PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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 Publié le 30/11/2020

L’économie sociale et solidaire rattrapée par les dérives managériales

 

Par Alexandre Renaud (site lvsl.fr)

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Les SCOP (Société coopérative et participative), les coopératives ou autres formes organisationnelles réputées plus démocratiques sont régulièrement mises en avant par la gauche comme des alternatives crédibles contre les dérives managériales des grandes entreprises capitalistes. Pourtant, sans réflexion approfondie sur l’influence de l’idéologie managériale sur leurs propres pratiques, les acteurs de ces organisations risquent de reproduire les comportements qu’ils dénoncent ou fuient par ailleurs.

Ces dernières semaines, la société anonyme coopérative Biocoop a été au cœur de l’actualité sociale avec la mise en grève de plusieurs de ses magasins franchisés à travers la France. Les salariés contestent les pratiques managériales de leurs directions respectives, qui reproduisent ce qui se fait dans la grande distribution classique[1]. Cette affaire est un nouvel exemple de ce que la journaliste Pascale-Dominique Russo[2] a démontré dans ses enquêtes : le monde de l’économie sociale et solidaire n’est pas épargné par les débordements managérialistes et les problématiques à la fois éthiques, individuelles et collectives qu’ils impliquent.

Plus largement, cet impensé managérial peut aussi toucher indistinctement un ou une députée appelant à l’exemplarité, mais qui en tant qu’employeur maltraite ses assistants ou assistantes parlementaires. Mais aussi des partis politiques, des médias progressistes ou des ONG qui se présentent comme humanistes, mais au sein desquels abus de pouvoir, harcèlements et comportements de petits chefs sont institutionnalisés.

Pourtant, ces personnes, physiques ou morales, sont généralement engagées sincèrement dans la défense des travailleurs, des opprimés, la lutte contre les discriminations et savent trouver les mots justes quand il s’agit de dénoncer les dérives des entreprises et de leurs dirigeants.

Un découplage classique entre valeurs et pratiques

Il est fréquent que des entreprises adoptent des comportements et pratiques non conformes aux valeurs qu’elles revendiquent ou qui sont attendues d’elles. Le concept de découplage, proposé par les chercheurs en management John Meyer et Brian Rowan, illustre la « déconnexion délibérée entre les structures organisationnelles qui renforcent la légitimité et les pratiques organisationnelles qui sont considérées par l’organisation comme étant les plus efficientes »[3].

Dans une situation de découplage, l’organisation projette une image de conformité aux pressions exercées par son environnement institutionnel (par exemple le respect de critères RSE ou d’une charte éthique) tout en adoptant des pratiques réelles contradictoires, mais efficaces pour répondre aux enjeux de performance et de légitimité économique. Un exemple caricatural est donné par l’entreprise Lafarge qui, tout en multipliant les initiatives et la communication autour de ses actions RSE[4], réalisait des affaires avec des clients réputés proches de l’État Islamique en Syrie jusqu’à fin 2015[5].

Cet équilibre est précaire. Si l’illusion créée par le découplage est découverte par ses parties prenantes, l’entreprise peut entrer en crise institutionnelle pouvant fragiliser l’engagement de ses salariés ou affecter son attractivité aux yeux d’investisseurs ou de sa clientèle. Le découplage est donc une pratique dangereuse qui peut mettre en péril la survie même de l’organisation.

Selon cette grille de lecture, le découplage est un comportement délibéré des organisations, une stratégie consciente visant à « juste » se conformer à des attentes dont elles se passeraient bien. C’est un point de passage obligé si elles veulent pouvoir exercer sur les marchés, convaincre des investisseurs ou attirer des clients.

Une servitude involontaire au managérialisme

Dans le cas des organisations qui nous intéressent ici, nous pouvons difficilement soupçonner les différents acteurs de simuler un engagement politique et éthique pour pouvoir mettre en place des comportements déviants de manière délibérée. Nous ne pouvons pas non plus leur reprocher la recherche absolue d’un profit « quoi qu’il en coûte ». Pourquoi ces organisations sont-elles sujettes à de telles dérives ? L’explication de ce découplage reposerait, si l’on s’appuie sur la thèse d’Alain Accardo[8], sur une forme de servitude involontaire qui nous lie insidieusement à une idéologie managériale qui s’est imposée dans nos sociétés[6].

Chacun de nous est le porteur plus ou moins conscient d’un amalgame de pratiques et de pseudo-théories qui ont imposé le manager au centre de toute organisation. Il bénéficie ainsi de tout pouvoir et de toute légitimité pour atteindre le seul objectif qui compte dans une logique capitaliste : être performant. Dans les entreprises, comme le montre Vincent de Gaulejac, le management, sous la pression des actionnaires et l’obsession de la rentabilité financière, suit une rationalité instrumentale dans laquelle les employés (et l’environnement), sont réduits au statut de simples facteurs de production. Leur exploitation par l’entreprise devient un moyen d’action pertinent et juste, puisque rationnel, pour servir ses objectifs. C’est cet engagement total dans le développement de l’entreprise comme finalité en soi, couplé à la désincarnation des personnes et de l’environnement, qui entraîne une dérive comportementale tant au niveau des individus que de leurs rapports dans l’organisation.

Cette socialisation dans la culture managériale est au cœur du découplage pouvant affecter les individus en position de management au sein d’organisations engagées. Si ces organisations ne courent pas nécessairement derrière la seule réalisation d’indicateurs financiers, il n’empêche qu’elles adoptent inconsciemment la rationalité instrumentale promue par le management et par là, enclenchent le cercle vicieux décrit par Vincent de Gaulejac. En conséquence, la poursuite d’objectifs purs ne garantit pas le bien-fondé des moyens engagés pour les atteindre. C’est au contraire cette soumission qui contribue à la création d’une forme de cécité managériale justifiée par l’illusion de rationalité, individus et organisations ne se rendant pas compte de la reproduction de pratiques portées par le système qu’ils critiquent.

Si ces organisations ne courent pas derrière la seule réalisation d’indicateurs financiers, il n’empêche qu’elles adoptent inconsciemment la rationalité instrumentale promue par le management.

N’est-ce pas cette logique que l’on retrouve décrite dans les pratiques de harcèlement moral et d’humiliations répétées au sein d’ACOME, la plus grande SCOP française ?[9] Selon le journal Libération, un rapport du CHSCT soulignait déjà en 2013 qu’un des managers visé par la plainte considérait que : « L’entreprise est un champ de bataille, sur lequel il ne faut avoir aucune pitié. Les relations humaines sont appréciées dans un contexte permanent de guerre. » Nous sommes loin des principes éthiques et moraux attachés à ce type d’organisations…

Dans son essai, le sociologue Alain Accardo montre ainsi que la critique du système capitaliste est vaine si les acteurs de cette critique ne s’interrogent pas sur « l’esprit du capitalisme » qui les habite et qui fait que le « système-fait-corps ». En d’autres termes, sans une remise en question morale et éthique réelle de l’individu, la critique est un « adjuvant du système ». Sans elle, nous resterions des « prisonniers consentants, dévorés d’ambitions carriéristes et d’autant plus sûrement aliénés qu’ils croient s’en être détachés pour prendre une certaine hauteur critique ». Il en est de même en situation de gestion. La pertinence de la cause défendue risque d’être affectée par les dérives individuelles et collectives et entraîner une forme de désillusion chez ses défenseurs.

Échapper aux logiques managériales : un impératif politique

Le capitalisme, et son bras armé le managérialisme, constituent un imaginaire social au sens où l’entendait Castoriadis, c’est-à-dire un ensemble de significations partagées « qui pénètrent toute la vie de la société, la dirigent et l’orientent »[10]. Pour qui désire établir un nouvel ordre organisationnel, social et environnemental, il serait vain de s’en prendre à ses représentations concrètes (ici les entreprises capitalistes ou les managers). C’est au système de représentation symbolique qu’il convient de s’attaquer pour établir un nouvel ordre organisationnel, social et environnemental – donc politique.

Il est naïf de croire que le mal managérial ne se trouve que dans les entreprises capitalistes et que le salut viendrait de formes supposées plus démocratiques comme l’ont proposé récemment un ensemble de chercheuses dans un manifeste à fort retentissement[11]. En faisant preuve de cynisme, nous pourrions même affirmer que certaines entreprises, tout à fait capitalistes, sont plus vertueuses dans le respect de leurs parties prenantes que d’autres organisations dites alternatives.

Ce n’est pas plus l’objet social ou la mission d’une organisation, établis dans des chartes éthiques, que sa structure juridique formelle qui garantissent un alignement des pratiques avec les engagements humanistes affichés. Ce sont les individus qui la composent et la manière dont ils envisagent la gestion qui permettent qu’une organisation puisse fonctionner en accord avec ses principes fondateurs. Pour cela, ils devront, entre autres exemples, faire preuve de réflexivité sur la manière dont ils assument et digèrent les problématiques de pouvoir ou d’égo, et de clairvoyance quant aux effets délétères des rapports de hiérarchie et de domination au sein de toute structure collective.

C’est ainsi que nous voulons souligner le caractère politique de la gestion et affirmer la nécessité d’inventer un management émancipé des valeurs capitalistes et libérales, en définitive créer un autre imaginaire social. Cet impératif est particulièrement critique pour les acteurs du secteur associatif et de l’économie sociale et solidaire souhaitant développer des modèles différents d’organisation, mais qui sont dans le même temps pris dans des pratiques quotidiennes de gestion pouvant les mener vers ces formes de découplages et affecter leur légitimité interne et externe.

Sortir du piège de cette servitude involontaire nécessite une prise de conscience et un recul critique par les acteurs de terrain pour identifier les ferments managérialistes que le système instille en chacun d’eux. Il revient également à la recherche en management de proposer des armes conceptuelles pour déconstruire les outils, les méthodes et les théories qui sous-tendent et renforcent les pratiques toxiques que l’on voit encore fleurir aujourd’hui, participant au désenchantement, voire à la décrédibilisation, de la pensée politique critique et de ses initiatives pratiques.


[1] https://reporterre.net/En-pleine-croissance-le-reseau-Biocoop-est-conteste-sur-le-plan-social

[2] https://editionsdufaubourg.fr/livre/souffrance-en-milieu-engage

[3] Meyer, J. W., Rowan, B. (1977), “Institutionalized Organizations : Formal Structure as Myth and Ceremony”, American Journal of Sociology, vol. 83, no. 2, p. 340-363.

[4] https://www.politis.fr/blogs/2011/06/lafarge-betonne-sa-rse-14501/

[5] https://www.liberation.fr/planete/2019/03/08/lafarge-en-syrie-malgre-charlie-et-le-13-novembre-le-cimentier-a-entretenu-son-business_1713858

[6] De Gaulejac, V. (2005), La société malade de la gestion, Paris, Le Seuil.

[7] Aubert, N. & de Gaulejac, V. (1991). Le coût de l’excellence, Paris, Le Seuil.

[8] Accardo, A. (2013). De notre servitude involontaire. Agone.

[9] https://www.liberation.fr/france/2018/10/17/harcelement-chez-acome-detruire-est-une-reelle-obsession_1686088

[10] Casoriadis, C. (1981). Les significations imaginaires, in « Une société à la dérive » (2005), Le seuil, Paris.

[11] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/15/democratiser-pour-depolluer_6039777_3232.html

Publié le 29/11/2020

La calamiteuse histoire d’EDF et de sa concurrence

 

(site politis.fr)

 

Contrainte par l’Europe de créer de toutes pièces un « marché de l’électricité », la France a enchaîné trente ans de décisions ubuesques. Le système s’enlise, mais le gouvernement accélère.

J’attire votre attention sur le caractère hallucinant du scénario »… La petite phrase de l’ex-patron d’EDF, Henri Proglio, en mai 2010 devant les députés français résume bien la rocambolesque histoire du « marché européen de l’énergie ». À travers un mille-feuille législatif et un appareillage financier kafkaïen, le pouvoir s’acharne depuis trois décennies à tenter de donner vie à une concurrence aussi fictive que lucrative pour une poignée d’industriels. Le plan Hercule, qui doit parachever avant la fin de l’année la dislocation d’EDF et préparer la privatisation de ses activités rentables, risque d’accroître encore les deux principaux problèmes de ce modèle : des prix en hausse pour les consommateurs et une transition énergétique qui patine.

L’histoire commence à la fin des années 1980. Le vent de néolibéralisme venu des États-Unis et du Royaume-Uni souffle sur tous les réseaux publics et s’arrête sur l’électricité. En France, personne n’est assez fou pour défendre un tel projet. L’Hexagone possède un des réseaux les plus fiables au monde et son électricité est la moins chère d’Europe de l’Ouest. « Grâce » au nucléaire et à la toute-puissance d’EDF, fondée trente ans plus tôt dans un pays en ruine pour unifier sous un monopole public les 154 sociétés qui produisaient l’électricité, les 86 entreprises qui la transportaient et les 1 150 compagnies qui la distribuaient. Pourquoi vouloir fragiliser ce fleuron, qui fut le seul capable de porter les investissements gigantesques du parc nucléaire et du réseau de barrages ? L’entreprise publique est alors rentable pour l’État, car la totalité de ses coûts de production est couverte par les factures des usagers et un supplément remonte sous forme de dividendes.

Une étape décisive est en passe d’être franchie dans la privatisation d’EDF. Le projet baptisé « Hercule » ressemble à un plan de sauvetage du nucléaire historique, protégeant les activités sensibles et déficitaires dans un pôle public, pour mieux privatiser les activités rentables, comme les énergies renouvelables. Un pur produit de technocratie, dont la négociation, tenue secrète, doit s’achever dans les prochaines semaines entre la Commission européenne, grand ordonnateur de la libéralisation du marché de l’énergie, et la France, qui tente depuis trente ans d’avancer sans trop avoir l’air d’y toucher.

Hercule laisse une désagréable impression de déjà-vu. On retrouve la même volonté acharnée d’organiser une concurrence de toutes pièces, qui a désorganisé La Poste, brutalisé France Télécom et converti la SNCF à la logique marchande.

Néanmoins, l’histoire d’EDF est rarement racontée et très peu débattue. Malgré les fiascos collectionnés sur le marché de gros de l’électricité, la libéralisation avance sans que ses architectes n’aient à rendre de comptes, ni même à produire le moindre argumentaire.

Ce 26 novembre, l’ensemble des syndicats du secteur de l’énergie, d’EDF à Engie, devaient lancer une mobilisation. Ils réclament que la transition énergétique ne soit pas laissée aux mains du privé et que la France n’hypothèque pas les outils d’une politique énergétique ambitieuse. Ils tenteront de fendre l’armure de complexité qui protège ce projet de tout débat public, en faisant entendre leur droit d’inventaire sur une incroyable collection d’absurdités économiques. Un combat majeur.

Mais une musique différente se joue dans les salons ministériels et les couloirs de la Commission européenne. Le secteur change. Les progrès techniques et les préoccupations écologiques font fleurir des projets de centrales électriques plus petites. La cogénération et les énergies renouvelables ringardisent l’énergie nucléaire et laissent croire à un nouvel eldorado pour des challengeurs visionnaires.

Les États-Unis, l’Australie et le Royaume-Uni sont les premiers à ouvrir la production d’électricité à la concurrence. En 1992, les entreprises états-uniennes obtiennent le droit de s’exporter. Elles déploient donc un intense lobbying et se lancent à la conquête du monde. EDF se rêve en championne d’Europe. Elle passe à l’offensive, milite pour une libéralisation qui lui retire pourtant son monopole sur la France et investit partout sur la planète. Les géants de la métallurgie, de la sidérurgie ou de l’industrie papetière, gros consommateurs d’électricité, militent à leur tour pour une ouverture à la concurrence censée faire baisser les prix, en agitant le chantage à la délocalisation vers des contrées où l’électricité serait moins chère.

Après dix ans d’intenses tractations, la Commission européenne parvient à faire adopter la première résolution jetant les bases d’un marché ouvert de l’électricité. C’est un texte de compromis, tarabiscoté, supposé faire l’équilibre entre sa volonté de privatiser le secteur et les réticences qui s’expriment aux quatre coins de l’Europe.

« La France n’était pas demandeuse d’une modification de l’organisation de son secteur de l’électricité. » C’est par ces mots que le gouvernement socialiste présente le texte de transposition de la directive devant l’Assemblée, en février 1999 (1). La majorité, embarrassée, tente de mettre en scène une transposition a minima de la directive. L’« introduction maîtrisée de certains éléments de concurrence » offrira une « coexistence harmonieuse du service public et de la concurrence, au bénéfice de tous les consommateurs », chicane le socialiste Christian Pierret, secrétaire d’État à l’Industrie.

Pourtant, sous la houlette de Dominique Strauss-Kahn, ministre de l’Économie, elle vote une loi qui dessine la trame d’un gigantesque fiasco.

« Ça a été un débat compliqué, y compris au sein de la CGT, se souvient Marie-Claire Cailletaud, porte-parole de la fédération mines-énergie de la CGT, tout le monde était convaincu que la directive était mauvaise, mais nous étions partagés sur la stratégie à adopter : était-on capable d’imposer un rapport de force suffisant pour dire non à la Commission européenne, ou fallait-il retranscrire la directive en protégeant au maximum le service public ? »

Les écolos aussi sont gênés. EDF, État dans l’État, dicte à la France une politique énergétique obnubilée par l’énergie nucléaire. Impossible pour eux de chanter les louanges du monopole public de l’énergie.

Grande foire au gros

La suite ressemble à ce qui a métamorphosé La Poste, la SNCF et France Télécom. EDF est saucissonnée pour que les activités rentables ne puissent plus financer celles qui accumulent des déficits. Un gendarme du secteur est créé pour veiller à ce qu’elle n’utilise pas son rôle de transporteur du courant électrique (les lignes à haute tension) pour « fausser le jeu de la concurrence ». Elle endosse les statuts juridiques d’une entreprise privée, afin d’être exclue de toute subvention publique et d’être contrainte d’emprunter aux mêmes taux que ses concurrents.

Or gérer un réseau électrique demande une infinie précaution : la production doit être constamment en parfaite adéquation avec la consommation, car les déséquilibres modifient la fréquence du courant et peuvent conduire au black-out. Il faut donc piloter avec une réactivité maximale les moyens de production pour anticiper et compenser les oscillations de la demande. « En multipliant les acteurs intervenant dans cet équilibre, on rend le système plus complexe, donc plus fragile et plus coûteux », observe Anne Debrégeas, chercheuse à EDF et porte-parole de Sud Énergie.

Pour créer un nouveau marché tout en ménageant les usagers attachés au tarif réglementé, la technocratie accouche d’une inénarrable usine à gaz, faisant cohabiter, pendant des années et jusqu’à aujourd’hui, deux systèmes de tarification de l’électricité à la logique antagoniste.

Tout un chacun peut théoriquement produire de l’électricité, à condition d’obtenir une autorisation ou de répondre à un appel d’offres, mais dans les faits, EDF produit encore 85 % de l’électricité. Le législateur permet donc à des entreprises privées ne produisant pas la moindre étincelle d’acheter de l’électricité sur un marché de gros où des producteurs (essentiellement EDF) viennent écouler leurs mégawattheures.

Faites vos jeux… La grande foire est lancée en 1999 pour la fourniture en électricité des 189 sites industriels « électro-intensifs », avant d’être progressivement élargie jusqu’aux consommateurs, en 2006. Optimistes, beaucoup d’industriels se tournent vers les concurrents d’EDF et parient sur le marché de gros, où l’on promet des prix canon en raison de la surproduction d’électricité qui guette en Europe.

Une concurrence aussi fictive que lucrative pour une poignée d’industriels.

Cette bourse européenne d’électricité est d’une extraordinaire complexité. Elle fixe un prix au mégawattheure en confrontant l’offre et la demande, et en intégrant les prix des matières premières (gaz, charbon) et du CO2, qui constituent les principaux « coûts marginaux » de la production d’électricité. Voilà comment les fluctuations erratiques des cours mondiaux des matières premières font virevolter à leur tour les cours de l’électricité française. « Les traders peuvent y spéculer comme sur n’importe quel marché et les variations de prix sont hallucinantes, en fonction de facteurs totalement imprévisibles. On a vu une grève de dockers en Australie ou les JO de Pékin faire flamber les cours, en accroissant la concurrence sur le fret de charbon, par exemple », souffle Anne Debrégeas.

Après une courte phase d’euphorie, c’est la douche froide. Le prix du mégawattheure explose de 55 % entre 2001 et 2005, et grimpe à près du double du tarif réglementé. Un fiasco. Les industriels qui avaient souscrit des abonnements chez les fournisseurs « alternatifs » se tournent donc vers l’État et agitent la menace de délocalisations d’usines, en raison des prix prohibitifs de l’électricité. Ils sont autorisés à revenir dans le giron d’EDF et de ses tarifs régulés, moyennant une pénalité de 20 à 30 %, et c’est la puissance publique qui indemnise les concurrents d’EDF.

« Pile je gagne, face tu perds »

Au même moment, le nouveau gendarme du secteur – la Commission de régulation de l’énergie (CRE) – demande à EDF de faire des efforts pour… perdre des parts de marché. « L’objectif était que 30 % de notre portefeuille client nous quitte, de préférence ceux qui nous apportaient les taux de marge les plus faibles, se souvient Marie-Christine Nadeau, cadre chez EDF et responsable FNME-CGT. C’est à cette période que l’entreprise s’est convertie à l’idéologie managériale. On a installé une concurrence entre les services et découpé l’organisation en "business unit".On s’est mis à commercialiser à part des services qui étaient jusqu’alors intégrés aux abonnements. »

Mais ça ne suffit pas. Les prétendants s’impatientent et attaquent EDF en 2007 devant la Commission européenne, qui tranche : les prix régulés constituent une « aide d’État ». Pour contenter Bruxelles, la France va alors imaginer un nouveau chef-d’œuvre d’absurdité économique. EDF sera contrainte d’offrir à ses concurrents un quart de sa production nucléaire à prix fixe, pour qu’ils puissent lui faire concurrence. Ce don du ciel, voté en 2010, s’appelle « l’accès régulé à l’énergie nucléaire historique » (Arenh), il vaut 42 euros du mégawattheure et doit prendre fin en 2025.

Pour EDF, la potion est doublement amère : premièrement, le législateur promet de faire évoluer le prix de l’Arenh, en négociation avec Bruxelles, pour qu’il couvre toujours ses coûts de production. Mais les blocages politiques rendent toute actualisation impossible.

Deuxièmement, les concurrents conservent la liberté de choisir entre l’Arenh et le marché de gros. « C’est le jeu du “pile je gagne, face tu perds” », ironise Philippe André, porte-parole de SUD Énergie. Autrement dit, le privé sera gagnant quel que soit le prix de l’électricité, tandis que le principal producteur, EDF, apparaît de plus en plus comme la vache à lait d’une concurrence montée de toutes pièces. « Il ne faut pas confondre la théologie et la pratique ! », grince Henri Proglio, patron d’EDF, en mai 2010 devant l’Assemblée, lors des débats sur l’introduction de l’Arenh.

Résultat : des prix en hausse et une transition énergétique qui patine.

Et, justement, les cours replongent en 2016, notamment à cause des surcapacités dues au développement des énergies renouvelables et au développement des gaz de schiste aux États-Unis, qui sème la zizanie sur les marchés des matières premières. Une aubaine pour les fournisseurs alternatifs, qui retournent se fournir sur le marché de gros. Dix ans après l’ouverture de la concurrence aux particuliers, nous allons enfin pouvoir assister à une guerre des prix et aux joies de la concurrence féroce ! Total, Leclerc, Casino ou encore CDiscount sont promis à un avenir radieux dans l’électricité.

Les fournisseurs déploient alors un marketing brutal. « Certains démarcheurs remplissent les contrats à la place des consommateurs ou profitent de la fragilité de personnes âgées. On a même vu un contrat signé par une personne mineure et un autre souscrit par une personne en vacances », s’étrangle Catherine Lefrançois-Rivière, cheffe de service auprès du médiateur national de l’énergie. Les irrégularités explosent de 65 % entre 2016 et 2019 (2) ciblant en premier lieu Engie, l’ex-GDF. C’est elle qui a été le plus lourdement condamnée à ce petit jeu, pour avoir fait souscrire des contrats en faisant croire aux clients qu’ils signaient un avis de passage, dans le cadre de campagnes de démarchage sauvage déployées dans des centres commerciaux (3).

Ce qui chagrine surtout le médiateur national de l’énergie, c’est que ces « pratiques commerciales malsaines, trop souvent malhonnêtes, risquent de jeter le discrédit sur l’ouverture à la concurrence des marchés de l’énergie, en faisant oublier les avantages qu’elle peut procurer pour les consommateurs ». Mais de quels avantages parle ce théoricien de la concurrence ? Pour les fournisseurs, l’électricité constitue une rente confortable et un marché captif, sur lequel les variations de prix n’impactent pas ou très peu la demande. Pour le consommateur, en revanche, le choix offert par la concurrence est presque toujours fictif. Les fournisseurs alternatifs produisent rarement de l’électricité. Ils ne l’acheminent pas – c’est RTE, entreprise publique qui entretient le réseau. Ils ne la distribuent pas – c’est Enedis, entreprise (encore) publique qui s’en charge. « Tous ces gens ne sont là que pour faire de l’argent sur le système », s’indigne Marie-Claire Cailletaud.

L’électricité est aussi un besoin de première nécessité que 12 millions de Français ont du mal à s’offrir. Non seulement les fournisseurs alternatifs ne rechignent pas à couper le courant en cas de retard de paiement, mais ils demandent même à pouvoir ficher les « mauvais payeurs ». Projet validé par la Cnil en 2018.

« Pour que certains jouent au Monopoly, on casse tout un service public. C’est un gâchis incroyable. »

Dans cette histoire, la coopérative dédiée aux énergies renouvelables Enercoop fait figure d’exception confirmant la règle. Si elle a pu exister grâce à la fin du monopole d’EDF, sa démarche prend à contre-pied la recherche de profit et la guerre commerciale que consacre l’ouverture à la concurrence. « On est un acteur assez paradoxal, concède Fanélie Carrey-Conte, secrétaire générale d’Enercoop, c’est l’ouverture du marché qui nous a permis d’exister, mais notre discours plaide pour plus de régulation et un lien avec le public. On considère l’énergie comme un bien commun et contrairement à la plupart des fournisseurs alternatifs, nous produisons notre propre électricité sur un modèle du circuit court. » Fondée en 2005 par un groupe d’organisations de la société civile (4) Enercoop finance des petites productions d’énergie renouvelable, essentiellement hydroélectriques, sur un modèle coopératif, à lucrativité limitée, locale et en associant les usagers aux décisions.

Vers le « tout-marché »

Le piège de « l’Arenh » ne tarde pas à se refermer. Avec un prix fixe à 42 euros, EDF ne rentre plus dans ses frais de production, mais la loi l’oblige à vendre à perte. « La puissance publique a amorti les mouvements de prix quand ils augmentaient trop, pour protéger le consommateur, mais il n’était pas possible qu’elle protège EDF lorsque les prix devenaient trop bas, du fait des règles européennes de la concurrence », résume Thomas Reverdy, sociologue à l’INP Grenoble et spécialiste du secteur électrique.

La crise de la Covid vient d’offrir un nouvel épisode de cette tragi-comédie. Depuis 2018, les tarifs de l’électricité sur le marché de gros sont redevenus prohibitifs. Les fournisseurs alternatifs s’approvisionnent donc de nouveau au tarif fixe de l’Arenh. Certains d’entre eux avaient pris leurs devants en passant commande en avance pour des périodes de plusieurs mois. Mais entre temps, coup de théâtre, la pandémie a mis l’économie mondiale à genou et fait replonger les cours de l’électricité. Jamais à court de ressources, plusieurs fournisseurs alternatifs ont tenté de faire annuler les contrats qu’ils avaient conclus avec EDF, au nom d’une « clause de force majeure ». Le tribunal de commerce de Paris leur a donné raison le 20 mai 2020. Plusieurs fournisseurs se sortent donc de la crise du Coronavirus à bon compte, parmi lesquels figurent Total Direct Energie ou le groupe Gazel, propriété d’un certain Daniel Kretinsky, homme d’affaires tchèque qui a racheté en 2018 une partie du groupe de presse Le Monde.

Pour sortir de cette situation ubuesque, le gendarme du secteur compte remplacer l’Arenh par un « corridor » de prix : les cotations du marché de gros s’appliqueront uniquement si elles sont au-dessus d’un prix plancher et en dessous d’un prix plafond… « Comme le marché ne fonctionne pas et ne permet pas au producteur de couvrir ses coûts, on continue d’inventer des mécanismes pour compenser ses lacunes », souffle Anne Debrégeas. Côté consommateurs, depuis 2014, les tarifs réglementés glissent progressivement vers ceux du marché, pour préparer le basculement vers le « tout-marché » : +5,9 % en juin 2019, +1,23 % en août 2019, +2,4 % en février 2020, +1,55 % en août 2020…

Le projet Hercule, dont la négociation doit aboutir avant la fin de l’année entre le gouvernement français et la Commission européenne, parachève cette conversion du secteur à la logique financière et la dislocation d’EDF. Les activités hautement sensibles et financièrement fragiles (le nucléaire, l’hydroélectricité) seront logées, probablement avec la dette d’EDF, dans un pôle qui restera public. « Hercule est un moyen d’isoler le nucléaire pour le protéger des fluctuations des prix du marché, tout en accédant aux demandes de la Commission sur la libéralisation du reste du marché électrique », résume Thomas Reverdy. Tout le reste – Enedis, la devanture commerciale et le tiroir-caisse d’EDF, et sa filiale Dalkia, spécialisée dans les énergies vertes – sera placé dans un pôle prêt à être privatisé et coté en Bourse. Les pertes pour la collectivité, les profits pour le secteur privé.

« Il faut développer de vraies filières, pas des bulles spéculatives avec des tarifs extrêmement généreux qui devront être payés par l’usager ou l’État. Il n’y a jamais de vision industrielle. La technocratie n’a qu’une vision financière »

La Commission européenne réclame qu’une digue hermétique soit dressée entre les activités : EDF n’aurait pas le droit d’échanger des informations entre ses filiales et ne pourrait plus mutualiser ses finances. « Pour que certains jouent au Monopoly, on casse tout un service public, soupire Marie-Christine Nadeau. C’est un gâchis incroyable. On va tout casser et, dans vingt ans, nous serons obligés de tout reconstruire. »

Le développement des énergies renouvelables sera donc confié au marché. La rentabilité continuera de dicter les investissements nécessaires à la transition énergétique, malgré le retard accumulé et le gaspillage d’argent public que ce système a engendré. Les investissements ne sont en effet rentables que grâce à des prix d’achat d’électricité garantis, très élevés, qui alimentent des niches privées.

« Il faut développer de vraies filières, pas des bulles spéculatives avec des tarifs extrêmement généreux qui devront être payés par l’usager ou l’État. Il n’y a jamais de vision industrielle. La technocratie n’a qu’une vision financière », se désole Marie-Claire Cailletaud. Dans un système où chacun se bat pour tirer un maximum de bénéfices, personne n’aura par ailleurs intérêt à prêcher la sobriété, principal levier de la lutte contre le changement climatique.

« La crainte que nous avons, c’est que la réforme d’EDF soit réfléchie sans nous donner les moyens de préparer la transition, déplore Fanélie Carrey-Conte, secrétaire générale d’Enercoop. Nous avons besoin d’une vision qu’EDF n’a pas : le coût du grand carénage plane au-dessus de sa tête comme une épée de Damoclès, quelle est la trajectoire de fermeture des centrales ? Quelle est sa stratégie de reconversion des emplois ? Que fait-on des déchets ? Ce sont des enjeux fondamentaux qui ne sont ni traités, ni discutés. »

Les barrages, trésor convoité

Les choses sont plus complexes (et moins moroses) concernant la principale et plus ancienne source d’énergie renouvelable, l’hydroélectricité. La France négocie depuis 2010 avec Bruxelles, qui tente de lui imposer la mise en concurrence des concessions hydroélectriques. Jusqu’à présent, EDF est maintenue en place pour la gestion des barrages, outils hautement stratégiques pour l’équilibre du réseau électrique (EDF turbine pour passer les pic de consommation), la sûreté des barrages et des centrales nucléaires en aval, les activités touristiques, les risques induits sur l’environnement et les finances publiques. Mais la Commission européenne rêve d’offrir aux privé cet énorme trésor industriel, dont les coûts de constructions sont amortis depuis des décennies, qui dégage un bénéfice net de 1,25 milliard d’euros par an. En 2015 puis en 2019, la Commission européenne a mis en demeure la France de mettre en concurrence les concessions arrivant à échéance. Les gouvernements successifs se plient à sa volonté : Ségolène Royal, ministre socialiste de l’Environnement, valide en 2015 le principe d’une ouverture à la concurrence et Nicolas Hulot propose en 2018 d’empêcher EDF de conserver la totalité de ses concessions à l’occasion des remises en concurrence... La pression s’accroît sur EDF, alors que 16 concessions représentant 2,5 GW seront échues fin 2020.

La mobilisation des agents EDF et la constitution de comités locaux ont permis de mettre en lumière les risques d’un tel dessein. « Hormis l’aspect idéologique et la philosophie libérale dogmatique, si la concurrence a pour objectif de faire rentrer des Américains, des Canadiens et des Chinois en Europe, comme c’est le plus probable, nous avons perdu », souligne Jean-François Astolfi, ancien patron d’EDF Hydro.

Une issue favorable serait à l’étude, selon les premiers éléments connus du projet Hercule. Le plan viserait à transformer le statut juridique de la branche hydroélectrique d’EDF pour en faire une quasi régie et l’extraire des règles européennes de la concurrence. Les défenseurs du modèle public attendent de juger sur pièces. Ils soulignent également que 20 % de la production est aujourd’hui gérée par d’autres entreprises qu’EDF. La Compagnie nationale du Rhône, propriété d’Engie et de la Caisse des dépôts et gestionnaire des installations de la vallée du Rhône (14 % de la production), a donc la désagréable impression d’être le cocu de l’histoire, si ses statuts devaient l’obliger à subir une mise en concurrence alors qu’EDF y échapperait.

En attendant, l’incertitude a gelé les investissements, alors qu’un potentiel de quasi-doublement de la capacité hydroélectrique a été identifié par EDF. Les projets sont restés dans les cartons, car les investissements sont lourds et il faut attendre 40 à 50 ans pour les amortir.

(1) Rapport accompagnant le projet de loi « relatif à la modernisation et au développement du service public de l’électricité ».

(2) Médiateur national de l’énergie, rapport annuel 2019.

(3) Une amende de 900 000 euros lui a été infligée en 2019 par le DGCCRF

(4) Greenpeace, Biocoop, Hespul, le Cler, les Amis de la Terre et la Nef

 

par Erwan Manac'h

Publié le 28/11/2020

 

L’honneur perdu d’un ministre

 

Par François Bonnet (site mediapart.fr)

 

Depuis son arrivée Place Beauvau, Gérald Darmanin n’a cessé de flatter les franges les plus extrémistes de la police. Le résultat est un désordre général sur fond de violences policières accrues. Il est grand temps de limoger ce ministre de l’intérieur incendiaire.

 C’était il y a quelques jours à la tribune de l’Assemblée nationale. Vantant la proposition de loi dite « sécurité globale », le ministre de l’intérieur s’en prenait vivement à Jean-Luc Mélenchon. « Grandeur, oui, grandeur aux policiers et aux gendarmes ! » Un peu plus tard, Gérald Darmanin récidivait devant les parlementaires : « Je suis très heureux, très heureux, d’être un défenseur des policiers […]. Honneur à la police. »

Un ministre de l’intérieur n’a certainement pas à être « défenseur des policiers ». Il est le garant de la sécurité publique, celle des citoyens. Il est le responsable d’un bon usage du recours à la force, quand elle s’avère en dernière extrémité indispensable.

On le sait au moins depuis Mai-68, quand le préfet de police de Paris Maurice Grimaud mettait en garde, dans une lettre célèbre adressée à tous ses hommes, contre tout écart et violence injustifiée. On le sait quand Pierre Joxe, ministre de l’intérieur à la fin des années 1980, a mis au cœur de sa gestion de la police nationale la déontologie et la professionnalisation.

Depuis son arrivée Place Beauvau, Gérald Darmanin n’a cessé de donner des gages aux franges les plus extrémistes des syndicats policiers. Une escalade répressive a été organisée, qu’incarne jusqu’à la caricature l’actuel préfet de police de Paris, Didier Lallement. Le ministre lui a renouvelé « sa confiance » au lendemain de la répression honteuse des migrants, place de la République lundi.

Gérald Darmanin confond valeurs républicaines et coups de bâton, comme le démontre sa nouvelle stratégie de maintien de l’ordre. Mais sa « République de l’ordre » ne fait que créer du désordre, des violences et réduire nos libertés fondamentales. En ce sens, la vidéo publiée ce jeudi par le média Loopsider montrant le tabassage en règle d’un homme noir par trois policiers, samedi soir 21 novembre, est un condensé inouï des dérives qui ne cessent de s’amplifier depuis des années.

Face à ce déchaînement de violences, le ministre n’a pas eu un mot pour la victime, demandant seulement jeudi au préfet de police de « suspendre à titre conservatoire » ces policiers, ce qui n’avait pas même été fait depuis cinq jours.

Pourtant tout est là, concentré en quinze minutes de vidéo. Les policiers procèdent à une interpellation illégale en pénétrant de force dans le local privé de l’homme, prénommé Michel et producteur de musique. Les coups de poing, de pied et de matraque pleuvent sur l’homme qui tente de se protéger. Des insultes racistes – « sale nègre ! » – sont proférées, ajoute la victime.

Des jeunes présents dans les studios, dont un mineur, sont menacés. Les policiers envoient une grenade lacrymogène dans le local fermé, dégainent leurs armes, mettent en joue. Puis Michel est embarqué et les policiers organisent aussitôt leur impunité par des témoignages que les images de vidéosurveillance démentent et des plaintes pour « outrages et rébellion ».

Il est interdit de parler de « violences policières » et de « racisme » dans la police, nous assénaient il y a quelques mois Emmanuel Macron et son ministre Darmanin, relayant ainsi les protestations de syndicats de police.

Nier ce que tout le monde sait de longue date n’est pas défendre « la République et ses valeurs ». C’est accepter l’idée que, au fil de violences, d’injures racistes, d’homicides (Cédric Chouviat en janvier 2020) commis par les forces de l’ordre et toujours couverts ou minorés par les ministres de l’intérieur successifs (Sarkozy, Valls, Cazeneuve, Castaner et aujourd’hui Darmanin), la police nationale devienne une milice gouvernementale administrée par des syndicats dont certains sont issus de l’extrême droite.

Le devoir d’un ministre de l’intérieur n’est pas de libérer le pire d’une profession. Il n’est pas de terroriser les citoyens. Car, oui, nous avons désormais peur d’être contrôlés, d’aller manifester, parfois de simplement se promener quand les brigades des BAC ou des policiers municipaux en roue libre traînent dans le quartier. Oui, la police fait généralement peur, de plus en plus. En favorisant cette peur, le ministre organise les troubles à l’ordre public et détruit la promesse républicaine.

Et puisque cette peur doit être tue, l’obscurité doit s’imposer. C’est le sens du schéma du maintien de l’ordre (il limite les droits des journalistes à couvrir les manifestations) et de plusieurs articles de la loi « Sécurité globale ». Pouvoirs accrus des polices municipales, usage de drones, et bien sûr cet article 24 qui vise à interdire la prise et la diffusion d’images ou de vidéos d’actions de policiers. Le ministre Darmanin, à peine nommé, s’était engagé à imposer cette demande du syndicat Alliance…

Cette surenchère gouvernementale, qui n’a de sécuritaire que le nom tant elle accroît la rupture entre la société et sa police, produit les violences et les désordres. Le croche-pied fait à un migrant, le tabassage de Michel traité de « sale nègre », la mort par étouffement de Cédric Chouviat, les interpellations et coups portés à des journalistes, le nassage systématique des manifestants suivi de charges et de gazages ne sont que quelques exemples d’une situation insupportable.

Il est plus que temps d’en établir les responsabilités politiques. Le 13 mars 2017, en pleine campagne présidentielle, Emmanuel Macron expliquait croire à « une République de la responsabilité ». « Ce n’est pas possible quand il y a une violence policière qu’il n’y ait aucune sanction dans la hiérarchie policière. Il y a un commissaire de police, il y a un directeur départemental de la sécurité publique, il y a un préfet et il y a un ministre… », précisait-il.

Certes Macron varie… Selon BFM, l’auteur du croche-pied fait à un migrant lundi soir est un commissaire-divisionnaire de la BAC en Seine-Saint-Denis, venu faire quelques extras lors des chasses à l’homme menées place de la République. Il n’a pas été « suspendu à titre conservatoire ». Le préfet Didier Lallement sanctionné ? C’est l’inverse qui est affirmé. Le ministre ? Il chante « honneur et grandeur à la police » devant la représentation nationale.

La « République de la responsabilité » est devenue celle de l’impunité et du déni. David Dufresne, qui a documenté sur Mediapart l’ampleur des violences policières et le fonctionnement de l’IGPN comme machine à blanchir, rappelait dans un récent article cette disposition de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « La garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. »

Cette force n’est plus qu’à l’avantage d’un pouvoir aux abois et au service des aventures électorales du ministre de l’intérieur. C’est une raison de plus pour qu’il soit démissionné au plus vite.

Publié le 27/11/2020

Transports. La SNCF sous pression de Bercy pour vendre ses pépites

 

Marion d'Allard (site humanite.fr)

 

Très touché par la crise, le groupe public ferroviaire est dans le rouge. Pour combler les pertes, le ministère de l’Économie attend de l’entreprise qu’elle cède une partie de ses actifs. Geodis, filiale de transport routier, est au centre du viseur.

C’est un étrange échange par médias interposés qui a remis la stratégie de la SNCF sur le devant de la scène, en cette période de crise. Le 12 novembre, dans un entretien à la revue spécialisée Ville Rail & Transports, Laurent Brun, secrétaire général de la fédération CGT des cheminots, affirmait que le groupe public était en passe de se séparer de 49 % de sa filiale de transports et logistique Geodis, numéro un français du fret routier, numéro deux européen, pour renflouer ses caisses. Quatre jours plus tard, le patron de la SNCF, Jean-Pierre Farandou, réagissait dans les colonnes du Figaro, assurant que « Geodis fait partie des actifs stratégiques de la SNCF » et que « vendre cette pépite en réponse de court terme à la crise n’aurait pas de sens ».

Pourtant, alors que l’opérateur ferroviaire affiche des comptes catastrophiques avec plus de 5 milliards d’euros de pertes déjà actés avant le reconfinement et une prévision de « moins 10 milliards d’euros sur deux ans », affirme Laurent Brun, la cession d’actifs est bien l’un des moyens d’action dont dispose le groupe pour sortir de l’ornière. La technique n’est d’ailleurs pas nouvelle. « La SNCF a toujours fait ça, explique Gilles Dansart, journaliste spécialiste du secteur (1), c’est la logique à l’œuvre depuis vingt ans, mais là, les déficits sont gigantesques. » Pour éponger l’ardoise de SNCF Voyageurs, plombé par les confinements et la réduction drastique de son offre, le groupe serait donc prêt à vendre une partie de ses bijoux de famille. Au sommet de la chaîne de décision, par-delà la direction de la SNCF et le ministère des Transports, c’est Bercy qui tire les ficelles et impose au groupe public « de se cannibaliser pour compenser des pertes liées à une décision de l’État », dénonce Laurent Brun.

Par courrier, le gouvernement exige des « contreparties »

Preuve en est cette lettre, envoyée récemment à Jean-Pierre Farandou, à en-tête du gouvernement et signée de la main de quatre ministres : Bruno Le Maire (Économie), Olivier Dussopt (Comptes publics), Barbara Pompili (Transition écologique) et Jean-Baptiste Djebbari (Transports). Le texte précise le fléchage de l’enveloppe de 4,7 milliards d’euros du plan de relance ferroviaire (régénération du réseau, amélioration de l’accessibilité en gare, sécurisation des passages à niveau et autres aides à la relance des trains de nuit…), « dont une grande partie des investissements détaillés était déjà programmée mais non financée par l’État, qui les avait lui-même prescrits », note Gilles Dansart. Mais pas seulement. Le courrier mentionne aussi les fameuses « contreparties » exigées de la SNCF. Ainsi, écrivent les ministres, « ce financement (…) sera complété par une partie du produit des cessions des filiales les moins stratégiques pour le groupe SNCF (…), dont les premières devront intervenir rapidement ». 600 millions d’euros – au moins – sont attendus de ces cessions « rapides ». Enfin, les ministres signalent à Jean-Pierre Farandou que « l’État souhaite que le groupe SNCF soit à la hauteur de ses ambitions réformatrices », un groupe « qui doit être rendu plus agile et plus compétitif en vue de l’ouverture à la concurrence, à travers le respect du plan de productivité décidé lors de la réforme ferroviaire ». Des gains de productivité fixés, d’ici à 2028, à 4,2 milliards d’euros.

Deux autres solutions écartées par l’exécutif

Pourtant pour colmater la brèche comptable, la SNCF dispose théoriquement de trois leviers. Le premier : un réendettement – mais la réforme de 2018 lui impose une règle d’or qui vise à limiter les déficits ; le deuxième : une recapitalisation par l’État – mais ce dernier s’y refuse alors même que la France est le pays d’Europe qui subventionne le moins ses transports publics ; enfin, le troisième, la cession d’une partie de ses filiales. C’est donc en faveur de cette dernière option que Bercy a tranché et l’opération serait d’ailleurs déjà bien engagée…

Dans un premier temps, « dès l’année prochaine », détaille Laurent Brun, c’est Ermewa et Akiem, respectivement filiales de location de wagons et de locomotives, qui devraient sortir du giron du groupe à capitaux publics. Une transaction estimée à 2,5 milliards d’euros. Propriétaire de 42 000 wagons fret (dont les 80 du Perpignan-Rungis, à l’arrêt depuis juillet 2019, ce qui augure mal de son redémarrage) et 60 000 conteneurs citernes, Ermewa, qui emploie 750 salariés, est pourtant une entreprise stratégique qui assure à la SNCF une autonomie dans la gestion de son parc matériel fret. « Il y a dix ans, la direction disait d’ailleurs d’elle qu’elle était fondamentale pour le groupe public… Exactement comme on l’entend de Geodis aujourd’hui », relève Gilles Dansart. Dans un second temps, poursuit Laurent Brun, « la SNCF, probablement dès 2022, va lâcher une partie de ses actifs immobiliers, à commencer, sans doute, par son parc de logements sociaux ». Enfin, « l’année suivante, la SNCF ouvrira 49 % des parts de Geodis », confirme le syndicaliste. Une concession pour Jean-Pierre Farandou, opposé à l’ouverture du capital du vaisseau amiral de ses filiales, forcé pourtant d’en céder 49 % face à un État « qui a tenté d’imposer une vente totale, à 100 % », révèle le secrétaire général de la CGT cheminots.

