. Les semaines à venir seront donc celles de la mobilisation contre l’épidémie et pour la relance », a lancé le chef de l’État depuis l’Élysée. Sur l’un des sujets les plus attendus, la réforme des retraites (lire ci-contre), le chef de l’État a tout de même temporisé : « Je ne lancerai pas cette réforme tant que l’épidémie ne sera pas sous contrôle et la relance bien assurée », a-t-il déclaré tout en assurant qu’il faudrait mettre fin aux régimes spéciaux et « travailler plus longtemps ».

Vaccin : « Une course contre la montre »

C’était attendu : le président de la République a annoncé d’emblée dès le début de son allocution que la vaccination sera obligatoire pour « les personnels soignants et non soignants des hôpitaux, des cliniques, des maisons de retraite, des établissements pour personnes en situation handicap, pour tous les professionnels ou bénévoles qui travaillent au contact des personnes fragiles, y compris à domicile. ». Une décision motivée, a-t-il justifié, par la « reprise forte de l’épidémie sur tout le territoire » du fait de la progression du variant Delta, exigeant « un été de mobilisation pour la vaccination » afin d’éviter une forte augmentation « dès le mois d’août » des contaminations et des hospitalisations. Toutes les personnes concernées devront être vaccinées avant le 15 septembre. À partir de cette date, « des contrôles et des sanctions » seront mis en œuvre. Ces décisions (et celles concernant le passe sanitaire) seront portées par un projet de loi présenté dès ce mardi en Conseil d’État, en Conseil des ministres le 19 juillet puis débattu à l’Assemblée nationale le 21. Le chef de l’État a enfin annoncé des campagnes de vaccination dès cet été, « au plus près du terrain » et à la rentrée dans les établissements scolaires et universitaires. « 9 millions de doses vous attendent », a-t-il lancé, laissant finalement entendre qu’au cas où ces mesures ne suffiraient pas à obtenir une couverture vaccinale suffisante, la vaccination obligatoire pour tous n’était plus un tabou.

Le passe sanitaire, un sésame bientôt incontournable

Le chef de l’État a annoncé lundi soir d’autres mesures destinées à freiner le redémarrage de l’épidémie, dopée par le variant Delta. Parmi celles-ci, la plus importante est sans doute l’extension du passe sanitaire, dont l’objectif est de « faire peser les restrictions sur les non vaccinés ». Jusqu’ici exigé pour les événements rassemblant plus de 1 000 personnes (dans les stades par exemple) ou à l’entrée des discothèques accueillant plus de 50 personnes, ce passe va devenir obligatoire pour accéder à de nombreux autres lieux accueillant du public : dès le 21 juillet, ce sera le cas, pour les personnes de plus de 12 ans, « des lieux de culture et de loisirs » (parcs d’attractions, théâtres, cinémas…). Le temps de faire voter une loi en ce sens, cette extension concernera aussi, début août, les bars et restaurants, mais aussi les centres commerciaux, les hôpitaux, les maisons de retraite, les avions, les trains et les cars effectuant de longues distances, « pour les clients, les usagers, comme les salariés », a précisé Emmanuel Macron. Objectif : inciter les derniers récalcitrants à se faire enfin vacciner. Dans le même ordre d’idées, les tests PCR seront aussi rendus payants cet automne, sauf prescription médicale. Par ailleurs, deux territoires vont subir des mesures de freinage plus drastiques encore, avec le retour ce mardi de l’état d’urgence sanitaire et du couvre-feu : la Martinique et La Réunion.

Économie : la relance du satisfecit

Sur le bilan économique et social de la crise, Emmanuel Macron a joué du satisfecit : « le quoi qu’il en coûte a protégé nos entreprises et nos emplois ». Avec « une croissance de 6 % attendue en 2021, la France est en tête des grandes économies européennes », a ainsi fait valoir le président de la République. Selon lui, « l’emploi a résisté » à la crise, malgré la « destruction de près de 300 000 emplois » en 2020. La preuve que « les plans de soutien ont permis d’envisager une reprise sereine ». Mais il entend « aller plus loin », sans jamais donner plus de détails. « Nous resterons pleinement mobilisés pour aider les jeunes, les indépendants et ceux dont l’entreprise n’a pas résisté à la crise », a-t-il tout juste évoqué.

Quant au plan de relance de 100 milliards d’euros, là aussi, l’autosatisfaction est de rigueur, « mais nous devons faire plus », affirme Emmanuel Macron via, pêle-mêle, la « levée des contraintes » pour les entreprises qui souffrent de la pénurie de matières premières ou de main-d’œuvre. « Notre priorité est de nous réinscrire dans une trajectoire de plein-emploi », a-t-il martelé, évoquant un futur « plan d’investissements pour bâtir la France de 2030 ».

Enfin, en matière de production industrielle, Emmanuel Macron a insisté sur « la nécessité de recouvrer le chemin de l’indépendance française et européenne ». La présidence tournante de l’Union européenne qui incombe à la France devant être, selon lui, l’occasion d’acter un « agenda commun d’indépendance industrielle et technologique », là encore, sans plus de détails.

Passage en force sur l’assurance chômage

Quoi de mieux, pour vanter le modèle social français, ce « joyau à préserver », que de maintenir coûte que coûte la réforme de l’assurance-chômage dont l’objectif est de sabrer 2,5 milliards d’euros dans les indemnités des privés d’emploi ? Le en même temps macronien permet de s’accommoder de toutes les incohérences. Son auteur n’a pas hésité à en user pour affirmer que cette réforme « sera mise en œuvre au 1er  octobre ». Avec toujours le même argument : « On doit gagner sa vie en travaillant plutôt qu’en restant chez soi ». Profiteurs de chômeurs !

L’Élysée compte passer en force sur le sujet. Peu importe que le Conseil d’État ait par deux fois bloqué l’application d’une partie du texte du fait de ses incohérences, ou que cette même haute juridiction administrative doive encore se prononcer sur le fond. Il en va de la parole du gouvernement qui a fait de cette réforme un donnant-donnant contre les mesures structurelles demandées par Bruxelles en échange des 40 millions d’euros du plan de relance tricolore.

En revanche, rien de tangible n’a été annoncé pour renforcer le modèle social. Pas de généralisation de la garantie jeunes à un million de moins de 26 ans, comme chuchotée dans les couloirs du ministère du Travail. Il faudra se contenter de l’évocation d’un « revenu d’engagement pour les jeunes sans emploi ni formation, avec des droits et des devoirs ». Mêmes promesse creuse d’un « accompagnement renforcé » pour les aînés et les personnes en situation de handicap (lire page 11).


 


 

Éditorial. Fracture vaccinale

Par Maud Vergnol

Le goût, savoureux, de la liberté retrouvée n’aura été que de courte durée. Alors que les plus chanceux commencent à profiter des vacances tant attendues, l’été commence sous l’ombre d’une quatrième vague épidémique. L’exécutif a crié victoire trop vite et perdu son pari. Contraint une nouvelle fois de revoir sa copie, le président, qui comptait consacrer son allocution d’hier soir à sa feuille de route des derniers mois de son quinquennat, a dû se résoudre à annoncer les mauvaises nouvelles. Après une introduction bouffie d’autosatisfaction, Emmanuel Macron, qui a trop souvent péché par optimisme sur l’évolution de la pandémie, s’est résolu à annoncer un nouveau serrage de vis. Certes, point de retour au masque dans les rues, ni de couvre-feu généralisé, mais une extension massive du passe sanitaire, qui risque d’engendrer une rupture d’égalité entre les citoyens.

À la différence des précédentes vagues, nous disposons d’une chance extraordinaire, le vaccin, dont toutes les récentes études démontrent l’efficacité pour éviter les formes graves. Pourtant, nombre de concitoyens restent aujourd’hui réticents à recevoir le précieux sérum, échaudés par les errements de l’exécutif dans la gestion de la crise, défiants face au règne du tout-puissant lobby pharmaceutique. Après valses-hésitations, le couperet est tombé : la vaccination sera obligatoire pour les soignants, sanctions à la clé.

Cet arbitrage signe le renoncement du « convaincre plutôt que contraindre » et risque d’accabler des soignants à bout de forces après dix-huit mois de pandémie. Le danger existe que, faute de soignants vaccinés, le vrai sujet ne devienne le manque de soignants « tout court », tant leurs métiers sont peu rémunérés, leurs conditions de travail indignes et inacceptables. Primes et avantages aux vaccinés, fin de la gratuité des tests PCR, passage en force sur les retraites et feuille de route ultralibérale… cette nouvelle stratégie dit tout du macronisme en action, qui risque de laisser du monde au bord de la route et fracturer toujours plus la société français

publié le 12 juillet 2021

Essais nucléaires en Polynésie.
« Mascarade et néocolonialisme » :
le député Moetai Brotherson réagit
aux annonces du gouvernement

Julia Hamlaoui sur le site www.humanite.fr

Les mesures annoncées par l’exécutif à l’issue de la table ronde sur les conséquences des explosions atomiques ne sont pas à la hauteur, selon l’élu polynésien. Entretien.

En attendant la venue à Papeete d’Emmanuel Macron, le 25 juillet, deux jours de table ronde sur les conséquences des 193 essais nucléaires en Polynésie française ont été organisés à Paris en fin de semaine. Une rencontre précipitée par l’enquête du média en ligne Disclose montrant la minimisation des chiffres des retombées radioactives. « Il convient d’assumer toutes les conséquences », a déclaré la ministre Geneviève Darrieussecq, tout en assurant qu’ « il n’y a pas eu de mensonge d’État ». Les maigres mesures annoncées – comme la simplification des démarches ou l’amélioration de la prise en charge de certaines victimes déjà reconnues – n’ont pas convaincu le député polynésien du groupe GDR, Moetai Brotherson.

« Il n’y a pas eu de mensonge d’État » sur les essais nucléaires, a affirmé la ministre Geneviève Darrieussecq. Comment jugez-vous cette déclaration ?

Moetai Brotherson Dire cela est une insulte aux Algériens, aux vétérans, aux Polynésiens et à l’Histoire. C’est choquant de la part de la ministre déléguée à la mémoire et aux anciens combattants. Pendant trente ans, de 1966 au 1996, l’État a campé sur sa position des « essais propres ». En 2010, la loi Morin a reconnu de facto ce mensonge. Si les essais avaient été propres, cette loi n’existerait pas. En 2012, le président Hollande a lui aussi reconnu ce mensonge lors de sa visite en Polynésie. Mme Darrieussecq est indigne de sa fonction.

Alors que le président de la Polynésie française, Édouard Fritch, a estimé qu’Emmanuel Macron a envoyé « un signe fort » à cette occasion, pourquoi avez-vous refusé de participer à cette table ronde ?

Moetai Brotherson Cette table ronde est une mascarade opportuniste qui n’aurait jamais vu le jour si l’enquête Disclose/Princeton n’avait pas fait un buzz international en mars 2021. Les conclusions étaient écrites avant même l’arrivée des intervenants polynésiens, qui n’ont servi que de marchepieds à la campagne de com de Macron pour la présidentielle 2022. La réouverture des archives est un dossier ancien, pendant à une décision du Conseil d’État. Les autres annonces devront être confirmées en fin d’année par la loi de finances. En revanche, la demande de pardon est rejetée « par principe » et il n’y a toujours rien sur l’environnement et l’effondrement d’unehttps://www.humanite.fr/essais-nucleaires-en-polynesie-mascarade-et-neocolonialisme-le-depute-moetai-brotherson-reagit-aux partie de l’atoll de Moruroa qui renferme des tonnes de déchets radioactifs. On nous propose des miettes et il faudrait applaudir : c’est du néocolonialisme !

Jugeant les dispositifs actuels insuffisants, vous avez défendu, le 17 juin à l’Assemblée nationale, une proposition de loi, rejetée par la majorité LaREM. Quelles mesures vous paraissent indispensables ?

Moetai Brotherson Tout d’abord, introduire la dimension environnementale, et démarrer de réelles études sur un retrait et un traitement des déchets encore enfouis dans le sous-sol, ou « dormant » au fond du lagon de Moruroa avant l’effondrement de l’atoll. Ensuite, alors que tous les autres dispositifs d’indemnisation des victimes – sur l’amiante, le terrorisme, les accidents de la route… – prennent en compte les victimes indirectes, ce n’est pas le cas pour les essais nucléaires. Le critère inique du « millisievert » est la cause principale, irréfragable, dehttps://www.humanite.fr/essais-nucleaires-en-polynesie-mascarade-et-neocolonialisme-le-depute-moetai-brotherson-reagit-aux rejet des demandes par le Civen (Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires – NDLR), s’il estime que la victime n’a pas été suffisamment exposée. Mais c’est absurde : les données de l’enquête Disclose rappellent que toute la population de Polynésie a été exposée à des doses au-delà du millisievert lors de l’essai Centaure du 17 juillet 1974. Et il y a bien sûr la transmission génétique de pathologies, d’une génération à l’autre, que l’État refuse encore et toujours d’envisager. Rien de tout cela lors de la table ronde.

publié le 12 juillet 2021

Délinquance financière : quand l’État laisse filer l’argent

Par Loïc Le Clerc | sur le site www.regards.fr

Le constat est « accablant » : chaque année, ce sont plusieurs dizaines, voire des centaines de milliards d’euros qui échappent totalement à l’État. Et l’État, justement, semble s’en moquer.

Ce mardi 6 juillet, Ugo Bernalicis, député La France insoumise, faisait à l’Assemblée nationale la présentation de son rapport de suivi de l’évaluation de la lutte contre la délinquance financière – un travail de deux ans mené avec son collègue LREM Jacques Maire.

 Ainsi avance Ugo Bernalicis : « L’efficacité de l’action publique contre la délinquance économique et financière reste très insuffisante [...] Les retards pris sont la démonstration que le gouvernement n’a pas de volonté réelle d’une part de lutter contre cette délinquance qui touche de plus en plus de nos concitoyens et d’autre part de récupérer l’argent qui manque cruellement à nos services publics ».

Ce rapport de suivi fait suite à un premier rapport, publié en 2019. L’idée était de suivre l’action gouvernementale en matière de lutte contre la délinquance financière, qu’il s’agisse de fraude fiscale, fraude à la TVA ou encore de grand banditisme. Deux ans plus tard, « la France est à la ramasse », quasiment rien n’a bougé, si ce n’est une vingtaine d’enquêteurs en plus – sachant que, dans le même temps, le nombre de dossiers par enquêteurs a augmenté car, oui, « c’est la délinquance la plus dynamique, mais ce n’est pas celle qui occupe les plateaux télé », déplore le député insoumis.

Manque de moyens

Le premier problème de la France, c’est – une fois n’est pas coutume – le manque de moyens, humains surtout. Si on prend le total des effectifs spécialisés dans ces affaires (police, douane, magistrats), on arrive difficilement à 700 personnes chargées de poursuivre ces 80-100 milliards de fraude fiscale, mais aussi ces quelques autres milliards de blanchiment, trafic, etc. Car la tendance des effectifs est à la baisse depuis des décennies. Le pire, c’est que l’Intérieur n’est même pas en mesure de dire le nombre d’effectifs précis dans cette lutte contre la délinquance financière, assure Ugo Bernalicis.

Tout ça n’a qu’une raison : le manque de volonté politique. La décision politique la plus éclatante, c’est la création de la Juridiction nationale de lutte contre la criminalité organisée (Junalco). Concrètement, avant, il y avait 20 magistrats au parquet de Paris, et désormais ils sont 13 à la Junalco et 7 sont restés au parquet. Magie administrative…

Manque de transparence

Après les gilets jaunes et leur revendication d’une plus grande justice fiscale, l’exécutif avait lancé un processus d’évaluation, finalement confié à la Cour des comptes. Et là, patatras, les barrières sont restées closes. La Cour n’aura pas accès à l’intégralité des données des ministères concernés – Bercy, Beauvau et la Chancellerie – et ne pourra que pondre un rapport sur la fraude à la TVA. C’est déjà ça, direz-vous. Résultats : 15 milliards d’euros annuels qui échappent à l’État.

Au-delà du fait que les ministères ne donnent pas les moyens d’avoir accès aux informations, ni aux députés, ni à la Cour des comptes, Ugo Bernalicis rappelle les exercices de com’ de Gérald Darmanin, quand il fut aux Finances : si l’État récupère plus de la fraude fiscale, cocorico, s’il récupère moins, c’est qu’il y a moins de fraudeurs...

L’argent déconfiné

Autre sujet soulevé par le rapport des deux parlementaires : l’explosion des arnaques pendant le confinement. Et là encore, l’État est aux abonnés absents. Car les arnaques en ligne – concrètement, vous achetez quelque chose sur Internet et le site disparaît l’instant d’après – sont en dessous de tous les radars. Les services de l’État n’ont rien d’exhaustif à présenter à ce propos, alors que le nombre de plaintes pour escroquerie a explosé en 2020 : 362.000 victimes, soit 1,2 million de foyers touchés. Pour autant, le taux de plainte reste très faible pour des vols de 50 ou 100 euros. Et quand plainte il y a, on est autour des 90% de classement sans suite. Pourquoi ? Parce que dans ce cas-là, les autorités compétentes pensent le préjudice au cas par cas. Et c’est là que tout s’écroule : trop de moyens pour des trop petites arnaques. Alors qu’au total, le préjudice est énorme. Mis bout à bout, on est sur de « l’escroquerie de masse », lance Ugo Bernalicis.

La première des réponses à apporter à la lutte contre la délinquance financière, nous dit Ugo Bernalicis, c’est de doubler, voire tripler tous les effectifs. Oui, mais ça va coûter un pognon de dingue ! Sauf que, pour le coup, voilà une politique publique qui, au-delà de son aspect juste et de la responsabilité de l’État vis-à-vis du consentement à l’impôt, est difficile de ne pas qualifier de rentable.

publié le 11 juillet 2021

« Au Festival des idées, on essaye de construire une alternative pour faire face au duel annoncé Macron-Le Pen »

Entretien par Loïc Le Clerc sur www.regards.fr|

Les 9, 10 et 11 juillet, à La Charité-sur-Loire dans la Nièvre, se tient la troisième édition du Festival des idées. Qu’est-ce que c’est ? Quels seront les invités politiques ? Quelles perspectives vis-à-vis de 2022 ? On a causé avec Nina Karam-Leder.


 

Nina Karam-Leder est co-organisatrice du Festival des idées avec Aurélie Chompret, en charge du programme et de la coordination de l’événement.

 

Regards. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas le Festival des idées, c’est quoi ?

Nina Karam-Leder. C’est trois jours de débats, où on réunit des personnes de la société civile, des citoyens du coin et d’ailleurs, des associatifs et des politiques de tout l’arc de gauche. L’essentiel des débats sont des « débats inversés », donc c’est la salle qui a la parole avant le panel. Les débats seront axés sur cinq pôles : l’éducation, la santé, la société post-covid, la démocratie et la République, et enfin les nouveaux modèles économiques. Il y a aussi des cartes blanches médias, de nos médias partenaires [tel que Regards, ndlr], ainsi que des plénières animées notamment autour de films. L’année dernière, ils avaient filmé des habitants de la Nièvre sur leur rapport aux politiques, c’était assez chouette. Cette année, ce sera sur les gilets jaunes, deux ans après.

Qui est invité ? Toute la gauche ?

Eh bien il y aura les insoumis Clémentine Autain, Sophia Chikirou, Ugo Bernalicis, Adrien Quatennens, Manon Aubry, Leïla Chaibi et François Ruffin, les socialistes Olivier Faure, Olivier Bianchi, Laurent Baumel, Jean-Marc Germain, Dominique Potier et François Lamy, les écolos Yannick Jadot, Éric Piolle et Sandrine Rousseau, les communistes Fabien Roussel et Elsa Faucillon, Guillaume Lacroix du PRG ou encore Aurélien Taché, Emmanuel Maurel, Aurore Lalucq et Pierre Larrouturou. L’idée, c’est d’inviter large.

Mais est-ce qu’il y aura Manuel Valls ?

Non. [rires] Il n’a pas été convié. Je rappelle, à ce titre, que Christian Paul, fondateur du Festival avec le journaliste Guillaume Duval, était chef de file des frondeurs pendant le quinquennat Hollande...

Vous présentez ce festival comme étant le « premier événement citoyen de l’été à quelques mois des échéances décisives de 2022 ». Est-ce que ça va servir de rampe de lancement pour un candidat ?

Ah non ! On est dans une initiative qui prône le dialogue. On a la volonté de montrer qu’il peut y avoir des convergences programmatiques et que, pour les controverses, on peut aussi en débattre. Il faut un lieu qui permette l’expression de désaccords et, ce lieu, c’est le Festival des idées.

Pourtant, il y a une nouveauté cette année : les auditions citoyennes. Kézako et qui sont les personnes auditionnées ?

L’idée, c’est d’avoir un débat mené par les citoyens dans la salle avec les personnalités présentes : Fabien Roussel, Sandrine Rousseau, Yannick Jadot, Éric Piolle, Clémentine Autain et Olivier Faure. Mais, encore une fois, nous n’avons pas vocation à prendre position. On essaye juste de construire une alternative pour faire face au duel annoncé Macron-Le Pen. Et pour ça, il y a des discussions à avoir. C’est une vaste tâche.

publié le 11 juillet 2021

À gauche, chacun s’affirme
et s’éloigne de l’union

Par Fabien Escalona et Pauline Graulle sur /ww.mediapart.fr

La parenthèse des régionales à peine refermée, plusieurs candidats se sont positionnés sur la ligne de départ présidentielle. La dispersion comme étrange enseignement de la séquence électorale, qui révèle un défaut de confiance mutuelle et de convergence sur le fond.

Elles étaient censées être l’aiguillon pour préparer 2022. Les élections régionales et départementales n’auront même pas eu droit à un début d’analyse à froid que la bataille présidentielle à gauche déjà fait rage. Dès le lendemain du 27 juin, second tour du scrutin, sur les cendres encore fumantes d'une séquence électorale pourtant peu réjouissante pour elle (lire notre dossier), c’est un embouteillage de candidatures qui s'est formé, face à un chemin sinueux.

La semaine dernière, chaque jour ou presque a vu un nouveau « présidentiable » sortir du bois. Lors d’une conférence de presse jeudi, Jean-Luc Mélenchon était à deux doigts de s’en amuser : « Nous en sommes à treize candidats déclarés », soit « à trois candidats du nombre constaté en 2002 », a-t-il rappelé, avant de faire les comptes à gauche, où une demi-douzaine d'impétrants se bousculent déjà au portillon : lui, des écologistes, le communiste Fabien Roussel, mais aussi deux voire trois d’extrême gauche (NPA, Lutte ouvrière), au moins une côté socialiste, et celle du Parti animaliste.

Du côté des écologistes, qui doivent passer par les fourches caudines de leur primaire organisée en septembre prochain, trois candidatures ont été officialisées cette semaine, sans attendre la date limite du dépôt des candidatures, fixée au 12 juillet. Mardi, c’est le maire de Grenoble Éric Piolle qui s’est déclaré, suivi mercredi par l’eurodéputé, lui aussi membre d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), Yannick Jadot, puis par le coprésident de Cap écologie Jean-Marc Governatori ce samedi. Elles viennent s'ajouter à celle de Sandrine Rousseau, déjà déclarée de longue date.

