PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

 Publié le 31/10/2020

Démocratie immunitaire

Donatella Di Cesare

 

paru dans lundimatin#260 (site lundi.am)

 

Des sans-abri disposés provisoirement sur un parking comme des voitures. Ça se passe à Las Vegas, où les centaines d’hôtels de la ville sont fermés en raison de la crise. Mais les hôtels sont réservés à ceux qui ont de l’argent. Délogés du foyer Catholic Charities où ils avaient trouvé refuge en raison d’un cas de contamination, les sans-abri ont été alignés – en respectant la distance de sécurité – à l’intérieur de rectangles blancs tracés sur le bitume. Un handicapé a traîné là son fauteuil. Les photos sont glaçantes. Le virus braque un projecteur impitoyable sur l’apartheid social. [1]

[1] Ce texte est extrait de Un Virus Souverain - L’asphyxie...

Mória à Lesbos, l’ignoble porte de l’Europe où les réfugiés sont entassés dans des tentes et des abris délabrés. On appelle ça la détention administrative : ils sont enfermés derrière des barreaux et des barbelés, sans avoir commis la moindre faute. Gestion policière de la migration. Froid, faim, surpopulation, manque d’eau : les conditions hygiénico-sanitaires sont idéales pour l’épidémie. Mais les signaux lancés par les organisations humanitaires résonnent dans le vide. L’opinion publique européenne a d’autres choses en tête. Et, dans le fond, la guerre des États nationaux contre les migrants, favorisée et soutenue par les citoyens, fiers et jaloux de leurs propres droits, peut se poursuivre imperturbée avec quelques alliés supplémentaires.
En Inde, le Premier ministre Modi a décrété le confinement du jour au lendemain, sans le moindre avertissement. Les premières victimes de la mesure ont été les migrants internes – ils sont des centaines de milliers. D’un coup sans travail ni logement dans les mégalopoles, ils ont tenté de monter dans un bus ou un train pour rejoindre leur zone rurale d’origine. Mais le blocus était déjà en vigueur. Certains se sont mis en auto-isolement dans des arbres, privés de médicaments et de nourriture. D’autres ont parcouru à pied des kilomètres – une fuite désespérée, filmée et racontée par les réseaux sociaux, les chaînes de télé, les journaux. À côté des migrants, les autres victimes sont les Dalits, les hors-castes, les derniers des derniers, ces opprimés longtemps appelés « intouchables » car associés à des activités impures et pour cette raison discriminés.
Les pauvres et les parias ne suscitent pas la compassion ; ils provoquent plutôt un mélange de colère, de désapprobation, de peur. Le pauvre n’est pas digne de rachat, étant un consommateur raté, un moins et non un plus dans le budget serré, de même que le paria n’est qu’un inutile trou noir. Toute responsabilité dans leur sort est déclinée a priori, et la bienfaisance est un élan intermittent.
La ceinture sanitaire du désengagement risque de s’étendre démesurément. La disparité entre protégés et sans-défense, qui défie toute idée de justice, n’a jamais été si éclatante et éhontée que durant la crise provoquée par le coronavirus.

Il est difficile de comprendre ce qui arrive si, même sous le choc et saisis par l’effet de discontinuité, on ne regarde pas le passé récent. Le virus a aiguisé et exaspéré une situation déjà bien ancrée qui se trouve soudain mise en pleine lumière sous tous ses aspects les plus obscurs et infâmes. Le prisme du virus fait apparaître la démocratie des pays occidentaux comme un système d’immunité, déjà en vigueur depuis longtemps et qui opère maintenant plus ouvertement.

Dans les débats sur la démocratie, on discute des façons de la défendre, de la réformer, de l’améliorer, sans en mettre en doute ni les frontières, ni l’appartenance, ni encore moins le lien qui la fait tenir : la phobie de la contagion, la peur de l’autre, la terreur de ce qui est dehors. On oublie par conséquent que la discrimination est toujours déjà latente. Même ces citoyens qui se battent contre le racisme (ce si puissant virus !), en demandant, par exemple, d’ouvrir les frontières de leur propre pays, tiennent pour acquise la « propriété » du pays, l’appartenance nationale.

Se trouve ainsi présupposée une communauté naturelle fermée, prête à sauvegarder sa souveraine intégrité. Cette fiction puissante, qui a régné pendant des siècles, pousse à croire que la naissance suffit, comme une signature, pour appartenir à la nation. La mondialisation a beau avoir desserré ces nœuds, la perspective ne semble pas beaucoup changée. La discussion se focalise sur l’administration interne : réformer les lois, améliorer l’efficacité, moderniser les instruments de délibération, garantir les droits des minorités – démocratiser la démocratie. Mais cette perspective politique exclut la réflexion sur les frontières et néglige le nœud de l’appartenance. Le regard se concentre donc sur l’intérieur en tournant le dos à l’extérieur. Comme si les frontières étaient un fait établi, comme si une communauté tenue par l’ascendance génétique était une évidence. Considérées comme des données naturelles, ces questions sont expulsées de la politique, ou, plus exactement, dépolitisées. Ce qui signifie que la politique se base sur un fondement non politique. C’est en outre un fondement discriminatoire, qui marque un dedans et un dehors. Quoique différemment, la coercition s’exerce aussi sur le citoyen qui, tout en jouissant de protection, est saisi dans cet ordre, sans avoir pu choisir. L’architecture politique contemporaine capture et bannit, inclut et exclut.

C’est dans ce contexte que la démocratie immunitaire peut fonctionner. Il faut préciser que l’adjectif n’est nullement inoffensif, qu’il promet au contraire d’attenter et de nuire à la démocratie. Peut-on vraiment parler de « démocratie » dès lors que l’immunisation vaut pour certains et non pour d’autres ?

On oublie souvent qu’il existe des modèles différents, voire opposés, de démocratie. Le nôtre est toujours plus éloigné de celui de la pólis grecque dont nous aimons pourtant nous réclamer. Il ne s’agit pas d’en privilégier, comme le font certains, une vision louangeuse et enthousiaste, en ignorant l’exclusion des femmes de la vie publique, la déshumanisation des esclaves. Cependant, pour les citoyens grecs, l’engagement commun et la participation étaient des choses importantes.

Dans la modernité règne en revanche un modèle qui, après s’être développé dans la démocratie américaine, s’est diffusé insensiblement dans le monde occidental et occidentalisé. Il peut se synthétiser par la formule noli me tangere. C’est tout ce que le citoyen exige de la démocratie : ne me touche pas. Personnes, corps, idées doivent pouvoir exister, se déplacer, s’exprimer sans être touchés, c’est-à-dire sans être inhibés, contraints, interdits par une autorité extérieure. Du moins tant que ce n’est pas inévitable. Toute la tradition de la pensée politique libérale a insisté sur ce concept négatif de liberté. On ne demande pas la participation ; on exige en revanche la protection. Si c’est le partage du pouvoir public qui intéressait le citoyen grec, le citoyen de la démocratie immunitaire aspire avant tout à sa propre sécurité. On peut dire que c’est là la limite la plus grave du libéralisme qui confond ainsi garantie et liberté. Cette vision négative pèse sur la démocratie, réduite à un système d’immunité qui doit sauvegarder les vies humaines dans leurs multiples aspects.

À mesure que ce modèle s’est imposé, les exigences de protection se sont renforcées. C’est ce qu’a parfaitement montré Alain Brossat, en soulignant le rapport étroit entre droit et immunité. Souvent, pour les citoyens et les citoyennes, jouir de la démocratie signifie uniquement bénéficier de façon toujours plus exclusive de droits, de garanties, de défenses. Noli me tangere est le mot d’ordre tacite qui inspire et guide cette « bataille des droits » en laquelle on croit souvent voir le front le plus avancé de la civilisation et du progrès. Bien sûr, ces luttes ont été et sont encore pertinentes. Mais la question soulevée ici est autre.

La condition d’immunité réservée aux uns, les protégés, les préservés, les garantis, est niée aux autres, les exposés, les parias, les abandonnés. On souhaite des soins, de l’assistance, des droits pour tous. Mais la sphère du « tous » est toujours plus fermée : elle a des frontières, elle exclut, elle laisse derrière des restes. L’inclusion est un mirage flagrant, l’égalité une parole vide qui sonne désormais comme un affront. Le décalage s’agrandit, l’écart s’approfondit. Ce n’est plus seulement l’apartheid des pauvres. La ligne de partage est précisément l’immunité, qui creuse le sillon de la séparation. À l’intérieur même des sociétés occidentales. Et plus encore au-dehors, dans l’immense hinterland de la misère, dans les périphéries planétaires de l’abattement et de la désolation. Là où survivent les perdants de la mondialisation, le système de garanties et d’assurances n’arrive pas. Internés dans des camps, parqués dans les vides urbains, jetés et entassés comme des ordures, ils attendent patiemment un éventuel recyclage. Mais le monde du jetable n’a que faire de l’excédent. Les déchets polluent. Mieux vaut, par conséquent, se tenir à bonne distance de ces contaminés, contaminables, source de mal, cause de contagion.

Cette autre humanité – mais sont-ils bien « humains » ? – est livrée inexorablement à des violences en tous genres, guerres, génocides, famine, exploitation sexuelle, nouveaux esclavages, maladies. Aux dispositifs de contrôle dans notre monde répondent le désordre et le déchaînement ininterrompu des forces naturelles dans l’autre. Réduits à de simples corps, les « sauvages » pourront faire face à des infections sauvages, des épidémies persistantes, comme le sida, des virus mortels, comme Ebola, qui sont à peine mentionnés dans la presse et ne rentrent pas dans le récit dominant. Au fond de lui, le citoyen inscrit dans la démocratie libérale croit que l’abandon des parias est la conséquence de leur barbarie.

Le paradigme immunitaire est à la base de la froideur imperturbable que les immuns affichent face à la douleur des « autres », non les autres en général mais les contaminables. Là-bas la douleur est un destin tracé, une inéluctabilité ; ici le moindre malaise doit être apaisé, le plus léger trouble éliminé. Cela aussi c’est une frontière. L’anesthésie fait partie de l’histoire démocratique. Laurent de Sutter en a parlé dans son livre sur le narco-capitalisme. S’immuniser signifie donc aussi s’anesthésier. On peut ainsi être les spectateurs impassibles d’injustices terribles, de crimes féroces, sans éprouver d’angoisse, sans se soulever d’indignation. Le désastre glisse sur l’écran sans laisser de trace. Même connecté, le citoyen immun est toujours déjà dégagé, exempt, indemne. L’anesthésie démocratique ôte la sensibilité, paralyse le nerf à nu. Parler d’« indifférence », comme beaucoup le font, c’est réduire à un choix moral personnel une question éminemment politique. Au fond, même le thème du racisme peut en être l’illustration. Il s’agit plutôt d’une tétanie affective, d’une contraction spasmodique qui provoque un engourdissement irréversible.

Plus l’immunisation devient exigeante et exclusive pour qui est dedans, plus implacable est l’exposition des superflus au-dehors. Ainsi fonctionne la démocratie immunitaire.

Le double standard avait été bien rodé par l’expérience totalitaire. Dans sa célèbre analyse du totalitarisme, Hannah Arendt lançait plus d’un avertissement. Les non-personnes – cette « lie de la terre » flottant entre les frontières nationales – finiraient réduites à un état de nature,

à une vie nue et sans défense, où elles ne pourraient pas même conserver leur humanité. C’est le naufrage des droits humains qui était pointé du doigt. Dans le monde actuel qui, effaçant la mémoire d’un coup d’éponge, a cru se séparer du passé totalitaire, le double standard est devenu une dualité bien établie, une division tracée par le mouvement même de la civilisation, un partage qui se donne pour une lutte contre la barbarie, un progrès démocratique.

Bien sûr, la condition d’immunité n’est pas un droit garanti mais une norme générale qui varie, suivant les dynamiques du pouvoir, y compris à l’intérieur des démocraties libérales. Il suffit de penser au corps des femmes qui risquent abus et discriminations, entre les murs domestiques comme sur leur lieu de travail. Et le corps du clochard arrêté dans un commissariat est tout sauf intangible lui aussi, de même que celui du vieillard relégué dans une maison de retraite.

L’important est que l’immunisation vise à protéger le corps (et l’esprit) de chaque citoyen. Les formes d’aversion se multiplient, la phobie du contact se répand, le mouvement de rétraction devient spontané. C’est précisément dans cette rétraction qu’il faut voir la tendance du citoyen à s’éloigner de la pólis et de tout ce qui réunit. Il n’en répond plus. Il est dés-affecté. Mais l’anesthésie du citoyen immunisé, la basse intensité de ses passions politiques, qui font de lui le spectateur impassible du désastre du monde, sont aussi sa condamnation. Là où règne l’immunité, la communauté se dérobe. C’est ce qu’a expliqué Roberto Esposito en plaçant au centre du lien de la communauté la crainte de la mort. C’est aujourd’hui une peur très insaisissable, diffuse et incertaine, qui coagule ponctuellement la communauté d’un « nous » fantasmatique.

Dans le mot latin immunitas il y a la racine munus, un terme difficile à traduire, qui signifie tribut, don, charge, mais dans le sens d’une dette jamais remboursable, d’une obligation mutuelle, qui lie inexorablement. En être exemptés, dispensés, c’est précisément être immuns. Le contraire d’immun est commun. Individuel et collectif, en revanche, sont les deux faces symétriques du régime immunitaire. Commun indique le partage de l’engagement réciproque. Il ne s’agit en aucun cas d’une fusion. Faire partie d’une communauté implique d’être liés, obligés les uns envers les autres, constamment exposés, toujours vulnérables.

C’est pourquoi la communauté est constitutivement ouverte ; elle ne peut pas se présenter comme une forteresse identique à elle-même, fermée, défendue, protégée. Auquel cas ce serait plutôt un régime immunitaire. De fait, ce qui s’est produit, ces dernières années surtout, c’est un étrange quiproquo qui nous a fait prendre la communauté pour son contraire, l’immunité. Cette dérive est sous les yeux de tous. La démocratie se débat ainsi entre deux tendances opposées et inconciliables. Là se jouera son futur. La démocratie immunitaire est pauvre en communauté – elle en est désormais quasi privée. Quand on parle de « communauté » on entend seulement un ensemble d’institutions qui renvoient à un principe d’autorité. Le citoyen est soumis à celui qui lui garantit protection. Il se garde en revanche de l’exposition à l’autre, il se préserve du risque de contact. L’autre est infection, contamination, contagion.

La politique immunisante repousse toujours et en tout cas l’altérité. La frontière devient le cordon sanitaire. Tout ce qui vient de dehors rallume la peur, réveille le trauma contre lequel le corps des citoyens a cru s’immuniser. L’étranger est l’intrus par excellence. L’immigration est donc apparue comme la menace la plus inquiétante.

Mais les effets dévastateurs de l’immunisation, un grand nombre de maladies auto-immunes notamment, retombent sur les citoyens eux-mêmes et ce n’est sans doute qu’à présent, dans cette crise épochale, qu’ils émergent clairement. Par exemple, là où l’administrateur souverain finit par révéler, derrière le masque, son visage obscur, monstrueux, en laissant mourir par négligence, détachement, incompétence.

Le citoyen de la démocratie immunitaire, privé d’accès à l’expérience de l’autre, se résigne à suivre toutes les règles hygiénico-sanitaires et il n’a pas de difficulté à se reconnaître comme patient. La politique et la médecine, deux sphères hétérogènes, se superposent et se confondent. On ne sait pas où finit le droit et où commence la santé. L’action politique tend à prendre un tour médical tandis que la pratique médicale se politise. Là aussi le nazisme a fait école – aussi scandaleux qu’il puisse sembler de le rappeler.

Le citoyen-patient, plus patient que citoyen, bien qu’il puisse apparemment jouir de défenses et de protections, et profiter d’une vie en zone anesthético-immunitaire, ne pourra manquer de s’interroger sur les aboutissements d’une démocratie médico-pastorale, de regarder avec inquiétude l’ascendant de la réaction auto-immune.

[1] Ce texte est extrait de Un Virus Souverain - L’asphyxie capitaliste de Donatella Di Cesare qui vient de paraître au

Publié le 30/10/2020

Bernard Chambaz : « Beaucoup d’observateurs se sont aperçus que la classe ouvrière existait encore »

 

Jérôme Skalski (site humanite.fr)

 

Dans Une histoire vivante des ouvriers de 1900 à nos jours, publié aux éditions du Seuil, l’écrivain nous entraîne dans un voyage où texte et images se répondent, à la découverte d’un siècle ouvrier qui se perpétue jusqu’à nous. Entretien.

À la suite de votre dernier roman Un autre Eden, dans lequel vous mettiez vos pas dans ceux de Jack London, vous publiez cet automne un livre sur la classe ouvrière. Pourquoi une histoire « vivante » ?

Bernard Chambaz Il y avait plusieurs possibilités pour le titre. J’aime bien ce terme de « vivante » parce que l’idée de fond, c’est à la fois la vie ouvrière et le fait que la classe ouvrière n’est pas morte, comme certains le prétendent. Ce qu’il n’y a pas dans le titre, malheureusement, mais c’était la quadrature du cercle ou l’équation non résolue, c’est de faire aussi entendre la part féminine de la classe ouvrière. Le choix s’est porté sur « vivante », finalement, en espérant que cette place des femmes dans le processus de production soit sensible dans le texte et par le choix des photographies. Ainsi le livre s’ouvre-t-il sur les « friteuses » de sardines de Loctudy en 1906.

Oui, car, vous l’avez voulue telle, c’est aussi une histoire sensible...

Bernard Chambaz Oui, c’est fondamentalement, en effet, une histoire sensible. C’est ce que, a priori, je suis plutôt capable d’entreprendre. J’ai été professeur d’histoire mais je ne suis pas historien au sens où je ne suis plus un chercheur en histoire ou un spécialiste de la question. Encore moins un chercheur en histoire sociale, même si je me reconnais tout à fait dans cette école qui aborde, avec Maurice Agulhon, l’histoire politique et sociale du côté des sensibilités. Dans ce livre, j’ai fondamentalement fait le commentaire assez détaillé de 120 photos que j’ai choisies ; d’autre part, j’ai écrit quelques pages d’introduction pour chacun des chapitres. L’idée d’une histoire sensible me va très bien. J’aborde cette histoire moins en historien qu’en écrivain et, plus précisément, en écrivain dont le métier a été celui historien.

Je pense que, dans ma vie, j’ai rencontré davantage d’ouvriers que Zola n’en aura rencontrés. En ce sens, j’ai moins de mérite que lui pour en saisir les qualités.

Il y a eu des écrivains qui ont été percutés par le phénomène ouvrier. Que pensez-vous de la démarche de Zola, par exemple, en tant qu’il s’est attaché à souligner le mouvement de reconnaissance de soi de la classe ouvrière ?

Bernard Chambaz Zola a été génial, si l’on veut, comme romancier, dans la manière dont il a fait de la classe ouvrière un sujet. Pas seulement l’objet de certains de ses livres, mais le sujet vivant et romanesque de ses livres, avec des dynasties et des personnages remarquables. À l’époque – Germinal  date de 1885 –, c’était quelque chose d’extrêmement original et, franchement, ça le reste. Je ne crois pas qu’il y ait eu beaucoup d’équivalent. Dans un autre registre, aux États-Unis, vingt ans plus tard, Upton Sinclair publie la Jungle, ce grand roman sur les abattoirs et les ouvriers dans les abattoirs de Chicago. Au début du XXI e siècle, ma démarche n’est évidemment pas comparable. Cela dit, ce qui me frappe chez Zola, c’est cette empathie pour la classe ouvrière.

Je ne suis pas un spécialiste de Zola, mais je pense que, dans ma vie, j’ai rencontré davantage d’ouvriers que Zola n’en aura rencontrés. Par ma pratique politique pendant longtemps, ou par la pratique sportive. En ce sens, j’ai moins de mérite que Zola pour en saisir les qualités. Ce sont des qualités qui sautent aux yeux. Au-delà, mon intention a été de restituer la fierté ouvrière. Évidemment, il ne faut pas l’oublier, j’ai aussi voulu saisir la part ouvrière en chacun d’entre nous. Quand je dis la part ouvrière, ce n’est pas le côté bricoleur mais c’est le fait que notre être est constitué aussi de tous ces fragments de cette mosaïque sociale dans laquelle le monde ouvrier tient une place importante; sinon essentielle. Côté littérature, il y a aussi pour moi, vous l’avez évoqué, Jack London. Le Jack London du Peuple de l’abîme, qui plonge dans les quartiers populaires et ouvriers de l’East End de Londres au début du siècle.

J’ai quand même fouillé dans des cartons d’archives des heures et des heures pour arriver à ces 120 photos.

Vous l’avez indiqué, votre ouvrage est composé de très nombreuses photographies. Quelles sont celles qui vous ont marqué plus particulièrement ?

Bernard Chambaz Pour revenir à la dimension « sensible » que vous évoquiez tout à l’heure, c’est drôle, parce que sensible, cela revoie aussi à la pellicule. Les deux vont bien ensemble. Il y a beaucoup de photographies de mon livre qui m’ont touchées plus fortement que les autres. La plupart ne sont pas attachées à un nom de photographe très connu. Il y en a quelques-unes d’Édouard Boubat ou de Jean-Philippe Charbonnier, mais ce ne sont pas les plus nombreuses. Le choix que j’en ai fait relevait pour une part du sentiment que j’avais de la nécessité de telle ou telle photo pour équilibrer l’ensemble. J’ai quand même fouillé dans des cartons d’archives des heures et des heures pour arriver à ces 120 photos, mais c’est vrai que le choix se faisait, pour une part, sur l’émotion, pour une autre part, sur leur qualité esthétique. Et, bien sûr, ce choix a l’ambition de donner à voir la diversité du champ des activités ouvrières et des lieux où elles se tiennent.

À brûle-pourpoint, une des premières que j’indiquerai, ce sont des femmes qui sont à l’usine de pêcheries à Loctudy. Elle m’a beaucoup touché. Elle m’a paru évidente. Il faut les voir. Elles travaillaient l’été jusqu’à seize heures par jour, quand le patron de la conserverie avait besoin de leur travail, et demeuraient sans emploi, ni salaire, l’hiver. On perçoit à la fois, dans leur tenue et dans leur façon de regarder ou de ne pas regarder l’objectif de l’appareil photographique, une forme de dignité au travail et une façon d’être admirable.

Après, il y a cette photo que j’ai choisie pour illustrer le Front populaire que j’aime énormément. Je ne la connaissais pas. Elle est peu connue. Ce sont des hommes qui font la ronde en dansant sur un chantier. Sur la photo, ils sont pris en plongée et puis, de l’autre côté de la rue, il y a un certain nombre de personnes qui les regardent. C’est une photo dans laquelle il y a beaucoup de mouvements et qui dit beaucoup sur le Front populaire, une forme de joie à la fois forte et innocente. Dans un autre registre, il y a cette photo de mineurs polonais qui sont chassés de la mine en 1934. C’est l’inverse. C’est une photo très resserrée où l’on voit quelques-uns des 77 mineurs et leurs familles expulsés par train spécial pour ce crime : avoir refusé de remonter de la fosse pour fait de grève. Et sur cette photographie, on reste hanté par un petit garçon qui nous regarde droit dans les yeux et par la bouilloire que sa mère tient à la main. Elle a quelque chose de poignant.

On a beau dire, l’énergie est par principe du côté de la jeunesse et c’est, quoi qu’il en soit, sa chance.

Après, il y en a deux que j’aime beaucoup par le parallèle et le contraste : côte à côte, sur une double page, ce sont des mineurs aux douches, en Angleterre. D’un côté, on a un vieil homme qui sort de la douche assez fatigué et défait par le travail, et c’est assez bouleversant ; de l’autre côté, on a quatre jeunes gens qui ont peut-être 30 ans et qui sont rigolards. C’est aussi bien la douche prise à la sortie du boulot que la douche après un match de football. Ce qu’il y a de vivant, justement, c’est qu’il y a une forme de détresse de la vie d’un côté et, de l’autre, la puissance et l’énergie. On a beau dire, l’énergie est par principe du côté de la jeunesse et c’est, quoi qu’il en soit, sa chance.

Enfin, mais on n’en finirait pas – toutes ces photographies me reviennent à l’esprit –, il y a encore ces noces d’or des mineurs fêtées en 1948, où il y a sept couples assis dans des autos tamponneuses où ils ont l’air si tristes. Et celle-là, elle me serre le cœur.

Une de vos dernières photographies représente un ouvrier au travail avec un masque. Pourquoi l’avoir choisie ?

Bernard Chambaz : C’est l’avant-dernière. La dernière du livre, j’ai tenu à ce qu’elle reste la dernière pour sa qualité esthétique, pour ce qu’elle nous disait d’un paysage industriel éternel malgré tous les bouleversements politiques et sociaux, pour l’hommage qu’elle rend à l’ouvrage magnifique de Denis Roche, le Boîtier de mélancolie.

La plus récente et l’avant-dernière nous montre donc un ouvrier sur une machine avec un masque. Quand je l’ai intégrée, tous les documents avaient été choisis, tous les textes avaient été écrits. Mais j’ai tenu à la présenter dans la mesure où une des choses qui m’ont frappé pendant l’épidémie de Covid-19, ce printemps, c’est que beaucoup d’observateurs se sont aperçus que la classe ouvrière existait encore. C’est comme s’il y avait eu, au moins à la marge, une prise de conscience de la permanence de l’existence des ouvriers comme classe et comme travailleurs dans notre monde.

Ce sont des mécanismes largement similaires dans le cours du XX e siècle et aujourd’hui au XXI e siècle. Le pseudo-« monde d’après » ressemble au « monde d’avant ». 

Pouvez-vous nous expliquer la logique que vous avez suivie pour les premiers chapitres de votre livre ?

Bernard Chambaz Commençant en 1900, il me fallait éviter un trop grand morcellement. En définissant une première période allant de 1900 à 1919, c’est-à-dire le début du siècle au sens propre et le début de ce que l’on appellera « le court XX e siècle », englobant la guerre elle-même, il me semblait mieux voir comment les années d’avant guerre conduisent à la guerre. Pour un deuxième chapitre, l’entre-deux-guerres semblait assez logique du point de vue de l’histoire sociale et de l’histoire politique qui sont intimement liées. Cela permet aussi d’englober un certain nombre de progrès, peut-être moins perceptibles dans les photos que dans l’introduction brève que j’ai essayé de faire. On note les progrès sociaux en Angleterre et en France, notamment autour du Front populaire et, en même temps, les affrontements sociaux de cette période.

Ce qui m’a frappé pendant ce travail que j’ai réalisé pendant la bataille sur les retraites de 2019, c’est la similitude et la parenté du discours de la classe dirigeante et du patronat contre le mouvement ouvrier. C’est assez incroyable, ou pas, de voir que ce sont les mêmes arguments qui prévalent et que ce sont des mécanismes largement similaires dans le cours du XXe siècle et aujourd’hui au XXIe siècle. C’est une façon aussi de montrer que le pseudo-« monde d’après » ressemble au « monde d’avant ». C’est toujours la même chose, d’ailleurs. On le voit aujourd’hui, le discours du président du Medef à la fin de ce mois d’août, qui demande que les ouvriers travaillent davantage. C’est toujours la même chanson. On le voit encore avec cette méconnaissance profonde du monde ouvrier par le président de la République, ce dédain symbolisé par le fameux « pognon de dingue », plus fort que lui.

 Il y a un mot dans le vocabulaire français que je n’aime pas qui est le mot « sociétal », tout ce que recouvre ce mot.

Dans un dernier chapitre, vous vous interrogez sur une classe ouvrière « en voie de disparition ». Or, la classe ouvrière, à l’échelle mondiale n’a jamais été aussi massive. N’est-ce pas un enjeu fondamental qu’elle reprenne aujourd’hui conscience de soi et de sa force ?

Bernard ChambazDans ce livre, j’ai fait le constat que la classe ouvrière n’avait pas disparu et je fais le pari, intellectuel, qu’elle ne disparaîtra pas. Toutefois, il me semble évident que notre monde glisse vers de nouvelles formes de travail, de culture et de manifestation. Et je ne crois pas que la crise actuelle me démente. Oui, je suis d’accord, c’est un enjeu important, en effet. Après, dans nos sociétés, c’est un constat, il y a eu un effacement, une dilution et une atomisation à la fois de la classe ouvrière, du monde ouvrier et de sa conscience de soi. Logiquement, puisque la conscience de soi est aussi et fondamentalement le reflet du réel. La modification du réel ne peut pas ne pas entraîner une modification du rapport à la conscience de soi. Cela dit, je crois qu’il y a aussi toute la question des modèles sociaux. Il y a un mot dans le vocabulaire français que je n’aime pas qui est le mot « sociétal », tout ce que recouvre ce mot. Mais son articulation avec le social est aujourd’hui une donnée essentielle.

Le développement des réseaux sociaux et, avant, le développement de toutes les technologies de la communication ne peuvent pas non plus ne pas influer sur ce que nous appelons, vous et moi, la conscience ouvrière, ainsi que sur la manière dont le monde ouvrier peut se reconnaître. Dans quoi peut-il se reconnaître ? Il peut se reconnaître dans des luttes. Il peut se reconnaître dans des objectifs. Quels objectifs ? Quelles projections ? C’est forcément quelque chose d’encore vague. Pour avoir une intelligence plus aiguë, c’est certainement le rôle des syndicats que de donner du grain à moudre afin que cette conscience de soi ouvrière qui est en continuelle évolution se redéfinisse. Et je repense à cette vieille question de Marrou, un grand historien spécialiste de l’Antiquité, qui se demandait, au début de ce qu’on a nommé les Trente Glorieuses, si le XX e siècle réaliserait l’émancipation de la classe ouvrière. On voit bien que le temps passe vite et qu’il ne passe pas.

Ballon, vélo et classes populaires

Agrégé d’histoire, romancier, essayiste et poète, Bernard Chambaz est l’auteur d’une dizaine de romans dont Un autre Eden, publié aux éditions du Seuil l’année dernière. Son Histoire vivante des ouvriers de 1900 à nos jours est conçue comme une suite de son ouvrage publié en 2004, l’Humanité (1904-2004), également édité au Seuil.

Publié le 29/10/2020

Reconfinement : serait-il possible d’avoir un débat collectif sur la manière d’endiguer l’épidémie ?

 

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

 

Les autorités ont répondu au Covid par des mesures imposées par le haut. Une autre politique de santé publique est pourtant possible. Que nous apprennent les décennies de lutte contre le sida ? Peut-on envisager une réponse au Covid plus participative ? Réponses avec Gabriel Girard, sociologue, chercheur à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, et militant de la lutte contre le VIH.

Basta !  : Si l’on compare l’épidémie de Covid à celle du VIH, en quoi diffèrent-elles ?

Gabriel Girard [1] : Ce qui est très différent, c’est la temporalité. Le VIH a mis plusieurs années à arriver à une dimension publique. Entre le début de l’épidémie et le moment où cela a été perçu comme telle, où les premiers cas ont été identifiés et reliés à un virus, soit pendant plusieurs années, des gens mourraient de manière inexpliquée. Il a fallu relier les morts entre eux pour comprendre ce qui se jouait. Même une fois identifié, le fait que le virus affectait principalement des groupes de population minoritaires ou déjà discriminés a contribué à un retard de prise en charge publique de l’épidémie. C’est une grosse différence d’avec le Covid.

Sur le coronavirus, en seulement quelques semaines, on est passé d’une alerte en Chine à une pandémie mondiale. Sur le VIH, il a fallu beaucoup de temps pour que cela devienne une question de société, collective, et pas juste une préoccupation des communautés principalement touchées. À la fin des années 1980, il y avait encore très peu de choses faites en matière de politique de santé pour lutter contre le VIH. Notamment aux États-Unis, les communautés toxicomanes, homosexuelles, ou de personnes racisées, étaient abandonnées par la santé publique officielle.

Quand les autorités sanitaires se sont finalement intéressées au VIH, ont-elles été obligées d’écouter les premiers concernés qui avaient déjà accumulé des savoirs sur l’épidémie ?

L’expertise médicale a été balbutiante sur le VIH pendant longtemps. De fait, pendant la première décennie de l’épidémie, et même après, l’expertise première sur le virus était celle des personnes concernées, qui s’étaient auto-organisées pour comprendre, s’entraider ou faire de la prévention. Elles ont ensuite acquis une légitimité importante à s’exprimer sur le virus, car en face, les pouvoirs publics avaient plusieurs trains de retard. C’est très impressionnant historiquement de voir cette prise de pouvoir des patients et des personnes concernées, en quelque sorte contrainte et forcée, mais qui a abouti à la création d’une expertise profane très puissante, dont les échos se font toujours sentir aujourd’hui.

Dans la lutte contre le Covid, les autorités sanitaires ne se sont pas assez tournées vers les associations de patients ?

C’est en effet surprenant de voir qu’après plus de vingt ans de démocratie sanitaire, avec un tas d’instances, de comités, les associations de patients et leurs regroupements comme France Asso santé – un attirail de structures où les usagers de la santé sont représentés –, ces associations aient été si peu impliquées face à la crise du Covid. Tout cela a été balayé. Ces personnes n’ont pas été consultées, ou alors tardivement. Ce sont les professionnels de santé, les médecins infectiologues en particulier, qui ont pris le pouvoir sur la diffusion de l’information, sur la parole publique, parce que c’était aussi vers eux que se tournaient les médias, notamment car ils étaient confrontés à l’épidémie en première ligne avec leurs équipes.

Ces infectiologues sont des visages connus de la lutte contre le sida, qu’on croise dans les instances et les rencontres sur la recherche contre le VIH. Cela fait bizarre de les voir dans cette situation face au Covid, comme s’ils avaient oublié que sur une autre pathologie qu’ils connaissent bien, il existe des mécanismes de participation des personnes concernées et de la société civile. Ce qu’ils vont répondre, c’est qu’il ne s’agit pas des mêmes patients, que les patients Covid sont très peu organisés, que les temporalités sont aussi très différentes. Certes, mais je trouve qu’aujourd’hui, il y a un silence assourdissant autour des patients Covid, même si au printemps, les médias relayaient quelques témoignages de personnes atteintes et de leurs proches. Ce sont maintenant plutôt les soignants qui sont présentés comme les premiers concernés.

Dans cette réponse au Covid, comme face au VIH, on retrouve cette tension entre culpabiliser, voire criminaliser, ou au contraire faire confiance en responsabilisant…

Il y a une tentation permanente de punir celui qui a été le transmetteur du virus ou qui ne s’est pas protégé. Sur le VIH, la criminalisation de la transmission existe toujours. C’est dramatique, car criminaliser, c’est une double peine pour les personnes : on est séropositif et en plus on peut aller en prison, dans certains pays comme le Canada, si on a exposé un partenaire lors d’une relation sexuelle. Au Canada, la simple exposition au virus est pénalisée, même sans transmission. Ce sont des cas rares, mais des gens sont en prison pour cela, et ce sont surtout des personnes racisées. Cela n’incite pas les gens à se faire dépister, car quand on ne connaît pas son statut, on n’est pas responsable pénalement.

Pour le Covid, la criminalisation passe par la répression policière, les amendes, ce qui va à l’encontre d’une appropriation collective des mesures de prévention et de précaution. La réponse, c’est une amende de 135 euros, et bien plus en cas de « récidive », alors qu’on pourrait aussi essayer de comprendre pourquoi des gens se retrouvent dans une situation dans laquelle ils n’ont pas de masque ou n’ont d’autre choix que de sortir.

Comment réagissez-vous à la mise en place du couvre-feu, alors que de nouvelles mesures encore plus restrictives se préparent ?

Il faudra regarder cela avec un peu de recul. On a peu de visibilité sur la stratégie réelle, on manque de vision à plus long terme, d’explications sur pourquoi telle décision est prise, de ce qui en est attendu comme effets. Cette mesure semble seulement réactive. Je pense que des gens au niveau des autorités ont une vision de ce qui doit être fait sur le moyen et long terme, mais ils ne l’expliquent pas assez, ce qui ne donne aucune capacité d’en débattre publiquement.

Il serait possible d’avoir un débat collectif sur un plan d’endiguement de l’épidémie, sur comment on le pense nationalement mais aussi localement. Pour que cela soit efficace, ce devrait être un débat public, qui associe les citoyens et les associations implantées localement. À l’inverse, nous sommes retombés face au Covid dans une santé publique très descendante. C’est l’État qui décide et impose des mesures aux gens. Je pense que ce côté martial est à la hauteur du sentiment d’impuissance que peuvent ressentir nos décideurs face à l’épidémie. Politiquement, les autorités ont sûrement l’impression que cela va être le plus efficace. Mais en pratique, cela se heurte à beaucoup de résistances, car il y a de l’incompréhension et surtout un manque de concertation avec la population. C’est un raté par rapport à ce qu’on a pu apprendre de la lutte contre le sida. Alors que la question face au Covid est aussi de savoir comment vivre avec ce virus, intelligemment, collectivement, en discutant des conditions, des mesures à prendre, des mesures acceptables, et de comment les ajuster localement.

Ce besoin de participation locale, c’est ce que vous entendez par le terme de « santé communautaire » que vous appelez de vos vœux ?

Le concept de santé communautaire vient du monde anglo-saxon, de l’organisation communautaire mise en place aux États-Unis dans les années 1950-1960 dans des contextes de grande pauvreté. Des travailleurs sociaux se sont demandés comment faire autrement qu’une réponse strictement individuelle face à des problématiques de pauvreté, d’accès à la nourriture, à la santé : comment organiser les gens à l’échelle d’un quartier ou d’une petite ville, par exemple, pour qu’ils mutualisent leurs besoins, et élaborent des réponses collectives aux injustices qu’ils vivent.

Ce type d’expérience a transité par le Québec où la santé communautaire a été très populaire dans les années 1970, avec l’organisation d’un réseau de santé locale à forte composante communautaire. Il s’agissait d’établir un état des lieux des besoins de santé à l’échelle souvent d’un quartier ou d’une région, d’en connaître la population, la structure des âges, les pathologies, pour répondre au plus près des réalités vécues. Au Québec, au départ de cette politique de santé communautaire, la population était représentée dans les instances de santé au niveau local, régional puis national, pour faire valoir le point de vue des personnes ciblées par les politiques de santé.

Cette approche-là a été reprise et s’est popularisée en France dans la lutte contre le sida, avec le croisement des expériences minoritaires et de la santé communautaire comme stratégie d’intervention. Il s’agit de partir de l’expérience vécue et d’en faire quelque chose de collectif pour le politiser.

Ce sont des processus qui prennent du temps. Donc, c’est sûr qu’à l’échelle du Covid, ce n’est pas évident à mettre en place. Mais s’il existait des structures locales de santé où les gens pouvaient partager leurs besoins et leurs vécus, peut-être qu’on aurait vu émerger des choses intéressantes, sur la question des masques, sur la difficulté de se procurer du gel hydroalcoolique, sur la compréhension des mécanismes de transmission. Nous avons manqué d’espace pour collectiviser cela, notamment dans des quartiers défavorisés.

 

Voyez-vous aujourd’hui une opportunité que la participation de la population dans les politiques de santé publique soit considérée à la faveur de cette crise ?

Ce que je dis ici, un certain nombre de personnes du milieu de la santé publique le disent aussi, que le fait de ne pas avoir été capable de construire une réponse collective au Covid à l’échelle locale, régionale et nationale, est un gros échec de la santé publique en France. Le possible « Ségur de la santé publique » annoncé par Olivier Véran à la clôture du Ségur de la santé, en juillet, pourrait être, j’espère, un espace où ce débat aura lieu, autour de pistes concrètes. Pour moi, cela devrait être un Ségur qui inclut la santé communautaire avec une place pour une vision plus contestataire de la santé publique.

Dans la réponse des autorités à cette épidémie, surtout face au confinement, l’État a renvoyé une représentation de la population où tout le monde est censé vivre dans un foyer familial, ou au moins en couple cohabitant. Toutes les autres formes de vie en commun et d’intimité ne semblent pas exister dans la vision des politiques sanitaires…

L’État est historiquement très réticent à communiquer sur la sexualité. Dans l’histoire de la prévention sur le VIH, cette communication a été en grande partie déléguée aux associations. Sur le Covid, les associations, notamment Aides, ont émis des recommandations, qui visaient plus la communauté gay. Il s’agit de recommandations très concrètes sur la sexualité face au risque de transmission du coronavirus, avec une échelle de risques. Dans tous les cas, le message global d’Aides, c’est « Faites des choix en conscience » : si on a une relation sexuelle avec un ou une partenaire occasionnel, le risque de transmission du Covid est présent, il faut en être conscient, en avoir discuté avec ses partenaires pour réagir en cas de symptômes. C’est de la responsabilisation individuelle et de l’empowerment.

Cette crise a révélé que l’image dominante dans les discours des autorités sanitaires est toujours celle de la famille nucléaire hétéro, où il y a des relations sexuelles dans un couple et c’est tout. Comme ça, l’État n’a pas à se poser de questions… Car toutes les autres situations, des gens célibataires, des gens multipartenaires, compliquent les choses. C’est comme si le Covid avait réaffirmé l’étroitesse des imaginaires institutionnels sur la sexualité.

Recueilli par Rachel Knaebel

 

Notes

[1] Gabriel Girard est sociologue, franco-canadien, chercheur à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), militant de la lutte contre le sida.

 Publié le 28/10/2020

Chronique du Covid (partie IV) : face à la seconde vague, changer de politique

 

par Gilles Alfonsi (site regards.fr)

 

Face à la diffusion massive du virus et à l’arrivée de nombreux malades dans des structures hospitalières – considérablement affaiblies par des années d’austérité –, le pouvoir semble maintenant attendre la catastrophe. Difficile en effet de rompre avec une politique qui est sa raison d’être.

Ceux qui reprochaient à l’Institut Pasteur d’avoir réalisé, pour le compte du Conseil scientifique, des prévisions alarmistes sur l’évolution de l’épidémie devaient, quelques jours plus tard, manger leurs chapeaux. La situation épidémique constatée par Santé publique France dans son point hebdomadaire du 22 octobre est en effet grave à tous égard, et il ne s’agit pas là de céder au catastrophisme. Après l’explosion du nombre de cas diagnostiqués positifs, après la hausse lente du nombre d’hospitalisations depuis douze semaines, les courbes prennent des formes exponentielles, c’est-à-dire rapides et continues.

D’une semaine sur l’autre, on compte +35% pour les passages aux urgences pour suspicion de Covid, +48% pour les nouvelles hospitalisations et les entrées en réanimation, +40% de décès. Ainsi, alors même que l’on voulait croire jusqu’à présent à une hausse de ces indicateurs en pente douce, Santé publique France écrit : « La situation hospitalière pour la COVID-19 en semaine 42 se rapproche de celle observée au cours de la première vague, après la mi-mars 2020 […], en termes de nombre de personnes nouvellement hospitalisées, nouvellement admises en réanimation et nombres de nouveaux décès survenus en milieu hospitalier ». L’organisme public précise certes que la dynamique de diffusion du virus semble plus lente qu’en mars dernier, mais le nombre de cas dépistés positifs augmente en même temps que le taux de positivité des tests. Autres facteurs d’inquiétude : « Depuis début septembre, le nombre de cas chez les personnes âgées de 65 à 74 ans a été multiplié par 5 […] et le nombre de cas chez les personnes âgées de 75 ans et plus par 6. […] Cette augmentation du nombre de cas chez les personnes âgées est très préoccupante car ces personnes sont les plus à risque de complication de COVID-19 ». Enfin, la diffusion de l’épidémie touche tout le territoire, dans des proportions certes variées, alors que début 2020, elle avait surtout concerné la région Grand-Est, l’Île-de-France et Bourgogne-Franche-Comté. Les ressources en lits et en personnels, qui avaient pu être mobilisées, sont cette fois rarement disponibles.