Un État actionnaire sans stratégie, devenu simple gestionnaire d’actifs

Dans cette partie de bonneteau pilotée par Bercy, le président de la SNCF se retrouve « pris à son propre piège, lui qui a défendu, depuis son arrivée à la tête du groupe il y a tout juste un an, un recentrage stratégique sur les activités ferroviaires », constate Gilles Dansart, qui juge en effet « pas improbable » cette opération financière. « On peut même imaginer que les choses se fassent plus rapidement et que, par exemple, la vente d’Ermewa se double, pour l’acquéreur, d’une prise de participation dans Geodis », poursuit le spécialiste.

Si l’affaire s’accélère, elle n’est pourtant pas nouvelle. « Les tensions sur le dossier Geodis existent depuis des années et le sujet de sa cession traîne dans les couloirs des ministères depuis la réforme de 2018 », explique-t-on du côté du groupe public. Loin des grands discours politiques vantant une réforme garante d’une plus grande autonomie de la SNCF, « c’est pire qu’avant », s’alarme Laurent Brun : « Tout est contrôlé. » Et si Guillaume Pepy d’abord, puis Jean-Pierre Farandou ont réussi jusque-là à sauver le soldat Geodis, la dégradation des comptes du groupe et la crise sanitaire ont rebattu les cartes.

Forcé de mettre la main au porte-monnaie, l’État, d’abord en reprenant une partie de la dette de la SNCF (35 milliards d’euros sur les 60 milliards d’euros de passif du groupe), ensuite en affectant 4,7 milliards d’euros à son plan de relance ferroviaire, se sent en position de force et « agit avec la SNCF comme le pire des fonds d’investissement qui serait actionnaire d’une entreprise en difficulté », analyse un proche du dossier. En gros, un État actionnaire sans stratégie, devenu simple gestionnaire d’actifs.

10,5 milliards d’euros pour alimenter un fonds spécifique

« Bercy a une approche comptable. Le ministère fait l’addition de tout ce que la SNCF coûte en argent public, subventions aux collectivités territoriales comprises, et considère que, comme l’activité TGV est rentable, tout le transport public ferroviaire devrait l’être. C’est une erreur fondamentale, mais étant donné qu’ils se passent les tableaux Excel de génération en génération, ils ne sont pas près de changer de logique », ironise Gilles Dansart. De l’avis d’un fin connaisseur du secteur, « le cadre financier fixé par l’État à la SNCF est terrible », d’autant plus dans les circonstances économiques que connaît l’entreprise. L’État serre la vis et le service public paie l’addition.

Bercy n’a pas fini de jouer de la règle à calcul. Au global, et selon plusieurs spécialistes du dossier, l’État attend de la compagnie nationale qu’elle dégage, au niveau de la holding, 10,5 milliards d’euros de ressources d’ici à 2028, pour alimenter un fonds spécifique (qui collecte, depuis 2015, les dividendes remontant des sociétés du groupe, principalement de SNCF Voyageurs, pour les affecter au financement de SNCF Réseau). Depuis 2007, quel que soit le mécanisme, un total de 2,5 milliards d’euros a été prélevé sur les résultats de l’opérateur ferroviaire. Une contribution qui obère d’autant les capacités de développement de la SNCF. Cette « ingénierie financière permet à l’État de récupérer de l’argent de SNCF Voyageurs pour le reverser ensuite à SNCF Réseau afin de financer, entre autres, les travaux de régénération des voies », explique Laurent Brun. Elle permet aussi – surtout – à l’État de ne pas recapitaliser directement SNCF Réseau, mais de subventionner uniquement des travaux dont l’immense majorité va être sous-traitée à des entreprises du BTP…

Le triptyque infernal rentabilité-productivité-compétitivité

Si l’on considère les 10,5 milliards d’euros attendus, aux gains de productivité s’ajoutent donc près de 6 milliards d’euros, qui correspondent aux cessions d’actifs à court et moyen terme. Dans un tel contexte, la vente d’une fraction de Geodis est bien une hypothèse vraisemblable. D’autant qu’en conservant la majorité des actions (51 %), la SNCF garde la main sur l’orientation stratégique de sa filiale. Car Geodis est un acteur de poids dans le transport de marchandises. Forte de ses 41 800 salariés à travers le monde et sa présence dans 120 pays, l’entreprise de logistique, de messagerie et de transport routier affiche un chiffre d’affaires de 8,2 milliards d’euros (2019). Pour Laurent Brun, cette opération financière est un gâchis. « Il n’y a aucune stratégie dans le transport de marchandises. Or, on pourrait très bien conserver les actifs routiers de Geodis dans le groupe SNCF, développer en parallèle le fret ferroviaire et créer une véritable offre de transport multimodale, cohérente et qui réponde aux besoins. » Le syndicaliste l’assure, « la colère monte chez les cheminots ». Car, loin de garantir le service public de transport ferroviaire, le développement du fret, le sauvetage des « petites lignes » et l’amélioration des conditions de travail des cheminots, la voie stratégique qu’emprunte l’opérateur public est une nouvelle fois dictée par le triptyque rentabilité-productivité-compétitivité. « On nous annonce déjà la suppression de 1 300 postes à SNCF Réseau alors qu’on nous parle de relance, du jamais-vu depuis dix ans », dénonce Laurent Brun, avant de conclure : « On paye partout, tout le temps, le coût du capital. »

(1) Directeur de la lettre spécialisée Mobilettre.

Les salariés de Geodis, soutenus par la CGT des cheminots, refusent de quitter le navire

Dans un communiqué commun, les organisations syndicales de Geodis (CFDT, CGT, CFTC, FO, CFE-CGC, Snatt) témoignent de « la forte émotion des salariés », suscitée par les déclarations de Laurent Brun, secrétaire général de la CGT des cheminots, concernant la cession de 49 % des parts de leur entreprise. « La présidente du directoire de Geodis (Marie-Christine Lombard – NDLR) n’a jamais caché qu’à court ou moyen terme le capital de Geodis soit ouvert au marché, la SNCF restant, et de très loin, l’actionnaire majoritaire », notent les syndicats. Surpris sans doute par le pourcentage annoncé, les syndicats de l’entreprise de transport et logistique, unanimes, rappellent « leur attachement à la présence de Geodis dans l’Epic SNCF » et « souhaitent que la SNCF continue à jouer son rôle d’actionnaire unique à ce jour ». En parallèle, les salariés de Geodis plaident pour « plus de synergies » entre leurs métiers et ceux de la SNCF. « Nous sommes acteurs sur le multimodal (…) nos métiers doivent s’additionner et non nous diviser », explique l’intersyndicale. Une déclaration soutenue par la CGT des cheminots, qui affirme avoir récemment dénoncé « les projets de vente des filiales (Ermewa, Akiem) et de cession de capital (49 % de Geodis) dans un courrier au ministère ».

 Publié le 26/11/2020

Michel Larive (LFI) : « Jean-Michel Blanquer doit démissionner »

 

Entretien par Loïc Le Clerc  (site regards.fr)

 

Le ministre de l’Éducation nationale est empêtré dans une affaire de syndicat lycéen. On en a causé avec l’insoumis Michel Larive, qui demande une commission d’enquête. On a aussi parlé dérive autoritaire, voire totalitaire, du pouvoir en place et mise sous cloche de la culture pour cause de Covid.

Michel Larive est député La France insoumise, membre de la commission des affaires culturelles et de l’éducation à l’Assemblée nationale.

Regards. Grâce au travail des rédactions de Libération et Mediapart, on a appris que le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, avait créé le syndicat Avenir Lycéen, dans le seul but de défendre sa politique. Un syndicat grassement subventionné par le ministère. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Michel Larive. Les faits sont les suivants : Jean-Michel Blanquer a créé un syndicat de toute pièce, de manière à porter la bonne parole. C’est un organe de propagande à la solde du pouvoir. Pour se justifier, il explique que ces méthodes ne sont pas les siennes, mais celles de l’UNEF et de LFI. L’UNEF ayant été créée en 1907, a priori, nous n’y sommes pas pour grand-chose… Que l’UNEF soit proche des idées que nous défendons, oui, mais c’est tout autre chose ! Même les gens du syndicat Avenir Lycéen l’ont dit : ils se sont sentis absolument manipulés. C’est ça le point le plus grave. Et Jean-Michel Blanquer fait comme s’il n’était au courant de rien. Mais il savait, puisque le 25 juillet le ministère de l’Éducation national a reçu un mail lui disant que l’argent versé au syndicat était en train d’être dépensé pour des fêtes – on parle quand même de 95.000 euros, dont quelques dizaines de milliers affectés au champagne, aux hôtels de luxe, etc. Quand on est ministre de l’Éducation, on est à la tête du ministère de l’Éducation, non ? Jean-Michel Blanquer annonce alors le lancement d’une enquête administrative diligentée par la direction générale de l’enseignement scolaire, cette même direction qui organise la création du syndicat. C’est ce qu’on appelle être juge et partie. Tout cela n’est pas normal. C’est une affaire d’État : le ministre manipule et instrumentalise des jeunes gens, des enfants. Ce n’est pas du simple prosélytisme politique qui viserait à convaincre par la diffusion de ses idées. Le ministre doit démissionner. Mais non. Pour lui, il n’a commis aucune erreur.

 

Après avoir joué la carte du déni, la contre-attaque des « Blanqueristes » a été extrêmement virulente : dans Atlantico, une poignée de députés LREM évoquent des « méthodes des fascistes » pour qualifier « MM. Mélenchon et Plenel », quand le ministre lui-même a qualifié ces médias d’« organisations liées à l’extrême gauche ». Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez eux ?

Les journalistes de Libération et de Mediapart sont des gens sérieux. Quand ils écrivent quelque chose, ça n’est pas du complotisme. Les marcheurs devraient se regarder… Ils ne s’encombrent pas de fioriture : on serait fasciste ? C’est immonde. Mais cela fait bien longtemps que Jean-Michel Blanquer – mais Gérald Darmanin aussi – ne nous a pas répondu soit par l’insulte, l’invective ou la stigmatisation. Le rôle du parlementaire est quand même de « contrôle[r] l’action du Gouvernement » [1]. Mais si le ministre ne l’accepte pas, il faut qu’il parte ! Nous, notre responsabilité, c’est d’apaiser la situation, de descendre d’un cran.

« Il y a une dérive autoritaire et autocratique de ce pouvoir qui fait qu’ils se sentent au-dessus de tout, des lois, de la Constitution. Ils s’en sont pris aux musulmans, ils s’en prennent à nous, puis aux universitaires, maintenant aux journalistes. Est-ce que ça ne vous fait pas penser à l’installation d’un pouvoir comme celui du Chili de Pinochet ? Jusqu’où va-t-on aller ? »

Vous avez réclamé la création d’une commission d’enquête afin que le ministre vienne « s’expliquer devant la représentation nationale ». Est-ce que cela va se faire ? Quand ? Et pourquoi est-ce essentiel ?

La représentation nationale est en droit d’attendre des explications du ministre. Des socialistes et des communistes sont co-signataires de cette demande de commission d’enquête. Il a déjà déclaré que ça ne lui faisait rien, qu’il aimait bien les commissions d’enquête. Qu’il l’accepte alors, qu’il la soutienne ! Mais, au-delà de la commission d’enquête, cette affaire peut aller plus loin. Il y a des qualifications à ce genre d’agissements.

Pourquoi est-ce qu’une telle affaire ne devient-elle pas une affaire d’État ? Pour l’heure, c’est comme si le ministre était intouchable...

Je pense que la réponse est dans votre question. Ils se sentent agir en toute impunité. Il y a une dérive autoritaire et autocratique de ce pouvoir qui fait qu’ils se sentent au-dessus de tout, des lois, de la Constitution. Vous avez entendu Yaël Braun-Pivet, députée LREM et présidente de la Commission des Lois de l’Assemblée Nationale, qui disait qu’il faudrait voir si on ne peut pas faire quelque chose pour ne pas avoir à accepter tout ce que dit le Conseil constitutionnel. Ils disent des anneries tellement grosses qu’au bout d’un moment, une bêtise un peu moins importante devient à peu près concevable. C’est le système de la fenêtre d’Overton. Le danger, il est là. Si la normalité devient l’installation d’un régime autoritaire, la République française a un énorme problème. Pour moi, la normalité, c’est la démocratie, l’universalisme, la République des Lumière, humaniste. On peut nous traiter d’islamo-gauchistes – comme il fut un temps où on nous traitait de judéo-bolchéviques. Ils s’en sont pris aux musulmans, ils s’en prennent à nous, puis aux universitaires, maintenant aux journalistes. Est-ce que ça ne vous fait pas penser à l’installation d’un pouvoir comme celui du Chili de Pinochet ? Jusqu’où va-t-on aller ?

« On peut aller à la messe, mais on ne peut pas aller au spectacle. On peut aller faire ses courses dans les grandes surfaces, mais pas pour y acheter un livre. C’est là qu’on voit la dérive complète : une société sans culture, c’est une société sans liberté, sans émancipation et sans avenir. »

Au-delà de cette affaire de syndicat, quel regard posez-vous de la politique impulsée par Jean-Michel Blanquer ? De son « école de la confiance » – aux relents identitaires et allant dans le sens de la privatisation de l’enseignement – à ses positions sur la laïcité – comprendre « contre les musulmans » – en passant par son déni face au Covid-19…

Jean-Michel Blanquer commence à avoir quelques casseroles. Il stigmatise l’université, explique que l’enseignement des sciences sociales dérive vers une idéologie terroriste, fait la promotion de l’école privée, etc. Après la mort de Samuel Paty, il utilise la même sémantique, la même rhétorique que l’extrême droite. C’est assez grave venant d’un ministre de l’Éducation nationale. On n’en a jamais eu des comme ça, on en a eu des mauvais, mais quand même républicains ! Jean-Michel Blanquer est un démocrate, un républicain, non-pratiquant. Il est dans une situation où il fait ce qu’il veut, et presque pourrait nous répondre « je vous emm**** ! ». Je suis très inquiet, parce que cette affaire Blanquer n’est pas une chose isolée. Elle s’ajoute à ce qu’il s’est passé hier à République, à la loi Asile et immigration, à la loi Sécurité globale, etc, etc. Et notre État devient de plus en plus un État de non-droit. Quand on donne plus de moyens à la répression policière qu’aux soins ou à l’éducation, on fait un choix. À cet instant, l’écologie, la démocratie, les bases républicaines, la laïcité, tout est remis en question. Il n’y a plus qu’un objectif : la compétitivité, quelle qu’elle soit. Quand les populations atteignent leur limite d’acceptation de ces dérives, de ce modèle de société qu’ils tentent de passer en force, ils n’ont plus que la solution de l’autoritarisme. Vu l’état insurrectionnel dans lequel nous sommes, il suffirait d’une toute petite étincelle pour que ça parte en live complet. Et si demain un régime réellement totalitaire voulait s’installer en France, il aurait déjà l’arsenal législatif qui lui conviendrait. Rappelez-vous en 2017 tous ces gens qui ont voté Macron pour faire barrage à Le Pen et au régime totalitaire qu’elle porte. Maintenant, je dis qu’il faut voter contre les deux, puisque les deux nous amènent un régime totalitaire ! Macron a fait ce que Le Pen aurait fait si elle avait été élue, peut-être même ce qu’elle n’aurait pas osé faire. Il y a même des députés LREM qui nous disent que la limite a été atteinte.

Vous êtes le monsieur Culture de la France insoumise. Que dites-vous de la place accordée à la culture en cette année 2020 covidée ?

On peut aller à la messe, mais on ne peut pas aller au spectacle. On peut aller faire ses courses dans les grandes surfaces, mais pas pour y acheter un livre. Voilà qui résume la situation. Il y a un problème. C’est là qu’on voit la dérive complète : une société sans culture, c’est une société sans liberté, sans émancipation et sans avenir. Empêcher la culture, c’est permettre l’installation de l’obscurantisme, de pseudo-pensées, de dérives complotistes. Comment voulez-vous que les gens aient cette capacité de discernement sans avoir accès à la culture ?

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

Notes

[1Article 24 de la Constitution

 Publié le 25/11/2020

Irene Montero, ministre espagnole: «La lutte féministe est le socle des batailles pour la démocratie»

 

Par Ludovic Lamant (site mediapart.fr)

 

Dans un entretien à Mediapart, la ministre de l’égalité du gouvernement espagnol, numéro deux de Unidas Podemos, détaille son projet de loi sur la liberté sexuelle, bientôt en débat à Madrid, et assure que le féminisme est devenu « le mouvement de transformation le plus puissant qui existe » dans le monde.

Madrid (Espagne).– Trois ans après un procès retentissant, l’Espagne est en train de tirer les leçons de l’affaire de « la Manada » (« la Meute »), du nom que s’étaient donné cinq Sévillans, depuis reconnus coupables d’avoir violé une femme âgée de 18 ans, lors des fêtes de la San Fermin, à Pampelune, au Pays basque, à l’été 2016. Deux tribunaux avaient d’abord considéré qu’il y avait eu simplement « abus sexuel », déclenchant d’intenses mobilisations féministes dans tout le pays. Le Tribunal suprême, en 2019, a fini par reconnaître qu’il y avait bien eu « viol » – une bataille juridique qui n’est pas sans échos dans les débats français actuels sur la qualification exacte des agressions sexuelles.

À l’approche du 25 novembre, Journée pour l’élimination des violences faites aux femmes, la ministre de l’égalité Irene Montero, numéro deux de Unidas Podemos, a accordé un entretien à Mediapart, pour présenter les axes de son projet de loi sur la liberté sexuelle, bientôt en débat au Congrès des députés à Madrid, et qui reprend certaines des revendications portées par les mouvements sociaux dans la foulée de l’affaire de « la Manada ». Elle évoque aussi les manières de s’opposer à l’extrême droite de Vox, très bruyante contre les luttes féministes, ou encore un autre projet de loi dans les tuyaux, pour les droits des personnes transgenres, qui crispe des responsables socialistes.

Votre projet de loi met en avant le concept d’agression sexuelle et abandonne celui d’abus sexuel. En quoi s’agit-il d’un changement important ?

Irene Montero : C’est un axe essentiel de notre texte : placer le consentement des femmes au cœur de la législation. Jusqu’à présent, en Espagne, on distingue entre abus et agression sexuelle. Et comme c’est le cas dans beaucoup de pays, il revient à la victime de démontrer qu’il y a eu soit violence, soit intimidation. Cet aspect de la loi, qui suppose une forme de « re-victimisation », a été très critiqué par les mouvements sociaux en Espagne ces dernières années.

C’est ce que l’on a vu lors du cas paradigmatique de « la Manada » : il a été discuté pendant tout le procès si la victime « prenait du plaisir » ou pas, pour reprendre l’expression utilisée par l’un des juges. Il disait entendre, dans ses gémissements, quelque chose de festif, de joyeux… Alors que c’est évident, dans ce cas précis, qu’elle avait été agressée.

Mettre le consentement au centre signifie : si je dis « oui », la relation sexuelle est consentie. Si la femme ne dit pas « oui », il y a agression sexuelle. Quant à la distinction entre abus et agression sexuelle, elle disparaît [d’où le surnom de la loi, la « loi “seul le oui est un oui” », où tout acte qui porte atteinte à la liberté sexuelle sans consentement explicite est directement considéré comme agression – ndlr]. Partout en Europe, nos gouvernements sont confrontés au défi de placer le consentement au centre de la loi.

Que prévoit encore le texte ?

Les femmes victimes de violences au sein du couple, ou en lien avec leur ancien partenaire, bénéficient en Espagne de protections qui n’existent pas pour d’autres formes de violences machistes, comme l’exploitation sexuelle ou le harcèlement. Notre ambition, avec ce texte, est d’élargir le spectre, de protéger les femmes victimes de toutes les formes de violences sexuelles, en renforçant par exemple les charges contre le proxénétisme.

Cela implique aussi un important travail de prévention, avec des mesures de sensibilisation et de formation, auprès des médias ou encore du personnel judiciaire. Nous créons non seulement les conditions d’une écoute intégrale pour ces femmes (centres de crise, assistance psychologique, assistance d’urgence 24 heures/24), mais nous défendons aussi un travail de réparation, en accompagnant ces femmes pour qu’elles puissent mener à bien leurs projets personnels.

Formation, réparation : cela veut dire de l’argent. En 2017, un « pacte d’État contre la violence machiste » promettait un milliard d’euros d’investissements sur cinq ans. Qu’avez-vous obtenu pour l’an prochain ?

On est en train d’appliquer ce « pacte d’État » : nous avons prévu 258 millions d’euros pour lutter contre les violences machistes l’an prochain. Parallèlement, dans le cadre du projet de « récupération et résilience » [le nom donné par le gouvernement espagnol aux aides européennes du plan de relance, à partir de 2021 – ndlr], une partie de l’argent versé doit servir à renforcer l’attention aux victimes, par exemple via la création de centres d’urgence dans toutes les communautés autonomes [les régions d’Espagne]. Si l’on approuve la loi sur les libertés sexuelles, les budgets devront logiquement croître au fil des années. Si l’on veut lutter contre les violences faites aux femmes, il faut investir.

Des sceptiques font valoir qu’une modification des termes de la loi sur les agressions sexuelles ne mettra pas un terme à des décennies de pratiques culturelles conservatrices, par exemple au sein de la justice…

C’est vrai que les changements législatifs ne provoquent pas à eux seuls des changements culturels. Mais ils y participent. Regardez la loi de 2004, qui est la première, en Espagne, à dire que les pouvoirs publics doivent se pencher sur les violences de genre. Elle a permis, par la suite, d’accélérer des changements que le mouvement social réclamait depuis longtemps.

Les lois n’arrivent qu’après des décennies de luttes, par des femmes qui se sont battues pour ces avancées. Et elles ne suffisent pas, mais elles contribuent à changer la société, parfois de manière décisive. J’ajoute que les textes internationaux, à commencer par la Convention d’Istanbul [signée par les membres du Conseil de l’Europe en 2011 – ndlr], précisent que les États ont désormais l’obligation d’adopter des lois, et des budgets, qui permettent d’éliminer ces violences.

Comment faire pour que le débat qui s’annonce, sans doute très agité, au Congrès des députés, ne permette pas à Vox, la formation d’extrême droite, qui s’en prend aux « féminazies » et veut couper dans les budgets des associations de lutte contre les violences de genre, d’alimenter sa bataille culturelle, et de consolider son ancrage dans le pays ?

L’extrême droite a fait du féminisme, et de la lutte contre les violences faites aux femmes, l’une de ses principales cibles. C’est le cas aux États-Unis, en Amérique latine comme en Europe. Cela parce que le féminisme est aujourd’hui le mouvement de transformation le plus puissant qui existe, peut-être comparable uniquement avec la lutte contre le changement climatique.

Le modèle de société que le féminisme prévoit – une nouvelle répartition des richesses, du temps [consacré au travail, notamment – ndlr] ou encore des soins [portés aux enfants du foyer, aux personnes dépendantes ou encore aux tâches ménagères – ndlr] – témoigne d’une conception radicale de la justice sociale. Il menace les modèles de société défendus par l’extrême droite. Si vous regardez bien, beaucoup des leaders d’extrême droite dans le monde sont des hommes multimillionnaires, qui entrent en politique avec l’objectif de maintenir l’ordre des choses, ce capitalisme néolibéral sauvage où l’absence de règles permet d’accroître les bénéfices à l’infini.

En Espagne, l’extrême droite dit que la violence n’a pas de genre. Ses élues expliquent qu’elles en sont arrivées là par elles-mêmes, et qu’au fond, il suffit de faire des efforts pour s’en sortir. Ce type de discours, pour la majorité des femmes, peut faire penser que si mon mari me frappe, c’est que j’ai fait quelque chose de mal. Ou que si je ne trouve pas d’emploi à plus de 1 000 euros par mois pour vivre dignement, c’est que je ne le mérite pas. Ce discours culpabilise les femmes et leur fait croire que leur situation n’a rien à voir avec les inégalités aux fondements de la société, avec le patriarcat.

Plutôt que de répondre à l’extrême droite, nous devons donc nous adresser directement à ces femmes. Leur expliquer que les femmes sont victimes de davantage de discriminations, de violence, de précarité. Et que les gouvernements ont la responsabilité de contrer ces inégalités.

Pourquoi l’Espagne est-elle devenue une référence en matière de féminisme ?

C’est un motif de fierté mais aussi une source d’humilité, parce que les défis restent importants, et les violences persistent. Cela s’explique d’abord par la force du mouvement féministe espagnol [le « 8-M », en référence au 8 mars, Journée internationale des femmes, et à ses déclinaisons associatives – ndlr].

On peut également compter, au niveau institutionnel, sur un ministère de plein exercice, le ministère de l’égalité. Tous les organismes internationaux le disent : ce type de structure ne suffit pas, mais il s’avère nécessaire pour s’assurer de l’élaboration de politiques spécifiques contre les violences, et aussi d’une prise en compte transversale de ces questions, dans toutes les politiques menées par le gouvernement. Enfin, nous pouvons nous appuyer sur un acquis législatif important, depuis la première loi en 2004 jusqu’à aujourd’hui.

« Féminisme et républicanisme sont des luttes parallèles »

Au Chili, le récent triomphe du « oui » à une nouvelle constitution est aussi la victoire des mouvements féministes. Comment analysez-vous ce lien entre féminisme et changement institutionnel, depuis l’Espagne ? Faites-vous encore le lien avec la nécessité d’une « seconde Transition », que Podemos a défendue un temps ?

Le mouvement féministe est un acteur fondamental des transformations progressistes, y compris démocratiques. Il ne bénéficie pas seulement aux femmes, il défend des sociétés meilleures aussi pour les hommes. L’élément central de la quatrième vague à laquelle nous assistons, et c’est pour cela que l’extrême droite en fait sa cible, c’est que les femmes ne combattent pas seulement contre les violences mais aussi pour intégrer des espaces de décision – des conseils d’administration, des parlements, des gouvernements.

Mais ces revendications peuvent-elles aboutir dans le cadre des institutions actuelles ?

Cette lutte renvoie au respect strict des valeurs et des principes au fondement de l’UE : les droits de l’homme, la lutte antifasciste, les droits sociaux. Le droit de tous et toutes de participer à égalité à la vie publique. Depuis la Révolution française, la lutte du mouvement féministe est le socle des batailles pour plus de démocratie en Europe.

Être féministe en Espagne signifie-t-il aussi que l’on défend la République?

Je suis républicaine. Je suis féministe. Ce sont des luttes parallèles, qui avancent toutes deux pour plus de démocratie, de laïcité, pour la construction d’un pays plus juste et plus libre. Mais je respecte qu’il y ait des féministes en Espagne qui se déclarent monarchistes. Il se trouve que je partage un gouvernement avec des femmes qui sont féministes et monarchistes. Le débat est très vif en Espagne ces jours-ci sur l’utilité de la monarchie. J’ai l’impression qu’à terme, cela va tendre vers un horizon plus républicain, mais ce n’est que mon avis.

Les désaccords sont importants entre Unidas Podemos et le PSOE sur les conceptions du féminisme, en particulier en lien avec le projet de loi sur les personnes transgenres. Les socialistes ont publié en juin un argumentaire critiquant le droit à « l’autodétermination sexuelle ».

Le mouvement féministe a toujours débattu, de manière très passionnelle. Le débat est constructif. Nous sommes dans un gouvernement de coalition : vous pouvez imaginer que l’on a beaucoup de débats. Le PSOE et Unidas Podemos ont des points d’accord, qui ont permis de former cette coalition, mais aussi des désaccords – notamment sur la manière de concrétiser les accords de gouvernement [signés en décembre 2019 – ndlr], et sur le rythme. Nos désaccords peuvent porter sur le féminisme, mais aussi sur la nécessité d’interdire les expulsions immobilières, ou encore d’élargir notre « bouclier social » face à la crise. La mise en place d’un revenu minimum vital [une aide approuvée en septembre, en direction des 850 000 ménages les plus pauvres – ndlr] a demandé beaucoup d’efforts.

Où en est exactement le projet de loi sur les droits des personnes transgenres ?

L’accord gouvernemental le dit clairement : notre pays doit revenir sur cette injustice et réparer les dommages causés aux personnes transgenres, qui durant des décennies, à cause d’une dictature très longue, ont été persécutées, attaquées, emprisonnées, pour le fait d’être des personnes trans. Aujourd’hui encore, elles souffrent d’énormes discriminations : 80 % des femmes trans sont au chômage, par exemple. Sans parler du harcèlement en milieu scolaire, de la peur de se rendre dans des centres de santé ou du fait de devoir cacher, parfois, sa condition de transgenre en public.

Tout cela, qu’il est nécessaire de réparer cette dette historique, le gouvernement l’a compris. Je dis ce gouvernement, et pas seulement une partie du gouvernement. Et qu’il faut le faire aussi pour répondre aux standards internationaux, et appliquer notre propre jurisprudence. Alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a retiré l’an dernier la transidentité de la classification des troubles mentaux, notre législation ne peut pas continuer, elle, à exiger un diagnostic psychologique…

Vous êtes arrivés au pouvoir en janvier 2020, en mettant sur pied une coalition « historique » pour les gauches du pays. Mais la pandémie a tout bousculé. Vos marges d’action sont limitées. Qu’en pensez-vous ?

Avec ce gouvernement, nous avons brisé une règle non écrite en Espagne, qui voulait qu’une certaine gauche ne puisse pas gouverner. Ce fut un long débat, qui a accompagné tout le processus politique ouvert par le 15-M [le mouvement indigné né le 15 mai 2011 en Espagne – ndlr]. La formation de ce gouvernement est donc bien historique.

L’urgence sanitaire, économique et sociale provoquée par la pandémie a permis de mettre en évidence que les propositions politiques venues du 15-M, comme celles que le mouvement féministe défend avec force aujourd’hui, ne sont pas une simple option de plus dans le paysage politique, mais la seule manière possible de s’assurer que notre société puisse garantir à tout le monde de vivre avec dignité.

Face à l’urgence du moment, l’Europe reconnaît avoir fait une erreur en imposant des politiques d’austérité à partir de 2008. C’est implicitement ce qui est dit lorsque l’UE nous fait à présent cette exhortation : investissez pour permettre aux gens de vivre dignement. Ce n’est pas juste une question de justice sociale mais aussi d’efficacité économique. La pandémie nous a également montré à quel point il fallait placer au cœur les politiques de soins.

Cette situation créée par la pandémie n’est pas une opportunité, parce qu’elle suscite de la peur, de la souffrance, de l’incertitude chez beaucoup de personnes. J’aurais préféré que tout cela n’existe pas. Mais elle met en évidence à quel point les politiques défendues par la droite et l’extrême droite – le « sauve qui peut », la conviction que le marché régulera tout, que les politiques de redistribution ne sont pas nécessaires – ne sont plus une option. Elle prouve qu’il faut, comme le réclame le mouvement féministe, « élargir les communs » [« el comun tiene que hacerse grande »].

Publié le 24/11/2020

Le retour des lois scélérates

La répression policière et judiciaire que subissent les mouvements contestataires en France illustre un processus plus que centenaire : des lois d’exception votées à la hâte deviennent la norme.

 

par Raphaël Kempf  (site monde-diplomatique.fr)

 

Le 10 septembre 1898, le journaliste Francis de Pressensé — auparavant parfaitement légitimiste — lance à la tribune d’un meeting dreyfusard à Saint-Ouen : « On m’accuse de mener une campagne avec des anarchistes et des révolutionnaires ; c’est un honneur pour moi de mener avec ces militants une lutte pour la justice et pour la vérité (1). » Jadis chroniqueur très officiel de la politique étrangère française, l’ancien journaliste du Temps essuie des injures quotidiennes dans la presse pour sa défense du capitaine Alfred Dreyfus, mais aussi parce qu’il s’engage dans ce combat aux côtés d’anarchistes. Cette alliance n’avait rien d’évident et doit beaucoup à la conjoncture créée par l’affaire. Les libertaires menaient campagne pour leurs camarades envoyés au bagne en application de lois adoptées cinq ans plus tôt en réponse aux attentats anarchistes. Certains d’entre eux, comme Émile Pouget ou Jean Grave, aux convictions naturellement antimilitaristes, avaient montré des réticences à s’engager pour un capitaine bourgeois et haut gradé de l’état-major (2).

Au cours de l’année 1898, Pouget va cependant évoluer et accepter d’écrire contre les lois qui visent les partisans de l’action directe aux côtés des dreyfusards Pressensé et Léon Blum, alors jeune auditeur au Conseil d’État. Cette alliance inédite trouve son lieu d’expression éditoriale dans une revue d’avant-garde littéraire et artistique, La Revue blanche, dirigée par un dandy anarchiste, Félix Fénéon, qui avait lui même été emprisonné en application de ces lois antiterroristes avant d’être acquitté. Au printemps 1899, Fénéon publie une brochure qui réunit des articles de Pressensé, Pouget et Blum (qui signe « un juriste »). Son titre, Les Lois scélérates de 1893-1894, reprend celui d’un article de ce dernier paru six mois plus tôt. La lecture de ces textes en 2019 révèle d’étonnants parallèles entre la réaction de la jeune IIIe République face au terrorisme anarchiste et l’accumulation contemporaine de lois liberticides visant tour à tour opposants politiques, manifestants, musulmans trop croyants, écologistes trop radicaux, ou même badauds pouvant avoir un mot de trop à l’endroit de la maréchaussée…

En 1893-1894 comme au XXIe siècle, des parlementaires émus par l’événement de l’attentat, et dont les défenses démocratiques se sont soudain évanouies, adoptent des lois d’exception qui se normalisent et qui, après avoir visé les seuls anarchistes, vont s’étendre aux militants politiques de gauche dans leur ensemble, avant de toucher potentiellement tout un chacun. Blum en a donné un théorème : « Dirigées contre les anarchistes, elles ont eu pour résultat de mettre en péril les libertés élémentaires de tous les citoyens. » En outre, ces lois, au nom de la lutte contre la matérialité physique de l’attentat, cherchent à atteindre la parole, l’idée, l’opinion, voire l’intention. Blum, encore, a écrit que la deuxième loi scélérate, celle sur les associations de malfaiteurs, « lésait un des principes généraux de notre législation. (…) Aux termes de ce nouveau texte, la simple résolution, l’entente même prenait un caractère de criminalité ».

C’est au surlendemain de l’attentat commis par Auguste Vaillant que la Chambre des députés adopte la première des trois lois scélérates. Le samedi 9 décembre 1893, le jeune anarchiste lance dans l’Hémicycle une bombe artisanale remplie de clous qui ne tue personne et ne fait presque aucun blessé. La légende veut que, une fois le calme revenu, le président Charles Dupuy ait déclaré : « Messieurs, la séance continue. » Ces mots symbolisent aujourd’hui encore la calme pensée législative de la République.

Récemment, le conseiller d’État Christian Vigouroux, ancien directeur de cabinet de plusieurs ministres de l’intérieur et de la justice, s’enorgueillissait de la capacité de notre système juridique à respecter les libertés fondamentales même face aux pires horreurs. Cet éminent juriste présentait en 2017 l’épisode du 9 décembre 1893 comme un modèle de réaction démocratique face au terrorisme : « Cette force de résistance de la Chambre des députés qui ne s’interrompt pas montre au terrorisme lui-même qu’aux yeux de la nation ce n’est pas lui qui fixe l’agenda des institutions (3). » Par analogie, il glorifie la réponse étatique au terrorisme de l’année 2015, qui, selon lui, combine l’utilisation de l’état d’urgence et le respect des libertés. Mais le parallèle est bancal : en réalité, il n’a pas fallu attendre deux jours après l’attentat de décembre 1893 pour que, dès le lundi 11, la Chambre des députés — sous la présidence de Dupuy — vote la première des lois scélérates. Blum montre comment la Chambre a perdu tout sang-froid et légifère sous la pression du gouvernement, qui instrumentalise l’attentat pour tout faire passer. Ainsi les députés votent-ils avant même que le texte du projet n’ait été imprimé et ne leur ait été distribué. Un signe manifeste de calme, de sang-froid et de modération…

La première loi scélérate punit l’apologie des crimes ou délits. Une décennie plus tôt, lors du vote de la grande loi sur la liberté de la presse de 1881, les parlementaires avaient refusé d’inscrire dans nos codes ce délit, car il permettrait une « chasse à la pensée », selon les mots du rapporteur Eugène Lisbonne. Et c’est effectivement ce qui se produisit à partir de 1893, lorsque la police emprisonna des personnes ayant tenu des propos favorables à l’anarchisme. Cette loi permettait en outre l’arrestation provisoire, c’est-à-dire la détention avant jugement, de l’auteur des propos litigieux. Le haut magistrat Fabreguettes se félicitait qu’avec la nouvelle loi on puisse désormais, « en pleine réunion publique, arrêter un délinquant (4) ».

Cette loi existe encore aujourd’hui. Elle a même été aggravée en 2014 à l’initiative du ministre de l’intérieur d’alors, M. Bernard Cazeneuve, qui a permis que l’apologie du terrorisme soit jugée en comparution immédiate (5). Cela a eu pour effet l’emprisonnement de dizaines de prévenus n’ayant rien de terroristes, mais ayant tenu des propos pouvant leur valoir cette qualification pénale. Au lendemain des attentats de janvier 2015, Amnesty International et la Ligue des droits de l’homme se sont émus des lourdes condamnations prononcées en application du nouveau texte (6).

La deuxième loi scélérate, celle sur les associations de malfaiteurs, introduit dans le droit la notion d’entente et de participation à une entente, pouvant déclencher — en l’absence de tout commencement d’exécution d’une infraction — la répression. Pressensé redoute que ce texte puisse « atteindre, sous le nom d’entente et de participation à l’entente, des faits aussi peu susceptibles de répression que des entretiens privés, des lettres missives, voire la présence à une conversation, l’audition de certains propos ». Il ne faut pas quinze jours pour que ses craintes se confirment : le 1er janvier 1894, des dizaines de personnes répertoriées comme anarchistes par le renseignement font l’objet de perquisitions. Les journaux donnent alors chaque jour de nombreux détails sur ces opérations de police qui, en définitive, ne déboucheront sur presque aucune condamnation.

Ces lois permettent de multiplier des mesures de contrainte, attentatoires aux libertés individuelles, qui échappent au contrôle des juges. C’est le cas en 1894, mais aussi en 2015, lorsque l’état d’urgence autorise des milliers de perquisitions administratives violant l’intimité de familles musulmanes ou de militants écologistes, sans que l’immense majorité de ces visites domiciliaires soient contrôlées par un juge. Mais également à partir du mois de décembre 2018, lorsque, appliquant les ordres de la garde des sceaux Nicole Belloubet, les procureurs de la République permettent, dans toute la France, des interpellations préventives de « gilets jaunes » qui se rendent aux manifestations. La police prive ainsi de liberté des milliers de citoyens, quelques heures ou plusieurs jours, sans que cette atteinte à leurs droits soit contrôlée par un juge indépendant.

Cependant, l’héritage le plus important des lois scélérates se trouve aujourd’hui dans la logique du soupçon qui contamine le droit pénal comme le droit administratif. Le désormais fameux délit de participation à un groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations — créé en 2010 à l’initiative du député Christian Estrosi pour lutter contre ce qu’il appelait les « violences de groupe » — représente la version allégée de l’association de malfaiteurs de 1893. Il permet de punir la seule intention, sans qu’aucune violence ou dégradation matérielle ait même commencé. Massivement utilisé contre les « gilets jaunes », ce délit sert désormais aux parquets à embastiller de simples manifestants. Du côté de la police administrative, les deux ans d’état d’urgence — 2015-2017 — et l’inscription de celui-ci dans le droit commun ont durablement ancré l’idée que l’État pouvait se débarrasser d’éléments qu’il juge dangereux. Il existe nombre de dispositifs permettant — sur la seule foi d’un renseignement policier sans source ni signature — de licencier un conducteur de train ou de métro jugé trop engagé (7), d’assigner à résidence un musulman (8), d’écarter de leurs emplois tous les ennemis que l’État se désigne, faisant ainsi une confiance aveugle à sa police.

« Tout le monde avoue, concluait Blum, que de telles lois n’auraient jamais dû être nos lois, les lois d’une nation civilisée, d’une nation probe. Elles suent la tyrannie, la barbarie et le mensonge. »

 

Raphaël Kempf

Avocat. Auteur d’Ennemis d’État. Les lois scélérates, des anarchistes aux terroristes, La Fabrique, Paris, 2019.

 

(1) Rémi Fabre, Francis de Pressensé et la défense des droits de l’homme. Un intellectuel au combat, Presses universitaires de Rennes, 2004.

(2) Jean-Jacques Gandini, « Les anarchistes et l’affaire Dreyfus », Réfractions, no 42, Paris, printemps 2019.

(3) Christian Vigouroux, Du juste exercice de la force, Odile Jacob, Paris, 2017.

(4) M. P. Fabreguettes, De la complicité intellectuelle et des délits d’opinion. De la provocation et de l’apologie criminelles. De la propagande anarchiste. Étude philosophique et juridique, Chevalier Marescq et Cie, Paris, 1894-1895.

(5) Loi no 2014-1353 du 13 novembre 2014 renforçant les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme.

(6) « France. “Test décisif” en matière de liberté d’expression, avec de très nombreuses arrestations dans le sillage des attentats », Amnesty International, 16 janvier 2015 ; « Déjà 50 poursuites engagées au pénal pour apologie du terrorisme », Ligue des droits de l’homme, Paris, 14 janvier 2015.

(7) Loi no 2016-339 du 22 mars 2016 relative à la prévention et à la lutte contre les incivilités, contre les atteintes à la sécurité publique et contre les actes terroristes dans les transports collectifs de voyageurs.

(8) Loi no 2017-1510 du 30 octobre 2017 renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme.

 Publié le 23/11/2020

Malversations dans le syndicat lycéen pro-Blanquer: les preuves que le ministère savait

 

Par Antton Rouget (site mediapart.fr)

 

Mediapart publie les écrits qui prouvent que le ministère de l’éducation nationale a été informé des dérapages financiers au sein d’Avenir Lycéen. Malgré cela, la rue de Grenelle n’a pris aucune mesure, renouvelant une subvention de 30 000 euros, immédiatement suspendue après nos révélations. 

Difficile de faire plus clair. Dans un long courriel daté du 25 juillet 2020, le délégué national à la vie lycéenne (DNVL), Christophe Brunelle, a été informé, jusque dans les moindres détails, des malversations présumées alors en cours au sein du syndicat pro-Blanquer, Avenir Lycéen, selon une nouvelle enquête de Mediapart, alors que Libération révèle de nouveaux témoignages montrant la proximité entre l’organisation et le ministère.

Cette alerte écrite n’a eu aucune conséquence, puisque les dérapages financiers, avec de l’argent public, ont ensuite continué sans que le ministère n’y trouve rien à redire. Les dirigeants n’ont pas connu d’autres formes de sanction qu’une simple session de « sensibilisation » à l’usage d’une subvention. Il a même fallu attendre les premières révélations de Mediapart pour que la rue de Grenelle suspende le versement prévu d’une nouvelle subvention de 30 000 euros, après celle de 65 000 euros en grande partie dilapidée pour frais de déplacement, hôtels et restaurants de luxe.

Le courriel du 25 juillet 2020 annonçait pourtant, dans les grandes lignes, tout du scandale à venir, qui a débouché sur l’ouverture d’une enquête interne au ministère, les plaintes pénales de plusieurs organisations lycéennes, et pour lequel une partie de l’opposition réclame désormais la création d’une commission d’enquête parlementaire.

Le message à l’attention du DNVL, tour de contrôle de Jean-Michel Blanquer auprès des organisations syndicales, a été rédigé par un ancien membre d’Avenir Lycéen, qui a pris soin de mettre plusieurs personnes en copie. Contacté par Mediapart, le jeune homme a confirmé être l’auteur de cet écrit, dans lequel il explique « avec gravité » à Christophe Brunelle, membre de LREM qu’il connaît bien et tutoie, qu’il lui « est impossible de garder les informations dont [il a] connaissance » pour lui.

Le militant ne tourne pas autour du pot : en introduction de son message, il déclare clairement être « au regret de t’informer que l’ensemble des fonds versés en 2019 n’ont servi et ne cessent de servir qu’à la couverture de frais de fonctionnement [...] Nous sommes donc bien loin d’un investissement financier direct pour des projets touchant directement les lycéens », déplore-t-il.

Le militant, qui n’a pas de fonction exécutive dans le syndicat mais est témoin des dérives, précise ensuite l’objet de ses soupçons : « En effet, il est important de noter que les diverses rencontres ne sont pas des journées de travail acharnées (sic), mais se révèlent être au contraire des moments de convivialité entre amis au sein d’Avenir Lycéen. »

Il fait état de « journées certes inoubliables » – en évoquant des journées de « baignade » et « visites » dans le Sud-Est, un « restaurant primé », des « bouteilles de champagne ou de vin » –, mais ne faisant, selon lui, « nullement avancer de manière concrète et significative les travaux de l’association ».

Avant d’ajouter, de manière explicite : « Je souhaite évidemment porter ton regard sur le caractère injustifiable de se restaurer et dormir dans des lieux que nous pouvons qualifier de luxueux, aux frais du contribuable. Rien n’est aujourd’hui prévu dans l’association pour encadrer, justifier et rendre compte de ces dépenses, cachant donc aux adhérents les sommes importantes dépensées chaque mois. »

Le jeune militant n’avance aucun montant au sujet de ces frais de bouche ou d’hôtels puisqu’il n’a pas accès aux comptes de l’association, gérés par le trésorier. Les pièces comptables ensuite consultées par Mediapart viendront confirmer ses soupçons et montrer l’ampleur des dépenses dans des établissements de luxe (relire ici).

