PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 15/11/2020

À Gardanne, comment « maintenir l’outil de travail » sans nouvelles pollutions, après la fin du charbon

 

par Maud de Carpentier (site bastamag.net)

 

La loi énergie-climat prévoyait la fermeture des quatre dernières centrales à charbon françaises en 2022. Celle de Gardanne, près de Marseille, fermera dès décembre, ainsi en a décidé le nouveau propriétaire, l’industriel tchèque Daniel Kretinsky. Des projets de reconversion sont évoqués mais le plan social annoncé sera douloureux. Deuxième volet de notre série sur les affaires du milliardaire Kretinsky dans le secteur énergétique en France.

Ils font les cent pas au pied de la centrale. Casques de protection sur la tête pour certains, shorts et tongs pour d’autres venus sur leur jour de repos. Nous sommes le 8 septembre. Tous savent qu’un comité social et économique extraordinaire se tient au même moment au siège de Gazel Énergie à Colombes (Hauts-de-Seine). Gazel Énergie, c’est le nom qu’a pris la filiale française du groupe tchèque EPH depuis son rachat des deux centrales à charbon de Gardanne et Saint-Avold (voir notre article précédent). Là-bas, à Paris, on discute de leur futur. Il est un peu plus de midi, et une cinquantaine de salariés attendent, dans un mélange d’appréhension et d’impatience, le compte rendu que leur feront les délégués syndicaux.

À quelques mètres de ses collègues, assis à une petite table en plastique près du local de la CGT, Nadir Hadjali est justement en train d’étudier le document qui vient de lui parvenir, le « Plan d’orientations stratégiques ». Il tourne les pages, tente de comprendre et d’assimiler les informations qu’il lit à toute vitesse, avant de conclure en fermant le document confidentiel : « Aujourd’hui, je vais beaucoup fumer ».

Dans ces pages, il est écrit noir sur blanc que la fermeture de la tranche 5 de la centrale – qui fonctionne au charbon – sera « anticipée ». Ce sera avant 2022, la date butoir annoncée par le gouvernement en 2017. Motif invoqué par Gazel Énergie : un manque de retour sur investissement. « Ils disent qu’il y a besoin de faire dix millions d’euros de travaux pour redémarrer la tranche, et qu’il ne reste plus assez de temps pour l’exploitation », lâche Nadir Hadjali, dégoûté. « Je ne comprends pas comment ils font leurs calculs, il faudrait qu’ils m’expliquent d’où sortent ces dix millions ». Puis il conclut, las : « De toute façon, c’est politique. Ils ne veulent plus travailler avec nous. »

« Mettre 154 salariés au chômage, ça ne lui fait rien »

Il faut dire qu’avant même le rachat des centrales de Gardanne et Saint-Avold par le tchèque EPH au groupe allemand Uniper, le conflit social avait déjà pris racine à Gardanne. De décembre 2018 à novembre 2019, une grève de près d’un an avait déjà fortement ralenti la production. Le mouvement avait été mené par la puissante CGT (94 % des voix aux dernières élections sur le site) pour protester contre la fermeture en 2022. Nadir Hadjali en est donc sûr, Daniel Kretinsky, le riche industriel tchèque à la tête d’EPH, savait où il mettait les pieds. « Il connaissait notre détermination puisque nous étions déjà mobilisés. C’est juste qu’il s’en fout de son image de marque en France. Et mettre 154 salariés au chômage, ça ne lui fait rien. »

Le jeune quadra se lève soudain, et va s’isoler avec les autres délégués syndicaux, le fameux document à la main. C’est l’heure. Il s’agit maintenant d’annoncer la mauvaise nouvelle aux collègues.

Une table de fortune est installée sur les graviers, à l’entrée du site de la centrale. Les trois délégués syndicaux prennent place, après avoir branché micros et enceinte. Le soleil de midi cogne sur les visages fermés des salariés. « Je veux commencer par vous dire que le PSE [Plan de sauvegarde de l’emploi] n’est pas annoncé, pas aujourd’hui, mais il y en aura un, qui le sera sans doute dans les prochains jours. C’est certain. Quand on dit que la tranche 5 n’est pas rentable et qu’elle va fermer, c’est pour très bientôt. » Silence dans l’assistance. Nicolas Casoni, le secrétaire général de la CGT, tente de secouer les troupes. « Oh les gars, on s’y attendait non ? C’est pas une surprise, ça fait deux ans qu’on est en lutte, on savait très bien que ça allait arriver. »

 « Vous n’êtes pas assez flexibles et pas assez dociles pour eux »

Nadir Hadjali lit en détail le passage sur le manque de retour sur investissement, et les travaux nécessaires estimés à dix millions d’euros. « Mais on avait parlé de 800 000 ou un million d’euros la dernière fois, d’où ils sortent ces dix millions !? », lance un salarié dans l’assistance. « Et pourquoi ils disent qu’on est pas disponibles ? », lâche un autre. « On n’est plus en grève, on est là nous, on veut bosser ! » Nadir et Nicolas échangent un rapide regard avant d’afficher une même mine affligée. « On est comme vous, on ne comprend pas. » Pendant une heure, les salariés vont écouter la lecture de ce fameux « Plan d’orientations stratégiques ». Avec le détail des projets futurs proposés par la direction de Gazel Énergie.

Ces projets sont au nombre de trois, et ont pour objectif de « capitaliser sur l’unité biomasse » (la tranche 4 de la centrale qui fonctionne au bois) : production de biométhanol, à partir du C02 récupéré de la cheminée de l’unité biomasse ; production d’hydrogène ; alimentation du réseau de chaleur d’Aix-en-Provence par récupération de la chaleur de l’unité biomasse ; implantation d’une scierie dont la récupération de copeaux de bois servirait de combustible pour l’unité biomasse.

« Et ça se fera avec nous, ces projets ? » La question qui fuse est sur toutes les lèvres des salariés présents. Nadir Hadjali change alors de ton, le discours devient plus vindicatif. « Non évidemment. Il y a une culture ici qu’ils méprisent. Vous êtes trop payés, vous n’êtes pas assez flexibles et pas assez dociles pour eux. Le problème, ce sont nos conditions de travail et notre statut. » Le statut « Industrie électrique et gazière » (IEG) des salariés de la centrale, c’est la patate chaude que se renvoient les différents repreneurs du site depuis des années. Créé en 1946 pour tous les personnels qui produisent, transportent ou distribuent de l’électricité ou du gaz naturel, ce statut donne différents droits : retraite calculée sur les six derniers mois d’activité, taux d’augmentation salariale fixe et égale pour tous.

Autre problème soulevé dans l’assistance : « Combien de salariés vont-ils garder ici ? » « Peu importe, notre but, c’est de s’en sortir tous ! » lance Nadir dans son micro. Face à lui les esprits se réchauffent doucement. Après le temps de la douche froide, vient celui de la révolte qui gronde. « Ne regardez pas vos pieds, mais levez la tête, c’est important. Oui la période va être compliquée, mais il faut se battre et résister. Nous avons un combat à mener, et aujourd’hui, aucun projet n’est encore validé. »

Le projet de la CGT écarté en juillet, celui des élus verts repris en partie par l’État

Avec ses 83 hectares au total, situés à la convergence de grands axes autoroutiers reliant Aix, Marseille et Toulon, le site de la centrale de Gardanne peut faire des envieux. Mais Richard Gautier, urbaniste et architecte à Marseille, nuance : « Démanteler un site tel que celui de Gardanne, et dépolluer les sols, c’est très difficile à chiffrer. Donc oui, au niveau foncier c’est extrêmement intéressant pour EPH, et ils ont sûrement des idées derrière la tête, mais être capable d’estimer aujourd’hui ce que vaut ce terrain, c’est impossible. » Toutefois les projets se bousculent pour tenter de participer à l’écriture du prochain chapitre gardannais, appelé « Pacte territoriale Gardanne/Meyreuil ».

En juillet dernier, une réunion s’est déroulée à la préfecture en présence des représentants de l’État, de Gazel Énergie, des associations et des élus locaux. « Il y avait tout le monde sauf nous », note Nadir Hadjali, amer. Le but de cette réunion : acter une feuille de route, avec les différents projets étudiés, et l’objectif de rédiger ce fameux « Pacte » d’ici le mois d’octobre. Si le projet de la CGT, de captage et de stockage de CO2 dans les sols avec la création d’une unité de valorisation de déchets, a été écarté pour des raisons financières et environnementales, celui d’EELV a retenu l’attention des autorités et de Gazel. Porté par Rosy Inaudi, conseillère départementale pour les Verts, il consiste en la création d’un « pôle d’excellence régional - bois ».

« Leur projet à long terme, c’est de fermer la tranche biomasse »

À quelques kilomètres de la centrale, Rosy Inaudi nous reçoit avec Brigitte Apothéloz, ancienne élue municipale EELV, dans le jardin de cette dernière, sur les hauteurs de l’ancien quartier minier de Biver, à Gardanne. Les deux femmes se remémorent la réunion de juillet dernier en préfecture. « Ce que nous avons proposé, c’est une filière bois d’excellence », défend Rosy Inaudi. Le principe : construire une scierie sur le site de la centrale, qui utiliserait « en partie de la chaleur de récupération de la centrale biomasse », produirait 25 000 m3 de sciages résineux à destination des menuiseries de la région, mais aussi des sciures et autres déchets du bois « à destination de la centrale biomasse ».

« Mais nous voulons une scierie à taille humaine », précise Brigitte Apothéloz. Les deux femmes sont-elles heureuses de voir leur projet de scierie repris par Gazel et par les autorités ? « Globalement, oui, nous sommes satisfaites, mais nous restons sceptiques sur la tranche biomasse », confient les deux femmes. Rosy Inaudi s’explique : « Dans notre projet, il y a toujours une biomasse mais beaucoup plus petite que celle d’aujourd’hui [qui nécessite pour fonctionner à terme, 850 000 tonnes de bois par an, ndlr]. Dans notre idée, il s’agirait d’une biomasse qui brûlerait uniquement les déchets de la scierie ! La biomasse maintenue telle quelle par l’État et EPH, c’est un leurre. Comme ils ferment la tranche charbon, ils ne peuvent pas non plus fermer le bois, ça aurait fait trop de scandale, mais je pense que leur projet à long terme, c’est de la fermer. »

Les déconvenues de la centrale biomasse

La centrale biomasse fait en effet beaucoup parler d’elle depuis ses débuts en 2016. Son fonctionnement et sa mise en service n’ont cessé d’être repoussés. Elle souffre de problèmes techniques constants et nécessite de lourds investissements. « Brûler du bois, une matière vivante donc, qui bouge et qui est différente selon chaque arbre, ce n’est pas comme brûler du charbon, explique Jean Ganzhorn, ingénieur énergéticien et membre du collectif SOS Fôret. Ils ont fait appel à une société sud-coréenne [Doosan, ndlr] à l’époque, qui est venue pour transformer la chaudière. En France, c’est la première centrale à charbon qu’on a transformé en biomasse. Et ça a été mal fait. » Conséquence : la chaudière « explose » sans arrêt. Il est impossible de faire fonctionner l’unité 4 en continu, ce que confirment tous les salariés rencontrés sur le site.

Un point que conteste fortement Gazel par la voie d’une de ses porte-parole : « Nous, on y croit, et cette unité biomasse va fonctionner ! Elle a nécessité 300 millions d’euros d’investissement depuis sa création, donc nous n’allons pas y renoncer comme ça ! Nous allons faire le nécessaire et modifier ce qui doit l’être. » Qu’en est-il des critiques des écologistes sur les émissions de particules fines, ou la déforestation induite par la combustion de 850 000 tonnes de bois par an, objectif de rendement maintenu par Gazel ? Là encore, l’entreprise rejette ces arguments en bloc. « C’est une vision erronée, balaie la porte-parole, avant d’en appeler aux instances gouvernementales. Je vous garantis que les services de l’État s’assurent que ce qui est fait respecte l’environnement. Nous avons une façon durable de nous approvisionner. Une grosse partie de la biomasse vient du local, tout n’est pas importé. »

Comme Basta ! l’expliquait en 2018, et d’après le bilan de la première année de fonctionnement de l’unité biomasse publié par la région, on peut voir qu’en réalité, plus de la moitié de la biomasse est importée. Les plaquettes, réalisées à partir de bois d’arbres de forêt, de haies, et de bosquets, viennent du Brésil (pour 60 %) et d’Espagne, par bateau et camions [1].

« Ici, on est chez nous. Eon, Gazel, EPH, ce sont des locataires »

« C’est une hérésie écologique, s’emporte Jean-Luc Debard, Gardannais et membre de l’association Convergence écologique en Pays de Gardanne. On coupe des arbres, qu’on fait ensuite voyager en bateau, et qu’on brûle, tout ça va libérer du CO2 qu’on cherche ensuite à capter… alors que ces mêmes arbres stockent naturellement et depuis des millénaires ce CO2 ! » Les riverains, les associations environnementales, et mêmes les élus locaux, tous critiquent fortement l’unité biomasse telle qu’elle existe aujourd’hui. Pour Jean-Luc Debard, dont la maison offre une vue panoramique sur la centrale, « il y a le bruit phénoménale de l’unité – quand elle fonctionne –, la poussière du bois transporté par les camions, et les particules ultra-fines, il y en a ras le bol de cette pollution ! »

Les salariés eux, désirent une seule chose : conserver leur emploi. Gazel nous l’assure : les salariés qui travaillent actuellement sur la tranche biomasse devraient rester en place : « Nous avons des excellents collaborateurs, qui ont de très bonnes compétences. Notre volonté est donc de pérenniser leurs emplois, pour 40 et 60 personnes. » Et pour les autres ? « Au total, nous serons sur une centaine d’emplois supprimés sur le site de Gardanne », déclare la porte-parole. Avant d’insister sur l’accompagnement qui sera proposé à chacun.

C’est là que ça coince pour Nadir Hadjali, qui ne décolère pas. Encore fébrile après la lecture du plan d’orientations stratégiques, il explique : « Sur 154 salariés, 80 % ont moins de 50 ans et doivent encore travailler 20 ans ! Comment va-t-on faire ? Moi, je ne veux pas les accompagner un par un à Pôle emploi où l’on va nous proposer d’être livreur ou pizzaïolo. Je ne crois pas à leur plan de réorientation professionnelle. Nous voulons maintenir notre outil de travail. » À la fin de la réunion improvisée au pied de la plus haute cheminée de France (de près de 300 mètres), Nadir motive ses troupes pour le combat à venir : « La barricade n’a pas deux côtés, soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous. La direction va venir vous voir, et ils vont vous proposer plein de choses. Ceux qui veulent se battre devront aller jusqu’au bout. »

Après un appel à « ralentir le travail », le délégué syndical annonce une première journée de grève le jeudi suivant. Dans les rangs des salariés, la motivation semble finalement intacte. « Je suis prêt », explique Lionel, 34 ans, père de deux enfants. « J’ai toute ma vie ici. Je suis entré à la centrale il y a 14 ans, je ne partirai pas. Je veux bosser, et je suis prêt à me battre pour notre industrie. » Nadir confirme : « Même si je suis licencié, je ne partirai pas. Ici on est chez nous. Eon, Gazel, EPH… tout ça, ce sont des locataires, ils ont un bail mais c’est tout. Alors que nous, ça nous appartient. » Décidée, la CGT de la centrale de Gardanne a annoncé le 11 septembre vouloir continuer l’activité de la centrale sans charbon sous la forme d’une Scic, une société coopérative.

 

Maud de Carpentier.

 

Contacté, le nouveau maire de Gardanne, Hervé Granier a indiqué ne pas vouloir faire commentaire sur la situation de la centrale.

Lire le premier volet de notre dossier sur les centrales à charbon françaises rachetées par Daniel Kretinsky : « On nous a déjà pressé le citron, Kretinsky va prendre le reste » : le business de la fin des centrales à charbon

Notes

[1] Voir le plan d’approvisionnement publié en 2019.

 Publié le 14/11/2020

Le monde terrifiant du macronisme (nouvelle saison)

 

Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

 

Muselage des journalistes, impunité policière, dispositifs de surveillance de masse, contrôle des universitaires : ces nouvelles perspectives vous sont offertes par la Macronie.

Alors que le gouvernement prépare un énième texte de loi plus ou moins lié à la lutte contre le terrorisme – le fameux projet de loi contre le séparatisme, qui doit être présenté en Conseil des ministre début décembre, nous y reviendrons plus tard et plus en détails dans nos colonnes –, celui-ci est à l’offensive contre moultes libertés publiques.

Sécurité globale. On ne saurait faire plus orwellien comme nom de loi. « Globalement », cette loi – qui est en pleine navette parlementaire et doit finir à l’Assemblée nationale le 17 novembre – est avant tout une revendication sempiternelle des syndicats policiers d’extrême droite : surveiller tout le monde avec des drones et, en même temps, empêcher les journalistes de couvrir les bavures. Voici ce qu’on peut lire dans ce projet de loi : « Est puni d’un an d’emprisonnement et de 45.000 euros d’amende le fait de diffuser, par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support, dans le but qu’il soit porté atteinte à son intégrité physique ou psychique, l’image du visage ou tout autre élément d’identification d’un fonctionnaire de la police nationale ou d’un militaire de la gendarmerie nationale lorsqu’il agit dans le cadre d’une opération de police. »

L’objectif est simple, pour ne pas dire simpliste : immuniser les policiers qui « dérapent » contre toute poursuite judiciaire. Car, comme le résume le procureur François Molins : « Quand l’autorité judiciaire a la preuve et les moyens de déterminer le caractère irrégulier d’un comportement policier, il n’y a pas de difficulté pour statuer sur la situation et d’engager des poursuites rapidement ». Or, la seule preuve dont disposent les victimes de violences policières, ce sont les vidéos des faits. Pas vu, pas pris. Cela revient à institutionnaliser la dissimulation des bavures, voire à rendre possible les violences policières, par l’invisibilisation des actes et le musellement des médias. Rien que ça.

Du coup, le monde des journalistes contre-attaque. « Sur proposition du SNJ-CGT, l’assemblée générale de la EFJ EUROPE [la principale organisation européenne de journalistes, NDLR] adopte une déclaration sur le droit des journalistes de rendre compte et d’informer sur le travail des forces de police, ainsi que le droit d’identifier les membres du personnel de police », tweete ainsi le syndicat de journalistes. Il développe :

« En France, le gouvernement veut interdire la diffusion d’images des fonctionnaires des forces de l’ordre sur les réseaux sociaux, et pour cela il compte modifier la loi sur la liberté de la presse, de 1881. [...] Dans des déclarations à la presse et dans une audition à l’Assemblée nationale, ce lundi 2 novembre, l’actuel ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a confirmé que cette proposition de loi était réalisée en "parfaite collaboration avec le gouvernement" dans le but de "renforcer la police". Le ministre a souligné qu’il avait promis "de ne plus pouvoir diffuser les images de policiers et gendarmes sur les réseaux sociaux". [...] Cette modification de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, va à l’encontre de toutes les dispositions prévues sur la liberté de la presse en Europe et menace d’empêcher les journalistes de faire tout simplement leur travail. »

Dans un communiqué, le Syndicat de la magistrature s’interroge : « Vers un État de police ? », et s’inquiète :

« Nous ne rêvons pas, non. Nous vivons bien ces dernières semaines un cauchemar qui ne nous préserve pas de l’effroyable fuite en avant normative des autorités. En cette période troublée et endeuillée, qui exigerait des décideurs publics un sang froid démocratique sans faille, l’Etat de droit est décidément attaqué de toute part par des pyromanes en responsabilité [...] Le but est de quadriller chaque recoin de l’espace public en déployant des moyens technologiques permettant une surveillance généralisée, en donnant compétence à des agents qui ne sont pas formés mais qui feront nombre pour relever des infractions en dehors de tout contrôle de la justice, et de faire encore reculer le contrôle démocratique sur ce qui se joue, les forces de l’ordre devenant finalement les seules à échapper aux honneurs des caméras. [...] Tant pis pour les libertés publiques, et tant pis si ces coups de menton n’ont aucun effet réel sur le niveau de la délinquance. »

Reporters sans frontière aussi y est allé de son communiqué alarmiste, craignant un « un texte dangereux pour la liberté de la presse ». Mais la palme de l’outrage au gouvernement revient à la Défenseure des droits. Claire Hédon y voit « un risque d’obstacle au contrôle des forces de sécurité, de non-respect du principe de légalité des délits et des peines et d’atteinte aux libertés d’information et de communication ».

Mais, visiblement, l’Intérieur n’attend pas que cette loi soit promulguée pour agir comme bon lui semble vis-à-vis des journalistes. Comme on lit dans Libération ce 8 novembre : « Willy Le Devin, chef adjoint du service Enquêtes de Libération, à être entendu comme suspect par la Division nationale des enquêtes de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). Les faits qui sont reprochés à notre journaliste sont de l’ordre du "recel de violation du secret professionnel", à la suite de la publication sur le site de Libération, le 17 octobre, d’un article sur l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine, dans lequel était citée une note du service du renseignement territorial (RT) des Yvelines, décrivant précisément les événements qui se sont déroulés au collège du Bois-d’Aulne de Conflans dans les jours qui ont précédé l’assassinat de Samuel Paty. L’article en question illustre de façon magistrale l’importance du principe constitutionnel de la liberté de la presse puisqu’il questionne les efforts des services du ministre de l’Intérieur pour éviter à temps le meurtre de Samuel Paty. Si notre journaliste est poursuivi pour avoir reproduit des extraits de cette note, la vocation première de l’enquête initiée par Gérald Darmanin est bien d’identifier la ou les sources de Libération. »

Le secret des sources, pilier de la liberté de la presse, le président de la République n’a eu de cesse de vouloir le remettre en question lors de son quinquennat. On se rappelle d’un Emmanuel Macron célébrant la IIIème République, faisant d’elle la plus grande de notre histoire. Étonnant alors de le voir piétiner sans vergogne ces lois majeures : celle de 1881 sur la liberté de la presse et celle de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État.

Une Université au pas

La situation à l’université est également inquiétante. Là encore, sous couvert de lutter contre le terrorisme, c’est les libertés fondamentales que l’on attaque. Le 31 octobre, dans une tribune publiée dans Le Monde, une centaine d’universitaires venaient faire bloc derrière Jean-Michel Blanquer et ses accusations concernant « l’islamo-gauchisme fait des ravages à l’université ». Comme l’écrivait ici Roger Martelli, ces « universitaires installés proposent donc de passer de l’accusation d’angélisme et de complaisance au délit de pensée. Le plus grave est qu’ils ne répugnent pas à l’injonction quasi policière. Dans les universités, disent-ils, il faut "mettre en place des mesures de détection des dérives islamistes et prendre clairement position contre les idéologies qui les sous-tendent". Ils vont jusqu’à demander la création d’une "instance", une sorte de commission McCarthy à la française "chargée de faire remonter directement les cas d’atteinte aux principes républicains". »

Depuis, il y a eu d’autres tribunes, pour soutenir le monde universitaire cette fois-ci – voir ici et . Mais la brèche est ouverte. L’extrême droite a bien saisi le message. Preuve en est les menaces de mort dont est victime Éric Fassin, professeur à Paris 8 – invité récemment de #LaMidinale.

Mais derrière les postures et les anathèmes des blanqueristes, il y a les actes du ministère de l’Enseignement supérieur. C’est la loi de programmation de la recherche qui fait trembler tout universitaire, car elle prévoit que « les libertés académiques s’exercent dans le respect des valeurs de la République ». Samuel Hayat, chercheur en sciences politiques au CNRS, commentait cela dans #LaMidinale : « L’idée que l’enseignement doit respecter les valeurs de la République, ça veut dire quoi ? Qu’il va y avoir des étudiants ou des collègues qui vont pouvoir dire que tel enseignement ne respecte pas les valeurs de la République ? Ce qui est plus grave encore, c’est la création du délit pénal d’intention d’empêcher un débat à l’université. C’est le moment et la situation qui permet à des gens de droite et d’extrême droite de faire passer des dispositions très réactionnaires voire fascistoïdes. »

C’est ainsi que la très très discrète ministre Frédérique Vidal s’est mise à dos tous ceux qui sont concernés par sa politique. Dans Libé, ce 8 novembre, la Conférence permanente du Conseil national des universités (CP-CNU) – soit tous les représentants de tous les universitaires de France, toutes disciplines confondues – a même demandé le départ de la ministre. Pour eux, « Frédérique Vidal ne dispose plus de la légitimité nécessaire pour agir en faveur de l’université ». C’est dit.

