PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

   publié le 6 février 2023

Royaume-Uni :
grève record des soignants

Guillaume Bernard sur https://rapportsdeforce.fr/

Après une journée de grève massive dans l’éducation le 1er février au Royaume-Uni, c’est au tour des infirmières et des ambulanciers de se mobiliser ce 6 février pour exiger des augmentations de salaire. Avec plusieurs dizaines de milliers de grévistes, la journée est d’ores et déjà considérée par les syndicats comme historique.

A en croire les syndicats, Unite, GMB et Royal College of Nursing (RCN), le Royaume-Uni vient de vivre, ce lundi 6 février, « la mobilisation la plus massive de l’histoire du National Health Service (NHS) », le système public de santé britannique. Des dizaines de milliers d’infirmiers et d’ambulanciers, principalement anglais, sont entrés en grève. Ils et elles demandent des augmentations de salaire permettant de faire face aux 10,5% d’inflation. Or pour l’heure, seule une augmentation de 4% leur a été proposée.

Les journées de grève dans ce secteur sont rares, notamment à cause des règles d’encadrement du droit de grève au Royaume-Uni. « Pour les secteurs clés de l’économie comme les transports ou de la santé, le seuil pour passer à l’action est élevé, puisqu’il faut que 40 % du corps électoral vote pour la grève », rappelait l’universitaire Marc Lenormand dans une interview à Rapports de Force fin août.

Une longue séquence de grève interprofessionnelle

Or, depuis la mi-décembre les grèves s’enchainent dans la santé. A noter : ce lundi 6 janvier c’est la première fois qu’infirmières et ambulanciers cessent de travailler le même jour, ce qui va entraîner d’importantes perturbations dans les hôpitaux, déjà dans une situation très préoccupante. Selon le directeur de NHS Providers, Julian Hartley, environ 88 000 rendez-vous médicaux ont déjà été annulés en raison des grèves.

« Si quelqu’un met [la vie des patients] en danger, c’est ce gouvernement ! 500 personnes meurent chaque semaine à cause du manque d’ambulances. Et il manque 130 000 personnels au NHS, c’est comme s’il y avait grève tous les jours ! », a réagi la syndicaliste Sharon Graham auprès du journal Le Monde.

La mobilisation du jour est à replacer dans un contexte plus général de forte de grève dans les services publics au Royaume-Uni depuis plusieurs mois. Le 1 février, « pour la première fois depuis 12 ans, la quasi-totalité du système éducatif s’est arrêté : 85% des écoles étaient concernées, de la maternelle à l’université », rappelle la CGT, soutien attentif du mouvement, dans un communiqué confédéral. En grève également le jeudi 2 février : « la fonction publique et une partie des transports et des trains », continue la CGT. La semaine prochaines, les cheminots, les postiers et les douaniers ont également prévu une journée de grève. Ces mouvements sociaux ne sont pas nouveaux. Dès la fin de l’été, les salariés britanniques des postes, des ports ou encore de l’industrie s’étaient massivement mis en grève pour leurs salaires.

 

   publié le 5 février 2023

Mobilisons-nous ce mardi 7 et samedi 11 février

pour dire non à la réforme des retraites

https://r.newsletter.cgt.fr/

Rejoindre la lutte

 

Même pas peur” a rétorqué le gouvernement à la levée en masse des 2,8 millions de manifestant·es le 31 janvier. Un moyen de se rassurer ? Une astuce pour décourager la contestation ? Un peu des deux probablement.

Le gouvernement est borné.

Faire l’autruche n’est jamais bon signe. La méthode “circulez, il n’y a rien à voir” est un pari risqué. Derrière le discours de fermeté, les faux airs de sérénité et les provocations se cache une certaine fébrilité.

L’ampleur de la contestation met en échec la stratégie gouvernementale.

La pression augmente. Le pouvoir reste sourd, mais tout le monde ne chante plus à l’unisson. Le doute s’installe dans le camp des pourfendeurs de la réforme. Pas sur le fond, mais sur le passage en force.

À défaut d’être entendue, la mobilisation ne peut être étouffée.

La puissance et l’enracinement géographique de la contestation dans les territoires souligne l’élargissement du mouvement au-delà des “bastions” syndicaux.

La balle est dans notre camp.

Alors que 60% des Français·es déclarent comprendre le blocage par la grève pour faire capoter le projet, sur le terrain, les militant·es de la CGT s’emploient à convaincre du rôle que chacun·e peut jouer dans cette bataille.

 

C’est l’enjeu pour gagner le succès des deux prochaines journées de mobilisation les 7 et 11 février et mettre en échec le projet du gouvernement.
 


 

   publié le 4 février 2023

En plein mouvement social,
le médico-social veut se faire entendre

Victor Fernandez sur https://rapportsdeforce.fr/

Ce jeudi 2 février, Sud Santé Sociaux et la CGT organisaient une manifestation des salariés du secteur médico-social à Paris, pour exiger de meilleures conditions de travail. Dans leur ligne de mire : le destin de la future convention collective du secteur et la prime Ségur.

 Organiser une manifestation sectorielle entre deux grosses journées de mobilisation contre la réforme des retraites : le pari des organisations syndicales du médico-social pouvait paraître risqué. Mais ce rendez-vous du 2 février était planifié depuis plusieurs semaines, et les salariés du secteur ne souhaitaient pas voir la réforme des retraites, qui les affectera tout particulièrement, éclipser leurs autres revendications.

C’est donc devant les locaux de Nexem, l’une des deux organisations patronales représentant les employeurs du secteur associatif, que se réunissent des aides soignantes, infirmières, assistantes sociales ou aides à domicile, ce jeudi matin. Entre 1 000 et 2 000 personnes sont présentes. Le lieu du rassemblement n’a pas été choisi au hasard, pas plus que la date du rendez-vous. Ce jour-là, des négociations ont lieu entre représentants syndicaux et employeurs, à propos de la future convention collective étendue.

La future convention a pour objectif de rassembler derrière un même accord tous les salariés du secteur médico-social, actuellement partagés entre deux conventions, la 51 et la 66, chacune ayant certains avantages et inconvénients. Si l’objectif de fusion est partagé par les deux camps, ce sont ses modalités qui font débat. Alors que les salariés demandent une convention collective étendue « de haut niveau », prenant appui sur les avantages des deux conventions, les organisations patronales jouent plutôt la carte de la régression sociale.

« C’est la merde »

A l’heure du déjeuner, l’ambiance est à la fête au cœur du 3e arrondissement de Paris. Des salariés venus de toute la France et exerçant des métiers variés sont réunis. Les drapeaux de la CGT et de Sud s’agitent sous le regard des passants, pas forcément au courant de l’enjeu de cette mobilisation.

Mais cette joie militante cache une colère bien vive. « Nexem, on a besoin d’aide. C’est la merde ! », s’exclame une femme à la tribune, sous les fenêtres de l’organisation patronale. Une autre, venue des Alpes-Maritimes, lui succède : « On n’acceptera pas de négocier la convention bloc par bloc », explique-t-elle avec force, avant de demander à la foule : « qui veut exprimer sa colère ? ». Au fil des interventions, c’est le portrait d’un secteur fracassé par les contraintes budgétaires qui se dessine. Xavier, venu de Poitiers avec 90 de ses collègues, désespère : « on est aussi invisible que les personnes qu’on accompagne ». Un slogan tourne alors en boucle dans la bouche des personnes présentes : « Le social, il se bat pour tout le monde. Et tout le monde se bat pour le social ».

Le gouvernement dans leur ligne de mire

Sur les coups de 14h, la place se vide et les personnes présentes se tournent vers leur nouvel objectif : Matignon. Leur colère n’est pas seulement dirigée vers leurs employeurs, mais également vers le gouvernement. Dans la catégorie des patrons peu scrupuleux, l’Etat se taille une bonne place comme le rappellent des salariées de l’Education Nationale ou de l’hôpital public. Et sans surprise, il n’hésite pas à soutenir les propositions au rabais des employeurs du secteur privé non lucratif.

Mais c’est surtout la prime Ségur qui fait figure de symbole d’injustice aux yeux de beaucoup. Si certaines professions du secteur médico-social y ont droit, d’autres en restent exclus, alors même qu’ils sont au contact quotidien de personnes fragiles et dès lors assume un rôle social dans leur travail. « N’oubliez pas de parler de la prime Ségur ! », nous apostrophe une femme en passant à côté de nous. Pour ces salariés, ces 183€ mensuels viennent compléter de faibles salaires, mais jouent aussi un rôle symbolique : pour beaucoup, elle est un signe de reconnaissance de leur abnégation au travail.

Une valeur sociale non reconnue financièrement, mais sur laquelle n’hésitent pourtant pas à jouer les employeurs lorsque les salariés se mobilisent. « La culpabilité doit changer de camp. Moi quand je me mets en grève, c’est pour moi mais c’est aussi pour ceux que j’aide, pas contre eux » , explique Thibault, éducateur de rue dans l’Essonne et adhérent de la CGT.

Médico-social : une manifestation contre la précarité

Dans le cortège, Angélique raconte les restrictions budgétaires. « Dans ma structure, on a 500€ par an pour organiser des activités. Qu’est ce qu’on fait avec 500€ ? Rien .» Après 25 ans en tant qu’aide-soignante, elle a jugé nécessaire de venir à Paris depuis le Calvados pour exprimer son désarroi. « A chaque fois, on se mobilise dans nos établissements mais on n’est pas visibles. Là, à Paris, on est davantage visibles ». Pascale et David, eux, sont venus d’Eure-et-Loire, « pour des augmentations de salaire, pour la convention, pour de meilleures conditions de travail ». Tous deux accompagnent des travailleurs handicapés, au sein d’une structure dédiée. En 23 ans de carrière, David l’assure : les conditions de travail se sont empirées. Pascale, elle, a rejoint le secteur il y a seulement 5 ans. Elle fait partie de ces salariées qui voient leur salaire stagner au Smic à cause d’une grille dont les premiers échelons sont en dessous du salaire minimum.

Précaires mais déterminés à se faire entendre, tous l’assurent : ce rendez-vous ne sera pas le dernier. Les 25 et 26 mars, la rencontre nationale du travail social en lutte aura lieu à Lille. D’ici là, les syndicats appellent à se mobiliser les 7 et 11 février contre la réforme des retraites


 

   publié le 3 février 2023

Logement cher :
le gouvernement laisse faire

 Mathias Thépot sur www.mediapart.fr

Les prix de l’immobilier augmentent deux fois plus vite que les revenus, faisant ainsi craindre à la Fondation Abbé Pierre une aggravation du mal-logement. Hélas, le gouvernement ne fait rien pour juguler cette crise du logement cher.

Ce n’est pas le phénomène économique à l’œuvre le plus médiatisé de ces derniers mois, mais il a pourtant un impact certain : entre la fin 2019 et la fin 2022, les prix de l’immobilier ont bondi en France de 20 % dans l’ancien, selon les chiffres publiés en janvier par la Fédération nationale des agents immobiliers (Fnaim), soit deux fois plus vite que la hausse du revenu brut des ménages sur la même période (+ 10 % selon l’Insee).

Cette déconnexion importante entre prix des logements et évolution du niveau de vie inquiète. Surtout que l’inflation immobilière galopante ne se concentre plus sur les principales métropoles françaises, comme cela fut le cas lors de la précédente décennie.

En effet, la hausse des prix se répand désormais sur une large partie du territoire, que ce soit dans les « villes moyennes » proches de la région parisienne telles que « Le Mans, Tours, Chartres, Reims, Orléans ou Angers », mais aussi sur « toute la zone littorale qui va de Saint-Malo à Biarritz », et même sur « la quasi-totalité des métropoles et des secteurs à proximité de l’Allemagne, de la Suisse et du Luxembourg », constate la Fondation Abbé Pierre dans son dernier rapport sur l’état du mal-logement en France publié le 1er février. Dans les cent plus grandes « villes moyennes » de France, la hausse des prix atteint environ 25 % sur trois ans, selon la Fnaim.

Comment l’expliquer ? D’abord par les opportunités nouvelles données par le télétravail aux ménages aisés, qui ont réinvesti des zones moins denses que les grandes métropoles. Mais surtout, il faut savoir qu’en France, à chaque tressaillement de rebond économique, les ménages – qui ont le culte de la propriété chevillé au corps – se ruent sur l’achat immobilier : au deuxième trimestre 2021, le nombre de ventes dans l’ancien a par exemple atteint un record historique, à 1,2 million de transactions sur douze mois. Ruée certes dopée par les taux d’intérêts de crédits immobiliers qui sont restés très bas durant cette période. 

Incidences économiques et sociales 

La Fondation Abbé Pierre craint que le caractère brutal de cette augmentation généralisée des prix ne conduise à un « élargissement des territoires d’exclusion », et fasse, in fine, gonfler le chiffre de 15 millions de personnes en situation de fragilité par rapport à leur logement en France.

Elle précise : « Alors que le logement représente depuis plusieurs années le premier poste de dépense des Françaises et Français, à hauteur de 27,8 % de leurs revenus en 2021, contre 20 % en 1990 – une hausse qui impacte plus particulièrement les locataires du parc privé modestes dont les dépenses en logement représentaient 45 % de leurs revenus en 2017, contre 7 % pour les propriétaires aisés libérés de leur emprunt –, cette tendance tend à s’accentuer depuis 2019 où l’on assiste à une nouvelle envolée des prix de l’immobilier. »

L’accélération de l’inflation immobilière a, disons-le, des incidences sociales majeures. Elle contraint les ménages à la recherche d’un toit – et qui n’ont pas accès à une HLM – d’acheter ou de louer des logements inadaptés à leurs besoins : plus petits, moins bien isolés, ou éloignés des centres-villes. Dès lors, des situations de mal-logement se développent, avec des effets néfastes sur la santé des ménages et la réussite scolaire des enfants. 

Un coût trop élevé pour se loger a aussi des incidences économiques lourdes : c’est un facteur dégradant de la compétitivité de l’économie, car cela complique les recrutements pour les entreprises, éloigne les salarié·es de leur lieu de travail et nuit à leur productivité. Il y a aussi un lien établi entre le prix élevé du logement et le chômage : en effet, les petits propriétaires surendettés sont bloqués chez eux, ce qui limite la mobilité géographique et réduit leurs perspectives d’emploi. Enfin, un taux d’effort élevé pour se loger est autant de pouvoir d’achat en moins pour les ménages, ce qui obère la consommation. 

La hausse des prix de l’immobilier est aussi l’un des principaux facteurs d’inégalités économiques dans le pays. Citons les inégalités patrimoniales avec, d’un côté, les propriétaires qui bénéficient de la hausse des prix et, de l’autre, les locataires qui n’ont rien. Un chiffre donne le vertige : selon l’Insee, plus de la moitié des logements privés loués dans les grandes villes – là où les prix sont les plus élevés – appartiennent à des multipropriétaires d’au moins cinq logements. Pour eux, à chaque boom immobilier, c’est le jackpot. 

Bilan désastreux 

Ces conséquences connues des économistes préoccupent, du reste, peu le gouvernement. Comme nous l’expliquions dans cet article, Emmanuel Macron est en fait assez peu intéressé par la question du logement en général. Regardant ce sujet par le petit bout de la lorgnette, il partage avec les « technos » de Bercy l’idée qu’il y a un « pognon de dingue » à récupérer dans les 40 milliards d’euros du budget de l’État consacré chaque année au logement. Ainsi, lors de son premier quinquennat, il ne s’est pas privé pour sabrer dedans : le gouvernement a notamment abaissé de 10 milliards d’euros en cumulé les aides au logement (APL).

Une baisse qui a principalement pesé sur les finances des organismes HLM. En effet, pour compenser la réduction des APL des locataires de HLM, le gouvernement a imposé aux bailleurs sociaux de baisser leurs loyers d’autant. Ce qui a mécaniquement réduit leurs recettes – elles ont été grevées durablement de 1,5 milliard d’euros par an – et donc leurs marges de manœuvre financières pour lancer la production de nouvelles HLM. À cela il faut ajouter le passage de la TVA de 5,5 % à 10 % sur la construction de logements sociaux qui a également fragilisé leur modèle économique.

On ne peut dès lors s’empêcher de faire le lien entre ces réformes et les chiffres désastreux du logement social depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir : quand, entre 2008 et 2017, de 112 000 à 145 000 nouveaux logements sociaux étaient financés chaque année, il n’y en a eu qu’entre 87 000 et 108 000, de 2018 à 2022… soit une baisse de 22 % par an en moyenne !

Comprendre : Emmanuel Macron a coupé durablement l’un des rares leviers à disposition de la puissance publique pour proposer aux ménages une alternative abordable aux logements trop chers du secteur privé.

Guerre aux mal-logés, paix aux propriétaires 

En fait, hormis le prolongement de certains des dispositifs votés sous François Hollande comme la garantie « Visale » – qui permet aux jeunes précaires n’ayant pas les garanties financières suffisantes d’accéder au parc locatif privé – ou l’encadrement des loyers, rien de significatif n’a été mis en œuvre par le gouvernement pour juguler la crise du logement cher en France. 

Au contraire, alors qu’il avait promis en 2017 de lutter contre la « rente immobilière », Emmanuel Macron s’est ravisé et nourrit désormais le culte de l’achat immobilier des ménages français, qui est la principale explication à la hausse continue des prix de l’immobilier depuis les années 1990.

Lors de sa campagne de 2022, il a par exemple promis de relever les abattements fiscaux sur les successions – constituées pour beaucoup d’immobilier – alors que le système fiscal est déjà ultra-favorable aux héritiers en France : 1 % seulement des ­successions sont imposées à plus de 10 %. Et plus de 80 % des ménages échappent déjà à l’impôt. 

Plus récemment, sous la pression des lobbys immobiliers, le gouvernement a aussi consenti à lâcher du lest sur le « taux d’usure » pour les crédits immobiliers, le taux d’emprunt maximum fixé par la loi censé éviter les situations de surendettement. Les lobbys estiment que son niveau trop bas nuit à l’activité du secteur immobilier et à l’accès à la propriété. Le gouvernement a en partie accédé à leur demande, proposant une révision mensuelle. « L’accès au crédit est au cœur de notre pacte social en ce qu’il permet l’accès à la propriété », a justifié le ministre de l’économie et des finances, Bruno Le Maire. 

Et que dire de la proposition de loi antisquat portée par le groupe Renaissance à l’Assemblée nationale, et désormais défendue par le ministre du logement Olivier Klein ? Un texte d’une violence inouïe contre les mal-logés et construit sur une fable médiatique mettant en scène les déboires de « petits propriétaires », comme nous l’expliquions ici de manière détaillée.

L’exécutif s’est donc rangé derrière le consensus qui consiste à défendre la classe des propriétaires – près de 60 % des ménages le sont en France. Consensus historiquement entretenu par la majorité de la classe politique et des médias – telles la politique « la France des propriétaires » de Nicolas Sarkozy ou l’émission de Stéphane Plaza sur M6 – mais qui, de fait, entretient la boulimie pour l’achat immobilier et donc la hausse des prix. Autrement dit, le gouvernement a fait le choix politique du logement cher. Et peu importe s’il y a des laissés-pour-compte. Les locataires modestes notamment.  

 

   publié le 2 février 2023

À l’Assemblée, gauche et majorité s’écharpent sur le financement des retraites

Pauline Graulle sur www.mediapart.fr

Arc-boutés sur leur idée de « sauver » le système par répartition via l’allongement de deux ans du temps de travail, les macronistes ont écarté en commission toutes les pistes de financement alternatives proposées par la Nupes.

AprèsAprès la (vaine) bataille de lundi pour sauver les régimes spéciaux et les discussions sur « l’index senior » qui se sont éternisées mardi, c’était au tour, mercredi 1er février, du volet « recettes » du projet de loi réformant les retraites d’arriver sur la table de la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale.

Un sujet très politique qui a, pendant huit heures, réactivé à plein le clivage gauche/droite. Avec, d’un côté, une majorité présidentielle, soutenue par le parti Les Républicains (LR), arc-boutée sur le cœur de sa réforme – combler les « déficits » par l’allongement du temps de travail des salariés ; de l’autre, une gauche résolue à mettre à contribution le capital plutôt que le travail.

La matinée a commencé fort, avec un amendement signé par la députée de La France insoumise (LFI) Rachel Keke pour rétablir l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) – « une mesure de salubrité publique », selon la Nupes. Stéphanie Rist, la rapporteure générale du projet de loi, donne un avis défavorable. « Vous voulez une nouvelle fois créer une nouvelle fiscalité sur le capital. Or la France est déjà le pays où la fiscalité du capital est la plus forte », avance-t-elle.

La salle se fait de plus en plus remuante. « Ne nous ramenez pas cette histoire d’ISF, ça ne sert à rien de ressortir ces vieilles antiennes ! », implore le député du MoDem Philippe Vigier, tandis que Prisca Thevenot, sa collègue de Renaissance, file la métaphore botanique : « Plantez des députés Nupes à l’Assemblée, il poussera des impôts pour les Français ! »

Une immédiate levée de boucliers qui a donné le ton au reste de la journée. Tous les amendements déposés pour financer la branche vieillesse ou le fonds de réserve pour les retraites, qu’ils portent sur la taxation des fonds de pension, des dividendes, des retraites chapeaux, des superprofits ou des successions, ont été balayés les uns après les autres.

Ce n’est ni la fortune ni l’oisiveté qui vont sauver le système.

Dans la salle de la commission, la majorité, qui n’a que le mot « déficit » à la bouche, tente de convaincre du bien-fondé de son projet : le système de retraite ne doit reposer ni sur les subsides de l’État ni sur les financements privés, fait valoir l’élu MoDem Nicolas Turquois. « Sinon, on ne sera plus dans le système par répartition », prévient-il, remémorant le principe du système de retraite à la française : « Les salariés d’aujourd’hui assurent la pension des retraités d’aujourd’hui. »

Éric Alauzet, ancien écologiste passé sous pavillon macroniste, juge la réforme « utile et urgente » car il pense à l’avenir. « L’accumulation des déficits fera qu’on se tournera dans cinq ans vers les législateurs en leur disant “qu’est-ce que vous avez foutu ?” », argue-t-il, avant de se tourner vers ses collègues de la Nupes : « Ne laissez pas croire qu’en ciblant quelques personnes, ça suffira à régler le problème… »

Du côté de LR, le député Thibault Bazin, pour qui « ce n’est ni la fortune ni l’oisiveté qui vont sauver le système », voit même un effet contre-productif aux pistes présentées par la gauche. Comme cette idée de taxer les propriétaires, alors même que la détention d’un patrimoine permet de s’offrir une retraite un peu meilleure…

Les « Thatcher » des retraites

En face, on s’agace et on s’impatiente. L’écologiste Sandrine Rousseau rappelle les 8 milliards qu’a coûté la suppression de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE) adoptée grâce au 49-3 dans le dernier projet de loi de finances, ou la participation des entreprises au financement de la Sécurité sociale, qui a diminué de 20 points depuis 1995.