Côté PS, la réélection des sortants aux régionales, et le triomphe de Carole Delga en Occitanie en particulier – laquelle laisse dorénavant planer le doute sur ses ambitions –, semble là encore avoir accéléré le calendrier. Alors qu’Anne Hidalgo avait indiqué vouloir attendre l’automne pour se décider, plusieurs maires socialistes ont publié mercredi une tribune appelant « avec enthousiasme, conviction et promesse de soutien déterminé » la maire socialiste de Paris « à être candidate à l’élection présidentielle ».

Quant à Jean-Luc Mélenchon, candidat déclaré, lui, depuis huit mois, il a prétexté l’ouverture officielle des comptes de campagne pour lancer, le 1er juillet, sa nouvelle « marque » présidentielle. Au menu : une nouvelle affiche déclinée sur les réseaux sociaux, sur laquelle l’Insoumis s’installe comme la force tranquille devant une mer d’huile, et un nouveau slogan aux inspirations chiliennes, « l’Union populaire » qui pourrait préfigurer la création d’un nouveau mouvement homonyme.

La course de petits chevaux de la présidentielle est donc bel et bien lancée à gauche. Certes, il n’est pas exclu que des rapprochements et des fusions se produisent dans la dernière ligne droite, d'ici avril 2022. Mais l’éparpillement actuel des offres en dit long sur l’état de fragmentation de ce camp qui se cherche depuis la fin du quinquennat Hollande.

Qu’il semble loin le printemps unitaire, lorsque la réunion du 17 avril avait rassemblé les principales têtes de pont de la gauche et de l’écologie. Même dans l’entourage de Yannick Jadot, grand organisateur du raout, on reconnaît désormais que l’initiative n’était peut-être pas la meilleure manière de s’y prendre…

Préserver des situations acquises dans un océan d’abstention est une chose, conquérir le trophée présidentiel cinq ans après la désastreuse expérience Hollande en est une autre.

Fini aussi – momentanément, du moins – le temps où Olivier Faure annonçait que le parti à la rose pourrait se ranger derrière un écologiste. Les socialistes, qui se rêvent plus que jamais la « force motrice » de la social-écologie, estiment dorénavant que seule une candidate issue de leurs rangs serait crédible pour arracher une victoire au niveau national. Signe d’une prise de confiance négligeant allègrement le niveau atteint par l’abstention et des résultats nationaux en baisse comparés à 2015, le parti a même produit une vidéo pour remercier les électeurs d’avoir « réveillé l’espoir ».

« On nous disait morts, on ne l’est pas », avance le maire de Bourg-en-Bresse Jean-François Debat, qui assure qu’il y a « une forme d’évidence » à la candidature d’une socialiste en 2022 : « D’abord, on a vu que la composante PS de la gauche est arrivée devant l’écologie, invalidant l’idée que le PS est sur une pente résiduelle. Ensuite, les régionales ont montré que le PS a remonté par rapport aux européennes [où le PS avait fait 6 % – ndlr]. » Conclusion : « Aujourd’hui, le PS, et Anne Hidalgo en particulier, est dans la meilleure situation pour porter un projet dans lequel la transition écologique est un outil de justice sociale. »

De la part des socialistes, c’est cependant oublier leur recul de sept points par rapport à 2015, mais aussi leur rétrogradation derrière les écologistes partout où ils étaient dans l’opposition et en compétition avec ces derniers. Dans les deux seules régions d’outre-mer qui ont basculé de droite à gauche, ce sont par ailleurs des figures non socialistes, issues de la gauche radicale, qui ont pris la tête des exécutifs. Préserver des situations acquises dans un océan d’abstention est une chose, conquérir le trophée présidentiel cinq ans après la désastreuse expérience Hollande en est une autre.

Ce que n’a pas manqué de rappeler EELV, qui a, là aussi, tiré des conclusions des scrutins de juin à l’aune de ses propres ambitions : malgré l’absence de victoire, le parti au tournesol se targue d’avoir doublé le nombre de ses élus dans les régions, et même de l’avoir triplé dans les départements depuis 2015. Alors, qui mieux qu’un Vert pourrait prendre la tête de l’attelage ? 

Le directeur de campagne de Yannick Jadot, Mounir Satouri, repasse le film de l’élection en Île-de-France : « On est passés de 8 % en 2015 à 13 % en 2021, et La France insoumise de 6 à 10 %. Le PS, en revanche, a chuté de 25 % à 11 % ! Certes, les Verts ne sont pas encore assez forts pour prendre des régions, mais une chose est sûre : le PS n’est pas la “force motrice” ! La seule chose qui peut créer de la nouveauté dans le débat présidentiel, c’est une candidature écolo ! » Reste que le saut de la crédibilité nationale reste à opérer, alors même que les conquêtes d’EELV, jusqu’à présent, ont surtout eu lieu dans des territoires à la sociologie ultra-favorable.

Candidat pour la troisième fois consécutive, Jean-Luc Mélenchon fait davantage le pari de la stabilité et de la cohérence que celui de la nouveauté. Celui qui se voit comme le « rocher dans le paysage » se dit certain d’incarner, « pour l’instant », la « figure emblématique » du « pôle de résistance » à la lente dérive « d’une gauche qui [est allée] manifester avec les policiers factieux » le 19 mai dernier. Son mouvement, qui figurait déjà derrière les écologistes aux européennes, manque cependant d’un ancrage local solide, comme en témoignent ses scores souvent marginaux aux régionales et aux départementales.

Seuls compteraient, cependant, les « 235 000 parrainages » citoyens à sa candidature enregistrés sur le site. Le pari repose en fait entièrement sur la dynamique de campagne que serait capable de lancer le député de Marseille, qui a pour lui la notoriété et l’expérience, mais qui ne dispose pas de la même fenêtre d’opportunité qu’il y a cinq ans (lorsque le PS venait tout juste de s’effondrer) et dont l’image publique a été entre-temps abîmée par une série de controverses.

De façon générale, chacun est d’autant plus tenté d’avancer ses propres pions qu’à première vue, les résultats des régionales ont jeté un doute sur l’efficacité de l’union de la gauche et des écologistes. Interrogé par Le Figaro entre les deux tours, l’eurodéputé David Cormand a ainsi estimé qu’« il n’y a pas de prime à l’unité ». Les deux seules listes uniques de rassemblement, dans les Hauts-de-France et en Paca, ont de fait engrangé des scores particulièrement modestes. Et dans l’Hexagone, aucune fusion n’a été en mesure de renverser la tendance face aux sortants de droite.

De quoi justifier des stratégies de distinction en vue de la présidentielle ? Les leçons du scrutin sont en fait plus complexes. Comme l’a remarqué le politiste Simon Persico (notamment sur le plateau d’« À l’air libre »), les Hauts-de-France et Paca étaient les deux régions où la défaite était quasi assurée : le niveau total de la gauche, particulièrement bas au scrutin des européennes, le laissait facilement deviner. Ailleurs, aucun miracle ne pouvait être raisonnablement attendu des rassemblements célébrés entre les deux tours : quelques jours de campagne commune s’avéraient trop courts pour effacer les séquelles des semaines précédentes, et la mobilisation était trop difficile à relancer au regard d’un écart de points massif entre le candidat de droite et le premier candidat de gauche.

Surtout, le mode de scrutin des régionales a tout de même offert la possibilité de se maintenir, y compris en cas de troisième position. Le défi de l’élection présidentielle de 2022, qui ne laisse leur chance qu’à deux candidats au second tour, ressemble davantage, à cet égard, à celui que devaient relever les binômes candidats aux élections départementales. Le seuil de maintien était tellement élevé dans les cantons qu’il fallait arriver en première ou deuxième place pour ne pas être éliminé. Or, l’union s’est pour le coup révélée un bon viatique pour placer des élus ou éviter un effacement dès le premier tour (un scénario qui s’était davantage produit il y a six ans).

Équilibre des impuissances et défiance mutuelle

Évacuer la dernière séquence électorale ou bien en tordre l’interprétation : deux façons différentes de justifier des départs en solo à une élection présidentielle incertaine, sur laquelle beaucoup ont déjà fait une croix (pour tout miser sur les législatives) sans l’avouer publiquement.

S’il y a des raisons de douter de la pertinence et de la faisabilité de l’union des gauches, ce n’est en réalité pas dans les résultats des élections du mois de juin qu’il faut les trouver. D’autant qu’à ce stade, le problème n’a pas changé : aucune force ne semble en mesure de se détacher suffisamment des autres pour accéder au second tour de la présidentielle. Ce n’est pas seulement une lecture dans le marc de café sondagier qui permet de l’affirmer.

D’autres indices sont offerts par des résultats réels : ceux de la présidentielle de 2017, bien sûr, qui reste comme le scénario à conjurer ; mais aussi ceux des européennes de 2019, seul scrutin intermédiaire à portée nationale du quinquennat, qui a vu se reproduire une structure de compétition largement dominée par la majorité présidentielle et le Rassemblement national.

Les vrais problèmes résident dans la volonté réelle, les obstacles de fond et les ressources à disposition pour réaliser un rassemblement des gauches dès le premier tour. 

La première chose qui manque est le temps. Faute d’anticipation et d’un travail précoce, une éventuelle union risque de se faire de manière précipitée : de quoi maximiser les risques de malentendus et réduire les occasions de la défendre auprès de l’opinion.

Certains interlocuteurs ont beau assurer que le rassemblement se fera bon an mal an en janvier ou février, ce sera beaucoup trop tard pour qu’il soit effectué sur des bases saines et efficaces. Le retard pris est lié à une autre difficulté : la faiblesse de tous les appareils concernés. Ceux-ci ont des moyens matériels et humains limités, et ne disposent pas de directions fortes, dotées d’un mandat clair et d’une méthode précise pour atteindre l’objectif d’un rassemblement ambitieux.

Aucune force politique n’a par ailleurs de raison de s’effacer derrière une autre. C’est le résultat d’un équilibre des impuissances : les atouts et handicaps sont assez équitablement répartis pour que personne ne puisse « naturellement » emporter le leadership.

Aux législatives, cela peut encore se régler par un accord répartissant de manière égalitaire les circonscriptions. La présidentielle, en revanche, exige une figure unique. Or, en cas de victoire, celle-ci obtiendra des pouvoirs significatifs, qui créeront une situation forcément asymétrique. Et en cas de défaite, le risque encouru de diluer son identité dans une construction fragile sera vécu d’autant plus amèrement.

Il est très difficile de nouer des alliances solides si les tenants d’une culture politique donnée pensent qu’elle est danger.

Car même si les différences idéologiques ne sont pas plus insurmontables que lors du Front populaire ou des années 1970, elles existent bien, et sont adossées à des cultures politiques distinctes. L’an dernier, l’historien Sébastien Repaire expliquait dans un entretien à Mediapart qu’« il est très difficile de nouer des alliances solides si les tenants d’une culture politique donnée pensent qu’elle est danger. C’est cette crainte que doit dépasser une entente électorale, dans laquelle chacun pèse forcément le pour et le contre avant d’y consentir. Il faut que chacun des protagonistes soit convaincu qu’un programme commun est possible sans risque d’effacement de sa propre culture ».  

À cet égard, les amabilités échangées de part et d’autre ces dernières semaines renseignent sur le niveau élevé de défiance qui règne. Là encore, rien de nouveau. Pour de nombreux socialistes et certains écologistes, la personnalité et les polémiques régulières qui entourent Jean-Luc Mélenchon sont rédhibitoires, quand les Insoumis leur reprochent de masquer, sous ce prétexte, le refus d’une radicalité programmatique dont ils seraient les garants.

Dans sa dernière note de blog, Mélenchon leur reproche de concourir à un « bashing » à son endroit, fomenté par les milieux les plus réactionnaires. Surtout, il considère qu’ils n’adhèrent pas à la « rupture avec les règles du jeu de ce monde qui épuise les êtres humains et la nature ». Concluant : « Puisque l’union de la gauche n’existera pas parce que les programmes sont faiblement compatibles et que nous le savons tous depuis des mois, tournons la page dans la dignité d’un divorce par consentement mutuel ! »

Le quinquennat Hollande ayant érodé comme jamais le sentiment de proximité des citoyens avec un quelconque parti de « gauche », le leader insoumis reste persuadé qu’une stratégie de mobilisation différente doit être adoptée. L’objectif, en cas de défaite, étant d’avoir préservé une force de transformation sociale identifiée et vierge de toute compromission avec les partisans d’un statu quo aménagé. 

L’absence de confiance et le constat de différences difficilement surmontables sont également au cœur de la réflexion de David Cormand. « Ce n’est pas un problème d’ego ou de chapelles, c’est juste que ce sont tous des projets politiques tellement différents », a-t-il affirmé cette semaine au Monde.

L’ancien patron d’EELV s’est expliqué davantage, et sans fard, dans un texte au vitriol contre le PS sur son site personnel : « Chacun sait que l’union est un combat. Mais, décidément l’union de la gauche n’est pas le nôtre. Courir après cette perspective, c’est prendre le risque de devoir passer sous les fourches caudines de celles et ceux qui ne s’en réclament que pour restaurer l’ordre ancien où l’écologie ne serait tolérée que secondaire, décorative. […] Je plaide pour un bloc de la transition, réunissant celles et ceux qui considèrent que l’urgence écologique est cardinale. » 

La primaire du pôle écologiste, en septembre, sera l’occasion d’observer comment les candidats négocient cette quadrature du cercle, entre affirmation identitaire et prétention à gagner l’élection centrale de la vie politique. Mais même ici, et alors que cet espace politique avait été pensé pour éviter la dispersion des candidatures et une concurrence externe, l’union finale derrière un candidat unique n’est pas certaine.

Le climat s’est beaucoup tendu à propos du positionnement politique de la coalition : l’écologie doit-elle être associée à la gauche ou doit-elle être autonome ? Le débat n’est pas encore tranché.

Dans LObs de cette semaine, Jadot a prévenu : estimant avoir « tendu la main » à Mélenchon, il ne « lui tendr[a] pas la joue ». Tout en défendant la nécessité d’un rassemblement des « progressistes », il affirme que celui-ci devra se faire autour de lui : « Une candidature écologiste est inéluctable. » Piolle, de son côté, prétend pouvoir tenir les deux bouts d’un vaste « arc humaniste » allant de La France insoumise à Matthieu Orphelin, un écologiste séduit un temps par les sirènes macronistes – avant d'en revenir –, en passant par les socialistes municipaux enthousiasmés par Anne Hidalgo. Et quand Sandrine Rousseau campe sur un écoféminisme la rapprochant le plus d’une gauche radicale, Jean-Marc Governatori a un parcours résolument centriste.

Pendant ce temps, le collectif « 2022 ou jamais » a réuni jeudi dernier des figures de la société civile désireuses d’un vaste rassemblement à gauche, qui estiment que seule une primaire permettra de stopper la multiplication des candidatures et d’éviter cinq années supplémentaires de droite au gouvernement. Mais sans moyen de contrainte sur les états-majors partisans, ils ne pourront compter que sur la bonne volonté de ces derniers

publié le 10 juillet 2021

Exil. Après une semaine d’errance, l’Ocean Viking accoste en Italie

Emmanuelle Chaze sur www.humanite.fr

L’Ocean Viking a échappé au drame ce jeudi soir, quand l’Italie a finalement accepté de laisser accoster le navire de SOS Méditerranée. Il aura fallu six demandes officielles pour permettre aux 572 personnes secourues en mer de débarquer, avant qu’elles ne manquent de nourriture et de médicaments.

Il aura fallu pas moins de six demandes officielles à l’Ocean Viking pour obtenir enfin un port sûr, après une semaine d’errance en mer près des côtes européennes. Ce jeudi 8 juillet au soir, le navire de l’organisation citoyenne SOS Méditerranée a enfin obtenu l’autorisation de débarquer les 572 personnes secourues ces derniers jours en Méditerranée, dans le port d’Augusta, en Sicile. C’est la fin d’une mission difficile pour l’un des rares navires d’ONG encore opérationnel.

Jeudi soir, à l’annonce de l’obtention d’un lieu sûr pour débarquer les centaines de personnes à bord, le soulagement était palpable sur le pont de l’Ocean Viking. Depuis quelques jours, et malgré les demandes répétées faites auprès des autorités responsables, la situation s’était dégradée dans le navire de sauvetage. Une fois en sécurité, beaucoup de personnes secourues se sont effondrées. L’incertitude quant au débarquement n’a fait qu’ajouter au désespoir déjà immense de ces personnes qui ont tout perdu, et dont le seul espoir reste celui d’une vie meilleure en Europe. Mercredi soir, un jeune Tunisien s’est jeté par-dessus bord. Il a été secouru, à nouveau, par les équipes de SOS Méditerranée, et a expliqué son geste : « Si je savais quand nous débarquons, je pourrais tenir. Mais je ne peux plus supporter cette incertitude ». D’autres rescapés ont exprimé ces mêmes sentiments, et la coordinatrice des recherches et sauvetages, Luisa Albera, s’est insurgé contre cette situation intenable : « Faire attendre les rescapés sur le pont de notre navire, exposés au soleil et aux éléments, est inhumain. Cela dépasse l’imagination. Inévitablement, les tensions et l’épuisement sont à l’extrême à bord de l’Ocean Viking ».

L’Ocean Viking est un navire de sauvetage. Il n’est pas fait pour accueillir des centaines de personnes traumatisées sur la durée, mais pour les secourir d’une embarcation en détresse et les acheminer en lieu sûr le plus rapidement possible. La lenteur des autorités à répondre aux demandes répétées de débarquement aurait pu avoir des conséquences encore plus dramatiques, comme l’explique Claire, chargée de communication à bord de l’Ocean Viking :  « Ce vendredi a eu lieu la dernière distribution de nourriture possible aux rescapés. Cela veut dire qu’à partir de samedi, nous n’aurions plus eu assez de rations d’urgence pour tout le monde. C’est donc un grand soulagement de pouvoir considérer notre mission de sauvetage comme terminée, car ceci ne peut être le cas que lorsque les personnes secourues ont été amenées en lieu sûr ».

Selon la convention internationale sur la recherche et le sauvetage maritimes, ou convention SAR, établie en 1979 et amendée en 2004, toute personne rescapée doit être acheminée, dans les plus brefs délais, dans un lieu sûr, où ses droits fondamentaux seront respectés. L’obligation légale de pourvoir à ce lieu sûr échoit aux États côtiers. Mais cette responsabilité ne semble être prise qu’avec une extrême lenteur de la part des autorités compétentes. Pendant des jours, les 572 personnes secourues ont dormi à même le sol, dans un espace restreint, avec peu de possibilité de se mouvoir tant le pont était surpeuplé. Le nombre de personnes à bord signifie également que l’accès de tous aux douches est difficile. Certains doivent être pris en charge médicalement, d’autres sont en situation de handicap. Tous sont traumatisés par le temps qu’ils ont passé en Libye. Un choc auquel s’ajoute celui de l’expérience de mort imminente en mer : avant d’être secourus, ils ont dérivé des heures, parfois des jours, comme cela a été le cas pour le bateau en bois dont les 369 personnes ont été secourues dans la nuit du 4 au 5 juillet. Maintenant secourus, certains des rescapés veulent alerter sur ce qu’ils viennent de vivre, comme ce jeune Togolais : « Je suis parti du Togo, j’ai 19 ans. Ce n’est pas facile de vivre là d’où je viens, et quand on devient un homme on se doit de soutenir sa famille. Aussi, il fallait que je parte. En Libye, la souffrance, je l’ai connue. Mais je ne sais même pas par où commencer. J’ai été en prison deux fois. (…) Je ne saurais vous expliquer cette souffrance, c’est inimaginable. Je ne sais pas si des soldats ont déjà vécu pire que ce que j’ai pu vivre. Pour la traversée (de la Méditerranée), il n’y a pas de solution. Nous partons en comptant sur la chance, parce que les Libyens sont toujours là pour nous rattraper. Ils sont là pour te ramener en prison, parce que quand ils t’attrapent, ça leur fait de la monnaie. En prison, il faut payer 1000 dollars pour en sortir. Ils appellent ça “flouze”. Un Black, un Noir ça fait un, deux, ou trois flouzes. Le Noir est une marchandise, et ce sont nos parents qui paient (cette rançon). Et si tu n’as personne dehors pour payer, c’est fini pour toi. Il n’y a pas de pitié en Libye. »

Pour ce jeune homme comme pour les 571 personnes secourues, l’enfer libyen est terminé. Parmi les rescapés, une majorité de Bangladais, Érythréens, Soudanais, Égyptiens et Libyens. Le plus jeune passager, Amine, est venu de Guinée Conakry avec sa maman. Il a quatre mois. Les familles et les 159 mineurs non accompagnés ont pu débarquer ce vendredi, le reste des rescapés sera évacué samedi. Le parcours européen de ces candidats à l’exil débute ainsi dans le port d’Augusta, en Sicile, dans un ferry de quarantaine où ils passeront plusieurs semaines, avant l’examen de leur situation individuelle. Mais un Ocean Viking à quai pour les prochaines semaines signifie qu’aucun navire de sauvetage n’opère actuellement en Méditerranée centrale. Pourtant, chaque jour, poussées par le désespoir, des centaines de personnes continuent de quitter les côtes nord-africaines. Depuis 2016, l’Organisation internationale pour les Migrations estime à plus de 20 000 le nombre de personnes mortes en Méditerranée. Dans le même temps, l’ONG SOS Méditerranée en a sauvé 33 519, alors que du côté de l’Union Européenne, il n’y a toujours pas de mécanisme coordonné d’organisation et d’assistance au sauvetage en mer.

publié le 10 juillet 2021

Covid-19. Les soignants refusent la vaccination obligatoire

Cécile Rousseau sur www.humanite.fr

Alors que le gouvernement multiplie les déclarations sous forme d’injonctions envers les professionnels, les acteurs de terrain soulignent le caractère inefficace d’une politique vaccinale soumise à des sanctions.

Un jour héros, le lendemain vecteur de la pandémie. Depuis que le gouvernement envisage de rendre obligatoire leur vaccination, les soignants se sentent pointés du doigt. Alors que le très contagieux variant Delta monte en puissance et que la quatrième vague menace, les paramédicaux et médecins, éprouvés par un an et demi de Covid, vivent mal cette situation. Pour Noémie Banes, présidente du Collectif inter-urgences (CIU), ce discours est insupportable : « Ce n’est pas la bonne méthode alors qu’on continue de fermer des lits avec le sous-effectif, ce qui engendre des pertes de chances pour les patients. Mes collègues sont globalement réceptifs à la vaccination. Je connais peu de gens qui n’ont pas été vaccinés et ceux qui ne le font pas ont peur. Il y a plutôt un échec de communication autour de cette question alors qu’elle est importante. »

« On a beaucoup de mal à recruter, après cela va être encore pire »

Pourtant, le ton se durcit de jour en jour. Élisabeth Borne, la ministre du Travail, recevra ce vendredi syndicats et patronat pour aborder ce sujet et celui de possibles sanctions en cas de refus, avant une probable annonce en début de semaine prochaine. Mais d’autres voix s’élèvent. Une tribune de soignants publiée sur le site de l’Express rappelle l’importance cruciale de la vaccination mais en rejetant son caractère imposé. « Peut-on vraiment affirmer que l’absence de vaccination de certains personnels soignants traduit un refus ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une perte de confiance vis-à-vis des institutions ? Comment se fier à un management qui n’a pas de marge de manœuvre pour redonner du sens aux métiers du soin ? Comment se fier à des tutelles qui durant cette crise ont multiplié les incohérences auprès des soignant s ? », interroge la vingtaine de signataires. L’un d’entre eux, Jean Ruiz, chef d’unité réanimation à l’Institut universitaire du cancer de Toulouse, y voit aussi un paradoxe. « Des paramédicaux ont continué à travailler en réanimation même testés positifs au Covid et ça ne posait pas de problème nosocomial à ce moment-là… Quand ça arrang e, ils sont envoyés au casse-pipe. En Italie, les soignants qui refusent les injonctions sont suspendus et chaque jour est décompté de leur salaire. On a déjà beaucoup de mal à recruter, après cela va être encore pire. » Dans son service, la discussion a porté ses fruits : de 10 % de personnels non médicaux vaccinés en mars, il est passé à 68 % aujourd’hui. « J’ai passé du temps à expliquer et rattraper les informations pas claires du gouvernement. Lequel manque cruellement de bienveillance envers ceux à qui il n’arrête pas de demander des efforts. »

Si l’exécutif souhaite que 80 % de personnels aient reçu une dose d’ici septembre, seuls 60,2 % des professionnels en Ehpad et en unité de soins de longue durée étaient dans cette situation au 5 juillet, selon les derniers chiffres publiés par Santé publique France. Dans les cliniques et les hôpitaux, ce taux atteint 63,5 % (41,9 % en vaccination complète) et jusqu’à 80 % pour les soignants libéraux. Si ces données permettent de se faire une idée de la situation, elles ne sont pas exhaustives. Comme le rapportait le Monde, à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), n’étaient ainsi comptabilisés que les soignants se faisant vacciner en interne.

