PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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mai 2022

publié le 22 mai 2022

Méditerranée. Après sept jours en mer, 471 migrants rescapés

Antoine Poncet sur www.humanite.fr

À bord du navire de Médecins sans frontières, les scènes de liesse donnent la mesure de l’événement. Ce mercredi, après sept jours d’attente en Méditerranée, 471 migrants ont pu débarquer dans le port d’Augusta, en Italie. Quelques heures plus tôt, l’ONG alertait sur Twitter : « Malgré nos demandes (auprès des autorités italiennes -- NDLR) d’un endroit sûr pour débarquer, nous en sommes au septième jour d’attente en mer. On se rapproche de la moyenne de huit jours et demi d’attente, lorsque les activités de recherche et de sauvetage faisaient l’objet de persécutions. » Les images diffusées par Médecins sans frontières au cours des derniers jours sont éloquentes. On pouvait y voir les 471 rescapés entassés à bord. Les migrants avaient pris le large sur des embarcations de fortune et ont été secourus au large de la Libye et de Malte. Les pénuries de nourriture en Afrique du Nord risquent de contraindre de plus en plus de personnes à ces traversées désespérées.

 

 

Immigration. Dans les Pyrénées-Orientales, des fils barbelés contre les harragas

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Sur la Côte Vermeille, les politiques migratoires répressives poussent les exilés à prendre de plus en plus de risques pour tenter de passer la frontière franco-espagnole.

Cerbère (Pyrénées-Orientales), envoyé spécial.

Ce lundi 16 mai, au large des côtes algériennes, onze personnes sont mortes noyées en tentant de rejoindre l’Espagne par la mer. Cinq jeunes, dont deux mineurs, ont réchappé au naufrage. Dans un café, à proximité de la gare de Perpignan (Pyrénées-Orientales), mardi 17 mai, Adam (1) échange avec les rescapés sur son téléphone portable. Comme eux, il est lui aussi un harraga. C’est le nom donné aux exilés fuyant la misère en Algérie. Il est arrivé en France au printemps 2020 et vit aujourd’hui à la rue, dans cette ville administrée par le Rassemblement national (RN), et cherche du travail. « Pour entrer en France, il est passé par le Col du Perthus, indique Fatouma, fondatrice de l’association Au cœur de l’humanité (ACH), qui accompagne ces exilés privés de droit. C’est le principal point de passage entre l’Espagne et la France, à l’est des Pyrénées. »

Dans ce secteur, depuis deux ans, le nombre de personnes tentant d’entrer en France, pour s’y installer ou pour rejoindre d’autres pays européens, est en forte augmentation. En 2021, dans le département des Pyrénées-Orientales (P.-O.), la police de l’air et des frontières (Paf) comptabilisait 12 830 arrestations de personnes ayant franchi la frontière. En novembre 2020, le président de la République, Emmanuel Macron, a même fait le déplacement pour annoncer le doublement des effectifs alloués à la lutte contre l’immigration clandestine (Lic). Dans la foulée, au péage du Boulou, dans les cols des Balistres, du Perthus et de Banyuls, les points de contrôle policier se sont multipliés, incitant les exilés à prendre plus de risques pour les contourner.

Piégés par les barbelés à la sortie du tunnel

« Entre 10 et 50 personnes passent quotidiennement par le tunnel ferroviaire des Balistres, alerte David Cerdan, chargé de la maintenance de l’infrastructure à la gare de Cerbère, premier village français après la frontière. C’est extrêmement dangereux. Quand je rencontre quelqu’un sur la voie, ma priorité est de le faire sortir. Je lui indique comment faire et lui donne un peu d’eau. En tant que représentant CGT, j’alerte régulièrement la direction de la SNCF sur le danger que représentent les barrières de barbelés qu’elle nous oblige à installer. » Depuis quelques mois, l’entreprise n’a de cesse d’aligner le long des voies des mètres linéaires de fil de fer équipé de lames de rasoir. « Les exilés se retrouvent piégés à la sortie du tunnel », poursuit David, montrant sur son téléphone les photos de vieux vêtements, de brosses à dents ou de documents administratifs abandonnés sur le ballast et témoignant des nombreuses traversées. Depuis le quai de la gare de Cerbère, où une plaque commémore le passage du tunnel, à l’hiver 1939, par 100 000 Espagnols fuyant le franquisme, on en aperçoit l’entrée : deux immenses bouches noires enfoncées dans la montagne. De l’autre côté, à un kilomètre, la ville catalane de Portbou. En 2021, trois exilés sont morts sur cette ligne de chemin de fer, heurtés ou écrasés par un train.

« Ces barbelés servent à garder les exilés dans l’enceinte ferroviaire pour les conduire directement dans les bras des policiers », dénonce Julien Berthelomi, secrétaire général de l’Union départementale CGT, venu rendre visite, ce lundi 16 mai, aux cheminots de Cerbère. « Il s’agit surtout de dissuader les gens d’accéder au tunnel côté français, se défend le préfet des P.-O., Étienne Stoskopf. Je n’ai pas discuté du détail des installations avec la direction de la SNCF. C’est elle qui maîtrise le mieux les moyens les plus adaptés à mettre en œuvre. » Dans un document interne, l’entreprise précise cependant que « ces mesures ont été décidées collégialement avec la Suge (sûreté ferroviaire de la SNCF - NDLR) et le référent sûreté de la gendarmerie nationale, la préfecture, la douane dans le cadre d’un diagnostic partagé réalisé sur cette zone suite à l’augmentation massive des intrusions ».

Les passages de la frontière se font majoritairement du sud vers le nord, mais les cas inverses ne sont pas rares. Vers 9 heures, lundi 15 mai, Rachid, 27 ans, est assis sur les marches devant l’entrée de la gare de Cerbère. Les agents de la Paf viennent de le contrôler dans le Rodalies, équivalent espagnol du Train express régional (TER) en France. « J’ai quitté le Maroc en avion, au mois de mars, pour rejoindre la Turquie, explique le jeune homme visiblement très fatigué. Ensuite, j’ai traversé l’Europe à pied. Je compte retrouver de la famille installée à Barcelone. » Les policiers espagnols l’ont arrêté à Portbou et l’ont renvoyé en France.

Deux heures plus tard, côté ibérique du tunnel, en gare de Portbou, six personnes sont alignées contre un mur. Face à elles, une douzaine de policiers en uniformes noirs fouillent leurs bagages sous les yeux des voyageurs. Le contrôle est musclé. Un jeune Sénégalais est relâché. Il a des papiers espagnols et veut simplement rentrer chez lui. Un autre est emmené par deux agents aux sourcils froncés lui pressant le pas. Il va être reconduit à la frontière par la route. Ici, les accords de Malaga réglementent, dans un rayon de 30 kilomètres de chaque côté de la frontière, ce que les autorités appellent les « réadmissions rapides. » Les quatre autres exilés, encore collés au mur, sont finalement autorisés à prendre le train en direction de Perpignan. « La police espagnole est raciste », crie l’un d’entre eux en courant pour monter à bord. Il se prénomme Ayman. Quelques jours plus tôt, il a traversé la Méditerranée, depuis l’Algérie, sur une embarcation de fortune. « Si je suis arrêté côté français et renvoyé ici, je passerai par le tunnel cette nuit », confie le jeune harraga.

Refus d’étendre les dispositifs d’accueil aux Africains

« Il faudrait permettre à toutes ces personnes de se rendre à Perpignan en sécurité pour faire valoir leurs droits ou poursuivre leur route vers le pays de leur choix, plaide Julien Berthelomi. Il faudrait, en outre, leur donner accès au travail. On dénombre entre 4 000 et 5 000 travailleurs sans-papiers dans les P.-O. Il faut régulariser cette situation. Les réfugiés ukrainiens, eux, voyagent gratuitement et peuvent travailler. Cette distinction entre bons et mauvais migrants est insupportable. »

Réfugiés dans un premier temps en Espagne, ils sont de plus en plus nombreux à remonter vers la France pour rejoindre l’Allemagne ou la Belgique. « Le dispositif d’accueil des Ukrainiens en Catalogne est saturé, affirme Sandrine, guichetière en gare de Cerbère . Je monte 10 à 30 dossiers par jour pour l’édition de billets gratuits. Ça implique, d’ailleurs, une surcharge de travail. » Ceci étant, ceux qui disposent d’un passeport ukrainien ont bel et bien la possibilité de voyager en sécurité. Mais pour le préfet, il n’est pas question d’étendre ce dispositif aux ressortissants de pays africains. « Cela reviendrait à organiser le contournement des points de contrôle.  Ce n’est pas à l’ordre du jour. Si on facilite le passage à cet endroit, des filières d’immigration clandestine y dirigeront le plus grand nombre de personnes possibles », estime Étienne Stoskopf.

Ce lundi 15 mai, Michel Coronas, responsable départemental du PCF, et Dominique Noguères, vice-présidente de la Ligue des droits de l’homme (LDH) des P.-O., discutent de la situation avec le chef d’escale en gare de Cerbère . « Bien sûr que des passeurs s’enrichissent sur le dos des exilés, confirme la responsable associative. Mais s’ils circulaient plus facilement, il y aurait moins de trafic. » Et le militant communiste d’abonder : « Concernant les Ukrainiens, d’ailleurs, les cas d’exploitation par des réseaux criminels sont rares. Si la réponse est uniquement policière, on n’arrivera à rien. Il faut donner des moyens pour un accueil digne. L’Aide sociale à l’enfance (ASE), par exemple, doit être mieux dotée pour répondre aux besoins. » Selon le préfet, 224 mineurs étrangers non accompagnés ont été confiés à l’ASE des P.-O. depuis le début de l’année.

La question de l’hébergement des exilés ayant finalement franchi la frontière est également cruciale. « Les harragas sont condamnés à errer dans la rue » , s’insurge Fatouma, d’ACH. À Perpignan, le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap) a vu sa subvention municipale supprimée depuis l’élection en 2020 du très lepéniste Louis Aliot. Maryse Martinez, présidente de l’association, et Anne-Marie Delcamp, du Réseau éducation sans frontière (RESF), confirment les difficultés rencontrées pour loger tous les exilés : « Avant, nous ouvrions des squats. Ça se justifiait parce que l’hébergement des demandeurs d’asile n’était pas assuré. Cela nous permettait aussi de donner un toit aux personnes en situation irrégulière. Avec l’augmentation des places en Centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA), les squats ont dû fermer. Nous avons bien un réseau de particuliers qui hébergent, mais c’est très précaire. »

Les élus RN en appui à la répression des migrants

Assise en face d’Adam, à côté de la gare de Perpignan, Nawel est une de ces harragas abandonnées à une extrême précarité, arrivée en France en monnayant son voyage auprès d’un passeur. Enceinte de cinq mois, elle a quitté l’Algérie avec ses trois enfants dont deux atteints d’une maladie grave. « Elle voulait demander l’asile et les faire soigner le temps de l’instruction de son dossier mais au vu des circonstances, elle devrait obtenir un titre de séjour pour raison médicale. Pour l’instant, elle reste en situation irrégulière. Même le 115 refuse de l’héberger. Elle vit chez moi », confie Fatouma.

Des solutions sont recherchées au cas par cas mais, dans les P.-O., malgré l’énergie déployée, l’ensemble des actions de solidarité peinent à se structurer de façon pérenne. « On a essayé d’organiser des maraudes aux abords de la voie ferrée et dans les sentiers, indique David Cerdan. Mais nous ne sommes pas assez nombreux et les pressions policières nous en empêchent. » Lui-même a été mis à pied par la direction de la SNCF pour avoir montré aux caméras de la télévision publique l’itinéraire emprunté par les exilés sous le tunnel. La responsable d’ACH, quant à elle, a récemment fait les frais de la logique répressive instaurée sous la présidence d’Emmanuel Macron à l’égard des citoyens solidaires. « J’ai amené un très jeune enfant à l’ASE, raconte-t-elle. Une enquête a été ouverte à mon encontre pour trafic d’être humain parce que j’ai refusé de dire qui me l’a confié. Ça m’est égal. Le plus important, c’est qu’il soit en sécurité. » Une autre militante, Josiane Boucher, responsable de l’Association de soutien à tous les immigrés (Asti), est pour sa part poursuivie en justice par le maire RN de Perpignan pour avoir publiquement dénoncé ses positions racistes. La forte implantation de l’extrême droite dans ce département se révèle être un appui de taille à la gestion répressive de la question migratoire orchestrée à Paris, place Beauvau.

(1) Certains prénoms ont été changés.

 

 

Ardèche : des jeunes étrangers qui ont fui l'Ukraine sommés de quitter la France le 20 mai

Par Damien Triomphe, sur https://www.francebleu.fr

Tous ceux qui ont fui l'Ukraine ne sont pas logés à la même enseigne. Douze jeunes ont quitté le centre de Darbres (Ardèche), principalement africains, en étude en Ukraine au moment de la guerre. Ils ne bénéficient pas de la même protection que les ressortissants ukrainiens.

Deux poids, deux mesures dans l'accueil de ceux qui fuient la guerre en Ukraine. Douze jeunes, âgés de 20 à 28 ans, pour la plupart des étudiants originaires de pays maghrébins ou bien d'Afrique noire, sont arrivés à Darbres (Ardèche) mi-mars, avec d'autres réfugiés ukrainiens. Désormais, fin avril, ils ont tous quitté le village. Mal accompagnés, ou poussés à devenir des clandestins s'insurgent certains bénévoles et associations locales.

"Les étudiants étrangers non ukrainiens étaient là bas pour leurs études. Ils avaient pour vocation de rentrer chez eux ensuite. Et effectivement, ils ne bénéficient pas de la protection que nous avons donnée aux autres personnes ukrainiennes" affirme clairement Thierry Devimeux, le préfet de l'Ardèche.

Ils ont été accueillis à Darbres, au camp de vacances des Mésanges, comme les autres, et espéraient la même prise en charge que les ressortissants ukrainiens. Leur autorisation provisoire de séjour (APS) courrait jusqu'à mi-avril, puis a été renouvelée par les services de préfecture jusqu'au 20 mai. Comme un sursis : en vrai, ils ont deux options. Soit ils retournent dans leur pays d'origine - leur billet est pris en charge, et ils bénéficient d'une aide financière - , soit ils effectuent une demande d'asile en France. 

C'est là que ça se complique. Les associations et bénévoles qui les accompagnent leur expliquent que leur demande d'asile sera refusée, les critères n'étant pas remplis : ils ne sont pas en danger de mort s'ils retournent dans leur pays, en proie à aucun conflit. Le préfet de l'Ardèche lui-même ce jeudi matin sur France Bleu Drôme Ardèche confirme : "ils ont vocation, puisqu'ils ne peuvent pas poursuivre leurs études en Ukraine, à rentrer chez eux".

"Ils étaient sur le territoire européen de manière régulière. Ce ne sont pas des délinquants ou des voyous. L'écoute préfectorale n'a pas été suffisante." - Hervé Giot, du MRAP d'Aubenas

"Un tel accueil pour des personnes qui ont fui la guerre, leur laisser à peine un mois prolongé de quelques semaines simplement pour leur dire de préparer leur retour, c'est scandaleux" dénonce Hervé Giot, du MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples) d'Aubenas. _"_Il est inenvisageable pour eux de retourner dans leur pays d'origine sans avoir les diplômes pour lesquels ils ont engagés tant d'efforts et de finances" complète-t-il.

"Ils ont vocation, puisqu'ils ne peuvent pas poursuivre leurs études en Ukraine, à rentrer chez eux." - Thierry Devimeux, préfet de l'Ardèche

Le MRAP a lancé une pétition pour essayer de peser sur la décision préfectorale. La Fédération des œuvres laïques (FOL) en charge de la gestion du centre ainsi que la municipalité darbroise ont interpellé les élus ardéchois sur la situation. Les universités de Grenoble et d'Aix-Marseille étaient même prêtes à inscrire les étudiants. En vain. Les douze jeunes concernés sont tous partis du centre d'hébergement de Darbres tenter leur chance ailleurs. Jouissant du droit des déplacés ukrainiens de prendre les trains et bus gratuitement, certains se sont rendus en Allemagne, en Belgique. Deux Ouzbeks ont préféré l'Espagne. D'autres sont restés en France, et gardent contact avec des bénévoles darbrois. 

 

publié le 22 mai 2022

 

La guerre en Ukraine a bon dos

Cathy Dos Santos sur www.humanite .fr

 

La guerre ravage l’Ukraine depuis le 24 février. Le constat est désolant : exil, morts, destruction. Par l’invasion de son voisin au mépris du droit international, la Russie a offert aux gouvernements qui s’étaient jusqu’alors tenus en retrait de la folle course aux armements et de l’Otan un prétexte inespéré pour revoir leur politique. Un mot à propos de l’Otan : Vladimir Poutine refusait de voir grandir l’influence de cet organisme à ses portes avec l’adhésion de l’Ukraine. Depuis le début du conflit, il en est devenu un des meilleurs alliés puisque la Finlande et la Suède, pays neutres jusqu’alors, ont décidé de rejoindre l’Alliance atlantique, renforçant ainsi sa présence militaire sur 1 300 kilomètres de frontières. Autre exemple : l’Allemagne. Dès le 27 février, le chancelier actait « un changement d’époque » pour enterrer la posture antimilitariste allemande. Malgré de vives oppositions, Olaf Scholz a promis de porter les dépenses consacrées à la défense à 2 % du PIB.

L’ancien président des États-Unis Donald Trump a dû jubiler, lui qui, en 2017, exhortait ses partenaires européens de l’Alliance atlantique à porter justement à ce niveau les fonds affectés à leur arsenal militaire. Avec un budget de 56 milliards de dollars annuels, Berlin fait pâle figure à côté de Washington, qui a engagé l’an passé dans les armes la bagatelle de 801 milliards de dollars. Les États-Unis figurent sur la première marche du podium mondial des dépenses militaires, loin devant l’Europe, l’Asie-Pacifique et la Chine. Les chiffres sont éloquents : les sommes allouées à l’armement ont atteint le montant vertigineux de 2 113 milliards de dollars en 2021, selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm.

Jamais il n’y avait eu un tel emballement mortifère. La disparition de l’URSS et du bloc de l’Est n’a pas entraîné de désescalade. Bien au contraire. Les investissements dans les technologies et équipements sophistiqués sont chaque jour plus extravagants. Les grandes puissances et les royaumes pétroliers s’enferment dans une logique belliqueuse ; ils se projettent dans un monde qui serait menacé, selon eux, par des conflits d’une amplitude inédite. Pour y parer, ils ont pour seule réponse la guerre. Au point de préférer investir dans la mort plutôt que dans la santé, l’éducation, la transition écologique.

Cette dangereuse fuite en avant fait les affaires des industriels de l’armement. Depuis le début du conflit en Ukraine, les principaux groupes français, Thales et Dassault, ont vu leurs actions en Bourse s’envoler. Aux États-Unis, l’administration de Joe Biden n’en finit plus de faire des chèques et de livrer des armes à Kiev. Le complexe militaro-industriel, l’un des principaux piliers du capitalisme nord-américain, ne s’est jamais si bien porté. Après s’être insolemment enrichis ces dernières années en invoquant la prétendue menace chinoise, les Lockheed Martin, Raytheon, General Dynamics et autre Northrop Grumman vont voir leurs commandes gonfler à la faveur du déstockage des armes envoyées à Kiev et du réarmement allemand. Qu’il semble loin ce 17 janvier 1961, lorsque le président Eisenhower mettait en garde ses concitoyens contre « toute influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel ».

Le capital fait feu de tout bois. Devant ce cynisme, il est impératif de revenir à la raison et de redessiner une architecture de relations internationales apaisées, pacifiées. Ce n’est pas faire preuve d’angélisme ni de manichéisme que d’affirmer ces principes. Les forces de frappe, les armes de dissuasion peuvent faire exploser mille fois la planète. Une seule suffirait à anéantir l’humanité.


 


 

Peste, guerre et famine

Stéphane Sahuc sur www.humanite.fr

La guerre de Poutine contre l’Ukraine a des conséquences planétaires. D’ici à quelques mois, voire quel­ques semaines, des dizaines de millions de personnes vivant à des milliers de kilomètres du champ de bataille vont souffrir et mourir… de faim. Car la Russie et l’Ukraine pèsent lourd au niveau des exportations mondiales dPeste, guerre et faminee céréales. Et, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, les probables perturbations des activités agricoles – récoltes et semis compromis en Ukraine, stocks bloqués en Russie – «  pourraient sérieusement aggraver l’insécurité alimentaire à l’échelle internationale ». D’autant qu’à ces conséquences directes du conflit s’ajoutent le renchérissement général du coût de production de ces matières premières agricoles et celui du coût de l’acheminement de l’aide alimentaire en direction des zones qui en ont le plus besoin. Sans oublier l’impossibilité pour certains gouvernements de continuer à subventionner au niveau actuel l’achat de ces denrées.

À cela s’ajoute la spéculation. Les cours des matières premières et de l’énergie flambent depuis le début du conflit. Une envolée des cours largement supérieure à un simple « ajustement des marchés ». Certains, qu’ils soient entreprises ou États, profitent de la guerre comme d’autres ont profité de la pandémie pour s’enrichir. Que ce soit en limitant les exportations de denrées alimentaires ou en encaissant sans piper mot les surplus de taxes liées aux augmentations de prix. Et dans ce registre, le gouvernement français n’est pas en reste. Les taxes, notamment sur les carburants, font rentrer des millions d’euros dans les caisses.

Si, pour faire face à cette situation exceptionnelle, certains récitent cette antique prière « A fame, peste et bello, libera nos, Domine » (« De la famine, de la peste, de la guerre, libérez-nous, Seigneur »), d’autres avancent des propositions comme le blocage de prix et pourquoi pas des cours de certaines matières premières agricoles ? Comme l’écrivait Robespierre : « Toute spéculation mercantile aux dépens de la vie de mon semblable n’est point un trafic, c’est un brigandage et un fratricide. »


 


 

Énergie. La sortie du gaz russe, un plan vert pas tout rose

Marion d'Allard sur www.humanite.fr

Bruxelles a présenté, mercredi, sa stratégie pour se défaire de sa dépendance aux hydrocarbures russes d’ici à 2027. Un pas notable en faveur de la transition énergétique, qui ne libère cependant pas l’Union européenne de son addiction aux fossiles.

Ursula von der Leyen avait prévenu : « L’ère des carburants fossiles russes en Europe est bientôt révolue ! » Ce mercredi, la présidente de la Commission européenne a failli joindre le geste à la parole en présentant le plan REPowerEU, censé « réduire rapidement la dépendance à l’égard des combustibles fossiles russes et accélérer la transition écologique ». Forcée par la situation en Ukraine et la pression des opinions publiques européennes, Bruxelles entend désormais répondre à la double urgence de « mettre fin à la dépendance de l’UE » à l’égard des hydrocarbures russes « utilisés comme une arme économique et politique », et de « lutter contre la crise climatique ». Alors qu’en Europe, près de 30 % du brut et 48,4 % du gaz consommés proviennent de Russie, le plan REPowerEU ambitionne de supprimer toutes les importations d’énergies fossiles russes d’ici à 2027. Pour y parvenir, la Commission s’appuie sur trois « piliers » : la réduction de la demande, la diversification des fournisseurs et l’investissement dans les renouvelables.

« Ce qui est surprenant, c’est que ce plan va globalement dans le bon sens », réagit d’emblée Neil Makaroff, responsable des politiques européennes au sein du Réseau Action Climat (RAC). « Sur une enveloppe totale de 300 milliards d’euros investis, l’écrasante majorité sera allouée au financement de la transition énergétique », se satisfait-il.

Doubler la capacité solaire photovoltaïque d’ici à 2025

Concrètement, REPowerEU prévoit de passer de 40 à 45 % la part d’énergies renouvelables dans le mix européen à l’horizon 2030, contre un peu plus de 20 % aujourd’hui. Pour atteindre cet objectif « très rapide », selon Neil Makaroff, le plan prévoit le doublement de la capacité solaire photovoltaïque d’ici à 2025 et l’obligation « légale progressive » pour l’installation de panneaux solaires « sur tous les nouveaux bâtiments publics, commerciaux et résidentiels ». Promettant de « lutter contre la lenteur et la complexité » de certaines démarches, REPowerEU entend en outre accélérer les installations de pompes à chaleur. Il fixe l’objectif de « 10 millions de tonnes de production interne d’hydrogène renouvelable » (additionnés à 10 millions de tonnes d’hydrogène importé) et met en place un « plan d’action pour le biométhane », sans plus de précision.

Comme à l’accoutumée, ces orientations devront d’abord être validées par le Parlement avant d’être négociées par chacun des États membres. « Alors qu’il n’y a pas une seconde à perdre en la matière et que certains États – au premier rang desquels la France, qui préside encore pour quelques semaines le Conseil de l’UE – sont très en retard dans le domaine », souligne Neil Makaroff, le risque est bien d’aboutir à une mise en œuvre au ralenti. Néanmoins, « une partie du plan a vocation à devenir contraignante », explique le spécialiste. Ainsi en va-t-il de l’objectif en matière de réduction de la consommation énergétique, qui passe de 9 % à 13 %.

Des « importations massives de gaz de schiste nord-américain »

Reste que, si la Commission affiche franchement sa volonté de sortir des hydrocarbures russes, elle se refuse à sortir des hydrocarbures tout court. Le plan présenté mercredi prévoitdes « achats communs volontaires » de gaz et de gaz naturel liquéfié. En tout, 10 milliards d’euros seront même consacrés à la construction d’infrastructures gazières supplémentaires. « On parle là d’une vingtaine de nouveaux terminaux méthaniers, capables de traiter les importations massives de gaz de schiste nord-américain – au moins deux fois et demie plus émettrices que le gaz russe, qui arrive aujourd’hui par pipeline. On parle aussi du doublement du gazoduc transadriatique, l’immense pipeline entre l’Azerbaïdjan et l’Italie », note le responsable du RAC. « C’est assez dangereux. L’Europe s’apprête à investir des milliards d’euros dans des infrastructures qui ont vocation à durer dans le temps », poursuit Neil Makaroff, qui pointe le risque d’une « nouvelle dépendance aux énergies fossiles ».

Dernière ombre au tableau : le financement d’un tel plan. En dehors des prêts déjà accordés aux États pour faciliter «  la reprise et la résilience », explique la Commission européenne, 20 milliards d’euros – au moins – seront ajoutés à l’enveloppe sous forme de « subventions tirées de la vente de quotas d’émissions de l’UE ». Plus clairement, « l’Europe injecte dans le marché autant de crédits carbone qui vont, mécaniquement, faire baisser le prix de la tonne de CO2  », précise Neil Makaroff. Un nouveau « permis de polluer » qui risque d’affaiblir un mécanisme dissuasif déjà peu efficace.


 

Malgré la pandémie, des dépenses militaires à la hausse

Pierre Ivorra sur www.humanite.fr

Si la pandémie de Covid-19 a affecté sensiblement l’économie mondiale, elle n’a guère réduit les dépenses militaires des pays de la planète qui, selon l’association spécialisée en la matière, le Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), ont pour la première fois franchi la barre des 2 000 milliards de dollars en 2021, s’élevant exactement à 2 113 milliards de dollars, soit un peu moins que le PIB d’un pays comme l’Italie. Ce total additionne à la fois les dépenses militaires classiques et l’armement nucléaire.

Évidemment, les États-Unis couvrent à eux seuls 39 % de ces dépenses, avec un total de 801 milliards de dollars. Ils sont suivis par le pays le plus peuplé de la planète, la Chine. Avec son 1,5 milliard d’habitants, elle dispose d’un budget militaire de 293 milliards de dollars. La Russie de Poutine, en pleine agression de l’Ukraine, est cependant, avec une dépense de 65,9 milliards de dollars, bien loin derrière les deux géants surarmés et ne fait assurément pas le poids face à eux. Son budget paraît malgré tout bien au-dessus des moyens économiques d’un pays qui ne dispose que du 12e PIB mondial, d’une valeur légèrement supérieure à 1 700 milliards de dollars. La France est, elle, passée de la 8e à la 6e place en matière militaire, avec un budget de 56,6 milliards de dollars pour un PIB de 3 140 milliards de dollars.

Ces dépenses illustrent des stratégies géopolitiques à ambition mondiale. Le budget des États-Unis marque le caractère encore impérial de la politique de la Maison-Blanche : à la fois, ils entendent pouvoir toujours intervenir un peu partout sur la planète et ils veulent s’assurer une maîtrise technologique incomparable, préserver leur avance considérable en ce domaine. À eux seuls, ils consacrent plus d’argent pour leurs dépenses militaires que les autres pays du top 20 des plus grands dépensiers en la matière.

La montée en puissance de la Chine s’est faite de manière continue et a accompagné son ascension économique, scientifique et culturelle. La place de l’Arabie saoudite exprime son rôle de gendarme du Moyen-Orient. Son budget militaire de 55,5 milliards de dollars place ce pays au 7e rang mondial, juste derrière la France. Il est à la mesure de sa capacité à produire du pétrole, mais très au-dessus de la dimension de sa population, d’environ 35 millions d’habitants. Le Japon et l’Allemagne, les deux puissances vaincues de la Seconde Guerre mondiale, ont, comparativement, des budgets plus modestes, 54,1 milliards de dollars pour le premier et 56 milliards pour le second, bien qu’ils disposent du 3e et du 4e PIB mondial.


 


 

Europe. Course au réarmement, les affaires décollent

Gaël De Santis, Rosa Moussaoui, Marc de Miramon sur www.humanite.fr

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les pays européens s’alignent pour muscler leurs dépenses militaires, à hauteur de 2% de leur PIB. La perspective de belles commandes fait grimper la cotation en Bourse des géants du secteur. Le réarmement européen, « cette torche qui prépare l’incendie », prévenait Jaurès en 1914, offre une manne aux investisseurs flairant l’ouverture de nouveaux marchés juteux.

Grâce à Vladimir Poutine, Donald Trump a gagné. Conformément à ses souhaits, les dépenses de défense repartent à la hausse. Tout au long de son mandat, le président des États-Unis n’avait eu de cesse de réclamer de ses alliés de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan) qu’ils consacrent 2 % de leur produit intérieur brut (PIB) aux dépenses militaires.

En 2014, lors du sommet de Newport, qui se tenait après la conquête de la Crimée par la Russie, ils s’étaient engagés à respecter un tel objectif d’ici à 2024. Au sommet de Bruxelles en 2017, Donald Trump rappelait les Européens, qualifiés de « mauvais payeurs », à leurs engagements. Il disait alors que « 2 % est le strict minimum pour faire face aux menaces très réelles et très vicieuses d’aujourd’hui ». Huit ans après le sommet de Newport, on est loin du compte. Le « club des 2 % », comme l’avait surnommé Trump, ne comptait en 2020 qu’une dizaine de membres sur les trente alliés.

Les livraisons à l’Ukraine créent un appel d’air : le stock hérité de l’ère soviétique est remplacé par une artillerie états-unienne car jugé incompatible avec l’OTAN.  D. Durand, dir. de l’Institut de Documentation et de Recherche sur la Paix

Avec l’invasion de l’Ukraine, le clairon du réarmement sonne désormais clairement en Europe. L’Allemagne, à la traîne avec 1,56 % du PIB dédié à sa défense en 2020, montre désormais l’exemple. Trois jours après le déclenchement de la guerre, Berlin a dévoilé la création d’un fonds de 100 milliards de dollars pour moderniser son armée et atteindre l’objectif des 2 %. Juste après le déclenchement des opérations militaires, le chef de l’armée de terre allemande, Alfons Mais, avait déclaré : « Je n’aurais jamais cru, après quarante et un ans de service en période de paix, devoir faire l’expérience d’une guerre et que l’armée, que je dirige, soit plus ou moins nue. »

La cote de Dassault : + 63,44% en trois mois

Le 5 avril, la Finlande, qui partage une frontière de 1 340 kilomètres avec la Russie, a décidé de participer elle aussi à la course. « L’attaque de la Russie contre l’Ukraine signifie que nous devons réévaluer nos besoins de défense », a justifié Antti Kaikkonen, le ministre chargé des questions militaires. La hausse devrait être de 40 % pour atteindre la cible des 2 %. En outre, au Parlement, un débat a montré qu’une majorité se dessinait désormais pour rejoindre l’Otan. En Suède, elle aussi neutre, ce débat existe également. Là encore, l’objectif est désormais de consacrer 2 % du PIB à la défense d’ici à 2028.

Le Danemark, membre de l’Otan, affiche également une hausse de ses fonds de défense pour atteindre les 2 % l’an prochain. La Lettonie, qui, comme les autres États baltes, accueille des renforts de l’Otan, va, elle, porter à 2,5 % de son PIB ses dépenses d’armement. C’est la mer Baltique dans son ensemble qui se réarme. Or, cette voie, tout comme l’accès aux mers du Sud, est stratégique pour Moscou.

Ces exemples ne demeurent pas isolés, et c’est toute l’Europe qui réarme. La question est : à qui va profiter cette manne ? Aux industriels de l’armement. Pour l’heure, les commandes n’ont pas été engrangées, car la programmation des achats militaires prend du temps. Mais il suffit de suivre les cours de la Bourse pour repérer où les investisseurs prévoient de voir ruisseler l’argent public. Depuis le début de l’année, les cours des français Thales et Dassault ont pris, entre le 1er janvier et le 27 avril, respectivement 61,54 % et 63,44 % ; le britannique BAE Systems a grimpé de 29,88 % ; l’italien Leonardo est en hausse de 54,65 % ; les états-uniens Lockheed Martin, Raytheon Technologies, Northrop Grumman, General Dynamics et L3Harris Technologies affichent une progression de 13,6 % à 25,89 %. Sur la même période, les Bourses de Paris et New York perdaient environ 10 %. Preuve que les financiers n’ont aucune morale, quand le 29 mars des perspectives de pourparlers s’ouvraient, Thales perdait en Bourse 6,02 % et Leonardo 3,96 % !

Nous sommes dans une géopolitique de l’émotion qui doit permettre de créer les conditions d’une intervention en Uukraine, passant actuellement par des livraisons d’armes.  Pierre Conesa

Derrière ces chiffres, il y a en réalité une évolution du marché. « Les livraisons d’armes à l’Ukraine créent un appel d’air énorme, décrypte pour « l’Humanité magazine » Daniel Durand, directeur de l’Institut de documentation et de recherche sur la paix. Beaucoup de ces armements vont être pris dans les stocks de l’époque soviétique, en Allemagne, en Pologne, en Roumanie, en Bulgarie et dans les pays Baltes. Ce déstockage va être remplacé par une artillerie qui sera états-unienne, au motif que ce matériel sera compatible avec l’Otan. » Avec ses industriels, la France aussi essaie de se faire une place. Mais l’Alliance atlantique fonctionne surtout comme centrale d’achat auprès du conglomérat militaro-industriel américain – les cinq premiers vendeurs d’armes au monde sont états-uniens.

Le F-35 US ruine l’Europe de la défense

La Finlande vient de confirmer l’achat de soixante-quatre avions de chasse F-35 de Lockheed Martin, un concurrent du Rafale français et du Gripen suédois. Pour beaucoup, les pays de l’Est feront leurs emplettes auprès de Washington. Certains, telle la Pologne, ont signé un accord de défense en ce sens avec les États-Unis. L’Allemagne, où stationnent plus de 30 000 soldats américains, a annoncé elle aussi, à la mi-mars, qu’elle pourrait acquérir jusqu’à trente-cinq F-35. Or Berlin est engagé, avec Paris et Madrid, dans la création d’un nouvel avion de combat européen Scaf. Des craintes pèsent désormais sur ce programme qui doit aboutir en 2040.

Le secteur militaire n’est pas le seul à bénéficier de cette manne. Le lobby des fonds de retraite danois, Insurance & Pension, souhaite un partenariat public-privé dans le domaine militaire. « Nos entreprises (…) peuvent faire une offre avec des investissements, de l’expérience et des compétences pour exploiter et rénover les bâtiments et installations militaires », a ainsi proposé son directeur, Kent Damsgaard.

Ces chiffres peuvent paraître abstraits. 2 % de PIB, cela signifie que chaque fois que 50 euros de richesse sont créés dans un pays, 1 euro finira en dépenses militaires. « Le rapport du Sipri sur les dépenses d’armement en 2021 annonce qu’on a dépassé les 2 000 milliards de dollars de dépenses militaires dans le monde. C’est obscène, à l’heure où les besoins de financement sont énormes sur le plan de la santé, de l’éducation ou de la sauvegarde de la planète », dénonce Daniel Durand. Avec plus de 800 milliards de dollars, les États-Unis représentent 40 % de cette somme. En 2015, l’Organisation mondiale pour l’alimentation et l’agriculture estimait que, avec un investissement de 267 milliards d’euros annuels jusqu’en 2030, on pouvait éradiquer la faim dans le monde.


3 question à...Pierre Conesa, spécialiste des questions stratégiques et militaires.

«Il y a aujourd’hui plus de 400 conflits ou crises sur la planète »

Pierre Conesa publie « Vendre la guerre » aux éditions de l’Aube, essai consacré à ce qu’il nomme le « complexe militaro-intellectuel ». Fustigeant les « bellicistes de plateau », le géopoliticien livre une reflexion sur l’interventionnisme militaire et le rôle des médias.

Selon le dernier rapport annuel du Sipri, les dépenses militaires mondiales ont dépassé les 2 000 milliards de dollars. Que vous inspirent ces chiffres ?

Pierre Conesa : D’abord, il faut dire un mot sur la méthode du Sipri, qui prend en compte non pas les transferts commerciaux mais ceux concernant les équipements. Par exemple, les dons en matériel militaire des États-Unis à l’Ukraine ne seront pas forcément valorisés par une vente  commerciale. Le Sipri, lui, les prend en compte. Ils ont toujours fait comme cela, et ça n’enlève rien au sérieux de leur travail. Pourquoi cette augmentation ? Après la fin de la guerre froide, il s’agissait de « gérer les dividendes de la paix » et de réduire les dépenses militaires, mais ces belles intentions se sont rapidement effacées, notamment avec les guerres en Yougoslavie. Il y a aujourd’hui plus de 400 conflits ou crises sur la planète, que ce soit des insurrections urbaines, des guerres, des conflits tribaux, etc. Le monde n’est pas devenu calme lorsque l’adversaire principal a disparu, même si notre perception de la menace a changé.

Votre livre décrypte ce que vous appelez le « complexe militaro-intellectuel ». Que signifie ce concept ?

Pierre Conesa : Lorsque BHL a effectué son voyage à Sarajevo, tout son discours consistait à dire « on ne peut pas ne pas » intervenir et, par cette double négation, attirer l’attention du politique en mobilisant les médias pour le pousser à agir militairement. C’est évidemment un membre éminent de ce complexe militaro-intellectuel, qui réunit entre autres des intellectuels et des humanitaires, et qui est le fruit de plusieurs changements fondamentaux. Après la Première Guerre mondiale, le héros, c’est l’ancien combattant, celui qui a défendu la ligne de front. La Seconde Guerre mondiale renverse cette perspective avec les victimes civiles érigées à leur tour en figures héroïques, à qui il s’agit de témoigner une forme de respect moral. C’est sur ce champ-là que le complexe va motiver les interventions post-guerre froide, qui sont à géométrie variable et ne suscitent pas du tout la même émotion.

Comment ce complexe s’est-il illustré depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine ?

Pierre Conesa : On est dans une espèce d’« ukrainophilie » absolue qui n’a d’équivalent que la « poutinophobie » délirante. Il y a un récit mythique, basé sur le fait que l’Ukraine est agressée, ce qui est une évidence absolue, mais sans que personne se demande comment on est arrivé à la guerre. Nous sommes dans une géopolitique de l’émotion qui doit permettre de créer les conditions d’une intervention, qui passe actuellement par des livraisons d’armes. D’un autre côté, la guerre au Yémen a fait des centaines de milliers de morts, et l’Arabie Saoudite mène ce conflit à distance, par des bombardements, sans qu’aucun contingent saoudien soit déployé sur le terrain. Bien sûr, on comprend la proximité avec l’Ukraine et la crainte d’une contagion de la guerre en Europe, mais personne n’a jamais menacé Riyad de sanctions.

 


Analyse. Engins de mort, « la vitrine de l’excellence française »

Jusqu’en 2020, Paris a livré du matériel de guerre à Moscou, en dépit de l’embargo européen. Les bénéficiaires de ces ventes : les groupes Thales et Safran, dont l’État français est le premier actionnaire.

Introduisant en 2020 le rapport du ministère de la Défense au Parlement sur les exportations françaises d’armes, Florence Parly exaltait « l’offre française en matière d’équipements militaires » : une « référence mondiale, connue et reconnue », « partie prenante de la vitrine du savoir-faire et de l’excellence française », avec des exportations caracolant l’année précédente à 8,33 milliards d’euros. « Cette vitrine, c’est une richesse que (…) nous devrons faire fructifier », concluait la ministre de la Défense, jugeant « essentiel » le maintien d’une « politique d’exportation volontaire et engagée ». Avec une assurance : « Nous continuerons de mener cette politique dans le respect le plus strict des exigences qui s’appliquent aux exportations d’armement, en pleine conformité avec nos valeurs et nos engagements internationaux. »

« La France applique rigoureusement les régimes de sanctions et les mesures restrictives imposés par les Nations unies, l’Union européenne et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) », assurait ce document. Au même moment, pourtant, Paris se jouait encore de l’embargo sur les armes à destination de la Russie décrété par l’Union européenne le 1er août 2014 à la suite de l’annexion de la Crimée, en février 2014, et de l’autoproclamation des républiques séparatistes pro-russes de Donetsk et Louhansk deux mois plus tard.

En plein conflit, la France livrait à l’armée russe des équipements de haute technologie, susceptibles d’être utilisés, encore aujourd’hui, en Ukraine : caméras thermiques destinées à équiper plus d’un millier de tanks, systèmes de navigation, détecteurs infrarouges pour les avions de chasse et les hélicoptères de combat. Les bénéficiaires de ces ventes : Thales et Safran, dont l’État français est le premier actionnaire.

En 2015, sous pression, l’Élysée avait fini par renoncer à la vente de deux navires Mistral à Moscou. Mais d’autres livraisons, plus discrètes, se sont poursuivies. Une enquête de Disclose a mis au jour des documents classés « confidentiel défense » confirmant le feu vert donné par Paris avec la délivrance d’au moins 76 licences d’exportation de matériel de guerre à la Russie depuis 2015. Montant total de ces contrats : 152 millions d’euros.

Pour contourner le régime de sanctions, le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, suivi par d’autres ministères, dont les Affaires étrangères, a fait valoir que ces demandes de licence portaient sur des contrats antérieurs au 1er août 2014, un calendrier qui les aurait soustraites à l’embargo européen. Avec l’invasion de l’Ukraine, le client Vladimir Poutine s’est mué en « dictateur » dans la bouche du chef de la diplomatie, Jean-Yves Le Drian. « Aucune livraison n’a été effectuée à la Russie depuis le début de la guerre en Ukraine », jure-t-on au ministère de la Défense. Sans perdre le sens des affaires : le réarmement en cours offre aux entreprises françaises de juteuses opportunités.

publié le 21 mai 2022

Comment on nous apprend à ne pas voir
la lutte des classes

sur https://www.frustrationmagazine.fr

Grâce aux réseaux sociaux, l’orientation idéologique des sujets du bac de spécialité Sciences Economiques et Sociales de cette année n’est pas passée inaperçue. Que cela soit dans les questions de cours comme dans l’étude de documents, les élèves ont été amenés à travailler dans le cadre étroit de la pensée dominante. « A l’aide d’un exemple, vous montrerez que l’innovation peut aider à reculer les limites écologiques de la croissance », pouvait-on ainsi lire : le cadre à respecter, c’est donc la sainte croissance, celle des richesses produites sous le capitalisme. C’est dans ces bornes étroites que la question écologique doit donc être pensée par les élèves. Après avoir donc dû affirmer que capitalisme et écologie étaient parfaitement compatibles, grâce à l’innovation (le MEDEF applaudit l’élève de Terminale), il a fallu ensuite suivre la consigne suivante : « À l’aide d’un exemple, vous montrerez que l’action des pouvoirs publics en faveur de la justice sociale peut produire des effets pervers ». Pascal Praud et l’ensemble des éditocrates peuvent se réjouir : l’élève doit montrer que les aides découragent le travail, l’effort et le mérite, et qu’elles pèsent sur les finances publiques ! (car on ne voit vraiment pas ce qu’il est possible de répondre d’autre).

Ces deux énoncés ont suscité de nombreuses réactions, à juste titre. Mais l’étude de document présente elle aussi un intérêt pour comprendre la façon dont on éduque notre jeunesse à penser dans les limites de la pensée dominante : il s’agit d’un texte de Danilo Martuccelli, sociologue universitaire contemporain qui explique que si l’on mettait des gens autour d’une table et qu’on leur demandait qui ils sont, ils répondraient par une série de choses complexes, pas seulement leur métier ou leur classe sociale, et cela tend à prouver que « hier, l’individu était cerné par une position sociale (…) associée d’une manière ou d’une autre à une perspective de classe, ou tout du moins à une strate sociale ». Cette nouvelle façon de se définir impliquerait l’extension du « goût pour les logiques affinitaires [logiques basées sur des intérêts communs, des raisons amicales, professionnelles… nous explique-t-on en note] au détriment des logiques sociales entre groupes ».

Ce petit extrait est de bien piètre qualité car il ne démontre rien, il ne comporte aucune donnée prouvant son propos, il se contente d’affirmer. Plus inquiétant pour un sociologue, il oppose un passé indéfini (“hier”) au présent, comme si dans ce passé, chacun affirmait son appartenance de classe en levant le poing, sur fond d’usine et de mines de charbon… Pourtant, les élèves doivent s’en servir pour « montrer que l’approche en termes de classes sociales, pour rendre compte de la société française, peut être remise en cause ».

Montrer que la lutte des classes n’existe pas”

Cette consigne est assez comique puisque l’approche en termes de classes sociales, dans l’Education nationale comme dans la sociologie française en général, n’a pas bonne presse. Qu’on demande aux élèves d’en remettre une couche en dit long.

Le livre dont ce petit texte est tiré a été publié en 2010. Il s’appelle La société singulariste, et s’inscrit dans la parfaite lignée de tous ces bouquins de sociologie qui ont pour point commun de dire que les classes sociales c’est dépassé, qu’il n’y a plus de luttes collectives, qu’à la place nous avons des individus « singuliers », des « tribus » (comme dit Michel Maffesoli, sociologue à nœud papillon), que l’individualisme aurait pris le dessus sur la lutte des classes et que c’est ainsi. Les classes sociales c’était vrai dans Titanic et Germinal, mais maintenant c’est ter-mi-né.

Répétez après moi : “la lutte-des classes-n’existe-pas”

Le tout repose, comme dans ce petit texte, sur des démonstrations complètement douteuses ou factuellement erronées. Dans les cours de SES (Sciences Economiques et Sociales) auxquels j’ai assisté comme lycéen puis étudiant à la fac, on m’a ainsi asséné que “la classe ouvrière” avait “disparu”. Je revois encore ces manuels illustrés d’usines en grève dans les années 80, fermées les unes après les autres, entraînant leurs ouvriers dans le tourbillon de l’incontournable « mondialisation » (plutôt que victime de choix politiques néolibéraux et de dirigeants voleurs comme Bernard Tapie). C’est triste mais c’est ainsi : au revoir les ouvriers, place à la « grande classe moyenne ». Et qu’importe si les ouvriers représentent encore un quart de la population ! La sociologie de manuel scolaire a dit qu’ils avaient disparu, donc on ne parlera plus d’eux. 

Nathalie, professeure de SES en Île-de-France, que j’ai questionnée pour l’occasion, a apporté un peu de nuance : il y a bien un chapitre du programme consacré aux classes sociales, qui n’est pas si mal fait. La notion y est soumise à débat, mais ce qu’elle constate, c’est que les démonstrations qui vont à l’encontre de la lutte des classes sont un peu fragiles, manquent de consistance.

Par exemple, l’argument toujours avancé en cours pour nier les classes sociales, c’est la “moyennisation”. En gros, l’idée qu’une grande classe moyenne aurait supplanté les classes antagonistes d’antan. Pourquoi ? Parce que « la toupie de Mendras » enfin ! Grand classique des copies des étudiants de fac lorsque j’étais chargé de cours, la “toupie de Mendras” est le nom d’une métaphore utilisée par le sociologue du même nom dans un ouvrage publié en 1988 (La seconde Révolution française. 1965-1984, Gallimard). Au milieu une grande classe moyenne, au-dessus quelques riches, en dessous quelques pauvres : c’est la « moyennisation », l’idée que les conditions sociales vont s’homogénéiser et une douce égalité de mode de vie s’instaurer. Mendras professait cette idée à la fin des néolibérales années 80, un pari risqué donc… qui s’est avéré entièrement erroné puisque les inégalités de revenus et de conditions de vie se sont remises à augmenter dans les années 2000. Pourquoi continuer à enseigner Mendras ?

Nathalie confirme : “J’ai l’impression qu’il y a des gens comme ça qui sont utiles car ils permettent d’être un contrepoids à la sociologie critique [celle qui parle de classes sociales, à l’image des travaux du sociologue Pierre Bourdieu, ndlr]. Et ce alors même que c’est très faiblard. Mendras dit par exemple que la pratique généralisée du barbecue montrerait qu’il y a bien une moyennisation. Pourtant, même si on se fait toujours griller de la barbaque et que l’on regarde les mêmes émissions – ce qui n’est pas du tout démontré – ce n’est pas un argument suffisant : l’importance, dans la division en classes sociales, ce n’est pas la consommation, c’est le rapport de production !”

La classe dominante ne décrit jamais la société telle qu’elle est

La conséquence de tout cela (“la fin de la classe ouvrière”, “la moyennisation”…) ce serait donc la fin de notre sentiment d’appartenance de classe, nous dit l’extrait à partir duquel les lycéens ont dû montrer que la notion de classe sociale pouvait être remise en cause. On serait déterminé par autre chose que cela, on ne sait pas trop quoi au juste – des « intérêts communs, des raisons amicales et professionnelles » nous dit-on, comme si cela n’existait pas avant et que cela n’était pas profondément lié à notre appartenance de classe. Nous ne serions plus des membres d’une classe sociale mais bien des individus, « pluriels », « complexes » : “Par rapport aux précédents programmes de SES, il y a actuellement pas mal de choses qui servent à noyer le poisson : la multiplicité, la complexité…” soutient Nathalie. Bref, de parfaits consommateurs et travailleurs disciplinés et atomisés pour une société néolibérale que la bourgeoisie rêve de nous faire gober. 

Pour Nathalie, le programme de SES ne contient pas tant un biais idéologique en niant la notion de classe sociale, mais c’est dans la partie “économie” que les dégâts sont les plus importants : “Dans le programme de première, il y a une réification du marché, une conception de l’économie très libérale qui décrit des individus qui ne sont mus que par de la rationalité en finalité… la théorie de l’acteur rationnel qui compare les coûts/avantages de ses choix s’impose depuis longtemps dans le programme. L’économie est étudiée sans tenir compte d’aucun rapport social !” En gros, dans les chapitres d’éco : “la croissance c’est bien”, et le travail est analysé comme un marché laissant complètement de côté les rapports sociaux de production. “C’est une économie qui est complètement autonomisée de la socio. Donc en gros, les concepteurs de programme ont séparé l’éco et la socio, alors qu’à l’origine les SES liaient les deux. On se retrouve à enseigner l’économie des économistes libéraux qui ne veulent pas tenir compte de l’apport des sciences sociales.” 

Le triomphe des notions d’individualisme et de marché montre surtout que l’école et l’université choisissent le mensonge plutôt que les faits pour des raisons politiques : c’est ce qu’on appelle l’idéologie, prétendre qu’un récit est vrai et objectif, alors qu’il est lié à des intérêts. Quel est l’intérêt d’enseigner la fin de la classe ouvrière, la moyennisation et le fait que nous ne sommes plus déterminés par notre classe mais par autre chose (on ne sait pas trop quoi) ? C’est obtenir l’adhésion de chacun au récit bourgeois selon lequel il suffit de se bouger le cul, « mobiliser son réseau » (qu’importe si vous n’en avez pas, faites-le quand même) et travailler dur pour « réussir » et ainsi prendre « l’ascenseur social ».

En bref, la classe dominante ne décrit jamais la société telle qu’elle est : elle serait alors obligée de reconnaître l’existence de classes sociales aux intérêts antagonistes, et le sale rôle qu’elle joue dans tout cela, si c’était le cas. Non, elle décrit la société telle que l’on doit penser qu’elle est pour que le système fonctionne et que notre soumission soit heureuse et consentie.

