PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 11/05/2020

Mises à pied, bavures, morts collatéraux et vies épargnées : les autres chiffres du Covid-19

 

Par Loïc Le Clerc, Sébastien Bergerat (site regards.fr)

 

Depuis le début de la pandémie du coronavirus, nos vies sont rythmés par le décompte des entrées et des sorties des services de réanimation, du nombre de personnes infectées par le virus et de celui des décès. Mais il est d’autres données, moins médiatiques (et très provisoires), que voilà.

7 MISES À PIED

Qu’ils soient soignants, inspecteur du travail ou éboueur, ils n’avaient qu’une seule exigence : que chacun travaille en sécurité, avec l’équipement nécessaire, afin que la santé des travailleurs ne soient pas mise en danger par le Covid-19. Pour avoir demander cela, ils ont été mis à pied.

Le 16 avril, Anthony Smith, inspecteur du travail, a été mis à pied par le ministère du Travail, sans que l’on sache bien pourquoi. Sur le site Rapports de force, on lit : « Décidée par le ministère du Travail, cette suspension à titre conservatoire tombe le jour même où une action en justice était lancée par l’inspecteur du travail. En référé, il demandait à un juge de sommer une entreprise d’aide à la personne de protéger ses salariées des risques de propagation du Covid-19 en leur fournissant masques, surblouses et charlottes. Or les gestes barrières sont les seules préconisations, a minima, du ministère du Travail. Dans un communiqué le ministère a jugé les exigences de l’inspecteur Anthony Smith comme des "faits considérés comme fautifs". Une langue de bois qui cache mal un manque d’arguments. "Au-delà de la mise à pied, ça nous semble surtout une manière de faire un exemple et de faire régner la peur", ajoute Sabine Dauménil », syndiquée à la CGT. Une plainte a été envoyée à l’Organisation internationale du travail. 

Sur Reflets, on lit : « Laetitia P., aide-soignante au Centre hospitalier d’Hautmont (Nord), s’est vue notifier samedi 4 avril une mise à pied pour une durée de quatre mois maximum. La direction lui reproche des faits de "menaces" et d’entretenir un "climat de crainte" dans l’établissement. » Également représentante syndicale Sud Santé et déléguée au CHSCT, il lui est précisément reproché d’avoir demandé à ce que les soignants bénéficient du matériel adéquat après qu’un premier cas de Covid-19 ait été déclaré dans le centre.

Fin mars, à Toulouse, dans l’Ehpad de la Cépière, deux soignants ont été mis à pied après avoir demandé plus de protection pour le personnel. Là encore, la direction les accuse d’avoir « instiller la peur chez les soignants et les résidents », témoigne l’un d’eux à La Dépêche, où l’on lit ceci : « L’un d’eux a dû quitter son poste en plein service, escorté par la police. »

Le 26 mars, on lit dans le journal La République du Centre : « Une salariée de l’entreprise de Saint-Ay, CIRETEC, a été mise à pied, à titre conservatoire, parce qu’elle aurait demandé plus de mesures de sécurité concernant le coronavirus. La direction réfute totalement cette hypothèse. »

Dans l’enquête de Médiacités Lyon, on apprend que deux éboueurs du principal opérateur privé de collecte de déchets de la Métropole lyonnaise ont été mis à pied après s’être… serré la main. Or, selon les salariés, la direction n’a pris aucun mesure pour assurer leur protection.

7 BAVURES

C’est le recensement effectué par le site rebellyon.info, pour la seule période du du 8 au 15 avril :

  • Le 8 avril à Béziers : Mohamed, 33 ans, est mort au commissariat de Béziers vers 23h30.
  • Le 10 avril à Cambrai : deux hommes trouvent la mort après avoir voulu échapper à un contrôle de police.
  • Le 10 avril à Angoulême : Boris, 28 ans, prend la fuite après un contrôle de police. Pris de panique, il stoppe sa voiture au milieu d’un pont et saute dans l’eau. Il n’en ressortira pas vivant.
  • Le 15 avril à Rouen : un homme, âgé de 60 ans, est décédé en garde à vue.
  • Le 15 avril à la Courneuve : un jeune de 25 ans reçoit cinq balles, dont trois en pleine tête. Selon les policiers, l’individu se serait jeté sur eux et ils n’auraient eu d’autres choix que de lui tirer dessus.

À cette liste, il faut ajouter le décès d’un adolescent de 14 ans qui, fuyant un contrôle de police, a trouvé la mort au volant à Clermont-Ferrand fin avril, ainsi que celui d’un homme de 43 ans retrouvé mort dans une cellule du commissariat d’Albi.

Pour rappel, en France, il y a en moyenne un peu plus d’un mort par mois entre les mains de la police et/ou des gendarmes.

Rebellyon recense également trois faits de violences policières et rappelle que l’Association de lutte contre les violences policières a déjà enregistré sept plaintes contre les forces de l’ordre.

9000 DÉCÈS À DOMICILE LIÉS AU COVID-19

Selon MG France, syndicat des médecins généralistes, 9000 personnes seraient mortes du Covid-19 à domicile entre le 17 mars et 19 avril. De plus, selon l’Insee, le nombre des décès hors hôpital ou Ehpad a bondi de 26% début avril en France. Le nombre officiel de décès à domicile lié au Covid-19 sera connu au mois de juin, a fait savoir le ministre de la Santé Olivier Véran.

27 SOIGNANTS DÉCÉDÉS

27, ce sera le minimum, selon un décompte de l’AFP. Mais toujours aucun chiffre officiel, pas plus que l’on ne connaît le nombre de soignants admis à l’hôpital pour le Covid-19. Le 16 avril, le site medscape.com, qui publie les noms des personnels soignants décédés, décomptait 7 morts pour la France, contre 97 pour l’Italie et 85 pour les États-Unis.

45% DE CRIMES ET DÉLITS EN MOINS, 36% DE VIOLENCES INTRAFAMILIALES EN PLUS

Selon le le service statistique du ministère de l’Intérieur, depuis le 17 mars, les crimes et délits enregistrés par la police et la gendarmerie reculent en moyenne de 45%, jusqu’à -51% pour les vols sans violence. A contrario, les violences intrafamiliales ont bondi de 36% dans la zone de la préfecture de police de Paris pendant la première semaine du confinement.

+184% DES DEMANDES POUR UNE IVG TARDIVES

Sur le site Les Nouvelles News, on lit qu’un rapport du Planning familial constate « une augmentation de 330% des difficultés concernant des dysfonctionnements dans la prise en charge des personnes. [...] Au final "les femmes viennent globalement moins avorter alors qu’elles en ont toujours le même besoin" dit le rapport. [...] Autre chiffre inquiétant : sur trois semaines le numéro vert a reçu 54 demandes pour une IVG à l’étranger ou une IMG en France, contre 19 demandes en 2019, soit "une augmentation de 184% des demandes pour une interruption de grossesse au-delà de 12 semaines de grossesse." » En parallèle, selon le Fonds des Nations Unies pour la population, le confinement priverait 47 millions de femmes d’accès à la contraception, lesquelles risqueraient 7 millions de grossesses non désirées.

101 PERSONNES TUÉES EN MOINS SUR LES ROUTES

Selon les estimations de la sécurité routière, « en mars 2020 en France métropolitaine, 154 personnes sont décédées sur les routes, contre 255 en mars 2019, soit 101 personnes tuées en moins (- 39,6%) ». À noter également la baisse de plus de 40% des accidents corporels et des blessés.

50.000 MORTS COLLATÉRAUX AU ROYAUME-UNI

Outre-Manche, le professeur Karol Sikora, spécialiste du cancer, estime que l’épidémie de coronavirus pourrait entraîner 50.000 décès par cancer, faute de détection précoce, de suivi et de traitement, soit quasiment autant que les morts liées au Covid-19. En moyenne, le Royaume-Uni déplore chaque année 165.000 décès suite à un cancer, 148.000 pour la France [1]. À noter qu’en France, depuis le confinement, on constate dans certains établissements une baisse pouvant aller jusqu’à -50% du nombre de patients pour les cancers, les AVC ou les infarctus.

11.000 VIES SAUVÉES EN EUROPE GRÂCE À LA BAISSE DE LA POLLUTION

11.000 personnes « auraient dû mourir » à cause de la pollution en Europe. Confinement oblige, les émissions de CO2 ont chuté de 40% et celles de particules fines de 10%. Pour rappel, la pollution de l’air tue chaque année 400.000 personnes en Europe.

1 GARDE À VUE, SIX AUDITIONS LIBRES ET 1 VISITE À DOMICILE POUR DES BANDEROLES « MACRONAVIRUS »

Pour avoir affiché à sa fenêtre une banderole « Macronavirus, à quand la fin ? » [2], une Toulousaine a passé plusieurs heures en garde à vue, accusée d’« outrage à personne dépositaire de l’autorité publique », avant d’être relâchée. Quatre jours plus tard, six de ses colocataires sont à leur tour convoqué au commissariat, cette fois-ci pour une audition libre. L’histoire faisant grand bruit, de nombreuses personnes font de même. Un autre Toulousain recevra le week-end suivant la visite des policiers à son domicile, lui enjoignant un choix assez clair : soit il retire sa banderole, soit il vient au poste. D’autres pressions du même genre ont eu lieu un peu partout en France, concernant d’autres messages.

Loïc Le Clerc et Sébastien Bergerat

Ces données sont bien évidemment très provisoires, quand il ne s’agit pas d’estimations. Si jamais vous constatez des oublis, ou bien si vous considérez que d’autres chiffres sont révélateurs de la crise du Covid-19, n’hésitez pas à nous le signaler à cette adresse : redaction@regards.fr

Notes

[1] Source : Ligue du cancer et Cancer Research UK

[2] À noter que ce jeu de mot « Macronavirus » provient d’une Une de Charlie Hebdo.

10/05/2020

Rodez : reprise négociée de haute lutte, la CGT veut fabriquer des masques au lieu d’injecteurs pour moteurs diesels

5

site lepoing.net)

 

Fin février, cette banderole a été déployée à l'entrée du site de l'usine. Pour protester contre les petites phrases d'un cabinet de stratégie industrielle en lien avec la direction, qui jugeait l'usine trop rouge à son goût ! ( Photo transmise par la CGT du site Bosch de Rodez )

Après un arrêt total de la production et des mesures de protection obtenues par la lutte des salariés, l’usine Bosch de Rodez, qui fabrique principalement des injecteurs pour moteur diesel et des bougies de préchauffage, a redémarré au début du mois d’avril. La crise du diesel, jugé écologiquement obsolète quelques années seulement après avoir été encensé, menace déjà depuis des mois ce site de production. Les salariés continuent de s’inquiéter, d’autant plus que le groupe pourrait être tenté par une politique de dumping social pour rattraper les bénéfices suspendus pendant la crise sanitaire. En parallèle, le syndicat CGT, majoritaire dans l’usine, propose au nom de l’utilité sociale une reconversion d’une partie de la production vers la fabrication de masques pour approvisionner le département de l’Aveyron. Mais la direction ne l’entend pas tout à fait de cette oreille…

Des mesures de protection sanitaire arrachées de haute lutte !

Mi-mars, la Bocsh de Rodez, premier employeur privé de l’Aveyron avec ses 1500 salariés, frémit : trois cas potentiellement positifs au Covid-19 parmi ses salariés sont déclarés !

L’intersyndicale Sud-CGT-CGC appelle à l’arrêt de la production, jusqu’à la fin de la crise sanitaire.

« L’usine cesse son activité au 17 mars, suite aux pressions syndicales et à une vague massive de salariés qui se lancent dans des débrayages et font jouer leur droit de retrait. La quasi-totalité des ouvriers y ont participé. », témoigne Yannick Angladès, délégué syndical CGT du site. « Mais dès le 25 mars, la direction a voulu faire redémarrer le site, avec des mesures clairement insuffisantes pour garantir la protection des salariés »

Selon les syndicats, des pressions gouvernementales seraient exercées pour que le site reprenne un certain niveau d’activité. Surtout, le constructeur Volvo attendrait une importante commande de bougies de préchauffage que seul le site ruthénois est capable de produire dans le monde chez le groupe Bosch. L’autre site qui en a les capacités se trouve en Inde, mais il est à l’arrêt total sur décision gouvernementale pour contrer la pandémie. Mais les ouvriers de l’Aveyron ne comptent pas être sacrifiés sur l’autel d’une production non-essentielle ! D’autant que, selon Pascal Raffanel, le délégué CFE-CGC, « beaucoup d’éléments n’ont pas été pris en compte comme les outillages utilisés en commun, qui peuvent être des vecteurs de contamination au Covid-19. »

« Nous refusions de reprendre notre poste pour une activité non prioritaire. La question aurait été différente si nous produisions des pièces pour des respirateurs médicaux comme PSA. Le seul équipement personnel que la direction prévoyait pour le personnel était un stylo, pour qu’ils puissent appuyer sur les touches d’une machine sans entrer en contact direct avec elle !”, reprend Yannick. « L’intersyndicale, avec l’appui de la médecine du travail, pointe l’insuffisance des mesures prises. Et on obtient un report de la date de reprise au premier avril, avec des mesures garantissant une certaine distanciation sociale ! »

A nouveau, les organisations syndicales jugent les mesures insuffisantes, et contraignent la direction à en prendre de nouvelles : si la revendication unanime de non-reprise avant la fin du confinement ne sera pas respectée, quand l’annonce d’un retour au turbin tombera le 4 avril, la direction aura été contrainte par la mobilisation à s’engager sur des mesures plus énergiques : le 8, lors d’un Conseil Social et Économique extraordinaire sur le site, elle dévoile disposer de stocks de masques chirurgicaux et FFP2 !

La CGT fait pression pour le maintien des salaires à 100% chez les sous-traitants !

Aujourd’hui, la production est relancée dans deux des ateliers de fabrication, pour les buses et les bougies. D’après Yannick, « sur les 1300 salariés du site, on en a entre 4 et 500 qui ont repris le travail sur place, plus 100 ou 150 qui font du travail administratif et sont en télétravail. Sur les ateliers qui ont redémarré, on a entre 30 et 40 % d’absentéisme, pour garder les gosses, ou venant de collègues qui ont des problèmes de santé trop lourds pour prendre des risques, même petits. On a obtenu une réduction provisoire du temps de travail, avec maintien des salaires complets, même pour le personnel en activité partielle. Ce qui assure la possibilité de faire tourner différentes équipes qui ne se croisent que très peu sur le site industriel. Jusqu’à la fin du mois de mai, on est passé de 8 à 6 heures de travail journalier. »

Pour la plupart des activités, les salariés disposent maintenant de masques chirurgicaux, 2 par jours, mais la direction a fait des stocks et il ne semble pas y avoir de problèmes pour en avoir en plus si besoin. Et pour les postes où le travail se fait en équipe, des masques FFP2 sont fournis ! A partir de la date de déconfinement, la semaine prochaine, les ateliers de production d’injecteurs vont être remis en marche, et petit à petit l’usine toute entière va se remettre en route.

Reste un des gros chevaux de bataille du syndicat CGT : « Les salariés des sous-traitants du site ne bénéficient pas du maintien des salaires à cent pour cent, seulement à 84 %, comme ceux du restaurant de l’usine géré par la société API Restauration.  Le syndicat a un droit de vote sur le renouvellement des contrats avec les sous-traitants, et refuse d’apporter le sien à API pour ces raisons. Il faut savoir qu’en cas de changement de sous-traitant, tous les emplois seraient maintenus. »

Des centaines d’emplois menacés, des salaires en baisse !

Le taux d’équipement en véhicules diesels en France a chuté de 73% en 2012 à 47% fin 2017. Un climat social lourd pèse au sein de l’usine Bosch de Rodez, menacée depuis des mois par la chute du marché du diesel en Europe, et l’absence de volontarisme d’un groupe peu soucieux d’éviter le dumping social. Les deux lignes de production d’injecteurs pour moteur diesel ancienne génération ont été remplacées par seulement une seule ligne de production nouvelle génération face aux nouvelles normes européennes anti-pollution. Ce qui pourrait à terme menacer des centaines d’emplois. Et de nombreux habitants de la région se sentent également très concernés par la fragilisation de ces bassins d’emploi : en avril 2019, ils étaient plus de 2000 à manifester sur Onet-le-Château en soutien aux ouvriers de la filière automobile !

« Un accord de transition a été signé entre la direction du site et les autres syndicats représentatifs, qui prévoit une absence de licenciements jusqu’à fin 2021, avec une direction qui s’engage à chercher activement des pistes de reconversion en dehors de Bosch », nous explique M. Angladès. « En échange de quoi, le coût résiduel pour l’entreprise des mises en activité partielle est partagé entre les bénéfices de la boîte et les salariés, sous forme d’augmentation du temps de travail pour le même salaire par exemple. C’est une des raisons pour laquelle la CGT a refusé de signer l’accord : les salariés font tourner l’entreprise depuis des décennies, lui permette de vivre, ce n’est pas à eux de payer, même partiellement, les déficiences de la direction en terme de stratégie industrielle ! » «Nous allons toucher 97 % du salaire, et subir la perte de l’intéressement et des primes. Sur l’année, un salarié va perdre de 1 500 à 2 000 €», ajoutait Cédric Belledent, syndicaliste à SUD, au moment de la signature de l’accord.

Par ailleurs la CGT souhaite que le site industriel reste dans le giron du groupe allemand : « les salariés y ont acquis des droits relativement avantageux par rapport à d’autres boîtes, et ce n’est pas tombé du ciel, c’est venu d’une tradition de lutte, avec des ouvriers qui ont payé de leur investissement, de la disparition de leurs salaires pendant les grèves. Or, avec la loi qui obligerait les partenaires à reprendre les salariés aux mêmes conditions de travail, ces derniers seraient protégés pendant deux ans : passé ce cap, les repreneurs seraient libres d’imposer les conditions initiales de leur entreprise. C’est donc la porte ouverte à des régressions sociales ! »Avant d’ajouter, pessimiste : « Bosch ne veut plus investir sur Rodez : ils regroupent les ateliers pour libérer des locaux. »

Un groupe de réflexion industriel incluant les syndicats a été formé à l’initiative de la direction. Avant la pandémie, le secteur de l’aéronautique était très mis en avant dans ces recherches, mais maintenant il s’est écroulé…

En plus de cette équipe dédiée en interne, le groupe allemand a mandaté le cabinet Alix Partners pour développer des pistes de diversification. Sur 812 entreprises contactées, seulement huit ont répondu avec un débouché sur des discussions actives, principalement pour des activités de sous-traitance. Un chiffre assez faible qui inquiète les syndicats, qui pensent voir se profiler un plan de départ à la retraite anticipé.

« Cela n’a rien d’extraordinaire d’évoquer cette hypothèse dans le contexte dans lequel nous sommes. Il y a eu des réflexions dans ce sens par le passé, mais je n’ai pas de commentaire à apporter à ce sujet », déclarait le dirigeant du site au journal La Tribune le 11 mars, juste avant le confinement.

Par ailleurs le syndicat du site de Rodez se greffe à des inquiétudes plus larges sur la politique industrielles française. Ces questions de politique industrielle sont vitales pour la vie sociale des classes populaires du département, et sur la question d’une large mobilisation, la CGT déclare être en lien avec le site de la Sam à Decazeville, un autre employeur important de la région, et qui voit lui aussi ses emplois menacés, entre plans sociaux avortés et redressement judiciaire.

Dans ce contexte, le syndicat s’indigne de ce que les subventions d’État aux grandes entreprises ne soient pas conditionnées, ou si peu, à une absence de dumping social. Voir suspendues à ce dumping social, appelé « effort de compétitivité » en novlangue néolibérale ! L’exemple de Renault est frappant : alors même que le constructeur automobile s’apprête à vendre des concessionnaires, sur Nîmes et Montpellier notamment, et qu’un mystérieux et inquiétant « plan d’économie » interne supplémentaire de 2 milliards d’euros était déjà à l’étude avant le confinement, le gouvernement octroie à l’entreprise une garanti sur des prêts à hauteur de 5 milliards ! Et exige en contrepartie du groupe encore plus de ces fameux « efforts de compétitivité », demandant au groupe qu’il n’ait pas de tabous en matière de restructurations

La CGT estime que les prêts perçus par Renault avec garanties de l’État pendant la crise de 2008-2009 ont « servis à financer des délocalisations. »Encore en 2019, le groupe délocalisait la production de la nouvelle Clio en Turquie et en Slovénie, provoquant l’inquiétude des 4500 salariés du site Renault Flins dans les Yvelines !