Jérôme Guedj repart à l’attaque. Le socialiste « ne conteste pas qu’il y a, au moins pour un temps, un déficit conjoncturel », mais pourquoi ne pas recourir à d’autres recettes que celles générées par un « impôt sur la vie » ? « Vous êtes les Thatcher du régime de retraite !, lance-t-il à la majorité. Dès que nous proposons une alternative à votre système, vous la rejetez ! » « Votre conception d’une réforme juste, c’est de voler deux ans de vie aux Français au lieu de trouver d’autres moyens de financement… Entre “ceux qui ne sont rien” et les autres, vous avez choisi », accuse l’Insoumise Charlotte Leduc.

En début de séance, le député LFI Hadrien Clouet, toujours très en verve, avait fait une drôle d’offre de service aux élus macronistes : « Si vous voulez trouver 12 milliards d’euros [pour financer les retraites], il y a deux solutions : soit vous choisissez la solution qui consiste à ce qu’il y ait moins de retraités vivants, soit vous prenez un ou deux amendements, et vous pouvez retirer ce texte. »

Il ne trouvera pas preneur. Exception faite d’un amendement du communiste Pierre Dharréville pour ramener de 8 % à 6 % la hausse de la CSG sur les pensions de retraite qui, grâce au vote de LR, est adopté. Éric Alauzet s’étouffe : « Vous venez de baisser la CSG pour les gens les plus aisés, voilà ce que vous venez de faire ! » 

L’amendement sur la taxation des retraites chapeaux ne connaîtra pas le même succès. Il est rejeté, lui aussi, en dépit du vote du Rassemblement national (RN) qui « n’est pas contre les riches, mais qui considère que les riches ne doivent pas abuser non plus », dit l’élu d’extrême droite Thomas Ménagé, soudainement sorti de sa torpeur.

Toute la journée, le parti de Marine Le Pen a fait montre d’un notable manque d’imagination politique, se contentant de prôner la suppression du minimum vieillesse pour les étrangers sous les « Oooh ! » indignés de l’assistance. Pour le reste, les députés du RN se sont bornés à réclamer instamment l’examen de l’article 7 et à reprocher aux députés de la Nupes d’être « les idiots utiles de ce débat » en jouant l’obstruction.

Pendant trois jours, la gauche a en effet sciemment fait durer les discussions pour éviter d’arriver au vote de l’article 7 reportant l’âge de départ à la retraite de 62 à 64 ans. Pas question d’offrir une victoire, fût-elle symbolique – le texte qui sera examiné à partir de lundi dans l’hémicycle sera celui du gouvernement et non sur celui modifié en commission –, à la majorité, alors que la mobilisation sociale bat son plein.

Il reste un peu plus de deux heures avant la fin de la séance, et on a à peine dépassé l'article 2. À 17 h 40, le député communiste Sébastien Jumel a une « proposition sérieuse » à faire : « Si vous votez cet amendement de mise à contribution qui rapporte 30 milliards, on enlève tous les amendements pour passer directement à l’article 7, on le supprime, et comme ça, on rentre chez nous ! » Des rires fusent dans la salle qui fermera ses portes avant 20 heures, après vingt-huit heures de débats.


 

   publié le 1er février 2023

La mobilisation du 31 janvier, « un uppercut dans la tête du gouvernement »

Pierre Jequier-Zalc  sur www.politis.fr

Entre 1,27 et 2,8 millions de personnes ont manifesté ce mardi pour protester contre le projet de réforme de retraites du gouvernement. Prochaines dates de mobilisations interprofessionnelles : les mardi 7 et samedi 11 février.

« 6 000 à Saint-Omer, 4 600 à Auch, 9 000 à Saint-Quentin. Même sur la petite île de Groix, il y a eu 300 personnes ! » Au soir de la seconde journée de mobilisation interprofessionnelle contre la réforme des retraites, les différentes organisations syndicales se réjouissaient de son succès écrasant.

Douze jours après celle du 19 janvier qui avait déjà largement mobilisé, entre 1,27 (selon le ministère de l’Intérieur) et 2,8 (selon les syndicats) millions de personnes ont manifesté partout en France, un record depuis 1995 pour une mobilisation contre une réforme sociale.

« Et ça augmente partout », souligne Catherine Perret, secrétaire confédérale de la CGT, « entre 15 et 30 % dans presque toutes les villes ». « Ce 31 janvier a confirmé la très forte détermination à refuser le projet de réforme des retraites présenté par le gouvernement » affirme le communiqué de l’intersyndicale publié dans la soirée, à l’issue d’une réunion qui a rassemblé des représentants de chaque organisation.

« Les députés feraient bien d’entendre cette colère avant de voter n’importe quoi »

À l’issue de celle-ci, tous mettent d’ailleurs l’accent sur cette très forte mobilisation en région – que Politis vous raconte dans ce reportage à Laon. « Ça montre que les gens ont envie de se mobiliser chez eux, sans forcément aller dans les grandes villes », analyse Marylise Léon, secrétaire générale adjointe de la CFDT.

Surtout, alors que le projet de loi a commencé à être examiné en commission au Parlement, les syndicalistes souhaitent que ces fortes participations mettent la pression sur les députés. « Ils sont élus localement. Ils doivent aussi rendre des comptes aux électeurs locaux » poursuit Marylise Léon. « Les députés ont vu les chiffres dans leur circonscription. Ils feraient bien d’entendre cette colère avant de voter n’importe quoi » abonde Catherine Perret.

Car c’est ce qui ressort de cette seconde journée de mobilisation : le gouvernement a bel et bien perdu la bataille de l’opinion. « Personne ne s’est laissé tromper par la propagande du gouvernement », assène ainsi le communiqué. Dans le cortège parisien, on n’hésite pas, par exemple, à railler la petite phrase de Franck Riester, ministre chargé des relations avec le Parlement, qui a reconnu que « les femmes seront pénalisées par le report de l’âge légal ».

 Il suffit de les laisser parler, à chaque fois qu’ils prennent la parole, ils s’enfoncent un peu plus.

« Regardez, c’est eux-mêmes qui le disent » lit-on sur une pancarte dans le cortège. « Il suffit de les laisser parler, à chaque fois qu’ils prennent la parole, ils s’enfoncent un peu plus » rit Simon Duteil, co-secrétaire national de Solidaires, « cette journée est clairement un uppercut dans la tête du gouvernement ».

Rendez-vous les 7 et le 11 février

Afin de poursuivre sur cette lancée, l’intersyndicale appelle à deux nouvelles journées de mobilisations interprofessionnelles, mardi 7 et samedi 11 février. Deux dates rapprochées, dont une un samedi, que Catherine Perret explique : « On veut être accordé avec le monde du travail. On a conscience que faire grève, perdre une journée de salaire, c’est parfois compliqué, surtout en ce moment. Cette journée du samedi permettra à des gens, bien souvent des invisibles, de se rassembler en dehors du temps de travail pour s’opposer à cette réforme. Les invisibles doivent pouvoir compter dans ce mouvement. »

Au risque d’avoir des chiffres en baisse le mardi ? « On verra, mais il faudra tirer les enseignements le samedi au soir, pas avant » souffle Marylise Léon qui rappelle l’importance de « faire masse ».

Une grève générale et reconductible, elle, ne semble pas être encore à l’ordre du jour de l’intersyndicale. « On aura sans doute une réflexion là-dessus d’ici la mi-février » assure Simon Duteil. « Après, il peut y avoir des secteurs qui décident de partir en grève reconductible. Ce serait un appui supplémentaire », poursuit-il, évoquant différents préavis de grève, notamment chez les cheminots.

Un avis pas forcément partagé à la CFDT où l’on craint de voir basculer l’opinion publique en cas de blocage important, notamment en période de vacances. « C’est normal qu’on ne soit pas d’accord sur tout, sinon on ne serait qu’une seule et même organisation. Cette intersyndicale a été réfléchie depuis des mois. Elle est forte, soudée et chacun assume ses différences » assure Murielle Guilbert, co-secrétaire national de Solidaires.

Pour l’instant la mobilisation est très bon enfant. Mais si on ne nous entend pas, ça risque de se durcir.

Des mots partagés par l’ensemble des représentants syndicaux sur place. Fort de ces deux succès consécutifs, ils sentent que c’est aussi leur union qui rassemble et inquiète le gouvernement. « On se parle très régulièrement, et franchement. L’ambiance est vraiment bonne » affirme Dominique Corona, secrétaire général adjoint de l’UNSA.

Silence gouvernemental

Ce mardi soir, c’est surtout le silence du gouvernement qui interroge. Aucune des organisations syndicales n’a été contacté pour d’éventuelles négociations. « Y’a plus de son, plus d’image » commente, un peu ahuri, Dominique Corona. « Pour l’instant la mobilisation est très bon enfant. Mais si on ne nous entend pas, ça risque de se durcir. » Même son de cloche côté cégétiste : « On en a encore beaucoup sous la pédale. Si le gouvernement passe en force, il sera responsable de l’embrasement du pays. »

En début de soirée, au moment de l’annonce des futures dates de mobilisations, la Première ministre, Élisabeth Borne, s’est fendue d’un tweet. « La réforme des retraites suscite des interrogations et des doutes. Nous les entendons » a-t-elle notamment écrit, poursuivant : « Le débat parlementaire s’ouvre. Il permettra, dans la transparence, d’enrichir notre projet avec un cap : assurer l’avenir de notre système par répartition. C’est notre responsabilité ! »

Un tweet sans concession, mais en forme de première perche vers des discussions de la part de la Première ministre qui craint, sans doute, la même défiance dans l’hémicycle que dans la rue.


 


 

Partout en France, un raz-de-marée populaire contre la réforme des retraites

Marie Toulgoat sur www.humanite.fr

L’opposition au projet régressif du gouvernement a soulevé les foules, partout en France, ce mardi. Avec 2,8 millions de manifestants, selon la CGT, dont 500 000 à Paris, la lutte a dépassé le niveau du 19 janvier, soulignant le rejet massif de ce texte. Reportages

Une démonstration de force. Partout en France, les manifestants ont déferlé pour rappeler leur opposition, très largement majoritaire, au projet de réforme des retraites régressif d’Emmanuel Macron et d’Élisabeth Borne. « C’est une des plus grandes manifestations organisées dans notre pays depuis des dizaines d’années », s’est félicité Laurent Berger, numéro un de la CFDT.

Les huit organisations syndicales qui appelaient à la mobilisation (CFDT, CGT, FO, CFDTC, Unsa, CFE-CGC, FSU et Solidaires) s’attendaient à faire aussi bien qu’il y a dix jours, mais la réalité a dépassé leurs espérances. « Dans tous les retours que j’ai, c’est plus que le 19 », confirme Philippe Martinez de la CGT. Avec 500 000 personnes à Paris au départ de la place d’Italie, 65 000 à Nantes, 10 000 personnes à La Réunion, 80 000 personnes à Toulouse, la mobilisation de ce mardi 31 janvier a atteint une ampleur monstre, qui pourrait titiller les records des grèves de 1995.

Face à ce raz-de-marée, la première ministre, Élisabeth Borne, a assené que « la majorité sera unie ». Méthode Coué ? En tout cas, pour l’instant, l’unité est surtout du côté de la rue, où tous les manifestants ont clamé en chœur leur mécontentement face à une réforme injuste.

C’est le cas de Fabrice. À 59 ans, le maître-nageur sauveteur attendait patiemment son départ à la retraite prévu à 60 ans et 7 mois, grâce à une carrière commencée jeune. Si la réforme entre en vigueur, il devra finalement continuer à travailler jusqu’à 62 ans passés. « C’est comme si on courait un marathon, et à quelques pas de la ligne d’arrivée, on rajoutait 3 kilomètres », déplore celui qui n’avait jamais battu le pavé avant le 19 janvier. « Est-ce que j’arriverai encore à exercer mes missions de sauveteur à 62 ans ? Ma santé ne sera pas excellente avec tout le chlore que j’inhale », se questionne-t-il.

La logique du recul de l’âge légal échappe aussi à Farid Borsali, secrétaire général SUD à Stellantis, à Poissy (Yvelines). « Le travail sur une chaîne de montage, c’est usant. Les ouvriers sont à bout à 50 ans, alors aller jusqu’à 64 ? C’est impensable », tranche le salarié, affecté sur la ligne de production des Opel Mokka.

La « propagande gouverne mentale » ne prend pas

Face à la férocité du mouvement social, les ministres de Macron ont multiplié les allocutions pour tenter de convaincre du bien-fondé de la réforme. Avant de hausser le ton : Borne a ainsi déclaré que le report à 64 ans de l’âge légal n’était plus « négociable ».

Mais, dans le cortège parisien, la « propagande gouvernementale » ne prend pas. « On nous explique qu’il n’y a pas de sous pour les retraites, alors qu’on parle de proposer 400 milliards de matériels militaires à l’Ukraine ? Je n’y crois pas une seconde. On n’a pas eu autant de mal à trouver des sous lors de la crise sanitaire », constate, amer, Cédric Soltani, éducateur de la protection judiciaire de la jeunesse, secrétaire interrégional au SNPES-FSU. Lydie, employée à la préfecture de l’Essonne, ne décolère pas après avoir reçu, sur son adresse électronique personnelle, une vidéo de son ministre de tutelle, Stanislas Guerini, vantant les mérites de la réforme. « C’est un scandale. Il n’a fait que nous répéter à quel point cette réforme allait être bonne pour nous, c’est de la propagande », s’agace la fonctionnaire, une chasuble floquée FO sur le dos.

Comme eux, de nombreux agents de la fonction publique étaient en grève ce mardi : ils étaient un peu moins de 20 %, et plus de 50 % parmi les professeurs du primaire et du secondaire. À EDF, le taux de grévistes s’élevait à la mi-journée à 40,3 % de l’effectif global. Les chiffres, légèrement en retrait par rapport à la semaine passée, témoignent tout de même de « la même dynamique », assure la CGT mines et énergie. Les raffineries ont maintenu la pression avec de 75 % à 100 % de grévistes, selon les sites. Lycéens et étudiants ont également été très nombreux dans les cortèges.

Cristelle, mêlée à l’impressionnant cortège bleu de la CFTC, n’avait pas manifesté depuis 2010 et le projet de réforme de Woerth, mais s’enorgueillit de participer à une si grande mobilisation. « J’ai commencé à travailler tard, alors, pour avoir une pension décente, il faudrait déjà que je travaille jusqu’à 70 ans », regrette la vendeuse en magasin de jouets. Bien que déterminée, la Seine-et-Marnaise redoute que ses finances ne l’empêchent de multiplier les journées de mobilisation. « Je crains que le gouvernement ne joue sur ce facteur, qu’il profite que la grève s’essouffle », s’alarme-t-elle. « Mais il faut rester démocratique, il faut tenir compte de la mobilisation ! » enjoint-elle, sans cesser de remuer son drapeau bleu ciel. À ses côtés, et ailleurs en France, des centaines de milliers de Français sont décidés à continuer le mouvement.

 


 

Mobilisation retraites le 7 et 11 février : la stratégie de l’intersyndicale décryptée

sur https://rapportsdeforce.fr/

Plusieurs options étaient sur la table de l’intersyndicale contre la réforme des retraites, au soir d’une journée de mobilisation très réussie dans la rue ce 31 janvier. Finalement, les huit syndicats annoncent ensemble une prochaine journée de grève le mardi 7 février et une manifestation le samedi suivant. Décryptage.

 Le choix de l’accélération l’a plutôt emporté lors de la réunion de l’intersyndicale contre la réforme des retraites. Les huit syndicats qui la composent ont décidé que la prochaine journée de grève aurait lieu mardi 7 février, soit dans une semaine exactement. Mais ce n’est pas tout. Dans la foulée, le samedi 11, ils organisent également une journée de manifestation pour rassembler les salariés pour qui il est difficile de se mettre en grève.

Des stratégies syndicales différentes à concilier

Laurent Berger de la CFDT n’en a pas fait mystère : son syndicat n’est pas partisan d’un appel à la grève reconductible et fonde plutôt sa stratégie sur des démonstrations de force dans la rue pour faire flancher l’exécutif et fragiliser la possibilité d’une majorité parlementaire votant le projet de loi. A l’inverse, au moins la CGT et Solidaires poussent à la grève et à sa possible reconduction pour contraindre le gouvernement à abandonner tout recul de l’âge de départ à la retraite.

Mais une chose est certaine : les huit syndicats sont quasiment condamnés à se mettre d’accord. Tous sont convaincus que leur union a été un levier important du succès des deux premières journées de mobilisations. C’est probablement ce qui explique que chacun accepte des compromis. D’abord la CFDT, en acceptant la date du 19 janvier, alors qu’elle préférait laisser passer le Conseil des ministres du 23 janvier avant de se mobiliser. Puis, les syndicats de transformation sociale, qui ont accepté à leur tour le 31 janvier, plutôt que le 26 janvier, alors que la CGT avait cette date en tête.

En outre, une troisième stratégie est sur la table. Elle est portée par 4 fédérations de la CGT. Celle de la chimie (FNIC), celle de l’énergie (FNME), les cheminots ainsi que les ports et docks. Toutes ont d’ores et déjà fait part de leurs volonté d’observer plusieurs jours de grèves entre le 6 et le 8 février.

Une mobilisation historique dans la rue

C’est pourquoi ce 31 janvier au soir, l’équation permettant de trouver le bon calendrier de mobilisation était difficile à résoudre. Surfer sur des manifestations énormes pourrait apparaître comme une évidence.

Le nombre de manifestants à battu tous les records des grandes mobilisations sociales. Avec 2,8 millions de manifestants dans tout le pays selon la CGT (1 272 000 selon le ministère de l’intérieur), il y avait plus de monde ce 31 janvier qu’en 1995, en 2010 ou en 2019.

Les cortèges ont été très importants dans la capitale avec 500 000 personnes dans les cortèges (87 000 selon la police), dans les grandes villes et plus encore dans des villes moyennes. Les 14 000 manifestants de Saint-Nazaire ou les 20 000 de Brest, selon Ouest France, en sont une démonstration nette. De la même façon, le nombre de points de rassemblements a presque atteint les 300 sur l’ensemble du territoire. Là aussi, un niveau très important.

Autre élément notable, même si c’est loin d’être une déferlante, la jeunesse a participé aux mobilisations du jour. Le syndicat L’Alternative affirme que 150 000 jeunes étaient présents dans la rue cette fois-ci : au moins deux fois plus que le 19 janvier. De son côté, le syndicat La Voix lycéenne revendique 200 blocages et 300 lycées mobilisés. Des chiffres contredits par le ministère de l’Éducation nationale qui compte 11 lycées bloqués, 4 tentatives et 17 filtrages. Pour autant, les actions lycéenne se sont élargies au-delà de la capitale, contrairement au 19 janvier.

Pourtant, malgré un succès majeur dans la rue, les taux de grève dans les secteurs traditionnels et le niveau de fréquentation des assemblées générales ne traduisent pas une poussée de la grève.

Les secteurs traditionnels légèrement moins mobilisés

Une chose est sûre, les raffineurs sont au rendez-vous lors des journées de grève. La CGT TotalEnergies a annoncé, ce mardi 31 janvier, 75 à 100 % de grévistes dans les raffineries et dépôts de l’entreprise. La raffinerie de Normandie compte 75% de grévistes, celles de Feyzin (Rhône) et Donges (Loire-atlantique) respectivement 80 et 90% de grévistes.

Mais outre ce secteur fer de lance, la mobilisation est légèrement plus faible dans les secteurs les plus habitués à la grève. Du côté des énergéticiens, la mobilisation est massive mais légèrement moins forte que le 19 janvier. Selon les chiffres de la direction, le taux de gréviste à la mi-journée s’élève à 40,3 % chez EDF, en très légère baisse par rapport au 19 janvier où il était de de 44,5 %.

A la SNCF, le taux de gréviste est également important : 36,5% pour cette deuxième journée de mobilisation contre la réforme des retraites, a appris l’AFP de source syndicale. Toutefois, le 19 janvier, ils étaient 46,3%. Pour l’heure, la direction de la SNCF n’a pas annoncé ses chiffres.

Petit affaissement également chez les enseignants. Le SNES-FSU (syndicat majoritaire) annonce 55% de grévistes dans l’enseignement secondaire. Dans le premier degré, le SNUipp-FSU (également majoritaire) avait déjà annoncé 50% de grévistes lundi 30 janvier. C’est légèrement moins que le 19 janvier, où les deux syndicats avaient respectivement annoncé 65% et 70% de grévistes. De son côté, le ministère annonce 26,65% de grévistes dans le premier degré et 25,22% dans le second degré. Le 19 janvier, il déclarait respectivement 42,35% et 34,66%. Les chiffres du gouvernement sous-évaluent souvent la mobilisation du fait de la méthode de calcul utilisée.

Enfin, selon le ministère de la Transformation et de la Fonction publiques, le nombre de grévistes à la mi-journée dans la fonction publique d’État passe de 28 % le 19 janvier à 19,4 % ce 31 janvier. Cela confirme une mobilisation un peu moins exceptionnelle dans l’Éducation nationale, qui constitue le gros des effectifs de ce versant de la fonction publique. Petite baisse également dans la territoriale (7,9 % contre 11,3 % le 19 janvier) et l’hospitalière (8,5 % contre 9,9%), soumise à réquisition.

L’inconnu du privé

Comment dès lors expliquer que, malgré des chiffres de grève légèrement plus bas, les mobilisations soient encore plus massives dans la rue ce 31 janvier ? Sur ce point, on ne peut faire que des hypothèses. La première, c’est que de nombreuses grèves ont lieu dans des secteurs faiblement syndiqués, dans lesquels il n’est donc pas possible d’obtenir de remontées chiffrées du nombre de grévistes. En somme, une sorte de grève invisible du privé.

Nathalie Cagny, secrétaire régionale CFDT en charge du département de la Somme et salariée au centre d’appel Coriolis d’Amiens, observe un fort taux de gréviste dans sa boîte, complètement resté sous les radars. « Au centre d’appel Coriolis d’Amiens, on a plus de 50% de grévistes, sur 700 à 800 salariés », souligne-t-elle.

Du côté de la CGT, on confesse aussi volontiers ce manque d’ancrage et de remontées. Une partie du travail de construction de la grève, effectué ces derniers jours, consistait d’ailleurs à recontacter les mandatés CGT pour leur demander d’effectuer ce travail de documentation tout en mobilisant leurs collègues (voir notre article). La confédération annonce toutefois quelques données : 5 000 grévistes chez Airbus, plus de 90% de grévistes dans les ports et 100% des dockers, du Havre à Ajaccio, de Brest à Bayonne, de Cherbourg à Marseille.

La possibilité que de nombreux salariés aient posé des jours de RTT pour participer à la manifestation n’est pas non plus à exclure. D’abord parce que l’étiquette gréviste peut être stigmatisante dans certaines entreprises. Ensuite, parce que certains salariés peuvent essayer de limiter le coût de leur participation aux mobilisations dans un contexte de forte inflation. Un choix que l’on retrouve aussi parfois dans la fonction publique : « plusieurs de mes collègues ont préféré poser des RTT pour aller manifester, au vu de la crise actuelle… », confiait ainsi Éric, de la CGT Territoriaux, lors d’une AG ce matin au Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis).


