PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Le site 100-paroles.fr fait une pause 

Reprise des mises en ligne d’articles vers le 15 mai

   mise en ligne le 16 avril 2024

L’appel des syndicats
pour la journée internationale
des travailleurs et travailleuses

sur https://basta.media

Des syndicats de salarié·es et d’étudiants appellent à manifester le 1er mai contre les politiques d’austérité et « pour l’emploi, les salaires, les services publics, la protection sociale, les libertés et la paix ». Voici l’appel.

Le 1er mai, journée internationale des travailleurs et travailleuses, va se tenir dans un contexte marqué par les guerres terriblement meurtrières, notamment en Ukraine et en Palestine. Nos organisations réaffirment leur engagement pour une paix juste et durable dans le cadre du droit international, qui ne peut se faire aux conditions de l’agresseur.

En France, les travailleur·euses sont sous la menace d’un nouveau plan d’austérité. Pour multiplier les cadeaux aux entreprises, ce qui aggrave les inégalités sociales, le gouvernement annonce faire des milliards d’économies sur les politiques sociales et les services publics, la transition écologique ou en faisant les poches des chômeurs et chômeuses, de celles et ceux qui sont malades, ou encore en s’attaquant une nouvelle fois au Code du travail.

« Il y a urgence à augmenter les salaires et les retraites »

Loin de « désmicardiser » le pays, il poursuit sa politique au service des plus riches en distribuant de l’argent public aux entreprises privées, notamment les plus grosses, sous forme d’exonérations de cotisations sociales : plus les salaires sont bas, plus les aides publiques sont conséquentes, ce qui encourage les directions d’entreprises à maintenir des millions de salarié·es avec des fiches de paie proches du Smic. À l’image du Smic, il faut a minima indexer les salaires, pensions et le point d’indice sur les prix. Il y a urgence à augmenter les salaires et les retraites.

La précarité et la pauvreté gagnent du terrain, en particulier chez les étudiant·es : un·e sur deux travaille pour financer ses études, deux étudiant·es sur trois sautent régulièrement des repas et plus de trois étudiant·es sur dix renoncent à des soins faute d’argent. Un·e sur deux est mal logé·e. Un·e étudiant·e sur cinq ne mange pas à sa faim. Il faut augmenter les minima sociaux, les bourses d’études et réformer en urgence ce système d’aide pour que chacun·e puisse étudier dans des conditions dignes.

« Pour une Europe sociale et des peuples »

Nos organisations appellent à s’opposer aux politiques d’austérité en France comme en Europe. Alors que des profits records sont enregistrés, il faut sortir du choix délétère que l’on nous impose. Pour une Europe sociale et des peuples : ni dépendance à la finance, ni poison de l’extrême-droite, pire ennemi des travailleurs et travailleuses ! Nos organisations militent pour le renforcement de la protection sociale et s’opposent aux projets de contre-réformes qui réduisent les droits et conquis des travailleurs et travailleuses.

Elles dénoncent les attaques aux libertés collectives et individuelles, notamment contre les bourses du travail et le droit de manifester, les libertés syndicales mais aussi les entraves à la liberté d’expression, par exemple sous-couvert des lois anti-terroristes.

Le 1er mai doit aussi être le prolongement des mobilisations du 8 mars pour l’égalité réelle alors que les femmes sont moins payées et plus souvent en situation de précarité.

Nos organisations appellent les travailleuses et travailleurs, les jeunes, étudiant·es et retraité·es, à manifester partout en France le 1er mai contre l’austérité, pour l’emploi, les salaires, les services publics, la protection sociale, les libertés et la paix juste et durable dans le monde.

Signataires : CGT, FSU, Solidaires, Unef, Union étudiante, Fage, USL, MNL


 

   mise en ligne le 15 avril 2024

Européennes 2024 : la gauche débat
par meetings interposés

Cyprien Caddeo, Anthony Cortes, Florent LE DU, Diego Chauvet et Emilio Meslet sur www.humanite.fr

De jeudi soir à dimanche, les quatre principales listes de gauche ont organisé leurs grands raouts militants, avec pour objectif de marquer leur spécificité en vue du scrutin de juin.

Envoyés spéciaux à Montpellier, Nantes, Amiens et Paris

Tous le savent. Au cœur de ces élections européennes se joue une course dans la course. Une place dans la hiérarchie interne du bloc de gauche, qu’esquisseront les résultats au soir du 9 juin, avec pour enjeu le rapport de force en vue de 2027. Ce week-end, du 11 au 14 avril, il fallait donc s’éparpiller façon puzzle, aux quatre points cardinaux du pays (ou presque), pour voir les principaux candidats de gauche débattre par meetings interposés.

Presque un cliché : aux communistes le Nord industrieux, la Somme balafrée par la désindustrialisation ; aux insoumis Montpellier, dans le Midi jeune et universitaire ; aux socialistes Nantes, dans cet Ouest où la rose ne se fane pas ; aux écologistes, enfin, le 20e arrondissement de Paris, symbole de la gauche urbaine.

L’occasion pour chacun de mesurer ses forces militantes. Les socialistes revendiquent la plus forte influence : 3 000 personnes seraient venues soutenir Raphaël Glucksmann samedi, contre 1 500 pour le meeting de Léon Deffontaines (PCF) jeudi soir, 1 000 pour Manon Aubry (FI) et 300 pour Marie Toussaint (Écologistes) dimanche. Mais le scrutin ne se gagnera pas à l’applaudimètre. Aussi les différents candidats ont tout fait pour marquer leurs différences et s’adresser à différents segments de l’électorat.

Quand Léon Deffontaines cherche à mobiliser les « déçus de la gauche », pour passer le cap des 5 % nécessaires pour avoir des élus, à travers un discours axé sur la souveraineté industrielle, Raphaël Glucksmann entend plutôt unir les déçus de la Macronie, à sa droite, et ceux de la Mélenchonie, à sa gauche. Avec pour objectif de remettre la social-démocratie sur les rails du pouvoir.

Une impasse, aux yeux de ses adversaires, dont les insoumis, qui se revendiquent de « la flamme de la Nupes » et renvoient les socialistes à leur implication dans la politique libérale de l’UE. Les écologistes, eux, peinent à retrouver leur dynamique de 2019 et ont joué ce dimanche la carte de la jeunesse. Tour d’horizon d’un week-end très politique.

À Montpellier, Manon Aubry prépare « l’après-Macron »

La France insoumise a la culture de la lutte jusque dans les échanges de slogans. Le meeting de Manon Aubry au Corum de Montpellier, ce dimanche 14 avril, n’a pas encore débuté et les travées se remplissent doucement. Mais déjà, un bras de fer se joue. D’un côté, des « Palestine vivra, Palestine vaincra », scandés notamment par des militants de l’Association France Palestine Solidarité, keffiehs sur la tête ou les épaules. Et de l’autre, quelques « Union populaire », lancés par des bénévoles débordés par la vigueur des premiers.

Pourtant, la capitale de l’Hérault est connue pour être une terre insoumise : en 2022, lors de l’élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon y a recueilli 40,73 % des suffrages exprimés. Mais comme beaucoup ici, Clotilde, 75 ans, ex-employée de la fonction publique et militante syndicale à la CFDT, est venue « pour cette cause avant tout ». « Cette liste est la seule à être claire en défendant un État palestinien, argue-t-elle. L’actualité le nécessite ! »

Ce n’est pas un hasard si, après la cheffe de file insoumise pour les élections européennes, Rima Hassan, candidate en septième position, est l’autre star de la journée. Acclamée, la juriste engagée de longue date pour la Palestine insiste : c’est un véritable « sujet européen » parce que « l’Europe arme le régime génocidaire israélien », comme elle l’a dénoncé en appelant à un cessez-le-feu.

Ponctuant son propos de « nous sommes tous des Palestiniens », la candidate a également dressé des parallèles entre la situation en Ukraine et celle au Proche-Orient pour mieux placer la FI « dans le camp de la paix » : « Des colères peuvent jaillir les plus belles des espérances. Se battre pour les droits de chacun, c’est au fond sauver ce que nous avons en commun : notre humanité. »

Le programme de la Nupes comme point de départ

Si Manon Aubry a tenté de faire la synthèse entre les mots de Rima Hassan et ceux d’un autre candidat présent, Anthony Smith, inspecteur des finances et syndicaliste CGT, un temps à la tribune pour défendre son « idéal porteur de droits et d’émancipation sociale », l’eurodéputée s’est surtout démarquée par sa volonté de préparer « l’après-Macron ».

Non sans clin d’œil à la tête de liste du mouvement Place publique et du Parti socialiste. « J’ai vu hier, à Nantes, Jean-Marc Ayrault, et avant lui François Hollande, souhaiter le succès de Raphaël Glucksmann, a-t-elle décrit, provoquant l’hilarité de la salle. Manifestement, certains rêvent de revenir à l’avant-Macron. »

Un président de la République plusieurs fois chargé par Manuel Bompard, coordinateur national de la France insoumise, quelques minutes auparavant. Pour son « attitude belliqueuse » à l’est de l’Europe, comme pour sa politique fiscale ou son action environnementale : « Quand son gouvernement, après avoir vidé les recettes de l’État en multipliant les cadeaux aux multinationales, dit qu’il faut faire 10 milliards d’euros d’économies, c’est le budget de la transition écologique qui est fauché en premier lieu, c’est le bouc émissaire de toutes les difficultés. »

La solution ? Le programme de feu la Nupes, selon Manon Aubry, qui a brandi le document au pupitre comme un carton rouge pour l’exécutif. Un « point de départ », assume-t-elle, sur la route qui mène à 2027.

À Nantes, Raphaël Glucksmann entre Ukraine et gages de gauche

Réactiver l’image d’une « gauche de gouvernement » sans se faire taxer de nouveau Hollande ou, pire, de Macron bis. Entre la droite macroniste d’un côté et le reste de la gauche de l’autre, Raphaël Glucksmann, le PS et Place publique veulent continuer à tenir ce délicat couloir qui les place, selon les derniers sondages, en troisième position des élections européennes du 9 juin. Derrière Jordan Bardella (RN) et Valérie Hayer (Renaissance), mais loin devant Manon Aubry (FI), Marie Toussaint (les Écologistes) et Léon Deffontaines (PCF), avec 13 % d’intentions de vote.

Devant 3 000 personnes au Zénith de Nantes (Loire-Atlantique), samedi, la tête de liste sociale-démocrate a ainsi insisté sur ces marqueurs de gauche, appuyé par Olivier Faure, premier secrétaire du PS, qui a plaidé pour une « Europe puissante, qui n’est pas le cheval de Troie du néolibéralisme ».

Taxer les super-riches, les superprofits, les dividendes, le kérosène…

Raphaël Glucksmann ne renie pour autant rien sur le volet international, qui lui permet d’appuyer sa différence avec les insoumis et les communistes. À Nantes, l’eurodéputé sortant mobilise d’entrée le thème phare de sa campagne : le soutien à l’Ukraine.

Repensant à ces « jeunes Ukrainiens bravant les balles de snipers, un drapeau étoilé dans les mains » sur la place Maïdan en 2014, il insiste : « Un peuple ne se soulève pas pour une technostructure, pour des normes. Il se soulève pour une vision du monde, une conception de la dignité humaine. Nous devons être dignes de cette vision de l’Europe. »

Mais, côté gauche, Raphaël Glucksmann a dévoilé plusieurs propositions axées sur l’écologie et un « protectionnisme européen ». Il a avancé l’idée d’un « Buy European Act qui réserve en priorité les commandes publiques européennes aux productions européennes dans tous les secteurs de la transition ». Un des axes de la « révolution écologique européenne » que ses colistiers appellent de leur vœu, alors qu’Aurore Lalucq, numéro 4 sur la liste PS-Place publique, renvoie Valérie Hayer à son « greenwashing ».

La tête de liste Renaissance est désormais la cible de Raphaël Glucksmann, qui a pour objectif affiché d’arriver non seulement en tête de la gauche, mais aussi devant la liste présidentielle : « Mme Hayer veut des règles budgétaires, nous, on veut des règles climatiques. On veut obliger les États à investir. Qui paie ? »

Le candidat du PS revendique un « budget fort » et propre à l’Union européenne basé sur la justice fiscale : taxes sur les superprofits, les grandes fortunes, les dividendes, les rachats d’actions mais aussi la spéculation financière, le kérosène… Image savoureuse : à cette proposition, le public se met à scander « taxez les riches », alors qu’au premier rang s’affichent des anciens cadres de la Hollandie, à l’instar de l’ex-premier ministre Jean-Marc Ayrault. Comme un rappel : les discours radicaux des socialistes n’engagent parfois que ceux qui y croient.

À Amiens, Léon Deffontaines, chantre du « productivisme vert »

Une heure avant le « coup d’envoi » de la campagne de Léon Deffontaines, plusieurs centaines de personnes se pressent déjà devant le centre Mégacité d’Amiens (Somme). Si la tête de liste communiste multiplie les réunions publiques et les déplacements depuis plusieurs semaines, ce 11 avril marque le premier grand meeting de la « gauche unie pour le monde du travail », avec le scrutin du 9 juin en ligne de mire. Les 1 500 participants ont afflué de plusieurs départements des Hauts-de-France.

Ils sont militants communistes, syndicalistes, simples curieux… Certains ne votent pas encore, comme Lucas, 16 ans, venu avec son père. « Je viens pour mieux connaître ce monde-là, celui de la politique », explique-t-il. Le paternel vote à gauche, mais il dit « suivre de loin la campagne ». Il y a les convaincus aussi, militants comme Christian Lahaergue, de la section du PCF de Compiègne-Noyon. « Je n’ai pas oublié ce qu’il s’est passé avec Ian Brossat », redoute-t-il en faisant allusion à une bonne campagne qui s’était terminée par un résultat décevant en 2019. « Cette fois, je ne la sens pas trop mal, veut croire Christian. La liste est pas mal, c’est une sorte d’union. Et on a un programme qui tient la route. » Le communiste se dit toutefois inquiet par la multitude de listes présentées pour le 9 juin.

Et justement, pour ce grand meeting dans la Somme, Léon Deffontaines cherche à se démarquer des autres, avec l’appui du secrétaire national Fabien Roussel. « Nous sommes la seule liste qui défend le productivisme vert, lance le dirigeant du PCF. Nous sommes des écolos-cocos. » Les communistes entendent mettre accent sur la relocalisation de l’activité industrielle pour faire baisser à la fois le chômage et la pollution à l’importation, tandis que leurs adversaires à gauche sont renvoyés au « libéralisme » (pour le PS) ou à la « décroissance » (pour les insoumis et les écologistes).

La technocratie Bruxelloise en ligne de mire

Alors que le public scande « Léon à Bruxelles », les candidates et candidats issus du monde du travail enchaînent les prises de parole. La syndicaliste CGT de Vertbaudet Manon Ovion explique s’être engagée sur la liste de la « gauche unie » pour « poursuivre le combat » mené dans son entreprise. « Qui de mieux que des travailleurs pour représenter des travailleurs ? interroge-t-elle. Nous produisons la richesse au travail, il est temps qu’on impose aux patrons de la partager. » Ouvrier retraité de l’industrie automobile, Fabien Gâche veut « mettre fin au règne de la concurrence entre les peuples en harmonisant par le haut le niveau social des travailleurs européens avec de bons salaires indexés sur l’inflation ».

« En 2005, notre victoire a été usurpée, ils nous ont piétinés, ils nous ont méprisés », rappelle aussi le candidat communiste en faisant allusion au traité de Lisbonne, qui avait imposé les termes du TCE (le traité constitutionnel européen), rejeté trois ans plus tôt. « Main dans la main, la droite et les socialistes de Glucksmann ont organisé cette fraude démocratique. »

« Les technocrates bruxellois », qui « éloignent toujours plus les peuples des institutions », en prennent aussi pour leur grade. « La gauche a déçu, constate Léon Deffontaines. Mais une nouvelle ère s’ouvre. Ensemble, nous sommes la gauche unie pour le monde du travail et nous allons reprendre la main en France et en Europe. » Dans la salle, les alliés du PCF sur la liste conduite par Léon Deffontaines applaudissent.

L’eurodéputé sortant Emmanuel Maurel, de la Gauche républicaine et socialiste, fustige à la tribune « l’austérité qui casse les services publics ». L’ex-sénatrice Marie-Noëlle Lienemann est également présente en soutien de la « gauche unie ». À l’issue du meeting, des militants se disent « regonflés ». « Il nous reste à dépasser les 5 % pour avoir des députés », en conclut Dominique, venu de Chaumont, dans l’Oise.

À Paris, Marie Toussaint agite la menace du « grand recul écologique »

Un aveu pour commencer, répété deux fois. « Notre début de campagne n’a pas rencontré d’adhésion populaire », lâche Marie Toussaint, tête de liste écologiste aux européennes, devant un parterre de 300 personnes. La faute au « backlash », alors que la Macronie et l’extrême droite ont désigné les défenseurs de l’environnement comme des « ennemis de l’intérieur », selon Marine Tondelier, secrétaire nationale du parti. Alors, pour sortir la tête de l’eau dans cette « campagne difficile » qui la voit plafonner entre 6 et 7 % dans les sondages, Marie Toussaint a décidé, pour son troisième meeting, d’être plus offensive. Et de marteler les fondamentaux : « Nous allons tenir bon et aller chercher un bon score avec les dents. Parce que le climat ne peut souffrir d’attendre cinq ans de plus. »

Depuis la Bellevilloise, dans le XXe arrondissement de Paris, l’eurodéputée a d’abord voulu s’adresser à sa base militante, réunie par les Jeunes écologistes. Elle a en mémoire la campagne réussie de 2019, menée par Yannick Jadot (13,5 %) et portée par les marches pour le climat réunissant des millions de jeunes à travers l’Europe.

« Bardella ? Deux tiers de vide, un tiers de haine »

Pour espérer remonter d’ici au 9 juin, c’est eux qu’il faut convaincre. Par exemple, en rappelant qu’elle est celle qui a fait condamner l’État français pour inaction climatique grâce à l’« Affaire du siècle » : « Je suis une enfant de l’écologie de combat, celle qui ne se contente pas de pérorer dans les salons, mais qui tous les jours protège le vivant. » Avoir des élus verts change la vie, voilà le message. Car ils ont « fait éclater le Dieselgate », « mis fin à la pêche électrique en Europe » ou « obtenu l’inscription du droit à l’IVG dans la Constitution ».

« Il faut avoir un contre-discours face à l’extrême droite, qui essaie de séduire les jeunes », estime Annah Bikouloulou, secrétaire des Jeunes Écologistes. Conseil suivi par la cheffe : « Le programme de Bardella : deux tiers de vide, un tiers de haine. Mais ça marche… parce que des années de dépolitisation ont préparé les esprits à se soumettre aux bonimenteurs de bas étage. »

Marie Toussaint a, pour séduire la jeunesse, abattu une nouvelle carte programmatique : un revenu européen de formation. « Une bourse européenne pour tous les jeunes afin qu’ils financent leurs études, en sortant d’une logique familialiste », résume Abdoulaye Diarra, ex-syndicaliste étudiant candidat, en huitième position sur la liste.

Une façon de contrer l’envolée de Raphaël Glucksmann, tête de liste socialiste peu identifiée sur les questions sociales. « Le risque, c’est de s’endormir le 9 juin en ayant voté Raphaël Glucksmann et de se réveiller le 10 juin avec le retour de François Hollande, tacle Marie Toussaint. Avec les écologistes, au moins les choses sont claires. » Aux jeunes, elle dit « gardez espoir » car ils sont « la clé de la réussite de notre bataille » : « Face au grand recul écologique, il faut un grand combat. » Mais avant, provoquer un sursaut dans la campagne.


 

   mise en ligne le 14 avril 2024

Guerre à Gaza :
en marge des pourparlers,
les obus continuent de pleuvoir

Axel Nodinot sur www.humanite.fr

Six mois après le déclenchement des représailles israéliennes, l’enclave palestinienne est toujours pilonnée. La perspective d’une offensive meurtrière à Rafah se rapproche à mesure que les négociations du Caire sont infructueuses.

Les offensives de l’Iran, du Hezbollah et des Houthis sur Israël ont détourné les regards de la bande de Gaza, où les bombardements de l’armée israélienne continuent de pleuvoir et les cadavres ne cessent d’être recensés. Ce dimanche 14 avril, le ministère de la Santé du Hamas annonçait un bilan de 33 729 personnes tuées dans l’enclave palestinienne depuis le 7 octobre, ainsi que 76 371 blessés. « Les avions militaires n’ont pas quitté le ciel de Gaza, nous sommes toujours bombardés », confirme, sur X, la journaliste palestinienne Hind Khoudary.

Les bombardements quotidiens depuis six mois ont détruit de nombreux immeubles d’habitation, mais aussi la majeure partie du système de santé gazaoui, laissant les quelques hôpitaux encore debout complètement démunis. Le blocus renforcé d’Israël aux rares checkpoints du territoire palestinien a plongé la population dans la détresse. Le manque d’eau, de nourriture et de soins démultiplie les risques de maladie, d’infection et de carence. Les Nations unies estimaient en fin de semaine que 15 000 femmes enceintes et leurs bébés risquaient une famine imminente.

Toujours pas de cessez-le-feu

À 300 kilomètres de là, au Caire, les négociations entamées depuis plusieurs semaines entre Israël et le Hamas, sous l’égide de médiateurs égyptiens, qatariens et états-uniens, n’ont pas abouti à l’heure où ces lignes étaient écrites, dimanche. Les enjeux de ces pourparlers portent notamment sur la libération de la centaine d’otages aux mains du Hamas, l’ouverture des frontières aux camions d’aide humanitaire, un cessez-le-feu permanent et la fin de l’occupation de Gaza par Israël.

Ces deux dernières conditions sont évidemment indiscutables pour le Hamas. Pas pour Benyamin Netanyahou, qui a déclaré ce samedi qu’il s’agissait de « demandes infondées ». Dans un communiqué du bureau du premier ministre, les services de renseignement israéliens (Mossad) ont rejeté ce dimanche la faute sur Yahya Sinouar, le responsable du Hamas à Gaza.

Selon ce communiqué, Sinouar ne voudrait « pas d’accord humanitaire, ni le retour des otages », mais une « escalade dans la région ». Le renseignement d’Israël assure ensuite froidement que l’armée « continuera d’œuvrer pour réaliser les objectifs de la guerre contre le Hamas de toutes ses forces, et retournera chaque pierre pour faire revenir les otages de Gaza ».

Des mots terribles qui rappellent la détermination de Benyamin Netanyahou et de son gouvernement à continuer le massacre. Le cabinet de guerre du premier ministre et l’armée israélienne ciblent toujours les civils de l’enclave palestinienne, en attendant l’offensive que veut lancer Netanyahou à Rafah. Celle-ci se révélerait meurtrière, la ville du Sud abritant désormais la plupart des réfugiés gazaouis.

Alors que le « risque de génocide » observé dans l’enclave par la Cour internationale de justice est de plus en plus concret, les alertes des habitants, journalistes, humanitaires et diplomates restent ignorées par Israël. « Ce cycle d’escalade est la dernière manifestation des retombées du conflit à Gaza, a encore prévenu le ministère chinois des Affaires étrangères, Wang Yi. La tâche la plus urgente est de mettre en œuvre efficacement la résolution 2728 du Conseil de sécurité de l’ONU et de cesser le feu le plus tôt possible. »

Car, si les dirigeants iraniens ont justifié en partie l’opération « Réponse honnête » par le soutien à la Palestine, les familles de Gaza et de Cisjordanie auraient encore plus à perdre d’un embrasement régional.


 

   mise en ligne le 13 avril 2024

La CGT dénonce des dizaines de boîtes aux lettres jaunes scellées dans le Comminges

De Pascale Danyel (France Bleu Occitanie) sur ttps://www.francebleu.fr/infos/

Dans le Comminges selon la CGT des dizaines de boîtes aux lettres jaunes de la Poste ont été scellées ces derniers mois. Le syndicat CGT dénonce un abandon du service public dans les campagnes. La direction de la Poste assure qu'il n'y a pas de plan de fermeture de son parc de boîtes aux lettres.

Au sud de la Haute-Garonne dans le Comminges, selon la CGT, des dizaines de boîtes aux lettres jaunes de la Poste ont été scellées ces derniers mois : à Salies-du-Salat, Touille, Cassagne ou encore au Mourtis. Pour poster une lettre les habitants n'ont parfois pas d'autre choix que de prendre leur voiture. Le syndicat CGT dénonce un abandon du service public dans les campagnes. Il a distribué des tracts ce jeudi matin sur le marché de Saint-Gaudens et devant le bureau de poste de la commune où une cinquantaine de militants se sont rassemblés.

"Mes parents doivent amener leur courrier à un voisin qui part le poster en ville en voiture"

Si il y a bien quelqu'un que cette fermeture de boîtes aux lettres embête au plus haut degré, c'est Andrée, croisée une enveloppe timbrée à la main devant le bureau de poste de Saint-Gaudens : "Dans le village où habitent mes parents, la boîte aux lettres n'existe plus, c'est très embêtant, ils doivent amener la lettre à un voisin qui part en voiture à la ville cinq ou six kilomètres plus loin. Il ne faut pas fermer les boîtes aux lettres dans les petits villages, encore moins qu'ailleurs".

Même énervement pour Marie-Aude rencontrée à quelques mètres d'une boîte aux lettres jaune scellée. Elle trouve cela : "Très gênant, car les personnes âgées ou celles qui n'ont pas de véhicule ne peuvent pas aller à la Poste, il y en a marre, on paye et il n'y a plus de service public. Quoi faire ? Il n'y a pas qu'internet, je ne suis pas pour ce projet-là. Ça m'arrive en vacances d'envoyer des cartes postales, c'est agréable, et ça fait travailler !"

"Une étape dans la casse complète de notre service public de la Poste"

À Salies-de-Salat, petite commune du Comminges de 1.800 habitants, deux boîtes aux lettres jaunes ont été scellées, au grand dam des habitants.

Du gros scotch siglé la Poste collé sur le clapet, la boîte aux lettres située à côté du collège de Salies-du-Salat commence à se recouvrir de mousse et porte les empreintes de deux araignées séchées, Jean-François, ancien postier militant CGT s'en désole : "C'est assez triste de voir une boîte aux lettres qui ne sert à rien" et il précise "ce n'est qu'une étape dans la casse complète de notre service public de la Poste".

Scénario similaire dans l'une des rues qui mène à la mairie de Salies, idem sur la commune voisine de Touille, les habitants comme Jean-Claude s'en offusquent : "C'est un service de proximité, il devrait rester ouvert pour les personnes âgées et les gens qui n'ont pas de véhicule."

La direction de la Poste se défend

En plus de deux boîtes aux lettres jaunes scellées, Salies-du-Salat est aussi impactée par un projet de réduction des horaires d'ouverture de sa Poste explique Lionel Attané, conseiller municipal : "On perdra une demi-heure, on va en parler au conseil communautaire avec une motion concernant l'ouverture de la Poste".

Contactée par France Bleu Occitanie, la direction de la Poste assure qu'elle "Reste attachée à son lien de proximité avec les clients" (...) qu'elle n'a pas de plan de fermeture de son parc de boîtes aux lettres". Elle dit aussi que son "maillage de boîtes aux lettres peut évoluer localement quand celles-ci s'avèrent peu ou pas utilisées". Elle précise enfin que "l'évolution et le fonctionnement des bureaux de poste sont pilotés en concertation avec les élus locaux."

Au lendemain de la publication de notre article, la direction de La Poste précise : "sur les 525 boîtes aux lettres de rue du secteur de Saint-Gaudens, 18 sont en cours de réfection, (...) deux boites aux lettres de rue ont été définitivement fermées dans la zone, dont une à cause de travaux de voierie."


 

   mise en ligne le 12 avril 2024

Non à la mise en péril du processus de décolonisation en Nouvelle-Calédonie 

sur www.politis.fr

TRIBUNE. La politique du coup de force, irrespectueuse des droits légitimes du peuple Kanak, conduite par le gouvernement ne peut mener qu’à un immense gâchis, s’alarment dans cet appel 56 personnalités.

L’État a imposé que le 3e référendum d’autodétermination se tienne à la date prévue en décembre 2021. C’était aller contre la demande des indépendantistes de le reporter, compte tenu de l’impact du covid et de la période de deuil qui s’en est suivie. En dépit d’une abstention de 57 %, dont une majorité de Kanaks, le gouvernement considère que l’électorat de l’archipel a alors définitivement opté pour une « Nouvelle-Calédonie dans la France ».

Aujourd’hui, il décide de reporter les élections provinciales de 2024 et de modifier la Constitution pour autoriser le « dégel » du corps électoral provincial. Il s’agit d’ouvrir la citoyenneté calédonienne, pas seulement aux natifs – les indépendantistes sont favorables à la pleine application du droit du sol –, mais au terme d’une durée de 10 ans à tous les résidents. Lesquels deviendront électeurs et éligibles pour les assemblées de Province qui déterminent les orientations politiques locales et la composition du Congrès du pays.

Cette imposition d’un « corps électoral glissant », sans un accord politique global négocié entre les différentes parties prenantes, constitue un passage en force de l’État. Celui-ci, une fois de plus, dicte son calendrier en fixant au processus engagé la date butoir du 1er juillet 2024.

C’est revenir sur un élément clé de l’accord de Nouméa, lequel a permis d’engager un processus de décolonisation et de garantir la paix civile au cours de ces trente dernières années.

Une telle politique renoue avec la logique qui a fait de la Nouvelle-Calédonie une colonie de peuplement.

Elle vise à mettre définitivement en minorité le peuple Kanak, en contradiction du droit international et des résolutions de l’ONU qui invitent les « puissances administrantes » à « veiller à ce que l’exercice du droit à l’autodétermination ne soit pas entravé par des modifications de la composition démographique dues à l’immigration ou au déplacement de populations dans les territoires qu’elles administrent ».

Le Congrès du FLNKS, qui s’est tenu le 23 mars 2024, s’est unanimement prononcé contre ce projet de réforme constitutionnelle. Il a également confirmé que, pour le FLNKS, seuls le dialogue et la recherche du consensus peuvent permettre d’envisager une solution d’avenir pour l’ensemble des Calédoniennes et Calédoniens.

Nous nous alarmons de cette politique du coup de force, irrespectueuse des droits légitimes du peuple kanak et qui met en péril la notion même de citoyenneté calédonienne au principe de la construction du destin commun.

Elle compromet la recherche d’un consensus entre les diverses communautés quant au devenir du pays et ne peut conduire qu’à un immense gâchis.

Il est impératif de préserver le processus de décolonisation qui a été poursuivi ces dernières décennies. Pour les droits du peuple kanak et des autres communautés. Pour l’avenir de la Kanaky/Nouvelle-Calédonie. Pour l’image de la France et celle de la République.

Premiers signataires :

  • Gilbert Achcar, chercheur et écrivain

  • Paul Alliès, universitaire

  • Bertrand Badie, politiste

  • Etienne Balibar, philosophe

  • John Barzman, historien

  • Christian Belhôte, magistrat

  • Jérôme Bonnard, syndicaliste Union syndicale Solidaires

  • Claude Calame, helléniste et anthropologue

  • Patrick Chamoiseau, écrivain

  • David Chapell, historien, Université de Hawaï

  • Mathias Chauchat, professeur de droit, université de Nouvelle Calédonie 

  • Nara Cladera, syndicaliste Union syndicale Solidaires

  • Pierre Cours-Salies, sociologue

  • Thomas Coutrot, économiste

  • Pierre Dardot, philosophe

  • Christine Demmer, anthropologue

  • Bernard Dreano, responsable Cedetim

  • Josu Egireun, syndicaliste et anticapitaliste

  • Didier Epsztajn, blogueur Entre les lignes, entre les mots

  • Franck Gaudichaud, historien, Université Toulouse Jean Jaurès

  • Daniel Guerrier, militant anticolonialiste, ancien co-président de l’AISDPK

  • Christine Hamelin, anthropologue

  • Hortensia Ines, syndicaliste Union syndicale Solidaires

  • Mehdi Lallaoui, réalisateur

  • Christian Laval, sociologue

  • Isabelle Leblic, anthropologue

  • Michael Löwy, sociologue

  • Christian Mahieux, syndicaliste Union syndicale Solidaires, éditeur Syllepse

  • Philippe Marlière, politiste

  • Roger Martelli, historien

  • Jean-Pierre Martin, psychitatre

  • Gustave Massiah, économiste, altermondialiste

  • Laurent Mauduit, écrivain et journaliste

  • Isabelle Merle, historienne

  • Michel Naepels, anthropologue

  • Ugo Palheta, sociologue

  • Alice Picard, porte parole nationale d’ATTAC

  • Christian Pierrel, directeur de publication de La Forge

  • Philippe Pignarre, éditeur

  • Boris Plezzi, secrétaire confédéral CGT, en charge des questions internationales

  • Jacques Ponzio, psychanalyste

  • Michèle Riot-Sarcey, historienne

  • Henri Saint-Jean, docteur en psychologie sociale

  • Christine Salomon, anthropologue

  • François Sauterey, vise président du MRAP

  • Denis Sieffert, éditorialiste

  • Patrick Silberstein, éditeur Syllepse

  • Francis Sitel, responsable revue ContreTemps

  • Marc Tabani, anthropologue

  • Serge Tcherkezoff, anthropologue

  • Jean-Marie Theodat, universitaire

  • Benoît Trepied, anthropologue

  • Anne Tristan, journaliste

  • Jacques Vernaudon, linguiste, université de Polynésie française

  • Antoine Vigot, syndicaliste FSU

  • Sophie Zafari, militante syndicale

  •  


 


 

Kanaky-Nouvelle-Calédonie : manifestations prévues samedi
sur fond de tensions

Théo Bourrieau sur www.humanite.fr

Indépendantistes et non-indépendantistes prévoient de défiler à deux rues d’écart à Nouméa, en Kanaky-Nouvelle-Calédonie, samedi 13 avril. 10 000 personnes sont attendues dans chaque camp politique.

Sous l’impulsion des partis « Les Loyalistes » et Rassemblement-LR, les non-indépendantistes de Kanaky-Nouvelle-Calédonie se retrouveront samedi 13 avril à Port Moselle. De l’autre côté, les militants indépendantistes, soutenus par le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), se rejoignent eux pour un sit-in sur la Place de la Paix, située à quelques rues plus loin à Nouméa. Des mobilisations qui se dérouleront dans un climat de tensions liées à la question du dégel du corps électoral provincial.

Le dégel du corps électoral au cœur des tensions

Mardi 2 avril, les sénateurs ont voté pour modifier la structure électorale de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie. Les élus ont ainsi porté un coup critique au processus décolonial de l’archipel, prévu par l’accord de Nouméa de 1998. L’un des prérequis de l’accord était justement le gel du corps électoral, qui permet aux Kanaks de pouvoir décider de leur destin sans être invisibilisés par les nouveaux arrivants, bien souvent venus de l’Hexagone. Devant ses collègues, le sénateur kanak Robert Wienie Xowie (CRCE-K) avait alors dénoncé une « démarche odieuse » et « fourbe » du gouvernement, ainsi qu’un « comportement méprisant » de Gérald Darmanin, auteur d’une « décision unilatérale » alors même que le FLNKS était « prêt à ouvrir le corps électoral à plus de 12 000 personnes ».

« Il va y avoir plusieurs dizaines de milliers de personnes dans un petit espace on voit bien qu’il y a des tensions, des graffitis, des caillassages, des agressions », a déclaré auprès de la 1re de franceinfo Philippe Dunoyer, le député non indépendantiste et porte-parole du parti Calédonie ensemble, attisant les craintes. Marie, employée municipale de 40 ans, hésite entre partir rejoindre sa famille en Brousse ou rester ce week-end dans son appartement de Nouméa « à cause du risque de dérapage », témoigne-t-elle auprès de Ouest France. Nouméa comptera, au cours du week-end, plus de forces mobiles que Marseille, avec l’envoi par le ministère de l’intérieur d’importants renforts : deux escadrons, soit 140 gendarmes, selon Le Monde.


 

   mise en ligne le 11 avril 2024

Sites Seveso : après l’explosion
dans une usine à Sète,
le groupe Avril pointé du doigt

Théo Bourrieau sur www.humanite.fr

Une explosion suivie d’un incendie s’est produite mercredi 10 avril dans une usine classée Seveso dans le port de Sète, dans l’Hérault. Une personne a été blessée gravement et est toujours en urgence absolue. Le « groupe Avril (…) refuse de tirer les enseignements des drames du passé », a accusé dans un communiqué un représentant de la CGT.

Une explosion suivie d’un incendie s’est produite, mercredi 10 avril vers 17 heures, dans une usine classée Seveso « seuil bas » dans le port de Sète, faisant un blessé grave, a indiqué la préfecture de l’Hérault. Le site est exploité par l’entreprise Saipol, leader français de la transformation de graines oléagineuses, qui appartient au groupe Avril, connu pour ses marques Lesieur et Puget et dont le président n’est autre qu’Arnault Rousseau, également président de la FNSEA. L’accident a eu lieu « dans l’entrepôt d’estérification (fabrication de carburant à partir de graines), où étaient présents 300 m3 de diester », alors que l’entreprise était « à l’arrêt, en situation de maintenance », a précisé la préfecture dans un communiqué.

« Le bilan est d’un blessé en urgence absolue, un salarié de l’entreprise, qui a été héliporté » vers l’hôpital de Montpellier vers 19 h 30, annonce également le communiqué indiquant que « l’incendie est désormais maîtrisé, en voie d’extinction, et que le panache de fumée a été réduit ». Ce panache, qui « s’étend vers la mer, ne présente pas de risque pour la population », selon la préfecture, qui précise que 200 personnes de l’entreprise, dont 20 qui se trouvaient à proximité, ont été évacuées et qu’un périmètre de sécurité a été mis en place.

Le groupe Avril « refuse de tirer les enseignements des drames du passé »

Installée dans la zone industrielle du port de Sète depuis 1989, l’usine Saipol transforme du colza d’importation en tourteaux riches en protéines pour l’alimentation animale et en huiles végétales destinées à la production de biocarburants, selon son site internet. Après les explosions dans des usines Saipol à Dieppe (Seine-Maritime), où deux personnes sont mortes en 2018, et à Grand-Couronne (Seine-Maritime), près de Rouen, en 2020, le « groupe Avril (…) refuse de tirer les enseignements des drames du passé », a accusé dans un communiqué l’inspecteur du travail et représentant CGT à Rouen Gérald Le Corre, faisant un lien entre le recours à la sous-traitance et les problèmes de sécurité, rapporte l’AFP.

En février dernier, la Cour des comptes dénonçait les « insuffisances » du contrôle de l’État dans la prévention et le suivi des accidents industriels à risque. En 2021, le nombre de sites industriels considérés comme les plus risqués pour la santé ou l’environnement en France, et soumis à un régime d’autorisation administrative, s’élevait à 20 848, dont 1 314 relèvent de la directive dite « Seveso », qui s’applique aux sites présentant le plus de risques, indique le rapport. Toujours selon celui-ci, on recense encore 739 accidents industriels entre 2010 et 2020 dans des sites classés Seveso.

Des accidents dont certains ont des conséquences dramatiques dont celui de l’usine chimique AZF de Toulouse le 21 septembre 2001, qui avait fait 31 morts et environ 2 500 blessés, ou l’explosion de la raffinerie de Feyzin (Rhône) en 1966, qui avait causé 18 morts et 84 blessés. Mais les avancées en matière d’environnement ou de santé publique qui suivent les accidents sont longues à prendre effet, souligne la Cour. En témoigne notamment, la catastrophe plus récente de Lubrizol. L’incendie avait ravagé en 2019 ses entrepôts rouennais et, selon le collectif Lubrizol, Bolloré and Co, 9 500 tonnes de produits chimiques.

 

     mise en ligne le 10 avril 2024

Comment trouver 60 milliards
sans s’attaquer aux pauvres
et classes moyennes

sur https://basta.media/

Face au plan de rigueur annoncé par le gouvernement, l’association Attac propose de trouver au moins 60 milliards d’euros à travers six mesures qui mettent à contribution les ultra-riches et les multinationales. Une pétition est lancée.

Le ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire et le gouvernement ont annoncé durcir leur politique de rigueur pour le plus grand nombre, « alors même qu’ils se refusent à taxer les ultra-riches et les superprofits, dénonce l’association Attac. Cette politique injuste et injustifiée va aggraver les crises sociale et climatique. Mais ce n’est pas une fatalité ! »

Attac propose six mesures pour dégager 60 milliards d’argent public en imposant mieux les plus riches et les multinationales plutôt que de faire des économies qui vont peser sur les services publics, les classes populaires et les classes moyennes :

1. Imposer l’ensemble des superprofits : Une telle taxe permettrait de remettre en cause les positions de rente des grands groupes. Elle inciterait mécaniquement les entreprises qui font des bénéfices exceptionnels à baisser leurs prix et à augmenter les salaires. Une taxe sur les superprofits de l’ensemble des secteurs aurait pu rapporter 10 à 20 milliards d’euros en 2022 et autant en 2023.

2.Lutter contre l’évasion fiscale  : Pour éradiquer l’évasion fiscale pratiquée par les grands groupes, l’association propose de mettre en place une taxation unitaire des multinationales, de sorte à ce qu’elles soient imposées dans les pays où elles réalisent leur activité. Cela permettrait de mettre fin à la forme la plus importante d’évasion fiscale qui consiste à créer des filiales dans les paradis fiscaux. Une taxation unitaire permettrait de dégager 18 milliards d’euros de recettes supplémentaires.

3. Restaurer un véritable impôt sur la fortune : Attac suggère un impôt sur la fortune (ISF) rénové sur l’ensemble des actifs d’un·e contribuable : immobiliers, mobiliers et financiers. L’ex-ISF aurait pu dégager 4,5 milliards d’euros de plus que l’actuel impôt sur la fortune immobilière (IFI), lequel ne rapporte que 1,8 milliard d’euros. Avec une assiette élargie, un impôt sur la fortune rénové pourrait rapporter jusqu’à 10 milliards d’euros en 2024

4. Mieux imposer la transmission des gros patrimoines : L’accumulation des richesses provient également de l’héritage, dont l’importance est toujours plus grande dans le patrimoine des plus riches selon le Conseil d’analyse économique. Pour Attac, il faut donc repenser les droits de donation et de succession, de telle sorte que les plus gros patrimoines soient davantage imposés et que l’accumulation des richesses soit stoppée. Une refonte des droits de donation et de succession pourrait dégager 5 à 10 milliards d’euros de plus que le système actuel (les droits de donation et de succession ont rapporté 18,5 milliards d’euros en 2022).

5. Supprimer les niches fiscales et sociales inutiles : L’association veut passer en revue les niches fiscales et sociales pour supprimer les dispositifs dont le rapport « coût / efficacité / effets pervers » est défavorable et éventuellement maintenir ou réformer les dispositifs justes et efficaces. Sur les près de 200 milliards d’euros de niches fiscales et sociales, il est possible de dégager 15 à 20 milliards d’euros à court terme, davantage à moyen et long terme.

6. Rétablir une juste imposition des revenus financiers : Attac demande la suppression du prélèvement forfaitaire unique (PFU), afin de rétablir la progressivité de l’imposition des revenus financiers, ce qui dégagerait au moins 2 milliards d’euros de recettes supplémentaires. En matière d’impôt sur le revenu, il faut prévoir la création de nouvelles tranches d’imposition et un relèvement du taux le plus élevé à 50%.

Une délégation de l’association s’est rendue le 8 avril au ministère de l’Économie et des Finances à Bercy pour présenter ces propositions. À défaut d’avoir été reçue, l’association lance une pétition, « 60 milliards en taxant les plus riches, maintenant c’est possible ! », à signer sur le site d’Attac.

 Télécharger le guide « Superprofits, ultra-riches, méga-injustices » qui détaille de manière illustrée ces six mesures et leurs enjeux


 

    mise en ligne le 9 avril 2024

Gaza : des Palestiniens prisonniers « menottés puis amputés »,
dénonce un médecin israélien

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Un médecin israélien travaillant dans l’hôpital de campagne d’une base militaire dénonce dans une lettre à sa hiérarchie les traitements subis par des hommes capturés à Gaza, les membres liés, forcés de « déféquer dans des couches », révèle Haaretz.

« Cette semaine, deux prisonniers ont été amputés des jambes en raison de blessures occasionnées par les menottes, ce qui est malheureusement un événement de routine. » L’accusation est terrible. Elle provient d’une lettre obtenue par le quotidien israélien Haaretz et publiée le 4 avril.