Le courriel du 25 juillet enchaîne ensuite sur les achats de matériel informatique, qui pose également question. Un mois plus tôt, un des cofondateurs du syndicat s’était déjà fermement opposé à « l’achat d’environ 20 000 € de matériel informatique (15 000 € de Macs et vidéoprojecteurs, 2 800 € de MacBook et iPad, 350 € pour un Magic Keyboard) ».

Après avoir bloqué in extremis un virement de 15 000 euros en tant que président du comité de veille (organe non exécutif censé garantir le respect des statuts), le cofondateur avait même démissionné de ses fonctions le 27 juin 2020, en la motivant dans un long courrier adressé à plusieurs membres du syndicat, et dont le DNVL a été informé.

« J’ai fait opposition au virement n’ayant jamais entendu parler de cette dépense précédemment, celle-ci me semblant injustifiée pour de multiples raisons. Premièrement, il s’agit d’argent public, destiné à la mise en œuvre de projets, au bénéfice des lycéens. Il doit donc être dépensé avec intelligence et parcimonie. Ensuite, [prénom anonymisé – voir la Boîte noire de cet article], ancienne secrétaire générale, n’était pas au fait de cette dépense, ni Martin*, nouvellement élu président. Enfin, toute dépense non prévue au budget prévisionnel de l’association se doit d’être votée par l’Assemblée générale de l’association, le trésorier étant responsable face à elle », justifiait-il dans son courriel.

Questionné par Mediapart, le président de l’époque, Martin* avait confirmé n’avoir pas été avisé des dépenses, effectuées par son trésorier.

Le « commissaire aux comptes » du syndicat, un poste prévu par les statuts pour « veiller à la bonne tenue de la trésorerie » et occupé par un ancien trésorier de l’association, a aussi raconté à Mediapart qu’il n’avait pas été prévenu de l’engagement d’une telle dépense.

Le courriel du 25 juillet au DNVL explique que « si une partie de la somme a été bloquée », des achats de matériel informatique ont bien été effectués, sans validation suffisante à ses yeux. Comme nous l’avons révélé, 8 411,93 euros ont été dépensés en juillet, dans un magasin spécialisé à Lyon, pour un iMac et un vidéoprojecteur stocké chez Franck*, un membre du syndicat n’ayant aucune fonction exécutive, mais s’occupant en revanche de la création du think tank Avenir Éducation, soutenu par Jean-Michel Blanquer.

À son retour de congé le 27 juillet, le DNVL Christophe Brunelle n’a pas immédiatement enterré le courriel qui lui a été envoyé deux jours plus tôt. Il a même évoqué le jour même la situation financière d’Avenir Lycéen avec Élodie*, ancienne présidente du syndicat et militante des Jeunes avec Macron, selon nos informations.

En revanche, il n’a pas fait suite aux alertes orales du président de l’époque, Nicolas*, selon son récit à Mediapart : « Voyant que la situation m’échappait au niveau des dépenses, j’ai échangé par téléphone avec le DNVL qui m’a assuré que le ministère ne pouvait contrôler les dépenses des associations subventionnées. Après relecture de la convention avec ce dernier, je me suis rendu compte que les propos de M. Brunelle étaient très différents de ce qui était marqué noir sur blanc. »

Sollicité, le DNVL, qui a continué à afficher sa sympathie pour Avenir Lycéen en septembre sur les réseaux sociaux, n’a pas répondu à nos questions sur sa gestion du dossier.

En réponse à ces alertes, l’association a seulement été « sensibilisée au bon usage d’une subvention publique », explique le ministère. Pourquoi n’être pas allé plus loin ? « Après ce rappel éthique, en tant que DNVL il ne pouvait pas faire autre chose », se défend la rue de Grenelle, en indiquant que si une subvention de 30 000 euros supplémentaires a été accordée dans la foulée, c’est parce qu’« il y a une séparation claire entre ce qui relève des aspects financiers et subventions, et ce qui relève des relations métiers [à savoir l’accompagnement des lycéens par le DNVL – ndlr] »

Cette description est contestée par un fonctionnaire ayant spécifiquement travaillé sur ces questions rue de Grenelle : « La question des subventions syndicales est un sujet sensible, elle est gérée par le bureau de l’éducation artistique, culturelle, et sportive, dont c’est la mission, mais il y a une attention du cabinet du ministre et du DNVL », indique-t-il à Mediapart, sous couvert d’anonymat.

Dans une enquête publiée par Libération ce vendredi, des anciens membres du syndicat ont par ailleurs confirmé la proximité du syndicat avec le ministère de Jean-Michel Blanquer, en expliquant s’être sentis « instrumentalisés » par la rue de Grenelle pour défendre les positions du pouvoir.

« Le ministère voulait qu’on entende dans les médias d’autres lycéens que les syndiqués. Il voulait donner de la visibilité aux élus des instances lycéennes, qu’il estimait plus légitimes. Sur le principe, pourquoi pas. Sauf que, et j’ai mis du temps à le comprendre, le vrai objectif du ministre, c’était de s’en servir pour exclure les autres syndicats », estime notamment l’une d’entre elles.

Tandis que plusieurs organisations lycéennes ont annoncé leur intention de porter plainte (relire ici), le groupe de La France insoumise à l’Assemblée nationale ainsi que des députés communistes et socialistes ont réclamé la création d’une commission d’enquête parlementaire sur le lien du syndicat avec le pouvoir exécutif, a informé l’AFP. « Jean-Michel Blanquer doit s’expliquer devant la représentation nationale », estime le député insoumis de l’Ariège, Michel Larive, membre de la commission des affaires culturelles et de l’éducation, rejoint par vingt-sept députés dans son initiative.

À droite aussi, l’affaire suscite des réactions. Le député LR du Pas-de-Calais Pierre-Henri Dumont a réclamé, dans une question écrite à Jean-Michel Blanquer, que toute la lumière soit faite « sur les pratiques en vigueur en matière d’attribution de subventions aux associations lycéennes, sur les conditions de contrôle par le ministère des fonds associatifs distribués ».

L’élu « attend du gouvernement qu’il fournisse à la représentation nationale les pièces nécessaires permettant d’écarter tout soupçon de favoritisme et d’utilisation frauduleuse des fonds publics réservés aux associations », dans le but « d’écarter toute suspicion de financement indirect – et illégal – de parti politique ».

Publié le 22/11/2020

L’offensive de Macron contre nos libertés

 

Par Ellen Salvi (site mediapart.fr)

 

Depuis trois ans, l’exécutif s’attaque aux grandes lois fondatrices, sous couvert de sécurité et de défense des principes républicains. Pour les défenseurs des libertés publiques, « une menace pèse sur l’idée de démocratie elle-même ».

Emmanuel Macron est visiblement inquiet pour nos libertés. D’ailleurs, dit-il dans un entretien fleuve récemment accordé à la revue en ligne Grand Continent, « le combat de notre génération en Europe, ce sera un combat pour nos libertés, parce qu’elles sont en train de basculer ». Ce combat, c’est aussi celui que continuent de mener, depuis trois ans, les défenseurs des libertés publiques et des droits individuels, contre la boulimie législative et liberticide d’un président de la République, qui va de renoncement en renoncement dans son pays. Tout en assurant, sur les scènes européenne et internationale, vouloir « défendre les Lumières face à l’obscurantisme ».

Pour comprendre cette distorsion, il faut d’abord se replonger dans le livre Révolution (XO éditions), qu’Emmanuel Macron publiait fin 2016, au moment du lancement de sa campagne. « Un pays – et surtout pas le nôtre – n’a jamais surmonté une épreuve décisive en reniant les lois qui le fondent ni leur esprit, écrivait-il alors. On sait bien d’ailleurs que la diminution des libertés de tous, et de la dignité de chaque citoyen, n’a jamais provoqué nulle part d’accroissement de la sécurité. » Et de conclure : « Je tiens ces illusions pour profondément nuisibles, en elles-mêmes et parce qu’elles sont inefficaces. Au bout de ce chemin-là, il y a une France tout aussi exposée au risque, mais dont le visage se serait abîmé dans l’aventure. »

Le visage de la France s’est effectivement abîmé depuis le début du quinquennat, comme en témoignent les débats en cours à l’Assemblée nationale sur le projet de loi « sécurité globale », ceux à venir sur le texte visant à lutter contre le « séparatisme » et la remise en cause de plusieurs principes fondamentaux. Contrairement aux arguments avancés par le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, ceux qui s’inquiètent de cette situation ne sont pas de soi-disant « islamo-gauchistes » sombrant dans une prétendue « démagogie anti-flic ». Ils s’appellent François Sureau, Jean-Pierre Mignard, Claire Hédon, Henri Leclerc, Jacques Toubon, Adeline Hazan, Jean-Marie Delarue…

Ils sont avocats, Défenseur.e.s des droits, contrôleur général des lieux de privation de liberté. Certains ont soutenu Emmanuel Macron, d’autres ont été nommés par ses soins. Depuis le début du quinquennat, ils observent, atterrés, l’effritement de l’édifice légal des libertés. « Au fil du temps, du fait de choix économiques et sociaux, la doctrine sécuritaire, qui est la doxa des gouvernements conservateurs depuis quarante ans, a fini par l’emporter sur le libéralisme politique. C’est une menace qui pèse sur l’idée de démocratie elle-même », prévient Jean-Pierre Mignard, qui fut l’un des responsables de la campagne « justice » de La République en marche (LREM).

De plus en plus perceptibles à mesure que la prochaine échéance présidentielle se rapproche, les atteintes aux libertés publiques et aux droits fondamentaux ont jalonné le mandat d’Emmanuel Macron depuis son préambule :

  • En 2017, les principales dispositions dérogatoires aux droits fondamentaux et aux libertés essentielles, qui caractérisaient l’état d’urgence, sont entrées dans le droit commun. L’ensemble des défenseurs des droits humains, rassemblés dans ses locaux par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), tout comme les experts qui en ont officiellement la charge aux Nations unies, s’étaient solennellement dressés contre cette dérive.
  • En 2018, le Défenseur des droits, Jacques Toubon, estimait que « le demandeur d’asile [était] mal traité » par le projet de loi « asile et immigration » porté à l’époque par Gérard Collomb. Ce texte « rend les procédures encore plus difficiles pour les plus vulnérables », arguait également la présidente de la CNCDH, Christine Lazerges, tandis que la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, Adeline Hazan, exprimait « ses vives inquiétudes pour les droits fondamentaux des personnes étrangères ».
  • En 2018, toujours, le président de la République a aussi contribué au recul du droit à l’information, en promouvant deux textes, ayant pour point commun de détricoter la loi du 29 juillet 1881 protégeant la liberté d’expression : celui sur le secret des affaires et celui sur les « fake news».
  • En 2019, le chef de l’État rêvait encore de placer la presse sous tutelle en créant des « structures » qui auraient la charge de « s’assurer de sa neutralité ». Au même moment, sa majorité adoptait dans l’urgence la loi « anticasseurs », restreignant le droit de manifester, qui découle de l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme sur la liberté d’opinion. Un texte là encore pointé du doigt par les défenseurs des libertés publiques et des droits individuels. « Réveillez-vous mes chers collègues ! Le jour où vous aurez un gouvernement différent, vous verrez, quand vous aurez une droite extrême au pouvoir, vous verrez, c’est une folie que de voter cela ! », avait à l’époque lancé le député centriste Charles de Courson, durant l’examen de la proposition de loi.
  • En 2019, toujours, alors que la mobilisation des « gilets jaunes » perdurait et que les violences policières se multipliaient, le Parlement européen, puis la commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Dunja Mijatović, suivie de la haute-commissaire aux droits de l’homme de l’Organisation des Nations unies (ONU), Michelle Bachelet, s’alarmaient tour à tour de l’« usage excessif de la force » pour réprimer la contestation sociale, appelant la France à « mieux respecter les droits de l’homme lors des opérations de maintien de l’ordre » et « à ne pas apporter de restrictions excessives à la liberté de réunion pacifique à travers la proposition de loi visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations ».

En 2020, et sans même parler de l’état d’urgence sanitaire et des mesures de restriction de libertés qui l’accompagnent, parfois uniques en Europe – c’est notamment le cas de l’attestation dérogatoire de déplacement –, l’exécutif a de nouveau trouvé toute une série de dispositifs remettant en cause des libertés fondamentales, pour certaines inscrites dans le marbre de la loi depuis plus d’un siècle. Liberté de manifester, liberté d’expression, liberté d’association, liberté religieuse, liberté de la presse, liberté académique… On ne compte plus le nombre de tentatives d’atteinte aux principes qui cimentent notre État de droit.

Il y a bien évidemment le projet de loi « sécurité globale », et son désormais fameux article 24 pénalisant la diffusion d’images de policiers, dénoncé par les sociétés de journalistes, mais aussi par la Défenseure des droits, ou encore le conseil des droits de l’homme de l’ONU. Il y a aussi les sorties intempestives du ministre de l’intérieur, qui a rappelé, au détour d’une conférence de presse, la nécessité pour les journalistes de se signaler auprès des autorités « pour être protégés par les forces de l’ordre » lorsqu’ils couvrent des manifestations, conformément au schéma de maintien de l’ordre qu’il a récemment instauré – et que les sociétés de journalistes avaient déjà dénoncé.

Il y a aussi la volonté du garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, de modifier le code de procédure pénale afin de juger la « haine en ligne » en comparution immédiate, avec une rédaction qui sera intégrée dans le projet de loi visant à « conforter les principes républicains ». Pour l’heure, les délits relevant de la « haine en ligne » sont énoncés par l’article 24 de la loi de 1881 protégeant la liberté d’expression, texte fondamental que l’ancienne ministre de la justice, Nicole Belloubet, avait déjà envisagé de réformer en 2019, suscitant une levée de boucliers. Quelques mois plus tard, le sujet resurgissait avec la proposition de loi de la députée LREM Laetitia Avia.

Ce texte, censé lutter contre « les contenus haineux sur internet », voulait obliger les sites à prendre en charge la censure de la parole publique. Mais c’est finalement lui qui avait été censuré, au mois de juin, par le Conseil constitutionnel, qui avait estimé que l’atteinte à la liberté d’expression n’était pas « proportionnée au but poursuivi ». Après l’assassinat terroriste visant Samuel Paty, cette décision a été critiquée dans les rangs de la majorité et du gouvernement, certains appelant même à modifier la Constitution. Ce qui a contraint le président de l’institution du Palais-Royal, Laurent Fabius, à sortir de son silence pour rappeler que la lutte antiterroriste « ne peut conduire à rayer d’un trait de plume libertés et droits fondamentaux ».

« La France ne peut pas avoir raison toute seule »

La Chancellerie le jure : son projet de modification du code pénal a pour but de « garantir le travail des journalistes » et non de l’entraver. Pourtant, comme le rappelle l’avocat Jean-Pierre Mignard, la loi de 1881, « tous les juges de France et de Navarre le savent », est une loi « qui concerne l’expression de tous les citoyens ». En faire un texte « corporatiste », c’est-à-dire un texte dont les journalistes seraient les seuls bénéficiaires particuliers, est un « crime historique », ajoute-t-il. Comme il tente de le faire avec l’article 24 de la loi « sécurité globale », l’exécutif cherche en réalité à distinguer les journalistes des citoyens. Et à réduire, ce faisant, le droit d’informer.

En abandonnant le libéralisme politique au profit d’une doxa sécuritaire et conservatrice, Emmanuel Macron s’attaque à plusieurs des grandes lois républicaines fondatrices. Pour ne parler que du seul texte visant à « conforter les principes républicains », qui doit être présenté en conseil des ministres le 9 décembre, les dispositions qui sont prévues touchent donc à la loi de 1881 sur la liberté d’expression, mais aussi à celles de 1882, dites « lois Jules Ferry », qui, tout en instaurant une obligation scolaire pour chaque enfant âgé de 3 à 16 ans, offraient également la liberté que cet enseignement soit dispensé à domicile – ce que le projet de loi veut interdire.

Dans le même cadre, d’autres lois fondatrices seront également détricotées, à commencer par celle de 1905 sur la laïcité et celle de 1901 sur les associations. Pourtant, comme le soulignent plusieurs défenseurs des libertés fondamentales, rien dans les nouveaux dispositifs imaginés par l’exécutif n’est utile, intelligent ou innocent. L’avocat François Sureau le rappelait déjà dans son livre Sans la liberté (Gallimard, collection « Tracts »), paru en septembre 2019 : « L’État de droit, dans ses principes et dans ses organes, a été conçu pour que ni les désirs du gouvernement ni les craintes des peuples n’emportent sur leur passage les fondements de l’ordre politique, et d’abord la liberté. »

Or, ajoutait-il, « c’est cette conception même que, de propagande sécuritaire en renoncements parlementaires, nous voyons depuis vingt ans s’effacer de nos mémoires sans que personne ou presque semble s’en affliger ». « Le viol des libertés par un gouvernement généralement centriste manifeste simplement son manque de fermeté d’âme dans l’occupation du terrain qui est le sien propre, ce qui, et de loin, ne permet pas de l’absoudre », écrivait-il encore. De la déchéance de nationalité proposée par François Hollande en 2015 aux lois défendues par Emmanuel Macron aujourd’hui, Jean-Pierre Mignard constate avec regret qu’« un certain nombre de personnes de gauche se trouvent désormais dans le camp sécuritaire, au nom de la défense de la République, qui est devenue une sorte de mantra ».

« Cette invocation de la République relève plus d’un exercice de piété que d’une véritable dialectique politique, dit-il. La République vise à rassembler, elle ne vise pas à exclure. Or, on a le sentiment que le nouveau tracé s’opérerait entre les républicains, qui d’ailleurs s’auto-désignent, et tous les autres, qui ne feraient pas partie de ce cercle vertueux. C’est extrêmement dangereux, c’est très critiquable et c’est infiniment idéologique. » Tout aussi idéologiques sont les récentes déclarations du ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, qui non content d’évoquer de prétendues « complicités intellectuelles du terrorisme », a aussi mis en cause « les ravages » que ferait « l’islamo-gauchisme » à l’université.

Quelques jours plus tard, au Sénat, la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche Frédérique Vidal, soutenait quant à elle un amendement de la sénatrice Les Républicains (LR) Laure Darcos, introduisant dans la loi de programmation de la recherche l’idée selon laquelle « les libertés académiques s’exercent dans le respect des valeurs de la République ». Ce texte, qui suscite l’indignation du monde universitaire, a aussi été « enrichi » d’un autre amendement, cette fois-ci glissé par le sénateur centriste Laurent Lafon, qui crée un délit très flou de « trouble à la tranquillité ou [au] bon ordre de l’établissement », lequel pourrait rendre illégales les occupations de facs.

Tous ces dispositifs agrandissent le gouffre qui sépare la société de ses dirigeants. Un gouffre qu’Emmanuel Macron avait promis de combler, mais que ses politiques néolibérales ne pouvaient qu’élargir. Depuis trois ans, affirme Jean-Pierre Mignard, « l’échec des politiques de dialogue et de conciliation » est patent. Et il explique à lui seul les raisons pour lesquelles les propos tenus dans Révolution en 2016 s’apparentent, quatre ans plus tard, à de faux serments. « Le raidissement social et économique est tel que les convictions du premier jour ont éclaté, souffle l’avocat. Bon an, mal an, Emmanuel Macron s’est rallié à l’État sécuritaire. Les libéraux économiques sont les premiers à détruire le libéralisme politique. »

C’est ce que décrivait aussi notre confrère Romaric Godin dans La Guerre sociale en France (La Découverte) : rompant avec les équilibres passés, l’État s’est rangé aux côtés du capital contre le travail, assumant la promotion d’un capitalisme autoritaire pour imposer ses vues. Le néolibéralisme, dans lequel Emmanuel Macron s’est jeté à corps perdu, est porteur en lui-même de dérives autoritaires, qui n’ont cessé de s’accentuer dès lors que le pouvoir a commencé à perdre pied. Très tôt dans le quinquennat, le storytelling mis en place par l’Élysée a donc volé en éclats. La ligne de partage tracée par le président de la République, entre les démocraties « libérales » et les régimes « illibéraux », s’est heurtée à la réalité des politiques mises en place au niveau national.

D’où ce décalage – Jean-Pierre Mignard parle de « schizophrénie française » – entre les discours portés sur la scène internationale, sur la défense des libertés et les dérives d’un « capitalisme devenu fou », et les dispositifs défendus en France. D’où aussi, poursuit l’avocat, cette incompréhension qui s’est installée entre Emmanuel Macron et bon nombre de pays « qui partagent, du moins dans leur Constitution, des valeurs communes aux nôtres », à l’instar des États-Unis. « On ne peut pas dire d’une part que la France est un pays admirable de promotion des libertés et en même temps avoir un texte [celui sur la « sécurité globale » – ndlr] qui est d’inspiration trumpiste », fait-il remarquer.

Et d’insister, en référence aux critiques récemment soulevées par des journaux étrangers comme le Guardian et le New York Times : « La France ne peut pas avoir raison toute seule ! » « Les discours officiels disent : “Le monde nous regarde.” Mais le monde ne nous regarde pas toujours avec les yeux que l’on croit. Il est stupéfait quelquefois de la violence qu’on peut avoir dans nos orientations sociales, nos lois qui apparaissent d’autant plus étranges qu’elles sont contraires aux principes que nous professons. »

Le problème est ancien, comme le soulignait l’ex-garde des Sceaux Robert Badinter le 16 mars 2011, à l’occasion d’une conférence donnée au Conseil de l’Europe sur le thème « La France et la Convention européenne des droits de l’homme ». « Lorsque la France se targue d’être la patrie des droits de l’homme, c’est une figure de style, avait-il affirmé ce jour-là. Elle est la patrie de la déclaration des droits de l’homme, aller plus loin relève de la cécité historique. » Loin de renouer avec l’idéal et les principes dont il continue pourtant à se revendiquer, Emmanuel Macron s’est inscrit à son tour dans cette « schizophrénie française ».

Hormis quelques personnes qui savent pertinemment ce qu’elles font, la plupart des membres de son gouvernement et de sa majorité épousent cette même logique, balayant les nuances et la réflexion au nom de principes républicains vidés de leur substance. Ils prétendent désigner « les vrais journalistes » qui « donnent de la vraie information ». Ils ne comprennent pas pourquoi seul Bernard-Henri Lévy a récemment volé au secours du président de la République. Ils se braquent face à une jeunesse qui ne se résout pas au déni de réalité qu’on aimerait lui imposer. Ils suspendent des libertés fondamentales, comme l’a souligné le chef de file de La France insoumise (LFI) Jean-Luc Mélenchon, « le sourire aux lèvres ». Et l’air de rien.

 Publié le 21/11/2020

Pratiques financières douteuses, dirigeants proches des droites extrêmes : enquête sur la Fondation pour l’école

 

par Nadia Sweeny (Politis) (site bastamag.net)

 

À l’origine de la Fondation pour l’école : un groupe de personnes liées par une affinité idéologique à l’extrême droite, un sens aigu de l’argent, un réseau au sein du monde des affaires catholique, une excellente maîtrise des subtilités fiscales. Et quelques libertés prises avec la loi. Enquête commune de Basta ! et de l’hebdomadaire Politis.

Depuis 2019, la Fondation pour l’école (FPE), reconnue d’utilité publique, est au cœur d’une enquête de la brigade financière pour des chefs notamment de faux, fraude fiscale, abus de confiance, escroquerie et blanchiment. C’est l’Inspection générale de l’administration (IGA) qui a saisi le procureur, après avoir produit un rapport que le ministère de l’Intérieur a, pour le moment, gardé confidentiel.

Comme pour toute fondation reconnue d’utilité publique, l’État a un droit de regard sur la gestion de la FPE. Rémi Bourdu, commissaire du gouvernement responsable du bureau des associations et des fondations au ministère de l’Intérieur, chargé de ce dossier, a refusé de répondre à nos sollicitations. La FPE, née d’une rencontre au cœur des courants d’extrême droite, continue de faire profiter son réseau de sa reconnaissance d’utilité publique. Tour d’horizon des principaux impliqués.

S’il fallait qualifier le rôle de Jean-Marie Schmitz dans ce réseau, ce serait celui de mentor intellectuel. Arrivé à la FPE dès le début de l’aventure, Schmitz fait partie du conseil d’administration au titre des personnalités qualifiées et en est membre du bureau. Né en 1943, il a commencé sa carrière au cabinet de François Ceyrac, président du CNPF (Conseil national du patronat français), ancêtre du Medef, avant d’intégrer en 1978 le groupe Lafarge en tant que DRH puis comme directeur général de Lafarge Maroc.

Mais Jean-Marie Schmitz est surtout l’un des fondateurs, en 1981, d’Ichtus (Institut culturel et technique d’utilité sociale), héritier direct de la Cité catholique, « un mouvement d’extrême droite “contre-révolutionnaire” qui connut une certaine influence dans les années 1950 et 1960 », écrit Le Monde [1]. Un réseau fondé par Jean Ousset, militant maurrassien adepte d’un catholicisme nationaliste, engagé dans la pétainiste Jeune Légion pendant l’Occupation. Deux journalistes du Point écrivent à son sujet : « L’organisation d’Ousset se fonde sur le noyautage des élites, seules capables de mener la reconquête d’une société en perdition [2]. »

Dans la lignée d’Ousset, Ichtus est très actif : on le retrouve derrière le Printemps français, mouvement à la pointe du combat contre le mariage pour tous. D’après nos informations, Ichtus est le lieu de rencontre initial des premiers administrateurs de la FPE. Anne Coffinier l’a longtemps fréquenté, Lionel Devic aussi, et Éric Mestrallet a même profité des formations proposées par cet institut présidé par Jean-Marie Schmitz depuis 1997. C’est presque naturellement que l’équipe se monte.

Du sillage de l’OAS au combat anti-IVG

La coloration idéologique de la fondation paraît ainsi inscrite dans ses gènes. D’autant que Jean-Marie Schmitz préside aussi l’association Secours de France, créée dans le sillage de l’OAS, qui défend « les valeurs chrétiennes de la France » et agit pour « l’œuvre civilisatrice de la France ». Jean-Marie Le Pen y a milité. En parallèle, il est administrateur et trésorier de l’association Famille et Liberté, qui défend une vision très traditionnelle de la famille, et préside le conseil d’administration de l’Institut Jérôme-Lejeune, lié à la fondation du même nom, investie dans la recherche sur les maladies génétiques mais aussi dans le combat anti-IVG et anti-euthanasie, en première ligne pour le maintien en vie de Vincent Lambert. Cette fondation participe d’ailleurs à l’ouverture d’une classe destinée à l’accueil des enfants en situation de handicap au sein de l’école Saint-Dominique, présidée par Éric Doutrebente (voir plus loin).

À la Fondation pour l’école, Jean-Marie Schmitz diffuse son aura, ses réseaux et implique même sa famille. Marie de Roussel de Préville, née Schmitz, siège au CA de la fondation avec son père, tout en étant directrice salariée de l’Institut de formation libre pour les maîtres (IFLM), créé par la Fondation pour l’école pour former les enseignants des écoles privées hors contrat…

Classé en 2007 parmi les 300 plus grandes fortunes de France, Éric Doutrebente nous est décrit par plusieurs personnes qui le connaissent comme un homme secret. Ce sexagénaire bien connu des milieux financiers parisiens est un ancien de Tocqueville Finance, entreprise de gestion de patrimoine, qu’il quitte en 2007 avec 30 % de la clientèle pour monter sa propre structure : Tiepolo Financière, en charge d’un portefeuille d’un milliard d’euros, et qui apparaît en 2018 dans la liste des entreprises « soutenant » la Fondation pour l’école.

Sur le site de son entreprise, Éric Doutrebente se présente lui-même comme un « héros national ». Ce père de sept enfants est très investi dans le développement de son école privée hors contrat : le groupe scolaire Saint-Dominique, au Pecq (Yvelines), qu’il a créé en 1992. Aujourd’hui, c’est l’une des plus grosses écoles privées hors contrat de France, avec 37 classes accueillant 839 élèves du primaire au lycée. Saint-Dominique est financièrement soutenue par la Fondation pour l’école.

En 2019, Éric Doutrebente, très proche du président de la FPE Lionel Devic – par ailleurs avocat de son école Saint-Dominique –, intègre même le conseil d’administration de la FPE, créant ainsi une situation étonnante : la présence, au CA de la fondation, d’un président d’établissement financé par ladite fondation… Éclatant conflit d’intérêts. Mais, si l’homme jouit d’une si grande influence à la FPE, c’est qu’il en est l’un des plus importants pourvoyeurs de donateurs particuliers. Ces donateurs sont regroupés dans une liste estampillée « EDO » (pour Éric Doutrebente). Nous avons pu en consulter un exemplaire. Y figurent dix-huit donateurs, principalement des chefs d’entreprise, qui ont versé un total d’environ 735 000 euros entre 2015 et 2019 – chaque don est supérieur à 5 000 euros. Parmi eux, Doutrebente lui-même : il a versé 65 667 euros en 2015 et 66 667 euros en 2017, des montants ajustés à l’euro près au plafond annuel défiscalisable de l’IFI, qui est de 50 000 euros (66 667 x 0,75 = 50 000,25).

 

Pour ces riches donateurs, l’intérêt paraît clair : bénéficier des 75 % d’abattement fiscal sur l’IFI que permettent les dons à une fondation si elle est reconnue d’utilité publique. Éric Doutrebente se serait même vanté d’avoir mis en place un système de restitution des 25 % restants aux donateurs de sa liste, ce qui leur permettrait de faire une opération blanche tout en finançant, aux frais du contribuable, la Fondation pour l’école et, par ricochet… l’école d’Éric Doutrebente. En 2017, Saint-Dominique reçoit 240 000 euros, l’un des plus gros pactoles distribués par la FPE.

Selon plusieurs témoignages concordants, une partie de ces dons seraient touchés « au nom » de l’école Saint-Dominique. Éric Doutrebente appuierait de tout son poids pour faire reverser ces sommes à son école ou à d’autres de son choix. La FPE ne servirait alors que de blanchisseuse pour bénéficier de la défiscalisation, puisque l’argent en sort estampillé « d’utilité publique ». Or le code des impôts est clair : « Les dons consentis aux fondations reconnues d’utilité publique pour le compte d’autres organismes d’intérêt général n’ouvrent pas droit, pour les donateurs, à la réduction de l’IFI. »

Une des donatrices de la liste « EDO » dit ne pas connaître l’école Saint-Dominique, mais affirme avoir, avec son époux, « donné à Espérance banlieues et Espérance ruralités », et confirme que, pour pouvoir bénéficier de la défiscalisation sur l’IFI, « c’est passé par la Fondation pour l’école » : les fondations abritées, telle Espérance banlieues, ont le droit de bénéficier de la défiscalisation de leur structure abritante. Cela dit, motus sur ses liens avec Éric Doutrebente. Cette donatrice ajoute : « Compte tenu d’un certain contexte, je ne ferai pas état de mes relations avec qui que ce soit au téléphone. On ne sait pas qui nous écoute. »

Amitiés chez Radio Courtoisie, édito chez Valeurs Actuelles

Un autre donateur, l’un des plus importants de la liste, se présente comme un « ami de vingt ans d’Éric Doutrebente ». En plusieurs versements, il a déboursé un peu plus de 120 000 euros parce que, nous a-t-il déclaré, « le fisc français ne [le] ménage pas » et qu’il a une dent contre « cette vieille pute qu’est la République ». L’ancien chef d’entreprise confirme : « Il s’agissait de passer par l’école Saint-Dominique. » Comprendre : Éric Doutrebente l’a sollicité pour financer l’école, mais son ami était surtout intéressé par la défiscalisation. Cependant, dès que nous faisons allusion à l’enquête de la brigade financière ou aux accusations de reversement des 25%, l’homme se fâche : « Les autorités en veulent à Éric Doutrebente parce qu’il ne fait pas partie de l’idéologie régnante en France », une cabale qui, selon lui, vise « à installer l’islam en France »(sic).

Éric Doutrebente navigue en effet dans les milieux d’extrême droite. Il est proche de Radio Courtoisie, où l’on retrouve, en tant qu’animatrice, Valérie d’Aubigny, membre du conseil d’administration de la FPE en plus d’être animatrice de formations chez Ichtus. Radio Courtoisie est même « aux ordres », d’après Le Canard enchaîné [3] : « Sa présidente a adressé à son personnel une “note informative” l’invitant à faire le silence sur les “graves perturbations” vécues » à la FPE. Éric Doutrebente rédige régulièrement un édito dans les pages de Valeurs actuelles, et est un invité fréquent de TV Libertés, une chaîne Youtube fondée par des anciens du Front national.

Cofondateur de la Fondation pour l’école, Éric Mestrallet est à l’origine, en 2012, des controversées écoles Espérance banlieues, financées par des grandes entreprises et abritées par la FPE jusqu’en 2019. Après des études d’ingénieur et de gestion des organisations, il a suivi des formations à la Cité catholique, devenue Ichtus. Baignant dans le milieu catho-tradi contre-révolutionnaire, il démarre sa vie professionnelle en tant qu’attaché parlementaire de Bernard Seillier, sénateur du Mouvement pour la France, alors présidé par Philippe de Villiers. Naturellement, il s’engage dans la campagne présidentielle du Vendéen, où il rencontre Xavier Lemoine, devenu un ami fidèle. C’est à ses côtés qu’il démarre l’aventure Espérance banlieues : la première école ouvre ses portes en 2012 à Montfermeil, ville de l’est de la Seine-Saint-Denis, dont Xavier Lemoine, membre du parti de Christine Boutin, est maire depuis 2002 [4]. L’établissement a fermé ses portes cette année, officiellement en raison de difficultés financières liées à la crise sanitaire.

Éric Mestrallet fait prospérer son projet au sein de la FPE, qui semble être pour lui un outil bien pratique. D’abord, il scolarise plusieurs de ses enfants dans des écoles financées par la fondation, dont Saint-Dominique, présidée par Éric Doutrebente. Il touche aussi une bourse Pro Liberis – fondation abritée et soutenue financièrement par la FPE –, dont l’objectif est d’aider les personnes en difficulté à financer la scolarité de leurs enfants. Mais, plus encore, Mestrallet a reçu, pendant plus de dix-huit mois, 5000 euros mensuels d’émoluments pour son rôle de président de la fondation Espérance banlieues : une rétribution pourtant proscrite par la convention passée entre les deux structures. En fin d’année 2019, l’information fuite dans Le Canard enchaîné, ce qui entraîne l’exclusion d’Espérance banlieues du giron officiel de la FPE.

Mais Éric Mestrallet est toujours associé à Lionel Devic, actuel président de la FPE, au sein d’une entreprise de conseil, Maecenas [5], impliquée dans le deuxième scandale qui finit de convaincre l’administration de l’existence d’un problème à la FPE : Maecenas facture des prestations de services à des fondations abritées et à des écoles financées par la FPE. Et il reproduit ce procédé avec deux autres de ses sociétés de « conseil » : SPES – holding personnelle – et Arthur Straight. Au total : 88 000 euros de prestations sont facturées sur trois ans. Autant de conflits d’intérêts potentiels.

Maecenas fait aussi parler d’elle au sein de l’association SOS Éducation, proche de la FPE et durement épinglée par la Cour des comptes (lire l’encadré). D’après le témoignage de l’ancienne comptable de SOS, que nous nous sommes procuré, celle qui est partie « écœurée par les magouilles financières » a elle-même établi plusieurs virements « de 6000 à 8000 euros », entre novembre 2016 et décembre 2017, sur le compte de Maecenas, correspondant à une facture totale de 30 000 euros, pour une prestation d’audit dont elle assure n’avoir « jamais vu de compte rendu ».

Les affaires de factures le poursuivent jusqu’au sein du groupe de conseils Arthur Straight, dont il est président, et qui à son heure de gloire embauchait Guillaume de Villiers, fils de Philippe. Cette aventure entrepreneuriale s’est terminée de manière rocambolesque. Lors d’une réunion de crise à l’été 2015 avec le comité stratégique du groupe, où siège Éric Doutrebente, la gestion d’Éric Mestrallet est mise en doute, sur fond de soupçons de double facturation de certains clients au profit de sa holding SPES, concurrente directe d’Arthur Straight. Mais les projets d’expansion du groupe poussent l’équipe à étouffer l’affaire et à trouver un arrangement : Éric Mestrallet est prié de quitter le navire début 2016 avec quelques miettes. Il récupère certaines filiales du groupe, finalement liquidées en 2019.

Noyauter, aspirer, exproprier

Éric Mestrallet exploite à fond le réseau d’affaires d’Arthur Straight. À l’occasion de prestations vendues à la SNCF, il rencontre Fabien Flauw, haut cadre puis directeur général de Sferis – filiale de la SNCF aux 119 millions d’euros de chiffre d’affaires. Ensemble, ils créent une myriade de sociétés concurrentes de Sferis, alors que Fabien Flauw en est encore le DG. Éric Mestrallet est chargé d’en débaucher des hauts cadres : il se fait même infiltrer dans une réunion de direction par le DG en poste. Le 25 juin 2020, Fabien Flauw et les sociétés concernées sont condamnés par la cour d’appel de Paris à verser 260 000 euros à Sferis pour concurrence déloyale. L’une des sociétés condamnées, les Sentinelles du rail, figure parmi les soutiens de la FPE en 2018… Un engagement « philosophique », assure Flauw, en soutien à « l’engagement remarquable de Mme Coffinier ».

Le processus qui vaudra à Anne Coffinier, qui est à l’origine de la FPE, l’exclusion de son propre projet ressemble étrangement aux méthodes utilisées par Éric Mestrallet dans le monde de l’entreprise, que plusieurs témoins résument en trois mots : noyauter, aspirer, exproprier. En 2017, une plainte a été déposée contre lui à Bordeaux pour abus de confiance et concurrence déloyale. Dans le procès-verbal que nous nous sommes procuré, la victime dit s’être fait aspirer et exproprier de son projet entrepreneurial par celui qui promettait de lui amener des financeurs, tout en se payant 60 000 euros par an… Anne Coffinier a été exclue de la FPE dès lors qu’elle s’est mise à dénoncer les dérives financières. Le conflit qui se solde par son renvoi l’oppose à Éric Mestrallet et Lionel Devic.

Avec un tel parcours, on pourrait penser Éric Mestrallet grillé des circuits. Que nenni ! Depuis mai 2016, il est chargé de mission auprès du maire de Montfermeil, son ami Xavier Lemoine. D’après les services de la mairie de la commune où il a monté sa première école Espérance banlieues, son poste à tiers-temps est relatif à la transition énergétique. Problème : l’ancienne directrice du service en question, en poste entre 2015 et 2017, ne connaît pas Éric Mestrallet, avec lequel elle dit « n’avoir jamais travaillé ». Contacté, Xavier Lemoine affirme : « Éric Mestrallet est directement rattaché à moi. » S’il déclare que la mission de son ami est liée depuis tout ce temps à la transition énergétique, celle-ci devient plus claire en 2019 quand elle se transforme en portage de projets d’économie circulaire pour le Grand Paris auprès des entreprises du bâtiment. De quoi élargir de nouveau son carnet d’adresses entrepreneurial…

Depuis 1999, Lionel Devic est avocat associé au cabinet Delsol. D’abord dans la succursale de Lyon, puis à Paris depuis 2011. L’entreprise Maecenas, dont il détient 65 % des parts aux côtés d’Éric Mestrallet, est d’ailleurs domiciliée à l’adresse du cabinet Delsol, à Lyon. Un cabinet connu pour ses positions radicales sur l’impôt : « Ce qui est amoral, c’est qu’une moitié de la population fasse vivre l’autre dans notre pays », clamait Jean-Philippe Delsol, associé, dans une interview en 2012 [6].

Au sein de ce cabinet, qui défend notamment les intérêts de SOS Éducation, Lionel Devic est spécialiste du droit des associations et des fondations, notamment en matière de fiscalité. Il se félicite d’ailleurs des avantages fiscaux accordés par l’État aux fondations, tout en dénonçant certaines restrictions, notamment celle qui définit le « cercle restreint de personnes ». « L’administration tend de plus en plus souvent à considérer qu’une association ne s’adressant qu’à ses membres agit au profit d’un cercle restreint de personnes. L’émergence de cette tendance de fond est tout à fait critiquable, lance-t-il en 2011, lors d’un colloque organisé par la Fondation de France [7]. Si l’organisme est considéré comme ne relevant pas de l’intérêt général, les dons qu’il a reçus ne sont plus déductibles pour ses mécènes. » Or cette défiscalisation est une clé financière importante pour la FPE, qu’il préside. D’autant que certaines pratiques de Lionel Devic pourraient relever du « cercle restreint de personnes » à qui la fondation profite, en plus de contribuer au développement d’une activité lucrative via cette structure. En effet, Lionel Devic, président de la FPE, est aussi l’avocat et le fondateur du Fonds Saint-Dominique, qui chapeaute les écoles du même nom, financées par la FPE et dirigées par Éric Doutrebente, dont il partage aussi les idées.

D’après nos informations, le président de la FPE serait derrière le compte Twitter LeoDeClinvi – anagramme de Lionel Devic –, qui affiche clairement son opposition au mariage pour tous et à l’IVG, ainsi qu’un soutien indéfectible au cardinal Barbarin lorsque celui-ci a été accusé de ne pas avoir dénoncé des faits de pédophilie [8]. Ce même cardinal qui a d’ailleurs donné, en 2013, sa bénédiction au collège Fatima de Lyon créé puis dirigé par Lionel Devic pendant quatre ans et… soutenu financièrement par la FPE.

L’avocat est aussi membre du conseil de surveillance du fonds Proclero, dans lequel sont investies des liquidités de la FPE à hauteur de 300 000 euros en 2019. Le choix s’est porté précisément sur le fonds « D » de l’offre Proclero, le plus avantageux pour la communauté religieuse Saint-Martin : 75 % de la quote-part du gestionnaire lui sont reversés. Sans compter que Me Devic a été conseiller juridique de ladite communauté en 2018…

Ce mélange des genres se répète au cœur de la FPE, qui constitue pour l’avocat un vivier non négligeable de potentiels clients. Outre les facturations faites au nom de sa société Maecenas, il propose ses services d’avocat à de futurs créateurs d’école. D’autres avocats du cabinet Delsol ont aussi vendu quelques prestations à la fondation Espérance banlieues, présidée par Éric Mestrallet, quand celle-ci était abritée… par la FPE.

Nous avons envoyé une série de questions par email à la Fondation pour l’école, à son président Lionel Devic, à Éric Doutrebente, à Éric Mestrallet, à Jean-Marie Schmitz et à Jean-Paul Mongin, ancien délégué général de SOS Éducation. Nous n’avons reçu aucune réponse. Au téléphone, Lionel Devic nous a fait savoir le 16 novembre que lui et la Fondation pour l’école ne répondraient pas.

 

Nadia Sweeny

 Publié le 20/11/2020

Loi «sécurité globale»: les rapporteurs de l’ONU tancent la France

 

Par Pascale Pascariello (site mediapart)

 

Mandatés par le conseil des droits de l’homme, ces experts interpellent le gouvernement français sur un texte qui pourrait « porter préjudice à l’État de droit ». À Mediapart, un ancien rapporteur spécial des Nations unies, Michel Forst, confie que cette proposition de loi vient « aggraver le dispositif de répression policière »

Les observations des rapporteurs du conseil des droits de l’homme de l’ONU, adressées au gouvernement français au sujet de la proposition de loi pour « une sécurité globale », sont sévères. Non seulement ce texte qui arrive mardi en discussion à l’Assemblée nationale porte « une atteinte disproportionnée aux libertés fondamentales », mais « dans le contexte général de la lutte antiterroriste », il est « susceptible de porter préjudice à l’État de droit »

Dans leur avis daté du 12 novembre, les trois auteurs – des rapporteurs spéciaux mandatés par le conseil (en charge de la protection des droits de l’homme et des libertés fondamentales dans la lutte antiterroriste, du droit à la liberté d’opinion et d’expression, et du droit de réunion pacifique) – demandent à la France d’apporter des explications, sous soixante jours, sur trois dispositions en particulier. 

La première concerne l’utilisation des images des caméras individuelles (caméras-piétons) de la police et de la gendarmerie. Actuellement, l’utilisation, la durée de stockage ainsi que les personnes habilitées à visionner ces images sont encadrées et délimitées (voir ici et ) afin de prévenir tout abus. Or la proposition de loi prévoit que les images enregistrées puissent être transmises en temps réel au commandement du service concerné ainsi qu’aux agents participant aux opérations. Les rapporteurs des Nations unies estiment « que la suppression de ces garanties [est] susceptible d’entraîner une atteinte disproportionnée au droit à la vie privée ».

L’autre disposition qui les préoccupe est l’utilisation des images provenant des drones, technologie susceptible d’être utilisée par l’État français pour « surveiller et maintenir l’ordre public ». Une dérive d’autant plus inquiétante que le recours aux drones implique « la reconnaissance faciale et la collecte massive et indistincte de données à caractère personnel ». Ainsi, le pouvoir exécutif pourrait ficher les manifestants en fonction de leurs opinions politiques. Mais les dangers, à leurs yeux, ne se limitent pas là. Les rapporteurs craignent que « leur usage […] en tant que méthode particulièrement intrusive, [soit] susceptible d’avoir un effet dissuasif » sur les citoyens, qui renonceraient ainsi à exercer leur droit de manifester. Non seulement le droit à la vie privée, mais aussi la liberté d’expression et de réunion seraient donc considérablement menacés. 

Enfin, dernière semonce, et non des moindres, celle relative à l’article 24, qui pénalise la diffusion d’images non floutées des forces de l’ordre, représente une atteinte au « droit à la liberté d’expression, y compris le droit des journalistes et du public à l’information ». 

Comme le relevait déjà la Défenseure des droits française dans un avis rendu le 3 novembre, filmer et diffuser les forces de l’ordre dans l’exercice de leur fonction est « non seulement essentiel pour le respect du droit à l’information », mais « l’information du public et la publication d’images et d’enregistrements relatifs à l’intervention de la police sont légitimes dans le cadre du contrôle démocratique des institutions publiques », écrivent les rapporteurs mandatés par le conseil des droits de l’homme de l’ONU.