 


 

Face à la réforme des retraites, le retour de la « joie militante » pour faire des manifestations une fête

par Ivan du Roy, Yann Lévy sur https://basta.media

Déguisements, jeux de mots, slogans inventifs, musiques ou maquillages : les grandes manifestations contre le recul de l’âge de départ à la retraite voient refleurir la joie de se retrouver et de se faire entendre. Notre reportage en images.

Mobilisation massive

Environ deux millions de personnes ont manifesté dans toute la France ce 31 janvier, lors de cette deuxième grande journée de mobilisation contre la réforme des retraites portée par Élisabeth Borne et Emmanuel Macron. Deux millions si l’on retient la moyenne entre les chiffres du ministère de l’Intérieur (1,3 million) et ceux de la CGT (2,8 millions). L’écart entre ces deux sources est le plus fort à Paris, où les organisations syndicales annoncent un demi-million de manifestants et manifestantes, contre seulement 87 000 comptabilisés par la préfecture.

Près de 300 manifestations et rassemblements se sont tenus sur l’ensemble du territoire, avec de très fortes participations dans plusieurs villes moyennes. C’est la plus grosse mobilisation sociale sur les retraites depuis trente ans, y compris lors des grandes et longues grèves de novembre-décembre 1995. Le nombre de grévistes a été important dans l’Éducation nationale, les transports en commun, le secteur de l’énergie, chez les dockers (voir le détail sur le site Rapports de force). Plusieurs dizaines de lycées ont par ailleurs connu des actions de blocages.

Comment installer le mouvement dans la durée, voir même l’intensifier, sans épuiser manifestants et grévistes ? Telle est la question qui se pose désormais aux animateurs de la contestation sociale. Rendre les cortèges revendicatifs plus festifs, en faire des moments où l’on se rencontre et l’on s’amuse, est peut-être l’un des moyens pour continuer à attirer les foules.

Des collectifs, des artistes, des grévistes ou des citoyens imaginatifs tentent déjà de rompre avec le risque de défilés syndicaux routiniers, et parfois un peu tristes. Et avec la crainte d’une répression débridée et aveugle qui planait sur les participants aux manifestations depuis le mouvement contre la loi Travail puis le celui des Gilets jaunes.

Le photographe Yann Lévy était dans la manifestation parisienne du 31 janvier pour saisir des instants de cette « joie militante » [1].

Zombies

Grimées en zombies pour dénoncer le recul de l’âge de départ à la retraite, le collectif des Rosies s’est créé en 2019 lors de la précédente tentative de remise en cause du système de retraites par répartition pour dénoncer ses conséquences négatives pour les femmes, déjà maltraitées par le système actuel. Et organise des ateliers de maquillage en plein air.

Bourgeois

Un manifestant s’est déguisé en caricature de bourgeois pour dénoncer les milliardaires et revendiquer qu’ils soient mis à contribution pour le financement des retraites. Pour l’ONG Oxfam, une taxation du patrimoine des 42 milliardaires français – dont la fortune cumulée atteint 544 milliards d’euros – à hauteur de 2 % suffirait à combler le déficit attendu du système des retraites (12 milliards d’euros en 2027 selon le Conseil d’orientation des retraites).

Inégalités de genre

Les femmes, particulièrement affectées par le projet de réforme de retraite, étaient très nombreuses dans le cortège parisien. Actuellement, une femme perçoit une pension inférieure en moyenne de 30 % à 40 % à celle des hommes. Cette inégalité de genre perdure depuis toutes les précédentes réformes des retraites.

Born to be...

« Un mouvement massif ça donne la pêche aux gens », pense John, qui est postier. « La manifestation, c’est une façon de s’organiser, l’occasion de se rencontrer, d’échanger, de discuter. On se rend compte que si on est nombreux, des choses sont possibles, que l’on peut inverser le rapport de force avec le patronat. Ce n’est pas que la réforme des retraites : l’inflation, les salaires trop bas, on en a marre. » Admirez le jeu de mots. Sa revendication est claire.

Batucada

Emma travaille dans l’Éducation nationale. « Je fais partie d’une batucada. Je joue souvent en manifestation. Je ne sais pas si la musique correspond à ce genre de manifestation où on est là pour revendiquer. Mais créer une ambiance festive, ça aide à se rassembler, faire bloc et se solidariser. »

Cool

« Je viens avec mon fils, le côté joyeux comme aujourd’hui c’est cool, ça ressemble à une grosse fête pour lui », raconte Damien, qui est artiste. « C’est important de pouvoir l’emmener et qu’il découvre ce qu’est manifester, ce que signifie nous faire entendre. » Avec la réforme, les nouvelles générations ne seront pas à la fête. Elles devront travailler jusqu’à 64 ans pour percevoir une pension complète, et cotiser pendant 43 ans ans minimum (donc commencer à travailler à 21 ans pour prendre sa retraite sans baisse de pension).

Margaret Macron

Emmanuel Macron mixé avec Margaret Tatcher, fossoyeuse de l’industrie, des services publics et des mouvements sociaux britanniques dans les années 1980. Le Royaume-Uni est actuellement confronté à une très forte inflation qui pénalise les salariés et les familles modestes. Le pays connaît également un mouvement social de grande ampleur, avec une grève massive ce 1er février.


 

   publié le 31 janvier 2023 à 20h20

  

en attendant les articles plus complets sur cette journée de mobilisation du 31 janvier contre la réforme des retraites, voici quellques titres de la presse :

 


 


 

sur www.mediapart.fr

« Noir de monde » : le record de mobilisation de 2010 est battu

Près de 250 rassemblements étaient organisés mardi à l’appel des syndicats pour contester le projet de réforme des retraites. Dans nombre de villes, les cortèges étaient encore plus nourris que le 19 janvier, avec 87 000 personnes comptabilisées par la police à paris, 500 000 par la CGT.


 


 

Sur www.humanite.fr

Partout en France, le raz-de-marée populaire contre la réforme

Retraites L’opposition au projet régressif du gouvernement a soulevé les foules, partout en France, ce mardi. Avec 2,8 millions de manifestants, selon la CGT, dont 500 000 à Paris, la lutte a dépassé le niveau du 19 janvier, soulignant le rejet massif de ce texte.


 


 

Sur www.midilibre.fr

DIRECT. Grève du 31 janvier : 1,27 million de manifestants pour la police,
de nouvelles mobilisations
les 7 et 11 février

19 h 10 : La CGT parle de 2,8 millions de manifestants dans le pays

Le chiffre est bien évidemment à prendre avec les précautions d'usage. Mais la CGT avance le chiffre de 2,8 millions de personnes qui ont manifesté dans tout le pays. Le 19 janvier, les syndicats avaient parlé de plus de 2 millions de manifestants.

L'intersyndicale vient d'annoncer deux nouvelles journées d'action, à savoir le mardi 7 et le samedi 11 février.


 


 

Sur https://actu.fr/occitanie/montpellier

Montpellier : 30 000 manifestants contre la réforme des retraites

La mobilisation se renforce. Les Héraultais étaient plus nombreux dans la rue ce mardi que le 19 janvier. Le mot d’ordre des manifestants : le retrait de la réforme.


 

 

   publié le 30 janvier 2023

Ukraine : la solidarité
passe-t-elle  par les chars ?

Francis Wurtz sur www.humanite.fr

«J’aime jouer aux échecs. Vous devez déplacer une pièce et les autres suivront.» C’est par cette image, plutôt légère dans le contexte actuel, que le président lituanien, Gitanas Nauséda, soutenu par ses homologues polonais, finlandais et britannique, a justifié la pression croissante exercée par les dirigeants européens les plus bellicistes sur le chancelier allemand, Olaf Scholz, pour l’amener à autoriser l’exportation de chars Leopard vers l’Ukraine. S’il finit par céder, tous les pays qui en possèdent pourront en livrer à Kiev.

Ainsi pousse-t-on toujours plus loin cette redoutable fuite en avant : le Leopard est devenu le nouvel emblème de la solidarité avec le peuple ukrainien. Exprimer ses réticences quant au franchissement de ce pallier supplémentaire dans l’horreur, sans compter le risque de basculement dans la guerre ouverte Otan-Russie, est vu, peu ou prou, comme un signe d’indifférence au martyre des Ukrainiens, voire une marque de complaisance envers Poutine.

Cette stratégie de l’escalade a été lancée le 26 avril dernier sur la base militaire américaine de Ramstein, en Allemagne, par le secrétaire américain à la Défense : «Ils (les Ukrainiens) peuvent gagner s’ils ont les bons équipements», avait lancé Lloyd Austin, à partir du constat que la Russie «a déjà perdu beaucoup de capacités militaires et beaucoup de troupes (…), et nous ne voudrions pas qu’elle puisse rapidement reconstituer ses capacités». Neuf mois ( !) et plusieurs dizaines de milliards de dollars d’aide militaire plus tard, où en sommes-nous ? Moscou, à coup sûr, a subi des pertes humaines et matérielles colossales, mais les Ukrainiens se sont-ils rapprochés pour autant d’un iota de la paix, malgré l’enfer quotidien qu’ils ont subi ? Quel nouveau seuil d’armement faudra-t-il franchir quand on constatera que les fameux chars n’ont pas arrêté l’agression russe ?

Est-ce manquer de solidarité avec le peuple ukrainien que de reconnaître, à l’instar d’un autre haut gradé américain, le chef d’état-major des armées en personne, que «la victoire n’est probablement pas réalisable par des moyens militaires» et qu’«il faut donc se tourner vers d’autres moyens» ? C’était il y a plus de deux mois ! (1) Ces «autres moyens» existent. Ils consistent, par exemple, à l’opposé du pari sur la «victoire» militaire, dans la tenue de discussions exploratoires avec des pays tels que la Chine, l’Inde – non sans influence sur le pouvoir russe et, à l’évidence, opposés à cette guerre – ou/et avec tout autre pays en mesure de peser positivement sur le Kremlin, afin de tenter l’impossible pour faire taire les armes et entamer les incontournables pourparlers entre Kiev et Moscou ?

Au point de férocité et de haine réciproque où en est arrivé ce conflit, aucun des deux belligérants ne prendra de sitôt l’initiative de cette issue pourtant indispensable. Raison de plus pour ne pas, de l’extérieur, jeter de l’huile sur le feu, mais pour, au contraire, consacrer désormais tous les efforts à la recherche de la moindre «fenêtre d’opportunité» susceptible de donner une chance à la paix.


 


 

Die Linke s’élève contre la livraison
des chars Leopard 2

Bruno Odent sur www.humanite.fr

Allemagne. Face à un consensus favorable à l’équipement de Kiev en armes lourdes qui rallie la droite (CDU/CSU) et les trois partis de la coalition gouvernementale (SPD, Verts et FDP), Die Linke fait front contre l’escalade guerrière et ses immenses dangers.

Dietmar Bartsch, le président du groupe parlementaire de Die Linke, a dénoncé solennellement devant le Bundestag la décision d’Olaf Scholz et de son gouvernement d’autoriser la livraison de chars Leopard 2 à l’Ukraine. Le parti de gauche s’oppose à la participation de l’Allemagne à une nouvelle escalade dans un conflit qui a déjà fait 280 000 morts civils et militaires, alors que tout devrait être fait, à l’inverse, « pour chercher, imposer une solution diplomatique ».

Bartsch rappelle combien son parti « condamne l’agression de Poutine ». L’urgence est de mettre fin à la tuerie le plus rapidement possible et non pas de contribuer à l’étendre. « La désescalade devrait être notre priorité », lance-t-il, citant les propos tenus, il y a peu de temps encore, par le chancelier lui-même. S’adressant aux députés de la CDU, du centre libéral (FDP) et des Verts, tous favorables à la livraison d’armes lourdes à Kiev, il leur recommande de ne pas se fier au seul registre de l’émotionnel, « il vous ment », et de ne pas « se shooter aux slogans de la presse de boulevard qui n’a de cesse d’alimenter la guerre ».

Aux arguments insensés réitérés ici et là par de pseudo-experts faisant état de la nécessité de fournir à Kiev les moyens de « gagner la guerre » et de récupérer par la force tous les territoires perdus, Dietmar Bartsch oppose l’avis très autorisé du plus haut gradé de l’armée états-unienne, le général Mark Milley. Lequel considère que la possibilité d’un tel scénario « n’est militairement pas très élevée ». Ce qui fait d’une solution diplomatique négociée la seule issue vraiment possible.

« Argument insensé »

Si un consensus favorable à l’envoi de blindés d’assaut existe au Bundestag, « il ne concerne pas la majorité de l’opinion publique », souligne Bartsch, qui précise : « Dans l’est de l’Allemagne vous ne trouverez même qu’un tiers de la population pour le soutenir. » Et le dirigeant de Die Linke de démonter « l’argument insensé » plaidant que, sinon, l’Allemagne serait isolée. « La majorité de la communauté internationale, a-t-il lancé , n’a pas livré la moindre balle dans ce délire guerrier. La majorité de la communauté internationale sait qu’une puissance nucléaire ne peut être vaincue militairement. »

L’histoire de l’Allemagne devrait plaider pour la prudence en matière militaire. La retenue, relève le dirigeant de Die Linke, quant à l’envoi de Panzer allemands dans une bataille contre des soldats russes « est plus que justifiée. Au regard des 27 millions de citoyens soviétiques tués » par les troupes de l’Allemagne nazie. L’escalade guerrière profite d’abord aux marchands d’armes allemands. « La vérité, a lancé Bartsch à la tribune du Bundestag, c’est qu’une fois le feu vert de Berlin donné les cours des actions de Rheinmetall (le fabricant du Leopard 2 – NDLR) ont bondi à un niveau record permettant à l’entreprise de rentrer au DAX 30 (les leaders de la cote à la Bourse de Francfort – NDLR). Fabuleux résultat. »

Faisant allusion aux surenchères permanentes des dirigeants ukrainiens, Bartsch a pointé : «  Demain, des bateaux de guerre, après-demain des avions de combat, Tornado, Eurofighter, des zones d’exclusion aériennes, ensuite des soldats de l’Otan ? Où cela doit-il s’arrêter ? » Le dirigeant de Die Linke se tourne vers le gouvernement allemand pour lui demander de ne plus participer à cette escalade et, au contraire, mettre en œuvre, « enfin, une vraie initiative européenne de paix ».

   publié le 29 janvier 2023

Pérou. Les clivages de la société
se font jour

Romain Migus sur www.humanite.fr

La contestation populaire engendrée par la destitution du président de gauche Pedro Castillo ne faiblit pas. La tenue d’élections en 2023, une des revendications des manifestants, vient d’être refusée par le Parlement. Puno (Pérou), correspondance.

La plaza de Armas de Juliaca, dans la région de Puno, est noire de monde. Au centre stationnent trois bus dans lesquels s’engouffrent des dizaines de personnes sous les vivats et les embrassades des manifestants. Une femme aymara (peuple originaire de la région du lac Titicaca) fend la foule pour atteindre la porte d’un des autocars. En pleurs, elle remet un sac de pommes de terre à un étudiant en l’avertissant : « Ne revenez que lorsque Dina aura démissionné. » Dina, c’est Dina Boluarte, la présidente par intérim.

Dans tout le pays, le peuple en lutte a désigné ses représentants pour aller à Lima faire entendre la contestation et que le pouvoir daigne enfin écouter leurs revendications. Des centaines de bus et de vans ont pris la direction de la capitale. Massés à l’arrière de pick-up ou dans des camions à bestiaux, des milliers de Péruviens se sont joints à ces cortèges pour ouvrir une nouvelle ligne de front après des semaines de manifestations dans les provinces.

  « Dans les campagnes, nous avons une vie misérable. Je suis prêt à mourir pour que mes enfants puissent avoir une vie meilleure. » Carlos, un paysan de la région d’Apurimac 

« Les mobilisations sont financées par le narcotrafic et les mineurs illégaux », prétend Dina Boluarte. Sa déconnexion avec le pays réel est flagrante. Celle qui occupe la présidence ne peut plus sortir du siège de l’exécutif sous peine d’être conspuée et agressée. Le nombre de manifestants assassinés dépasse celui de ses jours passés à la tête de l’État. À Cuzco (sud-est), et lors de sa seule sortie en province, elle n’a dû son salut qu’à l’intervention de son service de protection. À Lima, lors d’un déplacement dans un centre de soins, le personnel hospitalier a fait bloc pour rejeter sa présence.

L’opération policière à l’université San Marcos a été un déclic

Milagros, 24 ans, est venue de Puno à Lima en bus. Les quarante-huit heures de voyage n’ont pas affecté la détermination de son groupe d’étudiants. Ils sont de toutes les manifestations dans le centre de la capitale. En première ligne. Certains apportent des soins aux manifestants blessés tandis que d’autres s’affairent à désamorcer les bombes lacrymogènes. « Nous sommes ici pour exiger la justice pour les 18 personnes assassinées par la police à Puno, le 9 janvier. Nous ne repartirons que lorsque nous aurons obtenu la démission de Dina Boluarte, la fermeture du Parlement et la convocation à une Assemblée constituante », dit la jeune femme. Même son de cloche chez tous les manifestants venus de province. Carlos, un paysan de la région d’Apurimac, précise : « Dans les campagnes, nous avons une vie misérable. Je suis prêt à mourir pour que mes enfants puissent avoir une vie meilleure. »

Le soir, après les manifestations quotidiennes, la petite troupe d’étudiants de Puno rejoint le campus de l’université nationale d’ingénierie, où un campement de fortune a été installé pour accueillir les délégations régionales. « La solidarité des habitants de Lima est immense. Chaque jour, nous recevons des dons pour nous permettre de continuer notre lutte », explique Milagros. Devant l’université, de nombreux citoyens apportent victuailles, eau, médicaments, papier toilette… Une partie de la classe moyenne urbaine soutient désormais le mouvement. La grotesque opération policière à l’université San Marcos a été un déclic pour cette catégorie de la population.

Le patronat est pragmatique

La Confiep, la puissante organisation patronale qui a soutenu sans faille le coup d’État contre Castillo, plaide dorénavant pour une « réconciliation nationale » dans le but de « garantir la stabilité pour le développement des activités économiques ». Le patronat est pragmatique. Le secteur du tourisme doit faire face à 80 % d’annulation des réservations internationales jusqu’en avril 2023. L’agro export et le secteur minier sont à la merci des blocages. Comme l’explique Manlio, un industriel qui exporte des produits de la mer en Corée du Sud et aux États-Unis : « Hier, j’ai failli perdre une cargaison de 50 000 dollars d’oursins. J’ai eu de la chance car la police a réussi à lever une barricade pendant deux heures, et j’ai pu arriver au port. Mais ça ne peut pas durer comme ça.»

Plus que jamais, les clivages qui défigurent la société péruvienne se font jour. L’Institut d’études péruviennes, excluant pourtant les habitants des campagnes, a montré que 45 % des Péruviens soutenaient la décision du président Castillo de dissoudre le Parlement. 69 % veulent une Assemblée constituante et 75 % souhaitent la démission de Dina Boluarte. Celle-ci se prononce maintenant pour des élections anticipées en 2023 mais, samedi, le Parlement en a refusé le principe. Ce même jour, un manifestant a été tué à Lima, portant à 48 le nombre de morts depuis décembre.


 


 

 

La répression au Pérou témoigne
d’une « militarisation de la vie politique »

Ludovic Lamant sur www.mediapart.fr

L’historienne Carla Granados Moya revient sur le rôle d’anciens hauts gradés militaires devenus députés dans la violente crise qui secoue le Pérou. Leurs discours d’extrême droite, issus d’une culture qui remonte aux tactiques contre-terroristes à l’époque de la guérilla du Sentier lumineux, ont gagné en influence à Lima ces dernières années.

ParPar trois fois lors d’une conférence de presse, la présidente Dina Boluarte a formulé des excuses auprès des étudiant·es de l’université San Marcos à Lima, après la violente descente de police sur le campus le 21 janvier. « La forme [de l’intervention] n’était peut-être pas adéquate », a-t-elle reconnu mardi.

Pas moins de 192 personnes avaient été arrêtées : des étudiant·es mais aussi des personnes venues à Lima pour manifester contre l’exécutif et le Congrès, et qui étaient hébergées sur le campus par solidarité. Depuis une semaine, les témoignages se multiplient sur la violence des méthodes de la police durant l’intervention.

Depuis la tentative manquée de coup d’État de Pedro Castillo le 7 décembre 2022, le Pérou est plongé dans une crise politique profonde. Des manifestant·es dans les Andes réclament pour certain·es le retour de l’ancien chef d’État – originaire du monde andin et un temps étiqueté de gauche –, pour d’autres la convocation immédiate de nouvelles élections.

À Lima, le Congrès, dont la majorité est conservatrice, et l’exécutif dirigé par Dina Boluarte ont répondu par la manière forte, au risque d’aggraver chaque semaine davantage le face-à-face. Les forces de l’ordre sont accusées d’être responsables de la mort d’au moins 46 manifestant·es, sans compter dix autres personnes décédées en marge de blocages liés aux mobilisations.

Pour l’historienne Carla Granados Moya, jointe par Mediapart, cette répression des forces de l’ordre, manifeste dans les rues des villes andines depuis mi-décembre comme sur le campus de San Marcos à Lima en fin de semaine dernière, s’explique notamment par une « militarisation croissante de la vie politique » au Pérou.

Dès le jeudi précédant l’opération policière sur le campus de San Marcos, un député d’extrême droite, l’amiral Jorge Montoya, était ainsi monté au créneau lors d’une émission de radio. Il affirmait avoir appris, par les réseaux sociaux, qu’il était devenu la cible d’étudiants de l’université San Marcos : « Ils veulent mon sang, ils demandent ma tête. »

L’ancien militaire, membre du parti Renovación popular, plaidait alors pour une « expulsion » de ces « terroristes » par les forces de l’ordre. Sans surprise, il s’est félicité de l’action de la police péruvienne, dans la journée de samedi, qui a rétabli le « principe d’autorité ».

Au Congrès, quatre anciens hauts gradés de l’armée

Pour Carla Granados Moya, l’épisode prouve que Jorge Montoya est l’un de ceux qui donnent le la du débat à Lima. « Il est un des quatre militaires à la retraite devenus députés au Congrès qui exercent une influence croissante sur la vie politique au Pérou », avance la chercheuse, une ancienne employée de l’armée à Lima, qui écrit désormais une thèse sur les vétérans de la guerre contre le Sentier lumineux, à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (IHEAL), à Paris.

D’après Granados Moya, c’est l’intervention de Montoya, avec d’autres, qui a préparé le terrain à l’intervention violente à San Marcos. Il a fourni de pseudo-preuves, même si le profil du supposé « étudiant terroriste » censé l’avoir menacé renvoie, d’après elle encore, au compte d’un étudiant… proche d’officiels de l’armée.

Habitué des prises de position ultra-radicales, Montoya est l’auteur de messages sur les réseaux sociaux dont la rhétorique se retrouve souvent dans la bouche de l’exécutif : « Il faut déclarer l’état d’urgence à Puno [ville du sud du pays, l’un des épicentres de la contestation dans les Andes – ndlr], ce ne sont plus des mobilisations mais du terrorisme », a-t-il par exemple écrit le 19 décembre.