Les multiples errements stratégiques ont laissé des traces

Dans les Hauts-de-Seine, Malika Belarbi, secrétaire de l’union départementale CGT santé et action sociale, a lancé une étude sur la vaccination des paramédicaux en unité gériatrique. Sur les 287 personnes ayant répondu pour l’instant, 52 % sont vaccinées et 47 % pas du tout. Parmi les non-vaccinés, 29 % envisagent de le faire et 43 % « peut-être ». « Certains précisent que si on les oblige, ils vont changer de métier, détaille la cégétiste. Cela m’inquiète beaucoup. D’autres demandent des recrutements supplémentaires avant tout. » La syndicaliste a elle-même réfléchi un moment avant de franchir le pas. « À force de parler avec ma pharmacienne, j’ai été convaincue. Il faut de la pédagogie. Nous sommes restés marqués par la désorganisation de la première vague, l’absence de protection et ensuite, le flou du début de la campagne vaccinale. Les soignants sont épuisés et n’ont pas toujours la motivation pour aller recevoir leur injection après le travail. Il y a des endroits où le turn-over et le flu x tendu sont tels que la vaccination est difficile à mettre en place en interne. Quand c’est bien organisé, on constate que le taux de vaccination est supérieur. »

Ces « premières lignes » sont certes soumises à des vaccins obligatoires pour d’autres pathologies, mais les multiples errements stratégiques, notamment la vaccination par AstraZeneca puis la recommandation de la Haute Autorité de santé de ne l’utiliser que pour les plus de 55 ans en mars, ont laissé des traces. Touria, aide-soignante en unité gériatrique, a hésité avant d’accepter l’injection. « J’ai attendu d’y voir plus clair. Je l’ai fait pour protéger la santé de ma fille et pour les patients. J’ai aussi vu dans quel état arrivaient les personnes atteintes du Covid. Mais nous devons rester libres de notre choix. » En revanche, Martine, infirmière auprès des personnes âgées, y est, elle, totalement opposée. « Je suis choquée qu’on veuille nous forcer. J’ai une maladie qui occasionne une baisse des défenses immunitaires. Si jamais cela devient obligatoire, je demanderais une dérogation. Je ne comprends pas pourquoi on n’exige pas aussi la vaccination pour les familles qui viennent visiter les patients. On préfère nous culpabiliser. »

En attendant, de nombreux spécialistes exhortent l’ensemble des Français à passer le cap, comme la pneumologue Irène Frachon, à l’origine de l’éclatement de l’affaire du Mediator. À ce jour, 52,1 % de la population, soit 35,1 millions de personnes, a reçu au moins une injection. L’objectif des autorités est d’atteindre 40 millions d’ici fin août. Pour Christophe Jacquinet, responsable du cabinet de conseil en santé Care Insight et ancien directeur d’ARS (agence régionale de santé), le problème est plus vaste. « Pourquoi vacciner les soignants plus que d’autres métiers ? interroge-t-il. S’il s’agit de ne l’imposer qu’à ces professionnels, un paquet de directeurs d’hôpitaux n’est pas d’accord avec ça. Toutes les enquêtes montrent qu’il y a une souffrance des personnels. Les vrais “antivaccins” ne concernent que 10 à 20 % d’entre eux. Les endroits dans lesquels il y a une qualité de dialogue social et un bien-être au travail sont ceux qui ont un taux plus élevé de vaccination. »

Certaines structures ont d’ailleurs atteint l’immunité collective. C’est le cas du centre hospitalier de Saint-Nazaire, qui vient de fermer son centre de vaccination, ouvert avec la clinique mutualiste de l’Estuaire. 78 % des soignants ont reçu au moins une injection depuis le mois de janvier. « On a mis tout cela en place dans un contexte de forte tension sur les doses disponibles, souligne Jean-Baptiste Perret, directeur adjoint du centre hospitalier.  Nous sommes ensuite montés en puissance. On a très vite communiqué en interne sur les bénéfices pour soi et les autres. Les craintes ont diminué au fur et à mesure que certains voyaient leurs collègues se faire vacciner. L’approche des vacances a aussi joué. C’est important de valoriser les professionnels qui jouent le jeu. Le plus compliqué était de mobiliser des professionnels suffisants pour ce centre. Nous avons fait appel, entre autres, aux infirmières libérales et aux médecins retraités. »

Mais derrière la vaccination obligatoire émerge une crainte tout aussi vive : l’hôpital public sera-t-il en capacité de faire face à cette quatrième vague ? Pour les soignants, après des années de manque de moyens, des effectifs en baisse et un Ségur de la santé insuffisamment attractif, cette question devrait être une des priorités du gouvernement.

L’avancée du variant delta préoccupe de plus en plus

Après une baisse des cas fin juin, les inquiétudes grandissent face au variant Delta. Alors qu’Olivier Véran a déjà évoqué une possible 4e vague « fin juillet », la menace se précise, avec 4 081 cas relevés le 7 juillet, contre 2 457 le mercredi d’avant. « On estime qu’une personne atteinte peut en contaminer sept en moyenne », alerte l’infectiologue Nathan Peiffer-Smadja. Il doute que les mesures barrières suffisent à maintenir la situation sous contrôle, même si, pour l’heure, le nombre d’hospitalisations continue de baisser. Par ailleurs, d’autres variants inquiètent les autorités sanitaires, comme le Lambda ou l’Epsilon, jugés « à suivre » par l’OMS. La situation est aussi préoccupante dans d’autres pays, comme au Royaume-Uni, qui a de nouveau atteint une moyenne de 27 144 cas par jour cette semaine.

publié le 9 juillet 2021

Retraites : le retour des régressions ?

Sur le site www.cgt.fr

Voilà le retour des annonces gouvernementales avec, en tête, les déclarations d’Emmanuel Macron sur la question des retraites. La crise sanitaire terminée ou pas, il anticipe pourtant sur les économies qu’il voudrait faire sur le dos des actifs et des retraités.

Ainsi, si sa réforme à points version 2020 paraît définitivement hors-jeu, la question de l’équilibre financier du système donc de nouvelles régressions réapparaît et le président de la République prépare le terrain pour les annonces qu’il envisage durant l’été.

Au menu, il pourrait être question d’augmenter la durée d’années de travail, notamment par une hausse de la durée de cotisation pour bénéficier d’une retraite à taux plein et le report de l’âge réel voire légal de départ en retraite à 64 ans.

Ainsi, l’accélération de la précédente réforme Touraine exigeant 43 années de cotisations en 2032 pourrait être faite par le gouvernement actuel à travers un simple ajout dans le PLFSS (Projet de loi de financement de la Sécurité Sociale) dès fin juillet et entériné fin octobre 2021.

Il est même question d’attaquer à nouveau spécifiquement aussi les régimes spéciaux.

Parallèlement, le patronat ouvre une négociation au pas de charge sur la retraite complémentaire des salariés du privé, avec l’ambition sans nul doute d’imposer de nouvelles régressions pour les retraités actuels comme pour les actifs.

Pourtant, le récent rapport de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DRESS)  atteste  qu’un Français sur deux est parti en retraite avec des trimestres de décote !

Plus d’un Français sur deux n’est plus en emploi à 60 ans, soit au chômage ou en invalidité.

Les travailleurs se sont mobilisés, en 2019 et 2020, pour faire échec au projet de réforme systémique voulue par le président de la République. Très majoritairement, ils avaient compris que les seuls objectifs du passage aux points étaient d’accélérer les baisses de pensions, de faire disparaître les spécificités professionnelles et les acquis sociaux, rendant la retraite de plus en plus lointaine.

La CGT agit  avec eux depuis des années pour la défense et l’amélioration du système de retraite par répartition et par annuité solidaire.

Ce dernier a démontré, malgré les attaques qu’il subit depuis 1993, sa solidité et sa fiabilité sur le long terme.

La CGT a porté, dans le débat public, de nombreuses propositions en ce sens, accompagnant celles-ci de mesures de financement crédibles visant à consolider et pérenniser notre  protection sociale.
Propositions qu’elle va remettre au centre du débat public immédiatement.
Ces mesures doit être assises sur la production des richesses des travailleurs et travailleuses et constituent un véritable choix de société. 

Elles permettraient notamment de rétablir le droit au départ dès 60 ans et de généraliser de nouveaux droits à tous les salariés, notamment par des dispositifs de départ anticipé pour celles et ceux qui ont des métiers pénibles.

Pour la CGT, les annonces gouvernementales démontrent, une nouvelle fois, le peu de cas qui est fait des exigences des citoyens majoritairement opposés au projet de régression sociale ; ce qui a été démontré par les mobilisations sociales professionnelles et interprofessionnelles massives l’an dernier.

L’urgence, en 2021, est bien de plus et mieux protéger la population et, pour cela, d’arrêter l’inflation des exonérations sociales qui affaiblissent la sécurité sociale et de refonder son financement à partir du salaire socialisé.

L’urgence est de conditionner les dispositifs d’aides aux entreprises, particulièrement celles qui continuent de verser des dividendes même en période de crise sanitaire. Il est indiscutable que les mesures tels le crédit impôt recherche ou la transformation du CICE en allégements de cotisations sont mises à l’index pour leur inefficacité.

Le président de la République entend, encore une fois, s’en prendre aux travailleurs et travailleuses de ce pays plutôt qu’à la finance et aux places boursières.


 

La CGT avec le monde du travail ne le laissera pas faire et prépare la mobilisation nécessaire pour s’opposer à de nouveaux mauvais coups et porter l’exigence d’un système de retraite solidaire par répartition avec de nouveaux droits.

publié le 9 juillet 2021

 

Sortir de la pénurie sanitaire pour aller vers une souveraineté sanitaire

 

par Union syndicale Solidaires sur leur site : https://solidaires.org/

 

 

Constats de la pénurie sanitaire. En 2020, l’arrivée du virus a montré un manque de chambres, de lits, de respirateurs, de personnels, de matériels de protection, de gel hydro-alcoolique... Le gouvernement, et d’autres, ont menti sur l’utilité des masques (non disponibles). Le manque de tests n’a pas permis d’isoler les personnes porteuses du virus. Le confinement restait le seul moyen d’éviter un engorgement dans les services hospitaliers.

La vaccination a dû être ouverte progressivement, EHPAD, professionnels de santé de plus de 50 ans ou fragiles, pompiers, aides à domicile, puis aux 5 millions de personnes de plus de 75 ans et aux 800 000 personnes présentant des pathologies à « haut risque ». Mais, partout dès les premières semaines, les prises de rendez-vous sont difficiles, notamment du fait de l’insuffisance de doses de vaccins.

Le constat est clair : notre pays n’a aucune autonomie sanitaire et nous dépendons totalement des multinationales du médicament. Il nous faut « marchander les prix », alimenter les profits des laboratoires.


 

Causes de la pénurie sanitaire. Le Plan Juppé de 1995 accélère la casse de l’hôpital public en lui imposant une enveloppe budgétaire préfixée et contrainte (Objectif National des Dépenses d’Assurance Maladie ONDAM) votée chaque année dans la Loi de Financement de la Sécurité Sociale (LFSS). Les Agences Régionales de Santé (ARS en 2010 avec Roselyne Bachelot) cadrent cette limitation de l’hôpital public afin de favoriser la rentabilité des capitaux privés. La tarification à l’activité pousse à la rentabilité des services hospitaliers. Chaque lit non supprimé (moins 100 000 lits en dix ans) doit être occupé et rentable, ce qui a conduit à un développement de la médecine ambulatoire et à la très rapide rotation des malades dans les lits.

Le Président de la République a laissé croire, le 12 mars 2020, qu’il avait pris la mesure des erreurs passées et qu’il en tirait déjà des leçons pour demain, « il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché ». Il ment, la LFSS 2021 a réduit les budgets publics consacrés à l’hôpital public, des fermetures de lits restent programmées.

Les entreprises du CAC40 sont championnes dans la distribution de dividendes. En 2019, Sanofi a fait 7 milliards d’euros de profits et a distribué 4 milliards d’euros de dividendes, tout en fermant sites et labos en France, tout en licenciant, notamment dans le secteur « Recherche et Développement » (-45 % en 12 ans) ... tout en empochant en dix ans 1,5 milliard d’euros de Crédit Impôt Recherche. Les États se sont privés de tout pouvoir, le PDG de Sanofi peut annoncer que les États-Unis seront prioritaires pour leur éventuel vaccin, car ils ont plus investi dans la recherche. La concurrence «libre et non faussée » joue pleinement pour la marchandise médicaments.

Chaque pays est dépendant des prix du marché des vaccins, ceux qui y mettent le prix sont les premiers servis. Israël, les monarchies du Golfe, etc. vaccinent en masse. Israël paie 22 € la dose et l’Europe 12 à 15 €, dans des contrats semblant relever du « secret défense ». Quant aux pays sous-développés…


 

Conséquences de la pénurie sanitaire. La pénurie « oblige » le gouvernement à prendre des mesures pour ralentir la propagation du virus, les gestes barrière, les confinements et couvre-feu qui coûtent 10 points de PIB, bien plus cher que les économies des années passées. Chômage partiel, aides aux entreprises, prêts garantis, etc. augmentent les dépenses. Pour rembourser, ils nous diront demain qu’il faut réduire le train de vie de l’État, accepter une cure d’austérité pour le plus grand nombre ... pendant que les capitaux continueront de se multiplier.

Le gouvernement et son Conseil de Défense décident du sort de millions de personnes, sans cohérence, par des fermetures de boutiques, de lieux culturels, d’écoles, etc., par une interdiction traumatisante des visites dans les Ehpad. Aux nombreux morts du virus, s’ajoutent les décès à cause de la solitude, de l’angoisse, du stress et probablement bientôt du report d’opérations dans les hôpitaux.

Le gouvernement profite de cette situation pour accélérer le contrôle des populations, rogner les libertés publiques, parfois sans passer par le Parlement.

L’exécutif est tout puissant : il gère la pandémie, planifie l’économie en décidant quels secteurs sont en activité ou fermés, contrôle les populations, rogne les libertés publiques, restreint les droits fondamentaux tels que les droits de réunion, de rassemblement, de manifestation, de circulation, de déplacement, etc.


 

Pour aller vers une souveraineté sanitaire. Le 12 mars 2020, le Président de la République disait qu’il nous fallait reprendre le contrôle de notre alimentation, de notre protection, de notre capacité à soigner, etc. Ça voudrait dire que la France disposerait, sur son territoire, d’usines en capacité de produire des médicaments, des vaccins.

La première étape serait déjà que les aides publiques soient conditionnées et que leur usage soit contrôlé, mais cette remise en cause de la concurrence libre et non faussée se heurterait au Medef et à la Commission de Bruxelles. Une étape plus efficace serait d’interdire à une entreprise privée de délocaliser une activité ou de l’obliger à faire des recherches et ensuite à produire sur le territoire national ... en contradiction avec le principe de totale liberté de circulation des capitaux sur la planète, en s’attaquant aux choix économiques dictés par la rentabilité financière, en dénonçant certains traités commerciaux de libre-échange, en faisant entrer l’État au capital des sociétés dont il veut pouvoir maîtriser les choix essentiels... Ce n’est pas du tout dans l’air du temps, ni dans la volonté de la majorité présidentielle. C’est plus certainement à la population de les imposer.

C’est bien une inversion des normes qu’il faut imposer : la vie vaut plus que leurs profits !

publié le 8 juillet 2021

Haïti. Le président Jovenel Moïse assassiné par un commando armé

Rosa Moussaoui sur www.humanite.fr

Jovenel Moïse, 53 ans, a été tué dans la nuit de mardi à mercredi, dans l’assaut de sa résidence privée, sur les hauteurs de Port-au-Prince. Entré en fonction en 2017, contesté par la rue, il était soupçonné de collusion avec les gangs armés.

Décidé à s’accrocher au pouvoir par tous les moyens, il avait laissé le pays s’enliser dans une grave crise politique et sombrer dans la violence et l’arbitraire entretenus par les gangs. Jovenel Moïse a fini, à son tour, par ne plus être à l’abri nulle part. Dans la nuit de mardi à mercredi, le président haïtien a été assassiné à son domicile de Pétion-Ville, sur les hauteurs de Port-au-Prince, pris d’assaut par un commando d’hommes en armes. Grièvement blessée, son épouse, Martine Moïse, a été évacuée par avion vers Miami dans un état stable.

Un saut dans le vide institutionnel

Un acte « inhumain et barbare », a réagi le premier ministre par intérim, Claude Joseph, en annonçant le décès du chef d’État, abattu selon lui par « des étrangers qui parlaient anglais et espagnol ». Nommé le 5 juillet, son successeur Ariel Henry, le septième chef de gouvernement depuis l’investiture de Moïse, le 7 février 2017, n’aura même pas eu le temps d’entrer en fonction.

Un saut dans le vide institutionnel s’annonce : contesté par la rue, qui réclamait sa démission, le défunt président avait vu le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire haïtien donner raison aux manifestants, au début de l’année, en confirmant la fin de son mandat le 7 février, alors qu’il entendait se maintenir au pouvoir encore un an.

Un affairiste entré sur le tard en politique

Faute de Parlement – les élections législatives prévues en 2018, sans cesse repoussées, n’ont jamais eu lieu –, le président gouvernait par décret depuis janvier 2020. Il avait bien mis en chantier une réforme institutionnelle – surtout destinée à renforcer les prérogatives de l’exécutif –, mais le référendum constitutionnel, initialement prévu en avril 2020, deux fois reporté en raison de la pandémie de Covid-19, avait encore été repoussé au 26 septembre.

Cet affairiste, entré sur le tard en politique, avait été élu en 2016, au terme d’un imbroglio électoral, sur la promesse de développer l’économie du pays, le pays le plus pauvre de l’Amérique latine et des Caraïbes et parmi les plus pauvres du monde.

Sous son mandat, le climat d’insécurité s’est alourdi au point de rendre invivable le quotidien des Haïtiens, avec la prolifération des enlèvements contre rançon et les affrontements entre bandes rivales qui poussent des milliers d’habitants, démunis, à fuir certains quartiers populaires. Depuis le début du mois de juin, les règlements de comptes entre factions criminelles dans l’ouest de Port-au-Prince paralysent toute circulation entre la moitié sud du pays et la capitale haïtienne.

Soupçons de collusion avec des bandes criminelles

Le 30 juin dernier, 15 personnes avaient été tuées dans une fusillade en plein cœur de la ville. Parmi les victimes : un journaliste, Diego Charles, et une militante d’opposition, Antoinette Duclair. Alors que la dégradation de la situation sécuritaire échappait à tout contrôle, Moïse avait décrété l’état d’urgence le 19 mars, en jurant de restaurer ainsi « l’autorité de l’État » dans les secteurs contrôlés par des gangs armés, classés « zones rouges ».

Il tentait de se poser en garant de « la sécurité du territoire ». Sans convaincre ses détracteurs, qui soupçonnaient plutôt les siens de collusion avec des bandes criminelles choisissant opportunément certaines cibles : bien des journalistes sont tombés sous leurs balles, tout comme le bâtonnier de Port-au-Prince, Monferrier Dorval.

Révolte populaire

Sur fond de choc économique, de crise sociale, de violence et de délitement des institutions, les gouvernements se sont succédé depuis quatre ans, en Haïti, au même rythme que les scandales politico-financiers, attisant une révolte populaire qui déborde l’opposition politique et les syndicats. La pandémie de Covid-19, l’an dernier, avait un temps suspendu ce mouvement de protestation continue, qui a resurgi avec force le 7 février, pour exiger la formation d’un gouvernement de transition chargé d’organiser des élections, la mise en place de programmes sociaux, des poursuites en justice pour les responsables politiques corrompus.

Cet élan démocratique s’est heurté jusque-là au double veto de l’oligarchie locale et de la communauté internationale, États-Unis en tête, qui accompagnent, depuis la fin des années 1980, le démantèlement de l’État, la mise sous tutelle des institutions financières internationales, la casse des services publics et la libéralisation de l’économie qui ont dévasté le pays. Mercredi, dans un pays sous le choc, au bord du chaos, des autorités aussi fragiles que peu légitimes décrétaient l’état de siège. Haïti plonge dans l’inconnu.

publié le 8 juillet 2021

 

Vaccination : convaincre et donner les moyens

plutôt que de contraindre

note de la CGT du 8 juillet 2021

Le variant Delta qui se diffuse aujourd’hui en France fait craindre une 4 ème vague. Face à cette situation, le gouvernement de nouveau mal préparé et incapable de revenir sur sa doctrine néolibérale, fait diversion en lançant un débat sur l’obligation de vacciner les soignants, stigmatisant toute une profession pourtant déjà bien abîmée par la crise. Ce débat suscite des interrogations et des inquiétudes chez les soignants, mais interpelle plus largement l’ensemble de la population.

La CGT l’a souvent écrit et énoncé ici, la vaccination est un progrès sanitaire et social et est essentielle pour sortir de cette pandémie. Cependant, la situation actuelle relève bien plus d’une crise de confiance envers les institutions et d’un problème de moyens que de la responsabilité des soignants. L’obligation de vaccination dans les conditions actuelles risque d’être contre-productive et pose des questions importantes.

Une stigmatisation insupportable des soignants

Alors que les soignants ont subi de plein fouet la crise, qu’ils ont été abandonnés à leur propre sort pendant ses premiers temps, allant jusqu’à fabriquer eux même les équipements de protection que la puissance publique était incapable de leur fournir, alors qu’ils n’ont pas compté leurs heures pour sauver les vies qu’ils pouvaient, malgré le manque de moyens, alors qu’ils étaient sous le feu d’injonctions contradictoires en permanence comme lorsqu’ils avaient l’obligation de travailler la peur au ventre malgré leur positivité au virus, le gouvernement les présente aujourd’hui comme « bouc émissaire » de la 4 ème vague ! Il est vrai que le taux de vaccination des soignants reste en deçà de ce qu’il faudrait, notamment dans les EHPAD. Cependant, les professionnels de santé montrés du doigt, ne sont pas responsables de cette situation. Les soignants ne sont globalement pas contre la vaccination (qui fait partie des conditions de leur travail), ils sont face à des injonctions contradictoires liées au manque de moyens.

