PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 15/09/2020

Débat. La gauche face au défi du pouvoir : comment imposer une alternative ?

 

Aurélien Soucheyre Julia Hamlaoui (site humanite.fr)

 

Au cœur d’une rentrée marquée par une crise sans précédent, Fabien Roussel (PCF), Olivier Faure (PS), Léa Balage El Mariky (EELV) et Adrien Quatennens (FI) ont débattu, ce samedi, à l’Agora de la Fête l’Humanité Autrement.

Dans cette période de crise exceptionnelle et face à la nouvelle offensive libérale du gouvernement, que peuvent être les combats communs à gauche ?

Léa Balage El Mariky La politique du gouvernement n’a pas changé alors que l’horizon est très court au regard des défis climatiques et sociaux. Il continue de soutenir les entreprises qui licencient avec nos impôts et d’approuver certaines thèses du RN jusque dans les actes. Dans le plan de relance, nous estimons à 12 milliards d’euros ce qui est véritablement destiné la transition écologique, loin des 30 milliards annoncés. Il faut aller plus loin, avec 4 milliards d’euros rien que pour la rénovation thermique des logements. Il faut aussi renouveler nos petites lignes, plutôt que d’investir dans les LGV. Avec la Convention citoyenne pour le climat, il y a tout pour faire un plan de relance vertueux. Ses 149 propositions vont dans le bon sens, il faut les reprendre sans filtre. Et nous avons besoin d’un travail entre toutes les forces de gauche. Nous l’avons fait pour la réforme des retraites, nous devons le faire sur la transition écologique pour préserver les emplois, sans maintenir toutes les activités puisque certaines sont néfastes pour la planète et l’humain.

Fabien Roussel Cette crise a révélé que, à l’inverse de ce que martèlent les libéraux, on a besoin d’État, de souveraineté économique, de services publics. Même Macron a dit gloire aux salariés en première ligne. Alors, réparons ce qui a été cassé. Quand eux parlent du « jour d’après », moi je veux parler du système d’après. Les 560 milliards d’euros mis sur la table – les 460 du plan de soutien et les 100 de la relance –, c’est notre argent. Nous voulons avoir notre mot à dire. Annoncer la suppression de plus d’un million d’emplois, c’est une manière de tétaniser le peuple, mais c’est aussi une réalité. Car des grands groupes profitent de la crise pour accélérer les délocalisations, diminuer la masse salariale et augmenter les dividendes comme à Verallia. Il faut sortir de ce modèle qui épuise l’humain et la planète, reprendre le contrôle de ce plan de relance pour imposer la réduction du temps de travail, l’égalité femmes-hommes… La rentrée doit se faire sous le signe de l’action. Après l’intersyndicale, le 17 septembre, nous appelons à la mobilisation le 10 octobre, devant les préfectures.

Olivier Faure Avec ces centaines de milliards, on se dit : « Génial, une relance keynésienne, les libéraux ont enfin compris quelque chose ! » Mais Macron a réussi à transformer l’or en plomb. Ces 100 milliards serviront non pas à la transition sociale et écologique, mais à l’avènement d’un projet préexistant : la baisse des impôts dits de production, sans aucune contrepartie. Comme je l’ai dit lors de l’inventaire du quinquennat précédent, le Cice ne pouvait pas être un cadeau non conditionné à une négociation sur son utilisation. Nous passons à côté d’une opportunité pour les services publics, les premiers de corvée oubliés, les plus précaires. Oui, il faut changer de modèle, de système, se réinventer. La question est aussi de savoir qui va payer. Les 40 milliards venant de l’Union européenne devront être remboursés sur trente ans avec intérêts, soit au total 77 milliards. Mais ce ne devrait pas être à nous de rembourser. Dans le monde d’après, ceux qui paient doivent être ceux qui peuvent payer. Je nous suggère de mener ensemble une grande campagne pour que, au prochain Conseil européen, s’impose une taxe sur les transactions financières digne de ce nom.

Adrien Quatennens Bien sûr des entreprises sont en difficulté, mais on voit aussi au grand jour les profiteurs de crise. Et on parle de sécurité, comme c’est l’usage à chaque controverse de ce type. Mais la première insécurité dans cette période, c’est l’insécurité sociale. La philosophie du plan de relance est anachronique, un nouveau catapultage sans contreparties. Souvenez-vous, au moment des 20 milliards du Cice, un petit pin’s mentionnait « 1 million d’emplois », dont nous n’avons pas vu la couleur. Il faut des conditions et les entreprises prises en flagrant délit de licenciements pour des motifs financiers devraient rembourser. Sur la dette, si nous admettons qu’il faudra rembourser, alors les générations futures seront prises à la gorge et ne pourront pas relever les défis qui nous font face. Il y a une solution technique, pacifique : il faut que la BCE rachète la dette des États et la classe en dette perpétuelle. En dix ans, en France, les dividendes ont augmenté de 70 %, le salaire minimum de 12 % et l’investissement productif a reculé de 5 %. On marche sur la tête. Refusons la sinistrose ambiante, nous avons des propositions sérieuses avec l’objectif du plein-emploi et celui d’une véritable planification écologique.

L’année à venir sera celle de deux rendez-vous électoraux : les régionales et les départementales. La question qui se pose à gauche est de savoir comment être utile aux citoyens pour changer et améliorer leur vie. Mais les stratégies semblent différentes entre vous...

Adrien Quatennens Le principal enseignement des municipales, c’est le caractère écrasant de l’abstention. C’est une grève civique. La FI propose donc un cadre national pour des programmes communs aux départementales et régionales. Le pire serait de se rendre illisibles avec une géométrie variable région par région. Alors, mettons sur la table nos convergences et nos différences. La question européenne fait débat, des propositions de la Convention citoyenne sont incompatibles avec les traités. Et des forces prônent une vision fédéraliste, quand d’autres pensent que c’est à l’État de planifier. Mais ces enjeux ne sont pas indépassables pour mars 2021. Nous avons donc écrit aux formations. Il n’est pas évident de s’adresser au PS. Mais s’il fait la clarté sur certains sujets, il est possible de discuter pour ces échéances. Enfin, cela ne peut pas être l’hégémonie pour un parti. Alexis Corbière a proposé de renommer EELV en « Europe Hégémonie Les Verts ». C’était une boutade. Mais, aux régionales, le PCF a vocation à mener des listes dans le cadre de rassemblements, et la FI aussi.

Olivier Faure La seule question qui nous est posée est de savoir comment gagner ensemble. Tout le reste, ce sont des babillages. Mais, je suis d’accord pour apporter des clarifications et en demander. Je souhaite que chacun soit respecté pour ce qu’il apporte. À partir de là, que fait-on sur les six ans des régions et sur les cinq ans d’un gouvernement ? Comment mettre en œuvre un programme commun ? Nous avons dix ans pour sauver le climat, mais vous pensez que l’on a dix ans pour savoir qui aura le leadership sur la gauche ? Si l’on joue à ça, ce ne sera pas le printemps de la gauche, mais son été meurtrier. Nous aurons encore Wauquiez, Pécresse et Bertrand, car les élections régionales se gagnent dès le premier tour. Tant nous rassemble… Faisons en sorte que les Français n’aient pas à choisir entre nous.

Fabien Roussel Notre devoir est de redonner envie aux Français de retourner aux urnes. Si la gauche ne gagne pas, ce n’est pas parce qu’elle est désunie, c’est parce qu’elle est faible. Additionnez l’ensemble des forces de gauche, ça fait 30 % ! Il faut regagner l’électorat, convaincre sur la base de nos idées et programmes. Dans les 13 grandes régions qui ont la taille et la population de certaines nations européennes, il y a de sacrés enjeux. La préoccupation du PCF est que la gauche l’emporte. Je ne veux plus avoir à voter contre. Je veux voter pour. Fixons comme objectif qu’il n’y ait pas l’extrême droite au second tour dans ma région des Hauts-de-France comme pour la présidentielle. Il faut aller chercher tous ceux que la gauche a déçus et leur redonner envie de s’engager pour l’humain et la planète. Sur le programme, il doit être construit « en commun », de la base au sommet. C’est comme ça qu’il aura le plus de force et que l’on pourra gagner.

Léa Balage El Mariky Bien malin serait le parti qui pourrait se lancer dans l’hégémonie quand on voit le niveau d’abstention et le désamour qui frappent les partis. Nous proposons un changement de paradigme avec un récit autour de l’écologie. Mais le social et l’écologie forment un même chemin. Donc, soit on se trouve des prétextes, soit on converge. Les prochaines élections sont structurantes pour mettre en place la transition que nous souhaitons tous les quatre. Mais ce n’est pas l’addition de nos partis qui créera la dynamique. Elle sera citoyenne et peut s’enclencher sur des réalités très locales, comme le triangle de Gonesse, le T4, ou l’artificialisation des sols à Saclay pour l’Île-de-France. À EELV, nous sommes fédéralistes. Nous devons respecter les électeurs en leur proposant un programme résolument régional. Et oui, nous sommes pro-européens, et pensons que l’on peut agir dans le cadre des traités. C’est ce que le plan de relance nous montre puisque la règle des 3 % de déficit a volé en éclats.

Estimez-vous qu’il peut y avoir une voie commune à gauche pour 2022 ?

Adrien Quatennens On peut le déplorer, mais beaucoup de citoyens ont intériorisé l’idée que la seule élection qui compte, c’est la présidentielle. C’est un rendez-vous que nous ne devons pas manquer. La règle que l’on se fixe est simple : pas de divisions superficielles et pas d’union artificielle. Si nous arrivons à traiter nos points de désaccord, alors c’est possible de gagner. Mais je note que, quand la gauche l’a fait par le passé, ce n’était à la faveur d’un candidat commun au premier tour. La priorité étant à la lutte contre l’abstention, il faut que l’incarnation soit appréciée des milieux populaires. Partons du programme. Avec le PCF, cela fait deux fois que l’on défend le même. Il est discutable, ce n’est pas à prendre ou à laisser. Mais nous voulons aussi être respectés, il a réuni 7 millions de voix. Quel chapitre, quelle ligne voulez-vous discuter ? Enfin, j’ai un problème avec le fait qu’un candidat qui a hissé notre famille politique à 12 % en 2012 et à près de 20 % en 2017 soit parfois traité comme il l’est. Quel est le problème avec Jean-Luc Mélenchon ? Je pose aussi la question.

Olivier Faure Quand François Mitterrand a été élu, c’était le temps de l’hégémonie, où on ratissait assez large avec plusieurs candidats au premier tour pour rassembler au second. Dans l’éclatement du monde politique actuel, s’il a beaucoup de dents au premier tour, le râteau n’est pas présent au second ; nous risquons de ne pas en être. Ce serait la troisième fois en vingt ans, ce n’est plus un accident. Le débat au PS n’est pas si simple ; ces temps-ci, quelques personnes sont là pour me rappeler que je ne suis pas le bon camarade auquel elles aspirent parce que, justement, j’essaie de répondre à ceux qui, à gauche, s’interrogent, de dire qu’on ne peut pas continuer comme avant. Il faut réaffirmer ce que nous sommes, nous, socialistes, mais en l’articulant à un rassemblement possible de la gauche. Il n’y a pas un problème Mélenchon, ni Hollande, ce n’est pas une question de personne. Aucun de nous n’a envie de se ranger derrière quiconque, personne n’acceptera de reddition. De ce point de vue, nous sommes tous des insoumis. Il s’agit de savoir comment se retrouver sur un projet, puis de chercher quelle en sera la meilleure incarnation.

Léa Balage El Mariky Nous avons commencé à construire la maison commune à laquelle a invité Julien Bayou avec la galaxie des partis écologistes et Génération.s. Nous avons lancé un appel pour les régionales en ce sens. Pour faire ensemble, nous devons être capables d’aller avec un peu d’humilité, de constance et de courage vers la société. La jeune génération lit très bien trois enjeux : la lutte pour le climat, pour l’égalité femmes- hommes et contre le racisme. Cette génération est extrêmement politisée. Il faut lui faire une place dans nos organisations, si on veut être crédibles quand on dit qu’on n’est pas là pour le casting et qu’on veut changer nos institutions.

Fabien Roussel Il n’y aura pas de programme en commun, de candidature commune – si c’est la voie pour gagner, car on peut en discuter –, si vous ne vous en mêlez pas. Ce débat-là doit se faire avec le mouvement social, avec les organisations syndicales, les associations du monde de la culture, du sport, les ONG… C’est ainsi que nous pourrons donner du poids et de la force à un programme derrière lequel nous saurons nous rassembler. Cette Ve République, avec cette présidentielle, pousse à se mettre d’accord sur un petit dénominateur commun, c’est mortifère. Cela pousse à ne pas remettre en cause le capitalisme, à ce que le PCF soit à chaque fois le porteur de voix de la force qui serait devant lui. Je dis non, ça va changer, ce n’est plus possible. Nous voulons sortir du capitalisme, dire aux citoyens que c’est possible et que nous ne reconstruirons pas une gauche forte, dynamique, ambitieuse sans un PCF fort et influent. En disant cela, je ne dis rien d’autre que discutons-en et créons toutes les conditions qu’au prochain second tour, ce ne soit ni Macron ni Le Pen.

Publié le 14/09/2020

« Aujourd’hui pour sauver l’accumulation du capital, on est obligé de détruire la démocratie »

 

par Barnabé Binctin (site bastamag.net)

 

L’inaction écologique menace désormais l’espace démocratique, estime le philosophe Pierre Charbonnier. Les régimes autoritaires qui émergent ne se constituent-ils pas en appui à l’accumulation de richesses par quelques-uns au prix de la dilapidation des ressources de tous ? Face à cette destructrice « utopie du marché », les progrès politiques viendront du contre-mouvement social. Entretien réalisé en partenariat avec l’hebdomadaire Politis.

Basta ! et Politis : Comment interprétez-vous la multiplication d’initiatives écologiques et sociales à l’échelle locale ?

Pierre Charbonnier [1] : Ces démarches perpétuent une grande tradition de lutte pour les libertés et les droits collectifs, elles remettent en avant ce que l’on peut appeler la conquête de l’autonomie. À la différence des précédentes transformations sociales, ces revendications ne se font pourtant plus seulement dans une relation positive à l’État, mais contre lui. Le droit du travail, la Sécurité sociale, les retraites : historiquement, les dispositifs de protection ont été négociés et obtenus avec l’État ; c’est ainsi que celui-ci est devenu l’interlocuteur principal du mouvement social, et donc une valeur pour la gauche. Puis, en grande partie sous l’effet de l’émergence des enjeux écologiques, ce jeu s’est renversé. C’est désormais contre l’État centralisateur et bureaucratique que se construit parfois le mouvement de conquête de l’autonomie collective.

La grande machine administrative qui a mis en forme la protection sociale a été largement incapable d’entendre d’autres demandes, en rupture avec le processus d’uniformisation territoriale qui caractérise la modernité. C’est ce qu’illustre la lutte contre les grands projets inutiles, ces infrastructures industrielles accusées de sacrifier des morceaux de territoire au nom de l’intérêt « national ». L’exemple le plus symbolique est celui de Notre-Dame-des-Landes : tout l’enjeu pour les opposants à ce projet de nouvel aéroport dans la région de Nantes consistait à démontrer à l’État qu’il ne savait plus administrer correctement ce territoire, que l’espace n’est pas seulement une juxtaposition de parcelles identiques les unes aux autres. Que ce soit au regard de ses caractéristiques écologiques propres ou de l’histoire des savoir-faire qui y sont implantés, il était possible de démontrer en actes que l’aéroport promu par l’État constituait un gâchis et un investissement obsolète.

Est-ce à dire que l’État serait aujourd’hui devenu un adversaire dans la lutte pour le progrès écologique et social ?

Ce n’est pas aussi simple. Je ne crois pas à une lecture qui opposerait l’autonomie radicale à l’État. Il ne faut pas oublier que la haine de l’État peut aussi venir du fanatisme marchand : c’est très clair dans la tradition viennoise, chez Hayek [Friedrich Hayek, économiste britannique, ndlr] et ses héritiers, qui étaient aussi des « autonomistes » à leur façon, avec l’idée que l’offre et la demande peuvent se rencontrer sans la tutelle d’un grand intendant général. L’enjeu est donc de savoir où et comment produire du commun et des politiques de solidarité à l’heure du choc climatique. Parfois, cela passe encore par les formes classiques et majestueuses de l’État, comme c’est le cas avec le projet d’un Green New Deal aux États-Unis, qui entend répondre au démantèlement de l’État fédéral américain par le président Donald Trump. Pour discipliner de grands oligopoles industriels, pour orienter les flux de capitaux dans la bonne direction et pour ajuster le droit à l’enjeu écologique, il est difficile de ne pas en passer par l’État.

Dans d’autres cas, cela passe plutôt par des échelles régionales ou municipales. La question, selon moi, n’est pas d’être pro ou anti-étatiste, mais plutôt de faire une critique de la souveraineté. Il faut contraindre l’État à ne pas s’envisager comme une sorte d’instance transcendante qui s’imposerait à son propre territoire et à ses administrés au nom d’une volonté qui s’exprime épisodiquement dans les urnes. La souveraineté est un concept issu de la théologie qu’il faut combattre. Cela ne veut pas dire que l’État, en tant que structure institutionnelle, ne doit plus faire l’objet d’une conquête.

Pour autant, le local n’est-il pas devenu un levier d’action plus efficace ?

Les initiatives de remunicipalisation à l’œuvre, pour l’eau ou pour alimenter en circuit court les cantines scolaires par exemple, peuvent avoir un impact gigantesque sur les modes de consommation et l’économie politique. C’est fascinant de voir que certaines municipalités ne se considèrent plus seulement comme des entités administratives et budgétaires abstraites, qui gèrent des crédits venus d’en haut et qui accordent des marchés aux entreprises compétitives, mais comme des acteurs qui veulent intervenir activement sur les dépendances matérielles qui définissent le monde urbain.
Les villes sont par définition des aspirateurs métaboliques qui absorbent de grandes quantités de ressources et produisent des déchets. En remodelant les infrastructures de transport et les chaînes d’approvisionnement, elles peuvent limiter ce déséquilibre et imprimer dans la conscience collective une meilleure culture écologique et une conscience accrue de la valeur des liens matériels et de la façon dont ceux-ci s’articulent à des liens institutionnels.

La question de l’énergie interroge aussi, à sa façon, l’organisation d’un contre-modèle dans lequel les territoires seraient plus autonomes : comment, par exemple, assurer un accès et une distribution équitables à l’énergie si tous n’ont pas les mêmes ressources ou la même capacité de production ?

