PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

publié le 28 novembre 2021

Crise aux Antilles : le gouvernement cherche à calmer le jeu

Le gouvernement se dit prêt à « évoquer » l’autonomie de la Guadeloupe, après avoir retardé l’obligation vaccinale pour les soignants et les pompiers sur l’île ainsi qu’en Martinique.

La rédaction de Mediapart sur www.mediapart.fr


 

Après l’envoi du GIGN et du RAID en Guadeloupe, censés mettre fin aux violences sur l’île, sans succès, le gouvernement cherche maintenant à calmer le jeu. Espérant apaiser les esprits, les ministres de la santé et des outre-mer ont, dans un premier temps, annoncé vendredi 26 novembre par communiqué qu’ils repoussaient au 31 décembre la mise en œuvre de l’obligation vaccinale des soignants et pompiers en Guadeloupe comme en Martinique, où la contestation a fait tache d’huile.

Le ministre des outre-mer Sébastien Lecornu et celui de la santé Olivier Véran ont aussi annoncé la levée des suspensions pour les personnels qui accepteront un accompagnement individuel. Par contre, ceux qui refuseront « poursuivront leur suspension », précise le communiqué.

Un nouveau signal destiné à faire baisser la pression a été adressé quelques heures plus tard aux Antillais : le gouvernement se dit « prêt » à parler de l’autonomie de la Guadeloupe, département touché par une violente crise, a fait savoir vendredi soir le ministre des outre-mer Sébastien Lecornu.

Lors des réunions de ces derniers jours pour tenter de résoudre la crise, née d’un refus de l’obligation vaccinale avant d’embrasser des revendications sociales, « certains élus ont posé la question en creux de l’autonomie », a déclaré Sébastien Lecornu dans une allocution télévisée aux Guadeloupéens. « D’après eux, la Guadeloupe pourrait mieux se gérer d’elle-même. Ils souhaitent moins d’égalité avec l’Hexagone, plus de liberté de décision par les décideurs locaux. Le gouvernement est prêt à en parler, il n’y a pas de mauvais débats, du moment que ces débats servent à résoudre les vrais problèmes du quotidien des Guadeloupéens », a poursuivi le ministre.

Sébastien Lecornu a également annoncé le financement de « 1 000 emplois aidés pour les jeunes, avec un accompagnement spécifique et une formation, dans le secteur non marchand, pour soutenir les collectivités ou les associations sociales, sportives, environnementales du territoire ». En Guadeloupe, 34,5 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté national, avec un fort taux de chômage (19 %), notamment chez les jeunes (35 % en 2020, contre une moyenne nationale de 20 %).

Les incidents violents se multiplient sur l’île depuis une dizaine de jours et se sont étendus à la Martinique. L’étincelle a été le refus de l’obligation vaccinale, sur fond de climat social déjà très tendu, de forte pauvreté et de perception négative du rôle de l’État et de ses services. Des blocages et des piquets de grève dans ces deux îles des Antilles, on est passé à des violences contre les forces de l’ordre et les journalistes, ainsi qu’à des incendies et pillages de magasins.

Des policiers, des gendarmes et des journalistes ont été ciblés par des tirs dans la nuit de jeudi à vendredi en Martinique, où les violences ont fait dix blessés parmi les policiers, dont cinq par balles. « Dans la nuit, un gradé de la gendarmerie qui intervenait avec ses collègues sur un cambriolage a été violemment heurté par le véhicule des pilleurs. Il est grièvement blessé et est opéré ce jour », a annoncé vendredi le parquet de Fort-de-France.

Une dizaine d’interpellations ont eu lieu en Martinique dans la nuit de jeudi à vendredi, selon le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin. Il y a eu « près de 150 interpellations depuis le début de cette situation en Guadeloupe et en Martinique », a détaillé le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal.

Par ailleurs, le procureur de Pointe-à-Pitre, Patrick Desjardins, a indiqué vendredi dans un communiqué que les premiers résultats d’une enquête diligentée après la blessure d’un jeune homme mercredi à proximité d’un barrage montrent « que la blessure ne provient en aucun cas d’un tir par arme à feu mais plus vraisemblablement de l’impact d’un morceau de grenade lacrymogène tirée par les forces de gendarmerie dans le cadre de l’opération de maintien de l’ordre ».

En réaction aux violences, le préfet de Guadeloupe a décidé vendredi de prolonger le couvre-feu de 18 heures à 5 heures jusqu’au lundi 29 novembre. La veille, le préfet de Martinique avait, lui, instauré un couvre-feu « de 19 heures à 5 heures jusqu’au retour au calme ».

En Martinique, les pharmacies resteront fermées ce samedi et les services de garde ne seront plus assurés. Les syndicats de pharmaciens entendent protester contre le pillage de plusieurs officines.


 

publié le 27 novembre 2021

Taxer les profiteurs du Covid permettrait de construire 11 hôpitaux en France

Jean-Jacques Régibier sur www.humanite.fr

Selon l’étude commandée par le groupe de La Gauche au Parlement européen, la taxation des multinationales qui ont enregistré des bénéfices exceptionnels pendant la pandémie, pourrait rapporter 25 milliards d’euros à l’Union européenne, dont 5,6 milliards à la France. De quoi répondre aux besoins en hôpitaux ou en personnels de santé.

La crise du Covid a décidément fait beaucoup d’heureux. L’étude menée par trois chercheurs spécialisés dans les impôts payés par les multinationales de l’Université de Prague (1) le confirme pour la première fois en se basant sur l’analyse des résultats financiers réalisés par des multinationales présentes dans l’Union européenne, et qui présentent un chiffre d’affaire supérieur à 80 millions d’euros.

Mention spéciale à Sanofi

Sur les 8292  entreprises  concernées, 1763 ont réalisés des surprofits au cours de l’année 2020, pour un montant qui s’élève à 364 milliards d’euros au niveau mondial, soit 14,7% des bénéfices de ces sociétés réalisés dans la première année de la pandémie. Si l’on retient les sociétés dont le siège social se trouve en France, les bénéfices excédentaires s’élèvent à 20,4 milliards. Si les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) sont les grands bénéficiaires de la crise sanitaire, les grosses entreprises françaises du CAC 40 comme Orange ( +57% de surprofits en 2020), Atos (+34%), Carrefour (+17%), ou Capgemini (+12%) en ont elles aussi largement profité, avec une mention spéciale pour Sanofi qui a vu ses résultats bondir de + 338% entre 2019 et 2020, sans avoir réussi à mettre au point un vaccin, tout en annonçant la suppression de 1700 emplois, dont 1 000 en France.

Un rapport d’Oxfam avait déjà établi que six grands groupes pharmaceutiques mondiaux avaient fait à eux seuls 12 milliards de dollars de profits exceptionnels au cours de 2020. « A partir du moment où les très grandes entreprises, qu’elles soient françaises ou non, mais qui ont une activité sur le sol français, ont fait un bénéfice exceptionnel pendant cette crise, il serait logique et normal qu’elles soient davantage mises à contribution, comme cela s’est fait au cours de l’histoire quand en 1916 une taxation a été instaurée sur les profiteurs de la guerre », estime Manon Aubry, co-présidente du groupe de la Gauche au Parlement européen et membre de la France insoumise.

Un système fiscal plus juste

L’étude a examiné plusieurs scénarios de taxation des surprofits, allant de 10 à 70%. En retenant une taxation à 50%, ce sont 182 milliards d’euros qui seraient ainsi collectés au niveau mondial, dont 25 milliards d’euros pour l’Europe et 5,6 milliards pour la France. En France, le produit de cette taxe, toujours limitée aux seules entreprises ayant réalisé des bénéfices excédentaires, permettrait de construire 11 hôpitaux ou de recruter 105 500 personnels soignants et non soignants, ou bien encore de construire 4 000 kms de voies ferrées TER, ou de construire 143 lycées.

« Dans le débat qui fait rage pour savoir comment répondre à la crise économique et sociale engendrée par le Covid, aussi bien au niveau européen que dans la perspective de la campagne présidentielle en France, la question, au vu des résultats de cette étude, c’est de se demander si l’on continue à faire des cadeaux aux grandes entreprises, ou si l’on se donne les moyens d’avoir un système fiscal plus juste », estime la co-présidente de la Gauche au Parlement européen. L’étude menée par l’Université Charles de Prague, fournit en tous cas les éléments chiffrés complets pour le faire.

(1) Excess Profits Tax : Estimating the Potential Tax Gains for the European Union », étude rédigée par trois chercheurs du département de l’intégration européenne et de la politique économique de l’Université Charles de Prague, dans le cadre du projet Corptax lancé en janvier 2021.


 

publié le 26 novembre 2021

Programme présidentiel de Mélenchon : ce qui change, ce qui demeure

Réactualisé à l’aune du quinquennat écoulé, « L’Avenir en commun » est débarrassé des points qui avaient le plus fait polémique en 2017, comme l’hypothèse d’une sortie de l’Union européenne. Pour le reste, la continuité domine : VIe République, planification écologique et partage des richesses.

Fabien Escalona et Pauline Graulle sur www.mediapart.fr

Cinq ans, c’est long. Surtout quand on a vu tour à tour émerger un mouvement social inédit (les « gilets jaunes »), le conflit le plus long de l’histoire à la SNCF (37 jours consécutifs de grève contre la réforme des retraites), une pandémie mondiale (le Covid-19), ainsi qu’un renouveau historique des mobilisations féministes (#MeToo) et antiracistes (à la suite de l’assassinat de George Floyd). Le tout sur fond d’accélération sans précédent du changement climatique, auquel la communauté internationale n’apporte pour l’instant pas de réponse convaincante.

Réactualiser la doctrine sans en perdre la substantifique moelle ou, pour le dire autrement, faire valoir le changement dans la continuité : tel était l’enjeu de la réécriture du programme présidentiel de La France insoumise. À l’arrivée, ce nouvel opus de L’Avenir en commun (dit « AEC », dans le jargon insoumis), 694 propositions en tout, s’annonce déjà comme un succès de librairie. Publié au Seuil la semaine dernière, l’ouvrage, vendu 3 euros l’unité, s’est propulsé en tête des meilleures ventes de la catégorie « Essais et documents », selon le site Datalib qui recense les ventes dans les librairies indépendantes.

Un bon signal pour Jean-Luc Mélenchon, qui aborde cette troisième et dernière campagne présidentielle fort d’un héritage ambigu. Certes, ses 19 % à la dernière présidentielle lui confèrent un poids politique et une visibilité médiatique inédits. Mais le quinquennat passé dans l’opposition n’a pas toujours été une partie de plaisir : polémiques sur la démocratie interne, déceptions électorales lors des scrutins intermédiaires et, surtout, affaires judiciaires qui ont conduit à la catastrophique séquence des perquisitions de 2018, à la mise en examen de ses proches (lire ici et là) et à une condamnation du candidat pour rébellion et provocation… Autant de mésaventures qui ont abîmé la « marque » Mélenchon et provoqué les tâtonnements stratégiques de son mouvement.

Dans ce contexte, que reste-t-il du programme de 2017 ? Comment s’est-il adapté aux évolutions économiques et sociales de la France de 2022 ? À la montée en puissance de certains concurrents politiques, notamment des écologistes ? Que dit-il, enfin, de la mutation politique d’une formation dorénavant engagée dans une dynamique d’« union populaire », laquelle implique un élargissement de l’électorat visé ?

L’écologie en majesté 

Premier constat, l’importance accrue accordée à l’écologie. Entendue comme rupture avec le productivisme, cette thématique occupe une place encore plus fondamentale que dans le programme de 2017 (10 pages y étaient alors consacrées, contre 25 dans l’AEC version 2022), au point de détrôner le social dans l’ordre du chapitrage. Arrivant en deuxième position dans le programme, après la question institutionnelle et démocratique, la question écologique y est développée de manière plus ambitieuse et plus précise. L’introduction de Jean-Luc Mélenchon est d’ailleurs précédée d’un exergue qui donne le ton et « résume le projet » : « L’harmonie des êtres humains entre eux et avec la nature comme vision du monde ».

La notion de « bifurcation » écologique est venue remplacer celle de « transition », ce qui suggère une volonté de rupture plus franche à opérer à court terme dans nos modes de production, d’échange et de consommation. La « planification » (terme récurrent dans le programme), articulée sur plusieurs niveaux territoriaux, est la méthode avancée pour opérer cette bifurcation, c’est-à-dire répondre aux besoins sociaux dans le respect des écosystèmes.

Ce choix correspond à l’approche récemment défendue par l’économiste Cédric Durand dans la prestigieuse revue critique New Left Review. Il y pourfend la méthode (néo)libérale actuellement en vigueur, qui se contente d’augmenter le prix du carbone et des pollutions mais sans garantie de résultat (la baisse effective et à temps des émissions) ni de justice dans la répartition des efforts requis.   

La « règle verte » – qui consiste à ne pas prendre à la nature davantage qu’elle ne peut reconstituer – est désormais déclinée en « règle bleue » pour protéger le cycle de l’eau.

Pour mettre en œuvre cette orientation, l’AEC propose « un plan massif de 200 milliards d’euros d’investissements écologiquement et socialement utiles ». Ceux-ci seraient notamment fléchés vers des filières de réindustrialisation au service des objectifs climatiques, l’édification d’un système énergétique fondé sur la sobriété et le « 100 % renouvelable », ou encore la refonte du système de transport (laquelle comprend par exemple une renationalisation des autoroutes et « une suppression des lignes aériennes quand l’alternative en train est inférieure à quatre heures »).

Le programme fait également la promotion d’une agriculture paysanne et écologique, ce qui n’est pas sans écho avec différents livres et études scientifiques récents, affirmant que ce modèle peut tout à fait répondre à nos besoins à grande échelle (lire l’article d’Amélie Poinssot). À cette fin, une refonte de la politique agricole commune est proposée au niveau européen, afin de réorienter les aides publiques vers les bonnes pratiques et une réduction de la taille des exploitations. Comme il y a cinq ans, la création de 300 000 emplois est promise dans ce secteur.

Nouveauté par rapport à 2017, la « règle verte » – qui consiste à ne pas prendre à la nature davantage qu’elle ne peut reconstituer – est déclinée en « règle bleue ». Également constitutionnalisée, cette dernière impliquerait d’assurer l’accès universel à l’eau, mais de le faire en protégeant l’ensemble de son cycle, notamment en rendant sa gestion entièrement publique, par le biais de « régies locales ouvertes aux citoyens »

De manière générale, le choix d’une préservation du système-Terre comme principe d’auto-limitation est clairement affirmé, même si certaines dispositions jurent parfois avec l’exigence de sobriété, à l’instar de la participation aux « missions vers Mars ». Tenant compte des dernières initiatives du milliardaire Elon Musk, l’AEC prône cependant l’abolition des « voyages commerciaux et privés dans l’espace », et propose « un programme international de dépollution de l’orbite géostationnaire ».

Les investissements envisagés, le souci répété de protection des ressources et la répudiation du nucléaire rattachent en tout cas le programme aux versions radicales de « Green New Deal » élaborées au sein des pays riches.

De #MeToo aux antipasse : les mouvements sociaux au cœur du projet 

Outre les mobilisations climat, les références aux gilets jaunes, au renouveau féministe de #MeToo, au réveil de l’antiracisme et des luttes contre les violences policières, et bien sûr au Covid, apparaissent fortement dans les nouvelles préoccupations insoumises.

Dans l’idée d’épouser les soubresauts d’une société traumatisée par les décès liés au virus et les confinements successifs, un nouveau chapitre est apparu sur « la vie en état de pandémie permanente ». Le terme de « planification sanitaire » fait son entrée dans le glossaire insoumis, de même que le mot « vaccin », même si l’organisation ne prend pas position sur l’obligation vaccinale.

Le mouvement, qui avait produit une abondante littérature sur les réponses au Covid durant le premier confinement, maintient sa volonté de supprimer les lois d’urgences sanitaires ainsi que le passe sanitaire, et continue de prôner sa « société du roulement », la réquisition des entreprises de fabrication des masques, aérateurs d’air et de tests, ou encore la création d’un « pôle public du médicament » destiné à garantir la production et l’approvisionnement des traitements en France. Sans oublier, comme en 2017, un plan pour l’hôpital public et un remboursement à 100 % des soins par la Sécurité sociale.

Si la question sanitaire apparaît en tête des préoccupations, les luttes autour du genre et des minorités sexuelles se voient également accorder plus de place qu’en 2017. #MeToo est passé par là, et cela se voit : une citation de Louise Michel en ouverture du chapitre « Société », les mots « ménopause », « personnes trans », « LGBTI » et « harcèlement sexuel » font leur apparition, tandis que la dénonciation du « système patriarcal » est davantage mise en valeur.

Comme en 2017, le mouvement prône l’autorisation de l’adoption plénière pour les couples homosexuels, le refus de la GPA et l’abolition de la prostitution (un choix, pour le coup, tranché alors que le sujet fait débat parmi les féministes). Et cette fois-ci, l’AEC promet de rembourser la PMA et de constitutionnaliser l’IVG.

D’autres nouveautés sont notables, comme l’instauration d’un jour férié en mémoire de l’esclavage ou l’abrogation de la loi « séparatisme » adoptée cette année (lire notre dossier). Le droit de vote des étrangers aux élections locales et le récépissé de contrôle d’identité pour lutter contre les contrôles au faciès demeurant des outils de lutte contre les discriminations. 

Enfin, le mouvement des « gilets jaunes » n’est pas oublié. En plus des mesures d’augmentation des salaires et de réduction des inégalités, le RIC (référendum d’initiative citoyenne), leur revendication emblématique déjà présente dans le programme de 2017, apparaît en tête de chapitre, de même que la révocation des élus.

« Plan B », Alba, médias… Les sujets polémiques désamorcés 

À côté d’actualisations liées aux mobilisations les plus marquantes de ces dernières années, l’AEC version 2022 a lissé les points qui avaient valu le plus d’incompréhensions, de critiques et de tensions internes il y a cinq ans. À commencer par la question européenne.

« Cette Europe-là, soit on la change (plan A), soit on doit la quitter (plan B). Et c’est par là que tout commencera. » Ainsi s’achevait l’introduction du programme de 2017, signée par un Jean-Luc Mélenchon faisant dès lors de la question européenne la condition sine qua non de la réalisation de son projet présidentiel. Un Brexit catastrophique et l’élection de 6 eurodéputés insoumis plus tard, c’est peu dire que la thématique européenne, à peine évoquée dans l’introduction – si ce n’est pour tancer « la sacro-sainte “concurrence libre et non faussée” des traités européens » –, ne se taille plus la part du lion dans l’AEC actuel (3 pages, contre 6 en 2017).

Quant à ce fameux « Plan B » qui fit couler tant d’encre, jusqu’à être avancé comme la principale raison de la désunion entre Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon en 2017 – le premier reprochant au second d’être « anti-européen », le second accusant le premier d’être « euro-béat » –, il a tout bonnement disparu, dans sa forme initiale, du programme insoumis. Un tournant attendu, dans la mesure où le scénario avait déjà déserté les discours depuis les élections européennes de 2019.

Si le « Plan A » continue de désigner une « rupture concertée » avec les traités, le « Plan B » consiste désormais à « assumer la confrontation avec les institutions européennes ». 

Alors que les hypothèses d’une sortie de l’Union européenne et d’une sortie de la zone euro apparaissaient noir sur blanc dans le programme de 2017, elles ont cette fois-ci été écartées. Si le « Plan A » continue de désigner une « rupture concertée » avec les traités, le « Plan B » consiste désormais à « assumer la confrontation avec les institutions européennes ». Et il n’est plus question « que » de désobéir via des « opt out » ou d’utiliser les leviers déjà existants pour contester les mesures problématiques (lire notre article sur le retour de la controverse européenne à gauche).

Il n’y a pas que sur l’UE que le programme a été adouci. La mention d’une adhésion à l’Alba (l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique), qui avait empoisonné la fin de campagne en 2017, a également disparu du programme. Elle avait été exhumée par les adversaires du leader insoumis comme preuve de sa complaisance envers le régime vénézuélien d’Hugo Chavez puis de Nicolas Maduro. Ce dernier avait prétendu construire le « socialisme du XXIsiècle » à travers des avancées pour les milieux populaires, mais ses élites politico-militaires ont en fait recomposé un « État bandit » ayant recouru à une répression intense.

L’Union populaire mélenchonienne défend toujours, pour autant, des « coopérations altermondialistes et internationalistes ». Les Outre-mer, particulièrement présents dans le programme, restent des territoires dont il est préconisé qu’ils soient davantage partie prenante de coopérations régionales. Pour les Antilles et la Guyane, c’est désormais la Communauté d’États latino-américains et caraïbes, aux contours beaucoup plus larges, qui est évoquée.

Vis-à-vis des médias, le ton a, là encore, subtilement changé. Les propositions de base demeurent, comme une loi anticoncentration, la nécessité d’un « contre-pouvoir citoyen », ou encore l’élection des présidents du service public au Parlement. Mais sur la forme, il n’est plus écrit que les médias sont « bien malades » ou que la révolution citoyenne doit être menée « sans faiblesse » dans ce secteur.

Sur la laïcité, enfin, pas de changement majeur, même si le terme d’« accoutrement » (pour désigner le voile) a été supprimé en même temps que la mesure consistant à refuser de rencontrer les représentants politiques qui obligent leurs ministres à porter le voile. Une évolution à mettre en regard du discours du leader insoumis sur la « créolisation » de la société française, à rebours des thèmes identitaristes portés depuis l’extrême droite jusqu’au centre du spectre politique.

Des singularités qui persistent

Le « lissage » de l’AEC n’a toutefois pas abouti à la suppression de tous les points susceptibles de faire controverse. D’une part, même si le ton se veut consensuel, le cap reste celui d’un modèle de société alternatif, avec des mesures de redistribution fortes, la création de nouveaux droits, et la perspective d’un changement de régime à travers un processus constituant. D’autre part, même parmi ceux qui partagent cette aspiration, certaines orientations continueront à susciter des préventions.

Les questions internationales ont beau n’être pas au cœur des campagnes électorales, les choix diplomatiques avancés par l’AEC constituent une différence de fond à l’égard des Verts et de tout ce qui gravite au centre-gauche. Par souci de désoccidentaliser l’action internationale de la France, une sortie progressive de l’OTAN est, comme en 2017, annoncée. « La France peut et doit se défendre elle-même, en dehors de toute alliance militaire permanente quelle qu’elle soit », affirme le programme, qui reste elliptique sur les coûts éventuels que ce cap implique.

« Une nouvelle entente altermondialiste » est promue, sans détail sur les partenaires envisagés ni même sur les critères qui en circonscriraient les contours : s’agit-il de pays unis par le souci de saper définitivement l’hégémonie états-unienne dans l’ordre international ? Ou la nature des régimes et de leurs projets importe-t-elle ? Le programme avance que l’ONU « reste le seul organe légitime, car universel, pour assurer la sécurité collective ». Le temps sera cependant long avant que ce soit le cas, et il n’est pas précisé si le « renforcement » des Nations unies impliquerait la fin des sièges permanents au Conseil de sécurité, dont la France jouit avec quatre autres puissances.

Au chapitre économique et social, plusieurs dispositions ne se retrouvent pas ailleurs non plus, ou alors seulement chez d’autres candidats de la gauche radicale. Certes, toute la gauche appelle aujourd’hui à l’augmentation des salaires, à commencer par le Smic que La France insoumise veut porter à 1 800 euros brut – déjà proposée en 2017, cette mesure passait alors pour irréaliste. Le programme insoumis se distingue en revanche des Verts et du Parti socialiste, en réclamant le retour de la retraite à 60 ans. Quant à sa proposition de mettre en œuvre la garantie d’emploi (lire notre article), elle s’est même vu taxer de « soviétisme » par… le communiste Fabien Roussel.

De manière structurelle, c’est le rapport à la finance qui apparaît bien plus conflictuel du côté de Mélenchon et des Insoumis. Là où les autres candidats restent largement muets sur l’annulation de la dette publique, l’AEC évoque la possibilité d’en déterminer la « part illégitime », et entend que la Banque centrale européenne (BCE) pérennise son action de rachats de titres sur les marchés, pour les garder dans ses coffres et ne jamais en exiger le remboursement. Plus subversif, mais impossible sans confrontation dure à l’échelle européenne, il est proposé de « restaurer un circuit du Trésor pour sortir la dette publique de la main des marchés financiers ». Enfin, le programme évoque de manière elliptique la « socialisation de banques généralistes » – ce qui serait une première depuis 1981.

Concernant la justice, c’est cette fois-ci une absence qui situe le programme en deçà de ce que défendent plusieurs syndicats et de nombreux défenseurs des droits et libertés. Plusieurs propositions vont certes dans leur sens, qu’il s’agisse d’une augmentation des moyens, du renforcement des droits de la défense ou de « confier au Parlement l’orientation de la politique pénale ». Mais s’il est question de « renforcer » l’indépendance de la justice vis-à-vis de l’exécutif – sous-entendu quand elle existe déjà –, il n’est nulle part écrit qu’une indépendance statutaire du parquet (c’est-à-dire les procureurs, leurs substituts et les avocats du ministère public) soit souhaitable. Il s’agirait pourtant d’un moyen efficace pour éteindre les soupçons d’intervention du pouvoir, notamment dans les affaires de corruption.

Centralité du programme, pudeur de la doctrine

Les orientations programmatiques de l’AEC correspondent à une tendance de fond, bien mesurée par des chercheurs tels que Andreas Fagerholm : celle d’une montée en puissance des enjeux écologiques dans les programmes de la gauche radicale européenne, laquelle continue de se distinguer par ses revendications en faveur du salariat, sa critique de l’intégration européenne et sa rhétorique anti-impérialiste. Une tendance qui s’inscrit dans un nouvel âge de la gauche alternative, après la fin d’un cycle historique lié au mouvement ouvrier.

Contrairement à la plupart de leurs concurrents, les Insoumis font de ce programme un outil central de légitimation. De fait, ils sont actuellement les seuls à disposer d’un éventail de mesures aussi détaillé, sur tous les grands aspects des politiques publiques. Surtout, il s’agit de la révision d’un texte qui s’inscrivait déjà dans la suite de « L’humain d’abord », confectionné dans le cadre du Front de gauche en 2012. « Alors que la plupart des programmes sont devenus des biens symboliques de cycle court, commente pour Mediapart le politiste Rafaël Cos, l’équipe de Mélenchon a fait du sien un bien symbolique de cycle long, un peu comme lorsque le Programme commun de la gauche, dans les années 1970, avait structuré les positionnements pendant dix ans. »

À contre-courant, cette valorisation du programme s’accompagne néanmoins d’une absence de référent idéologique clair. Il n’est pas fait mention de l’écosocialisme, qui avait été travaillé par le Parti de gauche et que le député Éric Coquerel disait vouloir « remettre en avant » au lendemain des européennes. L’idée de « nouvel humanisme », récemment développée par Jean-Luc Mélenchon, n’est pas non plus approfondie ni même évoquée, quand bien même son contenu inspire visiblement le cap programmatique d’ensemble.


 

publié le 25 novembre 2021

Guadeloupe. Elie Domota :
« Le gouvernement doit accepter de négocier »

 

Pierre-Henri Lab sur www.humanite.fr

Le Collectif contre l’exploitation (LKP) demande la réintégration des personnels non vaccinés suspendus et un plan massif d’embauche pour les jeunes. Entretien.

Élie Domota Porte-parole du LKP

Dix jours après son déclenchement, la grève générale se poursuit en Guadeloupe. Élie ­Domota, leader du mouvement social de 2009, réagit aux propos du premier ministre, qui a évoqué la création d’ « une instance de dialogue ».

Comment se déroule la grève générale en Guadeloupe ?

Élie Domota Les Guadeloupéens sont fortement mobilisés. Chaque jour, ils sont nombreux à se rendre en famille sur les barrages. Cette mobilisation dure depuis le 17 juillet, soit quelques jours après la décision d’Emmanuel Macron de mettre en place le passe sanitaire. Chaque semaine, les organisations syndicales et toutes les organisations parties prenantes ont organisé des meetings et des distributions de tracts. Des cortèges ont réuni des milliers de personnes. Enfin, début novembre, les menaces de suspension des personnels de santé non vaccinés ont été mises à exécution. C’est dans ce contexte que les organisations ont appelé à la grève générale.

Le premier ministre annonce la création d’« une instance de dialogue » sur la vaccination. Cela vous satisfait-il ?

Élie Domota M. Castex est hors-sol. Il propose « une instance de dialogue » pour convaincre et accompagner les récalcitrants à la vaccination. Faut-il comprendre que les ­Guadeloupéens sont des imbéciles qui n’ont rien compris ? Ce que nous voulons, ce sont des véritables négociations sur l’ensemble des revendications.

Le ministre de l’Intérieur demande « l’arrêt des violences » comme préalable à la discussion…

Élie Domota C’est le gouvernement qui est à l’origine de cette situation. C’est sa décision d’ordonner au préfet de ne pas négocier qui génère de l’exaspération et de la violence. Fin août, nous avons déposé notre plateforme de revendications et des préavis de grève dans le secteur médico-social, au CHU, dans les hôpitaux, chez les pompiers, dans les cliniques privées et les administrations. Ces démarches sont restées sans réponse. Même les réunions de conciliation prévues dans le cadre des préavis n’ont pas eu lieu. Le 23 septembre, la situation semblait pouvoir se débloquer. Grâce au directeur de la sécurité civile, un rendez-vous avec le directeur de cabinet du préfet s’est tenu sur l’obligation vaccinale et le passe sanitaire, et l’ensemble des revendications. À l’issue de ce premier entretien, il a été convenu de mettre en place un accord de méthode pour organiser la négociation. Nous avons fait une proposition de calendrier. Cette démarche est restée sans réponse jusqu’au 29 septembre, où le préfet nous a informés par courrier qu’il ne s’inscrivait plus dans ce processus. C’est le seul contact que nous avons eu avec le préfet.

Bruno Le Maire affirme que le « fonds de solidarité » mis en place pour faire face aux conséquences de l’épidémie a apporté une aide massive aux Antilles…

Élie Domota C’est faux. Ces fonds-là ont été destinés uniquement aux békés (les descendants des colons – NDLR), les gros hôteliers et les grandes entreprises. Le Guadeloupéen qui possède un petit commerce n’a jamais vu la couleur de cette aide. Aujourd’hui, il ne peut toujours pas rouvrir sous couvert que les Guadeloupéens ne sont pas vaccinés. Pourtant, les grandes surfaces détenues par les békés sont ouvertes et accessibles sans passe sanitaire.

Que demandez-vous ?

Élie Domota Nous ne demandons qu’une seule chose : l’ouverture de négociations sur la base de notre plateforme de revendications. Les points prioritaires que nous souhaitons aborder sont la réintégration des personnels de santé et des professionnels libéraux suspendus, la mise en œuvre d’un plan massif d’embauches et de formation des jeunes : 60 % des moins de 25 ans sont aujourd’hui au chômage et 40 % des Guadeloupéens. Nous demandons aussi la mise en œuvre d’un plan d’amélioration des conditions de vie de la population.

La Martinique en grève

La mobilisation s’est étendue à la Martinique. Depuis lundi, l’île voisine de la Guadeloupe est à son tour le théâtre d’une grève générale. Déclenchée à l’appel de vingt organisations syndicales, elle porte sur des revendications similaires comme le refus de l’obligation vaccinale et du passe sanitaire, la lutte contre le chômage et la pauvreté. Dès lundi matin, le trafic routier a été fortement perturbé par des barrages. Après avoir appelé, le 23 novembre, à leur levée en raison d’un climat très tendu, l’intersyndicale a finalement décidé, mercredi, de leur intensification.

 


 

 

La Guadeloupe contre l’État


 

Sur www.politis.fr

Le mouvement contre le passe sanitaire et l’obligation vaccinale vire au chaos dans l'île la plus éruptive des Antilles françaises.

Voitures incendiées,magasins pillés, barrages routiers… Et voilà de nouveau à l’œuvre le vicieux engrenage de la violence. La Guadeloupe déverse depuis la fin de semaine dernière des images dont les médias s’abreuvent, alimentant une sensation de chaos que saisit l’État pour justifier la nécessité de rétablir l’ordre. Tout est parti d’un appel à la grève générale d’organisations syndicales et citoyennes contestant le passe sanitaire et l’obligation vaccinale pour les soignant·es, qui devaient se mettre en règle avant le 15 novembre pour éviter une mise à pied.

L’île, la plus éruptive des Antilles françaises, joue souvent le rôle d’étincelle sur des barils de poudre que les autorités abandonnent à l’air libre. En 2009, la grève contre la vie chère, lancée en Guyane puis reprise en Martinique, tourne en Guadeloupe à la paralysie totale de l’activité pendant 44 jours. La crise économique mondiale a généré des impacts beaucoup plus violents aux marges de l’ex-empire français que dans l’Hexagone. Le gouvernement ne s’en souciait guère jusque-là.

Cette radicalité guadeloupéenne puise dans une histoire coloniale dont le sang versé n’a jamais complètement séché. Mais tient avant tout à des indicateurs sociaux indignes de la République, prompte à envoyer des gendarmes éteindre les incendies de rue mais procrastinatrice pour traiter le feu des inégalités qui couve en profondeur. Le chômage touche un jeune sur trois, un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté, les coupures d’eau sont quotidiennes, le système de santé est très dégradé. Et la mortalité par le covid est la plus élevée des départements français. Alors que le taux de vaccination y est l’un des plus faibles.

Inconséquence de la contestation sanitaire, diront certains. Mais tout comme les DOM sont souvent escamotés par commodité sur les cartes épidémiologiques nationales, ils ont été négligés par Paris dans sa politique anti-covid nationale monolithique, inadaptée aux particularismes locaux – culture, éducation, acceptation, etc. L’état sanitaire de la Guadeloupe reflète un échec de l’État là où il sera tenté de fustiger l’indocilité des îlien·nes. Un État qui a nourri une énorme défiance envers sa parole, éhontément responsable de la contamination au chlordécone qui affecte 90 % de la population locale. Et comme toujours, Macron ne voit qu’une violence à l’œuvre, celle des gens à bout. Il entend donc _« ne rien céder au mensonge et à la manipulation par certains de cette situation », car « on ne peut pas utiliser la santé des Françaises et des Français pour mener des combats politiques ». _Ça parlera sûrement aux Guadeloupéennes et aux Guadeloupéens.

 

Les fascistes sont de sortie et tout le monde s’en fout

Par Loïc Le Cler sur www.regards.fr

Menaces de mort, agressions, attaques de manifestants... tout est permis pour les néonazis !

On a beau se dire, jour après jour, que le fond de l’air est brun, rien n’arrête cette inéluctable montée en puissance. Le prochain numéro du semestriel de Regards abordera justement ce sujet en profondeur.

Ces derniers temps, les événements sont comme en train de s’emballer. Rien que pour le mois qui vient de s’écouler, les actualités concernant l’extrême droite la plus violente et dangereuse que l’on puisse connaître sont légion. Et pourtant, rien. Tout le monde s’en fout. Les néo-nazis, ça ne fait jamais le buzz. Il y a pourtant matière à…

 Lundi 22 novembre, deux militants de SUD-Rail ont été violemment pris à partie par un groupe de sept fascistes. Insultes, coups et menaces de mort contre ces deux personnes attablés en terrasse à Paris parce que l’un d’eux… portait un sweat-shirt antifasciste.

Le 21 novembre, on lit sur Rue89 Strasbourg : « En début d’après-midi, les hooligans néonazis de Strasbourg Offender se sont battus contre les rémois du MesOs en plein centre-ville de la commune de Kilstett ». Saluts hitlériens sur des photos diffusées sur Telegram, bagarre provoquée en manifestation, en toute impunité.

Samedi 20 novembre, des groupes néonazis s’attaquent aux participants à la manifestation contre les violences sexistes et sexuelles. Des actes d’une extrême violence sont perpétrés, à visage découvert, en plein Paris. Ce même samedi, la direction des opérations douanières a découvert plus de 130 armes et des « éléments de propagande liée à l’extrême droite » dans l’Eure. Le lendemain matin, le ministre de l’Intérieur est sur France Inter et lui en parle-t-on ? Non.

Le 19 novembre, sur BFM : « Un militant d’ultradroite originaire du sud-ouest a été mis en examen vendredi à Paris notamment pour provocation à un acte de terrorisme et apologie, tandis qu’un autre homme, qui n’appartient pas à cette mouvance, est également poursuivi pour lui avoir vendu des armes, selon une source judiciaire. [...] Les deux hommes ont été interpellés mardi. L’un à Montauban, où il est employé municipal. Âgé de 46 ans, il administrait des chaînes de la messagerie cryptée Telegram [...] il publiait des messages très violents et expliquait qu’il fallait se préparer, en s’armant, à la guerre civile. »

Le 16 novembre, on découvre dans Libé qu’Éric Zemmour « s’offre les services d’un entrepreneur ultra radical pour sa campagne présidentielle [...] Proche des sphères néo-nazis, Tristan Mordrelle est né en Argentine en 1958. Il est le fils d’Olier Mordrel, ancien collabo qui fut condamné à mort par contumace à la Libération. C’est l’homme à qui Éric Zemmour demande de l’aide pour lever des fonds. »

Le 15 novembre, on apprend via StreetPress que, via le canal Telegram Les Vilains Fachos, « des néonazis appellent au meurtre de Mélenchon, Obono, Bouhafs et un journaliste de StreetPress ». Quelques jours plus tard, le site Arrêt sur images révèle que les fondateurs du canal Telegram opèrent « d’une participation active dans la campagne [d’Éric Zemmour], du moins d’une indéniable proximité avec celle-ci ».

Le 5 novembre, l’association Hors Service, créée par des fonctionnaires de police en disponibilité et/ou gravement blessés en intervention, appelle, dans un tweet, au meurtre de la « racaille », des « sauvageons sous éduqués, résultant de mariages forcés entre un cousin et ses cousines ».

Le 2 novembre, StreetPress publie une enquête montrant « des militants d’extrême droite, soutiens actifs d’Eric Zemmour, [qui] s’entraînent au tir sur des caricatures racistes de juifs, de musulmans et de noirs ».

Le 23 octobre, après une manifestation contre les violences de l’extrême droite, des dizaines de militants d’extrême droite ont semé la terreur dans les rues de Lyon, agressant au couteau des jeunes au hasard.

Dommage que la lutte contre l’islamo-gauchisme et le wokisme ne laisse pas le temps au gouvernement pour la lutte contre l’extrême droite. Le pathétique de cette irresponsabilité confine au criminel.

On pourrait également évoquer ces digues qui lâchent de toute part. Quand des Onfray ou des Enthoven disent préférer voter pour Le Pen ou Zemmour plutôt que pour Mélenchon.

Le 24 octobre, au micro de RTL, la ministre déléguée chargée de la Citoyenneté Marlène Schiappa sonnait l’alerte : « Ce n’est pas impossible que l’extrême droite se retrouve au pouvoir, cela est déjà arrivé avec Bolsonaro ou encore Trump ». Dommage que la lutte contre l’islamo-gauchisme et le wokisme ne laisse pas le temps au gouvernement pour la lutte contre l’extrême droite. Le pathétique de cette irresponsabilité confine au criminel. Pour rappel, comme l’écrivait Alain Bertho dans Regards, « la vérité est que le terrorisme qui a triplé en 5 ans et qui frappe principalement les pays occidentaux est un terrorisme d’extrême droite ».

 

 

 

Ascenseur pour les fachos

Sur www.politis.fr

La banalisation des discours d’exclusion et de haine encourage d’éventuels passages à l’acte violents.

C’est sans doute (1) le principal résultat de (bientôt) cinq années de macronisme : dans cette sinistre fin de quinquennat, les fascistes sont en roue libre. Plus une semaine ne s’écoule sans que leurs groupuscules attaquent des manifestations, des lieux culturels ou des militant·es de gauche. Surtout : c’est tous les mois ou presque, désormais, que des projets d’attentats néonazis sont découverts.

Mais le ministre de l’Intérieur d’Emmanuel Macron – Gérald Darmanin – se tient coi. Sur Twitter, où il passe beaucoup de temps, il ne reste jamais plus de quelques heures sans dénoncer, entre deux annonces de saisies de drogue, de nouvelles « violences » – comme celles qui, ces jours-ci, s’offusque-t-il dans le moment où ces lignes sont écrites, « touchent la Guadeloupe ».

Mais jamais il ne dénonce les exactions répétées de l’extrême droite.

Ce samedi, tout de même, il a déclaré, dans Le Parisien, que les discours de « Marine Le Pen et Éric Zemmour » alimentaient, selon lui, de « mauvais réflexes » et des « pulsions profondes ». Puis de préciser : « Quand Marine Le Pen et plus encore Éric Zemmour considèrent qu’il faut très, très vite prendre le pouvoir parce qu’on va être grand remplacés ou que cela va être la guerre des civilisations, il y a une forme de discours qui légitime, j’espère malgré eux, cette théorie. »

Par ces mots, on l’aura compris, ce ministre (2) suggère que les proférations xénophobes de l’extrême droite partisane pourraient contribuer à la radicalisation de l’activisme d’extrême droite. Et cela est plus que probable, en effet – car de fait, la banalisation des discours d’exclusion et de haine encourage, comme l’a de très longue date relevé la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), organisme étatique, d’éventuels passages à l’acte violents.

Mais lorsque Emmanuel Macron accorde un entretien exclusif à un magazine qui se trouve depuis des années à la pointe de cette normalisation, ou lorsqu’il apporte son soutien à Zemmour, quels « mauvais réflexes » nourrit-il ? Et lorsque Gérald Darmanin lui-même, après avoir naguère assuré que, s’il devenait « maire de Tourcoing », il ne « célébrerai(t) pas personnellement de mariages entre deux hommes et deux femmes », puis disserté dans un livre sur « les difficultés touchant à la présence de dizaine de milliers de juifs en France » à l’époque napoléonienne, continue à se targuer sur Twitter, dans un pays rongé par le racisme, de « maîtris(er) les flux migratoires » en « expuls(ant) trois fois plus de personnes en situation irrégulière que les Anglais, deux fois plus que les Italiens et 50 % de plus que les Espagnols », quelles épouvantables « pulsions profondes » veut-il flatter ?

(1) Avec, bien sûr, l’enrichissement continu des plus riches et l’appauvrissement symétrique des plus pauvres.

(2) Qui, très soudainement plus sensible que lorsqu’il agonit certaines associations antiracistes, leur trouve tout de même la circonstance atténuante que c’est peut-être « malgré eux » qu’ils profèrent des insanités racistes.


 

publié le 24 novembre 2021

Après la Guadeloupe, la Martinique en grève générale : « nous lançons un appel aux travailleurs français »

Maïa Courtois sur https://rapportsdeforce.fr

Les habitants de Martinique, dans la foulée de la Guadeloupe, lancent une grève générale. La Polynésie française pourrait en entamer une aussi, dès ce mercredi 24 novembre. Sur ces trois territoires, l’obligation vaccinale a été le point d’achoppement à l’origine du mouvement. Mais les revendications dépassent ce seul conflit, et remettent sur la table des enjeux de pauvreté, d’état des services publics et de scandales sanitaires. 

 

Dans les rues de Fort-de-France, lundi 22 novembre, près d’un millier de Martiniquais a défilé dans le cadre d’une grève générale initiée par 17 syndicats. Des blocages et des piquets de grève sont apparus, de Fort-de-France à la commune du Lamantin. « Trois ou quatre zones commerciales ont été bloquées, ainsi que le port de Fort-de-France », relate Gabriel Jean-Marie, secrétaire générale de la CGT Martinique (CGTM), premier syndicat du territoire.

Le discours d’Emmanuel Macron du 12 juillet, sur l’obligation vaccinale pour les soignants et l’application du passe sanitaire, en a été le déclencheur. « Dire que l’on va suspendre leur contrat de travail à des gens qui ont 20 ans d’expérience comme soignants, et qui ont bossé pendant des mois sans protection, sans blouses, dans les conditions que vous connaissez… Ça a été la goutte de trop », retrace Gabriel Jean-Marie. « Les soignants sont en première ligne ; mais tous les autres corps de métiers – enseignants, agents territoriaux, pompiers…- sont impactés par ces obligations », précise Thierry Jeanne, à la tête de l’UNSA Territoriaux en Martinique. 

Au cours de cette allocution, le chef de l’État avait également évoqué la réforme des retraites ou de l’assurance-chômage. Après plusieurs mois de mobilisation, « nous avons donc ajouté un certain nombre de revendications, et appelé le monde du travail à se mettre en grève générale », souligne Gabriel Jean-Marie. Deux syndicats avaient appelé à la commencer dès le 15 novembre ; la quasi-totalité du monde syndical l’a initiée ce lundi. 

Guadeloupe, Martinique, Polynésie : effet boule de neige ?

 La grève générale martiniquaise se structure en parallèle de celle en cours en Guadeloupe. « Depuis le 17 juillet, des milliers de Guadeloupéens manifestent toutes les semaines, pour demander l’ouverture de négociations, autour de leurs revendications. Ni le préfet, ni les maires, ni personne d’autre ne nous a considérés », affirme Elie Domota, porte-parole du LKP, dans le journal radio de Guadeloupe La 1ère. Là encore, l’obligation vaccinale a été le déclencheur des manifestations. Depuis le 15 novembre, une grève générale a été lancée. Lundi 22 novembre, Emmanuel Macron a dénoncé des « manipulations par certains de cette situation », en martelant : « on ne peut pas utiliser la santé des Françaises et des Français pour mener des combats politiques ».

Assiste-t-on à un effet d’entraînement entre territoires ? La Guadeloupe et la Martinique ne sont distantes que « de plusieurs dizaines de kilomètres, avec beaucoup de contacts entre les familles », rappelle Gabriel Jean-Marie. D’une île à l’autre, « c’est le même combat. Mais il ne va pas forcément prendre la même forme, avec les mêmes débordements, en Martinique », juge de son côté Thierry Jeanne. 

En Polynésie française aussi, une grève générale illimitée pourrait être lancée dès ce mercredi 24 novembre. Quatre confédérations syndicales ont déposé un préavis de grève, dont les revendications résonnent avec celles de Guadeloupe et de Martinique. Retrait de la loi sur l’obligation vaccinale, refus de la réforme de la Caisse de Prévoyance Sociale, application de la loi sur la protection de l’emploi local, augmentation du pouvoir d’achat… Sur ce dernier point, il est demandé une « revalorisation du pouvoir d’achat à 4% » côté public ou une « revalorisation des minimas des grilles salariales dans les secteurs d’activités du pays à 5% » côté privé, détaille Tahiti Infos. 