J’ai fréquenté celles et ceux qui produisent et entretiennent ces grands mythes qui visent à rendre acceptable une société parfaitement injuste. Lorsque j’étais chargé de cours à l’université parisienne de la Sorbonne, j’ai intégré un laboratoire de recherche fondé par Raymond Boudon, un sociologue connu pour avoir décrété, lui aussi, que l’individualisme triomphait partout et que la lutte des classes c’était ter-mi-né. Dommage, il est décédé avant de vivre le mouvement des Gilets jaunes, le plus lutte des classes des mouvements sociaux de ces dernières années. Mais comme tout bon idéologue, il aurait été capable de nier la réalité pour faire passer sa lecture des événements et sauver ses théories fumeuses. Le laboratoire comptait quelques adeptes sincères de ce monsieur ainsi que des chercheuses et chercheurs égarés là par les circonstances fortuites que crée une institution en déclin. Tous avaient cependant un point commun : l’analyse en termes de lutte des classes était pour eux « dépassée » voire « pas du tout scientifique ». La société était devenue « trop complexe » pour qu’on puisse utiliser une grille d’analyse développée au XIXe siècle par Marx et l’ensemble du mouvement ouvrier. D’ailleurs, pour eux, la bourgeoisie, ça n’existe pas vraiment. Les travaux de Monique et Michel Pinçon-Charlot, en immersion pendant des années dans le monde des grands bourgeois ? Des travaux “engagés”, peu dignes de confiance enfin ! 

Et puis le monde du travail s’est « atomisé », chacun est isolé, dans son coin, et qu’importe si les grandes entreprises concentrent de plus en plus d’emplois depuis trente ans, et qu’en proportion de la population il y ait plus de salariés soumis à un patron qu’à l’époque de Marx : cette évidence continuait d’infuser dans toutes les conversations que j’avais. 

La sociologie au service de la bourgeoisie ?

Si au lycée, les profs de SES se sont mobilisés contre les réformes de modification des programmes (qui réduisaient notamment l’approche de l’économie autour de la seule théorie néoclassique), la sociologie universitaire dominante n’est pas du tout une idéologie de gauchiste, comme on le lit souvent sur les réseaux sociaux. Il s’agit d’une pensée conservatrice au diapason des intérêts de la bourgeoisie, avec au mieux une dose de compassion pour les « moins bien dotés socialement » (comme on dit dans le milieu). J’ai quitté ce milieu, j’ai planté ma thèse, comprenant au passage qu’il n’y a pas plus idéologues dans la société que celles et ceux qui prétendent observer les faits « avec rigueur et neutralité », « au-delà de toute idéologie ». C’est le point commun que certains chercheurs peuvent avoir avec certains journalistes. Leurs tentatives de naturalisation et de justification de la société bourgeoise sont en réalité les mêmes. Ils sont la sous-bourgeoisie, cette classe dont nous parlons régulièrement à Frustration et qui est la courroie de transmission de la bourgeoisie vers les classes laborieuses. 

Il existe heureusement des chercheuses et des chercheurs qui utilisent leur statut pour autre chose que tenter de briguer des places dans le système universitaire (dont la baisse des moyens fait qu’il faut être de plus en plus complaisant avec sa hiérarchie pour espérer obtenir un poste de titulaire… à 35 ans). Iels proposent des travaux qui articulent la notion de classe sociale avec des paramètres géographiques (par exemple Benoît Coquard dans Ceux qui restent), des facteurs de genre (comme Haude Rivoal dans La fabrique des masculinités au travail), urbains (Monique et Michel Pinçon-Charlot avec Les ghettos du gotha)… Et nous permettent de mieux comprendre la société qui nous entoure afin de la transformer.

Pour en revenir aux sujets de bac, on attend donc de nos chers élèves qu’ils restituent bien les leçons apprises au lycée : quand on veut, on peut, il n’y a pas de classes sociales dans lequel on serait coincé, oui, même toi petit prolétaire qui vis dans ton HLM, même toi jeune fille du monde rural…Tout vous est ouvert, croquez la vie à pleines dents et surtout ne venez pas vous plaindre. Ironie du sort, cet exercice de récitation de la pensée dominante se déroule pendant le baccalauréat, examen national qui symbolise l’illusion de la méritocratie à la française.Ces sujets du bac en disent bien plus long sur les objectifs de celles et ceux qui les font que sur leurs effets réels sur la jeunesse. Par exemple, l’enquête Arte-France Culture de 2021 montre  que parmi les répondants français, 77% jugent le capitalisme incompatible avec l’écologie, que la majorité veut s’épanouir au travail, qu’une minorité seulement veut créer une entreprise, qu’ils sont prêts à participer à un mouvement de révolte de grande ampleur (63%), que les trois quarts d’entre eux pensent qu’il faut multiplier les référendums…

L’idéologie dominante est toujours en échec. C’est cela qui rend ses partisans si hargneux. Puisqu’ils décrivent une réalité sociale qui est fausse, ils construisent de fausses évidences et de grandes théories qui finissent toujours par tomber face aux événements. La croissance verte, la mondialisation heureuse, le ruissellement, la méritocratie… Il suffit de regarder autour de soi pour s’apercevoir de la fausseté de ses affirmations. Seuls celles et ceux qui bénéficient de ces mensonges – les bourgeois et les sous-bourgeois (parmi lesquels se situent donc nos sociologues-idéologues et leurs équivalents télévisuels éditocrates) y croient. Forcément, quand on est né avec une cuillère en argent dans la bouche, qu’on a eu les voyages linguistiques, les prépas concours, les grandes écoles sélectives, le réseau de papa, il est plus sympa de se dire qu’on a eu tout ça à la force de notre poignet que grâce à son lieu de naissance… Mais lorsque le réel de notre société de classes fait irruption dans leurs vies, ils hallucinent. Chaque mouvement social est une surprise pour eux, puisqu’ils se racontent le reste du temps que le travail n’est pas pénible, que les salaires sont bons, que la croissance profite à tous et que les seuls problèmes de ce pays sont les arabes qui refusent de s’intégrer et les assistés qui ne veulent pas faire d’effort.

La hiérarchie de l’Education nationale, les médias et le monde intellectuel nous apprennent à ne pas voir la lutte des classes mais, inévitablement, la vie réelle nous y ramène. Qu’ils parlent, qu’ils trépignent, qu’ils mentent : nous, nous avançons.

publié le 21 mai 2022

Roger Waters,
« le capitalisme
est un système défaillant »

Rosa Moussaoui et Clément Garcia sur www.humanite.fr

Musicien de légende à la conscience politique aiguisée, Roger Waters, inventeur d'un son nouveau, a cofondé en 1965 le groupe de rock Pink Floyd. Il n’a jamais fait mystère de ses engagements internationalistes, de ses combats pour la liberté, la paix, l’égalité.  Entretien

Depuis son studio d’enregistrement à New York, à quelques semaines du début d’une tournée mondiale, Roger Waters, nous a offert un entretien au long cours. Le musicien, connu pour ses engagements internationalistes et ses combats anticapitalistes, nous fait partager ses réflexions sur le monde. Turquie, Ukraine, Palestine, dangers de la civilisation capitaliste, désinformation : aucun des sujets qui font ou défont l’actualité n’échappe à sa sagacité. 

Vous vous êtes récemment engagé pour la libération d’une jeune chanteuse kurde condamnée en Turquie à dix-neuf ans de prison, Nûdem Durak . Comment avez-vous entendu parler d’elle ?

Roger Waters : J’ai entendu parler d’elle par l’un de mes amis. Et j’ai été un peu choqué d’entendre l’histoire de cette jeune femme donc je me suis renseigné. Elle n’a pas pu se défendre lors de son procès, c’était un fait accompli. Elle est en prison depuis sept ans maintenant. Voilà comment tout a commencé.

Comment vous est venue l’idée de lui offrir l’une de vos guitares, signée par de grands noms du rock ?

Roger Waters : Je ne sais pas. Je me suis réveillé un matin et je me suis demandé ce que je pouvais bien faire. J’avais entendu que lors d’une inspection dans les cellules de sa prison, les gardiens avaient cassé la guitare de Nûdem Durak. J’ai donc pensé : « C’est quelque chose que je peux faire, je peux lui donner une guitare, mais pourquoi ne pas le rendre public et lui offrir l’une de mes guitares ? Et aussi, pourquoi ne pas la faire signer par quelques amis et d’autres musiciens et voir si nous pouvons aider, ainsi, à faire connaître un peu sa détresse ? » Et c’est ce que nous avons essayé de faire.

Ces jours-ci, la presse turque a annoncé que vous alliez vous rendre dans ce pays pour remettre vous-même cette guitare à Nûdem Durak dans sa prison. Est-ce vrai ?

Roger Waters : Il est vrai que j’avais envisagé une conférence de presse à Istanbul. Et j’ai eu beaucoup de conversations avec des gens à ce sujet : quels seraient les gestes les plus appropriés pour pousser ceux qui prennent les décisions vers la possibilité d’un nouveau procès ? Je n’irai pas à Istanbul dans l’immédiat si cela devait faire plus de mal que de bien à ce stade. Tout ceci est très difficile. Je parle des pouvoirs en place en Turquie. Nous n’allons pas demain déclencher un soulèvement populaire en Turquie.

Il n’y aura pas des millions de Turcs rassemblés aux portes des prisons pour exiger la libération des détenus politiques. Cela n’arrivera pas. Donc nous devons être très politiques à ce sujet. Des élections auront lieu en Turquie en 2023. Que se passera-t-il ? Personne ne le sait. Je n’ai pas de boule de cristal. Alors je réfléchis à ce qui pourrait être le plus efficace, pour Nûdem comme pour beaucoup d’autres personnes qui partagent son sort et sont dans mon cœur. Je suis dans ce combat, je ne l’abandonnerai jamais.

Suivez-vous toujours avec autant d’attention ce qui se passe à Jérusalem et dans toute la Palestine ?

Roger Waters : Oui, bien sûr ! Les Israéliens envoient maintenant des troupes d’assaut à Al-Aqsa ; ils arrêtent des gens au hasard et détruisent les lieux. Ils pensent qu’ils peuvent faire n’importe quoi et que personne ne le remarquera.

Vous avez été violemment critiqué pour votre soutien au peuple palestinien. On vous a accusé d’antisémitisme. Comment réagissez-vous à ces graves mises en cause ?

Roger Waters : Vous savez, je me suis engagé depuis 15 ans seulement dans ce combat. Mais j’ai été assez impliqué et je le suis de plus en plus chaque jour. J’ai de grands amis en Israël, comme Nurit Peled, par exemple, dont la fille a été tragiquement tuée dans un attentat suicide à Tel Aviv il y a de nombreuses années. Elle est extraordinairement active dans le combat que nous menons pour l’égalité des droits pour tous nos frères et sœurs, pas seulement en Palestine et en Israël, mais dans le monde entier. Elle m’envoie chaque jour des nouvelles de ce qui se passe là-bas.

Alors que je faisais partie du Tribunal Russell sur la Palestine, j’ai parlé aux Nations Unies devant le Comité des droits de l’homme. J’ai mis une putain de cravate et un costume et je les ai appelés Vos Excellences. Et j’ai fait un discours. C’était le 29 novembre 2012, le jour où l’Assemblée générale des Nations unies a voté à une écrasante majorité en faveur de l’admission de la Palestine à l’ONU, bien que seulement en tant qu’État observateur. Mais c’était la première fois qu’il était reconnu que la Palestine pourrait être un État.

Fondamentalement, le message de The Wall reste, dans ce monde où la propagande tend à prendre le pas sur le réel : « Vous avez le pouvoir ». Roger Waters

Une décennie s’est écoulée depuis lors. Et toujours rien. Pas même le plus petit clin d’œil à l’idée que les États-Unis se soucient des droits humains d’une quelque manière que ce soit. Pas seulement en Palestine, d’ailleurs. Je ne suis pas dégoûté. Si, je le suis. Mais je continue à me battre. Est-ce que j’en ai quelque chose à foutre de ces attaques contre moi ? Non, je m’en fous. Je les emmerde.

D’où vous viennent vos engagements internationalistes ?

Roger Waters : De ma mère et de mon père, évidemment. Vous savez, tous ceux d’entre nous qui ont un cœur, une âme et une once d’amour prennent le chemin de tels engagements. Mais plus encore si vos parents sont Eric Fletcher et Mary Duncan Waters et qu’ils vivaient à Londres dans les années trente. En fait, Eric Fletcher, mon père, était en Palestine en 1935. Il enseignait à la St. George’s School de Jérusalem. J’ai donc un lien familial étrange avec la Palestine.

Il écrivait des lettres à ma grand-mère pour lui dire combien il était préoccupé par la situation difficile des peuples autochtones qui avaient vécu ensemble pendant toute la durée de l’Empire ottoman, jusqu’à la Première Guerre mondiale. Juifs, chrétiens, druzes et musulmans vivaient tous ensemble. Le rêve sioniste a détruit le potentiel de tous les gens qui vivaient dans cette région côte à côte. Les uns avec les autres, sans qu’un groupe ait le pouvoir sur tous les autres, ce qui est le cas actuellement, avec l’assentiment de pays qui se disent épris de liberté, de démocratie.

David Gilmour et Nick Mason se sont joints à d’autres musiciens pour interpréter une chanson de soutien à l’Ukraine. L’avez-vous écoutée ?

Roger Waters : Je l’ai écoutée, oui. Je désapprouve leur démarche. Il y a un incendie, des gens meurent et cela revient à verser de l’huile sur le feu. Vous savez, David et Nick, de toute évidence, suivent leur propre chemin et se font leur propre opinion sur les choses. J’étais dans un groupe de rock avec eux, mais ça s’est terminé en 1985. C’est il y a très, très longtemps maintenant. Mes opinions politiques n’ont pas changé. Enfin, j’ai très peu changé depuis.

Mais c’était devenu de plus en plus clair au cours des dernières années où j’ai travaillé avec eux : on ne se comprenait plus du tout. Ils ont subi un lavage de cerveau, comme beaucoup de gens. Et toute cette agitation de drapeaux bleus et jaunes ne fait de bien à personne. La seule chose importante à propos de l’Ukraine en ce moment, c’est d’arrêter la guerre en cours. De l’arrêter par la diplomatie et les négociations entre Zelensky et Poutine, qui ont besoin pour cela d’un peu d’aide de la part des États-Unis et des gouvernements britannique, français, allemand, des Européens, et probablement de la Chine aussi. Pour qu’ils puissent tous dire, d’accord, c’est bon, ça suffit les combats. Voilà ce que nous devons encourager.

Vladimir Poutine est un tyran mais l’occident n’est pas un camp merveilleux rempli d’amour pour la liberté et la démocratie. Roger Waters

En Occident, on ne voit rien d’autre que ce tyran maléfique de Vladimir Poutine - ce qu’il est. Mais l’Occident n’est pas un camp merveilleux rempli d’amour pour la liberté et la démocratie. Les États-Unis se fichent complètement des droits humains, ils l’ont maintes fois prouvé en envahissant eux aussi des pays souverains. Et Zelensky n’est pas le type formidable, le Robin des bois que l’on dépeint. C’est juste un politicien opportuniste, qui a déclaré illégales onze organisations d’opposition, qui s’est allié aux néonazis du bataillon Azov. Nous, dans le mouvement pour la paix, devons utiliser tous les bons offices dont nous disposons pour encourager la diplomatie, pour encourager des pourparlers de paix.

Vous dénoncez la « dystopie d’entreprise dans laquelle nous luttons tous pour survivre ». Parlez-vous là du système capitaliste ?

Roger Waters : Oui, bien sûr. C’est de cela que je parle. Regardez la destruction que l’esclavage, le colonialisme et l’économie néolibérale ont causée au monde entier… L’école de Chicago et Milton Friedman ont fait du marché non régulé la panacée pour tous les maux du monde : il fallait laisser faire le marché et tout irait bien. Non.

Le capitalisme mobilise des outils de propagande afin de contrôler le récit pour le monde entier. C’est à JeffBbezos qu’appartient le “Washington Post... Roger Waters

C’est un système corrompu, défaillant, qui prêche littéralement de ne pas se soucier des autres, de nous battre les uns contre les autres jusqu’à la mort comme condition prétendue du progrès et de la richesse. Et ce système mobilise des outils de propagande destinés à contrôler le récit pour le monde entier. C’est une question centrale.

Le Washington Post appartient à Jeff Bezos. Vous savez, le connard qui fait pisser les chauffeurs dans des bouteilles sur le bord de la route parce qu’ils ne peuvent même pas s’arrêter pour une pause pendant leur journée de travail. Bezos, Zuckerberg, Gates, Buffett… ils sont considérés comme de grands hommes. Regardez-les… J’ai déjà rencontré Elon Musk. Il suffit de regarder dans ses yeux pour voir qu’il est fou à lier.

Vous avez inventé un son à la fin des années soixante et dans les années soixante-dix, en studio avec Pink Floyd, qui continue d’inspirer de nombreux musiciens contemporains. Beaucoup d’entre eux vous considèrent comme le parrain de la musique moderne.

Roger Waters : Il est vrai qu’aux débuts de Pink Floyd, nous étions - et Syd Barret particulièrement - très intéressés par l’expérimentation, les répétitions d’écho, etc., mais il n’y avait pas d’ordinateurs à cette époque-là. Le Binson Echorec avait déjà été inventé. C’était un disque, un vrai magnétophone qui enregistre et lit ensuite l’enregistrement avec des têtes de lecture placées autour du disque. Il y avait aussi l’Echoplex, qui était une boucle de bandes en rotation. Ou encore le Copicat. Différentes personnes travaillaient à l’époque sur le retardement de bande (le son différé). C’est mon ami Ron Geesin qui m’a appris à faire un long retardement avec une boucle de bande magnétique.

Et puis, lentement, le numérique s’est développé, de sorte qu’en 1976, 1977, quelque chose comme ça, certains commençaient à être en mesure de créer des “lignes à retard” numériques. Je me souviens en avoir acheté une demi-douzaine, de les avoir superposées et mises en série pour obtenir un retard d’une seconde ou d’une seconde et demie. Quelqu’un a dû commencer à déconner avec l’électronique, en inventant la première boîte. Je n’ai aucune idée de qui c’était, mais ça a pu arriver parce qu’ils ont vu que les valves d’un ampli réagissaient mal à un signal trop fort. Et vous obtenez ce son de guitare déformé. Oh mon Dieu, le larsen ! Personne n’a jamais pensé pouvoir soutenir une note guitare comme ça.

Nous avons depuis découvert que des génies existent. L’un d’entre eux s’appelle Jeff Beck : il jouait une musique incroyable en maniant les effets. Roger Waters

Et puis soudain, quelqu’un a dit : «Oh, attendez une minute. Vous pouvez changer le signal ! Et si on mettait ça dans quelque chose sur lequel on peut mettre le pied ? Oh, mon Dieu, c’est la pédale, wah ! » Tout ça n’était qu’une continuation des distorsions d’une Fender Strat. Oh, mon Dieu, vous pouvez accorder toutes les cordes en appuyant avec le pied sur le côté. Mais c’est Apache ! [une chanson des Shadows, NDLR]. Nous avons depuis découvert que des génies existent. L’un d’entre eux s’appelle Jeff Beck : il jouait une musique incroyable en maniant les effets. Ce sont des petits pas technologiques. La manière dont on en fait usage, c’est autre chose.

Il y avait également Peter Zinovieff, qui a créé le premier ordinateur qui générait lui-même de la musique. J’en ai eu longtemps un entre les mains ! En gros, c’est trois oscillateurs de fréquence très, très simples qui modifient les ondes. C’est une technologie vraiment simple. Mais si vous envoyez ça à travers un filtre égalisateur… Vous savez, c’est ce que j’ai passé toute ma putain de carrière à faire parce que j’aime ça. Je ne sais pas où les gens vont chercher l’idée que c’était révolutionnaire de quelque façon que ce soit.

Est-il vrai que vous allez enregistrer un album folk ?

Roger Waters : Qu’est-ce que la musique folk ? Quand j’étais gamin, nous savions tous ce qu’était la musique folk. C’était de la musique acoustique. Et à l’époque, on jouait normalement sur une guitare acoustique, probablement à cordes en boyau, vous savez, une guitare de style espagnol. Cela aurait pu être autre chose : un harmonium, une cornemuse, un sifflet en fer-blanc, un violon. Mais cela est venu de la tradition des troubadours allant de village en village en chantant des chansons. C’est donc le conteur assis sous le marronnier, en fait.

Et ça, ça a survécu, certainement jusque dans les années soixante aux États-Unis. Principalement grâce au travail de gens comme Alan Lomax, qui partaient vers le sud et enregistraient tous les joueurs de blues. Le blues est venu en grande partie des gens qui travaillaient dans les champs, comme on le sait. C’est une histoire très intéressante. J’adore cette histoire. Et c’est mélangé, cependant, avec la mythologie : conclure un pacte avec le diable à la croisée des chemins pour devenir un grand joueur. Il y a quelque chose de très louisianais là-dedans. Tout cela est très romantique dans toute l’histoire de la musique folk, Alan Lomax, Woody Guthrie, « This land is my land »…

Il existe une longue tradition dans la musique populaire d’artistes engagés. Vous sentez-vous proche de certains d’entre eux ?

Roger Waters : Oui. Billie Holiday. C’est elle qui me vient d’abord à l’esprit. Harry Belafonte est un grand héros à mes yeux. On pourrait parler de Paul Robeson aussi, à cause du prix qu’il a payé pour son engagement politique, son implication auprès de la classe ouvrière aux États-Unis dans les années quarante et cinquante. Et ainsi de suite.

Vous avez composé dans les années quatre-vingts la musique d’un opéra pop, « Ça ira », sur la Révolution française. Quels souvenirs gardez-vous de la collaboration, à cette occasion, avec Étienne Roda-Gil, l’un des meilleurs paroliers français ?

Roger Waters : Il y a quelques années, juste avant sa mort, Étienne est venu me rendre visite à New York. Nous marchions dans la 54e rue, tôt le matin, avant une journée d’enregistrement. Nous nous sommes arrêtés à la table d’un café, dans le rayon de soleil de cette rue étroite. J’ai pris un expresso, mais Étienne était alcoolique : il a pris un gros shot de whisky, en fumant cigarette sur cigarette, des Benson & Hedges. Nous discutions de choses et d’autres, je ne sais plus comment la conversation a pris un tour philosophique. Il est parti, revenu, m’a regardé droit dans les yeux en murmurant, avec son accent français à couper au couteau : « Peut-être ne suis-je pas seul ».

Peu de temps après, il s’est saoulé à mort, il travaillait à ça depuis un demi-siècle. C’était évident que ça allait arriver. Ce jour-là j’ai griffonné ces mots sur un morceau de papier que j’ai glissé dans ma poche arrière. Je l’ai toujours, mais il est dans un portefeuille maintenant parce que j’ai réalisé qu’il commençait à s’effilocher et à se déchirer et que je le perdrais si je le gardais dans ma poche. J’aimais le garder près de moi, comme un talisman. « Peut-être ne sommes-nous pas seuls ». J’ai ressenti, à entendre ces mots, une grande émotion. Ils me donnent de l’espoir.

Vous souvenez-vous que l’Afrique du Sud a interdit The Wall de Pink Floyd au début des années quatre-vingt, quand les étudiants chantaient cette chanson pour protester contre le système d’apartheid ? Comment expliquez-vous le pouvoir subversif d’une chanson ?

Roger Waters : Eh bien, j’espère que le pouvoir de subversion de cette chanson-là ne s’est pas éteint. Fondamentalement, son message reste, dans ce monde où la propagande tend à prendre le pas sur le réel : « Vous avez le pouvoir ».

Vous voyez cette photo de Syd Barret ? Elle apparaîtra sur l’écran après le dernier couplet de wish you were here C’est difficile pour moi de m’y confronter. Roger Waters

Vous avez annoncé une tournée cet été. Quel sens lui donnez-vous ?

Roger Waters : Son titre est This is not a Drill (Ceci n’est pas un exercice). Vous voyez cette photo [il nous montre une photo de Syd Barret] ? Elle apparaîtra sur l’écran après le dernier couplet de Wish You Were Here. C’est difficile pour moi de m’y confronter. Nous allions à un rendez-vous au siège de Capitol records, puis en descendant dans la rue, Syd m’a lancé dans un sourire : “C’est beau ici à Las Vegas, n’est-ce pas ?”. Évidemment, il devenait fou à ce moment-là. Puis son visage s’est assombri et il a craché un seul mot. “Les gens”, il a dit.

Quand vous perdez quelqu’un que vous aimez, ça sert à vous rappeler que “ce n’est pas un exercice”. Eh bien, “ce n’est pas un exercice”, c’est le nom que j’ai donné à la tournée. Toute ma tournée vise à faire comprendre aux gens que nous sommes au milieu d’un temps de grand désespoir. Nous sommes confrontés à une catastrophe absolue. Et “ce n’est pas un exercice”. Nous avons une responsabilité absolue envers tous nos frères et sœurs pour empêcher les gangsters qui sont aux commandes de détruire le monde. C’est tout.

publié le 20 mai 2022

IVG :
le débat s’embrase aux USA

Anaïs Sidhoum sur https://rapportsdeforce.fr/

La révélation, dans Politico le 2 mai dernier, que la Cour suprême s’apprête à lever la protection du droit à l’avortement (IVG), a fait l’effet d’une bombe dans un pays ultra-polarisé et où les tensions sont déjà extrêmes. Devenu enjeu majeur de la campagne des mid-terms pour les Démocrates, et source de surenchère conservatrice pour les Républicains, c’est une question existentielle pour beaucoup d’Américaines, qui se mobilisent en masse. Mais la bataille autour de l’avortement n’est jamais restée cantonnée au terrain législatif ou judiciaire aux États-Unis : c’est l’une des causes principales du « terrorisme domestique » depuis des décennies.

Se rendre « ingouvernables », jusqu’à ce que le droit à disposer de leur corps leur soit garanti. C’est la promesse qu’on scandée à Washington les manifestantes d’un des près de 400 cortèges qui ont réuni des centaines de milliers de personnes à travers tout le pays, samedi dernier. Et en effet, dès la fuite au début du mois de documents internes de la Cour Suprême, faisant état de l’intention de l’institution de renverser la décision Roe v. Wade, qui garantissait depuis 1973 la protection fédérale de l’interruption de grossesse au titre du droit à la vie privée, des femmes ont commencé à se mobiliser, bien décidées à ne pas laisser les États gouverner leur corps.

En plus des grandes manifestations de ce week-end, organisées par des associations nationales comme le planning familial américain et la Women’s March, et appelé par plusieurs syndicats et collectifs, elles ont aussi eu recours à des formes d’action plus controversées. Les rassemblements devant les domiciles de juges conservateurs à la Cour suprême en particulier, ont suscité des réactions d’indignation chez les Républicains, appuyées par les appels au calme et à la civilité de cadres Démocrates.

Outrés par les images de ces rassemblements pacifiques réunissant quelques dizaines de femmes, parfois virulentes, dans des quartiers résidentiels huppés, plusieurs gouverneurs Républicains ont écrit au Procureur général fédéral pour exiger qu’il déterre une loi de 1950 pour réprimer ces manifestations, certains le menaçant même d’une procédure d’impeachment si leur parti reprenait la majorité au Congrès et qu’il ne s’était pas exécuté.

 The war on women

 Les élus Républicains ne font cependant rien pour apaiser les tensions. L’annonce de cette victoire majeure que représentera pour leur camp la décision de la Cour Suprême, attendue en juin, a galvanisé les opposants à l’avortement. Et les plus farouches d’entre eux ont multiplié les déclarations menaçant plus largement les droits reproductifs des femmes. Comme n’autoriser la contraception qu’aux seuls couples mariés, voir l’interdire complètement : de la pilule du lendemain à la pilule contraceptive en passant par les stérilets. Ou interdire l’avortement y compris en cas de viol ou d’inceste, et revenir sur ces exceptions quand elles existent. Mais les élus Républicains passent des déclarations aux actes dans plusieurs États. Treize d’entre eux ont ainsi déjà voté des « trigger laws », des lois interdisant l’avortement qui s’appliqueront automatiquement dès l’officialisation de la décision de la Cour Suprême.

Cette ligne politique, qui n’a cessé de prendre de l’importance dans le camp conservateur depuis les années 70, est qualifiée de véritable « guerre aux femmes » par les Démocrates. Ceux-ci ont donc fait de la révélation de la décision à venir de la Cour un argument électoral : pour faire barrage à l’interdiction de l’avortement, il faut donner la majorité au parti du président lors des élections de mi-mandat en novembre. Plusieurs cadres démocrates ont donc appelé les manifestantes à privilégier les urnes à la rue. La Maison-Blanche, sensible aux inquiétudes exprimées par les Républicains, avait condamné préventivement tout acte de « violence, menace ou vandalisme » à l’égard des juges. Sénateurs républicains et démocrates ont même, dans un effort bipartisan quasi unique dans cette période de polarisation exacerbée, adopté à l’unanimité une loi visant à interdire toute manifestation aux abords des domiciles des juges fédéraux et de leurs familles.

Menace terroriste

Mais le mouvement féministe américain est loin de considérer unanimement que la voie électorale est suffisante pour faire valoir ses droits. « Si l’avortement est menacé, vous l’êtes aussi », a été tagué sur le mur du siège incendié d’une organisation antiavortement du Wisconsin. L’attaque au cocktail Molotov dans la nuit du 8 mai de ce bâtiment à Madison, a provoqué l’ouverture d’une enquête par la police locale assistée du FBI et de l’ATF, pour incendie volontaire. Elle a également été revendiquée, le 10 mai, dans un communiqué (voir en fin d’article) qui exige « la dissolution de tous les établissements anti-choix, les fausses cliniques et les groupes anti-choix dans les trente prochains jours ». Faute de quoi, elle promet d’autres attaques plus violentes « jusqu’à ce que le droit inaliénable à disposer de notre propre santé ne nous soit rendu ».

Ce document texte a été transmis au journaliste d’investigation Robert Evans sous la forme d’un lien Tor, par l’intermédiaire d’une source qu’il qualifie « extrêmement fiable ». L’authenticité de ce communiqué n’a pas été vérifiée, même si des enquêtes sont en cours par la presse et la police, mais le reporter le juge suffisamment crédible et cohérent avec l’attaque pour le rendre public. Intitulé « Premier communiqué », il est signé d’un groupe inconnu se faisant appeler Jane’s Revenge, la vengeance de Jane, en référence au Jane Collective, un collectif féministe qui a favorisé des IVG illégales sûres à des milliers de femmes avant 1973. Si « Jane’s Revenge » présente son choix de l’action directe comme « la militarisation minimale requise pour toute lutte politique », il l’inscrit aussi comme une réponse à la violence du mouvement dit « pro-vie ».

« Ceci n’est pas une déclaration de guerre. La guerre, nous la subissons depuis des décennies. Une guerre que nous n’avons pas voulue, et n’avons pas déclarée. Cela fait trop longtemps quon nous attaque parce que nous demandons des soins médicaux de base. Cela fait trop longtemps qu’on nous tire dessus, qu’on nous envoie des bombes et que l’on nous force à des grossesses non consenties », explique le groupe Jane’s Revenge.

 Les meurtres des « pro-vie »

Le mouvement antiavortement a en effet une longue tradition de violence aux États-Unis. C’est même l’une des principales causes de « terrorisme domestique » depuis les années 70. Entre 1977 et 2020, la Federation Nationale de l’Avortement a recensé pas moins de onze meurtres et vingt-six tentatives. Auxquels s’ajoutent quatre enlèvements, quarante-deux attaques à la bombe, près de deux cents incendies volontaires de cliniques et une centaine de tentatives.

Bien qu’une loi fédérale leur garantisse un petit périmètre de trottoir devant permettant l’accès aux patientes, de nombreuses cliniques à travers le pays font face quotidiennement à des dizaines de manifestants antiavortement souvent hargneux et parfois violents. Des personnels soignants pratiquant des IVG ont ainsi dénoncé le deux-poids, deux-mesures de l’effort bipartisan des sénateurs en faveur de la protection des juges. Ils n’ont pas manqué de rappeler qu’ils sont constamment soumis à des actes de violence, de harcèlement et de menaces, certains vivant sous protection policière, d’autres s’abstenant de donner leur nom à leur enfant pour les protéger de toutes représailles. Et qu’il existe dans le pays une longue jurisprudence qui autorise les campagnes de harcèlements à leur égard au nom du 1er amendement, garant de la liberté d’expression. Premier amendement sur lequel les sénateurs ont pourtant fait primer la sécurité des juges et de leur famille dans leur projet de loi.

Or, le terrorisme antiavortement, très souvent motivé par de l’extrémisme religieux, catholique ou évangéliste, a une proximité historique très forte avec le terrorisme d’extrême droite et le suprémacisme blanc. Et, plus récemment, avec l’importante mouvance conspirationniste, obsédée par le trafic d’enfants et les sacrifices de bébés, comme l’illustre tragiquement la tuerie de masse de 2015 au Planing Familial de Colorado Springs. Là, un individu avait tué trois personnes et en avait blessés neufs, convaincu que la clinique se livrait à un trafic d’organes de fœtus. Une convergence parfaitement synthétisée par ce militant coiffé d’une casquette au slogan suprémaciste blanc, répondant à des manifestantes protestant contre une église qui organise des piquets devant les centres IVG : « Ni ton corps ni ton choix : ton corps est à moi et tu vas porter mon bébé ».

Quelques jours avant la tuerie de Buffalo, motivée par l’idéologie raciste du Grand remplacement, le Département de la Sécurité intérieure avertissait que l’avortement risquait de devenir un moteur encore plus important de violence. Le département d’État s’inquiétait ainsi d’une probable  augmentation du terrorisme anti-IVG, des « extrémistes violents motivés par les questions raciales et ethniques qui souscrivent aux discours antiavortement ». Et pourraient passer à l’acte pour, selon leurs fantasmes, « sauver les enfants blancs » et « combattre le génocide blanc ». Mais, pour la première fois, le département d’État craint des actions violentes à l’égard des institutions et de leurs représentants que pourraient entreprendre les défenseurs du droit à l’avortement. 


Premier communiqué
Ceci n’est pas une déclaration de guerre. La guerre, nous la subissons depuis des décennies. Une guerre que nous n’avons pas voulue, et n’avons pas déclarée. Cela fait trop longtemps qu’on nous attaque parce que nous demandons des soins médicaux de base. Cela fait trop longtemps qu’on nous tire dessus, qu’on nous envoie des bombes et que l’on nous force à des grossesses non consenties.
Ceci n’était qu’un avertissement. Nous exigeons la dissolution de tous les établissements anti-choix, les fausses cliniques et les groupes anti-choix dans les trente prochains jours. Ce n’est pas une simple « différence d’opinions » comme le présentent certains. Nous luttons littéralement pour nos vies. Nous ne resterons pas gentiment assis.e.s tandis que nous sommes tué.e.s et réduit.e.s en esclavage. Nous n’avons plus ni patience ni pitié pour celles et ceux qui veulent nous priver du peu d’autonomie qui nous reste. Puisque vous persistez à faire exploser des cliniques et à assassiner des médecins, nous aussi allons avoir recours à des tactiques de plus en plus extrêmes pour protéger notre liberté à disposer de notre propre corps.
Nous sommes contraint.e.s d’adopter la militarisation minimale requise pour toute lutte politique. Nous le répétons : il ne s’agissait que d’un avertissement. La prochaine fois, l’infrastructure des esclavagistes n’y survivra pas. L’impérialisme médical n’aura pas face à lui un ennemi passif. Le Wisconsin est la première étincelle, mais nous sommes partout aux USA et ce sera notre seul avertissement.
Et nous ne nous arrêterons pas nous ne reculerons pas, et nous ne nous arrêterons pas de frapper jusqu’à ce que le droit inaliénable à disposer de notre propre santé ne nous soit rendu.
Nous ne sommes pas un unique groupe, il y en a de nombreux. Nous sommes dans votre ville. Nous sommes dans toutes les villes. Votre répression ne fait que renforcer notre complicité et notre détermination.
Jane’s Revenge

NDT : la langue anglaise est ainsi faite que le texte d’origine ne comprend aucune indication de genre – dans le doute vis-à-vis des intentions des auteur.ices anonymes, il a été décidé d’utiliser une formulation non genrée.

 

publié le 19 mai 2022

Abdel Yousfi,
la voix des ouvriers à l’Assemblée

Loan Nguyen sur www.humanite.fr

Métallurgiste, la tête de liste Nupes dans la 11 e circonscription du Rhône aux législatives compte bien ravir le siège au sortant macroniste en capitalisant sur l’union populaire, qu’il représente à Givors et aux alentours.

«Ma démarche, ça a toujours été de porter les revendications du bas vers le haut », clame le syndicaliste.

« J e ne savais pas que vous alliez prendre des photos, je me serais mieux habillé ! » s’excuse-t-il presque avant de concéder qu’il ne porte de cravate « que pour les mariages ». Abdel Yousfi ne fait pas semblant, il assume ce qu’il est. « Je n’ai pas honte d’être ouvrier, fils d’ouvrier et petit-fils de mineur », explique-t-il simplement. À 54 ans, ce régleur sur machine chez Jtekt, équipementier automobile ­filiale de Toyota situé à Irigny (métropole de Lyon), a été investi comme tête de liste Nupes dans la 11 e circonscription du Rhône pour les élections législatives. Un territoire qui recouvre les villes populaires de Givors et de Grigny, mais aussi des communes plus rurales et résidentielles comme Saint-Symphorien-d’Ozon, Mornant ou Condrieu. Une circonscription sociologiquement hybride, qui avait élu en 2017 un député LaREM, Jean-Luc Fugit. Candidat à sa succession, le macroniste devra faire face à un candidat Rassemblement national et à un autre Lutte ouvrière. Mais, surtout, à Abdel Yousfi, porteur de tous les espoirs FI-EELV-PCF-PS-Génération∙s.

« Une dynamique très forte »

Les chances de ravir cette circonscription à la Macronie et de battre l’extrême droite sont donc réelles pour le communiste. « Je sens qu’il y a une dynamique très forte. Quand je rencontre les habitants de la circonscription, ils me parlent tous du pouvoir d’achat, de l’inflation galopante. Alors, évidemment qu’il faut augmenter les salaires et les pensions de retraite, donner aux étudiants les moyens de vivre et d’étudier », souligne-t-il. La défense du système de santé public s’impose également comme une priorité, alors que l’hôpital Montgelas a été contraint de fermer son service d’urgences depuis le mois d’octobre 2021. Un combat incarné dans le choix de sa suppléante, Pia Boizet, agente aux Hospices civils de Lyon.

Autre revendication qui lui tient fortement à cœur : le retour de la retraite à 60 ans. « Quand on est usé pour avoir subi quotidiennement les ravages du travail physique, on se dit qu’il faudrait reparler de la pénibilité. C’est aussi vrai pour certains travailleurs intellectuels, qui sont dans les bureaux. Mais, moi, je vois tellement de collègues dans les ateliers qui n’arrivent pas à tenir jusqu’à 57 ans et qui partent en inaptitude, on fait quoi d’eux, si on recule encore l’âge de la retraite ? Des SDF ? » dénonce le syndicaliste CGT de la métallurgie.

De nombreux motifs de tension

La dureté des rapports d’exploitation, Abdel Yousfi l’a subie de plein fouet en tant qu’ouvrier, mais aussi en tant que syndicaliste combatif contre une direction qui ne lui a pas fait de cadeau. Embauché en 2000 après quelques missions d’intérim, le tourneur-fraiseur-ajusteur de formation rejoint vite la CGT pour y faire remonter les revendications de ses collègues. Délégué syndical sur le site d’Irigny, puis délégué syndical central dans le groupe, il n’hésite pas à aller au front face aux attaques de la hiérarchie. Cadences infernales, licenciements, suppressions de RTT… les motifs de tension sont nombreux dans les ateliers.

En 2015, un salarié se suicide en se jetant du toit de l’usine. « Il subissait des pressions, on a fait une expertise qui a prouvé le lien avec le travail », se souvient-il, encore bouleversé par ce drame. Quelques semaines après, la direction de Jtekt essayait de licencier le syndicaliste pour un arrêt maladie qu’elle jugeait irrégulier. Il a fallu la mobilisation de ses collègues, d’autres syndicalistes CGT, de militants communistes locaux et une décision de l’inspection du travail pour que la direction le réintègre. « J’ai eu le soutien de ceux qui me ressemblent, et on est nombreux ! On a l’impression que c’est un peu le pot de terre contre le pot de fer, mais on peut vraiment inverser la courbe », estime-t-il.

Un engagement syndical, puis politique lorsqu’il adhère au PCF en 2014, qu’il vit comme une « continuité ». « Ma démarche, ça a toujours été de porter les revendications du bas vers le haut, c’est comme ça que je construis cette campagne, et c’est comme ça que j’exercerai mon mandat de député : dans le collectif, insiste-t-il. On a un seul ouvrier à l’Assemblée nationale (Alain Bruneel, député PCF et ouvrier retraité – NDLR), comment peut-il y arriver tout seul ? Il faut qu’on se réapproprie cette institution, mais plus globalement toutes les institutions ! Quand un ouvrier meurt au travail, on finit au mieux dans la rubrique des faits divers. On a cru qu’on devait laisser la politique aux technocrates parce qu’ils avaient la tête bien pleine. Mais, là-haut, ils ne nous entendent pas. Si nous ne parlons pas de nous, personne ne le fera !  »

 

 

 

 

L’État laisse Vallourec fermer le site
de Saint-Saulve

Clotilde Mathieu sur www.humanite.fr

L’industriel accélère sa stratégie de délocalisation vers le Brésil et l’Asie, envisage de supprimer 2 900 postes en Europe, dont 320 en France, et ferme une usine dans le Nord. Syndicats et élus locaux appellent le gouvernement à « intervenir ».

À peine arrivé, Philippe Guillemot, le PDG de Vallourec, à la tête du groupe depuis trois mois, applique à la lettre et en vitesse accélérée la règle à calcul fixée par les actionnaires majoritaires (38 %), les fonds d’investissement américains Apollo et SVP Global. « Ce même fonds a pompé Ascometal, dans les aciers spéciaux sans rien y injecter, laissant le groupe en grande difficulté, comme d’autres proies en France », rappelle la CGT. Lors de la présentation des comptes du groupe, au premier trimestre, le champion des tubes en acier sans soudure pour le secteur pétrolier et gazier a annoncé, mercredi soir, la suppression dans le monde de 2 900 emplois, la plupart en Allemagne (2 400), 70 en Écosse et 320 en France, dont 65 au siège de Meudon (Hauts-de-Seine), 100 à Aulnoye-Aymeries (Nord), 60 au centre de services de Valenciennes (Nord), mais aussi 104 dans son usine de Saint-Saulve (Nord), qui devra fermer. La poursuite de la délocalisation de la production vers le Brésil et l’Asie est, pour le cost killer, « une étape nécessaire, pour ne pas dire vitale », afin de « permettre au groupe d’être profitable quelles que soient les conditions de marché ».

Dans les usines du groupe, malgré le dégoût, la colère, la riposte se prépare, avec l’objectif de « faire le maximum » pour le faire « revenir sur sa décision ». À Saint-Saulve, beaucoup de salariés sont des quinquagénaires, explique le délégué syndical CFDT de l’usine, Michaël Tison. « À 50 ans, dans l’industrie, vous n’êtes plus valable », résume-t-il. Et les propositions de « retraite, préretraite et reclassement interne » de la direction pour seulement « un tiers des suppressions d’emplois en France » n’offrent aucune véritable perspective. L’inquiétude est palpable. « C’est pour cela qu’ils ne veulent pas et qu’ils ne peuvent pas accepter la fermeture », explique le député communiste de la circonscription, Fabien Roussel, présent sur le site ce jeudi matin. « Sinon, poursuit-il, cela veut dire deux ans de cellule de reclassement, deux ans de chômage et ensuite le RSA. » Après six plans de suppressions d’emplois, les 104 ouvriers sont échaudés. En 2014, ils étaient encore 1 400 à travailler dans la tuberie. Une saignée qui illustre la politique industrielle conduite par le président de la République. Dans le dossier Vallourec, Emmanuel Macron a été aux premières loges : en 2016, avec la fermeture de Déville-lès-Rouen, lorsqu’il œuvrait comme ministre de l’Économie, puis en 2018 et encore en 2020, après avoir conquis l’Élysée.

Un pognon de dingue

Certes, pour socialiser les pertes, l’État, au travers de la BPI, était monté au capital du groupe mais, très vite, sans volonté politique, le marché a repris ses droits. Le bras armé financier de la France ne possède plus désormais que 2 % du capital. Le groupe a également pu profiter d’une montagne d’argent public. La CGT dénombre près d’un milliard d’euros d’opérations de recapitalisation et de crédits d’impôt de toutes sortes, auxquels il faut ajouter un prêt garanti par l’État d’un montant de 262 millions d’euros. Un pognon de dingue, sans aucune condition. « Vallourec a eu de l’argent public pour faire des investissements au Brésil ou en Chine, ils vont là-bas construire des usines, et c’est la France qui trinque », se désole le syndicaliste de la CFDT.

Malgré les appels des syndicats au gouvernement, ce jeudi matin, aucun conseiller de Bercy ou de Matignon n’a pris la peine de leur répondre. La première ministre, tout juste entrée en fonction, n’a pas non plus pris le temps de réagir. Seul un communiqué du ministère de l’Économie appelant Vallourec à « minimiser (…) les conséquences du plan sur les activités françaises » a été publié. « Le gouvernement nous parle tous les jours d’industrie, de réindustrialisation, mais que fait-il pour empêcher cette délocalisation, pour maintenir ces savoir-faire, cet outil industriel dans notre pays ? La première chose à faire, c’est d’empêcher cette nouvelle délocalisation ! » lance à l’intention de la première ministre le candidat de la 20e circonscription du Nord, investi par la Nupes.

Car, insiste-t-il, « préserver ces outils industriels, ces savoir-faire », c’est aussi garder « notre capacité à produire ici, ce dont nous avons besoin, demain, pour faire des éoliennes, par exemple ». D’autant que, comme le rappelle la CGT dans son communiqué, « Vallourec n’est pas en difficulté. (…) Le groupe a même redressé ses résultats financiers. C’est donc un renforcement du groupe qu’on serait en droit de demander ». Outre le plan annoncé, les organisations syndicales craignent à terme une menace plus importante. « Nos usines dépendent de l’activité allemande, et je ne suis pas sûr que se faire livrer des tubes en bateau depuis le Brésil soit vraiment mieux. J’ai de gros doutes en termes écologiques et économiques, quand on voit le prix du transport », explique par exemple Michaël Tison.


 

 

Ménage sur le campus : « On n’est pas des serpillières ! »

Rosa Moussaoui sur www.humanite.fr

Propreté - Les femmes de ménage de l’université Sorbonne Paris Nord à Villetaneuse (Seine-Saint-Denis), salariées d’Agenor, ont débrayé, jeudi, pour exiger des conditions de travail dignes, des horaires décents et de meilleurs salaires.

Elles n’en peuvent plus d’être prises « pour des serpillières ». Jeudi matin, les femmes de ménage de l’université Sorbonne Paris Nord à Villetaneuse (Seine-Saint-Denis) ont stoppé le travail pendant 59 minutes – pas une de plus, pour s’épargner une retenue sur leurs maigres salaires.

Sous les verrières du forum, au centre du campus, elles sont rassemblées, serrées les unes contre les autres, entourées par les personnels de l’université et les militantes et militants syndicaux venus les soutenir

Brimades et insultes

Zhor Rifi, 53 ans, a commencé à travailler sur ce site en 1996 ; elle a vu défiler les sous-traitants : Arcade, Derichebourg, Arc en ciel. Elle est aujourd’hui, comme ses collègues, salariée d’Agenor. Sa rémunération : 1 100 euros par mois, pour six heures de travail par jour, éclatées dans la journée : trois heures aux aurores, trois heures au crépuscule. Sa journée ne s’achève qu’à 20 heures. « Ils refusent de regrouper nos heures pour nous laisser finir à midi. Pour celles qui habitent loin, c’est l’enfer  ! » s’emporte-t-elle. Foulé Sissako, 47 ans, mère de huit enfants, travaille ici depuis 2004. « On a besoin de ce travail mais ils nous chargent trop, on a trop de salles de cours à faire, soupire-t-elle.  Tout le monde souffre, on a des douleurs, on n’est pas beaucoup respectées. »

Certaines de ces travailleuses ne savent ni lire ni écrire : Zhor se souvient d’une collègue à qui l’employeur aurait fait signer, voilà deux ans, une lettre de démission sans même qu’elle s’en rende compte : « Elle est partie sans rien, la pauvre. Après ça, on est devenues méfiantes. Un jour, on m’a demandé de signer un papier. J’ai refusé, je voulais que quelqu’un me le lise d’abord. Quelques jours plus tard, j’ai reçu un avertissement par lettre recommandée. »

Ces femmes de ménage font toutes état de brimades, d’insultes, de sanctions injustifiées, de comportements autoritaires de leur cheffe d’équipe. « La sous-traitance implique la maltraitance. Quand on choisit la prestation la moins chère, les droits et la dignité des salariées n’entrent pas en ligne de compte », regrette Salim Hocini, de l’union locale CGT de Villetaneuse-Pierrefitte.

Précarité absolue

Ceint de son écharpe tricolore, le député communiste de la circonscription, Stéphane Peu, de nouveau candidat sous les couleurs de la gauche unie, est venu lui aussi manifester son soutien à ces travailleuses en colère.

« Les larmes de crocodile du confinement sur les travailleuses essentielles ont vite séché, grince-t-il. Dans le secteur de la propreté, la précarité est absolue : contrats de courte durée, fractionnement du temps de travail qui démolit la vie familiale, salaires de misère. Les établissements publics devraient cesser de recourir à la sous-traitance pour ce genre de tâches. » Le groupe Agenor, de son côté, jure au contraire placer « l’humain au cœur de (ses) préoccupations ».

 publié le 19 mai 2022

L’hôpital est malade
et on panse ailleurs

par Pierre Jacquemain sur www.regards.fr

Les yeux rivés sur ses tableurs Excel, Macron n’est obsédé que par le PIB et la croissance. Et si la santé dirigeait le monde ?

Une vidéo à voir sur https://youtu.be/OxHDvW9XHgY

 

« L’été va être atroce. C’est du jamais-vu ». C’est le très médiatique médecin urgentiste, Patrick Pelloux qui le dit. Selon lui, « la situation est catastrophique ». Et il n’est pas le seul à le penser. Rémi Salomon, président de conférence des présidents des commissions médicales d’établissement de CHU tire, lui aussi, la sonnette d’alarme : « On a un risque imminent de ruptures d’accès aux soins », prévient-il. L’hôpital public est confronté à un problème majeur : celui du manque de personnels soignants. Et il serait faux, ou plutôt incomplet, de mettre ça sur le dos de la seule crise sanitaire. Alors c’est sûr le Covid n’a rien arrangé mais la crise de l’hôpital public ne date pas d’hier. Ça fait des dizaines d’années que les personnels soignants le disent et se mobilisent. Bien avant le Covid, personne ne voulait voir la réalité en face et pourtant quand les médias et les politiques moquaient et méprisaient les cortèges parisiens d’infirmières et les grèves de soignants dans les hôpitaux de France, ils visaient juste. Et ils visaient juste, non pas pour eux et par corporatisme, mais ils visaient juste pour nous, pour les usagers, pour l’avenir de l’hôpital public.

 Il aura donc fallu, hélas, une crise sanitaire pour se rendre compte du danger que faisait courir la paupérisation de notre système de santé. L’abandon de l’hôpital public ne date pas de Macron, ses prédécesseurs avaient déjà largement asséché les finances des hôpitaux. Mais quand même… Macron avait promis un moratoire sur les fermetures de maternité. Des services entiers continuent de fermer. Macron avait promis des lits supplémentaires. On continue de fermer des lits. Macron avait promis des recrutements. Ça prend du temps mais le compte n’y est pas. Il avait promis des revalorisations de salaires. Là non plus, pour les syndicats, ça n’est pas suffisant. Et c’est le serpent qui se mord la queue. Faute de personnels, on ferme des lits. Un lit sur cinq est fermé en l’absence de personnels soignants. Et alors que la situation s’aggrave, le gouvernement tarde à réintégrer les médecins, infirmières, aides-soignantes qui avaient été suspendus pour avoir refusé la vaccination.