L’économie de l’énergie est un objet fascinant parce qu’elle est à la fois liée à la territorialité locale, et imbriquée dans des jeux diplomatiques très complexes. Début 2020, par exemple, il y a eu une manifestation à Hambourg (Allemagne) contre la décision prise par Siemens de signer un contrat avec Adani (une entreprise indienne) pour construire la signalétique d’une ligne de chemin de fer en Australie, qui part d’une mine de charbon jusqu’à son terminal d’expédition vers la Chine. Nous sommes face à des capitaux indiens qui vont exploiter une ressource australienne en direction de la Chine avec un savoir-faire allemand. Il y a là, incontestablement, des questions de territoire, mais la cartographie politique a complètement explosé : on n’est plus au 19ème siècle, quand les ouvriers et les patrons habitaient dans la même ville, à quelques rues d’écart, et se faisaient face directement dans les luttes sociales.

Aujourd’hui, le contre-mouvement doit épouser les formes territoriales de l’organisation du capital, être aussi souple et mobile que lui. C’est une forme d’internationalisme, bien entendu, mais qui n’est plus tout à fait celui qui a été théorisé au 19ème siècle. Il ne s’agit pas seulement de coaliser des groupes sociaux similaires par-delà les frontières, mais de coaliser des groupes sociaux très différents dont les intérêts s’alignent.

C’est donc dans l’articulation entre toutes ces échelles que se jouerait aujourd’hui la conquête de l’autonomie ?

Ce qui compte, quelle que soit l’échelle à laquelle on se situe, c’est d’être attentif aux ressources que l’on peut exploiter pour faire société. Il en existe à l’échelle locale, d’autres qui sont à la mesure des vieux États-nations – comment, par exemple, gérer autrement la Sécurité sociale qu’à cette échelle ? – et d’autres qui sont transnationales. Historiquement, chacune de ces trois échelles est porteuse de ses pathologies propres : le localisme identitaire et l’idéologie de l’ancrage ont été le berceau des conservatismes, le patriotisme à tendance protectionniste est le péché mignon de certains socialistes, et le globalisme utopique est caractéristique des libéraux. Il faut savoir identifier ces pathologies pour ne pas enfermer la pensée et l’action politique dans un seul registre territorial.

Les nouvelles luttes écologistes, selon vous, sont un prolongement historique des luttes ouvrières…

L’une des caractéristiques fondamentales du mouvement ouvrier, c’est d’avoir compris que le choc matériel, celui de l’industrialisation, nous obligeait à reconsidérer ce que l’on appelait la liberté. Le développement des nouvelles technologies productives ainsi que les nouvelles formes de division du travail et de consommation ont bouleversé la conception individualiste dominante qui encadrait l’idéal d’émancipation – et dont l’idée de propriété était le socle. Le socialisme s’est construit en incorporant ce choc matériel à sa pensée politique. C’est ainsi que l’idée de société elle-même est née : les interdépendances entre les individus, et entre les individus et les choses, sont constitutives de leur condition, et on ne peut en rester aux idées nées à l’âge préindustriel. C’est un mouvement de pensée dans lequel la question des rapports collectifs à l’extériorité matérielle est indissociable de la réflexion politique.

Or, aujourd’hui, un nouveau choc matériel nous arrive, qui s’appelle le changement climatique et qui déstabilise les conditions matérielles dans lesquelles nous existons. Ce choc-là doit donner lieu à une nouvelle formulation des idéaux de justice et d’égalité, comme cela avait été le cas au 19ème siècle. C’est en cela qu’il y a une relation à la fois de continuité et de discontinuité avec l’héritage socialiste. D’une part, il y a, dans le nouveau pacte social à construire, certains aspects qui héritent directement du socialisme, comme le refus du seul marché comme régulateur. D’autre part, il doit aussi y avoir une rupture, car la relation productive au monde matériel ne peut plus être admise comme un socle intellectuel allant de soi.

La construction de l’État social, notamment après la Seconde Guerre mondiale, a eu pour contrepartie de rendre les finances publiques tributaires de hauts niveaux de croissance, longtemps dopés par l’accès à des énergies bon marché. Quand les gains de productivité se sont mis à ralentir, quand les énergies sont devenues plus chères, cette marche en avant s’est grippée, on a eu recours à la dette. La crise perpétuelle de l’État social est un signe que l’impératif de croissance est devenu néfaste sur le plan social autant qu’écologique. Aujourd’hui, il est impératif de rompre avec la logique qui subordonne les politiques de redistribution à la performance économique : il faut se demander quelles infrastructures techniques et écologiques on peut déployer pour engendrer de la justice sociale et de la sobriété, et plus seulement si notre sphère économique est assez compétitive pour financer notre modèle social.

À l’heure où l’écologie politique est parfois instrumentalisée par le discours du « ni droite, ni gauche », votre propos a le mérite de la positionner très clairement sur l’échiquier…

Il y a deux questions. D’abord, si la gauche veut survivre, il faut qu’elle se réinvente, comme le socialisme avait réinventé l’émancipation au 19ème siècle. L’articulation de la justice sociale à l’enjeu du choc climatique sera décisive. Ensuite, l’adversaire politique de cette gauche nouvelle version n’est pas monolithique. Schématiquement, il se présente sous les traits du mainstream néolibéral d’un côté et de la réaction nationaliste de l’autre. Ces deux blocs sont constamment en train de s’opposer officiellement tout en s’échangeant des arguments, mais il n’en reste pas moins qu’il faut trouver des arguments spécifiques en fonction des confrontations.

Ce pôle de « la gauche nouvelle version » est encore loin, toutefois, de s’affirmer comme uni et rassemblé. Sur quelles bases une alliance des forces actuelles vous semblerait-elle envisageable ?

Les résultats des élections européennes de 2019 ont incité les organisations issues de l’écologisme classique à penser qu’elles étaient en train de prendre leur revanche historique sur la gauche sociale-démocrate et anticapitaliste. Pendant des années, on a ridiculisé le « vert » comme un élément minoritaire, décorrélé des grandes luttes sociales. Alors, quand l’opinion leur paraît plus favorable, les écologistes n’ont plus envie de s’écraser et misent sur une stratégie d’indépendance. Mais ces résultats sont en trompe-l’œil : ils sont liés aux échecs du Parti socialiste, et aux hésitations idéologiques de La France insoumise autour de la stratégie « populiste ». Surtout, la capacité des écologistes à capter les demandes de justice issues des classes populaires reste pour le moins limitée. Après le mouvement des gilets jaunes, il aurait été nécessaire pour eux de construire un discours qui ne prête à aucune confusion concernant la culpabilisation du consommateur pauvre, tout en se séparant de l’attachement traditionnel au « vert », qui est encore largement perçu comme un instrument de distinction sociale.

Autrement dit, rendre l’écologie plus intelligible sur les questions sociales ?

Il faut pouvoir présenter l’écologie comme une proposition forte sur les transports, le logement, les territoires, mais aussi sur les conséquences de l’accumulation du capital – et pas seulement sur le glyphosate ou le nucléaire. Le recours même à la terminologie environnementale pourrait s’effacer pour laisser place à une réflexion sur les infrastructures matérielles de la liberté et de l’égalité. On entend encore trop souvent des discours « paléosocialistes » : la culture contestataire dans laquelle résonne le souvenir des grandes conquêtes sociales ne parle pas à tout le monde, parce qu’elle s’enracine dans un monde en partie révolu. La symbolique du vert, du tournesol, est en porte-à-faux par rapport à l’imagination politique du plus grand nombre, de la même manière que la symbolique des grandes confrontations de classe est décalée par rapport à la réalité sociale actuelle.

Sur la question de l’articulation entre la gauche et l’écologie, je ne pense pas qu’une alliance bien coordonnée autour d’un unique langage politique puisse se former à court terme. Il faut donc faire avec ce que l’on a et apprendre à orchestrer différents registres symboliques. J’aurais tendance à penser que la double opposition au pôle néolibéral et au pôle conservateur peut suffire à une alliance de circonstance, une alliance composée d’acteurs suffisamment polyglottes pour accepter les langages propres à différentes cultures sociales et formes de luttes. N’oublions pas que de larges pans de l’élite administrative et technique seront des alliés nécessaires dans la bascule écologique et sociale : il faut faire du droit, construire des infrastructures sobres, réapprendre de quel sol on vit. Tout cela nécessite aussi des savoirs de pointe. Les victoires du mouvement émancipateur se produisent toujours quand des groupes différents voient leurs intérêts s’aligner. Il ne faut donc pas manquer l’occasion lorsqu’elle se présente.

Autour de quels thèmes et de quels enjeux particuliers cette nouvelle culture politique pourrait-elle se former ?

D’abord sur la critique de l’inefficacité de l’économie politique capitaliste : en plus d’être socialement injuste, le marché n’arrive pas à faire bon usage de la nature car il subordonne tout à une logique comptable qui rend quasiment invisibles les liens très concrets que l’on entretient avec notre milieu. Il faut donc réactiver un contrôle démocratique de l’économie pour qu’elle soit en mesure de s’ajuster aux impératifs écologiques.

Et il y a des sujets qui n’ont, en apparence, de rapport qu’indirect avec l’écologie mais qui sont fondamentaux. L’éducation, par exemple : aujourd’hui, l’état de l’école est une honte nationale, le désinvestissement dans la transmission scolaire, notamment dans les régions les plus pauvres, est affligeant. Comment fait-on une société qui répond à l’injonction écologique de manière constructive si on n’a pas de leviers de transmission ? Il faut mettre en œuvre une alphabétisation écologique, un peu de la même manière que la IIIème République s’était efforcée de fabriquer des citoyens adaptés au nouveau régime politique en construction. Il faut qu’un enfant connaisse aujourd’hui les mécanismes de base des cycles du sol, du climat et des chaînes productives – c’est aussi important que la Révolution française et Victor Hugo ! On pourrait dire la même chose au sujet des retraites : comment se fait-il que ce débat, qui engage la solidarité intergénérationnelle et le temps long, soit à ce point déconnecté des thèmes de l’écologie ? Le système de retraite est tributaire d’estimations de croissance sur plusieurs décennies, et donc de notre capacité future à produire et à répartir des richesses. Il ne peut être réduit à un enjeu budgétaire abstrait. Là encore, il faut donc décloisonner l’écologie.

Un autre de vos combats intellectuels consiste à rappeler que ces impératifs écologiques ne sont pas incompatibles avec la préservation d’un idéal démocratique : pouvez-vous détailler votre raisonnement à ce sujet ?

Il y a une inquiétude, souvent répétée, que la réaction au choc climatique débouche sur une sorte d’autoritarisme vert. Cette inquiétude prouve, selon moi, que l’on n’a pas bien compris ce qu’était un État démocratique : on l’assimile aux libertés individuelles, comprises essentiellement comme des libertés économiques. Mais un espace démocratique, ce n’est pas « chacun fait ce qu’il veut », c’est au contraire la capacité collective à se donner des règles. Parmi celles-ci, il y en a une qui, au moins depuis le 19ème siècle, est constitutive de cet espace démocratique. C’est ce que l’on pourrait appeler « la discipline du capital » : l’impôt, évidemment, mais aussi le droit social, qui limite le temps de travail, ainsi qu’un certain nombre de règlementations sur l’utilisation des technologies ou de ressources. Cette discipline du capital souligne tout simplement l’erreur de l’utopie libérale : elle ne produit pas l’optimisation de l’utilisation des ressources sur la base du marché, comme elle le revendiquait, elle produit plutôt leur dilapidation.

L’économie politique capitaliste a été présentée comme la solution la plus simple pour nous faire suivre la voie du développement matériel. Cette promesse a été partiellement réalisée, il faut tout de même reconnaître que les conditions dans lesquelles on vit aujourd’hui n’ont rien à voir avec celles qui précèdent la grande mutation industrielle. Mais elle n’a pas forcément su convertir ce développement matériel en développement politique.

S’il y a eu des progrès politiques, essentiellement du côté de la protection sociale, ce n’est pas l’œuvre de l’utopie du marché, mais celle du contre-mouvement qui a réussi à faire monter dans l’État une demande de régulation. En réalité, ce qu’on nous vend comme spontané, à savoir le marché, est une construction institutionnelle, activement supportée par l’État, sur une période très longue, entre les 16ème et 19ème siècles.

Comme le disait l’économiste Karl Polanyi, « le libre-marché a été planifié, le contre-mouvement socialiste, lui, est spontané ». C’est ce contre-mouvement qui a restitué le droit à l’autonomie des individus. Cela fonctionne de la même manière pour la crise écologique : le freinage n’est pas un obstacle à la démocratie, on peut même considérer que c’est la voie par laquelle la démocratie va pouvoir subsister face au choc climatique. Il faut pouvoir sauver le climat, non par la technologie comme certains s’y essayent, mais plutôt par une mutation sociologique, c’est elle qui permet d’emmener le plus de monde.

Pour autant, on entend souvent dire que des mesures comme la taxe carbone ou la réduction du trafic aérien pourraient être jugées « anti-démocratiques »…

Où a-t-il été écrit que l’accès à des billets d’avion bon marché faisait partie du pacte démocratique ? Nulle part ! On mesure là à quel point cette ambition triviale qu’est l’accès sans limite à des biens, qui ne sont ni de subsistance, ni même d’agrément, paraît désormais presque constitutive de l’ordre démocratique. C’est tout de même fabuleux. Or ce qu’il se passe aujourd’hui, c’est que pour sauver l’« accumulation », comme on le dirait en des termes marxistes assez classiques, on est obligé de détruire la démocratie. Parce qu’il faut maintenir des gains de productivité sur le travail – c’est la réforme du droit du travail –, ou pour les ressources – c’est l’absence de contraintes pour les sphères fossiles et extractives.

Sauf que ces gains de productivité produisent de la souffrance sociale, dans le premier cas, et le choc écologique, dans le second. De surcroît, ces gains de productivité sont quasi-nuls depuis vingt ans. Même l’informatisation n’en a quasiment pas produit. C’est fini, l’histoire de cette grande conquête moderne, « l’abondance et la liberté en même temps », qui reposait sur les gains de productivité « smithien » (d’Adam Smith, qui a théorisé la division du travail) et « ricardien » (de David Ricardo, qui a théorisé l’optimisation de l’exploitation de la nature). Cela nous met en porte-à-faux, matériellement et socialement, et n’est plus générateur de démocratie. La démocratie est, et a toujours été, une forme d’auto-limitation et d’auto-contrainte.

On pourrait aussi renverser la perspective en considérant que c’est l’inaction écologique qui va miner l’espace démocratique. Que ce sont eux, les saboteurs. De fait, aujourd’hui, on peut constater que ce qui relève de l’autoritarisme vient plutôt en appui des politiques de croissance, aux États-Unis, au Brésil, en Inde…

Faut-il en passer par le droit ? Le mouvement pour les droits de la nature ou la reconnaissance d’un crime d’écocide prend de l’ampleur et a obtenu quelques premières victoires symboliques…

Aujourd’hui, le sujet politique n’entretient plus le même rapport au vivant et au non-humain. Dans les droits de la nature, il y a cette intention généreuse, qu’on pourrait appeler « l’animisme juridique », qui consiste à mettre à niveau humains et non-humains comme tous porteurs de droits. Intellectuellement, je suis méfiant sur les formulations naturalistes et dualistes des enjeux politiques : l’idée d’un crime d’écocide et d’un droit de la nature me met très mal à l’aise car cela oblige encore à séparer des donneurs de droit, d’un côté, et la nature, de l’autre, qui serait encore quelque chose d’un peu inerte. Dans un tribunal, pour l’instant, ça ne marche pas : il y a le principe d’intention, en droit, et il est impossible de prouver qu’on a voulu détruire la nature.

C’est un mouvement qui peut se justifier politiquement, au regard des dynamiques contemporaines, mais qui reste compliqué d’un point de vue juridique. En réalité, il est déjà écrit que la propriété ne saurait remettre en cause le droit à une vie décente, donc il est possible de démontrer l’infraction des activités agro-industrielles ou pétrolières au regard d’un droit déjà existant. Le problème n’est donc pas d’inventer un nouveau droit, c’est de mieux interpréter celui qui existe déjà, l’interpréter de manière un peu plus radicale et de l’appliquer.

 

Propos recueillis par Barnabé Binctin

 Publié le 13/09/2020

Discours du Panthéon : pauvre République !

Le 4 septembre, Emmanuel Macron a saisi l’occasion du 150ème anniversaire de la IIIème République pour célébrer... « les 150 ans de la République ». De République, il a surtout été question de sa version la plus conservatrice, pour ne pas dire réactionnaire.

 

 Par Roger Martelli (site regards.fr)

 

Le discours d’Emmanuel Macron n’était pas un simple exercice de style sur l’histoire d’hier. Ancré dans les enjeux de notre temps, il n’était pas non plus un événement isolé. La valorisation du 4 septembre 1870, l’inflexion sécuritaire, la loi en gestation sur la naturalisation et la stigmatisation du « séparatisme » forment un tout. Qui éloigne irrémédiablement l’action publique de la gauche…

Il ne suffit pas que l’on se dise républicain pour que la république vive. Il y a manière et manière de s’en réclamer. Les litanies sur la république comme un bloc ne sont que mauvaise idéologie. En réalité, la république n’est pas une essence immuable : c’est une construction, opposant ou rapprochant des forces loin de se confondre en quelque bloc que ce soit. Depuis qu’elle est apparue officiellement, en septembre 1792, elle a toujours été à la fois une et multiple : simultanément ou alternativement, un mot, une idée, un principe, un système, un projet et des actes. Ajoutons qu’elle s’exprime au singulier, mais n’a jamais existé qu’au pluriel.

N’est-il pas significatif qu’elle se décline chez nous en numéros ? Les deux premières (1792-1799 et 1848-1851) sont filles de révolutions réussies, la troisième (1870-1940) est née d’une défaite, la quatrième (1946-1958) d’une victoire et la cinquième (1958-…) d’un putsch militaire. Et ces cinq républiques n’ont pas eu moins de sept constitutions. Toutes ne sont pas équivalentes. La première a ouvert des portes démocratiques et sociales inédites ; la seconde a étouffé ses promesses émancipatrices initiales, parce que la peur du monde populaire urbain a conduit dès 1848 la bourgeoisie à s’effrayer de ses propres audaces ; la troisième n’a été véritablement propulsive que lorsque le mouvement ouvrier est parvenu à bousculer les atermoiements des républicains les plus tièdes ; la quatrième a vu ses potentialités démocratiques annihilées par les confusions de la guerre froide ; quant à la cinquième, son présidentialisme l’a portée vers des dérives monarchiques et la conduit aujourd’hui à la crise politique que nous connaissons et qui nous perturbe tant.

Dis-moi quelle république tu promeus et je te dirai qui tu es… Comme acte fondateur, Emmanuel Macron a choisi le 4 septembre 1870. Sa décision est lourde de sens et de troublantes ambiguïtés. Quand la défaite militaire face à la Prusse précipite la chute du Second Empire, à la fin de l’été 1870, c’est l’intervention du peuple parisien qui impose la proclamation de la République. Mais ceux qui la déclarent officiellement ne sont pas les plus révolutionnaires ou les plus radicaux : leur objectif est avant tout de rassurer les conservateurs, au nom de l’impératif de « Défense nationale ». Quelles que soient les intentions de l’homme, le nom de Gambetta n’est dès lors que le masque d’une capitulation républicaine de fait, au nom du nécessaire compromis national. Le résultat de la prudence extrême est sans appel : en février 1871, les élections législatives donnent une majorité écrasante aux ennemis de la république – 150 républicains, majoritairement très modérés, face à 400 monarchistes et une quinzaine de bonapartistes. L’idée républicaine qui se cache est une idée moribonde…

Le consensus qu’invoque Emmanuel Macron est celui d’une république conservatrice, soucieuse d’ordre plus que d’égalité.