 « L’explosion sociale »

 En Guadeloupe, une plateforme de 32 revendications a été présentée. Elle avait déjà été communiquée aux autorités, le 2 septembre. L’accès à des services publics de qualité (dont les défaillances ont été décryptées par Bastamag), est au coeur des demandes.

« Le gouvernement veut réduire la mobilisation à un simple mouvement contre la vaccination, camoufler la profondeur de la crise et les revendications au cœur de l’explosion sociale », estime Sud PTT dans un communiqué de soutien publié le 23 novembre. Or, au-delà des enjeux sanitaires, il s’agit « d’une légitime colère contre les discriminations dont sont victimes les guadeloupéen·e·s, l’état des services publics ou les mensonges d’Etat concernant le chlordécone ». La Poste a ainsi supprimé près de 50 emplois en Guadeloupe courant 2021, malgré le contexte social difficile, souligne le syndicat.

 L’obligation vaccinale, « sujet du jour » ou simple déclencheur ?

 Le 14 novembre, les ministres Olivier Véran et Sébastien Lecornu ont repoussé la date d’entrée en vigueur de l’obligation vaccinale en Martinique au 31 décembre. Insuffisant pour calmer les esprits : « on demande l’abrogation de cette loi. D’ailleurs, Macron avait déclaré que jamais il ne mettrait en œuvre l’obligation vaccinale…», martèle Gabriel Jean-Marie. Et d’insister : « nous militons contre l’obligation vaccinale ; mais pas contre la vaccination ! »

Les 17 syndicats martiniquais ayanLe candidat communiste à la présidentielle a tenu son premier grand meeting dimanche, place Stalingrad, à Paris. En écho aux préoccupations des 3 000 participants, il a multiplié les propositions pour le pouvoir d’achat et une juste répartition des richesses, à commencer par une augmentation du Smic de 20 % et le triplement de l’ISF.t signé le préavis de grève générale présentent dix revendications. Parmi celles-ci : la fin de l’obligation vaccinale, mais aussi la hausse des salaires et des minima sociaux, et la baisse du prix des carburants. Ou encore, la prise en charge totale des tests de chlordéconémie, une maladie liée au chlordécone, cet insecticide utilisé dans les bananeraies jusqu’en 1993 qui pollue encore les sols. 

Pour Thierry Jeanne, la priorité de cette grève générale doit être « la solidarité avec les soignants ». L’obligation vaccinale est « le sujet du jour » ; les autres revendications doivent rester « en toile de fond » Mais toutes les forces en présence ne tiennent pas le même discours. En Martinique comme en Guadeloupe, difficile de déterminer si l’obligation vaccinale est au coeur de la colère sociale, ou si elle n’est que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

 Un « gouvernement d’incendiaires »

Le dialogue avec les autorités semble, dans tous les cas, rompu. « Dans un courrier daté du 29 septembre 2021, le préfet rejetait l’ensemble des propositions et mettait fin à toutes négociations », rappellent, dans un communiqué du 19 novembre, les Organisations en lutte contre l’obligation vaccinale et le passe sanitaire en Guadeloupe. « La seule réponse des services de l’Etat et des patrons du privé : arrestations arbitraires, harcèlement des travailleurs, violences policières, condamnations, suspension des contrats de travail ».

« Il faut que l’ordre public soit maintenu » en Guadeloupe, a soutenu Emmanuel Macron le 22 novembre. Le GIGN et le Raid ont été envoyés sur place, à l’issue d’une cellule de crise interministérielle le 20 novembre. « Lorsque vous envoyez les unités d’élite, ce n’est pas pour calmer les choses, mais les envenimer », observe Gabriel Jean-Marie. Ce dernier dénonce un « gouvernement d’incendiaires, qui jette de l’huile sur le feu ».

En Martinique, la deuxième revendication affichée par les syndicats dans leur préavis de grève est « l’arrêt de la répression qui frappe les salariés en lutte ». Gabriel Jean-Marie évoque les soignants qui avaient été menottés et interpellés mi-octobre devant le CHU de Fort-de-France. À l’image des forces de l’ordre envoyées en Guadeloupe, tout ceci s’inscrit, à ses yeux, dans une « histoire ancienne de la répression coloniale ».

 De 2009 à aujourd’hui, le défi du front commun

 Les revendications présentées en Guadeloupe comme en Martinique ressemblent à celles mises en avant lors des grèves générales de 2009. Les syndicats ont en tête ce modèle historique de mobilisation populaire. « La pauvreté n’a pas évolué depuis 2009 ; le pouvoir d’achat n’a pas augmenté depuis 2009, malgré beaucoup de promesses. Forcément, ça ne peut que faire écho », estime Thierry Jeanne. 

« Nous lançons un appel aux travailleurs de France », répète Gabriel Jean-Marie, qui espère cette fois transformer l’essai. « Le combat que nous menons, c’est celui que mènent de nombreux travailleurs sur leurs conditions de travail précaires ou le prix des carburants ». Mais la jonction avec l’Hexagone n’est pas évidente. En 2019, les Gilets Jaunes avaient repris des revendications et des modes d’action (comme l’occupation de ronds-points) expérimentés aux Antilles en 2009. Avec dix ans d’écart. « Les Gilets Jaunes, c’était une déflagration, mais en différé », observe le leader syndical.

Qu’en sera-t-il aujourd’hui ? Gabriel Jean-Marie ne désespère pas de faire front commun. « Nous disons aux travailleurs français : le gouvernement qui nous opprime, c’est le même. Plutôt que de s’observer et de lancer des mouvements séparés, unissons nos forces ».

publié le 23 novembre 2021

 

Inde. Les paysans ont fait plier Modi, la plus grande grève de l’histoire débouche sur une victoire

Gaël De Santis sur www.humanite.fr

Après plus d’un an de mobilisations des travailleurs, le premier ministre nationaliste indien a annoncé l’abrogation de sa réforme agricole ultralibérale.

Aux « frontières » de Delhi, les entrées dans la capitale indienne, on trouve des campements faits de bâches colorées, d’installations de fortune. Depuis des mois, des familles de paysans envoient à tour de rôle l’un des leurs pour tenir l’occupation et protester tout autour de la mégalopole. Aux « postes frontières » de Tikri, Ghazipur et Singhu, on n’est ni hindou, ni sikh, ni dalit, comme le voudrait Narendra Modi, premier ministre néolibéral indien et chantre de l’identité hindoue. On est juste empêché par la police d’entrer dans la capitale. Ici, on a créé de quoi se restaurer, acheter des produits de toilette. On dort dans des remorques. Et les paysans en lutte y ont même créé des bibliothèques temporaires. Vendredi, dans les faubourgs de la capitale, c’était jour de fête. On y a vu femmes et hommes danser. On y a vu des distributions de bonbons. On y a même vu des yajnas, ces rituels face au feu sacré.

Libéralisation et paupérisation

Car les paysans ont gagné. Le premier ministre Narendra Modi a annoncé que, lors de la session parlementaire d’hiver, les lois agricoles, conspuées depuis une année comme des « lois noires », seraient abrogées. Adoptées en septembre 2020, elles suscitent depuis l’ire du monde agricole indien. On ne parle pas dans le sous-continent de 5 à 6 % de la population qui vivent du travail de la terre et de l’élevage, comme en Europe. En Inde, c’est 70 % de la population qui dépendent du travail paysan. Or, il y a plus d’un an, fidèle aux dogmes libéraux, Narendra Modi a choisi de faire sauter ce qui protégeait la petite agriculture paysanne et qui a été obtenu par la lutte des travailleurs. « Il y a des lois foncières qui protègent les terres. Des lois sur l’eau. Des lois qui interdisent le stockage de céréales. Une loi en faveur d’un prix minimum pour les céréales. Mais toutes ces lois font obstruction aux grands acteurs du secteur privé qui souhaitent piller les zones rurales », décrit Mariam Dhawale, secrétaire générale de la All-India Democratic Women’s Association dans un entretien au journal belge Solidaire, le 2 juillet 2021.

C’est à cet édifice que le gouvernement s’est attaqué. En gros, les paysans ne peuvent plus vendre leur production aux mandis, les marchés de gros gérés par les États, qui garantissaient des prix minimums. Les paysans devraient se retrouver, avec les lois scélérates, à vendre leurs produits à de grandes firmes qui n’ont que faire d’assurer des prix rémunérateurs, au grand bonheur de distributeurs privés. Cette libéralisation, qui s’ajoute à d’autres mesures libérales qui touchent le secteur agricole, promettait les paysans à la paupérisation.

250 millions de grévistes

Aussi, en septembre 2020, les premières mobilisations ont été enregistrées au Pendjab, dans le nord du pays. Des voies de chemin de fer ont été bloquées par les travailleurs de la terre. Puis, le mouvement s’est, petit à petit, étendu. Il a culminé, le 26 novembre 2020 par ce que le magazine marxiste états-unien Jacobin a qualifié de plus grande grève de l’histoire. Pas moins de 250 millions de personnes y ont pris part. Ce jour-là, les agriculteurs n’étaient pas seuls à protester ; les travailleurs du privé protestaient contre les « lois travail » et réformes des retraites à la sauce Modi. Le premier ministre d’extrême droite voulait restreindre le droit de grève, imposant un préavis de 60 jours !

Depuis cette date, la lutte s’est prolongée pour les paysans, notamment sous forme de blocages de routes ou de trains. Par solidarité, les salariés ont organisé d’autres arrêts de travail. Fin 2020, la Cour constitutionnelle a demandé au gouvernement qu’une négociation soit ouverte.

« Défaite de la dictature »

À gauche comme dans le monde paysan, cette victoire a été saluée. On la doit à l’approche de scrutins dans des États phares, notamment le Pendjab que le BJP, le parti nationaliste de Narendra Modi, veut conquérir, mais surtout à la lutte. Une nouvelle grande date de mobilisation était d’ailleurs programmée, le 26 novembre de cette année, un an après la grève historique. Ainsi, joint par l’Humanité, le cosecrétaire de l’Union des paysans de toute l’Inde (Aiks), la principale organisation de paysans du sous-continent, le Dr Vijoo Krishnan, décrit une « victoire historique pour le mouvement unitaire des paysans soutenu activement par la classe ouvrière » et un « saut de géant pour construire la résistance aux politiques économiques néolibérales impulsées par les multinationales ». Même tonalité du côté du secrétaire de l’Aiks dans l’État d’Haryana, Sumit Dalal, qui salue « la défaite de la dictature », mais rappelle son prix : « Plus de 670 frères et sœurs, tués par la répression, sont les martyrs de ce mouvement. »

Pour le militant de gauche Prateheesh Prakash, après des années où « la droite indienne, qui représente la classe dominante, a pu esquiver de répondre à la crise créée par les politiques néolibérales », le mouvement des fermiers a « changé les règles du jeu ». Pour lui, cette victoire « envoie un message puissant à l’élite de la classe dominante ».

La lutte n’est pas terminée pour autant. « Le défi est maintenant de s’assurer qu’il soit répondu aux autres demandes du combat, comme le retour de prix rémunérateurs garantis légalement, la fin du Code du travail anti-travailleurs », prévient le leader paysan Vijoo Krishnan. Des assemblées pour mobiliser les travailleurs devaient se tenir hier autour de Delhi. D’autres objectifs de lutte sont également sur la table : que justice soit faite pour les centaines de personnes tuées par la répression, ou encore le retrait de la libéralisation du secteur de l’électricité, qui promet, là aussi, une augmentation des prix défavorable aux plus humbles.


 

publié le 22 novembre 2021

Au Burkina Faso, l’armée française face à la colère populaire

Marc de Miramon sur www.humanite.fr

Un important convoi de la force « Barkhane » a été bloqué pendant deux jours à Kaya, principale ville du centre-nord du pays. Plusieurs manifestants ont été blessés par balles.

Le convoi de l’armée française, en provenance de la Côte d’Ivoire pour rejoindre le Niger, a finalement pu reprendre la route dans la nuit de samedi à dimanche. Mais, selon l’Agence France-Presse (AFP) au moins quatre personnes ont été blessées par balles samedi à Kaya, principale ville du centre-nord du Burkina Faso, alors que des tirs de sommation ont été effectués par les soldats tricolores comme par les forces de sécurité nationale déployées pour disperser les manifestants hostiles à la présence de Paris dans la région. Il y a eu « trois blessés suite aux tirs », précise le quotidien d’État Sidwaya, dont un a « reçu une balle dans la joue ».

Des rumeurs de complicités entre Paris et les « terroristes »

« Un groupe de manifestants a tenté de découper le grillage pour rentrer dans l’emprise et les gendarmes burkinabés ont tiré des grenades lacrymogènes pour disperser la foule. Les soldats français ont effectué quelques tirs de sommation au-dessus de la foule », indique une source de l’état-major citée par l’AFP. L’important « convoi d’une soixantaine de camions et d’une centaine de militaires français » ne visait pas à « transporter des armes aux djihadistes, comme on peut le lire sur des réseaux sociaux », précise la même source, à l’heure où la colère populaire ne cesse de grandir au Burkina Faso, au Mali ou au Niger, contre l’inefficacité de l’opération « Barkhane », et où bruissent les rumeurs sur des complicités de Paris avec les groupes « terroristes » que l’ancienne puissance coloniale est censée combattre.

Exacerbation de la crise sécuritaire

Des accusations devenues légion dans l’ensemble du Sahel, et qui s’inscrivent dans un contexte de défiance vis-à-vis des pouvoirs locaux affaiblis par l’exacerbation de la crise sécuritaire. Tandis que des manifestations sporadiques réclament le départ des troupes françaises à Bamako, au Mali, sur fond de négociations entre le gouvernement issu du putsch d’août 2020 et la société militaire privée russe Wagner, la classe politique burkinabée demeure sous le feu des critiques et d’un mécontentement croissant de l’armée, en première ligne face à la violence « djihadiste ». Le 16 novembre dernier, une attaque visant un détachement de gendarmerie à Inata, dans le Soum, avait fait 53 morts, dont 49 soldats. Le président Roch Marc Christian Kaboré, qui peine à restaurer l’autorité de l’État dans un pays où tous les déplacements hors de la capitale, Ouagadougou, sont désormais fortement déconseillés, voire interdits, avait décrété trois jours de deuil national.

publié le 21 novembre 2021

Violences en Guadeloupe : « L’obligation vaccinale, c'est l’affront de trop »

Par Amandine Ascensio sur www.mediapart.fr

Au départ, des soignants et des pompiers hostiles à l’obligation vaccinale ont lancé une grève illimitée. Désormais, la mobilisation déborde. Dans ses revendications, également sociales. Dans sa violence, avec des pillages et des incendies. Dimanche, des membres du RAID et du GIGN doivent arriver sur l’île, paralysée. Reportage.

Pointe-à-Pitre (Guadeloupe).– Dans le bourg du Gosier, ce samedi 20 novembre, le sol est jonché de débris calcinés, de voitures incendiées, de matériel urbain détruit et de rochers éparpillés. Les voitures qui circulent slaloment entre ces stigmates d’affrontements. Après plusieurs jours de blocages routiers et de barricades enflammées, les Guadeloupéens en auraient presque oublié le point de départ des violences qui la secouent : l’obligation vaccinale des soignants (plus de 85 % sont vaccinés) et des pompiers.

Ce sont eux qui ont appelé à une mobilisation générale en Guadeloupe, le 15 novembre dernier, suivis par quelques syndicalistes de stations-service pendant une journée. Rapidement, c’est au centre hospitalier universitaire (CHU) de Pointe-à-Pitre et dans les casernes que se sont concentrés les principaux points d’échauffourées. Mais les chansons de piquet de grève au CHU et les opérations escargot ont maintenant cédé la place à de graves violences, que le couvre-feu instauré vendredi par le préfet (de 18 heures à 5 heures), et prévu pour durer jusque mardi, n’a pas arrêtées.

Dimanche, des renforts de policiers et de gendarmes, notamment des unités du GIGN et du RAID, doivent d’ailleurs arriver de métropole, alors que le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, évoque « une situation absolument intolérable et inacceptable », avec des « soignants menacés », « des pharmacies empêchées d’ouvrir » et des « ambulances bloquées sur les barrages ». Une situation attribuée à une « petite minorité ».

Ces derniers jours, les habitants ont assisté impuissants à des jets de pierres sur les barrages, à l’incendie spectaculaire de quatre bâtiments du centre de Pointe-à-Pitre, aux pillages d’une bijouterie, d’une armurerie, de supermarchés, de boutiques de téléphonie... Ou encore à des tirs à balles réelles sur les forces de l’ordre, et ce dans plusieurs secteurs, selon une source policière citée par nos confrères de l’Agence France-Presse.

Refaire la « grande grève »

Selon le parquet de Pointe-à-Pitre, samedi, seize personnes ont été interpellées et cinq d’entre elles placées en détention. Pour la nuit dernière, des sources policières annoncent une trentaine de nouvelles interpellations.

Sur les blocages routiers, les passages se négocient en tout cas durement, parfois se monnayent ; certains s’énervent, se battent auprès de ceux qui tiennent les barricades, des hommes surtout, des femmes parfois. Les uns sont (très) jeunes, d’autres un peu moins, on repère des membres de « gangs », très peu de syndicalistes. Tout le monde a une bonne raison d’être là. « Pour revendiquer », déclare Louis, la soixantaine, opposé à l’obligation vaccinale, en se servant un verre de rhum. D’autres se disent contre le vaccin lui-même, les politiciens, Emmanuel Macron. D’autres, encore, sont venus « filer un coup de main » pour charrier des tôles à entasser sur la route. 

« Tout le monde se mélange sur les barricades, se félicite Maïté Hubert M’Toumo, à la tête de L’Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UGTG), qui a remplacé l’emblématique Élie Domota, et en pointe dans la contestation. La jeunesse est en colère, nous avions averti que l’obligation vaccinale serait l’affront de trop. »

Samedi, l’UGTG a fait parvenir un communiqué d’appel à continuer la lutte. « Ces cinq jours de mobilisation et l’adhésion populaire qui les ont renforcés et les ont validés confirment la justesse des revendications des professionnels de santé, du social, du médico-social et des pompiers mais aussi traduisent la profondeur des souffrances, des inégalités, de la pauvreté et de l’exclusion subies par la population singulièrement les jeunes et les personnes âgées », écrit le syndicat, dont la plate-forme de revendications dépasse largement la loi du 5 août sur la « gestion de la crise sanitaire » (celle qui a imposé la vaccination aux soignants et étendu le passe sanitaire).

Le risque ? Noyer l’objet initial de la grève dans une demande de résolution de tous les problèmes de l’île. Tout le monde a en tête la dernière grande mobilisation de 2009, dont les syndicats tentent de raviver la flamme, jusqu’ici sans succès.

On a pris la décision de plonger tout un peuple dans la misère.

« Il faut savoir que les revendications des syndicats reflètent la réalité du plus petit des Guadeloupéens », affirme MariGwadloup Cinna, figure du Mouvement international pour les réparations (de l’esclavage), le MIR, croisée par hasard au détour d’une rue, sur une barricade tenue par cinq personnes. Alors quand on décide d’appliquer une loi et de soustraire son revenu à un membre de la famille, c’est qu’on a pris la décision de plonger tout un peuple dans la misère ». Un point de vue souvent soutenu dans la population interrogée au gré des files de voitures qui patientent devant les barrages. Tous « regrettent la méthode », mais assurent « comprendre les motifs de la mobilisation ».

De très nombreuses voies s’élèvent, aussi, en parallèle, pour fustiger les blocages, l’hétérogénéité des revendications, une bataille qui « ne concerne pas tout le monde », voire une lassitude de la rhétorique anti-coloniale des manifestants et des réticents à la vaccination.

Car la Guadeloupe reste très peu vaccinée (43 % de la population a reçu une injection au moins), malgré une quatrième vague très meurtrière, à peine achevée et dont l’île peine à se remettre. Une étude sur la résistance à la vaccination, publiée récemment sur le site AOC par Stéphanie Mulot, sociologue guadeloupéenne, enseignante-chercheuse à Toulouse, explique que « la dernière crise sanitaire a révélé dramatiquement les tensions et les lignes de fracture » entre des politiques publiques sanitaires vues comme parisiennes, des élus locaux peu actifs sur la question de la vaccination, notamment du fait de l’élection régionale et départementale, la vigueur du discours identitaire, de très profondes « inégalités socio-économiques et ethno-raciales », notamment dans l’accès à l’information.

Sur les barricades, où personne n’a reçu d’injection, on accuse la campagne de vaccination de tous les maux, mais on lui reconnaît une vertu : elle aura réussi à agréger des mécontentements et à créer une mobilisation incontrôlée, violente, à défaut de générale, que les syndicats ne veulent pas voir flancher dans les jours qui viennent.

 

publié le 20 novembre 2021

 

Sans papiers.

La régularisation au bout des grèves coordonnées

sur la site www.cgt.fr

Le 25 octobre, plus de 250 travailleurs sans-papiers ont commencé un mouvement de grève coordonné régionalement et confédéralement dans plusieurs secteurs d'activité en Ile-de-France, avec l'appui de nombreuses organisations de la CGT. Ils viennent d’obtenir gain de cause, ils vont pouvoir souffler.

Les grévistes ont commencé ce jour-là à occuper dix de leurs lieux de travail. Certains piquets de grève étaient ouverts et les grévistes de la première heure ont rapidement été rejoints par d'autres

Ouvriers du bâtiment qui travaillent sur les chantiers de grands groupes tels que Bouygues ou Eiffage, livreurs pour les supermarchés Monoprix, plongeurs dans les cuisines du café Marly situé près du Louvre, éboueurs, intérimaires... Ils sont employés dans des entreprises ayant pignon sur rue, qui utilisent leur statut administratif pour leur imposer de mauvaises conditions de travail ou des contrats précaires.

Marilyne Poulain, secrétaire de l'UD de Paris, membre de la direction confédérale et responsable du collectif Migrants, dénonce ainsi le système de sous-traitance en cascade souvent mis en place. « Dans le 19ème arrondissement de Paris, explique-t-elle, Monoprix a confié sa livraison à Stuart, qui a sous-traité à PickUp, une filiale de La Poste, qui a sous-traité à une société de livraison, GSG Transports Express, qui a fait travailler des personnes sans fiches de paie – bien qu'on trouve la trace de chèques – puis leur a imposé d'être auto entrepreneurs. »

Les sans-papiers occupent souvent des emplois qui se sont retrouvés en première ligne au plus fort de la pandémie.

Ils se sont mis en grève avec la CGT pour forcer leurs employeurs à soutenir leur régularisation, préalable nécessaire à l'obtention d'un titre de séjour lié à leur travail. La préparation de ces grèves a donné lieu à un important travail de coordination de différentes organisations (professions, territoires et syndicats).

Dans le cas des livreurs par exemple, la Fapt CGT (Fédération des salariés du secteur des activités postales et de télécommunications ), l'US Commerce de Paris, l’Union Locale du 19e arrondissement, l'UD de Paris et le syndicat des livreurs à vélo parisiens étaient impliquées.

À ce jour, tous les piquets de grève ont été levés après avoir obtenu satisfaction.

Les plongeurs qui travaillaient en contrat d'extras pour le café Marly situé près du Louvre ont été embauchés en CDI par le groupe de restauration Costes.

Les livreurs ont obtenu le formulaire nécessaire à leur régularisation et des contrats de travail en CDI.

Dans le cas des éboueurs de Sepur, des plaintes ont été déposées et une enquête ouverte par le parquet. Une solution va être mise en place par les services de l'Etat pour garantir leur protection.

La CGT défend l'égalité de traitement et l'application du droit du travail français pour tou·tes les salarié·es qui travaillent en France.

Elle prône la reconnaissance du travail et la régularisation administrative des travailleur·ses sans papiers surexploité·es parce que sans droits.

Qu'ils et elles aient ou non une autorisation de séjour et de travail, ce qui importe, c'est qu'ils et elles travaillent et vivent ici. Face à la montée des idées d'extrême-droite, la CGT réaffirme l'unité du salariat : ces travailleur·ses font partie intégrante de la classe ouvrière de ce pays.


 

70 travailleurs sans-papiers de La Poste entrent en grève

Guillaume Bernard sur le site https://rapportsdeforce.fr/

 D’ordinaire, ils chargent et déchargent les colis qui arrivent sur la plateforme logistique DPD (filiale de La Poste) de Coudray-Monceau en Essonne (91). Mais ce matin, ces 70 salariés sans-papiers se sont mis en grève. Selon l’Union Départementale Solidaires 91, environ 400 personnes travaillent dans ce hall de tri de 22 000 mètres carrés et à peu près 200 seraient sans-papiers.

Si les lieux appartiennent à l’entreprise DPD, ces salariés sont en revanche employés par une agence d’intérim créée par l’entreprise Derichebourg. Une entreprise elle-même sous-traitante de DPD, une des filiale de La Poste en charge de son réseau international de livraison. Un montage juridique complexe au cœur des dénonciations des grévistes et de leurs soutiens. « Cette cascade de sous-traitance a pour seul but d’employer de la main d’œuvre sans-papiers précarisés sans en endosser la responsabilité : les salariés n’ont pas d’horaires fixes, il peuvent terminer leur journée après minuit, leurs conditions de travail sont exécrables…mais La Poste peut détourner le regard », explique Catherine Fayet de l’Union Départementale Solidaires 91.

« Il n’y a que des travailleurs sans titre qui arrivent à supporter ces conditions de travail sans fuir à toutes jambes », résument les grévistes dans un communiqué. Ils demandent donc l’internalisation des salariés sous-traités, la suppression de l’intérim ainsi que la délivrance des documents leur permettant de régulariser leur situation auprès de la préfecture. « Nous ne libérerons les lieux de nous-mêmes qu’après satisfaction de ces revendications », préviennent-ils.

Ce n’est pas la première fois que le groupe La Poste est épinglé pour des pratiques de sous-traitance consistant, in fine, à faire employer des sans-papiers. Pendant 7 mois, de juin 2019 à janvier 2020, une lutte devant l’agence Chronopost d’Alfortville, avait permis d’imposer à cette filiale de La Poste la régularisation de 27 travailleurs sans-papier. 46 autres, travaillant dans d’autres sociétés et ayant participé à la lutte, avaient également été régularisés.


 

publié le 19 novembre 2021

Immigration. Calais a faim de solidarité

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Pendant plus d’un mois, deux bénévoles ont cessé de s’alimenter pour protester contre les conditions de vie des exilés dans le Pas-de-Calais. Leur action a ravivé l’élan solidaire des habitants de la ville, exténués par une crise de l’accueil qui a trop duré. Reportage à Calais.

Ils ont le teint pâle et les joues creusées. Leurs corps transpirent l’extrême fatigue qui les tient alités dans une petite salle à droite de l’autel de l’église érigée place Crèvecœur, à Calais (Pas-de-Calais). Anaïs et Ludovic ont cessé de s’alimenter depuis trente-six jours, ce lundi 15 novembre, deux jours avant d’arrêter leur grève de la faim. À eux deux, ils incarnent l’état actuel des habitants du Calaisis, solidaires des personnes exilées, bloquées à la frontière franco-britannique : exténués, mais déterminés.

« Notre action a remobilisé les solidaires, assure Ludovic, jeune homme à la barbe brune. Confrontés eux-mêmes à des situations sociales très difficiles et à une situation qui dure depuis près de trente ans, beaucoup de Calaisiens avaient perdu confiance en l’action collective. » Mais le refus des autorités d’entendre les maigres revendications du couple de militants associatifs a mis en lumière le cynisme de l’État et suscité une telle indignation que les habitants se sont rassemblés bien plus nombreux que d’habitude, samedi 13 novembre, pour la manifestation organisée en leur soutien. La prochaine se tiendra à Paris, dimanche 21 novembre, place Stalingrad. Accrochée à l’entrée de l’église Saint-Pierre, une banderole rappelle les objectifs de leur action. Anaïs et Ludovic ne demandaient pas la lune, mais simplement la fin de la confiscation des biens des personnes contraintes de vivre à la rue, la suspension des démantèlements de campements de fortune durant l’hiver et l’ouverture d’un véritable dialogue entre les autorités et les associations actives sur le terrain.

Les expulsions surprises ont repris de plus belle

« L’État ne respecte même pas les promesses faites par le médiateur qu’il a mandaté », s’insurge Yolène, retraitée et bénévole de l’association Salam depuis 2008. L’association, constituée essentiellement de personnes résidant à Calais, mobilise vingt bénévoles différents chaque jour. Ce lundi matin, Yolène est venue distribuer des petits déjeuners aux exilés vivant dans les bosquets aux alentours de la zone commerciale située à l’ouest de la ville. Ils sont près de 700, en majorité soudanais. La militante n’a de cesse de fustiger l’action de l’État dans sa ville. Et pour cause : Didier Leschi, patron de l’Office français de l’immigration et de l’intégration et médiateur, envoyé, le 2 novembre, par Beauvau, avait annoncé l’instauration d’un préavis de quarante-cinq minutes avant les expulsions de campements et la création d’un « sas », centre d’accueil uniquement ouvert la nuit, à la périphérie de la ville, pour 300 personnes. Moins d’un mois plus tard, le lieu a été fermé et les expulsions surprises ont repris.

« Quand on part chercher à manger ou prendre une douche, les policiers volent nos affaires », explique ainsi Abbas, en train de cacher son sac de couchage et quelques vêtements dans l’orifice d’une buse de béton, à côté du sous-bois où il vit avec trente compagnons d’infortune. « Certaines nuits, ils nous réveillent, nous font partir et détruisent nos tentes », reprend le jeune Soudanais. À ses côtés, deux hommes nettoient, à l’aide de branches d’arbre, le sol boueux où sont disposées quelques caisses en plastique, en guise de bancs, et trois boîtes de conserve faisant office de braseros

« Ils sont tous partis toussant et pleurant. Et les policiers riaient ! »

« Un soir, en 2017, en centre-ville, j’ai repéré une famille avec de jeunes enfants dormant sous un pont, se souvient Michel, Calaisien bénévole au Secours catholique. J’ai vu arriver un camion de CRS. Les agents leur ont jeté des grenades lacry mogènes. Les gamins et leurs parents ont été réveillés par la fumée. Ils sont tous partis toussant et pleurant. Et les policiers riaient ! C’est ce qui a motivé mon engagement ici. » En début d’après-midi, le jeune retraité est posté à l’entrée de l’accueil de jour de l’antenne du Secours catholique. À l’aide d’un compteur mécanique, il pointe le nombre de personnes entrant dans ce lieu, mis à disposition des exilés trois jours par semaine. L’ambiance y est presque festive. Des groupes jouent au ballon dans la cour. Une quinzaine de Syriens dansent la dabké, embarqués par le son d’une sono dont le volume a été poussé à fond. Ils entraînent dans leur farandole orientale Maryam, une bénévole, et trois Érythréens curieux d’apprendre ce nouveau pas de danse.

Sous les préaux qui bordent cet espace extérieur, Brigitte et son amie, toutes deux travailleuses sociales à la retraite, font tourner des lessiveuses pour les exilés venus laver du linge. Un autre groupe de bénévoles distribue à manger. Laurence, médecin retraitée du CHU de Calais, se tient à la porte d’une vaste salle où, répartis sur une dizaine de grandes tables, les exilés peuvent venir recharger leurs appareils électroniques. « Je travaillais au service d’addictologie, explique cette grande dame souriante. Ici, depuis deux ans, je continue mon engagement auprès de personnes vulnérables. J’espère aussi contribuer à changer le regard des personnes les plus hostiles aux étrangers dans la population calaisienne. »

Attablé à l’extérieur d’un entrepôt où se regroupent près de huit associations françaises et britanniques, dont la Refugee Community Kitchen et l’Auberge des migrants, Pierre Roques, salarié de cette dernière, confirme que la population est fatiguée par ces trente dernières années de défaillance de l’État à gérer l’accueil des exilés. « Les Calaisiens sont eux aussi confrontés à une forte précarité », explique le jeune homme, faisant allusion, notamment, au taux de chômage dans la ville, qui dépasse régulièrement les 27 %. « La misère des personnes exilées qu’ils observent ne fait qu’aggraver leur sentiment d’insécurité, continue-t-il. Malgré cela, une récente étude d’Amnesty International montre qu’une majorité soutient l’action des associations. » L’ONG a publié, en mai dernier, une enquête révélant, après avoir sondé plusieurs centaines de personnes, une réalité bien différente des discours sur l’exaspération de la population face aux « incivilités des migrants », dont se targuent régulièrement les autorités. « Les Calaisiens sont fiers de leur ville, de ses atouts et attraits, écrit Amnesty International. Ils parlent notamment de la “gentillesse” de ses habitants. C’est l’adjectif le plus communément utilisé pour décrire la ville. » 76 % des Calaisiens jugent, selon cette même étude, que la présence des associations est nécessaire. 71 % estiment, en outre, ne pas être satisfaits de la façon dont la situation des personnes exilées est gérée et 68 % que les associations ne travaillent pas dans de bonnes conditions.

« Depuis le 28 septembre, on compte 5 morts et 6 disparus en mer »

La grève de la faim de Ludovic et Anaïs et l’accumulation récente de drames humains participent à accentuer la défiance des habitants de la Côte d’Opale vis-à-vis des politiques conduites par l’État. « Depuis le 28 septembre, entre Calais et Grande-Synthe, on compte 5 morts et 6 disparus en mer », tempête Marguerite, une jeune militante d’Utopia 56, assise à l’avant d’une voiture à l’occasion d’un tour d’observation des différents lieux de vie alentour, où se répartissent près de 1 500 exilés. « J’ai été appelée sur le lieu de l’accident quand Yasser Abdallah, 20 ans, a été fauché par un camion fin septembre, reprend-elle, encore ulcérée par ce drame. J’étais devant son corps sans vie quand j’ai appris que la police allait démanteler le campement où vivaient ses amis. Ils ont été emmenés à l’autre bout de la France dans des centres d’accueil et d’évaluation des situations (Caes), sans pouvoir lui rendre hommage. Les Calaisiens, eux, étaient nombreux à venir à la cérémonie organisée en son souvenir. » Fidèles à leur inhumaine et mortifère logique, les autorités ont, dans la foulée, déraciné les arbres où Yasser et ses amis avaient installé leur campement. De quoi partager, avec Anaïs, Ludovic et toute cette population de solidaires, une écœurante nausée.


 

Un signalement contre la préfète des hautes-alpes

Un signalement au procureur de la République de Gap, « des actes de Mme Martine Clavel, préfète des Hautes-Alpes », a été transmis, ce lundi 15 novembre, par le député (LT) Sébastien Nadot, président de la commission d’enquête parlementaire sur les migrations. La préfecture a fait savoir qu’elle n’ouvrirait pas de nouveau lieu d’accueil d’urgence suite à la décision, fin octobre, des associations briançonnaises de fermer leur tiers lieu « les Terrasses ». Depuis, les exilés sont laissés à la rue. Le député y voit une « mise en danger délibérée de la vie des migrants, une omission de leur porter secours et des atteintes involontaires à leur intégrité physique ». Le groupe d’opposition municipale Briançon citoyenne (PCF, EELV, FI, PS), qui soutient la démarche des associations, appelle le gouvernement à mettre en place un dialogue «  garanti par un médiateur ».


 

publié le 18 novembre 2021

A Montpellier, les cheminots grévistes insistent sur la convergence avec les usagers

sur https://lepoing.net

Ce mercredi 17 novembre, la CGT était rejointe dans l’action, par des associations tout autant préoccupées par l’état du service public des transports.

L’heure était à une convergence des luttes peu courante, ce 17 novembre devant la gare Saint-Roch de Montpellier. Un appel national à la grève avait été déposé par les deux syndicats majoritaires au sein de la SNCF (CGT – Sud rail) pour peser sur les négociations salariales au sein du groupe ferroviaire, qui se tenaient à Paris. Seul syndicat visible sur ce rassemblement, la CGT Cheminots du Languedoc Roussillon partageait le pavé et le micro avec des associations d’usagers de la région.

Pour la CGT, qui annonçait 40 % de grévistes environ dans la région, l’objectif est de rétablir le niveau des salaires des cheminots qui subit un gel depuis 7 années consécutives. La table ronde parisienne revêtait donc d’une importance considérable aux yeux des salariés. Par ailleurs Sébastien Mourgues secrétaire général de la CGT Cheminots de la région Languedoc- Roussillon insiste sur le manque de personnel : « Sur la région il manque en tout 200 employés ». Une insuffisance qui a des conséquences directes sur les conditions de travail des salariés, mais tout autant sur la qualité du service rendu au public.

Ce « bien public » était particulièrement mis en exergue en cette matinée de lutte. La parole était donnée à des associations d’usagers présentes (« Comité de défense des services publics et des usages des Hautes Cévennes », « ALF Carcassone-Quillan, le « Comité Pluraliste »). Toutes évoquaient des revendications similaires quant à la vie quotidienne, mais d’ordre politique en définitive.

Pèle mêle : la disparition des guichets « physiques » en gare débouche sur une inégalité d’accès entre usagers aux services. Il y a un manque de cohérence entre les enjeux écologiques actuels et la réalité concernant le transports de fret par voie routière au détriment du ferroviaire pourtant plus propre. Autre sujet de préoccupation : l’amélioration de l’accès aux réseaux de transport pour les villages isolés.

Ici la déshumanisation des services, là l’appauvrissement des salariés dû aux manques de moyens financiers, sont donc les ingrédients d’une politique publique en total retrait de l’intérêt commun. Le service de transport SNCF fait face à une ouverture à la concurrence, au détriment de cet intérêt et paraît être déconnecté des demandes syndicales et citoyennes.  Ces prises de paroles voulaient révéler des craintes partagées entre salariés et usagers, qui unis, peuvent faire preuve d’une démonstration de force en se mobilisant dans la rue.

A 13h30, un cortège d’environ trois cents personnes s’est élancé du parvis de la gare vers le parc du Peyrou, pour finir à la préfecture, où eut lieu un accrochage des banderoles sur les grilles du bâtiment. Pour finir, associations et syndicats ont « posé » ensemble pour une photo « scellant » leur volonté partagée de protéger la « chose publique ».


 

publié le 17 novemb re 2021

Mobilisation. Chez Nor’Pain,
les travailleurs en lutte pour
de meilleurs salaires

Luis Reygada sur www.humanite.fr

 

Face à une direction méprisante, les employés de l’usine de Val-de-Saâne, en Seine-Maritime, entament leur seconde semaine de grève.

 

Le débrayage a commencé le dimanche 7 novembre et les négociations sont au point mort. « Au point mort total », précise Baptiste Lecoq. Avec plus de sept années d’ancienneté chez Nor’Pain, ce conducteur de four industriel fait partie des plus de trois quarts des salariés en grève sur les 300 employés que compte le site de Val-de-Saâne (Seine-Maritime), une des sept usines du groupe La Boulangère, fabricant de pains et viennoiseries préemballés. «Le directeur refuse de venir discuter au piquet de grève, alors nous avons accepté d’aller le voir (hier) matin sur le parking du site», explique celui qui est aussi représentant syndical CGT. «Il a recommencé à nous faire la messe, que du bla-bla comme à chaque fois ; nous sommes partis avant qu’il termine. Pourtant, ce n’est pas si compliqué : aujourd’hui, la principale revendication des ouvriers, c’est le salaire.»

Quatre lignes de production à l’arrêt

Pétrisseurs, conducteurs de ligne, agents de maîtrise chargés des machines ou du conditionnement, voilà maintenant plus d’une semaine qu’ils sont tous mobilisés, de jour comme de nuit, bravant les températures automnales, pour réclamer un meilleur traitement. Le bras de fer est engagé avec une direction qui – pour le moment – ne paraît pas disposée à céder malgré l’arrêt des quatre lignes de production de l’exploitation.

«Nous demandons une augmentation de 150 euros net», explique Baptiste avant de décrire des conditions de travail difficiles : des salaires à peine au-dessus du Smic pour plus de 37 heures hebdomadaires, avec souvent des horaires de nuit, de l’activité les week-ends et en rotation, en trois-huit ou en quatre-huit. Un rythme éreintant, déjà signalé par la médecine du travail.

«Quand on nous demande s’il y a du boulot à Nor’Pain, il suffit de décrire les conditions de travail pour que les gens préfèrent aller voir ailleurs. C’est simple : plus personne ne veut venir travailler chez nous », poursuit le syndicaliste. « L’ambiance est très dégradée, on a eu près de 30 démissions depuis le début de l’année. Avec ces fiches de paye et l’atmosphère sur place, c’est vite décidé : les intérimaires ne restent pas.»

Une attitude « cassante »

Alors que chez Nor’Pain, l’approche des fêtes de fin d’année est toujours synonyme d’amplification des horaires, il n’est plus envisageable pour les grévistes de continuer à supporter un management pour le moins pénible, autre source de conflit au sein de l’entreprise. La CGT, qui dépeint une maltraitance devenue routinière de la part de la direction et de certains cadres, n’hésite pas à pointer du doigt le directeur de l’usine, lequel n’aurait pas hésité, pendant le confinement, «à se promener dans l’usine avec un bâton pour faire respecter la distanciation physique ; à nous pousser comme si on était du bétail » !

Une attitude « cassante et teintée de mépris », que n’a pas manqué de dénoncer le député Sébastien Jumel (PCF) dans un courrier adressé à la ministre du Travail. «Il faut rappeler que ces salariés sont restés en production au plus fort de la crise sanitaire », a notamment rappelé l’élu de Seine-Maritime, qui s’est rendu sur place vendredi dernier.

De leur côté, les grévistes restent déterminés. «On sait bien qu’une grève, ce n’est jamais facile ! assène Baptiste Lecoq, mais tant qu’on n’obtiendra pas ce qu’on a demandé, l’usine ne redémarrera pas. » Contactée par l’Humanité, la direction du site n’a pas souhaité s’exprimer.

Face à une direction méprisante, les employés de l’usine de Val-de-Saâne, en Seine-Maritime, entament leur seconde semaine de grève.


 

publié le 16 novembre 2021

Climat.
COP26, un mirage et trois atterrements

Marie-Noëlle Bertrand sur www.humanite.fr

 

Les négociations se sont conclues sur une tonalité amère à Glasgow. En dépit de quelques avancées, l’ambition climatique demeure insuffisante. L’espoir de limiter le réchauffement à un maximum de 1,5 °C semble définitivement envolé.

« J e suis sincèrement désolé. » La voix tremblante, Alok Sharma n’a pu contenir ses pleurs au moment de clore la COP26, qu’il présidait depuis deux semaines à Glasgow, en Écosse. Larmes de crocodiles ou réelle émotion ? Sûrement un peu des deux, au vu des reculades accomplies dans les dernières minutes du sommet international qui devait sauver le climat. Sous la pression de plusieurs pays, dont les États-Unis, la Chine et l’Inde, le texte initialement prévu a fini par être largement édulcoré. Le sommet s’est conclu samedi avec près de vingt-quatre heures de retard. Un classique, concernant les négociations diplomatiques sur le climat, qui met en relief les tensions entre les 195 États participants. Ces dernières heures ont électrisé les débats entre pays industrialisés et pays pauvres. Elles ont aussi vu se tarir l’espoir de contenir le réchauffement autour de + 1,5 °C. Si l’objectif reste sur la table, les stratégies à court terme pour s’y tenir sont inexistantes. En dépit de la reconnaissance de la nécessité de réduire la production d’énergies fossiles, les engagements pris pendant la COP26 conduisent toujours à un réchauffement de + 2,4 °C. Décryptage.

1. Fossiles : la timide fin d’un tabou

En vingt-sept ans de négociations, jamais les énergies fossiles, responsables de 70 % des émissions de gaz à effet de serre et de 90 % des émissions de CO2, n’avaient été prises pour cible par les négociations sur le climat (lire notre édition  du 12 novembre). Le pacte signé à Glasgow en finit avec ce déni et reconnaît noir sur blanc la nécessité d’envisager leur décroissance. Une avancée historique. Mais timide.

Discuté en fin de semaine dernière, un premier projet de texte appelait les pays à « accélérer la sortie du charbon et des subventions aux énergies fossiles ». Le texte finalement adopté n’appelle plus qu’à « intensifier les efforts vers la réduction du charbon sans système de capture de CO2 et à la sortie des subventions inefficaces aux énergies fossiles ». Exit l’idée d’éliminer le charbon, la formule laisse la porte ouverte à la poursuite de son exploitation, moyennant l’usage de technologies incertaines. Le gaz et le pétrole ne sont pour l’heure pas inquiétés. Enfin, alors que l’Agence internationale de l’énergie (AIE) plaide pour cesser immédiatement tout nouvel investissement dans les fossiles, le texte ne se risque à fixer aucun calendrier.

La Chine, les États-Unis, l’Inde et l’Arabie saoudite ont fait pression pour qu’il en soit ainsi. Reste que, pour la première fois dans l’histoire, ces grands producteurs et consommateurs de fossiles ne se sont pas non plus opposés à ce qu’une mention explicite de leur réduction figure dans une décision multilatérale. « Cela n’en fait pas encore un levier pour faire changer les choses », relève Sébastien Treyer, directeur général de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), mais une indication encourageante, analyse-t-il : « La sortie du charbon devient un horizon de modernité économique pour les gouvernements. »

2. L’ambition climatique décapitée

On s’en souvient : les engagements de réduction de gaz à effet de serre (GES) pris en 2015 dans le cadre de l’accord de Paris ne permettaient pas de limiter le réchauffement en deçà de + 2,7 °C. La COP26 devait sonner l’heure, pour les États, de soumettre des propositions plus ambitieuses. Certains l’ont fait. L’Inde et le Nigeria ont ainsi rejoint le rang des pays s’engageant à atteindre la neutralité carbone autour de 2060.

Aux premiers jours du rendez-vous de Glasgow, des annonces déclamées en grande pompe ont elles aussi laissé miroiter une accélération des efforts – celle, par exemple, visant l’arrêt de la déforestation en 2030. La constitution d’une coalition de 190 pays visant la sortie du charbon, ou celle ralliant une vingtaine d’États autour de la visée de sortir du gaz et du pétrole ont elles aussi nourri les espoirs. Un temps, l’Agence internationale de l’énergie a même laissé entendre que le réchauffement pourrait ainsi être limité autour de + 1,8 °C. Le bilan est nettement plus sombre.