Conséquence que tout le monde connaît de la dynamique épidémique : le risque de saturation des capacités hospitalières, l’obligation de déprogrammer de nombreuses opérations non liées à la Covid (au détriment de la santé des patients), voire des situations chaotiques pénalisant les malades ayant des complications graves. Le ministère de la Santé va répétant que les capacités d’hospitalisation peuvent être étendues, évoquant depuis six mois les mêmes chiffres (5800 lits de réanimation disponibles, un nombre pouvant être augmenté au forceps à 12.000). En attendant, les déprogrammations ont commencé, ainsi que les transferts entre hôpitaux, entre secteur public et secteur privé, entre territoires. Qu’attend-on pour se donner les moyens de prendre en charge tous ceux qui en ont besoin, ayant la Covid ou non ?

Impuissante stratégique gouvernementale

La stratégie gouvernementale consiste à marteler les avertissements à l’égard des citoyens (soulignant leurs responsabilités dans la circulation du virus, pour mieux dégager les siennes), à occuper le terrain par les annonces successives de « couvre-feu » (là où il serait plus juste de parler de confinement nocturne). De fait, Emmanuel Macron, Jean Castex et Olivier Véran ont pris leur parti d’une dégradation de la situation, à tel point que le Premier ministre faisait figure, lors de sa conférence de presse du jeudi 22 octobre, d’oiseau de mauvaise augure.

 Parmi les mesures contre la Covid, celles qui dépendent de l’action de chacun sont largement quoiqu’imparfaitement mises en œuvre (graphique extrait de l’avis du 20 octobre du Conseil scientifique). Cependant, le dispositif de dépistage, de traçage, d’isolement et d’accompagnement des personnes positives, qui dépend des pouvoirs publics, reste à ce jour largement défaillant.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a souligné fin septembre que le confinement ne peut être que la « dernière solution des pays » pour freiner l’épidémie, car ses conséquences sur la vie économique et sociale sont majeures. Et le Conseil scientifique en France a souligné à plusieurs reprises qu’il s’agirait du constat d’échec de la stratégie préventive dont il a défendu avec grande insistance, au fil de ses avis, la mise en œuvre rapide. Or, où en sommes-nous de ce point de vue ? Outre que la diffusion du virus est actuellement hors de contrôle, bien que les gestes barrières soient largement mis en œuvre, force est de constater que les outils de prévention ne sont pas à la hauteur des problèmes.

Le dispositif de dépistage a en partie progressé, c’est-à-dire que de nombreux tests sont réalisés, et de plus en plus souvent dans des délais améliorés par rapport à la situation des derniers mois. Mais le traçage, l’isolement et l’accompagnement des personnes positives, qui en sont le complément impératif, sont globalement défaillants. Le traçage est mou, qu’il s’agisse de l’inutilité des cahiers remplis dans les restaurants ou de la timidité du recensement des cas contacts. Il supposerait un véritable travail relationnel auprès des personnes positives et de leurs proches. L’isolement est au bon vouloir de chacun, avec très peu de travail de conviction vis-à-vis des personnes, comme si l’incantation gouvernementale pouvait remplacer un travail pédagogique (ce qui supposerait une orientation moins répressive et beaucoup plus éducative). Ainsi, en dehors de l’implication des médecins de ville, l’accompagnement par le biais des plate-formes de l’Assurance maladie est essentiellement formel, comme si sa finalité était principalement la production de statistiques de suivi et non la qualité de vie des personnes.

Au total, si l’on veut affronter, puis sortir d’une situation particulièrement difficile, en prenant acte que nous ne sommes pas dans un sprint mais dans une course de fond, des ruptures avec les politiques macronistes sont indispensables. Cela va un peu plus loin que « débattre de la couleur du Canadair » pour « éteindre l’incendie alors que la maison brûle », pour reprendre l’expression, caustique mais consternante, d’Olivier Véran au début du débat du 24 octobre à l’Assemblée nationale sur la prolongation de l’état d’urgence sanitaire.

4 urgences, comme autant de ruptures politiques

1. Premier axe, un changement complet de politique hospitalière. La question n’est plus seulement d’ouvrir des lits au fur et à mesure des besoins, et de procéder à des recrutements en conséquence. Le refus d’engager dès juin dernier une politique de création massive de lits, de recrutements et de formation accélérée (notamment à la réanimation pour des élèves infirmiers proches du diplôme) se paie aujourd’hui d’une nouvelle situation d’asphyxie continue et d’un stress catastrophique pour les soignants. Le vrai sujet, c’est la remise à niveau des capacités d’hospitalisation et de réanimation. Et celles-ci doivent être pérennes car les spécialistes des pandémies soulignent depuis longtemps la possibilité que de nouvelles épidémies viennent mettre en danger les sociétés.

Dans ce domaine, opposer court et moyen termes est d’autant plus vain que les besoins sont immédiats. En réalité, la situation présente et les besoins sanitaires de demain impliquent aujourd’hui une rupture avec la politique d’austérité néolibérale. Ce sont toutes les orientations mises en œuvre qui méritent d’être remises en cause, de la tarification à l’acte aux réorganisations-fusions d’établissements motivées par la seule recherche d’économies (avec leurs conséquences désastreuses pour l’accès aux soins et pour les territoires), du tout ambulatoire au refus d’une véritable revalorisation des métiers de la santé.

2. Deuxième axe, la promotion de la santé publique, la prévention et la mobilisation de la société doivent l’emporter sur la menace et la peur. Il faut bien sûr mettre le paquet sur le dispositif de dépistage, de traçage, d’isolement et d’accompagnement des personnes (lire le bonus ci-dessous), qui ne devrait pas se résumer au déploiement d’une application numérique au succès improbable (au vu de l’échec de la première version) et à la mise en œuvre de plate-formes téléphoniques.

Mais ce qui fait défaut depuis début 2020, en l’absence de culture de la santé publique du pouvoir, c’est la mobilisation de tous les relais sanitaires et éducatifs possibles pour diffuser les pratiques de prévention. Le gouvernement est dans l’illusion que sa communication et les outils mis en place peuvent emporter la conviction du plus grand nombre, alors qu’on sait depuis trente ans que les actions de prévention sanitaire les plus efficaces sont celles qui impliquent les acteurs de terrain et qui responsabilisent positivement les personnes, au lieu de les culpabiliser. Dans ce domaine, le macronisme est nu, car il se situe toujours en surplomb de la société, dans un rapport de domination.

Plus largement, et là aussi dès à présent et sur la durée, la prévention et l’éducation à la santé sont des domaines entiers de politiques publiques à développer dans la durée : relance de la médecine scolaire et universitaire aujourd’hui entièrement sinistrée, développement des actions de prévention sanitaire tous azimuts, promotion de la démocratie sanitaire et notamment de l’association des usagers à la définition des politiques de santé, soutien aux relais éducatifs et préventifs de terrain.

3. Troisième axe, d’autres politiques économiques et sociales. L’éclatement de la règle des 3% de déficit budgétaire, l’explosion des budgets publics, la réhabilitation de l’État pour socialiser les pertes des entreprises et prendre en charge le chômage partiel de millions de personnes ne suffisent pas. Il faut une relance et un changement de politique économique, à plusieurs étages.

On parle ici de la revalorisation des salaires, du soutien aux personnes, notamment aux plus précaires, avec l’augmentation durable des minima sociaux, de la lutte contre les licenciements, du renforcement des droits des chômeurs, ou encore de la conditionnalité des aides aux entreprises On parle aussi de la mise à contribution des plus riches, avec la remise en place d’une réelle imposition sur les grandes fortunes et la taxation des profits notamment boursiers (qui n’ont pas cessé avec la crise). On parle de la rupture avec la politique qui corsète les budgets des collectivités territoriales, alors que celles-ci assurent 70% de l’investissement public civil, afin notamment de permettre une montée en puissance des politiques d’investissement pourvoyeuses de développement économique, d’emplois et de services utiles à tous. A ce propos, alors que le pouvoir risque de rogner les ambitions écologiques au nom de la crise, sortir de la crise c’est précisément changer de braquet – en ambitions et en moyens – pour obtenir des effets puissants. On parle encore de l’accompagnement du monde de la culture, du sport, des loisirs, du secteur associatif, non seulement pour éviter leur effondrement mais pour en faire le fer de lance d’un rebond de la société. On parle enfin de l’accompagnement conséquent des commerçants, artisans et des professions libérales sans attendre les faillites et pour protéger l’emploi.

4. Enfin, il faut une rupture démocratique. La gestion de l’épidémie par l’exécutif ressemble de plus en plus à un face à face entre lui et la société. Entre sa volonté de montrer qu’il est la fleur au fusil, son mépris de l’opposition et son dédain pour les forces sociales, il est bien seul. Surtout, une situation de crise nécessite une écoute et une mobilisation de la société sans lesquelles, au-delà de la violence ressentie par tout à chacun, les politiques publiques perdent en pertinence et en efficacité. Et ce qui vaut pour la situation présente montre un enjeu durable de transformation profonde des relations entre les institutions et les citoyens.

Si un confinement doit être envisagé pour briser la dynamique épidémique, doit-il encore une fois être imposé par le discours du monarque illusoirement tout puissant ou débattu avec les forces politiques et sociales, et devant les citoyens ?

Gouverner par la peur ?

Dans l’urgence d’une situation très dégradée – au point donc où nous en sommes –, se pose la question redoutable du confinement. Le pouvoir fait de moins en moins mystère qu’a minima des confinements partiels pourraient être nécessaires dans quelques semaines. En visite au centre hospitalier René Dubos de Pontoise (Val d’Oise), Emmanuel Macron expliquait ce 23 octobre, d’un côté : « Dans la phase où nous sommes, nous n’avons d’autre choix, compte tenu du nombre d’infections par jour, que de réduire notre vie sociale au maximum si on veut vraiment préserver notre système de santé et nos concitoyens ». Et de l’autre : « Nous aurons en milieu de la semaine prochaine une vision plus claire de l’impact des mesures que nous avons prises et nous aurons des décisions à prendre les prochaines semaines pour ajuster les choses ». En réalité, la réduction de la vie sociale au maximum n’implique même pas pour lui à ce jour la généralisation maximale du télétravail (l’économie d’abord !).

En fait, il semble que le pouvoir attende que le confinement devienne acceptable par le plus grand nombre… au regard de la peur induite par la dégradation de la situation sanitaire. Une telle orientation, qui revient à gouverner par la peur, est-elle de bonne politique ? Si un confinement doit être envisagé pour briser la dynamique épidémique, doit-il encore une fois être imposé par le discours du monarque illusoirement tout puissant ou débattu avec les forces politiques et sociales, et devant les citoyens ? Nul doute que là où le gouvernement se place en position d’accompagner la crise – en attente de l’aggravation de la situation sanitaire et en gestion des effets économiques et sociaux catastrophiques –, l’heure devrait être à une action beaucoup plus ambitieuse.

 

Gilles Alfonsi

Publié le 27/10/2020

Fabian Scheidler : "Il faut démonter le capitalisme mondial"

 

Par Emmanuel Laurentin, Chloë Cambreling et Hugo Boursier (site franceculture.fr)

 

Coronavirus, une conversation mondiale | Pour prévenir les êtres humains de l'anéantissement de la vie sur Terre, l'essayiste et dramaturge allemand pense nécessaire la destruction de notre "mégamachine", ce système-monde créé il y a cinq cents ans en Europe.

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise mondiale. En cette rentrée, nous étoffons la liste de ces contributions (plus de 70 à ce jour) en continuant la Conversation entamée le 30 mars. En outre, chaque semaine, le vendredi, Le Temps du débat proposera une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les bouleversements qu'induit cette pandémie.

Fabian Scheidler est essayiste et dramaturge allemand. Il travaille comme auteur indépendant pour la presse, la télévision, le théâtre et l'opéra. Il est l'auteur de "La Fin de la mégamachine : sur les traces d'une civilisation en voie d'effondrement" (Seuil, 2020). Pour en savoir plus sur le livre de Fabian Scheidler : www.megamachine.fr

Le plus grand mal imaginable pour les êtres humains est sans doute l’anéantissement de la vie sur Terre. Depuis l’explosion de la première bombe atomique en 1945, ce scénario, le pire qui soit, est devenu une possibilité réelle, envisageable, à portée de main. Dès lors, d’autres scénarios qui pourraient sceller notre destin se sont rajoutés : un dérèglement climatique extrême ; l’accélération de l’extinction des espèces que la civilisation industrielle a déclenchée ; l’émergence d’organismes artificiels incontrôlables. Au cours des cinq derniers millénaires, depuis l’émergence des premiers systèmes de domination en Mésopotamie, bon nombre de civilisations brutales et destructrices se sont succédé. Mais aucune d’entre elles n’a atteint, ni de près ni de loin, un tel potentiel d’anéantissement.

Pourtant, c’est précisément la civilisation occidentale – celle qui englobe toute la planète aujourd’hui – qui est habituellement considérée comme l’apogée et le couronnement de l’histoire humaine. Selon cette interprétation, c’est à elle que nous devons les Lumières, la démocratie et la prospérité. Les forces destructrices qui menacent l’avenir de la vie sur Terre sont arrivées pour ainsi dire par accident.

Le mythe de la modernité 

Pour comprendre les racines de la destruction en cours, il faut dépasser ces mythes de l’Occident et de la modernité. Il est vrai que l’expansion occidentale a apporté d’énormes richesses à une partie de la population mondiale. Mais cette histoire a été en même temps, et dès son début, celle d’une série de génocides. Pour les peuples indigènes des Amériques, par exemple, l’arrivée des conquistadors européens a été, littéralement, la fin du monde. Les massacres perpétrés par les Espagnols et la mise en place d’un système de travail forcé ont mis à mort une grande partie de la population et des cultures. En Amérique du Nord et en Asie, les Européens ne firent guère mieux. Les sociétés africaines ont été, quant à elles, ravagées par l’esclavage et le colonialisme. Rien qu’au Congo, le régime de terreur belge a causé la mort de près de dix millions d’êtres humains – sans qu’un seul coupable ne soit jamais désigné, ou puni. 

En Europe même, depuis le XVIIe siècle, les guerres, la terreur étatique envers les pauvres et les dissidents, la torture, les chasses aux sorcières et l’inquisition ont transformé le continent en un théâtre sanglant. Ces phénomènes n’ont pas atteint leur paroxysme au Moyen Âge, comme le veut le mythe de la modernité, mais durant les temps modernes, lors de l’émergence du système capitaliste. Pour une très grande partie de la population mondiale, le pire est déjà arrivé. Pour l’humanité entière et la planète, le pire est imminent. Imminent, pourtant, ne veut pas forcément dire inévitable.

Mais pour éviter le pire, notre anéantissement ultime, il faut comprendre les origines du mal : le système qui s’est formé il y a près de cinq cents ans en Europe. Il est connu sous différents noms : le « système-monde moderne »,  le « capitalisme mondial » ou la mégamachine, terme inventé par l’historien Lewis Mumford. Le principe fondamental de la mégamachine est l’accumulation sans fin de capital. Autrement dit, il s’agit de faire fructifier l’argent dans un cycle éternel de profit et de réinvestissement. Ce principe s’inscrit, entre autres, au cœur des institutions économiques les plus puissantes du monde : les grandes sociétés par action, dont les premières furent créés il y a 400 ans. Aujourd’hui, les 500 plus grand groupes du monde – dont la plupart des sociétés anonymes – contrôlent 40 pourcents du PIB mondial et deux tiers du commerce. Ces institutions n’ont, dans leur forme légale, qu’un seul but : augmenter le capital des actionnaires, et cela à tout prix. Même si c’est l’anéantissement de la vie sur Terre. Leurs produits – les voitures ou les médicaments, les sucettes ou les mitrailleuses, le fourrage ou l’électricité – sont des moyens interchangeables à cette fin. Une fois que la demande pour certains produits est satisfaite, de nouvelles demandes doivent être créées. Voilà pourquoi il est indispensable de transformer les citoyens en consommateurs, dont la contribution à la vie sociale est réduite à acheter des choses. Cette logique est le moteur central de l’expansion agressive et de la croissance permanente dont le système a besoin pour exister. De nouveaux marchés et de nouvelles sources d’énergie doivent être rendus accessibles par tous les moyens et des espaces naturels toujours plus grands sont exploités. Selon cette logique, toute pause, toute décélération ou modération est équivalente à une crise et à un effondrement. 

Cependant, la machine économique ne peut exister sans un autre pilier qui l’appuie : l’État moderne, qui s’est développé de manière co-évolutive avec le capital. 

Au début des temps modernes, l’État était une institution presque purement militaire. Pour acheter des canons et des armées de mercenaires sur lesquels reposaient leur pouvoir, les souverains s’endettaient auprès des marchands et des banquiers. Le modèle d’entreprise était le suivant : des crédits étaient accordés pour que les souverains puissent envahir et mettre à sac d’autres pays ; le butin de ces pillages servait à rendre le retour sur investissement aux créanciers. Tel est le moteur des guerres de plus en plus cataclysmiques qui ont fait rage en Europe et de la colonisation génocidaire ailleurs. L’État moderne et l’accumulation du capital étaient inséparables dès le début.

Aujourd’hui, ce lien se manifeste dans le fait que la plupart des 500 plus grands groupes du monde ne pourraient survivre sans des subventions immenses. Le Fonds Monétaire International a calculé que les États subventionnent les énergies fossiles à hauteur de cinq billions de dollars chaque année. C’est-à-dire que les contribuables financent la destruction de la planète pour maintenir les profits de l’industrie des énergies fossiles. Il en va de même pour le secteur automobile, l’aviation, les grandes banques et l’agriculture industrielle. 

Pour éviter le pire, il faut démonter les fondements de la mégamachine et les remplacer par d’autres institutions économiques qui ne servent pas le profit mais le bien commun ; pour cela il faut transformer l’État et le dissocier du capital, afin qu’il puisse orchestrer la transition. 

En pratique, cela veut dire qu’on a besoin d’un programme de transition écologique et sociale qui ne remplace pas seulement les énergies fossiles par des énergies renouvelables, mais qui transforme la base de notre civilisation. Un tel programme semble, à première vue, peu réaliste. Mais le système qui a mené l’humanité au bord du gouffre se montre de plus en plus instable. Les crises ne vont cesser de se multiplier – crises financières, pandémies, crises d’États surendettés, catastrophes écologiques – et chaque crise nous conduira à faire des choix. Quand les anciennes institutions se brisent, quand les dirigeants politiques et économiques sont en désarroi, quand le grand mythe de l’Occident se fissure, les mouvements sociaux et écologiques – en fait tous les citoyens engagés – peuvent exercer une influence considérable sur les décisions, surtout quand ils sont bien organisés, bien préparés et capables de forger des alliances. La phase chaotique qui nous attend va causer une cascade de bifurcations (grandes et petites) pendant plusieurs décennies. Elle peut nous mener à un effondrement complet ou vers une société plus juste qui apprend à coopérer avec la nature au lieu de la détruire.

 

Fabian Scheidler

Publié le 26/10/2020

Terrorisme. Le tag ignoble et la musique infernale de « l’islamo-gauchisme »

Aurélien Soucheyre (site humanite.fr)

 

Le graffiti sur le siège du PCF n’insulte pas seulement de façon éhontée la mémoire des résistants. Il arrive aussi dans un contexte où la gauche est de plus en plus accusée de s’être prosternée devant l’islamisme radical.

Sur le dôme blanc du siège national du PCF, l’insulte est inscrite en rouge. « Collabo !! » Samedi, le bâtiment situé place du Colonel-Fabien, à Paris, a été vandalisé. « C’est une attaque faite à tous les communistes d’hier et d’aujourd’hui. Le PCF a payé un lourd tribut dans son combat contre le nazisme et pour restaurer la République. Ses militants ont été pourchassés, arrêtés, déportés et fusillés. Encore aujourd’hui, les descendants des nazis et des collabos s’en prennent aux descendants des résistants », a réagi le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel. Cette abjecte provocation a suscité une vague d’émotion et d’indignation à gauche, de très nombreuses personnalités dénonçant ce tag ignoble. « Les digues sautent et l’immonde se déverse. Nous sombrons dans la folie orwellienne : “la guerre, c’est la paix” et “les communistes sont des collabos”. Total soutien au PCF et à son esprit de résistance », a ainsi déclaré la députée FI Clémentine Autain. « Soutien au PCF et à tous ses militants face à ceux qui souillent leur histoire de résistance », abonde la présidente du groupe PS à l’Assemblée, Valérie Rabault, quand l’élu de Génération.s Régis Juanico se joint au nécessaire rappel des faits historiques : « C’est le parti des fusillés, celui qui a payé par le prix du sang son engagement pour la liberté pendant la Seconde Guerre mondiale. Nous devons tous condamner unanimement et avec force ces propos odieux. »

« L’empreinte de l’extrême droite »

Le PCF a bien évidemment porté plainte, et la police examine les images issues des caméras de vidéosurveillance dans le cadre de son enquête. « Il faut retrouver les coupables. Ces insultes portent l’empreinte de l’extrême droite. Depuis 2018, plus d’une dizaine de nos locaux, dont de nombreuses sections départementales, ont été vandalisés, tagués de croix gammées et des messages “Mort aux rouges !”. Cela révèle bien le climat nauséabond qui se répand en France et qu’il faut combattre », pointe Fabien Roussel. Le porte-parole du PCF, Ian Brossat, observe également que la date du tag, le 24 octobre, intervient deux jours après l’anniversaire de la mort des 27 communistes de Châteaubriant, tous exécutés par les occupants. « Guy Môquet, 17 ans, fusillé par les nazis comme 26 de ses camarades, il y a soixante-dix-neuf ans. Gloire à eux et honte aux salopards qui ont souillé le siège du PCF aujourd’hui ! » insiste Ian Brossat. Mais ce tag, en plus d’être complètement à côté de la plaque d’un point de vue historique, prend une résonance particulière après l’assassinat de Samuel Paty par un terroriste islamiste, dans un contexte où les formations de gauche sont accusées d’ « islamo-gauchisme », et même d’être des « islamo-­collabos », selon une formule utilisée par l’hebdomadaire Valeurs actuelles.

Un vocabulaire d’extrême droite que s’approprie le gouvernement, au risque de le légitimer. Début octobre, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a par exemple accusé la France insoumise d’être « liée avec un islamo-gauchisme qui détruit la République ». Le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer en a remis une couche depuis l’assassinat de Samuel Paty. « Je pense à la complicité intellectuelle du terrorisme. Notre société a été trop perméable à l’islamo-gauchisme qui fait des ravages à l’université », a-t-il déclaré (voir notre article ci-contre). « Le procès en islamo-gauchisme est une escroquerie indigne, minable et dangereuse, répond le député PCF Pierre Dharréville. Ce terme ne correspond à aucune pensée politique. Il vise à instiller l’idée d’une compromission et d’une complicité de la gauche. » À imposer dans les esprits que tout discours rationnel sur l’immigration, le droit d’asile, la question du port du voile pour les accompagnatrices scolaires, le nécessaire dialogue avec les citoyens de confession musulmane et la lutte contre les discriminations qui leur sont faites – sans oublier celle contre l’islamophobie – ne sont en réalité que des complicités avec l’islamisme radical, voire le terrorisme. Cette petite musique est devenue concert pétaradant depuis l’ignoble assassinat de Samuel Paty, éditorialistes tels Pascal Praud ou Christophe Barbier, anciens premiers ministres tels François Fillon et Manuel Valls, et pseudo-intellectuel tel Pascal Bruckner s’en donnant à cœur joie sur les plateaux télévisés.

Fabien Roussel appelle au sursaut

« Il est dangereux de nourrir un climat de haine, d’invectives, de surenchère et de récupération politique. Face à ce terrible attentat islamiste, nous avons besoin de nous unir et de nous rassembler. Nous sommes face à un fascisme religieux. La question est de le combattre ensemble », martèle Fabien Roussel. Le dirigeant du PCF souligne que « le commerce des armes de nos gouvernements successifs avec les pays qui financent les réseaux de l’islam radical pourrait très bien être taxé de complicité ». La droite, qui accuse la gauche de s’être vautrée dans la compromission, oublie aussi bien vite qu’elle a souvent fait campagne lors des municipales en ciblant un « électorat musulman », en fustigeant l’homosexualité de candidats (comme à Toulouse) et en accusant l’enseignement de la théorie du genre dans les écoles de tous les maux. Mais Fabien Roussel réclame surtout un sursaut, une réflexion globale, « un rassemblement de tous les républicains pour faire front ensemble et apporter les meilleures réponses pour renforcer notre République face à l’islamisme, aux intégrismes et à tous les obscurantismes ».

« Combattre tous les fascismes »

Il appelle, y compris les ministres, à ce que cessent les provocations. « J’ai aussi demandé à Gérald Darmanin une enquête concernant ces groupuscules d’extrême droite qui attaquent nos locaux partout en France. C’est intolérable. L’ancien secrétaire d’État Laurent Nunez m’avait d’ailleurs informé que des milliers de militants d’extrême droite étaient fichés S et surveillés pour leurs activités. Il s’agit donc de combattre tous les fascismes », mesure Fabien Roussel. En attendant les résultats de l’enquête, le tag a été effacé place du Colonel-­Fabien. Le PCF, dans sa longue histoire centenaire, en a connu d’autres sans se laisser intimider. « Un graffiti “collabo” sur le siège du PCF. Pauvre Résistance. Le déversoir qui, depuis une semaine, assimile toute posture tolérante sur l’islam à un soutien au djihadisme annonçait cette profanation. Elle ne tue personne, direz-vous, sinon notre mémoire », s’est aussi indigné le journaliste Claude Askolovitch. L’ampleur des réactions, vigilantes et outrées, témoigne que le combat n’est pas perdu. Mais la lutte pour une authentique République laïque et sociale et la bataille idéologique font plus que jamais rage.

L’Observatoire de la laïcité sur la sellette

Pointé du doigt par Matignon après avoir été la cible d’une campagne haineuse l’accusant de « laxisme », l’Observatoire de la laïcité a répondu vendredi à ses détracteurs dans un communiqué. Son président, Jean-Louis Bianco, devrait être rapidement reçu par Jean Castex, qui a annoncé vouloir renouveler cette instance, « afin qu’elle soit davantage en phase avec la stratégie de lutte contre les séparatismes ». Dans une lettre ouverte, une quinzaine d’universitaires ont apporté leur « total soutien » à Jean-Louis Bianco et au rapporteur général, Nicolas Cadène, qui ont « su remplir les missions de l’institution (…) en s’élevant au-dessus de toutes les querelles partisanes ».

 Publié le 25/10/2020

Revalorisation des enseignants : le marché de dupes du Grenelle

 

Olivier Chartrain (site humanite.fr)

 

Pour mieux transformer le métier d’enseignant, en échange d’une revalorisation aux contours toujours flous, Jean-Michel Blanquer n’hésite pas à mettre sur la table la mort de Samuel Paty.

Pour le commandant d’un navire, maintenir le cap dans la tempête est généralement reconnu comme une qualité. Sauf si cette obstination conduit à faire passer la moitié de l’équipage par-dessus bord. C’est bien une tempête qu’affronte l’éducation nationale en ce moment, entre l’épidémie de Covid-19, qui la met toujours à rude épreuve, et l’assassinat sauvage de Samuel Paty. Du coup, on peut se demander si la volonté de Jean-Michel Blanquer de maintenir le calendrier de son Grenelle de l’éducation, dont le coup d’envoi a été donné le 22 octobre au Conseil économique, social et environnemental (Cese), relève du courage salutaire ou de l’obstination insensée.

Cet énième Grenelle thématique

Rembobinons. Décembre 2019 : la colère gronde en France contre la réforme des retraites. Les agents de l’éducation nationale découvrent, fort en colère, qu’ils sont parmi ceux qui ont le plus à y perdre. La lumière jaillit alors Rue de Grenelle : pour compenser les pertes de revenu indéniables dues à la réforme, on promet une grande revalorisation des salaires des enseignants, dont le gel du point d’indice depuis dix ans a fait sombrer le pouvoir d’achat.

Mais, dès cette époque et avant même l’annonce, au printemps dernier, de ce énième Grenelle thématique, la revalorisation promise est mise en balance avec une évolution profonde du métier et du statut des enseignants. Il s’agit, promet le ministre de l’Éducation, dès décembre 2019, de « mettre à plat tout ce qui est fait par les professeurs ». Temps de travail, formation, gestion des carrières, mobilité, tâches… au Cese, le ministre a précisé d’entrée que « tout ne se résume pas à la revalorisation ».

Des propositions de primes qui ne satisfont pas les syndicats

Il a donc défini trois « piliers » pour le Grenelle : la reconnaissance, la coopération et l’ouverture. Chacun donnera lieu à des ateliers thématiques, chapeautés soit par des « people », comme l’ancien rugbyman Pascal Papé ou l’écrivain Daniel Pennac (qui a eu l’honnêteté de se déclarer « incompétent »… tout en acceptant la tâche), soit par des universitaires et des cadres de la Rue de Grenelle proches du ministre.

Au chapitre de l’« ouverture », Jean-Michel Blanquer regroupe des enjeux comme le développement du numérique, « l’autonomie des acteurs de terrain », les « expérimentations », « les opportunités de carrière », avec un encouragement à la mobilité « à l’intérieur du secteur public, mais aussi entre le secteur public et le secteur privé ». Comme le recrutement de managers venus du privé et d’ores et déjà aux postes de direction a été facilité, on voit quel peut être le cap…

Avec le pilier de la « coopération », le ministre tresse les louanges de la collégialité, de « l’esprit d’équipe » et la nécessité de « créer des collectifs de travail ». Alors qu’il s’attelle à les faire exploser quand ils existent et fonctionnent, par exemple en voulant donner aux directeurs d’école un pouvoir hiérarchique sur leurs pairs, ou avec sa réforme du lycée, qui a rendu impossible le travail des équipes pédagogiques, attachées à des groupes de classes qui n’existent plus.

Une manière peu subtile

C’est évidemment au chapitre de la « reconnaissance » que l’on retrouve cette fameuse revalorisation. Le ministre a évoqué une programmation pluriannuelle, mais a surtout redonné le chiffre de 400 millions pour 2021. Mi-octobre, il avait transmis aux syndicats des propositions reposant uniquement sur des primes, visant en particulier les débuts de carrière – et en aucun cas concernant l’ensemble de la profession. Ce qui ne satisfait évidemment pas les syndicats, à commencer par le premier d’entre eux, la FSU. Les ateliers se dérouleront jusqu’en décembre, la conférence de clôture, en février 2021.

« Ce qui vient de se passer nous oblige », a énoncé Jean-Michel Blanquer, en référence à l’attentat de Conflans, « sinon, nous donnerions raison à ceux qui veulent abattre notre République ». Une manière peu subtile de mettre la pression sur tous ceux qui ne donneraient pas leur assentiment aux transformations qu’il appelle de ses vœux, les faisant basculer sans appel dans le camp des ennemis de la République. Rien de moins. C’est ainsi que le capitaine entend maintenir le cap qu’il s’est fixé, au risque de jeter sur les récifs le navire tout entier.

 Publié le 24/10/2020

Ghaleb Bencheikh : « En ces temps obscurcis, faire rayonner l’islam des Lumières »

 

Latifa Madani (site humanite.fr)

 

Ce vendredi, les pratiquants sont appelés par diverses instances religieuses musulmanes françaises à prier à la mémoire de Samuel Paty. L’islamologue Ghaleb Bencheikh, président de la Fondation de l’islam de France, montre en quoi la religion du Coran doit faire face à de multiples défis, parmi eux, la lutte contre l’islamisme. Entretien.

Comment expliquez-vous l’acte de Conflans-Sainte-Honorine ? Comment expliquer que l’on tue pour des caricatures ?

Ghaleb Bencheikh Hélas, le cauchemar continue. C’est le énième attentat, réussi, spectaculaire au sens premier du terme, qui ôte une vie humaine, en l’occurrence celle du professeur Samuel Paty, commis au nom d’une religion. Il est le fait du passage à l’acte d’un post-adolescent, inculte et ignare, fanatisé, à qui on a suggéré, fait savoir ou ordonné qu’il y a un mécréant qui s’attaque à la figure sacralisée du Prophète. Celui qui a commis cet acte méconnaît le respect que la tradition islamique porte à celui qui enseigne. Aujourd’hui le temps est au recueillement, mais aussi à la volonté invincible d’en finir une bonne fois pour toutes avec ce terrorisme abject. Notre détermination à venir à bout de ces actes est absolue. Notre volonté de résistance est totale.

Comment faire la part des choses entre islam et islamisme ? Pourquoi y a-t-il tant de mal à lever les amalgames ?

Ghaleb Bencheikh La première raison – sans autoflagellation aucune, sans haine de soi et sans même m’appesantir sur le passé – est que, quand les crimes au nom de la tradition religieuse islamique ont commencé à être perpétrés et que le terrorisme islamiste a sévi, nous n’avons pas entendu suffisamment et avec force les voix des hiérarques musulmans condamner sans équivoque ces dérives meurtrières. Je pense à l’Algérie lors de la décennie noire, à la Jamaa islamiya en Égypte, à Boko Haram au Nigeria, etc. Les préceptes islamiques de bonté, d’amour, de miséricorde, les messages de paix, de fraternité ont été bafoués depuis longtemps et avilis par les djihadistes et les extrémistes. Cela a laissé dans l’esprit de beaucoup, et a fortiori dans l’esprit de non-musulmans, comme un soupçon de complicité tacite. Ensuite, il est vrai, devant l’horreur qui allait crescendo, ces mêmes hiérarques ont commencé à condamner, à dire halte à l’amalgame, ceci n’a rien à voir avec l’islam, c’est une religion de paix. Mais cela n’était pas suffisant. Depuis le Bataclan, Charlie et l’Hyper Cacher, certains continuent à dire oui, nous condamnons mais n’oublions pas que les musulmans sont stigmatisés aussi. Ce discours est devenu insupportable et inaudible. Tout comme est dangereux ce discours qui consiste, quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez, à prétendre que la violence est intrinsèque, propre à l’islam. C’est la zemmourisation des esprits : des propos à l’emporte-pièce, sans analyse, sans distanciation, un déversoir de haine et d’hostilité, du ressentiment, voire une forme de racisme contre les adeptes de telle ou telle religion. La démission de l’esprit et la défaite de la pensée donnent lieu à une confusion terrible des registres : le registre théologique avec le registre social et politique. Dans l’actuelle séquence, malheureuse, de telles paroles se libèrent davantage. Nous devons en sortir par le haut.

Pour quelles raisons, en 2020, l’islam de France n’a pas encore trouvé sa place malgré la présence de 5 millions à 6 millions de citoyens de confession ou de culture musulmane ?

Ghaleb Bencheikh Nous avons connu trois décennies d’individus, le plus souvent autoproclamés, parlant au nom de l’islam alors qu’ils sont totalement incompétents. Ajoutez à cela les divisions et ce qu’on appelle l’islam consulaire. Un terrible paradoxe. Des puissances étrangères, loin d’être démocratiques, se mêlent de l’islam de France alors même qu’il est demandé à l’État français, en vertu de la loi de séparation de 1905, de ne pas se mêler de l’organisation interne des cultes. Ici, certains gouvernements ont géré l’affaire islamique en laissant jouer le clientélisme, comme on le faisait dans les Républiques bananières. Le meilleur exemple est la manière qui a présidé à l’instauration du « machin », le fameux Conseil français du culte musulman. En 2003, un ancien ministre de l’Intérieur, pressé de devenir président, réunissait des consultants, devenus, en un week-end, dirigeants d’un organe dit « représentatif », censé gérer les questions cultuelles islamiques. Résultat : ils n’ont rien fait, laissant le terrain vide et une jeunesse à la merci de prédicateurs et d’idéologues médiocres et dangereux, en quête de leadership.

Vous militez pour un travail de refondation de la pensée islamique. Ne vous sentez-vous pas un peu seul dans cette école de l’islam des Lumières au moment où semblent dominer les thèses fondamentalistes et salafistes ?

Ghaleb Bencheikh Les idées, surtout si on y croit sans dogmatisme, qu’on les soumet à la confrontation, à l’argument rationnel, il faut les semer. Je n’ai pas l’impression que ce que je défends soit nouveau. Il existe une lignée de réformateurs. Il est vrai, aujourd’hui, nous avons une régression dans la régression. Une première régression tragique, après un apogée civilisationnel, peut-être avec Soliman le Magnifique du temps de l’Empire ottoman, lui-même concomitant à deux autres empires, moghol et sassanide. La civilisation islamique fut une civilisation impériale. Il y a eu déclin et colonisabilité. La colonisation fut une abomination absolue. Elle a été suivie par une trahison des idéaux des révolutions de recouvrement des indépendances. Ce fut le cas en Algérie lorsque ont été trahies les résolutions du congrès de la Soummam. Puis a commencé le flirt avec les sirènes islamisantes. Nous devons en finir avec l’idée que, avant 622, avant l’hégire, ce fut l’obscurantisme et après les lumières de la foi, que nous n’avons pas besoin d’autre chose que ce que le Coran nous donne. Cela est asphyxiant et mortel, et malheureusement c’est ce que nous entendons de plus en plus. On judiciarise la non-observance du jeûne, on punit de mort le blasphème, on applique la peine capitale pour des considérations de conscience. Criminaliser l’apostasie est criminel. Cela ne peut pas continuer comme ça et ce n’est pas l’idée que nous nous faisons de la révélation coranique.

Comment opérer cette refondation de la pensée islamique ?

Ghaleb Bencheikh La séquence Descartes et Freud a été ratée en contexte islamique. Il est temps de la rattraper, de l’assimiler puis de la critiquer et de la dépasser. Nous sommes en 2020, au XXIe siècle. La refondation doit s’atteler à des chantiers colossaux : liberté, égalité, désacralisation de la violence, autonomie du champ de la connaissance. D’abord les libertés fondamentales, notamment la liberté de conscience, et ses corollaires, la liberté d’expression et d’opinion, croire, ne pas croire, pouvoir changer de croyance. Ensuite, l’égalité entre les êtres humains. Les ressources pour pouvoir l’établir existent dans le patrimoine islamique mais cela n’est pas suffisant. La refondation de la pensée théologique a besoin d’asseoir et de trouver les arguments contemporains dans la modernité. La désacralisation de la violence va de pair avec l’autonomisation du champ du savoir par rapport à celui de la révélation et de la croyance. On ne peut pas dire « si c’est conforme au Coran on l’étudie, et si ce n’est pas conforme, on le rejette ». Il faut en finir avec l’obsession de la norme religieuse, du licite et de l’illicite, jusqu’à la névrose. Dans l’histoire, pourtant, une liberté par rapport au texte a existé, nous ne comprenons pas pourquoi ce n’est plus possible. C’est pourquoi il ne s’agit pas d’opérer un simple aggiornamento, mais une vraie refondation qui passe aussi par la réinterprétation des textes. En résumé, « transgresser, déplacer, dépasser », comme le dit le grand penseur de l’islam Mohammed Arkoun. Transgresser des tabous car on a rendu le sacré obèse et de plus en plus asphyxiant. Ouvrir les clôtures dogmatiques, se libérer des enfermements doctrinaux, déplacer les études du sacré vers d’autres horizons cognitifs, porteurs de sens et d’espérance comme le sont les disciplines des sciences de l’homme et de la société. Pour y arriver nous devons en finir avec la pression communautaire. Il est temps qu’il y ait émancipation du sujet musulman. Qu’il devienne citoyen.

C’est pour cela que vous appeliez, en 2019, à ce que l’islam soit « une cause nationale » ?

Ghaleb Bencheikh Oui, c’est l’affaire des musulmans certes, mais c’est un enjeu de civilisation et une cause nationale parce que cela concerne l’ensemble des citoyens. Il y a tout de même, entre la France et l’islam, une histoire pluriséculaire, faite de conflits, certes, mais aussi d’échanges auréolés d’une vraie philosophie de la relation. « L’islam fait partie intégrante de notre histoire collective », ainsi que le rappelle Jean-Pierre Chevènement, à qui j’ai succédé à la tête de la Fondation.

La Fondation de l’islam de France peut-elle lutter efficacement contre l’islamisme ?

Ghaleb Bencheikh Sa vocation première est d’endiguer la déferlante wahabo-salafiste, réductrice et manichéenne, qui nourrit le terrorisme djihadiste. Elle a des missions éducatives, culturelles, sociales. Nous devons recouvrer une discipline de prestige en France qui est l’islamologie savante, reconnaître à l’islam sa complexité et ses apports à l’universalité. On ne peut pas ramener toute une civilisation à une affaire de certificat de « virginité ». La Fondation agit pour que la jeunesse qui tend à s’abreuver sur Internet auprès de « Cheikh Google.zero » ne soit pas livrée aux proies faciles des charlatans et des islamistes. Elle essaie de faire sa part pour préserver les enfants des quartiers des germes et tentations djihadistes. De nombreuses mères de famille m’interpellent, en me disant : « Aidez-nous, nos enfants n’ont que le choix entre la délinquance et la radicalisation. »

De quels outils la Fondation dispose-t-elle ?

Ghaleb Bencheikh Je citerai notre campus numérique Lumières d’islam, dont l’ambition est d’en faire très vite le premier site de référence francophone islamique, dans les aspects civilisationnels, culturels, artistiques, littéraires, d’islamologie et même spirituels. L’objectif est de renouer avec les humanités et avec l’humanisme en contexte islamique, oblitérés et effacés des mémoires, insoupçonnés même. Outre l’université digitale, nous avons des universités populaires itinérantes qui, de ville en ville, de quartier en quartier, portent le débat, la confrontation des idées. Un débat citoyen entre musulmans et non-musulmans, pour apprivoiser les peurs, exorciser les hantises et un débat intra-islamique. Une réelle dynamique a été stoppée par la pandémie. La Fondation octroie des bourses pour les étudiants et dispense une formation civique (profane et laïque) des prédicateurs, des aumôniers, des imans. À l’heure actuelle, leur formation ne se hisse même pas aux exigences de la théologie classique.

N’est-il pas important aussi, comme le disait Abdelwahab Meddeb, de « relever chez les musulmans l’estime de soi et chez les non-musulmans la considération due à l’islam » ?

Ghaleb Bencheikh C’est ce qu’il faut faire, et alors nous aurions réussi notre mission. Et du coup apaisé les tensions, normalisé, voire banalisé le fait islamique en France. C’est pour cela que c’est une cause nationale.

Ne pensez-vous pas, a contrario, que l’on s’en éloigne dans le climat actuel ?

Ghaleb Bencheikh Une parole inintelligente s’est libérée malheureusement. La machine s’est emballée. Elle risque encore d’envenimer la situation. Espérons que le paroxysme de ce drame soit atteint, qu’après ces convulsions vienne le temps de l’analyse. Nous savons que les extrémistes se nourrissent les uns des autres. Et nous nous retrouvons pris en tenaille entre l’extrémisme djihadiste et celui de l’extrême droite et de la droite « identitariste » et suprémaciste. Tout cela, aussi, à cause de beaucoup de démissions, y compris politiques. Nous sommes en pleine tempête. Il y a les barreurs de grand temps et les barreurs de petit temps. Il faut que nous tenions la barre des grands temps, ne pas abdiquer. Cela prendra du temps mais il faut passer à une autre séquence.

 Publié le 23/10/2020

Déni du réchauffement, mépris pour les renouvelables, haine des réfugiés climatiques : le « fascisme fossile »

 

par Sophie Chapelle (site bastamag.net)

 

Que disent les principaux partis d’extrême droite en Europe à propos du changement climatique ? Négationnisme, promotion des énergies fossiles et de l’industrie automobile – souvent au détriment des ouvriers qui y travaillent –, opposition à toute mesure de lutte contre le changement climatique...

C’est un étrange paradoxe. L’intensification des événements météorologiques extrêmes et le dérèglement du climat coïncident avec la montée de l’extrême droite, une force politique qui nie catégoriquement ces phénomènes. Le Zetkin Collective [1], un groupe composé de chercheurs, d’activistes et d’étudiants, vient de publier un livre sur le « fascisme fossile » aux éditions La Fabrique. Ils examinent ce que les principaux partis d’extrême droite ont dit, écrit et fait à propos du climat et de l’énergie dans treize pays européens, dont la France [2].