Ainsi, cette république de 1870 qu’encense le Président jupitérien laissait les républicains à ses marges. Un an après cette fixation conservatrice, en mai 1871, elle révèle d’ailleurs sa nature profonde en plongeant Paris dans le bain de sang de la « Semaine sanglante », qui foudroie les promesses populaires et émancipatrices de la Commune de Paris. Ce n’est qu’en 1875 que la République est institutionnellement légitimée – à une voix de majorité ! Quant aux républicains, ce n’est qu’entre 1876 et 1879 qu’ils obtiennent enfin la majorité aux deux assemblées. Alors que la Commune avait dès 1871 décrété la séparation de l’Église et de l’État, institué le principe de l’école laïque et gratuite, réaffirmé le droit au travail et proclamé l’autonomie municipale, la IIIe République attendit 1881-1882 pour installer la laïcité scolaire, 1884 pour permettre aux conseils municipaux d’élire leurs maires et 1905 pour séparer l’Église et l’État. Et il fallut patienter plus longtemps encore pour que cette république des droits, indéfectiblement hostile aux droits des femmes, se décide à étendre au monde du travail le magistère régulateur de la loi. Ce n’est qu’en 1884 que les syndicats sont reconnus, en 1892 que sont créés les inspecteurs du travail et 1898 qu’est adoptée une loi sur les accidents du travail. Il est vrai que, entretemps, le socialisme en expansion a pris de relais d’un « parti républicain » divisé et émoussé… Les républicains du verbe sont rarement les défenseurs les plus pertinents de l’engagement républicain.

De fait, la République ne se vénère pas comme une idole univoque et figée. Elle ne s’emprisonne pas dans un consensus lénifiant. Elle se construit en assumant pour les réduire les tensions naissant d’une société traversée par les inégalités, les discriminations et les aliénations qui contredisent le parti pris républicain. Le consensus qu’invoque Emmanuel Macron est celui d’une république conservatrice, soucieuse d’ordre plus que d’égalité. La Déclaration fondatrice de 1789 était celle des droits ; la Constitution « bourgeoise » de 1795, rédigée après la chute de Robespierre et la mise au pas du mouvement populaire, tenait à équilibrer la référence aux droits par celle des devoirs ; le Président actuel enfonce le clou en précisant que s’il y a des droits, il y a « d’abord des devoirs ». Cette version minimaliste de l’idée républicaine fonde la liberté sur l’autorité davantage que sur la citoyenneté. Elle s’en tient à une égalité réduite à l’égalité en droit, rebelle à l’égalité des conditions, faisant de l’égalité des chances et du « mérite » la base de l’ordre social. L’émancipation est utilisée au passé – l’abolition de l’esclavage – mais ne se décline pas au présent. L’élargissement de la citoyenneté ne renvoie qu’à l’acquisition de la nationalité. Le bien commun et le service public qui en découle ne sont plus l’horizon de l’État. L’État-providence ouvertement revendiqué n’est plus celui de l’atténuation des inégalités, mais celui des pouvoirs régaliens garants de l’ordre social.

Ce n’est pas un hasard si Emmanuel Macron célèbre la timide proclamation républicaine du 4 septembre, mais fonde la naturalisation sur un pacte d’adhésion individuelle à la « France éternelle », bien plus qu’à une République dont il préfère visiblement les relents monarchiques au parfum d’une souveraineté populaire décidément aux abonnés absents. Ce n’est pas du côté d’une nation révolutionnaire ouverte et mobile que Macron va chercher le stimulant affectif d’une communauté de destin, mais dans l’obédience et l’acceptation d’une idéologie nationale strictement contrôlée. Dans cette vision, la république n’est au fond que la forme à peine modernisée d’une entité « France » définie exclusivement par la matérialité naturelle des « paysages », par une langue officielle standardisée (l’abbé Grégoire était ce révolutionnaire qui faisait reposer le triomphe de la langue officielle sur l’éradication des « patois ») et par une histoire mythifiée où l’on ne sait plus trop bien quelle est la part, dans ce qui l’identifie, des racines chrétiennes, de l’ordre monarchique de l’État et de la république de l’ordre. Une république hors du temps, sans peuple concret et sans révolution ; une république sage et policée où le peuple sociologique et le peuple politique ne se confondent surtout pas… Comment, dans ces conditions, faire de la république une passion populaire ?

En tout cas, le continuum est parfait, qui va du sacre de Clovis à la nouvelle monarchie républicaine, hier appuyée sur un choix institutionnel (l’élection du Président au suffrage universel) et aujourd’hui légitimée par une nouvelle doxa historienne, plus proche de l’imaginaire national étasunien que de la tradition révolutionnaire française. Le bicentenaire de la République, en 1992, avait laissé quelque chose de la coloration révolutionnaire de l’idée républicaine française. Emmanuel Macron efface définitivement la macule révolutionnaire. Le nom de Gambetta est prononcé, mais le héros subliminal de la république macronienne est Adolphe Thiers, cet orléaniste convaincu qui fut à la fois le massacreur de la Commune et le premier Président de la timide république née le 4 septembre 1870.

Au détour d’une cérémonie d’apparence consensuelle, devant le Panthéon national, Emmanuel Macron donne à son inflexion à droite une cohérence qui prépare l’échéance décisive de 2022. Si les « devoirs » et l’autorité respectée sont la base de l’ordre social, la plus extrême sévérité est requise pour l’observation rigoureuse de la loi. Si les contrevenants « ensauvagés » à la loi utilisent la violence contre les garants de l’autorité, rien n’est plus nécessaire que de déployer une force plus grande encore pour les empêcher de nuire. Si la responsabilité première est la solidarité « vis-à-vis de ses compatriotes », ce qui est le plus « naturel » est que le résident définitif devienne membre de la communauté nationale d’accueil, au risque de durcir la coupure entre le naturalisé et celui qui reste rebelle au « pacte » d’insertion que constitue la naturalisation.

La politique macronienne est cohérente. Elle est dangereuse, comme le fut la prudence des républicains du 4 septembre 1870. En principe, elle vise à couper la voie au Rassemblement national, en attirant vers l’hypothèse Macron de 2022 une part conséquente de la droite. En fait, elle légitime un peu plus le discours de l’adversaire désigné.

Car comment empêcher que celui qui reste en dehors du pacte national ne soit, à un moment ou à un autre, suspect d’accorder une importance supérieure à la « communauté » dont il est issu ? Sans doute, les autorités actuelles affirment-elles vouloir éviter d’établir un trait d’égalité entre « communauté » et « séparatisme », mais le passage de l’un à l’autre se fait car la frontière est incertaine. Toute communauté est ainsi a priori suspecte, qu’elle soit religieuse, politique, idéologique ou sociale. En outre, une communauté, nationale ou non, n’est jamais si bien soudée que si elle a un « ennemi principal ». Ce fut hier « l’anti-France » des extrêmes droites ; c’est aujourd’hui le « séparatisme » qui est la cible désignée. L’ennemi prend forme au travers d’un continuum suggéré : sa base de recrutement est dans l’islam, que l’État entend contrôler – héritage concordataire – par le recours aux clergés et aux associations ; sa version plus poussée est l’islamisme (pourtant voisin musulman de ce que fut naguère la démocratie chrétienne…) ; sa forme ultime est le « terrorisme islamique » qu’il s’agit d’éradiquer.

Officiellement, les trois notions ne se confondent pas ; mais comment ne pas anticiper les glissements possibles de l’un à l’autre ? Il est vrai que le « communautarisme » est souvent une version pauvre du commun. Ou plutôt il est vrai que, quand des discriminés ne trouvent pas dans l’espace public la protection et la reconnaissance qu’ils espèrent, ils peuvent se laisser aller à la tentation de se constituer en communauté protectrice à part. Mais est-ce en laissant entendre qu’un groupe, une culture ou une religion portent en elles le risque d’une séparation qu’on écarte la possibilité de la mise à l’écart ? N’est-ce pas parce que la république officielle se détourne trop ostensiblement du bien public, qu’elle laisse le champ libre aux formes les plus réduites de la mise en commun ? Est-ce en discriminant un peu plus dans les mots, fût-ce au nom de l’universalisme, que l’on conjure les séparations possibles dans les têtes et dans les actes ?

La politique macronienne est cohérente. Elle est dangereuse, comme le fut la prudence des républicains du 4 septembre 1870. En principe, elle vise à couper la voie au Rassemblement national, en attirant vers l’hypothèse Macron de 2022 une part conséquente de la droite. En fait, elle légitime un peu plus le discours de l’adversaire désigné. Quand le cœur de la droite et de la gauche sont affaiblis, quand les repères fondamentaux s’émoussent, qui peut dire avec certitude que le refus de la droite la plus extrême l’emportera in fine sur la détestation des pouvoirs installés ?

La droite et la gauche ne fonctionnent plus, nous dit-on. Dans les faits, c’est la gauche qui est la plus fragilisée. En multipliant les clins d’œil vers la droite, avec un peu plus de sécuritaire, de protectionnisme, de souverainisme, Macron contribue à ce dangereux déséquilibre. À la part bien à gauche de l’idée républicaine d’en tirer les leçons. Sans compromis aucun avec ce qui mine la république conséquente, cette « vraie république » dont le mouvement ouvrier du XIXe siècle avait fait son drapeau.

 

Roger Martelli

 Publié le 12/09/2020

Philippe Martinez (CGT) : « Nous avons besoin d'un plan de rupture »

 

Marion d'Allard Stéphane Guérard (site humanite.fr)

 

Entretien. Crise sanitaire, plan de relance, explosion du chômage, réforme des retraites… Le secrétaire général de la CGT revient sur une rentrée au contexte inédit, en attendant la mobilisation du 17 septembre.

Alors que la rentrée sociale, aussi, se fait dans un contexte particulier, la CGT appelle, partout en France, à des mobilisations, le 17 septembre. Son secrétaire général, Philippe Martinez, met en garde contre la violence d’une deuxième vague sociale. Il plaide pour la conditionnalité des aides publiques aux entreprises et la mise en place de mesures de protection pour les plus précaires.

Nous venons de vivre une séquence exceptionnelle, au sens premier du terme. Avec un peu de recul, quel regard portez-vous sur cette crise sanitaire et ses conséquences sur le monde du travail ?

Philippe Martinez Cette pandémie aura des répercussions sur l’avenir. En bouleversant profondément le fonctionnement du pays, elle nous a aussi confortés sur un certain nombre de sujets. Elle a révélé, par exemple, le besoin criant d’indépendance industrielle en matière de santé, de fabrication de masques et de médicaments. Elle a aussi éclairé le malaise des personnels à l’hôpital, qui se battent depuis plus de 18 mois pour le service public, exigeant plus de moyens humains et financiers. L’affluence extraordinaire dans les hôpitaux leur a donné raison. Cette crise sanitaire nous a également confortés sur la question de notre modèle social, très décrié par les gouvernements successifs et le patronat, et qui, même en ayant été abîmé, a agi comme un amortisseur indispensable. Enfin, ce virus a été un grand révélateur de tous les maux du monde du travail. Le rapport du salarié à son propre travail a évolué. On a vu émerger tous ces travailleurs indispensables au fonctionnement du pays et qui pourtant sont payés au Smic.

L’organisation du travail a été bouleversée, les collectifs de travail ont souffert et le confinement a isolé nombre de salariés. Mais, cette période a aussi eu pour conséquence de reposer la question de la réduction du temps de travail et de notre rapport à l’environnement et à la planète.

Le gouvernement a mis en place, dès le début du confinement, un plan d’action d’urgence, en généralisant le chômage partiel, en octroyant des aides aux entreprises… À l’heure où la deuxième vague sociale s’annonce d’une ampleur inédite, que faudrait-il mettre en œuvre pour éviter des plans de licenciement massifs ?

Philippe Martinez Malheureusement, nous pressentons que les vieilles méthodes vont à nouveau être privilégiées. La réponse politique va se borner à l’accroissement des aides aux entreprises sans jamais poser la question de leur contrôle. L’État a donné 5 milliards d’euros à Renault en oubliant que, l’année dernière, le groupe avait versé 1 milliard à ses actionnaires. Dans la foulée, le constructeur licencie plusieurs milliers de salariés. Il faut raisonner en filières. Sur la question du chômage partiel, il convient d’emblée de relativiser le nombre de salariés qui en ont bénéficié. Muriel Pénicaud annonçait 12 millions d’euros, nous sommes plus près des 5 millions. Cela dit, c’est un système qui fait ses preuves en temps de crise. Reste que, même si la CGT a toujours revendiqué le paiement à 100 % des salaires pour les travailleurs au chômage partiel, en réalité, beaucoup vivent maintenant en perdant, chaque mois, 16 % de leur rémunération. Cela pèse sur un budget familial. Dans ce contexte, il faut contrôler les aides versées aux entreprises. Ensuite, il convient de prendre des mesures sociales. Car, même les aides à l’emploi des jeunes sont en réalité des aides aux entreprises.

Augmenter le contrôle des aides publiques aux entreprises, c’est aussi renforcer le contrôle exercé par les salariés en donnant plus de droits à leurs représentants, comme le droit de veto.

À la CGT, nous revendiquons que chaque jeune qui aurait été embauché grâce à ce dispositif obtienne, in fine, un CDI. C’est une des grandes leçons de cette crise. Ceux qui ont souffert les premiers de la situation sont les plus précaires et les intérimaires. Ils représentent les 700 000 premiers chômeurs de cette crise. Augmenter le contrôle des aides publiques aux entreprises, c’est aussi renforcer le contrôle exercé par les salariés en donnant plus de droits à leurs représentants, comme le droit de veto. Pour toutes ces raisons, nous préférons parler de la nécessité d’un plan de rupture, plus que d’un plan de relance.

L’exigence d’un plan de rupture, c’est aussi le sens de votre appel à la mobilisation, le 17 septembre ?

Philippe Martinez Oui. Nous voulons à la fois porter la préoccupation des salariés, au plus près, dans les entreprises, mais également dégager des perspectives et des alternatives pour l’avenir. Bien sûr, pour les militants, sur le terrain, la situation n’est pas facile, mais c’est le rôle d’un syndicat que d’être sur ces deux fronts.

Comment expliquez-vous que toutes les organisations syndicales ne se soient pas jointes à votre appel ?

Philippe Martinez Les différences qui existaient avant la crise existent toujours. Elles sont profondes pour certaines, comme avec la CFDT qui considère que les choses se règlent à l’échelle de l’entreprise. Quant à Force ouvrière, elle n’appelle pas directement mais sa déclaration est en phase avec ce que nous portons.

Les cas de répression antisyndicale se multiplient. La situation en la matière s’aggrave-t-elle, selon vous ?

Philippe Martinez Oui, cela va crescendo. Après la bataille des retraites, nous avons assisté à une sorte de règlement de comptes de la part des directions et du gouvernement. Ce qui se passe à la RATP en est un bon exemple. Un agent a été licencié, avec l’aval de la ministre du Travail, Élisabeth Borne, ancienne directrice de la RATP. Et puis, il y a le cas extrême d’Anthony Smith. Voilà un inspecteur du travail qui, en mars, s’est battu pour que des salariés soient protégés et, aujourd’hui, alors que le gouvernement impose le port du masque, Anthony Smith est muté à 200 kilomètres de chez lui. Il devrait plutôt avoir une médaille.

En parlant de port du masque, est-ce une réponse suffisante pour assurer la sécurité des salariés ?

Philippe Martinez Il faut des règles nationales. Et il faut savoir les adapter en fonction de la réalité du terrain. Le port du masque est une chose importante – avec des masques adaptés et en quantité suffisante. Mais il faut l’aménager, en mettant en place des temps de pause qui permettent aux salariés de respirer. Quel que soit leur métier. Nous l’avons proposé lors des discussions sur le protocole de rentrée. Cela nous a été refusé. Dès que l’on s’attaque à l’organisation du travail, le patronat s’y oppose.

Le télétravail doit-il aussi s’insérer dans un cadre national ?

Philippe Martinez Oui, il faut un accord national. Mais, sur cette question, le gouvernement joue sur du velours. Il nous demande de nous mettre d’accord en sachant pertinemment que le Medef refuse tout accord national. Ce qui lui permettra, à l’instar de l’assurance-chômage, de reprendre la main à terme. Un accord sur le télétravail existe déjà, il faut l’améliorer. Sinon, nous allons voir se reproduire les situations que nous avons connues pendant le confinement. À la CGT, nous revendiquons la mise à disposition de matériel pour les salariés en télétravail et le remboursement des frais inhérents, l’encadrement des horaires de travail avec le strict respect du droit à la déconnexion, mais également que chaque salarié conserve, dans son entreprise, un poste de travail, car le télétravail ne peut pas se faire 5 jours sur 5. Le collectif de travail, c’est essentiel.

Le premier ministre répète qu’il discute avec les organisations. Reste que le plan de relance s’est fait sans nous. Il ne faut pas confondre dialogue social et monologue social.

Retraites, assurance-chômage, dépendance… cette rentrée sociale voit aussi revenir sur la table des négociations des réformes mises de côté pendant la crise sanitaire. Y a-t-il une « méthode Castex » ?

Philippe Martinez Il y a des discussions, mais qui demeurent floues. La mise en œuvre de la réforme de l’assurance-chômage est renvoyée à plus tard et, sur la question des retraites, il n’y a pour l’heure ni échanges formels ni calendrier établi. Seul le Medef a fait savoir qu’il voulait que le sujet soit traité avant 2022. En parallèle, il y a aussi des négociations sur la santé au travail et le sujet du télétravail, qui a émergé ces derniers mois. Quant à la méthode Castex, il répète qu’il discute avec les organisations. Reste que le plan de relance s’est fait sans nous. Il ne faut pas confondre dialogue social et monologue social. Ce n’est pas parce qu’on se téléphone que l’on est écouté. Pour autant, c’est évident qu’il a donné consigne à ses ministres de « garder le contact », comme on dit.

Au sujet de la réforme des retraites, son report est-il à mettre au crédit de la mobilisation sociale exceptionnelle que nous avons connue l’hiver dernier ?