Elle a été expédiée au procureur général d’Israël et aux ministres de la Défense et de la Santé par un médecin affecté dans un hôpital de campagne pour Palestiniens détenus à la base militaire israélienne de Sde Teiman, entre Gaza et Beersheva, dans le désert du Néguev.

Toujours selon le médecin, « les détenus sont nourris à la paille, défèquent dans des couches et sont maintenus (dans) des contraintes constantes, ce qui viole l’éthique médicale et la loi ». Il ajoute que les conditions de détention sont telles (les prisonniers ont les quatre membres menottés en permanence) qu’elles provoquent « des complications et parfois même la mort du patient ».

Un menottage constant qui « nécessite des interventions chirurgicales répétées »

Ceux capturés par Israël à Gaza depuis le 7 octobre ont été définis comme des « combattants illégaux », une classification permettant de les détenir dans des conditions différentes de celles des autres populations carcérales, pourtant déjà maltraitées. Cet hôpital de campagne a été créé après que les hôpitaux civils israéliens ont refusé d’admettre des détenus de Gaza ou des suspects qualifiés de terroristes, selon un rapport de l’organisation Médecins pour les droits de l’homme-Israël publié en février.

Alors que le praticien indique que, « dans ces conditions, dans la pratique, même les patients jeunes et en bonne santé perdent du poids après une semaine ou deux d’hospitalisation » et déplore l’absence de fournitures médicales régulières. Plus de la moitié des patients de cet établissement y sont en raison de blessures causées par leur menottage constant pendant leur détention en Israël, et qui « nécessitent des interventions chirurgicales répétées ».

Outre ce médecin, Haaretz cite trois autres sources qui affirment qu’« au début de la guerre un détenu blessé parce qu’il avait été attaché avec des menottes en plastique pendant une période prolongée avait été amputé d’une main ». Un porte-parole de l’armée israélienne a affirmé que l’incident avait fait l’objet d’une investigation, « mais comme aucune infraction pénale n’a été trouvée il a été décidé de ne pas ouvrir d’enquête de la police militaire », révèle le quotidien. Un témoignage israélien sur de mauvais traitements qui corrobore ceux des prisonniers palestiniens libérés et publiés dans l’Humanité, le 16 février dernier.

Des pratiques sont « conformes aux règles », selon le ministère de la santé israélien

Le rapport de Médecins pour les droits de l’homme-Israël sur Sde Teiman, qui documente les « manquements éthiques » dans l’hôpital de campagne, souligne également que « les forces de sécurité (y) exigent que toutes les personnes détenues restent menottées et les yeux bandés en tout temps, y compris pendant les traitements médicaux ».

L’ONG s’inquiète également des différents articles dans les médias israéliens qui « indiquent que les résidents de Gaza détenus dans ce centre militaire endurent des conditions difficiles, sont retenus les mains derrière le dos et parfois liés à une clôture pendant de longues périodes, s’étendant sur des jours entiers et consécutifs. Ces circonstances entraînent des préjudices physiques et psychologiques importants ».

Alors que le ministère israélien de la Santé a déclaré que « le traitement médical fourni à Sde Teiman est conforme aux règles et aux traités internationaux auxquels Israël est engagé », le médecin, lui, affirme que les détenus ne reçoivent pas de soins appropriés : « Aucun patient transféré à l’hôpital n’y est resté plus de quelques heures ». Quand ils sont transférés…

« Cela nous rend tous – les équipes médicales et vous, responsables des ministères de la Santé et de la Défense – complices de la violation de la loi israélienne, et peut-être pire pour moi en tant que médecin, de la violation de mon engagement fondamental envers les patients », s’insurge ce docteur.


 

   mise en ligne le 8 avril 2024

Raphaël Glucksmann,
le nouveau candidat du « en même temps »

Anthony Cortes sur www.humanite.fr

Tête de liste du Parti socialiste et de son mouvement, Place publique, Raphaël Glucksmann se positionne, dans les sondages, en première position des candidatures dites de gauche. Une dynamique qu’il entend prolonger en usant d’un certain opportunisme.

En politique, l’absence de colonne vertébrale n’empêche pas de faire la course en tête. Raphaël Glucksmann, tête de liste du mouvement Place publique et du PS pour les européennes, en est la preuve. La truffe au vent, l’eurodéputé entend se laisser porter par les flots. Espérant profiter opportunément des ralliements d’électeurs de camps que tout oppose pourtant : Macronie et insoumis.

« Il ne faut pas cibler un électorat en particulier, nous précise-t-il. De plus en plus de gens se reconnaîtront en nous parce qu’ils verront dans notre dynamique une possibilité de s’engager sans sacrifier une partie d’eux-mêmes comme ils ont pu le faire lors de précédentes élections ». Et pour l’instant, à en croire les sondages, ça marche : crédité de 13 % des intentions de vote dans la dernière enquête Harris interactive, il est actuellement en tête à gauche et à quatre points seulement de la tête de liste Renaissance, Valérie Hayer.

Tout sur l’Ukraine, rien sur Gaza

Oui mais à partir de quelle ligne ? Depuis le début de la campagne, le candidat a fait de l’international sa thématique prioritaire. Logique pour celui qui avouait, en 2018, se sentir « davantage chez lui culturellement » à New York ou à Berlin plutôt qu’en Picardie. Et qui, ces dernières années, a plus foulé les sols rwandais, géorgiens et ukrainiens, en bon disciple de Bernard-Henri Lévy, que notre chère « diagonale du vide ».

Particulièrement offensif sur la question ukrainienne depuis le début de la campagne, appelant la France et l’Union européenne à entrer en « économie de guerre » face à la Russie, sa stratégie lui a valu quelques tacles de la part du PCF et de la FI, qui jugent ses propos « va-t’en guerre ».

Dans son entourage, cette priorité est assumée et doit même « déterminer la ligne de la gauche ». « La question qui est posée, c’est l’Europe, et il est urgent pour la gauche de la trancher, explique-t-on. Notre candidature propose ce choix. Regardez le programme de la Nupes : ils sont d’accord pour ne pas être d’accord. Mais si la gauche veut accéder au pouvoir plutôt que de rester bloquée en AG, il lui faut assumer dans quel camp elle est, avec quels pays elle voudrait former des alliances ».

Aurore Lalucq, eurodéputée candidate sur la liste de Raphaël Glucksmann, ne veut pas entendre parler de l’après 2024. Mais elle aussi assume le pari de son chef de file : « Sa candidature, c’est celle qui entend être à la hauteur d’enjeux internationaux majeurs. La guerre en Ukraine, l’élection probable de Donald Trump, l’offensive de la Chine qui lamine notre industrie. Les insoumis le renvoient à ce qu’ils peuvent : à ce qu’il est, à des archives… Mais Raphaël a de l’épaisseur ».

Malgré son angle mort sur Gaza ? En refusant d’employer le terme « génocide » pour qualifier le carnage en cours mené par les forces israéliennes, le candidat est apparu isolé sur cette position (qu’il qualifie de « précautionneuse juridiquement »). Jusqu’à brouiller son image de justicier forgée à coups de publications flashy sur les réseaux sociaux en défense de minorités opprimées, comme les Ouïghours, et de donner du crédit à ceux qui voient en lui le digne héritier de son père, le philosophe atlantiste André Glucksmann, disparu en 2015. Étiquette légitimée par certains de ses votes à Bruxelles, notamment contre la résolution du 24 novembre 2022 déplorant la situation des droits de l’Homme au Qatar.

En privé, le candidat s’agace de ce « procès » : « Il n’y a pas d’atlantistes, puisqu’il n’y a plus d’atlantisme ». Pourtant l’OTAN ne s’est jamais aussi bien porté depuis des décennies… Reste que d’après Manuel Bompard, coordinateur national de la France insoumise, « Glucksmann perd 2 000 abonnés par semaine sur Instagram à cause de Gaza ! ». Le bras droit de Jean-Luc Mélenchon le sait, il tient les comptes lui-même.

Vrai libéral et faux converti ?

Difficile pour le néo-socialiste de se faire sa place dans une famille qui le rejette. Pour une grande partie de la gauche, Raphaël Glucksmann reste un libéral. En cause, ses propos tenus en 2007 à l’occasion d’une réunion du parti Alternative Libérale où il indiquait avoir toujours été « séduit par la philosophie libérale ». Ou encore ses années géorgiennes, en tant que conseiller du très libéral président Mikhaïl Saakachvili, artisan de la suppression du salaire minimum et du licenciement de dizaines de milliers de fonctionnaires.

Sans oublier ses éloges de Nicolas Sarkozy, à la même période, qui selon lui « brise les tabous » en se montrant « libre et insolent ». Ou, plus récemment, ses nombreux votes communs avec le bloc centriste au parlement européen, comme rapporté par Valérie Hayer elle-même : « Il devrait être avec nous et il le sait. Il serait beaucoup plus efficace pour porter ses idées et avoir des résultats ! ».

Aujourd’hui, un grand nombre de ses positions le ramène vers cette rive originelle, quand bien même il affirme publiquement sa conversion à la régulation en citant de grandes figures socialistes. Des exemples ? Raphaël Glucskmann est pour l’élargissement de l’UE à l’Ukraine et à la Moldavie, au risque d’élargir le marché européen et d’accroître la concurrence dont pâtissent déjà agriculteurs, industriels, et ouvriers.

Il assure également que l’UE doit assumer un « saut fédéral », qui ne ferait que saper un peu plus la souveraineté des États. Proposition qui fait bondir de nombreux cadres socialistes. « Pour se couper de la base populaire, on ne peut rien faire de mieux, s’agace l’un d’eux. Nous avons pour devoir de nous adresser à la France du non au Traité constitutionnel de 2005, pas de l’insulter ».

« Concevoir la transition écologique comme une révolution industrielle, c’est s’adresser à cette France victime de la globalisation, rétorque la tête de liste. Mais je ne veux pas segmenter mon propos, je suis convaincu que notre discours sur la reprise en main de notre destin, notamment via l’instauration d’un protectionnisme écologique européen, peut parler à tous ». Auprès de son équipe, il le martèle : « Il faut faire comprendre que nous sommes aussi des souverainistes, mais européens. Que l’on ne représente pas « Globalia » ! ». Qui le croira ?

Attirer les derniers macronistes « de gauche » et les effrayés du mélenchonisme

Surtout ne pas se montrer trop clivant. Rester consensuel, lisse, et assez mou, pour attirer les déçus du macronisme, longtemps assez naïfs pour croire à la jambe gauche de l’exécutif, et les effrayés du « bruit et de la fureur » mélenchoniens. Certains espèrent le voir faire le meilleur score le 9 juin prochain pour initier la reconstruction d’une social-démocratie française en délicatesse depuis le mandat de François Hollande.

Ce dernier a récemment envoyé à Raphaël Glucksmann un exemplaire dédicacé de son livre sur l’Europe, tandis que d’anciens ténors de la Hollandie, comme Stéphane Le Foll, se réjouissent publiquement de sa dynamique « loin de la Nupes et de Mélenchon ».

« Aujourd’hui, sa voix nous permet de retrouver de la voix, se satisfait Sébastien Vincini, secrétaire national du PS. Il montre qu’il existe une gauche qui assume son rôle dans la construction européenne sans transiger sur ses valeurs, il aura donc certainement un rôle à jouer à l’avenir ». Mais cela l’intéresse-t-il vraiment, un destin national, lui l’Européen sans frontière, le citoyen du monde ? Là encore, le cap n’est pas clair. L’aventure, éternel luxe bourgeois.


 

     mise en ligne le 7 avril 2024

À Lannemezan, une manifestation
pour exiger la libération de
George Ibrahim Abdallah

Alain Raynal sur www.humanite.fr

Ils étaient nombreux, samedi, à Lannemezan, pour réclamer la libération du militant communiste libanais. Âgé de 73 ans, le défenseur de la cause palestinienne n’a jamais quitté, depuis 1984, l’enceinte d’une prison française.

Lannemezan (Hautes-Pyrénées), correspondance particulière.

« J’ai rejoint celles et ceux qui réclament depuis toutes ces années la libération de Georges Ibrahim Abdallah. Qui veulent mettre fin à un déni de justice et d’humanité. Mettre fin à un déshonneur. Celui d’une France oublieuse, ici, des droits de l’homme. C’est un combat dont je suis fière… »

Ces mots d’engagement sont ceux d’Annie Ernaux, Prix Nobel de littérature 2022, transmis ce samedi 6 avril au plus ancien prisonnier politique d’Europe détenu depuis bientôt quarante ans dans une prison française. Et d’interpeller ainsi le président de la République : « Ne permettez pas que la France soit le premier pays européen qui aura condamné à une mort lente un combattant et un intellectuel dont la lutte pour l’existence de la Palestine sera reconnue et saluée comme légitime. »

Ce message, lu samedi après-midi devant quelque 2 000 manifestants rassemblés devant le centre pénitentiaire de Lannemezan (Hautes-Pyrénées), ne peut que conforter la mobilisation grandissante en faveur du militant communiste libanais incarcéré, pourtant libérable en droit français depuis 1999.

Pour José Navarro, l’un des animateurs du collectif Tarbes intègre : « C’est la plus forte mobilisation depuis quinze ans, nous le devons à l’appel commun de 13 organisations, à la participation de fortes délégations venues de plusieurs régions de France ainsi qu’à la présence de plusieurs parlementaires 1. »

Une nouvelle demande de libération a été déposée en juin dernier

Lors de la conférence de presse précédant le départ de la manifestation, des représentants d’organisations signataires tiennent à souligner l’urgence de la libération de Georges Abdallah. Citons, pour la CGT, les secrétaires des unions départementales Cédric Caubère pour la Haute-Garonne, Olivier Mateu pour les Bouches-du-Rhône. Selon François Rippe, vice-président de l’Association France Palestine solidarité (AFPS) : « À travers lui, nous reconnaissons le juste combat de la cause palestinienne et nous ne lâcherons rien tant qu’il ne sera pas libéré. »

Me Jean-Louis Chalanset, avocat du détenu, informe des démarches judiciaires en cours. À plusieurs reprises, dont en 2003 et en 2012, la justice d’application des peines se prononce pour la libération du militant libanais emprisonné. Cependant les gouvernements de Jean-Pierre Raffarin puis de Jean-Marc Ayrault s’y opposent sous la pression des ambassades américaine et israélienne.

En 1987, George Ibrahim Abdallah avait été condamné pour « complicité d’assassinat » de diplomates de ces deux pays. « Ce ne sont pas seulement les États-Unis et Israël qui bloquent, c’est avant tout la politique française qui refuse la libération de ce militant libanais marxiste soutenant la cause palestinienne », confirme l’avocat.

Il dénonce un procès tout à fait inique pour des faits de détention d’armes dans le contexte de l’époque, marqué par l’invasion du Liban par Israël. Une nouvelle demande de libération a été déposée en juin 2023. Acceptée, il suffirait d’un arrêté d’expulsion pour que le militant retourne enfin dans son pays.

Encore faut-il qu’une commission pluridisciplinaire des mesures de sûreté instituée en 2007 par Rachida Dati, alors garde des Sceaux, donne son avis. Or, sa récente réponse reste négative et scandalise Me Chalanset. Selon cette commission, Georges Abdallah « présenterait toujours un danger car, libéré, il pourrait constituer un facteur de trouble dans son pays ».

Condamné à une mort lente

Georges Ibrahim Abdallah est aujourd’hui condamné à une mort lente, dénoncent les parlementaires présents à Lannemezan. Pour Andrée Taurinya (FI) : « C’est une situation dénoncée par la Convention des droits de l’homme et, une nouvelle fois, la France est montrée du doigt. . Avec le député communiste André Chassaigne, président du groupe GDR, elle est à l’initiative d’une tribune commune signée déjà par de nombreux parlementaires.

Une tribune qui doit encore s’élargir à celles et ceux attachés aux valeurs de justice, insiste Elsa Faucillon. L’élue communiste des Hauts-de-Seine s’est longuement entretenue avec Georges Abdallah samedi matin au parloir de la prison. « L’homme est impressionnant par sa forme physique et intellectuelle. Une personnalité exceptionnelle. Il se vit en permanence comme un militant communiste. Cette force du militantisme et ce refus de la culture du vide lui permettent de rester debout », témoigne-t-elle à sa sortie.

Selon les mots du détenu : « Le cérémonial judiciaire reste une formalité, je serai libéré en fonction du rapport de force. » Et d’insister sur l’important à ses yeux d’amplifier partout dans le monde le combat pour la cause palestinienne et contre l’impérialisme.

1 -Elsa Faucillon, députée PCF ; Sylvie Ferrer, Andrée Taurinya, Karen Erodi, Pascale Martin, députées FI.

   mise en ligne le 6 avril 2024

Au procès du secrétaire général
de la CGT du Nord
pour « apologie du terrorisme »

Guillaume Bernard sur https://rapportsdeforce.fr/

Ce 28 mars avait lieu le procès du secrétaire général de la CGT du Nord au tribunal correctionnel de Lille pour« apologie du terrorisme » et « provocation publique à la haine ». Accusations d’antisémitisme, ou de « justifier l’attaque du Hamas », l’audience était à l’image des débats houleux en cours depuis le 7 octobre, dans un contexte de forte répression du mouvement pro-palestinien.

Dans la grande salle du tribunal correctionnel de Lille, Jean-Paul Delescaut n’entend plus les acclamations des centaines de militants qui se sont massés devant le bâtiment. Les « nous sommes tous Jean-Paul », les discours de soutien du ténor de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, ou de la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, sont désormais couverts par le souffle d’un vent qui tape sur les carreaux et sur les nerfs. Le syndicaliste s’avance à la barre désormais seul.

Ce 28 mars, pendant près de 6 heures, magistrats et avocats se sont livrés au long commentaire d’un communiqué de l’union départementale CGT du Nord (UD CGT 59) intitulé « La fin de l’occupation est la condition de la paix en Palestine ». Rédigé collectivement par la commission exécutive de l’UD CGT 59, il a été publié sur le site internet de l’UD le 10 octobre. Il fait suite à l’attaque du 7 octobre, lors de laquelle plus de 300 soldats et 700 civils israéliens ont perdu la vie, et anticipe la riposte de l’armée israélienne. Il a été dépublié le 20 octobre à la suite du placement en garde à vue de Jean-Paul Delescaut.

Les quatre avocats des 3 associations qui se sont portées parties civiles, l’Organisation juive européenne, l’Association cultuelle israélite et la Jeunesse française juive, ont plaidé pendant plus de deux heures. La procureure s’est fendue d’un réquisitoire fleuve. Ils sont unanimes : par ce communiqué, le cégétiste, en sa qualité de responsable de la publication du site internet de l’UD CGT 59, se rend coupable d’apologie du terrorisme. Pour ce délit, le parquet a requis 1 an de prison avec sursis.

Le secrétaire général est également jugé pour « provocation publique à la haine ou à la violence à l’égard d’un groupe de personnes en raison de leur appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminées », un délit de presse bien moins lourdement condamné que l’apologie du terrorisme. Le parquet considère d’ailleurs qu’il n’est pas constitué puisqu’aucune population n’est visée dans le communiqué du 10 octobre, seulement la politique de l’État d’Israël.

Au procès de la CGT du Nord, Hamas et terrorisme

À la barre, Jean-Paul Delescaut, aide-soignant de 52 ans et secrétaire général de l’une des plus grosses unions départementales de la CGT depuis 2016, ouvre les débats par une déclaration. Il rappelle les valeurs de solidarité, de paix, et l’internationalisme de son syndicat. « C’est pour ça que nous avons ouvert une cagnotte pour Gaza, pour Cuba, que nous avons mis en place un convoi pour l’Ukraine ».

Par la suite, contrairement à ce qui a été écrit dans la dépêche AFP de compte-rendu du procès, Jean-Paul Delescaut n’a absolument pas opposé « un mur de silence à chaque question ». S’il a refusé de répondre à certaines mises en cause, souvent très déstabilisantes, des avocats des parties civiles, il a d’abord longuement répondu à la plupart des questions de la présidente.

Devant les magistrats, le représentant syndical qualifie l’attaque du 7 octobre de « terroriste », de même que l’organisation qui l’a perpétrée. Ses avocats emploieront ce terme tout au long de l’audience (voir encadré en fin d’article).

Lire entre les lignes d’un communiqué

« Depuis le début de cette audience, on nous parle du Hamas. Les avocats de la partie civile nous disent qu’il est comparé à la résistance. Mais ni le mot “Hamas”, ni le mot “résistance” ne figurent dans le communiqué. Pourquoi a-t-on besoin de prononcer des mots qui n’ont pas été écrits ? », questionne Arié Alimi.

Si l’avocat du militant insiste tant sur la manière dont le parquet et les avocats des parties civiles interprètent les mots du cégétiste, c’est parce que le principal enjeu du procès consiste à établir les intentions de la CGT du Nord derrière le lexique choisi. Les débats porteront, entre autres, longuement, sur le terme « provoqué », employé dans le communiqué.

La juge : Vous écrivez que « les horreurs de l’occupation illégale se sont accumulées. Depuis samedi [ndlr: 7 octobre], elles reçoivent les réponses qu’elles ont provoquées ».

Jean-Paul Delescaut : C’est un constat. On est dans une situation qui est une poudrière et où la violence appelle la violence.

Pour vous, le 7 octobre était une réponse à la politique d’Israël, c’est ce qui est écrit.

On n’a jamais voulu dire que c’était un acte favorable. On condamne ce qui s’est passé. On écrit qu’on s’incline devant toutes les victimes civiles.

Quand vous dites que la politique d’Israël empêche toute solution pacifique, est-ce que vous ne dites pas que l’attaque du Hamas était inéluctable, qu’il fallait passer par là ?

Non, c’est un débat général, ça concerne toute la politique, tout ce qui s’est passé en Palestine depuis des années.

Pour Me Nicolas Benouaiche, avocat de la partie civile, expliquer les actes du 7 octobre, c’est déjà les justifier. « Quand on écrit que les réponses sont “provoquées”, on cherche des justifications à un acte terroriste. Donc on est déjà dans l’apologie du terrorisme. On dénie aux victimes le droit d’être des victimes, on leur dit : “Vous êtes des occupants, vous l’avez mérité”, et on compare les terroristes à des résistants. » Et l’avocat de l’Organisation juive européenne de filer son interprétation : « Imagine-t-on Jean Moulin égorger des bébés? ». Les 3 associations demandent le versement d’1 euro symbolique.

 Pour Me Ioannis Kappopoulos, autre avocat du secrétaire général de l’UD CGT 59, le verbe « provoquer » est malhonnêtement interprété comme un synonyme de « mériter » par la partie civile. « Au contraire, qu’on me trouve un terme plus neutre que “provoquer” dans la langue française. Le communiqué constate qu’il y a une cause, il ne justifie rien du tout. » Le syndicaliste reconnaît quant à lui « une maladresse » dans la rédaction. « On aurait dû être plus précis, pour que tout le monde ne puisse pas l’interpréter à sa sauce. »

« Défendre la lutte armée, pas le terrorisme »

Une autre phrase extraite du communiqué du 10 octobre est particulièrement mise en cause :

« En France et dans le “monde occidental” en général, la propagande médiatique, totalitaire, nous présente scandaleusement les conséquences comme des causes, les occupés comme terroristes, et l’occupant comme victime. »

Une dangereuse inversion des valeurs pour la partie civile. « Ce tract transpire le conspirationnisme. On a des musées qui sont remplis de théories comme celle-là. Des musée de l’Occupation, des musées de l’histoire de l’antisémitisme. On nous dit qu’il n’y a pas le mot “juif” dans le communiqué, mais on y parle “d’entité sioniste”. Personne n’est dupe ! », assène Me Nicolas Benouaiche.

Au contraire, pour Arié Alimi, un des deux avocats de la défense, le communiqué ne défend ni le terrorisme, ni l’antisémitisme, mais la lutte armée dans un contexte colonial.

« Le fait de présenter positivement des massacres de civils par des groupes armés dans le but d’instaurer la terreur constitue une apologie du terrorisme, il n’y a pas de doute. Mais il faut distinguer la lutte armée de ses modalités. La lutte armée du peuple palestinien est acceptée par le droit international, parce qu’elle a lieu dans le cadre d’une situation coloniale. La lutte armée, c’est quoi ? C’est l’exécution du droit à l’autodétermination du peuple. L’ANC de Nelson Mandela a fait ce choix à un moment de son histoire, mais pas contre des civils. Vous me direz que le 7 octobre était un massacre de civils. Oui. mais est-ce qu’à un moment le choix des modalités d’action est légitimé par le communiqué ? Non. Au contraire, le communiqué signale que la CGT du Nord “s’incline devant toutes les victimes civiles”. »

Il ajoute :

« J’ai ressenti un malaise à la lecture de certains communiqués d’organisations de gauche et d’extrême gauche après le 7 octobre. Ils étaient parfois teintés d’une lecture historique internationaliste ancienne, je les ai trouvés insensibles. Mais est-ce qu’ils constituaient pour autant une apologie du terrorisme ? », interroge Arié Alimi.

Dans un procès de la CGT du Nord où chacun essaie de lire entre les lignes du communiqué, l’avocat, également membre de la Ligue des Droits de l’Homme, estime que de nombreux doutes subsistent quant aux intentions du cégétiste. « Et le doute doit profiter à l’accusé », conclut-il.

Procès de la CGT du Nord ou du soutien à la Palestine ?

Chacune des parties s’est également prononcée sur les « éléments extrinsèques » au communiqué, qui doivent être pris en compte dans le cadre d’un procès pour apologie du terroir. Ainsi le contexte politique de publication, la personnalité de Jean-Paul Delescaut ou encore l’histoire de la CGT ont eu droit de cité.

Pour ce qui est du contexte politique : « On observe un climat de remise en cause des libertés et de hausse de la répression syndicale depuis le 7 octobre », a rappelé Sophie Binet, dans une vidéo de témoignage diffusée au cours de l’audience. « L’État a rapidement interdit de nombreuses manifestations d’appel au cessez-le-feu, interdictions qui ont d’ailleurs été levées par la justice » (voir notre article).

Lors de son discours aux portes du tribunal quelques heures plus tôt, la secrétaire générale de la CGT était plus catégorique encore. Elle avait alors qualifié le procès du jour de « procès politique » et d’« opération de diversion », organisée pour « discréditer par avance tous les soutiens aux Palestiniens ». Et Sophie Binet de rappeler les 32 000 civils déjà « assassinés par le gouvernement d’extrême droite de Benjamin Netanyahou » et la reconnaissance d’un « risque plausible de génocide » de la population palestinienne à Gaza, par un arrêt de la Cour Internationale de Justice, le 26 janvier. Elle a conclu : « Les débats politiques ne se tranchent jamais dans les prétoires »

L’inflation des procédures s’explique en partie par une circulaire du ministère de la Justice, en date du 10 octobre, qui insiste sur l’importance de condamner les provocations à la haine et les apologies du terrorisme dans un contexte de hausse des propos antisémites sur internet. D’ailleurs, selon le ministère de la Justice, interrogé par Le Monde, 626 procédures ont été lancées à la date du 30 janvier 2024, dont 278 à la suite de saisines du pôle national de lutte contre la haine en ligne. Des poursuites ont été engagées à l’encontre de 80 personnes pour apologie du terrorisme ou provocation publique à la discrimination, à la haine ou à la violence. Si bien peu sont condamnés à ce jour, c’est le cas de Mohammed Makni, militant du Parti socialiste (désormais exclu) et élu à la municipalité d’Echirolles condamné, ce 26 mars, à 4 mois de prison avec sursis pour apologie du terrorisme.

La secrétaire générale de la CGT estime enfin que ce contexte répressif explique les modalités particulières de l’arrestation de Jean-Paul Delescaut. Le 20 octobre, le syndicaliste avait été interpellé et menotté à son domicile à 6h05, sur ordre du parquet, après signalement de l’ex préfet du Nord, Georges-François Leclerc (désormais directeur de cabinet de la ministre du Travail Catherine Vautrin). Des conditions d’arrestations considérées comme « abusives » et « vexatoires » par ses avocats. « Je pense en effet qu’on aurait pu faire autrement », convient la procureure.

Histoire de la CGT, personnalité de Jean-Paul Delescaut

Costume impeccable, Stéphane Sirot se présente à la barre. Historien de la CGT, il est cité comme témoin par Jean-Paul Delescaut.

« La CGT a toujours eu des engagements clairs contre les racismes, la xénophobie et toutes les formes d’exclusion. Si bien qu’on ne trouve pas de travaux de chercheurs sur d’éventuels cas de racisme ou d’antisémitisme au sein de la CGT. Donc, du point de vue des historiens, ce n’est pas un sujet. De même, la CGT a toujours été pacifiste et les rares fois où elle s’est écartée de cette ligne, c’était pour soutenir indirectement les mouvements indépendantistes ou pour combattre le nazisme et le fascisme », énumère-t-il.

« On ne juge pas l’histoire de la CGT, on juge un tract », ont répété inlassablement les avocats de la défense, refusant de convenir que le contexte politique pourrait avoir quelque chose à voir avec la présence du syndicaliste sur le banc des prévenus.

Enfin, la dernière plaidoirie, celle de Ioannis Kappopoulos, s’est attardée sur la personnalité du prévenu. Lors des débats, la présidente avait projeté la capture d’écran d’une vidéo Facebook montrant le secrétaire général de l’UD du Nord réalisant deux doigts d’honneurs – « un challenge », selon le cégétiste. Une image censée renseigner l’auditoire sur le caractère du cégétiste et exhumée non sans un certain mépris de classe.

L’avocat en droit social, habitué à côtoyer la CGT du Nord a tenu à rappeler que d’autres photos auraient pu être montrées à l’audience. Jean-Paul Delescaut soutenant les grévistes de Vertbaudet, les compagnons d’Emmaüs, ou encore Jean-Paul Delescaut, aide-soignant, portant un masque à l’hôpital de Valencienne, pendant le premier confinement. « Jean-Paul, que je connais depuis des années, au tribunal pour « apologie du terrorisme » ? Comment en est-on arrivé là ? », a-t-il déploré. Après une audience éprouvante, le syndicaliste est finalement sorti du tribunal aux alentours de 21 heures. Il était attendu par des dizaines de camarades syndicalistes qui avaient passé la journée devant le tribunal. Le délibéré du procès de la CGT du Nord sera rendu le 18 avril.


 

Encadré : Hamas et terrorisme :

Cela n’a pas forcément été le cas dans d’autres procès pour apologie du terrorisme en lien avec l’attaque perpétrée par le Hamas. Il a en revanche réfuté toute apologie des actions du Hamas.

Une caractérisation qui n’allait pas de soi tant elle a fait débat au lendemain du 7 octobre. Si l’Union Européenne considère le Hamas comme une organisation terroriste, c’est plus compliqué du côté de l’ONU. Différents médias (AFP, BBC) se refusent à employer un terme « très chargé politiquement ».

 

   mise en ligne le 5 avril 2024

Gaza : le Conseil des droits de l’homme de l’ONU exige l’arrêt
de toute vente d’armes à Israël

Axel Nodinot sur www.humanite.fr

Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a exigé, le 5 avril, l’arrêt de toute vente d’armes à Israël, dans une résolution évoquant les craintes de « génocide » contre les habitants de Gaza. La veille, des centaines d’avocats britanniques, spécialistes du droit et anciens magistrats, ont appelé, dans une lettre publique, à l’arrêt des exportations d’armes vers Israël.

C’est une première en six mois de guerre contre Gaza. Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a, pour la première fois, pris position, en exigeant, le 5 avril, l’arrêt de toute vente d’armes à Israël. Cette résolution, fondée sur les craintes d’un génocide contre les habitants de l’enclave palestinienne, a été votée par 28 pays sur les 47 membres du Conseil ; six s’y sont opposés, dont les États-Unis et l’Allemagne. Treize pays, dont la France, l’Inde et le Japon, se sont abstenus. Si ce texte ne présente pas de caractère contraignant, il contribue à isoler davantage le pays dans la guerre aveugle lancée contre les Palestiniens de Gaza, qui suscite un émoi international croissant.

Lettre publique de 600 juristes britanniques

En témoigne la lettre rendue publique hier par quelque 600 juristes britanniques, qui dénoncent l’hypocrisie des dirigeants occidentaux consistant à condamner les exactions israéliennes tout en continuant de fournir armes et munitions. Dans cette lettre, publiée par The Guardian et adressée au premier ministre conservateur Rishi Sunak, ces avocats, juges et autres spécialistes du droit appellent à suspendre les ventes d’armes à Israël, pointant du doigt le « risque évident qu’elles puissent être utilisées pour commettre de graves violations du droit humanitaire international ».

Citant le « risque sérieux de génocide » observé par la Cour internationale de justice dans la bande de Gaza, les signataires rappellent à leur gouvernement que les armes des soldats israéliens comportent pour la plupart des composants fabriqués au Royaume-Uni. Sunak, de son côté, a affirmé au Sun ce mercredi que les licences d’armes étaient examinées attentivement, selon des « réglementations et des procédures que nous suivrons toujours ».

Le fait que tant de membres éminents de la profession juridique britannique s’expriment avec une telle force pour exhorter le gouvernement à agir conformément à ses obligations légales démontre la profondeur de notre inquiétude face aux preuves évidentes de violations flagrantes du droit international à Gaza.            Philippa Kaufmann, avocate et signataire.

De nombreux élus britanniques, souvent travaillistes, ont formulé le même vœu de l’arrêt des exportations d’armes. Cette prise de conscience collective intervient quelques heures après le meurtre des sept membres de l’association humanitaire World central kitchen, ce lundi 1er avril. Trois des victimes avaient la nationalité britannique. Depuis le 7 octobre et l’attaque du Hamas, ce sont plus de 33 000 Gazaouis qui ont été tués par l’armée israélienne, bien souvent des familles.

Parmi les signataires, trois anciens membres de la Cour suprême britannique, dont l’ex-présidente Brenda Hale, prennent la plume pour dénoncer le comportement du gouvernement tory, « nettement en deçà des obligations (…) du droit international ».

Mais aussi pour réclamer des « sanctions contre les individus ou entités ayant incité au génocide contre les Palestiniens », un discours émis notamment par des personnalités d’extrême droite telles qu’Itamar Ben Gvir, Yoav Gallant ou May Golan, tous ministres de Benyamin Netanyahou, et relayé par de nombreux médias sous couvert du droit à la défense d’Israël.


 

   mise en ligne le 4 avril 2024

Voisins d’une usine à PFAS,
ils ont davantage de cancers :
« Qu’on arrête de nous mentir »

par Marie Astier sur https://reporterre.net/

Le 4 avril, les députés étudient une proposition de loi pour réglementer les « polluants éternels ». Des personnes s’estimant victimes de ces molécules, notamment rejetées par l’usine de Salindres, dans le Gard, témoignent.

Salindres (Gard), reportage

Il a les traits un peu tirés, mais ça pourrait être une fatigue passagère. Grand mince aux gestes brefs et déterminés, il porte une casquette qui assombrit son regard. Marc Lemaire, 48 ans, aurait presque des airs de sportif. Mais son marathon à lui, c’est un cancer. Cela fait dix mois que l’éducateur spécialisé consacre son temps à se soigner d’un glioblastome. Une tumeur du cerveau agressive, qui laisse peu de chance à ceux qu’elle atteint. Il ne préfère pas s’appesantir sur les caractéristiques et symptômes de sa maladie. « Les autres ne sont plus là pour en parler », lâche-t-il sobrement.

S’il parle néanmoins aux journalistes, c’est que le 6 février dernier, il a découvert que sa maladie n’était peut-être pas qu’un triste coup du sort. Ce jour-là, l’association Générations futures et le journal Le Monde ont publié un rapport et une enquête sur l’usine chimique Solvay de Salindres, dans le Gard. C’est l’une des cinq usines fabriquant des PFAS — ces molécules surnommées « polluants éternels » — en France. Dans les deux cours d’eau autour de l’usine, l’Arias et l’Avène, les mesures effectuées par l’association ont relevé des taux extraordinairement élevés. Jusqu’à 7,6 millions de nanogrammes par litre (mg/L) pour le TFA (acide trifluoroacétique), un PFAS fabriqué par l’usine, dans son rejet.

« À titre de comparaison, des concentrations en TFA de 0,14 mg/L [soit 54 fois moins] retrouvées en 2015 dans la rivière Neckar en Allemagne ont immédiatement alerté l’agence allemande UBA, qui a alors entrepris une vaste campagne de mesures afin d’identifier la source (une autre usine de Solvay) et de prendre des mesures pour limiter les rejets », indique l’association dans son rapport.

Le même jour, un rapport de Santé publique France confirmait que l’on trouve à Salindres et Rousson trois fois plus de cas de glioblastomes que ce à quoi l’on pourrait s’attendre, tout en précisant qu’aucune cause n’avait été identifiée. Les PFAS, omniprésents dans les ustensiles de cuisine, les cosmétiques ou certains vêtements, sont connus pour altérer les fonctions immunitaires, provoquer des maladies du foie et des reins, ont des effets négatifs sur la reproduction et le développement, et des effets cancérigènes.

Concernant le glioblastome, seule une récente étude chinoise établit un possible lien. « Nos résultats suggèrent que l’exposition aux PFAS pourrait augmenter la probabilité de développer un glioblastome », écrivent ses auteurs, appelant à poursuivre les recherches. Marc ne cesse de se documenter, veut savoir. Sa maladie est-elle liée à la pollution de l’usine ? « Cela fait treize ans que je travaille à seulement 10 kilomètres », dit-il.

Omerta et protection locale

Il n’est pas le seul à avoir contacté Générations futures. Estelle Martin-Boudet, 45 ans, a grandi à Rousson. Son père est décédé d’un glioblastome en juin 2020. En février de la même année, Santé publique France avait publié sa première étude montrant une surincidence de glioblastomes dans la zone. L’ingénieure qu’elle est l’a lue avec précision. « On a appris au même moment que le voisin direct de mes parents était aussi décédé d’un glioblastome. On a commencé à se poser des questions », se rappelle-t-elle. Elle a alors tenté de faire du bruit, mais le confinement a eu raison de cette première mobilisation. Quand elle a eu connaissance des révélations sur la pollution aux PFAS, « j’ai ressenti un mélange d’incompréhension et de colère », se souvient-elle.

Lisa Orsucci, elle, a contacté Estelle quand elle a vu sa photo dans Midi libre. « Mes parents ont toujours habité sur Rousson ou Salindres », dit-elle. La jeune femme de 27 ans allait bientôt accoucher quand sa mère a été diagnostiquée d’un glioblastome, il y a un an. Les larmes aux yeux, elle constate que la grand-mère risque de ne pas profiter longtemps de son petit-fils. « Depuis un mois, quand elle marche, elle tombe, même dire “Oui” ou “Non” est compliqué, explique-t-elle. La maladie prend le dessus, et mon père, qui s’occupe d’elle, fatigue. » Régulièrement, Estelle prend des nouvelles, soutient Lisa.

Il y a deux mois, aucun d’eux trois ne savait ce qu’est une molécule PFAS. Même le maire de Salindres, Étienne Malachanne, a admis auprès du Monde qu’il avait appris leur existence, et le fait que Solvay en produit, seulement l’année dernière. La rue principale de la commune de 3 600 habitants est comme collée à l’usine. Côté est, les bâtiments n’en sont séparés que par l’Avène, l’un des deux cours d’eau pollués. Les trottoirs récemment refaits contrastent avec les nombreuses façades décrépites et les volets défraîchis.

On sent comme un air de prospérité passée, que l’on tente de ne pas oublier. Ici, « l’usine » fait l’histoire et l’identité depuis le milieu du XIXe siècle. En 1860, c’est là qu’a été inventé le procédé de fabrication de l’aluminium. Les rachats se sont succédé, mais le lieu est toujours resté consacré à des activités chimiques. Aujourd’hui, Axens, Solvay et Sud Fluor y ont des usines.

« Le cocktail est potentiellement détonnant »

Ici, chacun se doute bien que le site, classé Seveso seuil haut — soit le plus haut degré de dangerosité —, pollue. Ses 110 hectares structurent la zone. Les routes d’accès à la commune le contournent. Ses bâtiments dominent la plaine, les Cévennes en arrière-plan. Au-dessus, de lourds nuages gris descendant des montagnes semblent symboliser la menace sanitaire qu’il fait peser sur les populations alentour. Parfois, des fumées d’une inquiétante couleur jaune s’échappent des cheminées, se rappelle Marc. Tel l’éléphant au milieu de la pièce, c’est presque une tradition locale que d’éviter d’en parler.

« Pendant longtemps, c’était tabou, dit Estelle. Pourtant, il y a un tel historique de pollution que le cocktail est potentiellement détonnant. » Elle a des proches qui travaillent à l’usine ou chez des sous-traitants. Aucun ne lui a jamais parlé de son travail en détail. Il se dit que les employés ont de très bons salaires, et « se passent le boulot de père en fils ». Même le travail du père de Lisa dépend de l’usine : il tient la pizzeria adjacente.

Élus et autorités locales semblent jalousement protéger cette activité économique, dans un bassin où le chômage fait rage depuis la désindustrialisation. Au lendemain de la publication du rapport de Générations futures et de l’enquête du Monde, les maires de Salindres (Étienne Malachanne) et Rousson (Ghislain Chassary), ainsi que le président d’Alès Agglomération Christophe Rivenq, ont organisé une conférence de presse en catastrophe. « Je serais en tête du cortège, à manifester pour fermer l’usine de Salindres, s’il y avait de tels problèmes de santé publique, mais ce n’est pas le cas », tempêtait le président d’agglo.

L’Agence régionale de santé (ARS) indique que « ce site industriel fait l’objet d’une surveillance environnementale et sanitaire depuis de très nombreuses années ». Une réponse dans la même veine que celle de l’usine, Solvay indiquant qu’elle « est parfaitement en ligne avec la réglementation en vigueur [...]. La préservation de la santé et de la sécurité des collaborateurs et de nos riverains demeure la priorité absolue de l’entreprise ». Ce que confirme Générations futures : l’usine est dans les règles, certes, mais ce n’est pas difficile tellement les limites de rejet fixées par arrêté préfectoral sont élevées, estime l’association.

Élus et ARS ont aussi martelé que l’eau potable est « conforme aux limites de qualité réglementaires et propre à la consommation humaine, pour les paramètres analysés ». Car si l’eau de Rousson et Salindres, prélevée en amont, n’est pas contaminée, Générations futures a trouvé des taux de TFA de 18 et 19 microgrammes par litre, dans l’eau du robinet des communes de Boucoiran-et-Nozières et Moussac, en aval. Toutes deux prélèvent leur eau dans le Gardon d’Alès, où se jette justement l’Avène. Mais là encore, la réglementation pèche. Le TFA ne fait pas partie des PFAS qui devront être contrôlés dans l’eau potable à partir de 2026. Peu de chance, donc, que les analyses dépassent la norme.

« Qu’on arrête de nous mentir »

C’est pourquoi l’association soutient vigoureusement la proposition de loi écologiste examinée le 4 avril par les députés. Elle vise à interdire, dès 2026, la présence de PFAS dans les ustensiles de cuisine, les vêtements, les cosmétiques et le fart des skis. « L’interdiction est la meilleure solution, insiste Pauline Cervan, chargée de mission à Générations futures. Il faut garder en tête que les rejets des usines sont quasiment incontrôlables. Les industriels eux-mêmes ne savent pas exactement ce qu’ils rejettent. »

« J’espère sincèrement que cette loi sera adoptée », approuve Estelle, déterminée à poursuivre aussi le combat localement. Avec Lisa, Marc et d’autres, un petit collectif est en train de se former, ils envisagent de créer une association. « On ne veut pas que l’usine ferme, mais qu’on arrête de nous mentir », demande Lisa. « Ce qui m’anime aujourd’hui, c’est d’agir pour éviter qu’il n’y ait trop de cas, ajoute Estelle. C’est une maladie ravageuse. »

Limiter les rejets, investiguer sur la santé des populations autour de l’usine, déterminer si les pollutions ont des conséquences sur la santé des riverains… Autant de questions simples qui risquent de n’avoir de réponses que dans plusieurs années. Marc le sait, il est prêt à aller en justice : « Je veux que l’on applique le principe pollueur-payeur, les mettre devant leurs responsabilités. »

Ils voudraient aussi poursuivre les mesures. Lisa nous emmène dans des parcelles potagères installées le long de l’Avène. Juste en face, de l’autre côté du cours d’eau, l’usine. Des poireaux attendent d’être ramassés, les premières patates ont déjà pointé leurs feuilles. Poules et canards picorent dans un poulailler bricolé. « Quand on voit qu’à Pierre-Bénite [où se trouve une autre usine de production de PFAS, dans le Rhône] ils ont interdit la consommation des œufs et qu’ils recommandent de ne pas consommer les fruits et légumes, on se demande si ce ne sont pas des précautions qui devraient être prises aussi ici », s’interroge Estelle. Les potagers ne sont pas rares dans le coin, arrosés avec l’eau de puits ou de cours d’eau voisins.