Beaucoup de pays n’ont pas joué le jeu du rehaussement de leurs ambitions, certains, même, les ont revus à la baisse. Pour les autres, la stratégie de court terme fait défaut, et l’engagement d’être neutre en carbone dans trente, quarante, voire cinquante ans fait figure de promesse en l’air. « Sans calendrier de mise en œuvre concrète, ni moyens contraignants de les faire respecter, ces engagements restent incantatoires », relève Greenpeace. Point positif : le pacte de Glasgow demande aux pays de préciser leurs objectifs à l’horizon 2030, et ce dès l’an prochain, alors que l’agenda des négociations prévoyait initialement d’attendre 2025. Un coup de cravache presque désuet, quand, pour l’heure, l’ensemble des engagements ne permet pas de limiter le réchauffement en deçà de + 2,4 °C.

3. La solidarité repoussée à plus tard

C’était l’autre enjeu de ces négociations : faire en sorte que les pays riches tiennent la promesse faite aux pays pauvres de les soutenir face au réchauffement. En 2009, tous s’étaient engagés à leur verser 100 milliards de dollars par an, à compter de 2020 et jusqu’en 2025, soit 500 milliards au total. En 2021, le contrat n’est pas rempli, d’autant que l’argent déjà mis sur la table – 80 milliards environ – est essentiellement constitué de crédits, et non de dons. Les pays dits du Sud attendaient que ceux dits du Nord réajustent le tir : ces derniers ont préféré repousser la cible. Elle ne sera atteinte qu’à compter de 2022, promettent-ils, tout en jurant qu’en 2025 les 500 millions de dollars seront bien réunis.

Outre de laisser des populations démunies face au réchauffement, cette mise en attente risque, là encore, d’avoir un impact négatif sur la lutte contre le réchauffement. Beaucoup de pays en développement conditionnent leurs efforts au soutien qui leur sera apporté. C’est le cas de l’Inde, dont l’engagement de développer massivement les énergies décarbonées au cours de la prochaine décennie pourrait être remis en cause.

Encore n’est-ce pas la seule entaille faite à la solidarité. Alors que de nombreux pays pauvres subissent les effets d’un dérèglement climatique auquel ils n’ont que peu contribué, la demande d’une réparation conséquente des pertes déjà enregistrées est un axe essentiel de leurs revendications. À Glasgow, les pays vulnérables plaidaient pour la création d’un fonds spécifique. Seules l’Écosse et la Wallonie s’y sont engagées. « L’issue (de cette discussion) est dérisoire, déplore Armelle Le Comte, d’Oxfam France. Elle montre que les pays riches ont tourné le dos à la souffrance de millions de personnes. »

4. Le sacre des marchés carbone

Les uns le verront comme une victoire, les autres comme un pas de plus vers la désintégration de l’accord de Paris : la COP26 a permis de finaliser les règles d’encadrement des marchés carbone à l’échelle internationale. Ces mécanismes qui permettent à des États ou des entreprises d’obtenir et d’échanger des crédits carbone, autrement dit des droits d’émettre du CO2, deviennent du même coup les seuls outils de régulation des émissions. Le texte adopté permet certes de combler certaines failles, comme celle qui aurait permis à une tonne de CO2 d’être créditée à la fois au bénéfice de l’acheteur et à celui du vendeur. Reste que le risque de surabondance de ces crédits n’est pas écarté. Ils ne vaudraient dès lors plus grand-chose. « Là où l’accord de Paris laissait ouverte la possibilité de mécanismes de coopération internationale non fondés sur les marchés, les États l’ont finalement doté de marchés carbone dangereux et injustes », tempête, en conclusion, l’économiste Maxime Combes.

 

publié le 15 novembre 2021

Montpellier : gros coup de semonce des chauffeurs de bus tram

Sur le site https://lepoing.net/

Aucun service public des transports urbains ne fonctionnait vendredi dernier dans la ville. Ce mouvement de grève révèle le malaise profond de centaines d’agents dépendant directement de la Métropole

« Une journée historique » estimait Laurent Murcia, responsable du syndicat Force ouvrière, archi majoritaire parmi les personnels de la TAM, la société de transports publics urbains desservant Montpellier et les communes de sa Métropole. Historique car le mouvement de grève de vingt-quatre heures déclenché ce vendredi 12 novembre s’est traduit par un blocage total de tout le réseau : pas un seul autobus, pas une seule rame de tramway n’ont circulé sur les quinze lignes desservies par ceux-ci, les quatre par celles-là (sur la commune même de Montpellier). Il faut appeler cela une démonstration de force.

Deux cents manifestants se sont regroupés en début de matinée devant les locaux d’accueil du public en centre ville, face à la gare. De là ils ont effectué une remontée jusqu’aux jardins du Peyrou. Dans le sens montant ou descendant, tout journaliste du Poing a effectué ce parcours de manifestation, interrompant une bonne part du réseau de tram, des dizaines et des dizaines, voire centaines de fois. Mais pour cette occasion supplémentaire, c’était intriguant, sollicitant, très particulier, que les manifestants soient cette fois les propres conducteurs des trams ou bus empruntant normalement ce boulevard.

Un épais malaise s’est installé dans l’entreprise TAM, et selon le responsable syndical, « il va vraiment falloir que ses dirigeants s’occupent des problèmes du personnel, sinon c’est le personnel qui va devoir s’occuper d’eux ». Depuis quelques temps Force Ouvrière brandissait la menace d’une grève perlée, les vendredis et samedis jusqu’à la Noël.

Voilà qui ressemblait à une arme redoutable de dissuasion massive : Mickaël Delafosse peut-il vanter sa politique des mobilités, si celle-ci se traduit par une paralysie du transport public pour la première période de sur-consommation des Fêtes de fin d’année qui pourrait signifier un retour à la “normale”, après des années de fortes perturbations provoquées par les politiques anti-populaires d’Emmanuel Macron, et la pandémie de COVID ?

Finalement, ce mot d’ordre est pour l’heure suspendu, après qu’un accord salarial ait été conclu, certes modeste (1,37 % d’augmentation du point, et l’octroi d’une prime COVID de 400€ à 700€ par agent en fonction de leur niveau de revenus). « Disons que cela garantit un maintien du pouvoir d’achat, puisqu’hélas nous en sommes arrivés là dans ce que nous pouvons espérer obtenir, ce qui est déjà bien mieux que dans beaucoup d’autres secteurs » estimait toujours le responsable syndical.

Dans l’ensemble, le cortège ne se remarquait pas pour une quelconque fébrilité impétueuse. L’atmosphère très automnale semblait faire écho au maquis des questions qui restent dorénavant à négocier. Ces questions touchent, à une profonde « dégradation des conditions de travail », qui est aussi « une dégradation du service public. Aujourd’hui, 70 % des lignes de bus sont affectées par des retards d’horaires. Et la ligne 4 de tramway fonctionne de fait en service réduit permanent ».

Tout cela par manque de moyens mis en face des nécessités de service, dans une phase de sur-pression liée à la sortie des confinements, et à la mise en place difficultueuse de la gratuité. Un employé fait part des inquiétudes du personnel de l’entreprise : « Certains de nos chauffeurs craignent de voir de plus en plus d’accidents se produire, et c’est avec soulagement qu’ils rentrent le soir quand la journée s’est bien déroulée». La densification du trafic due entre autre aux nouvelles pistes cyclables couplées aux mesures de limitation de la vitesse à 30 km/h en agglomération ajoutent des tensions sur la route et sur les horaires que doivent tenir les employés.

En outre il confie : « l’application de ces mesures prises par la mairie va trop vite, et l’entreprise ne prend pas assez en considération les changements rapides de la ville, on commence à être dépassé ». A cela s’ajoutent le mécontentement des usagers, et la pression psychologique qu’ils subissent. Pointé du doigt, le manque de personnel est une revendication essentielle. Selon un délégué syndical « il manque quarante à cinquante conducteurs de tramway et de bus confondus ». Laurent Murcia poursuit : « en prenant en compte les départs en retraite, mais aussi les services à temps partiel qui se font plus nombreux avec l’évolution actuelle des modes de vie, on a un taux de remplacement du personnel qui ne correspond pas du tout à la réalité des services ».


 

publié le 6 novembre 2021

Immigration. À Calais, les propositions du médiateur capotent

Nadège Dubessay sur www.humanite.fr

Les associations déplorent les mesures insuffisantes du gouvernement pour résoudre le traitement inhumain dont sont victimes les exilés.

Ils ont les traits fatigués, mais ils assurent qu’ils tiendront bon. Déterminés, le prêtre de 72 ans Philippe Demeestère, les militants associatifs Anaïs Vogel et son compagnon Ludovic Holbein ont annoncé, mardi 2 novembre, lors d’une conférence de presse, la poursuite de leur grève de la faim. Cela fait aujourd’hui vingt-quatre jours qu’ils ne s’alimentent plus, pour dénoncer la situation catastrophique des exilés à Calais (Pas-de-Calais). Le même jour, Didier Leschi, le directeur général de l’Office français de l’intégration et de l’immigration (Ofii), chargé d’une mission de médiation par le gouvernement, faisait le déplacement à Calais pour la seconde fois, dans l’espoir de désamorcer la crise. En vain.

L’État s’engage à proposer « systématiquement » un hébergement aux migrants qui seront délogés de leur campement de fortune à Calais. Hébergement « qui sera essentiellement dans le Pas-de-Calais, dans les Hauts-de-France, mais pas à Calais », a précisé le médiateur.

Il a également promis la fin des évacuations surprises. Les exilés disposeront de quarante-cinq minutes pour ramasser leurs effets personnels. Nettement insuffisant, rétorquent les associations qui ont réitéré, hier, leur revendication : que cessent les évacuations. Les trois grévistes de la faim attendent « un courage politique ».

Les associations réclament une pause pendant la trêve hivernale

Et il y a urgence : la période hivernale vient de débuter. Les associations réclament une pause pendant cette trêve. Qu’on arrête de confisquer les tentes des exilés. « Didier Leschi continue d’égrainer les propositions que le gouvernement a décidées seul, bien avant que soit entamé le début des négociations  ! » tempête Pierre Roques, de l’Auberge des migrants. Aux dispositifs déjà existants, le médiateur ajoute des propositions jugées invraisemblables par les associations.

« Il suggère de faire un diagnostic social avant chaque expulsion, c’est-à-dire un entretien d’une heure avec chaque personne, explique le militant. Étant donné qu’il y a des expulsions toutes les 48 heures, cela représente 1 500 heures d’entretien à mener par les agents de l’Ofii toutes les 48 heures ! »

« On ne peut pas forcer les gens à aller où ils ne veulent pas »

Un vrai dialogue de sourds. D’un côté, les associations dénoncent des traitements inhumains. De l’autre, le médiateur répète que les exilés ont besoin d’hébergement. « Sauf qu’on ne peut pas forcer des gens à aller où ils ne veulent pas. Ils n’iront pas à l’autre bout du département. S’ils sont à Calais, c’est pour rejoindre l’Angleterre », insiste Pierre Roques. Les exilés, en majorité afghans, syriens, soudanais ou érythréens, non expulsables parce que leur pays d’origine n’est pas sûr, ne parlent pas français. Ils rêvent de rejoindre l’Angleterre, où ils trouveront un contact, des proches et un point de chute.

Pour le responsable de l’Auberge des migrants, les choses sont claires : « Si on leur fait des propositions éloignées de Calais, ils les refuseront forcément. » Pour l’heure, les associations redoutent l’arrivée de l’hiver et, avec, les risques d’hypothermie, d’engelures, de mauvais traitements et de troubles psychologiques. Pierre Roques ne décolère pas : « Il existe une vraie crise humanitaire sur le sol français. »


 

publié le 27 octobre 2021

Montpellier : le “bulldozer” Hugues Moutouh, préfet de l’Hérault, expulse et traque des familles albanaises

sur https://lepoing.net

Lundi 25 octobre, au petit matin. Le nouveau préfet “bulldozer” de l’Hérault, Hugues Moutouh, ordonne l’expulsion d’un bâtiment squatté par plusieurs familles albanaises. Malgré des relogements prévus par la mairie, des demandes de droit d’asile en cours d’examen, et un accompagnement validé par… la préfecture. Résultat : un aller simple pour Tirana, des mesures d’OQTF et de placement en CRA.

Jusqu’à tout récemment, trois familles étaient installées au 13 rue Rigaud, tout près de l’avenue Clémenceau. La première d’entre elle quitte le squat le dimanche 24 octobre, s’étant vu proposé un hébergement d’urgence par le 115.

Pour les deux autres, la fin de l’occupation de cet ancien bâtiment des douanes est moins heureuse : lundi 25 au matin, les habitants restants -six adultes et neuf enfants âgés de quatorze mois à dix-huit ans- sont expulsés par huissier de justice et policiers.

Les familles albanaises étaient pourtant suivies par une cohorte d’associations : Réseau Education Sans Frontières (RESF), la Cimade, la Ligue des Droits de l’Homme (LDH), en lien avec les services de la mairie de Montpellier. Cette même mairie de Montpellier qui s’apprêtait à rendre disponible un logement temporairement vacant, via un bail intercalaire, aux deux familles restantes. L’occupation illégale était donc officiellement sur point de cesser.

Le tissu associatif montpelliérain reste donc dubitatif sur les motifs avancés par le préfet Moutouh. Les familles sont sans histoires, enchaînent les contrats de travail, les enfants sont tous scolarisés. Le père de la famille Bushati a pour projet de rebâtir une entreprise de BTP, après la faillite de la sienne en Albanie, qui employait 25 salariés. La famille entière est éligible à la circulaire Valls, en raison de sa présence depuis plus de cinq ans sur le territoire français, des enfants scolarisés dans le pays, et de la dernière venue de la fratrie, née sur le sol de l’Hexagone. Et devait donc disposer d’un titre de séjour sous peu. Les familles bénéficient du soutien de nombreux parents d’élèves dans les établissements que fréquentent les mômes. Même la mairie de Montpellier, impliquée dans le travail social, et qui a appris l’expulsion après coup, s’en indigne vivement !

Loin de nous l’idée de faire un tri entre bons et mauvais migrants, mais force est de constater que même les profils les plus “start-ups nation” compatibles n’émeuvent pas M. Moutouh. Les associatifs tentent une explication : les pays du Maghreb, le Mali, la Guinée, bloquent les entrées de migrants expulsés par les autorités françaises, rendant compliquées les expulsions. Pour remplir des objectifs chiffrés, qu’on pourra brandir à volonté face au premier Zemmour venu, les services de l’Etat, préfectures en tête, se tournent donc vers les étrangers venus de pays vers lesquels il est facile d’expulser. Explication d’autant plus plausible qu’on en apprend plus sur l’incroyable acharnement des autorités : la troisième famille, composée d’un couple avec trois enfants ( la mère en attend un quatrième ), pourtant relogée par le 115, est poursuivie, recherchée, traquée par la police.. En vain pour l’instant.

Et il vaut mieux croiser les doigts pour que les forces de l’ordre ne lui mettent pas les pattes dessus. La famille Bushati a été emmenée directement vers un avion, direction la ville albanaise de Tirana. Seuls à bord, avec quatorze policiers en guise d’escorte ! Les associatifs en lien avec la famille Bushati expliquent sa coopération au moment de l’embarquement : “Cette famille est très soucieuse de ses enfants, chaque jour d’école depuis le début de l’occupation du squat ils les faisaient partir vers leurs établissements scolaires dès 6h30 du matin, pour éviter qu’ils ne soient confrontés à d’éventuelles visites des huissiers de justice.” Les autres personnes arrêtées sont soit sous le coup d’une Obligation de Quitter le Territoire Français (OQTF), soit en Centre de Rétention Administrative (CRA) en attendant leur expulsion.

Pour les associations qui suivent ces familles, la communication de la préfecture sur l’expulsion enchaîne mensonges éhontés et assertions douteuses. “Déboutées de leurs demandes de statut de réfugié, ces personnes se sont maintenues en situation irrégulière sur le territoire national”, peut-on lire dans le communiqué de presse signé par le cabinet du préfet, à propos de la famille Bushati qui attend pourtant ses titres de séjours… Plus loin : “Une procédure de cession était engagée par le service des Domaines de l’Etat”. En français moins https://lepoing.net/montpellier-le-bulldozer-hugues-moutouh-expulse-et-traque-des-familles-albanaises/administratif, le bâtiment était soit disant en cours de revente. Pourtant, depuis dix huit mois que le squat est ouvert, les familles albanaises n’ont pas vu une seule personne, une seule visite… On garde en tête l’exemple du squat de la rue Bonnard, expulsé avec pertes et fracas, et qui depuis plus d’un an maintenant reste vide et inutilisé.

Ce qui ne fait aucun doute par contre, c’est que la confiance relative qui pouvait être de mise entre milieu associatif et services préfectoraux est brisée. L’accompagnement des familles était le résultat d’une coopération entre assos, mairie, et… préfecture ! Même schéma que pour les récentes expulsions de bidonvilles, avec des mois voir des années de travail social, (financé par les services de l’Etat, comble du grotesque sinistre), foutus en l’air. Mentionnons également l’arrestation à la gare Sud de France le 8 octobre de plusieurs sans-papiers venus assister à un évènement déclaré en préfecture, le Contre Sommet Afrique France. 

Le discours tenu par les associations impliquées dans l’accompagnement de ces familles albanaises, lors d’une conférence de presse au bar Le Dôme, est sombre, désabusé : “On va vers une mutation de nos pratiques en profondeur. Si on ne peut plus accorder un minimum de crédit à la cohérence des politiques des représentants de l’Etat, à leur parole même, on va devoir orienter de plus en plus nos pratiques vers la clandestinité !”

 

Hugues Moutouh démantèle un troisième bidonville à Montpellier

Lundi 25 octobre, le même jour que l’expulsion d’un squat habité par des familles albanaises, le préfet de l’Hérault Hugues Moutouh a envoyé la police démanteler un troisième bidonville de Montpellier, avenue Nina Simone.

Moutouh est en guerre. Quelques heures à peine après que deux familles albanaises soient expulsées de leur habitation squattée près de l’avenue Clémenceau, et pendant que l’une d’entre elles était embarquée dans un avion direction Tirana, un troisième bidonville de Montpellier, situé avenue Nina Simone, a été démantelé par la police.

Les 59 habitants sont pour le moment relogés dans un ancien EHPAD réquisitionné par les services de la préfecture. Mais ne pourront y rester après la fin de la trêve hivernale, le 30 avril 2022.

La préfecture justifie sa décision en mettant en avant l’incendie du 16 septembre, survenu dans des circonstances troubles. Cette nuit-là, une riveraine aurait aperçu un homme circuler autour du campement vers 5h du matin, juste avant le début du sinistre. Un autre témoin, interviewé par le média Rapports de Force, dit avoir aperçu à la même heure deux hommes en scooter lancer deux bouteilles d’essence enflammées sur des caravanes vides. Une dizaine de véhicules ont été détruits par les flammes, sans qu’aucune victime ne soit à déplorer.

Ce n’était pas le premier incendie, mais le troisième depuis le début du mois d’août. De nombreuses intimidations auraient également été exercées sur les habitants. L’avocate de plusieurs familles de ces bidonvilles, maître Elise de Foucault, a déposé une plainte auprès du procureur de la République. La troisième évacuation également, après celles du campement du Mas Rouge et du camp dit de “Zénith 2”, respectivement le 1er et le 8 septembre.

Pour le moment la préfecture de l’Hérault ne s’est pas scandalisée de ces mystérieux actes d’extrême violence, et semble faire peser en pratique toutes leurs conséquences sur les habitants des camps de fortune montpelliérains.

 

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publié le 25 octobre 2021

Briançon. Les Terrasses solidaires suspendent l’accueil des exilés

Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr

Un mois après son ouverture, le refuge des Hautes-Alpes ferme temporairement ses portes et interpelle l’État.

« Tous les acteurs associatifs qui interviennent dans ce lieu ont décidé collégialement de le fermer temporairement. On espère que ce n’est que pour quelques jours. Notre jauge, qui est de 81 personnes , était déjà dépassée, puisque près de 180 personnes étaient hébergées aux Terrasses solidaires (1) avant-hier. Nous avons appris l’arrivée d’un convoi d’une soixantaine d’Afghans en provenance d’Ital ie, et un autre de plus de 100 personnes. Cet afflux n’est pas tenable en termes de sécurité des personnes », explique Max Duez, chirurgien à la retraite, médecin bénévole et membre du conseil d’administration de l’association Refuges solidaires.

Briançon est un pays de montagne où passer une nuit dehors par des températures négatives peut être mortel. Les exilés se sont réfugiés dans la gare de cette petite ville. Des bénévoles se sont mobilisés pour apporter des repas chauds aux 235 hommes, femmes et enfants qui y ont passé la nuit de dimanche à lundi. Leur but n’est, bien sûr, pas de s’y installer, mais de poursuivre leur parcours d’exil.

Au bout de leurs capacités

Pour cela, il leur faut prendre des bus ou des trains. « Jusqu’à lundi en milieu de matinée, les guichets sont restés clos, relate un militant. On a craint que les autorités cherchent à bloquer les gens sur place pour tenter de décourager les arrivées. Heureusement, la circulation des trains et des bus est redevenue normale. Mais les exilés vont avoir du mal à obtenir un passe sanitaire pour pouvoir embarquer puisque la Croix-Rouge, qui propose habituellement des tests C ovid gratuits, a reçu l’interdiction par la préfecture de se rendre sur place… Cela fait monter la tension. » Face à la pression des associations, la Croix-Rouge sera finalement autorisée à venir sur place lundi en fin d’après-midi.

Depuis 2017, des centaines de milliers de repas ont été distribués aux plus de 17 500 exilés passés dans la commune. Pour rouvrir leur lieu d’hébergement d’urgence, les associations demandent à l’État de remplir ses obligations quant à l’accueil des exilés, dont beaucoup sont éligibles au statut de réfugié. Les bénévoles qui font le travail de l’État depuis cinq ans arrivent au bout de leurs capacités, déplore Max Duez : « Nous sommes épuisés de constater que l’État refuse de nous aider à accueillir dignement ces gens, prétextant un appel d’air. C’est complètement absurde, la frontière italienne est à quelques centaines de mètres, les personnes qui fuient la guerre et la misère continueront de venir. Seulement, s’ils ne trouvent pas de refuge, il y aura des morts…

publié le 24 octobre 2021

Bras de fer entre la Pologne et l’Union européenne : une affaire très politique

sur https://patrick-le-hyaric.fr/

L’arrêt de la cour constitutionnelle polonaise affirmant la primauté du droit national sur le droit européen n’en finit pas d’ébranler les institutions européennes, déjà bien mises à mal par des crises successives.

Le premier ministre polonais est venu s’en expliquer sans convaincre devant le Parlement européen et le Conseil européen (qui réunit les chefs d’État ou de gouvernement) doit en débattre cette fin de semaine. Ce sujet révélateur des tensions internes à l’Union européenne mérite d’être étudié de près.

Notons tout d’abord que ce débat est engagé car le gouvernement ultraréactionnaire polonais lance une série de dispositifs législatifs mettant en cause les droits humains fondamentaux. Il compte intégrer les fonctions de ministre de la Justice et de procureur général, tout en plaçant le Tribunal constitutionnel sous tutelle directe du gouvernement, déchiquetant ainsi le principe de séparation des pouvoirs.

Plusieurs centaines de magistrats ont été licenciés ou frappés de procédures disciplinaires, tandis que les nominations judiciaires se font sous contrôle politique.

Le droit à l’avortement est mis en cause comme la protection des minorités, et le principe de non-discrimination sexuelle est mis au panier. Les traités pour préserver l’environnement comme le droit d’asile sont tout autant battus en brèche. Autrement dit la Pologne, après la Hongrie, bafoue les droits humains et politiques fondamentaux.

Ce faisant, le gouvernement ultraconservateur de Pologne n’entend pas maniPatrick Le Hyaric fester sa réprobation des traités ultralibéraux qui déterminent le cadre de la concurrence entre états membres, interdisent les monopoles publics, détruisent des droits et conquis sociaux et démocratiques ou défigurent la définition républicaine des services publics. Au contraire, il les plébiscite.

Ici, donc, la Cour de justice de l’Union européenne exige le retrait de la réforme de son système judicaire qui porte atteinte au principe de séparation des pouvoirs, cher à tous les progressistes. Autrement dit, le gouvernement polonais, qui bénéficie plus qu’aucun autre pays des fonds structurels comme des politiques de déréglementation sociale qu’il réclame à tue-tête, ouvre une crise sur des bases les plus exécrables qui soient, tirant les contradictions de la construction européenne vers le bas, c’est-à-dire vers la pire   réaction. 

Juridiquement, cette décision brutale et à visée réactionnaire est fondée sur la prévalence du droit national sur le droit européen. A deux reprises, la Cour constitutionnelle allemande qui siège dans la ville de Karlsruhe a donné un avis similaire, pointant l’absence de peuple européen susceptible de détenir une souveraineté qui supplanterait celle des Etats membres.

C’est ainsi que l’Allemagne s’est opposée à la politique d’achat de titres de la Banque centrale européenne validée par la Cour de justice européenne, à la suite de la crise sanitaire, car jugée contraire au dogme monétariste inscrit dans sa Constitution.

On n’avait pas entendu, à l’époque, les thuriféraires de l’Europe libérale s’en offusquer aussi bruyamment, alors que cette décision marquait un refus flagrant de solidarité entre Etats membres…

On remarque ainsi que les crises qui secouent la construction européenne s’opèrent sur le flanc droit (le Brexit en est un autre exemple probant), tout en mobilisant une question cruciale pour tous les progressistes attachées à la République sociale, celle de la souveraineté.

De fait, cette question de la primauté du droit européen sur le droit national, et donc de l’exercice de la souveraineté, n’a jamais été vraiment tranchée et fait l’objet d’une jurisprudence qui entraine les cours vers ce que le juriste Alain Supiot appelle « une guerre du dernier mot ».

De ce flou juridique et de cette bataille jurisprudentielle menée par la Cour de justice européenne profitent allégrement les partisans d’une Europe libérale qui, à l’image de Clément Beaune, secrétaire d’État chargé des affaires européennes et proche de M. Macron, veulent faire plier les états membres à la logique interne, capitaliste et atlantiste, de l’Union européenne.

C’est oublier que l’Union européenne n’est pas un Etat fédéral, mais une organisation à qui des Etats ont transféré, dans certains domaines que l’Union cherche sans cesse à élargir, « l’exercice de leur souveraineté » (et non pas leur souveraineté).

Ajoutons que les décisions prises au niveau européen n’ont de traduction nationale que dans la mesure où ils font l’objet de traités ou de directives que les Etats ont signés. Ces mêmes traités que nous n’avons cessé de combattre, de celui de Maastricht à celui de Lisbonne qui nous a été imposé contre l’avis majoritaire du peuple français. Les vices de forme démocratiques, au premier rang desquelles le poids exorbitant d’une Commission non élue, devrait donc interdire la suprématie totale du droit européen dès lors que celui-ci vise à réduire ou éliminer des drPatrick Le Hyaric oits sociaux et démocratiques nationaux supérieurs aux normes européennes.

Le cadre de l’exercice de la souveraineté populaire reste bien la nation. Autrement dit, en tout domaine devrait être mise en place une clause de non régression sociale, démocratique, féministe, antiraciste ou environnementale.

C’est le mouvement populaire qui peut remettre les choses à l’endroit en étant partie prenante d’un processus de construction d’une nouvelle Europe : celle des peuples et non plus des puissances d’argent. Il existe ainsi un espace considérable pour que les syndicats, associations, forces progressistes nationales et continentales luttent contre les tares libérales de la construction européenne.

Le caractère juridique de ce débat ne doit donc pas masquer sa dimension fortement politique. On observe en effet que ce sont les forces réactionnaires qui dominent les débats internes à l’Union européenne et ouvrent des crises qui ne remettent aucunement en cause la domination du capital. Bien au contraire ! Il faut donc se garder d’applaudir le bras de fer lancé par la Pologne car il élargit le lit d’une réaction toujours plus virulente et qui se sent de plus en libre d’imposer ses vues sur les questions migratoires, environnementales ou sociales.

Et ce qui se dit en Pologne se dit ici aussi de la part des partisans d’un national capitalisme tout aussi impitoyable avec les travailleuses et les travailleurs.

Nous avons la responsabilité avec le mouvement populaire progressiste de mener débats et luttes pour transformer radicalement le projet continental en un projet d’Union des peuples et des nations associés, libre et solidaires, sur des sujets souverainement consentis.

publié le 23 octobre 2021

Tranquillement, les gilets jaunes draînent de plus en plus sur les ronds-points occitans

Sur https://lepoing.net/

Perpignan, Montpellier, Albi, Béziers, Nîmes : alors que certains médias se régalent d’annoncer l’échec du retour des gilets jaunes, les points de rendez-vous occitans drainent petit à petit de plus en plus en monde sur les ronds-points.

Près du magasin de moto Macadam, entre Saint-Jean de Védas et Montpellier, dès midi, une vingtaine de gilets jaunes se retrouvent à nouveau sur le rond-point. Amusés, on y évoque les nombreux souvenirs de la lutte qui a courue entre le mois de novembre 2018 et le premier confinement, en mars 2020. L’équipe se connaît déjà, peu de nouvelles tête, mais un joli sourire qui refleuri sur chaque visage à chaque coup de klaxon lancé par un automobiliste en signe de soutien. C’est que la mobilisation anti-pass, qui emporte l’adhésion de tous sur le principe, est perçue comme en stagnation, en voie de stérilité : la moitié des GJ présents au rond-point ne s’y rendront pas. “Ca ne sert plus à rien”, commente l’un d’eux. Si aucune perspective particulière, aucune stratégie de haute volée n’est élaborée pour relancer une contestation avide de justice sociale, tout le monde s’interroge sur la suite des évènements.

A contrecourant de nombreux médias, tiraillés entre l’effet buzz d’un retour des gilets et le plaisir d’annoncer l’échec de ce même retour. Ce type de publication se voudrait factuelle. Sur la base d’un parrallèle avec la mobilisation du 17 novembre 2018. Alors parlons en, des faits du passé. En 2018, la mobilisation historique des gilets jaunes n’a pas vraiment surgie de nulle part, même si elle a surpris. De nombreux mois d’agitation numérique ont précédé la déferlante. Sur Montpellier et ailleurs, des groupes s’étaient formés pour préparer cette première journée, par de petits rassemblements préalables, de nombreuses diffusions de tracts, des discussions avec les passants se concluant invariablement sur un “on vous attend le 17” Grande limite du commentaire médiatique.

Sur le rond-point de la Méridienne, à Béziers, les gilets jaunes étaient une quarantaine ce 23 octobre. Une des participante, elle aussi “historique” des GJ, nous lâche, avec un enthousiasme prudent : “C’est encourageant, on est plus que la semaine dernière, et on a l’impression de rencontrer un écho autour de nous”

Même schéma au rond-point d’accès sud à l’autoroute de Perpignan, qui est lui occupé occasionnellement en semaine. Sur Nîmes, la poignée de gilets jaunes remobilisés aux ronds-points du kilomètre delta et devant le Jardiland de la ville est fortement irriguée par la mobilisation contre le pass sanitaire et l’obligation vaccinale. Ils étaient quelques dizaines ce samedi présents sur leur lieu de rendez-vous, mais de plus petits groupes y viennent en semaine aussi, comme ce vendredi 22 au soir. Toujours dans le Gard, les GJ de Sint-Gilles organisaient un café citoyen sur leur rond-point dans la mâtinée.

Les comptages du collectif Le Nombre Jaune, qui indiquent les lieux de rassemblements et permettent de mesurer la présence aux ronds-points, ne sont pas encore achevés. Localement en tout cas, la remobilisation des gilets jaunes semble suivre son cours, tranquille pour le moment. De par les observations de la rédaction du Poing, de par les commentaires lâchés dans la presse par certaines des figures médiatiques du mouvement, le frémissement dans sa base de soutien la plus active n’est donc pas un fantasme. A un mois du troisième anniversaire du mouvement, des groupes de discussion se forment, discutent la stratégie à mettre en place. Jérôme Rodriguez appelle d’ors et déjà à des opérations escargot pour la journée du mercredi 17 novembre, et à d’importantes manifs le samedi 20. Plus évasive, Priscilla Ludovsky fait comprendre qu’en attendant une éventuelle réaction du gouvernement -les 100 euros de primes accordées à ceux qui touchent moins de 2000 euros par mois n’ont pas convaincu- des efforts de structuration seraient faits, et qu’elle pencherait pour une journée unique de grande mobilisation, prévue très à l’avance, et accompagnée d’une grande manif nationale sur Paris.

L’histoire ne se répète pas. Le gilet est devenu un symbole de lutte contre les inégalités, de persévérance. Mais aussi de la terrible répression dont la société bourgeoise est capable quand elle se sent menacée. Si mouvement social il doit y avoir dans les semaines ou les mois à venir, il sera très certainement différent de celui de l’automne 2018. Pour autant, les gilets restent un marqueur de la nouvelle culture des luttes sociales en France, et les aficionados du chasuble fluo ont très certainement leur rôle à jouer dans l’histoire. A suivre…

publié le 23 octobre 2021

Pouvoir d’achat.
Après les 100 euros de Castex, le PCF appelle à redoubler de mobilisation

Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

Le « chèque inflation » annoncé par le premier ministre jeudi ? « Toujours ça de pris », estime Fabien Roussel qui juge cependant que la réponse de l’exécutif n’est à la hauteur ni des attentes ni des besoins. Le candidat du PCF à la présidentielle appelle à des rassemblements devant les préfectures jusqu’au 21 novembre et sera dès ce vendredi à un péage francilien pour inviter les automobilistes à l’action.

L’opération « Emmanuel Macron, président du pouvoir d’achat » menée par le premier ministre, jeudi au JT de TF1, a bien du mal à convaincre. Le PCF, qui a fait de la question son cheval de bataille depuis la rentrée, appelle même à redoubler de mobilisation. Le « chèque inflation » pour ceux qui gagnent moins de 2000 euros net par mois « C’est toujours ça de pris pour ceux qui en ont besoin, répond le candidat communiste à la présidentielle, Fabien Roussel. Quand on défend le pouvoir d’achat comme nous le faisons depuis des mois, lorsque le gouvernement lâche 100 euros pour 38 millions de nos concitoyens, on ne va pas mégoter. C’est le fruit de toutes les mobilisations politiques, syndicales, associatives, des gilets jaunes… »

Mais il y a bien un « mais ». Et pas des moindres pour le député du Nord qui se rendra dès la fin d’après-midi vendredi au péage de Senlis pour appeler les automobilistes à l’action : « C’est de la gestion à la petite semaine de la France et des difficultés des Français », tacle-t-il. Pour le prétendant du PCF à l’Élysée, au total, « le gouvernement distribue beaucoup de chèques aux multinationales, aux riches, et un peu aux classes populaires et moyennes » pour faire bonne mesure. L’exécutif reste bien loin de « l’ambition de redonner le pouvoir de vivre à chacun, de redonner du sens au travail et donc de revaloriser les salaires et les retraites », déplore-t-il taxant au passage le gouvernement d’être « à côté de ses pompes ». Alors que Jean Castex a estimé jeudi à « 80 euros en moyenne » le surcoût de la facture de carburant sur l’année, Fabien Roussel « conteste ces chiffres » : « Le prix de l’essence a augmenté de 30 centimes en un an, c’est plutôt 300 à 350 euros de plus en un an pour un automobiliste moyen », assure-t-il.

Après avoir organisé une semaine d’actions locales début octobre, le PCF appelle désormais à des rassemblements devant les préfectures. Son candidat sera devant celle de Lille, lundi prochain. « Jusqu’à la veille du 21 novembre où nous tiendrons un grand rassemblement à Paris, mobilisons-nous devant les préfectures, les sous-préfectures, partout pour interpeller les représentants l’État », invite Fabien Roussel déterminé à faire entendre ses propositions. À commencer par l’augmentation des salaires, dont le Smic à 1 800 euros brut, et des pensions de retraite, avec un minimum à 1 200 euros. Mais aussi pour « un nouvel âge de la sécurité sociale » sécurisant les parcours professionnels afin « d’éradiquer le chômage ». Ou encore la « baisse des taxes sur les produits de premières nécessités, notamment l’alimentation et l’énergie ».

Quant aux prix des carburants qui s’envolent, si Jean Castex a estimé hier que jouer du levier fiscal est une solution coûteuse qui « de l’avis général n’a pas marché », le candidat communiste qui défend « une taxe flottante pendant six mois » n’en démord pas : « Ça coûte peut-être le double de son chèque inflation, réplique-t-il, mais ça compense vraiment la hausse du prix de l’essence ».


 

publié le 21 octobre 2021

Industrie. Chapelle-Darblay,
une bataille nationale

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

La métropole Rouen Normandie menace d’exercer son droit de préemption pour sauver la papeterie de Grand-Couronne, théâtre d’enjeux sociaux et environnementaux.

C’est l’un des combats emblématiques du collectif Plus jamais ça, cette alliance rouge et verte rassemblant syndicats et ONG écolos, qui s’est nouée en 2020 sur fond de pandémie mondiale. L’avenir de Chapelle-Darblay, papeterie aujourd’hui à l’arrêt, cristallise des enjeux à la fois sociaux (emplois industriels), environnementaux (transition énergétique) et politiques. Pour comprendre les derniers rebondissements de ce dossier mouvementé, il faut revenir aux sources du conflit.

À l’automne 2019, le groupe finlandais UPM, propriétaire du site situé à Grand-Couronne (Seine-Maritime), annonce son intention de s’en débarrasser. En mai 2020, il licencie les 228 salariés. Une hérésie pour les élus locaux et les syndicats, soutenus par le collectif Plus jamais ça (CGT, Greenpeace, les Amis de la Terre, etc.), qui se mobilise pour relancer le site. Ce dernier est en effet le seul en France à pouvoir produire du papier journal 100 % recyclé.

Que cache l’hydrogène ?

Depuis plusieurs mois, la direction d’UPM prépare la vente à un attelage de repreneurs – Samfi et Paprec –, désireux de développer une activité de tri de déchets en papier et en plastique, couplée d’ici quelques années à une production d’hydrogène. En théorie, le projet fait forte impression – après tout, l’hydrogène est un vecteur d’énergie furieusement « à la mode » –, mais les syndicalistes ne l’entendent Handicap. L’école inclusive est un sport de combat

pas de cette oreille. « On nous parle de 350 postes créés, explique Arnaud Dauxerre, représentant (sans étiquette) du collège cadres de la papeterie. Mais il s’agit là d’emplois directs et indirects, qui ne verraient pas le jour avant cinq ou six ans ! Et encore faut-il qu’ils arrivent à trouver des consommateurs finaux pour les 400  mégawatts d’hydrogène promis, ainsi que les financements pour monter leur projet. On n’a rien contre l’hydrogène en tant que tel, mais il faudrait nous prouver qu’il existe des débouchés crédibles à brève échéance. En attendant, ils vont détruire toutes les machines actuellement sur le site et ne garderont que le nom. »

Vu sous cet angle, le projet paraît beaucoup moins engageant. D’autant que, selon les syndicalistes, les 228 salariés licenciés n’ont a priori pas les compétences pour produire de l’hydrogène…

Les plus hostiles au projet redoutent que, derrière cette offre de reprise, ne se cachent des préoccupations bassement spéculatives : une partie du site sur lequel se trouve la papeterie,« La balle est dans le camp de l’État »

vaste de 33 hectares, pourrait être revendue par appartements par les futurs repreneurs.

Toutes ces inquiétudes ont poussé la métropole Rouen Normandie à passer à l’action, ce 15 octobre. Alors que le conseil de surveillance d’UPM vient de voter la cession de la papeterie à Samfi-Paprec, la métropole menace d’user de son droit de préemption. Autrement dit, elle pourrait racheter le site à ses frais, pour bloquer la vente. « Il ne s’agit pas d’un enjeu local, mais national ! martèle Nicolas Mayer-­Rossignol, président PS de la métropole. Va-t-on se résigner à abandonner le recyclage papier-carton en France ? Ou veut-on développer enfin l’économie circulaire et restaurer notre souveraineté industrielle nationale ? »

« La balle est dans le camp de l’État »

Syndicalistes, élus locaux et ONG espèrent bien faire capoter cette vente. D’autant que d’autres repreneurs se sont mis sur les rangs, comme Veolia et Fibre Excellence. Ces derniers promettent de créer 250 emplois directs en produisant 450 000 tonnes de papier pour emballages (sacs en papier et cartons), un marché en plein essor.

« Il n’y a aucune comparaison possible entre les deux projets ! tranche François Chartier, chargé de campagne pour Greenpeace. Celui de Veolia permet de maintenir les activités historiques du site, avec le même nombre d’emplois et les mêmes qualifications. Par ailleurs, nous sommes sur une industrie assez exemplaire, puisqu’on valorise des déchets pour fabriquer des produits écologiquement propres. »

La « menace » brandie par la métropole pourra peut-être débloquer la situation, mais elle ne suffira pas, selon Hubert Wulfranc, député PCF de Seine-Maritime : « La balle est dans le camp du gouvernement. Financièrement, le rachat d’un tel site industriel semble être à la portée de la métropole. Mais, derrière, il faudra que l’État mette la main à la poche pour que le projet de réindustrialisation se matérialise effectivement. »

Un site unique en son genre

Depuis un an, nombre d’élus locaux se sont mobilisés pour l’avenir de la papeterie, depuis le PCF à LaREM en passant par le PS. En général, tous soulignent l’importance de ce site menacé. « Chapelle-Darblay, c’est 250 emplois directs et au moins 800 emplois indirects avant fermeture, rappellent les élus de la métropole Rouen Normandie. L’usine dispose d’une puissance de recyclage de 480 000 tonnes par an, soit le résultat du tri de 24 millions d’habitants – un tiers de la France. Elle rayonne dans un périmètre de 400 km. Chapelle-Darblay est un acteur écologique de référence : sa chaudière biomasse représente 30 % de la consommation régionale normande. »

 

publié le 20 octobre 2021

Un Juste condamné pour
« délit de solidarité »

sur http://patrick-le-hyaric.fr/

Le Haut commissariat aux réfugiés de l’ONU tout comme le pape François avaient salué et soutenu l’action de ce maire d’une petite ville de moins de 2000 habitants du sud de l’Italie, dans la région de Calabre. Le magazine américain Fortune, avait été jusqu’à le classer parmi les cinquante personnes les plus influentes au monde en 2016. Il avait été élu en 2010, 3ème meilleur maire au monde.

Voici que la justice italienne, sous les applaudissements de l’extrême droite, vient de condamner, cet élu, Domenico Lucano, à l’assourdissante peine de treize ans de prison et à 500 000 euros d’amende. Son crime ? Avoir accueilli et fait installer dans son village des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants, fuyant guerres, persécutions et misère.

Ce faisant, il ne faisait que son devoir, codifié dans de multiples conventions internationales. Il donnait un sens concret aux beaux mots d’humanisme et de solidarité. En même temps il redonnait vie à la collectivité : les maisons abandonnées depuis des années retrouvaient tout d’un coup la vie grâce à lui. Des familles se formaient, la vie sociale renaissait dans une mêlée de cultures du monde. L’école rouvrait. Des activités artisanales et commerçantes donnaient vie à la cité. Une coopérative créée par les réfugiés avec le soutien de la commune traitait les déchets ménagers. Bref, Domenico protégeait, offrait sécurité et espoir.

La presse internationale s’enthousiasmait  de cette expérience originale. Des maires partout en Europe voulaient s’en inspirer.

Mais c’était sans compter sur la hargne du ministre d’extrême droite, Matteo Salvini, qui en 2018 le fit arrêter et placer en résidence surveillée.

Le chef d’accusation fut tout trouvé : Domenico Lucano aurait organisé des mariages de convenance pour aider les femmes déboutées du droit d’asile à rester en Italie. Puis des juges acharnés condamnèrent l’attribution du marché de la gestion des déchets à des coopératives liées aux personnes migrantes.

Peu importe que ce maire ait sauvé des vies. Peu importe qu’il se soit appuyé sur la Convention de Genève qui proclame depuis 1951 un droit imprescriptible : celui d’être accueilli dès lors que l’on craint pour des hommes et des femmes des persécutions « du fait de la race, de la religion, de leur nationalité, de leur appartenance à un certain groupe social ou de leurs opinions politiques ».

Ainsi, au cœur d’une Europe qui proclame à chaque lever de soleil son amour de la liberté et de la solidarité, un élu du peuple défendant les droits humains et faisant du même coup revivre sa petite ville, subit un procès en hospitalité.

Car l’hospitalité pour Domenico, est un héritage. La Calabre est une terre d’accueil dont on retrouve les traces durant la période Grecque.

Et la mère de Doménico hébergeait déjà des pèlerins roms à l’occasion du festival de septembre à Riace. A la fin des années 1990, la famille s’occupe de 300 migrants Kurdes fuyant le pire et suit leur installation, tout en commençant à redonner vie à la commune.

Seulement le « modèle » de Riace n’a pas sa place dans cette Europe qui se terre, qui érige désormais des murs et fait de notre mer commune, la méditerranée, un cimetière.

Les représentants de cette Europe, si préoccupés par ce qui se passe en Amérique latine ou en Chine, n’ont pas un mot de soutien pour un maire qui ouvre sa porte et reçoit en humanité. Un maire qui refuse de renvoyer à la mort des femmes et des hommes qui cherchent refuge ! Un maire qui fait que cette Europe cesse d’être un froid tiroir-caisse, une police aux frontières et la guerre de tous contre tous.

Au lieu de la criminalisation, l’action de Domenico Lucano appelle un autre monde dans lequel les droits humains seraient supérieurs à celui de la liberté des capitaux à spéculer et à se réfugier dans des paradis fiscaux quand des millions d’êtres humains connaissent l’enfer. Un monde fondé sur la coopération, et non plus la compétition, le co-développement au sens du développement commun, social ; solidaire, démocratique, et environnemental, dans la sécurité et la paix.

Ce procès de Riace est celui de la condamnation d’un Juste. Celui de l’hospitalité dans un pays membre fondateur de l’Union européenne, miné par les violentes tourmentes politiques, que gouvernent, ensemble, l’ancien président de la Banque centrale européenne et une partie de l’extrême droite.

Fermer les yeux sur cette infamie, serait nous condamner à la vivre ailleurs ! Les démocrates, les progressistes, les humanistes ont le devoir de faire sauter la chape de plomb qui s’abat sur la situation de Domenico Lucano et d’utiliser tous les moyens pour que le gouvernement français et les institutions européennes fassent appliquer les conventions internationales et blanchissent Domenico.