Philippe Martinez À tous ceux qui disent aujourd’hui que la crise sanitaire a eu pour conséquence de stopper le processus d’adoption de cette réforme, je leur rappelle que, sans mobilisation sociale, le texte aurait été adopté bien avant le confinement. Elle a donc été essentielle. Bien sûr, nous ne pouvons pas dire que c’est une victoire totale. Cette réforme reste sur la table et Macron en fait même une question d’honneur. Il veut pouvoir se représenter en 2022 en s’affichant comme celui qui a fait ce qu’il avait promis. Pour autant, tout ce que nous avons expliqué à l’époque a permis l’émergence d’un véritable débat national autour de la question des retraites. Nous avons eu raison de nous battre et l’actualité le confirme. J’ai posé mille fois la question sans avoir de réponse : à l’heure où le chômage explose, comment expliquer que c’est en faisant travailler plus longtemps ceux qui ont un emploi que nous parviendrons à libérer des postes pour ceux qui n’en ont pas ? Idem sur la question du financement de notre système de retraite.

Avec des plans d’exonération en tout genre, la stratégie du gouvernement consiste à couper le robinet du financement pour venir expliquer, ensuite, qu’il n’y a plus d’argent. Dans un tel contexte, se posera tôt ou tard la question de la tenue d’une contre-conférence sociale, comme nous l’avions initialement prévu avec plusieurs autres organisations syndicales, Force ouvrière et CFE-CGC comprises. Oui, il faut un débat. Nous avons un modèle social, il faut le financer. Mais, pour l’instant, honnêtement, je crois que la préoccupation des salariés est ailleurs. Comment aller parler réforme des retraites aux salariés d’Alinéa, à ceux de TUI France, de la filière automobile ou aéronautique ?

Au chapitre de la santé, considérez-vous que le Ségur ait permis de solder la longue lutte des personnels hospitaliers ?

Philippe Martinez C’est évident que, du point de vue du gouvernement, la parenthèse est refermée. Mais, pour les agents, rien n’est réglé. Le compte n’y est pas. Les salariés ont obtenu des avancées grâce à leur mobilisation et parce que la crise sanitaire leur a donné raison. Mais le sujet est loin d’être clos et les mobilisations, d’ailleurs, repartent dans plusieurs établissements. Il manque encore au service public hospitalier des milliers d’emplois, la question des hôpitaux de proximité demeure entière et les Ehpad sont toujours dans une situation très compliquée. Quant aux aides à domicile, elles n’ont rien obtenu.

La lutte des soignants – comme d’ailleurs le confinement – a reposé très fortement la question des salaires. Est-ce le sujet central ?

Philippe Martinez C’est un débat que nous devons imposer partout. Aujourd’hui, on voit se multiplier dans les entreprises les accords de performance collective par lesquels on impose en réalité aux salariés de perdre du salaire pour conserver leur emploi. Quant aux « premiers de corvée », ils sont payés aujourd’hui comme ils l’étaient en février. Augmenter les salaires, c’est un acte politique qui commence par augmenter le Smic. Car, quand on élève le niveau du plancher, on élève mécaniquement celui plafond.

Estimez-vous que les propositions conjointes que vous avez formulées avec le collectif Plus jamais ça ont permis de mettre en cohérence les enjeux sociaux et environnementaux ?

Philippe Martinez Nous avons créé des liens avec les ONG. C’est une bonne chose. Jusqu’à présent, on ne se parlait pas et même, parfois, nous sommes tombés dans les pièges tendus pour nous opposer : soit la planète, soit le travail. Dans le cadre du débat autour du plan de relance, on peut désormais porter des projets conjointement. C’est le cas, par exemple, du transport ferroviaire, où l’on comprend bien que l’exigence environnementale de développer le rail nécessite de renforcer l’emploi public SNCF et de préserver les compétences des cheminots, mais aussi de renforcer notre production industrielle de wagons pour le fret ou de rails, ce qui implique d’être attentif à la filière de la sidérurgie.

La même analyse peut être portée sur la filière bois, en rapport avec la nécessaire isolation thermique des bâtiments ou, plus généralement, sur la relocalisation industrielle qui permet de garantir une production en circuit court. Des entreprises comme la papeterie Chapelle Darblay ou Luxfer sont en ce sens symboliques. Elles sont fermées alors qu’elles répondent précisément à cette double exigence sociale et environnementale. Mais, en face, nous avons un gouvernement qui se montre bien plus attentif à la fusion entre Veolia et Suez, une opération purement capitalistique, sans aucun intérêt, ni pour les citoyens, ni pour la planète.

Entretien réalisé par Stéphane Guérard

Publié le 11/09/2020

 

Économie. « Les aides à l’embauche du gouvernement coûtent cher pour pas grand-chose »

 

Cécile Rousseau (site humanite.fr)

 

Entretien. Éric Heyer, économiste à l’OFCE, revient sur les annonces du gouvernement pour faire face à la crise de l’emploi. S’il salue certaines mesures comme l’activité partielle, il estime que les aides pour le recrutement des jeunes ne sont pas efficaces.

Que pensez-vous des 160 000 créations d’emploi annoncées par le gouvernement dans le cadre du plan de relance de 100 milliards d’euros ?

Éric Heyer Il faudrait d’abord savoir s’il s’agit du nombre d’emplois créés dans l’économie en 2021 ou juste de ceux liés à ce plan ? C’est très ambigu. 160 000 uniquement avec ce plan de relance, ça ne ferait vraiment pas beaucoup, compte tenu des 40 milliards d’euros qui seront dépensés sur ce volet. Ça ferait cher l’emploi !

Dans ce plan de relance, figure un « bouclier antichômage » couplant activité partielle de longue durée et formation. Sera-t-il efficace ?

Éric Heyer Ce nouveau dispositif me semble très bon. C’est bien de ne pas aller au-delà de 40 % de la diminution du temps de travail en chômage partiel et, ensuite, de pouvoir se former. Si vous mettez quelqu’un à 100 % en chômage partiel, il se déqualifie. Comme le gouvernement nous dit que c’est un plan de relance pour préparer l’avenir, il est important de garder les compétences et de les faire évoluer. La question, c’est à quoi se forme-t-on ? Si les entreprises sont à la tête du dispositif, elles vont plutôt former les salariés à des compétences qui leur seront utiles. Il faudrait peut-être envisager de laisser les personnes décider quelles formations elles aimeraient faire. Pour que ceux qui n’ont plus d’avenir dans leur métier puissent penser à une reconversion et aller vers un secteur plus porteur.

Pour les jeunes, les aides à l’embauche sont limitées aux 16-25 ans, pourquoi ?

Éric Heyer Ces aides à l’embauche de 4 000 euros coûtent cher pour pas grand-chose (plus d’1 milliard en 2021 pour 450 000 contrats signés). Prendre comme critère de sélection l’âge, ça ne fonctionne jamais. Le groupe des jeunes est trop hétérogène. Sur le marché du travail, on a des personnes très qualifiées, moyennement qualifiées ou pas du tout. Si vous mettez une barrière à 25 ans, ce sont les 26, 27 et 28 ans qui subissent les conséquences de l’amélioration de la catégorie en dessous. Il y a un effet de substitution. Si on regarde le chômage comme une file d’attente, les 26 ans et plus vont se faire passer devant. Les effets nets sur l’emploi sont donc extrêmement faibles. Considérer la jeunesse non pas par l’âge, mais en fonction de l’obtention du diplôme serait plus intéressant.

Dans ce dispositif, il y a aussi beaucoup de contrats aidés pour les moins de 25 ans…

Éric Heyer C’est le moment de le faire. Tous ces emplois aidés sont censés avoir un volet formation. Dans le secteur non marchand, il y a 100 000 services civiques et 60 000 parcours emploi-compétences prévus. Ils espèrent aussi 50 000 contrats d’initiative emploi (CIE) en 2021. Or, les entreprises utilisent ces derniers parce qu’elles auraient embauché un jeune. Il y a donc à 90 % des effets d’aubaine. On sait que les contrats aidés qui marchent le mieux pour intégrer le marché du travail sont ceux d’une durée suffisamment longue, aboutissant à la fin à un diplôme qualifiant et certifié dans le secteur non marchand. Dans le privé, on est moins bien formé. L’entreprise vous met plus de pression pour rester travailler, on est moins à ses études et à sa formation. Dans ce plan, il aurait fallu faire beaucoup plus de contrats dans le secteur non marchand. Le plus efficace serait une durée de trois ans, pour apprendre un vrai métier. Ces diplômes qualifiants, il faudrait aussi les choisir en fonction des emplois d’avenir, comme la santé, le numérique, la transition écologique…

L’Unédic table sur 900 000 emplois supprimés d’ici à la fin de l’année. Ce plan va-t-il ralentir la chute de l’emploi ?

Éric Heyer Ce plan revient sur comment donner aux entreprises l’envie d’embaucher. Mais, si elles n’ont pas de demande, elles ne peuvent pas le faire. Aujourd’hui, si on regarde macroéconomiquement, le vrai problème, c’est qu’on a maintenu le revenu des ménages et qu’ils ont beaucoup moins consommé. Il y a cette fameuse épargne forcée qui représente 85 milliards, selon la Banque de France. C’est ça, le vrai problème. Les entreprises n’ont pas besoin de recruter aujourd’hui car la demande n’est pas suffisante. C’est très difficile de la relancer. La seule façon d’y arriver, c’est que les ménages reprennent confiance. Il faut faire en sorte qu’ils se sentent moins contraints (masques, gestes barrières…) en allant consommer.

Dans ces annonces, estimez-vous que des contreparties suffisantes sont demandées aux entreprises ?

Éric Heyer J’aurais plutôt parlé de conditions pour obtenir ces aides. La crise a coûté 165 milliards à l’économie, dont 50 pèsent sur les entreprises. Elles ont beaucoup été aidées avec l’activité partielle. Et avec le nouveau dispositif, on va encore aider les mêmes sociétés. On a fait un plan d’aide par le travail, il faudrait aussi le faire via le capital. Un autre des reproches que je ferai à ce plan concerne l’impôt de production. Il aurait fallu le baisser pour des entreprises en difficulté, pas de façon généralisée. Certaines sont dans de très bonnes conditions, elles n’en ont pas besoin.

 

Entretien réalisé par Cécile Rousseau

Publié le10/09/2020

« On risque d’avoir un appauvrissement culturel de la population française »

 

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

 

Les réformes en cours de l’Éducation nationale, la focalisation sur les « EdTech », les technologies éducatives, ajoutées à la mauvaise formation des enseignants et aux politiques d’austérité, risquent de considérablement dégrader l’école publique. Entretien avec Stéphane Bonnéry, professeur en sciences de l’éducation.

Basta ! : De nombreux enseignants craignent que le gouvernement profite de la crise sanitaire pour accélérer l’enseignement à distance, qui a accentué les inégalités entre élèves. Partagez-vous leurs craintes ?

Stéphane Bonnéry [1] : La crise du covid-19 a été l’occasion d’accélérer des dynamiques qui étaient déjà à l’oeuvre au sein de l’éducation nationale, à commencer par le développement de l’enseignement à distance, brandi comme la solution pour assurer la « continuité pédagogique ». Cette focalisation sur l’enseignement à distance, en dépit de son caractère inégalitaire, traduit la logique profonde qui est celle de Jean-Michel Blanquer, et de son courant politique, de promotion des EdTech [les technologie éducatives d’enseignement à distance, ndlr]. Au ministère, depuis son arrivée, il y a un bâtiment entier dédié à ces EdTech. Leur mission est de préparer l’éducation nationale française à aller au maximum vers le distanciel, avec une individualisation de l’enseignement, et une privatisation possible. Par ailleurs, un projet de loi a été déposé en ce sens. Donc, oui, je partage les craintes de ces enseignants.

Vous évoquez le caractère inégalitaire de l’enseignement distanciel assuré via les nouvelles technologies. Cette problématique, soulignée par de nombreux enseignants, ne semble pas beaucoup inquiéter leur ministre…

Il semble en effet n’en avoir que faire, et passe son temps à dire tout le bien qu’il pense de ces nouvelles technologies. La crise a montré que le modèle de famille présent dans la tête de nos gouvernants, et qui est diffusé dans la presse, est basé sur une famille où chaque enfant dispose d’une chambre individuelle, de son propre ordinateur, de parents disponibles pour accompagner les apprentissages et, surtout, du haut débit. Cela révèle un profond mépris de classe, et une totale ignorance de qui sont les élèves dans les écoles de notre pays.

Beaucoup d’enfants qui entrent en maternelle ne savent pas que, quand une maîtresse pose une question, elle sait déjà la réponse. Il y a peu de famille où l’on pose des questions rhétoriques pour que l’enfant exerce son raisonnement. Or, l’école est construite sur le modèle de cet enfant éduqué comme apprenant à la maison. Penser que la population française est, dans sa majorité, une grosse classe moyenne, c’est totalement illusoire. 54 % des élèves dont le parent est déclaré référent occupent un métier d’exécution : ils sont ouvrier.e, employé.e, ou chômeur n’ayant jamais travaillé. Ces parents n’ont pas pu suivre d’études longues. Cela signifie que si l’élève ne comprend pas en classe, il n’y a aucune raison de penser que sa famille va pouvoir l’aider à comprendre une fois à la maison. L’école doit se faire à l’école.

Ce qui risque d’arriver pourtant c’est justement que l’enseignement soit de plus en plus externalisé…

Effectivement. Ce que les gouvernants actuels aimeraient, c’est réduire le temps de scolarité pour que, en début d’après-midi, les enfants soient pris en charge par du personnel non enseignant : animateurs sportifs, salariés des collectivités, bénévoles d’associations. Un peu comme en Allemagne, que notre ministre cite sans cesse comme exemple. Les sciences, les arts, le sport pourraient être concernés. On poursuivrait là une dynamique enclenchée avec la réforme Peillon des rythmes scolaires, qui a consisté à sortir de l’école certains enseignements. Ce transfert vers le local a abouti, on le sait, à de grandes inégalités selon les territoires.

Si on supprime l’éducation physique et sportive en zone rurale, qui va amener de la diversité dans les pratiques sportives ? Qui va se charger d’apprendre à nager à des gamins qui n’ont pas de piscine à moins de 30 kilomètres ? Qui va faire en sorte que les garçons des quartiers populaires apprennent la danse classique, même si c’est juste pour qu’ils se rendent compte que cela ne leur plaît pas ? Si on enlève les professeurs d’arts plastiques en milieu rural, où les musées sont rares, qui va enseigner aux enfants que l’on peut utiliser toutes sortes de techniques différentes pour peindre et dessiner ?

On risque d’avoir un appauvrissement culturel de la population française alors qu’il faudrait plutôt aller vers un enrichissement, avec une grande diversité de domaines d’enseignement, indispensable pour vivre dans une société de plus en plus cultivée. L’autre risque de l’externalisation, c’est la marchandisation. Certaines familles, qui auront les moyens, pourront payer des cours dans tel ou tel domaine à leurs enfants. À ce titre, la réforme du lycée est typique : les options non-standard ne sont pas proposées dans l’enseignement public, à chaque famille de payer le complément en ligne, ou en cours particuliers.

Certains enseignants sont inquiets de la qualité de ce qui sera transmis à l’école. Ils parlent d’enseignement au rabais. Pourquoi ?

Ce que souhaite notre ministre, c’est réduire l’école publique à l’acquisition de « compétences basiques », et laisser le soin aux familles, ou aux enseignants du secteur privé, de transmettre ce que l’on appelle les « compétences complexes ». Une compétence basique consiste, quand on lit un texte, à repérer les informations explicites. Par exemple, quel métier fait tel personnage ? Les compétences complexes font appel à une réflexion plus élaborée.

Prenons un article de journal qui explique que des associations de défense de l’environnement sont opposées au nettoyage des plages avec des engins mécaniques. C’est complètement « contre-intuitif » puisque les défenseurs de l’environnement proposent de laisser les déchets sur la plage. Mais c’est en fait pour mieux défendre la flore, qui pourrait être arrachée par les engins mécaniques.... Comprendre cela, oblige à mobiliser des « compétences complexes ».

Seuls le quart des élèves, les plus favorisés, mobilisent en permanence ces compétences complexes. Un autre quart des élèves ne les mobilisent jamais. La moitié qui reste y recourt plus ou moins selon son état émotionnel. Nos recherches montrent que les « compétences » n’existent pas, mais que les capacités de réflexion ainsi désignées sont le résultat de l’appropriation de savoirs, dans des situations précises, qui s’enseignent au lieu d’être évaluées comme des dons spontanés.

La crise sanitaire aurait-elle pu être gérée autrement ? Est-ce que, dans l’urgence, il n’est pas difficile d’anticiper tous les travers dont vous parlez ?

Face à ce genre de crise, il y a deux types de solutions : plus de service public, avec une école pour toutes les classes sociales et avec des investissements massifs ; ou moins de service public, avec le modèle anglo-saxon comme référence, et une école publique minimale. Il n’y a pas de solution intermédiaire. Le 12 mars, tout le monde savait que la situation serait compliquée jusqu’au mois de septembre. On avait six mois pour réorganiser l’école. Cela laissait largement le temps de s’organiser pour enseigner en petits groupes, comme l’exige le respect des précautions sanitaires : réquisitionner des locaux, embaucher et commencer à former du personnel.

Ils ont donné la date du 11 mai pour occuper les personnels, alors que l’on aurait dû se concentrer sur la question suivante : comment est-ce qu’on organise une rentrée pour toutes les classes sociales ? La Banque centrale européenne (BCE) a promis plusieurs centaines de milliards d’euros à la France. Plutôt que de les distribuer aux financiers pour qu’ils conservent leurs taux de profit, le gouvernement pourrait choisir de les distribuer aux services publics de la santé et de l’éducation…

Parmi les investissements, vous évoquez des embauches massives, assez loin du modèle sans enseignant que vendent les marchands de nouvelles technologies éducatives…

Contrairement à ce qu’affirment les adeptes des neuro-sciences, dont notre ministre fait partie, il ne suffit pas de confronter l’enfant à des savoirs pour qu’il les intègre. Les scientifiques de l’éducation ont bien montré, par exemple, que pour être touché par une œuvre d’art, il faut des connaissances, il faut des références. Seuls les enseignants peuvent les transmettre aux enfants qui ne les ont pas au sein de leurs familles. L’école est un endroit où on devrait découvrir des centres d’intérêt qui n’existent pas dans sa propre famille.

Il est à ce titre, très important que les gens se rendent compte que les activités manuelles peuvent être réflexives, et que les petits-bourgeois apprennent la technologie. Enseigner, c’est appréhender ce qui semble évident mais qui ne l’est pas. C’est une tâche immense, qui nécessite du personnel formé, et qui ne s’accorde pas avec les politiques d’austérité. Par ailleurs, il faudrait aussi recruter des médecins, infirmier.es et psychologues scolaires.