Ancien amiral lui aussi, José Cueto, son collègue député au sein de Renovación popular, s’est également fait remarquer, dès la fin décembre, en proposant sur un plateau télé d’« éliminer ces gens », en parlant des manifestant·es dans les Andes, qui se rassemblent en soutien à l’ancien président Castillo et/ou pour demander de nouvelles élections générales.

L’influence des militaires hauts gradés est manifeste dans cette rhétorique qui fait des manifestants des “terroristes”.

L’universitaire relève aussi que Jorge Montoya et José Cueto sont parmi les premiers à avoir plaidé, au Congrès, pour la mise en place d’un « état de siège ». Cette mesure a entraîné le déploiement de militaires dans les villes andines, dont certains sont responsables de la répression en cours, par exemple dans les villes d’Ayacucho ou de Juliaca.

« Leur influence est manifeste dans cette rhétorique qui fait des manifestants des “terroristes”, et de n’importe quel adversaire politique un “ennemi de l’intérieur” », poursuit la doctorante. Vingt-deux ans après la fin de la dictature d’Alberto Fujimori, les termes d’une culture démocratique encore fragile se brouillent, au profit d’un langage militaire qui reprend le dessus. 

L’actuel président du Congrès, José Williams Zapata, est aussi un ancien chef militaire, du côté de l’armée de terre cette fois, connu pour avoir conduit l’opération dite « Chavín de Huántar » qui avait permis de libérer 71 personnes prises en otage à l’ambassade du Japon par le Mouvement révolutionnaire Túpac Amaru (MRTA) en 1997.

Ni Montoya ni Cueto n’ont combattu sur le terrain durant la guerre entre le Sentier lumineux et le MRTA d’un côté, et les forces militaires et paramilitaires de l’autre, dans les années 1980 et 1990. Le conflit a provoqué environ 69 000 morts, dont quelque 20 000 disparu·es, en majorité dans le centre des Andes.

La figure du militaire en politique n’est pas neuve au Pérou. Juan Velasco Alvarado installa une dictature militaire de 1968 à 1975, durant laquelle il réhabilita la figure de Túpac Amaru II, qui avait combattu la présence des Espagnols. Il prit aussi des mesures de gauche radicale, dont la redistribution des terres détenues par quelques grands propriétaires fonciers aux paysans.

Plus récemment, Ollanta Humala est devenu en 2011 le premier président vétéran de la guerre contre-terroriste contre le Sentier lumineux. À la différence de Montoya ou de Cueto, Humala fut un simple combattant, sans grade. 

Près de 500 000 vétérans de la guerre contre le Sentier lumineux

« Mais la participation d’anciens hauts gradés militaires à la politique péruvienne s’est aggravée ces dernières années », insiste Carla Granados Moya. La doctorante fait référence autant à la reconversion dans la politique institutionnelle de militaires retraités (liste à laquelle il faudrait ajouter le frère d’Ollanta Humala, Antauro Humala, sorti de prison en 2022 et qui veut se présenter à la présidentielle), qu’à la présence de militaires et de policiers dans le débat public, souvent pour légitimer les pouvoirs en place.

Ce fut par exemple le cas en septembre 2020, lors d’une conférence de presse en soutien au président d’alors, Martín Vizcarra, menacé de destitution par le Congrès. Le premier ministre, lui-même ancien général, s’était présenté flanqué de cinq militaires et policiers en activité, pour mettre en scène la solidité du pouvoir, épisode de ce que les médias appelaient alors une « guerre politique ».

La situation est d’autant plus explosive que le pays compte encore près de 500 000 vétérans, âgés de 35 à 55 ans, regroupés dans un réseau d’associations de terrain impliquées dans le monde andin et en Amazonie. « Ils ont été abandonnés par l’État durant les vingt ans de démocratie, et sont animés d’un fort ressentiment vis-à-vis des autorités », précise Carla Granados Moya, qui les suit de près pour sa thèse.

Pour la plupart, ces vétérans partagent les revendications des populations andines mobilisées contre les élites politiques et économiques de Lima, et pour la tenue d’élections anticipées dès 2023. La stratégie du pouvoir pourrait bien inciter certains d’entre eux à se radicaliser, redoute l’universitaire.

« Les élections de 2021 [remportées par Pedro Castillo – ndlr] ont démontré qu’il était possible pour la population rurale, historiquement exclue, de gagner dans les urnes. La classe politique actuelle, la police et les forces armées sont traversées par cette peur de perdre, de nouveau, les prochaines élections. La violence actuelle, c’est comme dire à ces gens-là : “Vous ne pouvez pas gouverner ce pays” », analyse encore Carla Granados Moya.

Pour la plupart, ces vétérans partagent les revendications des populations andines mobilisées contre les élites politiques et économiques de Lima, et pour la tenue d’élections anticipées dès 2023. La stratégie du pouvoir pourrait bien inciter certains d’entre eux à se radicaliser, redoute l’universitaire.

« Les élections de 2021 [remportées par Pedro Castillo – ndlr] ont démontré qu’il était possible pour la population rurale, historiquement exclue, de gagner dans les urnes. La classe politique actuelle, la police et les forces armées sont traversées par cette peur de perdre, de nouveau, les prochaines élections. La violence actuelle, c’est comme dire à ces gens-là : “Vous ne pouvez pas gouverner ce pays” », analyse encore Carla Granados Moya.

   publié le 28 janvier 2023

Chômage : des « bugs » et un effet
de vases communicants
font baisser les chiffres

Cécile Hautefeuille sur www.mediapart.fr

Entre janvier et novembre 2022, 105 000 personnes sont sorties de la catégorie A du chômage après un changement de procédure de Pôle emploi. La majorité a basculé dans d’autres catégories, sur lesquelles le gouvernement est moins bavard. D’autres ont été provisoirement radiées.

IlIl faut toujours lire les petites lignes, comme dans les clauses d’un contrat. La publication, mercredi 25 janvier, des chiffres du chômage du quatrième trimestre 2022 s’accompagne d’un encadré très instructif, permettant une lecture plus avisée de la baisse.

Au quatrième trimestre, le nombre de demandeurs d'emploi en catégorie A (sans aucune activité) a diminué de 3,8 % par rapport au trimestre précédent et de 9,4 % sur un an. Une baisse présentée partout comme « forte » et « nette », et que s’est empressé de saluer le ministre Olivier Dussopt.

Le ministre s'est en revanche abstenu de commenter un point intrigant : dans le communiqué présentant les chiffres, la Dares, l’institut statistique du ministère du travail, a donc inséré un encadré signalant que 105 000 personnes, en cumulé entre janvier et novembre 2022, sont sorties de la catégorie A du seul fait « d’une évolution de procédure de Pôle emploi ». Cela représente tout de même 35 % de la baisse totale des inscrit·es sur un an en France métropolitaine dans la catégorie qui trouve grâce aux yeux de l’exécutif car regroupant les personnes sans aucune activité.

Où sont passé·es ces 105 000 demandeurs et demandeuses d’emploi ? 15 000 sont sorti·es des listes de Pôle emploi et 90 000 autres sont allé·es garnir les catégories B et C, intégrant les inscrit·es ayant une « activité réduite ». Autrement dit : qui ont travaillé.

Comment expliquer cet effet de vases communicants ? Entre janvier et novembre 2022, Pôle emploi a progressivement modifié, par tranches d’âge puis par régions, « l’actualisation » mensuelle des demandeurs et demandeuses d’emploi, c’est-à-dire le formulaire leur permettant, chaque fin de mois, de mettre à jour leur situation. Ce formulaire est désormais prérempli et permettrait une meilleure « classification » des inscrit·es, comme l’expliquait déjà Pôle emploi à Mediapart en août 2022.

Selon la Dares, « cette évolution a un impact pérenne à la baisse sur le nombre de demandeurs d’emploi en catégorie A, en contrepartie [...] d’une hausse pérenne des catégories B et C ». L’autre « contrepartie » évoquée par les services statistiques est une « une légère hausse des sorties des listes au moment du passage à l’actualisation rénovée ». Les fameuses « 15 000 sorties ».

Maintenant, des données préenregistrées de nos activités salariées s’affichent et il y a des erreurs dans celles-ci, donc difficile d’aller au bout de l’actualisation.

Sollicité par Mediapart, Pôle emploi explique « avoir observé lors du mois de déploiement [de l’actualisation rénovée –ndlr] une très légère hausse des sorties ». Le phénomène s’est produit dans chaque région « et uniquement le mois » concerné par le passage à la nouvelle formule, insiste l’opérateur, précisant : « Ces sorties supplémentaires peuvent être temporaires, une part importante des demandeurs d’emploi sortant des listes se réinscrivant dans les mois qui suivent. »

Si Pôle emploi confirme que 15 000 personnes sont « sorties » entre janvier et novembre, sa direction générale ne livre aucun détail sur les raisons de ce phénomène. L’opérateur serait-il embarrassé d’admettre que des « bugs » ont accompagné cette nouvelle procédure d’actualisation ?

En effet, à la suite de notre article sur le nombre record de radiations en novembre (+ 19 %), des demandeurs et demandeuses d’emploi ont témoigné, auprès de Mediapart, de leur grande difficulté à s’actualiser correctement. « Ils ont changé l’interface du site internet de Pôle emploi et la procédure pour s’actualiser », nous a par exemple raconté une lectrice.

« Maintenant, des données préenregistrées de nos activités salariées s’affichent et il y a des erreurs dans celles-ci, donc difficile d’aller au bout de l’actualisation. Des amis et moi-même avons dû écrire à notre conseiller pour avoir de l’aide, qui est différente selon les conseillers. » Selon elle, il paraît évident que « des personnes ont été radiées car elles n’ont pas réussi à s’actualiser comme d’habitude ».

Un avertissement passé inaperçu

Un utilisateur du réseau social Twitter racontait aussi ses difficultés, début décembre. Le formulaire prérempli indiquait qu’il avait travaillé, ce qui était inexact. Ne pouvant pas modifier les données, il exposait son dilemme : valider une erreur ou « manquer l’actualisation et donc se prendre une radiation ».

Un conseiller de Pôle emploi confirme à Mediapart ce « bug de l’actualisation rénovée qui obligeait des demandeurs d’emploi à indiquer quand même une heure de travail dans le mois écoulé, même si l’information était fausse ». « Sinon, impossible de valider l’actualisation », poursuit-il.

Si des inscrit·es à Pôle emploi ont pu renoncer à le faire, et donc sortir des listes, beaucoup ont, selon lui, validé cette heure de travail et artificiellement fait gonfler le nombre de personnes dans la catégorie B. En témoigne, souligne-t-il, la forte hausse des inscrit·es ayant travaillé moins de 20 heures dans le mois : + 13,5 % entre le troisième et le quatrième trimestre 2022. Et même + 30,4 % sur un an.

Le conseiller ironise : « Soit c’est lié à un développement de contrats très courts – mais il me semblait que le gouvernement militait pour l’inverse –, soit c’est l’effet du bug. Devinez vers quoi je penche ? »

Comme nous l’avions déjà précisé en août dernier, la nouvelle actualisation et ses conséquences n’ont jamais été cachées. La Dares a pris soin, chaque mois depuis début 2022, de rédiger un « avertissement » accompagnant les publications des chiffres du chômage et alertant sur la procédure « susceptible de modifier la répartition » entre les différentes catégories.

Une subtilité que les membres du gouvernement et leurs soutiens se sont cependant bien gardés de mettre en évidence en se félicitant de la baisse des inscrit·es sans aucune activité. Certes, le nombre de demandeurs et demandeuses d’emploi en catégories A, B et C a baissé de 5,1 % sur un an. Mais le poids du nouveau classement statistique n’est pas si dérisoire.

Auprès de Mediapart en août 2022, Pôle emploi avait anticipé pour l’ensemble de l’année « une diminution cumulée de 75 000 demandeurs d’emploi en catégorie A, en augmentant d’autant le nombre de demandeurs d’emploi en catégories B et C ». C’est finalement beaucoup plus : 105 000 personnes ont quitté la catégorie A. Mais ça passe toujours autant inaperçu.


 


 


 

La baisse du nombre de chômeurs,
un leurre statistique

Marie Toulgoat sur www.humanite.fr

Désintox. Bonne nouvelle en apparence, la décrue des chiffres du chômage marque en réalité une explosion de l’emploi précaire et des radiations.

Voilà de quoi ravir le gouvernement et son obsession du plein-emploi. Selon la Dares, 6 134 100 personnes étaient inscrites à Pôle emploi au quatrième trimestre 2022, chiffre au plus bas depuis 2014. « Le nombre de demandeurs d’emploi sans aucune activité baisse de 112 000 personnes au T4 2022. Le plein-emploi, c’est aussi le bon emploi. Nous poursuivons notre mobilisation », s’est réjoui le ministre du Travail, Olivier Dussopt, sur Twitter. Pourtant, à y regarder de plus près, les statistiques peinent à confirmer cette bonne nouvelle.

Explosion du nombre de chômeurs en catégorie B

Les données de la Dares montrent avant tout que la large baisse du nombre des chômeurs de la catégorie A (n’ayant pas du tout travaillé durant le mois) est compensée par un impressionnant bond des inscrits en catégorie B (moins de 78 heures dans le mois). Avec 2 834 000 privés d’emploi dans cette première catégorie au quatrième trimestre 2022, le nombre d’inscrits a ainsi diminué de 3,8 % en un trimestre, et de 9,4 % en un an.

Le nombre de chômeurs en catégorie B, occupant des emplois très précaires, a lui explosé : il a augmenté de 8,8 % en un an, et de plus de 30 % si l’on se concentre exclusivement sur les personnes ayant travaillé entre 1 et 20 heures dans le mois.

Un transfert qui pourrait être en partie expliqué par un bug informatique, explique la CGT : lors de la réactualisation de leurs droits, certains chômeurs ont été forcés de déclarer 1 heure travaillée au minimum, même sans activité. Mais pas que. « Il y a une vraie volonté de Pôle emploi de servir la soupe du gouvernement. Par exemple, de nombreuses personnes ont été désinscrites car en arrêt maladie, alors qu’elles auraient pu être transférées dans la catégorie D », explique Pierre Garnodier, du comité CGT chômeurs et précaires.

La réforme de l’assurance-chômage alourdira encore la tendance

Si le gouvernement se targue de la baisse du taux de chômage, les personnes ayant quitté les statistiques pour cause de reprise d’un emploi déclaré sont de moins en moins nombreuses : leur nombre a chuté de 30,1 % entre le quatrième trimestre 2021 et le dernier trimestre 2022. « Aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’on sort de Pôle emploi qu’on retrouve un boulot. La majorité des sorties s’explique parce que les gens ne peuvent pas recharger leurs droits et se retrouvent au RSA », fustige Pierre Garnodier.

Selon lui, la nouvelle réforme de l’assurance-chômage, qui entre en vigueur le 1er février, alourdira encore la tendance. En raccourcissant la durée d’indemnisation de 25 %, nombreux seront les privés d’emploi à disparaître des statistiques sans reprendre une activité.

Selon l’institut statistique, enfin, 52 900 personnes ont été tout bonnement radiées des listes de Pôle emploi. Bien plus qu’un seul accroissement du nombre de radiations (+ 2,3 % par rapport au trimestre précédent et + 16,5 % par rapport au dernier trimestre 2019), il s’agit tout simplement d’un record depuis la naissance de ces statistiques en 1996. Une « volonté » politique, pour Pierre Garnodier. « On peut être radié dès lors qu’on rate un appel téléphonique, c’est considéré comme une absence à un entretien », explique-t-il.


 

   publié le 27 janvier 2023

Retraites. Les syndicats investissent le terrain pour convaincre les Français

Stéphane Guérard, Cécile Rousseau, Naïm Sakhi et Samuel Ravier-Regnat sur www.humanite.fr

Après la réussite de la journée de mobilisation du 19 janvier contre la réforme du gouvernement, grèves et initiatives se multiplient localement pour emporter le soutien de la population, avant le deuxième acte, le 21 janvier. 

Au soir du 19 janvier, fort des deux millions de personnes défilant dans les rues de France contre le projet de réforme des retraites, les leaders des huit organisations syndicales unies contre le texte Borne-Dussopt s’étaient donné du temps pour évaluer l’impact de l’incroyable élan populaire né de cette première journée de mobilisation. Sur la route conduisant au retrait de la réforme, il y aura bien une deuxième étape : le 31 janvier.

Entre-temps, le gouvernement a présenté les détails des mesures accompagnant la régression de l’âge de départ, de 62 ans à 64 ans, ainsi que l’accélération du tempo des économies prévues sur le dos des travailleurs, avec le passage subito presto de 41 à 43 annuités de cotisations pour espérer une pension à taux plein. L’Assemblée nationale se saisit, le 30 janvier, du projet de loi. Pas grave. Dans ce long combat social arbitré par les Français, qui ne peut se régler que par KO, les syndicats ont misé sur un long et patient travail de conviction et de contre-argumentation avant le second round de mardi.

D’entreprises en administrations, de distributions de tracts en « retraites aux flambeaux », de journées de grève en opérations coups de pouce des électriciens aux boulangers, les initiatives se sont multipliées. Est-ce ce travail de fond qui commence à payer ? 72 % des Français se prononcent désormais (sondage Elabe pour BFMTV) contre le projet gouvernemental ; 57 % déclarent même qu’ils comprendraient que « les grévistes bloquent le pays, car c’est le seul moyen pour que le gouvernement retire ou modifie sa réforme ». L’Humanité a suivi ces préparatifs et pris le pouls de cette mobilisation qui monte.

A Paris, chez les gaziers, aller jusqu'au retrait

Ils sont une petite quarantaine à monter les étages du siège régional de GRDF pour soutenir deux de leurs collègues menacés de procédures disciplinaires à la suite des huit semaines de grèves victorieuses pour les salaires, fin 2022. Malek Bouakkaz fait le point sur l’autre grand sujet : la réforme des retraites. « En ce qui concerne les AG, nous avons terminé le tour des sites », se félicite le secrétaire général adjoint de la CGT énergie 93.

Cette réforme n’est pas un petit sujet. Le régime spécial de ces 140 000 agents reconnaît la pénibilité de certains de leurs métiers avec un départ possible dès 57 ans. Une contrepartie qui ne concernerait plus les nouveaux embauchés. Or « un électricien ou un gazier ont 5 à 7 ans d’espérance de vie en moins que la moyenne », rétorque Malek, qui promet de rester « déterminé jusqu’au retrait ».

A Saint-Denis, les étudiants votent la grève à l'unanimité

À l’université Paris-VIII de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), rendez-vous a été donné pour une assemblée générale, le 25 janvier, à l’heure du déjeuner. L’affluence rappelle les grands jours qui ont fait la réputation militante de la fac dionysienne : amphithéâtre bondé, étudiants assis à même le sol, entre les travées qui séparent les bancs couleur de miel, ou debout, en haut des escaliers. Plus de 250 personnes sont présentes. « On a la plus grande AG étudiante de France ! » fanfaronne une participante. L’heure est à l’enthousiasme et à la projection dans la suite. Désarçonnés par le choix d’attendre le 31 janvier pour une nouvelle journée de mobilisation nationale après la démonstration de force du 19 janvier, les étudiants entendent accélérer le mouvement contre un projet fortement rejeté par les jeunes, selon les sondages (71 % des moins de 35 ans y sont défavorables, d’après une étude Ifop du 16 janvier).

« Nous devons réfléchir à un vrai plan d’action, pas seulement à des journées de mobilisation toutes les deux semaines. L’histoire nous a montré que, quand les étudiants se mobilisent largement, ça peut être l’étincelle qui allume le feu », lance Irène, étudiante et militante du collectif le Poing levé. « Il faut massifier la grève et partir en reconductible », lui répond un autre. Les propositions fusent, consciencieusement consignées sur le tableau blanc par la modératrice. Les étudiants espèrent des convergences avec les autres facs, mais aussi avec les lycées et les travailleurs.

Un appel à une assemblée générale interprofessionnelle vendredi est voté, ainsi qu’une autre le lundi, interfacs et avec les lycées cette fois. Le principe d’une grève mardi est adopté à la quasi-unanimité. Un ancien de Paris-VIII, désormais salarié de l’énergie et syndiqué à la CGT, harangue le public : « Si on veut gagner cette lutte, il faut que tout le monde fasse la grève, pas seulement les travailleurs des secteurs qu’on appelle stratégiques ! Mardi, il faut qu’il y ait des taux de grévistes énormes ! » Tonnerre d’applaudissements.

A Evry, ouvriers et instits marchent aux flambeaux

Le froid glacial de cette fin janvier n’a pas entamé la détermination des 250 manifestants réunis place des Terrasses-de-l’Agora, à Évry (Essonne). Dans la nuit, la marche aux flambeaux organisée par l’intersyndicale de l’Essonne fait son effet. Antonio, drapeaux de la CFDT à la main, est électrotechnicien chez le fabricant de câbles Nexans. « Quand on travaille sous les machines, à les réparer à genoux et à les déménager à la force de nos bras, la retraite à 64 ans, nous n’y arriverons jamais. À 60 ans nous sommes déjà cassés. » À ses côtés dans le cortège, son collègue Patrick poursuit : « Je pouvais partir au 1er janvier 2024. Mais, avec la réforme, je devrais cotiser plus de trimestres. »

Avec 40 ans d’ancienneté dans la même entreprise, Patrick manifestera le 31 janvier, « avant tout pour (s)es enfants et petits-enfants ». Selon lui , « leur avenir est incertain, car à chaque mandat les gouvernements font adopter une réforme des retraites toujours plus contraignante ». Le 19 janvier, à Nexans, 80 des 220 salariés du site Draveil étaient en grève. « Avec les camarades de FO, nous nous cotisons pour payer un bus pour le 31 janvier », assure Antonio, pour qui « l’intersyndicale est un atout, d’autant que les salariés comptent sur cette unité ».

Plus loin dans le cortège, Sonia, une enseignante de maternelle, fulmine. « Je n’ai que 52 ans et je suis rincée. Physiquement, deux ans de plus à se pencher sur les petits pour leur apprendre à écrire ou les porter quand ils ont un bobo, ce n’est pas tenable. » Le 19 janvier, le taux de grévistes atteignait 70 % dans le primaire en Essonne. « Des collègues se tâtent encore à faire grève » le 31 janvier, souligne cette militante FSU. Comment les convaincre ? « En leur démontrant que cette réforme est injuste. Il va falloir travailler plus longtemps, sacrifiant ainsi les corps et par la même occasion les enfants. »

À la sortie du RER, tracter pour « se donner confiance »

«Tous les syndicats unis contre la réforme des retraites ! On va les faire plier ! » Ils sont une vingtaine, estampillés CFDT, CGT, FO ou Solidaires, à braver le froid, ce jeudi matin, pour dénoncer le projet gouvernemental et appeler à participer à la manifestation nationale du 31 janvier. Six mille tracts ont été imprimés, que distribuent les militants postés à diverses sorties du RER B et du RER D, à Saint-Denis. « On va voir les gens pour les convaincre et leur donner confiance dans la possibilité de gagner. Il s’agit de construire un climat de mobilisation », explique Kamel, secrétaire général de la CGT 93. Reza, son homologue de FO, ne dit pas autre chose : « Ici, c’est un département très populaire. Tout le monde a compris qu’il allait falloir travailler deux ans de plus, et les gens trouvent ça dégueulasse. Maintenant, il faut que ça se traduise par de la mobilisation. »

À 7 heures arrivent les ouvriers et les agents d’entretien   « la France qui se lève tôt ». Un peu plus tard, c’est au tour des cadres de descendre des trains. Tout le monde ne s’arrête pas : il faut se presser pour aller au travail. Mais les syndicalistes sont optimistes. « On sent qu’on a le soutien de la population. Les gens sont contents de nous voir », s’enthousiasme Jules, militant CGT, conforté par les résultats d’un sondage Elabe qui a montré, la veille, l’hostilité croissante de l’opinion publique à la réforme des retraites. Au même moment, une femme blonde emmitouflée dans son manteau passe en levant le poing : « On est avec vous ! »

Les dockers, les portuaires… et les clowns du gouvernement

Dès 6 h 30, une cinquantaine de dockers, en grève, ont bloqué l’entrée du plus gros céréalier du port de Rouen (Seine-Maritime), Sénalia, répondant à l’appel de la CGT des ports et docks. « On a presque dix ans d’espérance de vie en moins que le reste de la population, ce n’est même pas envisageable de décharger les bateaux deux ans de plus », tranche Judicaël Jibon, secrétaire adjoint de la CGT des ouvriers dockers et assimilés.