Pour Yannick Angladès, « il serait révoltant que, d’une manière ou d’une autre, l’argent public tiré des poches du contribuable serve encore une fois à baisser ce qu’ils appellent le coût du travail, c’est-à-dire nos salaires ! Et pour le moment, aucune garantie de l’État dans ce sens, le discours ambiant est même très inquiétant ! »

« En attendant », poursuit le syndicaliste, « le déclin du site est enclenché face à cette absence de garanties de la direction : on perd en moyenne une centaine de salariés par an, les plus prévoyants, les plus angoissés ou les moins protégés cherchent à se caser ailleurs ! » Les effectifs sont passés de 2 300 salariés à 1 500 en quelques années.

« Les bouseux trop payés vous saluent »

Le 27 février dernier a eu lieu à l’usine Bosch le Comité Social et Economique qui rassemblait autour de la table représentants du personnels et direction. A cette occasion, ont été présentés les travaux d’audit réalisés par le Cabinet Alix Partners dont le but serait de trouver des partenaires industriels pour s’implanter sur le site de Bosch. Le problème pointé par le cabinet ? Le positionnement géographique de l’usine et ses « difficultés d’accès », des salaires « trop élevés » et surtout un « climat social trop intense », l’usine de Rodez est trop rouge ». Des propos qui font bondir le syndicat…

« Pour la CGT, ces propos sont inqualifiables, depuis les années 60 une multinationale comme Bosch est implantée ici et nous avons lors de ces décennies livré le monde entier sans que cela ne pose le moindre problème. Dire que nos salaires sont élevés sans mettre en parallèle que nous travaillons dans un groupe qui dégage des milliards de bénéfices, c’est honteux… », commente Yannick Angladès. Le syndicaliste tient à évoquer la mobilisation qui s’en suivra, signe selon lui de la même combativité sociale qui a valu aux salariés leurs conquis sociaux, et des conditions de reprise après le pic de l’épidémie à peu près décentes : « Le lendemain matin, entre 100 et 200 personnes étaient rassemblées devant le site pour disposer des bottes de paille sur les places de stationnement réservées à la direction et leur faire une  haie de déshonneur en signe de protestation, avant le début d’un autre comité qui a eu lieu à 10h pour discuter des prévisions des volumes des productions pour les deux ans à venir. Avec cette banderole accrochée pour clamer notre sentiment, « Les bouseux trop payés vous saluent ! » » Comme un écho aux déclarations de Benjamin Griveaux sur « la France qui fume des clopes et roule au diesel », juste avant le début de la mobilisation des gilets jaunes…

La CGT propose de produire des masques

Quoi qu’il en soit, la CGT se pose aussi en force de proposition : « Au vu des manques de notre société, éclairés par la crise du coronavirus, le syndicat va essayer d’appuyer dans les prochains mois des projets de reconversion industrielle dans la fabrication locale de matériel médical. », assène Yannick.

De manière plus immédiate, proposition est faite à la direction, par la même CGT, d’ouvrir des chaînes de production de masques homologués, pour relancer l’activité d’une manière utile et solidaire.

«  La direction a proposé de monter deux postes dédiés à la fabrication de masques chirurgicaux pour fournir les salariés de l’usine, initialement pour une production prévue de 6000 masques par tranche de 24 heures. », nous explique M. Angladès. « Mais cet objectif a été revu à la baisse, avec un seul poste produisant 2000 masques seulement par jour, pendant 6 semaines. L’argumentation de la direction : en Allemagne il existe des chaînes de production qui en produisent au total 120 000 par jour, de quoi subvenir aux besoins des salariés du groupe en Europe. Alors nous on demande à ce qu’au moins une de ces chaînes soit déplacée dans l’Aveyron, pour répondre à la fois à la crise que connaît l’industrie de diesel et qui menace à moyen terme nos emplois, et à la crise sanitaire. On pourrait produire des masques également pour les personnels soignants et les employés du secteur social du département. La direction ne veut pas se lancer là-dedans, parce qu’il y a une faible plus-value commerciale sur cette production, et ils n’ont pas l’air très sensibles à l’argument de l’utilité sociale ! De plus, faire sortir les masques de la boîte obligerait à les produire homologués, ce qui n’est pas le cas actuellement, et ça représente un coût supplémentaire, moins de bénéfices pour la direction. »

Et comme le gouvernement dit avoir pris la mesure de la nécessaire relocalisation de certaines activités, la CGT prend le ministre de l’Économie Bruno Le Maire au mot et lui propose de contraindre Bosch a relocaliser l’emploi en France. Une double proposition qui paraît hautement raisonnable, alors que beaucoup des manques auxquels le France a dû faire face pendant cette crise son liés à l’extrême division internationale du travail, et au blocage des chaînes de production et d’exportation par les nécessaires mesures sanitaires prises par les États, en Asie du Sud-Est notamment…

La CGT de l’usine ruthénoise en profite pour dérouler quelques une de ses revendications. Au travers des aides étatiques, donc de l’argent public,  favoriser le maintien des emplois qui existent dans l’industrie aveyronnaise, tout en inscrivant dans la transition écologique les motorisations du futur. 

La lettre se termine par une proposition de réduction du temps de travail pour mieux partager l’emploi, une vieille revendication du syndicat, et qui se veut aussi réponse profitable aux salariés à la crise de l’activité industrielle sur le site…

Publié le 09/05/2020

La reprise du travail : une autre bombe sanitaire ?

 

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

 

Alors que tous les regards se portent sur les risques d’une réouverture des écoles, la reprise de l’activité économique a tendance à passer en dessous des radars. Pourtant, des millions de salariés vont utiliser les transports en commun et les équipements individuels de protection font encore défaut. Professionnels de la santé au travail et fonctionnaires chargés du contrôle dans les entreprises s’inquiètent de cette reprise, malgré la publication d’un Protocole de déconfinement pour les entreprises.

 

Combien de millions de salariés vont-ils retourner sur leur lieu de travail à partir du 11 mai ? Dans quelles conditions de sécurité ? Avec quel impact sur la circulation du Covid-19 ? Ce sont quelques-uns des enjeux, mais aussi des inconnues du déconfinement. « À ce stade, nous ne sommes pas en mesure d’avoir ces éléments chiffrés », admet le ministère du Travail. Pourtant, sans connaître le nombre de salariés concernés par la reprise de l’activité économique, pas de réelle évaluation possible de l’impact sanitaire d’un retour sur les lieux de travail. Selon qu’ils seront 5, 10 ou 15 millions, le nombre de points de contact en sera profondément modifié.

« Dans mon secteur, je n’ai pas vu d’entreprises qui disent qu’elles ne reprendront pas », explique Camille Planchenault. L’inspecteur du travail et délégué syndical Sud-Travail s’attend à voir repartir près de 70 % de l’activité économique du pays : « les chantiers reprennent, les services et l’industrie aussi ». Même constat pour Jean-Michel Sterdyniak : « dans le bâtiment, il est prévu que le travail reprenne progressivement le 11 mai. Je pense qu’il y aura une période d’observation. Les salariés et les employeurs vont essayer de voir comment cela se passe ». Le médecin du travail et président du syndicat national des professionnels de santé au travail imagine cependant qu’un tiers des salariés du BTP pourraient reprendre le travail, dès le 11 mai.

Rien de surprenant à ce que la plupart des entreprises tentent de redémarrer leur activité. Le gouvernement comme le patronat défendent ardemment cette option. « Nous devons retourner au travail », indiquait Bruno Le Maire le 29 avril. « Maintenant, ce qui compte, c’est recréer de la richesse », affirmait en écho le lendemain Geoffroy Roux de Bézieux, le président du Medef. Une volonté également affichée à de nombreuses reprises par Muriel Pénicaud. La ministre du Travail n’a d’ailleurs pas attendu la perspective d’un déconfinement le 11 mai pour inciter à une reprise de l’activité économique. Début avril, elle vilipendait la fermeture des chantiers par le patronat du BTP qu’elle accusait de défaitisme.

 

Plus de 75 % des salariés ne télétravailleront pas

 

Le gouvernement a beau inciter les entreprises à faire un usage massif du télétravail, l’enjeu d’une reprise d’activité est d’abord un enjeu en présentiel, surtout pour les ouvriers et employés. Depuis le 17 mars, le travail à distance n’a en effet concerné que 25 % des salariés selon les données de la DARES, majoritairement des cadres. Soit environ 5 millions de personnes aux dires de la ministre du Travail. À la fois beaucoup, et en même temps peu, ramenés aux 26 millions de personnes pourvues d’un emploi en France. Sans oublier les chômeurs pouvant être amenés à chercher plus activement du travail à partir du 11 mai.

Et encore, le nombre de 5 millions de télétravailleurs devrait décroître. Même en région parisienne où la circulation du Covid-19 est très importante, une charte entre les collectivités locales et les organisations patronales envisage qu’une partie des salariés en télétravail retrouve le chemin des bureaux. Le 11 mai, leur nombre serait limité à ceux n’utilisant pas les transports en commun ou à qui l’isolement pèserait trop. Mais dès le 18 mai, 10 % d’entre eux pourraient reprendre une activité en présentiel, puis 20 % ensuite. Sur le reste du territoire, pas de charte à notre connaissance. Et ce, malgré son caractère pourtant non contraignant, et n’exposant à aucune sanction en cas de non-respect.

 

Des transports à hauts risques

 

Même si la région parisienne réussit à éviter un retour dans les transports de celles et ceux qui ont télétravaillé pendant le confinement, la question des trajets domicile-travail est loin d’être résolue à Paris comme dans les grandes villes. « La question des transports partout où il y a des métros est une question qui n’a pas été résolue », prévient le docteur Jean-Michel Sterdyniak. Une étude du Massachusetts Institute of Technology pointe effectivement le rôle du métro dans la propagation de la maladie dans la ville de New York. « Imaginer une reprise d’activité étendue, c’est exposer un grand nombre de travailleurs d’abord dans les transports et ensuite dans leur lieu de travail » critique le Syndicat national des professionnels de la santé au travail (SNPST).

Dans la capitale, la RAPT a annoncé le 24 avril qu’elle passerait de 30 à 70 % de ses capacités le 11 mai pour accueillir 8 millions de voyageurs au lieu de 12 en temps normal, tout en précisant qu’en cas d’obligation de distanciation physique ce chiffre pourrait être ramené à 2 millions. De son côté, la SNCF se concentre sur les liaisons de proximité et annonce 50 à 60 % de son trafic au 11 mai avec une place sur deux condamnées pour respecter une distanciation physique. Soit potentiellement la prise en charge de près d’un quart des 5 millions de voyageurs jour qu’elle enregistre habituellement.

L’inquiétude monte à propos de la probable grande affluence dans les transports à partir du 11 mai, et des risques qu’elle implique. Et ce même chez les patrons des entreprises de transport. Ceux de la SNCF, de la RATP, de Keolis et de Transdev ont écrit le 30 avril au Premier ministre, selon les informations du journal Le Monde, pour l’alerter d’une impossibilité à faire respecter les mesures de distanciations physiques. Autre problème : des syndicalistes de ces entreprises dénoncent des désinfections loin d’être systématiques et généralisées.

 

Un protocole plutôt qu’une ordonnance pour déconfiner

 

Pour ce qui relève des conditions de reprise sur les lieux de travail, le ministère du Travail a édité dimanche 3 mai un Protocole national de déconfinement. Celui-ci vient compléter 48 fiches de recommandation par métiers publiées au cours du mois précédent. Le protocole donne un mode d’emploi et fixe des obligations à chaque entreprise pour organiser son déconfinement. Il rappelle que le télétravail « doit être la règle chaque fois qu’il peut être mis en œuvre » pour éviter les risques d’exposition au virus. Lorsqu’il n’est pas possible, ce qui est finalement le cas dans la majorité des situations de travail, les entreprises doivent évaluer les risques et privilégier les mesures de protection collectives sur les équipements de protection individuels.

La liste des dispositions à prendre est conséquente. Par exemple : organiser des horaires décalés et limiter le nombre de personnes présentes en respectant un mètre entre chaque personne, soit 4 m2 par salariés, même si certains pays européens préconisent une distance supérieure. Les gestes barrières (lavage des mains, tousser dans son coude, etc.) sont rappelés comme restant la base de la doctrine du gouvernement en matière de lutte contre le virus. Y sont ajoutés diverses mesures comme l’aération toutes les trois heures des pièces fermées, la désinfection régulière des surfaces ou encore des recommandations pour les salariés suspectés d’être malades.

Mais comment comprendre que le télétravail doit être la norme, et qu’en même temps, une charte soit négociée entre le patronat et les collectivités en région parisienne pour ce même télétravail ? « Ce [le protocole – NDLR] n’est pas du droit. Si une entreprise ne respectait pas les 4 m², au final, il n’y aurait pas de sanction. Cela pourrait appuyer un référé devant un tribunal d’un salarié, mais ce n’est pas une infraction », s’agace Camille Planchenault, notre inspecteur du travail du syndicat SUD. Une interprétation à laquelle souscrit son collègue Julien Boeldieu de la CGT : « Le ministère présente des recommandations au lieu de rappeler quels sont les textes applicables, les sanctions encourues par les employeurs, et rappeler les droits des salariés ». Pour tous les deux : une sorte de « soft law », à la place du cadre contraignant du Code du travail en matière d’obligations des employeurs vis-à-vis de la santé de leurs salariés. Et clairement « un vieux rêve libéral d’avoir des normes à la place des réglementations » selon Camille Planchenault.

 

Hors de contrôle

 

« Il n’y aura pas des masques et du savon ou du gel hydroalcoolique partout. La distanciation physique n’est pas toujours possible », s’alarmait le Syndicat national des professionnels de la santé au travail le 30 avril. Pour les masques, il n’y en aura pas du tout, en tout cas des FFP2 ou chirurgicaux, toujours réservés aux professionnels de santé dans le protocole de déconfinement des entreprises édité dimanche. Seuls des « masques alternatifs » pourront être utilisés. « Ces masques n’ont pas été testés, il n’y a pas de norme. Si c’est mieux que rien, nous sommes très loin d’une protection pour les gens qui les portent » ne décolère pas le docteur Sterdyniak pour qui cette mesure n’est dictée que par la pénurie. Autre problème avec ce protocole pour le médecin du travail : « le ministère du Travail n’a prévu aucun contrôle de la réalité des mesures en entreprise ». Un rôle qui ne rentre pas dans ses attributions.

Alors, qui pour vérifier ? Les salariés ? « C’est très compliqué quand on est dans une petite entreprise de dire à son patron que les mesures ne sont pas respectées » objecte Julien Boeldieu, le secrétaire général du syndicat CGT au ministère du Travail. Alors, un représentant du personnel peut-être ? « Il n’y en a pas partout. La majorité des entreprises n’ont pas de représentant du personnel, car elles n’y sont pas assujetties » explique-t-il. Et même dans celles où il y en a, leurs moyens ont été drastiquement diminués avec la mise en place du Comité social et économique (CSE).

Que reste-t-il ? Normalement, l’inspection du travail ! Elle dont 50 % des observations portent en temps normal sur la santé et la sécurité au travail, déjà mal respectés par bien des employeurs. « Les consignes sont de ne pas trop aller chercher la petite bête auprès des employeurs pour ne pas freiner la relance de l’activité. On nous dit que notre rôle est de contribuer au soutien de l’activité économique », se désole Julien Boeldieu. Cerise sur le gâteau, alors que le gouvernement s’est bien gardé de rappeler les droits des salariés en matière de santé au travail, celui-ci aurait une oreille plus attentives aux demandes du patronat d’adapter le cadre de leur responsabilité pénale sur le sujet. Le 30 avril, les présidents du Medef, de la CPME et de l’U2P ont écrit une lettre commune au ministère du Travail en ce sens.

Publié le 08/05/2020

La banque centrale et ses enfants

 

Un ordre européen, sentant sa fin prochaine,
fit venir ses enfants, leur parla en dessins :
Travaillez, prenez de la peine, c’est le fonds qui manque le moins.

 

par Sandra Lucbert, (siteblog.mondediplo.net)

 

Il y a des dessins,
dans les articles du Monde ou bien du Figaro.
Il y a des décodeurs dans les journaux et puis à télé, c’est simple et puis c’est gai
 ; tout le monde est bien gentil,
en démocratie.

On va tout vous expliquer pourquoi on fait comme ça,
Pourquoi on ne va pas changer les règles européennes.
Et vous n’aurez plus peur.

On va vous faire un dessin, c’est d’accord ? Ça va pas trop vite ? Un dessin tout mignon, des institutions-bonhommes, des cubes drôlement sympas qui ont des attributs
Minimaux.
Une bouche contente ou pas, parfois une main — pour prendre ou donner de l’argent, prendre ou donner
des conseils, des notations.

Vous voyez, on a des artistes qui nous fournissent ces contenus solidaires en free lance
Pour vous expliquer pourquoi on ne va rien changer
Du tout.
«
 Dessine-moi l’éco », ça s’appelle.

Sur Youtube et Radio France aussi, on a mis des contenus pour la Nation apprenante
La Nation apprenante c’est vous, parce que vous apprenez tous les jours tous les jours,
Et nous, on vous explique tout tout tout,
Bien patiemment, en vidéo. Que ce soit plus marrant, d’apprendre ce qui ne peut être changé.

La vie c’est bien compliqué. Maman Lagarde, même si elle voulait, elle pourrait pas changer la vie. Maman Lagarde, elle peut pas aggraver la situation en nous laissant dépenser de l’argent.
C’est comme pour la circulation : vous, les enfants, vous avez envie de vous retrouver pour chahuter et faire des pâtés. Le virus, vous en avez marre. Alors on vous met un détecteur dans le téléphone et comme ça, on vous empêche d’aider le virus.
Pour la dette publique, c’est pareil : on va vous aider à vous protéger, on va tout vous expliquer.
Et vous n’aurez plus peur.

On va tout vous dire pourquoi face au virus il faut se serrer les coudes sans se toucher,
Mettre des masques même si on n’en a pas.
On va tout vous décrypter pourquoi les dépenses publiques il n’en faut pas, justement parce qu’il y a un virus méchant. Ce serait très très grave, les enfants, si on annulait les dettes, très très grave.
Vous comprenez
 ? Non, justement, mais on est là pour ça :
Pour vous expliquer.
C’est pour ça que maman Lagarde elle dit : on ne va pas racheter les dettes. Parce que c’est très dangereux. Et puis Bruno Le Maire aussi, il le dit, notre ministre des finances.

Il y a des questions très très compliquées dans la vie politique, les enfants, des qui font mal à la tête des enfants. Et puis il y a des choses très simples : des dangers, et comment s’en protéger. Ce qu’il y a quand on est parent c’est qu’on doit expliquer aux enfants comment elles sont,
ces choses de la vie qu’on ne peut pas changer.
C’est comme : si tu touches la flamme, tu te brûles et tu pleures
 ; si tu mets les doigts dans la porte, tu risques de te faire pincer très fort. C’est la vie expliquée aux enfants.
Il y a des dangers, plein de dangers. Qui pincent très très fort les enfants.
Mais les enfants, ils sont petits : les dangers, ils les voient pas, ils sont trop bas,
dans la société,
et trop fragiles aussi. La dette, c’est un grand danger qui pince très fort. Une fois brûlés, les enfants, ce sera trop tard pour pleurer.
Vous comprenez
 ? Il faut faire confiance aux grands.

Alors on va tout vous raconter toute l’histoire de la grosse banque.

C’est l’histoire de la grosse banque qui est là pour nous protéger de la dette.
Une grosse banque si grosse qu’on dit Banque Centrale Européenne : BCE. C’est elle qui fait la monnaie.
Aujourd’hui elle est indépendante, la BCE. C’est Maman qui la dirige.

Avant c’était pas comme ça, c’était pas bien avant, la banque centrale, elle dépendait de la France.
Sur le dessin qui bouge, regardez comme c’était pas bien, et comme c’est mieux maintenant :

D’abord on dessine la France et puis une route entre elle et la banque centrale, qui lui crée de la monnaie,
à la France.

Mais la grosse banque liée à la France, comme ça : qu’est-ce qui lui arrivait ? Il lui arrivait qu’elle dépendait de la France.
Et la France, elle était déjà pleine d’enfants agités comme vous. Du coup la grosse banque, avant, elle dépendait des politiciens qui veulent toujours vous gâter, les enfants agités, pour être élus, et qui dépensent dépensent dépensent et s’en fichent des autres.
Ça fait de l’inflation, ça va pas : avec l’inflation on se fait écraser par les prix des choses et puis les gens qui ont des choses plein de choses, eh bien, leurs choses elles valent plus rien, avec l’inflation. Alors ça va pas.

Donc dans l’animation, comme vous voyez, on efface la route entre la grosse banque et la France — qui est remplacée par l’Europe. Et la grosse banque elle s’appelle alors BCE ; elle, elle est indépendante, comme vous quand vous serez grands.
Elle est indépendante, ça veut dire qu’elle ne dépend plus de la France.
Ça veut dire qu’elle a changé d’amis, la grosse banque,
Maintenant elle joue avec les marchés financiers.