Entre déni et mensonges

Parmi les enseignements, le négationnisme climatique pur et dur – c’est-à-dire le déni des causes et des conséquences du réchauffement – constitue encore aujourd’hui la ligne majeure de plusieurs partis d’extrême droite en Europe. En Allemagne, l’AfD, lorsqu’elle est entrée au Bundestag en 2017, affiche une position sans équivoque sur le changement climatique. Ce dernier serait « à l’œuvre depuis le début de l’existence même de la Terre ». Selon l’AfD, l’alternance froid-chaud des températures a toujours eu lieu. Davantage de CO2 permettrait même des récoltes plus abondantes... Ce dernier argument a aussi été utilisé en 2016 par le parti réactionnaire polonais Droit et justice. Selon son ministre de l’environnement, « il n’y a pas de consensus scientifique » sur le changement climatique.

Même tonalité aux Pays-Bas avec le Forum voor Democratie (FVD). En Grande-Bretagne, Nigel Farage, fondateur de UKIP (Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni) a brandi en 2013, devant le Parlement européen, deux imprimés de la Nasa censés prouver que la calotte glaciaire arctique s’était accrue de 60 % en un an, et dont il faisait une lecture erronée. « Nous entrons actuellement dans une période de 15 à 30 ans de refroidissement climatique global. Nous avons fait l’une des plus grosses et stupides erreurs collectives de tous les temps en nous inquiétant d’un réchauffement climatique », tonne alors celui qui a également allègrement menti lors de la campagne pour le Brexit. En Espagne, l’entrée au Parlement en avril 2019 du parti néo-franquiste Vox a aussi été marquée par le retour du négationnisme climatique. Pour Santiago Abascal, président de ce parti d’extrême droite, le réchauffement est la « plus grande escroquerie de l’histoire ».

 

Au fondement de cette machine du déni figure une doctrine, le « capital fossile » qui se développe depuis le début du 19ème siècle en puisant et brûlant du charbon, du pétrole et du gaz. Une pléthore de think tanks américains ont germé pour contester les alertes sur le réchauffement que les énergies fossiles génèrent. Ils ont reçu l’appui de multinationales de l’énergie comme Exxon, Shell ou BP, de constructeurs automobiles comme General Motors, Ford et Chrysler, ou de géants de la chimie tel DuPont... L’industrie pétrolière connaissait pourtant dès 1965 les conséquences de l’extraction d’énergies fossiles sur le réchauffement [3].

Il a fallu attendre le milieu des années 1990 pour qu’une partie de ces multinationales reconnaissent l’existence du changement climatique et le besoin d’y remédier. Depuis, elles rivalisent d’imagination pour communiquer sur leurs stratégies « charbon et pétrole propres », leurs projets de capture et de stockage du CO2, de « gaz vert », de marché du carbone, de mécanismes de « compensation volontaire », de plans d’entreprises pour la neutralité carbone... Plusieurs partis d’extrême droite européens continuent de défendre ardemment ce capitalisme fossile. En Finlande, l’industrie de la tourbe, qui produit massivement des gaz à effet de serre, est ainsi vivement soutenue par le Finns Party (Parti des Finlandais) qui a même envisagé d’exempter cette production de toute taxe. Le fief du Finns se situe à l’ouest du pays, bastion de cette industrie : sur les quinze municipalités qui ont le plus voté pour l’extrême droite finlandaise en 2015, quatorze produisent de la tourbe.

Défendre le charbon et l’automobile aux dépens du climat et... des ouvriers

L’UKIP de son côté rêve de donner un nouveau souffle à l’industrie du charbon. « Notre politique c’est la réouverture des mines, confiait Roger Helmer, membre du parti. Nous avons assez de réserves de charbon pour les 200 prochaines années au moins ». En Allemagne, l’AfD multiplie les messages pro-charbon. Une stratégie payante : l’AfD a obtenu plus de 30 % des voix dans la région de la Lusace, à l’Est, riche en lignite. En Pologne, Droit et justice (PiS), qui a obtenu en 2015 une majorité parlementaire absolue, mise aussi sur le charbon. Pour son ministre de la Défense, « la Pologne est fondée sur le charbon, et cela ne changera pas ». Le PiS défend l’idée d’un « charbon propre » aux dépens des énergies renouvelables qu’il méprise.

En Hongrie, le gouvernement Fidesz (droite extrême) pourvoit assidûment aux besoins du secteur automobile. Une loi de 2018 connue sous le nom de « Slave Law » (loi esclavagiste) a autorisé les entreprises à exiger de leurs employés jusqu’à 400 heures supplémentaires contre 250, et à attendre trois ans, au lieu d’une année, pour les rémunérer. La même année, BMW annonçait la construction d’une nouvelle usine en Hongrie. La part des voitures dans les exportations du pays pourrait, selon les prévisions, passer d’un tiers à presque la moitié.

Haine des énergies renouvelables

Répondant à une question au parlement au sujet du rapport récent du GIEC, un ministre du Fidesz déclare, en octobre 2018, que « le degré auquel les activités humaines impactent le climat est discutable ». Pas question, donc, d’envisager de changer de modèle. « Avec des impôts élevés, des normes environnementales importantes et une législation climatique absurde, nous mettons notre socle industriel en danger alors qu’il constitue la base de nos emplois et de notre prospérité », déclare Manfred Haimbuchner, ancien vice-président du FPÖ (Parti de la liberté), l’extrême droite autrichienne.

Si les partis d’extrême droite défendent la souveraineté nationale, ils abhorrent généralement le développement des énergies renouvelables sur leur propre territoire, vouant une haine particulière à l’énergie éolienne. En 2012, Roger Helmer (UKIP) admet détester les grands parcs solaires, mais « [haïr] par-dessus tout les éoliennes car elles sont le symbole de déchets inutiles et colossaux, et du politiquement correct futile ». Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national (ex-Front National) qui dit ne rien avoir contre le solaire ou les bio-carburants, souhaite un moratoire immédiat sur la construction des éoliennes car « c’est immonde et ça ne marche pas ». Au printemps 2019, son parti a lancé une campagne spécifique contre les éoliennes qualifiées de « pollution sonore et visuelle » et de « drame pour l’environnement ».

En 2018, au Danemark, le DF (Parti populaire danois) annonce qu’il s’opposerait à toute construction de parcs éoliens terrestres et n’acceptera que des projets offshores. Sous pression, le gouvernement a réduit le nombre d’éoliennes terrestre de 4300 à 1850 d’ici 2030 tout en planifiant la construction de trois nouveaux parcs offshores. Plus de la moitié des éoliennes actuelles vont donc être démantelées dans les dix années à venir. En Allemagne, l’AfD considère les renouvelables comme non fiables, chères, destructrices de « l’image de nos paysages culturels » et constituant un « danger mortel pour les oiseaux ». Le même rejet de la part des partis d’extrême droite est observé en Hongrie, en Espagne et en Suède, qui n’ont pourtant pas ou peu de ressources pétrolières, charbonnières ou minières. Pour Martin Kinnunen, porte-parole des Démocrates suédois (DS, le parti d’extrême droite local), « il n’y a pas de bonnes alternatives aux énergies fossiles ». Plutôt que de recourir aux énergies renouvelables, il préconise l’importation de gaz et du charbon.

L’extrême droite européenne unie contre l’accord de Paris

Le Collectif Zetkin observe également une résistance systématique des partis d’extrême droite en Europe à toute tentative d’instaurer une gouvernance climatique – même capitaliste. Suite à la signature de l’Accord de Paris fin 2015, le Finns Party en Finlande, a jugé l’accord « catastrophique » pour l’économie nationale, exigeant qu’on épargne le secteur privé et les contribuables de ses conséquences économiques désastreuses. Les Démocrates suédois ont été le seul parti à voter contre la ratification de l’accord, puis à défendre un retrait. Aux Pays-Bas, le PVV (Parti de la liberté) qualifie le texte d’ « inepties qui ne font qu’ajouter un fardeau supplémentaire sur notre peuple ». Au Royaume-Uni et en Allemagne, les droites extrêmes font pression pour une sortie de l’accord de Paris comme de tous les accords climatiques signés par leur pays. En Autriche, le FPÖ le qualifie de « tromperie ».

Le Front National est sur la même ligne : entre 2009 et 2014, le parti de Marine Le Pen vote contre chacune des treize réformes climatiques – réduction des pollutions, augmentation de la production renouvelable... – débattues au Parlement européen.

 

« Le meilleur allié de l’écologie, c’est la frontière »

En France, Marine Le Pen rallie initialement les négationnistes climatiques. Puis, en 2014, le FN lance un « Collectif Nouvelle Écologie » où l’on aborde la protection de « la famille, la nature et la race »... À la veille de l’élection présidentielle de 2017, le FN se redéfinit comme un parti « éco-nationaliste » luttant pour « une écologie patriotique ». « En défendant le protectionnisme, la production à l’intérieur de nos frontières [...], on lutte contre les émissions de gaz à effets de serre », estime-t-elle. Tête de liste durant les élections européennes de 2019, Jordan Bardella semble tout aussi dévoué à l’écologie : « C’est par le retour aux frontières que nous sauverons la planète. » « Le meilleur allié de l’écologie, c’est la frontière » résume assez bien ce courant de l’extrême droite.

Pour le Collectif Zetkin, ce nationalisme vert semble avant tout arrimé à la conviction que la protection de la nature passe par celle de la nation blanche. S’il ne nie pas la crise écologique, il l’utilise comme argument pour fortifier les frontières. Le motif qui gouverne tous les autres, c’est de stopper et d’inverser l’immigration.

Le réchauffement climatique, un « complot » contre « les Blancs » et « les pays développés »

C’est une règle qui n’a pas encore été démentie : chaque fois qu’un parti européen d’extrême droite dément ou minimise l’importance du changement climatique, il fait dans le même temps une déclaration sur l’immigration. Lors de l’été 2018, la Suède est affectée par des événements météorologiques intenses, marqués par l’absence de pluie entre la fin du mois de mai et août. « Beaucoup y voient la preuve ultime que le monde est en train de sombrer. Est-ce vraiment le cas ? Je ne le crois pas, déclare alors Jimmie Åkessons, le chef des Démocrates suédois. Extrapoler en politique la météo d’un été isolé n’est simplement pas sérieux. C’est la pire sorte de populisme qui puisse exister ».

Pour soulager néanmoins les agriculteurs, il suggère d’abaisser considérablement les taxes sur le diesel et l’essence. Åkesson retourne ensuite sur son terrain favori, répétant qu’« il n’y a qu’un seul parti qui priorise la Suède et les besoins des Suédois devant l’immigration de masse venant des quatre coins du monde, et ce parti c’est le nôtre. » Cette année là, les Démocrates suédois consolident leur position de troisième force politique du pays lors des élections.

En France, lors d’une conférence en 2010 dédiée au climat, Jean-Marie Le Pen évoque le « catastrophisme » qui « permet de faire accepter une hausse du nombre de réfugiés climatiques ». Il considère le changement climatique comme un « complot politique » contre « les Blancs, les pays développés, [tenus pour] responsables de la misère du monde ». En Italie, Matteo Salvini, secrétaire fédéral de la Ligue du Nord, n’a de cesse de tourner en dérision la notion de « réfugiés climatiques » : « Ça suffit maintenant, nous en avons déjà trop accueilli. Est-ce que quelqu’un qui quitte Milan car il n’aime pas le brouillard doit être considéré comme un migrant climatique ? » Lors des élections autrichiennes de 2017, le FPÖ déclare que les impacts du changement climatique ne doivent jamais devenir une justification pour l’asile en Europe. Depuis 2010, observe le Collectif Zetkin, l’extrême droite a dans son écrasante majorité, retiré le sujet du climat de l’agenda politique, par peur qu’il ne détourne l’attention de ses obsessions migratoires.

L’Europe, incubateur du lien entre race et énergie fossile

Les auteurs pointent enfin la façon dont l’extraction des énergies fossiles est inextricablement liée à la question raciale. Si les énergies fossiles marquent l’apogée de la domination de la nature, elle marque aussi la domination sur des peuples non-blancs comme les Amérindiens ou les Ogoni dans le delta du Niger. « L’accaparement et l’empoisonnement de leurs terres n’est admissible que si leur valeur humaine est diminuée, observent les chercheurs. Les exploits qui font la fierté des "races civilisées" n’auraient jamais pu être accomplis sans les matières premières, les marchés d’outre-mer et l’esclavage africain. » Or, le danger à leurs yeux du fascisme fossile est de réactiver ces articulations anciennes de la race et de l’énergie.

À ce titre, le cas de l’Autriche inquiète, après l’accord électoral finalisé en 2020 entre les Verts et les conservateurs de l’ÖVP. « Nous avons réussi à unir le meilleur des deux mondes. Il est possible de protéger à la fois le climat et les frontières » déclarait ainsi le chancelier Sebastien Kurz (ÖVP). Le programme du gouvernement inclut un plan pour une électricité issue à 100 % des énergies renouvelables d’ici 2030 et l’interdiction du hijab pour les écolières jusqu’à 14 ans ; la réduction du prix des transports publics et le placement des demandeurs d’asile en « détention préventive » – tout en baissant les impôts des entreprises. Pour le Collectif Zetkin, un « fascisme écologique n’est plus inimaginable ».

 

Sophie Chapelle

 Publié le 22/10/2020

Contre la panique qui égare, la raison qui protège

 

Par Stéphane Alliès et Carine Fouteau (site mediapart.fr)

 

Depuis l’infâme assassinat de Samuel Paty par un terroriste islamiste à Conflans-Sainte-Honorine, la France fait face à la panique morale de ses élites politiques et médiatiques. Jusqu’à l’exécutif qui, après les effets d’annonce débridés du ministre de l’intérieur, vient de désavouer l’Observatoire de la laïcité, représentant d’une vision apaisée des valeurs de la République.

Depuis l’effroyable décapitation de l’enseignant Samuel Paty par un terroriste islamiste, vendredi 16 octobre, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), la France doit à nouveau subir la panique morale d’une grande partie de ses élites politiques et médiatiques.

Alors même que le temps est au deuil et à l’enquête, élus et éditorialistes rivalisent d’indignations et d’outrances. Et activent un engrenage délétère, qui se traduit, mardi 20 octobre, par un geste brutal et inquiétant de l’exécutif : le désaveu des président et rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène, fervents défenseurs d’une laïcité éclairée, celle-là même que promouvait Emmanuel Macron il y a encore quelques mois.

Dénoncer l’intégrisme musulman et défendre la liberté d’expression ne souffre d’aucun débat. Il ne faut nier aucune des difficultés auxquelles est confrontée la République, mais il serait déplorable de renoncer pour cela à l’idéal républicain, social, démocratique et émancipateur. 

Oui, des problèmes liés au fondamentalisme islamiste existent dans la société française, évidemment. En s’attaquant à l’école, les terroristes savent qu’ils touchent au lieu par excellence de la construction des citoyens, par la connaissance et l’esprit critique.

Et l’enchaînement des faits qui semblent avoir présidé à la tragédie de Conflans ne peut que nous interroger : comment les délires mensongers d’un père d’élève, appuyés par l’implication d’un imprécateur fiché S, ont-ils pu aboutir à une décapitation en pleine rue ? La sidération, l’émotion et la colère sont infinies.

Mais il est à craindre que l’engrenage politique et médiatique qui paraît s’être mis en route, quelques heures seulement après la commission de l’attentat, poursuit un autre but : annihiler toute voix d’apaisement et de raison, pour mieux amalgamer et stigmatiser les musulmans, dont la moindre manifestation de foi est considérée comme une connivence avec l’intégrisme et donc le terrorisme.

L’établissement d’un continuum entre un voile et une lame de couteau destinée à tuer est dévastateur pour une société fragilisée par des années de néolibéralisme sauvage et de régressions identitaires tant il produit à bas bruit de la différenciation nauséabonde entre un « eux » et un « nous » supposés irréconciliables.

La classe politique dans son immense majorité, encouragée par une sphère médiatique hystérisée, a pourtant décidé d’abandonner toute nuance et toute dignité, pendant que leurs électeurs et téléspectateurs, ou ce qu’il en reste, se recueillent et saluent la mémoire de l’enseignant.

À gauche, les uns désignent des boucs émissaires (la communauté tchétchène qui poserait problème en France, selon Jean-Luc Mélenchon, le leader de La France insoumise), les autres des complices (l’islamo-gauchisme dont serait frappé le même Jean-Luc Mélenchon, selon Bernard Cazeneuve ou Manuel Valls, membre et ex-membre du Parti socialiste). À droite (dans la majorité comme dans l’opposition), les propos délirants se succèdent, l’usage du terme « islamophobie » redevient suspect de collusion avec le djihadisme, l’on s’interroge encore sur l’anonymat sur Internet. Du côté des Républicains et de l’extrême droite, on va jusqu’à demander l’interdiction de la langue arabe à l’école ou du voile à l’université.

Aussitôt après l’attentat, avant même que Matignon ne demande à l’Observatoire de la laïcité, institution largement respectée, d’« évoluer » afin d’être « davantage en phase avec la lutte contre les séparatismes », l’exécutif a lancé la « riposte ». Comme galvanisé par ce climat confusionniste, le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin fait feu de tout bois, comme l’écrit notre journaliste Ellen Salvi.

Il appelle à l’unité des Français pour honorer la mémoire du défunt, tout en partant à la recherche des « ennemis de la République », nouveaux traîtres à la nation, symboles de l’anti-France et ennemis de l’intérieur, oubliant combien ces formules furent utilisées par les forces les plus obscures de notre histoire nationale, pendant l’affaire Dreyfus, l’entre-deux-guerres et les guerres coloniales, la guerre d’Algérie notamment.

Quel sens donner à l’usage de ce langage qu’affectionnaient pourtant de notoires antirépublicains tels Charles Maurras et l’Action française, toujours repris par l’extrême droite xénophobe et raciste ? Faut-il être rassuré pour l’ordre public de voir un ministre d’État recourir à la police administrative pour « faire passer un message » et assumer de « déstabiliser, harceler », selon une sémantique rappelant plus les abus sur les réseaux sociaux que la préservation de l’État de droit (lire l’article de Camille Polloni) ?

Pour occuper le terrain, au risque de tout mélanger, Gérald Darmanin multiplie les effets de manche à coups d’annonces d’expulsions d’étrangers fichés pour radicalisation (déjà promises, mais compliquées à mettre en œuvre), de perquisitions n’ayant aucun lien avec l’enquête et n’ayant débouché que sur une seule interpellation et d’interdictions symboliques de lieux ou d’associations, décrétés coupables de fondamentalisme avant toute intervention du juge. Sans oublier de s’en prendre au droit d’asile.

Déjà touchée par les foudres du ministre : l’ONG BarakaCity, dans son collimateur depuis des mois. Également visé sans attendre les éclaircissements de l’enquête : le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), auquel il est reproché d’avoir été sollicité par le prédicateur islamiste à l’origine d’une des vidéos. Peu importe que cette structure dédiée à l’accompagnement juridique des musulmans victimes de discrimination ait réussi, au fil des années, à sortir de l’invisibilité de nombreux cas d’injures et violences constituant des infractions, en lien avec la pratique d’une religion : il est temps de sévir !

Dans ce moment répressif, le ministre semble moins guidé par le respect du droit que par les anathèmes lancés par les membres du Printemps républicain, porteurs d’une vision radicale de la laïcité diamétralement opposée à celle des défenseurs de la loi de 1905.

Dissoudre les associations, et démettre les gêneurs. Les bruyants soutiens du ministre de l’intérieur, allant du centre-gauche à l’extrême droite, élargissent déjà le spectre des « suspects » et des « complices » à excommunier. Outre l’Observatoire de la laïcité, ils s’en prennent à la Ligue des droits de l’homme (LDH) et à la Ligue de l’enseignement… Comme autant de stigmatisations insensées à l’encontre de médiateurs luttant de toutes parts contre les stratégies de fracturation de la société française, et dont le seul tort serait de ne pas acquiescer à la logique de guerre des civilisations ici à l’œuvre.

« La folie, c’est qu’on ravive ces débats dès qu’il y a un attentat »

Jusqu’où ira l’exécutif ? Combien de digues Emmanuel Macron est-il prêt à faire tomber en croyant ainsi assurer sa réélection face à Marine Le Pen en 2022 ? Réimposera-t-il un ministère de l’immigration et de l’identité nationale, comme au temps de Nicolas Sarkozy, symbole de l’inscription jusque dans nos institutions du terreau de la division ? Faudra-t-il rejouer le débat honteux de la déchéance de la nationalité portée à sa suite par François Hollande ?

Le soutien d’Emmanuel Macron à une laïcité ouverte et de dialogue, telle qu’il l’a prônée lors de la campagne présidentielle, paraît loin. Pourtant c’est elle que pratiquent au quotidien ces professeurs, prêts à enseigner la complexité et à accueillir la parole dissonante de leurs élèves sans renier leurs principes. Cette République « une et indivisible » n’admettant « aucune aventure séparatiste » désormais promue par Emmanuel Macron n’est-elle pas capable de répondre aux attentes d’une société plurielle et diverse en refusant absolument toutes les instrumentalisations ?

Ce que dessinent les mesures décidées en réaction à l’attaque terroriste de Conflans-Sainte-Honorine semble plutôt aller du côté de la mise au ban indistincte de toutes celles et ceux qui « ont l’air de » ou seraient « sur la voie de ». Elles nourrissent en tout cas un climat de discorde contre-productif par rapport à l’objectif à poursuivre : la lutte efficace, ciblée et obstinée contre le terrorisme.

Y compris dans la majorité, certains le regrettent. Parmi eux, le député LREM Loïc Kervran, membre de la commission défense de l’Assemblée nationale et de la délégation parlementaire au renseignement, qui écrit sur Twitter : « Tout est confondu, amalgamé. On jette pêle-mêle @ncadene, le CCIF, Jean-Luc Mélenchon, un prédicateur islamiste fiché S, les immigrés, l’instruction à domicile, les réseaux sociaux, etc. Le mot “compromission” utilisé à tort et à travers illustre cette approche fourre-tout. Le principal risque de ce fatras est de passer à côté de sujets. La lutte contre le terrorisme c’est un métier, ça s’appelle le renseignement. Son efficacité repose justement sur la capacité à distinguer, à identifier l’ennemi pour ensuite l’entraver. Le contraire de la confusion. […] Enfin, gardons-nous, sous peine de décrédibiliser encore plus la parole publique, de faire croire que dissolutions/interdictions éviteront toute attaque. Soyons prudents aussi, car le pire serait de ne pas être en capacité de notre État de droit de mettre en œuvre telle ou telle décision. »

En parallèle à l’enquête judiciaire, on pourrait ajouter le rôle crucial, a fortiori dans un moment comme celui-là, de notre métier de journaliste. Établir des faits, apporter des preuves : c’est ce que nous faisons au jour le jour, et notamment Matthieu Suc, qui documente ces questions depuis des années pour Mediapart.

Si rien n’est fait pour freiner la diffusion dans l’espace public d’un binarisme creux – eux et nous, eux contre nous –, le président participerait à fabriquer ce séparatisme qu’il dit vouloir combattre. Il devra assumer d’alimenter l’humiliation et le ressentiment chez des Français se percevant comme exclus de la communauté nationale. Car à vouloir « passer des messages », ceux-ci produisent leurs effets.

Plutôt que prospérer sur les peurs et les haines, l’heure doit au contraire rester à l’échange et à la confrontation des convictions. L’esprit critique doit s’exercer à l’encontre de toutes les religions, comme il doit s’exercer envers des décennies d’erreurs stratégiques, des guerres d’Afghanistan et d’Irak aux compromissions avec les régimes dictatoriaux et les monarchies pétrolières. Il doit, surtout, conduire à ne pas essentialiser ceux de nos compatriotes qui, par leur croyance, leur culture ou leur origine, ont en commun ce mot diabolisé : l’islam.

Alors que quinze ans de néoconservatisme américain ont débouché sur l’élection de Donald Trump, comment ne pas craindre un emballement français guidé par la « guerre » contre la « terreur », qui déboucherait sur le même abaissement de notre démocratie ? Ce serait alors tomber dans le piège terroriste, en épousant leur même logique de « guerre des mondes ».

Loin de protéger la démocratie américaine – et le monde tout entier –, l’aveugle réaction aux attentats du 11-Septembre a enfanté de nouvelles monstruosités terroristes – le totalitarisme de l’État islamique en Irak et en Syrie – tandis qu’elle produisait, aux États-Unis, l’avènement d’une présidence autoritaire aux allures de néo-fascisme, libérant le racisme des suprémacistes blancs.

Voulons-nous cet engrenage pour la France ? Combattre le terrorisme, ce n’est pas être en guerre. Il ne s’agit pas pour l’État de lever une armée, mais bien de faire fonctionner ses services de renseignement et de police, avec les outils de l’État de droit, pour prévenir le risque ; de soutenir ses enseignants quand ils appellent à l’aide et d’assurer leur formation ; ou encore de contribuer à l’élaboration de débats apaisés dans la société.

La démonstration aurait-elle été faite à Conflans que l’arsenal juridique permettant aux services de renseignement et aux magistrats antiterroristes de travailler serait insuffisant ? Alors qu’on peut en douter, le gouvernement s’apprête à le renforcer encore, quitte à restreindre davantage nos libertés publiques.

Plutôt que d’attiser une crise identitaire pour cyniquement en profiter, l’urgence devrait être de promouvoir un imaginaire alternatif, visant à résoudre collectivement les crises écologiques, sociales et démocratiques. Telle est la voie de la raison, la seule à même de nous protéger, quand ce vent de panique nous égare, semant une division qui ne peut qu’affaiblir la République.

« La folie, c’est qu’on ravive ces débats dès qu’il y a un attentat », nous disait Emmanuel Macron à l’occasion d’un live de Mediapart de novembre 2016. On souhaiterait qu’il s’en souvienne aujourd’hui.

Publié le 21/10/2020

Bolivie. Un an après le putsch, la gauche revient par les urnes

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

À l’issue d’un vote sous étroite surveillance des policiers et des militaires, les Boliviens ont donné une large victoire au Mouvement vers le socialisme. Luis Arce, son candidat à la présidentielle, dépasse les 50 % dès le premier tour.

La Paz (Bolivie), envoyée spéciale.

C’est un résultat ample, clair, sans contestation possible. Tard dans la nuit de dimanche à lundi, Luis Arce Catacora, le candidat du Mouvement vers le socialisme (MAS), a revendiqué la victoire au premier tour de l’élection présidentielle en Bolivie. Succès aussitôt reconnu, 363 jours après le coup d’État, par l’autoproclamée présidente par intérim Jeanine Añez, marionnette des putschistes. « Maintenant que les résultats sont connus, nous voul ons remercier le peuple bolivien, remercier tous nos militants. Nous avons passé un cap important, nous avons récupéré la démocratie et l’espoir », s’est réjoui le nouveau président socialiste, qui, selon les premières estimations, l’emporte largement, avec plus de 52 % des voix, contre 31,5 % à son adversaire de droite Carlos Mesa.

L’inquiétude, la peur avaient pourtant plané, auparavant, sur une longue soirée d’incertitude, après la brutale décision du Tribunal suprême électoral de suspendre, douze heures avant l’ouverture du scrutin, le système de compilation des résultats préliminaires, au nom de défaillances « techniques ». Même les sondages sortis des urnes ont d’abord été retenus : comme si le gouvernement de facto et ses séides avaient hésité sur la marche à suivre. Il faut dire que, jusqu’au bout, les manœuvres les plus tortueuses ont été déployées pour tenter d’enrayer ou de confisquer la victoire du MAS. Les candidats de gauche ont été persécutés tout au long de la campagne et Luis Arce lui-même nous racontait, après son meeting la semaine dernière à Sacaba, dans le département de Cochabamba, avoir été régulièrement molesté par des nervis d’extrême droite ou même des policiers en civil. Après avoir tenté sans succès de faire invalider sa candidature, puis de le salir par des accusations de corruption montées de toutes pièces, ses adversaires ont finalement échoué, peu avant la tenue des élections, à faire suspendre la personnalité juridique du MAS, ce qui l’aurait purement et simplement exclu du scrutin.

« La droite nous insulte, nous traite de terroristes »

Dans la dernière ligne droite, les putschistes ont abattu leurs ultimes cartes : pressions, menaces, intimidations, visant jusqu’à certains observateurs étrangers dûment accrédités par le Tribunal suprême électoral. Le ministre de l’Intérieur, Arturo Murillo, gonflé d’arrogance par sa visite, au début du mois d’octobre, à Washington, a multiplié ces derniers jours provocations et rodomontades, jurant de ne jamais reconnaître une victoire du MAS, promettant d’expulser ou d’incarcérer les observateurs ou journalistes étrangers jugés trop critiques.

Dimanche, les Boliviens sont allés aux urnes dans la peur mais avec l’irrépressible désir de retrouver le chemin de la paix, de la démocratie, de la stabilité, dans un pays profondément divisé. À El Alto, banlieue populaire de La Paz perchée à 4 000 mètres d’altitude, de longues files d’attente se sont formées dès les premières heures de la journée. Dans ce bastion du MAS, les électeurs affichaient leur détermination à ne pas laisser se reproduire le scénario de l’an dernier, qui s’était soldé par l’exil forcé du président socialiste Evo Morales, empêché de voter en Argentine où il a trouvé refuge. Venues de leur village de la province de Los Andes pour surveiller les opérations de vote dans le collège Santa Maria de Los Angeles, un centre de vote à l’entrée gardée par des soldats de l’armée de l’air, deux paysannes aymaras, Antonia Rodriguez et Ernestina Quispe, racontaient, en mastiquant des feuilles de coca, la vie qui a radicalement changé dans les zones rurales sous les mandats d’Evo Morales. « La droite, elle, n’a jamais rien fait pour nous. Ils nous discriminent, nous insultent, nous traitent de terroristes, nous, qui cultivons des pommes de terre ! » s’indignait l’une, tandis que l’autre disait l’abandon, durant la pandémie de Covid-19, des villages, où « pas un masque n’est arrivé ».

« Tout est fait pour entraver l’expression démocratique »

Partout, les Boliviens ont voté sous l’étroite surveillance de policiers et de militaires taciturnes, qu’Arturo Murillo avait fait défiler, la veille, dans les rues de La Paz, dans une démonstration de force en forme d’avertissement. Aux portes de certains bureaux de vote, des policiers n’hésitaient pas à rabrouer des électeurs pourtant inscrits et habilités à voter, vérification faite auprès des agents du Tribunal électoral.

 Certains militaires se permettent des commentaires déplacés (...). Certains bureaux ont été déplacés à la dernière minute sans que les électeurs en soient avisés. Angela Muñoz Observatrice chargée de relever les atteintes aux droits humains pendant le scrutin

Au collège technologique Ayacucho, au pied de la station Inalmama de la ligne orange du téléphérique, elle aussi transformée en centre de vote, des soldats en tenue de combat, casque, gilet pare-balles et arme à la ceinture patrouillaient jusque dans les salles de classe où étaient disposées les tables de vote. « Cette présence militaire est destinée à faire peur. Certains policiers se permettent des commentaires déplacés. Tout est fait pour tenter d’entraver l’expression démocratique. Certains bureaux ont été déplacés à la dernière minute sans que les électeurs en soient avisés », nous a expliqué Angela Muñoz, une observatrice bolivienne chargée de relever les atteintes aux droits humains pendant le scrutin.

La « démocratie » revendiquée par une oligarchie et une droite bolivienne peu civiles a pris, dimanche, des couleurs kaki. Sauf dans les quartiers de la zone sud où dominent les « pititas », comme se surnomment les partisans du coup d’État, en référence aux cordelettes avec lesquelles ils défilaient l’an dernier pour exiger le départ d’Evo Morales. Au collège 6 de Junio, dans le quartier d’Alto Obrajes, pas un uniforme militaire en vue, et le filtrage policier se faisait plutôt lâche pour accueillir des électeurs issus des classes moyennes ou aisées, majoritairement acquis au candidat de droite Carlos Mesa. Les ­déléguées de son parti, Comunidad Ciudadana, plutôt des femmes d’une cinquantaine d’années, y affichaient une arrogance de classe décomplexée, donnant des ordres aux assesseurs, prenant des libertés avec le protocole électoral au moment du dépouillement, toisant les rares électrices venues voter en tenue de chola, habit jadis imposé aux domestiques par les colons espagnols, aujourd’hui porté avec fierté par les femmes indigènes dans une démarche d’affirmation culturelle.

« C’est un processus de changement que nous défendons »

Les résultats de ces élections reflètent, sans surprise, les clivages sociaux, politiques, identitaires qui travaillent le pays en profondeur. « Nous sommes les enfants des peuples originaires. Nous sommes dans la lutte depuis longtemps, une lutte pour la vie. Nous ne défendons pas un homme, ni un parti : nous défendons notre droit de vivre en paix, dans la dignité. C’est un processus de changement que nous défendons », résume la poétesse et militante féministe Julieta Paredes.

Pour le MAS, cette échéance, après l’épreuve du coup d’État, a été l’occasion de cimenter un mouvement traversé par des courants et sensibilités très divers, et surtout de renouer avec les mouvements sociaux à l’origine de la dynamique politique qu’incarne cette formation. Certains choix économiques préservant des orientations extractivistes avaient nourri de graves conflits et, surtout, la décision d’Evo Morales de se présenter à un quatrième mandat, option pourtant rejetée à l’issue du référendum de 2016, avait laissé un goût amer dans des secteurs de la gauche qui l’avaient soutenu sans faille jusque-là. D’où le net recul électoral enregistré en 2019, qui a ouvert la voie au coup d’État.

Dimanche soir, Luis Arce s’est dit décidé à «  gouverner pour tous les Boliviens », à « construire l’unité du pays », à « relever l’économie ». « Nous allons reconduire notre processus de changement, sans haine, en apprenant de nos erreurs et en les surmontant », a-t-il assuré. Avec la certitude qu’une sombre page se tourne en Bolivie.

Morales salue « la révolution démocratique »

Depuis son exil argentin, l’ancien président socialiste Evo Morales a salué la victoire de son ex-ministre de l’Économie, Luis Arce, et le retour rapide de l’ordre constitutionnel, comparativement aux autres États latino-américains ayant connu des putschs institutionnels. « Le grand triomphe du peuple est historique, sans précédent et unique au monde : un an après le coup d’État, nous reprenons démocratiquement le pouvoir politique grâce à la conscience et à la patience du peuple. Nous sommes la révolution démocratique et culturelle pour la transformation nationale », a-t-il twitté après s’être inquiété du retard pris dans la publication des premiers sondages de sortie des urnes. Alors que le ministre de l’Intérieur, Arturo Murillo, n’avait pas hésité à utiliser les forces de police à des fins politiques et de harcèlement des observateurs internationaux (lire ci-contre), l’ancien chef de l’État exhortait, plus tôt dans la journée de dimanche, les forces armées et la police bolivienne à « s’acquitter fidèlement de leur rôle institutionnel et constitutionnel très important ». En connaissance de cause : il y a un an, après les manifestations orchestrées par la droite afin de destituer Evo Morales, des unités de police avaient fait sédition dans plusieurs villes.

Publié le 20/10/2020

Précarité. La pauvreté, un phénomène massif négligé par les autorités

 

Camille Bauer (site humanite.fr)

 

Près d’un million de personnes supplémentaires pourraient passer sous le seuil de pauvreté d’ici à la fin de l’année. Le premier ministre doit annoncer des mesures samedi, mais le chef de l’État a d’ores et déjà rejeté toute augmentation ou élargissement des minima sociaux.

Cela fait des semaines que les associations de lutte contre la précarité tirent la sonnette d’alarme quant aux conséquences de la crise sanitaire et économique engendrée par l’épidémie de Covid-19. « Nous sommes aujourd’hui face à une aggravation, un basculement et un ancrage d’une frange de la population dans la grande précarité », résumait récemment le collectif d’associations Alerte, alors que se déroule, ce samedi, la Journée mondiale du refus de la misère. Une réalité que le président de la République ne nie pas. Lors de son intervention télévisée mercredi soir, Emmanuel Macron a reconnu que cette crise est « inégalitaire » et frappe d’abord « les plus précaires ». Sauf que la réponse apportée n’est pas à la hauteur et se résume, une fois encore, à une aumône, le chef de l’État ayant rejeté l’idée d’augmenter et d’étendre le RSA.

Si on n’est pas encore face à un tsunami, la vague est bel et bien déjà là. Premier signe de cette dégradation, l’augmentation de la demande d’aide alimentaire, en augmentation, depuis la période du confinement . « Entre mars et fin août, la croissance a été de 20 à 25 %, note Laurence Champier, directrice fédérale du réseau des banques alimentaires. Rien que sur les Bouches-du-Rhône, on est passé de 65 000 à 95 000 tonnes distribuées par semaine, soit 90 000 repas supplémentaires servis par rapport à l’année dernière à la même période. » En Seine-Saint-Denis, le Secours populaire a vu le nombre de bénéficiaires de colis alimentaire croître de 75 % par rapport à 2019. Début septembre, le ministre de la Santé et des Solidarités estimait à plus de 8 millions le nombre de Français qui auraient besoin d’aide alimentaire, contre 5,5 l’an dernier.

La croissance du nombre d’inscrits au RSA est un autre indicateur du basculement d’une partie croissante de la population dans la pauvreté. Aucun territoire n’est épargné, de la rurale Corrèze, où la hausse atteint 16,7 %, jusqu’à la capitale, où le nombre d’allocataires est passé, en août, à 68 000, contre 61 000 en 2019. La semaine dernière, l’Association des départements de France (ADF) a sonné l’alarme. Elle a calculé que pour les départements, qui assument le règlement de cette allocation, le coût du RSA a, en moyenne, augmenté, en août, de 9,2 % par rapport à 2019. L’ADF demande un réinvestissement de l’État qui, à force de désengagements, ne rembourse plus que 66 % des dépenses de RSA. Les associations plaident, elles, pour une recentralisation du RSA, pour garantir son financement et limiter la tendance de certains à faire des économies en sanctionnant les bénéficiaires.

La crise survient dans un contexte déjà dégradé pour les plus pauvres

Le profil, aussi, des personnes qui basculent dans la misère, a lui aussi évolué. « Nous voyons apparaître des catégories que nous ne connaissions pas. Ce sont des gens qui avaient tout juste la tête hors de l’eau et qui, quand un accident collectif survient, plongent dans la précarité », explique Véronique Fayet, présidente du Secours catholique. Parmi eux, tous ceux, en intérim ou emploi précaire, dont les contrats n’ont pas été renouvelés, ceux qui n’ont pas travaillé assez longtemps pour avoir droit au chômage, où ceux dont le niveau d’allocation est insuffisant pour subvenir aux besoins du ménage. Il y a aussi ceux qui travaillent à temps partiel. « Une partie de la classe moyenne est aussi affectée : les autoentrepreneurs, les commerçants ou les indépendants », ajoute Florent Gueguen, président de la Fédération des associations de solidarité. La crise survient dans un contexte déjà dégradé pour les plus pauvres. « Début 2020, une étude de l’Observatoire français de la conjoncture économique notait déjà que, depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, les 2 % les plus riches avaient vu leur pouvoir d’achat augmenter, mais les 20 % les plus pauvres en avaient perdu, en raison du gel et la désindexation de certains minima sociaux comme l’APL ou le RSA », note Véronique Fayet. Non seulement le taux de pauvreté a augmenté ces dernières années, mais une étude de l’Insee (Institut national de la statistique) montrait jeudi qu’il était de plus en plus difficile d’en sortir : 70 % des personnes pauvres en 2016 l’étaient encore l’année suivante, contre 63 % entre 2008 et 2009.

Plus précaires avant la crise, les jeunes sont les plus touchés. Faute d’accès au RSA, les 18-25 ans sont affectés de plein fouet par la moindre baisse de revenus. Jamais les associations n’en ont vu autant pousser leurs portes. « Nous aidons actuellement 3 000 étudiants, contre 100 à 150 en 2019. Beaucoup ont perdu leur petit boulot et n’ont plus aucune ressource pour payer leurs études », observe Philippe Portmann, à la tête du Secours populaire en Seine-Saint-Denis. Il cite l’exemple d’un étudiant qui survivait en donnant des cours et a perdu quatre de ses cinq élèves. « Il se retrouve avec 200 euros de revenu alors que son loyer est à 250 euros. »

Pendant le confinement, les 20 % les plus pauvres se sont endettés
 

Et l’avenir n’est pas radieux. « L’annonce que la crise va faire entre 800 000 et 1 million de chômeurs nous inquiète. Ceux-là, on va les voir arriver en janvier », remarque Laurence Champier. Même inquiétude au Secours populaire. « Nous n’avons aucune visibilité sur la croissance à venir parce qu’on ne voit pas encore arriver les salariés licenciés. Mais on sait qu’ils vont venir et qu’il y aura encore plus de demandes quand leurs allocations chômage prendront fin », renchérit Philippe Portmann. Malgré les 100 millions d’euros débloqués pour soutenir les associations, personne ne sait comment faire face à cette hausse. « L’État délègue l’aide alimentaire aux associations. Il faut qu’il nous donne les moyens d’agir », avertit Laurence Champier.

Autre source d’inquiétude à plus long terme, les conséquences des baisses de revenus sur la capacité des ménages à payer leurs loyers. « Le printemps prochain sera une période à risque, quand la trêve hivernale prendra fin », prévient Louis du Merle, responsable du pôle juridique de l’Agence nationale d’information sur le logement. Et derrière, à long terme, pointe le risque de l’endettement. Mi-octobre, une étude du Conseil d’analyse économique révélait que, alors que les 20 % les plus riches avaient accumulé 70 % de l’épargne réalisée pendant le confinement, les 20 % les plus pauvres s’étant, eux, endettés. Elle concluait qu’un « soutien beaucoup plus franc aux ménages les plus modestes va très rapidement s’avérer nécessaire ».

Malgré ce constat, l’exécutif ne semble toujours pas vouloir mettre la main à la poche, et se limite à des mesurettes. Dans son allocution du 14 octobre, le président Macron a promis le versement d’une « aide exceptionnelle » de 150 euros par personne et 100 euros de plus par enfant pour tous les allocataires du RSA et des APL. Comme en juin dernier. « Pour les familles avec enfants, cela peut être assez substantiel, mais pour les autres, 150 euros, c’est vraiment l’aumône », estime Véronique Fayet. En dehors de ce geste, l’effort pour les plus fragiles a été minimal. « Ni le plan de relance, qui consacre moins de 1 % de ses 100 milliards aux plus précaires, ni le projet de loi de finances ne prennent en compte ce problème », observe Florent Gueguen.

Le gouvernement est donc resté sourd aux appels pour une revalorisation de 100 euros du RSA. Il refuse aussi son extension aux moins de 25 ans. « Nos fondamentaux, c’est la lutte contre la pauvreté par le retour à l’activité et le travail. Plus on augmente de manière unilatérale tous nos minima sociaux (…), plus on rend difficile le retour à l’activité », a justifié Emmanuel Macron dans son allocution. Dans ces conditions, les associations n’attendent pas grand-chose de l’acte 2 du plan de lutte contre la pauvreté qui doit être présenté ce samedi. « Nous sommes en colère parce que le gouvernement passe à côté de cette crise sociale. Il ne change pas de dogme. Leur seule réponse se résume à l’aide aux entreprises et le soutien au retour à l’emploi. C’est une approche inadaptée face à une crise de longue durée et à la perspective d’un chômage de masse », s’agace Véronique Fayet. Et elle met en garde : « Nous avons en face de nous des gens qui vivent avec 500 euros par mois et qui se sentent humiliés que leurs vies, leurs souffrances, ne soient pas prises en compte. Politiquement, c’est dangereux. Une société qui laisse croître les inégalités ne peut pas être une société apaisée. »

Rsa : les départements livrés à eux-mêmes

Si trois départements – le Calvados, la Manche et l’Orne – ont obtenu gain de cause en juin devant le tribunal administratif sur le défaut de compensation des hausses de RSA entre 2013 et 2017 par l’État, le désengagement de ce dernier en la matière demeure bien entier. « Les conséquences sociales de cette crise sanitaire sont extrêmement fortes, témoigne le président PCF du Val-de-Marne, Christian Favier. Nous comptons plus de 10 % d’allocataires du RSA supplémentaires depuis un an et, depuis cinq mois, ce sont 15 % de plus. » Mais, alors que le RSA est une allocation dont le montant et les modalités d’attribution sont fixés nationalement, le financement ne suit pas. « Aujourd’hui, l’État n’en prend en charge que 50 %, poursuit Favier. Ainsi, depuis le mois de juin, c’est le département qui assume à 100 % le RSA pour tous les allocataires du Val-de-Marne. » Pire, la collectivité est prise en étau : « Les dépenses sociales augmentent : le RSA n’est pas la seule ; pour faire face à la pandémie, par exemple, nous avons engagé 20 millions d’euros. Nos recettes, par contre, notamment les droits de mutation sur les transactions immobilières, se sont effondrées. »  Or, constate-t-il, dans « le plan de relance doté de plus de 100 milliards, les aides aux entreprises sont extrêmement conséquentes, mais il n’y a rien d’équivalent pour les collectivités ».