Sur l’une des cahutes, un dessin d’enfant égaye le jardinet de quelques fleurs. Ce sont à eux que pensent avant tout nos apprentis militants. Marc a tenté d’avertir ses collègues de l’Institut médico-éducatif où il travaillait, qui héberge soixante enfants. « La directrice m’a répondu “Mais qu’est-ce que je peux faire ?” », rapporte-t-il. Il espère aussi que ses deux ados de 13 et 17 ans iront « faire des études ailleurs », loin de ce territoire pollué. Estelle repense à toutes ces années où sa fille a été gardée chez ses parents, non loin de l’usine : « Je suis en colère. » Discrète mais ferme, Lisa souffle : « Je n’ai pas envie que mon petit garçon grandisse dans la pollution. »


 

   mise en ligne le 3 avril 2024

Projet de loi agricole :
peu pour les futurs paysans,
beaucoup pour l’agro-industrie

par Marie Astier sur https://reporterre.net/

Installer de nouveaux agriculteurs : telle est l’ambition du projet de loi d’orientation agricole, présenté le 3 avril en conseil des ministres. Mais il est insuffisant et signe un « chèque en blanc à l’agro-industrie », dénoncent certains paysans.

Enfin. Après des mois d’attente, de retards et reports, le projet de loi d’orientation pour la souveraineté agricole et le renouvellement des générations en agriculture est présenté en conseil des ministres le 3 avril. La crise agricole a ajouté de nouvelles mesures, sur la souveraineté alimentaire ou la simplification des normes —, avec notamment plusieurs reculs pour la protection de l’environnement.

Mais le cœur du texte devait être, au départ, de « faciliter » l’installation de nouveaux agriculteurs, pour faire face au « mur démographique » qui s’annonce, selon les mots du cabinet du ministre Marc Fesneau. Environ un tiers des agriculteurs devraient partir à la retraite dans les dix ans qui viennent. « Seul·es 10 à 15 000 [agriculteurs] s’installent chaque année. Or, il en faudrait 20 à 25 000 pour assurer la relève agricole », s’alarme l’association Terre de liens.

Face à l’ampleur du défi, les organisations de la coalition Installons des paysans [1] jugent les solutions proposées « inadéquates et insuffisantes ». Terre de liens dénonce, au contraire, un « chèque en blanc à l’agro-industrie », qui pourrait même, par certaines mesures, « décourager les installations ».

« Il y a vraiment un sentiment d’incompréhension, que l’on ne tire pas les leçons des difficultés qu’on observe sur le terrain », déplore Astrid Bouchedor chez Terre de liens. Un ressenti confirmé par les témoignages de paysans recueillis par Reporterre.

Le « verrouillage » des chambres d’agriculture

C’est trop souvent l’un des points noirs du parcours d’installation des futurs paysans : l’accueil des chambres d’agriculture, aujourd’hui gouvernées dans la grande majorité des cas par la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et les Jeunes agriculteurs. Le maraîcher Julien Delagnes l’a expérimenté. Car il ne respecte pas les traditions agricoles du département où il exerce : il a décidé de faire pousser des tomates en Lozère. « Il y a des difficultés climatiques, reconnaît-il, mais une opportunité commerciale. »

Il vendait ses légumes depuis plusieurs saisons quand il a décidé d’officialiser son nouveau métier et s’est lancé dans le « parcours à l’installation ». Il a toqué à la porte de la chambre d’agriculture, par laquelle toute personne souhaitant obtenir l’aide destinée aux jeunes agriculteurs est obligée de passer. Il a reçu un accueil plutôt froid. « Le conseiller ne croyait pas à mon projet. Mais il ne s’agissait pas d’y croire, ça marchait déjà ! » Pour monter le dossier, d’habitude, un conseiller apporte son aide. « Le mien m’a demandé de faire tout le travail. Compte tenu de l’originalité du projet [du maraîchage en Lozère], la chambre n’avait aucune donnée technico-économique. »

Même impression mitigée pour Émilien Mondher, paysan fromager près de Rennes. Installé en 2019, il se remémore son premier rendez-vous avec la chambre d’Ille-et-Vilaine : « La conseillère nous a dit “C’est compliqué”. Parce que comme on loue la ferme, on a choisi une formule juridique qui l’a perturbée. Et ils nous demandaient 2 000 euros pour faire le dossier. » Il a préféré le monter lui-même. « Ils l’ont vraiment mal pris, le jour où je l’ai déposé on ne m’a même pas dit bonjour. » Il a finalement obtenu 24 000 euros d’aides jeune agriculteur.

Aujourd’hui, Julien et Émilien, à leur tour, aident d’autres agriculteurs à s’installer. Julien est administrateur de l’Association pour le développement de l’emploi agricole et rural (Adear) de Lozère. « On accompagne des gens qui veulent faire du circuit court, des petites surfaces, de la transformation, etc. Tandis que la chambre d’agriculture fait de gros volumes et du circuit long », observe-t-il. Émilien est à Agrobio 35, une structure qui arrive à installer des paysans bio en Ille-et-Vilaine. « En 2019, la chambre d’agriculture avait encore le monopole de l’installation dans le département, mais ça commence à changer », se félicite-t-il.

Deux structures locales, qui font partie des sept organisations nationales regroupées dans la coalition Installons des paysans. Ensemble, elles forment un réseau alternatif et revendiquent l’installation d’environ un tiers des nouveaux paysans. Mais elles craignent fortement de voir leur action entravée par l’article 10 du projet de loi, objet de leur principale inquiétude.

Il prévoit que toutes les personnes souhaitant s’installer agriculteur ou agricultrice passent par un « guichet unique », désormais nommé « France Service Agriculture ». Les candidats « seront tenus de faire appel à ce service », sous peine de ne pouvoir recevoir « certaines aides publiques ». De nombreuses aides pourraient se retrouver conditionnées au passage par ce guichet unique, et plus seulement la dotation jeune agriculteur. L’idée est de « conditionner certaines aides publiques à un accompagnement qui permette de s’assurer de la viabilité économique et écologique d’un projet », a expliqué le cabinet du ministre de l’Agriculture.

Cette centralisation ressemble à un « verrouillage par les chambres d’agriculture, qui ne sont pas forcément à l’écoute des modèles atypiques », craint Astrid Bouchedor. Pourtant, désormais, les personnes non issues du milieu agricole sont majoritaires parmi les candidats à la profession d’agriculteur… Et arrivent souvent avec des envies loin du modèle dominant. Pour qu’une diversité d’accompagnements à l’installation reste possible, et ne pas perdre ce nouveau public, la coalition demande à faire partie de la gouvernance du futur « France Service Agriculture ». « Nous voulons préserver la diversité des modèles agricoles et des structures », a rassuré le cabinet lors de la présentation du projet de loi.

Presque aucune mesure pour faciliter l’accès à la terre

Sans terres, pas de paysans. Or, le sujet est quasi absent du projet de loi. Il précise bien dès le premier article que « l’État facilite l’accès au foncier agricole dans des conditions transparentes et équitables ». Mais n’est suivi d’aucune mesure concrète.

Or, trouver des terres agricoles, pour qui n’est pas issu du milieu, relève souvent du parcours du combattant. Pour Lorette Vugier, productrice de plantes médicinales en Côte-d’Or, c’est un peu le serpent qui se mord la queue : « Pour que l’on nous prête un bout de terrain, il faut faire nos preuves… Et pour les faire, il faut un bout de terrain ! » Elle était en concurrence avec des acheteurs de maisons secondaires. Elle a débloqué la situation grâce à un éleveur lui ayant prêté un lopin. « Le plus dur, c’est la première parcelle », confirme Julien Delagnes.

Lui s’est confronté aux éleveurs qui s’accrochent à la moindre prairie pour garder les primes de la Politique agricole commune (PAC) associées. Il a commencé sur un terrain prêté temporairement, duquel il a pu sortir de beaux légumes… Ce qui lui a permis ensuite de trouver un bail plus durable. « J’ai eu de la chance », dit-il. Et encore, dans ces deux cas, les surfaces nécessaires étaient minimales.

liens rappelle que la moitié des terres libérées par des départs à la retraite ne vont pas à de nouveaux agriculteurs, mais partent à l’agrandissement des fermes voisines. « La plupart des terres changent de mains via le bouche-à-oreille », dit Astrid Bouchedor. Pour ceux qui ne sont pas du milieu, difficile d’être au courant des ventes. Sans parler de leur coût. « On ne va pas changer grand-chose si on ne permet pas aux futurs agriculteurs de trouver des terres », poursuit la chargée de plaidoyer.

Face à cette montagne d’obstacles, le projet de loi propose la création de « groupements fonciers agricoles », à l’article 12. « Donc la seule réponse, c’est de multiplier les investisseurs potentiels, constate Astrid Bouchedor. C’est inquiétant, ces investisseurs externes vont vouloir un retour sur investissement. Et ils risquent d’imposer aux agriculteurs certaines pratiques intensives pour l’obtenir. »

Les espaces tests agricoles oubliés ?

Si Lorette a réussi à s’installer, c’est en grande partie grâce à son passage par un espace test agricole. « Cela m’a permis d’accéder à un terrain, d’avoir un statut, une protection sociale, d’être reconnue dans le monde agricole… Alors que je cochais toutes les cases du cliché : une jeune femme, qui veut faire des plantes aromatiques, ne venant pas d’une famille d’agriculteurs. Cela m’a permis d’entrer dans le monde agricole et prouver que mon projet fonctionnait. »

Ces espaces tests sont comme des pépinières d’entreprises pour agriculteurs. Ils hébergent les projets naissants pendant 1 à 3 ans. « Cela permet de tester la réalité du travail, voir si notre corps est prêt à l’endurer, d’envisager les risques financiers, etc. », liste Lorette.

Le projet de loi ne fait qu’effleurer le sujet. Tout juste mentionne-t-il vouloir « encourager les formes [...] d’installation progressive, en ce compris le droit à l’essai », sans traduction concrète derrière. Le cabinet du ministre a indiqué que la question, « complexe », pourrait être précisée lors du débat parlementaire.

Les fermes collectives à peine évoquées

Même traitement pour les fermes collectives, elles aussi évoquées au simple détour d’une phrase. Pourtant, elles répondent à deux défis majeurs : permettre la reprise de fermes de grande taille sans obliger un jeune paysan à prendre seul un prêt démesuré, et améliorer considérablement les conditions d’exercice du métier.

« On a six semaines de vacances et on ne travaille que 1 week-end sur 3 », se félicite Maëla Naël, installée avec quatre associés, en Bretagne, depuis deux ans. Vaches, brebis, pain, maraîchage, fromage… « On s’est réparti les métiers, la charge mentale, et en même temps on s’entraide beaucoup, on se remplace les uns les autres, on a partagé les coûts, décrit celle qui est l’autrice d’un guide sur les fermes collectives. On ne se serait pas installés tout seuls. Cela permet de faire face au mur de l’installation, de se projeter dans l’agriculture et même dans l’élevage, de ne pas se tuer à la tâche. »

Autant de retours de terrain que la coalition Installons des paysans espère faire traduire en amendements portés par des parlementaires. Après la présentation en conseil des ministres le 3 avril, le gouvernement annonce que le texte passera mi-mai à l’Assemblée nationale, dans la deuxième quinzaine de juin au Sénat, pour une adoption avant la fin du premier semestre.

Notes

[1] En font partie : l’association SOL (coordinatrice de la coalition), la Fadear (Fédération des Adear), Terre de liens, Miramap (réseau des Amap), le réseau Civam (Centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural), le Reneta (Réseau des espaces tests agricoles) et la Fnab (Fédération nationale de l’agriculture biologique).

 

   mise en ligne le 2 avril 2024

Dérives de l’école privée :
un rapport parlementaire
met la pression sur Belloubet

Mathilde Goanec et Mathilde Mathieu sur www.mediapart.fr

Financement opaque, dérives, manque de mixité sociale : le rapport parlementaire confirme le manque de contrôle et de régulation de l’enseignement privé sous contrat. Il propose des pistes pour sortir du statu quo.

Après un premier état des lieux cinglant de la Cour des comptes et la déflagration de l’affaire Stanislas, c’est peu dire que le rapport parlementaire sur le financement de l’école privée sous contrat, préparé par les députés Paul Vannier (La France insoumise) et Christopher Weissberg (Renaissance), était attendu.

Voté mardi 2 avril en commission des affaires culturelles et de l’éducation, il ne renverse pas la table mais enfonce le clou sur l’abondance d’argent public mis à la disposition du privé sans réelles contreparties. Au fil de 150 pages, les députés regrettent que l’État et les collectivités locales avancent à l’aveugle sur une partie de leurs subventions et critiquent vertement l’absence de contrôle comptable et administratif : « Au rythme actuel – cinq contrôles par an pour 7 500 établissements –, la fréquence de contrôle d’un établissement privé est d’une fois tous les 1 500 ans. » C’est dix fois plus dans le public.

Le rapport rappelle qu’environ 13 milliards d’euros ont été versés au privé sous contrat en 2021, dont 10 milliards d’argent public (8,2 milliards de l’État et 1,8 milliard des différentes collectivités territoriales), 3 milliards d’euros de contributions des familles et 155 millions d’euros versés par des entreprises. Des sommes en forte hausse, « en partie en raison de l’application d’une règle de parité avec l’évolution des dépenses pour l’enseignement public ».

Un tel niveau de financement n’est pas « une spécificité française », écrivent les rapporteurs. « En revanche, un financement public élevé est généralement associé à davantage de contreparties imposées aux établissements », alors que la France se caractérise par une « culture de l’évitement », selon des propos tenus par un haut fonctionnaire en audition.

Malgré des divergences dans leurs 55 propositions (notamment sur l’abrogation de dispositions des lois Falloux, Astier et Carle qui encadrent la participation financière de l’État et des collectivités), les deux députés ont choisi de faire bataille commune, pour partie, afin d’imposer davantage de règles au secteur. Au point que le secrétaire général de l’enseignement catholique dénonçait dès la semaine dernière « un combat d’arrière-garde », lors d’une conférence de presse préventive.

Pas naïf, l’Insoumis Paul Vannier concède cependant qu’il n’y a pas aujourd’hui de « majorité politique pour refonder en profondeur le système de financement du privé sous contrat ». Mais il espère exploiter « une ligne de fracture au sein de la minorité présidentielle », entre « les partisans du statu quo et de l’omerta qui ne veulent toucher à rien » et « ceux qui constatent que le système a dérivé et qu’il convient peut-être de le faire évoluer ».

De son côté, Christopher Weissberg veut « y aller avec diplomatie » et « dire à l’enseignement catholique qu’il ne s’agit pas de lui tordre le bras », mais il juge aussi urgent d’agir « avec tous les moyens à notre disposition ». « L’État est le premier actionnaire de ces établissements privés ! », rappelle l’élu Renaissance, qui veut donc « renforcer le contrôle et les contreparties ». Son objectif, avec ce rapport : mettre la pression sur le privé, afin de dégager des marges de négociation inédites pour la ministre de l’éducation nationale.

Auditionnée par la commission des affaires culturelles, Nicole Belloubet n’a-t-elle pas indiqué qu’elle voulait faire de la « lutte contre la ségrégation scolaire » un des axes forts de sa politique ? « Je la prends au mot, clame Paul Vannier. Elle dispose maintenant d’un rapport qui pointe des dérives très graves et fait des propositions, elle peut s’en saisir. »

Moduler les financements en fonction de la mixité sociale

C’est l’une des recommandations phares du rapport de la mission d’information : conditionner une partie des financements à des résultats en termes de mixité sociale. Christopher Weissberg propose ainsi de rendre obligatoire la prise en compte de l’indice de positionnement social (IPS) dans le « modèle d’allocation des moyens » et de « moduler » les subventions des collectivités locales sur la base de ce même indicateur. Quand Paul Vannier prône carrément « un mécanisme de malus » pour faire baisser les dotations lorsque cet IPS est supérieur à celui des établissements publics du même secteur.

Cette idée, un temps caressée par l’ancien ministre Pap Ndiaye, n’avait pas résisté à l’opposition farouche du privé sous contrat et à l’hostilité d’une partie du gouvernement et de la majorité, inquiets de la perspective d’une « nouvelle guerre scolaire ».

Et pourtant, note le rapport, à la rentrée 2022, les élèves scolarisés dans un établissement privé sous contrat « présentaient un IPS moyen de quinze à vingt points supérieur à l’IPS moyen des élèves scolarisés dans un établissement public », tous niveaux scolaires confondus. Un « embourgeoisement » qui s’accélère depuis 2017, et qui contribuerait à l’aggravation des inégalités scolaires.

Faire payer les accrocs au contrat d’association

C’est l’une des leçons de l’affaire Stanislas : le contrat d’association qui régit la relation entre les quelque 7 500 établissements privés sous contrat et l’État n’est presque jamais rompu. Cette « extrémité », les administrations « ne s’y résolvent manifestement pas » pour des raisons pratiques d’une part (rescolariser ailleurs les élèves, rompre le contrat des enseignant·es par la même occasion), mais aussi en raison de la « sensibilité politique de ces questions ». « En outre, conserver le contrat permet aux académies de maintenir une certaine prise sur ces établissements et, selon les termes de la DAF [direction administrative et financière du ministère – ndlr], de les garder dans le giron des règles communes », notent les députés.

Pour contourner cette frilosité, les rapporteurs souhaitent la mise en place « d’une échelle de sanctions », afin de formaliser les étapes avant la rupture du contrat, et notamment la possibilité de suspension des paiements par les autorités publiques.

Autre effet collatéral de l’affaire Stanislas, les rapporteurs demandent à ce que l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR) rende publics ses rapports portant sur les établissements privés. Cette plus grande transparence permettrait d’éviter une sorte de « deux poids deux mesures », comme dans le cas du lycée catholique parisien Stanislas et du lycée musulman Averroès à Lille (inspectés tous les deux, seul le second est sous la menace d’une rupture de contrat).

Changer les règles d’un financement flou de haut en bas

Autre enjeu majeur : « Aucune administration ou institution n’est en mesure de fournir un montant consolidé de la dépense allouée aux établissements privés », dont les rapporteurs pensent même qu’elle est sous-estimée, par manque de traçabilité des financements indirects.

« Un simple calcul de proportionnalité pourrait conduire à estimer à environ 750 millions d’euros [supplémentaires] le coût des services administratifs affectés au suivi des établissements privés », remarquent-ils, une logique qu’ils appliquent aux dépenses des collectivités territoriales. En clair, la facture de 10 milliards par an environ pourrait s’avérer bien plus lourde en réalité pour les finances publiques.

Les deux rapporteurs s’accordent au moins sur une préconisation pour regagner des marges de manœuvre financières : sortir les établissements REP (dépendant du réseau d’éducation prioritaire) du calcul du forfait d’externat, que le privé touche automatiquement à parité avec le public. Ainsi, certaines collectivités regrettent que l’allocation de moyens aux établissements publics dans le cadre de leur politique sociale dans les REP (par exemple pour renforcer le personnel ou l’équipement des classes) entraîne une augmentation mécanique du forfait alloué au privé, sans que les conditions de scolarisation des élèves le justifient.

Selon France urbaine (association nationale des grandes villes et métropole), interrogée dans le rapport, « certaines collectivités en sont même réduites à diminuer les dépenses qu’elles réalisent pour les établissements publics, faute de moyens pour assumer de telles dépenses pour les établissements privés de leur territoire ».

En finir avec les « irrégularités, voire les fraudes »

Les députés pointent des rapports comptables non transmis ou parcellaires, l’absence des représentants des collectivités locales dans les instances où sont débattus les budgets, la rareté des contrôles financiers par les directions régionales des finances publiques, des subventions et réalisations difficiles à tracer… « Il apparaît que le système repose sur un climat de confiance entre ses différentes parties prenantes, lesquelles ne perçoivent pas toujours la nécessité de contrôler des interlocuteurs présents dans le paysage éducatif local depuis de nombreuses années, faute de temps, faute de volonté politique, par crainte de raviver une guerre scolaire fantasmée ou de devoir gérer les difficultés consécutives », critiquent Paul Vannier et Christopher Weissberg.

Devant la détection « d’irrégularités, voire de fraudes », les rapporteurs estiment, l’un comme l’autre, que « cette situation ne peut en aucun cas perdurer ». Ils préconisent un renforcement des audits mais également des moyens de contrôle accrus pour les directions financières régionales et départementales.

« Je regrette que tous nos établissements ne soient pas contrôlés financièrement chaque année », a déjà rétorqué Philippe Delorme, patron de l’enseignement catholique, en assurant que tous les établissements de son réseau publient « un bilan comptable très précis, donc c’est assez simple de vérifier sans y passer des heures ».

Le rapport parlementaire dresse cependant une série d’entorses. Comme ces heures d’enseignement allouées par l’État aux directeurs et directrices d’établissement mais non effectuées ; des pratiques qui consistent à rogner sur le temps d’enseignement (50 minutes de cours effectif au lieu des 55 payées par l’État) de manière à pouvoir proposer par ailleurs une ou deux options attractives pour les familles, dans un contexte concurrentiel entre public et privé ; ou encore des crédits d’impôt parfois proposés sur les frais de scolarité, ce qui revient pour l’État à payer deux fois. Les députés reviennent enfin sur l’opacité qui entoure le champ de la formation professionnelle des professeur·es du privé via l’organisme Formiris.

Pour ce qui concerne les communes, les départements et les régions, le rapport cite l’Association des maires de France, qui parle même de « discussions de marchands de tapis » lorsqu’il s’agit de décrire les négociations entre les réseaux du privé et les collectivités locales, et parfois les pressions. « Il apparaît que chaque collectivité territoriale retient un périmètre et un mode de calcul différents [pour le calcul du forfait d’externat – ndlr], en raison parfois de choix politiques ou à la suite de discussions avec les établissements », indique le document parlementaire.

Le rapport prend en exemple le département des Bouches-du-Rhône, qui décrit des débats fréquents pour déterminer les dotations : inflation, coût des agent·es œuvrant sur le parc informatique ou pour l’entretien du bâti, tout semble bon pour négocier à la hausse la part de financement obligatoire.

Pour toutes ces raisons, les auteurs s’accordent sur l’importance de réécrire la circulaire de 2012 relative aux règles de prise en charge par les communes des dépenses de fonctionnement des écoles privées sous contrat, « afin de préciser la liste exhaustive des dépenses obligatoirement intégrées au calcul du coût moyen de la scolarisation d’un élève du public ».

Paul Vannier, lui, souhaite plus abruptement supprimer les subventions d’investissement aux lycées privés d’enseignement général, technique et professionnel.

Faire appliquer les règles imposées au public

L’application des circulaires et obligations transmises par le ministère de l’éducation nationale via les rectorats souffre de trous béants quand il s’agit du privé, souvent au seul motif du « caractère propre » de l’enseignement catholique. Exemples ? La mise en œuvre du « Pacte » (ce dispositif d’heures complémentaires dont le lancement sous Gabriel Attal a heurté beaucoup d’enseignant·es et de chef·fes d’établissement), la prise en charge des élèves en situation de handicap, mais aussi la scolarisation continue des élèves, quel que soit leur niveau scolaire, ou encore la mise en œuvre de l’éducation à la sexualité… 

Le sujet pourrait encore rebondir : la plupart des collèges privés n’ont pas prévu d’appliquer la récente réforme des groupes de niveau, « faute de moyens supplémentaires ». Une réforme pourtant imposée au public et qui a fait sortir dans la rue un certain nombre d’enseignant·es, mardi 2 avril.

Sortir de la « zone grise » de la gouvernance du secteur privé sous contrat

Ultramajoritaire, l’enseignement catholique s’est imposé comme l’interlocuteur principal du ministère, qu’il s’agisse d’attribuer des postes ou de négocier de nouvelles mesures comme le « protocole mixité » (non contraignant) mis en œuvre dans les académies depuis la rentrée 2022.

Cet « ancrage dans le paysage institutionnel » ne correspondrait pas à l’esprit des textes encadrant le privé sous contrat et place le pays « au mieux, dans une zone grise, au pire en dehors du cadre légal », estiment les parlementaires. « L’État, qui ne reconnaît aucun culte depuis l’adoption de la loi de séparation des églises […], ne saurait négocier avec les représentants d’un réseau ou d’un autre, assimilables à des acteurs cultuels, argumente longuement Paul Vannier. Le fait, en particulier, qu’il débatte de l’allocation de moyens qui s’élèvent à plusieurs milliards d’euros avec un organe dont le secrétaire général est désigné par la Conférence des évêques de France constitue une dérive inacceptable dans une République laïque. »

Pour revenir à la stricte application de la loi Debré, l’Insoumis demande un rapport « direct et individuel entre les établissements et l’État », tandis que son homologue de Renaissance préconise plutôt de modifier le Code de l’éducation pour reconnaître les réseaux représentatifs et les missions qui leur sont dévolues.


 

    mise en ligne le 1° avril 2024

Les mouvements écologistes à l’épreuve de la répression judiciaire

Jérôme Hourdeaux sur www.mediapart.fr

Attisées par l’urgence climatique, les tensions n’ont jamais été aussi fortes entre les organisations écologistes et l’État, qui se veut désormais implacable vis-à-vis de certains modes d’action tels que la désobéissance civile et assume la criminalisation d’un « écoterrorisme ».

Arrestations massives, systématiques, et parfois préventives, poursuites confinant au harcèlement judiciaire de la part du parquet, violences policières… Cela fait plusieurs années que de nombreuses voix alertent sur la répression dont fait l’objet le mouvement écologiste.

Au mois de février dernier, le rapport sur la répression des mouvements de désobéissance civile du rapporteur spécial des Nations unies sur les défenseurs de l’environnement, Michel Forst, s’inquiétait de la dégradation de la situation dans plusieurs pays européens, dont la France.

Au mois d’octobre 2023, Greenpeace dénonçait de le « calvaire judiciaire » de sept de ses militants, « interpellés, placés en garde à vue durant 48 heures, et déférés au tribunal judiciaire de Paris » pour une action symbolique devant le ministère de la transition écologique.

Cette répression accrue du mouvement écologiste, et plus particulièrement de la désobéissance civile, avait même fait l’objet d’une étude juridique détaillée en novembre 2022 dans un rapport intitulé « La désobéissance civile environnementale devant les tribunaux », réalisée par la Clinique de l’école de droit de Sciences Po pour le compte de Greenpeace.

Laura Monnier, responsable juridique de l’ONG, fait remonter cette intensification de la répression à « la montée sécuritaire dans tous les domaines qui a suivi l’état d’urgence antiterroriste de 2015-2016 ». Mais, « il y a quand même un durcissement spécifique depuis quatre-cinq ans sur l’écologie, et plus particulièrement sur des mouvements de désobéissance civile tels qu’Alternatiba ou les Soulèvements de la Terre ».

Militant depuis dix années à Alternatiba et à ANV-Cop21, Rémi Donaint, porte-parole d’Alternatiba, confirme observer « une répression » plus importante des actions non violentes d’un point de vue à la fois des « violences policières et de la répression judiciaire ».

Une pression beaucoup plus forte

« Il faut nuancer le propos, avance de son côté Me Alexandre Faro, membre historique de l’équipe de défense de Greenpeace. Cela fait trente ans que je suis leur avocat. Sur le temps long, je ne note pas une augmentation de la criminalisation. Il y a toujours eu des rapports tendus lorsque les mobilisations écologistes visent certains domaines, principalement le nucléaire et l’agriculture. Dès que l’on touche, par exemple, à la question de la gestion de l’eau, on sent que les choses ne sont pas simples. »

« Dans l’histoire, il y a certainement eu des périodes encore plus dures pour les militants, abonde Rémi Donaint. Mais ce qui est certain, c’est qu’il y a un rapport de force qui s’est installé ces dernières années, avec une pression beaucoup plus forte sur les militants. De l’autre côté, les militants ont réussi à s’organiser et à avoir une force de frappe plus efficace et qui a conduit à certaines victoires. Et cela fait peur à l’État, qui essaye de mater cette nouvelle force. »

Ainsi, la garde à vue, confirme Rémi Donaint, s’est systématisée, y compris parfois pour des actions non violentes apparemment sans gravité, comme des actions antipublicité. Elles sont également prolongées beaucoup plus facilement. À cela s’ajoute parfois une perquisition, la confiscation du téléphone ou de l’ordinateur, la collecte de l’ADN… C’est tout un « arsenal répressif qui est déployé et qui est totalement disproportionné », pour le porte-parole d’Alternatiba.

C’est en fait tout un arsenal répressif qui est déployé.     Rémi Donaint, Alternatiba

L’organisation a recensé 317 gardes à vue pour les années 2019-2020, marquées par les actions des décrocheurs et décrocheuses de portraits présidentiels ainsi que par une action d’intrusion sur l’aéroport de Roissy durant laquelle un nombre important de militant·es avaient été interpellé·es. Le chiffre monterait désormais à plus de quatre cents.

« Ce qui m’interpelle de plus en plus, c’est l’attitude du parquet, pointe de son côté Me Marie Dosé, une des avocates de Greenpeace. De plus en plus régulièrement, nous obtenons des relaxes devant les juridictions correctionnelles, eu égard à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme sur la liberté d’expression, qui considère que les actions de désobéissance civile menées pour des justes causes s’inscrivent dans le débat démocratique et que leur répression est une ingérence disproportionnée. » Même si, bien souvent, le parquet fait appel de ces décisions.

« Là où je commence à être en colère, poursuit l’avocate, c’est quand lors de certaines actions qui vont à l’évidence aboutir à une relaxe – et le parquet le sait très bien –, les militants sont interpellés, placés en garde à vue pour 72 heures, puis emmenés au dépôt du tribunal où ils passent encore une nuit, tout ça pour se voir adresser un rappel à la loi par le procureur. C’est une instrumentalisation de la procédure. »

Pendant longtemps, aucune évaluation ou préparation juridique des actions n’était jugée nécessaire en amont de celles-ci, explique Laura Monnier. Les temps ont changé, en raison de la multiplication « des petits actes de répression, parfois symboliques », comme ces vagues d’amendes pour participation à une manifestation non déclarée. Des amendes qui donnent ensuite lieu à la mobilisation d’avocat·es, parfois jusqu’en Cour de cassation. 

D’une manière générale, Greenpeace a pour principe d’apporter un soutien juridique et financier complet et sans faille à ses militant·es interpellé·es et leur conseille même de refuser la collecte de leur ADN en vue de leur inscription au fichier national des empreintes génétiques (Fnaeg) ou de donner le code de leur téléphone portable. Ces refus peuvent entraîner de nouvelles poursuites dont les frais sont, eux aussi, entièrement pris en charge par l’association.

Cette politique offre un confort non négligeable aux militants et militantes participant régulièrement à des actions de désobéissance civile (lire ici le portrait de Paulo, cordiste pour Greenpeace). Mais elle nécessite un investissement non négligeable de l’association en moyens humains et financiers. L’association a fait le choix de juristes en interne et collabore avec une quarantaine d’avocats et professeurs de droit, dont une dizaine de réguliers.

Tout cela a un coût : le budget juridique annuel de Greenpeace représente 0,5 % de son budget total, soit tout de même la somme de 150 000 euros chaque année.

   Pour que la criminalisation fonctionne, encore faut-il que le juge judiciaire suive.         Me Alexandre Faro

Mais ce travail d’autodéfense juridique porte en partie ses fruits pour Laura Monnier : « Il y a sensiblement plus de relaxes. Au total, nous avons eu 195 condamnations pour des intrusions, dont certaines personnes condamnées plusieurs fois. Mais sur les trois dernières années, nous avons eu dix-quinze relaxes. Mais c’est également parce qu’il y a plus d’actions de désobéissance civile. Je ne sais pas s’il y a un taux de relaxe supérieur, c’est difficile à dire. »

« Pour que la criminalisation fonctionne, encore faut-il que le juge judiciaire suive, analyse MAlexandre Faro. Les juges ne se laissent pas toujours impressionner par le discours appelant à réprimer systématiquement et lourdement les écologistes. Cela n’avait pas été le cas par exemple avec les “gilets jaunes”. »

La sensibilisation sur le péril climatique porte ses fruits, même si les magistrats restent mal à l’aise avec la notion de désobéissance civile, qui pose frontalement la question de l’équilibre entre le respect de la loi et la légitimité d’une action militante. « La plupart du temps, les sanctions sont symboliques et il y a un certain nombre de relaxes, estime Rémi Donaint. Mais il y a quand même des peines prononcées, même si ce sont juste des amendes ou du sursis. Mais je ne dirais pas qu’il s’agit de la bienveillance. Elles sont justes proportionnées car les dégâts que nous pouvons causer sont toujours limités. »

Oui, ce que l’on fait, nous le faisons pour des motifs politiques. Rémi Donaint, Alternatiba

Le procès n’est donc pas systématiquement aussi craint qu’on pourrait le penser par les militant·es écologistes, même s’il reste pour beaucoup un moment difficile à vivre. Pour certain·es, il est même un prolongement de la désobéissance civile et l’occasion de politiser les actions.

« Quand on prend le risque de mener une action de désobéissance civile, on le fait en conscience, explique Rémi Donaint. Si derrière l’action, il y a une procédure ouverte, clairement nous utiliserons le procès pour la poursuivre en continuant à mobiliser. Souvent, le procureur nous accuse d’utiliser le tribunal comme une tribune et de politiser le procès. Eh oui, ce que l’on fait, nous le faisons pour des motifs politiques. »

Tous les mouvements ne sont pas logés à la même enseigne. Tous ne disposent pas en effet des mêmes moyens financiers. Alternatiba, par exemple, dispose « d’une “legal team” interne en contact avec des avocats », explique Rémi Donaint. Mais, pour le reste, le mouvement fonctionne comme « un réseau décentralisé, avec des groupes locaux autonomes ».

« Pour les frais d’avocats, c’est donc au niveau des groupes locaux que l’on va trouver comment accompagner les militants, poursuit le porte-parole. Certains avocats sont pro bono [ils font du conseil gratuit – ndlr], mais c’est très variable. On fait également appel à la solidarité, on organise des soirées de soutien, on lance des cagnottes. C’est aussi une manière de positiver les poursuites. »

Les différentes formes d’action utilisées par les mouvements écologistes ne font en outre pas l’objet de la même férocité dans la répression. « Il y a une accentuation de la répression parce qu’il y a une accentuation du mouvement écologiste », analyse Joël, vétéran des lutte écologiste, condamné à quatre reprises, dont deux fois à de la prison avec sursis.

Répression implacable

« L’un des changements de ces vingt dernières années, c’est la montée en puissance des problématiques liées à l’aménagement du territoire, poursuit-il. Elle a conduit au développement de modes d’action reposant sur des occupations de terrain, des zones à défendre, et créant donc des zones de conflictualité. Dans les années 1980-1990, la mobilisation était plus citadine et il y avait donc moins d’endroits de confrontation. »

Joël fait notamment partie des militants antinucléaire de Bure condamnés, au mois de janvier dernier en appel, pour leur participation à une manifestation non déclarée en août 2017. Il s’est depuis pourvu en cassation.

Le cas de ces militants, qui luttent depuis plus de dix ans contre le projet Cigéo prévoyant l’installation d’un site de stockage de déchets nucléaires à Bure, dans la Meuse, est exemplaire de cette répression implacable des luttes visant à empêcher certaines installations, comme ce fut le cas à Sainte-Soline ou à Notre-Dame-des-Landes.

« Entre 2017-2018, nous avions eu soixante procès en dix mois, avec vingt-six interdictions de territoire, raconte Joël. Le procureur engageait des poursuites pour n’importe quel prétexte, pour le moindre contrôle routier qui se passait mal. À cette époque, plus de la moitié avait une procédure sur le dos. Toutes les semaines, nous passions au tribunal de Bar-le-Duc. »

Les enquêteurs ont par ailleurs déployé des moyens exceptionnels à l’encontre des sept militants alors poursuivis pour « association de malfaiteurs », une qualification finalement abandonnée par la justice.

Le « délit d’intention » est par ailleurs de plus en plus mobilisé contre certains militants radicaux, notamment la bande organisée et l’association de malfaiteurs. « C’est là où le glissement s’opère vers la criminalisation de l’engagement politique, met en garde Joël. On crée une présomption de culpabilité. Dès qu’une personne est active dans certains mouvements, elle est coupable aux yeux des autorités. »

D’autant que bien souvent, « la procédure, c’est la peine », rappelle le militant, citant le poids sur la vie quotidienne des contrôles judiciaires par exemple. Même en l’absence de condamnation, ces procédures lourdes peuvent avoir un réel effet dissuasif. 

L’intransigeance et la sévérité des autorités vis-à-vis des actions de désobéissance civile et de certains mouvements luttant notamment contre l’artificialisation des sols ou l’agriculture intensive contraste avec l’indulgence dont elles peuvent faire preuve vis-à-vis d’autres mouvements sociaux recourant à un niveau de violence comparable, voire souvent supérieur.

« La différence de traitement avec les agriculteurs et les pêcheurs est une évidence, pointe Me Alexander Faro. Mais c’est tout simplement parce que le gouvernement a bien plus peur d’eux que des écologistes ! Regardez la représentation des écologistes et celle des agriculteurs au Parlement ! Du Parti communiste aux Rassemblement national, je n’ai pas vu un seul élu s’indigner des violences commises lors des manifestations des agriculteurs ! »

« Aujourd’hui, le mouvement écologiste a du mal à exister politiquement, et cette absence de poids politique fait qu’il n’y a pas beaucoup de gens pour le soutenir lors qu’il est réprimé et pour s’émouvoir de sa criminalisation, poursuit l’avocat. Le poids de la répression suit le poids politique. Sainte-Soline est un bon exemple. En fait, ce qui se joue actuellement, c’est la place de l’écologie politique en France. »

   mise en ligne le 31 mars 2024

Logement : « Il y a de plus en plus d’expulsions sans solution »

Camille Bauer sur www.humanite.fr

Alors que s’achève, le 31 mars, la trêve hivernale, Marie Rothhahn, de la Fondation Abbé-Pierre, revient sur l’augmentation des mises à la rue sans solution, facilitées par la loi Kasbarian, ainsi que sur le climat hostile aux personnes en difficulté.

Dans un contexte de pauvreté accrue et d’un manque sans précédent de logements, la fin, ce dimanche 31 mars, de la trêve hivernale, durant laquelle les expulsions sont interdites, suscite de grandes inquiétudes. Les associations redoutent la multiplication des mises à la rue, facilitées par le discours hostile aux personnes en difficulté véhiculé par le gouvernement

À quoi peut-on s’attendre en matière d’expulsion locative cette année 2024 ?

Marie Rothhahn : Cent quarante mille personnes sont menacées d’expulsion, selon l’estimation de la Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement (Dihal). C’est plus que les 38 000 – 17 500 ménages – expulsées avec le concours de la force publique, décomptées en 2022.

Ce décalage s’explique par l’inclusion, pour la première fois dans les statistiques, des ménages ayant reçu un commandement à quitter les lieux, mais partis avant l’arrivée de la police. Il reflète sans doute aussi la hausse des expulsions qu’observent tous nos partenaires qui accompagnent les ménages sur le territoire depuis 2023, même si, faute de données fournies par le ministère, nous ne pouvons pas la mesurer précisément. 

La tendance à la hausse est ancienne (+10 % en dix ans), mais s’est encore accrue avec l’aggravation du contexte économique et social sous le coup de l’inflation, le manque croissant de logements abordables et les débuts de l’application de la loi Kasbarian.

Pouvez-vous nous en dire plus sur les effets de cette loi ?

Marie Rothhahn : La loi Kasbarian raccourcit les délais d’instruction des dossiers des personnes menacées d’expulsion, donc les possibilités de trouver un arrangement entre locataires et propriétaires. Elle permet aussi au juge de supprimer le délai de deux mois entre le commandement à quitter les lieux et l’expulsion, s’il considère qu’un ménage est de mauvaise foi, ce qui est un critère assez flou.

Par ailleurs, les ménages qui restent dans leur logement en fin de procédure encourent désormais 4 500 à 7 500 euros d’amende, ce qui va en contraindre à partir d’eux-mêmes, sans attendre l’intervention de la police. Avec ce système, même des personnes ayant trouvé un moyen de régler leur dette sont confrontées à une amende importante. Avec cette loi, on enfonce les personnes les plus en précarité.

Constate-t-on d’autres régressions liées à l’adoption de cette loi ?

Marie Rothhahn : La loi Kasbarian, et le battage médiatique et politique qu’elle a entraîné, a renforcé la stigmatisation des ménages les plus précaires. Cela se voit dans l’attitude des propriétaires, qui se sentent plus légitimes à déloger leurs locataires. Mais c’est aussi visible dans la multiplication des arrêtés d’expulsion pris par les préfets. Avant la loi, cette procédure d’expulsion rapide et sans décision de justice était réservée aux squats de domiciles.

Désormais, elle concerne tous les logements sans titre, même des locaux vides ou désaffectés. En outre, certains préfets outrepassent la loi et procèdent à des évacuations express, dans des situations où une procédure d’expulsion aurait clairement dû être engagée. C’est une pratique qui se multiplie et nous sommes souvent amenés à la contester en justice. Mais tout cela constitue sans doute la partie émergée de l’iceberg. Nous savons que de nombreux ménages sont expulsés sans décision de justice

Les personnes concernées sont-elles toujours les mêmes ?

Marie Rothhahn : Depuis 2023, de plus en plus d’expulsions ont lieu sans qu’aucune solution alternative ne soit proposée au ménage concerné. Des catégories comme les familles avec enfants en bas âge, les personnes handicapées ou vulnérables, pour qui un hébergement un peu pérenne était trouvé, sont désormais mises à la rue avec, au mieux, quelques jours à l’abri.

Notre étude, publiée en 2022, montrait déjà qu’une expulsion a des effets durables, sur l’emploi, l’éducation, etc. C’est probablement encore pire maintenant, d’autant que la chaîne est complètement grippée : de la production de logement social au secteur de l’hébergement, en passant par l’accès au logement privé et à la propriété, tout est engorgé.

Peut-on dire que cette loi constitue un moment de rupture ?

Marie Rothhahn : Même si on la dénonçait comme insuffisante, il existait une politique de prévention des expulsions qui, au moins dans son principe, semblait faire consensus. Même si toutes les avancées législatives n’étaient pas parfaitement appliquées, nous étions dans une dynamique positive. Mais, aujourd’hui, nous sommes confrontés à un retour en arrière brutal et inattendu. Cette loi qui pénalise encore plus fortement les personnes vivant en squat, faute d’autre solution, marque un recul immense en matière de prévention des expulsions des locataires.

La vision de Guillaume Kasbarian, c’est qu’il n’y a que des petits propriétaires en difficulté et des locataires de mauvaise foi. Mais dans la réalité, ces petits propriétaires sont très minoritaires. La grande majorité des propriétaires appartiennent aux classes les plus aisées et possèdent plusieurs logements.


 

   mise en ligne le 30 mars 2024

En Seine-Saint-Denis, les enseignants
« ne lâchent pas l’affaire »

Bérénice Paul sur www.humanite.fr

En grève depuis le 26 février, les enseignants de Seine-Saint-Denis réclament davantage de moyens pour lutter contre la dégradation de leurs conditions de travail. Plusieurs mobilisations étaient prévues ce samedi 30 mars dans l’ensemble du département. À Aubervilliers, les enseignants et parents d’élèves dénoncent l’indifférence des pouvoirs publics dace à leurs revendications.