D’autre part, pour une politique vaccinale efficace, c’est l’ensemble de la population qu’il faut cibler. Quel intérêt de stigmatiser les soignants ? Nous sommes toutes et tous en contact avec des personnes à risque ! Le problème de la faiblesse de la couverture vaccinale ne concerne pas que les soignants.

Des moyens insuffisants et une organisation ubuesque de la vaccination

Les soignants comme le reste de la population, se confrontent à une organisation de la politique vaccinale complètement ubuesque. Comment se faire vacciner lorsque que les RDV ne correspondent pas à nos horaires ? Comment, après des gardes de plus de 12h aller refaire la queue 2h pour se faire vacciner ? Comment prendre deux heures sur son temps de travail, alors même que les effectifs sont insuffisants pour prendre soin des patients ? Comme pour beaucoup de professions, les conditions de vaccination ne correspondent pas aux conditions de vie des soignants.

De plus, la vaccination demande un effort individuel important pour l’intérêt général, mais quel sens à cette vaccination quand les autres pans de la politique sanitaire ne sont pas développés ? Comment par exemple respecter les protocoles, les gestes barrières dans l’urgence permanente et sans nouveaux personnels ?

La priorité pour redonner confiance aux soignants et pour sortir de cette crise qui est surtout celle du système de santé, c’est de lui redonner les moyens de fonctionner tant du côté de la politique vaccinale que du côté de la politique d’embauche.

La vaccination concerne l’ensemble de la population et non uniquement les soignants

Le problème de confiance dans les institutions, semble toucher l’ensemble de la population. La question que nous soulevions en décembre sur le manque de transparence et la levée des brevets reste d’actualité. Une bonne manière de développer la vaccination serait de clarifier les relations avec le secteur pharmaceutique et d’empêcher les profits sur les vaccins, notamment au moyen d’un pôle public de santé.

De même, il existe toujours de très fortes disparités géographiques et selon les classes sociales. L’accès au vaccin est toujours réparti de manière très inégalitaire. Ainsi par exemple la population du 93 accuse un retard de près de 15 % par rapport au 92 pour la 1 ère dose et de 10 % pour la 2 ème dose, y compris chez les personnes âgées. Le gouvernement n’est donc toujours pas capable, d’organiser une politique vaccinale efficace sur l’ensemble du territoire. Cela suppose d’ouvrir des centres de vaccination sans RDV et sur des plages horaires élargies, de développer les bus de vaccination partout où il le faut, de donner plus de moyens à la médecine du travail et d’obliger les entreprises à dégager une demi-journée travail pour chaque dose.

La vaccination est une question mondialisée

Enfin, et nous l’avons aussi déjà développé à plusieurs reprises (ici et ici) , nous n’arriverons pas à bout de cette crise en ne vaccinant que dans les populations des pays les plus riches. Sans une politique globale et mondiale de vaccination qui suppose la levée des brevets et la mise en action partout dans le monde des usines capables de produire ces vaccins, les nouveaux variants se développeront et se diffuseront.

publié le 7 juillet 2021

La sacralisation de Bernard Arnault ou la démocratie malade

Par Romaric Godin sur le site www.mediapart.fr

L’action d’Attac consistant à peindre en noir la Samaritaine a provoqué l’indignation d’une grande partie de la classe politique, des Républicains au Parti socialiste. Mais en héroïsant Bernard Arnault, ces politiques acceptent son pouvoir et sortent l’économie du champ politique.

L’émoi a été immense. Le griffonnage en noir de la vitrine du nouveau magasin phare de LVMH, la Samaritaine, samedi 3 juillet au matin par l’association Attac a provoqué une levée de bouclier de politiques allant du Parti socialiste à la droite la plus dure.

L’action a été condamnée officiellement par la maire de Paris, Anne Hidalgo, qui parle de « vandalisme », et par la présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, ainsi que par plusieurs ténors du parti présidentiel. Chacun y allait de son indignation et on a pu se demander, à un moment, si toutes ces belles âmes n’allaient pas proposer de faire prendre en charge par la collectivité la cicatrisation de cette plaie béante sur le nouveau temple du shopping de luxe.

Comme le faisait remarquer l’économiste Stefano Palombarini sur le réseau social Twitter, on assistait à la reconstitution d’un « arc républicain » autour de la défense du malheureux Bernard Arnault, homme le plus riche de France touché au cœur par un gribouillage visant à rappeler que ce dernier avait vu son patrimoine s’alourdir de plus de 60 milliards d’euros en pleine crise sanitaire.

Avec cette affaire, le président de LVMH a pu s’assurer qu’il était devenu un nouveau totem pour cette pauvre République qui, décidément, en compte pléthore (la quantité compense peut-être la qualité). D’ailleurs, on n’oubliera pas que le 21 juin, c’est le président de la République lui-même qui est venu inaugurer, avec un discours des plus laudateur pour le milliardaire, la même Samaritaine.

Empressement des soutiens politiques

L’argument, à l’Hôtel de Ville comme à la Région était le même : il est indigne de s’en prendre à Bernard Arnault qui est si brave homme qu’il crée tout seul, par la seule force de sa volonté d’entrepreneur, beaucoup d’emplois. « La rénovation de la Samaritaine, c’est de l’emploi, de l’activité, de l’attractivité et du rayonnement pour Paris », a proclamé Anne Hidalgo.

Quant à Valérie Pécresse, elle dénonce une « attaque contre les créateurs d’emplois et moteur de l’attractivité ». Si on commence à s’en prendre au patron de LVMH, on pourrait le fâcher et le décider à ne pas créer lesdits emplois. Ce discours est fort intéressant par ce qu’il dit du débat politique, mais aussi du rapport de force au sein même de la République entre pouvoir politique et économique.

Protéger un milliardaire, ce serait « sauver » ou « créer » des emplois. Tous ceux qui s’en prennent donc même symboliquement à la figure de Bernard Arnault sont des ennemis de l’emploi. Et donc, partant, de la République.

Quoi qu’on pense de l’action d’Attac, elle n’était guère violente, elle se voulait symbolique. LVMH a évidemment les moyens financiers et humains d’effacer la peinture illico presto, ce qui, au reste, fut fait. Dès samedi après-midi, les visiteurs de la Samaritaine purent à nouveau admirer les montres à 150 000 euros qui leur étaient proposées à l’intérieur sans crainte d’un assombrissement désavantageux. La bénignité de l’attaque tranche donc fortement avec l’empressement des soutiens politiques.

Ce contraste signale que la figure du milliardaire est désormais sacrée au pays de la laïcité. Et s’il est sacré, c’est parce qu’il peut, selon son bon vouloir, décider du graal de la politique moderne, celui que tous les programmes promettent en vain depuis quarante ans : l’emploi. Ce que ce soutien signifie, c’est que cet « arc républicain » a décidé ouvertement de sanctifier la théorie du ruissellement et sa manifestation concrète : le chantage à l’emploi.

Protéger un milliardaire, ce serait « sauver » ou « créer » des emplois. Tous ceux qui s’en prennent donc même symboliquement à la figure de Bernard Arnault sont des ennemis de l’emploi. Et donc, partant, de la République. Le débat économique est donc entièrement neutralisé.

Bernard Arnault n’a pas fait œuvre sociale

Pourtant, cette vision n’a pas réellement de sens. C’est d’ailleurs pourquoi la théorie du ruissellement n’en est pas réellement une. Bernard Arnault a créé des emplois non pas selon son bon vouloir ou son génie propre, mais plutôt selon l’évolution de la demande de ses clients et celle de la rentabilité de sa firme. Or ces éléments dépendent d’éléments plus vastes que la volonté d’un homme. Ils dépendent des politiques économiques, des réglementations et des évolutions globales.

Bernard Arnault n’a pas fait œuvre sociale en créant des emplois. Il a renforcé sa rentabilité propre et sa position concurrentielle. S’il ne l’avait pas fait, d’autres auraient sans doute créé ces mêmes emplois pour répondre à la demande.

Et si les conditions générales n’avaient pas permis de créer des emplois sur ce marché, une autre configuration aurait peut-être permis d’en créer ailleurs. Enfin – et le patron de LVMH ne s’en est pas privé –, lorsque la rentabilité d’une entreprise l’exige, elle licencie. Elle peut bien le faire au nom du « sauvetage » des emplois, il n’en reste pas moins qu’elle détruit. Parfois irrémédiablement. Les salariés des sites de production de textile liquidés, comme ceux de Boussac Saint-Frères, peuvent venir dire à Valérie Pécresse et Anne Hidalgo ce que leur héros moderne a fait de leur savoir-faire.

Bref, le mythe de l’entrepreneur qui répand sur le pays ses bienfaits généreux est peut-être séduisant pour justifier certaines décisions, mais il ne résiste pas longtemps à l’examen. Et c’est d’ailleurs bien pourquoi les grandes firmes modernes – et là encore LVMH n’est pas la dernière – entretiennent des relations étroites avec le monde politique : c’est que leur existence même dépend des politiques publiques. Autrement dit, le soutien à Bernard Arnault n’a guère de sens. Le bon niveau pour discuter d’emplois, c’est celui des politiques économiques. C’est ce débat qu’Attac voulait ouvrir et c’est celui-là que notre nouvel « arc républicain » s’est empressé de refermer à coups de tweets indignés.

Or, si l’on ne peut plus discuter d’économie autrement que pour savoir comment protéger au mieux la fortune de Bernard Arnault, il est certain que le débat politique viendra se focaliser sur d’autres sujets, notamment sur les questions identitaires. Le climat délétère dans lequel la France s’enfonce peu à peu n’a sans doute pas une seule raison, mais cette neutralisation du débat politique est sans doute l’une de ces raisons.

Davantage un requin

Mais allons plus loin encore. Que défend-on lorsque l’on défend Bernard Arnault ? Le patron de LVMH soigne son style de grand patron français philanthrope qui a sauvé le luxe français. C’est de bonne guerre. Mais Bernard Arnault, c’est l’inverse absolu de l’entrepreneur qui s’est fait tout seul. C’est un héritier qui a utilisé tous les moyens pour devenir un géant de l’industrie du luxe.

On peut admirer son parcours si l’on veut. Mais on ne peut pas oublier qu’en 1988, il avait pris le contrôle de LVMH à la hussarde, et que ce rachat qui ne devait rien qu’à une forme de génie qui, dans le monde réel est fort peu apprécié, a fait de lui ce qu’il est aujourd’hui. C’est aussi celui qui a délocalisé une partie du luxe français dans les pays à bas coût, détruisant une partie du savoir-faire industriel ancestral national.

C’est enfin l’un des pionniers en France de la financiarisation de l’économie. C’est, au reste, son plus grand génie. Celui d’avoir su manier les représentations boursières des entreprises à grand renfort d’OPA hostiles ou de manœuvres discutables. C’est, du reste, de ce point de vue, davantage un requin qu’un bienfaiteur. En rachetant et en « rationnalisant » des dizaines de sociétés familiales, l’homme a sans doute – dans le meilleur des cas – autant détruit qu’il a construit. Sinon, pourquoi la famille Hermès a-t-elle tout fait pour éviter de tomber dans l’escarcelle d’un tel bienfaiteur qui intriguait sur les marchés pour ravir l’entreprise ?

L’expression d’un pouvoir sur les citoyens et les politiques

Grand optimisateur fiscal, comme tous les milliardaires de notre époque, Bernard Arnault a logiquement un patrimoine qui gonfle avec la bulle des marchés financiers davantage qu’avec ses activités réelles. Certes, chacun sait que ce patrimoine n’est pas de l’argent disponible pour le patron de LVMH, c’est une valorisation de marché qui, sans doute, disparaîtrait s’il décidait de la liquider d’un coup.

Mais on sait aussi que les revenus de ce milliardaire dépendent étroitement de ce patrimoine, ce sont des revenus du capital, car c’est de cela que vivent les riches aujourd’hui. Ce sont ces mêmes revenus qui ont été massivement défiscalisés par la réforme fiscale d’Emmanuel Macron en 2018. Et, partant, l’action d’Attac posait là une bonne question : il y a bien eu, pendant la crise, un enrichissement de ce personnage qui, déjà, ne sait que faire de sa fortune.

Bulles spéculatives

Et cet enrichissement, c’est le politique, autrement dit, en démocratie, la volonté générale qui y a participé : par le soutien aux marchés financiers des banques centrales et par les aides massives accordées à certains agents économiques. Dès lors, il y a bien là un sujet politique qui mérite décidément de se poser.

Ne pas se le poser revient en réalité à protéger un certain mode de fonctionnement de l’économie. Celui qui permet à un homme – au mieux à une famille – de s’enrichir au-delà même du raisonnable pendant que certains font la file devant les soupes populaires. Ces gens seraient-ils plus riches si Bernard Arnault l’était moins ? Assurément, et pour deux raisons.

D’abord, parce que l’on pourrait financer par un impôt sur la fortune le renforcement des politiques d’aides sociales. Ensuite parce que cet argent accumulé par le milliardaire ne sert pas qu’à « créer des emplois », loin de là. Si c’était le cas, cette France, que l’on dit si peu aimante des riches et qui compte tant d’ultrariches, serait aussi riche en emplois que l’Allemagne. Selon le dernier classement de Forbes, la richesse cumulée des 42 milliardaires français est de 512 milliards de dollars cumulés, soit presque autant que les 136 milliardaires allemands qui totalisent 623 milliards de dollars de fortune. Mais le lien entre fortune des milliardaires et emplois n’est rien d’autre qu’un mythe bon pour les politiciens paresseux.

Autrement dit : la fortune de Bernard Arnault sert à autre chose qu’aux emplois. Elle va principalement se loger sur les marchés financiers, où elle se multiplie encore avec la bénédiction des banques centrales (rappelons que la BCE a racheté beaucoup d’actions LVMH). Avec Bernard Arnault et ses pairs se réalise la prophétie de Marx selon laquelle la production n’est plus qu’un mal nécessaire au profit. Bernard Arnault est donc la figure incarnée de l’accumulation du capital qui est devenue sa propre fin.

En réalité, même un défenseur authentique du capitalisme devrait s’effrayer de la puissance d’un Bernard Arnault qui, outre sa tentation du monopole, se fait soutenir par l’action monétaire et budgétaire publique pour renforcer des bulles spéculatives. C’est pourquoi en faire un héros de l’emploi est risible, y compris d’un point de vue libéral.

Merci Bernard...

Si Schumpeter réapparaissait, il verrait plutôt dans le patron de LVMH, comme il le dit dans son livre Capitalisme, socialisme et démocratie, « l’exemple de cette unité industrielle géante parfaitement bureaucratisée » qui « élimine non seulement les firmes de taille petite ou moyenne » mais aussi « exproprie la bourgeoisie en tant que classe ». Il est donc bien désolant de voir la classe politique française avoir perdu tant de conscience idéologique qu’elle croit défendre le capitalisme en héroïsant son fossoyeur, si l’on en croit un auteur aussi libéral que le doctrinaire autrichien.

Mais c’est que cette classe politique a abdiqué sa propre prétention à diriger le pays. Incapable de s’interroger sur de vraies politiques d’emploi, sur la qualité et la fonction sociale de ces emplois, ces dirigeants en sont réduits à dire « merci » à quiconque propose un emploi, fût-ce pour vendre des montres indécemment onéreuses à des ultrariches qui viennent aggraver leur bilan carbone.

À cette abdication correspond la formidable volonté de puissance du milliardaire. Et c’est aussi pour cette raison que l’action d’Attac visait juste. Car la Samaritaine et ses fameux « 3 000 emplois », c’est avant tout un formidable lieu de pouvoir. Flâner dans les rayons de ce qui fut jadis un grand magasin populaire lève, de ce point de vue, tout doute. On est au-delà même du Bon Marché, autre magasin du groupe, dont les prix très élevés peuvent s’adresser à une clientèle parisienne aisée. Ici, on est au-delà du cher.

En réalité, une infime minorité de personnes peuvent acheter dans ce magasin qui ne saurait donc avoir une fonction principalement économique. La fonction est donc d’abord politique. Bernard Arnault étale ici son pouvoir et celui de ses pairs qui sont ses seuls potentiels clients au cœur de Paris, devant la statue de Henri IV et entre les deux palais des rois de France, entre la Cité et le Louvre. Pour lui qui a déjà placé ses pions au quatre coins du Paris du pouvoir, c’est une forme de couronnement.

Étalage de richesse

La Samaritaine n’est donc pas un simple magasin, c’est aussi un musée et un palais. Un musée parce que les badauds qui font longuement la queue depuis deux week-ends pour y entrer n’ont guère eu la possibilité pour l’immense majorité d’y acheter le moindre produit. Leur seule possibilité a été d’admirer ce que les ultrariches pouvaient s’offrir. Et c’est un palais parce que, précisément, en excluant la masse de l’usage commercial du lieu, mais en maintenant cet aspect commercial, Bernard Arnault fait sentir le pouvoir de l’argent aux péquenots ébahis.

Son projet est ici plus politique encore que celui du musée de son ennemi François Pinault à la Bourse de Commerce. Car, là-bas, rien n’est directement à vendre. Tous les spectateurs sont égaux devant l’étalage de la richesse de François Pinault. Pas à la Samaritaine où Bernard Arnault fait sentir aux passants le poids de son pouvoir sous forme d’un prix exorbitant. Ce grand magasin est devenu un instrument du pouvoir de ces princes modernes que sont les milliardaires financiarisés. En cela, la Samaritaine fait penser à ce palais de mille pièces que s’est fait construire Recep Tayyip Erdogan en 2014, à Ankara. C’est inutile et coûteux, mais c’est fait pour écraser le quidam, c’est-à-dire le citoyen.

Bernard Arnault, qui est aussi patron de presse, propriétaire des Échos et du Parisien, entre autres, n’est pas un bienfaiteur. C’est avant tout un homme de pouvoir qui en impose aux politiques. Voilà pourquoi l’anecdote de l’action d’Attac en dit long sur notre époque. À un an de l’élection présidentielle, des prétendants au trône et l’actuel président font quasi officiellement hommage, au sens féodal du terme, à un milliardaire.

En sacralisant sa fonction de créateur d’emplois, ils abdiquent de leur responsabilité et se reconnaissent officiellement redevables envers lui. Derrière les beaux discours sur l’emploi se cache donc une triste réalité, celle de ce qu’il faut bien appeler l’oligarchie.

publié le 7 juillet

« Anne Hidalgo s’indigne davantage du litre de peinture versée sur une vitrine que des injustices »

Sur le site www.regards.fr

Après l’action symbolique d’Attac à la Samaritaine, l’organisation altermondialiste fait l’objet de nombreuses critiques à droite, LREM et d’Anne Hidalgo. A gauche, on fait bloc derrière Attac pour dénoncer l’enrichissement des milliardaires pendant la crise sanitaire. Raphaël Pradeau, porte-parole d’Attac, est l’invité de #LaMidinale.

Quelques phrases  extraites de la vidéo :


 

Sur Anne Hidalgo à propos de l’action d’Attac sur la Samaritaine

« Anne Hidalgo était présente avec Emmanuel Macron pour inaugurer la Samaritaine. »

« Les médias ont dit que notre action avait créé beaucoup de polémiques à droite comme à gauche. Je n’ai pas l’impression que l’on puisse dire ça puisqu’à gauche, on a reçu énormément de soutiens de la part du NPA, de LFI, du PCF, d’EELV, de Génération.s, d’organisations, d’associations et de syndicats. »

« Anne Hidalgo a eu des positions assez similaires à celles exprimées par LREM, LR ou même Alexandre Bennalla qui nous a tapé dessus : sous nos yeux s’est constitué ce qu’on appelle un bloc bourgeois. Pour ces personnes, dont Hidalgo qui se dit de gauche, s’indigne davantage du litre de peinture noire versée sur une vitrine que des inégalités et des injustices et de l’enrichissement des milliardaires. »

« Le fait que Bernard Arnault soit propriétaire du Parisien joue dans la réaction aussi vive d’Anne Hidalgo. »

Sur l’action de la Samaritaine

« Notre mode d’action était symbolique. On l’avait déjà fait sur Apple, la Société générale ou Total, mais avec la Samaritaine on s’est rendu compte qu’on avait touché un totem : il ne faut pas, en France, s’attaquer à Bernard Arnault, première fortune de France. »

« On a parlé de vandalisme, de saccage : les gens pensent qu’on a tout cassé alors qu’il suffit de passer devant la Samaritaine et voir qu’il n’y aucune trace de notre action. »

« Toute l’année, on fait des rapports, des pétitions, des actions symboliques et personne n’en parle. Là on s’indigne d’un pot de peinture sans arrêter à ce que l’on dénonce. »

« On veut nier l’action politique de notre action. »

« LVMH a versé 3 milliards d’euros de dividendes en 2021 ce qui veut dire 1,5 milliards d’euros pour Bernard Arnault puisqu’il détient la moitié des actions et en même temps, LVMH a supprimé des emplois : c’est 888 emplois en France. »

« L’action a été menée avant l’ouverture de la Samaritaine et n’a pas empêché les salariés de travailler. »

Sur le rapport de la crise sanitaire et l’enrichissement

« On a voulu pointer l’enrichissement indécent des milliardaires. »

« Le gouvernement veut faire des économies sur les plus précaires : en rognant sur les APL, les allocations chômage. Il refuse d’aller prendre l’argent où il est. »

« Pendant la crise il y a eu enrichissement par les aides publiques d’Etat, par le chômage partiel - qui était une bonne chose - mais ça s’est aussi traduit par des aides sans aucune conditionnalité. La BCE a aussi racheté massivement des actions ce qui a dopé le cours des actions. »

« La suppression de l’ISF et de la flat tax a contribué à favoriser le versement de dividendes. Il y a cette logique de toujours plus de revenus financiers et des revenus financiers qui sont toujours moins taxés. »

Sur la croissance

« Il est certain qu’il va falloir faire décroitre un certain nombre de production et de consommation qui n’apportent rien et dégradent l’environnement. On pourrait s’interroger sur l’utilité du luxe. »

« Les plus riches sont ceux qui dégradent le plus la planète. »

« Il faut se passer des énergies fossiles. »

« Il y a des besoins qui vont croître : on parle beaucoup de la dépendance donc il faut créer un service public pour les personnes dépendantes. »

« Le mot décroissance est un mot obstacle. »

« Il faut concilier les objectifs climatiques et les objectifs sociaux. »

« Pour arriver à financer les besoins sociaux et les besoins écologiques, il y a besoin de recettes publiques et donc que chacun paie sa juste part d’impôts. »

Sur les actions de désobéissance civile

« Ca fait 20 ans qu’ATTAC existe, 20 ans que j’y suis, 20 ans que l’on demande la fermeture des paradis fiscaux… et qu’est-ce qui a été fait ? Rien. Donc à un moment donné, il est assez légitime d’utiliser d’autres modes d’action. »

« Bien sûr que c’est illégal d’aller piquer des chaises à la BNP ou de recouvrir de peinture la Samaritaine. Mais cela permet de poser des questions et de faire avancer la loi. »

« On est prêt à prendre un certain nombre de risques pour une cause qui nous semble juste. Mais elle ne nous semble pas juste qu’à nous : qui peut trouver normal de demander aux plus précaires de faire des efforts et ne rien faire pour que les plus riches paient leur juste part d’impôts ? »

« Si ATTAC ne faisait que balancer de la peinture sur des vitrines toutes les semaines, ça serait certainement contre-productif mais là par exemple, on peut parler de la note qu’on avait publiée avec Oxfam sur l’enrichissement des milliardaires, du rapport de l’Observatoire des multinationales qui montre que les entreprises du CAC40 se sont gavées d’aides publiques tout en licenciant et en versant des dividendes. »

« Quand on a à ce point-là des médias et des responsables politiques qui nous traitent de vandales, ça peut brouiller le message. »

 Nous, on a assumé le clivage. »

« La sympathie pour ATTAC a fortement augmenté depuis samedi. »

« Si on dit à Bernard Arnault de payer ses impôts ou à Emmanuel Macron de mener une politique de justice fiscale, on ne va pas réussir à les convaincre, même avec les meilleurs arguments du monde. »

Sur les risques de plainte voire de dissolution

« J’ai envie de dire à LVMH et à Bernard Arnault : allez-y, portez plainte. Ils ont dit à l’AFP qu’ils envisageaient de le faire mais ils ne le feront pas parce qu’ils savent très bien que s’il y avait un procès, ce serait une nouvelle tribune et ce serait un procès pour LVMH et Bernard Arnault. »

« Je pense qu’il ne faut pas prendre la menace de dissolution à la légère. »

« On est dans un contexte où le gouvernement sait qu’il mène une politique injuste et n’offre à la colère sociale que la répression policière et des tentatives d’intimidation. »

« On ne va pas se laisser intimider et on va mener, dès la rentrée prochaine, une grande opération de désobéissance civile où l’on va prélever à la source des multinationales qui ne paient pas leur juste part d’impôt. »

publié le 6 juillet 2021

La retraitée et le réfugié sont devenus inséparables

par : Olivier Vilain sur le site https://www.secourspopulaire.fr/

Pendant les différents confinements, Cathy, retraitée, a hébergé dans son pavillon de Bègles Adam, alors demandeur d’asile. Ils sont devenus inséparables. Ils ont tiré de leur histoire un livre qui offre une bouffée d’humanité pour la journée mondiale des réfugiés, ce 20 juin.