« L’usage excessif de la force par les forces de l’ordre » doit être documenté, insistent-ils. Or pénaliser la diffusion de vidéos témoignant de ces violences pourrait dissuader tout citoyen de les filmer, privant ainsi les victimes de preuves nécessaires pour engager des poursuites. Cela contribuerait à renforcer « une certaine immunité ». Les rapporteurs rappellent que la recherche des infractions commises par les forces de l’ordre tout comme « les poursuites à leur encontre en vue de lutter contre l’impunité [sont] un tenant essentiel des valeurs démocratiques ».

Sollicité par Mediapart, l’ancien rapporteur spécial des Nations unies Michel Forst, chargé jusqu’en avril dernier de la situation des défenseurs des droits de l’homme, commente : « Filmer les violences policières et en diffuser les images est d’autant plus important que, comme nous l’avons constaté au cours de notre enquête, les organes de contrôle que sont l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) et l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) n’ont pas rempli leur mission. »

Dès le début du mouvement des gilets jaunes, des magistrats, des journalistes, des avocats et des manifestants ont saisi le rapporteur pour l’alerter sur les violences commises par les forces de l’ordre lors de mobilisations. Avec Clément Voule, rapporteur spécial sur les droits à la liberté de réunion pacifique et d’association, ils ont lancé une procédure spéciale, une enquête de plusieurs semaines, qui a conclu à un usage disproportionné des armes, portant atteinte au droit fondamental de manifester. « Sans les vidéos, nos enquêtes ne pourraient aboutir. C’est un élément de preuve indispensable. En les interdisant, on empêche la démocratie de s’exprimer librement », déplore Michel Forst. 

Michel Forst, ancien rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des droits de l’homme, 16 novembre 2020, Paris. © DR

Bien que les députés LREM ne cessent d’affirmer qu’il sera toujours possible de filmer et diffuser les images des policiers sans les flouter, seule l’intention de leur nuire étant pénalisée, Michel Forst n’est pas dupe. « C’est un leurre. Il y a un flou dans cet article qui conduit au final à laisser aux policiers l’appréciation de décider ce qui va ou non éventuellement porter atteinte à leur image. En face d’un policier lourdement armé qui vous menace d’être poursuivi, le simple citoyen donnera son téléphone ou effacera les images. Il y a une menace qui pèse, qui est tout à fait évidente. »

« Cet article 24 porte non seulement atteinte à la liberté d’expression, au droit de manifester, mais aussi au droit à l’accès à la justice pour les victimes de violences policières. Combien d’affaires ont pu être portées devant les tribunaux grâce à ces vidéos qui ont d’abord circulé sur les réseaux sociaux ? », questionne-t-il.

Interrogées par le rapporteur sur les enquêtes déclenchées à la suite de violences policières ainsi que sur l’existence ou pas de sanction disciplinaire, « l’IGPN et l’IGGN nous ont répondu : “des affaires sont en cours”, “vous verrez plus tard”. On attend toujours  », souligne Michel Forst. « Cette loi vient aggraver le dispositif de répression policière […] et rappelle le déni du président Emmanuel Macron qui disait : “Ne parlez pas de violences policières” ».

D’un côté, « il défend la liberté de la presse, la loi de 1881, lorsqu’il est question de l’affaire des caricatures, et de l’autre, lorsqu’il est question de violences policières, il touche à cette pierre de l’édifice, ce trésor qu’est cette loi », constate l’ancien rapporteur spécial des Nations unies, qui s’inquiète fortement de « l’état des libertés en France »

En conclusion, Michel Forst, qui travaille toujours pour l’ONU, rapporte le cas du Pérou, « où il y a des manifestations violentes et où le gouvernement a adopté en mars un décret ravageur pour la liberté de manifester, décret selon lequel le recours à la force par la police est considéré comme raisonnable jusqu’à preuve du contraire. La France n’est pas le Pérou. Mais pour autant, on est dans le même schéma. »

Publié le 19/11/2020

« Les CRS font de nos vies un enfer » : des migrants à Calais témoignent d’un déchainement de violences policières

 

par collectif (site bastamag.net)

 

Originaires d’Érythrée, ils sont à Calais avec l’espoir d’atteindre le Royaume-Uni. Mais depuis le début du confinement, ils alertent sur un redoublement d’actes violents commis par des policiers à leur encontre. Il est rare que des réfugiés s’expriment publiquement sur ce qu’ils subissent. Basta ! a donc décidé de relayer leurs témoignages.

« Tout d’abord, nous tenons à remercier les Français pour leur hospitalité et aussi pour leur gentillesse. Permettez-moi de vous présenter ma communauté et moi-même, pour que vous ne soyez pas laissés dans le froid. Nous sommes de la communauté érythréenne vivant à Calais près de l’aire de jeu BMX. Notre communauté habite ici depuis plusieurs années. Ici, il y a beaucoup d’histoires difficiles à digérer, qui sont gardées sous silence même lorsque l’on essaie de les diffuser. Nous demandons donc une solution rapide de nos problèmes. Laissez-moi vous raconter une partie de notre histoire.

Cinq ou six ans d’attente, dans l’angoisse, avant d’avoir une réponse négative

Le peuple Érythréen a vu tant de choses horribles sur son chemin, et l’histoire se répète encore. Ma communauté est ici parce que c’est la seule option qu’elle a. Certains d’entre eux ont une empreinte digitale en Italie, sans leur consentement, et d’autres ont été emmenés ou transférés dans d’autres pays européens comme l’Allemagne et la Suisse, où malheureusement ils ont été rejetés. Ce qui nous rend malades, c’est que la plupart d’entre eux ont attendu 5 ou 6 ans pour que leur demande soit examinée et, ce qui est terrible, c’est qu’ils finissent par avoir une réponse négative, alors que cette attente leur a causé une grande angoisse.

Malgré nos grandes attentes des pays démocratiques européens qui ont été déçus et qui ont un peu brisé notre esprit de combat, nous nous sommes quand même rendus compte que l’abandon de notre objectif n’est pas une option pour nous ; nos objectifs n’ont pas encore été réalisés depuis que nous sommes partis de chez nous.

« Les CRS font de nos vies un enfer »

En ce moment, nous nous trouvons à Calais, notre seule intention est d’atteindre le Royaume-Uni par tout moyen. Ici, certaines personnes, y compris les organisations humanitaires, nous aident avec nos besoins de base. À part ces personnes, certaines autres comme les CRS font de nos vies un enfer.

Parfois ils nous suivent partout comme si nous étions des espions ou des criminels avec des casiers judiciaires. Certains membres des CRS font des choses terribles à notre communauté. Nous avons vu les membres de CRS gazer notre peuple avec des agents chimiques alors qu’ils tentaient de rentrer au lieu de vie. De nombreux membres de notre communauté en sont victimes. Les CRS agissent parfois au-dessus de la loi ; un pays démocratique ne peut pas être considéré comme tel s’il utilise la force physique de cette manière, et cela ne le rend pas civilisé et ne rend pas l’exercice de leur fonction plus acceptables. La dernière fois, ils ont frappé un de nos amis alors qu’il essayait de rentrer. Ce n’est pas juste de frapper quelqu’un sans motif en rentrant chez soi.

« Les CRS nous ont frappés comme si nous étions des animaux, pas des êtres humains »

Le 5 novembre 2020, sans préavis, ils sont venus dans notre lieu de vie et nous ont empêchés de sortir toute la journée. Puis vers 21 h 40, ils sont venus vers nos tentes et ils ont gazé toutes nos affaires personnelles et nous ont frappés comme si nous étions des animaux, pas des êtres humains. Le lendemain matin, ils nous attendaient autour de Sangatte. Ils nous ont frappés et nous ont fait retourner sur nos pas en nous gazant. À des moments différents, ils nous causent de petits et grands dommages et cela continue. Même quand nous marchons, ils ouvrent leur voiture et nous gazent, juste pour s’amuser.

Chacun a le droit d’aller où bon lui semble et à tout moment. Ces personnes qu’ils appellent CRS nous chassent en dehors de la zone Carrefour et nous empêchent de faire les courses. Pour eux, voir des Erythréens s’amuser ensemble les remplissent de colère et les rendent d’autant plus violents. Comme tous les clients, nous avons le droit d’acheter ce que nous voulons et nous avons aussi le droit de nous amuser comme nous voulons. Les agissements des CRS sont honteux ; ces personnes ont dépassé les limites. Pendant que nous dormions, certains membres des CRS ont essayé de nous chasser avec force. Une fois installés, ils nous gazent. Gazer des personnes qui dorment est bien au-delà de l’imaginable. Dans ces cas-là, en tant que communauté, nous avons le droit de nous défendre.

« Légalement, chaque citoyen a le droit de se défendre et de défendre les personnes qu’il aime »

Le 11 novembre, certains de nos frères provenaient du port et d’autres de la ville vers l’endroit où nous vivons, connu comme BMX. Nos frères ont été bloqués dans la zone du pont par des membres de CRS, qui ne voulaient pas les laisser passer pour atteindre l’endroit. Il y avait environ 6 voitures et 40 personnes. Nous avons vu que les agents CRS étaient contre eux, alors nous avons couru pour rejoindre nos frères et nous avons pu les rejoindre. Les agents ne pouvaient pas nous supporter parce que nous protégions nos frères. Selon les informations que j’ai recueillies et vues de mes propres yeux, six personnes ont été blessées. L’une des victimes est un homme qui a été grièvement blessé. Il a perdu beaucoup de sang. Selon nos sources, notre homme a reçu une balle dans la tête à bout portant. Finalement, les choses se sont calmées même si les agents de la CRS étaient prêts à nous frapper à nouveau. Nous avons essayé de résister, ne bougeant pas de notre endroit pour pouvoir défendre notre lieu de vie. Nous nous attendions à ce qu’ils frappent à tout moment car ils avaient frappé notre frère à bout portant. À ce moment-là, nous avons décidé de parler et de demander de l’aide.

Légalement, chaque citoyen a le droit de se défendre et de défendre les personnes qu’il aime, ce qu’on appelle la légitime défense.

« Tout ce que nous voulons, c’est la justice »

Tout ce dont nous avons besoin est d’ informer ceux qui peuvent être concernés par cela. Dans ce pays de liberté et de démocratie nos droits de l’Homme doivent être respectés. Sinon, nous nous défendrons et notre lieu de vie, par tous les moyens. Nous savons que la police travaille pour la sécurité des personnes. Nous, les Érythréens, respectons la loi, nous sommes heureux de les aider et de faire ce qu’ils nous demandent légalement. Si quelqu’un nous dit que nous faisons des choses illégales, qu’il présente ses preuves de la bonne manière. Nous demandons donc de l’aide pour que les CRS arrêtent tout ce qu’ils nous font.

En tant que communauté, nous voulons simplement informer de ce qui nous arrive. Nous aurions pu aller au tribunal pour un procès, mais nous n’avons pas les papiers de séjour pour défendre notre cause. Tout ce que nous voulons, c’est la justice. Tout ce que nous demandons, c’est la justice et l’aide de la société. Dans une cour de justice, nous sommes tous égaux et nous attendons que les autorités nous rendent justice, afin que notre peuple puisse vivre en paix comme tout le monde. »

Rédigé par la communauté érythréenne, le 16 novembre à Calais, à l’attention du préfet du Pas-de-Calais, du sous-directeur de l’inspection et de la réglementation de la direction centrale des compagnies républicaines de sécurité, des médias qui veulent s’en saisir, et de toutes personnes concernées.

« Voici une liste non exhaustive d’actes violents auxquels des membres de la communauté érythréenne ont été soumis récemment. Tous ces événements ont eu lieu à Calais et ont été commis par des agents de CRS depuis le début du confinement :
 Des CRS viennent régulièrement chasser les exilé.e.s de la pelouse du Carrefour, et les empêchent d’accéder au magasin.

 Des CRS dans des fourgons ont à plusieurs reprises accéléré fortement en voyant les personnes marcher le long de la route, comme pour les écraser.
 Des CRS empêchent régulièrement les habitants de se rendre au centre-ville, ou d’en rentrer. Ils les ont empêchés plusieurs fois en utilisant des gaz lacrymogènes et en les frappant avec leurs tonfas.
 Des CRS gazent les habitants lorsqu’ils marchent le long de la route, en ouvrant la portière de leurs fourgons.
 La nuit du 5 novembre, vers 21 h : des CRS sont venus sur leur lieu de vie et les ont gazés et frappés.
 Le matin du 6 novembre vers 6 h : des CRS ont attaqué une personne qui se rendait aux toilettes ; ils ont ensuite gazé le campement. Ils ont aussi passé à tabac et gazé des habitants qui se rendaient à Sangatte.
 La nuit du 10 novembre : des CRS ont lacéré des tentes.
Toutes ces violences ont atteint un point culminant l’après-midi du 11 novembre : selon de multiples témoignages, les habitants ont été gazés à plusieurs reprises ; un homme a été grièvement blessé au visage par un tir de LBD40 à moins de 10 mètres de distance. La victime est hospitalisée et n’est pas en état de donner son accord quant à la communication de son état de santé. Au moins six personnes de la communauté ont été par ailleurs blessées lors de cet événement. La communauté érythréenne demande à pouvoir dialoguer avec les personnes qui donnent les ordres aux CRS. »
Source : Human Rights Observers

Publié le 18/11/2020

Face au Covid, l’efficacité des réseaux autogérés de soignants, plus réactifs que le gouvernement

 

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

 

L’implication des soignants du secteur libéral – généralistes, infirmières ou pharmaciennes – a été très forte pendant la première vague de l’épidémie de Covid. Dans certains quartiers, des collectifs habitués à travailler ensemble ont été très réactifs et ont sauvé de nombreuses vies tout en préservant l’hôpital. Ils regrettent que les institutions ne les prennent pas vraiment en compte pendant cette deuxième vague.

On les appelle les soignants « de ville », pour les différencier de ceux et celles qui exercent à l’hôpital, même s’ils travaillent parfois en milieu rural. Moins médiatisés que leurs collègues hospitaliers, ces soignants ont également été très mobilisés pour faire face à la première vague de l’épidémie de Covid-19 ; médecins généralistes et infirmières en tête. Organisés en collectifs formels et informels, ils ont tout fait pour réduire l’afflux de patients vers l’hôpital et ont, eux aussi, sauvé des vies.

Suivre des patients chez eux, pour épargner l’hôpital

Les soignants du 20ème arrondissement de Paris estiment à une centaine le nombre de morts évitées par leur auto-organisation pendant la première vague de l’épidémie. Comment ? En limitant l’exposition au Covid-19 de patients fragiles et très âgés grâce à des tournées spéciales d’infirmières à leurs domiciles. En France, neuf millions de patients de plus de 70 ans vivent à domicile, contre 750 000 dans les Ehpad. « En gérant ces patients en ville, c’est autant de lits de réanimation, et donc de vies, qui ont été sauvées, décrivent les soignants. Le même dispositif, assorti de la présence d’un médecin traitant, a permis d’organiser le retour chez eux de patients qui auraient en temps normal été hospitalisés. Cela a en plus permis d’économiser plusieurs centaines de milliers d’euros à l’assurance maladie en frais d’hospitalisations évitées. »

Les soignants du 20ème arrondissement de Paris estiment à une centaine le nombre de morts évitées par leur auto-organisation pendant la première vague de l’épidémie

Pour organiser ces tournées spéciales d’infirmières et de médecins généralistes, ces soignants se sont appuyés sur leur communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS). Expérimentées sur le terrain depuis une quinzaine d’années, et formalisées par la loi du 26 janvier 2016 de modernisation de notre système de santé, les CPTS réunissent des médecins, infirmières, sages-femmes, kinésiologues ou podologues qui décident de se regrouper pour partager leur savoirs et mutualiser leurs moyens. Il en existe plusieurs centaines en France, certaines très actives, d’autres moins.

Leurs objectifs : faciliter l’accès aux soins et mieux organiser la prévention. « Pour nous, la santé ne se réduit pas à la prise en charge par les médecins, explique Sophie Dubois, pharmacienne, et directrice de la CPTS du 13ème arrondissement de Paris. Nous travaillons donc avec le secteur médico-social. » Pendant le confinement, tous les soirs, un médecin et un infirmier étaient présents pour faire le tour des Ehpad, assurer une présence médicale et intervenir au niveau des soins palliatifs. « On a aussi organisé des tournées sur le centre d’hébergement d’urgence qui abrite des personnes sans domicile, cite Sophie Dubois. Un médecin et une médiatrice en santé [chargée d’accompagner des personnes qui sont confrontés à des obstacles dans l’accès aux soins] y faisaient une vacation une fois par semaine, des infirmiers trois fois par semaine. »

L’ancrage territorial, garant d’efficacité

Pour protéger l’hôpital, déjà sur-sollicité, les soignants « de ville » ont créé des centres d’appel qui ont déchargé le 15, littéralement pris d’assaut pendant l’épidémie. « Toutes les questions qui ne relevaient pas des urgences nous étaient transmises, rapporte Sophie Dubois. Cela couvrait toute la partie sud de Paris. » Des départements un peu moins urbanisés en ont aussi bénéficié : en Seine-et-Marne, « le centre d’appel s’est installé à la mairie de Thorigny [40 kms à l’est de Paris, ndlr], qui a mis à disposition ses locaux, et du personnel pour répondre aux patients. Il y avait au moins dix personnes tous les jours, de 8h à 20h », décrit Claire Beltramo, médecin généraliste et co-initiatrice d’une CPTS en Seine-et-Marne. Dans le 20ème arrondissement de Paris, l’organisation permettant de gérer l’afflux de patients au plus fort de la crise a nécessité 14 secrétaires qui ont été mises à disposition par la mairie.

 

L’ancrage territorial s’est révélé déterminant. « Les professionnels étaient noyés dans les informations nationales, se souvient Sophie Dubois. Nous nous sommes chargés de relayer des infos très locales : où trouver un labo qui fait des tests ? Où trouver un podologue qui propose encore des soins ? Qui peut prendre en charge un patient en sortie d’hôpital ? » Des newsletter étaient envoyées trois fois par semaine, les informations évoluant quotidiennement.

Une auto-organisation très efficace

« Être en hyper local, au sein d’un territoire que l’on connaît, c’est vraiment garant d’efficacité, insiste Sophie Dubois. Cela nous a été tellement utile pour trouver du matériel, et notamment des équipements de protection, qui manquaient partout. » Habituée à travailler avec la mairie, la CPTS du 13ème arrondissement a récupéré les kits d’hygiène des cantines, inutiles puisque les écoles étaient fermées. « Nous avons aussi pu nous servir des kits prévus pour les élections et qui n’avaient pas été utilisés. 5000 masques FFP2 ont par ailleurs été récupérés à la Bibliothèque nationale de France [située dans le même arrondissement]. Enfin, des toiles ont été achetées chez un fournisseur agricole et confiées à des couturières du quartier pour fabriquer des sur-blouses. » Avoir ce matériel a permis de protéger les soignants, et de garder des lieux de soins ouverts.

La réactivité des communautés autogérées de soignants a permis d’offrir une continuité de soins à des patients qui auraient, sans cela, été laissés de côté

De nombreux centres Covid ont été créés partout en France, souvent en collaboration avec les collectivités locales. Partout l’auto-organisation s’est révélée efficace. « Le terrain a été plus rapide que les institutions », résume Claire Beltramo. « Le fait de nous connaître nous a rendus très réactifs, ajoute Sophie Dubois. Nous sommes habitués à tenir compte les uns des autres. Il y a eu beaucoup de solidarité. » Dans de nombreux endroits, l’accueil des patients a été géré bénévolement par des kinés, sages-femmes ou podologues – autant de soignants souvent impliqués dans des CPTS mais dont l’activité était très réduite, voire nulle, en raison de la crise. Cette réactivité a permis d’offrir une continuité de soins à des patients qui auraient, sans cela, été laissés de côté.

 « La plupart des professionnels de santé se sont organisés spontanément, y compris ceux qui n’étaient pas encore en CPTS avec en particulier des liens forts tissés entre pharmaciens, médecins généralistes et infirmières, décrit Sophie Bauer, vice-présidente de la fédération des CPTS. Les modèles de coopération sont partis du terrain, ensuite les professionnels sont allés demander une aide matérielle aux élus, sous forme de locaux disponibles pour faire des consultations Covid, ou par une participation financière des ARS. »

Les liens avec le secteur médico-social ont permis de prendre en charge des personnes isolées. Dans le 20ème arrondissement de Paris, les soignants disposaient d’une ligne spéciale, mise en place avec la mairie, qui assurait ensuite l’accompagnement des personnes qui en avaient besoin. Un médecin traitant prenant des nouvelles d’une famille, a ainsi réalisé que, sans cantine, ils étaient en difficulté pour faire manger leurs enfants. Le médecin a pu solliciter la mairie rapidement. La famille a été contactée par une assistante sociale et une aide alimentaire a été apportée immédiatement. 

Passer d’une médecine de catastrophe à une gestion plus organisée

Tout cela a évidemment fait exploser le compteur des heures travaillées, qu’elles soient rémunérées ou non. « Nous avons fait trois fois nos horaires habituels », calcule Sophie Dubois, qui est payée pour ses missions de coordinatrice, et a parfois travaillé sept jours sur sept au plus fort de l’épidémie. Des milliers d’heures de travail, surtout du côté de la coordination, n’ont pas été payées, et ne le seront sans doute jamais.

Pour la CPTS du 20ème de Paris, ce travail invisible est « un scandale que l’on peut chiffrer à plusieurs dizaines de milliers d’euros ». Dans leur analyse de cette première vague, les soignants « de ville » insistent sur le fait qu’ils ne pourront pas s’engager à une telle hauteur pour la deuxième vague qui a débuté en octobre. D’autant que certains d’entre eux ont payé un lourd tribut lors du premier pic de contamination : 20 % des médecins et 40 % des infirmières sont tombés malades dès les premières semaines.

Pour cette deuxième vague de l’épidémie de Covid, les pratiques restent encore trop « hospitalo-centrées » et la parole des médecins généralistes largement ignorée

« Globalement les soignants "de ville" ne sont pas totalement tenus à l’écart comme lors de la première vague où le discours était d’appeler le Samu en cas de symptômes », note Sophie Bauer, vice-présidente de la fédération des CTPS. Mais les pratiques restent trop « hospitalo-centrées » dit-on parmi les soignants. La parole des médecins généralistes est toujours largement ignorée, alors qu’ils ont tiré la sonnette d’alarme dès la fin du mois d’août sur l’aggravation de la situation. « Les ARS étaient entièrement concentrées sur le dépistage, on ne pouvait parler de rien d’autre, déplore Claire Beltramo. On aurait pu réfléchir ensemble à l’organisation des sorties d’hôpital, qui ne vont pas tarder à arriver. On l’a fait de notre côté, bien sûr. Mais on aurait aimé le faire en lien avec les institutions. On a quand même fait nos preuves, pendant la première vague. »

Un fonctionnement institutionnel trop vertical

Nombre de soignants déplorent les discours très anxiogènes des autorités qui suscitent beaucoup de peur et de méfiance, et ont tendance à décourager les gens d’aller chez le médecin. Cet automne, comme au printemps, les retards de soins chroniques risquent de s’accumuler, posant d’importants problèmes sanitaires. « Les patients ne viennent plus chez nous, et refusent également d’aller à l’hôpital » , s’inquiète un généraliste.

Par ailleurs, un point de blocage important demeure côté financements. « Nous avons perdu un temps considérable à demander les moyens de pouvoir soigner alors que nous étions débordés », déplorent les membres d’une CPTS. Qui proposent plutôt « une mise à disposition de fonds a priori pour financer des actions d’urgence qui font consensus entre tous les soignants d’un territoire puis une régulation à froid. Nous pensons être dignes de cette confiance. »

Les agences régionales de santé doivent donner davantage d’autonomie au terrain pour simplifier l’organisation collective

Plus qu’un manque de confiance, Claire Beltramo évoque un manque d’habitude. « Les agences régionales de santé sont des institutions très verticales. Elles ne savent pas travailler autrement. Il faut qu’elles donnent davantage d’autonomie au terrain, pour simplifier notre organisation collective. C’est compliqué de toujours attendre des financements pour lancer des actions. » Le risque c’est que les gens s’épuisent, et se démotivent, avertissent les soignants. Cet épuisement risquerait de porter préjudice à une dynamique qui a fait preuve d’une grande pertinence en temps de crise.

« Les CPTS ont été dynamisées par cette crise, se félicite Claire Beltramo. Les liens entre professionnels de santé se sont renforcés. Il y a eu beaucoup de solidarité. L’ingéniosité pour répondre aux difficultés a été énorme. Ceux et celles qui portent les CPTS croient que le jeu collectif peut apporter quelque chose que le travail individuel n’offre pas. » Autant de forces sur lesquelles pourrait s’appuyer le gouvernement pour avoir un système de soins plus solide. Encore faut-il qu’il écoute.

Nolwenn Weiler

 Publié le 17/11/2020

Chili. Les cerveaux du putsch étaient à Washington

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

Une ONG états-unienne publie une nouvelle collection de documents inédits qui éclairent la stratégie de Richard Nixon et Henry Kissinger pour renverser Salvador Allende.

Les menées de la CIA au Chili pour déstabiliser le gouvernement de l’Unité populaire et l’appui apporté par Washington aux hommes d’Augusto Pinochet pour renverser le président socialiste Salvador Allende, le 11 septembre 1973, sont connues depuis longtemps. Un an après le coup d’État, le New York Times publiait à la une l’enquête du journaliste d’investigation Seymour Hersh sur le rôle de l’administration Nixon dans l’instauration d’une dictature qui allait perpétuer son joug pendant dix-sept ans, au prix de milliers de morts et « disparus », de dizaines de milliers de torturés, de centaines de milliers d’exilés.

Le rôle clandestin des États-Unis au Chili

Le scandale provoqué par ces révélations devait ouvrir la voie à la première enquête du Congrès sur le rôle clandestin des États-Unis au Chili, le sénateur Frank Church, à la tête d’une commission spéciale, estimant à l’époque que « la nature et l’étendue du rôle américain dans le renversement d’un gouvernement chilien démocratiquement élu sont des sujets de préoccupation publique profonde et continue ». À l’origine d ’un rapport nourri d’auditions et de documents déclassifiés, «Covert Action in Chile, 1963-1973», la commission Church s’était pourtant heurtée au « privilège exécutif », l’administration de Gerald Ford ayant choisi de retenir une partie des documents de la Maison-Blanche relatifs à l’intervention américaine au Chili.

À l’occasion du 50 e anniversaire de l’investiture de Salvador Allende, la National Security Archive (Archive de la sécurité nationale), une ONG dédiée à la défense de la liberté d’informer, publie une nouvelle collection de documents inédits qui éclairent les détails des délibérations et des décisions prises à Washington dans les jours qui ont précédé et suivi l’entrée en fonction de Salvador Allende. Ces archives, issues des dossiers déclassifiés par les États-Unis après l’arrestation d’Augusto Pinochet à Londres, en 1998, finissent de ruiner le récit officiel réduisant le rôle de Washington à un soutien à l’opposition au nom de la «  préservation de la démocratie ».

Si (Allende) montre qu’il peut mettre en place une politique marxiste anti-américaine, d’autres feront de même. Nixon, Président des États-Unis

Washington redoutait l’écho du socialisme démocratique incarné par Allende

Au cœur des conversations et réunions dont les minutes sont rendues publiques ici : la hantise de la contagion. Richard Nixon et son conseiller à la sécurité nationale, Henry Kissinger, redoutent plus que tout de voir le socialisme démocratique incarné par Allende et ses alliés faire des émules en Amérique latine… et partout dans le monde. « Si (Allende) montre qu’il peut mettre en place une politique marxiste anti-américaine, d’autres feront de même », s’alarme le président américain dans une conversation téléphonique, en novembre 1970. Kissinger acquiesce : « Cela aura un effet même en Europe. Pas seulement en Amérique latine. »

Nixon sous l’influence de Kissinger 

Deux lignes s’affrontent toutefois dans un premier temps, Nixon penchant d’abord pour la stratégie du modus vivendi. Le département d’État craint un scandale international si les efforts pour renverser Allende sont révélés : il défend une politique prudente, consistant à soutenir les partis d’opposition en vue des élections de 1976. Le Bureau des affaires interaméricaines prédit de son côté une réaction patriotique favorable à Allende si les États-Unis venaient à violer au grand jour « le résultat des élections démocratiques ».

Le Chili pourrait finir par être le pire échec de notre administration : notre Cuba en 1972. Henry Kissinger, Conseiller à la sécurité nationale

Kissinger, lui, défend une approche beaucoup plus agressive, une stratégie d’hostilité et de pression visant le renversement du gouvernement d’Unité populaire. Décidé à faire valoir ses vues, il manœuvre pour faire reporter une réunion du Conseil de sécurité nationale consacrée au Chili. Objectif : rencontrer seul le président dans le bureau ovale pour le rallier à sa ligne dure. « Le Chili pourrait finir par être le pire échec de notre administration : notre Cuba en 1972 », prévient-il, en désignant l’éventuelle « réussite d’un gouvernement marxiste élu au Chili » comme une grave « menace pour l’équilibre global » et les intérêts américains. Son influence sera décisive.

Objectif : «démolir» Allende

Le Conseil de sécurité nationale se réunit finalement le lendemain de cette entrevue, le 6 novembre 1970. Peu de participants savent que Nixon a ordonné à la CIA de promouvoir secrètement – et sans succès – un « coup d’État préventif » pour empêcher Allende d’entrer au palais de la Moneda. Le secrétaire d’État William Rogers s’oppose au choix de l’agression pure et simple : « Nous pouvons peut-être le faire tomber sans être contre-productif », suggère-t-il. Le secrétaire à la Défense, Melvin Laird, estime au contraire qu’il ne faut reculer devant aucun procédé pour « démolir » Allende. Le directeur de la CIA, Richard Helms, attire, lui, l’attention sur l’équipe formée par Allende, « un cabinet militant » annonçant « la politique la plus radicale ». Nixon tranche : « S’il existe un moyen de renverser Allende, vous feriez mieux de le faire. »

Mémorandum secret et carte blanche à la CIA

Trois jours plus tard, Kissinger fait distribuer un mémorandum secret détaillant les méthodes qui seront utilisées pour anéantir une expérience démocratique de transformation sociale : Washington collaborera avec d’autres gouvernements de la région – en particulier le Brésil et l’Argentine – pour coordonner les efforts contre Allende ; les prêts bancaires multilatéraux au Chili seront discrètement bloqués ; des entreprises seront invitées à quitter le pays ; les cours du cuivre seront manipulés pour nuire à l’économie chilienne. La CIA, elle, a carte blanche pour élaborer des « plans d’action » préparant la chute de Salvador Allende. Dès l’automne 1970, dans les conclaves de Washington, la « préservation de la démocratie » prenait le visage d’une dictature militaire prête à semer la terreur et la mort.

 Publié le 16/11/2020

2,4 milliards d’économies sur le dos des chômeurs

 

Cécile Rousseau (site humanite.fr)

 

Alors que le nombre des privés d’emploi explose, la ministre du Travail s’est contentée de proposer aux syndicats des ajustements à la réforme très violente de l’assurance-chômage.

L’exécutif persiste à ignorer l’ampleur de la crise qui s’abat sur les travailleurs. Alors que les chiffres du chômage du troisième trimestre 2020 publiés par l’Insee ont fait état d’un bond de 1,9 point du nombre de demandeurs d’emploi, inédit depuis 1975 (soit 9 % de la population active), Emmanuel Macron refuse de remettre en cause sa réforme régressive de l’assurance-chômage de 2019, déjà reportée à janvier puis avril 2021. Jeudi, une réunion se tenait au ministère du Travail, en présence des syndicats, pour discuter d’aménagements à ce plan censé générer initialement 3,4 milliards d’euros d’économie sur trois ans. Si l’essentiel du coup de rabot, 2,4 milliards d’euros, reste d’actualité, le gouvernement esquisserait un pas en arrière avec un allégement de 1 milliard d’euros.

Les miettes lâchées sont insuffisantes

Pour cela, il envisagerait de faire passer la durée d’affiliation (de travail) pour entrer dans le dispositif d’assurance-chômage de 6 mois (ce que prévoyait la réforme) à 4 mois sur les 27 derniers mois. Une mesure instaurée provisoirement depuis août et qui vaudrait uniquement pour les moins de 26 ans.

Le seuil de rechargement des droits passerait également de 6 mois à 4. 140 000 personnes ne seraient finalement pas perdantes. La dégressivité des allocations de 30 % pour les cadres ayant gagné plus de 4 500 euros brut par mois n’interviendrait, elle, plus au bout du 6e mois, mais du 8e.

Sur le changement du mode de calcul du salaire journalier de référence (SJR), servant de base pour l’allocation chômage, qui s’annonce très destructeur, le ministère propose d’introduire un coefficient modérateur afin de limiter une très forte baisse des allocations pour les abonnés aux contrats précaires.

Les effets de cette réforme ultraviolente sont sans appel

Pour Denis Gravouil, en charge des questions d’emploi à la CGT, les miettes lâchées sont insuffisantes. « Il y aura juste un peu moins de monde pénalisé que dans le projet initial. Dans le cas du changement du mode de calcul du salaire journalier de référence, ce coefficient modérateur est une usine à gaz, les allocations seront toujours divisées par deux et non plus par quatre comme le prévoit la réforme. Ce n’est donc pas une avancée, juste un pansement sur une amputation ! » De son côté, Michel Beaugas, représentant de FO, juge que « tout cela continuera à taper très fort ». À la sortie de la réunion, le patronat ne pouvait, lui, que se féliciteCe n’est pas une avancée, juste un pansement sur une amputation ! 

 Denis Gravouil, représentant CGT

Le gouvernement réfléchit à reporter l’entrée en vigueur du bonus-malus sur les cotisations des entreprises en fonction du nombre de recours aux contrats précaires dans les secteurs de l’agroalimentaire, l’hôtellerie… « Le scénario présenté est inacceptable, conteste Marylise Léon, de la CFDT, avec un gros déséquilibre entre les mesures de baisse de droits pour les demandeurs d’emploi et un bonus-malus qui entre en vigueur en 2023. »

Les effets de cette réforme ultraviolente sont pourtant sans appel. Dans une étude publiée le 6 novembre, l’Unédic, organisme de gestion paritaire de l’assurance-chômage, constatait des pertes de droits pour 1,2 million de personnes parmi les 2,5 millions de privés d’emploi intégrant le système entre avril 2021 et mars 2022 si ces mesures s’appliquaient. 470 000 chômeurs verraient ainsi leur entrée dans l’assurance-chômage retardée ou annulée.

Couper les vivres aux chômeurs pour les inciter à trouver un emploi.Toute la philosophie est maintenue malgré la pandémie.Denis Gravouil , représentant CGT

Parmi eux, 150 000 auraient leurs allocations diminuées par rapport aux règles actuelles. 690 000 personnes qui pourraient ouvrir des droits en avril verraient également leur allocation amoindrie. Une future catastrophe qui n’a pas poussé le gouvernement à tirer un trait sur ce décret contesté devant le Conseil d’État par la CGT mais aussi FO, Solidaires et la CFE-CGC. Comme le déplore Denis Gravouil : « Ils sont toujours dans cette logique de couper les vivres aux chômeurs pour les inciter à trouver un emploi. Toute la philosophie est maintenue malgré la pandémie. C’est pourquoi nous demandons toujours son annulation. » Face au mécontentement, le ministère du Travail s’est engagé à proposer « un scénario allant un peu plus dans le sens de l’équilibre souhaité par les organisations syndicales » lors de la prochaine concertation, en décembre.

Pôle emploi privé de moyens. La CGT de l’opérateur public a écrit aux députés pour dénoncer le peu de moyens alloués à Pôle emploi dans le cadre du projet de loi de finances (PLF) 2021. Alors que le nombre de chômeurs a explosé de 10 % en un an en catégorie A (ceux n’ayant pas du tout travaillé) et que la précarité progresse selon les données de la Dares (ministère du Travail), le syndicat déplore que « le PLF ne laisse entrevoir que très peu de renforts supplémentaires pour 2021 ». La CGT s’alarme également de la baisse de dotations financières, via la subvention pour charge de service public, en chute de 27 % depuis six ans.

Publié le 15/11/2020

À Gardanne, comment « maintenir l’outil de travail » sans nouvelles pollutions, après la fin du charbon

 

par Maud de Carpentier (site bastamag.net)

 

La loi énergie-climat prévoyait la fermeture des quatre dernières centrales à charbon françaises en 2022. Celle de Gardanne, près de Marseille, fermera dès décembre, ainsi en a décidé le nouveau propriétaire, l’industriel tchèque Daniel Kretinsky. Des projets de reconversion sont évoqués mais le plan social annoncé sera douloureux. Deuxième volet de notre série sur les affaires du milliardaire Kretinsky dans le secteur énergétique en France.

Ils font les cent pas au pied de la centrale. Casques de protection sur la tête pour certains, shorts et tongs pour d’autres venus sur leur jour de repos. Nous sommes le 8 septembre. Tous savent qu’un comité social et économique extraordinaire se tient au même moment au siège de Gazel Énergie à Colombes (Hauts-de-Seine). Gazel Énergie, c’est le nom qu’a pris la filiale française du groupe tchèque EPH depuis son rachat des deux centrales à charbon de Gardanne et Saint-Avold (voir notre article précédent). Là-bas, à Paris, on discute de leur futur. Il est un peu plus de midi, et une cinquantaine de salariés attendent, dans un mélange d’appréhension et d’impatience, le compte rendu que leur feront les délégués syndicaux.

À quelques mètres de ses collègues, assis à une petite table en plastique près du local de la CGT, Nadir Hadjali est justement en train d’étudier le document qui vient de lui parvenir, le « Plan d’orientations stratégiques ». Il tourne les pages, tente de comprendre et d’assimiler les informations qu’il lit à toute vitesse, avant de conclure en fermant le document confidentiel : « Aujourd’hui, je vais beaucoup fumer ».

Dans ces pages, il est écrit noir sur blanc que la fermeture de la tranche 5 de la centrale – qui fonctionne au charbon – sera « anticipée ». Ce sera avant 2022, la date butoir annoncée par le gouvernement en 2017. Motif invoqué par Gazel Énergie : un manque de retour sur investissement. « Ils disent qu’il y a besoin de faire dix millions d’euros de travaux pour redémarrer la tranche, et qu’il ne reste plus assez de temps pour l’exploitation », lâche Nadir Hadjali, dégoûté. « Je ne comprends pas comment ils font leurs calculs, il faudrait qu’ils m’expliquent d’où sortent ces dix millions ». Puis il conclut, las : « De toute façon, c’est politique. Ils ne veulent plus travailler avec nous. »

« Mettre 154 salariés au chômage, ça ne lui fait rien »

Il faut dire qu’avant même le rachat des centrales de Gardanne et Saint-Avold par le tchèque EPH au groupe allemand Uniper, le conflit social avait déjà pris racine à Gardanne. De décembre 2018 à novembre 2019, une grève de près d’un an avait déjà fortement ralenti la production. Le mouvement avait été mené par la puissante CGT (94 % des voix aux dernières élections sur le site) pour protester contre la fermeture en 2022. Nadir Hadjali en est donc sûr, Daniel Kretinsky, le riche industriel tchèque à la tête d’EPH, savait où il mettait les pieds. « Il connaissait notre détermination puisque nous étions déjà mobilisés. C’est juste qu’il s’en fout de son image de marque en France. Et mettre 154 salariés au chômage, ça ne lui fait rien. »

Le jeune quadra se lève soudain, et va s’isoler avec les autres délégués syndicaux, le fameux document à la main. C’est l’heure. Il s’agit maintenant d’annoncer la mauvaise nouvelle aux collègues.

Une table de fortune est installée sur les graviers, à l’entrée du site de la centrale. Les trois délégués syndicaux prennent place, après avoir branché micros et enceinte. Le soleil de midi cogne sur les visages fermés des salariés. « Je veux commencer par vous dire que le PSE [Plan de sauvegarde de l’emploi] n’est pas annoncé, pas aujourd’hui, mais il y en aura un, qui le sera sans doute dans les prochains jours. C’est certain. Quand on dit que la tranche 5 n’est pas rentable et qu’elle va fermer, c’est pour très bientôt. » Silence dans l’assistance. Nicolas Casoni, le secrétaire général de la CGT, tente de secouer les troupes. « Oh les gars, on s’y attendait non ? C’est pas une surprise, ça fait deux ans qu’on est en lutte, on savait très bien que ça allait arriver. »

 « Vous n’êtes pas assez flexibles et pas assez dociles pour eux »

Nadir Hadjali lit en détail le passage sur le manque de retour sur investissement, et les travaux nécessaires estimés à dix millions d’euros. « Mais on avait parlé de 800 000 ou un million d’euros la dernière fois, d’où ils sortent ces dix millions !? », lance un salarié dans l’assistance. « Et pourquoi ils disent qu’on est pas disponibles ? », lâche un autre. « On n’est plus en grève, on est là nous, on veut bosser ! » Nadir et Nicolas échangent un rapide regard avant d’afficher une même mine affligée. « On est comme vous, on ne comprend pas. » Pendant une heure, les salariés vont écouter la lecture de ce fameux « Plan d’orientations stratégiques ». Avec le détail des projets futurs proposés par la direction de Gazel Énergie.

Ces projets sont au nombre de trois, et ont pour objectif de « capitaliser sur l’unité biomasse » (la tranche 4 de la centrale qui fonctionne au bois) : production de biométhanol, à partir du C02 récupéré de la cheminée de l’unité biomasse ; production d’hydrogène ; alimentation du réseau de chaleur d’Aix-en-Provence par récupération de la chaleur de l’unité biomasse ; implantation d’une scierie dont la récupération de copeaux de bois servirait de combustible pour l’unité biomasse.

« Et ça se fera avec nous, ces projets ? » La question qui fuse est sur toutes les lèvres des salariés présents. Nadir Hadjali change alors de ton, le discours devient plus vindicatif. « Non évidemment. Il y a une culture ici qu’ils méprisent. Vous êtes trop payés, vous n’êtes pas assez flexibles et pas assez dociles pour eux. Le problème, ce sont nos conditions de travail et notre statut. » Le statut « Industrie électrique et gazière » (IEG) des salariés de la centrale, c’est la patate chaude que se renvoient les différents repreneurs du site depuis des années. Créé en 1946 pour tous les personnels qui produisent, transportent ou distribuent de l’électricité ou du gaz naturel, ce statut donne différents droits : retraite calculée sur les six derniers mois d’activité, taux d’augmentation salariale fixe et égale pour tous.

Autre problème soulevé dans l’assistance : « Combien de salariés vont-ils garder ici ? » « Peu importe, notre but, c’est de s’en sortir tous ! » lance Nadir dans son micro. Face à lui les esprits se réchauffent doucement. Après le temps de la douche froide, vient celui de la révolte qui gronde. « Ne regardez pas vos pieds, mais levez la tête, c’est important. Oui la période va être compliquée, mais il faut se battre et résister. Nous avons un combat à mener, et aujourd’hui, aucun projet n’est encore validé. »

Le projet de la CGT écarté en juillet, celui des élus verts repris en partie par l’État

Avec ses 83 hectares au total, situés à la convergence de grands axes autoroutiers reliant Aix, Marseille et Toulon, le site de la centrale de Gardanne peut faire des envieux. Mais Richard Gautier, urbaniste et architecte à Marseille, nuance : « Démanteler un site tel que celui de Gardanne, et dépolluer les sols, c’est très difficile à chiffrer. Donc oui, au niveau foncier c’est extrêmement intéressant pour EPH, et ils ont sûrement des idées derrière la tête, mais être capable d’estimer aujourd’hui ce que vaut ce terrain, c’est impossible. » Toutefois les projets se bousculent pour tenter de participer à l’écriture du prochain chapitre gardannais, appelé « Pacte territoriale Gardanne/Meyreuil ».

En juillet dernier, une réunion s’est déroulée à la préfecture en présence des représentants de l’État, de Gazel Énergie, des associations et des élus locaux. « Il y avait tout le monde sauf nous », note Nadir Hadjali, amer. Le but de cette réunion : acter une feuille de route, avec les différents projets étudiés, et l’objectif de rédiger ce fameux « Pacte » d’ici le mois d’octobre. Si le projet de la CGT, de captage et de stockage de CO2 dans les sols avec la création d’une unité de valorisation de déchets, a été écarté pour des raisons financières et environnementales, celui d’EELV a retenu l’attention des autorités et de Gazel. Porté par Rosy Inaudi, conseillère départementale pour les Verts, il consiste en la création d’un « pôle d’excellence régional - bois ».

« Leur projet à long terme, c’est de fermer la tranche biomasse »

À quelques kilomètres de la centrale, Rosy Inaudi nous reçoit avec Brigitte Apothéloz, ancienne élue municipale EELV, dans le jardin de cette dernière, sur les hauteurs de l’ancien quartier minier de Biver, à Gardanne. Les deux femmes se remémorent la réunion de juillet dernier en préfecture. « Ce que nous avons proposé, c’est une filière bois d’excellence », défend Rosy Inaudi. Le principe : construire une scierie sur le site de la centrale, qui utiliserait « en partie de la chaleur de récupération de la centrale biomasse », produirait 25 000 m3 de sciages résineux à destination des menuiseries de la région, mais aussi des sciures et autres déchets du bois « à destination de la centrale biomasse ».

« Mais nous voulons une scierie à taille humaine », précise Brigitte Apothéloz. Les deux femmes sont-elles heureuses de voir leur projet de scierie repris par Gazel et par les autorités ? « Globalement, oui, nous sommes satisfaites, mais nous restons sceptiques sur la tranche biomasse », confient les deux femmes. Rosy Inaudi s’explique : « Dans notre projet, il y a toujours une biomasse mais beaucoup plus petite que celle d’aujourd’hui [qui nécessite pour fonctionner à terme, 850 000 tonnes de bois par an, ndlr]. Dans notre idée, il s’agirait d’une biomasse qui brûlerait uniquement les déchets de la scierie ! La biomasse maintenue telle quelle par l’État et EPH, c’est un leurre. Comme ils ferment la tranche charbon, ils ne peuvent pas non plus fermer le bois, ça aurait fait trop de scandale, mais je pense que leur projet à long terme, c’est de la fermer. »

Les déconvenues de la centrale biomasse

La centrale biomasse fait en effet beaucoup parler d’elle depuis ses débuts en 2016. Son fonctionnement et sa mise en service n’ont cessé d’être repoussés. Elle souffre de problèmes techniques constants et nécessite de lourds investissements. « Brûler du bois, une matière vivante donc, qui bouge et qui est différente selon chaque arbre, ce n’est pas comme brûler du charbon, explique Jean Ganzhorn, ingénieur énergéticien et membre du collectif SOS Fôret. Ils ont fait appel à une société sud-coréenne [Doosan, ndlr] à l’époque, qui est venue pour transformer la chaudière. En France, c’est la première centrale à charbon qu’on a transformé en biomasse. Et ça a été mal fait. » Conséquence : la chaudière « explose » sans arrêt. Il est impossible de faire fonctionner l’unité 4 en continu, ce que confirment tous les salariés rencontrés sur le site.