Le premier problème de l’hôpital est d’ordre budgétaire. Comme le rappelle Salomon : « Quand on fixe le budget de l’hôpital, essentiellement sur des critères financiers, parce qu’il y a la dépense publique, à chaque fois il manque un peu ». Il manque sans doute plus qu’un peu : il manque pour l’acquisition de matériel, l’entretien des bâtiments, la sécurité des personnels. Mais le problème budgétaire cache un autre vrai problème sur lequel ni la gauche, ni la droite ne s’est véritablement penché. Nous ne savons pas penser un système de santé global. Et surtout, penser un système de santé ne peut pas simplement consister à dire que tout repose sur l’hôpital public. C’est un pilier, c’est incontestable. Mais un système de santé digne de ce nom, c’est avant tout un système qui prévient. « Mieux vaut prévenir que guérir », comme le veut l’adage. Prévention, accès à une alimentation saine, à un environnement non pollué, accès à une pratique sportive. Et de ça, personne ne parle.

Plus que jamais, Emmanuel Macron a les yeux rivés sur les indicateurs de croissance et de bonne santé économique. La maison brûle mais on regarde ailleurs : le PIB en l’occurrence. Les patients patientent et les soignants s’impatientent et on regarde ailleurs : le déficit public et la dette en l’occurrence. Et si on faisait autrement ? Sortir de la croissance pour entrer dans la pleine santé. Et si, comme le suggère l’économiste Éloi Laurent, « la santé guidait le monde » ?


 

 

 

 

Faute de moyens, les services d’urgences contraints
de baisser le rideau
 

sur www.cgt.fr

Une cinquantaine d’hôpitaux, un peu partout en France, ferment sporadiquement ou filtrent leurs service d’urgences, pour une nuit ou plusieurs jours. Il faut parfois une heure de route pour trouver des urgences ouvertes. En cause, les restrictions budgétaires pour la santé, le manque de médecins urgentistes et la désertification médicale.

« Entre 2002 et 2022, le nombre de passages aux services des urgences a plus que doublé en France, passant de 10 à 23 millions par an », calcule Cédric Volait, cadre administratif à l’hôpital de Manosque (Var), membre de la commission exécutive CGT Santé Action Sociale.

Il manque 11,5% des effectifs dans les hôpitaux, dont 44 000 médecins selon une enquête réalisée par la CGT au déclenchement du Covid, début 2020.

Sans compter la pénurie d’aides-soignantes (59 200), d’agents de service hospitaliers (57 600) et d’infirmières (46 000).

« Ça craque de partout, tous les 2 ou 3 jours, il y a des préavis de grève, de plus de plus de services d’urgences sont obligés de fermer de manière occasionnelle », constate le représentant syndical.

Déjà ébranlé par les restrictions budgétaires décrétées par les gouvernements successifs depuis 2012 , « un milliard d’économies par an », précise C. Volait, l’hôpital sort laminé des deux années de Covid. Le taux d’absentéisme a bondi. 

« Mais ne laissons pas la crise sanitaire masquer la carence structurelle de l’offre de soins, prévient régulièrement le Collectif InterUrgences. La crise des urgences est aussi la conséquence de la désertification médicale. Elles sont surchargées de patients qui y vont faute de médecins généralistes de proximité. Et il n’y pas assez d’urgentistes formés. Au total, il faudrait 12 000 médecins supplémentaires pour répondre aux besoins », illustre C. Volait qui anime le groupe de travail de la CGT sur les politiques de santé. 

Les urgences c’est la porte d‘entrée de l’hôpital.

La Confédération prépare une journée d’action avant le premier tour des législatives du 12 juin, à partir de « cahiers revendicatifs » envoyés à chaque établissement hospitalier. 

Pour sortir de cette situation, la CGT exige :

  • la titularisation des jeunes médecins,

  • la régularisation administrative des praticiens à diplôme hors Union européenne (PADHUE, ils sont plusieurs milliers à venir en renfort dans les hôpitaux français),

  • la revalorisation des salaires de la santé,

  • la réouverture des 100 0000 lits fermés en 20 ans,

  • l’amélioration de la carrière des médecins urgentistes afin qu’ils ne préfèrent pas le privé ou l’intérim,

  • le rétablissement du ratio d’effectifs des services d’urgences en s’appuyant sur le référentiel du Samu Urgences de France,

  • le retour des gardes obligatoires en médecine de ville pour désengorger les urgences. 

publié le 18 mai 2022

Racisme, discriminations : faire de l’égalité en droits et en dignité une réalité !

Collectif sur www.huma.fr

Nous publions ci-après une « adresse aux candidates aux candidats de la Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale aux élections législatives du 12 et 19 juin 2022 ».

Les signataires se félicitent de cette nouvelle donne politique ! Nous vous demandons de porter le combat contre le racisme et les discriminations sous toutes leurs formes.

Dans le précédent quinquennat des lois comme celle contre le séparatisme, sous couvert de lutter contre l’islamisme radical, ont contribué à stigmatiser les citoyen-ne-s musulmans ou présumés tels, celles et ceux issu-e-s de l’immigration post coloniale. Une vision dévoyée de la laïcité n’a fait que renforcer ce stigmate.

Le racisme dont la forme haineuse peut se traduire par les pires actes de violence est aussi une atteinte permanente à la dignité qui se traduit, au quotidien, par une rupture d’égalité à l’embauche, au logement, dans l’accès, aux stages, les rapports avec la police….

Ces discriminations « systémiques » résultent de logiques institutionnelles ou sociétales comme les discriminations sexistes qui exigent des mesures fortes à partir d’une grande consultation des premier-e-s concerné-e-s, des organisations antiracistes, du Défenseur des Droits, de la CNCDH, des syndicats….

Reprenez le mot d’ordre « toute la loi de 1905, rien que la loi de 1905 », la laïcité doit rester un principe politique ! Abolissez la « loi Séparatisme ».

Désormais comme pour les femmes victimes de violence, il faut favoriser les signalements, encourager un #Metoo antiraciste, soutenir les luttes comme celle des femmes de l’IBIS Batignolles (noires, femmes, surexploitées, étrangères).

Lutter contre ces dominations et oppressions nécessite de les articuler entre elles (classe, genre, « race »). L’émancipation est un tout.

Le racisme a partie liée avec la disqualification des quartiers populaires, le résultat d’une absence d’accueil décent des immigrés sur notre territoire et l’histoire de l’exploitation coloniale et l’esclavagisme.

Les droits humains et citoyens ne doivent pas dépendre de la nationalité juridique des intéressés. Ces droits, comme l’accès aux soins, doivent être effectifs, préservés et même accrus comme le droit de vote des étrangers non européens. L’inéligibilité doit être prononcée pour les personnes condamnées pour incitation à la haine raciale. Le récépissé de contrôle d’identité doit permettre de lutter contre les contrôles au faciès

Vous allez voir déferler contre vous les pires insultes, sans fondement : islamogauchiste, communautariste, indigéniste. Vous ne pourrez pas répondre seulement par l’amélioration des salaires, le retour à l’emploi, même si ces mesures nous concernent toutes et tous.

Ces attaques réactionnaires d’extrême-droite visent à vous disqualifier, à transformer les victimes du racisme en coupables. Il faudra contre-attaquer car l’enjeu est de faire de l’égalité en droits et en dignité une réalité pour toutes et tous

A l’initiative de :

TRIPIER Maryse, sociologue

BORTOT Hadrien, Adjoint au maire du 19ème arrondissement Paris

CLUZEL Agnès, militante antiraciste, Collectif Réfugiés 89

HALOUI Fabienne, conseil national PCF 84

KISSOUS Robert, économiste, militant associatif

POUILLOT Henri, militant antiraciste et anticolonialiste

publié le 18 mai 2022

L’Espagne et
la convoitise historique du
Sahara occidental

Aitana Perez sur https://lvsl.fr

Le 18 mars 2022, le premier ministre Pedro Sánchez a rompu la position de neutralité historique de l’Espagne vis-à-vis du Sahara en affirmant que le plan d’autonomie du Maroc pour ce territoire constituait une feuille de route « sérieuse, réaliste et crédible ». Or, l’adoption de ce document reviendrait à accepter l’occupation marocaine qui s’est produite dans le Sahara occidental en 1975, suite au départ des troupes espagnoles, ainsi qu’à ignorer le désastre humanitaire qui en a résulté. Depuis le début du conflit, on compte 4 500 disparitions forcées, 30 000 détenus, des centaines de prisonniers politiques, un mur de 2 700 km enclercant les Sahraouis, 5 camps de réfugiés dans la province de Tindouf et plus de 20 personnes assassinées par des drônes marocains. La décision de Sánchez, issu d’un gouvernement de coalition progressiste, a été accueillie avec surprise par tous les bords politiques et par les diverses associations de soutien au peuple sahraoui. Quelles raisons ont poussé Sánchez à rompre avec la neutralité de l’Espagne et à faire cette concession géopolitique au Maroc ?

Le Sahara occidental, hier et aujourd’hui

En novembre 1975, la mort du dictateur espagnol Francisco Franco est imminente. À cette époque, le Sahara occidental, dernière colonie détenue par l’Espagne, s’érige comme un territoire empreint d’agitations indépendantistes et de tentatives d’occupation. Les autorités espagnoles entament en 1974 un processus de décolonisation du territoire, en proposant d’organiser un référendum d’autodétermination selon les recommandations des Nations Unies. Le roi du Maroc, fragilisé par deux coups d’État successifs, s’oppose à cette voie démocratique et lance la Marche verte, une opération « pacifique » mobilisant 350 000 civils sur le Sahara. Sous pression, l’Espagne décide de signer les accords tripartites de Madrid (1975) et de céder au Maroc et à la Mauritanie la colonie africaine.

Le Front Polisario, un mouvement de libération du peuple sahraoui, entre en guerre avec les deux nouvelles puissances d’occupation et parvient à expulser les Mauritaniens du Sahara en 1979. Le sud, désormais libre, est pourtant annexé par le Maroc, qui réussit à s’implanter durablement dans le territoire. Tout en n’étant pas reconnu par une grande partie de la communauté internationale, le Front Polisario annonce en 1976 la création de la République arabe sahraoui démocratique (RASD). La RASD devient membre de l’Union africaine en 1982. Aujourd’hui, le Maroc contrôle 80% de sa superficie. 

La situation juridique du Sahara reste pour autant sujette à discussion. L’Espagne demeure en théorie la puissance administrative du territoire dans la mesure où la loi de Décolonisation du Sahara ne fut jamais publiée dans le Bulletin officiel de l’État. En 1960, l’ONU avait également jugé que le Sahara occidental était un territoire en attente de décolonisation. D’un point de vue du droit international, l’Espagne ne pouvait pas transférer unilatéralement la souveraineté de ce territoire au Maroc et à la Mauritanie.

La Cour internationale de Justice a d’ailleurs considéré que ces deux pays ne possèdent aucun lien de souveraineté territoriale vis-à-vis du Sahara. Ce dernier reste ainsi l’un des dix-sept territoires « non autonomes » du Comité spécial de la décolonisation des Nations Unies et ne pourra devenir souverain qu’après la réalisation d’un référendum. C’est pourquoi, loin de garantir son indépendance, le plan d’autonomie du Maroc ferait du Sahara occidental une région autonome marocaine et permettrait d’accomplir le rêve nationaliste du Grand Maroc développé dans les années 1950 et 1960. 

« Selon l’ONU, le Sahara occidental est un territoire en attente de décolonisation. »

Pourquoi Pedro Sánchez a-t-il donc accepté de soutenir les ambitions du roi Mohammed VI ? Les raisons sont à chercher dans la crise migratoire qui s’est produite en mai 2021 aux abords des villes de Ceuta et Melilla, deux enclaves espagnoles situés dans le continent africain. En effet, l’année dernière le leader du Front Polisario a été accepté au sein d’un hôpital espagnol après avoir contracté la covid-19. Une crise s’est alors déclenchée avec le Maroc, qui a vu dans cet acte une prise de position favorable aux Sahraouis.

En Espagne, une entrée irrégulière massive a eu lieu : plus de 8 000 migrants ont franchi la frontière de Ceuta et Melilla en deux jours sans que les forces de l’ordre marocaines ne s’y opposent. Cet événement, qui a manifesté la pression exercée par le Maroc sur l’Espagne en matière d’immigration, a confirmé que les migrants sont de plus en plus traités comme des monnaies d’échange par le royaume alaouite. Or, le Maroc est le principal partenaire commercial de l’Espagne : le pays dirigé par Sanchez est le premier fournisseur et client de la puissance africaine, et son deuxième marché émetteur de touristes.

Le « chantage migratoire » imposé par le Maroc a ainsi dégradé l’activité économique de l’Espagne. Le ministre des Affaires étrangères espagnol a déclaré ouvertement, en justifiant la décision sur le Sahara, que les échanges commerciaux entre les deux pays dépendent du bon fonctionnement des frontières. Après une année de tensions migratoires, la rupture de la neutralité sur le Sahara s’avère une manière de lisser les relations avec le Maroc et de garantir une meilleure coopération dans la gestion des flux migratoires. Selon le journal El País, Sánchez souhaiterait en outre assurer le respect de « l’intégrité territoriale » de l’Espagne (en particulier Ceuta et Melilla), et d’empêcher l’amplification de la zone économique exclusive du Maroc sur les eaux autour des îles Canaries.

La convoitise du Sahara occidental et le rôle des États-Unis dans le conflit

S’il paraît que le pays ibérique a finalement rompu tous ses liens historiques avec le Sahara, la convoitise de cette région par d’autres puissances internationales vient de loin. Lorsqu’à la fin du XIXe siècle l’Espagne prend sous protection le Sahara occidental, elle espère tirer un profit important de l’enclave africaine. Le Sahara est non seulement un port de sortie vers l’Amérique mais également un territoire proche des îles Canaries qui compte avec d’immenses terrains de pêche. Or, les ressources trouvées au Sahara ont été plus importantes que ce que les Espagnols avaient prévu. Ces derniers ont découvert des réserves de phosphate de la meilleure qualité du monde, un minerai essentiel pour la production d’engrais.

À partir des années 1960, l’extraction des phosphates du gisement de Bucraa est devenu un jalon colonial pour l’Espagne, faisant du Sahara occidental un espace convoité par la Mauritanie, le Maroc et l’Algérie, régime financé par l’URSS. Depuis sa création, le Front Polisario a d’ailleurs été proche de l’Algérie en ce qu’il s’est lui-même inspiré du Front de libération nationale algérien (FLN). Or, en pleine guerre froide, l’intérêt de l’Algérie pour le Sahara occidental a sonné l’alarme chez les États-Unis, qui a craint que l’instabilité des régimes espagnol et marocain puisse conduire à l’emprise de la région par l’Algérie.

« Les réserves de phosphates ont rendu le Sahara occidental un espace convoité par la Mauritanie, le Maroc et l’Algérie, régime financé par l’URSS. »

Si les États-Unis n’ont pas souhaité l’indépendance du Sahara pour tirer eux-mêmes profit du territoire, ils attendaient pourtant que le Maroc s’empare de cette région afin de garantir leur équilibre géopolitique par le biais d’une puissance alliée. Différents présidents américains ont alors soutenu le Maroc dans sa conquête du Sahara en fournissant notamment de l’aide aux forces aériennes marocaines. Même Joe Biden, dont on attendait une rupture avec le comportement de Donald Trump, a reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental en juillet 2021.

En effet, les États-Unis ont soutenu la signature des Accords d’Abraham en 2020, qui ont rétabli les relations entre l’Israël et le Maroc, parmi d’autres États arabes. Biden a tout intérêt à suivre la voie de Trump et ne pas s’opposer au plan d’autonomie marocain pour garantir le rapprochement de Rabat, puissance stratégique du monde arabe, à l’État hébreu, allié historique des États-Unis. Les gains du Maroc dans cette opération de conquête ne sont pas moins impressionnants. Depuis la signature des accords de Madrid en 1975, le royaume alaouite tire un énorme profit des mines de phosphate du Sahara, et ce, malgré les attaques du Front Polisario sur les structures d’extraction du minerai. La mine de Khouribga, exploitée par le groupe marocain OCP, de propriété publique, produit 35 milliards de tonnes de phosphates par an. Ce minerai représente ainsi 20 % des exportations du Maroc et constitue environ 5% de son PIB. 

Les conséquences du virage diplomatique de l’Espagne, du gaz algérien à l’espionnage marocain

De par les enjeux géopolitiques et humanitaires de la région, les réactions au changement de position de l’Espagne sur le Sahara occidental n’ont pas tardé. Dans un contexte d’augmentation du prix de l’énergie en Europe, les regards se sont d’abord posés sur l’Algérie, premier fournisseur de gaz de l’Espagne. En effet, de par son inimitié vis-à-vis de la question du Sahara, l’Algérie n’a pas de relations diplomatiques avec le Maroc depuis le mois d’août 2021. L’ambassadeur algérien est parti de Madrid le jour suivant la diffusion du message du président Sánchez.

Or, les Espagnols craignent que cette décision perturbe encore plus leur approvisionnement énergétique, qui s’était déjà fragilisé en octobre 2021 lorsque l’Algérie a mis hors service le principal gazoduc Maghreb-Europe. Cet acte mettait définitivement à terme les relations commerciales entre l’Algérie et le Maroc, qui possédait des droits de passage sur le gazoduc. L’impact énergétique pour l’Espagne a été conséquent. Selon la compagnie Enegás, l’Algérie a couvert 47% de la demande de gaz en Espagne en 2021 et presque la moitié des mètres cubes de gaz reçus provenait du gazoduc Maghreb-Europe récemment fermé. Les relations entre le Maroc et l’Algérie semblent, dès lors, se tordre de plus en plus, l’Algérie ayant récemment annoncé qu’elle réalisera en novembre des opérations militaires avec la Russie près de la frontière marocaine.

« L’Espagne craint que cette décision perturbe encore plus leur approvisionnement énergétique, qui s’est fragilisé en octobre 2021 avec la mise hors service du gazoduc Maghreb-Europe. »

Il reste à voir si le plan d’autonomie du Maroc sera finalement approuvé par la communauté internationale et, le cas échéant, comment se déroulera sa mise en œuvre. Le destin des milliers de Sahraouis installés dans les camps de réfugiés de Tindouf est en jeu. La réactivation du conflit militaire entre le Maroc et le Front Polisario en 2020 a déjà supposé de nombreuses attaques contre les civils et le Front Polisario a déploré en novembre dernier la mort de 12 Sahraouis.

Ce sujet préoccupe d’autant plus le Conseil de Sécurité de l’ONU, qui s’est réuni à huis-clos le mercredi 20 avril pour discuter de la situation du Sahara occidental. D’ailleurs, le président Sánchez a récemment déclaré avoir subi des écoutes téléphoniques via le logiciel Pegasus le jour suivant la crise migratoire qui a eu lieu entre l’Espagne et le Maroc en mai 2021. La question se pose de savoir si cet événement provoquera un pas en arrière de l’Espagne vis-à-vis du plan d’autonomie marocain ou si c’est justement cet espionnage marocain qui a poussé Sánchez à effectuer un virage diplomatique historique. 

Notes :

[1]https://elpais.com/espana/2022-03-20/el-giro-sobre-el-sahara-desata-una-crisis-con-argelia-y-una-tormenta-politica-en-espana.html 

[2] https://www.monde-diplomatique.fr/1980/01/HODGES/35410

publié le 17 mai 2022

Nouveau camouflet pour Darmanin :
le Conseil d’Etat suspend la dissolution
d’un groupe antifasciste

par Pierre Jequier-Zalc sur https://basta.media

Le Conseil d’État a suspendu lundi 16 mai le décret de dissolution du groupe antifasciste lyonnais GALE. Lors de l’audience, les avocats ont démontré le flou des accusations et l’atteinte aux libertés fondamentales que cette dissolution engendrait.

« D’un point de vue des libertés publiques, cet article est beaucoup trop souple. Si on l’interprète comme le ministère de l’Intérieur est en train de le faire, s’en est tout simplement fini du droit de manifester ». Cet article, dont parle l’avocat au Conseil d’État Antoine Lyon-Caen, représentant le Groupe antifasciste Lyon et environs (GALE), menacé de dissolution par Gérald Darmanin, c’est le premier alinéa de l’article L212-1 du Code de la sécurité intérieure.

Il prévoit les motifs de dissolution administrative d’association et de groupement de fait, et a été modifié par la loi séparatisme, promulguée en août 2021. Dans sa version antérieure, il prévoyait de pouvoir dissoudre les groupes « qui provoquent à des manifestations armées dans la rue ». Désormais il est possible pour le ministère de l’appliquer pour ceux « qui provoquent à des manifestations armées ou à des agissements violents à l’encontre des personnes ou des biens ».

En décidant de dissoudre le GALE le 30 mars dernier, le gouvernement s’est uniquement basé sur cette modification, une première depuis le passage de la loi. C’est aussi la première fois depuis 40 ans qu’un groupe d’extrême-gauche serait dissous. Pour contester cette décision, le GALE, par l’intermédiaire de ses avocats Olivier Forray et Agnès Bouquin, a déposé début avril un référé liberté auprès du conseil d’État. Le but : suspendre ce décret et créer un précédent pour éviter à l’avenir un usage jugé excessif de cet article.

« Je suis stupéfait de l’imprécision dont fait preuve le ministère »

Dans une salle d’audience imposante, les trois griefs faits au groupe antifasciste lyonnais ont donc été abordés devant les juges des référés du Conseil d’État le 11 mai. Avec des stratégies bien distinctes de part et d’autres. D’un côté, la directrice des libertés publiques et des affaires juridiques au ministère de l’Intérieur, Pascale Léglise, justifie cette dissolution par l’accumulation de faits présentés comme des agissements violents ou des provocations à la violence et à la haine contre les forces de l’ordre et l’extrême-droite.

En face, les avocats du GALE et Axel F., présenté par le ministère comme le leader du groupe essaient de démonter, point par point, les faits reprochés. « Je suis stupéfait de l’imprécision dont fait preuve le ministère. Si on vérifie chacun des faits, à chaque fois on se retrouve sur une contrevérité », assène l’un des avocats du groupe, Olivier Forray. L’avis des défenseurs du GALE été suivi par le Conseil d’État, qui a estimé dans une décision rendue le 16 mai que « les éléments avancés par le ministre de l’Intérieur ne permettent pas de démontrer que la GALE a incité à commettre des actions violentes et troublé gravement l’ordre public ».

« Le Gale inscrit sa stratégie dans la récurrence d’actions violentes », avançait le décret de dissolution, qui listait ensuite les rassemblements, manifestations ou actions durant lesquelles le GALE ou ses membres supposés auraient commis des violences.

Un rassemblement contre une manifestation d’un groupuscule d’extrême-droite en octobre 2017 est par exemple pointé du doigt. « En marge de la manifestation, on a trouvé des marteaux, des bombes de peinture, des gants coqués et le mot d’ordre était de marcher de manière déterminée sans faire marche arrière. Donc on considère que c’est une provocation à la violence, c’est un appel à l’affrontement », affirme le ministère de l’Intérieur.

« Alex F. était interdit de manifestation ce jour-là, donc il n’était pas présent. Aucun membre supposé du GALE n’a été interpellé ou condamné à la suite de cet évènement. Et l’appel à ce rassemblement n’émanait pas du Gale mais du NPA [Nouveau parti anticapitalisme] », rétorque les avocats du groupe antifasciste. Antoine Lyon-Caen enfonce le clou : « Quand je vous écoute, je suis très inquiet. Forcément il faut de la détermination pour manifester. Si à chaque fois qu’on est déterminé on tombe sous le coup de cet article L212-1, c’est très inquiétant… »

ACAB, un outrage ou une « invention subtile » ?

Au fil des faits reprochés au GALE, le ministère n’arrive presque jamais à les prouver. La seule violence avérée est un affrontement avec des militants du groupe d’extrême-droite Civitas, qui avaient infiltré une manifestation anti-passe sanitaire. Malgré l’absence de plainte, sept militants antifascistes sont poursuivis pour cette confrontation. Quatre d’entre ont été placés en détention provisoire pour ces faits puis simplement condamnés à une amende de 4e classe (135 euros). « Mon client a reconnu qu’il avait mis une claque et a été condamné par une simple contravention. Voilà de quoi nous parlons aujourd’hui », souligne Olivier Forray.

Les débats se concentrent ensuite sur le deuxième grief, les « invectives et les appels à la haine contre les forces de l’ordre ». Là encore, les faits allégués par le ministère de l’Intérieur se délitent. À titre d’exemple, ce dialogue tournant autour d’un post Facebook du GALE où les auteurs racontent le déroulé d’une manifestation, écrivant entre autre que « la première bataille commence et une pluie d’œufs et de peinture rose s’abat sur les flics (…) la BAC [brigade anti-criminalité] repart en courant sous une pluie de bouteilles et de pavé ». Avant de conclure en souhaitant à leur lecteur un « joyeux ACAB day ».

« Alex F. : « Le post est un récit de ce qu’il s’est passé. Les faits s’étaient déjà déroulés. C’est fait avec une pointe d’humour et des slogans historiques dans le milieu de la gauche radicale. »

Ministère de l’intérieur  : « Le sigle ACAB, qui veut dire all cops are bastards (tous les flics sont des bâtards), a une signification particulière. C’est un outrage et une incitation à la haine contre les policiers. Le fait de se féliciter de ces actions les légitime et constitue une incitation à se réjouir et à les réitérer. »

Antoine Lyon-Caen : « Le post est humoristique. ACAB ce n’est pas une injure. Initialement, ça fait état de l’origine populaire des policiers. La formule aux États-Unis n’a rien d’injurieux, elle a été inventée pour marquer la tension qui existe au sein de la police d’être né dans les milieux populaires et d’intervenir dans ces mêmes milieux. C’est ça la bâtardise initiale. Pourquoi la police prend-elle toujours négativement une invention subtile ? »

Sur les publications faites sur les réseaux sociaux du groupe, la décision du Conseil d’État est claire : « Les juges des référés observent que les publications du groupement sur ses réseaux sociaux ne peuvent être regardées à elles seules comme une légitimation du recours à la violence. Si le groupement tient des propos radicaux et parfois brutaux, ou relaie avec une complaisance contestable les informations sur les violences contre les forces de l’ordre, on ne peut considérer que le groupement ait appelé à commettre des actions violentes ».

« On ne peut pas reprocher à un organisateur de festival de ne pas avoir censuré "tout le monde déteste la police" »

Quelques secondes plus tard, même type d’échanges sur l’Antifa Fest, un festival de musique qui avait créé la polémique à droite et à l’extrême droite en décembre 2021. En cause, la présence de drapeaux siglés « ACAB » et le slogan « tout le monde déteste la police » entonné sur scène par un groupe de rap.

Alex F. : « Il est vrai que je fais partie de l’association – déclarée en préfecture - qui organise ce festival. J’ai l’impression qu’on ne peut plus critiquer la police sur une scène musicale, on ne peut plus blasphémer la police et la justice. À l’époque, Georges Brassens le faisait par exemple. Il n’y a jamais eu de problèmes à ce festival organisé depuis 2013. »

Ministère de l’intérieur : « Je ne me laisserai pas entraîner sur le terrain de la liberté d’expression. Évidemment qu’on peut critiquer la police et la justice mais pas quand on légitime les actions violentes. C’est un ensemble, chaque fait n’est pas l’objet d’une provocation. Mais la manœuvre générale du GALE c’est de dire : à bas l’état fasciste et youpi c’est très bien qu’on s’en prenne à la police et allez-y, allez-y encore ! C’est ça qui est critiquable. »

Antoine Lyon-Caen : « Lorsque le Conseil d’État a fait une analyse détaillée de la loi séparatisme, il a validé le texte mais a précisé qu’il appelait à des motifs précis. On ne peut pas juste dire : il y a une espèce d’atmosphère. Je pense que tout ce qui justifie la dissolution doit être des faits précis. Là ce n’est pas le cas. Au festival, il n’y a aucune provocation. Il faut accepter que les artistes soient appelés à dire des choses désagréables pour le pouvoir. On ne peut pas reprocher à un organisateur de festival de ne pas avoir censuré "tout le monde déteste la police". Il faut que le ministère de l’intérieur accepte que ce débat ait lieu. »

« L’outrecuidance de qualifier de nazi ceux qui sont ouvertement nazis »

Ces dialogues illustrent parfaitement la teneur des débats qui se sont essentiellement concentrés sur la vision que le GALE a de la police. « On navigue d’un fait à l’autre et le ministère essaie de créer un lien, une perspective entre eux alors qu’il n’y en a pas. Le but est de critiquer, notamment la police, dans le cadre de la liberté d’expression. Ce que font d’ailleurs des syndicats de police à l’encontre de la justice », ironise Olivier Forray, faisant notamment référence à la manifestation organisée par le syndicat de police Alliance pour « la présomption de légitime défense ».

Le dernier grief, les appels et la légitimation du recours à la violence contre les mouvements d’extrême-droite, est finalement assez peu abordé. Seul des graffitis « Morts aux nazis » dans un local d’un groupuscule d’extrême-droite est débattu. Ce qui donne d’ailleurs lieu à un échange assez lunaire.

« Olivier Forray : « Ce mot, "nazi", a été apposé dans ce local pour des raisons claires et limpides. Nous sommes en train de débattre de la privation de la liberté d’expression de la GALE parce qu’elle a l’outrecuidance de qualifier de nazi ceux qui sont ouvertement nazis. Peut-on priver de liberté un groupe et des gens pour cela ? Donc le GALE et ses avocats assument cette action. »

Ministère de l’intérieur : « Quand bien même ils seraient nazis, il y a des armes légales pour lutter contre cela. Dans l’histoire, il y a eu d’autres stigmatisations de personnes sous couvert de justification. En stigmatisant une personne, quelque soit son pedigree, on légitime les violences contre cette personne. On appelle à une vendetta juste parce que le GALE saurait qui est bien et qui est mal. »

Alex F. : « Apparemment on ne peut pas stigmatiser les nazis… »

À la suite de cette audience, le Conseil d’État a donc jugé que le décret de dissolution du groupe représentait une « atteinte grave et manifestement illégale aux libertés d’association, de réunion, d’expression et d’opinion » . Il l’a donc suspendu, dans l’attente d’une procédure sur le fond qui devrait intervenir dans plusieurs mois. « La GALE ressurgit (...), on ne dissout pas une révolte qui gronde », a réagi sur Twitter le groupe antifasciste lyonnais qui, avant la décision, n’avait plus le droit d’utiliser ses réseaux sociaux.

« Le dossier était vide mais on n’avait pas l’expérience de cette instance donc on est vraiment content et contente. C’est une victoire collective, de nos avocats, de nos soutiens. Après, ce n’est qu’une étape, la lutte continue », confient à Basta! des sympathisants du GALE qui annoncent qu’ils vont reprendre « le travail de veille contre les violences de l’extrême-droite et de la police ainsi que les relais de divers appels à solidarité » sur leurs réseaux sociaux.

Cette décision de la plus haute juridiction administrative intervient quelques jours seulement après une autre suspension : celle des dissolutions de deux collectifs pro-palestiniens, Comité Action Palestine et Palestine Vaincra. Si cette décision se basait sur d’autres arguments juridiques, pour le gouvernement, c’est le deuxième camouflet en quelques jours. Qui prouve que l’usage de cet article controversé s’appuie parfois plus sur des objectifs politiques que sur des arguments juridiques.

 publié le 17 mai 2022

Marine Tondelier : « Pendant cinq ans, Marine Le Pen a été une députée fantôme »

Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

Nupes - Déterminée à « défendre les intérêts des habitants », notamment sur le pouvoir d’achat, l’écologiste Marine Tondelier portera les couleurs de la gauche face à la candidate d’extrême droite.

Pour la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), certains combats en vue des législatives de juin sont des plus emblématiques. C’est le cas du côté d’Hénin-Beaumont, où Marine Tondelier (EELV) affrontera pour la troisième fois la candidate du RN, Marine Le Pen. En 2017, cette dernière avait réuni 46 % au premier tour, et la gauche, dispersée, avait été disqualifiée. Cinq ans plus tard, le scénario est sensiblement différent : « J’ai toujours porté l’union, et là c’est l’union qui va me porter », se réjouit l’écologiste.

Vous avez été investie par la Nupes dans une circonscription hautement symbolique puisque vous ferez face à Marine Le Pen. Comment abordez-vous cette campagne ?

Marine Tondelier : Nous avons depuis cinq ans une députée fantôme vue à la télévision mais très absente localement, à part pendant les campagnes ou quelques commémorations. Nous avons besoin d’une députée pour de vrai. Notre territoire ne manque pas de combats : les rénovations de cités minières promises par l’État n’avancent pas ; des pollutions graves, notamment sur l’ancien site de Metaleurop, ont des conséquences financières, sanitaires et posent un problème de reconversion… Ces quelques exemples montrent la nécessité d’une députée qui défende les intérêts des habitants et travaille de concert avec les élus. L’alliance inédite et historique de la gauche est porteuse d’énormément d’espoir. L’enjeu désormais, c’est qu’elle ne se résume pas à une succession de logos sur le papier. Nous allons mettre en place une assemblée populaire de la circonscription qui se réunira tous les mercredis pour que les idées, les besoins puissent s’exprimer et être traduits en actions. Ce travail ne s’arrêtera pas au soir du second tour mais se poursuivra pendant tout le mandat, pour faire ce que Marine Le Pen ne fait pas.

Le RN s’est saisi de la question du pouvoir d’achat. Que lui opposez-vous ?

Marine Tondelier : Ce sujet touche beaucoup de monde ici. La question est de savoir à quoi nous a servi Marine Le Pen pendant cinq ans ? La réponse : à rien. À l’Assemblée, elle n’a rien réussi à contrer ni fait aboutir quelque idée que ce soit, heureusement d’ailleurs. Et localement, son mandat n’a apporté ni changement pour les habitants ni lien avec la circonscription. Après l’avoir battue à la présidentielle, il faut maintenant combattre la politique d’Emmanuel Macron : alors que le RN n’aura au mieux que 30 à 40 députés, le seul vote utile pour cela aux législatives est celui pour la Nupes avec sa dynamique de troisième tour. Et nous mettrons en place sitôt élus le Smic à 1 500 euros net, le blocage des prix et la retraite à 60 ans sans décote.

Comme opposante dans une municipalité RN, vous avez eu affaire à ses méthodes d’exercice du pouvoir. Comment réagissez-vous au progrès de l’extrême droite à la présidentielle ?

Marine Tondelier : J’ai été très soulagée qu’ils échouent au second tour, et il faudra tout mettre en œuvre pour qu’il en soit de même en 2027. Car je vis, à petite échelle, à Hénin-Beaumont ce que donne l’exercice du pouvoir par le Rassemblement national avec un rejet de l’altérité et un sentiment de toute-puissance. Tant que vous ne vous opposez pas frontalement, tout va bien. Mais sous les airs d’ouverture qu’ils se donnent, ils se sentent autorisés à opposer à ceux qui leur résistent un rouleau compresseur d’intimidations et d’invectives. Le but est à la fois de tenter de nous faire craquer mais aussi d’en faire un exemple dissuasif. Quand on voit ce dont ils sont capables avec les petits outils d’une ville de 27 000 habitants, on se dit qu’avec les moyens d’une région et a fortiori de l’État, ce serait terrible.

Certaines des propositions de la Nupes, comme la désobéissance aux règles européennes, font grincer des dents une partie du PS mais aussi certains écologistes ou anciens d’EELV. La rupture est-elle consommée ?

Marine Tondelier : D’abord, ces gens ne se considèrent pas tous comme de gauche, ou ne sont pas tous considérés comme de gauche. La vérité, c’est que nous avons fait en quelques jours ce qui n’avait pas été réussi en plusieurs années. Évidemment, nous ne sommes pas d’accord sur tout, sinon nous serions dans le même parti. Sur l’Europe, il n’aura échappé à personne que notre ligne n’est pas exactement celle des insoumis, et ce sera le débat des élections européennes. Le terme de désobéissance a fait beaucoup réagir mais la France désobéit déjà à l’Europe. Par exemple, sur la qualité de l’air, elle ne respecte pas les seuils réglementaires fixés par les directives. De même pour la sacro-sainte règle de l’austérité, dont tout d’un coup, pendant le Covid, les pays ont pu se dispenser. Nous sommes profondément pour la construction européenne, mais cela ne signifie pas que cette Union européenne là nous convient parfaitement. Nous voulons y rester, mais la changer.


 


 

Élisabeth Borne à Matignon, un bras d’honneur aux mouvements sociaux

Stéphane Ortega sur https://rapportsdeforce.fr

Jean Castex a donné sa démission trois semaines après la réélection d’Emmanuel Macron à un second quinquennat. Une heure plus tard, le suspense sur le nom de son remplaçant était dissipé, après de longues spéculations dans la presse. Ce sera une remplaçante. Élisabeth Borne passe du ministère du Travail à Matignon.

« Je sais aussi que nombre de nos compatriotes ont voté ce jour pour moi, non pour soutenir les idées que je porte, mais pour faire barrage à celles de l’extrême droite […] J’ai conscience que ce vote m’oblige pour les années à venir », annonçait Emmanuel Macron devant ses partisans au soir du second tour de l’élection présidentielle. Une déclaration qui comme les promesses électorales n’engage que ceux qui y croient. Alors que le président de la République doit largement sa réélection au vote des électeurs de gauche, tel un pied de nez, il nomme Élisabeth Borne trois semaines plus tard au poste de Premier ministre pour conduire sa politique.

Élisabeth Borne : un lourd bilan antisocial

Derrière le symbole de la nomination d’une femme au poste de Premier ministre, donnant une apparence progressiste au second mandat d’Emmanuel Macron, se cache une politique sociale particulièrement brutale. Élisabeth Borne a déjà occupé trois maroquins ministériels au cours des cinq dernières années. Celui du transport de mai 2017 à septembre 2019. Puis ceux de la Transition écologique de juillet 2019 à septembre 2020 et du Travail au moment de la nomination de Jean Castex.

Si son passage à l’écologie n’a pas profondément marqué les esprits, elle a conduit deux des réformes emblématiques du quinquennat. La première en 2018 au ministère des Transports. Élisabeth Borne a porté le projet de loi « pour un nouveau pacte ferroviaire ». Si le Premier ministre de l’époque, Édouard Philippe, se défendait de privatiser la SNCF, le texte modifiait pourtant le statut de l’entreprise, la transformant au 1er janvier 2020 en société anonyme. Même si pour le moment, ses capitaux sont exclusivement détenus par l’État. À la même date, le statut de cheminot disparaissait pour les nouveaux embauchés. Avec les droits associés évidemment. Autre élément de cette réforme : l’ouverture à la concurrence. D’abord sur les lignes régionales dès 2019, puis sur les lignes TGV en 2020 et 2021.

L’autre réforme majeure de liquidation de droits sociaux de ce quinquennat restera bien sûr celle de l’assurance chômage. Celle qui déclarait en février 2021 « je suis une femme de gauche. La justice sociale et l’égalité des chances sont les combats de ma vie » a conduit à son terme la réforme la plus antisociale des cinq dernières années, initiée par Muriel Pénicaud en 2018. Ici, la possibilité d’ouvrir à une indemnisation est passée de 4 mois à 6 mois pour les chômeurs, pendant que la possibilité de recharger des droits entre deux petits boulots passait d’un mois à six mois. Et comme si cela ne suffisait pas, le décret final change complètement le mode de calcul du salaire journalier de référence permettant de calculer le montant des allocations. Évidemment pas au bénéfice des chômeurs.

 Une méthode à craindre pour la réforme des retraites

Si Élisabeth Borne a un lourd bilan de dégradation des droits des cheminots et des demandeurs d’emploi sur le fond, elle se distingue également sur la forme. D’abord dans le dossier de la SNCF où elle n’a quasiment rien consenti à l’une des plus longue grève cheminote, durant plus de deux mois et portée par les quatre syndicats représentatifs de l’entreprise ferroviaire. Ensuite, dans le dossier de l’assurance chômage, elle a tenu son cap, malgré l’hostilité de l’ensemble des organisations syndicales de salariés. Et même face au désaveu du Conseil d’État en novembre 2020. Elle n’a pas ménagé sa peine pour imposer au forceps, quitte à mettre en œuvre quelques coups tordus, sa réforme de l’assurance chômage. Et ce, même lorsque l’Unédic mettait en cause les chiffrages du ministère pour présenter sous un jour moins défavorable sa réforme.

La gestion de ces deux dossiers ne présage rien de bon pour celui à venir des retraites. Même si à l’heure où nous écrivons rien n’est certain, les éléments distillés pendant la campagne électorale laissent supposer la tenue d’une grande conférence sociale au début de l’été pour lancer le projet. Au regard des multiples réunions que l’ancienne ministre du Travail a tenu, sans les écouter, avec les organisations de salariés, sur le dossier du chômage, il est à parier que ces réunions n’auront pour fonction que de dire au grand public : on discute. Même si évidemment, il est peu probable qu’Élisabeth Borne, la nouvelle Première ministre, négocie.

 publié le 16 mai 2022

Véran :
un bilan catastrophique

Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr

Son bilan est celui d’un « très bon élève » qui a poursuivi et accéléré la casse de l’hôpital public, marqueur de la politique d’Emmanuel Macron

Lors du départ d’un responsable politique, il est toujours utile d’effectuer le bilan de son action. Olivier Véran, médecin, ancien député socialiste, élu sous l’étiquette LaREM et homme ambitieux, a été nommé ministre de la Santé lors du départ mouvementé d’Agnès Buzyn. De sa gestion de l’épidémie de Covid, on retiendra sa position sur une ligne dure – avec l’obligation de vaccination des soignants ainsi que le passe sanitaire, puis vaccinal – qui a été finalement progressivement contredite par sa hiérarchie. Les soignants, déjà sous pression du fait du manque de moyens, ont subi sa morgue et son mépris lors de multiples prises de parole ou de visites dans les hôpitaux.

On retiendra qu’il est l’homme de ce qu’il a appelé le Ségur de la santé, qui devait répondre à l’urgence. La seule mesure conséquente se limite à de faibles augmentations de salaire et à des primes octroyées seulement à certaines catégories, ce qui a provoqué la colère des nombreux exclus, notamment dans le secteur médico-social. De fait, il s’agit d’un échec, car même les signataires de ce fameux plan sont aujourd’hui très critiques. En effet, alors que l’urgence est l’emploi, aucune mesure n’a été prise dans ce domaine et, aujourd’hui, le système s’effondre, avec la multiplication des fermetures de services par manque de soignants. Pire, les opérations de restructuration avec suppressions de lits se poursuivent, comme si l’épidémie n’avait pas montré que les difficultés de l’hôpital étaient principalement liées aux fermetures massives de lits, associées à un déficit de recrutement.

Lui-même médecin hospitalier et censé bien connaître le problème, Olivier Véran a été sourd aux revendications portées par les syndicats, collectifs et associations citoyennes lors du mouvement débuté en 2019, qui se poursuit de manière locale. Il est même l’artisan de l’accélération de la mise en place de la loi « ma santé » 2022, notamment avec ce qui est faussement appelé des « hôpitaux de proximité ». Il ne s’agit en fait plus d’hôpitaux, car sans service d’urgences ouvert 24 heures sur 24, sans maternité et sans chirurgie, ils sont réduits à de simples centres de consultations avec quelques lits. C’est lui aussi qui, avec son collègue médecin et député Thomas Mesnier, a mis en place le forfait de passage aux urgences, mesure punitive pour les personnes qui ne sont pas hospitalisées.

Son bilan est donc celui d’un « très bon élève » qui a poursuivi et accéléré la casse de l’hôpital public, marqueur de la politique d’Emmanuel Macron. Nous n’avons rien à attendre d’un futur ministre nommé par l’actuel président, car, quel que soit son profil, les options politiques demeurent. Une politique de rupture est une urgence et une nécessité pour notre système de santé. Pensez-y les 12 et 19 juin !


 

 

 

Comment tuer
l’hôpital public

Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr

Le gouvernement a largement favorisé les cliniques privées où règnent les dépassements d’honoraires et leur corollaire : la sélection des patients selon leurs revenus.

Ces dernières années, le gouvernement a largement favorisé le regroupement de cliniques privées à but lucratif par le biais d’autorisations d’activités octroyées par les agences régionales de santé (ARS) et de généreuses subventions. Ainsi, dans la plupart des grandes villes, ont été construits de grands établissements de plusieurs centaines de lits venant concurrencer les hôpitaux publics, notamment les CHU, en se concentrant sur les activités les plus rentables, comme la chirurgie ambulatoire et la radiologie. Des exemples ? La clinique Rhéna, à Strasbourg, les cliniques du Confluent et Santé Atlantique, à Nantes, la clinique Bezannes, à Reims, ou encore le Médipôle, à Lyon, regroupant près de 800 lits.

L’exemple le plus emblématique de cette politique coordonnée et planifiée de renforcement du secteur privé lucratif est l’ouverture prochaine d’un nouvel établissement de 400 lits à Neuilly-sur-Seine avec, entre autres, 25 salles d’opération, 2 scanners et 2 IRM. Tout a été organisé, depuis l’achat du bâtiment, qui hébergeait le siège du groupe Thales, l’octroi rapide du permis de construire par la municipalité, jusqu’à l’autorisation par l’ARS du regroupement sur un même site des trois cliniques de la ville.

Mais, au-delà des murs, ce qui compte dans ces établissements, ce sont les personnels, notamment les médecins. Là, il suffit aux patrons de ces cliniques de venir faire leur marché dans les hôpitaux publics, où les médecins ne peuvent plus travailler correctement, faute de moyens humains et financiers. Dans le cas présent, un débauchage des chirurgiens les plus compétents de l’hôpital Beaujon, situé à proximité à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), est en cours. Sa fermeture est prévue dans peu de temps, dans le cadre de la construction de l’hôpital Nord, qui prévoit la suppression de plus de 300 lits. On voit bien ici la perversité de nos gouvernants. Ils laissent vieillir les bâtiments des hôpitaux publics en limitant les investissements, les déclarent ensuite vétustes et promettent la construction d’un nouvel établissement, avec moins de capacités et des délais de construction qui atteignent souvent près de dix ans. Ils bouchent ainsi l’avenir des personnels, qui, n’ayant aucun espoir d’amélioration de leur exercice, quittent le navire.

Pour les patients, les conséquences seront catastrophiques car, dans tous ces établissements privés, règnent les dépassements d’honoraires et leur corollaire : la sélection des patients selon leurs revenus. Pour les médecins, si, à court terme, ils peuvent voir leurs conditions de travail s’améliorer et leurs rémunérations augmenter, il faut les prévenir que l’objectif de ces établissements, au final, sera de les mettre sous pression pour générer le maximum de bénéfices. Il est donc urgent de changer de politique et de reconstruire un grand service public hospitalier.

publié le 16 mai 2022

Élire une majorité de députés pour répondre à l’urgence sociale

Patrick Le Hyaric sur www.humanite.fr

Les familles populaires souffrent, mais les profits des groupes pétroliers montent aussi vite que le prix des carburants. Les chantiers de transformation immédiate sont immenses. Ils peuvent vite améliorer la vie quotidienne.

Le rassemblement de la nouvelle union populaire écologique et sociale, NUPÉS, est l’atout à la disposition de chacune et de chacun pour soi et sa famille. Il met ces changements tant attendus à portée de vote, dès le premier tour, dimanche 12 juin.

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Entre le mois de mars 2019 et le mois de mars dernier, le prix de l’huile de tournesol est passé de 1,83 € à 2,29 € le litre. Celui de la farine de 0,90 € à 2,29 € le kg. Celui du filet de bœuf de 39,30 € à 43,07 € le kilo, celui des tomates de 2,97 € à 4,09 € le kilo. On pourrait ajouter encore d’autres exemples, comme l’augmentation des prix des carburants pour se chauffer ou se déplacer, notamment pour se rendre au travail. La bouteille de gaz est passée de 34,35 € à 37,30 €. On ne remplit plus sa cuve de fioul de 1 000 litres à moins de 1 560 € alors que la même quantité coûtait 950 € il y a trois ans.

Le litre de super est passé de 1,47 € à 1,96 € tandis que le gasoil affiche en moyenne plus de 2 € contre 1,46 € en 2019. La même tendance s’observe pour le gasoil non routier qu’utilisent les paysans et les pêcheurs.

La vie devient chaque semaine plus dure pour les familles populaires alors que la rémunération du travail, les pensions de retraite et les prestations sociales stagnent. Les prix des matières premières indispensables à la production industrielle, comme le coton, la pâte à papier, le caoutchouc, l’acier, le cuivre, l’aluminium, l’énergie montent en flèche jusqu’à parfois 80 % d’augmentation, renchérissant tous les coûts de production.

Et nous parlons ici du moins mauvais scénarios, celui dans lequel il n’y a pas de pénurie conduisant à ralentir les chaînes de production ou à fermer des usines. D’ailleurs, curieusement, on n’entend plus le disque rayé des économistes de droite se pavanant sur les plateaux de télévision pour expliquer doctement que le fameux « coût du travail » serait la cause fondamentale de notre baisse de compétitivité.

Jamais ils ne soulèvent la question des prix des matières premières importées, des coûts du transport et de l’énergie comme facteurs de dégradation de la compétitivité. S’ils le faisaient, ils seraient contraints de reconnaître les douloureux méfaits de la mondialisation capitaliste financiarisée.

L’abandon de pans entiers de nos productions industrielle et agricole se paie aujourd’hui avec plus de 100 milliards de déficits commerciaux, des pénuries et les augmentations de prix pour les familles populaires.

La relance industrielle et agricole ne peuvent plus être des sujets de beaux discours gouvernementaux mais des priorités. Les familles populaires souffrent, mais les profits des groupes pétroliers montent aussi vite que le prix des carburants et ceux des géants mondiaux des transports battent tous les records.

Ceux de la seule grande multinationale française de fret CMA-CGM dépassent maintenant ceux de Total.

Une part importante des hausses actuelles des prix des carburants n’est pas liée à des difficultés d’approvisionnement mais le résultat de spéculations et d’un jeu géopolitique dangereux dans le cadre de l’insupportable guerre déclenchée par le maître du Kremlin contre le peuple ukrainien. La part des prix du pétrole dans le prix final des carburants est deux fois moins importante que les taxes étatiques.

Il en est de même pour les prix des matières premières alimentaires, particulièrement des pâtes et du pain. Il n’y a pas de manque de blé en Europe. Simplement, le prix du blé est fixé chaque jour à la bourse de Chicago par quatre à cinq firmes transnationales et les marchés financiers qui spéculent sur des anticipations de production liées à la guerre et aux modifications climatiques. La part du blé à 400 € la tonne, ne représente que 8 centimes d’euros dans une baguette de pain.

Il serait donc intéressant de disposer de la décomposition des différents coûts dans la fabrication alimentaire alors que ni le paysan, ni le boulanger ne s’y retrouvent. Cela pourrait être un intéressant sujet d’investigation d’une commission d’enquête parlementaire.

Une nouvelle majorité et un nouveau gouvernement de gauche populaire et écologiste devraient dès juillet prendre des initiatives internationales en lien avec les citoyens, les peuples et d’autres gouvernements pour faire cesser ces spéculations.

Ils devraient aussi, d’urgence, améliorer substantiellement la vie quotidienne de millions de personnes en passant le Smic à 1 800 € brut, en faisant rattraper le point d’indice des agents des fonctions publiques, en augmentant les prestations sociales qui devraient être indexées sur l’inflation, comme les devraient l’être les retraites sur les salaires. Les pensions de retraite ne devraient être inférieures au smic.

Ces décisions pourraient être prises dès le mois de juillet, ainsi qu’un premier blocage des prix des produits alimentaires indispensables et de l’énergie. De même une initiative spécifique, en lien avec les autorités européennes, devrait être décidée pour les 9 millions de personnes qui aujourd’hui ne peuvent manger que grâce à l’action solidaire d’associations tel le Secours populaire français.

Une telle majorité d’union populaire et le gouvernement qui en serait issu devraient préparer rapidement une conférence sociale préparatoire à une loi d’urgence pour le pouvoir d’achat et le travail stable avec la fin des contrats précaires, la création d’emplois stables, un immense effort de formations dans le cadre d’un grand plan de transformation sociale, démocratique et écologique.

À ceci devrait s’ajouter des initiatives nouvelles, en lien aussi avec les institutions européennes dont la banque centrale européenne, afin d’éviter une remontée des taux d’intérêts des prêts bancaires qui renchérirait le prix des crédits, la dette des ménages, celles des entreprises et des collectivités et de L’État.