En ce samedi 30 mars, plusieurs dizaines de personnes affluent sur le parvis qui jouxte la mairie d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Certains agitent des drapeaux où l’on peut lire « Plus d’argent pour l’école publique ». D’autres collent des pancartes entre deux poteaux. Des professeurs saluent des parents d’élèves, qui se sont déplacés pour l’occasion. Des enfants en bas âge chahutent dans les jambes des adultes. L’ambiance est bon enfant ce samedi matin, et en dépit de la pluie, les slogans fusent avec énergie et enthousiasme. « On est là même si Macron ne veut pas, nous, on est là », scande Riley, 32 ans, syndiqué à la FSU et professeur d’anglais au lycée Henri Wallon d’Aubervilliers depuis deux ans. Et de lâcher : « On prend vraiment les parents et les élèves du 93 pour des cons ! » Depuis le 26 février, les enseignants de Seine-Saint-Denis ont entamé une grève à l’appel d’une large intersyndicale, réclamant un plan d’urgence pour l’école publique dans ce département le plus pauvre de France métropolitaine. Mobilisé depuis le début, Riley pointe la dégradation de ses conditions de travail. « L’apprentissage des élèves est de plus en plus compliqué en raison de la surcharge des classes. Le 93 est une variable d’ajustement ! On asphyxie les écoles afin d’aller vers une privatisation de l’enseignement. Il y a une volonté de laisser pourrir le service public », analyse-t-il.

Les groupes de niveaux, « une condamnation sociale et intellectuelle »

Originaire du Canada, Riley estime qu’il est nécessaire de défendre le modèle éducatif à la française. « Les Anglo-Saxons seraient heureux d’avoir un système comme l’Éducation Nationale. Cette institution est loin d’être parfaite mais elle est bien meilleure que la quasi-totalité de ce qui se fait dans le monde. C’est peut-être le seul endroit qui fait que la France résiste un peu à l’atomisation totale. Or, le gouvernement est en train d’ouvrir des brèches dans le vivre-ensemble prôné par l’école ». Bientôt, le cortège s’agite. La foule s’élance dans les rues de la ville. Équipés de casseroles, professeurs et parents d’élèves crient leur colère : « Du fric, du fric pour l’école publique. » Cédric fait partie de l’équipée. À 39 ans, ce professeur de physique Chimie au lycée Le Corbusier d’Aubervilliers veut montrer que « les enseignants ne lâchent pas l’affaire ». « Nous n’avons toujours pas eu de réponse de la ministre. Cette dernière ne prend pas en compte les spécificités de notre département. Nous avons besoin de moyens pour accompagner les élèves vers la réussite et l’émancipation. C’est essentiel pour favoriser une meilleure justice sociale ». L’enseignant critique également la mise en place des groupes de niveaux. « Cela génère une école du tri social », dénonce Cédric. Un avis partagé par Riley. « Cette mesure sous-tend une idéologie élitiste où l’on revient à une forme de racisme anthropologique qui consiste à dire qu’il y a des élèves qui seraient moins doués à l’école par « nature ». C’est une condamnation sociale et intellectuelle », déplore l’enseignant.

« La semaine dernière, il pleuvait dans la classe de mon fils »

Un même sentiment d’injustice pointe du côté des parents d’élèves. Nathalie, 42 ans, a deux enfants, scolarisés dans le groupe scolaire Hugo Balzac Stendhal à d’Aubervilliers. « Depuis le début du mouvement, l’établissement est très mobilisé. 60 % des enseignants ont suivi la première opération « école déserte » », précise l’élue FCPE. « Nous avons la chance d’avoir un groupe scolaire très investi. Nous sommes néanmoins régulièrement confrontés aux manques de moyens », détaille Nathalie. « L’année dernière, deux classes ont été supprimées. En 2025, il y aura plus qu’une psychologue scolaire. Celle-ci ne sera là que ponctuellement puisqu’elle exercera dans neuf établissements », dénonce Kahina, 39 ans, mère de trois enfants dont deux sont scolarisés dans le groupe Hugo Balzac Stendhal. Elle le répète, ce qu’ils veulent, tous, « c’est un plan d’urgence ! ». Le slogan est chanté à tue-tête par la foule. Les casseroles résonnent dans les rues de la ville. Certains passants, amusés, s’arrêtent pour contempler le cortège. Maurice, 49 ans, a tenu à ce que ses fils, âgés de cinq et neuf ans, scolarisés à Aubervilliers, participent à la manifestation. « Quand vous avez des enfants qui vont à l’école en Seine-Saint-Denis, vous vivez tous les jours les effets des moyens limités. Même si l’équipe pédagogique est super et fait de son mieux, cela reste tendu. La semaine dernière, il pleuvait dans la classe du petit », témoigne-t-il, en pointant son plus jeune fils.

Le manque de moyens, un frein aux apprentissages

Son grand frère prend la parole. « Nous n’avons pas de chauffage en classe ! », renchérit ce dernier. « L’Atsem ne pouvait pas rester trop longtemps à cause de l’humidité qui la prenait à la gorge. Elle était asthmatique », ajoute Maurice. Quelques élèves du secondaire se sont également déplacés pour manifester. « Je m’attendais à ce qu’on soit plus nombreux », regrette Clément, 18 ans, en terminale au Lycée professionnel Jean-Pierre Timbaud, à Aubervilliers. Lui aussi fustige le manque de moyens qu’il qualifie de frein pour l’apprentissage. « Aujourd’hui, les conditions sont mauvaises pour apprendre. On a des ordinateurs qui fonctionnent mal, des salles de classe à la limite de l’insalubrité, bourrées de moisissures, pas de chauffage », détaille Clément. Face à l’indifférence persistante du ministère de l’Éducation nationale, les professeurs et parents d’élèves de Seine-Saint-Denis sont déterminés à poursuivre la lutte, décidés à se faire entendre.


 


 

Plan d’urgence 93 : « Ils ont des moulures au plafond. Nous, on n’a pas de plafond ! »

Simon Mauvieux sur https://rapportsdeforce.fr/

Depuis la fin du mois de février, les enseignants du 93 demandent la mise en place d’un plan d’urgence pour l’éducation dans leur département. Plus de 2000 d’entre eux ont manifesté dans les rues de Paris ce jeudi 21 mars, soutenus par certains de leurs élèves. Assemblées générales, blocages, manifestations mais aussi crainte de la répression, les lycéens du 93 font l’apprentissage du militantisme.

 Mobilisés depuis bientôt un mois, les enseignants du 93 ont pu compter, début mars, sur l’ingéniosité de leurs élèves sur les réseaux sociaux pour donner une tonalité nouvelle au mouvement. Une vidéo TikTok tournée par les lycéens de Blaise Cendrars, à Sevran, comptabilise désormais plus d’un million de vues sur la plateforme. Manque de personnel, profs non remplacés, bâtiments vétustes, elle résume à elle seule une partie des maux de l’Education nationale, décuplés en Seine-Saint-Denis. Et elle a fait exploser la visibilité de la mobilisation en cours autour du « plan d’urgence pour le 93 », un mot d’ordre intersyndical exigeant de nouveaux postes et des rénovations d’établissement pour un total de 358 millions d’euros.

Au lycée Louis-Le-grand, situé dans le 5e arrondissement de Paris, des lycéens ont aussi réalisé une vidéo TikTok, cette fois pour essayer de tordre le cou aux clichés qui entourent leur prestigieux établissement. Mais les élèves de Blaise Cendrars, eux, en ont surtout retenu la splendeur du bâti : « La première fois que j’ai vu cette vidéo, je me suis dit : “c’est normal que ce soit aussi beau, c’est un lycée de Paris”. Mais en fait, quand j’ai fait la comparaison avec notre lycée, je me suis dit que non, ce n’était pas normal », raconte Sam, lycéen en classe de 1ère à « Cendrars ».

Estelle, elle aussi en classe de première, poursuit : « Avant je ne me rendais pas compte que le lycée était en très mauvais état, je le voyais, mais je me disais que c’était normal parce qu’on est dans le 93. J’ai grandi ici, j’ai toujours connu ça. Au collège c’était pareil, les profs absents n’étaient pas remplacés. À Louis-Le-Grand, ils ont des moulures au plafond. Nous, on n’a pas de plafond tout court ! ». Ce jeudi 21 mars, une quinzaine d’élèves et quelques professeurs grévistes se sont retrouvés devant Blaise Cendrars pour se rendre à la manifestation à Paris ensemble. Ils retrouveront d’autres lycéens, dont ceux de Jean Zay à Aulnay-Sous-Bois, l’un des établissements du 93 où les élèves sont pleinement mobilisés.

Plan d’urgence 93 : s’organiser malgré la crainte de la répression

Clément, prof de philo au lycée Jean Zay d’Aulnay-Sous-Bois, voit d’un très bon œil la mobilisation de ses élèves. « On était très content de voir nos élèves se mobiliser de manière très responsable et très politique». Mais s’il espère voir émerger un mouvement lycéen, il sait d’expérience que dans le 93, la répression est forte sur les blocages en cas de débordements, de quoi refroidir bon nombre d’élèves. Mobilisés avec Jean Zay et Cendrars, les lycéens de Jacques Brel, à La Courneuve, étaient absents de la manif de jeudi. Au même moment se tenait dans leur ville une marche blanche en hommage à Wany, 18 ans, tué par la police une semaine plus tôt.

Néanmoins, dès le 26 février, la mobilisation des professeurs a créé une prise de conscience chez certains lycéens. Mieux, elle leur a offert des moyens de s’organiser. Les premières assemblées générales ont été ouvertes aux élèves, qui dès le début, ont compris que les revendications les concernaient. « Ce ne sont pas les profs qui nous ont poussé à nous mobiliser, on l’a fait par ce que ça nous touche aussi. Maintenant on se soutient tous ensemble, les profs ont leur piquet de grève, on a notre blocus, et on s’aide mutuellement », détaille Estelle. Dès les premiers jours de mobilisation, des comptes Twitter et Instagram sont ouverts, des boucles WhatsApp et Snapchat permettent de poursuivre les discussions hors AG : les élèves ont pris en main leur propre lutte. Ils ont aussi essayé de créer des ponts avec les autres établissements autour d’eux.

Apprendre à militer, « le choc des savoirs » façon Blaise Cendrars

Façon sortie scolaire, le petit groupe se met en marche vers le RER, où des tickets sont distribués aux élèves. Dans une ambiance décontractée, on discute de la lutte en cours, on rigole des profs qui dansent en manif, on évoque plus librement les problèmes du quotidien. « Ça crée des liens particuliers entre nous, glisse Melissa, prof de français au lycée depuis cinq ans. Ils ont aussi envie de se nourrir de nos expériences, en venant assister aux AG. Maintenant, c’est eux qui les animent. Tour de parole, ordre du jour, vote, ils apprennent très vite parce que ça répond à un besoin qu’ils avaient déjà identifié », poursuit-elle. Estelle et Clara, les deux lycéennes, tiennent à militer « en gardant le smile, en étant positives, jusqu’à ce qu’on se fasse entendre », clament-elles.

Dans le cortège parisien, le groupe de lycéens détonne. Une enceinte envoie Bella de Maitre Gim’s et le mégaphone se transforme en micro de karaoké. « On est connu maintenant aux manifs, on nous demande de venir en tête de cortège », s’exaltent les deux lycéennes. Le groupe de Cendrars retrouve d’autres élèves, ceux du lycée Jean Zay d’Aulnay-Sous-Bois, l’un des lycées du 93 où les élèves sont pleinement mobilisés. Mehdi, en classe de seconde à Jean Zay, tient fermement la banderole aux couleurs de son établissement. Plein de détermination, il voit la mobilisation des lycéens comme un mouvement qui doit encore éclore, en parallèle de celui des profs : « On va continuer jusqu’à ce qu’on obtienne ce qu’on veut, et que les profs soient là ou non, on continuera ». Lui aussi dénonce les problèmes de vétusté de son établissement, le CDI fermé depuis la rentrée, les surveillants sans vie scolaire, le manque de prof, les classes mal isolées, les fenêtres qui ne se ferment pas, la moisissure sur les murs.

Surveillants, lycéens, parents, profs : un mouvement pour les services publics qui s’étend

Ce mouvement a la particularité de ne pas se focaliser sur les conditions de travail ou les rémunérations des professeurs, mais bien sur les conditions d’enseignement, et plus largement sur le service public de l’éducation. De quoi faire converger les lycéens mais aussi les parents d’élèves, présents dans les assemblées générales et les réunions d’information qui se tiennent régulièrement dans tout le département. Préparé depuis octobre, ce mouvement a émergé grâce à un plan d’urgence chiffré, créé par l’intersyndicale du 93 et censé apporter des solutions aux problèmes structurels de l’enseignant en Seine-Saint-Denis.

Le « choc des savoirs », promis par Gabriel Attal en décembre dernier, qui vise à créer des classes par niveau, a ajouté la colère des parents d’élèves à celle des enseignants. « Le choc des savoirs a beaucoup choqué», soulève le professeur, agréablement surpris par le soutien apporté par les parents d’élèves. « C’est une mobilisation pour le service public, tout le monde est concerné par ce sujet », poursuit-il. Melissa, la prof de français du lycée Blaise Cendrars abonde : « La communauté éducative défend ses conditions de travail, mais c’est presque accessoire, ce qu’on défend surtout, c’est les conditions d’apprentissage. L’avenir des enfants, ça parle à tout le monde ».

Une nouvelle journée d’action est prévue vendredi 29 mars en Seine-Saint-Denis, tandis que le mouvement s’étend à d’autres départements d’Île-de-France. Dans le Val-de-Marne, et le Val-d’Oise, les réunions publiques et les assemblées générales se sont enchaînées ces derniers jours. Ce jeudi, une assemblée générale de l’ensemble de l’Île-de-France a décidé de suivre l’agenda des mobilisations de Seine-Saint-Denis dans les autres départements. Des actions locales sont déjà prévues dans le Val-d’Oise et le Val-de-Marne la semaine prochaine.

Les lycéens, eux, sont déterminés à continuer la lutte dans leurs établissements, tout en poursuivant la construction d’un mouvement plus large. « Pour obtenir un plan d’urgence dans le 93, on a vraiment besoin des lycéens, plus on sera, plus on fera entendre nos revendications », espère Mehdi, avant de disparaître dans le cortège de chants, de drapeaux et de banderoles.

   mise en ligne le 29 mars 2024

Montpellier : le personnel de la protection de l’enfance du Département de nouveau en grève

Elian Barascud sur https://lepoing.net/

Après s’être mobilisés une première fois à l’appel de la CGT le 6 février dernier, les agents se sont une nouvelle fois mis en grève ce jeudi 28 mars pour demander urgemment des moyens supplémentaires pour effectuer leurs missions

Nous, on ne demande qu’une seule chose, pouvoir faire notre mission”, tonne Ghislaine Rouxelin, éducatrice et secrétaire générale CGT du foyer de l’enfance du quartier Aiguelongue, ou de nombreux agents du service enfance-famille se sont réunis en cette journée de grève du 28 mars. Ils viennent de tous les quartiers de Montpellier, mais également d’ailleurs dans le département (Pézenas, Hauts-Cantons…) “Le mouvement s’étend !”, constate Benjamin Karchen, délégué CGT du Conseil départemental.

Car depuis octobre, les cadres de la direction enfance famille du Conseil Départemental, en charge de la protection de l’enfance, alertent sur des conditions de travail dégradées, qui mettent en danger des enfants. “Il n’y a pas assez de place en foyer pour héberger tous les enfants placés, qui risquent des violences si ils restent dans leur domicile familial. Ce manque de place conduit à faire des choses illégales, comme loger des mineurs à l’hôtel, où même les ramener chez leurs parents alors qu’une décision de justice actant le placement du jeune a été acté par un juge”, expliquait dans nos colonnes Benjamin Karchen, lors de leur précédente grève le 6 février dernier.

Ghislaine Rouxelin complète : “La crise est profonde depuis le Covid mais ça n’a pas été anticipé. Dans mon service, on a douze bébés pour huit places, ça explose dans tous les services, on a pas assez de douches, c’est dramatique pour les enfants.”

Sylvie et Marie, qui travaillent dans une unité petite enfance à Aiguelongue, témoignent également : “Les enfants souffrent de ces sur-effectifs. Dans certains services, tout le monde s’est mis en arrêt maladie pour protester. Aujourd’hui, on veut aussi des embauches pérennes, pas du soutien d’intérimaires.”

Ici, à Aiguelongue, on a 50 jeunes qui dorment dans des lits de camps. C’est censé être un sas où les enfants restent deux mois, certains sont là depuis deux ans, les équipes sont laminées” précise Benjamin Karchen. “Il faut que la collectivité reconnaisse nos efforts, nos équipes travaillent gratuitement à cause de cette situation.” Aujourd’hui, la CGT demande la création de place d’hébergements en urgence. “Le Département nous a répondu qu’il comptait créer un centre avec 500 places, prévu en décembre prochain, mais on a pas le temps d’attendre, et surtout, ça ne suffit pas, il y a actuellement 320 mesures de justice actant un placement qui ne sont pas exercées.” Pour lui, le problème vient du foncier. “On est allé à la préfecture pour en parler, aujourd’hui, ce qu’il faut, c’est des réquisitions pour pouvoir ouvrir des places. Cela montre qu’il faut un vrai pilotage de notre action, ce n’est pas à nous, syndicalistes, d’aller voir le préfet pour demander ça.”

Il précise également qu’une délégation doit rencontrer la direction du pôle enfance-famille pour échanger. “Selon comment ça se passe, on va peut-être suspendre les actions et maintenir le préavis.”

Outre le service de la protection de l’enfance, d’autres services du Conseil Départemental ont récemment posé des préavis de grève, pour des raisons différentes. On évoquait dans nos colonnes en début de semaine les comptables de la Maison départementale de l’Autonomie, qui demandent l’octroi de la prime Ségur. D’autres agents entendent se mobiliser contre ce qu’ils perçoivent comme une inégalité des régimes indemnitaires. “Il y a des agents de catégorie B et C qui font exactement le même travail, mais qui n’ont pas la même paie”, décrit le délégué syndical.

Contacté, le service communication du Conseil Départemental n’a pas donné suite à nos sollicitations.


 

   mise en ligne le 28 mars 2024

Accords du Touquet : la gauche réclame une commission d’enquête

Alice Terrier sur www.humanite.fr

Plusieurs députés de tous les groupes de gauche de l’Assemblée demandent la création d’une commission d’enquête parlementaire sur les répercussions des accords du Touquet, alors que les répressions envers les exilés de Calais se font de plus en plus violentes.

Il y a 20 ans étaient signés les accords du Touquet, un traité franco-britannique permettant la surveillance militaire et policière de la frontière entre les deux pays, sur les plages françaises. Pour quel bilan ? Alors que plus de 300 personnes sont décédées dans les eaux froides de la Manche depuis 1999, six députés de gauche ont cette semaine présenté une proposition de résolution.

Le but ? Créer une commission d’enquête parlementaire dédiée aux répercussions des accords du Touquet. « Nous devons veiller au respect des droits et libertés fondamentales des personnes exilées » qui tentent « par milliers de traverser chaque année la Manche », mesure ainsi la députée PCF Elsa Faucillon, qui estime que, depuis ces accords, la France est devenue « bras policier de la politique migratoire du Royaume-Uni » et se livre de plus en plus à des actions condamnables.

Hors de l’état de droit

Dans un reportage effarant du Monde, un adolescent a d’ailleurs fait état de violences à l’encontre de son embarcation, percée par les forces de police, alors qu’il était déjà en mer, accompagné de plusieurs personnes dont des enfants. Son cas n’est pas unique. Le reportage démontre également des tentatives de déstabilisation des embarcations de fortunes, appelées « small boat ». Ces actions policières contreviennent avec le droit français de la mer.

Seules les actions de sauvetage sont autorisées. « Il y a des drames à la frontière franco-britannique qui se multiplient », s’indigne Elsa Faucillon, demandant que l’enquête « fasse le jour sur des pratiques qui sont aujourd’hui des réalités à Calais. » « Beaucoup m’ont dit, « quoi qu’il se passe, je chercherais à passer de l’autre côté » », rappelle Charles Fournier, député écologiste, à propos d’exilés rencontrés sur place.

« Nous découvrons dans cet article du Monde des pratiques des forces de l’ordre, les moyens qui leur ont été accordés et en parallèle le peu de moyens accordés aux sauveteurs en mer, dénonce l’écologiste. Tout est fait pour empêcher les points de fixation sur terre, mais il y a aussi des pratiques en mer qui mettent en danger la vie des personnes en situation de migration. C’est absolument insupportable. »

Selon lui, une commission d’enquête « s’impose pour que nous sachions ce qui se pratique là-bas et que cela cesse, puisque c’est tout à fait en dehors de l’État de droit. » « Il faut établir un chiffrage des dépenses de sécurité dans le cadre de la politique de zéro fixation », insiste aussi Arthur Delaporte, député socialiste. Les députés entendent faire signer le plus largement possible leur proposition de résolution, et la faire examiner dès que possible dans l’hémicycle.


 

   mise en ligne le 27 mars 2024

Les revendications salariales embrasent les supermarchés Auchan

Stéphane Guérard sur www.humanite.fr

L’intersyndicale CGT, CFTC, FO et CFDT appelle les salariés des magasins et de la logistique à réitérer, vendredi 29 mars, les débrayages massifs de la semaine précédente.

C’est un mouvement social inédit auquel fait face la direction d’Auchan. Pour la première fois depuis la création du groupe à Roubaix en 1961, une intersyndicale constituée de la CGT, la CFDT, FO et la CFTC est parvenue à mobiliser très largement les salariés d’une centaine de super et hypermarchés, vendredi 22 mars.

« Cinquante collègues ont débrayé le matin et 30 l’après-midi, se réjouit Benoit Soibinet, délégué syndical Auchan Zone de vie Brétigny. On avait prévu de rester devant le magasin. Mais les collègues ont eu envie d’y rentrer. On a été très bien accueillis par les clients. Ils nous disaient bravo, qu’on avait raison. »

Dans un autre hyper d’Essonne, à Montgeron-Vigneux, Mathieu, élu CGT, n’avait jamais vu pareille grève : « Quatre-vingts collègues grévistes le matin, 50 l’après-midi. Lors des précédentes actions, on n’était souvent qu’une dizaine. Il faut dire que la direction avait bien énervé les collègues. »

Un milliard de dividendes pour les actionnaires d’Auchan l’an dernier

Se fondant sur un résultat en berne pour 2023 (une perte de 379 millions d’euros), la hiérarchie du cinquième groupe de grande distribution français n’a proposé aux élus du conseil social et économique central qu’un petit 1,5 % d’augmentation salariale collective, assorti d’une remise achats consentie à chaque salarié effectuant ses courses dans son magasin, reconduite à 15 %, donc pas améliorée. Avec une participation de 0,08 %, le maigre panier des négociations annuelles était à prendre ou à laisser.

Pour la première fois, les syndicats unanimes ont décidé de passer leur tour. Le compte n’y était pas : FO revendiquait, par exemple, 5 %, la CFTC 4,8 %, la CGT 8 %. Tous attendaient au moins que les salaires se hissent au niveau de l’inflation (4,9 % en 2023). Piquée au vif, la direction a sévi : l’augmentation générale a fondu de manière unilatérale en un 1,3 %. Idem pour la remise achats : 10 %. Les supermarchés se sont donc embrasés.

D’autant que le contexte social est morose. « Les plans de réorganisation du travail font que les salariés, qui occupaient auparavant un poste, se retrouvent sur plusieurs métiers différents. En parallèle, on voit les effectifs diminuer », déplore Mathieu.

La direction souhaiterait aussi remanier le temps de travail pour faire des économies et répondre à ses difficultés de recrutement. Elle envisage de passer du volontariat pour les ouvertures de magasin les dimanches et jours fériés à une semaine de six jours, imposant 15 dimanches et 4 jours fériés travaillés, avec une compensation à la baisse de +150 % de salaire à +110 %.

« On nous dit qu’il n’y a pas d’argent, que les salariés doivent faire des efforts. Mais les -300 millions sont la conséquence de choix stratégiques. Ils ont voulu déployer 300 magasins “piétons, avec une image-prix qui n’est pas bonne par rapport à Lidl, Intermarché ou Leclerc. Et on nous fait payer le rachat des 98 magasins Casino », fait valoir Gérald Villeroy, délégué CGT central. Ce dernier rappelle que « les actionnaires s’étaient partagés un milliard d’euros de dividendes en 2022-2023. Un milliard pour 800 personnes ! » L’intersyndicale appelle à une nouvelle journée de débrayage, vendredi 29 mars. À ce jeu de bras de fer, la direction a déjà lâché, en revenant aux 15 % de remise achats.


 

   mise en ligne le 26 mars 2024

Européennes : Ruffin engage la gauche sur le « front de la Somme »

Mathieu Dejean sur www.mediapart.fr

Mobilisés en soutien aux salariés de l’usine Metex à Amiens, Manon Aubry, Léon Deffontaines et Marie Toussaint ont dénoncé d’une même voix, autour de François Ruffin, le laisser-faire de l’Europe face au dumping chinois. À l’initiative, le député picard veut mettre la question sociale au centre des européennes.

Amiens (Somme).– C’est encore une fois par la Picardie que la question sociale s’invite dans la séquence électorale – et par une usine menacée de fermeture, donc. Ce 25 mars, l’Insoumise Manon Aubry, le communiste Léon Deffontaines et l’écologiste Marie Toussaint, têtes de liste de leurs partis respectifs aux élections européennes du 9 juin, ainsi que la socialiste Chloé Ridel, candidate sur la liste Parti socialiste-Place publique, se sont retrouvé·es sur le parking de l’usine Metex, dans la zone industrielle d’Amiens-Nord (Somme).

Cette fabrique de lysine (un acide aminé essentiel pour l’alimentation animale et la production pharmaceutique) est placée en redressement judiciaire. Près de 300 emplois sont menacés. « À défaut d’avoir réussi à mettre tout le monde sur la même liste, on a mis tout le monde sur le même parking », commente Guillaume Ancelet, président du microparti Picardie debout, qui voit dans cette lutte « un cas d’école pour forcer le gouvernement à mettre ses paroles sur la réindustrialisation en actes ».

Au micro, le député de La France insoumise (LFI) François Ruffin distribue la parole devant quelques centaines de salarié·es aux gilets fluo de leurs syndicats. Habitué à couvrir la série noire des délocalisations dont son département est victime depuis des décennies (il l’a rebaptisé le « front de la Somme »), l’ancien journaliste de Fakir a préparé les esprits aux interventions politiques, qui ne sont pas toujours les bienvenues.

Depuis près d’un an, il alerte le gouvernement et pousse discrètement le dossier, en vain. « C’est notre dixième rencontre [avec les salarié·es], nous avons fait preuve d’une grande patience. Maintenant, 300 foyers se demandent comment demain ils vont remplir leur frigos : c’est de l’angoisse qui monte ! », lance-t-il. Les éventuels repreneurs ont jusqu’au 6 mai pour déposer leurs offres – deux groupes, l’un français, l’autre sud-coréen, seraient intéressés.

Le temps de la médiatisation est donc venu, selon une mécanique bien huilée dans la geste ruffiniste. François Ruffin a une longue expérience des batailles désespérées contre les fermetures d’usines, en particulier sur son territoire, les plus emblématiques étant celles de Goodyear (fermée en 2014) et de Whirlpool (fermée en 2018).

Les élections européennes peuvent offrir à la lutte des Metex une fenêtre d’opportunité. « Les oreilles des ministres, celles des partis, s’ouvrent un peu. Il faut mettre la production au cœur de cette campagne des européennes. Je ne peux pas promettre qu’on va gagner, mais je peux promettre que cette fermeture ne passera pas comme une lettre à la poste », s’engage-t-il, généreusement applaudi par des salarié·es aux mines déterminées.

La gauche unie pour défendre le travail

Sur les banderoles qui entourent l’imposante usine biotechnologique, les causes du marasme s’étalent en un slogan lapidaire : « La Chine nous tue. L’Europe cautionne ». Metex, dernière usine d’Europe à produire de la lysine, pourrait fermer à cause de l’ouverture de l’Europe au marché chinois, où le produit est deux fois moins cher, mais cinq fois plus polluant.

« On nous parle d’écologie, mais quand on vient aux actes, l’Europe laisse les produits chinois inonder notre marché, quitte à sacrifier nos emplois, déplore ainsi Samir Benyahya, délégué syndical CFDT (majoritaire dans l’usine amiénoise). Nous sommes les oubliés d’un système européen très bureaucratique. » Il fait référence aux mesures antidumping au niveau européen, qui traînent en longueur alors que la trésorerie de l’usine est à sec.

Le communiste Léon Deffontaines, Amiénois lui aussi, peut en témoigner : « C’est un département qui vit au rythme des directives européennes. Amiens a d’ailleurs souvent été le point névralgique de luttes pour l’emploi au niveau national. C’est concrètement une des grandes questions posées par ces élections européennes : la défense du tissu industriel. Cette affaire est symptomatique de l’Europe qui mène droit dans le mur en mettant les travailleurs en concurrence déloyale. »

Si l’Union européenne est aussi particulièrement pointée du doigt, c’est qu’elle a supprimé ses quotas sucriers depuis 2017 (la lysine est fabriquée à base de sucre), ce qui fait varier fortement ses cours. Questionné par François Ruffin sur les droits de douane sur la lysine, le ministre de l’industrie a répondu : « La lysine fait aujourd’hui l’objet d’un droit de douane de 6,3 % à l’importation. […] Sur demande de plusieurs États-membres, un contingent tarifaire s’est ouvert sur la lysine depuis 2020. À ce jour, ce contingent permet d’importer 300 000 tonnes de lysine par an en exemption de droits de douane. »

Face à cette machine infernale du dumping européen et extra-européen, la gauche fait front commun sous le mot de « protection », voire de « protectionnisme ». Au micro devant les salarié·es, Manon Aubry prend ainsi Emmanuel Macron aux mots : « Macron a dit que déléguer à d’autres notre capacité à produire était une folie. Oui, dépendre de la concurrence chinoise, c’est une folie environnementale, c’est une folie du point de vue industriel, et c’est une folie pour 300 salariés qu’on laisse sur le carreau. Et cette folie, ils la continuent en signant à tour de bras des accords de libre-échange ! »

En aparté, l’écologiste Marie Toussaint impute aussi la situation à « l’absence de protection de notre économie » : « Ce qui distingue la gauche et les écologistes, c’est qu’on ne veut pas se laisser dicter l’avenir par le modèle juridique du capital mondialisé. »

Le retour du protectionnisme

Que la gauche et les écologistes s’alignent globalement sur cette question – même si des divergences demeurent sur le degré de confiance dans les institutions européennes pour changer la donne – est pris comme un signe de progrès par François Ruffin. Celui-ci avait publié en 2011 un « journal intime de [s]es pulsions protectionnistes » : « C’était alors très mal vu de parler de protectionnisme. Maintenant tout le monde en convient : si on veut avoir une politique industrielle dans le pays, il faut une politique commerciale cohérente. »

En filigrane, François Ruffin instruit le procès du Parti socialiste (PS) qui, lorsqu’il gouvernait, n’a fait qu’accompagner ces effets de la mondialisation. « Mon camp s’est coupé de sa branche ouvrière. Jacques Delors a fait l’élargissement de l’Union européenne, et François Lamy l’OMC. On a eu des campagnes entières de gauche socialiste dans lesquelles on ne prononçait pas le mot “ouvrier” parce qu’il puait. Les mots ont changé, heureusement », résume le député-reporter, qui s’est imposé en 2017 sur une terre où l’extrême droite ne cesse de progresser depuis 2012, sur les ferments de la désolation laissée par la désindustrialisation.

L’inquiétude sur les bénéfices électoraux que le Rassemblement national (RN) pourrait tirer de la situation, une nouvelle fois, aux européennes du 9 juin, hante la gauche, et François Ruffin en particulier. Dans son dernier livre, Mal-travail. Le Choix des élites, François Ruffin écrit : « Le mépris du travailleur engendre la défiance du citoyen. […] Et surtout via des bulletins pour le RN. Avec une gauche qui n’incarne plus naturellement, spontanément, le “parti du travail”. »

Léon Deffontaines, qui avait fait campagne pour lui en 2017 (Ruffin avait réussi à rallier toute la gauche, hors PS, derrière lui), abonde : « La montée de l’extrême droite ici s’explique par un sentiment de déclassement, mais aussi par une déception de la gauche. Avant, la colère des ouvriers s’exprimait par un vote de gauche. Mais beaucoup de ses promesses sont restées lettre morte, et aujourd’hui beaucoup de gens pensent que c’est le RN qui défend le travail. »

Au début du rassemblement, ce 25 mars, le suppléant du député RN Jean-Philippe Tanguy (de la circonscription voisine), Philippe Théveniaud, était présent, avec la candidate du RN qui avait affronté François Ruffin, Nathalie Ribeiro-Billet.

S’ils ont été rapidement refoulés par les syndicalistes, leur présence en dit long. « On le sent : quand on sort d’Amiens, la montée de l’extrême droite est puissante, tout comme le rejet dont la gauche fait l’objet », commente Arthur Lalan, secrétaire fédéral du Parti communiste français (PCF) de la Somme. « À la campagne, les gens n’ont pas le même rapport aux institutions que dans les villes, conclut-il. François a le discours qu’ont eu les communistes pendant des années, et qui n’a pas bougé. Espérons que cela suffise. »


 

   mise en ligne le 25 mars 2024

Gaza : l’ONU se prononce
pour un cessez-le-feu

Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

Après plus de cinq mois de guerre, le Conseil de sécurité de l’ONU a enfin adopté lundi une résolution exigeant un « cessez-le-feu immédiat » à Gaza, un appel bloqué plusieurs fois par les États-Unis qui se sont cette fois abstenus, accentuant la pression sur leur allié israélien. Les bombardements se poursuivent à Gaza où la situation pour les 2,4 millions d’habitants est plus critique chaque jour. En particulier au nord de l’enclave, dont l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens, principale pourvoyeuse d’aide humanitaire, s’est vue interdire l’accès, a dénoncé l’Unrwa dimanche.

La résolution adoptée sous les applaudissements par 14 voix pour, et une abstention, « exige un cessez-le-feu immédiat pour le mois du ramadan” – qui a déjà commencé il y a deux semaines-devant » mener à un cessez-le-feu durable, et “exige la libération immédiate et inconditionnelle de tous les otages”.

Depuis cinq mois, le peuple palestinien souffre terriblement. Ce bain de sang a continué trop longtemps. C’est notre obligation d’y mettre un terme. Enfin, le Conseil de sécurité prend ses responsabilités”, s’est félicité l’ambassadeur algérien Amar Bendjama, même si les résolutions du Conseil, contraignantes, sont régulièrement ignorées par les Etats concernés.

Contrairement au texte américain rejeté vendredi par des vetos russe et chinois, il ne lie pas ces demandes aux efforts diplomatiques du Qatar, des Etats-Unis et de l’Egypte, même s’il « reconnait » l’existence de ces pourparlers visant à une trêve accompagnée d’un échange d’otages et de prisonniers palestiniens.

Après l’abstention américaine à l’ONU, le premier ministre israélien Netanyahou a réagi en indiquant qu’il n’enverra pas la délégation israélienne attendue à Washington, le gouvernement israélien estimant que cette abstention « nuit aux efforts de guerre et pour libérer les otages ». Israël « n’arrêtera la guerre à Gaza qu’une fois les otages libérés », affirme de son côté le ministre de la Défense.

Dans un contexte d’urgence humanitaire extrême

Après l’échec du texte étasunien vendredi, huit des dix membres non permanents du Conseil (Algérie, Malte, Mozambique, Guyana, Slovénie, Sierra Leone, Suisse, Équateur) ont travaillé sur un nouveau projet.

La Chine avait annoncé son soutien à cette nouvelle résolution et a dit espérer « que le Conseil de sécurité l’approuvera au plus vite et enverra un signal fort pour que cessent les hostilités ». « Nous prévoyons, sauf rebondissement de dernière minute, que la résolution sera adoptée et que les États-Unis ne voteront pas contre », a indiqué dimanche un diplomate à l’Agence France presse.

La réunion onusienne intervient dans un contexte d’urgence humanitaire extrême et alors que l’offensive israélienne à Gaza a fait plus de 32 000 morts, selon le ministère de la Santé du Hamas.

Macron met en garde Netanyahou contre « le transfert forcé de population, un crime de guerre »

À la veille de cette échéance, et alors que la France s’est dite prête à soumettre le cas échéant sa propre résolution, Emmanuel Macron s’est entretenu par téléphone avec le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou. Le président français lui a fait part de « sa ferme opposition » à une offensive israélienne sur Rafah et avertissant que « le transfert forcé de population constituait un crime de guerre », a fait savoir l’Élysée.

Lors de cet échange, il a aussi condamné « fermement les récentes annonces israéliennes en matière de colonisation » alors qu’Israël a annoncé vendredi la saisie de 800 hectares de terres en Cisjordanie occupée, et plaidé pour une « solution à deux États (…) seule à même de répondre aux besoins de sécurité d’Israël et aux aspirations légitimes des Palestiniens ».

Conformément à la demande de la Cour de Justice internationale à Israël, le chef de l’État a également, selon l’Élysée, « insisté pour qu’Israël ouvre sans délai et sans condition tous les points de passage terrestres existant vers la bande de Gaza – notamment le point de passage de Karni, avec une voie terrestre directe depuis la Jordanie, ainsi que le port d’Ashdod ».

L’Unrwa se dit interdite de toute livraison d’aide dans le nord de Gaza

À rebours de cette exigence, l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens (Unrwa) a annoncé, par la voix de son chef Philippe Lazzarini, être désormais formellement interdite par Israël de toute livraison d’aide alimentaire dans le nord de la bande de Gaza.

« En dépit de la tragédie qui se déroule sous nos yeux, les autorités israéliennes ont informé l’ONU du fait qu’elles n’approuveraient plus de convois alimentaires de l’Unrwa dans le nord » de l’enclave palestinienne, a-t-il posté sur X (ex-Twitter) dimanche, soulignant que l’agence reste « la principale ligne de vie pour les réfugiés palestiniens ». Cette décision intervient, alors que l’Unrwa est accusée par Israël d’être infiltrée par des soutiens du Hamas, en dépit de la famine imminente qui menace les Gazaouis, en les quelque 300 000 personnes restées dans le nord du territoire.

« Empêcher l’Unrwa d’apporter de la nourriture, c’est en fait refuser la possibilité de survivre à des gens qui ont faim », a réagi le directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, qui a appelé à revoir « urgemment » cette décision.

Les bombardements se poursuivent, plus de 32 000 morts

Au même moment, des frappes aériennes et des tirs d’artillerie continuent de se succéder dans la bande de Gaza. Dimanche, 84 personnes ont été tuées dans des bombardements notamment dans la ville de Gaza (nord) et celles de Khan Younès et Rafah (sud), portant le bilan total palestinien à 32 226 morts, a annoncé le ministère de la Santé du Hamas.

« Quand on regarde Gaza, on dirait presque que les quatre cavaliers de l’Apocalypse galopent au-dessus, semant la guerre, la famine, la conquête et la mort », a dénoncé le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres, en déplacement en Égypte, plaidant pour « inonder Gaza d’une aide vitale ». « Le choix est clair : la vague ou la famine », a-t-il déclaré tandis que les 2,4 millions d’habitants du territoire palestinien survivent sous un siège complet depuis le 7 octobre.

Deux nouveaux hôpitaux assiégés, selon le Croissant rouge

Après l’offensive contre le plus grand établissement de soin de Gaza, l’hôpital Al-Chifa, le Croissant rouge palestinien a fait état dimanche de deux nouveaux hôpitaux assiégés dans la bande de Gaza par l’armée israélienne, qui a confirmé une intervention dans le quartier mais pas dans les établissements hospitaliers.

Selon l’organisation, des véhicules militaires sont arrivés dimanche matin aux abords des hôpitaux Nasser et al-Amal, dans la ville de Khan Younès, dans le sud du territoire, sur fond de tirs et de bombardement « intenses », un de ses bénévoles aurait été tué.

Sollicitée par l’AFP, l’armée a indiqué que ses « troupes opèrent dans toute la zone d’al-Amal, elles n’opèrent pas actuellement dans les hôpitaux ». Mais, selon le Croissant rouge, des appels ont été émis par drones demandant à tous les occupants de l’hôpital al-Amal de sortir dévêtus, les portes étaient bloquées de l’établissement au moyen de digues de terre.

Violences ordinaires de la colonisation à Hébron

Une vidéo montrant la violence ordinaire de la colonisation israélienne en Cisjordanie occupée suscite l’émoi sur les réseaux sociaux. On y voit un enfant palestinien faisant des courses dans une épicerie de Hébron malmenée et humiliée par des soldats israéliens. https://t.co/I4QGwy9YKw

En parallèle de la guerre à Gaza, les violences liées à la colonisation se sont multipliées ces derniers mois, notamment à Jénine.

   mise en ligne le 24 mars 2024

Sainte-Soline : un an après la manifestation contre la méga-bassine,
la bataille des récits se poursuit

Emilio Meslet sur www.humanite.fr

Il y a un an, la manifestation contre une méga-bassine des Deux-Sèvres a propulsé la « guerre de l’eau » au cœur du débat public. Depuis, partisans de l’agro-industrie et défenseurs de l’agroécologie s’affrontent, localement comme nationalement, sur fond de procédures judiciaires.

Même sur les mots, ils ne sont pas d’accord. Leurs défenseurs louent de simples « retenues de substitution » et leurs pourfendeurs dénoncent des « méga-bassines » pour désigner ces immenses cratères, creusés au milieu du Marais poitevin et remplis de millions de litres d’eau de pluie ou pompée dans les nappes phréatiques.

Ces grands trous à ciel ouvert sont, selon les premiers, la solution miracle aux sécheresses estivales pour irriguer les cultures et, d’après les seconds, les symboles de la privatisation par l’agro-industrie d’un bien commun raréfié par le réchauffement climatique.

Il y a un an, cette bataille sémantique qui traduit deux visions diamétralement opposées du modèle agricole a pris une tout autre tournure, à la faveur d’une manifestation historique que la préfecture des Deux-Sèvres avait interdite. Le 25 mars 2023, environ 25 000 personnes ont, malgré tout, convergé vers la méga-bassine en chantier de Sainte-Soline, à l’appel des Soulèvements de la Terre (SLT) et de diverses organisations, dont la CGT, EELV, la FI, le PCF 79 ou encore la Confédération paysanne.

Une journée noire qui a vu s’affronter, en direct à la télévision, gendarmes et quelques centaines de black blocs. Une journée noire pour de nombreux manifestants pacifistes victimes d’une féroce répression policière ayant fait plus de 200 blessés (47 côté gendarmes, selon la place Beauvau). Une journée noire où il a plu des grenades par milliers, qui a marqué un tournant dans ces luttes écologistes empreintes de désobéissance civile.

Un week-end de « commémor’actions »

Depuis cette date, deux récits s’affrontent. Et la guerre de positions se poursuit entre deux mondes qui ne se parlent plus. Tant à l’échelle locale que nationale. D’un côté, les syndicats agricoles majoritaires (FNSEA et Jeunes agriculteurs) réduisent le combat écologiste aux violences : « Que ce soit en octobre 2022 ou en mars 2023, les manifestations n’ont pas été pacifiques. Nous, agriculteurs, sommes là pour produire des denrées alimentaires, pas pour faire la guerre », regrette Jean-Marc Renaudeau, président FNSEA de la chambre d’agriculture du 79.

Un récit auquel le gouvernement apporte son appui et ses mensonges, notamment avec un ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, qui a tenté, en vain, de dissoudre le collectif des SLT vus comme « écoterroristes ». Dernier exemple en date avec son homologue de la Transition écologiste, Christophe Béchu, à propos de nouvelles actions : « Si l’enjeu des SLT est de sensibiliser l’opinion, super. Si c’est recommencer des débordements extrêmement violents, qu’ils s’abstiennent car ils ne rendent pas service à l’écologie. » C’est à ce camp que l’exécutif a donné raison, lors de la crise des agriculteurs, en proposant de « faciliter le stockage de l’eau » en accordant au projet une sorte de présomption d’intérêt public.

De l’autre côté, les militants anti-bassines essaient difficilement de faire entendre une autre voix : le site d’information Reporterre vient de sortir un documentaire intitulé Sainte-Soline : autopsie d’un carnage où ils s’expriment longuement sur le « piège » du 25 mars 2023.

Ce week-end, les SLT ont aussi organisé, à travers la France, une série de « commémor’actions », un an après le douloureux choc. « Elles servent à panser les plaies et à montrer qu’on pense à un avenir meilleur. Mais nos adversaires évitent de parler de nous, paysans, pour laisser penser que le débat se joue entre eux et les écologistes », rapporte Benoît Jaunet, porte-parole de la Confédération paysanne 79.

« La mobilisation a été une énorme victoire culturelle car même les éditocrates les plus fervents défenseurs du capitalisme ont dû avouer que c’est bien l’argent public qui sert à privatiser l’eau dans ces méga-bassines », rappelle David Bodin, secrétaire général de la CGT du département.