Un point que conteste fortement Gazel par la voie d’une de ses porte-parole : « Nous, on y croit, et cette unité biomasse va fonctionner ! Elle a nécessité 300 millions d’euros d’investissement depuis sa création, donc nous n’allons pas y renoncer comme ça ! Nous allons faire le nécessaire et modifier ce qui doit l’être. » Qu’en est-il des critiques des écologistes sur les émissions de particules fines, ou la déforestation induite par la combustion de 850 000 tonnes de bois par an, objectif de rendement maintenu par Gazel ? Là encore, l’entreprise rejette ces arguments en bloc. « C’est une vision erronée, balaie la porte-parole, avant d’en appeler aux instances gouvernementales. Je vous garantis que les services de l’État s’assurent que ce qui est fait respecte l’environnement. Nous avons une façon durable de nous approvisionner. Une grosse partie de la biomasse vient du local, tout n’est pas importé. »

Comme Basta ! l’expliquait en 2018, et d’après le bilan de la première année de fonctionnement de l’unité biomasse publié par la région, on peut voir qu’en réalité, plus de la moitié de la biomasse est importée. Les plaquettes, réalisées à partir de bois d’arbres de forêt, de haies, et de bosquets, viennent du Brésil (pour 60 %) et d’Espagne, par bateau et camions [1].

« Ici, on est chez nous. Eon, Gazel, EPH, ce sont des locataires »

« C’est une hérésie écologique, s’emporte Jean-Luc Debard, Gardannais et membre de l’association Convergence écologique en Pays de Gardanne. On coupe des arbres, qu’on fait ensuite voyager en bateau, et qu’on brûle, tout ça va libérer du CO2 qu’on cherche ensuite à capter… alors que ces mêmes arbres stockent naturellement et depuis des millénaires ce CO2 ! » Les riverains, les associations environnementales, et mêmes les élus locaux, tous critiquent fortement l’unité biomasse telle qu’elle existe aujourd’hui. Pour Jean-Luc Debard, dont la maison offre une vue panoramique sur la centrale, « il y a le bruit phénoménale de l’unité – quand elle fonctionne –, la poussière du bois transporté par les camions, et les particules ultra-fines, il y en a ras le bol de cette pollution ! »

Les salariés eux, désirent une seule chose : conserver leur emploi. Gazel nous l’assure : les salariés qui travaillent actuellement sur la tranche biomasse devraient rester en place : « Nous avons des excellents collaborateurs, qui ont de très bonnes compétences. Notre volonté est donc de pérenniser leurs emplois, pour 40 et 60 personnes. » Et pour les autres ? « Au total, nous serons sur une centaine d’emplois supprimés sur le site de Gardanne », déclare la porte-parole. Avant d’insister sur l’accompagnement qui sera proposé à chacun.

C’est là que ça coince pour Nadir Hadjali, qui ne décolère pas. Encore fébrile après la lecture du plan d’orientations stratégiques, il explique : « Sur 154 salariés, 80 % ont moins de 50 ans et doivent encore travailler 20 ans ! Comment va-t-on faire ? Moi, je ne veux pas les accompagner un par un à Pôle emploi où l’on va nous proposer d’être livreur ou pizzaïolo. Je ne crois pas à leur plan de réorientation professionnelle. Nous voulons maintenir notre outil de travail. » À la fin de la réunion improvisée au pied de la plus haute cheminée de France (de près de 300 mètres), Nadir motive ses troupes pour le combat à venir : « La barricade n’a pas deux côtés, soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous. La direction va venir vous voir, et ils vont vous proposer plein de choses. Ceux qui veulent se battre devront aller jusqu’au bout. »

Après un appel à « ralentir le travail », le délégué syndical annonce une première journée de grève le jeudi suivant. Dans les rangs des salariés, la motivation semble finalement intacte. « Je suis prêt », explique Lionel, 34 ans, père de deux enfants. « J’ai toute ma vie ici. Je suis entré à la centrale il y a 14 ans, je ne partirai pas. Je veux bosser, et je suis prêt à me battre pour notre industrie. » Nadir confirme : « Même si je suis licencié, je ne partirai pas. Ici on est chez nous. Eon, Gazel, EPH… tout ça, ce sont des locataires, ils ont un bail mais c’est tout. Alors que nous, ça nous appartient. » Décidée, la CGT de la centrale de Gardanne a annoncé le 11 septembre vouloir continuer l’activité de la centrale sans charbon sous la forme d’une Scic, une société coopérative.

 

Maud de Carpentier.

 

Contacté, le nouveau maire de Gardanne, Hervé Granier a indiqué ne pas vouloir faire commentaire sur la situation de la centrale.

Lire le premier volet de notre dossier sur les centrales à charbon françaises rachetées par Daniel Kretinsky : « On nous a déjà pressé le citron, Kretinsky va prendre le reste » : le business de la fin des centrales à charbon

Notes

[1] Voir le plan d’approvisionnement publié en 2019.

 Publié le 14/11/2020

Le monde terrifiant du macronisme (nouvelle saison)

 

Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

 

Muselage des journalistes, impunité policière, dispositifs de surveillance de masse, contrôle des universitaires : ces nouvelles perspectives vous sont offertes par la Macronie.

Alors que le gouvernement prépare un énième texte de loi plus ou moins lié à la lutte contre le terrorisme – le fameux projet de loi contre le séparatisme, qui doit être présenté en Conseil des ministre début décembre, nous y reviendrons plus tard et plus en détails dans nos colonnes –, celui-ci est à l’offensive contre moultes libertés publiques.

Sécurité globale. On ne saurait faire plus orwellien comme nom de loi. « Globalement », cette loi – qui est en pleine navette parlementaire et doit finir à l’Assemblée nationale le 17 novembre – est avant tout une revendication sempiternelle des syndicats policiers d’extrême droite : surveiller tout le monde avec des drones et, en même temps, empêcher les journalistes de couvrir les bavures. Voici ce qu’on peut lire dans ce projet de loi : « Est puni d’un an d’emprisonnement et de 45.000 euros d’amende le fait de diffuser, par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support, dans le but qu’il soit porté atteinte à son intégrité physique ou psychique, l’image du visage ou tout autre élément d’identification d’un fonctionnaire de la police nationale ou d’un militaire de la gendarmerie nationale lorsqu’il agit dans le cadre d’une opération de police. »

L’objectif est simple, pour ne pas dire simpliste : immuniser les policiers qui « dérapent » contre toute poursuite judiciaire. Car, comme le résume le procureur François Molins : « Quand l’autorité judiciaire a la preuve et les moyens de déterminer le caractère irrégulier d’un comportement policier, il n’y a pas de difficulté pour statuer sur la situation et d’engager des poursuites rapidement ». Or, la seule preuve dont disposent les victimes de violences policières, ce sont les vidéos des faits. Pas vu, pas pris. Cela revient à institutionnaliser la dissimulation des bavures, voire à rendre possible les violences policières, par l’invisibilisation des actes et le musellement des médias. Rien que ça.

Du coup, le monde des journalistes contre-attaque. « Sur proposition du SNJ-CGT, l’assemblée générale de la EFJ EUROPE [la principale organisation européenne de journalistes, NDLR] adopte une déclaration sur le droit des journalistes de rendre compte et d’informer sur le travail des forces de police, ainsi que le droit d’identifier les membres du personnel de police », tweete ainsi le syndicat de journalistes. Il développe :

« En France, le gouvernement veut interdire la diffusion d’images des fonctionnaires des forces de l’ordre sur les réseaux sociaux, et pour cela il compte modifier la loi sur la liberté de la presse, de 1881. [...] Dans des déclarations à la presse et dans une audition à l’Assemblée nationale, ce lundi 2 novembre, l’actuel ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a confirmé que cette proposition de loi était réalisée en "parfaite collaboration avec le gouvernement" dans le but de "renforcer la police". Le ministre a souligné qu’il avait promis "de ne plus pouvoir diffuser les images de policiers et gendarmes sur les réseaux sociaux". [...] Cette modification de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, va à l’encontre de toutes les dispositions prévues sur la liberté de la presse en Europe et menace d’empêcher les journalistes de faire tout simplement leur travail. »

Dans un communiqué, le Syndicat de la magistrature s’interroge : « Vers un État de police ? », et s’inquiète :

« Nous ne rêvons pas, non. Nous vivons bien ces dernières semaines un cauchemar qui ne nous préserve pas de l’effroyable fuite en avant normative des autorités. En cette période troublée et endeuillée, qui exigerait des décideurs publics un sang froid démocratique sans faille, l’Etat de droit est décidément attaqué de toute part par des pyromanes en responsabilité [...] Le but est de quadriller chaque recoin de l’espace public en déployant des moyens technologiques permettant une surveillance généralisée, en donnant compétence à des agents qui ne sont pas formés mais qui feront nombre pour relever des infractions en dehors de tout contrôle de la justice, et de faire encore reculer le contrôle démocratique sur ce qui se joue, les forces de l’ordre devenant finalement les seules à échapper aux honneurs des caméras. [...] Tant pis pour les libertés publiques, et tant pis si ces coups de menton n’ont aucun effet réel sur le niveau de la délinquance. »

Reporters sans frontière aussi y est allé de son communiqué alarmiste, craignant un « un texte dangereux pour la liberté de la presse ». Mais la palme de l’outrage au gouvernement revient à la Défenseure des droits. Claire Hédon y voit « un risque d’obstacle au contrôle des forces de sécurité, de non-respect du principe de légalité des délits et des peines et d’atteinte aux libertés d’information et de communication ».

Mais, visiblement, l’Intérieur n’attend pas que cette loi soit promulguée pour agir comme bon lui semble vis-à-vis des journalistes. Comme on lit dans Libération ce 8 novembre : « Willy Le Devin, chef adjoint du service Enquêtes de Libération, à être entendu comme suspect par la Division nationale des enquêtes de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). Les faits qui sont reprochés à notre journaliste sont de l’ordre du "recel de violation du secret professionnel", à la suite de la publication sur le site de Libération, le 17 octobre, d’un article sur l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine, dans lequel était citée une note du service du renseignement territorial (RT) des Yvelines, décrivant précisément les événements qui se sont déroulés au collège du Bois-d’Aulne de Conflans dans les jours qui ont précédé l’assassinat de Samuel Paty. L’article en question illustre de façon magistrale l’importance du principe constitutionnel de la liberté de la presse puisqu’il questionne les efforts des services du ministre de l’Intérieur pour éviter à temps le meurtre de Samuel Paty. Si notre journaliste est poursuivi pour avoir reproduit des extraits de cette note, la vocation première de l’enquête initiée par Gérald Darmanin est bien d’identifier la ou les sources de Libération. »

Le secret des sources, pilier de la liberté de la presse, le président de la République n’a eu de cesse de vouloir le remettre en question lors de son quinquennat. On se rappelle d’un Emmanuel Macron célébrant la IIIème République, faisant d’elle la plus grande de notre histoire. Étonnant alors de le voir piétiner sans vergogne ces lois majeures : celle de 1881 sur la liberté de la presse et celle de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État.

Une Université au pas

La situation à l’université est également inquiétante. Là encore, sous couvert de lutter contre le terrorisme, c’est les libertés fondamentales que l’on attaque. Le 31 octobre, dans une tribune publiée dans Le Monde, une centaine d’universitaires venaient faire bloc derrière Jean-Michel Blanquer et ses accusations concernant « l’islamo-gauchisme fait des ravages à l’université ». Comme l’écrivait ici Roger Martelli, ces « universitaires installés proposent donc de passer de l’accusation d’angélisme et de complaisance au délit de pensée. Le plus grave est qu’ils ne répugnent pas à l’injonction quasi policière. Dans les universités, disent-ils, il faut "mettre en place des mesures de détection des dérives islamistes et prendre clairement position contre les idéologies qui les sous-tendent". Ils vont jusqu’à demander la création d’une "instance", une sorte de commission McCarthy à la française "chargée de faire remonter directement les cas d’atteinte aux principes républicains". »

Depuis, il y a eu d’autres tribunes, pour soutenir le monde universitaire cette fois-ci – voir ici et . Mais la brèche est ouverte. L’extrême droite a bien saisi le message. Preuve en est les menaces de mort dont est victime Éric Fassin, professeur à Paris 8 – invité récemment de #LaMidinale.

Mais derrière les postures et les anathèmes des blanqueristes, il y a les actes du ministère de l’Enseignement supérieur. C’est la loi de programmation de la recherche qui fait trembler tout universitaire, car elle prévoit que « les libertés académiques s’exercent dans le respect des valeurs de la République ». Samuel Hayat, chercheur en sciences politiques au CNRS, commentait cela dans #LaMidinale : « L’idée que l’enseignement doit respecter les valeurs de la République, ça veut dire quoi ? Qu’il va y avoir des étudiants ou des collègues qui vont pouvoir dire que tel enseignement ne respecte pas les valeurs de la République ? Ce qui est plus grave encore, c’est la création du délit pénal d’intention d’empêcher un débat à l’université. C’est le moment et la situation qui permet à des gens de droite et d’extrême droite de faire passer des dispositions très réactionnaires voire fascistoïdes. »

C’est ainsi que la très très discrète ministre Frédérique Vidal s’est mise à dos tous ceux qui sont concernés par sa politique. Dans Libé, ce 8 novembre, la Conférence permanente du Conseil national des universités (CP-CNU) – soit tous les représentants de tous les universitaires de France, toutes disciplines confondues – a même demandé le départ de la ministre. Pour eux, « Frédérique Vidal ne dispose plus de la légitimité nécessaire pour agir en faveur de l’université ». C’est dit.

Invité sur TMC le 6 novembre, l’ancien procureur antiterroriste Marc Trévidic présente son dernier ouvrage, Le Roman du terrorisme, dans lequel il fait du terroriste le narrateur du livre. Et sur le plateau de Quotidien, il a eu ces mots : « [Le terroriste] va se moquer de nos réactions par rapport aux actions terroristes, en disant "vous faites exactement ce que je veux que vous fassiez". C’est ce que l’on appelle l’action/surréaction : il faut se servir de son ennemi. "Je vais faire un attentat pour que l’État fasse des mesures indifférenciés" ». Et nous voilà donc luttant contre le terrorisme en nous en prenant aux journalistes, aux universitaires. Chapeaux bas !

Loïc Le Clerc

BONUS. Jean-Michel Blanquer : #JeSuisCenseur

« Nous tenons comme à la vie à chacune de nos libertés fondamentales et notamment à la liberté d’expression. » N’est-elle pas belle cette phrase de Jean-Michel Blanquer ? Il l’a prononcé le 17 octobre, au lendemain de l’assassinat de Samuel Paty. Puis, il y a eu ce témoignage de l’auteur de BD Christophe Tardieux, alias Remedium :

« Au même moment, son avocat contactait Mediapart pour censurer ma BD racontant sa vie. Pour être précis, l’avocat sommait Mediapart de retirer plusieurs cases de la BD parue il y a plusieurs mois sur mon blog. [...] Pendant qu’il s’érigeait en défenseur des enseignants, ce qu’il n’a jamais été, et en garant de la liberté d’expression, ce qu’il a été encore moins en théorisant le fameux "devoir de réserve", Blanquer menaçait un enseignant et auteur de BD pour avoir osé évoquer son parcours. [...] Pour ne pas mettre en danger le site dans une période déjà sombre, nous avons convenu avec Edwy Plenel que je caviarderais l’un des passages qui, bien qu’étant vérifié preuve à l’appui, n’en demeure pas moins attaquable de la part d’un homme bénéficiant des ressources de l’État. [...] Blanquer était déjà menteur, dénué d’émotions, technocrate sans respect pour les personnels et pour les élèves. Le voilà est désormais devenu un censeur. Une nouvelle épithète qui n’étonnera personne. »

En parallèle, le ministère a profité de la minute de silence en hommage à Samuel Paty pour faire la chasse aux enfants qui n’auraient pas le comportement « républicain » adapté. Il y aurait eu, en France, « 400 violations de la minute silence », selon les dires du ministre, qui ont été suivies de « poursuites disciplinaires et parfois même pénales » dans « une dizaine de cas ».

« La force a été du côté de la République », assène Jean-Michel Blanquer. On l’a bien vu quand les lycéens ont manifesté afin qu’un réel protocole sanitaire soit mis en place dans leurs établissements. Ils se sont fait asperger de gaz lacrymogènes et matraquer.

Cela se passe de tout commentaire.

 

L.L.C.

Publié le 13/11/2020

Vaccin contre le Covid-19: les dessous de l’annonce spectaculaire de Pfizer

 

Par Rozenn Le Saint (site mediapart.fr)

 

Le communiqué du duo Pfizer-BioNTech a suscité un élan d’espoir mondial qui s’est répercuté sur les marchés financiers, le 9 novembre. Le jour même, le PDG de Pfizer a vendu ses propres actions pour 5,5 millions de dollars. Une confirmation de cet essai serait, certes, une bonne nouvelle. Toutefois, prudence : l’efficacité affichée de 90 % du vaccin ne signifie pas pour autant qu’il empêche le virus de circuler.

  Le PDG de Pfizer a été le premier à profiter du raz-de-marée financier provoqué par l’annonce d’une efficacité à 90 % de son vaccin contre le Covid-19. Le laboratoire américain et son partenaire allemand BioNTech ont choisi la date du 9 novembre pour envoyer un simple communiqué. Les actions de Pfizer ont bondi de 15 % pour se négocier 41,99 dollars au plus haut de la séance avant de clôturer en hausse de 7,7 %. Quand leur valeur a atteint leur pic, Albert Bourla, le PDG de Pfizer, en a profité pour vendre plus de 130 000 de ses propres actions de la société, pour un montant total de 5,56 millions de dollars (4,8 millions d'euros), selon un document déposé auprès des autorités boursières américaines.

La morale de cette histoire, s’il y en a une ? D’abord, cet enrichissement personnel était prémédité : Albert Bourla avait autorisé la vente des actions dès le 19 août « à condition qu’elles atteignent un certain niveau de prix. La vente de ces actions faisait partie de la planification financière personnelle du Dr Bourla et d'un plan préétabli qui permet, en vertu des règles de la Securities and Exchange Commission, aux principaux actionnaires et initiés de sociétés cotées en Bourse de négocier un nombre prédéterminé d'actions à un moment prédéterminé », répond Pfizer à Mediapart.

Albert Bourla au New York Stock Exchange, le 17 janvier 2019. © Getty Images via AFP

Le moment prédéterminé, en l’occurrence, c’est donc la publication d’un simple communiqué de presse, et non d’une étude scientifique complète. Il donne les grandes lignes des premiers résultats préliminaires des expérimentations menées en phase finale dans cette course mondiale au vaccin contre le Covid-19. L’effet d’annonce était attendu, ainsi que ses conséquences financières. « Le jour de l’annonce, le PDG de Pfizer a vendu plus de 60 % de ses actions, il a donc personnellement gagné à publier ce communiqué ce jour-là et a profité du timing », dénonce Suerie Moon, codirectrice du Global Health Center de l’Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID).

Ensuite, le problème, c’est qu’un effet d’annonce, par définition, se dégonfle. Faut-il voir en cette vente personnelle du PDG de Pfizer une anticipation d’une prise de conscience à venir de la toute relativité de la bonne nouvelle annoncée ? Elles sont rares, les bonnes nouvelles, en cette période de pandémie. D’où l’emballement des marchés financiers, pas seulement des cours du géant pharmaceutique et de son partenaire BioNTech, dont la valeur a pris 15 % le 9 novembre, mais aussi de l’ensemble du marché boursier.

À Wall Street, les trois grands indices ont enregistré de nouveaux records historiques en une séance et le CAC 40 a gagné 7,57 %. « Pour Pfizer et BioNTech, je n’ai pas été surprise du bond sur les marchés financiers. Leur investissement a été amorti en quelques heures. Mais je n’aurais pas pensé a priori que l’ensemble de la Bourse aurait réagi à ce point-là », reconnaît Pauline Londeix, cofondatrice de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament.

Au-delà des résultats boursiers, le duo pharmaceutique y a clairement gagné. « Cette annonce était aussi une décision stratégique pour faire pression sur les acheteurs afin de conclure des accords. Cette pression augmente à partir du moment où le monde apprend que le vaccin peut être très efficace, analyse Suerie Moon. Ce n’est pas un hasard si dès le lendemain de l’annonce, la Commission européenne a annoncé la signature d’un accord final pour acheter le plus grand volume de vaccins que Pfizer-BioNTech ait jamais vendu à un client, 300 millions de doses. Je serais curieuse de connaître le prix d’achat de l’unité, compte tenu des soutiens financiers européens obtenus. »

En l’occurrence, la Banque européenne d’investissement a soutenu BioNTech à hauteur de 100 millions d’euros. Le gouvernement allemand lui a aussi octroyé 375 millions d’euros de soutien à la R&D et à la production. Le ministère de la santé américain a quant à lui versé près de 1,7 milliard d’euros à Pfizer pour soutenir l’entreprise dans les phases de fabrication et d’approvisionnement du vaccin, et sécuriser 100 millions de doses pour les États-Unis (lire aussi : Vaccin contre le Covid-19: la toute-puissance de l’industrie pharmaceutique).

L’illusion d’une promesse d’immunisation contre le virus

Le vrai problème, selon Pauline Londeix, c’est qu’« on nous vend la promesse d’un vaccin pour sortir du cycle confinement-déconfinement et au final, on n’est pas sûr qu’il réponde à ce que l’on recherche : qu’il stoppe la transmission de ce virus. Les États naviguent à vue, financent la recherche et pré-achètent des doses de potentiels vaccins sans savoir s’ils tiendront effectivement leur promesse », regrette-t-elle.

Que se cache-t-il réellement derrière ce taux a priori excellent d’efficacité à 90 % ? Ce résultat se rapproche de ceux obtenus par les vaccins les plus performants comme les sérums contre la rougeole ou la rubéole et surpasse largement ceux contre la grippe saisonnière, plutôt autour de 50 %. Mais cette bulle d’espoir d’une immunisation grâce au vaccin et d’un retour à « la vie d’avant » est-elle promise à se dégonfler ?

« Cela ne signifie pas que les personnes vaccinées par le produit de Pfizer-BioNTech ont 90 % de chances en plus de ne pas être atteintes par le virus, et donc de ne pas le transmettre, ce qui permettrait d’en arrêter la circulation. On sait seulement que les volontaires vaccinés ont eu 90 % de risques en moins de développer des signes plus ou moins graves de la maladie », traduit Els Torreele, chercheuse en innovation médicale et biologiste de formation.

Ce résultat affiché ne veut donc pas dire qu’il empêche la transmission du virus avec une efficacité de 90 %, car en réalité, on ne le sait pas. « Les essais cliniques ne regardent pas l’infection mais la maladie. Ils ne vérifient pas si tous les patients sont infectés ou non par le Covid-19 mais la survenue de signes de la maladie », confirme Jean-Daniel Lelièvre, chef du service d’immunologie clinique et maladies infectieuses au CHU Henri-Mondor de Créteil.

Ceux qui sont infectés par le virus mais ne développent pas de symptômes passent donc à la trappe. Or près de 40 % des personnes testées positives au Covid-19 ne présentent pas de signes de la maladie, selon les derniers résultats de Santé publique France. Elles sont pour autant contagieuses et contribuent à faire circuler le virus. Ces porteurs invisibles du Covid-19 représentent d’ailleurs toute la difficulté à venir à bout de ce coronavirus particulièrement coriace. « Cette non-prise en compte des asymptomatiques fausse les résultats. D’autant que nous ne sommes pas encore sûrs qu’ils sont moins contagieux que ceux qui présentent des symptômes », dénonce Els Torreele.

« L’urgence c’est d’éviter l’arrivée massives de cas graves dans les hôpitaux »

Pourquoi ces asymptomatiques se retrouvent-ils dans l’angle mort des expérimentations cherchant à prouver l’efficacité des injections de Pfizer-BioNTech, comme de l’ensemble des candidats-vaccins contre le Covid-19 en phase avancée des essais cliniques, d’ailleurs ? « Cela serait très compliqué, sur plus de 40 000 personnes volontaires pour ces expérimentations, d’effectuer des tests PCR tous les deux jours pour vérifier qu’elles ne sont pas infectées par le virus. Ce serait même inimaginable. Les scientifiques vérifient alors quels sont ceux qui développent des symptômes de la maladie puis les testent pour s’assurer qu’il s’agit bien du Covid-19 », explique Jean-Daniel Lelièvre.

« La seule manière d’étudier l’infection en elle-même réside dans les challenges infectieux, tels qu'ils sont envisagés en Grande-Bretagne. Puisque l’on infecte les volontaires, il est possible de vérifier s’ils sont asymptomatiques ou s’ils développent des signes de la maladie. Mais injecter un virus pour une expérimentation alors qu’on ne dispose pas de traitement pose clairement des problèmes éthiques », rappelle l’immunologue. D’ailleurs, en France, le Conseil scientifique a émis un avis défavorable à une telle pratique.

Quoi qu’il en soit, cette ultraperformance brandie par Pfizer-BioNTech est à modérer. Leur vaccin n’est pas synonyme d’immunisation assurée de la population.

Il n'en demeure pas moins que ce taux d’efficacité, à confirmer par la poursuite des essais dans le temps, constitue une réelle avancée. Pour l’heure, il s’agit d’un résultat intermédiaire, donc.

Voici comment Pfizer et BioNTech ont procédé : depuis le 27 juillet, 43 538 volontaires ont été recrutés. La moitié a reçu le vaccin, l'autre, une injection placebo. Il a fallu ensuite attendre que, dans ce groupe, les personnes présentent des signes de la maladie et que l'on confirme qu'il s'agissait bien du Covid-19. Quand 94 volontaires sont tombés malades, les fabricants ont décidé de réaliser un bilan intermédiaire. Parmi les personnes qui ont présenté des symptômes, 90 % faisaient partie du groupe témoin ayant reçu le placebo, non protégées donc, et 10 % du groupe ayant véritablement reçu le vaccin. Ce qui amène à ce taux d'efficacité brandi le 9 novembre : les personnes recevant le vaccin ont 90 % moins de chances de tomber malades du Covid-19.

Plus l'expérience porte sur un nombre de personnes élevé, moins la marge d'erreur est grande, c'est pourquoi les autorités sanitaires prévoient un seuil minimum. Alors, les essais cliniques de Pfizer-BioNTech vont se poursuivre jusqu'à ce que 164 cas soient déclarés.

Si, par la suite, le nombre de personnes présentant des symptômes de la maladie augmentait parmi les volontaires vaccinés, le taux d’efficacité diminuerait. Cela pourrait aussi laisser penser que la protection est limitée dans le temps. Le duo pharmaceutique espère pouvoir demander une autorisation d’utilisation d’urgence à la Food and Drug Administration (FDA) la semaine du 16 novembre. Celle-ci exige que l'on attende au moins deux mois après la dernière injection du vaccin reçu par les personnes infectées avant d'examiner les demandes d'autorisation de vente, un recul minimum pour s'assurer qu'aucun effet secondaire grave n'est apparu dans ce laps de temps à la suite de la vaccination.

Interrogée par Mediapart, l’European Medicines Agency (EMA), chargée d'octroyer le précieux sésame de vente sur le Vieux Continent, affirme « ne pas avoir encore eu l'occasion d'évaluer formellement les données d'efficacité émergentes, qui n'ont pas encore été soumises par Pfizer-BioNTech ». Et ce, alors qu’elle a lancé un « examen continu » des données sur ce vaccin le 6 octobre, dans le but d’étudier au fur et à mesure les apports des essais cliniques en cours et, ainsi, de pouvoir réagir plus vite une fois la demande d’autorisation sur le marché formellement déposée.

Un vaccin testé majoritairement sur des jeunes à destination des personnes âgées et à risques en premier

Malgré ce manque de transparence, les États développent des politiques vaccinales de priorisation à la lumière de ces premiers résultats sur un possible bouclier empêchant la survenue des symptômes du Covid-19. Logiquement, ils prévoient de donner la primeur du vaccin à la population la plus susceptible de développer des formes graves de la maladie : les plus de 65 ans et les personnes présentant des signes de comorbidité comme les personnes diabétiques ou obèses.

« L’urgence c’est d’éviter l’arrivée massives de cas graves dans les hôpitaux. Puisque l’on n’arrive pas à atteindre l’immunité collective de manière naturelle, il est possible d’envisager que les jeunes puissent encore s’infecter et développent une immunité naturelle et qu’en complément, le vaccin protège les personnes à risques », projette Jean-Daniel Lelièvre.

Sauf que le vaccin n’est pas majoritairement testé sur les premières personnes ciblées, la population à risques ou vieillissante, mais sur les jeunes en bonne santé (lire aussi : Vaccin contre le Covid-19: l’espoir faiblit, les craintes grandissent). Dans son communiqué de presse, l’alliance Pfizer-BioNTech indique seulement que « l'étude a recruté 43 538 participants, dont 42 % avaient des antécédents divers », sans que l’on sache si cela en fait des personnes à risques ou pas. Par ailleurs, son protocole d’essais cliniques ne mentionne pas non plus combien dépassent les 65 ans parmi les volontaires.

Ce trou dans la raquette de l'évaluation des produits de santé sur les personnes vieillissantes n’est pas propre au vaccin Covid-19. Elles sont généralement minoritaires dans les essais cliniques menés par les entreprises pharmaceutiques du fait des risques que cela pourrait représenter pour leur santé, mais aussi parce qu’elles pourraient faire baisser la moyenne des performances affichées.

« Quand on vieillit, on est moins apte à se défendre contre un nouveau virus : l’efficacité du vaccin peut donc être moindre », explique Marie-Paule Kieny, directrice de recherche à l’Inserm. Pour renforcer les évaluations sur les premières personnes qui devraient recevoir les injections, le comité vaccin Covid-19 qui conseille le gouvernement aurait aimé commencer en octobre ses propres essais cliniques sur 150 personnes, notamment âgées.

Sauf que « les firmes s’inquiètent d’une telle expérimentation avant de recevoir une autorisation de mise sur le marché », concède Marie-Paule Kieny, qui préside ce comité vaccin. Pour l’heure, aucune expérimentation n’est menée en France sur le candidat-vaccin de Pfizer-BioNTech. La chercheuse indique seulement que trois fabricants de vaccins contre le Covid-19 sont en « négociations avancées » pour réaliser ces études spécifiques sur une population vieillissante.

« Généralement, comme les vaccins sont moins efficaces sur les personnes âgées, on peut tabler sur 10-20 % d’efficacité en moins. C’est moins fun de dire que ça fonctionne à 70 % sur les personnes âgées, même si ce sont elles qui ont le plus besoin d’un vaccin, que d'afficher un taux d'efficacité de 90 % sur des sujets jeunes, d’autant que cela permet de faire monter la Bourse. Néanmoins, il est très peu probable que le vaccin Pfizer-BioNTech ne protège pas du tout les personnes âgées tant il semble très bien fonctionner sur les sujets jeunes », traduit le professeur d’immunologie Jean-Daniel Lelièvre.

Enfin, autre limite de ces résultats intermédiaires : ils ne portent pas non plus sur les personnes ayant déjà été infectées par le Covid-19, qu’elles aient développé des formes graves ou pas ; on ne sait donc pas encore si le vaccin empêcherait ces anciens malades de développer de nouveau des symptômes.

Par ailleurs, les conditions d’utilisation du vaccin du binôme Pfizer-BioNTech sont très contraignantes. Il doit être conservé à environ – 75 degrés Celsius. « Un vaccin contre Ebola demandait une chaîne du froid aussi exigeante. Cela a impliqué des efforts considérables et cela a coûté très cher. Réaliser une distribution globale à cette température en Afrique, ça n’est pas possible », dénonce Els Torreele, ancienne directrice de la campagne d’accès aux médicaments de Médecins sans frontières (MSF). D’autant plus que le vaccin de Pfizer-BioNTech exige d’être injecté à deux reprises, à trois semaines d’intervalle.

Autre bémol, le prix, faramineux. La dose a été vendue entre 25 et 30 dollars aux États-Unis, cela revient alors à un vaccin complet à 50, 60 dollars. Dernier frein, la disponibilité : les accords de précommandes de vaccins signés par les plus grandes puissances mondiales trustent déjà l’ensemble de la production possible d’ici à la fin 2020, soit 50 millions de doses, et une bonne partie de celles que le duo pharmaceutique prévoit de fournir en 2021, soit 1,3 milliard. Ce ne sera clairement pas un vaccin que l’on pourra déployer à large échelle dans le but de sauver les populations des pays les plus pauvres.

Reste que l’effet planétaire de cette annonce du binôme germano-américain a fait des envieux. Deux jours après, la Russie a surenchéri. Le 11 novembre, le centre de recherches Gamaleïa a communiqué sur une efficacité de 92 % de son vaccin Spoutnik-V. « Nous aimerions avoir les vrais résultats des essais menés par les Russes. Dans ceux intermédiaires publiés par The Lancet, les seuls disponibles, on a l’impression que certains graphiques sont de douteux copier-coller », met en cause Jean-Daniel Lelièvre.

La controversée revue The Lancet avait publié en septembre un article sur les premières phases d’essais cliniques sur le candidat-vaccin menés en Russie, non randomisés, donc sans groupe témoin, ce qui ne respecte pas le standard international en matière de recherche médicale.

 Publiéle 12/11/2020

Enseigner la laïcité : le legs de la Révolution française

 

Par Victor Woillet (site lvsl.fr)

 

Comment enseigner la laïcité ? Près de cent-cinquante ans après les lois de Jules Ferry proclamant la gratuité, l’obligation et le caractère laïque de l’école, la mort du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty prouve tragiquement qu’une telle question reste toujours d’actualité. Si la personne de Ferdinand Buisson est souvent convoquée afin d’y répondre, il convient aujourd’hui de lever l’oubli dont d’autres figures et moments fondateurs de cette spécificité républicaine ont souvent été drapés.


Le 20 janvier 1793, à la veille de la mort de Louis XVI, un ancien garde du roi descend les marches de l’escalier du restaurant du Palais-Royal, « Février », en direction du sous-sol et poignarde au flanc le représentant de la Nation alors attablé, Louis-Michel Lepeletier Saint-Fargeau. Comme le relate son propre frère dans une édition complète de ses écrits et interventions à la Convention en 18261, à quelques centimètres de l’endroit où l’assassin planta son fer, un « gros cahier ployé en deux » protégeait son cœur. Ce cahier n’était autre que le plan d’éducation qu’il s’efforça de construire alors que la Convention était en pleine ébullition. Un des plans d’éducation les plus ambitieux de la période, répondant à ceux présentés la même année par Talleyrand ainsi que Condorcet. Défendu de manière posthume par Robespierre le 13 juillet 1793, la dimension fortement égalitariste du plan marqua l’imaginaire républicain à tel point que Jaurès le décrivit plus tard comme « le terme idéal vers lequel évolue l’organisation de l’enseignement dans la démocratie française »2.

Le projet révolutionnaire de Louis-Michel Lepeletier Saint-Fargeau

Défendre un enseignement élémentaire public, gratuit et obligatoire de six à douze ans par la mise en place de Maisons d’éducation mais aussi d’un impôt progressif destiné à financer l’école de la nation apparaissait du temps de Lepeletier Saint Fargeau comme une utopie. Alors que de telles idées peuvent aujourd’hui nous sembler quelconques, ce sont d’autres éléments du plan de ce député montagnard qui conservent une force révolutionnaire intemporelle : abolir l’inégale naissance des enfants par le biais d’une éducation à l’entière charge de la nation, refuser de substituer à la société d’ordres de l’Ancien Régime un élitisme fondé sur un inégal accès au savoir, soustraire les enfants de l’emprise religieuse imposée par leurs parents pour en faire des citoyens libres de choisir de manière éveillée leur foi personnelle.

Un tel geste politique mais aussi philosophique, retirant au pouvoir spirituel de l’Église la prérogative éducative pour l’attribuer au pouvoir séculier en son sens le plus profond, celui d’une république laïque constituée par le peuple dans toutes ses composantes3, n’est que la tête de proue d’un mouvement de grande ampleur dont les premières vagues se firent ressentir plusieurs siècles auparavant.

Enseigner la laïcité, un double héritage

Un premier mouvement s’opère le 24 mai 1480, lorsque Laurent de Médicis décide de nommer le jeune professeur à peine âgé de 25 ans, Agnolo Poliziano (Ange Politien), professeur de poétique et de rhétorique à l’université de Florence. Une brèche s’ouvre dans la tradition pédagogique initiée au Moyen Âge. Il n’est plus question de perpétuer l’enseignement scolastique désireux de concilier philosophie antique et religion chrétienne, raison et foi, mais d’affirmer un retour à l’éducation telle qu’elle était conçue dans l’Antiquité. Lectio (commentaire de texte) et disputatio (argumentation pro et contra sur un corpus restreint d’auteurs antiques et de textes bibliques), exercices dont nos « dissertations » et « commentaires » sont les lointains enfants, cèdent le pas à une étude du savoir là où il se trouve dans sa forme la plus originelle, non en tant que glose d’une glose précédente, mais en tant qu’objet : le texte d’un auteur, un corps humain, un astre.

Dans la brèche ouverte par Politien, s’engouffrent à la suite des guerres d’Italie (1494-1559) des auteurs français tels que Rabelais et Montaigne. De l’imitatio des Antiques naît une aemulatio, un désir de rivaliser et d’égaler le modèle. Les textes religieux ne déterminent plus intégralement la forme de l’enseignement, la manière d’éduquer les jeunes générations, mais deviennent un objet d’études, un fait qu’il convient d’analyser. Par cette critique de la scolastique (incarnée chez Rabelais dans sa description des « sorbonagres »), l’éducation humaniste de la Renaissance opère un premier mouvement de détachement vis-à-vis de l’autorité ecclésiale.

Ainsi, lorsque Lepeletier Saint-Fargeau rédige son Plan d’Éducation nationale, ce dernier renoue non seulement avec la tradition encore vivace des Lumières et sa critique de l’obscurantisme religieux bien connue, mais il s’inscrit également dans les pas des penseurs humanistes et de leurs réflexions sur le rapport du religieux à l’éducation. Toutefois, sa spécificité réside précisément dans sa radicalité. Écrire un plan d’ « éducation » et non d’ « instruction » nationale revêt un caractère politique notoire. Lepeletier entend soustraire pleinement l’enfant aux déterminations héritées de sa naissance, et en particulier celles du domaine religieux. Les Maisons d’éducation qu’il souhaite créer au sein d’anciennes propriétés nobles n’incluent pas de lieu de culte. Elles doivent permettre aux enfants d’êtres éduqués en dehors des influences exercées par les autorités religieuses afin de s’y rapporter ou non, à l’âge de douze ans, après un choix individuel éclairé.

« Je cherche une instruction générale pour tous, qui est la dette de la république envers tous ; en un mot, une éducation vraiment et universellement nationale »

Ce type de rapport singulier à la religion relève également d’une certaine conception héritée des Lumières, celle de la fameuse « Profession de foi du vicaire savoyard » de Jean-Jacques Rousseau au livre IV de L’Émile. Pour reprendre la dénomination de Kant, sur qui ce texte eut une influence déterminante : refuser l’hétéronomie (état de dépendance à l’égard d’une loi extérieure), pour accéder à l’autonomie nécessaire dans le domaine de la liberté morale. Cette exigence n’est pas qu’une preuve de sagesse philosophique, elle est un acte politique. Alors que Voltaire s’efforçait « d’écraser l’infâme » tout en prônant, dans le domaine politique, le contrôle du pouvoir par une élite éclairée, Rousseau fait naître en son esprit un système politique dans lequel les individus émancipés du dogmatisme religieux exerceraient, par leur existence sous forme de communauté politique, toute la souveraineté. D’une idée, Lepeletier entendait faire nation.

La morale républicaine de Jules Ferry et Ferdinand Buisson

La « grande fournaise » qu’était pour Hugo la Convention, accoucha pourtant d’une souris. Les différents plans élaborés pendant la Révolution ne purent bénéficier de financements, de structures et de personnel suffisants. En peu de temps, l’éducation, tout comme l’instruction, retournèrent dans le domaine privé. Avec la loi Falloux portant sur la « liberté de l’enseignement » du 15 mars 1850, les représentants du culte catholique sont invités à siéger au Conseil supérieur de l’instruction publique, plus haute instance consultative de l’instruction publique. Sans véritable contrôle de sa part, l’État permet aux congréganistes d’enseigner dans toutes les écoles de « l’enseignement libre » et instaure le retour d’une « éducation morale et religieuse » au sein des écoles publiques. Comme le soulignait, encore une fois, Hugo, pourtant élu du parti de l’Ordre, à la tribune de l’Assemblée le 15 janvier 1850, l’objectif recherché par cette loi est clair. Après avoir réprimé dans le sang les journées de juin 1848, il faut enseigner aux enfants la résignation et le respect des hiérarchies sociales et tuer dans l’œuf toute idée de révolte, mettre « un jésuite partout où il n’y a pas de gendarme »4.

C’est dans cet horizon que les lois de Jules Ferry doivent être considérées. Les lois de juin 1881 et mars 1882 doivent rompre avec celles de Falloux, remettre l’Église chez elle et l’État chez lui. Rendre l’enseignement primaire gratuit, instaurer l’obligation scolaire de 7 à 13 ans et supprimer l’enseignement religieux. Or un problème de poids fait ici son apparition : par quoi remplacer, dans une école laïque, l’enseignement de la morale qui prévalut pendant plusieurs décennies et instruisit de nombreuses générations ?

Un homme fut chargé d’y répondre par Jules Ferry : Ferdinand Buisson, philosophe et directeur de l’enseignement primaire. Dans son grand-œuvre, Le Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, Buisson entend remplacer l’enseignement religieux de la morale par une pratique laïque de celle-ci. Aux articles « Laïcité » et « Morale civique (instruction) »5, ce républicain et protestant libéral dévoile la matrice de sa conception, la philosophie morale d’Emmanuel Kant. Le Dieu de l’éducation morale et religieuse de Falloux et du parti clérical se voit remplacé par l’impératif catégorique du philosophe d’outre-Rhin.

La morale républicaine alors proposée par L’instruction ministérielle, en tête des programmes d’éducation morale destinés aux écoles maternelles et primaires dès 1882, fut souvent raillée et qualifiée de « Décalogue sans Dieu », mais elle témoignait également d’un problème plus profond. Enseigner la morale consiste toujours à enseigner une morale, historiquement et socialement définie. Le seul moyen d’éviter de considérer que la morale alors présente dans la société était d’influence judéo-chrétienne revenait à enseigner les conditions a priori de formation du jugement moral. Enseigner une morale sans contenu doit alors se faire avant tout par la pratique, par l’exemple, celui de l’instituteur en l’occurrence, et une telle situation explique l’absence progressive de définition claire de ce qu’est la morale républicaine dans le cadre des programmes destinés aux instituteurs de la IIIe République.

Repenser le rapport de l’école au religieux

Mais enseigner une morale laïque, est-ce enseigner la laïcité, transmettre ses valeurs, son histoire et instituer l’enfant à la condition de citoyen ? Les différents débats, depuis le début du XXe siècle, autour du bien-fondé d’une instruction morale dans les programmes scolaires démontrent cette ambiguïté fondamentale. Enseigner la morale à l’école présente deux risques : détourner cet enseignement pour en faire un endoctrinement (pensons à « l’enseignement moral et patriotique » mis en place par le régime de Vichy) ; ou le reléguer à un catalogue de bonnes-manières (reproche qui aboutit, après 1968, à la suppression du cours d’instruction civique dans l’enseignement primaire).

La laïcité de l’enseignement ne doit pas être perçue comme un paravent permettant de masquer la présence du religieux dans la société, mais comme un outil pour que le futur citoyen puisse aborder la religion d’un regard éclairé et faisant place à la raison.

Comme l’indiquait déjà Louis Michel Lepeletier Saint Fargeau par son Plan, la laïcité ne peut être transmise que dans le cadre d’une éducation. La laïcité de l’enseignement ne doit pas être perçue comme un paravent permettant de masquer la présence du religieux dans la société, mais comme un outil pour que le futur citoyen puisse aborder la religion d’un regard éclairé et faisant place à la raison. Si l’instruction morale mais surtout civique est indispensable à la formation de futurs citoyens – comme en fit le constat Jean-Pierre Chevènement en 1985 lorsqu’il choisit de la réintroduire parmi les enseignements du primaire et du secondaire –, elle ne doit pas nous dispenser d’une transmission et d’une compréhension fine de ce que sont les religions dans nos sociétés, de leur histoire et de leur géographie.

Renouer avec l’héritage de Lepeletier Saint Fargeau, mais aussi avec celui des penseurs de la tradition humaniste ainsi que de celle des Lumières, consisterait alors à renforcer un enseignement laïque du « fait religieux ». Fait social autant qu’historique et anthropologique, il est, ainsi que le soulignait Régis Debray dans son rapport de 2002 sur « L’enseignement du fait religieux dans l’École laïque »6, indispensable de doter les jeunes générations des clés pour le comprendre et l’analyser dans toutes ses manifestations. Cette capacité ne doit pas insulter la foi des croyants, mais bien au contraire permettre leur respect. Elle doit aussi donner les moyens de comprendre le rapport spécifique qu’entretient notre régime républicain au religieux. Faire vivre la laïcité commence par transmettre son acte de naissance, de la première idée philosophique l’ayant permise aux combats politiques qui s’ensuivirent. Éduquer à la laïcité pour faire exister l’universalisme républicain, voici la leçon que nous offrait Lepeletier Saint-Fargeau il y a plus de deux siècles et dont la portée doit encore nous inspirer. « Dans le passé, leçon qu’épelle l’avenir… »7

1. Œuvres de Michel Lepeletier de Saint-Fargeau,… précédées de sa vie, par Félix Lepeletier, son frère, suivies de documents historiques relatifs à sa personne, à sa mort et à l’époque, Arnold Lacrosse Imprimeur-Libraire, Bruxelles, 1826.