L’austérité donc vous parlez concerne tous les services publics, et a commencé bien avant que Emmanuel Macron et ses ministres n’arrivent au pouvoir…

Bien sûr. La crise du Covid et le déconfinement ont mis en lumière et amplifié des problèmes qui étaient déjà là. Ce gouvernement n’est pas responsable, à lui seul, des difficultés de l’école publique. Les enseignants n’ont pas les outils pour que les élèves comprennent. C’est un problème auquel on se heurte depuis des décennies. On peut évoquer ici les graves conséquences de la fermeture de la formation continue des enseignants par Nicolas Sarkozy. Les étudiants doivent désormais ingurgiter en deux ans l’équivalent de ce qui était auparavant étudié à la fois dans un Master recherche et ce qui était enseigné en IUFM [Institut universitaire de formation des maîtres, définitivement supprimés en 2013], et ils ont aussi une classe comme s’ils étaient déjà enseignants. Évidemment, cela ne rentre pas. Et les formateurs sont obligés de bricoler. Ce n’est pas de leur faute, ce sont les consignes qui sont totalement absurdes !

Si l’école peine à atteindre ses objectifs, c’est parce que les enseignants sont mal formés, qu’ils ne sont pas soutenus, qu’ils sont méprisés par leur hiérarchie. Et malgré tous ces bâtons dans les roues, beaucoup se démènent pour faire ce qu’ils peuvent. L’école a toujours oscillé entre la démocratisation et la sélection. Depuis quelques années, on est clairement sur une école de plus en plus sélective. Et Jean-Michel Blanquer, s’il incarne le durcissement de cette logique, n’est pas le seul responsable.

Que faut-il mettre en place, selon vous, pour inverser cette logique ?

Il faut lancer une nouvelle phase de démocratisation, et repenser l’école sur le modèle des enfants qui n’ont que l’école pour apprendre ; cesser de gonfler les programmes en prenant pour repère une minorité d’enfants de la bourgeoisie, en se contentant d’un sous-programme pour les autres. Plutôt que l’individualisation des objectifs, donc la mise en compétition des élèves selon leurs origines sociales, tous ont intérêt à apprendre ensemble, à coopérer.

Il s’agit vraiment de décider ensemble de quelle société on veut. Est-ce que l’on veut pousser chacun à se différencier des autres, où est-ce que l’on veut créer du commun ? Cela implique de réfléchir à la réforme des programmes, au recrutement, à la formation et aux enjeux politiques des choix pédagogiques. Je pense que c’est très important d’alerter sur ces réformes de fond qui se mettent en place en ce moment dans l’éducation. Il faut que les syndicats s’emparent de ce débat, de même que les associations de parents d’élèves. Sans débat contradictoire pour comprendre ce qui se joue, il semble difficile d’échapper à la dérive.

 

Propos recueillis par Nolwenn Weiler

Notes

[1] Stéphane Bonnéry est Professeur en sciences de l’éducation à l’Université Paris 8. Il est notamment l’auteur de : « L’école et la COVID-19 », La Pensée, n°402, avril-juin 2020 ; L’éducation aux temps du coronavirus, éditions La Dispute, 2020 (codirigé avec Etienne Douat) ; Comprendre l’échec scolaire, éditions La Dispute, 2007.

Publié le 09/09/2020

Chlordécone. Victimes poursuivies, empoisonneurs impunis

 

(site humanite.fr)

 

En Martinique, violences policières et acharnement judiciaire s’abattent sur les militants anti-chlordécone, alors qu’ils ne demandent que justice contre un empoisonnement à grande échelle qui ne subit à ce jour aucune sanction.

Les uns après les autres, ils passent devant le tribunal correctionnel. Ce 7 septembre, à Fort-de-France, s’est ouvert le procès de Christian, gilet jaune martiniquais et un des animateurs du mouvement anti-chlordécone. Il est poursuivi pour avoir diffusé une vidéo dénonçant les violences policières lors des manifestations réclamant justice et réparation dans le scandale du chlordécone. Kéziah Nuissier, un étudiant de 22 ans, sera jugé, lui, le 9 novembre, son procès ayant été repoussé pour raisons de santé. Le jeune homme est en convalescence. Il a été hospitalisé après avoir été violemment tabassé par des policiers. La scène s’est déroulée dans la rue et en garde à vue, le 16 juillet, alors que les forces de sécurité réprimaient, encore une fois, une manifestation anti-chlordécone. Elle a, en partie, été filmée. La vidéo a fait le tour des réseaux sociaux, exacerbant l’indignation et la colère à vif dans ce département d’outre-mer.

Le bal des procès s’est ouvert le 27 août dernier. Trois camarades de Kéziah étaient jugés au tribunal correctionnel de la capitale martiniquaise pour « violences sur agent de la force publique en réunion et avec arme ». Loulou, Esaï et Denzel ont été condamnés à 1 an et à 7 mois de prison ferme et à 4 500 euros d’amende. Pourquoi des peines si lourdes et supérieures aux réquisitions ? Les avocats ont fait appel. « On aurait préféré plaider dans le procès que tous attendent et réclament depuis des lustres », confie maître Alex Ursulet, l’un des avocats des trois jeunes. Ce procès, qui n’a toujours pas lieu, c’est celui de ce pesticide épandu de 1972 à 1993 dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique, et qui continue de couler dans le sang des Antillais et sur leur terre.

« L’État peine à reconnaître ces crimes pour lesquels justice n’a pas encore été rendue », dénonce Naéma Rainette-Dubo, du collectif Zéro chlordécone-Objectif zéro poison ou ZCZP (voir ci-contre). Au contraire, poursuit-elle, « on a la violence policière pour seule réponse ».

Tous sont des militants anti-chlordécone, comme on les appelle là-bas. Leur mouvement a émergé dans la foulée de celui des gilets jaunes, en novembre 2019. « Un mouvement spontané, explique Maître Alex Ursulet. Ils en avaient marre des discours, marre de l’impunité, ils ont voulu passer à l’action. »

Le jugement du 27 août et les poursuites contre d’autres militants attisent une tension qui va crescendo dans l’île. « La population est sidérée. À quoi jouent ceux qui nous dirigent ? Au lieu de poursuivre les empoisonneurs, ils poursuivent nos gamins qui demandent justice. La République protège ceux qui dominent l’économie, les descendants des colons et des esclaves. Voilà ce que disent les gens. La protestation est en train de grandir. La situation est extrêmement tendue », analyse, inquiet, l’avocat.

Depuis novembre 2019, boycotts et blocages sont menés pour dénoncer l’un des plus grands scandales sanitaires et écologiques du siècle. Chaque samedi, militants, syndicalistes, citoyens empêchent les accès aux supermarchés qui appartiennent aux planteurs, les grandes familles de békés, descendants des colons et des esclavagistes, considérés comme responsables de l’empoisonnement. Ceux du Groupe Bernard Hayot (GBH), au palmarès des 500 plus grosses fortunes de France, sont particulièrement visés. La réponse de l’État à ces opérations est cinglante : une quarantaine d’interpellations depuis novembre 2019, dont 13 à domicile. « Les militants subissent un véritable acharnement des forces de police. Les violences policières ont atteint un niveau qu’on avait oublié en Martinique. L’État français protège les biens des békés, des dominants, il met ses forces de police à leur disposition », analyse encore Naéma Rainette-Dobu. Une stratégie de la répression dont l’objectif est « d’intimider ceux qui protestent, faire taire les revendications », commente maître Ursulet. 

L’escalade de la violence a commencé le 23 novembre 2019. Ce jour-là, des échauffourées éclatent entre manifestants et gendarmes près de l’euromarché Océanis, propriété de GBH, dans la ville de Robert, la troisième de l’île. Cinq jours après, des militants sont interpellés et placés en garde à vue. En décembre, sept autres sont arrêtés à leur tour, à leur domicile, et accusés d’avoir commis des actes de violences envers les forces de sécurité.

Le procès des « sept d’Océanis », comme on les nomme désormais, devait se tenir le 13 janvier dernier, au tribunal correctionnel de Fort-de-France. Le comité de soutien, le Komité 13 janvier 2020, qui s’était constitué, réunit une dizaine d’associations écologistes, syndicales et culturelles, dont ZCZP. Il dénonce alors « le génocide par empoisonnement, le harcèlement des militants » et revendique « la légitimité de la lutte pour la réparation et la justice ». Mais, ce 13 janvier, « la marche pacifique du comité de soutien aux prévenus, joyeuse et rythmée par les chants et tambours, a d’emblée été accueillie par des grenades lacrymogènes, devant les grilles fermées du tribunal interdit d’accès », rapportent témoins et avocats. La mobilisation dégénère. De nombreux manifestants sont blessés par les tirs de Flash-Ball et les gaz lacrymogènes. « Le message envoyé est que, quand on vient en paix, on rencontre la guerre », a déclaré alors l’un des avocats, Me Germany. Le procès a été reporté.

Le 16 juillet 2020, à nouveau des interpellations. Trois jeunes militants sont arrêtés chez eux à 6 heures du matin, leur domicile est perquisitionné. Ils sont accusés d’avoir participé à des actes de violence envers les forces de police, lors de la journée du 13 janvier. Parmi eux, l’étudiant Kéziah Nuissier.

Les plaintes déposées contre les violences policières, elles, n’ont toujours pas été instruites. Un collectif d’avocats, dont fait partie Me Alex Ursulet, dénonce « un système colonial au service du lobby béké et un processus institutionnel français de déshumanisation des personnes afro-descendantes ».

Ce silence assourdissant de la justice s’ajoute à celui qui résonne face aux multiples plaintes déposées depuis 2005 pour obtenir vérité, justice et réparation dans le drame du chlordécone. « La plus grande humiliation que le peuple martiniquais a eu à subir depuis l’abolition de l’esclavage », avance Me Ursulet.

Depuis la reconnaissance officielle, en octobre 2019, par la France de sa responsabilité, « certaine et engagée » dans ce scandale (voir ci-contre), rien n’a avancé. Comme dans le dossier de l’amiante, les débats sur le lien de causalité entre la molécule et les cancers continuent de parasiter le chemin de la réparation. « Le scandale sanitaire et environnemental du chlordécone n’est pas qu’une question de pesticide ou juste de maladie professionnelle », estime le docteur en philosophie et ingénieur en environnement, Malcom Ferdinand. « Ce  déni de justice a réveillé la douleur du passé colonial et esclavagiste de ces territoires », affirme-t-il.

Le chercheur a cosigné une tribune publiée sur Mediapart le 23 août, à l’occasion de la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition, avec de nombreux intellectuels, avocats, responsables d’associations et de collectifs. Ils rappellent que cet « empoisonnement est consécutif au système de profit mis en place par de grands planteurs issus des familles esclavagistes, qui bâtirent leur fortune à l’ombre du Code noir de Colbert. Un empoisonnement criminel qui aura duré des décennies avec la complicité de l’État français accordant des dérogations pour un pesticide interdit en France ». Il faut, demandent-ils, « en finir avec l’arrogance et le déni de responsabilité de l’État français ».

un petit autre scandale qui en dit long

Le 22 mai, la préfecture de Martinique publie une affiche explicative de la distanciation physique, l’un des gestes barrières contre le Covid-19. Deux personnes, l’une blanche, l’autre noire sont dessinées, séparées de cinq ananas. La légende dit : « Un mètre ou cinq ananas. » Ce dessin ne passe pas. Il est perçu comme humiliant par les Martiniquais. Les réseaux sociaux s’emballent et crient au scandale. L’affiche est retirée. La préfecture présente ses excuses. Il se trouve que les « sept d’Océanis », les militants anti-chlordécone poursuivis en justice, ont déposé plainte contre le préfet, Stanislas Cazelles. Ancien conseiller du président Emmanuel Macron, nommé en février dernier à Fort-de-France, le préfet à l’affiche « scandaleuse » est cité à comparaître le 30 septembre, à Paris.

 Publié le 08/09/2020

Covid-19. « On nous envoie à la morgue parce qu’on coûte trop cher »

 

Loan Nguyen (site humanite.fr)

 

Obèses, diabétiques, malades atteints de pathologies cardio-vasculaires ou respiratoires ne font plus partie des personnes vulnérables bénéficiant d’un arrêt indemnisé par le chômage partiel depuis le 31 août. Celles-ci craignent d’être contaminées au travail.

« L a santé n’a pas de prix. Le gouvernement mobilisera tous les moyens financiers nécessaires pour porter assistance, pour prendre en charge les malades, pour sauver des vies. Quoi qu’il en coûte. » Cet engagement pris solennellement par le président de la République dans son allocution du 12 mars, les personnes vulnérables l’ont désormais en travers de la gorge. Par le biais d’un décret publié au Journal officiel le 30 août, un grand nombre d’entre elles se sont retrouvées exclues du dispositif d’indemnisation au chômage partiel, et donc sommées de reprendre le travail. Le diabète, les maladies cardio-vasculaires, l’obésité et les affections respiratoires sont par exemple sortis de la liste des pathologies justifiant un arrêt de travail automatique… les malades pouvant encore se tourner vers leur médecin traitant pour espérer bénéficier d’un arrêt maladie classique. Mais sans garantie que celui-ci accepte.

Atteint d’une broncho-pneumopathie chronique obstructive (BPCO), Lucien, magasinier dans un atelier de mécanique, s’est vu essuyer un refus catégorique de la part de son généraliste. « Elle m’a dit que ma maladie était sortie de la liste, qu’elle ne pouvait rien faire et que c’était comme ça. Sauf que j’ai déjà du mal à respirer en temps normal au travail. Avec le port de charges, je dois souvent faire des pauses pour aller respirer. Alors avec le masque, c’est encore pire », explique-t-il. Mais le plus difficile reste « l’angoisse » d’attraper le coronavirus dans un contexte d’usine où tous ses collègues ne portent pas systématiquement le masque ou ne parviennent pas à respecter la distanciation physique.

Hors de question de travailler là où tous ses collègues ont eu le Covid

« Pourquoi ils nous font ça, en plein rebond de l’épidémie ? » s’indigne Bchira, atteinte de diabète sévère et de la maladie de Crohn. Pour cette technicienne de laboratoire, qui travaille dans un centre qui réalise des tests PCR où « tous les collègues ont attrapé le Covid », hors de question de retourner au travail. Même si elle enrage de voir ses revenus chuter puisqu’elle ne peut désormais plus prétendre qu’à un arrêt maladie classique. « Depuis le début du confinement, je ne suis sortie que pour mes rendez-vous médicaux et faire quelques courses, ma colocataire s’est mise en télétravail pour ne pas m’exposer. Je ne me suis accordée aucunes vacances, et là, on devrait risquer notre santé parce que le gouvernement veut faire des économies ? » s’emporte-t-elle.

Autres personnes sorties du public éligible à l’indemnisation au chômage partiel : les conjoints ou parents de malades vulnérables. Une vraie source d’inquiétude pour certaines familles. Si Ewa et son mari, tous deux atteints d’obésité, risquent de contracter une forme sévère de coronavirus, ceux-ci s’alarment aussi des conséquences sur leurs enfants. « J’ai un fils qui a des problèmes respiratoires pour lesquels la pédiatre n’exclut pas qu’une contamination au Covid puisse engendrer une forme grave, et une petite fille qui souffre de myocardiopathie. Je devais reprendre un travail en septembre après une période de chômage, j’ai dû différer cette reprise pour éviter les risques. Mon mari, qui, lui, fait le ménage dans un HLM, était obligé de re prendre », explique-t-elle. S’il a finalement réussi à se faire prescrire un arrêt de deux semaines, Ewa redoute qu’il ne doive ensuite prendre sur ses congés pour protéger sa famille. Entre la crainte d’une contamination liée au travail de son époux et les risques induits par la rentrée scolaire, la jeune femme envisage carrément de scolariser ses enfants à domicile.

« Ce n’est pas une vie d’avoir peur que vos proches vous tuent », dénonce Shana, 22 ans, des larmes dans la voix. « Mon conjoint est serveur dans un grand restaurant parisien qui assure des centaines de couverts par jour. La distanciation physique y est impossible. Dans le rush du service, ils ne peuvent pas se laver les mains fréquemment. Son patron l’a rappelé pour lui dire qu’il devrait reprendre dans les jours qui viennent, on est dans l’attente », angoisse-t-elle. Souffrant d’une maladie auto-immune qui lui cause notamment de sévères douleurs articulaires, des œdèmes et l’expose à des accidents vasculaires cérébraux, la jeune femme fait partie des quelques malades dont la pathologie reste sur la liste du fameux décret donnant droit à un arrêt indemnisé au titre du chômage partiel. Mais, sauf à décohabiter d’avec son conjoint ou à lui demander de démissionner – deux options difficilement tenables pour ce couple aux revenus modestes – l’étudiante voit se profiler une situation extrêmement anxiogène. « Ça fait six mois que je ne sors plus de chez moi, que je ne vois plus ni mes parents ni mes petits frères, que j’ai mis mes études sur pause, parce que je sais que si j’attrape le Covid, entre ma maladie auto-immune et mon nodule au poumon, je risque de finir en réanimation, voire pire. Si mon conjoint reprend le travail, je ne me sentirai plus en sécurité nulle part », s’alarme-t-elle.

Sa seule lueur d’espoir : la mobilisation de plusieurs centaines de malades et de leurs proches qui prend forme depuis quelques semaines autour d’un collectif sur les réseaux sociaux et d’une pétition signée par plus de 17 000 personnes sur la plateforme change.org pour tenter de faire abroger le décret du 29 août. « On nous fait passer pour des faignasses qui ne veulent pas retourner au boulot, alors que moi j’échangerais ma vie contre n’importe laquelle juste pour pouvoir sortir de chez moi et travailler », insiste Shana.

Des facteurs de comorbidité avérés

D’après les données de France Santé publique, entre le 2 mars et le 31 mai 2020, parmi les 10 775 décès associés au Covid-19 « au moins une autre cause de décès était déclarée dans 66 % des certificats ». Un chiffre qui grimpe à 71 % chez les 40 à 59 ans et à 75 % chez les moins de 40 ans. Pour cette dernière population, les principales causes étaient l’obésité et le cancer. Chez les personnes de 40 à 59 ans, 25 % des certificats de décès faisaient mention d’un cancer, 11 % d’hypertension artérielle, 13 % d’obésité, 10 % de diabète et 9 % d’une pathologie hépatique. « Chez les personnes de plus de 60 ans, les causes médicales de décès déclarées sur le certificat concernaient fréquemment des pathologies d’origine cardiaque », pointe le rapport de l’organisme public.

Publié le 07/09/2020

Le plan de relance enchante le patronat sans trop convaincre les syndicats de salariés

 

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

 

Salué par les représentants du patronat, décrié par plusieurs organisations de salariés, le plan de relance présenté par le Premier ministre ce jeudi fait la part belle aux entreprises. Mieux que du grain à moudre, les milliards viendront renforcer leurs trésoreries pour les deux années à venir. Sans obligation de contreparties environnementales ou en matière d’emplois.

Pas réellement de surprise lors de l’annonce des mesures du plan de relance, appelé maintenant France Relance par exécutif, lors de la conférence de presse de Jean Castex, jeudi 3 septembre à 13 h. La plupart des dispositifs étaient déjà connus depuis quelques jours. Le montant du plan est bien de 100 milliards d’euros sur deux ans, s’ajoutant aux 470 milliards déjà injectés depuis le début de la crise du coronavirus. Comme prévu, l’enveloppe est répartie en trois grands chantiers. La compétitivité des entreprises pour un montant de 35 milliards d’euros, la transition écologique pour 30 milliards supplémentaires et la cohésion sociale et territoriale pour 35 derniers milliards.