Invité sur TMC le 6 novembre, l’ancien procureur antiterroriste Marc Trévidic présente son dernier ouvrage, Le Roman du terrorisme, dans lequel il fait du terroriste le narrateur du livre. Et sur le plateau de Quotidien, il a eu ces mots : « [Le terroriste] va se moquer de nos réactions par rapport aux actions terroristes, en disant "vous faites exactement ce que je veux que vous fassiez". C’est ce que l’on appelle l’action/surréaction : il faut se servir de son ennemi. "Je vais faire un attentat pour que l’État fasse des mesures indifférenciés" ». Et nous voilà donc luttant contre le terrorisme en nous en prenant aux journalistes, aux universitaires. Chapeaux bas !

Loïc Le Clerc

BONUS. Jean-Michel Blanquer : #JeSuisCenseur

« Nous tenons comme à la vie à chacune de nos libertés fondamentales et notamment à la liberté d’expression. » N’est-elle pas belle cette phrase de Jean-Michel Blanquer ? Il l’a prononcé le 17 octobre, au lendemain de l’assassinat de Samuel Paty. Puis, il y a eu ce témoignage de l’auteur de BD Christophe Tardieux, alias Remedium :

« Au même moment, son avocat contactait Mediapart pour censurer ma BD racontant sa vie. Pour être précis, l’avocat sommait Mediapart de retirer plusieurs cases de la BD parue il y a plusieurs mois sur mon blog. [...] Pendant qu’il s’érigeait en défenseur des enseignants, ce qu’il n’a jamais été, et en garant de la liberté d’expression, ce qu’il a été encore moins en théorisant le fameux "devoir de réserve", Blanquer menaçait un enseignant et auteur de BD pour avoir osé évoquer son parcours. [...] Pour ne pas mettre en danger le site dans une période déjà sombre, nous avons convenu avec Edwy Plenel que je caviarderais l’un des passages qui, bien qu’étant vérifié preuve à l’appui, n’en demeure pas moins attaquable de la part d’un homme bénéficiant des ressources de l’État. [...] Blanquer était déjà menteur, dénué d’émotions, technocrate sans respect pour les personnels et pour les élèves. Le voilà est désormais devenu un censeur. Une nouvelle épithète qui n’étonnera personne. »

En parallèle, le ministère a profité de la minute de silence en hommage à Samuel Paty pour faire la chasse aux enfants qui n’auraient pas le comportement « républicain » adapté. Il y aurait eu, en France, « 400 violations de la minute silence », selon les dires du ministre, qui ont été suivies de « poursuites disciplinaires et parfois même pénales » dans « une dizaine de cas ».

« La force a été du côté de la République », assène Jean-Michel Blanquer. On l’a bien vu quand les lycéens ont manifesté afin qu’un réel protocole sanitaire soit mis en place dans leurs établissements. Ils se sont fait asperger de gaz lacrymogènes et matraquer.

Cela se passe de tout commentaire.

 

L.L.C.

Publié le 13/11/2020

Vaccin contre le Covid-19: les dessous de l’annonce spectaculaire de Pfizer

 

Par Rozenn Le Saint (site mediapart.fr)

 

Le communiqué du duo Pfizer-BioNTech a suscité un élan d’espoir mondial qui s’est répercuté sur les marchés financiers, le 9 novembre. Le jour même, le PDG de Pfizer a vendu ses propres actions pour 5,5 millions de dollars. Une confirmation de cet essai serait, certes, une bonne nouvelle. Toutefois, prudence : l’efficacité affichée de 90 % du vaccin ne signifie pas pour autant qu’il empêche le virus de circuler.

  Le PDG de Pfizer a été le premier à profiter du raz-de-marée financier provoqué par l’annonce d’une efficacité à 90 % de son vaccin contre le Covid-19. Le laboratoire américain et son partenaire allemand BioNTech ont choisi la date du 9 novembre pour envoyer un simple communiqué. Les actions de Pfizer ont bondi de 15 % pour se négocier 41,99 dollars au plus haut de la séance avant de clôturer en hausse de 7,7 %. Quand leur valeur a atteint leur pic, Albert Bourla, le PDG de Pfizer, en a profité pour vendre plus de 130 000 de ses propres actions de la société, pour un montant total de 5,56 millions de dollars (4,8 millions d'euros), selon un document déposé auprès des autorités boursières américaines.

La morale de cette histoire, s’il y en a une ? D’abord, cet enrichissement personnel était prémédité : Albert Bourla avait autorisé la vente des actions dès le 19 août « à condition qu’elles atteignent un certain niveau de prix. La vente de ces actions faisait partie de la planification financière personnelle du Dr Bourla et d'un plan préétabli qui permet, en vertu des règles de la Securities and Exchange Commission, aux principaux actionnaires et initiés de sociétés cotées en Bourse de négocier un nombre prédéterminé d'actions à un moment prédéterminé », répond Pfizer à Mediapart.

Albert Bourla au New York Stock Exchange, le 17 janvier 2019. © Getty Images via AFP

Le moment prédéterminé, en l’occurrence, c’est donc la publication d’un simple communiqué de presse, et non d’une étude scientifique complète. Il donne les grandes lignes des premiers résultats préliminaires des expérimentations menées en phase finale dans cette course mondiale au vaccin contre le Covid-19. L’effet d’annonce était attendu, ainsi que ses conséquences financières. « Le jour de l’annonce, le PDG de Pfizer a vendu plus de 60 % de ses actions, il a donc personnellement gagné à publier ce communiqué ce jour-là et a profité du timing », dénonce Suerie Moon, codirectrice du Global Health Center de l’Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID).

Ensuite, le problème, c’est qu’un effet d’annonce, par définition, se dégonfle. Faut-il voir en cette vente personnelle du PDG de Pfizer une anticipation d’une prise de conscience à venir de la toute relativité de la bonne nouvelle annoncée ? Elles sont rares, les bonnes nouvelles, en cette période de pandémie. D’où l’emballement des marchés financiers, pas seulement des cours du géant pharmaceutique et de son partenaire BioNTech, dont la valeur a pris 15 % le 9 novembre, mais aussi de l’ensemble du marché boursier.

À Wall Street, les trois grands indices ont enregistré de nouveaux records historiques en une séance et le CAC 40 a gagné 7,57 %. « Pour Pfizer et BioNTech, je n’ai pas été surprise du bond sur les marchés financiers. Leur investissement a été amorti en quelques heures. Mais je n’aurais pas pensé a priori que l’ensemble de la Bourse aurait réagi à ce point-là », reconnaît Pauline Londeix, cofondatrice de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament.

Au-delà des résultats boursiers, le duo pharmaceutique y a clairement gagné. « Cette annonce était aussi une décision stratégique pour faire pression sur les acheteurs afin de conclure des accords. Cette pression augmente à partir du moment où le monde apprend que le vaccin peut être très efficace, analyse Suerie Moon. Ce n’est pas un hasard si dès le lendemain de l’annonce, la Commission européenne a annoncé la signature d’un accord final pour acheter le plus grand volume de vaccins que Pfizer-BioNTech ait jamais vendu à un client, 300 millions de doses. Je serais curieuse de connaître le prix d’achat de l’unité, compte tenu des soutiens financiers européens obtenus. »

En l’occurrence, la Banque européenne d’investissement a soutenu BioNTech à hauteur de 100 millions d’euros. Le gouvernement allemand lui a aussi octroyé 375 millions d’euros de soutien à la R&D et à la production. Le ministère de la santé américain a quant à lui versé près de 1,7 milliard d’euros à Pfizer pour soutenir l’entreprise dans les phases de fabrication et d’approvisionnement du vaccin, et sécuriser 100 millions de doses pour les États-Unis (lire aussi : Vaccin contre le Covid-19: la toute-puissance de l’industrie pharmaceutique).

L’illusion d’une promesse d’immunisation contre le virus

Le vrai problème, selon Pauline Londeix, c’est qu’« on nous vend la promesse d’un vaccin pour sortir du cycle confinement-déconfinement et au final, on n’est pas sûr qu’il réponde à ce que l’on recherche : qu’il stoppe la transmission de ce virus. Les États naviguent à vue, financent la recherche et pré-achètent des doses de potentiels vaccins sans savoir s’ils tiendront effectivement leur promesse », regrette-t-elle.

Que se cache-t-il réellement derrière ce taux a priori excellent d’efficacité à 90 % ? Ce résultat se rapproche de ceux obtenus par les vaccins les plus performants comme les sérums contre la rougeole ou la rubéole et surpasse largement ceux contre la grippe saisonnière, plutôt autour de 50 %. Mais cette bulle d’espoir d’une immunisation grâce au vaccin et d’un retour à « la vie d’avant » est-elle promise à se dégonfler ?

« Cela ne signifie pas que les personnes vaccinées par le produit de Pfizer-BioNTech ont 90 % de chances en plus de ne pas être atteintes par le virus, et donc de ne pas le transmettre, ce qui permettrait d’en arrêter la circulation. On sait seulement que les volontaires vaccinés ont eu 90 % de risques en moins de développer des signes plus ou moins graves de la maladie », traduit Els Torreele, chercheuse en innovation médicale et biologiste de formation.

Ce résultat affiché ne veut donc pas dire qu’il empêche la transmission du virus avec une efficacité de 90 %, car en réalité, on ne le sait pas. « Les essais cliniques ne regardent pas l’infection mais la maladie. Ils ne vérifient pas si tous les patients sont infectés ou non par le Covid-19 mais la survenue de signes de la maladie », confirme Jean-Daniel Lelièvre, chef du service d’immunologie clinique et maladies infectieuses au CHU Henri-Mondor de Créteil.

Ceux qui sont infectés par le virus mais ne développent pas de symptômes passent donc à la trappe. Or près de 40 % des personnes testées positives au Covid-19 ne présentent pas de signes de la maladie, selon les derniers résultats de Santé publique France. Elles sont pour autant contagieuses et contribuent à faire circuler le virus. Ces porteurs invisibles du Covid-19 représentent d’ailleurs toute la difficulté à venir à bout de ce coronavirus particulièrement coriace. « Cette non-prise en compte des asymptomatiques fausse les résultats. D’autant que nous ne sommes pas encore sûrs qu’ils sont moins contagieux que ceux qui présentent des symptômes », dénonce Els Torreele.

« L’urgence c’est d’éviter l’arrivée massives de cas graves dans les hôpitaux »

Pourquoi ces asymptomatiques se retrouvent-ils dans l’angle mort des expérimentations cherchant à prouver l’efficacité des injections de Pfizer-BioNTech, comme de l’ensemble des candidats-vaccins contre le Covid-19 en phase avancée des essais cliniques, d’ailleurs ? « Cela serait très compliqué, sur plus de 40 000 personnes volontaires pour ces expérimentations, d’effectuer des tests PCR tous les deux jours pour vérifier qu’elles ne sont pas infectées par le virus. Ce serait même inimaginable. Les scientifiques vérifient alors quels sont ceux qui développent des symptômes de la maladie puis les testent pour s’assurer qu’il s’agit bien du Covid-19 », explique Jean-Daniel Lelièvre.

« La seule manière d’étudier l’infection en elle-même réside dans les challenges infectieux, tels qu'ils sont envisagés en Grande-Bretagne. Puisque l’on infecte les volontaires, il est possible de vérifier s’ils sont asymptomatiques ou s’ils développent des signes de la maladie. Mais injecter un virus pour une expérimentation alors qu’on ne dispose pas de traitement pose clairement des problèmes éthiques », rappelle l’immunologue. D’ailleurs, en France, le Conseil scientifique a émis un avis défavorable à une telle pratique.

Quoi qu’il en soit, cette ultraperformance brandie par Pfizer-BioNTech est à modérer. Leur vaccin n’est pas synonyme d’immunisation assurée de la population.

Il n'en demeure pas moins que ce taux d’efficacité, à confirmer par la poursuite des essais dans le temps, constitue une réelle avancée. Pour l’heure, il s’agit d’un résultat intermédiaire, donc.

Voici comment Pfizer et BioNTech ont procédé : depuis le 27 juillet, 43 538 volontaires ont été recrutés. La moitié a reçu le vaccin, l'autre, une injection placebo. Il a fallu ensuite attendre que, dans ce groupe, les personnes présentent des signes de la maladie et que l'on confirme qu'il s'agissait bien du Covid-19. Quand 94 volontaires sont tombés malades, les fabricants ont décidé de réaliser un bilan intermédiaire. Parmi les personnes qui ont présenté des symptômes, 90 % faisaient partie du groupe témoin ayant reçu le placebo, non protégées donc, et 10 % du groupe ayant véritablement reçu le vaccin. Ce qui amène à ce taux d'efficacité brandi le 9 novembre : les personnes recevant le vaccin ont 90 % moins de chances de tomber malades du Covid-19.

Plus l'expérience porte sur un nombre de personnes élevé, moins la marge d'erreur est grande, c'est pourquoi les autorités sanitaires prévoient un seuil minimum. Alors, les essais cliniques de Pfizer-BioNTech vont se poursuivre jusqu'à ce que 164 cas soient déclarés.

Si, par la suite, le nombre de personnes présentant des symptômes de la maladie augmentait parmi les volontaires vaccinés, le taux d’efficacité diminuerait. Cela pourrait aussi laisser penser que la protection est limitée dans le temps. Le duo pharmaceutique espère pouvoir demander une autorisation d’utilisation d’urgence à la Food and Drug Administration (FDA) la semaine du 16 novembre. Celle-ci exige que l'on attende au moins deux mois après la dernière injection du vaccin reçu par les personnes infectées avant d'examiner les demandes d'autorisation de vente, un recul minimum pour s'assurer qu'aucun effet secondaire grave n'est apparu dans ce laps de temps à la suite de la vaccination.

Interrogée par Mediapart, l’European Medicines Agency (EMA), chargée d'octroyer le précieux sésame de vente sur le Vieux Continent, affirme « ne pas avoir encore eu l'occasion d'évaluer formellement les données d'efficacité émergentes, qui n'ont pas encore été soumises par Pfizer-BioNTech ». Et ce, alors qu’elle a lancé un « examen continu » des données sur ce vaccin le 6 octobre, dans le but d’étudier au fur et à mesure les apports des essais cliniques en cours et, ainsi, de pouvoir réagir plus vite une fois la demande d’autorisation sur le marché formellement déposée.

Un vaccin testé majoritairement sur des jeunes à destination des personnes âgées et à risques en premier

Malgré ce manque de transparence, les États développent des politiques vaccinales de priorisation à la lumière de ces premiers résultats sur un possible bouclier empêchant la survenue des symptômes du Covid-19. Logiquement, ils prévoient de donner la primeur du vaccin à la population la plus susceptible de développer des formes graves de la maladie : les plus de 65 ans et les personnes présentant des signes de comorbidité comme les personnes diabétiques ou obèses.

« L’urgence c’est d’éviter l’arrivée massives de cas graves dans les hôpitaux. Puisque l’on n’arrive pas à atteindre l’immunité collective de manière naturelle, il est possible d’envisager que les jeunes puissent encore s’infecter et développent une immunité naturelle et qu’en complément, le vaccin protège les personnes à risques », projette Jean-Daniel Lelièvre.

Sauf que le vaccin n’est pas majoritairement testé sur les premières personnes ciblées, la population à risques ou vieillissante, mais sur les jeunes en bonne santé (lire aussi : Vaccin contre le Covid-19: l’espoir faiblit, les craintes grandissent). Dans son communiqué de presse, l’alliance Pfizer-BioNTech indique seulement que « l'étude a recruté 43 538 participants, dont 42 % avaient des antécédents divers », sans que l’on sache si cela en fait des personnes à risques ou pas. Par ailleurs, son protocole d’essais cliniques ne mentionne pas non plus combien dépassent les 65 ans parmi les volontaires.

Ce trou dans la raquette de l'évaluation des produits de santé sur les personnes vieillissantes n’est pas propre au vaccin Covid-19. Elles sont généralement minoritaires dans les essais cliniques menés par les entreprises pharmaceutiques du fait des risques que cela pourrait représenter pour leur santé, mais aussi parce qu’elles pourraient faire baisser la moyenne des performances affichées.

« Quand on vieillit, on est moins apte à se défendre contre un nouveau virus : l’efficacité du vaccin peut donc être moindre », explique Marie-Paule Kieny, directrice de recherche à l’Inserm. Pour renforcer les évaluations sur les premières personnes qui devraient recevoir les injections, le comité vaccin Covid-19 qui conseille le gouvernement aurait aimé commencer en octobre ses propres essais cliniques sur 150 personnes, notamment âgées.

Sauf que « les firmes s’inquiètent d’une telle expérimentation avant de recevoir une autorisation de mise sur le marché », concède Marie-Paule Kieny, qui préside ce comité vaccin. Pour l’heure, aucune expérimentation n’est menée en France sur le candidat-vaccin de Pfizer-BioNTech. La chercheuse indique seulement que trois fabricants de vaccins contre le Covid-19 sont en « négociations avancées » pour réaliser ces études spécifiques sur une population vieillissante.

« Généralement, comme les vaccins sont moins efficaces sur les personnes âgées, on peut tabler sur 10-20 % d’efficacité en moins. C’est moins fun de dire que ça fonctionne à 70 % sur les personnes âgées, même si ce sont elles qui ont le plus besoin d’un vaccin, que d'afficher un taux d'efficacité de 90 % sur des sujets jeunes, d’autant que cela permet de faire monter la Bourse. Néanmoins, il est très peu probable que le vaccin Pfizer-BioNTech ne protège pas du tout les personnes âgées tant il semble très bien fonctionner sur les sujets jeunes », traduit le professeur d’immunologie Jean-Daniel Lelièvre.

Enfin, autre limite de ces résultats intermédiaires : ils ne portent pas non plus sur les personnes ayant déjà été infectées par le Covid-19, qu’elles aient développé des formes graves ou pas ; on ne sait donc pas encore si le vaccin empêcherait ces anciens malades de développer de nouveau des symptômes.

Par ailleurs, les conditions d’utilisation du vaccin du binôme Pfizer-BioNTech sont très contraignantes. Il doit être conservé à environ – 75 degrés Celsius. « Un vaccin contre Ebola demandait une chaîne du froid aussi exigeante. Cela a impliqué des efforts considérables et cela a coûté très cher. Réaliser une distribution globale à cette température en Afrique, ça n’est pas possible », dénonce Els Torreele, ancienne directrice de la campagne d’accès aux médicaments de Médecins sans frontières (MSF). D’autant plus que le vaccin de Pfizer-BioNTech exige d’être injecté à deux reprises, à trois semaines d’intervalle.

Autre bémol, le prix, faramineux. La dose a été vendue entre 25 et 30 dollars aux États-Unis, cela revient alors à un vaccin complet à 50, 60 dollars. Dernier frein, la disponibilité : les accords de précommandes de vaccins signés par les plus grandes puissances mondiales trustent déjà l’ensemble de la production possible d’ici à la fin 2020, soit 50 millions de doses, et une bonne partie de celles que le duo pharmaceutique prévoit de fournir en 2021, soit 1,3 milliard. Ce ne sera clairement pas un vaccin que l’on pourra déployer à large échelle dans le but de sauver les populations des pays les plus pauvres.

Reste que l’effet planétaire de cette annonce du binôme germano-américain a fait des envieux. Deux jours après, la Russie a surenchéri. Le 11 novembre, le centre de recherches Gamaleïa a communiqué sur une efficacité de 92 % de son vaccin Spoutnik-V. « Nous aimerions avoir les vrais résultats des essais menés par les Russes. Dans ceux intermédiaires publiés par The Lancet, les seuls disponibles, on a l’impression que certains graphiques sont de douteux copier-coller », met en cause Jean-Daniel Lelièvre.

La controversée revue The Lancet avait publié en septembre un article sur les premières phases d’essais cliniques sur le candidat-vaccin menés en Russie, non randomisés, donc sans groupe témoin, ce qui ne respecte pas le standard international en matière de recherche médicale.

 Publiéle 12/11/2020

Enseigner la laïcité : le legs de la Révolution française

 

Par Victor Woillet (site lvsl.fr)

 

Comment enseigner la laïcité ? Près de cent-cinquante ans après les lois de Jules Ferry proclamant la gratuité, l’obligation et le caractère laïque de l’école, la mort du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty prouve tragiquement qu’une telle question reste toujours d’actualité. Si la personne de Ferdinand Buisson est souvent convoquée afin d’y répondre, il convient aujourd’hui de lever l’oubli dont d’autres figures et moments fondateurs de cette spécificité républicaine ont souvent été drapés.


Le 20 janvier 1793, à la veille de la mort de Louis XVI, un ancien garde du roi descend les marches de l’escalier du restaurant du Palais-Royal, « Février », en direction du sous-sol et poignarde au flanc le représentant de la Nation alors attablé, Louis-Michel Lepeletier Saint-Fargeau. Comme le relate son propre frère dans une édition complète de ses écrits et interventions à la Convention en 18261, à quelques centimètres de l’endroit où l’assassin planta son fer, un « gros cahier ployé en deux » protégeait son cœur. Ce cahier n’était autre que le plan d’éducation qu’il s’efforça de construire alors que la Convention était en pleine ébullition. Un des plans d’éducation les plus ambitieux de la période, répondant à ceux présentés la même année par Talleyrand ainsi que Condorcet. Défendu de manière posthume par Robespierre le 13 juillet 1793, la dimension fortement égalitariste du plan marqua l’imaginaire républicain à tel point que Jaurès le décrivit plus tard comme « le terme idéal vers lequel évolue l’organisation de l’enseignement dans la démocratie française »2.

Le projet révolutionnaire de Louis-Michel Lepeletier Saint-Fargeau

Défendre un enseignement élémentaire public, gratuit et obligatoire de six à douze ans par la mise en place de Maisons d’éducation mais aussi d’un impôt progressif destiné à financer l’école de la nation apparaissait du temps de Lepeletier Saint Fargeau comme une utopie. Alors que de telles idées peuvent aujourd’hui nous sembler quelconques, ce sont d’autres éléments du plan de ce député montagnard qui conservent une force révolutionnaire intemporelle : abolir l’inégale naissance des enfants par le biais d’une éducation à l’entière charge de la nation, refuser de substituer à la société d’ordres de l’Ancien Régime un élitisme fondé sur un inégal accès au savoir, soustraire les enfants de l’emprise religieuse imposée par leurs parents pour en faire des citoyens libres de choisir de manière éveillée leur foi personnelle.

Un tel geste politique mais aussi philosophique, retirant au pouvoir spirituel de l’Église la prérogative éducative pour l’attribuer au pouvoir séculier en son sens le plus profond, celui d’une république laïque constituée par le peuple dans toutes ses composantes3, n’est que la tête de proue d’un mouvement de grande ampleur dont les premières vagues se firent ressentir plusieurs siècles auparavant.

Enseigner la laïcité, un double héritage

Un premier mouvement s’opère le 24 mai 1480, lorsque Laurent de Médicis décide de nommer le jeune professeur à peine âgé de 25 ans, Agnolo Poliziano (Ange Politien), professeur de poétique et de rhétorique à l’université de Florence. Une brèche s’ouvre dans la tradition pédagogique initiée au Moyen Âge. Il n’est plus question de perpétuer l’enseignement scolastique désireux de concilier philosophie antique et religion chrétienne, raison et foi, mais d’affirmer un retour à l’éducation telle qu’elle était conçue dans l’Antiquité. Lectio (commentaire de texte) et disputatio (argumentation pro et contra sur un corpus restreint d’auteurs antiques et de textes bibliques), exercices dont nos « dissertations » et « commentaires » sont les lointains enfants, cèdent le pas à une étude du savoir là où il se trouve dans sa forme la plus originelle, non en tant que glose d’une glose précédente, mais en tant qu’objet : le texte d’un auteur, un corps humain, un astre.

Dans la brèche ouverte par Politien, s’engouffrent à la suite des guerres d’Italie (1494-1559) des auteurs français tels que Rabelais et Montaigne. De l’imitatio des Antiques naît une aemulatio, un désir de rivaliser et d’égaler le modèle. Les textes religieux ne déterminent plus intégralement la forme de l’enseignement, la manière d’éduquer les jeunes générations, mais deviennent un objet d’études, un fait qu’il convient d’analyser. Par cette critique de la scolastique (incarnée chez Rabelais dans sa description des « sorbonagres »), l’éducation humaniste de la Renaissance opère un premier mouvement de détachement vis-à-vis de l’autorité ecclésiale.