Publié le 19/10/2020

« Infâme » a dit Voltaire pour désigner les superstitions et fanatismes conduisant aux pires dévoiements du sentiment religieux

Déclaration de guerre à l’École laïque

 

Guy CHAPOUILLIE (site legrandsoir.info)

 

Je suis sur l’autoroute en direction de Toulouse, sur le retour d’Agen où je viens de passer une journée soutenue auprès de ma mère qui a 101 ans bien pesés. Je me sens apaisé, tout va bien, mais j’ai besoin de radio, d’une radio qui parle, car la musique à la radio ne manque jamais de me faire penser à la réflexion de mon père « s’il y a de la musique, c’est que c’est jour de grève ». France-Info me foudroie. Décapitation .

.. enseignant tué dans la rue à deux pas de son collège ... il faisait cours sur la liberté d’expression avec l’exemple des caricatures de Mahomet ... La parole radiophonique vole en éclats et je suis tétanisé.

Un enseignant qui enseigne avec courage la nécessité de la liberté d’expression sans laquelle notre République est morte, est un enseignant qui honore l’école. Je pense alors à ce que la liberté coûte de vies dans le monde et au combat qu’il ne faut jamais abandonner. La mise à mort de Samuel Paty par décapitation est une déclaration de guerre à l’École laïque, là où j’ai fait mes plus belles récoltes, là où j’ai appris à regarder autrement les autres, là où j’ai découvert la diversité de mon village, du monde quoi. Au volant de ma voiture, je regarde la route où défilent en parallèle le ruban jaune des voitures qui me font face et le ruban rouge de celles qui me devancent. J’ai les larmes aux yeux et je me demande si leurs passagers écoutent la même chose que ce qui me laisse sans force, en marge de la rage. Au secours les mots, oui au secours, je ne sais pas nommer cet acte, ni ma douleur, ni l’impression d’être désarmé.

Étrangeté du jour, le matin même, sur l’autoroute, dans l’autre sens, j’écoutais France-Culture qui diffusait une émission passionnante sur la tolérance et l’intolérance, où la pensée de Voltaire était le centre de gravité. La convergence des propos se faisait sur le fanatique qui n’a pas de limites dans les actes qu’il entreprend pour faire triompher sa croyance et sur le fanatique qui peut sacrifier sa vie, mais qui sacrifie le plus souvent celle des autres. Cependant, un mot jaillit qui nommait bien la chose, c’est « infâme » qui aurait été employé comme substantif dans la correspondance de Voltaire pour désigner un ensemble de superstitions et de fanatismes pouvant conduire aux pires dévoiements du sentiment religieux. Ce mot me revient comme un retour lumineux qui mesure toute la charge de cette décapitation. Mais au moment où ce mot libère ma pensée, un journaliste de France-Info se pisse dessus avec une interrogation qui le déshonore. Il ose se demander à l’antenne si cet enseignant est légitime pour parler des caricatures de Mahomet aux élèves ; il ose cette impudence, avant même d’avoir tous les éléments nécessaires à l’analyse que seule une enquête fournira, mais qui prendra du temps. Malheureusement ce réflexe est fréquent parmi les journalistes et l’autocensure use notre liberté que la radio publique a pourtant le devoir de défendre contre vents et marées. La victime serait ainsi suspecte ? Ce qui laisse supposer que cette histoire des caricatures pose encore des problèmes à certains.

A ce porte-voix de la mièvrerie, je dirai que seules les règles de notre République donnent à tout citoyen la légitimité de la liberté d’expression et que, même le blasphème est autorisé. Tuer ne l’est pas.

Tuer cet enseignant soucieux de transmettre l’héritage de l’esprit républicain, celui de la liberté critique, celui des confrontations où tout est mis en œuvre pour convaincre et non pas vaincre à tout prix, est un crime qui me vise et vise à mettre le Coran au-dessus des lois de la République. J’attends des Français musulmans dits modérés qu’ils me disent ce qu’ils en pensent, haut et fort.

Car il semble qu’il y ait une chaîne d’infamie qui relie le père d’une des élèves, absente ce jour-là de l’école, celui qui parle de «  ce voyou qui enseigne l’Histoire » dans une vidéo vue des milliers de fois, à l’assassin qui, habitant à cent kilomètres de là, n’a pu trouver son chemin et sa cible tout seul.
Alors, contre l’obscurantisme, notamment religieux, contre les fanatiques qui soutiennent leur folie par le meurtre, il me semble utile de ne pas oublier l’expression qui reste jusqu’à aujourd’hui indéfectiblement attachée à Voltaire : il faut « écraser l’infâme ».

 

Guy Chapouillié

 Publié le 18/10/2020

« Ce sont des milliardaires, nous on est des pauvres, et on va leur tenir tête » : la colère monte dans l’hôtellerie

 

par Louise Rocabert (site bastamag.net)

 

Avec le Covid-19, le secteur de l’hôtellerie marche au ralenti. Et certains employeurs en profitent. Pressions pour faire baisser les salaires, licenciements abusifs et répression syndicale risquent de s’aggraver affirment les personnels, dont beaucoup sont syndiqués à la CGT. Reportage.

À Clichy, au nord de Paris, les rendez-vous s’enchaînent en ce mois de septembre entre les animateurs syndicaux et les salariés, au sein du local de la CGT. Dossiers sous le bras, les travailleurs s’installent derrière le bureau d’un des trois animateurs syndicaux. Le Covid-19 a bouleversé la rentrée dans l’hôtellerie, entraînant un aménagement des conditions de travail, la fermeture d’environ un tiers des hôtels en région parisienne et le passage en activité réduite pour l’essentiel de ceux qui sont restés ouverts. Cela n’a cependant pas modifié l’activité des syndicalistes, habitués à être très sollicités. En cause : les conditions de travail particulièrement dégradées dans le secteur, régi par une convention collective « au rabais », et qui recourt massivement à la sous-traitance, aux contrats d’extra voire même à l’embauche sans contrat. 

Le secteur de l’hôtellerie, « véritable laboratoire de la précarité »

Sébastien, réceptionniste de 28 ans, qui assure des permanences au local du syndicat depuis le mois de juin, pense que cette « convention des hôtels, cafés, restaurants » est de l’ordre de « l’arnaque » : pas de sur-rémunération des heures de nuit, des week-ends et des jours fériés, des heures supplémentaires entre la 36ème et 39ème majorées à 10 %… « Il n’y a pas beaucoup de secteurs qui connaissent leur convention collective, mais dans l’hôtellerie, tout le monde sait ce que c’est, parce qu’on sait qu’elle est extrêmement mauvaise. »

Tiziri Kandi, animatrice syndicale depuis trois ans, parle même de « véritables laboratoires de la précarité », avec une organisation du travail qui fragilise les salariés et une représentation syndicale difficile qui entraîne surexploitation et abus de pouvoir. Depuis quelques années, cette organisation spécifique tend à se généraliser à l’ensemble du salariat, en particulier avec la Loi Travail et l’accord de performance collective instauré par les ordonnances Macron de 2017. « Dans ces secteurs, tu n’as pas forcément de jours de repos fixes, tu as des plannings qui peuvent changer d’une semaine à l’autre, tu as plus tendance à être un salarié polyvalent, à avoir une mobilité géographique importante et contrainte. »

Mi-septembre, Tiziri Kandi reçoit ainsi au local un salarié, M. Martin [1], qui raconte pendant plus d’une heure son histoire : heures supplémentaires quotidiennes et non payées, liste de tâches très étendue, avec entre autres le travail administratif, la gestion des équipes et la maintenance du site. En février dernier, alors qu’il faisait des courses pour l’hôtel hors de ses heures de travail, il a un très grave accident de voiture. Son supérieur hiérarchique refuse de déclarer l’accident du travail et de lui envoyer ses attestations de salaire au prétexte que l’accident a eu lieu hors de ses heures de travail déclarées.

Polyvalence forcée et sous-traitance

La polyvalence forcée de M. Martin contraste avec l’hyperspécialisation de métiers massivement basculés en sous-traitance depuis les années 2000, comme ceux des femmes de chambre et d’équipiers. À l’inverse, ces métiers réservés de fait à deux des segments les plus précaires du salariat, les femmes et les personnes migrantes, offrent un périmètre d’activité restreint, et ne permettent pas d’évoluer, l’entreprise de sous-traitance étant déjà sur-spécialisée dans quelques métiers. Cette situation réduit de plus les possibilités de reclassement suite aux accidents du travail, très fréquents dans ces secteurs à la dangerosité sous-évaluée.

Le recours accru à la sous-traitance constitue un angle d’intervention important de la CGT-HPE (pour hôtels de prestige et économiques). C’est même devenu la marque de fabrique de ce syndicat, depuis la première grève victorieuse pour l’internalisation des salariés en sous-traitance à l’hôtel Campanile de Pont de Suresnes en 2012. Le syndicat avait alors obtenu dans 13 hôtels l’internalisation des salariés et défend désormais partout où il intervient la problématique de « la reconstitution de la communauté de travail ».

Claude Levy, cofondateur du syndicat créé en 2009, dans la lignée du Syndicat des Hôtels Concorde, revendique une approche syndicale offensive, mise en place dès le début : « On ne réagissait pas uniquement quand les salariés se faisaient licencier, on les défendait au quotidien et on menait des batailles pour gagner des droits. » Une de leur première bataille a été l’inclusion des salariés de la sous-traitance dans l’électorat et les corps élus de l’hôtel qui les emploie. Ces droits ont depuis été remis en cause d’abord par la Loi Rebsamen de 2015 qui les a écartés des comités d’entreprise, puis par les ordonnances Macron de 2017, qui les excluent de fait de tout poste éligible sur le lieu de travail (le statut de délégué du personnel ne leur est plus accessible).

Ordonnances Macron et Covid-19

Avec la crise du Covid-19, les effets de ces ordonnances Macron se font sentir davantage. En cause : les accords de performance collective (APC), qui mettent en péril le maintien des salaires de ceux et celles qui sont en chômage partiel. Foued Slimani, délégué syndical pour le groupe Louvre Hôtels, et employé polyvalent à l’hôtel Campanile Tour Eiffel depuis six ans, se bat actuellement contre les effets délétères de ces APC. Présenté comme une alternative aux licenciements, ce dispositif permet à l’employeur de modifier le contrat de travail des salariés à l’aide d’un accord collectif. Les entreprises peuvent ainsi s’affranchir des conventions collectives avec des modifications de la durée du temps de travail, des baisses de salaires et des transformations des conditions de travail. À l’hôtel Campanile Tour Eiffel, les salariées ont obtenu le maintien des salaires à 100 % pour les personnes en chômage partiel jusqu’au 31 mai.

Mais début avril, alors que s’ouvrent de nouvelles négociations sur les modalités de poursuite du chômage partiel, la direction avance un APC qui propose « un aménagement de la rémunération dans le respect des minima hiérarchiques », soit la possibilité du passage au Smic pour un grand nombre d’employés. La CGT-HPE réécrit la proposition en retirant la possibilité d’être licencié ou sanctionné en cas de refus de l’accord, en réduisant la mobilité imposée à un temps de trajet similaire à celui effectué actuellement par le salarié et en encadrant très strictement la polyvalence. S’ils ont pour le moment obtenu gain de cause, les syndicalistes s’inquiètent de la suite, ils savent que « ce n’est que le début ». « Si les gens descendent dans la rue, ils peuvent empêcher ces licenciements », pense Momo, sous-directeur du Campanile Tour Eiffel.

Licenciements et répression syndicale

Si ces « accords » se multiplient dans les mois qui viennent, comme au Méridien Étoile où il s’en négocie un, la CGT-HPE s’inquiète de phénomènes plus invisibles et qu’il est plus difficile de combattre, à commencer par le recours massif aux licenciements individuels pour faute grave. Contrairement aux APC, ceux-ci n’exigent ni négociation ni versement d’une indemnité de licenciement en cas de refus. Les syndicalistes remarquent en cette rentrée une multiplication des consultations pour licenciements individuels : les motifs avancés sont souvent extrêmement minces, à l’image du licenciement de Mme Costa pour « vol de deux bouteilles d’eau Cristalline » ou de celui de Mme Milier pour « agissements fautifs », et « manquements aux obligations contractuelles ».

Tiziri Kandi évoque « un climat de terreur contre des salariés », qui se traduit pour elle par deux phénomènes : la sanction « arbitraire » et la répression syndicale. En septembre un réceptionniste s’est présenté au local, il avait été licencié le lendemain de sa demande d’organisations d’élections du personnel – cas fréquent selon Sébastien qui accueille les salariés. Monia, sous-directrice à l’hôtel Campanile Tour Eiffel et syndiquée CGT-HPE, a elle-même subi un harcèlement de sa direction. Celui-ci a notamment conduit les salariés de l’hôtel à faire une grève en 2017 – qu’ils gagneront – contre la discrimination syndicale. Pour elle, cette discrimination était aggravée par son genre : « On ne reconnaît pas nos compétence, on doit être mariée au directeur et tout accepter ». C’est d’ailleurs ce qui l’a motivée à rejoindre la CGT-HPE il y a déjà quatre ans : un syndicat composé à 60 % de femmes (elles occupent plus de la moitié des emplois dans l’hôtellerie), qui défend les plus précaires d’entre elles, et les encourage à occuper des positions de déléguées du personnel.

« Les profits d’hier doivent combler les déficits d’aujourd’hui »

Sébastien estime que la crise sanitaire est un « prétexte » pour licencier, pour faire passer des restructurations qui ont pour but d’augmenter les marges futures. « Les profits d’hier doivent combler les déficits d’aujourd’hui », suggère-t-il. D’autant que la reprise économique est, à terme, quasi assurée par l’attraction touristique de Paris et l’organisation de nombreux événements très médiatisés, comme les Fashion Weeks ou les Jeux olympiques de 2024.

De leurs côtés, les hôteliers avancent un manque à gagner dû à la crise du Covid-19. Pendant les deux mois de confinement, 95 % des hôtels étaient fermés selon le gouvernement, le chômage partiel couvrant intégralement leurs dépenses en masse salariale. Ils ont progressivement rouvert, subissant une importante baisse de fréquentation [2]. Une partie des salariés travaillent donc à mi-temps, avec, encore, une compensation du salaire par le chômage partiel, comme au Campanile Tour Eiffel ou au Hyatt Madeleine.

Certains hôtels ont déjà annoncé leur fermeture, comme le W Opéra, un 5 étoiles parisien, d’autres enclenchent des licenciements. Si le groupe Accor (Ibis, Novotel...) a renoncé à verser des dividendes à ses actionnaires en 2020, il a annoncé la suppression de plusieurs centaines d’emplois. Le groupe Constellation en supprime 247 en France dont 191 au Hyatt Regency Étoile, soit 40 % de la masse salariale de l’hôtel. De nombreux hôtels ont effectué des « petits licenciements collectifs » (de moins de 10 personnes), à l’image du Hyatt Paris Madeleine, qui a annoncé début septembre six licenciements : un responsable de nuit, une assistante ressources humaines, deux commis de cuisine et deux coordinateurs événements. Les syndicalistes s’estiment insatisfaits des justifications apportées par la direction, qu’ils ont rencontrée à deux reprises. Ils ont donc organisé un rassemblement le 16 septembre devant l’hôtel.

Les militants estiment qu’avec 4 millions d’euros de dividendes versés en 2019 aux actionnaires de l’hôtel, l’argent pour sauver ces emplois devrait être trouvable. D’autre part, si le plan de licenciements est économique, alors pourquoi supprimer quatre postes rattachés à la catégorie socio-professionnelle d’ouvrier, qui représente très peu dans la masse salariale ? De surcroît, disent-ils, le responsable de nuit, interne à l’hôtel, sera remplacé par un agent de sécurité d’une entreprise privée sous-traitante. Les syndicalistes estiment que le coût sera deux à trois fois supérieur.

Nicolas, délégué de proximité, qui travaille à l’hôtel depuis 2014, d’abord comme plongeur, aujourd’hui comme équipier polyvalent, s’inquiète de ces licenciements. Lui, tout comme les femmes de chambre, est embauché par la société de sous-traitance Onet, qu’il surnomme « malhonnête » ; il se sent déjà fragilisé par la difficulté de son emploi et son statut de sous-traité. Ce qui le rassure c’est d’être syndiqué. « Je sens que la CGT-HPE est un avocat du travail. Sans le syndicat, je serais déjà licencié. Et tout le monde doit avoir un avocat du travail, CGT ou autre, parce que tu as toujours des problèmes au travail. »

Poursuite de la lutte à l’Ibis Batignolles

À quelques kilomètres de là, dans le 17ème, les salariées de l’hôtel Ibis poursuivent leur lutte. En activité partielle depuis le 16 mars, et probablement encore jusqu’au mois de décembre, elles n’abandonnent pas la bataille pour leur internalisation. Elles se sont réunies le 22 septembre au local de Sud-Rail pour débattre entre elles de la suite du mouvement.

Tiziri Kandi fait le point sur son volet juridique. Elles doivent faire appel de la décision des prud’hommes qui les ont déboutées de leurs demandes et préparer leur dépôt de plainte au pénal pour discrimination raciale : à l’hôtel Ibis Batignolles, les salariées en sous-traitance sont toutes d’origine africaine. « Le but de la mise en sous-traitance c’est de créer une situation d’inégalité de traitement entre salariés » explique Tiziri Kandi. La sous-traitance entretient une véritable ségrégation, en empêchant à ces femmes d’occuper les espaces communs tels que la salle de pause ou la cantine. « Tout ce climat de différenciation de traitement et de statut social favorise une marginalisation et une exposition de plus en plus grande à des violences, qu’elles soient morales ou sexuelles. »

Après huit mois de grève et deux de confinement, les travailleuses en lutte de l’hôtel Ibis ne lâchent rien

Les femmes font la liste des activités militantes menées depuis la réouverture de l’hôtel, le 1er septembre : rassemblements, occupation du hall du Scribe Opéra, action devant le siège Accor, campagne d’affichages dans tout le nord parisien, réunion du comité de soutien, impression d’étiquettes à coller sur les courriers. Durant la réunion, elles préparent deux autres actions : l’occupation du hall de l’hôtel Novotel Châtelet-les-Halleset un stand festif dans le 17ème.

Surtout, elles débattent des effets de la crise dans l’hôtellerie. Elles s’interrogent : « Accor et STN [la société sous-traitante] disent qu’ils n’ont pas d’argent, donc maintenant s’ils disent ça, qu’est-ce qu’on peut faire ? ». Rachel Keke, gouvernante qui assure souvent le rôle de porte-parole du mouvement, répond : « Il faut tenir tête, ils nous négligent parce qu’on est des femmes, qu’on ne sait pas lire, qu’on ne sait pas écrire, mais on a un syndicat fort derrière, on a des soutiens, notre grève est connue de partout, quand on rentre dans un coin les gens sont fiers de nous. Pourquoi on laisserait ça ? Pour aller travailler et se faire mal parler, pour nous faire donner 40, 50 chambres [à nettoyer, ndlr] ? » Racontant qu’elle a été bafouée et humiliée pendant 17 ans, Rachel Keke veut gagner ce combat. Accor, « c’est des milliardaires, nous on est des pauvres, et on va leur tenir tête. Il faut qu’on apprenne à se faire respecter ».

Louise Rocabert (Texte et photos)

Photo de Une : Militantes CGT-HPE, devant le local de Sud-Rail, après la réunion des salariées en lutte de l’Ibis Batignolles, le 22 septembre 2020.

Notes

[1] Certains noms ont été modifiés.

[2] Moins 73 % entre juin 2019 et juin 2020, selon l’Insee.

Publié le 17/10/2020

Les Français au travail, la convivialité sous cloche

 

Par Ellen Salvi (site mediapart.fr)

 

Le président a annoncé la mise en place d’un couvre-feu en Île-de-France et dans huit métropoles, où le virus circule activement. La situation sanitaire est assez « préoccupante » pour limiter les réunions entre amis et en famille, mais les 20 millions de Français concernés par cette nouvelle mesure de restriction de liberté devront en revanche continuer de travailler.

Emmanuel Macron l’a assuré au tout début de son interview : « Nous n’avons pas perdu le contrôle. » Pourtant, quelque chose a bien dû être perdu pour que le président de la République annonce, mercredi 14 octobre au soir, la mise en place d’un couvre-feu de 21 heures à 6 heures du matin en Île-de-France, et dans les métropoles de Grenoble, Lyon, Aix-Marseille, Montpellier, Lille, Saint-Étienne, Rouen et Toulouse, à compter de vendredi, à minuit, et pour au moins quatre semaines – probablement six. Quelque chose a bien dû être perdu, et sans doute faudrait-il chercher du côté des épidémiologistes qui tirent la sonnette d’alarme depuis fin août.

« Il fallait, à partir de ce moment-là, organiser la priorisation des tests, le traçage des cas contacts et leur isolement complet, indiquait récemment l’ancien directeur général de la santé, William Dab. Si on avait réagi correctement début septembre, on n’en serait pas là. Aujourd’hui, c’est fini. […] Le virus va circuler, il y aura deux fois plus de cas dans deux semaines, et une tension hospitalière. » Or, le chef de l’État ne l’a pas caché : « Nos services hospitaliers sont dans une urgence qui est plus préoccupante » qu’au printemps. Car le virus circule désormais « partout en France », que « nos soignants sont très fatigués », et que « nous n’avons pas de réserves cachées » en services de réanimation.

La situation est à ce point « préoccupante » qu’elle nécessite des « mesures plus strictes » que celles qui prévalaient depuis le début du déconfinement. « Nous sommes entrés dans une phase où il nous faut réagir », a indiqué Emmanuel Macron, en appelant plusieurs fois au « bon sens » de chacun et en cherchant à être le plus précis possible sur les chiffres : « 20 000 cas en moyenne par jour de plus », « environ 200 de nos concitoyens qui entrent en service de réanimation » quotidiennement, 32 % desdits services occupés par des patients contaminés par le Covid-19. Il a également insisté sur le fait que d’autres pays en Europe durcissaient aussi leur dispositif de crise.

L’exemple de l’Allemagne a été cité à plusieurs reprises, alors même que le pays affiche des taux de contamination – quelque 5 000 nouveaux cas au cours des 24 dernières heures – qui sont ceux auxquels le président de la République espère retomber avec la mise en place du couvre-feu. Ceux que la France enregistrait à la mi-août, lorsque les courbes épidémiologiques avaient déjà commencé à s’inverser. Quoi qu’en dise le chef de l’État, les « défauts manifestes d’anticipation, de préparation et de gestion » pointés par les experts qu’il avait mandatés pour évaluer sa gestion de crise, n’ont pas servi de leçon.

C’est notamment le cas sur la question centrale des tests, pour laquelle il a tout de même reconnu avoir « rencontré des vraies difficultés », tout en nuançant cette autocritique. « Je ne mettrais pas ça sur le compte de la politique de tests », mais « on a en effet eu des délais qui étaient trop longs », a-t-il dit, avant de détailler ce qu’il compte faire dans les prochains mois pour remédier au problème, « parce que nous en avons jusqu’à l’été 2021 au moins avec ce virus ». Face à l’échec de sa stratégie de rentrée, celle qu’il avait résumée par la formule « vivre avec le virus », Emmanuel Macron a donc revu sa copie : pour 20 millions de Français, il faudra désormais se contenter de travailler avec le virus.

Car c’est le point sur lequel le président de la République a insisté tout au long des quarante minutes d’interview qu’il a accordées mercredi soir à TF1 et France 2 : « Il faut qu’on réussisse à réduire nos contacts inutiles, nos contacts les plus festifs, mais qu’on continue notre vie sociale, au travail où on sait bien se protéger grâce au masque, à l’école, au lycée, à l’université, dans les associations… Parce que c’est la vie. » Sans pour autant entrer dans le détail des chiffres, le chef de l’État a expliqué que « ce qui a fait progresser le virus » relevait du cercle privé, « les party [sic], les anniversaires, les moments de convivialité où on se retrouve à 50 et 60, des soirées festives ».

Dans la plupart des cas, il est en réalité très difficile de remonter les chaînes de transmission. « On ne sait toujours pas où les personnes se contaminent », continue de déplorer William Dab. Les données régulièrement publiées montrent que les entreprises, le milieu scolaire ou universitaire et les établissements de santé représentent l’essentiel des clusters identifiés. D’où cette réaction du chef de file de La France insoumise (LFI) Jean-Luc Mélenchon : « 60 % des contaminations ont lieu au travail ou à l’école ou à l’université entre 8 h et 19 h. Mais Macron interdit les sorties au bar et au restau entre 20 h et 6 h. Bienvenue en Absurdie. »

Ce à quoi le ministre de la santé Olivier Véran a immédiatement répondu : « 60 % des clusters, ça signifie 10 % des contaminations identifiées. Vous confondez clusters et diagnostics. Dommage de polémiquer à l’heure où nous voulons préserver l’éducation, sauvegarder les emplois, et lutter efficacement contre cette épidémie dans l’intérêt des Français. » En début de semaine, pour expliquer la logique du couvre-feu dont l’hypothèse circulait déjà, son cabinet confiait à Mediapart que la plupart des personnes qui entraient à l’hôpital ces derniers temps pour cause de contamination au Covid-19 affirmaient avoir participé à une soirée quelques jours plus tôt.

En Île-de-France et dans huit autres métropoles, la fête est donc bel et bien finie. Mais Emmanuel Macron a tout de même tenu à rassurer tous les Français concernés par le couvre-feu : entre deux longues soirées d’hiver, il leur sera possible de travailler. C’est même plus que nécessaire, a-t-il insisté, car « notre pays a besoin de ça, pour le moral et puis pour financer le reste du modèle ». Pour le moral, il faudra voir à quel point ces nouvelles mesures de restriction de liberté sont acceptées par la population. Pour financer le reste modèle, les choses sont en revanche un peu plus claires : il est hors de question d’arrêter une deuxième fois la machine économique.

Le président de la République s’est dit prêt à mettre en place des « dispositifs de soutien supplémentaires » pour « améliorer l’accompagnement » des secteurs qui seront directement touchés par le couvre-feu, à commencer par les restaurateurs, au sujet desquels il s’est senti obligé de préciser, dans un élan de lyrisme dont il a du mal à se défaire, qu’ils « portent l’art de vivre à la française ». Mais pour les autres, le travail se poursuit, et si possible en « présentiel », selon le vocable à la mode. Le chef de l’État a en effet confirmé qu’il ne forcerait pas les entreprises à organiser le télétravail. Et pour cause : le patronat rejette toute formalisation des règles.

Si plusieurs responsables politiques ont salué, avec quelques regrets, les décisions d’Emmanuel Macron – comme la maire socialiste de Paris Anne Hidalgo ou le député Les Républicains (LR) Éric Ciotti –, d’autres ont toutefois souligné les incohérences qu’elles soulèvent à leurs yeux. « On nage en absurdie : couvre-feu la nuit mais métro le jour ; métropoles fermées mais vacances pour tous à la campagne ; rien sur le recrutement des soignants et la création de lits de réanimation ; rien pour les salaires des travailleurs mais une énième prime du RSA », a par exemple commenté le vice-président délégué de LR, Guillaume Peltier.

 « Plus occupé à offrir des bouts de notre industrie à ses amis qu’à planifier pour tester, tracer, isoler et soutenir le personnel de santé “quoi qu’il en coûte”, Macron confine les quelques heures de liberté dont disposent les Français. Le virus disparaît le matin », a également souligné le député LFI Adrien Quatennens. La gestion de la crise économique qui découle de la crise sanitaire reste en effet inchangée. Malgré la publication de rapports montrant que les grands groupes français ont bénéficié d’aides publiques massives sans contrepartie et que les très riches sont toujours plus riches, l’exécutif refuse de remettre en question la boussole qui le guide depuis le début du quinquennat.

Le président de la République l’a assuré en guise de conclusion : il existe « énormément de raisons d’espérer si on est lucides, collectifs, unis ». « Nous sommes en train de réapprendre à être pleinement une Nation. C’est-à-dire qu’on s’était progressivement habitués à être une société d’individus libres. Nous sommes une Nation de citoyens solidaires. Nous ne pouvons pas nous en sortir si chacun ne joue pas son rôle, ne met pas sa part », a-t-il indiqué. Il s’agira donc d’« apprendre à être une Nation plus résiliente qui va produire de l’économie, de la vie ». Mais toujours selon son propre schéma de pensée, et sa façon toute personnelle de l’exprimer.

Publié le 16/10/2020

Les « 4 de Melle », enseignants menacés de sanctions pour avoir protesté contre la réforme Blanquer

 

(site politis.fr)

 

Pour leur participation aux mouvements de grève contre la réforme du bac en janvier et février, quatre enseignants des Deux-Sèvres sont convoqués en conseil de discipline. Ils risquent d’être radiés.

Malgré eux, ils sont devenus le symbole de la répression syndicale et de l’acharnement contre le corps enseignant. Les « quatre de Melle » sont accusés d’incitation à l’émeute et de manquement à leur devoir de réserve pour avoir participé aux mouvements de contestation contre la réforme Blanquer. Pour avoir fait usage de leur droit de grève, ils risquent aujourd’hui d’être radiés de la profession. Le rectorat de l’académie de Poitiers, dont dépend l’établissement, reproche aux enseignants d’avoir participé à trois journées de mobilisation : le 10 janvier, le 22 janvier et le 3 février, dans leur établissement, le lycée Joseph Desfontaines à Melle (Deux-Sèvres) . « Nous sommes accusés de blocage d’établissement et de perturbation des épreuves pour avoir été en rassemblement et en grève ces jours-là », explique Aladin Lévêque, l’un des enseignants concernés.

« Aujourd’hui, aucun enseignant n’est à l’abri »

Ces conseils de discipline ne sont pas le fruit du hasard, explique une voix du syndicat SUD Éducation 79, qui préfère garder l’anonymat : « Ce sont trois enseignants aux profils très variés, des professeurs ordinaires, pour montrer que personne n’est intouchable. » Aladin Lévêque renchérit : « C’est un message envoyé à tous les enseignants de France ! » Le corps enseignant dénonce aujourd’hui la pression que l’Éducation nationale exerce sur la profession. L’article 1 de la loi « pour une école de confiance », promulguée en juillet 2019, est équivoque. Il insiste sur « l’engagement et l’exemplarité des personnels de l’Éducation nationale ». SUD Éducation 79 évoque une « manière d’être réduit au silence ».

Au départ, trois enseignants étaient concernés par ces conseils de discipline. Mais les « 3 de Melle » sont désormais quatre : aux côtés d’Aladin Lévêque, Sylvie Contini et Cécile Proust se retrouve Sandrine Martin. L’enseignante a été prévenue le 14 septembre, en cours, qu’elle allait recevoir une lettre recommandée le soir même l’informant de son passage en conseil de discipline, pour des faits remontant au début d’année 2020. Et ce « sans entretien préalable, à la date limite pour consulter son dossier et préparer sa défense », précise Aladin Lévêque. Contacté, le rectorat de l’académie de Poitiers se contente de présenter ces conseils de discipline comme « une opportunité d’argumenter et de permettre à chacun de défendre sa position, dans le respect des procédures ».

Une enquête menée par l’administration elle-même

Le 7 juin 2020, dans une lettre adressée à Bénédicte Robert, rectrice de l’Académie de Poitiers, Aladin Lévêque, Sylvie Contini et Cécile Proust dénoncent l’ingérence du rectorat et la mise en danger des élèves lors de la passation des épreuves du baccalauréat dans leur établissement. Ils évoquent notamment des portes incendie condamnées et sanglées, des élèves enfermés dans des salles d’examen ou encore des alarmes incendies coupées. « Il semblerait aussi que des consignes aient été données par l’administrateur de ne pas appeler les pompiers en cas de malaise d’élèves », détaillent-ils. Pourtant, « aucune suspension conservatoire n’a été prise à l’encontre de certains membres de l’administration ». Mais les « 3 de Melle », eux, sont suspendus depuis plus de six mois, et ont même « l’interdiction d’entrer en contact avec leurs collègues », selon SUD Éducation 79.

« Aujourd’hui l’administration est à la fois enquêtrice et juge, donc elle a tout le loisir de nous sanctionner comme elle l’entend », s’inquiète Aladin. Lui et ses collègues risquent des sanctions qui peuvent aller du blâme à la suspension, jusqu’à la mutation d’office ou encore la révocation de l’Éducation nationale. Le blâme peut même être infligé par la rectrice sans passer par un conseil de discipline. C’est le cas notamment d’une enseignante du Havre qui a écopé d’un blâme pour avoir critiqué la réforme Blanquer en avril 2019. Les syndicats parlent même d’une « mutation forcée ». À Poitiers, le verdict est d’autant plus attendu que la rectrice Bénédicte Robert est une ancienne collaboratrice du ministre Jean-Michel Blanquer, quand celui-ci était recteur de l’académie de Créteil. « Les services du rectorat nous ont avoué qu’en dernière main, le dossier sera géré par le ministre lui-même », raconte Aladin Lévêque.

Symbole de répression syndicale

Ce lundi 12 octobre, Sylvie Contini était la première à se présenter à la porte du rectorat de Poitiers, soutenue par une foule venue en nombre. Dans un communiqué, plusieurs syndicats (SNES, CGT, Educ’action, FO, Sud Éducation) dénoncent « une répression qui touche tous les secteurs du monde du travail » et « une remise en cause des libertés syndicales et démocratiques ». C’est pour dénoncer les E3C, les épreuves communes de contrôle continu, qu’un mouvement national s’était mis en place en janvier et février derniers. Un mouvement auquel ont participé lycéens, parents d’élèves et enseignants pour dénoncer « un bac inégalitaire ». « Les lycées défavorisés seront les premiers à pâtir de ces réformes, car ils ne pourront pas proposer toutes les options, cela va créer des disparités énormes dans le modèle d’enseignement mais aussi au niveau de la répartition des postes », explique Aladin Lévêque. En réponse à la contestation, des gendarmes seront déployés devant les portes du lycée Joseph Desfontaines et les épreuves reportées plusieurs fois.

« En voulant les faire taire, c’est toute la profession que le ministère cherche à bâillonner », dénoncent les syndicats. « Ils ont la volonté d’aller jusqu’au bout », ajoute SUD Éducation 79. Les enseignants sont d’ores et déjà prêts à saisir le tribunal administratif en cas de sanction. Tous espèrent que ces évènements ne créeront pas un précédent qui mettrait à mal les luttes syndicales. De son côté, le rectorat de Poitiers explique « ne pas pouvoir préjuger de la décision à l’issue de ces conseils de discipline et favoriser les débats contradictoires ». « On va voir s’ils font le choix de l’apaisement et du dialogue social ou s’ils vont perpétuer ce passage en force », conclut Aladin Lévêque.

 

par Tania Kaddour-Sekiou

 Publié le 15/10/2020

Avec les « sans papiers », enfants de Républicains espagnols et de Brigadistes

 

(site legrandsoir.info)

 

Maité Pinero, Georges Bartoli, José Fort, Olivia Ruiz, Lydie Salvayre (site legrandsoir.info)

Cet appel, issu d’une mémoire commune, pour soutenir la Marche des « sans-papiers » qui manifesteront à Paris le 17 octobre, provient d’un échange (Maité Pinero, Georges Bartoli, José Fort, Olivia Ruiz, Lydie Salvayre). Il est ouvert à tous. Nous ne sommes pas les seuls, en France, à avoir en héritage une mémoire douloureuse. Le passé ne passe pas, disait Faulkner. Il n’est qu’une dimension du présent (« le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé »). A quoi sert la mémoire, sinon aussi à tenter d’améliorer le monde aujourd’hui et demain ? Merci de signer, de diffuser.
http://chng.it/m6BCQQMt

Comme des millions de Françaises et Français, nous sommes enfants, petits-enfants d’« indésirables », les Républicains espagnols, ceux aussi des volontaires des Brigades Internationales. Nous affirmons notre soutien total à la marche et à toutes les revendications des « sans-papiers » qui manifesteront à Paris le 17 octobre.

Ce n’est pas la même histoire, ce ne sont pas les mêmes personnes, cependant le malheur est le même. 80 ans après, nous refusons la répétition de l’ignominie.

En 1939, les nôtres, 500 mille Espagnols qui fuyaient l’horreur franquiste, les bombes et la misère, furent parqués dans les camps de concentration sur la plage où les femmes creusaient des trous dans le sable, les premières nuits, pour protéger les enfants, où des milliers moururent de leurs blessures, de maladie, de désespoir, où des gendarmes à cheval chassaient ceux qui s’approchaient des barbelés pour leur venir en aide.

Nos parents, si maltraités, si humiliés par la France officielle, furent ensuite parmi les premiers à se lever contre l’occupant nazi. Dés 1941, les guérilleros espagnols entrèrent dans la lutte armée.

C’est La Nueve, la compagnie de la 2ème DB, composée de Républicains espagnols, qui entra la première dans Paris. En même temps qu’au général Leclerc, c’est à un brigadiste français, le colonel Rol Tanguy, que le général nazi commandant la place de Paris, restitua les clefs de la capitale. Depuis, nous mêmes, par notre travail, notre amour pour la France, avons largement remercié la solidarité que le peuple et ses organisations témoignèrent aux nôtres.

Aujourd’hui, 350 000 mille migrants, chassés par les bombes et la misère, sont sur notre sol. A Calais, des femmes, des nourrissons, dorment à même le sol, cachés dans des buissons, quelles que soient les conditions climatiques. Il est interdit aux associations de leur distribuer des vivres en ville. A Paris, 500 mineurs ont dormi dans la rue, à la veille de la rentrée scolaire. Le dernier rapport de la Cimade souligne que de plus en plus d’enfants sont placés derrière les barreaux des centres de rétention.

Les Moussa, Mamadou, Siaka, Fatima, tous les « sans papiers », les clandestins, sont nos amis. Pendant le confinement, nous les avons vus prendre le métro, le train, le bus, pour aller entretenir les rues et les bureaux déserts, faire la plonge et le ménage dans les maisons de retraite, poursuivre les travaux sur les chantiers, ramasser nos poubelles. Et puis, rentrer dans des squats surpeuplés et insalubres. Ils vivent ici, ils travaillent ici, ils sont et seront d’ici.

Enfants des maçons, journaliers, femmes de ménage, médecins, enseignants et intellectuels espagnols, enfants des volontaires des Brigades Internationales, notre mémoire française est emplie des souffrances et humiliations des nôtres, de leur espoir invaincu. Elle ne se confine pas au musée, elle ne se contente pas de témoigner, de commémorer. Elle est vivante et solidaire, elle interprète le présent et anticipe l’avenir. Nous refusons que d’autres générations grandissent parmi nous, la mémoire pleine de cicatrices.

Avec les 230 associations et les syndicats qui les soutiennent, nous exigeons :
- la régularisation de tous les « sans papiers ».
- la fermeture des centres de rétention.
- Un logement pour tous.

Nous affirmons que, pour mettre fin aux trafics d’être humains, il faut aller chercher ceux qui se noient en mer, ceux qui, début septembre, ont vu brûler le camp grec de Moria (12 700 personnes dont 4 000 enfants).

Alors que l’hiver approche, les pays de l’Union Européenne négocient misérablement lequel en accueillera 10 ou 50.

L’Europe, la France, qui, au fil des siècles, ont envoyé des millions de migrants se réfugier au « Nouveau monde », coloniser l’Afrique, dont les ports se sont enrichis avec le commerce d’esclaves, traitent les migrants d’aujourd’hui comme des chiens. Nous ne laisserons pas faire.

Derrière chacun des maltraités, humiliés d’aujourd’hui, nous voyons se dresser l’ombre de nos parents. La négation des droits des « sans-papiers », de leur humanité, est telle qu’elle autorise un commentateur comme Zemmour à affirmer sur CNews que « tous » les enfants migrants sont « violeurs, sont assassins, sont voleurs ».

Nous avons été ces enfants, sommes leurs enfants et petits-enfants. Nous sommes emplis d’effroi et de chagrin. Nous sommes en rage, la mémoire nous brûle. Cela suffit ! Basta ya !

Nous espérons que ceux qui partagent nos souvenirs, celles et ceux qui connaissent, s’indignent et s’émeuvent encore devant ce chapitre de l’histoire signeront et relaieront cet appel.

D’ores et déjà, des amis de l’Espagne Républicaine ont tenu à s’y associer.

Sylvie Allouin. Administratrice de « Réfugiés Espagnols En France ». Marie Thérèse Anton. Traductrice-interprète. Diego Arrabal. Écrivain. Aline Barbier. Enseignante d’arts plastiques. Francisco Barreira. Administrateur de « Réfugiés Espagnols en France ». Georges Bartoli. Photographe. Cali. Auteur, compositeur, interprète. Pierre Carles. Réalisateur. Raymond Cubells. Président de l’Amicale Du Camp De Concentration Du Vernet. Gonzalo Dorado. Cadre Territorial. Geneviève Dreyfus Armand Auvray. Historienne. Claudine Ducol. Journaliste. Céleste Escudero. (veuve de Lény Escudero) Henri Farreny. Président De l’Amicale Des Anciens Guérilleros Espagnols En France-FFI. José Fort. Journaliste. Geneviève Feixas. Psychologue. José Gonzàlez. Infirmier psychiatrique. Anna-Maria Guerrero. Éclairagiste spectacle. Maria Lorente. Administratrice de « Réfugiés Espagnols En France ». Eloy Martinez Monegal. Président de l’ASEREF (Association Pour Le Souvenir De L’exil Républicain En France). Jean Ortiz. Universitaire. Joachim Pano. Administrateur de « Réfugiés Espagnols En France ». Maité Pinero. Journaliste. Écrivaine. Sabine Reynosa. Informaticienne. Madeleine Riffaud. Résistante, poétesse, correspondante de guerre. Claire Rol Tanguy. Militante associative. Olivia Ruiz. Auteure-compositrice-chanteuse. Réalisatrice. Écrivaine. Raymond San Geroteo. Directeur commercial. Marie-Françoise Sanchez. Cadre action sociale de l’énergie. Laurent Sanchis. Éducateur spécialisé. Émile Turlan. Cadre territorial. Maxime Vivas. Écrivain. Administrateur du site legrandsoir.info.

Merci de vous joindre à eux http://chng.it/m6BCQQMt

 Publié le 14/10/2020

Allô Bercy : ces entreprises du CAC40 qui profitent sans contrepartie des aides publiques Covid

 

par Maxime Combes, Olivier Petitjean (site bastamag.net)

 

Des aides massives ont été versées aux grandes entreprises du CAC40, suite à l’épidémie de Covid. Sans contrepartie : ces dernières continuent à distribuer de généreux dividendes à leurs actionnaires, tout en annonçant la suppression de près de 60 000 emplois, dont 15 000 en France. L’Observatoire des multinationales publie ce 12 octobre un rapport sur ces corona-profiteurs. Extraits.