Les marchés financiers, eux c’est des grands ; pour eux, c’est fini les bêtises.

La France, elle, elle fait encore plein de bêtises.
Elle dépense elle dépense elle dépense.

Les marchés financiers, ils le savent : quand ils lui prêtent des billes, à la France, elle perd tout dans les parties. Elle est jamais concentrée, elle a plein d’émotions.
Et les marchés financiers, ils retrouvent pas leurs billes.
Alors ils lui disent : ma vieille, t’apprends à viser, sinon jt’en prête plus
 !
Et là, la France, elle peut plus jouer avec personne. Elle est bien embêtée.

La grosse banque, elle aussi elle est sage. C’est pour ça qu’elle quitte plus les marchés financiers. Ils se comprennent. Parce qu’avant d’être indépendante, c’était elle, la grosse banque, qui prêtait les billes. Elle en avait marre de la France.
Maintenant, avec les marchés financiers, les deux ensemble, ils disent à la France : ça suffit, tu vas un peu apprendre à les compter, tes billes. Sinon tu joues plus.

Toutes ces billes qu’elle a perdues, la France, c’est son déficit.
Et tout ce qu’il a fallu lui prêter, c’est sa dette.

Vous comprenez, les enfants, pourquoi c’est grave très grave, si on emprunte juste parce qu’on a peur ?
On pourra plus jouer avec personne. Vous ne voulez pas ça, les enfants : être tout seuls au fond de la cour
 ?

Voilà : la banque centrale, elle est indépendante, on ne peut pas la rendre aux petits enfants qui font des bêtises,
et c’est Maman qui la dirige,
Car elle sait mieux que vous les enfants,
Elle sait
Que ce sera terrible, après le virus, si la dette a explosé. Là on sera tout seuls et toute la cour ils parleront sur nous, ils riront, ils seront tous amis pas avec vous, vous voyez
 ?

Vous avez bien compris ? En démocratie, on fait ce qui doit être fait mais on explique tout bien pourquoi.

Même le président il vous parle bien gentiment pour tout vous expliquer.
Que vous n’ayez plus peur. Tous ensemble, on va tout vous expliquer pourquoi face au virus, il faut que vous renonciez à vos droits
les plus fondamentaux : vivre c’est une chance, si on compare avec les autres pays où ils ont moins de chance,
et meurent beaucoup beaucoup beaucoup.

Alors les grosses colères et les gros chagrins, c’est fini ; c’est l’heure
De faire ses devoirs.
Allez, les enfants, maintenant, on retourne travailler.

 

Sandra Lucbert

Auteure de littérature, actuellement en résidence au Cneai avec le soutien de la résidence Ile de France (voir ici).

Publié le 07/05/2020

 

POUR CONSTRUIRE UN MONDE NOUVEAU,

RETROUVER LES CHEMINS DE L’ESPOIR .

(Par OLIVIER GEBUHRER et PASCAL LEDERER)

* Nous sommes communistes et nous le disons : nous sommes inquiets. Ce qui suit se veut une incitation à la réflexion.  Nous ne voulons pas de la réédition d’un scénario catastrophe. Les luttes sociales, écologistes , féministes  sont indispensables. A elles seules, aussi importantes qu’elles puissent être pour la construction de la conscience collective, elles ne conduiront pas à créer l’alternative nécessaire. Nous ne voulons ni d’un gourou ni d’une promenade en solitaire. La réinvention nécessaire des partis politiques n’a pour nous rien en commun avec une dissolution dans une méta organisation aux contours fumeux. Si ce qui suit est entendu comme la contribution politique de militants qui n’ont rien abandonné mais qui « avouent avoir vécu », nous aurons atteint notre but. [1] 

I

1)L’angoisse, les tensions de tout ordre du confinement, vont progressivement laisser place aux hommages publics, à l’expression des souffrances liées à la perte d’êtres chers, au travail de deuil et aussi à l’espoir de la renaissance à la vie de notre pays. Ce moment devra être respecté.[2] 

  2) Pendant la période terrible qui a frappé toute l’humanité, à  divers degrés, tous les peuples du monde auront fait la cruelle expérience de la logique du profit contre l’humain. Elle provoque drames, conflits meurtriers et catastrophes impliquant des souffrances de tout ordre. Elle se montre incapable de répondre aux défis nouveaux qui décident de l’avenir de l’humanité comme de la planète.

Le coronavirus n’est pas la cause de la crise de civilisation dont nous sommes témoins, il en est, avec la crise climatique, l’un des révélateurs. [3] 

3) Aujourd’hui, toutes les attentions, les colères légitimes sont focalisées sur les systèmes de santé au sein desquels la France, malgré les coups portés depuis trois décennies se montre malgré tout capable de résister grâce au dévouement, à l’héroïsme de nos personnels soignants et au maintien des missions de service public. On redécouvre ainsi l’indispensable nécessité d’un service public de santé, échappant aux lois du marché, englobant toutes les dimensions y inclus celles liées au médicament.

4) Le droit à la santé, comme d’autres droits nouveaux devront être proclamés « biens communs de l’Humanité »[4]  et trouver leur traduction institutionnelle (droit à l’éducation, à la culture, à un environnement sain, au sport, droits nouveaux d’intervention, d’organisation professionnelle et syndicale….) .

5) Dans tous les secteurs d’activité vitaux, le rôle des femmes s’est montré crucial. Préparer demain suppose une reconnaissance nationale complète de leur rôle dans une société où l’humain doit primer. 

Mais si la focalisation actuelle sur les aspects sanitaires est compréhensible elle ne saurait dissimuler le fait que c’est l’ensemble des constituants d’une civilisation qui est convoqué.

Cette épreuve s’appuie sur plusieurs dimensions entrelacées : sanitaire, écologique, sociale, internationale.

6) La gouvernance mondiale devra être revisitée profondément à partir de ces dimensions. En particulier, l’ONU comme toutes les organisations mondiales qui en dépendent, devra être mise en mesure d’effectuer des missions trop longtemps tombées en déshérence. Ses résolutions, notamment celles qui sont relatives au respect des droits fondamentaux des peuples du monde, devront être mises en œuvre sans délai et l’ONU doit en recouvrer tous les moyens. Notre pays a le devoir impératif de s’y impliquer.

7) Les engagements planétaires relatifs aux mesures visant à préserver l’humanité de la catastrophe climatique devront être renforcés et mis en œuvre avec détermination, contrôle démocratique et évaluations régulières sans préjuger d’autres mesures importantes qui pourraient à la fois voir le jour et correspondre à des exigences majoritaires.  

8) Tirer toutes les leçons de la pandémie s’impose à tous et à toutes. C’est particulièrement le cas des dirigeants de l’Union Européenne et c’est évidemment celui de ceux de notre pays. Certaines déclarations, dont celles de Emmanuel Macron, semblent aller dans ce sens. Comment nos compatriotes pourraient -ils y être insensibles ? Des déclarations de cette nature ont toutefois vu le jour dans un passé récent sans que les actes ne suivent ….

 Nous sommes lucides : à nouveau, les voix des plus acharnées à détruire les fondements des services publics, à renforcer les pouvoirs sans partage des banques et des compagnies d’assurance sur notre vie, à détruire l’environnement, à préserver coûte que coûte profits des actionnaires et flux financiers spéculatifs, se font entendre quotidiennement : telle est l’expression des premiers responsables.  Leurs propos, jusqu’à ceux entendus aux Etats Unis d’Amérique, à la limite de la monstruosité, s’acharnent à préparer l’opinion à des cures nouvelles et dévastatrices d’une austérité sans fin. En France, ces dispositions ne peuvent que s’accompagner d’autoritarisme renforcé, d’atteintes profondes aux droits et libertés fondamentales, de xénophobie, de discriminations sociales et racistes.  Nous n'en doutons pas :   le pouvoir actuel cherche les moyens d’un renouvellement de son mandat acquis déjà une première fois dans des circonstances exceptionnelles, mettant en pleine lumière les terribles effets de l’absence d’alternative à gauche. [5]

1) Nous l’affirmons : on ne construira pas un monde réellement nouveau[6]  en se pliant aux exigences des forces « qui n’ont rien compris et rien appris ».

2) Le rôle de la BCE doit être le financement direct des Etats et non du système bancaire. Les traités de libre-échange, tel le CETA doivent être dénoncés. Les règles d’airain des traités européens, particulièrement celles qui prétendent régir l’endettement public, la concurrence, le commerce, d’autre part le rôle du FMI et de la Banque Mondiale devront être profondément modifiés pour répondre aux immenses besoins des populations. L’annulation de la dette publique en Afrique notamment est une exigence immédiate.[7] 

3) Evoquer le rôle central des services publics ne suffit pas. Les considérer comme une charge, un coût, et les réduire à une fonction régalienne est l’antipode de la réponse indispensable à la crise dont le système de santé, après bien d’autres et avec d’autres, a été le révélateur.

 Ils doivent être les moteurs comme les garants de l’intérêt commun. Ils doivent garantir le statut des personnels qui les servent, en en faisant des citoyennes et citoyens à part entière disposant des droits nécessaires à l’accomplissement de leurs missions, sans subordination à la raison d’Etat. Ils doivent disposer des moyens stables et récurrents d’assurer la totalité de leurs missions.

4) Pour les forces de progrès, les forces de gauche, les forces qui se réclament d’une transformation sociale au service de l’Humain, le défi est historique.

Aucune de ces forces ne peut imaginer être seule en mesure d’assurer l’alternative politique dont le besoin se fera sentir de façon aiguë.  Aucune de ces forces ne peut prétendre, seule, à disposer des solutions à mettre en œuvre pour ouvrir à nouveau la perspective des « Jours heureux ». Mais toutes peuvent et doivent y contribuer. Ensemble. [8] 

5) Même alors qu’elles y seraient prêtes, et cela urge, même alors qu’elles seraient disposées à abandonner les querelles byzantines, les chapelles et les egos, leur mise en commun nécessaire, essentielle, n’y suffira pas.

6) Tout nous semble imposer de créer les conditions d’une puissante vague d’initiative populaire et démocratique. Tout nous semble imposer que nos compatriotes trouvent, dès le « jour d’après », les lieux de confrontation, de contribution, de décisions qui jusque-là dans toutes les expériences antérieures ont fait si cruellement défaut. Investir tous les lieux de communication permis par les moyens numériques s’impose. Ils ne sauraient remplacer les échanges directs ni faire oublier la fracture numérique qui prive nombre de nos compatriotes des couches les plus populaires d’expression individuelle et collective. [9] 

 7 ) « S’unir, s’exprimer, confronter pour construire du commun » doit devenir impératif pour toutes et tous.

8) Que faire ? Que proposer qui ne soit pas la réédition cocasse et tragique d’un passé fût-il glorieux ? Que dire de nouveau qui ne soit pas la source de nouveaux échecs, de nouvelles illusions et désillusions ?

 Personne ne part de rien. Etudier mieux ce qui a été la caractéristique de grands moments ou d’initiatives malheureuses est, nous semble-t-il, la première des exigences. Il ne manque pas d’expressions pour se référer au CNR à titre d’exemple. Sachons distinguer le contenu de l’étiquette. La droite politique et les forces qu’elle représente sortaient de l’Occupation affaiblies ou discréditées. Les éléments d’un courant de droite sociale s’étaient affermis dans la Résistance à l’occupant nazi. L’idée d’une reconstruction nationale était très largement majoritaire.  L’idée d’une « voie française au socialisme » s’était manifestée par un éditorial fracassant au Times. Aucune de ces caractéristiques ne se retrouve dans la situation actuelle où la dimension nationale est indissolublement liée aux aspects mondiaux et européens et où le courant social de la droite politique en France n’existe plus qu’à l’état de trace. Les dangers qui menacent l’existence même de l’Humanité comportent celui que représentent les forces de l’obscurité fasciste qui relèvent la tête, mais ce qui domine c’est la menace de l’anéantissement nucléaire et celle de la catastrophe climatique. Le désarmement nucléaire global est à l’ordre du jour comme l’est la réduction drastique des émissions de gaz à effets de serre. [10]   

 9) Si, comme nous l’avons dit, tout nous semble imposer de créer les conditions d’une puissante vague d’initiative populaire et démocratique et donc d’en créer les lieux d’expression, de confrontation et de décision dans la plus grande variété possible, comment les concevoir ?

10) Nous pensons devoir aller au-delà de souhaits vagues et formuler quelques principes directeurs. 

 11) Dans ces lieux nouveaux, les militantes et militants organisés s’y exprimeraient avec la volonté d’accepter les conditions du débat public démocratique. Importantes, leurs contributions ne sauraient revêtir par avance aucune autorité de principe. Partout, la règle reconnue et acceptée devrait être l’autorité de l’argument, l’expression d’une volonté largement majoritaire. [11] 

12) Les courants et sensibilités qui aspirent à des transformations profondes du système social, économique, politique, ont, ensemble des points communs et des différences, voire des désaccords. Les premiers ne sont pas plus importants que les seconds. Leur nature n’est pas la même. La diversité des approches ne crée pas par elle-même une dynamique populaire nouvelle, son moteur est constitué du travail respectueux de cette diversité.[12] 

13)   Il nous semble, dans cet esprit, que toutes les forces disponibles, associatives  syndicales, politiques devraient être convoquées : collectivités territoriales de gauche et écologistes, élus de gauche et écologistes départementaux et régionaux pourraient mettre locaux et moyens à disposition de ces lieux citoyens nouveaux, y apporter leur expérience en tant que de besoin. [13] 

14) Ne serait-il pas, dans ce même esprit, envisageable de constituer au niveau national, un Conseil National citoyen – ou toute autre forme assurant les mêmes missions – comportant à la fois, dans des proportions à déterminer, forces politiques, associatives, forces de l’économie sociale et solidaire, féministes, et syndicales d’une part, citoyen(nes)s non organisé(es)s de l’autre ? [14] 

15) Cette structure nationale ne se substituerait pas aux formations politiques existantes, qui gardent leur personnalité propre et leur capacité d’initiatives.

16) Les débats du Conseil National CITOYEN doivent être publics, avec pouvoir d’animation locale. Il devra avoir pour première tâche de stimuler, collecter et diffuser les expressions populaires locales avec le souci majeur d’ateliers législatifs, c’est-à-dire l’écriture des fondements de textes à vocation législative.[15] 

Fédérer, impulser, rassembler, telle devrait être sa mission à l’antipode d’enjeux de pouvoir. 

17)Au vu d’expériences passées, la constitution du Collège citoyen revêt une importance toute particulière. Votation citoyenne à partir des lieux locaux, désignation par les assemblées citoyennes régionales, tirage au sort …, toutes les modalités peuvent être envisagées si prévaut l’expression majoritaire de la volonté de s’impliquer dans le travail commun.[16] 

De telles initiatives seraient, à notre sens, en mesure, de façon offensive, de battre en brèche le scénario catastrophe mûrement réfléchi visant à sauver les ressorts d’un système, le capitalisme, qui moins que jamais ne peut prétendre assurer un avenir pour les humains et la planète. Nous vous convions à y réfléchir avec nous.

Commentaires de Pierre Bachman. Le 1er mai 2020.

D’accord avec l’esprit et le souci du texte d’Olivier et de Pascal : il s’agit d’inventer vite du neuf et de créer du mouvement dans les idées, dans les actes et dans les actions. Il y a des basculements idéologiques à engager, organiser et gagner. Mais il y a aussi quelques écueils à éviter :

  • Éviter « l’entre soi » des militants « avertis »[17]  qui ont déjà l’habitude de se rencontrer, d’échanger, de se confronter sans pouvoir, trop souvent, aller au-delà. Cet « entre soi » est très souvent protestataire ce qui construit une « bonne conscience » qui reste enfermée dans le terrain de jeu capitaliste. Cette « bonne conscience » n’est pas « conscience » de ce qu’il convient de faire, mais un piège incapacitant qui permet de moins en moins d’atteindre des masses critiques d’idées et d’action[18]  permettant la moindre victoire.
  • Ce dépassement est un effort stratégique à réaliser si l’on ne veut pas rééditer les échecs antérieurs comme ceux des « Collectifs Antilibéraux » ou des assemblées citoyennes du « Front de gauche » qui ont été incapables de s’autogérer, de générer du mouvement car, en leur sein, beaucoup trop de personnes ou de forces s’érigeaient en pôle dirigeant avec une culture trop étroite d’organisation plus que de transformation et d’invention de nouvelles pratiques.
  • Ceci ne veut pas dire le grand happening inorganisé mais pose de façon aiguë la question dialectique de l’écoute, du mouvement, du contenu, du sens, des objectifs, des moyens et des critères permettant de vivre une transformation qualitative et quantitative des rapports idéologiques et des rapports de force. Tout ceci devrait s’appeler une « démarche de dépassements ». Objectivement, elle peut s’engager dans un certain « entre soi » par la force des choses, mais elle ne peut y stagner sous peine de s’éteindre ou de rester sur le mode de véhémence protestataire de la « bonne conscience ».
  • « Dépassements » se conjugue au pluriel car il en est de nombreux à opérer : individuels, collectifs, culturels, intellectuels etc. Les références nostalgiques aux « repères » du passé sont certes intéressantes mais ce n’est pas en les fantasmant que nous cheminerons. Notre vision doit porter loin et créer du désir. Le CNR c’est bien… mais l’aventure de demain nécessite beaucoup d’inventivité.

Alors, du « passé ne faisons pas table rase » mais, au risque de devenir des conservateurs du musée de l’histoire, il faut « du présent faire un souvenir de l’avenir » car c’est dans les contradictions du présent, leur compréhension et les luttes qu’elles doivent susciter, que demain doit être fait.


Cet avertissement a du prix. Il dit en peu de mots l’ampleur de la tâche. Touché par la gentille allusion à Neruda !

Les auteurs sont des êtres délicats

Se reconstruire comme force révolutionnaire, cela demande de nettoyer notre langage et notre pensée. Dans cet alinea il y a malheureusement un « quiproquo » de taille : « la logique du profit contre l’humain ». Ce qui est devant nous, ce à quoi nous nous attaquons, ce n’est pas seulement une logique. Qui dit logique réduit la dimension du problème. Une logique c’est un enchaînement de propos, de projets, de pensées... La logique est émise par une personne, un groupe, une classe. Ces derniers sont susceptibles d’en changer. C’est du même ordre qu’un programme, ou une politique. Notre visée à nous n’est pas seulement de combattre une logique : elle est d’aider de grandes masses humaines à « s’extraire de rapports sociaux » étroits et mutilants, et à s’ « installer », ou se positionner dans des rapports de production et des rapports sociaux nouveaux. En tout cas on ne peut soupçonner les auteurs d’une pensée infantile qui ferait du virus ou du réchauffement une arme consciente de la classe dominante (comme Monique Poinçon-Charmlot par exemple).

Idem j’ai des réserves sur cette notion de « biens communs ». Je considère qu’il vaut mieux réserver ce concept pour les ressources naturelles déclarées inaliénables et insusceptibles d’une appropriation privée. Comme l’air, l’eau, certains espaces naturels . Peut être aussi certaines productions de l’activité humaine comme les œuvres d’art, ou bien les résultats et controverses scientifiques, les sources des logiciels..Le droit à la santé et les autres droits essentiels sont d’une autre nature.

Scepticisme éclairé de militants d’expérience.

 

Oui ! les terribles effets de l’absence d’alternative à gauche

« Construire un monde nouveau » est à ranger au même rayon que la « logique du profit ».

Notre visée n’est pas de « construire un monde » ; cette ambition messianique n’est pas la notre. La notre devrait être plus modestement d’aider les gens exploités, dominés, aliénés, à s’affranchir pas à pas des positions subordonnées, infériorisées, limitées, souffrantes, mutilantes dans lesquelles ils sont assignés par des rapports sociaux dépassés.

La question centrale est de faire en sorte que la création de monnaie nécessaire pour redonner l’impulsion aux activités économiques utiles ne soit pas captée par la spéculation financière. Bien sûr redonner de l’air aux grands services publics, élargir leur champ de compétence (par exemple le fret ferroviaire, ou bien le renforcement d’une agriculture paysanne en proximité, … Mais surtout la question est celle de la conception de grands projets industriels, technologiques, scientifiques, de protection de l’environnement, de co-développement avec les pays éprouvant plus de difficultés.

Ici réside l’enjeu principal : comment faire participer les travailleurs et plus largement les citoyens à la conception de ces projets.

Aucune force ne peut prétendre seule ...etc. Oui ! dit crûment : allons nous assister à la dérisoire compétition pour voir qui pisse le plus haut et qui a la plus longue...

Souligné par Bachman. Bien sûr c’est l’essentiel. Trouver dès le jour d’après, les lieux où se confronter, contribuer, délibérer. Et sous quelle forme ?