Printemps 2020, Cathy, alors 64 ans, est penchée sur sa machine à coudre. Les personnels non soignants de l’hôpital de Centujean, à un kilomètre de là, lui ont demandé de confectionner des masques pour les protéger du virus Covid-19, alors que l’épidémie fait rage. Pour Cathy, il est hors de question de passer cette première vague en restant les bras croisés quand d’autres risquent leur vie. Alors, assise dans son salon, dans le coin le plus proche de la cuisine, elle taille le plus de masques possible – sans s’arrêter.

Installé chez elle depuis mars 2020, Adam sort de sa chambre qui donne sur le salon et voit la jeune retraitée, de dos, s’afférer. Le jeune homme de 21 ans lui propose de l’aider. Cathy lui fait de la place ; et là, c’est la surprise : non seulement il prend le coup de main de suite, mais en plus « il faisait dix masques le temps que j’en termine un seul », s’amuse encore Cathy, un an après.

Les deux "colocataires" se sont découvert des points communs inattendus. Avant même de se connaitre, ils nourrissaient l'espoir en un avenir meilleur.

« C’est à ce moment-là que je lui ai dit que j’avais été apprenti-tailleur à partir de 12 ans. J’allais après l’école dans un atelier près du marché », dit le jeune homme qui a fui le Tchad par peur de la répression. Adam Ahmat-Ali a toujours été scolarisé, mais a occupé en parallèle des petits boulots dans le secteur informel pour aider sa mère qui a dû s’occuper seule de ses quatre enfants. « Je lui ai raconté qu’à 6 ans, j’étais vendeur ambulant de cubes Maggi et de poches en plastiques sur le marché, Cathy a été beaucoup émue », raconte Adam.

Né dans le sud-est du Tchad, il y a 22 ans, le jeune homme a fui un quotidien proche de la misère. « J’allais à l’école avec de vieux vêtements, parfois sans chaussures et j’emportai le matin une galette et du sucre pour le midi. » Une fois à l’université de droit de N’Djamena, il a animé un mouvement étudiant critique à l’égard du régime allié de la France. Après des manifestations contre la « vie chère », lui et ses amis ont été incarcérés, puis ont subi une intimidation permanente de la part de la police. « Cela allait mal finir, ma vie était menacée. Je me suis décidé à partir. »

La rue, les squats et les hébergements d'urgence

Le 23 septembre 2019, il atterrit à Orly. Puis, ayant entendu dire qu’il y avait des compatriotes susceptibles de l’aider à Bordeaux, il descend en bus vers la ville qui s’est enrichie en exportant ses vins, mais aussi avec la traite d’esclaves, appelée aussi « commerce triangulaire ». Avec pour tout bagage un sac et son téléphone portable, il recherche des associations pour s’occuper et devient bénévole au Secours populaire. Toute la journée, il fait la ramasse des invendus alimentaires avec d’autres bénévoles. Il s’occupe des stocks de nourriture, assure des livraisons… Mais, le soir venu, il retourne dormir dans des cartons, d’abord au dépôt de bus, gare Saint-Jean, puis au marché des Capucins. « Au cours de la journée, je repérais des machines dégageant de la chaleur, des endroits où dormir. »

Pendant des semaines, il ne dit rien aux autres membres du Secours populaire. Mais bientôt il se lie avec plusieurs, en particulier avec Vincent, le fils de Cathy : « Il est vraiment de bonne compagnie. » « Bon, quand on a appris sa situation, ça nous serrait le cœur de le voir partir le soir », dit ce dernier, l’air pensif. Très vite, les bénévoles assurent un roulement. Adam va dormir chez les uns, puis chez les autres, entre deux places en foyer d’hébergement : « Heureusement, car la rue, c’est violent et dangereux », confie Adam dans un frisson. Invité à déjeuner, il fait la connaissance de la famille de Vincent. Jusqu’à l’annonce du confinement, début mars. « Là, j’ai tout de suite proposé à ma mère de l’héberger. Adam a tout de suite été d’accord. Il ne se voyait pas passer des mois dans une chambre avec sept inconnus », raconte Vincent, assis près de la bibliothèque sur laquelle les photos de famille sont disséminées entre la poésie d’Aragon et les œuvres reliées de Jean Jaurès.  

Un hébergement, des échanges

« J’avais perdu mon mari un mois avant le confinement et, avec ma sclérose en plaque, j’appréhendais de rester isolée pour un temps indéfini », se rappelle l’ancienne petite main de la Manufacture des tabacs de Bordeaux, qui marche avec l’aide d’une canne. A 65 ans, elle dégage une sacrée joie de vivre malgré les coups durs : la fermeture de son usine, sa reconversion à la mairie, sa maladie et le décès de Pierrot, son mari.  Elle a ouvert à Adam les portes de son « pavillon Phénix, construit à la fin des années 1980 », bordé par un petit jardin. « Le pauvre Adam, à peine arrivé en France, il est confiné avec une grand-mère », s’amuse Cathy, qui jette un coup d’œil complice à Adam, qui rit de bon cœur.

Les deux se sont soutenus pendant le premier confinement, puis pendant les couvre-feux. La vie à deux s’est vite organisée. Ils discutent beaucoup ; se racontent leur vie. Elle lui fait découvrir la cuisine française. Il assure une partie des tâches domestiques. Le soir venu, un rituel a été instauré : « On passait en revue des classiques de la culture populaire française : les Tontons flingueurs, les vieux films avec Belmondo, Amélie Poulain… » Et les deux mois de présence se sont transformés en dix mois et en de nombreux fous-rires. Dans le département, d’autres bénévoles vivent le même genre d’expérience que Cathy et Adam.

Confiné dans la solidarité

En accueillant Adam, l’ancienne déléguée CGT a pallié une carence collective. « Nous vivons pourtant dans un pays riche et une terre d’accueil », souligne la sexagénaire. Les traités internationaux font de l’accueil des exilés une obligation au regard de la dignité humaine. Le souvenir des luttes syndicales, l’entraide entre voisins et l’espoir partagé d’une vie meilleure font que Bègles est restée une commune ouvrière même après la disparition de ses industries. « On a d’abord accueilli des Républicains espagnols après la victoire de Franco et longtemps après des enfants palestiniens pour les vacances », observe la jeune retraitée. « Les migrants ne demandent qu’à se bâtir, dans la dignité, une vie meilleure », affirme Adam, d’un ton montrant que cette idée ne l’a jamais quitté.

Les pays européens ont restreint drastiquement l’accès à leurs territoires et aux procédures d’asile. Mais les jeunes sont poussés par la nécessité.

Tomáš Bocek, représentant spécial du secrétaire général du Conseil de l’Europe sur les migrations et les réfugiés (archive 2018)

Vincent connait bien les squats des environs de Bordeaux où vont se protéger les jeunes migrants, quand ils ne dorment pas le long des quais de la Garonne. « On se détourne de ces jeunes, qui désirent juste un avenir meilleur ici à défaut de pouvoir le construire là-bas, au nom de la fantasmagorie de ‘‘l’appel d’air’’ », râle Vincent. En effet, confirme le démographe François Héran, lors de l’une de ses nombreuses conférences au Collège de France, qui font référence sur le sujet des migrations : « ‘‘L’appel d’air’’ est sans cesse invoqué dans le débat public mais aucun démographe ne l’a jamais observé nulle part, ni même théorisé. » Bref, ''l’appel d’air'' c’est du vent…

Etudiant et toujours bénévole au Secours pop

Aujourd’hui, Adam a obtenu son statut de réfugié. Il a une chambre universitaire et poursuit ses études, tout en militant au sein d’un syndicat étudiant. « Je trouve encore le temps d’être bénévole au Secours populaire. » Après dix mois de « colocation », ces deux-là sont devenus inséparables. « La rencontre avec Cathy, c'est comme un rêve. J'ai retrouvé une maison, une famille et Cathy est devenue ma seconde maman », dit-il. « C’est devenu un membre de la famille », répondent Cathy et Vincent. De leur expérience est né un livre (voir encadré). En ce début d’été 2021, ils entament les séances de dédicaces dans une librairie de Soulac-sur-Mer. « Il y a un an j’étais dans mon pays. Maintenant, j’ai fait un livre et des dédicaces », rigole Adam.

publié le 6 juillet 2021

Réforme. La retraite à 64 ans, une mesure inutile, injuste et impopulaire

Cyprien Boganda sur le site www.humanite.fr

Emmanuel Macron n’aurait pas renoncé à allonger la durée de la vie professionnelle, malgré l’absence de justification économique. Explications.

À ce niveau-là, ce n’est plus de l’ardeur mais de l’acharnement. Malgré l’opposition des syndicats et de l’opinion publique ; malgré la crise sociale qui menace toujours ; malgré les réticences de plusieurs députés de la majorité, la réforme des retraites pourrait faire son grand retour avant la présidentielle. C’est ce qu’affirment certains médias, à la suite des Échos du 28 juin. Difficile de savoir s’il s’agit d’un énième ballon d’essai ou d’une intention ferme et définitive, mais Emmanuel Macron, qui doit recevoir les syndicats et le patronat ce mardi, hésiterait entre plusieurs scénarios. Première option, un recul de l’âge légal de départ, de 62 ans aujourd’hui à 64 ans. Seraient concernées la génération née en 1961 (qui partirait à 62 ans et demi), puis celles de 1962 (63 ans), 1963 (63 ans et demi) et, enfin, celle de 1964 (64 ans). Gain financier espéré : 14 milliards d’euros dès 2026.

Autre option, l’accélération du calendrier de la réforme Touraine de 2014, qui porte progressivement la durée de cotisation pour une retraite à taux plein de 41 annuités et trois trimestres aujourd’hui à 43 annuités en 2032.

Dans tous les cas, c’est bien un allongement de la durée du travail qui serait programmé.

1 - UNE RÉFORME INUTILE

Depuis des années, la justification d’un tel recul tient en une phrase : « il faut sauver un régime au bord de l’implosion. » Problème : l’argument ne tient pas la route et c’est le Conseil d’orientation des retraites (COR) lui-même qui le dit, dans son rapport annuel de juin : « Malgré le contexte de la crise sanitaire et le vieillissement progressif de la population, les évolutions de la part des dépenses de retraite dans le PIB resteraient sur une trajectoire maîtrisée à l’horizon 2070. » En effet, le vieillissement de la population serait compensé par la baisse programmée du niveau des pensions rapportée aux revenus d’activité : en clair, ces dernières augmenteraient moins vite que les salaires, du fait des réformes précédentes (indexation des pensions sur les prix et non plus sur les salaires à partir de 1987, hausse de la CSG, etc.).

Résultat logique, le poids économique des retraites dans le PIB diminuerait, passant de 14,7 % l’an dernier à 13,7 % environ d’ici à 2030, et jusqu’à 11,3 % seulement en 2070 (fourchette basse de l’estimation) ou 13 % (fourchette haute). Autrement dit, même si le déficit du régime s’est creusé sous le choc de la crise actuelle, ce trou d’air n’est que temporaire.

2 - UNE RÉFORME INJUSTE

L’allongement de la durée d’activité entraîne toujours des effets pervers. Il renforce tout d’abord les inégalités liées à l’espérance de vie : les ouvriers vivant en moyenne six ans de moins que les cadres (l’écart est de trois ans chez les femmes), ils profiteront moins de leur retraite.

Par ailleurs, lorsqu’on allonge la durée d’activité, on prend le risque d’augmenter la précarité des seniors, met en garde l’économiste Michaël Zemmour : « Il semble que le gouvernement veuille reculer l’âge légal à un rythme très brutal : six mois de plus par an, c’est inédit à ma connaissance. Or, quand on déplace l’âge légal, cela a pour effet d’accroître la précarité des personnes âgées. En effet, la moitié des personnes qui prennent leur retraite ne sont plus dans l’emploi à ce moment-là, soit parce qu’elles ont perdu leur poste, soit pour des raisons de santé. Elles peuvent alors se retrouver au chômage, au RSA ou en situation d’inactivité, etc. »

La réforme Fillon de 2010 (augmentation de deux ans de l’âge d’ouverture des droits, à raison de quatre puis cinq mois par an entre les générations 1951 et 1955) s’est bien traduite par une augmentation du chômage des seniors. Selon l’Insee, la probabilité de se retrouver sans emploi à 60 ans s’est accrue de 7 points pour les hommes (à 0,11 %) et de 6 points pour les femmes (à 0,10 %) à l’issue de la réforme.

« Le gouvernement veut concentrer ses économies sur les personnes qui se retrouvent aujourd’hui aux portes de la retraite, souligne Michaël Zemmour. Ce sont des personnes qui, pour certaines, sont à deux ans du départ et qui seraient condamnées à patienter six mois de plus, alors même qu’elles ont déjà des projets. »

3 - UNE RÉFORME impopulaire

Pour l’exécutif, la bataille de l’opinion est (très) loin d’être gagnée : 66 % des Français se disent toujours opposés à un recul de l’âge de départ à la retraite, dont 72 % des 50-64 ans, selon un récent sondage BVA pour Orange et RTL. Quant à l’ensemble des syndicats, ils continuent de tirer à boulets rouges sur une réforme d’ici à la fin du quinquennat. « Ce serait une erreur de la part du président de la République, estimait Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, début juin, sur RMC. Il y a d’autres problématiques plus urgentes, les questions d’emploi, de salaire, la question de la jeunesse. » Avant de conclure : « Reculer l’âge de la retraite, cotiser plus de trimestres… le résultat est le même, ils veulent nous faire travailler plus longtemps. Donc, il faut rester mobilisés. »

Même son de cloche du côté des autres organisations syndicales. « Nous ne resterons pas l’arme au pied, prévient Michel Beaugas, secrétaire confédéral de FO. Si le gouvernement décide de persister, nous appellerons à la manifestation sans hésiter. »

 

publié le 5 juillet 2021

"Plus Jamais Ça" à la Coop des masques le jeudi 24 juin 2021

Sur le site https://solidaires.org

Le collectif Plus Jamais Ça (regroupement syndical et associatif dont est membre Solidaires) s’est rendu jeudi 24 juin à la Coop des masques (Côtes d’Armor).

Le 26 mars 2020, en pleine crise sanitaire du coronavirus, Solidaires Côtes d’Armor dénonçait le scandale de la fermeture de l’usine Honeywell de Plaintel et lançait l’idée de créer une SCIC, pour relancer un site industriel de fabrication de masques sanitaires. Très vite des syndicats et des associations du département, Attac, CGT, Confédération paysanne et FSU notamment, rejoignent l’idée et portent le projet.

Un an après, la coopérative fonctionne et produit des masques.

Pour reprendre la main sur les choix productifs et l’organisation du travail, il faut multiplier les expériences de gestion directe des entreprises par les travailleur·euse·s et les collectivités (publiques ou associatives) concernées par leur activité. On peut poser et organiser différemment l’accès au capital nécessaire pour les entreprises que via des grands investisseurs capitalistes !

Aux côtés des ouvrier·e·s de l’usine Honeywell de Plaintel, l’intersyndicale CGT, FSU et Solidaires des Côtes-d’Armor et les associations ont soutenu la création à Grâces, près de Guingamp, de la « Coop des masques, bretonne et solidaire ».

Nous le revendiquons, il faut une véritable politique publique nationale et européenne de soutien aux initiatives de ce type, démocratiques, écologiques et solidaires.

(voir un autre article sur cette visite, un peu plus bas à la date du 1° juillet)

publié le 5 juillet 2021

SNCF. Ces erreurs d’aiguillage qui menacent le service public

Marion d'Allard sur le site www.humanite.fr

À l’appel de la CGT, les cheminots seront en grève, ce jeudi (1er juillet). Ils dénoncent la libéralisation à marche forcée, l’absence d’un État stratège, la dégradation du service et de leurs conditions de travail. Décryptage

À l’orée des grands départs, les cheminots n’auront pas la tête aux vacances d’été. À l’appel de la CGT, les agents de la SNCF ­seront en grève, ce jeudi. Un mouvement national pour exiger l’amélioration de leurs conditions de travail, de leur rémunération, l’arrêt des restructurations et le développement du service public ferroviaire. Car, malgré leur présence tout au long de la crise sanitaire, les cheminots voient leur contexte social se tendre. « Nous affrontons les dernières étapes d’un projet de société qui vise à déréguler les chemins de fer », déplore la CGT.

1. La SNCF malmenée par la crise, abandonnée par l’État

Plombée par la crise sanitaire et les confinements, la SNCF affiche des pertes de près de 4 milliards d’euros pour 2020. Pourtant, l’opérateur public reste soumis à la réalisation d’objectifs financiers stricts, imposés par la réforme de 2018. « Ces objectifs étaient déjà intenables, ils le sont d’autant moins ­aujourd’hui », souligne Sébastien Gasc. Le secrétaire fédéral CGT en charge du pôle économie rappelle que, si la crise a dégradé les comptes du groupe, « les pertes sont très différentes d’une activité à l’autre ». Ainsi, « les TER, largement subventionnés, n’ont pas tellement souffert dans la période. Le trafic fret s’est également maintenu. Mais l’activité TGV, elle, s’est écroulée, tout comme le trafic Eurostar », détaille le syndicaliste. Regarder cette donnée de près oblige à interroger le modèle de la SNCF, « trop sensible aux aléas du TGV, son activité la plus rentable », souligne Sébastien Gasc, « d’autant plus que la clientèle d’affaires, encore largement en télétravail, n’a pas encore repris le chemin des gares ».

À l’automne dernier, le gouvernement a dégainé son « plan de relance ferroviaire ». Doté d’une enveloppe de 4,7 milliards ­d’euros, il est décrié pour sa faiblesse par la CGT. « Pour ne compenser que les pertes sur deux ans liées au Covid, la SNCF elle-même estimait ses besoins à 10 milliards d’euros », relève Sébastien Gasc. Quant à la dette du système ferroviaire, évaluée avant la réforme de 2018 à plus de 50 milliards d’euros ­cumulés, elle continue de se creuser et la reprise par l’État de 35 milliards d’euros demeure une demi-mesure, estime le syndicat qui plaide pour une reprise à 100 % de la dette de la SNCF par l’État.

2. L’entreprise historique éclatée

Loin de n’être qu’une simple équation économique dictée par des objectifs de rentabilité, la réforme ferroviaire de 2018 a profondément remodelé la SNCF, de sa structure juridique à son organisation sociale. Depuis le 1er janvier 2020, les trois établissements (Epic) qui constituaient le groupe ont laissé place à cinq sociétés anonymes. Désormais cloisonnée et filialisée, l’entreprise publique historique est affaiblie, assure la CGT, qui dénonce une « SNCF (qui) continue de se transformer par mimétisme du fonctionnement des entreprises privées ». Sur le terrain, les impacts d’un tel bouleversement sont concrets. Car « contrairement à un établissement, une filiale impose des barrières juridiques, de la bureaucratie, des cloisons et interfaces pour une efficacité médiocre », relève le syndicat CGT des agents de maîtrise et cadres de la SNCF. Sur ce point-là, la deuxième organisation syndicale de la SNCF rejoint d’ailleurs la première. Dans une longue lettre au président du groupe Jean-Pierre Farandou, le secrétaire général de l’Unsa ferroviaire évoque les réorganisations « incessantes à la SNCF depuis 2002 », qui font « perdre le sens » de leur travail aux cheminots. « Nous assistons à un compartimentage de plus en plus étanche des organisations du groupe, à des tensions dans les relations ­sociales et, enfin, à des cloisonnements des parcours professionnels qui ­faisaient pourtant la force et l’attractivité d’un groupe comme la SNCF », note ainsi Didier Mathis.

3. Mise en concurrence dangereuse

Menée sous l’impulsion de Bruxelles depuis les années 1990, la libéralisation du ferroviaire en Europe s’est traduite, en France, par la casse progressive de l’unité de ­l’entreprise publique. En somme, résume-t-on à la CGT , « l’objectif des libéraux est de transformer le système ferroviaire en un ensemble de petites concessions soumises à concurrence ». Un modèle inefficace, assure l’organisation, car « la spécificité du mode ferroviaire – un transport guidé sur un réseau interconnecté – n’est pas prise en compte. Cette balkanisation créée de l’inefficacité dans l’exploitation ». Vendue par ses promoteurs comme la garantie d’une meilleure offre à moindre coût pour les usagers, la mise en concurrence est un échec. Émis avec enthousiasme par les régions Hauts-de-France, Paca ou Grand-Est, par exemple, les appels d’offres révèlent surtout que les candidats ne se pressent pas au portillon. Pour les lignes dites subventionnées, comme les Trains d’équilibre du territoire (TET), l’État, qui les opère, a même déclaré sans suite ceux émis sur les lignes Nantes-Lyon et Nantes-Bordeaux, la SNCF s’étant retrouvée seule en lice.

4. Le fret ferroviaire laissé à quai

Ouvert à la concurrence en 2006, le transport ferroviaire de marchandises n’a non seulement jamais regagné de parts de marché, mais en a perdu. Ainsi, de 17 % en 2000, sa part modale n’est plus que de 9,5 % aujourd’hui, dont 5 % seulement assurés par Fret SNCF, rappelle la CGT cheminots. Pour promouvoir son plan de relance ferroviaire, Jean Castex a pourtant appelé à la « reconquête » du transport de marchandise par rail. La réalité du terrain contredit, là encore, les belles déclarations.