En France, comme ailleurs, la pandémie de Covid-19 a poussé les gouvernements à ouvrir grande leur bourse pour protéger l’économie, sauver des emplois, préserver des entreprises de la faillite. Près de 300 milliards d’euros de prêts garantis par l’État, un plan d’urgence à 110 milliards d’euros, dont 7 milliards d’euros pour Air France et 5 milliards pour Renault, un plan tourisme, un plan automobile, un plan aéronautique, pour la relocalisation industrielle, des baisses d’impôts, un plan de relance annoncé à 100 milliards... Les sommes affichées sont d’une ampleur inédite. Elles profitent largement aux grands groupes et à leurs actionnaires, beaucoup moins aux salariés.

Relance de l’économie : des actionnaires très peu mis à contribution

En pleine période de pandémie et de confinement du pays, les multinationales du CAC40 auraient dû annoncer de nouveaux records en matière de versement de dividendes, au moment de leurs assemblées générales annuelles : 53,2 milliards d’euros, sans compter les rachats d’actions [1]. Très vite, conscients que ces annonces ne seraient pas perçus favorablement par l’opinion, les pouvoirs publics et les organisations professionnelles ont multiplié les appels à la modération. Le gouvernement français, après moult tergiversations, a consenti à faire du non versement de dividendes et de rachats d’actions une condition formelle pour bénéficier d’un prêt garanti de l’État ou d’un report de cotisations, mais pas pour bénéficier du chômage partiel ou de l’appui des banques centrales. L’AFEP, lobby du CAC40, a finalement « recommandé » à tous ses membres de réduire leurs dividendes prévus de 25 %.

Ces demandes ont été très diversement suivies. Seul un petit tiers du CAC40 (treize firmes) a annulé ou suspendu le versement des dividendes initialement prévus. Il s’agit essentiellement des grandes banques (BNP Paribas, Crédit agricole, Société générale) qui y ont été indirectement obligées pour pouvoir avoir accès au refinancement bancaire via la BCE, ainsi que de grands groupes ayant un urgent besoin d’aides publiques pour survivre à la période (Airbus, PSA, Renault, Safran). Plusieurs n’ont pas totalement abandonné l’idée de verser un dividende plus tard dans l’année.

Des réductions de dividendes uniquement de façade

Les deux tiers du CAC40 ont soit maintenu, soit réduit leur dividende, même quand ils ont bénéficié d’aides directes ou indirectes conséquentes. Huit groupes ont même augmenté le dividende versé par rapport à l’année précédente : Teleperformance (+26,3 %), Vivendi (+20 %), Schneider Electric (+8,5 %), Danone (+8,2 %), Dassault Systèmes (+7,7 %), Total (+4,7 %), Sanofi (+2,6 %), Air Liquide (+1,9%). Bouygues, Hermès, Legrand et L’Oréal ont maintenu inchangé le montant de leur dividende, ou renoncé à les augmenter.

Certaines « modérations » de dividendes annoncées sont manifestement de façade : pour Hermès, L’Oréal et Legrand, elles sont de moins de 10 %. L’Oréal et LVMH distribuent tout de même plus de 2 milliards d’euros à leurs actionnaires, et Axa n’est pas loin derrière. Au final, le CAC40 versera cette année 30,3 milliards d’euros de dividendes au titre de l’exercice 2019, soit un peu plus de la moitié de ce qui était prévu. Les rachats d’actions de l’exercice 2019 s’élèvent à 3,7 milliards pour le premier semestre 2020 (qui s’ajoutent aux 11 milliards d’euros au titre de l’exercice 2019). Les actionnaires ont donc reçu 34 milliards d’euros alors même que la pandémie sévissait, que l’économie était à l’arrêt et que des millions de salariés étaient placés en chômage partiel.

Chômage partiel : une « nationalisation sans précédent des salaires »

Très rapidement, le gouvernement a fait comme si l’extension massive du chômage partiel n’était pas une aide publique à destination des entreprises mais un « bouclier anti-licenciement » visant à empêcher les plans sociaux et profitable aux salariés. Il a donc écarté toute possibilité d’en conditionner strictement l’accès. Résultat : l’État a couvert le chômage partiel de près de 12,9 millions de salariés d’entreprises privées alors que, dans le même temps, une partie d’entre-elles, les plus importantes, ont versé de généreux dividendes. L’un des patrons les plus influents de la place de Paris, Laurent Burelle, président de Plastic Omnium et de l’AFEP – Association française des entreprises privées, lobby qui regroupe les plus grandes entreprises françaises – n’a pas hésité une seconde : 90 % de ses salariés ont été mis au chômage partiel. Son entreprise a versé un généreux dividende de 73 millions d’euros, dont lui et son entourage sont les principaux bénéficiaires.

Jamais utilisé à si grande échelle, le chômage partiel a vu ses modalités d’éligibilité largement assouplies. Il a permis aux entreprises de confier la charge de la rémunération d’une partie de leurs salariés, dans la limite de 4,5 Smic par salarié (4800 euros nets environ), à l’État et l’Unedic. Emmanuel Macron a même parlé d’une « nationalisation sans précédent des salaires » [2], permettant aux entreprises de conserver des salariés formés et compétents pour un coût réduit. 68 % des grandes entreprises (500 salariés ou plus), censées être plus solides et disposant de liquidités parfois significatives, n’ont pas hésité à recourir à cette assistance de l’État [3].

Au moins 24 sociétés cotées au CAC40 ont ainsi profité du chômage partiel. 14 d’entre elles ont versé un généreux dividende : Bouygues, Capgemini, Carrefour, Kering, LVMH, Michelin, Publicis, Schneider, Teleperformance, Thales, Unibail, Veolia, Vinci, Vivendi. Carrefour a ainsi versé 185,6 millions de dividendes, soit l’équivalent de 9284 euros par caissières. Elles, toujours en première ligne face au virus, n’ont bénéficié que d’une prime de 1000 euros – que d’autres enseignes n’ont même pas pris la peine de verser à l’ensemble de leurs personnels. Hors CAC40, signalons le chimiste Solvay qui a versé 397 millions d’euros de dividendes et lui aussi largement bénéficié du chômage partiel.

Les caissières : hier « héroïnes », aujourd’hui flouées malgré les profits de la grande distribution

Plusieurs membres du CAC40 épinglés pour leurs abus du chômage partiel

Le groupe Veolia a versé 284 millions d’euros de dividendes et est aujourd’hui prêt à dépenser plus de 10 milliards d’euros pour racheter son concurrent Suez. Veolia a pu compter sur l’argent public pour plus de 20 000 de ses salariés – un quart de ses employés en France – qui ont été pris en charge par le chômage partiel. Le groupe Teleperformance (leader mondial des centres d’appel) réussit la performance d’avoir augmenté son dividende de 26,3 % en mettant une partie de ses salariés, souvent payés au niveau du smic, au chômage partiel.

Les sommes en jeu sont importantes : Capgemini a ainsi reçu au moins 91 millions d’euros de la part de l’État pour le chômage partiel de 3000 de ses employés (sur 25 000). Plusieurs membres du CAC40 sont par ailleurs épinglés pour avoir abusé de ce dispositif : Bouygues est ainsi accusé de possibles abus au chômage partiel dans sa filiale bâtiment [4]. Le ministère du Travail revendique 50 000 contrôles et 225 millions d’euros de fraude avérée, soit moins de 1 % du dispositif, ce qui paraît bien peu.

Le gouvernement a décidé de proposer un nouveau dispositif d’activité partielle de longue durée (APLD) doté de 7 milliards d’euros, qui permettra aux entreprises de réduire le temps de travail de leurs salariés jusqu’à 40 %, en couvrant 85 à 100 % de leurs salaires. Soumis à un accord d’entreprise ou de branche, ce dispositif est perçu par les syndicats comme le moyen d’un chantage à l’emploi, permettant d’imposer aux salariés des baisses de salaire et des pertes d’acquis sociaux. Les exemples de Valeo et Derichebourg, qui ont versé des dividendes tout en supprimant des emplois, tendent à confirmer ces craintes.

Une épidémie de plans sociaux

Ce déversement d’aides publiques n’aide pas, non plus, à préserver l’emploi. L’État annonce une aide de plusieurs milliards à Renault et un plan de soutien à l’automobile. Quelques jours plus tard, Renault annonce la suppression de 15 000 emplois, dont 4600 en France. L’État garantit également un prêt de 7 milliards à Air France, à quoi s’ajoute un plan de relance pour le secteur aéronautique. Air France va supprimer 7500 emplois.

En juin, Emmanuel Macron se rend dans une usine Sanofi pour annoncer un soutien à la relocalisation de l’industrie pharmaceutique. Quelques jours plus tard, Sanofi annonce 1700 suppressions d’emploi en Europe, dont 1000 en France. Bénéficiaire du plan aéronautique, Airbus va supprimer 15 000 postes dans le monde, dont 5000 en France, et ses sous-traitants lui emboîtent le pas. Valeo, qui a profité du chômage partiel et dont l’État est actionnaire via Bpifrance (5,13 %), a pourtant versé un dividende. Le groupe prévoit aujourd’hui de supprimer 2000 emplois et souhaite conclure un accord de performance collective pour faire baisser les coûts salariaux en France de 10 %.

En tout, selon les chiffres que nous avons pu récolter, le CAC40 a déjà annoncé près de 60 000 suppressions d’emploi, dont le quart en France. Une partie de ces suppressions concerne des firmes qui ont maintenu le versement de leurs dividendes : Total, Sanofi ou encore Schneider.

Si les annonces de plans sociaux au sein des poids lourds du CAC40 font grand bruit, il ne faut pas oublier que leurs salariés ne sont pas forcément les plus exposés. Ceux de leurs fournisseurs et sous-traitants subissent de plein fouet, sans attirer autant l’attention, les conséquences directes de la crise et celles des « plans d’économie » mis en œuvre par les grands groupes. Cela se traduira par une baisse des commandes et par une pression supplémentaire sur les coûts. Ainsi la branche aviation de Derichebourg, un groupe qui a versé un dividende de 17,5 millions d’euros, a menacé de supprimer 700 emplois puis obtenu par un « accord de performance collective » une baisse des salaires de 1200 salariés et la suppression de 163 postes, alors qu’elle bénéficie du plan d’urgence et du plan de relance, ainsi que du chômage partiel.

 Le rapport Allô Bercy ? Aides publiques : les corona-profiteurs du CAC40 est un extrait, publié en avant-première de CAC40 : le véritable bilan, édition 2020, à paraître dans quelques semaines. Version en ligne disponible gratuitement sur le site de l’Observatoire des multinationales : www.multinationales.org

Appel à témoignages
Cet État des lieux est provisoire et demande à être complété. Une grande partie des informations sur les aides dont ont bénéficié les grandes entreprises du CAC40, et au-delà, est tenue secrète ou n’est pas facilement disponible parce que trop localisée.
Nous invitons donc les lectrices et lecteurs, au sein ou en dehors des entreprises, qui auraient accès à ces informations à les partager avec nous.
Email de contact :
observatoire@multinationales.org
Ou via ce formulaire : [https://framaforms.org/allo-bercy-aidez-nous-a-demasquer-les-profiteurs-du-cac40-1586187208]

Notes

[1] Ou 54 milliards pour le CAC40 dans sa composition de 2019. Entre le 31 décembre 2019 et la publication de ce rapport, Accor, Sodexo et TechnipFMC ont quitté l’indice, et Alstom, Teleperformance et Wordline y faisaient leur entrée.

[2] Voir cet article.

[3] "Activité et conditions d’emploi de la main-d’œuvre pendant la crise sanitaire Covid-19, Synthèse des résultats de l’enquête flash, Dares", juin 2020.

[4] Voir sur France culture.

 Publié le 13/10/2020

Mineurs isolés. Des parcours loin des clichés

 

Olivier Chartrain (site humanite.fr)

 

Délinquants par nature, les mineurs étrangers ? Ces discours sont une insulte à la réalité et au travail de fourmi des travailleurs sociaux qui les accueillent. N’en déplaise : ces jeunes réussissent en France, et ils réussissent à la France.

Ludivine, cadre de l'ASE

« Ce sont des propos de haine de la part de quelqu’un qui ne connaît pas ces jeunes », s’indigne Ingrid (1), directrice d’une importante structure d’accueil de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) dans un département de province. Ludivine (1), cadre de l’ASE depuis plusieurs années dans un département d’Île-de-France, dit tout simplement son « écœurement ». Car c’est aussi leur travail que de tels discours attaquent. « Pour ceux qui arrivent à 15 ans, poursuit la jeune femme, c’est moins difficile, car dans ce cas-là, ils peuvent, de droit, demander la nationalité française. Mais la plupart arrivent après 16 ans. Oui, certains ont un parcours cabossé, des traumatismes liés à des violences subies avant ou après leur arrivée, un passage en rétention… Tout cela nécessite un accompagnement psychologique. Souvent, ils ne sont pas francophones, sans nouvelles de leur famille , sans même savoir s’ils la reverront un jour, mais ils en portent quand même les attentes… et la pression que cela fait reposer sur eux. »

Cinq jours pour évaluer les arrivants

Ces professionnelles de l’aide à l’enfance n’évacuent pas la question de la minorité : « Nombre de ceux qui nous arrivent sont majeurs », confie Ludivine, ajoutant : « Quand on voit comment les majeurs sont accueillis, on peut comprendre certaines stratégies… » En Île-de-France, on estime qu’environ un tiers des arrivants sont finalement reconnus mineurs. Les choses sont, en théorie, très cadrées : les départements, qui ont la responsabilité de l’ASE, disposent de cinq jours pour évaluer les arrivants – les frais étant remboursés par l’État. Pendant cette période, ils ont une obligation de « mise à l’abri » et doivent donc placer les jeunes dans des structures appropriées. C’est la première difficulté : entre des foyers destinés avant tout à l’accueil d’enfants français retirés à leur famille et l’hôtel, il n’y a rien. Facteur aggravant, l’évaluation peut prendre bien plus longtemps, surtout quand des contestations se font jour : six mois, un an… parfois plus. Les départements gèrent donc cette situation en fonction de leurs moyens… et de leurs choix politiques.

 « Ici pendant toute une période, raconte Ingrid, la politique du département c’était : les MNA sont des étrangers avant d’être des enfants, donc ils relèvent de l’État, pas de nous. » Pour eux, c’était l’hôtel direct, sans suivi médico-social, sans orientation… « Les choses ont changé à présent », reprend Ingrid. Les délais d’évaluation ont été réduits, les séjours à l’hôtel ne sont plus qu’un bref préalable à une vraie prise en charge. « Il faut dire, précise-t-elle, que tant l’évaluation par la préfecture à l’aide du fichier biométrique des entrants que le confinement ont considérablement réduit les arrivées. » Ludivine, elle, reconnaît qu’évaluer ces adolescents, « c’est un métier. Il faut analyser leur récit, connaître le terrain… ». Elle n’hésite pas à tacler au passage la fameuse radio censée évaluer l’âge osseux : « On sait qu’il y a une marge d’erreur de 18 mois. Pour des jeunes qui ont entre 16 et 18 ans, c’est énorme. »

La qualité de la prise en charge se dégrade, faute de moyens

Les deux jeunes femmes s’accordent en tout cas sur un point : quand la prise en charge est effective, le succès est au rendez-vous. « Ce sont, par la force des choses, des jeunes qui sont plus matures que les autres, souligne Ingrid. Ils savent qu’ils doivent s’investir, bien travailler. Le plus souvent, nous leur proposons d’entrer en apprentissage. Ce sont des formations courtes qui leur offrent plus rapidement une perspective d’emploi et donc de régularisation, à 18 ans. Cela leur permet aussi d’avoir un peu de revenus, dès 16 ans. » Ce qui arrange aussi les départements, obsédés par le coût de prise en charge : « Chez nous, on a un éducateur pour huit MNA, alors que pour les autres enfants accueillis à l’ASE, c’est du un pour deux. » Le coût à la journée, lui, se situerait entre 50 et 80 euros par jour et par enfant… contre 250 euros.

 Les refus de titres de séjour, malgré des parcours parfaits, sont de plus en plus fréquents. On arrive souvent à les faire régulariser quand même, mais cela prend beaucoup de temps et d’énergie.

Ludivine

« Ils choisissent des formations où ils savent qu’ils pourront travailler, relève Ludivine. Traitement des déchets, restauration, mécanique auto, métiers de bouche, plomberie, chaudronnerie, couverture… Ils viennent combler des manques dans ces secteurs-là, ils ne rechignent pas à se lever à 4 heures du matin, malgré des patrons peu scrupuleux parfois ! On doit aussi leur apprendre à faire respecter leurs droits. Mais on sait que ce sont des enfants qui vont sortir plus vite de l’ASE parce qu’ils partagent l’objectif que nous leur fixons : l’autonomie. » Et ces trajectoires leur permettent d’espérer une régularisation effective à leurs 18 ans… « De moins en moins, dénonce Ludivine. Les refus de titres de séjour, malgré des parcours parfaits, sont de plus en plus fréquents. On arrive souvent à les faire régulariser quand même, mais cela prend beaucoup de temps et d’énergie. Et le confinement n’a pas arrangé les choses : les délais se sont allongés. » Certains secteurs grands pourvoyeurs d’apprentissage, comme la restauration, ont beaucoup souffert et offrent moins de débouchés.

 « On ne peut pas sauver tout le monde, reconnaît Ingrid, mais il y a aussi des échecs pour les enfants “habituels” de l’ASE. Avec les MNA, il y a plus de réussites que d’échecs. Nos éducateurs demandent à travailler avec eux. » Ludivine renchérit : « Ils sont reconnaissants. On reçoit des lettres, parfois longues, où ils remercient les travailleurs sociaux, où ils remercient la France, où ils disent qu’ils n’oublieront pas ce qu’on a fait ni ce que la France a fait pour eux… Ils ont envie de s’en sortir, notamment pour aider leur famille au pays. Ils ne viennent pas ici pour faire terroristes ! »

Lucide, la jeune femme reconnaît également que l’échec existe : « On a parfois des parcours trop cabossés pour être accompagnés, des gamins des rues qu’on récupère et qui n’ont pas demandé de prise en charge à leur arrivée. Ça existe. C’est vraiment marginal mais ça existe. » Mais pour elle, le vrai problème est ailleurs : « La qualité de prise en charge se dégrade parce que les départements n’ont plus ou ne mettent plus les moyens. On a des prises en charge qui s’arrêtent brutalement à 18 ans : c’est vécu comme une injustice, un nouveau traumatisme. Le refus de titre de séjour, alors que le gamin a tout bien fait, a un diplôme, une promesse d’embauche : cela nous met en difficulté, vis-à-vis d’eux et parce que ça engorge tout le dispositif. Mais ça, ce sont des décisions politiques. » On y revient donc. « C’est le manque de moyens pour accompagner ces enfants qui est nuisible. Plus on ferme, plus on complique, plus on restreint la prise en charge… et plus on fragilise la réussite de ce travail. Il faut donner les moyens nécessaires aux départements. » Les discours à la Zemmour et tout ce qui s’en approche sont donc, avant tout, autoréalisateurs. Voilà pourquoi il faut les combattre.

  1. Les prénoms ont été changés.

 

Le 93 et le 94 dénoncent le « chantage » gouvernement

Pour chaque mineur non accompagné pris en charge, les départements reçoivent de l’État une aide forfaitaire de 500 euros. Mais un décret du 23 juin les oblige à orienter chaque MNA vers la préfecture afin de les inscrire au fichier biométrique des « jeunes étrangers se présentant sur leur sol comme mineurs non accompagnés ». Faute de quoi, l’aide perçue pourrait être réduite dans des proportions inconnues… puisque soumises à un décret ultérieur. La Seine-Saint-Denis et le Val-de-Marne ont annoncé, le 5 octobre, avoir déposé conjointement un recours contre cet arrêté, y voyant « une entrave au principe de libre administration » des collectivités locales et « une atteinte à la dignité » des jeunes accueillis. Le premier de ces deux départements franciliens qualifie même ce décret de « chantage ».

Publié le 12/10/2020

TRIBUNE. "2022, (vraiment) en commun" : des élus et activistes de gauche appellent à "une alternative écologique, sociale et démocratique" au néolibéralisme pour la présidentielle

Dans ce texte commun, des signataires aussi divers que Thomas Piketty, Clémentine Autain ou encore Damien Carême, lancent un appel à une candidature commune pour l'élection présidentielle de 2022 "sur la base d'un projet de transformation écologique et sociale de rupture".

 

franceinfoFrance (site franceinfo.fr)

 

Cette tribune "2022 (vraiment) en commun" réunit des signataires venant de différents horizons politiques, syndicaux, associatifs et universitaires, à l'image de l'économiste Thomas Piketty, la députée LFI Clémentine Autain ou encore le député européen EELV Damien Carême. Alors que la présidentielle 2022 se profile et que la gauche semble incapable de se rassembler, ils publient ce texte appelant à réunir les conditions d'une candidature commune à l'élection présidentielle de 2022 "sur la base d'un projet de transformation écologique et sociale de rupture".

Les signataires de cette tribune s'expriment ici librement.


La fin de l'été a été rythmée par les journées et universités des différents partis de gauche et du pôle écologiste. Si tous ont voulu donner des signes d'ouverture, il est clair qu'il manque d'un travail commun pour définir un projet alternatif à celui du gouvernement, la plupart des appareils politiques se focalisant sur son éventuel présidentiable et ayant la prétention de rassembler autour de celui-ci.

Nous refusons de nous résigner à cette situation.

Depuis plusieurs mois déjà, de nombreuses initiatives travaillent à faire tomber les murs. Choisissant de placer les identités partisanes ou organisationnelles au second plan, elles ont commencé à esquisser un arc écologiste, social, et humaniste. Les organisations de jeunesse politique se sont fédérées dans le cadre du mouvement Résilience commune, des organisations de jeunesse de la société civile (activistes et entrepreneurs) se sont coalisées et se sont donné rendez-vous pour la Rencontre des justices et toutes ces différentes composantes aujourd'hui dialoguent.

Dans ces discussions, il est question de la double urgence climatique et sociale et de la préservation des conditions de vie sur terre. Il est question de l'abyssale crise économique et sociale qui se profile en cette rentrée, préparée par des décennies de politiques néolibérales. Et il est question de se saisir des prochaines échéances politiques pour conjurer cette perspective mortifère.

Un constat commun s'impose : la dégradation de notre écosystème, la défiance envers les institutions et la crise économique et sociale s'accélèrent…Les signataires de la tribune

Il est dès lors urgent de construire une alternative politique heureuse pour notre pays, l'urgence d'une victoire pour nos engagements – celui de l'écologie, de l'égalité et de la démocratie réelle. Nous nous opposons résolument au néolibéralisme, au capitalisme, au productivisme, au patriarcat, au présidentialisme, à tous les racismes et à toutes les discriminations et exclusions. Nous faisons du féminisme, de l'antiracisme, de l'écologie, de la lutte contre les écocides, de la défense des droits et des nouvelles formes démocratiques à mettre en place, des outils pour construire un nouvel imaginaire politique, structuré par des coopérations et déconstruisant les dominations.

Un nouveau partage des richesses et du travail

C'est d'un nouveau régime relationnel dont il est question, qui transformerait notre relation à l'autre, au vivant, à nos territoires, plaçant la solidarité et la coopération au centre, là où le néolibéralisme avait fait triompher la concurrence, l'oppression et l'exploitation. Il nous faut imaginer ce que serait une République écologique, sociale et démocratique et comment cette dernière pourrait se concrétiser dans un socle commun de propositions, dans une plate-forme commune, en tenant compte des initiatives prises par des collectifs qui anticipent, par leurs pratiques démocratiques, la société à venir. En particulier, nous avons besoin d'un changement radical de la politique économique et sociale, d'un nouveau partage des richesses, qui serait permis notamment par une fiscalité plus juste, d'un partage du travail et d'une réduction du temps que nous y passons.

Nous vivons une décennie critique où les enjeux se déterminent à l'échelle planétaire. La question d'une alternative humaniste à la barbarie sera de plus en plus importante. La France doit œuvrer à une refonte des relations internationales et à une transformation de l'Union européenne pour relever ces défis.

Mais nous ne parviendrons pas à gagner si nous ne parvenons pas à nous unir. Il n'est pas ici question d'union pour l'union, d'unité sans principes autour d'une orientation gommant les diversités. Encore moins de mettre sous le tapis nos différences et désaccords.

Il est question de lier nos luttes et de coordonner nos stratégies, de se fédérer en demeurant nous-mêmes.Les signataires de la tribune

Partout, au-delà des rangs de la jeunesse, des dialogues se sont noués. Entre organisations de la société civile : associations, syndicats, fondations, médias libres, collectifs, pétitions, coalitions et entreprises sociales ou écologiques. Entre partis politiques aussi quelquefois. Souvent néanmoins, les enjeux tactiques à plus court terme, le temps nécessaire à l'exercice de la démocratie interne aux partis et organisations, les volontés d'hégémonie, ont pris le dessus et ralenti la construction du commun.

Les élections présidentielles et les législatives de 2022 représentent une échéance vitale pour notre avenir avec un double risque : celui de la poursuite et de l'amplification des politiques actuelles ou passées, celui de l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite. Conjurer ces risques suppose de s'engager résolument dans la construction d'une perspective de rassemblement de la gauche, de l'écologie politique et des citoyens et citoyennes mobilisé·es, sur un projet et un contrat de législature permettant d'engager une transformation écologique, sociale et démocratique.

C'est pourquoi nous lançons un appel à l'ensemble des citoyennes et citoyens qui se reconnaissent dans cette ambition de porter au pouvoir en 2022, face au néolibéralisme, une alternative écologique, sociale et démocratique, en promouvant une démarche et une candidature commune à l'élection présidentielle dans une démarche transparente et démocratique. Dans cette perspective, nous participerons à toutes les initiatives de mobilisations sociales et citoyennes allant dans le sens du rassemblement des forces pour la transformation écologique, sociale et démocratique, et appelons à rejoindre toutes les initiatives de dialogue et de construction de convergence. Nous coorganiserons un grand rendez-vous début 2021. A ce lien, vous pouvez retrouver l'ensemble des signataires et signer la tribune à votre tour sur : https://www.2022encommun.fr/ 

Retrouvez ci-dessous la liste des signataires :

Christophe Aguiton, militant altermondialiste
Claude Alphandery, économiste et résistant
Michel Angot, syndicaliste
Paul Aries, rédacteur en chef du mensuel Zindigné(e)s
Clémentine Autain, députée LFI
Geneviève Azam, économiste
Benjamin Ball, membre du CNNR
Alice Bosler, Coordinatrice nationale des Jeunes Génération-s
Jean-Claude Branchereau, syndicaliste
Christian Baudelot, sociologue
Fatima Benomar, cofondatrice des Éffronté·es
Jacques Bidet, philosophe
Solenne Boiziau, militante d'Utopia
Alima Boumédienne Thierry, avocate
Dominique Bourg, philosophe
Jean Brunacci, syndicaliste
Julia Cagé, économiste
Damien Carême, député européen EELV
Patrice Cohen-Séat, membre du PCF
Alain Coulombel, porte-parole d'EELV
Nathalie Coutinet, économiste
Thomas Coutrot, économiste
Laurence de Cock, historienne
Christine Delphy, sociologue, féministe
Maxime De Rostolan, fondateur de Fermes d'Avenir
Cyril Dion, poète et réalisateur
Emmanuel Dockes, juriste
Bernard Dréano, coprésident du Cedetim
François Dubreuil, Unis pour le climat
Guillaume Duval, économiste
Camille Etienne, porte-parole de On est prêt
Elsa Faucillon, députée PCF
David Flacher, économiste
Gérard Filoche, fondateur de GDS
Jean Gadrey, économiste
Frédérick Genevée, historien
Susan George, présidente d'honneur d'Attac
Pierre-François Grond, militant d'Ensemble!
Robert Guédiguian, cinéaste
Samuel Grzybowski, fondateur de Coexister
Jean-Marie Harribey, économiste
Prune Helfer-Noah, militante LFI, conseillère métropolitaine
Anne Hessel, coprésidente de Nouvelle Donne
Mathilde Imer, cofondatrice des Gilets citoyens & Rencontre des justices
Karl Ghazi, syndicaliste
Roland Gori, psychanalyste
Pierre-François Grond, membre d'Ensemble!
Pierre Khalfa, membre de la Fondation Copernic
Hella Kribi, porte-parole de Génération.s
Claire Lejeune, cofondatrice de Résilience Commune
Anne Le Strat, ancienne maire-adjointe de Paris et ex-présidente d'Eau De Paris
Joakim Le Menestrel, cofondateur de Résilience Commune
Alain Lipietz, économiste ;
Marie Luchi co responsable du Projet de Génération.s
Noël Mamère, ancien député EELV
Jean-Claude Mamet, militant d'Ensemble!
Pierre Mansat, ancien adjoint PCF au maire de Paris chargé de Paris Métropole
Charlotte Marchandise, militante
Christiane Marty, féministe, chercheuse
Gus Massiah, militant altermondialiste
Caroline Mécary, avocate
Dominique Méda, sociologue
Philippe Meirieu, universitaire
Denis Merken, sociologue
Christian Paul, ancien député PS
Willy Pelletier, membre de la fondation Copernic
Thomas Piketty, économiste
Dominique Plihon, économiste
Raymonde Poncet, sénatrice EELV
Paul Poulain, co-fondateur d'Émancipation Collective
Jacques Rigaudiat, économiste
Michèle Riot-Sarcey, historienne
Marie Monique Robin, journaliste d'investigation
Michèle Rubirola, maire de Marseille
Adrien Sartre, fondateur de Résilience commune
Coline Serra, membre de Résilience Commune
Pablo Servigne, théoricien de l’effondrement, membre du CNNR
Yves Sintomer, politologue
Denis Sieffert, journaliste
Henri Sterdyniak, économiste
Marie-Christine Vergiat, ancienne députée européenne Front de gauche
Victor Vauquois, militant écologiste
Grégoire Verrière, Coordinateur national des Jeunes Génération-s
Vincent Verzat, vidéaste activiste et youtubeur à Partager C'est Sympa
Marie-Pierre Vieu, éditrice
Patrick Viveret, philosophe
Baki Youssoufou, Fondateur de WeSign.it

Publié le 11/10/2020

Matinales radio (2/2) : les angles morts de l’information médicale

 

par Lucile Girard, Pauline Perrenot, (site acrimed.org)

 

Dans notre précédent article consacré à l’analyse des invités des principales matinales à la radio (mars-avril 2020), nous abordions la question du pluralisme politique, économique et social. Dans ce deuxième volet, nous nous intéressons plus particulièrement aux personnels de santé invités. L’irruption de ces professionnels sur le devant de la scène médiatique, d’ordinaire peu visibles, n’a évidemment rien d’étonnant compte tenu de la crise sanitaire. Mais qui sont-ils ? Quelle parole ont-ils portée ? Et quelles visions de la crise du Covid ces invitations ont-elles construites ?

287 invitations, réparties en 10 catégories : c’était notre décompte des invitations des « grandes » interviews matinales radiophoniques sur la période de mars-avril 2020 [1].

La catégorie « Santé », à laquelle nous nous intéressons plus particulièrement ici, compte 64 invitations : 52 concernant des « professionnels de santé » (parfois plusieurs fois les mêmes - soit 22% au total) et 8 passages médiatiques accordés à des membres du « conseil scientifique » mis en place par le gouvernement (soit près de 3% des interventions). Les professionnels de santé (médecins, cadre de santé, psychologue, pharmaciens) ont des diplômes régis par le code de la santé publique et/ou ont une activité en matière de santé qui est reconnue par ce code. Les autres professionnels travaillent effectivement dans le domaine de la santé, mais sont hauts fonctionnaires ou présidents de structures hospitalières sans être eux-mêmes des professionnels de santé au sens du code de la santé publique.

L’étude de ces intervenants révèle plusieurs caractéristiques : les professionnels de santé invités sont essentiellement des hommes, médecins et parisiens. Les autres travailleurs de l’hôpital sont donc largement invisibilisés, malgré les enjeux importants que représentent leurs conditions de travail dans une période de crise sanitaire. Enfin, certains invités cumulent différentes « casquettes » (politiques, entrepreneuriales, etc.) sans que celles-ci ne soient systématiquement mentionnées ou interrogées par les animateurs, et malgré de potentiels conflits d’intérêts. Un constat qui pose cette fois-ci la question de la rigueur journalistique et à travers elle, de la qualité de l’information scientifique et médicale.

Des médecins et des hommes parisiens

Première observation : comme c’est le cas pour l’ensemble des invités, les matinales radio ont, parmi les professionnels de santé, très majoritairement donné la parole à des hommes : à hauteur de 90% des interventions (soit seulement 5 interventions de femmes sur 52). Alors même que les soignantes sont majoritairement des femmes [2]. Une disproportion particulièrement troublante pour ce secteur !

Seconde observation : si l’on met de côté les intervenants étrangers [3], une écrasante majorité des interventions de professionnels français sont réalisées par des franciliens. Que l’un des foyers majeurs de contagion soit alors localisé dans l’Est de la France n’y change pas grand-chose : les matinales se focalisent toujours sur ce qui se passe dans la capitale et, éventuellement, sa petite couronne. On ne relève ainsi qu’une seule intervention d’un professionnel de santé non francilien : un médecin du Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Strasbourg [4]. Dérisoire donc… À croire qu’il n’y aurait pas de spécificité régionale et que ce qui se passe à Paris est transférable à n’importe quel autre endroit. Quant aux professionnels de santé des zones « moins touchées » par la propagation du virus, ils n’auront tout simplement pas la parole.

Troisième observation : les professionnels de santé invités par les matinales radio sont, dans leur écrasante majorité, médecins [5] : 44 interventions sur les 48 étudiées, soit 92%. La plupart du temps, ces médecins sont à la fois chercheurs (Professeurs des Universités, PU, ou Maître de Conférence, McF) et médecins (Praticiens Hospitaliers, PH). Ce profil représente plus de 70% des interventions de médecins (32 sur 44).

Occupant le haut de la hiérarchie médicale, ils peuvent ainsi témoigner à (au moins) deux titres : en tant que salariés des hôpitaux et bien souvent chefs de leur service ; et en tant que scientifiques, au plus près de la recherche en train de se faire. S’agissant des spécialités médicales : les interventions de médecins-chercheurs travaillant sur les questions liées au virus et à sa propagation sont les plus nombreuses. Ainsi, on dénombre quinze interventions d’infectiologues, trois d’épidémiologistes, deux d’immunologistes et une d’un parasitologue.

On peut évidemment comprendre une telle polarisation : il s’agit, pour les rédactions des matinales radio, de chercher à rendre intelligible la crise sanitaire en cours, en donnant la parole à des chercheurs travaillant directement sur le virus ou en tant que spécialistes de ce type de maladie. Des chercheurs détenteurs d’un savoir légitime et dont la parole, à ce titre, peut être utile pour comprendre la situation sanitaire et diffuser des connaissances scientifiques.

Leur surexposition pose toutefois question à plusieurs titres, comme nous l’avions évoqué dans un précédent article. Notamment lorsque les chercheurs s’expriment à partir de résultats partiels, et qu’on leur enjoint de livrer des avis tranchés ou des prédictions. Sans compter le fait que les intervieweurs des matinales ne sont pas des journalistes spécialisés, et donnent la parole à des experts sans être en mesure de remettre en perspective leurs travaux (méconnaissance des spécialités et de l’état de la recherche).

Marginalisation des travailleurs de l’hôpital

Par ailleurs, la surreprésentation des médecins chercheurs montre que la crise du Covid a été surtout appréhendée à travers un prisme strictement « sanitaire », focalisé sur l’état des connaissances scientifiques – particulièrement flou durant les six premières semaines étudiées –, au détriment d’autres enjeux. Comme, par exemple, celui des conditions de travail à l’hôpital (ou dans d’autres structures de soin). Certes, les médecins-chercheurs sont aussi salariés des hôpitaux, et peuvent donc s’exprimer sur les conditions de travail dans leur établissement. Mais on constate, à nouveau, que les premiers concernés ne sont pas sollicités [6]. N’inviter que des médecins – occupant les positions dominantes dans le champ médical – pour évoquer les conditions de travail à l’hôpital confisque de fait la parole d’autres catégories de travailleurs.

De même, on n’a pas entendu celles qui sont les plus nombreuses à l’hôpital : ni les infirmières, ni les aides-soignantes, ni les Agents des Services Hospitaliers (ASH) chargées de l’entretien et de la désinfection des locaux. Ces personnels, très majoritairement féminines, sont pourtant fortement mobilisés et au plus près des changements organisationnels opérés dans la période. Au contraire, pour évoquer cette réorganisation des services, on donnera là encore la parole à des chefs de services ou à Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP, par deux fois. Ainsi, les premières concernées, tout comme celles qui sont directement chargées de mettre en œuvre la réorganisation, de gérer les plannings et le matériel, ne furent pas invitées.

La marginalisation des points de vue des travailleurs – en particulier les plus « revendicatifs » – transparaît également dans l’absence de représentants syndicaux ou de membres de collectifs dans les matinales. Des collectifs mobilisés pourtant depuis des mois dans le cadre des luttes pour l’obtention de moyens à l’hôpital (comme les collectifs inter-urgences et inter-hôpitaux), et dès le début de la crise sanitaire dans un contexte de criantes pénuries (lits, respirateurs, masques).

À l’image d’autres catégories de professionnels, les représentants invités (parfois plusieurs fois, sur différentes antennes) sont ceux des dirigeants [7] :

- Frédéric Valletoux, président de la Fédération hospitalière de France sera invité à trois reprises (France Inter, France Info et RMC) ;

- Lamine Gharbi, président de la Fédération de l’hospitalisation privée et président de Cap Santé [8] est invité sur Europe 1 et RMC ;

- Romain Gizolme, directeur de l’association des directeurs au service des personnes âgées [9], sera reçu dans la matinale d’Europe 1.

Le constat est sans appel : la parole donnée aux professionnels de santé reste peu diverse, majoritairement concentrée sur ceux qui occupent les positions dominantes dans leur champ, à savoir les médecins-chercheurs des grandes structures hospitalières de la capitale, ou bien à des représentants de fédérations ou de structures représentant les directeurs [10]. Les nombreux travailleurs de l’hôpital, en première ligne, seront ainsi largement marginalisés, de même que d’autres structures du soin – professions libérales du soin et de l’aide à la personne, Ehpad, psychiatrie, etc. (voir l’annexe 1). Un constat qui rejoint celui que nous faisions à propos d’autres catégories, et qui ici non plus, n’a rien d’inéluctable : il témoigne plutôt de la vision étriquée que construisent les grands médias du « monde de la santé », et de ses problématiques face à la crise.

Doubles casquettes : le dévoiement des questions sanitaires ?
La promotion des points de vue dominants et son pendant – la marginalisation de la parole des travailleurs – se vérifie également dans le choix des « non-professionnels de santé » invités à s’exprimer sur la crise sanitaire [11]. On trouve dans cette catégorie à la fois des directeurs d’institutions de santé publique ou d’agences gouvernementales de santé ; des présidents de syndicats ou d’associations. De plus, des directeurs d’entreprise, dont les activités sont directement liées au monde de la santé, mais qui n’entrent pas dans les 12 invitations citées car ils font partie de la catégorie « Business » présentés dans l’article général sur les matinales ont été également invités. À titre d’exemple, intéressons-nous donc à ces invités à travers deux exemples et une problématique générale : ont-ils été conviés pour faire état de la crise dans leurs structures ou défendre leurs intérêts privés ?

On l’a indiqué précédemment : toutes matinales confondues, un seul professionnel de santé a été sollicité pour témoigner de la crise des Ehpad (France Inter, 2/04). Le thème a également été abordé sur Europe 1, à ce détail près que la parole a été accordée pour cela à Nadège Plou (13/04), responsable des Ressources humaines (RH) du groupe Korian [12]. Nadège Plou n’est pas une professionnelle de santé : elle est issue du secteur privé et a occupé des postes hiérarchiques chez Carrefour, la Fnac ou encore Tati, trois entreprises dont les préoccupations – nous en conviendrons – sont bien éloignées du monde du soin.

On peut dès lors questionner le choix d’inviter une responsable RH pour évoquer la situation dans les Ehpad, alors qu’on n’aura pas donné la parole aux soignants de ces structures. Une confiscation de la parole à peine tempérée par le fait que l’un d’entre eux témoignera par téléphone, au cours de la matinale, pour contester l’organisation mise en place dans un établissement Korian [13], et expliquer que l’objectif du groupe est avant tout la rentabilité financière. Les critiques seront balayées par la responsable RH et présentées comme mensongères. Quant à l’animateur, Matthieu Belliard, il ne cherchera pas plus loin, acceptera le rectificatif, et « oubliera » de questionner son invitée sur les dividendes prévus pour les actionnaires du groupe. Un sujet pourtant brûlant… et documenté : des informations chiffrées étaient disponibles depuis fin février dans un communiqué de presse publié par le groupe Korian lui-même. Autant dire que l’intervieweur a ici pleinement investi son rôle de contradicteur !

Autre exemple, sur un tout autre sujet : le 30 mars, la matinale de RTL invitait en duo Laurent Lantieri – chirurgien plasticien (médecin et chercheur) auteur de la première greffe de visage – et Franck Zal – biologiste, PDG, fondateur de l’entreprise Hémarina [14] et par ailleurs assez médiatisé [15]. Les deux professionnels sont sollicités pour parler de leur « découverte » : ainsi que le présente RTL, « un ver marin qui contient une molécule capable de miracles en terme d’oxygénation. Il suscite de grands espoirs. […] Pourrait-on imaginer cette super-hémoglobine dans l’arsenal des réanimateurs qui luttent face à l’épidémie de Covid-19 ? » L’intervieweuse Alba Ventura va même plus vite en besogne, en annonçant à l’antenne, sans conditionnel, que leur travail « peut sauver des patients en réanimation malades du Covid 19. »

Un allant qui n’est pas sans rappeler l’emballement des grands médias à propos d’autres « remèdes » supposés « miracle », de la chloroquine à la nicotine pour ne citer que deux exemples. Emballements qui, répondant aux logiques de « scoop », abandonnent généralement la rigueur de l’information sur le bord du chemin, tout en contribuant à la promotion des entreprises privées des scientifiques concernés [16]. Et de fait, quelques jours plus tard, 20 minutes (9/04) annonce que l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament) a suspendu l’essai clinique [17], et avec lui… les espoirs de RTL !

Mais la palme de l’instant promotionnel, sous prétexte de couvrir « l’actualité scientifique », revient tout de même à la matinale de RMC (20/04), qui invite Olivier Bogillot, PDG de Sanofi (et ancien conseiller santé de Nicolas Sarkozy, comme le rappelle Jean-Jacques Bourdin) à faire librement sa réclame en ouverture de séance :

- Jean-Jacques Bourdin : D’abord, vous aviez une annonce à faire je crois. Un don à la collectivité. Sanofi s’engage. Expliquez-nous. »

- Olivier Bogillot : Oui absolument, on est aujourd’hui engagés à travers notre mission […], Sanofi a décidé de faire un don de 100 millions d’euros aux hôpitaux, Ehpad et entreprises de santé engagées contre le Covid.

Amen.

Dans le même ordre d’idées, certains « invités santé » (qu’ils soient professionnels de la santé ou membres de fédérations regroupant des établissements de santé) peuvent aussi avoir (ou avoir eu) des mandats politiques, quoiqu’invités au premier chef en tant que médecins. C’est le cas par exemple de Jean Rottner (médecin urgentiste et président LR de la région Grand-Est). Il est invité trois fois dans trois matinales différentes. De même que Philippe Juvin (RMC, Europe 1 et France Inter), chef de service des urgences à l’hôpital Georges Pompidou, mais aussi maire LR de La Garenne-Colombes et ancien député européen (jusqu’en 2019). Dans son cas, les trois matinales précisent sa casquette politique. Contrairement à Frédéric Valletoux (directeur de la Fédération hospitalière de France qui est aussi maire de Fontainebleau et conseiller régional en île de France) : invité à trois reprises (RMC, France info et France Inter), seule la dernière station mentionnera son mandat de maire sans toutefois préciser la couleur politique [18].