C’est l’honneur de l’Europe qui est engagé. Qu’elle ait le courage de faire sienne cette interpellation de Sophocle « Qui a le droit avec soi peut aller le front haut ».

Patrick Le Hyaric 

publié le 19 octobre 2021

A Montpellier, Génération Zemmour : un pot-pourri de l’extrême droite radicale locale

sur https://lepoing.net

Eric Zemmour, candidat à l’élection présidentielle ? L’hypothèse devient chaque jour plus probable, crédibilisée par une agitation médiatique incessante appuyée sur les sondages récents. Le polémiste condamné pour ses propos racistes entretient toujours le mystère sur ses véritables intentions. Mais en coulisse et sur le terrain, ses militants s’activent pour préparer la candidature du « Z ». On retrouve dans leurs rangs des militants accumulant les étiquettes au nom de « l’union des droites » – et tant pis pour la cohérence.

Du RN à Zemmour

Un petit rappel historique s’impose. Depuis les années 80 et jusqu’en 2017, le principal parti d’extrême droite français, le Front/Rassemblement National, occupe le terrain en comptant sur une certaine stabilité électorale. Pour Marine Le Pen, nouvelle dirigeante de la PME familiale, les choses sont simples : son score augmente d’élection en élection et si Emmanuel Macron a mis à mal les anciens partis de droite et de gauche, elle peut espérer apparaître comme la principale opposante au pouvoir en place. Il n’y a donc qu’à attendre le prochain scrutin pour récolter les fruits du macronisme.

Mais les choses ne se déroulent pas comme prévues. Suite au débat désastreux de l’entre-deux-tours de 2017, Marine Le Pen est pressée par son entourage de modifier son programme, pour apparaître comme une option crédible, capable de gouverner le pays. La tactique du charognard consistant à capitaliser sur les attentats et les crimes ne suffit pas pour passer le cap du second tour. Il faut encore convaincre les élites politiques et économiques… Le FN devient donc le RN et adopte un programme recentré, plus modéré en apparence. Exit le racisme décomplexé, la sortie de l’UE, le retour aux franc. Seulement voilà : après des décennies de discours ultra-réactionnaire, la base du parti est déçue, de nombreux électeurs, militants et cadres jugeant ce virage comme une trahison. Ce mécontentement ne tarde pas à être capté par Eric Zemmour qui y voit une formidable opportunité. Avec lui, pas de dédiabolisation, mais des outrances pour occuper l’espace de la droite radicale. Ce qui attire de nombreux jeunes tombés en désamour avec Marine Le Pen…

On prend les mêmes et on recommence

Cette « union des droites » fantasmée depuis des années, portée par divers médias, personnalités et influenceurs influents, s’illustre dans les faits à Montpellier. On retrouve dans la petite équipe portant la campagne Zemmour des membres du groupuscule antisémite et royaliste Action Française, des ex-RN, des militants du syndicat étudiant de droite (liée aux Républicains) l’UNI… Mais, surprise, il s’agit des mêmes individus.

Ainsi, des étudiants comme Riyan B. ou Pierre M. ont milité localement pour l’Action Française, participant aux activités et taguant la nuit croix celtiques et fleurs de lys (peut être sous l’emprise de l’alcool au regard du résultat). Rappelons que le principal dirigeant de l’AF, Charles Maurras, qualifiait la Résistance de « terroriste » et appuyait Pétain. Mais les deux mêmes étudiants sont également impliqués activement dans l’UNI Montpellier. On retrouve aussi Pierre M. au Rassemblement National, avant donc de rejoindre la campagne Zemmour. Une situation qui n’a rien d’une exception locale : à Nîmes, c’est un certain Robin C., ex-FN, qui anime l’UNI local, tout en agressant à coups de barre de fer des manifestants toulousains contre le pass sanitaire avec la bande fasciste « South Face ». Des grands écarts idéologiques prouvant à la fois l’ancrage dans l’extrême droite de l’UNI, démentant le discours officiel du syndicat, et la faiblesse des effectifs de tous ces groupes, qui en sont réduits à voir leurs adhérents multiplier les casquettes (au propre comme au figuré).

Un autre exemple montpelliérain : comme le prouvent les vidéos du meeting du 16 octobre d’Eric Zemmour à Béziers, de jeunes fascistes locaux déjà évoqués dans le Poing – Clément N., Florian L. et Athenais N., étaient également présents. Rien de surprenant après l’annulation du meeting montpelliérain (officiellement faute de salle appropriée, ce qui en dit long sur l’implantation du candidat) : si ces individus avaient lancé le groupe « Jeunesse Saint Roch » sur le modèle du Bastion Social, on les trouve également à l’Action Française, à la Ligue du Midi, avec la South Face, etc. Plus d’étiquettes que de membres et une confusion idéologique totale, entre catholicisme intégriste, paganisme, et références nazies.

Et les autres ?

Longtemps, le Front/Rassemblement national a pu garantir une rente à ses membres : postes d’élus, permanents… L’argent des subventions nourrissait l’appareil. L’affaiblissement de la marque Le Pen pousse les carriéristes et les radicaux à aller voir ailleurs. Il est donc possible que d’autres personnes et d’autres groupuscules soient entrainés dans la dynamique de la campagne Zemmour, au risque de multiplier les exactions, les scandales et le ridicule. La Ligue du Midi a ainsi eu jusque-là des positions plutôt favorables au candidat d’extrême droite. Il réalise le vieux fantasme du clan Roudier d’une candidature unitaire bien marquée à droite, sans programme social mais assumant l’outrance sur les classiques thèmes du triptyque Islam-Immigration-Insécurité.

Profitons-en pour noter que cela correspond tout à fait aux intérêts de classe des dirigeants de la Ligue. Le fait que la famille Roudier possède des propriétés telles que le château d’Isis est connu de tous. Il n’en va pas de même pour les seconds couteaux, tels que Florence V., suppléante de Richard Roudier lors des élections cantonales à Sumène, dans le Gard. Son mari est Stephan V., directeur général délégué du Casino de la Grande Motte au chiffre d’affaire de 14 millions d’euros pour l’année 2020. Une famille intéressante et représentative de ce milieu socio-politique, puisqu’un de leurs enfants, Tristan V., passionné d’armes à feu ayant tenté sans succès d’agresser des adversaires politiques, militait aussi à l’Action Française avant de rejoindre Jeunes d’Oc – nouvelle structure lancée par l’ex dirigeant de Génération Identitaire, Jérémy V. Et cela alors que plusieurs anciens cadres du mouvement identitaire s’engagent aujourd’hui dans la campagne Zemmour. Le monde est décidément petit.




 

publié le 18 octobre 2021

Montpellier : la manif anti-pass fête les nouveaux appels de gilets jaunes comme il se doit

sur http://lepoing.net/

Si le nombre de participants ne repart pas à la hausse, la nouvelle manifestation montpelliéraine contre le pass sanitaire et l’obligation vaccinale de ce samedi 16 octobre a pris une coloration originale, de par sa concomitance avec les appels de gilets jaunes à reprendre les ronds-points face à la hausse des produits de première nécessité.

Comme tous les samedis, le rendez-vous est fixé à 14h sur la place de la Comédie. Même prises de parole, même diversité des participants. En remontant vers la préfecture, on mesure l’ampleur du rassemblement : environ 2000 personnes ont répondu présentes cette semaine, légèrement moins que les semaines précédentes.

L’originalité de la semaine se trouve plutôt dans la tournure des évènements une fois le cortège arrivé devant la gare Saint-Roch, via le Peyrou et le boulevard du Jeu de Paume.

Depuis quelques jours, les réseaux sociaux bruissent d’une alléchante rumeur : suite à la nouvelle flambée des prix des produits de première nécessité ( l’essence notamment a dépassé le prix moyen affiché à la pompe autour de l’automne 2018 ), les gilets jaunes prépareraient leur retour sur le devant de la scène politique et sociale. Plusieurs appels à des journées d’action tournent, la première pour ce samedi 16 octobre, avec pour mot d’ordre la reprise des ronds-points. Sans que l’émulsion collective n’atteigne l’intensité de l’agitation numérique des semaines précédents le 17 novembre 2018, la mayonnaise prend. Tant et si bien que le hashtag “#GiletsJaunesSaison2” se retrouve en première tendance politique sur Twitter, et que les médias de nos chers amis bourgeois s’emparent un à un de la question, pris par la “peur d’un retour des gilets jaunes”. Si sur Montpellier même peu d’initiatives suivent directement ces appels, ils auront une influence non-négligeable sur le déroulé de cette nouvelle manifestation contre le pass sanitaire et l’obligation vaccinale.

Plutôt que de remonter comme à l’accoutumée la rue Maguelone vers la place de la Comédie, le rassemblement une fois face à la gare Saint-Roch s’engage sur l’avenue du pont de Lattes. Qu’est ce qui peut bien venir perturber l’éternelle attraction des anti-pass pour les rues de l’Ecusson ? Une idée circule depuis le début de la manif : rejoindre le rond-point des gilets jaunes du Près d’Arènes, encore occupé deux fois par semaine presque trois ans après le début du mouvement fluo. Si l’initiative est lancée par une poignée de bonnes volontés, elle ne rencontre pas de résistance dans la foule. Et c’est tout naturellement que celle-ci emboîte le pas aux quelques irréductibles du mouvement né en novembre 2018. Proches ou pas du polémique groupe de gilets jaunes officiellement constitué près du rond-point Près d’Arènes, tous les pourfendeurs des fins de mois difficiles semblent se réjouir de la tournure prise par les évènements. Les autres aussi d’ailleurs.

Une demi-heure plus tard et malgré quelques défections, se sont donc près d’un millier de manifestants qui déboulent sur le fameux rond-point. Belle lurette que les lieux n’avaient pas retrouvés leurs foules ! Après un sage tour de giratoire, et alors que les musiciens s’activent à rendre l’ambiance festive, plusieurs centaines d’entre eux entreprennent un blocage de la circulation. On se croirais revenus en des temps socialement inflammables, quand sur un air de “Mort aux vaches, mort aux condés” joué aux cuivres, d’autres acclament des gendarmes pour avoir fait un salut de la main en direction de la manif. La contestation brasse de nouveaux publics chaque mois dans la France macronienne.

Plus loin, sur la voie rapide qui file direction Palavas, les collègues de la gendarmerie mobile intimident, par une présence importante, pour que la fête ne dure pas trop. Non casqués et assez tranquille, quelques dizaines de membres de ces unités de maintien de l’ordre avancent vers le rond-point et la manif. Si bien que celle-ci décide d’elle-même de suspendre le blocage, et de retourner vers le centre-ville.

Talonnés par les cinq ou six camions de la gendarmerie mobile, les quelques centaines de présents apparaissent galvanisés par ces petites audaces, et par la mémoire des gilets jaunes. A tel point que le cortège se transforme en liesse populaire sur la route du retour. Le petit nombre qu’il reste fait plus de bruit que certaines des manifs de ces dernières semaines chiffrant à quelques milliers de participants. Voilà plusieurs semaines qu’on avait pas vu telle ambiance dans les rues de Montpellier un samedi après-midi ! Des vieux slogans de gilets jaunes viennent s’ajouter au très repris “on est là”. “Emmanuel Macron, oh tête de con, on vient te chercher chez toi” connaît un franc succès, contrairement au plus guerrier “gilets jaunes, quel est votre métier ?”, qui fait de son côté un joli flop.

Pareil enthousiasme ne laisse pas indifférent : sur l’itinéraire du cortège, les commerçants sortent de leurs boutiques, comme à l’approche d’une foule innombrable. On peut même surprendre quelques sourires rêveurs sur le visage de certains coiffeurs autour du boulevard de Strasbourg.

Longue pause musicale rue de Verdun, l’occasion d’extérioriser toute cette euphorie par des danses endiablées. Avant que ce qu’il reste du cortège ne rejoigne à nouveau la place de la Comédie, pour dispersion rapide.

On retiendra plusieurs choses de cette journée. Premièrement, les appels à reprendre les ronds-points et à manifester contre les hausses de prix des produits de première nécessité pour ce samedi 16 octobre n’ont évidemment pas soulevé les masses comme à l’automne 2018. Pour le moment. Car il est bon d’avoir en tête que les appels ne circulent que depuis quelques jours. Si l’équipe du Poing n’a pas encore de vue d’ensemble sur la journée à une échelle nationale, quelques milliers de personnes au bas mot on répondu à l’appel. Pas mal pour de l’impro totale, et peut-être l’occasion de construire plus grand à l’approche du troisième anniversaire des gilets jaunes. Deuxièmement, les anti-pass de Montpellier ont très spontanément répondu à cette injonction giletjaunesque, jusqu’à en reprendre les slogans avec enthousiasme. N’en déplaise aux convaincus du caractère libéral, voir fascisant du mouvement, les anti-pass recrutent dans cette masse de soutiens des gilets jaunes, et une alliance plus ou moins lâche avec les pourfendeurs des inégalités sociales ne paraissait pas du tout aberrante cette après-midi à Montpellier.

S’apprête-t-on à revivre un mouvement des gilets jaunes bis ? Une assemblée de lutte était appelée ce soir à Grabels par les gilets jaunes de Près d’Arènes. Et les discussions vont bon train entre gilets jaunes de la région entière pour organiser des efforts de coordination. Mais si mouvement populaire il y a dans les semaines et les mois à venir, il y a fort à parier qu’il ne se choisisse pas le gilet comme symbole. Et c’est tant mieux : le pouvoir patine face à la nouveauté, à ce qui le surprend. Néanmoins, les frémissements de ces derniers jours, et la réaction des anti pass montpelliérains notamment, montrent que le mouvement des gilets jaunes a profondément marqué le peuple français. Que ses pratiques, ses réseaux de symbole, et l’influence des groupes constitués ou informels qui y ont acquis une précieuse expérience de la lutte sociale auront leur rôle à jouer dans la suite des évènements.

L’époque est faite ainsi : un bouillonnement contestataire larvé quasi-permanent, malgré sa mise sous cloche pendant les premiers confinements, aux contours parfois flous, confus et ambigües certes, mais qui a une indéniable capacité à surprendre. Et qui connaît des phases moins larvées que d’autres..

Alors, quid de l’hiver 2021 ? La colère est là, les actions d’agriculteurs et sur les ronds-points en métropole contre la hausse des prix font flipper nos gouvernants, et la situation en Martinique devient relativement explosive. Révolte ou dépression pré-électorale ? C’est en luttant qu’on aura nos réponses.


 

publié le 16 octobre 2021

Afrique-France -

Liberté pour les 7 de Montpellier !

sur https://blogs.mediapart.fr/marche-des-solidarites

A l'appel de 16 collectifs de Sans-Papiers, de la Marche des Solidarités et de plus de 100 organisations, partis politiques et syndicats, nous manifesterons les 15 et 22 octobre en direction de la préfecture de Paris et du ministère de l'Intérieur pour exiger la levée des OQTF et IRTF des 7 de Montpellier. Ci-dessous le texte d'appel et la liste des premiers signataires.


 

Contre-Sommet Afrique-France

Liberté pour les 7 de Montpellier !

Le jeudi 7 octobre à Montpellier, huit jeunes Africains sans-papiers ont été arrêtés sur le quai de la gare quelques heures avant le début du contre-sommet Afrique-France annoncé depuis plusieurs mois et organisé par un collectif d’organisations locales et nationales. La préfecture de police et le Ministère de l’intérieur ont été prévenus de cet évènement et n’ont interdit ni les réunions, ni les manifestations au programme. Pourtant le matin du 1er jour de ce contre-sommet, la préfecture a envoyé des policiers procéder à des arrestations ciblées et discriminatoires sur le quai de la gare.

Seul ce groupe de Maliens, de Sénégalais et d’Ivoiriens, qui avait pris le train au sein d’une délégation de 24 membres de différents collectifs de la région parisienne a été arrêté et emmené en garde à vue. On les a contrôlés au faciès et parce qu’ils sont descendus du train en groupe, parce qu’ils étaient Africains et qu’ils venaient contester, de manière organisée, la politique du gouvernement. Deux d’entre ont été transférés en centre de rétention avant d’être enfin libérés 5 jours plus tard grâce, entre autres, à une riposte et une mobilisation rapides qui ont commencé le jour-même devant le commissariat de Montpellier. Cinq autres sont sortis des locaux de la police avec OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français) assortie d’une IRTF (Interdiction de Retour sur le Territoire Français) dès jeudi 7 octobre.

Après la rafle, le bannissement et les barreaux.

Cette opération de police est extrêmement grave quand, dans le même temps, le président de la République proclamait sans sourciller que le sommet de Montpellier visait à promouvoir la jeunesse africaine et le soutien à la société civile et à la démocratie. Deux jeunes Africains ont été incarcérés sous la menace d’une expulsion pour avoir osé (!) s’organiser aux côtés de la société civile en France (associations, syndicats, partis) et revendiquer l’égalité des droits.

L'interdiction de retour sur le territoire français qui vise les 7 jeunes qui ont participé au contre-sommet est une décision prise par le préfet associée à l'obligation de quitter la France (OQTF). Qui ne sait que pour ceux et celles qui ont parcouru 8000 kms, traversé l’enfer de la Lybie et la méditerranée, revenir en arrière est impossible ?

C’est pourquoi l’IRTF soit condamne à l’errance ceux et celles qui partent, soit prive de tous leurs droits ceux et ou celles qui contreviennent à l’obligation de quitter l’espace Schengen. Harceler les migrant.e.s, les priver de leurs droits et les expulser, telle est la devise du ministère de l'intérieur, à l'ère Macron.

Liberté et démocratie.

La situation des 7 interpellés est notre cause à toutes et tous. Que certains d’entre nous soient arrêtés pour le simple fait de contester la politique du pouvoir est un déni de nos droits à toutes et tous.  Mais aussi parce que leur combat est celui de la justice et de la liberté.

Nous exigeons la levée immédiate des OQTF et IRTF des 7 de Montpellier !

« Nous sommes l'histoire. Avec nos choix, nos croyances, nos erreurs, nos idéaux, nos espoirs de justice que personne ne pourra jamais réprimer. » Mimmo Lucano maire de Riace, 3 octobre 2021.


 

parmi les premiers signataires :

des Collectifs de Sans-Papiers, BDS France-Montpellier, CADTM France, Droit Au Logement (DAL), La Carmagnole Montpellier, Cimade Montpellier, LDH Montpellier, MRAP, RUSF 34, Union syndicale Solidaires, Ensemble, France Insoumise, NPA, Parti de Gauche 34

publié le 15 octobre 2021

17 octobre 1961 : « On attend que le président dise que c’est un crime d’État »

par Rachida El Azzouzi sur www.mediapart.fr

Soixante ans après le massacre du 17 octobre 1961, où en est-on de la reconnaissance par l’État français de ses responsabilités ? Mediapart fait le point avec la journaliste Samia Messaoudi et l’historien Fabrice Riceputi.

Il y a soixante ans, le 17 octobre 1961, en plein Paris et en pleine guerre d’Algérie, la police française massacrait des travailleurs algériens qui manifestaient, dignes et endimanchés, avec leurs familles pour « une Algérie algérienne » et contre le couvre-feu discriminatoire qui leur était imposé par le préfet de l’époque, Maurice Papon. 

Officiellement, il n’y a eu que trois morts, alors que c’est la plus sanglante répression policière d’une manifestation pacifique dans l’histoire moderne de notre république. Des dizaines de manifestants furent tués à coups de crosse, jetés vivants dans la Seine, pendus ou étranglés. Des centaines furent blessés, des milliers, arrêtés, torturés aux cris de « sales bicots », emprisonnés dans des conditions inhumaines ou refoulés en Algérie. 

Cette explosion de violence policière et raciste ne fut pas soudaine mais la continuité et l’acmé d’un système répressif fait de contrôles au faciès, de rafles, ratonnades qui ciblaient exclusivement la population algérienne reléguée dans les bidonvilles de la banlieue parisienne, et une grande misère, celle qui était désignée par la terminologie coloniale de l’époque : « Français musulmans d’Algérie ».  

Pendant plusieurs décennies, la mémoire du 17 octobre 1961 a été occultée sous l’effet notamment d’un black-out organisé au plus haut sommet de l’État. Ce n’est que vingt, trente ans plus tard, dans les années 1980 et 1990, que la parole s’est libérée grâce à la détermination d’enfants de manifestants du 17-Octobre et à des personnalités d’extrême gauche, tel le militant Jean-Luc Einaudi qui a surmonté tous les obstacles : l’omerta, les archives verrouillées, pour faire éclater la vérité.

En 2012, pour la première fois, un président français – François Hollande – a rendu hommage à la mémoire des victimes du 17 octobre 1961 et reconnu officiellement « une répression sanglante ». En 2018, Emmanuel Macron lui a emboîté le pas, admettant « une répression violente ». Mais l’un comme l’autre n’ont pas été plus loin que les mots, aucun acte fort n’a jamais été posé.

Soixante ans après les faits, où en est-on de la reconnaissance par l’État français de ses responsabilités dans ce massacre ? Emmanuel Macron s’est engagé à célébrer les trois grandes commémorations qui jalonnent la fin de son quinquennat : l’hommage national aux harkis, le 17 octobre 1961 et les accords d’Évian le 18 mars prochain. 

Mais à l’heure où il laboure les terres de l’extrême droite, jusqu’à sacrifier la relation franco-algérienne sur l’autel de sa réélection en avril 2022 (lire ici notre article), que fera ou ne fera pas le président ce 17 octobre ? S’arrêtera-t-il au Musée national de l’histoire de l’immigration de la Porte-Dorée à Paris, dirigé depuis peu par l’historien Pap Ndiaye, qui prépare un événement sur le sujet ? Ira-t-il encore plus loin que son prédécesseur dans sa dénonciation du massacre ?

Au lendemain de ses propos incendiaires sur le pouvoir et l’existence de la nation algérienne qui ont ouvert une crise durable avec Alger, l’historien Benjamin Stora, auteur d’un rapport sur la colonisation et la guerre d’Algérie à la demande de l’Élysée, confiait à Mediapart : « Moi, ce que je veux, c’est savoir ce qu’on fait concrètement de mes propositions. Que fait-on le 17 octobre ? Je n’ai toujours pas eu de réponse. On commémore, on reconnaît le crime d’État ? J’espère qu’il y aura une réponse. C’est un des combats de ma vie. »

Tandis que plusieurs initiatives exigent la reconnaissance de ce crime d’État et l’ouverture de toutes les archives comme la réunion publique organisée vendredi 8 octobre à la Bourse du travail à Paris, Mediapart fait le point avec la journaliste et cofondatrice de la radio Beur FM, Samia Messaoudi, fille de manifestants du 17 octobre 1961, et l’historien Fabrice Riceputi, invités de notre émission « Écrire l’histoire France-Algérie ». 

Historien et enseignant, Fabrice Riceputi anime histoirecoloniale.net et 1000autres.org, deux sites Internet consacrés aux questions coloniales et postcoloniales. Il publie Ici on noya les Algériens, aux éditions Le Passager clandestin. Un livre dans lequel il retrace la bataille intellectuelle, judiciaire et politique de Jean-Luc Einaudi (lire sa présentation sur le blog d’Edwy Plenel)

Et il « doute qu’en période électorale, un président qui s’est considérablement droitisé et qui compte beaucoup sur sa police, se mette à l’indisposer. Chaque fois que des tentatives de reconnaissance ont eu lieu, les syndicats de police sont montés au créneau en hurlant à l’atteinte à leur honneur sans parler de la droite et l’extrême droite »

 

Samia Messaoudi a cofondé avec le cinéaste Mehdi Lallaoui et l’historien Benjamin Stora l’association Au nom de la mémoire qui mène depuis des décennies un travail exceptionnel pour reconstituer le puzzle de la mémoire collective du 17 octobre 1961. Elle publie aux éditions Au nom de la mémoire : 17 octobre 1961, de la connaissance à la reconnaissance.

Ses parents mais aussi son frère et sa sœur aînée ont manifesté le 17 octobre 1961. Ouvrier dans une usine automobile, son père était membre de la fédération de France du Front de libération nationale, le FLN, qui organisait la manifestation. Sa mère était enceinte de son petit frère. Si, dans sa famille, il y a eu transmission du 17-Octobre, elle raconte le silence dans de nombreuses familles algériennes. 

Quand, adolescente, en classe, Samia Messaoudi évoqua le 17-Octobre dans une dissertation, sa professeure la corrigea aussitôt : « Tu te trompes, tu dois confondre avec Charonne », l’autre manifestation violemment réprimée en plein Paris pendant la guerre d’Algérie, celle-ci le 8 février 1962. 

Neuf personnes furent tuées au métro Charonne et plus de deux cent cinquante blessés par les forces de l’ordre après une manifestation pacifique pour la paix et contre l’OAS, l’Organisation de l’armée secrète, partisane de l’Algérie française. Bien plus médiatisé et commémoré, le massacre de Charonne a fini d’effacer celui du 17-Octobre « parce que les vies des victimes comptaient : elles étaient françaises, pas algériennes »

L’effacement s’est produit jusque dans les familles algériennes victimes du 17-Octobre. L’histoire de Fatima Bedar, 15 ans, fille d’un tirailleur algérien qui a risqué sa vie pendant la Seconde Guerre mondiale pour la France, est emblématique.

Tabassée puis jetée à l’eau, Fatima Bedar, venue manifester avec son cartable sur le dos malgré le refus de ses parents, est l’une des plus jeunes victimes du 17-Octobre. Son corps sans vie sera repêché deux semaines plus tard dans le canal Saint-Martin. 

Son père n’a pu l’identifier que grâce à ses longues nattes noires. Alors qu’il ne sait ni lire ni écrire, il a été contraint de signer au commissariat une déposition affirmant que sa fille était morte par noyade. Par suicide. Dans la famille, on a longtemps cru et répété que Fatima Bedar était morte... à Charonne. Ce n’est que grâce à une contre-enquête de l’écrivain Didier Daeninckx et de l’historien Jean-Luc Einaudi, des années plus tard, que ses proches accèderont à la vérité...

L’émission est ponctuée d’extraits de l’un des tout premiers documentaires diffusés en France sur le 17 octobre 1961, Le Silence du fleuve réalisé en 1991 par Mehdi Lallaoui et Agnès Denis. Parmi ces extraits, le témoignage d’un homme qui se trouvait la nuit du 17-Octobre dans le Quartier latin : l’écrivain et éditeur François Maspero disparu en 2015. Il raconte une violence inouïe, « le bruit du bâton sur les crânes », « la meute de policiers qui frappent comme des bûcherons », qui traquent les blessés pour continuer à les cogner. 

L’émission s’achève par la lecture du poème du grand écrivain et dramaturge algérien Kateb Yacine, La gueule du loup, 17 octobre 1961.

« Peuple français, tu as tout vu

Oui, tout vu de tes propres yeux

Tu as vu notre sang couler

Tu as vu la police

Assommer les manifestants

Et les jeter dans la Seine.

La Seine rougissante

N’a pas cessé les jours suivants

De vomir à la face

Du peuple de la Commune

Ces corps martyrisés

Qui rappelaient aux Parisiens

Leurs propres révolutions

Leur propre résistance

Peuple français, tu as tout vu,

Oui, tout vu de tes propres yeux,

Et maintenant vas-tu parler ?

Et maintenant vas-tu te taire ? »

 

> Cette émission peut aussi s’écouter en podcast.

 

publié le 17 octobre 2021

 

Les aides à domicile « en révolte » face au manque de reconnaissance de leur indispensable métier

par Lucie Tourette, Nicolas Anglade sur https://basta.media/

Les salaires sont dérisoires et les démissions se multiplient. La crise sanitaire a souligné l’importance des aides à domicile, mais elles n’ont pas reçu la reconnaissance attendue de la part des pouvoirs publics. Reportage à Saint-Étienne.


 

Zoé Dupont [1], 53 ans, a écrit toutes ses revendications sur la première page d’un carnet neuf à la couverture mauve. Elle travaille comme auxiliaire de vie depuis 2018, pour une entreprise qui fait l’intermédiaire entre particuliers et aides à domicile. Sur le carnet de Zoé, on peut lire :

« -Pas de visite médicale du travail
 Ils ne veulent pas qu’on se connaisse entre nous
 Pas de tenue pro (même pendant la COVID)
 Pas le temps de manger
 Ne payent pas les absences de bénéficiaires
 Pas de salaire fixe »

Elles sont une quarantaine ce jeudi 23 septembre à s’être rassemblées place Jean-Jaurès à Saint-Étienne à l’appel de la CGT. Aides à domicile, auxiliaires de vie... Au-delà des statuts et des employeurs différents, toutes ont en commun de se rendre au domicile de personnes âgées, handicapées ou qui ne peuvent plus se débrouiller seules pour les actes de la vie courante. Il y a aussi des aides-soignantes à domicile, qui ont pour certaines revêtu leur tenue de travail. En France, elles sont plus de 700 000 à travailler dans le secteur du soin, de l’accompagnement ou du maintien à domicile des personnes âgées ou handicapées. Dans ce secteur à 97 % féminin, le salaire moyen est à peine supérieur à 900 euros. Les temps partiels et les horaires irréguliers sont la règle. Selon le rapport sur les métiers du lien des députés Bruno Bonnell (LREM) et François Ruffin (LFI) : « Le taux de pauvreté est élevé chez les aides à domicile : on compte ainsi 17,5 % de ménages pauvres parmi les intervenants à domicile contre 6,5 % en moyenne pour l’ensemble des salariés. » [2]

Sophie

Sophie, 48 ans, se rend presque chaque jour chez un monsieur « qui souffre du dos et des hanches, se déplace avec deux cannes et ne sort plus de chez lui ». Elle fait son lit, ses courses, deux heures de « gros ménage » et prépare des repas chaque lundi. Son salaire mensuel : 360 euros net, complété par une pension d’invalidité, après avoir subi un AVC.

Zoé est venue seule car elle ne connaît pas d’autres aides à domicile travaillant pour le même mandataire qu’elle. Elle a bien demandé à sa direction d’organiser des réunions qui regrouperaient toutes ses collègues, mais elle a essuyé un refus. Elle a prévu une rencontre avec une collègue qui intervient chez la même personne qu’elle, de sa propre initiative. « Je trouve bien qu’on fasse un petit bilan », justifie-t-elle simplement. Mais ce n’est pas la norme. Au maximum, est mis en place un système de « cahier de liaison chez les personnes qui n’ont pas toute leur tête » lorsque plusieurs professionnelles interviennent chez le même bénéficiaire. Zoé déplore aussi l’absence de formations et d’écoute en cas de situations difficiles.

Les aides à domicile n’ont pas eu droit à la prime Covid de 183 euros

Si Zoé a choisi de travailler chez ce mandataire c’est parce qu’« on va toujours chez les mêmes personnes » et que cela permet d’instaurer une relation de confiance. Elle « adore le métier, le contact ». Comme elle, toutes les manifestantes disent aimer leur métier. Les différents confinements leur ont fait prendre conscience de l’importance de leur rôle mais aussi du peu de considération des pouvoirs publics à leur égard. La crise sanitaire a ravivé leur colère. Au début de l’épidémie, elles ne pouvaient pas se procurer de masques parce qu’elles n’étaient pas considérées comme personnel soignant. Mais aujourd’hui elles sont concernées par l’obligation vaccinale... au titre de personnel soignant. Contrairement à leurs collègues qui travaillent dans des hôpitaux ou des Ehpad, les aides à domicile n’ont pas eu droit à la prime Covid de 1000 à 1500 euros, ni à l’augmentation mensuelle de 183 euros décidée lors du Ségur de la santé et réservée aux soignants. Celles qui travaillent dans le secteur associatif devraient voir leur salaire augmenter ce mois-ci, mais pas les autres.

Mireille Carrot

Mireille Carrot, soignante en Ehpad et pilote du collectif Aides à domicile de la CGT. « Votre mobilisation est essentielle, comme vous. Vos revendications sont justes, elles sont d’intérêt général. »

Place Jean-Jaurès à Saint-Étienne, les drapeaux « CGT Loire » sont en place, les pancartes en carton faites maison dépliées, les autocollants rouges « Aides à domicile révoltées » collés sur les manteaux ou sur les sacs à main. Mireille Carrot prend le micro. Soignante en Ehpad et pilote du collectif Aides à domicile de la CGT, elle encourage les manifestantes : « Votre mobilisation est essentielle, comme vous. Vos revendications sont justes, elles sont d’intérêt général. Elles vous concernent vous et la qualité des soins que vous délivrez. » Elle rappelle les revendications : revalorisation immédiate des carrières et des salaires « à hauteur de l’utilité publique de vos métiers », meilleures conditions de travail, recrutement massif, amélioration de toutes les garanties collectives et création d’un grand service d’aide publique à la personne. Des rassemblements similaires sont organisés par son syndicat devant le ministère des Solidarités à Paris et dans plusieurs villes.

Certains jours, elle commence sa journée à 8 heures, l’achève à 19 heures et mange en conduisant

Les manifestantes citent toutes des exemples de collègues qui viennent de démissionner. Le gouvernement estime que 20 % des postes d’aides à domicile sont actuellement vacants. En temps normal, le secteur se caractérise déjà par un turn-over important, dû à 89 % aux mauvaises conditions de travail [3]. « Il y a chez les aides à domicile, un turn-over énorme dû à des conditions de travail particulièrement pénibles, explique la sociologue Christelle Avril, autrice de Les aides à domicile.Un autre monde populaire (Éd. La Dispute). Quand elles commencent à vieillir, elles sont tellement usées qu’elles n’arrivent plus à suivre. Le statut d’emploi devient alors plus important que le contenu du travail. Elles sont alors nombreuses à chercher à se faire employer en Ehpad ou comme femme de ménage pour une collectivité. C’est plus intéressant financièrement, même si ça l’est moins en termes de gratification. »

Sylvie, Karima et Sophie travaillent toutes les trois pour l’ADMR (Aide à domicile en milieu rural), un réseau associatif d’aide à la personne présent sur tout le territoire, qui emploie 94 375 salariés. Sylvie, 58 ans, décrit les journées de travail « interminables ». Certains jours, quand elle commence sa journée à 8 heures pour la finir à 19 heures, elle mange en conduisant. « Aujourd’hui, je devais faire 9 h 30-18 h non-stop. »

Sylvie

Sylvie, 58 ans, est aide à domicile en milieu rural. Certains jours, quand elle commence sa journée à 8 heures pour la finir à 19 heures, elle mange en conduisant. « Aujourd’hui, je devais faire 9 h 30-18 h non-stop. »

Les aides à domicile passent de une à trois heures chez chaque bénéficiaire. Elles doivent arriver à l’heure convenue et ne partir qu’une fois la durée d’intervention programmée écoulée. Les trajets et les temps morts ponctuent leurs journées de travail, sans pour autant être comptés comme temps de travail. Sylvie, Karima et Sophie sont indemnisées 37 centimes du kilomètre quand elles se rendent du domicile d’un bénéficiaire dépendant au domicile d’une autre. Mais si un trajet a pour point de départ ou d’arrivée leur propre domicile, il n’est pas indemnisé. Idem si elles ont une coupure dans la journée. Comme toutes les aides à domicile, elles peuvent passer la journée à travailler tout en étant rémunérées seulement quelques heures. Les interventions ont souvent lieu tôt le matin ou aux heures des repas le midi et le soir, avec une coupure en début d’après-midi. L’organisation de la vie de famille s’en ressent : « Quand mes enfants étaient petits, ils ont commencé l’école à 2 ans et demi. Et ensuite, ils ont eu la totale : cantine, étude, nounou », se rappelle Sophie, 48 ans.

« Ce travail amène à des maladies professionnelles qui ne sont pas reconnues comme telles »

Une étude de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) intitulée « Les conditions de travail des aides à domicile en 2008 » permet de chiffrer précisément le décalage entre l’amplitude horaire consacrée au travail et la somme des temps d’interventions. En moyenne, une aide à domicile réalise un peu plus de 5 heures d’intervention en une journée. Mais cette durée passée auprès des bénéficiaires s’étale sur 7 h 13.

« Faire quatre personnes par jour et travailler 120 heures par mois, je l’ai fait... ça me convenait mais j’avais dix ans de moins ! » commente Sophie. Après un AVC et un arrêt de travail de deux ans, elle a accepté de reprendre, mais à deux conditions : ne pas commencer avant 9 heures et ne plus devoir prendre sa voiture, seulement les transports en commun. « Physiquement, je ne peux pas », résume-t-elle.

Karima

Karima, 60 ans, également aide à domicile en milieu rural. Les nombreux trajets et temps morts entre visites ne sont pas forcéments comptés. « On n’a pas un salaire alléchant. On aimerait avoir une reconnaissance, c’est ça l’important. »

Sophie va « pratiquement tous les jours » chez un monsieur « qui souffre du dos et des hanches, se déplace avec deux cannes et ne sort plus de chez lui ». Elle fait son lit, ses courses, deux heures de « gros ménage » et des repas pour un ou deux jours chaque lundi. Aujourd’hui, elle est « censée faire 44 heures par mois mais (elle fait) beaucoup plus. » Elle touche un salaire mensuel de 360 euros net, complété par une pension d’invalidité. Réussir à faire reconnaître une invalidité totale ou partielle est encore trop rare chez les aides à domicile, observe Christelle Avril : « Il est souvent difficile pour les aides à domicile de faire reconnaître l’usure du travail réel qu’elles effectuent. Se mettre à genoux 5 à 8 fois par jour pour nettoyer les toilettes, aller acheter des packs d’eau pour les personnes qui ne peuvent plus sortir de chez elles, respirer la poussière... Ce travail amène à des maladies professionnelles qui ne sont pas reconnues comme telles. »

Un mois normal : 488 kilomètres à scooter, 60 heures de travail et un planning modifié 12 fois...

Comme Zoé, Sophie et ses collègues dénoncent le fait qu’elles ne sont pas rémunérées si l’une des personnes chez qui elles travaillent est hospitalisée ou absente. Si elles travaillent chaque semaine dix heures chez une personne qui s’absente trois semaines, elles peuvent se retrouver à la fin du mois avec trente heures de moins sur leur fiche de paie. « On n’a pas un salaire alléchant. On aimerait avoir une reconnaissance, c’est ça l’important », conclue Karima. « Ce que veulent les aides à domicile, complète Christelle Avril, c’est un salaire à temps plein non pas en leur ajoutant des interventions – c’est déjà suffisamment usant, elles commencent très tôt, finissent très tard – mais en reconnaissant les temps de réunions, d’échanges entre elles, avec les infirmières, les proches pour faire au mieux leur travail ou encore, tout simplement, les temps de déplacement... »

Marie Mahé, 60 ans, travaille elle comme auxiliaire à domicile pour une entreprise privée depuis 2018. Comme la plupart des aides à domicile, elle a occupé d’autres emplois auparavant. Dans une vie antérieure, elle était assistante de direction. Puis elle s’est retrouvée paralysée pendant quatre ans de 2000 à 2005. « C’est rare d’entrer à 20 ans dans l’aide à domicile, confirme Christelle Avril. Il y a un marché genré du travail. Une jeune femme qui correspond aux canons esthétiques va trouver des emplois de vente ou d’hôtesse d’accueil. À 40 ans, elle va commencer à être considérée comme trop âgée pour ces métiers-là. Elle ne trouvera plus que de petits contrats, ou se fera licencier. La moyenne d’âge des aides à domicile est élevée : la moitié d’entre elles a plus de 50 ans, 13 % ont plus de 60 ans. »

Marie Mahé

Marie Mahé, 60 ans, travaille comme auxiliaire à domicile pour une entreprise privée. En juillet, elle a roulé 488 kilomètres à scooter pour 60 heures de travail. Son planning a changé 12 fois dans le mois.

Marie Mahé a fait les comptes : en juillet, elle a roulé 488 kilomètres à scooter pour 60 heures de travail. Son planning a changé 12 fois dans le mois. Dans son entreprise, le kilomètre est indemnisé 27 centimes d’euros. Elle a donné ces chiffres à sa responsable, accompagnés du commentaire suivant : « Posez-vous la question de savoir pourquoi cinq collègues sont parties. »

Elle est entrée en contact avec Mireille Carrot lors d’une précédente journée de mobilisation, le 7 avril 2021. Elle lui a parlé des conditions de travail dans son entreprise, de sa reprise après un accident du travail pour lequel elle affirme que son employeur a fait une fausse déclaration. Depuis, elle ne laisse rien passer. Elle dénonce l’arbitraire de la construction des plannings. Alors qu’elle travaille 78 heures par mois, elle devait auparavant intervenir chez 22 bénéficiaires. Au même moment, l’une de ses collègues, pour 90 heures de travail par mois, se rendait chez 10 bénéficiaires. « Depuis que j’ai menacé d’aller aux prud’hommes, mes plannings ont changé. Aujourd’hui, j’ai dix fois moins de déplacements, je m’occupe essentiellement d’une personne, mes interventions se suivent alors qu’avant je travaillais en début et en fin de journée. » En mai 2021, elle s’est fait rembourser 15 euros que l’entreprise lui devait depuis 2019 : elle s’était alors rendue à une visite médicale. Ce temps doit être payé comme du temps travaillé par l’employeur.

« Les retraité·e·s ont un pouvoir économique et social qui pourrait les aider à se faire entendre »

Parce qu’elles travaillent dans des lieux différents sans croiser leurs collègues, avec des horaires irréguliers, il n’est pas si facile pour les aides à domiciles de se mobiliser. « Pour tout un tas de raisons, analyse Christelle Avril, elles peinent à se mobiliser collectivement, elles travaillent isolées les unes des autres, sont précaires du fait du temps partiel. Au milieu des années 1980, il y a eu des mobilisations conjointes d’aides à domicile et de retraité·e·s. Les retraité·e·s ont un pouvoir économique et social qui pourrait redonner du poids aux revendications des aides à domicile et les aider à se faire entendre. »

Retraitée solidaire

Valérie, en fauteuil roulant, est venue témoigner de la nécessité pour elle d’être accompagnée au quotidien par des aides à domicile, lors du rassemblement à Saint-Étienne organisé par la CGT Loire.

Le Premier ministre Jean Castex a annoncé le 23 septembre un plan d’aide de 400 millions d’euros en faveur de l’autonomie des seniors. 240 millions devraient être consacrés à l’aide à domicile. Mais aucune précision n’a pour l’instant été donnée sur la façon dont des budgets seraient affectés à l’augmentation des salaires et à de nouveaux recrutements.

Aujourd’hui, 54 % des aides à domicile sont salariées du secteur privé, 14 % sont employées du secteur public et presqu’un tiers des aides à domicile travaillent chez des particuliers employeurs. Malgré des conditions de travail et des revendications communes, elles dépendent donc de conventions collectives différents et peuvent être amenées à négocier avec des interlocuteurs différents. « À qui les aides à domicile peuvent-elles adresser leurs revendications ? demande la sociologue Christelle Avril. Elles ne constituent pas un collectif de salarié face à "un patron". Elles n’ont pas envie de se mobiliser contre les personnes âgées, ni contre la famille des personnes âgées, ni le cas échéant contre les bénévoles des associations. L’État ne se préoccupe quant à lui que de distribuer les financements alors qu’il devrait jouer son rôle de régulateur des conditions d’emploi et de travail. Il n’a par exemple jamais ratifié la convention 189 de l’Organisation internationale du travail qui vise à assurer un travail décent aux personnes salariées des ménages. »

Notes

[1] À la demande de l’intéressée, il s’agit d’un nom d’emprunt.

[2] Voir leur rapport.

[3] Rapport de la branche de l’aide, de l’accompagnement, des soins et des services à domicile. Édition 2017.


 

publié le 14 octobre 202

Burkina Faso. Assassinat de Thomas Sankara : 34 ans après, un procès pour l'histoire

Marc de Miramon sur www.humanite.fr

Le procès des assassins du « Che africain » s’ouvre ce lundi à Ouagadougou, un épilogue judiciaire attendu depuis près de trente-quatre ans. Si les circonstances de l’exécution du président burkinabé, perpétrée le 15 octobre 1987, sont connues, il reste à faire la lumière sur ses commanditaires.

Ravagé par les conséquences de la « guerre contre le terrorisme », ses tueries de civils commises par des groupes armés se revendiquant pour la plupart du djihad, ses déplacements de population fuyant les zones de combat, le « pays des hommes intègres » retient son souffle. Ce n’est cependant pas l’avenir sombre et la dégradation du climat sécuritaire qui préoccupe ce lundi le peuple burkinabé, mais l’exploration judiciaire d’un « passé qui ne passe pas ». « Le 11 octobre 2021 restera gravé dans les annales de l’histoire du Burkina Faso », promet le quotidien le Pays, alors que s’ouvre le procès public des assassins présumés de Thomas Sankara, exécuté au Conseil de l’entente il y a près de trente-quatre ans déjà.

Perpétré le 15 octobre 1987 par un commando parti du domicile de Blaise Compaoré, le numéro deux de la révolution progressiste installée par un coup d’État le 4 août 1983, le meurtre a fait l’objet d’une véritable omerta. Jusqu’à la chute de ce même Compaoré, à l’automne 2014, renversé par un soulèvement populaire mené au nom des idéaux d’un « sankarisme » plus vivace que jamais. Lors de la campagne présidentielle organisée l’année suivante, tous les candidats, de l’ex-poids lourd du système Compaoré, Roch Marc Christian Kaboré, à l’ultralibéral Zéphirin Diabré, ont revendiqué son héritage, tandis que la justice militaire ouvrait enfin une enquête contre « Blaise » et ses sicaires pour « complicité d’assassinats », « recel de cadavres » et « attentat à la sécurité de l’État ».

Le capitaine bouscule et dérange

L’instruction judiciaire, dont l’Humanité avait révélé en avril dernier des documents inédits impliquant des réseaux français, a confirmé la trame d’un scénario « shakespearien » signé Blaise Compaoré – que Thomas Sankara considérait comme son meilleur ami – et coécrit par des puissances étrangères bien décidées à chasser le leader autant patriote que panafricain. Son contexte et ses grandes lignes restituent l’histoire d’une révolution aux réussites indéniables, emmenée par le charismatique et intègre Sankara, imperméable à toute forme de corruption et peu enclin aux compromis.

