PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

novembre 2021

publié le 28 novembre 2021

Crise aux Antilles : le gouvernement cherche à calmer le jeu

Le gouvernement se dit prêt à « évoquer » l’autonomie de la Guadeloupe, après avoir retardé l’obligation vaccinale pour les soignants et les pompiers sur l’île ainsi qu’en Martinique.

La rédaction de Mediapart sur www.mediapart.fr


 

Après l’envoi du GIGN et du RAID en Guadeloupe, censés mettre fin aux violences sur l’île, sans succès, le gouvernement cherche maintenant à calmer le jeu. Espérant apaiser les esprits, les ministres de la santé et des outre-mer ont, dans un premier temps, annoncé vendredi 26 novembre par communiqué qu’ils repoussaient au 31 décembre la mise en œuvre de l’obligation vaccinale des soignants et pompiers en Guadeloupe comme en Martinique, où la contestation a fait tache d’huile.

Le ministre des outre-mer Sébastien Lecornu et celui de la santé Olivier Véran ont aussi annoncé la levée des suspensions pour les personnels qui accepteront un accompagnement individuel. Par contre, ceux qui refuseront « poursuivront leur suspension », précise le communiqué.

Un nouveau signal destiné à faire baisser la pression a été adressé quelques heures plus tard aux Antillais : le gouvernement se dit « prêt » à parler de l’autonomie de la Guadeloupe, département touché par une violente crise, a fait savoir vendredi soir le ministre des outre-mer Sébastien Lecornu.

Lors des réunions de ces derniers jours pour tenter de résoudre la crise, née d’un refus de l’obligation vaccinale avant d’embrasser des revendications sociales, « certains élus ont posé la question en creux de l’autonomie », a déclaré Sébastien Lecornu dans une allocution télévisée aux Guadeloupéens. « D’après eux, la Guadeloupe pourrait mieux se gérer d’elle-même. Ils souhaitent moins d’égalité avec l’Hexagone, plus de liberté de décision par les décideurs locaux. Le gouvernement est prêt à en parler, il n’y a pas de mauvais débats, du moment que ces débats servent à résoudre les vrais problèmes du quotidien des Guadeloupéens », a poursuivi le ministre.

Sébastien Lecornu a également annoncé le financement de « 1 000 emplois aidés pour les jeunes, avec un accompagnement spécifique et une formation, dans le secteur non marchand, pour soutenir les collectivités ou les associations sociales, sportives, environnementales du territoire ». En Guadeloupe, 34,5 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté national, avec un fort taux de chômage (19 %), notamment chez les jeunes (35 % en 2020, contre une moyenne nationale de 20 %).

Les incidents violents se multiplient sur l’île depuis une dizaine de jours et se sont étendus à la Martinique. L’étincelle a été le refus de l’obligation vaccinale, sur fond de climat social déjà très tendu, de forte pauvreté et de perception négative du rôle de l’État et de ses services. Des blocages et des piquets de grève dans ces deux îles des Antilles, on est passé à des violences contre les forces de l’ordre et les journalistes, ainsi qu’à des incendies et pillages de magasins.

Des policiers, des gendarmes et des journalistes ont été ciblés par des tirs dans la nuit de jeudi à vendredi en Martinique, où les violences ont fait dix blessés parmi les policiers, dont cinq par balles. « Dans la nuit, un gradé de la gendarmerie qui intervenait avec ses collègues sur un cambriolage a été violemment heurté par le véhicule des pilleurs. Il est grièvement blessé et est opéré ce jour », a annoncé vendredi le parquet de Fort-de-France.

Une dizaine d’interpellations ont eu lieu en Martinique dans la nuit de jeudi à vendredi, selon le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin. Il y a eu « près de 150 interpellations depuis le début de cette situation en Guadeloupe et en Martinique », a détaillé le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal.

Par ailleurs, le procureur de Pointe-à-Pitre, Patrick Desjardins, a indiqué vendredi dans un communiqué que les premiers résultats d’une enquête diligentée après la blessure d’un jeune homme mercredi à proximité d’un barrage montrent « que la blessure ne provient en aucun cas d’un tir par arme à feu mais plus vraisemblablement de l’impact d’un morceau de grenade lacrymogène tirée par les forces de gendarmerie dans le cadre de l’opération de maintien de l’ordre ».

En réaction aux violences, le préfet de Guadeloupe a décidé vendredi de prolonger le couvre-feu de 18 heures à 5 heures jusqu’au lundi 29 novembre. La veille, le préfet de Martinique avait, lui, instauré un couvre-feu « de 19 heures à 5 heures jusqu’au retour au calme ».

En Martinique, les pharmacies resteront fermées ce samedi et les services de garde ne seront plus assurés. Les syndicats de pharmaciens entendent protester contre le pillage de plusieurs officines.

publié le 28 novembre 2021

Présidentielle : les syndicats mettent leur grain de sel !

Loan Nguyen sur www.humanite.fr

 

Emploi, climat, santé... autant de thèmes vitaux que les organisations syndicales comptent bien remettre au centre du débat électoral. Méthodes et revendications.

Dans l’ombre des primaires, sondages et autres débats télévisuels centrés autour de la présidentielle de 2022, les syndicalistes eux aussi font campagne à leur manière. Mais avec la volonté de braquer le projecteur sur des sujets sociaux de fond, à mille lieues de la surenchère médiatique de la droite et de l’extrême droite autour de thèmes identitaires et sécuritaires. « Il y a de plus en plus de décalage entre la population et ce que proposent les politiques, notamment la droite. On le voit sur la question des services publics, tous ces métiers du soin et du lien qui ont prouvé leur utilité sociale pendant la crise sanitaire, que les candidats de droite veulent “optimiser” en brandissant l’argument de la dette », souligne Céline Verzeletti, secrétaire confédérale à la CGT.

Revalorisation des salaires

La revalorisation des salaires s’impose évidemment comme l’une des urgences phares des syndicats. Une priorité rendue d’autant plus aiguë par l’inflation du prix des biens de première nécessité, du carburant et de l’énergie. « De plus en plus de salariés se disent “c’est notre dû”, surtout quand ils voient l’argent public qui a été distribué aux entreprises pendant la pandémie et les créations de richesses qui finissent en dividendes », estime la syndicaliste. À la CFE-CGC aussi, on alerte sur la question du « partage de la valeur ». « Il faut évidemment revaloriser les salaires les plus bas, mais il faut surtout arrêter les abus en haut », juge Gérard Mardiné, secrétaire général du syndicat des cadres.

Du côté de la CFDT et de la CFTC, on a choisi d’initier une démarche avec une soixantaine d’acteurs du monde associatif et humanitaire comme la Fondation Abbé-Pierre, France Nature Environnement ou Oxfam au sein du Pacte du pouvoir de vivre, qui a d’ores et déjà émis 90 propositions qu’ils entendent défendre auprès des candidats à la présidentielle. Là aussi, l’absence criante des thèmes liés au travail dans les grands médias agace.

« Notre intention est de peser sur l’agenda politique pour imposer les sujets impératifs du moment : la transition écologique et la justice sociale, plutôt que le choix des prénoms des uns ou des autres », insiste Frédéric Sève, secrétaire national de la CFDT. Sur le volet des rémunérations, plutôt que de prôner des augmentations générales, du Pacte du pouvoir de vivre a décidé de mettre l’accent sur la revalorisation des bas salaires et des minima sociaux par le biais de négociations dehttps://www.humanite.fr/stephane-sirot-les-syndicats-ne-pesent-plus-seuls-728645 branche et d’entreprise, l’un des outils chers à la CFDT de longue date. « L’État, qui est réticent pour l’instant, doit inciter à la relance de ces négociations », pointe le référent CFDT.

Rencontrer les candidats, ou pas

Outre son action au sein du Pacte du pouvoir de vivre, la centrale de Laurent Berger dit attendre des prises de position plus précises des candidats pour ajuster la campagne qu’elle entend également mener en son nom propre. Mais le rétropédalage de Macron sur l’instauration d’un système de retraites par points pousse d’ores et déjà les cédétistes à vouloir retourner au front pour obtenir une réforme structurelle « basée sur l’harmonisation des régimes de retraite ».

Pour la CGT, si la question des retraites reste l’un des thèmes centraux à porter dans la séquence préélectorale, l’idée est avant tout de défendre un renforcement du financement des pensions, en liant cette problématique à celle de l’emploi. « On sait bien qu’il y a un vieillissement de la population et qu’il faut augmenter les recettes. Mais si on investissait par exemple dans les services publics, qu’on créait des emplois dans la fonction publique et qu’on arrêtait les exonérations, on augmenterait les rentrées de cotisations sociales pour permettre aux anciens de vivre dignement avec leur pension », rappelle Céline Verzeletti.

Aux côtés d’autres syndicats comme la FSU ou Solidaires, mais aussi de nombreuses autres organisations comme Greenpeace, Attac, Oxfam ou la Confédération paysanne, la CGT participe également au collectif Plus jamais ça, pour concilier urgences sociale et environnementale. L’été dernier, ce rassemblement de forces syndicales, associatives et écologistes a élaboré un plan de rupture doté de 36 propositions que Plus jamais ça compte bien imposer dans le débat présidentiel. De la levée des brevets sur les vaccins à la défense des libertés publiques en passant par la justice fiscale et la transition écologique, cette plateforme revendicative vise à « faire exister ces questions dans le champ médiatico-politique », précise Simon Duteil, délégué général de l’union syndicale Solidaires. Si son syndicat entend porter des propositions dans le cadre de Plus jamais ça, pour le reste, Solidaires compte davantage peser « en gagnant sur les luttes actuelles sur l’emploi et les salaires » qu’en faisant du lobbying auprès des candidats.

C’est ce chemin que compte emprunter pour sa part la FSU. « On a déjà programmé des rencontres thématiques avec l’ensemble des candidats de gauche sur la fonction publique et l’éducation », explique Benoît Teste, secrétaire général du syndicat des agents publics. Après cette phase d’échanges collectifs, la FSU prévoit également des rencontres bilatérales avec les présidentiables pour pousser les prétendants à l’Élysée à se positionner sur les sujets qui les intéressent. « On trouve que la gauche ne s’est pas suffisamment emparée des questions liées aux services publics et au statut de la fonction publique », souligne le numéro un de la FSU.

FO toujours en retrait

Chez Force ouvrière, on est en revanche particulièrement attentif à « ne pas donner l’impression qu’on penche d’un côté ou d’un autre », insiste Yves Veyrier, secrétaire général. Fidèle à sa tradition d’indépendance des partis, le syndicat prévient qu’il ne restera pas pour autant muet dans la période électorale. « Comme j’ai mis en garde contre la surenchère électorale autour de l’âge de départ à la retraite, on ne s’épargnera pas d’intervenir sur les dossiers qui nous concernent », précise-t-il. Début novembre, le comité confédéral national du syndicat a d’ailleurs adopté une plateforme de revendications prioritaires. Au cœur de celle-ci, on retrouve sans surprise la question de l’augmentation du Smic, de la défense du CDI comme norme d’emploi, ou de la défense d’un financement de la Sécurité sociale par les cotisations et non pas la fiscalité.

 

 

Stéphane Sirot :
« Les syndicats ne pèsent plus seuls »

Stéphane Guérard sur www.humanite.fr

 

L’historien Stéphane Sirot expose pourquoi les organisations syndicales s’allient désormais à des associations, et revient sur les conditions ayant permis, par le passé, les grandes conquêtes sociales. Entretien.

 Comment les syndicats se positionnent-ils en cette période préélectorale ?

Stéphane Sirot  Longtemps, les organisations syndicales ont occupé une position hégémonique sur les questions de transformation sociale. Ce n’est plus le cas car la situation du syndicalisme ne leur permet plus de peser seuls. Le taux de syndicalisation est faible, le rapport de forces peu favorable. La CGT et la CFDT ont donc chacune fait le choix de former des alliances avec des associations, des ONG, pour peser. Chacune avec sa culture propre. Le Pacte du pouvoir de vivre, avec la CFDT, la Fondation Abbé-Pierre, a des racines chrétiennes. Le collectif « Plus jamais ça » fédère des organisations plus interventionnistes et activistes de l’action sociale qui correspondent bien à la CGT. D’autre part, depuis un quart de siècle, les syndicats ne sont plus enclins à donner des consignes de vote. Ils ne sont plus intimement associés à des organisations politiques. L’état de la gauche fait que les partis ne suffisent plus à porter leurs ambitions transformatrices. C’est une faiblesse des organisations syndicales qui ne trouvent plus de relais dans le champ politique et institutionnel. Ce qui renforce le fait de passer par des coalitions.

Cette faiblesse syndicale est-elle rédhibitoire ?

Stéphane Sirot Quelles que soient les époques, les mêmes conditions doivent être réunies pour parvenir à imposer ses revendications. D’abord, il faut le vouloir. Je ne suis pas sûr que ce soit le cas aujourd’hui. Ensuite, le syndicalisme doit être porteur d’un projet global de société. Et en prenant leurs distances avec les partis politiques, les syndicats se sont dépolitisés. Deuxièmement, il faut un rapport de forces favorable. Or, les victoires syndicales sont faméliques et leur légitimité peut être discutée, comme celle des partis. Ce qui me frappe, c’est que l’abstention aux élections professionnelles est au même niveau que celle aux élections départementales et régionales.

Autre ingrédient : médiatiser les revendications. Même le sujet du pouvoir d’achat n’est pas favorable aux syndicats puisqu’il est pris sous l’angle de la baisse des cotisations salariales et des primes gouvernementales, qui sont de la redistribution des impôts des travailleurs. Enfin, il faut pouvoir porter les revendications dans le champ institutionnel et politique…

Les liens partis de gauche-syndicats suffisent-ils à expliquer les grandes conquêtes sociales historiques ?

Stéphane Sirot Ces liens n’ont jamais signifié alignement. Ces grandes avancées sociales ont toujours été portées par des climats sociaux et politiques favorables. Ce fut le cas lors du Front populaire, avec une vague de grèves concomitante à l’élection du gouvernement socialiste, soutenu par les communistes. Et Thomas Piketty a montré que la grande période de rééquilibrage de la redistribution des richesses a eu lieu entre 1968 et 1983, le tournant de la rigueur. Les syndicats étaient alors parvenus à imposer un rapport de forces social tendu avec des grèves dures, un taux de syndicalisation autour de 20 %. Et la gauche était puissante, avec un PCF à 20 %. Ce climat a rendu possible l’avancée des revendications sociales.

Depuis 2016, cette même ébullition sociale existe, des manifestations contre la loi El Khomry à Nuit debout, aux gilets jaunes et jusqu’au mouvement contre les retraites. Mais il manque aux conflits sociaux une jambe politique qui explique pourquoi ils se heurtent à un mur.

L’appel à voter contre l’extrême droite est-il le dernier mot d’ordre syndical possible ?

Stéphane Sirot Faire barrage à l’extrême droite est effectivement le dernier consensus. Les sondages de sortie des urnes montrent un émiettement du vote des sympathisants des syndicats, les organisations ayant perdu leur colonne vertébrale idéologique. 

 

 

Salaires, services publics, transition écologique : les priorités des syndicats

 

Loan Nguyen sur www.humanite.fr

Si les revendications sont multiples et les solutions proposées diverses, trois points s’imposent à l’ensemble du spectre syndical à quelques mois de l'élection présidentielle.

1. Augmenter les salaires

Smic à 2 000 euros brut à la CGT, 2 070 euros brut chez FO, revalorisation des bas salaires et des minima sociaux à la CFDT… L’urgence de l’augmentation des salaires s’impose comme une priorité absolue pour l’ensemble des syndicats de salariés. En bas de l’échelle mais pas uniquement : même les cadres de la CFE-CGC alertent sur la nécessité de tirer les rémunérations vers le haut. « On constate de plus en plus que les jeunes cadres ont de réelles difficultés à se loger dans les grandes métropoles, voire à boucler les fins de mois », affirme Gérard Mardiné, secrétaire général de la CFE-CGC. Si, côté CGT, on prône une hausse générale, à la CFDT on penche plutôt pour une relance des négociations de branche et d’entreprise, pour faire du cas par cas. « Avec la pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs, le patronat va être confronté à une obligation de lâcher un peu », note Céline Verzeletti, pour la CGT. Mais les syndicats attendent que le futur exécutif aille bien au-delà, en incitant fortement les employeurs à de réelles augmentations de salaire.

2. Donner des moyens aux services publics

Malmenés par les candidats de droite, ignorés par les médias, les fonctionnaires et les services publics veulent revenir au cœur du débat public. « La loi de transformation de la fonction publique de 2019 est une entreprise de destruction du statut de fonctionnaire ! » tempête Benoît Teste, de la FSU, qui plaide pour redonner au statut une place centrale, et diminuer par là même la part de l’emploi contractuel. Mais, au-delà du statut et des rémunérations, c’est aussi la question de la privatisation des services publics qui intéresse les syndicats. « On peut imaginer que le secteur privé cohabite avec le public sur certaines activités comme les Ehpad, mais pour nous, il est impératif de revenir sur la question du financement des écoles privées », souligne le secrétaire général de la FSU. « La pandémie a montré à quel point le service public est une vraie richesse, que ce soit la recherche scientifique, le système de santé, les aides à domicile, etc., et qu’on a besoin de réfléchir en fonction des besoins et non d’un budget », insiste Céline Verzeletti.

3. Œuvrer pour une transition écologique socialement juste

« La réalité du changement climatique est désormais acquise, ainsi que la nécessité d’agir face à cela », pointe Frédéric Sève, de la CFDT. « Certaines actions sont à portée de main, comme la rénovation énergétique qui permet de lutter contre l’émission de gaz à effet de serre. Et on agit, par la même occasion, sur une dimension de justice sociale, car ce sont bien souvent les ménages modestes qui ont le plus de mal à isoler leur logement. » Du côté de FO, on plaide pour « une politique de recherche et d’investissements publics, ambitieuse et massive, afin de répondre aux défis des transitions, qui ne laisse aucun salarié, notamment les plus démunis, de côté », estimant que la croissance et l’emploi ne sont pas incompatibles avec des exigences écologiques. « Fin du monde et fin du mois, même combat ! » scande Simon Duteil, de Solidaires, qui définit ainsi l’objectif du collectif Plus jamais ça, qui défend notamment l’idée d’une relance du rail, en particulier le fret ferroviaire, et la gratuité des transports en commun.

publié le 27 novembre 2021

Taxer les profiteurs du Covid permettrait de construire 11 hôpitaux en France

Jean-Jacques Régibier sur www.humanite.fr

Selon l’étude commandée par le groupe de La Gauche au Parlement européen, la taxation des multinationales qui ont enregistré des bénéfices exceptionnels pendant la pandémie, pourrait rapporter 25 milliards d’euros à l’Union européenne, dont 5,6 milliards à la France. De quoi répondre aux besoins en hôpitaux ou en personnels de santé.

La crise du Covid a décidément fait beaucoup d’heureux. L’étude menée par trois chercheurs spécialisés dans les impôts payés par les multinationales de l’Université de Prague (1) le confirme pour la première fois en se basant sur l’analyse des résultats financiers réalisés par des multinationales présentes dans l’Union européenne, et qui présentent un chiffre d’affaire supérieur à 80 millions d’euros.

Mention spéciale à Sanofi

Sur les 8292  entreprises  concernées, 1763 ont réalisés des surprofits au cours de l’année 2020, pour un montant qui s’élève à 364 milliards d’euros au niveau mondial, soit 14,7% des bénéfices de ces sociétés réalisés dans la première année de la pandémie. Si l’on retient les sociétés dont le siège social se trouve en France, les bénéfices excédentaires s’élèvent à 20,4 milliards. Si les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) sont les grands bénéficiaires de la crise sanitaire, les grosses entreprises françaises du CAC 40 comme Orange ( +57% de surprofits en 2020), Atos (+34%), Carrefour (+17%), ou Capgemini (+12%) en ont elles aussi largement profité, avec une mention spéciale pour Sanofi qui a vu ses résultats bondir de + 338% entre 2019 et 2020, sans avoir réussi à mettre au point un vaccin, tout en annonçant la suppression de 1700 emplois, dont 1 000 en France.

Un rapport d’Oxfam avait déjà établi que six grands groupes pharmaceutiques mondiaux avaient fait à eux seuls 12 milliards de dollars de profits exceptionnels au cours de 2020. « A partir du moment où les très grandes entreprises, qu’elles soient françaises ou non, mais qui ont une activité sur le sol français, ont fait un bénéfice exceptionnel pendant cette crise, il serait logique et normal qu’elles soient davantage mises à contribution, comme cela s’est fait au cours de l’histoire quand en 1916 une taxation a été instaurée sur les profiteurs de la guerre », estime Manon Aubry, co-présidente du groupe de la Gauche au Parlement européen et membre de la France insoumise.

Un système fiscal plus juste

L’étude a examiné plusieurs scénarios de taxation des surprofits, allant de 10 à 70%. En retenant une taxation à 50%, ce sont 182 milliards d’euros qui seraient ainsi collectés au niveau mondial, dont 25 milliards d’euros pour l’Europe et 5,6 milliards pour la France. En France, le produit de cette taxe, toujours limitée aux seules entreprises ayant réalisé des bénéfices excédentaires, permettrait de construire 11 hôpitaux ou de recruter 105 500 personnels soignants et non soignants, ou bien encore de construire 4 000 kms de voies ferrées TER, ou de construire 143 lycées.

« Dans le débat qui fait rage pour savoir comment répondre à la crise économique et sociale engendrée par le Covid, aussi bien au niveau européen que dans la perspective de la campagne présidentielle en France, la question, au vu des résultats de cette étude, c’est de se demander si l’on continue à faire des cadeaux aux grandes entreprises, ou si l’on se donne les moyens d’avoir un système fiscal plus juste », estime la co-présidente de la Gauche au Parlement européen. L’étude menée par l’Université Charles de Prague, fournit en tous cas les éléments chiffrés complets pour le faire.

(1) Excess Profits Tax : Estimating the Potential Tax Gains for the European Union », étude rédigée par trois chercheurs du département de l’intégration européenne et de la politique économique de l’Université Charles de Prague, dans le cadre du projet Corptax lancé en janvier 2021.

publié le 27 novembre 2021

Robert Guédiguian : « Hidalgo, Jadot et Mélenchon foncent tous dans le mur »

sur www.regards.fr

Avant la sortie en salles de son prochain film, « Twist à Bamako », prévu en janvier prochain, le cinéaste Robert Guédiguian publie Les lendemains chanteront-ils encore ? aux Éditions Les Liens Qui Libèrent. Il est l’invité de #LaMidinale.

 

LA VIDEO EST À VOIR...sur https://youtu.be/VfM8fo9jsl4

 

Ci dessous quelques extraits à lire :


 

Sur la presse et l’édition

« Je suis très inquiet : il y a de moins en moins de paroles libres et indépendantes. C’est vrai du monde de la presse, dans le cinéma, un peu loin dans la littérature peut-être… »

« Si les médias de gauche sont moins forts qu’auparavant, c’est que la gauche est moins forte qu’auparavant. »

« Comme il n’y a plus de confiance dans la parole des maîtres, il n’y a plus de confiance dans la presse non plus. »

« Les gens pensent que c’est mieux d’avoir juste des news, c’est-à-dire des infos factuelles, comme si ça allait leur suffire. Ils pensent pouvoir eux-même éditorialiser les choses… »


 

Sur la littérature et le cinéma

« L’essentiel de mon travail et de mon expression, c’est à travers le cinéma. »

« Si on regarde les 22 films que j’ai faits, on sait à peu près ce que je pense. »

« Le livre apporte du discours sur des choses que l’on ne peut pas traiter au cinéma, sur des choses plus abstraites. »

« Depuis mon enfance, le livre reste un objet sacré, à la fois mystérieux et étrange. »

« Le livre m’apparaît comme plus important et éternel que le cinéma. »


 

Sur le communisme et la politique

« Je publie ce livre parce que je pense qu’il faut restaurer un certain nombre d’idées, notamment l’idée communiste. »

« Je crois que la société entière devrait se poser la question du pourquoi être communiste. »

« Etre communiste, c’est une manière d’envisager le monde qu’il faut remettre au goût du jour. »

« Je cherche le communisme qui est déjà là. »

« A gauche, personne ne me fait rêver d’une autre société, d’un autre monde, de la possibilité d’une alternative. »

« Il y a quelques envolées à gauche, dans les discours notamment, par exemple chez Jean-Luc Mélenchon mais ça reste souvent sur le factuel. Les représentants répondent à des questions qui viennent d’être posées. Pour moi, ce n’est pas comme cela que l’on redonne du goût à la politique. »

« La politique, ça a à voir avec la littérature, la morale, la philosophie. »


 

Sur Fabien Roussel

« [Quand Fabien Roussel parle des intellectuels], c’est horrible - comme l’était sa participation à la manifestation de la police. »

« Ce Parti communiste qui n’en finit pas de mourir, essaie de recourir à des basses manoeuvres populistes dans le plus mauvais sens du terme. »

« Pour moi, populiste, c’est forcément de droite : cela veut dire coller à l’opinion générale du peuple. Il n’y a pas de populisme de gauche. La gauche propose des choses au peuple, quitte à se fritter avec - mais ça doit rester une discussion. »

« Le Parti communiste va perdre les quelques dizaines d’adhérents qui restent encore accrochés à ce parti. Mais je continue à dire que je suis communiste. »

« Du point de vue de la recherche, notamment du côté des historiens, il y a plein de gens brillantissimes. Mais aucun parti ne les prend en compte. »

« Il ne faut pas abandonner un rapport intellectuel aux choses : il est inimaginable que le secrétaire général du Parti communiste dise des choses comme il dit. »

« Il n’y a plus de ponts entre les mondes artistiques, intellectuels et politiques parce que le projet est inexistant. »

« De l’idée de projet, même s’il est mou, de l’idée de direction avec quelques points de vue clairs sur l’économie, l’écologie ou le social, on peut créer une convergence. Mais personne ne semble vouloir se donner la peine de le bâtir. »

« Le projet de la gauche se construit par intermittence. »


 

Sur le fait d’être communiste aujourd’hui

« Etre communiste aujourd’hui, cela veut dire l’être en permanence : c’est un impératif catégorique et une éthique. »

« Tout ce que je fais est sous-tendu par l’idée de créer du communisme, c’est-à-dire du commun et du partage, du moment où collectif et individu ne s’opposent pas. »

« Une entreprise peut être un moment communiste, une ZAD et un film aussi. Si j’exagère, le quoiqu’il en coûte d’Emmanuel Macron est un moment communiste. »

« Je pense qu’il faut être anti-multinationales. Mais sur les entreprises plus moyennes, il faut travailler la législation pour faire du communisme à l’intérieur de l’entreprise. »

« Si on regarde, les nationalisations n’ont absolument pas créer une appropriation de l’outil de travail par les travailleurs. »

« Je crois qu’il faudrait faire le Congrès de Tours à l’envers. »


 

Sur l’antiracisme

« Pour moi, l’universalisme, c’est la lutte des classes. C’est donc une grille de lecture. Là où l’on s’est trompé, c’est concernant le ressenti de certaines personnes, notamment immigrées ou issues des anciennes colonies. L’ouvrier, il a toujours été attaqué et exploité mais il n’est pas nié en tant qu’individu. Les arabes et les noirs peuvent être niés en tant qu’individus parce qu’il reste dans la société française cette vieillerie coloniale de ne pas les considérer à égalité. Or leur humanité niée ne se résout pas dans la question de classe. »

« Il y a un danger dans le wokisme. Mais le danger, c’est la fragmentation des luttes, la désunion alors même que sur l’analyse de classes, on pourrait s’entendre. »

« Il ne faut pas s’opposer sur des questions nouvelles qui ont surgi il y a peu… Mais il ne faut pas les minorer non plus ! Il faut savoir qu’elles existent. »


 

Sur le colonialisme

« Le colonialisme est un crime contre l’humanité. »

« La base du colonialisme est le racisme. »

« Je suis français et je n’ai aucun souci à dire que la France coloniale était une horreur. »

« Je ne suis pas tellement d’accord avec l’expression racisme d’Etat mais je crois qu’il existe plutôt un racisme de la société française. »


 

Sur la gauche et les migrations

« La gauche s’y prend mal pour être élue : on gagnerait plus à dire ce que l’on pense. »

« La gauche devient populiste, c’est-à-dire pour moi elle devient de droite. »

« Même si on prend tous les réfugiés, on ne remplit pas tous les villages désaffectés d’Europe. »


 

Sur l’avenir de la gauche

« Je pense que l’on peut être et réformiste et révolutionnaire. »

« Je crois que l’on peut vouloir transformer les choses sans arrêt, c’est-à-dire plus de communisme et de rupture avec un mode libéral et capitaliste. »

« Anne Hidalgo a tort et se trompe de considérer Jean-Luc Mélenchon comme infréquentable. Elle est dans une logique électorale : elle pense que c’est ce qui va lui permettre de prendre le pouvoir. »

« D’abord, prendre le pouvoir, si c’est pour ne pas en faire grand chose, ça ne sert à rien. Autant avoir du pouvoir sans le prendre : avoir le pouvoir de manifester, de s’opposer… Pour prendre le pouvoir, il faut avoir l’ambition de faire quelque chose de très précis et de très en rupture. »

« Tous les dirigeants de la gauche se trompent : je suis persuadé qu’ils vont tous dans le mur. Anne Hidalgo fera que dalle, Yannick Jadot fera que dalle et Jean-Luc Mélenchon fera que dalle. »

« Je pense que pour 2022, c’est trop tard. »

« La gauche en Occident n’a jamais gagné qu’en étant unie. »

publié le 26 novembre 2021

Contre les morts aux frontières, ouvrir des voies légales

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Pour ne plus avoir à faire face à des drames tels que celui de Calais, des voix s’élèvent pour porter des solutions plus humaines que sécuritaires.

Assis sur un banc de l’église Saint-Pierre de Calais, lundi 15 novembre, Ludovic Holbein avait fait ce funeste pronostic : « Si les autorités continuent de harceler et de déplacer les exilés sans leur proposer de véritables solutions, il y aura d’autres drames cet hiver. » Deux jours plus tard, ce militant stoppait la grève de la faim menée pendant trente-sept jours avec sa compagne Anaïs Vogel pour dénoncer les conditions de vie des exilés bloqués à la frontière franco-britannique. La mort, ce mercredi 24 novembre, d’au moins vingt-sept personnes dans le naufrage de leur embarcation pneumatique, au large de la Côte d’Opale, lui a malheureusement donné raison. Pourtant, des solutions sont avancées depuis des années par les élus et les responsables associatifs. Décryptage.