Les auteurs font bien de rappeler que nous ne sommes pas en 1945. il faut donc créer et non invoquer « les jours heureux »

Aucune autorité de principe. Seule la force de l’argumentation et la volonté de contribuer à une expression majoritaire

Ne sous estimons pas les désaccords. Leur juxtaposition fait diversité mais en aucun cas ne favorise une dynamique populaire

Pour les assemblées élues, pour les élu-e-s : un rôle de facilitateurs et d’intercesseurs, et l’apport de leur expérience

Proposition majeure d’un conseil national associant forces organisées de différentes natures, et citoyen-nes inorganisé-es. Une composition mixte (proportions?)

Pour ce conseil national, un rôle d’impulsion, de collecte et de rediffusion. Ouverture d’ateliers législatifs.

Modalités de désignation du collège des citoyens non organisés

Comment éviter l’entresoi, pour atteindre des masses critiques

l’effet de masse critique dans le domaine des idées, et dans le domaine de l’action

Publié le 06/05/2020

Quatre hypothèses sur la situation économique

 

par Frédéric Lordon, (site blog.mondediplo.net)

 

Comme tout ce qu’il y a à dire sur la situation économique présente, etsséventuelles,issues,tiendrait difficilement en un seul texte, l’idée d’une sorte de (mini) série a semblé une possibilité, depuis la formulation de quelques hypothèses simples jusqu’à l’esquisse de voies de sortie, en passant par des essais de clarification du « problème » comme il se pose (ou comme on pourrait le poser). Pour l’instant on a en vue trois volets. On verra bien, en cours de route, s’il en vient d’autres, ou pas, et à quel rythme.

Hypothèse 1 : Ce qui vient est énorme

En matière d’économie, la seule hypothèse raisonnable d’où partir, c’est que ce qui s’annonce est énorme, titanesque et dévastateur. Alain Minc qui, début 2008, annonçait, pourtant après le premier coup de bélier de la crise des subprimes, que le système financier absorberait parfaitement ce choc finalement bénin et tout à fait dans ses cordes, prédit aujourd’hui que la crise sera relativement aisée à contenir et que « le système capitaliste ne va pas disparaître puisqu’il n’y a pas d’alternative ». Il a raison d’accrocher l’une à l’autre les deux propositions car, en effet, elles sont assez solidaires. Et finalement, en tout cas mises dans la bouche de Minc, porteuses d’espoir : car, providence logique, la boussole qui indique le Sud nous donne le Nord du même coup.

À l’évidence Mickey n’a pas idée de ce qui lui vient dessus. Il suffit pourtant d’avoir vu cette photo d’une interminable file d’attente pour une distribution de colis alimentaire le long d’une route à Clichy-sous-Bois pour avoir l’intuition que des seuils se rapprochent. Si le collapsus économique n’arrive que graduellement, comme de juste il frappe en premier les populations déjà les plus précaires. Les beaux quartiers feraient mieux de ne pas s’en indifférer comme d’habitude : ce pourrait n’être que des prémices. S’il est encore à distance, le reste va venir et pourrait bien les concerner. Macron voulait la disruption, il va l’avoir — mais pas exactement celle qu’il croyait. Pour que les cinglés du gouvernement aient envisagé d’envoyer les profs à la récolte des fraises, c’est que jusque dans leurs têtes, le spectre de lignes de production bien disruptées, dans le secteur de l’alimentation par exemple, a semé un léger trouble.

C’est qu’en cette matière, les files d’attente sont une chose, et les émeutes en sont une autre. On ne sait pas encore très bien si les inquiétudes qui commencent à planer sur l’approvisionnement ont surtout à voir avec des tensions objectives du côté de l’offre ou des pertes de revenus (non éligibilité au chômage partiel, revenus d’économie informelle mis à mal par le confinement). Mais on peut difficilement exclure que la chaîne agroalimentaire ne vienne à souffrir elle aussi, soit que les effectifs finissent entamés par la contamination, soit que se trouvent désorganisées les chaînes de main d’œuvre semi-esclavagisée qui peuplent sa coulisse, constituées de saisonniers est-européens ou nord-africains désormais interdits de déplacements, et que la production en soit atteinte (ce n’était pas encore le cas début avril dans le point de conjoncture de l’Insee). Un pouvoir devrait en tout cas savoir que les gens sont prêts à beaucoup de choses pour nourrir leurs gosses, et que le surgissement de la faim altère considérablement les données politiques générales.

Il n’est même pas besoin d’en arriver à ce genre d’évocations extrêmes pour mesurer convenablement l’effroyable dévastation qui est en route. Certains secteurs de l’économie sont mieux placés que les autres pour se la figurer : hôtellerie-restauration et spectacles vivants, par exemple, s’apprêtent déjà à ramasser comme jamais, parfois jusqu’à en être complètement atomisés. La mortalité générale d’entreprises, les petites en tête évidemment, s’annonce effroyable, les baisses de revenu terribles. Les dispositifs de chômage partiel ne sont grotesquement pas à la hauteur de la masse de détresses financières qui est en train de se former — à commencer hors-salariat.

Que, dans les têtes, l’angoisse économique rivalise depuis un moment avec l’angoisse sanitaire, c’est une évidence. De nombreuses personnes n’auront bientôt plus le choix qu’entre sombrer dans la misère ou bien en venir à des impayés systématiques qui, par effet de report entre agents, iront se propager n’importe où dans l’économie. Il n’y a pas trente-six manières, dans l’urgence, de maintenir les gens dans leur situation matérielle quand leurs revenus s’effondrent d’un coup, il n’y en a même qu’une : que la puissance publique vienne se substituer à eux pour assurer la continuité de leurs paiements essentiels.

Dans la foulée, on procéderait de même avec la fourniture des biens indispensables, énergie, eaux et télécommunications

Ainsi d’une caisse publique de compensation des loyers qui, soit abonderait les comptes des locataires éligibles, soit fonctionnerait comme guichet à l’usage des propriétaires, formule peut-être préférable qui permettrait de discriminer parmi ceux-ci et de mettre les plus gros, notamment les institutionnels, sous condition, eux aussi, d’éligibilité, ou de plafond de compensation (la puissance publique est bonne fille mais, quand ce sont de gros bailleurs privés qui ne se privent pas pour verser d’épais dividendes, c’est qu’ils ont de la marge pour absorber des pertes, à hauteur de quoi la caisse de compensation ne compensera rien).

Dans la foulée, on procéderait de même avec la fourniture des biens indispensables, énergie, eaux et télécommunications, dont les abonnés, sous condition de ressource bien sûr, seraient juridiquement libérés de leurs paiements, les fournisseurs demeurant astreints à leur prestation, mais pouvant, là encore, trouver la compensation auprès d’une caisse ad hoc, étant de nouveau entendu que cette compensation ne prendrait effet que dans des conditions semblables à celle des loyers : à savoir, après absorption par les bénéficiaires d’un manque à gagner égal par exemple au montant du dernier dividende payé.

Mais la situation des gens, ça n’a jamais beaucoup intéressé ce gouvernement. Lui a l’argent magique sélectif. S’il sort les milliards, c’est pour « sauver les entreprises » — il faut voir lesquelles et avec quelles contreparties… Pas de chance : ici la hargne sociale connaîtra la punition économique. En bonne logique keynésienne, le choc de revenu se convertit aussitôt en contractions aiguës des dépenses des ménages, resserrées sur le strictement indispensable à l’exclusion de tout le reste, donc, par totalisation au niveau macroéconomique, en un effondrement cumulatif de la demande qui précipite l’économie entière aux tréfonds — et les recettes fiscales avec. Ce qui laisse le choix entre le surplus d’endettement des transferts de charge opérés par les caisses de compensation et le surplus d’endettement entraîné par l’erreur de politique économique. À ceci près que l’un sauve les gens et l’autre les laisse crever. Le pire étant qu’aucun ne poserait de problème insoluble pourvu qu’ils soient directement financés par des concours de la banque centrale au Trésor, pour finir en dettes monétisées-annulées. Il est vrai que nous sommes sous euro… donc ils en poseront.

Hypothèse 2 : Anticapitaliste n’est plus une option

Mais il ne faut pas se raconter d’histoire : ces béquilles, même si elles voyaient le jour, ne nous sauveraient pas d’un choc terrible. Au reste, elles ne sont que bricolage interne à la grammaire fondamentale du capitalisme et, finalement, le moyen gentiment hétérodoxe de la reconduire sans y toucher. Or, précisément, la deuxième hypothèse suggère qu’on ne viendra pas à bout de ce dont il est en fait question en demeurant dans la logique des rustines.

Argument : « s’il n’y avait pas le virus, tout irait bien. D’ailleurs, tout allait bien »

Installer cette deuxième hypothèse demande cependant de rompre avec l’énorme implicite du commentaire ordinaire pour qui, finalement, il n’y a pas à proprement parler de « crise économique », de crise de l’économie : il n’y a que les conséquences économiques de la « vraie » crise, première et causale : la crise épidémique. Argument : « s’il n’y avait pas le virus, tout irait bien. D’ailleurs, tout allait bien ». En fait non, tout n’allait pas bien. Tout allait même très mal. Les travaux d’une infectiologie « écologiste », eux, le savent. Ils ne font pas de l’épidémie présente un fait originaire. Ils vont en chercher la cause, non dans la faute à pas de chance, mais dans le saccage capitaliste de la nature, le chamboulement des partages d’habitats entre humains et animaux qui s’en est suivi, et le champ libre ouvert à toutes les zoonoses (1). Seul le détour inhabituel par le virus empêche de voir que nous avons affaire à une crise interne au capitalisme — donc au sens propre du terme : à une crise du capitalisme.

La lutte contre l’écocide capitaliste avait contre elle de rester relativement abstraite : certes nous commencions à tenir à peu près l’idée que nous allons finir grillés/asphyxiés/submergés, mais nous avions encore la ressource de penser que ça n’était pas non plus pour tout de suite. L’accrochage saccage/épidémie, tel qu’il est en train de se préciser, change sensiblement la donne : « ça » pourrait venir plus vite que prévu. En fait, même, « c’ »est déjà là : Covid. À l’évidence nous n’en sommes pas débarrassés pour tout de suite, les réassurances de l’immunité acquise semblent fragiles, on prédit au virus des retours avec mutation. Et surtout, on voit que la poursuite du ravage pourra nous en faire venir d’autres et des plus moches — « si nous ne changeons pas nos modes de vie, nous subirons des monstres autrement plus violents que ce coronavirus », avertit Jean-François Guégan. Qui, précisément, travaille sur les relations santé/environnement.

À mesure que les connexions apparaissent (enfin) et que le Covid fait figure de répétition générale, nous savons un peu mieux à quoi nous en tenir. On est toujours aussi étonné de voir un journal comme Le Monde publier des propos d’une clarté aussi percutante sans jamais qu’on sente la moindre modification subséquente de sa ligne éditoriale — on n’ose pas dire de sa pensée. Car un esprit minimalement doué de logique entendrait d’abord « capitalisme » dans « nos modes de vie », puis, lisant qu’il y aura à choisir entre « les changer », donc « en sortir », ou bien nous préparer à « des monstres autrement plus violents », conclurait normalement que l’alternative offre soit de devenir anticapitaliste par raison, soit de demeurer entièrement con — et prématurément tout à fait mort.

Le temps approche où anticapitaliste ne sera plus une option. La nature est en train de nous offrir une occasion à « moindres » frais de nous en rendre compte. Nous aurions grand intérêt à la saisir. Et pourtant…

Hypothèse 3 : Pas eux

Et pourtant, il y a la troisième hypothèse, sans doute la plus robuste de toutes, qui est qu’aux mains d’une clique pareille, la probabilité d’être à la hauteur de la situation, même sous la forme minimale d’un virage-CNR autre que Potemkine, est rigoureusement nulle. Sous couleur de « démondialisation », on ré-internalisera les quelques productions essentielles destinées à nous épargner à l’avenir les humiliations présentes, et à rendre autonome un régime de production continue sous épidémie chronique. Et ce sera bien tout. Quand Le Maire en appelle à « un capitalisme plus respectueux des personnes, plus soucieux de lutter contre les inégalités, plus respectueux de l’environnement », comme il inviterait sans doute un tigre croisé dans la jungle à se mettre à la salade, et les entreprises du CAC 40 qui touchent le chômage partiel à la modération en matière de dividendes ; quand Darmanin organise des téléthons pour l’hôpital sans qu’il ne lui vienne un instant que le rétablissement immédiat de l’ISF, la suppression de la flat tax et du CICE ne sont plus seulement des évidences financières mais des évidences morales ; quand Pénicaud casse l’inspection du travail, dernière barrière contre le salariat à mort s’il le faut, nous connaissons exactement nos chances en matière de « jours heureux ».

À plus forte raison si l’on compte avec le chaos psychique de l’enfant, et sa propension à vivre dans la fantasmagorie de son verbe sans égard pour la réalité. « Que le CNR soit ! Et le CNR fut » : il est à craindre que les rapports des mots et des choses s’agencent de cette manière dans le Disneyland qui lui tient lieu de vie intérieure. Le souverain profère, ou prophétise, bref fait du bruit avec la bouche, et la réalité est. Par exemple : « Nous devons savoir aider nos voisins d’Afrique en annulant massivement leur dette ». Macron la montagne. Deux jours plus tard, G20 des ministres des finances, la souris : moratoire sur les seuls intérêts. Mais peu importe. Dans un psychisme ainsi « organisé », le réel ne peut atteindre les mots pour cette raison que les mots sont le réel. « CNR » a été dit, donc, quoi qu’il s’en suivra, « CNR » aura été fait. C’est dire ce qui nous attend. Mais la duplicité, accompagnée au sommet par les solutions psychiques de l’escapisme verbal, est comme la marque de fabrique de ce gouvernement. Récemment interrogé quant aux suites à donner à la crise présente, Macron répond qu’elle « n’enlève rien de ce qu’on a fait avant » et qu’« on rebâtira sur cette base-là ». « Nous allons prendre un grand tournant mais sur cette base de la ligne droite ». La politique comme géométrie non-euclidienne, même Gilles Le Gendre, toujours inquiet de se montrer trop intelligent et trop subtil, pourrait avoir du mal.

On nous annonce un discours refondateur pour le 14 juillet. Un grand moment clinique en perspective.

Hypothèse 4 : Le choc et l’enjeu : une opportunité (en faire quelque chose)

Même le simulacre du dixième de ce qu’il y aurait à envisager n’est pas à leur portée. Cependant les signes s’accumulent qui indiquent la différence qualitative de la situation en train de se former avec ce qu’on a jusqu’à présent appelé « crises ». Et l’intuition suggère que, cette fois-ci, on va jouer avec les limites. Un indice de la gravité du moment nous est sans doute livré en creux par le concours d’ignominie que se livrent les fanatiques du marche-ou-crève salarial, comme Éric Le Boucher ou Jean Quatremer, dont les textes ou les tweets, en même temps qu’il suintent une haine sociale où la vie des subalternes compte pour rien, expriment une terreur à peine dissimulée : la terreur que leur chose adorée, le capitalisme néolibéral, ce meilleur des systèmes à l’exception d’aucun autre, ne vienne à s’effondrer.

La violence du choc, la profondeur de ce qu’il met en question, créent une opportunité. Mais une opportunité seulement. La puissance de renversement de l’événement ne fait pas tout toute seule, il s’en faut même de beaucoup. Au reste, il faut aller chercher loin dans l’histoire des événements semblables qui puissent soutenir la comparaison et dont nous puissions éventuellement nous instruire — en sachant d’ailleurs que l’histoire ne pratique pas la décalcomanie, que les suites pour nous seront différentes, et les conclusions à en tirer nécessairement originales. Sous ces réserves, ce sont, sans surprise, 1929 et 1923 qui viennent à l’esprit. 1929, la Grande Dépression, 1923 l’hyperinflation allemande — deux genres de beauté très différents donc. Mais qui ont pour point commun de dire le pouvoir de dislocation sociale du capitalisme en grande crise.

Il faut lire les travaux d’André Orléan (2) pour se faire une idée de la destruction à cœur que l’hyperinflation impose aux rapports marchands. Les coordonnées habituelles de l’échange et de la reproduction matérielle y sont complètement abolies, le tâtonnement des agents, pour tenter d’en reconstituer de nouvelles, forcené. Observées avec beaucoup de distance dans le temps, les formes que prend le chaos total, les efforts désespérés des agents pour s’y débattre, sont parfois d’un comique irrésistible (3). Ici, les amis du « retour à la normale » trouveront cependant un motif d’espoir : après tout l’épisode n’a-t-il pas été contenu dans l’année même et tout n’est-il pas « reparti comme avant » ? C’est exact, et c’est le propre du fait monétaire que, consistant essentiellement en des rapports sociaux de confiance et de croyance, son organisation peut être restaurée aussi soudainement que son effondrement est survenu — à ce sujet, André Orléan parle à juste titre de « miracles monétaires ». L’épisode de l’hyperinflation nous donne donc d’utiles images de ce que peut être un chaos économique, mais ne sera pas la référence la plus adéquate (ne pas le dire trop vite tout de même).

Et la Grande Dépression ? À l’évidence, nous sommes plus proche de cette configuration. Effondrement de production, chômage au zénith — le taux de chômage montera jusqu’à 36 % aux États-Unis en 1932. Les images, nous les connaissons : la littérature et le cinéma se sont chargés de nous les mettre sous les yeux. Elles n’étaient pas belles à voir, et après ? Le capitalisme n’a-t-il pas redémarré « comme il redémarre toujours » ? C’est vrai : il avait redémarré. Mais le capitalisme n’est pas une chose autonome suspendue en l’air : il est dans une société, et même s’il la façonne profondément à son usage et à sa continuité, il ne se maintient que si celle-ci le laisse se maintenir. Or les sociétés bougent, leur sensibilité se déplacent. Des images tolérables jadis ne le sont plus aujourd’hui. Au début du XXe siècle on envoyait les hommes à la boucherie par millions. Ce serait moins évident aujourd’hui… Les années 30 ont peut-être réussi à « faire » avec la famine, les gosses en haillons et des morts de faim sur les bas-côtés, on n’en tirera pas la conclusion que la société d’aujourd’hui est partante pour rééditer l’exploit.

Alors c’est exact, à 25 % de taux de chômage en 2015, la société grecque n’a pas moufté non plus — manière de parler : les protestations n’avaient pas manqué. Était-ce parce que beaucoup estimaient que ce gouvernement « de gauche » ne pouvait pas être totalement mauvais, en tout cas qu’il était meilleur que les autres possibles ? Etait-ce parce que « moufter » aurait voulu dire — au moins — sortir de l’euro et que l’idée était encore trop vertigineuse ? Mais précisément : la société grecque se retapera-t-elle, tel quel, un taux de chômage à 25 % ? Car la deuxième fois n’est pas juste une deuxième première fois — surtout quand elles se suivent à si peu d’intervalle. À un moment tout de même, il y a les effets de cumul — et « la fois de trop ».

Où en est la société française à cet égard, elle qui sort à peine des « gilets jaunes » et d’un mouvement social d’une longueur sans précédent — et ne donne donc pas d’indication d’une grosse réserve de sérénité pour encaisser un choc social supplémentaire ? Où se trouvent ses seuils à elle, ses limites de plasticité ? Quelles sont les tensions maximales qu’elle peut reprendre sans partir en morceaux ? — et quelles seront les tensions effectives qui vont lui être appliquées bientôt ?

En réalité la question de savoir si, après, « tout sera différent » ou bien « pareil » n’a jamais eu beaucoup de sens. « Tout » sera ce que nous en ferons et rien d’autre. Évidemment, pour « en faire » quelque chose, il s’agit d’avoir l’idée de quoi — et puis après de monter les forces pour. Au moins dans la situation présente nous savons qu’il n’y a jamais eu autant sens à l’idée d’ajouter la puissance de renversement de la politique à l’impulsion renversante des choses.

À suivre

 

Frédéric Lordon

Publié le 05/05/2020

Entre craintes et espoirs, «le monde d’après» vu par les travailleurs

 

Par Khedidja Zerouali (site mediapart.fr)

 

Postière, médecin, caissière, infirmier, assistante maternelle, danseuse, professeure, contractuel dans la fonction publique s’interrogent elles et eux aussi sur « le monde d’après ».

  Depuis le début de la crise sanitaire, Juan a des envies de syndicalisme. Il lui faudrait une organisation qui défende à la fois ses intérêts et ceux de sa femme. Lui est médecin généraliste libéral à Toulouse et, comme de nombreux soignants, il a manqué de tout pour se protéger, protéger ses patients et pratiquer sereinement. Sa femme, médecin elle aussi, doit en plus affronter la précarité, puisqu’elle n’a pas eu son diplôme du bon côté des frontières. Elle est malaysienne et Padhue, c’est-à-dire « praticienne à diplôme hors Union européenne ».