Pionnier des combats écologistes, du développement endogène – le Burkina Faso avait réussi à atteindre l’autosuffisance alimentaire – comme des luttes féministes, le capitaine bouscule et dérange les structures traditionnelles et patriarcales. Son immense popularité auprès des jeunesses africaines, ses éloquents discours fustigeant le néocolonialisme, l’impérialisme ou le fardeau d’une dette qu’il refuse de payer donnent des sueurs froides aux dirigeants des pays voisins – Côte d’Ivoire et Togo en tête – mais aussi à Washington et à Paris.

La haine de Jacques Chirac

La CIA surveille comme le lait sur le feu ce militaire altruiste qui garde toujours son pistolet à la ceinture, même pour une audience avec le parrain régional de la Françafrique, l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny, et ne quitte son treillis que pour le faso danfani, le tissu traditionnel fabriqué et cousu au pays. Quant aux décideurs français, ils bouillonnent d’une rage de moins en moins contenue. Thomas Sankara a beau exercer sur eux une fascination certaine, en particulier sur Jacques Foccart, inamovible chef d’orchestre des réseaux parallèles que pilote la République pour dompter ses anciennes colonies, son sort paraît scellé avec le début de la première cohabitation, en 1986. Devenu premier ministre, Jacques Chirac ne cache pas sa haine recuite contre le président du Conseil national révolutionnaire du Burkina Faso, qui a eu l’outrecuidance de parrainer une motion en faveur de l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie aux Nations unies.

Quelques mois avant l’assassinat, le patron d’une droite française qui bénéficie à plein des valises de billets envoyées par Félix Houphouët-Boigny menace explicitement Thomas Sankara, en s’adressant ainsi au journaliste Elio Comarin : «Dites à votre “petit” capitaine qu’il range ses abattis (abats de volaille, pattes et ailes coupées – NDLR), d’ici six mois on se sera occupé de lui. » Reste à déterminer si l’indispensable feu vert de Matignon ou de l’Élysée s’est borné à cautionner le coup d’État perpétré par Blaise Compaoré, ou si la France a validé, voire commandité l’assassinat. Il est hélas peu vraisemblable que le procès public qui s’ouvre ce lundi et qui se déroulera sans la présence du principal accusé puisse répondre à ces brûlantes questions.

En attendant les conclusions des prochaines instructions, la justice militaire va donc s’en tenir à un volet strictement interne, même si de nouvelles révélations peuvent toujours surgir des contre-interrogatoires et des auditions. En 2017, Emmanuel Macron avait promis dans un discours tenu à Ouagadougou la déclassification des documents français concernant l’assassinat de Thomas Sankara. Si trois lots d’archives ont effectivement été remis à la justice burkinabée, la pertinence des masses de papier n’a pas convaincu les avocats des parties civiles, et aucun organisme indépendant n’a pu vérifier si l’engagement du président français relevait du vœu pieux, d’un écran de fumée ou d’une réelle sincérité.

Le trublion de la Françafrique

Le révolutionnaire burkinabé donnait des sueurs froides aux potentats du pré carré français, tout en exerçant sur eux une véritable fascination. Le complot qui a scellé sa chute trouve probablement sa source en Côte d’Ivoire, où le président, Félix Houphouët-Boigny, s’était imposé comme le parrain politique de Blaise Compaoré, mais Thomas Sankara dérangeait bien au-delà de la sphère d’influence française. Son aura agaçait jusqu’à la Libye du colonel Kadhafi, qui se rêvait en « roi d’Afrique » et ne goûtait guère la concurrence du bouillant capitaine. Ce dernier disposait aussi de soutiens parfois inattendus, à l’instar d’Omar Bongo, président du Gabon, qui s’est posé en protecteur de certains de ses proches ou de sa famille après son assassinat.


 

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publié le 13 octobre 2021

Bergams : Un conflit du travail d’origine très macronienne

Editorial de www.politis.fr

Depuis le 13 septembre, les salariés de cette entreprise de restauration dite ultra-fraîche sont en grève illimitée.

La grève illimitée engagée depuis le 13 septembre par les salariés de Bergams, une société spécialisée dans la restauration dite ultra-fraîche située à Grigny (Essonne), est à verser au bilan de la politique d’Emmanuel Macron. À l’initiative d’une intersyndicale composée notamment de la CGT et de FO, 90 % des 280 employés de cette entreprise dénoncent principalement l’accord de performance collectif (APC) voté de justesse en septembre 2020, sous la menace de l’emploi, en plein cœur de la tourmente covid, la pandémie ayant impacté l’activité de l’usine de Grigny qui fournit des sandwichs et des plats préparés à des clients comme Air France, Relay ou Monoprix.

Créé par la réforme du code du travail conduite par Muriel Pénicaud en 2017, l’APC permet notamment d’aménager la durée du travail, son organisation et la répartition des heures de travail, de modifier la rémunération des salariés. Il peut être signé que l’entreprise soit confrontée ou non à des difficultés économiques provisoires. 

À son entrée en vigueur au 1er janvier, témoigne un délégué syndical FO, les salariés sont « passés de 35 à 37,5 heures, voire 40, par semaine » et ont « globalement perdu entre 100 et 1.000 euros brut par mois » ; toutes les primes et autres acquis ont en effet été supprimés. Et « des dizaines de collègues ont purement et simplement été licenciés », complète la CGT. Celle-ci dénonce « le comportement éhonté du groupe Norac » auquel appartient Bergams, dont « le fondateur, Bruno Caron, apparaît parmi les 400 plus grandes fortunes de France, cette année ». Et appuie les demandes de baisse du temps de travail, d’augmentations de salaire et de recrutements en CDI.



 

publié le 12 octobre 2021

Sixième semaine de grève à Transdev :
la direction joue la division

Maïa Courtois sur https://rapportsdeforce.fr

Le bras-de-fer promet de durer encore. Depuis six semaines pour certains, les conducteurs de bus de la société Transdev sont en grève, en Seine-et-Marne et dans le Val d’Oise. Face au refus d’appliquer les nouveaux accords liés à l’ouverture à la concurrence du réseau francilien, la direction tente de négocier… Au cas par cas. Pour mieux diviser, selon les syndicats.

 

Le mouvement de grève des salariés de la société Transdev, implanté en Seine-et-Marne et touchant le Val d’Oise, entame sa sixième semaine. De nouveaux dépôts ont récemment rejoint la lutte, dont celui de Rambouillet. Si certains privilégient des grèves perlées (comme à Nemours ou Rambouillet), beaucoup se maintiennent en grève continue (comme Chelles, Marne-la-Vallée, Saint-Gratien, Vulaines-sur-Seine, Vaux-le-Pénil)…

Face à la longévité et à l’extension du mouvement, l’employeur poursuit le bras-de-fer. « La stratégie de la direction est d’abord de jouer le pourrissement, en essayant d’essouffler le mouvement. Puis, de trouver des accords au cas par cas afin de faire reprendre le travail aux plus précaires », décrit Jamel Abdelmoumni, délégué central Transdev Île-de-France Sud Rail. Les organisations syndicales défendaient une négociation groupée, avec un protocole commun de sortie de conflit. Mais ils assurent avoir essuyé un refus catégorique de l’entreprise.

Conditions de travail. Grève suivie chez Transdev

Juliette Barot sur www.humanite.fr

Soutenus par la CGT, la CFDT et Solidaires, une centaine de salariés de l’entreprise de transport Transdev se sont rassemblés, selon l’AFP, mardi 14 septembre, devant le siège du conseil régional d’Île-de-France à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) pour protester contre la dégradation de leurs conditions de travail. Le nouveau contrat remporté par Transdev dans le cadre de l’appel d’offres pour l’exploitation du réseau Optile (bus de moyenne et grande couronne) conduit à des pertes de rémunérations. Auparavant, « on était à 39 heures payées 39 et on avait 22 jours de RTT. Maintenant, on est à 37 heures payées 37 et on nous a retiré 11 jours de RTT », a expliqué une salariée. Autre perte : les chèques-vacances sont passés « de 750 euros par an à 250 euros ». Les salariés, qui sont en grève depuis deux semaines, dénoncent également un allongement du temps de travail. Île-de-France Mobilités (IDFM), l’autorité organisatrice des transports en commun de la région parisienne, demande « une intensification du dialogue » pour mettre fin à un conflit suivi par 50 % des conducteurs.

Depuis, la direction commence à renégocier dépôt par dépôt. Déjà, à Sénart, un protocole a été signé, par deux organisations syndicales sur trois. Contactée par Rapports de Force, la direction de Transdev nous indique : « à Sénart, la direction et les organisations syndicales ont signé un protocole et le travail reprend progressivement… L’offre était à 80 % hier ». La direction mise sur une reprise normale du trafic, tandis qu’« une partie des conducteurs y est toujours en grève. Ils sont près d’une vingtaine », nuance Jamel Abdelmoumni. Une assemblée générale doit avoir lieu prochainement pour discuter du maintien de la mobilisation au dépôt de Sénart, mais aussi à ceux de Cesson et Combs-la-Ville qui lui sont rattachés. 

Le calendrier des négociations dépôt par dépôt s’intensifie. Lundi 11 octobre, une réunion pour le dépôt de Vaux-le-Pénil s’est tenue à la Cité administrative de Melun, avec un médiateur de l’Inspection du travail. Ce mardi 12 octobre, c’est au tour de Marne-la-Vallée, toujours en présence de l’Inspection du travail. Pour Vulaines-sur-Seine, deux rendez-vous sont programmés – l’un ce mardi 12 octobre, l’autre jeudi 14 -, sans médiateur cette fois. Pour le reste, « les rencontres avec les organisations syndicales se poursuivent à Fontainebleau, Melun et Marne la Vallée » nous précise Transdev. Pour l’heure, Sénart est le seul endroit où un protocole de sortie de conflit a été signé.

Pour Jamel Abdelmoumni, « la direction divise les centres. Quand l’un est en grève depuis une semaine, et l’autre depuis six semaines, forcément, les salariés de ce dernier ont envie de voir le bout… Ils ne peuvent pas se permettre d’attendre ».

 

Ile-de-France Mobilités confie une mission à Jean-Paul Bailly

 Pourtant, la grève à Transdev née en Seine-et-Marne est loin de ne concerner que ce département. Lundi, le conseil d’administration d’Ile-de-France Mobilités a lancé l’application de nouveaux accords à d’autres dépôts. À terme, c’est toute l’Ile-de-France qui est concernée. À l’origine de ces changements des conditions de travail : la renégociation de l’accord-cadre entre Transdev et Île-de-France Mobilités, avec l’ouverture à la concurrence du réseau de bus francilien impulsé par Valérie Pécresse (présidente de région et d’Île de France Mobilités). Là où les nouveaux accords commencent à être appliqués, « les conducteurs ont perdu de 200 à 500 euros net par mois. Et les amplitudes horaires ont augmenté, jusqu’à 14 heures par jour », expliquait Hakim, conducteur à Vulaines, à Rapports de Force.

Dans un communiqué paru ce lundi 11 également, l’autorité organisatrice des transports franciliens annonce avoir confié une mission à Jean-Paul Bailly, ancien Président de la RATP et ancien Président de la Poste. Le but ? « Faire converger les points de vue entre les représentants du personnel et les syndicats d’un côté, et les directions des différents réseaux concernés de l’autre. L’objectif est de faire aboutir rapidement les négociations sur les réseaux qui ne seraient pas parvenus à un accord ». Le président de cette mission sera assisté par Jean Bessiere, ancien président de la commission mixte paritaire de la branche ferroviaire ; ainsi que par Jean Grosset, ancien délégué général adjoint de l’UNSA.

 

 

publié le 11 octobre 2021

Fiscalité. Un impôt mondial moins-disant

Marie Toulgoat sur www.humanite.fr

Cent trente-six pays se sont accordés ce vendredi sur les principes d’une taxe internationale visant les multinationales. Le taux de 15 % ne permettra pas de lutter contre l’évasion fiscale, estiment les ONG.

Pour les pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), les quatre années de négociation, parfois à couteaux tirés, n’auront pas été vaines. Ce vendredi, 136 pays membres de l’organisation – dont l’Irlande ou la Hongrie, jusque-là réticentes – se sont entendus sur un projet d’impôt mondial sur les multinationales. Une victoire autoproclamée pour de nombreux dirigeants, dont Emmanuel Macron. « L’accord trouvé à l’OCDE est historique. C’est une avancée majeure pour la justice fiscale », a-t-il déclaré. Pourtant, tous ne partagent pas ce constat. « C’est une occasion manquée », lâche d’emblée Quentin Parrinello, porte-parole d’Oxfam France. Les ambitions du projet d’accord, dont les négociations ont débuté en 2017, étaient pourtant fortes : mettre un coup d’arrêt aux pratiques d’optimisation et de dumping fiscal et faire disparaître les paradis fiscaux. Les détails du texte révélé vendredi, organisé en deux piliers, sont loin de répondre à ces exigences, estiment les associations et ONG.

La première mesure, celle de la fixation d’un taux d’imposition minimal, est aux yeux des observateurs insatisfaisante. Selon les termes de l’accord, les entreprises réalisant un chiffre d’affaires annuel supérieur à 750 millions d’euros devront être taxées à 15 % minimum. En juillet, les discussions autour d’un seuil « d’au moins » 15 % nourrissaient l’espoir que les négociateurs se dirigent vers un taux bien plus ambitieux. Le président des États-Unis, Joe Biden, proposait en effet un taux de 21 %. Le taux de 15 % est en ce sens une décevante régression. « Les multinationales qui y seront assujetties seront officiellement moins imposées que l’immense majorité des entreprises, et notamment les PME, puisque, au plan mondial, le taux moyen d’imposition se situe à 22 % », note l’Observatoire de la justice fiscale. D’autant plus que de nombreuses exonérations risquent de rendre ce minimum caduc. Les multinationales pourront en effet réduire leur base taxable s’ils emploient des salariés dans le pays où est collecté l’impôt. « L’OCDE annonce 15 % d’imposition mais, dans les faits, le taux pourra descendre bien plus bas », redoute Quentin Parrinello.

« Une mesure discriminante »

Le second pilier, censé garantir « une répartition plus équitable » de l’impôt entre les pays, en permettant aux États où se déroulent les ventes de collecter une partie de la taxe, souffrirait aussi de bon nombre d’écueils. Selon les règles définies dans le texte, l’impôt redistribué sera collecté sur une infime portion des bénéfices. Une règle moins-disante qui ne s’appliquera que pour les entreprises réalisant 20 milliards de chiffre d’affaires. En tout, une petite centaine de multinationales seulement seront concernées par cette mesure. « C’est une mesure discriminante pour les pays en développement, puisque ceux-ci ne sont pas vraiment des pays de marché mais plutôt des pays de production. Nous souhaitons que les pays de production puissent aussi profiter de la redistribution », note le porte-parole d’Oxfam. L’ONG a estimé que ce pilier permettra à 52 pays de percevoir uniquement 0,025 % de leur PIB en recettes fiscales, bien moins que la manne promise par l’OCDE.

Si les termes de l’accord semblent largement insuffisants, celui-ci a toutefois comme mérite d’avoir placé la justice fiscale au cœur des débats pendant de longs mois. Avant d’entrer en vigueur, le texte doit encore être validé par le G20 et transposé dans le droit des pays ; autant d’étapes sur lesquelles comptent peser les défenseurs d’une taxation plus ambitieuse.


 

publié le 9 octobre 2021

Vincent Tiberj : « Malgré les crispations, les Français
sont de plus en plus tolérants »

Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr

Les idées d’extrême droite progressent-elles dans la société française ? Pour le sociologue et professeur d'université à Sciences-Po Bordeaux, qui a travaillé sur le rapport annuel de la Commission nationale constitutive des droits de l’homme, elles sont indéniablement en recul. Leur surmédiatisation actuelle pourrait toutefois les faire progresser. Entretien.


 

Vous avez travaillé sur le rapport annuel de la Commission nationale constitutive des droits de l’homme (CNCDH) concernant les préjugés et la xénophobie. Indique-t-il que les Français sont de plus en plus d’extrême droite ?

Vincent Tiberj Non. Si l’on définit quelles sont les idées constitutives de l’extrême droite, par exemple le racisme, l’intolérance vis-à-vis de l’immigration et des préférences sexuelles, ou encore la défense d’un régime autoritaire, nous n’assistons pas du tout à une montée de l’extrême droite. C’est même l’inverse. Le baromètre annuel de la CNCDH, qui existe depuis 1990, montre que, s’il y a des hauts, des bas et des crispations dans l’évolution du racisme, de l’antisémitisme, de l’islamophobie, de l’homophobie et du rapport à la démocratie, nous avançons en réalité vers de plus en plus de tolérance. Le renouvellement générationnel est ici prépondérant puisque nous constatons à travers ces études que plus une génération est récente, plus elle est tolérante. Les baby-boomers sont plus tolérants que leurs parents, mais beaucoup moins que leurs enfants et petits-enfants. Autre exemple : en 1946, seulement 37 % des Français considéraient que les juifs sont des Français comme les autres. Ils sont désormais 92 % à le penser. Mais si nous pouvons estimer que le « racisme biologique » diminue, puisque seules 8 % des personnes interrogées considèrent « qu’il y a des races supérieures à d’autres », d’autres formes de racisme peuvent se développer, notamment vis-à-vis des personnes d’origine maghrébine et des musulmans.

Dans notre baromètre Ifop annuel pour la Fête de l’Humanité, seuls 48 % des sympathisants de gauche considèrent que « l’immigration rapporte plus à la France qu’elle ne lui coûte »… N’est-ce pas révélateur d’un glissement à droite sur ces questions ?

Vincent Tiberj L’indice longitudinal de tolérance mesuré à partir des enquêtes de la CNCDH est supérieur. Avec une seule question sortie du lot, l’effet est déformant et à prendre avec des pincettes. La formulation choisie joue aussi énormément. Si vous demandez : « L’immigration est-elle une source d’enrichissement culturel ? », vous obtenez des réponses très positives. Mais si vous posez une question sur le lien entre immigration et insécurité, c’est l’inverse. L’indice longitudinal a pour avantage de ne pas être réalisé dans le feu de l’actualité et bénéficie d’une méthodologie de long terme. Il s’agit d’une enquête annuelle, avec les mêmes paramètres et l’agrégation de 70 questions. Il montre que l’idée selon laquelle il y aurait trop d’étrangers en France diminue de génération en génération. Il montre aussi que le féminisme progresse et que la demande de démocratie augmente, même si le rapport au vote évolue. Si, dans un sondage, vous posez cette question : « Un leader fort obtient-il des résultats rapides ? », les Français vous diront oui. Mais si vous demandez s’il faut davantage partager les décisions et associer les citoyens, ils vous diront aussi oui. Il faut donc user de méthodologie permettant de décrypter l’évolution réelle. Depuis 1990, elle va vers un recul des idées d’extrême droite, grâce à un meilleur niveau d’éducation et une fréquentation plus importante de camarades de différentes origines.

L’extrême droite et Éric Zemmour sont pourtant surmédiatisés. Si cela va actuellement à contre-courant de l’évolution profonde de la société française, n’y a-t-il pas un risque de faire monter le danger dans les têtes et les votes ?

Vincent Tiberj Absolument. Il y a à la fois une hausse de la tolérance et une crispation. Il y a à la fois une « banalisation de la diversité », à l’œuvre dans la société et une banalisation du discours et des mythes d’extrême droite sur une chaîne comme CNews, qui a un effet d’entraînement sur les autres médias. On se retrouve, en réalité, dans la même situation que celle connue par les États-Unis dans les années 2000 avec la montée en puissance de Fox News. Ce genre de chaîne développe une grammaire politique qui polarise fortement le débat médiatique et le déplace à droite. Ce qui est très surprenant, c’est que cela fonctionne alors même que l’audience de CNews reste confidentielle, avec des parts de marché très faibles. Notamment parce qu’il n’existe pas de chaîne tentant d’entraîner le débat à gauche, ni de chaînes qui se préoccupent d’axer leurs contenus sur les priorités réelles des Français. Cela donne au final une place centrale à l’extrême droite, tout en ayant un effet profondément démobilisateur sur l’électorat de gauche.

C’est-à-dire ?

Vincent Tiberj Il n’y a pas plus de gens obsédés par l’immigration en France que de gens obsédés par le réchauffement climatique, l’éducation et l’insécurité sociale. Bien au contraire. Mais si vous ne parlez que d’immigration et d’insécurité, vous mettez Éric Zemmour au centre du jeu, et vous désabusez tous ceux qui, pourtant majoritaires, sont en demande de fortes politiques de redistribution des richesses, d’égalité, d’écologie et de social. Nous sommes un peu dans une situation similaire à celle de 2002, qui a vu Jean-Marie Le Pen accéder au second tour. Mais le vrai souci, ce n’est pas de parler d’insécurité et d’immigration, qui sont des sujets légitimes. Le vrai souci, c’est que tant que la gauche ne répond pas clairement, ne déconstruit pas le discours de droite sur l’insécurité et l’immigration et ne propose pas de politiques de gauche fortes sur le sujet, elle reste bloquée et ne peut pas dérouler le reste de son programme. Il y a tout un espace pour la gauche, mais, de manière fascinante, on ne l’entend pas pour l’instant. Il y a aussi une grande déconnexion entre les valeurs qui s’affirment chez les Français et la représentation politique. Dès lors, pourquoi iraient-ils voter ?

Malgré tout, une victoire de l’extrême droite reste-t-elle peu probable ?

Vincent Tiberj Au sujet des intentions de vote, il ne faut pas oublier que si les sondages donnent Éric Zemmour montant, ils donnent aussi Marine Le Pen descendant. Il apparaît clairement qu’il séduit une part importante de l’électorat RN et qu’ils peuvent s’autoneutraliser. Mais Zemmour attire aussi des personnes âgées des classes aisées qui ne s’autorisaient pas à voter RN. De ce point de vue, il permet à un nouvel électorat de basculer dans un vote d’extrême droite et potentiellement de s’y installer.


 

publié le 8 octobre 2021

contre sommet Afrique-France

à Montpellier : 7, 8 et 9 octobre

 

Communiqué de la Marche des Solidarités sur https://solidaires.org/

 

 

Il est fini le temps des colonies, ouvrez les frontières !

Le 8 octobre, Macron organise à Montpellier le premier sommet Afrique-France de son mandat pour lequel il pro-met « le sommet du nouvel imaginaire entre pays » avec un « New Deal » de financement des économies africaines qui se fera « d’égal à égal » et mettra au centre la jeu-nesse africaine.

 

Il n’a pas prévu de parler des milliers de soldats français de l’opération Barkhane. Rien non plus sur les trois coups d’État militaires en Afrique de l’Ouest en treize mois (au Mali, au Tchad et en Guinée). Aucune solution proposée pour sauver les migrant.e.s de la mort en Méditerranée. Et encore rien pour les droits des centaines de milliers de sans-papiers qui vivent en France, dont la très grande majorité vient de quelques pays africains. Puisque ce n’est pas au programme du sommet, nous les mettons au cœur de notre contre-sommet !

 

Arrachons nos droits !

Alors que l’État français dénonce les violations des droits humains là où ses intérêts le lui permettent, il est bien plus com-plaisant avec les dirigeants des anciennes colonies françaises en Afrique subsaharienne qui réduisent les libertés publiques ou contournent la Constitution pour briguer un nouveau mandat. La France veut défendre son « pré-carré » en Afrique, mais son influence économique ne cesse d’y décliner face aux États-Unis, à la Chine et ou à d’autres européens.

 

Nos frères et sœurs en Afrique subissent toujours l’implantation de multinationales qui accaparent les terres, polluent, détruisent les forêts et spolient les richesses avec la complicité des dirigeants africains. S’ils et elles quittent leur pays, parviennent à survivre à la traversée et enfin arrivent dans les pays d’émigration comme la France, alors l’État les harcèle, les prive de droits et les livre à un patronat sans scrupules.

 

Les sans-papiers ont travaillé en 1re ligne pendant le confine-ment en France, dans les métiers de la livraison, du nettoyage, sur les chantiers ; ou alors ont été licencié.e.s, sans aucune chance d’aide financière et sans droits. Pourtant Macron n’a eu qu’un mot à leur égard : « Vous avez des devoirs avant d’avoir des droits ».

 

La solidarité n’a pas de papier, pas de frontières, pas de nationalité

Face à la politique meurtrière et au silence coupable de nos dirigeants, nous devons lutter pour nos libertés et pour l’égalité ! Ce contre-sommet est l’occasion de rappeler à ces gouvernements que nous refusons d’être la monnaie d’échanges de leur grand marché néocolonial.

 

Les collectifs de sans-papiers et la marche des Solidarités porteront leurs revendications à Montpellier lors d’une manifestation d’ouverture (7 octobre), de forums de rue (8 octobre) et d’une grande manifestation de clôture (9 octobre à 15 h au parking Arceaux) de ce contre-sommet Afrique-France.

 

Des autocars sont prévus au départ de Paris dans la nuit du 6 et du 8 octobre. Si vous souhaitez vous inscrire, veuillez contacter Youssef (07 51 14 35 60) ou Khaled (07 53 91 61 66), membres de la Coordination des Sans-Papiers 75.

 

Rappelons aux gouvernants que la solidarité n’a pas de pa-ier, n’a pas de frontières, et n’a pas de nationalité ! Que la solidarité, c’est la lutte ! Une lutte internationale contre le système injuste des frontières qui brise des communautés, des vies, qui dominent les plus pauvres et les plus précaires !

 

Le 9 octobre, marchons nombreu.x.ses à Montpellier pour exiger :

La liberté de circulation et d’installation ;• La fin des expulsions depuis la France ;• La réciprocité des visas entre la France et les pays africains ;• Régularisation de tou.te.s les sans-papiers ;• Nous marcherons nombreu.x.ses pour notre camarade Boubou Doukara, membre du collectif des sans-papiers de Montreuil qui a été arrêté par la police puis expulsé le 7 septembre vers le Mali.

 

Pour contacter la marche des solidarités :

Facebook : https://www.facebook.com/marchesolidarites

Twitter : https://twitter.com/MSolidarites

Instagram : https://www.instagram.com/marchedessolidarites/

Mail : marche-des-solidarites@riseup.net (nouvelle adresse

 

 

publié le 7 octobre 2021

Après les « Pandora Papers »,
les gauches tentent de monter au créneau

Par Mathieu Dejean, Pauline Graulle et Mathilde Goanec sur www.mediapart.fr

L’évasion fiscale massive révélée par les « Pandora Papers » devrait conforter le discours sur la justice fiscale et la taxation des multinationales. Mais les gauches peinent à imposer le débat.  

Dix mille milliards d’euros placés dans des comptes offshore en 2020, des centaines de responsables politiques épinglés pour évasion fiscale (dont Tony Blair et l’ancien ministre des finances Dominique Strauss-Kahn), et de nouveaux paradis fiscaux mis au jour. Les révélations des Pandora Papers par l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) surclassent en nombre de documents fuités et en quantité d’argent dissimulé les précédents scandales d’évasion fiscale (Lux Leaks, Panama Papers, Paradise Papers…). 

Et pourtant, l’onde de choc peine à se faire sentir. « Je suis abasourdi par le silence politique général, regrette Maxime Combes, l’économiste membre d’Attac. Fin août, quand “Quotidien” a fait un reportage sur le trafic de drogues dans les cités marseillaises, Darmanin a lancé une opération antidrogue dans les heures qui ont suivi. Là, ça fait 48 heures et on n’a pratiquement aucune réaction officielle du gouvernement, c’est hallucinant. »

Le 5 octobre dans l’après-midi, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, a fini par briser le silence de ses rangs d’un simple tweet demandant à Bercy de vérifier si des résidents fiscaux français avaient fraudé. « Je serai intraitable avec ceux qui ont triché avec le fisc français », a-t-il promis. Mais ni l’Élysée, ni les députés de la majorité, ni le gouvernement n’ont fait de commentaires. 

Une difficile mise à l’agenda médiatique

Pas d’indignation manifeste non plus au niveau européen, où les ministres des finances s’employaient pourtant ce même mardi – soit le lendemain des révélations, dont l’une concerne le ministre des finances néerlandais – à mettre à jour la liste noire des paradis fiscaux. 

Ni les Émirats arabes unis, ni Dubaï, ni Singapour, ni le Delaware, épinglés par les Pandora Papers, n’y figurent. Les Seychelles en ont même été retirées. « C’est comme s’il y avait des pays “too big to blacklist” », note la députée européenne Aurore Lalucq, qui regrette le manque d’outils pour « mettre la pression d’un point de vue politique sur les paradis fiscaux »

« Vu les conflits d’intérêts au plus haut niveau des États que les Pandora Papers révèlent, on comprend bien que, sans une mobilisation importante de la société civile, rien ne changera fondamentalement », abonde Manon Aubry, eurodéputée La France insoumise (LFI), persuadée que la gauche doit en faire un sujet phare de la présidentielle.

Manon Aubry au Parlement européen, à Strasbourg, le 15 septembre 2021. © Photo Brigitte Hase / Parlement européen

Reste à savoir comment mobiliser l’opinion publique sur un tel sujet, alors que l’agenda médiatique est embouteillé, depuis des mois, par des débats sans fin sur les prénoms des enfants ou l’utilisation supposée de prestations sociales pour acheter des écrans plats – une fraude évidemment sans commune mesure avec les chiffres à 16 zéros de la fraude fiscale mondiale. 

Depuis le week-end dernier, les gauches françaises tentent néanmoins de faire leur part. Mardi 5 octobre, les députés Olivier Faure (PS), Éric Coquerel (LFI) et Alain Bruneel (PCF) sont montés au créneau lors des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale. « Quand allez-vous faire cesser ce vol organisé ? », a attaqué Éric Coquerel, dans l’hémicycle, suivi un peu plus tard d’Olivier Faure : « Pourquoi les classes populaires et les classes moyennes devraient payer, quand les plus riches s’exonèrent ? »

Le PCF vilipende les « euroïnomanes »

Dans un contexte de pré-campagne présidentielle marqué par la division des gauches, les réformes libérales du gouvernement (assurance-chômage, retraites…) et la saturation de l’espace médiatique par Éric Zemmour et ses antiennes, voilà peut-être un levier pour mettre la justice fiscale au centre de l’attention. Et parler, enfin, des sujets chers à la gauche : redistribution des richesses, protection des services publics et taxation du capital. 

Le communiste Fabien Roussel l’a bien compris, lui qui, lundi matin, lors d’une conférence de presse solennelle au cours de laquelle il a vertement vilipendé ces « euroïnomanes » (sic) mis en cause dans les Pandora Papers. Le candidat à la présidentielle en a profité pour présenter ses dix propositions chocs contre la fraude et l’optimisation fiscale, à savoir : la nationalisation voire la fermeture des banques « prises la main dans le pot de confiture », la mise en place de peines de prison – et la déchéance des droits civiques pour les responsables politiques – pour les « délinquants en col blanc », l’embauche de 15 000 contrôleurs fiscaux, ou encore la création d’une conférence internationale, sur le modèle des COP sur le climat, dédiée à la fiscalité...

Encore faut-il trouver par quel bout attraper le Léviathan de la fraude fiscale pour l’exposer le plus efficacement possible sur la place publique. « Le propre d’un scoop, c’est qu’il met sur la table quelque chose d’inattendu, d’exceptionnel. Là, c’est vrai qu’il est relativement banalisé par le fait qu’il y a eu beaucoup d’autres scandales depuis dix ans », observe le sénateur socialiste David Assouline.

Comment récupérer la « richesse cachée des nations »

Et le Parti socialiste en sait quelque chose. Entre l’affaire Cahuzac, en 2012, et l’apparition du nom de Dominique Strauss-Kahn dans les Pandora Papers, pas simple pour les ténors du parti de tenir une parole critique. D’où, par exemple, le gros malaise de Pierre Moscovici, interrogé dans l’émission « Cash Investigation » diffusée le 7 octobre, sur l’oasis fiscale dont a bénéficié DSK. 

« Sur Cahuzac et DSK, on ne va pas porter le fardeau de ceux qui nous ont quittés il y a déjà longtemps. Ce serait un problème si c’étaient les dirigeants actuels, mais on se reconstruit avec ceux qui sont restés fidèles. On a fait un inventaire de ce qui n’allait pas », objecte David Assouline. 

Depuis les premières révélations des “Offshore Leaks”, en 2013, la place réservée à la question de l’évasion fiscale dans le débat public a totalement régressé.

Pour récupérer cette « richesse cachée des nations » (selon l’expression de l’économiste Gabriel Zucman), le député socialiste Boris Vallaud a son idée : « Il faut que chaque société domiciliée à l’étranger vendant des biens ou des services en France, pour un montant excédant cent millions d’euros, paie l’impôt sur les sociétés en France, qu’elle y possède un établissement stable ou non. » Une proposition qu’il avait faite en 2018, mais qui avait été retoquée par l’Assemblée nationale. 

Du côté de La France insoumise, l’eurodéputée Manon Aubry, spécialiste des questions liées à l’évasion fiscale, entend bien mettre le sujet à l’ordre du jour. « Ce qui est fou, c’est que depuis les premières révélations des Offshore Leaks, en 2013, la place réservée à la question de l’évasion fiscale dans le débat public a totalement régressé », déplore-t-elle. 

S’il y a cinq ans, le scandale des Panama Papers faisait la une de la totalité de la presse quotidienne, y compris de droite – Manon Aubry, alors chargée de mission à Oxfam, passait d’ailleurs son temps sur les plateaux télé –, aujourd’hui, les médias qui se font l’écho du scandale se comptent sur les doigts de la main.

« On entend à longueur de journée des politiques renchérir sur la fraude sociale ou critiquer les chômeurs, mais là, un truc de fou comme ce nouveau scandale sort, et personne ou presque ne réagit, critique également Philippe Poutou, candidat du NPA (Nouveau Parti anticapitaliste à la présidentielle). Car cette affaire est à l’image d’un rapport de force qui se dégrade fortement à l’avantage des forces possédantes, qui pillent, et prennent, sans retenue. »

Entre fatalisme et sentiment d’impuissance

Comme si, entre fatalisme et sentiment d’impuissance, l’inertie finissait toujours par l’emporter sur la colère. « Pourtant, il y a beaucoup de choses à faire, et la France peut, si elle le veut, engager sans tarder des mesures unilatérales », souligne Manon Aubry, qui plaide depuis des années pour l’établissement de registres bancaires, d’une liste complète (y compris au niveau européen) des paradis fiscaux, et pour la création d’un impôt universel. « La France peut d’ores et déjà, si elle le veut, demander à Google de lui rembourser les impôts que cette multinationale lui doit. Ensuite, les autres pays suivront ! », veut-elle croire.

« Même si on prend acte qu’on ne sortira pas du capitalisme demain matin, il y a déjà des mesures transitoires extrêmement fortes qui peuvent être tentées, le monopole bancaire, par exemple, que nous défendions déjà en 2017, rappelle Philippe Poutou. Car sans outil puissant à la main de l’État, comme pour le climat, ces affaires ne cesseront de se répéter. »

Mais ces efforts programmatiques peuvent-ils convaincre, alors que la même histoire se répète depuis des années, comme si ce ruissellement des flux financiers vers les paradis fiscaux était naturel ? « On a tendance à espérer que des grands noms sortent dans les révélations pour que ça change la donne. Mais ce que démontrent les Pandora Papers, c’est justement qu’il n’y a pas de brebis galeuse. C’est un problème systémique. Et cette démonstration est extrêmement puissante », souligne Maxime Combes. 

Toute candidature non sérieuse dans la lutte contre la fraude fiscale devrait être publiquement disqualifiée pour la présidentielle.

« Ce que révèlent les Pandora Papers, c’est que des responsables politiques sont impliqués dans ces scandales [35 chefs d’État ou de gouvernement – ndlr]. Cela démontre la pénétration des lobbys au plus haut niveau de l’État. On comprend mieux l’absence de volonté politique qu’il y a eu pendant des années », abonde Éva Sas, porte-parole d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), dont le candidat à la présidentielle, Yannick Jadot, a fait de la lutte contre les lobbys l’un de ses angles d’attaque. 

« Un danger démocratique »

De quoi donner du grain à moudre en tout cas à ces gauches et leurs réformes sociales qui apparaissent soudainement budgétairement modestes en comparaison des sommes qui échappent aux États dans les paradis fiscaux. « Dès qu’on demande une augmentation salariale, on nous dit que ça coulerait l’économie et que c’est irréaliste. Or ce que montre ce nouveau scandale de fraude fiscale, c’est que le monde marche sur la tête. Face aux sommes colossales qui échappent à l’impôt, qu’est-ce que le doublement du salaire des enseignants [que propose Anne Hidalgo – ndlr] ? », interroge David Assouline. 

Pour Aurore Lalucq, cette question pourrait même transcender les clivages partisans, et intéresser tant l’électorat de droite que de gauche : « On ne peut pas accepter que la loi ne soit pas la même pour tout le monde, que des gens pauvres payent leurs impôts tandis que d’autres très riches font sécession en ne contribuant plus à financer la démocratie. C’est une injustice fiscale et un danger démocratique. »

Un sujet globalement consensuel, donc, à l’instar d’autres causes, comme le changement climatique. Pour Maxime Combes, ces Pandora Papers marquent d’ailleurs un tournant équivalent, dans un autre domaine, à la sortie du dernier rapport du GIEC en août : « Comme pour le réchauffement climatique, toute candidature non sérieuse dans la lutte contre la fraude fiscale devrait être publiquement disqualifiée pour la présidentielle. Car c’est un mal extrêmement puissant, qui ronge jusqu’à l’appartenance à une collectivité. » Les forces de gauche et écologistes convergent justement dans ce combat. À croire que la lutte contre la fraude fiscale milite aussi contre la fuite en avant des candidatures.


 

publié le 6 octobre 2021

Campagne « laïcité » de Blanquer :
un flop et des affiches à la poubelle

Par Prisca Borrel sur www.mediapart.fr

Un mois après le lancement de l’opération par le ministère de l’éducation nationale, nombre d’établissements scolaires n’ont toujours pas accroché les fameuses affiches. Retour sur une déconfiture.

Une campagne « faite pour unir », avait lancé Jean-Michel Blanquer, fin août, en présentant huit affiches censées « promouvoir la laïcité » à l’école. « Permettre à Sasha et Neissa d’être dans le même bain, c’est ça la laïcité », « Permettre à Milhan et Aliyah de rire des mêmes histoires, c’est ça la laïcité », etc. Un mois plus tard, alors que ces posters ont été diffusés dans toutes les écoles, les collèges et les lycées de France, nombre de chefs d’établissement ont fait le choix de ne pas les installer, a constaté Mediapart.

D’emblée, des critiques avaient surgi pour dénoncer, derrière un message a priori bon enfant, une certaine « confusion » des concepts, voire un « dévoiement raciste » – les enfants d’immigrés pouvant apparaître comme les principaux obstacles à la laïcité.

À l’arrivée, « j’ai bien reçu les affiches, mais elles sont restées dans leur enveloppe », confie le directeur d’une école primaire REP+ de Nîmes (Gard). L’homme, qui n’est pas syndiqué, a pris sa décision après en avoir discuté avec ses collègues.

« C’est beaucoup d’argent dépensé de façon inutile, parce que la laïcité, ce n’est pas ça pour nous. Prendre la petite fille d’origine maghrébine comme étant musulmane ou comme ayant un problème pour mettre un maillot de bain, c’est très cliché. Nous nous sentons en décalage avec cette campagne », poursuit l’enseignant, qui non seulement émet de sérieux doutes quant à son efficacité, mais redoute aussi un effet boomerang. « Dans nos quartiers, l’islam politique est un vrai problème, je ne le nie pas, mais cela ne concerne qu’une population minoritaire. Pour l’instant, on arrive à travailler sur tout ça par petites touches, et j’ai peur qu’en affichant ces images, au contraire, on mette le feu aux poudres. »

Dans un collège des quartiers nord de Marseille (Bouches-du-Rhône), une principale non syndiquée les juge « hors sujet ». « Et d’autant plus en REP+, où je n’ai de cesse de lutter contre ces préjugés dont sont victimes nos élèves. »

Même son de cloche dans un collège de Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis), où plus de 400 élèves répondent à l’appel chaque matin. « Je vous avoue que je les ai mises à la poubelle, lâche le principal, engagé auprès du Snupden, syndicat de personnels de direction affilié à la FSU. J’ai rangé le petit guide républicain dans la bibliothèque, mais je ne vais pas garder les choses sans intérêt. Il y a des moments où les bras m’en tombent. »

Plus souples, d’autres ont fini par les installer, mais sans grande conviction. Regrettant une « polémique inutile », le principal d’un collège de Caen, qui avoisine les 1 400 élèves, s’avoue dubitatif quant à la portée de cette campagne. « Ces affiches ne me choquent pas, mais si on pense que c’est en affichant ce genre de choses que les élèves capteront le message, on se trompe. Si cinquante élèves les ont lues, je pense que c’est le bout du monde. Que j’affiche ou pas, cela passe totalement inaperçu. »

Cette campagne n’est pas entrée dans les établissements.

Depuis son collège de La Rochelle (Charente-Maritime), où elle officie comme principale adjointe, Audrey Chanonat juge que ces slogans nécessiteront « un très long travail de décryptage ». « Et il va justement falloir expliquer pourquoi la laïcité ne peut pas être raccourcie en un slogan », ajoute cette secrétaire nationale du Snpden-UNSA, le principal syndicat de chefs d’établissement.

Loin d’être marginales, toutes ces réactions seraient symptomatiques du malaise ambiant, selon le Snes-FSU, principal syndicat d’enseignants. « Cette campagne n’est pas entrée dans les établissements, résume Sophie Vénétitay, sa secrétaire nationale. On l’a analysée comme quelque chose qui peut être un problème plus qu’autre chose. On fera ce que l’on sait faire : former les élèves sur un temps long, et pas juste sur une campagne de com’. »

Du côté de la Vigie de la Laïcité, fondée par Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène (anciens responsables de l’Observatoire de la laïcité), on compatit. « Je peux comprendre que les enseignants soient très gênés de mettre ces affiches. Derrière l’a priori jovial et tolérant, il y a une réassignation des élèves à leur identité », déplore encore un membre de l’équipe.

Autant de « maladresses » qui ont même fait bondir une partie du Conseil des Sages, mis en place par le ministère de l’éducation en 2018, et sur lequel Jean-Michel Blanquer semble avoir fait l’impasse pour cette campagne programmée à la va-vite. « C’est une occasion manquée », confie l’un des membres, sous couvert d’anonymat. « On nous a dit qu’elle avait été faite dans l’urgence. Mais on a été tellement vite qu’on a manqué la cible, poursuit-il. On le regrette fortement, on l’a fait savoir au ministre. »

Sur son blog, Catherine Kintzler, professeure honoraire de philosophie et membre du Conseil, fulmine : « Non seulement ces huit affiches sont selon toute probabilité issues d’un travail mené en comité restreint, non seulement elles font écran, en s’imposant de manière tapageuse, aux documents autrement réfléchis et durables (on l’espère) que je viens de citer [comme le vade-mecum de la laïcité à l’école – ndlr], mais encore elles véhiculent une vision de l’école à laquelle je ne cesse de m’opposer depuis bientôt 40 ans », argue-t-elle, tranchante.

Un désaveu massif en somme, qu’après coup le ministère entend... Il aurait même prononcé quelques excuses à demi-mot. « Le ministère nous a dit : “Désolé, ça a été fait dans l’urgence. On aurait dû...” Mais je n’en prends pas ombrage », assure le Sage Iannis Roder, plutôt séduit, pourtant, par l’angle « positif » des affiches.

Reste à connaître le coût de ce flop... Questionnés, ni le ministère de l’éducation nationale ni le service d’information du gouvernement n’ont souhaité nous répondre.

 

publié le 5 octobre 2021

Retour des mobilisations
contre les réformes du gouvernement,
un peu plus de 2.000 personnes à Montpellier

Jean-Philippe Vallespir sur https://lemouvement.info

L’intersyndicale à laquelle se sont associées plusieurs organisations étudiantes ou lycéennes avait appelé à une journée de grève interprofessionnelle et de manifestations ce mardi 5 octobre 2021. L’automne va-t-il relancer la mobilisation contre les réformes mises en place par le gouvernement ?


 

Vigilance orange, voire rouge pour les syndicats en ce dernier trimestre 2021, avec une nouvelle journée de mobilisation organisée dans plusieurs villes de France. La manifestation contre les réformes mises en place par le gouvernement, notamment des retraites et de l’assurance chômage, a mobilisé un peu plus de 2.000 personnes ce matin à Montpellier.

La grève et la mobilisation interprofessionnelle de ce 5 octobre initiées par l’intersyndicale : FO, CGT, FSU et Solidaires, ainsi que les organisations de jeunesse FIDL, MNL, UNEF et UNL, « s’opposent à ce que la situation sanitaire soit utilisée par le gouvernement et le patronat pour accélérer la remise en cause des droits et des acquis des salariés et des jeunes. »


 

« On ne demande pas l’aumône, on ne demande pas la charité. » Serge Ragazzacci

Face à l’augmentation du Gaz et de l’électricité, « on ne demande pas l’aumône, on ne demande pas la charité. Qu’ils les gardent les chèques énergie. Nous, ce que nous revendiquons, c’est que l’on sorte l’eau, le gaz, et l’électricité du secteur libéral, et des griffes de la spéculation. Retour à un pôle public de l’énergie, » lance Serge Ragazzacci sur la place de la Comédie à Montpellier.

Plusieurs revendications ont été scandées ce mardi matin : abandon de la réforme des retraites, lutte contre la précarité ou les inégalités entre les femmes et les hommes, hausse des salaires, et retrait de la réforme de l’assurance chômage. Mais l’accent a été mis par Serge Ragazzacci, Secrétaire départemental CGT34 sur l’affaire des « Pandora Papers » les nouvelles révélations d’évasion fiscale, pour illustrer toute la nécessité d’une lutte face à des « menteurs qui vont nous dire que ça coute cher, et qu’il n’y a pas d’argent. »

Pour le leader syndical, il s’agit d’argent « volé au travail, volé à la solidarité, volé au service public, volé aux retraités […] C’est bien un choix gouvernemental de favoriser la fraude fiscale, pour ensuite venir nous dire : pour les salaires y’en a pas, pour l’emploi y’en a plus, pour les cotisations sociales, c’est foutu. Non ! L’argent, il est là ! Il est dans les poches du Capital. Alors, dans les mois qui viennent, allons le chercher, toutes et tous ensemble dans l’unité. »

Retraites. L’autre point de vigilance de cet automne, déjà bien envahi médiatiquement par la prochaine élection présidentielle : le passage en deux temps de la réforme des retraites. Une réforme qu’Emmanuel Macron n’a pas enterrée. À noter : « fermeture » du parlement fin février, avant la Présidentielle des 10 et 24 avril, et des Législatives des 12 et 19 juin. Tout serait possible dans un rapide projet de loi. L’idée serait de supprimer les régimes spéciaux et de relever le minimum retraite à 1.000€, et après la Présidentielle, traiter le sujet plus sensible du recul de l’âge de départ à la retraite, avec une nouvelle assemblée.