1. Reconnaître que le désespoir motive les traversées

Chaque jour, ils sont des centaines à tenter de traverser la mer vers l’Angleterre. Pour beaucoup, on y parle une langue qu’ils maîtrisent et ils y ont déjà de la famille. « C’est surtout la destination de la dernière chance après avoir été mal ou pas du tout accueilli dans les autres pays européens », pointe Pierre Roques, de l’Auberge des migrants, à Calais. Déboutés du droit d’asile, mineurs non accompagnés dont les autorités contestent l’âge, exilés sous le coup de la procédure Dublin, qui leur impose de demander l’asile dans le premier pays où ils ont été enregistrés à leur entrée en Europe, beaucoup arrivent à Calais à l’issue d’un parcours migratoire chaotique. Outre-Manche, la déréglementation du travail a atteint de telles proportions qu’ils pensent pouvoir y gagner leur vie sans avoir à justifier de leur statut administratif et retrouver ainsi un minimum de dignité pour se forger un futur.

2. En finir avec l’hypocrisie sécuritaire des États

La réponse des autorités britanniques et françaises à ces traversées du désespoir se traduit, année après année, par l’érection de toujours plus de barrières de barbelés et le déploiement de forces de sécurité au titre de la lutte contre les réseaux criminels. « Mais tant qu’on bloquera les frontières, il y aura des passeurs, note Marie-Christine Vergiat, vice-présidente de la Ligue des droits de l’homme.  Tant qu’on empêchera les gens de circuler librement, ils prendront des risques toujours plus grands pour continuer leur route. Les partenariats entre des pays de l’Union européenne et les milices libyennes n’ont jamais empêché les exilés de périr en Méditerranée centrale. » François Guennoc, cofondateur de l’Auberge des migrants, confirme que les réseaux de passeurs exploitent le désespoir des exilés. « Mais, à Calais, on ne trouve pas de véritables trafiquants, nuance-t-il.  Ce sont des petites mains, souvent des exilés payant leur propre traversée en travaillant pour ces mafias. Les passeurs répondent à un véritable besoin, puisqu’il n’existe aucun moyen légal d’aller en Angleterre pour demander asile. »

3. Avoir le courage d’ouvrir des voies légales

Pour rompre avec cette réalité, il faudrait en finir avec ces politiques, généralisées en Europe, d’externalisation des frontières. « Rendre l’accès aux visas plus difficile pour les ressortissants des pays du Sud et demander à d’autres pays de gérer ses propres frontières relève d’une logique xénophobe et raciste, assène Marie-Christine Vergiat.  Avec les accords du Touquet, la Grande-Bretagne fait la même chose avec la France que cette dernière avec l’Italie ou le reste de l’Union européenne (UE) avec la Pologne, la Grèce, la Turquie ou les pays nord-africains. » Au contraire de cette stratégie mortifère, de nombreuses voix s’élèvent pour que l’UE permette un accès sécurisé aux candidats à l’asile. « lI faut oser parler de la libre circulation des personnes, autoriser le rapprochement familial, distribuer des visas et abroger les directives de Dublin », abonde à son tour Cécile Dumas, membre du conseil national du PCF. À la frontière franco-britannique, ce changement radical de politique migratoire passe, pour la Cimade, par « remettre en cause le traité du Touquet ». C’est également l’avis de Delphine Rouilleault, directrice générale de France terre d’asile, qui appelle à « l’ouverture d’une vraie négociation entre l’Angleterre, la France et l’Union européenne pour créer des conditions d’accès sécurisées pour les demandeurs d’asile ».

4. Respecter l’urgence humanitaire d’accueillir

L’ensemble des associations et organisations qui soutiennent les exilés considèrent, en outre, que le drame qui vient de se jouer au large de Calais ne serait pas advenu si les exilés avaient été au préalable mieux accueillis en France. « Il faut notamment améliorer l’information auprès des exilés sur les solutions d’accueil en France », suggère Dephine Rouilleault. François Guennoc fustige pour sa part les autorités, qui empêchent les associations d’informer les exilés sur les dangers des traversées en leur distribuant des documents indiquant les numéros d’appel d’urgence. « Une véritable politique d’accueil passe par plus de moyens et un meilleur encadrement des associations qui ne peuvent plus travailler, reprend Cécile Dumas. Ça passe aussi par la création de postes dans l’enseignement, la santé, le social et la création de véritables infrastructures. Bien sûr, cela aura un coût. Mais combien dépense-t-on à chasser et expulser les exilés ? »


 


 

Calais. 27 morts en mer : après la honte et l’émotion, le besoin d’accueil

Aurélien Soucheyre, Florent LE DU et Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Le plus grave naufrage de réfugiés dans la Manche, mercredi, rappelle avec violence l’urgence de changer de politique migratoire pour la fonder sur l’accueil et la fraternité, quand le gouvernement et la droite montrent les muscles et fustigent avant tout les passeurs.

Jamais autant de réfugiés n’étaient morts en un jour en tentant de rejoindre l’Angleterre depuis la France. Mercredi, au moins vingt-sept personnes ont perdu la vie en pleine mer, au large de Calais (Pas-de-Calais), après être montées sur une embarcation de fortune. La plupart étaient des Kurdes originaires d’Irak et d’Iran. Des hommes, des femmes, et des enfants. Avant ce naufrage, le bilan humain depuis janvier était de trois morts noyés et quatre disparus dans la Manche. S’il vient d’augmenter spectaculairement, il n’a hélas rien de surprenant. De nombreuses associations alertaient depuis des mois sur l’imminence d’une tragédie d’une telle ampleur.

« Militarisation accrue de la frontière »

« Ces morts sont la conséquence la plus dramatique, la plus grave et la plus insupportable de la politique de non-accueil menée depuis trente ans à la frontière franco­-britannique », a réagi la Cimade. « Cette frontière tue », ajoute Utopia 56, qui estime elle aussi que « ces décès sont les résultats de politiques migratoires mortifères » et les conséquences directes « de la militarisation accrue de la frontière et de la lutte acharnée contre la présence des personnes exilées sur le littoral français à coups d’expulsions de lieux de vie et de confiscations d’effets personnels ».

À ce jour, 336 personnes sont décédées à la frontière franco-britannique depuis 1999, dont 36 au total rien qu’en 2021. Sans compter les milliers de réfugiés morts en Méditerranée et dans nos montagnes ces dernières années. De quoi rouvrir, plus que jamais, le débat sur la nécessité d’un accueil digne à l’échelle française, européenne et internationale devant les déséquilibres mondiaux liés aux guerres et aux graves inégalités sociales et économiques. Surtout à quelques mois de la présidentielle de 2022.

Les passeurs ne sont pas les seuls responsables

« La France ne laissera pas la Manche devenir un cimetière », a fait savoir Emmanuel Macron. Alors que notre pays prendra dans quelques semaines la présidence de l’Union européenne, le chef de l’État a surtout renvoyé l’essentiel de la responsabilité sur le dos des passeurs. Sans regarder la réalité de la politique française et continentale. Son ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, charge lui aussi les passeurs, et se fait fort d’accélérer le « démantèlement des réseaux criminels ». « Depuis le 1er  janvier, nous avons arrêté 1 500 passeurs », a-t-il annoncé, dont cinq personnes soupçonnées de l’être ­depuis le drame de mercredi.

L’extrême droite cible, elle aussi, les mafias qui profitent du désespoir, en plus de condamner la politique du gouvernement, qu’elle estime insuffisamment répressive. « Le laxisme en matière migratoire entraîne des drames », a asséné Marine Le Pen. Ni une ni deux, une partie de la droite lui a emboîté le pas. « La seule solution, c’est de déclarer le littoral français comme une zone zéro migrant », défend Pierre-Henri Dumont. Le député LR, qui fustige les associations qui viennent en aide aux réfugiés, souhaite créer des centres d’accueil à distance de Calais où il propose de conduire les migrants « si besoin par la force ». « La France et l’Europe n’ont pas les moyens d’intégrer cette immigration massive irrégulière, il faut la stopper. Dire le contraire, c’est risquer des vies. Notre devoir est de dissuader et d’arrêter clairement ces flux », a pour sa part réagi Éric Ciotti, candidat à l’investiture LR pour la présidentielle, qui comme ses concurrents à droite Xavier Bertrand et Valérie Pécresse fustige avant tout les passeurs.

Les « passeurs sans scrupule » ne sauraient pourtant être les seuls fautifs. « Il ne sert à rien d’incriminer d’abord les passeurs ou de s’en prendre aux associations. Les vrais responsables sont ceux qui refusent d’accueillir ces hommes, ces femmes, ces enfants qui fuient leur pays et cherchent refuge en Europe », développe la Ligue des droits de l’homme. « Cette tragédie aurait pu être évitée. Car ses traversées du désespoir sont une des conséquences de ce qui se joue depuis près de vingt ans suite aux stupéfiants accords du Touquet, à travers lesquels la France accepte que la frontière britannique passe, de fait, sur son territoire », se désole SOS Racisme. 

« Ces gens sont morts d’avoir espéré une vie meilleure »

À gauche, les dirigeants de parti affirment l’urgence de changer de politique. « Ces gens sont morts d’avoir espéré une vie meilleure. Aujourd’hui, ce qu’il manque, ce sont des voies légales vers le Royaume-Uni », indique Olivier Faure, premier secrétaire du PS. « Aucune difficulté ne justifie qu’on maltraite les personnes exilées. Rien n’oblige à lacérer des tentes. On peut et on doit traiter les gens humainement », mesure Adrien Quatennens. Le coordinateur national de la FI appelle à se « préparer » devant les migrations qui vont s’intensifier, et donc à « créer les conditions pour traiter les causes et pour organiser les coopérations pour un accueil digne ».

« Combien de temps allons-nous encore accepter que des hommes, des femmes, des enfants meurent sous nos yeux ? La France n’est plus elle-même quand elle n’agit pas pour la fraternité et des réponses humaines », a déclaré Fabien Roussel, candidat du PCF à la présidentielle, dont le parti dénonce les accords du Touquet en plus de défendre l’abrogation des directives de Dublin et le plein respect du droit et des conventions internationales. 

Manche : des traversées plus nombreuses et plus mortelles

La traversée jusqu’en Grande-Bretagne est dangereuse. Depuis 1999, au moins 336 personnes ont perdu la vie, « cachées dans la remorque d’un camion, électrocutées par une caténaire du site d’Eurotunnel, renversées sur l’autoroute », a rappelé, jeudi, le groupe Décès à Calais et Grande-Synthe, qui réunit plusieurs ONG. Depuis 2018, du fait du durcissement des stratégies policières pour interdire le passage par la terre, le nombre de tentatives par la mer sur des embarcations de fortune s’est accéléré et ne cesse depuis d’augmenter. Ils étaient 600 en 2018, 2 300 en 2019, et 9 500 en 2020 à avoir tenté le passage par la mer. Cette année, entre le 1er janvier et le 20 novembre, 31 500 exilés ont ainsi quitté les côtes françaises et, selon l’agence britannique Associated Press, 25 700 auraient réussi à passer en Grande-Bretagne.

publié le 25 novembre 2021

Guadeloupe. Elie Domota :
« Le gouvernement doit accepter de négocier »

 

Pierre-Henri Lab sur www.humanite.fr

Le Collectif contre l’exploitation (LKP) demande la réintégration des personnels non vaccinés suspendus et un plan massif d’embauche pour les jeunes. Entretien.

Élie Domota Porte-parole du LKP

Dix jours après son déclenchement, la grève générale se poursuit en Guadeloupe. Élie ­Domota, leader du mouvement social de 2009, réagit aux propos du premier ministre, qui a évoqué la création d’ « une instance de dialogue ».

Comment se déroule la grève générale en Guadeloupe ?

Élie Domota Les Guadeloupéens sont fortement mobilisés. Chaque jour, ils sont nombreux à se rendre en famille sur les barrages. Cette mobilisation dure depuis le 17 juillet, soit quelques jours après la décision d’Emmanuel Macron de mettre en place le passe sanitaire. Chaque semaine, les organisations syndicales et toutes les organisations parties prenantes ont organisé des meetings et des distributions de tracts. Des cortèges ont réuni des milliers de personnes. Enfin, début novembre, les menaces de suspension des personnels de santé non vaccinés ont été mises à exécution. C’est dans ce contexte que les organisations ont appelé à la grève générale.

Le premier ministre annonce la création d’« une instance de dialogue » sur la vaccination. Cela vous satisfait-il ?

Élie Domota M. Castex est hors-sol. Il propose « une instance de dialogue » pour convaincre et accompagner les récalcitrants à la vaccination. Faut-il comprendre que les ­Guadeloupéens sont des imbéciles qui n’ont rien compris ? Ce que nous voulons, ce sont des véritables négociations sur l’ensemble des revendications.

Le ministre de l’Intérieur demande « l’arrêt des violences » comme préalable à la discussion…

Élie Domota C’est le gouvernement qui est à l’origine de cette situation. C’est sa décision d’ordonner au préfet de ne pas négocier qui génère de l’exaspération et de la violence. Fin août, nous avons déposé notre plateforme de revendications et des préavis de grève dans le secteur médico-social, au CHU, dans les hôpitaux, chez les pompiers, dans les cliniques privées et les administrations. Ces démarches sont restées sans réponse. Même les réunions de conciliation prévues dans le cadre des préavis n’ont pas eu lieu. Le 23 septembre, la situation semblait pouvoir se débloquer. Grâce au directeur de la sécurité civile, un rendez-vous avec le directeur de cabinet du préfet s’est tenu sur l’obligation vaccinale et le passe sanitaire, et l’ensemble des revendications. À l’issue de ce premier entretien, il a été convenu de mettre en place un accord de méthode pour organiser la négociation. Nous avons fait une proposition de calendrier. Cette démarche est restée sans réponse jusqu’au 29 septembre, où le préfet nous a informés par courrier qu’il ne s’inscrivait plus dans ce processus. C’est le seul contact que nous avons eu avec le préfet.

Bruno Le Maire affirme que le « fonds de solidarité » mis en place pour faire face aux conséquences de l’épidémie a apporté une aide massive aux Antilles…

Élie Domota C’est faux. Ces fonds-là ont été destinés uniquement aux békés (les descendants des colons – NDLR), les gros hôteliers et les grandes entreprises. Le Guadeloupéen qui possède un petit commerce n’a jamais vu la couleur de cette aide. Aujourd’hui, il ne peut toujours pas rouvrir sous couvert que les Guadeloupéens ne sont pas vaccinés. Pourtant, les grandes surfaces détenues par les békés sont ouvertes et accessibles sans passe sanitaire.

Que demandez-vous ?

Élie Domota Nous ne demandons qu’une seule chose : l’ouverture de négociations sur la base de notre plateforme de revendications. Les points prioritaires que nous souhaitons aborder sont la réintégration des personnels de santé et des professionnels libéraux suspendus, la mise en œuvre d’un plan massif d’embauches et de formation des jeunes : 60 % des moins de 25 ans sont aujourd’hui au chômage et 40 % des Guadeloupéens. Nous demandons aussi la mise en œuvre d’un plan d’amélioration des conditions de vie de la population.

La Martinique en grève

La mobilisation s’est étendue à la Martinique. Depuis lundi, l’île voisine de la Guadeloupe est à son tour le théâtre d’une grève générale. Déclenchée à l’appel de vingt organisations syndicales, elle porte sur des revendications similaires comme le refus de l’obligation vaccinale et du passe sanitaire, la lutte contre le chômage et la pauvreté. Dès lundi matin, le trafic routier a été fortement perturbé par des barrages. Après avoir appelé, le 23 novembre, à leur levée en raison d’un climat très tendu, l’intersyndicale a finalement décidé, mercredi, de leur intensification.

 


 

 

La Guadeloupe contre l’État


 

Sur www.politis.fr

Le mouvement contre le passe sanitaire et l’obligation vaccinale vire au chaos dans l'île la plus éruptive des Antilles françaises.

Voitures incendiées,magasins pillés, barrages routiers… Et voilà de nouveau à l’œuvre le vicieux engrenage de la violence. La Guadeloupe déverse depuis la fin de semaine dernière des images dont les médias s’abreuvent, alimentant une sensation de chaos que saisit l’État pour justifier la nécessité de rétablir l’ordre. Tout est parti d’un appel à la grève générale d’organisations syndicales et citoyennes contestant le passe sanitaire et l’obligation vaccinale pour les soignant·es, qui devaient se mettre en règle avant le 15 novembre pour éviter une mise à pied.

L’île, la plus éruptive des Antilles françaises, joue souvent le rôle d’étincelle sur des barils de poudre que les autorités abandonnent à l’air libre. En 2009, la grève contre la vie chère, lancée en Guyane puis reprise en Martinique, tourne en Guadeloupe à la paralysie totale de l’activité pendant 44 jours. La crise économique mondiale a généré des impacts beaucoup plus violents aux marges de l’ex-empire français que dans l’Hexagone. Le gouvernement ne s’en souciait guère jusque-là.

Cette radicalité guadeloupéenne puise dans une histoire coloniale dont le sang versé n’a jamais complètement séché. Mais tient avant tout à des indicateurs sociaux indignes de la République, prompte à envoyer des gendarmes éteindre les incendies de rue mais procrastinatrice pour traiter le feu des inégalités qui couve en profondeur. Le chômage touche un jeune sur trois, un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté, les coupures d’eau sont quotidiennes, le système de santé est très dégradé. Et la mortalité par le covid est la plus élevée des départements français. Alors que le taux de vaccination y est l’un des plus faibles.

Inconséquence de la contestation sanitaire, diront certains. Mais tout comme les DOM sont souvent escamotés par commodité sur les cartes épidémiologiques nationales, ils ont été négligés par Paris dans sa politique anti-covid nationale monolithique, inadaptée aux particularismes locaux – culture, éducation, acceptation, etc. L’état sanitaire de la Guadeloupe reflète un échec de l’État là où il sera tenté de fustiger l’indocilité des îlien·nes. Un État qui a nourri une énorme défiance envers sa parole, éhontément responsable de la contamination au chlordécone qui affecte 90 % de la population locale. Et comme toujours, Macron ne voit qu’une violence à l’œuvre, celle des gens à bout. Il entend donc _« ne rien céder au mensonge et à la manipulation par certains de cette situation », car « on ne peut pas utiliser la santé des Françaises et des Français pour mener des combats politiques ». _Ça parlera sûrement aux Guadeloupéennes et aux Guadeloupéens.

publié le 25 novembre 2021

Métallurgie. L’État regarde la filière automobile partir en morceaux

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

L’abandon par Renault de la fonderie SAM illustre le laisser-faire du gouvernement en matière de politique industrielle, à mille lieues des déclarations volontaristes d’Emmanuel Macron.

Il aura suffi d’un communiqué de presse lapidaire, envoyé dans la soirée, pour enterrer un projet de reprise concernant 350 salariés. Et semer la consternation sur tout un territoire. La direction de Renault a annoncé son intention, ce mardi, de ne pas soutenir le plan de sauvetage de la SAM (Société aveyronnaise de métallurgie), fonderie automobile, située dans l’Aveyron, en recherche désespérée d’un repreneur depuis des mois. Une offre de rachat avait bien été mise sur la table par un ancien dirigeant de la fonderie, mais elle supposait que le constructeur tricolore, principal donneur d’ordres, s’engage sur un volume de production. Ce qu’il n’a pas fait, arguant de la fragilité – bien réelle – de la proposition de reprise. Dans la foulée, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, a jeté une dernière pelletée de terre sur le cercueil, non sans sermonner au passage l’industriel : « Ce que j’attends de Renault comme actionnaire (l’État est présent à hauteur de 15 % du capital – NDLR), c’est un comportement exemplaire vis-à-vis des salariés, parce que, pour le bassin d’emploi de Decazeville, c’est dur, pour les salariés de la SAM, c’est extrêmement dur. Ça veut dire des reclassements, de l’accompagnement, de la formation. »

Une multinationale qui baisse le rideau et un État actionnaire qui valide la casse, tout en l’appelant à la responsabilité : si la scène semble familière, c’est qu’elle s’est jouée un nombre incalculable de fois ces dernières années, au point de résumer presque à elle seule la politique industrielle des dirigeants français – ou plutôt son absence. Une scène qui rappelle aussi la trahison des promesses de réindustrialisation, dans la lignée de l’abandon à haute valeur symbolique de l’aciérie de Florange par François Hollande. Dans l’automobile, le résultat est patent : 100 000 emplois se sont volatilisés en treize ans, à coups de plans de suppressions de postes. Pourtant, la fin de quinquennat d’Emmanuel Macron devait tracer une nouvelle route pour l’auto. Le 12 octobre dernier, il déclarait : « Soyons lucides sur nous-mêmes, les trente dernières années ont été cruelles pour l’industrie automobile française. (…) C’est le fruit de stratégies non coopératives entre les acteurs de l’industrie eux-mêmes. Ils ont une énorme responsabilité dans cette situation. Quand les acteurs décident de ne pas coopérer, eux-mêmes délocalisent, et vous avez à peu près le résultat de l’industrie automobile française qui a détruit beaucoup d’emplois durant les dernières décennies. »

Des aides publiques destinées à financer des licenciements

On ne saurait mieux dire ! Le problème, c’est que, pour l’instant, les belles paroles n’ont pas été traduites en actes. « Cela fait vingt-cinq ans qu’on entend dire que les constructeurs doivent être solidaires de leurs sous-traitants, soupire un expert du secteur. Même avant la crise de 2008, tout le monde voyait bien que la brutalité dont font preuve les donneurs d’ordres vis-à-vis de la filière est délétère. À force d’écraser les tarifs, ils érodent les marges des équipementiers qui se retrouvent exsangues. Lors des états généraux de l’automobile, en 2008-2009, les constructeurs ont signé des chartes de bonne conduite… Avant de poursuivre la même politiqu e. »

L’appel à la « coopération » lancé par Emmanuel Macron ne semble pas avoir plus d’effet, ce qui ne l’empêche pas de maintenir ouvert le robinet des aides publiques. Dans le cadre du plan France 2030, le gouvernement devrait signer très prochainement un nouveau chèque au secteur, destiné à subventionner sa transition vers des technologies moins polluantes. Certaines sources évoquent le chiffre de 2,5 milliards d’euros ( Challenges du 27 octobre), ce qui met en rogne les syndicats. « Cet argent va servir, encore une fois, à financer des licenciements, s’agace Laurent Giblot, de la CGT Renault. On ne peut pas clamer qu’il faut réindustrialiser le pays et liquider les équipementiers auto pour aller s’approvisionner ailleurs ! Demain, il faudra toujours produire de la fonte, même si les besoins des voitures vont diminuer en raison, notamment, du passage à l’électrique et de l’allègement des véhicules pour consommer moins de carburant. Cette fonte, Renault ira la chercher ailleurs. »

C’est aussi la crainte des salariés de la métallurgie, qui redoutent de voir les fonderies fermer les unes après les autres, avec de probables délocalisations. « Renault mise sur l’Espagne, la Slovénie et les pays du Maghreb, assure Frédéric Sanchez, secrétaire général de la CGT métallurgie. Avec toujours cette même obsession de réaliser des gains à court terme. Dans ces pays, les conditions de travail et les salaires sont évidemment beaucoup moins favorables. »

Dans le dossier de la SAM, toutefois, une « coïncidence » chiffonne les syndicalistes. Ce mardi, Renault a annoncé deux décisions opposées : au moment où il renonce à venir en aide à la fonderie de l’Aveyron, il affirme sa volonté de soutenir le projet de reprise d’une autre fonderie, celle d’Alvance Aluminium Wheels, dans l’Indre. Cette dernière, qui produit des jantes en aluminium, pourrait ainsi bénéficier d’un volume de commandes annuel de 500 000 roues. « C’est une très bonne chose pour les salariés de l’Indre, affirme Frédéric Sanchez. Mais on a l’impression d’un “deal” passé entre le gouvernement et le constructeur, qui acterait la fermeture d’une fonderie contre le sauvetage d’une autre. Nous n’avons pas de preuve formelle, mais nous comptons en avoir le cœur net. »


 

Éditorial. Retour à Florange

Cédric Clérin

Voilà un sujet qui nous parle de la réalité du pays. Après des mois de lutte acharnée pour sauver leur usine, les SAM (Société aveyronnaise de métallurgie) de Decazeville étaient suspendus aux intentions de Renault. Le verdict est tombé, et la marque au losange ne respectera pas ses engagements, ni ne suivra le repreneur en lui assurant le plan de charge indispensable au maintien des emplois et au développement de l’activité. Un nouvel épisode de désindustrialisation aussi absurde que révoltant.

La SAM fabrique des pièces détachées pour l’industrie automobile. Y a-t-il besoin de pièces automobiles en France ? La réponse est oui. Renault a-t-il besoin de ces pièces pour construire ses véhicules ? La réponse est oui. La firme a-t-elle les moyens de les payer ? La réponse est oui. Va-t-elle le faire ? La réponse est non. Absurde. Et nous n’avons pas affaire, comme c’est désormais souvent le cas, à un lointain décideur sur lequel le gouvernement n’aurait aucune prise. Renault est détenue à 15 % par l’État et est gorgée d’aides publiques par temps de pandémie. Eh bien, même dans ce cas, au détriment de la raison sociale et climatique, ce sont les profits futurs de Renault, en délocalisant l’activité, qui guident la décision finale. Révoltant.

Après les mines, hier, puis la casse sidérurgique, puis les menaces sur l’hôpital public, l’Aveyron en général et Decazeville en particulier sont des martyrs de la désindustrialisation. Et le gouvernement ne peut pas plaider la surprise. La situation dure depuis des années. En mars dernier, déjà, Fabien Roussel, député PCF du Nord, interpellait le gouvernement en pointant la contradiction qu’il y a à tenir un discours sur la défense de l’emploi en France, tout en laissant mourir la SAM. Force des paroles et faiblesse des actes, un cocktail qui n’est pas sans rappeler le quinquennat Hollande. Si rien ne bouge, la SAM sera le Florange de Macron.


 


 

Fonderie SAM : le retrait de Renault attise la lutte

Bruno Vincens sur www.humanite.fr

Les salariés de la Société aveyronnaise de métallurgie n’acceptent pas l’abandon du constructeur et se mobilisent pour trouver un repreneur.

Toulouse (Haute-Garonne), correspondance.

Depuis deux ans, les salariés de la SAM montrent leur capacité de mobilisation. Après un moment de sidération, mardi soir, lorsqu’ils ont appris par la presse que Renault délaissait le plan de reprise de la fonderie et la vouait ainsi à disparaître, la combativité des métallos a redoublé. Mercredi, à Viviez (Aveyron), ils étaient plus de trois cents en assemblée générale pour décider la poursuite de la grève avec occupation de l’usine jusqu’à ce week-end. « Chaque jour, il y aura une action forte », prévient David Gistau (CGT), élu au CSE de l’entreprise. Et dès aujourd’hui, jeudi, est organisé, à 17 h 30, « un grand rassemblement populaire » devant la SAM, en présence de Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT. La population de l’agglomération de Decazeville, et au-delà, est invitée à soutenir la lutte pour la survie de la fonderie, sous-traitante de Renault, et de ses 350 emplois, dans cet ancien bassin minier déjà très sinistré. « La population du bassin ressent colère et indignation », témoigne le conseiller régional PCF Pascal Mazet, qui travaille à l’hôpital de Decazeville.

À ce jour, l’envie de lutter l’emporte sur la résignation. « Nous demandons officiellement à l’État de faire respecter les engagements de Renault », précise David Gistau. Avant l’été, le constructeur automobile avait assuré à son sous-traitant qu’il lui passerait une commande annuelle de 40 millions d’euros, ce qui permettait de préserver 250 emplois et le bureau d’études. « Renault doit nous accompagner jusqu’au mois de mars, ce qui laisserait du temps pour trouver un repreneur », poursuit le syndicaliste. Mardi, dans son communiqué, la firme au losange évoquait pour les salariés de la SAM « des solutions alternatives d’emploi au sein de Renault Group ». Ces hypothétiques reclassements ont été ressentis comme « du mépris » au cours de l’assemblée générale : le constructeur automobile réduit ses effectifs et ne possède aucun site de production dans la région Occitanie. « Vont-ils nous proposer d’aller bosser en Roumanie ou en Pologne ? » interroge David Gistau.

Au désistement de Renault, s’est ajouté celui du ministre Bruno Le Maire, pour qui « aucun projet industriel garantissant la pérennité de la SAM n’a pu être présenté ». Pourtant, l’État avait donné son accord pour abonder de 4 millions d’euros le plan de reprise. Une attitude contradictoire très mal perçue par les salariés et la population. Pas de doute, pour David Gistau : « Les dirigeants de Renault dictent leur loi au pouvoir politique. »


 


 

Métallurgie. « L’enjeu est historique, il faut vraiment que les salariés bougent »

Ludovic Finez sur www.humanite.fr

Outre les menaces sur l’emploi, les salariés du secteur font face à un projet régressif de convention collective en négociation. Inquiets, les métallos du Nord-Pas-de-Calais participent ce jeudi à la manifestation nationale.

Dunkerque, Valenciennes (Nord), correspondance.

«J e ne me voyais pas dire aux camarades qu’on resterait sur le bord de la route… » Mardi matin dans ses locaux de Valenciennes, Ludovic Bouvier, responsable de la CGT métallurgie du Nord-Pas-de-Calais, est rassuré. La veille, la compagnie de bus qui devait emmener les métallos du Valenciennois manifester à Paris, ce 25 novembre, a fait faux bond. Manque de personnel. Il a fallu appeler un courtier pour trouver une solution de repli, mais ce sont bien une dizaine de bus qui rejoindront la capitale depuis ces deux départements, où travaillent près de 80 000 des 1,4 million de métallos répertoriés en France. Ici, l’industrie automobile en emploie 22 000 et le ferroviaire 3 500 (1) : Renault, Toyota, Stellantis (ex-PSA), Bombardier, Alstom… De son côté, ArcelorMittal compte, sur ses 14 500 salariés en France, près de 4 000 CDI dans ses sites voisins de Dunkerque et Mardyck et 1 500 en sous-traitance à demeure.

Exit les revalorisations automatiques

En plus des deux conventions collectives nationales – l’une spécifique à la sidérurgie, l’autre aux cadres –, les métallos du Nord et du Pas-de-Calais dépendent de cinq conventions collectives territoriales, pour 76 dans tout le pays. « Cela fait des décennies qu’on revendique une convention collective unique, mais avec des garanties hautes », confie Philippe Verbeke, de la fédération CGT métallurgie, salarié chez ArcelorMittal Mardyck. À l’inverse, dans le texte que l’UIMM, la fédération patronale, voudrait signer en décembre pour application en 2024, les régressions se multiplient. Exit la reconnaissance des diplômes et les revalorisations automatiques, au profit d’une classification des postes en nombre de points. Si une nouvelle affectation entraîne une cotation moindre, le salaire suivra à la baisse. L’ensemble des primes est remis en cause. « Le travail est difficile et le salaire faible. Je ne l’améliore que par les primes de travail du dimanche, de nuit, les heures supplémentaires », énumère Frankie Roi, élu CGT chez Harsco, sous-traitant d’ArcelorMittal. « Si la convention collective passe, je pense que j’arrêterai de travailler dans la sidérurgie », tranche-t-il.