La méga-bassine de Sainte-Soline livrée à l’automne

Dans les Deux-Sèvres, la situation s’est vraiment « tendue », de l’aveu de tous. « La pression mise sur les porteurs de projet et, par ricochet, sur le monde agricole est énorme, alerte Jean-Marc Renaudeau. Un groupe de citoyens vient de porter plainte contre la maire de Val-du-Mignon pour conflit d’intérêts, car elle est agricultrice et concernée, comme 200 exploitations dans le département, par les retenues d’eau. C’est inadmissible ! »

Le président de la chambre d’agriculture continue de défendre ces « retenues » contestées (une est en service, trois en construction et douze en gestation) : « On n’a jamais vu un hiver aussi humide, alors pourquoi ne pas stocker l’eau en hiver pour l’utiliser en été ? Donc, maintenir des projets agricoles sur le territoire alors qu’on va devoir, à l’avenir, diviser par deux ou trois les prélèvements ? C’est un projet collectif. »

D’ailleurs, les chantiers se poursuivent, bien que toutes les voies de recours ne soient pas épuisées et que la justice, dans des départements voisins, ait déjà fait annuler des autorisations. La méga-bassine de Sainte-Soline doit, par exemple, être livrée à l’automne.

En face, militants et paysans partisans d’un modèle alternatif dénoncent les collusions entre l’agro-industrie et l’État, qui n’hésite pas à mettre ses moyens à disposition. « Je fais partie de ceux qui ont découvert le cynisme des pouvoirs publics capables de défendre un cratère quel qu’en soit le coût humain et économique contre ceux qui tentent de protéger l’avenir », s’étonne encore Benoît Jaunet.

« Même quand on a gagné en justice concernant la bassine de Cram-Chaban (Charente-Maritime), déclarée illégale, elle a continué à être exploitée pendant sept ans grâce à des arrêtés préfectoraux », souligne David Bodin. Le cégétiste, comme son camarade de la Confédération paysanne et sept autres personnes, a été condamné, en janvier 2024, pour avoir organisé la manifestation du 25 mars 2023. « C’est une première depuis l’Occupation de condamner des syndicalistes pour ce motif », pointe-t-il.

Les Soulèvements de la Terre ne baissent pas les bras et prévoient une mobilisation, entre les 15 et 21 juillet prochains, pour un « Sainte-Soline 3 ». Et, le 11 mai, à quelques kilomètres de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), les activistes organisent une « rando festive et déterminée » contre deux projets de « giga-bassines ». Une façon de réaffirmer qu’ils n’ont pas dit leur dernier mot.


 


 

Journée mondiale de l’eau :
le gouvernement a tout faux !

Communiqué de la Confédération Paysanne sur www.confederationpaysanne.fr

En cette journée mondiale de l'eau, la Confédération paysanne alerte sur les reculs en cours sur la question de l'eau en agriculture. Un an après la présentation du plan eau par Emmanuel Macron, la question fondamentale de la préservation et du partage de l'eau reste un impensé du gouvernement. Alors que nous devrions avoir avancé sur la question de la priorisation des usages, dans un contexte de raréfaction de ce commun qu'est l'eau, les récentes mesures annoncées vont toutes dans le mauvais sens.

Le fonctionnement actuel de nombreuses instances de gestion de l'eau (en particulier les Organismes Uniques de Gestion Collective) ne permet pas une gouvernance démocratique de l'eau, pourtant indispensable pour faire face aux enjeux actuels et pour éviter les maladaptations au changement climatique.

La volonté de passer outre les études scientifiques nie la réalité de l'état quantitatif et qualitatif de la ressource en eau. Cette négation est à la base des évolutions des règles concernant les projets d'ouvrages hydrauliques : raccourcissement des délais, non prise en compte des études HMUC, disparition dans la cartographie de cours d'eau et zones humides… L'exact opposé de ce qu'il faut faire.

Cela va de pair avec la fuite en avant des récentes décisions concernant les pesticides, qui vont à la fois continuer à dégrader massivement la qualité de l'eau et réduire la capacité des sols à retenir l'eau.

C'est ignorer aussi les décisions de justice : en octobre dernier, le tribunal administratif de Poitiers a invalidé les projets de 15 bassines au motif qu'ils ne permettent pas de diminuer les prélèvements en eau.

Pour la Confédération paysanne, l'urgence est à un plan Eau qui intègre les projets dans leur territoire en adaptant les volumes à la ressource disponible et définisse le partage des usages entre tous les secteurs (l'alimentation en eau potable restant évidemment prioritaire) ainsi qu'entre paysan·nes.

Il faut donc se poser les bonnes questions : qu'est-ce qu'on irrigue ? Pour quel modèle agricole et alimentaire ? La réponse doit être un modèle agricole qui relocalise l'alimentation, au service de la souveraineté alimentaire et non de l'exportation, et qui, in fine, limite ses prélèvements et protège la ressource en eau.

Pour cela, la Confédération paysanne demande urgemment :

  • De massivement réorienter les financements relatifs à l'eau en agriculture vers le soutien et le développement de pratiques retenant l'eau dans les sols (couverts végétaux, haies, prairies permanentes, semences paysannes, haies, bandes enherbées…), de protéger l'eau (baisse des intrants chimiques de synthèse) et d'économiser la ressource.

  • De prioriser les usages en agriculture vers les productions agricoles qui relocalisent l'alimentation et favorisent les emplois, en particulier le maraîchage diversifié. La Confédération paysanne demande, en période de sécheresse, la généralisation partout en France des dérogations pour les maraîchers (sur les volumes d'eau et horaires d'irrigation) en particulier pour les semis et plantations.

  • De plafonner les volumes accordés par ferme, en fonction du nombre d'actifs et des productions. Les plafonds doivent être déterminés au niveau local et en fonction des condition-pédoclimatique et hydrogéologiques du territoire et relativement à des pratiques qui favorisent d'abord les économies d'eau. Les références historiques ne peuvent pas rester le seul critère dans l'attribution des volumes.

  • L'arrêt des méga-bassines, instrument d'accaparement de l'eau et de maladaptation.

     

   mise en ligne le 23 mars 2024

« Devoir de vigilance » :
un combat de classe européen

Par Francis Wurtz, député honoraire du Parlement européen sur www.humanite.fr

Le 24 avril 2013, nombre de consommateurs occidentaux découvraient, derrière les décombres du Rana Plaza et les 1 135 victimes de l’effondrement de cette usine textile construite au Bangladesh en violation de toutes les règles de sécurité, que bien des grandes marques occidentales « au-dessus de tout soupçon » ne se souciaient guère des conditions dans lesquelles étaient fabriqués leurs vêtements. Cet effroyable scandale fut la source d’une prise de conscience dans l’opinion publique : il fallait coûte que coûte « faire quelque chose » pour qu’à l’avenir les entreprises européennes ne puissent plus se défausser de leurs responsabilités concernant les atteintes aux droits humains et environnementaux commises dans tous les maillons de la chaîne de valeurs, depuis leurs fournisseurs jusqu’à leurs sous-traitants.

C’est ainsi qu’en 2017 fut adoptée en France – pour la première fois au monde – une loi sur « le devoir de vigilance » des entreprises. Sa portée était, certes, limitée – seules 263 entreprises étaient concernées – mais une brèche était ouverte, où se sont engouffrés syndicats, ONG et militantes ou militants de gauche ou écologistes. Parmi elles et eux, des parlementaires européens, notamment de notre groupe de la gauche, se fixèrent pour objectif d’obtenir le vote d’une directive (une loi européenne) la plus contraignante possible en matière de « devoir de vigilance ».

Premier succès, ils obtinrent de la Commission européenne en 2022 qu’elle publie un projet de directive, que le Parlement européen se chargera d’amender sérieusement afin de lui conférer une portée beaucoup plus significative : en juin 2023, une majorité de députés européens se prononça pour porter le seuil des entreprises concernées à 250 salariés, les contrevenants risquant une amende équivalant à 5 % de leur chiffre d’affaires. (À noter que les élus et élues du parti d’Emmanuel Macron ainsi que ceux et celles du RN s’y opposèrent…) Restait à convaincre le « Conseil » (les représentants des 27 gouvernements) car l’adoption d’une directive suppose un accord des deux « colégislateurs ». De fait, six mois plus tard, à l’issue d’un tour de table informel, le Conseil fit connaître son accord de principe avec l’essentiel de la position du Parlement européen. (La France s’y rallia après avoir obtenu l’exemption de la future loi pour le secteur financier…) La voie semblait enfin dégagée pour le vote d’une directive s’appliquant aux entreprises de plus de 500 salariés et même à celles de plus de 250 salariés dans les secteurs sensibles (textile, agriculture, construction…).

Ce tournant déclencha un impressionnant surcroît de pressions des entreprises. Avec pour résultat… un revirement spectaculaire le 28 février dernier : 14 États, dont la France, constituèrent une minorité de blocage, Paris exigeant notamment le relèvement du seuil des entreprises concernées à 5 000 salariés. Les tractations reprirent de plus belle, pour finalement aboutir, à l’arraché, à un accord officiel d’une « majorité qualifiée » (55 % des États, représentant au moins 65 % de la population de l’UE) des États membres, le 15 mars. Le dernier mot reviendra au Parlement européen à la mi-avril. Même amoindri, le succès sera de taille !

Ce récapitulatif d’une longue bataille pour des droits sociaux et environnementaux est significatif à plusieurs égards : d’abord, il rappelle que, si on arrive à créer des rapports de force favorables, tant dans nos sociétés qu’au Parlement européen, des succès notables sont possibles ; ensuite, les slogans évoquant les « diktats de Bruxelles » oublient le rôle, souvent très négatif, d’une majorité d’États membres… parmi lesquels la France ; enfin, nos concitoyens et concitoyennes ont intérêt à bien choisir les candidates et les candidats à envoyer à Strasbourg et à Bruxelles le 9 juin.


 

   mise en ligne le 22 mars 2024

« La crise de l’eau était prévisible » :
à Mayotte, 310 000 personnes assoiffées

Axel Nodinot sur www.humanite.fr

La Journée mondiale de l’eau se tient ce vendredi 22 mars. Les Mahorais, citoyens du 101e département français, souffrent d’une dangereuse crise hydrique depuis plusieurs années. Ils dénoncent les manques de l’État et des collectivités, qui ont laissé la situation empirer.

Pour le ramadan, personne n’est laissé de côté. En ce mois de fête et de fraternité, les foyers de Mayotte se réunissent le soir venu sur la natte familiale, rompant le jeûne autour de poisson ou de poulet en sauce, de fruits à pain et de manioc frit, de samosas et du traditionnel houbou, une purée à base de farine de maïs ou de riz.

Pour étancher leur soif après les potins et les rires, les canettes de soda ont depuis longtemps remplacé l’eau. L’or bleu se fait rare dans le 101e département français, victime d’une grave crise hydrique depuis plusieurs mois. « Alors que les réserves sont remplies, on a toujours des coupures un jour sur trois », déclare Sedji, jeune femme de Mamoudzou, le chef-lieu mahorais.

« Si tu as le malheur de ne pas avoir fait de réserves le jour de la coupure, tu ne peux pas cuisiner et tu te retrouves avec de la vaisselle sale pour trois jours », abonde Sarienti depuis Chiconi, à l’ouest de l’île. Elle habite avec son mari sur le terrain familial et doit donc préparer le foutari – le repas de rupture du jeûne – la veille pour le lendemain soir.

Une logistique « horrible » à tenir en plus du travail, des embouteillages incessants et des violences délinquantes qui peuvent frapper à tout moment. « C’est pire pour les plus âgés », continue Sarienti. Elle partage sa cour avec sa mère et sa grand-mère qui, à 74 ans, souffre du manque d’eau : « Quand elle accueille ses petits-enfants, elle n’a plus assez pour elle, donc elle doit remplir des bassines pour faire des réserves. »

La crainte des Mahorais est palpable, alors que la tant attendue saison des pluies tire à sa fin, et que l’île au lagon repartira bientôt pour six mois de saison sèche. L’année dernière, les habitants n’avaient de l’eau que deux jours par semaine, à certains horaires. Un sort inhumain pour les 310 000 habitants du département, délaissés par la France qui figure pourtant parmi les dix puissances mondiales.

« Je dois rester éveillée tard le soir pour attendre que l’eau soit transparente. » Sarenti, habitante de Mayotte

Les « coupures techniques » peuvent survenir à n’importe quel moment et sont annoncées en retard par la Société mahoraise des eaux (Smae), délégataire du service d’eau et d’assainissement. « Dimanche matin, la voisine vient me voir pour me demander si j’ai de l’eau : je vérifie, rien, déplore Rose, originaire de l’Hexagone. Sans réserves, j’ai dû attendre pour le ménage, la cuisine, la douche, etc. » Pour leur consommation, la population est contrainte d’acheter des packs d’eau pour un montant minimum de six euros.

Après la pluie vient le choléra

Mayotte subit un nouveau drame : un premier cas de choléra a été recensé, cette semaine, par l’agence régionale de santé (ARS). Présente sur les Comores voisines, l’infection contagieuse n’a pas provoqué d’épidémie en France depuis le XIXe siècle. « Pour éviter ou contenir une épidémie de choléra, il faut que la population puisse avoir accès à de l’eau potable pour boire, se laver, cuisiner, explique Manon Gallego, directrice France de l’ONG Solidarités international, présente auprès de l’ARS. Or, ça n’est pas le cas à Mayotte puisque 18 % de la population n’a pas accès à l’eau potable à domicile, ce qui l’oblige à avoir recours à des sources d’eau non vérifiées. »

Les distributions de bouteilles d’eau à certains foyers et la prise en charge des factures par l’État ont toutes deux cessé depuis le 1er mars. « L’État (…) doit tenir sa parole et faire preuve de solidarité envers les Mahorais en continuant à prendre en charge les factures d’eau jusqu’à la fin effective des coupures et des tours d’eau, ainsi que le retour avéré de sa potabilité », demande l’Association des maires mahorais au premier ministre, Gabriel Attal.

L’eau qui sort des tuyaux, malmenés par les incessantes coupures, est souvent de couleur blanche, jaune ou marron. « Je dois rester éveillée tard le soir pour attendre qu’elle soit transparente. Nous sommes fatigués de cette situation », souffle Sarienti. Rose surenchérit : « Je n’ai aucune confiance en l’ARS, ça fait plus d’un an qu’ils nous disent que l’eau est potable, mais qu’il faut la faire bouillir avant. »

Quand les robinets sont à sec, les familles puisent dans des bassines et des seaux de réserve, où les moustiques-tigres, porteurs de la dengue, ont pu pondre. Elles se rendent également jusqu’aux rares rivières de l’île, utilisées comme poubelles, lavoirs et toilettes publiques. L’année dernière, au pic de la crise, plusieurs maladies ont été enregistrées. « En novembre-décembre, l’épidémie de gale était incontrôlable, tonne Sedji. Les collèges et lycées ne proposaient aux élèves qu’une bouteille d’eau tous les deux jours. Il ne faut pas avoir soif, surtout sous 35 degrés ! Alors les jeunes allaient boire dans les citernes, où l’eau était stockée depuis plusieurs jours, sous le soleil, et tombaient malades. C’est soit ça, soit mourir de soif ! »

Face aux risques sanitaires encourus, des habitants se sont récemment rassemblés au sein du collectif Pado afin de « demander réparation et condamnation des responsables moraux et physiques » de la situation. Sur le banc des accusés, la Smae, que le collectif a réussi à faire condamner en première instance, le 8 décembre 2023, et en appel ce mercredi 20 mars. « C’est une petite victoire », estiment les membres, qui poursuivent la procédure pénale afin que « des comptes soient rendus ». La Ligue des droits de l’homme s’est constituée partie civile aux côtés des Mahorais, qui veulent se joindre à « une procédure ouverte à tous », rappelle l’une des initiatrices.

« L’État piétine sa propre réglementation »

Les manques de l’État, de la Smae et de son délégant, le Syndicat des eaux de Mayotte, qui n’ont pas souhaité répondre à nos sollicitations, ne datent pas d’aujourd’hui. Ils ont progressivement abandonné les Mahorais à des conditions sanitaires déplorables, alors même que « les factures continuaient d’arriver avec des montants parfois exorbitants pour seulement deux jours d’eau par semaine », rappelle Sedji.

Le réseau vétuste appartient à la Sogea, filiale du groupe Vinci. La demande d’eau s’élève à 43 000 mètres cubes par jour, mais seuls 39 000 mètres cubes peuvent être produits en saison des pluies. Les fuites d’eau dans le réseau mahorais représentent une perte estimée par la préfecture à quelque 10 000 mètres cubes quotidiens.

Le seul projet capable de mettre fin aux tours d’eau est la seconde usine de dessalement, dont l’apport minimal de 10 000 mètres cubes est prévu pour 2025. Mais « chat échaudé craint l’eau froide », ose l’un des membres du collectif Pado : la première du genre, en Petite-Terre, est loin de fournir les 5 300 mètres cubes promis à sa construction. Et sa « petite sœur » pose déjà problème.

Planifié à Ironi Bé, sur la côte est, l’établissement de 30 millions d’euros, au bas mot, menacerait l’un des plus beaux récifs coralliens du monde, en rejetant la saumure dans le lagon. « Il n’y a pas eu d’études d’impact, de courantologie, d’enquête publique, liste Ali Madi, président de la Fédération mahoraise des associations environnementales (FMAE). Si l’État français piétine sa propre réglementation, comment doivent se comporter les Mahorais et les étrangers qui n’ont rien ? »

Les associations locales ont pourtant proposé des pistes alternatives aux institutions, comme la réutilisation des eaux usées traitées pour l’agriculture et le bâtiment. Elles sont restées lettre morte. Ali Madi dénonce une « usine qui va coûter très cher pour satisfaire les multinationales et appauvrir encore le Mahorais. Quand le litre d’eau passera à 9 euros, je pourrai payer, mais les autres qui vivent sous le seuil de pauvreté ? Ils seront obligés de boire dans les puits et contracteront des maladies comme le choléra ».

« La crise de l’eau était prévisible. Nous avons un schéma directeur de l’aménagement et de la gestion en eau depuis 2010, avant la départementalisation (de 2011 – NDLR), car c’est une obligation européenne, précise le président de la FMAE. Mayotte ne doit pas être une exception, elle doit avoir les mêmes droits que l’Hexagone car, sinon, rien n’avance. » Rose partage le même désespoir : « On est en 2024, le problème est toujours là et tout le monde s’en fout. On est aguerris, mais c’est lourd au quotidien, il faut le vivre pour le comprendre. Et, avec le réchauffement climatique, ça peut très bien arriver en métropole. »


 

   mise en ligne le 21 mars 2024

Cédric Herrou : « Je viens de faire
22 heures de garde à vue parce que
je suis un opposant politique »

Nejma Brahim sur www.mediapart.fr

Le militant a été placé en garde à vue mercredi 20 mars, et deux compagnons d’Emmaüs-Roya en retenue administrative, après un contrôle routier. Tous trois ont été relâchés jeudi midi. La préfecture des Alpes-Maritimes assume, le ministère de l’intérieur garde le silence.

IIl a d’abord signalé un nouveau « petit contrôle au faciès » dans une vidéo postée sur le réseau social X. Cédric Herrou n’imaginait sans doute pas qu’il serait interpellé, en plus des hommes qui l’accompagnaient en voiture pour se rendre sur leur lieu de travail, mercredi 20 mars, en début d’après-midi. Les gendarmes mobiles ont profité d’un contrôle routier pour constater que certains des compagnons, membres de la communauté Emmaüs-Roya, étaient en situation irrégulière.

Ces derniers, l’un de nationalité gambienne, l’autre mauritanienne, ont été placés en retenue administrative, tandis que l’agriculteur, déjà connu pour son combat pour le principe de fraternité consacré par le Conseil constitutionnel, a été placé en garde à vue, pour « aide à la circulation d’étrangers en France ». « J’ai senti les policiers un peu embêtés, et c’est normal puisque ce n’est plus un délit à partir du moment où il n’y a pas de contrepartie financière », souligne Cédric Herrou. Tous trois ont été relâchés jeudi 21 mars, à midi.

Au moment de l’interpellation, raconte Cédric Herrou, les gendarmes lui « ont mis les menottes ». « Je leur ai demandé le motif de l’interpellation, et si j’étais placé en garde à vue. Mais on m’a notifié mes droits 3 h 30 après ma privation de liberté. » Le préfet des Alpes-Maritimes a affirmé que Cédric Herrou aurait refusé de présenter les documents du véhicule. « C’est faux, rétorque l’agriculteur. Les gendarmes nous ont suivis, et c’est parce qu’il y avait des Noirs dans la voiture. Je viens de faire 22 heures de garde à vue parce que je suis un opposant politique. Et dans un pays comme la France, cela interroge la notion d’État de droit. »

À l’été 2023, Mediapart était allé à la rencontre d’Emmaüs-Roya et avait raconté la genèse de ce projet mêlant agriculture et social – une première en France. La communauté permet depuis sa création d’approvisionner toute la vallée de la Roya en produits locaux et bio, et a convaincu, à force de travail acharné et de pédagogie, les plus réfractaires à la présence de personnes étrangères. C’est la première fois que les forces de l’ordre et les autorités s’en prennent ainsi à la communauté Emmaüs.

Dans la soirée de mercredi, le préfet des Alpes-Maritimes a choisi de communiquer sur X, confirmant l’interpellation de Cédric Herrou par des gendarmes mobiles dans le cadre d’un contrôle routier. « L’infraction routière retenue à son encontre et le refus de fournir les documents afférents à la conduite du véhicule ont entraîné l’immobilisation du véhicule. La présence à bord de passagers en situation irrégulière a conduit au placement en garde à vue de M. Cédric Herrou et au placement en retenue administrative des passagers », a-t-il poursuvi.

Sollicité à plusieurs reprises, le ministère de l’intérieur a préféré garder le silence.

« L’épine dans le pied de la préfecture »

« On a l’impression que c’est lié aux dénonciations qu’on a faites il y a dix jours », explique Marion Gachet, cofondatrice de la communauté, en référence à une vidéo publiée sur les réseaux sociaux montrant des militaires de l’opération Sentinelle effectuer un contrôle d’identité sur l’un des compagnons de la communauté, un contrôle « illégal » (ces derniers ne sont pas habilités à contrôler l’identité des citoyen·nes) et « au faciès » (la personne était noire), comme l’a souligné Cédric Herrou au moment des faits.

Filmée, la scène a suscité l’indignation et a été reprise dans de nombreux médias. Cédric Herrou avait constaté ces pratiques illégales des mois plus tôt, notamment dans les trains circulant à la frontière franco-italienne ou dans les gares. Il avait déjà publié une vidéo, devenue virale, en novembre 2023 ; et un communiqué interassociatif était venu condamner ce type de pratique.

« Des policiers m’ont dit que j’étais l’épine dans le pied de la préfecture. Je sais que tout ça fait suite au référé-suspension que j’ai déposé en justice pour mettre fin au contrôles d’identité effectués par les [soldats de] Sentinelle dans la région », confie Cédric Herrou.

Mercredi 20 mars, les forces de l’ordre suivaient la voiture depuis quelques minutes, rapporte Marion Gachet, « comme [si elles] l’avaient repérée et attendaient de pouvoir intervenir ». « Dans le PV d’interpellation, il est écrit que les gendarmes ont suivi le véhicule de l’association depuis la gare, et l’ont contrôlé parce que l’un des feux arrière était cassé. »

Par la suite, les motifs du contrôle et de l’interpellation ont évolué : d’abord présentée comme un simple contrôle routier, l’action s’est vite inscrite dans le cadre d’une « mission de lutte contre l’immigration clandestine », comme l’a affirmé le cabinet du préfet lui-même à France 3-Côte d’Azur.

Deux bénévoles et un membre de la communauté de nationalité française, également présents dans le véhicule, ont d’ailleurs été relâchés en fin de journée, mercredi. Se voulant rassurant, Cédric Herrou affirme ne pas se décourager. « Au contraire, ça me rebooste. Pour les compagnons, c’est plus embêtant. Mais ils vont bien, ils appartiennent à une lutte, on est un peu une famille et ils savent qu’on sera toujours là. »

Cédric Herrou et Marion Gachet invitent le préfet des Alpes-Maritimes à venir les rencontrer : « On dénonce des irrégularités parce qu’on est pour le respect du droit. Mais on est aussi dans une volonté de discussion et d’apaisement, on n’est pas là pour faire la guerre au préfet et il n’y a aucun intérêt à avoir de telles tensions, ni pour Emmaüs-Roya, ni pour la commune de Breil-sur-Roya, ni pour les autorités. »

« Préfet bulldozer »

Jusque-là, poursuit Marion Gachet, les membres de la communauté entretenaient « de très bonnes relations » avec la préfecture des Alpes-Maritimes. Mais, depuis l’arrivée du préfet Hugues Moutouh en septembre 2023, cette bonne entente s’est étiolée, regrette-t-elle. « Là, on a vraiment le sentiment qu’il se venge. » Le préfet est connu pour ses prises de position et de parole prônant la discrimination, comme lorsqu’il a déclaré, alors préfet de l’Hérault, que « les SDF étrangers n’étaient pas les bienvenus ».

Surnommé « préfet bulldozer », il avait aussi réservé une interpellation surprise à plusieurs sans-papiers venus de Paris, dès la sortie du train, alors qu’ils devaient manifester à l’occasion du sommet France-Afrique organisé à Montpellier en octobre 2021 – manifestation déclarée aux autorités en amont. Plusieurs d’entre eux avaient fait l’objet d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF), doublée d’une interdiction de retour sur le territoire français (IRTF).

Ces dernières années, la militarisation de la frontière lancée par les autorités, avec pour seul objectif de la rendre hermétique – sans toutefois y parvenir –, a contribué à un renforcement des contrôles sans précédent, dans les cols de montagne, sur les routes, dans les gares… Mais ces contrôles mènent surtout à des refoulements en cascade (soit des renvois côté italien), sans empêcher concrètement les personnes exilées d’entrer en France au bout de plusieurs tentatives infructueuses, comme ont pu le documenter les associations présentes dans la région.

Les associations d’aide aux exilé·es n’ont cessé d’alerter sur les effets de la militarisation de la frontière, qui conduit par ailleurs à l’enfermement de femmes, hommes et enfants dans des lieux sans véritable statut juridique (comme des préfabriqués) et pousse les personnes en migration à prendre toujours plus de risques pour éviter les contrôles. L’histoire de Blessing Matthew, une jeune Nigériane retrouvée morte dans la Durance, après avoir franchi la frontière avec deux camarades et avoir été poursuivie par les gendarmes, en est l’illustration.

Dans une décision rendue le 2 février 2024, le Conseil d’État a annulé l’article du Ceseda (Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile) « qui permettait d’opposer des refus d’entrée en toutes circonstances et sans aucune distinction dans le cadre du rétablissement des contrôles aux frontières intérieures » et a enjoint à la France de respecter le droit d’asile, comme l’explique l’Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers, qui a suivi le dossier de près.

Le 16 mars, l’association Tous migrants organisait une « grande maraude solidaire » pour dénoncer les « politiques d’invisibilisation » du sort réservé aux exilé·es et la « militarisation des frontières françaises dans le contexte de durcissement des politiques migratoires et de la loi Darmanin ».


 

   mise en ligne le 20 mars 2024

Vote du CETA au Sénat le 21 mars : mêmes risques, même concurrence déloyale qu’avec l’accord UE-MERCOSUR

sur https://www.greenpeace.fr/

Le Sénat va enfin se prononcer sur le CETA, près de 5 ans après le passage en force à l’Assemblée nationale en plein été, en juillet 2019. Il est temps, surtout que 90% de cet accord est de fait déjà entré en application « provisoire » depuis septembre 2017. L’application totale du texte requiert la ratification des États-membres : la France fait partie des 10 pays qui peuvent encore bloquer cet accord aux risques largement documentés tant pour l’agriculture, les normes sanitaires et environnementales, le climat ou encore le droit à réguler des États.

Dans une lettre ouverte signée par près de 30 organisations, le collectif Stop CETA-MERCOSUR (voir la liste de ses membres ) et ses partenaires appellent les Sénatrices et Sénateurs à voter contre la ratification du CETA afin d’ouvrir la possibilité d’« une remise à plat de la politique commerciale européenne » et invitent les citoyennes et citoyens à soutenir cet appel. Aux côtés de la Confédération paysanne, le collectif national Stop CETA-MERCOSUR donne RDV à partir de 10 heures le jeudi 21 mars devant le Sénat pour demander aux sénatrices et sénateurs de voter CONTRE la ratification du CETA.

Lettre ouverte à lire ici

ENFIN. Huit ans après sa finalisation, sept ans après la décision au forceps consistant à appliquer « provisoirement » la partie commerciale du CETA sans que l’accord ne soit pleinement ratifié par les 27 États-membres de l’UE, et près de cinq ans après un vote à l’Assemblée nationale qui avait fortement divisé la majorité présidentielle d’alors , le débat sur la ratification du CETA , maintes fois promis sans lendemain par l’exécutif, est enfin inscrit, par une porte dérobée, à l’ordre du jour du Sénat ce jeudi 21 mars.

Dans l’actualité de la mobilisation du monde agricole qui a énoncé les accords de libre-échange, tout particulièrement l’accord UE-Mercosur, voter CONTRE la ratification du CETA enverrait un message clair : il est temps de remettre à plat la politique commerciale européenne pour que l’agriculture ne serve plus de monnaie d’échange sur le dos des agriculteurs et agricultrices, de notre souveraineté alimentaire et de la qualité de notre alimentation. Rappelons par exemple que le Canada utilise plus de 40 pesticides interdits dans l’UE et peut toujours nourrir son bétail avec des farines animales – pratique strictement interdite en France et dans l’UE depuis 2001.

Nouvelle-Zélande, CETA, Mercosur, tous ces accords sont fondés sur la même logique : ouverture de nouveaux marchés aux entreprises multinationales européennes contre la libéralisation des marchés agricoles européens et l’importation de matières premières au coût le plus bas possible. La mise en concurrence de systèmes productifs nationaux si différents génère des formes de concurrence déloyale, au sein de l’UE mais aussi dans les pays tiers, conduisant à la destruction d’emplois et d’activités, et entraînant une pression à la baisse sur les normes environnementales et sociales. Car ces normes sont considérées dans ces négociations comme des barrières au commerce. Cela doit cesser.

Ces accords n’ouvrent pas que de nouveaux quotas d’importation et d’exportation : ils instituent des règles et des dispositifs qui restreignent les capacités des pouvoirs publics à mettre en œuvre des politiques de lutte contre le réchauffement climatique, de relocalisation et de protection d’activités jugées stratégiques, notamment de services publics. Directement en limitant considérablement des politiques privilégiées des entreprises locales aux fournisseurs internationaux. Et potentiellement par l’effet dissuasif , comme c’est le cas pour le CETA, de la mise en place d’une justice d’exception qui permet aux entreprises multinationales d’attaquer les États ou l’UE s’ils prennent des mesures plus protections considérées par les investisseurs contraires à leurs intérêts ( mécanisme d’arbitrage connu sous le nom d’ISDS ).

Pour le collectif Stop CETA-MERCOSUR (voir la liste de ses membres), qui regroupe ONG, syndicats et associations mobilisés depuis des années contre ces accords :

« Voter contre le CETA ne signifie pas s’isoler et mettre fin au commerce transatlantique entre l’UE et le Canada, pas plus qu’isoler la France en Europe. Voter contre la ratification du CETA c’est ouvrir les conditions de possibilité d’une remise à plat de la politique commerciale européenne ; en 2024 ce n’est pas du CETA et du MERCOSUR dont nous avons besoin pour relever les défis climatiques, agricoles, sociaux, écologiques, économiques et géopolitiques auxquels nous faisons face, et encore moins dans leur version actuelle. »

Aux côtés de la Confédération paysanne, le collectif national Stop CETA-MERCOSUR appelle à se retrouver le 21 mars à partir de 10 heures devant le Sénat pour demander aux Sénatrices et Sénateurs de voter CONTRE la ratification du CETA.

Le collectif national Stop CETA-MERCOSUR appelle également les citoyennes et citoyens à le soutenir et à écrire (voir le Kit d’action) aux Sénatrices et sénateurs pour leurs demander de voter CONTRE la ratification du CETA


 

   mise en ligne le 19 mars 2024

Comptable

Marion d'Allard sur www.humanite.fr

Hôpitaux au bord de la rupture, services publics à l’os, un demi-million de fonctionnaires qui gagnent moins de 1 500 euros par mois… Rarement l’expression « ras-le-bol général » n’aura résonné si justement. Ce mardi, à l’appel d’une large intersyndicale, les agents des trois fonctions publiques – d’État, territoriale et hospitalière – battent le pavé pour exiger que s’ouvrent enfin de véritables négociations salariales. Les beaux discours n’y suffiront pas. Les arguties budgétaires ne convaincront pas. Malgré le chantage à « l’image de la France » pour les intimider, les fonctionnaires ne sont pas dupes et menacent de poursuivre le mouvement pendant les jeux Olympiques s’ils n’obtiennent pas satisfaction.

À quelques semaines du scrutin européen, les promoteurs de l’austérité à sens unique mettent cartes sur table, escomptant agréger les voix de l’arc libéral. Sans rien cacher ou presque de ses ambitions politiques, le ministre de l’Économie promet de nouveaux tours de vis. Plus enclin à prêter l’oreille aux chants des sirènes des agences de notation qu’à entendre la colère des fonctionnaires, le comptable de Bercy a repris son rabot de pèlerin. 

Dix milliards d’euros en 2024 et vingt milliards supplémentaires en 2025. Aux antipodes d’une planification économique qui privilégierait l’investissement de long terme, c’est une nouvelle fois la politique de la coupe franche qui prévaut, avec dans le viseur les services publics et les dépenses sociales. La méthode est brutale et le Parlement systématiquement tenu à l’écart du débat.

Les « essentiels », les « premières lignes », celles et ceux qui tiennent les services publics à bout de bras exigent leur juste part. Augmenter leurs salaires, c’est briser le cycle infernal de la paupérisation, redonner de l’attractivité à leurs métiers et un avenir à leurs missions d’intérêt général. « De l’argent, il y en a », dit la formule. Chaque année, l’État verse sans condition près de 200 milliards d’euros d’aides aux entreprises, s’assoit sur 4,5 milliards de recettes en refusant de rétablir l’impôt sur la fortune et laisse s’évader plus de 100 milliards de fraude fiscale.

 

    mise en ligne le 18 mars 2024

« Choc des savoirs »
et groupes de niveau : l’arrêté publié au Journal officiel, les syndicats dénoncent des mesures « iniques »

Hayet Kechit sur www.humanite.fr

Après plusieurs semaines de cacophonie entre Gabriel Attal et sa ministre de l’Éducation nationale Nicole Belloubet, l’arrêté imposant la création de groupes de niveau au collège en français et en mathématiques, a été publié au Journal officiel, le 17 mars. Malgré une souplesse affichée, les syndicats continuent de dénoncer des « mesures iniques » et appellent à faire de la mobilisation nationale du 19 mars l’occasion d’un rejet massif du « choc des savoirs ».

L’expression a disparu des textes, mais l’esprit est bien le même, acté noir sur blanc dans le Journal officiel. Après plusieurs semaines de cacophonie ministérielle, sur fond de désaccords entre le premier ministre et sa ministre de l’Éducation nationale Nicole Belloubet, et malgré le rejet unanime des syndicats, la réforme dite des « groupes de niveaux » au collège voulue par Gabriel Attal a été officialisée dans la nuit du samedi 16 mars au dimanche 17 mars.

Ce nouvel arrêté prévoit ainsi, dès la rentrée prochaine, un regroupement des élèves de sixième et de cinquième dans des « groupes (…) constitués en fonction des besoins des élèves identifiés par les professeurs » en français et en mathématiquesLa généralisation aux élèves de quatrième et troisième est prévue pour la rentrée 2025. Exit donc la notion explicite de « groupes de niveau », qui a cristallisé la colère des représentants syndicaux. Mais, dans les faits, le résultat sera le même, l’arrêté prévoyant quelques lignes plus loin que « les groupes des élèves les plus en difficulté bénéficieront d’effectifs réduits ».

Tour de passe-passe lexical

Un tour de passe-passe qui n’a pas trompé les syndicats. Le Snes-FSU, syndicat le plus représentatif du second degré, qui a réagi dès la parution de l’arrêté, continue de pointer « des mesures iniques », comme lors du Conseil supérieur de l’Éducation (CSE) du 8 février où leurs amendements à la réforme dite « choc des savoirs », dans laquelle s’inscrit cette mesure, avaient été systématiquement rejetés par l’exécutif.

L’organisation voit dans les concessions et la souplesse affichées, à savoir notamment la possibilité offerte aux directions d’établissements de permettre, durant une période allant d’« une à dix semaines dans l’année » de sortir de ce dispositif et de regrouper les élèves dans leur classe de référence pour ces enseignements, un nouvel exemple de « dérégulation ».

« Comme à chaque réforme néolibérale, l’organisation est renvoyée au local. Derrière la « souplesse » affichée, c’est en fait une dérégulation supplémentaire, chaque établissement pouvant adopter une organisation différente des autres », s’est insurgée l’organisation dans ce communiqué. Et le syndicat de pointer les multiples entraves rendant inapplicable une telle « souplesse » : « Comment organiser des retrouvailles d’élèves en classe entière s’il y a des groupes surnuméraires ? », « Quel enseignement dispenser face à des élèves qui auront vu des méthodes et des éléments du programme différents selon leur groupe ? », « Quel sort sera réservé aux professeur·es des regroupements surnuméraires sans élèves pendant ces périodes ? »

Au-delà de la méthode, les syndicats dénoncent l’esprit même de cette mesure, derrière les circonvolutions lexicales. Dans les colonnes de L’Humanité, le sociologue Pierre Merle, spécialiste des politiques éducatives et de la ségrégation scolaire, l’avait ainsi résumé : « Les groupes de niveau sont un équivalent moderne du bonnet d’âne. »

Classe préparatoire à la classe de seconde

D’autres mesures ont également été déclinées dimanche dans le Journal officiel. À commencer par un décret sur le redoublement, qui sera désormais, dans les écoles primaires (écoles maternelles et élémentaires), « décidé » par le conseil des maîtres et non « plus proposé » aux familles, qui devront opposer un recours dans un délai de quinze jours en cas de refus.

Autre « innovation », concernant cette fois le secondaire : la création d’une « classe préparatoire à la classe de seconde », destinée à « consolider les acquis du cycle des approfondissements » pour les élèves qui n’auront pas eu leur brevet en fin de troisième (dont l’obtention conditionnera désormais le passage en seconde).

Autant de mesures qui, selon les syndicats, ne feront qu’accroître le gouffre séparant les élèves des classes populaires et ceux des classes plus favorisées. À la veille de la mobilisation nationale prévue le 19 mars, le Snes-FSU appelle les personnels de l’Éducation nationale à exprimer de façon massive leur opposition « à cette réforme et ses conséquences désastreuses pour les élèves et les personnels ».


 

   mise en ligne le 17 mars 2024

Mort au travail : les syndicats
se mobilisent pour enrayer cette « hécatombe silencieuse »

Lucie Pelé Hayet Kechit sur www.humanite.fr

Les Assises sur la santé et la sécurité des travailleurs se sont ouvertes à la Bourse du Travail de Paris. Organisées par des syndicats, associations et militants de la santé au travail, ces Assises souhaitent mettre en lumière le fléau systémique des morts au travail, le manque de prévention, de sécurité et de protection. Depuis début 2024, 58 travailleurs ont déjà perdu la vie en France.

Au moins 1227 salariés sont morts du travail en 2022, dont 738 personnes en raison d’un accident. Les chiffres publiés par la caisse Accidents du travail Maladies professionnelles (ATMP) traduisent une véritable hécatombe pourtant largement passée sous silence. Un bilan qui, en dix ans, n’a pas diminué et serait par ailleurs sous-évalué, en raison d’un recensement défaillant.

Face à cette « situation catastrophique », la CGT, FSU et l’Union syndicale Solidaires ainsi que plusieurs associations mobilisées dans ce domaine appellent à un sursaut, en organisant, le mercredi 13 et le jeudi 14 mars, les Assises pour la santé et la sécurité au travail.

Faire des morts au travail un sujet prioritaire

L’événement, qui se tient à la Bourse de Paris, est l’occasion de revenir sur les causes de ce fléau qui, selon les syndicats, serait en grande partie imputable aux « politiques d’entreprise sacrifiant la santé et la sécurité pour réduire les coûts ».

Les organisations syndicales comptent aussi, à l’occasion de ces deux journées, tracer la voie vers une «convergence des luttes afin que les pouvoirs publics en fassent un sujet prioritaire », alors que selon la Cour des comptes, 18 % des postes d’inspecteurs du travail sont restés vacants, en 2022.

« Vous ne pouvez plus bénéficier de ce regard, qui n’est pas seulement là d’ailleurs pour sanctionner les entreprises, mais aussi dans un rôle de prévention et d’accompagnement », a témoigné sur France info Matthieu Lépine, auteur de L’hécatombe invisible : enquête sur les morts au travail. Un ouvrage de référence sur les morts au travail, qui révèle qu’aujourd’hui, dans certains départements français, les appels à l’inspection du travail sonnent dans le vide.

Face au silence de “l’employicide”, Matthieu Lépine dénombre les victimes depuis plus de cinq ans, sur ses réseaux sociaux. Les professions les plus touchées par des accidents ou maladies professionnelles, avec une forte représentation d’hommes, sont le transport, le BTP, la santé et le nettoyage.

Deux morts par jours en moyenne

3 mars 2024. Tony Nellec, agent autoroutier pour Escota depuis 20 ans, patrouille sur l’Autoroute A8, direction Aix-en-Provence. Au kilomètre 208, sous une pluie torrentielle, un véhicule accidenté est en chargement. Un autre véhicule fonce droit dans le balisage de la zone d’accidents et fauche l’ensemble des personnes présentes. Tony Nellec meurt sur le coup et son collègue est grièvement blessé. Depuis le 1er janvier, 31 véhicules d’intervention Vinci Autoroutes ont été percutés sur le réseau.

5 mars 2024. Jean-Luc Soulas, 46 ans, embauche dans la concession Peugeot de Châteaubernard où il travaille comme mécanicien. Il ouvre le large portail métallique qui coulisse manuellement. Pour des raisons encore indéterminées, le portail de la concession sort de ses rails et s’effondre sur Jean-Luc Soulas. Sous les centaines de kilos de métal du portail, le mécanicien écrasé perd connaissance. Malgré les efforts de ses collègues pour l’extraire, il fait un arrêt cardiorespiratoire. Il meurt après avoir été Héliporté au CHU Pellegrin de Bordeaux.

11 mars 2024. Près du quai de la gare de Dijon, un employé de la maintenance SNCF âgé de 33 ans travaille avec trois autres agents sur le réglage de mesure d’entretien des rails. Un train de marchandises les percute, entraînant la mort de l’employé. Le syndicat Sud-Rail rappelle qu’il avait alerté plus tôt la SNCF sur « les conditions de travail des agents de SNCF Réseau [qui] se dégradaient dangereusement à cause du manque de personnel et des délais de production imposés par la direction de l’entreprise ». C’est la deuxième mort d’un cheminot « au travail en une semaine ».

11 mars 2024. Dans l’usine sucrière Tereos de Lillebonne (Seine-Maritime), classée Seveso seuil haut, un employé de l’entreprise sous-traitante Cardem monte sur dans une nacelle pour démanteler un four. Au-dessus de lui, un convoyeur à chaîne se détache et entraîne la nacelle dans sa course. L’homme de 28 ans meurt dans la chute de la nacelle.

La liste est tristement longue encore. En même temps qu’ils espèrent l’arrivée de meilleurs dispositifs sécuritaires, les syndicats, associations et familles de victimes attendent aussi les condamnations des entreprises et employeurs pour leurs responsabilités dans ces décès professionnels.

Les Assises sur la santé et la sécurité des travailleurs lanceront une campagne nationale autour du thème « Le travail tue, le travail détruit : Mourir au travail, mourir du travail, plus jamais ! », réclamant un « changement radical de politique qui fasse de la prévention des risques professionnels une priorité qui prime sur la course au profit et la réduction des dépenses publiques ».


 


 

Santé au travail : aux Assises un appel à « un changement radical de politique »

Cécile Rousseau sur www.humanite.fr

Durant deux jours, des militants syndicaux, avocats, chercheurs, ont débattu des pistes pour sortir de la dégradation généralisée des conditions de travail et de l’hécatombe des morts au travail.