« Comme tous mes confrères qui ont des diplômes hors de l’UE, elle se retrouve dans un labyrinthe bureaucratique. C’est une situation complètement absurde, encore plus en pleine pandémie. Ils ont des contrats et des conditions de travail qui sont pires que le dernier des internes. Ce sont des professionnels low cost et jetables. »

 

Arrivé d’Espagne il y a bientôt quatorze ans, Juan s’agace du fonctionnement des institutions françaises de la santé. Sa femme, qui n’a pas souhaité s’exprimer, est en CDD dans un hôpital en Ariège et, comme elle, Juan est de ceux que le gouvernement et son langage guerrier a propulsés en « première ligne ».

Dans « le monde d’après », Juan espère que les institutions qui bloquent les Padhue dans la précarité, les mêmes qui ont été si lentes à s’organiser face au manque de moyens pour protéger ses soignants, sauront se remettre en question. D’ailleurs, il estime que si cette crise a bien montré une chose, c’est que les institutions ont été si inefficaces que les soignants ont dû se débrouiller seuls.

« On se sent seuls et ce n’est pas nouveau. Nous ne recevions déjà pas de réponse claire, avant la crise du Covid, sur la multiplication des déserts médicaux », raconte-t-il, la voix fatiguée. S’est ajoutée à cette situation une crise sans précédent et, là encore, la réponse institutionnelle n’était pas à la hauteur. Il raconte le système D, l’urgence,
les masques toujours manquants, ceux donnés par les particuliers, le groupe WhatsApp pour s’organiser entre médecins mais surtout les moments, trop nombreux, où il se sentait seul face à l’épidémie.

Au-delà du manque de rapidité et d’efficacité, Juan ajoute que les institutions, dans cette crise, ont aussi péché par manque de connaissance « de ce qui se passe dans la vraie vie, sur le terrain ».

Une critique que Sofia* pourrait facilement reprendre à son compte. Elle est professeure d’histoire-géographie dans un lycée public de la région parisienne et, pour elle, les consignes du ministère de l’éducation nationale sont déconnectées de la réalité. Sofia a cessé de donner des cours. Elle donne des devoirs puis les corrige pendant ses classes virtuelles. Pour l’instant, le programme a été mis sur pause, pour ne pas trop pénaliser ceux qui, pour de diverses raisons, ont décroché. Ces séances qu’elle peine à appeler « des cours », tant le lien essentiel à l’apprentissage manque, ne mobilisent qu’une timide moitié de ses élèves. « Et ce sont les élèves les plus scolaires qui sont présents, ceux qui ont le plus de difficulté, on les a perdus », rajoute-t-elle. 

Clara*, enseignante de sociologie partage le constat. Elle donne des cours dans un établissement d’études supérieures, catholique et privé, et sous contrat. Pour l’après, Clara n’est pas non plus très optimiste. En plus du ministère de l’éducation, l’enseignante a dû composer avec les consignes de la direction « très zélée » de son établissement privé. Elle a été forcée de maintenir ses cours, aux mêmes horaires, avec un « flicage » permanent des élèves et des professeurs organisé par la direction.

Parmi ses élèves, il y a celle qui travaille la nuit à Carrefour pour se payer ses études, ceux qui n’ont pas le matériel pour suivre le cours, ceux qui doivent partager une chambre à plusieurs. « J’ai bien peur que l’organisation pour laquelle je travaille soit tellement rigide qu’elle ne tire aucune leçon de cette période, notamment quand je vois qu’ils n’ont pas pris en compte
les conditions de vie des étudiants. »

Emmanuel Macron, dans sa quatrième allocution, évoquait les inégalités creusées par le confinement. Mais comme beaucoup d’autres enseignants, Sofia reste sceptique. « C’est du pipeau. Ils ne cessent de supprimer des postes et des heures. S’ils rouvrent des classes, ce n’est que pour que les parents retournent au travail », s’agace-t-elle.

« Et pourtant, ajoute-t-elle, il y a beaucoup d’autosatisfaction dans la hiérarchie, à commencer par le ministre qui expliquait dès le début qu’on était en capacité d’assurer les cours à distance, sans difficulté. C’est faux. Si on a pu s’organiser, ce n’est que parce que certains professeurs ont passé des heures à trouver des solutions, la première semaine. » Une attitude de « bon élève » que Sofia, syndiquée à Sud éducation, regrette parfois. « Il faut qu’on arrête de se faire marcher dessus et de dire merci. »

Dans « le monde d’après », Sofia craint que rien ne change dans l’éducation nationale. « Ça fait des années que ça ne va pas, je ne vois pas pourquoi, là, le gouvernement changerait de positionnement », conclut-elle, amère.

Cette année, la journée internationale des travailleurs se fera sans manifestations, confinement oblige. (Photo prise lors de la journée de grève du 9 janvier 2020, à Lille). KZ

Il y a quelques jours, Clara a donc décidé de se syndiquer. « Pour ne plus être seule » dans un établissement où elle ne partage ni les vues de ses collègues, ni celles d’une direction trop rigide, même en temps de pandémie. Pour la professeure de sociologie, au-delà des horaires très lourds et de la réorganisation nécessaire à l’apprentissage par webcams interposées, il a aussi fallu supporter un harcèlement dont l’intensité a été décuplée par le confinement.

« Je n’ai pas vraiment le profil de l’enseignement privé catholique, s’amuse-t-elle, je suis jeune, plutôt très à gauche et lesbienne. » On lui reproche régulièrement sa trop grande proximité avec ses élèves et ses positionnements pédagogiques depuis son arrivée. Avec le confinement, elle espérait voir les remarques quotidiennes se tarir. Pas du tout. « Les autres profs se sont mis à vérifier à quelle heure je me connectais, on m’a reproché d’avoir fini un cours dix minutes plus tôt. Si je ne réponds pas tout de suite à leurs SMS du soir, on me reproche de ne pas avoir d’esprit d’équipe. » Cette période de crise et sa gestion par son établissement ont fini de la convaincre. « C’est fini de se laisser faire », ajoute-t-elle, la carte de la CGT en poche.

« L’antagonisme de classe est visible comme jamais auparavant », estime, de son côté, Laurent Degousée, co-délégué de la fédération SUD Commerce. Il fait partie de ceux qui espèrent que les inégalités décuplées par la crise feront naître un large mouvement de contestation chez les travailleuses et travailleurs dans « le monde d’après » dont les bases se posent dès aujourd’hui.

Dans son secteur, les luttes ont été nombreuses depuis le début de la crise. « Mais, une chose est sûre, c’est qu’on est condamnés à tenir compte de ce qu’on a vécu », affirme le syndicaliste optimiste. Chez Amazon, ils ont gagné. « On a mis à l’abri les salariés du 16 avril au 5 mai, au moins. Les entrepôts ont été fermés et les salaires, payés entièrement par l’entreprise, ont été maintenus à 100 % », ajoute-t-il, pas peu fier.

A quoi servent les patrons ?

Dans la grande distribution, les salariés ont dû aussi se battre pour acquérir quelques protections face au virus. Parfois, en vain. « Surtout, ce qu’a montré cette crise, c’est que dès le début, ce sont les salariés qui se sont organisés pendant que les patrons, tranquillement confinés au chaud, n’ont servi à rien. » C’est ce qui, par exemple, s’est passé dans un Carrefour Market en Essonne où ce sont les caissières qui ont décidé de ne pas présenter les stocks complets de pâtes ou de papier toilette dès le matin pour en laisser à leurs clients du soir, le plus souvent des travailleurs qui étaient encore sur le terrain malgré la pandémie. « Ça nous donnait deux fois plus de travail, mais c’est pas grave », explique Carole, l’une des hôtesses de caisse du petit magasin. Peut-être que cela fera germer dans certains esprits une remise en question de la hiérarchie sociale des métiers. En tout cas, elle l’espère.

Ernest Everhard, personnage du roman Le Talon de fer de Jack London, disait, en 1908, ceci du rapport des salariés à leurs cadres ou aux patrons : « Aucun rouage de la machine industrielle n’est libre de ses actions – sauf les grands capitalistes et encore ce n’est même pas vraiment le cas, si vous me permettez cette pirouette verbale digne d’un Irlandais. Les maîtres sont en effet sincèrement persuadés que leur comportement est juste et bénéfique. C’est ça la suprême absurdité de la situation sociale… La faiblesse de leur position tient à ce qu’ils ne sont en réalité que des hommes d’affaires… Mais voilà : hors du domaine des affaires, ces hommes sont bornés et stupides. Ils n’excellent que dans le commerce. Ils ne connaissent ni l’humanité ni la société. Et cependant, ils se voient dans le rôle d’arbitres du destin de millions d’affamés et de larges masses. Un jour, l’histoire éclatera, à leur dépens, d’un grand rire sardonique. » 

En attendant ce jour-là, Carole espère une meilleure reconnaissance et une hausse de salaire. 57 ans, 13 ans passés en tant qu’hôtesse de caisse dans un Carrefour en Essonne, 13 ans aussi de combats syndicaux, un salaire mensuel de 1 300 euros, 35 à 40 heures de travail par semaine, puis trois enfants et neufs petits-enfants et, au bout du compte, une grande fatigue.

Pour elle, cette crise a été d’une violence inouïe. « C’était horrible. Certains clients ont été dégueulasses. On a reçu des insultes, mêmes des crachats. Il fallait qu’on scanne vite, plus vite, qu’on ne râle pas, qu’on les serve », rapporte-t-elle, la voix secouée par la colère.

Elle répète dans le détail les mots et les gestes qui lui ont fait mal ces dernières semaines. Il y a ce jour où une jeune caissière lui demande si elle peut prendre un thé. Carole passe un appel pour demander la permission de quitter son poste quelques minutes. Comme il n’y a personne à sa caisse, on le lui accorde. Elle revient de la salle de pause avec deux petits verres de thé et pose à côté de sa jeune collègue le verre. Un monsieur dans la file d’attente grogne. « Il lui dit, d’un air ironique : “Surtout, prenez votre temps, vous voulez pas une cigarette aussi ?” Elle n’avait même pas posé les lèvres sur le verre, elle attendait de n’avoir personne en caisse. Elle est jeune, elle n’a rien dit, alors j’ai répondu à sa place. Et là, le client nous a rétorqué : “Vous fermez votre gueule et vous nous servez.” »

Et puis, il y a eu les quelques remerciements, les sympathies appuyées de clients pressés, la politesse accordée comme un cadeau à celles qui, le reste de l’année, essuient souvent mépris ou indifférence. « Moi, j’ai pas besoin de remerciements, c’est mon travail, c’est tout », tranche-t-elle.

Difficile pour Carole, après une journée éreintante de 10 heures, de s’étaler sur ce que pourrait ou devrait être un « monde d’après » hypothétique. Elle imagine, dans ses fantasmes, de grandes grèves, une union des travailleurs, et plus particulièrement des travailleuses, « et sans distinction d’origine », tient-elle à préciser. Elle rêve aussi, plus simplement, d’un salaire plus décent. « 200 euros en plus par mois, ça serait bien. » Bien mieux que la prime de 1000 euros promise que ni elle ni ses collègues n’ont touchée. « De toute façon, on préfère des augmentations de salaire à des primes ponctuelles et dont on n’est pas sûres du tout », ajoute-t-elle.

Des primes ont aussi été promises aux soignants. « Les primes, c’est toujours pour calmer et faire rentrer les gens dans le rang mais on se rend compte que dans l’application, c’est toujours plus compliqué. Sauf que s’ils jouent aux cons sur la prime, ça va majorer une colère déjà très présente », prévient, de son côté, Mathieu Collart, infirmier au CHU de Lille.

Très rapidement, les rêves de révolution s’estompent et la dure réalité du monde du travail rattrape Carole. Dans « le monde d’après », en tout cas, elle espère que les directions et les clients sauront se rappeler l’importance des caissières et ne les laisseront pas être remplacées par une batterie de caisses automatiques. Et s’il faut se battre, elle se battra. « Le monde du travail va changer », prédit-elle, sans pour autant pouvoir dire si ce changement ira, ou pas, dans le bon sens.

Elles aussi se sentent abandonnées dans la crise du Covid. Le 18 mars, dans une note, la direction générale de la cohésion sociale du ministère de la santé annonçait que les assistantes maternelles devaient continuer de garder les enfants dont elles avaient la garde, comme nous l’avions déjà raconté. Il y a quelques jours, Magali Mollé, assistante maternelle en Seine-et-Marne, a eu la mauvaise surprise d’apprendre qu’elle perdait, par la même occasion, ses droits au chômage et à la retraite : « En effet, nous n’avons pas le droit au chômage partiel donc nous touchons un paiement compensatoire donné par nos employeurs qui s’élève à 80 % de notre salaire. Ce paiement compensatoire me paraîtrait juste si je ne devais pas, en même temps, renoncer à mes droits au chômage et à mes droits à la retraite. »

Sur les quatre enfants qu’elle garde normalement, seul l’un d’entre eux continue de venir chez elle, un petit garçon de vingt mois dont la mère travaille à l’hôpital. « Nous, on prend des risques et voilà comment on nous remercie », s’agace-t-elle.

Dans une lettre adressée au ministère de la santé, Julie, assistante maternelle à Orléans, explique ce que lui a coûté le choix de la sécurité : « J’ai quant à moi fait le choix de me protéger et de cesser l'accueil. Une solution difficile à prendre, car n'ayant pas de droit de retrait, refuser l'accueil est un abandon de poste. Mes employeurs pouvaient me licencier. J'ai eu de la chance, ils ont compris. D'autres collègues ont perdu leur emploi. J'ai cherché des réponses à mes interrogations auprès de ma PMI [service départemental de la protection maternelle et infantile – ndlr], de l'Agence régionale de santé, de mon médecin. Le constat est simple : seule. Seule face à la crise, face à l'administratif, face au virus. »

Des lettres de ce type, le ministère doit se préparer à en recevoir plusieurs puisque face au silence des institutions, Magali Mollé a demander à ses consœurs d’écrire avec elle pour alerter sur la situation. Malgré la solidarité entre travailleuses et les actions de mobilisation, l’assistante maternelle est tout sauf rassurée. Elle demande l’intégration des assistantes maternelles au Code du travail et une meilleure considération de la part des parents et des pouvoirs publics. Boostée par l’initiative qu’elle porte, par les mots de ses collègues, elle se dit que peut-être cette crise sera enfin le moment de faire reconsidérer leur travail. En attendant, elles multiplient les petites humiliations et les galères quotidiennes.

L'impression de crier dans le vide

Un autre ministère a récemment reçu une lettre d’une travailleuse en colère. Laura Campino, danseuse sous le statut d’intermittente du spectacle, a écrit le 21 avril au ministre de la culture, Franck Riester. Avec la fermeture de tous les lieux accueillant du public, beaucoup d’intermittents ont vu leurs dates annulées : « Nous avons donc tous perdus (tous métiers confondus : techniciens, musiciens, comédiens, danseurs, chanteurs...), au minimum trois mois d’activité entre mars et mai 2020. Néanmoins, ceci a entraîné la perte de cachets pour de nombreux intermittents. Sachant que nos contrats ne sont que rarement signés à l’avance, pour de nombreux cas la mise en place de l’activité partielle n’a pas été possible. » Elle raconte ensuite, sur plusieurs pages, les difficultés de tout un milieu qui pâtit très sévèrement du confinement, comme nous l’avions déjà expliqué.

La danseuse craint que si le confinement perdure, de plus en plus d’intermittents perdent leur statut. Alors, elle demande, entre autres, la prolongation de tous les dossiers des intermittents d’au moins six mois ou le renouvellement de tous les intermittents d’un an, sur la base de leur dernière ouverture de droits pour, dit-elle, « pallier cette année noire ».

Le groupe Facebook de repérage de castings que tient Laura s’est transformé depuis deux mois en mur des lamentations. Là, sur les réseaux sociaux, les chanteurs privés de scène, les techniciens, les comédiens désemparés échangent et tentent de trouver des solutions avec, comme beaucoup, l’impression de crier dans le vide.

À en croire Martine*, les postiers, eux non plus, ne sont donc pas près de retrouver « les jours heureux » promis à tous par Emmanuel Macron dans son allocution du 13 avril. « Je pense qu’après, les conclusions seront rudes pour nous. »

En mars, elle nous racontait la difficulté de travailler à La Poste en pleine pandémie : « Le coronavirus, c’est la cerise sur le gâteau. La direction ne sait pas trop comment gérer ce truc. On n’a rien pour se protéger. » Un mois après, les protections continuent de manquer, les masques distribués sont périmés depuis 2009 et la colère monte. Elle partage le constat d’impuissance avec ses collègues et pourtant, même syndiquée, elle se sent terriblement seule. « Les collègues, ils ont la tête dans le guidon, puis ils ont peur. Ils font ce qu’on leur dit. On n’est pas beaucoup à râler, finalement. Et les syndicats, dans les petits bureaux comme les nôtres, on ne les voit jamais, à part pendant les élections », souffle-t-elle.

Martine craint, après la crise, les suppressions de tournées, notamment en campagne et la montée en puissance des services annexes et payants que La Poste, pendant cette crise, n’a cessé de mettre en avant comme le portage de repas ou le programme « Veillez sur mes parents ». « Ils vont encore supprimer des postes et on va bientôt vendre des assurances », conclut-elle, avec ironie.

La postière tient trop au service public pour imaginer quitter La Poste. Il y a du sens dans ses missions, et l’habituée des luttes syndicales ne baissera pas les bras. Cependant, après presque deux mois de crise, de luttes permanentes, elle fatigue parfois.

Lara*, lui, a sauté le pas. C’est décidé, il quitte son job. Pendant cette crise, plus qu’auparavant, il s’est senti déconsidéré par le musée dans lequel il travaille. Puis, finalement, au moment même où l’utilité du travail de chacun a été requestionné, lui ne trouvait plus aucun sens à son job.

Depuis novembre dernier, il est contractuel de la fonction publique en tant que conseiller de vente et serveur dans l’espace boutique et salon de thé d’un musée municipal du sud de la France. Après un BTS en commerce et une malheureuse expérience dans une agence de voyage, il a commencé ce job parce que l’occasion se présentait et qu’il voulait se rapprochait « du monde de l’art ».

À son arrivée, il y a moins d’un an, les petites déceptions s’ajoutent. « En fait, je ne conseillais rien du tout, j’étais serveur, c’est pas ce que ma fiche de poste promettait. »  Il s’ennuie et se questionne régulièrement sur son utilité réelle. Pourtant, il s’accroche.

Puis arrive le coronavirus, le musée ferme à la dernière minute, quand la direction y est obligée. On lui dit cependant qu’il doit être disponible. « Tu es d’astreinte », le prévient sa hiérarchie, et il peut être contacté du lundi au vendredi, alors même que le musée est fermé. On ne l’appelle pas et on ne le prévient pas de grand-chose. Ni de la date de la réouverture, ni de ce qui va se passer après. Le flou règne, alors il pose la question : Est-il au chômage partiel ? en télétravail ? en autorisation exceptionnelle d’absence ?

Le jeune homme de 24 ans se noie dans des termes juridiques qu’il maîtrise peu, aimerait qu’on l’informe et, malgré ses sollicitations, la direction des ressources humaines répond absente. Il y a une semaine, il reçoit enfin des nouvelles. Un compte rendu de réunion organisant la reprise après le 11 mai. À chaque employé, des tâches. Sauf pour lui. « Je suis la seule personne qui a un paragraphe avec écrit “Attente de décision pour voir si une reprise de poste est possible et nécessaire”. Même eux pensent que je ne sers pas à grand-chose. »

« Du coup, j’ai eu beaucoup de temps pour réfléchir à ce que je faisais. Je ne suis pas très utile à la société, en fait. Le cadre me plaît, mais pas le travail », rapporte celui qui, en septembre, reprendra des études pour devenir graphiste. « Peut-être qu’un jour, mes tableaux seront vendus dans l’espace boutique de ce musée où je travaillais », ajoute-t-il, le sourire dans la voix.

Pendant que Lara reprend sa vie en main et redonne du sens aux heures de travail qui rythmeront sa vie, Mathieu Collart espère la révolution. Enfin le raz-de-marée qui emportera, avec le Covid, toutes les mesures néolibérales qui ont conduit l’hôpital français dans la crise où il se trouve. Il est infirmier au CHU de Lille et porte-parole de la CGT à l’hôpital de Lille. Comme partout, il raconte le manque de masques, de blouses, de lits et
les risques que prennent les soignants. En décembre 2019, il battait le pavé avec tout le reste du secteur hospitalier, contre la réforme des retraites et contre la casse de l’hôpital public. À l’époque, il balayait d’un revers de main les primes promises par Agnès Buzyn, alors ministre de la santé. « C’est d’effectifs qu’on a besoin », répétait-il.