Dans le projet de l’UIMM, le contingent annuel d’heures supplémentaires, actuellement limité à 220, pourrait être poussé jusqu’à 450. Autre objectif : l’annualisation, avec des semaines culminant à 48 heures. « Une flexibilité sans limite a déjà été atteinte dans l’automobile, avec des compteurs d’heures qui peuvent être positifs ou négatifs, “l’overtime”, où on peut être prévenu une heure avant la fin du poste qu’il faudra faire vingt minutes de plus. Le ferroviaire a recruté beaucoup de cadres de l’automobile. Demain, cette convention collective leur permettrait d’y instaurer des systèmes similaires  », prédit Ludovic Bouvier. De quoi écorner davantage l’attractivité de métiers déjà passablement entamée. « Il est même difficile de garder les salariés actuels, en maintenance, par exemple. Ceux dont la carrière ne décolle pas vont voir ailleurs », assure Ludovic Putter, de la CGT ArcelorMittal Mardyck, qui évoque des départs vers EDF et les usines chimiques du secteur : Aluminium Dunkerque, Polimeri, AstraZeneca… Même constat, pour Ludovic Bouvier, dans le ferroviaire : « Ils ne trouvent pas de soudeurs qualifiés, car ils ne les rémunèrent pas à leur juste valeur. » « L’enjeu est historique, il faut vraiment que les salariés bougent », conclut Philippe Verbeke.

(1) Chiffres 2019 de l’Observatoire de la métallurgie.

publié le 24 novembre 2021

Après la Guadeloupe, la Martinique en grève générale : « nous lançons un appel aux travailleurs français »

Maïa Courtois sur https://rapportsdeforce.fr

Les habitants de Martinique, dans la foulée de la Guadeloupe, lancent une grève générale. La Polynésie française pourrait en entamer une aussi, dès ce mercredi 24 novembre. Sur ces trois territoires, l’obligation vaccinale a été le point d’achoppement à l’origine du mouvement. Mais les revendications dépassent ce seul conflit, et remettent sur la table des enjeux de pauvreté, d’état des services publics et de scandales sanitaires. 

 

Dans les rues de Fort-de-France, lundi 22 novembre, près d’un millier de Martiniquais a défilé dans le cadre d’une grève générale initiée par 17 syndicats. Des blocages et des piquets de grève sont apparus, de Fort-de-France à la commune du Lamantin. « Trois ou quatre zones commerciales ont été bloquées, ainsi que le port de Fort-de-France », relate Gabriel Jean-Marie, secrétaire générale de la CGT Martinique (CGTM), premier syndicat du territoire.

Le discours d’Emmanuel Macron du 12 juillet, sur l’obligation vaccinale pour les soignants et l’application du passe sanitaire, en a été le déclencheur. « Dire que l’on va suspendre leur contrat de travail à des gens qui ont 20 ans d’expérience comme soignants, et qui ont bossé pendant des mois sans protection, sans blouses, dans les conditions que vous connaissez… Ça a été la goutte de trop », retrace Gabriel Jean-Marie. « Les soignants sont en première ligne ; mais tous les autres corps de métiers – enseignants, agents territoriaux, pompiers…- sont impactés par ces obligations », précise Thierry Jeanne, à la tête de l’UNSA Territoriaux en Martinique. 

Au cours de cette allocution, le chef de l’État avait également évoqué la réforme des retraites ou de l’assurance-chômage. Après plusieurs mois de mobilisation, « nous avons donc ajouté un certain nombre de revendications, et appelé le monde du travail à se mettre en grève générale », souligne Gabriel Jean-Marie. Deux syndicats avaient appelé à la commencer dès le 15 novembre ; la quasi-totalité du monde syndical l’a initiée ce lundi. 

Guadeloupe, Martinique, Polynésie : effet boule de neige ?

 La grève générale martiniquaise se structure en parallèle de celle en cours en Guadeloupe. « Depuis le 17 juillet, des milliers de Guadeloupéens manifestent toutes les semaines, pour demander l’ouverture de négociations, autour de leurs revendications. Ni le préfet, ni les maires, ni personne d’autre ne nous a considérés », affirme Elie Domota, porte-parole du LKP, dans le journal radio de Guadeloupe La 1ère. Là encore, l’obligation vaccinale a été le déclencheur des manifestations. Depuis le 15 novembre, une grève générale a été lancée. Lundi 22 novembre, Emmanuel Macron a dénoncé des « manipulations par certains de cette situation », en martelant : « on ne peut pas utiliser la santé des Françaises et des Français pour mener des combats politiques ».

Assiste-t-on à un effet d’entraînement entre territoires ? La Guadeloupe et la Martinique ne sont distantes que « de plusieurs dizaines de kilomètres, avec beaucoup de contacts entre les familles », rappelle Gabriel Jean-Marie. D’une île à l’autre, « c’est le même combat. Mais il ne va pas forcément prendre la même forme, avec les mêmes débordements, en Martinique », juge de son côté Thierry Jeanne. 

En Polynésie française aussi, une grève générale illimitée pourrait être lancée dès ce mercredi 24 novembre. Quatre confédérations syndicales ont déposé un préavis de grève, dont les revendications résonnent avec celles de Guadeloupe et de Martinique. Retrait de la loi sur l’obligation vaccinale, refus de la réforme de la Caisse de Prévoyance Sociale, application de la loi sur la protection de l’emploi local, augmentation du pouvoir d’achat… Sur ce dernier point, il est demandé une « revalorisation du pouvoir d’achat à 4% » côté public ou une « revalorisation des minimas des grilles salariales dans les secteurs d’activités du pays à 5% » côté privé, détaille Tahiti Infos. 

 « L’explosion sociale »

 En Guadeloupe, une plateforme de 32 revendications a été présentée. Elle avait déjà été communiquée aux autorités, le 2 septembre. L’accès à des services publics de qualité (dont les défaillances ont été décryptées par Bastamag), est au coeur des demandes.

« Le gouvernement veut réduire la mobilisation à un simple mouvement contre la vaccination, camoufler la profondeur de la crise et les revendications au cœur de l’explosion sociale », estime Sud PTT dans un communiqué de soutien publié le 23 novembre. Or, au-delà des enjeux sanitaires, il s’agit « d’une légitime colère contre les discriminations dont sont victimes les guadeloupéen·e·s, l’état des services publics ou les mensonges d’Etat concernant le chlordécone ». La Poste a ainsi supprimé près de 50 emplois en Guadeloupe courant 2021, malgré le contexte social difficile, souligne le syndicat.

 L’obligation vaccinale, « sujet du jour » ou simple déclencheur ?

 Le 14 novembre, les ministres Olivier Véran et Sébastien Lecornu ont repoussé la date d’entrée en vigueur de l’obligation vaccinale en Martinique au 31 décembre. Insuffisant pour calmer les esprits : « on demande l’abrogation de cette loi. D’ailleurs, Macron avait déclaré que jamais il ne mettrait en œuvre l’obligation vaccinale…», martèle Gabriel Jean-Marie. Et d’insister : « nous militons contre l’obligation vaccinale ; mais pas contre la vaccination ! »

Les 17 syndicats martiniquais ayanLe candidat communiste à la présidentielle a tenu son premier grand meeting dimanche, place Stalingrad, à Paris. En écho aux préoccupations des 3 000 participants, il a multiplié les propositions pour le pouvoir d’achat et une juste répartition des richesses, à commencer par une augmentation du Smic de 20 % et le triplement de l’ISF.t signé le préavis de grève générale présentent dix revendications. Parmi celles-ci : la fin de l’obligation vaccinale, mais aussi la hausse des salaires et des minima sociaux, et la baisse du prix des carburants. Ou encore, la prise en charge totale des tests de chlordéconémie, une maladie liée au chlordécone, cet insecticide utilisé dans les bananeraies jusqu’en 1993 qui pollue encore les sols. 

Pour Thierry Jeanne, la priorité de cette grève générale doit être « la solidarité avec les soignants ». L’obligation vaccinale est « le sujet du jour » ; les autres revendications doivent rester « en toile de fond » Mais toutes les forces en présence ne tiennent pas le même discours. En Martinique comme en Guadeloupe, difficile de déterminer si l’obligation vaccinale est au coeur de la colère sociale, ou si elle n’est que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

 Un « gouvernement d’incendiaires »

Le dialogue avec les autorités semble, dans tous les cas, rompu. « Dans un courrier daté du 29 septembre 2021, le préfet rejetait l’ensemble des propositions et mettait fin à toutes négociations », rappellent, dans un communiqué du 19 novembre, les Organisations en lutte contre l’obligation vaccinale et le passe sanitaire en Guadeloupe. « La seule réponse des services de l’Etat et des patrons du privé : arrestations arbitraires, harcèlement des travailleurs, violences policières, condamnations, suspension des contrats de travail ».

« Il faut que l’ordre public soit maintenu » en Guadeloupe, a soutenu Emmanuel Macron le 22 novembre. Le GIGN et le Raid ont été envoyés sur place, à l’issue d’une cellule de crise interministérielle le 20 novembre. « Lorsque vous envoyez les unités d’élite, ce n’est pas pour calmer les choses, mais les envenimer », observe Gabriel Jean-Marie. Ce dernier dénonce un « gouvernement d’incendiaires, qui jette de l’huile sur le feu ».

En Martinique, la deuxième revendication affichée par les syndicats dans leur préavis de grève est « l’arrêt de la répression qui frappe les salariés en lutte ». Gabriel Jean-Marie évoque les soignants qui avaient été menottés et interpellés mi-octobre devant le CHU de Fort-de-France. À l’image des forces de l’ordre envoyées en Guadeloupe, tout ceci s’inscrit, à ses yeux, dans une « histoire ancienne de la répression coloniale ».

 De 2009 à aujourd’hui, le défi du front commun

 Les revendications présentées en Guadeloupe comme en Martinique ressemblent à celles mises en avant lors des grèves générales de 2009. Les syndicats ont en tête ce modèle historique de mobilisation populaire. « La pauvreté n’a pas évolué depuis 2009 ; le pouvoir d’achat n’a pas augmenté depuis 2009, malgré beaucoup de promesses. Forcément, ça ne peut que faire écho », estime Thierry Jeanne. 

« Nous lançons un appel aux travailleurs de France », répète Gabriel Jean-Marie, qui espère cette fois transformer l’essai. « Le combat que nous menons, c’est celui que mènent de nombreux travailleurs sur leurs conditions de travail précaires ou le prix des carburants ». Mais la jonction avec l’Hexagone n’est pas évidente. En 2019, les Gilets Jaunes avaient repris des revendications et des modes d’action (comme l’occupation de ronds-points) expérimentés aux Antilles en 2009. Avec dix ans d’écart. « Les Gilets Jaunes, c’était une déflagration, mais en différé », observe le leader syndical.

Qu’en sera-t-il aujourd’hui ? Gabriel Jean-Marie ne désespère pas de faire front commun. « Nous disons aux travailleurs français : le gouvernement qui nous opprime, c’est le même. Plutôt que de s’observer et de lancer des mouvements séparés, unissons nos forces ».

publié le 24 novembre 2021

Présidentielle. Avec Fabien Roussel, pleins feux sur l’emploi et les salaires

Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

Le candidat communiste à la présidentielle a tenu son premier grand meeting dimanche, place Stalingrad, à Paris. En écho aux préoccupations des 3 000 participants, il a multiplié les propositions pour le pouvoir d’achat et une juste répartition des richesses, à commencer par une augmentation du Smic de 20 % et le triplement de l’ISF.

Disparus de nombreux radars médiatiques à cinq mois de l’élection présidentielle, les salaires, les conditions de travail ou encore l’emploi ont été à l’honneur dimanche sur la place Stalingrad, à Paris, où le candidat communiste à l’Élysée, Fabien Roussel, a tenu son premier grand meeting devant 3 000 personnes. Un rendez-vous démarré littéralement en fanfare avec une troupe de batucada. Dès 11 h 30, alors que la musique bat son plein, Jean-Philippe Juin, chasuble CGT sur le dos, est là avec quelques-uns de ses collègues de la Fonderie du Poitou. « On veut liquider nos emplois, nous, on se bat pour les préserver, on est en dedans », explique le délégué syndical dont le combat porte aussi sur les salaires. « On est payés 1 800 euros net, à la fin du mois c’est de plus en plus difficile. On a demandé une augmentation de 150 euros qu’on n’a pas obtenue mais on estime qu’il faudrait au moins 300 euros par mois supplémentaires pour vivre décemment », poursuit-il.

Les motifs de colère sont nombreux, pointe en écho Fabien Roussel à son arrivée sur la scène du meeting. Alors oui, nous, nous voulons que ça change, maintenant. » Le député du Nord embraye sur sa « première mesure » : « augmenter le Smic de 20 %, pour le porter à 1 500 euros net, 1 800 euros brut, dès le printemps 2022 ».

Les factures qui augmentent

Mais face à la vie chère qui gagne du terrain, il insiste aussi sur l’inscription « dans la loi de l’augmentation de tous les salaires en fonction de l’inflation ». Tandis que la droite et l’extrême droite veulent imposer du matin au soir les thèmes de l’immigration ou de la sécurité, Onur, microentrepreneur dans le Val-de-Marne qui paie cher les conséquences de la crise, s’offusque : « Les gens n’en ont rien à foutre de la couleur, d’où on vient, ils veulent juste pas avoir à se demander à la fin du mois comment ils vont pouvoir manger. La campagne doit porter là-dessus. » « D’ailleurs, s’il y avait une meilleure répartition des richesses, ces questions se poseraient beaucoup moins », lâche l’une de ses camarades.

Cette urgence, Corinne, qui a fait le déplacement depuis Roubaix, dans le Nord, la connaît bien. « On fait attention à tout, la moindre dépense, on doit tout calculer, j’ai même une application dans mon téléphone pour vérifier mon budget », raconte-t-elle. Au chômage, elle s’est engagée avec la CGT pour aider les privés d’emploi à faire valoir leurs droits. Elle redoute pour eux les conséquences de la réforme de l’assurance-chômage, surtout avec les factures qui augmentent. « Moi, je suis mensualisée chez EDF mais j’ai reçu un rappel de 400 euros. Comment je peux faire ? Je suis obligée de négocier un échéancier qui s’ajoutera aux autres », pointe-t-elle, jugeant indispensable de faire baisser la note en jouant sur les taxes, comme son candidat le propose. « À côté, on voit les actionnaires se remplir les poches… Le fossé se creuse. C’est un discours qui peut paraître classique mais c’est la réalité », martèle Corinne.

« Relancer l’espoir de la belle vie »

Un message que Fabien Roussel est lui aussi déterminé à faire passer. « Macron a été le serviteur le plus zélé de la finance. Le président des riches, nous n’en voulons plus », tacle le candidat. « Nous voulons l’abolition de ces privilèges, l’abolition du régime spécial du capital », scande le député du Nord, qui dessine « un objectif simple : éradiquer le chômage » (lire ci contre). En matière de financements, il ne manque pas de ressources et entend non seulement récupérer les « 123 milliards d’euros par an de cadeaux aux entreprises, aux plus riches », mais aussi tripler l’ISF ou encore mettre en place un « impôt Covid exceptionnel » sur « les bénéfices au-delà de 500 000 euros » des multinationales. Nationalisations d’Axa, de la BNP ou de la Société générale sont aussi au programme pour « maîtriser le nerf de la guerre, l’argent », tout comme un nouveau pacte européen qui rompt avec l’austérité et mobilise 6 % du PIB européen par an, soit 900 milliards d’euros. « Rendez l’argent ! », résume-t-il, pointant les nombreux besoins dans les services publics.

D’ailleurs, bas salaire et fin de mois difficile, Arbia ne sait que trop bien de quoi on parle. Venue depuis l’Essonne, cette accompagnante d’élève en situation de handicap (AESH) brave la pluie glacée sur la place Stalingrad. Chaque mois, sa fiche de paie n’aligne que 800 euros. « Ils détruisent tout ce qui nous permet de vivre ensemble, tout ce qui nous rassemble, comme l’éducation. Il y a trop de pression, chacun gère ses problèmes tout seul », déplore-t-elle, tout en souhaitant pour 2022 voir « relancer l’espoir de la belle vie ». C’est pour ça qu’elle est là comme Marcelle, salariée de Carrefour, qui témoigne sur scène et veut qu’on prenne « conscience que les bas salaires ne doivent plus exister dans notre pays ». Ou encore Camille, aide-soignante, qui estime qu’on « doit pouvoir finir les fins de mois » mais aussi travailler dans des conditions décentes. Pour les rémunérations, « l’État donnera l’exemple », s’engage Fabien Roussel, promettant à « celles et ceux qui font vivre nos services publics, qui sont en première ligne, que nous avons applaudis pendant les confinements une augmentation d’au moins 30 % ».

Reste que Corinne est « sidérée que les gens ne se bougent pas plus ». Et que si Hugo, un étudiant qui se dit communiste mais affilié à aucun parti, juge nécessaire « même à 2 % de faire entendre ces questions-là », il se dit « électoralement pessimiste ». C’est aussi ce que Fabien Roussel a tenté de battre en brèche dimanche, pointant « cinq mois imprévisibles, ouverts ». « Rien n’est écrit parce que nos concitoyens se placent encore à distance de ce rendez-vous », a-t-il estimé, appelant à la mobilisation et comptant sur cette « démonstration de force » parisienne pour lui donner de l’élan et percer le mur du silence autour des préoccupations populaires.

Un an pour établir l’égalité salariale

Qualifiant de « honte » les écarts de salaires entre les femmes et les hommes dans de nombreuses filières, Fabien Roussel entend « mettre un terme définitif à cette injure faite à la moitié de l’humanité ». Et ce au plus vite : « Il ne faudra pas cinq ans pour obtenir l’égalité salariale », promet-il, en rappelant que « depuis le 3 novembre dernier, les femmes de France travaillent gratuitement ». Le candidat à la présidentielle prévoit de rendre cette égalité salariale effective en six mois dans la fonction publique. Concernant le privé, il veut « donner un an aux entreprises pour la mettre en œuvre ». Si tel n’est pas le cas, « l’État nommera un administrateur judiciaire qui aura la charge de le faire, à la place de l’employeur », prévoit le secrétaire national du PCF.


 

PCF. « Il faut garantir le droit universel au travail »

Florent LE DU sur www.humanite.fr

Fabien Roussel a développé, dimanche, son plan pour l’emploi et la formation, axé sur la création d’un grand service public, mais aussi de 500 000 postes de fonctionnaires et la réindustrialisation.

« Redonner du sens au travail, où l’intérêt individuel se conjugue avec l’intérêt commun. » C’est avec cet objectif posé comme préalable que Fabien Roussel a développé, dimanche, son programme présidentiel pour l’emploi. Celui-ci est porté par une idée centrale : « Garantir le droit universel au travail et à la formation, avec un salaire digne. » Concrètement, le secrétaire national du PCF veut mettre en place un dispositif permettant d’alterner les périodes de travail et de formation, sans perte de salaire, dans le public comme dans le privé. Une « révolution qui prolonge celle de la Sécurité sociale par Ambroise Croizat » assure le candidat communiste. Cette proposition a pour corollaire la création d’un «  service public de l’emploi et de la formation », avec « des bureaux d’embauche, pour organiser et accompagner les salariés dans leur formation, dans leur mobilité professionnelle, tout au long de leur vie et sans perte de salaire ». Le but est clairement défini : « Éradiquer le chômage et mettre toutes nos forces au service de l’émancipation humaine, de la France, de la planète et non plus au service de la finance ! » En commençant par la jeunesse. Pour atteindre l’objectif annoncé de « zéro jeune au chômage dès 2023 », Fabien Roussel propose deux solutions complémentaires. D’une part, une mesure d’exception qui consiste à imposer aux entreprises de réserver 10 % de leurs nouvelles embauches aux jeunes de moins de 25 ans. D’autre part, la possibilité pour chaque jeune, à la fin de ses études et « s’il ne trouve pas d’emploi », de signer une convention avec l’État, lui garantissant une allocation à hauteur du Smic s’il « s’engage à suivre une formation professionnelle de son choix ».

Place Stalingrad, le candidat à la présidentielle a également proposé de mettre en place un autre type de contrat avec l’État, en priorité à destination des jeunes : le prérecrutement de futurs fonctionnaires. En clair, il serait proposé de rémunérer la formation à un poste dans la fonction publique « avec un vrai salaire », à condition de s’engager à y travailler pendant dix ans.

L’énergie au cœur des « grands projets »

Pour que ces conventions existent, encore faudra-t-il des créations d’emplois dans le service public. Fabien Roussel en prévoit 500 000 : 100 000 dans les hôpitaux ; 100 000 dans les Ehpad publics ; 90 000 enseignants ; 15 000 chercheurs ; 90 000 accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH) ; 30 000 agents du fisc ; 25 000 magistrats et éducateurs ; 30 000 fonctionnaires de police de proximité ; et 50 000 ouvriers, techniciens et ingénieurs dans l’électricité et le gaz.

L’énergie est par ailleurs au cœur des « grands projets » développés par Fabien Roussel « pour une écologie sociale, positive et pas punitive ! » Il propose ainsi d’investir dans les énergies renouvelables et le nucléaire, et de renationaliser EDF et Engie (ex-GDF). Autres grands projets potentiellement créateurs d’emplois : les rénovations de 500 000 logements et bâtiments publics par an, la construction de nouveaux établissements scolaires ou encore l’investissement dans les transports non polluants, dont certains seraient rendus gratuits – « Fini les cars Macron, vive les trains Roussel », s’est amusé l’intéressé.

Enfin, hormis ces investissements et le renforcement des services publics, les créations d’emplois devant permettre de « garantir un droit inédit au travail et au salaire » passent aussi par la réindustrialisation et la relocalisation : « C’est un million d’emplois industriels que nous pouvons créer en cinq ans », a assuré le candidat communiste.

 

publié le 23 novembre 2021

 

Inde. Les paysans ont fait plier Modi, la plus grande grève de l’histoire débouche sur une victoire

Gaël De Santis sur www.humanite.fr

Après plus d’un an de mobilisations des travailleurs, le premier ministre nationaliste indien a annoncé l’abrogation de sa réforme agricole ultralibérale.

Aux « frontières » de Delhi, les entrées dans la capitale indienne, on trouve des campements faits de bâches colorées, d’installations de fortune. Depuis des mois, des familles de paysans envoient à tour de rôle l’un des leurs pour tenir l’occupation et protester tout autour de la mégalopole. Aux « postes frontières » de Tikri, Ghazipur et Singhu, on n’est ni hindou, ni sikh, ni dalit, comme le voudrait Narendra Modi, premier ministre néolibéral indien et chantre de l’identité hindoue. On est juste empêché par la police d’entrer dans la capitale. Ici, on a créé de quoi se restaurer, acheter des produits de toilette. On dort dans des remorques. Et les paysans en lutte y ont même créé des bibliothèques temporaires. Vendredi, dans les faubourgs de la capitale, c’était jour de fête. On y a vu femmes et hommes danser. On y a vu des distributions de bonbons. On y a même vu des yajnas, ces rituels face au feu sacré.

Libéralisation et paupérisation

Car les paysans ont gagné. Le premier ministre Narendra Modi a annoncé que, lors de la session parlementaire d’hiver, les lois agricoles, conspuées depuis une année comme des « lois noires », seraient abrogées. Adoptées en septembre 2020, elles suscitent depuis l’ire du monde agricole indien. On ne parle pas dans le sous-continent de 5 à 6 % de la population qui vivent du travail de la terre et de l’élevage, comme en Europe. En Inde, c’est 70 % de la population qui dépendent du travail paysan. Or, il y a plus d’un an, fidèle aux dogmes libéraux, Narendra Modi a choisi de faire sauter ce qui protégeait la petite agriculture paysanne et qui a été obtenu par la lutte des travailleurs. « Il y a des lois foncières qui protègent les terres. Des lois sur l’eau. Des lois qui interdisent le stockage de céréales. Une loi en faveur d’un prix minimum pour les céréales. Mais toutes ces lois font obstruction aux grands acteurs du secteur privé qui souhaitent piller les zones rurales », décrit Mariam Dhawale, secrétaire générale de la All-India Democratic Women’s Association dans un entretien au journal belge Solidaire, le 2 juillet 2021.

C’est à cet édifice que le gouvernement s’est attaqué. En gros, les paysans ne peuvent plus vendre leur production aux mandis, les marchés de gros gérés par les États, qui garantissaient des prix minimums. Les paysans devraient se retrouver, avec les lois scélérates, à vendre leurs produits à de grandes firmes qui n’ont que faire d’assurer des prix rémunérateurs, au grand bonheur de distributeurs privés. Cette libéralisation, qui s’ajoute à d’autres mesures libérales qui touchent le secteur agricole, promettait les paysans à la paupérisation.

250 millions de grévistes

Aussi, en septembre 2020, les premières mobilisations ont été enregistrées au Pendjab, dans le nord du pays. Des voies de chemin de fer ont été bloquées par les travailleurs de la terre. Puis, le mouvement s’est, petit à petit, étendu. Il a culminé, le 26 novembre 2020 par ce que le magazine marxiste états-unien Jacobin a qualifié de plus grande grève de l’histoire. Pas moins de 250 millions de personnes y ont pris part. Ce jour-là, les agriculteurs n’étaient pas seuls à protester ; les travailleurs du privé protestaient contre les « lois travail » et réformes des retraites à la sauce Modi. Le premier ministre d’extrême droite voulait restreindre le droit de grève, imposant un préavis de 60 jours !

Depuis cette date, la lutte s’est prolongée pour les paysans, notamment sous forme de blocages de routes ou de trains. Par solidarité, les salariés ont organisé d’autres arrêts de travail. Fin 2020, la Cour constitutionnelle a demandé au gouvernement qu’une négociation soit ouverte.

« Défaite de la dictature »

À gauche comme dans le monde paysan, cette victoire a été saluée. On la doit à l’approche de scrutins dans des États phares, notamment le Pendjab que le BJP, le parti nationaliste de Narendra Modi, veut conquérir, mais surtout à la lutte. Une nouvelle grande date de mobilisation était d’ailleurs programmée, le 26 novembre de cette année, un an après la grève historique. Ainsi, joint par l’Humanité, le cosecrétaire de l’Union des paysans de toute l’Inde (Aiks), la principale organisation de paysans du sous-continent, le Dr Vijoo Krishnan, décrit une « victoire historique pour le mouvement unitaire des paysans soutenu activement par la classe ouvrière » et un « saut de géant pour construire la résistance aux politiques économiques néolibérales impulsées par les multinationales ». Même tonalité du côté du secrétaire de l’Aiks dans l’État d’Haryana, Sumit Dalal, qui salue « la défaite de la dictature », mais rappelle son prix : « Plus de 670 frères et sœurs, tués par la répression, sont les martyrs de ce mouvement. »

Pour le militant de gauche Prateheesh Prakash, après des années où « la droite indienne, qui représente la classe dominante, a pu esquiver de répondre à la crise créée par les politiques néolibérales », le mouvement des fermiers a « changé les règles du jeu ». Pour lui, cette victoire « envoie un message puissant à l’élite de la classe dominante ».

La lutte n’est pas terminée pour autant. « Le défi est maintenant de s’assurer qu’il soit répondu aux autres demandes du combat, comme le retour de prix rémunérateurs garantis légalement, la fin du Code du travail anti-travailleurs », prévient le leader paysan Vijoo Krishnan. Des assemblées pour mobiliser les travailleurs devaient se tenir hier autour de Delhi. D’autres objectifs de lutte sont également sur la table : que justice soit faite pour les centaines de personnes tuées par la répression, ou encore le retrait de la libéralisation du secteur de l’électricité, qui promet, là aussi, une augmentation des prix défavorable aux plus humbles.

publié le 23 novembre 2021

Décryptage. La France est-elle prête à faire face à la cinquième vague du Covid ?

Alexandre Fache sur www.humanite.fr

Si la France connaît pour l’heure une situation épidémique maîtrisée, comparée à ses voisins du nord de l’Europe, ce répit pourrait n’être que provisoire. D’autant que toutes les armes contre le virus ne sont pas utilisées. Explications

Une cinquième vague qui « démarre de façon fulgurante », dixit le porte-­parole du gouvernement, Gabriel Attal, un nouveau conseil de défense convoqué ce mercredi, deux semaines à peine après l’intervention du chef de l’État, avec, en vue, un nouveau serrage de vis…

Ceux qui avaient cru, ou espéré, que les progrès réalisés par la campagne de vaccination en France (75,2 % de vaccinés à deux doses au 16 novembre) nous protégeraient totalement et définitivement du Covid risquent de déchanter. Venu de l’est de l’Europe, un nouveau rebond des contaminations est en train de déferler sur le Vieux Continent, où il a déjà contraint plusieurs de nos voisins à des mesures drastiques. La vague peut-elle être aussi douloureuse dans l’Hexagone ? Tout a-t-il été fait pour s’en protéger ? Décryptage.

1. Jusqu’où ira la cinquième vague en France ?

Pour tenter de répondre à la question, il faut d’abord analyser pourquoi la France, avec l’Italie, l’Espagne ou le Portugal, semble mieux s’en sortir, en ce début de cinquième vague, que ses voisins du nord ou de l’est de l’Europe (Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Autriche…). « Il y a un facteur géographique, répond l’épidémiologiste Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale, à Genève. La vague est partie d’Europe centrale et de l’Est, début septembre, et elle se propage sur tout le continent depuis. Un facteur météo aussi, les pays du Sud étant protégés par un automne plus doux, ce qui limite les interactions dans les lieux clos. » Autrement dit, les résultats actuels, avec un taux d’incidence de 125 cas pour 100 000  habitants dans l’Hexagone, contre près de 400 en Allemagne, ou plus de 1 200 en Autriche, ne seraient que provisoires. « L’idée que la France va suivre les autres pays européens dans cette courbe ascendante des contaminations est possible, voire probable », assène le chercheur. D’ailleurs, dans plusieurs régions françaises (Auvergne-Rhône-Alpes, Nouvelle­-Aquitaine, Normandie, Bourgogne, Hauts-de-France), l’incidence mesurée en nombre de cas par jour a déjà atteint les niveaux maximaux observés pendant les troisième (mars 2021) et quatrième (août 2021) vagues.