Stopper le recul de la santé au travail. Ce jeudi, lors des Assises de la santé et de la sécurité des travailleuses et travailleurs, organisées par la CGT, Solidaires, la FSU mais aussi diverses associations comme l’Andeva (Association Nationale de Défense des Victimes de l’Amiante), Attac, les Cordistes en colère, tous ont appelé à faire cesser l’hécatombe des accidents du travail et des maladies professionnelles en exigeant un « changement radical de politique ». En 2022, 93 accidents mortels du travail de plus ont été décomptés dans le secteur privé par rapport à 2021, montant leur nombre à 738.

Les femmes les plus concernées

Pourtant, la campagne de communication orchestrée en grande pompe par le gouvernement sur la sécurité au travail à l’automne dernier ne se limite qu’au constat du problème. Pour Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, invitée lors de la table ronde conclusive, il est temps « d’en faire un sujet politique. Il faut aussi forcer les entreprises à investir dans les politiques de prévention, précisant que » Pour les travaux des Jeux Olympiques, on a réussi à imposer une charte sociale. Les accidents ont été divisés par 4. » Mais des zones d’ombre demeurent partout sur les conditions de travail, contribuant à invisibiliser ces souffrances.

Dans le secteur du nettoyage, qui emploie en grande majorité des femmes précaires, « Il y a encore 5 % de la composition des produits utilisés qui n’est pas mentionnée sur l’étiquette, explique, Marie-Christine Cabrera Limane, infirmière et membre du Giscop 84 (Groupement d’Intérêt Scientifique sur les Cancers d’Origine Professionnelle) lors d’un atelier sur les cancers des femmes au travail. « Les formations dans ce secteur sont peu présentes. Qui se méfie d’un berlingot de Mir ? Ces femmes travaillent aussi en horaire de nuit, ce qui est néfaste pour la santé. Dans les pays scandinaves, le ménage se fait la journée. »

Pour lutter contre cette dégradation généralisée, la mobilisation d’un réseau d’acteurs : syndicalistes, experts en CSE, avocats, chercheurs… pourrait encore être renforcée. En évoquant les 400 tonnes de plomb parties en fumée toxiques lors de l’incendie de Notre-Dame-De-Paris, Benoît Martin, secrétaire général de l’Union Départementale CGT, concède qu’il n’avait d’abord pas vu venir cette problématique.

Risques psycho-sociaux

« Ce sont des personnels qui nous ont alertés. Nous avons ensuite été rejoints par des associations de santé au travail et de victimes de saturnisme. Puis nous avons contacté un avocat pour lancer une procédure au pénal. Nous avions exigé le confinement du site, comme il n’a jamais été décontaminé, ou encore d’avoir un centre de suivi médical sanitaire, mais cela n’a pas été entendu… »

Face à ces situations, pour Murielle Guilbert, co-déléguée générale de Solidaires, il est temps de remettre la pression : « nous sommes repassés dans une phase où les capacités d’agir et les instances représentatives du personnel ont été rabotées », estime-t-elle, en faisant référence à la disparition des CHSCT.

En 2017, avant les ordonnances Macron, 59 % des entreprises de plus de 50 salariés avaient un CHSCT, seuls 35 % ont une CSSCT (commission santé, sécurité et conditions de travail) aujourd’hui. D’autant que, comme le rappelle Benoît Teste, secrétaire national de la FSU, l’explosion des risques psycho-sociaux continue : « On sait qu’exercer son métier en mode dégradé et un management toxique sont des facteurs de risques «, soulignant que » la défense du statut de fonctionnaire fait aussi partie de cette question. »

Les acteurs de ces Assises souhaitent le lancement d’une campagne nationale « le travail tue, le travail détruit : mourir au travail, mourir du travail, plus jamais ! » et exigent, notamment, la mise en place d’une politique pénale du travail aussi sévère qu’en matière de délinquance routière ou encore le doublement des effectifs de l’inspection du travail et des services de prévention. En attendant, tous ont en ligne de mire la mobilisation du 25 avril prochain lors de la journée internationale de la santé au travail.


 

   mise en ligne le 16 mars 2024

Impôt mondial : un projet mort-né

Martine Orange sur www.mediapart.fr

Annoncé en fanfare à l’automne 2021, le projet de fiscalité mondiale minimum présenté par l’OCDE n’est plus qu’une ombre. Une partie du texte entrée en application début 2024 a été vidée de sa substance. Et les États-Unis mettent leur veto sur la taxe sur les géants du numérique.

La question va se reposer. Inévitablement. Au moment où le pouvoir d’achat des ménages s’effondre face à l’inflation, tandis que les groupes et la sphère financière engrangent des profits colossaux, que les finances publiques se détériorent et que les politiques d’austérité reviennent en force, le sujet de la fiscalité ne peut que revenir. Pourtant, c’est dans ce moment que les gouvernements sont en train d’enterrer sans bruit le projet d’impôt mondial sur les multinationales.

« On a eu une multiplication des effets d’annonce, mais on ne voit rien se concrétiser. Il n’y a aucune dynamique. On nous reparle de la hausse de la dette, des taux d’intérêt, des politiques d’austérité. Mais jamais de fiscalité », constate Éric Toussaint, historien belge et porte-parole du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes.

Le silence entretenu au sujet de l’impôt minimum mondial est tel que certains pensent que cette initiative, considérée comme la plus porteuse pour lutter contre l’évasion fiscale depuis plusieurs décennies, est désormais un projet mort-né. Interrogée sur l’état exact de la négociation, l’OCDE n’a pas répondu.

Effets d’annonce

Pourtant, que de promesses et d’applaudissements quand l’OCDE annonce en octobre 2021 un accord sur l’impôt mondial. Cent quarante pays se disent alors signataires de ce texte qui prévoit d’instaurer une fiscalité mondiale minimum pour les multinationales. Tous jurent alors que c’en est fini de la course au moins-disant fiscal, aux paradis fiscaux et à l’évasion à grande échelle qui privent chaque année les États de centaines de milliards de recettes publiques. À eux seuls, les paradis fiscaux sont soupçonnés de détourner 500 milliards d’euros par an, essentiellement au détriment des pays européens.

Un premier volet, dit « pilier un », vise en priorité les géants du numérique, qui appliquent avec un art consommé toutes les techniques de l’évasion fiscale. Il prévoit de les forcer à payer l’impôt là où ils réalisent leur chiffre d’affaires. Un deuxième volet dit « pilier deux » prévoit d’imposer une taxation minimum de 15 % pour tous les groupes réalisant au moins 750 millions d’euros de chiffre d’affaires. Avec la possibilité pour un pays tiers de réclamer le fruit de cet impôt s’il n’est pas appliqué par le pays concerné.

À l’époque, beaucoup de connaisseurs du dossier avaient souligné la faiblesse du taux d’imposition exigé pour les multinationales : 15 %, ce n’était pas vraiment beaucoup pour des groupes réalisant des dizaines de milliards de bénéfices. L’OCDE et les gouvernements avaient alors expliqué que c’était la condition pour rallier tous les pays, notamment ceux qui avaient pris l’habitude de pratiquer une fiscalité agressive pour attirer les grands groupes, à l’instar de l’Irlande. Le projet, selon eux, était un premier pas. D’autres suivraient.

Prévu pour entrer en application en 2023, le deuxième volet n’est entré en vigueur que le 1er janvier 2024. Mais sur les 140 signataires du début, ils ne sont que 55 à l’avoir mis en œuvre aujourd’hui.

Un impôt vidé en grande partie de sa substance.            Quentin Parrinello, porte-parole de l’Observatoire européen sur la fiscalité

Pourtant, le texte a été sensiblement édulcoré, en raison du travail acharné des lobbyistes qui se sont activés pendant ce laps de temps pour en diminuer la portée. « Il a perdu une grande partie de sa substance », reconnaît Quentin Parrinello, porte-parole de l’Observatoire européen sur la fiscalité animé par l’économiste Gabriel Zucman.

Le premier détournement a été de faire reconnaître l’existence d’une activité économique dans le pays, comme les sièges, les centres de recherche, les effectifs, dans le calcul d’imposition minimum des 15 %. En d’autres termes, toutes les dépenses engagées vont venir en déduction de ce taux minimum pourtant considéré généralement comme très peu élevé. « On risque de se retrouver avec des entreprises affichant des taux effectifs d’imposition de 3 ou 4 % comme avant », redoute Quentin Parrinello.

Alors que la France a inscrit la taxe minimum de 15 % dans sa loi de finances 2024, les grands groupes français du CAC 40 peuvent dormir sur leurs deux oreilles : rien ne va changer pour eux. Cela fait des années qu’ils ont appris à optimiser leur fiscalité : ils ont transformé leurs activités en France uniquement en centre de coûts.

La course aux crédits d’impôt

La deuxième grande faille est que des mécanismes de crédit d’impôt ont été adjoints à cet impôt minimum de 15 %. Ces crédits d’impôt peuvent être de tout ordre, ne sont subordonnés à aucune conditionnalité (lutte contre les dérèglements climatiques, innovations, créations d’emplois, etc.). Ils peuvent être accordés de façon opaque et arbitraire, un peu à la manière des rescrits fiscaux pratiqués par le gouvernement luxembourgeois pendant de nombreuses années. « Après une surenchère au moins-disant fiscal, on risque d’assister à une course au crédit d’impôt », pronostique le porte-parole de l’Observatoire européen de la fiscalité.

Ce n’est qu’au début de l’année prochaine, une fois que le taux mondial minimal sera perçu pour la première fois, que les premières conclusions sur ce texte pourront être tirées. Voir la Suisse ou Singapour, qui depuis des décennies ont mis en œuvre une stratégie continue pour attirer les capitaux et les protéger de toute fiscalité, être parmi les premiers pays à accepter d’appliquer ce deuxième pilier de l’impôt mondial, suscite cependant quelques interrogations. Cet impôt va-t-il avoir un quelconque effet ?

L’OCDE, en tout cas, a révisé ses projections. Lors de la signature de l’accord en 2021, l’organisation internationale prévoyait que, grâce à cet impôt mondial minimum, les pays pourraient récupérer autour de 220 milliards de dollars par an. Dans ces dernières études, elle ne table plus que sur 150 milliards de dollars. Les paradis fiscaux, d’après ces dernières, sont appelés à avoir encore de beaux jours devant eux, notamment l’Irlande et les Pays-Bas où les multinationales ont déjà délocalisé depuis des années leurs centres de profits.

Veto américain

Si l’application de cette partie de l’accord sur la fiscalité mondiale est peu réjouissante, la suite donnée au premier pilier, celui censé remplacer la taxe Gafam, est carrément déprimante. Le texte est censé aboutir en juin. Lors de la réunion des ministres des finances du G20 au Brésil fin février, le constat s’est imposé : le projet est dans une impasse. « Le texte n’a aucune chance d’aboutir parce qu’il doit être ratifié par les États-Unis. Et compte tenu du contexte politique actuel, il ne le sera pas », pronostique un connaisseur du dossier. « C’est un texte soumis au veto américain », dit Quentin Parrinello.

L’accord avait pourtant été porté par l’administration Biden à ses débuts. Négocié sous l’égide de la secrétaire d’État au Trésor, Janet Yellen, il avait pour but de tuer dans l’œuf le projet de la Commission européenne d’instituer une taxe européenne unique pour les géants du numérique réalisant d’importantes activités en Europe mais échappant à tout impôt. En lieu et place de cette taxe Gafam, l’accord de l’OCDE prévoyait une taxation minimum pour ces multinationales.

Le président américain n’est jamais parvenu à trouver une majorité au Congrès pour ratifier l’accord, en raison de l’opposition du parti Les Républicains mais pas seulement : l’administration Biden, ayant circonscrit la menace européenne, s’est montrée beaucoup moins allante par la suite pour pousser le projet.

Et puis le contexte a changé. Alors que les tensions géopolitiques s’exacerbent, que les priorités nationales reprennent le dessus, son objectif est d’abord de faire payer les multinationales américaines sur le territoire américain, et pas que le produit de leurs profits réalisés à l’extérieur bénéficie à d’autres. Une vision totalement partagée par Donald Trump.

Autant dire que le projet n’a aucune chance de voir le jour à court et moyen terme. Le Canada l’a bien compris, ayant institué une taxe sur les activités des géants du numérique dès le milieu de 2023. En Europe, certains pays comme la France l’ont instaurée. Mais ce n’est pas la même chose qu’une taxe unique au niveau européen ou mondial où, là encore, la compétition fiscale joue à plein.

La contre-attaque des pays du Sud à l’ONU

Un des arguments souvent avancés pour justifier l’embourbement de l’accord de l’OCDE est l’initiative des pays émergents qui aurait cassé toute la dynamique. Estimant que cet accord n’avait été négocié que par et pour le seul profit des pays développés, une vingtaine de pays africains ont déposé en octobre une résolution à l’ONU pour demander une convention internationale sur la fiscalité afin qu’elle soit au bénéfice de tous les pays.

Le vote de cette résolution a une nouvelle fois illustré les fractures internationales en cours : tous les pays membres de l’OCDE ont voté contre. Après quelques mois de tensions et de fâcheries, la relation semble s’être apaisée, selon Quentin Parrinello qui assistait au sommet du G20 à Sao Paulo : « L’OCDE et l’ONU semblent avoir l’intention de travailler ensemble. Mais cela demandera du temps, sans doute plusieurs années, pour trouver une convention-cadre. »

Est-il possible de faire renaître au niveau de l’ONU un projet équitable de fiscalité mondiale ? Le contexte géopolitique le permettra-t-il ? Et, surtout, a-t-on le temps d’attendre aussi longtemps ? Autant de questions auxquelles, à ce stade, personne ne sait répondre.

Éric Toussaint, lui, se montre pessimiste. « Les pays du Sud ont fait nombre de déclarations avec lesquelles on ne peut que sympathiser. Néanmoins, quand on regarde les Brics, il n’y a pas de cohérence avec leurs déclarations. Les nouvelles puissances économiques restent dans les mêmes logiques. Elles ne proposent pas de politique alternative. »

   mise en ligne le 15 mars 2024

Sophie Binet : « Nous avons besoin
d’une rupture aussi forte que celle posée par le CNR »

Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

Pour les 80 ans du programme du Conseil national de la Résistance, Sophie Binet signe une préface de la réédition des Jours heureux. La secrétaire générale de la CGT alerte sur le glissement d’un patronat qui refuse de répondre aux défis sociaux et environnementaux pour ne pas remettre en cause l’inégale répartition des richesses.

Quatre-vingts ans d’espoirs, toujours intacts. Le 15 mars 1944, était adopté le programme du Conseil national de la Résistance (CNR), les Jours heureux. Au péril de leur vie, les représentants de l’ensemble de la Résistance voulaient instaurer une véritable démocratie économique et sociale, impliquant « l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie ».

Depuis, sous le poids du patronat et des néolibéraux, le legs du CNR est de plus en plus attaqué. Dans une préface de la réédition des Jours Heureux, « Il est minuit moins le quart » (Grasset, 9 euros), la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, présente une relecture personnelle des Jours heureux, dont les postulats sont toujours d’actualité.

En quoi les Jours heureux sont-ils une source d’inspiration ?

Sophie Binet : Ce programme a donné lieu au plus grand cycle de réformes économiques et sociales depuis la Révolution française. Si on ne m’avait pas sollicitée, je n’aurais jamais osé écrire la préface des Jours heureux, ne me sentant pas légitime face à un texte d’une telle force. J’ai accepté en considérant que cela permettait la reconnaissance de la place et du rôle du syndicalisme, singulièrement celle de la CGT, dans la Résistance et dans la reconstruction de la France.

Le dernier président du CNR, Louis Saillant, était un dirigeant de la CGT. Près du tiers de ses membres étaient des syndicalistes. L’entrée de Missak et Mélinée Manouchian au Panthéon est une reconnaissance du rôle du mouvement ouvrier dans la Résistance. L’objectif des Jours heureux n’était pas seulement la libération nationale, mais bien d’analyser et de rompre avec ce qui a conduit la France à collaborer. D’où ce programme, en rupture complète avec le régime de Vichy et les forces de l’argent.

Ses auteurs se sont interrogés sur la corruption des élites. Des Jours heureux, je retiens deux fils rouges : l’humanisme radical, ciment de ce rassemblement de différentes forces de Résistance, mais aussi, la volonté de reprendre le pouvoir sur l’économie.

Ces deux postulats sont-ils valables de nos jours ?

Sophie Binet : Oui. Cependant, ne tombons pas dans la nostalgie d’un passé mythifié. Les Jours heureux ont des lacunes, notamment sur la place des femmes et la question coloniale. Les massacres de Sétif interviennent dès le 8 mai 1945. Les Algériens voulaient bénéficier des principes portés par les résistants. Le monde a changé et de nouvelles questions se posent aujourd’hui, concernant notamment le défi environnemental et la globalisation de l’économie.

La force de la Résistance était sa jeunesse. On ne mobilise pas les jeunes sur de la nostalgie. Le programme du CNR comporte deux parties, une sur l’intensification de la lutte armée, et la deuxième sur le programme de réformes. Ces deux parties permettent de donner un contenu offensif à la notion de résistance : se battre et se défendre, mais, en même temps, porter un projet de conquête. Il ne s’agit donc pas de faire un copier-coller du programme du CNR, mais bien de s’inspirer de ses principes.

Pourquoi écrire que « pour le néolibéralisme, la démocratie est désormais un problème » ?

Sophie Binet : Nous faisons face à un grand hold-up démocratique. Les multinationales ont accaparé le pouvoir, au point d’être plus puissantes que des États. L’exécutif n’a qu’une seule obsession : que la France soit bien classée par les agences de notation. D’où les annonces sur les tours de vis austéritaires de Bercy.

Dans le même temps, les populations et les travailleurs prennent conscience de l’impasse sociale et environnementale du néolibéralisme. La question posée est démocratique : comment allons-nous reprendre la main ? Nous avons besoin d’une rupture aussi forte que celle posée par le CNR.

En détricotant méthodiquement son héritage, les néolibéraux ne sont-ils pas la cause de la résurgence de l’extrême droite ?

Sophie Binet : Dès la Libération, le capital a déclaré la guerre au programme du CNR. Mais la dynamique populaire autour des Jours heureux a donné la force nécessaire pour son application, dans les grandes lignes. Il a fallu attendre le mandat de Nicolas Sarkozy pour que l’offensive soit clairement assumée par l’assureur Denis Kessler. L’ancien numéro 2 du Medef appelait à « défaire méthodiquement » le programme du CNR.

En 2007, nous étions à un moment de bascule. Les résistants s’éteignaient à petit feu, et la droite rompait avec son héritage gaulliste. C’est une rupture sociale et morale, ayant pour conséquence la remise en cause du barrage républicain. Cette frontière étanche était une particularité française, issue de la Résistance. L’extrême droite prospère sur les cendres laissées par les politiques néolibérales.

Nous assistons actuellement à la tombée des digues entre l’extrême droite et les partis républicains. La loi immigration en est le symbole. Comble du cynisme, Emmanuel Macron récupère le sigle du CNR, en lançant un Conseil national de la refondation, tout en détricotant son héritage. Mais cela démontre que, quatre-vingts ans après, le CNR est encore très parlant.

Par quels aspects ?

Sophie Binet : D’abord, la notion même de résistance. Il revient à nos organisations d’entretenir la mémoire avec les résistants et d’opérer une forme de passation. Les Français sont largement attachés à la Sécurité sociale. Lors de sa création, le patronat n’était pas en mesure de s’y opposer.

Le mouvement social de 2023 démontre que les Français sont fortement liés au système de retraite par répartition. C’est d’ailleurs pour cela qu’aucun gouvernement n’a osé privatiser frontalement les retraites. À défaut, les gouvernements ont baissé progressivement les niveaux de droits et de garanties pour laisser un espace à la capitalisation.

Diriez-vous que, pour maintenir la captation des richesses au détriment du travail, le capital financiarisé a tout intérêt à s’appuyer sur les forces réactionnaires ?

Sophie Binet : Oui. Une partie du capital bascule à l’extrême droite. Le tournant se fonde sur des alliances entre la droite et l’extrême droite, sous le patronage d’une partie du capital. Le Brexit a été financé par un courant de la City qui y avait intérêt pour faire de la Grande-Bretagne un paradis fiscal. L’extrême droite tire profit de l’intégrisme religieux.

En France, Vincent Bolloré finance les catholiques intégristes qui combattent l’IVG ou l’homoparentalité. Le courant wahhabite est subventionné par les pétromonarchies. En Israël, les ultrareligieux participent à une coalition gouvernementale. Les intégrismes, d’ailleurs, s’auto-alimentent : Netanyahou est le meilleur allié du Hamas et inversement.

D’où le titre de votre préface, « Il est minuit moins le quart » ?

Sophie Binet : Exactement. Partout, l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir développe des logiques guerrières. Nous replongeons dans des situations semblables à celles d’avant le programme du CNR et le grand sursaut collectif d’après la Seconde Guerre mondiale.

Vous expliquez que l’extrême droite pourrait tirer profit de la crise climatique. Comment ?

Les crises se nourrissent entre elles. Les migrations climatiques vont se multiplier. Les forces de l’argent, cupides, refusent de répondre aux défis environnementaux pour ne pas remettre en cause l’inégale répartition des richesses. De fait, les travailleurs sont la seule variable d’ajustement. Un exemple : le diesel va être taxé mais pas le kérosène, utilisé par les jets privés.

L’extrême droite peut ainsi dérouler un discours climatosceptique. C’est un signal d’alarme pour la gauche et le syndicalisme sur l’impérieuse nécessité de dépasser les contradictions entre le social et l’environnemental. C’est pour cela que la CGT est en train de bâtir un plan d’action syndical pour l’environnement : quelle croissance soutenable dans un monde où les limites environnementales sont claires ?

Un des atouts du CNR n’est-il pas l’introduction de la notion de la planification de l’économie ?

Même des économistes libéraux l’admettent. Dans son rapport sur les incidences économiques de l’action pour le climat, Jean Pisani-Ferry, un proche d’Emmanuel Macron, pointe trois leviers : la planification, l’investissement, la taxation des plus riches.

En 1944, les questions environnementales n’existaient pas, l’enjeu était la reconstruction d’une France ruinée. La CGT était partie prenante de la bataille de la production. Aujourd’hui, la planification est indispensable pour répondre aux défis sociaux et environnementaux.

Le programme du CNR ne tire-t-il pas aussi sa force de son acceptation par un large spectre de forces sociales et politiques ?

Sophie Binet : Ce compromis est fort, parce qu’il s’est fait sur la base des intérêts du monde du travail. Le capital, collaborationniste, était en dehors du CNR. Les Jours heureux sont un compromis politique, pas économique. À la Libération, nous avons obtenu de nombreuses avancées : les comités d’entreprise, le statut de délégué du personnel ou encore, bien sûr, les nationalisations… Il a fallu l’ordonnance de février 1945 et la loi de mai 1946 pour imposer, avec des compromis, les comités d’entreprise au patronat farouchement opposé.

Aujourd’hui, comme il y a quatre-vingts ans, l’enjeu est bien la place des travailleurs dans la prise de décisions stratégiques des entreprises. Les patrons considèrent toujours qu’il est de leur ressort de définir les grandes orientations de l’économie. C’est une question centrale dans l’affrontement de classe avec le capital. Dégager toujours plus d’argent pour les actionnaires est une impasse sociale et environnementale.

Une des leçons que vous tirez du CNR est celle d’une « construction par le bas ». Que voulez-vous dire ?

Sophie Binet : Nous sommes dans un temps autoritaire. C’est vrai dans l’usage du pouvoir par Emmanuel Macron, mais aussi dans l’entreprise, avec un management toujours plus dur et une ligne directrice : décider d’en haut ce qui est bien pour les gens. A contrario, le programme des Jours heureux a été voté à l’unanimité de ses membres, en pleine clandestinité.

Cette dernière n’a pas été un prétexte pour couper court au débat, qui a duré près de neuf mois, donnant lieu à trois versions du programme, largement amendées. Je veux retenir cette pratique démocratique poussée. L’essentiel du programme a été mis en œuvre, sous l’impulsion de Louis Saillant, autour d’une grande dynamique populaire. Le général de Gaulle avait besoin du CNR pour peser sur les Anglo-Américains, mais refusait de se voir imposer son programme.

La Libération a donné lieu à un bras de fer avec le gouvernement provisoire. Louis Saillant a pris de nombreuses initiatives, comme celle du grand rassemblement au Vél’d’Hiv, le 7 octobre 1944, ou les états généraux de la renaissance française, permettant la victoire des partis du CNR, en 1946, et l’application des Jours heureux.

Vous appelez à « reconstruire le rapport des organisations syndicales au politique (…) ni courroie de transmission ni organisation corporatiste ». Quelle place la CGT doit-elle prendre ?

Sophie Binet : Marcel Paul et Ambroise Croizat, deux cégétistes, sont entrés au gouvernement et ont joué un rôle central pour mettre en place les grandes conquêtes ouvrières. Louis Saillant a, lui, refusé, pour jouer son rôle de contre-pouvoir. Bien qu’ayant plusieurs ministres et députés, la CGT est restée dans son rôle de contre-pouvoir et la bataille menée par Louis Saillant avec le CNR a permis de renforcer les marges de manœuvre de Marcel Paul et d’Ambroise Croizat.

La CGT est un syndicat qui a vocation à intervenir sur le terrain politique, non pas comme un parti, mais pour défendre les travailleurs. Le syndicalisme a une capacité unitaire, nous l’avons démontré lors de la mobilisation de 2023. En 1934, la réunification de la CGT est déterminante pour la dynamique du Front populaire. En 1943, les accords du Perreux (reconstitution de la CGT – NDLR) aident à la constitution du CNR.

Vous avez été à l’initiative d’une large mobilisation politique, associative, syndicale, contre la loi immigration, le 21 janvier. Ce mode de rassemblement doit-il revoir le jour ?

Sophie Binet : Oui. L’appel du 21 janvier rassemblait des gens très différents, autour d’un humanisme radical. La loi immigration fait partie des moments de clarification, de refus de céder sur des valeurs essentielles. Nous avons rassemblé des acteurs syndicaux et associatifs qui, par habitude, ne signent jamais d’appel avec les politiques.

J’ai moi-même sollicité des responsables religieux, ce qui n’est pas dans les habitudes d’une secrétaire générale de la CGT. Nous avons rassemblé des gens de gauche et de droite. La gravité du moment l’exigeait. Nous avons semé des graines. La rose et le réséda.

   mise en ligne le 14 mars 2024

Padre Beniamino, l’ange gardien des migrants exploités

Par Augustin Campos sur https://reporterre.net/

Le père Beniamino Sacco, 81 ans, consacre sa vie à l’aide aux travailleurs exilés du sud-est de la Sicile. Dans cette région dédiée à l’agriculture intensive, les migrants peinent à faire valoir leurs droits.

Vittoria (Sicile, Italie), reportage

La ville de Vittoria a un nom chantant, un nom à se laisser bercer par les vagues. Et pourtant, pas un touriste ne met les pieds dans cette cité du sud-est de la Sicile, noyée au milieu des serres de plastique. Ceux qui y viennent sont là pour travailler. Cœur battant de l’agriculture intensive sicilienne, qui, en soixante ans, a mangé 80 km de terres côtières et vu pousser 5 200 entreprises agricoles, sur la bien nommée fascia trasformata (« la bande transformée »), la ville ne vit que de cette activité. Parmi les 64 000 habitants, on compte 8 000 étrangers enregistrés et des milliers d’autres invisibles aux yeux de la loi car sans-papiers, tous indispensables à un secteur agricole en demande constante de main-d’œuvre sous-payée. Ce sont eux qui triment dans les serres et les magasins de conditionnement des fruits et légumes exportés ensuite dans toute l’Europe.

Le lundi, bien souvent, nombre de ces travailleurs délaissent ces paysages de plastique. C’est le premier jour de la semaine que le charismatique père Beniamino, connu de tous dans les serres, ouvre les portes de sa paroisse de l’Esprit-Saint à tous ceux et celles qui ont besoin d’une attestation de résidence. En cette fin février ensoleillée, les bousculades disent l’enjeu que représente ce bout de papier pour la cinquantaine de personnes présentes. Certains y sont depuis 5 heures du matin. Les Tunisiens, les plus nombreux, Bangladais et autres Sénégalais sont venus avec l’espoir que cette fois-ci sera la bonne.

Parmi eux, Redouane, un ouvrier agricole tunisien aux cernes démesurés. Il est là pour la troisième semaine d’affilée, car il doit renouveler son titre de séjour d’un an. « Le prêtre nous aide beaucoup en faisant ces attestations de résidence. C’est la seule solution car, sinon, je peux redevenir sans-papiers rapidement et je ne pourrai plus travailler », raconte le jeune homme, en jean de la tête aux pieds. Il est hébergé chez un ami depuis que le propriétaire de l’appartement qu’il louait a décidé de le vendre.

Avec 45 euros par jour pour huit heures de travail, malgré un contrat qui indique 58 euros nets – une pratique frauduleuse généralisée dans la fascia trasformata – il n’a que peu de marge pour se loger. La majorité des travailleurs agricoles immigrés, avec ou sans papiers, sont payés entre 20 et 50 euros par jour et sont contraints de s’entasser dans des logements de fortune, souvent au milieu des serres. En ville, certains propriétaires refusent de louer aux étrangers.

Dans son bureau, une fois le calme revenu, le très occupé Beniamino Sacco, 81 ans, reçoit les exilés, chacun leur tour. « Je leur fais cette attestation fictive parce qu’elle leur est indispensable : sans elle, ils ne peuvent pas résider officiellement dans la ville, ne peuvent pas ouvrir un compte bancaire, faire leurs démarches de régularisation, ni renouveler leur titre de séjour », explique le généreux religieux, assis devant un portrait du pape François, auquel il s’identifie aisément. Cette pratique est tolérée par les autorités, conscientes de la problématique majeure du logement pour les étrangers dans la région, à laquelle aucune solution n’est apportée.

En trente-cinq ans, le père Sacco a, notamment, fondé un centre d’accueil pour les demandeurs d’asile et une coopérative agricole. Il accueille une vingtaine d’exilés vulnérables dans sa paroisse. Cela a créé des remous parmi ses fidèles, qui ont un jour fixé un ultimatum : « Ou les immigrés s’en vont, ou c’est nous. » Le prêtre leur a répondu : « Alors, partez. » Ils sont restés.

Beniamino Sacco dit signer chaque année « environ 1 500 attestations de résidence ». Il est le seul dans la région à faire cela gracieusement. D’autres, profiteurs de misère, font payer entre 600 et 1 000 euros. Entre les serres, toutes sortes de business prospèrent sur la vulnérabilité des travailleurs étrangers – même le transport en est un, en l’absence d’un service public – souvent l’œuvre d’intermédiaires et d’agriculteurs crapuleux. Mounir (il a souhaité rester anonyme) peut en témoigner. Père de famille tunisien de 49 ans, il dit être arrivé il y a six mois avec un visa payé 5 000 euros à un intermédiaire tunisien et une promesse d’embauche dans une serre. Après quatre jours de travail payés 2,5 euros par heure, logé avec deux compatriotes dans un bloc de béton nu de 12 m2 en bordure de serres, on l’a prié de quitter le spartiate local.

C’est contre ce climat d’impunité que se bat le padre Beniamino. « La sueur est une chose sacrée, et personne ne peut profiter de la sueur des autres », dit avec autorité celui dont l’aura rayonne dans toute la région. « Quand je prononce son nom, il arrive que certains agriculteurs se mettent dans des états pas possibles, et crient que “le padre Beniamino, il faut le tuer, car il nous a ruinés” », raconte, amusé, Pipo Genovese, producteur d’aubergines, de tomates et de poivrons sur 20 hectares, fidèle de la paroisse. Il dit avoir toujours « respecté ses salariés », aujourd’hui au nombre de 30, et voit en Beniamino Sacco « un homme libre, qui se bat pour que tout le monde soit libre, contre ceux qui essaient de priver les autres de leur liberté ».

Au début des années 1990, le prêtre a affronté avec succès la mafia, organisant régulièrement des marches contre la criminalité. Dans les années 2000 et 2010, il s’est attaqué, aux côtés du syndicaliste Giuseppe Scifo, fin connaisseur de la fascia trasformarta, aux exploitants agricoles qui abusaient sexuellement des travailleuses roumaines. « Je me souviens d’une femme roumaine, payée 20 euros par jour pour 18 heures de travail. Elle payait aussi un lit 400 euros par mois à son patron, qui lui avait confisqué ses papiers et considérait qu’elle était à sa disposition », raconte le prêtre, le regard impassible. Il a hébergé la victime et dénoncé son agresseur au procureur de la République, comme il l’a fait « plus d’une cinquantaine de fois » ces trente dernières années dans des cas de viol et d’abus sur les ouvrières et ouvriers agricoles. L’agriculteur criminel a été envoyé en prison.

De nouvelles lois pour empêcher les abus

La région n’est désormais plus une zone de non droit pour l’activité agricole, même si dénoncer un patron reste risqué lorsque l’on veut retrouver du travail, malgré la protection du prêtre. « Il y a maintenant des lois [notamment celle de 2016 contre l’exploitation] et il y a donc une action dissuasive, de sorte qu’aujourd’hui, l’agriculteur a davantage peur », affirme Giuseppe Scifo, dont le syndicat dénonce régulièrement des abus. « Nous avons dénoncé une mentalité plutôt que les individus, dit le padre Beniamino. Ainsi, on incite les autorités à agir. » La tâche reste grande, même si les arrestations se font plus nombreuses. La dernière en date a eu lieu fin février dans la commune d’Ispica une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Vittoria, où 16 ouvriers agricoles ghanéens et nigérians étaient payés un à deux euros de l’heure.

Dans les 6 000 m2 de serre de tomates cerise de la coopérative qu’il a créée, le prêtre veut donner l’exemple. Les quatre employés fixes sont payés 1 400 euros nets. Celui que le prêtre appelle le « manager », Islam, père de famille bangladais de 44 ans, a vu cet univers de plastique évoluer : « Il y a quinze ans, on trimait pour 16 euros par jour, sans jamais avoir de contrat et, souvent, on n’était pas payés à la fin de la journée. Aujourd’hui, ceux que je connais gagnent plus de 40 euros, avec ou sans papiers. »

Islam fait aujourd’hui partie des protégés du prêtre – « il a toujours été là pour moi », dit-il. De son côté, le syndicaliste agnostique Giuseppe Scifo, qui connaît le padre Beniamino depuis qu’il a 8 ans, voit le religieux au doux sourire comme un « leader ». C’est au prêtre que ce communiste doit « l’envie de lutter », « car le padre interprète la religion comme un fait de justice terrestre et non comme une aspiration à aller au paradis ».


 

   mise en ligne le 13 mars 2024

Guerre à Gaza : derrière la polémique à Sciences Po, les universités françaises mobilisées pour la Palestine

Hayet Kechit et Thomas Lemahieu sur www.humanite.fr

Mardi 12 mars, dans le cadre d’une mobilisation européenne pour le boycott académique d’Israël, des dizaines d’initiatives ont eu lieu en France. Les quelques incidents à Sciences Po, montés en épingle au mépris des faits, ne doivent pas masquer l’ampleur et le sens d’un mouvement qui interroge la complicité de l’université israélienne dans la guerre à Gaza et la colonisation en Cisjordanie.

« Antisémitisme », « wokisme », « islamo-gauchisme »… Sciences Po est depuis vingt-quatre heures sous le feu des anathèmes. En cause : l’occupation dans la matinée du 12 mars d’un amphithéâtre de la prestigieuse école par une centaine d’étudiants manifestant leur soutien à Gaza. L’initiative nommée « quatre heures pour la Palestine » s’inscrit dans le cadre de la journée européenne des universités contre le génocide à Gaza, à l’appel de la Coordination universitaire européenne contre la colonisation en Palestine (CUCCP).

Comme il est désormais de coutume dans toute initiative publique visant à dénoncer la catastrophe humanitaire à Gaza, une énième polémique, largement attisée par la bollorosphère, a pris le pas sur l’objet même de la mobilisation, contribuant encore une fois à faire taire toute critique à l’encontre d’Israël.

Elle fait suite aux accusations lancées par des membres de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), selon lesquels une étudiante aurait été refoulée de l’amphithéâtre « parce qu’elle était juive ». « Faux », répondent les organisateurs, réunis dans « un groupement d’étudiants auto-gérés » comptant une centaine de personnes.

Un scandale cousu de fil blanc à Sciences Po

« Tous les étudiants étaient les bienvenus, c’était un moment d’échanges ouvert à tous, y compris à l’UEJF, dont certains des membres étaient présents au sein de l’amphithéâtre, sans que cela ne cause aucun problème », affirme Hicham, un étudiant en Master de Droits de l’homme et projets humanitaires dans l’école des affaires internationales, et membre du groupe à l’origine de cette initiative. Le jeune homme de 22 ans donne ainsi des faits une version radicalement différente.

L’étudiante exclue de l’amphithéâtre, qui serait membre de l’UEJF, ne l’aurait pas été en raison de sa confession, mais parce qu’elle aurait fait usage de provocations avant la tenue de la rencontre, par des agressions verbales et en prenant en photo sans leur consentement ses organisateurs. Des actes représentant « un risque à la sécurité de certains participants » qui ont poussé les personnes chargées d’éviter les débordements, à lui refuser l’entrée.

Et le jeune homme de décrire « l’état d’alerte maximal » généré par un climat général de harcèlement à l’encontre de ceux qui, au sein de l’école de la rue Saint-Guillaume, dénoncent la situation à Gaza. Il ciblerait particulièrement des étudiantes identifiées comme musulmanes et se traduirait régulièrement par la prise de photos ou de vidéos à la volée relayées ensuite sur des comptes Twitter dans le but de déclencher des campagnes de cyberharcèlement.

« On sait que cette personne nous a pris plusieurs fois en photo et en vidéo », assure Hicham, qui ajoute que des membres de l’administration, présents au moment des faits, se seraient opposés à cette exclusion, mais que les étudiants leur auraient aussitôt fait part des provocations répétées de la jeune femme à leur encontre.

Des arguments auxquels la direction de Sciences Po, soumise depuis cette polémique à une pression médiatique maximale faisant de l’école un « repaire d’islamo-gauchistes », semble être restée sourde. Dans un communiqué publié le 12 mars, elle condamne « l’action et les pratiques utilisées qui s’inscrivent délibérément hors du cadre fixé en matière d’engagement et de vie associative » et annonce qu’elle saisira « la section disciplinaire en vue de sanctionner ces agissements intolérables ».

Quand c’est autorisé, ni heurts, ni polémiques

Même configuration mais autre ambiance à l’université Paris Dauphine-PSL où – élément notable qui fait sans doute toute la différence – le rassemblement, organisé par la Coordination Palestine et les syndicats CGT et Sud-Education, avait été autorisé par l’administration.

Dans le hall plein comme un œuf, des centaines d’enseignants, chercheurs et étudiants, avec beaucoup de drapeaux palestiniens – du jamais vu dans ce grand établissement spécialisé en gestion ou management, et installé au cœur des beaux quartiers de Paris -, des pancartes appelant au cessez-le-feu ou dénonçant un génocide à l’œuvre dans la bande de Gaza… Et quelques dizaines d’autres portants des portraits des otages du Hamas, ainsi qu’une banderole faite à la main appelant à rendre « hommage à toutes les victimes (Yémen, Israël, Congo…) ».

Dans une brève intervention avant la minute de silence prévue, une enseignante a pu rappeler, sans protestations ni heurts, le sens de la mobilisation inscrite dans le cadre de la mobilisation européenne dans les universités. « Nous exigeons un cessez-le-feu immédiat et inconditionnel, la levée permanente du blocus de Gaza, la défense du droit des Palestiniens à l’éducation, a-t-elle lu. Pour cela, nous proposons les moyens d’action suivants : pousser nos universités à agir activement contre le régime d’apartheid israélien, établir des liens académiques avec des universités et des universitaires palestiniens, soutenir et participer au boycott universitaire visant les institutions académiques israéliennes complices de la violation des droits des Palestiniens, défendre la liberté d’expression et la liberté académique autour de la Palestine ici et hors de France. »

Une participante relève : « L’appel n’a pas été hué et la minute de silence, nous l’avons faite pour toutes les victimes. Le rassemblement n’était pas interdit, les enseignants se sont largement mobilisés, je suis convaincue que ça change tout. C’est une bonne manière de neutraliser les velléités polémiques, à coups de messages sur les réseaux sociaux et de polémiques… Et ça permet de parler du fond ! »

Une mobilisation historique à l’université

Partout en Europe et dans tout le pays, de Rennes à Aix-en-Provence en passant par Strasbourg et Montpellier, des mobilisations pour un « boycott universitaire » ont eu lieu ce mardi 12 mars. « C’est historique », se félicite une des promotrices de ces initiatives.

Née, ces dernières semaines, dans la foulée de pétitions, pour la liberté d’expression et les libertés académiques puis pour le cessez-le-feu, ayant rassemblé plusieurs milliers de signataires dans l’enseignement supérieur et la recherche, la Coordination universitaire contre la colonisation en Palestine (CUCCP) entend passer un cap, en faisant adopter des motions pour l’arrêt du génocide au sein des établissements de l’enseignement supérieur, mais surtout en organisant le boycott académique d’Israël.

« C’est tout à fait légal et pacifique, glisse un des initiateurs de la CUCCP. À travers cette action de boycott, nous visons les institutions universitaires, pas les individus. Certaines universités israéliennes ont été bâties illégalement sur des territoires occupés dont les Palestiniens ont été chassés. Les institutions israéliennes collaborent avec le système militaire, et certaines universités françaises peuvent dès lors s’y trouver mêlées dans le cadre de leurs partenariats. »

Un des chercheurs, présents lors d’une autre rencontre-débat, mardi soir, sur le site Condorcet de l’EHESS à Aubervilliers, ajoute, lui, en aparté. « On nous parle parfois des libertés académiques israéliennes qui seraient menacées par notre boycott, mais pourquoi évoque-t-on si peu celles des Palestiniens ? À Gaza, toutes les universités sont aujourd’hui détruites… Cette situation n’est pas supportable, et c’est tout le monde qui devrait réagir dans la sphère universitaire en France et en Europe. »


 

   mise en ligne le 12 mars 2024

Malgré Macron et la France, l’Europe protège enfin les travailleurs ubérisés

Pierric Marissal sur www.humanite.fr

Le Conseil de l’Europe a adopté la directive européenne imposant la présomption de salariat : une victoire de haute lutte pour les travailleurs ubérisés, malgré le blocage de la France, qui a voté contre.

Après moult péripéties et deux ans de négociations, le Conseil de l’Europe a adopté, lundi 11 mars, la directive européenne imposant la présomption légale et réfutable de salariat pour les travailleurs des plateformes, comme Uber ou Deliveroo. Après avoir passé toutes les étapes législatives et le trilogue (accord entre le Parlement, les États membres et la Commission), le texte s’était heurté au blocage obstiné de la France, seule à voter contre quand quelques pays, dont l’Allemagne, se sont abstenus.

Une pratique quasi inédite dans l’histoire de l’UE. La directive est repartie en négociation et, cette fois, la Grèce et l’Estonie ont voté pour, débloquant la situation in extremis, à quelques semaines des prochaines élections européennes. Ce texte a pour vocation d’harmoniser et d’améliorer, au sein des Vingt-Sept, les conditions de travail de quelque 28 millions de personnes, exerçant dans 90 % des cas, souvent de façon injustifiée, sous le statut d’indépendant. Il laisse toutefois une marge de manœuvre significative en permettant aux États membres de définir eux-mêmes les conditions de cette présomption de salariat, selon leur législation respective.

Si cette directive est encore soumise à un vote formel, son issue ne fait plus de doute, les ministres des affaires sociales réunis le 11 mars à Bruxelles ayant à cette occasion exprimé leur position.

Congés payés, arrêts maladie, retraite…

La nouvelle a largement été saluée par élus de gauche à la manœuvre depuis deux ans dans ce combat pour imposer aux plateformes le paiement de leurs cotisations sociales et défendre le droit des travailleurs ubérisés aux congés payés, au chômage, aux arrêts maladie, à la reconnaissance des accidents du travail, à la formation, ou encore à une retraite digne de ce nom.