2. Histoire socialiste de la France contemporaine 1789-1900, Tome IV : La Convention II (1793-1794-9 thermidor), « Les idées sociales de la Convention et le gouvernement révolutionnaire » p.1465-1490, Jules Rouff éditeur Paris 1901

3. Λαϊκός est, en grec ancien, un dérivé du substantif λαός désignant « le peuple » dans son ensemble. Par la suite, le latin laicus renvoie à la partie du peuple vivant dans le siècle, celle qui n’assure pas de fonction au sein d’une institution religieuse.

4. Hugo orateur (anthologie), Victor Hugo (dossier et notes réalisés par Myriam Roman), Folioplus classiques, Paris, 2015.

5. http://www.inrp.fr/edition-electronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson/

6. https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/024000544.pdf

7. « À qui la faute ? » Victor Hugo, 1872.

 Publié le 11/11/2020

Apologie du terrorisme: les familles d’Albertville disent leur stupéfaction

 

Par François Bonnet (site mediapart.fr)

 

Mediapart a rencontré les familles de trois des quatre écoliers de 10 ans interpellés à Albertville et mis en cause pour « apologie du terrorisme et menaces de mort ». Leurs récits contredisent les versions officielles et laissent penser à un emballement hors contrôle de l’administration, avec des déclarations confuses du procureur de Chambéry.

Albertville (Savoie).– Zulbye Yildirim est une femme énergique qui reçoit avec mari et enfants dans le salon immaculé de leur logement. Les mots se bousculent dans un français courant parfait. Elle a pourtant appris un mot ce jeudi 5 novembre, quand la police a fait irruption en nombre dans l’appartement de la cité HLM des Contamines, où la famille vit depuis 19 ans, pour interpeller sa petite fille Emira, 10 ans.

« Apologie, je connaissais pas. Le policier me dit : “Votre fille est inculpée d’apologie du terrorisme.’’ J’ai crié : “Ma fille a 10 ans et elle est terroriste ?! Mais vous êtes fou” », se souvient-elle.

Il est à peine 7 heures du matin, ce jeudi, quand de forts coups résonnent à la porte. Sept ou huit hommes font irruption dans le logement. Deux sont en uniforme de policier. Les autres sont en civil, brassard au bras, cagoulés. « Ils avaient des fusils ou des mitraillettes en travers de la poitrine. Non, ils ne nous ont pas visés mais tout ce monde dans l’entrée et la tension, ça faisait très peur », dit le fils aîné de 22 ans, qui s’apprêtait à partir au travail.

Les policiers rassemblent les parents et les trois enfants dans le salon. La chambre d’Emira est fouillée, matelas soulevé, équipement informatique saisi. Des livres sont photographiés, tout comme quelques cadres sur les murs du logement où figurent en belle calligraphie arabe des versets du Coran.

« Le policier nous dit : “On emmène votre fille, vous viendrez plus tard au commissariat pour être interrogés.” On l’a récupérée à 18 h 30. Nous, une famille respectable que tout le monde connaît ici, on nous a fait ça. C’est un cauchemar », dit Zulbye Yildirim. Servet, son mari, maçon de profession, en est certain : « C’est politique. En haut, ils ont décidé et cela tombe sur nos enfants. »

Au même moment, la stupeur est la même dans d’autres cages d’escalier de cette cité d’Albertville, dont la moitié doit être détruite dans le cadre d’une opération de rénovation. « Mon mari est parti au travail à 5 h 30 et je dormais. Ma fille de 13 ans a ouvert la porte, ils sont tous entrés et ont demandé mon fils Mohamed Emin. Il dormait encore. Ils n’étaient pas violents, polis, mais ils l’ont pris tout seul, je ne pouvais pas venir. Il pleurait, j’avais peur, je ne comprenais rien », raconte Aysegul Polat, elle aussi franco-turque.

Trois garçons et une fillette de 10 ans, tous élèves dans la même classe de CM2 de la petite école primaire voisine Louis-Pasteur, sont arrêtés, aussitôt placés sous le régime de la « retenue légale » qui permet de garder et d’interroger durant 12 heures de jeunes mineurs. Le procureur de Chambéry venait d’ouvrir une enquête pour « apologie du terrorisme et menaces de mort ».

Tout a commencé le lundi 2 novembre, lorsque le directeur de l’école Louis-Pasteur (123 élèves en tout, huit classes en réseau éducation prioritaire) fait un signalement à Éric Lavis, directeur académique des services de l’éducation nationale (Dasen). Le directeur tient également une classe de CM2, des élèves qu’il connaît bien puisqu’il est leur maître pour la troisième année, les suivant de niveau en niveau.

Dans la discussion qui a accompagné l’hommage au professeur assassiné Samuel Paty, quatre élèves de sa classe auraient tenu des propos inquiétants. « Leurs propos justifiaient l’horrible assassinat de Samuel Paty et pouvaient sous-entendre que leur enseignant, s’il avait le même type de comportement, pourrait être tué de la même manière », a assuré Éric Lavis au quotidien Le Dauphiné. Le Dasen n’attend pas et choisit le soir même de faire un signalement au procureur de la République de Chambéry, Pierre-Yves Michaud.

L’Éducation nationale a deux protocoles pour gérer des incidents jugés graves. Le premier s’appelle « information préoccupante » et permet de saisir les services sociaux et une cellule spécialisée du conseil départemental qui prendront contact avec les familles dans le cadre d’une enquête sociale. Le second consiste à saisir directement le procureur, sans en informer les familles, pour ne pas prendre le risque d’obérer une éventuelle enquête judiciaire.

À l’école Louis-Pasteur, tout bascule le mardi matin. Le directeur trouve une lettre avec cette simple formule ainsi rédigée : « T mort ». Cette fois, une plainte est immédiatement déposée par Éric Lavis au nom de l’Éducation nationale. À Chambéry, le procureur ouvre une enquête judiciaire et décide de l’opération d’interpellation des quatre enfants. La machine est enclenchée. L’enquête établira, selon le procureur, que les écoliers et leurs parents ne sont pas les auteurs de cette lettre et qu’aucun lien ne peut être établi avec les propos des enfants.

« Pourquoi l’école ne nous a pas contactés ? »

« L’enseignant est traumatisé et toute l’équipe est bouleversée, profondément perturbée, ayant un sentiment d’échec de ses actions », insiste Éric Lavis. Contacté par Mediapart, le directeur de l’école ne souhaite pas s’exprimer, faisant valoir qu’une enquête judiciaire est en cours. Dans la hiérarchie complexe de l’Éducation nationale, on estime sous le sceau de l’anonymat que « c’est évidemment la lettre qui a tout déclenché » et que « s’il n’y avait que les incidents du premier jour, la situation aurait été très différente, voire on n’en aurait pas parlé ».

Le père du petit Mohamed Emin, Omer Polat, électricien, 39 ans, et vivant à Albertville depuis 35 ans, en est lui aussi persuadé : « C’est la lettre qui a mis le feu et provoqué l’opération. Alors maintenant, il faut une enquête sérieuse et trouver qui est l’auteur, parce qu’en attendant, c’est nos enfants qui sont montrés comme terroristes. »

Omer Polat et son épouse, Aysegul, ne décolèrent pas. Lui : « C’est la première fois de ma vie que j’entre dans un commissariat. On me prend mes empreintes, de l’ADN, on m’interroge sur ma religion, si je pratique l’islam, si je vais à la mosquée, ce que je lis. J’ai le droit d’être musulman tout de même ! Et dans notre mosquée, on interdit les extrémistes, tout le monde le sait, on fait une journée portes ouvertes tous les ans. Alors, maintenant, je suis fiché S ? »

Elle : « Pourquoi l’école ne nous a pas contactés ? Le maître nous connaît. Il est très bien et cette école aussi. Après le confinement, le directeur nous appelait même le dimanche pour prendre des nouvelles du petit, savoir s’il faisait bien ses devoirs. Pourquoi ne m’a-t-il rien dit le mardi ? Tout cela nous blesse beaucoup. Nous, on travaille dur, on ne parle pas de ces choses à la maison, le terrorisme, tout ce chaos… Notre religion, c’est le respect de tous, c’est écrit. » De son côté, Zulbye Yildirim s’était essayée à résumer l’islam par un « tuer un homme, c’est tuer l’humanité ».

Que s’est-il donc dit, dans cette discussion à huis clos entre un maître de CM2 et ses élèves de 10 ans ? Le procureur l’a très vite fait savoir avec ses mots, dans la foulée du directeur académique de l’éducation nationale. « Une jeune fille a été mise hors de cause, même si elle a eu un comportement ambigu. Les trois autres élèves ont reconnu les menaces de mort et avoir affirmé que le terroriste avait eu raison. L’un a, dit-il, répété ce qu’il avait entendu à la télé, par effet de groupe, les autres ont suivi. Ils se sont excusés », a déclaré Pierre-Yves Michaud dès vendredi (lire, par exemple, ici).

Devant la polémique naissante, le ministère de l’intérieur grimpe plusieurs marches d’un coup. Cela devient, dans une vidéo diffusée vendredi soir sur Twitter : les enfants ont « justifié l’assassinat », « arguant qu’il était interdit d’offenser le Prophète et ajoutant qu’ils tueraient leur professeur s’il caricaturait le Prophète ».

Samedi après-midi, les parents, pour leur part, n’avaient toujours pas été informés des développements ou conclusions de l’affaire. Pas le moindre coup de fil de la justice ou la police. « Non, on ne sait rien, c’est un journaliste du Dauphiné qui nous a dit que notre fille Emira n’aurait sans doute rien », dit sa mère Zulbye Yildirim.

Sur le canapé du salon, le petit Mohamed Emin tortille son pantalon de survêtement, tripote le col de son tricot, mèche noire bien lissée sur le front et de grands yeux qui roulent. « Fais l’effort de te souvenir, raconte tout ce qui s’est dit », insiste sa mère. « Alors moi, j’ai dit que si on insultait le Prophète, on pouvait brûler en enfer dans un autre monde. Mais menacer le maître, non », énonce-t-il.

Non de loin de là, dans un autre salon, Emira surveille le récit de sa mère. « Ma fille est allée deux fois à l’école pendant les vacances scolaires pour du rattrapage, et le maître lui avait parlé de l’hommage de la rentrée. Elle m’avait demandé ce qu’il fallait dire. Je lui ai répondu : “Tu dis qu’on est très déçus, que c’est très triste et tu te tais.’’ » Dans la discussion à l’école, Emira ajoute avoir poursuivi par un « Si le professeur avait pas montré les dessins, il aurait pas été tué ».

Quelques cages d’escalier plus loin, voici Shoaib Harrid, 10 ans lui aussi, interpellé, emmené et retenu pendant 11 heures au commissariat de Chambéry, à une cinquantaine de minutes d’Albertville. Le gamin interrompt ses parents pour décrire l’équipement des policiers, les détails de la voiture, le bureau. « Dans la voiture, le policier a été gentil et puis personne n’a rien dit le reste du trajet », précise-t-il. Tellement stressé, il ne se souvient pas qu’on lui ait donné à manger, dit seulement qu’il a pu à un moment « dessiner ».

Et lui, qu’a-t-il donc dit à son professeur ? Il ne sait plus le détail, sauf qu’ils étaient cinq élèves à beaucoup parler, à rigoler parfois, que le professeur expliquait, qu’il posait des questions, du genre : « Si je vous montre des caricatures, je vais être égorgé ?», et que lui comme d’autres ont répondu que ces dessins, « c’est pas bien » et que « oui, il allait être tué mais pas par [eux], parce qu’[ils] [l’]aim[ent] bien ». Et puis d’autres mots, peut-être, il ne se souvient pas, et qu’ils étaient plusieurs : « Pourquoi le cinquième qui parlait dans la classe, il a pas été arrêté ? »

Des enfants de 10 ans à l’école primaire, en confiance, avec le maître qu’ils connaissent depuis trois ans. « Moi, dit la mère de Shoaib, je ne comprends pas pourquoi on pose des questions comme cela à des enfants, pourquoi on les fait parler d’horreurs, pourquoi on m’appelle pas s’il dit des bêtises ? »

À ses côtés, son mari soupire. Ouvrier dans les travaux routiers, lui aussi s’est retrouvé interrogé par les policiers. La famille est d’origine algérienne, oui, musulmane, oui, pratiquante, oui, installée depuis 2006 à Albertville et avant en Normandie.

« Le policier qui m’a interrogé me l’a dit : “Je ne sais pas ce que vous faites là. L’école n’avait qu’à vous convoquer, les parents et les enfants.” Il a raison. Si les enfants ont mal parlé, disent des conneries, il faut nous prévenir. Des histoires de gamins à l’école, on en fait une affaire terroriste, dit le père, et pourtant ils ont un maître sérieux, il suivait beaucoup les enfants, je ne comprends pas. »

À vrai dire, personne ne comprend vraiment comment une opération antiterroriste, quasi militaire, d’une telle ampleur, mobilisant des dizaines de personnes et des moyens importants a pu être ainsi déclenchée contre quatre écoliers. Sauf à s’accrocher à un montage politique ? « Moi, on m’a interrogée sur ce que je pensais de Macron et d’Erdogan, dit Zulbye Yildirim. Je leur ai dit que j’irais pas sur ce terrain, que la politique, je ne connais pas, qu’on va pas mélanger la politique et l’école et les enfants. »

Samedi, dans une déclaration au Dauphiné déjà beaucoup moins catégorique que celle de la veille, le procureur de Chambéry Pierre-Yves Michaud expliquait que « les trois garçons ont avoué avoir tenu certains propos, sans reconnaître explicitement les menaces de mort » (la veille, il assurait qu’ils reconnaissaient les avoir proférées), que les familles n’étaient pas radicalisées. « Désormais, les choses sont éclaircies, il faut que la situation s’apaise. » Mais il persiste : c’est bien une enquête qu’il fallait pour tout cela. Parce que le ministère de l’intérieur exigeait de telles enquêtes ?

Il reste les enfants. Les trois que Mediapart a rencontrés ne veulent pas retourner à l’école. « Mes copains vont me traiter de terroriste », dit l’un. La fillette a peur et a du mal à dormir. Un autre gamin s’est mis à faire pipi au lit. Des médecins leur ont fait une dispense de deux semaines.

 « On va changer notre enfant d’école. Ça tombe bien, si je puis dire : on fait construire une maison pas loin et on doit déménager avant le 31 décembre », dit, amer, le père de Mohamed Emin. Sa mère dit « ne pas accepter ce qui s’est passé » : « Ce n’est pas normal, j’ai très peur, est-ce qu’ils peuvent nous enlever l’enfant ? » Le père de Shoaib Ari s’interroge : « Comprenez, on peut pas laisser les enfants avec le même maître, ça va être très difficile, pour lui et pour eux. Que va-t-on faire ? Il faut que mon fils aille à l’école. »

« Nous les accueillerons avec la plus grande neutralité », a expliqué le directeur académique Éric Lavis. Le procureur Pierre-Yves Michaud n’a rien dit à ce sujet. Ce n’est certainement pas son problème, pourra-t-il faire valoir.

 Publié le 10/11/2020

Le vrai nom du « second confinement »

[Exercice d’interruption de la communication]

 

paru dans lundimatin#262, (site lundi.am)

 

Comment comprendre ce « second confinement » ? Que nous arrive-t-il ? C’est ce que tente de déchiffrer Aclin dans cette excellente analyse. En partant de l’image de ces nouveaux "portiques de validation" qui régulent désormais l’accès et la circulation aux quais de nombreuses gares, il trace les contours d’une nouvelle forme de contrôle qui relèverait moins du confinement que de l’arraisonnement, ce vieux terme de marin : « Personne n’est confiné, nous sommes tou·te·s arraisonné·e·s, sommé·e·s d’appuyer nos conduites sur les raisons que l’État juge valables, et l’agent en face de vous, crédibles. »

Gare Saint-Lazare, une vingtaine de mètres avant les quais, on a aligné une rangée serrée de grands portiques aux battants transparents. Ils servent à séparer la gare de la galerie marchande qui s’y niche, boulevard de vitrines où la féérie des escalators monte avec lenteur des puits du métro. Agencement assez simple, basique même : flux, marchandises, contrôles ; circuler, acheter, pointer. Sauf que ces portiques ne contrôlent rien.

C’est frappant dès qu’on aborde leur ligne policière : certes, il faudrait bien scanner son-billet-nominatif-en-cours-de-validité, mais ils sont si larges, si lents à se refermer, ces portiques, qu’on a presque la place pour passer à deux de front, et tout à fait le temps pour se glisser tranquillement derrière, sans rien coller du tout. Evidemment, c’est qu’à l’impératif du contrôle, s’est rajouté celui de laisser passer les valises et les familles du prochain week-end sans embouteiller le hall marchand. Alors on passe, les mains dans les poches, et on rigole. C’est en arrivant dedans qu’on comprend.

Car la ligne de plexiglass délimite bien un « dedans » et un « dehors », c’est même là son unique fonction, sa seule réussite. Ce qui a pour conséquence qu’il devient suspect, une fois « dedans », de faire mine d’autre chose que d’aller-prendre-le-train-pour-lequel-on-vient-de-valider. Devient sujet à contrôle tout comportement flâneur, désœuvré, qui laisse de côté le pas militaire du retard, qui n’est pas visiblement vissé dans un but, qui revient d’accompagner quelqu’un. La véritable fonction de ces portiques passoires, c’est d’étendre le contrôle du moment limité du check-point vers l’intégralité d’une zone où les comportements sont ainsi soumis à un principe de lisibilité des raisons.

Etrange vivier que forme cet aquarium de plexiglass, zone publique inédite où toute impureté a été éliminée des trajectoires métropolitaines, où chaque attitude est tenue d’être transparente à ses motivations. On y a décanté la part trop lourde de nos vies, celle pleine de l’incertitude des allées et venues, des hésitations, des curiosités insondables, des coups de têtes, la part trop embrouillée des liens, des amours, des dépendances, des tentatives. Y reste l’humanité cristalline, déminéralisée, éperdument libre, insuffisamment mortelle, arrimée à sa vitesse, mince comme une feuille de papier, et travers laquelle il serait difficile de ne pas lire les lignes d’un troublant destin. Homo sapiens sapiens. Dans ces instants, le point de vue de l’espèce ne peut être autre chose que celui d’un vertige. Nous en sommes là. Vous êtes entré·e mains dans les poches en trouvant la blague assez bonne, et après trois tours à vide, on vous demande ce que vous faites ici. Vous rebroussez rapidement chemin – et la passoire s’est retournée en nasse : à contre-flux, c’est bien moins évident de passer, et beaucoup plus visible. Il fallait une raison pour être là. Vous n’en avez pas. Ça se voit. Vous êtes piégé·e.

*

Partons d’un constat simple, qu’on peut faire et refaire dans la rue, dans les rames du métro, devant les écoles, à son travail, au soleil des parcs : il n’y a pas de « second confinement ».

L’espace social est certes soumis à un rythme inédit de flux et de reflux, mais ce dernier n’a assurément rien à voir avec l’opération de confinement des populations du printemps dernier où « on » avait vraiment l’impression qu’il n’y avait personne nulle part, simplement parce que seuls les très pauvres étaient envoyés s’occuper du dehors. Depuis le 30 octobre, et même avant, de ci de là, avec l’archaïsme des couvre-feux, c’est plutôt qu’il y a des heures creuses qui sont beaucoup plus creuses, aux alentours de 11 heures et de 15 heures, voire même totalement désertes, le dimanche, le soir ; et des heures pleines qui restent presque tout aussi pleines, celles où se heurtent les foules laborieuses qu’on envoie dormir au loin.

De toute évidence, « confinement » ne convient pas. C’est là une première chose.

Et une seconde, c’est que plus on sait se rendre attentif aux espaces soumis à cette inédite pulsation sociale, plus la zone délimitée par les portiques passoires de la gare Saint-Lazare ne peut qu’apparaître comme l’image la plus adéquate de nos rues nouvelles : chacun·e s’y déplace muni·e d’une raison visible, cabas de provisions à l’épaule, enfant sous le bras, chien au bout de la laisse, tenue de salarié, couleurs fluos de coureur, relâchement ostensible tenant dans l’heure quotidienne et le rayon maximal côtoyant le pas militaire du retard moyen. Et sous cet attirail de raisons visibles : la raison attestée, pliée dans la poche et accréditée des documents complémentaires – le billet pour le dehors. La zone de Saint-Lazare ne dessine pas seulement l’image ressemblante de nos rues ; elle en trace, en miniature, le trait essentiel : l’ouverture d’un espace où tout comportement doit être suivi en continu de la chaîne de ses raisons, et où on ne peut accéder qu’à l’aide d’une raison suffisante.

Le terme de « confinement » ne contribue en rien à décrire la situation qui est la nôtre depuis quelques jours ; il en alimente plutôt la confusion. En mettant en avant, comme un chiffon rouge, l’aspect sanitaire, ce terme est engagé, qu’on le veuille ou non, dans une stratégie de légitimation et de banalisation des manœuvres en cours qui nous empêche d’en penser les multiples strates et les conséquences que nous savons déjà durables. Il y a une épidémie, certes ; mais il y a surtout une multitude de manières d’y répondre ! et ce sont ces choix politiques qu’il est d’autant plus crucial de percevoir nettement qu’on essaye de les mettre sur le compte de la nécessité. A moins de cela, la politique sera toujours quelque chose que l’on subit, que l’on nous fait, et jamais une prise et un levier que l’on a en main. Et vus les temps qui courent à leur perte, on sera fait, tout simplement, comme des rats.

Pour nommer cette situation où personne n’est confiné, mais où tout le monde est soumis à un principe de raisons suffisantes – dont la liste variable est édictée régulièrement par l’État – pour sortir de chez soi, où la circulation n’est pas tellement entravée mais doublée en continu de son motif crédible, de son attestation, il me semble que le nom d’« arraisonnement » est parfaitement adéquat. Il désigne précisément cela : une mise à la raison, le fait de n’avoir droit à l’existence qu’à mesure qu’on est capable de rendre des comptes, de donner ses raisons. « Vous n’avez rien à faire ici » – c’est la première phrase que j’entends aujourd’hui lors d’un contrôle au carrefour de Belleville.

Arraisonnement est un vieux terme de marine, et il a tout d’abord été forgé dans des contextes sanitaires. Est arraisonné un navire que l’on suspecte d’être porteur d’une maladie : avant de le laisser entrer dans un port, on examine son équipage et sa cargaison, lesquels doivent rendre compte de leur caractère sain. Le médecin qui arraisonne le bateau lui fournit alors une attestation qui lui permet de circuler jusqu’aux dépôts, mais si un doute subsiste, si toutes les raisons d’être rassuré n’ont pas été données, alors le navire n’a pas le droit d’entrer au port (et c’est là qu’il est proprement confiné, mis en quinzaine ou en quarantaine). La seule différence avec notre situation, c’est que, pour nous, le moment du contrôle coïncide avec celui de la circulation : à tout moment un agent peut nous sommer de donner nos raisons d’être là. Comme à l’intérieur du carré de la gare Saint-Lazare, la pression des raisons se fait constante, courbe les dos, presse les pas, corrige les attitudes, édicte les suspicions.

Arraisonnement. Un nom, c’est déjà une prise. Personne n’est confiné, nous sommes tou·te·s arraisonné·e·s, sommé·e·s d’appuyer nos conduites sur les raisons que l’État juge valables, et l’agent en face de vous, crédibles.

Un nom, c’est déjà beaucoup. Une première mesure de santé mentale serait de prendre l’habitude de remplacer, en l’état actuel, « confinement » par « arraisonnement ». Après 48 heures de ce traitement on y voit déjà beaucoup plus clair. Une amie qui a commencé la cure avant moi m’écrit ceci : « nous sommes arraisonnés par un pouvoir économique, qui sacrifie tout à sa propre rationalité plus que douteuse sanitairement (tu as vu le RER B quand ça bouscule ?), et qui détient désormais officiellement le monopole de l’accès au territoire ». Des adéquations simples se mettent aussi en place : école = garderie des mômes des salariés ; activités non-essentielles = non-économiques. Ah oui… L’autre mérite serait de faire apparaître d’emblée une ligne de clivage entre celles et ceux qui tiennent encore aux raisons de nos gouvernants, et qui voient dans ce pseudo-confinement une tentative musclée de mettre sous cloche ce mystérieux groupe de fêtards qui répand le virus comme une traînée de poudre, et celles et ceux qui se savent tenu·e·s par des raisons d’ordre politico-économique plus difficilement lisibles, qu’il faut sans trop de complotisme apprendre patiemment à déchiffrer. Un mot, donc, aussi comme signe de reconnaissance.

Parler d’arraisonnement, ce serait aussi une manière de briser le consensus médiatique autour de la nécessité sanitaire de faire quelque chose (oui mais alors pourquoi précisément arraisonner les populations  ?), d’interrompre, d’un mot, la communication qui tuile ses fausses raisons dans un bruit continu, sans même chercher à nous y faire croire, simplement pour occuper le terrain (les jeunes, la fête, les biens portants, les moins bien portants, les rassemblements de plus de, là une distance pas respectée, la pauvre, mettre le holà, nos valeurs c’est la vie, et puis on va pas enfermer les vieux avec les gros !). De mettre fin, par la même occasion, à la dissonance cognitive qui nous assaille dès qu’on met un pied dehors et qu’on tombe sur tout le monde, ou bien qu’on rentre et sort en disant je me confine.

L’arraisonnement en cours coïncide finalement étroitement avec la dernière figure de pensée que nous laissent en legs des penseurs comme Foucault et Agamben, cette figure conceptuelle circulant à double sens où, d’une part, la vie, jusque dans son substrat biologique, est investie de raisons politiques, et où, de l’autre, les raisons politiques se déguisent en nécessités pour la survie de l’espèce, formant ainsi un espace socialisé paradoxal où, comme dit le dernier Deleuze, un maximum de circulation va de pair avec un maximum de contrôle. Mais cette étroite coïncidence ne doit pas nous inciter à mettre l’arraisonnement qui nous tient dans la rubrique du bien connu. Au contraire, ce legs de pensée forme une dette qui attend encore d’être pensée jusqu’au bout, et demande à être approfondie plutôt que soldée. Le fait que le capitalisme tardif trouve prétexte d’un virus pour se mettre dans son ultime ordre de bataille, voilà l’événement que nous n’avons pas fini de penser. Nous entrons dans l’œil du cyclone. Tout ce qui était bien connu y prend les couleurs de l’inédit et la forme d’une exigence nouvelle ; y court un frisson d’urgence.

Deux hypothèses pour tenter de prendre la mesure des opérations en cours :

1/ Cette situation d’arraisonnement n’est pas liée à une « seconde vague », terme qui laisse croire que la fin de l’année apporterait du meilleur. L’arraisonnement étant sanitairement assez nul, il risque de s’inscrire dans un temps beaucoup plus long, de tassement relatif des courbes plus que de retombée. Les scientifiques ne prévoyant pas, pour l’instant, l’arrivée d’un vaccin avant le printemps, si on ajoute à cela le temps de l’inoculer à une bonne partie de la population, il se pourrait que nous soyons arraisonné·e·s au moins jusqu’à milieu de l’année prochaine.

2/ Aux conséquences économiques de tout cela, qu’on annonçait déjà colossales après le printemps dernier, et qui serviront de portée inattaquable à la musique d’enterrement de l’austérité, vont s’ajouter les premières conséquences économiquement non négligeables et croissantes du réchauffement climatique. Autrement dit, la crise sanitaire et ses mesures d’exception auront pour relais la crise économique et ses mesures d’exception qui auront pour relais la crise des environnements et ses mesures d’exception. Exception sur exception, sans intervalle de répit. Si on laisse faire les gestionnaires du marasme, nous n’en verrons pas le bout.

Ce dont nous apercevons finalement le bout, c’est de toute cette longue chaîne sociale de raisons qui n’est enchaînée qu’à sa propre catastrophe. Nous vivons en vérité une course de vitesse entre, d’un côté, ces raisons qui veulent rattraper nos vies, coïncider avec elles smartphone en main jusqu’à les anticiper, et, de l’autre, tout ce qui reste en nous d’incalculable pour déjouer ce destin de flicage jusqu’à l’extinction que la cybernétique promet à homo sapiens.

Aclin

 Publié le 09/11/2020

Le syndicat lycéen chouchou de Blanquer dilapide l’argent du ministère

 

Par Antton Rouget (site mediapart.fr)

 

Une organisation lycéenne favorable à l’exécutif a reçu 65 000 euros de subventions du ministère en 2019, dont 40 000 pour un congrès qui n’a jamais eu lieu. À sa tête, on a plutôt dégainé la carte bleue pour des frais de bouche et d’hôtels. Alertée, la rue de Grenelle, loin de couper les vivres, a réservé au syndicat 30 000 euros supplémentaires pour 2020. Révélations.

Champagne ! Le syndicat Avenir Lycéen va bientôt fêter le premier anniversaire de son partenariat avec le ministère de l’éducation nationale de Jean-Michel Blanquer. Le 19 novembre 2019, cette petite association aux positions pro-gouvernementales, qui vivotait avec 138 euros en caisse, a vu atterrir sur son compte en banque la coquette somme de 65 000 euros en provenance du ministère.

En contrepartie, Avenir Lycéen devait mener des actions de sensibilisation sur plusieurs thématiques et organiser, surtout, son congrès fondateur, qui aurait dû concentrer les deux tiers de la subvention (40 056 euros), selon la convention d’objectifs signée avec le ministère. Sauf que le fameux congrès n’a jamais eu lieu.

Par contre, une bonne partie de l’enveloppe publique a été engloutie en frais de bouche, déplacements et autres dépenses dans des bars (alcool compris) et hôtels de luxe, sans que le ministère, tenu de contrôler les états financiers de l’association, n’y trouve à redire malgré plusieurs alertes orales et écrites. Les documents consultés par Mediapart font aussi état d’importants retraits en liquide, à des horaires parfois tardifs, qui n’ont fait tiquer personne.

Sollicité, le ministère explique qu’il n’opère pas un contrôle détaillé des dépenses des associations, mais qu’il s’assure que « de manière globale, les actions subventionnées sont effectivement réalisées » – ce qu’il indique avoir fait, même si le congrès subventionné n’a jamais été organisé.

Après avoir reçu des alertes sur la nature des dépenses, le ministère explique que l’association a été « sensibilisée au bon usage d’une subvention publique ». Sans autre forme de conséquence, puisque le syndicat vient de recevoir pour cette année scolaire une nouvelle subvention de 30 000 euros, qui correspond à ce qu’elle avait demandé.

Officiellement « apolitique », le syndicat, créé en 2018, est composé d’une trentaine de membres actifs, dont plusieurs sont également adhérents aux Jeunes avec Macron. Sur ses réseaux sociaux, l’organisation relaie régulièrement la communication du gouvernement. D’autres syndicats lycéens, opposés aux orientations politiques de Jean-Michel Blanquer, ont vu, eux, leurs demandes de subvention largement revues à la baisse, voire rejetées, par le ministère ces deux dernières années.

Chez Avenir Lycéen (AL), les recherches de Mediapart ont provoqué la panique : interrogés, ses dirigeants fournissent des explications contradictoires et se renvoient la balle.

En théorie, dans l’association, toute dépense devrait être « préalablement étudiée par la trésorerie et la présidence » avant d’être engagée, comme le prévoient explicitement ses statuts. Mais cette règle n’a, de toute évidence, pas été respectée.

Avenir Lycéen dispose d’un compte bancaire à la BNP, alimenté par la subvention ministérielle, qui représente la quasi-totalité de ses recettes aux côtés des quelques cotisations à 5 euros par an. Une carte bleue est rattachée à ce compte, et elle semble se balader de main en main. En tout cas, plusieurs présidents successifs disent n’avoir pas eu accès aux comptes, ce qui laisse une liberté d’action totale au(x) titulaire(s) de la carte.

« Je n’ai jamais validé aucune dépense puisque je n’ai jamais été informé de ces dépenses par qui que ce soit », indique ainsi Martin* (plusieurs membres d’AL étant mineurs, nous avons décidé d’anonymiser toutes les identités – lire notre Boîte noire), éphémère président du syndicat à l’été 2020. Ce lycéen a démissionné de ses fonctions le 27 juin 2020, six jours seulement après son arrivée à la tête de l’association. Une courte période pendant laquelle la carte bleue de la structure n’a cessé de chauffer.

Pour la seule journée du lundi 22 juin, 432 euros sont dépensés dans un Apple Store, et 99,70 euros dans deux restaurants lyonnais. Le lendemain, 75,50 euros sont débités dans un restaurant à Paris. Dans la nuit, à une heure du matin, un retrait de 100 euros est effectué dans le VIIe arrondissement.

L’ancienne présidente d’Avenir Lycéen avec Jean-Michel Blanquer. © DR

Le lendemain, le titulaire de la carte règle 276,52 euros à l’hôtel Madrigal à côté de la gare Montparnasse – un « havre de paix au cœur de Paris XVe » visiblement du goût du syndicat puisqu’il fait l’objet de nombreuses dépenses. Deux jours plus tard, 222 euros sont d’ailleurs débités à la même adresse. Entre-temps, la carte était repartie du côté de Lyon pour un petit achat (44,99 euros) à la Fnac.

« Je ne sais pas à quoi correspondent ces dépenses, je suis tout comme vous dans l’interrogation », s’étonne Martin auprès de Mediapart, expliquant que « durant [son] mandat, le titulaire de la carte bancaire était le trésorier ». Le président dit qu’il ne s’est jamais rendu à Lyon ni à Paris pour ses activités syndicales, et était dans la Somme « avec des amis et des professeurs » quand la facture de l’hôtel Madrigal a été réglée le 24 juin.

Son successeur à la tête du syndicat dispose également d’un sérieux alibi pour prouver qu’il n’est pas l’auteur de plusieurs dépenses douteuses. Président d’Avenir Lycéen du 27 juin au 28 août, Nicolas* a transmis à Mediapart des photos montrant qu’il était avec sa mère en vacances en Loire-Atlantique fin juillet, au moment où le syndicat dépensait 174 euros dans deux brasseries chics de Bordeaux, puis 74,05 euros dans un hôtel du centre-ville.

Ces paiements correspondent au déplacement en Gironde du trésorier et d’un coordinateur du syndicat, originaires du nord de la France et de Lyon, pour rendre visite à Élodie*, l’ancienne présidente d’Avenir Lycéen, qui est toujours membre du Conseil supérieur de l’éducation, un organe consultatif du ministère. Selon elle, le séjour a permis de « travaill[er] sur des propositions qui concernaient la rentrée scolaire », qui avait lieu trois mois plus tard.

Un échange téléphonique ou une réunion par visio n’était visiblement pas possible. « Nous cherchions sur place différents espaces pouvant accueillir un nombre important de lycéens en prévision d’un évènement auquel nous avons finalement dû renoncer à cause du contexte sanitaire », ajoute Élodie à Mediapart, sans donner plus de détails.

Nicolas, le président à cette époque, indique qu’il n’a pas été consulté pour ces dépenses, et les a encore moins autorisées. Idem pour ces 236 euros dépensés dans le restaurant gastronomique de Christian Têtedoie, à Lyon, le 16 juillet 2020. C’est Quentin*, le trésorier du syndicat depuis 2019, qui a effectué cette dépense, ainsi qu’il le reconnaît auprès de Mediapart, expliquant que ce dîner dans ce restaurant étoilé au guide Michelin correspond à une réunion avec des « partenaires » du syndicat. Des « partenaires » dont il ne veut pas donner le nom pour des raisons de « confidentialité », ajoute-t-il.

Le même jour, le syndicat a aussi dépensé 150 euros à l’hôtel Intercontinental de Lyon (cinq étoiles). Le lendemain, 426,47 euros sont débités dans le même hôtel, ainsi que 128,05 euros à la brasserie Georges, restaurant à côté de la gare de Lyon-Perrache qui a nourri nombre de célébrités (Lamartine, Verlaine, Jules Verne, Zola ou Rodin) depuis 1836.

Selon des images diffusées sur Instagram par l'un des convives, le déjeuner a rassemblé trois membres du syndicat, dont son trésorier, en compagnie de leur ancienne présidente. Il avait pour objectif d’« échanger sur divers projets, notamment liés à la transition écologique », justifie Élodie.

Les jours suivants, le compte du syndicat a continué à se vider à un rythme effréné. En dix jours, entre le 15 juillet et le 25 juillet, l’équivalent de 1 600 euros sont retirés, parfois en soirée, dans des distributeurs à Lyon, Lens et Paris.

À la même période, un iPad, un iMac et un vidéoprojecteur sont aussi achetés, neufs, pour 8 411,93 euros dans un magasin spécialisé à Lyon. L’iMac et le vidéoprojecteur sont depuis chez Franck, cofondateur du syndicat qui n’a aucune fonction exécutive dans la structure. Il est seulement membre du « comité de veille » d’Avenir Lycéen, un organe consultatif garant du bon fonctionnement de l’association.

« On m’a confié la garde du matériel », explique-t-il, justifiant d’avoir été choisi pour son ancienneté dans la structure. Franck précise qu’il utilise occasionnellement l’ordinateur « pour l’administration de l’association » et pour réaliser « en partie » les infographies du syndicat. L’iMac lui sert aussi pour les activités d’une autre structure qu’il souhaite lancer avec des camarades d’AL : « Avenir Éducation », un think tank pour « penser l’école de demain », que Jean-Michel Blanquer a publiquement promu sur les réseaux sociaux.

Selon Franck, ces transferts de matériels auraient fait l’objet de conventions de mise à disposition – que l’intéressé n’a pas pu nous montrer. « Je n’ai rien signé », s’étonne Nicolas, le président de l’époque.

Son successeur Thierry*, qui préside Avenir Lycéen depuis la fin du mois d’août, ne semble pas plus au courant : « Je n’ai jamais donné mon accord pour que [Franck] garde cet iMac, je n’étais pas informé qu’un tel appareil avais été acquis par Avenir Lycéen lors de la précédente mandature. Je n’ai donc bien sûr jamais signé de tel contrat [de mise à disposition – ndlr] et, s’il en existe un, je ne l’ai jamais vu et donc jamais approuvé », répond-il à Mediapart.

Moins d’argent pour financer les autres syndicats

Avec tous ces frais engagés en pleines vacances scolaires, l’argent de la subvention ministérielle s’est évaporée à la vitesse grand V : de 40 829 euros au 1er juillet, les réserves de l’association sont tombées à 21 965 euros à la fin du même mois. Toutes ces dépenses n’avaient pourtant « aucun lien » avec la convention d’objectifs signée avec le ministère, estime Nicolas.

« Je n’ai eu à ordonner et valider que très peu de dépenses, celles engagées pour la tenue de l’assemblée générale en présentiel le 24 juillet 2020 », ajoute celui qui présidait alors le syndicat. Soit seulement 76 euros de frais de bouche et 98,28 euros pour l’hébergement à Paris. Pour tout le reste, « aucune validation de ma part n’a été effectuée, même orale », insiste l’ancien responsable, en réponse à nos questions.

Comme son prédécesseur, il explique que c’est Quentin, le trésorier de la structure, qui possédait la carte et l’accès au compte. Interrogé, celui-ci nous a indiqué par téléphone que toutes les dépenses avaient été « validées ».

Alors qu’il nous avait demandé un délai supplémentaire pour justifier par écrit de nombreuses dépenses, en prétextant un manque de temps en raison de ses cours, le trésorier a voulu diffuser un communiqué au nom du syndicat, vendredi, pour prendre les devants avant la publication de notre article. « Je vous demande par solidarité de relayer en masse », a-t-il écrit, sur une boucle Telegram du syndicat, avant de renoncer face aux interrogations et protestations internes.

Selon Franck, le fameux congrès subventionné n’a jamais eu lieu parce qu’« on a d’abord eu du mal à trouver une salle à Lyon » pour l’organiser. Le budget prévisionnel adressé par Avenir Lycéen au ministère pour l’obtention de sa subvention prévoyait pourtant que 12 000 euros soient dédiés aux seuls frais de « location » pour l’événement. « On voulait faire le congrès dans un musée », ajoute Franck. L’événement aurait ensuite été « reporté », « jusqu’au retour d’une situation sanitaire compatible avec un événement important », selon l’ancienne présidente Gaëlle.

Depuis, l’enveloppe allouée par le ministère a été dépensée pour des « déplacements et rencontres en région afin de pallier les reports successifs et de répondre à la demande de rencontres et d’échanges de la part de nos adhérents et de nos partenaires », justifie-t-elle.

Le contrat avec le ministère précise pourtant qu’en cas « d’inexécution, de modification substantielle ou de retard dans la mise en œuvre de la convention », l’association est tenue d’en informer le ministère « sans délai » par lettre recommandée avec accusé de réception. Ce que le syndicat n’a pas fait.

Que des lycéens dérapent en ayant accès à un compte très bien fourni par de l’argent public est une chose. La réaction du ministère en est une autre.

Car, pour sa part, le ministère est aussi tenu de contrôler que les actions qu’il finance soient bien réalisées. La convention oblige ainsi l’association à fournir un « compte rendu financier », ses « états financiers », et son « rapport d’activité » avant le 30 juin. La subvention, ordonnée par le ministre en personne, n’est considérée comme « acquise » qu’après le respect par l’association de cette obligation. En cas de doute, un « contrôle » peut aussi être réalisé par le ministère pendant l’exécution de la convention, précise le document signé avec Avenir Lycéen.

« L’association a bien notifié l’ensemble des éléments requis (compte rendu financier, rapport d’activité, etc.) », confirme le ministère à Mediapart. Comment, dans ce contexte, les organes de contrôle n’ont-ils pas pu tiquer sur les 40 056 euros spécifiquement versés au titre du congrès et qui ont été pour partie dépensés pour des hôtels de luxe ou un restaurant étoilé ?

Le ministère esquive, en expliquant seulement que « les subventions demandées au titre des déplacements, s’agissant d’une association nationale, l’ont été pour des restaurants et des hôtels correspondant aux déplacements de l’équipe de direction d’Avenir Lycéen afin d’assister à des événements organisés par les représentants départementaux et régionaux de l’association ». Ce qui n’a, en l’espèce, pas toujours été le cas. « Il n’y a eu aucun laxisme du ministère dans le contrôle financier de cette association comme pour les autres », insiste le ministère, pourtant si soucieux d’exemplarité dès lors qu’il s’agit des professeurs.

Plusieurs alertes sont pourtant remontées, en pleine flambée de dépenses cet été, jusqu’au délégué national à la vie lycéenne (DNVL) du ministère, Christophe Brunelle.

Nommé en 2018 par Jean-Michel Blanquer, ce dernier présente un profil très politique : après avoir soutenu Alain Juppé à la primaire de la droite en 2016, il a fondé le groupe « Les profs en marche » pour soutenir la candidature d’Emmanuel Macron à la présidentielle. En 2017, il rejoint l’équipe parlementaire d’une députée LREM (aujourd’hui entrée en dissidence) avant d’être promu DNVL par Jean-Michel Blanquer.

Sur les réseaux sociaux, le DNVL affichait ouvertement, en septembre encore, sa sympathie envers Avenir Lycéen en relayant ses contenus. Christophe Brunelle entretient une bonne relation avec plusieurs dirigeants du syndicat, qui partagent les mêmes engagements politiques que lui. Le syndicat « apolitique » présente en effet la particularité d’être dirigé par plusieurs lycéens qui sont aussi engagés chez les Jeunes avec Macron (Jam).

Cette situation crée parfois de curieuses interférences. Sur la boucle Telegram rassemblant les adhérents d’Avenir Lycéen (108 membres, dont une trentaine actifs), l’ancienne présidente Gaëlle, toujours très présente dans la vie du syndicat, a ainsi invité les jeunes, ce vendredi 6 novembre, à partager la dernière communication de Jean-Michel Blanquer sur l’évolution du protocole sanitaire dans les lycées.

À l’inverse, le ministre, qui a reçu des responsables du syndicat cet été (voir la photo ici), n’a pas hésité à relayer les messages du futur think tank « Avenir Éducation » sur les réseaux sociaux, alors même que le mouvement n’est encore qu’un projet, de l’aveu même de ses fondateurs.

Cette proximité politique a-t-elle joué dans le traitement du syndicat ? Interrogé par Mediapart, le délégué national à la vie lycéenne n’a pas répondu à nos questions, après avoir sollicité un délai de réponse que nous lui avions accordé (lire notre Boîte noire).

« Christophe Brunelle m’a assuré que le ministère ne pouvait contrôler les dépenses des associations subventionnées », explique pour sa part Nicolas, l’ancien président, qui s’étonne : « Après relecture de la convention avec ce dernier, je me suis rendu compte que les propos de M. Brunelle étaient très différents de ce qui était marqué noir sur blanc. »

« La direction de l’association a été sensibilisée par le DNVL au bon usage d’une subvention publique et à la nécessité d’être en mesure de justifier, à tout moment, de la réalité d’une dépense et de son lien avec l’activité subventionnée », ajoute le ministère, qui n’a réclamé aucun changement de gouvernance à la tête du syndicat.

Visiblement, cette action de « sensibilisation » a été bien peu efficace : au téléphone, le trésorier d’Avenir Lycéen a indiqué à Mediapart, jeudi 5 novembre, que si la subvention avait été largement consommée pour des dépenses n’ayant rien à voir avec l’objet de la convention, c’était parce que « nous n’avons pas le droit aux bénéfices au sein de l’association donc nous avons préféré répartir cette somme dans différentes délégations ou coordinations ». Le jeune trésorier confond ici l’interdiction pour une association type loi 1901 de partager des bénéfices entre ses membres, qui n’empêche en revanche pas une association de dégager des excédents et constituer des réserves.

Les alertes sur le train de vie du syndicat n’ont eu aucune autre conséquence. Pour cette nouvelle année, Avenir Lycéen a même reçu une nouvelle subvention de 30 000 euros. « Étant donné que toutes les dépenses n’avaient pas été engagées sur 2019, le montant de la subvention a été diminué de plus de 50 % entre 2019 (65 000 €) et 2020 (30 000 €) », explique seulement le ministère, en insistant sur le fait que les demandes de subvention ont été examinées par le « bureau de l’éducation artistique, culturelle, et sportive », puis approuvées par le contrôleur budgétaire et comptable ministériel.