Ainsi, lorsque Lepeletier Saint-Fargeau rédige son Plan d’Éducation nationale, ce dernier renoue non seulement avec la tradition encore vivace des Lumières et sa critique de l’obscurantisme religieux bien connue, mais il s’inscrit également dans les pas des penseurs humanistes et de leurs réflexions sur le rapport du religieux à l’éducation. Toutefois, sa spécificité réside précisément dans sa radicalité. Écrire un plan d’ « éducation » et non d’ « instruction » nationale revêt un caractère politique notoire. Lepeletier entend soustraire pleinement l’enfant aux déterminations héritées de sa naissance, et en particulier celles du domaine religieux. Les Maisons d’éducation qu’il souhaite créer au sein d’anciennes propriétés nobles n’incluent pas de lieu de culte. Elles doivent permettre aux enfants d’êtres éduqués en dehors des influences exercées par les autorités religieuses afin de s’y rapporter ou non, à l’âge de douze ans, après un choix individuel éclairé.

« Je cherche une instruction générale pour tous, qui est la dette de la république envers tous ; en un mot, une éducation vraiment et universellement nationale »

Ce type de rapport singulier à la religion relève également d’une certaine conception héritée des Lumières, celle de la fameuse « Profession de foi du vicaire savoyard » de Jean-Jacques Rousseau au livre IV de L’Émile. Pour reprendre la dénomination de Kant, sur qui ce texte eut une influence déterminante : refuser l’hétéronomie (état de dépendance à l’égard d’une loi extérieure), pour accéder à l’autonomie nécessaire dans le domaine de la liberté morale. Cette exigence n’est pas qu’une preuve de sagesse philosophique, elle est un acte politique. Alors que Voltaire s’efforçait « d’écraser l’infâme » tout en prônant, dans le domaine politique, le contrôle du pouvoir par une élite éclairée, Rousseau fait naître en son esprit un système politique dans lequel les individus émancipés du dogmatisme religieux exerceraient, par leur existence sous forme de communauté politique, toute la souveraineté. D’une idée, Lepeletier entendait faire nation.

La morale républicaine de Jules Ferry et Ferdinand Buisson

La « grande fournaise » qu’était pour Hugo la Convention, accoucha pourtant d’une souris. Les différents plans élaborés pendant la Révolution ne purent bénéficier de financements, de structures et de personnel suffisants. En peu de temps, l’éducation, tout comme l’instruction, retournèrent dans le domaine privé. Avec la loi Falloux portant sur la « liberté de l’enseignement » du 15 mars 1850, les représentants du culte catholique sont invités à siéger au Conseil supérieur de l’instruction publique, plus haute instance consultative de l’instruction publique. Sans véritable contrôle de sa part, l’État permet aux congréganistes d’enseigner dans toutes les écoles de « l’enseignement libre » et instaure le retour d’une « éducation morale et religieuse » au sein des écoles publiques. Comme le soulignait, encore une fois, Hugo, pourtant élu du parti de l’Ordre, à la tribune de l’Assemblée le 15 janvier 1850, l’objectif recherché par cette loi est clair. Après avoir réprimé dans le sang les journées de juin 1848, il faut enseigner aux enfants la résignation et le respect des hiérarchies sociales et tuer dans l’œuf toute idée de révolte, mettre « un jésuite partout où il n’y a pas de gendarme »4.

C’est dans cet horizon que les lois de Jules Ferry doivent être considérées. Les lois de juin 1881 et mars 1882 doivent rompre avec celles de Falloux, remettre l’Église chez elle et l’État chez lui. Rendre l’enseignement primaire gratuit, instaurer l’obligation scolaire de 7 à 13 ans et supprimer l’enseignement religieux. Or un problème de poids fait ici son apparition : par quoi remplacer, dans une école laïque, l’enseignement de la morale qui prévalut pendant plusieurs décennies et instruisit de nombreuses générations ?

Un homme fut chargé d’y répondre par Jules Ferry : Ferdinand Buisson, philosophe et directeur de l’enseignement primaire. Dans son grand-œuvre, Le Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, Buisson entend remplacer l’enseignement religieux de la morale par une pratique laïque de celle-ci. Aux articles « Laïcité » et « Morale civique (instruction) »5, ce républicain et protestant libéral dévoile la matrice de sa conception, la philosophie morale d’Emmanuel Kant. Le Dieu de l’éducation morale et religieuse de Falloux et du parti clérical se voit remplacé par l’impératif catégorique du philosophe d’outre-Rhin.

La morale républicaine alors proposée par L’instruction ministérielle, en tête des programmes d’éducation morale destinés aux écoles maternelles et primaires dès 1882, fut souvent raillée et qualifiée de « Décalogue sans Dieu », mais elle témoignait également d’un problème plus profond. Enseigner la morale consiste toujours à enseigner une morale, historiquement et socialement définie. Le seul moyen d’éviter de considérer que la morale alors présente dans la société était d’influence judéo-chrétienne revenait à enseigner les conditions a priori de formation du jugement moral. Enseigner une morale sans contenu doit alors se faire avant tout par la pratique, par l’exemple, celui de l’instituteur en l’occurrence, et une telle situation explique l’absence progressive de définition claire de ce qu’est la morale républicaine dans le cadre des programmes destinés aux instituteurs de la IIIe République.

Repenser le rapport de l’école au religieux

Mais enseigner une morale laïque, est-ce enseigner la laïcité, transmettre ses valeurs, son histoire et instituer l’enfant à la condition de citoyen ? Les différents débats, depuis le début du XXe siècle, autour du bien-fondé d’une instruction morale dans les programmes scolaires démontrent cette ambiguïté fondamentale. Enseigner la morale à l’école présente deux risques : détourner cet enseignement pour en faire un endoctrinement (pensons à « l’enseignement moral et patriotique » mis en place par le régime de Vichy) ; ou le reléguer à un catalogue de bonnes-manières (reproche qui aboutit, après 1968, à la suppression du cours d’instruction civique dans l’enseignement primaire).

La laïcité de l’enseignement ne doit pas être perçue comme un paravent permettant de masquer la présence du religieux dans la société, mais comme un outil pour que le futur citoyen puisse aborder la religion d’un regard éclairé et faisant place à la raison.

Comme l’indiquait déjà Louis Michel Lepeletier Saint Fargeau par son Plan, la laïcité ne peut être transmise que dans le cadre d’une éducation. La laïcité de l’enseignement ne doit pas être perçue comme un paravent permettant de masquer la présence du religieux dans la société, mais comme un outil pour que le futur citoyen puisse aborder la religion d’un regard éclairé et faisant place à la raison. Si l’instruction morale mais surtout civique est indispensable à la formation de futurs citoyens – comme en fit le constat Jean-Pierre Chevènement en 1985 lorsqu’il choisit de la réintroduire parmi les enseignements du primaire et du secondaire –, elle ne doit pas nous dispenser d’une transmission et d’une compréhension fine de ce que sont les religions dans nos sociétés, de leur histoire et de leur géographie.

Renouer avec l’héritage de Lepeletier Saint Fargeau, mais aussi avec celui des penseurs de la tradition humaniste ainsi que de celle des Lumières, consisterait alors à renforcer un enseignement laïque du « fait religieux ». Fait social autant qu’historique et anthropologique, il est, ainsi que le soulignait Régis Debray dans son rapport de 2002 sur « L’enseignement du fait religieux dans l’École laïque »6, indispensable de doter les jeunes générations des clés pour le comprendre et l’analyser dans toutes ses manifestations. Cette capacité ne doit pas insulter la foi des croyants, mais bien au contraire permettre leur respect. Elle doit aussi donner les moyens de comprendre le rapport spécifique qu’entretient notre régime républicain au religieux. Faire vivre la laïcité commence par transmettre son acte de naissance, de la première idée philosophique l’ayant permise aux combats politiques qui s’ensuivirent. Éduquer à la laïcité pour faire exister l’universalisme républicain, voici la leçon que nous offrait Lepeletier Saint-Fargeau il y a plus de deux siècles et dont la portée doit encore nous inspirer. « Dans le passé, leçon qu’épelle l’avenir… »7

1. Œuvres de Michel Lepeletier de Saint-Fargeau,… précédées de sa vie, par Félix Lepeletier, son frère, suivies de documents historiques relatifs à sa personne, à sa mort et à l’époque, Arnold Lacrosse Imprimeur-Libraire, Bruxelles, 1826.

2. Histoire socialiste de la France contemporaine 1789-1900, Tome IV : La Convention II (1793-1794-9 thermidor), « Les idées sociales de la Convention et le gouvernement révolutionnaire » p.1465-1490, Jules Rouff éditeur Paris 1901

3. Λαϊκός est, en grec ancien, un dérivé du substantif λαός désignant « le peuple » dans son ensemble. Par la suite, le latin laicus renvoie à la partie du peuple vivant dans le siècle, celle qui n’assure pas de fonction au sein d’une institution religieuse.

4. Hugo orateur (anthologie), Victor Hugo (dossier et notes réalisés par Myriam Roman), Folioplus classiques, Paris, 2015.

5. http://www.inrp.fr/edition-electronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson/

6. https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/024000544.pdf

7. « À qui la faute ? » Victor Hugo, 1872.

 Publié le 11/11/2020

Apologie du terrorisme: les familles d’Albertville disent leur stupéfaction

 

Par François Bonnet (site mediapart.fr)

 

Mediapart a rencontré les familles de trois des quatre écoliers de 10 ans interpellés à Albertville et mis en cause pour « apologie du terrorisme et menaces de mort ». Leurs récits contredisent les versions officielles et laissent penser à un emballement hors contrôle de l’administration, avec des déclarations confuses du procureur de Chambéry.

Albertville (Savoie).– Zulbye Yildirim est une femme énergique qui reçoit avec mari et enfants dans le salon immaculé de leur logement. Les mots se bousculent dans un français courant parfait. Elle a pourtant appris un mot ce jeudi 5 novembre, quand la police a fait irruption en nombre dans l’appartement de la cité HLM des Contamines, où la famille vit depuis 19 ans, pour interpeller sa petite fille Emira, 10 ans.

« Apologie, je connaissais pas. Le policier me dit : “Votre fille est inculpée d’apologie du terrorisme.’’ J’ai crié : “Ma fille a 10 ans et elle est terroriste ?! Mais vous êtes fou” », se souvient-elle.

Il est à peine 7 heures du matin, ce jeudi, quand de forts coups résonnent à la porte. Sept ou huit hommes font irruption dans le logement. Deux sont en uniforme de policier. Les autres sont en civil, brassard au bras, cagoulés. « Ils avaient des fusils ou des mitraillettes en travers de la poitrine. Non, ils ne nous ont pas visés mais tout ce monde dans l’entrée et la tension, ça faisait très peur », dit le fils aîné de 22 ans, qui s’apprêtait à partir au travail.

Les policiers rassemblent les parents et les trois enfants dans le salon. La chambre d’Emira est fouillée, matelas soulevé, équipement informatique saisi. Des livres sont photographiés, tout comme quelques cadres sur les murs du logement où figurent en belle calligraphie arabe des versets du Coran.

« Le policier nous dit : “On emmène votre fille, vous viendrez plus tard au commissariat pour être interrogés.” On l’a récupérée à 18 h 30. Nous, une famille respectable que tout le monde connaît ici, on nous a fait ça. C’est un cauchemar », dit Zulbye Yildirim. Servet, son mari, maçon de profession, en est certain : « C’est politique. En haut, ils ont décidé et cela tombe sur nos enfants. »

Au même moment, la stupeur est la même dans d’autres cages d’escalier de cette cité d’Albertville, dont la moitié doit être détruite dans le cadre d’une opération de rénovation. « Mon mari est parti au travail à 5 h 30 et je dormais. Ma fille de 13 ans a ouvert la porte, ils sont tous entrés et ont demandé mon fils Mohamed Emin. Il dormait encore. Ils n’étaient pas violents, polis, mais ils l’ont pris tout seul, je ne pouvais pas venir. Il pleurait, j’avais peur, je ne comprenais rien », raconte Aysegul Polat, elle aussi franco-turque.

Trois garçons et une fillette de 10 ans, tous élèves dans la même classe de CM2 de la petite école primaire voisine Louis-Pasteur, sont arrêtés, aussitôt placés sous le régime de la « retenue légale » qui permet de garder et d’interroger durant 12 heures de jeunes mineurs. Le procureur de Chambéry venait d’ouvrir une enquête pour « apologie du terrorisme et menaces de mort ».

Tout a commencé le lundi 2 novembre, lorsque le directeur de l’école Louis-Pasteur (123 élèves en tout, huit classes en réseau éducation prioritaire) fait un signalement à Éric Lavis, directeur académique des services de l’éducation nationale (Dasen). Le directeur tient également une classe de CM2, des élèves qu’il connaît bien puisqu’il est leur maître pour la troisième année, les suivant de niveau en niveau.

Dans la discussion qui a accompagné l’hommage au professeur assassiné Samuel Paty, quatre élèves de sa classe auraient tenu des propos inquiétants. « Leurs propos justifiaient l’horrible assassinat de Samuel Paty et pouvaient sous-entendre que leur enseignant, s’il avait le même type de comportement, pourrait être tué de la même manière », a assuré Éric Lavis au quotidien Le Dauphiné. Le Dasen n’attend pas et choisit le soir même de faire un signalement au procureur de la République de Chambéry, Pierre-Yves Michaud.

L’Éducation nationale a deux protocoles pour gérer des incidents jugés graves. Le premier s’appelle « information préoccupante » et permet de saisir les services sociaux et une cellule spécialisée du conseil départemental qui prendront contact avec les familles dans le cadre d’une enquête sociale. Le second consiste à saisir directement le procureur, sans en informer les familles, pour ne pas prendre le risque d’obérer une éventuelle enquête judiciaire.

À l’école Louis-Pasteur, tout bascule le mardi matin. Le directeur trouve une lettre avec cette simple formule ainsi rédigée : « T mort ». Cette fois, une plainte est immédiatement déposée par Éric Lavis au nom de l’Éducation nationale. À Chambéry, le procureur ouvre une enquête judiciaire et décide de l’opération d’interpellation des quatre enfants. La machine est enclenchée. L’enquête établira, selon le procureur, que les écoliers et leurs parents ne sont pas les auteurs de cette lettre et qu’aucun lien ne peut être établi avec les propos des enfants.

« Pourquoi l’école ne nous a pas contactés ? »

« L’enseignant est traumatisé et toute l’équipe est bouleversée, profondément perturbée, ayant un sentiment d’échec de ses actions », insiste Éric Lavis. Contacté par Mediapart, le directeur de l’école ne souhaite pas s’exprimer, faisant valoir qu’une enquête judiciaire est en cours. Dans la hiérarchie complexe de l’Éducation nationale, on estime sous le sceau de l’anonymat que « c’est évidemment la lettre qui a tout déclenché » et que « s’il n’y avait que les incidents du premier jour, la situation aurait été très différente, voire on n’en aurait pas parlé ».

Le père du petit Mohamed Emin, Omer Polat, électricien, 39 ans, et vivant à Albertville depuis 35 ans, en est lui aussi persuadé : « C’est la lettre qui a mis le feu et provoqué l’opération. Alors maintenant, il faut une enquête sérieuse et trouver qui est l’auteur, parce qu’en attendant, c’est nos enfants qui sont montrés comme terroristes. »

Omer Polat et son épouse, Aysegul, ne décolèrent pas. Lui : « C’est la première fois de ma vie que j’entre dans un commissariat. On me prend mes empreintes, de l’ADN, on m’interroge sur ma religion, si je pratique l’islam, si je vais à la mosquée, ce que je lis. J’ai le droit d’être musulman tout de même ! Et dans notre mosquée, on interdit les extrémistes, tout le monde le sait, on fait une journée portes ouvertes tous les ans. Alors, maintenant, je suis fiché S ? »

Elle : « Pourquoi l’école ne nous a pas contactés ? Le maître nous connaît. Il est très bien et cette école aussi. Après le confinement, le directeur nous appelait même le dimanche pour prendre des nouvelles du petit, savoir s’il faisait bien ses devoirs. Pourquoi ne m’a-t-il rien dit le mardi ? Tout cela nous blesse beaucoup. Nous, on travaille dur, on ne parle pas de ces choses à la maison, le terrorisme, tout ce chaos… Notre religion, c’est le respect de tous, c’est écrit. » De son côté, Zulbye Yildirim s’était essayée à résumer l’islam par un « tuer un homme, c’est tuer l’humanité ».

Que s’est-il donc dit, dans cette discussion à huis clos entre un maître de CM2 et ses élèves de 10 ans ? Le procureur l’a très vite fait savoir avec ses mots, dans la foulée du directeur académique de l’éducation nationale. « Une jeune fille a été mise hors de cause, même si elle a eu un comportement ambigu. Les trois autres élèves ont reconnu les menaces de mort et avoir affirmé que le terroriste avait eu raison. L’un a, dit-il, répété ce qu’il avait entendu à la télé, par effet de groupe, les autres ont suivi. Ils se sont excusés », a déclaré Pierre-Yves Michaud dès vendredi (lire, par exemple, ici).

Devant la polémique naissante, le ministère de l’intérieur grimpe plusieurs marches d’un coup. Cela devient, dans une vidéo diffusée vendredi soir sur Twitter : les enfants ont « justifié l’assassinat », « arguant qu’il était interdit d’offenser le Prophète et ajoutant qu’ils tueraient leur professeur s’il caricaturait le Prophète ».

Samedi après-midi, les parents, pour leur part, n’avaient toujours pas été informés des développements ou conclusions de l’affaire. Pas le moindre coup de fil de la justice ou la police. « Non, on ne sait rien, c’est un journaliste du Dauphiné qui nous a dit que notre fille Emira n’aurait sans doute rien », dit sa mère Zulbye Yildirim.

Sur le canapé du salon, le petit Mohamed Emin tortille son pantalon de survêtement, tripote le col de son tricot, mèche noire bien lissée sur le front et de grands yeux qui roulent. « Fais l’effort de te souvenir, raconte tout ce qui s’est dit », insiste sa mère. « Alors moi, j’ai dit que si on insultait le Prophète, on pouvait brûler en enfer dans un autre monde. Mais menacer le maître, non », énonce-t-il.

Non de loin de là, dans un autre salon, Emira surveille le récit de sa mère. « Ma fille est allée deux fois à l’école pendant les vacances scolaires pour du rattrapage, et le maître lui avait parlé de l’hommage de la rentrée. Elle m’avait demandé ce qu’il fallait dire. Je lui ai répondu : “Tu dis qu’on est très déçus, que c’est très triste et tu te tais.’’ » Dans la discussion à l’école, Emira ajoute avoir poursuivi par un « Si le professeur avait pas montré les dessins, il aurait pas été tué ».

Quelques cages d’escalier plus loin, voici Shoaib Harrid, 10 ans lui aussi, interpellé, emmené et retenu pendant 11 heures au commissariat de Chambéry, à une cinquantaine de minutes d’Albertville. Le gamin interrompt ses parents pour décrire l’équipement des policiers, les détails de la voiture, le bureau. « Dans la voiture, le policier a été gentil et puis personne n’a rien dit le reste du trajet », précise-t-il. Tellement stressé, il ne se souvient pas qu’on lui ait donné à manger, dit seulement qu’il a pu à un moment « dessiner ».

Et lui, qu’a-t-il donc dit à son professeur ? Il ne sait plus le détail, sauf qu’ils étaient cinq élèves à beaucoup parler, à rigoler parfois, que le professeur expliquait, qu’il posait des questions, du genre : « Si je vous montre des caricatures, je vais être égorgé ?», et que lui comme d’autres ont répondu que ces dessins, « c’est pas bien » et que « oui, il allait être tué mais pas par [eux], parce qu’[ils] [l’]aim[ent] bien ». Et puis d’autres mots, peut-être, il ne se souvient pas, et qu’ils étaient plusieurs : « Pourquoi le cinquième qui parlait dans la classe, il a pas été arrêté ? »

Des enfants de 10 ans à l’école primaire, en confiance, avec le maître qu’ils connaissent depuis trois ans. « Moi, dit la mère de Shoaib, je ne comprends pas pourquoi on pose des questions comme cela à des enfants, pourquoi on les fait parler d’horreurs, pourquoi on m’appelle pas s’il dit des bêtises ? »

À ses côtés, son mari soupire. Ouvrier dans les travaux routiers, lui aussi s’est retrouvé interrogé par les policiers. La famille est d’origine algérienne, oui, musulmane, oui, pratiquante, oui, installée depuis 2006 à Albertville et avant en Normandie.

« Le policier qui m’a interrogé me l’a dit : “Je ne sais pas ce que vous faites là. L’école n’avait qu’à vous convoquer, les parents et les enfants.” Il a raison. Si les enfants ont mal parlé, disent des conneries, il faut nous prévenir. Des histoires de gamins à l’école, on en fait une affaire terroriste, dit le père, et pourtant ils ont un maître sérieux, il suivait beaucoup les enfants, je ne comprends pas. »

À vrai dire, personne ne comprend vraiment comment une opération antiterroriste, quasi militaire, d’une telle ampleur, mobilisant des dizaines de personnes et des moyens importants a pu être ainsi déclenchée contre quatre écoliers. Sauf à s’accrocher à un montage politique ? « Moi, on m’a interrogée sur ce que je pensais de Macron et d’Erdogan, dit Zulbye Yildirim. Je leur ai dit que j’irais pas sur ce terrain, que la politique, je ne connais pas, qu’on va pas mélanger la politique et l’école et les enfants. »

Samedi, dans une déclaration au Dauphiné déjà beaucoup moins catégorique que celle de la veille, le procureur de Chambéry Pierre-Yves Michaud expliquait que « les trois garçons ont avoué avoir tenu certains propos, sans reconnaître explicitement les menaces de mort » (la veille, il assurait qu’ils reconnaissaient les avoir proférées), que les familles n’étaient pas radicalisées. « Désormais, les choses sont éclaircies, il faut que la situation s’apaise. » Mais il persiste : c’est bien une enquête qu’il fallait pour tout cela. Parce que le ministère de l’intérieur exigeait de telles enquêtes ?

Il reste les enfants. Les trois que Mediapart a rencontrés ne veulent pas retourner à l’école. « Mes copains vont me traiter de terroriste », dit l’un. La fillette a peur et a du mal à dormir. Un autre gamin s’est mis à faire pipi au lit. Des médecins leur ont fait une dispense de deux semaines.

 « On va changer notre enfant d’école. Ça tombe bien, si je puis dire : on fait construire une maison pas loin et on doit déménager avant le 31 décembre », dit, amer, le père de Mohamed Emin. Sa mère dit « ne pas accepter ce qui s’est passé » : « Ce n’est pas normal, j’ai très peur, est-ce qu’ils peuvent nous enlever l’enfant ? » Le père de Shoaib Ari s’interroge : « Comprenez, on peut pas laisser les enfants avec le même maître, ça va être très difficile, pour lui et pour eux. Que va-t-on faire ? Il faut que mon fils aille à l’école. »

« Nous les accueillerons avec la plus grande neutralité », a expliqué le directeur académique Éric Lavis. Le procureur Pierre-Yves Michaud n’a rien dit à ce sujet. Ce n’est certainement pas son problème, pourra-t-il faire valoir.

 Publié le 10/11/2020

Le vrai nom du « second confinement »

[Exercice d’interruption de la communication]

 

paru dans lundimatin#262, (site lundi.am)

 

Comment comprendre ce « second confinement » ? Que nous arrive-t-il ? C’est ce que tente de déchiffrer Aclin dans cette excellente analyse. En partant de l’image de ces nouveaux "portiques de validation" qui régulent désormais l’accès et la circulation aux quais de nombreuses gares, il trace les contours d’une nouvelle forme de contrôle qui relèverait moins du confinement que de l’arraisonnement, ce vieux terme de marin : « Personne n’est confiné, nous sommes tou·te·s arraisonné·e·s, sommé·e·s d’appuyer nos conduites sur les raisons que l’État juge valables, et l’agent en face de vous, crédibles. »

Gare Saint-Lazare, une vingtaine de mètres avant les quais, on a aligné une rangée serrée de grands portiques aux battants transparents. Ils servent à séparer la gare de la galerie marchande qui s’y niche, boulevard de vitrines où la féérie des escalators monte avec lenteur des puits du métro. Agencement assez simple, basique même : flux, marchandises, contrôles ; circuler, acheter, pointer. Sauf que ces portiques ne contrôlent rien.

C’est frappant dès qu’on aborde leur ligne policière : certes, il faudrait bien scanner son-billet-nominatif-en-cours-de-validité, mais ils sont si larges, si lents à se refermer, ces portiques, qu’on a presque la place pour passer à deux de front, et tout à fait le temps pour se glisser tranquillement derrière, sans rien coller du tout. Evidemment, c’est qu’à l’impératif du contrôle, s’est rajouté celui de laisser passer les valises et les familles du prochain week-end sans embouteiller le hall marchand. Alors on passe, les mains dans les poches, et on rigole. C’est en arrivant dedans qu’on comprend.