 

publié le 3 octobre 2021

Métallurgie. À la fonderie SAM,
235 jours de lutte pour une reprise digne

Pierric Marissal sur www.humanite.fr

Mobilisés pour sauver leur usine et ses 350 emplois directs, les salariés en appellent au premier ministre et à leur principal client, Renault, pour trouver un repreneur. Mais ce jeudi est la date limite de dépôt des candidatures.

Ce 30 septembre n’est pas le couperet que les salariés de Jinjiang SAM de Viviez (Aveyron) auraient pu craindre. Si le tribunal de commerce de Toulouse a fixé au 30 septembre la date limite de dépôt des offres de reprise, après avoir placé au début du mois la fonderie en liquidation judiciaire avec poursuite d’activité, tout porte à croire que le délai sera étendu. « Renault s’est engagé à nous soutenir et à nous passer des commandes jusqu’à mars 2022, il n’y a pas de raison à ce que la justice ferme les portes à des offres ou des intentions de reprise si tôt », espère David Gistau, élu CGT au CSE de la fonderie SAM et secrétaire de l’union départementale de l’Aveyron.

L’État et le constructeur automobile ont repoussé deux offres, qui, selon eux, n’apportaient pas assez de fonds propres. « C’étaient des acteurs français avec de vrais projets et il ne leur manquait que 5 millions d’euros, mais le gouvernement préfère la communication, plutôt que d’agir pour la réindustrialisation et les aider », déplore Pascal Mazet, conseiller régional PCF d’Occitanie et soutien de la première heure des salariés.

Une première vraie victoire

« Il y a aussi que Renault ne veut négocier qu’avec des gros acteurs, il l’a dit dès le début en poussant l’offre du groupe espagnol CIE Automotive. Ils travaillent d’ailleurs déjà ensemble », rappelle, de son côté, David Gistau. Sauf que celle-ci prévoyait la suppression de 200 postes, avec la fermeture du bureau d’études et du service support. « Nous serions devenus un simple atelier de production, condamné dans les cinq ans. C’était une provocation, dénonce l’élu CGT. Dans tous les cas, c’était se résoudre à disparaître, alors nous avons préféré rester debout et nous battre. » Après vingt-trois jours de grève et de blocage d’usine et des rassemblements qui ont réuni plusieurs milliers de personnes, le gouvernement a fini par admettre que, pour être viables, les offres de reprise devaient conserver au moins 250 salariés et le bureau d’études. Quant à Renault, il a promis 40 millions d’euros de commandes par an. De quoi rendre la SAM plus belle pour la reprise et, ce 30 septembre, une nouvelle offre de CIE Automotive n’est pas à écarter puisque les discussions avec l’industriel espagnol se poursuivent.

Mais c’est surtout une première vraie victoire pour les salariés, puisque, à l’origine, le constructeur automobile français voulait faire fabriquer ses carters d’huile et ses pièces pour moteur et culasse en aluminium en Roumanie, privant le site aveyronnais de 85 % de son chiffre d’affaires. Une aberration écologique – comme en termes de coût de transport –, puisque l’essentiel de ces pièces doit être livré, ensuite, par camions à l’usine espagnole de Valladolid. Une nouvelle qui avait attisé la colère des salariés de la SAM. Car, si le repreneur chinois, Jinjiang, n’a jamais tenu ses promesses d’investissement faites lorsque son offre de rachat du site a été validée en 2017 – pour preuve, le site est en redressement judiciaire depuis 2019 –, la SAM est clairement parée pour affronter les défis industriels de demain.

Le risque d’un drame humain

« Nous fabriquons déjà des pièces pour les moteurs hybrides et électriques, nous avons déjà pris le virage, et notre bureau d’études, comme notre service support ont une réelle expérience », assure David Gistau. « On nous dit que le moteur thermique est fini en 2035, certes, mais la SAM travaille déjà sur la Zoé électrique ! Et elle peut aussi œuvrer demain sur les moteurs des prochaines 4L et R5 électriques », ​​​​​​​renchérit Pascal Mazet. Une fermeture serait un véritable gâchis industriel. Mais aussi un drame humain... Avec une moyenne d’âge de 48 ans, les salariés auront beau traverser la rue, impossible de retrouver un emploi dans un département où il y a 13 fois plus de chômeurs que d’offres disponibles. « Le plus grand employeur du bassin est l’hôpital, et, ensuite, c’est la SAM, alerte l’élu local PCF. Et je rappelle que, dans le département, le site de Bosch Rodez est aussi en sursis ! »

Voilà pourquoi les salariés ne désarment pas. D’autant que le discours gouvernemental autour de la souveraineté industrielle et de la relocalisation résonne clairement avec leur lutte. « Notre principal client, Renault, a été aidé à hauteur de 5 milliards d’euros par le gouvernement, et l’État en est toujours actionnaire, il a tous les moyens d’agir », affirme David Gistau.

 

publié le 2 octobre 2021

Assurance-Chômage : Pôle emploi commande des bracelets d'alerte anti-agression pour ses employés franciliens

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Par Lila Lefebvre, sur www.francebleue.fr,
 

Avec l'entrée en vigueur de la réforme de l'assurance-chômage ce vendredi, Pôle emploi craint un regain de tension dans ses agences. Pour rassurer ses agents, l'établissement a commandé, en Île-de-France, des bracelets d'alerte et des boîtiers d'alerte en cas d'agressions ou d'incivilités, révèle ce vendredi nos confrères de France Inter. 


 

695 bracelets ont été commandés en région parisienne indique une note interne de Pôle emploi , baptisée "plan d’action sécurité" que France Inter a pu consulter. Une centaine de boîtiers dotés d'une sirène multi-tonalité et d'un flash qui doit "permettre aux agents de pouvoir signaler une agression ou une incivilité" ont aussi été achetés. Les premières livraisons concernent la Seine-Saint-Denis, cette semaine. Ce sera Paris la semaine prochaine. La question de la généralisation des caméras de surveillance dans les agences de Pôle emploi a également été évoquée la semaine dernière par la direction.

Les agents de Pôle emploi ont également reçu des explications, "des éléments de communication", pour être en mesure de répondre aux questions des allocataires. 

Les syndicats toujours opposés à la réforme

Les syndicats parlent d’une "usine à gaz" avec la mise en place de cette réforme dont le décret a été publié au Journal officiel et qui prévoit un nouveau mode de calcul qui se durcit à partir de ce vendredi. Les syndicats craignent que cette réforme pénalise financièrement les demandeurs d'emploi alternant chômage et activité.

publiéle 1° octobre 2021

Au commissariat de Montpellier,
« on demande aux victimes de viol si elles ont joui »

Entretien par Loïc Le Clerc sur www.regards.fr

Depuis plusieurs jours, Anna Toumazoff relaie sur les réseaux sociaux des témoignages de femmes qui sont allées porter plainte pour une agression sexuelle ou un viol au commissariat de Montpellier. Les propos rapportés sont accablants. Anna Toumazoff est activiste féministe.

 

Regards. Depuis une semaine, vous recueillez la paroles des femmes qui sont allées porter plainte pour une agression sexuelle ou un viol au commissariat de Montpellier. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Anna Toumazoff. J’ai été contactée jeudi dernier par un proche d’une jeune fille qui a été violée en septembre. Elle a porté plainte le 9, a été reçue par une policière qui lui a demandé, entre autre, si elle avait joui pendant le viol. Le 21, la plainte a été classée sans suite… J’ai partagé ce témoignage sur les réseaux sociaux pour interpeller ce commissariat, à la suite de quoi j’ai reçu plein de témoignages relatifs au même commissariat, qui parlait de la même policière, et j’ai compris que ça faisait une décennie que ça durait. Depuis, et alors que le processus de médiatisation s’accélère, les témoignages s’accélèrent aussi. J’en ai déjà reçu au moins une quarantaine, et je dois avoir 100 messages non lus.

Les témoignages sont terribles : « on demande aux victimes de viol si elles ont joui » ; « on explique aux victimes de viol qu’une personne qui a bu est forcément consentante » ; « on refuse de recevoir des victimes de viol en raison de leur tenue » ; « on les recale, malgré leur visage tuméfié, en leur riant au nez » ; « on explique texto aux victimes de viol que porter plainte n’a aucune espèce d’utilité »... Comment est-ce que vous encaissez ça ?

J’aimerais ne pas y croire, mais en vérité je commence à être habituée. On sait qu’il y a un problème de sexisme dans les commissariats, tout comme on sait qu’il y a des cellules où des agents sont particulièrement bien formés. En fait, le pire dans tout ça, c’est qu’on est toujours déçu de voir que des gens se traitent entre eux avec si peu d’humanité. On parle-là d’une policière aguerrie, qui s’adresse à des jeunes femmes. Manifestement elle n’est pas formée pour accueillir ce public.

Il n’aura pas fallu 24h à la préfecture de l’Hérault pour réagir à vos tweets, via un communiqué. Et de quelle manière : « Le préfet [...] condamne avec fermeté les nouveaux propos diffamatoires tenus récemment sur les réseaux sociaux par Mme Anna Toumazoff à l’encontre des fonctionnaires de police du commissariat de Montpellier. Les fausses informations et mensonges qui ont pour seul objectif de discréditer l’action des forces de sécurité intérieure dans leur lutte quotidienne contre les violences sexuelles desservent la cause des femmes victimes. [...] le ministère de l’Intérieur se réserve la possibilité d’agir en justice » On imagine que vous attendiez une autre réaction...

Oui. C’est un peu belliqueux, et surtout politiquement stupide. Je ne sais même pas quoi dire tant rien ne va dans ce communiqué : tant dans la forme avec ce passage de la troisième personne à la première ; tant sur le fond quand il écrit à plusieurs reprises que la lutte contre les violences faites aux femmes est un objectif prioritaire des pouvoirs publics. Au bout d’un moment, il ne suffit pas de dire quelque chose pour que cela devienne une réalité. La préfecture n’a même pas essayé de me contacter pour en savoir plus... Par contre, ils s’expriment dans la presse locale pour dire que je ne connais rien à la procédure

Par votre personne, les victimes de violences sexuelles deviennent, de fait, accusées par les autorités qui prétendent les aider. Que dites-vous de ce procédé ?

C’est lamentable. On essaie de les faire taire, comme d’habitude. Je ne crois pas qu’il y ait que des bonnes choses sur les réseaux sociaux, mais ça constitue une arme difficile à contrôler pour les autorités. Là, on ne parle pas d’un sujet clivant ou polémique : c’est factuel, objectif. Moi, j’ai tellement de respect pour les victimes que je ne peux pas arrêter là. Mais vous savez, c’est toujours la même problématique avec la police en France. Il y a beaucoup de personnes qui s’opposent à la police, mais au fond c’est la faute du gouvernement et du ministère de l’Intérieur : ils ne respectent pas leurs propres effectifs en laissant des pommes pourris dans le panier. En ne réagissant pas, ils permettent qu’on jette l’opprobre sur la profession. C’est dramatique parce qu’on entend parler que des policiers qui posent problème. Maintenant, je préférerais que le préfet se rétracte et qu’on gère ça au niveau local. Mais je n’y crois pas vraiment. D’autant qu’il y a un réel effet Streisand depuis la publication de ce communiqué.

publié le 30 septembre 2021

Le gouvernement passe en force contre les chômeurs

Par Cécile Hautefeuille et Dan Israel sur www.mediapart.fr

En publiant le décret d’application un jour à peine avant l’entrée en vigueur de la réforme de l’assurance-chômage, le 1er octobre, l’exécutif s’est assuré que les syndicats ne pourraient pas l’attaquer immédiatement. Il annonce d’autres mesures pour adoucir son image.


 

L’exécutif n’aura pas dévié de sa ligne. Ce vendredi 1er octobre, la réforme du mode de calcul des allocations-chômage entre en vigueur. Le décret est paru jeudi 30 septembre au Journal officiel. À la toute dernière minute, comme Mediapart l’avait pronostiqué, pour mieux prendre de court les syndicats prêts à le contester une nouvelle fois en justice.

C’est le volet majeur de la réforme du régime d’assurance-chômage qui se met finalement en place. Majeur, et maudit : pour les chômeurs qui en paieront le prix fort ; et pour le gouvernement qui s’acharne, depuis plus de deux ans, à le faire appliquer.

Mise en chantier dès la fin 2017, retoquée par le Conseil d’État il y a un an, puis repoussée en raison du Covid, remaniée puis à nouveau suspendue, cette réforme aura connu un parcours pour le moins chaotique. Mais l’exécutif n’a jamais voulu y renoncer. Le 12 juillet 2021, trois semaines à peine après la seconde suspension par le Conseil d’État, Emmanuel Macron l’affirmait sans ciller (et sans attendre sa décision sur le fond, qui arrivera dans les prochains mois) : la réforme serait pleinement mise en œuvre le 1er octobre.

Une promesse prise immédiatement au sérieux par Pôle emploi qui, ni une ni deux, a mis à jour des documents destinés à former ses agents sur cette réforme : comme Mediapart a pu le vérifier, la date du 1er octobre figurait sur sa communication interne dès le mois d’août. Tout semblait donc acquis. Le gouvernement avait sans doute déjà en tête sa stratégie, pour enjamber la décision du Conseil d’État et passer en force.

L’exécutif ne s’est jamais caché de ses objectifs : « Nous croyons profondément que cette réforme permettra de lutter contre les contrats courts payés de façon indue par l’assurance-chômage et qu’elle incitera à un arbitrage entre le travail et la non-activité en faveur de l’emploi, dès lors qu’il y en a, ce qui est le cas, affirmait en début de semaine le premier ministre Jean Castex dans Les Échos. Je n’ai pas d’objectif chiffré, mais je suis persuadé que les comportements vont changer. »

Son entourage insiste : « Tout doit être fait pour encourager le travail et pour privilégier l’emploi durable, c’est la vocation de cette réforme. » On peut le dire moins diplomatiquement, à l’image de Patrick Martin, numéro deux du Medef. De passage à Perpignan mercredi 29 septembre, il a déploré que les restaurants ne trouvent pas de main-d’œuvre, alors même que les Pyrénées-Orientales sont le département au plus fort taux de chômage de l’Hexagone. Sa conclusion ? « Vivement la réforme de l’assurance-chômage ! »

Une centaine d’économistes, dont Thomas Piketty, s’indignent de cette réforme, qu’ils jugent « inefficace, injuste et punitive ».

Tant pis si l’argumentaire sur lequel sont basées de telles affirmations est vicié, pour ne pas dire mensonger, puisqu’il n’existe quasiment aucun cas où un demandeur d’emploi gagnerait plus d’argent que lorsqu’il travaillait. Un mensonge réitéré le 16 septembre par Emmanuel Macron, déclarant encore qu’« il faut s’assurer qu’il n’est jamais plus rentable de ne pas travailler que de travailler ».

Tant pis, surtout, pour les précaires alternant petit boulot et période de chômage, puisque ces derniers seront les principaux perdants de la réforme. Selon les projections de l’Unédic (l’organisme qui gère l’assurance-chômage), 1,15 million de personnes seraient pénalisées la première année. Leurs allocations baisseraient de 17 % en moyenne, mais pas moins de 400 000 personnes subiraient une baisse de 40 %.

Dans Le Monde, une centaine d’économistes, dont Thomas Piketty, s’indignent de cette réforme, qu’ils jugent « inefficace, injuste et punitive ». « Le gouvernement y va parce qu’il sait que sa réforme est populaire, au fond. Il n’y avait pas du tout lieu de se précipiter, mais elle est devenue un objet politique », glisse pour sa part un haut responsable syndical. « L’exécutif est en campagne électorale, il faut bien qu’Emmanuel Macron puisse dire à ses électeurs : “Vous avez vu ? J’avais dit que je ferais cette réforme, je l’ai faite” », estimait déjà Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, il y a quelques jours.

Course de vitesse entre syndicats et gouvernement

Sur le fond, le nouveau décret, tel qu’il a été publié, est identique à celui dont l’application avait été suspendue en référé (la procédure d’urgence) le 22 juin par le Conseil d’État, à la demande des syndicats. Mais le gouvernement a pris en compte la décision de la plus haute instance de la justice administrative, puisque la suspension avait été décidée « au nom des incertitudes sur la situation économique ».

La réforme du mode de calcul des allocations-chômage entre en vigueur le 1er octobre 2021. © Photo illustration Sébastien Calvet / Mediapart

Le ministère du travail a donc produit une copieuse note de conjoncture pour démontrer que la situation économique et celle du marché de l’emploi sont désormais bonnes.

Mais la manœuvre est aussi tactique. En publiant le décret la veille de sa mise en application, le pouvoir s’assure que les opposants à la réforme ne pourront pas la faire suspendre une nouvelle fois avant qu’elle entre en vigueur. Qui plus est, il est de notoriété publique que les juges du Conseil d’État hésitent à retoucher un texte entré en vigueur, d’autant plus s’il a des conséquences financières.

Si la réforme était à nouveau suspendue, ou annulée sur le fond dans quelques mois, il se pourrait alors que Pôle emploi doive recalculer le montant des allocations qu’il a déjà versées. Usine à gaz en perspective.

Les syndicats vont néanmoins tenter de prendre leur part à cette course de vitesse. « Nous allons déposer les recours le plus tôt possible, dès la semaine prochaine, pour demander une nouvelle suspension, précise Denis Gravouil, responsable du dossier à la CGT. L’objectif est d’obtenir une audience en référé avant la fin du mois d’octobre, avant que les allocations liées au nouveau calcul ne soient versées. »

Les cinq syndicats représentatifs feront front commun sur cette question, y compris la CFTC, qui n’avait pas déposé de recours en juin. « Nous allons attaquer le décret, nous travaillons actuellement à une saisine commune avec la CFDT », confirme Cyril Chabanier, président du syndicat chrétien.

Le gouvernement veut éviter l’image du père Fouettard

Cette opposition unanime des représentants des salariés porte pourtant peu dans les débats politico-médiatiques. Parce qu’au-delà d’une condamnation de circonstance, le sort des chômeurs mobilise traditionnellement peu, y compris dans les rangs de la gauche. Parce que les principaux concernés ont une capacité d’organisation réduite et ne se vivent pas comme un ensemble homogène.

Emmanuel Macron et son gouvernement ont néanmoins conscience du danger de s’afficher uniquement comme des pères Fouettard à l’approche de l’élection présidentielle (les 10 et 24 avril). Et le passage en force de la réforme n’est sans doute pas étranger à la récente série d’annonces en faveur de certains demandeurs d’emploi.

Mi-septembre, c’est d’abord Emmanuel Macron qui a promis aux travailleurs indépendants une amélioration du système qui leur permet d’accéder à une forme d’allocation-chômage. Promesse de campagne du candidat Macron version 2017, cette allocation (d’environ 800 euros, pendant six mois maximum) a été mise en place le 1er novembre 2019. Mais elle n’a touché presque aucun travailleur indépendant : selon les derniers chiffres fournis à Mediapart pour l’Unédic, seuls 1 039 d’entre eux ont réellement touché cette allocation.

« Les conditions posées ont été si contraignantes que c’étaient des gens très motivés qui sont allés chercher la réforme », a reconnu le président. Il fallait en effet que le travailleur ait travaillé au moins deux ans, pour un bénéfice annuel d’au moins 10 000 euros et que son entreprise fasse l’objet d’une procédure de redressement ou de liquidation judiciaire. Ces conditions seront largement adoucies à partir de janvier.

Mais l’essentiel des annonces gouvernementales ont été faites par Jean Castex et la ministre du travail Élisabeth Borne autour du sujet crucial de la formation. 600 millions d’euros seront investis pour former 350 000 salariés. Et 800 millions seront disponibles quasi immédiatement pour tenter d’aider les 2,8 millions de demandeurs d’emploi de longue durée (inscrits à Pôle emploi depuis plus d’un an).

« Le nombre de demandeurs d’emploi de longue durée est très important et a considérablement augmenté, de l’ordre de 10 % pendant cette crise. C’est un niveau qui ne peut pas être satisfaisant », reconnaît-on à Matignon. Et cela fait plus de douze mois que le nombre de personnes inscrites depuis trois ans ou plus est passé au-dessus du million. Du jamais vu.

Le mot d’ordre est donc à la mobilisation générale à Pôle emploi, qui doit mettre en place « un parcours de remobilisation » pour les demandeurs d’emploi de très longue durée. « Notre engagement, c’est que chaque demandeur d’emploi de longue durée soit recontacté par Pôle emploi d’ici à la fin de l’année pour lui proposer une immersion, un accompagnement adapté ou une formation », a promis la ministre du travail.

Interrogé au lendemain de la présentation du plan à la presse, un manager de Pôle emploi commente : « En interne, personne n’est vraiment emballé par ce qui a été annoncé. Ce n’est pas très ambitieux. Mais soyons honnêtes : à ce jour, nous n’avons aucune consigne précise. On aimerait prendre de l’avance mais on ne sait rien ! Devrons-nous contacter les demandeurs d’emploi par mail ? Les recevoir en agence ? Ce n’est pas le même temps opérationnel. Et puis notre temps n’est pas extensible. Cela va forcément se faire en défaveur d’autres activités, tout aussi urgentes. »

Là où le gouvernement annonce vouloir former 1,4 million de demandeurs d’emploi en 2022, le manager rappelle qu’« en fin de quinquennat, François Hollande voulait, lui, former 500 000 chômeurs » et pointe la proximité de la présidentielle dans ces annonces. « Seules les formations longues, dans le cadre d’une reconversion par exemple, ou celles qui sont accolées à des plans d’actions précis, avec un emploi à la clef, sont utiles, considère-t-il. Le reste, ça sert surtout à faire changer les gens de catégorie… »

Un demandeur d’emploi qui entre en formation passe en effet dans la catégorie D (qui rassemble aussi les personnes en arrêt maladie ou maternité). En août dernier, elle comptait 442 700 inscrits, un chiffre en hausse continue depuis avril 2021 : +30 % en un an, et +48 % par rapport à février 2020.

Dans les agences Pôle emploi, plusieurs sources confirment à Mediapart la volonté de la hiérarchie de « placer et prescrire » des formations depuis plusieurs mois. « Formation, formation, il n’y a plus que ce mot qui compte, souligne le cadre. Les robinets sont ouverts, plus que jamais ! »


 

publié le 29 septembre 2021

Enquête de l'Ifop. Frédéric Dabi :

« Chez les jeunes, l ’idéal de liberté est supplanté par l’égalité »


 

Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr


 

En 1957, l’Ifop lançait pour la première fois une grande enquête sur la jeunesse. Un sondage réitéré en 1968, 1978, 1988, 1999, puis en 2021, à l’initiative de Frédéric Dabi et de son confrère Stewart Chau, de l’institut ViaVoice, auprès de 1 500 jeunes âgés de 18 à 30 ans. De ces six « photographies », ils ont tiré un ouvrage, « la Fracture », qui met en lumière les espoirs, les valeurs et les contradictions de la jeunesse actuelle. Entretien.


 

C’est une des données frappantes de votre enquête : le niveau de bonheur des jeunes s’écroule. De quelle ampleur est le phénomène et quel rôle le Covid joue-t-il ?

Frédéric Dabi C’est un véritable effondrement : la réponse « très heureux » obtient 27 points de moins qu’en 1999. S’il existe bien non pas une mais des jeunesses, qu’il s’agisse de lycéens, d’étudiants, de jeunes en recherche d’emploi ou au travail, trois indicateurs se dégradent. Le niveau de bonheur plonge, le sentiment de vivre une période de malchance est très partagé, et la notion d’idéal s’évanouit. Une génération Covid s’est construite du fait d’un vécu partagé – « on va payer pour la dette » ; « on a été stigmatisés » ; « on a été sacrifiés » –, avec une logique de citadelle assiégée. Néanmoins, ce n’est pas une explication suffisante.

Dans les années 1980, le sida, le chômage de masse, les TUC (contrats aidés créés en 1984 – NDLR), les nouveaux pauvres n’avaient eu qu’un effet marginal sur l’indicateur de bonheur. Cette fois, le Covid a eu un effet amplificateur pour des jeunes qui ont préalablement vécu une succession de chocs comme le terrorisme, ou encore l’urgence écologique. Mais la réduction ad Covidum n’est pas juste. Notre enquête montre aussi une jeunesse résiliente et d’un optimisme individuel beaucoup plus fort que parmi l’ensemble des Français. Par exemple, 90 % estiment que « la vie a beaucoup à leur à offrir ».

Outre un rapprochement entre les valeurs des jeunes et celles de leurs aînés, vous relevez un retour des valeurs dites traditionnelles, comme la famille. Est-ce là aussi un effet de la crise ?

Frédéric Dabi Les jeunes sont très pragmatiques, désidéologisés, et font leur marché entre des valeurs plutôt modernes, d’ouverture et des valeurs dites traditionnelles, qu’ils ne perçoivent pas forcément comme telles. Sur la famille, la crise a un effet accélérateur parce qu’elle a renforcé les liens. Certains jeunes sont retournés chez leurs parents, d’autres ont été aidés. Mais c’est aussi une rupture avec l’imagerie de relations intrafamiliales ontologiquement conflictuelles, très valable dans les années 1960-1970. Pour les jeunes, elle est de moins en moins le lieu du conflit sur la libération de la femme, sur la politique, sur les mœurs, sur l’avortement, l’homosexualité… Car un mouvement d’homogénéisation s’est opéré. En revanche, sur certains sujets de société, s’ils ne sont pas dans l’opposition, ils font bande à part, ils ne se comprennent pas avec leurs aînés. Par exemple, quand les jeunes parlent d’islamophobie, les plus de 40 ans jugent que c’est exagéré.

Les critères de définition d’un bon travail évoluent. Bien sûr, la rémunération compte, mais l’intérêt, la quête de sens, l’utilité du travail montent en puissance.

Comment la crise a-t-elle affecté leur rapport au travail ?

Frédéric Dabi Ce qui est nouveau, c’est que ceux qui ont un travail lient plus que par le passé les sphères personnelle et professionnelle. Ils réhabilitent également l’entreprise, avec un regard globalement positif, tout en opérant une distinction entre TPE-PME et grands groupes, toujours jugés sévèrement, avec même un effet repoussoir. Surtout, les critères de définition d’un bon travail évoluent. Bien sûr, la rémunération compte, mais l’intérêt, la quête de sens, l’utilité du travail montent en puissance.

Sur les questions économiques, les conceptions libérales, voire conservatrices, semblent imprégner la jeunesse. Y voyez-vous un effet collatéral de la droitisation du débat public ?

Frédéric Dabi C’est une jeunesse kaléidoscopique, mais le libéralisme est un mot devenu moins tabou. Alors qu’il a pu être un terme « Voldemort » (l’ennemi d’Harry Potter dont on ne doit pas dire le nom – NDLR) qu’on prononçait à peine, il est jugé positif par six jeunes sur dix. 60 % des 18-30 ans estiment aussi qu’un « chômeur peut trouver du travail s’il le veut vraiment ». Mais cela n’empêche pas l’idéal de liberté, sur le plan des valeurs, d’être supplanté par l’égalité. Plus qu’une droitisation, c’est une forme de pragmatisme absolu avec des cadres idéologiques un peu rompus. Cela induit certains décalages.

La jeunesse serait aussi plus favorable à une conception multiculturelle de la société, tout en étant encline à partager certaines propositions du RN, comme la préférence nationale. Est-ce le fruit de clivages qui traversent cette génération ?

Frédéric Dabi Cela peut paraître surprenant. Pour 60 % d’entre eux, le « droit d’asile » a une connotation positive – contre 44 % seulement pour l’ensemble des Français –, 69 % sont favorables à l’idée de multiculturalisme, 61 % au droit de vote des étrangers… Mais ce tropisme d’ouverture se fracasse sur les réalités socio-économiques. Quand on leur demande s’il faut, en période de crise, réserver en priorité les embauches aux Français, près des trois quarts approuvent. C’est quand même la préférence nationale de Jean-Marie Le Pen, mais cette génération n’a connu ni ses calembours douteux, ni ses dérapages. Cette idée est davantage partagée par les jeunes hommes et par les 25-30 ans qui sont en insertion et constituent cet électorat jeune tenté par Marine Le Pen.

Quatre jeunes sur dix estiment qu’il existe un privilège blanc ; six sur dix pensent que l’islamophobie est une réalité, quatre sur dix qu’il y a un racisme d’État.

 

Dans le même temps, ils sont aussi bien plus sensibles aux différentes formes de discrimination…

Frédéric Dabi Ils ont une capacité d’indignation permanente et font le constat d’une société injuste à presque 60 %. Ils ne sont pas « wokes » (éveillés en français, désigne le fait d’être conscients des problèmes liés à la justice sociale et à l’égalité raciale – NDLR), ils ne connaissent pas ce mot, mais ils en partagent certains piliers comme le rejet des injustices et la défense des identités. Ils ne sont pas dans une logique assimilationniste. C’est un vrai point de divergence avec l’ensemble des Français. Quatre sur dix estiment qu’il existe un privilège blanc ; six sur dix pensent que l’islamophobie est une réalité, quatre sur dix qu’il y a un racisme d’État. Cela ne se traduit pas par une opposition avec les autres générations mais par un dialogue de sourds.

 

Pour les jeunes, la laïcité, c’est d’abord mettre les religions sur un pied d’égalité et garantir la liberté de conscience. 

 

Alors que religion et laïcité font régulièrement la une, quel rapport les jeunes entretiennent-ils avec ces sujets ?

Frédéric Dabi Pour le grand public, le principe de laïcité renvoie à la séparation de la politique et des religions ou à l’idée de faire reculer l’influence de ces dernières. Pour les jeunes, c’est d’abord mettre les religions sur un pied d’égalité et garantir la liberté de conscience. 67 % jugent justifié que les enseignants montrent des caricatures. 75 % des jeunes considèrent qu’il faut respecter les religions et ne pas offenser les croyants. En conséquence, et contrairement à l’ensemble des Français de plus de 35 ans, ils n’opèrent pas de distinction entre le droit au blasphème et l’interdiction de discriminer. En outre, 36 % des jeunes assurent que la religion est très importante pour eux. Et 51 % déclarent croire en Dieu. Mais ils sont aussi 49 % à dire croire en l’astrologie. On observe, certes, un retour à la religion mais aussi une envie de croire dans un contexte où tous les modèles, tous les cadres traditionnels ont beaucoup décliné.

L’importance de l’enjeu climatique est une autre grande spécificité. Dans quelle mesure cette préoccupation est-elle partagée ?

Frédéric Dabi C’est vraiment l’enjeu prioritaire. Trois quarts des jeunes se considèrent engagés vis-à-vis du climat et ils se montrent très critiques sur l’action politique. Que ce soit par Emmanuel Macron ou les écolos, ils ont été déçus. Ils ne supportent pas la procrastination. Cela conduit à une certaine radicalité : un sur cinq se dit prêt à se sacrifier pour le climat. Évidemment, ce n’est qu’une déclaration, mais cela témoigne de l’importance de la question. Si c’est un des rares sujets sur lesquels ils croient au collectif, ils font davantage confiance aux citoyens, voire aux entreprises, qu’à l’État pour faire avancer les choses. Contrairement à d’autres sujets, en la matière, cette génération est très diffusionniste : elle a imposé l’équation écologie égale climat.

Sur le rapport des jeunes à la démocratie, vous pointez une tentation pour un modèle autoritaire. La République et ses institutions ne convainquent-elles plus ?

Frédéric Dabi Avant tout, il faut rappeler que 78 % de ces jeunes estiment que la démocratie est la seule forme de gouvernement acceptable. Mais l’enquête montre également un essoufflement d’une République rendue responsable de l’installation d’inégalités et de discriminations. La tentation d’un chef autoritaire qui n’aurait pas à se soucier des élections – perçu comme positif par près d’un jeune sur deux (73 % chez ceux qui se classent parmi les privilégiés, contre 40 % pour les catégories défavorisées – NDLR) – vient de l’attente d’une plus grande efficacité. Ce qui est le plus dévastateur pour le politique, ce n’est pas tant le « tous pourris », que le « tous impuissants ». Cela vient aussi d’une remise en cause du principe de représentativité, déléguer son pouvoir à quelqu’un va moins de soi pour eux. D’où une appétence pour des formes plus directes de démocratie, comme la démocratie participative.

Les derniers scrutins ont été marqués par une surabstention des plus jeunes. Un tel « exil électoral » est-il susceptible de se reproduire à la présidentielle de 2022 ?

Frédéric Dabi C’est la question la plus difficile. L’abstention n’est pas une fatalité : en 1981, en 1995 ou en 2007, les jeunes motivés par le changement ont voté autant, voire plus, que les Français. Mais nous sommes aussi dans un cycle abstentionniste jamais vu. À toutes les élections depuis 2017, sauf les européennes, le seuil de 50 % d’abstention a été franchi. Parmi les jeunes, la proportion est terrible, un véritable exil : 84 % d’abstention aux régionales. Cela recouvre plusieurs réalités. D’abord une désaffiliation, avec une offre électorale qui n’est pas jugée satisfaisante. Mais surtout, un sentiment de vanité du vote, l’idée que voter ne change pas la vie, ne résout pas les problèmes. Est-ce que cela signifie automatiquement que la présidentielle sera un véritable cimetière de participation ? Difficile à dire. Deux tiers des jeunes estiment tout de même que cette élection est une chance pour la France. Et avec le Covid, tous les candidats investissent encore davantage la question de la jeunesse.

 

 « La Fracture », de Frédéric Dabi avec Stewart Chau. Éditions les Arènes, 278 pages, 19,90 euros.

 

 

publié le 28 septembre 2021

Allemagne. Berlin veut exproprier BlackRock and Co

Bruno Odent sur www.humanite.fr

Plus d’un million de Berlinois ont voté oui au référendum d’initiative citoyenne exigeant le passage sous régie publique des grandes sociétés immobilières de la cité, détenues par les champions de la Bourse de Francfort et de Wall Street.

Explosion de joie aux abords des ateliers de l’Union-Film Studio dans la Oberlandstrasse, des cris, on se jette dans les bras les uns des autres, on se congratule revêtu de la chasuble violette fluorescente avec laquelle on a participé à toutes les manifestations, organisé tous les porte-à-porte, en dépit des restrictions, des pressions et du coronavirus. Des jeunes gens, des syndicalistes, des personnalités des milieux associatif et culturel et des membres de l’initiative citoyenne Deutsche Wohnen & Co Enteignen (Exproprier Deutsche Wohnen & Compagnie) s’étaient rassemblés, dimanche soir, sous les hangars des lieux dédiés à la production cinématographique pour suivre le résultat du référendum exigeant ou non le passage des grandes sociétés immobilières privées sous contrôle public du Land de Berlin. « Je n’en reviens pas, même si on a tout donné pour y arriver, pour gagner en se relayant auprès des gens, dans des conférences avec les associations de locataires ! » s’exclame Reiner, 35 ans, technicien employé à l’université Humboldt.

L’adversaire : des mastodontes de l’immobilier dans lesquels sont impliqués les géants de la finance, comme le champion de Wall Street, BlackRock, ou la Deutsche Bank, qui contrôlent ensemble Deutsche Wohnen (Logement allemand) – 115 000 logements berlinois. L’ensemble des sociétés possédant plus de 3 000 logements est visé par les mesures d’expropriation revendiquées par l’initiative citoyenne. Au total, cela représente plus de 220 000 logements berlinois.

L’ampleur de la victoire du oui, qui l’emporte avec plus de 56 % des suffrages, est un autre élément de surprise et de satisfaction. Tout comme le niveau élevé de la participation au scrutin. Il avait lieu, certes en même temps que deux autres élections importantes dimanche, celle du Bundestag et du Parlement du Land capitale. Mais les électeurs auraient très bien pu bouder cette autre consultation indépendante. Plus d’un million de Berlinois ont voté oui. Ce qui ne peut que peser très lourd dans la suite du débat pour la mise en œuvre concrète du passage des logements sous contrôle public.

Des loyers qui ont doublé en dix ans

«Nous avons gagné une bataille importante », relève Ingrid Hoffmann, de la direction de l’initiative citoyenne. Mais il ne s’agit, à ses yeux, que d’une première étape. « Il va falloir, dit-elle , continuer à se mobiliser, établir de nouveaux rapports de forces pour faire passer dans la loi la volonté des citoyens. » Le mouvement est né en 2018, en réaction à l’explosion des loyers berlinois. La quittance de la majorité des locataires, qui constituent encore à Berlin 80 % des habitants, a plus que doublé en l’espace de dix ans. Et dans la dernière période, la ville était en train de rejoindre nombre d’agglomérations allemandes ou européennes où les travailleurs sont contraints de dépenser jusqu’à un tiers, parfois plus, de leur salaire pour seulement se loger. Dans ce sens, la mobilisation des Berlinois ne peut que rencontrer un écho considérable en Europe.

Pourtant, dimanche soir, les choses paraissaient bien mal engagées. Au fur et à mesure que tombaient les premières estimations des résultats de l’élection du Bundestag, il apparaissait que Die Linke serait le grand perdant de la soirée . Or, ce parti est le seul du spectre politique allemand à s’être engagé sans la moindre réserve aux côtés des Berlinois. Au point d’avoir collecté plusieurs dizaines de milliers de paraphes sur les 350 000 signatures rassemblées au total par l’initiative citoyenne. Le fort recul enregistré à l’élection du Bundestag aurait dû, en toute mauvaise logique politique, conduire à une désillusion pour le référendum. « Et pourtant, nous avons gagné, preuve que deux élections, même lorsqu’elles sont organisées le même jour, peuvent avoir des ressorts très différents, voire contradictoires », pointe Ingrid Hoffman. Un sondage fait apparaître que jusqu’à 30 % des électeurs de la CDU se sont dits prêts à voter oui au référendum. Le critère dominant, c’est alors l’expérience vécue, l’étranglement progressif du pouvoir d’achat pour toutes les familles qui habitent dans les grands ensembles de logements.

Le bras de fer va se poursuivre dans les jours qui viennent avec le nouvel exécutif de la cité-État. Ce sera en effet à lui de décider s’il valide et intègre ou non le souhait des électeurs d’arracher 220 000 logements berlinois des mains des requins de l’immobilier. Les différents partis de gauche (SPD/Verts/Die Linke) aux commandes de l’exécutif berlinois sortant ont réalisé des performances proches des élections précédentes. La reconduction d’une municipalité bien disposée – elle avait mis en place un plafonnement très strict des loyers sous l’égide de Sebastian Scheel, ministre du Logement Die Linke – devrait a priori être à nouveau à l’ordre du jour.

Hostilité de la bourgmestre

Il reste cependant une inconnue : l’attitude de la tête de liste SPD, donc potentiellement nouvelle bourgmestre, Franziska Giffey. Alignée sur l’aile droitière de son parti, elle n’a pas caché son hostilité, à plusieurs reprises, à l’expropriation exigée par l’initiative citoyenne. Elle a même fait observer qu’il s’agirait d’une «ligne rouge» pour la conclusion d’un éventuel accord de coalition.

À l’initiative citoyenne, on souligne néanmoins qu’il va désormais être difficile à n’importe quel exécutif « d’ignorer l’avis d’un million de Berlinois ». Giffey, qui fut ministre du Travail du gouvernement fédéral de grande coalition, argue du caractère inconstitutionnel de la démarche en brandissant une violation du sacro-saint « droit de propriété ». Mais, lui répondent les habitants, les locataires, les syndicalistes berlinois, c’est précisément sur la Constitution que nous nous sommes appuyés pour convoquer le référendum. Son article 15 proclame en effet qu’en raison du bien commun, d’un intérêt public majeur «l e sol et les terres, les ressources naturelles et les moyens de production peuvent être placés, aux fins de socialisation, sous un régime de propriété collective ou d’autres formes de gestion collective».

La colère des Berlinois, excédés par les hausses de loyers, avait pris une dimension tellement palpable dans la ville que plusieurs observateurs et journaux locaux avaient multiplié, en fin de campagne, des appels souvent pontifiants, dont certains fleuraient l’angoisse, pour tenter d’empêcher les électeurs de délivrer leur verdict. Les plus grosses sociétés immobilières ont cédé, à la veille du vote, 15 000 logements au Land, au prétexte que cela pourrait améliorer la part de logements publics pour réduire la pression sur les loyers.

Mais aucune de ces manœuvres de dernière minute n’a finalement pu infléchir la volonté populaire. Berlin a pris la tête d’une formidable bataille mettant directement aux prises les locataires avec le capital. L’onde de choc de cette première victoire peut se propager dans toute l’Europe. Partout où l’on sait que le logement n’est pas une marchandise.

publié le 27 septembre 2021

Pouvoir d’achat : 

le contre-exemple espagnol

Par Ludovic Lamant sur www.mediapart.fr

 

Alors que la facture d’électricité des Espagnols a explosé cet été, le gouvernement de Pedro Sánchez veut récupérer une partie des bénéfices des électriciens. Le dossier pourrait s’inviter à l’agenda du prochain sommet européen.

Après des mois d’escalade de la facture d’électricité pour les ménages espagnols, mais aussi de vives tensions avec son partenaire de coalition Unidas Podemos, le socialiste Pedro Sánchez a fini par passer à l’action. La mesure la plus spectaculaire annoncée le 14 septembre consiste à limiter l’ampleur des bénéfices engrangés par les groupes énergétiques comme Iberdrola ou Endesa, qui n’utilisent pas de gaz eux-mêmes, mais qui profitent, par ricochet, de l’actuelle flambée des cours de gaz sur les marchés internationaux. 

Des bénéfices « tombés du ciel », qui pourraient représenter, selon les calculs du gouvernement, un pactole de 2,6 milliards d’euros. Cette taxe exceptionnelle resterait en vigueur au moins jusqu’en mars 2022. L’exécutif s’engage à utiliser cet argent pour payer l’entretien des infrastructures du secteur qui, autrement, alourdirait encore la facture des ménages. « Nous allons rediriger ces bénéfices vers les consommateurs. Ces bénéfices exceptionnels ne sont pas raisonnables. Nous devons nous montrer solidaires », a déclaré Pedro Sánchez dans un entretien à la télévision publique.

« Pour la première fois, un gouvernement défend les gens face aux électriciens qui empochent des bénéfices à sept chiffres en piétinant un droit élémentaire » à l’énergie, s’est félicitée, de son côté, Ione Bellara, l’une des ministres Unidas Podemos du gouvernement. En juin, l’exécutif avait déjà dévoilé un mécanisme similaire, censé rapporter quelque 650 millions d’euros, consistant à récupérer une partie des bénéfices des groupes énergétiques qui profitaient de la poussée des cours des quotas de CO2, sur fond d’intense spéculation sur ces marchés. Certains groupes énergétiques, furieux, ont menacé de mettre à l’arrêt les centrales nucléaires du pays (20 % de la production d’électricité). 

À cet arsenal s’ajoute une mesure déjà prise par décret fin juillet : la réduction de la TVA sur l’électricité, de 21 à 10 %, en priorité pour les ménages les plus modestes, au moins jusqu’au 31 décembre. Parallèlement, l’exécutif a suspendu une taxe sur les électriciens au troisième trimestre de l’année, impôt que les groupes se contentaient jusqu’alors de répercuter sur la facture des ménages. 

Tout cela sera-t-il suffisant pour que Sánchez tienne sa promesse ? Dans un entretien à El País début septembre, il s’est engagé à ce que les ménages paient des factures d’électricité équivalentes à celles de 2018, inflation mise à part. À ce stade, on en est loin. Les prix de l’électricité ont grimpé de 35 % sur les trois mois de l’été, par rapport à la même période de 2020. Le prix du mégawattheure s’établissait encore à des niveaux historiques mercredi, autour de 175 euros (contre 50 euros en 2020, soit +247 %). Des médias avancent le chiffre de 1,3 million de foyers – six millions de personnes – en situation de pauvreté énergétique dans le pays.

Au menu du prochain Conseil européen

L’Espagne n’est pas un cas particulier : la hausse des prix de l’énergie (pétrole, gaz, électricité) est globale, portée notamment par une stratégie de rationnement des producteurs (lire l’analyse de Martine Orange). Le ministre italien de l’environnement a évoqué début septembre des hausses allant jusqu’à 40 % de la facture d’électricité, au cours du prochain trimestre. Athènes a débloqué un fonds de 150 millions d’euros censé amortir la flambée des prix pour les ménages grecs. Au Portugal, des députés du Bloco de Esquerda (gauche) mettent en garde l’exécutif social-démocrate contre la « bombe à retardement » que représente la hausse des prix de l’énergie. Des hausses sévères se profilent au Royaume-Uni.

« En Espagne, les gens sont directement touchés au portefeuille. Mais ce n’est pas un problème espagnol, c’est un problème européen, voire mondial, commente Angel Talavera, de la société Oxford Economics, interrogé par le Financial Times. C’est lié aux spécificités du marché espagnol, mais, même si l’essentiel du monde ne l’a pas encore remarqué, cette tendance se reproduira tôt ou tard dans d’autres pays. »

À Bruxelles, les Espagnols s’activent pour inscrire le sujet des prix de l’énergie à l’agenda du prochain sommet des dirigeants européens fin octobre, avec le soutien de l’Italie, de Malte ou encore du Portugal. « Les États membres ne devraient pas avoir à improviser des mesures ad hoc à chaque fois que les marchés dysfonctionnent, et ensuite espérer que la Commission ne formule pas d’objections, lit-on dans un document préparatoire mis en circulation par Madrid, et révélé par EUobserver. Nous avons besoin, de toute urgence, d’une batterie de mesures disponibles pour pouvoir réagir immédiatement en cas de flambée des prix ».

Le gouvernement espagnol propose d’interdire certains acteurs présents uniquement pour spéculer sur le marché des quotas de CO2, ou encore de constituer une plateforme de stockage des réserves stratégiques de gaz naturel au niveau européen. Le pays a beaucoup développé la production d’énergies renouvelables ces dernières années (44 % de la production totale), mais reste dépendant aux gazoducs algériens, surtout lors des pics de consommation.