Le montant de 30 000 euros correspond exactement à la demande formulée par Avenir Lycéen. Ce qui ne manque pas de révéler une inégalité de traitement avec d’autres organisations lycéennes.

En 2018, le Mouvement national lycéen (MNL, ex-UNL-SD), arrivé en seconde position derrière Avenir Lycéen aux élections du Conseil supérieur de l’éducation cette année-là, avait perçu 10 000 euros dans le cadre d’une convention d’objectifs.

Depuis, c’est la disette. En 2019, « nous n’avons pas eu de réponse à la suite de notre sollicitation », explique-t-on dans ce syndicat de gauche. Pour l’année de 2020, le ministère a expliqué, cet été, qu’il n’a pas été « possible de donner suite » à la demande du syndicat.

« En effet, le montant global alloué aux subventions ne permet pas d’apporter une aide à tous les projets qui nous sont soumis, quelle que soit par ailleurs leur qualité », s’est excusé le ministère, dans un courrier daté du 24 juillet 2020, en pleine folie dépensière d’Avenir Lycéen (lire le courrier ci-joint).

Même tendance à l’Union nationale lycéenne (UNL), autre syndicat lycéen de gauche qui compte 35 fédérations et 25 années d’existence. De 80 000 euros en 2018, sa subvention est tombée 40 000 euros en 2019, puis 20 000 euros pour cette année. « On avait demandé un maintien à 80 000 euros, en justifiant de tout un tas d’actions autour de la lutte contre les discriminations ou les inégalités », déplore-t-on à l’UNL.

Le syndicat estime que cette baisse des financements a rendu son « fonctionnement très précaire », et ce même s’il vit chichement. « Quand on réunit les dirigeants, on cherche des hébergements chez des militants. Chacun met aussi 2 euros dans un pot commun pour acheter la nourriture », indique le syndicat.

« En ce moment, on ne dépense presque rien, c’est du bricolage, on est en grande difficulté financière, c’est difficile de mener des projets », ajoute le MNL, où l’on reconnaît que le financement ministériel est indispensable : « Les organisations lycéennes ont naturellement très peu de cotisations. Nous sommes sous perfusion du ministère. » Certains plus que d’autres.

 Publié le 08/11/2020

Monique Pinçon-Charlot : « mais où est passé le monde de demain ? »

 

(site la-bas.org)

C’est reparti pour un tour. Le « monde d’après », c’est pas pour tout de suite tout de suite. Depuis quelques jours, la France (comme d’autres) fait face à une nouvelle « confinerie ».

Pour Monique Pinçon-Charlot, sociologue, ancienne directrice de recherche au CNRS et amie de Là-bas de longue date, « on est entrés là dans une phase de violence terrible, mais qui est toujours ouatée, toujours minimisée, parce qu’il ne faut surtout pas que les gens comprennent la réalité de ce qui va advenir ». Alors comment faire face ? Comment hurler avec un masque ? Avant tout, analyser les échecs passés et avoir le « courage de sortir du confort moelleux et de la bonne conscience de ce marché de la contestation sociale ». Voici la version écrite de cet entretien du 6 octobre dernier à lire à oreille reposée.

Daniel Mermet — Monique, salut ! Ce Covid est vraiment une aubaine formidable pour nos adversaires !

Monique Pinçon-Charlot — L’aubaine, ils la pressurent. Ils l’utilisent. Ils l’instrumentalisent. Ils iront jusqu’au bout du bout !

Daniel Mermet — Nous avons fait un entretien ensemble [1] fin mars où tu étais très radicale – « il faut penser un monde nouveau » – et tu espérais qu’on allait vers une bifurcation. Quelques mois plus tard, quel bilan fais-tu, dans quel état d’esprit te trouves-tu ?

Monique Pinçon-Charlot — Je dirais que c’est le livre noir du capitalisme qui continue à s’écrire. Toujours plus noir. Toujours plus sombre. Toujours plus violent. De sorte qu’il n’y a pas non plus vraiment de surprise.

Dans cet entretien, il me semble qu’on avait parlé du livre de Naomi Klein, La Stratégie du choc. Montée d’un capitalisme du désastre [2], pour aller toujours plus loin. Là on n’est pas déçus, c’est exactement ce qui se passe. Au fond, si on a été nombreux à se laisser prendre à ce « monde d’après », à tout d’un coup se dire : « ça y est, les gens vont comprendre la gravité de la situation et tout le monde va se secouer et il va y avoir une énergie positive pour construire un monde nouveau », c’est parce qu’on est un peu dans le déni.

J’en avais parlé à propos de ma critique du marché de la contestation sociale. Et là je persiste et je signe plus fort que jamais : ça me paraît vraiment impossible de continuer sans, non pas changer nos méthodes de lutte, mais sans compléter nos méthodes de lutte. Toi, tu sais faire de belles émissions, nous on sait faire des livres, mais ensemble on peut partager de nouvelles activités. J’avais parlé de désobéissance civile non violente, de présence physique et sonore dans les beaux quartiers, au plus près des familles les plus riches et des lieux de pouvoir et de richesse. Et toutes ces choses ne doivent pas s’opposer.

Nous, avec Michel, finalement, ce qu’on a bien appris dans nos enquêtes sur l’oligarchie, c’est qu’eux ne se prennent pas la tête à créer des faux débats, à opposer des choses qui n’ont pas à être opposées.

Daniel Mermet — Je voudrais que tu développes un peu ton expression de « marché de la contestation sociale » qui m’avait accroché à l’époque. Il y a une chose que nous risquons les uns et les autres, tous ceux qui sont dans la contestation, dans l’opposition, dans la critique : c’est de moraliser le capitalisme, et au fond, d’une certaine façon, de le renforcer.

À quel moment est-ce qu’on peut considérer qu’on a une action, une position et un projet radical – non pas de le moraliser, de l’arranger, de l’améliorer, de dire qu’au fond un autre capitalisme est possible, mais de proposer une alternative, de lutter pour une alternative, sans d’ailleurs savoir exactement à quoi ça peut ressembler ?

Monique Pinçon-Charlot — C’est justement ça le problème, on est incapables de s’unir autour d’une alternative. Ma posture est profondément anticapitaliste. Je sais que ça ne pourra pas se faire du jour au lendemain. Mais même les issues de secours qu’on pourrait éventuellement voir ici et là, pour moi, ils les ont déjà bouchées.

Le côté entier et catégorique de mes convictions s’explique par notre connaissance de cette classe sociale de type oligarchique, par la connaissance intime de ces capitalistes avec lesquels nous avons partagé des repas (tu le sais bien, avec tes émissions tu t’es régalé de nos week-ends au château…). Nous avons commencé à travailler sur cette classe en 1986 et aujourd’hui, plus de trente ans après, le système capitaliste a complètement évolué. Il a rebondi dans une violence de classe inouïe avec le néolibéralisme, il s’est totalement mondialisé. On est dans un cas de figure qui n’a rien à voir avec le début de nos enquêtes, où nos interviewés avaient beaucoup de mal, par exemple, à parler d’argent. Quand on les questionnait sur la transmission des patrimoines, on voyait bien que c’était : « pour vivre heureux, vivons cachés ».

Daniel Mermet — On a pris conscience ces dernières années – et notamment avec le Covid – que c’est le dérèglement climatique qui risque de développer les conditions de ce type de maladie. C’est ça aussi la grande inquiétude actuelle : il n’y a pas d’une part le réchauffement climatique et d’autre part le Covid, ces deux éléments sont liés.

Monique Pinçon-Charlot — C’est sûr. C’est pour ça que je refuse de parler d’une crise sanitaire, parce que ce n’est pas une crise sanitaire. C’est une crise du capitalisme. Comme toujours, la propagande néolibérale découpe le saucisson en tranches, pour ne pas qu’on puisse comprendre qu’en réalité, ce que Macron essaie de cacher, ce sont ses propres turpitudes, c’est sa politique. Donc on nous colle des masques, on nous empêche de parler. Mais tout est lié : c’est un fait social total auquel on assiste. Ce n’est même pas un champ de bataille, parce qu’on est vraiment aujourd’hui au cœur de la guerre de classes dont nous dévoilons les rouages, Michel et moi, avec beaucoup d’autres, depuis longtemps. On est entrés là dans une phase de violence terrible, mais qui est toujours ouatée, toujours minimisée, parce qu’il ne faut surtout pas que les gens comprennent la réalité de ce qui va advenir.

Daniel Mermet — Et puis il y a ce masque qui ressemble à un bâillon. C’est très difficile ! La contestation, c’est la foule, c’est la masse.

Monique Pinçon-Charlot — Il faut qu’on crie ! Il faut qu’on hurle !

Daniel Mermet — Mais qu’est-ce qu’on va hurler à un mètre de distance les uns des autres, avec des masques ? C’est très difficile, on est handicapés en ce moment. Qu’est-ce qu’on peut faire, une fois qu’on a diffusé des émissions ? On a les mains attachées dans le dos.

Monique Pinçon-Charlot — Je pense qu’on peut faire beaucoup de choses, y compris avec des masques. C’est vrai qu’on est piégés dans la mesure où toi, moi et beaucoup de militants nous sommes tous respectueux des Français qui ont peur, parce que les ondes des médias des milliardaires ont, à longueur de journée, transmis une peur incroyable d’un virus (qui pour l’instant n’a pas fait plus de morts que la grippe, il faut quand même garder la tête froide). Mais bientôt, je pense que les médecins vont peut-être avoir le courage de parler. Certains osent, mais pas beaucoup.

Quoi qu’il en soit, ce qu’il faut bien retenir, c’est qu’avec la décongélation du pergélisol, il y a des virus, et des virus, et des virus qui vont devenir notre quotidien. C’est une catastrophe. Ce sont les capitalistes seuls qui sont responsables de ce qui va advenir avec tous ces virus lâchés dans la nature, après avoir été congelés pendant plus de 10 000 ans, tout comme le méthane et une quantité de CO₂ deux fois supérieure à ce qu’il y a aujourd’hui sur la planète. Les hydrologues et tous les spécialistes du pergélisol disent qu’on est face à une boucle rétroactive : c’est-à-dire que plus le pergélisol se décongèle, plus la pollution, plus le dérèglement climatique s’emballent. On est dans un système de bombe que même les algorithmes ne peuvent pas maîtriser.

Daniel Mermet — Un de vos grands confrères, un anthropologue, David Graeber, qui est mort récemment, avait fait ce livre formidable sur les bullshit jobs, les jobs à la con [3]. Et il était très intéressant. C’était aussi un radical, quelqu’un qui ne voulait pas se limiter à moraliser le capitalisme. C’était un érudit qui, dans ses connaissances anthropologiques, cherchait des alternatives dans d’autres sociétés, soit dans le passé, soit dans le présent, d’autres façons de faire. Le capitalisme, tu le comprends d’une manière scientifique à travers ton expérience des sciences humaines, de la sociologie, d’autres le comprennent d’une autre façon. Mais on a tous compris, à des degrés divers, que ce n’était pas bon tout ça. Même si on n’appelle pas ça le capitalisme, tout le monde comprend. Mais on souffre d’un manque d’alternatives. On nous dit : d’accord, vous êtes contre ça, mais qu’est-ce que vous proposez d’autre ?

Monique Pinçon-Charlot — Je n’ai pas de problème avec ça, parce qu’il n’y a que les cons ou ceux qui sont dans un déni total de la réalité qui peuvent dire : moi je suis capable de proposer une alternative. Cette alternative, on va la construire ensemble, simplement il y a des préalables. C’est ça que je mettrais plutôt en avant. C’est comment, nous, on va changer pour arriver à proposer des alternatives. Les alternatives ne vont pas tomber du ciel, ça se fait dans le partage, dans le collectivisme. Personne n’a la science infuse.

On a des directions, on sait que l’autogestion ouvrière, c’est très bien, ainsi que le partage, la solidarité. On sait que les divisions de la démocratie représentative, notre Constitution, on n’en veut plus. Moi je ne veux plus participer à l’agenda néolibéral de cette démocratie représentative. Avec un vote blanc qui n’est même pas reconnu dans les suffrages exprimés. Avec des instituts de sondage qui sont la propriété des milliardaires, tout comme les médias. Avec une propagande absolument inouïe qu’on subit – propagande relayée aujourd’hui sur Facebook, sur Twitter. Sur Internet, il y a des algorithmes capables d’orienter les électeurs vers tel ou tel Macron, sans en avoir l’air, quand on tapote sur sa tablette. Aujourd’hui, on a atteint un niveau d’esclavagisation de nos pauvres cerveaux qui est inouï. Face à cela, moi je ne suis rien.

La seule chose que je sais, c’est qu’il n’y aura plus de Mélenchon ou de remplaçant de Mélenchon possible car il faut qu’on soit véritablement unis. Il y a des expériences intéressantes qui se sont passées aux municipales. Et en tout cas, au dehors, nous devons contester la démocratie représentative telle qu’elle existe aujourd’hui. Il y a beaucoup de choses qui se passent mais qui ne sont pas relayées.

Daniel Mermet —C’est ça, il y a beaucoup de dispersion. Il y a plein d’actions, soit de solidarité, soit de caractère politique, de débats, qui s’organisent mais qui sont très dispersées. On l’a vu avec le « CNNR », puisque Macron avait fait vibrer l’idée du Conseil national de la Résistance – ils usurpent n’importe quoi, ils volent n’importe quoi, ces gens-là ! Mais ça a fait rebondir : « ah ! on va créer un nouveau CNR… » Et il y a eu plein d’actions comme ça au printemps, et puis ça s’est dispersé, ça s’est un petit peu enfoncé dans les marécages.

Monique Pinçon-Charlot — C’est toujours pareil, ça a été le chacun pour soi. La gauche est folle d’être divisée comme elle l’est, c’est dingue ! C’est une responsabilité incroyable. Il faut qu’on fasse comme dans la grande bourgeoisie : chacun fait ce qu’il a envie de faire – je pense que c’est très important de se respecter dans nos sensibilités diverses et variées –, mais il doit être bon là où il est. Et il doit y avoir, dans notre univers comme dans celui de la grande bourgeoisie, des sphères, des associations, des cercles qui coordonnent les initiatives.

Daniel Mermet — C’est sans doute le meilleur apport de votre boulot, Michel et toi, sur les riches. Parce que vous n’êtes pas nombreux sociologues à avoir observé et à continuer d’observer ce monde-là. Ce que vous avez rapporté de vos longues observations, c’est que les riches sont solidaires. Ils sont très malins pour s’organiser, pour avoir des relations entre eux qui leur permettent d’exister en tant que classe et d’être à peu près la seule classe cohérente qui existe dans un pays comme le nôtre.

Monique Pinçon-Charlot — Au sens marxiste du terme, c’est la seule, c’est sûr.

Daniel Mermet — Pour revenir à David Graeber, qui était une des figures de Occupy Wall Street, si on prend Nuit Debout, si on prend aujourd’hui les « gilets jaunes », on trouve à chaque fois une énergie et des convictions formidables, parfois des mélanges sociaux de toutes sortes – une fois les intellos, une fois les jeunes, une fois la petite classe moyenne française (je pense aux « gilets jaunes »), mais à chaque fois ça s’étiole, ça ne se construit pas. Les médias volent des figures, des leaders, et les autres ne veulent pas en proposer. Les systèmes ne s’emboîtent pas et finalement on a des énergies, des convictions réelles, profondes, mais qui se perdent. Mais on a peur aussi d’organisations trop structurées, trop construites.

Monique Pinçon-Charlot — Et on a raison ! Je pense que, de toute façon, il n’y a pas d’autre solution que chacun fasse ce qu’il a envie de faire. Parce que c’est impossible de militariser des dizaines de millions de Français qui auraient la ferme résolution d’en finir avec un système inique. Dans le quotidien, dans la lutte, il faut éviter de se diviser, et surtout analyser sans arrêt les raisons des échecs. Et les raisons de ces échecs sont aussi en nous. C’est-à-dire que nous n’avons pas nous-mêmes (je le ressens moi-même, c’est pour ça que je peux le dire) le courage de sortir du confort moelleux et de la bonne conscience de ce marché de la contestation sociale, il faut le dire. On touche des miettes, des reconnaissances symboliques et financières du capitalisme. On est donc nous-mêmes enserrés dans cette espèce de simili-confort (qui a pu fonctionner depuis la Libération avec l’État-providence qui nous a fait naître, nous a fait évoluer, qui nous a nourris, nous a enrichis. Mais aujourd’hui c’est fini !).

Aujourd’hui, on ne peut pas comprendre que la gauche continue à fonctionner comme si de rien n’était. C’est à cela qu’il faut s’attacher aujourd’hui. Les propositions que nous faisons, Michel et moi, concernent précisément – sans que ce soit la revendication principale ou la modalité d’action principale – une omniprésence visible dans tous les beaux quartiers de France (que ce soit à Troyes, Lille, Paris, Toulouse, Annecy…). On est parfaitement capables de s’organiser avec les réseaux sociaux, avec Internet. On n’a pas de problème avec ça et on ne le fait pas.

Daniel Mermet — Alors on va dans les beaux quartiers, et qu’est-ce qu’on fait dans les beaux quartiers ? On est présents ?

Monique Pinçon-Charlot — On est présents. On peut se dire : Macron a fait le malin avec son discours du 4 septembre 2020 au Panthéon pour l’anniversaire de la IIIe République [4]. Il a décortiqué ce qu’était la liberté, l’égalité et la fraternité. Eh bien, on va lui dire : justement, à propos d’égalité, vous nous annoncez un plan contre les séparatismes, nous on est d’accord avec vous. Donc maintenant vous rétablissez l’ISF (et on hurle ça dans des mégaphones dans les beaux quartiers).

Daniel Mermet — Vous devriez faire ça : écrire des textes pour les militants qui vont dans les beaux quartiers — pour passer inaperçus, ils peuvent s’habiller en bourgeois, pourquoi pas, ça serait plus gai — et qui vont dire : d’accord pour le séparatisme, on se sépare de vous. Il y a le séparatisme racial et puis il y a le séparatisme social.

Monique Pinçon-Charlot — Mais oui, les riches ne sont pas des citoyens à part, préservés de l’obligation de payer leurs impôts. On a plein de choses : le communautarisme de la naissance. Regarde dans les beaux quartiers, au bois de Boulogne, ils ont leurs cercles sous concession privée dans un espace public : 25 hectares ! Qu’est-ce qu’on attend, pourquoi on les laisse tranquilles ?

Daniel Mermet — Voilà, on veut nous aussi aller jouer au golf !

Monique Pinçon-Charlot — Je suis contre la violence, absolument contre, parce qu’elle est totalement contre-productive. Et pour la bonne raison que ce sont eux qui sont violents, ce n’est pas nous. Nous, on a la force du nombre. Par exemple, je ne sais pas si j’irais m’imposer dans une partie de golf, mais rien qu’être au bord des entrées des cercles, c’est génial.

Daniel Mermet — Cela dit, il y a quand même des bonnes fortunes avec les élections municipales bizarres qu’on a eues. Ça fait des municipalités à Lyon, à Marseille, à Bordeaux. Et tu as vu la réaction. Les élus de ces villes ont dit : ça serait peut-être bien de ne pas avoir de sapin de Noël. Ou le maire de la ville de Lyon a dit : le Tour de France, ça nous coûte trop cher et il n’y a pas assez de femmes qui font du vélo. Ce qui est intéressant, c’est la levée de boucliers en face. Comment ils réagissent, au sens de « réactionnaires », véritablement.

Monique Pinçon-Charlot — Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ce sont des géants aux pieds d’argile et qu’ils vivent sur le pied de guerre. On en a eu la preuve avec les « gilets jaunes » : ils ont très vite déserté les beaux quartiers pendant les week-ends, et ils se sont aménagé des pièces pour être sûrs de pouvoir continuer à communiquer, à manger. Ils ont tout de suite pris un certain nombre de mesures qui montrent qu’ils sont extrêmement fragiles. Et aujourd’hui plus que jamais.

Il y a cette phrase de Brecht : pourquoi y a-t-il l’oppression ? C’est à cause de nous. De qui dépend-il qu’elle cesse ? De nous. Il nous faut faire ce travail de réflexion collective sur nous-mêmes, sur nos façons de fonctionner et sur comment on peut changer nous-mêmes. Changer non pas en nous emmerdant dans des réunions chronophages, mais en étant dans l’action, que ce soit dans les beaux quartiers comme je le prône ou ailleurs, dans tous les lieux de pouvoir, en étant dans la vigilance, la veille oligarchique, la désobéissance civile non violente. C’est avec ça qu’on dynamise les gens.

Daniel Mermet — On se souvient comment, au début du mouvement des « gilets jaunes », tout à coup la manif s’est portée sur les Champs-Élysées et a commencé à aller vers les beaux quartiers, l’avenue Foch… Et c’était la panique. Il y a eu quelques violences, mais c’était surtout symbolique. Alors que depuis longtemps, sinon depuis toujours, les manifestations populaires se passaient dans les quartiers populaires. Là, pour une fois, c’était dans les beaux quartiers (d’ailleurs vous vous y êtes baladés à ce moment là).

Monique Pinçon-Charlot — Oui, on était là.

Daniel Mermet — C’est là qu’il faut retourner !

Monique Pinçon-Charlot — C’est ça. Je donne quelques idées, mais ça va être dans la dynamique. Il faut vraiment qu’on ne fasse pas ce qu’on a fait pendant le confinement (moi-même j’y ai contribué, j’ai écrit je ne sais combien d’articles et d’interventions), où chacun a fait ce qu’il a pu dans son coin. Et puis on se retrouve face à une violence de classe incroyable. Donc maintenant je n’en ai plus rien à foutre, je dis que c’est nous qui devons changer. Ce sont nos façons de travailler qui doivent changer. Je ne dis pas que j’ai la science infuse. Je transmets simplement ce que j’ai appris avec Michel de nos enquêtes dans les beaux quartiers, et cette fascination qu’on a eue pour leur fonctionnement. C’est-à-dire que c’est un fonctionnement sans chef d’orchestre où chacun, chaque grand bourgeois, chaque noble, chaque représentant de cette aristocratie de l’argent est là, où qu’il soit, quoi qu’il fasse, dans la défense de ses intérêts de classe. Et nous, rien ne nous empêche de nous mettre chacun dans cette posture.

Daniel Mermet — Ça a été le cas, par moments, dans notre histoire en France et dans d’autre pays. Le cas de moments où l’on se sent appartenir à la classe populaire, non pas en tant qu’individu qui, par là, trouvera des moyens de s’en sortir ou d’avancer, mais en tant que corps social littéralement. Ce qui a permis à certains moments d’obtenir pas mal de choses.

Vous êtes des chercheurs, des scientifiques, et ce que vous avez réussi, c’est de rendre populaire votre travail. Ce que vos congénères hésitent parfois à faire. Si tu regardes Bourdieu, il a mis très longtemps avant de venir vraiment sur la place publique et de donner une forme concise et populaire à ses idées et à son travail. Vous avez fait ça aussi, nous avons fait beaucoup d’émissions ensemble, et à un moment, les Pinçon-Charlot, c’était les chercheurs, les spécialistes de la bourgeoisie, mais c’était des constats scientifiques. On devinait bien quelles étaient vos conclusions.

Monique Pinçon-Charlot — Pour Bourdieu, ce que tu dis est juste. Il a attendu de voir comment Mai 68 allait être digéré, comment ça allait se passer. Il attendait peut-être aussi d’être bien assis dans les institutions. Sa cooptation à la chaire de sociologie au Collège de France lui a donné un parcours hors pair pour le fils d’un facteur béarnais. Pour nous, je dirais que ça s’est passé à la retraite — que j’ai devancée pour ma part de quatre ans, alors que ça me fait perdre beaucoup d’argent chaque mois. Mais je l’ai fait pour pouvoir écrire Le Président des riches  [5] avec Michel, avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy en 2007. Et dès le lendemain de notre retraite, on a été comme deux enfants qui claquent leurs pieds dans des flaques d’eau, tellement on était contents de pouvoir intégrer le champ politique et le champ économique dans nos travaux. Parce que, académiquement, c’était interdit. Tout se passe comme si c’était interdit.

Daniel Mermet — C’est un phénomène relativement nouveau, on les appelle les « jeunes retraités dynamiques » ! Avec l’allongement de la durée de la vie, il y a des gens de 65 ans qui pètent la santé, qui sont plein d’énergie et qui peuvent être tout à fait redoutables dans les combats politiques !

Monique Pinçon-Charlot — Je te mets dans le tas, méfions-nous des vieux fourneaux !

 

Notes

[1] Là-bas si j’y suis, « Monique Pinçon-Charlot : ces criminels devront rendre des comptes », 13 avril 2020.

[2] Naomi Klein, La Stratégie du choc. Montée d’un capitalisme du désastre,, Leméac et Actes Sud, 2008.

[3] David Graeber, Bullshit Jobs, Les Liens qui libèrent, 2018.

[4] Discours d’Emmanuel Macron, cérémonie du 150e anniversaire de la République, elysee.fr, 4 septembre 2020.

[5] Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Le président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy, Zones, Paris, 2010.

 Publié le 07/11/2020

La proposition de loi «sécurité globale» renforce l’impunité des policiers

 

Par Pascale Pascariello (site mediapart.fr)

 

Une proposition de loi LREM pourrait renforcer l’impunité des agents en empêchant, lors de la diffusion des vidéos, leur identification. Déjà votée jeudi en commission, elle soulève des « risques considérables d’atteinte à plusieurs droits fondamentaux », dont celui d’informer, selon la Défenseure des droits. La majorité accède en direct à une demande des syndicats de police. Décryptage.

Diffuser des images de policiers identifiables, dans l’exercice de leur fonction et dans l’intention de porter atteinte à leur « intégrité physique ou psychique », pourrait être passible d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. 

C’est ce que prévoit la proposition de loi « sécurité globale » portée par deux députés LREM, l’ancien patron du Raid Jean-Michel Fauvergue, et l’avocate Alice Thourot. Largement soutenue voire affinée par le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, elle vient d'être adoptée par la commission des lois, jeudi 5 novembre, avant d'être débattue dans l'hémicycle à partir du 17 novembre. Les inquiétudes sont grandes et les réactions des ONG et avocats ne se sont pas faits attendre.

Particulièrement préoccupée par « les risques considérables d’atteinte à plusieurs droits fondamentaux, notamment au droit à la vie privée et à la liberté d’information », la Défenseure des droits, Claire Hédon, a demandé, dans un avis publié jeudi, à « ce que ne soient, à l’occasion de ce texte, entravés ni la liberté de la presse, ni le droit à l’information. »

Déposée le 14 janvier 2020, cette proposition de loi concernait initialement la police municipale et la sécurité privée. À la suite des entretiens, organisés à partir du 20 juillet, entre le ministre de l’intérieur et les syndicats de police, une nouvelle mouture a été enregistrée le 20 octobre, dans laquelle s’est notamment inséré l’article 24 sur la diffusion d'images de policiers non floutés.

Une semaine avant, le 13 octobre, au cours d’une réunion avec l’ensemble des syndicats de police, Gérald Darmanin l’avait d’ailleurs annoncé en ces termes : « Soyez rassurés, avec le président de la République et le premier ministre, nous serons toujours là pour vous défendre. Le travail se poursuit sur des réformes annoncées en septembre : floutage, nouvelle utilisation des caméras-piétons. Ils trouveront leur traduction dans la prochaine proposition de loi Fauvergue-Thourot. » 

L’article ajouté est le suivant : « Est puni d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende le fait de diffuser, par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support, dans le but qu’il soit porté atteinte à son intégrité physique ou psychique, l’image du visage ou tout autre élément d’identification d’un fonctionnaire de la police nationale ou d’un militaire de la gendarmerie nationale lorsqu’il agit dans le cadre d’une opération de police. »  En commission, un amendement déposé par le corapporteur LREM Jean-Michel Fauvergue a été adopté pour que le numéro d'immatriculation individuel (RIO) resterait identifiable. « Puisque leur révélation n'est pas de nature à exposer les policiers et des gendarmes à des représailles  », est-il précisé en commentaire dans l'amendement. Risque d'autant moins probable que ce numéro, pourtant obligatoire, est régulièrement invisible car peu porté par les policiers.  

Certains députés, la rapporteuse Alice Thourot en tête, se veulent rassurants et affirment qu’il sera toujours possible de filmer la police. Certes, il le sera mais il sera obligatoire lors de la diffusion de ces images de flouter leur visage et de masquer tout autre signe permettant de les identifier.

Cette obligation de rendre non identifiable les forces de l'ordre et la peine encourue en cas de non respect risque de dissuader plus d'une personne de diffuser des enregistrements montrant les opérations de police en cours lors de manifestations. 

Le 2 novembre, sur l’antenne de RMC et BFM, le ministre explique clairement la finalité de cette proposition de loi : « J’avais fait une promesse, celle de ne plus pouvoir diffuser l’image des policiers et des gendarmes sur les réseaux sociaux. Cette promesse sera tenue, puisque la loi prévoit l’interdiction de la diffusion de ces images. »

« Cette demande n’est pas nouvelle puisqu’elle est formulée par notre syndicat depuis 2016 à la suite de l’attentat de Magnanville au cours duquel un couple de policiers a été assassiné à son domicile », précise le secrétaire général de l’UNSA Police, Thierry Clair, auprès de Mediapart. « Nous avions alors demandé que les photos de policiers publiées dans la presse soient floutées et qu’il soit interdit de diffuser leur image sur les réseaux sociaux. »

Mais cette volonté de protéger des fonctionnaires devient rapidement un prétexte pour exiger que les forces de l’ordre ne soient plus filmées ou identifiables sur des images prises au cours de leur activité. D’autant qu’avec l’évolution de la téléphonie et la multiplication des réseaux sociaux, les violences policières, en particulier lors de mouvements sociaux comme les manifestations contre la loi Travail, en 2016, peuvent être plus facilement documentées qu’elles ne l’étaient jusqu’à présent. 

Ainsi, en 2018, dans un courrier daté du 5 novembre, le syndicat de police Alliance demande au ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, que soit interdit de filmer les policiers, « très préoccupés par l’existence d’abus du droit de capter leur image lorsqu’ils se trouvent sur la voie publique ou dans un espace public dans l’exercice de leurs fonctions »

Selon le syndicat, « au-delà de la question du droit à l’image des policiers, l’enjeu est leur sécurité », la diffusion de vidéos sur les réseaux sociaux les exposant à « être reconnus et à être, eux-mêmes ou leur famille, victimes de représailles ». Non seulement cette interdiction, qui passe par « une modification législative de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse et d’expression », doit concerner les « policiers en intervention », mais aussi, « et par extension, les forces de l’ordre »

Ainsi, comme nous le révélions (à lire ici), lancée au printemps 2019 par la direction générale de la police nationale, une étude juridique était encore en cours en février dernier pour encadrer de façon plus stricte la diffusion des vidéos, notamment en floutant les policiers. 

Contacté alors par Mediapart, le sociologue Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des rapports entre la police et la population, alertait déjà : « Filmer la police est pour l’instant protégé par la loi. Mais comme toute liberté, elle est fragile et il y a toujours une possibilité de la rogner, d’autant que les velléités pour le faire sont nombreuses, en premier lieu du côté des syndicats de police. »  

Et aujourd’hui, l’ensemble des syndicats de police sont effectivement satisfaits. « Nous voulions l’interdiction de filmer et de diffuser. Nous avons été peut-être un peu trop gourmands », commente auprès de Mediapart Stanislas Gaudon, secrétaire généra

l adjoint du syndicat Alliance. « Aujourd’hui, le floutage figure dans la proposition de loi, ce qui est une belle avancée, poursuit-il. En cas d’infraction, un an de prison et 45 000 euros d’amende, ce n’est pas énorme, c’est normal. Mais il ne faudra pas se contenter d’un simple rappel à la loi. La peine devra être appliquée. »

L’esprit de l’article 24 n’est pas sans rappeler les propos tenus, le 23 septembre, par le ministre de l’intérieur sur les ondes de France Inter : « Lorsque les manifestations deviennent violentes, [ce n’est] pas de la part des policiers. C’est eux, les victimes des violences. » 

« Vers un État de police ? », a ainsi interpellé le syndicat de la magistrature, dans un communiqué publié le 4 novembre. Le but de ce texte étant, selon le syndicat, « de faire encore reculer le contrôle démocratique sur ce qui se joue, les forces de l’ordre devenant finalement les seules à échapper aux honneurs des caméras. Le jour même, l’ONG Reporters sans frontières (RSF) a quant à elle alerté sur les dangers pour la liberté de la presse.

Comment couvrir une manifestation en direct ? « Face à un journaliste en train de les filmer, des policiers pourraient présumer que ses images sont diffusées en direct dans le but de leur nuire et pourront alors procéder à son arrestation en flagrant délit pour qu’il soit poursuivi, dénonce l'ONG. Même à considérer que le risque de condamnation est faible, le journaliste aura été arrêté et empêché de couvrir les événements. »

La notion d’intention de nuire qui figure dans cet article est préoccupante aussi bien pour les journalistes que pour les citoyens. Cette intention ne pourra s’apprécier que face à un magistrat. « L’intention est une notion sujette à interprétation et qu’il est difficile de caractériser, alerte RSF. Toutes les images montrant des policiers identifiables et diffusées par des médias critiques, ou accompagnées de commentaires critiques, pourraient se voir accusées de chercher à nuire à ces policiers. Pour les journalistes, l’aléa judiciaire est réel, et le risque de condamnation existe. »

L’une des critiques les plus sévères est venue de la Défenseure des droits, dans un avis rendu le 5 novembre. Particulièrement « préoccupée par les restrictions envisagées concernant la diffusion d’images », Claire Hédon considère que « cette proposition de loi soulève des risques considérables d’atteinte à plusieurs droits fondamentaux, notamment au droit à la vie privée et à la liberté d’information ».

Concernant l’article 24 sur l’image des policiers, elle rappelle que « tout policier ou gendarme a droit au respect de sa vie privée protégée notamment par l’article 226-1 du Code pénal, mais dans le cadre de ses fonctions et en dehors des lieux privés, il ne peut s’opposer à l’enregistrement d’images ou de sons. [...] La liberté d’information, qu’elle soit le fait d’un journaliste ou d’un particulier, prime sur le droit à l’image ou au respect de la vie privée dès lors que cette liberté ne porte pas atteinte à la dignité de la personne. » 

La Défenseure des droits estime que les images des interventions de police « sont légitimes et nécessaires au fonctionnement démocratique, comme à l’exercice de ses propres missions de contrôle du comportement des forces de sécurité ». Et de conclure en guise d’avertissement, qu’elle « suivra avec la plus grande vigilance la suite des discussions parlementaires ».

 Publié le 06/11/2020

Les collèges et les lycées parisiens vers une lutte victorieuse pour le dédoublement ?

 

Guillaume Bernard  (site rapportsdeforce.fr)

 

Depuis la rentrée des vacances de la Toussaint, de nombreux enseignants et enseignantes des collèges et lycées d’Île-de-France se sont mis en grève ou ont fait valoir leur droit de retrait, exigeant un dédoublement des classes. Alors que le ministère de l’Éducation Nationale a pris l’habitude de ne rien leur lâcher, jouant la sourde oreille et minimisant les mouvements de grève, le contexte sanitaire et social inédit semble cette fois changer la donne : certains établissements ont d’ores et déjà obtenu le dédoublement.

Ce matin, ils n’étaient pas moins de 25 lycées, dans la grande majorité situés en Île-de-France, à avoir obtenu l’accord du rectorat ou de leur direction* pour dédoubler leurs classes. Et la liste, fournie par les « Bahuts En Lutte », n’était pas exhaustive.

Jean-Michel Blanquer ne les avait pas habitués à cela. Alors que le ministère de l’Éducation Nationale a réaffirmé sa volonté de laisser ouverts les établissements scolaires et de généraliser les cours en présentiel, pourquoi les digues semblent-elles craquer dès le premier jour de la rentrée ?

L’explication pourrait se trouver tout en bas de la sixième page du nouveau protocole sanitaire. Ce dernier prévoit en effet qu’un enseignement à distance soit partiellement mis en œuvre si « un établissement au regard de sa taille et de son organisation n’est pas en mesure de respecter les règles posées par le présent protocole ».  La formule soulève plusieurs questions essentielles. Parmi elles : qui devra tirer la sonnette d’alarme ? Et qui évaluera si le protocole ne peut pas être respecté ?

Une première réponse grâce à la grève

Quelques jours avant la rentrée, la plupart des syndicats d’enseignants avaient déjà déposé des préavis de grève. Ils avaient pour but d’alerter sur les failles du protocole et de permettre aux personnels de ne pas se rendre dans leurs établissements s’ils estimaient cela trop dangereux.

En Île-de-France une première mobilisation le 2 novembre permet d’obtenir des réactions rapides de la part des chefs d’établissements.  « Nous avons fait grève hier après-midi et avons obtenu que les classes de 35 élèves soient divisées par deux à partir de lundi prochain. Un premier groupe d’élèves restera à la maison avec du travail à faire et un autre sera en présentiel au lycée », explique Béatriz Gutierrez, secrétaire départementale de Sud Education 77 et enseignante au lycée Thibaut-de-Champagne à Provins.

« Nous avons une direction qui est plutôt à l’écoute, comparativement à d’autres endroits, mais je pense surtout qu’ils avaient peur qu’on prolonge notre grève », estime Béatriz Gutierrez. Car ce même jour, les mouvements de grève et les dépôts de droits de retrait se multiplient dans les établissements parisiens.

Grèves « massives »

En effet ce lundi 2 novembre, les comptes twitter du SNES-FSU 93 ou de la coordination des grévistes d’Île-de-France n’en finissent plus d’égrener les chiffres des grévistes, à tel point que Le Parisien parle de grèves « massives ».

Aurélien, enseignant d’histoire et de français dans un lycée professionnel du 93 raconte les prémices de la grève dans son établissement. « Le weekend avant la rentrée, nous avons tenu une AG numérique. Les collègues étaient outrés qu’on leur annonce quelques jours avant la rentrée qu’il n’y aurait pas d’heures banalisées pour parler de l’hommage à Samuel Paty et nous avons donc demandé le report de la rentrée des élèves à 10h, comme prévu au départ. Cela nous a été refusé et lundi matin, nous avons donc fait grève et organisé une assemblée générale pour exposer nos revendications. »

Parmi elles : le renfort en agents de service, en nombre insuffisants pour assurer le respect du protocole sanitaire (voir notre article) mais surtout, la possibilité de dédoubler les classes. « 30 dans une classe alors que l’épidémie a dépassé le niveau de mars dernier c’est une aberration », continue Aurélien, dont l’établissement a reconduit la grève ce mardi.

La lutte pour le dédoublement s’amorce. Le 3 novembres, de nombreux enseignants grévistes du département se réunissent devant les bureaux de la DSDEN 93 (Direction des services départementaux de l’Éducation Nationale de la Seine-Saint-Denis) pour exiger massivement le dédoublement. Elle ne donnera pas de suite à leur demande d’audience.

Un mouvement qui peut s’étendre ?

Reconnaître le droit à certains établissements à dédoubler leurs effectifs pose pourtant de nombreuses questions : pourquoi eux et pas les autres ?  N’y a-t-il pas rupture d’égalité ? Et on voit mal le gouvernement laisser ces exceptions se propager. Interrogé par nos soins, le rectorat de l’académie de Créteil ne répondra pas ces questions. Il démentira même avoir donné son accord pour que les classes soient dédoublées au lycée Thibaut-de-Champagne à Provins, prétextant que le dossier est à l’étude. Face à la réaction ulcérée des enseignants, le ministère compte-t-il revenir sur ses promesses de dédoublement une fois que la vague de grèves sera passée ?

D’autant plus que le mouvement pourrait avoir du mal à dépasser les frontières de l’Île de France. Si des grèves ont bien eu lieu ailleurs, comme au collège Alice de Guy à Lyon, au lycée Malraux à Voreppe (38) ou encore au lycée de Gap, elles semblent bien plus éparses qu’en région parisienne. Enfin les grévistes pourraient bien avoir le soutien des lycéens qui ont parfois tenté de bloquer leurs établissements, comme le documente Révolution Permanente. Mais leurs actions se heurtent bien souvent aux interventions musclées de la police.

 *La décision de dédoubler les classes revient au rectorat, reste à savoir si les accords oraux des chefs d’établissements seront tous suivis d’effets.

Publié le 05/11/2020

États-Unis : l’art d’empêcher les Noirs de voter

 

 Par Laura Raim (site regards.fr)

 

Faute de proposer un programme susceptible de convaincre une majorité d’Américains de voter pour Trump, les Républicains ont plus que jamais misé sur l’art de décourager les minorités – majoritairement Démocrates – de voter. Des tactiques de « voter suppression » qui pourraient toutefois s’avérer insuffisantes pour les dissuader de se déplacer.

 « Bonjour. Ceci est un appel-test. Restez chez vous. Restez chez vous, en sécurité ». De mystérieux appels invitant les gens à rester à la maison en cette journée électorale ont été signalés mardi matin. Ce message automatique prononcé par une voix artificielle féminine (« robocall ») serait-il une tentative d’intimidation visant à empêcher les gens de se rendre aux urnes ? La Procureure Générale du Michigan, Dana Nessel, a pour sa part alerté sur Twitter au sujet de coups de fils reçus par des habitants de Flint, une ville pauvre et noire du Michigan, leur recommandant de voter mercredi 4 afin de s’épargner les longues files d’attente du mardi. En ce jour d’élection présidentielle, la question décisive n’est pas seulement de savoir pour qui les gens vont voter mais qui aura réussi à voter.

Le problème ne date pas d’hier. Les Noirs et les Hispaniques ayant tendance à soutenir les démocrates, les Républicains ont depuis longtemps recours à une double stratégie pour limiter leur poids : d’une part les dissuader ou les empêcher de voter (la « voter suppression »), d’autre part redessiner les frontières des circonscriptions électorales (« gerrymandering ») afin de concentrer les minorités dans une poignée de districts pour mieux les diluer dans des majorités blanches ailleurs.

La « voter suppression » se joue d’abord sur le terrain juridique. D’après l’avocat (pourtant républicain) Ben Ginsberg, la campagne de Trump a initié une quarantaine d’actions en justice pour tenter de dresser des obstacles réglementaires au vote, souvent avec succès.

En Floride, les Républicains ont par exemple fait passer une loi exigeant des anciens criminels qu’ils s’acquittent de leurs dette judiciaire ou de leur amende avant de pouvoir voter. Une mesure qui concerne 774.000 personnes, soit bien plus que les 115.000 voix qui avaient manqué à Hillary Clinton dans cet État en 2016… Dans l’Iowa républicain, des dizaines de milliers de bulletins de vote par correspondance ont été déclarés invalides sous prétexte qu’il étaient pré-remplis avec le nom et la date de naissance des électeurs. Au Wisconsin, les Républicains ont écourté la période légale de vote anticipé.

Ces tentatives ne sont pas toujours couronnées de succès : en Pennsylvanie, État que Trump avait remporté de justesse en 2016, les Républicains ont finalement échoué à empêcher la prise en compte des votes par correspondance qui arriveraient trois jours après le 3 novembre. Ils n’ont pas non plus réussi à interdire la possibilité de déposer les bulletins dans des urnes électorales mises à disposition à travers l’État. Un moyen de voter en avance qui permettait d’éviter les risques de retard liés au vote par correspondance dans un contexte de sous-financement délibéré du service public postal.

L’alibi de la fraude

La justification derrière ce durcissement des exigences administratives est toujours la même : il s’agirait de lutter contre la fraude électorale. Le secrétaire d’État du Texas David Whitley affirmait par exemple de manière totalement infondée l’année dernière que 95.000 non citoyens étaient inscrits sur les listes électorales de son État et que 58.000 d’entre eux avaient voté entre 1996 et 2018. La tricherie électorale constitue l’un des thèmes favoris de Trump, qui assure avoir perdu le vote populaire en 2016 à cause de 3 à 5 millions de bulletins frauduleux. « Les bulletins de vote par correspondance sont très dangereux pour ce pays à cause des tricheurs. Ils vont les chercher. Ils sont frauduleux dans de nombreux cas », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse à la Maison-Blanche fin août. « Des millions de bulletins de vote seront imprimés par des pays étrangers. Ce sera le scandale de notre temps ! », a-t-il encore twitté. Les commissions d’enquête lancées sur le sujet n’ont pourtant jamais trouvé la moindre preuve pour étayer l’hypothèse d’un phénomène significatif de fraude.

Il faut dire toutefois que les Démocrates et commentateurs libéraux n’ont pas arrangé les choses, en alimentant à leur façon le récit de l’illégitimité du scrutin, ayant préféré attribuer la défaite de Hillary Clinton aux complots de Poutine plutôt que de s’interroger sur leurs propres défaillances.

L’héritage Jim Crow

La voter suppression a une longue histoire aux États-Unis. On pourrait dire qu’elle commence en 1787 avec la décision des Pères fondateurs de laisser à chaque Etat le soin de définir ses propres règles en la matière. Ce qui traduit assez rapidement par l’exclusion des Noirs dans quasiment tous les États, mais aussi des femmes et des Juifs dans certains endroits. Après la Guerre civile, le gouvernement fédéral garantit théoriquement en 1870 le droit de vote des anciens esclaves, mais en pratique, de nombreux États se débrouillent pour réduire leur taux de participation. En 1875, l’État du Mississippi est le premier à instaurer des tests de langue ainsi qu’une taxe de vote ( la « poll tax » ). Les autres États du sud suivront, faisant passer leurs propres lois « Jim Crow ». Avec une efficacité redoutable : au Mississippi, la part des Noirs pouvant voter passe sous la barre des 6% en 1892.

Il faut attendre le mouvements des droits civiques pour que le Voting rights Act de Lyndon Johnson interdise les barrières à la participation des minorités ethniques en 1965. Cette loi n’empêche pas le retour – sous de nouvelles formes – de ces tactiques à partir du début des années 2000, notamment dans l’État crucial de Floride. Juste avant la présidentielle de novembre 2000, des milliers d’habitants majoritairement noirs et hispaniques se sont vus éliminés des listes électorales, au prétexte de condamnations pénales parfaitement fictives. Cette purge contribuera à la victoire de George Bush, qui devancera Al Gore de seulement 537 voix. Peu avant le scrutin présidentiel de 2012, le gouverneur républicain raye de nouveau des listes 2700 noms, dont environ 85% d’Hispaniques et d’Haïtiens, accusés à tort de ne pas être citoyens américains. Dix-huit mois après le scrutin, la Cour fédérale déclarera la manœuvre illégale.