Le débat pour transformer la construction européenne est bien sur la table, puisque le président de la République vient de proposer de retenir la proposition du Parlement européen de renégocier les traités. Pourquoi alors chercher querelle à la coalition de la nouvelle union populaire ?

Les chantiers de transformation immédiate sont immenses. Ils peuvent vite améliorer la vie quotidienne. Le rassemblement de la nouvelle union populaire écologique et sociale est l’atout à la disposition de chacune et de chacun pour soi et sa famille. Il met ces changements tant attendus à portée de vote, dès le premier tour, dimanche 12 juin.

 


 

Rachel Kéké,
de l’Ibis Batignolles
à l’Assemblée

Sohir Belabbas sur www.humanite.fr

La syndicaliste CGT, figure de la lutte victorieuse des femmes de chambre de l’hôtel Ibis des Batignolles à Paris, est candidate de la Nupes aux législatives dans la 7e circonscription du Val-de-Marne.

Une femme de chambre députée ? La candidature enthousiasme. Samedi 8 mai, à la convention de la Nupes, le public l’acclame debout durant son discours enflammé. Au lendemain de son investiture, Rachel Kéké n’en revient pas de l’engouement suscité : « C’était, comme disent les jeunes, un truc de ouf ! »

Sur le trajet qui mène à Stains, à l’assemblée générale d’un collectif de militants des quartiers populaires, la candidate à la députation fait défiler les vidéos virales de son intervention sur son téléphone. On la revoit parée de son bazin violet, «la tenue africaine de fête que je portais le jour de la signature de la fin du conflit», précise-t-elle.

« La sous-traitance, c’est la maltraitance »

Ce conflit, c’est celui qui a opposé les femmes de chambre de l’hôtel Ibis des Batignolles au puissant groupe Accor et son sous-traitant de nettoyage, STN. En juillet 2019, elle se lance avec trente-trois employées, soutenues par la CGT-HPE (hôtels de prestige et économiques), dans une lutte pour revendiquer des conditions de travail et de rémunération dignes.

Sur les piquets de grève, une formule est née : « La sous-traitance, c’est la maltraitance. » Celles qui se désignent comme « les guerrières des Batignolles » dénoncent les cadences infernales, les mutations, les heures supplémentaires non payées, les agressions sexuelles, dont un viol qui aurait été commis par un ancien directeur de l’hôtel.

Au terme d’une lutte de vingt-deux mois, dont huit mois de grève, elles arrachent entre 250 et 500 euros d’augmentation de salaire, une prime de panier et la fin du travail à la chambre pour un paiement à l’heure. « 99 % de nos revendications », comme aime à le répéter la gouvernante. « La lutte, ça paye ! » La victoire les dépasse : « Des journalistes sont venus du Japon pour nous interviewer ! »

Depuis, Rachel Kéké a rejoint la France insoumise car elle estime que « leurs équipes étaient là jusqu’à la victoire ». Ce dimanche-là, la candidate est invitée à rencontrer le collectif autonome On s’en mêle, qui avait appelé à voter Union populaire au premier tour de l’élection présidentielle. Dans la salle de spectacle municipale, les retrouvailles sont chaleureuses avec Ahmed Berrahal, camarade de la CGT-RATP.

Sa verve et son sens de l’anaphore

Très vite après la présentation du programme, la militante de 47 ans prend le micro devant les quelque 200 participants : « C’est nous, les personnes des quartiers populaires, les femmes issues de l’immigration, c’est nous qui faisons ces métiers essentiels. » Avec sa verve et son sens de l’anaphore, la syndicaliste emporte la salle dans la même ferveur que la veille.

Il est temps d’aller à l’Assemblée nationale pour dire stop et pour voter des lois concrètes ! »

Rachel Kéké

Arrivée à Paris à l’âge de 26 ans, la jeune Ivoirienne a multiplié les galères pour régulariser sa situation, trouver un logement et un travail stable. La mère de cinq enfants connaît les difficultés rencontrées par « les papas et les mamans sous-traités » qui enchaînent les boulots sur des horaires décalés, avec de grosses amplitudes, pour des salaires de misère. « Cette situation ne nous donne pas les moyens d’éduquer nos enfants dans nos quartiers. Donc, il est temps d’aller à l’Assemblée nationale pour dire stop et pour voter des lois concrètes ! »

« De toute façon, on n’a pas le choix, il faut lutter ! »

Mais la bataille n’est pas gagnée d’avance. En 2017, au premier tour des législatives, le bloc libéral (LaREM, LR, DVD) raflait plus de 60 % des voix sur la circonscription qui compte les communes de Chevilly-Larue, Fresnes, L’Haÿ-les-Roses, Thiais et Rungis. L’abstention atteignait 52 %. Jean-Jacques Bridey (LaREM, ex-PS) l’avait emporté face au républicain Vincent Jeanbrun. Le très droitier maire de L’Haÿ-les-Roses rempile.

Pour remplacer le député sortant, qui traîne des casseroles liées à des frais de bouche exorbitants et une affaire de détournement de fonds publics, la Macronie a choisi de parachuter la ministre des Sports, Roxana Maracineanu. Mais le paysage politique a évolué depuis 2017 : excepté à Rungis, Mélenchon est arrivé partout en tête du premier tour de l’élection présidentielle dans une circonscription globalement à droite. Il réalise une surprenante percée, comprise entre 8 et 11 points, par rapport à 2017.

« De toute façon, on n’a pas le choix, il faut lutter ! » lance avec évidence l’habitante de Chevilly-Larue qui veut mener une campagne joyeuse. Son premier projet de loi ? « Revaloriser tous les métiers essentiels. J’ai combattu Accor, je saurai tenir tête au ministre du Travail, si besoin », assure-t-elle sur le chemin du retour. Elle repart avec le soutien du collectif et de ses collègues. Fière, légitime et déterminée, Rachel Kéké est en route pour prolonger le combat.

 publié le 15 mai 2022

L’occupation, responsable de la mort de Shireen Abu Akleh

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Palestine L’assassinat de la journaliste dans le camp de réfugiés de Jénine et le déchaînement de violences policières israéliennes lors de son enterrement ne doivent rien au hasard. C’est la marque de la politique coloniale. La Cour pénale internationale doit être saisie.

L’émotion internationale suscitée par la mort de la journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh n’était pas encore retombée, son corps pas encore mis en terre, peu importe pour les autorités israéliennes, qui, à l’assassinat, mêlent le mépris, l’injure et l’irrespect. Sitôt connue la mort de notre consœur, abattue dans le camp de réfugiés de Jénine, en Cisjordanie occupée où l’armée israélienne menait un raid, le premier ministre, Naftali Bennett, s’est écrié : « Il semble probable que des Palestiniens armés soient responsables de la mort malheureuse de la journaliste. » Son ministre de la Défense, Benny Gantz, assurait même avec l’aplomb d’un arracheur de dents qu’ « il n’y avait eu aucun tir (de l’armée) en direction de la journaliste ».

Vendredi, à Jérusalem, des milliers de Palestiniens participaient avec tristesse et dignité aux obsèques de Shireen. À la sortie du cercueil de l’hôpital Saint-Joseph à Jérusalem-Est, secteur de la ville également occupé par Israël, la police a pénétré dans l’enceinte de l’établissement et chargé une foule brandissant des drapeaux palestiniens. Le cercueil a failli tomber des mains des porteurs frappés à coups de matraque, avant d’être rattrapé in extremis, selon des images des télévisions locales. Mais, là encore, si les policiers israéliens ont fait usage de la force, c’est parce qu’ils « avaient été exposés à la violence des émeutiers, ce qui les a poussés à recourir à la force », explique sans honte leur hiérarchie.

Dans les deux cas, l’assassinat de la journaliste puis le matraquage de la foule lors de ses obsèques ont provoqué un rare tollé. Ces scènes, où l’on voit les forces de sécurité israéliennes faire vaciller le cercueil, « font froid dans le dos, rappelant la brutalité infligée aux personnes endeuillées lors de funérailles de militants contre l’apartheid », dénonce ainsi Mamphela Ramphele, présidente de la Fondation Desmond-Tutu, consacrée au regretté archevêque sud-africain et prix Nobel de la paix. Elle déplore « la violence, le sentiment de haine et le mépris de la dignité humaine » affichés.

55 journalistes palestiniens tués depuis 2000

Une fois n’est pas coutume, le « meurtre » de la journaliste d’Al-Jazeera a été condamné à l’unanimité par le Conseil de sécurité de l’ONU, qui réclame une « enquête transparente et impartiale ». Même son de cloche à Washington. « Nous condamnons fermement le meurtre de la journaliste américaine Shireen Abu Akleh », a tweeté le porte-parole du département d’État américain. L’Union européenne a condamné « l’usage disproportionné de la force et le comportement irrespectueux de la police israélienne » durant les obsèques. La représentation française à Jérusalem a jugé «  profondément choquantes » les «  violences policières ». Autant dire que les responsables israéliens n’ont pas envisagé une enquête de gaieté de cœur. Ils tergiversent, réclament que leur soit remise la balle afin de réaliser un examen balistique – ce que refusent les Palestiniens. « Les autorités israéliennes ont commis ce crime et nous ne leur faisons pas confiance », a déclaré le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas.

Une commission d’enquête indépendante démontrera certainement la culpabilité d’un soldat israélien dans le meurtre de Shireen  Abu Akleh ou dans l’ordre d’attaquer le convoi funéraire. Mais la question essentielle est la suivante : que faisait l’armée israélienne dans le camp de réfugiés de Jénine là où, il y a exactement vingt ans, elle avait déjà perpétré un massacre (lire l’Humanité du 15 avril 2002) ? Pourquoi la police israélienne était-elle dans l’enceinte de l’hôpital de Jérusalem-Est ? Tout simplement parce qu’Israël occupe les territoires palestiniens et que sa nature coloniale implique d’annihiler toute résistance, partout.

La mort de la journaliste ne peut masquer la répression en cours depuis des années et son aggravation ces dernières semaines. Fadwa Khader, membre de la direction du Parti du peuple palestinien (PPP), a été blessée, jeudi, lors d’une manifestation. Un Palestinien est mort, dimanche, des suites de blessures subies lors de tirs de l’armée israélienne, deux jours plus tôt. Un autre a succombé, samedi, à ses blessures infligées lors de heurts avec la police israélienne en avril, sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem-Est. Depuis 2000, au moins 55 journalistes palestiniens ont été tués par les forces d’occupation et 16 d’entre eux sont actuellement emprisonnés.

Quant au blocus contre la bande de Gaza, il se poursuit depuis plus de quinze ans maintenant. Magnanimes, les Israéliens ont autorisé, dimanche, le passage aux travailleurs de cette enclave palestinienne après environ deux semaines de fermeture, pour qu’ils viennent travailler… en Israël. Preuve, s’il en fallait une, du sentiment d’impunité de Tel-Aviv, la construction prochaine de près de 4 500 logements dans des colonies en Cisjordanie a été approuvée le lendemain même de l’assassinat de Shireen Abu Akleh.

Il existe aujourd’hui 5,7 millions de réfugiés palestiniens répartis entre la Cisjordanie, la bande de Gaza, la Jordanie, le Liban et la Syrie. Israël mène une guerre de tous les instants contre la population palestinienne : bombardements sur Gaza, incursions militaires, bouclage des villes et des villages, destructions de maisons en Cisjordanie. Les journalistes sont des témoins, donc des cibles. Mais les Palestiniens ont besoin d’actes, pas de paroles. Ils rejettent le « deux poids, deux mesures » des Occidentaux, celui qui, avec le même cocktail Molotov, fait du Palestinien un terroriste et de l’Ukrainien un résistant. Qui fait décider de sanctions contre la Russie mais laisse impuni Israël. C’est aussi sans doute ce qui a déclenché une réaction ulcérée dans les pays du monde entier.

Les États européens, France en tête, pourraient saisir la Cour pénale internationale (CPI), comme la ratification du statut de Rome leur en donne la possibilité, pour examiner les possibles crimes de guerre, sans attendre une enquête du procureur qui déciderait éventuellement de la saisie de la CPI. Ils pourraient également reconnaître l’État de Palestine, décider un certain nombre de mesures, comme des sanctions, pour imposer à Israël le respect du droit international et des résolutions de l’ONU. Sans cela, inutile de parler d’une solution à deux États. Et inutile de s’émouvoir du décès d’une journaliste. Sa mort porte un nom : occupation.

 publié le 15 mai 2022

Roger Martelli :
« La gauche commence à reprendre
les couleurs de 1789 »

Aurélien Soucheyre sur wwwhumanite.fr

Rassemblée au sein de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), la gauche voit son centre de gravité s’affirmer de nouveau du côté de ses fondamentaux historiques : révolutionnaires, démocratiques et plébéiens.

L’historien Roger Martelli analyse l’émergence de la Nupes à l’aune de deux histoires pour grande partie liées. Celle du courant révolutionnaire, démocratique et plébéien, né en 1789, et celle de la gauche, tiraillée entre deux composantes majeures : une force de rupture avec le monde existant, l’autre de composition avec le système en place. Il retrace les grandes étapes observées depuis la Révolution française et s’attarde sur l’évolution de la gauche, en particulier depuis les années 1990.

Vous avez qualifié la création de la Nupes d’ « union inattendue ». Elle s’est, de plus, réalisée avec un centre de gravité très à gauche. Est-ce si surprenant en France ?

C’est surtout la poursuite d’une histoire, celle d’un pays qui, il y a plus de deux siècles, est entré dans la modernité bourgeoise et capitaliste sur la base d’une révolution massivement populaire. De ce fait, depuis 1789, il y a dans notre pays, à la différence de beaucoup d’autres, une gauche qui est marquée par la présence en continu d’un courant révolutionnaire, démocratique et plébéien. Il est plus ou moins sur le devant de la scène. Il peut être très dynamique, par exemple lors de la Révolution française, de celle de 1848, de la Commune de Paris, des grands mouvements ouvriers des XIX e et XX e siècles, dont celui du Front populaire, et lors du programme commun. Il peut aussi être plus en retrait, mais il ne disparaît jamais, quoi qu’on ait pu croire. Nous nous sommes habitués, après 1981, à une gauche dominée par un Parti socialiste tenté de plus en plus par des compromissions avec le courant ultralibéral dominant. Mais cela n’a pas été toujours le cas, loin de là. Le socialisme de Jaurès et de Guesde avant 1914, puis le communisme après 1920 ont coloré fortement le paysage de la gauche, en la tirant vers sa gauche. Pendant quelques décennies, entre la Libération et la fin des années 1970, c’est même le communisme qui était en tête de toute la gauche. Au fond, on pourrait dire que le plus « normal », chez nous, est que la gauche soit bien à gauche. Pas le contraire…

Quel rapport avec les élections législatives de 2022 ?

À mon avis, le rapport est double. Tout d’abord, après le désastreux quinquennat de Hollande, on voit réapparaître sur le devant de la scène une gauche qui, à nouveau, met son discours sur le registre de la rupture avec les logiques gestionnaires dominantes. Par ailleurs, cette gauche se présente sous une forme ouvertement unitaire. Ce n’est que la quatrième expérience d’union depuis 1920 : avant 2022, on a connu le Front populaire après 1934, l’union de la gauche et le programme commun après 1972, et la gauche plurielle entre 1997 et 2002. L’alliance actuelle s’inscrit dans cette continuité, mais de manière originale. Les trois premières unions ont précédé ou suivi des échéances électorales. Elles ont parfois conclu des accords programmatiques, plus ou moins longuement discutés à l’avance et plus ou moins fournis, comme en 1936 et en 1972. Elles ont débouché sur des accords électoraux qui se limitaient à la règle ancienne du désistement automatique au second tour. En 2022, c’est différent. Pour la première fois, la gauche se rassemble non pas avant ou après une séquence électorale, mais à l’intérieur même d’une séquence, entre la présidentielle et les législatives, avec un accord dès le premier tour sur plus de 500 circonscriptions, et un programme adopté rapidement, sur la base proposée par la force qui a emporté la compétition à gauche lors de la présidentielle, à savoir la France insoumise. Mais, quelles que soient les particularités, le fil rouge est pour l’essentiel le même : le refus de considérer que l’inégale distribution des richesses, des savoirs et des pouvoirs serait une fatalité, complété par l’objectif de rompre avec une tendance dominante.

Ce refus a-t-il toujours irrigué les deux partis qui ont dominé la gauche au XX e siècle, à savoir le PCF puis le PS ?

C’est évidemment plus compliqué que cela et il ne faut jamais oublier que la gauche se décline à la fois au singulier et au pluriel : la gauche est une et elle est polarisée. Deux tendances différentes la traversent ainsi en longue durée. Celle qui considère que le système en place conduit par nature aux inégalités et que quiconque veut l’égalité doit chercher à rompre avec ce système ; celle qui pense que l’on peut travailler à l’égalité à l’intérieur du système, en s’adaptant à lui. Au XX e siècle, la gauche de rupture s’est exprimée majoritairement dans le déploiement du PCF ; la gauche d’accommodement a été dominée par le PS. À tout moment, la question a été de savoir qui donnait le ton : en 2017 et 2022, comme à la présidentielle de 1969, c’est la gauche de gauche qui le fait. Ce qui change, c’est son équilibre interne. Pendant longtemps, la force du PCF a tenu à ce qu’il apportait trois choses : un raccord entre les perspectives politiques et un univers populaire et ouvrier, une espérance sociale nourrie par le mythe soviétique et des formules de rassemblement à gauche. L’utopie s’est retournée contre lui, crise du soviétisme aidant et, faute de transformer suffisamment leur outil, les communistes ont laissé le PS les devancer en s’accaparant la dynamique du programme commun.

Le socialisme de Jaurès et de Guesde avant 1914, puis le communisme après 1920 ont coloré fortement le paysage de la gauche.

Qu’en a-t-il fait ?

Il s’est petit à petit intégré dans les logiques dominantes. Sous le poids du néolibéralisme et des effets de la mondialisation capitaliste, il a glissé progressivement vers le social-libéralisme. Le point culminant a été atteint avec le quinquennat de Hollande. Mais les élections présidentielles de 2017 et 2022, où le PS a été lourdement sanctionné, ont dit et redit que les électeurs de gauche, en tout cas ceux qui sont restés à gauche et ne sont pas partis chez Macron, ne veulent pas de cette orientation, contraire aux valeurs de la gauche. Sans doute, une fois passée la période électorale, on ne devra pas limiter à cinq années l’examen critique de ce qui a plongé le mouvement populaire dans l’incertitude et la gauche politique dans le désarroi. Nous devrons alors relire et tenter de comprendre l’ensemble du processus qui, depuis 1983 et le tournant de la « rigueur », a désorienté le socle populaire et désarmé la gauche. Mais on peut convenir dès maintenant que le dernier conseil national du PS a opéré une première et salutaire clarification. Tel qu’il est, affaibli, ce parti semble avoir pris conscience que, s’il veut retrouver une place dans les constructions à gauche, il doit effacer les effets d’un passé récent. C’est un bon début, et il est très significatif que le noyau de l’opposition à Olivier Faure soit porté par les acteurs du quinquennat de Hollande, qui, eux, ne veulent tirer aucune leçon du passé.

Comment s’est affaibli le PS alors que la composante plébéienne et révolutionnaire de la gauche se reconstituait jusqu’à devenir majoritaire aujourd’hui ?

Ce qui se produit aujourd’hui vient de loin. Le processus s’est amorcé dès les années 1990, avant de se développer dans les années 2000. Le grand cauchemar des années 1980, c’était le triomphe du néolibéralisme et, partout dans le monde occidental, le reflux du mouvement ouvrier. Mais, dès le milieu des années 1990, on a vu s’amorcer un regain critique : le mouvement social de novembre-décembre 1995, puis la victoire législative en 1997 en ont été les signaux les plus marquants. Après l’échec de l’expérience Jospin, en 2002, la tendance s’est renforcée : c’est la dynamique majoritaire du non au projet de traité constitutionnel européen, puis l’essai malheureusement avorté des collectifs antilibéraux en 2006. Et il y a, enfin, l’apparition du Front de gauche en 2008, qui accélère le tout et débouche sur les scores croissants de Jean-Luc Mélenchon en 2012 et 2017. Ce que nous vivons aujourd’hui est le fruit de cette longue bataille, où chacun a joué son rôle à sa façon. Cet effort collectif offre aujourd’hui à la gauche la possibilité d’entrer dans une nouvelle ère de son histoire.

La demande de rassemblement est massive dans le peuple de gauche et, dans cette situation politique, l’union est une clé incontournable.

Qu’est-ce qui a, selon vous, déterminé la création de la Nupes ?

Il y a, d’un côté, la longue évolution de la gauche. Mais, l’autre point de départ, c’est quand même cette présidentielle assez étonnante, et cela dès le premier tour. On nous annonçait une élection pliée d’avance, avec le tandem Macron-Le Pen et une gauche à la dérive. À l’arrivée, nous avons trois candidats qui ramassent les trois quarts des suffrages exprimés, laissant tous les autres dans les profondeurs du classement. Et ces trois candidats se trouvent à la tête de trois familles politiques, ce qui structure la suite. L’ordre est significatif. La première famille est celle de droite : elle rassemble certes 36 % des voix, mais, en dévorant la droite classique, Emmanuel Macron a affaibli et divisé la droite tout entière. La ­deuxième famille, c’est l’extrême droite, qui gagne 5 % et monte à 32 % des voix. Mais elle est, elle aussi, divisée, et l’on sait que les législatives sont souvent compliquées pour le RN. Enfin, la troisième famille, avec un peu moins de 32 %, c’est la gauche, qui était donnée par les sondages autour de 25 à 27 % il y a encore quelques mois. Cette gauche se trouve restructurée, avec un Jean-Luc Mélenchon qui arrive très largement en tête et qui, contrairement à 2017, tend la main à ses concurrents de gauche. Rien n’était gagné d’avance, mais écologistes, communistes et socialistes acceptent la main tendue. Ils ont eu raison de le faire : la demande de rassemblement est massive dans le peuple de gauche et, dans cette situation politique complexe et mouvante, l’union est une clé incontournable. Elle seule en effet offre les plus grandes chances de faire élire un maximum de députés et même, pour la toute première fois, il existe une opportunité pour qu’une législative se gagne à gauche après qu’a été perdue une présidentielle, quelques semaines plus tôt. Beaucoup disaient dépassé le clivage droite-gauche : manifestement, il a retrouvé tout son sens, au point que cette union apparaît désormais comme la véritable menace aux yeux du pouvoir macronien. Si la droite est si hargneuse contre la Nupes, c’est parce que la gauche s’est remise à lui faire peur. Voilà que la droite se vautre à nouveau dans le mensonge et l’exagération : très bonne nouvelle !

Une victoire vous semble-t-elle envisageable ?

Un possible s’est ouvert : la gauche doit se saisir de cette occasion et de cet élan. Elle a repris des couleurs et commence à retrouver ce qui faisait sa force au XX e siècle. Mais elle a encore un immense travail intellectuel, ­organisationnel et pratique devant elle, quel que soit le résultat des législatives. Il est vrai que le vote Mélenchon a su opérer une conjonction entre une part des populations les plus exploitées et discriminées de la société française, dans les quartiers populaires des grandes agglomérations, et une couche d’intellectuels souvent jeunes, mais souvent réduits à des tâches et des rémunérations qui ne sont pas à la hauteur de leurs compétences et qualifications. Mais cela ne doit pas cacher que, en dehors des grandes villes et des banlieues ouvrières, la gauche n’a pas suffisamment retrouvé le chemin des catégories populaires, qui trop souvent s’abstiennent ou, par déception et désillusion, regardent du côté de l’extrême droite. Du reste, elle doit retisser ce qui a été détissé, construire un processus de rupture avec les logiques dominantes, renforcer ses valeurs constitutives et changer ses modes d’organisation pour les adapter à la société d’aujourd’hui, comme elle a commencé à le faire sur les questions écologiques. Elle doit se montrer force de subversion, proposer et bâtir une nouvelle ère. Cela suppose de se raccorder encore plus à un mouvement social et populaire beaucoup plus composite qu’autrefois, se lier davantage à toutes les formes de contestation qui s’élèvent face au système de domination et d’aliénation constitutif du capitalisme. Il faut accoler à la colère la conscience et l’espérance : là est la clé pour l’avenir, pour la gauche comme pour le mouvement populaire.


 


 

Législatives.
Quatre militants de terrain, une même bannière :
la Nupes

sur www.humanite.fr

Altermondialiste, avocate, boulanger, soignant… et bientôt députés ? La Nouvelle Union populaire met en avant la diversité de ses candidats et des luttes qu’ils incarnent. Portraits de quatre d’entre eux.


 

L’avocate nordiste qui veut un droit pour les générations futures

Sarah Kerrich-Bernard Avocate et secrétaire de la fédération PS du Nord

La théorie des gauches irréconciliables édictée par Manuel Valls, elle n’y a jamais cru. « De là où je viens, dans les Hauts-de-France, c’est impossible d’y apporter du crédit : c’est l’union qui a nous permis d’envoyer à nouveau des élus à la région », assure Sarah Kerrich-Bernard, maintenant candidate socialiste dans une circonscription du Nord. Alors, samedi, sur l’estrade de la convention de la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale, cette avocate en droit public s’est sentie « galvanisée », car « enfin on a parlé des sujets qui intéressent les gens ». La socialiste de 29 ans a notamment parlé d’écologie et de son souhait de voir naître un « droit des générations futures ». « Nous allons passer des États solitaires aux États solidaires. Nous allons créer un nouveau contrat de civilisation que nous inscrivons dans le temps et avec les autres espèces », a-t-elle annoncé, enthousiasmée par le rassemblement.

Nous allons créer un nouveau contrat de civilisation que nous inscrivons dans le temps et avec les autres espèces. 

Elle s’est revue en 2010 lorsque, à 17 ans, elle pousse la porte de la fédération PS du Nord pour y adhérer avec « l’envie de participer à un combat plus grand » que soi. Le parti à la rose est alors « celui qui pouvait fédérer » la gauche. Aujourd’hui, à cause des trahisons du quinquennat Hollande, il s’est « désagrégé », au point qu’avec le score d’Anne Hidalgo (1,7 %), Sarah Kerrich-Bernard était au bord de la rupture avec le PS : « Soit le parti faisait le choix de l’union, soit il faisait le mauvais choix et je ne voyais pas comment continuer. » Le conseil national, dont elle est membre après avoir soutenu deux fois l’actuel numéro 1, Olivier Faure, choisit la première option. Et elle décide de relever le drapeau socialiste dans une région qui ne compte plus aucun député socialiste depuis 2017. Après avoir été responsable départementale des Jeunes socialistes puis conseillère régionale, Sarah Kerrich-Bernard est désormais à la tête de la deuxième plus grosse fédération socialiste du pays. D’origine marocaine, cette fille d’enseignants compte maintenant s’asseoir sur les bancs de l’hémicycle du Palais-Bourbon. 

Le boulanger solidaire qui ne voulait pas faire de politique

Stéphane Ravacley Artisan

Une grève de la faim comme entrée en politique. En janvier 2021, Stéphane Ravacley, boulanger à Besançon depuis 1985, voit soudain la presse débarquer dans son fournil pour relayer son combat en faveur de son apprenti guinéen, Laye Fodé Traoré. Mineur isolé, celui-ci venait de recevoir, à ses 18 ans, une obligation de quitter le territoire français, et doit sa régularisation à la lutte acharnée de son patron. Ce dernier, qui n’avait « jamais voulu faire de la politique », va alors fonder avec d’autres entreprises dans la même situation l’association Patrons solidaires pour « battre le fer ensemble contre les préfectures » et porter, avec le sénateur PS Jérôme Durain, une proposition de loi. Elle se fracassera sur la « grande déconnexion entre les élus et la réalité du terrain », que le boulanger, candidat dans la 2e circonscription du Doubs, veut « révolutionner » en posant son tablier sur les bancs du Palais-Bourbon.

À l’Assemblée nationale, c’est son parcours, son ancrage sur le terrain et son « humanisme » qui guideraient sa députation. Le boulanger de 53 ans veut poursuivre son combat pour les mineurs isolés, étrangers comme français, en proposant de « les accompagner jusqu’à 25 ans et non 18 ans pour les protéger et les insérer doucement dans le monde du travail ». Il serait aussi un des premiers députés artisans et veut porter « la voix des petites entreprises des villages et petites villes », qu’il veut « redynamiser en réimplantant l’artisanat ». Originaire d’une famille de paysans de Bonnevent-Velloreille, commune de moins de 400 habitants en Haute-Saône, il promet aussi de défendre le monde de l’agriculture, avec le but de le « sortir de sa dépendance vis-à-vis de la grande distribution ».

Investi par EELV, Stéphane Ravacley ne prendra pas pour autant sa carte au parti afin de « garder (sa) liberté de ton et de conscience ». Pour faire de la politique autrement et « pour les gens », il se forme depuis quelques mois à l’Académie des futurs leaders pour apprendre à « construire un argumentaire et savoir rester soi-même dans ses prises de parole, pour ne surtout pas singer le monde politique ». F. L. D.

Un médecin communiste à élire de toute urgence

Loïc  Pen Médecin urgentiste à l’hôpital de Creil (Oise)

Cette fois, il y va pour gagner. Déjà candidat du PCF en 2007 et 2012 dans la 7e circonscription de l’Oise, Loïc Pen se présentait pour faire vivre les idées communistes. En 2022, il a de réelles chances de les porter à la tribune de l’Assemblée nationale . « C’est la première fois qu’on a une gauche rassemblée et crédible pour gagner », assure le médecin de 54 ans. Ce malgré un score important de l’extrême droite dans cette circonscription à la présidentielle, dont il combat l’imposture sociale avec les diverses forces militantes de gauche, qui n’ont pas attendu la Nupes pour s’unir.

Dans cette bataille, il peut compter sur des convictions certaines et intactes depuis près de quarante ans. En 1984, avant ses 16 ans, le tournant de la rigueur du PS et le mouvement pour la libération de Mandela le poussent à adhérer au PCF. Ses idéaux et ses combats se renforceront au fil de son parcours professionnel. Médecin urgentiste à l’hôpital de Creil (Oise), il vit de près « l’austérité qui pèse sur les services publics, aujourd’hui dans un état de déliquescence proche de l’effondrement en ce qui concerne l’hôpital public ».

Lui qui espère, avec la gauche rassemblée, « faire élire des gens qui connaissent les problématiques réelles de différents secteurs » souhaite continuer à exercer à l’hôpital, même dans un temps réduit, s’il devient parlementaire. «  Je ne veux pas perdre cet ancrage et le vécu quotidien, qui est très nourrissant », explique celui qui a aussi été chroniqueur vidéo pour l’Humanité, pendant la crise sanitaire. Comme urgentiste et syndicaliste CGT, Loïc Pen a ainsi développé des idées et des solutions concrètes pour stopper cette spirale mortifère pour les services publics de la santé : « Réinvestir massivement dans l’hôpital, arrêter d’emprunter à des taux pas possible aux banques privées, balayer la tarification à l’activité, repenser la gouvernance pas seulement à l’hôpital mais dans toute la santé… » Actuellement responsable du service de l’unité pénitentiaire rattaché à l’hôpital de Beauvais, Loïc Pen souligne aussi « les liens extrêmement étroits entre la médecine et le social », qui guideraient ses prises de parole et de position à l’Assemblée.

La militante altermondialiste qui a toujours été d’attaque contre le néolibéralisme

Aurélie Trouvé Agronome et ancienne porte-parole d’Attac

Qu’il vente, qu’il neige ou qu’il pleuve, elle ne fait jamais défaut à la lutte. Dans la rue, elle a toujours été là, souvent en tête de cortège ou micro à la main. Pendant quinze ans, Aurélie Trouvé a été l’un des visages de l’altermondialisme, tantôt porte-parole d’un contre-G7, tantôt candidate, « pour le symbole », à la tête du Fonds monétaire international (FMI) face à Christine Lagarde. Mais, début décembre, celle qui est alors porte-parole de l’ONG Attac décide de tourner la page pour entrer en politique. Son objectif ? « La conquête des institutions ». Comment ? En rejoignant la campagne de Jean-Luc Mélenchon. « Psychologiquement, ça a été dur mais je suis convaincue d’avoir fait le bon choix : je suis restée dans la même famille », raconte-t-elle, la gorge serrée.

La candidate se réclame de cette « gauche bolivarienne qui a concrètement transformé la vie des gens ».

Aujourd’hui, Aurélie Trouvé, habitante de Seine-Saint-Denis depuis une quinzaine d’années, est candidate dans la très populaire 9e circonscription du département, où la sortante FI Sabine Rubin ne brigue pas un nouveau mandat. Ici, Jean-Luc Mélenchon a tutoyé les 50 % au premier tour de la présidentielle. « C’est là que l’on vit puissance 10 les dégâts sociaux et environnementaux de Macron. Je ne voulais pas aller ailleurs », explique cette agronome de 42 ans.

Dans son dernier livre, le Bloc arc-en-ciel, elle rêvait d’unir « le rouge du syndicalisme et du communisme, le vert de l’écologie, le violet du féminisme, le jaune des insurrections populaires et le spectre multicolore des luttes antiracistes et LGBTQ+ ». Ces dernières semaines, Aurélie Trouvé a été l’une des chevilles ouvrières de l’accord entre les gauches pour former la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale, dont elle préside le parlement de campagne. Inspirée par la première campagne d’Evo Morales en Bolivie, où elle a fait un stage en 2002, elle se réclame de cette « gauche bolivarienne qui a concrètement transformé la vie des gens ». Pour changer la vie des Français, cette coureuse de demi-fond à haut niveau voudrait porter une mesure à l’Assemblée nationale : les cantines bio, locales et 100 % gratuites pour tout le monde.

 publié le 14 mai 2022

Le grand dérèglement
de la machine mondiale de production

Martine Orange sur www.medipart.fr

La crise du Covid-19 puis la guerre en Ukraine ont eu raison de l’organisation industrielle mondiale qui a prévalu pendant quatre décennies. Le juste-à-temps, le zéro stock ne sont plus de mise dans une période marquée par les ruptures d’approvisionnement et les pénuries. Conscients de leur vulnérabilité et de leur degré de dépendance, les groupes industriels pensent à relocaliser, amplifiant par leurs choix la fragmentation du monde. 

Retour à la case départ. Deux ans et demi après l’apparition du Covid-19 à Wuhan, la Chine se retrouve dans la même situation de paralysie. Depuis plus de 45 jours, Shanghai est coupée du monde. Et personne n’ose avancer la moindre date de sortie. Le confinement de la capitale économique de la Chine, tout comme celui d’autres grandes villes, est en train de provoquer une chute spectaculaire de la deuxième économie mondiale – qui reste, pour une large part, le plus grand fournisseur du monde. 

Les premiers chiffres commencent à donner l’ampleur du choc à venir. L’indice officiel des directeurs d’achat (PMI) du secteur manufacturier, publié le 2 mai, a chuté à 47,4 en avril, contre 49,5 en mars, pour un deuxième mois consécutif de contraction, a indiqué le 7 mai le Bureau national des statistiques (NBS). Il s’agit du plus bas niveau depuis février 2020. Trois jours plus tard, l’indice PMI des services Caixin d’avril annonçait la deuxième plus grande chute de son histoire, passant de 42 à 36,2. Le 9 mai, les chiffres des exportations chinoises attestaient d’une nouvelle baisse, la plus importante depuis juin 2020.

Avant même la publication de ces indicateurs, les groupes mondiaux savaient à quoi s’en tenir. Les yeux fixés sur la carte du port de Shanghai, le plus grand port de Chine, ils suivent en temps réel l’immense embouteillage des cargos et porte-conteneurs, obligés désormais de passer des jours d’attente avant de pouvoir décharger et recharger leurs cargaisons. Beaucoup de ceux qui ont parié sur « l’eldorado » chinois voient leurs ventes s’effondrer ces dernières semaines. 

Maudissant la politique « zéro Covid » du gouvernement chinois, qui n’a pas évolué d’un pouce depuis deux ans, tous redoutent ce qui les attend : une thrombose généralisée dans les chaînes d’approvisionnement, marquée par de nouvelles pénuries, des ruptures, des délais de livraison interminables, une envolée des coûts des fournitures et des transports encore plus explosive que lors du premier confinement. D’autant qu’à la paralysie de la Chine s’ajoute désormais la guerre en Ukraine, qui a amplifié la crise de l’énergie, et crée des tensions mondiales sur l’approvisionnement en matières premières agricoles et industrielles. Toute perspective de croissance ou même d'équilibre mondial semble désormais infondée.

Lors de leurs résultats trimestriels, certains acteurs ont commencé à donner un aperçu des mois à venir sur fond de pénuries, d’inflation et de tensions sur le pouvoir d’achat. Apple a prévenu qu’il risquait de manquer au moins 8 milliards de dollars de ventes au prochain trimestre, en raison des difficultés de production de son principal sous-traitant chinois Foxcom.

Le constructeur automobile japonais Toyota anticipe une baisse de 21 % de ses profits, en raison des ruptures dans ses approvisionnements et de l’envolée des cours des matières premières. Amazon a dû reconnaître qu’il peine à obtenir nombre de produits figurant sur sa plateforme et que les délais de livraison ne cessent de s’allonger. Il faut désormais compter 52 jours en moyenne pour qu’un conteneur de chaussures de sport, parti de Chine, atteigne les États-Unis. Il y a deux ans, le transport était effectué en moins de 15 jours. 

De Coca-Cola à Pernod Ricard, en passant par Siemens ou Solvay, la liste des groupes touchés est interminable. Le manque de matières premières (acier, métaux non ferreux, cuivre), de produits semi-finis, de matériaux de construction, de composants, de pièces détachées et finalement de produits finis est généralisé. Dans la grande distribution, les linéaires vides commencent à se multiplier, attestant d’une nouvelle ère, celle des rationnements et de pénuries inconnues jusqu’alors dans notre société de consommation. 

Pas un secteur n’est épargné. Les groupes miniers se plaignent de ne pas trouver de machines d’extraction. Les chimistes manquent de matières premières. Les fabricants de meubles cherchent éperdument du bois. Les fabricants de semi-conducteurs peinent à trouver des équipements pour graver des puces.

Cela s’étend jusque dans les recoins les plus inattendus. Le groupe de défense américain Raytheon a ainsi déclaré qu’il ne serait pas en mesure de respecter le rythme de production des lance-missiles Stinger, très utilisés par les forces ukrainiennes contre l’aviation russe, en raison d’une pénurie de composants. Dans un tout autre registre, les vignerons du Sud-Ouest français s’alarment de ne plus trouver de bouteilles en verre.

Pas de retour possible à la normale

Pour tous les grands groupes internationaux, ceux qui modèlent et rythment l’économie mondiale, le réveil est brutal. Tous tablaient sur un retour à la normale, une fois passée la crise sanitaire. Toutes leurs croyances et certitudes se délitent sous leurs yeux. 

Depuis des décennies, ils étaient convaincus d’évoluer dans une économie réelle sans frottements, identique au monde de la finance, où les marchandises et les productions, comme les capitaux, pouvaient transiter sans à-coups d’un bout à l’autre de la Terre, et même faire plusieurs fois le tour de la Terre, avant d’arriver jusqu’aux consommateurs finaux. Tout était disponible à tout moment, en un clic. 

Cela leur avait permis d’élaborer un modèle commun, adopté par toutes les grandes multinationales du monde : délocaliser la production dans les pays éloignés les moins chers, sous-traiter les emplois à faible valeur ajoutée, s’appuyer sur le juste-à-temps et les transports maritimes pour réduire les coûts.

Tous affirmaient avoir trouvé la formule la plus efficace, la plus rationnelle, qui permettait d’optimiser au mieux les coûts, en externalisant les charges, à commencer par les coûts environnementaux, sur l’ensemble de la collectivité. Dans ce modèle censé être optimal, ils avaient juste omis d’inclure les risques géopolitiques, politiques et climatiques.

La machine mondiale de production, telle qu’elle a été conçue ces 40 dernières années, est durablement et peut-être définitivement déréglée. 

Les signaux d’alerte, pourtant, n’ont pas manqué ces dernières années pour montrer que « la Terre plate », pour reprendre le titre d’un ouvrage devenu le porte-étendard de la mondialisation heureuse, touchait à sa fin. Dès la crise financière de 2008, le commerce mondial a commencé à ralentir et les échanges ont été inférieurs à la production. La guerre commerciale lancée en 2018 par Donald Trump contre la Chine, mais aussi contre d’autres régions dont l’Europe, a remis en vigueur des barrières et des taxes douanières. Ces interdictions et ces prohibitions étaient censées avoir été remisées dans les greniers de l’histoire.

La pandémie, par la suite, a mis en lumière les fragilités et les vulnérabilités d’une organisation économique mondiale étirée sans précaution et sans stratégie, la plaçant dans un état de dépendance insoupçonnée, y compris pour des productions essentielles. La guerre en Ukraine a planté le dernier clou : elle vient mettre un terme à une ère d’énergie bon marché et marque le retour d’une fragmentation du monde. La machine mondiale de production, telle qu’elle a été conçue ces 40 dernières années, est durablement et peut-être définitivement déréglée. 

La fin du juste-à-temps

S’il y a un secteur qui a servi de modèle à l’ensemble de l’industrie mondiale ces dernières décennies, c’est bien celui de l’automobile. À partir des années 1980, tous les constructeurs automobiles ont scruté avec attention l’organisation du japonais Toyota et de l’automobile japonaise, bien plus efficace et compétitive que la leur.

Le lean production, visant à optimiser toutes les ressources, à supprimer les gaspillages, les temps d’attente, la fin des stocks, s’est imposé partout. Tout un réseau de sous-traitance et de délocalisation s’est mis en place à travers le monde, la moindre pièce a été examinée afin de savoir s’il n’y avait pas moyen de produire ailleurs, moins cher, dans l’optique de réduire toujours plus les coûts, puisque le transport ne valait rien, l’énergie étant bon marché, et les coûts de pollution niés. 

Aujourd’hui, les constructeurs automobiles découvrent le revers de cette politique du juste-à-temps. Tous bataillent depuis deux ans pour trouver les composants électroniques, désormais indispensables. Avec retard, ils comprennent qu’ils ont favorisé une concentration sans précédent de ces productions en Asie, à Taïwan, en Corée du Sud et en Chine, qui les met à la merci de la moindre bourrasque.

Certains, toujours prêts à tirer parti de toutes les occasions, ont même raflé des productions au-delà de leurs besoins, par crainte de manquer, par volonté aussi, parfois, de distancer leurs concurrents. 

La guerre en Ukraine a révélé un peu plus l’ampleur des fragilités de ces organisations. À l’occasion du conflit, d’autres aspects de cet éclatement total accepté au nom du profit ont été mis en lumière. Ainsi, 80 % de la production mondiale du gaz néon – un des gaz rares de l’air utilisé pour la fabrication des semi-conducteurs – vient d’Ukraine. De même, les constructeurs allemands et européens ont trouvé bien plus avantageux d’y faire fabriquer tous les câblages électriques, système nerveux des véhicules automobiles. La production tourne aujourd’hui au ralenti. 

Dans la plus grande improvisation, tous cherchent désormais des sources d’approvisionnement de substitution. Ces derniers mois, les stocks de précaution ont refait leur apparition dans les usines, les entrepôts. Toute la politique du zéro stock, du juste-à-temps a été enterrée dans la discrétion, sans fleurs ni couronnes. Certains, toujours prêts à tirer parti de toutes les occasions, ont même raflé des productions au-delà de leurs besoins, par crainte de manquer, par volonté aussi, parfois, de distancer leurs concurrents. 

Par précaution, certains sont allés plus loin en rachetant certains de leurs fournisseurs importants et les ont réintégrés dans leur groupe, afin de sécuriser leurs approvisionnements. D’autres ont choisi de revoir totalement leurs relations avec leurs sous-traitants.

Alors qu’ils leur imposaient une mise en concurrence permanente et les payaient à 90 jours ou plus, certains grands groupes proposent désormais une coopération à leurs sous-traitants indispensables, en leur offrant de les payer au moment de la commande sur la base de contrats pouvant aller jusqu’à deux ans. Une vraie révolution pour le monde industriel, habitué à la loi du plus fort.

Ces nouvelles relations sont mises à l’œuvre en Allemagne, dans l’Europe du Nord, parfois en Italie mais beaucoup moins en France, où la culture d'un darwinisme économique – très éloigné de celui de l'auteur de l'Origine des espèces – prévaut toujours. 

Cela faisait des années que le monde industriel ne s’autorisait plus de telles augmentations.

Avoir des stocks, c’est du capital immobilisé inutilement, selon la théorie en vigueur jusqu’alors. Ces derniers mois, les industries ont trouvé que le surcoût se justifiait amplement. Cela leur a permis de maintenir plus ou moins leurs productions.

Surtout, les circonstances leur ont permis de largement en amortir les effets. Plus des deux tiers des entreprises industrielles en France ont pu répercuter sans problème la hausse de leurs coûts d’approvisionnement dans leurs prix de vente. La proportion est identique dans les autres pays industrialisés. 

Là encore, le secteur automobile sert de référence pour l’ensemble de l’industrie. En mars, les constructeurs automobiles allemands ont annoncé une chute de 29 % de leur production et de 21 % des immatriculations, en raison des difficultés d’approvisionnement.

Les producteurs français rencontrent les mêmes problèmes. Renault a vu ses ventes plonger de 17 % au premier trimestre, et Stellantis, né de la fusion entre PSA et Fiat, de 12 %. Pourtant, en dépit de la baisse des volumes de production et de vente, les constructeurs européens ont tous affiché des bénéfices record l’an dernier. Mercedes-Benz a ainsi multiplié par près de trois son résultat net à 14,2 milliards d’euros.

Rassuré par la longue liste de ses commandes, le constructeur en a profité pour augmenter ses prix de façon spectaculaire : en deux ans, le prix moyen de ses véhicules est passé de 39 400 à 49 800 euros, soit une augmentation de 26,4 %. 

Cela faisait des années que le monde industriel ne s’autorisait plus de telles augmentations. Même si les hausses n’ont pas été dans les mêmes proportions, tous les secteurs ont adopté la même politique, afin de sauvegarder leurs marges. Mais ces expédients n’ont qu’un temps. Les stocks constitués s’amenuisent, les difficultés de production s’étalent tout au long des chaînes de valeur, et la question de l’acceptation de la hausse galopante des prix par les consommateurs commence à être sérieusement posée. 

Sortir de la dépendance chinoise 

Même s’ils n’en font pas publiquement état, la réflexion sur l’organisation de leur production est engagée dans nombre d’états-majors industriels. Tous ont conscience qu’il leur faut désormais inclure la question de la sécurité des approvisionnements, des coûts environnementaux jusqu’alors niés, dans un nouvel environnement de ruptures technologiques dans leur mode de production. 

Tout ou presque est sur la table, des changements de production aux déménagements géographiques, en passant par la fin des dépendances. 

Les ruptures technologiques, portées notamment par la montée en puissance des véhicules électriques, l’emprise grandissante du numérique, avaient déjà amorcé la nécessité de repenser de fond en comble les organisations.

Mais ces remises à plat soulèvent de nouveaux problèmes. Au charbon, à l’acier, à l’aluminium se substituent désormais les terres rares, le lithium, le palladium ou le titane. Des ressources que les Occidentaux ont largement négligées jusqu’alors, laissant la Chine acquérir une mainmise mondiale sur ces matières premières. Depuis deux ans, la course aux métaux rares est lancée aux États-Unis, et évoquée en Europe, au risque de provoquer un colonialisme « vert » peu différent des précédents pour s’emparer de ces ressources stratégiques. 

Au-delà, l’impératif d’assurer la sécurité des approvisionnements et de sortir de la dépendance chinoise pour les approvisionnements stratégiques s’inscrit en tête des préoccupations des industriels. Sur l’insistance du gouvernement américain, et plus encore du ministère de la défense, la relocalisation de la production des semi-conducteurs est redevenue priorité nationale dès la fin du premier confinement. Un plan (Chips for America Act) de 52 milliards de dollars est en discussion au Congrès.

Le groupe Intel, qui a massivement délocalisé sa production en Asie dans les années 1990, a annoncé un plan d’investissement de plus de 20 milliards de dollars pour construire de nouvelles usines sur le continent américain. Dans la foulée, le taïwanais TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company), premier producteur mondial de semi-conducteurs et le plus avancé en technologie, a lancé un projet d’investissement de 12 milliards en Arizona, afin d’assurer la sécurité de ses productions. 

Toutes les industries sont en train de revoir leurs circuits d’approvisionnement, d’étudier les moyens de raccourcir les chaînes, voire de les rapatrier sur des territoires nationaux ou proches.

L’Europe se veut tout aussi entreprenante sur ce dossier. Mais, pour l’instant, les projets pour ramener la production de semi-conducteurs sur le continent européen n’existent que sur le papier, à l’exception de celui d’Intel, qui a annoncé une grande usine de semi-conducteurs à Berlin. 

D’une manière ou d’une autre, toutes les industries sont en train de revoir leurs circuits d’approvisionnement, d’étudier les moyens de raccourcir les chaînes, voire de les rapatrier sur des territoires nationaux ou proches afin de les rendre plus sûres et plus contrôlables. Les gouvernements sont les premiers à les y inciter, comprenant avec retard combien la maîtrise des ressources et de la production est un enjeu stratégique. 

Cette stratégie de relocalisation est vivement critiquée par le Fonds monétaire international (FMI), qui craint de voir une remise en cause de la globalisation. « Les politiques de relocalisation d’activités pourraient exposer davantage les économies aux ruptures d’approvisionnement et non pas moins », met en garde le chef économiste du FMI Pierre-Olivier Gourinchas, qui prône plutôt une diversification des fournisseurs.

L’avertissement risque de rester lettre morte. Le grand mouvement de la réorganisation de la machine mondiale de production est enclenché. Accompagnant, et accélérant même, une fragmentation du monde marquée par la montée des tensions géopolitiques et l’émergence de blocs rivaux.

publié le 14 mai 2022

L’analyse. La gauche au pouvoir, c’est ça !

Cyprien Caddeo et Florent LE DU sur www.humanite.fr

La gauche rassemblée a lancé sa campagne des législatives, le 7 mai à Aubervilliers. Avec un objectif : gouverner et imposer une rupture avec le quinquennat Macron. Smic à 1 400 euros, retraite à 60 ans, allocation pour les 18-25 ans, retour de l’ISF, renationalisations, planification écologique… Demandez le programme de cohabitation.

Petit exercice de projection. Nous sommes le 19 juin. La Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) obtient plus de 289 sièges de députés à l’Assemblée nationale. À l’Élysée, Emmanuel Macron tempête : pas le choix, même si ça lui brûle les tripes, il doit nommer Jean-Luc Mélenchon à Matignon. Darmanin, Le Maire, Véran, Borne, Blanquer… tout le cortège se met en marche vers la sortie. Insoumis, communistes, écologistes et socialistes s’installent dans les ministères. Maintenant, il s’agit de gouverner et de ne pas décevoir. De montrer que le contre-récit progressiste au néolibéralisme se traduit en actes.

« Nous ne sommes pas en train de régler je ne sais quel congrès entre nous, prévient Jean-Luc Mélenchon, le samedi 7 mai, depuis les Docks d’Aubervilliers, où a été lancé le coup d’envoi de la campagne de la Nupes. Nous posons un acte de résistance collective à une ère de maltraitance sociale, écologique et démocratique. Cet accord ne nous permettra de gagner que si nous convainquons que notre programme, nos idées correspondent à l’intérêt général humain. » « C’est un programme de réformes heureuses pour changer la vie des Français », abonde Fabien Roussel, secrétaire national du PCF. Alors comment « changer la vie » des gens, concrètement ?

Retraites et salaires

Tout le monde s’accorde au sein de l’union sur le chantier prioritaire : le pouvoir d’achat, préoccupation première des Français. Retour vers le futur, le 19 juin. Face à l’inflation nourrie par le double effet de la reprise post-Covid et de la guerre en Ukraine, la nouvelle majorité organise le blocage des prix sur les produits de première nécessité. Les prix à la pompe sont stabilisés – les grands pétroliers comme TotalEnergies, 16 milliards de dollars de bénéfice sur l’année 2021, sont contraints de mettre la main à la poche.