Aujourd’hui, les cris que les soignants poussaient jusqu’alors dans le vide trouvent un triste écho. « Tout ce sur quoi alertaient nos syndicats, ou les collectifs inter-urgences et inter-hôpitaux, s’est produit. Alors, certains se mettent aujourd’hui à poser des constats que, nous, on pose depuis des années, sans être entendus », souffle le soignant. Pour lui, c’est encore trop tôt pour savoir si la crise aura pour effet une nouvelle mobilisation, plus forte, de l’hôpital français.

Ce qui est sûr, c’est que l’infirmier ne donne aucun crédit à la parole gouvernementale. Dans son allocution du 12 mars, Emmanuel Macron s’exprimait en ces termes : « Ce que révèle d'ores et déjà cette pandémie, c'est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre État-providence, ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. »

« Pour l’après, j’y crois pas du tout à leurs promesses sur l’hôpital », tranche Mathieu Collart qui dénonce les discours qui viennent aujourd’hui contredire les décisions d’hier. Pire encore, ce discours vient même contredire des décisions budgétaires qui continuent d’être prises. Ainsi,
comme nous l’avions écrit, la direction d’un hôpital en Ariège vient d’instaurer une nouvelle organisation horaire, alors même que le 6 avril 2020, le premier ministre, Édouard Philippe, annonçait dans un courrier au maire de Nancy que « les plans de réorganisation » des hôpitaux étaient « évidemment suspendus ».

Des exemples comme ça, Mathieu Collart en a aussi dans la région de Lille. « Franchement, ils n’ont pas vraiment envie de changer la situation de l’hôpital. Par exemple, est-ce qu’on entend, quelque part, la possibilité d’abandonner la tarification à l’activité qui nous met dans la boue depuis dix ans ? Non, on ne l’entend pas. Pour l’instant, ils continuent comme avant. »

L’espoir, Mathieu Collart le place plutôt dans le mouvement social. « Notre page Facebook est beaucoup plus consultée qu’avant et on a de nombreuses sollicitations qu’on n’avait pas avant. Auprès de gens qui n’y auraient jamais pensé avant, on est devenus le recours pour se renseigner, être guidé, pour être aidé, pour être soutenu », se réjouit le syndicaliste. Reste à voir si la colère se transformera en actions. « Et là, se posera la question de comment on se mobilise pendant une pandémie », ajoute l’infirmier qui, pour ce 1er mai, prévoit de participer à un cortège automobile de la CGT, bruyant, autour du CHU de Lille en attendant de pouvoir, de nouveau, battre le pavé.

Publié le 04/05/2020

« Nous avons les moyens d’annuler la nouvelle dette publique accumulée face à la crise »

 

par Barnabé Binctin (site bastamag.net)

 

L’endettement des Etats augmente fortement pour tenter de limiter les conséquences de la crise sur le secteur économique et les entreprises, protéger en partie les populations tout en renforçant le système de santé. Quels doivent être les objectifs de ces investissements et comment les financer ? Quel rôle doit jouer l’Union européenne et sa Banque centrale ? Deuxième partie de notre entretien avec l’économiste Dominique Plihon.

Basta ! : La toute première réponse à la crise, en termes de politique économique, a consisté à annoncer des investissements importants dans le secteur hospitalier : que vous inspire ce soutien public ?

Dominique Plihon [1] : L’État a compris, bien tardivement, qu’il fallait investir dans le domaine de la santé, et ce dans toutes les directions : avoir des respirateurs et des lits supplémentaires, mais aussi financer des labos de recherche fondamentale – car cela constitue aussi une forme d’investissement. Évidemment, dans le contexte actuel, on ne peut que saluer cet effort, même si c’est aussi un peu trop « facile », après avoir déshabillé l’hôpital pendant tant d’années, à tous les niveaux (matériel, effectifs...), de venir à son chevet avec des grands effets d’annonce.

Ce qui compte, c’est d’une part ce que représente concrètement cette aide – et ça, j’aimerais bien le savoir, car ce n’est pas très transparent pour l’instant. Et d’autre part, savoir si elle sera pérenne, car c’est le seul moyen de remettre durablement à flot l’hôpital. Par ailleurs attention : l’aide de l’État ne se limite pas à ces investissements, il y a aussi la revalorisation des salaires, et tout ce qui est de l’ordre de la protection sociale au sens large – en apportant des fonds supplémentaires pour l’assurance-chômage, ou des allocations aux ménages les plus pauvres. C’est également très important !

Quelles sont les options pour financer ces dépenses publiques ?

Un État de droit, comme le nôtre, a des attributs que ne peuvent utiliser les agents privés : le levier fiscal, le levier monétaire, et un troisième levier, le droit, qu’il peut faire évoluer pour encourager certaines activités, en interdire d’autres, grâce à des réglementations, des incitations fiscales, etc. En France, nous avons un potentiel de ressources fiscales considérable pour éponger les déficits publics, couvrir les dépenses, et donc limiter la dette et la financer.

Mais l’idéologie néolibérale de Macron et de ses prédécesseurs consiste à réduire et discréditer l’impôt. On le réduit en particulier pour les plus riches. Or l’impôt, c’est « de chacun selon ses capacités, et à chacun selon ses besoins ». C’est-à-dire que tout le monde doit payer l’impôt, en fonction de ses revenus et de son patrimoine, pour garantir les besoins fondamentaux de tous. Autrement dit, l’impôt sert à lever des fonds et à financer l’activité publique, mais il a aussi la fonction de redistribuer, ce que l’on semble avoir complètement oublié.

Faut-il réformer la politique fiscale ?

Un virage à 180°, à l’opposé du système fiscal actuel est nécessaire pour redéfinir un nouveau contrat fondé sur la justice. La suppression de l’impôt sur la fortune ou le prélèvement proportionnel forfaitaire – et non plus progressif – ont considérablement porté atteinte à la justice fiscale. Il faut réintroduire des tranches supplémentaires dans l’impôt sur le revenu, remettre l’ISF en le rendant plus progressif, tout comme l’imposition sur le capital et les revenus financiers, et revoir également la fiscalité indirecte sur la consommation – en particulier la TVA, qui est un impôt régressif : il touche plus les bas revenus que les hauts revenus. On pourrait donc mettre un taux zéro sur la tranche la plus basse des biens de première nécessité, et au contraire l’augmenter sur les biens de luxe ainsi que les biens jugés polluants, dangereux ou inutiles.

Il faut aussi supprimer certaines niches fiscales inutiles, coûteuses et inégalitaires, comme le CICE [crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi, qui permet notamment à des très grandes entreprises de bénéficier d’avantageuses ristournes fiscales, ndlr], et développer certains impôts beaucoup trop faibles, en France : l’écotaxe et la fiscalité écologique, plus faible en France que chez nos voisins, qu’il faut repenser pour qu’elle soit plus efficace et plus juste ; et une meilleure fiscalité du capital, avec par exemple la taxation sur les transactions financières qui peut rapporter quelques dizaines de milliards en France. Un autre prélèvement obligatoire dont on ne parle pas beaucoup, c’est la CSG - la contribution sociale généralisée. Elle a une qualité, c’est de taxer en même temps les revenus du capital et ceux du travail. Mais il faut la rendre progressive : vous payez plus de CSG si vous avez des revenus ou un patrimoine plus élevés. Cette réforme serait un facteur à la fois de justice fiscale et de revenus supplémentaires pour la protection sociale.

Et puis, il faut évidemment se battre contre l’évasion fiscale. En France, cela représente au total entre 60 et 100 milliards, soit à peu près le montant du déficit public avant la crise. Il faut absolument être plus interventionniste et plus sévère, comme c’est le cas aux États-Unis : quand on y fraude fiscalement, on va en taule ! En France, il n’y a qu’à voir le cas Cahuzac…

Pour l’heure, c’est plutôt l’option de la création monétaire qui est privilégiée : qu’en pensez-vous pour la suite ?

On a les moyens, via la Banque centrale européenne, d’annuler en grande partie – si ce n’est en totalité – la dette « nouvelle », accumulée à l’occasion de la crise. Comment ? Par l’achat par la BCE dès leur émission des titres publics de dette, les fameux « bons du Trésor ». Ensuite, la BCE peut transformer l’échéance de 3, 5 ou 10 ans de ces créances qu’elle détient sur les pays en une dette dite « perpétuelle », c’est à dire une dette qui ne sera jamais remboursée. Au total, la charge de la dette pour les États est fortement réduite, puisqu’il n’y a plus de remboursement, et que les taux d’intérêts sont très bas actuellement. Cette procédure a un double avantage : elle conduit à une quasi-annulation de la dette, et permet leur mutualisation à l’échelle des pays de la zone euro.

Qui, derrière, assumera le coût de ce non-remboursement ?

Personne, dans le sens où il n’y a pas de créancier lésé : la créancière, c’est la BCE, autrement dit, nous tous. C’est pourquoi il y a mutualisation de la dette. Certains disent que la BCE n’a pas les fonds propres pour ça, mais c’est une erreur : la BCE ne fonctionne pas comme une banque ordinaire, elle est un peu comme l’État, avec des propriétés particulières, notamment celle de créer de la monnaie ex-nihilo.

De manière générale, faisons attention à notre manière d’analyser la dette et ne pas raisonner que d’un seul côté – cela vaut tout autant pour les particuliers ou les entreprises : on a tendance à ne regarder que le passif, alors que ce qui compte, c’est l’actif, ce que j’ai fait avec cette dette. Quels investissements, quels biens d’équipement pour une entreprise, quel logement pour un ménage... Quand on regarde le cas de la France, on voit certes une dette importante, mais en face, nous avons des actifs publics qui sont extraordinairement importants pour la qualité de notre vie, et pour l’appareil productif – ce sont des infrastructures de transport, de télécommunication, etc. Nous avons donc une dette qui est utile socialement, mais aussi productive. Elle n’est pas dangereuse économiquement puisqu’elle est source de création de richesses.

Pour l’instant, cette question de la mutualisation des dettes semble être un vrai facteur de blocage au niveau européen…

Mutualiser les dettes est aux antipodes du discours idéologique néolibéral de la BCE et de la plupart des États, qui considèrent que la dette doit forcément être remboursée. Christine Lagarde [présidente de la BCE] a encore fait des déclarations récemment en ce sens, mais elle risque de devoir avaler son chapeau, contrainte et forcée. Si elle ne veut pas un effondrement général de l’économie européenne, elle va devoir racheter de la dette publique, c’est d’ailleurs ce qu’elle fait déjà tous les jours. Politiquement, c’est peut-être habile de ne pas dire trop fort qu’elle ne sera pas remboursée, mais concrètement, c’est ce qui devrait se passer.

Les Allemands utilisent beaucoup l’argument moral pour justifier leur positionnement : si vous êtes endettés, c’est que vous avez mal géré, et donc il faut payer pour ça. C’est le but des politiques d’austérité que de punir. C’est ce qui s’était déjà passé au moment de la crise grecque, les Allemands considéraient qu’il n’y avait pas de raison que les Grecs ne remboursent pas leur dette puisque c’était de leur faute s’ils en étaient arrivés là. Or, quand on travaille sur l’origine des dettes publiques à travers le monde, on se rend souvent compte qu’une partie de celles-ci sont illégitimes, voire « odieuses » : elles ont servi à l’enrichissement de dictateurs ou à financer des biens inutiles comme l’armement. C’est pour cela qu’on défend l’idée de l’audit citoyen de la dette publique que nous demandons.

Concrètement, préconisez-vous les coronabonds ?

Je préfère une mutualisation par la création monétaire de la BCE. Les coronabonds, c’est se remettre à nouveau dans la main des marchés puisque ces titres pourront donner lieu à de la spéculation, avec potentiellement des gains considérables pour certains acteurs, ce qu’on n’a pas spécialement envie de favoriser. Si l’on parvient à démontrer que les coronabonds sont peu sujet à spéculation, cela mérite discussion. Pour l’heure, je privilégie le financement des dépenses publiques par la monnaie de la BCE, et par une réforme fiscale mettant à contribution les multinationales et les riches.

L’épargne populaire pourrait-elle également être mise à contribution ?

Oui, il faut réhabiliter des circuits de financements publics mobilisant l’épargne populaire. Cela peut passer par la Caisse des dépôts et consignations (CDC), qui a déjà ce rôle de collecter l’épargne – via les livrets A, de développement durable – pour la canaliser vers le logement social ou du prêt aux collectivités territoriales. Il y a plusieurs façons de collecter l’épargne, soit par l’émission de titres par la CDC, soit l’ouverture de comptes spéciaux par exemple, mais il s’agirait cette fois de flécher cette épargne vers des projets de relance très clairement ciblés sur la transition écologique et sociale. Un grand emprunt national ? Pourquoi pas, mais cela dépend de la forme qu’il prend. Si c’est par l’émission de titres qui pourraient finir sur le marché, non !

L’enjeu, c’est de renationaliser la dette, comme au Japon dont l’essentiel de la dette est détenu par ses ressortissants. A l’inverse, en France, notre dette est détenue pour plus de la moitié par des investisseurs internationaux, tels que BlackRock, qui en font un objet de spéculation. Ce qui compte, c’est de réduire le pouvoir de la finance sur les États. C’est pour cela qu’on ne veut pas émettre des titres qui, demain, donneraient des armes aux financiers pour imposer des politiques d’austérité, en Europe notamment.

N’y a-t-il justement pas un risque d’assister à une nouvelle vague d’austérité ? Ces dernières années, cela reste le principal levier qu’ont utilisé les États…

On vient de constater le résultat de ces politiques d’austérité sur l’hôpital public. L’abandon de ces politiques dépendra du rapport de force politique, et éventuellement des changements idéologiques qui interviendront à la suite de cette crise. Je pense que les gouvernements y réfléchiront à deux fois avant de relancer des politiques d’austérité dans certains secteurs. L’opinion publique est désormais sensibilisée ! Il faudra rester très vigilants, car ceux qui gouvernent auront du mal à changer de « logiciel » politique. Il suffit de voir les prises de position du Medef qui cherche à revenir au « monde d’avant ».

Revenons à l’Europe : comment jugez-vous la réponse des institutions européennes ? La crise fragilise-t-elle l’UE ?

D’abord, il n’y a eu aucune solidarité trans-européenne. Des pays comme l’Allemagne et les Pays-Bas ont ressorti ce discours du « pas question de payer pour les autres », en s’appuyant sur la clause du « no bail-out » qui figure dans les traités et qui limite la capacité de soutien entre les États membres. Ensuite, les États ont réagi en ordre dispersé face à la pandémie, avec chacun des politiques très différentes. Il n’y a eu aucune concertation, aucune tentative d’avoir des politiques communes. C’est très grave, parce que ça veut dire que les États européens font passer leur nationalisme avant la coopération européenne.

La Commission n’a pas réussi à proposer une politique commune, même s’il faut reconnaître que c’est difficile. Le plan de 550 milliards d’euros pour venir en aide aux pays en difficulté reste très insuffisant. En plus, il y a des conditions – c’était l’une des exigences des Pays-Bas : on prête, mais uniquement pour les dépenses de santé ! Or il est également essentiel d’aider d’autres secteurs comme l’agriculture, ou les PME dans des secteurs prioritaires. Ces conditionnalités-là sont inacceptables.

Le pacte de stabilité a tout de même été assoupli, avec la suspension des règles de 3% ?

Cela va dans le bon sens, en effet. Cela n’a été obtenu que sous la pression des événements, et c’est une suspension provisoire. Le pacte budgétaire n’est donc pas remis en cause – il ne peut de toute façon pas vraiment l’être, puisque c’est un traité international. Mais de ce point de vue, ces coups de boutoir ne peuvent qu’être salutaires : cela montre combien ces objectifs et ces contraintes sur les finances publiques sont dangereuses !

Il est temps de repenser un nouveau contrat social européen, avec pourquoi pas des impôts et des cotisations européens. Le pouvoir de l’Assemblée reste insuffisant, on a besoin d’un Parlement plus légitime et plus représentatif. C’est notamment l’idée d’une 3ème chambre, celle des citoyens, qui seraient tirés au sort et qui siégeraient avec un pouvoir de contrôle et de proposition. En France comme en Europe, cette idée d’une 3ème chambre citoyenne me paraît importante pour renouveler notre démocratie, et pour qu’il y ait une adhésion à l’idée européenne, bien mal en point. Il faut une réforme institutionnelle en profondeur de l’UE, et donc probablement une constituante européenne – comme cela avait été essayé sans résultat probant en 2005. Un nouveau traité est devenu nécessaire, pour une Europe solidaire, écologique et sociale.

Faut-il plus d’Europe ?

Bien sûr ! Pas l’Europe néolibérale, mais une autre Europe, qui joue un rôle stratégique dans le monde de demain, en faveur de la transition écologique et sociale. Certains pays ne sont pas d’accord ? C’est leur droit. Dans ce cas, développons des systèmes de coopération renforcée – ce qu’on appelle parfois une « Europe à géométrie variable ». C’est une idée que défend Thomas Piketty notamment : si des pays comme la Pologne ou la Hongrie ne veulent pas jouer le jeu, très bien, on ne les chasse pas, ils peuvent rester dans l’Europe, mais hors de ces systèmes de coopération renforcée. Autrement dit, sans le modèle social européen.

Les quatre grands pays européens – la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, car on ne peut pas imaginer une Europe sans ces quatre-là – doivent prendre l’initiative d’un nouveau traité et s’unir pour défendre cette vision alternative. Comme à ses débuts, d’une certaine manière, avec des solidarités et des politiques publiques plus importantes. Si on ne fait pas ça, l’Union européenne va finir par mourir, tout comme la zone euro. Peut-être pas demain, mais après-demain !

Cela peut-il passer par un plan de relance comme le Green deal européen, par exemple ?

L’enjeu crucial, c’est surtout d’articuler les politiques actuelles de relance aux secteurs et aux emplois de la transition écologique et sociale, avec une conditionnalité des aides qui empêcherait par exemple de financer les acteurs de l’énergie fossile. Pour l’instant, on semble plutôt parti pour faire une relance « aveugle », sans aucun critère climatique. Il faut aussi raisonner en termes de souveraineté, alimentaire et sanitaire par exemple, en relocalisant une grande partie de notre production. Il ne s’agit pas de protectionnisme tous azimuts. Les pays du Sud ont besoin de commercer avec nous, donc il faut reconstruire des échanges avec ces régions moins favorisées que nous, en sortant de la logique et de l’idéologie des accords de libre-échange. Ne pas oublier non plus le numérique, qui est un domaine stratégique, où il nous faut retrouver nos propres moyens, pour limiter notre dépendance aux technologies étrangères. Les « GAFA » nous font perdre une partie de notre marge de manœuvre, et de notre liberté !

C’est tout l’enjeu des relocalisations. Je constate malheureusement que le Green new deal n’intègre pas cette dimension pour le moment. Il est pourtant vital de redonner du pouvoir et de l’importance aux territoires. C’est exactement ce qu’a détruit la mondialisation : elle a « déterritorialisé » les biens et l’argent, qui circulent désormais sans aucune référence aux territoires et à leur population.

Propos recueillis par Barnabé Binctin

Photo : Banderole de contestation politique, Aubervilliers, le 17 Avril 2020 / © Anne Paq

Retrouvez la première partie de notre entretien : « Ceux dont on a le plus besoin pour survivre sont les plus dévalorisés par les élites néo-libérales »

Notes

[1] Dominique Plihon est économiste, a été professeur à l’Université Paris XIII. Il est membre d’Attac France et des économistes atterrés.

Publié le 03/05/2020

Révélation. Décryptage du protocole sanitaire pour la reprise de l’école

 

Olivier Chartrain (sire humanite.fr)

 

L’Humanité a pu consulter le projet de protocole sanitaire national, exigé pour encadrer le retour des élèves et des enseignants en classe, et qui doit être officialisé le 1er mai. Il laisse en suspens au moins une question, capitale : qui va, in fine, décider qu’un établissement peut ouvrir ou pas ?

Il était attendu, ce fameux protocole sanitaire national, véritable vade-mecum destiné à cadrer les conditions de la réouverture des établissements scolaires ! La plupart des syndicats avaient fait de son établissement un préalable absolu à tout retour en classe. Jeudi 30 avril, à la veille de la publication prévue du document définitif, c’est une version de travail qui a commencé à circuler et que l’Humanité a pu se procurer.

Un texte ultra-complet, mais difficilement applicable

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce texte d’une bonne cinquantaine de pages est ultra-complet. De l’accueil des élèves à la désinfection des locaux, de la gestion des circulations à l’intérieur des établissements à l’organisation des enseignements dits « spécifiques » (sports, ateliers, arts plastiques, sciences, musique…), de la cantine aux récréations, des sanitaires à l’aménagement des salles de classe… tout, ou presque, est envisagé. On notera tout de même que la question des internats, dont certains collèges sont dotés, ne figure pas dans le document que nous avons pu consulter – alors qu’elle pose des problèmes spécifiques comme, par exemple, l’existence fréquente de couchages collectifs.