Mais le véritable tournant remonte à la décision de la Cour suprême d’abroger en 2013 le cinquième article du Voting Rights Act de 1965 – lequel obligeait les États avec un passif de législation raciste à obtenir l’approbation du gouvernement fédéral avant de pouvoir modifier leur code électoral. La Cour a en effet estimé qu’il n’y avait plus de problème de discrimination raciale justifiant cette supervision fédérale, ouvrant aussitôt la voie à la multiplication de nouvelles lois électorales anti-noires.

Carte d’étudiant refusée, permis de port d’arme accepté

Depuis, les États s’en donnent à cœur joie dans l’élaboration de nouvelles règles conçues pour tenir les minorités à distance des bureaux de vote. Certains ont raccourci la période légale de vote anticipé, ou réservé le vote par correspondance aux personnes âgées, d’autres ont éliminé automatiquement des listes ceux qui n’ont pas voté récemment, ou qui n’ont pas répondu à un courrier relatif à leur inscription. En Géorgie, plus de 100.000 électeurs ont ainsi été retirés des listes l’année dernière du fait de cette loi « use it or lose it » (« exercez votre droit de vote ou perdez-le »). De nombreux États ont également interdit aux criminels ou anciens criminels de voter, ce qui a permis d’écarter six millions d’électeurs en 2016, majoritairement noirs.

Mais la mesure la plus répandue consiste à durcir la procédure d’identification des électeurs. Le Texas a par exemple réduit la liste des documents recevables, interdisant les cartes d’étudiants, ces derniers étant plus susceptibles de voter démocrate, et autorisant seulement les permis de port d’arme, dont les détenteurs sont souvent plutôt républicains, et les cartes d’identité fournies par les autorités publiques, document non obligatoire aux Etats-Unis et dont beaucoup sont par conséquent dépourvus. De son côté, la Caroline du Nord a également restreint la liste des papiers recevables aux seuls passeports, permis de conduire et cartes d’identité, sachant que 300.000 citoyens de l’Etat ne détiennent pas ces documents. Une mesure ciblant clairement les Noirs, qui représentent 23% des électeurs mais 38% des personnes dépourvues de carte d’identité. Ces mesures ont porté leurs fruits en 2016 : 9% des sondés noirs et hispaniques ont indiqué avoir été refusés au bureau de vote faute de pièce d’identité conforme, contre 3% pour les blancs.

7 heures, 45 minutes et 13 secondes pour voter

Dans certains cas, posséder le bon document ne suffit pas. En Géorgie, avec la « Exact Match Law » de 2017, encore fallait-il qu’il n’y ait pas la moindre erreur orthographique, un tréma en trop, ou une initiale de deuxième prénom manquante. Une exigence qui pénalise le plus souvent les noms « ethniques ». Lors des midterms de 2018, les bulletins de 53.000 Géorgiens, dont 70% de Noirs, ont ainsi été disqualifiés.

Certains États républicains ont également réduit le nombre de bureaux de vote dans les comtés noirs, obligeant les citoyens à parcourir des dizaines de kilomètres pour trouver leur bureau et à patienter des heures devant des centres en sous effectifs bondés. Lors des élections de midterm de 2018, à Fulton County en Géorgie, un électeur a chronométré la durée de son attente dans la queue : 7 heures, 45 minutes et 13 secondes. Selon un rapport du Brennnan Center for Justice, les Noirs ont attendu 45% plus longtemps que les Blancs pour voter lors des dernières midterms. Or comme le fait remarquer une chroniqueuse du Times, obliger un électeur précaire à patienter des heures en pleine semaine équivaut à imposer une sorte de « poll tax », puisque cela le prive d’heures travaillées.

Une stratégie qui pourrait toutefois se retourner contre Trump, incitant de nombreux Américains à voter de manière anticipée, une pratique facilitée dans le contexte de la pandémie. La veille du scrutin, plus de 100 millions d’Américains avaient déjà voté, un record.

 

Laura Raim

Publié le 04/11/2020

Ceux qui veulent la guerre civile

 

Par Roger Martelli (site regards.fr)

 

Dans Le Monde, une centaine d’universitaires viennent de publier une tribune dans laquelle ils affirment que « sur l’islamisme, ce qui nous menace, c’est la persistance du déni ». Un pas supplémentaire est désormais franchi.

L’antienne de « l’islamo-gauchisme » est bien entendu reprise, sans la moindre distance critique. Le nouveau est que ce concept est désormais ouvertement rattaché aux « idéologies indigéniste, racialiste et décoloniale », tenues pour autant d’expression de la « doxa antioccidentale » et du « prêchi-prêcha multiculturaliste ». Des universitaires installés [1] proposent donc de passer de l’accusation d’angélisme et de complaisance au délit de pensée. Le plus grave est qu’ils ne répugnent pas à l’injonction quasi policière. Dans les universités, disent-ils, il faut « mettre en place des mesures de détection des dérives islamistes et prendre clairement position contre les idéologies qui les sous-tendent ». Ils vont jusqu’à demander la création d’une « instance », une sorte de commission McCarthy à la française « chargée de faire remonter directement les cas d’atteinte aux principes républicains ». Débusquer, dénoncer, réprimer : nobles tâches assignées à la pensée…

 « Les idées ont des conséquences », assènent-ils dans leur texte. Sur ce point, ils n’ont pas tort. Voilà des décennies que l’extrême droite a peu à peu installé ses évidences, sans sursaut républicain spectaculaire. C’est dès le début des années 1970 qu’Alain de Benoist a formulé l’idée que, si le XIXe et le XXe siècle ont été dominés par la question de l’égalité, le XXIe le serait par celle de l’identité. C’est en 1992 que le politiste américain Samuel Huntington a proposé l’idée que le vide de la guerre froide laissait la place au plein du « choc des civilisations », Islam d’un côté, Occident de l’autre.

« Nous ne sommes plus chez nous » est devenu le point de rencontre de la droite radicalisée, des faiseurs d’opinion à la Zemmour ou Soral, d’une part de l’opinion et de nombreux intellectuels, venus de la droite mais aussi hélas de la gauche. À cela s’est ajouté, après septembre 2001, l’idée que nous sommes désormais en « état de guerre » et que cela autorise tous les « états d’urgence » et tous les « états d’exception », au prix s’il le faut des droits acquis et de nos libertés. L’ensemble, bien sûr, n’a rien d’une « doxa » : juste du bon sens et un regard lucide sur la « réalité »… L’extrême droite a tissé sa toile : j’aimerais me souvenir de ce qu’ont fait, pour contenir sa poussée, les contempteurs actuels de « l’islamo-fascisme ».

Si l’on se veut de gauche, si l’on se réclame de la République, on ne peut pas accepter cette mécanique infernale. Elle pense réduire le fanatisme et le terrorisme : elle ne fait que les attiser. Elle fait de la laïcité une arme de guerre, quand elle a été historiquement, chez nous, un ferment de paix civile.

Des amalgames redoutables

Oui, une petite part du monde musulman est tentée par le passage de l’islam à l’islamisme politique et une part – heureusement encore plus réduite pour l’instant – en pousse les conséquences jusqu’au fanatisme éradicateur et au terrorisme le plus abject. Mais cette tentation est-elle historiquement propre au seul islam ? Accepterait-on de réduire le catholicisme à l’Inquisition qui prétendait la défendre, aux massacres de masse qui se sont perpétrés en son nom ? Vouera-t-on la République elle-même aux gémonies, au prétexte qu’on l’utilisa si souvent pour justifier la conquête, l’esclavage, la colonisation et les atrocités qui les accompagnèrent ?

Rien ne peut excuser les crimes barbares commis au grand jour, hélas au nom de l’islam. Mais s’il faut être lucide, on ne peut pas non plus fermer les yeux devant ce qui n’est pas la réfutation d’une doctrine, mais la haine d’un groupe, qui ne repose pas sur la raison mais sur la passion destructrice. Toute critique de la religion n’est pas un anticléricalisme, toute critique de l’islam ne relève pas de l’islamophobie, mais il existe aujourd’hui un phénomène massif que l’on aimerait appeler « musulmanophobie », si la critique directe du Livre sacré de l’islam n’était pas utilisée si souvent et de façon directe pour justifier la vitupération de la culture musulmane dans son entier. Que cela plaise ou non, il y a de l’islamophobie, tolérée, acceptée, dont la gravité est sous-estimée parce que certains utilisent l’islam à des fins qui le desservent au lieu de le promouvoir.

Ce n’est pas faire preuve d’anti-occidentalisme que de relever que les incertitudes du monde, les angoisses, la complexité des problèmes vécus suscitent les peurs, légitimes ou irraisonnées. L’obscurité des causes de nos maux et plus encore le recul de toute espérance attisent la peur de l’autre et la tentation commode du bouc émissaire. Aujourd’hui cette peur se fixe volontiers sur une population particulière : le musulman, jeune ou moins jeune, révolté puis prosélyte quand, après 2001, la guerre des civilisations s’est faite état de guerre tout court. Qu’est-ce qui justifie cette fixation ? La conviction que l’on aurait affaire à une population inassimilable, comme s’il fallait, à tout prix et à tout moment, trouver à l’intérieur de l’espace national un « autre » absolu que même la nation réputée la plus ouverte de la Terre ne peut pas intégrer. Logique terrible de « l’identité » dont on redoute la « perte » : pour reconnaître le pur, il faut le jauger à l’aune de l’impur ; le loyal s’éprouve dans la confrontation avec le traître en puissance ; le lucide se mesure à la capacité à démasquer la cinquième colonne dissimulée.

Que le retour d’un religieux radicalisé s’observe sous toutes ses formes, dans toutes les cultures et dans tous les espaces importe peu : le danger est celui de l’islam. Et de l’islam on retient que, dans de nombreux États, il fonctionne sous la forme d’une confusion classique du politique et du religieux, de la norme civile et du droit canon. Que l’islam historique ait pu être porté à une extrême tolérance, que la confusion du religieux et de l’espace public s’affirme au cœur même des puissances réputées démocratiques (aux États-Unis par exemple), que partout dans le monde des autorités religieuses condamnent les attentats-suicides au nom même du Coran, que l’islam se décline au pluriel et pas au singulier, tout cela n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est que l’islam, par nature quasi exclusive, subordonne le politique au religieux et prône la lutte contre tout ce qui n’est pas musulman.

« Tous les autres êtres humains agissent pour une variété de raisons : politiques, sociales, économiques, psychologiques, physiologiques même ; seuls les musulmans seraient toujours et seulement mus par leur appartenance religieuse. […] Eux obéissent en tout à leur essence immuable et mystérieuse de musulmans. »
Tzvetan Todorov

En fait, l’altérité de l’islam avait été soigneusement entretenue par la République colonisatrice, qui s’était bien gardée, sous couvert de « politique musulmane », d’appliquer le droit commun aux colonies marquées par l’islam. Il est donc d’autant plus facile, quand la crise sociale et l’installation immigrée se conjuguent, de déployer un « mythe de l’islamisation ». L’un de ses analystes, Raphaël Liogier, dit avec férocité qu’il fait passer la France de la « bougnoulisation » à l’« islamisation », le vocabulaire culturaliste ne faisant que masquer, dans une large fraction de l’opinion, la connotation raciale, jamais effacée.

Des bases pour un nouvel en-commun

Les tensions extrêmes qui meurtrissent notre société, la virulence des ressentiments qui la déchirent devraient être tenues pour les plus grandes menaces qu’il nous importe de conjurer pour éviter le pire. Si les intellectuels ont un rôle, ce ne devrait pas être d’attiser les haines, mais d’aiguiser la lucidité critique et de dégager les voies d’une concorde émancipatrice. Cela suppose de s’entendre sur quelques principes simples.

1. La base des replis sur soi, des ressentiments, des haines irrépressibles n’est pas dans le « choc des civilisations », mais dans la montée des inégalités et des discriminations, dans les carences de la vie démocratique, dans le recul de la sphère publique et dans la perte du sens de ce que l’on peut appeler l’intérêt commun ou l’intérêt général. À la limite, c’est dans la carence du commun que l’on doit chercher la source des tentations du repli communautaire. En tout cas, ce n’est pas en désignant de fait une population à la méfiance et à la vindicte que l’on restaurera les bases de cet en-commun sans lequel il n’y a pas de République vivable.

La laïcité telle que l’histoire l’a promue en 1905 n’a pas besoin d’être « ouverte », comme on le demande parfois : elle l’est par fondation. Mais elle ne doit en aucun cas revenir à la situation antérieure – ni à un gallicanisme déguisé, ni à un anticléricalisme hors d’âge. L’ennemi n’est pas la religion, mais l’aliénation, d’où qu’elle vienne.

2. La laïcité telle qu’elle est condensée dans la loi de 1905 n’est pas une laïcité d’exclusion. Pour ses promoteurs, l’essentiel n’était pas de proscrire les signes religieux de l’espace public, ni les soutanes, ni les processions, mais de garantir la séparation des deux institutions – de l’État et de l’Église –, et donc l’indépendance de deux domaines que la subordination étouffait l’un autant que l’autre. C’était débarrasser l’espace public de polémiques du temps passé qui empêchaient de mettre en lumière les dossiers bien plus brûlants d’une souveraineté vraiment populaire et d’une République sociale.

La laïcité telle que l’histoire l’a promue en 1905 n’a donc pas besoin d’être « ouverte », comme on le demande parfois : elle l’est par fondation. Mais elle ne doit en aucun cas revenir à la situation antérieure – ni à un gallicanisme déguisé, ni à un anticléricalisme hors d’âge. L’ennemi n’est pas la religion, mais l’aliénation, d’où qu’elle vienne. L’émancipation peut prendre la forme d’une émancipation individuelle du fait religieux ; elle ne peut prendre celle d’un combat étatique contre les religions, a fortiori contre une religion en particulier, et encore moins contre une religion qui se trouve aujourd’hui être davantage celle de dominés que celle de dominants.

La référence religieuse est-elle trop souvent le masque d’une aliénation de caste, de genre ou d’orientation sexuelle ? Sans aucun doute. Est-elle la seule à jouer ce rôle et est-elle la source principale de l’aliénation ? Certainement pas. L’arbre, dit-on, peut cacher la forêt. Prenons donc garde que l’arbre de l’aliénation de forme religieuse ne cache la forêt de la discrimination et des inégalités. Auquel cas la laïcité de posture ne doit pas devenir une manière d’éluder le parti pris égalitaire et émancipateur qui est la seule base possible d’en-commun. Pour le reste, tout est affaire de conscience…

3. Le terrorisme islamiste se combat, y compris par des moyens militaires et policiers. Peut-il « s’anéantir » par cette voie ? Il n’existe pas d’exemple historique pertinent qui plaide pour une réponse affirmative [2]. La violence terroriste peut se contenir ou se réduire par la force ; elle ne peut s’éteindre que par une action patiente et combinée sur l’ensemble des causes qui nourrissent son expansion. Il n’est de solution au terrorisme et au fanatisme que globale, et donc d’essence avant tout politique. Tout autre propos relève de l’ignorance, de la légèreté, de la manipulation ou du cynisme.

4. Les discours martiaux sur la guerre, appliqués à tous les domaines, sont la plaie de notre temps. Au nom d’un prétendu réalisme, ils visent à stimuler le désir de gagner. Mais quand l’esprit de guerre envahit tous les peuples, s’applique à tous les domaines et à tous les territoires, il n’y a pas de victoire possible : le désastre humanitaire généralisé devient le seul horizon vraisemblable. Notre obsession ne devrait pas être de gagner les guerres, classiques, civiles, économiques, technologiques ou idéologiques, mais de se sortir de leur engrenage. Cela commence, a minima, par essayer de ne pas jeter de l’huile sur le feu…

Que les va-t-en-guerre de la plume ou du clavier se remettent au travail, au lieu de bomber le torse. Le monde des puissants contient déjà suffisamment d’apprentis sorciers.

 

Roger Martelli

Notes

[1] Parmi eux, Laurent Bouvet, Luc Ferry, Renée Fregosi, Marcel Gauchet, Gilles Kepel, Catherine Kintzler, Pierre Nora, Pascal Perrineau, Pierre-André Taguieff.

[2] Le Royaume-Uni a-t-il « anéanti » le terrorisme de l’Irgoun en Palestine ou celui de l’IRA en Ulster, la France celui du FLN en Algérie et l’Union soviétique celui des talibans en Afghanistan ?

 Publié le 03/11/2020

Dans la vallée dévastée de la Roya, la solidarité et le bénévolat pallient les carences de l’État

 

par Jean de Peña, Nina Hubinet (site bastamag.net)

 

Ils déblaient les routes et les maisons, reconstruisent des ponts provisoires, distribuent de l’aide alimentaire, visitent les personnes âgées isolées. Trois semaines après le passage de la tempête Alex qui a dévasté la vallée de la Roya, ils sont des dizaines de bénévoles, venus de toute la France et même d’Italie, à aider les sinistrés à reprendre pied. Basta ! est allé à leur rencontre.

Une élégante façade aux volets rouges, trois arches qui abritent une loggia, et une vigne, au-dessus de l’escalier central, où quelques grappes brunes sont restées accrochées… Malgré les dégâts, cette maison de Breil-sur-Roya a conservé son charme. On imagine facilement les longues soirées d’été que ses habitants ont pu savourer sur la terrasse qui surplombait le petit lac aux eaux turquoise – désormais une étendue de boue séchée, où quelques carcasses de voitures gisent encore sur le toit. « Quand je me suis réveillé le 3 octobre, le lendemain de la tempête, et que j’ai regardé par la fenêtre, je n’en ai pas cru mes yeux », raconte Albert Ipert, 76 ans, Breillois de naissance. « Trois mots me sont venus à l’esprit : déluge, désastre, désolation. » Sur son visage aux belles rides, l’émotion resurgit en les prononçant à nouveau. « Mais heureusement il y a tous ces bénévoles qui nous remontent le moral ! », se reprend-il, sourire aux lèvres.

Armées de pelles, seaux et brouettes, une vingtaine de personnes s’activent autour de lui, déblayant les abords de la demeure et les pièces qui ont été inondées. Une trentenaire fluette, carré blond et muscles tendus, est courbée en deux dans la cave, en train de remplir des seaux de boue. « Je suis arrivée hier d’Armentières, près de Lille. J’ai vécu un an à Nice et je suis tombée amoureuse de la région... Alors quand j’ai vu ce qui se passait ici, ça m’a beaucoup touchée », raconte Séverine Plateau, coach sportif. Les rotations des hélicoptères l’obligent à hausser la voix. « J’ai créé une page Facebook pour collecter des dons pour les sinistrés, et dès que j’ai pu, j’ai rempli ma voiture à ras bord et je suis partie avec mon amie Lydie, qui est pompier. »

 « Ce n’est pas une catastrophe naturelle, c’est une catastrophe surnaturelle »

Comme elle, des centaines de personnes, venues des Alpes-Maritimes, mais aussi de Marseille, Tarbes, de Bretagne ou des Ardennes, ont afflué dans la Roya pour venir en aide aux sinistrés de Breil ou Tende. Tous ont été choqués par les images des flots déchaînés de la rivière, gonflés par les pluies diluviennes, emportant tout sur leur passage : arbres, routes, ponts (11 sur les 13 que comptait la vallée), et maisons...

On déplore un mort, et cinq personnes sont également toujours portées disparues dans la Roya. Comme dans les vallées voisines de la Vésubie et de la Tinée, les dégâts sont d’une ampleur inimaginable.

Sept familles ont perdu leur toit à Breil, et une vingtaine de bâtiments ont été placés sous arrêté de péril. Il faudra des années pour reconstruire, et pour redonner à la Roya et ses affluents, dont le lit a souvent triplé de largeur, leur aspect d’origine. « Ce n’est pas une catastrophe naturelle, c’est une catastrophe surnaturelle », assène Albert Ipert. Comme d’autres Breillois, ce qui lui a permis de tenir le coup depuis trois semaines, c’est cette solidarité spontanée, d’abord au sein des villages, puis à l’échelle nationale. Et même au-delà des frontières, puisque les voisins italiens – la vallée de la Roya est à cheval sur les deux pays – ont aussi prêté main forte, en particulier pour aider les éleveurs de la vallée à rapatrier leurs troupeaux en lieu sûr.

Culture de la débrouillardise

Nathalie Masseglia habite sur les hauteurs de Breil. Clown et metteure en scène, cette native de la vallée se remémore le choc ressenti le lendemain de la tempête. « J’ai d’abord vu les arbres arrachés, les éboulements, notre jardin qui avait disparu… Puis j’ai commencé à paniquer en m’apercevant qu’il manquait deux maisons au bord de la Roya, et que la rivière n’avait plus du tout la même forme. Quand je suis descendue au village, c’était cataclysmique. Toute mon enfance avait disparu. » Elle dit s’être alors « écroulée ». Les portables ne passaient plus, il n’y avait plus d’eau courante, plus d’électricité, donc plus d’internet. La route menant à sa maison était en partie effondrée. Puis, par le bouche-à-oreille, elle entend parler d’Hervé Benna, un entrepreneur du bâtiment qui ouvre les routes avec son tractopelle. « Sans lui, je crois que je me serais découragée. »

Comme beaucoup d’habitants du village, Nathalie tient à rendre hommage à ce maçon, devenu l’un des héros locaux de l’entraide. Au Café des Alpins, le seul bar ouvert le soir à Breil depuis la catastrophe, le jeune homme de 32 ans évoque lui aussi un paysage d’apocalypse. Le lendemain du désastre, il ne réfléchit pas longtemps : il monte dans son tractopelle et s’attaque au col de Brouis, qui relie Breil à Sospel, et qui reste aujourd’hui le seul accès routier au village. « Avec deux gars à la pelle, on a déblayé la route. Ensuite on a fait pareil avec d’autres petites routes du village. Puis on a sorti les voitures de la boue, participé à l’aménagement des pistes… En une semaine, j’ai passé 90 heures dans mon engin. »

Hervé revendique cette « culture de la débrouillardise », propre au territoire marginal et enclavé qu’est la Roya. « Ici, on a l’habitude de faire seuls. » Il dit avoir fait ce qui lui semblait « logique », puisqu’il avait les compétences et le matériel adapté pour le faire, au moment où ces moyens-là n’était pas présents, selon lui, du côté des autorités publiques. « Plein d’hélicos passaient dans le ciel, mais pour aller vers la Vésubie et la Tinée. Le deuxième jour après la tempête, la Sécurité civile et les militaires du génie sont enfin arrivés. Ils ont été très efficaces mais ils sont repartis sans avoir aménagé un accès au haut de la vallée, vers Tende. »

Sentiment d’abandon

Cette impression d’être la dernière roue du carrosse, d’être toujours oubliés par « ceux d’en haut », est très largement partagée dans la Roya. On mentionne souvent le fait que le député et conseiller départemental des Alpes-Maritimes, Éric Ciotti, est originaire de la Vésubie, pour expliquer pourquoi la vallée voisine serait mieux lotie en termes d’aides publiques. Ou que l’édile, partisan d’une « immigration zéro », est peu enclin à venir au secours de la Roya, dont il n’a pas manqué, depuis 2016, de vilipender les réseaux d’aide aux exilés... Certains habitants précisent surtout que la Tinée et la Vésubie font partie de la riche métropole de Nice, tandis que les villages de la Roya sont inclus dans la petite « Communauté d’agglomération de la Riviera française ».

Audrey Rossi, première adjointe au nouveau maire (LR) de Breil, Stéphane Olharan, attribue surtout le « décalage » dans l’arrivée des secours à la rupture des communications téléphoniques au lendemain de la tempête. « Le 3 octobre, en fin d’après-midi, le maire est monté au col de Brouis pour avoir du réseau et joindre le préfet. Celui-ci lui a passé Jean Castex, et le gouvernement a alors pris conscience de la gravité de la situation dans la Roya. » Le lendemain, la Sécurité civile, le génie militaire et des renforts de pompiers et sauveteurs débarquaient sur les lieux, suivis de la Croix-Rouge.

Eau non potable, groupes électrogènes, route provisoire « dans un ou deux mois »

Depuis, Breil est devenue une « plaque tournante » pour ravitailler les villages du haut de la vallée, toujours inaccessibles par la route. Pendant deux semaines, les hélicoptères en décollaient pour assurer un pont aérien vers Tende. La liaison ferroviaire étant désormais rétablie jusqu’à Saint-Dalmas-de-Tende, le gros de l’aide arrive par les rails. « Cette ligne de train qui était menacée de fermeture parce que "non rentable", on se rend bien compte maintenant à quel point elle est vitale ! », souligne Nathalie Masseglia. Et si l’eau courante coule à nouveau à Tende, elle n’est pas potable et ne sort des robinets que quelques heures par jour... Quant à l’électricité, certaines maisons sont encore alimentées par des groupes électrogènes. Au PC de crise de Breil, Audrey Rossi s’inquiète pour les habitants du haut de la vallée. « Une route provisoire va être construite, mais elle ne sera prête que dans un ou deux mois... »

Comme l’ensemble de l’équipe municipale, elle est sur le pont de 8h à 20h depuis trois semaines. Au gymnase de Breil, rare édifice public intact, on s’active aussi au milieu de centaines de paquets de couches, de biscuits, de boîtes de conserve, rangés tant bien que mal sur des étagères métalliques… autant de dons venus de toute la France. « Certains ont honte de venir. Donc c’est souvent une voisine qui nous alerte : telle vieille dame n’a plus rien à manger, il faudrait lui apporter quelque chose », racontent Claudette Roy et Carine Djerourou, employées de la mairie de Breil devenues coordinatrices humanitaires. Elles reconnaissent un point positif à cette catastrophe : « Ça nous a permis de découvrir des gens du village qu’on connaissait à peine. Des liens forts se sont formés. » Même constat pour Baptiste et Jordan, deux lycéens du village qui aident aux distributions de nourriture et pensent que ce réseau de solidarité créé par le drame va « servir pour la reconstruction ».

Reconstruire la Roya : industrie ou vallée verte ?

La solidarité spontanée entre voisins peut-elle gommer les divisions de Breil-sur-Roya, où la question de l’aide aux exilés est devenue une ligne de fracture depuis 2016 ? Laurent Collard, cordiste de métier et guide de kayak et rafting, aimerait y croire. À quelques mètres de la maison de sa compagne, la rivière est totalement sortie de son lit, emportant 2000 m2 de terrain et les chemins menant aux maisons voisines. Le week-end du 17 octobre, ce sont près de 200 personnes, locaux et bénévoles venus de loin, qui sont venues les aider à recanaliser le cours d’eau, rétablir des ponts, reconstruire les murs des restanques… « Il y avait autant Cédric Herrou et les compagnons d’Emmaüs que des Breillois pas très favorables aux migrants. Dans ce moment d’entraide, les tensions des dernières années étaient oubliées », souligne Laurent.

Il n’est pourtant pas certain que cette union sacrée de l’après-catastrophe résiste aux débats sur la reconstruction. Tous s’accordent sur le fait qu’il ne faut plus construire de bâtiments en bord de rivière, et que la ligne ferroviaire doit être renforcée. Mais au-delà, les avis divergent. « Il faudrait percer des tunnels, plutôt qu’avoir des routes le long de la Roya », estime Hervé Benna, l’entrepreneur du bâtiment. Alors que la situation de la commune, dans le parc national du Mercantour, limite drastiquement les constructions, il pense qu’il faudrait ouvrir de nouvelles zones constructibles, quitte à couper quelques arbres. L’équipe municipale de Breil va dans le même sens, quand certains habitants plaident eux pour une « vallée verte », où le train serait préféré à la route…

Pour ce qui est de la relance économique, tous font le même constat : le tourisme lié aux sports d’eau vive et même à la randonnée – les chemins étant très endommagés – ne va pas reprendre avant, au mieux, des années. Mais les solutions, là aussi, diffèrent radicalement. « Pour éviter la désertification, on pourrait envisager de se tourner vers l’industrie », avance Audrey Rossi, la première adjointe. « Par exemple une cimenterie, ça créerait des emplois et on produirait une matière première dont on a besoin pour reconstruire. » De son côté, Laurent Collard est en train de monter, avec d’autres Breillois, une association pour réfléchir à l’après dans une perspective écologique.

Dans son oliveraie, Cédric Herrou est conscient que les discussions autour de la reconstruction de la Roya risquent d’être vives. « Si l’on n’arrive pas à se mettre d’accord, il n’est pas impossible que la vallée s’oriente vers une sorte de ZAD », estime l’agriculteur devenu célèbre pour avoir aidé des centaines d’hommes et de femmes qui passaient la frontière franco-italienne. Dans les jours qui ont suivi la catastrophe, il a logiquement aidé ses voisins, prêtant main forte pour déblayer son village avec les compagnons d’Emmaüs. Il a aussi donné la moitié de sa production d’œufs aux habitants. Maintenant, il réfléchit à la suite avec le Secours populaire. « On voudrait embaucher quelqu’un pour encadrer les bénévoles. L’objectif est de créer du lien social autour de l’entraide. » S’ils trouvent un terrain d’entente, les habitants de la Roya pourraient bien faire de leur vallée meurtrie un laboratoire de la transition écologique et humaine, au-delà de la catastrophe.

 

Nina Hubinet / Collectif Presse-Papiers

Publié le 02/11/2020

Pourquoi il faut protéger la biodiversité pour échapper à « l’ère des pandémies »

 

Pia de Quatrebarbes (site humanite.fr)

 

Dans un rapport, les experts de l’Ipbes, le Giec de la biodiversité, alertent sur « de pires crises à venir » et préconisent des « options pour réduire les risques ».

Ils prédisent le pire. « Dans les décennies à venir, les pandémies vont être plus nombreuses, se propageront plus rapidement, tueront plus de personnes et feront plus de dégâts à l’économie mondiale que le Covid-19… À moins de changer l’approche globale pour traiter les maladies infectieuses. » Dans un rapport publié le 29 octobre, les 22 experts réunis par la plateforme intergouvernementale, scientifique et politique, sur la biodiversité et les services écosystémiques (Ipbes), le Giec de la biodiversité, font le point sur les liens entre biodiversité et pandémies. Comment ces dernières émergent-elles ? Quels sont les moyens de les prévenir ?

Pourquoi les pandémies se produisent-elles ?

Réunis en janvier, les scientifiques ont élaboré ce rapport en urgence. Ils ont passé en revue près de 700 études sur les liens entre l’Homme et la nature, notamment sur les conséquences de la destruction de la nature par les activités humaines. « On a beaucoup d’informations sur les pandémies d’un point de vue social, médical. Et on en a aussi beaucoup sur la perte de la biodiversité, il était important de relier les deux pour répondre à la question : pourquoi les pandémies se produisent-elles ? » explique Peter Daszak, coauteur du rapport, chercheur et président de l’ONG EcoHealth Alliance.

Les activités humaines qui conduisent au réchauffement climatique et à la perte de biodiversité sont aussi à l’origine de risques sanitaires par leur impact sur l’environnement.

Peter Daszak, coauteur du rapport

« Il n’y a aucun mystère sur la cause de la pandémie de Covid-19… les mêmes activités humaines qui conduisent au réchauffement climatique et à la perte de biodiversité sont aussi à l’origine de risques sanitaires par leur impact sur l’environnement. Les changements dans l’usage des terres, l’expansion et l’intensification de l’agriculture, l’explosion du commerce, de la production et de la consommation perturbent la nature et augmentent les contacts entre la faune sauvage, le bétail, les pathogènes et les humains, c’est le chemin des pandémies », décrit le chercheur.

Des virus d’origine animale

Ainsi, selon le rapport, plus de 70 % des maladies émergentes (Ebola, Zika, le virus Nipah) et la quasi-totalité des pandémies connues (VIH, Covid-19) sont des zoonoses – c’est-à-dire qu’elles sont causées par des virus d’origine animale. Les principaux porteurs sont les mammifères – chauves-souris, rongeurs, primates, bétail – et les oiseaux.

Le Covid est « la 6 e grande pandémie depuis la grippe espagnole de 1918. Mais leur fréquence augmente », précisent les auteurs. En effet, il y aurait 1,7 million de virus non découverts chez les animaux et 540 000 à 850 000 d’entre eux pourraient potentiellement infecter les humains. « D’ici peu, nous pourrions avoir une pandémie tous les dix ans, alerte Peter Daszak . Les gérer comme nous le faisons avec le coronavirus n’est pas une solution durable. Sinon, tous les pays pourraient connaître une récession économique continue. »

Réduire l’empreinte humaine sur la nature

Comment alors les prévenir ? Il faut « des changements profonds », souligne le rapport.  Et d’abord, lancer des études pour identifier les zones géographiques les plus à risques. Mais surtout, il plaide pour la réduction de l’empreinte humaine sur la nature : réduire la déforestation et la destruction des habitats, réduire le commerce d’espèces sauvages, réinventer le modèle agricole et économique en général pour réduire les activités connues pour leur impact environnemental négatif (production d’huile de palme, bois exotiques, infrastructures de transport, élevage pour la viande)…

Il faut démondialiser l’agriculture. Les milieux riches en biodiversité contribuent à réduire la transmission des maladies zoonotiques et sont plus résilients.

Serge Morand, chercheur spécialiste de la santé vétérinaire

Ces recommandations rejoignent celles de nombreux spécialistes. Dans un entretien pour l’Humanité Dimanche, au mois de mai dernier, le chercheur spécialiste de la santé vétérinaire Serge Morand pointait lui aussi  « cette épidémie d’épidémie », une explosion du nombre de maladies infectieuses. Il établissait un lien entre cette augmentation, la perte accélérée de la biodiversité et l’explosion du nombre d’animaux d’élevage. «  Les animaux d’élevage servent aussi de “ponts épidémiologiques”, de passerelles, entre des animaux sauvages et l’Homme. 

Il concluait qu’ « il faut démondialiser l’agriculture. Les milieux riches en biodiversité, avec des mosaïques d’habitats, des agricultures diversifiées, des forêts, contribuent à réduire la transmission des maladies zoonotiques et sont plus résilients. Les pathogènes y sont certes nombreux, mais circulent “à bas bruit”, localement, répartis sur beaucoup d’espèces, ne se propagent pas facilement d’un endroit à l’autre et d’une espèce à l’autre, et ne se transforment donc pas en grosses épidémies. Alors que si on change le milieu, si on réduit le nombre d’espèces, l’effet d’amplification joue au contraire à plein. Cela vaut aussi pour nos pays tempérés ».

Publié le 01/11/2020

Crise sanitaire: un rapport pointe de sévères dysfonctionnements au sommet de l’Etat

 

Par Antton Rouget (site mediapart.fr)

 

Commandé par le gouvernement, un rapport confidentiel pointe les dysfonctionnements au sommet de l’État dans la gestion de la crise sanitaire. Mediapart en publie de larges extraits, alors que les leçons n'ont pas été tirées.

Bis repetita : comme pour la première vague, la France est suspendue aux paroles d’Emmanuel Macron, ce mercredi soir à 20 heures, pour savoir comment elle sera re-confinée dans les prochaines semaines. La décision est prise par un tout petit groupe de personnes réunies en conseil de défense autour du président de la République et de quelques ministres, sans concertation, ni anticipation.

Pourtant, un rapport confidentiel sur la gestion de la crise sanitaire, remis au gouvernement en juin 2020, a clairement pointé les insuffisances de ce mode d’organisation.

Fruit de dizaines d’entretiens avec les ministres et hauts fonctionnaires impliqués dans la gestion de la crise, ce document de 67 pages, « confidentiel » à « diffusion restreinte », souligne les dysfonctionnements institutionnels dans la gestion de la première vague de l’épidémie du Covid-19, au printemps dernier.

La mission – conduite à la demande de l’ex-premier ministre Édouard Philippe par le général Lizurey, ancien directeur général de la Gendarmerie nationale, avec l’appui d’Amélie Puccinelli, inspectrice de l’administration – a relevé que l’action de l’État ne reposait que sur quelques personnes, bien en peine pour animer une vraie stratégie interministérielle, ainsi que pour répercuter leurs décisions sur le terrain et faire appel à des compétences précises (comme pour l’achat de masques, par exemple).

Autant de problèmes qui ne semblent pas résolus à l’heure d’affronter la seconde vague : le rapport estime en effet qu’un autre « aspect crucial pour permettre une organisation efficace de la gestion de crise en cas de rebond réside dans la conservation de l’expertise acquise lors de la première vague épidémique ». Or, en juin 2020, le général Lizurey écrit : « Des renforts ont d’ores et déjà été démobilisés sans que ne soit prévue ni organisée la possibilité d’un retour en cas de deuxième vague. »

Les conclusions du rapport ont été révélées par Le Canard enchaîné ce mercredi 28 octobre. Mediapart en publie ici de larges extraits. Invité à réagir sur son contenu, et au fait que les recommandations n’ont visiblement pas été suivies d’effet, le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal a déclaré, ce mercredi, qu’il n’avait « pas vu » l’article du Canard enchaîné et s’est engagé à « apporter une réponse dans les plus brefs délais ».

Sollicité par Mediapart, Matignon n’avait pas encore répondu à nos questions au moment de la publication de cet article. Au sein du gouvernement, le document semble n’avoir guère circulé, puisqu’un conseiller qui aurait dû en être destinataire a été informé de son contenu par voie de presse. Ce qui ne rassure pas quant au manque d’information au sein des ministères – un des griefs justement formulés par la mission d’enquête.

Dans son rapport, le général Lizurey rappelle que « la gestion de la crise a reposé sur un nombre réduit de responsables nationaux » dont « l’engagement a été marqué par une exceptionnelle intensité » pendant plusieurs mois.

Ce mode d’organisation a posé plusieurs problèmes. À commencer par la capacité de ces hauts fonctionnaires et membres de cabinets à tenir dans le temps et « à garder du recul sur une gestion dans laquelle ils ont été totalement engagés dans la durée ».

Ce mode d’organisation, reposant sur peu de personnes, a aussi contribué à installer un véritable bazar institutionnel à la tête du pays. « Certains acteurs ont pu exercer indistinctement plusieurs niveaux de responsabilité, mélangeant notamment rôle stratégique et conduite opérationnelle », note ainsi le rapport, en estimant que cette situation « soulève le risque que la conduite ait parfois pris le pas sur la stratégie pour les acteurs en charge de cette dernière, et que le niveau responsable de la conduite se soit trouvé en partie déresponsabilisé ».

Dans les faits, la gestion de crise a donné lieu à de « très nombreuses réunions, souvent longues et ne traitant pas toujours des sujets du bon niveau », relève le général Lizurey. Ce dernier souligne à titre d’exemple la « mobilisation permanente du directeur de cabinet du premier ministre », qui a lui seul « a présidé 34 réunions de synthèse de la cellule interministérielle de crise (CIC) en deux mois et demi, entre mi-mars et mi-juin, certaines ayant duré jusqu’à 3 heures ».

La confusion des rôles a aussi imprégné certaines instances stratégiques, comme le conseil de défense et de sécurité nationale (CDSN) que réunit Emmanuel Macron toutes les semaines et qui occupe une place déterminante dans le dispositif actuel (lire ici). Le conseil a parfois « privilégié l’information au détriment de son rôle de décision stratégique ».

La forte centralisation des décisions a aussi « laissé une plus faible place aux initiatives locales, dans un contexte où l’épidémie connaissait pourtant une forte hétérogénéité territoriale » et a « pu également allonger les circuits de circulation de l’information », déplore aussi le général Lizurey.

En théorie, la stratégie gouvernementale face au Covid-19 aurait dû prendre racine dans la cellule interministérielle de crise (CIC). Mais la cellule n’a en réalité jamais endossé la responsabilité de coordonner l’action de tous les ministères.

Plusieurs éléments expliquent ce dysfonctionnement. « Du fait de sa localisation à Beauvau et de son armature principalement par des hauts fonctionnaires du ministère de l’intérieur », la CIC a dans un premier temps été perçue « par beaucoup d’agents d’autres ministères comme une cellule majoritairement intérieure », indique le général Lizurey. Ce dernier est bien placé pour identifier le problème, puisqu’il était à Beauvau jusqu’en 2019.

Ce sentiment d’une cellule rattachée à un seul ministère a été, selon le général, « amplifié par l’existence » d’autres cellules qui ont continué à fonctionner « dans leurs domaines de compétences » en parallèle de la CIC. C’est notamment le cas du centre de crise santé (CSS) au ministère des solidarités et de la santé, ou celui du ministère de l’économie et des finances. Conséquence : les autres ministères n’ont pas participé à la CIC ou n’ont envoyé en réunion que des profils « junior » sans réel pouvoir décisionnel. À titre d’exemple : le ministère de la santé, pourtant au cœur de la crise, était en dehors de la cellule interministérielle jusqu’au 20 mai 2020, indique le rapport.

À ce moment-là, la coordination entre les deux ministères (intérieur et santé), pas optimale, a souffert de plusieurs insuffisances au sein des deux cellules : des organigrammes globaux trop complexes, un circuit de validation interne des documents pas toujours formalisés, une absence de fiches de poste, etc. 


Des risques de contamination au sein de la cellule de crise

Cette situation a inévitablement « créé des doublons, des incompréhensions et des conflits de compétence » entre les ministères. Un problème accru par « la faiblesse des moyens techniques de visioconférence du ministère de l’intérieur », selon le rapport. « Faute de bande passante ou de ponts suffisants, plusieurs préfets ont vu leur visioconférence annulée et ont dû se reporter vers des outils de visioconférence civils ou d’audioconférence », y apprend-on par exemple.

En raison de « circuits de partage de l’information et de décision flous », « plusieurs membres » du cabinet du premier ministre, la CIC, le CCS puis la mission de déconfinement menée par Jean Castex (avant qu’il devienne premier ministre en juillet), ont « parfois déploré une information insuffisante », relève le rapport. Des membres de ces structures ont par exemple « découvert des textes législatifs ou réglementaires trop tardivement pour pouvoir y intégrer leur expertise et le résultat des travaux produits ».

L’incapacité du ministère de l’intérieur à adapter son fonctionnement à la crise a aussi accru les risques de contamination au sein même de la cellule interministérielle de crise. Ainsi que l’avait révélé Mediapart (lire ici), « plusieurs personnes travaillant au sein de la CIC ou de cabinets ministériels ont été arrêtées car elles avaient développé des symptômes d’une infection au coronavirus entre mars et mai 2020 », rappelle le rapport Lizurey, en pointant clairement des risques de contamination au sein même du ministère.

« Les salles de gestion de crise utilisées à Beauvau se sont révélées peu adaptées : situées en majorité en sous-sol, elles ne peuvent être aérées avec de l’air extérieur et leur exiguïté rend difficile le maintien d’une distance d’un mètre entre les agents. Le transfert des cellules situation et anticipation de la CIC à la salle des fêtes de Beauvau (située au rez-de-chaussée et dotée de fenêtres) a amélioré la situation, sans la rendre optimale compte-tenu des dimensions de la salle, petite au regard des effectifs engagés. »

Le ministère de l’intérieur ne disposait pas non plus, dans un premier temps, d’équipements en Plexiglas pour isoler les postes de travail les uns des autres : ils ont « finalement pu être installés le 27 mars », soit deux semaines après l’annonce du confinement, note le rapport. De plus, « si du gel hydroalcoolique et des masques étaient à la disposition des équipes, le respect des gestes barrières n’a été qu’imparfait et s’est révélé difficile à maintenir dans la durée – par manque d’habitude et pour des questions pratiques et de confort », écrit le général Lizurey.

Au-delà de la coordination interministérielle défaillante, la mission de contrôle établit que « nombre d’acteurs publics et privés n’ont pas été associés à la définition de la stratégie globale de gestion de crise », quand bien même ils auraient joué un rôle déterminant sur le terrain. Ainsi, « les grands groupes gérant des Ehpad ont par exemple reçu des informations tardives et ont été peu associés aux décisions prises, alors que leurs fédérations et syndicats auraient pu constituer un relais », explique le rapport.

D’autres acteurs privés ont souligné la difficulté à identifier les décisionnaires et les voies d’accès et d’échange avec ces responsables, rendant difficile la remontée de problèmes en dehors de contacts personnels informels. Ce fut notamment le cas sur les importations de masques. Dans ce cas précis, le cloisonnement est d’autant plus préjudiciable que « la manœuvre logistique a été complexifiée par la difficulté à mobiliser des ressources humaines qualifiées », relève le rapport. Tandis que le CCS, au ministère de la santé, a « éprouvé des difficultés à faire appel à des acheteurs qualifiés sur le champ de la santé », Santé publique France, chargée de la gestion de la réserve sanitaire et des stocks stratégiques nécessaires à la protection des populations, a rencontré des difficultés « faute notamment de compétences et de moyens suffisants (seules 7 personnes étaient avant la crise dédiées à la manutention logistique) », note le général Lizurey. Au même moment, de nombreux importateurs qualifiés qui proposaient leur aide à l’État pour éviter une pénurie n’ont jamais reçu de réponse (lire ici).

En ce qui concerne les collectivités territoriales, leur information et association à la gestion de la crise « semblent avoir été inégales selon les régions et départements », estime la mission. Ce « manque de fluidité dans les relations entre acteurs locaux a pu être source d’inefficience, en ne mobilisant pas tous les moyens disponibles », estime le général Lizurey. Certaines préfectures ont aussi fait part de leur frustration par un processus de « décision des ARS perçu comme trop bureaucratique et lent et trop centralisé », selon le rapport. Pour essayer de corriger le tir, le rapport sollicite la constitution d’une réserve de hauts fonctionnaires mobilisables pour des missions d’appui territorial.

Cette proposition fait partie des 21 préconisations formulées par le général Lizurey. Les autres propositions sont principalement axées sur la nécessité d’une meilleure coordination entre les ministères. « Il apparaît d’emblée indispensable de conduire un retour d’expérience (RETEX) interministériel objectivé et partagé, accompagné le cas échéant d’un ou plusieurs RETEX spécifiques, afin de préparer dans les meilleures conditions possibles une nouvelle crise de nature similaire », écrit le général. Cela lui semble, à l’époque, d’autant plus urgent que, relève-t-il alors, « certains experts, dont le président du conseil scientifique, prévoyant une possible reprise de l’épidémie à l’automne, il est indispensable de se préparer au plus tôt ».

Interrogé par Mediapart, Matignon ne nous a pas indiqué si le premier ministre Jean Castex avait suivi la recommandation du général Lizurey et lancé un Retex pendant l’été.

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