« Des millions de faux indépendants à travers l’Europe vont être requalifiés en salariés, s’est réjouie l’eurodéputée France insoumise (FI) Leïla Chaibi, négociatrice de la directive pour la gauche. Tout au long des négociations, le président français aura tenté de torpiller la présomption de salariat pour servir Uber plutôt que les travailleurs. »

« Macron n’aura pas pu protéger plus longtemps Uber ! Les votes de l’Estonie et de la Grèce débloquent la situation. La directive des travailleurs de plateformes est enfin adoptée ! Maintenant, il faut faire voter une loi nationale pour la faire respecter. Le travail continue ! », a également réagi Pascal Savoldelli, sénateur communiste et membre de la Commission des finances.

En juillet 2023, une commission d’enquête parlementaire « relative aux révélations des Uber files » avait mis au jour les rouages de l’implantation et de la stratégie d’influence développée par la plateforme de transports Uber en France, dès 2013. Dans son rapport, elle pointait « un déficit criant de volonté politique » pour faire respecter l’État de droit face à une entreprise dont la stratégie est fondée sur un « lobbying agressif (…) consistant à pénétrer au cœur des élites françaises ». Parmi ces décideurs publics, Emmanuel Macron est clairement mis en cause pour sa complaisance : « Au premier rang de ces soutiens figure M. Emmanuel Macron, un ministre de l’Économie prêt à défendre les intérêts des plateformes de VTC, avec lequel Uber a entretenu des liens extrêmement privilégiés. »


 

   mise en ligne le 11 mars 2024

Paris 2024 : « Pour les Jeux, nous aurions préféré un projet mobilisateur
pour les fonctionnaires »,
déplore Céline Verzeletti

Séphane Guérard sur www.humanite.fr

Pressé par les préavis de grève de la CGT et de FO, le ministre Stanislas Guerini a annoncé la tenue, mardi, d’une réunion sur les conditions de mobilisation des agents durant Paris 2024. Céline Verzeletti, de la CGT, réagit à ses propositions.

Le 22 novembre, une circulaire prise par Élisabeth Borne offrait aux employeurs publics la possibilité de gratifier en prime n’excédant pas 1 500 euros brut des agents « selon leur degré et la durée » de leur mobilisation durant les jeux Olympiques. Puis, silence radio. Plus aucune précision sur ces primes, ni sur l’organisation des services durant l’événement. Jusqu’à samedi.

Le dépôt, jeudi dernier, d’un préavis de grève par la CGT, puis FO, a fait sortir de sa réserve le ministre Stanislas Guerini, qui a annoncé, samedi, des primes de 500, 1 000 et 1 500 euros, ainsi que la tenue d’une réunion avec les syndicats, ce mardi.

Comment réagissez-vous aux propositions de Stanislas Guerini ?

Céline Verzeletti : Voilà plusieurs mois que nous insistons pour avoir des échanges avec le gouvernement. Les questions ne manquent pas : quelle charge de travail, quelle organisation, quel temps de travail, quelles mesures d’accompagnement ? Il a fallu ce préavis pour que le ministre précise ses premières réponses. Cela démontre que nous sommes dans un rapport de force perpétuel. C’est malheureux, d’autant que les choses ont si peu été préparées que certaines situations risquent d’être irrattrapables.

De quelles situations parlez-vous ?

Céline Verzeletti : En s’y prenant en amont, on aurait pu quantifier les besoins, effectuer des recrutements. Mais le gouvernement a fait le choix de ne rien faire, puis d’en passer par les obligations réglementaires pour imposer des astreintes sept jours sur sept, l’augmentation du temps de travail et la limitation des congés. Sans renfort, les personnels hospitaliers pourront-ils faire face si une canicule s’ajoute aux besoins liés à la venue de centaines de milliers de visiteurs à Paris ?

De même, est-il raisonnable de dépêcher sur le terrain de nouveaux douaniers après une formation express ? Comme lors du Covid, on demande aux agents de faire toujours plus, alors que les services sont déjà à l’os et qu’on vient de nous annoncer, en plus du gel des rémunérations pour 2024, des coupes budgétaires dans les services publics. Nous aurions préféré un vrai projet mobilisateur pour les Jeux, avec des agents en capacité de répondre aux besoins.

Le montant des primes contente-t-il vos revendications ?

Céline Verzeletti : Nous demandions que des critères soient établis pour que l’employeur ne soit pas seul décideur. Ils commencent à être définis, de même que la garde d’enfant (10 000 chèques emploi service universels de 200 à 350 euros – NDLR). Le problème est que seuls les agents directement en lien avec les Jeux semblent concernés. Qu’en est-il des personnels des crèches parisiennes, par exemple, qui devront rester au travail pour accueillir les enfants des agents mobilisés ?

Autre problème : la circulaire ne semble concerner que les fonctionnaires d’État. Que deviennent les agents hospitaliers et des collectivités territoriales ? Enfin, pourquoi tous les agents ne toucheraient-ils pas les 1 900 euros de prime spéciale promise aux policiers, gendarmes ou douaniers ?

Les contraintes liées à la sécurité publique sont déjà prises en compte dans les métiers concernés. Pourquoi les autres fonctionnaires, touchés par les mêmes astreintes et allongement du temps de travail, ne percevraient-ils pas ces 1 900 euros ? Un éboueur est-il moins impliqué qu’un policier ?


 

   mise en ligne le 10 mars 2024

Pour un cessez-le-feu en Palestine, beaucoup de jeunes dans la rue

Khedidja Zerouali sur www.mediapart.fr

Ce 9 mars, au premier rang de la manifestation parisienne pour un cessez-le-feu en Palestine, des responsables associatifs, syndicaux, politiques. Et derrière, des milliers de personnes, dont de nombreux jeunes. Ils ont la vingtaine ou moins et racontent leur combat pour la Palestine. 

ÀÀ la veille du ramadan, qui devait marquer le début d’un cessez-le-feu qui ne vient pas, et après cinq mois d’offensive israélienne sur la bande de Gaza qui a fait plus de 30 000 morts, des milliers de Parisien·nes ont défilé dans la rue ce 9 mars. Drapeau palestinien sur l’épaule et keffieh autour du cou, elles et ils ont défilé dans les rues de la capitale à l’appel du collectif Urgence Palestine et de l’Association France Palestine solidarité (AFPS). Selon l'AFPS, ils étaient 60 000 à Paris.

Des mobilisations similaires ont eu lieu ailleurs en France, en Dordogne, à Lyon ou encore en Bretagne, et dans d’autres capitales occidentales, à Londres et à Rome notamment. 

À Paris, d’autres drapeaux se sont mêlés aux drapeaux palestiniens, dont ceux de plusieurs partis de gauche, de La France insoumise (LFI) au Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), en passant par Les Écologistes et le Parti communiste. Au premier rang du cortège, de nombreux députés insoumis ont marché au cri de « Tahia Falestine ! » (« Vive la Palestine ! »), dont David Guiraud, Nadège Abomangoli ou encore Aymeric Caron. Rima Hassan, juriste franco palestinienne, candidate aux élections européennes pour LFI, a rejoint le cortège accompagnée de la tête de liste, Manon Aubry, et de Jean-Luc Mélenchon. Elles et ils partageaient la banderole avec plusieurs responsables associatifs et syndicaux, de la FSU, de la CGT ou encore de Solidaires. 

Avant le début de la marche, Bertrand Heilbronn, président d'honneur de l’Association France Palestine solidarité a redit ce qui unissait toutes ces organisations : l’appel à un cessez-le-feu immédiat. En conclusion de sa prise de parole, et comme beaucoup de manifestants et manifestantes du jour, il s’adresse directement à Emmanuel Macron : « Vous avez contribué à la catastrophe en cours. » Et d’exiger des actions concrètes contre la politique de l’État israélien. 

« Face à l’inaction de nos gouvernements, en France et, partout dans le monde, la société civile continue à se mobiliser, abonde Linda Sehili, inspectrice des finances publiques et responsable syndicale à Solidaires. C’est un véritable mouvement social qui est en place… Dans un cadre large et unitaire, nous disons qu’il faut mettre fin à ce génocide, qu’il faut un cessez-le-feu pérenne et immédiat, qu’il faut arrêter le blocus de Gaza, permettre de faire parvenir l’aide humanitaire, redonner des moyens à l’UNRWA, il faut maintenant des sanctions contre Israël. » 

Derrière l’épais cortège de tête, tout un tas d’organisations ont déplié leurs banderoles. Les habitué·es des manifestations parisiennes pour la Palestine retrouvent de l’élan. Cela faisait des semaines qu’ils et elles n’avaient pas vu autant de monde dans les rues. 

Parmi eux, de très nombreux jeunes, des enfants venus avec leurs parents, des collégiennes venues avec leurs grandes sœurs, des lycéennes, de jeunes travailleurs et travailleuses qui ont fait le déplacement parfois depuis l’autre côté de l’Île-de-France. Elles et ils disent la même chose : les vidéos du massacre qui défilent sur le fil Instagram, la « honte » des postions prises par le gouvernement français, la peur que leur mobilisation ne soit pas entendue et que les attaques israéliennes continuent. Auprès de Mediapart, elles et ils racontent les mille et un petits impacts qu’a eus sur leur vie la prise en compte de la situation palestinienne depuis le début de l’offensive, il y a cinq mois. 

Dépasser la barrière des réseaux sociaux 

Pendant qu’une jeune femme s’époumone, dans un haut-parleur défectueux, à égrener les noms de quelques-uns des 30 000 morts palestiniens depuis le début de l’offensive, Rémi et son petit ami Massiré défilent bras dessus, bras dessous. Le premier a 21 ans, il est étudiant en information et communication, le second a 19 ans et étudie le graphisme. Ils n’en sont pas à leur première manifestation pour un cessez-le-feu en Palestine. Les deux viennent à chaque fois qu’ils le peuvent. 

Ils partagent quasi quotidiennement des contenus sur les réseaux sociaux sur le conflit israélo-palestinien mais considèrent que « ça ne suffit pas » : « C’est important de ne pas se contenter de partager des storys, débute Rémi. On veut que les Palestiniens sachent qu’en France des gens se mobilisent pour eux, dans la rue, dans la vraie vie. » 

« On dépasse la barrière des réseaux et on vient dans la rue, abonde Massiré. Dans la rue, on s’adresse à tous ceux qui ne savent pas comment se positionner, au gouvernement, à Macron. » « On ne va pas lâcher la cause, poursuit le second. Il ferait mieux d’agir concrètement pour le cessez-le-feu puisque en France, on est de plus en plus nombreux à dire haut et fort qu’on n’est pas d’accord. » Si les amoureux ont remarqué un léger changement de ton présidentiel, ils attendent de pied ferme des actions concrètes et restent dubitatifs.

Fatine, 20 ans, étudiante en licence d’anglais à l’université de Nanterre, est venue d’Argenteuil pour la manifestation, avec Maissa, même âge, même fac, mêmes études. Tout aussi investies soient-elles sur leurs réseaux sociaux, elles considèrent que les posts, les réels, les tweets n’ont plus un impact suffisant, alors elles ont sorti les drapeaux et ont rejoint le cortège, comme leurs parents avant elles. Pas sûr que l’impact soit plus tangible, « mais si on ne fait rien, c’est sûr qu’il ne se passera rien ».

Comme Rémi et Massiré, elles marchent pour que Macron revoie sa position, mais les deux jeunes femmes ont d’autres ambitions, plus internationales. « J’espère que Biden verra nos manifestations, assure Fatine, que lui et les autres comprennent qu’ils n’ont pas les peuples avec eux. »

Puisque la bande de Gaza n’est pas accessible aux médias, que les journalistes palestiniens se font tuer un à un, elles s’informent sur les réseaux sociaux, suivant des comptes de Palestinien·nes encore sur place, réfugié·es, journalistes ou non. Tous les jours, elles prennent numériquement des nouvelles de Bisan ou de Motaz. Quitte à voir des images de corps déchiquetés, affamés, démembrés. Hors de question de fermer les yeux. « Moi je regarde les vidéos de Djihanna. C’est une femme palestinienne, elle n’est pas journaliste mais elle raconte tout ce qui se passe », explique de son côté Syrine, 16 ans, qui a fait près de deux heures de transport pour être présente à la manifestation. 

« Quel confort de se dire : pour ma santé mentale, je ne regarde pas les vidéos, estime Rémi. Même si c’est horrible, c’est important de voir la réalité de ce qui se passe tous les jours, de le partager, de s’informer. » Massiré avoue être « très sensible aux images de mort » mais a refusé de ne pas voir, ni le 7 octobre, ni les jours d’après.

Des amitiés abîmées et des marques boycottées 

Dans leur vie privée, au lycée, au travail, tous et toutes ont fait évoluer leurs habitudes, au fur et à mesure que les Palestiniens et Palestiniennes mourraient sous les bombes, les balles ou de faim. 

Syrine, en seconde dans un lycée du Val-d’Oise, le dit fièrement : plus de Coca dans les goûters de classe, avec l’aval de l’ensemble de ses camarades de lycée. « On boycotte toutes les marques qui ont une activité ou qui soutiennent directement Israël », assure-t-elle avec sa cousine de 15 ans, Meriem. Leurs mères ne vont plus à Carrefour. Plus de McDonald’s pour Fatine et Maissa, « et pourtant les McFish, c’est trop bon ». Fatine s’est désabonnée de la plateforme de vidéo à la demande de Disney. « Je regardais tout le temps mais c’est pas grave, on trouve toujours des alternatives. » Sur le chemin de la manifestation, un Starbucks est retapissé de stickers et d’une pancarte sur laquelle on peut lire : « Par milliers, par millions, nous sommes tous des Palestiniens. » 

Au-delà des boycotts, le sujet est venu s’immiscer dans les classes : le professeur d’histoire-géographie de Syrine a contourné le programme scolaire pour insérer une séance sur l’histoire de la Palestine. « Il ne nous a pas donné son avis mais il nous a expliqué la situation, des deux côtés, pour qu’on comprenne mieux ce qui se passe. » Meriem, elle, connaît des lycéens qui se sont fait exclure quelques jours de cours pour s’être exprimés en faveur du peuple palestinien dans l’enceinte du lycée. Elle ne sait pas exactement ce qu’ils ont dit, mais dit avoir « honte » de la France. Elle n’a pas fini de prononcer le mot que sa grande sœur la tance du regard : « la honte » de la France, cela ne se dit pas à une journaliste.

Et après les boutiques, les classes, les liens du cœur. Salimat, 21 ans, étudiante en langues étrangères appliquées anglais-japonais, a travaillé, à côté de ses études, pendant plus d’un an et demi, dans un Starbucks de la région parisienne. « J’y retournais souvent, à chaque fois que j’avais besoin de travailler, et sinon j’y allais en tant que cliente, parfois je passais derrière le bar me préparer mes propres boissons. » Ses collègues étaient devenus ses amis mais le silence s’est installé entre eux quand elle s’est heurtée à leur manque d’intérêt pour la cause des Palestiniens. « Je leur demande pas de démissionner, tout le monde ne peut pas se le permettre, mais au moins de se sentir un peu concernés, en tant qu’humains. Mais je vois bien qu’ils s’en foutent, alors, peu à peu, j’ai arrêté de leur parler. »

Fatine, après un post sur Instagram, a reçu un message d’un ancien camarade de classe. « Il me disait que la victime, c’était Israël, que je ne comprenais rien. J’ai pas senti qu’il pouvait comprendre, je l’ai bloqué. » Elle estime que la situation est si grave qu’y rester insensible est déjà une violence et ne parle plus à sa cousine préférée, qui ni ne s’informe, ni ne se mobilise. 

Sous la pluie légère, en passant près de Strasbourg-Saint-Denis, dans le IIe arrondissement de Paris, Rémi et Massiré pressent le pas et débattent d’un avenir souhaitable pour la Palestine. Un, deux États ? Avec liberté de circulation pour tous ? Et que ferait-on des Israéliens ? « Moi je crois à un État où tout le monde peut vivre et circuler en paix, tranche Massiré, plutôt qu’à deux États avec un partage inégal, et que la Palestine se retrouve avec un tout petit pays. » « Oui, pourquoi pas, mais il ne faudrait pas que cette solution efface les décennies de colonisation d’Israël. »

Et comment appellerait-on ce pays unifié ? « Palestine », propose l’un. Et de continuer leur discussion en slalomant entre les groupes militants, ceux qui scandent « Contre l’impérialisme et les États racistes, une seule solution, la révolution » et ceux qui hissent de grands haut-parleurs au-dessus de la foule d’où s'échappent des chansons et des slogans en arabe, en hommage à la Palestine, qui racontent les champs d’oliviers, l’importance de la terre et la force de celles et ceux qui restent. 


 

   mise en ligne le 9 mars 2024

À Paris, une grève féministe
et encore tant de chemin à faire

Khedidja Zerouali sur www.mediapart.fr

Elles étaient des milliers dans les rues à réclamer, de nouveau, l’égalité salariale et la fin des violences sexistes et sexuelles. À Paris, des lycéennes aux anciennes du MLF, en passant par les syndicalistes, toutes racontent un chemin vers l’égalité réelle qui est encore long. 

De la colère et des paillettes. Ce vendredi 8 mars 2024, pour la Journée internationale des droits des femmes, les rues de France se sont emplies de lycéennes, de travailleuses, d’exilées, de retraitées, de militantes de la cause LGBT, de syndicalistes, de militantes féministes. À Paris, à l’appel des organisations féministes, elles criaient, en chœur : « So-so solidarité, avec les femmes, du monde entier ! »« Violences sexistes, violences sociales, même combat contre le capital ! » ou encore « Avec ou sans Constitution, pour avorter, faut du pognon ! ».

14 heures, place Gambetta, dans le XXe arrondissement de Paris, les ballons syndicaux et associatifs prennent le soleil, le clitoris géant et violet de Solidaires, bien installé sur le camion du syndicat, domine la foule et les manifestantes qui arrivent encore par toutes les rues. Au milieu des cortèges et des drapeaux, des groupes de musiciennes répètent leurs classiques de manif ; six jeunes femmes et personnes non binaires, assises sur des tabourets de fortune, toisent le monde.

Et elles écartent les jambes de manière ostensible. « On a décidé de prendre la même place dans la rue que les mecs prennent dans les transports publics », sourit l’une d’entre elles. Elles pratiquent le « manspreading » avant de défiler, pendant qu’à côté d’autres discutent de l’importance de la constitutionnalisation de l’IVG, entérinée quelques jours plus tôt.  

En face des manspreadeuses, le bandeau de l’intersyndicale, sur lequel on peut lire : « Toutes et tous mobilisé·es pour l’égalité réelle ». Et, cette année, sur le bandeau, les logos des différentes organisations prennent plus de place que d’habitude. Pour la première fois de leur histoire, l’Unsa et la CFDT ont appelé à la grève féministe, aux côtés de la CGT, de la FSU et de Solidaires. 

Auprès de Mediapart, sur fond de batucada, Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, explique que sans grève, il est difficile d’avoir du monde dans la rue : « On a appelé à la grève pour être le plus nombreuses et nombreux possible mais aussi pour donner à voir dans les entreprises et les administrations que c’est un sujet important qui doit être traité. En fin d’année dernière, on a eu un certain nombre d’engagements du gouvernement et il faut que ça se concrétise en 2024. »

Et de détailler les revendications portées par l’intersyndicale : la révision de l’index égalité femmes-hommes pour qu’il soit plus transparent, plus précis, pour avoir aussi une vision plus complète sur les inégalités femmes-hommes dans le monde du travail, « puisque seulement un quart des salariés sont couverts pour le moment par l’index ». Au-delà des notes, les syndicats réclament que des sanctions s’appliquent réellement aux entreprises en dehors des clous. « Aujourd’hui, bonne ou mauvaise note sur l’index, il ne se passe pas grand-chose », rappelle la secrétaire générale de la CFDT

Un peu plus loin, seuls deux ballons orange du syndicat défilent et quelques centaines de militant·es derrière. On est bien loin des grands cortèges de la CFDT contre la réforme des retraites. Et le constat s’applique de la même façon pour plusieurs autres organisations syndicales. Le temps, peut-être, que la base s’acclimate à la grève féministe. L’idée n’est pourtant pas nouvelle. Déjà en 1882, la militante révolutionnaire Louise Michel appelait à la grève des femmes à l’occasion de deux meetings organisés par la Ligue des femmes. Plusieurs jeunes femmes ont imprimé son portrait et l’ont porté haut sur des pancartes, plus d’un siècle après son décès.

Une chasuble orange sur le dos, Ingrid Clément, à la tête de la fédération CFDT Interco, regroupant des fonctionnaires, des agent·es de collectivités territoriales ou encore des ministères de l’intérieur, de la justice, des affaires étrangères, semble moins à l’aise avec la nécessité de la grève que sa secrétaire générale nationale. À la question : « Pourquoi, cette fois-ci, la CFDT appelle-t-elle à la grève ? », elle tente d’esquiver : « Vous n’avez pas une autre question ? » 

Et sa camarade, Laurence de Suzanne, secrétaire fédérale pour les services judiciaires, de prendre le relais : « C’est important pour libérer de leurs métiers les gens qui veulent pouvoir se mobiliser aujourd’hui… L’égalité hommes-femmes, ça ne doit plus être que des choses qu’on dit, mais aussi des choses qu’on fait, que cette égalité se concrétise. Ne pas se contenter d’un index qui autorise une certaine part d’inégalité. Nous on veut une égalité complète. »

Comme d’autres syndicalistes qui défilent pour ce 8 mars, elle déplore le manque d’implication de certains et regrette, par exemple, que des réunions de travail se tiennent normalement dans son secteur aujourd’hui, alors que pour d’autres mobilisations nationales, l’activité est gelée pour la journée.

Même déception pour Nadine, agente territoriale spécialisée des écoles maternelles (Atsem), un métier peu rémunéré et très majoritairement féminin. Au départ du cortège, la militante CGT regrette que la foule ne soit pas plus dense. « Je ne suis pas très optimiste. On a une seule grève pour les femmes, on devrait en faire beaucoup plus tellement on subit d’inégalités », souffle-t-elle. Ses collègues Atsem hochent la tête. « Le chemin vers l’égalité est encore très très long. Pourtant, Dieu sait que des femmes se sont battues avant nous ! Ça n’avance pas assez vite, sur les salaires, contre les violences… On continue de se battre pour avancer, mais on avance à une allure de tortue. » 

Féministes, du MLF à TikTok

De son côté, Sophie Binet, de la CGT, s’entoure des salariées de Leroy Merlin, avant de prendre la parole devant nos confrères, et réclame au gouvernement et au patronat de mettre « enfin un terme aux inégalités en matière de salaires ». Pour rappel, tous temps de travail confondus, en moyenne, les femmes gagnent toujours moins que les hommes, 24,4 % selon les derniers chiffres de l’Observatoire des inégalités. Le pourcentage est répété, devant toutes les caméras, par la responsable syndicale. « Ça fait, en moyenne, 20 euros par jour de moins. 400 euros par mois. C’est énorme. Pour mettre fin à ces inégalités, c’est très simple, il suffirait de sanctionner les entreprises qui ne respectent pas la loi. » 

Lorraine et Jade, toutes les deux 17 ans et lycéennes de Boussy-Saint-Antoine, en Essonne, ont pris les transports publics pendant une heure pour leur toute première manifestation. Officiellement, pour leurs professeurs, elles sont malades. En tout, elles sont sept de leur lycée à avoir fait le déplacement, pas la foule des grands jours. « Grève féministe, c’est pas considéré comme un motif valable d’absence », s’amusent celles qui, pour se former aux luttes féministes, scrollent sur Instagram et TikTok. « On apprend des choses avec le compte de Nous toutes et de Jeneveuxpasd’enfants, par exemple. » 

Si elles fouillent Internet, se partagent des réels et des posts, continuent sans cesse de s’informer sur les luttes passées, celles des femmes du monde entier, elles n’ont pas à chercher bien loin pour raconter la société patriarcale. 

À la maison, les parents de Jade attendent d’elle qu’elle fasse « beaucoup plus de tâches ménagères » que son frère. Lorraine, elle, pourrait, raconter pendant des heures les remarques reçues dans la rue par des hommes, souvent plus âgés. Et quand elle a dit à son père pourquoi elle s’absentait des cours aujourd’hui, « il a levé les yeux au ciel » : « Pour lui, on a déjà l’égalité, il ne comprend pas pourquoi je manifeste. »

Et puis, il y a le lycée et sa farandole d’interdictions vestimentaires. « Il y a eu tout le débat sur l’abaya, se souvient Jade, lycéenne dans un établissement public. C’était hallucinant ces restrictions que pour les femmes. Dans notre lycée, on ne peut venir ni en abaya, ni en crop top, ni en short, mais les mecs viennent habillés comme ils veulent, personne ne leur pose la question. » « Même les débardeurs, ça ne passe pas toujours », abonde sa copine. 

De l’autre côté de l’âge, mais à seulement quelques mètres, les pionnières du Mouvement de libération des femmes, mouvement féministe non mixte fondé en 1970, ont ressorti les vieilles pancartes qui étaient exposées dans une bibliothèque féministe de Paris. 

Annie Schmitt, 78 ans, professeure de sport à la retraite et membre du MLF depuis 1971, s’amuse de la situation. Quelques minutes auparavant, un groupe de très jeunes filles sont venues à sa rencontre pour lui demander ce que voulait dire « MLF ». Et c’est avec plaisir qu’elle leur a raconté des décennies de lutte féministe, bien avant #MeToo et ses répercussions.

« On a ânonné pendant quarante ans, on a réclamé l’IVG, on a dit : “Ras le viol”, on a exigé de nouvelles libertés pour les femmes… Puis, tout d’un coup, avec #MeToo ça a explosé. On a été entendues. Il reste encore du chemin, ce mouvement a permis de nous faire avancer beaucoup plus rapidement. » 

Si elle se réjouit des avancées pour les femmes, certaines réalités qui étaient les siennes dans les années 1980 sont toujours d’actualité : « Dans l’Éducation nationale, on est tous payés pareil mais regardez dans les échelons, dès qu’on monte, on ne voit plus beaucoup de femmes. Les carrières sont plus hachées pour les femmes. » 

À l’époque où elle travaillait encore, Annie Schmitt ratait rarement une mobilisation du 8 mars. Les cortèges étaient infiniment plus clairsemés qu’aujourd’hui. Un 9 mars, il y a de cela plus de trente ans, un proviseur avait questionné Annie sur son absence de la veille. « Et je lui avais répondu que j’étais absente parce que je n’étais pas là, c’est tout. Aujourd’hui, je crois qu’on peut plus facilement dire qu’on fait la grève féministe. » Derrière elle, un jeune homme donne le rythme des slogans en tapant sur un tambour sur lequel est inscrit « Dead man don’t rape » (« Les hommes morts ne violent pas »).

Il est bientôt 15 heures quand le cortège passe aux abords du cimetière du Père-Lachaise. Des militantes, un grand drapeau palestinien sur les épaules, un keffieh autour du cou, répètent : « Femmes de Gaza, femmes de Palestine, c’est l’humanité qu’on assassine ». « Se battre pour le droit des Palestiniens, des Palestiniennes, c’est aussi un combat féministe. On ne peut pas être aveugles au sort des femmes qu’on assassine là-bas », explique l’une d’entre elles, pressée de rattraper ses amies. Avant de partir, elle rappelle en une phrase le nombre de morts en Palestine depuis l’offensive israélienne, plus de 30 000 personnes, en majorité des femmes et des enfants. 

Plus tard dans l’après-midi et selon plusieurs vidéos postées sur les réseaux sociaux, des affrontements ont eu lieu entre des féministes propalestiniennes et le service d’ordre du collectif juif et féministe Nous vivrons, composé en très grande partie d’hommes cagoulés, dont certains auraient été munis de bombes lacrymogènes – Mediapart n’a pas assisté à ces événements mais a constaté, sur place, la composition exclusivement masculine du service d’ordre. Le collectif féministe, qui avait déjà fait parler de lui lors d’une manifestation le 25 novembre, a ensuite été exfiltré par la police et a assuré, sur X : « Une fois encore, nous avons été empêchés suite à des agressions verbales et physiques. »

Selon la CGT, environ 200 000 personnes ont défilé ce jour dans toute la France, dont la moitié à Paris, 5 000 à Lille, 10 000 à Lyon ou encore 8 000 à Bordeaux. 


 

   mise en ligne le 8 mars 2024

« Des dizaines d’enfants sont morts de faim et de déshydratation à Gaza »,
le constat glaçant de Jonathan Crickx, porte-parole de l’Unicef Palestine

Hayet Kechit sur www.humanite.fr

Alors qu’Israël maintient son étau autour de la bande de Gaza, plusieurs dizaines d’enfants sont morts ces derniers jours de faim et de déshydratation. Jonathan Crickx, porte-parole de l’Unicef Palestine dresse l’état des lieux du chaos régnant dans l’enclave palestinienne, où l’acheminement de l’aide humanitaire est confronté à de multiples entraves, et redoute de voir le nombre de jeunes victimes aller croissant.

Les images de son corps squelettique, de ses mains diaphanes et de son regard figé, au dernier jour de son agonie, ont fini par arriver jusqu’à nous. Yazan, 10 ans, est mort le 2 mars, dans un hôpital de Rafah, par manque de nourriture, d’eau et de médicaments. Plusieurs dizaines d’enfants palestiniens ont ces derniers jours subi le même sort dans la bande de Gaza.

Le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef) voit ainsi ses pires craintes confirmées. Dans un rapport publié le 3 mars, l’organisation sonne de nouveau l’alarme et appelle à un sursaut international pour éviter une famine généralisée, dont les enfants sont d’ores et déjà les premiers à payer le prix.

Si la catastrophe commence à susciter un émoi international, le président américain Joe Biden ayant annoncé ce jeudi 8 mars la création d’un port à Gaza pour permettre « une augmentation massive » des aides, selon le porte-parole de l’Unicef Palestine, Jonathan Crickx, une véritable course contre la montre est désormais enclenchée pour endiguer les ravages de la malnutrition et de la déshydratation. Il plaide pour une levée des entraves à l’acheminement de l’aide humanitaire, plus que jamais vitale, en particulier dans le nord de l’enclave, où survivent encore 300 000 civils.

L’Unicef a publié un rapport qui sonne l’alarme face aux décès d’enfants dus à la malnutrition dans la bande de Gaza. Sur quels constats repose ce rapport ?

Jonathan Crickx : Des rapports nous parviennent depuis une semaine, indiquant qu’une quinzaine d’enfants sont morts de malnutrition et de déshydratation, en particulier dans le nord de la bande de Gaza. D’autres sont en train de mourir et notre grande inquiétude est que leur nombre aille croissant.

C’est absolument tragique, mais ce n’est pas une surprise car cela fait plusieurs semaines, sinon plusieurs mois, que l’Unicef, mais aussi le Programme alimentaire mondial, l’Organisation mondiale de la santé, alertent sur la crise alimentaire dans la bande de Gaza, où la nourriture est en quantité insuffisante. Nous réaffirmons aujourd’hui que cette situation, si elle dure, va amener à court terme à la mort, par la faim, de plusieurs dizaines d’autres enfants.

L’Unicef a fait des relevés (screenings), en janvier et février 2024, pour mesurer le diamètre des bras des enfants. Dans le Sud, les données collectées indiquent que 5 % des enfants sont victimes de malnutrition sévère ; dans le Nord, où l’aide humanitaire est quasi inexistante, ils sont 15 %, soit un enfant sur six. Au-delà de ces décès, la malnutrition sévère cause des dégâts irréversibles sur la santé des enfants en bas, en affectant notamment leur croissance et leur développement cognitif.

« Dans le nord de la bande de Gaza, 15 % des enfants, soit un enfant sur six, souffrent de malnutrition sévère »

Comment les civils font-ils face à cette situation dans la bande de Gaza ?

Jonathan Crickx : Il y a un mois, j’étais à Rafah, dans le Sud, où sont rassemblées environ 1,4 million de personnes. J’ai pu voir de près les très longues files composées de plusieurs centaines de personnes, attendant pour quelques boîtes de conserve contenues dans les colis d’aide humanitaire. J’ai rencontré des familles survivant sous des tentes, construites avec les moyens du bord, qui ne peuvent souvent se permettre plus d’un repas par jour.

Elles sont confrontées à un problème de manque de nourriture mais aussi à son absence de diversité. Selon nos enquêtes, la plupart des familles se nourrissent principalement de farine de blé, qu’elles utilisent pour faire du pain et de riz, et c’est à peu près tout. Pas de légumes, pas de fruits, pas de viande, ou en tout cas très peu. Dans les toutes petites échoppes que j’ai pu observer sur place, les quantités sont dérisoires, avec parfois seulement quatre ou cinq oranges dans les présentoirs, à des prix inaccessibles pour la majorité de la population.

« Une bouteille de 1,5 litre d’eau par personne et par jour »

À la malnutrition s’ajoute la déshydratation. La production d’eau dans la bande de Gaza, qui était déjà un véritable problème avant cette escalade des hostilités, équivaut aujourd’hui à environ 10 % de la production habituelle. Dans le Sud, les personnes déplacées arrivées ces dernières semaines à Rafah disposent d’une bouteille d’eau de 1,5 litre par personne et par jour. Cette ration est censée remplir tous leurs besoins : boire, cuisiner, se laver.

Ainsi, une mère qui vient d’avoir un bébé doit chaque jour choisir entre s’hydrater pour allaiter ou pour faire un biberon —, même si le lait en poudre atteint des prix records —, cuisiner, mais aussi pour assurer l’hygiène de leurs enfants. Un litre et demi pour tout ça. Les conséquences en termes de déshydratation mais aussi en termes de santé sont redoutables car il faut savoir qu’une grande partie de l’eau disponible n’est pas une eau propre à la consommation.

Qu’est-ce qui empêche un acheminement normal de l’aide humanitaire ?

Jonathan Crickx : Il y a quatre problèmes majeurs. Le premier est lié à la sécurité des équipes qui acheminent l’aide alimentaire dans une zone de conflit armé, où les bombardements sont omniprésents. Le deuxième problème est le défaut d’accès aux populations, en particulier aux civils restés dans le Nord de la bande de Gaza. Cet accès nécessite des autorisations qui ne sont pas toujours octroyées. Le troisième problème est celui des communications.

Les réseaux de téléphonie sont très souvent dysfonctionnels. Or ils sont indispensables. Pour livrer des médicaments dans un hôpital, l’Unicef et ses partenaires doivent assurer un travail de coordination, par téléphone, pour fixer les rendez-vous, déterminer les besoins, les capacités de stockage… Quand le réseau téléphonique ne fonctionne pas, comment fait-on ?

Le quatrième problème est lié au nombre insuffisant de camions pour effectuer ces livraisons, mais aussi aux problèmes d’acheminement du fuel dans l’enclave. Le cœur de notre plaidoyer consiste à demander que l’ensemble des conditions soient réunies pour que l’aide humanitaire puisse être distribuée à l’intérieur de la bande de Gaza, à l’échelle, de manière sûre et partout où les populations en ont besoin. Il est particulièrement vital cette aide puisse atteindre les enfants.


 

   mise en ligne le 7 mars 2024

Risque de génocide Gaza :
manifestons le 9 mars !

Par Olivier Gebuhrer et Pascal Lederer, co-animateurs d'Une Autre Voix Juive sur www.humanite.fr

Le cataclysme déclenché sur Gaza par l’Armée israélienne fait pâlir l’horreur provoquée par les attentats terroristes perpétrés par le Hamas le 7 octobre. Jour après jour l’indignation à l’encontre du gouvernement israélien monte d’un cran dans le monde.

Loin de respecter les injonctions de la Cour Internationale de Justice, exigeant d’Israël de prendre toutes les mesures visant à éviter un génocide, le gouvernement israélien et ses membres fascisants violent les résolutions qui fondent l’appartenance d’Israël à l’ONU. La punition collective infligée à la population civile de Gaza, les meurtres et exactions dans les territoires occupés n’ont rien à voir avec le « droit d’Israël à se défendre contre toute agression ». Israël s’enfonce dans les crimes contre l’Humanité. Dans ce désastre, d’autres, Etats-Unis, Union Européenne et France en tête, complices de fait de ce désastre, en portent une lourde responsabilité par leurs atermoiements et leur condamnation en demi-teinte. 

Les condamnations internationales et l’expression de l’indignation populaire s’imposent devant les souffrances des populations civiles de Gaza, les morts de faim, les tueries de femmes et d’enfants. Elles ne suffisent plus ; les dirigeants israéliens devront répondre de leurs actes en temps et heure mais aujourd’hui ce qui est urgent est de forcer Israël et le Hamas à cesser le feu, imposer au Hamas et à Israël la libération des otages et des prisonniers politiques palestiniens, ouvrir pour de bon les couloirs permettant l’aide humanitaire de masse indispensable. Des sanctions internationales visant le gouvernement israélien et ses ministres fascistes sont impératives. L’Union Européenne doit suspendre l’accord d’Association avec Israël qui la rend complice des crimes israéliens. La France,qui doit jeter son poids dans cette bataille, doit reconnaître l’Etat de Palestine, maintenant. 

Une Autre Voix Juive (UAVJ) a été fondée pour que puisse s’exprimer en France la critique à la politique israélienne, impossible de fait il y a 20 ans, et l’exigence de respect des droits nationaux palestiniens, sans remise en cause des droits nationaux israéliens. Aujourd’hui, les haines accumulées de part et d’autre par la colonisation croissante et l’apartheid en 

Cisjordanie, par le blocus, les bombardements de Gaza et les attaques terroristes visant des civils israéliens, se sont exacerbées depuis le 7 octobre. 

Aucune paix ne peut résulter du seul face à face des Palestiniens et des Israéliens. 

C’est une évidence : aucune paix durable ne peut survenir si la communauté internationale n’intervient pas pour contraindre Israël à négocier avec les dirigeants légitimes du peuple palestinien. 

UAVJ appelle à une Conférence Internationale de Paix sous l’égide de l’ONU pour que cessent les massacres et pour ouvrir le chemin d’une Paix Juste négociée, durable destinée à faire respecter les droits fondamentaux du peuple palestinien, les résolutions de l’ONU, et les conditions d’indépendance et de sécurité pour le peuple palestinien comme pour le peuple israélien. Sur ces bases, UAVJ appelle à manifester le 9 mars, place de la République à Paris, départ à 14 heures.


 

   mise en ligne le 6 mars 2024

Appel à la grève féministe
pour la journée internationale de lutte
pour les droits des femmes

sur https://basta.media/

« Face aux attaques du gouvernement, des droites et extrêmes droites, partout les femmes résistent ! » Pour le 8 mars, des dizaines d’organisations organisent une journée de grève féministe pour les droits des femmes. Voici leur appel.

Nous appelons à la grève du travail, des tâches domestiques, de la consommation. Parce que seules nos voix, nos cris, nos actions visibles pourront faire bouger la société et le pouvoir pour enfin obtenir l’égalité.

Solidarité avec les femmes du monde entier

Le 8 mars, nous serons en grève en solidarité avec nos sœurs confrontées aux guerres qui sévissent dans le monde. En solidarité avec celles qui font face à des bombardements massifs, à l’exode, sont victimes de viols de guerre, peinent à nourrir leur famille et elles-mêmes. En solidarité avec toutes celles qui se défendent farouchement pour recouvrer leur liberté et leurs droits.

Non à l’extrême droite

Les idées d’extrême droite qui prônent la haine de l’autre, le racisme, la misogynie, la LGBTQIAphobie, remportent des succès électoraux partout dans le monde, se banalisent. En France, le gouvernement et la droite en reprennent à leur compte.
La loi immigration votée en décembre dernier en est un exemple. Même si un tiers des dispositions, comme celles instituant la préférence nationale ont été invalidées par le Conseil constitutionnel, cette loi raciste s’attaque au droit d’asile et à tous·tes les sans papiers. Nous réclamons l’abrogation de la loi immigration et la régularisation de tous·tes les sans-papiers.

Vivre et pas survivre

Les inégalités salariales, les bas salaires et désormais l’inflation dégradent les conditions de vie. Les femmes représentent 62% des personnes payées au SMIC et 70% des bénéficiaires des banques alimentaires. Plus de 9 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. 300 000 personnes dont 3000 enfants vivent dans la rue. Certaines en meurent. Nous demandons la hausse des salaires, la revalorisation des minimas sociaux, la construction massive de logements sociaux.

Du travail et des salaires décents

Les femmes, notamment les mères isolées, sont particulièrement impactées par la vie chère, elles occupent des emplois mal rémunérés, sont souvent percutées par la précarité et le temps partiel imposé et touchent un salaire en moyenne ¼ inférieur à celui des hommes. Les femmes, dont les retraites sont 40% inférieures à celles des hommes, sont encore plus impactées par la dernière réforme.

Nous réclamons l’abrogation de la réforme Macron des retraites, des lois qui pénalisent les chômeurs·euses et les bénéficiaires du RSA. Nous réclamons la revalorisation des métiers féminisés (éducation, soin, nettoyage…), l’égalité salariale, l’interdiction du temps partiel imposé, la transformation des CDD en CDI. Nous voulons la retraite à 60 ans avec 37,5 annuités.

Des services publics au service de nos besoins

L’idéologie libérale vise à casser et à privatiser les services publics : hôpital, école, EHPAD, logement. Ce sont les femmes qui compensent cette carence auprès des enfants comme des plus âgé·es, des malades, au détriment de leur carrière, de leur autonomie financière, de leur santé. Elles assument la grande majorité des tâches domestiques et d’éducation des enfants. Elles portent une charge mentale les obligeant à devoir constamment tout planifier.

Nous voulons des services publics de qualité et réclamons la création de services publics de la petite enfance et de la perte d’autonomie. Nous voulons du temps pour vivre, un partage égal des tâches, une réduction du temps de travail pour toutes et tous.

Notre corps nous appartient

Le droit à l’avortement est un droit fondamental Nous réclamons la réouverture de tous les centres d’interruption volontaires de grossesse fermés. Nous voulons inscrire dans la Constitution le droit à l’avortement de façon réellement protectrice.

Macron appelle à un “réarmement démographique », aux relents pétainistes et natalistes, comme si le désir d’enfant dépendait de l’injonction politique et nous prépare un congé de naissance tout en pointant du doigt des parents « défaillants ».
LGBTQIA, nous voulons pouvoir faire nos choix de vie, vivre librement notre orientation sexuelle, nos identités.

Handicapées, nous subissons toutes les violences

Nous sommes privées de nos droits à l’autonomie, à l’éducation, à l’emploi, aux soins, et à la procréation. Nous voulons notre indépendance économique, l’accessibilité universelle à l’ensemble de l’espace public et à tous les lieux et bâtiments.

Stop aux violences sexistes et sexuelles

#MeToo est partout, dans tous les milieux. L’impunité persiste, 1% des viols sont condamnés.Macron se permet d’ apporter son soutien à Depardieu, mis en examen pour viol et se porte ainsi garant de tout un schéma d’oppression. Les violences obstétricales et gynécologiques (VOG) sont systémiques et impunies. 9% des femmes se disent victimes de brutalités dans le soin selon le Haut Conseil à l’Égalité.

Ce dernier insiste sur la persistance du sexisme chez les plus jeunes. Quand 56% des victimes de violences sexuelles sont des mineur·eures et 160 000 enfants victimes par an, Macron décapite la Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants et fait silence sur les 30 000 témoignages recueillis.

Alors que la France accueillera cet été les Jeux olympiques et Paralympiques, nous demandons la mise en place d’actions concrètes pour lutter contre toutes les violences sexistes et sexuelles, protéger les victimes et combattre les réseaux de traite prostitutionnelle et de proxénétisme

Nous voulons restaurer la Civisr [Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants] dans son but initial et suivre ses recommandations. Nous réclamons trois milliards pour lutter contre les violences, l’application des lois existantes, le vote d’une loi-cadre contre les violences masculines à l’encontre des femmes, des enfants et des minorités de genre.

Éduquer à l’égalité

Une éducation à l’égalité doit permettre aux enfants de comprendre les mécanismes de domination s’exerçant dans notre société. Nous voulons une éducation non sexiste, la mise en place effective d’une éducation à la vie affective et sexuelle qui intègre les notions de désir et de plaisir, d’une éducation au consentement et à l’égalité.

Le 8 mars, nous serons en grève contre le patriarcat et ce gouvernement. Nous montrerons le rôle fondamental des femmes dans la société : quand les femmes s’arrêtent, tout s’arrête.