Cette mesure d’urgence s’accompagne d’une autre de plus long terme. « Dès le 1er juillet, avec notre nouvelle majorité, le Smic sera augmenté à 1 400 euros net, les salaires vont augmenter de 100 euros tout de suite, avec un salaire brut, avec des cotisations pour financer la Sécu », détaille Fabien Roussel. Car l’augmentation du salaire minimum tirerait, mécaniquement, l’ensemble des paies à la hausse. La Nupes convoque d’ailleurs, avec les syndicats, une convention pour une « renégociation générale des salaires ». La majorité de gauche cherche aussi à mettre fin aux insupportables images d’étudiants faisant la queue pour bénéficier d’aides alimentaires : un revenu minimum d’autonomie, fixé à 1 063 euros, est donc adopté pour les 18-25 ans pour la rentrée 2022. « Ce seront des améliorations rapides et concrètes du quotidien, des portefeuilles qui s’épaississent et des prix qui n’augmentent plus », s’enthousiasme Manon Aubry, eurodéputée FI et négociatrice des accords. De vraies mesures de soutien au pouvoir d’achat aussi, loin de la politique des chèques et des primes de Macron, qui cherche à tout prix à éviter la mise à contribution du capital.

C’est l’autre grand chantier de la Nupes. Plus besoin, pour la génération née entre 1961 et 1969, de se gratter la tête dans l’espoir de comprendre combien de trimestres supplémentaires elle va devoir trimer pour avoir le droit à une retraite complète. Oublié, le coup de massue, pour les moins de 50 ans, persuadés de devoir travailler jusqu’à 65 ans, minimum. Le « gouvernement Mélenchon » veut rétablir la retraite à 60 ans, avec 40 annuités pour une pension complète, et sans décote. « Il n’y aura plus une pension complète au-dessous du Smic », promet la Nupes.

Planification écologique

Des jeunes aux seniors, la Nouvelle Union populaire écologique et sociale se fixe comme cap de « changer la vie » pour toutes les générations. Y compris celles à naître, menacées par la hausse des températures et l’exctinction d’une partie du vivant. « Les renoncements de Macron sont honteux, la Convention citoyenne sur le climat étant le paroxysme du cynisme», tance le numéro un d’EELV, Julien Bayou. Quoi de mieux qu’une colocation forcée avec la gauche pour l’obliger à se verdir ? C’est le sens de la planification écologique, qui « irriguera toutes les mesures économiques », défend Manon Aubry. Une fois le premier budget bouclé, à l’automne 2022, 200 milliards d’euros seront injectés dans le renouvelable, la rénovation thermique et un grand plan de relocalisations. De quoi créer des emplois tout en diminuant notre empreinte carbone. Un plan contre les sécheresses, de plus en plus fréquentes, devra être adopté. Enfin, la Nupes défend l’adoption de la règle verte – ne pas prendre à la nature davantage que ce qu’elle peut reconstituer.

Services Publics

La Nupes s’assume comme une gauche de gouvernement, où la puissance publique bande les muscles face aux appétits dévorants du marché. C’est un des fronts portés par le PCF  : l’État remettra la main sur les autoroutes, les aéroports, EDF, Engie. Des nationalisations pour les remettre au service des gens et non de la rente privée, et qui permettent un meilleur contrôle des prix. La fonction publique sera aussi remplumée. Pour répondre aux parents d’élèves inquiets des classes surchargées et des enseignants lessivés, les profs et les accompagnants scolaires seront recrutés en nombre et ils verront leurs salaires revalorisés. Enfin, pour que plus personne n’ait la douleur de voir sa grand-mère ou son grand-père maltraité par des entreprises cyniques comme Orpea, sera lancé un service public du grand âge.

Fiscalité

Sueurs froides chez les libéraux : la politique sociale et économique de la Nupes requiert un « pognon de dingue ». Pour financer ses ambitions, la gauche prévoit d’aller chercher l’argent là où il est, dans les poches des fortunés, en rétablissant l’impôt sur la fortune et en supprimant la flat tax. « Aujourd’hui, quand vous vivez de vos dividendes, vous êtes moins imposé que ceux qui payent l’impôt sur le revenu », tacle le premier secrétaire du PS, Olivier Faure. Sur cet impôt, la Nupes propose l’instauration de 14 tranches progressives, ce qui se traduirait par des baisses d’impôts dès 2023 pour les revenus de moins de 4 000 euros mensuels. Enfin, le « gouvernement Mélenchon » escompte faire la chasse aux grands évadés fiscaux.

Une démocratie refondée

À nouvelle politique, nouvelle pratique institutionnelle. Alors que l’Europe a longtemps fracturé les gauches entre elles, les membres de la Nupes s’accordent sur le fait de désobéir ponctuellement aux traités européens s’ils font obstacle au progrès social et écologique. Le peuple, du reste, sera davantage consulté au sein d’une hypothétique VIe République, plus parlementaire – lancer un processus constituant nécessitera cependant le concours d’Emmanuel Macron… Les citoyens pourront, grâce au référendum d’initiative citoyenne, être force de proposition à l’Assemblée nationale. Les communistes poussent aussi pour plus de démocratie dans l’entreprise, en ouvrant aux salariés plus de droits d’intervention et de décision, notamment dans les conseils d’administration.

En cas de victoire, la Nupes veut aller vite, consciente qu’Emmanuel Macron conserve une cartouche contre une éventuelle cohabitation : le droit présidentiel à dissoudre l’Assemblée et convoquer de nouvelles élections. Manon Aubry tempère : « Que Macron n’accepte pas les résultats des législatives serait une nouvelle illustration des travers de la Ve République, cela révélerait encore la nécessité de changer les institutions. Mais ce n’est pas ça qui doit nous préoccuper, notre seule boussole ce sont les gens, et comment on améliore leurs existences. »


 

Entretien. « Cette gauche est en mesure de reprendre le pouvoir sur l’argent »

Le négociateur pour le PCF, Igor Zamichiei, défend un accord qui acte une clarification à gauche et permettra, si la nouvelle union populaire sort gagnante des législatives, d’améliorer immédiatement la vie des Français.

L’accord signé à gauche est-il à vos yeux historique ?

Igor Zamichiei :C’est un accord porteur d’espoir. Un accord inédit qui permet d’affronter une situation de grave danger pour les droits sociaux et démocratiques, menacés par Emmanuel Macron. C’est aussi un accord qui permet de se donner les meilleures chances de faire élire des députés de gauche en juin, et comme nous l’espérons de conquérir une majorité à l’Assemblée nationale. C’est possible et c’est ce qu’attendent des millions de Français qui ne veulent pas du projet de notre président de la République, et qui au contraire défendent des mesures courageuses de transition sociale et écologique. La Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) porte cette forte ambition. C’est le cœur de ce que nous avons lancé en commun pour les législatives.

Que peut apporter cette alliance de gauche si elle l’emporte ?

Il y aura immédiatement de grandes réformes : le smic à 1 400 euros net, la retraite à 60 ans pour tous, un revenu d’autonomie pour les jeunes, des créations d’emplois massives dans les services publics, notamment dans la santé et l’éducation, ou encore la renationalisation d’EDF et d’Engie. Autant de mesures attendues qui vont changer très rapidement la vie des Français. Les communistes ont insisté pour que la Nupes défende des propositions structurelles pour réorienter nos modes de production, améliorer la démocratie en entreprise et reconquérir le pouvoir sur l’argent avec la création d’un grand pôle financier public. Les négociations sur ce programme ont été exigeantes à gauche, car nous n’arrivions pas tous avec les mêmes logiques et les mêmes priorités, mais nous avons très vite convergé sur de nombreuses batailles et solutions communes.

La gauche a-t-elle aujourd’hui changé de centre de gravité ?

Nous sommes arrivés à un moment de clarification. Non seulement notre famille politique est désormais indéniablement ancrée du côté de la gauche radicale, mais le Parti socialiste lui-même a validé un accord qui se trouve très éloigné de ce que le PS faisait la dernière fois qu’il a exercé le pouvoir, sous François Hollande. De ce point de vue, le PS a fait un vrai choix politique, en repoussant les logiques austéritaires. C’est une bonne nouvelle. Nous avions besoin que les socialistes rejoignent cette union pour être à la hauteur de la riposte que nous préparons face à Macron et contre l’extrême droite. Notre union est ainsi forte de sa cohérence, de son projet, et de la diversité de tous ceux qui la composent.

Quelle campagne commune est prévue ?

Nous lançons à la fois une campagne autour d’un programme partagé, et 577 campagnes où chaque candidat portera la Nupes dans toutes les circonscriptions du pays. Nous allons défendre ce projet national tout en le faisant entrer en résonance avec les attentes locales. Jamais les forces de gauche ne s’étaient ainsi entendues sur une répartition globale des circonscriptions. Bien sûr, nous pouvons comprendre que, dans cette situation, il y ait localement des tensions, car un certain nombre d’acteurs de terrain pouvaient se sentir les plus légitimes pour être candidats. Mais l’accord national doit être respecté, car il est la condition de notre union et de notre ambition : obtenir une majorité à l’Assemblée pour changer la vie des Français.


 

Législatives. Comment la gauche peut remporter l’Assemblée

L’alliance entend décrocher un grand nombre de sièges, voire la majorité, les 12 et 19 juin, et imposer un autre scénario. Voici toutes les raisons d’y croire.

Comment une gauche arrivée troisième à l’élection présidentielle pourrait-elle gagner les élections législatives ? D’abord, si l’on compare 2017 et 2022, l’ensemble des forces de gauche (32 %) a progressé de 4 points. Les premiers sondages réalisés en vue du prochain scrutin indiquent des intentions de vote dans cet étiage, voire supérieures. Mais la principale différence avec 2017 est la présence de candidatures uniques et donc de potentielles performances électorales bien supérieures. Il y a cinq ans, seuls 167 candidats de gauche étaient parvenus à atteindre le second tour des élections législatives. Dans plusieurs dizaines de circonscriptions, les différents candidats de gauche s’étaient neutralisés, laissant le champ libre à LaREM et RN au second tour.

En projetant les résultats des trois blocs (gauche, libéraux, extrême droite) à la présidentielle sur chacune des 577 circonscriptions, le bloc de gauche se classe dans les deux premiers dans 291 d’entre elles. Un gain considérable qui pourrait encore être accentué par la configuration du prochain scrutin. En effet les libéraux avancent divisés entre Renaissance (ex-LaREM) et ses alliés d’une part et LR d’autre part. Si des accords pourront discrètement se nouer entre LR et la majorité pour ne pas présenter de candidats dans certaines circonscriptions, les voix de droite devraient être divisées au premier tour. Il en va de même à l’extrême droite, puisque le parti Reconquête ! de Zemmour et le Rassemblement national de Le Pen partiront séparément. Cet éclatement des deux autres blocs offre à la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) des possibilités supplémentaires de figurer au second tour. Dans cette configuration, la Nupes pourrait être en tête dans 241 circonscriptions, le RN 159 et Renaissance 139 d’entre elles. Les réalités locales et l’implantation de LR devraient cependant troubler ces projections. La force de la gauche au premier tour pourrait se transformer en faiblesse au second, faute de réserves de voix. L’attitude des électeurs des candidats éliminés pèsera lourd.

Si l’arithmétique électorale indique des possibilités pour l’union à gauche, tout sera cependant affaire de dynamique politique. L’abstention traditionnellement supérieure de plus de 20 points à la présidentielle sera une des clés du scrutin. La possibilité de la mise en œuvre de diverses mesures sociales pourrait bouleverser la donne. Les premières enquêtes d’opinion semblent indiquer le début d’un désir de gauche, puisque 35 % des Français disent vouloir une victoire de cette alliance pour le prochain scrutin, devant le RN à 29 % et LaREM à 26 %. 20 % des électeurs de Macron au premier tour de la présidentielle formulent ce souhait, signe d’un élargissement possible. Si cette dynamique continue, rien n’est interdit jusqu’à l’obtention d’une majorité relative, voire absolue, à l’Assemblée. Nul doute cependant que majorité présidentielle comme droite et extrême droite passeront les semaines à venir à tenter de discréditer la Nouvelle Union populaire. Le combat est rude mais pas ingagnable.


 


 

Pour un plan d’éradication de la pauvreté

par Didier Gelot Ancien secrétaire général de l’Observatoire national de la pauvreté sur www.humanite.fr

Avec la Nouvelle Union populaire écologique et sociale, la rupture avec les politiques néolibérales est à portée de main. S’il y a un domaine où l’urgence sociale est forte, c’est celui de la lutte contre la pauvreté. Si les revenus des patrons du CAC 40 ont doublé entre 2020 et 2021 (Carlos Tavares a touché 66 millions d’euros), plus de 9 millions de personnes vivent avec moins de 1 100 euros par mois, et 5 millions avec moins de 870 euros.

Dans ce cadre, Emmanuel Macron, afin de s’attirer les votes populaires, propose de reprendre une mesure annoncée dès 2017. Il s’agit du versement automatique des prestations sociales (RSA, prime d’activité, aides au logement, allocation de solidarité spécifique, allocations familiales), ce qu’il appelle la « solidarité à la source », en référence au prélèvement des impôts.

Ce projet viserait à lutter contre le non-recours aux prestations sociales, chiffré à 10 milliards d’euros par an. Il avait déjà donné lieu en 2019 à une concertation, suivie en 2021 par un rapport de Fabrice Lenglart, remis à Jean Castex. Il s’agit de sortir d’un système d’attribution des aides sociales qui se traduit par le fait qu’un tiers des potentiels allocataires des minima sociaux ne les perçoivent pas, par manque de connaissance ou par crainte de stigmatisation.

Que peut-on penser de cette proposition ? Répondra-t-elle aux attentes des millions de personnes qui vivent dans la précarité ? Séduira-t-elle, comme l’espère son initiateur, les électeurs des quartiers populaires ?

Pour répondre à ces questions, il faut resituer ce projet dans le contexte des autres mesures qui l’accompagnent.

Emmanuel Macron a indiqué que le versement automatique des aides sociales serait accompagné d’un durcissement des conditions de leur attribution. Il conditionne le versement du RSA à « l’obligation de consacrer quinze à vingt heures par semaine pour une activité permettant d’aller vers l’insertion professionnelle ». Cette conditionnalité remet au goût du jour le postulat libéral selon lequel les allocataires des minima sociaux préféreraient vivre de l’« assistanat » que de leur travail. Partant d’une revendication de l’ensemble des associations de lutte contre la pauvreté (passer des droits quérables à une automaticité des droits), on aboutit à une remise en cause de la possibilité reconnue aux plus pauvres de disposer, sans conditions si ce n’est de ressources, des aides sociales en vigueur.

Dans le cadre de son second mandat, Emmanuel Macron envisage aussi la fusion des différents minima sociaux en un dispositif unique (le revenu universel d’activité) qui relève de la même logique. L’enjeu est de baisser le niveau des prestations sociales, pourtant déjà insuffisant. Aujourd’hui, le total des prestations sociales représente 60 milliards d’euros par an (le fameux « pognon de dingue »). Il s’agit aussi de mettre fin à la possibilité de percevoir plusieurs allocations relevant de champs différents : allocations familiales d’un côté et aides sociales sous conditions de ressources de l’autre. Ce projet pose la question de l’individualisation versus conjugalisation/familialisation du versement d’une telle prestation. Ces options obéissent en effet à des logiques différentes. La première fait le choix de l’émancipation individuelle (une femme doit être financièrement indépendante de son mari, comme un jeune de ses parents). Les deux autres prennent en compte tous les revenus du ménage, quels que soient les rapports interfamiliaux.

Face à ces projets néfastes, la Nouvelle Union populaire propose un véritable plan d’éradication de la pauvreté. Augmentation du Smic à 1 400 euros ; création, sans contreparties et dès 18 ans, d’une garantie d’autonomie versée automatiquement (elle viendra compléter les actuels minima sociaux afin qu’aucune personne ne continue à vivre sous le seuil de pauvreté) ; interdiction des coupures d’eau, d’électricité et de gaz et création d’un pôle public permettant de gérer l’ensemble de ces biens communs ; blocage du prix des produits de première nécessité. Tout cela dans le cadre d’une justice fiscale à même de dégager les budgets nécessaires à ces mesures d’urgence.

On peut être certain que les jeunes et les habitants des quartiers populaires sauront faire la différence entre ces deux logiques, et qu’ils voteront en masse en juin prochain pour les candidats de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale.

 publié le 13 mai 2022

La gauche fait peur, et c’est bon signe

Florent LE DU sur www.humanite.fr

Législatives Les macronistes, l’extrême droite et jusqu’aux dissidents du PS dénoncent la nouvelle union de manière caricaturale. La preuve que la dynamique électorale se situe bien à gauche, et que ses adversaires sont fébriles.

L’accord à gauche ? C’est, au choix : « Des anciens laïcards et des nouveaux islamistes, des nageuses en burkini et des zadistes en poncho », pour Éric Zemmour. La « banqueroute » assurée, pour Christophe Castaner. « Une véritable pétaudière, une sorte de salmigondis idéologique », pour le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand. Une « union d’extrême gauche et antirépublicaine » à laquelle il faut faire « barrage », pour Jordan Bardella. Certains signes ne trompent pas. Quand la gauche essuie une pluie d’attaques agressives et farfelues, c’est qu’elle peut conquérir le pouvoir. Depuis que le PCF, EELV et le PS se sont alliés à la France insoumise autour de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), le festival des « paniques morales » et d’arguments caricaturaux bat son plein. « Attendez-vous à ce que ce soit compliqué. Pourquoi ? Parce qu’ils ont peur », prévenait Jean-Luc Mélenchon le 1er Mai. Même l’hebdomadaire de droite le Point titre ainsi son dernier numéro : « Mélenchon, l’autre Le Pen », dans l’espoir de renverser le barrage républicain contre la gauche.

De la droite à son extrême droite en passant par les dissidents « socialistes », tous ont adopté la stratégie de la diabolisation de la gauche. Avec comme objectif final de maintenir leur position au pouvoir, comme principaux opposants ou comme tenants de partis historiques. Réunissant ses candidats, le 10 mai, Emmanuel Macron les a prévenus que la bataille, cette fois, se jouerait ainsi contre l’ « extrême gauche », qui serait « unie sur une seule chose, la décroissance ». Pour lui, la retraite à 60 ans, le Smic à 1 400 euros, l’allocation d’autonomie pour les jeunes, le blocage des prix, la justice fiscale (qui finance en partie les précédentes mesures) ne constitueraient même pas des avancées sociales, au motif qu’ «  il n’y a pas de projet de progrès social qui se fait sur le déficit : ce serait sur le dos de nos enfants » ! La prétendue infaisabilité ou le coût du projet de la Nupes sont mis en avant à longueur de plateaux pour alerter sur «  la folie du programme de Jean-Luc Mélenchon », comme le qualifie le patron des députés LaREM, Christophe Castaner (lui-même ancien membre du PS) .

La lutte contre les inégalités sociales serait
« dangereuse »

C’est pourtant d’abord une question de choix politiques et économiques, que la droite, macronienne ou non, tente ainsi de restreindre. «Quand toute la gauche était de gauche, ces mesures étaient classiques, pas extrémistes, rappelle Vincent Tiberj, sociologue et professeur à Sciences-Po Bordeaux. Le programme de la Nupes s’insère dans une tradition économique différente et veut remettre en scène un choix de politique économique, ce que le PS avait fini par abandonner. Emmanuel Macron considère que l’économie de marché délimite le champ de la raison. » Donc, que toute proposition de plus grande redistribution ou de lutte contre les inégalités sociales serait « dangereuse » ou « ne pourrait pas être tenue », comme l’a souligné la députée LaREM Aurore Bergé .

De telles attaques rappellent la campagne présidentielle de 2017, mais pas celle d’avril dernier. « Les macronistes n’avaient pas d’inquiétude concernant Mélenchon à la présidentielle, observe l’historien Damon Mayaffre, spécialiste de l’analyse du discours politique. Pas d’inquiétude, donc pas de nécessité d’agiter le chiffon rouge comme c’est le cas maintenant. » Mais, en se déchaînant sur la Nupes, ses adversaires valident le constat que la dynamique de campagne se trouve désormais à gauche, ce qui commence à faire stresser la Macronie . Car, la traditionnelle démobilisation des électeurs entre la présidentielle et les législatives (- 25 points en 2017) pourrait être moindre chez les électeurs de la Nupes galvanisés par le rassemblement, ce qui réduit aussi le risque d’élimination de la gauche dès le premier tour dans plusieurs circonscriptions. Or, en 2017, dans 231 d’entre elles, des candidats LaREM l’avaient emporté au second tour face à un concurrent LR, RN ou divers droite. Ce pourrait être une autre paire de manches face à un candidat de gauche, notamment si un « Tout sauf Macron » s’applique .

La droite macronienne, qui a tout fait pendant cinq ans pour désigner Marine Le Pen comme son adversaire, grince donc des dents. « C’est beaucoup plus simple d’en appeler à la République face à l’extrême droite, que de parler inégalités sociales, redistribution et de leur bilan en la matière », estime Vincent Tiberj. « Aujourd’hui, Emmanuel Macron doit réviser sa stratégie. Envoyer quelques signaux, sinon à la gauche, du moins aux réfractaires du PS, mais aussi, en même temps, se livrer à une diabolisation de la gauche », abonde le sociologue Éric Fassin. La présentation du « paquet » de mesures en faveur du pouvoir d’achat, prévue « à l’été », pourrait ainsi être avancée à l’avant-premier tour des législatives.

Dans le même temps, ses candidats, comme Manuel Valls ou Aurore Bergé, considèrent que la Nupes est « antirépublicaine ». Le chef de l’État l’a même qualifiée de « communautariste ». « C’est dans la continuité du premier mandat de Macron, avec des ministres qui parlaient d’islamo-gauchisme, de wokisme, analyse Damon Mayaffre. La difficulté des macronistes à répondre à la gauche sur le fonds économique et social les encourage à agiter ces paniques morales, à montrer que ces adversaires sont tous ou presque antirépublicains. C’est stratégique mais aussi idéologique. Il y a une vraie rupture et une peur sociale des dominants autour des mesures de la Nupes. »

Dans cette entreprise de caricature éhontée d’une « gauche bolchevique mangeuse d’enfants », certains grands médias nationaux et intellectuels osent tout. Le Figaro redoute « le soleil bolivarien sur une piscine municipale envahie de burkinis ». Pour Alain Finkielkraut, « Jean-Luc Mélenchon mise sur le grand remplacement pour accéder au pouvoir », tandis que Valeurs actuelles titre sur « La menace islamo-gauchiste ».

Anathèmes et attaques grotesques pour ne pas débattre du fond des propositions

Car, l’extrême droite n’est pas en reste. S’il a renoncé à viser Matignon, considérant que « la logique des institutions » veut que le président ait la majorité, le Rassemblement national compte bien rester l’opposant principal d’Emmanuel Macron. Et en matière d’insultes caricaturales, il sait faire. Son président Jordan Bardella voit dans la Nupes une «  ZAD de toutes les idéologies les plus dangereuses pour notre pays, les communautaristes et les islamo-gauchistes », quand Marine Le Pen évoque « l’opposition qui va défendre le burkini à la piscine, veut ouvrir les prisons, régulariser les clandestins, désarmer la police ». Là encore, un moyen de ne pas débattre sur le fond. Car, la dynamique de la gauche crée une autre alternative que celle de l’extrême droite au macronisme, notamment sur le pouvoir d’achat. Le programme social de la gauche, désormais discuté, dévoile par ricochet l’imposture de Marine Le Pen.

En quelques jours, la gauche aura donc considérablement perturbé ses adversaires. Avant même la signature de l’accord, des socialistes s’indignaient déjà de ce rassemblement. Dans le sillage de François Hollande, les éléphants socialistes ont dénoncé à travers cet accord une « reddition ». « Le PS a perdu son âme, il s’est soldé pour pas cher », a ainsi déclaré Julien Dray, qui tance un pacte « électoraliste ». « C’est risible, répond l’eurodéputée FI Manon Aubry. Cet accord se base sur des idées et plus de 300 propositions, issues de discussions très poussées », qui devraient être annoncées ce week-end.

Le programme, justement, semble un peu trop à gauche pour des gens qui revendiquent l’étiquette sans en épouser les idées. L’ex-dirigeant du PS Jean-Christophe Cambadélis porte sur ce projet une analyse tout en mesure dans l’Opinion : « On se retrouverait dans la situation de la Corée du Nord. » Dans le camp « écolo », des critiques fusent aussi de la part de personnalités ayant renoncé aux préceptes de la gauche depuis longtemps, comme Daniel Cohn-Bendit ou – plus surprenant – José Bové. Ces deux-là ont cosigné une tribune dans le Monde critiquant la signature de l’accord par EELV qui aurait ainsi « sacrifié l’essentiel : le principe démocratique et l’universalité ». « Cela nous raconte surtout la clarification dans ces partis, avec des détracteurs de l’accord qui se situent en fait du côté de l’économie de marché », estime Vincent Tiberj.

Du centre, de droite ou d’extrême droite, les détracteurs de la Nupes vont devoir se positionner sur le fond, sur les propositions de la gauche. D’autant que sa dynamique pourrait permettre d’imposer un agenda politique et des thèmes longtemps mis au second plan face à l’insécurité et l’immigration.

 publié le 13 mai 2022

L’Union européenne et l’environnement :
une mascarade néolibérale

Jules Desgue sur https://lvsl.fr

« Je ne suis pas pour une Europe à la carte. Quand on a autant besoin de l’Europe face au dérèglement climatique, à l’effondrement du vivant (…) je ne suis pas prêt à mettre un pied dans une logique qui signifierait la fin de l’Union européenne ». C’est ainsi que Yannick Jadot affichait son refus de toute logique de désobéissance aux règles de l’Union européenne. Cet attachement du parti écologiste aux institutions européennes est un phénomène qui dépasse largement le cas du candidat malheureux à l’élection présidentielle. Les dirigeants de la Commission européenne et de la Banque centrale européenne, de leur côté, multiplient les déclarations en faveur de l’environnement depuis la nomination d’Ursula von der Leyen et de Christine Lagarde. Ces effets d’annonce passent cependant sous silence l’incompatibilité radicale entre les règles européennes édictées depuis 1992 et les impératifs environnementaux. Une dimension de la politique européenne que refusent de prendre en compte la plupart des dirigeants écologistes du Vieux continent.

L’intérêt affiché par les institutions européennes pour la question écologique provient d’abord des nécessités liées à la création du Marché unique : comme le résume l’historien Bernard H. Moss, « il était impossible de créer un marché commun sans une certaine harmonisation des normes relatives à la santé et à la sécurité »1. À l’origine donc, le désir d’éliminer les obstacles au commerce et les distorsions de concurrence constitue la principale raison d’être de la « politique environnementale » de l’Union européenne.

S’appuyant sur l’article 100 du traité de Rome2, la Communauté européenne adopte une première directive liée à l’environnement en 1967 ; elle porte sur les normes de classification, d’emballage et d’étiquetage des substances dangereuses, mais son objectif réel était bien de favoriser le commerce.3 La Communauté européenne ne s’attaque alors qu’aux problèmes environnementaux ayant un impact substantiel sur le fonctionnement du marché, d’où leur négligence en matière de protection de la biodiversité, non concernée par l’organisation de la libre concurrence et circulation des biens. Ainsi, l’environnement se conçoit comme une question technique et au domaine d’action limité à des harmonisations de réglementations nationales pour empêcher les distorsions de concurrence.

Dans les années 1980, du fait de la popularité des partis écologistes en Allemagne, aux Pays-Bas ou encore au Danemark et de l’extension de ses compétences avec l’Acte unique en 1984, la Communauté européenne intervient dans un champ plus large, fixant par exemple des premières valeurs limites sur la pollution de l’air.4 Mais à partir des années 1990, en dépit de la création de l’Agence européenne pour l’environnement réduite à un rôle consultatif, les pressions de différents lobbys se développent, comme l’illustre le rapport Molitor de 1995.5 Ce dernier, rédigé par des experts « indépendants » et des représentants de l’industrie, se plaint d’un « excès de réglementation [qui] étouffe la croissance, réduit la compétitivité et prive l’Europe d’emplois » et « entrave l’innovation et dissuade l’investissement des entreprises européennes comme des entreprises étrangères ».

L’accord de libre-échange entre l’UE et le Vietnam témoigne à nouveau de son hypocrisie en matière environnementale. Il s’accompagne d’un mécanisme de protection des investissements, qui permet aux grandes entreprises… de poursuivre le gouvernement vietnamien s’il décide de relever ses normes sociales ou environnementales !

Le rapport invite à la déréglementation de quatre secteurs principaux, parmi eux l’environnement et la législation sociale. Ces pressions vont notamment faire échouer le projet de taxe carbone aux frontières – suggéré par Jacques Chirac – et rendre beaucoup moins efficace le marché carbone mis en place en 2005 : au lieu d’une tarification carbone sur les industries pour les inciter à verdir leurs investissements, l’absence de protection aux frontières oblige l’UE à accorder des quotas gratuits (aujourd’hui encore plus de la moitié) afin d’éviter les délocalisations en dehors du marché unique. Ces quotas gratuits, en plus de l’abondance de quotas créée par la baisse temporaire des émissions à la suite de la crise de 2008, entraînent un effondrement du prix du carbone qui oscille pendant près de 10 ans entre 5 et 10€/tCO2, ce qui ne permet pas d’entraîner une modification écologique des investissements. Depuis lors, on observe une réduction nette des dossiers de procédures législatives ordinaires impliquant la Commission de l’environnement, de la santé publique et de la sécurité alimentaire (ENVI) au sein du Parlement européen – de 30% sous la Commission Prodi (1999-2004) à 5% sous la Commission Juncker (2014-2020).6

Dans une contribution collective, les chercheurs Wyn Grant, Duncan Matthews, et Peter Newell concluent : « l’asymétrie du pouvoir entre les entreprises et les associations de défense de l’environnement ne devrait pas être une surprise dans une organisation dont l’objectif principal est de créer et de développer un marché intérieur ».7 C’est donc à l’aune de ces racines bien particulières de la « politique environnementale » de l’Union européenne que l’on doit juger l’action actuelle de celle-ci.

Le mirage de la « neutralité carbone » 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’Union européenne n’a pas abandonné ses néolibéraux dans sa politique environnementale. Ursula von der Leyen a bien tenté de « sortir le grand jeu » en décembre 2019 avec sa présentation du Pacte vert européen – véritable man-on-the-moon moment pour l’Europe. Ce Pacte repose sur une dissociation durable entre « la croissance économique et […] l’utilisation des ressources »8, un découplage que l’Agence européenne pour l’environnement juge elle-même « peu probable » avec les paramètres actuels.9 C’est sur ce socle que s’établit une politique environnementale européenne inconséquente et volontairement dépourvue de moyens.

L’objectif, pour l’UE, d’atteindre la « neutralité carbone » en 2050 a fait l’objet d’une importante médiatisation. Celui-ci équivaut pourtant à une forme de greenwashing, car cette notion ne peut se définir qu’à l’échelle de la planète. La « neutralité carbone », en effet, ne prend en compte que les flux polluants sortants des produits. Elle ne comptabilise aucunement les émissions de CO2 générées par la production d’un objet importé en Europe. Peu importe, donc la pollution générée en amont des importations européennes, pourvu que l’utilisation de ces produits sur le sol européenne soit propre ! Pire : les quelques normes qui pourraient être édictées pour verdir le système productif européen risquent d’accroître la tendance des entreprises européennes à la délocalisation – délocalisant du même coup la pollution, mais ne la réduisant nullement à l’échelle globale.

Comme l’illustrent les âpres négociations lors de l’été 2020 aboutissant à un plan de « relance » dérisoire10, la position inflexible des pays « frugaux » contribue à ces différents manques étudiés d’une politique environnementale finalement sans ambition. Au sein même du collège, Ursula von der Leyen est sujette à une défiance grandissante, pour son « exercice du pouvoir vertical et solitaire » selon un fonctionnaire européen11, mais aussi parce qu’elle doit faire face à la défense des intérêts nationaux par certains commissaires comme la Suédoise Ylva Johansson aux Affaires intérieures, qui s’inquiète de la stratégie de la Commission sur les forêts qui jouent un rôle important dans l’économie de son pays.12 Sur les questions environnementales, la Direction générale pour le Climat et l’Agence européenne pour l’environnement, plus progressistes, paraissent bien isolées – et impuissantes face aux directions générales de la Concurrence, du Budget, des Affaires économiques et financières, de la Fiscalité et de l’union douanière, et du Commerce qui sont sur une ligne néolibérale assumée !

S’ajoute une division entre Europe de l’Ouest et de l’Est, la partie orientale du continent ayant un mix énergétique beaucoup plus riche en charbon que l’Ouest, d’où de fortes réticences face à un Green Deal, quel qu’en soit le contenu – qui, à l’image de l’intégration européenne, accentue alors les disparités entre États plutôt que d’entraîner une convergence.13 C’est ce que résument Asya Zhelyazkova and Eva Thomann : « alors que certains États-membres ne respectent pas les règles environnementales de l’UE, d’autres mettent en œuvre des politiques plus ambitieuses que ce que l’UE exige officiellement ».14

Enfin, l’influence des lobbies réduit un peu plus l’impact de la politique environnementale européenne. Comme le remarquent Nathalie Berny et Brendan Moore, notamment spécialistes de l’organisation des groupes d’intérêts à Bruxelles, « l’arrivée de COVID-19 a fourni aux intérêts des milieux d’affaires une occasion inattendue de faire pression pour une mise en œuvre plus lente et des objectifs plus faibles ».15 En juillet dernier, des groupes industriels majeurs publiaient un rapport condamnant les propositions européennes en matière environnementale.16 Si des ONG et associations écologiques puissantes existent et offrent une résistance, elles font face à des intérêts bien plus puissants.

Il faut donc sortir de la naïveté : la seule « volonté politique » agitée par la gauche social-démocrate pour réformer l’UE ne suffira pas pour concrétiser un plan écologique ambitieux de la part de celle-ci, au vu du rapport de force en place et de l’absence de consensus sur plusieurs plans au sein de l’UE. Les gouvernements de la majorité des pays, ainsi que de puissants intérêts économiques, ne souhaitent aucunement un tel dispositif.

Il est paradoxal que la plupart des mouvements écologistes européens ne prennent pas en compte cet état des rapports de force, et se contentent de psalmodier que la solution réside dans une fédéralisation européenne accrue – comme si les institutions européennes et le cadre européen lui-même ne constituaient pas des obstacles décisifs à la mise en place d’une politique environnementale. 

Un libre-échangisme zélé

Ce n’est pas la politique commerciale, compétence exclusive de l’Union, qui va rattraper les maigres ambitions écologiques de cette dernière. En continuant à ignorer ses émissions sur son territoire calculées en net (émissions importées moins les émissions exportées), elle réaffirme son credo libre-échangiste originel. Rappelons que la mise en place d’une taxe carbone aux frontières évoquée plus haut a échoué du fait de l’opposition des libre-échangistes de la Commission. 

Là encore, l’Union européenne offre une communication enjolivée sur les Chapitres sur le commerce et le développement durable (CDD) inclus depuis 2011 dans les accords de libre-échange (ALE). Ces chapitres engagent l’UE et son partenaire commercial à respecter, entre autres, « les normes et les accords internationaux en matière de travail et d’environnement », à « pratiquer un commerce durable des ressources naturelles, […] lutter contre le commerce illégal des espèces de faune et de flore menacées et en voie d’extinction ».17 Ici encore, ces déclarations d’intention se heurtent à la réalité. Un des membres du groupe consultatif sur la mise en œuvre du CDD dans le cadre de l’accord commercial signé en 2011 entre l’UE et la Corée du Sud – premier accord à inclure un tel chapitre – le reconnaît : « le comportement de l’UE en ce qui concerne le CDD est […] hypocrite ».18 En effet, la chercheuse néerlandaise Demy van ‘t Wout, à partir des accords de libre-échange de l’UE avec la Corée du Sud, le Canada et le Japon, montre qu’en l’absence de mécanismes de sanction en cas de non-respect des différents accords internationaux sur l’environnement, le chapitre apparaît « sans importance pour la Commission », étant simplement inclus « pour lui donner une bonne image à l’échelle mondiale ».19 Bref, ce chapitre ressemble à du greenwashing plus qu’autre chose.

Plus récent encore, l’accord de libre-échange entre l’UE et le Vietnam, entré en vigueur à l’été 2020 montre de nouveau l’hypocrisie de l’UE en matière environnementale. Cet accord de libre-échange s’accompagne d’un mécanisme de protection des investissements, qui accorde des droits aux grandes entreprises sur leurs intérêts commerciaux au Viêt Nam. Les entreprises européennes, en cas d’investissement dans ce pays, pourront poursuivre le gouvernement vietnamien si, par exemple, le pays décide de relever les normes réglementaires en matière de travail ou d’environnement considérées comme néfastes pour les entreprises. C’est ici que réside une contradiction majeure de l’accord UE-Vietnam. Si le Vietnam prend des mesures pour mettre en œuvre les clauses de durabilité qu’il a convenues avec l’UE, il devient vulnérable aux contestations judiciaires des grandes entreprises.20 De tels manques ont continuellement été dénoncés par les eurodéputés, et ce dans la quasi-indifférence de la Commission européenne.

La maigreur des instruments budgétaires apparaît comme un obstacle de taille pour mener une politique écologique ambitieuse. Même la gauche la plus pro-européenne le reconnaît

Ce chapitre communicationnel ne doit pas non plus cacher les effets environnementaux du libre-échange en lui-même. Un tel credo dans la politique commerciale de l’UE implique en effet l’intensification des échanges internationaux et avec lui la croissance des émissions de gaz à effet de serre. Or les émissions liées aux échanges de biens et services représentent un quart des émissions mondiales totales de CO2.21 L’accroissement des échanges qui est l’un des objectifs clairement affichés de l’UE derrière ces accords commerciaux – où l’élimination des barrières douanières offre de nouveaux débouchés pour les industriels allemands en particulier – ne résoudra pas la crise climatique. Bref, une nouvelle absurdité de la politique environnementale de l’UE. Et les appels de certains pour inverser la tendance apparaissent bien risibles : on voit mal comment une organisation affirmant son libre-échangisme zélé depuis 195722 prendrait d’un coup une voie opposée. 

Impasse des instruments

Avec ses Etats-membres, l’UE adopte une même posture qui cache l’absence de moyens opérationnels pour mettre en place les différentes actions écologiques, et surtout la pauvreté des instruments mobilisés sur cet enjeu. La maigreur des instruments budgétaires apparaît comme un obstacle incontournable pour mener une politique écologique ambitieuse. Même la gauche la plus pro-européenne, de Yanis Varoufakis à Aurore Lalucq, le reconnaît.23 Le rejet de la dépense publique poursuit les institutions européennes, et permet de comprendre la place prise par les entreprises dans leur stratégie environnementale. Le budget européen n’a que très peu de fonds. Au total, quand la France – 17,5% du PIB de l’UE – dépense presque 32,5 milliards annuellement, ce qui est déjà considéré comme insuffisant, l’UE prévoit de dépenser 100 milliards sur 10 ans…

Cette méfiance vis-à-vis de la dépense publique reflète alors la logique d’une écologie de marché s’illustrant par la volonté « d’inciter par le prix » , et d’organiser la libre concurrence avec l’espoir affiché que celle-ci entraînera les entreprises à réduire leurs comportements polluants. Et en les mettant en centre du jeu d’une telle façon, l’Union européenne fait pourtant preuve, une nouvelle fois, d’inconséquence. Par exemple, les obligations vertes pourront être vendues à de grands groupes gaziers et pétroliers, qui pourraient utiliser le financement par ces obligations pour des projets éoliens ou solaires, tout en maintenant, voire en augmentant, leurs investissements dans les infrastructures fossiles.24 Comme le chercheur Paul Schreiber le résume, « le cadre européen pour les obligations vertes, tel qu’il est mis en place actuellement, ne se situe pas au niveau de l’entreprise, mais au niveau du pays. Et il délègue le travail de conformité à une partie privée ». Car c’est effectivement une agence de notation privée, Vigeo Eiris, qui vérifiera le respect des normes bien légères par les entreprises usant de ces obligations…

Même constat pour le Fonds de transition juste, créé pour aider les régions qui dépendent davantage que les autres des énergies fossiles – particulièrement en Europe de l’Est – à assurer leur transition énergétique durable, mais risque en fait de subventionner les grandes entreprises existantes qui exploitent les énergies fossiles.25

Enfin, sur la taxonomie verte que prépare la Commission, l’inclusion des investissements dans l’énergie nucléaire, initialement recommandée par les experts chercheurs de la Commission26, soutenue par la France, mais fortement contestée par un groupe autour de l’Allemagne pourrait vraisemblablement se payer de l’inclusion parallèle du gaz (considéré comme « vert » car émettant 2 fois moins de CO2 que le charbon …) après des mois de bataille d’influence entre français et allemands.27

On retrouve une hypocrisie similaire avec le projet de la taxe carbone aux frontières, officiellement dénommé « mécanisme carbone d’ajustement aux frontières ». Celle-ci est destinée à remplacer les quotas gratuits d’émissions carbones pour préserver la compétitivité des industries lourdes et éviter les fuites de carbone que pourrait générer une politique européenne plus ambitieuse. Mais comme l’explique Eline Blot, analyste spécialisée dans le commerce au sein du groupe de réflexion Institute for European Environmental Policy, la proposition de la Commission « semble prolonger, plutôt qu’accélérer, la suppression progressive des quotas gratuits accordés à l’industrie européenne ».28 Ces quotas, très critiqués en dehors de l’UE car considérés comme des aides d’Etat, seront progressivement supprimés entre 2026 et 2035 à raison de -10% par an quand le mécanisme entrera en vigueur en 2024 ou 2025. Autrement dit, ce mécanisme ne servira pas à grand-chose sur le plan environnemental avant 2030.

On voit donc bien que la conception portée par l’UE de l’entreprise et de la libre concurrence comme leviers d’une politique écologique permet d’alléger les contraintes pesant sur les acteurs économiques. C’est le constat des politistes Asya Zhelyazkova et Eva Thomann : « la mise en œuvre reste le talon d’Achille de la politique européenne, contribuant au maintien de résultats environnementaux divers sur le terrain dans les États membres ».29

Par exemple, le fameux scandale du Dieselgate en 2015 montre qu’une directive européenne de 2007 fixant des limites sur les émissions de gaz d’échappement des nouveaux véhicules vendus dans les États membres de l’UE a été ignorée par l’Allemagne – et donc Volkswagen. Dans un autre domaine qu’est celui de la politique de l’eau, un rapport de l’Assemblée nationale publié il y a deux ans pointait les problèmes posés par la politique agricole intensive et celle de la concurrence instaurées par l’UE, entravant une bonne gestion de l’eau et empêchant d’atteindre des objectifs fixés par l’UE elle-même dans une directive-cadre de 2000.30 La politique européenne de l’eau fut pourtant entamée dès les années 1970, avec un même échec du fait d’une part d’un manque d’instruments pour tester les résultats et d’autre part d’un excès de règles contradictoires. On notera enfin que la plupart des moyens budgétaires sur le plan environnemental seront laissés aux Etats-membres.

Un volet social soigneusement ignoré

On aurait tôt fait de passer sous silence les conséquences sociales de ces accords de libre-échange et, plus largement, du modèle ordo-libéral de l’Union européenne, qui confine la portée de ses effets d’annonce écologistes aux classes sociales qui en bénéficient. Rappelons, comme le fait Bernard H. Moss31, que les partis écologistes européens effectuent des scores importants au sein des classes moyennes et supérieures, urbaines et diplômées. Dans le triangle d’incompatibilité entre une politique sociale, une politique écologique et une défense orthodoxe du marché unique, il semblerait que les institutions européennes aient tranché depuis belle lurette… 

Symptôme de cette approche transclassiste de l’écologie, le marché carbone ETS pourrait, avec son extension au transport routier et au résidentiel, toucher autant les consommations vitales qu’élitaires. Une approche contraire à celle de la Convention Citoyenne pour le Climat qui suggérait d’interdire d’abord toutes les émissions ostentatoires comme les vols intérieurs, jets privés et yachts.

On voit là toutes les limites d’une écologie ignorante de la question sociale, et le risque d’un durcissement autoritaire dans la mise en place de sa politique. Car comment croire que les réformes de l’assurance-chômage et des retraites, que doit mettre en place le gouvernement français pour bénéficier du plan de « relance » européen, pourront faciliter l’adhésion populaire à une politique environnementale ?

Ce manque de consensus explique également un problème pointé par des chercheurs dans cette Europe à plusieurs vitesses sur le plan environnemental : un « suivi de l’application par les institutions européennes […] souvent très long ».32 Cette lenteur engendre évidemment des conséquences encore plus graves dans le domaine de l’environnement que d’autres. Par exemple, l’arrêt début septembre de la CJUE a interdit aux entreprises de l’UE de combustibles fossiles d’utiliser un mécanisme inscrit dans le Traité sur la charte de l’énergie (TCE) signé en 1994 leur permettant de réclamer des compensations aux Etats-membres qui décidaient de réduire progressivement l’emploi des énergies fossiles. Il a fallu donc attendre 27 ans pour la mise en place de cette norme élémentaire…

La taxe carbone aux frontières ne rentrera ainsi en vigueur qu’en 2026 et au prix de nombreux renoncements, eux-aussi fruits d’un compromis entre Etats.34

Face à ces multiples obstacles dans la mise en place d’une politique écologique à l’échelle européenne, la gauche pro-européenne, notamment emmenée par les Verts allemands, n’est pas avare en propositions. Elle suggère par exemple la mise en place d’un mécanisme de sanction dans les CDD des accords de libre-échange. Mais une telle proposition passe sous silence plusieurs aspects : parmi eux, l’absence de consensus au sein de l’UE à l’origine de l’absence de ce mécanisme comme le font valoir de nombreux spécialistes du sujet35 mais aussi l’indifférence continue de la Commission à de telles réformes – les « pressions » des parlementaires européens pour la mise en place de ce mécanisme n’ont cessé, en vain, depuis dix ans.

Peut-on sérieusement imaginer l’UE se faire la promotrice de la dépense publique, des monopoles publics, comme le fait la gauche social-démocrate en agitant ses tribunes pour un « Maastricht vert » ?36 Une écologie sans contrepartie sociale serait inconséquente et, là encore, l’UE pose de tels blocages pour une politique de transformation sociale37 qu’envisager un renversement relève de la chimère – alors même que le retour de l’austérité semble bien programmé.38

En rendant compte du rapport de l’UE à l’environnement, on perçoit donc mieux les contradictions fondamentales de celle-ci : conçue à l’origine comme une organisation économique visant à éliminer les barrières douanières, ses dogmes ordo-libéraux – libre-échange, concurrence libre et non faussé, libre circulation des biens et des services, austérité – rendent peu crédibles ses prétendues ambitions écologiques.

La gauche européiste répondra sûrement, qu’à un problème mondial – qu’est le changement climatique – il faut une solution mondiale et privilégier des échelons supérieurs. Il serait fou de nier qu’une politique écologique ambitieuse à l’échelle d’un État-nation comme la France – qui représente 1% des émissions mondiales – puisse, à elle seule, sauver le climat. Mais, au lieu de renoncer à cette ambition au prix de compromis dangereux à l’échelle européenne, elle pourrait au moins accélérer sa transition et montrer la voie à suivre pour les autres pays. Par une étrange ruse de la raison, peut-être la rupture avec l’Union européenne sera-t-elle la voie qui permettra d’entraîner le Vieux continent sur les chemins de la transition…

Notes :

[1] Bernard H. Moss, Monetary Union in Crisis The European Union as a Neo-Liberal Construction, 2005, p. 65.

[2] « Le Conseil, statuant à l’unanimité sur proposition de la Commission, arrête des directives pour le rapprochement des dispositions législatives, réglementaires et administratives des États membres qui ont une incidence directe sur l’établissement ou le fonctionnement du marché commun ».

[3] The Effectiveness of EU Environmental Policy, 2000, page 9

[4] https://op.europa.eu/fr/publication-detail/-/publication/7009e799-035c-4178-99d0-768e83342cc9/language-fr

[5] https://ec.europa.eu/dorie/fileDownload.do?docId=264419&cardId=264419

[6] Environmental Policy in the EU, 2021, page 343

[7] The Effectiveness of EU Environmental Policy, page 65

[8] https://eur-lex.europa.eu/resource.html?uri=cellar:b828d165-1c22-11ea-8c1f-01aa75ed71a1.0022.02/DOC_1&format=PDF

[9] https://www.eea.europa.eu/publications/growth-without-economic-growth

[10] https://lvsl.fr/plan-de-relance-europeen-la-farce-et-les-dindons/

[11] https://www.contexte.com/article/pouvoirs/a-la-commission-methode-style-ursula-von-der-leyen-ne-prend-pas_138144.html

[12] https://www.euractiv.fr/section/plan-te/news/green-package-unleashes-criticism-against-von-der-leyen-inside-the-college

[13] https://courrierdeuropecentrale.fr/la-pologne-mauvaise-eleve-de-la-lutte-contre-le-rechauffement-climatique-en-europe-a-lest-du-nouveau-2/ – https://www.courrierinternational.com/article/ecologie-un-vent-de-lest-contre-le-green-deal-de-la-commission-europeenne

[14] Environmental Policy in the EU, page 236

[15] Environmental Policy in the EU, page 162

[16] https://euobserver.com/climate/152407

[17] https://ec.europa.eu/trade/policy/policy-making/sustainable-development/#_trade-agreements

[18] https://link.springer.com/content/pdf/10.1007%2Fs10308-021-00627-1.pdf (page 15)

[19] https://link.springer.com/content/pdf/10.1007%2Fs10308-021-00627-1.pdf (page 15)

[20] https://left.eu/issues/explainers/the-eu-vietnam-free-trade-agreement-an-explainer/ – https://doi.org/10.3390/su13063153

[21] https://publications.banque-france.fr/les-emissions-de-co2-dans-le-commerce-international

[22] « En établissant une union douanière entre eux, les États membres entendent contribuer, conformément à l’intérêt commun, au développement harmonieux du commerce mondial, à la suppression progressive des restrictions aux échanges internationaux et à la réduction des barrières douanières » (article 110 du traité de Rome).

[23] https://www.mediapart.fr/journal/international/140721/pacte-vert-europeen-des-ambitions-mais-peu-de-contraintes?onglet=full – https://www.theguardian.com/commentisfree/2020/feb/07/eu-green-deal-greenwash-ursula-von-der-leyen-climate

[24] https://euobserver.com/climate/152844

[25] https://euobserver.com/climate/152819

[26] Même si la France, entourée de plusieurs alliés, pourrait finalement renverser la tendance : https://www.euractiv.com/section/energy-environment/news/10-eu-countries-back-nuclear-power-in-eu-green-finance-taxonomy/

[27] https://www.euractiv.com/section/energy-environment/news/germanys-spd-pushes-for-inclusion-of-gas-in-eu-green-finance-taxonomy/

[28] https://euobserver.com/climate/152460

[29] Environmental Policy in the EU, page 236

[30] https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/due/l15b2495_rapport-information.pdf – https://www.vie-publique.fr/en-bref/272579-lassemblee-nationale-evalue-la-politique-europeenne-de-leau

[31] Monetary Union in Crisis The European Union as a Neo-Liberal Construction, page 65

[32] Environmental Policy in the EU, page 236

[33] https://www.mediapart.fr/journal/international/140721/pacte-vert-europeen-des-ambitions-mais-peu-de-contraintes?onglet=full

[34] https://euobserver.com/climate/152460

[35] https://link.springer.com/content/pdf/10.1007%2Fs10308-021-00627-1.pdf

[36] https://www.lejdd.fr/International/UE/tribune-il-faut-passer-a-un-maastricht-vert-3788816

[37] https://www.contretemps.eu/proletaires-europe-durand/

[38] https://euobserver.com/climate/152882

publié le 12 mai 2022

Shireen Abu Akleh, exécution sommaire
d’une journaliste gênante ?

par Rédaction de https://altermidi.org

Shireen Abu Akleh a reçu une balle derrière l’oreille, à l’un des rares endroits qui n’étaient couverts ni par son casque ni par son gilet par balles sur lesquels étaient clairement écrits PRESS. Fauchée par une balle dans la tête, juste dans un défaut de ses protections, la reporter Shireen Abu Akleh, de nationalité palestinienne et américaine, a été abattue mercredi 11 mai, alors qu’elle portait un gilet pare-balles et un casque avec les lettres «PRESS» parfaitement visibles et lisibles.

Au moment des faits, un nombre important de soldats de l’armée israélienne avaient pris d’assaut la ville de Jénine et bouclé une maison pour arrêter un jeune Palestinien. Des confrontations avec des dizaines de jeunes palestiniens s’en sont suivies. Ces violences s’inscrivent dans une escalade marquée, ces dernières semaines, par l’attaque de la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem par la police militaire israélienne, causant de nombreux.se.s blessé.e.s, dont plusieurs gravement.

