PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 31/03/2020

Semaine de 60 heures et congés imposés, les salariés vont subir la « guerre économique »

 

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

 

Alors que le conseil scientifique consulté par l’exécutif préconise la poursuite du confinement pour une durée de cinq semaines supplémentaires, le gouvernement a détaillé aujourd’hui les 25 premières ordonnances prises dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire. De bien mauvaises nouvelles pour les salariés.

 

Le gouvernement l’assure : ce sont des mesures temporaires et exceptionnelles. Dans des « secteurs d’activités limités », dont la liste sera fournie par décret dans le courant de la journée, et pour le temps de l’état d’urgence sanitaire, soit deux mois pour le moment, le Code du travail sera modifié. « Assoupli », « aménagé », en langage gouvernemental. C’est ce qu’a annoncé Muriel Pénicaud à l’occasion de la conférence de presse qui a suivi le conseil des ministres du mercredi 25 mars.

Ainsi, les nouvelles ordonnances prises par le gouvernement concernant le travail dérogent à la règle fixant à 48 heures maximum la durée hebdomadaire de travail. Exceptionnellement, les salariés pourront effectuer jusqu’à 60 heures dans une même semaine. Un choix qui privilégie encore une fois les heures supplémentaires défiscalisées et n’ouvrant pas à des cotisations pour la sécurité sociale. Une formule dont sont friandes les entreprises, en lieu et place d’embauches.

Toujours pour la durée hebdomadaire de travail, elle pourra passer à 46 heures, au lieu de 44 aujourd’hui, pendant une période de douze semaines consécutives. Autre changement, le travail du dimanche sera rendu possible dans des secteurs où il ne l’était pas auparavant. Mais « sur la base du volontariat » a précisé la ministre du Travail. Un volontariat qui deviendra probablement un peu contraint dans les entreprises où le pouvoir du patron est difficile à contester.

 

Haro sur les congés

 

Muriel Pénicaud a également indiqué que les employeurs pourront fixer unilatéralement « une semaine de congés pour tout le monde au même moment ». Le même pouvoir est offert aux employeurs pour décider du moment où seront octroyés jusqu’à 10 jours de RTT ou de compte épargne temps. Seule limite à ce pouvoir : l’obligation « d’un accord collectif avec les syndicats ou les salariés au niveau de la branche ou de l’entreprise ». Une « garantie » plutôt faible, notamment dans les entreprises qui n’ont aucune présence syndicale. Avec cette mesure, le gouvernement limite de fait le nombre de congés que les salariés pourront prendre à l’issue du confinement. Pour une fois dans cette crise, il anticipe. Là : la possibilité que tout le monde soit au boulot cet été.

Des mesures qui passent mal pour les organisations syndicales qui réclament, toujours en vain, la fermeture des productions non essentielles pour réduire la propagation du coronavirus. Et même pour les secteurs stratégiques, ce choix du gouvernement reste incompris. « C’est une hérésie, parce que dans ces secteurs essentiels, on a besoin justement de ménager les salariés qui sont mobilisés. On risque d’ajouter au risque d’épidémie un risque de fatigue, d’épuisement par des temps de travail plus importants et des temps de repos réduits » a expliqué Yves Veyrier, le secrétaire général de Force ouvrière sur les ondes de RTL ce matin.

Tout ou partie de ces mesures seront-elles reconduites lorsque sera venu le temps de la « reconstruction » ? Nous ne pouvons évidemment l’affirmer. Cependant, l’expérience de l’État d’urgence contre le terrorisme qui après avoir été reconduit et reconduit, encore et encore, a vu une partie de ses dispositions d’exception entrer dans le droit commun n’est pas pour rassurer. Pas plus que les propos d’Édouard Philippe, expliquant au début de la conférence de presse prendre des ordonnances pour un « effort long ».

 

Semaine de 60 heures et congés imposés, les salariés vont subir la « guerre économique »

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

Alors que le conseil scientifique consulté par l’exécutif préconise la poursuite du confinement pour une durée de cinq semaines supplémentaires, le gouvernement a détaillé aujourd’hui les 25 premières ordonnances prises dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire. De bien mauvaises nouvelles pour les salariés.

 

Le gouvernement l’assure : ce sont des mesures temporaires et exceptionnelles. Dans des « secteurs d’activités limités », dont la liste sera fournie par décret dans le courant de la journée, et pour le temps de l’état d’urgence sanitaire, soit deux mois pour le moment, le Code du travail sera modifié. « Assoupli », « aménagé », en langage gouvernemental. C’est ce qu’a annoncé Muriel Pénicaud à l’occasion de la conférence de presse qui a suivi le conseil des ministres du mercredi 25 mars.

Ainsi, les nouvelles ordonnances prises par le gouvernement concernant le travail dérogent à la règle fixant à 48 heures maximum la durée hebdomadaire de travail. Exceptionnellement, les salariés pourront effectuer jusqu’à 60 heures dans une même semaine. Un choix qui privilégie encore une fois les heures supplémentaires défiscalisées et n’ouvrant pas à des cotisations pour la sécurité sociale. Une formule dont sont friandes les entreprises, en lieu et place d’embauches.

Toujours pour la durée hebdomadaire de travail, elle pourra passer à 46 heures, au lieu de 44 aujourd’hui, pendant une période de douze semaines consécutives. Autre changement, le travail du dimanche sera rendu possible dans des secteurs où il ne l’était pas auparavant. Mais « sur la base du volontariat » a précisé la ministre du Travail. Un volontariat qui deviendra probablement un peu contraint dans les entreprises où le pouvoir du patron est difficile à contester.

 

Haro sur les congés

 

Muriel Pénicaud a également indiqué que les employeurs pourront fixer unilatéralement « une semaine de congés pour tout le monde au même moment ». Le même pouvoir est offert aux employeurs pour décider du moment où seront octroyés jusqu’à 10 jours de RTT ou de compte épargne temps. Seule limite à ce pouvoir : l’obligation « d’un accord collectif avec les syndicats ou les salariés au niveau de la branche ou de l’entreprise ». Une « garantie » plutôt faible, notamment dans les entreprises qui n’ont aucune présence syndicale. Avec cette mesure, le gouvernement limite de fait le nombre de congés que les salariés pourront prendre à l’issue du confinement. Pour une fois dans cette crise, il anticipe. Là : la possibilité que tout le monde soit au boulot cet été.

Des mesures qui passent mal pour les organisations syndicales qui réclament, toujours en vain, la fermeture des productions non essentielles pour réduire la propagation du coronavirus. Et même pour les secteurs stratégiques, ce choix du gouvernement reste incompris. « C’est une hérésie, parce que dans ces secteurs essentiels, on a besoin justement de ménager les salariés qui sont mobilisés. On risque d’ajouter au risque d’épidémie un risque de fatigue, d’épuisement par des temps de travail plus importants et des temps de repos réduits » a expliqué Yves Veyrier, le secrétaire général de Force ouvrière sur les ondes de RTL ce matin.

Tout ou partie de ces mesures seront-elles reconduites lorsque sera venu le temps de la « reconstruction » ? Nous ne pouvons évidemment l’affirmer. Cependant, l’expérience de l’État d’urgence contre le terrorisme qui après avoir été reconduit et reconduit, encore et encore, a vu une partie de ses dispositions d’exception entrer dans le droit commun n’est pas pour rassurer. Pas plus que les propos d’Édouard Philippe, expliquant au début de la conférence de presse prendre des ordonnances pour un « effort long ».

Publié le 30/03/2020

La détresse des personnels des Ehpad : « Nous avons l’impression que nos anciens vont être sacrifiés »

 

par Hugo Boursier (Collectif Focus), Rachel Knaebel (site bastamag.net)

 

Comme à l’hôpital, les soignants des maisons de retraites demandent depuis plusieurs années des moyens suffisants pour faire correctement leur travail. Aujourd’hui, le coronavirus menace aussi la santé des personnels, souvent laissés sans équipements adéquats. Plusieurs dizaines de résidents sont déjà décédés.

« Je suis soulagée, je suis négative. » Marie-Christine, infirmière et cadre de santé dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) de Normandie, craignait d’être contaminée au Covid-19. La veille, elle se sentait malade. « Je ne voulais pas aller travailler avec le risque de contaminer tout le monde. Comme notre établissement dépend d’un centre hospitalier, j’ai pu me faire tester aux urgences », explique l’infirmière. Sans test, elle serait restée en arrêt maladie peut-être quinze jours, par précaution. Alors que ce n’est vraiment pas le moment. « Je ne veux surtout pas lâcher les soignantes. Je leur dis à elles aussi, si vous êtes malades, vous appelez votre médecin ou vous allez aux urgences, mais ne venez pas. »

Dans son unité qui accueille 60 résidents, la situation est, pour l’instant, « stable », relate Marie-Christine. Il n’y a pas de cas de Covid-19. Comme dans tous les Ehpad de France, il ne faudrait surtout pas que le virus y entre. Quand il arrive dans les maisons de retraite, il fait des ravages. Dans les Vosges, un Ehpad de 160 résidents a enregistré, au 23 mars, 20 morts du Covid-19 parmi les personnes âgées [1]. Dans une maison de retraite privée parisienne, la maladie a fait 16 morts au 24 mars [2]. Dans les Yvelines, un établissement du grand groupe privé lucratif Korian comptait 14 morts [3]. Près de Besançon, ce sont 15 résidents du même Ehpad qui sont décédés, sans être testés, mais présentant les symptômes du Covid-19 [4]. Là encore, c’est un établissement du groupe Korian. Il y a aussi des morts en Haute-Savoie, dans l’Hérault, dans les Hauts-de-France [5].

Peu testées, les personnes âgées qui meurent du Covid-19 à l’hôpital ou en Ehpad ne sont pas toujours comptabilisées comme telles. Parmi les cas recensés chaque jour par la Direction générale de la santé (DGS), le nombre de résidents d’Ehpad reste inconnu. Pour pallier ce manque de transparence, Jérôme Salomon, à la tête de la DGS, a annoncé, mardi 24 mars, que ce recensement sera mis en place « dans les prochains jours », grâce à une application permettant « le suivi quotidien de la mortalité » dans les Ehpad, a confirmé la DGS à Public-Sénat [6]. Elle permettra d’additionner le nombre de morts en Ehpad au bilan quotidien. Celui-ci pourrait être extrêmement important. Dans un courrier envoyé vendredi 20 mars au ministre de la Santé, Olivier Véran, les fédérations des maisons de retraite, des services à domicile et des Ehpad disent redouter la mort de 100 000 résidents à cause du coronavirus ! Elles demandent la livraison urgente de matériel de protection.

« Il y a encore huit jours, c’était interdit de mettre un masque. On nous disait que les mesures barrières suffisaient »

Pourtant, dans certaines régions, la consigne donnée au personnel soignant des établissements est toujours de ne pas mettre de masque. Marie-Christine a choisi de passer outre. « L’Agence régionale de santé nous dit pour l’instant de ne porter des masques qu’au contact des résidents qui présentent des symptômes. Mais les soignantes de mon unité sont mortes de trouille, alors je leur ai dit, portez un masque. » En Centre-Val-de-Loire, les instructions ont changé dans la semaine, nous dit Anne, aide-soignante dans un Ehpad intercommunal. « Il y a à peine huit jours, c’était interdit de mettre un masque. On nous disait que les mesures barrières suffisaient. Si un résident revenait de l’hôpital, il était placé en quatorzaine et on avait juste ce qu’il fallait en protections pour rentrer dans sa chambre. Notre région était alors considérée comme moins touchée. Mais depuis les élections et le confinement, les cas se multiplient. Maintenant, on a le droit de porter des masques. » Encore faut-il en avoir.

Comme partout, Anne et ses collègues manquent d’équipement. « Nous avons un stock de gants pour une semaine, mais nous n’avons plus rien qui rentre, nous ne sommes pas livrés du tout. Ni en gants, ni en gel hydroalcoolique… Ça fait quinze jours qu’on nous dit qu’on nous envoie des masques, et on n’en voit pas la queue… » À Korian, qui possède des centaines de maisons de retraite, « les établissements sont enfin équipés en masques, surblouses, gel depuis le début de la semaine », indique le délégué CGT du groupe, Albert Papadacci, entre deux courriers envoyés à la direction et aux actionnaires de l’entreprise. L’homme se dit très inquiet pour la suite. « Pendant des semaines, les salariés ont travaillé sans protection. Cela fait plusieurs jours que je reçois des dizaines et des dizaines de messages sur des salariés qui tombent malades, des suspicions de Covid-19. Mais ils n’ont pas accès aux tests, et ils ont très peur. J’ai écrit à la direction qu’il y a le feu, il faut faire quelque chose de manière urgente. »

Les consignes varient d’un Ehpad à l’autre mais, faute de matériel nécessaire, elles ont souvent pour point commun de ne garantir la sécurité ni des résidents ni du personnel. Pascale, aide-soignante de nuit dans un Ehpad des Alpes-Maritimes, raconte que son seul masque chirurgical doit être gardé pendant trois jours. « À la fin de chaque service, on nous demande de le ramener chez nous, de passer le sèche-cheveux dessus et de l’aérer à l’extérieur. Et puis on doit le réutiliser le lendemain. Sur le plan sanitaire, c’est aberrant », explique la quinquagénaire. Virginie, elle aussi aide-soignante mais dans un établissement de l’Allier, déplore que l’unique recommandation reçue de sa direction, après qu’une résidente a été suspectée d’avoir le Covid-19, était de porter de « simples gants en latex pour rentrer dans sa chambre ».

« Nous n’avons pas eu de renforts. Les soignantes sont dans un épuisement constant »

Les personnels des Ehpad voient bien qu’ils ne sont pas prioritaires. « Nous savons qu’il n’y a pas assez de masques pour tout le monde, alors nous nous demandons, est-ce qu’on ne nous en donne pas dans les Ehpad par manque de stock, certainement aussi », analyse Sophie Dufaud, aide médico-psychologique, qui fait le même travail qu’une aide-soignante dans un Ehpad hospitalier du Morbihan. « Nous savons qu’ils en ont besoin à l’hôpital. Mais ici aussi, les agents ont peur. » D’autant que dans le département un Ehpad a déjà été touché par le Covid-19. Un soignant a été testé positif, des résidents également, certains ont été hospitalisés. « Si ce virus rentre dans nos Ehpad, les risques sont grands, ce sont des personnes très âgées. Et nous manquons toujours de personnels. Nous n’avons pas eu de renforts. Les soignantes sont dans un épuisement constant », ajoute Sophie Dufaud.

Ces problèmes d’effectifs se retrouvent, par exemple, dans l’Ehpad de Virginie, dans l’Allier : « Une collègue infirmière a demandé à être arrêtée parce que sa fille avait le Covid-19. Son poste ne pouvant être remplacé, sa direction a refusé. Elle pourrait facilement propager le virus. » Des infections venues de l’extérieur seraient dramatiques. Pascale doit gérer, avec une personne chargée du nettoyage, 99 résidents lors de son service de nuit : « Si l’une d’entre nous est atteinte du coronavirus, c’est certain, personne ne viendra au travail le lendemain. L’angoisse est déjà immense. »

En 2017 et 2018, les personnels des Ehpad s’étaient mobilisés dans le pays entier pour demander plus de moyens et de personnels pour leurs établissements. Une grève nationale avait réuni tous les syndicats en janvier 2018. Même les directeurs d’Ehpad avaient soutenu le mouvement. Là aussi, comme face aux mobilisations de l’hôpital et de soignants de psychiatrie, le gouvernement a fait la sourde oreille. Rien n’a changé. « Beaucoup de soignants sont en arrêt de travail à la suite de symptômes qui ne sont pas encore diagnostiqués, ou qui ne le seront de toute façon pas, par manque de tests », rapporte Malika Belarbi, aide-soignante en Ehpad dans les Hauts-de-Seine et responsable au sein de la fédération de la santé de la CGT.

« En Île-de-France, trois médecins d’Ehpad ont été confirmés positifs au Covid-19. Il y a aussi des cas parmi les agents des services hospitaliers [chargés de l’hygiène et de l’entretien, mais qui font en Ehpad le même travail que les aides-soignantes] et des infirmiers. Les salariés sont très inquiets. Les soignantes sont aussi en colère, car elles disent que, si on avait mis en place en amont les mesures tant revendiquées sur les effectifs, peut-être serions-nous moins en souffrance dans cette situation d’épidémie. Il faut absolument que le gouvernement mette en place les moyens assez rapidement pour limiter les dégâts. »

Les visites interdite depuis trois semaines : « Certaines familles m’appellent désespérées »

Dans l’établissement breton de Sophie Dufaud, elles étaient encore il y a quelques mois six soignantes le matin pour 39 résidents, pour leur servir leur petit-déjeuner, faire les toilettes, apporter les soins. Elles ne sont plus que cinq. « On nous a enlevé un poste de soignant pour le remplacer par une hôtelière, qui fait certes la vaisselle », mais pas de soins. Comme elle, Anne, qui travaille dans une maison de retraite près de Tours, s’est mobilisée ces dernières années pour demander des postes et les moyens de prendre en charge les résidents correctement. En vain. « Ce qu’on comprend aujourd’hui, c’est qu’on essaie de sauver un maximum de gens à l’hôpital. Et nous avons l’impression que nos anciens vont être sacrifiés. Nos résidents ont une moyenne d’âge de 92 ans. Ils ne seront pas réanimés ; à l’hôpital, ils ne les prendront pas. Déjà avant, l’hôpital nous demandait l’âge de nos résidents pour les prendre ou pas », raconte-t-elle, dépitée.

La situation n’est pas plus facile pour les familles. Dans certains établissements, cela fait déjà trois semaines que les visites sont interdites. « Cela a été très dur au début, les familles ne comprenaient pas, on avait alors très peu de cas dans la région », se souvient Marie-Christine. « Depuis, je n’ai fait rentrer qu’une famille, pour une fin de vie. C’est inquiétant, ce lien familial coupé, c’est un tel déchirement ! Certaines d’entre elles m’appellent désespérées. » Alors, des séances de téléphone et d’appels vidéo sont organisées par les animatrices et les soignantes. C’est le cas à Freyming-Merlebach, en Moselle. « Avec les deux tablettes que l’on a achetées au début de la crise, on arrive à organiser une dizaine de Skype par jour avec les familles de résidents », raconte Alexandre Nicolas, directeur de l’Ehpad.

Cela aide à maintenir le lien, mais ajoute aussi des tâches au personnel, là où les mesures de précaution donnent déjà plus de travail, comme les repas en chambre pour les résidents confinés ou quand les salles à manger sont trop petites pour respecter les distances. Pour apporter un peu de vie extérieure aux Ehpad devenus forteresses, la directrice de l’Ehpad Château du Plessis-Picard, en Seine-et-Marne, a quant à elle lancé un appel à écrire « des cartes, des dessins, des mots gentils pour illuminer les journées des résidents ». Il y a aussi de nouveaux résidents qui arrivent. Dans l’établissement normand, même en pleine d’épidémie, Marie-Christine a reçu « une femme qui va avoir 100 ans en avril » : « Elle m’a demandé le journal, la télévision. Elle est tout à fait au courant du virus. »

Hugo Boursier, Rachel Knaebel

Photo : Pedro Brito Da Fonseca

Cet article est écrit en collaboration entre Basta ! et l’hebdomadaire Politis.

Notes

[1] Selon le communiqué de presse de l’ARS du Grand-Est.

[2] Lire cet article du Parisien.

[3] Lire sur le Parisien.

[4] Voir sur le site de France3.

[5] Lire cet article du Monde.

[6] Voir ici.

Publié le 29/03/2020

TRIBUNE. "Plus jamais ça !" : 18 responsables d'organisations syndicales, associatives et environnementales appellent à préparer "le jour d’après"

 

(site franceinfo.fr)

 

Face à "la crise du coronavirus" des organisations syndicales, associatives et environnementales réclament "de profonds changements de politiques", pour "se donner l'opportunité historique d'une remise à plat du système, en France et dans le monde"

"Plus jamais ça ! Préparons le 'jour d'après'", 18 responsables d'organisations syndicales, associatives et environnementales parmi lesquels Philippe Martinez (CGT), Aurélie Trouvé (Attac), Jean-François Julliard (Greenpeace) et Cécile Duflot (Oxfam), signent une tribune commune publiée, vendredi 27 mars, sur franceinfo.

Ces organisations lancent un appel "à toutes les forces progressistes et humanistes [...] pour reconstruire ensemble un futur, écologique, féministe et social, en rupture avec les politiques menées jusque-là et le désordre néolibéral".


En mettant le pilotage de nos sociétés dans les mains des forces économiques, le néolibéralisme a réduit à peau de chagrin la capacité de nos États à répondre à des crises comme celle du Covid. La crise du coronavirus qui touche toute la planète révèle les profondes carences des politiques néolibérales. Elle est une étincelle sur un baril de poudre qui était prêt à exploser. Emmanuel Macron, dans ses dernières allocutions, appelle à des "décisions de rupture" et à placer "des services (…) en dehors des lois du marché". Nos organisations, conscientes de l’urgence sociale et écologique et donnant l'alerte depuis des années, n’attendent pas des discours mais de profonds changements de politiques, pour répondre aux besoins immédiats et se donner l'opportunité historique d'une remise à plat du système, en France et dans le monde.

Dès à présent, toutes les mesures nécessaires pour protéger la santé des populations celle des personnels de la santé et des soignant·e·s parmi lesquels une grande majorité de femmes, doivent être mises en œuvre, et ceci doit largement prévaloir sur les considérations économiques. Il s'agit de pallier en urgence à la baisse continue, depuis de trop nombreuses années, des moyens alloués à tous les établissements de santé, dont les hôpitaux publics et les Ehpad. De disposer du matériel, des lits et des personnels qui manquent : réouverture de lits, revalorisation des salaires et embauche massive, mise à disposition de tenues de protection efficaces et de tests, achat du matériel nécessaire, réquisition des établissements médicaux privés et des entreprises qui peuvent produire les biens essentiels à la santé, annulation des dettes des hôpitaux pour restaurer leurs marges de manœuvre budgétaires... Pour freiner la pandémie, le monde du travail doit être mobilisé uniquement pour la production de biens et de services répondant aux besoins essentiels de la population, les autres doivent être sans délai stoppées. La protection de la santé et de la sécurité des personnels doivent être assurées et le droit de retrait des salarié·e·s respecté.

Des mesures au nom de la justice sociale nécessaires

La réponse financière de l’État doit être d'abord orientée vers tou·te·s les salarié·e·s qui en ont besoin, quel que soit le secteur d'activité, et discutée avec les syndicats et représentant·e·s du personnel, au lieu de gonfler les salaires des dirigeant·e·s ou de servir des intérêts particuliers. Pour éviter une très grave crise sociale qui toucherait de plein fouet chômeurs·euses et travailleurs·euses, il faut interdire tous les licenciements dans la période. Les politiques néolibérales ont affaibli considérablement les droits sociaux et le gouvernement ne doit pas profiter de cette crise pour aller encore plus loin, ainsi que le fait craindre le texte de loi d’urgence sanitaire.

Le néolibéralisme, en France et dans le monde, a approfondi les inégalités sociales et la crise du coronavirus s’abattra notamment sur les plus précaires.Les signataires de la tribune

Selon que l’on est plus ou moins pauvre, déjà malade ou non, plus ou moins âgé, les conditions de confinement, les risques de contagion, la possibilité d’être bien soigné ne sont pas les mêmes. Des mesures supplémentaires au nom de la justice sociale sont donc nécessaires : réquisition des logements vacants pour les sans-abris et les très mal logés, y compris les demandeurs·euses d’asile en attente de réponse, rétablissement intégral des aides au logement, moratoire sur les factures impayées d'énergie, d'eau, de téléphone et d'internet pour les plus démunis. Des moyens d’urgence doivent être débloqués pour protéger les femmes et enfants victimes de violences familiales.

Les moyens dégagés par le gouvernement pour aider les entreprises doivent être dirigés en priorité vers les entreprises réellement en difficulté et notamment les indépendants, autoentrepreneurs, TPE et PME, dont les trésoreries sont les plus faibles. Et pour éviter que les salarié·e·s soient la variable d’ajustement, le versement des dividendes et le rachat d’actions dans les entreprises, qui ont atteint des niveaux record récemment, doivent être immédiatement suspendus et encadrés à moyen terme.

Trop peu de leçons ont été tirées de la crise économique de 2008.Les signataires de la tribune

Des mesures fortes peuvent permettre, avant qu’il ne soit trop tard, de désarmer les marchés financiers : contrôle des capitaux et interdiction des opérations les plus spéculatives, taxe sur les transactions financières… De même sont nécessaires un contrôle social des banques, un encadrement beaucoup plus strict de leurs pratiques ou encore une séparation de leurs activités de dépôt et d’affaires.

Des aides de la BCE conditionnées à la reconversion sociale et écologique

La Banque centrale européenne (BCE) a annoncé une nouvelle injection de 750 milliards d’euros sur les marchés financiers. Ce qui risque d’être à nouveau inefficace. La BCE et les banques publiques doivent prêter directement et dès à présent aux États et collectivités locales pour financer leurs déficits, en appliquant les taux d’intérêt actuels proches de zéro, ce qui limitera la spéculation sur les dettes publiques. Celles-ci vont fortement augmenter à la suite de la "crise du coronavirus". Elles ne doivent pas être à l’origine de spéculations sur les marchés financiers et de futures politiques d’austérité budgétaire, comme ce fut le cas après 2008.

Cette crise ne peut une nouvelle fois être payée par les plus vulnérables.Les signataires de la tribune

Une réelle remise à plat des règles fiscales internationales afin de lutter efficacement contre l'évasion fiscale est nécessaire et les plus aisés devront être mis davantage à contribution, via une fiscalité du patrimoine et des revenus, ambitieuse et progressive.

Par ces interventions massives dans l’économie, l’occasion nous est donnée de réorienter très profondément les systèmes productifs, agricoles, industriels et de services, pour les rendre plus justes socialement, en mesure de satisfaire les besoins essentiels des populations et axés sur le rétablissement des grands équilibres écologiques. Les aides de la Banque centrale et celles aux entreprises doivent être conditionnées à leur reconversion sociale et écologique : maintien de l'emploi, réduction des écarts de salaire, mise en place d'un plan contraignant de respect des accords de Paris... Car l'enjeu n'est pas la relance d'une économie profondément insoutenable. Il s’agit de soutenir les investissements et la création massive d’emplois dans la transition écologique et énergétique, de désinvestir des activités les plus polluantes et climaticides, d’opérer un vaste partage des richesses et de mener des politiques bien plus ambitieuses de formation et de reconversion professionnelles pour éviter que les travailleurs·euses et les populations précaires n’en fassent les frais. De même, des soutiens financiers massifs devront être réorientés vers les services publics, dont la crise du coronavirus révèle de façon cruelle leur état désastreux : santé publique, éducation et recherche publique, services aux personnes dépendantes… 

Relocalisation de la production

La "crise du coronavirus" révèle notre vulnérabilité face à des chaînes de production mondialisée et un commerce international en flux tendu, qui nous empêchent de disposer en cas de choc de biens de première nécessité : masques, médicaments indispensables, etc. Des crises comme celle-ci se reproduiront. La relocalisation des activités, dans l’industrie, dans l’agriculture et les services, doit permettre d’instaurer une meilleure autonomie face aux marchés internationaux, de reprendre le contrôle sur les modes de production et d'enclencher une transition écologique et sociale des activités. 

La relocalisation n’est pas synonyme de repli sur soi et d’un nationalisme égoïste. Nous avons besoin d’une régulation internationale refondée sur la coopération et la réponse à la crise écologique, dans le cadre d'instances multilatérales et démocratiques, en rupture avec la mondialisation néolibérale et les tentatives hégémoniques des États les plus puissants. De ce point de vue, la "crise du coronavirus" dévoile à quel point la solidarité internationale et la coopération sont en panne : les pays européens ont été incapables de conduire une stratégie commune face à la pandémie. Au sein de l’Union européenne doit être mis en place à cet effet un budget européen bien plus conséquent que celui annoncé, pour aider les régions les plus touchées sur son territoire comme ailleurs dans le monde, dans les pays dont les systèmes de santé sont les plus vulnérables, notamment en Afrique.

Tout en respectant le plus strictement possible les mesures de confinement, les mobilisations citoyennes doivent dès à présent déployer des solidarités locales avec les plus touché·e·s, empêcher la tentation de ce gouvernement d’imposer des mesures de régression sociale et pousser les pouvoirs publics à une réponse démocratique, sociale et écologique à la crise.

Plus jamais ça ! Lorsque la fin de la pandémie le permettra, nous nous donnons rendez-vous pour réinvestir les lieux publics et construire notre "jour d’après". Nous en appelons à toutes les forces progressistes et humanistes, et plus largement à toute la société, pour reconstruire ensemble un futur, écologique, féministe et social, en rupture avec les politiques menées jusque-là et le désordre néolibéral.

Retrouvez ci-dessous la liste des signataires :

Khaled Gaiji, président des Amis de la Terre France
Aurélie Trouvé, porte-parole d'Attac France
Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT
Nicolas Girod, porte-parole de la Confédération paysanne
Benoit Teste, secrétaire général de la FSU
Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France
Cécile Duflot, directrice générale d'Oxfam France
Eric Beynel, porte-parole de l'Union syndicale Solidaires
Clémence Dubois, responsable France de 350.org
Pauline Boyer, porte-parole d'Action Non-Violente COP21
Léa Vavasseur, porte-parole d'Alternatiba
Sylvie Bukhari-de Pontual, présidente du CCFD-Terre Solidaire
Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de Droit au Logement
Lisa Badet, vice-présidente de la FIDL, Le syndicat lycéen
Jeanette Habel, co-présidente de la Fondation Copernic
Katia Dubreuil, présidente du Syndicat de la magistrature
Mélanie Luce, présidente de l'UNEF
Héloïse Moreau, présidente de l'UNL

Publié le 28/03/2020

Soignants : ces héros qui réclament des moyens en vain depuis un an

 

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

 

Les membres du gouvernement et de la majorité ne tarissent pas d’éloges pour le personnel soignant depuis une semaine. Mais avant de devenir des « héros en blouse blanche », en réalité le plus souvent des héroïnes tant les professions paramédicales sont féminisées, nombre de ces soignants étaient des manifestants et des grévistes, longtemps méprisés dans leurs demandes de moyens pour sauver des vies. Retour en photos sur une lutte commencée en mars 2019.

Les applaudissements cela fait plaisir, les moyens cela fait tenir ! C’est ce qu’expriment les soignants engagés sur le « front du coronavirus », pour rester dans les métaphores guerrières dont le chef de l’État nous gratifie depuis une semaine. Le manque de masques FFP2, et même de masques tout courts, dans les hôpitaux, les Ehpad, pour la médecine de ville, les laboratoires d’analyse médicale, comme pour les intervenants à domicile, étant le dernier révélateur d’une pénurie de moyens pour soigner la population.

Une situation que dénoncent ardemment les paramédicaux depuis un an. Le 18 mars 2019, 90 % des infirmières et aides-soignantes de l’hôpital Saint-Antoine à Paris entament une grève illimitée, soutenue par la CGT, FO et SUD. En cause : une série d’agressions traitées à la légère par leur direction selon elles. Si elles réclament des mesures de sécurité, elles demandent également plus de postes et une prime de 300 € pour les services d’urgence. Des revendications qui font écho à la situation que vivent les mêmes services un peu partout. Un mois plus tard, le mouvement s’étend à une douzaine de services d’urgence de l’Assistance publique- Hôpitaux de Paris (AP-HP).

À partir de ce moment-là, la parole des soignants envahit les médias. Ils racontent les conditions déplorables dans lesquelles ils exercent leur métier et prennent en charge des patients. À cette détresse, à ces demandes en personnel supplémentaire, en ouverture de lits, les pouvoirs publics répondent qu’il n’y a pas d’argent magique. Avant que le mot « mascarade » ne fasse partie du vocabulaire de la candidate à la marie de Paris Agnès Buzyn, la ministre de la Santé Agnès Buzyn expliquait qu’il n’y avait pas de problèmes de moyens, mais un problème d’organisation. Un discours tenu sans relâche pendant de long mois.

 Même avec plus de 80 services en lutte dans toute la France début juin 2019, la ministre ne déviait pas de son cap. Face à l’urgence décrite par les personnels hospitaliers et à une première manifestation nationale des services en grève, elle annonçait des mesures. En fait : le lancement d’une mission de refondation des services urgences devant rendre ses préconisations quelques mois plus tard. Pas de lits, pas d’embauches, pas de revalorisations salariales, et manifestement pas d’urgence pour la ministre. La colère des soignants monta d’un cran. Des médecins entrèrent dans la danse, certains démissionnant de leurs fonctions administratives. Petit à petit, l’ensemble des professions se mobilisèrent, jusqu’aux internes en médecines, et même jusqu’aux doyens des universités formant les futurs médecins.

 Une grande manifestation est organisée le 14 novembre 2019 dans tout le pays, au moment où le projet de loi de finances est en discussion au parlement. Celui-ci ne prévoit pas de changement d’orientation pour enrayer la crise du monde hospitalier. L’austérité est toujours de mise. À Paris, 10 000 personnels de santé défilent ensemble, toutes professions confondues. Plus de 200 services d’urgence participent alors au mouvement de grève, malgré des réquisitions nombreuses dans les hôpitaux. Pour enlever le caillou dans la chaussure que représente ce mouvement, Emmanuel Macron annonce un plan d’urgence au soir de la manifestation du 14 novembre. Finalement, il s’avère en deçà des attentes. Quelques primes supplémentaires, des reprises non négligeables de dettes des hôpitaux, un peu de saupoudrage budgétaire, mais toujours pas de recrutements. Pourtant, les soignants en réclament 10 000. Toujours pas d’ouvertures de lits pour compenser les 100 000 perdus en 20 ans selon les syndicats.

 La mobilisation pour l’hôpital public s’est poursuivie, bien que passée au second plan pendant celle contre la réforme du système de retraite. La dernière manifestation en date des hospitaliers était le 14 février, le jour où la France a connu son premier mort lié au coronavirus, un touriste chinois. Aujourd’hui, les soignants ont quitté le pavé pour faire face à la crise sanitaire. Cependant, la question des moyens n’a pas été résolue. Depuis plusieurs jours, tous les soirs à 20 h, une partie de la population manifeste ses remerciements sous la forme d’applaudissements collectifs depuis les balcons.

Mais ici ou là, certains se souviennent de leur longue mobilisation et crient « du fric, du fric, pour l’hôpital public ». Un soutien qui tranche avec les louanges hypocrites de l’exécutif.

<Publié le 27/03/2020

Roland Gori, psychanalyste : "Face à la maladie et la mort, le ridicule des emblèmes de la richesse et du pouvoir"

 

Maud Vergnol

 

"Distanciations sociale", inégalités de traitement, mondialisation en accusation... Le philosophe et psychanalyste, professeur honoraire de psychopathologie clinique, éclaire les débats que suscite la crise liée au coronavirus et analyse les effets du confinement sur les individus et sur nos sociétés. Un entretien décapant de la directrice de rédaction avec le président de l'appel des appels.

Le pays vit sous confinement depuis plus d’une semaine. Quelle analyse le psychanalyste que vous êtes fait-il de cette « distanciation sociale » imposée pour juguler le coronavirus ? Quels peuvent en être les effets à moyen terme, tant au niveau individuel que collectif ?

Roland Gori. Le terme de « distanciation sociale » est inapproprié et maladroit. Bien au contraire, il convient d’inviter à la proximité et à la solidarité sociales, tout en exigeant une « distanciation physique ». Il ne s’agit pas de se replier individuellement mais au contraire de mettre à profit ce temps suspendu pour être affectivement et socialement ensemble. De ce point de vue, les nouvelles technologies sont un moyen formidable pour « être seuls, ensemble ». Ce qui est péjoratif en temps normal est formidablement palliatif en période d’épidémie. Sinon, on finira par devenir dingues, persécutés et phobiques pour les uns, hypocondriaques graves pour les autres, désespérés et suicidaires pour certains, transgressifs et compulsivement en prise de risques pour d’autres encore. Il faut relire le récit de Thucydide de la peste à Athènes au Ve siècle avant J.-C. sur les risques qui menacent une cité en temps d’épidémie : chaos, panique, dégradation morale, terreur religieuse, compulsion à jouir sans entrave pour conjurer l’échéance fatale… Le risque qui menace chacune des cités ou chacun des pays en proie à une grave épidémie, c’est l’anomie, la perte des normes et des lois qui les régissent pour réguler les comportements sociaux et intégrer les individus. C’est l’heure de vérité de tout gouvernement, de son potentiel à réagir au choc. Faute de confiance dans le gouvernement, la peur s’installe, durablement. C’est une émotion morale et politique dont Hobbes, celui du Léviathan, fait le principe fondateur de toute religion et de tout État. Que l’on adhère ou pas à ses analyses, il nous faut reconnaître que toute terreur, quelle que soit son origine, pandémique, climatique, sociale, économique ou militaire, est un défi pour un État et ne peut le laisser indemne. Toute la question est de savoir ce qu’il en sortira…

Comment cette crise révèle-t-elle la violence des inégalités ?

Roland Gori. À toutes les époques, la menace de mort met à nu les inégalités sociales et les conditions d’existence des individus. Thucydide déjà le remarquait pour la peste à Athènes : « Chacun se livra à la poursuite des plaisirs avec une audace inégalée (…). Nul ne montrait un empressement à atteindre avec quelque peine un but honnête. (…). Nul n’était retenu par la crainte des dieux, ni par les lois humaines. » Voilà la tendance indécente des individus face au chaos, devenir un « autoentrepreneur » de sa survie et jouir sans entrave des moyens dont chacun dispose. Heureusement, une autre tendance existe, la philia, l’amitié qui considère que cela ne sert à rien de survivre si on reste seul. Même Robinson ne saurait exister sans son Vendredi…

La société française est terriblement fracturée. Cette crise sanitaire peut-elle néanmoins recréer un sentiment de « destin commun », dans la mesure où l’épidémie ne connaît ni les frontières, ni les classes sociales ?

Roland Gori. Tout dépend de la manière dont la situation va être gérée. C’est bien d’être transparent et de donner toutes les informations. Mais il y a un risque d’« infobésité » qui provient de l’avalanche d’informations non triées, non expliquées, contradictoires et sans hiérarchisation. C’est la catastrophe des médias/spectacles, qui livrent une information qui n’a de valeur qu’au moment où elle émerge et produit ce symptôme des « sociétés du spectacle » (Guy Debord), où « le vrai n’est plus qu’un moment du faux ». Par contre, le virus ignore les frontières des nations et des classes sociales, et rappelle à chacun la finitude de la condition humaine. Les emblèmes du pouvoir et de la richesse se révèlent ridicules face à la maladie et à la mort, mais ils peuvent aider à mieux s’en préserver.

Vous dénoncez régulièrement dans vos livres la « dégradation du langage » par le pouvoir macroniste. Fallait-il utiliser le mot de « guerre », comme l’a fait le président ?

Roland Gori. Si nous sommes en « guerre » (sept fois répété), pourquoi est-ce que ceux qui sont au front n’ont pas de munitions ? Qu’est-ce qui fait que le gouvernement n’a pas sanctionné cet état-major pitoyable qui a oublié de nous préparer à une guerre annoncée ? Pourquoi ne sanctionne-t-on pas plus sérieusement les arnaqueurs et les pilleurs qui tentent de profiter de la situation ? Je n’invite pas à punir, j’essaie de montrer la légèreté d’une communication qui employant ce terme de « guerre » n’en tire pas les conséquences. En psychopathologie, cela s’appelle « une parole à responsabilité limitée ».