Pour assurer le redressement des comptes du groupe public, la direction de la SNCF, sous pression de Bercy, a par exemple ­entrepris de vendre ses actifs pour faire rentrer du cash. Il en fut ainsi, en avril, de la filiale Ermewa, spécialisée dans la location de wagons fret. « Comment, dès lors, relancer le fret quand on vend ses wagons à deux fonds de pension qui vont assurément augmenter les prix de la location ? » interroge Sébastien Gasc. Dans le même temps, la mise au rebut du dernier train de produits frais, le Perpignan-Rungis, met à elle seule sur les routes 20 000 poids lourds supplémentaires chaque année. Quant aux autoroutes ferroviaires, ces « corridors longue distance », elles « ne permettent d’extraire environ que 120 000 semi-remorques par an de nos routes, quand des dizaines de millions les parcourent chaque année », rappelle la CGT cheminots. « La réalité du fret ferroviaire, c’est un service public qui n’a plus les moyens de mener sa mission, un gouvernement qui subventionne la demande alors que les effectifs s’effondrent et que les fermetures d’installations ferroviaires se multiplient », conclut son secrétaire général, Laurent Brun.

5. Une convention collective inachevée

Face à une stratégie mortifère et à une pression accrue sur la productivité des agents, l’exaspération gagne le corps social à la SNCF. Localement, les actions se multiplient. L’arrêt des recrutements au statut, imposé par la réforme de 2018, a créé une inégalité de traitement entre cheminots. Or, les négociations relatives à l’élaboration de la Convention collective nationale de la branche ferroviaire patinent. Son volet « classification et rémunération » a d’ailleurs été dénoncé par la CGT, SUD et FO. En parallèle, « depuis 2015, les cheminots ne bénéficient d’aucune augmentation générale, alors que l’inflation grignote leur pouvoir d’achat », relève la CGT, qui dénonce, en outre, le recours « abusif » aux contrats courts et à l’intérim. Les plans de suppressions de postes dégradent les conditions de travail des agents, alors que la sous-traitance gagne partout du terrain.

En somme, la mobilisation de ce 1er juillet « est une étape du calendrier revendicatif », assure Sébastien Gasc. Elle « est le résultat d’une certaine montée en pression sur ­plusieurs sites en mai et juin, qui illustre l’accentuation de la tension interne », précise Laurent Brun, rappelant aussi qu’elle inter­vient à « une période charnière de discussions sur le futur statut social du groupe ». 


 


 

SNCF. La CGT porte un contre-projet

Opposé aux plans du gouvernement et de la direction du groupe public ferroviaire, le syndicat met sur la table 21 propositions concrètes.

Un bond attendu de 65 % des transports longue distance tous modes confondus d’ici 2050. Une réduction de moitié des émissions carbone de l’Europe d’ici 2030… Pour la CGT, aucun doute : le rail a l’avenir devant lui. Le syndicat fixe donc l’objectif minimal de 25 % d’augmentation de la part modale du ferroviaire. Pour ce faire, « une maîtrise publique comme outil de régulation et contrôle » est indispensable, assortie d’ « une politique nationale des transports (…), pensée en cohérence avec la politique industrielle, l’emploi, le cadre de vie et l’urbanisme », détaille l’organisation.

Alors que « la modernisation du réseau exige plus de 3 milliards d’euros d’investissement par an », le syndicat, qui rappelle que le système ferroviaire ne peut pas s’auto­financer, en appelle à l’augmentation des subventions publiques, à la reprise de 100 % de la dette ferroviaire par l’État et à la recherche de recette nouvelles : nationalisation des sociétés d’autoroutes, arrêt des partenariats public-privé (PPP), création d’un pôle financier public et mobilisation de l’épargne populaire entre autres.

Un « réseau européen de trains de nuit »

Les régions, qui gèrent le réseau TER, doivent elles aussi disposer de « ressources spécifiques et pérennes pour financer de nouveaux développements », souligne le syndicat. Idem pour la régénération du réseau et les travaux sur voies. Le réseau doit aussi être pensé en dehors des frontières nationales, estime la CGT. Ainsi, l’établissement de « partenariats avec les pays frontaliers » et l’élaboration d’un « réseau européen de trains de nuit » font partie des revendications du syndicat.

La stratégie nationale ferroviaire, qui fait défaut aujourd’hui, doit être définie avec le concours des usagers, des cheminots, de la représentation nationale et des autorités organisatrices de transport, « tout en maintenant la cohérence nationale du ­système », préconise également la CGT. De même qu’une « politique industrielle ­planifiée et cohérente » doit permettre ­l’innovation et l’efficacité en ce qui concerne les nouveaux matériels roulants.

En interne, enfin, la CGT plaide pour que l’organisation du travail réponde aux impératifs de qualité du service public. Ce qui exige, selon le syndicat, la réinternalisation des tâches sous-traitées et l’embauche au sein de la SNCF des « nombreux salariés gravitant autour du ferroviaire ». Des salariés qui doivent être protégés par une convention collective nationale de haut niveau afin d’ « empêcher le dumping » et d’ « assurer l’égalité »


 


 

Éditorial. Diabolique Par Cédric Clérin

Que ne va-t-on pas encore entendre à propos de la grève des cheminots ? Des soi-disant privilégiés qui ne pensent qu’à embêter les citoyens avec leurs actions. En réalité, y compris parmi les éditorialistes avisés qui tirent dessus à boulets rouges, qui accepterait la moitié de ce que subissent les salariés de la SNCF depuis vingt-cinq ans ? On leur a tout fait : diviser l’entreprise publique en deux puis en trois puis en cinq. Fermer les « petites lignes » et les trains de nuit avant de s’apercevoir qu’il faut les rétablir. Ouvrir à la concurrence pour réduire la dette en vertu d’un dogme éculé dont, même outre-Manche, on a compris qu’il est absurde. Comme dit l’adage : « L’erreur est humaine, l’entêtement est diabolique. »

Par exemple, le Fret SNCF a été ouvert à la concurrence dès 2006 « pour le développer ». Or, que constate-t-on aujourd’hui ? Ses parts de marché ont été divisées par deux ! C’est un comble quand on sait à quel point les besoins écologiques se sont aiguisés depuis. Mais le pire est que l’État, pour soulager la dette, a fait vendre à la SNCF sa filiale wagons Fret à des fonds de pension : cela implique qu’elle devra désormais louer des wagons au privé, à un prix plus élevé, pour développer le Fret. La SNCF devra donc s’endetter davantage ! Moins de parts de marché pour plus cher, bravo la concurrence ! Le fiasco pointe également pour la libéralisation des trains régionaux pourtant annoncée à grand renfort de tambours et trompettes. Ajoutez à cela la suppression du statut des cheminots qui constitue indubitablement une précarisation de la profession. Mais aussi le cloisonnement organisé qui fait, entre autres absurdités, qu’un vendeur de billets de transilien ne peut pas vendre de billets TGV, TER, ou intercités… On comprend la perte de sens d’un métier dans une entreprise qu’on est en train de faire dérailler. Et tout ça sans rien apporter aux usagers ! Si avec tout ça les cheminots ne se mobilisaient pas…

publié le 4 juillet 2021

À Perpignan, contre le RN,
pas la foule mais une unité

Par Emmanuel Riondé sur www.mediapart.fr

L’appel à se mobiliser contre l’extrême droite samedi, à Perpignan, en marge du congrès du RN, a rassemblé autour de deux mille personnes. Un « succès » mitigé mais dont beaucoup se contentent.

Perpignan (Pyrénées-Orientales).– Il y a une quinzaine d’années, une mobilisation nationale contre l’extrême droite dans la ville où le Rassemblement national (RN) tenait son congrès aurait très probablement réuni bien plus de monde. Mais au terme d’une éreintante année Covid, en début d’été, une semaine après avoir entendu partout que le RN venait de connaître une sévère défaite, réunir autour de deux mille personnes (trois mille selon les organisateurs à qui les renseignements généraux avaient confié qu’ils attendaient 1 200 personnes), dans une ville aux confins des Pyrénées-Orientales, n’est pas si mal. C’est ce sentiment un peu mitigé qui habitait beaucoup de celles et ceux qui se sont retrouvés ce 3 juillet place de Catalogne au cœur de Perpignan, au terme d’une journée de mobilisation que ses organisateurs avaient voulu « conviviale, festive et revendicative ».

L’appel à se retrouver « ensemble contre l’extrême droite » à l’occasion du 17e congrès du RN qui se tient ces 3 et 4 juillet au Palais des congrès, avait été lancé depuis plusieurs semaines et signé par trente-trois organisations politiques, syndicales, associatives ou collectifs des Pyrénées-Orientales. Un caractère unitaire abouti sur le papier mais aussi, selon les concernés, dans la préparation concrète de la mobilisation qui ne s’est pas limitée à la manifestation : des prises de parole et des concerts étaient organisés en amont et en aval.

Le cortège, lui, s’est élancé en début d’après-midi, traçant une large boucle en ville, à bonne distance du Palais des congrès. Sous l’œil de policiers en civil et en uniforme et avec un service d’ordre CGT à l’ancienne bien fourni. « Même si on n’est pas taillé pour ça, on est quand même nombreux, et pas que de la CGT, c’est important », estimait un quinquagénaire goguenard, ceint d’un brassard SO.

Beaucoup plus nombreux en tout cas que les responsables politiques nationaux à la tribune de la conférence de presse organisée le matin. Seul Philippe Poutou du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) et Thomas Portes de Génération·s étaient présents. Ni La France insoumise (LFI), ni le Parti communiste français (PCF), ni Europe Écologie-Les Verts (EELV) n’avaient jugé utile de déplacer des cadres parisiens. À leur côté, en plus des représentantes et représentants locaux du PCF, de la CGT, de la Ligue des droits de l’homme, de la FSU et de Solidaires notamment, se trouvait aussi Carles Riera, député de la CUP, le parti indépendantiste siégeant au parlement de Catalogne à Barcelone. Venu en voisin proche, il a rappelé combien « l’antifascisme était un vecteur d’union et d’intégration » de l’ensemble des forces de gauche.

« Nous avons besoin dans ce pays d’avoir des moments et des temps forts pour offrir d’autres horizons et des perspectives émancipatrices. Il est important de ne jamais banaliser l’extrême droite », a pour sa part rappelé Thomas Portes, faisant le lien avec la mobilisation du 12 juin qui « n’était pas une initiative d’un jour ». Le candidat du NPA à la prochaine présidentielle s’est, lui, dit « satisfait de l’aspect unitaire de la mobilisation » avant d’avertir : « On parle de l’échec du RN depuis une semaine, mais en réalité, ce n’est pas vraiment le cas. Ils sont maintenant implantés dans le décor et il faut faire le lien avec ce qui se passe à l’international, en Hongrie, au Brésil… L’extrême droite est bien là, on le voit aussi en France avec les attaques sur les librairies par exemple. »

Une référence aux actions violentes fréquentes des groupes fascistes à Lyon. Des militants de la Jeune Garde lyonnaise, collectif antifasciste, étaient d’ailleurs présents dans un cortège où se succédaient les troupes de la CGT, celles des autres syndicats mêlés aux organisations politiques – grosse présence du NPA et de Vigilances et initiatives syndicales antifascistes (VISA), très actif dans le département – des drapeaux de l’Union communiste libertaire (UCL), de la Confédération nationale du travail (CNT), et enfin des collectifs, associations et organisations autonomes.

Dans cette petite foule déterminée, rassemblant très majoritairement des militants, Gaspard, 24 ans et Zoé étaient venus de Montpellier « On n’a pas une situation comme à Lyon, confiaient les deux jeunes, mais on reste vigilant. Parce que, vraiment aujourd’hui, partout, c’est l’extrême droite qui dicte l’agenda politique, c’est ça le problème. » Un peu plus loin, Romain et Wilfried, portant leur banderole de l’étoile sportive de Rosallio, un club omnisport « populaire, féministe, antisexiste, antifasciste », se félicitaient de la «bonne ambiance » du cortège tout en regrettant qu’il n’y ait « pas assez de monde ». Mais, précise Romain : « Il ne faut pas oublier qu’on est dans une ville du RN, ici… Et depuis qu’Aliot est aux affaires, on entend beaucoup de gens expliquer qu’il faut lui laisser un peu de temps pour voir ce qu’il fait vraiment. Mais nous, on sait : ça pue maintenant à Perpignan, il a déjà augmenté les effectifs de la police municipale. »

Secrétaire départemental de l’union départementale CGT, Julien Berthélemy confirme le discret virage autoritaire de la mairie : « Au début, elle ne s’est pas opposée à notre mobilisation et puis ils ont commencé à nous mettre des petites piques. Ils voulaient qu’on arrête tout à 16 heures. Il y a eu des arrêtés préfectoraux étonnants… » En l’occurrence un sur l’interdiction de consommation d’alcool (la CGT avait déployé ses buvettes sur la place de Catalogne) et l’interdiction de transporter des produits pyrotechniques et inflammables, juste sur la durée du week-end.

Dans la matinée, un militant du NPA venu du nord de la France a été interpellé par la police nationale alors qu’il avait rejoint ses camarades dans le local du parti en ville, avant d’être relâché deux heures plus tard. Des petites manœuvres d’intimidation qui n’ont impressionné personne mais qui ont conforté tout le monde : « Cette mobilisation n’est pas massive mais le cadre unitaire a fonctionné et au niveau local, ça va consolider les liens entre les militants qui veulent bosser ensemble », confiait Jean Boucher, l’un des organisateurs, un peu avant la fin de la manifestation. Et dans le contexte actuel, « c’est déjà pas si mal ».

publié le 4 juillet 2021

Le recul de l’âge de départ crée des personnes « ni en retraite ni en emploi »

Stéphane Ortega sur le site https://rapportsdeforce.fr/

La question d’un allongement à 64 ans de l’âge légal de départ à la retraite est sur la table d’Emmanuel Macron et pourrait être annoncée lors de son allocation du 14 juillet. Mais il ne suffit pas de répéter à l’envi qu’il faut travailler plus longtemps pour que cela devienne une réalité. À ce jour, le recul à 62 ans de l’âge de départ en 2010 a eu pour effet de précipiter nombre d’actifs dans la pauvreté et les minima sociaux.

 
« Il faut travailler plus longtemps », c’est « le sens de l’histoire » expliquait il y a trois semaines sur les ondes de Sud Radio le délégué général de LREM Stanislas Guerini, prenant ainsi le contre-pied d’une histoire sociale, longue d’un siècle, où réduction du temps contraint rimait avec progrès et émancipation.

Mais cette affirmation selon laquelle il faudrait travailler plus longtemps, assortie généralement d’arguments autour de l’allongement de la durée de vie, des déficits de la protection sociale ou du ratio entre nombre d’actifs et de retraité, butte sur une réalité crue : une personne sur deux n’est plus en activité au moment de faire valoir ses droits à la retraite. Et donc, ne travaille pas plus longtemps, malgré l’allongement à 62 ans de l’âge légal de départ à la retraite sous la présidence de Nicolas Sarkozy en 2010.

Le taux d’emploi des 60-64 ans est de 32,2 %, contre 52,3 % pour la tranche élargie des 55-64 ans, selon un document de la Cour des comptes de juillet 2019. Et la chute du taux n’est que partiellement liée au départ à la retraite d’une partie des salariés au-delà de 62 ans, dans la mesure où nombre de salariés travaillent au-delà, afin d’obtenir tous les trimestres requis pour bénéficier d’une retraite à taux plein. En réalité, l’âge moyen de départ des salariés du privé, les plus nombreux, était même de 63,4 ans en 2017 selon le ministère du Travail. 

Vieux travailleurs pauvres

 L’argument de faire travailler plus longtemps les Français ne tient donc pas l’épreuve des faits. Même si les raisons sont multiples, le nombre de chômeurs de plus de 50 ans a été multiplié par deux depuis 2008 selon les données de l’Insee. Et même par trois pour ce qui est des demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi en catégorie A. Ainsi, le recul de l’âge de départ à 64 ans cache mal « une mesure budgétaire brutale et injuste », selon les mots de Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT, sur l’antenne de France Info mercredi 30 juin.

À n’en pas douter, un nouvel allongement de la durée de travail, avant de pouvoir partir à la retraite, aura le même effet que le recul de 60 à 62 ans en 2010 de l’âge légal de départ : augmenter le nombre de seniors « ni en retraite ni en emploi ». C’est-à-dire en attente de liquider leurs droits pour bénéficier d’une pension. Ce nombre est évalué à 30 % des plus de 60 ans pour la période 2016-2018 par le journal Capital. Ce qui fait dire à la Cour des comptes que « les performances sont restées médiocres, jusqu’à présent, en termes de maintien dans l’emploi des seniors de 60 ans et plus ». Et ce pour une raison assez simple : les employeurs préfèrent se séparer de leurs salariés les plus âgés, considérés moins productifs et plus onéreux. Ce que tend à confirmer le nombre de ruptures conventionnelles. Il correspond à 25 % des fins de contrats en CDI des seniors contre 16 % des jeunes.

Avec pour conséquence une « forte augmentation des effectifs de la tranche d’âge des 60-64 ans parmi les bénéficiaires de l’allocation d’aide au retour à l’emploi (ARE) et de l’allocation de solidarité spécifique (ASS), ainsi que des minimas sociaux ». Ce qui constitue une « trappe à précarité » selon la juridiction financière du Palais Cambon. Ainsi depuis 2010, date du dernier recul de l’âge légal de départ à la retraite, les allocations versées au titre de l’ARE aux 60-64 ans ont augmenté de 45 %. Celles concernant l’ASS de 75 % et enfin celles correspondant au RSA de 157 %. 

Transfert de coûts

 Aujourd’hui, le basculement d’une partie des salariés âgés de 60 à 64 ans vers les minima sociaux ou les allocations chômage coûte 1,5 milliard d’euros par an à la protection sociale et à la solidarité nationale, selon la Cour des comptes. Et encore, cette somme ne prend pas en compte l’augmentation des invalidités liées à une durée de travail plus longue et à l’usure plus intense des corps : les sommes allouées au titre de l’allocation adulte handicapé (AAH) ont bondi de 288 % entre 2010 et 2018. Des sommes appelées à croître si Emmanuel Macron confirme le relèvement de l’âge légal de départ à 64 ans.

Mais surtout un coût social et humain terrifiant pour des centaines de milliers de salariés ayant travaillé près de 40 ans, selon leur parcours sur un marché de l’emploi impitoyable. Une sorte de « quoi qu’il en coûte » inversée si exécutif confirme ses intentions austéritaires, alors que le pays n’est même pas encore réellement sorti de la crise sanitaire.

 

publié le 3 juillet 2021

Des citoyens tentent de se réapproprier
un jeu politique verrouillé

Par Fabien Escalona et Mathilde Goanec sur le site www.mediapart.fr

Démobilisés par les partis traditionnels, les citoyens explorent d’autres formes d’activisme politique. Un phénomène qui va à l’encontre des déplorations sur l’abstention mais qui n’est pas encore une alternative. Recensions croisées des ouvrages d’Albert Ogien et Raphaël Challier.

À la seule lumière des chiffres, il y a bien de quoi s’affoler. Les Français se désintéressent largement du processus électoral, les plus jeunes en particulier. Presque toutes les dernières élections ont battu des records, l’exemple le plus récent étant celui des municipales (58 % d’abstention au second tour), la part de contexte sanitaire empêchant cependant une analyse définitive.

Seule la présidentielle reste épargnée, même si tendanciellement la courbe s’est légèrement affaissée depuis 2007. Au second tour en 2017, 25 % des électeurs ne se sont pas déplacés. Aux législatives, plus de la moitié des électeurs ont passé leur tour, reléguant l’élection des députés à un scrutin de deuxième rang.

Pour les régionales (les départementales sont dans le même étiage), la décrue des électeurs est continue, avec une légère inflexion en 2015, l’année du grand redécoupage ayant contribué à médiatiser davantage l’échelon et ses enjeux. Mais en trente ans, cette élection a perdu la moitié de ses votants.

Seulement, la panique à bord est un peu vaine si l’on s’obstine à voir dans les élections le seul signal viable de l’état de notre démocratie. C’est la thèse défendue par Albert Ogien dans son dernier essai sur les mouvements citoyens, Politique de l’activisme (PUF). Le sociologue, directeur de recherches au CNRS, appelle aussi à se départir du « discours geignard » sur l’abstention et son corollaire supposé, « la dépolitisation », un mot fourre-tout « rapporté uniquement au fait de suivre, par le vote, les indications d’un parti politique ».

Une réflexion qui fait suite à un premier ouvrage, écrit en 2011 avec Sandra Laugier, Pourquoi désobéir en démocratie ?, et à un second en 2014, Le Principe démocratie : enquête sur les nouvelles formes du politique, qui actaient déjà une forme d’effervescence politique, couplée au souhait d’un nombre grandissant de citoyens de contrôler plus directement l’action de leurs dirigeants.

Albert Ogien en est persuadé : « La société est en pleine ébullition, elle se mobilise mais en dehors des partis, à tel point que ces derniers tentent d’apparaître maintenant sans logo, sans étiquette, à pas feutrés même dans les mobilisations sociales ces dernières années, se plaçant derrière quand ils ont longtemps été devant ». D’autres associations et collectifs occupent les lieux et canalisent l’envie tout comme les idées. « Le champ politique s’en retrouve extrêmement rétréci et la caricature de cela est la position d’Emmanuel Macron, en duel avec Marine Le Pen, poursuit le chercheur. À la fin, le match se joue entre deux personnes, toutes deux à la tête de partis de votants, sans les militants. » 

Publié récemment, Simples militants (PUF) offre justement une étude instructive des mécanismes qui nourrissent la défiance à l’égard du champ électoral et de la vie politique conventionnelle. Le sociologue Raphaël Challier y délivre les résultats d’un travail doctoral de quatre années. Son enquête est une plongée ethnographique dans les sections locales de trois organisations de droite et de gauche : le FN (devenu Rassemblement national) en Lorraine, l’UMP (devenu Les Républicains) et les Jeunes Communistes en banlieue parisienne. Il montre comment, dans les partis, les membres des classes populaires éprouvent tout particulièrement les dispositifs qui creusent une distance entre les élites politiques et les citoyens ordinaires. 

Leur cas est d’autant plus intéressant qu’ils se situent à l’intersection entre les « profanes » et les « spécialistes » de la politique. L’intérêt de l’ouvrage réside en effet dans le dépassement des visions misérabilistes ou simplistes des militants populaires. Certes, ceux-ci sont « subalternes » dans l’espace politique étudié, comme dans l’espace social en général. Mais Raphaël Challier décrit aussi comment ils échappent à cette condition, en réévaluant leur autonomie et l’importance de leur rôle sur le terrain. « L’expérience des militants populaires ne saurait être réduite à la soumission passive à un ordre implacable, écrit-il en conclusion. Elle implique aussi des marges de manœuvre, qui s’appuient sur des traits culturels populaires et sur les spécificités des différentes organisations. » 

Tout au long de l’ouvrage, l’auteur s’appuie sur ses observations pour contester l’homogénéité supposée des milieux populaires dans certains diagnostics hâtifs sur leur dépolitisation ou leur ancrage du côté de la droite radicale. Les trajectoires familiales et professionnelles de ses enquêtés ont favorisé des « consciences sociales » distinctes, que l’exposition à des valeurs et des doctrines politiques singulières est venue encourager – un rappel bienvenu que les cultures et les idées politiques comptent, et ne sont pas que des jouets stratégiques dans les mains des chefs de partis. 