Le décès de la journaliste intervient près d’un an jour pour jour après la destruction de la tour Jalaa, où étaient situés les bureaux de la chaîne qatarie dans la bande de Gaza, lors d’une frappe aérienne israélienne.

L’armée Israélienne sème le doute

L’armée israélienne a affirmé, dans un communiqué, avoir mené au cours des dernières heures des opérations dans le camp palestinien de Jénine et d’autres secteurs de Cisjordanie afin « d’appréhender des personnes soupçonnées de terrorisme ». « Durant ces activités de contre-terrorisme dans le camp palestinien de Jénine, des dizaines d’hommes armés palestiniens ont ouvert le feu et lancé des objets explosifs en direction des forces israéliennes, menaçant leur vie. Les soldats ont répliqué. Des personnes ont été atteintes », a fait savoir l’armée israélienne, qui assure qu’elle « mène une enquête sur ces événements ».

« Il semble probable que des Palestiniens armés soient responsables de la mort malheureuse de la journaliste », avait déclaré dans la matinée de mercredi le premier ministre israélien, Naftali Bennett. Le ministère de la Défense de l’État hébreu, lui, a fait savoir qu’« il n’y avait eu aucun tir [de l’armée] en direction de la journaliste ». Mais en soirée, le ministre de la Défense, Benny Gantz, a cependant rapporté à la presse étrangère que l’armée « n’était pas certaine de la manière dont elle a été tuée ». « C’est peut-être un Palestinien qui a tiré sur elle (…) le tir est peut-être aussi venu de notre côté, nous enquêtons », a-t-il déclaré.

Version officielle contredite

Pour les témoins sur place, le ministère de la Santé palestinien et le média pour lequel elle travaillait, il ne fait aucun doute que l’armée israélienne a tué la journaliste.

Sara Grira, journaliste pour le média Orient XXI s’insurge contre cette version « officielle » reprise dans certains médias : « Non, la journaliste n’a pas été “prise au milieu d’échanges de tirs entre l’armée israélienne et des hommes armés”. Toute la séquence a été filmée par la chaîne. La journaliste Shireen Abu Aqleh a reçu une balle derrière l’oreille, à l’un des rares endroits qui n’étaient couverts ni par son casque ni par son gilet pare-balles sur lesquels étaient clairement écrits PRESS. Elle était avec quatre autres journalistes sur le terrain quand elle a reçu une balle de sniper. Et les soldats ont continué à tirer quand elle est tombée à terre et que ses confrères tentaient de la secourir… »

« “Nous étions en chemin pour couvrir l’opération de l’armée israélienne (à Jénine) lorsqu’ils ont ouvert le feu sur nous. Une balle m’a atteint. La seconde a touché Shireen”, a dit à sa sortie de l’hôpital Ali al-Samoudi qui accompagnait la correspondante d’Al Jazeera tuée hier matin », rapporte Georges Malbrunot, grand reporter pour Le Figaro.

Shireen Abu Akleh couvrait depuis 20 ans le conflit en Palestine, sur le terrain, au cœur des événements. Elle rapportait les exactions, les tirs, les arrestations, et était l’une des reporters les plus connues de la chaîne Al Jazeera. « J’ai vu son visage pendant des années à la télé quand je vivais au Proche-Orient. Les jeunes femmes journalistes de la région la prenaient comme modèle. Elle a été tuée à Jenine hier matin d’une balle dans le visage, en gilet pare-balle siglé Presse », s’indigne Claude Guibal, grand reporter à Radio-France.

La presse prise pour cible

Les journalistes palestinien.ne.s (et parfois internationaux) sont soumis quotidiennement à des restrictions de déplacement et à des interdictions d’accès, à des confiscations ou destructions de leur matériel, à des arrestations. Selon un décompte de Reporters Sans Frontières, en quatre ans, au moins 144 journalistes palestiniens ont été victimes de violations de la part des forces de l’ordre israéliennes dans la bande de Gaza, à Jérusalem-Est et en Cisjordanie : tirs de gaz lacrymogènes, balles en caoutchouc, coups de matraques, grenades assourdissantes, tirs à balles réelles…

Au total, 50 journalistes palestinien.ne.s sont mort.e.s depuis 2000 à cause de l’occupation israélienne. Il y a aussi des dizaines de journalistes palestinien.ne.s détenu.e.s derrière les barreaux de l’occupation, dont Bushra al-Tawil, emprisonnée sans inculpation ni procès, en détention administrative.

« Les démocraties occidentales s’insurgent régulièrement, à juste titre, contre les atteintes à la “liberté de la presse” commises par divers régimes. Seront-elles aussi fermes contre l’État colonial d’Israël ? Shireen Abu Akleh sera-t-elle morte en vain ? », interroge l’Association France Palestine Solidarité (AFPS) qui exhorte la France et l’Union européenne de mettre fin à l’impunité dont bénéficie Israël en prenant des sanctions immédiates. « Les crimes de guerres doivent être sanctionnés de la même manière où qu’ils soient perpétrés. »

 La France a « exigé » mercredi une enquête « transparente » sur la mort « profondément choquante » de la journaliste, afin de « faire toute la lumière sur les circonstances de ce drame ». Les États-Unis veulent également qu’une investigation soit menée de manière « transparente », tout comme l’Union européenne, qui a exigé une « enquête indépendante ».

Le Haut-Commissariat des Nations unies (ONU) aux droits de l’homme s’est pour sa part dit « consterné » par la mort de la journaliste. « Nos services sont sur le terrain pour vérifier les faits », a fait savoir l’institution, exigeant que « l’impunité cesse » et réclamant une enquête « indépendante et transparente sur son meurtre ».

 publié le 12 mai 2022

Face à des Caf devenues
des monstres numériques sans humanité,
un collectif s’organise

par Rachel Knaebel sur https://basta.media

Les personnes aux minimas sociaux témoignent de dysfonctionnements multiples dans les Caf, qui ont des conséquences dramatiques. Dans le même temps, les allocataires sont de plus en plus contrôlés. Un groupe d’associations veut que ça change.

L’administration accuse les allocataires de fraude, mais c’est souvent aussi elle qui se trompe. « Catherine, 40 ans, handicapée, a une valve au cœur et vit avec l’allocation adulte handicapée (AAH). Elle a subi cinq contrôles de la Caf en 15 mois et demi. Elle découvre que ses droits sont suspendus sans aucune information préalable, ni information sur le motif de cette suspension.

Chaque contrôle dure environ trois mois. Il faut trois mois supplémentaires pour rétablir les droits et verser un rappel, car la Caf est mal organisée et ne répond pas aux appels. Pendant toute cette durée elle ne perçoit aucune allocation et n’a aucune ressource. Elle doit se débrouiller en empruntant aux voisins et allant au Resto du cœur mais risque l’expulsion de son logement ».

Mme X comprend que la Caf ne la reconnaît plus

Quand on est allocataires du RSA ou de l’AAH, on peut aussi se retrouver sans aucune ressource parce que la Caf ne reconnaît plus votre nom. « Mme X bénéficie de l’AAH et des aides au logement, à deux ans de la retraite. En janvier 2019, le versement de toutes les aides de Mme X est suspendu sans explications. Grâce au travailleur social qui l’accompagne, Mme X comprend que la Caf ne la reconnaît plus.

En effet, ayant divorcé, elle a repris son nom de jeune fille et la Caf pense verser l’AAH une mauvaise personne. Mme X a déjà fourni le document à sa Caf, mais celle-ci l’a égaré. Mme X envoie à nouveau le document. Ces démarches n’ont aucun effet sur les délais d’instruction et il leur est impossible d’obtenir un versement des aides, ne serait-ce que partiel. Mme X se retrouve sans ressources, contrainte à vivre de la mendicité autour de la Maison relais où elle est hébergée.

Ce n’est que 12 mois après l’arrêt des versements que sa Caf valide finalement le document fourni par Mme X et procède à un rappel de tous ses droits. » Ce sont deux témoignages parmi les dizaines de ceux recueillis en quelques mois par le collectif citoyen « Changer de cap », qui se bat pour un service public plus humain et qui dénonce la numérisation à marche forcée des caisses d’allocations familiales (Caf).

Les travailleurs pauvres sont sur-contrôlés

Alerté par ses membres sur les pratiques des Caf, Changer de Cap a lancé depuis le début de l’année un vaste travail d’enquête. Le collectif a fait le constat d’un « accroissement exponentiel des contrôles » sur les allocataires, avec 32 millions de contrôles automatisés en 2020, « rendus possibles par la puissance du numérique ».

« Cela devient insupportable pour un tas de gens, résume Valérie, active dans le groupe numérique de Changer de cap. Nous connaissions déjà tous les difficultés liées à la dématérialisation pour les gens qui n’arrivent pas forcément se servir de l’informatique. » Mais au fil du flux de témoignages qui lui sont arrivés, Changer de cap a constaté que les dysfonctionnements vont bien au-delà.

Par exemple, des contrôles sont déclenchés dès qu’il y a variation des ressources des allocataires, « même pour 50 à 100 euros », que la variation soit à la hausse ou à la baisse. « Cela engendre un sur-ciblage sur les travailleurs pauvres, qui ont des revenus faibles, mais surtout des revenus variables : intérimaires, CDD de remplacement, etc, pointe le dossier. Cela est très fréquent par exemple dans les secteurs de la propreté, de la manutention, de la logistique. »

Les erreurs dues au numérique assimilées à de la fraude

Il est normal que ces variations soient prises en compte, concède le collectif. Le problème est que les trois quarts des contrôles entraînent la suspension des prestations, a-t-il calculé. Et cela peut durer des mois. « Ces contrôles durent rarement moins de trois mois, et comme la Caf dysfonctionne, il faut à nouveau trois à cinq mois supplémentaires pour rétablir les droits et verser un rappel. Mais il peut arriver que le rétablissement des allocataires dans leurs droits prennent encore plus de temps. »

En plus, la Caf peut suspendre l’intégralité de la prestation pendant la durée du contrôle, sans rien laisser aux allocataires. « Cela plonge ces personnes dans des situations de précarité grave et permanente. »

Ensuite, il y a les accusations de fraudes, devenues de plus en plus systématiques. Juridiquement, une « fraude » doit être intentionnelle. Mais Changer de cap a constaté que les Caf assimilent à de la fraude les erreurs dues aux difficultés des allocataires face au numérique, et même les erreurs qui viennent des Caf elles-mêmes. Autre problème, « pour les Caf, la collocation c’est forcément du concubinage, alors qu’il y a de plus en plus de gens qui vivent en collocation », pointe Valérie. Or, en cas de concubinage, les revenus de la personne avec qui l’on vit sont pris en compte pour calculer les droits. Et ne pas les déclarer est considéré comme une fraude.

Absence totale d’interlocuteur

La communication des Caf est aussi pointée du doigt. Les notifications envoyées aux allocataires en cas de suspension de leur prestation ne précisent « ni les modalités de calcul de l’indu, ni les délais de réponse, ni les voies de recours ». Pire, « le plus souvent, le contrôle et la décision sont découverts de manière fortuite : la personne découvre le non-versement des allocations sur son compte, sans aucune notification. Il n’y a aucune information, ni par écrit (le papier est devenu une denrée rare), ni par mail, ni par courrier déposé sur les espaces en ligne (auxquels les gens avec lesquels on travaille, de fait, n’ont pas accès), ni même par SMS. »

Quand les allocataires cherchent à comprendre ce qui leur arrive, elles et ils font face à une « absence totale d’interlocuteur », écrit Changer de cap : Il y a « au mieux, une plate-forme téléphonique très difficile à joindre. Quand on y parvient, les personnes ont des informations très limitées et n’ont aucun moyen d’action. Il est possible d’obtenir un rendez-vous physique dans une CAF, mais il faut plusieurs semaines, voire un à deux mois, et les interlocuteurs rencontrés ne sont pas en mesure de débloquer la situation, même si la personne arrive avec toutes les pièces justificatives, et ils ont des moyens extrêmement limités. »

Les prestations sociales sont considérées « comme des coûts et les allocataires comme des risques »

Pour Changer de cap, une grande partie des problèmes des Caf réside dans les conventions d’objectifs et de gestion que la Caisse nationale d’allocation familiale (Cnaf, le siège national des Caf) signe avec l’État tous les cinq ans. Ces conventions « imposent une gestion financière centrée sur la réduction des moyens, présentée comme un objectif central, accuse le collectif. L’assimilation des Caf à des entreprises conduit à considérer les prestations sociales comme des coûts et les allocataires comme des risques. »

La dernière convention, qui court de 2018 à 2022, prévoit par exemple la suppression de plus de 2000 emplois dans les Caf sur cinq ans. Elle a aussi établi des objectifs en hausse de « montant des préjudices frauduleux et fautifs constatés ou subis ». Les Caf sont incitées à trouver toujours plus de fraudes. La convention veut aussi « renforcer ses contrôles pour mieux lutter contre les fraudes organisées, notamment au moyen de ciblages assis sur les technologies du big data (base de données partagée) ».

Changer de cap a plutôt perçu que « que l’automatisation entraîne une augmentation des erreurs et des injustices, en l’absence de dialogue physique permettant de prendre en compte la diversité des situations. » « Les algorithmes sont complètement opaques », dénonce Valérie Prat.

« Il est indispensable de remettre l’humain au cœur des Caf »

Le groupe numérique de l’initiative veut pousser les allocataires à demander aux Caf quelles sont leurs données personnelles utilisés pour ce traitement automatisé, pour ce "big data" censé aider à lutter contre la fraude. « C’est sûr qu’une personne qui a un problème avec la Caf, ce n’est pas la première chose à laquelle elle pense, ajoute Valérie. Les gens ont pourtant le droit de demander aux Caf sur quelle base est calculé leur “score de risque”. On va prépare un lettre type à envoyer pour le faire. »

Le score de risque des allocataires, est le résultat d’un calcul réalisé à partir de « croisement de plusieurs centaines de données statistiques,expliquait la Caf il y a quelques années. Ce traitement informatique permet de calculer la probabilité qu’une erreur se produise, en donnant un score de risque prédictif. » Cette pratique vise pour les Caf à « repérer plus précisément les dossiers à risques ». Les personnes aux revenus irréguliers, dont les travailleurs précaires, ont des chances d’avoir des scores de risque plus élevés, et donc de subir plus de contrôles.

Changer de cap a aussi établi une liste de revendications aux Caf. Avant tout, « Il est indispensable de remettre l’humain au cœur des Caf », demande le collectif, « au double sens d’interventions humaines et d’un traitement équitable ». Plus concrètement, il demande la publication par la Cnaf de toutes les circulaires et instructions relatives au calcul des aides, au profilage de la population et aux contrôles, des algorithmes.

Une convention citoyenne sur les limites de la numérisation

Le collectif revendique également (entres autres) la fin de l’assimilation de l’erreur à la fraude, de l’assimilation de la cohabitation à du concubinage ; la fin des contrôles ciblés en fonction de scores de risque pour les remplacer par des contrôles aléatoires. Il faut aussi pour Changer de cap « l’interdiction des décisions automatiques, notamment des suspension de prestations, établies à partir de simples rapprochements de données » ; « l’interdiction des suspensions préventives d’allocations et des retenues sauvages ».

Les associations misent une sur une refonte de la prochaine convention d’objectifs et de gestion, qui démarrera en 2023, pour embaucher et former massivement des agents de la CAF et « revenir aux missions fondatrices de la sécurité sociale et des services publics, dans une logique de confiance et de solidarité ». Et pourquoi pas mettre en place « une convention citoyenne sur les limites de la numérisation et la nécessité des relations humaines » ?

Aujourd’hui, bénévoles et allocataires confrontés aux dysfonctionnements font plutôt face à un déni de la Cnaf, qui argue qu’il ne s’agirait que d’erreurs ponctuelles. Alors, Changer de cap prévoit d’engager des actions en justice contre la Caisse nationale d’allocations familiales, « soit sur des cas individuels, pour faire jurisprudence, explique Didier Minot, l’un des initiateurs du collectif. Mais ils faut que les allocataires soient bien accrochés, car beaucoup de Caf multiplient les manœuvres de procédures. »

Une autre possibilité est d’attaquer les directives des Cnaf elles-mêmes, comme celle qui prévoit la suspension des prestations en cas de contrôle sans attendre le résultat du contrôle. « Le problème, c’est qu’on a pas connaissance de toutes les circulaires internes de la Cnaf », pointe Didier Minot. La Cnaf ne s’impose pas à elle-même la transparence totale qu’elle exige des allocataires.


 


 

 

« Je n’ai jamais vu une aberration pareille » :
le chaos de la dématérialisation des Caf raconté de l’intérieur

par Rachel Knaebel sur https://basta.media

Entre les bugs des logiciels, les réformes incessantes, et l’obligation de passer le moins de temps possible avec les allocataires, la dématérialisation et la réduction des coûts pèsent aussi sur les travailleuses et travailleurs des Caf.

Les allocataires des Caf doivent s’y contraindre depuis des années : les démarches se font, presque exclusivement, en ligne. Cette numérisation à marche forcée pèse aussi sur les agentes des Caf, techniciennes conseil et travailleuses sociales.

« La numérisation s’est faite progressivement, mais cela s’est accéléré dans les années 2010. C’est aussi à ce moment-là que s’est accéléré le turnover des CDD, des personnes formées en trois semaines qui ne peuvent pas répondre dans le détail aux demandes, raconte Lise Charlebois, travailleuse sociale à la Caf du Doubs et déléguée syndicale Sud. L’objectif de l’État, c’est que les allocataires gèrent seuls leur dossier complètement en numérique. Mais ce n’est pas possible. »

Les démarches en ligne, « c’est compliqué pour beaucoup d’usagers, constate aussi Marie-Odile Chauvin, travailleuse sociale et délégué Sud dans l’Indre. Nous sommes dans un département rural. Ceux qui habitent dans des zones blanches non desservies par internet ne peuvent rien faire en ligne. Et s’ils font une erreur de saisie, ils peuvent se retrouver à devoir rembourser des indus. Beaucoup de personnes ne veulent donc plus faire les saisie seules, car elles ont peur d’être accusées de fraude si elles se trompent. Et quand elles essaient de joindre la Caf, elles n’y arrivent pas toujours. J’ai encore parlé à quelqu’un ce matin qui m’a dit qu’il a essayé d’appelé la Caf pendant deux heures et qu’il n’a jamais eu personne. Alors, les gens abandonnent au bout d’un moment. »

« La dématérialisation a généré plus de contrôles »

Lise Charlebois a commencé à travailler à la Caf en 1995. À cette époque, « on pratiquait le calcul manuel », se souvient-elle. Aujourd’hui, « toutes les allocations sont calculées par les logiciels. Mais quand il y a un bug, on doit de nouveau rentrer tous les éléments à la main pendant des heures, et parfois au moment d’enregistrer, tout est effacé. »

« Les informations que les allocataires doivent saisir sont complexes. Pour une déclaration de ressources pour le RSA ou la prime d'activité, il faut déclarer le net à payer. Pour l'AAH c'est le net imposable »

« Le calcul informatique permet un gain de temps, mais quelquefois, le calcul se fait à tort et doit être repris manuellement, signale aussi Rachel Muller-Lerognon, gestionnaire conseil à la Caf du Doubs et déléguée syndicale Force ouvrière. Cela prend du temps et nécessite parfois l’aide d’un référent technique. La dématérialisation a aussi généré plus de contrôles et plus de prestations à régulariser, car les informations que les allocataires doivent saisir sont complexes et ne sont pas les mêmes pour toutes les prestations. Par exemple, pour une déclaration trimestrielle de ressources pour les allocataires du RSA ou de la prime d’activité, il faut déclarer le net à payer. Mais pour une déclaration trimestrielle concernant l’allocation adulte handicapé (AAH) c’est le net imposable… » Une erreur est donc vite arrivée.

Début 2021, la réforme des aides au logement (APL) décidée par le gouvernement a mis sens dessus dessous nombre de Caf, nous disent aussi les trois femmes. « Suite à la réforme de l’aide au logement, notre système informatique à montré ses failles, indique Rachel Muller-Lerognon. Il n’était pas possible de passer certains dossiers, et ce pendant des mois. Encore à ce jour, les problèmes sont moindres mais subsistent... »

La réforme des APL, « ça bugue toujours »

« La réforme des aides au logement, je n’ai jamais vu une aberration pareille, renchérit Marie-Odile Chauvin, de l’Indre. Elle a été mise en place en janvier 2021 et ça bugue toujours. La réforme a changé les modes de calcul de l’aide et les plafonds de ressources ont bougé aussi. Mais le logiciel n’était pas en capacité d’absorber ce changement. Depuis plus d’un an, les conditions de travail des salariés de la Caf en sont devenues affreuses. Les techniciens conseil peuvent se retrouver à refaire le dossier deux ou trois fois et ça ne fonctionne toujours pas. Ça renvoie aux techniciens l’image qu’ils font mal leur travail alors que le problème, c’est qu’ils n’ont pas les outils pour le faire. »

Même les travailleuses sociales, dont le métier est d’accompagner directement les allocataires, parfois chez eux, se retrouvent contraintes de les renvoyer « vers Caf.fr », déplore Marie-Odile Chauvin. « Parce que c’est ce qu’on nous dit de faire. De toute manière, les dossiers sont traités plus rapidement si les gens passent par le site caf.fr, car les courriers papier partent loin et le temps qu’ils soient scannés dans les dossiers, ça demande dix jours. Mais nous, les travailleurs sociaux, pouvons tout de même encore voir les personnes, et nous scannons ensuite leurs documents pour les intégrer à leur dossier numérique. »

Parfois, même après ses longues années d’expérience, Marie-Odile ne comprend pas les notifications que reçoivent les allocataires qu’elle suit. « Je demande aux techniciens conseil de me les expliquer. Certaines ne veulent rien dire. Des gens peuvent recevoir des notifications comme quoi ils doivent rembourser une somme d’APL, ils ne savent pas pourquoi. Alors, on leur dit de faire une requête à la commission de recours amiable pour demander une remise totale ou partielle de la dette », explique-t-elle.

Cette commission est submergée, elle prend du retard à traiter les dossier. Et les allocataires en font les frais. « Normalement quand vous faites une demande de recours amiable, votre retenue est suspendue, mais en ce moment, elles continuent à être prélevées sur les prestations des personnes à cause du retard au niveau de la commission. »

« On constate également de plus en plus d'incivilités et d'agressivité dues aux changements de législations incompréhensibles par les allocataires »

« Les législations sur les prestations sont de plus en plus complexes et les prestations plus nombreuses, ajoute Rachel Muller-Lerognogn. Il faut sans cesse rechercher la bonne législation, aller chercher certaines informations sur les "portails" de nos partenaires, CPAM, Pôle emploi... Le fait de chercher sans arrêt des informations prend du temps alors qu’on subit aussi une pression de “production”. Il est difficile de faire vite et bien. »

Comme pour les autres administrations publiques, l’État demande aux Caf de réduire les coûts, en particulier de personnel. « Depuis 1995, nous sommes liés à l’État par une convention d’objectifs et de gestion, renouvelée tous les cinq ans, par lesquelles le gouvernement nous impose des façons de travailler », rappelle Lise Charlebois. La dernière convention, qui court de 2018 jusqu’à la fin de cette année, prévoie la suppression de 2100 emplois dans les Caf sur la période. « Les Caf sont priées de réduire leurs effectifs, et cela impacte tous les services, logistique, social, prestation, informatique... mais il n’y a pas moins de travail. », ajoute Rachel Muller-Lerognon.

« Deux minutes pour répondre à quelqu’un au téléphone »

Conséquence : les agents ont toujours moins de temps à consacrer aux allocataires. « Aujourd’hui, nous avons seulement deux minutes pour répondre à quelqu’un au téléphone, dix minutes en rendez-vous physique, explique Lise Charlebois. La dernière convention de gestion imposent aussi aux Caf des objectifs de constat des fraude, et veut augmenter le taux de réclamations traitées dans un délai de dix jours, de 60 % à 80 %. « Chaque contrôleur a aussi des chiffres à atteindre. En même temps, pour faire ces chiffres, il faudrait plus de salariés », pointe la déléguée syndicale du Doubs. « Les techniciens conseil sont aussi surveillés, ajoute Marie-Odile Chauvin. Tous leurs chiffres sont analysés et on les leur met devant le nez au moment des entretiens d’évaluation. »

Le manque de temps et la demande adressée aux allocataires de tout faire en ligne ne facilite pas le contact avec les usagers. « Les relations en accueil sont parfois tendues car il y a de longs délais de traitement, environ deux mois. Les allocataires attendent leurs prestations qui ne sont pas versées, observe Rachel Muller-Lerognon. On constate également de plus en plus d’incivilités et d’agressivité dues aux changements de législations incompréhensibles par les allocataires. »

Face au déni des directions des Caf, des allocataires confrontés à ces dysfonctionnements commencent aussi à s’organiser en collectif. « La dématérialisation ne doit pas signifier la disparition du téléphone et de l’accueil dans les services publics. Le problème est là : les réclamants ne peuvent plus aller voir quelqu’un », rappelait également à basta) la Défenseure des droits, Claire Hédon, très consciente du problème.

Dans ces conditions difficiles, les délégués syndicaux qui partent bientôt en retraite peinent à trouver la relève dans les Caf. « Pour beaucoup, le collectif, c’est derrière, regrette la déléguée Sud de l’Indre Marie-Odile Chauvin. Les gens n’ont pas envie d’investir du temps au niveau du travail. »

publié le 11 mai 2022

Suicides chez France Télécom :
comment les syndicats ont obtenu la tenue du procès

sur https://rapportsdeforce.fr

En 2019, plusieurs dirigeants de France Télécom ont été condamnés pour harcèlement moral institutionnel. Le procès n’aurait jamais eu lieu sans action syndicale. À l’occasion de l’ouverture du procès en appel le 11 mai, retour, avec plusieurs protagonistes de l’époque, sur la mobilisation et la stratégie adoptées.

 « On s’est dit qu’on ne pouvait pas laisser faire sans réagir », se remémore simplement Patrick Ackermann, ancien délégué syndical central Sud PTT chez France Télécom. Des représentants du personnel de l’entreprise publique en pleine mutation avaient déjà interpellé la direction sur la souffrance au travail. Et sur les premiers suicides au début des années 2000. En vain.

En 2007, deux ans après son arrivée à la tête de l’entreprise, Didier Lombard lance le plan Next. L’objectif : supprimer en trois ans 22 000 postes, soit un travailleur sur cinq, sans licenciement. La solution retenue : un management aux forceps ordonné par la hiérarchie. « En 2007, je ferai les départs d’une façon ou d’une autre, par la fenêtre ou par la porte », avait lâché Didier Lombard en octobre 2006 devant des cadres supérieurs et dirigeants de France Télécom. La souffrance au travail se répand et, au cours des années 2008 et 2009, 35 salariés se suicident.

Alors, en 2008, la mobilisation syndicale prend un autre tournant. Elle débouchera onze ans plus tard sur un procès. Les cas de 39 salariés (19 se sont suicidés, 12 ont tenté de le faire, et huit ont subi un épisode de dépression ou un arrêt de travail) y seront examinés, l’entreprise et plusieurs de ses anciens dirigeants condamnés pour harcèlement moral institutionnel. Comment ce tour de force a-t-il pu avoir lieu ?

« En panne de stratégie »

Dans ce contexte si particulier de réorganisation, « les mouvements syndicaux commençaient à être en difficulté, avec le départ de militants et les collectifs de travail bouleversés », raconte Patrick Ackermann. Il poursuit : « Les syndicats étaient en panne de stratégie et en panne de grévistes, avec des taux de mobilisation descendus à 50 % en 2007 ». Une analyse contestée par Rachel Beauséjour, déléguée syndicale centrale adjointe CGT : « Nous appelions à des débrayages et les gens sortaient. Il y avait bien des rassemblements en bas des services ! », assure-t-elle.

Pour autant, les suicides s’accumulent. Et à l’époque, alors que France Télécom se mue en entreprise privée, devenant ultérieurement Orange, les nouvelles instances représentatives du personnel (IRP) ont du mal à fonctionner. En résumé, « le droit des fonctionnaires avait disparu et le droit privé avait du mal à se mettre en place », explique Patrick Ackermann. Ce que confirme Sébastien Crozier, à l’époque élu CFE-CGC du comité central : « d’une part, les instances étaient très jeunes et non maîtrisées et d’autre part elles n’avaient pas de majorité ». Certains syndicats, historiquement plus présents dans la fonction publique, découvraient à peine les rouages des CHSCT du secteur privé (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail, supprimé depuis 2017 par les ordonnances dites Macron).

 Divisions syndicales à France Télécom

En 2007, les syndicats Sud PTT et CFE-CGC, dont l’alliance peut surprendre, lancent ensemble l’observatoire du stress et des mobilités forcées. « La création de cet outil commun résulte de l’impossibilité que nous avions à nous coordonner dans les instances », justifie Sébastien Crozier. Il explique : « Il était la résultante de deux courants de gens qui faisaient le même diagnostic. Cela ne signifie pas que la façon dont on voulait résoudre les problèmes était identique. Mais il y avait bien une analyse partagée de la situation et des conséquences que l’organisation déployée avait ».

Aujourd’hui, Sud PTT et la CFE-CGC se disputent la paternité de l’observatoire. En tout cas, « cette alliance a bien fonctionné », commente Patrick Ackermann. Selon Sébastien Crozier, « c’était une richesse d’avoir des points de vue différents ». Sud PTT se fait écho des expériences concrètes des agents, notamment techniciens, et la CFE-CGC, comme elle représente l’encadrement, collecte des informations lors des réunions de managers notamment.

Mais tout n’est pas rose. « Il y avait des divisions syndicales, cela ne simplifiait pas les choses », raconte Patrick Ackermann. De fait, les autres organisations, pourtant invitées, ne souhaitent pas participer à l’observatoire du stress et des mobilités forcées. Pourquoi ? « La CFDT misait sur les CHSCT et la CGT sur la grève », raconte Patrick Ackermann. « FO et la CFDT étaient dans une forme de déni de la situation. La CGT avait des relations épouvantables avec Sud », croit résumer Sébastien Crozier. « Nous n’étions pas pour. Pour nous, le stress ne s’observe pas, mais se combat », justifie Rachel Beauséjour de la CGT, qui assure pour autant que « toutes les ficelles ont pu être tirées. Nous avons, nous, ressorti les cahiers revendicatifs, exigé des négociations et imposé des ordres du jour à la direction ».

 L’Observatoire chez France Télécom

En tout cas, l’observatoire permet de comptabiliser les morts. Au total, 60 personnes se sont suicidées entre 2006 et 2009, dont 35 entre 2008 et 2009. Fort de cette vigie, les élus demandent une expertise CHSCT à chaque suicide. Mais « 30 % des demandes d’expertise ont été contestées par la direction au Tribunal de Grande Instance et déboutées, dont un cas de risque grave avec suicide », observera le cabinet Technologia, cabinet mandaté par les organisations syndicales et la direction en 2009. Lors du procès, des mails prouveront la politique délibérée de l’entreprise pour enrayer les demandes d’expertise. Si Patrick Ackermann parle d’entrave aux IRP, ce sujet n’a pas été retenu par la justice.

Face à l’hécatombe qui se poursuit, l’idée d’une plainte au pénal germe dans la tête des élus de Sud PTT. « Mais tous les avocats consultés nous l’ont déconseillé. Ils nous expliquaient que ce serait impossible de faire reconnaître la responsabilité patronale d’un mort vu le nombre de niveaux hiérarchiques au-dessus ». Puis ils rencontrent Sylvie Catala, inspectrice du travail, destinataire de plus en plus de saisines de différents syndicats. L’agent transmet un procès-verbal au procureur de la République dénonçant des faits de harcèlement moral, mise en danger de la vie d’autrui et entraves aux IRP. « Elle nous dit : ” Si vous voulez que mon PV ne soit pas classé sans suite, il faut qu’un syndicat porte plainte », rapporte Patrick Ackermann. Le syndicaliste aujourd’hui à la retraite synthétise : « Nous n’avons pas choisi le terrain juridique, nous y avons été contraints ” ».

D’ailleurs, cette stratégie ne fait pas l’unanimité au sein de son syndicat. « Un grand nombre disait : ” on se bat contre un patron, mais on ne porte pas plainte contre lui “. Certains étaient contre la juridicisation à cause du temps très long que cela impliquait. Mais on se disait qu’il fallait au moins faire cela pour mettre la pression sur l’entreprise et en mémoire des victimes ». Finalement, Sud PTT se lance dans cette bataille fin 2009, suivi par les autres syndicats ensuite. Le procès aura bien lieu. En 2019.

 Temps long

Patrick Ackermann tente l’autocritique : « Rétrospectivement, je dirais que nous avons eu tort de ne pas envisager cet angle d’attaque plus tôt. Cela aurait peut-être économisé des vies. Mais ce n’était pas notre ADN. Peu de syndicats l’ont. En partie parce que le temps judiciaire est long et que les équipes syndicales ont le temps de changer ».

Et effectivement. Dix ans de procédures. De secret de l’instruction. De « syndicats spectateurs », d’après les mots de Patrick Ackermann. De plus, « la gestion de l’attente des parties civiles, qui trouvaient le temps long et venaient nous voir pour cela, était du temps et de l’énergie consommés non utilisables pour gérer les situations d’urgence », analyse Sébastien Crozier. Pourtant, « nous les avons quand même gérées », fait remarquer le syndicaliste de la CFE-CGC.

 Mythe de Sisyphe

« La santé au travail est un sujet exigeant pour les militants. En matière d’emploi ou de salaire, les mobilisations sont sur un temps court. Les questions de conditions de travail demandent un engagement sur la durée et nécessitent d’être imaginatif », analyse Éric Beynel, qui donne l’exemple de l’observatoire du stress et des mobilités forcées chez France Télécom. Mais aussi la collaboration avec des collectifs de riverains dans le combat des salariés de Triskalia, exposés aux pesticides par leur employeur, une coopérative des Côtes-d’Armor.

Quelle leçon, celui qui animait la commission conditions de travail de Solidaires à l’époque de la crise, tire-t-il de la mobilisation chez France Télécom ? « Il y a toujours cette opposition entre les questions d’emploi et de salaires et les questions de santé au travail », observe-t-il. Il poursuit : « Faire émerger le sujet pour qu’il soit pris en compte au même niveau que les autres est difficile. Il suffit qu’il y ait une crise financière et des suppressions d’emplois pour que ces questions soient reléguées au second plan ». Par conséquent, pour un syndicaliste, « c’est un peu le mythe de Sisyphe. Il faut régulièrement remonter la pierre ». D’après lui, agir en intersyndicale est particulièrement difficile sur ce sujet ; certains syndicats acceptant les compromis salariaux proposés par les directions.

Aussi, sur ces sujets, les salariés sont moins reconnaissants de l’activité syndicale. La mobilisation autour des suicides chez France Télécom témoigne, selon lui, de l’importance de s’associer à d’autres acteurs pour traiter des questions de santé au travail (experts, sociologues, médecins du travail…). Solidaires a appris de son expérience avec l’affaire France Télécom, ou encore Renault et a depuis mis sur pied des outils pour ses équipes syndicales. Eric Beynel résume : « Le travail sur ces questions existait dans certaines organisations de Solidaires, mais était clairsemé. Ces affaires ont permis de donner une impulsion ».

publié le 11 mai 202

Rémunérations des PDG,
dividendes pour les actionnaires :
le CAC 40 bat encore des records

par Mélissandre Pichon et Olivier Petitjean sur https://basta.media/

Après plus de deux ans de pandémie et plus de deux mois de guerre en Ukraine, les grandes entreprises françaises transfèrent plus de 80 milliards d’euros à leurs actionnaires. Soit une hausse de 57 % par rapport à l’année dernière.

Fi de la guerre, de la pandémie, de l’inflation et du dérèglement climatique ? Dans un contexte pourtant marqué par des crises multiples et une remise en cause des fondements de l’ordre économique international, les groupes du CAC40 ont abordé leurs assemblées générales annuelles 2022 sur l’air de « Tout va très bien, madame la marquise ».

Records de bénéfices, records de dividendes, records de rachats d’actions, records de rémunérations patronales… Cela ressemble à une véritable curée, rendue possible par l’argent public avec la bénédiction du pouvoir exécutif. Dans le même temps, les suppressions d’emplois se poursuivent dans la plupart des multinationales tricolores, à l’exception de quelques groupes de services à distance (Teleperformance, Capgemini) dont l’effectif explose... à l’international.

L’adage selon lequel « les bons résultats du CAC40 seraient les emplois de demain », repris en boucle par l’exécutif, ne résiste pas à l’épreuve des faits. Dans un contexte de guerre en Ukraine et de fin sans fin de l’épidémie de Covid 19, les groupes du CAC40 ont continué à profiter à plein de dizaines de milliards d’aides publiques.

100 % des groupes du CAC40 ont profité au moins d’une des nouvelles aides mises en place pour faire face à la pandémie et à ses conséquences – et le plus souvent de plusieurs aides. Aux dispositifs d’urgence (prêt garanti par l’État, chômage partiel, reports de charges et cotisations) se sont ajoutés des plans sectoriels, le plan de relance qui a profité de manière disproportionnée aux grandes entreprises, la baisse des impôts de production, les achats de dette des banques centrales, le plan France 2030, de nouvelles aides à l’embauche, les aides aux industriels sur les prix de l’énergie, et les nombreux autres plans mis en place au nom de la « relocalisation » et de la « souveraineté économique ».

Stellantis, TotalEnergies, Sanofi : des champions très aidés

Ce qui n’empêche pas les milieux d’affaires de réclamer aujourd’hui de nouvelles aides et de nouvelles baisses d’impôts. Cela forme un contraste saisissant avec la situation des ménages confrontés aux conséquences de l’inflation. La richesse du CAC40 est très peu redistribuée, les négociations de revalorisation salariale ayant patiné dans de nombreux groupes. Les grandes entreprises françaises ont profité de la manne sans faire grand-chose pour se préparer aux crises futures et à leurs répercussions, que ce soit à court terme avec la guerre en Ukraine et les tensions d’approvisionnement venues s’ajouter à celles déjà existantes du fait de la pandémie, ou à court, moyen et long terme avec le dérèglement climatique.

On constate que certains des groupes les plus aidés du CAC40 sont aussi ceux qui suppriment le plus d’emplois et gâtent le plus leurs patrons et actionnaires. Sur les six groupes du CAC40 qui versent le plus de dividendes au titre de l’année 2021, cinq ont encore supprimé des milliers d’emplois au cours de l’année écoulée (Total, BNP Paribas, Axa, Sanofi, Stellantis). Ces mêmes groupes figurent aussi souvent parmi ceux qui versent les rémunérations les plus astronomiques à leur PDG.

Alors que la rémunération de Carlos Tavares (19,1 millions d’euros) fait scandale et que plus de 3 milliards d’euros de dividendes doivent être versés aux actionnaires, PSA/Stellantis a supprimé plus de 17 000 emplois dans le monde en 2021 et a déjà annoncé d’autres suppressions en 2022. Or PSA/Stellantis a bénéficié des dispositifs du chômage partiel, de baisses d’impôts de production, du plan automobile et d’autres programmes des plans de relance et France 2030, ainsi que du soutien de la BCE pendant la pandémie.

Certains des groupes les plus aidés du CAC40 sont aussi ceux qui suppriment le plus d’emplois et gâtent le plus leurs patrons et actionnaires.

Après son bénéfice record de 14 milliards d’euros en 2021, TotalEnergies conserve la médaille d’or des dividendes du CAC40 en versant près de 6,8 milliards d’euros à ses actionnaires, à quoi s’ajoutent 1,8 milliard de rachats d’actions. Le groupe prévoit déjà d’augmenter le dividende pour 2022 (+5 %) et son programme de rachats d’action (+3 milliards d’euros). Bien que TotalEnergies ait profité du plan automobile et du plan hydrogène, ainsi que du soutien de la BCE et de la baisse des impôts de production, la multinationale a tout de même supprimé des emplois en 2020 (-2300) et en 2021 (-4167).

Malgré ces suppressions d’emplois dans le monde en 2021, dont 700 en France, Patrick Pouyanné a touché en 2021 la jolie somme de 5,9 millions d’euros (+52 % par rapport à 2020). Le groupe engrange à nouveau un bénéfice record au premier trimestre 2022 grâce à la hausse des prix de l’énergie provoquée par la guerre russe en Ukraine – et ce alors même que le groupe est étroitement lié au régime poutinien, et fait tout ce qu’il peut pour préserver ses investissements dans le pays.

Jackpot du côté du secteur financier

Tête de gondole des profiteurs de crise, Sanofi, qui avait affiché un bénéfice de 12 milliards la première année de pandémie, distribue plus de 4 milliards d’euros à ses actionnaires au titre de 2021. Son PDG, Paul Hudson se voit rémunéré à la hauteur de près de 11 millions d’euros. Pourtant en 2021, Sanofi aura supprimé presque 4000 emplois, dont une petite centaine en France. Pire encore, la firme pharmaceutique a bénéficié du chômage partiel, d’un plan pour la relocalisation du médicament, de baisse d’impôts de production, et du soutien de la BCE pendant la crise Covid.

BNP Paribas et Axa versent respectivement 4,5 milliards et 3,7 milliards d’euros à leurs actionnaires en 2021, avec plus de 3500 suppressions de postes dans le monde chacun. Les deux groupes ont largement profité de la baisse des impôts dits de production, ainsi que des largesses de la BCE.

Grand luxe pour Bernard Arnault cette année, qui touchera presque 8 millions d’euros en tant que PDG, sans compter les dividendes sur les actions LVMH qu’il détient en direct et via son groupe familial. Le 21 avril dernier, LVMH a voté un dividende de 5 milliards d’euros, soit le deuxième plus gros dividende (derrière TotalEnergies) du CAC40. À l’image d’autres grandes entreprises, LVMH s’est vu accorder le chômage partiel, des baisses d’impôt de production et le soutien de la BCE.

Plus de 80 milliards pour les actionnaires

Les deux tiers du CAC40 ont battu en 2021 leurs records historiques de profits, avec une poignée de groupes dépassant les 12 milliards d’euros : TotalEnergies, Stellantis, LVMH et ArcelorMittal [1].

Des profits qui ont été rendus possibles, au moins indirectement, par les dizaines de milliards d’euros d’aides publiques débloquées pour les « sauver » durant la crise. Aides dont elles continuent à bénéficier aujourd’hui alors qu’elles ne sont manifestement pas dans le besoin. Noyé dans l’argent public, le CAC n’a pas choisi d’utiliser ses profits pour investir dans la transition, créer de l’emploi ou augmenter les salaires, mais a une nouvelle fois priorisé ses actionnaires.

D’abord en rachetant des actions propres en vue de les annuler, afin d’entretenir à la hausse la valorisation boursière du groupe et de satisfaire les actionnaires. Un record historique a été atteint dans ce domaine, avec 23 milliards d’euros en 2021 (un chiffre qui n’inclut pas les programmes de rachats d’actions annoncés fin 2021 et qui se sont poursuivis en 2022).

Ensuite en augmentant à nouveau leurs versements de dividendes. Les dividendes proposés aux AG 2021 par les groupes du CAC40 s’élèvent à 57,5 milliards d’euros – également un record historique, alors même que deux poids lourds de l’indice parisien, Renault et Unibail, n’ont pas repris leurs versements aux actionnaires. C’est une augmentation de 33 % par rapport à 2020. Cela représente au total une gratification de 80 milliards d’euros pour les actionnaires du CAC40 au titre de l’année 2021.

Les principaux bénéficiaires de ces versements de dividendes et de ces rachats d’actions sont comme d’habitude le groupe Arnault (2,4 milliards d’euros de dividendes pour 2021) et BlackRock (plus de 2 milliards d’euros). Ils sont suivis par l’État français (en incluant Bpifrance et hors Caisse des dépôts et consignations) et les familles Bettencourt et Pinault. Les patrons du CAC40 seront en moyenne rémunérés à hauteur de 5,9 millions d’euros en 2021, pour une moyenne de 4,8 millions en 2020 (+23 %). Globalement, ce sont 236,8 millions d’euros qui ont été versés aux patrons du CAC40 à titre de rémunération.

Les champions dans ce domaine sont les habitués Bernard Charlès (Dassault Systèmes, 44 millions), Daniel Julien (Teleperformance, 19,5 millions), Carlos Tavares (Stellantis, 19,1 millions) ou encore Paul Hudson (Sanofi, 10,9 millions). Certains estiment même la rémunération du PDG de Stellantis à 66 millions d’euros en comptant les actions et rémunérations qui doivent lui être versées sous condition de performance [2].

Pendant ce temps, la majorité du CAC40 continue de tailler dans ses effectifs

Dans la foulée de l’épidémie de Covid-19, et dans la lignée de leur stratégie de réduction de l’emploi depuis des décennies, la majorité des groupes du CAC40 continue de tailler dans leurs effectifs.

Stellantis a donc effacé plus de 17 000 emplois en 2021, ArcelorMittal et la Société générale plus de 9000, TotalEnergies, Axa, Sanofi et BNP Paribas autour de 4000. Tous ces groupes figurent pourtant en tête du classement des profits réalisés en 2021. Se distinguent également Vivendi, Bouygues et Danone. Au niveau des effectifs français, pour lesquels nous ne disposons que d’une information partielle (25 groupes sur 40 seulement donnent ce chiffre), on enregistre la suppression de 17 613 emplois en 2021.

Les résultats du refus de conditionner les aides publiques s’étalent devant les yeux de tous.

Au niveau global du CAC40, ces suppressions d’emplois sont compensées par l’explosion continue des effectifs de Teleperformance (+35 000) et Capgemini (+55 000), principalement pour des emplois à bas salaire situés dans des pays comme l’Inde. Globalement, le CAC40 supprime des emplois industriels en Europe et crée des emplois de services ailleurs dans le monde, emplois caractérisés par une main d’œuvre très jeune, relativement plus mal payée qu’en France et un fort turn-over.

Depuis le printemps 2020, le gouvernement a systématiquement refusé de conditionner les aides publiques nouvelles créées pour faire face à l’urgence et pour la relance à des critères stricts en termes de protection de l’emploi, de transition climatique, de transparence fiscale et de suspension des dividendes et de rachats d’actions. La solidarité nationale a ainsi été mise au service des actionnaires et des patrons du CAC40, sans contrepartie.

Le gouvernement continue de créer de nouvelles aides et refuse de mettre en cause le maquis des aides publiques au secteur privé, qui ne cesse de s’accroître depuis plus de 15 ans. Aujourd’hui, alors que les résultats de son refus d’agir s’étalent devant les yeux de tous, le gouvernement s’illustre par un autre refus : celui de mettre en œuvre une taxation exceptionnelle des profits et des dividendes des grands groupes pour payer au moins une partie de la facture de la crise.

Olivier Petitjean et Mélissandre Pichon, de l’Observatoire des multinationales


 

Un Pognon de dingue, mais pour qui ? L’argent magique de la pandémie (coédition Seuil/Don Quichotte, mai 2022), de Maxime Combes et Olivier Petitjean, de l’Observatoire des multinationales.

Notes

[1] Voir la note Allô Bercy n°3.

[2] Ces chiffres incluent les rémunérations attribuées au PDG ou au DG au titre de l’année 2021 (ou 2020-2021 pour Alstom et Pernod-Ricard), sur l’ensemble du périmètre du CAC40, sans les éventuelles rémunérations futures sous condition de performance (dont bénéficie cette année par exemple Carlos Tavares).


 


 

Soulever le capot des gestions d’entreprise

Pierre Ivorra sur www.humanite.fr

Les géants du CAC 4O, l’indice de la Bourse de Paris qui regroupe les valeurs des plus grands groupes à base française, ont établi un nouveau record d’activité et de bénéfices en 2021. Ils ont même dépassé leur pic de 2017. De leur côté, les banques européennes sont en superforme, tandis que les constructeurs automobiles ont battu l’année passée tous leurs records de rentabilité. Vivendi, leader mondial de la culture, du divertissement, des médias et de la communication, a affiché un résultat net de près de 25 milliards d’euros, Total Energies de 14,2 milliards, Stellantis, le groupe de Peugeot, Fiat et Chrysler, de 13,4 milliards, LVMH, le géant du luxe, de 12 milliards, BNP Paribas de 9,5 milliards. Même un groupe plutôt habitué aux déficits comme ArcelorMittal a réussi à dégager un bénéfice de 13,2 milliards d’euros. Bref, ça baigne pour les profits !

Cette situation incite évidemment les adversaires du capitalisme ou, plus simplement, les gens soucieux de justice sociale à réclamer un partage de ces richesses produites par les salariés. Celles-ci sont trop souvent distribuées pour leur plus grande part aux actionnaires sous forme de dividendes ou de rachats d’actions, opération qui permet de réduire le nombre de titres et par là même d’augmenter la part reçue par chacun d’entre eux. Au total, ce sont 80 milliards d’euros qui ont ainsi été versés en 2021. Comme souvent, L’Oréal, Total Energies et Sanofi ont été les groupes les plus généreux, avec le versement respectivement de 12,3 milliards, 8,6 milliards et 4,4 milliards d’euros, soit un peu plus du tiers du total.

On ne peut cependant pas en rester là. En effet, les bénéfices déclarés par les groupes ne constituent qu’une partie des profits qu’ils réalisent. En amont, on peut évaluer la valeur ajoutée créée, ou les revenus que génère l’activité d’une entreprise avant les intérêts versés, les impôts et taxes acquittés, avant les provisions constituées et les dotations aux amortissements réalisées. En entrant dans le détail de ces données, on peut évaluer la politique d’investissement mise en œuvre, mesurer les priorités assignées. Ainsi, une entreprise qui investit bien peu et consacre une part essentielle de ses ressources au versement de dividendes risque d’avoir de sérieux problèmes. En même temps, la nature des investissements réalisés est souvent très éclairante. L’accumulation de moyens matériels au détriment de l’emploi et de la formation peut alerter. Bref, il faut soulever le capot de la gestion des entreprises pour faire prévaloir d’autres critères que ceux visant à gonfler et accaparer les profits.


 


 

La bulle se dégonfle un peu

Pierric Marissal sur www.humanite.fr

Spéculation La croissance de géants des technologies marque le pas, entraînant une baisse générale du marché boursier. Ce rééquilibrage ne met pas à l’abri d’un krach.

Pour la première fois de leur brève mais néanmoins fulgurante histoire, des géants des nouvelles technologies ont perdu des abonnés. C’est ce que révèlent les résultats du premier trimestre de Facebook comme de Netflix. Oh, ce n’est pas grand-chose, le réseau social a perdu 500 000 inscrits, une goutte d’eau dans son océan de 2 milliards de comptes, quand 200 000 utilisateurs ont résilié leur abonnement au service de streaming de vidéos. Mais ces chiffres mettent un coup d’arrêt au mythe de la croissance infinie des entreprises du numérique.

Le pib de l’Epagne

La réponse ne s’est pas fait attendre. Depuis la publication des résultats, arrivés progressivement depuis fin avril, la valeur des géants de la tech a fondu de 1 800 milliards de dollars, l’équivalent du PIB de la Corée du Sud ou de l’Espagne. La chute est bien plus impressionnante encore si on prend comme point de repère le pic de valorisation de novembre 2021. Tous les Gafam – Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft – marquent le pas et ont chacun vu disparaître environ 500 milliards de dollars en Bourse en six mois. L’indice Nasdaq, où sont cotées toutes ces entreprises technologiques, a lui chuté de 4 500 points sur la période.

Ces valeurs ne plongent pas seules. Le marché des cryptomonnaies a été divisé par deux depuis six mois. La capitalisation du secteur a plongé à 1 450 milliards, alors qu’il tutoyait les 3 000 milliards de dollars en novembre 2021. La valeur des principales cryptomonnaies a chuté d’un tiers, le bitcoin se stabilise ces derniers jours autour de 30 000 dollars. Les entreprises comme les places de change en cryptomonnaies ou les gestionnaires de portefeuilles numériques souffrent bien plus encore. Coinbase, par exemple, a perdu 66 % de sa valeur en Bourse.

Le risque d’un effet domino

Ces chiffres peuvent donner le vertige. Songeons que, lors de l’éclatement de la bulle Internet, et du krach qui s’était ensuivi, en 2000-2001, le total des capitalisations volatilisées des 4 300 entreprises cotées au Nasdaq s’élevait à 145 milliards de dollars. Facebook a perdu 220 milliards le jour de l’annonce de ses résultats et n’a pas vacillé. D’aucuns voient cette baisse comme un « rééquilibrage ». En tout cas, si la bulle s’est légèrement dégonflée, le risque d’éclatement, donc d’un krach sans commune mesure avec celui de 2001, demeure. Les Gafam sont en effet la pointe de l’iceberg – certes, une très grosse pointe – des valeurs de la tech. Derrière, les milliers de start-up et de licornes complètement surcotées constituent le gros de la bulle.