« Le néolibéralisme est mort mais ils ne le savent pas », affirmiez-vous, il y a quelques mois. Que dit cette crise sanitaire du capitalisme mondialisé ?

Roland Gori. La pandémie a révélé les promesses fallacieuses de la mondialisation et les mensonges des États néolibéraux responsables de la mort de milliers de personnes, faute d’avoir pris les mesures qui s’imposaient, pour avoir massacré les dispositifs de santé et avoir fait prévaloir l’économie financiarisée sur l’humain. On a écrit des milliers de pages, prononcé des millions de mises en garde, et cela n’a rien changé ! Margareth Thatcher et Ronald Reagan ont initié une colonisation néolibérale des mœurs que les autres gouvernements ont poursuivie et, comme dans toute colonisation, il y a destruction des biens et des personnes, des crimes véritables. Ainsi, cette pandémie démontre expérimentalement l’aberration des réformes entreprises par les néolibéraux. Les peuples ont vu la santé et la vie de leurs proches exposées, ils ne se soumettront pas. L’augmentation de la cote de popularité du président reflète davantage une attente qu’une confiance, elle plébiscite davantage ses paroles que l’action de son gouvernement. C’est la faillite du « en même temps » ! Vous superposez l’allocution présidentielle du jeudi 12 mars et les propositions de la ministre du Travail, et il ne vous reste plus qu’à demander au gouvernement de déposer le bilan ! Les gens veulent sauver leur peau et leur travail, ils ne pardonneront pas aux néolibéraux, quels que soient les masques dont ils s’affublent, d’avoir mis l’un comme l’autre en danger.

Publié le 26/03/2020

Coronavirus: Philippe Martinez réclame "un état de catastrophe sanitaire"

Le secrétaire général de la CGT demande notamment aux assurances de combler le manque à gagner du chômage partiel ainsi que l'arrêt des secteurs non-essentiels.

 

Par Astrid de Villaines (site huffingtonpost.fr)

 

INTERVIEW - Cela fait plusieurs jours qu’on ne l’a pas entendu. Pourtant, dans la crise actuelle de lutte contre le coronavirus, Philippe Martinez s’active. Le leader de la CGT est notamment en première ligne pour organiser ses locales qui répondent aux interrogations nombreuses des salariés, syndiqués ou non, sur l’ensemble du territoire. 

Au HuffPost, le secrétaire général de la CGT livre son analyse de la crise sanitaire et économique actuelle et ses remarques toujours virulentes à l’encontre de la politique menée. S’il reconnaît “l’écoute” de certains ministres et de “bonnes mesures” comme la prime pour les indépendants ou l’arrêt maladie pour les parents qui gardent leurs enfants, il réclame d’urgence l’arrêt des activités économiques non essentielles, plus de protection pour les salariés en première ligne et le paiement intégral du salaire pour les salariés en chômage partiel. Entretien.

Le HuffPost: Comment allez-vous?

Philippe Martinez: Dans les circonstances, je vais plutôt bien au niveau santé.

Comment analysez-vous la situation?

La situation est très grave. Parce qu’on est confrontés à un discours ambigu du gouvernement qui a d’un côté un discours qui dit ‘tout le monde à la maison’ et de l’autre un discours qui dit ‘tout le monde au travail’. On fait prendre des risques aux citoyens et notamment aux travailleurs et travailleuses dans des secteurs d’activité qui ne sont pas indispensables aux défis sanitaires d’aujourd’hui. C’est un point de désaccord important qu’on a avec le gouvernement qui va bien au-delà de la polémique.

Que demandez-vous au gouvernement?

Malgré nos demandes, le gouvernement refuse de lister les activités qui sont indispensables à la santé et à la vie des citoyens, au nom de considérations économiques d’après-crise qui n’ont pas lieu d’être à l’heure actuelle. La priorité, aujourd’hui, c’est la santé des citoyens. Je me suis fâché tout rouge -même s’ils ne l’ont pas vu- contre Bruno Le Maire et Muriel Pénicaud pour leur demander si la construction de navires de guerre ou de croisière, de train et d’avion était indispensable dans la période. 

Bruno Le Maire pense que construire un avion est essentiel, je ne le crois pas.

Que vous ont-ils répondu?

On fait face à un refus du gouvernement de flécher ces activités, ils disent que dans la période tout serait lié dans l’activité économique du pays. Nous ne le pensons pas. Bruno Le Maire pense que construire un avion est essentiel, je ne le crois pas. Surtout que tous ceux qui travaillent dans ces secteurs peuvent occuper inutilement du matériel de protection qui serait mieux utilisé dans d’autres secteurs comme l’hôpital, les commerces, les routiers, les aides à domicile ou les services publics comme les policiers et les pompiers.

Que pensez-vous du pacte de 300 milliards d’euros mis en place par le gouvernement?

Il faut différencier deux plans. Celui à 300 milliards est une garantie de l’État pour les entreprises qui débloquerait des conditions de crédits. Il n’est pas encore totalement dépensé, ce sera en fonction des besoins.

Sur les 45 milliards d’aides aux entreprises, on estime que la communication du gouvernement est mensongère. Sur le chômage partiel par exemple, l’État prévoit que les entreprises soient remboursées à 100%, mais les salariés eux, n’ont pas de changement, ils toucheront toujours 84% de leur salaire. Nous réclamons 100% pour eux aussi.

Nous demandons que soit décrété un état de catastrophe sanitaire pour que les assurances financent le salaire intégral des salariés

Que proposez-vous pour que les salariés au chômage partiel touchent l’intégralité de leurs salaires?

Nous demandons que soit décrété un état de catastrophe sanitaire, sur le modèle des catastrophes naturelles, afin que les entreprises et les salariés puissent avoir recours aux assurances et ainsi financer le salaire intégral des salariés. Nous n’avons pas de réponse. 

Gérald Darmanin demande aux salariés de prendre des congés payés, au nom des efforts que chacun doit faire et pour éviter un chômage qui irait juqu’à 20-25%. Qu’en pensez-vous?

Ce sont des déclarations qui sont vraiment mal à propos, pour rester poli. Les gens ne sont pas en congé, ils sont confinés. Ils restent chez eux parce qu’il faut rester chez soi, c’est assez malsain d’entendre ce genre de discours. Ceux qui prennent des congés, c’est parce que le chômage partiel n’est pas indemnisé à 100% et qu’il vaut mieux avoir la paye complète à la fin du mois pour les bas salaires, nombreux, que compte notre pays. C’est tendancieux et scandaleux.

 

Les métiers 'indispensables', c'est toute l'année qu'ils doivent être bien payés

Que pensez-vous de la prime de 1000 euros pour les employés de supermarché mise en place par certains grands groupes sur proposition du gouvernement?

Quand on est mal payé, 1000 euros c’est parfois un double mois, mais il est quand même assez remarquable de noter qu’on découvre qu’il y a des gens qui font “des petits boulots” et qui deviennent indispensables dans le pays. Or, quand on est indispensable, c’est toute l’année qu’on devrait être mieux payés.

Certains cadres de la CGT locale ont dit que c’était “une prime à la mort”. Qu’en pensez-vous?

Je pense que dans cette période, il faut être mesuré. Je comprends les salariés qui l’acceptent et qui ne vont pas dire ‘ça ne m’intéresse pas’. Mais encore une fois, les métiers indispensables, comme les employés qui font le ménage et qui sont très mal payés ou en temps partiel imposé, c’est toute l’année qu’ils doivent être bien payés.

Quels sont les retours de terrain des salariés en France?

Les principaux retours concernent le problème de la protection des salariés. Toutes les entreprises n’appliquent pas les mesures minimales de protection, y compris dans le commerce. On a fait beaucoup de publicité pour la grande distribution, mais il reste beaucoup de supermarchés où les salariés se protègent tout seul et ce qu’on leur donne n’est pas suffisant. Il y a même des cas où les salariés sont contraints de travailler alors qu’il y a eu parfois des cas contaminés. On a vu récemment le décès d’un agent de sécurité dans un centre commercial en région parisienne. 

Trouvez-vous qu’on parle moins de ces morts que des médecins?

Je ne veux pas distinguer les morts. Il faut que tous ceux dont l’activité est indispensable pour passer cette crise sanitaire grave soient protégés. Médecins et personnels hospitaliers sont directement exposés. D’autres professionnels sont livrés à eux-mêmes. Il leur faut à tous une protection maximum qui fait défaut aujourd’hui.  

Nous demandons au gouvernement d’inciter les Français à se plonger dans les livres de recettes plutôt que de commander des repas tout prêts qui mettent en danger les livreurs.

Les indépendants vont toucher 1500 euros par mois, les banques vont pouvoir accorder des prêts aux entreprises pendant trois mois, le jour de carence est suspendu pour les fonctionnaires et on peut se mettre en arrêt maladie pour garder les enfants. Reconnaissez-vous que ce sont de bonnes mesures?

Évidemment. Ce sont des choses qu’on demande depuis plus d’une semaine. Petit à petit, les choses se débloquent, je pense également à la suspension de la réforme de l’assurance chômage ou à la protection des intérimaires et précaires qui continueront à être payés durant tout le temps de leur contrat de mission initial. Il y a encore des blocages concernant les travailleurs du numérique et les livraisons à domicile. Nous demandons au gouvernement d’inciter les Français à se plonger dans les livres de recettes plutôt que de commander des repas tout prêts qui mettent en danger les livreurs.

On dirait que vous avez un meilleur dialogue avec le gouvernement par rapport à l’avant-crise?

C’est sur qu’on a jamais eu autant de contacts ! (Rires). Ça, c’est nouveau, mais c’est bien le moins que le gouvernement puisse faire. On a une écoute, on a réussi à faire bouger certaines choses dans la discussion, mais on n’est pas encore entendu. Il reste des problèmes majeurs que je viens d’évoquer. 

Les ordonnances seront un chèque en blanc pour le gouvernement et les patrons

Que pensez-vous de la loi d’urgence sanitaire adoptée à l’Assemblée nationale dimanche?

Que du mal. Il y a une décision unilatérale du gouvernement et du patronat qui n’est pas adaptée à la diversité des situations. On ne répond pas par une loi qui impose des règles dérogatoires au droit du travail -qui a déjà été bien attaqué pendant ce quinquennat- en ne prenant pas en compte la situation des entreprises.

Par exemple, des industriels qui ne sont pas indispensables en ce moment vont aussi bénéficier de la liberté des horaires hebdomadaires accrus ou des dérogations au repos dominical. Ce n’est pas normal. Il faut faire confiance à ceux qui travaillent dans les secteurs-clés pour travailler un peu plus si besoin, il n’y a pas besoin de le leur dire. Dans les autres cas, il faut le faire dans les règles. Les ordonnances qui seront prises seront en chèque en blanc pour le gouvernement et les patrons.

Vous avez signé une déclaration commune avec tous les syndicats, dont le Medef. Pour quelle raison? 

On a eu une réunion qui était prévue de longue date, on a discuté de la situation. Ce n’est pas un accord. Nous précisons ensemble qu’il est de la responsabilité du gouvernement et des entreprises de tout mettre en oeuvre pour protéger les salariés devant travailler.  

Il faut que la vie démocratique continue à s'exprimer. Il n'y a pas d'union sacrée.

Le patronat est à la hauteur de la situation? 

Une partie du patronat et notamment dans les PME-TPE est très inquiète, légitimement. Quant au Medef, il se cache derrière des décisions non prises par le gouvernement en matière d’arrêt d’activités alors qu’il est plutôt d’accord avec lui pour ne pas arrêter l’activité économique. Je m’appuie sur ce que disent les soignants: il faut arrêter d’urgence les productions non essentielles.

On dirait que les oppositions ont du mal à trouver un écho et que le gouvernement a les mains libres, est-ce votre analyse?

Non, même si les communications sont plus difficiles, on continue de s’exprimer. On assume parfaitement nos critiques. Il n’y a pas d’union sacrée.  

On se rend compte que les services publics, c'est important!

Pensez-vous que les Français organiseront des manifestations au balcon s’ils sont mécontents, par exemple, des ordonnances?

Oui. Il peut y avoir toute forme d’expression de mécontentement. Il y a des salariés qui se mettent en grève en ce moment. Il faut que la vie démocratique continue à s’exprimer.

Quelles leçons souhaitez-vous que l’on tire de cette crise?

Il y aura beaucoup de choses à reconsidérer après cette crise, c’est évident. Sans vous faire un inventaire à la Prévert, on redécouvre ce qu’on disait bien avant la crise : la revalorisation de certains métiers, la revalorisation des salaires. On se rend compte que les services publics, c’est important! Cela fait plusieurs mois que l’hôpital manque de lits et de moyens, il va falloir qu’on y regarde sérieusement.

La mondialisation a du bon pour certains côtés, mais quand je vois qu’on est incapable d’avoir des systèmes de détection du virus parce qu’aucun n’est fabriqué en France ou qu’on fait face à des pénuries de médicaments pour les mêmes raisons, il faudra repenser la relocalisation de l’activité, les circuits courts et remettre en cause un certain nombre de politiques publiques et industrielles. 

Emmanuel Macron a dit qu’il tirerait toutes les conséquences de cette crise. Faites-vous confiance à l’exécutif pour aller dans votre sens?

Nous saurons leur rappeler leurs propos nombreux dans la période. Ils saluent tous les jours le personnel hospitalier, ils prennent conscience de leur nécessité. De même pour les Ehpad qui ont connu des mouvements sociaux l’année dernière, aujourd’hui on se rend compte de leur manque de moyens. 

Une question plus légère et personnelle pour finir, vous n’êtes pas obligé d’y répondre. Allez-vous vous raser votre moustache comme le préconise le Dr Pelloux qui estime que ce sont des nids à microbe?

Je n’embrasse personne ! (Rires). Et je respecte les consignes de confinement et de protection, car la CGT est fermée. Dites-le à

Publié le 25/03/2020

Entretien avec un jeune retraité de la recherche pharmaceutique

« Ce qui préside à la gestion de cette crise sanitaire n’obéit pas à une logique de santé, mais à des impératifs économiques, c’est-à-dire politiques. »

 

paru dans lundimatin#235, (site lundi.am)

 

Face aux accès de conspirationnisme qui fleurissent à chaque fois qu’une population en danger se trouve réduite à l’impuissance, face à un amateurisme gouvernemental qui ne trouve que les coups de menton autoritaires pour refouler l’évidence de ses propres errements et accuse sa propre population de la « mise en danger la vie d’autrui » dont il est lui-même l’artisan, nous avons choisi de nous tourner vers un médecin ami de lundimatin qui, après une carrière de généraliste, a passé trente ans à développer plusieurs des molécules-phares de l’industrie pharmaceutique française. Jeune retraité, nous avons jugé qu’il était assez détaché des intérêts de ses anciens employeurs pour nous livrer une analyse dessillée de la situation comme des pistes thérapeutiques possibles.

Question : Bonjour, docteur. Pour commencer nous aimerions comprendre comment se déroule le développement d’une molécule jusqu’à parvenir à un médicament. Dans quelle temporalité se situe-t-on ?

 

La logique d’un protocole de recherche en pareille situation est très simple : elle est empirique. Les chercheurs extrapolent a) à partir des expériences passées sur des virus similaires quel produit antiviral pourrait avoir un effet sur le covid 19 ; en suivant cette piste, ils testent des produits antiviraux plutôt récents ; c’est ce qui amène à tester le remdesivir, qui a été testé chez l’animal contre le virus Ebola ou le Kaletra, qui est utilisé dans les trithérapies contre le VIH ; b) à partir de l’expérience passée, quel produit connu, ou non connu comme spécifiquement antiviral, pourrait être utile et c’est comme cela que la combinaison Plaquenil-Zithromax a été choisie empiriquement et testée sur quelques patients. Les essais thérapeutiques se déroulent, eux, à partir d’un rationnel théorique. Dans un contexte de recherche normal, on commence par tester le produit en biologie : les virus en culture d’abord puis sur un tissu animal infecté enfin sur des espèces animales in vivo (souris, rats, lapins, cochons, chiens, singe). Si les résultats sont positifs, on passe chez l’homme. On teste d’abord la toxicité du produit chez des volontaires sains (jusqu’à 30 volontaires) en augmentant les doses pour connaître le seuil de toxicité puis, en ayant une valeur sur la concentration tissulaire non toxique chez le volontaire sain, on teste le produit sur des tissus humains infectés par le virus. Une fois toutes ces données analysées, on passe chez le malade avec un essai non comparatif sur 20 à 30 patients avec 1 ou 2 doses de produit pour connaître la réaction du malade (les paramètres que l’on mesure peuvent être l’état de santé du malade en général ou un paramètre secondaire comme la charge virale) ; c’est l’essai préliminaire qu’a fait le professeur Raoult. Si tout est positif et cohérent, on monte un essai comparatif avec 2 ou 3 doses de produit pendant une ou deux semaines, en fonction de la durée de vie du produit dans l’organisme, avec si possible un groupe placebo. Par exemple, dans un essai en double aveugle (c’est-à-dire que ni le médecin ni le malade ne connaissent les doses testées), on va tester 1 mg deux fois par jour pendant une semaine chez 20 patients, 5 mg chez 20 autres patients, 10 mg chez 20 autres et un placebo chez 20 derniers patients. Ces essais préliminaires sont faits chez des patients plutôt solides. Ainsi, on détermine la dose optimale que l’on va tester ensuite en double aveugle contre placebo ou un produit de référence (s’il en existe) dans une population plus nombreuse (quelques centaines de patients ) et moins sélective (jeunes, vieux, hommes, femmes, etc.). On parle alors d’essais de phase III. On fait en général 2 ou 3 essais pour être sûrs des résultats. En situation normale, les essais chez l’homme durent plusieurs années. En cas d’urgence sanitaire, le processus est le même avec moins de malades dans chaque essai et une prise de risque plus grande. Pour un produit classique qui deviendra un médicament, il se passe en moyenne 10 ans entre le début de la recherche biologique et la fin des essais thérapeutiques. En urgence pour un produit nouveau, cela prendra une à deux années. Pour un produit sur le marché depuis des décennies, un à trois mois peuvent suffire. Les produits testés actuellement (en dehors du Plaquenil) sont nouveaux, en général issus des centres de recherche qui sont majoritairement anglo-saxons mais les Européens, Indiens et Chinois sont aussi actifs.

 

Et concernant les vaccins ?

 

Pour les vaccins, le process est identique mais plus long car le temps de production des anticorps pour chaque personne testée est variable (une à quelques semaines voire mois) et la production d’anticorps plus ou moins intense selon le patient. Même en cas d’urgence sanitaire, il faut compter un à deux ans pour mettre au point un vaccin contre une nouvelle maladie. Il faut savoir que les efforts de recherche sur les précédentes épidémies du même type sont en général menés par les milieux académiques plus que par l’industrie pharmaceutique, sauf lorsqu’une population occidentale est aussi atteinte comme pour le SIDA. C’est que les épidémies similaires touchaient plus souvent des pays « en développement », et donc des populations pauvres, peu solvables qui n’intéressent pas beaucoup l’industrie privée a priori. C’est terrible, mais c’est ainsi. Dans les vingt dernières années, on a vu s’imposer une répartition tacite des axes de recherche : au public, toujours moins financé, la recherche fondamentale ; au privé la recherche appliquée, qui aboutit à la commercialisation de médicaments. Dans le cas présent, il y a fort à parier que, des populations riches étant concernées et la clientèle étant mondiale, la course de vitesse entre firmes va accélérer tous les protocoles de recherche, car il faut savoir que c’est le premier qui arrive sur le marché qui, classiquement, définit le prix du médicament.

 

Pourquoi l’essentiel des molécules mises à l’essai en France sont-elles américaines ?

Parce que c’est là que se trouvent le plus grand nombre de centres de recherche. C’est là qu’est l’argent. À part Sanofi et Mérieux, il n’y a pas de compétiteur français de taille dans ce domaine. Dès qu’un chercheur obtient des résultats significatifs en France, il est courtisé par l’industrie américaine qui lui offre des ponts d’or et des moyens de recherche sans commune mesure.

 

Que pensez-vous de la piste chloroquine / azythromycine ?

 

Je ne suis pas un spécialiste de la question. Tout ce que je peux dire, c’est que l’hydroxychloroquine est un antipaludéen de synthèse de plus de 20 ans d’âge, l’azythromycine, un antibiotique de type macrolide également bien connu, capable de bien se concentrer dans les poumons avec une activité bactéricide moyenne. Les autorités ne veulent pas s’engager pour l’heure à promouvoir ce type d’association car les essais formels, bien structurés n’ont pas encore été menés comme pour un produit pharmaceutique classique et que se pose dès lors pour elles un problème de responsabilité juridique (ce qui n’empêche nullement que les médecins y aient recours sans attendre, plutôt que de regarder mourir leurs patients). Par ailleurs, l’industrie pharmaceutique qui non seulement a l’oreille de tous les ministres de la santé depuis des lustres mais détient aussi tous les moyens de développement n’est sûrement pas intéressée pour faire un plan de développement long et coûteux pour un produit peu cher et, qui plus est, « génériquable » (5 euros la boîte de 30 comprimés de Plaquenil). Tant que la recherche et le développement seront entre les mains d’intérêts privés eux-mêmes soumis aux cours boursiers, ce seront tendanciellement les opportunités de marché qui détermineront les axes de développement clinique, et tant que l’on persistera dans la voie d’une privatisation rampante de l’hôpital public par l’imposition d’une logique comptable d’inspiration manageriale, les choix thérapeutiques seront plutôt guidés par des options budgétaires que par le souci strict de la santé du patient.

 

Pourquoi tout ce débat absurdement passionné autour du professeur Raoult quand ce qui est en jeu est une piste thérapeutique ?

 

J’ai connu le professeur Raoult. Il est de ma génération. C’est un éminent chercheur en virologie clinique, au parler rude, à la forte personnalité. Son tort est de ne pas donner dans les mœurs de cour qui sont habituellement la norme dès lors que l’on s’élève, en France, dans l’échelle hiérarchique. Il dit ce qu’il pense d’un point de vue purement scientifique, quitte à provoquer, sans se soucier de la politique. Il avait déjà critiqué la ligne officielle d’imposition des onze vaccins par Agnès Buzyn. Autant dire qu’il accumule les crimes de lèse-majesté. Là, il s’est permis de critiquer la stratégie d’ensemble, effectivement aberrante, du gouvernement. Voilà qui est impardonnable. À la fin, il y a de grandes chances que l’option qu’il défend finisse par devenir la doxa gouvernementale : on va dépister en masse et traiter précocement ceux chez qui il n’y aura pas de contre-indication à l’hydroxychloroquine, simplement parce qu’il n’y a pas d’autre piste thérapeutique à court terme. Tout le tort de cette situation revient au gouvernement : à force d’incurie, d’impréparation, de déni, il a fini par produire un effet de panique dans la population qui se rend compte qu’il n’y a pas de pilote à bord. Et ce n’est certainement pas Jérôme Salomon, qui depuis ses trente ans fréquente plus les milieux ministériels que les paillasses, qui pourrait l’être. Rien n’est plus stressant que de voir ces gouvernants se donner des airs d’assurance martiale alors qu’il est patent qu’ils ne font que bricoler et inventer des éléments de langage à même de couvrir l’étendue de leurs propres manquements. Rien n’est plus contre-productif que de prétendre que tout est sous contrôle alors que chaque jour atteste de combien l’on est débordé. Comment ne pas avoir des montées d’angoisse quand un secrétaire d’Etat certifie face caméra que non, il n’y a pas de pénurie de masque, alors que ses propres collègues ont renoncé à le nier ? Le confinement, qui est le prix à payer par la population pour la branquignolerie et l’avidité de ses dirigeants, conduit logiquement à tourner tout cela en rond dans sa tête. Ce qui est criminel chez nos gouvernants, c’est leur façon de simuler qu’ils font autre chose qu’improviser, de faire croire qu’ils gouverneraient quoi que ce soit dans cette affaire. Cette situation de détresse où chacun se rend compte que sa vie se trouve entre les mains d’une bande d’incapables qui en rajoutent dans l’arrogance produit logiquement le besoin de trouver un sauveur. Et puisque la politique a déçu, on se tourne logiquement vers la science. Le Pr Raoult est le candidat idéal pour cet investissement affectif déplacé qu’il n’a lui-même pas demandé. Il faut redescendre et revenir au fond du débat. Celui-ci est simple : selon les standards classiques de développement d’un produit anti-infectieux, le Plaquenil n’a pas encore fait les preuves solides de son efficacité ; à ce stade, c’est une hypothèse de travail prometteuse mais à confirmer ; il faut prendre sereinement les quelques semaines de test nécessaires pour la valider. Ensuite, la capacité de production suivra sans problème. Il faut procéder avec méthode, malgré l’anxiété liée à la situation.

 

Pourquoi, d’après vous, a-t-on renoncé si tôt à une politique de dépistage de masse qui aurait permis d’isoler les porteurs du virus et de les traiter précocement plutôt que d’en venir à traiter chacun, indistinctement, comme un pestiféré potentiel ?

 

Au départ, je n’ai pas bien compris non plus, puis je me suis informé. Cela paraîtra absurde, et peut donner l’impression que, sous les apparences d’un pays à la modernité clinquante, se cache une réalité digne du Tiers-Monde. Les autorités ont produit toutes sortes d’arguments pour camoufler la triste et misérable vérité : au départ, c’est à cause du manque de masques pour protéger les préleveurs (infirmières à domicile, techniciens et biologistes des laboratoires de biologie médicale) ! Les biologistes de ville ont été, comme souvent, les grands oubliés des personnels de santé alors que les laboratoires d’analyses de biologie médicale sont ceux qui prélèvent et réalisent les diagnostics. Ils n’étaient même pas dans la première liste officielle des personnels de santé pour l’attribution des masques donc : sans protection de leur personnel, impossible de prélever. Quand le problème des masques a été plus ou moins réglé, il y a eu un manque notoire de milieu de transport (éprouvettes spécifiques car il faut un milieu qui ne détruit pas les virus prélevés, des écouvillons du malade au labo d’analyse). Puis, quand ce problème a été réglé, il y a eu pénurie de tests disponibles. Par ailleurs, le dosage fait appel à la biologie moléculaire dont beaucoup de labos de ville n’ont pas la pratique ni le matériel. Ensuite, il y a la complexité relative de l’examen pour un diagnostic fiable dès le début des symptômes (et même avant) qui est fait en biologie moléculaire (c’est un examen spécialisé, ce n’est pas une glycémie ; il ne se fait donc pas sur n’importe quel automate), donc certains labos ont à s’équiper. Il faut préciser que le test est très fiable à condition que le prélèvement nasal soit très précautionneux afin d’éviter des faux négatifs. Enfin, et je dirais surtout au vu de la logique de ceux qui nous gouvernent, il faut savoir que le test a le malheur d’être remboursé par la sécurité sociale. Tester 67 millions de personnes à un centaine d’euros le test coûterait « un pognon de dingue ». C’est ici toujours la même logique comptable, gestionnaire et pour tout dire économique qui nous a mené dans ce cul-de-sac sanitaire, et qui empêche que l’on en sorte. C’est triste à dire, mais ce qui préside à la gestion de cette crise sanitaire n’obéit pas à une logique de santé, mais à des impératifs économiques, c’est-à-dire politiques.

 

Qu’est-ce que vous inspire la situation ?

Ce qui me paraît scandaleux, c’est que depuis cinquante ans toutes les épidémies de ce type, malgré des extensions et des cinétiques variables, obéissent au même schéma : elles naissent le plus souvent en Asie pour se répandre ensuite à la faveur de la circulation mondiale des marchandises et des personnes ; or on n’a pas été foutus, quand en début janvier les premières nouvelles nous sont parvenues de Chine, d’envoyer immédiatement une équipe pour aller au contact et prendre la mesure de ce qui se passait à Wuhan, qui ne manque pas de connexions avec la France, ni d’ailleurs ensuite en Corée du Sud. Ces messieurs de la santé publique ont préféré rester à la cour, dans leurs ministères et manger dans les bons restaurants plutôt que de prendre le risque de sortir de leur milieu de culture et affronter la situation sur le terrain. On a là un symptôme sûr d’une organisation sociale sub-claquante. Depuis vingt ans que les risques de pandémie virale, bactériologique ou parasitaire se précisent, aucun plan concerté mondial n’a été vraiment mis sur pied ; les études sur ces pandémies, leur pourquoi et la résolution de ces crises, certainement parce qu’on les croyait réservées aux pauvres, sont justement le parent pauvre de la recherche mondiale (seule la Chine a investi massivement dans ce domaine) ; il n’y a aucune cellule d’alerte multidisciplinaire capable d’étudier le phénomène immédiatement sur place dès le début de chaque épidémie et de donner des recommandations à mettre en œuvre rapidement avant sa propagation élargie. En théorie, malgré la destruction organisée de l’hôpital public, notre organisation sanitaire est en mesure de circonscrire une pareille épidémie à condition qu’elle soit très réactive. Cela revêt une importance d’autant plus grande que de telles pandémies ont vocation à se répéter du fait de la mobilité internationale des humains et des marchandises, d’une population toujours plus nombreuse, de la concentration de celle-ci dans les villes, de la paupérisation induite par la logique capitaliste, du ravage écologique et de l’absence de toute éducation sanitaire de masse. À moins que tout cela ne cesse...

Publié le 24/03/2020

Coronavirus : les 11 mesures d’urgence proposées par la France insoumise

 

(site lafranceinsoumise.fr)

 

L’épreuve sanitaire traversée par la France avec le Covid-19 place notre peuple dans une situation inédite. La violence de la situation change le cours de l’histoire. Les règles de fonctionnement de la société telle que nous la subissons nous ont exposés au risque et nous condamnent au désastre humanitaire si nous n’en changeons aussitôt que possible. Il faut agir sur d’autres bases sans attendre « le monde d’après » que nous promettent une nouvelle fois les responsables du désastre du « monde de maintenant ». Dès à présent, l’intérêt général humain doit prévaloir sur tous les intérêts particuliers. Le salut commun doit l’emporter sur la loi du marché. 

Alors, les pouvoirs publics ont la responsabilité d’organiser les moyens de la protection collective de la population, en anticipant chaque étape et en déployant des mesures d’urgence. Il faut à la fois empêcher la propagation du coronavirus, soigner les malades et assurer les besoins essentiels de chaque personne. Lutter contre les inégalités en matière de confinement et d’exposition à la contagion est prioritaire pour garantir que les dispositifs fonctionnent pleinement, c’est-à-dire partout et pour tous.  

N’oublions jamais cette règle trop longtemps ignorée : pour affronter l’épidémie et ses conséquences, la démocratie et la justice sociale sont des moyens décisifs et non des accessoires dispendieux. 

Dès lors, aucune crise sanitaire ne saurait justifier l’abrogation des méthodes démocratiques ou de la séparation des pouvoirs. Elles furent maintenues même durant la Première Guerre mondiale.

Le modèle néolibéral s’est déployé sans limites dans tous les domaines de la vie en société depuis plusieurs décennies.  Il a détruit les services publics en préférant partout la loi du marché, il a affaibli l’État, il a créé une culture de l’égoïsme et de l’indifférence à la souffrance des êtres, des animaux et de la nature. Tout cela nous place aujourd’hui en situation de fragilité pour affronter le Covid-19. 

La solidarité, le partage et l’entraide sont les valeurs cardinales sur lesquelles nous devons fonder notre réponse.

Dans le péril commun, l’auto-organisation des gens eux-mêmes est un des plus puissants leviers d’action et de sauvegarde collective. 

C’est pourquoi les insoumis appellent les travailleurs sur leur lieu de travail et les populations sur leur lieu de vie dans le confinement à prendre des mesures d’auto-organisation de la production et de la vie quotidienne pour rendre celle-ci possible dans les meilleures conditions sanitaires et sociales.

Le gouvernement a présenté un plan d’urgence. Ces mesures sont bienvenues, mais insuffisantes et déséquilibrées. C’est dans un esprit de lutte collective de la Nation toute entière que nous nous joignons au combat. Nous mettons 11 propositions en débat. Nous nous engageons sans réserve dans la lutte sanitaire et souhaitons provoquer une discussion collective autour des mesures nécessaires.

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Nous identifions 11
urgences auxquelles répondre :

1

URGENCE « SANTÉ » :
10 milliards tout de suite !

Le problème :

Depuis une dizaine d’années, des économies drastiques sont réalisées dans l’hôpital public et les établissements de santé en général. Au lieu de considérer notre système de santé efficace comme une chance, les gouvernements successifs l’ont perçu comme un coût. Cela a conduit à une réduction du nombre du personnel soignant, à une fermeture des infrastructures et à des déremboursements importants. Les difficultés que rencontrent les soignant.es pour faire face au Covid-19 sont la responsabilité des gouvernements qui se sont succédé.

Il est fondamental de changer de philosophie : non, la santé n’est pas un coût. Il ne s’agit pas d’une dépense évitable. C’est un service public nécessaire pour nos santés et pour nos vies. Il faut impérativement stopper les plans d’économie réalisés sur nos santés, et recréer rapidement un système de santé efficace et résilient pour les moments de crise, comme celui que nous traversons.

Nos mesures :

  • 10 milliards d’euros doivent immédiatement être injectés dans le système de santé pour faire face à l’urgence et limiter les dégâts des politiques austéritaires de ce gouvernement ;
  • L’État doit garantir par la réquisition des unités de production si nécessaire - la fourniture de l’ensemble du matériel nécessaire pour que les soignant·es puissent travailler en sécurité ;
  • Garantir le paiement des heures supplémentaires du personnel soignant, s’accompagnant d’une titularisation massive des personnels ;
  • Un recrutement important dans les fonctions support pour absorber les tâches administratives qui pèsent sur le travail des soignants ;
  • Mobiliser la réserve sanitaire immédiatement pour soutenir les soignants ;
  • Se donner les moyens d’une campagne de dépistage systématique conformément aux recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé  ;
  • L’annulation des nombreuses fermetures d’établissements prévues pour lutter contre les déserts médicaux ;
  • Une prise en charge à 100% des personnes hospitalisées et l’arrêt du forfait journalier.

2

URGENCE « PROTECTION » :
1 salarié, 1 masque

Le problème :

Face à la crise sanitaire, un maximum de monde doit rester en confinement. Les mesures prises par le gouvernement ne protègent pas suffisamment les salariés, notamment les employés et les ouvriers. Seules les personnes dans les secteurs essentiels dans ces temps de crise, ne pouvant travailler de chez elles, doivent se rendre sur leur lieu de travail.

Beaucoup de personnes aux avant-postes de la lutte contre la crise sanitaire ne sont pas protégées et vont aujourd’hui travailler la boule au ventre. Il s’agit des caissières et caissiers, des personnels de ménage, des agents de sécurité - notamment dans les hôpitaux, dans la grande distribution, les transports, les EHPAD, des assistants à domicile qui sont aux côtés des personnes vulnérables, des sages-femmes, aides-soignant.es, infirmiers et médecins libéraux, des cheminots, des éboueurs, des agents des services publics en général, fortement mobilisés actuellement… La liste est longue et non exhaustive.

Nos mesures :

  • Dans tous les secteurs stratégiques à la lutte contre la pandémie, des matériels de protection adaptés doivent être fournis par l’État ou les collectivités territoriales, en réquisitionnant les outils de production nécessaires ;
  • Dans ces secteurs stratégiques, les salariés doivent être associés à l’organisation de l’activité pour leur assurer le plus haut niveau de protection. Les sous-traitants, notamment dans le secteur du nettoyage, doivent être également associés ;
  • Les activités non essentielles doivent cesser, pour ne pas mettre en danger les salariés et ralentir la propagation du Covid-19 ;
  • Il faut intégrer le Covid-19 à la liste des maladies professionnelles.

3

URGENCE « PRÉCARITÉ » :
Assurer le nécessaire

Le problème :

Assurer le nécessaire pour les citoyens est la première mission de l’État, tout particulièrement en temps de crise. Les plus fragiles sont les plus pauvres et ceux dont les revenus vont baisser du fait de la baisse de l’activité économique. Il faut de l’eau pour l’hygiène, de l’énergie pour se chauffer, le téléphone pour donner des nouvelles ou en prendre et des revenus suffisants pour assurer les dépenses forcées ce mois-ci - autant de problèmes décuplés pour les malades. Les situations de crises augmentent toujours les inégalités et renforcent la vulnérabilité de certaines personnes. Il nous faut, au maximum, limiter l’impact négatif de cette crise sur la vie des personnes les plus précaires, qui sont souvent en première ligne.

Nos mesures :

  • Gratuité des quantités nécessaires au bien-être pour l’électricité, l’eau et le gaz pour toutes et tous.
  • Baisse du montant des loyers à proportion de la baisse des revenus, encadrement des loyers pour les faire baisser dans les zones tendues et interdiction des expulsions.
  • Baisse des remboursements des prêts bancaires des particuliers à proportion de la baisse des revenus et annulation des frais d’incidents bancaires pour découvert. En 2008, les États - et donc les contribuables - ont largement contribué au sauvetage des banques. Il est logique qu’elles contribuent à leur tour.
  • Appels téléphoniques illimités, accès facilité au téléphone et gratuité pour les personnes incarcérées. Le lien social est fondamental dans la période. Les personnes seules, les personnes âgées, les personnes les plus précaires doivent pouvoir continuer à communiquer avec leurs proches. 
  • Une prise en charge totale par l’État des frais d’obsèques des personnes décédées du fait du virus.
  • La mise en place de mesures pour suppléer au travail des associations qui délivrent de l’aide à la survie, par la mobilisation des citoyens, dans le respect des règles sanitaires qui s’imposent.

4

URGENCE « SALAIRES » :
100% du salaire habituel pour les salariés et du revenu mensuel moyen pour les indépendants

Le problème :

Le gouvernement s’est engagé à « ne pas rajouter de la détresse économique à l’inquiétude sanitaire ». Pourtant, si Bruno Le Maire a promis que les salariés mis au chômage partiel ne perdraient pas un centime d’euro, en réalité ceux-ci ne toucheront que 84 % de leur salaire net dans la limite de 35 heures payées (à l’exception des salariés au SMIC qui eux toucheront l’intégralité de leur salaire). Les travailleurs des plateformes (Deliveroo, Uber…) vivent de plein fouet les conséquences du confinement de la population. Pourtant, leur statut précaire les protège mal en cas de maladie ou d’interruption d’activité. Autre catégorie de travailleurs particulièrement exposés, les indépendants et libéraux ne sont pas suffisamment protégés par les annonces déjà faites. Enfin, du fait des annulations d’événements, les intermittents ont vu disparaître leurs sources de revenus.

Nos mesures :

  • Porter à 100% du salaire net la prise en charge par l’État du chômage partiel, dans la limite de 4,5 fois le SMIC. La même logique doit s’appliquer aux employés à domicile et aux stagiaires (maintien des revenus à 100%) ;
  • Toute personne qui perçoit des revenus inférieurs au SMIC doit recevoir un chèque qui couvre la différence ;
  • Garantir que les travailleurs en situation de handicap, notamment dans les ESAT (Établissement et service d’aide par le travail), bénéficient des mêmes droits que l’ensemble des salariés ;
  • Enfin faire reconnaître aux plateformes le statut de salariés de leurs travailleurs, avec les mécanismes de protection sociale qui en découlent. Sinon leur assurer l’accès au « Fonds de solidarité pour les entrepreneurs », donnant droit à une aide forfaitaire de 1 500 euros ; 
  • L’État doit verser à tous les indépendants un revenu à hauteur de ce qu’ils ont touché en moyenne lors de la dernière année, et allonger leurs droits à l’indemnisation chômage de 30 jours ;
  • Les intermittents qui bénéficient du régime doivent voir celui-ci prolongé aussi longtemps que la crise et ses conséquences dureront. Ceux qui n’en bénéficient pas encore doivent toucher une allocation forfaitaire de 1 500 euros. Ce dispositif doit être étendu aux artistes-auteur.rice.s
  • Interdiction des licenciements pendant la crise ;
  • Versement d’une prime exceptionnelle pour les travailleurs des services essentiels (santé, alimentaire, logistique, etc.) et prise en charge des frais de garde d’enfants.