« Le plan France Relance n’est pas un cadeau fait aux entreprises, c’est un cadeau fait à la France pour lutter contre le chômage. » C’est la formule choisie ce matin par Jean Castex dans la matinale de RTL pour se défendre des critiques à l’égard de son plan. Pour autant, une grande part des 100 milliards d’euros de l’État ira, sous une forme ou une autre, dans la trésorerie des entreprises. Le gouvernement espère en procédant de la sorte relancer la machine, sauvegarder des emplois et même en créer 160 000. Bien peu finalement face aux 600 000 à un million de destructions d’emplois attendus d’ici la fin de l’année.

« L’idéologie du pouvoir n’a pas changé : il faut aider les “riches” pour faire ruisseler sur nos têtes les miettes de leurs profits », tacle l’Union syndicale Solidaires. De l’autre côté de la lutte des classes : « un plan équilibré », « un message très fort et positif » et « un pacte de confiance entre le gouvernement, les acteurs économiques et la société tout entière » pour le président du Medef Anjou qui a promptement réagi au discours de Jean Castex. De son côté, François Asselin, le président de la CPME, s’est dit globalement satisfait, tout en restant vigilant sur la mise en œuvre du plan pour les petites et moyennes entreprises.

 Le marché libre, mais subventionné !

En tout cas, la relance passera par le secteur privé. De l’université d’été du Medef à la conférence de presse d’aujourd’hui, l’exécutif n’a eu de cesse de déclarer sa flamme et réaffirmer sa confiance auprès de patrons choyés pour faire face à la crise. Une confiance qui se retrouve dans les choix du plan de relance. Ainsi, un tiers des 100 milliards d’euros sont officiellement destinés à la compétitivité des entreprises. Sur ces 35 milliards, 20 serviront à baisser les « impôts de production » sur deux années. Onze milliards viendront renforcer le Plan d’investissement d’avenir (PIA) qui a déjà consacré 57 milliards à des projets innovants depuis 2010, dont une grande partie dans le numérique et le secteur privé. Le restant étant consacré au renforcement des fonds propres des entreprises – comprendre leur trésorerie – pour 3 milliards, et à l’investissement industriel pour un dernier milliard.

Mais sur les 65 milliards consacrés à la transition écologique et à la cohésion sociale et territoriale, une partie non négligeable finira encore dans les escarcelles des entreprises. En toute logique, toute relance et injection de fonds par l’État dans une économie fondée sur le marché et dominée par le secteur privé profite aux entreprises. Par exemple, les 6,7 milliards pour la rénovation énergétique des passoires thermiques permettront au secteur du BTP de se refaire une santé. Mais le gouvernement va plus loin. Par exemple, la décarbonisation d’entreprises polluantes sera prise en charge, au moins en partie, par l’argent public. Enfin, certaines des mesures présentées comme relevant de la cohésion sociale sont encore des cadeaux au patronat.

« C’est d’abord des milliards pour les entreprises », s’agaçait Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, ce matin sur France 2, à propos des 6,7 milliards en faveur de l’emploi des jeunes, intégré au plan de relance. Ici, les entreprises qui emploieront des salariés de moins de 26 ans recevront 4000 € d’aides directes. De plus, le coût d’un apprenti sera essentiellement à la charge de l’État : 5000 € pour un mineur, 8000 € pour un majeur. Du travail quasiment gratuit offert aux employeurs. Par contre, dans le volet cohésion sociale, la totalité des aides sociales est plafonnée à 800 millions d’euros, et la lutte contre la pauvreté récupère 200 millions, soit 0,2 % de la totalité du montant du plan de relance.

Pas de contreparties

« Les aides publiques massives, directes et indirectes […] doivent être soumises à la condition de l’interdiction à la fois des licenciements et du versement de dividendes et contrôlées en conséquence », réclamait le syndicat Force ouvrière dans une déclaration la veille du dévoilement officiel du plan gouvernemental. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas été entendu. Une absence de contrainte que regrette aussi le leader de la CGT qui interrogeait ce matin : « À quoi sert l’argent des contribuables qui est donné aux entreprises ? […] Les milliards donnés à Renault et Air France ont servi à supprimer des emplois. » Un avis également partagé par Greenpeace sur des « cadeaux » faits aux entreprises « sans condition écologique et sociale contraignante ».

« Le gouvernement change, mais le logiciel ne change pas », déplore Véronique Martin. Si la membre du bureau exécutif de la CGT dit ne pas être hostile en soi à « des aides aux entreprises pour que l’économie reprenne », elle insiste sur la nécessité de conditionner ces milliards donnés « au maintien ou à la création d’emplois » et sur le besoin de contrôle par les ministères en charge. Enfin, elle constate « qu’il n’y a rien pour les salariés y compris en termes de revalorisations ». Même pour celles et ceux en première et seconde ligne pendant la crise sanitaire au printemps. À contre-courant, la CFDT salue elle « des orientations qui restent à confirmer ». Satisfecit pour la centrale cédétiste qui souligne les mesures en faveur des jeunes tout en regrettant des manques pour les plus précaires : « il ne faut pas laisser les plus précaires basculer dans la grande pauvreté »

À défaut d’obligations, le gouvernement a préféré la confiance et l’incitation plutôt que la contrainte pour le monde de l’entreprise. Jean Castex en a même fait une « doctrine » : ni fiscalité punitive ni écologie punitive.

Publié le 06/09/2020

Matinales radio (1/2) : à la recherche du pluralisme

 

par Lucile Girard, Pauline Perrenot, (site acrimed.org)

 

Les matinales radio sont des lieux stratégiques de l’espace médiatique. En témoignent leurs audiences : selon les chiffres publiés par Médiamétrie concernant la période janvier-mars 2020, les plus écoutées cumuleraient 5 719 000 auditeurs [1]. Les matinales jouent également un rôle prescripteur : produit d’appel à même de doper l’audience d’un programme, elles sont mises en avant et parfois commentées tout au long de la journée [2]. Compte tenu de leur importance dans l’espace médiatique, nous avons étudié en détail les invitations passées pour les interviews matinales des principales radios nationales pendant la période de mars-avril 2020 – caractérisée par une crise à la fois sanitaire, économique, sociale et politique. Le panorama ainsi dressé révèle d’écrasantes inégalités de genre, et donne à voir la misère du pluralisme politique, économique et social à l’antenne.

Avant de revenir sur les principaux résultats de notre étude, nous proposons de rendre compte de notre méthodologie et des données recueillies. Notre étude repose sur une recension allant du 17 mars au 30 avril. Elle concerne un ou plusieurs entretiens des cinq principales matinales radios nationales (France Inter, RTL, RMC, France Info et Europe 1) [3].

Une remarque préliminaire : au total, notre base de données compile 287 invitations. Le choix des émissions répertoriées, diffusées quotidiennement (hors week-end) entre 7h30 et 8h45, comporte toutefois un biais : Europe 1 totalise un nombre bien plus important d’invités (112), devant France Inter (73). Les chiffres des trois autres radios sont plus homogènes (33 invités pour France Info et RMC ; 36 pour RTL). Compte tenu de cette disproportion, nous limiterons les remarques transversales à quelques traits saillants pour davantage privilégier une analyse par chaîne et/ou catégorie.

Premier constat : les représentants politiques sont les plus présents (35%), avec les professionnels de la santé (22%), auxquels nous consacrerons une analyse à part entière dans un second article [5]. Les chefs d’entreprises (« Business ») représentent quant à eux 16% des interviewés. Ces trois catégories écrasent les autres invités, représentés de manière résiduelle : entre 4% et 6% pour les universitaires, les syndicalistes (tous confondus), les représentants d’établissements publics ou parapublics. Les catégories restantes représentent moins de 3% des invités : « Culture », « ONG », « Institutions européennes », « Autres ».

Afin de rentrer plus avant dans l’analyse des choix des « grandes » matinales radiophoniques, nous proposons de revenir sur plusieurs aspects : la question du genre, celle du pluralisme politique, la représentation du patronat en comparaison de celle des travailleurs, ainsi que la place réservée aux milieux universitaire et culturel.

De flagrantes inégalités de genre
Un des résultats les plus flagrants de l’analyse des invités des interviews matinales est sans doute l’inégalité entre les hommes et les femmes : sur l’ensemble des radios, les premiers constituent en effet 81% des invités, soit plus de quatre invités sur cinq. Une tendance qui se vérifie chaîne par chaîne : les hommes cumulent 73% des fauteuils sur France Inter, 76% sur France Info, 84% sur Europe 1 (94 hommes et 18 femmes !), et même 88% et 89% sur RMC et RTL.

Ce fossé s’accentue dans certaines catégories : ainsi, sur 45 invitations passées au secteur « Business », 44 l’ont été à des hommes. Idem chez les universitaires, où les hommes ont occupé 12 des 14 fauteuils. La catégorie « Culture », rassemblant des écrivains, artistes, etc. ne compte quant à elle strictement aucune femme ! Un secteur pourtant loin d’en être dépourvu… Quant aux 101 fauteuils accordés aux politiciens sur les différentes chaînes, 67 furent occupés par des hommes, et 34 par des femmes – soit presque moitié moins.

Dans un rapport daté de mars 2020 concernant l’année 2019, le CSA note que « pour la première fois, la part des femmes présentes à l’antenne – télévision et radio confondues – dépasse la barre des 40% (41% contre 59% d’hommes). » Force est de constater qu’avec une part ridiculement basse (19%), les interviews matinales de mars-avril 2020 sont bien en deçà d’une telle moyenne, et explosent même les inégalités de genre dans le choix des invités que leurs rédactions choisissent de mettre en valeur.

Le trou noir du pluralisme politique
Autre résultat important de notre analyse : la grande pauvreté du pluralisme politique dans les matinales radio. La République en marche cumule plus de la moitié des fauteuils (55 sur 101, dont 4 fois un député… et 51 fois un membre du gouvernement !) S’y ajoutent 3 invitations de représentants politiques étiquetés UDI ou Modem, alliés à la majorité. Les Républicains (membres actuels ou ex) cumulent quant à eux 24 passages, soit un quart des invitations, et le Rassemblement national, 5 invitations. Au total, les libéraux et l’extrême droite auront donc, un mois et demi durant, capté 86% des invitations politiques des cinq principales interviews matinales de ce pays !

Reste, évidemment, fort peu de place… Le Parti socialiste et Europe Écologie les Verts totalisent respectivement 2 et 1 invitations. La France insoumise, quant à elle, sera représentée à seulement trois reprises (Jean-Luc Mélenchon est invité une fois sur Europe 1, une autre sur France Info et Alexis Corbière est intervenu dans la matinale de France Inter). Le Parti communiste est inexistant, de même que le Nouveau parti anticapitaliste et Lutte ouvrière. Un oubli, sans doute. Un tel palmarès confirme la petite musique (de droite) qui, chaque semaine, s’impose aux auditeurs. De fait, il fut impossible de trouver deux jours consécutifs sans un représentant du gouvernement ou de la majorité à la radio [6]. La norme fut plutôt une, et même deux voix gouvernementales par jour [7].

Et, en prime, quelques doux réveils ! Le 14 avril par exemple, la diversité radiophonique nous laissait le choix entre Christophe Castaner sur France Inter, Bruno Le Maire sur RMC, Gérald Darmanin sur France Info, Olivier Véran sur RTL ou Marion Maréchal Le Pen sur Europe 1. De quoi écraser l’oreiller ! Le lendemain, Le Maire et Darmanin étaient de nouveau présents (respectivement sur RTL et Europe 1), mais on pouvait aussi choisir l’extrême droite grâce à France Info, qui conversait cette fois-ci avec Louis Aliot. Quelques jours plus tôt, le 9 avril, Cédric O était sur France Inter, Muriel Pénicaud sur RMC, Sibeth Ndiaye sur France Info ; ne restait qu’Europe 1 pour trouver l’introuvable, puisque micro fut tendu à… Manuel Valls ! Mais le 29 avril reste le jour du quinté-plus pour le gouvernement : Gérald Darmanin (RTL), Jean-Baptiste Djebarri (Europe 1), Olivier Véran (France Info), Jean-Michel Blanquer (RMC) et Muriel Pénicaud (Inter) saturent l’espace.

Les matinales ont bien sûr leurs habitués : Bruno Le Maire, Gérald Darmanin, Olivier Véran et Christophe Castaner cumulent ainsi à eux seuls 22 passages sur la période [8], soit un tiers des invitations masculines… Chez les femmes, Muriel Pénicaud, Valérie Pécresse, Sibeth Ndiaye, et Marine Le Pen raflent respectivement 5, 4, 3 et 3 invitations : 15 passages au total donc, sur les 34 invitations passées à des femmes politiques…

À noter, également, l’ouverture quasi nulle des matinales à l’international : hormis une ministre allemande et une seconde, espagnole, les radios ont très peu tendu le micro à des personnalités étrangères pendant la période étudiée, alors que le contexte de pandémie mondiale le justifiait d’un point de vue journalistique. Quand des points de vue extra-hexagonaux ont été représentés, ce furent exclusivement ceux des hauts responsables libéraux des institutions européennes : Charles Michel, président du Conseil européen est intervenu sur France Inter (17/03), de même que la présidente de la Banque centrale et le Commissaire européen pour le marché intérieur, Christine Lagarde (9/04) et Thierry Breton (2/04), ce dernier ayant également fait un passage sur RMC (21/04). Ursula von der Leyen, la Présidente de la Commission européenne, a quant à elle été reçue sur Europe 1 (3/04).

Bref, le constat est sans appel : les voix de gauche ont littéralement été écrasées pendant la période étudiée. Offrant ainsi une démonstration de l’anémie du pluralisme politique dans les lieux clés de l’espace médiatique que sont les matinales radiophoniques.

Désert médiatique pour les travailleurs
L’anémie du pluralisme ne s’exprime pas seulement sur le plan de la représentation politique : la représentation du patronat en comparaison de celle des salariés en donne une autre illustration. Les chefferies entrepreneuriales (catégorie « Business ») et leurs représentants syndicaux (FNSEA, CPME, Medef) représentent en effet à elles seules 17% des invités [9]… contre 1% pour les représentants de salariés (CGT et CFDT).

Le service public (France Inter et France Info) s’est particulièrement illustré dans cette affaire : si la seconde s’offre le Medef par le biais de Geoffroy Roux de Bézieux le 23 mars, elle « oublie » de convier le moindre syndicat de travailleurs sur toute la période. Sur France Inter, il semble également plus évident d’inviter la Confédération des petites et moyennes entreprises ou la FNSEA qu’un syndicat de travailleurs (même si la CFDT sera, certes, reçue une fois…) De même, il n’est venu à l’esprit d’aucune de ces deux stations (ni d’aucune autre d’ailleurs !) d’inviter un syndicat enseignant [10], tant il est vrai que l’école fut une problématique mineure au cours de la période… Mais que l’on se rassure : Jean-Michel Blanquer n’a pas été oublié (trois invitations sur RMC, Europe 1 et RTL). On ne trouvera évidemment non plus de travailleur lambda, non plus le moindre inspecteur du travail. L’ex « patronne gouvernementale », en revanche, a été invitée à cinq reprises (Muriel Pénicaud fut reçue une fois sur chaque station).

Les patrons sont pour le moins sollicités : sur France Inter, six furent conviés (contre 0 représentant de la CGT). Et la première matinale de France se paye le luxe des « grands » : Dominique Schelcher (PDG de Système U ; 24/03), Augustin de Romane (Président d’ADP-Aéroports de Paris ; 7/04), Sébastien Bazin (PDG du groupe hôtelier Accor ; 16/04), Stéphane Richard (PDG d’Orange ; 17/04), Nicolas Théry (Président du Crédit Mutuel Alliance Fédérale ; 22/04) et Philippe Wahl (Président-directeur général du groupe La Poste ; 23/04). Même tendance sur RTL : on ne compte aucun syndicat de salariés, mais sept invitations passées aux patrons, dont 5 du CAC40 : Stéphane Richard (PDG d’Orange ; 20/03), Emmanuel Faber (PDG de Danone ; 26/03) ; Florent Menegaux (PDG de Michelin ; 7/04), Jean-Dominique Senard (PDG de Renault ; 10/04), et Guillaume Faury (PDG de Airbus ; 30/04).

Europe 1, qui accueillit 29 des 45 patrons présents dans notre base de données, affiche le déséquilibre le plus flagrant. Tout au long des mois de mars et avril, Matthieu Belliard a en effet offert aux PDG un boulevard radiophonique : Lidl, la Société générale, le Medef, EDF, la Fédération de l’hospitalisation privée, la BPI, Century 21, Orange, ADP, Sodexo, la Banque populaire, Korian, Amazon (deux fois !), Fnac/Sarty, Idex, Véolia, Crédit Agricole, etc. C’est un festival pour le capital. A contrario, le point de vue du travail, via les syndicats de salariés, est inexistant sur ce même créneau… à une invitation près : celle de la CGT (Catherine Perret, secrétaire confédérale), le 30 avril.

Une fois n’est pas coutume, remercions donc Europe 1, qui, du 17 mars au 30 avril, aura été la seule à recevoir la CGT, soit l’une des principales organisations syndicales. Et cette fois, ce n’est pas la CFDT qui aura permis d’équilibrer la balance, puisque le syndicat n’a été convié qu’à deux reprises… Ainsi les interviews des matinales confirment-elles la tendance : plébisciter le patronat ; et ne laisser que quelques miettes médiatiques aux représentants de salariés. Dans une période où les droits de ces derniers furent largement mis à mal, où les travailleurs furent confrontés à de sérieux bouleversements, impactant à la fois leur travail mais également leur vie quotidienne et où les besoins élémentaires des plus précaires d’entre eux ont été menacés, il eut été logique de les voir représentés – eux et leurs problématiques – lors de ces moments importants d’antenne. Que nenni !

Une tendance, du reste, qui ne se cantonne ni aux seuls mois de mars-avril 2020, ni aux matinales… Dans un article spécifiquement consacré à France Inter [11], le journaliste David Garcia pointe combien « les cadres et professions intellectuelles supérieures monopolisent les micros de la radio publique. » Et de poursuivre : « Du 18 au 24 novembre 2019, les studios de la chaîne ont accueilli 177 invités. Tous issus de classes moyennes supérieures, culturellement et économiquement favorisées. À deux petites exceptions près, à des heures de faible écoute. » La messe est dite.