Quand les doubles casquettes ne sont pas passées sous silence, elles servent à asseoir encore davantage l’autorité de l’interviewé, sans que les médias ne portent plus d’intérêt au mélange des genres, et à ce qu’il peut impliquer. L’invitation de Philippe Douste-Blazy (épidémiologiste et ancien ministre) dans la matinale Europe 1 est à ce titre… éclairante. Convié à évoquer ses prises de positions vis-à-vis des traitements à l’hydroxychloroquine, surtout parce qu’il est à l’initiative d’une pétition pour élargir l’autorisation de sa prescription, la double casquette (à la fois médicale et politique) est soulignée tout au long de l’interview pour renforcer la légitimité des propos. Ainsi Sonia Mabrouk fait-elle le parallèle entre les positions de son invité et celles d’Olivier Véran, l’actuel ministre de la Santé, tout en rappelant que Philippe Douste-Blazy est aussi professeur de médecine et à ce titre, bien au fait des précautions à prendre lorsqu’on parle d’essais cliniques, et de l’importance de la déontologie médicale :

- Sonia Mabrouk : Si vous étiez, Philippe Douste-Blazy, ministre de la Santé en ce moment, si vous étiez durant cette crise inédite, en charge de la santé des Français, auriez-vous, en responsabilité, en conscience, autorisé justement l’élargissement de la chloroquine ?

- Philippe Douste-Blazy : Oui. Je l’aurais fait.

L’invité embraye alors en faisant l’éloge des résultats de Didier Raoult et de son équipe... Mais ce que ne précise pas Sonia Mabrouk ni personne dans la matinale, c’est que Douste-Blazy est membre bénévole du conseil d’administration de l’IHU Méditerranée Infection, à savoir le laboratoire de Didier Raoult [19]. Une appartenance qui aurait pourtant mérité un signalement...
Une nouvelle fois, on constate que les matinales n’ont pas été à la hauteur des enjeux. Déconnectés de la réalité, les journalistes qui les animent ont invité leurs semblables – des CSP+ parisiens – en omettant – comme c’est souvent le cas – de présenter l’intégralité de leur curriculum vitae. Le traitement médiatique massif (et légitime) de la crise sanitaire n’a en outre jamais bousculé le modèle des matinales : quand bien même les sujets traités requerraient un haut degré de spécialisation, les journalistes scientifiques furent laissés dans l’ombre, et les « têtes d’affiche », spécialistes de tout et rien, en pleine lumière.


Annexe 1 : L’exercice libéral, les Ehpad, la psychiatrie… : les grands absents

L’exercice libéral ne sera l’objet que de deux interventions : deux médecins, dont l’un est président du syndicat des médecins généralistes. Pourtant, de nombreux professionnels libéraux ont été confrontés à des difficultés d’organisation et à des manques d’équipements de protection au moins aussi grands – si ce n’est plus – que ceux des hôpitaux. Et les professionnels libéraux sont loin d’être tous médecins ! On n’entendra pas une seule fois, en un mois et demi, les soignantes ou les auxiliaires de vie, qui travaillent au domicile des personnes, souvent âgées.

De même, la situation dans les Ehpad [20] ne fera l’objet que d’une seule intervention (un homme, cadre de santé). Alors même que leurs patients (et soignants) sont particulièrement exposés. Cette absence est d’autant plus flagrante qu’assez rapidement, les chiffres des décès dans ces établissements ont fait l’objet de points réguliers. Les intervenants qui seront invités à parler de la situation dans ces structures n’ont rien de professionnels de terrain : il s’agit, entre autres, de Frédéric Valletoux (président de la Fédération Hospitalière Publique, fédération qui comprend aussi des Ehpad), ou encore Phillipe Juvin, chef de service... des urgences ! Vous avez dit confiscation de la parole ?

Enfin, on n’entendra pas du tout parler les professionnels des structures de soins psychiatriques non hospitalières, qui, comme leurs confrères et consœurs des hôpitaux, ont été fortement impactés dans leur travail par la crise sanitaire. Des soignants qui manifestent en outre depuis plusieurs années pour dénoncer le manque de moyens humains et matériels dans leur secteur.

Annexe 2 : Professionnels de santé : de fortes disparités entre les stations

Point méthodologique : sont comparées ici trois des cinq stations, qui ont invité une quantité comparable de professionnels de santé [21] : à savoir France Inter, RMC et Europe 1 qui comptent respectivement 17, 13 et 13 invitations à l’antenne [22].

- Sur RMC, le pourcentage élevé d’interventions de professionnels de santé (42% ou 13 invités) masque une très faible diversité des intervenants. Ainsi, 12 interventions ont été le fait de médecins chercheurs (PUPH) [23]. Les autres catégories de travailleurs seront quant à elles complètement invisibilisées. La particularité de la station par rapport aux deux autres matinales (France Inter et Europe 1), c’est de réinviter plusieurs fois les mêmes professionnels : Éric Caumes [24] sera invité deux fois, et Gilles Pialloux [25] sera quant à lui invité pas moins de quatre fois. De quoi s’interroger aussi sur la fabrication de figures médiatiques, et le phénomène des « bons clients » qui semble ici à l’œuvre, les deux médecins ayant été extrêmement médiatisés ailleurs dans l’audiovisuel et dans la presse.

_- Dans la matinale d’Europe 1, non plus, la diversité des intervenants n’est pas au rendez-vous… Notons tout d’abord que la matinale ne donnera la parole à aucune femme professionnelle de santé. Ensuite, sur 13 interventions, 8 ont été réalisées par des médecins chercheurs, auxquels on peut ajouter Rémi Salomon, médecin et directeur de la commission médicale de l’AP-HP. Sur les quatre autres interventions, trois ont été réalisées par des médecins : Xavier Emmanuelli, le fondateur du Samu Social, invité pour parler de la mise en place d’un numéro spécifique à cette structure, dont il est le fondateur (même s’il n’y travaille plus aujourd’hui) ; Jacques Battistoni le président du syndicat MG France ; et Stéphane Clerget, psychiatre travaillant dans un service de maladies infantiles. Les deux premiers occupent des positions dominantes dans la santé, quant au troisième, il semble être un habitué de la station [26]. Enfin le dernier invité, Romain Wantier est le seul non médecin des invités santé de la matinale. Il est psychologue et coordonne le dispositif de crise (plan blanc) de l’hôpital Jean Verdier de Bondy. Sur Europe 1, les invités qui ne sont pas des médecins chercheurs sont donc soit des professionnels exerçant des responsabilités (comme Roman Wantier), des figures médiatiques (comme Xavier Emmanuelli) ou bien des spécialistes maison (comme Stéphane Clerget).

- France Inter se distingue, quant à elle, par une diversité légèrement plus grande de ses invités. Ainsi parmi les 17 invités, « seulement » 11 sont des médecins chercheurs (PUPH), auxquels on peut ajouter deux médecins qui ne sont a priori pas des universitaires mais qui travaillent également à l’AP-HP. Ce qui permettra d’entendre quatre catégories de professionnels qui n’ont été sollicitées nulle part ailleurs : une psychothérapeute parisienne ; un médecin généraliste de Seine-Saint-Denis ; une médecin gynécologue-obstétricienne, Ghada Hatem, également directrice d’une structure associative prenant en charge les femmes victimes de violences et de l’excision ; et enfin un cadre de santé en Ehpad [27]. Ces invités, bien que très minoritaires, permettent d’entendre d’autres réalités : les Ehpad, la médecine de ville, ou encore les violences contre les femmes. Reste que là encore, les médecins – qui sont aussi des supérieurs hiérarchiques – restent majoritaires [28].

Publié le 10/10/2020

Mineurs non accompagnés : comment la France est devenue une machine à briser des enfants et leurs rêves

 

par Olivier Favier (site bastamag.net)

 

 « Leur nombre a explosé », « la France est débordée », « la plupart d’entre eux sont de faux mineurs »… Tel est le traitement médiatique et l’instrumentalisation politique dont font l’objet désormais ces enfants qui ont traversé des tragédies pour venir jusqu’à nous. Peut-on espérer encore un peu de dignité ?

Il a seize ans, mais son air fatigué lui en donnerait bien cinq de plus. Qui sait depuis combien de temps il n’a pas dormi dans un vrai lit ? Il est assis en deuxième classe dans le TGV pour Paris, son sac sur les genoux, les yeux tournés vers le sol. Le contrôleur arrive, il lui tend un billet qu’il n’a pas composté. Il ne savait pas. Il ne ment pas, son voyage est un aller simple. Le contrôleur s’emporte, réclame des papiers. Et voilà que le gamin se remet à faire son âge, que la peur se lit dans ses yeux. Il tend un acte de naissance rangé dans une pochette plastique. Le contrôleur néglige le document, lève les yeux au ciel et s’en va en maugréant.

« Tes papiers sont à la gendarmerie, va-t-en, sinon tu vas finir au centre de rétention »

À Paris, le gosse est attendu par un copain qui doit l’emmener au « DEMIE », le Dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers, chargé de l’évaluation et de l’accueil des Mineurs non accompagnés à Paris. Il passe les entretiens, et par chance, il est reconnu mineur. Comme la loi l’autorise, afin de mieux répartir les mineurs sur l’ensemble du territoire, il est envoyé dans un autre département. Là-bas, il subit une seconde évaluation, qui conclut cette fois à sa majorité. Une toute jeune éducatrice vient le voir : « Tes papiers sont à la gendarmerie, va-t-en, sinon tu vas finir au centre de rétention. » Il erre sans but dans cette petite ville de province, parle avec les uns et les autres, parvient à se faire héberger par un homme qui n’est jamais chez lui mais qui lui fait confiance. Il passe ainsi quelques mois sans trop savoir que faire, puis un beau jour il s’en va, et disparaît. Un an plus tard, il laisse ces quelques mots sur un réseau social : « Celui qui ne renonce pas à son rêve finit par le vivre. » Il vient d’« être pris » dans un autre département. Il a désormais 17 ans.

Sans papiers comment est-ce possible ? « – Comment as-tu fait ? J’ai pris l’identité d’un ami mort au pays. – Et ta première identité c’était la vraie ? Oui, bien sûr. » Depuis lors, fatigué des patrons de restaurant qui ne paient pas son apprentissage, il a fait une formation dans la sécurité. « On chasse les migrants », explique-t-il, désabusé.

Cela fait sept ans que je travaille et côtoie ceux qu’on appelait des MIE, mineurs isolés étrangers, et qu’on nomme désormais des MNA, mineurs non accompagnés… la plupart ne le seront effectivement pas, ou mal, ou pas assez longtemps. Le premier avec lequel j’ai parlé était un Érythréen de 15 ans. Nous étions à Calais, il m’a montré de longues cicatrices sur ses jambes, et j’ai vu une colère immense dans ses yeux. « Why police beats us ? » « Pourquoi la police nous frappe-t-elle ? » répétait-il, parce qu’il croyait être arrivé au « pays des droits de l’Homme ». Cette formule, cette image, associée à la France, elle revient tout le temps. Et la police le sait, qui souvent est en charge d’accompagner les mineurs jusqu’au dispositif d’accueil. « Quand je suis arrivé, on m’a mis en garde à vue, je pleurais, alors un policier est passé et m’a dit, "pourquoi tu pleures, ici c’est les droits de l’homme, ici, y a pas la chicotte" » se souvient un autre adolescent qui a survécu à la prison en Libye.

« De toute façon tu es isolé, tu n’as pas besoin de contacts »

Un autre encore, dans une autre ville, rescapé d’un naufrage qui a emporté des dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants, se fait doubler sur la droite par une patrouille, dont le chef l’accuse ensuite d’avoir franchi la ligne blanche. Il roule sur un vélo neuf premier prix, miraculeusement offert par le département. Les policiers lui demandent s’il l’a volé. Il montre l’antivol, donne le numéro de son éducatrice et s’en sort avec une contravention. À son arrivée à Paris, un an plus tôt, il a eu une autre amende, à cause cette fois d’un éducateur pressé qui lui a dit de sauter le portique du métro : « Ne la paie pas, ils oublieront ! » Mais les relances se sont succédé au service de l’aide à l’enfance du département où il a été transféré, lequel au bout d’un an a fini par les transmettre à l’intéressé, avec l’injonction de payer désormais quelque trois cents euros…

Un autre jour, le responsable local des services sociaux m’appelle pour « m’apprendre » que ce même jeune, par ailleurs élève modèle aujourd’hui étudiant en Master, est en garde à vue à 30 kilomètres de la ville où il réside. Il se trouve que je suis venu lui rendre visite, et nous nous regardons interloqués, tandis que le chef de service s’interroge sur ses méfaits imaginaires. Quelques minutes plus tard, le chef de service me rappelle : « Je me suis trompé, il s’agit d’un homonyme mineur, qui ne sachant pas où aller, s’est rendu au commissariat. » Cet homonyme, je le rencontrerai aussi, après l’avoir cherché en vain sous la pluie un soir vers Stalingrad, parmi des centaines d’autres migrants. L’association en charge de l’accueillir a contesté sa minorité, mais elle sait qu’il a été repéré par une autre association de bénévoles, alors on lui rend son portable mais pas la carte SIM : « De toute façon tu es isolé, tu n’as pas besoin de contacts. »

Tests osseux : aucune des méthodes utilisées n’a été remise à jour depuis plus d’un demi-siècle

Je pourrais continuer ainsi longtemps à égrener les injustices dont sont victimes ces mineurs à qui la France, en vertu de la Convention internationale des droits de l’enfant, doit assistance et protection jusqu’au jour de leur majorité. Face à un flux plus important durant l’année 2015, les structures en charge d’accueillir les jeunes dans les départements, mais aussi l’Éducation nationale, la Justice ou la Police aux frontières ont œuvré chacune à leur manière pour juguler la brusque montée des effectifs.

Ainsi, à Paris notamment, les évaluations sont-elles devenues de plus en plus fantaisistes, quand certains n’ont pas été purement et simplement refoulés au guichet. C’est une manière commode d’écarter une part du public des statistiques et jusqu’à une période récente, de la possibilité même de faire recours, puisqu’il n’y a aucune trace du refus de prise en charge. Devant la multiplication des cas, les juges ont fini par accepter de contester des décisions qui, matériellement, n’ont jamais été prises.

Pour la mise à l’abri temporaire avant l’évaluation, rendez-vous est donné aux primo-arrivants à l’autre bout de la ville. Le référent s’y rend généralement avec beaucoup de retard. Celles et ceux qui n’auront pas trouvé l’endroit ou se seront découragés entre temps seront autant de cas de moins à traiter. Concernant les papiers, chaque année voit de nouvelles raisons de remettre en cause leur validité, on cherche la rature ou l’erreur avec obstination.

Je lis, j’aime, je m’abonne

Pour les Guinéens, par exemple, particulièrement nombreux, on invoque une date écrite en chiffres et non en lettres, ou encore un délai non respecté entre l’acte de naissance et le jugement supplétif qui atteste que le premier document n’a pas été contesté. Il faudra une déclaration officielle d’un juge guinéen expliquant que cette loi n’est pas appliquée pour que ce subterfuge soit peu à peu abandonné.

Viennent ensuite les tests osseux, qu’Éric Ciotti (député LR) a dit tout récemment vouloir rétablir alors même qu’ils sont toujours largement pratiqués. Ils ont servi par exemple à ce qu’un jeune Ivoirien à Lyon, pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance à l’âge de quinze ans, soit accusé d’avoir maquillé son identité puisque les tests osseux lui donneraient un âge moyen de… 29 ans – avec un minimum de 15, 17 ou 21 ans. Aucune des méthodes utilisées n’a été remise à jour depuis plus d’un demi-siècle et elles se réfèrent à des populations très différentes de celles actuellement testées sur notre territoire. Peu importe que le jeune en question suive une scolarité exemplaire et n’ait jamais quitté le foyer où on l’avait placé – ce qu’aurait sans doute fait un homme de 29 ans au milieu d’adolescents de 15 ans. En deux ans, il est passé pas moins de cinq fois devant la justice où il risque une condamnation au pénal. En appel, la décision est attendue pour le 29 octobre.

Une machine à briser des enfants et leurs rêves

Depuis 2015, la proportion des jeunes de plus de 16 ans pris en charge mais non scolarisés – la scolarisation n’étant obligatoire que jusqu’à 16 ans – a largement augmenté, malgré le souhait de la plupart d’entre eux, qui associent la formation à la possibilité de trouver un travail. Dans de nombreux départements, les filières proposées ne sont désormais plus que des CAP en alternance. Cela permet d’atteindre deux objectifs : alléger au maximum le coût de la formation et se libérer des jeunes au plus vite dès leur 18 ans.

En privé, éducateurs et professionnels des CASNAV (Centre Académique pour la Scolarisation des élèves allophones) se montrent très critiques : l’alternance n’est pas adaptée à des jeunes « NSA-PSA » (non ou peu scolarisés antérieurement, selon les sigles de l’Éducation nationale), parce qu’on n’acquiert pas les bases en étudiant une semaine sur deux ou trois. Par ailleurs, des secteurs entiers dits en tension – autrement dit des métiers dont ne veulent pas les Français – sont occupés par ces jeunes, dont les patrons vantent la docilité. À tel point qu’ils n’hésitent souvent pas à les remplacer par d’autres tout aussi dociles dès la fin de leur contrat d’apprentissage.

Le jeune majeur se retrouve ainsi sans métier et parfois sans diplôme (s’il n’a pu consolider à temps son niveau scolaire) partant sans papiers et expulsable, mais bien plus opportunément exploitable par des secteurs connus pour un usage massif de main d’œuvre non déclarée (bâtiment, restauration, aide à la personne etc.). Ici comme ailleurs, il est courant que lors des entretiens (je me base sur une cinquantaine d’échanges réalisés au fil des ans), professionnels de l’Éducation nationale et éducateurs finissent par valider une fiction démentie par les faits pour ne pas désespérer complètement d’une machine à briser des enfants et leurs rêves.

Ainsi, si 80 % des jeunes qui sont enregistrés par le DEMIE ne sont pas reconnus mineurs (chiffres de 2016, provenant d’une circulaire interne), c’est qu’ils ne le sont pas, entend-on dire souvent. Or, une majorité d’entre elles et d’entre eux finira par obtenir gain de cause après une série de recours pouvant durer jusqu’à un an et demi. Combien ai-je vu passer de ces jeunes déboutés, dont certains n’avaient que quatorze ou quinze ans et faisaient parfaitement leur âge ! Parfois aussi, mais beaucoup plus rarement, il m’est arrivé de douter de l’âge allégué. Les mêmes éducateurs, du reste, ne manquent pas de souligner ce qui motivent les tentatives de fraude : si de jeunes majeurs tentent de se faire passer pour des mineurs – ce qui arrive, mais peu y parviennent – c’est essentiellement parce que c’est pour eux le seul moyen de légaliser leur présence en France avec une demande d’asile.

Les suicides de mineurs non accompagnés se sont multipliés

Une autre légende tenace vaudrait que les jeunes soient envoyés désormais en CAP car, sauf exception, ils ont un niveau scolaire faible ou inexistant. Parmi celles et ceux que j’ai pu suivre depuis 2015, et qui ont été soutenus ou accompagnés pour la plupart par des associations et des bénévoles en plus du cadre officiel, une moitié étudie ou a étudié jusqu’au BTS, quelques uns sont entrés à l’Université, un en médecine, lequel avait été initialement orienté vers un bac professionnel, pour devenir aide-soignant. Certains pourront conclure que je suis marqué par la chance, laquelle m’aura suivi dans trois ou quatre départements. Il est vrai que jusqu’à une période récente, les bons élèves pouvaient bénéficier jusqu’à leur 21 ans d’un contrat jeune majeur, leur permettant de pousser un peu leurs études.

Au fil des ans, donc, il s’est recréé quelque chose qui ressemble de plus en plus à un rapport racial, avec ou sans chicotte, qui rappelle à s’y méprendre celui de la colonisation : le migrant, comme le colonisé, est traité avec défiance, soupçonné d’être hâbleur et menteur, en l’occurrence ici sur son âge et son parcours. Il n’est pas exclu, j’en ai donné un exemple, qu’il finisse pas se conformer à cette image pour faire sa place parmi nous. Il a parcouru en moyenne 6000 kilomètres, a vu dans la majorité des cas des camarades mourir. Il en a laissé beaucoup d’autres derrière lui, qui n’ont pas réussi à passer. Il n’est effectivement plus à cela près.

Peu importe si les études montrent que les migrants arrivant en France ont un niveau scolaire moyen supérieur à celui des Français, le mineur non accompagné est supposé inculte, et il comprend très vite qu’il doit accepter ce qu’on lui propose (généralement des métiers où ses collègues seront noirs ou d’origine maghrébine en majorité) sous peine de se voir délivrer une OQTF, une obligation de quitter le territoire français. « Tu pourras toujours reprendre tes études plus tard » lui dira l’éducateur qui cherche à se rassurer.

Dans ce tableau si sombre, la dignité et le courage des bénévoles et de nombre de professionnels imposent le respect

« Ce qui est surprenant, témoigne une permanencière de l’Association de défense des jeunes isolés étrangers (ADJIE), ce n’est pas que parfois l’un d’eux décompense, comme on dit, c’est que ça n’arrive pas plus souvent. » Cette violence subie, institutionnelle bien sûr, mais aussi celle de la rue, car beaucoup y restent des semaines avant d’être pris en charge par des bénévoles, en mène certains au suicide. On se souvient bien sûr de Denko Sissoko, un adolescent malien qui s’est jeté du huitième étage du dispositif d’hébergement à Châlons-en-Champagne. Son histoire avait ému la presse, mais elle a été suivie par tellement d’autres depuis qu’on ne prend plus la peine de s’y arrêter.

 

Une bénévole des Midis des MIE, qui s’occupe d’orienter et de soutenir les gamins renvoyés à la rue à Paris, évoque le cas de Kassim, un garçon fragile, qu’elle a hébergé et qui s’est suicidé à Lorient, peu après avoir été chassé de son hôtel, le jour de ses 18 ans : « J’avais tellement l’impression d’être dans sa tête, de sentir ce qu’il avait dû sentir, d’isolement, de solitude, d’abandon. Qui a envie de faire ça ? De partir de chez soi à l’âge de quinze ans ? » Au téléphone, le commentaire reste sobre, posé, sans pathos. Dans ce tableau si sombre, la dignité et le courage des bénévoles et de nombre de professionnels imposent le respect.

Malheureusement, beaucoup de celles et ceux qui ont rejoint la mobilisation après 2015 ont dû reprendre leurs distances : « J’ai craqué quand après quelques mois j’ai dû demander à un jeune de prendre le sac de couchage que je lui tendais et de retourner à la rue, parce que je n’avais plus aucun hébergement à lui proposer », m’a confié une autre bénévole qui depuis a repris le cours d’une vie « normale ». Des jeunes, il en vient pourtant toujours, même si le confinement a tari momentanément « le flux » et que les chiffres sont en légère baisse depuis 2019. Cet été, un campement a été monté en plein cœur de Paris pour sensibiliser population et autorités au fait que beaucoup de jeunes n’avaient ni prise en charge ni logement.

L’indifférence et la haine

Beaucoup de jeunes ont témoigné sur ce qu’ils avaient enduré avant, pendant et après leur voyage, sur la force de leurs rêves et leur stupéfiante capacité de résilience. Des livres comme celui de Rozenn le Berre, des films comme ceux de Rachid Oujdi ou d’Aferdite Ibrahimaj [1] , ont largement documenté la réalité de ces parcours, mais la machine à fantasme a repris de plus bel ces derniers mois.

Rozenn Le Berre : « Combien de temps les jeunes migrants vont-ils supporter les injustices et l’arbitraire ? »

La première raison en est l’existence d’un nouveau profil de jeunes, venus du Maghreb, vivant de petite délinquance et souffrant de lourdes addictions. Un éducateur de banlieue parisienne explique que dans son centre ils représentent désormais un tiers des jeunes accueillis : « Beaucoup sont très abîmés et relèvent de la psychiatrie. » Les autres associations, militantes ou institutionnelles, n’y sont guère confrontées, car ces jeunes-là ne sont pas demandeurs d’aide. « On les voit parfois demander des vêtements ou de la nourriture explique la bénévole des Midis des MIE, mais ils ne veulent pas de prise en charge. » Cette présence difficilement quantifiable est du reste limitée à quelques grandes métropoles, Paris en tête. Sur elle, pourtant, les articles sont légion, permettant d’alimenter à souhait la confusion tant désirée entre Mineurs non accompagnés et délinquance.

La double agression par un jeune Pakistanais rue Nicolas Appert le 25 septembre dernier a fait naître quant à elle une campagne médiatique et idéologique d’une violence sans précédent contre les mineurs non accompagnés. À la différence de « l’attaque de la mosquée de Bayonne » [2] qui avait fait elle aussi deux blessés graves mais a été aussitôt décrite comme un acte isolé, « l’attaque du 25 septembre 2020 » à Paris a été immédiatement qualifiée d’« acte de terrorisme islamiste » par le ministre de l’intérieur, alors même que l’agresseur a, semble-t-il, agi isolément, au point qu’il n’était pas même au courant du déménagement des locaux de Charlie Hebdo depuis le 8 janvier 2015.

Lors de l’attaque de la mosquée de Bayonne, un avocat avait rappelé que « l’attentat revêt une dimension politique ou idéologique, qui peut difficilement être retenue quand il s’agit de l’acte d’un déséquilibré ». On rappellera néanmoins que le tireur, décédé depuis, avait été perçu comme suffisamment sain d’esprit quelques années plus tôt pour être choisi comme candidat local du Front national et qu’il était familier des appels à la violence. Quoi qu’il en soit le cas du jeune agresseur de la rue Nicolas Appert n’a bénéficié en comparaison d’aucune forme de réserve ou de doute sur sa responsabilité pénale.

« J’en ai rien à foutre » a répondu un jour une juge des enfants à un mineur

Bien plus grave cependant est le véritable tempête d’articles faisant de ce fait divers le révélateur de la nature délinquante des mineur.es non accompagné.es. Le crescendo déjà nauséabond des jours précédents a trouvé son acmé dans les propos d’Éric Zemmour sur Cnews ce 29 septembre, dont voici un court extrait : « Ce Pakistanais est l’archétype de ce qu’on appelle un Mineur isolé étranger. (…) Ils n’ont rien à faire ici, ils sont voleurs, ils sont assassins, ils sont violeurs, c’est tout ce qu’ils sont. Il faut les renvoyer, attendez il ne faut même pas qu’ils viennent, et (..) pour cela il faut sortir de la Convention européenne des droits de l’homme, qui, je vous le rappelle, est l’origine du mal, c’est la Cour européenne des Droits de l’Homme et la Convention des Droits de l’Enfant qui nous obligent à n’expulser personne. »

Aussi immondes soient-ils, ces propos ne sont que l’expression débridée d’une hostilité croissante de l’administration et de l’indifférence globale de la population française, laquelle se montre bien plus hostile aux migrants en général que ses voisins allemands, belges ou espagnols par exemple. Les manifestations parisiennes pour ces causes n’ont jamais mobilisé plus de quelques milliers de personnes, depuis bien des années.

« J’en ai rien à foutre » a répondu un jour une juge des enfants à un mineur la suppliant de lui donner accès à un hôtel, car il avait honte d’être hébergé depuis des mois par des particuliers. L’adolescent l’a revue quelques mois plus tard dans une vidéo diffusée en classe, où elle vantait les beautés de son métier. Entre temps, on lui aura sans doute expliqué à la télévision qu’ « il n’y a pas de racisme systémique en France. »

 

Olivier Favier

 

Notes

[1] Rozenn Le Berre, De rêves et de papier, Paris, La Découverte, 2017. Rachid Oujdi, J’ai marché jusqu’à vous – récits d’une jeunesse exilée (52 minutes – 2016), Aferdite Ibrahimaj, Mineurs isolés étrangers (52 minutes – 2018).

[2] Je donne à ces événements les noms des articles Wikipédia qui s’y rapportent.

Publié le 09/10/2020

 

Le cas d’extradition d’Assange est une attaque sans précédent contre la liberté de la presse - alors pourquoi les médias n’en parlent pratiquement pas ? (The Independent)

 

Patrick COCKBURN (site legrandsoir.fr)

 

Assange et WikiLeaks ont fait tout ce que les journalistes devraient faire en révélant des informations importantes sur les méfaits du gouvernement américain et en les communiquant au public.

Le silence des journalistes en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis sur la procédure d’extradition du fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, les rend complices de la criminalisation par le gouvernement américain des activités de collecte d’informations.

Au cours des quatre dernières semaines, dans une salle d’audience de l’Old Bailey à Londres, les avocats du gouvernement américain ont demandé l’extradition d’Assange vers les États-Unis pour répondre à 17 accusations en vertu de la loi sur l’espionnage de 1917 et à une accusation de piratage informatique. Au cœur de leur affaire se trouve l’accusation selon laquelle, en laissant circuler une quantité de câbles diplomatiques et militaires américains classifiés en 2010, Assange et WikiLeaks ont mis en danger la vie d’agents et d’informateurs américains.

L’une des nombreuses particularités de cette étrange affaire est que les preuves sont inexistantes. Le Pentagone a admis qu’il n’avait pas réussi à trouver une seule personne travaillant pour les États-Unis qui avait été tuée à la suite des révélations de WikiLeaks. Cet échec n’est pas dû à un manque d’efforts : Le Pentagone avait mis sur pied une force spéciale militaire, déployant 120 agents de contre-espionnage, pour trouver au moins une victime qui pouvait être imputée à Assange et à ses collègues, mais n’a rien trouvé.

D’autres allégations contre Assange avancées par les avocats du gouvernement américain sont tout aussi peu convaincantes ou manifestement fausses, mais il court toujours un réel danger d’être envoyé dans une prison de sécurité maximale aux États-Unis après la décision du tribunal le 4 janvier. Une fois là-bas, il risque une peine de 175 ans et, quelle que soit la durée de son incarcération, il est probable qu’il la passe en isolement dans une minuscule cellule.

L’affaire Assange crée un précédent qui constitue une menace mortelle pour la liberté de la presse en Grande-Bretagne. Si Assange est extradé, tout journaliste qui publie des informations que les autorités américaines jugent sont classées secrètes, aussi connues ou inoffensives soient-elles, risque d’être extradé pour être jugé aux Etats-Unis. Le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, affirme que les non-Américains comme Assange ne bénéficient pas des droits à la liberté d’expression garantis par le Premier amendement [de la Constitution US - NdT].

L’issue du procès d’extradition d’Assange est un point de basculement crucial qui permettra de savoir si la Grande-Bretagne et les États-Unis vont s’enfoncer davantage vers une "démocratie illibérale" comme la Turquie, la Hongrie, le Brésil, l’Inde et les Philippines. Ce qu’Assange et WikiLeaks ont fait - obtenir des informations importantes sur les actes et les méfaits du gouvernement américain et les communiquer au public - est exactement ce que tous les journalistes devraient faire.

Le journalisme consiste à révéler des informations importantes aux gens afin qu’ils puissent juger de ce qui se passe dans le monde - et des actions de leur gouvernement en particulier. Les révélations de WikiLeaks en 2010 n’ont différé des autres grands scoops journalistiques que par leur volume - 251 287 câbles diplomatiques, plus de 400 000 rapports militaires classifiés de la guerre en Irak et 90 000 de la guerre en Afghanistan - et qu’elles étaient plus importantes. [Et pour ne rien vous cacher, j’ai rédigé une déclaration qui a été lue au tribunal cette semaine pour expliquer la signification des révélations de Wikileaks].

Étonnamment, les commentateurs britanniques et américains sont dans un état de déni lorsqu’il s’agit de voir que ce qui arrive à Assange pourrait leur arriver. Ils soutiennent bizarrement qu’il n’est pas journaliste, bien que l’administration Trump accepte implicitement qu’il en soit un, puisqu’elle le poursuit pour ses activités journalistiques. Le motif est ouvertement politique. Une des absurdités du procès est la prétention que les fonctionnaires nommés par Trump fournissent un guide fiable et objectif de la menace que représentent les révélations de WikiLeaks pour les États-Unis.

Pourquoi les médias britanniques sont-ils restés si muets sur le sinistre précédent qui s’établit pour eux, s’ils devaient enquêter sur les agissements d’un gouvernement américain qui ne cache pas son hostilité au journalisme critique. Il y a dix ans, le New York Times, The Guardian, Le Monde, Der Spiegel et El Pais ont publié pendant des jours des extraits des documents de WikiLeaks, en première page, mais il y a longtemps qu’ils ont pris leurs distances par rapport à son fondateur. Pourtant, même s’ils souhaitent le contraire, leur avenir est lié à son sort.

Alan Rusbridger, l’ancien rédacteur en chef du Guardian sous lequel les câbles et les journaux de guerre ont été publiés, l’a clairement exprimé dans une interview, disant qu’il n’avait aucun doute sur les dommages qui seront causés à la liberté de la presse. "Quoi que nous pensions d’Assange", a-t-il dit, "ce pour quoi il est visé est le même ou similaire [à ce que] beaucoup de journalistes ont fait, alors il est surprenant pour moi qu’il n’y a pas plus de gens qui comprennent que cette affaire aura des implications inquiétantes pour tous les journalistes".

Le danger pour une presse véritablement libre est en effet si flagrant qu’il est difficile de comprendre pourquoi les médias ont, dans l’ensemble, ignoré la question. Le coronavirus est une raison qui y contribue, mais le fait de traiter Assange et WikiLeaks comme des parias est bien antérieur à l’épidémie. Les critiques se demandent s’il est vraiment journaliste, bien qu’il soit clairement un journaliste de l’ère électronique, publiant des informations brutes d’une manière différente des journaux, de la radio et de la télévision traditionnels. Ses opinions politiques sont radicales et sans complexe, ce qui aliène encore plus de nombreux commentateurs.

Mais les allégations de viol dont il a fait l’objet en Suède en 2010 ont été bien plus importantes pour qu’il ne soit plus considéré comme un héros de la lutte contre le secret d’État, mais comme un personnage hors du commun. Cela a conduit à une enquête du ministère public suédois qui s’est poursuivie pendant neuf ans, a été abandonnée trois fois et a été relancée trois fois, avant d’être finalement abandonnée l’année dernière à l’approche de la prescription. Assange n’a jamais été accusé de quoi que ce soit et tout cela n’a rien à voir avec le procès d’extradition, mais cela aide à expliquer pourquoi une si grande partie des médias a ignoré ou minimisé ce procès à Old Bailey. De nombreux membres de la droite politique ont toujours cru qu’Assange avait sa place en prison et de nombreux progressistes estiment les allégations de viol suffisent à le rendre indéfendable.

Daniel Ellsberg, qui a divulgué les Pentagon Papers aux médias en 1971, a témoigné devant le tribunal qu’il avait divulgué l’histoire secrète de la guerre du Vietnam pour montrer au public que la guerre se poursuivait alors que ses auteurs savaient qu’elle ne pouvait pas être gagnée. Il a déclaré qu’Assange avait fait à peu près la même chose, cette fois-ci en ce qui concerne les guerres en Irak et en Afghanistan, et que les Pentagon Papers et les divulgations de WikiLeaks étaient similaires en tous points.

La saga de Julian Assange et de WikiLeaks est maintenant si longue et compliquée qu’il est bon de se rappeler la lumière crue qu’ils ont jetée sur les activités du gouvernement américain en Afghanistan, en Irak et ailleurs. J’ai moi-même utilisé pour la première fois les informations divulguées au cours de l’été 2010 pour expliquer pourquoi le gouvernement afghan, soutenu par 90 000 soldats américains, ne gagnait pas une guerre que Washington prétendait mener pour la défense de la démocratie.

J’ai cité un rapport d’un responsable américain des affaires civiles à Gardez, en Afghanistan, en 2007, qui a déclaré avoir été carrément informé par un membre du conseil provincial afghan de la ville que "l’opinion générale des Afghans est que le gouvernement actuel est pire que les talibans". Le fonctionnaire américain a déploré que cela ne soit que trop vrai. La raison est expliquée par un autre rapport américain datant du 22 octobre 2009, cette fois de Balkh dans le nord de l’Afghanistan, qui décrit comment les soldats et la police afghans maltraitent les civils locaux qui refusent de coopérer à une recherche. J’ai écrit que le rapport officiel des États-Unis disait qu’"un chef de police de district a violé une jeune fille de 16 ans et que lorsqu’un civil a protesté, le chef de police a ordonné à son garde du corps de lui tirer dessus". Le garde du corps a refusé et a été lui-même tué par le chef de la police".

De telles révélations expliquent pourquoi la guerre afghane se poursuit et que des dizaines de milliers de personnes sont mortes - et pourquoi le gouvernement américain tient tant à mettre Assange en prison pour le reste de sa vie.

 

Patrick Cockburn

Patrick Cockburn est un chroniqueur indépendant primé qui se spécialise dans l’analyse de l’Irak, de la Syrie et des guerres au Moyen-Orient. Il travaille pour The Independent depuis 1990. En 2014, il avait annoncée la montée de Daech. Il a également fait des études supérieures à l’Institut d’études irlandaises de l’Université du Queens à Belfast et a écrit sur les effets des troubles sur la politique irlandaise et britannique à la lumière de son expérience.

Traduction "les vrais journalistes prennent sa défense, les autres... euh... les autres..." par VD pour le Grand Soir avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles

Publié le 08/10/2020

Chaînes d’info : l’extrême droite en croisière

 

par Pauline Perrenot, (site acrimed.org)

 

Bien au-delà du seul cas d’Éric Zemmour, on assiste ces dernières années à une banalisation et à un enracinement des discours d’extrême droite, islamophobes ou racistes dans les médias dominants. C’est tout particulièrement le cas sur les plateaux des talk-shows des chaînes d’info. Nous analysons ici les mécanismes qui, alliés à la complaisance (ou au militantisme) des éditorialistes, chroniqueurs, directeurs et patrons de chaînes, entretiennent ce climat délétère.

D’Olivier Galzi, établissant des comparaisons entre le voile et l’uniforme SS (LCI, 19 oct. 2019), à Éric Zemmour, décrivant les migrants de Lesbos comme des « envahisseurs […] qui n’ont qu’un espoir, c’est […] imposer leurs modes de vie à nos pays » (CNews, 26 juin) ou parlant des mineurs isolés en affirmant : « Ils sont voleurs, ils sont assassins, ils sont violeurs, c’est tout ce qu’ils sont. […] Il faut les renvoyer » (CNews, 29 sept.) ; en passant par Judith Waintraub, à qui il suffit de voir une femme voilée à l’écran pour faire un parallèle avec les attentats terroristes du 11 septembre [1], ou encore Yves Thréard, qui confesse en plateau : « Il m’est arrivé, en France, de prendre le bus ou un bateau où il y avait quelqu’un avec un voile, et je suis descendu » (LCI, 14 oct. 2019)… Pas une semaine ne passe sans que des propos racistes ponctuent le « débat public », la plupart du temps, sans contradiction.

Islam, immigration, « insécurité » : disons-le d’emblée, ce sont à ces obsessions que nous nous intéresserons dans cet article. Obsessions qui ne sont pas la chasse gardée du seul Rassemblement national, ni même la propriété de la droite la plus conservatrice. À force de raccourcis, d’amalgames et de fantasmes permanents, les discours xénophobes et islamophobes irriguent désormais un large spectre du champ politique et médiatique, en particulier sur les chaînes d’info, dont les plateaux sont quadrillés par les rentiers de la polémique [2].

Prendre au sérieux leur inquiétant défilé sur les plateaux de télévision nécessite de s’interroger sur les conditions objectives qui ont permis – si ce n’est une hégémonie – l’enracinement et l’ascension de la pensée d’extrême droite et de ses obsessions dans les chaînes d’info. En particulier dans les talk-shows qui, s’ils ne sont pas du tout isolés dans l’écosystème, concentrent néanmoins les travers et les pratiques favorisant cette banalisation.

Comment comprendre qu’une chaîne comme LCI puisse interrompre son antenne pour diffuser le discours haineux du multirécidiviste Éric Zemmour à la tribune d’un groupuscule d’extrême droite, sans inclure ce « moment » médiatique dans un continuum plus long d’acceptation des paroles racistes ? Comment comprendre plus d’un mois de matraquage médiatique autour du voile sans l’intégrer dans l’indexation, à l’agenda des médias, des thématiques fétiches de l’extrême droite ? Comment comprendre l’acharnement contre une manifestation dénonçant l’islamophobie sans souligner la fatuité des éditorialistes, têtes chercheuses à polémiques pratiquant un « journalisme à la louche » ? Comment comprendre une rentrée médiatique polarisée autour de « l’ensauvagement », hystérisée par les débats « sécuritaires », sans pointer la fait-diversion de l’actualité et l’anémie du pluralisme, sur laquelle prospèrent les voix de droite et d’extrême droite, visiblement seules à même d’occuper le champ sur de tels sujets ?

Poser ces questions permet sans doute de mettre en valeur les mécanismes structurels qui sous-tendent – et accélèrent – la droitisation des chaînes d’information en continu. Des mécanismes insidieux que nous synthétiserons en quatre points : (1) les dispositifs du clash et de l’opinion ; (2) la fait-diversion de l’actualité et la mise à l’agenda des thématiques fétiches du RN, construites souvent ex nihilo comme des « priorités des Français » ; (3) l’anémie du pluralisme ; (4) la fabrication d’agitateurs en tant que produits d’appel.

1. Le journalisme-comptoir et les combats de catch
« On s’en fiche des chiffres ! » (28 août) Ce cri du cœur vient d’un journaliste. Julien Pasquet, CNews, doublure de Pascal Praud, comme lui ancien journaliste sportif, comme lui désormais présentateur d’un match de catch quotidien, plus communément appelé « talk-show généraliste ». De nombreux journalistes se sont émus de cet aveu, oubliant que ce confrère n’a fait que verbaliser un principe appliqué par la plupart des professionnels du commentaire. Oubliant, également, qu’il n’en a pas la parenté : le 20 septembre 2018, sur la même chaîne, la journaliste de Valeurs actuelles Charlotte d’Ornellas tançait déjà son contradicteur, Clément Viktorovitch, à propos des statistiques de l’immigration : « On se fout des chiffres sur ce débat. […] Est-ce que oui, ou non, la France a changé de visage ? »

Rien de nouveau sous le soleil, donc : sur les chaînes d’info, on « débat » au doigt mouillé [3]. Ce 28 août, sur le plateau animé par Julien Pasquet, il est question de « l’insécurité », et le journalisme est comme chaque jour au tapis. Les différents intervenants sondent, glosent et interprètent chacun à leur tour les « ressentis » des Français en se fichant effectivement des chiffres, sur fond d’images de violences qui défilent à l’écran. Il ne s’agit pas de faire du journalisme, mais de construire le récit d’une actualité chaotique, fabriquée à partir de faits divers, sélectionnés et empilés les uns sur les autres : « Il y a un sentiment dans ce pays » résume Julien Pasquet.

C’est sur ce type de journalisme-comptoir caractéristique des talk-shows que prospèrent tous les « fast-thinkers », et plus encore les chroniqueurs d’extrême droite. Commenter des faits divers, invectiver, idéologiser des ressentis, politiser la peur, butiner les sondages : leurs positions et leurs propos sur l’islam, la sécurité, l’immigration ou l’autorité trouvent dans les médiocres dispositifs un moule à leur mesure. Et la feuille de route est claire : tous les débats sont pré-cadrés dans un mouchoir de poche, les réponses contraintes au « oui/non », et chaque invité ne peut s’exprimer plus d’une vingtaine de secondes sans être (au mieux) coupé. Affranchis des faits comme de toute règle scientifique, les commentateurs sont portés par le commentaire ambiant et par les récits médiatiques dominants, en vogue depuis des décennies : « On vient vers vous, on vous demande : "La France est-elle en déclin ?" Vous dites oui ou non ? Et vous Gérard, oui ou non ? » (Pascal Praud, 16 sept.) Du pain béni pour le « oui » des réactionnaires.