5

URGENCE « ALLOCATIONS » :
Stopper le décompte des jours de chômage

Le problème :

Depuis le déclenchement de la pandémie, les jours d’allocation chômage s’écoulent ordinairement et rapprochent des millions de personnes de leur fin de droits. Or, la réforme Macron de l’assurance-chômage a expulsé des centaines de milliers de personnes de l’indemnisation. Elle a aussi drastiquement réduit le nombre d’indemnisés en activité irrégulière.

Cette situation devient totalement intenable. En effet, le recul de l’emploi est net : il y a de moins en moins de postes à occuper. De plus, tous les déplacements pour entretien d’embauche mettent en danger les candidat.es comme les employeurs. Pour allonger un peu leurs allocations, certains chômeurs essaient encore d’occuper certains postes, en intérim ou à temps partiel, dans plusieurs établissements. Ils multiplient ainsi les risques d’être contaminés puis de contaminer les autres. Enfin, les radiations administratives ont déjà frappé 1,4 million de chômeurs depuis l’arrivée au pouvoir de Macron - mais nul ne peut plus prétendre qu’il suffirait de traverser la rue pour trouver un emploi.

Nos mesures :

  • Abrogation totale et définitive de la réforme de l’assurance-chômage : on voit à quel point elle est inadaptée en temps de crise ; pourquoi vouloir seulement la repousser ?
  • Gel du décompte des jours : ne déduire aucune des journées passées depuis le 14 mars en allocation chômage (ARE) de la durée d’indemnisation.
  • Suspension des radiations et annulation de celles prononcées depuis le 1er mars 2020.

6

URGENCE « MAINTIEN DES DROITS » :
accès à l’IVG & hébergement d’urgence

Le problème :

Les femmes sont en première ligne face au Covid-19. Chez les infirmières et les sages-femmes, près de 90 % des effectifs sont composés de femmes. Les caissières sont à 80% des femmes, de même que 87 % du personnel employé dans les EHPAD. Les salaires sont trop faibles malgré le caractère essentiel de ces métiers.

Dans les périodes de crise, les droits fondamentaux des personnes sont souvent remis en question. Cela risque d’impacter tout particulièrement les femmes, dont certains droits ne semblent pas garantis. De plus, le confinement implique des risques de violence accrus pour les femmes.

Nos mesures :

  • La réouverture des plannings familiaux et la garantie du maintien de l’accès aux IVG sur le territoire ;
  • Des subventions d’urgence aux associations d’accompagnement des personnes contre les violences ;
  • Une ouverture 24h/24 du numéro vert 3919 contre les violences faites aux femmes et aux enfants ;
  • La réquisition de logements vacants et de chambres d’hôtels pour l’hébergement d’urgence pour les femmes et les enfants en respectant les normes sanitaires. Le confinement risquant de faire exploser les situations de violences intrafamiliales, il faut que l’État puisse accueillir plus de personnes en moins de temps, ce qui nécessite plus de places ;
  • Organiser des visites de vérification par la police dans les foyers où des violences intrafamiliales ont été signalées ; 
  • L’ajout d’une case dans le document de sortie dérogatoire permettant de signaler une sortie en cas de violence dans le foyer - ce qui permet une prise en charge immédiate de la personne dès le contrôle du document.

7

URGENCE « RÉQUISITION » :
protections, équipements, logements, nourriture

Le problème :

L’urgence est telle que le gouvernement français mobilise massivement le service public pour être en première ligne dans la lutte contre l’épidémie et continuer à assurer le fonctionnement des services essentiels : pompiers, soignants, policiers, cheminots, etc. ou le Service de Santé des Armées.

C’est le retour de l’État face à la crise. Beaucoup de personnes vulnérables sont à protéger. Aux personnes d’ores et déjà dans une situation précaire (sans-logis et mal-logés, réfugiés, détenus) viennent s’ajouter les travailleurs qui manquent de matériel de protection (masques, gels). Nous sommes capables, et nous devons, par la puissance publique, mettre en œuvre des mesures interventionnistes d’ampleur.

Nos mesures :

  • Pour protéger les travailleurs des secteurs essentiels
    - Réquisitionner les usines et transformer les lignes de production pour fabriquer massivement : masque, gel hydroalcoolique, bouteilles d’oxygènes, masques et cordons respiratoires.
    - Sécuriser l’approvisionnement des hôpitaux.
  • Pour protéger les plus précaires
    - Sécuriser l’approvisionnement et la distribution de nourriture pour garantir l’accès à l’alimentation de chacun : préparation de chariots-quarantaine (sucre, pâtes, riz, huile, papier toilette, savon et légumes disponibles) avec livraison aux plus âgés.
    - Réquisitionner les logements vacants, 640 000 chambres d’hôtel de France et ouvrir des gymnases. Il faut garantir de bonnes conditions de confinement à ceux qui n’ont pas de “chez eux” et lutter contre les conditions sanitaires dégradées (habitat indigne, suroccupation, promiscuité) subies par les mal-logés, les personnes en centre d’hébergement ou de rétention.
    - Ouverture de structures d’accueil (avec suivi médical, dépistage et confinement en fonction du résultat, et garantie d’une alimentation et accès aux sanitaires) pour les réfugiés.

8

URGENCE « CULTURE ET INFORMATION » :
accès aux journaux et suspension des poursuites pour streaming

Le problème :

L’accès à la culture et à l’information est un enjeu important de la crise sanitaire qui frappe actuellement la France. Du fait des bouleversements induits par les mesures de confinement, nos concitoyens sont confinés chez eux et parfois isolés. Il devient difficile d’accéder à de la musique, à des films ou à de la presse en dehors des abonnements préalablement contractés ou des stocks présents au domicile.

Assurer l’accès à l’information des citoyens sur tous les territoires est crucial. Dans cette situation exceptionnelle, nous ne devons pas priver nos concitoyens de culture : chacun doit avoir la possibilité de se divertir, de réfléchir et d’apprendre. Tous les savoirs ou les connaissances accumulés durant le confinement s’avéreront précieux au moment de reconstruire l’économie. 

Mais n’oublions pas un  instant combien nous avons besoin des créateurs, des artistes et d’une façon générale des praticiens des métiers d’art qui nous offrent la matière première de nos rêves et plaisirs culturels. Leur protection et la garantie de leurs revenus ne sont pas un accessoire coûteux, mais notre minimum vital commun.

Nos mesures :

  • Donner un accès gratuit à la base de données d’informations « Europresse » (qui centralise tous les articles de journaux) pour tout internaute
  • Que les principales informations sur le Covid-19 et l’attestation de déplacement soit accessibles à toutes les personnes souffrant d’un handicap physique ou mental en utilisant le FACL (Facile à lire et à comprendre)
  • Suspendre les avertissements ou les sanctions de l’HADOPI à l’encontre du streaming illégal
  • Garantir un accès facile aux programmes en libre accès de l’audiovisuel public sur ses sites internet, en indiquant clairement quels sont les programmes dédiés à l’enseignement pédagogique
  • Publier dans la presse écrite, notamment régionale, un modèle d’attestation pour pouvoir se déplacer pour ceux qui subissent la fracture numérique
  • Diffuser des programmes scolaires et de découverte pédagogique sur les chaînes publiques
  • Favoriser sur l’audiovisuel public et privé la diffusion de films de cinéma art et essai, de films de cinéma de patrimoine et de documentaires à vocation pédagogique, à travers des quotas.
  • Garantir le revenu des intermittents du spectacle et des métiers d’art.

9

URGENCE « SCOLARITÉ » :
éviter de bricoler

Le problème :

La fermeture des établissements scolaires est effective depuis le lundi 16 mars, et ce au moins jusqu’aux vacances de printemps. Pour assurer une continuité pédagogique, des outils numériques sont mobilisés, comme Pronote ou les ENT (espaces numériques de travail) mais ils saturent à cause de l’afflux massif de connexions.

Les élèves et des parents doivent bricoler. Cela implique des journées décousues et la continuité scolaire n’est pas assurée. Comment bien étudier lorsque l’enseignant n’est pas à proximité et que les parents ne peuvent pas aider en cas de difficultés ? Comment bien étudier lorsqu’on vit dans un logement trop petit, trop bruyant sans espace pour soi ?

Nos mesures :

  • Nous demandons que les examens dans leur ensemble soient reportés afin que les programmes puissent être travaillés dans des conditions satisfaisantes, avec des enseignants face aux élèves ;
  • Puisqu’il n’incombe pas aux parents d’assurer les cours, nous demandons qu’il soit laissé le temps de rattraper les cours une fois la crise passée. Enseigner est un métier qui ne s’improvise pas et les programmes correspondent à une somme de savoirs et compétences à maîtriser ;
  • La crise sanitaire et les mesures de confinement qui en découlent mettent en avant l’inégal accès des élèves aux ressources selon qu’ils disposent ou non d’un ordinateur, d’une (bonne) connexion à internet. Pour prévenir ces situations qui ne rend que plus vive cette inégalité structurelle, il est nécessaire qu’un chèque numérique soit donné aux familles les plus pauvres afin qu’elles puissent acheter un ordinateur à leur enfant ;
  • Nous demandons la suspension de toutes les réformes en cours concernant le ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse.

10

URGENCE « JUSTICE ET PRISON » :
protéger les personnes

Le problème :

Les premières mesures annoncées par le gouvernement concernant la justice et les prisons nous semblent insuffisantes. Leur mise en pratique en montre assez les failles. La situation en établissements pénitentiaires est à apprécier avec une attention particulière en ce temps de crise sanitaire. Comme pour de nombreux secteurs, cette crise exacerbe les difficultés tant pour les personnels que les personnes détenues. La responsabilité de la gestion de crise ne peut reposer sur le comportement d’un chef d’établissement ou d’un magistrat, il faut des mesures claires des autorités publiques. Il est urgent de réduire drastiquement le nombre de détenus pour limiter les risques de crise sanitaire, qui met aujourd’hui en danger la vie de celles et ceux qui y sont condamnés et de ceux qui les côtoient.

Nos mesures :

  • Exclure de la liste des contentieux essentiels les audiences visant au placement en détention ou en rétention, notamment les audiences de comparution immédiate, et donner la priorité à celles qui permettront au contraire de réduire le nombre de détenus, telles que celles devant les juridictions de l’application des peines ;
  • Suspendre les délais de procédure et les prescriptions le temps de la crise sanitaire ;
  • Autoriser à titre dérogatoire, le recours à la visio-conférence et les formations réduites de magistrat.es pour les contentieux urgents ;
  • Faciliter les sorties de prison pour toutes les personnes qui peuvent l’être : systématiser et généraliser les mesures déjà prévues par la loi comme le contrôle judiciaire pour les personnes prévenues, multiplier les aménagements de peine et anticiper la libération des personnes en fin de peine, etc. ;
  • Faire respecter autant que possible l’encellulement individuel en mobilisant les places vacantes en semi-liberté ou en centre de détention ;
  • Assurer un approvisionnement en matériel de protection pour les personnels et les personnes en détention.

11

URGENCE « SPÉCULATION » :
anticiper la crise économique à venir

Le problème :

L’économie mondiale entre dans une période de rupture qui sera particulièrement violente. Il faut dès maintenant prendre des mesures à la fois pour limiter l’impact de la volatilité des flux financiers sur l’économie et pour anticiper la désorganisation de l’économie productive qui aura lieu. Même si cette crise sera profondément différente de celle de 2008, nous avons suffisamment appris au cours des dix dernières années pour anticiper, et prendre des mesures rapides.

Nos mesures :

  • Ordonner à l’Autorité des Marchés Financiers de suspendre les cours boursiers pour deux mois renouvelables et de mettre en place des dispositifs de limitation des échanges de titres non-cotés ;
  • Mettre en place une Force opérationnelle Trésor/Caisse des dépôts/BPI chargée de gérer l’entrée de l’État au capital (ou d’étendre sa présence) des entreprises qui s’avèrent stratégiques dans la crise en cours et à venir (santé, infrastructures, pharmaceutique, transition écologique) ;
  • Ordonner à la direction du Trésor, avec la Banque de France, pour les 5 années à venir, de mettre en place un système de “circuit du Trésor”, qui permettra de financer les dépenses publiques au taux d’intérêt 0 afin de se protéger de la hausse possible des taux d’intérêt des banques centrales après le choc. ;
  • Rétablir immédiatement l’Impôt de Solidarité sur la Fortune et annuler tous les cadeaux faits aux riches depuis le début du quinquennat afin de dégager des marges d’action pour l’État au cours des années à venir ;
  • Décréter un moratoire sur le paiement des loyers pour les petits commerçant.es et artisans pour deux mois, renouvelable, afin de réduire drastiquement leurs charges, en particulier dans les grandes villes, et donc de limiter les faillites ;
  • Bloquer au niveau du 1er mars les prix à la consommation, et mettre en place un dispositif de surveillance des circuits alternatifs de distribution (en ligne en particulier). Procéder à la saisie immédiate des stocks de produits de première nécessité qui sont retirés du marché (produits sanitaires et alimentaires en particulier) ;
  • Adopter une politique d’État acheteur en dernier ressort : toute perte de chiffre d’affaires que subissent les entreprises touchées par le confinement est compensée par l’État. Ce dernier verse aux concernés un chèque équivalent au loyer, aux intérêts, aux dépenses de personnel et aux frais de fonctionnement. Si le chèque dépasse les besoins réels de l’établissement en question, l’excédent est converti en prêt sans intérêt et remboursé ultérieurement ;
  • Nationalisation temporaire de toute entreprise en difficulté agissant dans un domaine dont la production est reconnue comme essentielle dans la période.

Publié le 23/03/2020

Assemblée. Le pouvoir s’attaque au code du travail en pleine épidémie. Le débat parlementaire en direct.

 

Aurélien Soucheyre (site humanité.fr)

 

Sous couvert de lutte contre le coronavirus, le gouvernement est en passe de faire voter des ordonnances qui permettront à certaines entreprises de revenir sur la durée légale du travail, sur l’acquisition et les prises de congés payés, et sur les réunions des instances représentatives du personnel. Suivez le débat en direct ici 

L’épidémie de coronavirus bouleverse notre fonctionnement économique, social et démocratique. Elle offre à terme l’occasion de repenser globalement nos modèles. Sauf qu’il y a plusieurs façons de vouloir changer le monde… Le gouvernement, dans son projet de « loi d’urgence pour faire face à l’épidémie de Covid-19 », compte s’en prendre aux 35 heures, à la durée légale du travail, à la liberté de prendre ses congés payés et aux instances représentatives du personnel (IRP).

Il dit vouloir le faire uniquement dans des entreprises et des secteurs « nécessaires à la sécurité de nation ou à la continuité de la vie économique et sociale ». Mais il ne précise pas lesquels seront autorisés à « déroger de droit » aux règles « relatives à la durée du travail, au repos hebdomadaire et au repos dominical ». Il ne dit pas non plus quels employeurs pourront « modifier les conditions d’acquisition de congés payés », en plus « d’imposer ou de modifier unilatéralement les dates de prise d’une partie des congés payés, des jours de réduction du temps de travail et des jours de repos affectés sur le compte épargne-temps du salarié, en dérogeant aux délais de prévenance » fixés dans le privé comme dans le public. Enfin, le texte prévoit de « modifier les modalités d’information et de consultation des instances représentatives du personnel, notamment du comité social et économique (CSE) ».

« Dangereux et largement absurde »

Autant de mesures qui ont provoqué une levée de boucliers des groupes de gauche au Sénat, où le texte a été adopté en premier. « On ne sait même pas combien de temps vont durer ces ordonnances. Il faut les border dans le temps. Il ne faut pas que l’exception devienne la règle et que l’épidémie soit la porte ouverte à une remise en cause des droits des salariés », prévient le sénateur PCF Fabien Gay. « Il faut aussi que les instances représentatives du personnel puissent se réunir partout où elles le demandent. Si on peut faire bosser les gens, c’est le minimum que les CHSCT et les CSSCT puissent vérifier si les conditions sanitaires sont décentes et que personne n’est mis en danger au travail », pointe le parlementaire. « Si c’est pour permettre aux entreprises de remettre en cause toute procédure d’information et consultation des CSE, c’est dangereux et largement absurde, dans la mesure où il est au contraire indispensable dans la période de réunir les comités pour les associer à la recherche de solutions concertées, intelligentes, sur-mesure, au bénéfice des salariés comme des entreprises », développe la sénatrice Marie-Noëlle Lienemann, qui siège dans le groupe CRCE.

Afin de respecter les normes européennes, les salariés concernés ne pourraient pas travailler plus de 48 heures par semaine. « Ce n’est pas parce que le personnel médical répond présent et se donne sans compter dans une situation exceptionnelle qu’il faut ensuite lui demander de travailler toujours plus. Et même aujourd’hui, on ne peut pas faire n’importe quoi, il faut prendre soin d’eux et les protéger », insiste la sénatrice PCF Laurence Cohen, au sujet du temps de travail dans les hôpitaux. « Nous devons absolument faire entendre le message qu’il faut protéger ceux qui travaillent parce qu’on a jamais eu autant besoin d’eux. On ne peut pas demander aux quelques salariés qui doivent continuer à travailler, pour des raisons évidentes compte-tenu de leur activité, de se tuer à la tâche. Il faudrait au contraire les ménager pour qu’ils tiennent dans la durée, organiser les roulements, le repos », abonde Marie-Noëlle Lienemann.

« Les salariés n’auront plus de congés au moment de la reprise d’activité »

La sénatrice est très critique sur les dérogations aux congés payés et RTT qui pourraient être imposés aux travailleurs confinés, le texte étant très flou. « On veut permettre aux employeurs de contraindre les salariés à poser leurs jours et d’utiliser leur compte épargne temps dès maintenant. Des employeurs, qui font déjà pression sur les salariés en ce sens depuis plusieurs jours, vont avoir intérêt à privilégier cette solution, moins chère et contraignante que le recours à l’activité partielle. Et les salariés n’auront plus de congés au moment de la reprise de l’activité, notamment cet été, pour récupérer d’une période stressante physiquement et psychologiquement… », craint-elle. La ministre du Travail, Muriel Pénicaud, a tenté de rassurer en expliquant qu’il ne « s'agit pas de supprimer les congés payés, mais d'utiliser une prérogative de l'employeur dans le code du travail en supprimant le délai de prévenance, normalement de quatre semaines, pour six jours ouvrés seulement ». Pourtant le texte prévoit de fait bien plus, sans le limiter à la durée de l’épidémie et du confinement.

« Il y a trop d'habilitations à légiférer par ordonnances, trop de remises en cause du droit du travail, trop d'imprécisions », s’alarme également Patrick Kanner, président du groupe PS au Sénat. A l’initiative d’Alain Milon, président LR de la commission des Affaires sociales, la majorité de droite a néanmoins voté un amendement pour « limiter à une semaine la durée des congés payés pouvant être imposés par l’employeur ». Mais elle a laissé la quasi intégralité du texte dans l’état souhaité par le gouvernement en ce qui concerne le code du travail. Avant de le transférer à l’Assemblée nationale, qui a repris la main dessus et commencé son examen vendredi matin, avec pour objectif de l’adopter dans la nuit.

Le débat se poursuit à l’Assemblée

« Ces mesures d’exception sont très inquiétantes, mesure gravement le député PCF Pierre Dharréville. Elles donnent les pleins pouvoirs aux décideurs économiques, alors qu’eux mêmes de le demandent pas. Il n’y a aucune raison de procéder de la sorte, de laisser le patronat décider à discrétion du temps de travail, du travail de nuit et le week-end, et des prises de congés payés ». Pour le communiste Stéphane Peu, ces mesures vont même « à l’encontre de l’adhésion de l’ensemble des salariés », et à l’encontre « de l’adhésion du peuple » à l’action du gouvernement dans une période pourtant critique.

« Nous sommes très inquiets de la possibilité laissée aux entreprises de compter le temps de confinement comme des RTT, de remettre en cause les vacances d’été ou encore d’en finir avec les 35 heures pour une durée potentiellement indéterminée », a souligne Clémentine Autain. La députée FI invite au passage à « contraindre les employeurs à veiller à ce que leurs salariés portent des matériels de protection adaptés » et défend la tenue des IRP. « Je suis ravie qu'un certain nombre d'entre vous se rappelle au bon souvenir des CHSCT après les avoir laminés ! Voilà qu’en pleine crise sanitaire on se rend compte qu'ils peuvent être d'une grande utilité », a-t-elle également jeté à la figure de la majorité. « Il faut rappeler que le chef d'entreprise a une responsabilité pénale s'il ne protège pas ses salariés. Je ne pense pas que ça soit du domaine de la loi, je pense que ça relève plutôt des CHSCT », a enfin mesuré le député LT Charles de Courson, plaidant de fait pour que les salariés aient leur mot à dire.

Publiéle 22/03/2020

« Les connards qui nous gouvernent »

 

Frederic LORDON (site legrandsoir.info)

 

Bien sûr ça n’est pas moi qui le dis — ça non. C’est Claude Askolovitch. Plus exactement, Claude Askolovitch rapporte les propos d’un «  ami pneumologue  ». En même temps, on sent qu’il les endosse un peu. Ça n’est pas exactement lui qui le dit mais un peu comme si quand même. En tout cas, tous les papiers de la respectabilité sont dûment tamponnés : un journaliste de France Inter et d’Arte, on pourra difficilement plus en règle. Et donc tout d’un coup, sans crier gare, le voilà qui parle, ou laisse parler, de nos gouvernants comme de «  connards  ».

On se demande ce qui l’a piqué — en même temps il faut admettre : quand une vidéo appelée à demeurer dans la mémoire collective montre Agnès Buzyn, ci-devant ministre de la santé, déclarer fin janvier qu’évidemment le virus restera à Wuhan et qu’il n’y a aucune chance que nous en voyions jamais la couleur  ; quand, jusqu’au 12 mars après-midi, le ministre Blanquer assène qu’il n’y a aucune raison de fermer les écoles (moi aussi, comme Claude Askolovitch, j’ai un ami : dans la classe de sa fille, sept cas positifs, mais pourquoi embêter les parents avec d’inutiles soucis de garde  ?), et que le soir même la fermeture générale est annoncée  ; quand, dans un tweet à ranger sur la même étagère que la vidéo de Buzyn, Macron, comme un hipster du 11e arrondissement qui aurait fait l’atelier poésie au collège, nous invite — le 11 mars –- : «  Nous ne renoncerons à rien, surtout pas à rire, à chanter, à penser, à aimer, surtout pas aux terrasses, aux salles de concert, au fêtes de soir d’été, surtout pas à la liberté  », pour le 12 fermer les écoles, le 14 laisser son premier ministre annoncer un début de confinement général, et le 16 morigéner la population qui continuait sur la lancée de l’exemple qu’il lui donnait depuis des semaines  ; quand on se remet sous les yeux le tableau d’ensemble de ces ahurissements, on se dit en effet que tous ces gens se sont fait prendre soit par surprise, soit par connerie. Et que l’hypothèse de la surprise étant à l’évidence exclue, il ne reste que celle de la connerie — qui n’est pas une surprise.

Mais l’établissement des archives ne serait pas complet si l’on n’y ajoutait cette séquence, éloquente et synthétique entre toutes, de l’intervention de Martin Hirsch, directeur de l’AP-HP au journal de France 2 samedi soir : «  Je supplie l’ensemble des Français d’appliquer les mesures annoncées  ». Martin Hirsch, passé sans transition de la démolition à la supplication.

La Supplication, c’est le titre d’un livre de Svetlana Alexievitch. Sur la catastrophe de Tchernobyl. Et c’est vrai qu’il y a du Tchernobyl dans l’air. Il va y avoir des «  nettoyeurs  ». C’est le nom qu’on donnait aux sacrifiés, ceux qu’on envoyait muni d’un linge sur la bouche et d’une paire de bottes, pelleter les gravats vitrifiés de radioactivité. Une aide-soignante sur Twitter publie le patron qui circule pour fabriquer «  soi-même à la maison  » des masques avec du tissu. On s’est beaucoup moqué des soviétiques, de Tchernobyl et du socialisme réel, mais vraiment, le capitalisme néolibéral, qui a déjà oublié son Three Mile Island et son Fukushima, devrait prendre garde à ne pas faire le malin. À l’hôpital en France en 2020, il y a pénurie de gel et de masques pour le personnel soignant — alors que des fractions considérables de la population devraient y avoir accès. Et l’on n’a sans doute encore rien vu : que se passera-t-il d’ici quelques semaines quand les hospitaliers laissés démunis, contaminés, vont commencer à tomber comme des mouches, et toute la structure du soin menacer de s’effondrer sur elle-même, les soignants devenant à-soigner — mais par qui  ? Mais zéro-stock, zéro-bed : c’était la consigne efficace des lean-managers — les zéro-managers. À qui ne reste plus que la supplication.

Il y a les zéro-managers et, donc, il y a les epsilon-journalistes : ceux qui commencent à crier aux «  connards  » quand la catastrophe est là. C’est-à-dire un peu tard. D’autres gens criaient aux «  connards  », depuis longtemps même, mais, Dieu toute cette radicalité  ! Toute cette violence   ! La démocratie c’est le débat apaisé et loin des extrêmes (qui se touchent). À France Inter, sur Arte, au Monde et à Libération, la raison est le nom de la mission : la violence, c’est pour la populace bornée en ses passions jaunasses, ou les fous furieux de «  l’ultra-gauche  ». Et puis tout d’un coup, un jour : «  connards  ».

Le problème avec les grandes catastrophes — financières, nucléaires, sanitaires — c’est qu’il vaut mieux les avoir vues venir de loin. C’est-à-dire avoir pris le risque de gueuler «  connards  » quand tout allait bien, ou plutôt quand tout semblait aller bien — alors que le désastre grossissait dans l’ombre. L’armement, et le réarmement permanent de la finance, donc des crises financières, y compris après celle de 2007 : connards. La destruction de l’école, de l’université et de la recherche (notamment sur les coronavirus, quelle ironie) : connards. La démolition de l’hôpital public : ah oui, là, sacrés connards. Le surgissement des flacons de gel désinfectant dans les bureaux de vote quand même les personnels soignants en manquent : hors catégorie.

Enfin «  hors catégorie  », c’est vite dit. Car, sur le front des connards aussi, la concurrence non faussée est féroce. Le Royaume-Uni, qui a les mêmes à la maison, est en train de découvrir la légère boulette de sa première stratégie basée sur la construction d’une «  immunité de groupe  » — soit, dans la perspective d’une épidémie récurrente, laisser délibérément infecter 50 à 60 % de la population pour y distribuer largement la formation d’anticorps, en vue de «  la fois d’après  ». Or, on peut jouer «  l’immunité de groupe  » avec la grippe saisonnière, par exemple, mais pas avec la peste. Où est le coronavirus entre les deux  ? Un peu trop au milieu semble-t-il. Suffisamment en tout cas pour que jouer la «  propagation régulée  », au lieu du containment rigoureux, finisse par se solder en centaines de milliers de morts — 510 000 dans le cas britannique selon les estimations d’un rapport de l’Imperial College. Ici la philosophie conséquentialiste (1) a la main lourde, et l’esprit de sacrifice généreux — mais pour les autres, comme toujours.

Or l’organe complotiste de la gauche radicale, Le Figaro, nous apprend qu’il y a bien des raisons de penser que la première réponse du gouvernement français a été fortement imprégnée, sans le dire évidemment, de la stratégie sacrificielle de «  l’immunité de groupe  » — «  certes, il y aura bien quelques morts, mais enfin c’est pour le salut futur de la collectivité  ». Vient le moment où, à Paris et à Londres, on s’aperçoit que «  quelques morts  », ça va plutôt faire une montagne de morts. De là le passage un peu brutal de la poésie collégienne au confinement armé. De là également la légitime question de savoir à combien ça nous met sur l’échelle Richter ouverte de la connerie gouvernante.

On comprend, dans de telles conditions de fragilité morale, que le gouvernement ait besoin d’en appeler à la «  guerre  » et à «  l’union nationale  ». C’est qu’autoriser le moindre départ de contestation menace de tourner en incendie général. Au vrai, la solidarité dont Macron fait ses trémolos zézayants, et qui est en effet très impérieuse, n’entraîne nullement d’être solidaire avec lui — juste : entre nous. Dans ces conditions, rien n’est ôté du devoir de regarder et de la liberté de dire : «  connards  », s’il s’avère.

Mais le monde social est comme un grand système d’autorisations différentielles. Les droits à dire, et surtout à être entendu, sont inégalement distribués. Ce qui est dit compte peu, et qui le dit beaucoup. Par exemple, avertir aux «  connards  » tant que France Inter dit que tout va bien est irrecevable. Il faut que France Inter passe en mode «  connards  » pour que «  connards  » puisse être dit — et reçu. On a bien compris qu’ici France Inter était une métonymie. La métonymie du monopole epsilon-journaliste. Qu’on ne dessille que le nez sur l’obstacle. Mais alors hilarité garantie : en cette matinée de premier tour des municipales, CNews nous montre Philippe Poutou votant à Bordeaux où il est candidat, et l’on manque de tomber à la renverse en entendant la voix de commentaire rappeler que «  Philippe Poutou représente un parti dont le slogan a été longtemps “Nos vies valent plus que leurs profits”, et je trouve que ce que nous vivons en ce moment est la mise en œuvre de ce principe  ». Voilà, voilà. Ils étaient si drôles ces trostkystes avec leurs slogans, eh bien, justement, venus du fond de l’URSS de Tchernobyl (ânerie historiographique de première, mais c’est comme ça que ça se range dans une tête de journaliste). Ils étaient si drôles. Et puis voilà qu’ils ont raison. On dit les trotskystes, mais là aussi c’est une métonymie — symétrique du monopole d’en-face.

En-face, précisément, à part cette drôlerie, rien ou presque. Claude Askolovitch n’est pas France Inter — il le sera quand, ès qualités et en son nom propre, il dira «  connards  » au micro, même de la part d’un «  ami  », plutôt que sur son compte personnel de Twitter. À Libé, on était il y a peu encore secoué de sarcasmes à l’idée qu’on pouvait faire argument du krach boursier contre la réforme des retraites — ces Insoumis.... Au Monde, toute mise en cause d’ensemble du néolibéralisme dans la situation présente vaut éructations excitées au «  Grand soir  ».

Mais le propre des grandes crises, comme situations à évolutions fulgurantes, c’est que les opinions aussi connaissent des évolutions fulgurantes. Par exemple, à quelques jours de distance, on reprendrait volontiers le sentiment de Lilan Alemagna que la connexion krach/réforme des retraites faisait tant rire. Ou celui d’Abel Mestre maintenant qu’il a pris connaissance des articles de son propre journal sur les projections de mortalité et la situation progressivement révélée de l’hôpital, manière de voir comment il apprécie le degré de changement qu’il faut faire connaître à l’ordre social présent. L’ordre social qui donne du «  héros  » en verroterie symbolique aux personnels hospitaliers, mais leur fait envoyer des mails leur expliquant qu’une infection au coronavirus ne sera pas reconnue comme maladie professionnelle (des fois qu’entre deux gardes ils aillent se déchirer en discothèque)  ; celui qui par la bouche de Martin Hirsch — encore — traite de «  scrogneugneu  » les médecins et infirmières qui ont dénoncé l’agonie matérielle de l’hôpital (présidée par lui), et ceci au moment même où il demande aux personnels retraités de venir reprendre le collier aux urgences, c’est-à-dire de rejoindre leurs collègues tous déjà positifs, Tchernobyl-style  ; celui qui célèbre l’éthique du service public il-y-a-des-choses-qu’on-ne-peut-pas-confier-à-la-loi-du-marché, mais maintient le jour de carence pour ses agents malades  ; celui qui sort les vieux à toute force dans l’espoir de sécuriser les majorités municipales du bloc bourgeois (©)  ; celui qui produit des personnages aussi reluisants que, mais ça alors  ! de nouveau Martin Hirsch — décidément à lui seul la synthèse ambulante du régime —, expliquant sur France Inter à des interviewers pourtant pas feignants de l’encensoir mais cette fois un peu estomaqués, qu’il y a des réanimations qui, que, comment dire… durent très longtemps, des deux trois semaines, alors que eh bien à la fin ça se termine plutôt mal, et du coup elles n’ont pas servi à grand-chose (les réanimations), en fait à rien, qu’on pourrait peut-être songer à débrancher un peu plus tôt, vu qu’il s’agirait de libérer le lit rapidement, rapport à zero-bed. Et maintenant, verbatim : «  Lorsque les réanimateurs jugeront que la réanimation n’a pour effet que de prolonger que de huit jours, ils feront le rationnel (sic) de ne pas se lancer dans une réanimation dont la conclusion est déjà connue  ». Mais le verbatim, c’est encore trop peu, il manque le bafouillement caractéristique de celui qui dit une monstruosité, un truc obscène, imprésentable, en sachant qu’il dit une monstruosité, un truc obscène, imprésentable. Parce que juger «  d’une réanimation dont la conclusion est déjà connue  », c’est, comme qui dirait, et d’ailleurs comme dit Ali Baddou, une «  responsabilité terrible  ». À quoi Hirsch répond, du tac au tac, que «  la responsabilité terrible, c’est effectivement d’en faire le plus possible, d’être hyper-organisés, de convaincre les autres qu’il faut se mobiliser à fond  » — au cœur de la question qui venait de lui être posée donc. Car on n’avait pas bien compris de quoi la responsabilité terrible est la responsabilité terrible : c’est de se serrer les coudes et d’être «  mobilisés à fond  »  ! Disons, les choses : contre tout ça, la proposition de tout renverser et de tout refaire qui, sous le nom-épouvantail de «  Grand soir  » effraye tant Abel Mestre, est finalement des plus modérées, en fait minimale.

Mais le propre de tous les propagandistes de l’ordre présent, c’est que le sens du dégoûtant ne leur vient que tardivement — s’il leur vient. On ne sait jamais vraiment jusqu’où les dominants doivent aller pour leur arracher un début de revirement, un commencement d’interrogation globale. Mais peu importe : les «  interrogations globales  », d’autres qu’eux se les posent, plus nombreux et, le temps passant, de moins en moins calmes. Jusqu’ici, les morts du capitalisme néolibéral, entre amiante, scandales pharmaceutiques, accidents du travail, suicides France Télécom, etc., étaient trop disséminés pour que la conscience commune les récapitule sous un système causal d’ensemble. Mais ceux qui arrivent par wagons, on ne les planquera pas comme la merde au chat. On les planquera d’autant moins que les médecins disent depuis des mois l’effondrement du système hospitalier, et que la population les a entendus. De même qu’elle commence à comprendre de qui cet effondrement est «  la responsabilité terrible  ». L’heure de la reddition des comptes politiques se profile, et elle aussi risque d’être «  terrible  ».

En réalité, une pandémie du format de celle d’aujourd’hui est le test fatal pour toute la logique du néolibéralisme. Elle met à l’arrêt ce que ce capitalisme demande de garder constamment en mouvement frénétique. Elle rappelle surtout cette évidence qu’une société étant une entité collective, elle ne fonctionne pas sans des constructions collectives — on appelle ça usuellement des services publics. La mise à mort du service public, entreprise poursuivie avec acharnement par tous les libéraux qui se sont continûment succédés au pouvoir depuis trente ans, mais portée à des degrés inouïs par la clique Macron-Buzyn-Blanquer-Pénicaud et tous leurs misérables managers, n’est pas qu’une mise à mort institutionnelle quand il s’agit du service public de la santé — où les mots retrouvent leur sens propre avec la dernière brutalité. En décembre 2019, une banderole d’hospitaliers manifestants disait : «  L’État compte les sous, on va compter les morts  ». Nous y sommes.

Pour l’heure on dit «  connards  », mais il ne faut pas s’y tromper : c’est peut-être encore une indulgence. Qui sait si bientôt on ne dira pas autre chose.

En fait, tout ce pouvoir, s’il lui était resté deux sous de dignité, aurait dû endosser le désastre déjà annoncé en face du public, reconnaître n’avoir rien compris ni à ce que c’est que vivre en collectivité ni à ce que l’époque appelle. Dans ces conditions, il aurait dû se rétrograder au rang de serviteur intérimaire, de fait en charge de la situation, pour annoncer qu’il se démettrait sitôt la crise passée. Tout le monde a compris que ça n’est pas exactement ce chemin que «  ceux qui nous gouvernent  » ont l’intention d’emprunter. Disons-leur quand même que, sur ce chemin, ils seront attendus au tournant.

 

Frédéric Lordon

Publié le 21/03/2020

Santé. Les hôpitaux entre énergie du devoir et colère du désespoir

 

Stéphane Guérard (site humanite.fr)

 

Depuis un an, les personnels paramédicaux et médicaux sont mobilisés contre la casse du service public du soin et de la santé. Ils ont pris comme une claque le « quoi qu’il en coûte » et « la santé n’a pas de prix » proférés par Emmanuel Macron.

Ils feront face. Bien sûr que les personnels des hôpitaux publics feront face aux conséquences sanitaires du coronavirus, comme Emmanuel Macron les a à nouveau exhortés à le faire lors de son allocution de jeudi. D’ailleurs, ils font déjà face. Dans l’urgence, comme à Mulhouse, premier point d’impact du tsunami de cas graves que les autorités sanitaires nous prédisent (voir en page 4). Partout ailleurs aussi. À mesure que les stades successifs du plan blanc ont été déclenchés, le système public s’est lancé dans une course contre la montre de redéploiement et d’adaptation de ses capacités de prises en charge.

Les règles austéritaires ont conduit à l’atrophie

Les personnels hospitaliers sont prêts à affronter la crise. Avec l’énergie du devoir à accomplir mais avec la colère au ventre. Car il leur aura fallu attendre la survenue d’une pandémie pour qu’un président de la République se rende compte de la nécessité de disposer d’un service public de santé efficace et qu’il commence à réinterroger les règles austéritaires qui ont conduit à son atrophie et à son affaiblissement. Voilà pourtant un an exactement que personnels paramédicaux, médicaux, simples soignants comme chefs de service, des urgences ou de tous les autres services, se mobilisent pour justement porter cette revendication. Le 18 mars 2019, ce mouvement social partait des personnels de l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, pour se propager à l’ensemble des établissements de France. Ce mercredi 18 mars 2020, les mêmes blouses blanches portant l’inscription « en grève » sont toujours aussi nombreuses. Malgré leurs manifestations nationales successives, elles n’ont pas obtenu grand-chose de leurs revendications. Au vu de la situation, celles-ci n’avaient vraiment rien de dispendieux : plus de personnels, plus de lits et de meilleures conditions de travail.

Dans ce contexte, les assurances d’Emmanuel Macron de la semaine dernière – « la santé n’a pas de prix » ou « ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché » – ainsi que ses promesses de « décisions de rupture en ce sens » n’ont pas bien été reçues. Comment donner du crédit à un « gouvernement qui a fermé 4 418 lits d’hospitalisation ces deux dernières années », se demandait hier la CGT santé et action sociale ?