Car la ligne de plexiglass délimite bien un « dedans » et un « dehors », c’est même là son unique fonction, sa seule réussite. Ce qui a pour conséquence qu’il devient suspect, une fois « dedans », de faire mine d’autre chose que d’aller-prendre-le-train-pour-lequel-on-vient-de-valider. Devient sujet à contrôle tout comportement flâneur, désœuvré, qui laisse de côté le pas militaire du retard, qui n’est pas visiblement vissé dans un but, qui revient d’accompagner quelqu’un. La véritable fonction de ces portiques passoires, c’est d’étendre le contrôle du moment limité du check-point vers l’intégralité d’une zone où les comportements sont ainsi soumis à un principe de lisibilité des raisons.

Etrange vivier que forme cet aquarium de plexiglass, zone publique inédite où toute impureté a été éliminée des trajectoires métropolitaines, où chaque attitude est tenue d’être transparente à ses motivations. On y a décanté la part trop lourde de nos vies, celle pleine de l’incertitude des allées et venues, des hésitations, des curiosités insondables, des coups de têtes, la part trop embrouillée des liens, des amours, des dépendances, des tentatives. Y reste l’humanité cristalline, déminéralisée, éperdument libre, insuffisamment mortelle, arrimée à sa vitesse, mince comme une feuille de papier, et travers laquelle il serait difficile de ne pas lire les lignes d’un troublant destin. Homo sapiens sapiens. Dans ces instants, le point de vue de l’espèce ne peut être autre chose que celui d’un vertige. Nous en sommes là. Vous êtes entré·e mains dans les poches en trouvant la blague assez bonne, et après trois tours à vide, on vous demande ce que vous faites ici. Vous rebroussez rapidement chemin – et la passoire s’est retournée en nasse : à contre-flux, c’est bien moins évident de passer, et beaucoup plus visible. Il fallait une raison pour être là. Vous n’en avez pas. Ça se voit. Vous êtes piégé·e.

*

Partons d’un constat simple, qu’on peut faire et refaire dans la rue, dans les rames du métro, devant les écoles, à son travail, au soleil des parcs : il n’y a pas de « second confinement ».

L’espace social est certes soumis à un rythme inédit de flux et de reflux, mais ce dernier n’a assurément rien à voir avec l’opération de confinement des populations du printemps dernier où « on » avait vraiment l’impression qu’il n’y avait personne nulle part, simplement parce que seuls les très pauvres étaient envoyés s’occuper du dehors. Depuis le 30 octobre, et même avant, de ci de là, avec l’archaïsme des couvre-feux, c’est plutôt qu’il y a des heures creuses qui sont beaucoup plus creuses, aux alentours de 11 heures et de 15 heures, voire même totalement désertes, le dimanche, le soir ; et des heures pleines qui restent presque tout aussi pleines, celles où se heurtent les foules laborieuses qu’on envoie dormir au loin.

De toute évidence, « confinement » ne convient pas. C’est là une première chose.

Et une seconde, c’est que plus on sait se rendre attentif aux espaces soumis à cette inédite pulsation sociale, plus la zone délimitée par les portiques passoires de la gare Saint-Lazare ne peut qu’apparaître comme l’image la plus adéquate de nos rues nouvelles : chacun·e s’y déplace muni·e d’une raison visible, cabas de provisions à l’épaule, enfant sous le bras, chien au bout de la laisse, tenue de salarié, couleurs fluos de coureur, relâchement ostensible tenant dans l’heure quotidienne et le rayon maximal côtoyant le pas militaire du retard moyen. Et sous cet attirail de raisons visibles : la raison attestée, pliée dans la poche et accréditée des documents complémentaires – le billet pour le dehors. La zone de Saint-Lazare ne dessine pas seulement l’image ressemblante de nos rues ; elle en trace, en miniature, le trait essentiel : l’ouverture d’un espace où tout comportement doit être suivi en continu de la chaîne de ses raisons, et où on ne peut accéder qu’à l’aide d’une raison suffisante.

Le terme de « confinement » ne contribue en rien à décrire la situation qui est la nôtre depuis quelques jours ; il en alimente plutôt la confusion. En mettant en avant, comme un chiffon rouge, l’aspect sanitaire, ce terme est engagé, qu’on le veuille ou non, dans une stratégie de légitimation et de banalisation des manœuvres en cours qui nous empêche d’en penser les multiples strates et les conséquences que nous savons déjà durables. Il y a une épidémie, certes ; mais il y a surtout une multitude de manières d’y répondre ! et ce sont ces choix politiques qu’il est d’autant plus crucial de percevoir nettement qu’on essaye de les mettre sur le compte de la nécessité. A moins de cela, la politique sera toujours quelque chose que l’on subit, que l’on nous fait, et jamais une prise et un levier que l’on a en main. Et vus les temps qui courent à leur perte, on sera fait, tout simplement, comme des rats.

Pour nommer cette situation où personne n’est confiné, mais où tout le monde est soumis à un principe de raisons suffisantes – dont la liste variable est édictée régulièrement par l’État – pour sortir de chez soi, où la circulation n’est pas tellement entravée mais doublée en continu de son motif crédible, de son attestation, il me semble que le nom d’« arraisonnement » est parfaitement adéquat. Il désigne précisément cela : une mise à la raison, le fait de n’avoir droit à l’existence qu’à mesure qu’on est capable de rendre des comptes, de donner ses raisons. « Vous n’avez rien à faire ici » – c’est la première phrase que j’entends aujourd’hui lors d’un contrôle au carrefour de Belleville.

Arraisonnement est un vieux terme de marine, et il a tout d’abord été forgé dans des contextes sanitaires. Est arraisonné un navire que l’on suspecte d’être porteur d’une maladie : avant de le laisser entrer dans un port, on examine son équipage et sa cargaison, lesquels doivent rendre compte de leur caractère sain. Le médecin qui arraisonne le bateau lui fournit alors une attestation qui lui permet de circuler jusqu’aux dépôts, mais si un doute subsiste, si toutes les raisons d’être rassuré n’ont pas été données, alors le navire n’a pas le droit d’entrer au port (et c’est là qu’il est proprement confiné, mis en quinzaine ou en quarantaine). La seule différence avec notre situation, c’est que, pour nous, le moment du contrôle coïncide avec celui de la circulation : à tout moment un agent peut nous sommer de donner nos raisons d’être là. Comme à l’intérieur du carré de la gare Saint-Lazare, la pression des raisons se fait constante, courbe les dos, presse les pas, corrige les attitudes, édicte les suspicions.

Arraisonnement. Un nom, c’est déjà une prise. Personne n’est confiné, nous sommes tou·te·s arraisonné·e·s, sommé·e·s d’appuyer nos conduites sur les raisons que l’État juge valables, et l’agent en face de vous, crédibles.

Un nom, c’est déjà beaucoup. Une première mesure de santé mentale serait de prendre l’habitude de remplacer, en l’état actuel, « confinement » par « arraisonnement ». Après 48 heures de ce traitement on y voit déjà beaucoup plus clair. Une amie qui a commencé la cure avant moi m’écrit ceci : « nous sommes arraisonnés par un pouvoir économique, qui sacrifie tout à sa propre rationalité plus que douteuse sanitairement (tu as vu le RER B quand ça bouscule ?), et qui détient désormais officiellement le monopole de l’accès au territoire ». Des adéquations simples se mettent aussi en place : école = garderie des mômes des salariés ; activités non-essentielles = non-économiques. Ah oui… L’autre mérite serait de faire apparaître d’emblée une ligne de clivage entre celles et ceux qui tiennent encore aux raisons de nos gouvernants, et qui voient dans ce pseudo-confinement une tentative musclée de mettre sous cloche ce mystérieux groupe de fêtards qui répand le virus comme une traînée de poudre, et celles et ceux qui se savent tenu·e·s par des raisons d’ordre politico-économique plus difficilement lisibles, qu’il faut sans trop de complotisme apprendre patiemment à déchiffrer. Un mot, donc, aussi comme signe de reconnaissance.

Parler d’arraisonnement, ce serait aussi une manière de briser le consensus médiatique autour de la nécessité sanitaire de faire quelque chose (oui mais alors pourquoi précisément arraisonner les populations  ?), d’interrompre, d’un mot, la communication qui tuile ses fausses raisons dans un bruit continu, sans même chercher à nous y faire croire, simplement pour occuper le terrain (les jeunes, la fête, les biens portants, les moins bien portants, les rassemblements de plus de, là une distance pas respectée, la pauvre, mettre le holà, nos valeurs c’est la vie, et puis on va pas enfermer les vieux avec les gros !). De mettre fin, par la même occasion, à la dissonance cognitive qui nous assaille dès qu’on met un pied dehors et qu’on tombe sur tout le monde, ou bien qu’on rentre et sort en disant je me confine.

L’arraisonnement en cours coïncide finalement étroitement avec la dernière figure de pensée que nous laissent en legs des penseurs comme Foucault et Agamben, cette figure conceptuelle circulant à double sens où, d’une part, la vie, jusque dans son substrat biologique, est investie de raisons politiques, et où, de l’autre, les raisons politiques se déguisent en nécessités pour la survie de l’espèce, formant ainsi un espace socialisé paradoxal où, comme dit le dernier Deleuze, un maximum de circulation va de pair avec un maximum de contrôle. Mais cette étroite coïncidence ne doit pas nous inciter à mettre l’arraisonnement qui nous tient dans la rubrique du bien connu. Au contraire, ce legs de pensée forme une dette qui attend encore d’être pensée jusqu’au bout, et demande à être approfondie plutôt que soldée. Le fait que le capitalisme tardif trouve prétexte d’un virus pour se mettre dans son ultime ordre de bataille, voilà l’événement que nous n’avons pas fini de penser. Nous entrons dans l’œil du cyclone. Tout ce qui était bien connu y prend les couleurs de l’inédit et la forme d’une exigence nouvelle ; y court un frisson d’urgence.

Deux hypothèses pour tenter de prendre la mesure des opérations en cours :

1/ Cette situation d’arraisonnement n’est pas liée à une « seconde vague », terme qui laisse croire que la fin de l’année apporterait du meilleur. L’arraisonnement étant sanitairement assez nul, il risque de s’inscrire dans un temps beaucoup plus long, de tassement relatif des courbes plus que de retombée. Les scientifiques ne prévoyant pas, pour l’instant, l’arrivée d’un vaccin avant le printemps, si on ajoute à cela le temps de l’inoculer à une bonne partie de la population, il se pourrait que nous soyons arraisonné·e·s au moins jusqu’à milieu de l’année prochaine.

2/ Aux conséquences économiques de tout cela, qu’on annonçait déjà colossales après le printemps dernier, et qui serviront de portée inattaquable à la musique d’enterrement de l’austérité, vont s’ajouter les premières conséquences économiquement non négligeables et croissantes du réchauffement climatique. Autrement dit, la crise sanitaire et ses mesures d’exception auront pour relais la crise économique et ses mesures d’exception qui auront pour relais la crise des environnements et ses mesures d’exception. Exception sur exception, sans intervalle de répit. Si on laisse faire les gestionnaires du marasme, nous n’en verrons pas le bout.

Ce dont nous apercevons finalement le bout, c’est de toute cette longue chaîne sociale de raisons qui n’est enchaînée qu’à sa propre catastrophe. Nous vivons en vérité une course de vitesse entre, d’un côté, ces raisons qui veulent rattraper nos vies, coïncider avec elles smartphone en main jusqu’à les anticiper, et, de l’autre, tout ce qui reste en nous d’incalculable pour déjouer ce destin de flicage jusqu’à l’extinction que la cybernétique promet à homo sapiens.

Aclin

 Publié le 09/11/2020

Le syndicat lycéen chouchou de Blanquer dilapide l’argent du ministère

 

Par Antton Rouget (site mediapart.fr)

 

Une organisation lycéenne favorable à l’exécutif a reçu 65 000 euros de subventions du ministère en 2019, dont 40 000 pour un congrès qui n’a jamais eu lieu. À sa tête, on a plutôt dégainé la carte bleue pour des frais de bouche et d’hôtels. Alertée, la rue de Grenelle, loin de couper les vivres, a réservé au syndicat 30 000 euros supplémentaires pour 2020. Révélations.

Champagne ! Le syndicat Avenir Lycéen va bientôt fêter le premier anniversaire de son partenariat avec le ministère de l’éducation nationale de Jean-Michel Blanquer. Le 19 novembre 2019, cette petite association aux positions pro-gouvernementales, qui vivotait avec 138 euros en caisse, a vu atterrir sur son compte en banque la coquette somme de 65 000 euros en provenance du ministère.

En contrepartie, Avenir Lycéen devait mener des actions de sensibilisation sur plusieurs thématiques et organiser, surtout, son congrès fondateur, qui aurait dû concentrer les deux tiers de la subvention (40 056 euros), selon la convention d’objectifs signée avec le ministère. Sauf que le fameux congrès n’a jamais eu lieu.

Par contre, une bonne partie de l’enveloppe publique a été engloutie en frais de bouche, déplacements et autres dépenses dans des bars (alcool compris) et hôtels de luxe, sans que le ministère, tenu de contrôler les états financiers de l’association, n’y trouve à redire malgré plusieurs alertes orales et écrites. Les documents consultés par Mediapart font aussi état d’importants retraits en liquide, à des horaires parfois tardifs, qui n’ont fait tiquer personne.

Sollicité, le ministère explique qu’il n’opère pas un contrôle détaillé des dépenses des associations, mais qu’il s’assure que « de manière globale, les actions subventionnées sont effectivement réalisées » – ce qu’il indique avoir fait, même si le congrès subventionné n’a jamais été organisé.

Après avoir reçu des alertes sur la nature des dépenses, le ministère explique que l’association a été « sensibilisée au bon usage d’une subvention publique ». Sans autre forme de conséquence, puisque le syndicat vient de recevoir pour cette année scolaire une nouvelle subvention de 30 000 euros, qui correspond à ce qu’elle avait demandé.

Officiellement « apolitique », le syndicat, créé en 2018, est composé d’une trentaine de membres actifs, dont plusieurs sont également adhérents aux Jeunes avec Macron. Sur ses réseaux sociaux, l’organisation relaie régulièrement la communication du gouvernement. D’autres syndicats lycéens, opposés aux orientations politiques de Jean-Michel Blanquer, ont vu, eux, leurs demandes de subvention largement revues à la baisse, voire rejetées, par le ministère ces deux dernières années.

Chez Avenir Lycéen (AL), les recherches de Mediapart ont provoqué la panique : interrogés, ses dirigeants fournissent des explications contradictoires et se renvoient la balle.

En théorie, dans l’association, toute dépense devrait être « préalablement étudiée par la trésorerie et la présidence » avant d’être engagée, comme le prévoient explicitement ses statuts. Mais cette règle n’a, de toute évidence, pas été respectée.

Avenir Lycéen dispose d’un compte bancaire à la BNP, alimenté par la subvention ministérielle, qui représente la quasi-totalité de ses recettes aux côtés des quelques cotisations à 5 euros par an. Une carte bleue est rattachée à ce compte, et elle semble se balader de main en main. En tout cas, plusieurs présidents successifs disent n’avoir pas eu accès aux comptes, ce qui laisse une liberté d’action totale au(x) titulaire(s) de la carte.

« Je n’ai jamais validé aucune dépense puisque je n’ai jamais été informé de ces dépenses par qui que ce soit », indique ainsi Martin* (plusieurs membres d’AL étant mineurs, nous avons décidé d’anonymiser toutes les identités – lire notre Boîte noire), éphémère président du syndicat à l’été 2020. Ce lycéen a démissionné de ses fonctions le 27 juin 2020, six jours seulement après son arrivée à la tête de l’association. Une courte période pendant laquelle la carte bleue de la structure n’a cessé de chauffer.

Pour la seule journée du lundi 22 juin, 432 euros sont dépensés dans un Apple Store, et 99,70 euros dans deux restaurants lyonnais. Le lendemain, 75,50 euros sont débités dans un restaurant à Paris. Dans la nuit, à une heure du matin, un retrait de 100 euros est effectué dans le VIIe arrondissement.

L’ancienne présidente d’Avenir Lycéen avec Jean-Michel Blanquer. © DR

Le lendemain, le titulaire de la carte règle 276,52 euros à l’hôtel Madrigal à côté de la gare Montparnasse – un « havre de paix au cœur de Paris XVe » visiblement du goût du syndicat puisqu’il fait l’objet de nombreuses dépenses. Deux jours plus tard, 222 euros sont d’ailleurs débités à la même adresse. Entre-temps, la carte était repartie du côté de Lyon pour un petit achat (44,99 euros) à la Fnac.

« Je ne sais pas à quoi correspondent ces dépenses, je suis tout comme vous dans l’interrogation », s’étonne Martin auprès de Mediapart, expliquant que « durant [son] mandat, le titulaire de la carte bancaire était le trésorier ». Le président dit qu’il ne s’est jamais rendu à Lyon ni à Paris pour ses activités syndicales, et était dans la Somme « avec des amis et des professeurs » quand la facture de l’hôtel Madrigal a été réglée le 24 juin.

Son successeur à la tête du syndicat dispose également d’un sérieux alibi pour prouver qu’il n’est pas l’auteur de plusieurs dépenses douteuses. Président d’Avenir Lycéen du 27 juin au 28 août, Nicolas* a transmis à Mediapart des photos montrant qu’il était avec sa mère en vacances en Loire-Atlantique fin juillet, au moment où le syndicat dépensait 174 euros dans deux brasseries chics de Bordeaux, puis 74,05 euros dans un hôtel du centre-ville.

Ces paiements correspondent au déplacement en Gironde du trésorier et d’un coordinateur du syndicat, originaires du nord de la France et de Lyon, pour rendre visite à Élodie*, l’ancienne présidente d’Avenir Lycéen, qui est toujours membre du Conseil supérieur de l’éducation, un organe consultatif du ministère. Selon elle, le séjour a permis de « travaill[er] sur des propositions qui concernaient la rentrée scolaire », qui avait lieu trois mois plus tard.

Un échange téléphonique ou une réunion par visio n’était visiblement pas possible. « Nous cherchions sur place différents espaces pouvant accueillir un nombre important de lycéens en prévision d’un évènement auquel nous avons finalement dû renoncer à cause du contexte sanitaire », ajoute Élodie à Mediapart, sans donner plus de détails.

Nicolas, le président à cette époque, indique qu’il n’a pas été consulté pour ces dépenses, et les a encore moins autorisées. Idem pour ces 236 euros dépensés dans le restaurant gastronomique de Christian Têtedoie, à Lyon, le 16 juillet 2020. C’est Quentin*, le trésorier du syndicat depuis 2019, qui a effectué cette dépense, ainsi qu’il le reconnaît auprès de Mediapart, expliquant que ce dîner dans ce restaurant étoilé au guide Michelin correspond à une réunion avec des « partenaires » du syndicat. Des « partenaires » dont il ne veut pas donner le nom pour des raisons de « confidentialité », ajoute-t-il.

Le même jour, le syndicat a aussi dépensé 150 euros à l’hôtel Intercontinental de Lyon (cinq étoiles). Le lendemain, 426,47 euros sont débités dans le même hôtel, ainsi que 128,05 euros à la brasserie Georges, restaurant à côté de la gare de Lyon-Perrache qui a nourri nombre de célébrités (Lamartine, Verlaine, Jules Verne, Zola ou Rodin) depuis 1836.

Selon des images diffusées sur Instagram par l'un des convives, le déjeuner a rassemblé trois membres du syndicat, dont son trésorier, en compagnie de leur ancienne présidente. Il avait pour objectif d’« échanger sur divers projets, notamment liés à la transition écologique », justifie Élodie.

Les jours suivants, le compte du syndicat a continué à se vider à un rythme effréné. En dix jours, entre le 15 juillet et le 25 juillet, l’équivalent de 1 600 euros sont retirés, parfois en soirée, dans des distributeurs à Lyon, Lens et Paris.

À la même période, un iPad, un iMac et un vidéoprojecteur sont aussi achetés, neufs, pour 8 411,93 euros dans un magasin spécialisé à Lyon. L’iMac et le vidéoprojecteur sont depuis chez Franck, cofondateur du syndicat qui n’a aucune fonction exécutive dans la structure. Il est seulement membre du « comité de veille » d’Avenir Lycéen, un organe consultatif garant du bon fonctionnement de l’association.

« On m’a confié la garde du matériel », explique-t-il, justifiant d’avoir été choisi pour son ancienneté dans la structure. Franck précise qu’il utilise occasionnellement l’ordinateur « pour l’administration de l’association » et pour réaliser « en partie » les infographies du syndicat. L’iMac lui sert aussi pour les activités d’une autre structure qu’il souhaite lancer avec des camarades d’AL : « Avenir Éducation », un think tank pour « penser l’école de demain », que Jean-Michel Blanquer a publiquement promu sur les réseaux sociaux.

Selon Franck, ces transferts de matériels auraient fait l’objet de conventions de mise à disposition – que l’intéressé n’a pas pu nous montrer. « Je n’ai rien signé », s’étonne Nicolas, le président de l’époque.

Son successeur Thierry*, qui préside Avenir Lycéen depuis la fin du mois d’août, ne semble pas plus au courant : « Je n’ai jamais donné mon accord pour que [Franck] garde cet iMac, je n’étais pas informé qu’un tel appareil avais été acquis par Avenir Lycéen lors de la précédente mandature. Je n’ai donc bien sûr jamais signé de tel contrat [de mise à disposition – ndlr] et, s’il en existe un, je ne l’ai jamais vu et donc jamais approuvé », répond-il à Mediapart.

Moins d’argent pour financer les autres syndicats

Avec tous ces frais engagés en pleines vacances scolaires, l’argent de la subvention ministérielle s’est évaporée à la vitesse grand V : de 40 829 euros au 1er juillet, les réserves de l’association sont tombées à 21 965 euros à la fin du même mois. Toutes ces dépenses n’avaient pourtant « aucun lien » avec la convention d’objectifs signée avec le ministère, estime Nicolas.

« Je n’ai eu à ordonner et valider que très peu de dépenses, celles engagées pour la tenue de l’assemblée générale en présentiel le 24 juillet 2020 », ajoute celui qui présidait alors le syndicat. Soit seulement 76 euros de frais de bouche et 98,28 euros pour l’hébergement à Paris. Pour tout le reste, « aucune validation de ma part n’a été effectuée, même orale », insiste l’ancien responsable, en réponse à nos questions.

Comme son prédécesseur, il explique que c’est Quentin, le trésorier de la structure, qui possédait la carte et l’accès au compte. Interrogé, celui-ci nous a indiqué par téléphone que toutes les dépenses avaient été « validées ».

Alors qu’il nous avait demandé un délai supplémentaire pour justifier par écrit de nombreuses dépenses, en prétextant un manque de temps en raison de ses cours, le trésorier a voulu diffuser un communiqué au nom du syndicat, vendredi, pour prendre les devants avant la publication de notre article. « Je vous demande par solidarité de relayer en masse », a-t-il écrit, sur une boucle Telegram du syndicat, avant de renoncer face aux interrogations et protestations internes.

Selon Franck, le fameux congrès subventionné n’a jamais eu lieu parce qu’« on a d’abord eu du mal à trouver une salle à Lyon » pour l’organiser. Le budget prévisionnel adressé par Avenir Lycéen au ministère pour l’obtention de sa subvention prévoyait pourtant que 12 000 euros soient dédiés aux seuls frais de « location » pour l’événement. « On voulait faire le congrès dans un musée », ajoute Franck. L’événement aurait ensuite été « reporté », « jusqu’au retour d’une situation sanitaire compatible avec un événement important », selon l’ancienne présidente Gaëlle.

Depuis, l’enveloppe allouée par le ministère a été dépensée pour des « déplacements et rencontres en région afin de pallier les reports successifs et de répondre à la demande de rencontres et d’échanges de la part de nos adhérents et de nos partenaires », justifie-t-elle.

Le contrat avec le ministère précise pourtant qu’en cas « d’inexécution, de modification substantielle ou de retard dans la mise en œuvre de la convention », l’association est tenue d’en informer le ministère « sans délai » par lettre recommandée avec accusé de réception. Ce que le syndicat n’a pas fait.

Que des lycéens dérapent en ayant accès à un compte très bien fourni par de l’argent public est une chose. La réaction du ministère en est une autre.