Un tel formatage écrase la complexité du réel et exclut que soient mobilisées des perspectives historiques, sociales, etc. en guise d’explication des phénomènes. Nous l’écrivions déjà en novembre 2018 : « Dans leur conception même, ces émissions défigurent, voire dissolvent la confrontation d’idées et la bataille d’arguments au profit de la construction de postures, adoptées par des personnalités en vogue, converties en de simples personnages (d’un bien triste film) ». A fortiori quand le débat n’est que trop rarement « régulé ». Les présentateurs/animateurs interviennent, prennent position, distribuent les bons points et au besoin surenchérissent plus qu’ils ne font circuler la parole, ne coordonnent, orientent ou encadrent les débats.

Ainsi, si éditorialistes et politiques « se lâchent » et multiplient les déclarations tapageuses, c’est parce qu’ils savent qu’ils interviennent dans des dispositifs qui le tolèrent, voire le suscitent. Si leurs propos semblent toujours plus outranciers, c’est qu’ils savent qu’ils sont attendus sur ce registre, qu’ils ne seront donc que rarement repris en direct, et que leurs discours seront a posteriori (et dans le meilleur des cas) qualifiés de « gouttes d’eau », qui tombent pourtant dans un vase à ras-bord depuis longtemps. Le 10 septembre, dans l’antre « progressiste » de Yann Barthès (« Quotidien », TMC), Nicolas Sarkozy pouvait ainsi faire une association d’idées entre « singes » et « nègres » en plateau sans être perturbé ni contredit par aucun des journalistes en présence.

Basées sur le clash, les postures de ces agitateurs sacralisent en outre des valeurs virilistes, si ce n’est masculinistes, particulièrement chères à l’extrême droite [4]. Un esprit de spectacle et de combat de coqs que synthétisait Jean-Pierre Elkabbach face à Bernard Henri-Lévy dans la matinale de CNews, le 15 octobre 2019 :

Vous êtes tout à fait mûr pour participer lundi prochain à un débat avec l’excellent débatteur Éric Zemmour. C’est une belle affiche, qui est, pour beaucoup de gens, surprenante. […] [Et] vous pourrez faire une deuxième rencontre, une troisième rencontre ? […] Sinon on dira que vous avez eu peur !

Et c’est sans peur que le soldat BHL est revenu « croiser le fer » avec Zemmour, moins d’un an après leur premier débat, le 26 juin. Ce dernier déclarait cette fois-ci que le soldat SS était « un frère humain » : visiblement, la « contradiction » de BHL fut constructive…

Et pourquoi se priverait-il d’une énième provocation, tant les propos racistes, baptisés au mieux « polémiques », au pire « coup de gueule », structurent le débat public ? Presque chaque jour, des saillies déchaînent les services de « débunkage » des sites de presse. Les fact-checkeurs fact-checkent, mais les mensonges persistent : Éric Zemmour émet des attaques sur un plateau de CNews, le contenu est démenti le lendemain par Checknews, mais Jean-Jacques Bourdin reprend les mêmes arguments le surlendemain dans son interview de BFM-TV. Tant est si bien que, comme nous l’écrivions dans un précédent article, « même absent, Zemmour est un "débatteur" omniprésent ». Et de plus en plus déconnecté, le huis-clos des talk-shows ressemble à s’y méprendre à une succession de commentaires Twitter. Un journalisme de la petite phrase – qui ne date pas d’hier – dont l’extrême droite, qui a toujours fait du scandale et de la provocation une stratégie politique, tire profit, a fortiori quand elle dispose de nombreux porte-parole rodés et bien en place, invités quotidiennement ou salariés par les chaînes d’info.

2. « L’ensauvagement » de l’agenda médiatique
Si de tels pseudo « dérapages » peuvent avoir lieu presque quotidiennement, c’est aussi parce que l’agenda médiatique s’y prête. Un agenda faisant la part belle aux thématiques fétiches de l’extrême droite : les questions sécuritaires et les « polémiques » sur l’islam y occupent une place démesurée, qu’elles soient déployées à travers le commentaire de faits divers ou le « décryptage » de la communication politique. En la matière, la rentrée médiatique d’août-septembre 2020 est une leçon de chose. Une « rentrée des incendiaires », dont Samuel Gontier a fait la chronique en s’intéressant tout particulièrement aux cas de CNews, LCI et BFM-TV : « Au menu, petits nouveaux et vieux croûtons composent une soupe rance où l’ensauvagement le dispute au complotisme pour exhaler des relents d’extrême droite. » [5]

Aux discussions protéiformes sur « l’ensauvagement » ont en effet succédé les décryptages fleuris (et anticipés) du futur projet de loi sur le « séparatisme », en passant par un matraquage en deux volets concernant le voile (« affaires Imane » et « Maryam Pougetoux » [6]), sans oublier la rentrée politique de Marine Le Pen – dont on diffuse le discours en direct (ce qui est loin d’être le cas pour l’ensemble des responsables de partis) – , le « reviendra-reviendra pas » de la nièce Marion Maréchal, et en surplus, quelques débats autour du « déclin français » et du rétablissement de la peine de mort [7].

Des thématiques traitées à travers tous les formats des chaînes d’info (interviews, talk-shows, reportages, etc.). On ne compte plus le nombre de micros tendus à Gérald Darmanin, expert en communication, que les journalistes suivent à la trace jusqu’à médiatiser son plus petit déplacement dans le plus petit commissariat. On ne compte plus le nombre de micros tendus aux débutés LR, RN et LREM, invités à prendre parti dans la guéguerre Darmanin/Dupont-Moretti autour du terme « ensauvagement », pour le plus grand bonheur des talk-shows :

Et quand elles n’ont pas les yeux rivés sur l’agenda politique, les chaînes d’info montent en épingle le moindre fait divers à même d’étoffer le grand récit de l’insécurité. Bruno Jeudy s’y connaît :

Le problème, ce qui compte, c’est la perception des Français. […] [Les propos d’Éric Dupont Moretti parlant de « fantasme »] paraissent déconnectés de ce que les Français viennent de subir ces deux derniers mois ! Les Français, ces deux derniers mois, ils ont vu des faits divers qui sont absolument horribles ! Des actes sauvages qui ont choqué ! […] Qu’on le veuille ou non, c’est comme ça ! (BFM-TV, 1er sept.)

Si la tendance n’est pas nouvelle – tant les faits divers occupent une place démesurée dans les programmes de flux comme dans les programmes de stock [8] – la rentrée 2020 est significative à cet égard, et rappelle combien les grands médias agissent sur le réel comme autant de loupes grossissantes et déformantes à la fois. Un effet d’optique qui, sur CNews, est même érigé en directive éditoriale. À propos de Serge Nedjar, bras droit de Vincent Bolloré et patron de CNews, le Canard enchaîné révèle le 23 septembre :

Son obsession sécuritaire envahit les journaux en continu. Un programmateur se marre : « Le service police-justice de la rédaction a pour consigne d’être très réactif sur les faits divers anti-flics, les incivilités anti-Blancs. Ils chassent ces infos sur Twitter, Facebook. En juillet, un mec avait préparé un off pro-migrants pour la matinale, il a été convoqué le lendemain…

Cette construction très politique de l’agenda médiatique – certes habituelle, mais qui atteint en septembre un acmé –, est accompagnée, comme il se doit, par des instituts de sondages qui apportent leur lot de manipulations. En août 2019 par exemple, l’Ifop communiquait tambour battant : « 44% des Français jugent tout à fait prioritaire la lutte contre l’immigration clandestine. » Problème : l’item n’arrivait qu’en neuvième position sur les quatorze « préoccupations » de la population… Il n’en fallut pourtant guère plus aux chaînes d’info pour médiatiser le gros titre, et, une fois de plus, tordre le bâton pour le plus grand bonheur des xénophobes.

3. Le pluralisme dans un cul de sac
Dans un tel contexte médiatique, l’extrême droite est en croisière. Une croisière d’autant plus paisible que le pluralisme est aux abonnés absents. Nous avons déjà, dans de précédents articles, rendu compte de l’omniprésence de la galaxie réactionnaire – incluant les journalistes issus de la presse conservatrice jusqu’à la fachosphère – dans les talk-shows. Une surface médiatique disproportionnée, qui plus est souvent déguisée. Et surtout inversement proportionnelle à celle de personnalités à l’opposé de l’échiquier politique, qu’il s’agisse de journalistes (en particulier indépendants), d’acteurs issus de la sphère politique, associative ou intellectuelle en capacité d’apporter une contradiction étayée aux thèses sécuritaires et xénophobes [9]… Sans parler des militants antifascistes, ou simplement des personnes régulièrement visées (ou victimes) des « polémiques » islamophobes en particulier, racistes en général.

Ce contraste structurel explique évidemment l’extrême pauvreté du « panel d’idées » proposées aux téléspectateurs. Panel dont Jean-Pierre Elkabbach donnait les contours en qualifiant comme « combat des idées » au sommet un débat sur l’islam radical opposant Éric Zemmour à… Bernard-Henri Lévy : « La confrontation s’organise d’abord avec celui qui est le plus loin de soi » s’amusait-il alors [10]. Quand les positions de BHL et de Zemmour sont censées « baliser » le « débat sur l’islam »… tout est dit !

Même tendance du côté de LCI, où les patrons semblent avoir une drôle de manière de pratiquer le « pluralisme ». Comme le note la journaliste Lucie Delaporte (Mediapart), « David Pujadas, […] a […] recruté en cette rentrée, dans un style plus respectable, Alain Finkielkraut et Caroline Fourest dans son émission "24 heures Pujadas". Les deux essayistes ayant comme point commun une obsession sur l’islam qui permettra à la chaîne de faire bonne mesure face à ses concurrentes. » [11] Le hasard des recrutements, sans doute.

Au-delà des chroniqueurs permanents, le problème du pluralisme réside dans le choix des invités sollicités en plateau à un instant T pour commenter une « polémique » ou plus généralement, une « actualité ». Les matraquages contre les femmes voilées se font par exemple systématiquement sur le dos des premières concernées, jamais – ou de façon extrêmement marginale – représentées en plateau. Il suffit pour s’en convaincre de regarder un an en arrière, au moment où l’hystérie médiatique bat son plein après l’agression verbale d’une mère de famille voilée par Julien Odoul, élu du Rassemblement national, en plein Conseil régional. Checknews résumait alors le problème [12] :

Entre le 11 octobre et [le 17 octobre] […], ce ne sont pas moins de 85 débats sur ce seul sujet qui ont eu lieu sur LCI, CNews, Franceinfo et BFMTV. Au total, CheckNews a recensé 286 interventions sur ce thème (dont quelques personnes ont été invitées plusieurs fois pour discuter du même sujet). Aucune femme voilée n’a participé à ces débats.

Littéralement invisibles donc, quoique surexposées… De la même manière, lorsque le débat médiatique se change en logorrhée sécuritaire (à l’occasion d’une manifestation, d’un projet de loi, d’un fait criminel d’ampleur, etc.), les grands médias parient en masse sur les « spécialistes de l’ordre » : sont ainsi conviés, de façon ultra majoritaire, des politiciens de droite et d’extrême droite, visiblement seuls à même de fournir les « réponses pragmatiques » attendues par des chefferies éditoriales acquises au maintien de l’ordre. Autant de séquences télévisuelles qui, là encore, font les beaux jours de l’extrême droite médiatique et politicienne. À cet égard, CNews bat des records. À la fin du mois d’août, le cadre du Rassemblement national Jean Messiha se sera ainsi pavané plus de neuf heures en cinq jours sur les plateaux de la Bolloré compagnie [13]…

Le champ intellectuel, enfin, pâtit de la même dynamique : tapis rouge pour les agitateurs réactionnaires, confusionnistes et d’extrême droite (également promoteurs du « on-ne-peut-plus-rien-dire ») ; porte close pour les essayistes, chercheurs de la gauche critique, ou intellectuels antiracistes. Une inégalité structurelle là encore, que les grands médias pratiquent « sans qu’aucune logique proprement journalistique puisse justifier ces asymétries » [14]. Pour une « actualité » commune (la parution d’un ouvrage par exemple), une personnalité pourra ainsi faire la tournée des médias, et l’autre, n’y figurer nulle part : depuis la rentrée, et contrairement à de nombreux auteurs, Michel Onfray se promène en grande pompe sur les plateaux pour promouvoir un essai sur la santé ou le second numéro de sa revue Front Populaire… La dure loi de la « censure », sans doute.

4. Le racisme : une rente pour les propriétaires autoritaires
La course au buzz pratiquée par les talk-shows, et l’emballement de l’agenda médiatique (immigration, insécurité, islam, etc.) sur lequel prospère l’extrême droite, ne peuvent enfin se comprendre sans l’arrière-plan dans lequel ils s’inscrivent : la concurrence acharnée à laquelle se livrent les chaînes d’information en continu ; et le choix délibéré de Vincent Bolloré de mettre CNews au service de ses convictions politiques, en appliquant un management autoritaire et une politique de la terre brûlée. Un fonctionnement contre lequel les chroniqueurs réactionnaires n’ont d’ailleurs jamais un mot plus haut que l’autre. Et pour cause… tant le système les plébiscite.

C’est entendu : les chaînes d’info se livrent une bataille féroce pour de (relativement faibles) parts d’audience, mais qui demeurent un levier essentiel pour les recettes publicitaires. Audiences qui font l’objet d’une communication récurrente sur les réseaux sociaux et à l’antenne de la part des chaînes, avant d’être commentées en permanence dans l’ensemble de médias, très occupés à se regarder le nombril. Dans ce petit jeu en huis clos, CNews, en particulier, a fait le choix de promouvoir un agitateur raciste tel qu’Éric Zemmour. Non sans succès, si l’on en croit certains commentateurs : « Éric Zemmour plus fort que Cyril Hanouna » titre Le Parisien (3 sept.) ; « Éric Zemmour sur CNews double Cyril Hanouna sur C8 » signe le lendemain Le Figaro (4 sept.).

Prétextes à doper l’audience, les éditorialistes réactionnaires sont pensés comme de véritables produits d’appel. Et quand bien même les audiences d’un talk-show restent bien moindres que celles d’un JT, les émissions de débat jouent un rôle majeur dans le paysage médiatique : leurs contenus sont davantage relayés sur les réseaux sociaux, commentés, « décryptés », et des extraits servent régulièrement de cadrage à d’autres émissions du PAF. Tant est si bien que, comme le note Le Figaro (4 sept.), « en cette rentrée, il faudra compter avec CNews. À partir de la fin de journée et durant la soirée, CNews est régulièrement leader des chaînes d’info. Et au global, elle se classe à présent sur la deuxième marche du podium, avec 1,1% d’audience en août, derrière BFMTV à 2,7% mais devant LCI à 1%. » Une progression en partie due à la présence d’Éric Zemmour, ayant « propulsé la case stratégique du 19 h-20 h ». CNews revendique d’ailleurs une nette augmentation des téléspectateurs depuis son recrutement, autour de 500 000 par soir (contre 80 000 avant son arrivée).

Un business du racisme, en somme, que les propriétaires de chaînes et les chefferies éditoriales, bien au-delà du cas de CNews, ne rechignent pas à exploiter. À propos du virage de la chaîne de Vincent Bolloré, misant, dixit Le Figaro, « sur des personnalités clivantes et en éditorialisant fortement ses rendez-vous », Gérald-Brice Viret, directeur général des antennes et des programmes du groupe Canal+, déclare : « Avec Serge Nedjar, le DG de CNews, nous récoltons aujourd’hui les fruits de ce positionnement. […] Nous perdons autour de 10 millions d’euros. L’objectif, en tenant compte de la crise du coronavirus, est d’atteindre l’équilibre financier en 2022. » (Cité par Le Figaro, 4 sept.).

Un tournant éditorial qui fait doublement saliver l’actionnaire Bolloré : d’une part, la chaîne retrouve les niveaux d’audience de 2015 et réduit ses pertes ; de l’autre, ses positions ultraconservatrices – dont il ne s’est jamais caché – envahissent le débat public. Il faut sans doute également rappeler combien le fonctionnement autoritaire et antidémocratique qu’il a instauré au sein du groupe profite à l’extrême droite. Un fonctionnement dont les Garriberts ont décrit tous les ressorts [15], reposant sur une toute puissance déléguée à une poignée d’exécutants qui partagent ses valeurs. En octobre 2019, alors que Zemmour est en passe d’être recruté pour une quotidienne en récompense d’un appel à la guerre civile, alors que la décision provoque quelques remous dans la rédaction, la direction coupe court aux éventuelles velléités de révolte des journalistes :

« Vous pouvez faire six mois de grève, Zemmour viendra. » La menace a été proférée à des journalistes de CNews par son directeur Serge Nedjar […]. Et de fait, Éric Zemmour arrive. Contre vents de colère et marées d’indignation. Et sans le moindre jour de grève. (Les Jours, 10 oct. 2019.)

Fin de partie. Lorsqu’un média avance sur de telles bases, où l’autoritarisme et le management par la peur sont les bras armés d’un projet éditorial d’extrême droite, lui-même adossé à des objectifs financiers, les perspectives d’une « sortie par le haut » pour le journalisme semblent de plus en plus lointaines… Se livrant bataille à partir d’une telle feuille de route, les chaînes d’info huilent chaque jour davantage les rouages de l’extrême droite, et l’ordre médiatique dérive mécaniquement. Et si CNews continue d’être « à part » dans le paysage audiovisuel – tant la « foxnewisation » y est poussée à son paroxysme – le continuum avec ses voisines est très net, et le nivellement se fait par le bas – ou plutôt par la droite. LCI notamment, qui « talonne » CNews en termes d’audiences, ne cache pas vouloir « rattraper » sa concurrente. À l’aide des mêmes ingrédients… pour la même soupe. En cette rentrée 2020, la chaîne « tout info » de Bouygues, recrute, parmi ses « nouveaux talents », Alain Finkielkraut, Éric Brunet, Arnaud Stéphan, ancien conseiller de Marion Maréchal (Marion Maréchal que LCI dément avoir sollicitée malgré les allégations de cette dernière...), et aligne les euros pour débaucher Alexandre Devecchio (Le Figaro, anciennement sur CNews dans l’émission de Zemmour). Un mercato fort réussi, dans la continuité de la rentrée précédente.

 

Le pire n’est jamais certain
Bien des mécanismes internes au système médiatique permettent d’expliquer comment l’extrême droite et les discours islamophobes ou racistes s’enracinent, de manière insidieuse et durable, en particulier dans les talk-shows des chaînes d’info. Analyser ces mécanismes comme des « accélérateurs » ou des conditions objectives favorables ne revient pas, toutefois, à nier la dimension proprement idéologique et politique à l’œuvre dans cet enracinement. Bien au contraire. Il est désormais évident que nombre d’animateurs, journalistes et personnalités occupant des positions de pouvoir dans les hiérarchies éditoriales – jusqu’à leur sommet (patrons de chaîne et actionnaires) – font le pari d’un militantisme politique assumé ancré à l’extrême droite.

Un pari d’autant plus facile à mettre en œuvre que les rapports de force internes aux rédactions, tout particulièrement au sein de CNews, sont hautement dégradés, et que le pouvoir de décision des journalistes, comme leurs capacités d’organisation, sont réduits à peau de chagrin. Le contexte social et économique du pays, comme la reconfiguration brutale et rapide du champ politique (aimanté par les droites) ne sont évidemment pas neutres dans cette affaire. Il y a plus de six ans, nous écrivions déjà que « les fonctions de légitimation et d’incitation » que jouent les grands médias à l’égard de l’extrême droite en général et du Rassemblement national en particulier s’inscrivent dans un paysage global :

L’enracinement [du Front National] est avant tout l’un des effets de la longue crise du capitalisme et de sa gestion néo-libérale, économiquement inefficace et socialement désastreuse, par les gouvernements qui se succèdent en France sans que les politiques changent radicalement. [Et qui se double] d’une crise politique de la représentation par les partis dominants et d’une crise sociale, qui met durement à l’épreuve les solidarités ouvrières et populaires : reflux des luttes sociales victorieuses, recul de la perspective d’une inversion des rapports de forces par des mobilisations collectives et, par conséquent, tentations du repli, qu’il soit national, identitaire ou communautaire.

Dans la société comme dans les médias dominants (télés en continu en tête), la persistance des mêmes causes aboutit donc à l’approfondissement des mêmes effets. Aussi la bulle médiatique entretient-elle cette course folle, vitrine de premier plan d’un débat public devenu orwellien, dans lequel agitateurs et communicants se disputent les fauteuils pour débattre de tout et n’importe quoi n’importe comment. Causes auxquelles s’ajoutent d’autres tendances porteuses pour la banalisation de l’extrême droite, que nous pointons régulièrement en critiquant la dépolitisation systématique de la politique dans les grands médias, dont le RN, « hyper dédiabolisé » selon les mots de Nathalie Saint Cricq, récolte les fruits [16]. Les innombrables « sagas » journalistiques autour de la famille Le Pen, les entretiens accordés à Marion Maréchal en cette rentrée, les spéculations autour de sa possible candidature en 2022 sont autant d’exemples d’un journalisme politique au rabais, fasciné par les « coulisses » et asservi aux logiques électoralistes dominantes.

Dans ce domaine comme dans tous les autres, les chaînes d’info et les « débats télé » marquent le pli, mais sont loin d’être les seules : les dépeindre comme des repoussoirs, des cas « à part » serait une erreur. L’écosystème médiatique global, radios et presse écrite, s’inscrivent plus ou moins ouvertement dans une même tendance. Fin janvier 2020, pour lancer la seconde parution de sa nouvelle formule, L’Express [17] faisait par exemple le choix d’une Une d’anticipation en évoquant, plus de deux ans avant l’élection présidentielle, une « hypothèse crédible » :

Si un tel moment advient, il sera alors difficile de nier la part active qu’y auront pris les grands médias. Pour autant, le pire n’est jamais certain. Et c’est le rôle de la critique des médias de rendre compte des dynamiques mortifères dans lesquelles est pris le système médiatique… pour mieux les combattre.


Pauline Perrenot

Publié le 07/10/2020

Hôpital. « Nous avons moins de personnel et de lits que l’an dernier ! »

 

Cécile Rousseau Loan Nguyen (site humanite.fr)

 

Alors que le « plan blanc », dispositif de crise, a été déclenché face à la remontée du Covid, il se heurte au manque criant de bras de soignants et de lits disponibles. Dans certains endroits, les déprogrammations d’opérations ont commencé.

L’alerte rouge n’en finit pas de virer cramoisie. Alors que de nouvelles mesures de restriction ont été annoncées, ce lundi, en Île-de-France (voir article ci-après), les cas de Covid-19 continuent d’affluer dans les services de réanimation du pays, avec 1 300 personnes hospitalisées ce dimanche (soit 103 patients de plus dans les dernières vingt-quatre heures). Depuis fin septembre, la plupart des grandes villes ont à nouveau déclenché le « plan blanc ». Ce dispositif de crise permet de procéder à des réorganisations en cas d’augmentation de 20 % des passages aux urgences pendant trois jours consécutifs ou de hausse de 10 % du nombre de malades quotidiens sans solution d’hospitalisation pendant plus de huit heures. Les personnels peuvent ainsi être rappelés, des renforts sollicités, des lits ouverts et les opérations non urgentes, déprogrammées. Mais ,un peu partout, sa mise en œuvre a rajouté de la tension sur des soignants déjà rincés par la pandémie.

« Une infirmière ne reste jamais plus de deux ans »

Au CHU de Nice (Alpes-Maritimes), l’ouverture de 10 lits d’unité Covid a ainsi été réalisée dans la douleur le 19 septembre. Selon Laurent Gleizes, secrétaire de la CGT de l’hôpital l’Archet (faisant partie du CHU) : « Les agents sont censés être sollicités sur la base du volontariat pour travailler plus. Là, il y a eu des pressions. Des personnels ont été appelés un vendredi à 17 heures pour venir bosser à 19 heures. On les a menacés d’appeler la police s’ils refusaient ! Comme s’ils n’avaient pas de vie, ni de famille. Nous ne sommes plus au temps des hospices du XVe  siècle. Nous exerçons un métier, pas un sacerdoce. Les agents doivent aussi passer 12 heures par mois dans une unité Covid, mais, comme on manque de bras dans tous les services, ça se transforme en jeu de chaises musicales. Je n’ai jamais vu un tel bordel. Ce plan sert à imposer des règles plus autoritaires aux soignants. » La direction a également rappelé 274 renforts extérieurs venus au printemps dernier. Mais seuls un tiers d’entre eux ont répondu présent cette fois-ci… « Tous n’ont pas eu le droit à la prime Covid, rappelle le syndicaliste. Ils ne veulent pas revenir. Mais imaginez quel est l’état des agents permanents ! Une infirmière ne reste jamais plus de deux ans. Nous payons les mauvaises décisions politiques prises depuis trente ans. »

Les « mesures exceptionnelles » contenues dans le plan blanc laissent aussi perplexes les personnels des Hospices civils de Lyon (Rhône). « La réanimation Covid est déjà pleine, s’inquiète Chaïbia Khaif-Janssen, secrétaire du syndicat SUD santé sociaux à l’hôpital Édouard-Herriot. Et il y a une incompréhension par rapport aux mesures mises en place : contrairement à la première vague, il n’y a plus d’équipes dédiées Covid ou non-Covid en réanimation, ce qui augmente le risque de contaminations croisées pour des patients qui sont déjà fragilisés. La brigade de bionettoyage qui avait été activée en mars ne l’est plus aujourd’hui. On demande aux soignants testés positifs au Co vid, mais asymptomatiques de venir travailler. On n’a pas l’impression que tout soit mis en œuvre pour limiter la propagation du virus. » Surtout, les difficultés de recrutement continuent de plomber les capacités d’accueil des patients et les conditions de travail des soignants au quotidien dans plusieurs services. « Depuis 2010, on est toujours à l’effectif-cible, c’est-à-dire en dessous de l’effectif minimum, pointe Raja Hachemi, secrétaire de la CGT à Édouard-Herriot. À titre d’exemple, dans un service de chirurgie orthopédique, on en est à une infirmière et une aide-soignante pour 17 patients. »

« En un jour, on nous avait enlevé toutes nos vacances »

À l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), la direction a tranché dans le vif pour pallier cette pénurie de personnel. Elle a annoncé, samedi, envisager l’annulation des congés à compter d’octobre. À l’hôpital Saint-Antoine (12e arrondissement), comme dans les autres établissements de la capitale, cela n’a hélas rien d’une surprise. « Ils avaient fait la même chose en mars. En un jour, on nous avait enlevé toutes nos vacances, déplore Aurélie Jochaud, secrétaire de la CGT. Ce ne sont pas les 7 500 postes promis dans le Ségur de la santé, ni les 183 euros d’augmentation de salaire qui vont endiguer l’hémorragie de soignants. Rien n’a changé. Dans mon service en hématologie, il manque toujours 25 infirmières. Sans compter que les personnels qui avaient fait des demandes de changement d’établissement ou de disponibilité, retardées par le Covid, partent en ce moment. Po ur faire face aux prochains mois, depuis juin, la direction a donc envoyé des infirmières faire des miniformations de trois jours et demi en réanimation. Ils savent qu’il n’y aura pas de renforts. » Selon elle, ce plan blanc sert notamment à remettre en cause leurs acquis. « Lors de la première vague, on était passé en roulement de 12 heures. Ils ont voulu maintenir cette organisation du travail très éprouvante pour les agents sur la durée car c’est une façon de récupérer des postes. Nous avons dû mener la bataille », insiste la cégétiste.

Au CHU de Grenoble (Isère), 132 lits manquent à l’appel depuis mars.

La disparition chronique de lits met aussi à mal la communication de crise du gouvernement. Les 3 400 suppressions en 2019, dévoilées par la Direction statistique des ministères sociaux la semaine passée, ont suscité l’indignation. Mais cette tendance – 100 000 lits perdus en vingt-cinq ans – se poursuit. Remise sur la table lors du Ségur de la santé, la question d’un moratoire sur ces fermetures n’a jamais vu le jour.

Au CHU de Grenoble-Alpes-Voiron (Isère), 132 lits manquent ainsi à l’appel depuis mars. « Sachant que nous en avions eu 106 en plus, rappelle Cyril Venet, chef de service anesthésie-réanimation. Il n’y a certes pas assez de soignants, mais cela résulte aussi d’une volonté politique. Nous avons moins de personnel et de lits qu’à la même époque l’année dernière ! En octobre, il n’y a personne de garde certains jours pour le Smur et le secours en montagne. Au centre hospitalier de Voiron, il faudrait 18,6 équivalents temps plein pour faire tourner les urgences et nous n’en avons que 9. Le pl an blanc est un effet d’annonce. Cela ne devrait être instauré que pour un afflux ponctuel de malades. » 

Dans certains hôpitaux, les déprogrammations des opérations ont d’ores et déjà recommencé. C’est le cas au CHU de Rouen (Seine-Maritime) qui n’est même pas en plan blanc. « La direction de l’hôpital veut rouvrir deux lits en réanimation, mais il y a 13 agents arrêtés, ce qui fait que les autres devant normalement travailler 7 h 36 se retrouvent à faire des journées de 12 heures », déplore François His, secrétaire adjoint de la CGT. Une situation qui a d’ailleurs poussé les soignants à déposer un préavis de grève depuis hier. À l’hôpital nord de Marseille, autre point chaud de la pandémie, les déprogrammations ne sont pas encore envisagées. Sur 39 lits de réanimation, 40 à 50 % sont en ce moment occupés par des patients Covid. « La progression des cas a été arrêtée pour l’instant, estime Marc Leone, chef du service anesthésie-réanimation. Mais nous avons 18 à 20 % d’actes non programmés. Il nous faudrait 120 % de capacité en plus pour pouvoir rattraper notre retard accumulé depuis le printemps. S’il y a une nouvelle augmentation du nombre de malades, on se retrouvera dans une impasse. »

Publié le 06/10/2020

Budget 2021 : l’austérité qui vient

 

Guillaume Bernard (site rapportsdeforce.fr)

 

Dévoilé en début de semaine, le projet de loi de finance 2021 a été présenté par Bruno Le Maire comme un budget de relance de l’économie française. Pourtant à y regarder de près, il semble que la priorité du ministre soit bien plus de désendetter le pays que de relancer son économie. Son budget fait ainsi la part belle à la réduction du volume de la dépense publique, esquissant l’austérité qui vient.

Dès le 10 avril 2020 nous étions prévenus. « À la sortie de cette crise, il faudra faire des efforts, le redressement sera long et il passera par le désendettement du pays », expliquait déjà le ministre de l’Économie Bruno Le Maire.

Ce dont on se doutait moins en revanche, c’était que la date de « sortie de crise », fixée arbitrairement par le ministre, arriverait si vite. En effet, à en croire le projet de loi de finance (PLF) présenté en début de semaine, le temps « des efforts » et du remboursement est bien arrivé.

Il n’y a qu’à lire les angoisses exprimées par le journal l’Opinion pour comprendre que la question de la dette taraude  le camp libéral : « Le déficit va s’envoler à 227 milliards d’euros soit 10,2% du PIB et sera encore de 161 milliards l’année prochaine (6,7% du PIB). La dette va bondir de 2620 milliards en 2020 à 2800 en 2021 », s’alarme l’hebdomadaire dans son numéro de la semaine.

Si le ministère de l’économie compte sur une hausse des recettes de l’État notamment grâce au retour de la croissance (estimée à 8% en 2021 après s’être effondrée d’environ 10% en 2020) c’est un triptyque qui doit selon lui permettre désendetter la France. « La croissance, les finances publiques saines et les réformes de structure ».

« Finances publiques saines »

Or si le ministre propose un PLF dont la priorité est bien la réduction du déficit public il ne l’assume pas vraiment, présentant au contraire son budget 2021 comme un budget de relance. Un subterfuge qui ne tient pas si on observe le faible volume de la dépense publique prévu.

En effet, si l’État avait augmenté son volume de dépense publique de 6% en 2020 pour répondre aux effets de la crise sanitaire, celle-ci ne doit plus augmenter que de 0,4% en 2021 d’après le nouveau PLF.

Et encore. On n’arrive à ce résultat seulement si on prend en compte dans ce calcul le plan « France relance » de 100 milliards d’euros. Si on ne le fait pas, ce qui se justifie puisqu’il s’agit d’une mesure exceptionnelle qui n’a pas vocation à être pérennisée, la dépense publique recule de 1,3% dans ce budget 2021.  Comment faire un budget de relance avec un volume de dépense si bas ? La réponse est simple : c’est impossible.

« Réformes de structure »

Pour le ministre de l’économie, le déficit devra également être comblé par des réformes de structure. Au premier rang desquelles on retrouve la réforme des retraites, dont il est désormais assumé que son but premier est de faire des économies.

Cette obsession pour le remboursement de la dette n’a pourtant rien d’une question pressante. En effet si le stock de dette augmente en France, la charge de celle-ci (les intérêts payés par l’État), n’a de cesse de baisser .

Depuis 2019 elle a reculé de 3,2 milliards d’euros, s’établissant désormais à 37,1 milliards. En clair : l’État dépense de moins en moins d’argent pour rembourser les intérêts de la dette et pourrait donc s’autoriser à emprunter davantage dans une période économiquement difficile au lieu de chercher à réduire son déficit.

Baisse des prélèvements obligatoires

Paradoxe notable : malgré sa volonté affirmée de réduire le déficit public, le gouvernement s’honore de réduire ses recettes, notamment en baissant les impôts.

Les impôts sur les sociétés continueront ainsi de baisser cette année de 3,7 milliards d’euros et les impôts de production seront allégés de 20 milliards sur les deux prochaines années. Pour les particuliers, la suppression de la taxe d’habitation pour les 20 % les plus aisés est confirmée. Au total le taux de prélèvement obligatoire (impôts et cotisations) baissera pour atteindre l’an prochain 43,8 % du PIB, contre 45,1 % en 2017. Traduire : la part de la richesse produite ayant vocation à être répartie continue de se réduire.

Pour justifier une telle politique : le raisonnement de Bruno Le Maire est simple, c’est le même qui avait motivé la mise en place du CICE : les allègements de prélèvements obligatoires son censés créer de la compétitivité, des investissements et donc de l’emploi.

Or ce raisonnement apparaît finalement bien dogmatique quand on constate les faibles effets du CICE, qui n’aurait créé que 160 000 emplois (estimation haute) entre 2013 et 2017 pour un coût d’environ 18 milliards d’euros chaque année.

Pas d’emplois publics

En plus d’être d’une efficacité contestable cette politique réduit la marge de manœuvre de l’État et le contraint à baisser les dépenses sociales.

Le PLF ne prévoit par exemple pas de créer d’emplois publics, malgré les demandes des salariés notamment dans la santé. Leur nombre restera à peu près constant (légère destruction nette de 157 postes). Les ministères du travail (− 496 emplois), de la transition écologique (− 947 emplois) et de l’économie et des finances (− 2 163 emplois) verront leur effectifs réduire. L’intérieur et la justice créeront en revanche respectivement 1 369 et 1 500 emplois.

Et le déficit de la sécu ?

Enfin, la crise sanitaire a logiquement creusé le déficit de la sécurité sociale, passé de 5,4 milliards à 44,7 milliards en 2020. Celle-ci a été mise a contribution pour payer un tiers du coût total du chômage partiel (assumé par l’Unédic) mais a surtout vu ses recettes asséchées puisque l’activité partielle n’a pas été soumise à cotisation.

A la différence du budget de l’État, le projet de loi de financement de la sécurité sociale de 2021 ne prévoit pas de faire d’économies pour combler ce déficit qui devrait se réduire naturellement avec la baisse du chômage partiel. Pourtant s’il devrait ne plus être que de 25,5 milliard en 2021, l’équilibre est encore loin et il y a fort à parier que le projet du gouvernement pour la sécu dans les années à venir s’apparente pour beaucoup à celui échafaudé pour le budget de l’État.

Mardi 29 septembre, le ministre de la santé Olivier Véran a ainsi déclaré que « la situation de nos comptes sociaux » ne le « satisfaisait pas » et a refusé tout « aveuglement ». Il a également annoncé une « réflexion » afin de parvenir à un « retour à l’équilibre » des comptes sociaux. Il est donc fort probable qu’en matière de sécurité sociale, le gouvernement demande aussi aux Français de « fournir des efforts »  à l’avenir.

 Publié le 05/10/2020

« On s’est déjà tapés les gilets jaunes il y a deux ans » : quand les « experts » de BFM Business discutent Forfait-Urgences et pauvreté

 

Chronique par Bernard Marx  (site regards.fr)

 

Parfois, le seul verbatim d’une émission de télévision suffit à démontrer son caractère atterrant... La preuve avec Les Experts de BFM-Business.

Selon une information de l’AFP, le projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) pour 2021 prévoit que les passages aux urgences ne nécessitant pas d’hospitalisation feront l’objet à partir de l’an prochain d’un « forfait » d’un montant fixe, qui remplacera l’actuel « ticket modérateur » laissant à la charge du patient 20 % du coût de ses soins.

Nicolas Doze l’animateur du talk-show quotidien Les Experts sur BFM-Business a demandé ce jeudi 1er octobre à ses Experts Ronan Le Moal, fondateur d’Epopée Gestion, Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes, et Xavier Ragot, président de l’Office Français des Conjonctures Economiques (OFCE), ce qu’ils en pensaient.

Verbatim d’un échange parfois lucide, souvent cynique et continuellement atterrant d’économistes influents :

Ronan Le Moal. On est dans un beau pays qui a une protection sociale des Français qui est bien faite. A un moment donné, quand on constate qu’il y a de l’abus dans l’utilisation des urgences qui sont engorgées dans le contexte par des cas qui pourraient être traités par un médecin de famille, je pense que ce n’est pas une mauvaise chose. Pour savoir la valeur des choses, à un moment donné, il faut le payer. Je dis cela avec tout l’attachement que j’ai au système social français. Si on ne paye plus rien, on ne se rend plus compte de la valeur des choses et on en abuse. Il faudra voir où on met le curseur et le montant, mais le principe ne me semble pas mauvais. Cela donnera le réflexe de réfléchir avant d’aller directement aux urgences plutôt que de passer par un autre canal.

Xavier Ragot. Ce n’est pas mon domaine et j’aurais aimé avoir l’avis des professionnels de santé pour avoir leur avis sur la façon de gérer l’engorgement des urgences. On a peut-être, nous, une incompréhension de ce que c’est que d’être vraiment pauvres en France aujourd’hui, et il y en a. Donc 20 euros ce n’est pas grand-chose, mais c’est énorme pour certains revenus. Il faudra le traiter. Il faudra voir. Il faudra le tenter. Ma question c’est pour les 10% les plus pauvres et pour ceux-là c’est quand même un changement de l’environnement. Et je sais qu’en disant cela je ne résous pas le problème des urgences. Ce dont il faut parler c’est de l’hétérogénéité grandissante de la population française. Ceux qui n’ont pas les moyens, je ne vois pas comment on pourra leur faire payer. Ils iront moins se faire soigner et ce sera un facteur de diffusion des maladies.

Jean Hervé Lorenzi. Je pense qu’il ne faut pas ajouter une crise à une crise. L’énorme risque c’est la crise sociale. On va quand même se taper un million de chômeurs de plus. Je trouve que c’est comme l’histoire des APL Ce n’est pas le moment. On va déverser des milliards à juste titre ou pas, y compris pour les entreprises zombies. Ce n’est pas le moment d’aller chercher les 5%. Je suis tout à fait d’accord avec Ronan que les choses ont de la valeur. Je suis assez d’accord pour que des gens comme toi et moi on nous envoie le compte de ce qu’on coûte à la Sécurité Sociale en matière de Santé car on est entièrement pris en charge, nous, par les assurances complémentaires. Dans la réalité ce sont les 5% qui vont se retrouver en situation difficile. On s’est tapé les gilets jaunes il y a deux ans. Ça a quand même mis un sacré désordre dans la société. Je pense qu’il faut éviter par tous les moyens de refaire cela.

Ronan Le Moal. Il ne faut pas ramener la situation générale de la consommation des urgences en France au fait qu’il y a des gens pour qui 15 euros, 5 euros ou même 20 euros c’est beaucoup. Pour l’exception, il ne faut pas s’empêcher d’agir. Protégeons ceux qui doivent l’être et que les autres payent.

Jean Hervé Lorenzi. A ce moment-là on demande aux complémentaires maladies de ne pas prendre en charge les 15 euros pour des gens comme nous. Je suis d’accord qu’il y a des abus et qu’il faut prendre en compte cette réalité. Mais au bout du compte ce n’est pas le moment de créer un incendie supplémentaire.

Nicolas Doze. Xavier Ragot disait qu’en pensent les professionnels de santé. Il se trouve que je connais très bien un médecin urgentiste qui voit vraiment la réalité des urgences en banlieue parisienne, dans les Yvelines, dans un endroit pas facile. Et lui, il a une idée en tête : un dossier d’admission aux urgences avec une case en haut, à l’appréciation du médecin : « recours aux urgences non justifié ». Et à partir du moment où le médecin coche la case, on va voir la personne et on lui dit si vous restez vous payez. Cela dit, partagez- vous ce que vient de dire Jean -Hervé Lorenzi sur le fait que la pauvreté va devenir un thème dominant ?

Xavier Ragot. A la marge, il y a un nouveau précariat qu’on a du mal à identifier avec nos outils. C’est très dur. Il y a un ensemble de cas individuels… Ce peut être quelques centaines de milliers de personnes. Il nous faut trouver de nouveaux dispositifs, pour les atteindre, pour les aider, pour les nourrir, pour qu’ils se logent. Cela repose sur des bonnes volontés d’associations. Il faut un petit peu plus d’efficacité publique pour avoir plus de solidarité, une solidarité justifiée.

Jean Hervé Lorenzi. Une crise sociale démarre toujours par des marges, par des aspects qui paraissent marginaux. Peut-être 100.000, 200.000, 300.000 personnes. Mais il y a un moment où les choses prennent une valeur symbolique très forte. Je suis convaincu que le thème de la pauvreté est en train de monter et je suis persuadé qu’à un moment les Français vont se dire « Cet Etat est prêt à aider des entreprises -ce que je trouve très bien- mais il est infoutu de s’occuper de ces cas ». Les chiffres qui ont été donnés du nombre de repas gratuits par le patron du Secours Populaire sont quand même très impressionnants. Il y a une fragilité très particulière aux deux bouts de la chaine, chez les jeunes…et les personnes dépendantes…Notre proposition [du Cercle des Economistes] consiste à dire : puisqu’on propose aux jeunes de faire une année d’études de plus, actuellement il y a des bourses. C’est 300 euros. Nous on propose de donner le RSA. Mais c’est uniquement si le jeune accepte de faire des études qualifiantes. S’il veut faire des études sur l’histoire du Moyen- Age, on lui dit tu devrais plutôt essayer de trouver un job à la sortie. Il y a un donnant donnant positif dans notre proposition…Il faut savoir traiter les sujets d’une crise comme ils existent. Je rappelle que même l’Angleterre victorienne qui n’était pas le summum du socialisme ambiant avaient des maisons spéciales pour les pauvres. Il faut quand même faire attention à ce que la société ne se fracture pas.

Ronan Le Moal. Il y a un an et demi on parlait de réforme des retraites et on parlait de maintenir le déficit à moins de 3% et on disait globalement, si je dis austérité j’exagère mais on disait il faut une bonne gestion. Tout cela a volé en éclats et on peut comprendre pourquoi avec cette crise… Mais on a mis en exergue que quand on a besoin de trouver de l’argent on sait le trouver. Pour le coup, sur le terrain sociétal, cela va être compliqué d’expliquer qu’on ne serait pas capable d’aller accompagner ceux qui souffrent le plus…Prenons la réforme des retraites. Avant de remettre le sujet sur la table- je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire- mais je dis qu’avant d’y arriver il va falloir de la pédagogie, notamment sur la dette qu’on va transmettre aux jeunes en même temps qu’une réforme des retraites.