« Les messages de l’exécutif, sur le mode “on vous adore, vous êtes des héros”, ça ne passe pas et la plupart des soignants que je connais les vivent très mal. Moi-même, ça me met en colère. » Stéphane Dauger, qui parle ainsi, est médecin et chef de service de réanimation pédiatrique à l’hôpital Robert-Debré, à Paris. Comme plusieurs centaines de ses confrères, il a démissionné de ses tâches administratives après les faibles réponses apportées par les plans successifs d’Agnès Buzyn, en fin d’année dernière. Ce qui ne l’empêche pas de se porter volontaire dans le service de réanimation pour adultes spécialement aménagé ces derniers jours à Robert-Debré. « Dans mon hôpital, ces derniers temps, on continuait à fermer des lits de chirurgie pour faire de l’ambulatoire. Dans cette crise, on a aussi beaucoup tardé à mobiliser le secteur privé… C’est insupportable ! poursuit-il. Le président, aujourd’hui, fait de grandes déclarations. Mais nous, on attend des décisions concrètes. Et on espère que la considération pour les personnels soignants survivra à cette crise. »

300 milliards d’euros débloqués mais pas pour la santé

À Avicenne, la même colère s’exprime. Dans ce groupement hospitalier qui couvre la Seine-Saint-Denis, les urgences sont en fin de transformation en unité spécifique Covid-19. Tous les autres services sont mobilisés. « Ils rappellent les infirmières anesthésistes du bloc opératoire. Mais ça ne règle pas le fait qu’il n’y a pas d’autres personnels mobilisables. Ça fait des années que plus personne ne veut venir travailler et que ceux qui y sont démissionnent », déplore une infirmière très engagée dans le mouvement social, qui préfère rester anonyme après avoir subi des pressions de la part de sa direction. « Depuis un an que nous sommes en grève, on a fait face aux fortes chaleurs de l’été dernier, aux bronchiolites, à l’épidémie de grippe… À chaque fois, à nos demandes de personnels supplémentaires, on répondait que tout était question d’organisation du travail. Avec le coronavirus, ils ne peuvent plus mentir. »

La colère s’est propagée aux associations d’usagers des hôpitaux, mobilisés aux côtés des professionnels depuis six mois. Et le fait que le gouvernement trouve du jour au lendemain 300 milliards d’euros en soutien aux entreprises, sans autre annonce chiffrée pour la santé, n’arrange rien. « Nous sommes en train de payer toutes les économies passées, résume Michèle Leflon, de la Coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité. À Mulhouse, si l’État appelle en renfort l’armée, c’est peut-être aussi parce que les urgences d’Altkirch (établissement appartenant au même groupement hospitalier départemental – NDLR) sont régulièrement fermées faute de médecins. Le département était déjà à flux tendu avant le coronavirus. Pareil chez nous, dans les Ardennes, où des malades sont régulièrement transférés vers les services de réan imation en Belgique. On a déjà connu de belles paroles. Il serait temps de passer aux actes. »

 

Stéphane Guérard

Publiéle 20/03/2020

Emmanuelle Seris : « Dans le Grand-Est, le tri des malades a commencé »

 

Alexandre Fache (site humanite.fr)

 

Hôpital. Médecin urgentiste dans l’une des régions les plus touchées de France, raconte la lutte inégale des soignants contre le coronavirus. Elle-même positive au Covid-19, elle est désormais confinée chez elle.

Emmanuelle Seris, 40 ans, est déléguée pour la région Grand-Est de l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf) et cheffe de service aux urgences de Sarreguemines et Bitche (Moselle). En première ligne face au coronavirus, elle a été contaminée la semaine dernière par le Covid-19 et est donc confinée chez elle depuis quelques jours. Entre deux quintes de toux et la consultation de ses mails, pour vérifier si les stocks de masques promis sont bien arrivés dans son service, elle nous raconte la saturation du système de soins dans l’Est, le manque de moyens de l’hôpital public, l’engagement des soignants… Et presse les Français de respecter les consignes de confinement, comme les gestes barrières, pour endiguer la contamination. Témoignage.

Soignante et contaminée

« Je suis confinée à mon domicile depuis vendredi dernier. J’ai fait ce choix, dès que j’ai eu des doutes, en accord avec mes collègues, pour ne pas contaminer d’autres personnes. Lundi soir, c’était confirmé : je suis positive au Covid-19, et symptomatique. Je vais un peu mieux depuis quelques jours, mais je continue de tousser. Toutefois, comme pour tous les Français dans mon cas, je ne me rendrai à l’hôpital que si mon état s’aggravait, avec une détresse respiratoire. Là, ce n’est pas le cas, donc je reste chez moi. Même si on ne sait pas tout de ce virus, la plupart des personnes touchées connaissent heureusement une évolution favorable de la maladie. »

« J’ai sans doute été contaminée la semaine dernière, quand j’étais encore en poste. On savait qu’il pouvait y avoir des cas asymptomatiques, mais on n’avait pas forcément d’informations sur des patients avec des symptômes de pharyngite et de rhinite, sans fièvre. Or, des patients comme ça, j’en ai croisé beaucoup. Chez soi, il faut donc que chacun respecte bien les gestes barrières, comme le lavage régulier des mains. Et le port du masque s’il y a des symptômes. Idem pour les soignants qui travaillent dans des territoires encore relativement préservés : attention à cette première vague de malades qui n’ont pas forcément tous les symptômes associés au Covid-19, mais peuvent être porteurs du virus malgré tout. Car si les soignants sont contaminés eux aussi, le risque de désorganisation du système de santé devient lourd. »

Pourquoi ce manque de masques et de tests

« Notre système de santé est déjà bien fragile : effectifs trop justes, conditions de travail pénibles, matériel manquant… Faute de masques ou de blouses, beaucoup de soignants (libéraux ou hospitaliers) ont ainsi été exposés au virus. Et certains continuent de travailler, même s’ils ont des symptômes, car ils n’ont personne pour les remplacer. Les arrivages promis de matériel se font attendre. Au moment où je vous parle, on a un médecin, pas encore contaminé, qui fait des prélèvements sans avoir les protections adéquates. Je m’étonne qu’avec la menace terroriste ou l’expérience des épidémies précédentes, la France ne dispose pas de stocks de masques en quantité suffisante. Idem pour les tests de dépistage, qui sont rationnés. Aujourd’hui, seuls les soignants qui présentent des symptômes sont dépistés. Et par ailleurs, quand on dépiste, il y a des délais avant les résultats (deux jours en général), car les labos sont débordés. »

Dans l’Est, l’épidémie balaye tout

« Dans le Grand-Est, la situation est très difficile, mais de façon plus ou moins marquée selon les endroits. L’Alsace est aujourd’hui la plus touchée, alors que ce n’est pas la région la plus déshéritée en termes d’accès aux soins. C’est dire combien cette épidémie balaye tout. Malgré tout, les sous-dotations en moyens humains et matériels constituent un terreau sur lequel cette maladie peut se développer à vitesse grand V. Beaucoup de services de réanimation sont saturés, des malades sont déplacés grâce à l’armée, et, n’ayons pas peur de le dire, un tri se met en place. Des choix sont faits par les équipes pour intuber les patients qui ont le plus de chance de survie. L’Italie a connu ça, et c’est ce qui se passe aujourd’hui en France aussi. »

Arrêtez de faire des stocks !

« Quand j’entends que des gens se massent dans les pharmacies pour faire des réserves de médicaments, ça me met un peu en colère. Confinement ne veut pas dire pénurie ! Il faut arrêter de faire des stocks de tout et n’importe quoi. On ne va chez le médecin ou à la pharmacie que si on est malade. Se déplacer alors qu’on n’a rien, c’est s’exposer. Bien sûr, cela va à l’encontre de nos réflexes. On se dit : je vais prendre tout ce qu’il faut pour tenir pendant longtemps. Il faut arrêter de penser comme ça. Rester chez soi. Et arrêter d’appeler le 15 pour un petit conseil, alors qu’on n’a que des symptômes bénins. Cela porte préjudice à la personne qui, elle, va faire un infarctus, par exemple. Il faut avoir en tête les valeurs de la République et en particulier la fraternité. Et penser aux autres. »

Le déni face au virus n’est plus possible

« Le confinement général décidé lundi soir me semble une très bonne mesure. Je ne sais pas quelles informations avait le gouvernement avant, ni s’il a tardé à prendre cette décision. Mais l’important, désormais, c’est que chacun la respecte pour freiner au maximum la propagation du virus. Certes, une bonne partie de la population semble avoir pris conscience tardivement du danger. Mais c’est humain comme réaction. Cela peut se comprendre. En revanche, afficher du dédain ou du déni face à cette épidémie n’est plus possible. Si la majorité des personnes touchées va connaître une évolution favorable, il y a aussi dans les services de réanimation des patients jeunes, de 30 ou 40 ans, qui souffrent de complications sévères. Les scientifiques travaillent d’arrache-pied pour trouver un traitement, mais aujourd’hui, ils ne l’ont pas. Donc, la solution, c’est de rester chez soi. »

Monsieur Macron, tenez parole !

« Dans mon établissement, cela fait des années qu’on nous refuse tout investissement nouveau. Résultat : pour pouvoir acheter le matériel nécessaire, j’ai dû monter une association avec les médecins pour lancer un appel aux dons et financer ces achats. Voilà d’où on vient ! Et on ne parle pas là de produits de luxe, mais simplement d’un échographe et d’un nouveau respirateur. Du matériel de base dans un service d’urgences. Si vous ajoutez à cette situation d’austérité budgétaire le manque d’attractivité des métiers et la casse des structures de proximité, la situation était déjà explosive avant le virus. Alors, maintenant… Et je ne vous parle même pas de ces territoires où il n’y a plus de généralistes, et où des pans entiers de la population n’ont plus de médecin traitant. Le chef de l’État a dit qu’il voulait sortir la santé des lois du marché. J’espère qu’il tiendra parole. »

 

Propos recueillis par Alexandre Fache

Publié le 19/03/2020

Aveux d’Agnès Buzyn : une défaillance criminelle de l’État Macron ?

 

Régis DE CASTELNAU (site legrandsoir.info)

 

« On aurait dû tout arrêter, c’était une mascarade » vient de nous dire la pauvre Agnès Buzyn en parlant des élections municipales, entre ces sanglots dont elle n’est pas avare.

Ces aveux formulés dans le journal le Monde et selon lesquels le plus haut sommet de l’État savait parfaitement la catastrophe qui se profilait sont assez terrifiants. « Quand j’ai quitté le ministère, assure-t-elle, je pleurais parce que je savais que la vague du tsunami était devant nous. Je suis partie en sachant que les élections n’auraient pas lieu.  » Bien sûr, c’est une pure et simple désertion qu’elle a commise et qu’elle reconnaît aujourd’hui en essayant assez lâchement de s’en défausser. Mais de cela elle se débrouillera avec sa conscience sur laquelle pèsera une partie de ces morts qui vont tomber, emportés par le virus, et dont on sait parfaitement qu’ils vont se compter par milliers. Dormez bien Madame Buzyn, si vous le pouvez.

Mais il y a plus grave, beaucoup plus grave, on peut déduire de ses propos le caractère criminel du comportement des décideurs publics dont c’était la responsabilité de prendre toutes les mesures permettant d’affronter la catastrophe et d’éviter une hécatombe.

Que nous dit-elle en effet ? : « Je pense que j’ai vu la première ce qui se passait en Chine : le 20 décembre, un blog anglophone détaillait des pneumopathies étranges. J’ai alerté le directeur général de la santé. Le 11 janvier, j’ai envoyé un message au président sur la situation. Le 30 janvier, j’ai averti Edouard Philippe que les élections ne pourraient sans doute pas se tenir. Je rongeais mon frein. » Donc, dès la fin janvier il était clair que prévenu par la ministre de la santé de la république Emmanuel Macron savait à quoi il fallait s’attendre, son premier ministre aussi ainsi que le directeur général de la santé. Malgré cela, le président de la république paradait le 7 mars dans les rues de Paris pour inciter les parisiens à continuer à aller au théâtre ! Tous ceux, professeurs de médecine, spécialistes, chercheurs qui sonnaient l’alarme se faisaient insulter par les serviteurs du pouvoir, de Jean-Michel Apathie à Christophe Barbier en passant par l’ineffable Michel Cymes et bien sûr l’inévitable Sibeth Ndiaye. L’incompétence à la direction d’un État de toute cette équipe arrivée au pouvoir par surprise en 2017 n’est plus à démontrer, mais aujourd’hui si l’on en croit Buzyn ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

Si ces faits sont établis, si Madame Buzyn dit la vérité, tout cela engage la responsabilité pénale de tous ces décideurs publics.

Que nous dit le code pénal, celui-là même utilisé dans l’affaire du sang contaminé ?

C’est tout d’abord l’article 221–6 qui s’applique et qu’il faut citer intégralement :

 « Le fait de causer, dans les conditions et selon les distinctions prévues à l’article 121-3, par maladresse, imprudence, inattention, négligence ou manquement à une obligation de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement, la mort d’autrui constitue un homicide involontaire puni de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende.

En cas de violation manifestement délibérée d’une obligation particulière de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement, les peines encourues sont portées à cinq ans d’emprisonnement et à 75 000 euros d’amende. »

Il renvoie à l’article 121-3 qui nous dit :

« Il y a également délit, lorsque la loi le prévoit, en cas de faute d’imprudence, de négligence ou de manquement à une obligation de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, s’il est établi que l’auteur des faits n’a pas accompli les diligences normales compte tenu, le cas échéant, de la nature de ses missions ou de ses fonctions, de ses compétences ainsi que du pouvoir et des moyens dont il disposait.

Dans le cas prévu par l’alinéa qui précède, les personnes physiques qui n’ont pas causé directement le dommage, mais qui ont créé ou contribué à créer la situation qui a permis la réalisation du dommage ou qui n’ont pas pris les mesures permettant de l’éviter, sont responsables pénalement s’il est établi qu’elles ont, soit violé de façon manifestement délibérée une obligation particulière de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, soit commis une faute caractérisée et qui exposait autrui à un risque d’une particulière gravité qu’elles ne pouvaient ignorer. »

Ces deux textes, fruit d’une élaboration particulière dans les années 90 pour justement bien définir le périmètre de la responsabilité personnelle en matière d’homicide et de coups et blessures involontaires, méritent un éclairage.

Dans ce domaine, la France applique depuis toujours ce que l’on appelle : « la théorie de l’équivalence des conditions  » qui veut que tous ceux qui ont commis le dommage ou CONTRIBUÉ à sa réalisation sont pénalement responsables. C’est ce que l’on appelle les « auteurs directs » et les « auteurs indirects ». On prendra un exemple un peu éloigné de notre sujet mais qui éclaire la problématique. L’automobiliste qui renverse un cycliste et le tue est l’auteur direct de l’infraction de l’article 221–6 par défaut de maîtrise de son véhicule. Mais, si la manœuvre mortelle a aussi été causée en raison d’une voirie défectueuse non signalée à cet endroit, les responsables de celle-ci seront également poursuivis.

Bien évidemment, l’auteur principal et direct des morts de la pandémie est bien le coronavirus. Mais il existe aussi comme vient de l’avouer Agnès Buzyn des auteurs indirects dont la culpabilité si elle est établie serait accablante. Le chef de l’État, le Premier ministre, la ministre de la santé, le directeur général de la santé, savaient donc à quoi s’en tenir dès janvier ? Alors manifestement, n’ayant pas pris les mesures afin de l’éviter alors qu’elles étaient de leur compétence, en n’appliquant pas les « diligences normales » qu’exigeaient leurs responsabilités, ils ont contribué à créer la situation d’une catastrophe aggravée. Et en s’abstenant d’agir, ils ont commis une faute pénale caractérisée en exposant autrui « un risque d’une particulière gravité qu’ils ne pouvaient ignorer ».

Par conséquent, compte tenu de l’ampleur de tout ceci, comme cela avait été le cas pour l’affaire du sang contaminé, il est indispensable que la Cour de Justice de la République soit saisie d’une procédure dirigée contre les ministres pour dire si leur défaillance est établie ainsi que le prétend Agnès Buzyn et prononcer à leur encontre les sanctions à la mesure du dommage subi. Le juge judiciaire de droit commun doit l’être pour les fonctionnaires qui n’ont pas fait leur devoir comme cela avait été également le cas dans l’affaire du sang contaminé.

Emmanuel Macron quant à lui ne risque rien. Avec ses propres pouvoirs et un Parlement à sa botte, celui qui pouvait tout est protégé par son immunité.

Reste le déshonneur.

 

Régis de Castelnau

Publié le 18/03/2020

Confinement général : des garanties pour les patrons, rien de concret pour les travailleurs !

 

Macron a décrété sans le dire le « confinement » du pays. Aussitôt décrété, Castaner a annoncé un déploiement de 100 000 policiers et gendarmes pour contrôler les contrevenants moyennant amendes. Des mesures répressives d’un nouveau type pour imposer la « discipline » combinée à toujours plus de garanties pour le grand patronat qui ne risquera pas « la faillite ». D’un côté, les entreprises bénéficient de garanties royales : pas de facture d’eaux, électricités…. Pour les salariés, que des paroles. Eux seront amenés à se déplacer « pour aller travailler » et risquer la contamination !

 

Julian Vadis (site revolutionpermanente.fr)

 

Report des réformes en cours, dont celle des retraites, et du deuxième tour des municipales, aide de 300 milliards pour les entreprises avec annulation des taxes fiscales et sociales, fermeture de l’espace Schengen, restriction des déplacements avec potentielles sanctions, des amendes comme l’a précisé Castaner. L’allocution de Macron, ce 16 mars, n’a pas manqué d’annonces fortes pour lutter contre la propagation du Coronavirus. Pourtant, en termes de mesures concrètes, le naturel est revenu au galop : Des garanties pour les patrons, rien de concret pour les travailleurs ! Des précisions sont attendues dans la soirée et les jours à venir.

« Nous sommes en guerre », a répété le président. « En guerre sanitaire certes, mais l’ennemi est là. Invisible, insaisissable », a t-il précisé. « Les regroupements extérieurs ne seront plus permis, retrouver ses amis ne sera plus possible : il s’agit de limiter les contacts au maximum au delà du foyer [...]Partout sur le territoire français, seuls doivent demeurer les trajets nécessaires, pour faire ses courses, en respectant les distances, pour se soigner, pour aller travailler. [...]Toutes les entreprises doivent s’organiser pour faciliter le travail à distance. Et quand ça ne sera pas possible, elles devront adapter leur organisation »,a indiqué Macron, tout en ajoutant que « toute infraction sera sanctionnée ». En d’autres termes, et même si les termes n’ont pas été explicites.

C’est Castaner qui a précisé les modalités de ce confinement généralisé qui a été officieusement décrété par le Président. Des mesures accompagnées par « un dispositif de contrôle qui sera mis en place par les forces de l’ordre. Il reposera sur des points de contrôle fixes, mais aussi des contrôles mobiles, sur les axes principaux et secondaires, partout sur le territoire national. Il mobilisera plus de 100 000 policiers et gendarmes », a précisé le ministre de l’intérieur. « Toutes les personnes devront être en mesure de justifier les déplacements. […] Toute infraction sera punie d’une amende de 38 euros, voire 135 euros », a-t-il asséné. Si l’armée n’est pas pour l’heure mobilisée sur le terrain du « maintien de l’ordre », c’est un confinement par la matraque en bonne et due forme. Et il est, dans le même temps, demandé de passer par le télétravail si possible, sinon de se déplacer « pour travailler ».

Une incapacité à gérer la crise sanitaire Tout pour les grands patrons, rien pour les travailleurs !

En amont de cette déclaration solennelle à la nation, le discours du gouvernement et des représentants LREM visait à une forme de décharge sur la population de l’aggravation de la situation. Le discours de Macron n’a pas dérogé à la règle, et c’est même cet élément qui est avancé comme justificatif aux mesures les plus drastiques. « En bravant ces consignes, vous ne vous protégez pas vous-mêmes, mais vous ne protégez pas les autres. Même si vous ne présentez aucun symptôme vous risquez de mettre en danger la vie de ceux qui vous sont chers » , a ainsi déclaré le président.

Pire encore, si le président s’est engagé solennellement à aider les personnels soignants en masques et en matériel pour pouvoir faire face à la crise (encore heureux !), la seule mesure concrète annoncée a été, pour la région Grand Est, le concours de l’armée a été mobilisé l « pour déplacer les malades les plus infectés et réduire la congestion ». Une goutte d’eau, tant les retours du terrain montrent déjà un épuisement des effectifs dans les régions les plus touchées, en particulier le Grand Est, et un manque criant de matériel nécessaire, ouvrant la porte à un scénario à l’italienne où les personnels médicaux ont dû, face à l’afflux de malades, choisir qui soigner en priorité.

Aucune embauche annoncée, pas de précisions sur la production de masques et de matériels nécessaires, pas de réquisition du secteur privé de la santé pour soutenir l’effort contre le COVID-19. Pareillement, le président s’est contenté d’une prise de position solennelle pour le soutien aux personnes les plus précaires, précisant que personne ne sera laissé « sans ressources ». Là encore, on reste dans le flou, sans annonce, par exemple, de réquisition de logements vides pour les sans-abri, avec ou sans papier, qui se voient surexposer au Coronavirus dans la rue. Enfin, pour l’ensemble des travailleurs forcés à poursuivre les activités dans des secteurs non-essentiel, rien de concret !

Par contre, « aucune entreprise ne sera livrée au risque de faillite » a annoncé le président, sans s’arrêter pour le coup à une simple prise de position de principe. Ainsi, nous apprenons que 300 milliards d’euros d’aides seront apportés, quelle que soit la taille des entreprises. Comme si, au final, il était possible de mettre sur le même plan petite PME et multinationale. Les charges fiscales sont suspendues, tout comme les charges salariales, les factures d’eau, de loyer ou d’électricité. Une générosité réservée aux entreprises, et dont ne bénéficieront pas les particuliers. Solennellement, le président a précisé que « l’Etat paiera », sur le plan sanitaire comme pour le soutien aux plus grandes entreprises qui, jusqu’à présent, ont continué à maintenir la production et donc les profits, mettant en danger la vie des travailleurs.

Dans ce contexte, l’allocution de Macron ne confirme qu’une chose : Il est impossible de leur laisser gérer la crise ! Il est urgent d’exiger que les salariés travaillant dans les usines « non essentielles » n’aient pas à risquer leur vie, en devant produire des biens qui aujourd’hui sont inutiles, d’autant plus que la crise sanitaire chamboule nos vies ! Pas une usine d’armement ne doit rester en marche, de même pour les usines fabriquant des machines-outils, ainsi que l’ensemble des usines aéronautiques et industrielles. Si certaines usines ferment leurs portes, c’est une bonne chose, mais généralement, c’est lié aux baisses de commandes, et ce n’est en aucun cas pour des raisons sanitaires, laissant les intérimaires sur le carreau ! Il faut exiger le maintien des salaires à 100% par le patronat et non par la sécurité sociale, notamment concernant les grandes entreprises ! « Nos vies valent plus que leurs profits ! »

Publié le 17/03/2020

Face au coronavirus, les femmes davantage en première ligne que les hommes

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

La revue médicale The Lancet appelle les gouvernements à prendre en compte les conséquences particulières du coronavirus sur les femmes.

Les hommes auraient plus de risques que les femmes de mourir du Covid-19, selon les données encore parcellaires à disposition [1]. Mais ce sont les femmes qui sont en première ligne pour affronter l’épidémie. Elles composent l’essentiel des personnels soignants, au contact direct des malades, et courent donc davantage le risque d’être infectées.

« Des données officielles chinoises indiquent que plus de 90 % des soignants de la province du Hubei [la région la plus touchée par le coronavirus en Chine] sont des femmes », relève la revue scientifique médicale britannique The Lancet. La proportion est similaire en France : parmi le million de personnes qui composent la fonction publique hospitalière, 78 % sont des femmes. Ce ratio grimpe à 90 % pour les infirmières et les aides-soignantes (pour les médecins, toutes spécialités, libéral ou hospitalier, le taux de femmes est de 45 %). Or, ce travail de soins largement féminin est « pour une grande partie non-payé ou sous-payé » pendant les crises sanitaires, pendant lesquelles l’État leur demande des efforts inouïs, sans forcément les protéger. Comme on le voit dans plusieurs hôpitaux français avec la pénurie de masques ou de vêtements adaptés et de solutions désinfectantes. Au même moment, les efforts de l’État en la matière se sont portés vers les bureaux de vote ce dimanche pour tenter de protéger assesseurs et votants.

« Les politiques de santé publique ne se sont pas intéressées jusqu’ici aux impacts genrés des épidémies. Ce n’est pas différent pour le coronavirus », écrit la revue, qui fait le point sur les effets genrés de l’épidémie de Covid-19 [2]. Et pourtant, « déterminer la manière dont les épidémies affectent différemment les femmes et les hommes est une étape fondamentale pour comprendre les effets des situations d’urgence sanitaire sur les individus et les communautés ».

Confinement, quarantaine et recrudescence des violences domestiques

La fermeture des écoles, une mesure prise en France comme dans de nombreux autres pays pour lutter contre la propagation, a aussi des effets spécifiques sur les femmes. Ce sont elles, souvent, « qui fournissent la plus grande partie des soins informels dans la famille, avec la conséquence de limiter leur travail et leur opportunités économiques ». The Lancet n’oublie pas de mentionner le statut encore plus compliqué et précaire des travailleuses domestiques employées dans un autre pays que le leur : « Les restrictions de voyage provoquent des lourdes incertitudes financières pour la plupart des travailleuses domestiques étrangères, dont beaucoup voyagent en Asie du Sud-est entre les Philippines, l’Indonésie, Hong Kong et Singapour ».

Autre conséquence pour les femmes, liée à l’instauration du confinement : en Chine, dans les zones mises en quarantaine, les femmes se retrouvent d’autant plus exposées aux violences conjugales. « Depuis que les gens sont confinés à domicile, les ONG ont signalé une augmentation de la violence domestique », écrit l’hebdomadaire britannique The Economist [3]. Un réseau a même été créé pour aider les victimes de violences pendant l’épidémie. Il s’appelle « vaccins contre la violence domestique ». Yuanzhong, une ONG basée à Pékin qui travaille sur les droits des femmes, a publié récemment un nouveau guide », qui inclut « des conseils comme "comment faire une demande de divorce sous quarantaine" ».

Les femmes en première ligne pour soigner, mais exclues des prises de décision

Lors de l’épidémie d’Ebola qui a sévi en Afrique de l’Ouest entre 2014 et 2016, et a tué, selon les chiffres officiels, plus de 11 000 personnes [4], « les normes de genre ont eu pour conséquence que les femmes avaient plus de chances d’être infectées par le virus, compte tenu de leur rôle prédominant comme aidants dans les familles et comme personnels soignants de première ligne », rappelle The Lancet. Dans le même temps, « les femmes avaient moins de possibilité d’être en position de prendre les décisions sur l’épidémie, leurs besoins ont été largement été ignorés ». Les moyens normalement attribués à la santé reproductive et sexuelle ont ainsi été redirigés, pour répondre à l’urgence sanitaire du virus Ebola. Ce qui a contribué à une augmentation de la mortalité maternelle, dans une région où ce taux est déjà très élevé.

C’est tout le paradoxe que souligne The Lancet : les femmes sont particulièrement exposées aux épidémies parce qu’elles sont largement sollicitées pour prendre soin des malades et pour gérer les familles. Pourtant, elles sont sous-représentées dans les instances qui prennent les décisions de gestion de la crise sanitaire. « En dépit du fait que le conseil exécutif de l’OMS [Organisation mondiale de la santé] reconnaisse le besoin d’inclure les femmes dans les prises de décisions pour répondre aux épidémies, la représentation des mêmes femmes aux niveaux nationaux et global dans les espaces politiques qui traite du Covid-19 est inadéquate », conclut la revue, prenant pour exemple la task force mise en place par le gouvernement des États-Unis pour lutter contre le coronavirus, composée en grande majorité d’hommes. L’article se termine par un appel : « Nous demandons aux gouvernements et institutions internationales de la santé de considérer les effets genrés du Covid-19, directs et indirects, et d’inclure les voix des femmes qui sont en première ligne dans la réponse à l’épidémie. » Sera-t-il entendu ?

Rachel Knaebel

Photo : © Anne Paq

Notes

[1] Notamment cette étude sur 191 patients chinois hospitalisés à Wuhan, dont 137 guérisons, et 54 décès (en anglais ici).

[2] Voir l’article ici.

[3] Voir l’article ici.

[4] Voir le résumé de l’institut Pasteur.

Publié le 16/03/2020

Franck Gaudichaud : « Regardons le Chili pour comprendre dans quel monde on veut nous faire vivre »

 

Jérôme Duval (site rapportsdeforce.fr)

 

Docteur en sciences politiques et professeur à l’Université Toulouse Jean Jaurès où il enseigne l’histoire de l’Amérique latine, Franck Gaudichaud revient d’un séjour au Chili. L’auteur de « Chili 1970-1973 : Mille jours qui ébranlèrent le monde » nous a accordé un entretien pour évoquer les cinq mois d’agitation sociale qui ont secoué ce pays.

L’insurrection chilienne a commencé en octobre 2019 et s’est répandue comme une traînée de poudre au sein du mouvement étudiant suite à la décision du gouvernement de Piñera d’augmenter le prix du ticket de métro. La répression contre la jeunesse a fini par rassembler la société tout entière, non plus contre l’augmentation du prix des transports, mesure retirée depuis, mais contre le système néolibéral hérité de la dictature de Pinochet dans son ensemble.

Le 22 octobre, alors que l’on dénombre déjà une dizaine de morts, plus de 80 blessés dont certains par balles, que des actes de torture et d’agressions sexuelles sont commis par les militaires, que ceux-ci patrouillent dans Santiago pour faire respecter le couvre-feu, le président Sebastian Piñera se rétracte. Il exprime publiquement des excuses au peuple chilien et annonce des mesures sociales censées calmer la fougue des insurgés : hausse du salaire minimum, hausse de 20 % des pensions de retraite les plus basses, annulation de la récente augmentation de 9,2 % des tarifs de l’électricité, création d’une nouvelle tranche d’impôts pour les revenus supérieurs à 8 millions de pesos mensuels, réduction des salaires des parlementaires…

Par ailleurs, la chambre des députés vote le 24 octobre (88 votes pour, 24 contre et 27 abstentions), un projet de loi pour écourter la journée de travail en passant d’un maximum de 45 heures à 40 heures par semaine. La proposition devra passer en commission, puis au Sénat.

 

Il y a eu un recul du gouvernement qui semble, à première vue, conséquent. Pourquoi ces annonces n’ont-elles pas calmé le mouvement insurrectionnel ?

 

Ce que l’on appelle « l’agenda social » est complètement oublié par le gouvernement. Des annonces ont été faites. Il y a même eu l’ouverture d’un site web du gouvernement qui prétend montrer les avancées en cours, comme quoi nous aurions atteint 77 % de la réalisation de cet agenda social. En fait, si l’on regarde dans le détail, la plupart des mesures ne sont pas encore mises en application. Et même celles qui le sont, comme la légère augmentation du minimum vieillesse, les primes pour les salaires les plus bas ou les petites améliorations sur la couverture santé, la logique reste fondamentalement néolibérale. C’est-à-dire qu’avec l’argent public, l’État vient « assister » et soutenir les marchés de l’éducation, de la santé ou des fonds de pension, qui sont florissants au Chili.

De plus, ce qui est annoncé par le gouvernement est vraiment minimal et très largement dérisoire, voire carrément indécent. Il y aurait pu y avoir des avancées avec l’annonce d’impôt pour les plus riches, mais Piñera qui fait partie de l’oligarchie financière, est complètement tenu par les firmes et n’a pas du tout l’intention de commencer à taxer les dominants. Concernant un programme de réformes sociales d’ampleur, la proposition la plus développée à ce jour est celle de la « Table de l’unité sociale » (Mesa de Unidad Social) où se trouvent la CUT (Central Unitaria de Trabajadores), plusieurs syndicats et beaucoup d’autres organisations (féministes et environnementales notamment). C’est une proposition en 10 points à laquelle le gouvernement n’a pas répondu.

 

On constate une violente répression des carabiniers (policiers chiliens) et, parallèlement, le système judiciaire vote des lois liberticides pour freiner la mobilisation. La dernière adoptée pour interdire le port du masque en manifestation en est une illustration.

 

Effectivement, dès le début du mouvement, la réponse du gouvernement a été la répression, une répression d’État vraiment féroce avec même un temps le déploiement des militaires dans la rue et la déclaration de l’État d’urgence, ce qui n’était plus arrivé depuis la fin de la dictature de Pinochet en 1990. Il y a une utilisation systématique de milliers de carabiniers pour réprimer les manifestations, avec tirs de balles au plomb et essayer de « terroriser » celles et ceux qui seraient tentés de se mobiliser. Malgré cela, les mobilisations restent massives.

Aujourd’hui, le Chili est dénoncé au niveau international, mais aussi à l’intérieur du pays par l’Institut national des droits de l’homme, qui est pourtant un institut étatique. Celui-ci dénombre une trentaine de morts, presque 400 mutilations oculaires, plusieurs milliers de blessé.e.s. On note aussi des cas de tortures, de viols et harcèlements sexuels dans des commissariats et l’on parle de milliers de personnes en prison depuis des mois, considérés par les manifestant.e.s comme des prisonniers politiques. Et la réponse du Parlement, c’est de renforcer cette répression avec une loi inique récemment votée, y compris par une partie de la gauche et de l’opposition, qui criminalise la lutte sociale.

Il est aujourd’hui possible d’aller en prison parce qu’on a fait une barricade et empêché la circulation, ou parce qu’on porte une cagoule dans une manifestation. On voit là, une fois de plus, à quel point l’État autoritaire n’a pas disparu avec la post-dictature ou avec une transition « démocratique » qui a assuré la continuité du modèle néolibéral chilien, forgé par les « Chicago boys » sous Pinochet.

 

Il y a un fort mouvement de contestation du modèle des retraites, contre les fonds de pension par capitalisation. Quel est son impact et peut-on dire qu’il fait écho au mouvement en France contre le projet de loi sur les retraites ?

 

Parmi l’expérience accumulée de mobilisation sociale, dans les dernières années, il y a le mouvement massif « No + AFP », qui signifie en substance « Non aux fonds de pension ». Cette lutte a réussi à démontrer un rejet massif de ce système par capitalisation dans la population, tout simplement parce que le taux de recouvrement des retraites au Chili est l’un des plus bas au monde. Les salarié.e.s qui ont travaillé toute leur vie se retrouvent à la retraite avec environ 20 % de leur dernier salaire. Ceci, alors que la moitié des salarié.e.s gagnent moins de 400 dollars net par mois et alors que le coût de la vie est l’un des plus élevés de l’Amérique latine…

C’est ainsi une démonstration dans les faits, de l’échec total du système par capitalisation. Les fonds de pension ont surtout permis d’enrichir une caste financière qui détient tous les pouvoirs et contrôlent l’économie exportatrice. Le Chili est le pays qui détient l’expérience néolibérale la plus longue (depuis 1975) et la plus radicale au monde. Les retraites par capitalisation ont été mises en place brutalement sous la dictature par le frère de Sebastián Piñera, José Piñera qui fut ministre de Pinochet. En pleine nuit noire de la dictature, tout le monde a dû y passer… sauf les militaires, qui ont conservé leur système par répartition !

La revendication de la fin du système par capitalisation arrive en tête dans tous les sondages, après celle pour une nouvelle Constitution. Si l’on veut comprendre pourquoi le système par capitalisation serait néfaste ici comme ailleurs, il faut regarder le bilan catastrophique de l’expérience chilienne. Et donc, cela a aussi des liens avec les mobilisations en France puisqu’on voit que les syndicats, les salariés français, résistent face à un système par points qui facilitera, in fine, la multiplication des compléments par capitalisation et l’entrée dans ce marché de fonds géants comme « BlackRock ».

 

Le mouvement populaire exige aussi un changement de la Constitution héritée de la dictature. Le 15 novembre, les partis représentés au Parlement ont signé un « Accord pour la paix sociale et une nouvelle Constitution ». Celui-ci prévoit un plébiscite le 26 avril. Les électeurs seront appelés à répondre à la question « voulez-vous une nouvelle Constitution ? », suivie d’une seconde interrogation demandant de choisir entre une assemblée constituante exclusivement composée de membres de la société civile ou une assemblée mixte, incluant citoyens et parlementaires. Vers quelle option d’assemblée se dirige-t-on ? Ce processus avancé par le gouvernement ne pourrait-il pas détourner l’attention et constituer une façon de calmer l’ardeur de la rue ?

 

L’Accord pour la paix sociale et une nouvelle Constitution est négocié au Parlement juste après la deuxième grande grève nationale qui a marqué ce cycle de mobilisation, le 26 novembre 2019. Cet accord cherche, comme son titre l’indique, la « paix sociale », donc à calmer et canaliser la rue face à un grand patronat qui craint un blocage de l’économie. L’accord a été obtenu sous pression y compris des militaires, puisqu’une rumeur a circulé comme quoi sans accord au niveau parlementaire, il pourrait y avoir un coup d’État. Parmi les signataires de cet accord, on trouve la droite bien évidemment, le centre et jusqu’à certains représentant.e.s du Front large (Frente Amplio, « nouvelle » gauche issue en partie du grand mouvement étudiant de 2011).

Il s’agit donc de tenter de mettre fin à l’explosion populaire tout en intégrant une revendication première des mobilisé.e.s : une nouvelle Constitution. C’est, en un sens, une victoire des luttes collectives, car pour la première fois, la caste politique chilienne reconnaît qu’il faut changer la Constitution de Pinochet mise en place en 1980. Mais elle accepte de le faire uniquement dans la mesure où elle pense pouvoir contrôler ce processus. En avril, le plébiscite devrait déboucher sur un « oui » à une nouvelle Constitution et à une « convention constitutionnelle ». Donc la modalité la plus progressiste des options proposées par l’accord parlementaire. Mais c’est une « convention constitutionnelle » dans laquelle les « vieux » partis gardent la main. Jusqu’il y a peu, on n’avait encore aucune garantie sur le fait que les listes indépendantes, de citoyens, pourraient se présenter. Il y a encore des négociations sur la représentation des peuples autochtones dont la droite ne veut pas, et sur la parité puisque cela n’a pas été prévu par l’accord initial. Et surtout, la droite essaie de verrouiller la discussion constituante et a imposé une majorité des deux tiers (2/3) pour approuver chaque article de la future « Carta Magna », tandis qu’un autre secteur des parlementaires rejette en bloc toute perspective de changement constitutionnel.

Ceci ne veut pas dire qu’il faille s’abstenir d’intervenir dans ce plébiscite du 26 avril prochain : de vastes secteurs de la gauche sociale et politique (y compris libertaire) entendent disputer aux dominants cet espace qui s’ouvre et déstabiliser la stratégie de contrôle par « en haut » du gouvernement pour arracher un véritable processus constituant démocratique, tout en mettant sur la table la fin de la privatisation de l’eau, de l’éducation, de la santé et de nouveaux droits politiques (par exemple, la reconnaissance des droits à l’autodétermination du peuple Mapuche ou la renationalisation du cuivre). D’autres secteurs appellent, quant à eux, au boycott pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme une nouvelle mascarade électorale.

 

Le processus constituant est un thème central des assemblées citoyennes, parfois appelées « cabildos », qui ont fleuri un peu partout dans le pays. Comment fonctionnent ces assemblées et existe-t-il des coordinations ?