Car, pour sa part, le ministère est aussi tenu de contrôler que les actions qu’il finance soient bien réalisées. La convention oblige ainsi l’association à fournir un « compte rendu financier », ses « états financiers », et son « rapport d’activité » avant le 30 juin. La subvention, ordonnée par le ministre en personne, n’est considérée comme « acquise » qu’après le respect par l’association de cette obligation. En cas de doute, un « contrôle » peut aussi être réalisé par le ministère pendant l’exécution de la convention, précise le document signé avec Avenir Lycéen.

« L’association a bien notifié l’ensemble des éléments requis (compte rendu financier, rapport d’activité, etc.) », confirme le ministère à Mediapart. Comment, dans ce contexte, les organes de contrôle n’ont-ils pas pu tiquer sur les 40 056 euros spécifiquement versés au titre du congrès et qui ont été pour partie dépensés pour des hôtels de luxe ou un restaurant étoilé ?

Le ministère esquive, en expliquant seulement que « les subventions demandées au titre des déplacements, s’agissant d’une association nationale, l’ont été pour des restaurants et des hôtels correspondant aux déplacements de l’équipe de direction d’Avenir Lycéen afin d’assister à des événements organisés par les représentants départementaux et régionaux de l’association ». Ce qui n’a, en l’espèce, pas toujours été le cas. « Il n’y a eu aucun laxisme du ministère dans le contrôle financier de cette association comme pour les autres », insiste le ministère, pourtant si soucieux d’exemplarité dès lors qu’il s’agit des professeurs.

Plusieurs alertes sont pourtant remontées, en pleine flambée de dépenses cet été, jusqu’au délégué national à la vie lycéenne (DNVL) du ministère, Christophe Brunelle.

Nommé en 2018 par Jean-Michel Blanquer, ce dernier présente un profil très politique : après avoir soutenu Alain Juppé à la primaire de la droite en 2016, il a fondé le groupe « Les profs en marche » pour soutenir la candidature d’Emmanuel Macron à la présidentielle. En 2017, il rejoint l’équipe parlementaire d’une députée LREM (aujourd’hui entrée en dissidence) avant d’être promu DNVL par Jean-Michel Blanquer.

Sur les réseaux sociaux, le DNVL affichait ouvertement, en septembre encore, sa sympathie envers Avenir Lycéen en relayant ses contenus. Christophe Brunelle entretient une bonne relation avec plusieurs dirigeants du syndicat, qui partagent les mêmes engagements politiques que lui. Le syndicat « apolitique » présente en effet la particularité d’être dirigé par plusieurs lycéens qui sont aussi engagés chez les Jeunes avec Macron (Jam).

Cette situation crée parfois de curieuses interférences. Sur la boucle Telegram rassemblant les adhérents d’Avenir Lycéen (108 membres, dont une trentaine actifs), l’ancienne présidente Gaëlle, toujours très présente dans la vie du syndicat, a ainsi invité les jeunes, ce vendredi 6 novembre, à partager la dernière communication de Jean-Michel Blanquer sur l’évolution du protocole sanitaire dans les lycées.

À l’inverse, le ministre, qui a reçu des responsables du syndicat cet été (voir la photo ici), n’a pas hésité à relayer les messages du futur think tank « Avenir Éducation » sur les réseaux sociaux, alors même que le mouvement n’est encore qu’un projet, de l’aveu même de ses fondateurs.

Cette proximité politique a-t-elle joué dans le traitement du syndicat ? Interrogé par Mediapart, le délégué national à la vie lycéenne n’a pas répondu à nos questions, après avoir sollicité un délai de réponse que nous lui avions accordé (lire notre Boîte noire).

« Christophe Brunelle m’a assuré que le ministère ne pouvait contrôler les dépenses des associations subventionnées », explique pour sa part Nicolas, l’ancien président, qui s’étonne : « Après relecture de la convention avec ce dernier, je me suis rendu compte que les propos de M. Brunelle étaient très différents de ce qui était marqué noir sur blanc. »

« La direction de l’association a été sensibilisée par le DNVL au bon usage d’une subvention publique et à la nécessité d’être en mesure de justifier, à tout moment, de la réalité d’une dépense et de son lien avec l’activité subventionnée », ajoute le ministère, qui n’a réclamé aucun changement de gouvernance à la tête du syndicat.

Visiblement, cette action de « sensibilisation » a été bien peu efficace : au téléphone, le trésorier d’Avenir Lycéen a indiqué à Mediapart, jeudi 5 novembre, que si la subvention avait été largement consommée pour des dépenses n’ayant rien à voir avec l’objet de la convention, c’était parce que « nous n’avons pas le droit aux bénéfices au sein de l’association donc nous avons préféré répartir cette somme dans différentes délégations ou coordinations ». Le jeune trésorier confond ici l’interdiction pour une association type loi 1901 de partager des bénéfices entre ses membres, qui n’empêche en revanche pas une association de dégager des excédents et constituer des réserves.

Les alertes sur le train de vie du syndicat n’ont eu aucune autre conséquence. Pour cette nouvelle année, Avenir Lycéen a même reçu une nouvelle subvention de 30 000 euros. « Étant donné que toutes les dépenses n’avaient pas été engagées sur 2019, le montant de la subvention a été diminué de plus de 50 % entre 2019 (65 000 €) et 2020 (30 000 €) », explique seulement le ministère, en insistant sur le fait que les demandes de subvention ont été examinées par le « bureau de l’éducation artistique, culturelle, et sportive », puis approuvées par le contrôleur budgétaire et comptable ministériel.

Le montant de 30 000 euros correspond exactement à la demande formulée par Avenir Lycéen. Ce qui ne manque pas de révéler une inégalité de traitement avec d’autres organisations lycéennes.

En 2018, le Mouvement national lycéen (MNL, ex-UNL-SD), arrivé en seconde position derrière Avenir Lycéen aux élections du Conseil supérieur de l’éducation cette année-là, avait perçu 10 000 euros dans le cadre d’une convention d’objectifs.

Depuis, c’est la disette. En 2019, « nous n’avons pas eu de réponse à la suite de notre sollicitation », explique-t-on dans ce syndicat de gauche. Pour l’année de 2020, le ministère a expliqué, cet été, qu’il n’a pas été « possible de donner suite » à la demande du syndicat.

« En effet, le montant global alloué aux subventions ne permet pas d’apporter une aide à tous les projets qui nous sont soumis, quelle que soit par ailleurs leur qualité », s’est excusé le ministère, dans un courrier daté du 24 juillet 2020, en pleine folie dépensière d’Avenir Lycéen (lire le courrier ci-joint).

Même tendance à l’Union nationale lycéenne (UNL), autre syndicat lycéen de gauche qui compte 35 fédérations et 25 années d’existence. De 80 000 euros en 2018, sa subvention est tombée 40 000 euros en 2019, puis 20 000 euros pour cette année. « On avait demandé un maintien à 80 000 euros, en justifiant de tout un tas d’actions autour de la lutte contre les discriminations ou les inégalités », déplore-t-on à l’UNL.

Le syndicat estime que cette baisse des financements a rendu son « fonctionnement très précaire », et ce même s’il vit chichement. « Quand on réunit les dirigeants, on cherche des hébergements chez des militants. Chacun met aussi 2 euros dans un pot commun pour acheter la nourriture », indique le syndicat.

« En ce moment, on ne dépense presque rien, c’est du bricolage, on est en grande difficulté financière, c’est difficile de mener des projets », ajoute le MNL, où l’on reconnaît que le financement ministériel est indispensable : « Les organisations lycéennes ont naturellement très peu de cotisations. Nous sommes sous perfusion du ministère. » Certains plus que d’autres.

 Publié le 08/11/2020

Monique Pinçon-Charlot : « mais où est passé le monde de demain ? »

 

(site la-bas.org)

C’est reparti pour un tour. Le « monde d’après », c’est pas pour tout de suite tout de suite. Depuis quelques jours, la France (comme d’autres) fait face à une nouvelle « confinerie ».

Pour Monique Pinçon-Charlot, sociologue, ancienne directrice de recherche au CNRS et amie de Là-bas de longue date, « on est entrés là dans une phase de violence terrible, mais qui est toujours ouatée, toujours minimisée, parce qu’il ne faut surtout pas que les gens comprennent la réalité de ce qui va advenir ». Alors comment faire face ? Comment hurler avec un masque ? Avant tout, analyser les échecs passés et avoir le « courage de sortir du confort moelleux et de la bonne conscience de ce marché de la contestation sociale ». Voici la version écrite de cet entretien du 6 octobre dernier à lire à oreille reposée.

Daniel Mermet — Monique, salut ! Ce Covid est vraiment une aubaine formidable pour nos adversaires !

Monique Pinçon-Charlot — L’aubaine, ils la pressurent. Ils l’utilisent. Ils l’instrumentalisent. Ils iront jusqu’au bout du bout !

Daniel Mermet — Nous avons fait un entretien ensemble [1] fin mars où tu étais très radicale – « il faut penser un monde nouveau » – et tu espérais qu’on allait vers une bifurcation. Quelques mois plus tard, quel bilan fais-tu, dans quel état d’esprit te trouves-tu ?

Monique Pinçon-Charlot — Je dirais que c’est le livre noir du capitalisme qui continue à s’écrire. Toujours plus noir. Toujours plus sombre. Toujours plus violent. De sorte qu’il n’y a pas non plus vraiment de surprise.

Dans cet entretien, il me semble qu’on avait parlé du livre de Naomi Klein, La Stratégie du choc. Montée d’un capitalisme du désastre [2], pour aller toujours plus loin. Là on n’est pas déçus, c’est exactement ce qui se passe. Au fond, si on a été nombreux à se laisser prendre à ce « monde d’après », à tout d’un coup se dire : « ça y est, les gens vont comprendre la gravité de la situation et tout le monde va se secouer et il va y avoir une énergie positive pour construire un monde nouveau », c’est parce qu’on est un peu dans le déni.

J’en avais parlé à propos de ma critique du marché de la contestation sociale. Et là je persiste et je signe plus fort que jamais : ça me paraît vraiment impossible de continuer sans, non pas changer nos méthodes de lutte, mais sans compléter nos méthodes de lutte. Toi, tu sais faire de belles émissions, nous on sait faire des livres, mais ensemble on peut partager de nouvelles activités. J’avais parlé de désobéissance civile non violente, de présence physique et sonore dans les beaux quartiers, au plus près des familles les plus riches et des lieux de pouvoir et de richesse. Et toutes ces choses ne doivent pas s’opposer.

Nous, avec Michel, finalement, ce qu’on a bien appris dans nos enquêtes sur l’oligarchie, c’est qu’eux ne se prennent pas la tête à créer des faux débats, à opposer des choses qui n’ont pas à être opposées.

Daniel Mermet — Je voudrais que tu développes un peu ton expression de « marché de la contestation sociale » qui m’avait accroché à l’époque. Il y a une chose que nous risquons les uns et les autres, tous ceux qui sont dans la contestation, dans l’opposition, dans la critique : c’est de moraliser le capitalisme, et au fond, d’une certaine façon, de le renforcer.

À quel moment est-ce qu’on peut considérer qu’on a une action, une position et un projet radical – non pas de le moraliser, de l’arranger, de l’améliorer, de dire qu’au fond un autre capitalisme est possible, mais de proposer une alternative, de lutter pour une alternative, sans d’ailleurs savoir exactement à quoi ça peut ressembler ?

Monique Pinçon-Charlot — C’est justement ça le problème, on est incapables de s’unir autour d’une alternative. Ma posture est profondément anticapitaliste. Je sais que ça ne pourra pas se faire du jour au lendemain. Mais même les issues de secours qu’on pourrait éventuellement voir ici et là, pour moi, ils les ont déjà bouchées.

Le côté entier et catégorique de mes convictions s’explique par notre connaissance de cette classe sociale de type oligarchique, par la connaissance intime de ces capitalistes avec lesquels nous avons partagé des repas (tu le sais bien, avec tes émissions tu t’es régalé de nos week-ends au château…). Nous avons commencé à travailler sur cette classe en 1986 et aujourd’hui, plus de trente ans après, le système capitaliste a complètement évolué. Il a rebondi dans une violence de classe inouïe avec le néolibéralisme, il s’est totalement mondialisé. On est dans un cas de figure qui n’a rien à voir avec le début de nos enquêtes, où nos interviewés avaient beaucoup de mal, par exemple, à parler d’argent. Quand on les questionnait sur la transmission des patrimoines, on voyait bien que c’était : « pour vivre heureux, vivons cachés ».

Daniel Mermet — On a pris conscience ces dernières années – et notamment avec le Covid – que c’est le dérèglement climatique qui risque de développer les conditions de ce type de maladie. C’est ça aussi la grande inquiétude actuelle : il n’y a pas d’une part le réchauffement climatique et d’autre part le Covid, ces deux éléments sont liés.

Monique Pinçon-Charlot — C’est sûr. C’est pour ça que je refuse de parler d’une crise sanitaire, parce que ce n’est pas une crise sanitaire. C’est une crise du capitalisme. Comme toujours, la propagande néolibérale découpe le saucisson en tranches, pour ne pas qu’on puisse comprendre qu’en réalité, ce que Macron essaie de cacher, ce sont ses propres turpitudes, c’est sa politique. Donc on nous colle des masques, on nous empêche de parler. Mais tout est lié : c’est un fait social total auquel on assiste. Ce n’est même pas un champ de bataille, parce qu’on est vraiment aujourd’hui au cœur de la guerre de classes dont nous dévoilons les rouages, Michel et moi, avec beaucoup d’autres, depuis longtemps. On est entrés là dans une phase de violence terrible, mais qui est toujours ouatée, toujours minimisée, parce qu’il ne faut surtout pas que les gens comprennent la réalité de ce qui va advenir.

Daniel Mermet — Et puis il y a ce masque qui ressemble à un bâillon. C’est très difficile ! La contestation, c’est la foule, c’est la masse.

Monique Pinçon-Charlot — Il faut qu’on crie ! Il faut qu’on hurle !

Daniel Mermet — Mais qu’est-ce qu’on va hurler à un mètre de distance les uns des autres, avec des masques ? C’est très difficile, on est handicapés en ce moment. Qu’est-ce qu’on peut faire, une fois qu’on a diffusé des émissions ? On a les mains attachées dans le dos.

Monique Pinçon-Charlot — Je pense qu’on peut faire beaucoup de choses, y compris avec des masques. C’est vrai qu’on est piégés dans la mesure où toi, moi et beaucoup de militants nous sommes tous respectueux des Français qui ont peur, parce que les ondes des médias des milliardaires ont, à longueur de journée, transmis une peur incroyable d’un virus (qui pour l’instant n’a pas fait plus de morts que la grippe, il faut quand même garder la tête froide). Mais bientôt, je pense que les médecins vont peut-être avoir le courage de parler. Certains osent, mais pas beaucoup.

Quoi qu’il en soit, ce qu’il faut bien retenir, c’est qu’avec la décongélation du pergélisol, il y a des virus, et des virus, et des virus qui vont devenir notre quotidien. C’est une catastrophe. Ce sont les capitalistes seuls qui sont responsables de ce qui va advenir avec tous ces virus lâchés dans la nature, après avoir été congelés pendant plus de 10 000 ans, tout comme le méthane et une quantité de CO₂ deux fois supérieure à ce qu’il y a aujourd’hui sur la planète. Les hydrologues et tous les spécialistes du pergélisol disent qu’on est face à une boucle rétroactive : c’est-à-dire que plus le pergélisol se décongèle, plus la pollution, plus le dérèglement climatique s’emballent. On est dans un système de bombe que même les algorithmes ne peuvent pas maîtriser.

Daniel Mermet — Un de vos grands confrères, un anthropologue, David Graeber, qui est mort récemment, avait fait ce livre formidable sur les bullshit jobs, les jobs à la con [3]. Et il était très intéressant. C’était aussi un radical, quelqu’un qui ne voulait pas se limiter à moraliser le capitalisme. C’était un érudit qui, dans ses connaissances anthropologiques, cherchait des alternatives dans d’autres sociétés, soit dans le passé, soit dans le présent, d’autres façons de faire. Le capitalisme, tu le comprends d’une manière scientifique à travers ton expérience des sciences humaines, de la sociologie, d’autres le comprennent d’une autre façon. Mais on a tous compris, à des degrés divers, que ce n’était pas bon tout ça. Même si on n’appelle pas ça le capitalisme, tout le monde comprend. Mais on souffre d’un manque d’alternatives. On nous dit : d’accord, vous êtes contre ça, mais qu’est-ce que vous proposez d’autre ?

Monique Pinçon-Charlot — Je n’ai pas de problème avec ça, parce qu’il n’y a que les cons ou ceux qui sont dans un déni total de la réalité qui peuvent dire : moi je suis capable de proposer une alternative. Cette alternative, on va la construire ensemble, simplement il y a des préalables. C’est ça que je mettrais plutôt en avant. C’est comment, nous, on va changer pour arriver à proposer des alternatives. Les alternatives ne vont pas tomber du ciel, ça se fait dans le partage, dans le collectivisme. Personne n’a la science infuse.

On a des directions, on sait que l’autogestion ouvrière, c’est très bien, ainsi que le partage, la solidarité. On sait que les divisions de la démocratie représentative, notre Constitution, on n’en veut plus. Moi je ne veux plus participer à l’agenda néolibéral de cette démocratie représentative. Avec un vote blanc qui n’est même pas reconnu dans les suffrages exprimés. Avec des instituts de sondage qui sont la propriété des milliardaires, tout comme les médias. Avec une propagande absolument inouïe qu’on subit – propagande relayée aujourd’hui sur Facebook, sur Twitter. Sur Internet, il y a des algorithmes capables d’orienter les électeurs vers tel ou tel Macron, sans en avoir l’air, quand on tapote sur sa tablette. Aujourd’hui, on a atteint un niveau d’esclavagisation de nos pauvres cerveaux qui est inouï. Face à cela, moi je ne suis rien.

La seule chose que je sais, c’est qu’il n’y aura plus de Mélenchon ou de remplaçant de Mélenchon possible car il faut qu’on soit véritablement unis. Il y a des expériences intéressantes qui se sont passées aux municipales. Et en tout cas, au dehors, nous devons contester la démocratie représentative telle qu’elle existe aujourd’hui. Il y a beaucoup de choses qui se passent mais qui ne sont pas relayées.

Daniel Mermet —C’est ça, il y a beaucoup de dispersion. Il y a plein d’actions, soit de solidarité, soit de caractère politique, de débats, qui s’organisent mais qui sont très dispersées. On l’a vu avec le « CNNR », puisque Macron avait fait vibrer l’idée du Conseil national de la Résistance – ils usurpent n’importe quoi, ils volent n’importe quoi, ces gens-là ! Mais ça a fait rebondir : « ah ! on va créer un nouveau CNR… » Et il y a eu plein d’actions comme ça au printemps, et puis ça s’est dispersé, ça s’est un petit peu enfoncé dans les marécages.

Monique Pinçon-Charlot — C’est toujours pareil, ça a été le chacun pour soi. La gauche est folle d’être divisée comme elle l’est, c’est dingue ! C’est une responsabilité incroyable. Il faut qu’on fasse comme dans la grande bourgeoisie : chacun fait ce qu’il a envie de faire – je pense que c’est très important de se respecter dans nos sensibilités diverses et variées –, mais il doit être bon là où il est. Et il doit y avoir, dans notre univers comme dans celui de la grande bourgeoisie, des sphères, des associations, des cercles qui coordonnent les initiatives.

Daniel Mermet — C’est sans doute le meilleur apport de votre boulot, Michel et toi, sur les riches. Parce que vous n’êtes pas nombreux sociologues à avoir observé et à continuer d’observer ce monde-là. Ce que vous avez rapporté de vos longues observations, c’est que les riches sont solidaires. Ils sont très malins pour s’organiser, pour avoir des relations entre eux qui leur permettent d’exister en tant que classe et d’être à peu près la seule classe cohérente qui existe dans un pays comme le nôtre.

Monique Pinçon-Charlot — Au sens marxiste du terme, c’est la seule, c’est sûr.

Daniel Mermet — Pour revenir à David Graeber, qui était une des figures de Occupy Wall Street, si on prend Nuit Debout, si on prend aujourd’hui les « gilets jaunes », on trouve à chaque fois une énergie et des convictions formidables, parfois des mélanges sociaux de toutes sortes – une fois les intellos, une fois les jeunes, une fois la petite classe moyenne française (je pense aux « gilets jaunes »), mais à chaque fois ça s’étiole, ça ne se construit pas. Les médias volent des figures, des leaders, et les autres ne veulent pas en proposer. Les systèmes ne s’emboîtent pas et finalement on a des énergies, des convictions réelles, profondes, mais qui se perdent. Mais on a peur aussi d’organisations trop structurées, trop construites.

Monique Pinçon-Charlot — Et on a raison ! Je pense que, de toute façon, il n’y a pas d’autre solution que chacun fasse ce qu’il a envie de faire. Parce que c’est impossible de militariser des dizaines de millions de Français qui auraient la ferme résolution d’en finir avec un système inique. Dans le quotidien, dans la lutte, il faut éviter de se diviser, et surtout analyser sans arrêt les raisons des échecs. Et les raisons de ces échecs sont aussi en nous. C’est-à-dire que nous n’avons pas nous-mêmes (je le ressens moi-même, c’est pour ça que je peux le dire) le courage de sortir du confort moelleux et de la bonne conscience de ce marché de la contestation sociale, il faut le dire. On touche des miettes, des reconnaissances symboliques et financières du capitalisme. On est donc nous-mêmes enserrés dans cette espèce de simili-confort (qui a pu fonctionner depuis la Libération avec l’État-providence qui nous a fait naître, nous a fait évoluer, qui nous a nourris, nous a enrichis. Mais aujourd’hui c’est fini !).

Aujourd’hui, on ne peut pas comprendre que la gauche continue à fonctionner comme si de rien n’était. C’est à cela qu’il faut s’attacher aujourd’hui. Les propositions que nous faisons, Michel et moi, concernent précisément – sans que ce soit la revendication principale ou la modalité d’action principale – une omniprésence visible dans tous les beaux quartiers de France (que ce soit à Troyes, Lille, Paris, Toulouse, Annecy…). On est parfaitement capables de s’organiser avec les réseaux sociaux, avec Internet. On n’a pas de problème avec ça et on ne le fait pas.

Daniel Mermet — Alors on va dans les beaux quartiers, et qu’est-ce qu’on fait dans les beaux quartiers ? On est présents ?

Monique Pinçon-Charlot — On est présents. On peut se dire : Macron a fait le malin avec son discours du 4 septembre 2020 au Panthéon pour l’anniversaire de la IIIe République [4]. Il a décortiqué ce qu’était la liberté, l’égalité et la fraternité. Eh bien, on va lui dire : justement, à propos d’égalité, vous nous annoncez un plan contre les séparatismes, nous on est d’accord avec vous. Donc maintenant vous rétablissez l’ISF (et on hurle ça dans des mégaphones dans les beaux quartiers).

Daniel Mermet — Vous devriez faire ça : écrire des textes pour les militants qui vont dans les beaux quartiers — pour passer inaperçus, ils peuvent s’habiller en bourgeois, pourquoi pas, ça serait plus gai — et qui vont dire : d’accord pour le séparatisme, on se sépare de vous. Il y a le séparatisme racial et puis il y a le séparatisme social.

Monique Pinçon-Charlot — Mais oui, les riches ne sont pas des citoyens à part, préservés de l’obligation de payer leurs impôts. On a plein de choses : le communautarisme de la naissance. Regarde dans les beaux quartiers, au bois de Boulogne, ils ont leurs cercles sous concession privée dans un espace public : 25 hectares ! Qu’est-ce qu’on attend, pourquoi on les laisse tranquilles ?

Daniel Mermet — Voilà, on veut nous aussi aller jouer au golf !

Monique Pinçon-Charlot — Je suis contre la violence, absolument contre, parce qu’elle est totalement contre-productive. Et pour la bonne raison que ce sont eux qui sont violents, ce n’est pas nous. Nous, on a la force du nombre. Par exemple, je ne sais pas si j’irais m’imposer dans une partie de golf, mais rien qu’être au bord des entrées des cercles, c’est génial.

Daniel Mermet — Cela dit, il y a quand même des bonnes fortunes avec les élections municipales bizarres qu’on a eues. Ça fait des municipalités à Lyon, à Marseille, à Bordeaux. Et tu as vu la réaction. Les élus de ces villes ont dit : ça serait peut-être bien de ne pas avoir de sapin de Noël. Ou le maire de la ville de Lyon a dit : le Tour de France, ça nous coûte trop cher et il n’y a pas assez de femmes qui font du vélo. Ce qui est intéressant, c’est la levée de boucliers en face. Comment ils réagissent, au sens de « réactionnaires », véritablement.