De l’autre côté de la Seine, plus d’une centaine d’agents portuaires ont, entre autres, bloqué le siège du Grand Port maritime de Rouen. Une énorme pancarte a été soudée sur le bitume représentant Olivier Dussopt, Élisabeth Borne et Emmanuel Macron en clowns. Fabrice Lottin, secrétaire général de la CGT portuaires, contemple : « Comme ils mentent sur tous les sujets, ils ne sont absolument pas crédibles. On est prêts à monter crescendo dans la lutte pour garder nos acquis. »

Chez  Enedis, une jeune génération prête à se battre pour un service maximum

Hervé (1) s’est mis en grève, ce jeudi. Dans le local syndical de la CGT, au siège d’Enedis à Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis), il s’informe sur le parcours parlementaire de la réforme des retraites : « Mais, au fait, c’est quoi cet article 47.1 ? » Les détails comptent dans cette lutte qui a le vent en poupe : « Les gens veulent relever la tête. Le Covid a endormi les colères, mais elles repartent avec l’inflation et cette réforme. »

Salarié d’une entreprise des industries électriques et gazières, il pourrait partir à 58 ans. « Uniquement parce que j’ai quinze ans de travail actif avec de la pénibilité », précise-t-il. Avant d’œuvrer dans les bureaux, Hervé a débuté « en bas de l’échelle », comme releveur de compteurs EDF-GDF. Puis il est devenu technicien clientèle. « Quand il y a un black-out, on intervient, même de nuit où l’appréhension n’est pas la même et nécessite une meilleure concentration, explique l’agent Enedis. Si un pompier appelle à 3 heures du matin, c’est une vraie pression. Dans nos métiers, nous sommes responsables des gens, tout en étant tributaire des contraintes climatiques. » Aujourd’hui, l’agent est opérateur dans un centre d’appels et dépannage (CAD). En service discontinu, il travaille en 3 × 8. « Le travail de nuit, même si on est devant un ordinateur et un téléphone, c’est pénible. Le corps est fait pour dormir la nuit », mesure Didier Hamelin, lui aussi opérateur.

Ce jeudi 26 janvier, 50 % des agents du CAD ont répondu à l’appel à la grève de la CGT énergie. « Au-delà, nous pouvons être réquisitionnés, car il faut assurer le service d’urgence », poursuit le délégué syndical CGT. Sur le site, une assemblée générale, toutes professions confondues, s’est tenue le week-end dernier. « La nouveauté, c’est que les jeunes sont prêts à se battre et ne disent plus qu’ils n’auront pas de retraite, note le responsable syndical. Pour certains, âgés entre 25 et 35 ans, le 19 janvier était leur première manifestation. » Sans doute pas la dernière. L’union locale CGT avait rempli deux cars le 19 janvier. Au moins quatre sont prévus pour le 31 janvier.

(1) Le prénom a été modifié.


 

Loi kasbarian-bergé des occupations d’usines hors la loi ?

La proposition de loi dite antisquat, présentée par les députés de la majorité Guillaume Kasbarian et Aurore Bergé, ne se contente pas de criminaliser les locataires en situation d’impayés et les sans-abri qui cherchent un refuge. Tel qu’il a été réécrit par les députés LR et RN lors du passage à l’Assemblée, son article 1 permet de sanctionner de trois ans de prison et jusqu’à 45 000 euros d’amende « toute introduction ou tout maintien dans un local à usage économique sans être titulaire d’un contrat de bail ». « Ça signifie que tout gréviste qui ferait un piquet de grève dans son entreprise pourrait être condamné », résume Véronique Martin, de la CGT. Pour elle, pas de doute : « Cette nouvelle écriture de l’article 1 remet en cause l’exercice constitutionnel du droit de grève et criminalise encore plus l’action syndicale et revendicative. »


 


 

 

 

Retraites. Les femmes seront davantage pénalisées

Alexandra Chaignon sur www.humanite.fr

Cette réforme, comme les précédentes, va accroître les inégalités sociales en général et, en particulier, celles de genre, décrypte l’économiste Rachel Silvera.


 

En quoi cette réforme risque-t-elle d’aggraver les inégalités de genre ?

Rachel Silvera : L’allongement des durées de cotisation déjà entérinées dans la précédente réforme Touraine et le recul de l’âge de la retraite vont pénaliser davantage les femmes que les hommes. C’est mathématique. Parce qu’elles ont des carrières incomplètes en raison d’inégalités sur le marché du travail, et des montants de pension beaucoup plus faibles. Pour rappel, celles-ci sont en moyenne inférieures de 40 % à celles des hommes.

Le gouvernement a fini par concéder que les femmes seraient « un peu pénalisées ». Un peu…

Rachel Silvera : L’âge moyen de départ en retraite recouvrirait en effet de fortes disparités, avec un écart allant du simple au double : si on prend la génération 1980, les hommes travailleraient 4 mois supplémentaires contre 8 mois pour les femmes. Le gouvernement part du principe que les gens prolongent naturellement leur départ. Évidemment que les femmes prolongent ! Une grande majorité d’entre elles n’ayant pas de carrière complète, elles essayent de faire une ou plusieurs années de plus, voire attendre 67 ans la fin de la décote, parce que leurs pensions sont trop faibles. Lors de la conférence de presse de présentation de la réforme, Élisabeth Borne a osé dire et répété trois fois que cette réforme serait « juste pour les femmes car l’âge d’annulation de la décote restera à 67 ans ». Mais en quoi est-ce un progrès, alors que cette décote restera en vigueur et pénalisera davantage les femmes ? Si la durée de carrière des femmes s’allonge progressivement, elle reste inférieure à celle des hommes…

Pourtant, le gouvernement continue d’affirmer que cette réforme permettra de réduire les écarts de pension entre les femmes et les hommes...

Rachel Silvera : C’est scandaleux ! Comme elles vont travailler plus longtemps, elles vont cotiser plus longtemps, elles vont donc percevoir une pension un petit peu plus élevée. C’est mécanique. On nous dit aussi que la pension moyenne des femmes sera revalorisée de 1 à 2,2 %, contre 0,2 à 0,9 % pour celle des hommes. Le message envoyé, c’est : « Mesdames, vous allez travailler plus longtemps, mais ne vous inquiétez pas, l’écart entre pensions, qui est de 40 % actuellement, va se réduire. » Mais de qui se moque-t-on ? Et ce n’est pas la revalorisation des minimums de pension qui changera la donne. Le gouvernement fait miroiter un minimum de 1 200 euros brut. Mais, pour percevoir ce montant, il faudra avoir une carrière complète. Or, les femmes qui sont nombreuses à avoir des carrières incomplètes, toucheront ce minimum au prorata de leur durée de cotisation. Donc, non, contrairement à ce qu’affirme le gouvernement, les femmes ne sont pas les grandes gagnantes.

Y a-t-il une meilleure prise en compte de la pénibilité ?

Rachel Silvera : Depuis la mise en place du compte professionnel de prévention (C2P), en 2017, la pénibilité est moins prise en compte, car les critères sont plus restrictifs. Peu de personnes ont pu bénéficier de trimestres cotisés en bonus grâce à ce système. On estime que seulement 3 % des salariés en auraient bénéficié dont 75 % d’hommes. Le gouvernement dit qu’il va améliorer les seuils. Mais, pour les emplois très féminisés, les facteurs de pénibilité ne sont absolument pas pris en compte, notamment ceux liés aux contraintes physiques mais aussi « émotionnelles » : faire face à la souffrance d’un patient en fin de vie, à la violence de personnes qu’on accompagne… Toutes ces dimensions sont totalement invisibles.

Ce n’est même plus une double peine…

Rachel Silvera : Au départ, il y a deux inégalités principales : les montants des pensions et les contraintes familiales qui font que, encore aujourd’hui, une femme sur deux, au moment de la naissance d’un enfant, va réduire ou même stopper son activité professionnelle. Par comparaison, c’est un homme sur 9. Il y a donc une double pénalité à la fois dans le calcul sur les durées qui va jouer, ensuite sur les montants. Montants qui vont dépendre des carrières, etc.

Faudrait-il lutter en amont contre les inégalités de genre ?

Rachel Silvera : C’est ce qui conditionne les montants des pensions. Il faudrait commencer par réduire, voire supprimer les inégalités salariales, s’attaquer à la question des pénalités que subissent les femmes quand elles sont mères, etc.


 

   publié le 26 janvier 2023

Les leaders syndicaux surfent sur l’impopularité record de la réforme

Marie Toulgoat sur www.humanite.fr

Unis devant l’Assemblée nationale avant une audition par les parlementaires, les représentants des huit organisations syndicales œuvrent pour une mobilisation massive, le 31 janvier, contre le projet de réforme des retraites, dont 72 % des Français ne veulent pas.

Rien ne semble ébrécher ce front commun. Devant l’Assemblée nationale, ce mercredi, les numéros un des huit organisations syndicales (CGT, CFDT, FO, CFTC, CFE-CGC, Unsa, FSU, Solidaires) ont réitéré d’une même voix leur opposition au projet gouvernemental de réforme des retraites. « Cette réforme est d’autant plus injuste qu’elle va frapper de plein fouet l’ensemble des travailleurs et travailleuses, et plus particulièrement celles et ceux qui ont commencé à travailler tôt, les plus précaires, mais aussi celles et ceux dont la pénibilité des métiers n’est pas reconnue », a clamé Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, au nom de l’intersyndicale.

Si les dirigeants syndicaux se sont réunis devant le Palais Bourbon pour soutenir leur délégation, reçue par la commission des Affaires sociales pour une table ronde au sujet de la réforme, l’objectif pour les centrales était également de prouver que l’union de leurs forces est partie pour durer. « Cette intersyndicale est pleine, entière et déterminée », a assuré le secrétaire général de FO, Frédéric Souillot. Mais aussi, de continuer à impulser des dynamiques de lutte, à quelques jours de la deuxième journée de mobilisation interprofessionnelle du 31 janvier.

Dans cette optique, les syndicats ont le vent en poupe. Selon la dernière enquête d’opinion publiée ce mercredi par Elabe pour BFMTV, jamais ce projet de réforme des retraites n’a été jugé aussi impopulaire (72 % de Français défavorables, + 6 points en une semaine, + 13 en quinze jours), si injuste (74 %, + 16 en quinze jours), inefficace (+ 11 en deux semaines) et inutile ( « non nécessaire » pour 54 %). Ils sont même 57 % (+ 2 points en une semaine) à déclarer qu’ils comprendraient « que les grévistes bloquent le pays, car c’est le seul moyen pour que le gouvernement retire ou modifie sa réforme des retraites ».

Une semaine après la franche réussite de la première journée de lutte du 19 janvier, rien ne semble donc entacher l’optimisme des huit organisations. « Beaucoup de personnes hésitaient à se mobiliser le 19, et quand elles ont vu le succès que ça a été, elles nous ont dit qu’elles seraient dans la rue le 31 », confie Philippe Martinez. « Toute la semaine, il y a eu des assemblées générales, des rassemblements devant les préfectures, nos militants ont rencontré des députés pour les alerter sur l’injustice de la réforme », ajoute Frédéric Souillot.

Les préavis de grève se multiplient

« De plus en plus de secteurs commencent à parler d’une grève reconductible », se réjouit Murielle Guilbert, codéléguée générale de Solidaires. Les préavis de grève se multiplient. La fédération CGT de la chimie lance les hostilités dès ce jeudi, avec deux jours de grève dans les raffineries, puis les 6, 7 et 8 février. Les 6 et 7 février, les cheminots cesseront également le travail, à l’appel de la CGT et de SUD rail. Les agents de la RATP, de leur côté, seront en grève le 31 janvier, et décideront dès le lendemain de la suite à donner au mouvement. Les professeurs, appelés à la mobilisation par SUD éducation, débuteront mardi prochain une grève reconductible, tout comme les saisonniers des remontées mécaniques.

Alors que la lutte monte en puissance, les leaders syndicaux gardent la tête froide face aux appels du gouvernement à la « responsabilité » et à ne pas handicaper les Français pendant les vacances scolaires. « Ils s’affolent, constate Simon Duteil, codélégué général de Solidaires. Tout le monde préférerait que les choses fonctionnent correctement, mais c’est de la responsabilité du gouvernement. Il n’a qu’à retirer sa réforme. »


 


 

Vieillissement, coût du travail, compétitivité : les anti-retraites utilisent les mêmes arguments depuis 1945

par Rachel Knaebel sur https://basta.media

Pourquoi réformer les retraites ? Vieillissement de la population, compétitivité, coût du travail : ces arguments sont déployés à l’envi depuis... la création du système de retraite par répartition en 1945 ! Entretien avec le sociologue Ilias Naji.


 

Basta!  : Les débats sur de nécessaires « réformes » des retraites sont-ils arrivés rapidement après la mise en place du système général de retraite dans l’immédiat après-Deuxième Guerre mondiale ?

Ilias Naji [1] : Le régime général des retraites par répartition est installé en France à partir de 1945. Dès le début, des controverses sur les retraites et la Sécurité sociale de manière plus générale apparaissent. On retrouve alors des arguments qui existent encore aujourd’hui, notamment celui du vieillissement démographique. À l’époque, les démographes n’anticipent pas du tout le baby-boom qui se profile. Pour eux, la France est un pays vieillissant. Selon eux, cela coûterait beaucoup trop cher de généraliser les retraites par répartition.

On entend aussi l’argument lié au coût du travail, mis en avant par le patronat et repris par des acteurs de la classe politique. Leur raisonnement est : si on généralise la retraite et la Sécurité sociale, cela fera augmenter les cotisations, donc le coût du travail, donc les entreprises françaises vont être moins compétitives par rapport aux pays voisins, cela sera mauvais pour l’économie.

Basta!  :Comment a été mise en place la retraite à 60 ans à taux plein ?

Ilias Naji : La retraite à 60 ans existe avant 1945 dans certains types de régimes de retraite. Dans le régime général du secteur privé conçu à la Libération, l’âge de départ à taux plein est fixé à 65 ans, à cause de cet argument du vieillissement de la population. Il existe déjà alors une forte revendication syndicale, de la CGT notamment, pour la retraite à 60 ans.

La revendication de la retraite à taux plein à 60 ans est annoncée très vite en 1981

Puis, à la fin des années 1960, s’ouvrent de nouveaux débats sur ce que cela coûterait d’établir la retraite à 60 ans pour tout le monde. Finalement, ce sont les préretraites, appelées alors « garantie de ressources », qui se développent beaucoup dans la décennie suivante. Ce système n’est pas décidé par le gouvernement de l’époque, mais par les partenaires sociaux, les syndicats et le patronat. C’est une prestation de l’Assurance chômage qui est elle-même gouvernée de manière paritaire par les partenaires sociaux.

Un accord est trouvé en 1972 sur les préretraites en cas de licenciements économiques, et en 1977 sur les préretraites pour démission. Il était alors possible de démissionner à l’âge de 60 ans et de disposer d’une préretraite jusqu’à 65 ans. Comme le montant des préretraites est alors plus important que celui de la retraite, ce dispositif a beaucoup de succès. La « préretraite démission » est largement utilisée notamment par les cadres. De grandes entreprises industrielles se servent aussi de ce système pour licencier de manière déguisée, car ce n’étaient pas elles qui payaient les préretraites, mais l’Assurance chômage.

Basta!  :La situation change-t-elle avec l’arrivée au pouvoir de François Mitterand en 1981 ?

Ilias Naji : Avec le « succès » des préretraites, le taux d’activité des personnes de plus de 60 ans se retrouve à un niveau très bas au début des années 1980. La revendication de la retraite à taux plein à 60 ans, présente dans le programme commun du Parti socialiste et du Parti communiste, est annoncée très vite en 1981. Cette demande est, d’une certaine manière, déjà réalisée, sauf pour une partie de la population qui n’a pas droit aux préretraites. La mise en place de la retraite à 60 ans à taux plein s’est ensuite faite en deux étapes.

Pour le régime général, cela est fixé par ordonnances à l’automne 1981. Le régime général couvre deux-tiers du montant de la retraite pour le secteur privé. S’y ajoutent des retraites complémentaires obligatoires, qui, elles, sont gérées paritairement par les syndicats et le patronat. Il faut donc que ceux-ci trouvent un accord pour réformer également les retraites complémentaires. Comme les préretraites restent alors plus avantageuses que la retraite, les syndicats n’y sont pas trop favorables au début. Le patronat refuse, lui, la retraite à 60 ans dans les régimes complémentaires car il milite déjà contre toute hausse des cotisations.

Suite à des négociations, on parvient en 1983 à un accord et à un montage financier sur la retraite à 60 ans pour les retraites complémentaires, sans hausse du taux de constatation en utilisant l’argent prévu pour les préretraites de garanties de ressources qui sont progressivement éteintes.

Basta!  : Que s’est-il passé pour que, suite à la mise en place de la retraite à 60 ans, débute une série de réformes qui vont dans le sens contraire ?

Ilias Naji : En 1982, c’est le tournant de la rigueur, aussi appelé plus tard politique de « désinflation compétitive ». L’idée est de maîtriser le coût du travail avec l’espoir que in fine, cela créera de l’emploi. Ce coût du travail inclut les taux de cotisations qui financent la Sécurité sociale et notamment les retraites.

Le mot d’ordre est donc la surveillance des taux de cotisations. Cela s’applique aussi aux retraites. Le raisonnement est que, si on veut que le coût du travail n’augmente pas, les dépenses des retraites ne doivent pas trop augmenter. Dès 1983, l’indexation des pensions de retraite change. Avant, elles étaient indexées sur les salaires nets. Après, elles sont beaucoup moins revalorisées, en dessous même de l’inflation. À partir de 1987, elles sont indexées sur les prix, soit à un niveau moindre que si elles étaient revalorisées au niveau des salaires. Le gouvernement choisit de modifier le mode d’indexation des retraites pour faire des économies sur les dépenses et ne pas avoir à augmenter le taux de cotisation. C’est une réforme peu perçue à l’époque.

Ensuite, tout au long de la décennie, différents projets de réforme sont formulés par le ministère des Affaires sociales d’un côté et le ministère de l’Économie de l’autre. Ces deux administrations s’accordent pour continuer la désinflation compétitive, donc faire en sorte que les dépenses de retraites n’augmentent pas trop vite.

Un gouvernement de droite est élu en 1993. À partir de là, ça va très vite. C'est

la réforme Balladur qui augmente la durée de cotisation à 40 ans

Si l’administration budgétaire est plus radicale dans la compression des dépenses que l’administration sociale, les deux sont favorables à l’ augmentation de la durée de cotisation. La durée de cotisation minimale pour obtenir le taux plein est à l’époque de 37,5 années [entre 42 et 43 ans ans aujourd’hui en fonction de votre année de naissance, ndlr]. Les ministères veulent alors l’allonger à 40 ans, voire plus. En 1991 sort le « Livre blanc sur les retraites » qui reprend globalement les positions de la direction du budget. Puis, un gouvernement de droite est élu en 1993. À partir de là, ça va très vite. Les lois sont votées dès l’été 1993. C’est la réforme Balladur qui augmente la durée de cotisation à 40 ans et qui change aussi la durée du salaire de référence [le nombre de meilleures années prises en compte pour le calcul de la pension] de 10 à 25 ans.

À cette époque est aussi créé le fonds de solidarité vieillesse, pour financer le minimum vieillesse. Ce fonds est abondé par la CSG, pas par des cotisations. À la création de ce fonds est aussi associée l’idée de financer des dépenses de solidarité par des taxes et par l’impôt et non plus par des cotisations, avec derrière la volonté de faire baisser le coût du travail.

Basta!  : L’argument le plus visible dans le débat public autour des retraites, c’est la question démographique : « On vit plus longtemps ». Est-ce en fait la question du coût du travail qui reste centrale dans toutes les réformes ?

Ilias Naji : L’argument démographique est présent dès 1945. Il vient s’opposer à des réformes des retraites avantageuses pour les retraités au prétexte de la charge que ferait peser sur l’économie la part âgée de la population. Puis, dans les rapports de l’administration sur les retraites de la décennie 1970, cet argument est critiqué : le vieillissement ne serait pas si grave, d’autant que si on résonne sur le plan du ratio de la part inactive en fonction de la part de la population active, il n’y a pas de différence entre jeunes et vieux. Il peut ensuite y avoir des débats pour déterminer si une personne âgée coûte plus cher qu’une personne jeune inactive.

L’argument du coût du travail qu'il faudrait réduire est très ancien pour justifier

les réformes des retraites

Une deuxième argument dans les débats établit un lien entre retraites, coût du travail et chômage. Par exemple, une grande réforme de l’organisation de la Sécurité sociale est mise en œuvre en 1967, car on a un problème de déficit. Dans les débats politiques revient l’idée que la Sécurité sociale coûterait trop cher dans un contexte économique de compétition internationale où il faudrait réduire le coût du travail. L’argument du coût du travail, qu’il faudrait réduire pour faire baisser le chômage, est très ancien. Les réformes des retraites sont justifiées par cet argument au moins depuis les années 1980. Ce n’est pas pour autant que le chômage baisse fortement[le taux de chômage oscille entre 5,4% et 10,8 % depuis 1982, il est à 7,3 % en 2022, ndlr].

Basta!  : Percevez-vous une ligne de partage politique continue dans ces débats entre libéraux et partisans de la solidarité nationale, entre patronats et syndicats ?

Ilias Naji : Jusque dans les années 1970, deux visions de l’organisation de la Sécurité sociale s’opposent. Certains défendent la caisse unique, qui revient à centraliser l’argent de toutes les branches de la Sécurité sociale : retraites, famille, maladie. Ensuite, cet argent est utilisé pour répondre à des risques et des besoins sociaux, comme les retraites, et parfois aussi pour répondre à des objectifs de réduction des inégalités sociales et de redistribution.