 

Un des aspects les plus intéressants, autogestionnaire et démocratique du mouvement, ce sont effectivement ces assemblées territoriales de quartier. Il y a eu un petit débat entre « cabildos » et « asambleas », les « cabildos » étant souvent convoqués par des partis ou des forces constituées et les « asambleas », par des « non encartés ». Mais aujourd’hui, ce débat est dépassé. Il y a des dizaines d’assemblées à Santiago et dans plusieurs autres villes du pays. Ce sont des espaces d’élaboration collective, de débat sur quelle société construire, quelle Constitution, quel modèle économique, mais aussi comment se protéger face à la répression d’État, ou encore face au saccage de magasins, etc.

La force de ce mouvement est qu’il est ancré territorialement. Tandis que la plupart des syndicats restent affaiblis, et que les principaux partis politiques sont totalement discrédités, il s’opère une forte politisation « par en bas », particulièrement là où les assemblées sont bien structurées. Depuis quelques semaines, il y a des tentatives de coordination d’environ 25 assemblés territoriales ou organisations à Santiago qui essayent de donner une perspective clairement anti-néolibérale, féministe, écologique et démocratique à ces luttes. C’est très clair dans leurs discours et formes de délibérations.

 

Dernièrement, il y a eu de nouveaux assassinats de supporters de foot, dont Jorge Mora emporté par un camion de policier et Ariel Moreno Molina, 24 ans, tué par balle. Dans un Chili en pleine période de vacances estivales, le mouvement social, qui vient de passer le cap des 100 jours, est réactivé. Doit-on s’attendre malgré tout à un essoufflement ?

 

Durant les vacances de Noël – les vacances d’été au Chili – il y a eu une baisse de la protestation, même si tous les vendredis sur la « place de la Dignité », comme elle a été rebaptisée, il y a manifestations et affrontements avec la police. C’est un peu un mouvement Gilet jaune à la chilienne ! D’autres mobilisations se maintiennent, comme celle des jeunes collégiens et lycéens qui ont été très actifs ces dernières semaines. Ils ont empêché la « PSU », une sorte d’épreuve du BAC pour entrer à l’Université, sélective et très inégalitaire.

Mais, la répression continue également et les jeunes assassiné.e.s dernièrement ne font qu’enflammer un peu plus le rejet massif au sein de la population. Piñera est tombé à 6 % d’approbation, en dessous du niveau d’approbation de Pinochet, c’est historique. On l’a très bien vu lors du récent festival de Viña del Mar, où le public et plusieurs artistes (comme Mon Laferte) ont dit tout leur rejet de la politique de Piñera et son monde, reprenant des consignes du mouvement social, dénonçant la répression, tout ceci vu en direct par des dizaines de millions de téléspectateurs au Chili et dans toute l’Amérique latine !

Il va d’ailleurs avoir une reprise très forte des mobilisations populaires en mars, lors de la rentrée scolaire et universitaire, avec le risque que le gouvernement joue encore la carte de la répression pour essayer d’organiser son plébiscite fin avril. À ce propos, les vieux partis de l’opposition de centre gauche ont déjà annoncé qu’ils étaient prêts à un nouveau « pacte » avec la droite et Piñera au nom du maintien de « l’unité nationale » et de la « paix sociale », confirmant une nouvelle fois leur rôle au service de « l’ordre » et du néolibéralisme.

 

Un mot de conclusion ?

 

Il faut vraiment regarder ce qu’il se passe au Chili : « Le Chili est proche », comme on disait dans les années 70 au moment de l’expérience d’Allende, puis du coup d’État de 1973. C’est encore le cas pour lire le monde néolibéral qui est le nôtre aujourd’hui. Il est urgent de dénoncer la répression en cours par tous les moyens et d’organiser notre solidarité internationale avec les résistances là bas. Mais, il est aussi important de comprendre ce qui se passe dans les « Suds » pour savoir dans quel monde on veut nous faire vivre.

La globalisation du capital est très claire en ce sens : le Chili est l’expérience-laboratoire du capitalisme néolibéral, et c’est aussi le miroir déformé de tendances mondiales, y compris dans les « pays riches » du Nord, tendances que l’on voit à l’œuvre quotidiennement sous le gouvernement Macron, notamment au travers de la contre-réforme des retraites ou avec la montée en force de la répression du mouvement social hexagonal. La meilleure manière d’exprimer notre solidarité avec les résistances chiliennes est aussi de résister collectivement, ici et maintenant, au rouleau compresseur du macronisme.

 

Entretien réalisé par Jérôme Duval

Publié le 15/03/2020

Pourquoi EELV s’en prend-elle violemment à la gratuité des transports en commun urbains ?

 

Paul ARIES (site legrandsoir.info)

 

L’Observatoire International de la Gratuité propose cette tribune en réponse au texte contre la gratuité des Transports en Commun paru sur le site de Politis de la part d’EELV...

LGS la publie d’autant plus volontiers que nous avons été partenaires du Forum national de la gratuité organisé à Lyon par cet organisme et notre ami Paul Ariès en janvier 2019. Nous y sommes intervenus avec deux de nos administrateurs et nous avons rencontré et apprécié politiquement l’élue lyonnaise Nathalie Perrin-Gilbert, actuelle candidate à la mairie de Lyon et cible d’EELV.

EELV de LYON/Métropole attaque violemment le principe même de gratuité des transports en commun urbains qualifié de "mesure électoraliste", de "mesure antisociale", de "mesure antiproductive" donc anti-écolo.
L’attaque virulente d’EELV Lyon/Métropole contre la gratuité choisit délibérément d’ignorer que le débat existe (ou existait ?) au sein d’EELV sur cette question, que des listes EELV, comme celle de Roubaix, proposent cette gratuité, qu’ Eric Piole, le Maire EELV de Grenoble, s’est prononcé, à titre personnel, en faveur de la gratuité universelle des transports en commun urbains, qu’EELV avait participé au Forum national de la gratuité organisé par l’Observatoire International de la Gratuité le samedi 5 janvier 2019 à Lyon.

Le site EELV des Yvelines reconnait pourtant que la gratuité des TC à Dunkerque
a permis d’augmenter le nombre d’usagers de 65 % "dont de nombreux automobilistes qui laissentdésormais leur voiture au garage", 10 % des utilisateurs ayant même revendu leur deuxième voiture.

Cette haine de la gratuité, accusée soudainement de tous les maux par des édiles d’EELV, est donc une très mauvaise nouvelle pour l’écologie sociale et populaire et pour les élections de dimanche.

On savait déjà EELV favorable à la remise en cause du clivage droite/gauche,
on découvre EELV favorable à une remise en cause du clivage libéral/antilibéral, marchand/antimarchand.

Pourquoi cet alignement d’EELV Lyon/Métropole sur les pires positions des ennemis de la gratuité ?
Ce parti-pris du réalisme comptable est le signe des alliances contre-nature mises en place depuis 19 ans au Grand-Lyon puis au sein de la Métropole de Lyon entre EELV, le PS et... LREM !

EELV Lyon/Métropole partage donc le bilan de la majorité sortante, ayant participé à ses exécutifs.
Cette haine de la gratuité serait-elle une façon de camoufler qu’elle partage le bilan de Gérard Collomb ?
Ce parti-pris du réalisme comptable est aussi un mauvais signal car il pourrait faire craindre de nouvelles alliances contre nature consistant à faire demain du Collomb sans Collomb...
Ce part-pris du réalisme comptable explique qu’EELV fasse ses choux gras des études financées et réalisées par des adversaires irréductibles de la gratuité, à Lyon comme ailleurs... notamment les Lobby privés et publics responsables de la crise actuelle des transports.
EELV-Lyon-Métropole ne recule pas devant le fait de qualifier la gratuité de "mesure antisociale", car la gratuité concernerait aussi bien les riches que les milieux modestes, voire les pauvres...

Signe qu’EELV ne sort pas de la logique des tarifs sociaux qui ne va pourtant jamais sans condescendance ni flicage et qui a fait la preuve de son incapacité à changer le système.
On imagine mal Jean Jaurès prôner simplement la gratuité de l’école pour les gosses de pauvres.
EELV Lyon/Métropole se rend-elle même compte que dire que ceux qui peuvent payer doivent payer, concernant les transports en commun, pourrait tout aussi bien s’appliquer à l’école ou à la santé ?
J’accuse EELV Lyon/Métropole de développer un discours sapant la logique de la sécurité sociale.
Chacun paye au moyen de la fiscalité et bénéficie des services en fonction de ses besoins.
EELV explique doctement que la gratuité va conduire à la saturation de certaines lignes... ce qui est bien la preuve que la gratuité augmente la fréquentation et répond à un besoin....
C’est d’ailleurs, pour cela, que la gratuité n’est pas seulement la suppression de la billetterie, mais une transformation de l’offre donc aussi le choix de nouveaux investissements...
On peut choisir soit d’adapter la demande à l’offre en préservant le principe du système marchand (puisque toutes les études prouvent que les tarifs sociaux restent trop chers pour les pauvres) soit d’adapter l’offre aux besoins légitimes en se donnant les moyens de financer les choix de société.
Car ce que ces écologistes libéraux ne comprennent pas c’est que la gratuité, pas plus que le service public, n’est une modalité de gestion des biens communs mais bien une conception différente de la société.

La gratuité n’est donc pas une mesure électoraliste, comme le prétend méchamment EELV mais un outil de transformation urbaine, en faveur du ralentissement et de lutte contre la gentrification.
Cette gratuité, que nous défendons contre EELV, est une gratuité construite dans tous les domaines, comme celle, d’ailleurs, des routes, des trottoirs et, bien sûr, des pistes cyclables..
Cette gratuité, que nous défendons contre EELV , est une mesure sociale
dans la mesure où elle distribue du pouvoir d’achat non monétaire.
Cette gratuité, que nous défendons contre EELV, est une mesure écologique
car elle rompt avec la civilisation de la voiture et avec la satisfaction individuelle des besoins.
Cette gratuité, que nous défendons contre EELV, est une mesure politique
car l’enjeu est bien de multiplier les îlots de gratuité (eau et énergies élémentaires,
services culturels et funéraires, cantines scolaires, activités périscolaires, etc) avec l’espoir qu’ils deviennent des archipels de gratuité puis de nouveaux continents.

Quoi qu’en dit EELV Lyon/Métropole la gratuité c’est bon pour les usagers, les personnels et la planète.
Comment EELV ose-t-elle opposer la gratuité des TC et l’urgence climatique ?
La mouche qui a piqué EELV/Lyon-Métropole c’est celle d’une écologie libérale !
Nous ne voulons pas de cette écologie qui considère que donner un prix à toute chose serait bon.

Nous ne voulons pas de cette écologie d’hommes et de femmes patronnesses adeptes des tarifs sociaux.

Paul ARIES

Observatoire International de la Gratuité
Directeur de l’Observatoire International de la Gratuité
auteur de Gratuité vs capitalisme (éditions Larousse).

PS Cette attaque parue sur Politis contre le principe même de gratuité est reprise désormais dans de nombreuses villes par des militants/candidats EELV)

URL de cet article 35764
https://www.legrandsoir.info/pourquoi-eelv-s-en-prend-elle-violemment-a-la-gratuite-des-transports-en-commun-urbains.html

Publié le 14/03/2020

Les généralistes, « fantassins désarmés » face au Covid-19

 

Alexandre Fache (site humanite.fr)

 

Le stade 3 de l’épidémie, imminent, en fait les premiers acteurs de la lutte anti-coronavirus. Dans les départements les plus touchés, c’est déjà le cas. Témoignages recueillis dans l’Oise, en Corse et dans le Morbihan.

« Nous, du gel ou des masques, on n’en a pas »

Dr Xavier Lambertin, 56 ans, généraliste à Lachapelle-aux-Pots (Oise).

Ils sont en première ligne sur le front du Covid-19. Les médecins généralistes des zones les plus touchées par l’épidémie, dans l’Oise, le Haut-Rhin, le Morbihan ou en Corse, constituent le premier et principal rempart contre la maladie. Pour ces professionnels, le stade 3 de l’épidémie, toujours pas officialisé, a de fait déjà démarré depuis au moins deux semaines. Avec des protocoles bien précis et des moyens en conséquence ? Pas du tout, répondent les médecins que nous avons joints mercredi. Témoignages.

« Je travaille en milieu rural, dans un désert médical, donc mes journées sont déjà bien chargées sans coronavirus : 8 heures- 22 heures, et malgré ça, je refuse encore 10 à 15 patients par jour. Évidemment, le virus aggrave tout cela, d’autant que nous n’avons pas de protocole à suivre ni de matériel en quantité suffisante pour nous protéger et protéger les patients. En fait, c’est le bazar et le règne de la débrouille. Là, je reviens d’un magasin de bricolage où je suis allé chercher des lunettes de protection… Je ne vais quand même pas mener mes consultations en masque de plongée ! Certes, l’ARS a bien fait quelques réunions, mais, il y a encore quinze jours, les médecins de ville n’y étaient même pas invités ! Mon obsession, c’est de ne pas transmettre le virus à des patients fragiles. Donc, on s’est organisé en conséquence. On a arrêté les consultations libres et on fonctionne uniquement sur rendez-vous. Nous sommes deux médecins dans un cabinet qui pourrait en accueillir quatre – c’est l’avantage du désert médical ! Du coup, on a pu réserver une salle d’attente, et même une salle de consultation, pour les personnes avec risque contagieux. Et je porte un masque systématiquement quand je reçois mes patients. Mais l’ambiance est bizarre, on est toujours un peu aux aguets et on ne travaille pas sereinement. On échange des infos avec les autres médecins du département, qui ont vu passer des cas positifs. Certains ont remarqué que beaucoup avaient comme symptôme une perte de goût et d’odorat. Mardi soir, j’ai eu une malade qui présentait ces symptômes et avait potentiellement croisé des cas positifs. Mais comme elle n’avait de détresse respiratoire, impossible de lui faire passer le test du Covid-19. Je l’ai arrêtée huit jours et lui ai dit de rester confinée chez elle. Bref, on essaie de faire au mieux, au cas par cas, mais on se sent un peu abandonné face au virus. »

« Un vrai retard à l’allumage dans la gestion de l’épidémie »

Dr Sébastien Thos, 44 ans, généraliste à SOS Médecins, à Vannes (Morbihan)

« Nous sommes plusieurs médecins à travailler dans une petite structure à Vannes ou en nous déplaçant au domicile des patients les plus fragiles. Même si nous nous situons à quelques kilomètres du cluster d’Auray, on n’a pas vu le nombre de consultations exploser. Peut-être parce que les gens réfléchissent à deux fois avant de se présenter dans un cabinet médical. Chaque jour néanmoins, on voit entre 80 et 100 patients, et les masques vont vite manquer. Car on les utilise pour nous, soignants, et on en donne aussi à tous ceux qui toussent. Plus généralement, je trouve qu’il y a eu un vrai retard à l’allumage dans la gestion de la maladie. La première alerte de l’OMS date de fin décembre 2019, et les premiers cas groupés en Italie du 19 février. Dès ce moment, il aurait fallu agir plus vite et plus fort. Mais, en fait, rien n’a été anticipé. Aucune leçon n’a été tirée de l’épisode de grippe H1N1, aucun protocole n’existe, même dans les Ehpad, et aucun stock de matériel n’a été constitué dans les régions. Résultat, on improvise, et tout est un peu chaotique, alors que ce genre de virus va nous frapper régulièrement. Un exemple ? Le 20 février, je vois un patient avec des problèmes respiratoires. Classique en hiver. L’homme est hospitalisé et son état se dégrade. Huit jours après, il est testé au coronavirus. Positif. Et le 29, à 23 heures, je suis au restaurant et je reçois un appel : on me dit de rentrer chez moi et de rester confiné, en surveillant ma température. Huit jours après, quel sens cela a-t-il ? Le mal était fait, si j’avais contaminé d’autres personnes. Ce confinement a été levé après 24 heures, parce qu’on est alors passé au stade 2 de l’épidémie, qui prévoit que les soignants, même exposés, continuent de travailler. Cela résume un peu la confusion qui règne dans l’approche de la maladie. À laquelle s’ajoute un problème de taille, dont on parle peu : le manque de formation des personnels de santé libéraux. Les masques par exemple, si on ne sait pas bien les mettre et les enlever, cela peut être problématique. Je pense aussi aux infirmières libérales qui sont en contact quotidien avec les patients “préférés” des virus, les personnes âgées et fragiles. Qui pense à elles ? Qui les forme à se protéger efficacement ? »

« On se sent un peu abandonnés face au virus »

Dr Sauveur Merlenghi, 73 ans, généraliste à Ajaccio (Corse)

« Avec cette épidémie, on fait comme d’habitude, avec nos propres moyens et notre propre expérience. Certes, ce coronavirus constitue un problème sérieux, mais il faut aussi savoir le relativiser. La pollution tue chaque année 48 000 personnes en France et on n’arrête pas pour autant les voitures ou les usines. 3 % de mortalité, c’est bien moins que la rougeole par exemple. Donc, on applique au mieux les mesures barrières classiques (lavage de mains), et on demande aux patients qui toussent ou ont des problèmes respiratoires de téléphoner avant ou de ne pas passer par la salle d’attente, pour éviter les contaminations. Ils attendent dehors et sont reçus en priorité. Mais, de toute façon, du gel hydroalcoolique ou des masques, nous, on n’en a pas ! Et l’ARS ne nous dit pas où en trouver. On est des fantassins, en première ligne, sans protection et sans autres armes que nos connaissances. Or, évidemment, les patients, eux, se posent énormément de questions. Et pour cause : les pouvoirs publics ont créé les conditions de cette psychose collective ! D’ailleurs, on voit bien que, si les choses s’accélèrent récemment, ce n’est pas au nom de la santé publique, mais bien parce que les conséquences économiques de l’épidémie commencent à faire peur. À Ajaccio, 36 cas ont été répertoriés à ce jour, ce qui est beaucoup. Pourquoi ? Parce qu’il y a eu énormément d’impréparation et pas mal d’incivisme aussi, après la mise au jour des premiers cas, qui revenaient d’un foyer à Mulhouse. À Bastia, cela a été mieux géré, et il n’y a que 6 cas aujourd’hui. »

 

Alexandre Fache

Publié le 13/03/2020

 

Sexisme. « Ils nous ont traitées de salopes, de grosses putes, de gouinasses »

 

Lola Ruscio (site humanite.fr)

 

Trois militantes interpellées violemment samedi à Paris, lors de la marche nocturne féministe, ont livré à l’Humanité leur récit des événements. Elles dénoncent les humiliations infligées par des policiers et un usage disproportionné de la force.

Dimanche soir, Alizée, Emma et Valentine ont encore mal dormi. La fatigue a laissé place à la joie lorsque ces trois militantes féministes se sont retrouvées, lundi, pour la première fois depuis leur sortie de garde à vue. « On était dans cette cellule ensemble, se remémorent-elles, encore sous le choc. Désormais, nous sommes soudées à vie. »

Ces colleuses d’affiches d’une vingtaine d’années n’imaginaient pas en cette veille du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, qu’en allant manifester de nuit, elles seraient victimes de brutalités policières et emmenées au commissariat pour « groupement en vue de commettre des dégradations ou des violences », après avoir voulu défiler pour se réapproprier l’espace public et combattre… toutes les violences faites aux femmes. Et ces militantes songeaient encore moins qu’elles seraient la cible de propos orduriers de certains agents visant à les humilier. D’autres ont été traînées de force jusque dans le métro, comme le montrent des images diffusées sur les réseaux sociaux.

Il est plus de 22 heures, samedi soir, quand Alizée, Emma et Valentine battent le pavé rue du Faubourg-du-Temple, dans le 11e arrondissement parisien, pour rejoindre la place de la République, point d’orgue de cette marche nocturne non mixte « féministe et antiraciste ». Soudain, la police se met à charger le cortège alors que les manifestantes sont dos aux agents. Plusieurs vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent des charges brutales, conduites par les escadrons de gendarmerie et les brigades de répression de l’action violente (Brav). D’une même voix, les militantes assurent : « Il n’y avait aucune raison de charger, il n’y avait aucun débordement, aucune casse, aucune confrontation avec les forces de police. »

L’ambiance est joyeuse dans le cortège

Quelques minutes avant la charge, l’ambiance est joyeuse dans le cortège. Exaltées, Alizée et Emma montent sur une voiture de taxi. « On chantait des slogans féministes, se rappelle en souriant Alizée, 26 ans, éducatrice spécialisée. C’était un moment puissant de sororité, plein de meufs fières, en colère. » Au mensonge de la secrétaire d’État chargée de l’égalité femmes-hommes, Marlène Schiappa, affirmant que « le tracé de la manifestation n’aurait pas été respecté », les féministes rétorquent : « C’est faux. On s’est fait violenter rue du Faubourg-du-Temple et à République, c’était le parcours prévu par le cortège. »

Pour elles, l’intervention musclée de la police a provoqué de gros dégâts : « À ce moment-là, c’est la cohue totale, plein de gens crient, tombent par terre. C’est d’une violence folle ! » Sur une vidéo, on voit Emma, veste blanche, se faire interpeller brutalement par trois policiers casqués. Les bras en l’air, celle qui participe à sa première manifestation féministe tombe à terre.

Vient le moment, humiliant, de l’arrestation. Immobilisées avec d’autres jeunes femmes sur un bâtiment de la rue du Faubourg-du-Temple, les mains sur le mur, elles reçoivent un torrent d’invectives sexistes et lesbophobes. Emma, 21 ans, rapporte : « On se faisait traiter de salopes, de grosses putes, on nous répétait de fermer nos gueules. On a eu droit à un poétique : “Vous allez bien vous lécher la chatte en cellule, bandes de gouinasses !” » Selon elle, le policier mime un cunnilingus. « J’étais super-mal, je me suis sentie obligée de me taire. »

Alizée raconte : « Ils étaient violents envers une amie, je leur ai dit d’arrêter. Là, un policier m’a tapé la tête contre le mur. On m’a dit une quinzaine de fois de “fermer ma gueule”. Puis, ils m’ont attrapée par les cheveux. En termes d’humiliation, c’était violent. » Les insultes sexistes fusent encore. La colleuse d’affiches « vrille » : « Je leur ai dit qu’on était dans une manif féministe, ils ne peuvent pas m’insulter comme ça ! » « Quand on vient du 93, on ferme bien sa gueule ! » rétorque un policier. La jeune femme, anxieuse, fond en larmes. À côté d’Alizée, la militante féministe Agathe hurle, suffoque, s’écroule, en pleine crise d’angoisse. Selon le récit de Sophia, une colleuse d’affiches interrogée également par l’Humanité, une agente finira par appeler une ambulance. Les deux femmes partent en direction de l’hôpital Lariboisière.

Pour les autres militantes interpellées, le calvaire se poursuit. Dans la nuit de samedi à dimanche, elles sont sept au total à être placées en garde à vue. Certaines sont menottées avec du Serflex, direction le commissariat du 11e arrondissement. Seule Alizée passera une partie de la nuit dans un poste du 12e. La suite, elle la débite d’une traite : « Les policières me disent d’arrêter de faire ma princesse parce que je ne voulais pas baisser mon pantalon lors de la fouille. » La féministe insiste pour voir un médecin, car elle souhaite prendre son traitement médicamenteux. En vain. Elle rapporte : « On m’a répondu : “Il fallait y penser avant de manifester, tu n’auras pas ton traitement !” Il m’insulte de petite conne. Lui, c’est le roi de l’infantilisation. Ils m’ont tous appelée la nénette, la gonzesse, la petite à lunettes. (…) On m’a même dit : “Tu ne donnes pas envie de faire des gamins !” »

« Privées de leur liberté pour rien ! C’est abusif »

Valentine, 20 ans, raconte également sa sale nuit au poste du 11e arrondissement : « Ça puait la pisse, il y avait des déchets partout, c’était dégueulasse. Les toilettes ne se fermaient pas, on urinait devant les mecs de la cellule d’à côté. Les mêmes qui nous ont menacées de viol en disant : “Je vais mettre ma bite dans ton cul.” » Elles y passent la nuit. « Les gardes à vue ont été levées rapidement, confirme Me Hanna Rajbenbach, l’avocate qui les a assistées. La plupart sont sorties avec un classement sans suite, ce qui souligne bien que l’infraction n’était pas caractérisée. Elles ont été privées de leur liberté pour rien pendant dix-sept heures ! C’est abusif. Je rappelle qu’il s’agit de manifestantes féministes mobilisées pour défendre les droits des femmes. Or elles ont subi des violences physiques et psychologiques. »

Bilan : quatre jours d’incapacité totale de travail (ITT) pour Alizée, à cause d’une blessure à l’épaule à la suite de l’interpellation, garde à vue levée dimanche en fin d’après-midi. Même chose pour Valentine et Emma, le médecin prescrivant à cette dernière une journée d’ITT. Quant à Valentine, elle est convoquée ce vendredi au commissariat du 11e arrondissement. Les militantes n’excluent pas de porter plainte contre les auteurs de ces violences.

Pour ces militantes féministes, ces brutalités policières et psychologiques sont insupportables : « On essaie de se réapproprier l’espace public, dans lequel on ne se sent pas en sécurité, et on se fait taper par ceux qui sont censés prendre nos plaintes. Quand on dit que la rue est à nous aussi, la police te dit : “Ferme ta gueule !” » Valentine et Emma ont failli mettre un terme à leur activité militante. « Franchement, on a eu peur », confient les deux féministes en herbe.

Elles dénoncent également l’hypocrisie du gouvernement : « Cette force déployée ce soir-là contre nous, ça donne l’impression que nous sommes des menaces. Nous sommes plus en danger que les hommes violents ! Qu’ils déploient de vrais moyens pour lutter contre les hommes qui harcèlent, qui violent, qui tuent. » Contactée par l’Humanité, la préfecture de police de Paris n’a pas donné suite à notre sollicitation.

 

Lola Ruscio

Publié le 12/03/2020

Retraites. La déconfiture de la conférence de financement

 

Cyprien Boganda (site humanite.fr)

 

Syndicats, patronat et représentants du gouvernement ont rendez-vous ce mardi. Mais les défections se multiplient et la concertation est dans l’impasse.

C’est peu dire que l’affaire était mal emmanchée. Lorsque le premier ministre inaugure, jeudi 30 janvier, à 15 heures, la « conférence de financement » sur les retraites, personne ne se fait d’illusion quant à son issue. Pourtant, le gouvernement feint d’y croire. La séance se déroule en grande pompe sous les ors du palais d’Iéna et Édouard Philippe publie un communiqué dans la foulée, un texte luisant de bienveillance hypocrite : « Je veux saluer leur esprit de responsabilité (celui des organisations syndicales – NDLR). Les positions sont diverses, variées. Certaines sont très opposées au principe d’un système universel de retraites. D’autres sont très opposées aux modalités que nous proposons, mais elles ont toutes accepté de travailler et d’étudier collectivement cette question de l’équilibre et du financement à terme de s retraites. »

En réalité, l’odeur de l’échec flotte déjà dans l’air. Le but inavoué de la conférence est de trouver une porte de sortie honorable à l’exécutif, embourbé dans un conflit social dont il ne voit pas le bout. Le « deal » proposé par Édouard Philippe aux organisations syndicales est très clair : il accepte de retirer toute référence à l’âge pivot dans le projet de loi, mais confie aux syndicats et au patronat le soin de trouver des pistes de financement alternatives, afin de rééquilibrer le système à l’horizon 2027. Évidemment, il s’agit d’un marché de dupes. À court terme, l’âge pivot a disparu, mais le texte de loi mentionne explicitement la mise en place d’un « âge d’équilibre », encore à définir, qui conduira les futurs retraités dans le système par points à travailler plus longtemps sous peine de voir leur pension amputée.

Par ailleurs, les marges de manœuvre laissée aux participants de la conférence sont réduites à peau de chagrin. L’exécutif a été clair : les mesures proposées par les syndicats doivent permettre de dégager 12 milliards d’euros d’ici à 2027. « On se fout de nous depuis le début, lâche un participant, très énervé. En gros, le gouvernement nous dit qu’on peut discuter de tout, mais qu’il ne faut surtout pas augmenter le taux de cotisations patronales pour ne pas alourdir le “coût” du travail. Alors que le Conseil d’organisation des retraites a montré qu’une hausse de 1 point de cotisation suffirait à combler le déficit dès 2025. »

« Il n’y avait pas de débats entre les participants»

Les dissensions ne tardent pas à apparaître entre les participants. CGT, FO et CFE-CGC refusent d’allonger la durée de cotisation des salariés, quand le Medef affiche son opposition catégorique à toute hausse des cotisations, mais vante les mérites de l’âge pivot, dénoncé par… l’ensemble des syndicats. Difficile d’envisager un compromis dans ces conditions ! Les syndicats les plus hostiles à la réforme des retraites décident néanmoins de jouer le jeu, au moins le temps des deux premières réunions (30 janvier et 18 février). « Dès le début, nous avons dit notre refus de nous inscrire dans le cadre fixé par le gouvernement, martèle Yves Veyrier, dirigeant de FO. Mais nous voulions assister aux réunions, afin qu’on ne prenne pas des décisions contraires à l’intérêt des salariés dans leurs dos. L’une de nos craintes était notamment que l’on aille chercher des ressources de financement au mauvais endroit, en allant puiser dans les ressources destinées aux maladies prnfessionnelles, par exemple. » Négociatrice pour la CGT, Angéline Barthe décrit l’ambiance étrange de ces réunions : « Il n’y avait quasiment pas de débats ni même d’interaction entre les participants, raconte-t-elle. Les présents se contentaient le plus souvent de commenter les documents envoyés par le gouvernement pour préparer la conférence. Le gouvernement n’a envoyé aucun ministre, en nous disant : “C’est normal, il faut qu’on vous laisse négocier entre vous.” Le problème, c’est que ce n’est pas du tout une négociation ! Dans une négociation classique, syndicats et patronat confrontent leurs propositions, pour déboucher sur un accord national interprofessionnel. Il n’en est pas question ici. »

Le 49.3 est la goutte d’eau qui fait déborder le vase

Sur le fond, Angéline Barthe dresse le parallèle avec un précédent fâcheux : « Cela ressemble beaucoup à ce qui s’est passé pour l’assurance-chômage en 2019, où le gouvernement nous avait imposé de discuter à l’intérieur d’un cadre financier extrêmement contraint (il fallait dégager 3,9 milliards d’euros d’économie) et où ça s’est terminé par un fiasco. J’ai l’impression que, pour l’exécutif, ce genre de procédé préfigure ce que doit être pour lui le dialogue social de dem ain… »

En attendant, la conférence de financement est en train de tourner à la déconfiture. Pour certains, la décision du premier ministre de recourir au 49.3, le 29 février, est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. D’autant qu’Édouard Philippe rappelle, dans un courrier adressé aux syndicats, son intention d’inciter les salariés à travailler plus longtemps. Considérant la lettre comme une provocation, FO claque la porte deux jours plus tard. La CGT ne tarde pas à suivre : « Nous ne servirons pas d’alibi dans une conférence où tout est joué d’avance. »

À la réunion de ce mardi manqueront donc deux participants. Mais ceux qui restent ne sont pas enchantés pour autant. Interrogé sur un éventuel départ, Pierre Roger, le monsieur Retraites de la CFE-CGC, répond sans ambiguïté : « Nous n’excluons rien à ce stade. Nous ne nous associerons pas un à un texte qui propose, par exemple, un allongement de la durée de cotisation par trimestres. Pour nous, il s’agit d’une ligne rouge. »

 

Cyprien Boganda

Publié le 11/03/2020

Dans les villes gérées par le RN : budgets sociaux sabrés, démocratie entravée, indemnités des maires augmentées…

 

par Collectif (site bastamag.net)

 

Que s’est-il passé pendant six ans au sein des quatorze villes gérées par le RN/FN ? Le collectif Vigilance et initiatives syndicales antifascistes livre, avec les éditions Syllepse, son bilan de la gestion communale par l’extrême droite. En voici quelques illustrations.

Quatorze villes françaises sont aujourd’hui gérées par des maires d’extrême droite, ainsi que deux arrondissements de Marseille. Qu’y font-ils ? Quelle y est leur politique ? À l’approche des municipales, le collectif Vigilance et initiatives syndicales antifascistes (Visa) [1] et les éditions Syllepse publient un nouveau bilan de la gestion municipales des villes gérées par des maires venus du Front national/Rassemblement national, le livre Lumière sur villes brunes. En voici des extraits au sujet de quatre villes : Mantes-la-Ville (Yvelines), Hayange (Moselle), Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), Orange (Vaucluse), Congolin et Luc (Var).

À Mantes-la-Ville, le maire RN s’augmente mais coupe drastiquement les budgets sociaux

C’est la seule ville d’Île-de-France administrée par le RN, mais les élections de 2017 y ont été très décevantes et montrent que son implantation n’est pas vraiment assurée [2]. Ces déboires n’empêchent pas le maire de veiller à la défense de ses intérêts propres. En juin 2017, il a augmenté son indemnité de maire de 7 %. Ce qui, ajouté à ses indemnités de conseiller régional et d’élu à la communauté urbaine, lui permet d’atteindre un confortable total mensuel brut de 7350 euros. L’opposition dénonce cette opération et rappelle que « le maire, en trois ans, a divisé les subventions aux associations par deux, baissé le nombre d’agents municipaux de près de 20 % [...], supprimé au maximum tout ce qui a trait au social, en expliquant que les finances municipales vont mal et qu’il faut faire des économies... » !

Cyril Nauth, le maire Front/Rassemblement national de Mantes-la-Ville, continue discrètement de mettre en œuvre sa politique inégalitaire et discriminatoire. Comme dans toutes les municipalités d’extrême droite, c’est l’argument de la « bonne gestion » et de la diminution des impôts locaux qui sert à justifier la politique menée. Nauth affirme qu’il gère la ville en « bon père de famille » et dans ses vœux 2018 il s’est engagé « à continuer dans la voie du sérieux et de l’exemplarité en matière budgétaire ». Qu’en est-il réellement ?

Lorsqu’on regarde plus précisément les décisions prises, ces économies servent surtout à justifier la diminution, voire la suppression, des structures d’aides sociales (CVS, missions locales pour l’emploi...) et des subventions aux associations (FC-Mantois, LDH, le Comité des fêtes, l’école d’arts plastiques...) dont il aimerait réduire les activités. Elles servent aussi de prétexte pour réduire le nombre d’agents publics, donc des services à la population.

Mais ne sont pas citées les dépenses liées à son acharnement contre les demandes de permis de construire d’une mosquée et d’un centre culturel musulman (plus de 100 000 euros de frais de justice). Ni les frais d’un audit financier pour un bilan d’autosatisfaction à mi-mandat largement diffusé dans la ville. Ni encore le budget renforcé de la police municipale et de la vidéosurveillance...

À Hayange, Fabien Engelmann coupe l’électricité et le chauffage au Secours populaire

Depuis le 30 septembre 2016, la municipalité avait coupé le gaz et l’électricité à l’association du Secours populaire, lui demandant en même temps de quitter – sans préavis – les locaux appartenant à la ville qu’elle occupait depuis 2005. La mairie reprochait à l’association son caractère « politisée et pro-migrants », alors qu’elle vient en aide aux nécessiteux sans distinction d’origine. Le Secours populaire de Hayange compte environ 1000 bénéficiaires de ses aides.

Le 19 décembre 2017, le tribunal de grande instance de Thionville (Moselle) – saisi en référé, donc pour une procédure d’urgence, depuis octobre 2017 – a ordonné à la ville de rétablir le gaz et l’électricité avec effet immédiat. Cela sous la menace de devoir payer 1500 euros d’astreinte pour le premier jour de retard, puis 500 euros pour chaque jour de retard. La mairie devra aussi verser 1500 euros d’indemnités à l’association. La mairie a annoncé son intention de faire appel de cette décision et de saisir le tribunal pour lui demander l’expulsion du Secours populaire de ses locaux.

 

À Hénin-Beaumont, Steeve Briois installe des caméras partout

Dès 2016, la mairie FN d’Hénin-Beaumont avait prévu l’installation de 110 caméras de surveillance à travers la ville (de moins de 30 000 habitant·es) et d’un centre de supervision, pour un coût global budgété de 531 000 euros.
Or, l’installation effective du dispositif de vidéosurveillance a pris du retard, puisque la mairie d’extrême droite avait tablé sur une aide financière de l’État de 300 000 euros, via le Fonds interministériel de prévention de la délinquance (FPID). Or, au moins jusqu’ici, l’État a un peu traîné les pieds, face à l’enthousiasme de la mairie FN.

Alors que l’ex-FN devenu RN poursuit tranquillement sa politique d’implantation locale et de préparation des municipales de 2020, sa gestion locale a fait, ces derniers mois, peu de vagues publiquement. La volonté de certaines municipalités d’extrême droite d’afficher une « normalité » vers l’extérieur y contribue autant que le comportement des médias, dont l’attention s’est détournée de la gestion des mairies FN/RN à partir du moment où l’actualité n’y apparaissait pas « spectaculaire » ou sensationnelle.

Hénin-Beaumont, la seule municipalité que le FN a prise en 2014 avec une majorité absolue dès le premier tour des élections municipales, a toujours été le laboratoire de cette stratégie du « peu de vagues ». Le maire de la ville, Steeve Briois, étant aussi vice-président du FN, ex-secrétaire général ainsi que député européen, il occupe les hautes positions dans l’appareil du parti parmi les maires d’extrême droite en place.

Au cours du premier semestre 2018, l’attention publique et médiatique a surtout été attirée sur la municipalité d’Hénin-Beaumont à l’occasion de plusieurs procès qui impliquent des acteurs politiques locaux, à la fois de l’équipe municipale mais aussi de l’opposition. Du côté de la municipalité, des poursuites sont en cours depuis l’automne 2017 contre l’adjoint à la culture du maire, Christopher Sczcurek, pour diffamation. Une adresse IP avait été identifiée comme appartenant à cet élu et entre décembre 2015 et décembre 2016, plusieurs articles à caractère diffamatoire avaient été publiés à partir de cette adresse. Il s’agissait avant tout d’attaques contre le quotidien régional, La Voix du Nord : « La propagande gauchiste de la VDN continue », « La VDN est à la botte de l’opposition et certains journalistes se couchent » ; « La VDN aux ordres de la gauche ». L’élu est mis en examen, pour ces propos, depuis le 3 octobre 2017.

Le 6 février 2018,le Parlement européen a voté la levée de l’immunité parlementaire de Steeve Briois, sur la demande du parquet de Douai. Ceci afin de permettre des poursuites pour des propos qualifiés d’injures publiques, que le maire avait publié le 23 décembre 2015 sur sa page Facebook et qui visait l’élu d’opposition David Noël (PCF). Ce dernier était accusé, notamment, de « haine » contre la ville. Du côté de l’opposition, l’élue écologiste Marine Tondelier, l’une des plus actives à tenir tête à la municipalité FN/RN, a été à son tour mise en examen, comme l’a annoncé la VDN le 7 juillet 2018. En cause, plusieurs passages du livre qu’elle a publié en mars 2017 sous le titre Nouvelles du Front, où elle relate les intimidations et les pressions exercées par l’équipe municipale contre ses détracteurs locaux.

- La face cachée d’une ville gérée par le Front National : une élue écologiste raconte

À Orange, Jacques Bompard muselle l’opposition

Depuis le début de ses mandats (en 1996), Jacques Bompard [ancien du FN, fondateur du parti Ligue du Sud, allié à divers groupes d’extrême-droite, mais concurrent local du FN/RN, ndlr] essaye de museler toute opposition. Cette politique s’amplifie au dernier trimestre 2017 : lors du conseil municipal du 29 octobre, la mairie ne fournit pas les documents nécessaires à la connaissance des dossiers, notamment le très épineux PLU (plan d’urbanisme). Lors du conseil municipal du 23 novembre, il suspend la séance dès que l’opposition prend « trop longtemps » ou de façon « intempestive » la parole et donne un blâme à l’une de ses représentantes...
Il préfère informer via les panneaux d’information électroniques municipaux (à côté de l’annonce du loto et du vide-greniers) : « Suite aux débordements aux conseils municipaux, le maire procédera directement au vote chaque fois que l’opposition lui déniera le droit de répondre. » Fin des débats et belle démonstration de démocratie.