Monique Pinçon-Charlot — Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ce sont des géants aux pieds d’argile et qu’ils vivent sur le pied de guerre. On en a eu la preuve avec les « gilets jaunes » : ils ont très vite déserté les beaux quartiers pendant les week-ends, et ils se sont aménagé des pièces pour être sûrs de pouvoir continuer à communiquer, à manger. Ils ont tout de suite pris un certain nombre de mesures qui montrent qu’ils sont extrêmement fragiles. Et aujourd’hui plus que jamais.

Il y a cette phrase de Brecht : pourquoi y a-t-il l’oppression ? C’est à cause de nous. De qui dépend-il qu’elle cesse ? De nous. Il nous faut faire ce travail de réflexion collective sur nous-mêmes, sur nos façons de fonctionner et sur comment on peut changer nous-mêmes. Changer non pas en nous emmerdant dans des réunions chronophages, mais en étant dans l’action, que ce soit dans les beaux quartiers comme je le prône ou ailleurs, dans tous les lieux de pouvoir, en étant dans la vigilance, la veille oligarchique, la désobéissance civile non violente. C’est avec ça qu’on dynamise les gens.

Daniel Mermet — On se souvient comment, au début du mouvement des « gilets jaunes », tout à coup la manif s’est portée sur les Champs-Élysées et a commencé à aller vers les beaux quartiers, l’avenue Foch… Et c’était la panique. Il y a eu quelques violences, mais c’était surtout symbolique. Alors que depuis longtemps, sinon depuis toujours, les manifestations populaires se passaient dans les quartiers populaires. Là, pour une fois, c’était dans les beaux quartiers (d’ailleurs vous vous y êtes baladés à ce moment là).

Monique Pinçon-Charlot — Oui, on était là.

Daniel Mermet — C’est là qu’il faut retourner !

Monique Pinçon-Charlot — C’est ça. Je donne quelques idées, mais ça va être dans la dynamique. Il faut vraiment qu’on ne fasse pas ce qu’on a fait pendant le confinement (moi-même j’y ai contribué, j’ai écrit je ne sais combien d’articles et d’interventions), où chacun a fait ce qu’il a pu dans son coin. Et puis on se retrouve face à une violence de classe incroyable. Donc maintenant je n’en ai plus rien à foutre, je dis que c’est nous qui devons changer. Ce sont nos façons de travailler qui doivent changer. Je ne dis pas que j’ai la science infuse. Je transmets simplement ce que j’ai appris avec Michel de nos enquêtes dans les beaux quartiers, et cette fascination qu’on a eue pour leur fonctionnement. C’est-à-dire que c’est un fonctionnement sans chef d’orchestre où chacun, chaque grand bourgeois, chaque noble, chaque représentant de cette aristocratie de l’argent est là, où qu’il soit, quoi qu’il fasse, dans la défense de ses intérêts de classe. Et nous, rien ne nous empêche de nous mettre chacun dans cette posture.

Daniel Mermet — Ça a été le cas, par moments, dans notre histoire en France et dans d’autre pays. Le cas de moments où l’on se sent appartenir à la classe populaire, non pas en tant qu’individu qui, par là, trouvera des moyens de s’en sortir ou d’avancer, mais en tant que corps social littéralement. Ce qui a permis à certains moments d’obtenir pas mal de choses.

Vous êtes des chercheurs, des scientifiques, et ce que vous avez réussi, c’est de rendre populaire votre travail. Ce que vos congénères hésitent parfois à faire. Si tu regardes Bourdieu, il a mis très longtemps avant de venir vraiment sur la place publique et de donner une forme concise et populaire à ses idées et à son travail. Vous avez fait ça aussi, nous avons fait beaucoup d’émissions ensemble, et à un moment, les Pinçon-Charlot, c’était les chercheurs, les spécialistes de la bourgeoisie, mais c’était des constats scientifiques. On devinait bien quelles étaient vos conclusions.

Monique Pinçon-Charlot — Pour Bourdieu, ce que tu dis est juste. Il a attendu de voir comment Mai 68 allait être digéré, comment ça allait se passer. Il attendait peut-être aussi d’être bien assis dans les institutions. Sa cooptation à la chaire de sociologie au Collège de France lui a donné un parcours hors pair pour le fils d’un facteur béarnais. Pour nous, je dirais que ça s’est passé à la retraite — que j’ai devancée pour ma part de quatre ans, alors que ça me fait perdre beaucoup d’argent chaque mois. Mais je l’ai fait pour pouvoir écrire Le Président des riches  [5] avec Michel, avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy en 2007. Et dès le lendemain de notre retraite, on a été comme deux enfants qui claquent leurs pieds dans des flaques d’eau, tellement on était contents de pouvoir intégrer le champ politique et le champ économique dans nos travaux. Parce que, académiquement, c’était interdit. Tout se passe comme si c’était interdit.

Daniel Mermet — C’est un phénomène relativement nouveau, on les appelle les « jeunes retraités dynamiques » ! Avec l’allongement de la durée de la vie, il y a des gens de 65 ans qui pètent la santé, qui sont plein d’énergie et qui peuvent être tout à fait redoutables dans les combats politiques !

Monique Pinçon-Charlot — Je te mets dans le tas, méfions-nous des vieux fourneaux !

 

Notes

[1] Là-bas si j’y suis, « Monique Pinçon-Charlot : ces criminels devront rendre des comptes », 13 avril 2020.

[2] Naomi Klein, La Stratégie du choc. Montée d’un capitalisme du désastre,, Leméac et Actes Sud, 2008.

[3] David Graeber, Bullshit Jobs, Les Liens qui libèrent, 2018.

[4] Discours d’Emmanuel Macron, cérémonie du 150e anniversaire de la République, elysee.fr, 4 septembre 2020.

[5] Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Le président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy, Zones, Paris, 2010.

 Publié le 07/11/2020

La proposition de loi «sécurité globale» renforce l’impunité des policiers

 

Par Pascale Pascariello (site mediapart.fr)

 

Une proposition de loi LREM pourrait renforcer l’impunité des agents en empêchant, lors de la diffusion des vidéos, leur identification. Déjà votée jeudi en commission, elle soulève des « risques considérables d’atteinte à plusieurs droits fondamentaux », dont celui d’informer, selon la Défenseure des droits. La majorité accède en direct à une demande des syndicats de police. Décryptage.

Diffuser des images de policiers identifiables, dans l’exercice de leur fonction et dans l’intention de porter atteinte à leur « intégrité physique ou psychique », pourrait être passible d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. 

C’est ce que prévoit la proposition de loi « sécurité globale » portée par deux députés LREM, l’ancien patron du Raid Jean-Michel Fauvergue, et l’avocate Alice Thourot. Largement soutenue voire affinée par le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, elle vient d'être adoptée par la commission des lois, jeudi 5 novembre, avant d'être débattue dans l'hémicycle à partir du 17 novembre. Les inquiétudes sont grandes et les réactions des ONG et avocats ne se sont pas faits attendre.

Particulièrement préoccupée par « les risques considérables d’atteinte à plusieurs droits fondamentaux, notamment au droit à la vie privée et à la liberté d’information », la Défenseure des droits, Claire Hédon, a demandé, dans un avis publié jeudi, à « ce que ne soient, à l’occasion de ce texte, entravés ni la liberté de la presse, ni le droit à l’information. »

Déposée le 14 janvier 2020, cette proposition de loi concernait initialement la police municipale et la sécurité privée. À la suite des entretiens, organisés à partir du 20 juillet, entre le ministre de l’intérieur et les syndicats de police, une nouvelle mouture a été enregistrée le 20 octobre, dans laquelle s’est notamment inséré l’article 24 sur la diffusion d'images de policiers non floutés.

Une semaine avant, le 13 octobre, au cours d’une réunion avec l’ensemble des syndicats de police, Gérald Darmanin l’avait d’ailleurs annoncé en ces termes : « Soyez rassurés, avec le président de la République et le premier ministre, nous serons toujours là pour vous défendre. Le travail se poursuit sur des réformes annoncées en septembre : floutage, nouvelle utilisation des caméras-piétons. Ils trouveront leur traduction dans la prochaine proposition de loi Fauvergue-Thourot. » 

L’article ajouté est le suivant : « Est puni d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende le fait de diffuser, par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support, dans le but qu’il soit porté atteinte à son intégrité physique ou psychique, l’image du visage ou tout autre élément d’identification d’un fonctionnaire de la police nationale ou d’un militaire de la gendarmerie nationale lorsqu’il agit dans le cadre d’une opération de police. »  En commission, un amendement déposé par le corapporteur LREM Jean-Michel Fauvergue a été adopté pour que le numéro d'immatriculation individuel (RIO) resterait identifiable. « Puisque leur révélation n'est pas de nature à exposer les policiers et des gendarmes à des représailles  », est-il précisé en commentaire dans l'amendement. Risque d'autant moins probable que ce numéro, pourtant obligatoire, est régulièrement invisible car peu porté par les policiers.  

Certains députés, la rapporteuse Alice Thourot en tête, se veulent rassurants et affirment qu’il sera toujours possible de filmer la police. Certes, il le sera mais il sera obligatoire lors de la diffusion de ces images de flouter leur visage et de masquer tout autre signe permettant de les identifier.

Cette obligation de rendre non identifiable les forces de l'ordre et la peine encourue en cas de non respect risque de dissuader plus d'une personne de diffuser des enregistrements montrant les opérations de police en cours lors de manifestations. 

Le 2 novembre, sur l’antenne de RMC et BFM, le ministre explique clairement la finalité de cette proposition de loi : « J’avais fait une promesse, celle de ne plus pouvoir diffuser l’image des policiers et des gendarmes sur les réseaux sociaux. Cette promesse sera tenue, puisque la loi prévoit l’interdiction de la diffusion de ces images. »

« Cette demande n’est pas nouvelle puisqu’elle est formulée par notre syndicat depuis 2016 à la suite de l’attentat de Magnanville au cours duquel un couple de policiers a été assassiné à son domicile », précise le secrétaire général de l’UNSA Police, Thierry Clair, auprès de Mediapart. « Nous avions alors demandé que les photos de policiers publiées dans la presse soient floutées et qu’il soit interdit de diffuser leur image sur les réseaux sociaux. »

Mais cette volonté de protéger des fonctionnaires devient rapidement un prétexte pour exiger que les forces de l’ordre ne soient plus filmées ou identifiables sur des images prises au cours de leur activité. D’autant qu’avec l’évolution de la téléphonie et la multiplication des réseaux sociaux, les violences policières, en particulier lors de mouvements sociaux comme les manifestations contre la loi Travail, en 2016, peuvent être plus facilement documentées qu’elles ne l’étaient jusqu’à présent. 

Ainsi, en 2018, dans un courrier daté du 5 novembre, le syndicat de police Alliance demande au ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, que soit interdit de filmer les policiers, « très préoccupés par l’existence d’abus du droit de capter leur image lorsqu’ils se trouvent sur la voie publique ou dans un espace public dans l’exercice de leurs fonctions »

Selon le syndicat, « au-delà de la question du droit à l’image des policiers, l’enjeu est leur sécurité », la diffusion de vidéos sur les réseaux sociaux les exposant à « être reconnus et à être, eux-mêmes ou leur famille, victimes de représailles ». Non seulement cette interdiction, qui passe par « une modification législative de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse et d’expression », doit concerner les « policiers en intervention », mais aussi, « et par extension, les forces de l’ordre »

Ainsi, comme nous le révélions (à lire ici), lancée au printemps 2019 par la direction générale de la police nationale, une étude juridique était encore en cours en février dernier pour encadrer de façon plus stricte la diffusion des vidéos, notamment en floutant les policiers. 

Contacté alors par Mediapart, le sociologue Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des rapports entre la police et la population, alertait déjà : « Filmer la police est pour l’instant protégé par la loi. Mais comme toute liberté, elle est fragile et il y a toujours une possibilité de la rogner, d’autant que les velléités pour le faire sont nombreuses, en premier lieu du côté des syndicats de police. »  

Et aujourd’hui, l’ensemble des syndicats de police sont effectivement satisfaits. « Nous voulions l’interdiction de filmer et de diffuser. Nous avons été peut-être un peu trop gourmands », commente auprès de Mediapart Stanislas Gaudon, secrétaire généra

l adjoint du syndicat Alliance. « Aujourd’hui, le floutage figure dans la proposition de loi, ce qui est une belle avancée, poursuit-il. En cas d’infraction, un an de prison et 45 000 euros d’amende, ce n’est pas énorme, c’est normal. Mais il ne faudra pas se contenter d’un simple rappel à la loi. La peine devra être appliquée. »

L’esprit de l’article 24 n’est pas sans rappeler les propos tenus, le 23 septembre, par le ministre de l’intérieur sur les ondes de France Inter : « Lorsque les manifestations deviennent violentes, [ce n’est] pas de la part des policiers. C’est eux, les victimes des violences. » 

« Vers un État de police ? », a ainsi interpellé le syndicat de la magistrature, dans un communiqué publié le 4 novembre. Le but de ce texte étant, selon le syndicat, « de faire encore reculer le contrôle démocratique sur ce qui se joue, les forces de l’ordre devenant finalement les seules à échapper aux honneurs des caméras. Le jour même, l’ONG Reporters sans frontières (RSF) a quant à elle alerté sur les dangers pour la liberté de la presse.

Comment couvrir une manifestation en direct ? « Face à un journaliste en train de les filmer, des policiers pourraient présumer que ses images sont diffusées en direct dans le but de leur nuire et pourront alors procéder à son arrestation en flagrant délit pour qu’il soit poursuivi, dénonce l'ONG. Même à considérer que le risque de condamnation est faible, le journaliste aura été arrêté et empêché de couvrir les événements. »

La notion d’intention de nuire qui figure dans cet article est préoccupante aussi bien pour les journalistes que pour les citoyens. Cette intention ne pourra s’apprécier que face à un magistrat. « L’intention est une notion sujette à interprétation et qu’il est difficile de caractériser, alerte RSF. Toutes les images montrant des policiers identifiables et diffusées par des médias critiques, ou accompagnées de commentaires critiques, pourraient se voir accusées de chercher à nuire à ces policiers. Pour les journalistes, l’aléa judiciaire est réel, et le risque de condamnation existe. »

L’une des critiques les plus sévères est venue de la Défenseure des droits, dans un avis rendu le 5 novembre. Particulièrement « préoccupée par les restrictions envisagées concernant la diffusion d’images », Claire Hédon considère que « cette proposition de loi soulève des risques considérables d’atteinte à plusieurs droits fondamentaux, notamment au droit à la vie privée et à la liberté d’information ».

Concernant l’article 24 sur l’image des policiers, elle rappelle que « tout policier ou gendarme a droit au respect de sa vie privée protégée notamment par l’article 226-1 du Code pénal, mais dans le cadre de ses fonctions et en dehors des lieux privés, il ne peut s’opposer à l’enregistrement d’images ou de sons. [...] La liberté d’information, qu’elle soit le fait d’un journaliste ou d’un particulier, prime sur le droit à l’image ou au respect de la vie privée dès lors que cette liberté ne porte pas atteinte à la dignité de la personne. » 

La Défenseure des droits estime que les images des interventions de police « sont légitimes et nécessaires au fonctionnement démocratique, comme à l’exercice de ses propres missions de contrôle du comportement des forces de sécurité ». Et de conclure en guise d’avertissement, qu’elle « suivra avec la plus grande vigilance la suite des discussions parlementaires ».

 Publié le 06/11/2020

Les collèges et les lycées parisiens vers une lutte victorieuse pour le dédoublement ?

 

Guillaume Bernard  (site rapportsdeforce.fr)

 

Depuis la rentrée des vacances de la Toussaint, de nombreux enseignants et enseignantes des collèges et lycées d’Île-de-France se sont mis en grève ou ont fait valoir leur droit de retrait, exigeant un dédoublement des classes. Alors que le ministère de l’Éducation Nationale a pris l’habitude de ne rien leur lâcher, jouant la sourde oreille et minimisant les mouvements de grève, le contexte sanitaire et social inédit semble cette fois changer la donne : certains établissements ont d’ores et déjà obtenu le dédoublement.

Ce matin, ils n’étaient pas moins de 25 lycées, dans la grande majorité situés en Île-de-France, à avoir obtenu l’accord du rectorat ou de leur direction* pour dédoubler leurs classes. Et la liste, fournie par les « Bahuts En Lutte », n’était pas exhaustive.

Jean-Michel Blanquer ne les avait pas habitués à cela. Alors que le ministère de l’Éducation Nationale a réaffirmé sa volonté de laisser ouverts les établissements scolaires et de généraliser les cours en présentiel, pourquoi les digues semblent-elles craquer dès le premier jour de la rentrée ?

L’explication pourrait se trouver tout en bas de la sixième page du nouveau protocole sanitaire. Ce dernier prévoit en effet qu’un enseignement à distance soit partiellement mis en œuvre si « un établissement au regard de sa taille et de son organisation n’est pas en mesure de respecter les règles posées par le présent protocole ».  La formule soulève plusieurs questions essentielles. Parmi elles : qui devra tirer la sonnette d’alarme ? Et qui évaluera si le protocole ne peut pas être respecté ?

Une première réponse grâce à la grève

Quelques jours avant la rentrée, la plupart des syndicats d’enseignants avaient déjà déposé des préavis de grève. Ils avaient pour but d’alerter sur les failles du protocole et de permettre aux personnels de ne pas se rendre dans leurs établissements s’ils estimaient cela trop dangereux.

En Île-de-France une première mobilisation le 2 novembre permet d’obtenir des réactions rapides de la part des chefs d’établissements.  « Nous avons fait grève hier après-midi et avons obtenu que les classes de 35 élèves soient divisées par deux à partir de lundi prochain. Un premier groupe d’élèves restera à la maison avec du travail à faire et un autre sera en présentiel au lycée », explique Béatriz Gutierrez, secrétaire départementale de Sud Education 77 et enseignante au lycée Thibaut-de-Champagne à Provins.

« Nous avons une direction qui est plutôt à l’écoute, comparativement à d’autres endroits, mais je pense surtout qu’ils avaient peur qu’on prolonge notre grève », estime Béatriz Gutierrez. Car ce même jour, les mouvements de grève et les dépôts de droits de retrait se multiplient dans les établissements parisiens.

Grèves « massives »

En effet ce lundi 2 novembre, les comptes twitter du SNES-FSU 93 ou de la coordination des grévistes d’Île-de-France n’en finissent plus d’égrener les chiffres des grévistes, à tel point que Le Parisien parle de grèves « massives ».

Aurélien, enseignant d’histoire et de français dans un lycée professionnel du 93 raconte les prémices de la grève dans son établissement. « Le weekend avant la rentrée, nous avons tenu une AG numérique. Les collègues étaient outrés qu’on leur annonce quelques jours avant la rentrée qu’il n’y aurait pas d’heures banalisées pour parler de l’hommage à Samuel Paty et nous avons donc demandé le report de la rentrée des élèves à 10h, comme prévu au départ. Cela nous a été refusé et lundi matin, nous avons donc fait grève et organisé une assemblée générale pour exposer nos revendications. »

Parmi elles : le renfort en agents de service, en nombre insuffisants pour assurer le respect du protocole sanitaire (voir notre article) mais surtout, la possibilité de dédoubler les classes. « 30 dans une classe alors que l’épidémie a dépassé le niveau de mars dernier c’est une aberration », continue Aurélien, dont l’établissement a reconduit la grève ce mardi.

La lutte pour le dédoublement s’amorce. Le 3 novembres, de nombreux enseignants grévistes du département se réunissent devant les bureaux de la DSDEN 93 (Direction des services départementaux de l’Éducation Nationale de la Seine-Saint-Denis) pour exiger massivement le dédoublement. Elle ne donnera pas de suite à leur demande d’audience.

Un mouvement qui peut s’étendre ?

Reconnaître le droit à certains établissements à dédoubler leurs effectifs pose pourtant de nombreuses questions : pourquoi eux et pas les autres ?  N’y a-t-il pas rupture d’égalité ? Et on voit mal le gouvernement laisser ces exceptions se propager. Interrogé par nos soins, le rectorat de l’académie de Créteil ne répondra pas ces questions. Il démentira même avoir donné son accord pour que les classes soient dédoublées au lycée Thibaut-de-Champagne à Provins, prétextant que le dossier est à l’étude. Face à la réaction ulcérée des enseignants, le ministère compte-t-il revenir sur ses promesses de dédoublement une fois que la vague de grèves sera passée ?

D’autant plus que le mouvement pourrait avoir du mal à dépasser les frontières de l’Île de France. Si des grèves ont bien eu lieu ailleurs, comme au collège Alice de Guy à Lyon, au lycée Malraux à Voreppe (38) ou encore au lycée de Gap, elles semblent bien plus éparses qu’en région parisienne. Enfin les grévistes pourraient bien avoir le soutien des lycéens qui ont parfois tenté de bloquer leurs établissements, comme le documente Révolution Permanente. Mais leurs actions se heurtent bien souvent aux interventions musclées de la police.

 *La décision de dédoubler les classes revient au rectorat, reste à savoir si les accords oraux des chefs d’établissements seront tous suivis d’effets.

Publié le 05/11/2020

États-Unis : l’art d’empêcher les Noirs de voter

 

 Par Laura Raim (site regards.fr)

 

Faute de proposer un programme susceptible de convaincre une majorité d’Américains de voter pour Trump, les Républicains ont plus que jamais misé sur l’art de décourager les minorités – majoritairement Démocrates – de voter. Des tactiques de « voter suppression » qui pourraient toutefois s’avérer insuffisantes pour les dissuader de se déplacer.

 « Bonjour. Ceci est un appel-test. Restez chez vous. Restez chez vous, en sécurité ». De mystérieux appels invitant les gens à rester à la maison en cette journée électorale ont été signalés mardi matin. Ce message automatique prononcé par une voix artificielle féminine (« robocall ») serait-il une tentative d’intimidation visant à empêcher les gens de se rendre aux urnes ? La Procureure Générale du Michigan, Dana Nessel, a pour sa part alerté sur Twitter au sujet de coups de fils reçus par des habitants de Flint, une ville pauvre et noire du Michigan, leur recommandant de voter mercredi 4 afin de s’épargner les longues files d’attente du mardi. En ce jour d’élection présidentielle, la question décisive n’est pas seulement de savoir pour qui les gens vont voter mais qui aura réussi à voter.

Le problème ne date pas d’hier. Les Noirs et les Hispaniques ayant tendance à soutenir les démocrates, les Républicains ont depuis longtemps recours à une double stratégie pour limiter leur poids : d’une part les dissuader ou les empêcher de voter (la « voter suppression »), d’autre part redessiner les frontières des circonscriptions électorales (« gerrymandering ») afin de concentrer les minorités dans une poignée de districts pour mieux les diluer dans des majorités blanches ailleurs.

La « voter suppression » se joue d’abord sur le terrain juridique. D’après l’avocat (pourtant républicain) Ben Ginsberg, la campagne de Trump a initié une quarantaine d’actions en justice pour tenter de dresser des obstacles réglementaires au vote, souvent avec succès.

En Floride, les Républicains ont par exemple fait passer une loi exigeant des anciens criminels qu’ils s’acquittent de leurs dette judiciaire ou de leur amende avant de pouvoir voter. Une mesure qui concerne 774.000 personnes, soit bien plus que les 115.000 voix qui avaient manqué à Hillary Clinton dans cet État en 2016… Dans l’Iowa républicain, des dizaines de milliers de bulletins de vote par correspondance ont été déclarés invalides sous prétexte qu’il étaient pré-remplis avec le nom et la date de naissance des électeurs. Au Wisconsin, les Républicains ont écourté la période légale de vote anticipé.

Ces tentatives ne sont pas toujours couronnées de succès : en Pennsylvanie, État que Trump avait remporté de justesse en 2016, les Républicains ont finalement échoué à empêcher la prise en compte des votes par correspondance qui arriveraient trois jours après le 3 novembre. Ils n’ont pas non plus réussi à interdire la possibilité de déposer les bulletins dans des urnes électorales mises à disposition à travers l’État. Un moyen de voter en avance qui permettait d’éviter les risques de retard liés au vote par correspondance dans un contexte de sous-financement délibéré du service public postal.