Ce projet de généralisation de la Sécurité sociale s’arrête en 1946-1947 du fait des oppositions, notamment des régimes de retraite de la fonction publique, mais aussi des agriculteurs, des professions libérales, des indépendants, des cadres, qui ne veulent pas se retrouver avec le régime général, car ils ont l’impression qu’ils y perdraient.

Des oppositions existent aussi sur ce que devrait être un bon système de protection sociale. Certains disent que la Sécurité sociale ne devrait pas financer la redistribution dans le but de réduire des inégalités sociales. Cette vision défend une approche plus « assurantielle » qui lie la prestation au fait d’avoir cotisé. Dans les années 1970, des syndicats demandent le retour à la caisse unique. Il y a encore alors cette controverse sur les finalités de la protection sociale : est-ce seulement une assurance sociale [face au risque de la maladie ou du chômage, ndlr] ou est-ce aussi un instrument de redistribution qui vise à lutter contre les inégalités ?

Basta!  : Le système de retraite par répartition est-il régulièrement remis en cause pour aller vers un système par capitalisation ?

Ilias Naji : Dans le programme du CNR [Conseil national de la Résistance qui réfléchit avant même la Libération à un nouveau modèle social français], aucun choix n’est vraiment fait sur le mode de financement des retraites. Les retraites d’avant-guerre qui fonctionnaient en partie par capitalisation ont beaucoup pâti de l’inflation liée à la crise économique et financière des années 1930 puis à la Seconde Guerre mondiale. Les retraités se sont retrouvés appauvris, car leur pension était devenue très faible par rapport à l’évolution des prix. Dans cette situation, le choix fait en 1945 d’un système par répartition était avant tout pragmatique.

Après l'inflation liée à la crise économique et financière des années 1930,

le choix fait en 1945 d'un système par répartition était avant tout pragmatique

Le système par répartition a plusieurs fois été remis en cause par la suite. Un projet de généralisation des fonds de pension est discuté en France dès 1965. Face aux oppositions, il est abandonné. Ensuite, Raymond Barre [ministre de l’Économie, puis Premier ministre entre 1976 et 1981, ndlr] fait des déclarations favorables à la retraite par capitalisation, avec le lobby des assurances qui pousse au développement de la capitalisation. Cela ne s’est pas concrétisé. On retrouve ces mêmes tentatives dans les années 1980 et 1990. En plus du levier « coût du travail », la politique de rigueur des années 1980 active celui des « investissements », pour que les entreprises investissent pour devenir plus compétitives.

Une manière d’attirer les investissements est de créer des fonds de pension, donc de favoriser la retraite par capitalisation. Des projets sont alors menés au ministère de l’Économie avec la création d’un plan d’épargne retraite à la fin des années 1980. Finalement, les épargnants préfèrent l’assurance vie, car c’est plus facile d’en retirer son argent. Dominique Strauss-Kahn (PS), ministre de l’Économie, relance le projet de retraites par capitalisation en 1998. La bulle internet en 2001, puis la crise des subprimes en 2007-2008 ont atténué ce débat parmi les économistes.

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[1Ilias Naji est docteur en sociologue, chercheur postdoctoral à l’université Johannes-Kepler de Linz. Il a consacré sa thèse au retournement des réformes des retraites dans les années 1980.

   publié le 25 janvier 2023

Retraites : des AG pour « aller chercher les étudiants un par un » avant le 31

Maïa Courtois sur ttps://rapportsdeforce.fr/

Dans les campus, partout en France, des étudiants et enseignants syndiqués tentent d’informer le plus massivement possible sur le contenu de la réforme des retraites afin de grossir les rangs des manifestants dans la rue. En attendant le rendez-vous du 31 janvier, des AG ont lieu tout au long de la semaine. 

 Il faut le reconnaître : ce mardi, à l’université d’Évry, le rendez-vous donné sur la pause de midi ressemble « plus à une intersyndicale qu’à une AG ». Adrien, co-secrétaire de Sud dans l’Essonne, l’admet avec le sourire. Il lance tout de même la question du jour à la volée : « quel peut être notre rôle dans cette mobilisation contre la réforme des retraites ? ». En face de lui se tiennent une dizaine d’enseignants et de personnels administratifs membres de l’intersyndicale locale. Au fond de l’amphi, quelques étudiants curieux, en cursus de sociologie et d’informatique, sont tout de même venus écouter.

À leur demande, Adrien déroule un diaporama exposant les grands axes de la réforme, et les principaux contre-arguments. L’un des étudiants, Ryan, engagé à La France Insoumise, a tracté devant sa fac… Et en a vu les limites : « beaucoup de jeunes ne se sentent pas concernés car ils ne travaillent pas encore. Ils restent concentrés sur leurs études ».  Ce n’est pas seulement le cas des étudiants. « Il y a encore des collègues qui pensent qu’ils ne sont pas touchés par la réforme », témoigne Heike, enseignante syndiquée SNESUP-FSU, à qui l’un d’eux a récemment rétorqué : « je suis né en 64, je ne suis pas concerné ».

Le besoin de mieux informer est donc incontestable, selon plusieurs participants à l’AG. Et puis, il y a aussi ceux qui « donne la priorité au présent : boucler les fins de mois, manger », témoigne Carine, syndiquée SNASUB-FSU. Parmi ses collègues du personnel administratif, technique et des bibliothèques, « il y a beaucoup de gens avec des petits salaires, qui survivent ».

« Les salaires, c’est aussi le sujet »

« Il faut aller leur dire que la misère étudiante, c’est aussi le sujet. Que les salaires, c’est aussi le sujet », insiste Jean-Renaud Pycke, secrétaire CGT de l’université d’Évry. La CGT est en dehors l’intersyndicale d’Évry, mais celui-ci a tenu à participer à l’AG du jour. « Il faut libérer la parole, demander aux gens, aux jeunes, leurs revendications : c’est la seule chance de massifier. Beaucoup se sentent bel et bien concernés mais se disent : je suis pauvre et à ma retraite je le serai encore plus, voilà tout ».

Mélissa, étudiante en sociologie, le concède : cela fait longtemps que la jeune femme pense que sa génération n’aura pas de retraite, et subira un système de capitalisation à l’américaine. « Le bon angle d’attaque pour les étudiants, ce serait par exemple le taux de chômage. Il faut qu’on puisse trouver un point de vue particulier, un angle d’analyse » qui mobilise ses pairs, abonde-t-elle.

« Cette réforme frappera de plein fouet l’ensemble des personnels de l’ESR et plus particulièrement les plus précaires déjà en difficulté (salaires faibles, carrières incomplètes, généralisation des vacations le plus souvent non mensualisées…) », déplore l’intersyndical de l’université d’Évry (SNASUB-FSU, CFDT, SNESUP-FSU, SNPTES-UNSA, SUD, UNEF).

« Aller chercher les étudiants un par un »

Le temps presse. Il ne reste que quelques jours avant la seconde journée nationale de mobilisation, le 31 janvier. Partout en France, des étudiants et personnels tractent, discutent, organisent des rassemblements. Au Mirail à Toulouse par exemple, « on diffuse tous les jours des tracts pour appeler à une nouvelle assemblée générale ce jeudi 26 », raconte une militante. Tous ont conscience de l’urgence du calendrier : la crainte du 49-3 ou d’un 47-1 plane. « Il faut réussir à taper très fort le 31 janvier, être extrêmement efficaces », presse un participant de l’AG d’Évry.

Comment s’adapter vite à la réalité du terrain ? « Si les gens ne viennent pas à nous, c’est à nous d’aller vers eux. Il n’y a qu’une solution : faire des tournées de bureaux, et des tournées d’amphi », propose Adrien de Sud.

Les étudiants dans la salle y sont tout à fait favorables. « Il faut aller chercher les étudiants un par un », appuie Ryan, qui suggère même d’organiser des AG dehors, devant la fac. Malgré le froid mordant de la période, cette suggestion remporte aussi l’adhésion générale.

Coordination d’AG dans plusieurs villes : vers des blocages ?

« Entre le SNU (service national universel), le projet de réforme des bourses qui ne sortira pas la jeunesse de la précarité, des services publics sous-financés, une sélection qui va être renforcée par la nouvelle réforme de l’entrée en Master, nos organisations se mobiliseront pour mettre en protection sociale la jeunesse, et faire de l’accès à l’enseignement supérieur un droit et non un privilège », défend la Coordination nationale étudiante dans son communiqué du 17 janvier. Cette coordination regroupe les syndicats UNEF et l’Alternative.

Elle rassemble des bases syndicales dans « une trentaine de villes. C’est un outil important de mobilisation », soutient Victor Mendez, président de l’UNEF-Tacle à l’université de Nanterre et membre du NPA. La coordination appelle à organiser, dans cette trentaine de villes, des AG ce mercredi.

« Notre but c’est de mettre totalement en grève la fac », soutient Victor Mendez. « Le 31 sera notre point d’appui. Là, on est dans une phase explicative : il s’agit de faire comprendre aux étudiants qu’ils ont un rôle à jouer. Celui de massifier les manifestations. Si la jeunesse rejoint, cela donnera énormément de confiance aux travailleurs ». 

Ce mercredi, les lycées aussi sont en mouvement. La Voix Lycéenne a aussi appelé à la tenue d’AG ce jour. En outre, « nos fédérations départementales seront très mobilisées jusqu’au 31 pour tracter, échanger devant les lycées, mener des actions diverses pour convaincre et amplifier le mouvement », indique le syndicat, à l’image de ce qu’il se passe chez les étudiants.

   publié le 24 janvier 2023

Les cheminots préparent leur entrée en grève reconductible
par étape pour mi-février

Stéphane Ortega sur https://rapportsdeforce.fr/

La CGT cheminots et SUD-Rail viennent d’annoncer un calendrier de mobilisation dans le ferroviaire. Les deux syndicats veulent faire de la journée de grèves et de manifestations du 31 janvier une rampe de lancement vers une grève reconductible, avec deux journées de grève dès la semaine suivante, en convergence avec les énergéticiens et les raffineurs.

 Monter d’un cran. C’est l’objectif de la CGT et de SUD-Rail avec un appel commun à élever « le rapport de force pour gagner le retrait » de la réforme des retraites. Les deux fédérations appellent les cheminots à se mettre en grève massivement le 31 janvier. Mais aussi à se « réunir en assemblée générale pour mettre en débat l’intensification de l’action ». Ainsi elles proposent à la discussion « une séquence de deux jours consécutifs de grève les 7 et 8 février à l’instar d’autres branches professionnelles ». Des dates modifiables selon les décisions de l’intersyndicale nationale, au soir du 31 janvier, assurent la CGT-Cheminots et SUD-Rail. Les deux syndicats proposent ensuite de passer à la grève reconductible mi-février, si le gouvernement ne retire pas son projet de loi.

Pourquoi un départ en grève reconductible dans 15 jours et non le 31 janvier ? En grande partie parce que la journée du 19 janvier est un peu paradoxale. Certes, le nombre de grévistes a été très important à la SNCF (46 % et même 77 % des conducteurs de TGV), mais les assemblées générales de la journée sont restées assez vides de cheminots. Or sans AG forte, pas de grève reconductible forte. De plus les cheminots n’ont pas envie de porter à aux seuls ou avec quelques rares professions l’ensemble de la contestation. Une date plus tardive pourrait ainsi permettre que de nouveaux secteurs s’organisent pour un conflit dur, espèrent-ils.

Par conséquent, l’option d’appeler à 48 h de grève les 30 et 31 janvier, un temps sur la table, a été abandonnée au profit d’un calendrier plus distendu, par crainte de griller une cartouche inutilement avec un jour où seuls les cheminots auraient été en grève le 30 janvier. De même, l’idée de deux jours d’arrêt de travail tous les cinq jours, comme lors du conflit sur la privatisation de la SNCF, n’a pas été retenue. Au lendemain des manifestations massives du 19 janvier, les quatre syndicats représentatifs de l’entreprise (CGT, UNSA, SUD, CFDT) se sont réunis une première fois. Depuis, les échanges se sont poursuivis par téléphone, jusqu’à chuter sur l’appel de deux syndicats sur quatre ce mardi 24 janvier.

L’unité syndicale mise sur pause chez les cheminots

Si l’ensemble des organisations syndicales de la SNCF sont d’accord pour amplifier la mobilisation cheminote le 31 janvier, elles n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur un calendrier pour durcir le mouvement après cette date. La CFDT cheminots, dont le conseil fédéral s’est réuni lundi 23 janvier, faisait savoir dans un communiqué de presse qu’elle « n’exclue pas de s’engager dans une reconductible, mais c’est trop tôt ». Pour le quatrième syndicat de la SNCF – 15,94 % aux élections professionnelles de décembre dernier – qui n’a pas attendu la fin des échanges entre fédérations cheminotes pour s’exprimer « la date du 31 janvier fixé par l’intersyndicale est une priorité ». Avec comme objectif pour elle de « surpasser le 19 janvier ».

L’Unsa, deuxième syndicat de l’entreprise, ne s’est pas joint à la CGT et à SUD non plus. Mais au même titre que la CFDT, elle pourrait raccrocher les wagons d’une grève reconductible après le 31 janvier, selon l’état de la mobilisation chez les cheminots et les perspectives données par l’intersyndicale nationale au soir de la seconde journée interprofessionnelle de mobilisation. « Les suites à donner après le 31 seront à donner après le 31 pour amplifier », écrit la CFDT, ne fermant ainsi pas la porte à un durcissement du mouvement. Une porte que ne ferme pas non plus la CGT-Cheminots et SUD-Rail qui assurent qu’elles « s’attacheront à maintenir un caractère le plus unitaire possible au conflit des retraites dans la branche ferroviaire ».

 

 

 

Retraites : la réforme n’est pas
« plus juste » pour les femmes

Cécile Hautefeuille sur www.mediapart.fr

Le projet de réforme des retraites a été présenté lundi 23 janvier en conseil des ministres. L’exécutif n’entend pas revenir sur le report de l’âge légal à 64 ans. Envers les femmes, la promesse passe d’une réforme « plus juste » à celle, plus modeste, d’un texte qui « ne creuse pas les inégalités ».

IlIl ne s’agit même plus de convaincre, mais d’esquiver les retours de bâton. En martelant pendant dix jours que les femmes seraient « mieux protégées » par la réforme des retraites, le gouvernement s’est enfermé dans son propre piège. Non seulement le projet, qui a été présenté lundi 23 janvier en conseil des ministres, remet en lumière les inégalités flagrantes entre les femmes et les hommes, mais il ne les règle en rien, malgré les « progrès concrets » avancés par Élisabeth Borne.

L’étude d’impact de la réforme, révélée lundi par Les Échos, est sans appel. Le report de l’âge de départ sera clairement plus marqué pour les femmes. « Les femmes nées en 1972 verront leur âge moyen de départ augmenter de neuf mois en moyenne contre cinq pour les hommes de la même génération, souligne le quotidien. Pour la génération 1980, l’effort est même deux fois plus important puisqu’elles partiraient huit mois plus tard contre quatre mois pour les hommes. »

Où est donc la réforme « plus juste » pour les femmes promise par la première ministre ? Face à la presse, à l’issue du conseil des ministres, Olivier Dussopt cachait mal son embarras. À propos des informations parues dans Les Échos, le ministre du travail a évoqué un document « provisoire » et tenté une pirouette : « Ce n’est pas une étude d’impact mais un rapport permettant aux parlementaires […] d’avoir les impacts et conséquences des mesures que nous présentons. »

Voilà qui s’appelle jouer sur les mots. Étude ou rapport, le document consulté par le quotidien économique mesure bien l’impact de la réforme, et son contenu n’est nullement contesté par le ministre. Olivier Dussopt a fini par le concéder : « Le fait de décaler légèrement l’âge de départ officiel, légal, à la retraite a cette conséquence que vous décrivez », a-t-il répondu, à propos de ce report de l’âge plus important pour les femmes.

Cette conséquence est toute simple et cruelle : les femmes vont perdre une partie de leurs « avantages » liés à la maternité. Dans le privé, elles peuvent obtenir jusqu’à huit trimestres supplémentaires : quatre en contrepartie de la maternité ou de l’adoption, et quatre autres pour l’éducation. Ces derniers peuvent d’ailleurs être répartis, pour les enfants nés après 2010, entre les deux parents. Dans le public, la bonification de durée peut aller jusqu’à quatre trimestres.

C’est donc mathématique : rehausser de deux ans l’âge légal de départ efface partiellement ces « bénéfices familiaux ».

Un écart de pension ramené à 20 %

Contraint d’admettre l’évidence, Olivier Dussopt a rapidement enchaîné sur les mesures du projet de loi « qui ne creusent pas les inégalités entre les hommes et les femmes ». Doit-on s’en réjouir, tant ces inégalités sont déjà béantes ? Le ministre lui-même en convient : « Nous ne pouvons pas demander à notre système de retraite de réparer les inégalités de carrière accumulées tout au long de la vie. » Il n’est donc plus question d’une réforme « qui protège les femmes », mais d’un projet de loi qui n’enfonce pas davantage le clou.

Selon l’Insee, le revenu salarial des femmes reste inférieur de 22 % en moyenne à celui des hommes. En toute logique, cela se répercute sur les pensions de retraite. En 2020, la pension moyenne de droit direct des femmes était encore inférieure de 40 % à celle des hommes, indique la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) dans son panorama 2022 sur « les retraites et les retraités ». Soit 1 154 euros par mois en moyenne pour les femmes contre 1 931 euros pour les hommes.

« Cet écart est en baisse continue », ajoute le rapport, rappelant qu’en 2004, il s’établissait à 50 %. Par ailleurs, « en tenant compte des pensions de réversion, dont les femmes bénéficient en majorité, les écarts se réduisent un peu, à 28 % ».

Ce fossé, l’exécutif entend le réduire encore. Vantant « une marche progressive vers l’égalité », Olivier Dussopt évoque un écart ramené à 20 % pour la génération 1971. « La pension moyenne des femmes sera revalorisée de 2,2 % alors que celle des hommes le sera de 0,9 % à horizon 2030 », indique le ministre du travail, avant d’ajouter : « du fait du différentiel du temps de cotisation ». Dit autrement : parce que les femmes vont travailler davantage.

De nouveaux droits dérisoires

Il insiste aussi sur de « nouveaux droits » ciblant particulièrement les femmes, parmi lesquels la « création d’une assurance-vieillesse pour les aidants » de manière à ce que les trimestres « consacrés à aider une personne handicapée ou malade » puissent être considérés comme des trimestres validés. Ou encore la prise en compte des périodes de congé parental dans la limite de quatre trimestres « pour être éligible soit au minimum de pension, soit au dispositif de départ anticipé en carrière longue ».

« Cette mesure ne devrait concerner que 3 000 femmes par an, de l’aveu même du gouvernement ! », s’étrangle l’économiste Rachel Silvera, maîtresse de conférences à l’université Paris-Nanterre et spécialiste des inégalités sociales et de genre. Elle ajoute ce rappel : « Concernant les départs anticipés, n’oublions pas que les carrières longues seront, elles aussi, taxées de deux années supplémentaires, en passant de 60 à 62 ans. » Selon elle, ce qui est vendu comme « de nouveaux droits » par le gouvernement reste donc « dérisoire ». Ce que le gouvernement accorde d’un côté, il le reprend de l’autre.

Concernant la garantie de pension minimale, elle s’appliquera à toutes et tous, confirme Olivier Dussopt, soit « 1,8 million de retraités actuels et 200 000 nouveaux retraités par an » qui « toucheront une hausse de leur pension pouvant aller jusqu’à 100 euros par mois ».

Élisabeth Borne nous regarde dans les yeux et répète à trois reprises que c’est “juste” et “favorable” aux femmes ?

Là encore, le ministre insiste : « Nous savons que beaucoup de bénéficiaires sont des femmes car elles ont des carrières hachées », et des salaires moindres durant leur carrière. Selon lui, cela va se traduire « pour les assurés de la génération 1962 par un gain beaucoup plus important, deux fois et demi supérieur, pour les femmes que pour les hommes ».

S’il y aura donc bien des revalorisations pour les plus modestes, les fameux 1 200 euros promis par le gouvernement resteront un mirage pour bon nombre de personnes, comme Mediapart l’a déjà écrit. Pour y avoir droit, les salarié·es concerné·es devront justifier à la fois d’une carrière complète à temps plein dans le privé et d’un niveau de salaire n’ayant jamais dépassé le Smic. Le premier critère excluant en premier lieu... les femmes.

Pour l’exécutif, la manœuvre n’est décidément pas aisée. Comment transformer en progrès une réforme qui retire plus de droits qu’elle n’en accorde ? Invitée sur France Inter le 14 janvier, la première ministre a ressorti son argument le plus étonnant : celui du statut quo. « Notre projet porte des progrès concrets pour les femmes : l’âge d’annulation de la décote est maintenu à 67 ans pour un départ à taux plein. » En clair : on ne touche à rien et c’est une bonne nouvelle.

« Élisabeth Borne nous regarde dans les yeux et répète à trois reprises que c’est “juste” et “favorable” aux femmes ? », s’indigne Rachel Silvera. « C’est un scandale, c’est dingue ! En gros, elle nous dit : “J’aurais pu décaler à 69 ans l’âge d’annulation de la décote, mais rassurez-vous, je ne vais pas le faire.” »

Le retour des « Rosies »

Selon l’économiste, 19 % des femmes attendent aujourd’hui d’avoir 67 ans pour prendre leur retraite « à taux plein » et échapper à la décote, contre 10 % des hommes. Maintenir cet âge à 67 ans, tout en accélérant le nombre de trimestres nécessaires, les pénalisera davantage, en diminuant le montant de leur pension.

En effet, un·e assuré·e qui part à l’âge du « taux plein » sans avoir réuni le nombre de trimestres suffisant voit le montant de sa pension touchée. À 67 ans, il n’y plus de décote mais le montant reste calculé au prorata du nombre de trimestres acquis. « Les femmes, qui ont des carrières interrompues et avec beaucoup de temps partiels seront les grandes perdantes », assure Rachel Silvera, agacée par la communication du gouvernement instrumentalisant la cause des femmes.

« Ça suffit !, lance à ce propos l’économiste. Le gouvernement actuel n’a rien entendu ? Ne tire aucune leçon ? », interroge-t-elle, en référence à la réforme des retraites abandonnée en 2020, laquelle érigeait déjà les femmes comme les « grandes gagnantes » du projet. Un argument battu en brèche et combattu dans la rue par des collectifs féministes.

Les « Rosies », militantes féministes d’Attac en bleu de travail, s’étaient illustrées dans les manifestations. Et sont d’ailleurs de retour pour la version 2023 du mouvement social. Le message est limpide : les femmes veulent faire valoir leurs droits, pas être des faire-valoir de la réforme.

 

   publié le 23 janvier 2023

À Callac, comment la solidarité a perdu contre l’extrême droite

Christophe Gueugneau surwww.mediapart.fr

L’abandon d’un projet d’installation de réfugiés dans la petite ville des Côtes-d’Armor est vue comme une victoire pour l’extrême droite. Sur place, les partisans de l’accueil tentent de comprendre pourquoi ils ont perdu. Ailleurs en France, les campagnes de haine se multiplient.