M. Bompard a une vision bien particulière de la démocratie. Par exemple, son contournement de la loi sur le cumul des mandats. À la suite des élections législatives, M.Bompard en plus de son mandat obtient celui de député, ce qui n’est plus possible avec la nouvelle loi. Pas grave, ce grand défenseur de la démocratie a une stratégie pour garder tous les pouvoirs en mains : démissionner de son mandat de maire, pour être dans les clous dans un premier temps, puis se faire réélire par le conseil municipal (la dernière élection étant celle qui donne mandat) le 25 juillet, et en même temps, continuer à agir au sein de l’Assemblée nationale via sa suppléante.

À Congolin, le maire RN se vante d’être hors la loi

Le dévoilement de plusieurs heures d’enregistrements de conversations téléphoniques entre le maire, un notable bistrotier et son fils, en février 2017, est édifiant : menaces et chantages à peine voilés, mépris affiché des petits commerçants, cynisme vis-à-vis de sa propre majorité qualifiée de « liste de débiles que je trimbale » accusée de « demander des choses pour eux » dans leur « pré carré ». La cerise sur le gâteau arrive quand il parle de lui-même : lui qui est « prêt à tout » pour rester maire « ad vitam aeternam », qui se vante d’être un « vrai petit écureuil » qui a mis de l’argent partout, et pas seulement en Croatie, et qui explique à son interlocuteur qui lui certifiait n’avoir jamais fait les choses hors la loi : « Tu as bien de la chance, moi j’ai fait ça toute ma vie. »

Quel vent de panique a poussé Marc-Étienne Lansade à se lâcher ainsi et pourquoi, un an après, les enregistrements sont-ils sortis ? Le contexte politique l’explique : après de nombreuses défections, la majorité municipale ne tenait plus qu’à un fil et des élections anticipées se profilaient. Le maire préparait déjà les élections de 2020 en voulant « faire une liste divers droite, avec tous les gens normaux ». Pour ce faire, il voulait des déclarations publiques d’allégeance de notables de la ville et était prêt à toutes les pressions dans ce but ; il ne les a pas obtenu, par contre, il a réussi à « retourner » un conseiller municipal de l’opposition et à écarter ainsi provisoirement le spectre d’un retour aux urnes anticipé.

Et maintenant ? Sur le plan judiciaire, les enregistrements saisis par la gendarmerie de Saint-Tropez ont atterri sur le bureau du procureur de la République à Draguignan. On attend les suites. Sur le plan politique, les espoirs de reclassement « divers droite » du maire sont très compromis et le fossé avec son opposition de droite, ses ex-colistiers « traîtres » et les notables cogolinois n’a jamais été si profond. Signe des temps, en mai, le maire a une fois de plus demandé au conseil municipal la protection juridictionnelle pour lui-même dans cette affaire. Mais le quorum n’étant pas atteint, il s’est permis de voter, ce qui est contraire à la loi vu qu’il est directement concerné.
L’opposition a saisi le préfet pour faire annuler cette délibération. Un deuxième vote a eu lieu au conseil municipal du 26 juin pour confirmer celui du mois précédent.

Cette histoire nauséabonde n’empêche pas la mairie de continuer son Monopoly juteux. Ainsi, le 13 juin, Var Matin annonçait que la régie municipale du port des Marines de Cogolin avait fait l’acquisition d’un ensemble immobilier pour 3 millions d’euros pour y installer un yacht-club et qu’elle allait emprunter 6 millions d’euros en 2018.

Au Luc, valse des directeurs, menaces et charte « Ma commune sans migrant »...

Finis les états d’âme qui caractérisaient les deux maires précédents qui ont jeté l’éponge dans la commun varoise du Luc. Avec Pascal Verrelle, Le Luc dispose d’un maire FN droit dans ses bottes. D’abord, il fait le ménage dans ses services. On en est au quatrième directeur général des services ; ensuite, afin d’augmenter son pécule, le maire s’est fait voter une indemnité supplémentaire forfaitaire pour frais de 350 euros par mois. Mais surtout, le maire n’a pas peur de payer de sa personne. Il se permet des menaces physiques contre un responsable de l’association Ensemble pour Le Luc, membre de la Codex 83 (Coordination départementale contre l’extrême droite) ; une plainte a été déposée avec preuve enregistrée de cette « conversation » à l’appui.

Depuis octobre 2017, le maire a trouvé son nouveau cheval de bataille : les migrants. Prévoyant, il avait fait adopter en 2016 par le conseil municipal une charte : « Ma commune sans migrant ». Ensemble pour Le Luc l’a contestée devant le tribunal administratif mais a été débouté. Informé fin octobre 2017 par le préfet de l’arrivée probable d’ici début 2018 d’une trentaine de migrants dans un foyer sur sa commune, le maire s’est fendu d’une lettre aux habitants du Luc, où il accusait les migrants d’être des « clandestins » de faire peser sur Le Luc un risque économique car cela fera fuir des investisseurs... Heureusement, dans le Var, comme dans beaucoup d’autres régions, la solidarité concrète avec les migrants s’organise et ce n’est pas cette prose honteuse qui la freinera, même au Luc.

Collectif Vigilance et initiatives syndicales antifascistes (Visa)

Quelques-unes de nos enquêtes sur le RN/FN :

- Egalité salariale, santé des travailleurs, droits des femmes : au Parlement européen, le FN vote contre ou s’abstient
 Austérité budgétaire, abandon des familles modestes, vision néolibérale du travail : le véritable programme du FN
 Ce que fait réellement l’extrême droite quand elle arrive au pouvoir en Europe

Lumière sur mairie brunes. Tome 3. Coordinateur : Vigilance et initiatives syndicales antifascistes (Visa), Éditions Syllepse. Février 2020.

Notes

[1] Visa est une association intersyndicale composée de structures syndicales de la FSU, de l’Union syndicale Solidaires, de la CGT, de la CFDT, de la CNT, de l’Unef et du syndicat de la Magistrature.

[2] Au 1er tour de la présidentielle, c’est Jean-Luc Mélenchon qui est arrivé en tête avec 28,5 % des voix. Au second, Marine Le Pen y a été largement battue (32 %) par Emmanuel Macron. Aux législatives, marquées par une très forte abstention (69%), le candidat FN n’a pas obtenu la majorité dans la ville, ndlr.

Publié le 10/03/2020

Coronavirus : le gouvernement veut éviter le droit de retrait des salariés

 

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

 

Alors que l’épidémie de coronavirus a contaminé 613 personnes et fait 9 morts en France ce vendredi, des salariés ont fait valoir leur droit de retrait dans les transports, des écoles et des lieux accueillant du public. A chaque fois, les ministres concernés sont montés au front pour tenter d’expliquer que ces droits de retrait n’étaient pas légitimes, voire qu’ils n’étaient pas légaux.

« Toutes les études juridiques ont été très claires sur ce point, le droit de retrait ne s’applique pas dans des circonstances comme celles-ci », s’est hasardé jeudi matin Jean-Michel Blanquer à propos du droit de retrait pour cause de coronavirus. Une affirmation qui à l’entendre vaut pour « tout le monde » en plus des travailleurs de l’Éducation nationale. Vraiment ?

Certes, dans son ministère, ce sont les directions académiques, les rectorats, et en bout de chaîne le ministère, qui déterminent la validité ou non d’un droit de retrait. Ainsi, juge et partie, l’État employeur peut décider seul. Mais n’en déplaise au ministre de l’Éducation nationale, pour tous ceux qui ne sont pas fonctionnaires, c’est le Code du travail, et in fine les juridictions prudhommales en cas de litiges, qui détermine si le droit de retrait peut être utilisé par un salarié. Par contre, les déclarations de Jean-Michel Blanquer sont totalement à l’unisson de celles du reste de l’exécutif sur le sujet. Le 3 mars, Élisabeth Borne évoquait un « droit de retrait infondé » à propos de son utilisation par des chauffeurs de bus franciliens des entreprises Transdev et Keolis. Ceux-ci déploraient l’absence d’informations délivrées par leurs directions et réclamaient une mise à disposition de gel hydroalcoolique, de lingettes nettoyantes, de masques, et la désinfection régulière des bus.

Délégitimer le droit de retrait

« Les possibilités de recours à l’exercice du droit de retrait sont fortement limitées », assène un document intitulé « Questions/réponses pour les entreprises et les salariés », publié par le ministère du Travail le 28 février 2020, à propos de l’épidémie de coronavirus. Pour renforcer cette affirmation, le texte invoque deux circulaires de 2007 et 2009, éditées lors de pandémies de grippe, et relatives à l’exercice du droit de retrait en période de crise. Mais prudemment, le document du ministère du Travail apporte la précision suivante : « sous réserve de l’appréciation souveraine des tribunaux ». Par ailleurs, il nuance : à partir du moment où « l’employeur a pris les mesures de prévention et de protection nécessaires ».

Ces précautions n’ont pas empêché Muriel Pénicaud la ministre du Travail d’avancer vendredi sur Europe 1 : « si la RATP s’arrêtait parce qu’il y a un agent contaminé, on n’est pas dans le respect du droit de retrait ». Pourtant la veille au soir, un syndicaliste de la RATP témoignait dans le journal télévisé de France 2 d’une absence d’équipements permettant aux salariés d’effectuer les « gestes barrières » contre le coronavirus. Une situation qui a provoqué le droit de retrait de plusieurs dizaines d’agents lors de la semaine écoulée. En tout cas, pendant son interview, la ministre du Travail a laissé paraître sa vision d’un droit de retrait légitime. « C’est s’il y a un danger grave ou imminent pour votre vie ou votre santé. Il y a très peu de situations de travail de ce type-là : quand il y a une explosion ou quand vous êtes sur un bâtiment en hauteur et que vous n’avez pas de protections ».

Que dit le Code du travail ? « Le travailleur alerte immédiatement l’employeur de toute situation de travail dont il a un motif raisonnable de penser qu’elle présente un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé ainsi que de toute défectuosité qu’il constate dans les systèmes de protection. Il peut se retirer d’une telle situation » énonce l’article L4131-1. Ainsi, le cadre d’application est bien plus large que celui présenté par Muriel Pénicaud. Dans les faits, les droits de retraits utilisés par les salariés sont bien plus fréquents que les situations exceptionnelles évoquées par la ministre. Malgré cela, les infractions à la sécurité des travailleurs, pourtant une obligation des employeurs, sont légion. Elles sont à la source d’une partie des 600 000 accidents du travail par an en France, des 551 morts au travail de l’année 2018 et des 197 décès pour cause de maladie professionnelle de la même année.

Un droit individuel qui s’exprime souvent collectivement

Autre restriction au droit de retrait avancée par Muriel Pénicaud : « c’est jamais collectif un droit de retrait, c’est individuel ». S’il est vrai que le droit de retrait est un droit individuel, rien n’indique qu’il ne puisse être exercé par plusieurs salariés en même temps. D’ailleurs, le Code du travail dans son article L4131-3 prévoit qu’aucune sanction ne peut être prise à l’encontre « d’un travailleur ou d’un groupe de travailleurs qui se sont retirés d’une situation de travail dont ils avaient un motif raisonnable de penser qu’elle présentait un danger grave et imminent pour la vie ou pour la santé de chacun d’eux ».

Dans les faits, ce droit est rarement exercé en solo. Pour « rompre » le lien de subordination attaché au statut de salarié et dire à son employeur que l’on exerce son droit de retrait, il est plus facile d’être plusieurs. C’est ce qui s’est passé dimanche dernier au musée du Louvre qui reçoit plus de 20 000 visiteurs par jour. Trois cents salariés réunis en assemblée générale ont décidé de faire valoir ce droit au moment où le gouvernement recommandait l’annulation des rassemblements de plus de 5000 personnes en lieu confiné. Depuis, le travail a repris. De nouvelles mesures de protection ont été prises par la direction du musée et validées lors d’un CHSCT extraordinaire.

Publié le 09/03/2020

Maintien de l'ordre : la méthode Lallement étrillée dans une enquête de Mediapart.

 

(Site francais.rt.com)

 

 Maintien de l'ordre : la méthode Lallement étrillée dans une enquête de Mediapart

 

Des documents présentés par Mediapart comme des «notes» rédigées par des hauts gradés de la gendarmerie et de compagnies républicaines de sécurité (CRS) contestent la légalité des ordres donnés par le préfet de Police, Didier Lallement. Dans une enquête publiée le 7 mars, Mediapart met en lumière une série de notes attribuées aux plus hauts gradés de la gendarmerie nationale et de compagnies républicaines de sécurité (CRS). Ces notes soulignant «des pratiques contraires à la législation ainsi qu'à la réglementation» et «des emplois disproportionnés de la force ordonnée par le préfet Didier Lallement», auraient été rédigées en septembre 2019, soit six mois après la nomination l'ancien préfet de Gironde à la tête de la préfecture de police de Paris. Ces documents internes, portant sur «l’emploi de la gendarmerie mobile au maintien de l'ordre au profit de la préfecture de police», recensent plus précisément les directives données par la préfecture de Paris en amont des manifestations, mais également leur application sur le terrain. Des pratiques «légalement douteuses» Parmi les directives controversées, figurerait celle exigeant des membres des forces de l'ordre d'«impacter les groupes» lors des manifestations. Evoquée le 20 septembre 2019, au siège même de la préfecture de police de Paris, la directive n'a guère trouvé l'approbation des responsables de la gendarmerie déployés sur le terrain. «Ils décrivent ces ordres d'aller au contact des manifestants sans nécessité apparente comme "volontairement dérogatoires aux dispositions des articles L 211-9 et au R 211-13 du CSI [code de sécurité intérieure]", selon lesquelles l’emploi de la force ne l’est qu’en absolue nécessité et la force déployée doit alors être proportionnée au trouble à faire cesser», relate Mediapart. Ils qualifient ces méthodes de «légalement douteuses et aux conséquences politiques potentiellement néfastes» mais également «contraires à la législation ainsi qu’à la réglementation en vigueur». A plusieurs reprises, la PP [préfecture de police] a ordonné des manœuvres d'encagement, consistant à fixer l’adversaire. Ceci contrevient aux dispositions légales et réglementaires. Lire aussi Anne Hidalgo livre le discours de lancement de sa campagne pour les élections municipales le 13 janvier 2020 à Paris (image d'illustration). Maintien de l'ordre: «Il faut que le préfet de police revienne à la doctrine Grimaud», selon Hidalgo Pour autant, malgré cette défiance vis-à-vis de ces directives émanant de la plus haute hiérarchie, elles auraient été appliquées lors de l'acte 45 des Gilets jaunes et de la marche pour le climat : il a été «constaté des emplois disproportionnés de la force, conformes aux directives de la veille», apprend-t-on dans l'un des documents. «A plusieurs reprises, la PP [préfecture de police] a ordonné des manœuvres d’encagement [de nasses], consistant à fixer l’adversaire. Ceci contrevient aux dispositions légales et réglementaires», y affirme-t-on par ailleurs. Cette technique de maintien de l'ordre, utilisée lors de nombreuses manifestations, fait l'objet de vives critiques au sein de la gendarmerie. Rappelant que «dans toute opération de maintien, l’ordre est de laisser une échappatoire à l’adversaire», une source proche du dossier citée par Mediapart relève que ce procédé ne permet aucune issue aux manifestants alors que «les grenades de gaz lacrymogènes y sont souvent massivement utilisées». Un constat qui vient contredire un télégramme du ministère de l'intérieur date du 13 septembre 2019. Dans celui-ci, la place Beauvau rappelle «qu'il est nécessaire de préserver pour les manifestants des "itinéraires de dispersion ou d’échappement"». Désobéir aux ordres pour «éviter un accident» Un autre document rédigé par un capitaine en charge d’un escadron de gendarmerie mobile, met en avant la dangerosité de cette technique : en effet, le 15 octobre 2019 à Paris, lors d'une mobilisation des pompiers, des manifestants qui demandaient «calmement de pouvoir quitter les lieux» ont été bloqués sur le pont de la Concorde d'un côté par les gendarmes et de l'autre par une unité de police. Incommodés par les tirs de gaz lacrymogènes et ne pouvant quitter les lieux, «certains individus [ont commencé] à enjamber la rambarde du pont pour contourner le barrage se mettant ainsi en danger au dessus-de la Seine». Pour «éviter un accident», le capitaine d'escadron aurait, selon le site d'investigation, décidé de ne pas se conformer aux ordres de la préfecture en les escortant «jusqu'au métro». Didier Lallement sous le feu des critiques de la classe politique La publication de cette enquête intervient alors que le préfet de police de Paris fait l'objet de vives critiques de la classe politique sur sa gestion sécuritaire des manifestations. La France Insoumise (LFI), le Parti socialiste (PS) mais aussi le Rassemblement national (RN) : tous avaient appelé à la démission du préfet de police de Paris, pointé du doigt après de nouvelles accusations de violences policières lors de manifestations dans la capitale. Lire aussi Jérôme Rodrigues a été encerclé par les forces de l'ordre le 8 février. «La gestapo de Lallement» : le coup de gueule de Rodrigues contre l'interdiction de manifester «Je mets en cause le préfet de police de Paris, les choix qui ont été faits par lui en matière de maintien de l'ordre sont des choix qui, évidemment, ont poussé à l'aggravation des tensions et des violences», avait déclaré Marine Le Pen sur le plateau de l'émission de France 3 Dimanche en politique, le 19 janvier. Dix jours auparavant, le patron du PS Olivier Faure avait, quant à lui, appelé à la démission du préfet controversé. «J'ai du mal à saisir pourquoi ce gouvernement continue à conforter ce préfet qui, semaine après semaine, est une véritable provocation pour l'ensemble de ceux qui, démocratiquement, défendent une autre position», avait-il déclaré au Figaro. Même son de cloche du côté des Insoumis. Après les violences survenues le 16 novembre sur la place d'Italie à Paris pour l'anniversaire des Gilets jaunes en novembre 2019, La France insoumise avait mis en cause le représentant de l'Etat dans la capitale. Son chef de file, Jean-Luc Mélenchon, avait accusé le 17 novembre Didier Lallement d'être responsable de l'envenimement de la situation, en ayant ordonné le départ de la manifestation parisienne des Gilets jaunes au niveau de la place d'Italie, alors que celle-ci était en travaux. Cette caractéristique du lieu, selon le député de Marseille, avait facilité la casse et les débordements. «Même le maire de l'arrondissement a trouvé que ce n'était pas le bon endroit [...] Le préfet de police a été nul dans cette affaire. Il a lui-même créé les conditions du débordement», avait-il alors estimé.

En savoir plus sur RT France :
https://francais.rt.com/france/72106-maintien-ordre-methode-lallement-etrillee

Publié le 08/03/2020

 

Deux statisticiens du Massachusetts Institute of Technology (MIT), spécialistes des scrutins électoraux, viennent de publier une analyse accablante pour l’Organisation des États américains (OEA). Cette dernière a soutenu que l’élection présidentielle d’octobre 2019 en Bolivie avait été entachée de fraude, justifiant un coup d’État contre le président Evo Morales. Les travaux de ces chercheurs montrent qu’il n’existe aucune preuve de fraude. Au contraire, Morales aurait « très probablement » remporté les élections dès le premier tour (lire aussi « La droite latino-américaine dans l’impasse », en kiosques).

Un soulèvement populaire qui profite à l’extrême droite

En Bolivie, un coup d’État trop facile

 

Depuis le mois d’octobre, un soulèvement populaire agite la Bolivie. Révélant la faiblesse de la gauche au pouvoir, il a constitué une aubaine pour les franges les plus extrémistes de la droite, qui ont profité du chaos pour renverser le président Evo Morales. En dépit d’une violente répression, le régime « de facto » ne semble pas parvenir à museler la contestation, tandis que le pays s’enfonce dans la crise.

par Renaud Lambert 

   

Un président « invité » à démissionner par son chef d’état-major. Des forces de police tirant sur des manifestants. Une chasse aux sorcières qui conduit à l’arrestation d’anciens dirigeants politiques et en contraint d’autres à la clandestinité. Des médias fermés, des journalistes incarcérés pour « sédition », des parlementaires empêchés d’accéder à l’Assemblée nationale, une sénatrice qui s’autoproclame présidente et qu’une photographie immortalise, tout sourire, recevant l’aide d’un militaire pour enfiler l’écharpe idoine. Des généraux, enfin, qui prennent la pose, le regard barré de lunettes de soleil… S’il y a une question que, a priori, la situation bolivienne ne soulève pas, c’est celle de savoir si elle répond à la définition d’un coup d’État.

Les médias dominants se sont néanmoins évertués à décrire le renversement du président Evo Morales en s’interdisant le terme qui en rend compte le mieux. Comme eux, la première dictatrice de l’histoire du continent, Mme Jeanine Áñez, a souhaité apaiser les inquiétudes. « Un coup d’État, c’est quand il y a des soldats dans les rues (1)  », a-t-elle tranché alors qu’on l’interrogeait, le 12 novembre, sur les conditions de son investiture. Seule difficulté : la veille, elle avait demandé à l’armée de joindre ses forces à celles de la police pour « restaurer l’ordre » dans La Paz (2). De sorte que des militaires patrouillaient dans les rues de la capitale au moment précis où elle s’exprimait.

Entre 1825, l’année de son indépendance, et l’arrivée de M. Morales au pouvoir, en 2006, la Bolivie a connu 188 putschs : plus d’un par an. En dépit d’une telle régularité, nul ne s’attendait à ce que sa première présidence indigène s’achève dans ces conditions, et aussi rapidement. M. Morales semblait d’autant moins pouvoir être inquiété que, dans une Amérique latine en récession, son pays suscitait l’admiration tant du camp progressiste que des institutions financières internationales. Le premier mettait en avant le recul de l’analphabétisme, les travaux d’infrastructure, la réduction du taux de pauvreté — passé de 63,9 % en 2004 à 35,5 % en 2017. Les seconds, à l’image du Fonds monétaire international (FMI), se réjouissaient d’une politique conciliante à l’égard du patronat et « félicitaient la Bolivie pour son taux de croissance impressionnant (3)  ». Que s’est-il donc passé ?

Chapelet et drapeau indigène

La crise éclate lors de la publication des résultats du scrutin présidentiel d’octobre dernier, mais ses racines plongent plus loin. Jusqu’en 2016, au moins. Le gouvernement organise alors un référendum qui vise à autoriser M. Morales à briguer un troisième mandat, alors que la Constitution n’en autorise que deux (sa première élection, avant l’adoption de la Constitution, n’étant pas prise en compte).

Au cours de la campagne, la presse d’opposition « révèle » que M. Morales aurait eu un fils avec une militante de son parti, Mme Gabriela Zapata, laquelle aurait bénéficié de sa proximité avec le président pour s’enrichir. Tout est faux, mais on ne le découvrira que plus tard, et dans la plus grande discrétion médiatique. L’affaire égratigne l’image du dirigeant indigène, qui semble incapable d’opposer une défense claire à ses détracteurs. Les sondages reflètent alors un retournement de tendance dans l’opinion, que le vote confirme : 51,3 % de la population s’oppose à l’idée d’une troisième candidature de M. Morales. Certain d’avoir été piégé par ses adversaires, ce dernier n’accepte pas ce résultat. Il se tourne vers la Cour constitutionnelle, qui, le 28 novembre 2017, invalide le référendum. S’appuyant sur la convention américaine relative aux droits de l’homme — qui établit que tout citoyen doit pouvoir « élire ou être élu » et qui, selon la Constitution bolivienne, prime sur le droit national —, l’institution ouvre la voie à la troisième candidature de M. Morales.

« Il existe de nombreux précédents, dont personne ne s’est ému », s’époumonent ses partisans. Ils citent la réélection, en 2006, de M. Oscar Arias Sánchez au Costa Rica, dans des conditions similaires. Peu importe : la démarche ternit un peu plus l’image du président, y compris au sein de sa base sociale. Celle-ci n’ignore pas qu’on encadre le droit de se présenter à un scrutin un peu partout dans le monde : obtenir cinq cents parrainages en France, avoir plus de 35 ans aux États-Unis, etc. L’opposition, de son côté, vient de trouver un nouvel angle d’attaque : elle ne dénoncera plus l’« Indien analphabète » ou le « communiste », mais le « dictateur » qui s’accroche au pouvoir. Elle aborde la présidentielle de 2019 en clamant que l’enjeu n’est pas de battre un adversaire, mais de déloger un « tyran ».

Annoncés le 20 octobre 2019, les résultats préliminaires du scrutin créditent M. Morales de 45,7 % des voix, contre 37,8 % pour l’ancien président (2003-2005) Carlos Mesa, sur la base de la collecte de 83,8 % des procès-verbaux. L’écart, inférieur à 10 %, laisse présager un second tour (4), moins favorable au chef de l’État. Quatre jours plus tard, l’annonce des résultats officiels provoque l’embrasement : M. Morales est déclaré vainqueur avec 47,08 % des voix, contre 36,51 % pour M. Mesa. L’opposition, qui dénonce depuis plusieurs semaines la fraude à venir, présente ce revirement comme la confirmation de ce qu’elle avait anticipé.

L’Organisation des États américains (OEA), bras armé de Washington dans la région, entre alors dans la danse. Et, comme à son habitude, elle devient très vite l’un des acteurs-clés de la crise qu’elle prétend observer. Le 21 octobre, ses émissaires expriment leurs préoccupations quant à certaines « irrégularités », qu’ils tentent d’étayer dans un document publié… plus tard (5). Or ce dernier n’apporte aucune preuve concrète de fraude, comme le souligne l’étude effectuée par le Centre pour la recherche économique et politique (CEPR) (6). Outre qu’il semble confondre chiffres préliminaires (sans valeur juridique et dont la publication, destinée aux médias, découle d’une recommandation de l’OEA) et résultats officiels, traditionnellement lents à compiler dans un pays comme la Bolivie, il tire des conclusions hâtives de certaines de ses observations. L’évolution dans le temps des résultats en faveur du Mouvement vers le socialisme - Instrument politique pour la souveraineté des peuples (MAS-IPSP) de M. Morales, par exemple, est présentée comme improbable d’un point de vue statistique. « Elle est pourtant fidèle à ce qui a pu se dérouler par le passé, nous explique Guillaume Long, l’un des auteurs de l’étude du CEPR. Traditionnellement, les résultats des bureaux de vote où le MAS-IPSP enregistre ses meilleurs scores arrivent plus tard, car ils sont plus éloignés géographiquement. » Les doutes s’accumulent, qui conduisent l’OEA à promettre de nouveaux documents, plus probants.

Mais c’est déjà trop tard. La fragilité du pouvoir est apparue au grand jour dès lors qu’il s’est avéré incapable de défendre la légitimité du scrutin qu’il avait organisé. Un tel contexte aurait dû conforter la position de la droite traditionnelle de M. Mesa. Or un autre groupe d’acteurs profite de la situation pour prendre la barre du mouvement contestataire, et l’orienter.

Il y a d’abord toute une nébuleuse de structures telles que Ríos de Pie, créée il y a quelques mois pour promouvoir l’« intelligence collective et la non-violence dans l’optique d’influer sur la vie politique ». Sa fondatrice, Mme Jhanisse Vaca Daza, a été formée par M. Srđa Popović, du Center for Applied Nonviolent Action and Strategies (Canvas), spécialisé dans les opérations de « changement de régime » (lire « Changements de régime clés en main »). D’abord active sur la question de l’environnement — où l’« inaction » du « régime » aurait témoigné de sa disposition à piétiner les exigences de la majorité —, Ríos de Pie se fait l’écho au mois d’octobre d’une myriade de documents expliquant comment déjouer la fraude qui se prépare. Comme des centaines d’autres structures, elle participe par la suite à promouvoir une figure jusque-là clivante : M. Luis Fernando Camacho.

Représentant de la droite raciste, réactionnaire et évangélique de la région de Santa Cruz, M. Camacho s’est fait connaître en 2008, lors d’un conflit entre M. Morales et les provinces de l’est du pays, qui tentaient alors d’arracher leur autonomie au pouvoir central. Il avait auparavant dirigé l’Union de la jeunesse de Santa Cruz, l’une des troupes de choc de l’oligarchie locale. En 2019, il a toutefois adapté son discours : le MAS-IPSP ne menace plus les populations blanches et chrétiennes, mais la démocratie. Ainsi reformulée, sa détestation de M. Morales est en mesure d’en agglomérer d’autres, émanant de diverses franges de la population, notamment au sein des classes moyennes : celles que la croissance économique a plongées dans une opulence qui les a éloignées de la gauche ; celles que les scandales de corruption, nombreux, ont conduites à rompre avec une famille politique jugée discréditée ; celles, enfin, qui n’avaient jamais adhéré au MAS-IPSP et qui s’irritaient de se voir depuis si longtemps privées d’accès à l’État, le principal moteur de l’ascension sociale en Bolivie.

Habile communicant, M. Camacho se présente désormais en rassembleur. L’homme qui ne s’exprime jamais sans arborer un chapelet à la main prend soin de brandir également le drapeau indigène, au moment même où ses amis le piétinent dans la rue. Il devient bientôt la figure principale d’une contestation qu’il contribue à radicaliser. Et, lorsque M. Morales annonce de nouvelles élections, la revendication des manifestants n’est plus celle de M. Mesa — un second tour —, mais celle de la droite radicale : la démission du président.

À la montée en puissance de ces nouveaux acteurs ne répondent que de rares mobilisations de soutien à M. Morales. « C’est que son parti était en fait, depuis longtemps, un colosse aux pieds d’argile », analyse le politiste Hervé Do Alto. Il le décrit comme une structure en cercles concentriques dont le centre se serait, au fil des années, éloigné de ses marges. « Le MAS-IPSP s’apparente moins à un parti au sens classique du terme qu’à une fédération d’organisations sociales où l’on compte des syndicats ouvriers et paysans, des comités de quartier, des communautés indigènes », rappelle-t-il. À chaque instant, l’organisation doit donc assurer la médiation interne entre les mouvements qui la composent et qui, en fonction des moments, des joutes internes, affichent une loyauté plus ou moins forte à son égard.

« Dans ce dispositif, poursuit Do Alto, Morales a assuré la cohésion de l’ensemble comme un moyeu soude les rayons d’une roue. À travers lui, l’organisation parvenait à transcender ses divisions. » Les difficultés apparaissent dès lors qu’un doute surgit sur la figure du président lui-même. Or l’usure du pouvoir, les conflits politiques — notamment avec les organisations indigènes —, les scandales (les uns fondés, les autres pas) et le traumatisme du référendum de 2016 ont fragilisé sa stature. Alors que la crise éclate, un pouvoir qui se décrivait hier comme un « gouvernement de mouvements sociaux » se retrouve… sans mouvement social disposé à le soutenir. « Dans un moment de relâchement des fidélités vis-à-vis du MAS-IPSP, conclut Do Alto, certaines organisations membres du parti n’ont pas eu le sentiment que leur propre sort se jouait à travers celui de M. Morales. » Lorsque la Centrale ouvrière bolivienne (COB), qui, bien que moins puissante que dans les années 1980, reste un référent du mouvement ouvrier, invite le président à démissionner pour « pacifier le pays », le 10 novembre, la citadelle du MAS-IPSP s’effondre comme un château de cartes.

Des blindés dans les rues

Jusque-là, la crise se jouait dans le cadre de la Constitution : un président lâché par les siens peut démissionner avant que ne soit organisé un nouveau scrutin. Elle bascule avec l’intervention du chef d’état-major Williams Kaliman. Bien que formé à l’École des Amériques, une académie où les États-Unis instruisent des militaires latino-américains, le général était jugé proche de M. Morales, qui avait pris soin de choyer l’armée. Mais, depuis plusieurs jours, de nombreux membres des forces de police se sont mutinés. Souvent hostiles au MAS-IPSP, ils ont rejoint les troupes de M. Camacho. « Les forces armées doivent choisir : s’opposer aux policiers mutins ou abandonner le pouvoir », résume Do Alto. Le général tranche, mais il ne se contente pas de passer un coup de téléphone discret au chef d’État. Entouré de hauts gradés en uniforme, il convoque les médias pour « suggérer » au président de démissionner, instituant alors l’armée en actrice politique de la crise, ce que ne prévoit pas la Constitution.

L’opposition traditionnelle est prise de court, la gauche tétanisée, la droite réactionnaire galvanisée. Informé que sa tête a été mise à prix, M. Morales s’enfuit. M. Camacho pénètre dans le palais présidentiel, où il pose, entouré de policiers factieux, une bible déposée sur le drapeau du pays. Les résidences de diverses personnalités de l’État et de membres de la famille de M. Morales sont saccagées, parfois incendiées. Quand la population descend dans la rue, l’armée orchestre la répression, à grand renfort d’hélicoptères et de blindés. Elle hésite d’autant moins à tirer à balles réelles que la nouvelle « présidente » a signé un décret exonérant les forces armées de toute responsabilité pénale.

Alors que de nouvelles élections auraient pu permettre au pays de choisir si, et comment, il souhaitait tourner la page Morales, la Bolivie est désormais gouvernée par Mme Añez, une sénatrice ultrafondamentaliste proche de M. Camacho qui s’est autoproclamée présidente. Elle s’est entourée de militaires, de dirigeants liés à des organisations racistes et de représentants du patronat. Aucun n’a été élu au poste qu’il occupe. On appelle cela un coup d’État.

 

Renaud Lambert

Publié le 07/03/2020

Brésil. « Ce sont les riches qui coûtent cher, pas le combat contre la pauvreté »

 

Cathy Dos santos Rosa Moussaoui Lina Sankari (site humanite.fr)

 

Luiz Inacio Lula da Silva n’a rien perdu de sa verve, malgré la cabale judiciaire qui l’a conduit à purger 580 jours de prison. En visite à Paris, l’ancien président brésilien se dit déterminé à défendre la démocratie contre les attaques de l’extrême droite, et à poursuivre son combat contre les inégalités.

Il y a d’abord un langage corporel. Ces mains qui marquent le rythme de la parole, cette voix rocailleuse qui trahit une passion pour le combat politique. De toute évidence, ces 580 jours passés en prison n’auront pas réussi à ébranler la détermination de l’ancien président du Brésil (2003-2011), sa volonté de s’engager pour l’égalité, les droits des travailleurs et la souveraineté de son pays. En visite à Paris, avant de se rendre à Berlin et au Comité des droits de l’homme de l’ONU, à Genève, où il plaidera l’illégalité du processus judiciaire engagé contre lui, Luiz Inacio Lula da Silva n’a tenu aucun discours revanchard. Se dégage au contraire un désir de réconcilier un pays qui n’a jamais paru aussi divisé. Face au péril fasciste et néolibéral, Lula appelle chacun à la mobilisation.

Après 580 jours d’emprisonnement vous vous dites « libéré mais pas libre » . Quelle est votre situation judiciaire ?

Luiz Inacio Lula da Silva Nous avons déposé un habeas corpus devant la Cour suprême afin d’annuler la procédure judiciaire et la décision du juge Sergio Moro (aujourd’hui ministre de la Justice du gouvernement d’extrême droite – NDLR), en prouvant qu’il a été partial. Sa décision est politique. Il est désormais prouvé, et pas seulement par mes avocats mais également grâce aux révélations du site The Intercept, que la police fédérale comme le juge ont menti. J’ai été libéré par la Cour suprême, car une personne ne peut être emprisonnée tant qu’il existe encore des recours. D’autres procédures sont engagées contre moi. Elles sont autant d’épées au-dessus de ma tête. Pourquoi suis-je tranquille ? Parce je suis en mesure de prouver que mes accusateurs ont monté une farce pour m’écarter de l’élection présidentielle. J’ai mis au défi le juge Moro de débattre en public avec moi. Qu’il apporte la preuve à la société que j’aurais commis une erreur ! À chaque procès, j’ai amené des dizaines de témoins. L’accusation, elle, n’en a présenté aucun. Elle se base sur la délation de menteurs qui ont vendu des informations en échange d’allègements de peines de prison, voire de libérations. Lorsque j’étais emprisonné, certains ont tenté de me convaincre d’accepter la prison à domicile. J’ai refusé. Je ne veux pas seulement être libre, je veux prouver mon innocence. Je ne veux pas des faveurs de la justice. Soit il est prouvé que j’ai commis un crime, soit il est reconnu qu’ils ont monté une mascarade judiciaire pour m’empêcher de me présenter à l’élection présidentielle. C’est ce qui s’appelle la « lawfare », c’est-à-dire l’utilisation de la justice pour criminaliser des personnalités politiques.

Le président Jair Bolsonaro appelle à se joindre aux manifestations antiparlementaires du 15 mars, à l’initiative de l’extrême droite. Ces attaques contre le Parlement sont-elles une nouvelle manifestation du glissement vers une dictature ou plutôt le symptôme d’une fébrilité de l’exécutif ?

Luiz Inacio Lula da Silva Il est normal qu’un parti de gouvernement appelle à une mobilisation en défense de ce gouvernement, tout comme il est normal que l’opposition proteste. Ce qui ne l’est pas, c’est qu’un président, dans l’exercice de ses fonctions, appuie une manifestation dont l’objectif est d’attaquer le Congrès national et la Cour suprême. Cela fragilise la Constitution et l’équilibre des pouvoirs. C’est un geste d’irresponsabilité de Jair Bolsonaro qui, me semble-t-il, aimerait gouverner sans le Congrès, sans la Cour suprême, mais avec les miliciens qui le soutiennent. La situation est grave. Il est anormal qu’un président de la République adopte une telle attitude. Le Congrès est une institution qui a peu de crédibilité dans la société, parce que toute la sainte journée, à la radio, à la télévision, dans les journaux, il n’est question que de critiques du Congrès. Elles ne visent pas des députés ou des partis ; elles sont généralisées. Du coup, la société ne voit pas le Congrès comme une institution de qualité. Cette assemblée est aujourd’hui dominée par les ultraconservateurs, mais elle a été élue. L’appel à la manifestation du 15 mars est une tentative de discréditer des institutions démocratiques. Je peux avoir beaucoup de désaccords avec le Congrès et la Cour suprême, mais ces institutions, au bout du compte, sont garantes du régime démocratique.

Le chef de l’État multiplie les déclarations racistes et met en cause le principe des terres autochtones. Pourquoi ce déchaînement de haine contre les peuples indigènes et les descendants d’esclaves ?

Luiz Inacio Lula da Silva Bolsonaro n’a jamais cessé d’attaquer les femmes, les Indiens, les Noirs, de défendre le port des armes. Au lieu d’être président, il aurait pu être shérif dans le Far West américain. Son élection est le fruit d’une campagne de haine, de discrédit de la politique et des partis. Il est parvenu à imposer l’idée qu’il n’était pas un politicien, alors qu’il a été député durant vingt-huit ans. Il a fait croire qu’il n’appartenait pas au système, voire qu’il en était un ennemi. Il y a eu une violente campagne de la droite contre le PT, contre les avancées sociales de nos gouvernements. Résultat : la démocratie a accouché de Bolsonaro. Et maintenant, la société brésilienne doit s’occuper de ce fils indigeste. Le président ne parle pas avec les médias ; il résout tout via des fake news, des tweets, des vidéos… Il entend faire passer pour naturelles ses absurdités, ses gros mots, sa haine de la démocratie. Il est normal à ses yeux que son fils déclare qu’un militaire peut fermer la Cour suprême. Il banalise ces propos jusqu’à les rendre acceptables pour certains.