L’alibi de la fraude

La justification derrière ce durcissement des exigences administratives est toujours la même : il s’agirait de lutter contre la fraude électorale. Le secrétaire d’État du Texas David Whitley affirmait par exemple de manière totalement infondée l’année dernière que 95.000 non citoyens étaient inscrits sur les listes électorales de son État et que 58.000 d’entre eux avaient voté entre 1996 et 2018. La tricherie électorale constitue l’un des thèmes favoris de Trump, qui assure avoir perdu le vote populaire en 2016 à cause de 3 à 5 millions de bulletins frauduleux. « Les bulletins de vote par correspondance sont très dangereux pour ce pays à cause des tricheurs. Ils vont les chercher. Ils sont frauduleux dans de nombreux cas », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse à la Maison-Blanche fin août. « Des millions de bulletins de vote seront imprimés par des pays étrangers. Ce sera le scandale de notre temps ! », a-t-il encore twitté. Les commissions d’enquête lancées sur le sujet n’ont pourtant jamais trouvé la moindre preuve pour étayer l’hypothèse d’un phénomène significatif de fraude.

Il faut dire toutefois que les Démocrates et commentateurs libéraux n’ont pas arrangé les choses, en alimentant à leur façon le récit de l’illégitimité du scrutin, ayant préféré attribuer la défaite de Hillary Clinton aux complots de Poutine plutôt que de s’interroger sur leurs propres défaillances.

L’héritage Jim Crow

La voter suppression a une longue histoire aux États-Unis. On pourrait dire qu’elle commence en 1787 avec la décision des Pères fondateurs de laisser à chaque Etat le soin de définir ses propres règles en la matière. Ce qui traduit assez rapidement par l’exclusion des Noirs dans quasiment tous les États, mais aussi des femmes et des Juifs dans certains endroits. Après la Guerre civile, le gouvernement fédéral garantit théoriquement en 1870 le droit de vote des anciens esclaves, mais en pratique, de nombreux États se débrouillent pour réduire leur taux de participation. En 1875, l’État du Mississippi est le premier à instaurer des tests de langue ainsi qu’une taxe de vote ( la « poll tax » ). Les autres États du sud suivront, faisant passer leurs propres lois « Jim Crow ». Avec une efficacité redoutable : au Mississippi, la part des Noirs pouvant voter passe sous la barre des 6% en 1892.

Il faut attendre le mouvements des droits civiques pour que le Voting rights Act de Lyndon Johnson interdise les barrières à la participation des minorités ethniques en 1965. Cette loi n’empêche pas le retour – sous de nouvelles formes – de ces tactiques à partir du début des années 2000, notamment dans l’État crucial de Floride. Juste avant la présidentielle de novembre 2000, des milliers d’habitants majoritairement noirs et hispaniques se sont vus éliminés des listes électorales, au prétexte de condamnations pénales parfaitement fictives. Cette purge contribuera à la victoire de George Bush, qui devancera Al Gore de seulement 537 voix. Peu avant le scrutin présidentiel de 2012, le gouverneur républicain raye de nouveau des listes 2700 noms, dont environ 85% d’Hispaniques et d’Haïtiens, accusés à tort de ne pas être citoyens américains. Dix-huit mois après le scrutin, la Cour fédérale déclarera la manœuvre illégale.

Mais le véritable tournant remonte à la décision de la Cour suprême d’abroger en 2013 le cinquième article du Voting Rights Act de 1965 – lequel obligeait les États avec un passif de législation raciste à obtenir l’approbation du gouvernement fédéral avant de pouvoir modifier leur code électoral. La Cour a en effet estimé qu’il n’y avait plus de problème de discrimination raciale justifiant cette supervision fédérale, ouvrant aussitôt la voie à la multiplication de nouvelles lois électorales anti-noires.

Carte d’étudiant refusée, permis de port d’arme accepté

Depuis, les États s’en donnent à cœur joie dans l’élaboration de nouvelles règles conçues pour tenir les minorités à distance des bureaux de vote. Certains ont raccourci la période légale de vote anticipé, ou réservé le vote par correspondance aux personnes âgées, d’autres ont éliminé automatiquement des listes ceux qui n’ont pas voté récemment, ou qui n’ont pas répondu à un courrier relatif à leur inscription. En Géorgie, plus de 100.000 électeurs ont ainsi été retirés des listes l’année dernière du fait de cette loi « use it or lose it » (« exercez votre droit de vote ou perdez-le »). De nombreux États ont également interdit aux criminels ou anciens criminels de voter, ce qui a permis d’écarter six millions d’électeurs en 2016, majoritairement noirs.

Mais la mesure la plus répandue consiste à durcir la procédure d’identification des électeurs. Le Texas a par exemple réduit la liste des documents recevables, interdisant les cartes d’étudiants, ces derniers étant plus susceptibles de voter démocrate, et autorisant seulement les permis de port d’arme, dont les détenteurs sont souvent plutôt républicains, et les cartes d’identité fournies par les autorités publiques, document non obligatoire aux Etats-Unis et dont beaucoup sont par conséquent dépourvus. De son côté, la Caroline du Nord a également restreint la liste des papiers recevables aux seuls passeports, permis de conduire et cartes d’identité, sachant que 300.000 citoyens de l’Etat ne détiennent pas ces documents. Une mesure ciblant clairement les Noirs, qui représentent 23% des électeurs mais 38% des personnes dépourvues de carte d’identité. Ces mesures ont porté leurs fruits en 2016 : 9% des sondés noirs et hispaniques ont indiqué avoir été refusés au bureau de vote faute de pièce d’identité conforme, contre 3% pour les blancs.

7 heures, 45 minutes et 13 secondes pour voter

Dans certains cas, posséder le bon document ne suffit pas. En Géorgie, avec la « Exact Match Law » de 2017, encore fallait-il qu’il n’y ait pas la moindre erreur orthographique, un tréma en trop, ou une initiale de deuxième prénom manquante. Une exigence qui pénalise le plus souvent les noms « ethniques ». Lors des midterms de 2018, les bulletins de 53.000 Géorgiens, dont 70% de Noirs, ont ainsi été disqualifiés.

Certains États républicains ont également réduit le nombre de bureaux de vote dans les comtés noirs, obligeant les citoyens à parcourir des dizaines de kilomètres pour trouver leur bureau et à patienter des heures devant des centres en sous effectifs bondés. Lors des élections de midterm de 2018, à Fulton County en Géorgie, un électeur a chronométré la durée de son attente dans la queue : 7 heures, 45 minutes et 13 secondes. Selon un rapport du Brennnan Center for Justice, les Noirs ont attendu 45% plus longtemps que les Blancs pour voter lors des dernières midterms. Or comme le fait remarquer une chroniqueuse du Times, obliger un électeur précaire à patienter des heures en pleine semaine équivaut à imposer une sorte de « poll tax », puisque cela le prive d’heures travaillées.

Une stratégie qui pourrait toutefois se retourner contre Trump, incitant de nombreux Américains à voter de manière anticipée, une pratique facilitée dans le contexte de la pandémie. La veille du scrutin, plus de 100 millions d’Américains avaient déjà voté, un record.

 

Laura Raim

Publié le 04/11/2020

Ceux qui veulent la guerre civile

 

Par Roger Martelli (site regards.fr)

 

Dans Le Monde, une centaine d’universitaires viennent de publier une tribune dans laquelle ils affirment que « sur l’islamisme, ce qui nous menace, c’est la persistance du déni ». Un pas supplémentaire est désormais franchi.

L’antienne de « l’islamo-gauchisme » est bien entendu reprise, sans la moindre distance critique. Le nouveau est que ce concept est désormais ouvertement rattaché aux « idéologies indigéniste, racialiste et décoloniale », tenues pour autant d’expression de la « doxa antioccidentale » et du « prêchi-prêcha multiculturaliste ». Des universitaires installés [1] proposent donc de passer de l’accusation d’angélisme et de complaisance au délit de pensée. Le plus grave est qu’ils ne répugnent pas à l’injonction quasi policière. Dans les universités, disent-ils, il faut « mettre en place des mesures de détection des dérives islamistes et prendre clairement position contre les idéologies qui les sous-tendent ». Ils vont jusqu’à demander la création d’une « instance », une sorte de commission McCarthy à la française « chargée de faire remonter directement les cas d’atteinte aux principes républicains ». Débusquer, dénoncer, réprimer : nobles tâches assignées à la pensée…

 « Les idées ont des conséquences », assènent-ils dans leur texte. Sur ce point, ils n’ont pas tort. Voilà des décennies que l’extrême droite a peu à peu installé ses évidences, sans sursaut républicain spectaculaire. C’est dès le début des années 1970 qu’Alain de Benoist a formulé l’idée que, si le XIXe et le XXe siècle ont été dominés par la question de l’égalité, le XXIe le serait par celle de l’identité. C’est en 1992 que le politiste américain Samuel Huntington a proposé l’idée que le vide de la guerre froide laissait la place au plein du « choc des civilisations », Islam d’un côté, Occident de l’autre.

« Nous ne sommes plus chez nous » est devenu le point de rencontre de la droite radicalisée, des faiseurs d’opinion à la Zemmour ou Soral, d’une part de l’opinion et de nombreux intellectuels, venus de la droite mais aussi hélas de la gauche. À cela s’est ajouté, après septembre 2001, l’idée que nous sommes désormais en « état de guerre » et que cela autorise tous les « états d’urgence » et tous les « états d’exception », au prix s’il le faut des droits acquis et de nos libertés. L’ensemble, bien sûr, n’a rien d’une « doxa » : juste du bon sens et un regard lucide sur la « réalité »… L’extrême droite a tissé sa toile : j’aimerais me souvenir de ce qu’ont fait, pour contenir sa poussée, les contempteurs actuels de « l’islamo-fascisme ».

Si l’on se veut de gauche, si l’on se réclame de la République, on ne peut pas accepter cette mécanique infernale. Elle pense réduire le fanatisme et le terrorisme : elle ne fait que les attiser. Elle fait de la laïcité une arme de guerre, quand elle a été historiquement, chez nous, un ferment de paix civile.

Des amalgames redoutables

Oui, une petite part du monde musulman est tentée par le passage de l’islam à l’islamisme politique et une part – heureusement encore plus réduite pour l’instant – en pousse les conséquences jusqu’au fanatisme éradicateur et au terrorisme le plus abject. Mais cette tentation est-elle historiquement propre au seul islam ? Accepterait-on de réduire le catholicisme à l’Inquisition qui prétendait la défendre, aux massacres de masse qui se sont perpétrés en son nom ? Vouera-t-on la République elle-même aux gémonies, au prétexte qu’on l’utilisa si souvent pour justifier la conquête, l’esclavage, la colonisation et les atrocités qui les accompagnèrent ?

Rien ne peut excuser les crimes barbares commis au grand jour, hélas au nom de l’islam. Mais s’il faut être lucide, on ne peut pas non plus fermer les yeux devant ce qui n’est pas la réfutation d’une doctrine, mais la haine d’un groupe, qui ne repose pas sur la raison mais sur la passion destructrice. Toute critique de la religion n’est pas un anticléricalisme, toute critique de l’islam ne relève pas de l’islamophobie, mais il existe aujourd’hui un phénomène massif que l’on aimerait appeler « musulmanophobie », si la critique directe du Livre sacré de l’islam n’était pas utilisée si souvent et de façon directe pour justifier la vitupération de la culture musulmane dans son entier. Que cela plaise ou non, il y a de l’islamophobie, tolérée, acceptée, dont la gravité est sous-estimée parce que certains utilisent l’islam à des fins qui le desservent au lieu de le promouvoir.

Ce n’est pas faire preuve d’anti-occidentalisme que de relever que les incertitudes du monde, les angoisses, la complexité des problèmes vécus suscitent les peurs, légitimes ou irraisonnées. L’obscurité des causes de nos maux et plus encore le recul de toute espérance attisent la peur de l’autre et la tentation commode du bouc émissaire. Aujourd’hui cette peur se fixe volontiers sur une population particulière : le musulman, jeune ou moins jeune, révolté puis prosélyte quand, après 2001, la guerre des civilisations s’est faite état de guerre tout court. Qu’est-ce qui justifie cette fixation ? La conviction que l’on aurait affaire à une population inassimilable, comme s’il fallait, à tout prix et à tout moment, trouver à l’intérieur de l’espace national un « autre » absolu que même la nation réputée la plus ouverte de la Terre ne peut pas intégrer. Logique terrible de « l’identité » dont on redoute la « perte » : pour reconnaître le pur, il faut le jauger à l’aune de l’impur ; le loyal s’éprouve dans la confrontation avec le traître en puissance ; le lucide se mesure à la capacité à démasquer la cinquième colonne dissimulée.

Que le retour d’un religieux radicalisé s’observe sous toutes ses formes, dans toutes les cultures et dans tous les espaces importe peu : le danger est celui de l’islam. Et de l’islam on retient que, dans de nombreux États, il fonctionne sous la forme d’une confusion classique du politique et du religieux, de la norme civile et du droit canon. Que l’islam historique ait pu être porté à une extrême tolérance, que la confusion du religieux et de l’espace public s’affirme au cœur même des puissances réputées démocratiques (aux États-Unis par exemple), que partout dans le monde des autorités religieuses condamnent les attentats-suicides au nom même du Coran, que l’islam se décline au pluriel et pas au singulier, tout cela n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est que l’islam, par nature quasi exclusive, subordonne le politique au religieux et prône la lutte contre tout ce qui n’est pas musulman.

« Tous les autres êtres humains agissent pour une variété de raisons : politiques, sociales, économiques, psychologiques, physiologiques même ; seuls les musulmans seraient toujours et seulement mus par leur appartenance religieuse. […] Eux obéissent en tout à leur essence immuable et mystérieuse de musulmans. »
Tzvetan Todorov

En fait, l’altérité de l’islam avait été soigneusement entretenue par la République colonisatrice, qui s’était bien gardée, sous couvert de « politique musulmane », d’appliquer le droit commun aux colonies marquées par l’islam. Il est donc d’autant plus facile, quand la crise sociale et l’installation immigrée se conjuguent, de déployer un « mythe de l’islamisation ». L’un de ses analystes, Raphaël Liogier, dit avec férocité qu’il fait passer la France de la « bougnoulisation » à l’« islamisation », le vocabulaire culturaliste ne faisant que masquer, dans une large fraction de l’opinion, la connotation raciale, jamais effacée.

Des bases pour un nouvel en-commun

Les tensions extrêmes qui meurtrissent notre société, la virulence des ressentiments qui la déchirent devraient être tenues pour les plus grandes menaces qu’il nous importe de conjurer pour éviter le pire. Si les intellectuels ont un rôle, ce ne devrait pas être d’attiser les haines, mais d’aiguiser la lucidité critique et de dégager les voies d’une concorde émancipatrice. Cela suppose de s’entendre sur quelques principes simples.

1. La base des replis sur soi, des ressentiments, des haines irrépressibles n’est pas dans le « choc des civilisations », mais dans la montée des inégalités et des discriminations, dans les carences de la vie démocratique, dans le recul de la sphère publique et dans la perte du sens de ce que l’on peut appeler l’intérêt commun ou l’intérêt général. À la limite, c’est dans la carence du commun que l’on doit chercher la source des tentations du repli communautaire. En tout cas, ce n’est pas en désignant de fait une population à la méfiance et à la vindicte que l’on restaurera les bases de cet en-commun sans lequel il n’y a pas de République vivable.

La laïcité telle que l’histoire l’a promue en 1905 n’a pas besoin d’être « ouverte », comme on le demande parfois : elle l’est par fondation. Mais elle ne doit en aucun cas revenir à la situation antérieure – ni à un gallicanisme déguisé, ni à un anticléricalisme hors d’âge. L’ennemi n’est pas la religion, mais l’aliénation, d’où qu’elle vienne.

2. La laïcité telle qu’elle est condensée dans la loi de 1905 n’est pas une laïcité d’exclusion. Pour ses promoteurs, l’essentiel n’était pas de proscrire les signes religieux de l’espace public, ni les soutanes, ni les processions, mais de garantir la séparation des deux institutions – de l’État et de l’Église –, et donc l’indépendance de deux domaines que la subordination étouffait l’un autant que l’autre. C’était débarrasser l’espace public de polémiques du temps passé qui empêchaient de mettre en lumière les dossiers bien plus brûlants d’une souveraineté vraiment populaire et d’une République sociale.

La laïcité telle que l’histoire l’a promue en 1905 n’a donc pas besoin d’être « ouverte », comme on le demande parfois : elle l’est par fondation. Mais elle ne doit en aucun cas revenir à la situation antérieure – ni à un gallicanisme déguisé, ni à un anticléricalisme hors d’âge. L’ennemi n’est pas la religion, mais l’aliénation, d’où qu’elle vienne. L’émancipation peut prendre la forme d’une émancipation individuelle du fait religieux ; elle ne peut prendre celle d’un combat étatique contre les religions, a fortiori contre une religion en particulier, et encore moins contre une religion qui se trouve aujourd’hui être davantage celle de dominés que celle de dominants.

La référence religieuse est-elle trop souvent le masque d’une aliénation de caste, de genre ou d’orientation sexuelle ? Sans aucun doute. Est-elle la seule à jouer ce rôle et est-elle la source principale de l’aliénation ? Certainement pas. L’arbre, dit-on, peut cacher la forêt. Prenons donc garde que l’arbre de l’aliénation de forme religieuse ne cache la forêt de la discrimination et des inégalités. Auquel cas la laïcité de posture ne doit pas devenir une manière d’éluder le parti pris égalitaire et émancipateur qui est la seule base possible d’en-commun. Pour le reste, tout est affaire de conscience…

3. Le terrorisme islamiste se combat, y compris par des moyens militaires et policiers. Peut-il « s’anéantir » par cette voie ? Il n’existe pas d’exemple historique pertinent qui plaide pour une réponse affirmative [2]. La violence terroriste peut se contenir ou se réduire par la force ; elle ne peut s’éteindre que par une action patiente et combinée sur l’ensemble des causes qui nourrissent son expansion. Il n’est de solution au terrorisme et au fanatisme que globale, et donc d’essence avant tout politique. Tout autre propos relève de l’ignorance, de la légèreté, de la manipulation ou du cynisme.

4. Les discours martiaux sur la guerre, appliqués à tous les domaines, sont la plaie de notre temps. Au nom d’un prétendu réalisme, ils visent à stimuler le désir de gagner. Mais quand l’esprit de guerre envahit tous les peuples, s’applique à tous les domaines et à tous les territoires, il n’y a pas de victoire possible : le désastre humanitaire généralisé devient le seul horizon vraisemblable. Notre obsession ne devrait pas être de gagner les guerres, classiques, civiles, économiques, technologiques ou idéologiques, mais de se sortir de leur engrenage. Cela commence, a minima, par essayer de ne pas jeter de l’huile sur le feu…

Que les va-t-en-guerre de la plume ou du clavier se remettent au travail, au lieu de bomber le torse. Le monde des puissants contient déjà suffisamment d’apprentis sorciers.

 

Roger Martelli

Notes

[1] Parmi eux, Laurent Bouvet, Luc Ferry, Renée Fregosi, Marcel Gauchet, Gilles Kepel, Catherine Kintzler, Pierre Nora, Pascal Perrineau, Pierre-André Taguieff.

[2] Le Royaume-Uni a-t-il « anéanti » le terrorisme de l’Irgoun en Palestine ou celui de l’IRA en Ulster, la France celui du FLN en Algérie et l’Union soviétique celui des talibans en Afghanistan ?

 Publié le 03/11/2020

Dans la vallée dévastée de la Roya, la solidarité et le bénévolat pallient les carences de l’État

 

par Jean de Peña, Nina Hubinet (site bastamag.net)

 

Ils déblaient les routes et les maisons, reconstruisent des ponts provisoires, distribuent de l’aide alimentaire, visitent les personnes âgées isolées. Trois semaines après le passage de la tempête Alex qui a dévasté la vallée de la Roya, ils sont des dizaines de bénévoles, venus de toute la France et même d’Italie, à aider les sinistrés à reprendre pied. Basta ! est allé à leur rencontre.

Une élégante façade aux volets rouges, trois arches qui abritent une loggia, et une vigne, au-dessus de l’escalier central, où quelques grappes brunes sont restées accrochées… Malgré les dégâts, cette maison de Breil-sur-Roya a conservé son charme. On imagine facilement les longues soirées d’été que ses habitants ont pu savourer sur la terrasse qui surplombait le petit lac aux eaux turquoise – désormais une étendue de boue séchée, où quelques carcasses de voitures gisent encore sur le toit. « Quand je me suis réveillé le 3 octobre, le lendemain de la tempête, et que j’ai regardé par la fenêtre, je n’en ai pas cru mes yeux », raconte Albert Ipert, 76 ans, Breillois de naissance. « Trois mots me sont venus à l’esprit : déluge, désastre, désolation. » Sur son visage aux belles rides, l’émotion resurgit en les prononçant à nouveau. « Mais heureusement il y a tous ces bénévoles qui nous remontent le moral ! », se reprend-il, sourire aux lèvres.

Armées de pelles, seaux et brouettes, une vingtaine de personnes s’activent autour de lui, déblayant les abords de la demeure et les pièces qui ont été inondées. Une trentenaire fluette, carré blond et muscles tendus, est courbée en deux dans la cave, en train de remplir des seaux de boue. « Je suis arrivée hier d’Armentières, près de Lille. J’ai vécu un an à Nice et je suis tombée amoureuse de la région... Alors quand j’ai vu ce qui se passait ici, ça m’a beaucoup touchée », raconte Séverine Plateau, coach sportif. Les rotations des hélicoptères l’obligent à hausser la voix. « J’ai créé une page Facebook pour collecter des dons pour les sinistrés, et dès que j’ai pu, j’ai rempli ma voiture à ras bord et je suis partie avec mon amie Lydie, qui est pompier. »

 « Ce n’est pas une catastrophe naturelle, c’est une catastrophe surnaturelle »

Comme elle, des centaines de personnes, venues des Alpes-Maritimes, mais aussi de Marseille, Tarbes, de Bretagne ou des Ardennes, ont afflué dans la Roya pour venir en aide aux sinistrés de Breil ou Tende. Tous ont été choqués par les images des flots déchaînés de la rivière, gonflés par les pluies diluviennes, emportant tout sur leur passage : arbres, routes, ponts (11 sur les 13 que comptait la vallée), et maisons...

On déplore un mort, et cinq personnes sont également toujours portées disparues dans la Roya. Comme dans les vallées voisines de la Vésubie et de la Tinée, les dégâts sont d’une ampleur inimaginable.

Sept familles ont perdu leur toit à Breil, et une vingtaine de bâtiments ont été placés sous arrêté de péril. Il faudra des années pour reconstruire, et pour redonner à la Roya et ses affluents, dont le lit a souvent triplé de largeur, leur aspect d’origine. « Ce n’est pas une catastrophe naturelle, c’est une catastrophe surnaturelle », assène Albert Ipert. Comme d’autres Breillois, ce qui lui a permis de tenir le coup depuis trois semaines, c’est cette solidarité spontanée, d’abord au sein des villages, puis à l’échelle nationale. Et même au-delà des frontières, puisque les voisins italiens – la vallée de la Roya est à cheval sur les deux pays – ont aussi prêté main forte, en particulier pour aider les éleveurs de la vallée à rapatrier leurs troupeaux en lieu sûr.

Culture de la débrouillardise

Nathalie Masseglia habite sur les hauteurs de Breil. Clown et metteure en scène, cette native de la vallée se remémore le choc ressenti le lendemain de la tempête. « J’ai d’abord vu les arbres arrachés, les éboulements, notre jardin qui avait disparu… Puis j’ai commencé à paniquer en m’apercevant qu’il manquait deux maisons au bord de la Roya, et que la rivière n’avait plus du tout la même forme. Quand je suis descendue au village, c’était cataclysmique. Toute mon enfance avait disparu. » Elle dit s’être alors « écroulée ». Les portables ne passaient plus, il n’y avait plus d’eau courante, plus d’électricité, donc plus d’internet. La route menant à sa maison était en partie effondrée. Puis, par le bouche-à-oreille, elle entend parler d’Hervé Benna, un entrepreneur du bâtiment qui ouvre les routes avec son tractopelle. « Sans lui, je crois que je me serais découragée. »

Comme beaucoup d’habitants du village, Nathalie tient à rendre hommage à ce maçon, devenu l’un des héros locaux de l’entraide. Au Café des Alpins, le seul bar ouvert le soir à Breil depuis la catastrophe, le jeune homme de 32 ans évoque lui aussi un paysage d’apocalypse. Le lendemain du désastre, il ne réfléchit pas longtemps : il monte dans son tractopelle et s’attaque au col de Brouis, qui relie Breil à Sospel, et qui reste aujourd’hui le seul accès routier au village. « Avec deux gars à la pelle, on a déblayé la route. Ensuite on a fait pareil avec d’autres petites routes du village. Puis on a sorti les voitures de la boue, participé à l’aménagement des pistes… En une semaine, j’ai passé 90 heures dans mon engin. »

Hervé revendique cette « culture de la débrouillardise », propre au territoire marginal et enclavé qu’est la Roya. « Ici, on a l’habitude de faire seuls. » Il dit avoir fait ce qui lui semblait « logique », puisqu’il avait les compétences et le matériel adapté pour le faire, au moment où ces moyens-là n’était pas présents, selon lui, du côté des autorités publiques. « Plein d’hélicos passaient dans le ciel, mais pour aller vers la Vésubie et la Tinée. Le deuxième jour après la tempête, la Sécurité civile et les militaires du génie sont enfin arrivés. Ils ont été très efficaces mais ils sont repartis sans avoir aménagé un accès au haut de la vallée, vers Tende. »

Sentiment d’abandon

Cette impression d’être la dernière roue du carrosse, d’être toujours oubliés par « ceux d’en haut », est très largement partagée dans la Roya. On mentionne souvent le fait que le député et conseiller départemental des Alpes-Maritimes, Éric Ciotti, est originaire de la Vésubie, pour expliquer pourquoi la vallée voisine serait mieux lotie en termes d’aides publiques. Ou que l’édile, partisan d’une « immigration zéro », est peu enclin à venir au secours de la Roya, dont il n’a pas manqué, depuis 2016, de vilipender les réseaux d’aide aux exilés... Certains habitants précisent surtout que la Tinée et la Vésubie font partie de la riche métropole de Nice, tandis que les villages de la Roya sont inclus dans la petite « Communauté d’agglomération de la Riviera française ».