2. Avec quelles conséquences sur le système de soins ?

Depuis le début de l’épidémie de Covid, c’est la menace de saturation des hôpitaux, et singulièrement des services de réanimation, qui a dicté les mesures de restriction les plus lourdes, de type confinement. Or, pour l’heure, on ne constate pas dans ces services une flambée comparable à celle des contaminations. « Il y a une poussée du nombre de cas, plus forte qu’attendu, de l’ordre de 40 % sur la dernière semaine. Mais, grâce à la vaccination, l’écart se maintient avec les entrées à l’hôpital (+ 11 %) », a confirmé sur France Info l’infectiologue Gilles Pialoux, chef du service des maladies infectieuses à l’hôpital Tenon, à Paris. Avant d’ajouter : « Dans la situation actuelle de l’hôpital public, avec les lits fermés, les problèmes de personnel ou la circulation des virus hivernaux, on n’aura pas besoin d’une énorme vague pour être submergés. »

Un constat partagé par son homologue Jean-Daniel Lelièvre, qui officie à Henri­-Mondor, à Créteil. « Même le privé subit aujourd’hui les manques de personnels. Ce n’est plus seulement l’hôpital public, mais l’ensemble du système de soins qui est ­menacé. On est à la merci, non seulement du Covid, mais aussi d’une épidémie de grippe, de bronchiolite, ou autres… » Interrogé il y a quelques jours sur France Inter, le président du conseil scientifique, le Pr Jean-François Delfraissy, s’était voulu d’un « optimisme prudent ». « Nous avons les outils, nous devrions pouvoir limiter ­l’impact de cette cinquième vague, mais ça va être difficile avec un système hospitalier qui est fatigué », a-t-il estimé, disant ­redouter plus d’un millier d’hospitalisations par jour en décembre.


 

Le variant Delta est si contagieux qu’on ne peut le contrecarrer par la seule vaccination. La troisième injection est un levier. Mais elle doit être couplée aux gestes barrières. Et il ne faut pas aller trop vite. Sa généralisation doit se faire en temps voulu, six mois après la deuxième injection. Il faut aussi regarder ce qui se passe en Europe de l’Est, en Afrique, où la couverture est beaucoup plus faible. La pandémie est un problème mondial. Si des pays ne contrôlent pas la circulation du virus, c’est autant d’opportunités d’engendrer des variants. S’il y avait une campagne de vaccination ambitieuse au niveau international, cela permettrait de limiter ce type d’émergence.

Mircea Sofonea, épidémiologiste à l’université de Montpellier


 

3. Le vaccin est-il la seule clé pour se protéger ?

Face au Covid, la vaccination est présentée depuis des mois comme la clé, le rempart absolu contre la maladie. Or, elle semble ne pas suffire à endiguer un variant aussi contagieux que le variant Delta. « On n’a pas suffisamment compris, dans le milieu médical également, (à quel point) le variant Delta est extrêmement transmissible », reconnaît d’ailleurs le Pr Delfraissy. Un constat qui vaut pour l’ensemble du continent. Ainsi, avec un taux de vaccination comparable à celui de la France, les Pays-Bas subissent chaque jour 25 000 nouveaux cas de Covid, alors que cet indicateur n’y avait jamais dépassé 11 000 cas (en décembre 2020)… « Dans beaucoup de pays européens, les dirigeants se focalisent sur la seule réponse vaccinale, et délaissent les autres leviers, regrette Antoine Flahault. Le vaccin est très utile, il réduit les formes graves de 80 à 90 %. Mais il ne diminue pas aussi fortement les transmissions. Parier sur la seule troisième dose me paraît donc insuffisant, voire dangereux. » L’idée d’élargir cette dose de rappel à l’ensemble de la population déjà vaccinée, six mois après la dernière piqûre, et pas seulement aux plus de 65 ans et personnes fragiles, semble pourtant dans les tuyaux de l’exécutif . « C’est utile, mais pas suffisant », abonde Jean-Daniel Lelièvre. D’où les réflexions menées sur la vaccination des 5-11 ans, qui doit faire l’objet d’un avis de l’Agence européenne des médicaments et la Haute Autorité de santé (française), dans les prochaines semaines.

4. Quels sont les autres leviers à actionner ?

Ils sont finalement assez nombreux et pas toujours mis en œuvre. Pour Antoine Flahault, il faut, par exemple, réinstaurer la gratuité du dépistage, au moins pendant la cinquième vague, pour ne pas avancer à l’aveugle face au virus. « Ne pas vouloir rembourser les tests de confort est légitime, mais là, il y a urgence. » L’épidémiologiste plaide aussi pour changer de braquet sur la ventilation, une arme trop souvent ­délaissée. « On sait que la transmission du Sars-CoV-2 se fait par aérosols. Qu’attend-on pour exiger que tous les locaux recevant du public mettent en place des capteurs de CO2  ? Ces dispositifs ne sont pas si coûteux. Et, au-delà d’une concentration de 1 000 ppm (parties par million), ils seraient contraints de mettre en place une ventilation renforcée ou de fermer. » Une étude menée à Taïwan lors d’une épidémie de tuberculose a montré l’efficacité de ce type de mesure. Aucune raison qu’il n’en soit pas de même avec le Covid. « Il faut aussi insister à nouveau sur des mesures qui ont fait leurs preuves, comme le télétravail ou le port du masque, ajoute Jean-Daniel Lelièvre. Dans les transports, je vois au moins un quart de la population qui ne l’utilise pas ou mal… »

5. Des fêtes de fin d’année gâchées par le virus ?

Un mois avant Noël, la crainte est dans toutes les têtes. Pas forcément à tort. « À l’hôpital, en soins critiques, on pense que l’augmentation forte, si elle doit se produire, se produirait plutôt fin décembre ou en janvier que maintenant », a estimé lundi le patron de l’AP-HP, Martin Hirsch. « Prévoir au-delà de sept jours est un exercice périlleux avec ce virus, prévient ­Antoine Flahault. Mais, si on regarde la Roumanie, certes moins vaccinée, on a vu que la vague, démarrée fin août, a mis trois mois pour refluer. En France, elle a commencé mi-octobre. Donc, oui, les fêtes de Noël pourraient se trouver au milieu de cette cinquième vague. »

De là à imaginer le retour des restrictions de déplacements au moment des vacances, il y a un pas. « Le plus efficace pour éteindre une vague épidémique, c’est le confinement. Mais, socialement et politiquement, c’est inenvisageable, explique Jean-Daniel Lelièvre. Ce sont donc les décisions des prochains jours qui diront à quoi va ressembler notre fin d’année. »  


 


 

Covid-19. 5e vague : « L’hôpital n’est pas prêt à faire face »

Alexandre Fache sur www.humanite.fr

Pour l’infectiologue Benjamin Rossi, il faut tout faire pour limiter le rebond des contaminations. Car les leçons de la crise n’ont pas été tirées et les soignants restent en souffrance. Entretien.

Benjamin Rossi, 38 ans, est infectiologue dans un grand hôpital de Seine-Saint-Denis. Il vient de publier En première ligne (Éditions Prisma, 256 pages, 16,95 euros), un témoignage accusateur sur la gestion de l’épidémie et la crise de l’hôpital.

Craignez-vous la 5 e  vague de Covid ?

Benjamin Rossi  À l’hôpital, on n’a jamais été aussi mal équipé pour y faire face. Depuis deux ans, le nombre de lits d’hospitalisation ne fait que diminuer, en partie à cause de la lassitude des soignants. Beaucoup ont l’impression que la situation n’évoluera jamais, qu’on leur demande de régler des problèmes lourds avec des petits pansements.

Ensuite, on ne sait pas jusqu’où va déferler cette cinquième vague. La vaccination va nous protéger un peu, mais pas totalement. Des vaccinés pourront être contaminés quand même, transmettre le virus, notamment aux non vaccinés, qui eux vont se retrouver nombreux à l’hôpital. La question est : jusqu’où va-t-on laisser monter les contaminations sans mesures supplémentaires ? Il reste 6 millions de personnes qui ne sont pas vaccinées du tout. Or, le Covid amène 3 % à 4 % des gens à l’hôpital. La menace reste donc préoccupante, notamment pour les plus de 65 ans non vaccinés.

On sait aussi que l’immunité s’essouffle avec le temps, d’où l’intérêt d’une dose de rappel. Pour l’heure, les patients Covid qui arrivent à l’hôpital sont soit des non-vaccinés, soit des vaccinés avec des comorbidités. Un peu comme avec la grippe, qui envoie les gens à l’hôpital à cause des complications qu’elle engendre. L’amplitude de la cinquième vague va dépendre de ce qu’on fait dans les prochaines semaines.

La priorité est-elle la dose de rappel ?

Benjamin Rossi Non. C’est simplement une façon de prévoir l’avenir. Cela existe pour de nombreux autres vaccins, et c’est important, mais la cinquième vague concerne d’abord les non-vaccinés, donc c’est ça la priorité. Il faut continuer à chercher à convaincre. Expliquer les risques de saturation hospitalière liés à cette non-vaccination et la responsabilité qui en découle. Et puis il y a les autres leviers : le télétravail, utile pour calmer la transmission, doit être favorisé. De même que le masque obligatoire dans les lieux clos, au moins. L’objectif, c’est de tout faire pour éviter de reconfiner.

Dans quel état se trouve l’hôpital public ? Des leçons ont-elles été tirées de cette crise ?

Benjamin Rossi  Non. Cela fait des années qu’on alerte les responsables politiques sur l’état de l’hôpital public et il ne se passe rien. Ce problème était patent avant le Covid, avant ce gouvernement, mais la volonté de faire des économies sur la fonction publique reste. On nous demande toujours de faire plus, avec moins de personnel. Les soignants ont l’impression de faire de l’abattage, voient la Sécu dépenser des sommes énormes pour des traitements innovants, alors que des gens meurent, faute de personnel en nombre suffisant. Tout cela était déjà vrai avant le Covid. Face à cette crise supplémentaire, on s’est mobilisé, jour et nuit. Mais depuis, on ne nous propose que des solutions cosmétiques. Or, c’est tout le système de financement de l’hôpital qu’il faut repenser.

Et en finir avec la fameuse tarification à l’activité…

Benjamin Rossi  Sa suppression a été mise sur la table, puis abandonnée. J’espère que la question sera à nouveau abordée à l’occasion de la campagne présidentielle. Pour l’heure, je vois beaucoup de candidats se déclarer, mais peu avec un programme. Je trouve ça étonnant… Pourtant, il y a urgence. Dans l’hôpital où je travaille, 100 lits d’hospitalisation pour soins aigus sur 400 sont fermés, faute de personnel. C’est énorme. Comment prendre en charge de nouveaux patients dans ces conditions ? La Direction générale de la santé nous a déjà envoyé un message, menaçant les personnels de réquisitions pour cet hiver. Cela risque de dégoûter encore plus les soignants de travailler à l’hôpital…

Comment remédier à la crise des vocations ?

Benjamin Rossi  Il faut repenser entièrement le financement de la santé. Arrêter d’être obsédé par les économies d’échelle dans les hôpitaux, qui déstabilisent les équipes, provoquent des départs, et se terminent par des recrutements de vacataires, beaucoup plus coûteux. Renoncer à la tarification à l’activité, qui produit une inflation des dépenses de soins, sans une meilleure prise en charge des patients. Dans le système actuel, ceux qui travaillent dans l’intérêt du malade sont défavorisés par rapport à ceux qui trichent et multiplient les actes inutiles. Il faut stopper cette schizophrénie ! Et redonner aux soignants le sentiment d’être utiles, plutôt que maltraitants.

Dans votre livre, vous évoquez souvent les travailleurs de « première ligne ». Vous avez le sentiment qu’on les a un peu oubliés aujourd’hui ?

Benjamin Rossi  Oui, j’ai l’impression que tous les métiers essentiels à notre quotidien sont regardés avec une forme de condescendance. À chaque fin de vague épidémique, ils sont les premiers oubliés. Et dans cette campagne présidentielle, obsédée par l’immigration et la préférence nationale, on évacue trop facilement le fait que beaucoup de ceux qui ont continué de faire tourner le pays pendant les périodes de confinement étaient d’origine immigrée.

En tant qu’infectiologue, comment voyez-vous évoluer le Covid dans nos vies ?

Benjamin Rossi  Je vous donne là une impression, pas une analyse étayée. Je pense qu’on va s’habituer à vivre avec le Covid. Que notre immunité va s’habituer à ce virus, comme cela s’est passé pour d’autres virus d’origine animale. On arrivera à mieux le contrôler. À limiter les formes graves. Il y aura des pics, mais qui seront plus supportables pour notre société. On va s’adapter

publié le 22 novembre 2021

Au Burkina Faso, l’armée française face à la colère populaire

Marc de Miramon sur www.humanite.fr

Un important convoi de la force « Barkhane » a été bloqué pendant deux jours à Kaya, principale ville du centre-nord du pays. Plusieurs manifestants ont été blessés par balles.

Le convoi de l’armée française, en provenance de la Côte d’Ivoire pour rejoindre le Niger, a finalement pu reprendre la route dans la nuit de samedi à dimanche. Mais, selon l’Agence France-Presse (AFP) au moins quatre personnes ont été blessées par balles samedi à Kaya, principale ville du centre-nord du Burkina Faso, alors que des tirs de sommation ont été effectués par les soldats tricolores comme par les forces de sécurité nationale déployées pour disperser les manifestants hostiles à la présence de Paris dans la région. Il y a eu « trois blessés suite aux tirs », précise le quotidien d’État Sidwaya, dont un a « reçu une balle dans la joue ».

Des rumeurs de complicités entre Paris et les « terroristes »

« Un groupe de manifestants a tenté de découper le grillage pour rentrer dans l’emprise et les gendarmes burkinabés ont tiré des grenades lacrymogènes pour disperser la foule. Les soldats français ont effectué quelques tirs de sommation au-dessus de la foule », indique une source de l’état-major citée par l’AFP. L’important « convoi d’une soixantaine de camions et d’une centaine de militaires français » ne visait pas à « transporter des armes aux djihadistes, comme on peut le lire sur des réseaux sociaux », précise la même source, à l’heure où la colère populaire ne cesse de grandir au Burkina Faso, au Mali ou au Niger, contre l’inefficacité de l’opération « Barkhane », et où bruissent les rumeurs sur des complicités de Paris avec les groupes « terroristes » que l’ancienne puissance coloniale est censée combattre.

Exacerbation de la crise sécuritaire

Des accusations devenues légion dans l’ensemble du Sahel, et qui s’inscrivent dans un contexte de défiance vis-à-vis des pouvoirs locaux affaiblis par l’exacerbation de la crise sécuritaire. Tandis que des manifestations sporadiques réclament le départ des troupes françaises à Bamako, au Mali, sur fond de négociations entre le gouvernement issu du putsch d’août 2020 et la société militaire privée russe Wagner, la classe politique burkinabée demeure sous le feu des critiques et d’un mécontentement croissant de l’armée, en première ligne face à la violence « djihadiste ». Le 16 novembre dernier, une attaque visant un détachement de gendarmerie à Inata, dans le Soum, avait fait 53 morts, dont 49 soldats. Le président Roch Marc Christian Kaboré, qui peine à restaurer l’autorité de l’État dans un pays où tous les déplacements hors de la capitale, Ouagadougou, sont désormais fortement déconseillés, voire interdits, avait décrété trois jours de deuil national.

publié le 22 novembre 2021

Droit d’asile bafoué à la frontière UE-Biélorussie : le silence de Macron

Par Nejma Brahim sur www.mediapart.fr

Depuis des semaines, quelques milliers de migrants sont coincés à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie. Pour l’heure, ni la Pologne ni le reste de l’UE ne sont prêts à les accueillir, leur laissant pour seule alternative un retour au pays d’origine ou des conditions de vie extrêmes pouvant conduire à la mort. Emmanuel Macron, un temps favorable à un minimum de répartition dans l’UE, brille par son silence.

La situation perdure et empire chaque jour. Mardi 16 novembre, les soldats polonais ont usé de gaz lacrymogènes et de canons à eau pour repousser des migrants qui auraient tenté de passer la frontière en leur jetant des pierres. Selon le ministère de la défense polonais, une centaine de personnes a été arrêtée dans la nuit de mercredi à jeudi, après avoir tenté de franchir la frontière.

Depuis plusieurs semaines, quelques milliers de migrants, principalement originaires du Kurdistan irakien, de Syrie, du Yémen ou du Liban, sont bloqués à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, après avoir réussi à rejoindre Minsk par avion, sur « invitation » du régime biélorusse dans une tentative de déstabilisation de l’Union européenne (lire ici ou nos articles à ce sujet).

En France, les réactions sont timides, lorsqu’elles ne sont pas immondes. Pour l’heure, l’exécutif se contente de manifester sa « solidarité » avec la Pologne, qui « protège » ses frontières, et donc, par ricochet confortable, celles de l’Union européenne tout entière. Pourtant, la Pologne bafoue depuis des mois le droit international, en refoulant les migrants qui tentent le passage même lorsqu’ils peuvent prétendre à une protection.

Le pays a déclaré l’état d’urgence dans une zone forestière à la frontière, devenue inaccessible aux ONG, médecins bénévoles et journalistes, et les migrants y ont été abandonnés à leur sort, sans aide humanitaire. Une dizaine de personnes y ont déjà perdu la vie et une majorité d’exilés ayant tenté d’en sortir, côté polonais, ont été refoulés vers la Biélorussie.

Malgré tout, ni la France ni l’UE ne se sont positionnées pour dénoncer ces abus. Depuis la forte militarisation des frontières polonaises au cours de ces dernières semaines, l’instrumentalisation de la détresse humaine est reconnue de toute part, mais personne ou presque ne propose d’accueillir les quelque 3 000 migrants coincés face aux barbelés polonais, femmes et enfants inclus, confrontés à des conditions de survie extrêmes (lire ici leurs témoignages). N’est-ce pas là la première – et meilleure - des choses à faire ?

La France solidaire de la Pologne pour tenir les frontières de l’UE

Emmanuel Macron s’était montré favorable à un mécanisme de répartition « automatique » au sein de l’Union européenne s’agissant des exilés accessibles au statut de réfugiés et sauvés en Méditerranée, allant jusqu’à trouver un accord, en 2019, avec l’ancien chef du gouvernement italien, Giuseppe Conte, visant à sanctionner à coups de pénalités financières les pays qui refuseraient d’y participer. La Pologne faisait partie des récalcitrants.

Le chef d’État français avait alors défendu « une position commune pour que tous les pays participent d’une façon ou d’une autre [à l’accueil], ou bien soient pénalisés financièrement ».

Si l’accord intervenait dans un contexte différent et concernait les migrants sauvés en mer par les navires humanitaires, il témoignait d’un embryon de solidarité entre les pays européens de première ligne et les autres. Aujourd’hui, à l’heure d’une grave crise où des vies humaines sont en jeu, la seule « solidarité » affichée par la France se résume à la congratulation de la Pologne et de sa politique de fermeté. Pas question d’accueillir ces personnes pour étudier leur demande d’asile et appliquer ce fameux système de répartition, qui représenterait pourtant, pour chaque pays, moins de 200 personnes.

« Ce système concerne des personnes déjà arrivées en Europe et cherchant à déposer une demande d’asile dans un État membre, justifie l’Élysée auprès de Mediapart. La situation est différente en Biélorussie. Afin de nous assurer que cette instrumentalisation cesse, nous devons trouver une solution décente pour les personnes bloquées à la frontière sans pour autant légitimer la manière dont elles ont été acheminées. »

Lundi 15 novembre, Emmanuel Macron a échangé avec son homologue russe Vladimir Poutine, dans l’espoir que ce dernier intervienne auprès de Loukachenko, le président biélorusse, afin d’apaiser les relations avec l’UE dans ce contexte de crise. « Les deux dirigeants sont convenus de travailler ensemble pour permettre une désescalade sur la crise migratoire, et permettre une implication du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) afin d’apporter une assistance humanitaire », indique l’Élysée. Problème, le HCR, côté polonais, n’a jamais pu intervenir dans la zone où l’état d’urgence a été déclaré, puisque les autorités y interdisent l’accès. « Côté biélorusse, nous avons pu apporter une aide humanitaire aux personnes à la frontière à trois reprises, avec la Croix-Rouge biélorusse, pour leur distribuer des vivres, produits d’hygiène, couvertures et tentes. La dernière mission date du 11 novembre », explique Rafal Kostrzynski, représentant du HCR en Pologne.

Il faut étudier leur demande d’asile, qu’ils soient arrivés de manière régulière ou irrégulière.

Selon lui, il ne s’agit même pas « d’accueillir » les migrants coincés sur place, car cela relèverait « de l’hospitalité ou d’une forme de courtoisie », mais d’appliquer le droit international et la convention de Genève, dont la Pologne est signataire.

« Les solutions existent, il faut étudier leur demande d’asile, qu’ils soient arrivés de manière régulière ou irrégulière. C’est d’ailleurs souvent de manière irrégulière qu’ils échappent à une situation de danger. » Et de relativiser les chiffres, accentués par les images médiatisées de personnes massées à la frontière : « On parle de quelques milliers de personnes, c’est donc tout à fait gérable. Elles doivent pouvoir être protégées si besoin, et sinon, renvoyées dans le cadre d’une procédure digne. »

Sollicité par Mediapart, le secrétaire d’État aux affaires étrangères n’a pas pu donner suite à l’heure où nous publions cet article. Mais dans une interview accordée à Sud Ouest, Clément Beaune a affirmé que la France devait être « ferme tout en respectant [ses] valeurs, à savoir ne pas basculer dans une politique inhumaine qui ne respecterait pas le droit d’asile et les droits humains ». « Pour [les migrants] qui sont rentrés dans l’Union européenne, il faut appliquer les procédures normales qui aboutissent, selon le droit, à l’accueil ou à une reconduite », a-t-il poursuivi, rappelant que les Européens devaient « répondre de façon unie et solidaire pour tenir [leur] frontière en soutenant la Pologne ».

Présent au Conseil des ministres des affaires étrangères de l’UE, réuni à Bruxelles lundi 15 novembre, le ministre de l’Europe et des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian devait de son côté exprimer la « solidarité totale de la France avec la Pologne, la Lituanie et la Lettonie face à l’instrumentalisation inacceptable des flux migratoires par le régime biélorusse », soulignant que la France confirmerait son accord pour « l’adoption d’un cinquième paquet de sanctions de l’Union européenne » à l’encontre de la Biélorussie. « Soutien aux autorités polonaises dans leur volonté de préserver leurs frontières, qui sont aussi les frontières de l’Union européenne », a-t-il également déclaré.

« Comment faire en sorte de ne pas céder à cet ignoble chantage qui vise à défier notre souveraineté européenne et en même temps répondre à notre devoir d’humanité, valeur cardinale de notre projet européen qui nous commande de protéger celles et ceux qui sont persécutés ? », l’a interrogé la députée LREM Anne Genetet. Seuls le « soutien à l’aide humanitaire » et le « soutien aux initiatives prises pour respecter le besoin de protection des migrants en matière d’asile » ont été soulevés par le ministre, renvoyant au rôle du HCR, sans envisager l’accueil des personnes sur le sol européen. « Il s’agit d’éviter que les flux ne s’amplifient », a-t-il conclu. Et même de renvoyer les personnes chez elles.

Un premier « retour humanitaire » organisé ce jeudi

Jeudi 18 novembre, un premier vol de rapatriement, sur la base du « volontariat », devait partir de Minsk en direction de Bagdad, avec à son bord quelque 400 ressortissants irakiens. Le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, n’a pas manqué de vanter les « retours humanitaires » au micro de France Inter lundi, préférant botter en touche lorsqu’il lui est demandé si la France doit accueillir ces migrants.

« On s’est accordés [avec la Russie] sur des mesures pour casser les routes utilisées par les passeurs et faire intervenir le HCR pour organiser des retours humanitaires. Quand il peut y avoir des retours, il y a des retours », a-t-il assumé.

Pour l’Élysée, il semble logique de laisser la Biélorussie « assumer ses responsabilités en termes d’asile ou de retour vers les pays tiers pour les personnes non éligibles ». « La Biélorussie a contribué à l’acheminement de ces personnes vers son territoire. Les personnes aujourd’hui en danger du fait de la situation à la frontière doivent pouvoir sortir rapidement de cette situation. Si elles ne sont pas éligibles à l’asile en Biélorussie ou qu’elles souhaitent repartir dans leur pays d’origine, c’est possible grâce à ces retours. »

Un non-sens pour le HCR, qui rappelle que le premier « pays sûr » qui se présente à ces migrants reste la Pologne. « On sait bien qu’ils ne peuvent pas demander l’asile en Biélorussie. On ne peut pas laisser les gens souffrir ou mourir à cause d’un conflit politique entre deux États. C’est intenable », déplore Rafal Kostrzynski.

Qu’advient-il de ces personnes une fois rentrées dans un pays qu’elles ont cherché à fuir, alors qu’elles auraient peut-être pu prétendre à une protection ? Qui s’en soucie seulement ? La notion de « volontariat » semble bien relative lorsque les seuls choix qui s’imposent sont de survivre dans un campement de fortune ou de retourner dans un pays où ils craignent peut-être pour leur vie.

Le reste de la classe politique française, à gauche comme à droite et à l’extrême droite, n’a pas montré davantage d’ouverture sur le sujet. « Frontière polonaise : nous ne devons ni accueillir ces migrants ni céder au chantage. Seule la fermeté sera gage d’humanité », a tweeté Éric Ciotti, candidat à la primaire des Républicains.

« Résolument non, il ne faut pas ouvrir la frontière. Nous sommes face à une Europe assiégée par des migrants qui sont instrumentalisés comme une nouvelle arme, une arme migratoire (…). Pour l’Union européenne, l’immigration n’est pas un problème : c’est un projet. L’Union européenne est contre le principe du refoulement [des migrants] », a quant à elle déclaré Marine Le Pen sur le plateau de France Info, faisant fi d’ignorer que cela caractérise une violation du droit international.

La pire réaction vient sans doute du porte-parole de son parti, Julien Odoul, qui est allé jusqu’à affirmer qu’il fallait laisser les migrants mourir de froid à la frontière, le 11 novembre, sur BFMTV. « Il ne faut certainement pas ouvrir cette frontière. Il ne faut certainement pas accueillir ces migrants, dont beaucoup sont potentiellement dangereux », martèle-t-il. « Donc on les laisse mourir de froid derrière les barbelés ? », en déduit le présentateur. La réponse est d’une clarté inouïe : « Bien sûr que oui, bien sûr que oui », insiste-t-il, évoquant une « invasion migratoire » pour tenter de justifier l’impensable. Ce n’est que face à l’insistance du présentateur qu’il finit par rétropédaler et lâcher : « On les laisse en dehors des frontières de l’Europe. »

L’urgence est d’accueillir ces réfugiés qui sont en train de mourir dans des forêts dans des conditions abominables.

Même Jean-Luc Mélenchon n’ira pas jusqu’à dire qu’il faut les accueillir lorsqu’il est interrogé, sur France 3, le 14 novembre. Le présentateur aura dû s’y reprendre à six reprises pour tenter d’avoir une réponse claire : « On les met au chaud, on leur donne à manger, on s’occupe d’eux. » « Mais où ? », lui demande-t-on. « Là où ils se trouvent, ils sont aujourd’hui en Biélorussie. » À la question « faut-il les accueillir en Europe et en France ? », le candidat LFI fait diversion, pour conclure qu’il faut les mettre à l’abri « là où ils sont » : « Là, nous sommes dans la situation où ils sont bloqués [en Biélorussie]. Nous aussi nous sommes censés bloquer les gens qui veulent aller en Angleterre. Alors qu’est-ce qu’on fait, on les laisse passer ou on les garde ? »

Seul Yannick Jadot, eurodéputé EELV et candidat à l’élection présidentielle, aura sauvé l’honneur français et européen, en affirmant que l’urgence était « d’accueillir ces réfugiés qui sont en train de mourir dans des forêts dans des conditions abominables ». Et d’ajouter : « Je suis effaré par le niveau du débat que nous avons dans notre pays aujourd’hui sur les migrants. On a 4 000 personnes qui ne menacent personne, notre sécurité n’est pas remise en cause, on ne va pas être envahis, et on les laisse mourir dans une forêt en dressant des murs. »

Mercredi, Alexandre Loukachenko et Angela Merkel se sont entretenus par téléphone en vue d’entamer des négociations au niveau européen pour résoudre la crise, rapporte l’AFP. « C’est dans ce contexte que sera étudié le souhait des réfugiés de se rendre en Allemagne », a affirmé le régime biélorusse par le biais de son service presse. Après avoir affirmé que 7000 migrants se trouvaient sur son sol, la Biélorussie a assuré qu'elle organiserait le rapatriement de 5000 migrants, « s’ils le souhaitent », toujours selon l'AFP. Elle a aussi déclaré qu'Angela Merkel négocierait avec l’UE un « corridor humanitaire » pour évacuer les 2000 personnes restantes vers l’Allemagne, ce que Berlin a nié jeudi.

publié le 21 novembre 2021

Violences en Guadeloupe : « L’obligation vaccinale, c'est l’affront de trop »

Par Amandine Ascensio sur www.mediapart.fr

Au départ, des soignants et des pompiers hostiles à l’obligation vaccinale ont lancé une grève illimitée. Désormais, la mobilisation déborde. Dans ses revendications, également sociales. Dans sa violence, avec des pillages et des incendies. Dimanche, des membres du RAID et du GIGN doivent arriver sur l’île, paralysée. Reportage.

Pointe-à-Pitre (Guadeloupe).– Dans le bourg du Gosier, ce samedi 20 novembre, le sol est jonché de débris calcinés, de voitures incendiées, de matériel urbain détruit et de rochers éparpillés. Les voitures qui circulent slaloment entre ces stigmates d’affrontements. Après plusieurs jours de blocages routiers et de barricades enflammées, les Guadeloupéens en auraient presque oublié le point de départ des violences qui la secouent : l’obligation vaccinale des soignants (plus de 85 % sont vaccinés) et des pompiers.

Ce sont eux qui ont appelé à une mobilisation générale en Guadeloupe, le 15 novembre dernier, suivis par quelques syndicalistes de stations-service pendant une journée. Rapidement, c’est au centre hospitalier universitaire (CHU) de Pointe-à-Pitre et dans les casernes que se sont concentrés les principaux points d’échauffourées. Mais les chansons de piquet de grève au CHU et les opérations escargot ont maintenant cédé la place à de graves violences, que le couvre-feu instauré vendredi par le préfet (de 18 heures à 5 heures), et prévu pour durer jusque mardi, n’a pas arrêtées.