La flambée des prix a nourri une crise politique tout au long de l’été à Madrid, et fragilisé les bases de la coalition au pouvoir. « Tout cela est le résultat d’un processus de privatisations du secteur électrique, qui nous avait été vendu comme une étape de la modernisation du pays [...] et qui a fini en oligopole avec des prix multipliés chaque année », avait déclaré, dans un entretien à Ctxt en août, la ministre du travail Yolanda Díaz.

Cette communiste, annoncée comme la successeure de Pablo Iglesias pour représenter la gauche critique aux prochaines élections, se félicitait que les socialistes aient enfin accepté, selon elle sous la pression de Unidas Podemos, d’agir sur les bénéfices des grands électriciens (lire le récit d’InfoLibre sur les coulisses de la négociation). Mais elle plaidait pour davantage : « C’est le moment de se montrer courageux. [...] Il faut intervenir sur le prix de l’énergie, et se diriger vers des prix régulés. »

Le débat sur la renationalisation des électriciens a été relancé. En théorie retiré de la vie politique, Pablo Iglesias, cofondateur de Podemos, s’est fendu d’un message sur Twitter, mi-septembre, rappelant le contenu d’un article de la Constitution (le 128), qui ouvrirait, selon certains experts, la possibilité d’une renationalisation de poids lourds comme Endesa. Le scénario reste, à ce stade, totalement écarté par le PSOE, qui s’abrite derrière les règles de l’UE et la libération du secteur de l’énergie, pour justifier son refus.

publié le 26 septembre 2021

Gaz et électricité : face à l’inflation, l’option d’un blocage des prix

Cyprien Caddeo sur www.humanite.fr

Le débat enfle dans l’opposition, alors que le chèque énergie d'Emmanuel Macron s’annonce insuffisant pour compenser l’explosion des factures.

L’État doit-il prendre ses responsabilités et siffler la fin de l’emballement des prix de l’énergie ? C’est en tout cas le sens de l’appel de Fabien Roussel, jeudi 23 septembre. « Je demande au président de la République de bloquer les prix : à partir du 1er octobre, qu’il n’y ait plus une seule hausse des prix de l’électricité et du gaz », a interpellé le secrétaire national du Parti communiste français et candidat à la présidentielle sur Public Sénat.

Une hausse de 150 euros

La facture s’annonce en effet salée pour les foyers français cet hiver, avec des conséquences dramatiques pour les ménages les plus fragiles. Les tarifs du gaz explosent partout en Europe depuis la fin de l’été dans un contexte de forte demande due à la reprise post-Covid, alors que les stocks sont faibles. Pour ne rien arranger, la Russie a réduit ses flux d’exportations gaziers, officiellement suite à plusieurs incidents sur ses infrastructures et gazoducs. Résultat, le prix du gaz a subi une série de hausses : 10 % en juillet, 5 % en août et 8,7 % en septembre. Et pour l’électricité, dépendante des cours du pétrole, ce n’est guère mieux. Selon UFC-Que choisir, la facture passera en 2022 à 1 700 euros par an, contre1 550 euros en moyenne début 2021.

Cela représente une hausse de 150 euros qui excède les 100 euros supplémentaires de chèque énergie promis en catastrophe par le gouvernement (d’autant que la mesure, chiffrée à 600 millions d’euros, ne concerne que 20 % de ménages éligibles). Sans compter les répercussions de la hausse de l’énergie sur le niveau général des prix, plus difficile à quantifier. Pour le gouvernement, une telle situation pourrait être socialement explosive. Or l’Élysée, qui cauchemarde encore des gilets jaunes la nuit, a tout intérêt à s’éviter un nouveau mouvement social contre la vie chère à quelques mois des élections.

La renationalisation d’EDF également évoquée

Face à l’explosion des prix, l’option d’une intervention de l’État afin de plafonner les tarifs énergétiques fait son chemin dans l’opposition. Jean-Luc Mélenchon a lui aussi appelé à un blocage des prix des produits de première nécessité, parmi lesquels l’essence, le gaz et l’électricité, auxquels le candidat de la France insoumise ajoute l’alimentaire. Cette proposition s’inscrirait dans un projet de loi d’urgence sociale qui inclurait une augmentation du Smic à 1 400 euros net. Même si elle ne manquerait pas de faire grincer des dents les producteurs et distributeurs, l’option d’un blocage n’a rien d’infaisable, surtout temporairement. En juillet 2011, le gouvernement Fillon avait annulé la hausse attendue des prix du gaz, qui devait excéder les 10 %, puis avait fait en sorte de la limiter en dessous de 5 %.

Fabien Roussel, qui propose également d’augmenter le Smic à 1 800 euros brut, s’est saisi de la question pour élargir le débat à la question de la renationalisation de la production et de la « souveraineté en matière de choix énergétiques ». « Moi je propose de diviser par deux la facture d’électricité et de gaz. On renationalise EDF pour retrouver la maîtrise de ce merveilleux outil de production et distribution d’électricité, et on fixe les tarifs », a déclaré le député PCF du Nord. Se faisant, il deviendrait possible de supprimer les taxes que prélève actuellement l’État, « ce qui ferait gagner 40 % sur le coût de la facture ».

 

publié le 25 septembre 2021

« Au paléolithique,
la femme occupait
une place décisive »

Laurent Etre sur www.humanite.fr

Jusqu’à récemment, le rôle des femmes dans le fonctionnement des sociétés préhistoriques était minoré, vu au prisme de clichés sexistes. Réalisé par Thomas Cirotteau, le documentaire « Lady sapiens » – diffusé le 30 septembre sur France 5 – entreprend, grâce au concours de scientifiques, de rétablir la vérité. Entretien.

Les peintres du XIXe siècle, Émile Bayard ou Paul Jamin, représentent la femme préhistorique soumise. De même, les Gaz et électricité : face à l’inflation, l’option d’un blocage des prix

premiers préhistoriens n’imaginent pas que l’homme des cavernes ait pu ne pas avoir le monopole des activités de chasse ou de l’art rupestre. Lorsque des ossements datant de 27 000 ans sont découverts, en 1868, dans la vallée de la Vézère, les archéologues n’ont aucun doute sur le fait qu’il s’agisse de restes masculins car des pierres taillées, vraisemblablement à des fins de prédation, jouxtent les sépultures. Pourtant, on découvrira plus tard que, parmi ces squelettes, l’un est féminin.

Avec la participation de nombreux spécialistes, parmi lesquels Henry de Lumley ou Marylène Patou-Mathis, « Lady sapiens », de Thomas Cirotteau, redonne toute sa place aux femmes de la préhistoire, en s’appuyant sur les travaux les plus récents et les plus novateurs. L’étude des dents, par exemple, permet désormais d’évaluer la durée d’allaitement, le nombre moyen d’enfants et donc la part réellement dévolue aux activités maternelles. Fascinant sous sa forme documentaire, le film, dont l’univers graphique est directement inspiré du jeu vidéo « Far Cry Primal », d’Ubisoft, est aussi décliné en modules pédagogiques pour les plus jeunes, sur Lumni.fr. Il trouvera par ailleurs son pendant dans un livre éponyme, à paraître aux éditions des Arènes, ainsi qu’au travers d’une expérience interactive proposée par France TV StoryLab. Un véritable dispositif transmédia, propre à toucher le public le plus large.

Quel est le sens de cet intitulé, « Lady sapiens » ?


Thomas Cirotteau Nous voulions un titre qui évoque à la fois le genre féminin, la préhistoire, mais également l’humanité dans son ensemble. Nous sommes tous des sapiens, que nous vivions en Europe, en Asie, en Afrique, Océanie ou Amérique. Le film, comme le livre qui l’accompagne, se devait de parler à tout le monde. Le terme « lady » renvoie aussi à un certain esprit chevaleresque, fait de générosité, de courage et de respect.

Quel est l’enjeu principal du film ?

Thomas Cirotteau Le projet de départ était de redonner toute sa place aux femmes de la préhistoire. Dans cette démarche, deux points nous tenaient particulièrement à cœur : d’une part, confronter les idées reçues avec les dernières découvertes scientifiques ; d’autre part, mener une enquête rigoureuse afin d’être en mesure de dresser le portrait de Lady sapiens.

Justement, pouvez-vous en indiquer les traits essentiels ?

Thomas Cirotteau La première caractéristique qui se dégage, c’est la pluralité. On ne peut pas affirmer que toutes chassaient ou que toutes étaient artistes… Le portrait est nécessairement pluriel : il élargit la représentation en donnant à voir tout le potentiel.

Il est rappelé que, longtemps, la femme préhistorique a été réduite à une image de mère nourricière ou, éventuellement, de séductrice… Elle est représentée, dans la peinture du XIXe siècle, comme fondamentalement vulnérable et dépendante de l’homme.

Thomas Cirotteau Le XIXe siècle avait dressé, pour des raisons culturelles et sociétales propres à l’époque, le portrait d’une femme de la préhistoire cantonnée à la sphère domestique. Elle s’occupait des enfants ou du campement, tandis que l’homme chasseur allait vaillamment chercher des vivres. C’est ce portrait du XIXe siècle que nous avons cherché à déconstruire grâce aux récentes avancées scientifiques. Celles-ci nous permettent de couvrir un champ très large, touchant aussi bien à la question de la morphologie féminine, des activités, du statut…

Longtemps, la chasse a été considérée comme ce qui avait fait évoluer l’humanité, par les progrès techniques induits. Or, on se rend compte que les sociétés du paléolithique supérieur étaient culturellement bien plus riches que ce que l’on pouvait imaginer, et, qu’en leur sein, la femme occupait une place décisive, y compris au plan économique, dans la quête de ressources alimentaires pour la tribu. Nous nous sommes aperçus, par le biais d’analyses ethnographiques, que la cueillette représentait alors pratiquement 70 % des apports, ce qui est considérable. Et c’était aussi le rôle des femmes, traditionnellement, que de participer à cette activité, à laquelle on peut également adjoindre, entre autres, ce qui relève de la chasse aux petits animaux.

Au-delà de la seule question du rôle des femmes, « Lady sapiens » fait ressortir l’importance de l’entraide, la complémentarité des sexes dans l’organisation sociale et, au final, dans le progrès de l’humanité…

Thomas Cirotteau Tout à fait. Ce dont on se rend compte à travers les différentes études, qu’elles soient archéologiques ou anthropologiques, c’est que le mode de société en vigueur repose plutôt sur la coopération. La répartition des tâches ne se fait pas selon le sexe, mais probablement beaucoup plus selon la situation, les besoins et les compétences.

Peut-on discerner une dimension politique dans votre film ?

Thomas Cirotteau Il ne s’agit aucunement d’un film militant. Ceci étant, ce qui nous a frappés lorsque nous avons commencé à explorer le sujet, en 2018, c’est que rien n’avait vraiment été entrepris en matière de vulgarisation scientifique quant à la place des femmes. Des livres de spécialistes existent, bien sûr. Mais ce que nous voulions, de notre côté, c’était transmettre ces connaissances au plus grand nombre, en suivant les chercheurs sur le terrain, dans les laboratoires comme sur les sites archéologiques.

C’est l’actrice Rachida Brakni qui prête sa voix pour le commentaire. Quels ont été vos critères de sélection ?

Thomas Cirotteau Il était évident, pour nous, que le commentaire de cette histoire devait être porté par une voix féminine. Nous avons organisé un casting. Et ce qui nous a énormément plu chez Rachida Brakni, c’est qu’elle avait à la fois cette gravité et cette poésie, capables de nous transporter par les émotions. « Lady sapiens » est un documentaire scientifique, au contenu parfois assez complexe. Or, je suis, pour ma part, convaincu que la transmission d’une information n’est pleinement réussie que lorsqu’elle touche à la fois le cœur et le cerveau. Rachida Brakni dispose de cette capacité à nous faire vibrer, avec une véritable profondeur dans le récit. Sa voix correspondait parfaitement à ce que nous recherchions.


 

publié le 24 septembre 2021

Médico-social. Les grandes oubliées de l’aide à domicile veulent sortir de l’ombre

Marie Toulgoat sur www.humanite.fr

Œuvrant discrètement à la santé des personnes dépendantes, ces salariées souffrent d’un manque de reconnaissance, entre grande précarité et conditions de travail pénibles. La CGT appelle à la mobilisation ce jeudi.

Chaque matin, Sylvie éteint son réveil à 6 heures. Un petit déjeuner avalé, ses vêtements enfilés, l’auxiliaire de vie prend sa voiture et commence à arpenter les routes iséroises, qu’elle sillonne depuis trois ans. Il n’y a là pas de temps pour rester flâner : une fois débarquée chez sa première patiente, elle dispose d’une demi-heure, montre en main, pour lui faire sa toilette. Trente minutes pour déshabiller minutieusement une personne âgée, l’amener dans la salle de bains, ou bien la nettoyer assise, au gant, pour les plus fragiles d’entre elles.

Lorsqu’il s’agit d’aider une personne à se rendre dans la douche, se laver les cheveux, alors Sylvie peut négocier quarante-cinq minutes. « C’est trop juste. Pendant qu’on leur fait la toilette, on peut leur demander si ça va, mais ça se cantonne souvent à “bonjour” et “au revoir”. J’aimerais bien pouvoir discuter un petit peu plus des fois, savoir si les gens se portent mieux que la veille. Mais, le pire, c’est qu’on n’a pas le droit de sympathiser », souffle-t-elle. Pas de temps pour la mélancolie : la soignante doit se rendre au domicile d’une dizaine de personnes supplémentaires avant de terminer sa journée de travail.

À 900 kilomètres de là, dans le Calvados, Nadège aussi enchaîne les rendez-vous. « On scanne notre planning à l’entrée du bénéficiaire et à la sortie. On est minutées. » Si son employeur tente de regrouper ses patients pour ne pas que la soignante coure à travers le département, il arrive parfois que la salariée se retrouve avec des rendez-vous de dernière minute à assurer à plusieurs dizaines de kilomètres de sa tournée. « Je n’ai parfois que cinq minutes pour faire la route entre les bénéficiaires. Ce n’est pas sûr, je conduis vite, je suis stressée », lâche-t-elle.

Parfois, l’auxiliaire de vie depuis vingt ans dit même pratiquer des gestes pour lesquels elle n’a jamais été formée, comme enfiler des bas de contention, ou rencontrer des personnes souffrant de troubles mentaux au sujet desquels elle n’a pas été prévenue. À la fin de la journée, même si elle ne travaille pas à temps complet, la Normande de 43 ans, mère de deux garçons, s’effondre de fatigue sur son canapé. En cumulant son épuisement et ses 1 400 euros net de salaire mensuel, frais kilométriques compris, celle-ci songe parfois à changer de métier.

Ni Ségur de la santé, ni prime Covid

Si le secteur des soins à domicile est historiquement précaire et en tension, la crise sanitaire a révélé l’ampleur des difficultés, jusque-là cachées sous le tapis, que rencontrent les salariées. « Tout le monde est d’accord sur le constat que ce sont des personnels mal reconnus, mal considérés. Pourtant, on remarque sur le terrain qu’aucune mesure n’est prise pour enfin reconnaître ces personnels féminins et très précarisés », analyse Rachel Contoux, secrétaire fédérale de la CGT services publics. Tandis que ces employées, en écrasante majorité des femmes, ont œuvré pendant les confinements successifs auprès de populations très vulnérables, elles n’ont eu le droit ni aux revalorisations de salaires décidées dans le cadre du Ségur de la santé, ni pour certaines à la prime Covid.

Depuis qu’elle est devenue auxiliaire de vie, il y a huit ans, Sylvie a pu observer dans sa chair les effets de ce manque criant de reconnaissance. À 54 ans, elle souffre de hernie discale et d’arthrose cervicale. Pourtant, la fatigue l’avait déjà forcée à n’accepter qu’un contrat de 25 heures de travail hebdomadaires, soit 1 100 euros net par mois en comptant les frais kilométriques. Depuis le 18 septembre, une dépression l’a également contrainte à cesser le travail, comme deux autres de ses collègues. « Tout ça, c’est beaucoup de stress », confie-t-elle, la gorge nouée et des sanglots dans la voix. « Il n’y a pas de discussion, les plannings sont faits du jour au lendemain et changent parfois plusieurs fois dans la journée. On rentre chez nous, on pense avoir fini notre journée, et, finalement, il faut reprendre vite la voiture, c’est très angoissant », détaille l’auxiliaire de vie. Pour Nadège aussi, le manque de contacts avec son administration et l’isolement professionnel sont un obstacle au bon déroulement de ses journées. « Quand j’ai commencé, il y a vingt ans, on avait des chargés de secteur qui venaient sur le terrain, on était plus écoutées et respectées. Les problèmes qu’on faisait remonter étaient pris en compte. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. »

Beaucoup de salariées décident de partir et ne sont pas remplacées

En plus d’esquinter les corps et les esprits des soignantes à domicile, leurs mauvaises conditions de travail ont également un impact très direct sur les bénéficiaires. Beaucoup de salariées décident de partir et ne sont pas remplacées. Une charge de travail supplémentaire pour les auxiliaires de vie restantes, qui ont reçu pour consigne de privilégier, chez les personnes âgées qu’elles visitent, les tâches les plus importantes. « On fait bien les toilettes, mais tout le ménage est laissé de côté. J’ai l’impression d’être devenue une entreprise où la personne âgée n’est plus au centre des préoccupations », regrette Nadège.

Si les prochaines revalorisations de salaires dont elles pourront bénéficier vont leur permettre d’obtenir des rémunérations plus décentes, il en faudra plus pour que les auxiliaires de vie soient reconnues à leur juste utilité, estiment ces dernières. Quatre fédérations de la CGT (commerce et services, organismes sociaux, services publics et santé et action sociale) ont décrété pour jeudi « 24 heures sans aide à domicile ». Une journée de grève et de mobilisation pour réclamer une « considération à la hauteur », explique la cégétiste Rachel Contoux.


 

Des propositions concrètes portées par la CGT

Pendant leur journée de mobilisation, ce jeudi, les quatre fédérations de la CGT en charge des aides à domicile portent des revendications pour améliorer les conditions de travail de ces soignantes et les sortir de la précarité. Pour les salariées de la branche associative, la CGT réclame notamment l’augmentation des frais kilométriques et la hausse du temps de travail pour les professionnelles qui le souhaitent, beaucoup étant aujourd’hui contraintes à des temps partiels. Pour les employées du secteur privé lucratif, le syndicat demande également la revalorisation des salaires conventionnels d’un euro par heure et le paiement des intervacations. Pour les agents de la fonction publique, l’organisation porte – comme pour d’autres secteurs – le dégel du point d’indice. Enfin, pour les aides à domicile, toutes branches confondues, la CGT réclame la reconnaissance de la pénibilité de leur travail et le versement des 183 euros mensuels du Ségur de la santé.

 

publié le 23 septembre 2021

Comment le recours à des enseignants précaires et sous-payés sert à masquer la paupérisation de l’école

par Pierre Jequier-Zalc sur www.bastamag.net

Les contractuels, professeurs non-titulaires, sont devenus, au fil des ans, la variable d’ajustement des problèmes structurels de l’Éducation nationale. Une précarité qui les fragilise et nuit, parfois, à la qualité même de leur enseignement.

Ils ont raté les concours d’enseignement ou n’ont tout simplement pas envie de les passer, ils se reconvertissent sur le tard après une perte de sens dans le privé ou une mauvaise expérience à l’étranger. Parmi les quelques 35 000 enseignants contractuels dans l’enseignement secondaire public que compte l’Éducation nationale, la diversité des profils est importante. Cette main d’œuvre, souple et précaire, est devenue depuis plusieurs années indispensable au bon fonctionnement des établissements. « C’est une variable d’ajustement, très clairement. C’est grâce à eux que le ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, peut dire le jour de la rentrée que tout s’est bien passé et que chaque classe avait un prof devant le pupitre », assène Danielle Arnaud, responsable des contractuels au Syndicat des personnels de l’Éducation nationale (SNALC).

Si le recours à des enseignants non-titulaires, donc non-fonctionnaires, ne datent pas d’aujourd’hui, leur part dans les professeurs du second degré a presque doublé en dix ans. Comment expliquer cette hausse, et quelles sont ses effets ? On vous explique.

« Les profs allaient être mieux formés et que la baisse de candidats ne serait que conjoncturelle... »

Ce n’est pas un scoop. Les concours d’enseignement (Capes/Agrégation) attirent de moins en moins. Même si les réalités diffèrent selon les disciplines, le constat est là : chaque année, moins de candidats tentent leur chance. Depuis quinze ans, leur nombre a presque été divisé par deux.

Une des raisons majeures réside surement dans la réforme, menée sous le mandat de Nicolas Sarkozy, de la masterisation. Une réforme poursuivie et accentuée par Jean-Michel Blanquer. Auparavant, il suffisait d’une licence (BAC +3) pour s’inscrire au CAPES, désormais, il faut posséder un Master pour passer le concours à la fin de l’année du M2, soit un Bac +5. « Sur le papier, c’était très mignon, on disait que les profs allaient être mieux formés et que la baisse de candidat ne serait que conjoncturelle. Dans les faits, ça a été tout pourri » , remarque amèrement Claire Lemercier, directrice de recherche CNRS au Centre de sociologie des organisations de Sciences Po (CSO), et coautrice de La Valeur du service public, à paraître prochainement à La Découverte. « Un BAC +5 ça demande beaucoup d’investissement et d’approfondissement, ça a très certainement découragé du monde. Ceux qui ont poursuivi dans leur idée de passer les concours sont donc plutôt des gens pour qui enseigner est une vraie vocation. En parallèle, il n’y a pas eu plus de postes ouverts, et les concours sont restés exigeants. Donc pour tous ceux qui les ratent, parfois d’un rien, c’est une main-d’œuvre extrêmement qualifiée qui ne peut pas avoir le statut. Avec cette réforme, on a créé un vivier. »

De ce vivier, Celia en fait partie. Cette prof contractuelle de physique chimie a toujours voulu enseigner. « Depuis que je suis petite je veux faire ça » , souffle-t-elle. Mais les concours, ce n’est pas pour elle. « Je suis une stressée de la vie, je ne suis pas faite pour ça », rigole l’intéressée aujourd’hui. Elle les rate à deux reprises, puis décide finalement de faire un Master de nanochimie pour s’orienter dans l’ingénierie ou la recherche. « C’est à la fin de mon M2, devant mon envie d’être prof qu’on m’a parlé du système des contractuels. J’ai foncé », explique-t-elle.

« Les enseignants ont un fort niveau d’études et la rémunération ne suit pas derrière »

Dans le cas de Célia, c’est son rêve de gosse qui l’a poussée à faire le métier dont elle a toujours eu envie. Pour d’autres étudiants, notamment dans des cursus scientifiques, qui n’ont pas la vocation dans le sang, cette réforme les éloigne vite des concours. « Avec un BAC+5 ils peuvent trouver des postes avec des rémunérations au minimum deux à trois fois supérieures de ce que gagne un prof titulaire. Pour beaucoup, le calcul est vite fait », souligne Damien Besnard, du secteur non-titulaires du SNES-FSU Créteil. En maths, en lettres classiques et en allemand, près de 300 postes n’ont même pas été pourvus, faute de candidats ayant réussi les concours.

La profession d’enseignants fait aussi face à une crise d’attractivité. « Il n’y a pas un malaise mais des malaises enseignants » , souligne Anne Barrère, sociologue de l’éducation, professeure à l’université Paris-Descartes et autrice d’Au cœur des malaises enseignants. « Ils peuvent être très différents selon les contextes locaux, ça peut être le climat dans la classe, un sentiment d’impuissance de ne pas faire réussir tout le monde, un ressenti d’abandon de la part de l’institution… »

Le sujet de la rémunération, plus faible que la moyenne dans les pays de l’OCDE, est aussi régulièrement souligné. « Pour moi, le problème principal de ce manque d’attractivité c’est celui des salaires. Les enseignants ont un fort niveau d’études et la rémunération ne suit pas derrière », explique Jean-Rémi Girard, président SNALC. « La reconnaissance économique c’est aussi très important », abonde Damien Besnard, « si les salaires suivaient, on n’aurait pas cette crise d’attractivité, c’est certain. »

« J’avais toujours le sentiment de mal faire mon métier, alors j’ai dit stop »

Sur le terrain, le ressenti est le même. « J’étais à bout de nerfs », raconte Yohan, professeur contractuel de gestion durant plusieurs années qui a récemment jeté l’éponge, « il y a une morosité ambiante ; avec le Covid on apprenait les différents protocoles par voie de presse, avec des consignes paradoxales. J’avais toujours le sentiment de mal faire mon métier, alors j’ai dit stop. »

Des concours qui ne font plus le plein, des enseignants qui partent de longs mois en arrêt maladie, cela crée des postes vacants. En parallèle, le nombre d’élèves ne baisse pas, au contraire. Depuis dix ans, le nombre d’élèves dans le secondaire public a augmenté de 230 400. Le recours aux contractuels devient alors la norme pour combler ces manques. « Au SNALC, on s’est assez vite rendu compte que la contractualisation n’était pas un épisode conjoncturel, mais bien quelque chose qui allait durer », note Jean-Rémi Girard. « Baisser le nombre de fonctionnaires ne diminuent pas les besoins qui continuent d’augmenter de manière pérenne. Mais les salaires et les créations de postes ne suivent pas. Donc on a recours à de plus en plus de contractuels » , souligne Damien Besnard.

« C’est vrai que dans le second degré, c’est parfois plus compliqué », reconnaît le ministère

Pourquoi, alors, ne pas tout simplement augmenter le nombre de titulaires ? Pour les enseignants non-titulaires, des passerelles existent pour accéder à ce statut. Au bout de trois ans d’ancienneté, s’ils sont titulaires d’une licence, ils ont accès au CAPES interne. Au bout de cinq ans, et s’ils sont titulaires d’un master, à l’agrégation interne. « J’ai passé, et encore raté le CAPES interne, il y a deux ans » , glisse Celia, « cette année, je tente l’agrégation interne, on verra bien ». Mais beaucoup ne sont pas aussi déterminés que la professeure de physique-chimie. « Je ne veux pas passer les concours », assène Jamal. « C’est un choix personnel. J’aime ce métier, mais il est fatigant, très prenant, et nos conditions de travail sont une honte. Je ne veux pas le faire jusqu’à la retraite. »

Du côté du ministère de l’Éducation nationale, contacté par basta !, on explique que la priorité a d’abord été mise sur le premier degré. « Il y a vraiment eu un effort accentué sur les primaires et les maternelles où on a priorisé les créations de postes. C’est vrai que dans le second degré, c’est parfois plus compliqué, mais on met des choses en place. » Rue de Grenelle, on souligne la hausse des heures supplémentaires défiscalisées annualisées pour compenser les suppressions de postes (l’équivalent de 1800 emplois en 2020). Cela demeure insuffisant. « Les non-titulaires sont gérés par les rectorats, donc après, selon les besoins, c’est à la liberté des académies », note-t-on au ministère.

« Il ne doit pas y avoir beaucoup de non-titulaires à Henri IV ou à Louis-Le-Grand »

Ce recours massifié aux contractuels est inégal selon les territoires. Les départements de la couronne parisienne (académie de Créteil et Versailles) et les DROM (départements et régions d’outre-mer) sont, de loin, les territoires où la part des contractuels est la plus importante. À Mayotte, plus d’un enseignant sur deux est non-titulaire. Cette part est bien moins importante dans les deux académies de la couronne parisienne (environ 12 %), mais en leur sein, les disparités départementales sont exacerbées. Si les chiffres ne sont pas donnés par l’Éducation nationale, de nombreux interlocuteurs notent que dans certains bassins d’éducation, comme en Seine-Saint-Denis, la part de contractuels est largement supérieure à la moyenne nationale. « En revanche, il ne doit pas y avoir beaucoup de non-titulaires à Henri IV ou à Louis-Le-Grand », ironise Claire Lemercier.

Cette inégalité provient notamment de l’affectation nationale des jeunes lauréats du concours. « Ils sont affectés sur l’ensemble du territoire national, donc souvent dans les académies de Créteil ou Versailles, là où il y a le plus de besoin. Mais dès qu’ils le peuvent, au bout de quatre ou cinq ans, ils retournent dans leur région d’origine », explique Damien Besnard. « Ça crée donc d’importants besoins dans les zones les plus difficiles. Pour y pallier, le rectorat utilise les contractuels qu’on balance comme par hasard dans ces zones. C’est injuste et absurde pour tout le monde. Pour eux, mais aussi pour les élèves », assène le syndicaliste. « Je travaille dans un bassin d’éducation prioritaire, et le turnover est super important », confirme Jamal, « les titulaires partent souvent vite et du coup les besoins sont énormes, et ce sont des gens du coin qui acceptent de bosser dans ces établissements, par envie ou par besoin financier. »

« Comme je ne sais jamais si je serais reconduite l’année suivante, je n’ose pas organiser des projets de long-terme »

Le recours aux enseignants non-titulaires a aussi des conséquences concrètes sur l’enseignement. « Sans préjuger de leur compétence, leurs conditions de travail nuisent à la qualité de l’enseignement », souligne Claire Lemercier. « Ils arrivent parfois en cours d’année, sans connaître l’établissement et l’équipe pédagogique, ils ne savent pas combien de temps ils vont y rester, ils ne veulent pas faire de vague pour être reconduit… Tout ça a forcément des conséquences sur la qualité pédagogique. » Une analyse confirmée sur le terrain. « Je n’ai jamais monté de projet pédagogique interdisciplinaire », confie Celia, prof de physique-chimie, « pourtant j’adore l’histoire et l’histoire des sciences, mais comme je ne sais jamais si je serais reconduite l’année suivante, je n’ose pas organiser des projets de long-terme. »

D’autres pointent du doigt la qualité même des compétences de certains enseignants contractuels. « Il y a des gens ultra-compétents, mais aussi certains très mauvais pédagogiquement et scientifiquement. J’ai vu des choses plus que limite. Mais quand ce sont des disciplines où il y a des manques, ces enseignants restent, malgré ces manques pédagogiques » , raconte Laurenne*, enseignante en histoire dans l’académie de Créteil. « La prof de français de ma fille passait son temps à leur donner des gâteaux et à faire des goûters. Le chef d’établissement m’avait dit que cette personne n’avait pas de concours et que c’était le rectorat qui leur avait envoyé cette remplaçante… », souffle ce parent d’élève d’une collégienne de l’est parisien.

Le ministère explique que de nombreuses formations existent pour les enseignants contractuels, notamment dans le cadre des plans académiques de formation. Il appuie aussi sur une stabilisation des enseignants non-titulaires. Comme le révèle nos confrères de La Croix, 25 % des contractuels bénéficient désormais d’un CDI. Une maigre avancée pour Damien Besnard. « Le CDI ne donne pas le statut de fonctionnaire. Pour plein de raisons, ça reste encore précaire, notamment au niveau financier et des affectations, qui restent aléatoires et tardives. Nous, au FNES-FSU, restons attachés au statut. Les besoins existent, des postes et un système de titularisation des enseignants contractuels doivent être créés. »

L’intersyndicale FSU/CGT éducation/FO/Solidaires appellent ainsi à une grève générale dans l’éducation nationale ce 23 septembre de l’intersyndicale. Pour cette journée de mobilisation, la création de postes dans le secondaire est en tête des revendications.

 

publié le 22 septembre 2021

Assurance chômage :

la CGT et FO contre-attaquent

Stéphane Guérard sur www.humanite.fr

Les deux syndicats ont confirmé le dépôt d’un nouveau recours contre le nouveau décret du gouvernement pour imposer un nouveau tour de vis à l’encontre des chômeurs. 

Le bras de fer se poursuit sur la réforme de l’Assurance chômage. Quelques heures après la transmission du nouveau décret durcissant le calcul des allocations, la CGT et Force ouvrière ont annoncé que leurs recours auprès du Conseil d’État étaient prêts à être déposés pour contrecarrer la mise en place au 1er octobre du dernier volet de ce coup de bambou à l’encontre des actuels et futurs privés d’emploi. D’autres centrales syndicales pourraient se joindre à la procédure.

« Le gouvernement ressort exactement le même décret avec les mêmes arguments qui sont faux. Il met la pression sur le Conseil d’État (…) avant même qu’il ait eu le temps de juger sur le fond. En termes de méthode, c’est ignoble », et c’est « ignoble pour les demandeurs d’emploi », a insisté Denis Gravouil auprès de l’AFP ce vendredi matin. Le négociateur assurance chômage pour la CGT dénonce un « passage en force » et « un argumentaire de mauvaise foi puisqu’on nous ressort une sorte de corrélation entre les règles d’assurance chômage et le fait de rester au chômage volontairement, ce qui est complètement faux ».

Au même moment, sur France info, Yves Veyrier, a aussi indiqué que son syndicat allait « regarder effectivement dans quelle mesure encore on peut instruire un recours en référé pour suspendre ce décret ». Pour le secrétaire général de Force ouvrière, « c’est la logique du gouvernement qui est en cause. Le Conseil d’État contrairement à ce que laisse entendre le gouvernement n’a pas fait d’économie, il a contesté le fait qu’on pénalise les salariés qui subissent les contrats courts (…) en réduisant leur indemnisation ». En revanche, le système du bonus-malus « qui, lui, est censé pénaliser les entreprises qui abusent des contrats courts, n’entrera en vigueur qu’en septembre 2022 » après une période d’observation démarrée en juillet, déplore le responsable syndical, alors que l’on fait « tout de suite subir ces pénalités aux demandeurs d’emploi les plus précaires ».

Les organisations syndicales craignent cependant que le gouvernement joue la montre pour empêcher le dépôt de leurs recours. Ce dernier peut en effet attendre jusqu’au 30 septembre pour publier son nouveau décret au Journal officiel.

Ce dernier texte ne revient pas sur le précédent décret portant sur les nouvelles règles de calcul du montant de l’allocation-chômage, qui devaient entrer en vigueur au 1er juillet. Ces règles avaient été suspendues en référé par le Conseil d’État en juin dernier, du fait des « incertitudes sur la situation économique », en attendant une décision sur le fond de l’affaire courant octobre. Mais en juillet, Emmanuel Macron avait annoncé qu’il n’attendrait pas ce jugement et que la réforme entrerait en vigueur au 1er octobre, quoi qu’il en coûte. Le ministère du Travail se fonde sur « le vif rebond de l’emploi depuis mai », et sur le fait que « fin juin l’emploi salarié privé a d’ores et déjà dépassé son niveau d’avant-crise », pour avancer à marche forcée. Et tant pis pour les 1,15 million de personnes qui, selon des évaluations de l’Unédic, pourraient toucher une allocation plus faible du fait des nouvelles règles de calcul (-17 % en moyenne), pas entièrement compensée par une « durée théorique d’indemnisation » allongée (14 mois en moyenne contre 11 avant la réforme).

« Il faut s’assurer qu’il n’est jamais plus rentable de ne pas travailler que de travailler », a à nouveau lancé, Emmanuel Macron, jeudi, reprenant les vieilles rengaines de l’assistanat, jamais étayées par des statistiques. Ce tour de vis n’est d’ailleurs pas le seul coup bas porté par cette réforme. Au 1er décembre devrait entrer en vigueur le durcissement des règles sur la dégressivité des allocations et sur la durée d’affiliation nécessaire pour ouvrir ou recharger un droit. Il faudra alors avoir cotisé non plus quatre mois mais six mois pour avoir accès à l’assurance chômage.

 

publié le 21 septembre 2021

Droit du travail :

Uber condamné mais pas inquiété

Sur www.politis.fr

 

En France, une énième condamnation est tombée le 10 septembre contre le géant californien.

Uber essuie les foudres des tribunaux du monde entier. En France, une énième condamnation est tombée de la justice civile, le 10 septembre. Le géant californien devra s’acquitter d’un total de 180 000 euros de dommages et intérêts à partager entre 900 chauffeurs de taxi, pour « concurrence déloyale ». Il avait eu recours entre 2014 et 2015 à de simples particuliers, sans licence de taxi ni de chauffeur VTC, avec son application Uber Pop, désactivée depuis. Les faits sont anciens et isolés, a réagi en substance la direction d’Uber, comme à chacune de ses nombreuses condamnations.

Des juges californiens à la Cour suprême britannique en passant par la Cour de cassation française et, ce lundi 13 septembre encore, un tribunal néerlandais, Uber est sommé par tous de requalifier le statut d’indépendant de -nombreux chauffeurs en contrat salarié. Pourtant, la plateforme refuse encore et toujours de changer de modèle, grâce à de précieux appuis du côté des législateurs, qui préfèrent bricoler des conventions collectives, comme au Danemark ou en Suède, ou faire embaucher les chauffeurs par des entreprises tierces, pour décharger Uber de ses responsabilités sociales, comme cela existe en Allemagne ou au Portugal. En France, où les salariés ubérisés représentent environ 4 % de la population active, l’heure est à la recherche acharnée de solutions indolores pour Uber. Le salariat, de l’aveu d’une commission mise en place sur le sujet, qui a livré son rapport au Premier ministre en décembre 2020, n’est clairement pas une « hypothèse de travail ». Uber n’a donc pas trop à craindre les « coups de tonnerre » de la justice.

publié le 20 septembre 2021

Covid-19. Obligation vaccinale : les soignants meurtris par les sanctions

Cécile Rousseau sur www.humanite.fr

Depuis mercredi et l’entrée en vigueur de cette disposition, près de 3 000 agents ont été suspendus selon le ministère de la Santé. Un chiffre minoré au vu des remontées du terrain. L’impact commence à se faire sentir sur les soins.

Des mises à pied pas si indolores. Au lendemain de l’entrée en vigueur de l’obligation vaccinale pour les soignants, le 15 septembre, le ministère de la Santé tentait de minimiser l’ampleur des sanctions contre les réfractaires. Selon Olivier Véran, jeudi dernier, 3 000 agents auraient été suspendus et une dizaine de démissions constatées.  « Nous parlons d’un public de 2,7 millions de salariés », a-t-il précisé, assurant que « la continuité des soins a été assurée (…) Un grand nombre de ces suspensions ne sont que temporaires et concernent essentiellement du personnel des services supports ». Un chiffre qui semblait toutefois sous-estimé. L’AFP avait relevé 1 500 sanctions rien que sur une quinzaine d’hôpitaux. De fait, au CHU de Nice, 450 personnels ont été pénalisés, 100 à Perpignan et 350 à l’Assistance publique des hôpitaux de Paris (AP-HP), dont 5 médecins.

Coups de pression par SMS

Si le recensement du gouvernement est à prendre avec des pincettes, c’est qu’il ne tient pas non plus compte des agents en arrêt maladie ou en congé ce jour-là. Certains voient donc le couperet s’abattre après coup. Camille (1), sage-femme qui manifestait jeudi devant le siège de l’AP-HP à l’appel de la CGT et de FO comme une centaine d’autres blouses blanches, est dans ce cas. À peine revenue de repos, elle reçoit un mail de sa DRH la convoquant. Elle subit aussi les coups de pression de sa cadre par SMS lui intimant de « penser à ses collègues ».

« Lors de l’entretien, je leur ai montré mon rendez-vous pris pour une injection le 17 septembre. J’ai demandé à poser deux jours de congé d’ici là, raconte-t-elle. Mais la direction a refusé et préféré me suspendre. Leur radicalité montre bien que l’objectif n’est pas de garder des soignants. J’ai trouvé ça tellement brutal. Je me suis sentie mal. Mon médecin m’a arrêtée. »

La jeune femme a en revanche pu compter sur le soutien de ses collègues vaccinés : « Il y a un vrai malaise, explique-t-elle.  Tous les jours, on apprend des démissions. Nous n’avons reçu qu’un seul CV de candidature en plusieurs mois. Il faut aussi entendre les craintes autour du vaccin et y répondre ! J’ai franchi le pas car je ne voulais pas qu’on m’oblige à abandonner mes patientes. »

« Je vais essayer de faire des petits boulots »

Si l’immense majorité des soignants en Ehpad et à l’hôpital ont reçu au moins une dose – ils sont 89,8 % selon Santé publique France –, ces milliers de sanctions s’ajoutent aux multiples départs. Secrétaire indispensable au bon fonctionnement de son service de médecine interne, Mathilde (1) ne s’attendait pas à être suspendue, comme 14 autres agents de son hôpital. Après trente-cinq années de loyaux services, couplés aux efforts consentis dans la période, la pilule a du mal à passer.

Lire aussi : Obligation vaccinale. En Ehpad, un rejet minoritaire, mais explosif

« C’est inhumain, il n’y a pas de mots ! s’étrangle-t-elle. Comme j’ai un poste stratégique, la direction va essayer de recruter pour affecter quelqu’un. C’est un métier que j’aime, dans lequel je suis impliquée. Le côté “obligatoire” de cette vaccination m’a rebutée. Jusqu’au 15 septembre, j’allais faire des tests PCR sans problème. » Seule avec une fille étudiante à charge, désormais sans salaire, elle s’inquiète : « Je vais essayer de faire des petits boulots et de filer des coups de main dans des associations. J’espère que les choses vont bouger dans le bon sens. »

Déprogrammations d’interventions

En attendant, ces pertes de personnels risquent de continuer à dégrader l’accès aux soins des usagers déjà sévèrement mis à mal par le Covid-19. À l’hôpital de Montélimar (Drôme), des déprogrammations d’interventions non urgentes du fait de l’absence de trois médecins anesthésistes travaillant au bloc ont été décidées, selon le directeur adjoint. La voilure va également être réduite dans un autre service, où trois allergologues sont aussi absents.

Du côté de l’hôpital Beaujon, à Clichy (Hauts-de-Seine), 18 mises à pied sont déjà tombées. Des agents manquent en radiologie, dans les laboratoires et dans les blocs opératoires. « Deux cadres sont suspendus, dont une qui s’occupait de la logistique autour des plannings des blocs opératoires. Il risque d’y avoir des conséquences », prédit Paul Bénard, secrétaire de la CGT en rappelant : « Nous avons été les premiers à revendiquer la vaccination et la réalisation d’un test PCR avant chaque prise de poste. On nous avait ri au nez à l’époque. »

Au fil des mois, les sentiments d’injustice s’accumulent. Bon nombre d’infirmières et d’aides-soignantes touchées par le Covid ne digèrent de ne pas pouvoir être reconnues en maladie professionnelle. « On a subi toutes les vagues et maintenant, ce serait nous qui contaminerions les patients ! dénonce Brahim Yatera, délégué syndical FO. Nous avons perdu 80 lits en trois ans, faute de personnel. Ces suspensions vont aussi servir de prétexte pour continuer à restructurer notre hôpital avec en ligne de mire le projet de fusion avec Bichat contre lequel nous nous battons (qui s’inscrit dans le cadre du projet du nouvel hôpital Grand Paris Nord avec une capacité de 300 lits en moins – NDLR). »

Pour Olivier Cammas, de l’Usap-CGT, la bataille ne fait donc que commencer. « Tous les corps de métier sont touchés par ces sanctions. Nous allons continuer à recenser les collègues concernés et à les accompagner. Nous nens lâcherons rien pour leur réintégration. »

(1) Les prénoms ont été changés.

En Guadeloupe, l’impossible mise en œuvre

Le CHU de Guadeloupe a estimé jeudi être dans l’impossibilité de sanctionner les personnels non vaccinés. « Je ne peux pas appliquer la loi », a affirmé Gérard Cotellon, directeur de l’établissement hospitalier, où 74,19 % du personnel non médical n’a pas encore entamé de parcours. Une situation qui le met « dans l’impossibilité » de suspendre les agents non vaccinés, sous peine de pénaliser l’activité du CHU. Mercredi, la directrice générale de l’ARS, Valérie Denux, disait prévoir des « rappels pédagogiques aux soignants non vaccinés » par écrit « pour que les professionnels concernés puissent comprendre l’importance majeure de la vaccination », avant l’instauration de contrôles plus stricts, voire de sanctions. Depuis le début de la pandémie, les autorités en Guadeloupe se heurtent à une forte opposition à la gestion de la crise sanitaire.


 


 

Obligation vaccinale. Anne Geffroy-Wernet : « Il est censé y avoir une confidentialité entre l’employeur et le salarié »


 

Selon Anne Geffroy-Wernet, présidente du SNPHARE (syndicat des médecins anesthésistes-réanimateurs), cette mesure, instaurée dans la précipitation, laisse de nombreuses zones d’ombre en matière de respect du secret médical. Entretien

Quelle légalité pour les fichiers de vaccinés ? Quelle durée de conservation des données ? La praticienne hospitalière répond à nos questions. Elle déplore que la médecine du travail n’ait pas pu jouer un rôle central dans la vaccination contre le Covid des professionnels de santé.

Quels manquements au secret médical avez-vous pu constater dans le cadre de l’obligation vaccinale des soignants ?

Anne Geffroy-Wernet En matière de santé, il est censé y avoir une confidentialité entre l’employeur et le salarié. C’est un principe qui découle du secret médical. Or, cet été, des listings de non-vaccinés ont circulé dans de nombreux hôpitaux. Ça a commencé à Mayotte. Cela s’est vite résolu avec l’intervention de l’agence régionale de santé (ARS). Les fichiers ont été détruits. Mais nous savons que cela s’est également déroulé de manière assez endémique, comme à Rennes ou à Toulouse… À l’Assistance publique des hôpitaux de Paris (AP-HP), un portail interne où déposer son attestation de vaccination a été mis en place. La pratique est toujours en vigueur. Dans mon hôpital, nous n’avons pas eu ce cas de figure, le directeur nous a bien précisé que cela devait passer uniquement par la médecine du travail.

Pourquoi préconisez-vous un contrôle de l’obligation vaccinale par la seule médecine du travail ?

Anne Geffroy-Wernet Pour entrer à l’hôpital public, on doit être vacciné contre le BCG, l’hépatite B… Tout ceci est géré par la médecine du travail, qui peut même demander des titrages d’anticorps. Elle communique ensuite aux établissements la satisfaction ou non de l’obligation vaccinale. Ça ne passe jamais par l’employeur et le reste des informations est confidentiel. Pour l’obligation vaccinale liée au Covid, la circulaire d’application de la loi émise par la Direction générale de l’organisation des soins (DGOS) n’est sortie que le 14 septembre, soit la veille de l’entrée en vigueur. Il apparaît que les services de médecine au travail ont été clairement squeezés, en indiquant aux personnels qu’ils n’étaient pas obligés de passer par là.

La DGOS nous a répondu que la médecine du travail n’avait pas les moyens de faire face. Ce qui est très agaçant, parce que cela fait des années que nous demandons plus de moyens. C’est ainsi que de nombreux agents se sont retrouvés obligés de signaler directement à leur employeur s’ils avaient eu un Covid ou une contre-indication à la vaccination.