Audrey Rossi, première adjointe au nouveau maire (LR) de Breil, Stéphane Olharan, attribue surtout le « décalage » dans l’arrivée des secours à la rupture des communications téléphoniques au lendemain de la tempête. « Le 3 octobre, en fin d’après-midi, le maire est monté au col de Brouis pour avoir du réseau et joindre le préfet. Celui-ci lui a passé Jean Castex, et le gouvernement a alors pris conscience de la gravité de la situation dans la Roya. » Le lendemain, la Sécurité civile, le génie militaire et des renforts de pompiers et sauveteurs débarquaient sur les lieux, suivis de la Croix-Rouge.

Eau non potable, groupes électrogènes, route provisoire « dans un ou deux mois »

Depuis, Breil est devenue une « plaque tournante » pour ravitailler les villages du haut de la vallée, toujours inaccessibles par la route. Pendant deux semaines, les hélicoptères en décollaient pour assurer un pont aérien vers Tende. La liaison ferroviaire étant désormais rétablie jusqu’à Saint-Dalmas-de-Tende, le gros de l’aide arrive par les rails. « Cette ligne de train qui était menacée de fermeture parce que "non rentable", on se rend bien compte maintenant à quel point elle est vitale ! », souligne Nathalie Masseglia. Et si l’eau courante coule à nouveau à Tende, elle n’est pas potable et ne sort des robinets que quelques heures par jour... Quant à l’électricité, certaines maisons sont encore alimentées par des groupes électrogènes. Au PC de crise de Breil, Audrey Rossi s’inquiète pour les habitants du haut de la vallée. « Une route provisoire va être construite, mais elle ne sera prête que dans un ou deux mois... »

Comme l’ensemble de l’équipe municipale, elle est sur le pont de 8h à 20h depuis trois semaines. Au gymnase de Breil, rare édifice public intact, on s’active aussi au milieu de centaines de paquets de couches, de biscuits, de boîtes de conserve, rangés tant bien que mal sur des étagères métalliques… autant de dons venus de toute la France. « Certains ont honte de venir. Donc c’est souvent une voisine qui nous alerte : telle vieille dame n’a plus rien à manger, il faudrait lui apporter quelque chose », racontent Claudette Roy et Carine Djerourou, employées de la mairie de Breil devenues coordinatrices humanitaires. Elles reconnaissent un point positif à cette catastrophe : « Ça nous a permis de découvrir des gens du village qu’on connaissait à peine. Des liens forts se sont formés. » Même constat pour Baptiste et Jordan, deux lycéens du village qui aident aux distributions de nourriture et pensent que ce réseau de solidarité créé par le drame va « servir pour la reconstruction ».

Reconstruire la Roya : industrie ou vallée verte ?

La solidarité spontanée entre voisins peut-elle gommer les divisions de Breil-sur-Roya, où la question de l’aide aux exilés est devenue une ligne de fracture depuis 2016 ? Laurent Collard, cordiste de métier et guide de kayak et rafting, aimerait y croire. À quelques mètres de la maison de sa compagne, la rivière est totalement sortie de son lit, emportant 2000 m2 de terrain et les chemins menant aux maisons voisines. Le week-end du 17 octobre, ce sont près de 200 personnes, locaux et bénévoles venus de loin, qui sont venues les aider à recanaliser le cours d’eau, rétablir des ponts, reconstruire les murs des restanques… « Il y avait autant Cédric Herrou et les compagnons d’Emmaüs que des Breillois pas très favorables aux migrants. Dans ce moment d’entraide, les tensions des dernières années étaient oubliées », souligne Laurent.

Il n’est pourtant pas certain que cette union sacrée de l’après-catastrophe résiste aux débats sur la reconstruction. Tous s’accordent sur le fait qu’il ne faut plus construire de bâtiments en bord de rivière, et que la ligne ferroviaire doit être renforcée. Mais au-delà, les avis divergent. « Il faudrait percer des tunnels, plutôt qu’avoir des routes le long de la Roya », estime Hervé Benna, l’entrepreneur du bâtiment. Alors que la situation de la commune, dans le parc national du Mercantour, limite drastiquement les constructions, il pense qu’il faudrait ouvrir de nouvelles zones constructibles, quitte à couper quelques arbres. L’équipe municipale de Breil va dans le même sens, quand certains habitants plaident eux pour une « vallée verte », où le train serait préféré à la route…

Pour ce qui est de la relance économique, tous font le même constat : le tourisme lié aux sports d’eau vive et même à la randonnée – les chemins étant très endommagés – ne va pas reprendre avant, au mieux, des années. Mais les solutions, là aussi, diffèrent radicalement. « Pour éviter la désertification, on pourrait envisager de se tourner vers l’industrie », avance Audrey Rossi, la première adjointe. « Par exemple une cimenterie, ça créerait des emplois et on produirait une matière première dont on a besoin pour reconstruire. » De son côté, Laurent Collard est en train de monter, avec d’autres Breillois, une association pour réfléchir à l’après dans une perspective écologique.

Dans son oliveraie, Cédric Herrou est conscient que les discussions autour de la reconstruction de la Roya risquent d’être vives. « Si l’on n’arrive pas à se mettre d’accord, il n’est pas impossible que la vallée s’oriente vers une sorte de ZAD », estime l’agriculteur devenu célèbre pour avoir aidé des centaines d’hommes et de femmes qui passaient la frontière franco-italienne. Dans les jours qui ont suivi la catastrophe, il a logiquement aidé ses voisins, prêtant main forte pour déblayer son village avec les compagnons d’Emmaüs. Il a aussi donné la moitié de sa production d’œufs aux habitants. Maintenant, il réfléchit à la suite avec le Secours populaire. « On voudrait embaucher quelqu’un pour encadrer les bénévoles. L’objectif est de créer du lien social autour de l’entraide. » S’ils trouvent un terrain d’entente, les habitants de la Roya pourraient bien faire de leur vallée meurtrie un laboratoire de la transition écologique et humaine, au-delà de la catastrophe.

 

Nina Hubinet / Collectif Presse-Papiers

Publié le 02/11/2020

Pourquoi il faut protéger la biodiversité pour échapper à « l’ère des pandémies »

 

Pia de Quatrebarbes (site humanite.fr)

 

Dans un rapport, les experts de l’Ipbes, le Giec de la biodiversité, alertent sur « de pires crises à venir » et préconisent des « options pour réduire les risques ».

Ils prédisent le pire. « Dans les décennies à venir, les pandémies vont être plus nombreuses, se propageront plus rapidement, tueront plus de personnes et feront plus de dégâts à l’économie mondiale que le Covid-19… À moins de changer l’approche globale pour traiter les maladies infectieuses. » Dans un rapport publié le 29 octobre, les 22 experts réunis par la plateforme intergouvernementale, scientifique et politique, sur la biodiversité et les services écosystémiques (Ipbes), le Giec de la biodiversité, font le point sur les liens entre biodiversité et pandémies. Comment ces dernières émergent-elles ? Quels sont les moyens de les prévenir ?

Pourquoi les pandémies se produisent-elles ?

Réunis en janvier, les scientifiques ont élaboré ce rapport en urgence. Ils ont passé en revue près de 700 études sur les liens entre l’Homme et la nature, notamment sur les conséquences de la destruction de la nature par les activités humaines. « On a beaucoup d’informations sur les pandémies d’un point de vue social, médical. Et on en a aussi beaucoup sur la perte de la biodiversité, il était important de relier les deux pour répondre à la question : pourquoi les pandémies se produisent-elles ? » explique Peter Daszak, coauteur du rapport, chercheur et président de l’ONG EcoHealth Alliance.

Les activités humaines qui conduisent au réchauffement climatique et à la perte de biodiversité sont aussi à l’origine de risques sanitaires par leur impact sur l’environnement.

Peter Daszak, coauteur du rapport

« Il n’y a aucun mystère sur la cause de la pandémie de Covid-19… les mêmes activités humaines qui conduisent au réchauffement climatique et à la perte de biodiversité sont aussi à l’origine de risques sanitaires par leur impact sur l’environnement. Les changements dans l’usage des terres, l’expansion et l’intensification de l’agriculture, l’explosion du commerce, de la production et de la consommation perturbent la nature et augmentent les contacts entre la faune sauvage, le bétail, les pathogènes et les humains, c’est le chemin des pandémies », décrit le chercheur.

Des virus d’origine animale

Ainsi, selon le rapport, plus de 70 % des maladies émergentes (Ebola, Zika, le virus Nipah) et la quasi-totalité des pandémies connues (VIH, Covid-19) sont des zoonoses – c’est-à-dire qu’elles sont causées par des virus d’origine animale. Les principaux porteurs sont les mammifères – chauves-souris, rongeurs, primates, bétail – et les oiseaux.

Le Covid est « la 6 e grande pandémie depuis la grippe espagnole de 1918. Mais leur fréquence augmente », précisent les auteurs. En effet, il y aurait 1,7 million de virus non découverts chez les animaux et 540 000 à 850 000 d’entre eux pourraient potentiellement infecter les humains. « D’ici peu, nous pourrions avoir une pandémie tous les dix ans, alerte Peter Daszak . Les gérer comme nous le faisons avec le coronavirus n’est pas une solution durable. Sinon, tous les pays pourraient connaître une récession économique continue. »

Réduire l’empreinte humaine sur la nature

Comment alors les prévenir ? Il faut « des changements profonds », souligne le rapport.  Et d’abord, lancer des études pour identifier les zones géographiques les plus à risques. Mais surtout, il plaide pour la réduction de l’empreinte humaine sur la nature : réduire la déforestation et la destruction des habitats, réduire le commerce d’espèces sauvages, réinventer le modèle agricole et économique en général pour réduire les activités connues pour leur impact environnemental négatif (production d’huile de palme, bois exotiques, infrastructures de transport, élevage pour la viande)…

Il faut démondialiser l’agriculture. Les milieux riches en biodiversité contribuent à réduire la transmission des maladies zoonotiques et sont plus résilients.

Serge Morand, chercheur spécialiste de la santé vétérinaire

Ces recommandations rejoignent celles de nombreux spécialistes. Dans un entretien pour l’Humanité Dimanche, au mois de mai dernier, le chercheur spécialiste de la santé vétérinaire Serge Morand pointait lui aussi  « cette épidémie d’épidémie », une explosion du nombre de maladies infectieuses. Il établissait un lien entre cette augmentation, la perte accélérée de la biodiversité et l’explosion du nombre d’animaux d’élevage. «  Les animaux d’élevage servent aussi de “ponts épidémiologiques”, de passerelles, entre des animaux sauvages et l’Homme. 

Il concluait qu’ « il faut démondialiser l’agriculture. Les milieux riches en biodiversité, avec des mosaïques d’habitats, des agricultures diversifiées, des forêts, contribuent à réduire la transmission des maladies zoonotiques et sont plus résilients. Les pathogènes y sont certes nombreux, mais circulent “à bas bruit”, localement, répartis sur beaucoup d’espèces, ne se propagent pas facilement d’un endroit à l’autre et d’une espèce à l’autre, et ne se transforment donc pas en grosses épidémies. Alors que si on change le milieu, si on réduit le nombre d’espèces, l’effet d’amplification joue au contraire à plein. Cela vaut aussi pour nos pays tempérés ».

Publié le 01/11/2020

Crise sanitaire: un rapport pointe de sévères dysfonctionnements au sommet de l’Etat

 

Par Antton Rouget (site mediapart.fr)

 

Commandé par le gouvernement, un rapport confidentiel pointe les dysfonctionnements au sommet de l’État dans la gestion de la crise sanitaire. Mediapart en publie de larges extraits, alors que les leçons n'ont pas été tirées.

Bis repetita : comme pour la première vague, la France est suspendue aux paroles d’Emmanuel Macron, ce mercredi soir à 20 heures, pour savoir comment elle sera re-confinée dans les prochaines semaines. La décision est prise par un tout petit groupe de personnes réunies en conseil de défense autour du président de la République et de quelques ministres, sans concertation, ni anticipation.

Pourtant, un rapport confidentiel sur la gestion de la crise sanitaire, remis au gouvernement en juin 2020, a clairement pointé les insuffisances de ce mode d’organisation.

Fruit de dizaines d’entretiens avec les ministres et hauts fonctionnaires impliqués dans la gestion de la crise, ce document de 67 pages, « confidentiel » à « diffusion restreinte », souligne les dysfonctionnements institutionnels dans la gestion de la première vague de l’épidémie du Covid-19, au printemps dernier.

La mission – conduite à la demande de l’ex-premier ministre Édouard Philippe par le général Lizurey, ancien directeur général de la Gendarmerie nationale, avec l’appui d’Amélie Puccinelli, inspectrice de l’administration – a relevé que l’action de l’État ne reposait que sur quelques personnes, bien en peine pour animer une vraie stratégie interministérielle, ainsi que pour répercuter leurs décisions sur le terrain et faire appel à des compétences précises (comme pour l’achat de masques, par exemple).

Autant de problèmes qui ne semblent pas résolus à l’heure d’affronter la seconde vague : le rapport estime en effet qu’un autre « aspect crucial pour permettre une organisation efficace de la gestion de crise en cas de rebond réside dans la conservation de l’expertise acquise lors de la première vague épidémique ». Or, en juin 2020, le général Lizurey écrit : « Des renforts ont d’ores et déjà été démobilisés sans que ne soit prévue ni organisée la possibilité d’un retour en cas de deuxième vague. »

Les conclusions du rapport ont été révélées par Le Canard enchaîné ce mercredi 28 octobre. Mediapart en publie ici de larges extraits. Invité à réagir sur son contenu, et au fait que les recommandations n’ont visiblement pas été suivies d’effet, le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal a déclaré, ce mercredi, qu’il n’avait « pas vu » l’article du Canard enchaîné et s’est engagé à « apporter une réponse dans les plus brefs délais ».

Sollicité par Mediapart, Matignon n’avait pas encore répondu à nos questions au moment de la publication de cet article. Au sein du gouvernement, le document semble n’avoir guère circulé, puisqu’un conseiller qui aurait dû en être destinataire a été informé de son contenu par voie de presse. Ce qui ne rassure pas quant au manque d’information au sein des ministères – un des griefs justement formulés par la mission d’enquête.

Dans son rapport, le général Lizurey rappelle que « la gestion de la crise a reposé sur un nombre réduit de responsables nationaux » dont « l’engagement a été marqué par une exceptionnelle intensité » pendant plusieurs mois.

Ce mode d’organisation a posé plusieurs problèmes. À commencer par la capacité de ces hauts fonctionnaires et membres de cabinets à tenir dans le temps et « à garder du recul sur une gestion dans laquelle ils ont été totalement engagés dans la durée ».

Ce mode d’organisation, reposant sur peu de personnes, a aussi contribué à installer un véritable bazar institutionnel à la tête du pays. « Certains acteurs ont pu exercer indistinctement plusieurs niveaux de responsabilité, mélangeant notamment rôle stratégique et conduite opérationnelle », note ainsi le rapport, en estimant que cette situation « soulève le risque que la conduite ait parfois pris le pas sur la stratégie pour les acteurs en charge de cette dernière, et que le niveau responsable de la conduite se soit trouvé en partie déresponsabilisé ».

Dans les faits, la gestion de crise a donné lieu à de « très nombreuses réunions, souvent longues et ne traitant pas toujours des sujets du bon niveau », relève le général Lizurey. Ce dernier souligne à titre d’exemple la « mobilisation permanente du directeur de cabinet du premier ministre », qui a lui seul « a présidé 34 réunions de synthèse de la cellule interministérielle de crise (CIC) en deux mois et demi, entre mi-mars et mi-juin, certaines ayant duré jusqu’à 3 heures ».

La confusion des rôles a aussi imprégné certaines instances stratégiques, comme le conseil de défense et de sécurité nationale (CDSN) que réunit Emmanuel Macron toutes les semaines et qui occupe une place déterminante dans le dispositif actuel (lire ici). Le conseil a parfois « privilégié l’information au détriment de son rôle de décision stratégique ».

La forte centralisation des décisions a aussi « laissé une plus faible place aux initiatives locales, dans un contexte où l’épidémie connaissait pourtant une forte hétérogénéité territoriale » et a « pu également allonger les circuits de circulation de l’information », déplore aussi le général Lizurey.

En théorie, la stratégie gouvernementale face au Covid-19 aurait dû prendre racine dans la cellule interministérielle de crise (CIC). Mais la cellule n’a en réalité jamais endossé la responsabilité de coordonner l’action de tous les ministères.

Plusieurs éléments expliquent ce dysfonctionnement. « Du fait de sa localisation à Beauvau et de son armature principalement par des hauts fonctionnaires du ministère de l’intérieur », la CIC a dans un premier temps été perçue « par beaucoup d’agents d’autres ministères comme une cellule majoritairement intérieure », indique le général Lizurey. Ce dernier est bien placé pour identifier le problème, puisqu’il était à Beauvau jusqu’en 2019.

Ce sentiment d’une cellule rattachée à un seul ministère a été, selon le général, « amplifié par l’existence » d’autres cellules qui ont continué à fonctionner « dans leurs domaines de compétences » en parallèle de la CIC. C’est notamment le cas du centre de crise santé (CSS) au ministère des solidarités et de la santé, ou celui du ministère de l’économie et des finances. Conséquence : les autres ministères n’ont pas participé à la CIC ou n’ont envoyé en réunion que des profils « junior » sans réel pouvoir décisionnel. À titre d’exemple : le ministère de la santé, pourtant au cœur de la crise, était en dehors de la cellule interministérielle jusqu’au 20 mai 2020, indique le rapport.

À ce moment-là, la coordination entre les deux ministères (intérieur et santé), pas optimale, a souffert de plusieurs insuffisances au sein des deux cellules : des organigrammes globaux trop complexes, un circuit de validation interne des documents pas toujours formalisés, une absence de fiches de poste, etc. 


Des risques de contamination au sein de la cellule de crise

Cette situation a inévitablement « créé des doublons, des incompréhensions et des conflits de compétence » entre les ministères. Un problème accru par « la faiblesse des moyens techniques de visioconférence du ministère de l’intérieur », selon le rapport. « Faute de bande passante ou de ponts suffisants, plusieurs préfets ont vu leur visioconférence annulée et ont dû se reporter vers des outils de visioconférence civils ou d’audioconférence », y apprend-on par exemple.

En raison de « circuits de partage de l’information et de décision flous », « plusieurs membres » du cabinet du premier ministre, la CIC, le CCS puis la mission de déconfinement menée par Jean Castex (avant qu’il devienne premier ministre en juillet), ont « parfois déploré une information insuffisante », relève le rapport. Des membres de ces structures ont par exemple « découvert des textes législatifs ou réglementaires trop tardivement pour pouvoir y intégrer leur expertise et le résultat des travaux produits ».

L’incapacité du ministère de l’intérieur à adapter son fonctionnement à la crise a aussi accru les risques de contamination au sein même de la cellule interministérielle de crise. Ainsi que l’avait révélé Mediapart (lire ici), « plusieurs personnes travaillant au sein de la CIC ou de cabinets ministériels ont été arrêtées car elles avaient développé des symptômes d’une infection au coronavirus entre mars et mai 2020 », rappelle le rapport Lizurey, en pointant clairement des risques de contamination au sein même du ministère.

« Les salles de gestion de crise utilisées à Beauvau se sont révélées peu adaptées : situées en majorité en sous-sol, elles ne peuvent être aérées avec de l’air extérieur et leur exiguïté rend difficile le maintien d’une distance d’un mètre entre les agents. Le transfert des cellules situation et anticipation de la CIC à la salle des fêtes de Beauvau (située au rez-de-chaussée et dotée de fenêtres) a amélioré la situation, sans la rendre optimale compte-tenu des dimensions de la salle, petite au regard des effectifs engagés. »

Le ministère de l’intérieur ne disposait pas non plus, dans un premier temps, d’équipements en Plexiglas pour isoler les postes de travail les uns des autres : ils ont « finalement pu être installés le 27 mars », soit deux semaines après l’annonce du confinement, note le rapport. De plus, « si du gel hydroalcoolique et des masques étaient à la disposition des équipes, le respect des gestes barrières n’a été qu’imparfait et s’est révélé difficile à maintenir dans la durée – par manque d’habitude et pour des questions pratiques et de confort », écrit le général Lizurey.

Au-delà de la coordination interministérielle défaillante, la mission de contrôle établit que « nombre d’acteurs publics et privés n’ont pas été associés à la définition de la stratégie globale de gestion de crise », quand bien même ils auraient joué un rôle déterminant sur le terrain. Ainsi, « les grands groupes gérant des Ehpad ont par exemple reçu des informations tardives et ont été peu associés aux décisions prises, alors que leurs fédérations et syndicats auraient pu constituer un relais », explique le rapport.

D’autres acteurs privés ont souligné la difficulté à identifier les décisionnaires et les voies d’accès et d’échange avec ces responsables, rendant difficile la remontée de problèmes en dehors de contacts personnels informels. Ce fut notamment le cas sur les importations de masques. Dans ce cas précis, le cloisonnement est d’autant plus préjudiciable que « la manœuvre logistique a été complexifiée par la difficulté à mobiliser des ressources humaines qualifiées », relève le rapport. Tandis que le CCS, au ministère de la santé, a « éprouvé des difficultés à faire appel à des acheteurs qualifiés sur le champ de la santé », Santé publique France, chargée de la gestion de la réserve sanitaire et des stocks stratégiques nécessaires à la protection des populations, a rencontré des difficultés « faute notamment de compétences et de moyens suffisants (seules 7 personnes étaient avant la crise dédiées à la manutention logistique) », note le général Lizurey. Au même moment, de nombreux importateurs qualifiés qui proposaient leur aide à l’État pour éviter une pénurie n’ont jamais reçu de réponse (lire ici).

En ce qui concerne les collectivités territoriales, leur information et association à la gestion de la crise « semblent avoir été inégales selon les régions et départements », estime la mission. Ce « manque de fluidité dans les relations entre acteurs locaux a pu être source d’inefficience, en ne mobilisant pas tous les moyens disponibles », estime le général Lizurey. Certaines préfectures ont aussi fait part de leur frustration par un processus de « décision des ARS perçu comme trop bureaucratique et lent et trop centralisé », selon le rapport. Pour essayer de corriger le tir, le rapport sollicite la constitution d’une réserve de hauts fonctionnaires mobilisables pour des missions d’appui territorial.

Cette proposition fait partie des 21 préconisations formulées par le général Lizurey. Les autres propositions sont principalement axées sur la nécessité d’une meilleure coordination entre les ministères. « Il apparaît d’emblée indispensable de conduire un retour d’expérience (RETEX) interministériel objectivé et partagé, accompagné le cas échéant d’un ou plusieurs RETEX spécifiques, afin de préparer dans les meilleures conditions possibles une nouvelle crise de nature similaire », écrit le général. Cela lui semble, à l’époque, d’autant plus urgent que, relève-t-il alors, « certains experts, dont le président du conseil scientifique, prévoyant une possible reprise de l’épidémie à l’automne, il est indispensable de se préparer au plus tôt ».

Interrogé par Mediapart, Matignon ne nous a pas indiqué si le premier ministre Jean Castex avait suivi la recommandation du général Lizurey et lancé un Retex pendant l’été.

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