Callac (Côtes-d’Armor) et Saint-Brévin-les-Pins (Loire-Atlantique).– « Du Béarn, je veux dire bravo à mes militants Reconquête! qui ont bataillé depuis le premier jour aux côtés de tous les patriotes, pour empêcher ce funeste projet de répartition des migrants à Callac. Vive la France ! » Sur Twitter, le 11 janvier dernier, le président du parti d’extrême droite Reconquête, Éric Zemmour, laisse éclater sa joie. Le projet d’accueil de quelques familles de réfugié·es dans le petit village costarmoricain de Callac est officiellement abandonné, après plusieurs mois de pressions, manifestations et menaces plus ou moins voilées, de la part de l’extrême droite, locale et nationale. 

Callac et ses 2 200 habitant·es sont devenus malgré eux le théâtre d’un affrontement politique qui a largement dépassé les frontières de cette commune située à une vingtaine de kilomètres de Guingamp. Le projet, baptisé Horizon, n’était pourtant pas aberrant : il s’agissait d’accueillir une poignée de familles de réfugié·es dans cette commune qui perd depuis plusieurs années des habitant·es. Le projet était porté par le fonds de dotation Merci (fonds privé à but non lucratif qui finance aussi, grâce à des dons, des projets d’accès à l’éducation ou d’inclusion sociale), géré par la famille Cohen, propriétaire des magasins Bonpoint et Merci.

La « mère des batailles contre le grand remplacement »

Mais dès la première réunion publique présentant le projet, en avril, et dans les semaines qui ont suivi, une poignée d’opposants, d’abord locaux, puis venus de plus loin, a fait monter la tension. Le maire divers gauche, Jean-Yves Rolland, a fini par se murer dans le silence face aux menaces. Sa ville a été le théâtre de deux manifestations et contre-manifestations. Sur les réseaux sociaux, la « bataille » de Callac est devenu la « mère des batailles contre le grand remplacement » pour l’extrême droite et en particulier Reconquête.

Au cœur de ce « tsunami de violences », selon ses propres termes, Laure-Line Inderbitzin, maire adjointe PCF de la ville, par ailleurs professeure de breton au collège municipal, et qui a porté le projet de bout en bout. Dès le 16 avril, une première plainte est déposée, suivie par d’autres, pour « diffamation », « menaces de mort », de « viol », « menaces » sur sa famille. 

Quand nous la retrouvons ce lundi de janvier dans un restaurant près de la gare, Laure-Line Inderbitzin est certes déçue de l’abandon du projet mais pas découragée. Elle dédouane le maire, « acculé », et le répète : « C’était une obligation morale de ne pas lâcher, de tenir face aux fachos. » 

Elle continue de penser que le projet était bon pour la ville. « Dans le centre-ville, il y a 38 % de vacance de logements, beaucoup de logements insalubres... Ce que proposait Horizon, c’était justement de loger des familles de réfugiés dans de l’habitat diffus, pour ne pas créer un ghetto », expose-t-elle. La jeune femme rappelle également que Callac accueille d’ores et déjà une petite quarantaine de réfugié·es, « sans que la gendarmerie ne constate aucun problème »

Ancienne maire de Callac, aujourd’hui élue dans le groupe « minoritaire » – elle préfère ce terme à celui d’«  opposition » –, Lise Bouillot nous reçoit dans sa vaste cuisine-salle à manger. Autour d’elle, Martine Tison et Jean-Pierre Tremel, également élus de la « minorité »

« Nous étions pour le projet Horizon », expose en préambule Lise Bouillot, qui insiste sur le fait que Callac est une « terre d’accueil », que des réfugiés républicains espagnols avaient déjà été accueillis par la ville à la fin des années 1930, que lors de son mandat, avant 2020, la ville avait hébergé des réfugié·es avec « beaucoup d’enthousiasme et de générosité ». 

Mais pour l’élue, le projet a péché dès le départ par un « problème de communication ». « La première réunion publique a été une catastrophe, les gens sont sortis de là sans rien savoir du projet, dit-elle. Le maire a été extrêmement maladroit : c’est lui, devant témoins, qui a parlé de 60 familles et de l'avenir démographique de Callac. » 

Cette question des 60 familles est loin d’être anodine. Le projet Horizon a toujours consisté à accueillir quelques familles. Mais dès le mois d’avril, c’est le chiffre de 70 familles ou bien celui de 500 personnes, qui circule parmi les opposants, à commencer par le collectif Pour la défense de l’identité de Callac, créé par Danielle Le Men, Michel Riou et Moulay Drissi. Tous trois habitent Callac. Michel Riou est un ancien élu de gauche de la ville. Moulay Drissi, quant à lui, s’est présenté hors parti aux dernières élections législatives et n’a recueilli que 0,85 % des votes (327 voix).

Une demande de référendum

Dès juin, dans une lettre ouverte au maire de Callac, les trois membres de ce collectif demandent l’organisation d’un référendum. « L’arrivée de 70 familles extra-européennes bouleverserait totalement la vie de la commune et du canton », écrivent-ils notamment. « Les gens sont partis sur cette idée de référendum, alors que la majorité n’a pas été capable d’expliquer son projet », relève Lise Bouillot. 

« Nous-mêmes nous n’avons été associés au projet Horizon qu’en septembre, et c’est à ce moment-là que nous avons vraiment adhéré, explique l’ancienne maire. On ne peut pas être contre l’accueil de personnes fracassées par la vie. Horizon, c’était un projet global : humanitaire, social, culturel, original. Qui, de plus, se proposait d’accompagner les réfugiés pendant 10 ans ! »

Nous rencontrons chez eux Denis et Sylvie Lagrue. Lui, membre d’un collectif qui propose aux familles réfugiées, depuis les premières arrivées, des cours de français ou un accompagnement aux rendez-vous médicaux, est par ailleurs responsable d’une association d’aide aux familles en difficulté. Elle gère depuis 30 ans le cinéma local. Se trouve également présent Erwan Floch’lay, qui a rejoint voici quelque temps l’équipe du cinéma.

Tous trois étaient présents lors de la première réunion publique de présentation du projet. Pour eux, cette réunion ne s’est pas trop mal passée. Même si, selon Erwan Floch’lay, « trois membres de l’extrême droite locale se trouvaient dans le fond de la salle, mais dans l’ensemble, les gens ont semblé impressionnés »

Quand la bascule a-t-elle eu lieu ? Dans le courant de l’été, et surtout à la rentrée de septembre. Une seconde réunion publique était prévue le 23 septembre. Elle n’aura jamais lieu car entre-temps, l’extrême droite a débarqué dans la ville. 

Alliance de circonstance

Catherine Blein, ancienne figure bretonne du Rassemblement national (RN), exclue du parti lepéniste après avoir tweeté « œil pour œil » à propos de l’attentat islamophobe de Christchurch, a rejoint l’association des opposants. Edwige Vinceleux, ancienne « gilet jaune » passée candidate Reconquête aux législatives de juin, fait publiquement de Callac un combat personnel. Bernard Germain, enfin, candidat Reconquête lui aussi dans la circonscription voisine, est de la partie.

« Ces gens-là avaient les réseaux sociaux, des médias comme le site d’information locale d’extrême droite Breizh Info, et ils sont implantés en Bretagne », analysent deux militants syndicaux de gauche, mandatés par leur fédération pour observer l’évolution de l’extrême droite en Bretagne. À quoi ils ajoutent l’alliance de circonstance entre les « nationalistes bretons du PNB et Reconquête et Action française »

Une première manifestation est organisée le 17 septembre. Quelques centaines de personnes opposées au projet – dont seulement une vingtaine de personnes de Callac, selon plusieurs sources – se retrouvent face à un nombre légèrement supérieur de personnes favorables – elles aussi en grande partie extérieures à la ville – ou du moins opposées à l’extrême droite. « Cette première manifestation fait peur aux gens », estime Denis Lagrue.

Suffisamment en tout cas pour que la seconde réunion publique, prévue la semaine d’après, n’ait pas lieu. Dans les semaines qui suivent, la situation se tend encore. Il y a d’abord ce dîner-débat organisé par Reconquête dans la ville voisine de Chapelle-Neuve, le 19 octobre. Le maire Les Républicains (LR) de la ville, Jean-Paul Prigent, explique benoîtement avoir accepté de prêter une salle sans avoir bien conscience d’accueillir une opération de Reconquête.

On a même vu un drapeau suprémaciste flotter sur Callac !

Des manifestant·es tentent d’empêcher l’événement, se retrouvent gazé·es, voire matraqué·es. La réunion a tout de même lieu. Et une nouvelle manifestation contre le projet est organisée le 5 novembre. Cette seconde manifestation réunit un peu plus d’opposant·es au projet, et plus aussi d’opposant·es aux opposant·es. Aujourd’hui encore, les pro-Horizon s’étonnent que cette seconde manifestation ait été autorisée. 

« Sur cette deuxième manifestation, il y avait tout ce que l’extrême droite compte d’infréquentables ! On a même vu un drapeau suprémaciste flotter sur Callac ! », dénonce Gaël Roblin, conseiller municipal de la gauche extra-parlementaire à Guingamp. Une contre manifestation est organisée, générant quelques affrontements sporadiques avec les forces de l’ordre.

C’est suffisant pour alerter un peu plus les Callacois et Callacoises, si l’on en croit Lise Bouillot. « On pense aussi que la population a basculé après les manifestations, surtout la deuxième avec des bombes lacrymogènes partout. Le marais a basculé sur le thème “il est temps que ça cesse” », estime l’élue. 

« Depuis septembre et jusqu’à aujourd’hui, l’extrême droite tient le narratif », enrage Erwan Floch’lay. « Il y a une inversion totale où eux sont les résistants et nous les collabos », abonde Sylvie Lagrue, qui poursuit : « Certains disent que si on n’avait rien fait, rien dit, l’extrême droite se serait calmée. » « Mais ça veut dire quoi, “calmée” ? », s’interroge Denis Lagrue. 

« On aurait difficilement pu faire plus ou différemment », estime de son côté Gaël Roblin, qui insiste sur l’organisation « dans l’urgence » de ces deux contre-manifestations. Celui-ci pose tout de même la question du rôle du préfet. Mis au courant des menaces lourdes et répétées qui ont pesé sur les élu·es de Callac, sa réponse est jugée plutôt timide, voire absente. Pour les deux militants syndicaux, la « victoire de l’extrême droite à Callac, c’est avant tout la victoire de l’impunité »

« Le pire du pire de la mentalité humaine »

Lise Bouillot, qui a vu les messages de menace adressés à la majorité (« une horreur, le pire du pire de la mentalité humaine ») « enrage de voir Reconquête crier victoire »

Le déroulé de toute cette séquence est en tout cas regardé de près, et avec inquiétude, à quelque 150 kilomètres au sud de Callac. À Saint-Brévin-les-Pins (Loire-Atlantique), un bâtiment situé à côté d’une école subit actuellement des travaux en vue de sa transformation en centre d’accueil de demandeurs d’asile (Cada).

Michel Sourget et Yannick Josselin, tous deux militants pour un accueil solidaire des migrantes et migrants, nous reçoivent dans la maison du premier, à quelques mètres de la plage. Ici aussi, les opposants locaux ont été rejoints par l’extrême droite nationale. « On a vu Pierre Cassen, fondateur du site d’extrême droite Riposte laïque, venir défiler le 11 décembre. Il y a très peu de parents d’élèves dans le collectif d’opposants, justement à cause de la présence de l’extrême droite », expose Michel Sourget. 

Comme à Callac, la ville reçoit déjà des réfugié·es « et les gens constatent que ça se passe bien », note Yannick Josselin, ancien éducateur spécialisé. L’association qui va gérer le Cada, Aurore, a reçu deux personnes du collectif d’opposants, « alors ils ne peuvent pas dire qu’ils ne sont pas informés »

Pour ces deux habitants de Saint-Brévin, le plus dur est de ne pas savoir « comment les choses vont tourner ». Ils notent que le maire semble tenir bon face à l’extrême droite, ce qui s’explique peut-être aussi par le fait que Saint-Brévin est une ville plus grande, avec plus de 13 000 habitant·es. Par ailleurs, les travaux ont déjà démarré et une tentative d’occupation des locaux par l’extrême droite a tourné au fiasco, car les occupants n’étaient pas assez nombreux. 

Qu’importe pour Reconquête. Si Saint-Brévin est l’une des cibles du moment, le mouvement d’Éric Zemmour n’en manque pas. Dans les Côtes-d’Armor, ses militants et militantes ont tenté, sans succès, de faire annuler une animation intitulée « Uniques en son genre » impliquant la venue de drag-queens de la compagnie rennaise Broadway French, à la bibliothèque de Lamballe. 

Dans ce même département, Reconquête dénonce le fait que des élèves soient invités à échanger avec des migrants pour un concours régional sur « l’immigration à l’échelle locale ». Le parti d’extrême droite tente également d’empêcher le démontage d’une statue de la Vierge sur l’île de Ré. Tout comme il est parvenu, il y a quelques semaines, à clouer au pilori, via une campagne de harcèlement, une enseignante qui voulait emmener des élèves de prépa voir des migrants à Calais.

Autant de campagnes à l’échelle microlocale pour un parti qui n’a obtenu aucun·e député·e lors des dernières élections législatives, et qui ne peut rester dans les radars que par des coups d’éclat permanents. Au risque, bien réel, d’inscrire la théorie complotiste du « grand remplacement » dans le débat public. A fortiori si la gauche peine à trouver la parade.

   publié le 22 janvier 2023

Retraites : les jeunes s’en mêlent

Mathieu Dejean et Khedidja Zerouali sur www.mediapart.fr

Au moins 14 000 personnes ont défilé samedi, à Paris, contre la réforme des retraites, à l’appel d’organisations de jeunesse et de La France insoumise. Une initiative pensée comme « complémentaire » des actions de l’intersyndicale. 

CeCe matin, Anna, Thaïs et Judith étaient en train de plancher sur un devoir surveillé pour leur prépa littéraire à Melun (Seine-et-Marne). À 14 heures, elles marchaient contre la réforme des retraites à Paris, aux côtés des organisations de jeunesse (L’Alternative, Voix lycéenne, les Jeunes insoumis, les Jeunes écolos, la Jeune Garde, entre autres) et de La France insoumise (LFI), qui revendiquaient dimanche soir 150 000 participant·es. Une source policière citée par Le Monde en a dénombré 12 000, tandis que le cabinet indépendant Occurrence (qui effectue un comptage indépendant pour un collectif de médias dont Mediapart) parle d’au moins 14 000 personnes.

Les trois amies n’avaient pas pu venir battre le pavé jeudi 19 janvier, à l’appel de l’intersyndicale. Alors cette fois-ci, à deux jours de la présentation en conseil des ministres du projet de loi, qui prévoit notamment le recul de l’âge de départ à la retraite de 62 à 64 ans, elles ont tout fait pour ne pas rater le départ du cortège, place de la Bastille.

« C’est une réforme qui, comme toutes les réformes de Macron, n’est pensée que pour les riches, estime Judith. Ils ne prennent pas en compte les travailleurs les plus précaires, ceux qui travaillent déjà tard et qui n’ont pas la possibilité de travailler jusqu’à 64 ans parce que c’est trop pénible. » Elles pensent à leur avenir, à leurs parents, à la masse des travailleurs et travailleuses au dos cassé. « On sait aussi que pour eux, faire beaucoup de jours de grève, c’est un vrai sacrifice, alors on y va aussi pour les soutenir », ajoute Anna. 

« Et puis, c’est aussi une question de démocratie, reprend Judith. Une majorité de Français est contre cette réforme. Nous sommes nombreux à manifester. Si elle passe encore avec un 49-3, qu’est-ce que ça voudra dire de l’état de notre démocratie ? » Les trois jeunes femmes évoquent d’autres alternatives, comme augmenter les cotisations des entreprises ou, disent-elles en chœur, « taxer les riches ». « Qu’ils remettent l’ISF ! », ajoute Thaïs.

Derrière les trois copines, un baffle retransmet les discours prononcés sur le camion-tribune devant le carré de tête. Au micro, Colin Champion, président du premier syndicat lycéen, Voix lycéenne : « Nous qui sommes jeunes, on ne se rappelle pas distinctement la retraite à 60 ans. Mais nous qui sommes si jeunes, nous nous rendons bien compte qu’en l’espace de douze ans, l’âge de la retraite a reculé de quatre ans. » 

Une réforme qui concerne aussi les jeunes 

Alors « jusqu’où ? », s’interrogent des étudiants et jeunes travailleurs dans le cortège. Parmi eux, Quentin, thésard, et Johan, ancien professeur de physique-chimie, au chômage après avoir démissionné de l’Éducation nationale. Les deux compères avaient fait leurs études ensemble, ils se sont retrouvés par hasard à la manifestation. « Les gens, ils en bavent déjà, balaye Quentin. Ils travaillent trop, trop longtemps. » 

Les deux manifestants de 27 ans trouvent honteux l’argument de la Macronie selon lequel cette réforme serait faite pour que les jeunes puissent avoir une retraite, comme le développait de manière mélodramatique la « première dame » sur TF1, le 9 janvier. « C’est un argument hypocrite, ajoute Johan, comme tous les arguments qu’ils utilisent pour cette réforme : ils mentent. Par ailleurs, si on allonge le temps du travail pour les seniors, l’accès au monde du travail pour les jeunes sera plus compliqué encore. Et puis, si on est jeune aujourd’hui, on sera vieux demain, donc on se bat aussi pour nos retraites à nous. » 

Aurélien Le Coq, co-animateur des Jeunes insoumis, ne dit pas autre chose et se félicite de cette initiative qui a vocation à servir de « déclencheur » de la mobilisation des jeunes dans les lycées et les universités (les étudiant·es étaient encore récemment en partiels). « Les jeunes seront parmi les premières victimes de cette réforme, argue-t-il. Ils ne veulent pas voir leurs parents ou leurs grands-parents mourir au travail. » Comme le représentant insoumis, Quentin et Johan préféreraient une retraite à 60 ans. 

Nous disons que le temps de la vie n’est pas seulement celui que vous croyez utile parce qu’il produit. C’est aussi le temps libre !

Le sujet est au centre du bref discours prononcé par Jean-Luc Mélenchon quelques instants plus tard : « Ils n’ont pas compris pourquoi nous sommes là. Nous disons que le temps de la vie n’est pas seulement celui que vous croyez utile parce qu’il produit. C’est aussi le temps libre ! Celui qui nous donne la possibilité d’être pleinement humains. » Si, des quatre partis membres de la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale (Nupes), seule La France insoumise (LFI) soutenait officiellement – et a largement pris en main matériellement – cette marche, plusieurs figures de l’alliance (et au-delà, à l’instar d’Olivier Besancenot du Nouveau Parti anticapitaliste) y ont pris la parole tout au long de la manifestation. Un rite institué depuis la marche contre la vie chère, le 16 octobre dernier. 

La députée écologiste Sandrine Rousseau était du nombre. « Je soutiens toutes les mobilisations, il faut que tout converge, même s’il est évident que les syndicats sont en lead et donnent la cadence dans cette bataille », explique-t-elle. Pour l’économiste, l’enjeu est d’autant plus important pour les 18-25 ans que non seulement ils seraient impactés en termes d’emplois par l’allongement de l’âge légal de départ, mais en cas de passage en force, ils pourraient subir dans la foulée une hausse des frais d’université. « Macron a lancé un ballon d’essai en évoquant ce sujet pendant la campagne présidentielle, et quand il fait ça, on sait ce qu’il en est... », suggère-t-elle. 

Et elle n’est pas la seule à faire le constat de l’accumulation des réformes pénalisant les jeunes. Dans le cortège, elles et ils parlent de l’angoisse de Parcoursup, du manque de places à l’université, de la précarité.

Sofia, Basile et Lucie sont étudiant·es et membres de la Fédération des jeunes révolutionnaires. Ils distribuent un tract : « Passer de 62 à 64 ans, c’est nous voler deux ans de vie ! Quand cessera-t-on de nous exploiter ? » Et de faire le lien avec le service national universel (SNU), ersatz de service militaire pour les jeunes de 15 à 17 ans mis en place par Emmanuel Macron. « Alors que le gouvernement ne nous donne que les emplois précaires, le chômage et l’armée pour perspective, il entend encore mettre des milliards pour généraliser le SNU quand il brise nos retraites. »

À quelques mètres de là, d’autres jeunes tractent. Ils portent un gilet orange « Dernière rénovation ». Eux font le lien entre la réforme des retraites et la lutte écologiste : « Ces luttes sont liées parce que, dans les deux cas, il s’agit d’avoir un futur, non seulement désirable, mais aussi un futur tout court. On veut rester en vie mais aussi vivre dignement » (lire notre article sur les jeunes militants écolos mobilisés contre la réforme). 

Une Nupes à géométrie variable

Des écologistes étaient d’ailleurs présent·es dans la foule, comme les députées Sandra Regol, Sophie Taillé-Polian et Marie-Charlotte Garin. Les socialistes, eux, sont aux abonnés absents – trop occupés à régler leurs querelles internes à la suite de la victoire contestée d’Olivier Faure au congrès du Parti socialiste (PS) –, tout comme les communistes, opposés à cette marche qui « contrarie », selon eux, le calendrier syndical. C'est pour la même raison que l'Unef et les Jeunes communistes n'y participaient pas.

C’est donc une Nupes à géométrie variable qui a rejoint les cortèges samedi, en dépit du fait que le vent social devrait souffler dans ses voiles, après la journée historique du 19 janvier, qui a réuni plus d’un million de personnes. 

La gauche unie a l’avantage, dans cette séquence, d’avoir pris un engagement commun que rappelle la députée insoumise Raquel Garrido : « Nous avons stabilisé le programme commun de la Nupes sur la retraite à 60 ans, c’est un point d’appui majeur, car auparavant il y avait une dissonance à gauche sur cette question, notamment du côté social-démocrate. C’est un socle programmatique qui fait résonance avec l’unité syndicale. »

Sur le camion-tribune, comme dans le carré de tête, un jeune député insoumis s’impose comme une figure centrale de la journée. Louis Boyard, député du Val-de-Marne, 22 ans, était engagé à l’Union nationale lycéenne (UNL) avant son élection. Depuis des mois, il fait la tournée des facultés pour sensibiliser la jeunesse et nouer des liens avec ses organisations. La marche du 21 janvier en est le fruit. « Macron et ses amis ne s’attendaient pas à ce que vous soyez là ! Il vous méprise parce qu’il a peur de vous ! », clame-t-il du haut de l’estrade, ajoutant : « Ce qui a manqué aux “gilets jaunes”, c’est la jeunesse. Et aujourd’hui, voilà qu’elle est là ! » 

Juste avant les banderoles et les pancartes des Jeunes insoumis, celles du Pink bloc, regroupant les manifestant·es LGBTQI+. Elles, ils et iels ont des affiches qui ramènent un peu de paillettes dans cette journée froide de janvier. On y voit Dalida, sur fond coloré, chanter qu’« il venait d’avoir 60 ans, c’était le plus bel argument de sa retraiiiiteuh ». Et tout le monde de scander : « Trans, gouines, tapettes en grève pour les retraites » ; ou encore : « La retraite à 20 ans, pour baiser il faut du temps ».