« C’est plutôt positif » apprécie Frédérique Rolet, co-secrétaire général du Snes-FSU (principal syndicat du secondaire), « même si nous aurions préféré une autre méthode que celle qui a consisté à se précipiter pour annoncer des dates de reprise, avant même de présenter le protocole. » Du côté du Snuipp-FSU (primaire), qui a déposé un droit d’alerte le 29 avril, « on a le protocole, on ne va pas s’en plaindre » concède sa porte-parole, Francette Popineau, avant de tempérer aussitôt : « Mais il va être difficilement applicable ».

Un maximum de 15 élèves... dans une classe de 50 m2

Sans entrer dans le détail des 50 pages, quelques principes se dégagent. Il est acté – c’était une autre demande des syndicats – que les personnels (enseignants ou non-enseignants) présentant des facteurs de risque n’auront pas à reprendre les cours en présentiel. Ils pourront en revanche continuer à assurer des cours à distance. Pour les élèves, il est demandé aux familles de prendre la température des enfants chaque matin (mais aussi le soir, au retour) et de les laisser à la maison dès lors que celle-ci atteint ou dépasse 37,8 °C.

Le respect, en toutes circonstances, de la distance sanitaire d’un mètre minimum entre toute personne est érigé en principe absolu, «  dans tous les contextes et tous les espaces (arrivée et abords de l’école, récréation, couloirs, préau, restauration scolaire, sanitaires, etc.) ». Pour y parvenir, les salles de classe devront être réaménagées : pas de tables en vis-à-vis, par exemple. Un effectif maximal de 15 élèves par classe est fixé, dans une salle de 50  m2. « Il va falloir trouver des salles » objecte Francette Popineau, « car peu de classes font cette taille. » Le Snuipp aurait préféré, comme en Belgique, que l’on fixe une norme de 4 m 2 par personne (élèves et adultes), ce qui aboutirait à des effectifs de « 10 élèves par classe en élémentaire, et 5 ou 6 en maternelle. » Pour le Snes également, cet effectif de 15 par salle est trop élevé.

Autre souci : la coordination des transports scolaires

Pour éviter le « brassage », les entrées, sorties et récréation devront être décalées sur le principe d’une classe à la fois, et les circulations à l’intérieur des locaux organisées et fléchées afin d’éviter les croisements. Avec les goulets d’étranglement que constituent les entrées dans nombre d’établissements, la chose promet d’être plus facile à dire qu’à faire… Autre souci : la coordination des transports scolaires avec ces horaires d’entrée et de sortie décalés.

Dans le même ordre d’idée, ce ne seront plus les élèves qui se déplaceront d’une salle à l’autre entre chaque cours au collège, mais les enseignants. Le port du masque « grand public » est rendu obligatoire pour tous les adultes, fourni par leur employeur, qu’il s’agisse de l’État ou des collectivités locales. Obligatoire aussi pour les collégiens, mais il revient cette fois aux familles de se les procurer même si, au départ, les établissements doivent recevoir des stocks permettant d’en fournir à ceux qui n’en auront pas. En élémentaire, les enfants «  peuvent en être équipés s’ils le souhaitent et s’ils sont en mesure de le porter dans des conditions satisfaisantes  ». En maternelle, le port du masque est exclu. Tous les établissements seront aussi dotés de masques FFP1, afin d’équiper les élèves qui présenteraient des symptômes pendant la journée. Ceux-ci devront être isolés et pris en charge par l’infirmière scolaire… s’il y en a une.

Le lavage des mains posera aussi, à n’en pas douter, des problèmes. Il est prescrit à l’arrivée, à chaque entrée en classe, avant et après les récréations, avant et après tout passage aux toilettes, après avoir touché des objets ou des surfaces possiblement contaminés et enfin, après tout éternuement (dans le coude). De la difficulté à faire respecter une telle contrainte aux plus jeunes au manque de sanitaires et de points d’eau dans de nombreux établissements, que la possibilité d’utiliser du gel hydroalcoolique « sous la surveillance d’un adulte » ne palliera pas toujours, de nombreux paramètres risquent de faire obstacle au respect de cette règle.

Aux collectivités locales, l'organisation de l'entretien des locaux et de la restauration scolaire

Voilà pour les prescriptions les plus usuelles. Il faut y ajouter l’obligation d’un double nettoyage quotidien (nettoyage classique plus désinfection) des locaux, auquel s’ajoute l’obligation de désinfecter « plusieurs fois par jour » toutes «  les zones fréquemment touchées  » (sanitaires, poignées de portes, rampes, supports pédagogiques…) que les collectivités locales sont priées d’organiser. On doute que les effectifs actuels de personnel de mairie ou départemental présents dans les établissements suffisent à l’assurer. D’autant que la restauration scolaire repose sur les mêmes. Sur ce point, le projet de protocole recommande de «  privilégier la restauration en salle de classe sous la surveillance d’un adulte sous forme de plateaux ou de paniers repas. » Mais il n’exclut ni la possibilité de demander aux élèves d’apporter leurs repas ni, à l’opposé, la réouverture des cantines – avec dans ce cas une organisation stricte.

Qui veillera à l'application du protocole ? On ne sait pas...

Point capital : là où l’ensemble des prescriptions du protocole ne pourraient être respectées, l’établissement n’ouvrira pas. « Mais qui va vérifier si c’est applicable ou pas dans chaque établissement ? », demande Claire Guéville. « Le protocole répète « on veille à… » Mais qui c’est, ce « on » ? » s’interroge Francette Popineau. « Le texte n’est pas clair sur qui décide » poursuit-elle. « Jean-Michel Blanquer ne nous a pas apporté de réponse sur ce point » complète sa collègue du Snes. Toutes deux demandent deux choses. Premièrement, du temps : « Du temps pour que les équipes des établissements se préparent avant la rentrée des élèves », côté Snes et « du temps pour pouvoir tout mettre en place » côté Snuipp. Francette Popineau envisage le retour des élèves de primaire au mieux pour le 18 – alors qu’il est prévu le 12, selon les annonces du gouvernement (la journée du 11 étant consacrée à la prérentrée des enseignants). Deuxièmement, la validation du protocole par les instances représentatives du personnel, conseils d’école et conseils d’administration. Au Snuipp on va plus loin : « C’est à la commission de sécurité qu’il revient de valider le dispositif pour chaque établissement », martèle Francette Popineau. Sinon, entre collectivités locales, les directions des écoles et des établissements et les inspections académiques, la balle de la décision risque de rebondir longtemps.

 

Olivier Chartrain

Publié le 02/05/2020

 

La bataille de la dette

 

par Bernard Marx (site regards.fr)

 

Face aux causes de l’épidémie du Covid-19 et à ses conséquences économiques, Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise font de la question de la dette un enjeu politique majeur. Ils ne sont pas les seuls. Les « choses lues par Monsieur Marx », saison 2, épisode 25, c’est maintenant !

Des économistes et des responsables politiques d’horizon divers réclament, selon des modalités différentes, un allègement de la dette. La bataille de la dette qui devra être également de dimensions européenne et mondiale peut être rassembleuse et victorieuse.

En juin 2015, François Villeroy de Galhau – qui a quitté depuis peu la direction de la banque BNP-Paribas – n’est pas encore Gouverneur de la Banque de France. Il est une des figures des « Gracques », influent think tank du social-libéralisme. Alors que le gouvernement d’Alexis Tsipras se bat encore pour une annulation de la dette grecque, les Gracques, qui se prennent plutôt pour Brutus, publient une tribune dans le journal Les Échos, sobrement intitulée « Ne laissons pas M. Tsipras braquer l’Europe ! ». On sait ce qu’il est advenu.

« Il faudra rembourser cet argent »

Cinq ans plus tard, face aux conséquences économiques de l’épidémie de Covid-19, le Gouverneur de la Banque de France a soutenu le plan de la Banque Centrale Européenne pour refinancer massivement les dettes des États de la zone euro et des banques. Mais il n’a pas changé. Il annonce clairement la couleur, le 19 avril, dans une interview au Journal du Dimanche : « La France va sortir de ce choc avec une dette publique accrue d’au moins 15 points de PIB, à 115%. Dans la durée, il faudra rembourser cet argent. Le retour de la croissance par notre travail y contribuera. Les précédents dans l’histoire peuvent aussi conduire à cantonner la dette liée au coronavirus, pour ne la rembourser que dans plus longtemps. Mais nous devrons également, sans freiner la reprise à court terme, traiter ensuite ce qui était déjà notre problème avant la crise : pour le même modèle social que nos voisins européens, nous dépensons beaucoup plus. Donc il faudra viser une gestion plus efficace, d’autant que les Français ne souhaitent pas payer plus d’impôts. L’Allemagne peut répondre massivement au choc actuel parce qu’elle a su diminuer sa dette quand cela allait mieux. »

Le ministre de comptes publics Gérald Darmanin a eu tôt fait de lui emboîter le pas. « La reprise économique va créer des recettes pour rembourser la dette, a-t-il affirmé le 21 avril. Et ce remboursement devra se faire sans taxer les plus riches : « Rrevenir en arrière ne fait pas aller de l’avant. On a besoin que ceux qui possèdent de l’argent puissent le mettre dans les entreprises. Il n’est pas raisonnable de rétablir l’ISF. » Le message est clair : on ne repassera pas par la case départ. Les cartes de la Caisse de communauté seront vite épuisées. L’argent magique est un pistolet à un coup. Ce sera « Rendez-vous directement sur la case Austérité ».
Les questions de la monnaie, de la doctrine de politique monétaire et de la dette s’annoncent donc, une fois de plus en temps de crise économique majeure, comme une bataille politique essentielle.

Repères sur trois Pourquoi ? et Comment ?

1. Ceci n’est pas une crise conjoncturelle
Le capital financier dominant l’économie, les Banquiers centraux qui n’en sont pas indépendants et les dirigeants politiques qui ne le sont pas non plus, s’accrochent, comme des berniques à leur rocher, à l’idée que la crise est grave mais pas tant que cela. Ils conçoivent la sortie de pandémie comme un retour au régime de croissance d’avant. Mais c’est se bercer d’illusions et surtout nous berner. Le récit économique qui sert de support à cette thèse est celui d’un recul très brutal de la production mais conjoncturel. Il serait suivi d’un rebond massif permettant un retour finalement assez rapide à la normale. Le besoin de déficits et d’endettements supplémentaires serait rapidement jugulable.

Certes, dit François Villeroy de Galhau, « la France devrait connaitre en 2020 une chute du PIB d’au moins 8% et le choc économique est très sévère partout, y compris dans les pays moins touchés par la pandémie comme le Japon, le Canada ou l’Allemagne ». Mais, ajoute-t-il, « si nous gérons bien la suite, le choc peut rester temporaire. Il faut être prudent mais le FMI prévoit que la France pourrait retrouver l’an prochain une croissance forte à +4,5% ». Le pire serait sans doute que le Gouverneur croit lui-même à ce qu’il nous raconte. D’une part la crise économique est mondiale. Elle est particulièrement brutale et cruelle dans les pays émergents et les pays en développement, d’Afrique et d’Amérique latine. Dans les pays du Nord, en l’absence de médicaments efficaces et de vaccins, les mesures dites barrières devront être appliquées durablement après un déconfinement qui sera lent et progressif. On n’est pas à l’abri d’une nouvelle vague de l’épidémie. Le FMI lui-même relativise beaucoup son hypothèse d’une reprise soutenue et durable de la croissance dès 2021. Il a produit trois autres scénarios plus sombres. L’OFCE nous dit que les revenus distribués en ce moment alors que la consommation forcément restreinte génère une augmentation massive de l’épargne des ménages (55 milliards en 8 semaines de confinement). Si l’intégralité de cette épargne était consommée, la perte annuelle d’activité serait alors de deux points de PIB au lieu de cinq points. Mais l’institut de conjoncture prend bien soin de préciser qu’il avance ces chiffres « pour donner un ordre de grandeur ».

En fait, cela a bien peu de chance d’arriver. Le chiffre global d’augmentation de l’épargne masque l’aggravation des inégalités. La reprise de l’offre et de la demande dans de nombreuses activités comme le tourisme, la restauration, les transports aériens, le cinéma et le spectacle vivant sera au mieux très progressive. Il serait bien hasardeux de prévoir une ruée sur l’achat de voitures et une reprise de l’investissement des entreprises. S’il y a de l’argent disponible il servira plutôt à racheter pour pas cher des entreprises en difficulté. Les crises produisent en règle générale des concentrations. On l’a vu dans le secteur bancaire et financier en 2008-2009 épicentre de la crise de l’époque.

Certes, analyse Olivier Passet, directeur de recherches de Xerfi, « la normalisation des niveaux de production dans nombre de secteurs va créer l’illusion d’un rebond. Mais derrière ce trompe l’œil, il y aura un emploi, un pouvoir d’achat et des niveaux de dette dégradés qui pèseront sur la dynamique de la croissance à moyen terme. Pour échapper à cette fatalité, conclut-il, il nous faudra quelque chose d’extraordinaire. Et cette chose extraordinaire ne peut être que l’annulation des "dettes Covid". Alors ne tardons pas à le dire pour agir sur les anticipations, car plus on attend en la matière, plus on laisse jouer les effets récessifs de second tour, plus la note sera salée et moins cette mesure de la dernière chance sera efficace. » Bien entendu, les « dettes covid » qu’évoque Olivier Passet ne sont pas uniquement des dettes publiques. Loin de là. Les dettes et les reports de charges de nombreuses entreprises vont vite être insupportables. Mais si l’on ne veut pas que toute la mécanique du crédit ne s’enraye et se transforme en crise bancaire généralisée, ce sera à l’Etat de prendre en charge ces annulations indispensables. C’est du reste ce qui est largement prévu avec les 300 milliards de garanties publiques accordées pour maintenir à flot le crédit bancaire pendant la pandémie. Assez vite c’est donc la question de la dette publique qui se trouvera posée. Ajoutons que le déficit du budget n’est pas seul en cause. Celui de la Sécurité Sociale va se chiffrer par dizaines de milliards. Il faudra bien acter une prise en charge par les finances publiques. A moins de recommencer la comédie tragique d’une « conférence de financement du retour à l’équilibre » convoquée à la levée du confinement, comme elle l’avait été à la vieille de celui-ci.

2. Un allègement de la dette est indispensable pour les pays en développement, notamment d’Afrique
L’organisation des Nations Unis sur le commerce et le développement, la CNUCED, a alerté dès la fin du mois de mars : la pandémie de Covid est en train d’engendrer des « dommages économiques sans précédent » pour les deux tiers de la population mondiale vivant dans les pays en développement. L’organisation plaidait, dès ce moment, pour la mise en place d’un programme de soutien d’un montant de 2500 milliards de dollars. Le FMI et la Banque Mondiale ont pris des initiatives. Mais on est encore très loin du compte. Pour leur part, les ministres des finances du G20 et les dirigeants des principales Banques centrales du monde ont décidé, le 15 avril, de suspendre, jusqu’au 1er avril 2021, le service de la dette des 76 pays les plus pauvres du monde dont 40 africains. Ce n’est même pas une suppression des échéances, juste un report. Selon les dirigeants français qui se sont volontiers montrés à l’initiative de la décision, celle-ci libérera 14 milliards de dollars au profit des pays concernés. C’est un pas. Mais très insuffisant pour y endiguer la déferlante de la crise sanitaire, économique et sociale. Il n’est même pas acquis qu’elle arrive à empêcher une vague de défauts sur les dettes souveraines. Alors que les créanciers privés sont devenus les principaux bailleurs de fonds de ces Etats, rien n’est acquis en ce qui concerne leur participation à ce moratoire.

Comme l’expliquent l’ancien premier ministre britannique Gordon Brown et l’ancien conseiller de Bill Clinton, Lawrence Summers : « Il serait inadmissible que tous les fonds débloqués par nos institutions multilatérales pour aider les pays les plus défavorisés ne soient pas utilisés aux fins de la santé et de la lutte contre la pauvreté, et qu’ils finissent dans les poches de créanciers privés, notamment de ceux qui, à l’instar de grandes banques américaines, continuent de verser des dividendes en période de crise ».

En fait, la mécanique à l’œuvre est doublement perverse. Elle ne profite pas seulement aux créanciers privés. Les pays riches et notamment les Etats Unis bien installés sur le privilège du dollar sont en mesure de lever des fonds énormes à des taux défiant toute concurrence. Mais comme le soulignent d’autres économistes universitaires de différents pays « ces fonds proviennent en partie des pays émergents en quête de sécurité, et d’investisseurs américains qui liquident leurs avoirs étrangers. En d’autres termes, une partie du financement dont dépendent les États-Unis et d’autres économies avancées provient d’économies émergentes qui ont pourtant des besoins financiers beaucoup plus pressants ».

Au reste, il ne s’agit pas seulement de s’inquiéter de cette situation par esprit de solidarité et par philanthropie, mais parce que le monde est un. Il serait totalement illusoire de prétendre que les pays développés pourraient être à l’abri des conséquences de la catastrophe qui menace les pays en développement, notamment les pays d’Afrique.

En réalité, il y aurait deux grandes initiatives financières à prendre. La CNUCED les a mises sur la table dès la fin mars. Elles sont reprises par de nombreux économistes d’horizons divers, parfois même de courants assez orthodoxes. D’une part des financements massifs par le FMI grâce à la réaffectation des droits de tirage spéciaux existants et par l’émission de nouveaux droits de tirages spéciaux. D’autre part, arrêt immédiat des paiements de la dette souveraine qui devrait être suivi d’une négociation pour un allégement significatif de la dette. La CNUCED propose ainsi l’annulation de 1000 milliards de dollars cette année sous la supervision d’un organisme créé de manière indépendante. [1]

3. Sortir de la crise liée à l’épidémie et en même temps changer de modèle économique
Le scénario de 2008-2010 ne doit pas se répéter. Les Etats et les Banques centrales ont sauvé les banques. Ils ont financé une reprise de la croissance comme avant, c’est-à-dire dominée par le capitalisme financiarisé avec son cortège de marchandisation sans limite, de dégradation des services publics, de poursuite du réchauffement climatique et de dégradation de la biodiversité.

Déjà Bruno Le Maire aligne les milliards à Air France, à Renault, à la FNAC-Darty sans contreparties selon la même règle de socialisation des pertes et de privatisations de gains. Déjà le MEDEF, l’Association française des entreprises privées (AFEP) qui regroupe les 113 premiers groupes actifs en France, le Comité des constructeurs français d’automobiles (CCFA) ou l’Association internationale du transport aérien (IATA) présidée par l’ancien PDG d’Air France, multiplient les pressions sur le gouvernement et sur Bruxelles pour réduire les normes environnementales et climatiques.

C’est tout le contraire qui est nécessaire. Une reprise de l’économie qui prenne franchement le cap de l’écologie politique et d’un autre régime de développement. Les investissements publics doivent servir à cela et non à revenir au « business as usual ». Et ils devront être massifs. Mais comment faire si déjà l’argent public a été massivement mobilisé et doit continuer de l’être, comme il se doit, pour soutenir les revenus et éviter les faillites en chaîne des PME et de plus grandes entreprises.
Cela passe certainement par l’Impôt sur le patrimoine et les hauts revenus. Mais cela ne suffira pas. Il faut aussi un allègement de la dette publique existante. Cela ne peut pas se résoudre seulement au niveau national. La question est sans doute vitale pour l’avenir de l’Union européenne.

L’économiste atterré Henri Sterdyniak n’est pas d’accord. Certes, admet-il, « la crise sanitaire risque paradoxalement de retarder la mise en place d’une grande politique écologique, la technocratie pouvant arguer des déséquilibres des finances publiques pour annuler les investissements écologiques et les grandes entreprises de la difficulté de la reprise pour échapper à la mise en place de taxes et de normes écologiques ». Mais, selon lui, les réponses comme l’annulation de la dette, la planche à billets ou la monétisation relèvent des solutions magiques. Afin de financer les investissements publics et la transition écologique Henri Sterdyniak préconise à la place le développement d’un système financier public offrant aux ménages des placements sans risque mais protégés de l’inflation et une obligation imposée aux banques de consacrer une partie de leurs dépôts à de tels emplois. Et pourquoi pas fromage et dessert ? De nombreuses expériences historiques, à commencer par l’effacement en 1953 de plus de la moitié de la dette allemande contractée avant et après- guerre attestent que cela peut faire partie des solutions.