Universitaires et milieu culturel : la voix des maîtres ?
La culture reste, comme c’est souvent le cas dans les médias dominants, le parent pauvre. Ainsi, sur toute la période, et toutes matinales confondues, on ne compte que cinq représentants d’un milieu pourtant ravagé par la crise sanitaire. Et si l’on regarde dans le détail, on constate qu’il s’agit de cinq hommes… et cinq « pontes » du secteur : Luc Barruet et Olivier Py, respectivement directeurs des Solidays et du festival d’Avignon ; le violoniste Renaud Capuçon, invité pour ses vidéos postées sur les réseaux sociaux ; et deux écrivains très médiatiques. Philippe Lançon (France Inter, 7/04) est intervenu en tant que… président du Prix du livre Inter ; Sylvain Tesson (20/03), « ayant fait plusieurs expériences de moment de solitude, choisies ou non », livrait sur la même antenne ses réflexions métaphysiques, énième épisode des feuilletons de la bourgeoisie confinée, que les médias ont donnée en spectacle des semaines durant.

Notons que Sylvain Tesson est lui aussi en lien étroit avec France Inter, ayant été programmé tout l’été du lundi au vendredi pour y animer la série « Un été avec Rimbaud ». Si, parmi ces cinq personnalités, certaines ont pu avoir un mot pour les intermittents et les travailleurs précarisés de la culture, force est de constater que ces derniers – pourtant premiers concernés et qui plus est en poste dans les médias en tant que techniciens, monteurs, etc. – n’auront pas eu eux-mêmes voix au chapitre.

L’originalité et la diversité ne sont guère de mise non plus du côté des universitaires, et des « intellectuels ». Sur les 287 interviewés, seules 14 invitations, toutes matinales confondues, entrent dans cette catégorie, et on compte à nouveau 12 hommes pour 2 femmes. Les matinales ont en ce sens été fidèles aux disparités sociales, puisque le confinement a eu tendance à pénaliser les chercheuses, impactées dans leur travail, comme les autres femmes, par l’inégale répartition des tâches domestiques [12].

Remarquons que les intellectuels sont majoritairement présents sur France Inter, qui totalise 12 interventions sur les 14 [13]. On trouve sur la station du service public des économistes (5 sur les 12 [14]) et trois philosophes [15]. Mais également des personnalités évoluant dans les cercles de pouvoir, voire proches d’Emmanuel Macron [16] : ainsi de Daniel Cohn-Bendit (30/03), Pierre Mathiot (30/04), directeur de Sciences Po et rapporteur du projet de réforme du BAC, et du neuropsychiatre et ethnologue Boris Cyrulnik (25/03) [17].

Personnalités connues du grand public, dans leur immense majorité, et habituées des studios de France Inter : autant dire que la radio publique n’a pas fait chauffer les méninges plus que de raison pour donner à entendre d’autres voix afin de « penser la crise »…

***
Comme indiqué dans notre introduction, nous reviendrons dans une seconde partie sur les représentants du secteur médical conviés dans les matinales au cours de cette même période (mars-avril 2020). Mais ce premier tour d’horizon permet de tirer un certain nombre de bilans : exacerbation des inégalités de genre, misère du pluralisme politique, économique et social, et absence ou presque de représentants des secteurs culturels ou universitaires.

Comme de coutume, les matinales radiophoniques restent ainsi la chasse gardée des « têtes d’affiche » et des personnalités « légitimes », toutes catégories confondues. Haut lieu du pouvoir médiatique, pensée comme tel par ses dirigeants, cette tranche d’antenne s’en tient en effet à ne convoquer que les « importants », au détriment des travailleurs et des classes populaires, plus généralement, dont les paroles seront (au mieux) reléguées à la marge dans les grands médias, entendues principalement au titre de « témoignages » descriptifs, ou imposées par certains auditeurs lorsque ces derniers sont gracieusement conviés à l’antenne. Les journalistes eux-mêmes ne s’y trompent pas…

Dans l’article précédemment cité, David Garcia cite un Yann Gallic (grand reporter à France Inter) à la pointe du cynisme (ou du mépris ?) :

On a tendance à inviter les « bons clients », des professionnels du discours aptes à tenir le micro pendant sept à huit minutes […]. Ce n’est pas donné à tout le monde, et encore moins sans doute à une femme de ménage ou un ouvrier, peu familiers de ce type d’exercice. Un agriculteur sera plus à l’aise pour répondre aux questions d’un journaliste dans son champ.

Découle de cette logique un manque cruel d’originalité dans les invitations, qui contribue lui-même à la (relative) dissolution des identités des stations radiophoniques – à l’œuvre depuis de nombreuses années – au profit d’un paysage globalement uniforme [18], occupé essentiellement par les personnalités politiques les plus en vue, majoritaires sur chaque matinale [19]. Dans le cas du « 8h30 » de France Info, elles représentent même près des trois quarts des invités (70%). Le tout pour beaucoup de communication, et bien peu de journalisme…

Routine légitimiste s’il en est, contribuant à transformer les studios des matinales en vases clos, espaces de pouvoir symbolique, économique et social de plus en plus déconnectés. Car en effet, il est extrêmement rare d’entendre un invité qui ne bénéficierait pas d’une visibilité médiatique préalable, et plutôt courant de voir les mêmes personnalités (surtout si elles sont membres du gouvernement) se succéder, d’un jour à l’autre, sur les différentes chaînes. Les mécanismes de mimétisme – qui s’accélèrent à l’occasion d’un bon mot, d’une « passe d’armes » ou d’un « buzz » – jouent à plein et entretiennent le commentaire, pièce maîtresse du grand jeu médiatique.


Pauline Perrenot et Lucile Girard (avec Maxime Friot et Denis Pérais)

Publié le 05/09/2020

Plan de relance : le puits sans fond des aides aux entreprises

 

Cyprien Boganda (site humanite.fr)

 

Le plan de relance annoncé ce jeudi rouvre en grand les vannes des cadeaux fiscaux, avec notamment une baisse de 20 milliards d’euros d’impôts pour les entreprises. Cette politique, menée depuis 25 ans, coûte bien plus cher qu’elle ne rapporte. Démonstration.

Pour le Medef, la rentrée a un avant-goût de Noël. Le plan de relance présenté hier prévoit une nouvelle pluie d’aides fiscales aux entreprises, dont certaines n’ont pas grand-chose à voir avec la crise en cours. Le pouvoir a ainsi décidé de diminuer le poids des impôts de production (taxe sur les salaires, cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, etc.) de 20 milliards d’euros. Vieille revendication patronale, cette baisse ne correspond cependant pas à un besoin urgent de l’économie (lire à ce sujet notre entretien avec l'économiste Mathieu Plane).

200 milliards d’euros par an

« Le plan de relance n’est pas un cadeau fait aux entreprises, c’est un cadeau à la France », affirme gravement le premier ministre… Un peu comme s’il cherchait à désamorcer par avance les critiques soulevées par cette salve de ristournes fiscales.

Pourtant, ces critiques méritent d’être entendues. Depuis plus de 25 ans, une bonne partie de la politique économique a consisté en un déversement d’argent public en direction des entreprises, sous prétexte de lutte contre le chômage. En 2019, plus de 66 milliards d’euros ont été consacrés à la baisse du « coût » du travail, par l’intermédiaire d’allègements de cotisations sociales et de crédits d’impôts pour l’emploi de salariés à domicile, notamment. En intégrant la totalité des niches fiscales (dont le crédit d’impôt recherche, censé inciter les entreprises à investir dans la recherche), certains chiffrages arrivent à la somme de 200 milliards d’euros par an (1).

« Ces politiques ont échoué »

D’où cette question brûlante : avec le recul, ces politiques ont-elles rempli leurs objectifs ? La réponse de Clément Charbonnier, économiste spécialiste du sujet, est sans appel : « Ces politiques ont échoué. Cette affirmation ne se base pas simplement sur le niveau final de chômage (globalement stable depuis 30 ans - NDLR), mais sur des évaluations statistiques. »

Petit retour en arrière. Depuis 1993 et sous la pression d’un efficace lobbying patronal, la France a empilé les dispositifs fiscaux : allègements de cotisations en dessous de 1,2 Smic (1993-1998) ; exonérations liées au passage aux 35 heures (1998-2002) ; allègements « Fillon » (2003-2005) ; crédit d’impôt compétitivité emploi (2012), etc. En matière de réduction du « coût » du travail, l’objectif est atteint : « Au total, les cotisations sociales et patronales qui financent les régimes de Sécurité sociale sont désormais nulles au niveau du Smic », notait France stratégie en juillet 2017.

Depuis 1993, rien ne va plus

Pour ce qui est de l’emploi, c’est moins probant. Si l’on en croit les études scientifiques, les seules exonérations à avoir rempli leur objectif seraient finalement celles de 1993 : entre 120 000 et 490 000 emplois (on notera la largeur de la fourchette) auraient été créés ou préservés, pour un coût de 6,4 milliards d’euros en 1998.

Depuis, rien ne va plus. La réforme du 17 janvier 2003 visait à unifier les dispositifs d’exonération de cotisations sociales entre les entreprises travaillant à 35 heures et celles à 39. Le montant de ces ristournes atteint alors 20 milliards d’euros par an. Selon une étude de l’Insee d’août 2010, cette réforme aurait permis de créer ou sauvegarder… 15 500 emplois en tout et pour tout, dans les entreprises travaillant 39 heures.

Le CICE de François Hollande fait mieux, mais pour un coût exorbitant. Selon un rapport du comité de suivi paru fin 2018, il n’aurait créé que 100 000 emplois sur la période 2013-2015, pour un effet quasi nul sur l’investissement. Des estimations ultérieures aboutissent à un volume d’emplois plus important, mais pour un coût faramineux (20 milliards d’euros par an).

5 200 euros par emploi et par mois

C’est d’ailleurs l’une des principales limites de ce type de dispositif : même lorsqu’ils permettent de créer de l’emploi, la note est salée. En janvier 2015, le Liepp (Laboratoire d’évaluation des dépenses publiques dépendant de Sciences Po) soulignait ainsi : « Sur les 27 milliards annuels consacrés aux exonérations générales de cotisations employeur et aux dispositifs concernant l’emploi de salariés à domicile, plus de 6 milliards d’euros sont consacrés à des politiques dont le coût est supérieur à 62 500 euros par an et par emploi créé. » Soit 5 200 euros par emploi et par mois ! À ce prix-là, autant créer des emplois publics directement…

Sans compter que cette manne contribue à creuser les déficits. En effet, les exonérations de cotisations sociales ne sont pas intégralement compensées par l’État. Entre 2008 et 2018, cela représente un manque à gagner pour les caisses de la Sécurité sociale de près de 30 milliards d’euros.

Services bon marché

Évidemment, la baisse du « coût » du travail ne fait pas que des malheureux : « Les entreprises, bien qu’elles n’embauchent pas plus, augmentent in fine leurs marges, rappelle Clément Charbonnier. De plus, le développement de services bon marché (tels que le ménage à domicile subventionné - NDLR) bénéficie aux consommateurs de ces services, qui sont majoritairement les ménages à plus hauts revenus. »

À gauche, certains plaident pour que l’on cesse de se focaliser sur le « coût » du travail : « Pour la seule année 2019, les entreprises ont versé 273 milliards d’euros en dividendes (aux actionnaires) et intérêts (aux banques et marchés financiers), souligne Denis Durand, économiste communiste. S’il y a un ’’coût’’ à diminuer, c’est bien celui du capital. »

(1) Estimation réalisée par le pôle économique de la CGT en 2017.

Publié le 04/09/2020

Présidentielle US : Trump cherche la victoire par chaos. Notre analyse

 

(site humanité.fr)

 

À deux mois du scrutin, Donald Trump, toujours devancé dans les sondages par Joe Biden, envenime un climat déjà délétère, en faisant le pari que ces violences lui profitent.

Joe Biden en visite à Pittsburgh, lundi, pour anticiper celle de Donald Trump, mardi, à Kenosha : à soixante jours du vote, la campagne électorale est sortie des réunions virtuelles et des visioconférences par Zoom pour entrer dans la dernière phase du face-à-face direct. Anticipant les crochets de droite du président sortant, le candidat démocrate a multiplié les directs du gauche. Ce qui inonde les écrans de TV, « ce ne sont pas les images imaginaires de l’Amérique de Joe Biden, dans le futur. Ce sont des images de l’Amérique de Donald Trump, aujourd’hui ».

Les policiers, auteurs de violences, ont droit à toute la commisération de Trump.

Sans surprise, dès le lendemain, dans la ville où Jacob Blake a été criblé de sept balles dans le dos par un policier, Donald Trump a travaillé au corps son adversaire, tout en ignorant soigneusement de mentionner et encore moins de rencontrer la victime ou sa famille. Il a accusé Joe Biden d’être l’agent des « anarchistes, émeutiers et pilleurs » et même des « forces sombres ». Les policiers, auteurs de violences, ont en revanche droit à toute sa commisération. Sous une « pression terrible », ils « craquent » parfois. « Comme un type qui n’arrive pas à rentrer un putt de 1 mètre », a-t-il dit sur Fox News, dans une comparaison nauséeuse. Si les deux candidats se sont rendu coup pour coup, il n’en est pas moins vrai que c’est Donald Trump qui boxe dans sa catégorie préférée : celle de la sécurité. « Avec 180 000 morts du coronavirus et des sondages le montrant largué, le président essaie de transformer l’élection en un référendum sur son bilan déplorable, en une course centrée sur Biden, les démocrates radicaux et l’agitation dans les rues », cadre le magazine The New Yorker dans un article récent.

1- Trump, le Nixon 2.0 ?

Pour l’instant, c’est le thème de la « sécurité » qui occupe le centre du ring. Et avec lui, Donald Trump. « C’est malin, dans les deux sens du terme, décrypte Mark Kesselman, professeur de sciences politiques honoraire à l’université Columbia de New York. Pour lui, c’est la meilleure stratégie et certainement la seule qu’il soit capable de mener. » Sa rhétorique incendiaire vise à souder un bloc qui ne s’est pas érodé depuis 2016, comme le montrent toutes les enquêtes d’opinion. Calmer le jeu reviendrait à risquer d’effriter ce socle minoritaire mais solide, sans pour autant appâter des « modérés » qui ont quasiment disparu du paysage. Son pari : rejouer à la ligne près le scénario de 2016, en l’emportant de quelques dizaines de milliers de voix dans quelques « swing states. » « Cela peut marcher… à condition qu’il réussisse à faire oublier qui est le président en place en ce moment ! » note Mark Kesselman.

Le cinéaste Michael Moore, soutien de Bernie Sanders durant les primaires, avait flairé le « hold-up » trumpien il y a quatre ans. Il a partagé sur Twitter, il y a quelques jours, son inquiétude grandissante : « Je vous alerte dix semaines en avance. Le niveau d’enthousiasme des 60 millions d’électeurs de Trump est HORS DU COMMUN ! Pour Joe, pas tellement. » « Trump connaît sa base. Il est sa base », commente l’historien Romain Huret, directeur de recherches à l’École des hautes études en sciences sociales (Ehess). Les études montrent que le profil type de cet électeur possède un « faible diplôme » et de  « hauts revenus » (donc plutôt âgé) et que le ciment de cet électorat demeure le « nativisme », un courant idéologique anti-immigration qui émaille l’histoire du pays. Jusqu’où peut aller la fuite en avant nationaliste, voire suprémaciste ? Indicateur : Trump a récemment « aimé » sur Twitter un post soutenant Kyle Rittenhouse, meurtrier de deux manifestants antiracistes à Kenosha, le 25 août dernier. « C’est grâce aux milices que Trump a été élu en 2016 », estime Romain Huret, qui rappelle que « le poids de ces milices est indissociable des guerres extérieures. Nombre d’anciens combattants ont importé des méthodes et des façons de penser, notamment ceux qui ont été engagés contre l’“État islamique”. » Dans un climat d’intense polarisation, où peut mener cette alliance, surtout si Trump sent la victoire lui échapper ?

2-  Biden, « Hillary, saison 2 » ?

Sur le papier, la stratégie des démocrates devait être simple : transformer le scrutin en réferendum sur la présidence Trump, dès 180 000 américains morts du Covid, une situation économique catastrophique, les mots du président sortant comme autant de pétards jetés en pleine poudrière, le « tout sauf Trump »… Mais la question sécuritaire est venue gripper cette belle machine théorique. « Biden doit trouver une solution pour condamner la violence urbaine sans s’aliéner la base militante de son parti qui soutient Black Lives Matter », pointe une analyse du site Real Clear Politics. C’est toute la stratégie de la « big tent » (littéralement « grande tente ») – rassembler autour de Biden de l’aile gauche démocrate aux républicains modérés – qui subit sa première véritable épreuve du feu. Le choix de Kamala Harris et le refus d’incorporer à la plateforme démocrate des propositions-signatures (Medicare for All, création d’un impôt sur la fortune, annulation de la dette étudiante) de la gauche Sanders-Warren ont déjà déçu de nombreux électeurs progressistes. Quid si Joe Biden veut se montrer « dur » sur les questions de sécurité ?

« La tente n’est déjà pas suffisamment étendue, estime Mark Kesselman. Les jeunes et la gauche y sont sous-représentés. À la convention, John Kasich, Colin Powell et d’autres vieux routiers républicains ont eu droit à de grands honneurs, et Alexandria Ocasio-Cortez à 90 secondes de discours. » « Ce Parti démocrate là, centriste, risque de se tirer une balle dans le pied », selon Romain Huret. Il poursuit : « En attirant des républicains modérés, Biden fera un meilleur score à New York et en Californie, déjà acquis aux démocrates. Et alors ? Cette élection va se jouer à quelques milliers de voix dans certains États. Or, la mobilisation des jeunes compte aussi dans les opérations de porte-à-porte. » Pour Marie-Cécile Naves, directrice de recherches à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), Joe Biden gagnerait à produire « une mesure symbolique qui marquerait les esprits ». De gauche, ce serait encore plus marquant.

3- Participation : 2016 ou 2018 ?

« C’est la clé, indique Marie-Cécile Naves , et, à ce jour, la grande inconnue. » Entre la situation sanitaire, la volonté de Trump de limiter le vote par correspondance (un quart des bulletins déjà en 2016), les obstacles dressés sur la route du vote des « minorités » depuis une décennie par des majorités républicaines dans des États clés, tout est réuni pour un taux d’abstention encore plus élevé alors que la défaite de Donald Trump passe par une mobilisation record. Une « vague bleue » (10 millions de voix d’avance et la prise de contrôle de la Chambre des représentants) avait déferlé dans les isoloirs lors des élections de mi-mandat en 2018, marquées par le plus fort taux de participation depuis les années 1920. L’élection présidentielle de 2016, en revanche, avait enregistré une abstention supérieure au scrutin de 2008 qui vit l’élection de Barack Obama, avec, il est vrai, le plus fort taux de participation depuis les années 1960.