Vous demandez un plan national pour la médecine du travail. De quoi s’agit-il ?

Anne Geffroy-Wernet Ce chantier de la médecine du travail n’a pas été lancé. Dans le protocole d’accord du Ségur de la santé, une visite annuelle pour les praticiens avait par exemple été promise, mais elle n’a pas été mise en place. Cela fait plus de vingt ans que je suis médecin, j’ai eu une visite d’embauche au bout de huit ans parce que j’ai été en contact avec quelqu’un qui avait eu la tuberculose. Les professionnels de santé sont exténués et ont plus de troubles musculo-squelettiques que dans le bâtiment et les travaux publics ! Il faudrait donc des médecins du travail supplémentaires, des financements pour la prévention. Mais aussi leur donner plus de pouvoirs d’intervenir dans les CHSCT afin d’améliorer les conditions de travail. Si on l’avait lancé, ce plan national, on aurait aussi sans doute un taux de vaccination plus élevé en outre-mer et ailleurs.

Vous posez aussi l’épineuse question du devenir des données collectées dans le cadre de l’obligation vaccinale…

Anne Geffroy-Wernet Au début, l’AP-HP voulait les garder six ans, puis finalement le temps de la durée vaccinale, comme le prévoit la loi. Or, cette obligation vaccinale n’est pas près d’être abrogée… Il faudra donc faire attention à comment elles vont être conservées. Si ces données avaient transité par la médecine du travail, cette problématique n’aurait pas lieu d’être.

Que pensez-vous de la manière dont a été mise en place l’obligation vaccinale pour les soignants ?

Anne Geffroy-Wernet Les personnels de santé ont accès à la vaccination depuis janvier. Quand on n’adhère pas aux données acquises de la science, déontologiquement, on ne peut pas être dans l’exercice de ce métier. Il faut rappeler que la non-vaccination ne touche qu’une toute petite partie des soignants. Quant aux suspensions, je trouve que c’est extrêmement violent.


 

publié le 19 septembre 2021

Catalogne. Madrid et Barcelone retrouvent la voie d’un difficile dialogue

Bruno Odent sur www.humanite.fr

Pedro Sanchez, le chef du gouvernement de gauche espagnol, et Pere Aragonès, le patron de l’exécutif catalan, relancent un processus de négociation après les tensions nées du référendum illégal d’autodétermination en 2017.

Se dirige-t-on enfin vers une normalisation des rapports entre Madrid et Barcelone ? Les représentants du gouvernement de gauche espagnol et les dirigeants de la Generalitat se sont retrouvés, mercredi 15 septembre, pour réenclencher un processus de négociation suspendu depuis un an et demi. Le président du gouvernement madrilène, Pedro Sanchez, a donné un caractère solennel à l’événement en inaugurant lui-même ces retrouvailles. « J’ai toujours défendu le dialogue (…), la nécessité d’ouvrir un nouveau chapitre » en Catalogne, a-t-il déclaré. L’enjeu d’un apaisement des tensions entre Madrid et la Catalogne, la plus riche des dix-sept communautés autonomes que compte l’Espagne, est considérable. Tant les dissensions n’ont jamais vraiment disparu depuis la crise de 2017 et la convocation d’un référendum illégal suivie d’une proclamation unilatérale de l’indépendance par l’ex-chef du gouvernement catalan Carles Puigdemont.

La tâche s’annonce rude

Le souci du dialogue exprimé par les autorités de gauche espagnoles, coalition entre le PSOE et Unidos Podemos, avait déjà débouché en juin sur un geste fort du président du gouvernement. Pedro Sanchez avait annoncé la grâce de 9 des dirigeants indépendantistes emprisonnés depuis 2019 pour « sécession » et « détournements de fonds publics ». Pour obtenir une véritable désescalade, il s’affirme, cette fois, prêt à élargir l’autonomie déjà très large dont jouit la Catalogne à « de nouvelles compétences ».

Toutefois, la tâche s’annonce rude. Pere Aragonès, le chef de l’exécutif catalan, membre du centre gauche indépendantiste (ERC), est à la tête d’un attelage indépendantiste peu commode. Il est allié au gouvernement de Barcelone avec la droite libérale d’Ensemble pour la Catalogne (JxC), la formation de Puigdemont, et soutenu par la Candidature d’unité populaire (CUP), un petit parti d’extrême gauche. S’il affiche sa volonté de dialoguer avec Madrid, il n’en maintient pas moins la revendication d’un « nouveau référendum sur l’indépendance ». Revendication maximaliste et intolérable aux yeux de Pedro Sanchez, qui y oppose une fin de non-recevoir : «  Si nous sommes face à des revendications jusqu’au-boutistes, il est clair que la discussion ne va pas durer longtemps », a-t-il prévenu, précisant qu’un référendum d’autodétermination était « contraire à la Constitution ».

Un Puigdemont toujours influent

La conjonction des victoires de la gauche à Madrid et à Barcelone est pour beaucoup dans ces efforts de reprise du dialogue. Pedro Sanchez, qui ne disposait en 2020 que d’une étroite majorité, avait, on s’en souvient, bénéficié de l’appui de l’ERC pour accéder à nouveau au poste de chef du gouvernement. En échange, il s’était mis d’accord avec Pere Aragonès sur le lancement du processus de négociation.

Cependant, les relations très difficiles entre les deux principaux partis de l’alliance indépendantiste au pouvoir à Barcelone pèsent. L’ERC doit compter en permanence avec les surenchères de JxC et d’un Puigdemont toujours influent. En dépit de la levée de son immunité de parlementaire européen par une majorité d’eurodéputés en mars, il vit toujours « réfugié » à Bruxelles alors qu’une procédure aurait dû conduire en toute bonne logique judiciaire à son extradition vers l’Espagne, où il doit être jugé comme principal organisateur de la sédition de 2017. Un recours contre la démarche du Parlement européen le maintient encore hors d’atteinte.

Le parti JxC de Puigdemont cultive une ligne nationale-libérale classique qui traduit les aspirations d’une partie importante de la bourgeoisie catalane à augmenter la compétitivité de ses entreprises en se débarrassant d’un morceau de solidarité nationale, ces charges sociales et fiscales versées à l’État espagnol. Observé dans maintes régions européennes, du Pays basque à la Flandre, le phénomène est alimenté directement par les logiques et les règles qui servent de compas à l’UE. L’accent mis sur l’exacerbation de la compétition entre individus, collectivités et régions comme recette de la prospérité a contribué à renforcer toutes sortes de mouvements centrifuges animés par le désir de ne plus payer pour les pauvres et les régions déclassées.

 

publié le 18 septembre 2021

Les « sept de Briançon » relaxés !

par Pierre Isnard-Dupuysur www.politis.fr

 

La cour d'appel de Grenoble a relaxé la semaine dernière les « 7 de Briançon », qui avaient manifesté le 22 avril 2018 pour dénoncer l'action anti-migrants de Génération identitaire au col de l’Échelle. Ils avaient été condamnés en première instance pour « aide à l'entrée irrégulière d'étrangers en France ».

 

Tout ça pour ça ! » À la sortie du Palais de justice de Grenoble, Agnès Antoine de l'association Tous Migrants ne mâche pas ses mots malgré sa satisfaction. Ce jeudi 9 septembre, la cour d'appel vient de clore l'affaire des « sept de Briançon » par une relaxe. Le 22 avril 2018, Lisa, Mathieu, Juan, Benoit, Eleonora, Theo et Bastien avaient participé à une manifestation transfrontalière de l'Italie à la France pour dénoncer l'action anti-migrants engagée la veille par Génération identitaire, ainsi que « la militarisation de la frontière ». Le groupe d’extrême droite a été dissout depuis, en mars 2021, par le ministère de l'Intérieur.

 

Fin 2018, les « sept de Briançon » avaient été condamnés pour « aide à l'entrée irrégulière d'étrangers sur le territoire national » à des peines de six mois de prison avec sursis pour cinq d'entre eux, à douze mois dont quatre fermes pour les deux autres. Les enquêteurs ont affirmé qu'une vingtaine de personnes en situation irrégulière avaient pu venir en France grâce à la manifestation.

 

« Il n’est pas démontré que cette marche a été organisée avec l’intention d’aider des étrangers à entrer irrégulièrement en France, cette marche constituant à l’évidence une réaction à la présence de Génération identitaire », considère l'arrêt de la cour d'appel.

 

« C'est un très bon message pour les maraudeurs »

« C'est un signal positif pris par des magistrats qui ont su se montrer indépendants », se réjouit Me Vincent Brengarth. L'avocat de cinq des prévenus regrette toutefois que les questions préjudicielles qu'il avait demandé de transmettre à la Cour de justice européenne aient été rejetées. Ils pointait des incohérences entre le cadre juridique européen et le droit des étrangers en France.

 

« On savait depuis le début qu'il n'y avait pas matière à poursuivre. Le droit de manifestation est quelque chose que l'on ne peut pas nous enlever », affirme pour sa part Agnès Antoine. Elle dénonce au passage trois ans et demi de pression non seulement sur les prévenus mais aussi sur l'ensemble des solidaires, par la crainte de la condamnation et s’étrangle :

 

On a dépensé beaucoup d'argent et d'énergie pour la justice, alors qu'on aurait pu les dépenser pour mieux accompagner des exilés.

 

Du côté de Lisa, Benoît et Mathieu, les trois prévenus venus entendre le délibéré, le soulagement prédomine après de longues minutes de circonspection. « Ça va faire du bien dans le Briançonnais. On était inquiet pour l'hiver qui va arriver et de l'aide extérieure que l'on va recevoir. Cette décision va nous aider à nous organiser », dit Benoît Ducos, les yeux rougis après avoir laissé échapper quelques larmes.

 

« Si ça fait jurisprudence, c'est un très bon message pour les maraudeurs », se réjouit le Belgo-Suisse Theo Buckmaster, joint par téléphone. Principalement l'hiver, des maraudeurs bénévoles se rendent chaque nuit en montagne afin de mettre à l'abri les personnes exilées qui transitent à pied en essayant d'échapper aux forces de l'ordre.

Condamnation pour « rébellion »

Seul bémol dans la décision rendue ce jeudi, Mathieu Burelier voit sa condamnation pour « rébellion » maintenue. Il écope de 4 mois de prison avec sursis ainsi que de 300 euros à verser à chacun des sept policiers qui ont tenté de l'arrêter au titre de préjudices moraux et 1.000 euros en tout pour leurs frais de justice. « Je me retrouve inscrit dans ce que beaucoup de personnes subissent après avoir subi des violences policières. La rébellion et l'outrage ça tape dure », expose Mathieu, qui a fait constater 10 jours d’interruption temporaire de travail suite à une entorse cervicale consécutive aux faits. Me Vincent Brengarth dénonce un « dossier artificiellement gonflé par les fonctionnaires de police. » Son client a déposé pour cela une plainte, d'abord classée par le parquet. Puis il s'est constitué partie civile, ouvrant une instruction judiciaire en juillet dernier. Les « sept de Briançon » c'est fini, mais l'affaire dans l'affaire se poursuit.

 

publié le 17 septembre 2021

Bidonvilles de Montpellier : ces incendies qui arrangent la préfecture

par Nadia Sweeny sur www.politis.fr


 

À Montpellier, trois bidonvilles ont flambé dans des conditions suspectes ces dernières semaines. Des incendies qui ont servi de justification à l’expulsion des habitants et à la destruction des lieux par la préfecture de l’Hérault.

P endant la nuit, deux personnes masquées sur une moto sont arrivées et ont jeté deux bouteilles avec de l’essence, » témoigne un habitant du bidonville de Nina Simone, au sud-est de la ville. C’était au petit-matin du jeudi 16 septembre. Les caravanes visées sont non habitées. Elles prennent feu et enflamment une partie du campement où plusieurs dizaines de personnes vivent.

Telle une réaction pavlovienne, la préfecture déclenche ce vendredi, le processus qui doit conduire à l’expulsion dudit bidonville sous le prétexte du péril sanitaire. C’est la troisième expulsion sous ce prétexte depuis début août. Toutes, sans exception, font suite à un incendie. Le Mas rouge, à l’est de la ville, 110 habitants dont des dizaines de mineurs, en flamme le 5 août dernier. Expulsé le 31 août. Le Zénith 2, plus de 150 habitants, brûle le 31 août. Il est rasé le 8 septembre. Et maintenant, Nina Simone…

Trois incendies, en quelques semaines, dans trois bidonvilles différents : du jamais vu. « Ça fait dix ans qu’on n’a pas eu d’incendie d’ampleur dans les bidonvilles de Montpellier », témoigne Damien Nantes, coordinateur régional Languedoc Roussillon de Médecins du monde qui intervient très régulièrement sur place. D’autant que les conditions climatiques – des pluies torrentielles – ont plutôt conduit à des inondations dans ces campements, ce qui rend la probabilité du déclenchement d’un feu involontaire, d’autant moins crédible.

D'après Médecins du Monde, les pompiers intervenus sur Zenith 2 faisaient état de plusieurs départs de feux simultanés. Or aucune investigation ne semble avoir été menée pour déterminer l’origine des deux premiers incendies. « On ne nous a pas demandé d’expertise là-dessus, nous confirme le Service départemental d'incendie et de secours de l'Hérault. Normalement, c’est à la police de faire des constatations légales, mais il aurait fallu le faire tout de suite. » Or la destruction des lieux dans la foulée, rend désormais impossible ces constatations.

(Ci-dessous la destruction du Mas rouge)

Au bidonville Nina Simone, la mairie de Montpellier prétend avoir retardé l’intervention des équipes de nettoyage dans l’attente de ces constatations policières.

Cagoulés et armés

Car bien d’autres éléments viennent renforcer la suspicion d’une origine criminelle. Dans la nuit du 31 août au 1er septembre, des habitants du bidonville du Zénith témoignent avoir vu des hommes armés et cagoulés s’approcher de leur campement. D’après eux, ils auraient tiré en l’air. Des menaces directes qui se réitèrent dans la nuit du 3 au 4 septembre.

Le 13, c’est au bidonville de Saporta que plusieurs témoins évoquent des hommes cagoulés, armés de fusil qui débarquent aux alentours, vers trois heures du matin. Une famille, qui avait trouvé refuge sur le parking du Géant Casino des Arènes témoigne, elle, avoir été menacée directement par trois hommes cagoulés qui ont tiré en l’air de leur Peugeot 308 blanche…

D’après actu.fr, dans la nuit de mercredi 15 à jeudi 16 vers 4h du matin, dans le campement de Bonnier de la Mosson des Roumains intrigués par des bruits suspects ont découvert un individu en possession de matériel incendiaire qui a pris la fuite.

Jeudi 16 septembre, une quinzaine d’habitants de trois bidonvilles différents ont déposé plainte contre X, pour « destruction par moyen dangereux pour les personnes et violence avec arme par personne dissimulant volontairement leur visage et en réunion ». Dans les bidonvilles reconstitués, les gens terrorisés, s’organisent pour faire des veilles de nuit. Contacté, le parquet n'a pour le moment pas donné suite à nos sollicitations.

De son côté, la préfecture, au lieu d’organiser la protection des habitants, les expulse. « Cette démarche s’inscrit dans un engagement fort des services de l’État de lutte contre toute source d’insécurité et de délinquance », a même osé Hugues Moutouh, le préfet de l'Hérault dans un communiqué de presse. « Les pompiers estimaient que l’incendie (celui du Mas rouge, ndlr) était lié à l’insalubrité et que les gens vivaient là dans un état de danger permanent. Il fallait évacuer, mais les services de l’Etat se sont organisés pour accompagner cette opération de 100 % de propositions de relogement » s’est-il expliqué au journal Le Monde. « C’est faux ! » s’insurge les associatifs. « Non seulement il ne s’agit pas de relogement mais de mise à l’abri temporaire, dans des hôtels qui ne correspondent pas aux besoins des gens et qui les éloignent de leur lieu de travail ou de leur lieu de scolarité. Mais en plus, plus de la moitié n’ont pas été mis à l’abri ! » s’étouffe Damien Nante.

Prise en charge sociale saccagée

Tous ces bidonvilles étaient pris en charge depuis plus de 5 ans par des travailleurs sociaux et des associations qui aujourd’hui sont effondrés par ces expulsions. « C’est un désastre ! C’est saccager un travail d’intégration qui portait ses fruits : la majorité des gens étaient en emploi, les enfants scolarisés, ils étaient nombreux à avoir un dossier de logement social en cours, souffle Catherine Vassaux de l’association Area. On travaillait de manière intelligente pour aller vers une résorption de l’ensemble des sites de manière pérenne. » Des conventions étaient signées avec les autorités et financées par les fonds publics. « On est dans la schizophrénie la plus totale ! »

Mais ça ne va pas assez vite pour le préfet Moutouh, proche de Nicolas Sarkozy : « Le temps administratif n’est pas le temps associatif. Et puis je ne suis pas tout à fait d’accord avec le bilan que me présentent les associations. J’ai aussi des éléments que celles-ci n’ont pas : des rapports de police qui me parlent de prostitution d’enfants et de trafics divers. »

Des éléments dont les associatifs n’ont jamais entendu parlé : « Et quand bien même ça aurait été le cas : c’est l’expulsion la solution ? où sont les services de l’enfance ? où est la brigade des mineurs ? » demande Damien Nante, de Médecins du monde. Contacté, le cabinet du préfet n'a, pour le moment, pas donné suite.

De son côté, la mairie de Montpellier est comme un lapin pris dans les phares : incapable d’empêcher ni même de s’opposer franchement à la politique du nouveau préfet alors que le maire PS, Michaël Delafosse, membre de l’équipe de campagne d’Anne Hidalgo, s’était pourtant positionné contre la méthode des expulsions. La situation est d’autant plus délicate que le terrain du bidonville dit du « Zenith 2 » lui appartient. Cette expulsion n’a donc pas pu se faire sans son aval. « La municipalité n’a pas formulé de demande d’expulsion de bidonvilles et demeure extérieure à ces opérations initiées par la Préfecture, en application d'une décision de justice et sur la base d'une demande formulée sous le précédent mandat », se défend-elle dans un communiqué le 8 septembre. Le préfet avait-il le droit d’utiliser une demande formulée par une autre équipe municipale ? Le débat juridique fait rage au sein des collectifs.

Pendant ce temps-là, le Préfet Moutouh reste bien décidé à continuer de démanteler la quinzaine de campements établis sur Montpellier

 

publié le 16 septembre 2021

Bidonville : le préfet de l’Hérault a-t-il procédé à une expulsion illégale ?

Stéphane Ortega sur le site rapportsdeforce.fr

 

Ce mercredi 8 septembre, à 6 h 45 du matin, plus d’une centaine de policiers prennent position à l’entrée et autour du bidonville « Zénith 2 » à Montpellier. Après plus d’une heure de tergiversations autour du cadre légal ou non de l’opération, les deux huissiers présents décident de lancer l’expulsion avec le concours des forces de l’ordre, sans réussir à présenter de mandat les y autorisant. Ici, 140 personnes vivent dans un habitat de fortune, dont de nombreux enfants scolarisés.

 

« L’huissier m’indique qu’il considère que le communiqué de la Mairie disant qu’elle n’a pas sollicité l’expulsion n’est pas une information valable. Il considère qu’il a un mandat, mais refuse de m’indiquer si ce mandat lui a été confirmé par la Mairie aujourd’hui. Il considère que le titre exécutoire en sa possession vaut mandat, qu’importe le fait que le propriétaire du terrain indique ne pas souhaiter l’expulsion » explique Élise de Foucault, avocate d’une quinzaine d’habitants du bidonville situé en périphérie de Montpellier. Il est alors 8 h 45. L’expulsion n’a réellement commencé que depuis moins d’une heure. Et l’avocate franchit le cordon de CRS qui boucle l’entrée du bidonville afin de se rendre chez le procureur de la République pour « l’informer de la situation ». Elle y déposera finalement une plainte concernant des faits de « destruction, de violation de domicile et de discrimination par personne dépositaire de l’autorité publique », considérant que l’opération n’a pas de cadre légal.

 

Et elle n’est pas la seule. Lundi après-midi, la Ligue des droits de l’homme (LDH), la Cimade et Droit au logement tenaient une conférence de presse préventive sur le parvis de la Mairie. Ces associations rappelaient que « l’article L153-1 du Code des procédures civiles et d’exécution prévoit que l’État peut accorder son concours pour procéder à une expulsion avec les forces de l’ordre. Mais ce qui implique nécessairement qu’il y ait une demande de la Mairie ». Et c’est toute la question. La municipalité interpellée depuis le samedi précédent n’est toujours pas en mesure de donner une réponse officielle en ce lundi 6 septembre. Une réponse qui n’arrivera que la veille de l’expulsion par la voie d’un communiqué à la presse. La ville « n’a pas formulé de demande d’expulsion de bidonvilles ». Le reste de sa communication détaille longuement l’action municipale en faveur de la résorption de l’habitat indigne, mais ne commente pas l’intention du préfet de procéder à l’expulsion d’un bidonville moins de 24 h plus tard. Ici, le maire Mickaël Delafosse regarde ailleurs, alors qu’un projet d’installation de sanitaires était en cours à « Zénith 2 ».

 

Un préfet bulldozer et expulseur en série

 

« Ce démantèlement intervient en exécution d’une décision de justice » se défend la préfecture dans un communiqué de presse mercredi matin, évoquant en sus des risques de salubrité et de sécurité consécutifs à un incendie dans le bidonville. Ce serait donc sur la base d’une décision de justice, ici vieille d’au moins quatre ans et à laquelle la précédente majorité municipale n’avait pas jugé bon de donner suite, que le préfet et les huissiers présents à « Zénith 2 » ce matin ont construit le cadre légal de l’expulsion. Un cadre contesté par Sophie Mazas de la LDH qui affirmait lundi que passé un délai de 6 mois sans exécution, cette décision de justice ne pouvait plus être utilisée. Un désaccord qui sera tranché par les tribunaux, si le procureur de la République donne suite à la plainte de maître Élise de Foucault. Mais aussi peut-être par l’ordre des huissiers que l’avocate comme les associations réfléchissent à saisir.

 

Mais, même si elle était rendue après que les habitants du bidonville aient été expulsés, une telle décision pourrait fixer quelques limites au nouveau préfet de l’Hérault, Hugues Moutouh, qui ne fait pas mystère de sa volonté de démanteler tous les bidonvilles de Montpellier. Car sans préjuger à l’avance du résultat d’une possible audience, le droit semble donner raison aux plaignants. C’est même le procureur de la République qui le dit implicitement, dans une réponse à la LDH et la Cimade qui lui signalaient mardi 7 septembre une infraction pénale à venir : l’expulsion de ce mercredi. Dans sa lettre que nous avons pu consulter, le procureur y affirme être « incompétent pour diligenter une enquête judiciaire […] dans une situation n’ayant reçu aucun commencement d’exécution », mais confirme que « pour agir, l’huissier de justice détient nécessairement un mandat de son client, à savoir le ou les propriétaires du terrain ». Ici, la Mairie.

 

Sur ce point, un premier éclaircissement pourrait advenir jeudi après-midi, l’avocate Élise de Foucault ayant déjà obtenue une audience assignant la commune de suspendre les opérations d’expulsion dans l’attente de statuer sur les conditions de cette expulsion. Même si les opérations de police sont terminées, la Mairie est censée expliciter si elle était demandeuse ou non de l’évacuation. Et par conséquent, dévoiler si c’est elle qui a menti ou si ce sont les huissiers qui se targuent d’un mandat qu’ils n’ont pas.

 

Ce qui pourrait avoir des conséquences sur la suite de l’action du préfet. Ce dernier a déjà procédé à l’expulsion du bidonville « Mas rouge » le 31 août, là aussi sur des fondements légaux discutables et après un incendie. Après « Zénith 2 », le bidonville de Celleneuve est dans le viseur de la préfecture, au grand désespoir des associations humanitaires (Fondation Abbé Pierre, Médecins du Monde, AREA) qui œuvrent depuis des années auprès des habitants. À moins d’une condamnation du préfet pour « violation de domicile par personne dépositaire de l’autorité publique ». Une infraction (article 432-8 du Code pénal) pouvant être punie de deux ans de prison et 30 000 € d’amende

 

publié le 16 juillet 2021

Méditerranée.
Migrants et réfugiés dans l’enfer libyen

Nadjib Touaibia sur www.humanite.fr

Viols, travail forcé, tortures… les passagers capturés par les gardes-côtes libyens et livrés aux milices vivent l’horreur avec la complicité de l’Union européenne, selon un rapport d’Amnesty International.

La scène a lieu le 30 juin. Une traque meurtrière en Méditerranée filmée par l’ONG allemande Sea-Watch. Les gardes-côtes libyens ciblent une embarcation de fortune transportant 45 personnes, des réfugiés, dont de nombreux enfants, au large de l’île italienne de Lampedusa. Le bateau accoste le canot en tirant dans l’eau à balles réelles, tourne autour, prend de la vitesse, tente de le percuter, son équipage lance des objets dans sa direction. Mis en danger durant une heure et demie, les migrants échappent miraculeusement à l’opération criminelle quand leurs agresseurs en uniformes, solidement armés, abandonnent enfin et rebroussent chemin faute de carburant, rapporte l’ONG. L’incident a eu lieu dans la zone de secours de Malte. « En 2019, nous avons assisté à une scène similaire. (…) Mais ce qui s’est passé cette fois est encore plus brutal. C’est d’une violence que nous avons jamais vue jusqu’ici », commente Félix Weiss, membre de Sea-Watch. Les rescapés arriveront finalement sains et saufs sur les côtes italiennes. Stoppés par les gardes-côtes, ils auraient fini en territoire libyen, à Al-Mabani ou à Shara al-Zawiya, ces lieux d’esclavage, d’asservissement, d’humiliation, de sévices épouvantables. C’est là que sont détenus les réfugiés capturés et les migrants qui échappent au naufrage en haute mer. Des pratiques odieuses en cours depuis une décennie.

Sauvagerie organisée

Elles se sont poursuivies durant les six premiers mois de 2021, selon Amnesty International dans un récent rapport intitulé « La détention abusive des personnes réfugiées et migrantes débarquées en Libye ». Diana Eltahawy, directrice adjointe de l’ONG au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, parle d’un texte « terrifiant » et d’un nouvel éclairage sur ces souffrances révélées une fois de plus au grand jour, mais en vain. Plus de 7 000 personnes interceptées en mer ont été envoyées de force à Al-Mabani au cours de cette année. Ces détentions arbitraires se prolongent dans la barbarie. Tortures, violences sexuelles, travail forcé sont le lot quotidien des détenus. Les femmes, notamment, confient leur soumission forcée sous menace de viol, en échange d’une libération ou d’un produit de première nécessité, y compris d’eau potable. Ces horreurs ont lieu avec le consentement implicite des autorités libyennes. Celles-ci s’engagent à agir, à boucler les centres dénoncés, mais ferment l’œil en réalité.

Des sites informels de captivité, sous contrôle de milices, ont été rattachés au ministère de l’Intérieur, sans plus. L’administration a même « récompensé des personnes raisonnablement soupçonnées d’avoir commis ce type de violations en leur offrant des postes de pouvoir ou une promotion, ce qui signifie que nous risquons de voir les mêmes horreurs se reproduire encore et encore», souligne Amnesty International. Mais pas seulement. Cette sauvagerie organisée se déploie sur le lit de la coopération européenne avec la Libye en matière de contrôle de l’immigration et des frontières.

« Preuves accablantes »

Entre janvier et juin 2021, les gardes-côtes libyens ainsi soutenus ont intercepté en mer et reconduit en Libye quelque 15 000 personnes lors de « sauvetage » – soit plus que sur toute l’année 2020. « Malgré les preuves accablantes du comportement irresponsable, négligeant et illégal des gardes-côtes libyens en mer et des violations systématiques commises dans les centres de détention après le débarquement, les partenaires européens continuent d’aider les gardes-côtes libyens à renvoyer de force des personnes victimes d’atteintes aux droits humains, qu’elles tentaient de fuir en Libye », dénonce Diana Eltahawy.

Certains témoignages de ce qui se passe en mer sont glaçants. Des personnes se seraient noyées après le chavirement de leur canot, sous les yeux des gardes-côtes occupés à filmer avec leurs téléphones. Des passagers confrontés à un risque de péril imminent voient souvent passer des avions – l’agence Frontex exerce une surveillance aérienne – et des bateaux naviguer dans les mêmes eaux. Mais nul ne viendra à leur secours avant l’arrivée des gardes-côtes libyens, à l’évidence très bien informés. Selon Amnesty International, il n’y a presque plus de navires européens en Méditerranée centrale, histoire de ne pas avoir à secourir de malheureux naufragés. L’Europe forteresse est loin de mettre fin à ces arrangements sans égard aucun pour la dignité de milliers de réfugiés. « Encore une fois, notre Parlement et le gouvernement signent leur propre complicité avec les horreurs et les violations systématiques des droits humains et du droit international qui sont perpétrées en Libye et sur la route de Méditerranée centrale », note Nicola Fratoianni, député et secrétaire de la Gauche italienne, après le vote, jeudi 15 juillet, de la poursuite de l’aide militaire et matérielle aux gardes-côtes libyens.


 

publié le 15 juillet 2021

Aides publiques. Carton rouge sur le contrôle de la fraude

Loan Nguyen sur www.humanite.fr

Un rapport publié lundi par la Cour des comptes confirme notamment les lacunes dans la politique de contrôle du chômage partiel, qui a coûté plus de 26 milliards d’euros en 2020.

C’est une validation partielle et émaillée de critiques de la politique de soutien à l’emploi du gouvernement que la Cour des comptes vient de rendre lundi. Dans un rapport de 193 pages, la juridiction financière estime notamment qu’en ce qui concerne l’activité partielle « la France a retenu les enseignements de la crise financière de 2008 en la mettant immédiatement au cœur de sa réponse en faveur de l’emploi, avec des moyens financiers considérables (33,8 milliards prévus en 2020, dont 22,6 milliards ouverts sur le budget de l’État et 11,2 milliards à la charge de l’Unédic) ». « De premiers indices suggèrent que l’activité partielle a bien évité, ou à tout le moins différé, une partie de l’impact négatif de la crise sur l’emploi », poursuit le document.

Mais, sur d’autres volets, la Cour se montre beaucoup plus critique, notamment en ce qui concerne les aides à la formation. « Le bilan s’avère médiocre », selon les auteurs du rapport, qui regrettent le financement « des formations courtes et non qualifiantes au profit de publics variés, sans considération de leur fragilité ni de l’intérêt réel des projets de formation pour les entreprises ou la sécurisation du parcours professionnel des intéressés ». La Cour reconnaît que « la prolongation des droits des chômeurs pendant la période de confinement était une mesure d’équité incontestable », mais juge que les 950 millions d’euros de dépenses liées à la mise en place d’une année blanche pour les intermittents représentent un coût excessif.

Un nombre de contrôle largement surestimé par le ministère

Mais c’est surtout sur l’insuffisance des contrôles destinés à dissuader la fraude au chômage partiel que le rapport se montre le plus tranchant. Alors que le ministère du Travail communique depuis plusieurs mois sur le chiffre de 50 000 contrôles réalisés auprès des employeurs a posteriori, la Cour affirme que ce chiffre est largement surestimé : « Il s’agit en réalité du nombre de contrôles ouverts à cette date, et non de contrôles réalisés. Au 31 août 2020, seuls 37 % des contrôles avaient été clôturés, ce qui est peu compatible avec la communication ministérielle sur le sujet », n’hésitent pas à tacler les auteurs du rapport. Confirmant par ailleurs les alertes des agents de l’inspection du travail dans nos colonnes  en septembre 2020, la juridiction financière constate plusieurs lacunes dans la politique de contrôle des entreprises. « Le plan de contrôle a été conçu dans une logique quantitative et une volonté de démontrer une rapidité de riposte face à la fraude, au détriment de la qualité de celle-ci », dénonce le document.

Un montant de 225 millions d’euros de fraude

Notant la difficulté qu’ont eue les agents à avoir accès à certaines bases de données pour vérifier la régularité des demandes, la Cour déplore que les services du ministère du Travail et de l’Agence de services et de paiement aient été mal armés face à la diversité des schémas d’escroquerie possibles. Le document pointe notamment la création de fausses identités d’entreprises, voire l’usurpation d’identité d’autres entreprises bien réelles comme faisant partie des arnaques récurrentes. Contrairement à ce qu’affirme le ministère du Travail, qui communique sur un montant de 225 millions d’euros de fraude, la Cour des comptes estime, elle, impossible d’évaluer l’ampleur du phénomène.

Si la CGT du ministère d’Élisabeth Borne se félicite que le rapport de la Cour des comptes « rejoigne » les alertes que le syndicat avaient portées dès l’automne dernier, celui-ci constate que le document fait des impasses sur d’autres aspects liés au contrôle. « Pourquoi est-ce qu’on ne demande pas aux employeurs de donner plus de justifications à l’appui de leurs demandes ? » s’interroge Simon Picou, secrétaire national de la CGT-TEFP, qui souligne par ailleurs que la question des effectifs reste déterminante. « Dans certains départements, un tiers des postes sont vacants », souligne le responsable syndical.

publié le 14 juillet 2021

La fortune des milliardaires français a bondi depuis un an

Sur le site www.huffingtonpost.fr

Selon le magazine "Challenges", le nombre de milliardaires français a par ailleurs plus que doublé en 10 ans, passant de 51 en 2011 à 109 en 2021.

ÉCONOMIE - Le patrimoine cumulé des 500 plus grandes fortunes de France a augmenté de 30% en un an, selon le classement à paraître jeudi 8 juillet du magazine Challenges, qui a dénombré 109 milliardaires français cette année contre 95 l’an dernier.

Le classement est dominé pour la cinquième année consécutive par Bernard Arnault, le patron de LVMH, première capitalisation boursière d’Europe. La forte reprise du luxe au second semestre 2020, porté par l’Asie, a fait s’envoler les cours de bourse des géants du secteur dont LVMH (Vuitton, Dior...) et Kering (Gucci, Saint Laurent...), et donc le patrimoine de leurs dirigeants actionnaires.

1.000 milliards d’euros détenus par les 500 familles les plus riches

Selon le magazine, qui a effectué son calcul en fonction des actifs professionnels des personnalités entre juin 2020 et juin 2021, le montant de la fortune des 500 plus riches du pays “tutoie désormais les 1.000 milliards d’euros”. “Ce sont les plus fortes progressions annuelles jamais enregistrées par notre palmarès, mis en place en 1996”, a indiqué Challenges. Le nombre de milliardaires français était de 51 en 2011, selon le média.

Comme chaque année depuis 2017, quand il a dépassé l’héritière de L’Oréal Liliane Bettencourt, Bernard Arnault et sa famille sont en tête, avec une fortune estimée à plus de 157 milliards d’euros. Une progression de 57% par rapport à juin 2020. Le PDG de LVMH a même été quelques heures en mai l’homme le plus riche du monde, devant l’Américain Jeff Bezos (Amazon), au gré de l’évolution des cours qui font varier leur fortune en temps réel.

Les crises nous rendent plus forts”, avait déclaré fin avril Bernard Arnault en commentant les bons résultats financiers de LVMH, numéro un mondial du luxe. Suivent la famille Hermès (81,5 milliards d’euros), celle des Bettencourt (L’Oréal - 71,4 milliards), et en quatrième et cinquième positions celles d’Alain et Gérard Wertheimer, héritiers de Chanel, et de François Pinault, fondateur de Kering, aujourd’hui dirigé par son fils François-Henri.

Le fondateur d’eBay Pierre Omidyar, huitième, double sa fortune estimée entre 2020 et 2021, alors que les confinements ont dopé le commerce en ligne des articles d’occasion.

Les dix premiers, ceux dont la fortune dépasse les 13 milliards d’euros, ont vu leur patrimoine bondir de 37%. Les 490 autres ont vu le leur n’augmenter ‘que’ de 25 %”, note Challenges. Avec la crise du Covid, le débat autour de la taxation des plus riches se renforce en France et ailleurs.

Samedi, l’association altermondialiste Attac a d’ailleurs visé directement Bernard Arnault en peignant en noir des vitrines de la Samaritaine, grand magasin de LVMH à peine rouvert à Paris, pour dénoncer “l’enrichissement indécent des milliardaires pendant la crise sanitaire”.

 

publié le 13 juillet 2021

Vaccination anti-Covid :
il faut convaincre sans contraindre

Communiqué de la Fédération Santé et Action Sociale CGT

Depuis quelques semaines alors qu’elles/ils ont été encensé.e.s pour leur travail et la lutte menée contre la pandémie, les soignant.e.s subissent les attaques de nombreuses corporations et du gouvernement. Elles/ils seraient responsables de la propagation du virus en contaminant leurs patient.e.s du fait de leur faible taux de vaccination. Rien n’est plus faux !

Les soignant.e.s sont, dans la population, la catégorie socioprofessionnelle la plus vaccinée. De plus elles/ils ont été surexposé.e.s au virus en début d’épidémie du fait de l’incurie de l’Etat en matière de gestion des équipements de protection individuelle.

Pour autant, impossible d’objectiver leur niveau de contamination car aucune enquête officielle n’a été diligentée. Seule la CGT a travaillé sur le sujet à partir de ses bases syndicales. La mesure du taux d’immunité collective acquise aurait également pu être un bon indicateur, mais là aussi le ministère a failli à tous ses devoirs. Aucune enquête de santé publique n’a été organisée pour mesurer ce taux. Les responsables politiques n’ont pas voulu prendre le risque de confirmer leur carence en matière de protection des salarié.e.s en cas de résultats trop élevés.

Non, le gouvernement préfère accuser les personnels de santé d’entretenir la défiance des Français vis-à-vis de la vaccination alors qu’il aurait dû mettre tout en œuvre pour les soutenir et lutter efficacement contre l’épidémie.

Ainsi, en l’absence de toutes données objectives, nos responsables politiques envisagent la vaccination obligatoire contre la Covid pour les personnels de santé. Pour légitimer son action, il a été demandé à certaines directions hospitalières de diligenter un recensement sauvage parmi leurs salarié.e.s afin de connaître leur niveau de vaccinations. Au passage, le respect du plus élémentaire des droits concernant la santé, à savoir le respect du secret médical, a été bafoué.

La CGT s’oppose à ce genre de pratique illégale qui vise de plus à faire reposer sur les salarié.e.s des responsabilités qui ne sont pas les leurs. La CGT demande que les dirigeants successifs du ministère de la santé assument les leurs et en tirent les conclusions qui conviennent !

La CGT soutient avec conviction les différentes campagnes de vaccinations volontaires qui participent au combat contre la pandémie. Mais pour l’instant, le vaccin ne permet pas d’assurer seul une protection efficace à 100% contre les formes graves, et ne bloque pas toute transmission.

C’est pourquoi la Fédération CGT de la Santé et de l’ Action Sociale demande que tous les moyens soient mis en œuvre immédiatement pour renforcer notre système de santé, notamment en personnels, en moyens et en budgets. Elle appelle également tous les employeurs « publics » et « privés » à ne pas oublier de respecter leurs obligations en matière de santé et de sécurité concernant leurs salarié.e.s. Les services de santé du travail sont là pour ça ! Elle appelle également au respect des gestes barrières.

La CGT rappelle qu’elle est farouchement attachée à la liberté individuelle de chacun. C’est un des socles de notre démocratie.

Elle rappelle également que tout acte médical doit se faire avec le consentement libre et éclairé du patient. C’est inscrit dans la loi n°2002-303 du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité des soins. La vaccination, tant qu’elle n’est pas obligatoire, doit rester une décision laissée au libre arbitre de chacun.

Enfin, la CGT invite le gouvernement à ne pas se servir de ce sujet clivant pour mieux masquer ses projets « anti- sociaux » concernant la réforme de l’assurance sociale et celle des retraites.

Nous restons vigilant.e.s.

 

publié le 12 juillet 2021

Essais nucléaires en Polynésie.
« Mascarade et néocolonialisme » :
le député Moetai Brotherson réagit
aux annonces du gouvernement

Julia Hamlaoui sur le site www.humanite.fr

Les mesures annoncées par l’exécutif à l’issue de la table ronde sur les conséquences des explosions atomiques ne sont pas à la hauteur, selon l’élu polynésien. Entretien.

En attendant la venue à Papeete d’Emmanuel Macron, le 25 juillet, deux jours de table ronde sur les conséquences des 193 essais nucléaires en Polynésie française ont été organisés à Paris en fin de semaine. Une rencontre précipitée par l’enquête du média en ligne Disclose montrant la minimisation des chiffres des retombées radioactives. « Il convient d’assumer toutes les conséquences », a déclaré la ministre Geneviève Darrieussecq, tout en assurant qu’ « il n’y a pas eu de mensonge d’État ». Les maigres mesures annoncées – comme la simplification des démarches ou l’amélioration de la prise en charge de certaines victimes déjà reconnues – n’ont pas convaincu le député polynésien du groupe GDR, Moetai Brotherson.

« Il n’y a pas eu de mensonge d’État » sur les essais nucléaires, a affirmé la ministre Geneviève Darrieussecq. Comment jugez-vous cette déclaration ?

Moetai Brotherson Dire cela est une insulte aux Algériens, aux vétérans, aux Polynésiens et à l’Histoire. C’est choquant de la part de la ministre déléguée à la mémoire et aux anciens combattants. Pendant trente ans, de 1966 au 1996, l’État a campé sur sa position des « essais propres ». En 2010, la loi Morin a reconnu de facto ce mensonge. Si les essais avaient été propres, cette loi n’existerait pas. En 2012, le président Hollande a lui aussi reconnu ce mensonge lors de sa visite en Polynésie. Mme Darrieussecq est indigne de sa fonction.

Alors que le président de la Polynésie française, Édouard Fritch, a estimé qu’Emmanuel Macron a envoyé « un signe fort » à cette occasion, pourquoi avez-vous refusé de participer à cette table ronde ?

Moetai Brotherson Cette table ronde est une mascarade opportuniste qui n’aurait jamais vu le jour si l’enquête Disclose/Princeton n’avait pas fait un buzz international en mars 2021. Les conclusions étaient écrites avant même l’arrivée des intervenants polynésiens, qui n’ont servi que de marchepieds à la campagne de com de Macron pour la présidentielle 2022. La réouverture des archives est un dossier ancien, pendant à une décision du Conseil d’État. Les autres annonces devront être confirmées en fin d’année par la loi de finances. En revanche, la demande de pardon est rejetée « par principe » et il n’y a toujours rien sur l’environnement et l’effondrement d’unehttps://www.humanite.fr/essais-nucleaires-en-polynesie-mascarade-et-neocolonialisme-le-depute-moetai-brotherson-reagit-aux partie de l’atoll de Moruroa qui renferme des tonnes de déchets radioactifs. On nous propose des miettes et il faudrait applaudir : c’est du néocolonialisme !

Jugeant les dispositifs actuels insuffisants, vous avez défendu, le 17 juin à l’Assemblée nationale, une proposition de loi, rejetée par la majorité LaREM. Quelles mesures vous paraissent indispensables ?

Moetai Brotherson Tout d’abord, introduire la dimension environnementale, et démarrer de réelles études sur un retrait et un traitement des déchets encore enfouis dans le sous-sol, ou « dormant » au fond du lagon de Moruroa avant l’effondrement de l’atoll. Ensuite, alors que tous les autres dispositifs d’indemnisation des victimes – sur l’amiante, le terrorisme, les accidents de la route… – prennent en compte les victimes indirectes, ce n’est pas le cas pour les essais nucléaires. Le critère inique du « millisievert » est la cause principale, irréfragable, dehttps://www.humanite.fr/essais-nucleaires-en-polynesie-mascarade-et-neocolonialisme-le-depute-moetai-brotherson-reagit-aux rejet des demandes par le Civen (Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires – NDLR), s’il estime que la victime n’a pas été suffisamment exposée. Mais c’est absurde : les données de l’enquête Disclose rappellent que toute la population de Polynésie a été exposée à des doses au-delà du millisievert lors de l’essai Centaure du 17 juillet 1974. Et il y a bien sûr la transmission génétique de pathologies, d’une génération à l’autre, que l’État refuse encore et toujours d’envisager. Rien de tout cela lors de la table ronde.

publié le 11 juillet 2021

« Au Festival des idées, on essaye de construire une alternative pour faire face au duel annoncé Macron-Le Pen »

Entretien par Loïc Le Clerc sur www.regards.fr|

Les 9, 10 et 11 juillet, à La Charité-sur-Loire dans la Nièvre, se tient la troisième édition du Festival des idées. Qu’est-ce que c’est ? Quels seront les invités politiques ? Quelles perspectives vis-à-vis de 2022 ? On a causé avec Nina Karam-Leder.


 

Nina Karam-Leder est co-organisatrice du Festival des idées avec Aurélie Chompret, en charge du programme et de la coordination de l’événement.

 

Regards. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas le Festival des idées, c’est quoi ?

Nina Karam-Leder. C’est trois jours de débats, où on réunit des personnes de la société civile, des citoyens du coin et d’ailleurs, des associatifs et des politiques de tout l’arc de gauche. L’essentiel des débats sont des « débats inversés », donc c’est la salle qui a la parole avant le panel. Les débats seront axés sur cinq pôles : l’éducation, la santé, la société post-covid, la démocratie et la République, et enfin les nouveaux modèles économiques. Il y a aussi des cartes blanches médias, de nos médias partenaires [tel que Regards, ndlr], ainsi que des plénières animées notamment autour de films. L’année dernière, ils avaient filmé des habitants de la Nièvre sur leur rapport aux politiques, c’était assez chouette. Cette année, ce sera sur les gilets jaunes, deux ans après.

Qui est invité ? Toute la gauche ?

Eh bien il y aura les insoumis Clémentine Autain, Sophia Chikirou, Ugo Bernalicis, Adrien Quatennens, Manon Aubry, Leïla Chaibi et François Ruffin, les socialistes Olivier Faure, Olivier Bianchi, Laurent Baumel, Jean-Marc Germain, Dominique Potier et François Lamy, les écolos Yannick Jadot, Éric Piolle et Sandrine Rousseau, les communistes Fabien Roussel et Elsa Faucillon, Guillaume Lacroix du PRG ou encore Aurélien Taché, Emmanuel Maurel, Aurore Lalucq et Pierre Larrouturou. L’idée, c’est d’inviter