Devant ce néolibéralisme autoritaire, en dehors des secteurs traditionnellement combatifs, la société brésilienne peine à se mobiliser. Y voyez-vous une forme d’apathie ?

Luiz Inacio Lula da Silva Au Brésil, nous avons l’habitude de dire que la société tolère tout en début de mandat. Le vainqueur des élections n’est pas obligé de taper dans le juste, de connaître le fonctionnement de la machine gouvernementale. L’opposition elle-même se montre d’abord patiente. Où en est-on ? Bolsonaro n’apporte pas de réponses sur le plan économique. Il n’y a pas de croissance, pas de créations d’emplois, pas de hausse des salaires. Il avait promis une croissance du PIB de 2,5 %. Elle ne dépassera pas 1, 2 % cette année. Son ministre de l’Économie lui demande encore un délai de quinze semaines pour aboutir à des résultats. C’est le temps qu’il faut pour privatiser la compagnie pétrolière publique Petrobras, la Banque nationale de développement économique et social (BNDS) et la Banque du Brésil. Comme Bolsonaro ne parvient pas à relancer la croissance économique, il fait diversion avec ses folies. C’est une manière de fuir. Par exemple, il ne parle jamais de l’assassinat de Marielle Franco. Chaque fois qu’on évoque les miliciens impliqués dans ce crime, il évite le sujet : ils se connaissent, mais il fait semblant de ne pas être concerné. Il n’y a pas d’améliorations dans les domaines de la santé, de l’éducation. Au contraire, il détruit les avancées permises par les politiques sociales du gouvernement du Parti des travailleurs. Voilà comment il mène sa barque. C’est lamentable. On pourrait comprendre que la société ait envie de réagir. Mais il faut du temps pour qu’elle se réveille.

Quelles sont les conséquences des réformes structurelles, comme celle de la Sécurité sociale ?

Luiz Inacio Lula da Silva Ils avaient une proposition de réforme des retraites dont la pierre angulaire était la capitalisation, plus ou moins sur le modèle chilien, portée par le ministre de l’Économie, un homme lié aux économistes de Pinochet issus de l’école des Chicago Boys. Mais le gouvernement n’a pas réussi à faire passer la capitalisation au Brésil : le système solidaire, par répartition, perdure. Qu’on souhaite réformer le système des retraites pour l’adapter aux nouvelles réalités, comme les progrès de la longévité, d’accord. Mais la bonne politique, c’est d’écouter la société, d’instaurer un débat. Je vois qu’Emmanuel Macron, en France, utilise le 49.3 pour faire approuver sa réforme sans débat. Il n’est pourtant que le président de République, pas le patron du pays.

Au Brésil, la réforme du marché du travail a démantelé les garanties des travailleurs. De telles réformes ont été imposées dans 165 pays du monde : les travailleurs sont partout perdants. Il s’agit d’en finir avec l’état de bien-être social né après la Seconde Guerre mondiale, de faire payer aux travailleurs la facture de la crise. Au Brésil, en Amérique latine, nous n’avons pas un tel État social. Notre droit même à le bâtir est mis en cause. Avec le remplacement des emplois stables par des emplois précaires et mal rémunérés comme ceux que créé Uber, c’est la stabilité même dont l’humanité a besoin pour vivre en paix qui est menacée. Se lever le matin, avoir un emploi digne, être protégé par un système de santé, c’est salutaire. Ils sont en train de nous enlever cela, de faire de nous des hommes et des femmes soumis, comme nous l’étions au début de l’ère industrielle. Quelquefois, j’ai peur d’être pris pour un romantique, un dinosaure, car je vois les gens esclaves de leurs téléphones portables, du matin au soir. On mange, on boit, on travaille, on fait l’amour le nez sur le portable. Nous sommes à la merci d’algorithmes qui nous manipulent et peuvent truquer jusqu’aux élections. Trump et Bolsonaro sont les résultats de telles manipulations, de la dissémination de la haine permise par ces technologies qu’on pourrait utiliser à d’autres fins.

Au pouvoir, le PT et ses alliés ont conduit des politiques sociales qui ont permis à de larges franges de la population de sortir de la pauvreté. Mais sans refondre le modèle de développement du Brésil. Quels furent les obstacles ?

Luiz Inacio Lula da Silva Nous avons réussi à mettre en œuvre les plus grandes politiques d’inclusion sociale de l’histoire du pays. Nous avons fait de Petrobras la septième plus grande compagnie pétrolière au monde. Nous avons fait les plus grandes découvertes pétrolières du siècle, avec les gisements pré-sal. Quand je suis arrivé à la tête du pays, il y avait moins de 3 000 travailleurs dans l’industrie navale. Ils étaient plus de 80 000 quand j’ai quitté le pouvoir. Le nombre de personnes qui ont commencé à avoir accès à un réfrigérateur, une machine à laver, un téléviseur a décuplé. Plus de 16 millions de personnes ont bénéficié des programmes d’électrification dans les zones rurales. Dans beaucoup de secteurs, le Brésil est très compétitif, il peut se classer premier. Notre constructeur aéronautique Embraer (Empresa Brasileira de Aeronáutica), la troisième firme au monde dans ce secteur, vient d’être privatisé. Elle concurrence pourtant le canadien Bombardier. Le gouvernement démolit toute la base de développement du Brésil. Sans investissement dans l’éducation, dans la recherche, dans la technologie, il n’y a aucune chance de développer des secteurs novateurs. Aucun pays ne peut se développer sans parier sur l’éducation. En treize ans, nous avons ouvert les portes de l’université à 4 millions de jeunes gens : des Noirs, des indigènes, des jeunes issus de familles pauvres. Cela a beaucoup dérangé l’élite. Le Brésil doit se réconcilier avec lui-même s’il veut bâtir un nouveau modèle de développement. C’est un grand pays, avec 210 millions d’habitants : ses industries peuvent produire pour ce vaste marché intérieur. Toutes les conditions sont réunies. Mais l’actuel gouvernement tourne le dos à ces choix de développement.

Le PT a récemment présenté un programme d’émergence tourné vers l’investissement public et la création d’emplois. Nous réfléchissons aussi à une réforme fiscale pour augmenter la contribution des riches : taxer les grandes fortunes, les héritages, changer le calcul de l’impôt sur le revenu pour soulager les salariés les plus modestes. Des élections municipales se profilent. Nous espérons, avec les partis d’opposition et le mouvement syndical, susciter une vaste mobilisation autour de ce programme, pour défendre la démocratie au Brésil.

Avec la succession de coups d’État ou de coups de forces appuyés par les États-Unis en Amérique latine, comment analysez-vous leur stratégie ?

Luiz Inacio Lula da Silva Jamais dans leur histoire, les États-Unis n’ont agi pour aider l’Amérique latine à se développer. Aujourd’hui, les Américains ont un problème : dans les prochaines années, l’économie chinoise dépassera la leur et deviendra la première du monde. La Chine réalise des investissements très importants en Afrique et en Amérique latine. Washington veut les freiner. L’administration américaine pense que l’Amérique latine lui appartient. Il y a eu les persécutions contre Cristina Kirchner, les événements en Équateur, en Bolivie contre Evo Morales, au Pérou… avec des tentatives d’interférence du département de Justice états-unien dans différents procès en Amérique latine, et surtout dans le mien. Plusieurs procureurs américains ont d’ailleurs fêté mon incarcération. Jamais le Brésil n’a été si subordonné aux États-Unis. Dans ces conditions, la conclusion d’un accord militaire nous portera préjudice. Défendre la souveraineté nationale, c’est défendre nos frontières, notre éducation, notre recherche, notre Amazonie, nos eaux douces. C’est défendre notre propre modèle de croissance, notre modèle de relations internationales pour n’être subordonnés à personne mais alliés à tous.

Quel rôle politique souhaitez-vous jouer dans la perspective de l’élection présidentielle de 2022 ? Comment allez-vous mener votre combat contre les inégalités ?

Luiz Inacio Lula da Silva Je ne me place pas dans la perspective de 2022. Je veux créer de l’indignation face aux inégalités économiques et de genre. Nous devons garantir l’égalité entre hommes et femmes, jusque dans l’accès aux responsabilités politiques, combattre le racisme et les préjugés. Il faut prendre soin de la jeunesse. On ne peut pas, dès le berceau, prédire qu’un enfant sera médecin et un autre favelado (un habitant des favelas – NDLR). Il faut également poser la question de l’égalité des revenus. Quel être humain serai-je si je dormais tranquille en sachant que mes enfants et mes petits-enfants ont de quoi se nourrir, alors que des millions d’enfants dans le monde n’ont pas même un verre de lait ? Quel est ce monde où des milliardaires se considèrent humanistes parce qu’ils ont créé une fondation pour aider une demi-douzaine de personnes en Afrique ? Quel est ce monde qui permet à une personne d’accumuler des milliards, alors que la majorité de la population gagne moins de 2 dollars par jour ? Ce qui coûte cher, ce n’est pas le combat contre la pauvreté, c’est de prendre soin des riches. Lorsque vous leur prêtez un milliard, ils vous crachent dans le dos parce qu’ils en voudraient deux. Je suis à la retraite, mais je ne peux me mettre en retrait de mon engagement. À 74 ans, je pourrais me reposer, mais je cherche un espace pour lutter. La seule lutte que l’on ne peut pas perdre, c’est celle pour laquelle on lutte vraiment.

Entretien réalisé par Cathy Dos Santos, Rosa Moussaoui et Lina Sankari

Publié le 06/03/2020

« Si la LPPR passe, l’université ne sera plus qu’un lieu de reproduction des systèmes de domination »

 

 Guillaume Bernard (site rapportsdeforce.fr)

 

Le 5 mars, « l’université et la recherche s’arrêtent ». C’est le mot d’ordre de la grève qui débute aujourd’hui dans l’enseignement supérieur et la recherche (ESR), après un mois de préparation. L’annonce d’une loi qui viendrait parachever l’entreprise de destruction de l’université a du mal à passer dans un secteur où la précarité ne cesse d’augmenter.

 

« La grève, j’ai très envie de la faire mais ce serait me tirer une balle dans le pied. En un seul jour d’absence, j’accumule trop de retard dans mon travail. » Frédérique est ingénieure d’étude (IT) attachée à un laboratoire de l’Université Lyon 3, c’est elle qui assume le travail invisible de la recherche. « Je m’occupe du suivi des budgets, de l’organisation des manifestations scientifiques, c’est moi qui achète les billets de train, réserve les hôtels… » Or depuis qu’elle a commencé ce métier, le budget des laboratoires dont elle a la charge a été multiplié par 6 et ses compétences se sont élargies, entraînant la multiplication de ses tâches : « Je fais désormais de la gestion de fonds documentaire, je gère le site internet du labo, j’édite une revue en ligne… », décrit-elle. Surmenée, elle finit par demander à ce qu’on embauche une autre personne pour l’aider, mais sans succès. De fait, c’est loin d’être la tendance dans l’ESR : entre 2008 et 2016, le nombre de recrutements d’IT a baissé de 44%.

La situation de Frédérique n’est pas isolée, elle témoigne d’un vécu commun aux personnels administratifs et techniques de l’ESR mais également aux enseignants. « Quand j’ai passé le concours de maître de conférence il y avait 14 postes en histoire moderne, aujourd’hui il n’y en a plus que trois ou quatre », témoigne Christelle Ribera, maître de conférence à l’EHESS Marseille. Son estimation au doigt mouillé est confirmée par les chiffres du SNESUP-FSU, syndicat majoritaire dans l’enseignement supérieur : depuis 2013, le nombre d’enseignants chercheurs a diminué globalement de 1,4% alors que les effectifs des étudiants ont augmenté de 9,4% sur la même période. Dans l’enseignement supérieur, « le taux d’agents non-titulaires des universités est de plus de 30% chez les enseignants chercheurs et de plus de 40% parmi le personnel administratif et technique, c’est le plus élevé de toute la fonction publique d’État », ajoute le syndicat.

« Aujourd’hui on se demande vraiment s’il faut inscrire ou non des étudiants brillants en doctorat. Parce qu’il n’y a pas de boulot à la fin », constate Christelle Ribera. Un questionnement qui trouve un écho certain dans le parcours de Frédérique : quelques années auparavant, elle devenait IT pour financer la fin de sa thèse de droit. Elle l’est resté depuis.

Une réforme mue par « l’idéologie de la compétition »

Dans un tel climat de précarité, la perspective d’une « loi de programmation pluriannuelle de la recherche » qui viendrait donner le coup de grâce à l’enseignement supérieur et la recherche passe plutôt mal. Si le projet de loi ne devrait être dévoilé qu’au printemps, différents rapports indiquent assez précisément son objectif. C’est le cas du rapport publié en interne en avril 2019 par l’inspection générale des finances et l’inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche, rendu public en février 2020.

« Il y a deux objectifs principaux dans cette réforme », décrypte un doctorant engagé dans la lutte contre la LPPR et souhaitant rester anonyme. « Le premier, c’est la création de nouveaux outils pour réduire encore le nombre de titulaires. Parmi eux on trouve le recrutement via CDI-chantier : un CDI qui prend fin avec le financement d’un projet de recherche, ou encore le tenure track. » Ce dispositif, utilisé dans les universités américaines, met en place une « chaire d’excellence junior », octroyée pendant 5 à 7 ans. A la fin de cette période, le jeune enseignant-chercheur est évalué et si l’évaluation est positive, il peut devenir titulaire. Appliqué à la France le tenure track viendrait remettre radicalement en cause l’existence du métier de maître de conférence.

« Le deuxième objectif de la LPPR, c’est le renforcement des financements par projet », continue le doctorant.  Au lieu d’avoir des financements pérennes, les unités mixtes de recherche sont encouragées, voire contraintes, à faire appel à des fonds extérieurs pour effectuer leurs recherches. « Une catastrophe, selon Christelle Rabier, car ces appels à projet sont bien souvent contre-productifs. Cela nous demande d’anticiper en amont quelque chose de précis, ce qui est bien souvent contradictoire avec la temporalité de la recherche. » L’obtention de financement sur projet devient également un critère d’évaluation. « Il y aura d’un côté les bons chercheurs, qui raflent tous les appels, de l’autre les mauvais. La seconde catégorie sera chargée d’assurer les heures de cours tandis que la première pourra se consacrer à ses recherches », continue l’enseignante-chercheuse. « Personnellement, j’ai arrêté de candidater après avoir essuyé une petite dizaine de refus.  Cette logique augmente la pression au travail et le surcharge inutilement. » Selon les chiffres de l’Appel à projets générique, l’ANR (Agence nationale de la recherche) ne répond positivement qu’à environ 16 % des appels à projet déposés.

« Avec la LPPR, c’est la fin de l’université comme lieu d’émancipation, regrette le même doctorant en lutte. Cet idéal disparaît au profit de l’idéologie libérale de la compétition et du mérite dont la CURIF se fait le chantre. » La CURIF (Coordination des universités de recherche intensive françaises) est un groupe d’influence composé de différents présidents de grandes universités françaises. Depuis 2008, il a instauré l’autonomie des universités et la compétition entre les différents établissements universitaires français. Frédérique Vidal, actuellement ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, est son ancienne trésorière.

 

La riposte du 5 mars

Face à cette offensive, le 5 mars est LA date de la riposte collective : 111 universités et écoles, 290 labos, 30 collectifs de précaires, 145 revues sont en lutte. Ils s’associent à diverses initiatives qui ont été menées depuis environ un mois, à l’instar de cette menace de démission de leurs responsabilités, émanant de 800 universitaires, publiée dans une tribune du Monde le 4 mars.

Christelle Rabier raconte comment la colère a peu à peu gagné l’ESR. « Les premiers mobilisés ont été les jeunes précaires, ceux qui se trouvent entre le doctorat et la titularisation. Les titulaires ont été plus longs à la détente car ils étaient traumatisés par l’échec de la lutte de 2008-2009, contre les décrets d’application de la loi LRU. Puis peu à peu, face au mépris de nos supérieurs et aux différentes informations qui sortaient sur le futur projet de loi,  ils sont finalement rentrés dans la bataille. C’est aussi grâce au rôle qu’ont joué les revues, tient à préciser Christelle, les comités de rédaction sont un des derniers espaces de socialisation qu’il nous reste, un des rares espaces de travail qui associe titulaires et non titulaires, avec une surreprésentation des femmes entre 35 et 45 ans, très actives dans la lutte contre la LPPR. Ce sont des lieux où on a pu préparer la mobilisation et ce n’est pas pour rien s’il y en a tant en grève. »

Coordination nationale, constitution d’une université ouverte pour réfléchir aux mots d’ordres et aux tactiques de luttes, assemblées générales dans les universités, et comités de mobilisation, le 5 mars a été préparé d’arrache-pied. Christophe Voillot, co-secrétaire du SNESUP, nuance cependant : « C’est surtout en lettres et sciences humaines et sociales que la mobilisation est la plus forte, c’est lié à la condition particulière des doctorants qui sont encore plus précaires que dans les sciences dures parce qu’ils ne sont pas toujours financés. » Le syndicaliste pense également qu’un réel arrêt de l’université ne pourra pas se faire sans le renfort des étudiants. « Notre lutte peut rebondir, le 14 mars avec la mobilisation des jeunes pour le climat, par exemple. »

Selon notre doctorant anonyme, la mobilisation peut être massive le 5 mars, car la LPPR frappe en même temps tous les travailleurs de l’ESR. Ainsi, la Cour des Comptes a demandé que la LPPR permette d’augmenter le temps de travail des personnels administratifs de l’université de 9% en moyenne et de contrôler les jours de congés. « On a besoin d’être tous ensemble dans la lutte, enseignants, administratifs et étudiants, car l’enjeu est de taille : si la LPPR passe, l’université ne sera plus qu’un lieu de reproduction des systèmes de domination », conclut le doctorant.

Publiéle 06/03/2020

 

« Il faut parler de classes sociales et non pas simplement d’inégalités » – Entretien avec Didier Eribon

 

Par Noemie Cadeau (site lvsl.fr)

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Didier Eribon est revenu pour Le Vent Se Lève sur son parcours atypique d’intellectuel transfuge de classe, ainsi que sur Retour à Reims, essai qui a fait date en ouvrant  une voie nouvelle à l’écriture autobiographique sur le mode de l’introspection sociologique. Nous avons évoqué son prochain livre qui portera sur la question politique du vieillissement, et la représentation des exclus qui n’ont pas voix au chapitre. Il nous livre son regard précieux sur l’actualité des mouvements sociaux, ainsi que sur l’évolution du vote ouvrier vers l’extrême-droite et la désintégration de la classe ouvrière. Deuxième volet d’un entretien réalisé par Noémie Cadeau et retranscrit par Jeanne du Roure et Victoire Diethelm. Découvrez la troisième partie de cet entretien ici.

LVSL – Votre ouvrage sera donc finalement un livre sur la représentation politique, qui s’intéresse au cas limite des gens qui n’ont pas voix au chapitre. Dans quelle mesure cette question peut-elle être élargie à d’autres groupes sociaux et quelles sont les conséquences politiques à en tirer ?

D.E. – Cette question peut en effet s’élargir aux chômeurs, par exemple, pour qui il n’est pas facile de se mobiliser puisque, par définition, ils sont isolés (hors d’un lieu de travail), mais aussi aux personnes handicapées, à mobilité réduite, etc. La question de la représentation est une question politique centrale puisque l’on a très souvent en tête cette idée que les gens qui souffrent, qui sont victimes de discrimination, d’exploitation, d’oppression, vont se mobiliser. Mais n’est-ce pas, en partie du moins, la mobilisation, et donc le regard politique, la théorie politique qui constituent un groupe comme groupe, en regroupant sous un même regard, dans une même action, des ensembles d’individus qui vivent séparément, dans la « sérialité » aurait dit Sartre, et dans une certaine impuissance, des situations identiques. Et par conséquent, le « représentation » politique, la « délégation », est presque toujours un élément décisif. Il faut que quelqu’un parle – ou que quelques-uns parlent – pour les autres.

On pourrait aller jusqu’à avancer, par exemple, que la « classe ouvrière » n’existe, en tant que « classe », qu’à travers des discours théoriques, des représentations politiques, associatives… Ce que Bourdieu appelait « l’effet de théorie ». Ma mère, quand elle était ouvrière, dans les années 1970, participait aux mobilisations syndicales, aux grèves, dans l’usine où elle travaillait, qui comptait 1700 ouvrières et ouvriers, dont 500 étaient syndiqués à la CGT, ce qui formait évidemment une force mobilisée ou mobilisable assez considérable. Par cette participation à la grève, par sa résistance à l’oppression patronale, ma mère s’inscrivait dans la longue histoire du mouvement ouvrier : elle était donc un sujet politique. Devenue retraitée, elle a, en grande partie, cessé de l’être et l’a été encore moins quand elle est devenue dépendante physiquement. C’est ce qui explique pourquoi mes parents se sont mis à voter pour le Front National : ils étaient désormais coupés du collectif auxquels ils appartenaient quand ils étaient ouvriers et qui existait à travers des structures syndicales (la CGT) ou politiques (le Parti communiste) et leur mode de protestation s’est transformé du tout au tout, passant d’un vote de gauche ancré dans une appartenance collective à un vote d’extrême-droite arrimé à une situation et à un sentiment d’isolement.

Quand Thomas Ostermeier a adapté Retour à Reims, nous sommes allés filmer les lieux où j’avais vécu et l’usine, désaffectée depuis dix ans et délabrée, où travaillait ma mère. Il y avait des affiches de Marine Le Pen partout. Les générations suivantes sont parties travailler dans d’autres usines ou plus probablement sont devenues des chômeurs, ou occupent des emplois précaires. Il faut analyser cette précarisation pour comprendre les phénomènes politiques d’aujourd’hui. Les 1700 ouvriers ne sont plus là… Où sont les syndiqués de la CGT ? Où sont les cartes d’adhérents au syndicat ? Un chômeur, un travailleur précaire, un travailleur à l’emploi « ubérisé » (vous avez sans doute vu les films magnifiques et terribles de Ken Loach, Moi, Daniel Blake et Sorry we missed you) ne peuvent plus être des sujets politiques de la même manière que l’étaient dans les années 1960 et 1970 les ouvriers syndiqués dans les grandes usines. Cette force mobilisable, collective n’existe plus, sauf en certains endroits, dans certaines conditions. Et cette atomisation, cette individualisation des existences et des rapports à la politique rend possible tous les égarements, toutes les dérives, toutes les transformations politiques auxquelles on a assisté (la montée de l’extrême-droite, du « populisme de droite ») qui mettent en évidence une réorganisation et une reformulation de la constitution de soi-même, comme sujet politique dans les classes populaires.

Mais ce ne sont pas seulement les mutations économiques qui ont fait disparaître la « classe ouvrière », ce sont aussi le déplacement vers la droite des discours politiques. Dans Retour à Reims, mais avant cela, dans le livre qui a précédé celui-ci, en 2007, D’une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française, j’ai analysé comment l’idée de « classe ouvrière », et même l’idée de « classe sociale » », avait été déconstruite par le travail idéologique mené par des cercles néoconservateurs (la Fondation Saint-Simon, notamment, qui regroupaient des universitaires, des hiérarques du journalisme, des grands patrons…) : il s’agissait de faire prévaloir la notion de « responsabilité individuelle » en s’attaquant aux modes de pensée qui s’organisaient autour des notions de classes sociales, de déterminismes sociaux, et aussi de conflictualités, de luttes sociales… Il s’agissait de défaire tout ce qui ressortissait à l’inscription des individus dans des espaces sociaux, de tout ce qui se référait à du « collectif » – du « collectivisme » selon eux – dans l’analyse des vies et des modalités de déroulement de celles-ci. Ce qui avait été au cœur de la pensée de droite, et ressassé obsessionnellement par la pensée de droite depuis des décennies, se trouvait désormais promu par ces idéologues néo-aroniens (ils ne cachaient pas que leur démarche s’inspirait de Raymond Aron, ce qui suffisait à indiquer qu’il s’agissait très clairement d’une démarche de droite, foncièrement de droite) comme la nécessaire « modernisation » de la pensée de gauche. Cette entreprise, soutenue par les médias mainstream, avait pour fonction de légitimer le glissement vers la droite de tout le champ intellectuel et politique, et notamment celui du Parti socialiste, qui était en train de renoncer à tout ce qui faisait que la gauche était la gauche. Cette logique néoconservatrice a consisté non seulement à évacuer toute analyse en termes de classes sociales, mais aussi d’exploitation, d’oppression, de domination. Il n’y avait plus que des individus, responsables de leur sort, et qui devaient accepter de « vivre ensemble » dans un nouveau « pacte social » (c’est-à-dire accepter leur condition, et se soumettre en silence au pouvoir et aux gouvernants). L’ennemi de ces idéologues, c’était bien sûr la pensée de gauche, et la pensée sociologique (toujours assimilée dans l’imaginaire de la droite au « « social » honni, au « socialisme » encore plus honni…).

Il faut bien voir que c’est avec ce déblaiement préalable de la pensée de gauche comme arrière-fond qu’il a été possible de substituer à l’idée de classes, de déterminismes de classe, etc., la simple idée, hier, de « stratifications » ou, plus récemment, d’« inégalités ».

L’économiste Thomas Piketty est un symptôme éloquent de cet appauvrissement politique de la pensée. Il faisait d’ailleurs partie de la Fondation Saint Simon et publie ses livres dans une collection dirigée par l’un des principaux animateurs de ce défunt cénacle idéologique (Rosanvallon). N’oublions pas que ce sont ces gens-là qui, en 1995, avec la CFDT (bien sûr !) soutenaient activement le Plan Juppé de réforme des retraites que la grande mobilisation sociale a réussi à faire échouer. Piketty a écrit un livre sur le Capital au XXI ème siècle dans lequel on ne trouve pas la moindre théorie du capital. Le capital, pour lui, c’est le patrimoine économique qui se transmet par héritage. Mais on se demande d’où vient ce patrimoine, comment il s’est formé, comment il se reproduit ? Il n’est jamais question dans ce livre de l’usine, du travail, de l’exploitation, des ouvriers. Il ne parle pas du capital social, ni du capital culturel qui est l’un des instruments les plus importants de la reproduction des structures sociales et donc de la perpétuation des structures de la domination (car c’est le mot qu’il convient d’employer). Et ne pas en parler, ne pas même s’en préoccuper, c’est ratifier l’existence du système tel qu’il est et donc contribuer à sa légitimation. Ce que, d’ailleurs, il fait explicitement. Dans ce gros livre sous-théorisé (il publie de très gros livres, que personne ne lit, pour impressionner et intimider par le nombre de pages, et masquer ainsi la minceur de sa contribution intellectuelle), qui n’est qu’une succession de tableaux sans réflexion sur les structures sociales, il se contente de distinguer des différences de revenus entre des catégories de la population. Ce ne sont plus des « classes sociales », mais des niveaux dans des tableaux. D’où la remarque aussi stupide que violente dans l’introduction de son livre où il s’en prend à la « pensée paresseuse », celle qui entend lutter contre toute forme d’inégalités, car, déclare-t-il, il convient de réaffirmer qu’il y a des inégalités justes, celles qui sont fondées sur le travail et le mérite (c’est une citation ! on voit à quoi mène la philosophie politique rawlsienne qu’il a sans doute puisée dans les écrits de ses amis de la revue chrétienne Esprit). Il devrait aller expliquer cette magnifique pensée non-paresseuse à la femme de ménage qui nettoie son bureau tous les soirs, aux éboueurs qui vident ses poubelles, aux ouvriers qui fabriquent les objets techniques dont il se sert… Son problème dans ce livre, de toute évidence, ce n’est pas qu’il y ait des inégalités, c’est qu’un cadre « méritant » (ou un professeur à l’École d’économie de Paris) dispose de revenus inférieurs à un ceux d’un rentier. Cette idéologie méritocratique est un magnifique exemple de justification des inégalités (car ce cadre ou ce professeur d’université ont eu accès à des parcours scolaires privilégiés dont ont été privés tous les autres) et il aurait dû citer son propre livre dans celui qui a suivi, consacré à la justification des inégalités. Là encore, dans son récent (et tout aussi limité intellectuellement), Capital et idéologie, il réduit la reproduction du capital aux idéologies qui le justifient, sans se demander si le système capitaliste ne repose pas sur d’autres fondements que des discours de légitimation. Le colonialisme sur lequel s’est fondé le capitalisme moderne n’est pas simplement une idéologie. L’économiste américain James Galbraith (parmi tant d’autres auteurs) a démoli ce livre à juste titre, dans un article féroce, et même empreint d’indignation. Si ces avalanches de tableaux statistiques n’aboutissent qu’à recommander aux gouvernement sociaux-démocrates – ou aux candidat.e.s  sociaux-démocrates dont il aime à être le conseiller -d’augmenter la taxation des plus hauts revenus, on peut se dire que c’est beaucoup de pages pour pas grand-chose, et beaucoup de bruit pour rien (je parle de bruit, parce que ses livres font l’objet d’une promotion publicitaire tapageuse par les mêmes médias – Le Monde, Libération, L’Obs…-  que ceux qui ont été les vecteurs de la révolution néo-conservatrice dans les années 1980 et 1990 et dont, bien sûr, les directeurs appartenaient à la Fondation Saint Simon, et qui s’émerveillent qu’une pensée de gauche renaisse, alors qu’ils ont participé à la démolition de la pensée de gauche, et que ce qu’ils applaudissent aujourd’hui est tout sauf une pensée de gauche ; quand Le Monde, Libération et L’Obs chantent en chœur les louanges d’un « renouveau de la pensée de gauche », on peut être certain que ce n’est pas de la pensée, et que ce n’est pas de gauche).

Ce ne sont pas les inégalités qu’il convient d’étudier comme de simples niveaux différenciés de revenus, mais la structure de classes de la société qui en fonde la réalité et la perpétuation. Le mot « inégalités » fonctionne ici comme un concept-écran – qu’on essaie de faire passer en contrebande pour un concept critique, ce qu’il n’est absolument pas – qui sert à masquer ce qui est en jeu : non pas une simple distribution différentielle des revenus qui bénéficierait aux rentiers au détriment de ceux qui devraient en bénéficier en vertu de leur travail et de leur mérite, mais un système social d’exploitation et d’oppression.

Le mot « inégalités » fonctionne comme un concept-écran qui sert à masquer ce qui est en jeu : un système social d’exploitation et d’oppression.

Aujourd’hui, c’est parce qu’on a évacué la question des classes que la question des inégalités (qui ne pose pas la question de la structure, du système qui les fonde) a pu s’imposer comme le thème central de la discussion. Mais cela fait partie de la mystification idéologique. J’ai vu mes parents ne pas pouvoir finir les fins de mois à une époque où l’on habitait dans un HLM. Je me souviens de ces moments lorsque j’étais enfant et qu’un employé venait percevoir le gaz, l’électricité ou le loyer, ma mère allait se cacher dans la chambre et nous demandait de répondre à travers la porte qu’elle n’était pas là. Elle ne pouvait pas payer les factures. Les fins de mois étaient toujours très difficiles (et la fin du mois arrivait toujours très tôt, à cet égard). Ce sont des choses qui n’ont pas disparu. Il suffit de regarder le film de François Ruffin et Gilles Perret, J’veux du soleil, pour voir que les gens qui vivent encore dans de telles situations sont très, très nombreux. Donc il faut parler de classes sociales et non pas simplement des inégalités.  On doit parler du « capital » comme système de domination et d’exploitation – je ne suis pas marxiste mais il faut employer les mots qui conviennent car on ne peut pas ignorer totalement les analyses de Marx sur l’extorsion de la plus-value par l’exploitation des travailleurs. Il serait fort utile, et il est même urgent, qu’un auteur plus puissant et plus profond – et qui soit de gauche, et non pas un de ces sociaux-démocrates attachés à sauver le système par des mesures orthopédiques – écrive enfin un livre sur le Capital au XXIe siècle et en offre une théorisation.

LVSL – Dès lors, comment se constituent ces ensembles sociaux qui forment des classes ? Qu’est-ce qu’un groupe ? Comment retrouver le sens du collectif à l’encontre de l’atomisation individuelle ?

D.E. – On peut à la fois dire que les groupes sociaux, les « classes » au sens d’ensembles d’agents sociaux, sont à la fois donnés dans une certaine réalité objective, mais n’existent comme collectifs politiques, comme « groupes », au sens politique du terme, que lorsqu’ils se constituent comme tels par l’action, la mobilisation. Il y a de très belles analyses de Sartre sur la façon dont on passe de la sérialité au groupe. La sérialité, c’est quand on partage une même condition économique ou sociale, de mêmes caractéristiques, etc., mais isolément, séparés les uns des autres. Le groupe, c’est quand on se constitue comme ensemble mobilisé en se rassemblant précisément à partir de ces conditions et caractéristiques objectives.

Si l’on se réfère à ces analyses, la possibilité du « groupe » est toujours ouverte et, à moins de sombrer dans des conceptions essentialistes ou substantialistes, on peut penser qu’aucun ensemble n’est plus réel, ou plus vrai, ou plus authentique qu’un autre. Par conséquent, cela n’a aucun sens d’opposer la politique de classe à la politique des identités, comme croient pouvoir le faire certains (à gauche comme à droite, ou à l’extrême-gauche comme à l’extrême-droite, la dénonciation de la  « politique des identités » étant souvent une manière de déguiser des positions et des pulsions de droite ou d’extrême-droite en discours de gauche dans la mesure où l’ « anti-libéralisme », non seulement économique mais aussi politique et « culturel »  est fréquemment lié aux doctrines réactionnaires, autoritaires, intégristes voire fascistes). Se créer comme un « nous », comme un groupe social, par le biais d’un cadre théorique et d’une construction politique de soi, c’est produire un découpage du monde social, une perception du monde social, qui produit la réalité du monde social, puisque ce découpage s’inscrit dans le réel et la perception devient réalité. Bien sûr, chaque découpage tend à chercher à s’imposer comme le seul vrai ou comme le plus important. C’était précisément la réponse que donnait Beauvoir à la question qu’elle posait : pourquoi les femmes ne disent-elles pas « nous » alors que les ouvriers ou les Noirs aux Etats-Unis disent « nous ». C’est parce que les femmes ouvrières et les femmes noires se définissent d’abord comme ouvrières et donc solidaires des hommes ouvriers, ou comme noires et donc solidaires des hommes noirs. Il y avait un mouvement ouvrier, il y avait un mouvement noir. Pour dire « nous » en tant que femmes, il fallait déplacer les lignes de la perception en fonction desquelles on opérait les découpages sociaux et politiques et penser qu’il fallait créer une place – intellectuellement et pratiquement- pour un mouvement des femmes (dont certaines formes existaient déjà auparavant, bien sûr, car elle n’a pas inventé le problème toute seule dans son coin, ce n’est jamais le cas). Il fallait donc installer l’idée qu’un autre découpage du monde social était envisageable et ouvrir ainsi l’espace d’un mouvement spécifique, dont les interrogations critiques et les revendications se situent sur un autre plan que celles des autres mouvements.

Cela n’a aucun sens d’opposer la politique de classe à la politique des identités.

Sartre le savait mieux que quiconque (malgré l’ouvriérisme qu’on lui prête parfois, en raison de son rapprochement critique avec la pensée marxiste et de ses considérations sur la classe ouvrière), puisqu’il a écrit Réflexions sur la question juive puis le texte intitulé « Orphée noir »… Et dans Saint Genet, dans lequel il monte comment Genet invente le « regard homosexuel » (et donc l’homosexuel comme sujet de son regard), il souligne qu’il y a de multiples possibilités de se constituer comme sujet de soi-même, et par conséquent comme groupe ou comme collectif. Sartre et Beauvoir – qui à côté de lui écrivait sur les femmes – n’ont cessé de s’interroger sur ce que sont les collectifs mobilisés Dès lors, on pourrait dire qu’il y a de multiples « sérialités » et de multiples « groupes », étant entendu que le nombre des sérialités et des groupes ne saurait jamais être limitatif. C’est d’ailleurs pourquoi je me suis demandé si, jusqu’à un certain point, le « groupe » ne précède pas la « sérialité » qu’il vient dépasser, car, au fond, la sérialité n’apparaît comme telle que quand un groupe émerge. Sinon, on ne voit pas le « sériel » qui préexistait dans cette « sérialité ».

A l’inverse, on peut dire aussi qu’il faut qu’un « groupe » existe déjà, à l’état potentiel, dans la « sérialité », même si c’est à un faible degré, pour que cette sérialité puisse être dépassée par la formation du « groupe ». On voit bien que « sérialité » et « groupe » sont des points-limites, ou disons, des points théoriques, mais que le groupe hante toujours-déjà la sérialité comme la sérialité hante toujours-encore le « groupe ». Mais il y a de de grandes différences malgré tout : une mobilisation des femmes, par exemple, un « nous » des femmes, similaire au « nous » des ouvriers, doivent être conquis sur la dispersion et la séparation. Mais c’était sans doute plus facile que pour les personnes âgées. C’est sans doute pourquoi Le Deuxième sexe a rencontré un énorme succès dès sa parution, et continue d’être dans les listes de best-sellers alors que La Vieillesse est resté longtemps un de ses livres les moins connus et a attendu 2020 pour passer en édition de poche. Beauvoir a posé le problème, l’a exploré, mais cela n’a pas rencontré d’écho. Son livre n’a pas eu l’efficacité performative du précédent, parce que cette efficacité a besoin, pour s’accomplir, de rencontrer à l’état latent ce qu’elle va produire. Il faut qu’existe la potentialité, ne serait-ce qu’en filigrane, de la constitution d’un « groupe ». Et donc, autant je me réjouis que Le Deuxième sexe soit un livre qui se vende par dizaine de milliers chaque année dans le monde entier, autant je m’interroge sur cette différence de réception. La Vieillesse n’est pas – ou n’était pas, car il va peut-être le devenir – un livre très lu et très utilisé car les personnes dont parle ce livre ne peuvent pas vraiment se constituer en collectif, ne peuvent pas produire une parole publique, un discours politique. Bien sûr, il y a des associations de retraités. Mais je parle ici des personnes âgées qui sont isolées, parce que chacune est dans sa chambre dans une maison de retraite, par exemple, et elles sont dès lors incapables de se réunir, de s’organiser. C’est l’impossible politique d’un ensemble de personnes qui ne peuvent pas se créer collectivement comme groupe mobilisé.

Par conséquent on ne voit pas le problème politique, s’il n’y a personne pour dire qu’il s’agit d’un problème politique. Et cela nous renvoie à cette question tout à fait capitale : qu’est-ce que nous percevons spontanément comme étant un problème politique ? Si on me demandait quels mouvements politiques sont importants pour moi, je citerais spontanément le mouvement ouvrier et les mouvements syndicaux, le féminisme, le mouvement LGBT, les mouvements antiracistes, la préoccupation écologiste, etc. Je ne parlerais pas spontanément des personnes âgées. Cela veut dire qu’il nous faut penser la politisation de ces conditions de vie faites à un nombre considérable de personnes âgées contre l’invisibilisation de ces situations et donc contre l’effacement de leur caractère politique. Je dois penser contre ma réaction spontanée, et m’appuyer sur des ouvrages, tels que ceux de Simone de Beauvoir, de Norbert Elias et de quelques écrivains auxquels je me réfère, pour aller débusquer la politique dans chaque décision administrative et jusque dans chaque pli du corps, dans chaque douleur et dans chaque gémissement d’une personne âgée (en l’occurrence de ma mère).