Dimanche, des renforts de policiers et de gendarmes, notamment des unités du GIGN et du RAID, doivent d’ailleurs arriver de métropole, alors que le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, évoque « une situation absolument intolérable et inacceptable », avec des « soignants menacés », « des pharmacies empêchées d’ouvrir » et des « ambulances bloquées sur les barrages ». Une situation attribuée à une « petite minorité ».

Ces derniers jours, les habitants ont assisté impuissants à des jets de pierres sur les barrages, à l’incendie spectaculaire de quatre bâtiments du centre de Pointe-à-Pitre, aux pillages d’une bijouterie, d’une armurerie, de supermarchés, de boutiques de téléphonie... Ou encore à des tirs à balles réelles sur les forces de l’ordre, et ce dans plusieurs secteurs, selon une source policière citée par nos confrères de l’Agence France-Presse.

Refaire la « grande grève »

Selon le parquet de Pointe-à-Pitre, samedi, seize personnes ont été interpellées et cinq d’entre elles placées en détention. Pour la nuit dernière, des sources policières annoncent une trentaine de nouvelles interpellations.

Sur les blocages routiers, les passages se négocient en tout cas durement, parfois se monnayent ; certains s’énervent, se battent auprès de ceux qui tiennent les barricades, des hommes surtout, des femmes parfois. Les uns sont (très) jeunes, d’autres un peu moins, on repère des membres de « gangs », très peu de syndicalistes. Tout le monde a une bonne raison d’être là. « Pour revendiquer », déclare Louis, la soixantaine, opposé à l’obligation vaccinale, en se servant un verre de rhum. D’autres se disent contre le vaccin lui-même, les politiciens, Emmanuel Macron. D’autres, encore, sont venus « filer un coup de main » pour charrier des tôles à entasser sur la route. 

« Tout le monde se mélange sur les barricades, se félicite Maïté Hubert M’Toumo, à la tête de L’Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UGTG), qui a remplacé l’emblématique Élie Domota, et en pointe dans la contestation. La jeunesse est en colère, nous avions averti que l’obligation vaccinale serait l’affront de trop. »

Samedi, l’UGTG a fait parvenir un communiqué d’appel à continuer la lutte. « Ces cinq jours de mobilisation et l’adhésion populaire qui les ont renforcés et les ont validés confirment la justesse des revendications des professionnels de santé, du social, du médico-social et des pompiers mais aussi traduisent la profondeur des souffrances, des inégalités, de la pauvreté et de l’exclusion subies par la population singulièrement les jeunes et les personnes âgées », écrit le syndicat, dont la plate-forme de revendications dépasse largement la loi du 5 août sur la « gestion de la crise sanitaire » (celle qui a imposé la vaccination aux soignants et étendu le passe sanitaire).

Le risque ? Noyer l’objet initial de la grève dans une demande de résolution de tous les problèmes de l’île. Tout le monde a en tête la dernière grande mobilisation de 2009, dont les syndicats tentent de raviver la flamme, jusqu’ici sans succès.

On a pris la décision de plonger tout un peuple dans la misère.

« Il faut savoir que les revendications des syndicats reflètent la réalité du plus petit des Guadeloupéens », affirme MariGwadloup Cinna, figure du Mouvement international pour les réparations (de l’esclavage), le MIR, croisée par hasard au détour d’une rue, sur une barricade tenue par cinq personnes. Alors quand on décide d’appliquer une loi et de soustraire son revenu à un membre de la famille, c’est qu’on a pris la décision de plonger tout un peuple dans la misère ». Un point de vue souvent soutenu dans la population interrogée au gré des files de voitures qui patientent devant les barrages. Tous « regrettent la méthode », mais assurent « comprendre les motifs de la mobilisation ».

De très nombreuses voies s’élèvent, aussi, en parallèle, pour fustiger les blocages, l’hétérogénéité des revendications, une bataille qui « ne concerne pas tout le monde », voire une lassitude de la rhétorique anti-coloniale des manifestants et des réticents à la vaccination.

Car la Guadeloupe reste très peu vaccinée (43 % de la population a reçu une injection au moins), malgré une quatrième vague très meurtrière, à peine achevée et dont l’île peine à se remettre. Une étude sur la résistance à la vaccination, publiée récemment sur le site AOC par Stéphanie Mulot, sociologue guadeloupéenne, enseignante-chercheuse à Toulouse, explique que « la dernière crise sanitaire a révélé dramatiquement les tensions et les lignes de fracture » entre des politiques publiques sanitaires vues comme parisiennes, des élus locaux peu actifs sur la question de la vaccination, notamment du fait de l’élection régionale et départementale, la vigueur du discours identitaire, de très profondes « inégalités socio-économiques et ethno-raciales », notamment dans l’accès à l’information.

Sur les barricades, où personne n’a reçu d’injection, on accuse la campagne de vaccination de tous les maux, mais on lui reconnaît une vertu : elle aura réussi à agréger des mécontentements et à créer une mobilisation incontrôlée, violente, à défaut de générale, que les syndicats ne veulent pas voir flancher dans les jours qui viennent.


 

publié le 21 novembre 2021

Reportage. Au Chili, un scrutin historique et une fracture sociale béante

Rosa Moussaoui sur www.humanite.fr

 

Deux ans après la révolte populaire de 2019, d’incertaines élections présidentielle, législatives, sénatoriales et régionales se tiendront ce dimanche, dans un pays plus polarisé que jamais.

Santiago du Chili, envoyée spéciale.

Autour de la place d’Italie, rebaptisée place de la Dignité par les révoltés de 2019, les murs débordent de fresques et d’aphorismes, de slogans et de revendications. Dans cette confluence urbaine où se succèdent toujours rassemblements et manifestations, ils témoignent d’une effervescence encore vive, deux ans après cette explosion sociale qui a ébranlé le Chili. Au pied d’une tour, un immense portrait du chanteur et guitariste Victor Jara, mutilé et assassiné par les tortionnaires d’Augusto Pinochet, est souligné d’un constat tout contemporain : « Quand rejaillit le torrent de l’histoire, personne ne peut dire jusqu’où il peut couler. » Une palissade voisine dit « non à une Constitution qui perpétue l’exploitation ».

Voilà six mois, les électeurs faisaient entrer des visages nouveaux, apparus, pour beaucoup d’entre eux, au fil de ces secousses sociales, dans l’enceinte de la Convention constitutionnelle chargée d’enterrer le texte fondamental légué par la dictature. Une brèche rendue possible par ce mouvement populaire porteur d’une mise en cause radicale du modèle néolibéral qu’expérimentèrent ici, main dans la main, la junte militaire et les Chicago Boys formés aux États-Unis par le pape du monétarisme, Milton Friedman.

Une campagne affectée par les restrictions sanitaires

Sur l’Alameda, l’avenue principale de Santiago du Chili, face à l’Université catholique, l’enceinte de cuivre du centre culturel Gabriela Mistral, que Pinochet avait fait fermer au lendemain du coup d’État du 11 septembre 1973 pour en faire son centre d’opération, s’est, elle aussi, couverte de mots d’ordre. Ils appellent à la mobilisation pour faire libérer les jeunes prisonniers politiques de la révolte sociale, à plafonner à 40 heures le temps de travail hebdomadaire, à en finir avec les AFP, les fonds de pension, à faire de la santé et de l’éducation des droits pour tous.

Plus loin derrière le palais de la Moneda, dans les jardins de l’ex-Congrès qui accueille dans de bien précaires conditions les membres de la Convention constitutionnelle, Valentina Miranda, 21 ans, la plus jeune élue du Congrès, foulard vert du mouvement féministe et bannière arc-en-ciel autour du cou, doit parlementer longtemps avec les carabiniers avant de faire entrer des invités. La jeune femme, militante communiste, élue des quartiers populaires du sud-ouest de la capitale, avait ému le Chili par son premier discours retraçant l’histoire de sa famille persécutée par la dictature et témoignant des conditions de vie affreusement précaires des classes populaires auxquelles elle appartient.

« Quels que soient le président et le Parlement qui sortiront de cette élection, les fortes mobilisations sociales de ces cinq dernières années vont se poursuivre. Si la demande de droits sociaux qu’elles expriment reste sans réponse, il y aura de sérieuses conséquences. Les Chiliens se sont longtemps résolus à avancer tête baissée, à taire ce qu’ils avaient sur le cœur, à se conformer. La révolte de 2019 a semé les graines d’un changement culturel profond. Les gens ne sont plus disposés à courber l’échine », veut-elle croire.

Élue au mois de mai dans le même élan, pour le même mandat, la jeune historienne et avocate Manuela Royo croit elle aussi que le pays reste travaillé par « une espérance populaire, une aspiration à des transformations profondes ». Terne, affectée par les restrictions sanitaires dues à la pandémie de Covid-19, la campagne électorale s’est pourtant moins focalisée, ces dernières semaines, sur ces attentes sociales que sur le surgissement du candidat d’extrême droite José Antonio Kast, porté par les sondages et les échos des médias dominants.

José Antonio Kast, un candidat mi-Trump, mi-Bolsonaro

Climatosceptique, opposant féroce au droit à l’IVG libre toujours dénié aux Chiliennes, prêt à creuser des tranchées pour empêcher l’arrivée de migrants, cet ami de Jair Bolsonaro, admirateur de Trump, assurait il y a quelques jours que « les opposants n’ont pas été emprisonnés » sous Pinochet. Manuela Royo lit dans son ascension une tentation du rappel à l’ordre, tout comme le signe d’une fracture politique profonde : « Après la révolte du 18 octobre, la situation s’est polarisée, avec, d’un côté, ces forces sociales entrées à la Convention constitutionnelle qui veulent promouvoir d’autres façons de faire de la politique, qui bousculent un système politique en crise et, de l’autre, cette montée du fascisme, perceptible à l’échelle globale, avec une rhétorique de haine, de racisme, de mépris des droits humains, incarnée au Chili par Kast, dernier rejeton d’un clan nazi. Mais je ne crois pas qu’il puisse l’emporter. »

En fait, Kast pourrait profiter des déboires du candidat de droite, Sebastian Sichel, dauphin de l’impopulaire président sortant Sebastian Piñera, cité dans le scandale de corruption et d’évasion fiscale des Pandora Papers, ce qui lui a valu ces deux dernières semaines une procédure de destitution finalement bloquée par le Senat, lundi.

Les dernières enquêtes d’opinion mettent en scène Kast en tête du premier tour, ou alors au coude-à-coude avec Gabriel Boric, le candidat de la coalition de gauche Apruebo Dignidad, constamment sommé par ses adversaires de droite et d’extrême droite de s’expliquer sur son alliance avec le Parti communiste ou de condamner les gouvernements du Nicaragua, du Venezuela, de Cuba, désignés comme des « dictatures ».

150 000 jeunes ont perdu leur emploi avec la pandémie

À Valparaiso, le gouverneur élu au mois de mai, Rodrigo Mundaca, figure respectée de la défense de l’eau comme bien commun et droit fondamental, suit avec distance, prudence et inquiétude ces controverses. « Le consensus postdictature appelait les gens à rester chez eux, passifs, à déléguer aux élus, aux responsables politiques la résolution des problèmes du pays. Une rupture est intervenue en octobre 2019, lorsque les Chiliens ont exprimé, avec rage et colère, leur rejet des inégalités, du modèle économique, des formes conventionnelles de la politique, analyse-t-il. Cette révolte a déplacé les frontières du possible. Mais cette campagne électorale très disruptive, où beaucoup de promesses ont été lancées, ouvrira, je le redoute, sur un second tour polarisé à l’extrême. Kast est un candidat à la Bolsonaro, à la Trump, faisant peu de cas du réel, méprisant le sens commun qui, au XXIe  siècle, est lié à la liberté, avec la garantie, pour tous, des droits fondamentaux. »

Le réel le plus accablant tient, au Chili, en un chiffre : 150 000 jeunes Chiliens ont perdu leur emploi avec la pandémie de Covid-19, alors que le taux de chômage officiel des 15-25 ans frôlait déjà, en 2019, les 20 %. « Nous sommes les petits-enfants des ouvriers que vous n’avez pas pu tuer », clamait, en 2015, cette génération de naufragés de la transition « démocratique » et du mirage néolibéral, qui avait joué un rôle décisif, en 2020, dans la victoire, à près de 80 %, du oui à une nouvelle Constitution. La plus grande incertitude plane aujourd’hui sur la participation, dimanche, de ces révoltés sans attaches partisanes. De la rue aux urnes, tous ne sont pas décidés à franchir le pas.

 

 

Daniel Jadue : « La révolte sociale de 2019 est loin d’être finie »

Maire communiste de Recoleta, l’une des communes de Santiago, Daniel Jadue, après sa défaite à la primaire de la coalition Apruebo Dignidad, fait activement campagne pour le candidat de gauche Gabriel Boric.  Extrait d’un entretien

Comment percevez-vous le climat politique de cette campagne présidentielle et parlementaire ?

Daniel Jadue La droite excelle dans l’art de semer la peur, d’instaurer un climat de tension, de manier la menace pour faire échec à des transformations en germe. C’est la seule recette qu’ils connaissent. Ce qu’ils ne veulent pas comprendre, c’est que si la pandémie a suspendu la révolte populaire d’octobre 2019, celle-ci est loin d’être terminée. Quand on y regarde de plus près, cette révolte avait deux dimensions : l’une politique, l’autre sociale et économique.

La première a trouvé un chemin de sortie avec la discussion constitutionnelle, qui mobilise un public déjà très politisé. Mais ceux préoccupés par la précarité de leurs conditions de vie n’ont vu venir, jusqu’ici, aucune réponse. Les pensions n’ont pas été revalorisées, il n’y a pas eu la moindre avancée pour garantir le droit à l’éducation, à la santé – des gens jouent encore à la loterie ou vendent des sandwichs dans la rue pour payer des traitements médicaux coûteux ; les services publics locaux sont plus dégradés que jamais. La rage et l’indignation, pour l’instant, sont rentrées.

Mais si des réponses sociales ne commencent pas à être esquissées, il est hautement probable qu’elles ressurgissent avec bien plus de force . Sans parler de l’impunité garantie aux auteurs de violations des droits humains, ni de l’emprisonnement de participants à cette révolte sociale.

publié le 20 novembre 2021

 

Sans papiers.

La régularisation au bout des grèves coordonnées

sur la site www.cgt.fr

Le 25 octobre, plus de 250 travailleurs sans-papiers ont commencé un mouvement de grève coordonné régionalement et confédéralement dans plusieurs secteurs d'activité en Ile-de-France, avec l'appui de nombreuses organisations de la CGT. Ils viennent d’obtenir gain de cause, ils vont pouvoir souffler.

Les grévistes ont commencé ce jour-là à occuper dix de leurs lieux de travail. Certains piquets de grève étaient ouverts et les grévistes de la première heure ont rapidement été rejoints par d'autres

Ouvriers du bâtiment qui travaillent sur les chantiers de grands groupes tels que Bouygues ou Eiffage, livreurs pour les supermarchés Monoprix, plongeurs dans les cuisines du café Marly situé près du Louvre, éboueurs, intérimaires... Ils sont employés dans des entreprises ayant pignon sur rue, qui utilisent leur statut administratif pour leur imposer de mauvaises conditions de travail ou des contrats précaires.

Marilyne Poulain, secrétaire de l'UD de Paris, membre de la direction confédérale et responsable du collectif Migrants, dénonce ainsi le système de sous-traitance en cascade souvent mis en place. « Dans le 19ème arrondissement de Paris, explique-t-elle, Monoprix a confié sa livraison à Stuart, qui a sous-traité à PickUp, une filiale de La Poste, qui a sous-traité à une société de livraison, GSG Transports Express, qui a fait travailler des personnes sans fiches de paie – bien qu'on trouve la trace de chèques – puis leur a imposé d'être auto entrepreneurs. »

Les sans-papiers occupent souvent des emplois qui se sont retrouvés en première ligne au plus fort de la pandémie.

Ils se sont mis en grève avec la CGT pour forcer leurs employeurs à soutenir leur régularisation, préalable nécessaire à l'obtention d'un titre de séjour lié à leur travail. La préparation de ces grèves a donné lieu à un important travail de coordination de différentes organisations (professions, territoires et syndicats).

Dans le cas des livreurs par exemple, la Fapt CGT (Fédération des salariés du secteur des activités postales et de télécommunications ), l'US Commerce de Paris, l’Union Locale du 19e arrondissement, l'UD de Paris et le syndicat des livreurs à vélo parisiens étaient impliquées.

À ce jour, tous les piquets de grève ont été levés après avoir obtenu satisfaction.

Les plongeurs qui travaillaient en contrat d'extras pour le café Marly situé près du Louvre ont été embauchés en CDI par le groupe de restauration Costes.

Les livreurs ont obtenu le formulaire nécessaire à leur régularisation et des contrats de travail en CDI.

Dans le cas des éboueurs de Sepur, des plaintes ont été déposées et une enquête ouverte par le parquet. Une solution va être mise en place par les services de l'Etat pour garantir leur protection.

La CGT défend l'égalité de traitement et l'application du droit du travail français pour tou·tes les salarié·es qui travaillent en France.

Elle prône la reconnaissance du travail et la régularisation administrative des travailleur·ses sans papiers surexploité·es parce que sans droits.

Qu'ils et elles aient ou non une autorisation de séjour et de travail, ce qui importe, c'est qu'ils et elles travaillent et vivent ici. Face à la montée des idées d'extrême-droite, la CGT réaffirme l'unité du salariat : ces travailleur·ses font partie intégrante de la classe ouvrière de ce pays.


 

70 travailleurs sans-papiers de La Poste entrent en grève

Guillaume Bernard sur le site https://rapportsdeforce.fr/

 D’ordinaire, ils chargent et déchargent les colis qui arrivent sur la plateforme logistique DPD (filiale de La Poste) de Coudray-Monceau en Essonne (91). Mais ce matin, ces 70 salariés sans-papiers se sont mis en grève. Selon l’Union Départementale Solidaires 91, environ 400 personnes travaillent dans ce hall de tri de 22 000 mètres carrés et à peu près 200 seraient sans-papiers.

Si les lieux appartiennent à l’entreprise DPD, ces salariés sont en revanche employés par une agence d’intérim créée par l’entreprise Derichebourg. Une entreprise elle-même sous-traitante de DPD, une des filiale de La Poste en charge de son réseau international de livraison. Un montage juridique complexe au cœur des dénonciations des grévistes et de leurs soutiens. « Cette cascade de sous-traitance a pour seul but d’employer de la main d’œuvre sans-papiers précarisés sans en endosser la responsabilité : les salariés n’ont pas d’horaires fixes, il peuvent terminer leur journée après minuit, leurs conditions de travail sont exécrables…mais La Poste peut détourner le regard », explique Catherine Fayet de l’Union Départementale Solidaires 91.

« Il n’y a que des travailleurs sans titre qui arrivent à supporter ces conditions de travail sans fuir à toutes jambes », résument les grévistes dans un communiqué. Ils demandent donc l’internalisation des salariés sous-traités, la suppression de l’intérim ainsi que la délivrance des documents leur permettant de régulariser leur situation auprès de la préfecture. « Nous ne libérerons les lieux de nous-mêmes qu’après satisfaction de ces revendications », préviennent-ils.

Ce n’est pas la première fois que le groupe La Poste est épinglé pour des pratiques de sous-traitance consistant, in fine, à faire employer des sans-papiers. Pendant 7 mois, de juin 2019 à janvier 2020, une lutte devant l’agence Chronopost d’Alfortville, avait permis d’imposer à cette filiale de La Poste la régularisation de 27 travailleurs sans-papier. 46 autres, travaillant dans d’autres sociétés et ayant participé à la lutte, avaient également été régularisés.

publié le 20 novembre 2021

« Sur les violences faites aux femmes, un retard considérable en France »

Kareen Janselme sur www.humanite.fr

Alors que #NousToutes organise une soixantaine de manifestations en France contre les violences sexuelles ce samedi 20 novembre, la journaliste de Mediapart Marine Turchi interroge la défiance face à nos institutions dans son livre enquête « Faute de preuves » (Seuil).

« La justice nous ignore, on ignore la justice. » Cette phrase forte était prononcée par l’actrice Adèle Haenel suite à la révélation de son affaire par Marine Turchi, relançant en France la vague #MeToo. La journaliste de Mediapart est allée recueillir les paroles d’avocats, magistrats, policiers, plaignantes pour confronter la justice à son miroir.

La justice est-elle structurellement antiféministe ?

Marine Turchi Il y a trois types de réponses qui reflètent le débat qui existe au sein même du monde judiciaire. Il y a ceux qui haussent les épaules quand j’évoque la question du miroir renvoyé à la justice sur ses dysfonctionnements et qui n’ont pas l’impression de rendre des non-lieux à la pelle. Il y a ceux qui considèrent que ces défaillances sont des loupés sur une minorité de dossiers. Et ceux qui estiment le problème systémique.

Pour les militantes féministes comme Caroline De Haas, de #NousToutes, le problème est intrinsèque aux institutions, qu’elle estime structurellement antiféministes. Un problème global se dessine dans nombre de procédures que j’ai pu éplucher dans mon travail quotidien à Mediapart. Ce sujet des violences sexuelles peut être encore appréhendé à travers des stéréotypes, même inconscients, de la part des magistrats, des policiers. Il faut regarder ces dysfonctionnements de manière globale et non isolée.

Certains magistrats et magistrates, policiers et policières le font dans ce livre. Isabelle Rome, au ministère de la Justice, explique qu’il faut arrêter de se renvoyer les responsabilités, que ce soient les policiers ou le parquet… Beaucoup insistent sur le fait que les violences sexuelles doivent être traitées de façon transversale, car c’est un problème de santé publique énorme. Il faut agir en amont, en aval, dans la prévention, l’éducation, la protection, y compris dans le suivi des personnes condamnées.

Est-ce que les phénomènes d’emprise, de contraintes morales et économiques, de sidération, d’amnésie traumatique sont bien compris par l’ensemble des policiers et magistrats ? Le ministère de l’Intérieur ne m’a pas répondu sur le nombre d’agents déjà formés. La formation du personnel policier et judiciaire est une des clés sur ces questions en particulier.

La France a-t-elle des leçons à recevoir de ses voisins ?

Marine Turchi Le retard français est monumental. La ligne d’écoute à destination des pédocriminels existe depuis une vingtaine d’années en Grande-Bretagne et en Allemagne, mais depuis un an en France. Les comparatifs européens sur les moyens alloués à la justice sont parlants. Le budget de la justice, c’est 69 euros par habitant en France, 131 euros en Allemagne. Nous avons l’un des ministères les plus pauvrement dotés en Europe, si on prend en compte les pays du même groupe économique.

Je cite les chiffres de la Cepej (Commission européenne pour l’efficacité de la justice - NDLR) : la justice française compte deux fois moins de juges et quatre fois moins de procureurs par habitant que ses voisins européens. Le groupe « mineurs victimes » à l’OCRVP (Office central pour la répression des violences aux personnes - NDLR), en pointe en matière de lutte contre la pédocriminalité en France, possède 17 enquêteurs. Leurs homologues britanniques sont 321 et les Néerlandais 150. La brigade départementale de protection de la famille de Lyon m’explique qu’en quatre ans, leur nombre de dossiers a doublé, mais à effectif constant : 21 enquêteurs depuis vingt ans. Partout, les services sont débordés, et cela contribue au problème.

Quand on a voulu mettre à l’agenda les problématiques de la lutte contre le trafic de stupéfiants ou de la lutte contre la délinquance financière, on a créé les brigades des stups en 1989, le parquet national financier en 2013. Certains magistrats le disent : si on veut vraiment faire de la lutte contre les violences faites aux femmes la grande cause du quinquennat, il faut mettre les moyens.

Les avocats défendant les agresseurs présumés critiquent la médiatisation des plaintes et dénoncent une atteinte à la présomption d’innocence : peut-on parler d’abus de langage ?

Marine Turchi Personne, y compris parmi les féministes les plus radicales, ne remet en cause le principe fondamental de la présomption d’innocence, comme le précise dans le livre Marilyn Baldeck, déléguée générale de l’AVFT (Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail - NDLR). Le problème, c’est plutôt le sens et la portée qu’on lui donne. C’est un débat au sein même du monde des avocats et des avocates. Certains, tels Marie Dosé et Hervé Temime (l’avocat de Roman Polanski, Richard Berry, Gérard Depardieu), estiment qu’on jette en pâture des noms et qu’on ne respecte plus la présomption d’innocence.

D’autres expliquent que son sens est complètement dévoyé, que la présomption d’innocence ne doit pas constituer une assignation au silence pour les plaignantes. Une avocate fait cette comparaison : quand vous vous faites voler votre sac à main et que vous criez « au voleur ! », on ne vous dit pas : « Atteinte à la présomption d’innocence ». C’est un principe très important du droit français, mais qui s’applique dans la sphère judiciaire.

Quand aucune enquête judiciaire n’est en cours, nous, journalistes, sommes soumis à d’autres principes, comme le respect du contradictoire. Dans nos enquêtes, toutes les paroles doivent être respectées et entendues, mises en présence dans l’article. Toute personne mise en cause qui s’estime diffamée peut saisir la justice. Les journalistes ne sont pas au-dessus des lois, ni les personnes qui s’expriment sur les réseaux sociaux. Gérald Darmanin avait porté plainte en dénonciation calomnieuse contre la deuxième plaignante, habitante de Tourcoing, et avait promis qu’il irait « jusqu’au bout » de cette plainte. Il l’a retirée quelques mois après. Nicolas Hulot a retiré sa plainte en diffamation contre le magazine Ebdo.

Des leviers judiciaires existent donc, mais les mis en cause s’en saisissent peu. Car ils donnent aussi un coup de projecteur aux témoignages eux-mêmes. Denis Baupin en a su quelque chose quand il a attaqué en diffamation toutes les femmes qui avaient témoigné dans Mediapart et sur France Inter : le procès a été aussi l’étalage des témoignages le concernant. Il a eu un effet boomerang.

« Quand vous dénoncez un cambriolage ou un vol, on ne se dit pas que vous avez menti. »

73 % des plaintes pour violences sexuelles sont classées. Pourquoi autant ?

Marine Turchi La plupart des magistrats que j’ai interviewés l’ont répété : « Il nous faut les preuves », et les impasses viennent souvent d’un enfermement lié au « parole contre parole ». Ce qu’on voit en épluchant de nombreuses procédures judiciaires, c’est qu’en fait tout n’a pas toujours été mis en œuvre pour sortir de ce « parole contre parole ».

En réalité, si on recherche d’autres victimes potentielles, si on mène des enquêtes d’environnement dignes de ce nom pour retrouver les témoins éventuels, les confidents, etc., on arrive à recréer ce qu’on appelle le faisceau d’indices graves et concordants, qui permet de faire émerger une vérité judiciaire. Cela se documente avec des messages téléphoniques, le préjudice qu’a pu subir la plaignante ou le plaignant, sa trajectoire personnelle et professionnelle depuis les violences qu’elle dénonce, s’il y a eu des conséquences, des symptômes de stress post-traumatique, une dépression, etc. Est-ce qu’on peut faire émerger des contradictions dans le récit du mis en cause ? Peut-on retrouver d’autres victimes ?

C’est intéressant de voir ce qui est fait pour rechercher des preuves. Il existe tout un tas d’outils que n’utilisent pas la police et la justice sur ces questions-là. Dans les affaires de trafic de stupéfiants, on sait très bien retracer l’emploi du temps du mis en cause, mettre en place des écoutes, des filatures. On ne veut pas toujours mettre ces moyens en œuvre dans les affaires de violences sexuelles. Et une présomption de mensonge pèse encore trop souvent sur les plaignantes, ce qui est beaucoup moins le cas dans d’autres affaires. Quand vous dénoncez un cambriolage ou un vol, on ne se dit pas que vous avez menti. En gros, il y a deux problèmes : va-t-on chercher toutes les preuves ? Pas toujours. Et on ne sait pas toujours lier et analyser toutes les preuves et les éléments obtenus.

La société a progressé sur les questions de violences sexuelles, le droit peut-il évoluer ?

Marine Turchi Différentes opinions s’expriment là-dessus dans le livre. Celles et ceux qui disent : arrêtons de changer la loi et appliquons déjà le droit existant. D’autres veulent faire évoluer la définition pénale du viol et de l’agression sexuelle, notamment pour qu’y figure le mot « consentement », présent dans tous les articles de presse sur le sujet.

L’avocate Élodie Tuaillon-Hibon constate qu’aujourd’hui le Code pénal présume que le rapport sexuel est consenti tout le temps, s’il n’y a pas violence, contrainte, menace ou surprise. Pour elle, il faut renverser cette présomption de consentement. Cette réflexion entraîne une levée de boucliers en France. Dans notre droit, l’accusé est présumé innocent et c’est à l’accusation de démontrer sa culpabilité.

En Espagne, les choses ont bougé. En juillet, le Conseil des ministres a approuvé un projet de loi « seul un oui est un oui » qui entérine que le silence ou la passivité ne signifie pas consentement et formalise noir sur blanc l’obligation d’un consentement explicite dans le cadre des relations sexuelles. Cette question peut donc se poser en France.

Une autre question est celle de la prescription, qui là aussi génère de gros débats, y compris au sein même des associations d’aide aux victimes. Au sein du monde judiciaire, des voix comme l’avocate Anne Bouillon, qui défend des femmes victimes de violences depuis vingt ans, pensent qu’il faut réfléchir à des alternatives à la plainte et qu’on ne peut pas se cantonner à une vision punitive et d’incarcération aujourd’hui. Si toutes les victimes portaient plainte, la justice ne pourrait pas absorber tout ce flux. Et les attentes des victimes sont aussi très différentes. On voit qu’il faut inventer des formes de justice plus adaptées.

publié le 19 novembre 2021

Immigration. Calais a faim de solidarité

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Pendant plus d’un mois, deux bénévoles ont cessé de s’alimenter pour protester contre les conditions de vie des exilés dans le Pas-de-Calais. Leur action a ravivé l’élan solidaire des habitants de la ville, exténués par une crise de l’accueil qui a trop duré. Reportage à Calais.

Ils ont le teint pâle et les joues creusées. Leurs corps transpirent l’extrême fatigue qui les tient alités dans une petite salle à droite de l’autel de l’église érigée place Crèvecœur, à Calais (Pas-de-Calais). Anaïs et Ludovic ont cessé de s’alimenter depuis trente-six jours, ce lundi 15 novembre, deux jours avant d’arrêter leur grève de la faim. À eux deux, ils incarnent l’état actuel des habitants du Calaisis, solidaires des personnes exilées, bloquées à la frontière franco-britannique : exténués, mais déterminés.