Un point de vue que partage Albert Ogien : « Il faut en finir avec le syndrome du dirigeant politique fin manœuvrier, quand il ne fait le plus souvent que composer avec la situation et les attentes sociales du moment. »

Pour ces raisons, Raphaël Challier parle des militants populaires qu’il a côtoyés comme d’« intermédiaires politiques » : un chaînon (qui pourrait devenir manquant) entre groupes sociaux subalternes et organisations politiques spécialisées. « Pourtant, relève-t-il aussitôt, ce rôle crucial […] se traduit rarement par leur accès à des positions dirigeantes ou à des mandats. » Car malgré les nuances apportées par l’auteur, le constat général des tendances oligarchiques du fait partisan n’est pas démenti. Il est même remarquable qu’en dépit de la diversité des organisations étudiées, ces « processus élitistes » se retrouvent de manière implacable. 

Les attentes placées en ceux qui pourraient exercer des responsabilités d’élu ou dans l’appareil ne sont pas socialement neutres. Il faut avoir assez de ressources économiques, de temps, d’autonomie et de stabilité dans sa vie pour s’engager durablement dans les arcanes du parti. « Mais la principale difficulté, analyse l’auteur, renvoie aux ressources culturelles. » Dès que l’on dépasse l’échelon local, il faut pouvoir naviguer entre plusieurs niveaux de langage, maîtriser sa propre image, des codes et des références abstraites, se faire accepter au sein de réseaux de sociabilité fermés, etc. Toutes ces ressources, résume Challier, « sont presque toujours celles des classes aisées ».

Le résultat est une somme de « luttes de classes » internes – au pluriel car susceptibles de concerner des groupes sociaux très proches – qui ont de quoi nourrir du découragement, un sentiment d’exclusion, voire un rejet de l’organisation. Les défections peuvent prendre la forme de pratiques sciemment alternatives, correspondant mieux aux intérêts et cultures populaires. Les dernières lignes de Simples militants font ainsi allusion au mouvement des « gilets jaunes », sur lequel l’auteur a également travaillé : « Quand, à force d’ethnocentrisme et d’élitisme ordinaire, on chasse les classes populaires des assemblées, des partis, des collectifs et des groupuscules, celles-ci reviennent parfois exiger leur part de citoyenneté. »

Dans son essai, Albert Ogien prend acte, quant à lui, de la disparition du monde militant d’hier et le confronte à l’activisme d’aujourd’hui, nettement désaffilié. « Cette fuite des militants s’étale en majesté à l’occasion des élections régionales, où l’on voit les partis dans un désarroi absolu face à cette absence d’expression politique. C’est le désarroi de gens qui pensent faire le bien face à une population qui ne leur prête plus guère d’attention. »

Un désarroi partagé par les commentateurs (experts sondagiers, journalistes, conseillers...), désarmés par l’absence des citoyens dans le champ électoral, au point de voir se forger le concept de la « rue contre les urnes », ou même du « peuple contre la démocratie », ignorant par là même d’autres mouvements et d’autres travaux, sur la montée en puissance de la démocratie délibérative et participative notamment. 

L’idée d’une démocratie seulement adossée à l’élection a la vie dure, au détriment d’une démocratie de la contestation ou « continue » qui offre des occasions d’intervention et de contrôle entre les scrutins. « Le mouvement #MeToo, celui contre les féminicides, Black Lives Matter, les jeunes en lutte pour le climat, à chaque nouveau projet d’infrastructure sa ZAD..., ça bouillonne de partout, liste Albert Ogien, qui insiste aussi pour regarder ce phénomène au-delà de nos frontières, citant le Hirak algérien, les révoltes hongkongaise ou biélorusse. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir cette ébullition. »

Pour décrire cette marmite contestataire, en dresser les stratégies et les écueils, Albert Ogien a forgé la notion de « pratiques politiques autonomes » et fait au passage un sort à l’expression de « société civile », « qui ne dit plus rien », instrumentalisée à l’envi par les élus eux-mêmes pour tenter de renouer le fil avec la population. En effet, quoi de commun entre l’experte sur le climat, celui qui va organiser une collecte alimentaire dans son quartier et le « noyau dur d’activistes sauvages » qui tentent, parfois par le biais de l’illégalité ou de la désobéissance civile, de remettre en cause les règles communes ? 

Une fois la clarification opérée, la gamme de pratiques et d’objectifs repérés, se pose la question d’après, celle du but poursuivi et des stratégies mises en œuvre pour le satisfaire. En particulier aux mouvements les plus fiévreux, comme Extinction Rebellion (XR), venu d’Angleterre et importé en France en 2019, et qui a depuis multiplié les actions coups de poing. « L’un des slogans de XR, c’est “Dites la vérité”. Les Pays-Bas, la Hollande, l’Angleterre reconnaissent désormais l’urgence climatique, et que se passe-t-il ensuite ? Pas grand-chose… On peut bien sûr imposer des termes et des combats dans l’espace public, et de ce point de vue, la mobilisation autour des féminicides ou sur le harcèlement sexuel est incroyable, mais ça n’empêche pas les femmes d’être assassinées. »

Le sociologue souligne la responsabilité du champ de l’activisme « à se doter d’une politique » et à lever les blocages sur le pouvoir, trop souvent considéré comme un corps étranger. « Une des limites de l’activisme aujourd’hui est clairement la conquête du pouvoir. Aux États-Unis, les écolos commencent à articuler sérieusement la question de la fin du capitalisme et de l’écologie, le mouvement Black Lives Matter assume de vouloir être à la Maison Blanche et au Congrès. » 

En France, le mur de séparation entre l’univers professionnel des politiques et l’activisme tient bon. « Cela va finir par sauter et c’est pour ça qu’il faut regarder de près ce qui s’est passé à Marseille lors des dernières  municipales, estime Albert Ogien. Il est temps de réfléchir à négocier les alliances entre les partis et les acteurs politiques autonomes. Mais, dans l’intervalle, vont perdurer des frictions entre ces deux mondes. »

Par une curieuse pirouette, la question élective se poserait donc sérieusement à l’activisme. Dans son livre, Albert Ogien rappelle la destinée d’Occupy Wall Street, qui a « décontenancé le pouvoir américain pendant 28 jours » en 2011, selon les mots d’un des leaders du mouvement, Micah White. « Ces mouvements ne sont pas faits pour durer. Il leur faut un relais. » Les expériences de Podemos en Espagne et surtout du Mouvement Cinq Étoiles en Italie, souligne le sociologue, « doivent être regardées et jugées comme telles ».

Les exemples d’Albert Ogien, pointant vers une réappropriation de la politique, sont cependant ancrés dans une sociologie qui n’est pas neutre, au sens où elle pointe davantage vers des catégories diplômées, sinon aisées, que vers des milieux populaires accumulant les désavantages matériels et symboliques. D’une certaine façon, cela confirme l’essoufflement du circuit représentatif des démocraties libérales contemporaines, jusqu’à concerner le môle de stabilité des classes moyennes.

Il reste que le phénomène d’éviction sociale peut tout à fait se produire au sein des groupes « insurgés » insatisfaits de la vie politique traditionnelle. Même dans les mouvements censés traduire le retour d’un peuple émancipé de son oligarchie élective, on peut constater l’invisibilisation des milieux populaires, par négligence de leurs attentes et intérêts, ou monopolisation de leur parole par des acteurs davantage dotés en codes et en ressources pour intervenir dans la sphère publique. En France, les gilets jaunes ainsi que les mobilisations climat n’ont pas complètement échappé à ce travers.

C’est ce que relève Raphaël Challier dans Simples militants. Au cours de son enquête, il a identifié des pratiques de la politique propres aux milieux populaires, ancrées dans le local et les enjeux concrets, éloignées des enjeux propres aux élus professionnalisés. Mais il émet une alerte : « Si ce livre porte un message politique, ce serait d’inciter les spécialistes de toutes obédiences (professionnels, élus, militants et activistes diplômés) à prendre conscience du caractère socialement situé de leurs discours et de leurs pratiques, qui démobilise souvent les citoyens moins bien dotés »

publié le 3 juillet 2021

Inventer une démocratie nouvelle

 

L’éditorial de L’Humanité Dimanche du 01 au 04 juillet 2021 – par Patrick Le Hyaric.

Si nous nous contentions de constater la reconduction des présidents de région sortants, nous nous aveuglerions sur la profondeur des manifestations de défiance qui tourmentent le pays. Sans évidemment contester la légitimité de celles et ceux qui ont gagné les élections, force est de constater qu’ils ne le doivent qu’à une minorité d’inscrits sur les listes électorales.

Songeons que les candidats soutenus par le président de la République n’ont rassemblé sur leur nom que… 3% des inscrits lors du premier tour. Ajoutons qu’une démocratie qui laisse si massivement sa jeunesse se détourner de la vie de la cité se condamne à moyen terme.

Ce terrible désaveu n’est en aucun cas la manifestation d’un désintérêt pour la politique. L’abstention devient pour beaucoup un acte politique pour être écouté et entendu. C’est parce que les pouvoirs restent sourds à la multitude des mouvements syndicaux, sociaux, citoyens, aux luttes pour une réforme juste du système de retraite comme pour la défense de la sécurité sociale, aux mouvements des Gilets jaunes comme aux « nuits debout », aux combats unitaires pour empêcher la privatisation d’EDF ou de la SNCF, aux actions des jeunes pour le climat, des femmes pour l’égalité, ou encore à la diversité des actions des travailleurs pour défendre l’industrie, l’emploi et les services publics, qu’en conscience une majorité de nos concitoyens organisent le silence des urnes.

Toutes ces manifestations de la volonté populaire se heurtent aux pouvoirs successifs qui, refusant d’écouter ces exigences, accélèrent la mise aux normes du pays aux canons de la mondialisation capitaliste.  Le système représentatif est ainsi englué dans une « alternance » qui perpétue les mêmes politiques au service des puissances d’argent. Mais le fameux duo Macron-le Pen, qui ne sert qu’à verrouiller le paysage politique, est ébranlé. D’évidence, notre peuple cherche une autre voie.

Ce qui tend à devenir une farce démocratique trouve parmi ses causes premières le poids exorbitant des institutions européennes sur les politiques nationales et locales qui fixent le cadre d’un consensus libéral dévastateur pour le modèle républicain, notamment la conception républicaine des services publics, et empêchent son déploiement vers une République sociale démocratique et écologique, réellement protectrice.

Le système institutionnel agonise ainsi dangereusement. Le pouvoir, qui prend appui sur les classes supérieures bien plus mobilisées que la moyenne, subit une déroute d’ampleur qui laisse augurer un redoublement de la crise de légitimité des institutions. Mais si l’extrême droite ne sort pas renforcée du scrutin, gare à en tirer des conclusions trop hâtives car ses idées nauséabondes, derrière lesquelles court une bonne partie des droites et du pouvoir, sont toujours là : aux présidentielles qui concentrent toute l’attention pourrait s’exprimer tout autre chose… Au point de déliquescence où se trouve la démocratie, il faudra plus que des rustines pour la  faire revivre. Le présidentialisme grotesque et les politiques libérales menées sous les auspices de l’Union européenne produisent un cocktail amer qui mine l’ensemble de l’architecture démocratique.

L’enjeu réclame d’engager un processus de transformation radicale des institutions portant une souveraineté populaire sur les choix politiques et économiques. Une nouvelle République, la sixième, qui devrait devenir la première République sociale, démocratique et écologique. Partout, de l’usine à l’université jusqu’au Parlement et au plus haut niveau de l’Etat, l’urgence est d’inventer de nouvelles formes de démocratie et d’interventions conférant de réels pouvoirs aux citoyens. C’est ce que demandent celles et ceux qui souffrent de ne pouvoir correctement se nourrir, se loger, travailler avec des bons salaires ou des revenus corrects pour les paysans et les artisans. La 5ème République se meurt. Il faut, avec les citoyens, en inventer une nouvelle.

Patrick Le Hyaric

publié le 2 juillet 2021

Anne Jadot : « Le brouillage de l’offre politique est conséquent »

Par Mathilde Goanec sur le sit www.mediapart.fr

L’abstention record lors du premier tour des élections régionales et départementales ravive les questions sur les raisons d’un tel désaveu démocratique. La politiste Anne Jadot répond à celles de Mediapart.

Même si le vote ne constitue pas l’alpha et l’oméga de la vie démocratique, l’abstention record constatée lors du premier tour des élections régionales et départementales inquiète sur le fossé qui se creuse entre les citoyens et le monde politique. La tendance est lourde, elle touche tous les partis.

À mesure que les chiffres montent, les différences s’estompent parmi les abstentionnistes, l’âge restant le seul élément vraiment déterminant. La réponse du personnel politique, qui crie au péril et à la remobilisation depuis une semaine, semble pour le moment décalée par rapport aux enjeux profonds du manque de participation. Les méthodes des sondages, déjà sujets à caution, sont pareillement emportées dans la tourmente.

Anne Jadot, maître de conférences en science politique à l’université de Lorraine, spécialiste de l’abstention, insiste sur la nécessité de réfléchir à l’offre et à la manière dont sont menées les campagnes, plutôt que de gronder comme des enfants les citoyens boudant les urnes.

Vous dressiez dans le passé une sorte de typologie des abstentionnistes, les « exclus du vote », « les votants intermittents », les « militants du vote blanc »… Est-ce que ces catégories tiennent encore, avec une abstention si élevée ?

Anne Jadot : Je continue de penser qu’il faut se méfier des métaphores à chaud sur « le premier parti de France » que constitueraient les abstentionnistes, tous mis dans le même sac. De même que celle des « pêcheurs à la ligne » ou les analyses sur l’impact de la météo ou de la fête des pères sur le scrutin… Les ressorts sont bien sûr plus complexes que cela. Mais si on a atteint un tel record, c’est quand même qu’une tendance lourde et inquiétante se dessine, une addition de plusieurs raisons qui ont pu renforcer ces différents profils. On constate un véritable lissage des inégalités de participation, à part l’âge, qui reste le seul élément réellement discriminant. Par exemple, le niveau de diplôme a désormais beaucoup moins d’effet, les cadres s’abstiennent presque autant que les ouvriers.

Il a beaucoup été question de l’abstention des jeunes pour ce scrutin, mais moins de celle des trentenaires, presque aussi massive…

Tout à fait, cela déborde largement la tranche des 18-24. Même chez les plus de 65 ans, on est à 40 ou 45 % de votants, ce qui a été un peu éclipsé également. L’âge reste cependant le meilleur prédicteur de la participation.

Quelles sont, selon vous, les raisons d’une si faible participation ?

Vous avez des raisons qui tiennent à la nature de l’élection ou aux enjeux de politique publique qu’elle soulève. Cette année, cette dimension était absente. Au lieu de jeter l’anathème sur les électeurs, que le personnel politique s’interroge sur la manière dont il a appréhendé cette campagne. Il y a bien sûr eu des effets conjoncturels, liés à la crise sanitaire – l’absence de réunions publiques, le faible porte-à-porte –, qui sont déterminants pour des élections locales, mais cela ne suffit pas à expliquer un tel record.

On a coutume de dire qu’une élection peut en cacher une autre. Les départementales étaient, avant leur réforme, un scrutin très personnalisé, de proximité. On votait pour son conseiller, que l’on connaissait à l’échelle du canton. Les départementales, couplées cette année aux régionales, sont passées inaperçues et n’ont pas joué le rôle d’entraînement qu’elles pouvaient avoir dans le passé. Les grandes régions créées en 2015 n’aident pas davantage les électeurs à avoir des repères.

Si on rajoute à cela le fait qu’une grande partie de la campagne s’est jouée sur des compétences qui ne sont pas régionales… Enfin, le brouillage de l’offre était conséquent, y compris entre les deux échelons. Sur le temps long, voir des partis, à droite comme à gauche, monter en permanence des alliances à géométrie variable, ne permet pas à l’électeur de s’y retrouver. Ce sont autant de moteurs de la participation qui s’éteignent.

Est-ce que cette élection intermédiaire n’a pas souffert également de l’absence, paradoxalement, de l’effet mobilisateur du « vote sanction » ?

Les élections intermédiaires peuvent effectivement servir de mécanismes d’alternance et de balancement vis-à-vis du pouvoir en place. Il y a traditionnellement une démobilisation des électeurs du président et une sur-mobilisation de l’opposition. Cette année, ce mécanisme était plus difficile à mettre en œuvre car il n’y a tout bonnement pas de sortants LREM (La République en marche) à la tête des régions. Il n’y avait pas vraiment pas de quoi « nationaliser le scrutin ».

Qu’est-ce qui vous semble brisé dans le ressort électoral, dans l’acte d’aller voter « en lui-même » ?

Au-delà de l’offre, on vote aussi pour des questions de principe. Les citoyens, souvent plutôt de gauche, votent pour honorer d’une certaine manière le droit de vote en lui-même. Avec des justifications sur le droit des femmes, par exemple, acquis récemment, ou en comparant la France avec d’autres régimes, moins démocratiques. À droite, on vote par devoir, éventuellement aussi par habitude. Dans des entretiens menés sur la question, des femmes disaient même, au masculin, voter pour être « un bon Français, un bon citoyen ».

Ces deux aspects s’érodent considérablement et ces ressorts deviennent très clivés entre générations. Si l’on considère l’évolution démographique qui est la nôtre, on peut craindre que la fracture générationnelle ne soit plus grande encore à l’avenir.

Pourquoi ces arguments de principe ne marchent plus aujourd’hui ?

Par des phénomènes de socialisation politique différents. Qu’est-ce que l’on constate chez les jeunes qui ont 15 ou 18 ans aujourd’hui, à l’âge où l’on peut commencer à se construire politiquement ? Peu de confiance dans les hommes et femmes politiques, de la désillusion, un profond désenchantement démocratique qui pousse à investir d’autres formes de participation politique. Deux générations plus tôt, le vote était central. Puis on a eu la « génération 68 » où les actions collectives se doublaient encore de l’exercice du droit de vote. Les plus jeunes vont s’engager dans des associations, des coordinations, des actions mais décrocher de la participation électorale.

Nous avons plusieurs fois constaté aussi, dans nos enquêtes qualitatives, que nombre d’électeurs considéraient que pour pouvoir « râler ensuite », pour avoir voix au chapitre en quelque sorte, il fallait quand même « aller voter ». Mais comme l’utilité perçue du vote diminue, cette pratique faiblit elle aussi.

Cette abstention, qui n’est pas le fait d’une masse d’individus uniforme, peut-on la définir comme un acte politique pour certains ?

On ne peut pas le quantifier pour cette élection, si rapidement après les résultats. Pour caractériser ceci correctement, il faudrait demander dans les études post-élections ce que les abstentionnistes de tel scrutin ont voté aux dernières élections, s’ils sont des abstentionnistes réguliers ou intermittents.

Mais je mets en garde dans tous les cas contre cette sorte de vœu pieux qui consisterait à penser que l’acte de s’abstenir est politique pour tout le monde. Peut-être chez la fraction des très diplômés, plus politisés que les autres, on peut imaginer un refus diffus du duel Le Pen-Macron annoncé, ou une manière de sanctionner la droite comme la gauche pour la faiblesse de l’offre politique, une manière de dire qu’on ne va pas « nous faire le coup à chaque fois ».

Mais pour tout un pan des abstentionnistes, en difficulté sociale et économique, les préoccupations les plus urgentes ne portent tout simplement pas sur la politique, qui n’est plus vue comme une réponse à leurs problèmes.

Il y a bien des effets de sur-mobilisation ou de démobilisation en fonction de l’enjeu politique ? La participation ne repose pas uniquement sur des données sociologiques (âge, métier, niveau de diplôme, lieu de vie, rémunération, etc.) ?

Prenons 2002 : il y a eu une sur-participation de 7 points au second tour, qui opposait Jacques Chirac à Jean-Marie Le Pen. Donc, quand l’enjeu est perçu comme grave, les électeurs se mobilisent. En 2017, même configuration ; c’est pourtant déjà beaucoup moins vrai. Il y a même eu pour la première fois depuis 1969, plus d’abstentionnistes au second tour qu’au premier. Si on compte ceux qui ne sont pas allés voter en 2017 ou ont voté nul ou blanc, c’est un tiers des inscrits. Ce n’est pas très engageant pour 2022.

L’abstention d’ordre « politique » est-elle de gauche ou de droite ?

Là encore, il y a un effet en trompe-l’œil sur l’abstention différenciée. Ceux qui se sont le plus mobilisés en 2017 au premier tour sont les électeurs de François Fillon. On pourrait monter une interprétation farfelue sur un désir de revanche sur 2012... Mais c’est surtout un effet d’âge ! Ces électeurs sont plus vieux, souvent catholiques pratiquants, la notion du « devoir » continue de bien marcher. Pour les dernières élections régionales et départementales, l’aspect conservateur ou légitimiste fonctionne aussi très bien puisqu’on va voter pour les sortants, de droite comme de gauche. Voter pour le sortant, ce n’est pas juste approuver une politique, c’est voter pour celui que l’on connaît. Or, dans cette campagne, à part quelques débats sur France 3 en soirée, les électeurs ont eu peu de chance de connaître et reconnaître les autres candidats.

Contrairement à ce que l’on a longtemps cru, l’abstention ne profite pas tant que cela au RN.

Pour vous donner une idée, en 2002, il a à peu près 200 000 voix d’écart entre Lionel Jospin et Jean-Marie Le Pen au premier tour. Le Pen fait 400 000 voix de plus qu’en 1995. Mais Jospin en perd lui 2 millions ! Donc, effectivement, l’abstention ne touche pas de manière égale les partisans des différents partis.

Cette fois-ci, cela n’a pas vraiment été le cas car il n’y avait pas non plus vraiment de têtes d’affiche à l’extrême droite pour cette élection. Par ailleurs, en 2015, nous étions peu de temps après les attentats du 13-Novembre, et la préoccupation sécuritaire était très haute. Marine Le Pen était tête de liste dans les Hauts-de-France et Marion Maréchal-Le Pen dans le Sud-Est. Il y avait un effet d’entraînement.

Est-ce que cela donne quand même une indication pour la présidentielle ou pas du tout ?

Attention à ne pas dupliquer les analyses d’une élection sur l’autre… La présidentielle 2022 sera une élection sans doute plus mobilisatrice, mais on n’a pas encore une offre claire pour le premier tour, et c’est déterminant pour la participation.

Est-ce que, d’une certaine manière, la normalisation du RN fait entrer ce parti, comme les autres, dans les affres de la démobilisation de ses électeurs ?

Oui, même si on ne peut toujours pas considérer le RN comme un parti tout à fait comme les autres. Pendant des années, les électeurs qui disaient vouloir voter pour le Front national ne souhaitaient pour autant pas voir le candidat FN gagner l’élection. Il s’agissait d’un vote contestataire. Le fait qu’aujourd’hui Marine Le Pen se pose comme une candidate crédible, qui veut le pouvoir, peut être repoussoir pour des électeurs qui l’utilisaient comme un réceptacle de leur colère. On peut penser aujourd’hui que ceux qui votent RN souhaitent voir ce parti au pouvoir, ce qui n’est pas moins inquiétant...

Par ailleurs, la théorie des vases communicants ne fonctionne pas : ce ne sont pas d’autres partis, apparaissant également « contestataires » comme La France insoumise, qui gagnent ces voix. L’abstention remplit, peut-être, ce rôle-là mais, encore une fois, c’est difficile de présumer de ce que les gens veulent vraiment dire ou faire, quand ils ne votent pas.

Y a-t-il encore des électorats moins volatils que d’autres ? Des électeurs dont la culture militante cadre le vote plus fortement ?