 

Premières signataires de l’appel : 

Africa 93, Assemblée des femmes, Attac, CGT, Collectif CIVG Tenon, Collectif National pour les Droits des Femmes, Coordination des associations pour le Droit à l’avortement et la contraception, Coordination française pour le lobby européen des femmes , Diplomatie Féministe Femmes d’Avenir, les Effronté-es, Femen, Femmes contre les précarités, le chômage et les discriminations, Femmes Egalité, Femmes Solidaires, Fondation Copernic, FSU, Las Rojas, Ligue des Femmes Iraniennes pour la Démocratie, Maison des femmes Thérèse Clerc de Montreuil, Marche Mondiale des Femmes France, Mémoire traumatique et victimologie, Mouvement des Femmes Kurdes en France-TJK-F, Mouvement du Nid, Organisation de Solidarité Trans, Osez le Féminisme, Planning Familial, Réseau féministe Ruptures, SKB ( Union des Femmes Socialistes Turquie), Stop aux Violences Obstétricales et Gynécologiques, Union étudiante, Union nationale des étudiants de France, Union Nationale des Familles de Féminicides, Union syndicale Solidaires, Vigilance et Initiatives Syndicales Antifascistes. En soutien : Les Écologistes, Ensemble !, France Insoumise, Gauche Démocratique et Sociale, Gauche Ecosocialiste, Génération.s, Jeunes Génération.s, Jeunes socialistes, Nouveau Parti Anticapitaliste, NPA-Nouveau Parti Anticapitaliste Jeunes, Parti Communiste Français, Parti Communiste des Ouvriers de France, Parti de Gauche, Parti Socialiste, Place Publique, Pour l’Ecologie Populaire et Sociale, Rejoignons-nous, Union Communiste Libertaire


 

   mise en ligne le 5 mars 2024

Pour l’égalité réelle, toutes et tous mobilisé·es pour le 8 mars !

sur www.cgt.fr

Communiqué intersyndical CFDT - CGT - UNSA - Solidaires - FSU

Nos organisations appellent à se mobiliser y compris par la grève le 8 mars 2024. Portons haut les couleurs de l’égalité entre les femmes et les hommes pour revendiquer une société de progrès et de justice.

Malgré les effets d’annonces gouvernementales de faire de la cause des femmes la grande cause du quinquennat, les inégalités persistent dans le travail, dans les foyers et dans la société.

Les inégalités salariales et de carrières ne diminuent pas ou très peu. Les femmes perçoivent 1/4 de salaire de moins que les hommes et à la retraite l’écart des pensions se creuse à hauteur de 40 %. C’est comme si les femmes s’arrêtaient de travailler tous les jours à 15h40. Elles sont 58 % à être payées au SMIC et y restent plus longtemps. Alors qu’elles sont plus diplômées que les hommes, elles ne sont que 39 % à occuper des emplois de cadre. Les métiers à prédominance féminine sont dévalorisés et mal rémunérés. L’index dit « Pénicaud » doit être amélioré et cet outil ne doit pas remplacer les accords et les plans d’action dans les entreprises. Ses trop bonnes notes ne reflètent pas la réalité des inégalités salariales que subissent les femmes alors même qu’il ne concerne que 1% des entreprises et que seules 0,5% ont des index calculables.

Assignées à leur rôle de mère, elles occupent 80% des emplois à temps partiel et 95% des congés parentaux sont pris par les femmes. Le poids de la parentalité, incluant la double journée et la charge mentale, pénalise exclusivement la carrière des mères, accentuant encore les inégalités salariales. Tout est à craindre concernant l’émancipation des femmes, lorsque le président parle de « réarmement démographique » alors que les conditions de travail et de vie des femmes sont l’impensé des politiques publiques. Il manque plus d’un million d’emplois dans les métiers du soin et du lien et plus de 200 000 places dans la petite enfance.

Les discours masculinistes se renforcent dans la sphère publique, prônant un retour aux « vraies valeurs » et à un sexisme décomplexé. Le Haut Conseil à l’Égalité, dans son rapport annuel, fait le constat que le sexisme s’aggrave d’année en année.

Les moyens alloués à la lutte contre les violences sexistes et sexuelles sont très en deçà des besoins, 80 % des plaintes sont classées sans suite, et le gouvernement français refuse d’inclure la notion de consentement et le viol dans la directive européenne contre les violences faites aux femmes. De la même manière qu’il refuse d’appliquer au-delà du droit constant la convention 190 et à plein la recommandation 206 de l’organisation internationale du travail pour lutter contre la violence et le harcèlement au travail.

Pour toutes ces raisons, nous devons faire du 8 mars 2024 une puissante journée de grève et mobilisation partout. Pour :

  • l’égalité salariale et de carrière entre les femmes et les hommes

  • la revalorisation des métiers à prédominance féminine

  • des services publics de qualité répondant aux besoins notamment dans la petite enfance

  • des moyens pour la lutte contre les violences sexistes et sexuelles

Ne laissons pas passer les discours passéistes, sexistes, masculinistes. Nous ne voulons plus de promesses, nous voulons des actes.

Le 8 mars, toutes et tous en grève et en manifestation !

 

   mise en ligne le 4 mars 2024

Lisa Carayon : « La loi constitutionnelle ne garantit pas l’accès effectif à l’avortement »

Elora Mazzini sur www.humanite.fr

La constitutionnalisation de l’IVG, examinée par le congrès ce lundi, va-t-elle « graver dans le marbre » la liberté d’avorter ? La juriste et maîtresse de conférences à l’université Sorbonne Paris Nord Lisa Carayon analyse, au prisme du droit, la portée de cette avancée.


 

Si le congrès valide son inscription dans la Constitution, « la liberté des femmes de recourir à l’IVG » sera-t-elle véritablement « irréversible » ?

Lisa Carayon : Rien n’est jamais irréversible en droit. Il existe différentes manières de remettre en cause le droit à l’avortement : jouer sur les délais, sur la disponibilité du personnel, sur le financement, etc. Une loi qui dérembourserait partiellement l’avortement serait-elle contraire à la Constitution ? Ce n’est pas sûr du tout.

Ce qui semble en voie d’être empêché, c’est une loi qui supprimerait totalement cette liberté, ou qui poserait des conditions extrêmement drastiques à l’accès à l’avortement. Mais tout ce que le congrès fait, il peut le défaire. Ce n’est pas impossible qu’un jour, un gouvernement anti-avortement refasse passer une modification constitutionnelle pour changer ce texte.

Dans la rédaction retenue, « la loi détermine les conditions selon lesquelles s’exerce la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une IVG », ces termes vous paraissent-ils ambigus ?

Lisa Carayon : Les « conditions » peuvent être restrictives d’un point de vue financier, matériel ou moral. L’usage du terme « droit » à la place de « liberté » aurait été plus fort. L’ajout du mot « garantie » est plutôt positif, dès lors qu’il suggère qu’une suppression totale de cette liberté serait contraire à la Constitution.

« La femme », pour moi, est vraiment une formulation catastrophique car, même si la situation est peu fréquente aujourd’hui, il existe des hommes transgenres enceints. L’expression « interruption volontaire de grossesse » est aussi ambiguë : parle-t-on de l’IVG telle qu’elle est encadrée par Code de la santé publique ? Qu’en est-il de la liberté de s’avorter soi-même, qui n’est pas prévue par celui-ci ?

La Constitution ne garantirait donc pas l’accès à l’avortement pour les hommes transgenres ?

Lisa Carayon : Le terme n’interdit évidemment pas la sauvegarde de la liberté des hommes transgenres : cela a été dit notamment par le Conseil d’État. Pour autant, il y a encore un an et demi, le Conseil constitutionnel a débattu de l’accès à l’assistance médicale à la procréation pour les hommes transgenres, et il a validé leur exclusion de ce dispositif…

Par la formulation « la femme », le gouvernement envoie à la droite le message qu’il a choisi de négliger la situation des hommes transgenres. Il faut replacer tout cela dans le contexte du harcèlement subi par le Planning familial en rendant visible l’accueil des hommes transgenres dans une de ses campagnes.

L’article 34 de la Constitution est-il le mieux adapté pour accueillir cette modification ?

Lisa Carayon : L’article 34 énumère les domaines dans lesquels le Parlement possède la compétence pour légiférer. La Constitution de la République française de 1958 n’a pas été conçue pour recevoir un article de sauvegarde des droits fondamentaux, mais pour garantir une organisation institutionnelle. Toutes les garanties de droits sont traditionnellement renvoyées à son préambule depuis 1971. L’une des solutions était donc de l’inscrire à cet endroit.

Une autre possibilité était de l’introduire dans l’article premier de la Constitution, qui contient la devise de la République et le principe de parité dans l’accès aux fonctions publiques et aux fonctions de représentation de façon générale. Cela aurait pu avoir du sens de le rajouter à cet endroit dans la mesure où le droit à l’avortement est fondamental pour garantir l’effectivité du principe d’égalité entre les hommes et les femmes.

Que va changer cette inscription dans la Constitution, si elle est promulguée, dans les parcours d’avortement des personnes concernées ?

Lisa Carayon : Le texte de la loi constitutionnelle n’impose pas au législateur de donner davantage de moyens aux centres qui proposent des IVG, d’inclure les sages-femmes parmi les professionnels qui peuvent les exercer, d’élargir le délai, de supprimer la clause de conscience…

Donc, dans un moment politique où aucun parti n’est publiquement hostile à l’IVG, mais où par ailleurs on détruit les services publics et l’hôpital, rien ne va changer. Et rien n’interdit de penser que les conditions d’accès à l’avortement pourraient se dégrader dans le futur. Pas parce qu’on attaquerait le droit en lui-même, mais parce qu’on ne se donnerait pas les moyens d’offrir aux femmes de bonnes conditions d’accès.

Est-ce à dire que cette constitutionnalisation n’a qu’une valeur symbolique ?

Lisa Carayon : La valeur du symbole est importante, puisque la France est l’un des premiers pays européens à inscrire formellement dans la Constitution la liberté de recourir à l’IVG, donc la nécessité de protéger ce droit. On peut espérer que cela ait un effet sur les débats constitutionnels ailleurs.

Au niveau international, pour l’instant, la Cour européenne des droits de l’homme n’a jamais reconnu un droit des femmes à avoir recours à l’avortement. Elle laisse ce choix aux États. Le lui faire reconnaître, c’est le prochain combat juridique et déontologique.


 

   mise en ligne le 3 mars 2024

Collecte alimentaire :
le partage de la pauvreté

Vincent Tartar sur https://blogs.mediapart.fr/

À chaque fois le même constat : ce ne sont pas les plus riches qui donnent.

Commençons ce premier billet par une séance d'ultracrépidarianisme : je ne suis ni sociologue ni statisticien, je n'ai pas fait de grandes écoles et je n'ai évidemment passé aucun concours. Je suis titulaire d'un bac L, où j'ai voulu être tour à tour fabricant de robots, prof de philo et réalisateur de films. Je suis ensuite passé rapidement par une fac de cinéma où je ne suis jamais allé voir les résultats des partiels. Sur le papier je ne suis donc aucunement compétent pour parler de précarité, de solidarité, de bénévolat ou d'action sociale. Et pourtant.

18 ans plus tard, je suis technicien sur les tournages de films, je suis payé en cachets d'intermittence mais non indemnisé par France Travail car je ne cumule pas les 507 heures déclarées nécessaires à cette indemnisation (en effet, les sociétés de production ne payent que trop rarement l'intégralité du travail que nous fournissons, mais c'est un autre débat), je touche donc un RSA complémentaire à mon activité.

Des courses en famille

Aujourd'hui, nous sommes allés en famille faire les courses au Leclerc du coin, participants malgré nous à ce grand jeu connu de tant de français.e.s : remplir son caddie le plus possible tout en dépensant le moins possible. On s'amuse comme on peut.

Devant l'entrée, les bénévoles des Restos du Cœur étaient là, distribuant avec enthousiasme leur flyer coloré, car ce week-end c'est collecte ! La précarité augmente, l'inflation galope, les files de bénéficiaires s'allongent malgré des critères resserrés, et les Restos n'y arriveront pas sans la solidarité citoyenne aujourd'hui sollicitée.

Pourtant, aujourd'hui une sensation différente m'étreint.

J'ai été bénévole à la Croix-Rouge française, j'ai eu l'occasion de participer à des maraudes et de collecter de l'argent pour nos différentes actions. J'en ai passé des journées sur le trottoir à recevoir des dons pour aider les autres, et à chaque fois le même constat : ce ne sont pas les plus riches qui donnent.

Lorsque nous faisions la quête, je peux vous dire que c'était surtout les vieilles voitures cabossées qui baissaient leurs vitres pour donner en s'excusant (!) les quelques pièces jaunes de leur boîte à gant, bien plus rarement nous recevions les dons des voitures haut de gamme dont je ne connais même pas les modèles.

Par ailleurs, nombre des bénévoles en action sociale étaient eux-mêmes précaires, la difficulté de joindre les deux bouts était parfois visible, mais ça ne les empêchait pas de faire leur part pour aider les autres personnes dans le besoin.

En voyant le visage de ces bénévoles des Restos, une sorte d'agacement profond s'anima en moi, pas contre eux bien sûr, mais contre cette situation : "Bien sûr que nous allons acheter des pâtes et du riz, évidemment qu'on va faire notre part, non ce n'est pas leur faute et non je ne suis pas énervé."

En réalité, je l'étais. Comment se fait-il que ce soient les précaires qui remplissent le caddie des Restos ?

Nous dont chaque centime de nos salaires est scruté par la CAF chaque trimestre pour voir si on ne gagne pas trop pour bénéficier du RSA ? Nous qui étions fébriles hier encore quand la même CAF a par erreur transformé trois semaines de travail en trois mois de travail, entrainant par la même occasion une demande de remboursement de 1029 € ? Nous qui profitons tellement du système que nous avons parfois dû payer nos courses en quatre fois ?

Et la réponse si décevante tant elle est simple : parce que les pauvres savent ce que c'est d'être pauvres.

Cette épiphanie soudaine et non-académique devant le rayon pâtes du supermarché m'a semblé lever le voile sur des interrogations jamais vraiment résolues pour moi, et notamment comment se fait-il que les personnes les plus fortunées portent un regard si sévère sur les personnes précaires ?

Car comme tout animal, l'humain à tendance a craindre ce qu'il ne connaît pas, et bien que la société produise plus de pauvres que de riches, certaines fortunes sont si élevées qu'elles n'ont même pas un ami pauvre dans leur entourage pour les éclairer sur la réalité de cette situation.

Inventer le pauvre

Il est donc nécessaire de définir le pauvre, lui donner un contour afin de pouvoir s'en distinguer d'une part, et le pointer du doigt, souvent dans un but électoral d'autre part.

Un sondage de l'Ifop de septembre 2023 pour l'Humanité est récemment revenue sur le devant de la scène, car elle a retenu l'attention de notre premier ministre. Dans cette étude, 65 % des sondé.e.s sont « tout à fait » et « plutôt d’accord » avec la phrase "les chômeurs pourraient trouver du travail s’ils le voulaient vraiment."

Bingo : Le pauvre est responsable de sa situation. Exit les entreprises qui licencient et qui gavent les actionnaires, exit les superprofits, exit les enfants nés dans une famille pauvre. Si le pauvre ne veut pas se retrousser les manches, il ne peut s'en prendre qu'à lui-même.

Par ailleurs, le pauvre ne sait pas ce qui est bon pour lui. Ainsi, notre président déclarait récemment au salon de l'agriculture que "les smicards préfèrent des abonnements VOD à une alimentation plus saine". Subtile et péremptoire démonstration de la supériorité intellectuelle de notre dirigeant, sans doute.

Le pauvre est donc à la fois paresseux et non éduqué, le disqualifiant de facto de toute possibilité de voir ses arguments ou idées pris en compte dans le débat public. Une sorte de "passe ton bac d'abord" revisité à la sauce "sort du RSA d'abord".

Et pourtant le pauvre fait sa part

N'en déplaise à nos riches dirigeants (n'oublions pas que 50% de nos ministres sont millionnaires), les pauvres font leur part. Ils sont celles et ceux aux emplois précaires, qui prennent le premier métro pour nettoyer les bureaux de la Défense, qui remplissent les rayons des supermarchés, qui conduisent les camions-poubelles et qui cultivent les champs. Ils ne gagnent pas leur vie, et pourtant, ils sont indispensables.

N'en déplaise à nos dirigeants déconnectés de la réalité, l'immense majorité des précaires ne sont pas des profiteurs. Parler de valeur travail à des gens qui ne joignent pas les deux bouts alors qu'ils sacrifient leur existence à tenter de s'en sortir est d'une indécence pure. Le profiteur parasite qui ricane tapis dans l'ombre en profitant du système n'existe pas, c'est un épouvantail inventé à des fins électorales, car tout le monde sait que ce ne sont pas les pauvres qui se gavent.

N'en déplaise à nos dirigeants en cols roulés qui ne payent pas leur chauffage, on hérite de la pauvreté. Dans un rapport de 2018, l'OCDE déclarait qu'en France il faut six générations pour qu'une famille pauvre atteigne le revenu moyen. La pauvreté est un problème systémique, pas le résultat de mauvais choix individuels.

N'en déplaise à nos dirigeants et à leurs œillères, les personnes précaires ne sont pas des marchepieds électoraux. Ils ne peuvent pas être à la fois la cause de tous les maux et le moyen de détourner le regard sur les vrais problèmes d'inégalité. Il faut un certain cynisme pour faire croire aux classes moyennes que les plus pauvres de notre pays sont responsables de leurs difficultés financières.

Le partage de la pauvreté

Comme toujours il y a des exceptions, mais ne soyons pas naïfs, les riches ne font pas leur part. Ce sont bien plus les personnes qui ont connu la précarité, ou dont les proches ont connu les difficultés financières, qui vont aider leur prochain. Soit en donnant de l'argent, ponctuellement ou régulièrement, soit en donnant de leur temps.

À l'heure où nos dirigeants dans leur grande sagesse nous expliquent qu'il faut faire des économies, tranchant avec brutalité dans les aides sociales, parlant de courage en supprimant des budgets parfois indispensables pour la vie des plus pauvres, peut-on encore croire que l'état fait sa part ?

Que se passerait-il si tous les bénévoles et donateurs refusaient de cautionner ce système malade et cessaient de participer à ces collectes ? Nos dirigeants prendraient-ils enfin leurs responsabilités ? Rien n'est moins sûr. La machine est poussive et avance avec de plus en plus de difficultés. Malheureusement, ce ne sont pas leurs épaules qui souffrent sous son poids, et c'est là tout le problème.

Alors ne nous y trompons pas, ce week-end, ce seront bien plus les RSA et SMIC des personnes précaires que les bénéfices des actionnaires du CAC40 qui auront financé les paquets de pâtes déposés dans les caddies de la collecte alimentaire des Restos du Cœur.


 

   mise en ligne le 2 mars 2024

Régularisation de
620 sans papiers grévistes :
« Nous touchons au but », assure la CGT

Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

Selon la CGT, le ministre de l'Intérieur s'est engagé à donner consigne aux préfectures pour régulariser plus de 600 travailleurs sans-papiers soutenus par le syndicat en Ile-de-France, Champagne, dans le Nord et en Seine-Maritime. Entretien avec Gérard Ré, secrétaire confédéral CGT.

Vers une sortie de conflit pour les travailleurs sans papiers grévistes ? Jeudi 29 février, la CGT a obtenu l’ouverture d’un processus de régularisation de 620 travailleurs sans papier qu’elle mobilise. Aux 502 grévistes d’Ile-de-France, depuis la mi-octobre, s’ajoutent ceux de l’emblématique lutte d’Emmaüs dans le Nord, de 60 saisonniers agricoles de la Marne, pris dans un réseau de traite d’êtres humains et de 7 grévistes d’Amazon en Seine Maritime, en grève au mois de mai 2023.

Sans confirmer le nombre de travailleurs concernés, le ministère de l’Intérieur a précisé auprès de l’AFP que le ministre Gérald Darmanin a “rappelé les règles en matière de régularisation à la suite de la loi immigration : ne pas avoir troublé l’ordre public et avoir déposé un dossier individuel et non collectif”. Des sanctions envers les entreprises qui ont employé des sans-papiers sont également prévues. “Un cadrage sera envoyé à l’ensemble des préfets afin qu’ils appliquent la même méthode”, précise-t-on place Beauvau. Gérard Ré, secrétaire confédéral CGT qui coordonne ses luttes, fait le point sur la situation.

Que signifie pour vous la décision prise par le ministère de l’intérieur ? Est-on proche d’une régularisation globale de ces travailleurs?

Gérard Ré : Nous touchons au but. Les discussions avec le ministère de l’Intérieur étaient déjà bien entamées. Dans cette séquence loi immigration, il était peut-être difficile pour les services de l’État d’accélérer dans ces dossiers. Mais pour beaucoup de grévistes, l’attente était devenue insoutenable. 51 grévistes du Nord travaillant à Emmaüs, sont en grève depuis le 29 juillet. En Ile-de-France, 502 sans papiers, travaillant pour la plupart dans l’intérim, sont mobilisés depuis le 17 octobre.

Les travailleurs en lutte, sans revenus, ont démontré une détermination exemplaire. Le ministre doit désormais envoyer une lettre de cadrage aux préfets. Nous maintenons la pression pour que les titres de séjours soient rapidement accordés.

Quels ont été les obstacles à lever dans ce dossier ?

Gérard Ré : Forcément, nous sommes pragmatiques, l’étude se fera au cas par cas. Nous pouvons toutefois déplorer le manque de coordination au niveau des préfectures : toutes ne travaillent pas de la même façon, ce qui empêche l’ensemble des grévistes d’être sur un pied d’égalité. Cependant, dès les préparatifs de cette action en Ile-de-France, nous avons préparé minutieusement les dossiers pour obtenir des régularisations en faveur de l’ensemble des grévistes.

Du côté des employeurs, nous avons globalement obtenu les CERFA attestant des durées de travail très rapidement. Nous déplorons cependant des blocages venus de certains d’entre eux. Nous sommes surpris que certaines entreprises, qui font usage de l’intérim, refusent de reprendre des travailleurs sans papiers qui seront régularisés. Certains d’entre eux disposent de convocations techniques, c’est-à-dire de documents qui leur permettent de travailler en attendant le récépissé de titre de séjour, sont laissés sur la touche. Il n’y a pas d’autre explication d’une discrimination au motif de l’obtention d’un titre de séjour. Certaines de ces entreprises continuent pourtant d’obtenir des marchés publics. Le ministre s’est engagé à donner consigne aux DREETS d’ordonner la réintégration de tous les grévistes.

Vous avez aussi évoqué, avec le ministre, les cas de répression antisyndicale contre plus de 1 000 cégétistes. Quelle a été la réponse du ministre ?

Gérard Ré : Gérald Darmanin nous a assuré qu’il ne donne aucune consigne aux forces de police ou aux services de l’État lorsque des plaintes sont déposées, tout en étant attentif sur le respect du droit de manifester, sans trouble à l’ordre public.

La CGT a rétorqué en demandant qu’il n’y ait pas deux poids deux mesures et que les consignes données aux services de police et de gendarmerie, s’agissant des mobilisations des agriculteurs, soient réciproques.


 

   mise en ligne le 1° mars 2024

En Seine-Saint-Denis,
les profs entament leur 5ᵉ jour de grève dans l’indifférence du ministère

Par Aissata Soumare sur https://www.bondyblog.fr/

Les professeurs du département entament leur 5ᵉ jour de mobilisation. Hier, une assemblée générale s’est tenue à la Bourse du travail de Saint-Denis. La grève est reconduite et les revendications restent les mêmes : la mise en place d’un plan d’urgence en matière d’éducation dans le département.

« Pas de moyens, pas de rentrée ! » Le message des enseignants de Seine-Saint-Denis est limpide. Et pour cause, depuis la rentrée scolaire du 26 février dernier, de nombreux professeurs des premiers et second degré du département sont en grève. Ils réclament un plan d’urgence pour l’Éducation nationale dans le département le plus pauvre et le plus jeune de France hexagonale.

Depuis ce lundi, les mêmes scènes se produisent dans plusieurs villes du 93. Des piquets de grève devant les établissements, des réunions d’informations, des assemblées générales locales organisées. L’ensemble des communautés éducatives est sur le pont pour exiger un plan d’urgence pour les écoles publiques et l’abandon des groupes de niveau au collège prévu pour la rentrée 2024.

Le plan d’urgence est une initiative lancée en décembre 2023 par l’intersyndicale avec plusieurs revendications pour ce territoire en proie à de graves difficultés sociales. Mais depuis la présentation de ce plan, les enseignants n’ont pas été reçus par leur ministère de tutelle.

Un mouvement suivi, soutenu par les parents et les élèves

Ce jeudi, c’est dans une salle comble que plusieurs prises de parole s’enchaînent et qu’un premier constat s’impose : le mouvement est très suivi dans les établissements.

Des applaudissements fournis se font entendre lorsque les représentants du lycée Paul Éluard de Saint-Denis expliquent avec fierté qu’il y a dans leur établissement « 100 % de grévistes chez les AED (assistant d’éducation) et entre 20 et 30 profs en grève. » Les représentants de ce lycée alertent régulièrement sur les conditions de travail et les manques matériels qu’ils subissent.

À Bagnolet, la première journée de grève a connu un succès avec 80 % de grévistes pour la vie scolaire. Les chiffres pour la 4ᵉ journée se stabilisent avec 30 % pour les enseignants et 50 % pour la vie scolaire. « On essaie de sensibiliser en organisant des réunions publiques avec les parents », résume Margot, enseignante à Bagnolet.

Le ministère semble être désormais le seul à ignorer la force inédite de la mobilisation

Preuve de la détermination des professeurs, ils étaient 700 en rassemblement, d’après les syndicats, mardi 27 février devant les locaux de la Direction des services départementaux de l’Éducation nationale de Bobigny (DSDEN).

« L’intersyndicale a été mandatée par les collègues pour remettre officiellement, à l’occasion d’une audience, les doléances chiffrées (dans le rapport pour un plan d’urgence, ndlr) à la DSDEN 93. Les autorités académiques se sont engagées à transmettre nos revendications au ministère qui semble être désormais le seul à ignorer la force inédite de la mobilisation », rapportait dans un communiqué l’organisation.

« Faute de remplacement, mes élèves ont dû préparer le bac de français sans prof »

On ne compte plus les alertes du corps enseignant depuis de nombreuses années. Sur les manques criants d’effectifs, les classes surchargées, les bâtiments en mauvais état ou encore sur les manques de moyens matériels.

Des problématiques dont sont victimes les enseignants et les élèves. « J’ai été en congé maternité, je n’ai pas été remplacée et mes élèves ont dû préparer le bac de français sans prof », raconte Melissa qui enseigne le français au lycée Blaise Cendrars de Sevran. « Ce qui m’indigne également, c’est l’état du bâti. L’année dernière, un plafond s’est effondré. Depuis un an, il y a une croix gammée inscrite sur une table dans ma classe et je demande régulièrement à ce qu’elle soit remplacée. Ça n’est toujours pas le cas parce qu’il n’y a pas de tables en plus », décrit l’enseignante de 33 ans.

Les enseignants réclament des moyens pour travailler avec les élèves en prenant en compte la situation de sinistre dans le département. Ces problématiques et elles accentuent les inégalités de plus en plus flagrantes.

Le plan d’urgence de l’intersyndicale (FSU, Sud éducation, la CGT et la CNT-éducation) est précis. Il demande la création de 5 000 postes supplémentaires : plus de mille postes pour la vie scolaire (surveillant, conseillers principaux d’éducation), 2 200 postes d’AESH pour accompagner les enfants en situation de handicap avec plus de reconnaissance dans le statut et le salaire. Le coût de ce plan a été estimé à 358 millions d’euros.

Les perspectives et actions à venir

Durant cette assemblée générale, des discussions ont eu lieu sur la suite du mouvement. La poursuite de la grève a été votée et amplifiée jusqu’au 7 mars et 8 mars (jours de mobilisation massive). Cependant, l’intersyndicale appelle à multiplier les initiatives locales d’ici là. Les piquets de grève, les AG, réunions d’informations et les opérations collège désert en lien avec les parents vont se poursuivre.

D’autres actions au ministère de l’Éducation nationale sont également prévues. Et preuve de l’influence du mouvement, d’autres départements envisagent ou ont entamé des actions similaires.

Si quelques désaccords sur les actions subsistent. La détermination et la motivation des enseignants sont incontestables. L’objectif visé est de continuer jusqu’à la journée du 19 mars qui sera une journée de grève dans la fonction publique.

Le dernier plan d’urgence négocié dans le 93 remonte au 21 octobre 1998. Claude Allègre était le ministre de l’Éducation nationale. À l’issue de six semaines de grève, les enseignants avaient obtenu la création de 3 000 postes en plus. Le succès de cette lutte reste dans les mémoires de certains qui retrouvent cette même énergie dans la mobilisation de 2024.


 

   mise en ligne le 29 février 2024

« La vie quitte Gaza à une vitesse terrifiante », alerte le chef des Affaires humanitaires de l’ONU

Agence France-Presse repris sur www.mediapart.fr

« La vie quitte Gaza à une vitesse terrifiante », s’est indigné jeudi le chef des Affaires humanitaires de l’ONU, Martin Griffiths, réagissant aux nombreux morts lors d’une opération de distribution d’aide humanitaire à Gaza.

« Je suis indigné par les informations selon lesquelles des centaines de personnes ont été tuées et blessées lors d’une opération de transfert d’aide humanitaire à l’ouest de Gaza City aujourd’hui », a écrit M. Griffiths sur le réseau social X.

Plus de 100 Palestiniens ont été tués jeudi à Gaza pendant une distribution d’aide humanitaire qui a tourné au chaos, a annoncé le Hamas en accusant les soldats israéliens d’avoir ouvert le feu sur une foule affamée.

« Le bilan du massacre de la rue al-Rashid (où la distribution alimentaire avait lieu à Gaza City, ndlr) s’élève désormais à 104 morts et 760 blessés », a déclaré dans un communiqué le porte-parole du ministère de la santé du Hamas, Ashraf al-Qudra, révisant à la hausse un premier bilan hospitalier qui faisait état d’au moins 50 morts.

Des sources israéliennes ont indiqué à l’AFP que des soldats israéliens se sentant « menacés » ont tiré à balles réelles sur des Palestiniens lors de cette opération de distribution.


 


 

Le Parlement européen appelle à
un cessez-le-feu immédiat et permanent
à Gaza

Hayet Kechit sur www.humanite.fr

Après plusieurs semaines de pression des eurodéputés de gauche, le Parlement européen a adopté le 28 février un amendement exigeant un cessez-le-feu immédiat et permanent dans la bande de Gaza, où plus de 30 000 Palestiniens ont été tués depuis le 7 octobre. Pour la gauche, ce vote signe une avancée du camp de la paix.

C’est l’issue de plusieurs mois de pression et de combat porté par la gauche à Bruxelles. Il a fini par payer. Près de cinq mois après le début de la guerre israélienne contre la bande de Gaza, le Parlement européen, réuni en séance plénière le 28 février, a adopté dans la soirée l’amendement de la délégation des insoumis exigeant « un cessez-le-feu immédiat et permanent » dans l’enclave palestinienne. L’amendement 29 a remporté les suffrages à 269 voix pour et 234 voix contre.

« Une victoire pour la solidarité »

Une victoire largement saluée par les élus européens de gauche, dont le groupe au Parlement européen a réagi sur X en interprétant ce vote comme « une victoire pour la solidarité » et la preuve « qu’il faut maintenir la pression dans la rue et dans les institutions ».

Younous Omarjee, député La France insoumise, s’est pour sa part réjoui sur son compte X, dès l’annonce des résultats, de ce vote « important » obtenu après « plusieurs semaines d’efforts » et avoir essuyé plusieurs échecs. « Cela veut dire que la mobilisation des Européens, des Français, qui chaque semaine sont dans la rue pour faire entendre la voix de la paix, la voix de l’humanité sont des voix qui portent et des voix qui comptent. Nous ne cesserons jamais de travailler ici dans ce Parlement européen pour la paix et pour que cesse le martyre du peuple palestinien », a souligné l’élu.

Même satisfaction pour l’eurodéputée insoumise Leïla Chaibi, qui voit dans l’adoption de cet amendement une « progression du camp de la paix ». Ce texte marque en effet un changement significatif par rapport à la frilosité passée du Parlement, qui s’était contenté en octobre 2023 d’appeler à une simple « pause » humanitaire afin d’accélérer l’acheminement de l’aide aux civils de Gaza.

Plus de 30 000 morts dans la bande de Gaza

Si Manon Aubry, eurodéputée FI et présidente du groupe de la gauche au Parlement, s’est également réjouie du succès de cette initiative, elle estime pour sa part qu’une nouvelle étape doit être franchie, avec des « sanctions claires contre Israël pour mettre fin au massacre ».

Ce vote intervient après cinq mois de guerre, qui a causé la mort de plus de 30 000 Palestiniens, tandis que la famine menace de s’abattre sur les survivants contraints de manger des feuilles, du fourrage pour le bétail, voire d’abattre des animaux de trait pour se nourrir. Une catastrophe humanitaire sans précédent, dénoncée de toutes parts par les ONG et les médecins, qui risque encore de s’amplifier avec l’attaque imminente programmée par l’armée israélienne sur la ville de Rafah où 1,5 million de Gazaouis espéraient trouver un dernier refuge.


 

   mise en ligne le 28 février 2024

Accusations de génocide :
Israël piétine la décision
de la Cour internationale de justice

Jérôme Hourdeaux sur www.mediapart.fr

Le vendredi 26 janvier, la cour des Nations unies ordonnait à Israël de prendre dans un délai d’un mois une série de mesures afin d’éviter que des actes de génocide soient commis lors de son opération militaire à Gaza. Ce délai passé, les ONG dénoncent l’inaction de l’État hébreu.

Le lundi 26 février était la date butoir fixée par la Cour internationale de justice (CIJ) à Israël pour lui transmettre un rapport détaillant les mesures prises afin d’éviter que des actes de génocides soient commis à Gaza. Cette obligation est largement ignorée par l’État hébreu, dénoncent plusieurs organisations humanitaires.

« Israël défie la décision de la CIJ visant à prévenir un génocide en n’autorisant pas l’aide humanitaire adéquate à atteindre Gaza », écrit ainsi Amnesty International. « Israël agit en violation flagrante de la décision » de la cour, accuse de son côté la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH).

Le vendredi 26 janvier, la CIJ, instance judiciaire des Nations unies chargée de juger les litiges entre les États membres, avait donné un mois à Israël pour « prendre toutes les mesures en son pouvoir pour prévenir la commission à l’encontre des Palestiniens de Gaza de tout acte » de génocide.

La cour avait été saisie d’une requête déposée par l’Afrique du Sud accusant Israël de violer, dans le cadre de son opération militaire lancée en représailles à l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948, qui impose aussi aux États de prendre des mesures pour prévenir le risque de génocide.

« À la lumière des droits en jeu, ainsi que du préjudice en cours, extrême et irréparable, souffert par les Palestiniens à Gaza, l’Afrique du Sud demande que la cour traite cette requête comme une question d’extrême urgence », plaidait la requête sud-africaine.

Une urgence reconnue par la CIJ, qui avait rendu deux semaines après la tenue des audiences, les 11 et 12 janvier, une ordonnance provisoire, le fond des accusations devant être jugé dans plusieurs années après une instruction approfondie.

En rendant cette décision, la présidente de la cour, la juge Joan Donoghue, soulignait ainsi « être pleinement consciente de l’ampleur de la tragédie humaine qui se joue dans la région et nourri[r] de fortes inquiétudes quant aux victimes et aux souffrances humaines que l’on continue d’y déplorer ».

Six mesures ordonnées par la CIJ

Six mesures provisoires avaient été fixées à Israël. Il doit notamment « veiller avec effet immédiat à ce que son armée ne commette aucun des actes » de génocide. L’ordonnance « considère également qu’Israël doit prendre toutes les mesures en son pouvoir pour prévenir et punir l’incitation directe et publique à commettre le génocide à l’encontre des membres du groupe des Palestiniens de la bande de Gaza ».

La cour, basée à La Haye (Pays-Bas), demandait « en outre » à l’État hébreu de « prendre sans délai des mesures effectives pour permettre la fourniture des services de base et de l’aide humanitaire requis de toute urgence afin de remédier aux difficiles conditions d’existence auxquelles sont soumis les Palestiniens de la bande de Gaza ».

Enfin, l’ordonnance de la CIJ ordonnait aux autorités israéliennes de « prendre des mesures effectives pour prévenir la destruction et assurer la conservation des éléments de preuve relatifs aux allégations d’actes » de génocide.

Pour vérifier la bonne application de ces mesures conservatoires, la cour demandait à l’État israélien de lui transmettre, dans un délai d’un mois, un rapport détaillant les mesures prises dans ce but.

Israël a poursuivi sa campagne à Gaza, entraînant la mort de près de 30 000 Palestiniens au 23 février.         La FIDH

Or, un mois plus tard, les opérations militaires se sont poursuivies, et le nombre des victimes palestiniennes n’a cessé de croître. « Bien que la CIJ n’ait pas expressément ordonné un cessez-le-feu, rappelle le communiqué de la FIDH, les mesures provisoires indiquées par la cour auraient les mêmes effets pratiques si elles étaient appliquées. Néanmoins, Israël a poursuivi sa campagne à Gaza, entraînant la mort de près de 30 000 Palestiniens au 23 février. »

Et l’État hébreu n’a non seulement pris aucune mesure pour faciliter l’accès de la population civile aux biens et services de première nécessité, mais a en plus entravé la livraison de l’aide humanitaire.

« Israël continue à faire obstacle à la fourniture de services de base et à l’entrée et la distribution à Gaza de carburant et d’une aide vitale », pointe Human Rights Watch (HRW). Pour l’ONG, Israël inflige ainsi une « punition collective » relevant « des crimes de guerre », qui « incluent l’utilisation de la famine comme arme de guerre contre les populations civiles ».

« Le gouvernement israélien est en train d’affamer 2,3 millions de Palestiniens de Gaza, les mettant encore plus en danger qu’avant la décision de la cour », s’inquiète Omar Shakir, directeur de HRW pour Israël et la Palestine. « Le gouvernement israélien a tout simplement ignoré la décision de la cour, et à certains égards a même intensifié sa répression, notamment en bloquant encore plus l’aide vitale », accuse-t-il.

« Une indifférence impitoyable »

« Non seulement Israël a créé une des pires crises humanitaires au monde mais il fait également preuve d’une indifférence impitoyable au sort de la population de Gaza en créant des conditions qui, selon la CIJ, l’exposent à un risque imminent de génocide », alerte de son côté Heba Morayef, directrice régionale Moyen-Orient et Afrique du Nord d’Amnesty International.

« Les provisions entrant à Gaza avant la décision de la CIJ étaient déjà une goutte dans l’océan comparées aux besoins sur les seize dernières années, souligne par ailleurs Amnesty. Pourtant, dans les trois semaines suivant la décision de la CIJ, le nombre de camions entrant à Gaza a diminué d’environ un tiers, d’une moyenne de 146 par jour durant les trois semaines précédentes à une moyenne de 105 par jour durant les trois semaines suivantes. Avant le 7 octobre, en moyenne environ 500 camions entraient à Gaza chaque jour », détaille l’ONG.

Les associations pointent par ailleurs les déclarations belliqueuses et jusqu’au-boutistes de responsables israéliens totalement insensibles au sort des civils palestiniens, comme celle de la ministre pour la promotion des femmes May Golan, déclarant le 19 février à la Knesset (le Parlement israélien) : « Je suis personnellement fière des ruines de Gaza et que chaque bébé, dans quatre-vingts ans, puisse dire à ses petits-enfants ce que les Juifs ont fait. »

« Cette déclaration, parmi beaucoup d’autres, indique que le gouvernement israélien ne faiblit pas et ne montre aucun remords pour ses actions qui ont poussé la CIJ à reconnaître la plausibilité d’un génocide israélien contre les Palestiniens », souligne la FIDH.

Israël affirme respecter ses obligations

Israël, de son côté, a bien transmis un rapport à la CIJ lundi 26 février, soit à la date exigée par l’ordonnance, a rapporté la presse israélienne. Son contenu n’a pas été divulgué mais, selon le quotidien Haaretz, le gouvernement israélien y affirme remplir ses obligations humanitaires et assure que ses opérations militaires n’entraînent pas d’actes de génocide.

Face au déni israélien, les ONG en appellent à la communauté internationale pour convaincre Israël d’accepter un cessez-le-feu. « Seul un cessez-le-feu immédiat et maintenu peut sauver des vies et assurer que les mesures provisoires de la CIJ, notamment la livraison d’une aide vitale, soient appliquées », insiste Heba Morayef.

Or, un cessez-le-feu ne pourra être imposé à Israël que par une pression internationale. La CIJ ne dispose en effet d’aucun pouvoir coercitif direct. Celui-ci est du ressort du Conseil de sécurité des Nations unies, où Israël dispose d’un allié jusqu’à présent indéfectible et qui bénéficie d’un droit de veto lui permettant de bloquer toute décision : les États-Unis.

« Les USA ont, pour la troisième fois, opposé leur veto à une résolution des Nations unies demandant un cessez-le-feu, donnant ainsi leur feu vert à plus de morts, de souffrance de masse des Palestiniens », regrette Heba Morayef.

Utiliser toutes les formes de pression, y compris les sanctions et les embargos.         Appel d’Human Rights Watch à la communauté internationale

« Les pays ayant une influence sur le gouvernement israélien, dont les USA, le Royaume-Uni, l’Allemagne et les autres alliés, ne doivent pas rester les bras croisés et regarder les Palestiniens mourir d’une mort évitable comme un bombardement, le manque de nourriture et d’eau, la propagation de maladies et le manque de soins », plaide encore Heba Morayef.

HWR appelle de son côté la communauté internationale à « utiliser toutes les formes de pression, y compris les sanctions et les embargos, pour pousser le gouvernement israélien à se conformer aux ordonnances contraignantes de la cour ».

La date du lundi 26 février était par ailleurs également celle du dernier jour des audiences, débutées une semaine plus tôt, consacrées à une demande d’avis consultatif « sur les conséquences juridiques découlant des politiques et pratiques d’Israël dans le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est ».

Cette autre procédure, impliquant 49 États, fait suite à une demande d’avis adressée à la cour par l’Assemblée générale des Nations unies par une résolution adoptée le 30 décembre 2022.

Dans ce dossier, la CIJ est appelée à répondre à deux questions. La première vise à préciser « les conséquences juridiques de la violation persistante par Israël du droit du peuple palestinien à l’autodétermination, de son occupation, de sa colonisation et de son annexion prolongée du territoire palestinien occupé depuis 1967, notamment des mesures visant à modifier la composition démographique, le caractère et le statut de la ville sainte de Jérusalem, et de l’adoption par Israël des lois et mesures discriminatoires connexes ».

La seconde demande à la cour de tirer les conséquences de ces pratiques « sur le statut juridique de l’occupation » ainsi que les « conséquences juridiques qui en découlent pour tous les États et l’Organisation des Nations unies ».

La CIJ rendra sa décision à une date qui n’a pas encore été précisée.


 

   mise en ligne le 27 février 2024

Décès aux urgences : 
après l’alerte, la dégringolade

Caroline Coq-Chodorge www.mediapart.fr

En 2019, les soignants des urgences alertaient sur la mise en danger des patients entre leurs murs. Si les premières victimes médiatisées étaient des personnes âgées isolées, désormais de jeunes patients décèdent. C’est le signe d’une dégradation accélérée de la situation.

Y compris dans Mediapart, qu’est-ce qui n’a pas été dit, écrit sur les dramatiques dysfonctionnements des urgences, porte d’entrée éventrée de l’hôpital ? En 2019, c’est bien de ces services qu’est partie une vaste mobilisation hospitalière, fauchée net par le Covid. À l’origine du mouvement de colère, un décès déjà, celui de Micheline Myrtil, 55 ans, fin 2018, oubliée en salle d’attente.

Qui est responsable ? La justice vient de donner un début de réponse, à la suite de la plainte de la famille de Micheline Myrtil. Au terme de l’instruction, le parquet de Paris a demandé, début 2023, le renvoi en correctionnelle de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). Ce ne sont pas les soignant·es, mais la direction qui est mise en cause. Et derrière elle, les politiques qui ont inlassablement voté des budgets au rabais, dont l’hôpital a fait les frais.

Aujourd’hui, les témoignages de proches de patient·es décédé·es déferlent. Tous méritent du temps : il faut obtenir les dossiers médicaux par l’intermédiaire des familles, recouper les témoigna