Un exemple près de chez nous ? La banque en ligne Qonto, fierté de la French Tech, est valorisée 4,4 milliards d’euros du haut de ses 200 000 clients et de ses 658 salariés. À côté, la Société générale est valorisée 18,7 milliards d’euros, pour plus de 30 millions de clients dans le monde et 131 000 salariés. Ainsi, aux yeux des spéculateurs, un client Qonto « vaudrait » 22 000 euros de capitalisation, quand celui se la Société générale ne pèse que 610 euros. Est-ce bien rationnel…

 publié le 10 mai 2022

L’union de la gauche est-elle une bonne chose pour les classes laborieuses ?

Guillaume Etiévant et la rédaction sur https://www.frustrationmagazine.fr/

Comme vous le savez tous, la « gauche » va partir rassemblée lors des prochaines élections législatives derrière l’Union populaire, mouvement fondé par la France Insoumise. Ce rassemblement est très inattendu, car :

  • les différences programmatiques entre LFI/PCF d’un côté, et PS/EELV de l’autre, sont considérables. D’un côté des opposants farouches à la politique néolibérale à l’œuvre en France pendant ces dernières décennies, de l’autre ceux qui en partagent pleinement la responsabilité, ayant gouverné le pays à partir de 2012. Rappelons qu’Olivier Faure, numéro 1 du PS, est un ancien dirigeant d’entreprise qui ne faisait même pas partie des frondeurs du PS sous Hollande, avait soutenu par exemple la Loi Travail et avait failli soutenir Macron en 2017.

  • EELV, le PS et le PCF ont passé la campagne à dénigrer Jean-Luc Mélenchon, en prenant n’importe quel prétexte pour tenter vainement de lui prendre des voix.

Le score très important de Jean-Luc Mélenchon aux présidentielles a poussé les vieux appareils politiques à se mettre derrière lui pour tenter de gagner un maximum de circonscriptions. Face à cette situation, on observe deux types de réactions chez les militants qui souhaitent sortir du capitalisme :

  • Nombre d’entre eux considèrent que ce rassemblement constitue un immense espoir, car il est en capacité de prendre le pouvoir et de hisser Mélenchon au poste de Premier ministre.

  • D’autres considèrent que l’alliance avec les sociaux-libéraux est un désastre, qu’à peine élus ils trahiront l’accord programmatique qu’ils ont signé avec les insoumis, et que l’absence du NPA montre bien la tendance très modérée de ce regroupement par rapport au programme initial de la FI.

En réalité, ces deux visions ne sont pas si contradictoires qu’elles en ont l’air. Tout dépendra du résultat des élections :

  • Si la Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale n’arrive pas à être majoritaire, il y a fort à penser que chaque groupe la composant (car chaque force politique aura son propre groupe si elle a suffisamment de députés) reviendra à ses positions initiales et qu’il y aura peu d’unité à l’Assemblée : EELV et le PS cautionneront une partie des réformes de Macron, tandis que la FI s’y opposera à juste titre systématiquement. On peut imaginer que dans ce scénario, l’unité de la gauche aura simplement permis à la FI d’avoir bien davantage de députés, ce qui n’est pas à négliger, mais en ayant pour cela aidé fortement par cet accord les vieux partis dégénérés de la social-démocratie à survivre. Dans ce cas de figure, étant donné que les institutions de la Vème République ne changeront pas, les députés LFI auront toujours autant de mal à tenter de s’opposer aux réformes de Macron qui vont continuer à détruire le quotidien des salariés de ce pays.

  • Si la Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale arrive à être majoritaire devant la droite (LR et LREM étant tout à fait capables de s’allier après les élections si nécessaire pour gouverner le pays), un gouvernement d’union de la gauche pourrait être désigné avec Jean-Luc Mélenchon à sa tête. En effet, le président de la République et la majorité des députés représenteraient des tendances politiques opposées, ce qu’on appelle la “cohabitation”, comme cela fut le cas précédemment en 1986, 1993 et 1997. Le gouvernement étant responsable devant l’Assemblée nationale, le président de la République devrait donc nommer à la tête du nouveau gouvernement une personnalité qui puisse avoir l’appui de la majorité à l’Assemblée nationale, en l’occurrence Jean-Luc Mélenchon. Le rassemblement de la gauche prendrait alors tout son sens :

Les accords avec les autres forces de gauche se sont faits sur la base du programme de la FI, mais avec des formulations qui le vident partiellement de son contenu. Par exemple, l’accord avec EELV accepte la désobéissance européenne, mais « dans le respect de l’Etat de droit ». Celui avec le PS fait mille circonvolutions sur le sujet pour qu’on puisse en conclure tout et son contraire. Dans l’accord avec le PS, aucune nationalisation n’est prévue, ni aucune augmentation des impôts des riches (mais uniquement l’abrogation des réformes de Macron sur l’ISF et la flat tax), ni aucun nouveau droit pour les salariés, à part la représentation dans les conseils d’administration qui ne sert à rien, puisque les actionnaires y seraient toujours majoritaires. Il reste tout de même jubilatoire de voir les socialistes accepter dans l’accord l’abrogation de la loi El Khomri qu’ils ont eux-mêmes mise en œuvre quand ils étaient au pouvoir en 2016.

Toutefois, rien n’empêchera réellement un gouvernement dirigé par la FI d’aller beaucoup plus loin que ce qui est contenu dans ces accords, qui diffèrent d’ailleurs beaucoup les uns des autres. LFI pourra avoir les ministères-clefs et potentiellement impulser un véritablement bouleversement économique.

Mais cela ne se fera qu’avec une forte mobilisation populaire pour pousser le gouvernement à agir fortement, car :

  • L’histoire nous montre que face à la réalité du pouvoir, il est difficile de garder le cap. L’ensemble des trahisons de la gauche, que ce soient les socialistes en 1982 ou plus récemment Aléxis Tsipras en Grèce mettent en évidence que quel que soit le programme, depuis des années ce sont des politiques d’austérité qui sont menées. L’arrivée de Mélenchon au pouvoir serait, cela dit, davantage comparable à celle de Jospin en 1997 en cohabitation avec le président Chirac. Son bilan comporte de bonnes choses, mais il comporte également la vente de 30 milliards d’euros de parts dans des entreprises publiques (France Télécom, Air France, etc.) et la flexibilisation du temps de travail avec les lois Aubry par exemple. Et rien contre les licenciements, rien contre la financiarisation de l’économie, bien au contraire.

  • Sans mobilisation massive, on risque de se retrouver au mieux avec une politique proche de la gauche plurielle de Jospin, car le patronat et les institutions européennes seront très difficiles à faire plier. La référence au Front Populaire est beaucoup mise en avant en ce moment, mais c’est oublier qu’une grande partie des avancées obtenues durant les deux années qu’a duré ce gouvernement l’ont été sous pression du mouvement social : le patronat a été contraint à négocier parce qu’un mouvement massif de grève et d’occupation d’usines a eu lieu, et ce, avant même l’entrée en fonction du gouvernement. Et toute une partie des droits acquis lors du Front populaire l’ont été grâce aux négociations – avec rapport de force issue des grèves – dans les branches, qui ont donné lieu à l’établissement des conventions collectives, entre autres. Les grandes avancées sociales, comme les congés payés, n’étaient même pas dans le programme du Front populaire.

  • Cette référence historique est donc risquée pour parler du succès d’une union de gauche. Cette période est aussi sombre pour la cause antifasciste puisque le gouvernement de Léon Blum n’a pas soutenu la République Espagnole, qu’il n’a duré que deux ans et que le gouvernement Daladier qui lui a succédé a remis en cause aussitôt une grande partie des droits conquis. Ce qui est sûr, c’est que ce que l’on entend par Front populaire n’est en tout cas pas le simple résultat d’un accord entre plusieurs formations politiques de gauche : les progrès sociaux qu’il a apportés ont été rendus possibles par une mobilisation ouvrière massive. Cela ne veut pas dire qu’il faut s’attendre au même type de mobilisation pour que des réformes de progrès social soient possibles : mais l’exemple du Front populaire nous montre que l’action seule d’un gouvernement – aussi uni soit-il – ne suffit pas pour conquérir du progrès social.

Globalement, dans la période de régression sociale que nous traversons depuis des années, cette unité derrière la France Insoumise ouvre de réelles perspectives de transformation :

  • Malgré les limites de ces accords, leur boussole reste une politique qui abrogerait les dispositifs mis en place par Macron et une partie de ceux mis en place par Hollande, ce qui est indispensable.

  • Ce sont véritablement des programmes de gauche, ce qui clarifie les choses par rapport à l’orientation libérale que portait Hollande tout en se prétendant de gauche. De plus, l’union populaire au pouvoir mettrait fin à l’islamophobie d’Etat qui s’est généralisée ces dernières années et qui divise les classes laborieuses. 

  • On peut espérer que l’alliance d’un gouvernement piloté par la FI et de la capacité de mobilisation des Français, démontrée par le mouvement des Gilets jaunes et l’opposition à la réforme des retraites de 2019, peut faire plier le patronat et aboutir à un véritable basculement en faveur des classes laborieuses.

publié le 10 mai 2022

L’union inattendue

par Roger Martelli sur www.regards.fr

Front populaire, Union de la gauche, Gauche plurielle et... NUPES, pour Nouvelle union populaire écologiste et sociale. 2022 se place dans l’histoire longue de la convergence des gauches, mais comporte aussi des différences. L’historien Roger Martelli en donne ici sa lecture.

La réunion des gauches est depuis longtemps un rêve populaire, soutenu par un imaginaire mémoriel riche d’espérances… et de déceptions. Celle qui advient aujourd’hui – la quatrième tentative – semblait impossible il y a quelques semaines à peine. Et pourtant, elle est là. C’est la quatrième fois en moins d’un siècle que la plus grande partie de la gauche décide de se rassembler. Elle le fit à partir de 1934, dans ce qui va devenir le Front populaire, autour de l’alliance des communistes, des socialistes et des radicaux. Elle se retrouva à nouveau en 1972, autour d’un copieux programme de gouvernement, proposé par le PCF à partir de 1962. Elle se constitua en « gauche plurielle » entre 1997 et 2002, pour structurer le gouvernement présidé par Lionel Jospin.

Dans les deux premiers cas – Front populaire et Union de la gauche - la gauche rassemblée a été un mythe agissant : non pas une « illusion », comme on le dit trop souvent, mais un vecteur puissant de mobilisation et de politisation populaires. Le troisième cas – la « gauche plurielle » – est plus complexe. Il est le résultat imprévu d’une victoire électorale elle-même inattendue (les législatives anticipées de 1997) et de la constitution, sous la houlette de Lionel Jospin, d’un gouvernement rassemblant les différents partis de gauche. La base de l’accord n’est pas en 1997 un programme commun ni même un contrat de gouvernement, mais l’énoncé de quelques thèmes généraux : réduction du temps de travail, arrêt des privatisations, parité, etc. Par ailleurs, si les souvenirs amers du « tournant de la rigueur » (1982-1983) n’avaient pas étouffé cruellement l’espoir, ils avaient pour le moins tempéré l’enthousiasme, vingt ans après la déception provoquée par la rupture de l’Union de la gauche. Au total, malgré leur échec final, le Front populaire et la période du programme commun ont profondément marqué les mémoires de la gauche ; le bilan est plus mitigé pour la gauche plurielle.

S’il est bon de resituer le moment actuel dans l’histoire longue de la convergence des gauches, on insistera ici plutôt sur les différences qui le distinguent de ses prédécesseurs. Dans les deux premières expériences, l’union se réalise largement en amont d’une échéance électorale importante : l’acte inaugural du Front populaire se fait au printemps 1934, deux ans avant les législatives de 1936 ; le programme commun de la gauche est signé en juin 1972, neuf mois avant les législatives de 1973. La gauche plurielle, elle, naît après l’élection de mai-juin 1997, sans négociation préalable. Quant au rassemblement de 2022, il se fait entre deux élections très proches l’une de l’autre, présidentielle et législatives ; il se conclut après un vigoureux bras de fer entre ses protagonistes à la présidentielle.

En 1972 comme en 1935-1936, l’accord ne comporte pas de volet électoral, sinon la règle classique du désistement de second tour en faveur du candidat de gauche le mieux placé. Chacun décide donc de ses candidatures ; il y a en revanche un accord programmatique longuement débattu en amont, très général (janvier 1936) ou très détaillé (juin 1972). En 1997, on ne trouve pas d’accord électoral (la gauche plurielle se met en place après l’élection) et pas de programme bien précis. En 2022, en revanche, la convergence électorale va jusqu’à une répartition des circonscriptions, notamment de celles qui sont tenues pour le plus gagnables. Quant à la base programmatique, elle se définit, de façon accélérée, à partir du programme présidentiel de Mélenchon L’Avenir en commun.

Les différences les plus importantes sont toutefois ailleurs. En 1934, 1972 et 1997, les alliances se nouent entre des courants politiques installés depuis longtemps, dont chacun s’appuie sur une implantation électorale conséquente, nationalement et/ou territorialement. En 1932, au sein d’une gauche qui a regroupé 53% des suffrages exprimés, aucune formation n’obtient à elle seule la moitié du total des gauches. Le Parti socialiste – à l’époque, la SFIO – et le Parti radical sont autour de 20% et si le PCF doit se contenter d’un modeste 8,3% – conséquence de son repliement sectaire au temps de la stratégie « classe contre classe » – il avait montré sa capacité d’insertion municipale et avait dépassé les 11% aux législatives de 1928. Lors des législatives de 1968 (les dernières avant la signature du programme commun), le PCF et la FGDS (le regroupement des socialistes et des radicaux) se partagent l’essentiel des 41% de la gauche (le PCF a près de 20%, la FGDS a 16,5%). Enfin, à la présidentielle de 1995, deux ans avant la « gauche plurielle », le PS est toujours le parti dominant à gauche (il l’est depuis 1981), mais avec ses 23,3% il n’atteint pas la moitié du total des gauches (50,6%).

En 2022, on sait que le résultat de la présidentielle est sans appel : pour la seconde fois, Mélenchon arrive largement en tête de la gauche et obtient à lui seul près des deux tiers du total des 32% engrangés à gauche. Plus de 17 points séparent le premier (21,9%) du second (Jadot, 4,6%). En outre, les deux premiers du classement incarnent des forces nouvelles : les écologistes se sont installés dans l’espace électoral dans les années 1990, les insoumis se structurent dans la campagne présidentielle de 2017. Les « historiques » de la gauche d’hier, PC et PS, sont relégués dans le bas du table au (3,7% au total pour Roussel et Hidalgo). La gauche que redessine le scrutin présidentiel offre un visage nouveau : elle est relancée, mais plus déséquilibrée que jamais. La FI négocie, dans une position de force que n’avait connu aucun parti politique avant elle.

Se remémorer les unions du passé et réfléchir sur leur trajectoire est un exercice salutaire. Simplement, il ne faut jamais oublier que nous sommes à une autre époque… dans un bien curieux pays.

La France est un drôle de pays !

En 1981, alors que l’Europe et le monde basculaient dans l’ultralibéralisme, la France a eu l’impertinence d’élire un président alors très à gauche. En 1997, alors qu’elle était présumée subclaquante depuis quelques années, la gauche l’a emporté aux élections législatives anticipées et a imposé une troisième cohabitation.

Il y a quelques semaines encore, l’affaire semblait pliée : le Président sortant devait triompher sans coup férir, l’extrême droite était divisée et la gauche éparpillée restait bloquée irrémédiablement sur son résultat médiocre de 2017 (autour de 27%). À l’arrivée, le sortant est réélu, mais avec 38,5% des inscrits ; au second tour, il ne dépasse donc que d’un peu moins de quatre points le total des abstentions et des votes blancs ou nuls (34,2% des inscrits).

Après avoir achevé la gauche socialiste en 2017, Emmanuel Macron a progressé au premier tour, en « phagocytant » la droite classique : du coup, il a globalement affaibli l’ensemble de la droite. Son noyau partisan est relativement majoritaire (35,8% des exprimés), mais il est fortement concurrencé par une extrême droite en progrès (32,3%), mais toujours divisée, et par une gauche requinquée (31,9%) et rassemblée autour de Mélenchon et de la FI.

Ce rapport des forces impromptu modifie sensiblement le jeu des majorités législatives. Jusqu’à ce jour, les élections suivant immédiatement le scrutin présidentiel (1981, 1988, 2002, 2007, 2012, 2017) ont chaque fois confirmé, plus ou moins nettement, le rapport des forces enregistré au tour décisif de la présidentielle. Il peut en être autrement dans quelques semaines. Dans ce contexte, une victoire législative de la gauche reste certes encore improbable aux yeux de beaucoup. Mais jusqu’au bout il était très improbable que Mélenchon, que les sondages ont longtemps englué dans une fourchette de de 8 à 12%, pût raisonnablement envisager de franchir la barre du premier tour.

Or il a failli y parvenir et, aujourd’hui, une majorité des personnes interrogées (67% selon l’Ifop) affirment leur préférence pour une majorité parlementaire opposée à l’hôte de l’Élysée et plus d’un tiers d’entre elles souhaitent voir en tête « la gauche unie ». La gauche, dès l’instant où elle conjugue ses forces, a plus d’atouts que l’extrême droite pour être l’axe parlementaire d’une majorité empêchant Macron de mettre en œuvre les plus négatifs de ses projets.

Un sondage, dit-on, ne fait pas l’élection. Mais ceux qui existent suggèrent que le vent est décidément ailleurs que là où on l’attendait. Macron et Le Pen ont sans doute progressé davantage que le leader de la FI, mais la surprise véritable est bien venue de Mélenchon. Tant mieux pour la gauche !

Si la gauche gagne...

Si cette gauche était ainsi majoritaire en juin et si, derechef, Jean-Luc Mélenchon parvenait à Matignon, chacun sait que les difficultés ne feraient que commencer. Il ne suffirait pas en effet de tourner le dos aux seules années désastreuses de « hollandisme », mais à la totalité du processus qui, à partir de 1982-1983, a éloigné peu à peu la gauche de ses valeurs et a attisé la désespérance populaire. Le « devoir d’inventaire », évoqué au PS en 1995 et jamais accompli depuis lors, est toujours devant nous.

Les expériences à gauche du passé ont montré en effet qu’il ne suffisait ni de promesses fermes ni même d’un bon programme pour réussir durablement. Au sein d’une société éclatée et d’un monde incertain, le changement réussi suppose de construire patiemment, dans un temps long, les expérimentations qui permettraient de passer de la colère à la confiance et à l’espoir. Dans cet esprit, l’horizon va bien au-delà de la nécessaire redistribution massive des richesses disponibles et d’une réorientation des activités de l’État.

Les manières de produire, d’affecter les ressources, de consommer, de délibérer, de décider et d’évaluer devront être changées et, à cet effet, chaque fois, devront se trouver dans le pays les majorités pour le faire. Ce sera un bouleversement des rapports entre le « haut » et le « bas », la société et l’État, les individus-citoyens et le pouvoir. Il n’adviendra que si l’ensemble de la gauche trouve les solutions, partageables par le plus grand nombre, pour remédier à ce qui la paralyse : la défiance populaire, le recul en politique (je dis bien « en politique », pas « dans la société ») des valeurs d’égalité, l’accoutumance aux discriminations, le sentiment de l’impuissance du politique.

Le Big Bang qu’il faudra bien provoquer ne sera le fait ni d’un individu seul, ni d’une avant-garde éclairée. La radicalité légitimée par la crise de civilisation que nous vivons ne s’épanouira pas dans le volontarisme, pas plus que dans la précipitation.

Même requinquée, la gauche présidentielle reste loin des niveaux de premier tour qu’elle avait atteint depuis le milieu des années 1970 (de 36,4% en 2007 à 46,8% en 1981). Si elle veut pousser son avantage, retrouver les niveaux qui furent les siens autrefois, regagner les couches populaires qui persistent à la bouder, la gauche sera confrontée à un problème de reconstruction, de reconfiguration et, plus encore, elle sera placée devant un devoir de refondation intellectuelle, morale et organisationnelle.

Mais, sans attendre, il serait fou de ne pas saisir les occasions d’avancer, le plus loin qu’il sera possible. Face à une droite affaiblie, alors que l’extrême droite reste divisée et mal assurée sur ses bases territoriales, la condition préalable du succès était plus que jamais le rassemblement de la gauche telle qu’elle est, dans le respect de chaque sensibilité.

Pour la première fois depuis bien longtemps, ce rassemblement se réalise. L’opiniâtreté de Jean-Luc Mélenchon a payé. La gauche connaît enfin un nouveau moment historique. Il ne reste plus qu’à transformer l’essai car, cette fois, l’échec pourrait bien être lourd de gravissimes récessions démocratiques. Plus que jamais, l’heure est ainsi à la formule de Romain Rolland, heureusement reprise par Gramsci : « Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté ».

publié le 9 mai 2022

Frédéric Sawicki à propos de la NUPES : « On est en train de reparlementariser notre vie politique »

Week-end très politique avec la naissance à gauche de la NUPES (Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale). Quelles conséquences à gauche et pour la majorité présidentielle ? Frédéric Sawicki, professeur de science politique, est l’invité de #LaMidinale.

 

UNE MIDINALE À VOIR.sur : https://youtu.be/Ir97O5DAvLQ

ET À LIRE...


 

Sur l’alliance de la NUPES

« Rien n’est jamais naturel dans la vie sociale et politique mais il y a une naturalité qui s’explique par l’état des rapports de force et des règles du jeu politique. »

« Il était assez logique d’anticiper qu’il y aurait une pression à une convergence ou à des accords minimums qui par le passé ont concerné le PS et le PCF - même quand ils n’étaient pas d’accord. »

« On aurait pu penser que l’actualité ukrainienne en pleine présidentielle aurait créé des fractures au sein de la gauche. Ces fractures demeurent mais elles ont été surmontées pour des raisons d’opportunités. »

« Pour des partis comme le parti communiste, le parti socialiste ou écologiste qui ont fait moins de 5% à l’élection présidentielle, la survie même de l’organisation supposait de pouvoir espérer rembourser les dépenses non remboursables du fait de ne pas avoir obtenu 5%, les rendait très dépendants du fait d’obtenir ou pas des députés. C’était un profond stimuli. »

« Du côté de LFI et de Jean-Luc Mélenchon, il faut quand même saluer le fait qu’à la différence de 2017 d’emblée, sans attendre le deuxième tour, Mélenchon et son mouvement ont joué la carte des élections législatives. »

« On aurait pu imaginer que, poussés par le ressentiment et la déception, Mélenchon et les siens adoptent une position de revanche et de volonté d’hégémonie totale et d’élimination du PCF, du PS et des verts. Ça n’est pas ce qu’ils ont fait. La sagesse l’a emporté. »

« LFI est encore un parti qui a peu de relais et de figures locales contrairement aux socialistes, communistes et écologistes. Il aurait été suicidaire de se priver de ces relais là pour gagner une majorité à l’élection législative. »

« Cette convergence d’une stratégie sage s’est en partie traduite sinon des renoncement du moins des édulcorations sur un certain nombre de propositions programmatiques, a favorisé une espèce de mariage qui n’est pas un mariage global : on n’est pas dans le cadre de la polygamie, on est dans une succession de relations monogames. »

Sur le caractère programmatique et politique de l’accord

« La dynamique première de l’accord vient d’abord de la contrainte du jeu électoral et de la survie des organisations partisanes. »

« La France insoumise a accepté de tendre la main très largement, ce qui n’était pas évident dès le départ. »

« Les écologistes et les socialistes ont accepté d’avaler un certain nombre de couleuvres notamment sur la question européenne. »

« Un tel accord reste assez peu précis dans les détails de ce que serait une politique à mener et on peut penser que ça déboucherait immanquablement sur des difficultés pour mettre un contenu précis. »

Sur l’état des rapports de force à gauche

« Les 22% de Mélenchon ne correspondent pas à un vote d’adhésion total au programme de Jean-Luc Mélenchon - c’est rarement le cas pour une élection présidentielle, ça l’est encore moins dans cette configuration-là. »

« Beaucoup d’électeurs se sont mobilisés au dernier moment pour faire barrage à Marine Le Pen, en votant pour le candidat qui avait l’expérience, le charisme, qui a su incarner une opposition forte au gouvernement d’Emmanuel Macron. À partir de là, les autres partenaires de la gauche étaient tout à fait fondés à considérer que le poids électoral de cette élection présidentielle n’était pas représentatif. »

« Les élections régionales, municipales et européennes ont montré qu’il y avait un électorat instable et très partagé entre les écologistes, socialistes, communistes, insoumis voire même quelques macronistes. »

Sur les discussions et les négociations à gauche

« Si on prend l’histoire des accords programmatiques à gauche, notamment le programme commun en 1981, cela ne s’est pas fait sur un coup de dés ou sur une seule élection. Tout a pris de longues années. Donc là, nous pouvons déplorer qu’entre 2017 et 2022, il n’y ait jamais eu de rencontres pour négocier. Tout cela s’est fait dans la précipitation. »

« Une des raisons pour lesquelles je suis plutôt optimiste, est qu’on est en train de reparlementariser notre vie politique. C’est à dire qu’il s’agit -non pas de dire que le programme sera celui-là à la virgule prêt- mais qu’il y a des orientations qui vont dans le bon sens, et qui seront ensuite discutées par une majorité parlementaire, qui resterait plurielle. La France insoumise a accepté que chaque groupe continue d’avoir sa propre autonomie. »

« Cela prend en compte la complexité des questions posées, par exemple sur le sujet du nucléaire. Nous ne pouvons pas imaginer que la France sorte du nucléaire ou y reste, simplement suite à une négociation de coin de table. »

Sur la ligne politique du Parti socialiste

« Du côté insoumis, on voit bien une centralité autour de Jean-Luc Mélenchon. Preuve en est, si la décision de s’allier avec le parti socialiste, était passée par les militants, on n’est pas sûr que cela serait passé. Il y a une haine des socialistes du côté des militants insoumis. »

« Le fait qu’Olivier Faure ait accepté d’entériner la loi El Khomri, a été un acte très fort d’un point de vue symbolique. Cela veut dire que les socialistes réfutent une partie non négligeable du bilan de François Hollande. Et là ce n’est pas de la tactique : il y a depuis 2017 une forte opposition dans le parti socialiste entre ceux qui considèrent que le quinquennat Hollande a permis un certain nombre d’avancées -le mariage pour tous mais aussi la prise en compte de la pénibilité au travail- et ceux qui considèrent que globalement cela a été un échec. »

« Et là, Olivier Faure a saisi avec son équipe, l’occasion de solder le bilan du quinquennat Hollande, c’est une manière de reconnaître que le parti socialiste a un regard lucide et critique sur ce qui a été fait. Il serait donc prêt à refonder quelque chose d’autre, et passer dans un nouveau cycle de son histoire. »

« Le monde des partis politiques n’est pas déconnecté des différentes idéologies qui existent dans la société. L’idéologie néo-libérale a profondément pénétré la société, y compris dans les classes populaires, qui considèrent que le travail est quelque chose de bien, et qu’il faut récompenser le mérite. Voir même à considérer que ceux touchant les aides vivent aux crochets de la société. »

« Le parti socialiste a perdu un électorat au profit d’Emmanuel Macron voulant des réformes sociales tout en continuant l’économie de marché. Rester sur une position politique, qui est celle d’une gauche radicale, est se condamner à rester longtemps minoritaire. Une grosse minorité certes, mais une grosse minorité reste une minorité. »

Sur les risques de dissidences

« Dans ce système d’élection, il y aura toujours des dissidences car les partis ont tendance à utiliser ces élections pour parachuter des candidats, ou faire des accords avec les autres partis, et localement les militants ne sont en général jamais contents des décisions prises par le haut. »

« Nous avons un parti insoumis derrière une figure très centralisée, qui va investir des candidats avec une légitimité faiblement démocratique. Je ne sais pas si les militants de la France insoumise de Villeurbanne sont absolument ravis à l’idée d’avoir à soutenir Gabriel Amard. De voir des candidats qui non seulement ne sont pas du parti des militants écologistes, socialistes ou communistes, et qui en plus vont devoir soutenir des candidats sans légitimité territoriale, ne peut que créer des résistances. »

« Le PS ou le PCF ne peuvent rien faire contre les dissidents, à part les exclure ou les priver de financement, mais cela n’a jamais empêché les dissidences. On verra bien, mais on peut s’attendre à un nombre de dissidences importantes ».

Sur l’attentisme d’Emmanuel Macron

« Macron a déjà évolué ne serait-ce qu’en s’engageant à désigner un premier ministre qui ait une sensibilité sociale et environnementale marquée. Ça veut plutôt dire qu’il irait chercher son Premier ministre vers le centre-gauche. »

« Là où Macron est embêté, c’est qu’il doit composer avec le passé - à commencer par ses anciens ministres qui estiment que leur place est importante et qu’ils doivent être reconduits. »

« Macron a beaucoup marginalisé Edouard Philippe. »

« La stratégie pour l’instant est plutôt une stratégie centriste et centrale : ne pas trop se marquer à droite et puis envoyer des signaux. »

« Je pense qu’on peut s’attendre à un Premier ministre qui sera de sensibilité social-écolo, pas trop techno. »

« Il y a une fébrilité de la part de la majorité présidentielle. »

« La grande inconnue, c’est le taux de participation. »

« Il y a eu une frustration d’une campagne présidentielle très courte et on peut s’attendre à une participation plus importante qu’attendue aux législatives. »

« Il y a beaucoup d’éléments qui peuvent perturber le jeu des législatives pour Macron avec notamment la possibilité de triangulaires plus nombreuses qu’attendues si la participation est plus importante. »

« L’hypothèse d’une majorité relative est très forte de même qu’aucun bloc n’ait de majorité à lui tout seul. »

publié le 9 mai 2022

Russie : les sanctions européennes enrichissent les firmes pétrolières.

Gérard Le Puill sur www.humanite.fr

Nous avons eu droit la semaine dernière à de nombreux commentaires sur la volonté de la Commission européenne de réduire les importations des 27 pays membres de l’Union en gaz et en pétrole provenant de Russie. Mais cette stratégie alimente la spéculation sur les prix des énergies et enrichit les firmes pétrolières au détriment du pouvoir d’achat des ménages.

En présentant le 4 mai son sixième paquet de sanctions contre la Russie devant le Parlement européen, Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a notamment déclaré : « nous renoncerons progressivement aux livraisons russes de pétrole brut dans les six mois et à celles des produits raffinés d’ici la fin de l’année. Ce ne sera pas facile, mais nous devons le faire ». Il reste à voir quelles en seront les conséquences pour la population des pays membres de l’Union européenne. Surtout que les pays membres du G7 ont annoncé une décision similaire ce week-end, l’étendant ainsi au Royaume Uni, au Canada, aux États-Unis et au Japon.

Dans Le Monde daté du 6 mai, Virginie Malingre, correspondante de ce journal à Bruxelles, citait un diplomate selon lequel « le délai que propose la Commission est déjà un problème car il menace le marché intérieur » des pays membres de l’Union. Selon ce diplomate, « la Hongrie et la Slovaquie vont acheter du pétrole pas cher quand les autres pays européens devront payer plus cher », le pétrole provenant des pays de l’OPEP.

Le 6 mai, le quotidien « Les Échos » informait ses lecteurs qu’au mois de juin, « l’OPEP se limitera à une hausse de production de quelques 432.000 barils par jour », ce qui est très peu. Dans cet article, Sharon Wajsbtot écrivait que « le statu quo annoncé par l’OPEP devrait continuer de faire grimper les cours. À la suite de la réunion, le prix du baril de brent a quasiment atteint les 115 euros (…) Selon les données compilées par Bloomberg, l’alliance n’a pas mis sur le marché les volumes annoncés le mois dernier. L’Angola et le Nigeria en particulier échouent régulièrement à augmenter leurs volumes ». Cités en fin d’article, les analystes de Rystad Energy affirmaient que « les cours actuels ne tiennent pas encore compte de l’impact de l‘embargo européen sur le pétrole russe. Des prix élevés sont à attendre cet été si la proposition de la Commission est adoptée ».

Faire payer les pauvres pour enrichir BP et TotalEnergies…

Pour parler clairement, les millions de personnes qui doivent utiliser leur voiture pour se rendre au travail paieront la note. Il en ira de même pour toutes celles qui utiliseront leur véhicule pour partir en vacances cet été. La hausse du prix du pétrole pénalisera aussi les entreprises de transport routier, les exploitations agricoles dans la mise en place des cultures et dans la récolte des moissons.

Mais on connaît déjà les gagnants de la décision prise en Europe la semaine dernière. Dans « Les Échos » du 4 mai on apprenait que le premier trimestre de 2022 a été bénéfique pour le géant pétrolier BP. Durant les trois premiers mois écoulés « porté par la flambée des cours du pétrole et du gaz, il a engrangé des bénéfices courants jamais vu depuis 2008. Hors éléments exceptionnels, son bénéfice courant atteint 6,25  milliards de dollars. C‘est plus du double des bénéfices engrangés l’an dernier sur la même période. Pour BP, ces performances sont liées à la flambée des cours des hydrocarbures, à la très bonne santé de la division trading de pétrole et de gaz, ainsi qu’à la hausse de ses marges de raffinage. Profitant de la même tendance, le français TotalEnergies a publié en fin de semaine dernière un bénéfice hors éléments exceptionnels de 9 milliards de dollars au premier trimestre, trois fois plus qu’il y a un an », lisait-on encore dans cet article.

Cette cherté des carburants d’origine fossile est aussi de nature à faire croître la production d’éthanol à partir de la canne à sucre, de la betterave, mais aussi du blé et du maïs. Il en ira de même pour la production du diester pour les moteurs diesel à partir des graines à huile comme le soja, le colza, le tournesol ainsi que des fruits du palmier à huile. Ces cultures énergétiques sont souvent subventionnées, sous prétexte que leur combustion par les moteurs émet moins de CO2 que celle des énergies fossiles. Mais ce calcul ne prend pas en compte le bilan carbone de la mise en cultures, de la récolte et de la transformation de ces plantes en carburants soi-disant verts.

Et accroître la déforestation en Amazonie

À ce bilan carbone s’ajoute celui de la déforestation Amazonie, en Afrique et en Asie pour multiplier les superficies agricoles réservées à la production d’énergie au détriment des produits alimentaires. Alors que le prix du blé et du maïs a augmenté de près de 50 % en deux mois et que la principale conséquence de la sécheresse en cours dans les pays de l’hémisphère nord risque de se traduire par une baisse de rendements céréaliers en 2022, de nouvelles flambées des cours sont à craindre désormais avec une augmentation des famines dans les pays pauvres. Même en France, les reportages se multiplient actuellement pour faire état des difficultés d’un nombre croissant de ménages qui réduisent leurs achats de produits alimentaires et optent pour les produits de bas de gamme afin de réduire les dépenses.

Sans la garantie d’aboutir à une quelconque efficacité contre la politique de Vladimir Poutine en Ukraine, les sanctions de l’Union Européenne contre la Russie risquent de coûter très cher aux ménages européens, à commencer par ceux qui se privent déjà en permanence, faute de disposer d’un pouvoir d’achat suffisant.

 


 

 

« Les salaires,
premier levier pour
le pouvoir d’achat »

Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr

L’économiste Anne Eydoux détaille la politique fiscale et sociale du quinquennat Macron qui, en favorisant les plus aisés, a rendu particulièrement sensible la question du reste à vivre des plus pauvres.

Anne Eydoux est maîtresse de conférences en économie au Cnam et membre des Économistes atterrés, Anne Eydoux analyse les mécanismes qui ont conduit à aggraver les difficultés de ceux qui en avaient déjà pour boucler les fins de mois.


 

Le pouvoir d’achat des Français a-t-il réellement baissé durant le quinquennat Macron ?

Anne Eydoux : Il y a une divergence entre les statistiques et les perceptions. À l’approche de l’élection présidentielle, les statistiques de l’Insee, du Trésor ou de l’OFCE indiquaient une hausse moyenne du pouvoir d’achat par unité de consommation de l’ordre de 1 % par an, sur les cinq dernières années. Pourtant, les sondages révélaient que plus de la moitié de la population pensait que son pouvoir d’achat avait baissé durant le quinquennat, et que seuls les plus aisés avaient tiré leur épingle du jeu. Les mouvements sociaux, qu’il s’agisse des gilets jaunes ou des mobilisations contre la réforme des retraites, se sont fait l’écho de cette perception, sans réellement être entendus. Pour rappel, en décembre 2018, le président de la République annonçait une hausse du Smic de 100 euros par mois. Mais c’est la prime d’activité, une aide sociale, qui a augmenté, sans bénéficier à tous les salariés au Smic, notamment celles et ceux à temps partiel.

Comment expliquer ce paradoxe ?

Anne Eydoux : En observant les effets redistributifs des mesures sociofiscales adoptées ces cinq dernières années, on constate que les réformes comme le prélèvement forfaitaire unique (ou flat tax) et la suppression de l’impôt sur la fortune ont bénéficié aux plus riches. Quelques mesures comme les baisses d’impôt sur le revenu ou la défiscalisation des heures supplémentaires ont amélioré le pouvoir d’achat de la classe moyenne. Mais le revenu disponible des 5 % les plus aisés a bien plus augmenté que celui des ménages médians. Quant aux plus modestes, ils ont bien moins profité des mesures sociofiscales du quinquennat. La hausse de la prime d’activité et de certains minima sociaux, ou encore de la prime énergie et du reste à charge zéro en santé, ne compense pas la perte de pouvoir d’achat qu’ils ont subie.

Quels ont été les facteurs de cette perte de pouvoir d’achat chez les plus pauvres ?

Anne Eydoux : Les ménages en bas de l’échelle des revenus ont été affectés d’abord par le changement du mode de calcul des aides au logement qui a pesé surtout sur les jeunes actifs et sur les familles monoparentales. La hausse des taxes sur l’énergie et le tabac a touché les ménages ayant les budgets les plus contraints, notamment ceux qui doivent utiliser leur véhicule en zone rurale ou qui vivent dans un logement mal isolé. Enfin, et surtout, la réforme de l’assurance-chômage a entamé les revenus des chômeurs et des précaires. Une fois payés le loyer, les factures, etc., leur budget réellement disponible est souvent insuffisant pour boucler les fins de mois. L’effet de calendrier a été un facteur aggravant : des mesures en faveur des plus aisés ont été prises dès le début du quinquennat, tandis que les mesures pour le pouvoir d’achat des plus modestes ont été différées. La hausse des taxes sur le carburant et le tabac, ainsi que celle de la CSG ont précédé la suppression de la taxe d’habitation et des cotisations salariales d’assurance-chômage. Cette dernière mesure, présentée comme favorable au pouvoir d’achat, s’est finalement retournée contre les chômeurs : en fragilisant le système d’indemnisation, elle a permis au gouvernement d’imposer des mesures d’économie aux partenaires sociaux.

Quels seraient les leviers d’action les plus efficaces pour que les citoyens les plus modestes puissent vivre dignement ?

Anne Eydoux : Le premier levier, ce sont les salaires. C’était une revendication des gilets jaunes, et la crise sanitaire a révélé que, parmi les travailleurs (et singulièrement les travailleuses) essentiels, beaucoup sont mal payés. Or, cela fait dix ans que le Smic n’a pas été revalorisé autrement que par son indexation automatique sur l’inflation. Le salaire minimum est maintenant plus élevé au Royaume-Uni qu’en France et il le sera bientôt en Allemagne. La revalorisation des minima sociaux est un deuxième levier : elle améliore directement le niveau de vie des plus pauvres. Depuis plus de trente ans, les minima sociaux ont très peu augmenté. Depuis 2017, ils se sont même dévalorisés par rapport au salaire minimum. Résultat : les ménages modestes n’ont plus de quoi finir le mois. Il est aujourd’hui essentiel de revaloriser ces aides au lieu de stigmatiser leurs bénéficiaires. Le blocage des prix est un troisième levier. Celui des loyers aurait un effet redistributif. Dans l’urgence, celui des prix de l’énergie ou des biens de première nécessité permettrait de protéger le pouvoir d’achat des plus précaires. Mais des mesures de plus long terme sont nécessaires pour assurer une transition écologique et sociale qui réduise la dépendance aux importations et permette le développement des énergies renouvelables à un prix abordable.

 publié le 8 mai 2022

Rafael Correa

Bruno Odent sur www.humanite.fr

L’ex-président équatorien, réfugié depuis 2017 en Belgique, ne sera pas extradé vers l’Équateur. Bruxelles a annoncé ne pas donner suite à la demande de Quito. Rafael Correa a marqué l’histoire de l’Amérique latine. Au pouvoir entre 2007 et 2017, il cherche à émanciper son pays des griffes de l’empire états-unien. À peine élu, il fait adopter une nouvelle Constitution incluant de grandes avancées sociales et une reconnaissance des droits des peuples indigènes. Son successeur, Lenin Moreno, partisan d’un retour vers Washington, se déchaînera contre lui, le menaçant de prison pour de prétendues malversations. La Belgique sauve l’honneur européen. À l’inverse du Royaume-Uni prêt à livrer à l’Oncle Sam un certain Julian Assange, qui avait trouvé refuge à l’ambassade d’Équateur à Londres durant… la présidence Correa.

 

 

 

 

 

En Algérie, l’acharnement
contre le hirak
jusqu’à la mort

Nadjib Touaibia sur www.humanite.fr

Le militant du hirak Hakim Debazzi, 55 ans, père de trois enfants, est mort le 24 avril à la prison de Koléa, une ville située à 26 km à l’ouest d’Alger, la capitale. Arrêté le 22 février 2022 à la suite de publications d’opinions et commentaires sur les réseaux sociaux, il avait été placé en détention préventive. Sa demande de remise en liberté pour raison de santé avait été rejetée.

Dans quelles conditions a-t-il perdu la vie ? Sa famille se heurte au silence glacial des autorités. Tout juste sait-elle que le décès a été provoqué par une crise cardiaque. Elle traverse le deuil dans l’attente d’une enquête autour de ce qui semble bel et bien être une négligence de l’administration carcérale.

La détention provisoire est un « désastre national », dénonce l’avocat Miloud Brahimi, ancien président de la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADH). « C’est une violation flagrante de la loi. Des personnes présumées innocentes sont privées, de manière systématique, de leur liberté, alors qu’elles peuvent être laissées en liberté en attendant leur procès. C’est malheureux et triste de voir la facilité avec laquelle des gens sont jetés en prison et oubliés dans les méandres des procédures, pour des faits souvent banals.

Plus grave encore, bon nombre d’entre elles se révèlent innocentes après le procès. Elles quittent la prison avec de lourdes séquelles », déclare-t-il dans une interview à « El Watan ». Hakim a, lui, perdu sa vie dans une geôle. Le drame a ému et choqué la grande majorité des Algériens. Les appels à faire la lumière se multiplient.

Cette mort en prison marque un tournant dans le déchaînement aveugle de l’arbitraire, une menace permanente dans l’Algérie post-hirak. Quelles que soient les circonstances, cette disparition constitue une tache noire sur la conscience d’un pouvoir qui embastille à tour de bras, dans une guerre ouverte aux idées, à la liberté de pensée et d’expression.


 

Irlande du Nord. La victoire du Sinn Féin ouvre une
« nouvelle ère »

Thomas Lemahieu sur www.humanite.fr

 L’enclave britannique sur l’île d’Émeraude avait été modelée pour que ça n’arrive jamais. Et pourtant, après les élections pour l’assemblée locale, les républicains sont désormais la première force politique devant les unionistes. Présidente du Sinn Féin, Mary Lou McDonald appelle à « préparer » le référendum d’autodétermination sur la réunification.

Au centre, Michelle O'Neill, députée et cheffe du Sinn Féin en Irlande du Nord, après l'annonce des premiers résultats des élections locales. © Paul Faith - AFP

De rouille et d’os, l’endroit est idéal pour un naufrage. Dans la capitale de ce qui reste, jusqu’à nouvel ordre, une province du Royaume-Uni, le quartier des docks a été rebaptisé « Titanic » il y a une dizaine d’années. Avec ses quatre proues à l’échelle réelle, un musée a été bâti à la gloire du paquebot construit par 15 000 ouvriers sur les chantiers navals de Belfast. Sans s’étendre sur sa mise à l’eau fatale, l’ambition était, à l’évidence, de tenter de rattraper Dublin, qui, sur les ruines industrielles de son port, a attiré tous les géants mondiaux du numérique grâce à son dumping fiscal, mais aussi de proposer aux touristes un autre programme que le tour spécial « Troubles », en bus à impériale et avec commentaire machinal, le long des « murs de la paix » suturant toujours les quartiers catholiques et protestants de la ville…

Dans le coin, en dehors des terrains vagues et des friches, tout est siglé Titanic : hôtels, restaurants, bars, parkings… Et même des studios de cinéma, où, autre tentative de faire son trou dans la concurrence planétaire, ont été tournées de nombreuses scènes de la série à succès Game of Thrones. Puis Titanic encore et toujours, le vaste centre d’expositions, qui, vendredi et samedi, pendant les deux jours de dépouillement centralisé pour les six circonscriptions de Belfast – le système de votes « à préférences », avec transfert des voix à chaque décompte, rend les opérations extrêmement longues en Irlande –, au lendemain des élections pour le Parlement nord-irlandais.

C’est  un grand moment pour l’égalité. »  Mary Lou McDonald, présidente du Sinn Féin

Entre marteau et enclume, l’endroit est idéal aussi pour une revanche. Voire pour une révolution. Car, après le Titanic et surtout après la partition de l’Irlande dans les années 1920, les chantiers navals de Belfast sont devenus un bastion du pouvoir colonial : pendant des décennies, les Britanniques y ont réservé les emplois aux protestants unionistes pour mieux discriminer les catholiques républicains. Les Irlandais, qui aiment emprunter à Mark Twain, dont un ancêtre fut, paraît-il, chasseur de sorcières en chef à Belfast, une de ses citations – « Si vous n’aimez pas le temps qu’il fait, attendez quelques minutes » –, pourraient en choisir une autre, ces jours-ci : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. »

Un score net, sans appel ni bavure

Naufrage pour les unionistes, revanche et même révolution pour les républicains. Les sondages l’annonçaient et les chercheurs spécialisés dans le conflit nord-irlandais le voyaient venir, et cette fois, c’est arrivé, ce n’est pas rien : sur l’île, le monde a changé de base. Le Sinn Féin, partisan de la réunification et donc de la sortie de l’Irlande du Nord du Royaume-Uni, est, pour la première fois depuis la création de toutes pièces par les forces impériales de leur enclave majoritairement protestante sur l’île d’Émeraude, arrivé en tête, devançant ses adversaires ultraconservateurs, qui entendent rester à l’ombre de la couronne de la monarchie britannique.

Le Sinn Fein  est devenu le premier parti nord-irlandais décrochant  27 sièges sur 90 à l’Assemblée, contre 25 pour  le Democratic Unionist Party (DUP).

Le score est net, sans appel ni bavure : le parti républicain pan-irlandais, présidé de l’autre côté de la frontière, à Dublin, par Mary Lou McDonald, a recueilli 29 % des « premières préférences », contre 21,3 % pour le Democratic Unionist Party (DUP) de Jeffrey Donaldson, qui, après avoir pris l’ascendant dans le camp loyaliste sur fond de colère contre les accords de paix de 1998, était systématiquement le premier parti en Irlande du Nord. Jusqu’ici vice-première ministre d’Irlande du Nord – un poste dévolu au second parti –, en coalition forcée avec les unionistes hégémoniques, Michelle O’Neill, qui est également vice-présidente du Sinn Féin, devrait changer de casquette et, solidement appuyée par son avance en voix mais également en sièges dans la prochaine assemblée, devenir la première ministre nord-irlandaise (lire encadré ci-dessous). Un changement, à la portée limitée sur le papier, des accords de paix qui contraignent à une forme de cohabitation entre les deux camps issus du passé, avec des pouvoirs équivalents entre les deux têtes de l’exécutif. Mais tout de même, le symbole demeure proprement inouï et il ne peut que changer la donne dans les prochaines années.

Nous devons nous mettre au travail tout de suite pour régler la crise du pouvoir d’achat et investir dans l’hôpital public »  Sinead Ennis, députée du Sinn Féin

Sur place, sous les feux des caméras, Mary Lou McDonald savoure résolument : « Souvenez-vous bien que ce territoire a été imaginé il y a un siècle juste pour s’assurer qu’aucune Michelle O’Neill n’occupe jamais la fonction de première ministre, lance-t-elle. C’est un grand moment pour l’égalité. » Après une campagne sérieuse et fédératrice, menée sur les grandes urgences sociales – coût de la vie, logement, système de santé, etc. –, qui a ringardisé les unionistes, plus repliés que jamais et vent debout contre le protocole nord-irlandais instaurant une barrière douanière en mer, entre leur territoire et la Grande-Bretagne, la présidente du Sinn Féin, qui fait un tabac en République d’Irlande et est plus que jamais en lice pour en devenir la prochaine première ministre à son tour lors des législatives de 2025, pousse résolument son avantage. « Je crois qu’il est possible de tenir un référendum (sur la réunification de l’Irlande – NDLR) dans les cinq prochaines années, encourage Mary Lou McDonald. Sa préparation doit être ordonnée, pacifique et démocratique, et, le plus important, c’est de la commencer dès maintenant. »

Le « franchissement d’un Rubicon historique »

Dans tous leurs discours de victoire au Titanic Exhibition Center, les futurs députés Sinn Féin mettent un grand soin à sortir des assignations identitaires et à rassembler, loin des débordements de certains élus DUP, qui, en grande pompe, clament leur fidélité à « Sa Majesté la reine » et lancent des « God Save the Queen », aussi rageurs que dépités… « Nous devons nous mettre au travail tout de suite pour régler la crise du pouvoir d’achat et investir dans l’hôpital public », avertit, par exemple, Sinéad Ennis. D’une certaine manière, face à la fuite en avant du DUP, qui compte continuer de paralyser l’exécutif nord-irlandais tant que le gouvernement de Boris Johnson ne reniera pas sa signature du protocole nord-irlandais, les républicains pourraient avoir des convergences avec l’Alliance, une formation centriste qui se positionne comme « non alignée » entre les deux camps traditionnels et qui a, elle, réussi à s’imposer comme troisième force (13,9 %) en doublant son nombre d’élus grâce à de bons transferts des voix de préférence en sa faveur. Sa dirigeante, Naomi Long, appelle à revenir sur la clause des accords de paix qui contraint unionistes et républicains à gouverner ensemble. Mais à l’instar de Gerry Kelly, l’un des hommes clés du Sinn Féin lors des négociations des accords du Vendredi saint ratifiés en 1998 (lire notre entretien page 13), les républicains n’ont a priori aucune intention de s’engager sur ce terrain glissant…

Ce lundi, le gouvernement britannique va entrer dans la danse : Brandon Lewis, le secrétaire d’État britannique à l’Irlande du Nord, qui avait, à la veille de l’élection, écarté tout changement sur le protocole nord-irlandais, une manière de renvoyer par avance les unionistes dans les cordes, promet de demander au DUP de désigner son vice-premier ministre. Mais évidemment, c’est plutôt la méfiance qui règne en Irlande, côté républicain, mais aussi chez les loyalistes, qui, malgré les trahisons depuis des décennies, retentent leur chance avec les conservateurs. Entre ses dirigeants de premier plan, comme Michelle O’Neill, qui parle d’une « nouvelle ère », ou Declan Kearney, qui évoque le « franchissement d’un Rubicon historique », et des militants qui veillent à ne pas surenchérir dans le symbolique renvoyant à un passé dont chacun voit bien qu’il n’est pas complètement passé, le Sinn Féin attend la suite avec détermination, mais aussi avec gravité et prudence. « Tiocfaidh Ar La », ont toujours dit en gaélique les ancêtres des vainqueurs de ces jours à Belfast. Cela signifie : « Notre jour viendra. » La promesse avait des accents messianiques, elle n’en paraît pas moins de plus en plus vraie.