Publié le 04/03/2020

Fascisme en France : entre reconstitution et désorganisation

 

La rédaction (site rapportsdeforce.fr)

 

Le 24 avril 2019, Christophe Castaner officialisait la dissolution du Bastion Social, organisation néofasciste française créée en 2017. Dans les plusieurs villes où elle était implantée, ses militants ne tardent pas à se réorganiser. Mais en fonction des endroits, les reconstitutions aboutissent ou tournent court. État des lieux.

Avec six antennes dans plusieurs grandes villes françaises, le Bastion Social, mouvement néofasciste inspiré de CasaPound en Italie et dont la base militante française est en grande partie issue du GUD, avait le vent en poupe depuis son lancement en 2017. Mais, lors de l’acte 3 des gilets jaunes à Paris le 1er décembre 2019, l’organisation incite à la constitution d’un groupe armé, ce qui lui vaut une dissolution, selon Mediapart (dont la source est le renseignement territorial français). La décision étatique met un gros coût d’arrêt à sa dynamique. « La dissolution a mis le désordre financier, posé des problèmes administratifs, cassé une dynamique », observe un militant antifasciste lyonnais. A cela s’ajoutent les condamnations pour violences écopées par ses membres à Lyon, Strasbourg, Marseille, Aix-en-Provence ou encore Clermont-Ferrand, qui amputent les nationalistes d’une part de leur troupes et peuvent décourager les moins impliqués.

Si le Bastion Social disparaît, ses militants ne s’évaporent pas pour autant. « Il nous faut repenser entièrement notre manière de militer et nos modes d’organisation en rompant avec le schéma classique des structures à échelle nationale fortement centralisées et hiérarchisées », explique Tristan Conchon, ex-leader du Bastion Social Lyon, le 12 octobre 2019 lors de la 13e édition des journées de synthèse nationaliste à Rungis. Le jeune cadre néofasciste annonce dans la foulée la création de deux nouvelles organisations : Audace (Lyon) et de Vent d’Est (Strasbourg). La stratégie a plusieurs avantages : éviter l’accusation pour reconstitution de ligue dissoute, qui « plane comme une épée de Damoclès sur le mouvement nationaliste », mais également s’appuyer en premier lieu sur des communautés affinitaires pour construire le mouvements  « proclamer le parti nationalistes quand on n’a que quelques dizaines de militants épars est inutile (…) Ce n’est pas en changeant de sigle qu’on parvient à changer la réalité », conclut Conchon en citant François Duprat ex n°2 du FN, théoricien du nationalisme révolutionnaire. Depuis cette annonce, les nouvelles organisations nationalistes ont germé dans quelques villes françaises, voire à la campagne.

 

 

Les Monts-du-lyonnais, une antenne à la campagne

La dynamique de réorganisation du néofascisme français est actuellement à l’œuvre dans les Monts-du-Lyonnais. À Larajasse, village situé à une cinquantaine de kilomètres de Lyon, le 29 février ne sera pas un jour comme les autres : la page Facebook « Terra Nostra – Monts du lyonnais » a annoncé l’ouverture d’un local dans un ancien restaurant de la commune à deux pas de la mairie. D’après la description faite sur le réseau social, il a pour but de « défendre et transmettre le mode de vie rural, les traditions françaises et locales ».

La municipalité de Larajasse ne s’y trompe pas : « c’est une association d’extrême droite issue des milieux identitaires de Lyon qui cherche à s’implanter dans la commune », dénonce-t-elle dans un communiqué. Louée par l’association « Les délices de Lug », sous un motif factice : la volonté de promouvoir « la vente de produits locaux », le local de Terra Nostra est en réalité une résurgence du Bastion Social. « Les réseaux sociaux des groupes issus du bastion social, comme Tenesoun à Aix, ont largement relayé cette ouverture », appuie Sébastien, chercheur en sources ouvertes alimentant le twitter @primeralinea, qui scrute l’extrême droite française.

Outre la proximité avec la capitale des Gaules, l’implantation d’un local néo fasciste dans les Monts-du-Lyonnais n’a rien d’un hasard. Les 1800 habitants de Larajasse ne sont pas étrangers à la présence de l’extrême droite. En juin 2012, un « barbecue nationaliste » organisé dans un bar du village fêtait la naissance des Jeunesses Nationalistes d’Alexandre Gabriac, qui seront dissoutes, ainsi que 3 autres groupes d’extrême droite, un an après la mort du militant antifasciste Clément Méric. « Dans les Monts-du-Lyonnais les nationalistes bénéficient, selon les forces de l’ordre, de plusieurs bars où les patrons ne cachent pas leur sympathie », écrit Rue89 Lyon dans une longue enquête effectuée dans la région en 2012.

Il y a donc fort à parier que les « produits locaux » que souhaite promouvoir Terra Nostra auront plus à voir avec la propagande politique qu’avec une quelconque activité culinaire. Après avoir infructueusement tenté de garder un local ouvert à Lyon, le Bastion Social nouvelle forme joue la carte de la ruralité, pas sûr qu’elle fonctionne mieux : le conseil municipal de Larajasse, alerté par l’installation des fascistes l’a refusée à l’unanimité. Les habitants du village soutenus par ceux des communes alentours et des militants associatifs organisent également une manifestation contre son implantation le 29 février.

Lyon, capitale du Bastion Social

 L’ouverture du local Terra Nostra a partie liée avec la naissance d’Audace Lyon, annoncée par Tristan Conchon et mise à l’œuvre en septembre 2019. Le 15 et 26 septembre 2019, une page Facebook du même nom explique que des maraudes à destination des« plus démunis de nos compatriotes », comprendre : des SDF identifiés comme français, ont été menées à Lyon. Ces actions rappellent celles du Bastion Social, elles mettent en application son slogan : « les nôtres avant les autres » et promeuvent une propagande politique qui passe par des actions sociales. Tristan Conchon est à sa tête, on le reconnait sur des photos Facebook d’Audace où il pose des tracts dans des boîtes-aux-lettres. Quelques jours avant le lancement de la page Facebook Audace-Lyon, il avait d’ailleurs été aperçu tenant une réunion dans un parc lyonnais en compagnie d’anciens membres du Bastion Social Lyon.

Sébastien révèle également que c’est le même groupe Instagram, renommé à chaque fois mais gardant les mêmes abonnés, qui a servi à la fois au GUD, puis au Bastion Social et enfin à Audace Lyon, ce qui prouve littéralement la continuité entre ces trois groupes. Il en sera de même à Strasbourg avec la page de Vent d’Est, issue de celle du Bastion Social Strasbourg.

Pour l’heure les militants d’Audace-Lyon semblent se tenir tranquille et mettent surtout en avant leurs actions sociales. Mais il n’est pas exclu qu’ils utilisent Audace comme une « vitrine respectable » et s’adonnent à des agressions sous d’autres bannières, rendant leurs organisations plus difficiles à faire fermer. C’est l’hypothèse que fait Sébastien constatant que quelques semaines après la création d’Audace Lyon, un groupe nommé Lyon Populaire, plus virulent dans sa communication, est créé dans la ville. Il est probable que les militants de Lyon Populaire, qui revendiquent leur fascisme en s’affichant à Rome aux côtés de CasaPound, mouvement italien qui a servi de modèle au Bastion Social, soient les même que ceux d’Audace mais « on n’a pas encore pu le prouver », indique un antifasciste lyonnais. Et Sébastien d’ajouter que les comptes de Lyon Populaire et d’Audace ne se suivent pas sur les réseaux sociaux.

Autre hypothèse, l’attaque d’un bar lyonnais du quartier de Croix-Rousse identifié comme « gauchiste » le 19 décembre 2019 et revendiquée par », un groupe qui n’est pas identifié formellement, mais qui pourrait être une coordination des différents groupes nationalistes, qui ne manquent pas dans la ville, dont les militants d’Audace. « Ils se connaissent tous et il y a de grandes porosités entre ces organisations », conclut Sébastien. Selon une source antifasciste, un militant de Lyon Populaire serait d’ailleurs impliqué dans l’ouverture de Terra Nostra à Larajasse. Enrayée, la dynamique néofasciste est cependant loin d’être éteinte dans la capitale des Gaules.

A Strasbourg Vent d’Est peine à s’installer

A Strasbourg, les néofascistes ne semblent pas parvenir à retrouver la dynamique créée par l’arrivée du Bastion Social en 2017 malgré le lancement de Vent d’Est courant septembre 2019. Le 10 janvier le nouveau groupe annonce l’ouverture d’un local à Ostwald, à 5 km de Strasbourg. Elle en rappelle une autre : en décembre 2018, le Bastion Social avait dû fermer son local, l’Arcadia, situé dans le quartier de l’Esplanade. A la différence de Lyon où le local du Bastion Social, le Pavillon noir, avait été fermé pour des raisons de sécurité et de mise au norme, après une visite de la Commission Hygiène et Sécurité de la ville, à Strasbourg une motion demandant la dissolution du mouvement nationaliste avait été adoptée lors du conseil municipal de la ville. Le local de Vent d’Est tiendra seulement 19 jours, bien moins longtemps que l’Arcadia. Le 29 janvier le groupuscule néofasciste publie un communiqué annonçant sa fermeture.

« A la différence de l’Arcadia, où le propriétaire les soutenait, là tout le monde était contre eux, le propriétaire, à qui ils avaient menti sur leurs actions, mais aussi la municipalité », témoigne le même militant. « De toute façon leur local était très peu fréquenté, les actions qu’il proposaient pour se donner un verni écolo et social – NDLR ramassage des déchets dans la nature et maraude – n’intéressaient pas grand monde dans leur milieux, les autres militants préfèrent les actions musclées où il faut “tenir la rue” comme ils disent. En ce moment nous sommes plutôt tranquille à Strasbourg, c’est dans les stades qu’il y a le plus de fascistes ». Selon Mediapart, le groupe de suporters d’extrême droite « Strasbourg Offender » était proche du Bastion Social de Strasbourg. Militants et hooligans avaient d’ailleurs fait la route ensemble pour participer à l’acte 3 des gilets jaunes à Paris.

Tenesoun, plus tranquille à Aix qu’à Marseille

Le groupe Tenesoum lancé le 21 octobre à Aix-en-Provence est lui aussi directement issu du Bastion Social. On y retrouve d’anciens militants et leaders de La Bastide, le Bastion Social d’Aix mais également de celui de Marseille, le Navarin, tous deux fermés lors de la dissolution. Si, à Lyon, c’est le GUD qui a fourni le gros des troupes du Bastion Social, on retrouve, chez Tenesoun, de nombreux membres de l’Action Française. Dans un long thread twitter, Sébastien recoupe les profils de ces militants dans lesquels on trouve plusieurs membre de l’Action Française Provence.

Tenesoum, qui a rapidement ouvert un local à Aix-en-Provence, semble être le groupe issu du Bastion Social le moins inquiété pour le moment. La location d’un bâtiment lui permet d’organiser conférences et réunions très régulièrement et de réunir ses militants. La page Facebook de Tenesoun fait également état de tractages à l’université. Pas de nouvelles en revanche du Bastion Social de Marseille. « A Aix et Marseille, c’était déjà un peu les mêmes militants, il semble qu’ils se soient regroupés à Aix. C’est plus facile d’y garder un local à Aix, qu’à Marseille où il existe une pression des milieux antifascistes plus forte », analyse Sébastien.

Chambéry, retour aux sources

Le groupe nationaliste révolutionnaire « Edelweiss Pays-de-Savoie”, créé en 2013 à la suite de la dissolution des Jeunesses Nationalistes par l’État a tenté l’aventure Bastion Social en 2017. Depuis la dissolution, les militants ont repris leurs activités au sein de leur ancien groupe.

Début février 2018, Edelweiss parvient à ouvrir un local. Bien que le conseil municipal de Chambéry vote rapidement une motion pour le faire fermer, c’est la dissolution par l’État du Bastion Social qui obligera les nationalistes à quitter le lieu. Les militants reprennent alors leur nom d’origine : Edelweiss (ainsi que les comptes affiliés sur les réseaux sociaux). Leur dernière action en date : la célébration des manifestations d’extrême droite du 6 février 1934.

A noter que six membres du Bastion social Chambéry ont été reconnus coupables de violences sur un des supporters venus fêter le titre de l’équipe de France de football le 15 juillet 2018. Un an plus tard, ils écoperont de 6 mois fermes pour l’un d’eux et de 4 mois avec sursis pour trois autres, comme le rappelle un article de Streetpress.

Clermont-Ferrand ne bouge plus

Clermont-Ferrand est la seule ville où le Bastion été anciennement implanté et où aucune nouvelle organisation ne s’est encore déclarée. L’Opidum, qui avait ouvert un local le 14 juillet 2018, le fermera d’elle même, deux de ses membres étant mis en examen pour violence. Plus de signe de vie du Bastion Social sur la ville depuis.


 

Publié le 03/03/2020

Despentes et des armes

 

Par Pablo Pillaud-Vivien, Pierre Jacquemain (Site regards)

 

En moins de 24h, la tribune de Virginie Despentes a été très largement partagée sur les réseaux sociaux. Plus d’un million de lecture sur le site de Libération. Ce que nous disent les mots indignés de l’écrivaine. Analyse.

Le moment est à l’indignation générale. Les colères sont plurielles. Elles se rejoignent parfois. Elles se dispersent le plus souvent. La convergence se lit et se prononce partout mais personne n’y met du liant. La parole politique est disqualifiée. Celle des intellectuels, injustement balayée. Il faut prendre au pied de la lettre ce que nous dit Despentes : « Que ça soit à l’Assemblée nationale ou dans la culture, vous, les puissants, vous exigez le respect entier et constant. Ça vaut pour le viol, les exactions de votre police, les César, votre réforme des retraites. En prime, il vous faut le silence de victimes », écrit-elle dans la tribune publiée par Libération qui a recueilli en à peine 24 heures plus d’1,3 million de visites. C’est la première à exprimer cela. À expliquer que tout est lié. Qu’il n’y a rien d’étonnant dans le choix des César de d’honorer la réalisation du « J’accuse » de Polanski. Qu’il y a deux mondes. Le monde des puissants. Et l’autre monde, celui des opprimés.

« Les plus puissants entendent défendre leurs prérogatives : ça fait partie de votre élégance, le viol est même ce qui fonde votre style. La loi vous couvre, les tribunaux sont votre domaine, les médias vous appartiennent. »

Et d’ajouter : « Alors tous les corps assis ce soir-là dans la salle [la salle Pleyel qui accueillait la cérémonie des César] sont convoqués dans un seul but : vérifier le pouvoir absolu des puissants. Et les puissants aiment les violeurs. » Et les commentaires indignés par la tribune de Despentes montrent à quel point elle a visé juste. Les puissants ont été mis à nus. Comme touchés en plein cœur.

Au fond, Despentes nous parle de l’impuissance des puissants. Celle des opprimés. Celle des éborgnés, des femmes, des précaires, des migrants. Celle de ceux et celles qui luttent chaque jour pour leur survie. Despentes nous parle aussi de la puissance des impuissants. Celle des dominants. « Des boss, des chefs, des gros bonnets », comme elle dit. Celle de ceux qui luttent chaque jour pour accroître leur héritage. Un monde bien conscient des intérêts qui sont les siens. Un monde organisé pour préserver ses intérêts. Les intérêts d’une caste. Despentes nous parle de ce monde organisé. Elle nous parle aussi de ce monde désorganisé. Abandonné par les impuissants d’une gauche en déshérence. Et Despentes de leur proposer « qu’on se lève, qu’on se casse ». Et « qu’on gueule ». Ok pour se lever, ok pour se casser. Ok pour gueuler. Ok pour tout ce que propose Despentes. Mais pour se casser où et gueuler quoi quand depuis des mois, voire des années, plusieurs milliers de citoyens gueulent chaque jour sur les ronds-points et les rues de France pour dénoncer l’inaction climatique du gouvernement. Pour dénoncer l’inaction du gouvernement sur les violences faites aux femmes. Pour dénoncer la précarité. Pour dénoncer la privatisation de la SNCF. Pour dénoncer la contre réforme des retraites. Pour dénoncer l’injustice.

Le texte de Despentes est d’une puissance incommensurable. Parce qu’il est d’une lucidité alarmante. Elle a les mots pour le dire. Comme personne ne saurait les dire. C’est aussi là, le rôle de l’écrivain. De nous aider à comprendre le monde. De nous aider à penser un autre chemin. Difficile de distinguer l’auteure de la citoyenne engagée. La gauche n’a pas su appeler les citoyens à se lever. À se casser. À gueuler. Ou plutôt si, les citoyens se sont cassés des rangs de la gauche. Ils ont déserté la gauche.

Le monde du cinéma, cette merveilleuse industrie qui nous irrigue de créations jusqu’à plus soif, il pue, on l’aura compris. Mais on ne peut pas s’en passer, on ne peut pas dire merde au cinéma et faire comme si on allait tourner gentiment la page. Et ça vaut pour de nombreux autres endroits de notre société, à commencer par la politique. Prenons l’Assemblée nationale : sous prétexte que nous ne sommes que groupusculaire dans l’enceinte du Palais Bourbon, devrions-nous attendre de nos représentants qu’ils se lèvent et qu’ils se cassent en gueulant « la honte » ? C’est ce qu’ils font parfois et on ne peut que reconnaître que c’est une bonne chose. Seulement, pour le cinéma comme pour la politique, ce n’est pas une fin en soi.

Et c’est ce que révèle le cri de Virginie Despentes : la toute-puissance des dominants nécessite, de notre part, une réponse radicale à la hauteur de leur violence dont ils se défendent si mal. Le texte enragé prend aux tripes et aux couilles. Il nous intime de nous barrer pour ne pas accepter la domination, les dominations. Ok, dont acte. Mais du coup, on va où ? L’entrisme dans l’Institution, qu’elle soit incarnée par le Parlement ou par la soirée des César, a atteint, avec l’utilisation du 49.3 pour faire passer en force la réforme des retraites et avec la remise du prix de la réalisation à Roman Polanski, ses limites. Ce que nous dit Virginie Despentes, c’est donc : dégagez de ces lieux de merde où toute ambition d’émancipation collective est impossible et investissez-en d’autres.

Le problème, c’est qu’aujourd’hui on juge une oeuvre cinématographique trop souvent à l’aune de sa popularité numérique et l’on ne fait de la politique qu’à l’Assemblée nationale. Que n’a-t-on déjà entendu les commentateurs spécialistes de la question considérer que, parce qu’un tel avait été battu dans les urnes, cela signifiait la fin de sa carrière politique ? De la même manière, que n’a-t-on aussi déjà entendu tel acteur ou telle actrice de cinéma nous répondre qu’une prise de position politique ou un engagement pourrait être problématique pour sa carrière ? Les puissants et les dominants nous tiennent en laisse, à la merci de leur volonté politique et morale - c’est un fait - parce qu’ils tiennent les cordons de la bourse et font trop souvent les règles du jeu politique et médiatique.

Dès lors, l’enjeu est double : récupérer la main sur ces espaces (pouvoir politique, industries culturelles) pour en proposer une vision nouvelle portée par un renversement des normes sociales et de domination, et/ou créer des alter-espaces à même de proposer cette même vision. Dans les deux cas, la nécessité première, c’est de porter un récit puissant, à même de contrer le rouleau-compresseur néolibéral, patriarcal et raciste qui nous fait face. Ensuite, il faut descendre dans la rue, ne pas rester dans les lieux confinés du pouvoir. Bien entendu, certains le font, des député-es, des réalisateur-trices, des acteur-trices et il faut savoir leur rendre hommage. Mais on ne peut s’en arrêter là : un horizon ne peut se construire à quelques uns pour s’imposer, même en douceur, aux autres. Il se construit à toutes et à tous. Alors, si gueuler il faut, ce n’est pas qu’aux César et à l’Assemblée nationale, c’est aussi dans les entreprises et dans les rues, dans les familles et dans les soirées entre ami-es, bref, partout où l’on peut - et même si l’on peut pas. Souvent, cela nécessite une sacrée dose de courage, c’est vrai, et c’est pour cela que le récit général dans lequel cette rage doit s‘inscrire est au moins aussi important que la rage elle-même.

Mardi, les oppositions parlementaires auront le droit de défendre leur motion de censure à la suite de l’utilisation de l’article 49 alinéa 3 de la Constitution. Ce peut être un grand moment politique. Ce doit être un grand moment politique. Car les inquiétudes sont nombreuses et les dominants semblent plus forts que jamais. Mais on ne pourra en rester là : le grand moment politique, c’est aussi quand toutes et tous réussiront à trouver la légitimité et la force pour gueuler ensemble sur ceux qui se satisfont de ce monde où les dominations les plus insupportables semblent des évidences. Gueuler est un projet politique car les puissants savent parfaitement que tous ces cris vibrent en fait au même diapason. Trouvons ensemble les voies et moyens pour l’articuler. Et l’on sera invincible.

 

Pierre Jacquemain et Pablo Pillaud-Vivien

Publié le 02/03/2020

 

Comment le 49.3 va sauver vos retraites

 

Par Loïc Le Clerc, Pablo Pillaud-Vivien (site regards.fr)

 

L’exécutif va-t-il tenir sa réforme des retraites sans passer par le recours au 49.3 ? Tout semble indiquer le contraire. Une envie de passage en force, au risque de voir ce texte si mal ficelé retoqué par la suite.

Depuis l’arrivée du texte de la réforme des retraites à l’Assemblée nationale la semaine dernière, c’est le bordel, institutionnellement parlant. Il faut dire que l’opposition a su user de tous les outils à sa disposition – et notamment du fameux droit d’amendement.

Il n’est pas nouveau ni étonnant de voir la Macronie suer à grosses gouttes face aux droits de l’opposition. Au point de ne pas hésiter à répandre quelques fake news. Avant la première lecture du texte, 40.000 amendements ont été déposés, dont 23.000 uniquement par le groupe La France insoumise. Une « obstruction » tout ce qu’il y a de plus légal, n’en déplaise aux députés LREM et à leur gouvernement. Agacés, ces parlementaires sont allés jusqu’à faire circuler auprès des journalistes le chiffre de 700.000 sous-amendements, leur permettant de hurler au « blocage institutionnel de notre pays ». Imaginez ce qu’il faut de nerfs perdus pour que le co-rapporteur du texte éructe à l’opposition : « La République c’est nous, et que vous vous n’êtes rien » !

Dommage, LFI n’a déposé que 141 sous-amendements, explique le président du groupe Jean-Luc Mélenchon, ajoutant : « Je les accuse de vouloir préparer un 49.3 et de vouloir chauffer l’opinion en donnant l’impression du chaos dans l’hémicycle ».

D’ailleurs, ce même Jean-Luc Mélenchon a déclaré sur LCI : « Je suis plutôt pour qu’on fasse baisser le ton, je suis pour un débat avec des normes humaines ». La bataille des amendements est terminée. Et pour cause, la stratégie de l’obstruction après la mobilisation, ce scénario peut-il déboucher sur autre chose que l’adoption du texte, sous quelques formes que ce soit, au risque du 49.3 ?

Une démocratie à la définition mouvante

Car derrière tout le tintamarre parlementaire, une idée perce le brouillard de cette réforme : le passage en force. À vrai dire, tout le monde y pense depuis un moment. L’opposition accuse. La CFDT le redoute. Mais la nouveauté, c’est cette Macronie qui veut l’assumer, à mots à peine couverts. Si l’opposition a des droits légaux et constitutionnels, l’exécutif et la majorité aussi. Parmi eux, le 49.3. Pour le coup, la majorité parlementaire s’offusque nettement moins face à cette idée. Quoique… Le patron des députés LREM Gilles Le Gendre n’a rien contre l’idée du 49.3, mais il préférerait que « ça ne doit pas être un 49.3 couperet, bête et méchant, prenant tel quel le texte initial », comprenez : oui au 49.3, mais en tenant compte des amendements de la majorité. Quel système politique merveilleux où l’opposition est tout bonnement effacée de l’histoire, où les pouvoirs séparés s’épousent au grand jour !

LREM joue la carte suivante : si 49.3 il y a, c’est tout la faute des insoumis et des communistes. Ah bon ? 33 députés auraient un tel pouvoir face à une confortable majorité absolue à l’Assemblée ? Seront dupes ceux qui veulent bien l’être mais même pour certains membres de cette majorité, la magouille semble un peu grosse.

Reste à savoir quand Emmanuel Macron – car il est le seul maître des horloges, n’oublions pas – enclenchera la procédure. Il se dit que le Président veut faire adopter la réforme avant les municipales. Pourquoi donc ? Pour aller vite, tout bonnement ? Il est vrai qu’à ce rythme (un article adopté après une semaine de débat), l’Assemblée ne finirait l’examen du texte qu’à l’automne. Heureusement que la procédure accélérée est invoquée !

Mais on a vu pire : comme le rappelait Adrien Quatennens dimanche dernier, la privatisation d’EDF en 2006, c’était 137.000 amendements et la privatisation de TF1 des semaines de débats. La Macronie croit vraiment avoir affaire à une séquence exceptionnellement dure ? Et depuis quand la vitesse du législatif est-elle un gage de grandeur ? Sans vouloir défendre la droite gaulliste qui a mis en place cette monarchie parlementaire, Michel Debré lui-même vantait le temps long de la création de la loi. Ah, l’Ancien Monde ! Si romantique… Avec Macron, on va plus vite, plus loin, plus fort !

Motion de censure = enfin de la politique !

Il va sans dire que le 49.3, les Français n’aiment pas trop ça. Mais réjouissez-vous, grâce à cela, nous allons enfin vivre un moment purement politique ! Qui dit 49.3 dit motion de censure. Toute l’opposition, de droite comme de gauche, est sur les starting-blocks. Car, qui dit motion de censure – n’allez pas croire que l’Assemblée va renverser le gouvernement et faire capoter la loi, oh, là, comme vous y allez ! – dit discours des présidents de groupe, enfin (mais à la fin) des paroles politiques, projet de société contre projet de société. Car depuis le début, on ne peut pas dire que la politique ait été au rendez-vous - les deux minutes de prise de parole n’ont pas aidé, d’ailleurs. On peut même donner raison à Laurent Berger qui, sur France Inter, déplore que personne n’ait simplement justifié la raison d’être du projet de réforme (équilibre financier mis à part).

Le débat politique ne peut rester au strict niveau du nombre d’annuités, de l’âge-pivot, de la définition de la pénibilité et des masses budgétaires en jeu. Non, il faut que l’on puisse voir, dans les débats, se dessiner les différentes sociétés qui sont prônées par chacune des forces politiques en présence. Dépasser le cadre légicentriste imposé par la droite macroniste pour véritablement entrer dans la définition de la société de demain, tel est le véritable enjeu. Car l’Assemblée nationale a déjà été, de part le passé, le lieu de ce type de débats : comme l’a rappelé Jean-Luc Mélenchon lui-même en séance, Jean Jaurès ne s’est pas gêné lorsqu’à la tribune il s’est livré à une puissante définition de ce qu’était le socialisme.

En bout de course, Édouard Philippe semble être le seul à douter de la pertinence du 49.3. C’est son côté juppéiste. Il faut reconnaître au Premier ministre d’être le seul du clan à remonter un peu le niveau – pas pour rien qu’il est à Matignon. Hélas, lui sait ce qui attend la réforme : la censure du Conseil constitutionnel. À ce jeu-là, la figure du Président-Prince ne peut pas gagner. C’est LA bombe à retardement qui attend Emmanuel Macron. Le Conseil constitutionnel censurera-t-il tout ou partie de la réforme ? Comme le recours à 29 ordonnances pour combler le « texte de loi à trous » ou ses innombrables faiblesses comptables ? Ce serait de fait une humiliation sans nom. Deux personnes en détiennent la clé : Laurent Fabius, président du Conseil, et Alain Juppé, membre siégeant. Le premier aura-t-il le courage ? Le second aura-t-il la revanche tenace ? Voilà tout ce à quoi tiennent vos retraites, et surtout celles de vos enfants, si aucun grand récit ne vient les transcender.

 

Loïc Le Clerc et Pablo Pillaud-Vivien

Publié le 01/03/2020

ADP, les arnaques du référendum d’initiative partagée

 

paru dans lundimatin#231, (site lundi.am)

 

Le 4 février, nos confrères de Le Média révélaient sous la plume du journaliste Marc Endeweld une potentielle affaire de corruption concernant la filiale internationale d’Aéroports de Paris (ADPi) et la Libye de Kadhafi. A la suite de ces révélations, le site d’information organisait un débat télévisé le 12 février intitulé « ADP : le scandale qui remet en cause la privatisation » qui réunissait un syndicaliste d’ADP, un député insoumis et une élue socialiste de la Région Île-de-France. Un lecteur et fin connaisseur du dossier ADP nous a transmis cet article dans lequel il émet quelques légers doutes quant à la pertinence politique de la mobilisation en faveur d’un référendum d’initiative partagée contre la privatisation d’Aéroports de Paris.

La présence d’Aéroports de Paris Ingénierie (ADPi) en Lybie sous la présidence Sarkozy et jusqu’à la fin du règne de Kadhafi a laissé des traces pour le moins gênantes. Mais les commentateurs de cette affaire passent malheureusement à côté de questions politiques essentielles, et qui sont étroitement liées à l’actualité. Voici pourquoi.

Un passé gênant ?

Tant l’article du 4 février 2020 écrit par Marc Endeweld que l’émission spéciale dédiée par Le Média le 12 février-> https://www.lemediatv.fr/emissions/les-emissions-speciales/adp-le-scandale-qui-remet-en-cause-la-privatisation-5uWMnqRiTySj02JG9RVoGw] évitent de revenir sur l’origine de la privatisation d’ADP en 2005-2006 et sur la création de ses filiales dont ADPi, qui est précisément en cause.

Cette enquête aurait pu rappeler, par exemple, que cette entreprise publique dont les biens ont été constitués uniquement par ses salariés et ses usagers – car elle ne devait pas un centime à l’Etat – a été spoliée. En effet, l’Etat a vendu au privé des biens publics mal acquis et sous-évalués (Cf. les entourloupes juridiques qu’il aura fallu construire pour déclassifier le domaine public).

L’enquête aurait également dû rappeler qu’un des arguments avancés à l’époque était le besoin d’investir 600 millions d’euros dans les infrastructures et que, depuis 2005, ADP SA a distribué (pour moitié à l’Etat) plus de 2,7 milliards de dividendes, car depuis ses débuts comme SA cotée en bourse, « Le Groupe ADP a pour objectif de pratiquer une politique de distribution de dividendes représentant 60 % de son résultat net consolidé [1] ». Quinze ans plus tard, les dividendes versés équivalent à la moitié de la valeur de l’entreprise telle qu’évaluée en 2005.

ADPi, une créature de la maison-mère privatisée

L’enquête néglige également de mentionner que la filiale ADP Ingénierie est née de la volonté de liquider le bureau d’études d’ADP (500 personnes), comme beaucoup d’autres services ou entités depuis l’externalisation de l’assistance au sol. Puis en 2006, l’entreprise privatisée a mis à disposition des marchés un « indicateur de productivité » pas très original : c’était « le ratio du nombre de passagers (pax) sur celui de salariés », ratio qui a presque doublé depuis. En effet, en 2005, on dénombrait 8 135 salariés pour 78,7 millions de pax alors qu’en 2019, on ne comptait plus que 6 207 salariés pour 108 millions de pax. Une inversion de la courbe en quelque sorte, unique depuis 1945, et qui révèle une fois de plus en quoi consiste la « variable d’ajustement ».

On pourrait s’étonner que, sur ces sujets et d’autres encore, un responsable syndical CGT invité le 12 février sur le plateau du Média pour évoquer l’affaire, soit resté muet. Mais rappelons à ce titre qu’entre 1997 et 2002, sous le gouvernement Jospin (celui qui a pratiqué le plus grand nombre de privatisations depuis 1982), le ministre communiste Gayssot et son conseiller en transport aérien Patrick Amar, étaient déjà convaincus de la nécessité de privatiser ADP qui devait « faire sa révolution du client » (une novlangue des consultants et des cabinets ministériels déjà en usage). De concert avec Air France et la DGAC, ils avaient même envisagé de fermer Orly car « il est anti-économique de disperser sa flotte sur plusieurs plateformes » comme le soutenait alors Air France, et surtout « il faut absolument éviter la constitution d’un Hub concurrent de Roissy » par les compagnies étatsuniennes.

On voit que, dès cette époque, le ver du néolibéralisme avait déjà rongé jusqu’au trognon tout ce qui se proclamait encore publiquement de gôche. Dans ces conditions, que pouvait-on attendre d’autre qu’un silence embarrassé de la part d’un responsable syndical ? Mais ce qui étonne, c’est qu’il ne lui ait pas été demandé –

ni à plusieurs autres responsables syndicaux non plus – s’ils savaient quelque chose de ce scandale. Car, bien entendu, des sections de plusieurs syndicats et un comité d’entreprise existaient dans cette filiale depuis sa création.

Une mise en perspective défaillante

Autre lacune de l’enquête : ne pas rapporter un tel scandale à la dynamique financière d’un capitalisme mondialisé et, plus gênant, à celle d’une société qui fonctionne comme toutes les entreprises privées brassant énormément d’argent dans des pays problématiques à beaucoup d’égards (Arabie Saoudite, Abou Dabi…). Par ailleurs, il n’est qu’à lire la publication du groupe ADP « Connexions » pour mesurer à quel point tous les ingrédients du « management totalitaire [2] » ont intoxiqué les esprits, sauf celui du PDG d’ADP, Augustin de Romanet de Beaune, un transfuge de la caisse des dépôts qui, en tant qu’ex-administrateur d’Accor, Dexia, Icade, Veolia, CNP Assurances, CDC Entreprises, La Poste, Oséo, Fonds stratégique d’investissement, Egis… doit en savoir un bout sur le « new public management » [3].

Il ne s’agit pas de la privatisation d’ADP, mais de celle de son actionnariat

Dans ce contexte, croire que « sortir une affaire » concernant ADPi pourrait arrêter la privatisation totale de son actionnariat participe d’un double leurre. D’une part, c’est passer sous silence que l’entreprise fonctionne depuis quinze ans comme n’importe quelle grande entreprise privée intervenant à l’étranger. D’autre part, c’est faire preuve d’une grande naïveté que de penser qu’un fonds de pension aurait le moindre scrupule à investir dans cette bonne affaire : il suffirait de couper le cordon de la filiale et d’en profiter pour la restructurer (ce qui est d’ailleurs en cours avec le regroupement des filiales ADPi et ADPm). Les exemples sont légion en la matière. La seule chose qui compte en l’occurrence, ce sont les dividendes et le rapport à la revente, as usual.

L’arnaque du référendum d’initiative partagée

Une « proposition de loi référendaire » basée sur une procédure d’initiative partagée (RIP) a été émise à la mi-juin 2019 par des parlementaires de droite et de gôche, enfin ce qu’il en reste. Il s’agissait à l’évidence d’une réponse ad hoc à l’exigence d’un renouvellement démocratique radical, formulée par le mouvement des Gilets jaunes depuis novembre 2018 : traduttore, traditore !

Mais, outre que la demande est censée recueillir 10% de signatures d’électeurs inscrits (et non de la population) en neuf mois (soit 4,7 millions des inscrits) ce qui n’arrivera jamais, voici ce que précise le Conseil constitutionnel (CC) : « À compter de la publication au Journal officiel de la décision du CC déclarant que le seuil des 10 % d’électeurs est atteint, si la proposition de loi [référendaire, le RIP] n’a pas été examinée au moins une fois par chacune des deux assemblées dans un délai de six mois, le président de la République la soumet au référendum [4]. »

Ainsi, même si les 10 % étaient miraculeusement atteints d’ici le début mars (il y a un peu plus d’un million de signatures recueillies à ce jour), il suffirait que le résultat de ce RIP soit examiné au moins une fois par chacune des deux assemblées dans un délai de six mois (à compter de la publication du résultat par le CC) pour qu’il n’y ait jamais de référendum sur la convocation duquel par ailleurs, Macron a entièrement la main. De ce point de vue, les GJ savent à quoi s’en tenir, eux qui demandent sa démission depuis le début.

La campagne actuelle de signatures n’a donc aucune chance d’aboutir à un « référendum sur la privatisation d’ADP » (une appellation abusive, comme on l’a vu plus haut) comme voudraient le faire croire les partis politiques et leurs sympathisants, dans certaines assemblées de Gilets jaunes notamment. En revanche, les restes de cette gôche en voie de disparition ont réussi à faire courir pendant des mois une partie non négligeable des GJ derrière un gros attrape-nigaud. Certes, il s’agit-là d’une figure classique des entourloupes de la politique bourgeoise (les dirigeants au chaud, les militants au charbon), mais chapeau bas pour la mise en scène et la manip ! En outre, cette « arnaque politique à tiroirs », venue d’ailleurs que des rangs des GJ, a plusieurs vertus :

— elle donne à croire qu’ADP est une entreprise publique ou que c’est une entreprise privée à délégation de service public ;

— et que tout ce qui s’inspirerait du défunt programme du CNR et qui fut mis en place après 1945, est à reprendre ou à signer tel quel.

Eh bien non, « l’intensification de la production nationale selon les lignes d’un plan arrêté par l’Etat après consultation des représentants de tous les éléments de cette production [5] », nous n’en voulons pas.

Nous sommes dans d’autres temps, dans un autre monde et nous avons d’autres désirs. Le nationalisme, le stalinisme, le productivisme, l’extractivisme, le stakhanovisme et le règne des partis inféodés à un pays, un système ou une idéologie, ne sont plus de mise. Nous connaissons à présent la cause des immenses dégâts écologiques engendrés par « la modernité agro-industrielle » d’après-guerre que l’on nous a vendue comme une « révolution verte » capable d’éradiquer la faim dans le monde ! Ou encore la raison pour laquelle fut créé, en même temps qu’ADP, le commissariat à l’énergie atomique [6] (CEA).

N’essayez pas de nous repasser les plats (empoisonnés) qui ont mené à tant d’années de reculs et de dérives, ainsi qu’à votre propre faillite !

J. Manders

[1https://www.parisaeroport.fr/groupe/finances/actions-aeroports-de-paris/actionnariat

[2] Alain Deneault, Gouvernance. Le Management totalitaire, Montréal, Lux, 2013.

[3] Cf. Wikipédia : « Il se rapproche d’Emmanuel Macron dès sa victoire à l’élection présidentielle de 2017 et le rencontre dans la semaine précédant son investiture. En décembre 2017, il est nommé président du conseil d’administration du domaine de Chambord — le président de la République souhaitant rétablir les chasses présidentielles — et devient en 2018 président de Paris Europlace (organisme chargé de promouvoir et développer la place financière de Paris). Le 29 mai 2019, le gouvernement le reconduit pour cinq ans à la tête d’ADP. » Lire également l’article du Monde en date du 10 février 2020 : « Le PDG d’ADP condamné pour recel de violation du secret de l’enquête. Un document synthétisant des éléments d’une enquête en cours au Parquet national financier visant Augustin de Romanet avait été retrouvé lors d’une perquisition à son domicile. » https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/02/10/le-pdg-d-adp-condamne-pour-recel-de-violation-du-secret-de-l-enquete_6029045_3224.html

[4https://www.conseil-constitutionnel.fr/referendum-d-initiative-partagee/referendum-d-initiative-partagee-rip-mode-d-emploi

[5] Programme du CNR, page 6. https://cache.media.eduscol.education.fr/file/droits_homme/19/8/Programme_du_Conseil_national_de_la_Resistance_319198.pdf

[6] Fin 1945, le « camarade Joliot » qui dirigeait le CEA avant d’en être démis en 1950, avait dit au général de Gaulle : « Je vous la ferai, mon général, votre bombe ! »

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