« Notre action a remobilisé les solidaires, assure Ludovic, jeune homme à la barbe brune. Confrontés eux-mêmes à des situations sociales très difficiles et à une situation qui dure depuis près de trente ans, beaucoup de Calaisiens avaient perdu confiance en l’action collective. » Mais le refus des autorités d’entendre les maigres revendications du couple de militants associatifs a mis en lumière le cynisme de l’État et suscité une telle indignation que les habitants se sont rassemblés bien plus nombreux que d’habitude, samedi 13 novembre, pour la manifestation organisée en leur soutien. La prochaine se tiendra à Paris, dimanche 21 novembre, place Stalingrad. Accrochée à l’entrée de l’église Saint-Pierre, une banderole rappelle les objectifs de leur action. Anaïs et Ludovic ne demandaient pas la lune, mais simplement la fin de la confiscation des biens des personnes contraintes de vivre à la rue, la suspension des démantèlements de campements de fortune durant l’hiver et l’ouverture d’un véritable dialogue entre les autorités et les associations actives sur le terrain.

Les expulsions surprises ont repris de plus belle

« L’État ne respecte même pas les promesses faites par le médiateur qu’il a mandaté », s’insurge Yolène, retraitée et bénévole de l’association Salam depuis 2008. L’association, constituée essentiellement de personnes résidant à Calais, mobilise vingt bénévoles différents chaque jour. Ce lundi matin, Yolène est venue distribuer des petits déjeuners aux exilés vivant dans les bosquets aux alentours de la zone commerciale située à l’ouest de la ville. Ils sont près de 700, en majorité soudanais. La militante n’a de cesse de fustiger l’action de l’État dans sa ville. Et pour cause : Didier Leschi, patron de l’Office français de l’immigration et de l’intégration et médiateur, envoyé, le 2 novembre, par Beauvau, avait annoncé l’instauration d’un préavis de quarante-cinq minutes avant les expulsions de campements et la création d’un « sas », centre d’accueil uniquement ouvert la nuit, à la périphérie de la ville, pour 300 personnes. Moins d’un mois plus tard, le lieu a été fermé et les expulsions surprises ont repris.

« Quand on part chercher à manger ou prendre une douche, les policiers volent nos affaires », explique ainsi Abbas, en train de cacher son sac de couchage et quelques vêtements dans l’orifice d’une buse de béton, à côté du sous-bois où il vit avec trente compagnons d’infortune. « Certaines nuits, ils nous réveillent, nous font partir et détruisent nos tentes », reprend le jeune Soudanais. À ses côtés, deux hommes nettoient, à l’aide de branches d’arbre, le sol boueux où sont disposées quelques caisses en plastique, en guise de bancs, et trois boîtes de conserve faisant office de braseros

« Ils sont tous partis toussant et pleurant. Et les policiers riaient ! »

« Un soir, en 2017, en centre-ville, j’ai repéré une famille avec de jeunes enfants dormant sous un pont, se souvient Michel, Calaisien bénévole au Secours catholique. J’ai vu arriver un camion de CRS. Les agents leur ont jeté des grenades lacry mogènes. Les gamins et leurs parents ont été réveillés par la fumée. Ils sont tous partis toussant et pleurant. Et les policiers riaient ! C’est ce qui a motivé mon engagement ici. » En début d’après-midi, le jeune retraité est posté à l’entrée de l’accueil de jour de l’antenne du Secours catholique. À l’aide d’un compteur mécanique, il pointe le nombre de personnes entrant dans ce lieu, mis à disposition des exilés trois jours par semaine. L’ambiance y est presque festive. Des groupes jouent au ballon dans la cour. Une quinzaine de Syriens dansent la dabké, embarqués par le son d’une sono dont le volume a été poussé à fond. Ils entraînent dans leur farandole orientale Maryam, une bénévole, et trois Érythréens curieux d’apprendre ce nouveau pas de danse.

Sous les préaux qui bordent cet espace extérieur, Brigitte et son amie, toutes deux travailleuses sociales à la retraite, font tourner des lessiveuses pour les exilés venus laver du linge. Un autre groupe de bénévoles distribue à manger. Laurence, médecin retraitée du CHU de Calais, se tient à la porte d’une vaste salle où, répartis sur une dizaine de grandes tables, les exilés peuvent venir recharger leurs appareils électroniques. « Je travaillais au service d’addictologie, explique cette grande dame souriante. Ici, depuis deux ans, je continue mon engagement auprès de personnes vulnérables. J’espère aussi contribuer à changer le regard des personnes les plus hostiles aux étrangers dans la population calaisienne. »

Attablé à l’extérieur d’un entrepôt où se regroupent près de huit associations françaises et britanniques, dont la Refugee Community Kitchen et l’Auberge des migrants, Pierre Roques, salarié de cette dernière, confirme que la population est fatiguée par ces trente dernières années de défaillance de l’État à gérer l’accueil des exilés. « Les Calaisiens sont eux aussi confrontés à une forte précarité », explique le jeune homme, faisant allusion, notamment, au taux de chômage dans la ville, qui dépasse régulièrement les 27 %. « La misère des personnes exilées qu’ils observent ne fait qu’aggraver leur sentiment d’insécurité, continue-t-il. Malgré cela, une récente étude d’Amnesty International montre qu’une majorité soutient l’action des associations. » L’ONG a publié, en mai dernier, une enquête révélant, après avoir sondé plusieurs centaines de personnes, une réalité bien différente des discours sur l’exaspération de la population face aux « incivilités des migrants », dont se targuent régulièrement les autorités. « Les Calaisiens sont fiers de leur ville, de ses atouts et attraits, écrit Amnesty International. Ils parlent notamment de la “gentillesse” de ses habitants. C’est l’adjectif le plus communément utilisé pour décrire la ville. » 76 % des Calaisiens jugent, selon cette même étude, que la présence des associations est nécessaire. 71 % estiment, en outre, ne pas être satisfaits de la façon dont la situation des personnes exilées est gérée et 68 % que les associations ne travaillent pas dans de bonnes conditions.

« Depuis le 28 septembre, on compte 5 morts et 6 disparus en mer »

La grève de la faim de Ludovic et Anaïs et l’accumulation récente de drames humains participent à accentuer la défiance des habitants de la Côte d’Opale vis-à-vis des politiques conduites par l’État. « Depuis le 28 septembre, entre Calais et Grande-Synthe, on compte 5 morts et 6 disparus en mer », tempête Marguerite, une jeune militante d’Utopia 56, assise à l’avant d’une voiture à l’occasion d’un tour d’observation des différents lieux de vie alentour, où se répartissent près de 1 500 exilés. « J’ai été appelée sur le lieu de l’accident quand Yasser Abdallah, 20 ans, a été fauché par un camion fin septembre, reprend-elle, encore ulcérée par ce drame. J’étais devant son corps sans vie quand j’ai appris que la police allait démanteler le campement où vivaient ses amis. Ils ont été emmenés à l’autre bout de la France dans des centres d’accueil et d’évaluation des situations (Caes), sans pouvoir lui rendre hommage. Les Calaisiens, eux, étaient nombreux à venir à la cérémonie organisée en son souvenir. » Fidèles à leur inhumaine et mortifère logique, les autorités ont, dans la foulée, déraciné les arbres où Yasser et ses amis avaient installé leur campement. De quoi partager, avec Anaïs, Ludovic et toute cette population de solidaires, une écœurante nausée.


 

Un signalement contre la préfète des hautes-alpes

Un signalement au procureur de la République de Gap, « des actes de Mme Martine Clavel, préfète des Hautes-Alpes », a été transmis, ce lundi 15 novembre, par le député (LT) Sébastien Nadot, président de la commission d’enquête parlementaire sur les migrations. La préfecture a fait savoir qu’elle n’ouvrirait pas de nouveau lieu d’accueil d’urgence suite à la décision, fin octobre, des associations briançonnaises de fermer leur tiers lieu « les Terrasses ». Depuis, les exilés sont laissés à la rue. Le député y voit une « mise en danger délibérée de la vie des migrants, une omission de leur porter secours et des atteintes involontaires à leur intégrité physique ». Le groupe d’opposition municipale Briançon citoyenne (PCF, EELV, FI, PS), qui soutient la démarche des associations, appelle le gouvernement à mettre en place un dialogue «  garanti par un médiateur ».

publié le 19 novembre 2021

« Le champ politique n’a pas répondu aux gilets jaunes »

par Olivier Doubre sur www.politis.fr

Avertissement

Le site 100-paroles.fr emprunte les articles à des journaux ou à des sites d’information. Une de ces sources, Politis, est en en grande difficulté financière et risque de disparaître. Il fait un appel au don. Nous ne pouvons que le relayer.

L’Assemblée Citoyenne du sud-ouest du Montpelliérain.

 

Sans un soutien massif et rapide, Politis va disparaître. Pour l’éviter, il nous faut rassembler 500 000 euros avant fin 2021

 

Parce que la presse indépendante est vitale pour notre démocratie

La concentration de la presse entre les mains d’une poignée de milliardaires a pris ces dernières années des proportions très inquiétantes. Quelques oligarques possèdent aujourd’hui plus de 90 % des quotidiens nationaux diffusés en France chaque jour. Politis, avec d’autres, mène la bataille pour défendre l’existence de médias indépendants, garantir le pluralisme de la presse en France, et donc la vitalité du débat démocratique. Parce que l’information est un bien public, qu’il faut protéger et renforcer.

 

En soutenant Politis, vous y contribuez :
https://www.politis.fr/articles/2021/11/sauvons-politis-43814/

Trois ans après le début du mouvement, le sociologue Pierre Blavier montre à quel point les gouvernements successifs ont fragilisé les modes de vie de nombreuses personnes.

Au lendemain du 17 novembre 2018, premier samedi de mobilisation des gilets jaunes contre la taxe sur les carburants, les jugements sont légion. « Mouvement spontané », « aucune organisation », « jacquerie moderne »… Pourtant, force est de constater que ces dizaines de milliers de personnes en chasuble fluo ont constitué, dans la durée, l’un des mouvements sociaux les plus forts de ces dernières années. Entre les manifestations de fin de semaine et l’occupation des ronds-points, les gilets jaunes ont exprimé une colère vive contre la précarisation de leur quotidien, fait de fins de mois acrobatiques, d’injustice fiscale et de rapport contrarié aux institutions politiques, syndicales et médiatiques.

Du 17 novembre 2018 au 15 janvier 2019, le sociologue Pierre Blavier a enquêté sur ces modes de vie en difficulté, en insistant sur la manière dont la situation économique des personnes impliquées a pu structurer leur implication sur les ronds-points. Il publie aujourd’hui Gilets jaunes. La révolte des budgets contraints.

Pouvez-vous revenir sur la manière dont les gilets jaunes se sont politisés ?

Pierre Blavier : Il y a cette idée reçue d’un mouvement qui serait né du jour au lendemain. Pourtant, des réseaux de mobilisation étaient engagés avant le 17 novembre 2018, mais ils étaient passés inaperçus. C’est notamment le cas des personnes qui s’étaient organisées contre la réforme du passage de 90 à 80 km/h comme vitesse maximale autorisée sur les routes départementales. En janvier 2018, on pouvait voir des pancartes au bord des routes et même quelques rassemblements – en ligne, sur Facebook ou dans certains lieux. Ces réseaux semblaient mineurs. Pourtant, des formes d’engagement ont subsisté jusqu’aux gilets jaunes. D’autres mobilisations paraissaient lointaines : par exemple, les bonnets rouges. Certaines personnes que j’ai interrogées, dans la région Centre, avaient participé à ce mouvement contre l’écotaxe, alors qu’on dit souvent qu’il était cantonné à la Bretagne. L’autoroute au blocage duquel elles avaient pris part à l’époque était d’ailleurs la même que celle du samedi 17 novembre.

L’absence des professions intermédiaires, des enseignants, du milieu agricole et des syndicats suggère que les gilets jaunes ont été une révolte plutôt qu’une révolution.

Sur les ronds-points, ces politisations sont aussi marquées par l’absence d’un certain usage de la parole politique issue des cadres auxquels nous sommes plus habitués, comme les partis politiques, les syndicats ou les associations. Ce décalage, original et relativement inédit, est propice à l’engagement de milieux sociaux jusque-là rétifs aux structures institutionnelles.

Cette attitude dubitative se retrouve aussi vis-à-vis des syndicats – quand bien même de nombreuses personnes syndiquées étaient présentes sur les ronds-points.

Oui, cette présence était frappante, notamment chez les ouvriers qualifiés de l’industrie. En revanche, il y avait assez peu de représentants syndicaux. En tout cas, ils s’annonçaient très rarement par ce statut-là. Cette gêne peut s’expliquer par le fait que les centrales syndicales avaient choisi de ne pas soutenir ouvertement les gilets jaunes. Le refus des syndicats de débrayer était d’ailleurs assez mal compris, même s’il y avait différentes raisons à cela, en plus de la crainte que le mouvement ne soit noyauté par l’extrême droite : au même moment avaient lieu les élections agricoles, celles de la fonction publique… Ces échéances mobilisaient beaucoup les grandes centrales.

Ces précédentes mobilisations permettent, selon vous et d’autres chercheurs, de qualifier les gilets jaunes de « mouvement des mouvements ». Y a-t-il un dénominateur commun à toutes ces luttes ?

Oui, cette expression de « mouvement des mouvements » permet de souligner le caractère composite des gilets jaunes : leurs luttes antérieures et leurs professions étaient très diverses, et ils pouvaient être de bords politiques opposés, mais leurs modes de vie étaient similaires. Je pense qu’un dénominateur commun existe, mais pas forcément en termes de revendications – même si les bonnets rouges avaient formulé ce sentiment d’injustice fiscale, comme l’ont fait les gilets jaunes initialement. Il faut plutôt regarder les personnes concernées et les savoir-faire mis en œuvre. Observer ce mouvement uniquement par les manifestations à Paris, sans regarder du côté des ronds-points, constitue une profonde erreur d’analyse. Les ronds-points des gilets jaunes formaient une sorte de réceptacle de compétences, de références communes, de pratiques et de réalités semblables aux différents milieux sociaux mobilisés.

Les économistes Bruno Amable et Stefano Palombarini ont qualifié les gilets jaunes de « bloc antibourgeois », en référence au « bloc bourgeois » que représentent les classes moyennes et supérieures favorables à la mondialisation et représentées par Emmanuel Macron. Pourquoi pensez-vous qu’il faille nuancer cette analyse ?

Leurs travaux sont tout à fait intéressants. C’est un prisme possible pour analyser le mouvement des gilets jaunes : il formerait un bloc d’opposition au bloc bourgeois. Mais il me semble que sa composition sociologique nuance cette lecture en termes de « bloc ». J’ai pu observer que les gilets jaunes ont certes rassemblé les classes populaires, mais les ouvriers de l’artisanat ou les secrétaires, qui ne sont pas des professions anodines au sein des classes populaires, étaient peu représentés. Or on ne voit pas pourquoi ces professions ne seraient pas engagées contre un bloc bourgeois, représenté par Emmanuel Macron.

Les ronds-points sont devenus des communautés d’inclusion sociale assez forte. Une forme de politisation in situ et par le bas.

La relative hétérogénéité des gilets jaunes empêche de s’en tenir à cette idée restrictive d’opposition des blocs. Par ailleurs, tout portait à croire que, du côté des professions intermédiaires, comme les enseignants, un certain soutien allait se manifester. Or cela n’a pas été le cas. Idem pour le milieu agricole. Les syndicats auraient également pu établir un rapport de force avec le gouvernement en appelant à rejoindre les gilets jaunes. Je pense que de tels soutiens auraient ouvert une ère de grands changements tels qu’on les a connus dans l’histoire française, en 1936 (accords de Matignon) ou en 1968 (accords de Grenelle). Preuve de l’écart qui existe entre les enseignants et les gilets jaunes : les premiers avaient initié un mouvement parallèle, les « stylos rouges », qui, du point de vue des seconds, les renvoyaient à leurs parcours scolaires malheureux. Pour nombre de gilets jaunes, la culture écrite n’est pas évidente. Ces absences suggèrent que les gilets jaunes ont été une révolte plutôt qu’une révolution.

Révolte ou révolution : ce questionnement parcourait aussi Nuit debout, un mouvement auquel vous vous référez à plusieurs reprises dans le livre. Jusqu’à quel point ces deux révoltes se ressemblent ou ­s’opposent ?

Nuit debout a plusieurs points communs avec les gilets jaunes. D’abord, la temporalité assez rapprochée – même si le contexte politique a beaucoup changé entre le printemps 2016 et l’hiver 2018. Ensuite, la caractéristique de l’occupation d’un lieu public, ce qui implique une visibilité par les autres citoyens, mais aussi une forte médiatisation. Ces parallèles sont intéressants, mais ils ne doivent pas cacher la très grande différence sociologique des publics engagés. Nuit debout, a fortiori sur la place de la République, à Paris, était surtout constitué d’intermittents du spectacle, d’universitaires et de journalistes. Un autre point qui les éloigne : les lieux de rassemblement. Nuit debout s’était positionné sur des mobilisations en centre-ville et très souvent en face des mairies ou de lieux symboliques. Pour les gilets jaunes, ce sont des ronds-points situés généralement dans des zones commerciales de petites agglomérations, même s’ils ont pu occuper des péages ou des parkings.

Vous insistez sur la « joie », le « plaisir » et les « ressentis » qu’ont pu éprouver certains gilets jaunes à l’idée d’être ensemble et de transgresser des espaces urbains subis au quotidien, comme les ronds-points. Ce mouvement a-t-il été aussi une révolte des corps ?

Je ne suis pas à l’aise avec cette expression : selon moi, c’était une révolte interactionniste. Sur les ronds-points avaient lieu plein d’échanges extraordinaires par rapport à la vie des personnes concernées. D’abord avec les autres personnes présentes, et notamment des discussions qui n’ont pas cours dans les sociabilités habituelles, comme partager avec des inconnus les difficultés du quotidien. Très rapidement, les ronds-points sont devenus des communautés d’inclusion sociale assez forte, avec évidemment des tensions, des colères, des moments de joie, etc. Mais aussi une interaction avec les automobilistes : les barrages routiers ont été l’occasion d’entamer un échange avec eux, ce qui constitue, selon moi, une forme de politisation in situ et par le bas.

Cette politisation s’entremêle avec les tensions économiques du quotidien : ce sont ces fameux « modes de vie ». Ils constituent le cœur de votre enquête…

J’ai insisté sur cette notion de budget car, derrière ce mot, il y a la dimension économique – le lien entre le salaire que l’on gagne et les biens auxquels on peut accéder –, mais aussi un enjeu qualitatif : des formes de vie qui renvoient à des dimensions plus larges comme la gestion du temps, les goûts alimentaires ou les sociabilités. Il y a toute une partie de la population française dont les modes de vie sont sous forte tension. On le constate notamment sur des emplois du temps qui débordent à cause des heures supplémentaires en plus du temps plein, la prise en charge de personnes dépendantes à domicile pour éviter de payer un intermédiaire trop cher, des à-côtés pour pallier la précarité et qui forment ce que j’appelle le système D. Je prends pour exemple le mode de vie de la famille de José et Sylvie, parents d’un jeune de 21 ans. Après avoir remboursé leur prêt immobilier, payé les factures et les frais fixes, leur « reste à vivre » représente seulement 7 % de leurs revenus (en l’occurrence, 201 euros).

Vous parlez même d’« attaques des gouvernements successifs » : quelles sont les réformes qui ont transformé la réalité des gilets jaunes ?

Il faut se départir d’une lecture partisane, car ces attaques renvoient à des politiques publiques menées depuis plusieurs décennies. Le premier volet, c’est la question de l’automobile, avec un durcissement important de la législation contre les excès de vitesse et l’alcoolémie. Je ne remets pas en cause cette politique, mais elle s’est articulée à d’autres législations comme le renforcement du contrôle technique, qui se concentre sur les personnes amenées à utiliser quotidiennement leur voiture. Ce phénomène contraint le déploiement d’une des compétences structurantes du mouvement des gilets jaunes : la culture de la voiture et de sa réparation faite soi-même.

Il n’y a pas eu d’élan massif vers les institutions traditionnelles. Pour autant, cela ne veut pas dire qu’ils sont tous abstentionnistes.

Le deuxième volet, c’est la redistribution. Ils sont contre les taxes proportionnelles, c’est-à-dire celles que tout le monde paie au même niveau, qu’importe le revenu. Ils sont aussi très marqués par l’augmentation de la CSG, contraire à l’idée de la justice fiscale, selon laquelle plus on est riche, plus on paie d’impôts. Un troisième aspect repose sur l’ouverture par l’État de marchés entiers à des sociétés privées : les mutuelles complémentaires, la gestion des autoroutes et des péages ou certaines maisons de retraite.

Face à ces injustices, le système D, qui concentre un ensemble de pratiques et de savoir-faire communs à de nombreux gilets jaunes pour pallier la précarité, constitue-t-il une forme de résistance ?

De mon point de vue, bien sûr. Mais je ne suis pas sûr que cette résistance s’énonce comme ça du point de vue des gilets jaunes. Pour eux, c’est la seule manière d’arrondir leurs fins de mois et de maintenir un certain niveau de vie pour eux et leur famille. Cela les amène à recourir à un ensemble d’activités : faire son bois, ses réparations, entreprendre des petits chantiers pour des proches… Ce sont des pratiques qui permettent de « tenir », comme ils disent souvent.

À six mois de l’élection présidentielle, comment ces personnes pour qui les gilets jaunes ont constitué une première expérience militante ont-elles évolué dans leur politisation ?

C’est une question difficile, qui demanderait une étude à part entière. Mais il me semble qu’il n’y a pas eu d’élan massif vers les institutions traditionnelles, avec lesquelles les gilets jaunes entretiennent une réelle distance. Pour autant, cela ne veut pas dire qu’ils sont tous abstentionnistes. Mais il demeure ce sentiment partagé que le champ politique ne répond pas à leurs difficultés. Les milliers de personnes qui ont pris part à ce mouvement sont politisées, mais ont le sentiment de ne pas être représentées. Ce qui, pour la République, est assez inquiétant.

Gilets jaunes. La révolte des budgets contraints Pierre Blavier, PUF, 240 pages, 18 euros.

publié le 18 novembre 2021

A Montpellier, les cheminots grévistes insistent sur la convergence avec les usagers

sur https://lepoing.net

Ce mercredi 17 novembre, la CGT était rejointe dans l’action, par des associations tout autant préoccupées par l’état du service public des transports.

L’heure était à une convergence des luttes peu courante, ce 17 novembre devant la gare Saint-Roch de Montpellier. Un appel national à la grève avait été déposé par les deux syndicats majoritaires au sein de la SNCF (CGT – Sud rail) pour peser sur les négociations salariales au sein du groupe ferroviaire, qui se tenaient à Paris. Seul syndicat visible sur ce rassemblement, la CGT Cheminots du Languedoc Roussillon partageait le pavé et le micro avec des associations d’usagers de la région.

Pour la CGT, qui annonçait 40 % de grévistes environ dans la région, l’objectif est de rétablir le niveau des salaires des cheminots qui subit un gel depuis 7 années consécutives. La table ronde parisienne revêtait donc d’une importance considérable aux yeux des salariés. Par ailleurs Sébastien Mourgues secrétaire général de la CGT Cheminots de la région Languedoc- Roussillon insiste sur le manque de personnel : « Sur la région il manque en tout 200 employés ». Une insuffisance qui a des conséquences directes sur les conditions de travail des salariés, mais tout autant sur la qualité du service rendu au public.

Ce « bien public » était particulièrement mis en exergue en cette matinée de lutte. La parole était donnée à des associations d’usagers présentes (« Comité de défense des services publics et des usages des Hautes Cévennes », « ALF Carcassone-Quillan, le « Comité Pluraliste »). Toutes évoquaient des revendications similaires quant à la vie quotidienne, mais d’ordre politique en définitive.

Pèle mêle : la disparition des guichets « physiques » en gare débouche sur une inégalité d’accès entre usagers aux services. Il y a un manque de cohérence entre les enjeux écologiques actuels et la réalité concernant le transports de fret par voie routière au détriment du ferroviaire pourtant plus propre. Autre sujet de préoccupation : l’amélioration de l’accès aux réseaux de transport pour les villages isolés.

Ici la déshumanisation des services, là l’appauvrissement des salariés dû aux manques de moyens financiers, sont donc les ingrédients d’une politique publique en total retrait de l’intérêt commun. Le service de transport SNCF fait face à une ouverture à la concurrence, au détriment de cet intérêt et paraît être déconnecté des demandes syndicales et citoyennes.  Ces prises de paroles voulaient révéler des craintes partagées entre salariés et usagers, qui unis, peuvent faire preuve d’une démonstration de force en se mobilisant dans la rue.

A 13h30, un cortège d’environ trois cents personnes s’est élancé du parvis de la gare vers le parc du Peyrou, pour finir à la préfecture, où eut lieu un accrochage des banderoles sur les grilles du bâtiment. Pour finir, associations et syndicats ont « posé » ensemble pour une photo « scellant » leur volonté partagée de protéger la « chose publique ».

publié le 18 novembre 2021

« Nous organisons une élection archaïque là où nous devrions inventer des manières de faire démocratie »

par Ivan du Roy sur https://basta.media/

Saturé de sondages aux fondements parfois douteux, le débat médiatique et politique se droitise à outrance. À six mois de l’élection présidentielle, ce constat ne reflète pas vraiment les évolutions de la société française. Entretien.


 

basta! : La tendance de la société française n’est pas à la droitisation, dites-vous. Sur quels indicateurs vous basez-vous ?

Vincent Tiberj : C’est toujours compliqué de mesurer une évolution. Certains n’utilisent que le vote, qui est une vision déformée de l’ensemble de la société. Quand on regarde le dernier scrutin des régionales, à cause de l’abstention, les plus de 55 ans pèsent 1,5 fois plus dans les urnes que dans la population et les moins de 35 ans la moitié de leur poids démographique.

Vincent Tiberj

Professeur des universités (Sciences Po Bordeaux), spécialisé dans l’analyse des comportements électoraux et politiques, la sociologie politique des inégalités sociales et ethniques, ainsi que sur les préjugés xénophobes et les systèmes de valeurs.

Une faible participation induit de fortes disparités en termes d’âge – les plus âgés tendent à davantage voter – et de fortes disparités sociales – ceux qui votent sont plutôt issus des classes moyennes, voire supérieures, et plutôt des gens qui ne vivent pas dans des quartiers populaires. Ce que nous racontent les élections régionales, c’est donc avant tout ce que pense une minorité de la société française.

Le deuxième indicateur, ce sont les enquêtes d’opinion. Encore faut-il les étudier sur le long terme, et non pas se baser sur un sondage fortuit avec des questions à brûle-pourpoint sans qu’on puisse mesurer comment les réponses ont évolué dans le temps. L’institut Harris Interactive vient par exemple de réaliser un sondage sur le thème du « grand remplacement » avec la question : « pensez-vous que le grand remplacement est en train de se produire ? » Ce genre de question a une fâcheuse tendance à surestimer le nombre de gens inquiets.

« Il est facile de manipuler la perception qu’on a de l’opinion en formulant des questions qui surestiment le racisme. Les questions ne sont pas des thermomètres neutres »

D’autres types de questions donneraient des résultats bien différents. Dans le baromètre de la CNDH (Commission nationale consultative des droits humains), nous posons des questions comme : « Les enfants d’immigrés nés en France ne sont-ils pas vraiment Français ? » Là une très large majorité des répondants s’opposent à cette affirmation. Les questions ne sont pas des thermomètres neutres de l’évolution de la société. Il est facile de manipuler la perception qu’on a de l’opinion en formulant des questions qui surestiment le racisme. Dans le baromètre CNDH, je sais quelles questions surestiment la tolérance envers les immigrés et lesquelles la sous-estiment. L’assertion « l’immigration est la principale cause de l’insécurité » maximise les réponses négatives, « l’immigration est une source d’enrichissement culturel » les minimise. Cela nous oblige à regarder comment ces questions évoluent dans le temps.

Quels indicateurs mesurent le niveau de tolérance

 Le baromètre de la CNCDH existe depuis 1990. Annuellement 1000 personnes de 18 ans et plus sont interrogées en face à face.
 Les enquêtes « valeurs » (European Values Study) existent depuis 1981 et sont réalisées tous les 9 ans. En 2017, l’enquête a concerné 38 pays européens.

 L’Eurobaromètre est une enquête de la Commission européenne initiée en 1973, avec des questions notamment sur le classement gauche/droite.


 

Et que montrent ces évolutions sur le long terme ?

À partir du baromètre CNCDH, j’ai créé l’indice longitudinal de tolérance qui agrège environ 70 séries de questions et permet ainsi de mesurer les évolutions dans le temps du niveau de tolérance ou d’intolérance vis-à-vis des immigrés. Un indice à zéro signifie qu’à toutes les questions posées, lors d’une année donnée, les interviewés auraient répondu de manière intolérante. Un indice 100 indique qu’ils ont répondu intégralement de manière tolérante. Malgré des hauts et des bas, la tendance va vers plus de tolérance.

« Malgré des hauts et des bas, la tendance va vers plus de tolérance vis-à-vis des immigrés »

C’est dû à deux phénomènes de moyen terme : l’élévation du niveau de diplômes – plus on est diplômé, plus on est tolérant – et le renouvellement générationnel – plus on est jeune, plus on est tolérant. Quelqu’un né dans les années 1940 grandit à un moment où la notion de hiérarchie entre les races humaines imbibe la société. Aujourd’hui, la diversité s’est banalisée dans la jeunesse, et la notion de race a quasiment disparu. Il n’y a pas de « grand remplacement » mais une diversification des origines. On ne constate pas non plus de remontée de l’intolérance avec l’âge : les boomers d’aujourd’hui sont certes moins tolérants que la génération millenium, mais ont eux-mêmes progressé. Ils sont plus tolérants qu’il y a vingt ans. Le vieillissement n’induit donc pas forcément le conservatisme.

 

Comment expliquez vous le décalage entre une société plus tolérante et sa (non) traduction politiquement : des intentions de vote pour l’ensemble des composantes de la gauche qui plafonnent actuellement autour de 25 % et des candidats d’extrême droite qui dépassent les 30 % ?

Nous sommes en train de vivre une illusion d’optique. Premier problème : on utilise énormément les enquêtes par internet et non les enquêtes en face-à-face. Le passage aux enquêtes par internet aboutit à sur-représenter la droite. Quand vous mesurez le racisme ou les discriminations, la présence physique d’un enquêteur a un impact : les gens vont-ils oser dire certaines choses ? Internet, de ce point de vue, évite ce problème, les gens se sentant plus libres. Mais cela induit un autre biais : l’absence d’enquêteur fait que les répondants n’ont pas forcément conscience que leurs opinions vont avoir un impact. Donc les gens se lâchent. Quand on est face à un enquêteur, on est attentif, plus sérieux.