Bio express Michelle O’Neill, future première ministre du Sinn Féin

Tout comme Gerry Adams, le leader emblématique du Sinn Féin pendant des décennies, qui a passé la main à la tête du parti à Mary Lou McDonald, Martin McGuinness, l’ex-commandant de l’Armée républicaine irlandaise (IRA) décédé depuis lors, a, au nord de l’île, organisé une transition réussie avec Michelle O’Neill. À chaque élection en Irlande du Nord, cette quadragénaire qui s’apprête à devenir la première républicaine désignée première ministre d’Irlande du Nord a réussi à faire monter le score du Sinn Féin. Pour ses adversaires, difficile de la renvoyer personnellement à la période de la guerre civile et des « Troubles ». Certes, elle compte, comme il se doit, dans sa famille des anciens membres de l’IRA. Mais elle avait une petite vingtaine d’années en 1998, lors de la signature des accords de paix… Déjà mère de sa première fille, elle s’engage alors dans le parti au sein duquel elle grimpe tous les échelons jusqu’à devenir sa vice-présidente depuis 2017.

publié le 8 mai 2022

Rénover la réduction du temps de travail

par Thomas Coutrot sur wwwpolitis.fr

On pourrait ouvrir dans le temps de travail rémunéré des espaces de délibération.

La réduction du temps de travail (RTT) est l’un des outils majeurs de tout projet politique émancipateur. C’était vrai avant que l’urgence écologique ne devienne criante, ça l’est encore plus aujourd’hui : la RTT fait passer la qualité de la vie avant la quantité de biens consommés (1). Ce thème a pourtant été absent de la campagne présidentielle. Présent à la marge dans les programmes de gauche, il n’a pas été mis en avant par les candidat·es. Le principal d’entre eux à gauche, Jean-Luc Mélenchon, proposait d’appliquer réellement les 35 heures (et 32 heures pour les métiers pénibles), mais éludait la nécessité d’une nouvelle loi de réduction générale du temps de travail. Il y a là une lacune très dommageable.

D’autant que le mouvement syndical a émis des propositions audacieuses qui renouvellent profondément l’ambition de la RTT. La CGT en particulier, avec sa campagne sur les 32 heures (2), met en avant une démarche où santé et démocratie au travail deviennent centrales. Face à des réorganisations permanentes et imposées, qui instillent un sentiment d’insécurité chronique et fragilisent la santé psychique des salarié·es, la CGT affirme que « libérer du temps pour réfléchir et s’organiser est aussi un moyen de permettre davantage d’interventions collectives sur les lieux de travail ». La RTT sera aussi l’occasion d’affirmer que « celles et ceux qui produisent les richesses sont légitimes à remettre en cause les actuelles finalités et modalités de l’organisation du travail, faute de quoi nous ne pourrons pas éviter des catastrophes sociales et écologiques qui pourraient bien devenir irréversibles ».

La RTT, bannière historique de la gauche, demeure au cœur des stratégies d’émancipation du travail, il faut la ressaisir et la rénover. Il ne s’agit plus seulement de réduire la durée du travail, mais de le transformer lui-même. À cet effet, on pourrait promouvoir un volet de réduction du temps de travail subordonné (RTTS) qui ouvrirait, dans le temps du travail rémunéré, des espaces de délibération autonome des salarié·es sur l’organisation et les finalités de leur travail, domaines jusqu’ici réservés à l’employeur. Il s’agirait en fait d’étendre à l’ensemble des salarié·es le droit à du temps (par exemple une journée par mois) de travail rémunéré mais hors subordination, dont disposent déjà les représentants du personnel, élu·es ou délégué·es syndicaux. La RTTS reconnaîtrait et rémunérerait ainsi le travail de délibération des salarié·es, les meilleur·es expert·es de leur travail. La loi obligerait les employeurs à répondre par écrit aux demandes portées par les élu·es du personnel à l’issue de ces réunions. Les élu·es auraient un droit de veto suspensif en cas de refus de l’employeur de modifier une organisation du travail susceptible de porter atteinte à la santé des salarié·es, des usager·es ou de l’environnement.

Il y a là un levier pour introduire la logique écoféministe du care dans le travail, en liant la lutte pour la santé au travail et le combat pour la préservation du vivant. Et reprendre l’offensive face au rouleau compresseur néolibéral.

(1) L’ONG britannique Autonomy a développé un argumentaire convaincant : « The shorter working week : a radical and pragmatic proposal », janvier 2019, https://autonomy.work

(2) « Les 32 heures : c’est possible et c’est urgent ! », septembre 2021, www.cgt.fr

Par Thomas Coutrot Économiste, membre des Ateliers travail et démocratie.

publié le 7 mai 2022

Ces gouvernements sociaux-démocrates européens qui désobéissent aux traités

Par Clément Gros sur www.regards.fr

Désobéir aux traités ? C’est tellement impossible que les sociaux-démocrates européens le font déjà. À commencer par les socialistes français…


 

Alors que les partis de gauche s’apprêtent à sceller définitivement leur union – après les validations attendues par les instances du PS, ceux du PCF et d’EELV l’ayant déjà acté –, la question de la désobéissance aux traités européens continue de faire débat. C’est brandi comme un épouvantail chez de nombreux socialistes qui ne veulent pas d’un accord avec la France insoumise mais aussi chez les députés écologistes allemands qui voient dans cette nouvelle union à gauche une menace contre l’Europe. Pourtant, les États membres de l’Union européenne désobéissent déjà. Trois exemples récents.

L’exemple espagnol

Le 27 janvier 2022, la Cour de Justice de l’Union européenne a épinglé l’Espagne pour l’obligation faite aux résidents fiscaux de déclarer les biens possédés en dehors du territoire espagnol. Cela contreviendrait aux principes de « libre circulation des capitaux ». À ce jour, le gouvernement espagnol n’est pas revenu sur cette loi.

L’exemple portugais

Depuis 2015, les gouvernements successifs du Parti socialiste portugais ont mené une politique anti-austéritaire de relance par la demande, en opposition avec les demandes de la Commission européenne. En juillet 2016, la Commission européenne entame une procédure pour déficit excessif, sans y donner finalement de suite. En désobéissant, le Portugal est parvenu à se redresser avec un déficit porté à 1,5% en 2017, alors que l’Union européenne en demandait 2,5%.

L’exemple français

Épinglé par l’Union européenne en 2013, le gouvernement socialiste de l’époque a refusé de récupérer les 220 millions d’euros d’aides d’État auprès de la Société nationale Corse-Méditerranée. Ces aides étaient jugées incompatibles avec le droit européen.


 

En réalité, ces exemple illustrent la coutume des pays membres d’entrer régulièrement en conflit avec les instances européennes. Le fait est que conduire des politiques publiques, à l’échelle nationale et/ou européenne, relève à la fois de convictions fortes mais aussi de rapports de forces. Entre luttes sociales, institutions, médias, lobbys et syndicats, la gauche doit nécessairement se confronter à l’Union européenne si elle veut mettre en œuvre son programme. La question n’est donc pas tant celle de la désobéissance que de la capacité pour la France – deuxième pays en poids économique dans l’UE – de négocier avec ses partenaires européens. Après tout, les plus libéraux des libéraux européens ont bien réussi à abandonner la sacro-sainte règle d’or des 3% dans le cadre de la crise sanitaire. Et les sociaux-démocrates ne sont pas les seuls à désobéir. En mai 2020, la Cour constitutionnelle allemande a remis en cause la primauté du droit européen en accusant la BCE d’avoir outrepassé ses pouvoirs dans le rachat d’actifs. Et l’on peut difficilement en conclure que Merkel restera dans l’histoire contemporaine comme une dangereuse eurosceptique.

Mais le problème à gauche remonte aux crispations qu’a fait naître la campagne du référendum de 2005, relatif à l’établissement d’une constitution européenne. Ce fut un moment de rupture au Parti socialiste. Déjà à l’époque, Jean-Luc Mélenchon était des dissidents qui n’hésitaient pas à faire campagne pour le « Non » en compagnie de Marie-George Buffet, José Bové ou encore Olivier Besancenot. Un alter-européisme se construit alors, s’arguant de refuser systématiquement les traités libéraux de l’Union européenne. Et, par la suite, la gauche se retrouve polarisé dans le débat médiatique entre pro et anti-européens. La difficulté étant que les pactes budgétaires européens ne permettent pas de mener une politique de gauche. À tel point que même le programme d’Anne Hidalgo contenait des mesures qui aurait nécessité de désobéir à l’UE, comme l’a remarqué sur Twitter Quentin Parinello, responsable plaidoyer chez Oxfam France.

Finalement, la bataille sur le thème de la désobéissance européenne ne prend pas en compte la complexité qu’implique les relations internationales. Personne n’obéit ni de désobéit à l’Union européenne, le sujet est plutôt que le rapport de force est nécessaire dès lors que l’on gouverne et encore plus lorsque l’on veut sortir du sentier habituel. Il reste que la gauche s’accorde pour sortir des traités libéraux, tout en s’écharpant sur la méthode pour y parvenir. Ce conflit historique n’est pas réglé, preuve en est, seulement cette fois il n’est plus rédhibitoire dans les discussions.

publié le 7 mai 2022

Aux origines ouvrières
du Front populaire

par Gérard Noiriel  sur https://www.monde-diplomatique.fr

Le 3 mai 1936, le gouvernement de Léon Blum parvenait au pouvoir dans une France affaiblie par la crise économique et menacée par la guerre. Cette date constitue le point de départ politique du Front populaire. Mais elle occulte les conditions d’émergence et les racines sociales d’un mouvement de grèves sans précédent, qui permit des avancées considérables.

Lors du discours qu’il a prononcé, le 3 mai 2016, en introduction du colloque « La gauche et le pouvoir (1) », M. François Hollande a félicité les organisateurs d’avoir tenu cette rencontre le jour du 80e anniversaire de la victoire du Front populaire. C’était un bon moyen, selon lui, de « faire des comparaisons utiles dans le temps, dans l’espace, et de tirer les leçons pour aujourd’hui ».

Commémorer le Front populaire en privilégiant les élections législatives d’avril-mai 1936 n’est évidemment pas anodin. Cela permet de mettre l’accent sur le rôle des partis, de leurs dirigeants et de leurs programmes, au détriment des luttes populaires. C’est l’histoire vue d’en haut et non d’en bas. Pourtant, le Front populaire est le meilleur exemple que l’on puisse trouver dans notre histoire contemporaine quand on veut montrer que les progrès sociaux dépendent bien plus des mobilisations populaires que des programmes électoraux.

La victoire de la gauche en mai 1936 ne suffit pas, par elle-même, à donner son importance historique au Front populaire. Les radicaux, les socialistes et les communistes — les trois principales forces politiques réunies sous sa bannière — l’ont emporté d’une courte tête (37,3 % des inscrits, contre 35,9 % pour la droite). Pour parvenir à une entente, ils ont adopté un programme extrêmement modeste, résumé par le slogan : « Pain, paix, liberté ». Sur le plan social, leurs promesses se limitaient à des mesures visant à réduire la durée du travail sans diminution de salaire et à créer un fonds national de chômage. Cette timidité explique en partie que le Parti communiste ait refusé de participer au gouvernement dirigé par Léon Blum.

Si le Front populaire est devenu un moment marquant de notre histoire contemporaine, c’est avant tout parce qu’il a pris sa source et trouvé sa raison d’être dans une extraordinaire mobilisation collective, qui n’a pas eu d’équivalent à l’époque en Europe.

Pour tenter d’expliquer les raisons de ce soulèvement des classes populaires, il faut commencer par replacer l’événement dans l’histoire longue de la classe ouvrière française (2). À la différence de ce qui s’est passé au Royaume-Uni, la première révolution industrielle n’a pas entraîné, en France, une rupture radicale avec le monde rural. La grande industrie se développe en prolongeant le modèle économique antérieur, dominé par des marchands-fabricants qui distribuent la matière première transformée en produits finis par une multitude d’ouvriers-paysans enracinés dans leurs villages et travaillant en famille. Dans les grandes villes, et notamment à Paris, on trouve surtout des ouvriers-artisans, issus du monde des corporations d’Ancien Régime. Héritiers des sans-culottes, ils sont les principaux acteurs de tous les mouvements révolutionnaires qui secouent la capitale de 1789 jusqu’à la Commune de Paris, en 1871. Un immense fossé sépare ces deux composantes du monde ouvrier. Cette hétérogénéité freine la constitution d’une classe ouvrière possédant une identité propre, entrave la naissance du droit du travail, pérennise les formes juridiques traditionnelles que sont le louage d’ouvrage et le marchandage (3).

Véritable point de départ en 1933

À la fin du XIXe siècle, la première crise majeure du capitalisme, appelée Grande Dépression par les historiens, débouche sur une nouvelle révolution industrielle, qui ouvre l’ère des grandes usines. Touchées de plein fouet par ces bouleversements, les deux principales composantes du monde ouvrier engagent un combat radical et multiforme contre l’ordre nouveau. Les grèves et les manifestations, souvent réprimées dans le sang, se multiplient. C’est à ce moment-là que s’impose dans l’espace public la figure du mineur, que naissent les syndicats et les partis se réclamant du prolétariat (Confédération générale du travail [CGT], Parti ouvrier français [POF], etc.). Cette mobilisation massive contraint le patronat des mines à signer les premières conventions collectives. C’est aussi le début de la législation sociale, illustrée notamment par les lois sur le repos hebdomadaire, la retraite ouvrière et paysanne, et surtout la naissance du code du travail (1910) (4).

Néanmoins, le pouvoir républicain ne s’engage pas sur la voie d’un système global de protection sociale comparable à celui qu’Otto von Bismarck a imposé en Allemagne au cours des années 1880. Pour satisfaire leur électorat, composé surtout de paysans propriétaires et de petits patrons, les dirigeants de la République française optent pour un protectionnisme économique qui vise à taxer les marchandises, mais aussi la main-d’œuvre étrangère. Ce n’est pas un hasard si la loi dite de « protection du travail national » (adoptée en 1893) se focalise sur des mesures d’identification des travailleurs étrangers. En freinant l’exode rural, ce protectionnisme aggrave la pénurie d’ouvriers dans la grande industrie. Le recours massif à l’immigration s’impose au moment même où se multiplient les discriminations de tous ordres à l’égard des non-nationaux.

La première guerre mondiale et la période de reconstruction qui la suit creusent de nouveaux clivages entre les composantes du monde ouvrier. Dans les secteurs les mieux protégés (chemins de fer, postes, services publics, etc.), la cogestion tripartite (État, patronat, syndicat), institutionnalisée pendant la guerre grâce à l’union sacrée, est pérennisée. C’est dans ces branches que la CGT réformiste recrute la plus grande partie de ses adhérents.

En revanche, dans la grande industrie, le mouvement ouvrier s’effondre après la répression féroce des grèves insurrectionnelles de 1919-1920. Comme l’ont montré Edward Shorter et Charles Tilly, c’est dans les entreprises de plus de cinq cents ouvriers, là où la combativité était la plus forte avant 1914, que le recul des grèves est le plus net au cours des années 1920 (5). Cette démobilisation s’explique par deux raisons. Dans l’industrie lourde du Nord et de l’Est, le recours massif à l’immigration pour remplacer les ouvriers morts au combat ou qui ont fui les zones sinistrées affaiblit fortement les traditions de lutte forgées dans les décennies antérieures. Dans l’industrie de transformation, les nouvelles usines se développent surtout au sein des banlieues des grandes villes. Elles attirent des ouvriers qualifiés qui privilégient des solutions individuelles en changeant constamment d’entreprise pour vendre leur force de travail au patron le plus offrant. Cette instabilité massive entrave l’action collective, malgré les efforts du Parti communiste et de la Confédération générale du travail unitaire (CGTU (6)).

La nouvelle crise du capitalisme, déclenchée par l’effondrement de la Bourse de Wall Street en octobre 1929, atteint la France en deux temps. Jusqu’en 1933, ses effets sont beaucoup moins visibles que dans les autres pays, car elle frappe surtout les franges les plus marginales de la société industrielle. Des centaines de milliers de travailleurs immigrés sont renvoyés dans leurs pays d’origine, et les ouvriers-paysans (qui sont encore très nombreux en France) trouvent dans leur environnement rural des ressources qui limitent le recours aux fonds de chômage.

Mais, à partir de 1933, la dépression touche de plein fouet le cœur d’un monde ouvrier plus français, plus masculin, plus qualifié, plus urbain que dans la période précédente. Le chômage prend des proportions gigantesques, alors même que le système d’indemnisation est encore archaïque. De nombreux ouvriers qualifiés sont bloqués dans leur mobilité, et sont parfois contraints d’occuper les emplois auparavant réservés aux immigrés. Les patrons, n’ayant plus les ressources nécessaires pour intensifier la mécanisation des tâches manuelles, privilégient désormais la « rationalisation du travail ». La rémunération au rendement et le travail à la chaîne se diffusent rapidement, notamment dans l’automobile.

Contrairement à ce qui est fréquemment affirmé, le mouvement de grèves qui caractérise le Front populaire n’a pas débuté au lendemain de la victoire électorale de la gauche, le 3 mai 1936. Son véritable point de départ date de 1933, lorsque les ouvriers qualifiés des grandes usines de construction mécanique sont directement frappés par la crise économique. C’est à ce moment-là que le Parti communiste commence à récolter les fruits d’une stratégie privilégiant l’action dans l’entreprise. S’il fallait désigner un événement fondateur, nous pourrions volontiers choisir l’accident qui s’est produit le 6 février 1933 à l’usine Renault de Billancourt. L’explosion d’une chaudière fait huit morts et de nombreux blessés. Lors de l’enterrement, le patron (Louis Renault) et le maire socialiste font face aux familles des victimes, soutenues par les élus communistes, les militants et vingt mille ouvriers qui crient : « Assassins ! Assassins ! ». Relayé sur tout le territoire national par L’Humanité (le journal de Jean Jaurès, passé sous la coupe du Parti communiste en 1920), cet événement tragique contribue fortement au processus d’identification des travailleurs à un « nous » ouvrier qui ne cessera de se consolider dans les mois et les années suivants.

La conjoncture politique va jouer un grand rôle, elle aussi, dans le développement des luttes sociales. Le 6 février 1934, les ligues d’extrême droite organisent une manifestation qui vire à l’émeute. La crainte d’un coup d’État suscite une réaction qui précipite la réunification du mouvement ouvrier et l’alliance des forces de gauche au sein d’un front antifasciste qui ouvre la voie au Front populaire. Ce réflexe unitaire encourage les travailleurs à s’engager dans l’action collective. Les grèves se multiplient, touchant des secteurs très divers ; fait nouveau, elles sont désormais souvent victorieuses. Preuve du rôle essentiel que les femmes commencent à jouer dans ce mouvement, en mai 1935 plus de deux mille ouvrières de la confection, réparties dans de petites entreprises de la région parisienne, se mettent en grève contre des diminutions de salaire ; elles obtiennent gain de cause.

La lutte paye

Cette première phase de l’histoire du Front populaire est essentielle, car c’est à ce moment-là que les ouvriers vont inventer les modes d’action et mettre au point les revendications qui se généraliseront en mai-juin 1936. L’exemple du conflit qui touche en novembre 1935 les forges d’Homécourt à Saint-Chamond (une usine qui fabrique du matériel pour la marine nationale) est à cet égard emblématique. Motivée par le rejet des mesures de « rationalisation du travail », la grève s’accompagne (pour la première fois) d’une occupation des locaux qui durera cinq semaines. Les grévistes obtiennent non seulement des hausses de salaire, mais aussi l’instauration de délégués du personnel et une classification des ouvriers en trois catégories, en fonction de leur qualification.

La victoire électorale de mai 1936 peut être vue comme l’étincelle qui a provoqué l’embrasement général à partir des foyers allumés par le petit noyau des ouvriers qualifiés de la grande industrie. Le mouvement des grèves avec occupation connaît un premier point culminant au début du mois de juin 1936 (cent cinquante entreprises occupées). Le patronat accepte alors d’entamer des négociations, qui aboutissent le 8 juin aux accords de Matignon (hausse des salaires, limitation de la durée du travail hebdomadaire à quarante heures, congés payés, généralisation des conventions collectives, etc.). Mais ces acquis ne suffisent pas à mettre un terme au mouvement, bien au contraire. Découvrant que la lutte paye, les fractions les plus éloignées de l’action syndicale et politique prennent ensuite le relais. Pratiquement toutes les branches de l’économie seront touchées par ce mouvement, à l’exception des secteurs les mieux protégés (services, fonction publique), qui resteront fidèles à la collaboration de classe prônée par la CGT réformiste.

Finalement, la principale leçon que l’on peut tirer du Front populaire, c’est que des revendications sociales que les experts, les gouvernants et les patrons jugeaient « utopiques », « irréalistes », voire « suicidaires » deviennent légitimes quand les dominés parviennent à construire un rapport de forces qui leur est favorable. Certes, le combat ne s’est pas arrêté en juin 1936. Au cours des mois et des années suivants, les accords de Matignon seront constamment attaqués par le patronat, et ce n’est qu’au lendemain de la seconde guerre mondiale qu’ils s’installeront durablement dans le droit français. Le démantèlement actuel du droit du travail marque sans doute une nouvelle étape dans cette histoire longue de la lutte des classes.

Le Front populaire montre aussi que les représentations collectives de la société sont bouleversées quand la classe ouvrière fait entendre sa voix. À la Belle Époque, le mouvement social avait permis l’irruption de la figure du mineur du Nord dans l’espace public. En 1936, c’est le « métallo de Billancourt » qui prend sa place. Ce nouveau personnage, incarné au cinéma par Jean Gabin (La Belle Équipe), occulte certes le rôle joué par les femmes, par les immigrés, par les travailleurs coloniaux dans l’immense mobilisation populaire de cette période. Néanmoins, même si le métallo de Billancourt ne représente qu’une partie du peuple en lutte, sa présence impose le respect pour le peuple tout entier. La droite et l’extrême droite tenteront de discréditer le mouvement en affirmant que les grèves ont été orchestrées par les bolcheviks depuis Moscou. Mais jamais Léon Blum ne cautionnera cet argument.

Un demi-siècle plus tard, la société française est à nouveau confrontée à une crise économique qui provoque l’effondrement des bastions de la grande industrie. En mai 1981, la victoire de François Mitterrand suscite un espoir dans les classes populaires. Un « printemps syndical » émerge dans l’industrie automobile, sous l’impulsion des ouvriers spécialisés (OS). Mais ceux-ci ne parviennent pas à entraîner dans leur sillage les autres composantes du monde ouvrier. Le rapport de forces est insuffisant pour donner sa légitimité au mouvement dans l’espace public. Sous l’influence des médias, qui multiplient les reportages montrant des musulmans faisant leurs prières dans les ateliers, Pierre Mauroy, le premier ministre socialiste, finira par déclarer en janvier 1983 : « Les principales difficultés qui demeurent sont posées par des travailleurs immigrés (…) qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises (7).  » L’argument traditionnel de la droite, visant à discréditer les luttes sociales en présentant les grévistes comme des agitateurs à la solde de l’étranger, est alors avalisé par celui qui appartient au même parti et qui occupe la même fonction que Léon Blum en 1936.

Le Front populaire est définitivement mort ce jour-là.

Gérard Noiriel - Historien, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Dernier ouvrage paru : Chocolat. La véritable histoire d’un homme sans nom, Bayard, Paris, 2016.

Notes :

(1) Colloque organisé par la Fondation Jean-Jaurès, la Fondation européenne d’études progressistes et le think tank Terra Nova.

(2) Pour une analyse approfondie, cf. Les Ouvriers dans la société française, XIXe-XXe siècle, Seuil, Paris, 1986.

(3) Le « marchandage » désigne la pratique consistant, pour un intermédiaire ou « sous-entrepreneur », à revendre le travail d’ouvriers à un autre employeur.

(4) Claude Didry, L’Institution du travail. Droit et salariat dans l’histoire, La Dispute, Paris, 2016.

(5) Edward Shorter et Charles Tilly, Strikes in France, 1830-1968, Cambridge University Press, 1974.

(6) Syndicat issu d’une scission de la CGT, qui a existé de 1921 à 1936.

(7) Cité par Nicolas Hatzfeld et Jean-Louis Loubet, « Les conflits Talbot, du printemps syndical au tournant de la rigueur (1982-1984) », Vingtième Siècle, no 84, Paris, 2004.

publié le 6 mai 2022

Quand la finance fait
main basse sur la santé

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

OPA Le fonds d’investissement américain KKR veut poursuivre son rachat des cliniques françaises. De quoi alerter les syndicats, qui mettent en garde contre une financiarisation du secteur, mortifère tant pour les salariés que pour les patients.

Il est toujours désagréable d’apprendre, en ouvrant le journal, que son entreprise est convoitée par l’un des fonds d’investissement les plus sulfureux de la planète. Surtout lorsque sa société appartient à un secteur aussi sensible que la santé… Olivier Poher est délégué CGT chez Ramsay, l’un des plus gros groupes de soins de l’Hexagone, du haut de ses 132 hôpitaux et cliniques privés. « Même notre direction générale l’a appris dans les médias, soupire-t-il. L’inquiétude domine. Tout ce que nous savons, c’est que nous sommes sous le coup d’une OPA (offre publique d’achat – NDLR) hostile, et que les choses se jouent très loin de l’Hexagone, entre la maison mère australienne et un fonds américain. » KKR, géant financier, a donc l’intention d’avaler Ramsay, en déboursant près de 14 milliards d’euros. Pour le syndicaliste, cette somme colossale pourrait faire tourner bien des têtes parmi les actionnaires du groupe. En cas de rachat réussi, le fonds d’investissement se taillerait une place de choix dans la santé hexagonale, en devenant tout simplement le plus gros propriétaire de cliniques privées.

Si le nom de KKR donne des sueurs froides aux salariés, c’est que ces trois lettres renvoient à une histoire funeste, ponctuée de raids fracassants et de saignées sociales, qui s’étend sur quatre décennies. Fondé en 1976 par trois anciens banquiers d’affaires, Jerome Kohlberg, Henry Kravis et George Roberts, KKR a bâti un empire planétaire en expérimentant à grande échelle une technique jusque-là confidentielle, le LBO (leveraged buy-out, ou rachat par endettement). En gros, l’opération consiste à racheter une entreprise grâce à de l’argent emprunté auprès des banques, à la restructurer à la hache avant de la revendre quelques années plus tard, dans le but de réaliser une coquette plus-value. Peu porté sur la question sociale, KKR n’a aucun scrupule à dépecer des entreprises entières, licenciant des salariés par dizaines de milliers. Aux États-Unis, la rudesse des fondateurs leur a valu le sympathique qualificatif de « barbarians » (les « barbares »), à la fin des années 1980. Aujourd’hui, KKR gère 471 milliards de dollars d’actifs et emploie 800 000 salariés à travers ses entreprises.

Pas de quoi rassurer les salariés de Ramsay, qui redoutent de voir le fonds importer sa culture financière, faite de rationalisation à tous les étages et de course au profit. « Le risque, c’est que KKR nous impose une vision court-termiste, craint Olivier Poher. Pour l’instant, nos actionnaires (dont le Crédit agricole – NDLR) ne se versent pas de dividendes et défendent des projets plutôt sociaux. Par exemple, nous avons une politique d’implantation de centres de santé dans des quartiers populaires très faiblement dotés en médecins : est-ce que KKR se souciera d’investir dans des déserts médicaux ? »

Un secteur qui fait figure d’eldorado

Ce n’est pas la première fois que les fonds d’investissement s’intéressent à la santé, en France comme à l’étranger. Dans un contexte de vieillissement de la population et de multiplication des maladies chroniques, le secteur fait même de plus en plus figure d’eldorado, une réalité encore renforcée par la pandémie. Résultat, les fonds ont injecté 151 milliards de dollars en 2021 pour mettre la main sur des entreprises de santé à travers la planète, soit cinq fois plus que dix ans plus tôt (1). Exemple parmi d’autres de cette folie des grandeurs, le fabricant géant de produits médicaux Medline (masques, gants, solutions de stérilisation…) a été raflé par un consortium de fonds d’investissement, dont Blackstone et Carlyle. Montant de l’opération : 34 milliards de dollars.

La France occupe une place de choix sur cet échiquier, pas tant en raison de la taille de sa population que d’une particularité liée à son histoire : chez nous, c’est la Sécurité sociale qui finance 80 % de nos dépenses de santé. Autrement dit, une très large partie du chiffre d’affaires des cliniques est directement subventionnée par les assurés sociaux. Un rêve pour les fonds, qui savent qu’ils disposent ainsi d’un marché « solvable », préservé des aléas de la conjoncture par le système de protection sociale. Et les géants de la finance ne se privent pas. Le groupe Elsan, concurrent de Ramsay, est déjà détenu par une kyrielle de fonds d’investissement, dont KKR. Si ce dernier menait à bien son OPA sur Ramsay, il se retrouverait donc – indirectement – propriétaire d’environ 270 cliniques, soit près de 30 % de l’ensemble du parc tricolore. L’autorité de la concurrence y trouverait d’ailleurs peut-être à redire…

En attendant, si KKR ne voit pas d’inconvénient à débourser 14 milliards d’euros pour acquérir sa cible, c’est qu’il espère la revendre encore plus cher dans quelques années. Question : comment le monstre financier compte-t-il s’y prendre pour doper le prix de revente ? « Une fois qu’ils se retrouvent à la tête d’un groupe de cliniques, les fonds utilisent principalement trois leviers pour créer de la valeur, explique un très bon connaisseur du secteur. Premier levier, la course à la taille, ou croissance externe. Racheter d’autres établissements permet à la fois de gonfler le prix de revente du groupe, et de se retrouver en position de force face aux fournisseurs. Deuxième levier, la course à la marge, par l’augmentation du reste à charge pour le patient, c’est-à-dire la partie du séjour non remboursée par la Sécu. Troisième levier, l’améliorati on de la productivité des salariés, par la diminution du taux d’encadrement (le nombre de soignants par patient – NDLR). »

L’obsession des marges

Bref, les fonds gagnent à tous les coups. Ce n’est pas le cas de tout le monde. La course à la taille aggrave la concentration d’un marché livré aux appétits des conglomérats. Quant à l’obsession des marges, elle accentue les logiques de médecine à deux vitesses, où il vaut mieux être riche quand on est mal portant : dans certaines cliniques Elsan, les chambres les plus chères valent près de 200 euros par jour. À ce tarif, le patient a le droit à un « espace salon et décoration soignée », un meuble réfrigéré et un déjeuner à la carte.

La hausse de la productivité, elle, se fait au détriment des salariés. Valérie Galaud, infirmière et secrétaire du comité de groupe CGT chez Elsan, a vu au quotidien les effets délétères de la financiarisation : « Je travaille dans la même clinique depuis vingt-deux ans, j’ai vécu le passage d’une gestion familiale à une gestion technocratique axée sur le profit avec l’arrivée des fonds d’investissement. Nos propriétaires restructurent les services en permanence pour diminuer le plus possible le ratio soignants/malades. Jusqu’à présent, chez nous, un binôme – c’est-à-dire un médecin et une infirmière – s’ occupait de 12 patients : ils veulent passer à 15 lits pour un binôme. »

Faire la toilette d’un malade ou remettre un pansement sont autant d’activités exécutées désormais avec un œil sur la montre. Et la peur de sortir des clous. « Nous avons une “équipe performance” qui passe de clinique en clinique avec un tableau Excel à la main, raconte Valérie Galaud. Ils nous expliquent que telle activité doit être réalisée en tant de minutes, à nous de faire en sorte de ne pas dépasser le temps imparti. Le problème, c’est que nous nous occupons d’êtres humains, pas de boîtes de conserve. » Un autre syndicaliste ajoute, en écho : « C’est du commerce plus que de la santé. Les patients sont vus avant tout comme des clients qui doivent débourser le plus d’argent possible quand ils passent la porte de la clinique. »

Que l’OPA de KKR sur Ramsay réussisse ou non, il semble peu probable que les fonds relâchent leur emprise dans les années à venir : le gâteau est trop alléchant. « Quand vous êtes à la tête d’une boîte de smartphones, vous pouvez devenir obsolète d’un coup, observe notre expert de la santé. Il suffit qu’un concurrent sorte un modèle plus innovant. Rien de tel dans la santé : c’est un investissement sans risque. On continuera d’avoir des enfants, les personnes âgées auront toujours besoin de prothèses… Et la Sécu, bonne fille, continuera de verser son obole. »

(1) Chiffres tirés du Global Healthcare Private Equity and M & A Report 2022, de Bain & Company.


 


 

Les biologistes indépendants lancent l’alerte

Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr

Détenue à 67 % par des fonds de pension, la biologie médicale est le « laboratoire » de la financiarisation de la santé, pointe une étude publiée jeudi.

Horaires d’ouverture restreints, prise en charge impersonnelle du fait d’une rotation importante, impossibilité de se faire expliquer par un biologiste les examens réalisés, résultats envoyés tardivement aux médecins, impossibilité de lancer rapidement des examens médicaux urgents faute de personnel suffisant… Tels sont les dysfonctionnements de plus en plus fréquents constatés unanimement par les patients et les médecins géné­ralistes dans les laboratoires de biologie, selon une enquête Ipsos publiée jeudi 5 mai. Elle révèle que la surcharge des professionnels de santé employés par les grands groupes conduit à une indisponibilité vis-à-vis des patients et des correspondants médicaux.

Plus de 50 % des médecins interrogés déplorent une absence de communication sur les résultats de leurs patients, ce qui entraîne parfois un retard de diagnostic, et donc de prise en charge médicale. Pour la docteure Dominique Lunte, présidente du réseau des biologistes indépendants, « cette dégradation tient à la financiarisation du secteur. La pression de la rentabilité existe chez tous les laboratoires qui sont aux mains de grands groupes financiers. Or, ceux-ci détiennent aujourd’hui 67 % du marché, contre 0 % il y a vingt ans ». Selon l’étude Ipsos, 67 % des Français et 75 % des médecins généralistes pointent une tendance négative, car ces grands groupes financiers vont surtout chercher à réduire les investissements matériels et humains pour dégager le plus possible de profits pour leurs actionnaires.

Désertification médicale

Le souci de rentabilité a notamment pour conséquence de renforcer la désertification médicale dans les territoires à faible densité­ de population. « Le constat est accablant, confirme Étienne Mercier, directeur du pôle opinion et santé d’Ipsos. Il devient difficile pour les patients d’accéder aux infrastructures de santé, dont le nombre se tarit au fil des années. D’après notre étude, six médecins géné­ralistes sur dix estiment que le territoire sur lequel ils exercent est d’ores et déjà un désert médical ou est en passe de l’être. »

Ces craintes liées aux difficultés d’accès aux infrastructures de santé vont d’ailleurs compter dans le choix de plus de 80 % Français aux élections législatives, indique l’enquête. C’est pourquoi les biologistes indépendants appellent les pouvoirs publics à veiller à la préservation d’une biologie au service de tous les patients sur l’ensemble du territoire, « pour que l’argent soit au service de la santé, et non l’inverse ».

 


 

La médecine de ville
dans le viseur

Loan Nguyen sur www.humanite.fr

Déjà leader sur le marché de l’hospitalisation privée, Ramsay Santé a décidé de jeter son dévolu sur les soins primaires en ouvrant plusieurs centres de santé en France. Si ceux-ci répondent à des besoins locaux, professionnels et patients s’inquiètent d’une marchandisation accrue du secteur.

C’est un nouvel arrivant dans le secteur des soins primaires qui fait grincer des dents. Ramsay Santé, numéro un de l’hospitalisation privée en France, a décidé­ de se lancer dans la médecine de ville en ouvrant, cette année, une dizaine de centres de santé dans le pays. Cinq structures nouvelles et six autres que le groupe pourraient acquérir à travers la cession de centres médicaux jusqu’ici gérés par la Croix-Rouge française en Île-de-France. Une stratégie qui étonne tout d’abord les acteurs installés que sont les médecins généralistes libéraux : « On regarde ça avec pas mal de curiosité et de questions. Comment se fait-il qu’un acteur privé investisse ce champ, alors qu’on sait qu’il est particulièrement difficile d’équilibrer les dépenses et les recettes ? Une équation que nous sommes contraints de régler en sous-­investissant dans le personnel », pointe Jacques Battistoni, président de MG France. « Ils vont surtout en profiter pour capter de la clientèle pour leurs cliniques privées », redoute de son côté Jean-Paul Hamon, président d’honneur de la Fédération des médecins de France (FMF).

Dans l’immédiat, la rentabilité, Ramsay semble l’avoir trouvée en optimisant le temps des médecins sur des tâches purement médicales. Exit la paperasse ou la bobologie, les activités ne nécessitant pas l’attention du praticien sont déléguées à des secrétaires ou des infirmières, permettant aux médecins de traiter plus de patients. Sur le plan du financement, ces centres bénéficient d’une expérimentation portée par le ministère de la Santé et l’assurance-maladie. Cette dernière verse à la structure un forfait dont le montant dépend du nombre de patients et du type de pathologies traitées. Inspiré du modèle scandinave, ce financement est censé être « vertueux », explique Olivier Poher, représentant CGT au conseil d’administration de Ramsay. « L’idée, c’est que, contrairement à la tarification à l’acte, cela incite à ce qu’on soigne mieux le patient, à renforcer la prévention pour qu’il vienne moins souvent », précise-t-il.

Aucune garantie écrite

Un scénario qui ne rassure que partiellement les salariés des centres de la Croix-Rouge française d’Île-de-France que Ramsay compte acquérir d’ici à début juillet. « Ils nous ont expliqué qu’ils créeraient une structure associative et qu’ils seraient tenus de respecter la convention des centres de santé leur imposant notamment d’accueillir tous les publics et de ne pas pratiquer de dépassements d’honoraires », explique une représentante du personnel. Mais sur ce sujet comme sur celui de la pérennisation des statuts et des salaires des employés de ces centres, l’élue déplore qu’il n’existe aucune garantie écrite, renforçant les craintes à l’approche d’un possible changement d’actionnaires chez Ramsay (lire page 2). « On travaille à la Croix-Rouge, parce qu’on est engagés sur un certain nombre de principes qui ne sont pas ceux du privé lucratif », pointe une autre syndicaliste. Contactée, la direction de Ramsay France n’a pas répondu aux sollicitations de l’Humanité.

 publié le 6 mai 2022

Ukraine : les États-Unis comptent faire la guerre « jusqu’au dernier ukrainien » 

Vers un nouveau bourbier afghan en Ukraine ?

Politicoboy sur https://lvsl.fr/

Vladimir Poutine est entièrement responsable de la guerre qu’il a déclenchée en Ukraine et devra répondre d’accusations de crimes de guerre. Mais l’approche américaine n’ouvre aucune perspective de sortie de crise – bien au contraire. Depuis le début du conflit, les États-Unis ont refusé de prendre part aux pourparlers de paix. Après avoir fermé la porte à des négociations qui auraient peut-être pu éviter ce conflit, ils ont rapidement adopté une politique visant à affaiblir la Russie, dans l’optique à peine voilée d’obtenir l’effondrement du régime de Poutine. Un objectif qui nécessite d’intensifier le conflit, au risque de provoquer une escalade nucléaire dont les Ukrainiens seraient les premières victimes. En attendant, l’implication militaire américaine devient de plus en plus directe, tandis que la perspective d’un accord de paix s’éloigne de jour en jour.

La violence de l’invasion russe a choqué les opinions publiques occidentales. Au-delà de l’ampleur de l’attaque initiale, il y a les pillages et les viols généralisés, les massacres à Butcha, le ciblage d’infrastructures et des bâtiments civils. Les bombes tombant sur des hôpitaux et écoles. Des villes transformées en tas de ruines où se terrent des dizaines de milliers de civils affamés. L’exode de 7 millions de réfugiés. Les dizaines de milliers de morts de part et d’autre de la ligne de front. 

La solution avait été résumée par Hillary Clinton dans un interview tragi-comique : faire de l’Ukraine un nouvel Afghanistan pour les Russes, en armant une insurrection.

Le tribunal de Nuremberg, dans le procès des atrocités commises par les dignitaires nazis, avait estimé que l’agression d’une nation constitue le « crime international suprême » car « il contient tous les autres ». À ce titre, l’invasion et les opérations menées par des militaires russes relèvent pour de nombreux observateurs du crime de guerre. Face aux horreurs perpétrées en Ukraine, envisager une résolution négociée au conflit peut paraître insupportable. Mais sauf à vouloir risquer une guerre ouverte avec la Russie, seconde puissance nucléaire mondiale, l’Occident devra tôt ou tard signer un accord de paix avec Moscou. Or, la politique menée par les États-Unis, déjà critiqués pour leur manque de détermination à éviter le conflit, ne semble pas dessiner de porte de sortie pacifique à la crise.  

Une guerre inévitable ?

Selon le renseignement américain, Vladimir Poutine a pris la décision d’envahir l’Ukraine au dernier moment. Malgré les déploiements massifs de troupes russes à la frontière ukrainienne et les menaces en forme d’ultimatum, l’invasion était potentiellement évitable, selon plusieurs membres des services secrets américains cités par The Intercept [1].

La Russie avait posé ses conditions à plusieurs reprises. En particulier, que l’OTAN renonce à intégrer l’Ukraine et retire ses armements offensifs déployés à la frontière russe. L’administration Biden a refusé de négocier sérieusement, fermant la porte à une résolution diplomatique de la crise. Or, en affirmant que les États-Unis ne participeraient pas à un éventuel conflit – ce qui s’est avéré faux – et en évacuant tout son personnel administratif, la Maison-Blanche a potentiellement encouragé le président russe à envahir l’Ukraine. C’est du moins ce que lui ont reprochés son opposition et une partie de la presse américaine.

Indépendamment de ce que l’on peut penser des demandes russes présentée sous forme d’ultimatum, l’approche des États-Unis en Ukraine paraît difficilement défendable.

Depuis la chute de l’URSS, de nombreux experts et diplomates américains ont averti que l’expansion de l’OTAN risquait de provoquer un conflit. Robert McNamara et Henry Kissinger, les deux principaux architectes de la politique étrangère américaine de la seconde moitié du XXe siècle, ont prévenu publiquement et par écrit que l’intégration de l’Ukraine à l’OTAN constituerait une grave erreur. Le premier en 1997le second en 1997 et 2014

George F. Kennan, le responsable de la stratégie américaine pendant la fin de la guerre froide, avait également alerté dès 1997, dans une lettre adressée au président Bill Clinton et signée par cinquante diplomates et anciens hauts responsables américains : « L’extension de l’OTAN, à l’initiative des États-Unis, est une erreur politique d’ampleur historique. » En 2008, l’ancien ambassadeur américain en Russie et désormais directeur de la CIA William Burns multiplie les avertissements. En particulier, il écrit un câble diplomatique à l’administration W.Bush : « L’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN est la plus rouge des lignes rouges pour l’élite russe, pas seulement pour Poutine ».

Pour Fionna Hill, experte particulièrement reconnue de la Russie de Poutine, ancienne conseillère des présidents Bush et Obama, le renseignement américain avait déterminé en 2008 « qu’il y avait un risque sérieux et réel que la Russie conduise une attaque préventive, pas limitée à l’annexion de la Crimée, mais une opération militaire majeure contre l’Ukraine » si la politique d’expansion de l’OTAN aux frontières russes était poursuivie.

Confronté aux événements de 2014, Obama avait refusé de livrer des armements modernes à l’Ukraine en évoquant sa crainte que « cela accroisse l’intensité du conflit » et « donne un prétexte à Poutine pour envahir l’Ukraine ». Trump au pouvoir, Washington a changé de position. Les États-Unis ont armé et formé l’armée ukrainienne afin de mener une « guerre par procuration » contre la Russie, selon les propres mots d’un haut responsable de l’administration Trump. Ce changement de ligne est conforme aux promesses de deux sénateurs républicains néoconservateurs, qui déclaraient en 2017 à la télévision ukrainienne : « Nous sommes avec vous, ce combat est notre combat, et on va le gagner ensemble ».

Les efforts américains ont achevé de convaincre le Kremlin que l’objectif de Washington était de « préparer le terrain pour un renversement du régime en Russie », a averti un rapport du renseignement américain daté de 2017. En janvier 2020, lors de l’ouverture du procès en destitution de Donald Trump, le démocrate et président du jury Adam Schiff déclarait au Congrès : « Les États-Unis arment l’Ukraine et aident son peuple afin que l’on puisse combattre la Russie en Ukraine et qu’on n’ait pas à le faire ici [à Washington]. »

Le 8 juin 2021, l’administration Biden a affirmé, par la voix d’Anthony Blinken, le secrétaire d’État, lors d’une audition au Congrès : « nous soutenons l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN. (…) Selon nous, l’Ukraine dispose de tous les outils nécessaires pour continuer dans cette direction. Nous y travaillons avec eux, quotidiennement ». Une déclaration reprise à son compte par Volodymyr Zelensky, annonçant triomphalement l’entrée imminente de l’Ukraine dans l’OTAN :

Malgré les demandes russes pour une désescalade, Washington a poursuivi sa guerre de procuration avec la Russie en Ukraine. Le 10 novembre 2021, un accord officiel est signé par Anthony Blinken et son homologue ukrainien Dmytro Kuleba, dans lequel les États-Unis explicitent leur position et s’engagent, entre autres, à défendre l’Ukraine contre la Russie ; lui fournir armes, experts et entrainement ; accélérer ses capacités d’interopérabilité avec les forces de l’OTAN via des transferts technologiques et des manœuvres militaires régulières et mettre en place une coopération renforcée dans les domaines du renseignement et de la cybersécurité. L’accord reprend les termes détaillés lors d’un communiqué joint publié le 1er septembre, officialisant une ligne politique qualifiée par le très conservateur The American conservative de « potentiellement très dangereuse ». 

Pourtant, la Maison-Blanche avait affirmé à Zelensky que « L’Ukraine ne rentrera pas dans l’OTAN, mais publiquement, nous gardons la porte ouverte » comme l’a récemment expliqué le président ukrainien sur CNN. Les Américains ont donc joué un double jeu : face aux Russes, ils ont refusé d’acter le fait que l’Ukraine ne serait pas intégrée à l’OTAN, tout en multipliant les actes indiquant que cette adhésion était imminente. Mais face à Zelensky, ils ont reconnu que ce projet n’avait aucune chance d’aboutir. 

Tout semble indiquer que l’administration Biden a préféré risquer une invasion de l’Ukraine plutôt que de perdre la face en cédant sur la question de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. Négocier avec Moscou n’aurait pas nécessairement permis d’éviter un conflit. Mais lorsqu’on tient à la paix, il paraît logique d’épuiser tous les recours.

Outre-Atlantique, le débat se limite presque exclusivement à la question du degré d’engagement des États-Unis en Ukraine. Des dizaines d’éditorialistes payés par l’industrie de l’armement ont exigé l’instauration d’une no fly zone – même si cela devait provoquer un conflit nucléaire.

Avant l’invasion, l’un des principaux arguments avancés par les défenseurs d’une ligne ferme face à Poutine reposait sur le principe du droit des peuples à l’autodétermination. Sans s’arrêter sur le fait que les États-Unis violent ce principe en permanence – par leurs propres sanctions qui affament la population afghane ou en soutenant militairement l’Arabie saoudite dans ses multiples crimes de guerre au Yémen – pouvoir rejoindre une alliance militaire ne constitue pas un droit fondamental. 

On ne saura jamais si la voie diplomatique pouvait éviter l’invasion russe. Mais force est de constater que du point de vue de Washington, l’heure n’est toujours pas à la négociation.

« Combattre la Russie jusqu’au dernier Ukrainien »

La position officielle des États-Unis a été explicitée par le Conseiller spécial à la sécurité Jake Sullivan, lors d’une interview à la chaîne NBC le 10 avril dernier : « Ce que nous voulons, c’est une Ukraine libre et indépendante, une Russie affaiblie et isolée et un Occident plus fort, uni et déterminé. Nous pensons que ces trois objectifs sont atteignables et à notre portée. »

En déplacement à Kiev le 25 avril, le ministre américain de la Défense Lyod Austin a confirmé cette ligne en affirmant : « Nous voulons que la Russie soit affaiblie, incapable de reconstruire son armée ». Une position que le New York Times a qualifiée de « plus audacieuse » que la stricte défense de l’Ukraine avancée jusqu’ici. Il n’est pas question de processus de paix, ni de simple défense du territoire ukrainien, mais bien de destruction de l’appareil militaire russe. Ce qui implique la poursuite du conflit. Le 30 avril, en visite officielle à Kiev, la présidente de la Chambre des représentants et troisième personnage d’État Nancy Pelosi a ainsi tenu à réaffirmer le soutien américain à l’Ukraine « jusqu’à la victoire finale ».

Pour l’ex-ambassadeur et diplomate américain Charles Freeman, cette ligne politique équivaut à « combattre la Russie jusqu’au dernier Ukrainien ». Comme de nombreux analystes l’ont noté, la résolution du conflit ne peut prendre que deux formes : la capitulation sans conditions d’un belligérant, ou un accord de paix qui nécessitera un compromis peu reluisant. Pour Freeman, la Russie ne peut pas être totalement battue. Elle peut encore déclarer la mobilisation générale (officiellement, elle n’est pas en guerre) ou recourir à des tactiques et armes de plus en plus destructrices pour défendre la Crimée et les territoires du Donbass. Les alternatives sont la destruction complète de l’Ukraine ou une guerre sans fin. 

Depuis le début du conflit, les États-Unis ont refusé de prendre directement part aux pourparlers de paix. Selon le Financial Times, Poutine était ouvert à un accord, mais a changé de position au cours du mois d’avril. Initialement, l’approche de Washington se fondait sur l’hypothèse que l’armée russe se rendrait tôt ou tard maître du terrain. La solution avait été résumée par Hillary Clinton dans un interview tragi-comique : faire de l’Ukraine un nouvel Afghanistan pour les Russes, en armant une insurrection. 

Une stratégie qui a fait ses preuves pendant le premier conflit afghan, selon l’ancienne ministre des Affaires étrangères, qui évoquait simplement quelques « conséquences indésirables » – à savoir plus d’un million de civils afghans tués entre 1979 et 1989, les attentats du 11 septembre 2001 puis vingt ans de guerre en Afghanistan.

Le président Zelensky tient une ligne plus nuancée, évoquant fréquemment les négociations en vue d’accord de paix. S’il demande une implication militaire plus importante des Occidentaux et le renforcement des sanctions économiques, il a mentionné à de nombreuses reprises être favorable à un statut neutre pour l’Ukraine, reconnaît que la Crimée ne fera pas partie des pourparlers et reste ouvert à une solution négociée au Donbass. Sa position évoluera nécessairement avec la situation militaire sur le terrain, mais la perspective d’un accord de paix fait toujours partie de son discours.

Pour l’administration Biden, à l’inverse, le but est de provoquer un changement de régime à Moscou, potentiellement suivi de la traduction de Vladimir Poutine devant le tribunal de La Haye pour crimes de guerre.

« La seule issue désormais, c’est la fin du régime de Poutine » expliquait un haut responsable de l’administration Biden à Bloomberg News. Boris Johnson, le Premier ministre britannique, totalement aligné sur Washington, a confirmé cette ligne, affirmant que la stratégie occidentale avait pour but de « provoquer l’effondrement du régime de Poutine ». Il faisait ainsi écho au ministre de la Défense britannique, pour qui « son échec doit être total (…) les jours de Poutine seront compté, il va perdre le pouvoir et ne sera pas en mesure de choisir son successeur ». Des déclarations qui s’ajoutent aux propos de Joe Biden lui même, accusant Poutine de commettre un génocide et évoquant l’impossibilité qu’il reste au pouvoir.

De fait, les États-Unis refusent d’offrir une porte de sortie au régime de Poutine – le contraignant à choisir entre le prolongement de la guerre quoi qu’il en coûte ou la prison à perpétuité ! Les voix qui s’élèvent contre la stratégie de Joe Biden sont rares outre-Atlantique. Le débat se limite presque exclusivement à la question du degré d’engagement des États-Unis en Ukraine. La presse et des dizaines d’éditorialistes payés par l’industrie de l’armement ont exigé l’instauration d’une no fly zone – même si cela devait provoquer un conflit nucléaire. Jen Psaki, la porte-parole de la Maison-Blanche, a ironisé sur la quantité de questions qu’elle recevait dans ce sens. Mais face au seul journaliste l’interrogeant sur les pourparlers de paix, elle a confirmé que les États-Unis ne participaient pas aux discussions avec la Russie.

La fin justifie les moyens ?

Comme le rapportait l’Associated Press, la prolongation du conflit aggrave les comportements des militaires et accroît le risque de crimes de guerre. Face aux atrocités, la communauté internationale reste divisée. À l’exception des alliés de l’OTAN, la plupart des pays ont choisi la neutralité. Une des causes de ce manque de mobilisation vient du fait que les crimes russes restent comparables à ceux commis par les États-Unis et ses alliés dans l’Histoire récente, estime Noam Chomsky.