Tout est bon pour décourager les électeurs potentiels de Biden : Donald Trump envisage, sous prétexte de sécurité, de déployer devant les bureaux de vote des forces de police. Rien de tel pour dissuader un électeur latino, même administrativement en règle, ou pour tendre une situation déjà potentiellement explosive. « On n’a pas vu un tel climat de violence depuis 1968 », alerte Romain Huret. Cette année-là, dans un contexte d’émeutes dans les grandes villes, déclenchées après l’assassinat de Martin Luther King, et de guerre du Vietnam, le candidat autoproclamé de la « majorité silencieuse » et de « la loi et l’ordre », Richard Nixon, avait été élu face au vice-président Hubert Humphrey. L’Amérique a changé depuis, mais dans quelle mesure a-t-elle assez changé pour empêcher Donald Trump d’effectuer un second mandat ? À moins que celui-ci ne le décroche par le chaos ou dans le chaos ?

Publié le 03/09/2020

Des plumes empoisonnées

Si les « fake news » véhiculées par des « trolls » sur les réseaux sociaux abîment la vie publique, certaines fausses nouvelles produites par l’élite journalistique peuvent détruire la vie de personnes accusées sur la base d’enquêtes frelatées. C’est ce type de journalisme policier qui a contribué à faire condamner à perpétuité, au milieu des années 1980, le militant anti-impérialiste Georges Ibrahim Abdallah.

 

par Pierre Carles & Pierre Rimbert  (site monde-diplomatique.fr)

 

Un homme croupit dans les geôles françaises depuis plus de trente-cinq ans : M. Georges Ibrahim Abdallah. Arrêté en octobre 1984, ce militant de la Fraction armée révolutionnaire libanaise (FARL) écope deux ans plus tard d’une courte peine pour association de malfaiteurs et détention d’explosifs (1). Mais, alors qu’il attend son second procès, en février 1987, pour complicité dans l’assassinat en France d’un attaché militaire américain et d’un diplomate israélien plusieurs vagues d’attentats ensanglantent les rues parisiennes, notamment en mars et septembre 1986. Un Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes et du Proche-Orient (CSPPA) revendique les explosions. Le ministre de l’intérieur Charles Pasqua et son ministre délégué à la sécurité Robert Pandraud incriminent alors M. Abdallah et ses frères. « Je me suis dit qu’au fond mettre en avant la piste Abdallah ne ferait pas de mal, même si ça ne faisait pas de bien, admettra plus tard Pandraud. En réalité, nous n’avions alors aucune piste (2).  » Les auteurs des attentats seront finalement identifiés (des militants du Hezbollah liés à l’Iran) (3) mais, entre-temps, la justice a condamné M. Abdallah à perpétuité.

« Je me suis dit qu’au fond mettre en avant la piste Abdallah ne ferait pas de mal, même si ça ne faisait pas de bien », admet Robert Pandraud

Sitôt le nom « Abdallah » jeté en pâture, l’ensemble de la presse française le reprend avec d’autant plus d’entrain que le quotidien français « de référence », Le Monde, a lui-même mordu à l’hameçon du ministère de l’intérieur. Compte tenu de son influence sur le reste de la presse, la ligne suivie par ce journal revêt une importance particulière. « Derrière le CSPPA se cacheraient les amis de Georges Abdallah Ibrahim (sic), et l’enjeu véritable des attentats est la libération de celui-ci », écrit en reprenant l’hypothèse policière Edwy Plenel (Le Monde, 3 septembre 1986), qui couvre l’affaire avec son confrère Georges Marion. Le conditionnel ne tiendra pas longtemps. Le 16 septembre, après l’explosion d’une bombe à la préfecture de police de Paris la veille (un mort et cinquante-six blessés), Plenel évoque la « folie meurtrière des amis de Georges Ibrahim Abdallah », alors que ces derniers n’ont aucun lien avec l’attentat, comme l’établira l’instruction.

Portraits placardés dans toute la France

Quand, le 17 septembre, une bombe explose devant le magasin Tati de la rue de Rennes, à Paris (sept morts, cinquante-cinq blessés), les services de sécurité français attribuent l’attentat à M. Émile Abdallah, l’un des frères de Georges, après que MM. Maurice et Robert Abdallah — deux autres membres de la fratrie soupçonnés par la police d’avoir commis cinq jours plus tôt un attentat à la Défense — voient leurs portraits placardés dans toute la France avec la promesse de 1 million de francs (4) aux informateurs. Le jour même du carnage, les suspects clament leur innocence lors d’une conférence de presse qu’ils donnent à Tripoli (Liban), distant de 3 500 kilomètres de Paris. Plenel et Marion concluent à « une mise en scène bien orchestrée » (19 septembre) et poursuivent la piste tracée par Pasqua et Pandraud : portraits à charge (« Maurice et Robert Abdallah, deux frères sous influence », 18 septembre), affirmation à l’indicatif de la « participation de Robert aux attentats récents » (20 septembre) et désignation de la « tête pensante. Il s’agit d’Émile Ibrahim Abdallah, l’un des frères de Georges », reconnu sur photos par « des témoins fiables et précis » (19 septembre). Las, M. Émile Abdallah a été vu au Liban, par les correspondants locaux de l’Agence France-Presse (AFP), quelques heures à peine après l’attentat. La couverture médiatique du quotidien du soir frappe par le poids écrasant des sources policières.

Une mécanique du scoop inchangée depuis le milieu des années 1980, avec des « révélations » fondées sur des sources policières

C’est au milieu des années 1980, période marquée par la montée en puissance de la télévision, avec notamment les journaux télévisés de TF1 et France 2, que se met en place un schéma désormais classique : un journaliste publie un scoop dans la presse écrite puis le démarque dans les médias audiovisuels pour capter une nouvelle audience, avant de revenir sur l’affaire plusieurs jours de suite dans son journal — ce qu’on appelle « feuilletonner un scoop ».

Dans son édition datée du 30 octobre 1986, Le Monde publie à la « une » : « Le gouvernement aurait obtenu une trêve avec le clan Abdallah », sur la foi d’une « confidence d’un responsable policier » recueillie par Plenel — une fake news au carré puisque, M. Abdallah n’étant pas lié à cette affaire, sa famille n’avait pas de raison de conclure de trêve avec le gouvernement français. Le soir même, Plenel, auteur avec Marion de ces « révélations », est l’invité du journal télévisé de TF1, où il débobine à l’affirmatif son scénario imaginaire : « Les Algériens et les Syriens ont dit au clan d’Abdallah et au réseau des FARL d’arrêter de poser des bombes dans la mesure où plus les attentats continuaient à Paris, plus le but qu’ils recherchaient, c’est-à-dire la libération de Georges Ibrahim Abdallah, s’éloignait. » Cette thèse sera développée le lendemain et le surlendemain dans les pages du quotidien. Lequel persistera à soutenir la piste de la culpabilité de M. Abdallah dans le sillage de la police judiciaire, y compris après l’arrestation des vrais coupables en mars 1987 — des activistes iraniens — par un service concurrent, la direction de la surveillance du territoire (DST). Vingt-cinq ans plus tard, l’ancien juge antiterroriste Alain Marsaud confie dans ses Mémoires : « Il est désormais évident qu’Abdallah fut en partie condamné pour ce qu’il n’avait pas fait (5).  »

L’annonce de la réclusion criminelle à perpétuité prononcée contre lui début mars 1987 suscite un large consensus chez les journalistes (sauf à L’Humanité) — un « verdict courageux », écrit même Marc Kravetz dans Libération (2 mars 1987). Ce condamné-là n’était-il pas un peu le leur ? Sur les plateaux de la balance, leurs plumes faussées avaient pesé.

 

Pierre Carles & Pierre Rimbert

Publié le 02/09/2020

Face aux syndicats, Amazon échoue à faire installer des « caméras intelligentes » sur ses sites français

 

Guillaume Bernard (site rapportsdeforce.fr)

 

Le 26 août, Amazon aurait dû installer des caméras intelligentes sur ses sites français. Censées aider à la distanciation sociale, elles devaient émettre un signal sonore lorsque les salariés s’approchaient à moins de deux mètres les uns des autres. Jugé infantilisant et dangereux, le dispositif a finalement été reporté grâce à l’action des syndicats.

 

Il peut paraître cocasse de voir une entreprise qui avait dû restreindre son activité en France pendant le confinement sur décision du tribunal, parce qu’elle était jugée dangereuse pour la santé des ses salariés, faire désormais du zèle en matière de protection sanitaire. Mais on ne manque pas d’air chez Amazon.

Ainsi, dans les entrepôts français du géant américain, on ne pratique pas 1 mètre de distanciation mais 2 et des « ambassadeurs de l’hygiène », (aussi appelés « safety angels) » rappellent à l’ordre les collègues qui se rapprochent trop, oublient de se laver les mains, ou portent mal leurs masques. Enfin depuis peu, on tente même d’installer des caméras intelligentes pour aider les employés à respecter la distanciation.

Déjà mis en place aux Etats-Unis, au Royaume-Unis ou encore en Espagne et innocemment appelé « dispositif d’aide à la distanciation sociale » ces caméras auraient dû proliférer dans les entrepôts français d’Amazon dès le 26 août, c’est-à-dire moins d’une semaine après que la décision d’en faire usage n’a été annoncée en CSE.

Elles auraient dû permettre deux choses, explique Amazon France aux représentants du personnel lors de ces différents CSE locaux, le 20 août :

  • Alerter en temps réel les salariés qui se trouvent à moins de deux mètres l’un de l’autre grâce à un signal sonore.
  • Compter le nombre de personnes présentes dans une même zone et alerter si le seuil de sécurité sanitaire est dépassé.

Dialogue social sauce Amazon

« On ne nous a même pas demandé notre avis, s’indigne Jérôme Guilain, délégué syndical Sud sur le site de Douai, et le 20 août on nous annonce tranquillement en CSE que, puisque les caméras n’enregistrent pas les images, ne les stockent pas et ne les transmettent pas au réseau d’Amazon, il n’y a aucun problème.»

Même rengaine à Sevrey (Châlons-sur-Saône) où Harold Propin, délégué syndical CGT élu au CSE déplore la non consultation des instances représentatives du personnel et le manque d’information. « Ils n’ont pas pu nous dire combien ils comptaient installer de caméras ni dans quels endroits. » Contacté, Amazon n’a en pas donné plus de détail sur le sujet : « le nombre [de caméras] est variable et la mise en place se fait de façon progressive notamment dans les zones à fort passage », répond l’entreprise.

Il n’en faut pas plus pour que les délégué du de Sud sur les sites de Saran (Orléans) et de Douai rappellent l’entreprise à l’ordre via une délibération du CSE transmise dès le 20 août. « Amazon a informé le CSE mais ne l’a pas consulté avant de prendre une décision qui a des conséquences sur la sécurité er les conditions de travail des salariés. Or la loi l’y contraint. Amazon n’a pas non plus évalué les risques liés à la mise en place de ce nouvel outil. Elle doit donc en passer par ces étapes avant de pouvoir prétendre installer une quelconque caméra intelligente », fait valoir Jérôme Guilain. La remarque fait mouche et le 26 août : pas l’ombre d’une caméra dans les entrepôts d’Amazon France.

« Banalisation de technologies intrusives »

Si c’est la contestation de la procédure, trop rapide, trop verticale, qui semble avoir permis au syndicat de repousser l’installation des caméras, ces derniers critiquent également le fond de l’affaire.

« Des caméras pour faire respecter des mesures sanitaires, c’est infantilisant, juge Harold Propin, la direction nous dit que le dispositif n’a pas vocation à punir les salariés, qu’il est pédagogique, mais nous sommes dans une entreprise ou dans une école ? ». Jérôme Guilain abonde : « Même si les données ne sont pas enregistrées, il faut se représenter ce que ça peut faire pour un salarié d’être filmé toute la journée. Il y a de vrais risques psycho-sociaux qu’il nous faut évaluer avant d’installer quoi que ce soit. »

De fait, leurs préoccupations rejoignent celles de la CNIL (Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés) qui, face à la multiplication des dispositifs vidéos visant à lutter contre la Covid-19 a tenu à appeler le public à la vigilance dans un communiqué de juillet.

Elle y déclare : « Le déploiement massif de ces dispositifs de captation de l’image des individus et de détection de certains de leurs attributs ou comportements pourrait conduire, chez les personnes concernées, à une modification – voulue ou subie – de leurs comportements.

(…)

Leur développement incontrôlé présente le risque de généraliser un sentiment de surveillance chez les citoyens, de créer un phénomène d’accoutumance et de banalisation de technologies intrusives, et d’engendrer une surveillance accrue, susceptible de porter atteinte au bon fonctionnement de notre société démocratique. »

Droit d’opposition

Enfin le dispositif de caméras intelligentes qui tente d’être mis en place chez Amazon pourrait se heurter au droit d’opposition dont dispose toute personne lorsqu’elle est filmée. Il lui permet de refuser de faire l’objet d’une captation dans l’espace public.

Or, selon la CNIL, les caméras intelligentes « captent automatiquement l’image des personnes passant dans leur spectre de balayage, sans possibilité d’éviter les personnes ayant exprimé préalablement leur opposition. En pratique, ces personnes pourront uniquement obtenir la suppression de leurs données et non éviter leur collecte. » Leur droit d’opposition ne sera donc pas respecté. Si tel est le cas « les dispositifs concernés doivent être spécifiquement autorisés par un cadre légal spécifique prévu soit par l’Union européenne, soit par le droit français », conclut la CNIL.

Lorsque nous demandons à Amazon pourquoi le projet de caméras dans ses sites français a été repoussé c’est d’ailleurs ce point que souligne l’entreprise et non le fait que les CSE demandent à être consulté et non simplement informés.

« Lors des discussions avec les représentants du CSE, ceux-ci ont émis le souhait que les salariés aient la possibilité de ne pas être dans le champ de ce dispositif. Nous avons pris note de ces demandes et étudions par conséquent une solution technique qui permettrait aux salariés qui ne souhaitent pas être dans le champ du dispositif d’alerte d’emprunter un chemin alternatif. Dans l’attente d’une telle solution, nous avons mis le projet en suspens », conclut Amazon.

Publié le 01/09/2020

Le travail à distance : « Une fuite en avant des directions pour maintenir la subordination » pour la sociologue Danièle Linhart

 

Marie Toulgoat (site humanite.fr)

 

Pour Danièle Linhart, le travail à distance n’est qu’une nouvelle forme de management permettant aux employeurs de renforcer leur emprise sur les salariés. Entretien

Selon vous, se dirige-t-on, avec la généralisation du télétravail, vers un bouleversement de l’organisation actuelle du travail ?

Danièle Linhart Je ne pense pas. Ce qui caractérise la modernisation managériale depuis 1968, c’est la volonté des directions d’apporter des changements permanents aux modalités du travail, tout en prétextant la confiance patronale vis-à-vis des salariés. Ces changements vont toutefois, la majorité du temps, dans la même direction, celle de l’atomisation et de l’individualisation des collectifs de travail. On l’a déjà vu dans les années 1980 et 1990, avec la montée en puissance des objectifs personnels, des évaluations individuelles que les managers défendaient comme une façon pour les travailleurs de démontrer leur autonomie et leur inventivité. Plus récemment, ont été mis en place les bureaux en open space, sous prétexte de faciliter les échanges et la rencontre. Mais c’était aussi un moyen de surveillance et de contrôle, puisque chacun voit ce que l’autre fait. Dernièrement, sont apparus les « DRH du bonheur », dont le but est de faire croire aux salariés que l’entreprise est leur maison, en leur proposant des conciergeries, du yoga, des expositions, du baby-foot. L’objectif est que les employés y passent de longues heures et s’y sentent bien. Le télétravail, c’est plutôt l’inverse : c’est la maison qui devient l’entreprise. Mais, en réalité, l’organisation du travail reste fondamentalement prescrite et imposée. D’un côté, le travail à distance et les nouvelles technologies permettent un important contrôle pour encadrer et surveiller les salariés. De l’autre, en proposant à leurs effectifs de travailler en autonomie chez eux, les directions semblent faire preuve de confiance vis-à-vis de leurs employés. Cela fait partie des schémas derrière lesquels le management court toujours, avec une organisation du travail très contrôlée sous couvert d’un discours de confiance. Il y a une fuite en avant des directions pour maintenir la subordination des salariés, tout en prétendant la bonne volonté managériale.

Les salariés ne risquent-il pas de perdre le sens de leur travail en officiant à domicile ?

Danièle Linhart Isolés, seuls à la maison, les salariés ne peuvent plus discuter, collaborer, confronter leur point de vue à celui des autres, demander conseil comme ils le peuvent parfois dans un open space. Cela génère de l’anxiété à l’idée de ne pas pouvoir y arriver dans son coin. Puisque les salariés ne sont plus confrontés qu’à leur écran et à des réunions numériques, le télétravail a un côté déréalisant, factice, virtuel. Les employés sont éloignés du collectif, même si celui-ci est de moins en moins porteur. À terme, cela présente un risque de désengagement des salariés vis-à-vis de leur travail. Celui-ci risque en effet de perdre son sens, puisque travailler, c’est essentiellement œuvrer avec les autres et pour autrui. S’ils perdent la perspective de coopérer avec d’autres pour produire quelque chose d’utile à la société, certains perdront de vue la valeur et l’intérêt de ce qu’ils font. On peut toutefois être sûr que, dans quelques années, le management aura trouvé un autre modèle pour faire face à ce désengagement. La logique managériale est d’essayer de maintenir l’emprise sur les salariés en créant des modalités qui se renouvellent sans cesse pour ne pas être contestées. Et l’atomisation produite par ces modèles fait que la contestation va diminuendo, puisque, avec l’éclatement, la capacité collective de remise en question est amoindrie.

Les patrons ont-ils un intérêt à maintenir les salariés dans la posture de télé- travailleurs ?

Danièle Linhart Les directions d’entreprise avaient peur que, chez eux, les salariés n’arrivent à tronquer leurs missions, à tromper leur hiérarchie, à faire semblant. Mais elles ont été étonnamment surprises pendant le confinement en voyant que ceux-ci se sont donnés à fond. En se réjouissant si vite toutefois, les employeurs se font sûrement une illusion. Les salariés étaient en effet contents de travailler à la maison puisque, pendant l’épidémie, l’extérieur du domicile était dangereux. Mais la pandémie ne va pas durer pour toujours et ce ne sont pas des conditions de travail normales. Par ailleurs, il y a beaucoup de personnes qui n’ont pas la possibilité de télétravailler, notamment dans la logistique, dans les usines, sur les chantiers, dans les hôpitaux. On entend parfois que cela va créer une coupure entre ceux qui ont la possibilité de rester à domicile et les autres. Mais penser de la sorte, c’est une manière de dire que le télétravail est un privilège. Il s’agissait, bien sûr, d’une protection en temps de pandémie, mais le reste du temps, qu’est-ce qui permet d’affirmer cela ? Il s’agit surtout d’une possibilité pour les employeurs de rendre les télétravailleurs plus dociles, puisque, en cas de contestation, on leur répondra que, face à des personnes moins bien loties, ils devraient se contenter de ce qu’ils ont. C’est un argument pour que les télétravailleurs acceptent plus facilement certaines modalités décidées par les directions d’entreprise.

 

Entretien réalisé par Marie Toulgoat

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