Lors des régionales, avec des enquêtes uniquement réalisées par Internet, on a ainsi assisté à un énorme plantage de l’industrie des sondages, qui a largement surestimé le RN. Nous avons le même souci en ce moment, avec une sur-représentation de l’extrême droite. Il faudrait développer des enquêtes multimodes, qui évitent les biais d’internet – sachant que les autres modes de passation ont aussi leur impact. Maintenir une analyse dans le temps neutralise ces effets liés au mode de questionnaire. Et cette analyse nuance fortement la droitisation dont on parle aujourd’hui.

« Au début des années 2010, 10 % des répondants se disaient "sans parti". Nous en sommes désormais à 45 %. C’est énorme ! »

L’autre aspect qui me frappe, c’est quand on demande aux gens de quel parti ils se sentent les plus proches ou le moins éloignés. S’il y avait une droitisation, nous devrions voir monter les positionnements en faveur du RN, de LR, voire LREM. Mais la première réponse, ce sont les gens qui se déclarent proches d’aucun parti. Au début des années 2010, 10 % des répondants se disaient « sans parti », dans l’enquête CNCDH. Nous en sommes désormais à 45 %. C’est énorme ! De plus en plus de gens refusent de se positionner pour un parti, où ne savent pas comment se placer. Ce qui se passe n’est pas une droitisation, c’est un désalignement.

Comment expliquez-vous ce niveau de déconnexion, ce désalignement ?

Cette crise de l’alignement politique est en germe depuis les années 1990 : la défiance vis-à-vis du personnel politique commence alors à monter, le vote intermittent également – un coup on vote, un coup on s’abstient – et les votes changent de plus en plus en fonction des scrutins. Ce désalignement explique pourquoi le Nouveau parti anticapitaliste d’Olivier Besancenot pouvait soudainement percer pour ensuite disparaître, pourquoi Mélenchon fait un très bon score à la présidentielle de 2017 puis s’écroule aux législatives, pourquoi EELV joue aux montagnes russes…

« On constate aussi une sorte de fatigue face à la démocratie représentative et à sa verticalité. On se sent de moins en moins représenté et on est de moins en moins enclin à l’être »

Cela s’explique par une insatisfaction de l’offre politique en général. Les électeurs sont de plus en plus diplômés, mieux informés, donc davantage capables de juger, voire de critiquer, et plus rétif à s’en remettre à des leaders ou à une élite. Suite aux mandats de Sarkozy puis de Hollande, on constate aussi une sorte de fatigue face à la démocratie représentative et à sa verticalité. On se sent de moins en moins représenté et, culturellement, on est de moins en moins enclin à l’être. Si Emmanuel Macron réussit son hold-up, c’est grâce à cette situation, au moment où les deux principaux partis de droite et de gauche se retrouvent déconsidérés. Le problème, aujourd’hui, c’est que lui-même l’est aussi.

Comment analysez-vous, dans ce contexte, le phénomène Zemmour dans les sondages : est-ce réellement une illusion d’optique ou le début d’un nouveau climat politique qui risque de provoquer une remontée de l’intolérance dans l’ensemble de la société ?

Si on peut effectivement parler de droitisation, c’est celle du débat public. Elle est en partie causée par l’éclatement des sources d’information disponibles, notamment l’émergence des chaînes d’info en continu et des réseaux sociaux. Les chercheurs étatsuniens avaient déjà identifié ce phénomène au début des années 2000 : l’apparition de plusieurs chaînes d’info en continu a restructuré le lien à la politique. La chaîne Fox News a révolutionné le paysage nord-américain. CNN se voulait équilibrée, Fox News en a repris les codes d’information mais en privilégiant une ligne idéologique très à droite. Résultat : CNN est désormais dépeinte comme « à gauche », alors qu’elle maintient une éthique journalistique de l’équilibre. En France, l’analogie avec CNews est très claire, avec un positionnement éditorial démultiplié par les réseaux sociaux. Cela donne l’impression d’un débat qui évolue vers la droite alors même que les audiences de CNews, avec 1 % ou 2 % de part de marché, sont largement moindres que TF1 ou France 2. Mais on n’entend plus qu’eux.

« Les rares enquêtes qui mesurent la sociologie des électeurs attirés par Zemmour montrent qu’ils sont issus des classes supérieures, âgées et diplômées »

Les rares enquêtes qui mesurent la sociologie des électeurs attirés par Zemmour montrent qu’ils sont issus des classes supérieures, âgées et diplômées, qu’on suppose plutôt blanches. C’est ce type d’audience qu’on retrouve sur les chaînes d’info, en particulier chez CNews. C’est donc en partie une bulle médiatique. Mais Zemmour a très bien compris qu’en saturant l’espace, il sature le débat, il crée l’agenda et les cadrages qui vont avec, et empêche les autres candidats de faire émerger d’autres enjeux, d’autres manières de parler de la société. Cette situation s’est déjà produite en 2002 avec l’insécurité. C’est à l’époque un enjeu important mais ce n’est pas le seul, le chômage et les inégalité sociales faisaient aussi partie des préoccupations majeures. L’autre danger de 2022, c’est l’exemple de 2007 quand Sarkozy réussit à faire en sorte que la campagne tourne exclusivement autour de lui, obligeant les autres candidats à prendre position sur ce qu’il dit. Si vous menez campagne en répondant sur le terrain sur lequel vous emmène l’adversaire, vous abandonnez votre propre terrain. C’est exactement ce que fait Zemmour.

Si c’est en partie une bulle médiatique, les partis de gauche ont-ils raison de rejeter la faute du climat politique actuel sur « les médias » ?

Non, soyons clairs. Nous sommes quand même dans un moment particulier : les demandes de redistribution des richesses sont hautes, le niveau de tolérance envers les immigrés est élevé, on assiste à une montée impressionnante des préoccupations environnementales, portées par le renouvellement générationnel. Nous sommes dans un moment où la gauche aurait des choses à dire, mais est-elle en l’état capable de le faire ? Les organisations censées incarner la gauche, que ce soient EELV, LFI ou le PS, ne réussissent plus à convaincre leurs propres électeurs. Ceux-ci votent de moins en moins mais participent autrement, en manifestant, en pétitionnant, en s’engageant dans le milieu associatif.

« Les demandes de redistribution sont hautes, la tolérance envers les immigrés est élevée, les préoccupations environnementales montent »

Nous connaissons la métaphore du canard sans tête dont le corps continue à avancer. Le système politique français en ce moment, c’est une tête de canard sans corps qui continue à cancaner, à débattre, sans le corps électoral. Les partis sont presque exclusivement structurés par des élus, des collaborateurs rémunérés et des spécialistes. On n’a que faire du militant de base, qui a pourtant l’avantage d’être connecté à la société. On se pose d’abord la question de l’incarnation – il nous faut un candidat – et ensuite seulement on se demande ce que ce candidat proposera. Dans un contexte de forte remise en cause de la verticalité de la représentation, cette focalisation sur la présidentielle atteint ses limites. Nous organisons une élection archaïque là où nous devrions inventer des manières de faire démocratie qui donne davantage de place aux citoyens.

En attendant, le clivage qui s’esquisse est, comme il y a cinq ans, celui d’un duel entre Macron et l’extrême droite. D’autres configurations sont-elles envisageables à l’avenir et à quelles conditions ?
Avant, partis politiques et électorat se structuraient autour de clivages clairs : Église ou État, ouvriers ou bourgeois, redistribution ou accumulation de richesses. Certains voient dans le duel LREM vs RN le nouveau clivage structurant, entre libéralisme (ou mondialisme) et nationalistes (ou patriotes selon qui parle). C’est oublier qu’il y en a d’autres : le clivage socio-économique entre redistribution sociale et État minimal est toujours là, celui autour de l’immigration entre société multiculturelle et société ethniquement homogène aussi, sur l’environnement également. On observe des lignes d’opposition claires dans l’électorat. Le problème c’est comment ces lignes se répercutent dans les votes. Et pour cela nous sommes dans le pire des systèmes. La représentation proportionnelle aurait un sens en permettant à ces différentes combinaisons d’émerger. Par exemple, la gauche productiviste ou la gauche écologiste. Il existe une vraie différence entre Fabien Roussel (PCF) et Yannick Jadot (EELV) de ce point de vue. Et si Yannick Jadot est à gauche d’un point de vue environnemental ou culturel, l’est-il vraiment d’un point de vue socio-économique ?

Dans un système majoritaire à deux tours, quoi qu’on fasse, toute une partie du spectre politique et des clivages en termes de valeurs n’est pas représentée au second tour. Si, pour les présidentielles, c’est Macron contre Le Pen ou Zemmour, pas moins de la moitié des électeurs de gauche refusent, aujourd’hui, de se déplacer. On risque de se retrouver avec un président qui aura pour seul socle électoral les 25 % de gens qui ont voté pour lui au premier tour. Mitterrand ou Sarkozy avaient été élus avec quasiment le soutien d’un Français sur deux. Ce ne sera vraisemblablement pas le cas pour Macron. Notre mode de scrutin est très bon pour permettre de gouverner, il l’est de moins en moins pour représenter. Aux dernières régionales, on a élu des présidents de région avec parfois à peine 15 % des inscrits. Les régions continuent de gouverner, allouent des budgets, décident des politiques publiques. Combien de temps continuera-t-on avec cette tête de canard sans corps ?

 

publié le 17 novemb re 2021

Mobilisation. Chez Nor’Pain,
les travailleurs en lutte pour
de meilleurs salaires

Luis Reygada sur www.humanite.fr

 

Face à une direction méprisante, les employés de l’usine de Val-de-Saâne, en Seine-Maritime, entament leur seconde semaine de grève.

 

Le débrayage a commencé le dimanche 7 novembre et les négociations sont au point mort. « Au point mort total », précise Baptiste Lecoq. Avec plus de sept années d’ancienneté chez Nor’Pain, ce conducteur de four industriel fait partie des plus de trois quarts des salariés en grève sur les 300 employés que compte le site de Val-de-Saâne (Seine-Maritime), une des sept usines du groupe La Boulangère, fabricant de pains et viennoiseries préemballés. «Le directeur refuse de venir discuter au piquet de grève, alors nous avons accepté d’aller le voir (hier) matin sur le parking du site», explique celui qui est aussi représentant syndical CGT. «Il a recommencé à nous faire la messe, que du bla-bla comme à chaque fois ; nous sommes partis avant qu’il termine. Pourtant, ce n’est pas si compliqué : aujourd’hui, la principale revendication des ouvriers, c’est le salaire.»

Quatre lignes de production à l’arrêt

Pétrisseurs, conducteurs de ligne, agents de maîtrise chargés des machines ou du conditionnement, voilà maintenant plus d’une semaine qu’ils sont tous mobilisés, de jour comme de nuit, bravant les températures automnales, pour réclamer un meilleur traitement. Le bras de fer est engagé avec une direction qui – pour le moment – ne paraît pas disposée à céder malgré l’arrêt des quatre lignes de production de l’exploitation.

«Nous demandons une augmentation de 150 euros net», explique Baptiste avant de décrire des conditions de travail difficiles : des salaires à peine au-dessus du Smic pour plus de 37 heures hebdomadaires, avec souvent des horaires de nuit, de l’activité les week-ends et en rotation, en trois-huit ou en quatre-huit. Un rythme éreintant, déjà signalé par la médecine du travail.

«Quand on nous demande s’il y a du boulot à Nor’Pain, il suffit de décrire les conditions de travail pour que les gens préfèrent aller voir ailleurs. C’est simple : plus personne ne veut venir travailler chez nous », poursuit le syndicaliste. « L’ambiance est très dégradée, on a eu près de 30 démissions depuis le début de l’année. Avec ces fiches de paye et l’atmosphère sur place, c’est vite décidé : les intérimaires ne restent pas.»

Une attitude « cassante »

Alors que chez Nor’Pain, l’approche des fêtes de fin d’année est toujours synonyme d’amplification des horaires, il n’est plus envisageable pour les grévistes de continuer à supporter un management pour le moins pénible, autre source de conflit au sein de l’entreprise. La CGT, qui dépeint une maltraitance devenue routinière de la part de la direction et de certains cadres, n’hésite pas à pointer du doigt le directeur de l’usine, lequel n’aurait pas hésité, pendant le confinement, «à se promener dans l’usine avec un bâton pour faire respecter la distanciation physique ; à nous pousser comme si on était du bétail » !

Une attitude « cassante et teintée de mépris », que n’a pas manqué de dénoncer le député Sébastien Jumel (PCF) dans un courrier adressé à la ministre du Travail. «Il faut rappeler que ces salariés sont restés en production au plus fort de la crise sanitaire », a notamment rappelé l’élu de Seine-Maritime, qui s’est rendu sur place vendredi dernier.

De leur côté, les grévistes restent déterminés. «On sait bien qu’une grève, ce n’est jamais facile ! assène Baptiste Lecoq, mais tant qu’on n’obtiendra pas ce qu’on a demandé, l’usine ne redémarrera pas. » Contactée par l’Humanité, la direction du site n’a pas souhaité s’exprimer.

Face à une direction méprisante, les employés de l’usine de Val-de-Saâne, en Seine-Maritime, entament leur seconde semaine de grève.

publié le 17 novembre 2021

Commission d’enquête sur les migrations : « La promesse républicaine n’est pas tenue »

par Nejma Brahim sur le site www.mediapart.fr

Dans un rapport rendu public mardi 16 novembre, la commission d’enquête de l’Assemblée sur les migrations dénonce la politique menée par le gouvernement et les défaillances de l’État et de l’Europe quant aux conditions d’accueil et aux difficultés d’accès aux droits pour les migrants. 

L’immigration est au cœur des débats à quelques mois de la présidentielle. Instrumentalisé à tout-va, le sujet n’est présenté que comme un « problème » à résoudre, un « phénomène » conjoncturel à maîtriser et à réduire pour les uns, à stopper définitivement pour les autres. Pourtant, les mouvements migratoires ont existé, existent et existeront toujours. C’est ce que rappelle la commission d’enquête parlementaire sur les migrations, dans son rapport rendu public ce mardi, au terme de sept mois de recherches, de déplacements sur le terrain et d’auditions à l'Assemblée nationale.

Les parlementaires, notamment membres du parti présidentiel LREM, voulaient comprendre dans quelles conditions de vie évoluent les migrants sur le sol français, et dans quelle mesure leur accès aux droits, au logement, à la santé ou à l’éducation est respectée.

Le constat est alarmant. La promesse de la République est « insuffisamment tenue » quant à l’accès des personnes migrantes aux droits sur le territoire français, pointe le rapport, accompagné de trente recommandations venant fortement remettre en cause la politique migratoire du gouvernement français. Le caractère « excessivement complexe » du droit des étrangers produit des « conséquences délétères » à la fois pour les personnes étrangères et le reste des acteurs concernés, comme l’administration, les agents publics et les juridictions, ces dernières étant souvent saisies par les associations d’aide aux étrangers dans le cadre de contentieux lorsque le droit n’est pas appliqué.

La dématérialisation des démarches, comme l’a déjà documenté Mediapart, « porte trop souvent atteinte, dans sa mise en œuvre, à l’effectivité de l’accès aux droits », estime la rapporteuse de la commission. Sonia Krimi, députée LREM de la Manche, invite ainsi à proposer une alternative systématique à la prise de rendez-vous en ligne, devenue mission quasi impossible – faisant tomber des personnes en situation régulière dans l’irrégularité –, et à augmenter le budget alloué aux moyens humains en préfecture.

L’accès aux soins est lui aussi entravé, notamment depuis une série de décrets venue durcir la possibilité d’être soigné pour les demandeurs d’asile et sans-papiers sous le quinquennat d’Emmanuel Macron (lire ici notre article), fin 2019, dans l’objectif affiché de lutter contre « le tourisme médical » et la fraude présumée rabâchée d’année en année par l’extrême droite, avant d’être récupérée par la droite et la majorité. Là encore, le rapport de la commission d’enquête vient contredire la ligne affichée par le gouvernement.

À propos de l’aide médicale d’État (AME), c’est davantage l’insuffisant recours au dispositif qui pose question, « plutôt que celui de son usage abusif ». Les caisses primaires d’assurance-maladie réclament, de manière abusive, des pièces supplémentaires venant compliquer le parcours de soins des personnes en situation irrégulière. Le délai de carence s’appliquant aux personnes en situation irrégulière, pouvant bénéficier de l’AME, doit être réduit ; celui s’appliquant aux demandeurs d’asile, pouvant bénéficier de la protection universelle maladie (PUMa), supprimé. Autrement dit, les récents décrets pris par le gouvernement fin 2019 pour introduire ces délais supplémentaires sont remis en cause.

De Calais à Briançon, les parlementaires de la commission font également état des défaillances en matière d’accès à l’hébergement, pointant un « sous-dimensionnement des solutions d’hébergement particulièrement criant ». Et souligne le rôle crucial joué par les associations, comme le Refuge solidaire de Briançon, qui, depuis le 24 octobre dernier, a dû fermer temporairement ses portes faute de places nécessaires, avec l’idée d’interpeller les autorités sur la nécessité de proposer des solutions d’hébergement aux exilés. La préfète des Hautes-Alpes est restée jusqu’à présent silencieuse face au cri d’alarme des bénévoles associatifs.

À Calais, où deux citoyens sont en grève de la faim depuis plus d’un mois pour réclamer la fin des « traitements inhumains et dégradants » visant les migrants sur le littoral et l’arrêt des expulsions des lieux de vie durant la trêve hivernale, les parlementaires demandent la fin de la politique « zéro point de fixation », qui explique les démantèlements de camps en rafale sur le littoral. « Le coût de notre politique à Calais et sur le littoral s’élève à 129 millions d’euros, s’époumone Sonia Krimi auprès de Mediapart. Vous imaginez ce que l’on pourrait mettre en place en termes d’accompagnement avec cette somme ? » 

Le ministère de l’intérieur fait de la sécurité. Il ne va pas faire de la solidarité ou de l’intégration par le travail.

L’une des recommandations phares avancées par la rapporteuse concerne justement l’intégration des personnes migrantes via l’apprentissage du français, la formation, l’éducation civique et le travail, à l’heure où un rapport d’inspection pointe les lacunes de la politique d’intégration pourtant tant vantée par l’exécutif en parallèle de la loi « asile et immigration » de 2018.

« On a aujourd’hui des syndicats et des patrons qui nous disent avoir du mal à recruter dans les métiers en tension. Regardons la réalité en face dans ce pays ! », s’agace la rapporteuse, qui propose de lever les obstacles à l’emploi pour les demandeurs d’asile afin de leur permettre d’avoir un accès au marché du travail « plus tôt », dès l’introduction de leur demande d’asile, plutôt que de les conduire, indirectement, à travailler au noir.

Un « manque de vision globale »

Une autre recommandation de la commission d’enquête consiste à ne plus confier la compétence « immigration » au seul ministère de l’intérieur, qui se retrouve, explique Sonia Krimi, « à gérer à la fois le logement, la santé, le travail et les services de l’État en préfecture... ». « Le ministère de l’intérieur fait de la sécurité. Il ne va pas faire de la solidarité ou de l’intégration par le travail. Que l’Ofpra [Office français de protection des réfugiés et apatrides – ndlr] soit sous la tutelle de ce ministère est incompréhensible », dénonce celle qui y voit le « manque d’une vision globale, sur le long terme, davantage interministérielle et structurelle ».

« Plus d’interministériel, pourquoi pas, mais la question est de savoir qui pilote, nuance Sébastien Nadot, président de la commission d’enquête et député ex-LREM. Tant qu’il n’y a pas un pilotage clair du ministère des affaires étrangères, l’interministériel consiste à habiller ce qui est déjà existant. C’est du LREM tout craché. »

Enfin, à l’échelle européenne, la commission propose de mettre fin au règlement Dublin, qui impose aux exilés de déposer leur demande d’asile dans le premier pays par lequel ils sont entrés dans l’Union européenne. Un texte qui « ne tient pas compte du parcours ou des intentions du demandeur d’asile » et génère par ailleurs « des comportements non coopératifs de la part de l’ensemble des États de l’Union, chacun essayant de minimiser le nombre des demandeurs chez lui ».

Afin de « réduire le pouvoir des mafias de passeurs », elle invite par ailleurs à l’ouverture de « voies de migration légale pour fluidifier les déplacements », à l’instar de certains chercheurs spécialistes des migrations. Pour la rapporteuse, la présidence française de l’Union européenne en 2022 devrait permettre d’insuffler la création d’une « agence de l’asile européen » (déjà prévue par le pacte migratoire européen), même si nombre d’observateurs estiment au contraire qu’Emmanuel Macron pourrait contribuer à restreindre les migrations en Europe à cette occasion.

Tout être humain a des droits fondamentaux. Si on envoie valser cela, on fait exploser la Constitution [...].

Moins enthousiaste sur ce volet, Sébastien Nadot (Libertés et territoires) estime que la notion de « responsabilité » présente dans le pacte englobe « surtout des questions de contrôle et d’enfermement ». « Sur 80 milliards dédiés à l’action extérieure de l’Union européenne, 12 sont dévolus aux questions migratoires, ce qui arrange bien les fabricants de drones et autres dispositifs de sécurité. Il n’y a aucun accord sur la notion de solidarité, mais on trouvera des compromis sur les murs et les barbelés. La France va prendre la présidence de l’Union européenne et va laisser couler. »

Pour le député de Haute-Garonne, à l’origine de cette commission d’enquête, le rapport (une première sur ce sujet) reste malgré tout un point d’appui important pour « mettre en lumière un autre discours politique en face de celui de la droite et de l’extrême droite ».

« Les constats sur la situation des migrants sont inacceptables du point de vue de la dignité. Il y a des manquements à tous les étages, sur la santé, le logement, l’hébergement, l’éducation… Tout être humain a des droits fondamentaux. Si on envoie valser cela, on fait exploser la Constitution avec les conséquences qui en découlent », assène le président de la commission d’enquête, bien content d’avoir contraint la majorité à produire ce rapport. « C’est elle qui dit que le compte n’y est pas et que la promesse républicaine n’est pas tenue, c’est donc d’autant plus puissant. Cela vient démonter cinq ans de discours de la majorité sur ces questions. »

En résumé, le rapport est un camouflet pour le gouvernement et sa politique migratoire. Reste à savoir ce qu’en fera le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, à quelques mois d’une présidentielle déjà entachée par les saillies racistes et xénophobes, à droite comme à l’extrême droite – et parfois plus à gauche, comme lorsque Arnaud Montebourg propose d’interdire les transferts d’argent des immigrés vers les pays refusant de reprendre leurs ressortissants sous le joug d’une procédure d’éloignement en France.

« Ce qui est sûr, c’est que l’on va déposer le rapport au ministre de l’intérieur, de même qu’à Emmanuel Macron, qui doit proposer des choses sur l’immigration en 2022. On passe notre temps à vouloir repousser les migrations plutôt qu’à les intégrer de manière structurelle pour le bien-être de tous. Je suis dans la majorité, j’ai proposé des solutions équilibrées. Je ferai tout pour qu’il s’en saisisse », affirme Sonia Krimi, dont le soutien au chef de l’État ne faiblit pas malgré le constat alarmant livré dans son rapport.

publié le 16 novembre 2021

Climat.
COP26, un mirage et trois atterrements

Marie-Noëlle Bertrand sur www.humanite.fr

 

Les négociations se sont conclues sur une tonalité amère à Glasgow. En dépit de quelques avancées, l’ambition climatique demeure insuffisante. L’espoir de limiter le réchauffement à un maximum de 1,5 °C semble définitivement envolé.

« J e suis sincèrement désolé. » La voix tremblante, Alok Sharma n’a pu contenir ses pleurs au moment de clore la COP26, qu’il présidait depuis deux semaines à Glasgow, en Écosse. Larmes de crocodiles ou réelle émotion ? Sûrement un peu des deux, au vu des reculades accomplies dans les dernières minutes du sommet international qui devait sauver le climat. Sous la pression de plusieurs pays, dont les États-Unis, la Chine et l’Inde, le texte initialement prévu a fini par être largement édulcoré. Le sommet s’est conclu samedi avec près de vingt-quatre heures de retard. Un classique, concernant les négociations diplomatiques sur le climat, qui met en relief les tensions entre les 195 États participants. Ces dernières heures ont électrisé les débats entre pays industrialisés et pays pauvres. Elles ont aussi vu se tarir l’espoir de contenir le réchauffement autour de + 1,5 °C. Si l’objectif reste sur la table, les stratégies à court terme pour s’y tenir sont inexistantes. En dépit de la reconnaissance de la nécessité de réduire la production d’énergies fossiles, les engagements pris pendant la COP26 conduisent toujours à un réchauffement de + 2,4 °C. Décryptage.

1. Fossiles : la timide fin d’un tabou

En vingt-sept ans de négociations, jamais les énergies fossiles, responsables de 70 % des émissions de gaz à effet de serre et de 90 % des émissions de CO2, n’avaient été prises pour cible par les négociations sur le climat (lire notre édition  du 12 novembre). Le pacte signé à Glasgow en finit avec ce déni et reconnaît noir sur blanc la nécessité d’envisager leur décroissance. Une avancée historique. Mais timide.

Discuté en fin de semaine dernière, un premier projet de texte appelait les pays à « accélérer la sortie du charbon et des subventions aux énergies fossiles ». Le texte finalement adopté n’appelle plus qu’à « intensifier les efforts vers la réduction du charbon sans système de capture de CO2 et à la sortie des subventions inefficaces aux énergies fossiles ». Exit l’idée d’éliminer le charbon, la formule laisse la porte ouverte à la poursuite de son exploitation, moyennant l’usage de technologies incertaines. Le gaz et le pétrole ne sont pour l’heure pas inquiétés. Enfin, alors que l’Agence internationale de l’énergie (AIE) plaide pour cesser immédiatement tout nouvel investissement dans les fossiles, le texte ne se risque à fixer aucun calendrier.

La Chine, les États-Unis, l’Inde et l’Arabie saoudite ont fait pression pour qu’il en soit ainsi. Reste que, pour la première fois dans l’histoire, ces grands producteurs et consommateurs de fossiles ne se sont pas non plus opposés à ce qu’une mention explicite de leur réduction figure dans une décision multilatérale. « Cela n’en fait pas encore un levier pour faire changer les choses », relève Sébastien Treyer, directeur général de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), mais une indication encourageante, analyse-t-il : « La sortie du charbon devient un horizon de modernité économique pour les gouvernements. »

2. L’ambition climatique décapitée

On s’en souvient : les engagements de réduction de gaz à effet de serre (GES) pris en 2015 dans le cadre de l’accord de Paris ne permettaient pas de limiter le réchauffement en deçà de + 2,7 °C. La COP26 devait sonner l’heure, pour les États, de soumettre des propositions plus ambitieuses. Certains l’ont fait. L’Inde et le Nigeria ont ainsi rejoint le rang des pays s’engageant à atteindre la neutralité carbone autour de 2060.

Aux premiers jours du rendez-vous de Glasgow, des annonces déclamées en grande pompe ont elles aussi laissé miroiter une accélération des efforts – celle, par exemple, visant l’arrêt de la déforestation en 2030. La constitution d’une coalition de 190 pays visant la sortie du charbon, ou celle ralliant une vingtaine d’États autour de la visée de sortir du gaz et du pétrole ont elles aussi nourri les espoirs. Un temps, l’Agence internationale de l’énergie a même laissé entendre que le réchauffement pourrait ainsi être limité autour de + 1,8 °C. Le bilan est nettement plus sombre.

Beaucoup de pays n’ont pas joué le jeu du rehaussement de leurs ambitions, certains, même, les ont revus à la baisse. Pour les autres, la stratégie de court terme fait défaut, et l’engagement d’être neutre en carbone dans trente, quarante, voire cinquante ans fait figure de promesse en l’air. « Sans calendrier de mise en œuvre concrète, ni moyens contraignants de les faire respecter, ces engagements restent incantatoires », relève Greenpeace. Point positif : le pacte de Glasgow demande aux pays de préciser leurs objectifs à l’horizon 2030, et ce dès l’an prochain, alors que l’agenda des négociations prévoyait initialement d’attendre 2025. Un coup de cravache presque désuet, quand, pour l’heure, l’ensemble des engagements ne permet pas de limiter le réchauffement en deçà de + 2,4 °C.

3. La solidarité repoussée à plus tard

C’était l’autre enjeu de ces négociations : faire en sorte que les pays riches tiennent la promesse faite aux pays pauvres de les soutenir face au réchauffement. En 2009, tous s’étaient engagés à leur verser 100 milliards de dollars par an, à compter de 2020 et jusqu’en 2025, soit 500 milliards au total. En 2021, le contrat n’est pas rempli, d’autant que l’argent déjà mis sur la table – 80 milliards environ – est essentiellement constitué de crédits, et non de dons. Les pays dits du Sud attendaient que ceux dits du Nord réajustent le tir : ces derniers ont préféré repousser la cible. Elle ne sera atteinte qu’à compter de 2022, promettent-ils, tout en jurant qu’en 2025 les 500 millions de dollars seront bien réunis.

Outre de laisser des populations démunies face au réchauffement, cette mise en attente risque, là encore, d’avoir un impact négatif sur la lutte contre le réchauffement. Beaucoup de pays en développement conditionnent leurs efforts au soutien qui leur sera apporté. C’est le cas de l’Inde, dont l’engagement de développer massivement les énergies décarbonées au cours de la prochaine décennie pourrait être remis en cause.

Encore n’est-ce pas la seule entaille faite à la solidarité. Alors que de nombreux pays pauvres subissent les effets d’un dérèglement climatique auquel ils n’ont que peu contribué, la demande d’une réparation conséquente des pertes déjà enregistrées est un axe essentiel de leurs revendications. À Glasgow, les pays vulnérables plaidaient pour la création d’un fonds spécifique. Seules l’Écosse et la Wallonie s’y sont engagées. « L’issue (de cette discussion) est dérisoire, déplore Armelle Le Comte, d’Oxfam France. Elle montre que les pays riches ont tourné le dos à la souffrance de millions de personnes. »

4. Le sacre des marchés carbone

Les uns le verront comme une victoire, les autres comme un pas de plus vers la désintégration de l’accord de Paris : la COP26 a permis de finaliser les règles d’encadrement des marchés carbone à l’échelle internationale. Ces mécanismes qui permettent à des États ou des entreprises d’obtenir et d’échanger des crédits carbone, autrement dit des droits d’émettre du CO2, deviennent du même coup les seuls outils de régulation des émissions. Le texte adopté permet certes de combler certaines failles, comme celle qui aurait permis à une tonne de CO2 d’être créditée à la fois au bénéfice de l’acheteur et à celui du vendeur. Reste que le risque de surabondance de ces crédits n’est pas écarté. Ils ne vaudraient dès lors plus grand-chose. « Là où l’accord de Paris laissait ouverte la possibilité de mécanismes de coopération internationale non fondés sur les marchés, les États l’ont finalement doté de marchés carbone dangereux et injustes », tempête, en conclusion, l’économiste Maxime Combes.