Henri Sterdyniak argumente également que la France peut se financer, sans limites, à des taux extrêmement faibles, négatifs même souvent, tout comme l’Allemagne, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, « de sorte qu’il n’est pas pertinent actuellement de réclamer que la banque centrale finance directement les Etats ». Par contre admet-il, des menaces des marchés financiers renchérissant la dette pèsent sur l’Europe du Sud et notamment l’Italie. Mais pourquoi alors ne serait-il pas pertinent de réclamer que la Banque centrale c’est-à-dire la BCE finance directement les Etats du Sud ? Et La France restera-t-elle du bon coté de la force si les Etats Unis ou le Royaume Uni multiplie les dispositifs d’attraction des capitaux ? Chacun peut constater que les plans de soutien de sauvetage de l’économie sont dans la zone euro peu ou prou alignés sur ces différences. L’Allemagne a mis sur la table un plan de soutien public totalisant potentiellement près de 28% du PIB de 2019. 10 points de plus que le plan français. Et encore plus que ceux de l’Italie ou l’Espagne. Elle peut espérer s’en sortir mieux et plus dominante. Effectivement, juge Romaric Godin, « comme souvent pour l’Allemagne, le risque principal est que si cette récession de 2020 se révèle in fine moins forte qu’ailleurs, cela la conforte dans ses choix économiques désastreux pour l’ensemble de l’Europe ».

Bien entendu un allègement de la dette ne saurait suffire. Dans l’affrontement actuel autour du plan de relance européen on voit bien que ce qui fait le plus problème, ce n’est pas tant la création d’obligations européennes, que le fait qu’elles puissent servir non pas à des prêts qui augmenteraient la dette des Etats emprunteurs mais à des aides et des subventions qui leur seraient accordées directement. Il faut un changement de la doctrine monétaire et de la gouvernance de la Banque centrale européenne pour la mettre en capacité de financer directement les investissements publics des Etats européens et financer les banques publiques de développement dont le rôle devrait être systématiquement développé. La réponse doit être fondée sur une coopération explicite entre politique monétaire et politiques budgétaires.
Mais un allègement de la dette reste indispensable pour diminuer la pression des capitaux financiers.

Les économistes Laurence Scialom et Baptiste Bridonneau préconisent une annulation partielle des dettes publiques détenues par la BCE, conditionnée par un investissement des mêmes montants dans des investissements publics de transition écologique. Jean-Luc Mélenchon préconise quant à lui la transformation d’une partie de la dette en emprunt perpétuel, ce qui allège la charge de la dette puisque le capital emprunté n’est plus à rembourser. Mais il n’est pas le seul. L’économiste Daniel Cohen et le banquier mutualiste Nicolas Théry – réputés moins collectivistes – affirment eux aussi qu’il faut « financer la crise que nous traversons et les investissements climatiques avec une dette de très longue durée – à 50 ou 100 ans, voire avec une dette perpétuelle – et rémunérée à un taux aussi bas que le permet la situation actuelle ». Et le gouvernement espagnol a mis sur la table du Conseil européen une proposition d’émission de dette perpétuelle pour financer un plan européen de relance de 1500 milliards d’euros.

Ce n’est qu’un début, continuons le combat !

 

Bernard Marx

 

Notes

[1] Voir notamment sur le site Project Syndicate :

Joseph Stiglitz : Les aspects internationaux de la crise. 6 avril 2020

Pierre-Olivier Gourinchas, Chang-Tai Hsieh : COVID-19 : une Bombe à retardement de défauts souverains. 9 avril 2020

Ngozi Okonjo-Iweala , Brahima Coulibaly : La dette de l’Afrique doit être allégée pour lui permettre de lutter contre le Covid-19. 9 avril 2020

Carmen M. Reinhart , Kenneth Rogoff : Suspendre la dette des pays émergents et en voie de développement.13 avril 2020

Mohamed A. El-Erian : Sauver les pays en voie de développement face au COVID-19. 15 avril 2020

Arkebe Oqubay : Comment l’Afrique peut combattre la pandémie. 17 avril 2020

Bodo Ellmers : The Global South needs debt relief. 21 avril 2020

Publié le 01/05/2020

Chômeurs, étudiants, mères isolées... En France, on souffre aujourd'hui de la faim

 

Eugénie Barbezat Lola Ruscio (site humanite.fr)

 

L’annonce, jeudi, d’une enveloppe de 39 millions d’euros pour l’aide alimentaire ne satisfait pas les associations, qui alertent : en France, la colère de ceux qui ont faim pourrait exploser, faute de réponses rapides. Témoignages.

« Dans nos permanences, entre 25 et 50 % de personnes nouvelles ont demandé une aide alimentaire depuis la mi-mars. Et c’est une réalité dans tous les départements », alerte la présidente du Secours populaire français (SPF), Henriette Steinberg. Même constat de la part de Patrice Blanc, son homologue des Restos du cœur : « Dans les villes, le nombre de personnes SDF qui sollicitent des repas chauds a triplé depuis la crise du Covid-19. » « On a beaucoup d’appels au 115 de personnes qui ne nous demandent pas un hébergement mais nous disent qu’elles n’ont pas mangé depuis plusieurs jours. C’est nouveau… », confirme Florent Gueguen, le directeur de la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS). Dans les quartiers populaires, les associations multiplient les distributions alimentaires, pour lesquelles la demande est exponentielle : « Lors de la première distribution à Clichy-sous-Bois, il y avait 250 personnes, à la deuxième 500, puis à la troisième 700. Les gens ont faim. C’est tragique », témoigne Mohamed Mechmache, fondateur du collectif AClefeu qui, depuis début avril, distribue des denrées à Clichy-sous-Bois.

Derrière ces chiffres, il y a des visages. Ceux de mamans isolées, travaillant à temps partiel, parfois sans être déclarées, qui ne peuvent plus remplir leur frigo et assurer trois repas par jour à leurs enfants, qui, eux, ne mangent plus à la cantine. « Le soir, mon fils de 13 ans se contente de biscuits trempés dans du lait. Et le midi, ce sont des pâtes ou du riz. Je ne peux même plus lui offrir un burger… », culpabilise Maryam, employée à mi-temps dans une crèche à Paris, et actuellement au chômage partiel. La mère de famille vient de se résoudre à aller demander de l’aide alimentaire, pour la première fois de sa vie «Je n’aurais jamais cru un jour en arriver là, je me suis toujours débrouillée », soupire la jeune femme. Comme elle, des jeunes qui avaient des petits boulots, des stages indemnisés ou qui glanaient quelque argent en aidant à la plonge dans des restaurants, ont vu s’évanouir leurs rares moyens de subsistance, grossissant les files d’attente des distributions alimentaires. «On commence aussi à voir arriver des professions intellectuelles, des autoentrepreneurs, des chauffeurs VTC, des petits patrons qui ne remplissent pas toutes les cases pour bénéficier de l’aide de l’État et se retrouvent pris à la gorge. Leur détresse fait peine à voir : ils vivent un déclassement très violent », rapporte Henriette Steinberg.

Il faut rouvrir d'urgence les restos U

Les étudiants ne sont épargnés. « On ne découvre pas la précarité étudiante. Une antenne des Restos du cœur était déjà ouverte sur le campus avant l’arrivée du coronavirus. Mais aujourd’hui, on reçoit des jeunes qui n’auraient jamais dû y avoir recours », explique Emmanuelle Jourdan-Chartier, en charge de la vie étudiante à l’université de Lille. La fac compte 75 000 étudiants, dont 36 % de boursiers qui touchent au maximum 500 euros par mois, sur dix mois. « Les plus impactés sont les 30 % d’étudiants salariés, souvent en CDD, qui ont perdu leurs emplois et les près de 10 000 étudiants internationaux, dont les familles sont parfois elles-mêmes frappées par la crise du coronavirus dans leurs pays et qui ne peuvent plus les aider financièrement», précise-t-elle. Pour secourir ces étudiants dont les frigos sont vides, les services sociaux de l’université de Lille ont distribué des bons d’achat alimentaires, mais cela risque de ne pas suffire. «Il faudrait rouvrir d’urgence les restos U, au moins pour de la vente à emporter, suspendre les loyers des étudiants en chambre universitaire, et maintenir les bourses cet été, car les étudiants, dont les examens ont été décalés en juillet, vont devoir rester », insiste Emmanuelle Jourdan-Chartier.

Cette situation inédite, le SPF l’a vue venir depuis des semaines : «Grâce à notre implantation sur le terrain et au fait que nous n’avons pas arrêté nos distributions avec le confinement, nous avons vu arriver le tsunami. Nous avions donc alerté le ministre des Solidarités, le premier ministre et le président de la République dès la mi-mars », lâche, amère, Henriette Steinberg. Un appel qui semble enfin avoir été entendu puisque, jeudi, la secrétaire d’État chargée de la lutte contre la pauvreté, Christelle Dubos, annonçait une enveloppe de 39 millions d’euros dédiés à l’aide alimentaire d’urgence. Si elles saluent le geste, les associations pointent l’insuffisance de la somme. « On parle en milliards pour les entreprises et en millions quand il s’agit des gens qui ont faim », pointe Mohamed Mechmache…

Identifier ceux qui n’osent se manifester

Autre difficulté : la mise en œuvre de cette aide sur le terrain. « La difficulté va être d’identifier ceux qui n’osent pas se manifester et qui ne sont pas forcément connus des services sociaux », prévient Florent Gueguen. Pour cela, Henriette Steinberg a une solution : faire confiance aux associations ! « Aujourd’hui, on estime que 2 ou 3 millions de personnes supplémentaires ne vont pas pouvoir manger à leur faim du fait des conséquences de la crise sanitaire. C’est pourquoi nous avons proposé à M me Dubos de s’appuyer sur les compétences de notre mouvement, qui a déjà pris des contacts avec le marché d’intérêt national (Min) de Rungis et ceux régionaux pour établir des filières d’approvisionnement avec des petits producteurs, qui correspondent aux besoins des populations que nous soutenons… Nous nous engageons à rendre des comptes à l’État concernant l’utilisation de chaque euro d’argent public. Dans l’intérêt de ceux qui ont faim ! »

Peut-être aussi dans l’intérêt général. Tous s’accordent à le dire : la crise sociale qui va suivre la crise sanitaire sera profonde et durable. « Les ménages modestes vont avoir besoin de temps pour rétablir leur pouvoir d’achat. Il ne faut pas que cette aide soit un fusil à un coup. Il faudra augmenter les montants en fonction de l’évaluation des besoins, qui sont et seront immenses », prévient Florent Gueguen. Au SPF, on a fait les comptes : « Cela fait à peine un à deux euros par personne dans le besoin, c’est ridicule ! » Et on a aussi de la mémoire : «N otre longévité fait que l’on a un recul historique. On se souvient des marches des chômeurs, des révoltes de 1936, puis de 1938… Alors, on demande au gouvernement de réfléchir à de vraies mesures d’urgence, pour que la faim, doublée d’un sentiment de mépris et d’abandon, ne pousse pas les gens dans les rues », avertit sa présidente.

Elle n’est d’ailleurs pas la seule à redouter des « émeutes de la faim». Selon le Canard enchaîné, le terme aurait été employé par le préfet de Seine-Saint-Denis, Georges-François Leclerc, dans un mail envoyé par le haut fonctionnaire, le 18 avril, à son homologue Michel Cadot, préfet de la région Île-de-France. Dans ce courriel, le préfet du 93 évoquait son inquiétude face à « une baisse importante et brutale des revenus des précaires de Seine-Saint-Denis », redoutant des réactions violentes des personnes impactées. Cette éventualité, Mohamed Mechmache ne l’exclut pas non plus : « Les jeunes sont à cran ; si en plus la police les harcèle, ça peut partir vite et devenir incontrôlable… », prévient le porte-parole d’AClefeu, dont le collectif a été créé au moment des révoltes des banlieues en 2005. « Cette crise sanitaire a suscité des carences alimentaires massives, qui pourraient aboutir à des débordements de colère », conclut Florent Gueguen. Comme une invitation à agir. Vite. 

Pour Louise, Sandra, Khalid ou Christophe, la faim au quotidien. Ils témoignent.

« Je n’ai même pas d’argent pour m’acheter une datte… »

Khalid, 54 ans, résident marocain dans un foyer social aux Ulis (Essonne)

Khalid est au bout du rouleau. « C’est très difficile, on ne sait même pas quand tout ça va se terminer », lâche cet homme de 54 ans, qui vit dans une petite chambre du foyer social Adoma, aux Ulis (Essonne). Il y a des jours où ce sans-papiers marocain ne mange pas, pendant deux jours d’affilée. « C’est arrivé plusieurs fois pendant le confinement », lâche-t-il, gêné. Impossible d’acheter de la nourriture, il n’a plus un sou. Khalid enchaînait jusqu’au 17 mars les petits boulots au noir, payés au lance-pierre : il réparait des voitures, nettoyait, jardinait chez des particuliers. « Mais il n’y a plus de boulot nulle part désormais ! » répète-t-il, angoissé. Avec le virus et la pression policière, Khalid se terre dans son foyer. Et quand il sort, c’est seulement pour acheter « une canette de coca à 90 centimes » et du « pain à 1,20 euro ». Le lait, l’huile, le sucre, et autres aliments essentiels, il en consomme grâce aux colis-repas distribués par une association de quartier. Au premier jour du ramadan, vendredi 24 avril, les difficultés se sont cruellement rappelées à lui. « Je me sens mal : je n’ai même pas d’argent pour acheter une datte, je ne peux pas manger le matin à 5 heures. Combien de temps va-t-on devoir vivre comme ça ? »

L.R.

« Ça fait mal de demander de l’aide »

Sandra, 44 ans, mère célibataire, sans emploi, à Strasbourg (Bas-Rhin)

Dans le quartier populaire de la Cité de l’Ill, au nord de Strasbourg, Sandra vit dans un logement social avec sa fille de 11 ans. Début avril, elle fait une demande d’aide alimentaire auprès de son assistante sociale. « J’ai envoyé tous les papiers justificatifs, mais un mois après, je reste sans nouvelles, s’agace-t-elle. Je ne peux pas joindre directement mon assistante sociale, tout est restreint depuis le confinement. Résultat, je ne sais même pas quand je vais avoir cette aide. » Sans travail, ni conjoint, cette mère de famille au RSA s’est tournée vers les services sociaux pour subvenir à ses besoins alimentaires. Une première. « Je n’avais plus le choix, explique-t-elle avec pudeur. Je ne voulais pas me retrouver endettée jusqu’au cou, j’avais déjà emprunté de l’argent à des amis. » Depuis, un sentiment de honte l’habite : « On a l’impression d’être un mendiant. Ça fait mal de demander de l’aide. » En temps normal, elle fait du ménage à droite, à gauche, pour arrondir ses fins de mois. Avec le confinement, c’est terminé. Dans le même temps, Sandra voit ses dépenses alimentaires monter en flèche : « Chez mon maraîcher, je payais 99 centimes mon kilo de courgettes, contre 2,99  euros aujourd’hui. Je cuisine beaucoup, j’achète un sac de 5 kg de pommes de terre, je prends les aliments en promo, je fais mon pain moi-même, mais ça reste compliqué de vivre. » Les difficultés se cumulent. Grâce aux réseaux sociaux, elle a établi un contact avec l’association Alis. Depuis, la structure lui livre des colis-repas. Pour la quadragénaire, c’est un immense coup de pouce. « Je suis à découvert de 300 euros, il me reste 40 euros en liquide jusqu’au 6 mai, avant de toucher mes 726 euros de RSA. Comment suis-je censée tenir avec ma fille ? » Quid des aides promises par Emmanuel Macron ? « Pff… ça ne suffit pas. J’arriverai tout juste à régler ma facture d’électricité. Qui risque d’ailleurs de flamber avec le confinement : ma fille passe son temps sur l’ordinateur. »  

L.R.

« Resto U fermé, frigo vide, carte bleue bloquée… »

Louise, 21 ans, étudiante en licence de chimie, à Lille (Nord)

Depuis le confinement, la vie de Louise, étudiante de 21 ans, en deuxième année de licence de chimie à Lille-I, s’est compliquée très brutalement. Serveuse dans la restauration rapide, elle était sur le point de se faire embaucher dans un café quand « tout s’est arrêté ». La jeune femme s’est donc retrouvée sans aucun revenu. « Mon découvert bancaire s’est vite creusé, jusqu’au moment où ma carte bleue a été bloquée. Pas de chance, ma mère qui, d’habitude, m’envoie de l’argent liquide du Gabon, n’a pas pu le faire depuis le mois de mars. Les plateformes de transfert d’argent ont toutes été bloquées là-bas, où la crise sanitaire sévit aussi. D’ailleurs, mes deux parents, fonctionnaires, sont au chômage à cause du virus. Et, au Gabon, il n’y a pas les mêmes garanties qu’en France. Mon père m’a dit qu’il pouvait encore payer le loyer de mon studio, mais si la crise perdure, cela ne sera plus possible. »

Sans ressource, ni possibilité d’aller « se remplir le ventre au resto-U pour 3 euros » et avec un frigo « complètement à sec », Louise s’est résolue, début avril, à aller voir l’assistante sociale de l’université. « Je ne savais même pas où c’était. Je n’aurais jamais imaginé devoir faire un jour cette démarche », avoue l’étudiante encore « très touchée » par l’écoute et l’aide qui lui ont été apportées par les services sociaux de son université. « Ils m’ont tout de suite donné deux bons de 50 euros pour que je puisse faire des courses à Carrefour, avec qui la fac a un partenariat pour l’aide alimentaire. D’ailleurs, je tiens toujours avec les courses que j’ai faites avec cet argent, en début de mois… » Aujourd’hui, si Louise est surtout préoccupée par les partiels qu’elle commence à passer en ligne ce lundi, elle s’inquiète aussi pour les mois à venir. Trouver du travail cet été, si les restaurants restent fermés, va être compliqué. « Je vais chercher dans la grande distribution, je suis prête à faire n’importe quel boulot », assure l’étudiante qui a aussi une pensée pour les autres étudiants étrangers. La plupart ne pourront pas retrouver leur famille cet été à cause de la fermeture des frontières. Beaucoup d’entre eux aussi ont vu leurs parents tout perdre à cause du coronavirus et ne reçoivent plus d’aide venue du pays.

« Ce sont les SDF à qui je donnais une pièce avant qui m’ont donné des conseils »

Christophe, 43 ans, artiste de rue, à Grenoble (Isère)

Depuis qu’il a perdu son statut d’intermittent, il y a quelques années, Christophe (*) se débrouille. Avec sa guitare et ses chansons rigolotes, il écume les cafés du centre-ville où il est payé au chapeau. Ancien circassien reconverti dans le théâtre de rue et la danse, il travaille surtout l’été, enchaînant les festivals où il engrange de quoi passer l’hiver à peu près tranquille. « En général, vers le mois de mars, ça devient un peu tendu financièrement. Heureusement, je donne des cours de cirque et de clown à des jeunes dans plusieurs associations, ça me permet d’avoir quelques rentrées d’argent. »

Voilà à quoi ressemblait, jusqu’au 17 mars 2020, la vie de ce grand échalas à l’éternel jean délavé, figure de la vie culturelle locale. Depuis, confiné seul dans un petit appartement, il tourne en rond. « Ma vie, c’étaient les copains musiciens, les discussions dans les cafés… Tout cela est mis entre parenthèses et je ne sais pas pour combien de temps. » Faire les courses ? Christophe oubliait souvent, mais déjeunait presque tous les midis dans le boui-boui en bas de chez lui, dont « le patron est un pote ». Le soir, c’étaient les endroits où il se produisait qui pourvoyaient à son repas. «Avoir un jour faim et plus un rond pour aller m’acheter à manger, je ne l’aurais jamais imaginé », constate l’artiste, qui explique même avoir « un peu lâché la bride sur ses dépenses », début mars, dans l’espoir de pouvoir jouer en Avignon cet été. «Quand la compagnie m’a appelé pour m’annoncer que tout était annulé, j’ai paniqué. J’étais vraiment mal, alors je suis descendu faire un tour. Du côté de la gare, j’ai croisé les SDF à qui je file une pièce et avec lesquels j’ai l’habitude d’échanger quelques mots… Là, c’est moi qui leur ai raconté ma galère. » Ironie du sort, ce sont les « professionnels de la vie à la rue » qui lui ont indiqué la permanence du Secours populaire, la seule distribution alimentaire restée ouverte. Sur le coup, Christophe rigole de cette situation cocasse et rentre chez lui. Mais le lendemain, le ventre vide, il saute le pas et va se placer dans la file des gens qui attendent une aide alimentaire. « L’association se trouve dans le quartier où je donnais des cours… Je redoutais de croiser l’un de mes élèves. Mais au final, tout s’est bien passé : les femmes qui faisaient la distribution m’ont accueilli avec une grande bienveillance, on a même rigolé ensemble. Je me suis senti respecté. J’y reviendrai pour avoir de l’aide, mais aussi, j’espère, pour filer un coup de main. »

(*) Le prénom a été modifié.

Version imprimable Version imprimable | Plan du site
© pcf cellule st Georges d'Orques