Disons déjà qu’il y a très peu de militants politiques en France, autour de 2 %. On a pu, notamment à travers des études sur la gauche plurielle à la fin des années 1990, élaborer ce genre de différence à propos du PS, du PCF et des Verts. Cette culture de fidélité partisane a existé dans tous les partis. Des gens savaient ce qu’ils allaient voter sans même connaître le nom du candidat. Une proportion plus importante d’électeurs savaient également plus longtemps à l’avance ce qu’ils allaient voter. Cela aussi s’érode car les partis ont des stratégies d’investiture différentes, ils peuvent désormais soutenir des candidats d’autres partis, le sentiment de proximité partisane s’effrite.

Du coup, l’électeur attend de voir qui se présente, peut même faire des infidélités à son parti « de cœur ». Les mobilités se développent à l’intérieur d’un bloc politique. Ils ne franchiront pas forcément la frontière gauche-droite, mais dans chacun des camps politiques, ces électeurs vont naviguer un peu.

Nous avons étudié par exemple la primaire de la gauche de 2017, et cela permettait de comprendre les germes de la victoire de Benoît Hamon à la primaire mais également les raisons de sa défaite à l’élection présidentielle. Benoît Hamon a gagné sur des thématiques et son électorat mettait en critère principal de son choix son appartenance claire à un camp, celui des convictions de gauche, sans attacher de grande importance à la figure du candidat en lui-même. Ce qui voulait dire que ce même électorat pouvait aussi voter pour un autre candidat de ce camp, comme Jean-Luc Mélenchon, et c’est ce qu’il a fait. Ceux qui votaient pour Valls au contraire accordaient de l’importance à la stature, au bilan, au caractère « présidentiable ». Dès le premier tour, ils n’ont alors eu guère de scrupule à voter Macron.

Les sondages sont-ils taillés pour une abstention si massive ? Et comment les croire encore ?

Le problème, c’est que les instituts de sondage ont énormément de mal à évaluer la certitude d’aller voter. Ils ont un gros travail à faire pour filtrer les intentions de vote selon le degré de certitude que les répondants y aillent vraiment. Mais raffiner les résultats à ce point est une vraie gageure, ils devraient donc être très prudents et s’en tenir à des fourchettes ou des potentiels électoraux. Ou encore publier des hypothèses, en fonction des taux d’abstention.

Ceci dit, en tant que chercheuse, mais aussi en tant que citoyenne, je note que malgré cette incertitude, depuis le changement des règles de pluralisme dans les médias, on prend aussi comme critères de l’équité les sondages ; c’est donc le serpent qui se mord la queue. Cela fausse vraiment le jeu, entre les « grands » candidats, qui sont testés dans les conditions que l’on sait et sans tenir suffisamment compte des erreurs que provoque l’abstention, et les « petits ». De la même manière, commencer à tester Éric Zemmour est aberrant. On se retrouve à imaginer des échafaudages et des constructions médiatiques sur des instruments qui ont prouvé qu’ils n’étaient pas toujours fiables.

Que penser des tentatives de remobilisation de cet entre-deux tours ?

Se fâcher contre les électeurs, c’est bien beau, mais pourquoi ne pas avoir lancé une campagne massive de mobilisation avant le premier tour ? On se doutait depuis plusieurs mois que les gens auraient la tête ailleurs. Les électeurs ont déjà le sentiment que les hommes politiques ne savent pas ce qu’ils vivent, alors les culpabiliser sur un angle moral ne me semble pas être le bon angle d’approche.

Ensuite, cette campagne de pub gouvernementale, qui vise les jeunes sur les réseaux sociaux et explique que voter ne prend pas plus de 15 minutes, ou les images dans la même veine diffusées par Les Républicains, me font dire qu’on prend vraiment les gens pour des imbéciles. Mais cela ne vient pas de nulle part. Tout un courant des sciences politiques fait une analyse de la participation électorale en termes de coût/bénéfice pour l’électeur, pensé comme un individu totalement rationnel. Si effectivement voter me « coûte » autant que boire un café, allons-y ! C’est la théorie des jeux économiques appliquée à la politique.

Mais c’est tellement déconnecté de la réalité sociologique et politique française ! En France, voter n’est pas coûteux, à part peut-être en temps d’information. L’électeur ne va pas se demander ce que cela lui coûte d’aller voter, mais ce que cela va lui rapporter, pour changer sa vie !

Que pensez-vous des propositions de vote électronique pour attirer les plus jeunes et simplifier le scrutin ?

Il y a un rituel électoral auquel les Français sont attachés. Ce n’est pas en simplifiant l’accès qu’on améliorera l’envie. Le vote par procuration a déjà été largement simplifié et les électeurs ne se déchaînent pas pour autant. Si voter revient à envoyer un SMS, comment les électeurs se rendront-ils compte de l’importance de leur choix ? Il faut redonner aux gens du respect pour le vote ou de l’envie pour l’offre et les propositions politiques. Pourquoi votent-ils et pas comment.

publié le 2 juillet 2021

Revenus, patrimoine, accès aux études, travail… Les inégalités s’accentuent en France

par la rédaction du site www.bastamag.net

L’Observatoire des inégalités publie son nouveau rapport sur les inégalités en France. L’organisation a scruté le logement, le niveau de vie, la pénibilité au travail, l’accès des jeunes à l’emploi... La situation a encore empiré avec la pandémie.

Dès le début de la crise du Covid-19, il a été clair que la pandémie et ses conséquences ne toucheraient pas toute la population de manière égale. Les plus riches ont pu vivre le confinement en se retranchant dans leurs maisons de campagnes pour y télétravailler ou profiter de leurs rentes, tandis que les travailleurs pauvres s’exposaient au virus tout en étant confinés dans des logements bien trop petits. « Nous sommes loin de subir à égalité la pénibilité du travail, le chômage et les confinements que nous impose la pandémie », constate l’Observatoire des inégalités, qui a décidé de dresser, après un an de pandémie, un état des lieux des inégalités en France. Salaires, patrimoine, espérance de vie, conditions de travail, taille du logement, accès aux études… son dernier Rapport des inégalités en France dresse un bilan complet. En voici quelques points clé.

Revenus : les inégalités se sont accrues en dix ans

L’Observatoire des inégalités situe le niveau de vie médian en France à 1771 euros mensuels pour une personne seule, après impôts et prestations sociales (selon les données de 2018). Un revenu médian signifie qu’il partage la population en deux : la moitié touche moins, la moitié davantage.

En bas de l’échelle des revenus, 5,3 millions de personnes vivent en France avec moins de 885 euros par mois. En moyenne, les 10 % les plus pauvres ont un niveau de vie de 715 euros par mois. Alors que le niveau de vie moyen des 10 % les plus riches est de 5090 euros mensuels.

L’écart entre le niveau de vie moyen des 10 % les plus riches et celui des 10 % les plus pauvres est au même niveau en 2018 qu’en 2008, dix ans plus tôt. Le taux de pauvreté a quant à lui augmenté, de 7,7 % en 2009 à 8,2 % en 2019. Pour les 18-29 ans, le taux de pauvreté est même passé de 8,2 % en 2002 à 12,5 % en 2018. « Les jeunes adultes constituent la tranche d’âge où le risque d’être pauvre est le plus grand, et pour qui la situation s’est le plus dégradée en quinze ans », pointe le rapport. Les jeunes adultes sont aussi plus touchés par la précarité du travail : « 52,7 % des jeunes de 15 à 24 ans qui travaillent ont un contrat précaire en 2019, soit 5,7 points de plus qu’en 2009. »

La pauvreté touche également plus particulièrement les personnes en situation de handicap : « Un quart des adultes de moins de 60 ans en situation de handicap vivent avec moins de 1000 euros par mois », rappelle l’Observatoire des inégalités.

Loin de se réduire, ces inégalités de revenus se sont accrues en dix ans : « Tous les indicateurs d’inégalités de revenus sont plus élevés que dix ans plus tôt. La tendance repart à la hausse sous l’effet, d’une part, de mesures fiscales qui ont favorisé les plus aisés et, d’autre part, de mesures sociales qui ont appauvri les plus démunis. » Ces chiffres, poursuit l’Observatoire, « sont d’autant plus inquiétants que la crise économique, liée à la crise sanitaire de 2020, risque de frapper durement les plus modestes. » Les riches retraités et les cadres du privé ou du public n’ont pas vu leurs revenus vraiment affectés par les confinements. La réforme de l’assurance-chômage qui entre en vigueur ce 1er juillet aggravera très probablement ces inégalités persistantes.

Tout en haut de l’échelle des salaires, il y a les grands patrons : « Les cinq patrons les mieux payés en France parmi les 120 plus grandes entreprises cotées en bourse touchent entre 680 et 1700 années de Smic par an », rappelle le rapport. Eux non plus n’ont pas souffert de la crise sanitaire, comme l’Observatoire des multinationales le rappelle dans son décryptage Allô Becry ? Pas d’aides publiques aux grandes entreprises sans conditions.

Patrimoine : pendant la crise sanitaire, le patrimoine des plus riches a encore gonflé

En France, les 10 % les plus fortunés possèdent près de la moitié de l’ensemble du patrimoine des ménages. « Le patrimoine médian des ouvriers non qualifiés est de 12 300 euros, endettement déduit. Chez les cadres supérieurs retraités, il est de 397 000 euros, soit 32 fois plus », souligne l’Observatoire des inégalités. Des fortunes immenses s’accumulent au sein d’une poignée de familles. Et pendant la crise sanitaire, le patrimoine des plus riches a encore gonflé : « Entre février et décembre 2020, le seuil des 10 % des patrimoines financiers les plus hauts (environ 116 000 euros) a grimpé de 8 400 euros et celui des 30 % les plus élevés a progressé de 4 300 euros. En dix mois, les plus fortunés ont mis de côté au minimum ce qu’un smicard touche en sept mois de travail. » Quand certains médias et journaux télévisés évoquent « l’épargne des Français » s’élevant désormais à 142 milliards d’euros, il s’agit principalement de l’épargne des plus riches.

Accès aux études supérieures : zéro enfant d’ouvrier à Polytechnique

La moitié des étudiants d’école de commerce sont des enfants de cadres supérieurs. Seulement 9 % des enfants d’employés, et 4,5 % des enfants d’ouvrières et d’ouvriers accèdent à ces formations. Ce sont es étudiants d’écoles de commerce qui sont les futurs managers et cadres des grandes entreprises. Dans les écoles d’ingénieurs, 54 % des étudiants sont enfants de cadres sup, 51 % dans les classes préparatoires aux grandes écoles. À l’université, la part des fils de cadres sup tombe à un tiers, 15 % en BTS. Les enfants d’ouvrières et d’ouvriers sont en revanche plus présents à l’université, où elles et ils représentent 14 % des étudiants, plus de 15 % en BTS. Mais même à l’université, « les étudiants originaires de milieux populaires sont sous-représentés », pointe le rapport.

Et plus le niveau d’étude augmente, moins il reste d’enfants d’ouvriers : « Les enfants d’ouvriers ne représentent que 8,5 % des étudiants en master et 5,9 % en doctorat. À ce niveau d’études, l’université opère pratiquement le même tri social que les grandes écoles. Le système des grandes écoles est, quant à lui, élitiste dès l’entrée en classe préparatoire : seuls 7 % des élèves de prépa ont des parents ouvriers. Après le concours d’entrée, leur part passe à 5 % dans les écoles d’ingénieurs, 4 % à l’ENA et elle est même nulle à Polytechnique. » Là encore, les inégalités restent les mêmes depuis des décennies. « Il y a 40 ans, les enfants de cadres supérieurs représentaient 42 % des élèves des classes préparatoires aux grandes écoles, contre 52 % aujourd’hui. La part des enfants d’ouvriers y a, elle, baissé de 9 % à 7 %. »

Pénibilité du travail : la moitié des ouvriers au contact de produits dangereux

Même si les burnouts touchent les cadres, le travail reste physiquement plus pénible pour les ouvriers : « Plus de 60 % des ouvriers ont un travail pénible physiquement, dix fois plus que les cadres supérieurs. Plus de 65 % des ouvriers respirent des fumées ou des poussières (contre moins de 10 % des cadres), et plus d’un sur deux travaille au contact de produits dangereux, informe l’observatoire des inégalités. Un ouvrier sur six est victime d’au moins un accident du travail chaque année, un risque quatre fois plus élevé que chez les cadres supérieurs. » La moitié des ouvriers sont au contact de produits dangereux au travail, contre 13,3 % des cadres. Les personnes connaissant ces conditions de travail pénibles sont doublement pénalisés : cette pénibilité est très peu prise en compte par la réforme des retraites, pour l’instant suspendue.

Logement : deux millions de personnes dans un logement inconfortable

La Fondation Abbé-Pierre le rappelle chaque année : le mal-logement est un mal endémique en France. « Deux millions de personnes vivent dans un logement inconfortable et 900 000 dans une surface trop petite, souligne également l’Observatoire des inégalités. Plus grave encore, près de 300 000 personnes n’ont d’autre logement qu’une place, parfois à la nuit, dans une structure d’accueil pour les sans domicile ou les demandeurs d’asile. Les conditions de logement sont très inégales selon les niveaux de revenus. 29% des couples et familles parmi les 10 % les plus pauvres ont un logement trop petit. Cette part est inférieure à 5 % chez les 10 % les plus riches. »

Espérance de vie : six années en moins

On vit en France en 2021 en moyenne six année de moins selon que l’on soit ouvrier ou cadre : « À 35 ans, un ouvrier peut espérer vivre jusqu’à 77,6 ans. Soit six années de moins qu’un cadre supérieur (84 ans). »

Racisme : plus d’un demi-million de personnes subissent au moins une injure raciste chaque année

L’expérience du racisme est peu évaluée par les pouvoirs publics en France. Elle est pourtant bien réelle, quotidienne, et discriminatoire, rappelle le rapport : « Des discriminations, à la fois illégales et particulièrement violentes par leur injustice, affectent la vie quotidienne des immigrés et des personnes non blanches. Plus de 500 000 personnes subissent au moins une injure raciste chaque année. Même les services de l’État, censés être exemplaires, sont concernés par les pratiques discriminatoires. 22 % des hommes qui se disent perçus comme Arabes déclarent avoir été contrôlés par la police plus de cinq fois au cours des cinq dernières années, selon une étude du Défenseur des droits menée en 2016, soit dix fois plus que les hommes blancs. De leur côté, les hommes noirs sont 13 % à indiquer avoir été contrôlés plus de cinq fois également. »

L’intégralité du Rapport sur les inégalités en France, édition 2021, est à retrouver sur le site de l’Observatoire des inégalités.

 

publié le 1° juillet 2021

Coop des masques Bretonne : reprendre un peu de pouvoir sur le capitalisme

Stéphane Ortega sur le site https://rapportsdeforce.fr/

Mars 2020, la France recherche désespérément des masques. En Bretagne, une initiative pour en produire localement, sous le statut de coopérative, s’immisce dans le débat public en avril, se concrétise en juin et se matérialise par un démarrage de la production en décembre 2020. Six mois plus tard, une délégation du collectif « Plus jamais ça » est venue soutenir et interroger l’expérience.

 

« Pour reprendre la main sur les choix productifs et l’organisation du travail, il faut multiplier les expériences de gestion directe des entreprises par les travailleur·euse·s et les collectivités (publiques ou associatives) concernées par leur activité » expliquait le collectif « Plus jamais ça », avant son déplacement ce jeudi à Grâces, près de Guingamp, dans les Côtes-d’Armor.

De la parole aux actes : une délégation du collectif, partie en train de Paris le matin même, a visité l’usine de la « Coop des masques, bretonne et solidaire », une de ces expériences dont la production a démarrée en fin d’année dernière. Fin mars 2020, en pleine pénurie de masques chirurgicaux et FFP2, Solidaires Côtes-d’Armor proposait la création d’une coopérative ou d’un EPIC sur les décombres de l’usine de masque de Plaintel en Bretagne, dont le propriétaire, le groupe Honeywell, avait mis la clef sous la porte en 2018. Et délocalisé les machines à l’étranger. Une bonne idée, au bon moment, qui avait rencontré un fort écho et avait fini par se concrétiser à l’issue d’une longue bataille.

La visite de ce jeudi a donc été l’occasion pour le collectif « Plus jamais ça » d’aller à la rencontre des salariés et des représentants des coopérants, un an après la victoire. S’il s’agit pour eux de montrer en exemple la création d’une coopérative (SCIC) associant salariés, clients, collectivités territoriales et citoyens, pour fabriquer localement une production socialement utile, ici 45 millions de masques chirurgicaux et FFP2 par an, la curiosité n’est pas absente des motivations du déplacement.

« Nous sommes intéressés de voir comment cela se passe concrètement, y compris d’en regarder les limites », expliquait Simon Duteil, un des porte-parole de l’Union syndicale Solidaires, avant la visite. Tout en rappelant que son syndicat est « pour la fin du salariat », il n’en fait pas un horizon indépassable et souhaite valoriser une expérience « bien meilleure que des multinationales qui viennent et partent » à leur guise, en laissant des salariés sur le carreau, et sans tenir compte des besoins des populations. Pour une fois, « on ne se bat pas que contre des boites qui ferment et licencient », se satisfaisait le syndicaliste.

 Reprendre du pouvoir

 Pour autant, cette visite de l’usine de Grâces est également l’occasion pour les membres du collectif qui portent « l’enjeu démocratique de la place des travailleuses et travailleurs dans les entreprises » de regarder de plus près si la réalité est en phase avec la promesse d’une reprise en main de la production par les salariés. Et sur ce plan, la délégation a été plutôt enthousiaste.

« Les salariés nous ont tous dit que ce n’est pas comme travailler ailleurs. Ils voient ce qu’ils font, pourquoi ils le font et pour qui ils travaillent », rapporte Marie Buisson de la CGT qui insiste sur la question du sens du travail pour la vingtaine de personnes qui ont commencé à produire. Une appréciation partagée par Simon Duteil de Solidaires. « Ça respire le bien être pour l’instant », avance-t-il, relatant la parole des salariés interrogés : « c’est vraiment mieux que partout où on a travaillé jusqu’à présent ». Et ce malgré que le collège salarié de la SCIC ne pèse que pour 25 % des votes dans les décisions de l’entreprise.

 D’autres batailles à mener pour la Coop des masques

 Cependant, des difficultés persistent pour travailler avec un autre modèle économique, en produisant localement et en fonction de besoins. Première d’entre elles : « beaucoup de productions ont déjà été délocalisées. Ils n’arrivent donc pas à se fournir en matières premières en totalité comme ils le voudraient et sont obligés de travailler avec des importations », explique Marie Buisson. Mais ce n’est pas le seul problème. La question du prix des masques, et donc des possibilités d’écouler la production, pèse sur le développement de la coopérative, qui devrait pourtant recruter une douzaine de nouveaux salariés au mois de juillet.

Ici, les pouvoirs publics sont directement en cause, alors qu’en avril 2020, Emmanuel Macron avait assuré que l’État passerait commande si le projet de réouverture d’une usine de masques voyait le jour. Mais l’attribution des marchés publics reste principalement déterminée par les prix proposés par les entreprises, regrette Marie Buisson. « Les collectivités locales ne prennent pas en compte les coûts induits. Ils oublient que des masques produits localement c’est aussi de l’emploi local, des ressources locales exploitées, c’est un cercle vertueux. Si on calcule l’ensemble des coûts, les masques un peu plus chers sont plus rentables », argumente la syndicaliste CGT.

Une raison pour laquelle le collectif « Plus jamais ça » revendique « une véritable politique publique nationale et européenne de soutien aux initiatives de ce type, démocratiques, écologiques et solidaires ».

publié le 1° juillet 2021

Denis Gravouil : « La réforme de l’assurance chômage voulue par le gouvernement est absurde »

Ce jeudi 1er juillet, alors que le Conseil d’État a rejeté une partie des dispositions de la réforme du chômage, entre en vigueur une partie de la réforme de l’assurance chômage et notamment la dégressivité des allocations pour les hauts revenus. Denis Gravouil, secrétaire général de la CGT Culture, chargé des négociations de l’assurance chômage, est l’invité de #LaMidinale.

Vidéo à voir sur le site de www.regards.fr

Et voici quelques phrases qui en sont extraites :


 

 Sur la grève des cheminots 

« Les cheminots ont raison de se mettre en grève. »
« On est en train de voir tous les effets de la réforme ferroviaire. »
« La réorganisation interne de la SNCF se fait au détriment des cheminots et donc du service public. »
« Si certains pensent que ça n’est pas bien de faire grève, on peut aussi considérer que ça n’est pas bien de faire passer des réformes en se servant du Covid et du soi-disant retour à la normale. »

 Sur la réforme de l’assurance chômage 

« On fait semblant que c’est une réforme équilibrée alors qu’on tape très fort sur les chômeurs en faisant comme s’ils étaient responsables d’accepter des contrats courts parce qu’ils n’ont pas le choix que de les accepter alors qu’en fait c’est les recruteurs sur lesquels il faut regarder. »
« La tartufferie se révèle entière quand on voit que ce qui a permis la recrudescence des contrats courts, c’est la dérégulation du code du travail, les différents aménagements de la loi travail qui ont favorisé les recours aux CDD. La vraie pression devrait se faire par un renforcement du code du travail et un malus sur les recours à tous les contrats précaires. »

 Sur la dégressivité des allocations 

« On pourrait se dire que la dégressivité ne concerne que les hauts salaires et que c’est déjà pas si mal. »
« La dégressivité touche aussi des gens qui vont avoir du mal à retrouver du travail - comme si c’était de leur faute. Les gens recherchent du boulot à la hauteur de leurs qualifications. La dégressivité est absurde parce que ça ne crée pas d’emploi et ça ne fait que pousser des gens à accepter des emplois en dessous de leur qualification. Ils prennent le travail de quelqu’un de moins qualifié et ainsi de suite en cascade ce qui fait que c’est les moins qualifiés qui se retrouvent à avoir plus de difficultés à trouver un emploi. » 

 Sur le nouveau mode de calcul des indemnités et son entrée en vigueur 

« Le mode de calcul des indemnités chômage a été suspendu par référé de suspension du Conseil d’Etat. »
« La décision du Conseil d’Etat est une vraie baffe infligée au gouvernement. Et c’est surtout une bonne nouvelle pour 1,15 millions de personnes. »
« L’argumentaire du ministère du travail consiste à dire qu’on va baisser les allocations des chômeurs pour les inciter à prendre un CDI. C’est absurde et il suffit de regarder les 3,5 millions de chômeurs qui n’ont pas d’allocation. »

 Sur la fin du quoiqu’il en coûte 

« L’activité partielle n’a pas couvert les contrats en CDD : ils étaient donc précarisés, à Pôle Emploi sans indemnités ou très faibles. »
« Il y a un risque de baisse de salaire, différenciée selon les secteurs : on maintient les emplois avec les aides de l’Etat et de l’Unédic qui paie un tiers de l’activité partielle mais on ne garantit pas des niveaux de revenus. On utilise donc la crise pour baisser les rémunérations et faire des économies sur le dos des salariés en faisant du chantage à l’emploi. »
« Des dizaines de milliers de personnes vont se retrouver en fin de droits d’un seul coup en juillet comme si tout était retourné à la normale alors que l’on sait très bien que c’est plus dur de retrouver du boulot quand on était chômeur et pas d’en trouver un autre quand on était en CDI. »

Sur la réouverture des théâtres et le début des festivals estivaux 
« Tout le monde est content que cela rouvre… même si tout n’a pas rouvert : beaucoup de gros événements et de concerts sont annulés par des préfets. »
« Le gouvernement a prétendu que tout était réglé pour la reprise or il n’y a pas de plan de reprise pour le spectacle vivant. »

Version imprimable Version imprimable | Plan du site
© pcf cellule st Georges d'Orques