 

publié le 16 novembre 2021

Pologne. Des milliers de migrants
se heurtent au mur de la honte

Nadjib Touaibia sur www.humanite.fr

 

Piégés à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, des migrants sont abandonnés dans des conditions épouvantables. Les ONG évoquent une crise humanitaire. L’UE confirme sa politique de la forteresse.

Les images sont insoutenables, de ces hommes, femmes et enfants, emmitouflés comme ils peuvent, dans un froid glacial, qui font face à des militaires polonais postés derrière des fils de barbelés, déterminés à leur barrer le passage. Entre 3 000 et 4 000 migrants, originaires principalement d’Irak, sont ainsi immobilisés à la frontière UE-Biélorussie. Au moindre mouvement en avant, ils sont arrosés de gaz lacrymogène et se font refouler. S’ils reculent, ils se heurtent aux forces de l’ordre biélorusses qui veillent à les maintenir sur place. Les ONG évoquent une crise humanitaire en cours alors que les températures chutent en dessous de zéro, et appellent à une désescalade pour aider les migrants. Au moins 11 personnes sont mortes, rapportent ces organisations.

Les Occidentaux accusent le Biélorusse Alexandre Loukachenko d’avoir délibérément orchestré la crise. « Attirer les migrants en profitant de leur fragilité est une des choses les plus faciles au monde. Les mettre en scène, en plaçant des femmes, des enfants et des bébés devant les gardes-frontières, n’est pas très compliqué non plus. L’objectif est de déstabiliser l’UE », a fustigé le vice-président de la Commission européenne Margaritis Schinas. Les ministres des Affaires étrangères de l’UE se réunissent aujourd’hui en vue d’élargir les sanctions imposées à la Biélorussie à la suite de sa répression contre les opposants de Loukachenko, qui dirige le pays depuis près de trente ans. Sont visées les compagnies aériennes, les agences de voyages et les fonctionnaires « qui participent au trafic de migrants vers la Biélorussie », a averti le chef de la politique étrangère de l’UE, Josep Borrell. « Loukachenko s’est trompé. Il croyait qu’en ripostant de cette façon, il allait nous tordre le bras et faire annuler les sanctions. C’est tout le contraire qui se produit », a-t-il déclaré au Journal du dimanche.

Vladimir Poutine mis en cause

Les pressions diplomatiques semblent déboucher. La Turquie interdit désormais aux Irakiens, aux Syriens et aux Yéménites de se rendre en Biélorussie. La compagnie aérienne syrienne privée Cham Wings Airlines interrompt également ses vols vers Minsk. En Irak, la compagnie privée Fly Baghdad aurait également suspendu ses vols vers cette direction. Les dirigeants occidentaux regardent aussi, et surtout, vers la Russie, soupçonnée de couvrir l’opération biélorusse. Directement mis en cause, le président russe, Vladimir Poutine, a pointé dans un premier temps la responsabilité des pays européens dans l’accélération des flux migratoires . «  C’est de leur propre faute. Politique, militaire et économique. Ils ont eux-mêmes créé les conditions pour que des milliers et des centaines de milliers de personnes arrivent. Maintenant, ils cherchent des coupables sur qui rejeter la responsabilité de ce qu’il se passe », a-t-il martelé dans une émission sur la chaîne de télévision Rossiya. Il serait à présent disposé à contribuer à la résolution de la crise. « Nous sommes prêts à faire tout ce que nous pouvons, s’il y a quelque chose que nous pouvons faire », promet-il.

L’Europe cautionne du même coup le discours xénophobe et anti-migrants du gouvernement polonais.

La Pologne durcit le ton de son côté. Varsovie met en garde contre des flux plus importants dans la foulée de la réunion de l’UE. La police a indiqué sur Twitter que 50 migrants qui ont traversé samedi la barrière ont tous été arrêtés. Le pays verrait bien une fermeture complète de la frontière avec la Biélorussie . «  Toute la communauté (européenne) devrait contribuer à la construction d’un mur », souhaite le premier ministre Mateusz Morawiecki.

L’UE se prépare ainsi à faire corps pour défendre sa frontière. Les dirigeants se répandent en déclarations de fermeté et autres promesses de sanctions sans jamais évoquer l’urgence humanitaire. Pas la moindre parole d’indignation devant ces milliers de personnes abandonnées à leur triste sort dans des conditions de vie épouvantables. Comment imaginer que des solutions ne puissent pas être trouvées pour 3 000 migrants, poussés par le désespoir et pions dans le bras de fer entre deux régimes totalitaires, en situation de détresse à l’arrivée du grand froid ? L’Europe cautionne du même coup le discours xénophobe et anti-migrants du gouvernement polonais. Elle confirme sa politique de la forteresse et encourage les prises de position de toutes les extrêmes droites à travers le continent. Un mur est d’ores et déjà bien là, celui de la honte. Seule empreinte de dignité : la solidarité discrète de citoyens biélorusses et polonais qui viennent en aide aux familles de migrants dans l’obscurité des forêts.

 

Isabelle Carré : « Un adolescent âgé de 14 ans vient de mourir à la frontière polonaise… »

I

Ils meurent dans l’indifférence... Ils font l’actualité de quelques heures et sont aussitôt oubliés. Les enfants de migrants qui périssent laissent un sentiment de honte et d’indignation mêlées.

 

Par Isabelle Carré Actrice

 

Un adolescent âgé de 14 ans vient de mourir à la frontière polonaise. Je ne sais pas de quoi il est mort, sans doute d’hypothermie, car le froid devient plus humide et glacial au fil des jours, et l’aide humanitaire, les secours y sont interdits. Combien d’enfants vont perdre la vie là-bas dans les prochaines semaines ? Quel drame attendons-nous encore pour protester ? Une image choc ? Comme celle de ce petit garçon sur la plage, une joue contre le sable, qui a l’air de rêver ? Mais c’est nous qui dormons. Avons-nous vraiment besoin de ce genre de détails pour nous réveiller ? Voir le bulletin trimestriel cousu dans la veste d’un autre adolescent retrouvé noyé – sa mère ayant pensé qu’avec ses bonnes notes, on l’accueillerait à bras ouverts…

Je sais que je ne suis pas la seule à me dire alors : si c’était mon fils ? Les infos se succèdent sur nos téléphones portables, rien de plus simple que de les oublier… Il faut qu’un prêtre de 72 ans mette sa vie en danger, et qu’un couple fasse la grève de la faim à ses côtés pour nous rappeler qu’en France, on confisque les biens des candidats pour l’Angleterre, couvertures, réchauds de fortune… tout en empêchant les distributions de repas organisées par les associations.

Ici ou en Biélorussie, le sort de ces femmes, de ces hommes et de leurs enfants ne peut plus nous laisser indifférents. Les instances européennes, les dirigeants s’accordent à dénoncer l’instrumentalisation politique dont ces familles sont victimes. Mais s’ils souffrent et meurent, se heurtent à des murs barbelés, nous ne pleurerons pas, ils ne sont après tout que des « migrants ».

Les Polonais sont prêts à débloquer 353 millions d’euros pour ériger des murs plus sophistiqués. Des murs détectant les mouvements de ceux qu’ils considèrent être « les nouvelles armes d’une guerre hybride ». Partout en Europe, ils sont devenus les principaux arguments électoraux que l’on ne cesse d’agiter telle une menace grandissante, quasi incontrôlable… Ils sont quelques centaines de corps épuisés dans des forêts ; ils sont aussi ce garçon qui témoigne à la télévision, visage caché pour que ses parents au loin continuent d’ignorer son désespoir ; ce petit sur cette plage qui a l’air de dormir ; et ce bon élève dont la mère avait foi en l’avenir. »

publié le 15 novembre 2021

Montpellier : gros coup de semonce des chauffeurs de bus tram

Sur le site https://lepoing.net/

Aucun service public des transports urbains ne fonctionnait vendredi dernier dans la ville. Ce mouvement de grève révèle le malaise profond de centaines d’agents dépendant directement de la Métropole

« Une journée historique » estimait Laurent Murcia, responsable du syndicat Force ouvrière, archi majoritaire parmi les personnels de la TAM, la société de transports publics urbains desservant Montpellier et les communes de sa Métropole. Historique car le mouvement de grève de vingt-quatre heures déclenché ce vendredi 12 novembre s’est traduit par un blocage total de tout le réseau : pas un seul autobus, pas une seule rame de tramway n’ont circulé sur les quinze lignes desservies par ceux-ci, les quatre par celles-là (sur la commune même de Montpellier). Il faut appeler cela une démonstration de force.

Deux cents manifestants se sont regroupés en début de matinée devant les locaux d’accueil du public en centre ville, face à la gare. De là ils ont effectué une remontée jusqu’aux jardins du Peyrou. Dans le sens montant ou descendant, tout journaliste du Poing a effectué ce parcours de manifestation, interrompant une bonne part du réseau de tram, des dizaines et des dizaines, voire centaines de fois. Mais pour cette occasion supplémentaire, c’était intriguant, sollicitant, très particulier, que les manifestants soient cette fois les propres conducteurs des trams ou bus empruntant normalement ce boulevard.

Un épais malaise s’est installé dans l’entreprise TAM, et selon le responsable syndical, « il va vraiment falloir que ses dirigeants s’occupent des problèmes du personnel, sinon c’est le personnel qui va devoir s’occuper d’eux ». Depuis quelques temps Force Ouvrière brandissait la menace d’une grève perlée, les vendredis et samedis jusqu’à la Noël.

Voilà qui ressemblait à une arme redoutable de dissuasion massive : Mickaël Delafosse peut-il vanter sa politique des mobilités, si celle-ci se traduit par une paralysie du transport public pour la première période de sur-consommation des Fêtes de fin d’année qui pourrait signifier un retour à la “normale”, après des années de fortes perturbations provoquées par les politiques anti-populaires d’Emmanuel Macron, et la pandémie de COVID ?

Finalement, ce mot d’ordre est pour l’heure suspendu, après qu’un accord salarial ait été conclu, certes modeste (1,37 % d’augmentation du point, et l’octroi d’une prime COVID de 400€ à 700€ par agent en fonction de leur niveau de revenus). « Disons que cela garantit un maintien du pouvoir d’achat, puisqu’hélas nous en sommes arrivés là dans ce que nous pouvons espérer obtenir, ce qui est déjà bien mieux que dans beaucoup d’autres secteurs » estimait toujours le responsable syndical.

Dans l’ensemble, le cortège ne se remarquait pas pour une quelconque fébrilité impétueuse. L’atmosphère très automnale semblait faire écho au maquis des questions qui restent dorénavant à négocier. Ces questions touchent, à une profonde « dégradation des conditions de travail », qui est aussi « une dégradation du service public. Aujourd’hui, 70 % des lignes de bus sont affectées par des retards d’horaires. Et la ligne 4 de tramway fonctionne de fait en service réduit permanent ».

Tout cela par manque de moyens mis en face des nécessités de service, dans une phase de sur-pression liée à la sortie des confinements, et à la mise en place difficultueuse de la gratuité. Un employé fait part des inquiétudes du personnel de l’entreprise : « Certains de nos chauffeurs craignent de voir de plus en plus d’accidents se produire, et c’est avec soulagement qu’ils rentrent le soir quand la journée s’est bien déroulée». La densification du trafic due entre autre aux nouvelles pistes cyclables couplées aux mesures de limitation de la vitesse à 30 km/h en agglomération ajoutent des tensions sur la route et sur les horaires que doivent tenir les employés.

En outre il confie : « l’application de ces mesures prises par la mairie va trop vite, et l’entreprise ne prend pas assez en considération les changements rapides de la ville, on commence à être dépassé ». A cela s’ajoutent le mécontentement des usagers, et la pression psychologique qu’ils subissent. Pointé du doigt, le manque de personnel est une revendication essentielle. Selon un délégué syndical « il manque quarante à cinquante conducteurs de tramway et de bus confondus ». Laurent Murcia poursuit : « en prenant en compte les départs en retraite, mais aussi les services à temps partiel qui se font plus nombreux avec l’évolution actuelle des modes de vie, on a un taux de remplacement du personnel qui ne correspond pas du tout à la réalité des services ».

publié le 15 novembre 2021

« Emmanuel Macron s'est exprimé comme le président propagandiste d'une République abîmée »

Site www.regards.fr

L’allocution présidentielle du mardi 9 novembre a pris des allures de discours de campagne avec, au centre, la question toujours urgente de la pandémie Covid. La chirurgienne Isabelle Lorand est l’invitée de #LaMidinale.

 

La vidéo est à voir sur :.. https://youtu.be/7uFbsBhl7Ao

 

et ci-dessous quelques extraits à lire :


 

Sur l’allocution présidentielle d’Emmanuel Macron

« Emmanuel Macron a déroulé hier son discours sans contradiction : il a fait lui-même son bilan. »

« Normalement, on fait une allocution présidentielle quand on a une annonce majeure à faire à la France. Or là, il a seulement dit qu’il y aurait une troisième dose pour le vaccin - la belle affaire - et que la France va acheter des médicaments qui marchent contre le Covid… »

« La forme allocution officielle présidentielle permet à Emmanuel Macron de n’avoir aucune contradiction (…). Même Nicolas Sarkozy n’en usait pas de la sorte : il faisait des interviews dans son bureau avec des journalistes qui pouvaient lui apporter de la contradiction. »

« Il n’y a rien eu pour les soignants qui sont dans une immense souffrance depuis la pandémie. »

« L’allocution présidentielle d’hier soir relève de la propagande. Dans les Républiques abîmées, c’est comme ça que s’expriment les présidents pour faire leur grand messe. »

 

Sur l’obligation vaccinale et le pass sanitaire

« Je suis pour l’obligation vaccinale. Si on considère qu’on est face à une pandémie, que c’est une affaire de santé publique, que le vaccin est efficace, que son efficacité est corrélée à un risque d’effets secondaires extrêmement faible, les autorités sanitaires doivent prendre leurs responsabilités. »

« Le pass sanitaire permet de rendre le vaccin obligatoire sans que l’Etat en prenne la responsabilité. »

« Imaginons que, contrairement à ce que je pense, il y ait des effets secondaires, il serait légitime que l’Etat en assume la responsabilité. »

« Si l’épidémie repart - et, à ce stade, elle repart très mollement -, et dans la mesure où l’on sait qu’elle affecte moins les vaccinés, ça veut dire qu’il faut rester vigilant sur les poches de circulation. »

« La France a pris le parti de ne pas vacciner les enfants mais cela veut dire qu’il faut que l’on ait une politique offensive dans le dépistage. »

« Après la mascarade des masques en début de pandémie, il n’y a jamais eu de politique massive de dépistage - c’est toujours à la bonne volonté des gens. »

« L’obligation vaccinale, c’est une façon de convaincre et de rassurer les gens sur l’innocuité du vaccin. »

 

Sur la commande des nouveaux traitements contre le Covid-19

« J’avais déjà été choquée par la critique faite à Roselyne Bachelot lorsqu’elle était ministre de la Santé et qu’elle avait commandé des vaccins H1N1 qui se sont avérés inutiles : je considère que, lorsqu’il y a des risques importants pour la population et qu’on est un grand pays comme la France, il y a une forme de pari mais il vaut mieux anticiper l’achat. »

« Ce qui est consternant, c’est qu’alors que la France est un grand pays de l’industrie pharmaceutique, on est à la ramasse. »

 

Sur l’état de l’hôpital public

« Il suffit d’écouter les hospitaliers pour comprendre que le problème est loin d’être résolu. »

« L’hôpital public était, au début des années 2000, le fleuron due système de santé français qui était considéré comme le meilleur au monde. »

« La spirale infernale initiée avec la mise en place de la tarification à l’activité a fait perdre le sens du travail dans l’hôpital public. »

« Quand j’étais interne en médecine, on travaillait autant que les internes d’aujourd’hui et on était hyper heureux : ce n’est pas pour dire que c’est très bien de bosser 85 heures par semaine mais on était transporté et élévé par l’intérêt général et le fait de soigner des gens. Et ils ont transformé ça en un hôpital qui s’abime, sans moyens, avec un temps dingue passé en bureaucratie, sans valorisation du temps passé avec les patients ou à étudier les grandes publications scientifiques. »

« Au début de la pandémie, il y a eu une reprise de sens du travail des soignants - et c’est ce qui a permis à un hôpital malade de surmonter la crise. »

 

Sur la solidarité internationale

« On appartient tous à la même humanité donc il devrait y avoir une égalité d’accès à la vaccination. »

« Tant que le virus circule, on s’expose à des mutations : pour le meilleur, il peut se dégrader, pour le pire, ça peut produire un virus plus agressif. »

« Sur le sanitaire comme sur la planète, il faut arrêter le bla-bla. »

 

Sur la réponse politique à apporter au discours d’Emmanuel Macron

« Quand on a une extrême droite à 35%, quand on a une droite qui cherche à être le plus à droite, quand Emmanuel Macron nous propose la retraite plus tard, l’individualisation des retraites et la casse des régimes spéciaux, la réponse intelligente, c’est que la gauche relève la tête donc arrête avec l’archipellisation des candidatures ridicules avec 7 candidats entre 0 et 8%. »

« Il faut mobiliser les catégories populaires sur de l’espoir. »

« Les folies partisanes prennent le dessus sur l’intérêt général du peuple français. »

« Je ne désespère pas qu’on aboutisse à un candidat commun qui nous rassemble tous. »


 

publié le 6 novembre 2021

Immigration. À Calais, les propositions du médiateur capotent

Nadège Dubessay sur www.humanite.fr

Les associations déplorent les mesures insuffisantes du gouvernement pour résoudre le traitement inhumain dont sont victimes les exilés.

Ils ont les traits fatigués, mais ils assurent qu’ils tiendront bon. Déterminés, le prêtre de 72 ans Philippe Demeestère, les militants associatifs Anaïs Vogel et son compagnon Ludovic Holbein ont annoncé, mardi 2 novembre, lors d’une conférence de presse, la poursuite de leur grève de la faim. Cela fait aujourd’hui vingt-quatre jours qu’ils ne s’alimentent plus, pour dénoncer la situation catastrophique des exilés à Calais (Pas-de-Calais). Le même jour, Didier Leschi, le directeur général de l’Office français de l’intégration et de l’immigration (Ofii), chargé d’une mission de médiation par le gouvernement, faisait le déplacement à Calais pour la seconde fois, dans l’espoir de désamorcer la crise. En vain.

L’État s’engage à proposer « systématiquement » un hébergement aux migrants qui seront délogés de leur campement de fortune à Calais. Hébergement « qui sera essentiellement dans le Pas-de-Calais, dans les Hauts-de-France, mais pas à Calais », a précisé le médiateur.

Il a également promis la fin des évacuations surprises. Les exilés disposeront de quarante-cinq minutes pour ramasser leurs effets personnels. Nettement insuffisant, rétorquent les associations qui ont réitéré, hier, leur revendication : que cessent les évacuations. Les trois grévistes de la faim attendent « un courage politique ».

Les associations réclament une pause pendant la trêve hivernale

Et il y a urgence : la période hivernale vient de débuter. Les associations réclament une pause pendant cette trêve. Qu’on arrête de confisquer les tentes des exilés. « Didier Leschi continue d’égrainer les propositions que le gouvernement a décidées seul, bien avant que soit entamé le début des négociations  ! » tempête Pierre Roques, de l’Auberge des migrants. Aux dispositifs déjà existants, le médiateur ajoute des propositions jugées invraisemblables par les associations.

« Il suggère de faire un diagnostic social avant chaque expulsion, c’est-à-dire un entretien d’une heure avec chaque personne, explique le militant. Étant donné qu’il y a des expulsions toutes les 48 heures, cela représente 1 500 heures d’entretien à mener par les agents de l’Ofii toutes les 48 heures ! »

« On ne peut pas forcer les gens à aller où ils ne veulent pas »

Un vrai dialogue de sourds. D’un côté, les associations dénoncent des traitements inhumains. De l’autre, le médiateur répète que les exilés ont besoin d’hébergement. « Sauf qu’on ne peut pas forcer des gens à aller où ils ne veulent pas. Ils n’iront pas à l’autre bout du département. S’ils sont à Calais, c’est pour rejoindre l’Angleterre », insiste Pierre Roques. Les exilés, en majorité afghans, syriens, soudanais ou érythréens, non expulsables parce que leur pays d’origine n’est pas sûr, ne parlent pas français. Ils rêvent de rejoindre l’Angleterre, où ils trouveront un contact, des proches et un point de chute.

Pour le responsable de l’Auberge des migrants, les choses sont claires : « Si on leur fait des propositions éloignées de Calais, ils les refuseront forcément. » Pour l’heure, les associations redoutent l’arrivée de l’hiver et, avec, les risques d’hypothermie, d’engelures, de mauvais traitements et de troubles psychologiques. Pierre Roques ne décolère pas : « Il existe une vraie crise humanitaire sur le sol français. »

publié le 6 novembre 2021

Présidentielle : la gauche écologiste n’enchante pas la « génération climat »

Par Mathieu Dejean sur www.mediapart.fr

Les mobilisations de la « génération climat » ont participé à faire de l’écologie un sujet majeur depuis 2018. À l’approche de l’élection présidentielle, cette jeunesse engagée est tentée par les urnes, mais l’offre électorale dispersée à gauche la laisse sceptique.

Comment faire d’une majorité culturelle diffuse une victoire électorale concrète ? C’est l’énigme que doivent résoudre les partis qui se réclament de l’écologie politique à l’approche de la présidentielle. Car pour eux, c’est acquis : l’écologie occupe désormais une place centrale dans les esprits, en particulier chez les jeunes, qui sont prescripteurs pour le vote de leurs parents. 

De multiples indices tendent à conforter cette idée : le caractère massif des marches pour le climat depuis 2018, le succès de la pétition L’Affaire du siècle (signée par deux millions de personnes en un mois, et visant à poursuivre l’État en justice pour inaction climatique), le lien établi entre les nombreuses catastrophes naturelles et le réchauffement climatique, les enquêtes d’opinion ou encore l’engouement suscité par la nouvelle écologie intellectuelle (pêle-mêle : le réalisateur Cyril Dion, l’anthropologue Nastassja Martin, le géographe Andreas Malm, le philosophe Baptiste Morizot, ou encore l’essayiste Corinne Morel Darleux…). Et jusqu’à la pandémie elle-même, qui a été globalement comprise comme un effet de la crise écologique. 

« Ce n’est pas une question politique, c’est la question politique », estime ainsi Marie Toussaint, eurodéputée d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), et conseillère politique de Yannick Jadot. Pourtant, le nombre de participants à la primaire des écologistes en septembre (122 670) n’atteste pas d’un vaste élan populaire, même si ce chiffre déborde largement le cadre des adhérents d’EELV. 

Malgré la prise de quelques grandes villes aux municipales de 2020 (Lyon, Bordeaux, Poitiers, Strasbourg, Annecy, Tours…), la « vague verte » a enregistré un recul aux régionales et aux départementales qui ont suivi. Preuve que la transformation d’une conscience civique en votes écologistes n’est pas automatique. 

La « génération climat » cherche son porte-voix

Pointe avancée de cette prise de conscience collective, la « génération climat » multiplie les actions dans le cadre de la COP26 à Glasgow (Écosse). En France, plusieurs marches climat sont prévues le 6 novembre, ainsi que des actions de désobéissance civile - contre les mégabassines dans les Deux-Sèvres par exemple.

Ce réveil intervient dans un contexte particulier : « La repolitisation du mouvement climat est liée aux déceptions institutionnelles sous Macron, dont sa loi climat, qui a été une grosse claque pour nous, et qui montre qu'à l'échelle nationale tout est bloqué », témoigne Victor Vauquois, ancien youtubeur de la chaîne « Partager c’est sympa », très actif ces dernières années au sein du mouvement écologiste Alternatiba. Mais ce réveil n’est pas non plus sans lien avec les prochaines échéances électorales. 

Si le mouvement climat est né dans le rejet de la voie électorale, une partie de ses activistes se montre plus ouverte à l’approche de la présidentielle et des législatives de 2022. Certains d’entre eux préparent même, en coulisses, un plan pour envoyer de nouveaux visages écolos à l’Assemblée nationale.

« Le sentiment d’urgence s’est traduit dans des attitudes politiques différentes depuis 2018, mais l’idée qui se démarque aujourd’hui, dans des organisations motrices du mouvement climat comme ANV-COP21 et Alternatiba, c’est qu’on ne peut pas être crédible sans dire que le moment 2022 est important », rapporte le chercheur en sciences politiques Maxime Gaborit, spécialiste des mobilisations pour le climat.

« C’est un moment historique, non pas parce qu’il y a une appétence générale pour les sujets écolos, mais parce qu’il ne reste que très peu de temps pour infléchir le réchauffement climatique, selon le dernier rapport du GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat – ndlr] », confirme Élodie Nace, porte-parole d’Alternatiba. 

Tout se passe comme si le mouvement climat, réaliste sur sa propre impuissance à changer le cours des choses, faisait un pas en direction du mode de participation le plus conventionnel qui soit : le vote. En témoigne par exemple la lettre ouverte de Maxime Ollivier, activiste pour la justice climatique, intitulée : « Je n’irai plus marcher ». Ce changement de direction est d’autant plus notable que les jeunes électeurs (de 18 à 35 ans), qui composent l’essentiel du mouvement, se sont abstenus à 82 % aux dernières élections régionales. 

À l’origine de la Convention citoyenne pour le climat, Mathilde Imer, désormais porte-parole de la Primaire populaire (qui milite pour une candidature unique à gauche), constate cette évolution : « Le mouvement climat s’est pris le mur du politique. Il a marché, fait grève, désobéi, attaqué l’État en justice, fait des expériences démocratiques comme la Convention citoyenne, et finalement, rien ou pas grand-chose ne sort. Ce mur politique amène des individus à se demander s’il ne faut pas aussi être un peu à l’intérieur des institutions. » 

Cette conclusion est liée à la brève histoire du mouvement climat, qui s’est politisé au contact d’autres luttes, elles-mêmes potentiellement en recherche d’un débouché électoral : les « gilets jaunes » - avec lesquels une convergence a eu lieu –, le Comité Adama Traoré - avec lequel la « génération climat » a défilé en juillet 2020 - ou encore les luttes féministes et le mouvement altermondialiste. 

« Grâce à eux, on a une lecture beaucoup plus politique des choses, on nomme nos adversaires, qui sont des responsables politiques, le système capitaliste, raciste, productiviste, patriarcal. Mais cette politisation va-t-elle se traduire par un vote massif en 2022 ? Je ne sais pas. C’est notre rôle de contribuer à mobiliser », analyse Élodie Nace. Dans la galaxie du mouvement climat, Extinction Rebellion (XR) persiste par exemple à se tenir à bonne distance des urnes, jugées inutiles. 

Une difficile transformation électorale

Les organisations partisanes sont bien conscientes de cet enjeu. Elles tentent déjà d’organiser une porosité avec le mouvement climat. Yannick Jadot a nommé Marie Toussaint, cofondatrice de l’association Notre affaire à tous, conseillère politique. Jean-Luc Mélenchon a consacré l’un de ses premiers meetings au thème de l’eau en avril, et c’est Mathilde Panot, jeune députée du Val-De-Marne en pointe sur les thèmes liés à l’écologie populaire, qui le remplace depuis peu comme présidente du groupe parlementaire de La France insoumise (LFI). Le Parti socialiste (PS) a enfin invité le paléo-climatologue Jean Jouzel, membre du GIEC, à prendre la parole au meeting de lancement de campagne d’Anne Hidalgo à Lille. 

Sur le plan idéologique, des passerelles existent aussi avec ces partis. « L’écologie politique n’est plus repliée sur elle-même », salue la militante écologiste Marie Pochon, citant la récupération dans les programmes des partis de gauche du crime d’écocide, de la justice climatique ou encore de l’ISF climatique. Mais leur dispersion est jugée irresponsable par les activistes. 

D’où un double sentiment de résignation et de colère que résume Lise Benoist, membre du Collectif Zetkin (auteur de Fascisme fossile, aux éditions La Fabrique) : « Je ne suis pas désintéressée par l’élection présidentielle, mais avec tant de candidats à gauche, on sait qu’elle est perdue d’avance. Or le prochain quinquennat sera déterminant pour l’action climatique. C’est notre dernière chance. »

À ce titre, 350 jeunes engagés pour le climat ont publié une lettre ouverte dans laquelle ils s’adressent gravement aux candidats à la présidentielle : « Divisés, vous n’aurez pas notre vote. » « Le mouvement est divisé entre ceux qui se disent que c’est déjà mort et ceux qui voient un trou de souris pour une victoire, à condition qu’il y ait un rassemblement. Ces gens-là sont plutôt en colère et se bougent aujourd’hui pour faire changer les lignes », analyse Mathilde Imer, de la Primaire populaire.  

D’après le politiste Maxime Gaborit, qui fait partie du collectif Quantité critique (auteur d’une étude poussée sur la « génération climat »), les voix du mouvement climat balancent aujourd’hui entre Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon, selon le degré de radicalité des activistes.

Pendant la primaire des écologistes, la « génération climat » était d’ailleurs plutôt rangée derrière les concurrent·es de Yannick Jadot, qui mettaient davantage en avant la nécessité d'un changement systémique. Celui-ci était déjà plus soucieux de toucher les cercles les moins écologiquement purs : « Nous devons redonner espoir à toute une génération. Et pas seulement à celles et ceux qui ont manifesté pour le climat », affirme ainsi Marie Toussaint, sa conseillère politique.

Mais peut-il élargir avant même d’avoir complètement convaincu le noyau dur engagé pour le climat ? C’est tout le dilemme du candidat écologiste. Son passé de dirigeant de Greenpeace, en première ligne dans les actions directes non violentes, est loin. Il lui faut donc donner des gages, et refaire connaissance avec ce mouvement.

« Nous ne manquons pas de radicalité, plaide Marie Toussaint, sa conseillère politique. Mais notre proposition politique doit gagner en souffle, susciter de l’enthousiasme. L’écologie de gouvernement ce n’est pas l’écologie des technocrates verts. Cela doit être une écologie qui assume de renverser la table pour changer les choses. » 

Du souffle, il en faudra, ne serait-ce que pour imposer l’écologie au cœur de l’agenda médiatique. Pour l’instant, en pleine diversion zemmourienne, c’est loin d’être gagné.

Version imprimable Version imprimable | Plan du site
© pcf cellule st Georges d'Orques