Xavier Ragot. Il faut expliquer que ce qui compte ce ne sont pas les dettes mais les intérêts sur la dette qui sont très bas. Et il faudra faire de la pédagogie sur la solidarité intergénérationnelle dans toutes ses dimensions… C’est de cette façon qu’on arrivera à faire la réforme des retraites. Sinon on aura un truc paramétrique et les gens effectivement ne vont pas comprendre…

Nicolas Doze. Effectivement cela va être compliqué quand vous allez vous retrouver un jour sur France Inter face à un mec de LFI qui va vous expliquer que les milliards ils sont là et que ça ne coute rien.

Jean Hervé Lorenzi. Et bien je lui dirais qu’on peut très bien traiter les sujets comme celui des fonds propres des entreprises et ceux qu’on vient d’évoquer de façon très rationnelle et non pas dans une espèce d’excitation de la personne que vous me proposez de rencontrer. Vous verrez, il y aura un basculement dans les deux ans qui viennent. Aujourd’hui quoiqu’en dise Bruno Le Maire, c’est open bar. C’est comme cela. C’est la vie. On rassure les gens en leur disant « on peut mettre de l’argent ». Dans un an ou deux ceci va rebasculer et on va revenir à des choses qui seront vraisemblablement beaucoup plus rationnelle…

Xavier Ragot. D’accord avec Jean Hervé, mais pas 2 ou 3 ans il en faudra 4 ou 5…

Tout cela suinte, venant d’économistes qui tiennent le haut du pavé, beaucoup d’incompétence, d’inquiétude et de peurs.

Le même jour sur le site de France-Culture, le sociologue Denis Colombi expliquait : « Il faut en finir avec l’idée que les pauvres gèrent mal leur argent ». Il montre dans son livre Où va l’argent des pauvres. Fantasmes politiques, réalités sociologiques que les pauvres ne gèrent pas plus mal leur argent que les autres. Et même que, souvent, ils le font mieux. Et qu’en tout cas ce n’est pas leur capacité à gérer leur argent qui constitue un problème, mais le fait qu’ils en manquent. Le livre de Denis Colombi est à lire. L’auteur effectue une salutaire et très passionnante déconstruction des idées reçues, dominantes et intéressées.

 Publié le 04/10/2020

Ces aéroports français en manque de passagers qui bénéficient de millions d’euros de subventions publiques

 

par Sophie Chapelle (site bastamag.net)

 

Des dizaines d’aéroports français sont très peu utilisés et ne survivent que sous perfusions de subventions publiques. L’aide publique à certaines lignes aériennes peut ainsi atteindre 1700 euros par passager ! Autant d’argent en moins pour soutenir le développement d’alternatives comme le train, alors que 15 milliards seront consacrés par le gouvernement pour soutenir le secteur et ses aéroports fantômes.

Faut-il que l’on s’arrête de manger, de se chauffer et de se vêtir pour qu’une minorité de la population puisse continuer à prendre l’avion ? C’est la question que posent des organisations citoyennes mobilisées ce samedi 3 octobre contre les projets de construction, d’extension et d’aménagement des aéroports. Baptisé « Avions à terre », leur appel vise notamment à réorienter les actuelles subventions publiques attribuées aux aéroports régionaux déficitaires vers le développement des alternatives comme le train.

L’aéroport de Clermont-Ferrand bénéficie par exemple de cinq millions d’euros chaque année versés par la région, le département et la métropole. « Le maintien de la ligne Clermont-Paris, qui représente 80 % des vols de l’aéroport, malgré une alternative en train avec une efficacité presque identique, est une aberration écologique », estime Eléa Bouchet, porte-parole d’Alternatiba 63. « Cet argent public doit être affecté au financement d’une politique de développement de transports du quotidien non polluants comme le train ou le vélo. »

La plupart des 69 aéroports régionaux sont déficitaires et sous perfusion des aides publiques

Au delà de l’aberration écologique, les militants pointent une aberration économique, car la plupart des petits aéroports régionaux – avec moins d’un million de passagers par an – sont déficitaires. La France en dénombre 69, ce qui représente un maillage exceptionnellement dense en Europe. Par comparaison, l’Allemagne en compte seulement 38, le Royaume-Uni 33, l’Espagne 25 et l’Italie 17 [1]. Le trafic aérien reste néanmoins très concentré, avec dix aéroports en métropole gérant à eux seuls 90 % du trafic ! [2]

Aucun aéroport n’est bénéficiaire en dessous d’un million de passagers par an. C’est ce que montre une étude réalisée en 2019 par l’ingénieur Jacques Pavaux – ancien Directeur général de l’Institut du transport aérien – pour la Fédération nationale des associations d’usagers des transports (Fnaut) [3]. Sur les 86 aéroports ouverts à l’aviation commerciale en métropole recensés par l’Union des aéroports français, moins d’une quinzaine accueillent un volume de trafic suffisant pour leur permettre d’être financièrement rentables.

Tous les autres, soit environ 70 aéroports, sont structurellement déficitaires et ne pourraient poursuivre leur activité aéronautique sans aides financières. « Leur déficit chronique a été comblé par des subventions de fonctionnement récurrentes accordées pendant des décennies d’existence, alors que près de la moitié n’ont jamais eu, et n’auront jamais, aucune chance d’atteindre le seuil de trafic garantissant l’équilibre financier », écrit Pascal Pavaux. D’après ses calculs, le total de ces subventions d’équilibre coûte à l’État et aux collectivités locales 90 à 95 millions d’euros par an.

Jusqu’à 1700 euros de subventions par passager !

Une trentaine d’aéroports en France affichent un trafic commercial inférieur à 10 000 passagers par an, soit moins de 30 passagers par jour. C’est le cas de Rouen avec 5129 passagers en 2017 ou de Nancy avec 2271 passagers. Selon les calculs de Pascal Pavaux, le déficit d’exploitation par passager de ces petits aéroports est presque toujours supérieur à 20 euros. Pour les aéroports dont le trafic est très faible, le déficit dépasse parfois les 100, voire les 200 ou 300 euros par passager. Il dépasse même les 700 euros pour Vannes, et plus de 1700 euros à Angoulême.

Le soutien financier à ces aéroports émane des collectivités territoriales (régions, départements) mais aussi des chambres de commerce et d’industrie, et des syndicats mixtes qui peuvent verser des subventions d’exploitation et des subventions d’équipement, et proposer des réductions de taxes foncières. Le total des aides publiques accordées aux aéroports métropolitains est ainsi estimé à près de 170 millions d’euros par an ; 94 millions d’euros de subventions de fonctionnement auxquelles s’ajoutent 20 millions d’euros de subventions d’équipement et 55 millions d’euros de réduction de taxe foncière.

« Cela pose un problème d’équité, estime Agathe Bounfour du Réseau action climat. Est-ce à l’État de financer ces trajets qui ont sur le climat un impact extrêmement important ? » En France, la moitié des déplacements par avion sont effectués par seulement 2 % de la population. Dans le même temps, la filière de l’aviation civile serait responsable de plus de 7 % de l’empreinte carbone de la France [4]. « Prendre l’avion pour effectuer un trajet est en moyenne 14 à 40 fois plus polluant qu’utiliser le train, ce qui devrait nous inviter à repenser collectivement la place de ce mode de transport dans nos vies face à la crise climatique », soulignent les organisations Alternatiba et ANV COP21 dans un document commun.

L’obligation de service public, une solution coûteuse

Certains petits aéroports sont un moyen de désenclaver des territoires. Pour faire Paris-Aurillac, il faut compter 7 heures en train contre seulement 1 h 20 en avion. La ligne Paris-Aurillac fonctionne sous obligation de service public (OSP) : l’État impose un service minimal aux compagnies, dans le cadre d’un appel d’offres européen, pour desservir un territoire enclavé. En contrepartie, une subvention est accordée au transporteur aérien pour assurer la rentabilité de la ligne aérienne, essentiellement au départ de Paris. Plusieurs villes moyennes sont concernées : Agen, Aurillac, Brive, Castres, Le Puy-en-Velay, Limoges, Périgueux, Rodez et Tarbes. Cette aide va de 20 euros par passager (pour les lignes Paris-Tarbes et Paris-Rodez) à plus de 200 euros par passager (Paris-Périgueux et Paris-Le Puy).

Ces propositions concrètes pour limiter le trafic aérien, et ses émissions de gaz à effet de serre

Mais un récent rapport de la Cour des compte dénonce ces obligations de service public en Bretagne [5]. La compensation financière apportée à la compagnie aérienne assurant une liaison régulière entre Lorient et Lyon s’est élevée à 5 millions d’euros entre 2012 et 2015. Avec un taux de remplissage des avions en diminution constante pour s’établir à 50 %, le montant de la subvention publique par passager sur un aller simple s’élevait à 52 euros en 2014. Concernant la ligne Lannion-Orly, le montant des subventions a atteint 16 millions d’euros entre 2012 et 2017, avec un coût public par passager et par trajet de 100 euros. Le trafic ayant continué à diminuer malgré le niveau élevé de subventions publiques, ces obligations de service public ont respectivement été abandonnées en 2015 et en 2018. Pourtant une nouvelle ligne bénéficiant de ce statut a été mise en place depuis fin 2019 entre Quimper et Orly, avec un coût public entre 35 et 50 euros par passager. Or, selon la Cour des comptes, les usagers disposent d’alternatives avec l’aéroport de Brest à proximité et la possibilité d’emprunter la ligne de train à grande vitesse.

Malgré des subventions, une situation qui se dégrade

En dépit de ces aides publiques, la situation financière de la majorité des petits aéroports en France ne s’est pas améliorée depuis 2012, selon l’étude de la Fnaut. Le trafic de treize d’entre eux est resté stable entre 2012 et 2017. Agen, par exemple, est passé de 35 000 passagers en 2011 à 40 000 en 2016 mais avec un total de subventions s’élevant à 3 millions d’euros, soit 75 euros par passager. Sept ont vu leur trafic diminuer sensiblement. Un autre, Dijon, a vu son trafic s’écrouler dès 2013.

Un seul, Dole (Jura), a connu une forte croissance avec un trafic passant de 33 000 passagers en 2012 à environ 100 000 en 2017, mais ce trafic ne lui permet toujours pas d’atteindre l’équilibre financier. « Bien qu’ayant continué à être aidés financièrement, ces aéroports n’ont jamais réussi à sortir d’une situation structurellement déficitaire. Pour beaucoup d’entre eux la situation s’est même dégradée. Il est illusoire de croire que ces plates-formes pourront un jour être financièrement rentables », estime Pascal Pavaux.

À l’échelle nationale, le gouvernement semble bien décidé à poursuivre le soutien au secteur aérien, puisqu’il vient de débloquer 15 milliards d’euros pour relancer le secteur de l’aviation sans la moindre conditionnalité sociale et environnementale. Les organisations environnementales alertent : « Si on laisse le trafic aérien retrouver l’expansion qu’il avait avant la crise sanitaire, soit une augmentation de 3,8 % par an, le secteur aérien à lui seul consommera en 2050 l’intégralité du budget carbone de la France prévu par la stratégie nationale bas carbone ». Pour ces militants, l’une des mesures immédiates à prendre est l’arrêt des projets de construction, d’extension et d’aménagement des aéroports. En ligne de mire, les extensions du Terminal 1 à Marseille, du Terminal 2 à Nice ou du Terminal 4 à Roissy qui prévoient chacun entre 38 et 50 % d’augmentation de trafic dans les 20 prochaines années.

Sophie Chapelle

Notes

[1] Rapport du Conseil supérieur de l’aviation civile (CSAC) et du Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET), 2017.

[2] En 2018, les 17 principales plateformes (dont Paris) représentaient à elles seules 95,5 % du nombre de passagers transportés, les 4,5 % restant se répartissant entre les 69 aéroports de moins d’un million de passagers par an.

[3Étude complète « Les aides publiques au transport aérien. Aéroports et compagnies aériennes » juin 2019. Ingénieur général honoraire des Ponts et Chaussées, ancien Directeur général de l’Institut du transport aérien, membre de l’Académie de l’air et de l’espace, Jacques Pavaux est consultant en transports.

[4Estimations du cabinet BL Évolution dans le cadre de son rapport « Climat : pouvons-nous (encore) prendre l’avion ? » publié en juillet 2020

[5] « La desserte aéroportuaire de la Bretagne : une reconfiguration à engager », rapport de la Cour des comptes publié en février 2020.

Publié le 03/10/2020

Algérie, les louanges et la matraque

 

par Akram Belkaïd, (site blog.mondediplo.net)

 

En Algérie, la contestation populaire est souvent louée par le régime qu’elle entend pourtant déboulonner. Le président de la République, son chef de gouvernement, ses ministres et quelques officiers supérieurs rivalisent pour dire tout le bien qu’il pensent du Hirak. Ce mouvement populaire pacifique est né le 22 février 2019, pour s’opposer à un cinquième mandat de M. Abdelaziz Bouteflika, mais il continue aujourd’hui de réclamer un changement politique profond et le démantèlement du « système » en place depuis l’indépendance en 1962 (1). Une revendication que feint d’ignorer M. Abdelmadjid Tebboune, membre du sérail élu en décembre avec 58,13 % des suffrages mais un taux de participation officiel de 39,88 %. Pour lui, le Hirak est « moubarak » (« béni »). Le 13 décembre 2019, jour de son installation au Palais d’El-Mouradia à Alger, il se voulait conciliant : « « Je m’adresse directement au Hirak, que j’ai à maintes reprises qualifié de béni, pour lui tendre la main afin d’amorcer un dialogue sérieux au service de l’Algérie et seulement de l’Algérie ». Il promettait également une réforme constitutionnelle implicitement destinée à solder les années Bouteflika et leur dérive autoritaire.

Les manifestants ayant la tête dure, ces bonnes dispositions n’eurent guère d’effet, d’autant que les prisonniers d’opinion demeuraient incarcérés et que les « mesures d’apaisement » annoncées par la presse proche du régime ressemblaient à l’arlésienne. En janvier 2020, le Comité national pour la libération des détenus (CNLD) indiquait que plus de mille trois cent personnes étaient concernées par des procédures judiciaires liées à leur engagement dans le Hirak. Le régime ne cherchant ni à dialoguer ni à tendre la main, les marches du vendredi reprirent donc de plus belle avec trois slogans majeurs : « yetnahaw gaâ ! » (« qu’ils dégagent tous ! »), « maranach habssin, maranach saktine ! » (« on ne s’arrêtera pas, on ne se taira pas ! ») et « dawla madaniya machi ‘askariya » (« un État civil et pas militaire ») (2). Pour la majorité des « hirakistes », les militants et sympathisants du mouvement, rien n’avait changé.

Le 16 février 2020, s’adressant aux walis (préfet), le président Tebboune réitéra son propos rassembleur en louant la « volonté, invincible, du peuple, car émanant de la volonté d’Allah ». Une volonté divine qui n’empêche pas le pouvoir de poursuivre en justice et d’arrêter à tour de bras tous ceux qui se réclament du Hirak, aussi béni soit-il. Au printemps, le confinement de la population imposé par l’épidémie de Covid-19 a offert au pouvoir une occasion inespérée de faire le ménage. Alors que les contestataires acceptaient à regret de suspendre les manifestations à partir du 20 mars, il en profitait pour durcir la répression. Depuis, selon le CNLD, une soixantaine de militants connus mais aussi des anonymes sont en détention, parfois pour un simple message posté sur les réseaux sociaux. Arrêté en mars, M. Khaled Drareni, journaliste respecté et très suivi par les internautes pour sa couverture du Hirak, a été condamné, le 15 septembre, à deux ans de prison pour « incitation à attroupement non armé » et « atteinte à l’intégrité du territoire national ». En le qualifiant, sans le nommer, de « khbardji » — c’est-à-dire d’indicateur ou de mouchard —, et en laissant entendre publiquement qu’il se serait aussi rendu coupable d’intelligence avec une ambassade étrangère — comprendre l’ambassade de France — le président Tebboune pensait convaincre les Algériens du bien-fondé de cet emprisonnement. En vain. M. Drareni est désormais le symbole d’un verrouillage médiatique qui confine à la paranoïa.

Pour avoir dressé un bilan sévère des cent premiers jours du président (3), le journal en ligne Maghreb émergent est bloqué par les autorités. D’autres titres comme Tout sur l’Algérie, Radio M, et Interlignes subissent eux aussi des mesures de rétorsion et de censure. En juillet, Le quotidien francophone Liberté critiquait durement la gestion gouvernementale de la pandémie de Covid-19 (4). En réponse, dans un communiqué publié par l’agence de presse officielle Agence presse service (APS), le ministère de la communication accusait le titre de jouer « les oiseaux de mauvais augure en surdramatisant la situation » avec un « ton alarmiste et catastrophique ». Le ministère estimait aussi cet article susceptible de tomber « sous le coup de la loi » et pouvant valoir cinq années de prison à ses auteurs.

Quant aux médias étrangers, ils sont avertis : pas question d’exprimer la moindre critique sinon gare

La répression vise aussi les militants. Âgé de 26 ans, M. Mohamed Tadjadit, surnommé le « poète du Hirak » et déjà condamné à dix-huit mois de prison en décembre 2019, est retourné quant à lui en prison à la fin du mois d’août après avoir participé à un rassemblement de protestation dans la Casbah d’Alger. Ses avocats ont indiqué qu’il faudra attendre plusieurs semaines d’instruction pour que l’on sache exactement ce qui lui est reproché. Il est vraisemblable que l’accusation piochera dans le large répertoire de griefs régulièrement retenus contre d’autres mis en cause : « publications ayant pour but de porter atteinte à l’unité nationale », « atteinte au président de la République », « incitation à un attroupement non armé » ou encore « outrage à corps constitué. » L’incertitude concerne aussi M. Walid Kechida, concepteur d’une page humoristique sur le réseau Facebook ce qui a conduit à son arrestation en avril dernier. Depuis, sa détention provisoire est régulièrement prolongée, sa défense évoquant une possible mise en cause pour, entre autres, « outrage à l’entité divine » c’est-à-dire pour blasphème. Quant à M. Brahim Laalami qui s’était illustré en 2019 en manifestant contre le cinquième mandat de M. Bouteflika avant même la naissance du Hirak, il vient d’être condamné à trois ans de prison ferme quelques semaines à peine après avoir été libéré de la cellule où il purgeait une peine elle aussi liée à son engagement protestataire.

Quant aux médias étrangers, ils sont avertis : pas question d’exprimer la moindre critique sinon gare. Pour avoir diffusé un documentaire intitulé « Algérie, le pays de toutes les révoltes » (5), la chaîne de télévision française M6 est désormais interdite d’opérer sur le territoire algérien et les autorités ont même annoncé le dépôt d’une plainte contre elle en raison du « regard biaisé » du documentaire sur le Hirak. Pour M. Ammar Belhimer, ministre de la communication et porte-parole du gouvernement, la campagne de solidarité internationale qui s’organise peu à peu en faveur de M. Drareni constituerait même « une ingérence intolérable » dans les affaires de l’Algérie. Pour cet universitaire, que l’on a connu très critique à l’égard du régime avant sa nomination, il n’existe pas de prisonniers d’opinion dans son pays. Ce n’est pas l’avis d’Amnesty International, pour qui cette campagne de « répression implacable » risque de remettre en cause le processus de réforme constitutionnelle engagé par le président algérien (6). Dans un document de dix pages adressées aux autorités, l’organisation de défense des droits humains exprime sa « préoccupation » à propos de nouvelles dispositions limitant « les droits à la liberté d’expression et de réunion ». « Tandis que des militant.e.s politiques et des membres de la société civile non violents, ainsi que des journalistes, croupissent derrière les barreaux, l’avant-projet de Constitution vient nous rappeler que les promesses des autorités d’écouter le mouvement de contestation sont loin de se traduire par des faits », déplore Mme Heba Morayef, sa directrice pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.

Le Hirak est-il « béni ou honni » ? s’interroge le quotidien El Watan (7). Une expression résume la situation : « el-mad’h wal qallouze » : côté face, les louanges (et les caresses) ; côté pile, la matraque ou le gourdin. Cette contradiction n’est pas nouvelle. Elle trahit une stratégie mise en place dès le mois d’avril 2019 par feu le général et chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah, alors à la manœuvre, pour empêcher un effondrement du régime. Après avoir compris qu’il était vain de menacer les manifestants pour les obliger à rentrer chez eux, il prit sur lui d’endosser le rôle d’accompagnateur et de protecteur du Hirak contre, non pas le régime, mais la içaba (la « bande »), comprendre le clan d’affairistes réuni autour de M. Abdelaziz Bouteflika et son frère Saïd (8).

Dans le discours officiel, le « Hirak béni » est donc celui qui s’est soulevé contre M. Bouteflika et ses proches mais pas celui qui entend prolonger la mobilisation. Pour le pouvoir, il faut absolument imposer l’idée que l’Algérie est entrée dans l’ère du changement. D’où une médiatisation à outrance des procès et des peines infligées à ses membres parmi lesquels deux anciens premiers ministres poursuivis et condamnés pour des affaires de corruption, de détournements et de passe-droits. M. Tebboune ne dit pas autre chose quand il évoque le « vrai » Hirak qui, selon lui, aurait atteint ses objectifs. M. Abdelaziz Bouteflika ? Il n’aura pas accompli de cinquième mandat. Son frère Saïd, surnommé le régent ? Il est en prison. Les hommes d’affaires, un peu trop vite qualifiés « d’oligarques » et dont la seule expertise en matière d’affaires s’avère être une capacité sans égale à bénéficier de trafics d’influence et à piller les ressources publiques ? En prison eux aussi et pas prêts d’en sortir tout comme quelques élus accusés de prévarication. Conclusion, ceux qui continuent de réclamer un changement de système seraient, par conséquent, des fauteurs de troubles, une horde de « zouaves » comme les appelait le général Gaïd Salah, détournant le « Hirak authentique » de ses objectifs initiaux.

Dans le discours officiel, le « Hirak béni » est donc celui qui s’est soulevé contre M. Bouteflika et ses proches mais pas celui qui entend prolonger la mobilisation.

Cette argumentaire autour du « vrai » Hirak tente aussi de faire oublier que le pays demeure dirigé par des gens qui appartiennent au système et qui l’ont aussi fidèlement servi que les hauts responsables aujourd’hui embastillés. Vu son âge, 75 ans, et son parcours au sein de l’appareil d’état, M. Abdelmadjid Tebboune, ne peut prétendre incarner cette « Algérie nouvelle » qu’il ne cesse de proclamer. Pour se donner une légitimité que la forte abstention ne lui a pas procurée, il doit revendiquer sa convergence avec la protestation populaire mais pas au-delà d’une certaine limite. Pour lui, il n’est pas question d’engager une transition politique pas plus qu’il ne faut laisser les partis d’opposition prendre la moindre initiative susceptible de remettre en cause la mainmise du régime sur les affaires du pays.

« Béni », le Hirak l’est surtout pour M. Tebboune puisque la colère populaire a créé le contexte politique permettant l’élimination de plusieurs clans du pouvoir. Des places inespérées étaient à prendre ; le successeur de M. Bouteflika et ses alliés en ont profité. Mais pour que la fête soit complète, il faut maintenant que l’histoire se fige et que le symbole du Hirak soit neutralisé par la dialectique officielle. Au lendemain de l’indépendance, le régime emprisonnait ou tuait d’authentiques maquisards ou militants politiques mais célébrait le culte d’une révolution menée « par le peuple et pour le peuple ». Aujourd’hui, il entend statufier le Hirak tout en pourchassant ses militants pour les empêcher de relancer le mouvement dans la rue une fois que les conditions sanitaires s’amélioreront. Le 1er novembre, date anniversaire du déclenchement de la guerre d’indépendance, les Algériens sont appelés à voter pour une énième modification de la Constitution, déjà adoptée par des députés trop heureux d’avoir échappé au « mendjel », la faux ayant décapité le clan Bouteflika. La répression en cours vise donc aussi à empêcher que le scrutin ne subisse un nouveau boycottage massif car cela décrédibiliserait les incantations sur « l’Algérie nouvelle ». Le texte ne concède aucun changement politique majeur et on voit mal comment il pourrait ouvrir la voie à une vraie transition politique mais le président Tebboune est formel : cette révision constitutionnelle « répond aux revendications du Hirak populaire authentique béni. »

 

Akram Belkaïd

 

(1) « En Algérie, les décideurs de l’ombre », Le Monde diplomatique, avril 2019.

(2) « Les mots du Hirak », Orient XXI 19 février 2020.

(3) « Les 100 jours de malheur de Abdelmadjid Tebboune », Ihsane El Kadi, Alger, 5 avril 2020.

(4) « Aveu d’échec », Liberté, Alger, 11 juillet 2020.

(5) 20 septembre 2020.

(6) 25 juin 2020.

(7) 4 juin 2020.

(8) Lire « Algérie, les discours du général », Horizons arabes, Les blogs du « Diplo », 20 septembre 2019.

 Publié le 02/10/2020

Peut-on espérer un candidat d’union de la gauche ?

 

Par Contributions externes (site lvsl.fr)

 

a rentrée politique voit s’accroître les réflexions et manœuvres visant à éviter à la gauche la réédition du naufrage électoral vécu en 2017 : comment aborder la seule élection qui compte vraiment en France, l’élection présidentielle, en se mettant d’accord sur un candidat pouvant au moins atteindre la finale. Le « cartel de la revanche » semble se dessiner sur le papier, mais seulement sur le papier des journaux qui ont souligné à l’envi l’arithmétique des résultats aux élections municipales. Un cartel « logique » n’en fait pas un cartel de fait, et l’addition de partis politiques ne constitue pas un mouvement capable de gagner l’élection présidentielle. Par Yannick Prost, Président de l’Association Services Publics et maître de conférences à Sciences Po.


Le nouveau cartel de gauche pourrait, au mieux, dégager un compromis pour soutenir un personnage comme plus petit commun dénominateur, suscitant le moins d’appréhensions ou de ressentiment au sein des dirigeants (si désigné par accord), des militants ou du peuple de gauche (selon le type de primaire). Or, l’alliance, pleine d’arrière-pensées, de forces disparates et relativement affaiblies ne constitue pas une organisation capable de conquérir, puis d’exercer le pouvoir. Tout prétendant à la victoire présidentielle aujourd’hui reste sous l’effet sidérant de l’initiative du candidat Macron, qui a déjoué tous les pronostics : pas d’idéologie, un programme construit de bric et de broc, pas de parti, pas d’élus, peu d’argent (au départ), pas de réseau d’élus enracinés dans leur territoire pour confirmer la victoire durant les législatives, pas d’expérience de mandat majeur ou de poste ministériel.

La victoire d’Emmanuel Macron illustre un phénomène politique assez fascinant et complexe de la mise en mouvement d’une foule dans les « nouveaux pouvoirs  » de la viralité des réseaux et de la facilité de constitution des communautés. Rééditer la blitzkrieg du candidat Macron apparaît pourtant un exercice délicat eu égard à l’état de la gauche. Après la déception et l’effondrement rapide du mouvement en Marche, qui peut croire à la création ex-nihilo d’un parti de masse ? Et surtout, face à la définition de plus en plus nébuleuse de ce qu’est la gauche, comment parvenir à concevoir un programme de rassemblement ?

Le rejet des partis politiques : privilégier une autre approche

La victoire à l’élection présidentielle apparaît sans doute comme la rencontre magique d’un grand homme et d’un grand peuple, mais c’est avant tout le fruit de l’amour entre ce grand homme et d’une organisation. Or, le climat est devenu hostile aux partis politiques, et la recette n’attire plus les foules (de potentiels militants). Les partis politiques ont été régulièrement dépeints comme des organisations syndicales de professionnels de la politique, qui veillent à assurer l’élection ou le recasage de quelques milliers de cadres qui, pour certains, n’ont pas connu d’autres expériences professionnelles. Les profils de ces cadres tendent à converger, les parcours se ressemblent. La « culture de l’arrangement » récemment aggravée par les anciens de l’Unef au sein du PS ou le clientélisme résultant du respect dû au chef (partis conservateurs) découragent les outsiders et des citoyens disposant déjà d’une solide colonne vertébrale intellectuelle. Dans de nombreuses fédérations, la cooptation ou le filtrage nécessaire à la pérennité du pouvoir des barons locaux ou des délicats équilibres entre les courants divisant le parti, opposent de vrais obstacles au recrutement.

La constitution d’En Marche a reposé sur une ouverture très large, sans frein, et techniquement simple (cliquer « oui » sur un site internet) qui a pu être moquée par les vétérans des partis traditionnels, mais qui a vu émerger pendant quelques mois des communautés militantes à l’activité intense qui auraient pu apporter du sang neuf à la vie politique. Las ! l’ADN de ce mouvement comportait aussi les gènes de la verticalité (les responsables locaux étaient désignés par la direction nationale), l’opacité, et vraisemblablement du clientélisme. Ce bel élan d’adhésions s’est évaporé à cause de l’incapacité de ses managers d’être en phase avec le style de ces militants, qui au fond attendaient un peu plus de démocratie. Admettons également que ce mouvement n’a pas inversé, loin de là, la tendance à la gentrification des partis politiques, tendance qui est sans doute le facteur le plus puissant du divorce entre les partis de gauche et les classes populaires.

Cette expérience malheureuse pourrait laisser penser que les partis existants restent la forme d’organisation propre à soutenir la candidature du candidat de la gauche. Au demeurant, ils refusent de s’effacer, ou de se dissoudre dans un grand mouvement personnalisé autour d’un leader (EM, LFI, et dans une moindre mesure le RN peuvent s’analyser ainsi). Le parti reste le fonds de commerce des élus et de leurs collaborateurs. Les solidarités, les réseaux préservent les insiders, souvent au défi de l’honnêteté (bourrer les urnes dans les élections internes) ; par ailleurs, les règles du financement public de la vie politique sont favorables aux partis déjà installés. L’ancienneté a permis d’accumuler un patrimoine, des réseaux dans les différents corps intermédiaires et dans l’administration… La cartellisation de la vie politique est non moins nocive à l’image de la République que la composition sociologique des partis.

Certes, rassembler – voire fondre – les partis politiques dans une fédération temporaire autour du candidat de l’union présente des avantages : le candidat peut s’appuyer sur leurs moyens financiers, sur des troupes aguerries, sur des cadres dont l’expérience dans la prise de parole et la chasse aux électeurs seront très appréciables.

Toutefois, une fédération de tribus constitue rarement une armée stable et, partant, efficace. Le leader passera son temps à négocier les équilibres, les promesses, le partage du futur butin, à craindre les défections. Et puis, une fédération de tribus impressionne moins qu’une armée de légions romaines. Au demeurant, ne surestimons pas la taille de ces tribus : les effectifs nationaux d’EELV sont inférieurs à ceux de la fédération PS du Nord dans ses beaux jours. Et le PS lui-même est devenu le palais des ombres.

Prendre le pouvoir aujourd’hui : le leader et le mouvement

 La création ex-nihilo d’un grand mouvement affranchi de ces institutions de politiques « fonctionnarisés » prouverait qu’il y a rupture. il faut rétablir la confiance avec le peuple de gauche, et avec le peuple tout court. C’est une affaire d’images, d’identité et d’actes.

L’image et l’identité d’un mouvement neuf peuvent s’incarner dans un programme, mais il est plus raisonnable de penser qu’elles sont portées par le style du chef. Rançon d’une personnalisation de la vie politique, a fortiori dans un régime présidentialiste.

La tentation est grande, donc, de former le nouveau mouvement de gauche à partir de zéro, en mode start-up, c’est-à-dire avec une équipe projet déterminée et disciplinée autour du leader, et écrasant sous le mode horizontal de l’organisation numérique les baronnies politiques déjà en place. Le fantasme numérique a gagné depuis une bonne décennie les responsables politiques comme une des solutions afin de lutter contre le déclin des partis. Les platform politics ont plutôt apporté des déceptions, car le discours a rarement été suivi de la mise en œuvre d’une organisation et d’une vie militante correspondant au design de la plateforme (communauté ouverte, dont les membres seraient propriétaires du code, interagissant avec la direction, participant à la prise de décision par ailleurs largement décentralisée, etc.), mais l’ambition de la mise en œuvre d’une telle structure est élevée. Bien des partis affichant leur renouveau ou leur originalité autour d’une organisation numérique ont déçu. Mais il faut aussi reconnaître les quelques progrès réalisés en la matière, et l’on peut citer le cas honorable de Podemos. Ajoutons que la sociologie du peuple de gauche correspond plus facilement aux soubassements culturels et intellectuels d’une organisation agile, décentralisée, horizontale. Par ailleurs, une organisation numérique et décentralisée, voire réticulaire plutôt que hiérarchisée, correspond aux « nouveaux pouvoirs » capables de propager des idées, des pétitions, des mobilisations comme des feux de brousse. Ce type d’organisation repose sur un triptyque « propriétaire de la plateforme (le leader du mouvement) – superparticipants (les membres de la communauté les plus impliqués qui prennent des rôles d’animateurs) – participants » (qui ne participent que s’ils peuvent agir, partager leur opinion et leur engagement, dans un cadre qui leur semble honnête et égalitaire). Nombreux sont les orphelins de la gauche qui sont prêts à s’engager dans un mouvement de ce type.

La propagation d’un courant politique par les canaux numériques ne nécessite pas un budget considérable. En revanche, l’allumage de l’incendie médiatique peut prendre longtemps, et reste aléatoire. Il s’agit donc de déterminer comment attirer autour d’un personnage et de mots d’ordre, d’un squelette de programme, les « participants » et les inciter à s’inscrire durablement dans le mouvement. La personnalisation, le style et le narratif adoptés par le candidats seront cruciaux, et d’emblée seront critiqués par les militants écologistes traditionnels qui récusent l’affirmation d’une forte personnalité. Mais la mobilisation numérique vise quelques centaines de milliers de personnes, ce qui représente un changement d’échelle. Impact visuels, réactions émotionnelles plutôt que réfléchies, adhésion à des mots d’ordre sans nuances… A côté de ce système d’engagement sommaire, sans profondeur idéologique, le candidat et son mouvement ont besoin de construire un vrai programme pour convaincre une autre partie de la population, peu nombreuse mais stratégique : corps intermédiaires, journalistes, experts, dont la voix, malgré tout, compte encore en France, notamment pour confirmer ou mettre en doute la capacité du candidat à gouverner le pays, et donc, au-delà, convaincre les donateurs pour contribuer au financement de la campagne. Ce jugement joue un rôle important pour la crédibilité du candidat au sein de la gauche « raisonnable » -, et dont une partie a suivi En marche en 2017.

Mais quelle gauche ?

Construire un programme susceptible de rassembler l’électorat de gauche représente un défi redoutable, car il devient bien ardu de définir ce qu’est la gauche. Il existe traditionnellement deux grands faisceaux d’indices : d’une part, la gauche rassemble les mouvements œuvrant pour l’émancipation et une liberté accrues des individus, pour lutter contre les discriminations des personnes en fonction de l’origine, du genre, etc., affiche une plus grande confiance envers autrui, plaide pour un certain relativisme culturel, voire une permissivité sur le plan des mœurs et une justice plus équilibrée envers les délinquants. D’autre part, la gauche représente le combat des classes modestes et moyennes pour obtenir une part accrue dans la redistribution des richesses, et à tout le moins une amélioration des conditions de vie, d’une socialisation des dépenses d’intérêt général, d’un renforcement de l’État-providence et une défense des acquis du droit du travail.

Or, les citoyens préoccupés par le deuxième aspect d’un programme de gauche ne souscrivent pas forcément au premier : schématiquement, l’ouvrier inquiet de la désindustrialisation de son territoire et du départ des services publics ne se retrouve pas dans une gauche « sociétale » préoccupée sur les questions de genre et de discrimination ethnoraciale, reste sceptique à l’idée d’ouverture ou de disparition des frontières et se retrouve plus volontiers Français qu’européen. Le peuple de gauche des centres-villes, on l’a souvent dit, ne recouvre plus la définition du peuple de gauche de la mémoire des luttes collectives du siècle dernier. L’exploit sera de réaliser la réconciliation de ces deux peuples, en admettant que leurs attentes soient compatibles. L’écologie pourrait transcender cette contradiction, en déplaçant les termes du débat et en insistant sur l’articulation entre l’épuisement des ressources et la responsabilité d’un capitalisme maltraitant les travailleurs. Mais il faudrait, d’une part, que l’écologie politique, tels que les militants la pratique aujourd’hui, démontre sa prise en compte des questions sociales classiques (pouvoir d’achat, fiscalité, redistribution, développement des capacités – éducation, santé – pour permettre une meilleure égalité des chances des plus modestes), et, d’autre part, que ceux qui la promeuvent abandonnent leur obsession de gauche sociétale.

L’écologie politique pourrait également réconcilier les deux peuples de gauche autour d’une rénovation profonde de la prise de décision en France, autour des figures honnies du technocrate parisien et du professionnel de la représentation politique inapte à entendre la voix des citoyens. La complexité des attentes (un État fort qui protège en temps de crise et contre les semeurs de trouble, mais qui renonce à sa verticalité dans la conception et la mise en œuvre des politiques publiques) pourrait se résoudre dans la redéfinition des rôles qui devrait procéder d’une très forte décentralisation – la figure d’autorité du maire, encore plébiscitée, et la prise de décision la plus proche du terrain entraînant une acceptation accrue de celle-ci. Une telle décentralisation devra également prévoir une conception des services publics qui fasse une part plus grande aux associations et aux citoyens (bénévoles, notamment) dans la conception de l’action publique. L’essor d’un État plateforme [1] qui partage ses données avec les citoyens, agrège leur participation et celle des associations afin de construire en commun les politiques publiques, ouvre de belles perspectives en la matière.

Paradoxalement, les défis posés à la construction d’une organisation agile, numérique, suscitant l’adhésion de citoyens néophytes, dubitatifs ou orphelins de la politique apparaissent moins redoutables que celui de définir ce qui serait un programme de gauche. Sans doute un noyau dur autour de la défense des services publics, de la préservation des ressources et du cadre de vie des territoires, et d’un approfondissement de la démocratie, pourrait fonder un début de consensus ; mais le peuple de gauche, celui qu’écoutaient les Jaurès et les Thorez, sera sans aucun doute plus exigeant, au risque d’aller cherche ailleurs ses réponses.


[1] Il importe de préciser les différentes conceptions de l’État-plateforme, dont notre rédaction a, par ailleurs, fait une critique dès lors qu’il est un appui aux politiques libérales. Voir par exemple : L’État-plateforme ou la mort de l’état social : Castex et le monde d’après, par Léo Rosell.

Publié le 01/10/2020

Bernard Thibault : « L’impact de la Covid pour les travailleurs est catastrophique »

Ancien secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault représente les travailleurs français au conseil d’administration de l’Organisation internationale de travail (OIT). Cette agence des Nations Unies vient de rendre un nouveau rapport sur les impacts de la Covid-19 sur les travailleurs.

 

Angelique Schaller (site lamarseillaise.fr

 

La Marseillaise : Quel est le contenu de ce nouveau rapport ?

Bernard Thibault : Il confirme et amplifie les craintes que nous avions : l’impact pour les travailleurs est particulièrement catastrophique, sur les heures de travail perdues et donc sur les ressources. En nombre d’heures travaillées, on est à moins 17%, ce qui équivaut à 495 millions d’emplois temps plein qui, pour l’OIT, est basé sur 48 heures par semaine. C’est considérable. On estime à plus de 10% la baisse des revenus en moyenne sur les 3 premiers trimestres de l’année comparativement à 2019. Cela représente 2 990 milliards d’euros de ressources perdues. C’est colossal.

On parle au niveau mondial. En France, quand on parle de perte d’emploi, on a une référence au chômage puisqu’on est dans un pays où il y a un dispositif -même s’il n’est pas parfait- de prise en charge collective. Mais il faut savoir que 1 chômeur sur 5 seulement dans le monde a droit à des indemnités chômage. S’agissant de l’impact de la pandémie, on a aujourd’hui 55% de la population mondiale, c’est-à-dire à peu près 4 milliards de personnes, qui n’ont aucune forme de protection sociale.

Pas de chômage mais pas non plus d’assurance maladie ?

B.T. : Non. 40% de la population du monde qui n’a pas d’assurance maladie, qu’elle soit personnelle et privée ou dans un cadre plus collectif type sécurité sociale. Ceux qui n’ont pas de couverture n’ont pas d’autres choix que d’essayer de travailler pour vivre. S’ajoute une autre donnée présente avant la crise : l’importance de l’économie informelle, des emplois non déclarés. Elle était de 60% des emplois et risque d’augmenter. Pour alléger les contraintes, plusieurs activités reprennent dans un cadre plus informel qu’avant. Ces données très graves interpellent aussi l’ensemble des pouvoirs publics sur l’absence de protection sociale universelle alors qu’il y a beaucoup de déclarations qui ont été faites ces dernières années. On en est loin.

Vous représentez les travailleurs français à l’OIT. Que pensez-vous des réponses faites à la pandémie ?

B.T. :Je ne voudrais pas me substituer aux responsables syndicaux en exercice mais je ferai deux remarques. La première rejoint les préconisations de l’OIT qui sont dans le rapport sur les perspectives pour l’avenir. Elles incitent les responsables politiques à être particulièrement attentifs sur l’efficacité des investissements publics et des dispositions prévues dans les plans de relance. Je veux faire explicitement référence à l’absence de contrepartie, au stade actuel, aux milliards distribués aux entreprises au nom de la relance. L’OIT est une des institutions, si ce n’est l’institution, qui est à même de dire aux pouvoirs publics : ne distribuez pas à l’aveugle, la distribution de fonds publics nécessite des garanties, des contreparties, un système de contrôle...

Et la deuxième ?

B.T. :Elle renvoie à une considération plus générale. On le voit avec l’annonce de fermetures ou de plans de restructuration en France, l’essentiel du commerce international se fait sur la base d’un dumping social. Avec Bridgestone, on a encore l’argument de la compétitivité, avec le coût des travailleurs mis en exergue. Entre un travailleur qui a un système de protection sociale dans son pays et un autre qui ne l’a pas, en termes de coût salarial, la comparaison est vite faite. On a là une espèce de spirale qui pousse l’ensemble de l’humanité vers le déclin, le moins disant social.

On fait partie des pays qui ont un modèle social présentant un certain nombre de droits et de garanties. On peut encore améliorer mais dans les comparaisons internationales, il est plutôt sur le haut du pavé. Donc je ne vois que des pays européens, dont la France, pour insister sur le besoin urgent de reconsidérer les modalités par lesquelles on organise le commerce à l’échelle internationale. Sinon on s’entendra dire, sans arrêt et de plus en plus, qu’au nom de la compétitivité internationale on ne peut plus maintenir des emplois en France.

Il ne faut pas être dupe, si une entreprise comme Bridgestone est capable de tenir le discours qu’elle tient c’est aussi parce que les règles du commerce international le lui permettent. La France devrait prendre l’avant-garde pour reconsidérer la manière dont on assure les échanges commerciaux. Il y a une pression de plus en plus large pour obtenir des clauses environnementales dans le commerce international, et c’est une bonne chose. Faisons en sorte que les clauses sociales fassent aussi partie des conditions à partir desquelles on accepte ou pas de commercer avec d’autres pays.

La pandémie confirme les analyses de votre dernier livre : « La troisième guerre mondiale est sociale » ?

B.T. : La pandémie ne fait qu’amplifier le phénomène que je décrivais dans ce livre : la mise en compétition des travailleurs, des pays, des continents, des entreprises, comme ressort principal pour la marche des économies nationales mais aussi au plan international. La meilleure preuve que ce système n’est pas tenable, c’est que face à la pandémie, il y a à peu près une centaine de pays qui ont dû improviser des mesures d’urgence. Dans des pays qui n’avaient pas de système d’indemnisation du chômage, des gouvernements ont décidé malgré tout de verser des allocations temporaires à une partie des travailleurs démunis, parce que la population ne peut pas vivre sans ressource. C’est mieux que rien mais ce n’est pas durable. J’ose espérer que la pandémie nous amène à une prise de conscience qu’il faut absolument modifier les paramètres guidant les politiques actuelles.

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