Dans le Pink bloc, Gaëlle, salariée, et Colline, en recherche d’emploi, marchent en se dandinant au rythme des remix de Dalida. Si le cortège est joyeux, le sujet n’en est pas moins sérieux : « Les LGBT sont des travailleurs plus précaires que les autres et je pense notamment aux personnes trans qui subissent une vraie discrimination dans le monde du travail, explique Gaëlle. Cette précarité, c’est toute la vie qu’on la subit, et ça a un impact sur le niveau de nos retraites. La réforme ne va rien arranger. »

Derrière, défilent quelques militants syndicaux mais surtout de nombreux groupes d’Insoumis et Insoumises, chaque département avec sa banderole. Alors que la manière dont LFI a pris les devants de cette marche n’avait pas fait consensus au sein du mouvement, tiraillé ces derniers mois par des divergences internes, Manuel Bompard, le nouveau coordinateur (à la désignation contestée), espère que la page de ces turbulences est tournée. « Tout le monde a conscience que l’objectif est d’être les plus en avant et les plus unis dans la bataille, dit-il. La clé de la victoire, c’est l’unité syndicale et politique. »

Sur ce point, et sur le respect dû aux organisations syndicales, tout le monde semble d’accord. Prochaine étape : la journée d’action du 31 janvier convoquée par l’intersyndicale, à laquelle plusieurs des jeunes interrogé·es aujourd’hui comptent participer. « Le 31, la rivière doit sortir de son lit », clame le député François Ruffin.


 


 

Après la manifestation de la Nupes, quelle suite
pour la mobilisation des jeunes ?

Victor Fernandez sur https://rapportsdeforce.fr/

Deux jours après la mobilisation réussie des organisations syndicales, les jeunes de la Nupes appelaient à une seconde manifestation. Si elle est farouchement opposée au recul de l’âge de départ à la retraite, la jeunesse ne semble pas encore avoir trouvé de modalité d’organisation pour la suite.

 Après la manifestation historique du 19 janvier, les organisations de jeunesse de la Nupes appelaient à une seconde manifestation ce samedi 21 janvier. Dans l’étroite rue du faubourg Saint-Antoine, le cortège, qui ralliait Nation depuis Bastille, pouvait paraître fourni, mais faisait pâle figure face aux 400 000 manifestants annoncés par les syndicats deux jours plus tôt. Selon les organisations de jeunesse, 150 000 personnes ont répondu à l’appel. La police en a décompté 10 000 contre 80 000 à la manifestation de l’avant-veille.

Dans le cortège, on croise de nombreux manifestants ayant probablement quitté les bancs de l’école depuis longtemps. Mais la jeunesse constitue malgré tout une part importante des troupes. Si quelques syndicalistes interviennent pour expliquer leur combat au reste de la foule, les drapeaux des syndicats ont été remplacés par ceux des partis. Face à des jeunes et des moins jeunes, les logos de la France Insoumise, de la Nupes, du NPA ou encore du POI, sont nombreux à orner le ciel.

Pas de mobilisation au sein des universités

Pour certains, cette nouvelle date fait office de rattrapage. « J’habite près de Cergy donc je n’ai pas pu venir jeudi, avec la grève des transports », explique Milena, 21 ans. À côté d’elle, Maëlle, qui étudie, elle aussi, le droit à l’université de Nanterre, le confesse également : « je n’étais pas disponible pour venir jeudi ». Mais pour Milena, « c’est important d’être là pour montrer qu’on n’est pas content » face à une réforme que les deux étudiantes disent impopulaire auprès de leurs camarades de fac. Une colère qui ne se transformera pas pour autant en mouvement d’occupation de leur fac, prédisent-elles. « Macron fait ce qu’il veut », se désespère Milena.

Plus loin dans le cortège, Audrey, Yasmine et Cyril font le même constat. La première, étudiante de 23 ans à Agro Paris Tech, indique que certains de ses camarades circulent régulièrement au sein du campus pour parler de la réforme des retraites. Un petit groupe d’étudiants s’est même organisé pour venir ensemble à la manifestation. Mais le pas semble encore trop grand à franchir pour basculer vers une occupation du campus. « C’est déjà arrivé il y a deux ans, quand on a voulu vendre notre campus au privé. Mais pour l’instant, la question ne se pose pas », souligne-t-elle.

 Des jeunes pourtant opposés à la réforme

Faute d’organiser une mobilisation massive au sein de leur lieu d’étude, un certain nombre de jeunes n’exclut pas de participer à d’autres manifestations à l’avenir. « Je ne sais pas si on va faire plier le gouvernement, mais la bataille dans les esprits est déjà gagnée », se réjouit Arthur, 23 ans, qui était déjà présent lors de la mobilisation de 2019. Il se dit déterminé à « maintenir la pression sur le gouvernement » même si ses camarades de l’ENS, pourtant d’accord avec lui, n’ont pas non plus prévu de lancer un mouvement étudiant d’ampleur.

C’est donc peut-être en dehors des structures étudiantes que les jeunes se mobiliseront. Lors de cette manifestation, les organisations de jeunes antiracistes donnaient de la voix pour soutenir les sans-papiers et victimes du racisme d’État, que la réforme des retraites affectera tout particulièrement.

   publié le 21 janvier 2023

Non, les jeunes ne se foutent pas de leurs retraites

Par Elisa Verbeke et Baptiste Villermet sur https://www.streetpress.com

Dix jeunes expliquent à StreetPress pourquoi ils ont marché dans Paris, ce 19 janvier. Certains pour leurs retraites et leur santé, d’autres pour celles de leurs proches.

« ​Les jeunes s’en foutent, de leur retraite, ce n’est pas un sujet », a assuré un ministre au JDD. Ils étaient pourtant présents dans les rues de Paris et partout en France ce jeudi 19 janvier 2023, pour protester contre la réforme des retraites. 10 étudiants, lycéens et jeunes salariés ont expliqué pourquoi ils ont décidé de descendre dans la rue.

Romane, 22 ans, étudiante en dernière année d’éduc’ spé’

Dans le cortège des travailleurs de l’hôpital, Romane est bien plus jeune que ses camarades de lutte. Cette étudiante de 22 ans, en dernière année d’éduc’ spé’ est particulièrement remontée : « Je suis ici avec mes parents. Ils travaillent avec des publics difficiles, à l’hôpital psychiatrique. Et moi aussi je vais travailler avec des publics difficiles. » En colère, elle reproche : « Ce sont des métiers pénibles, qui ne sont pas considérés comme tels. On est des travailleurs oubliés. Et pourtant, on va devoir travailler encore plus longtemps. »

Axel, 18 ans, étudiant en sociologie

C’est la première manifestation d’Axel. À seulement 18 ans, cet étudiant en première année de socio accompagne sa mère, syndiquée à Force Ouvrière Essonne. « Il y a une vraie différence à partir à 62 ou 64 ans. Quand tu exerces des métiers manuels ou des métiers avec moins de prestige, où tu gagnes moins, le corps est plus abîmé. Ils taffent et paient la retraite des riches, car eux vivent plus longtemps et plus confortablement. »

Colline, 22 ans, ingénieure agronome dans une fondation de recherche, et Chloé, 24 ans, mannequin

« Ma mère doit partir à la retraite plus tard que mon père, parce qu’elle était à 80% pour nous éduquer. Elle a une maladie professionnelle, à 52 ans. Dans quel état elle sera si elle doit travailler jusqu’à 65 ans ? », s’insurge Colline, 22 ans, avant d’ajouter : « Si on allonge cette durée-là, les gens vont vivre plus de pénibilité à la fin de leur carrière. » Cette ingénieure agronome est reconnue comme travailleuse handicapée : « J’ai peur qu’avec d’autres réformes, on me retire cette reconnaissance. » Chloé, 24 ans et mannequin, tient une brosse à toilettes à l’effigie de Macron. Elle ajoute : « C’est un ras-le-bol général. J’en ai ras le cul de ce gouvernement, ce foutage de gueule me rend malade. »

Chahine, 24 ans, étudiant en santé publique et épidémiologie

Chahine distribue des journaux marxistes nommés « Révolution » sur la place de la République. « Un mouvement politique qui compte beaucoup de partisans en Angleterre ! », certifie-t-il. L’étudiant en Master 2 de santé publique et en épidémiologie a 24 ans. Pour lui, cette réforme est « brutale » : « Si je finis mes études à 25 ans, ça m’emmènera à travailler jusqu’à 68 ans. C’est inimaginable ! La moyenne de l’espérance de vie en bonne santé tourne autour des 60 ans. Ce qu’on nous promet, c’est de travailler après cet âge. Il faut dire non tout de suite ! »

Noémie, 16 ans, lycéenne

Noémie, 16 ans, est la vice-présidente du syndicat FIDL Val-de-Marne. Pour la lycéenne, « cette réforme est anti-sociale ». « Les vieux vont travailler plus longtemps alors qu’un quart des plus pauvres sont morts avant leur départ à la retraite. » L’air déterminé, pancarte à la main, l’élève en première générale poursuit : « Les pauvres vont devoir cotiser pour que les plus riches touchent leurs retraites. » L’augmentation de l’âge de départ à la retraite l’inquiète. « Nos aînés seront plus longtemps sur le marché de l’emploi. *Ce sont des emplois qu’on n’aura pas, alors qu’on sait que le taux de chômage chez les 18 – 25 ans est de 18%. » Soit 11 points de plus que la moyenne nationale.

Naoufel, Axel et Maxime, 22, 23 et 21 ans, développeur et jeunes diplômés

La bande se prend en photo et pose avec leurs pancartes. Sur l’une d’entre elles, un « Pas content ». « Référence à Asterix », plaisante Naoufel, 22 ans et développeur depuis trois ans. « Je suis là pour défendre notre droit à la retraite, c’est une réforme injuste. » Axel, son comparse jeune diplômé, sans emploi, le rejoint : « Avec l’ISF, on pourrait faire des économies un peu partout. Mais c’est à nous qu’on demande de travailler plus longtemps plutôt que de taxer les hypers riches et les grosses entreprises. » Maxime, le dernier du trio, tient une pancarte avec un dessin détourné de Diable positif, un youtubeur qui décrypte l’actualité. Il n’a pas l’habitude de descendre dans la rue. Mais il raconte, touché, être là pour sa mère : « Elle a 62 ans et souffre déjà de problèmes de santé. On ne peut pas la laisser travailler deux ans de plus… »

Ugo, 20 ans, étudiant en droit, sciences politique, vice-président et trésorier de l’Unef Paris 1

Ugo a 20 ans et propose des pistes de solutions : « Le gouvernement veut faire payer des millions de personnes pour régler un problème de déficit temporaire. Il pourrait être réglé en taxant les milliardaires à hauteur de 2%, en augmentant les cotisations des entreprises. » Le trésorier et vice-président de l’Unef Paris 1 ajoute : « C’est un coût qu’on fait payer à une population qui travaille de plus en plus, qui ne voit pas ses salaires indexés à l’inflation et qui souffre d’un grand taux de chômage, surtout les jeunes. »

L’étudiant en droit et sciences politique en Licence 1, ne se sent pas concerné par la pénibilité du travail. Mais il conscientise : « Être prof par exemple, n’est pas considéré comme un métier pénible. Il n’y a pas d’aménagement, mais quand on doit se lever, s’accroupir, parler à des enfants qui ont trois ans et qui passent leur journée en mouvement, c’est absolument physique. » Pour lui, « le critère de la pénibilité est très lacunaire sur plein de points et n’est pas suffisant. »

Ce 19 janvier, 1,12 million de personnes ont manifesté dans toute la France contre la réforme des retraites, dont 80.000 à Paris, selon le ministère de l’Intérieur. La CGT avance, elle, « plus de 2 millions » de manifestants en France, dont 400.000 à Paris. Quant à Emmanuel Macron, il a annoncé, depuis Barcelone, que l’exécutif poursuivra sa réforme des retraites « avec détermination ».

   publié le 20 janvier 2023

À Paris, la plus grosse manifestation de l’ère Macron

Victor Fernandez https://rapportsdeforce.fr

400 000 personnes ont manifesté à Paris contre la réforme des retraites, selon les syndicats. Pour la police ils étaient 80 000. Malgré les écarts de chiffres, organisations syndicales et ministère de l’intérieur s’accordent sur un fait : ce 19 janvier a vu naître la plus grosse manifestation de l’ère Macron. La première étape d’un mouvement qui va s’ancrer dans la durée ? L’intersyndicale a déjà annoncé une prochaine journée de grève interprofessionnelle le 31 janvier.

 

A Paris, c’est un cortège massif qui s’est lentement élancé de la place de la République jusqu’à la place de la Nation. La CGT a annoncé 400 000 personnes, la police 80 000. Le 5 décembre 2019, lors de la première manifestation contre la retraite à points, les chiffres étaient en deçà du résultat du jour. Respectivement 250 000 pour les organisations syndicales et 65 000 pour la police. A l’échelle nationale, Philippe Martinez a déclaré 2 millions de manifestants, les forces de l’ordre 1,12 million. Tout le monde est donc d’accord : la manifestation du jour est bien la plus grosse jamais vue sous l’ère Macron.

« Je ne m’attendais pas à une mobilisation de cette taille »

Dans le cortège parisien, si  de nombreux manifestants s’attendaient à une forte mobilisation, ils se disent également agréablement surpris du nombre de personnes présentes. Le flux est si important qu’il alimente deux cortèges, l’un boulevard Voltaire, l’autre boulevard du Temple. « C’est fort, très fort, se réjouit Jacques Borensztejn, secrétaire adjoint de l’union départemental FO 75. Je ne m’attendais pas à une mobilisation de cette taille. Au-delà de la manifestation, les échos qui nous reviennent des premières assemblées générales (AG) sont encourageants. La grève continue et, dans certaines AG, ils ont appelé à la grève jusqu’au retrait. » 

Au jeu de la comparaison avec la mobilisation de décembre 2019, cette nouvelle date présente quelques avantages, assure l’élu syndical : le nombre mais aussi la rapidité de la mobilisation. « Le 5 décembre 2019, la mobilisation avait été préparée dès septembre. Là, en 9 jours seulement on a eu un mouvement assez fort. »

 Un levier pour le futur

Quelques centaines de mètres avant la place de la Bastille, un nombre assez important de manifestants ont affronté la police pendant plusieurs heures. En amont du parcours, l’ambiance s’avérait beaucoup plus conviviale : on y croisait des manifestants de tout âge, ce qui pouvait contraster avec les manifestations des dernières années. Une base sur laquelle construire de futures mobilisations, au-delà même du mouvement contre la réforme des retraites ? Pour Wag, étudiant à l’Université Paris 13, cette lutte peut être « un levier ». « Il y a eu beaucoup de lois dégueulasses : celles sur les expulsions des locataires, sur l’assurance chômage, sur la dissolution des associations. Par exemple, la lutte pour les travailleurs sans papiers mobilise moins de monde et ça ne veut pas dire que c’est moins important. » Dans son université, il assure que la mobilisation reste cependant à construire.

« Il y a des gens qui sont en retard. Ils ne sont pas vraiment politisés. » Laurent, comédien, fait le même constat dans son secteur. « Dans l’ensemble, c’est une profession peu syndiquée », souligne celui qui appartient au syndicat français des artistes interprètes et assure avoir une « longue histoire de syndicalisation ». « Les mobilisations sont bonnes pour faire avancer la lutte mais aussi en tant qu’outil d’éducation populaire », continue-t-il.

Les 60 ans, tout de suite ?

Dans le cortège parisien, de nombreuses pancartes revendiquent un retour à 60 ans de l’âge de la retraite. Mais les manifestants rencontrés au long du parcours, d’accord sur le fond de la revendication, se montrent sceptiques sur la possibilité de dépasser la stricte lutte défensive. « Oui, nous avons des propositions d’amélioration. Mais le premier objectif, c’est de faire tomber la réforme », assure Jacques Borensztejn. « Techniquement, on pourrait baisser l’âge à 55 ans et travailler 20 ou 25 heures par semaine, souligne Laurent. Mais politiquement, ce n’est pas évident de le demander là tout de suite. » Pour Wag, cette mobilisation est une « revanche ». « Pourquoi on a les 62 ans ? Car on a perdu en 2010. » Alors que le gouvernement mise sa crédibilité politique sur cette réforme, les prochaines semaines s’annoncent cruciales pour inverser le rapport de force. Prochain rendez-vous le 31 janvier.


 


 

 

 

Retraites : les syndicats appellent à une nouvelle mobilisation le 31 janvier 

Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

Réunie au siège de Solidaires ce jeudi soir pour donner une suite aux manifestations du jour qui ont rassemblées plus de 2 millions de personnes, l’intersyndicale appelle à manifester de nouveau quelque jours avant le début de l’examen du projet de loi en séance à l’Assemblée nationale, le 6 février. D’ici-là, la CGT devrait mobiliser dans des secteurs clefs.

L’intersyndicale espérait un million de manifestants et de grévistes pour cette première journée de mobilisation contre la réforme des retraites. Ce jeudi 19 janvier, ils étaient plus de 2 millions à défiler partout en France, selon la CGT, dont 400000 à Paris, 140000 à Marseille et 40000 à Lyon.  «Les chiffres nous ont surpris, mais cela démontre que le mouvement est populaire», assure Catherine Perret, secrétaire confédérale CGT.

Les villes moyennes ont elles-aussi connu une affluence record: 12 000 à Saint-Nazaire, 6 000 à Troyes ou encore 3000 à Montargis. «Des niveaux de mobilisation qui correspondent au plus fort de la contestation de 2010», mesure Catherine Perret, alors que les représentants des huit organisations de travailleurs arrivaient au siège de Solidaires pour évaluer le mouvement social et lui donner une suite. Fort du succès du jour, l’intersyndicale a annoncé une nouvelle date de manifestations et de grèves interprofessionnelles: le lundi 31 janvier.

Douze jours pour convaincre

Douze jours pour convaincre plus largement les salariés à se mobiliser: le délai peut interroger alors que des rendez-vous plus rapprochés avaient été évoqués durant la journée.  «Il nous reste du travail pour expliquer la réforme, assure Benoît Teste (FSU). Ce matin dans les salles de professeurs, nous n’étions pas tous convaincu que l’on pouvait gagner. Ce soir nous le sommes.» A ses côtés, Simon Duteil (Solidaires) abonde:  «Il est important de multiplier les Assemblées générales dans les entreprises». D’ici là, les confédérations entendent maintenir la pression sur le gouvernement. «L’important est d’avoir un feu roulant d’action la semaine prochaine», insiste Catherine Perret (CGT). 

Les syndicats ont notamment coché la date du lundi 23 janvier, jour de la présentation du projet de loi au Conseil des ministres. «Nous laissons le soin aux équipes de choisir les formes d’actions adéquates sur le terrain. Mais il est hors de question de céder une journée entière au gouvernement», affirme Catherine Perret. Des fédérations de la CGT ont d’ores et déjà déposé des préavis dans des secteurs clefs de l’économie. Dans la chimie, une grève de 48 heures aura lieu à compter du 26 janvier, puis 72 heures la semaine suivante. Dans l’énergie, la CGT mines énergies entend, en plus des 26 et 27 janvier, mobiliser le 6 février avec un appel à la grève de 72 heures, suivi d’un possible mouvement reconductible. «Il n’est pas improbable que nous nous calquions sur ce calendrier», confiait un cadre de la CGT RATP, mardi. Ce vendredi après-midi, une réunion interfédérale devrait décider du calendrier dans les transports.

De son côté, la CFDT entend d’abord «réussir la journée du 31 janvier». Selon Marylise Léon, la confédération «ne donnera pas d’autre date d’ici là nos militants». La secrétaire générale adjointe cédétiste souligne «la forte réussite» de cette première journée, dont l’intersyndicale a été un «facteur essentiel.» Un avis partagé par l’ensemble des centrales, déterminées à obtenir le retrait du projet Borne. «Neuf travailleurs sur dix rejettent la réforme. Le message est très clair. Le gouvernement doit renoncer au 64 ans et à la hausse de la durée de cotisation», insiste Murielle Guilbert la co-déléguée de Solidaires.

   publié le 19 janvier 2023

Ouvriers, jeunes, cadres, quinquas…
la retraite à 64 ans, c’est non !

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

L’immense majorité des Français rejette la réforme du gouvernement, qui prévoit un recul de deux années supplémentaires de l’âge légal et un allongement de la durée de cotisation. Alors que la bataille des retraites a débuté, l'Humanité donne la parole aux salariés. Témoignages

Souvent présenté comme le roi de la division, il faut reconnaître à Emmanuel Macron un talent certain dans l’art de fédérer des pans entiers de la société… contre lui. Les sondages qui se suivent campent un pays farouchement opposé à la réforme des retraites et cette opposition transcende les appartenances de classe ou d’âge. Selon une étude Odoxa réalisée début janvier, 80 % des sondés s’opposent à un recul de l’âge légal à 64 ans.

En septembre 2022, une enquête de l’Ifop montrait que l’opposition aux 64 ans était majoritaire dans toutes les couches de la population, jeunes comme quinquagénaires, catégories populaires comme cadres, à trois exceptions près: les chefs d’entreprise (qui soutiennent la mesure à 54 %), les retraités (50 % de taux d’adhésion) et les plus riches (56 % d’adhésion). Ou pour résumer en caricaturant à peine, le cœur de l’électorat macroniste… En attendant, les annonces de l’exécutif, faites à la presse le 10 janvier, n’ont pas changé la donne: les salariés continuent, dans leur immense majorité, à s’opposer au « travailler plus » de l’Élysée.

MÉTIERS PÉNIBLES
« 60 ans c’est déjà trop tard. Alors, imaginez, deux ans supplémentaires ! »

David et Pedro travaillent tous les deux chez Total­Energies, dans la raffinerie de Feyzin (Rhône), un site qui fut le fer de lance de la grande grève des raffineurs à l’automne dernier. À l’époque, ils ont tous les deux eu du mal à encaisser les commentaires acerbes qui les dépeignaient en «privilégiés», trop bien payés pour se plaindre.

Calme et méthodique, Pedro Afonso (délégué CGT) dresse la liste impressionnante de tous les facteurs de pénibilité auxquels sont exposés les opérateurs de raffinerie: « Il y a d’abord les gaz que vous respirez (même si vous êtes protégé), comme l’hydrogène sulfuré, qui est létal au-delà d’un certain niveau de concentration. Il y a ensuite le travail posté, impliquant les horaires décalés. Parlons aussi de certaines plateformes situées à 60 mètres de hauteur, auxquelles vous accédez par des échelles. Accumulez tout ça, et vous comprendrez pourquoi la perspective de bosser deux ans de plus nous paraît impensable. »

Même constat pour David, 46 ans, qui travaille aux expéditions de carburant de la raffinerie. « Depuis vingt-trois ans que je suis ici, ça commence à chiffrer, sourit-il avec un brin de fatalisme. En principe, on dispose de masques individuels avec bouteilles d’air, pour éviter de respirer tous les gaz toxiques qui flottent dans l’air. Mais tu en inhales toujours un peu. On voit régulièrement des collègues mourir de cancer, deux ou trois ans après avoir pris leur retraite. »

« On travaille tout le temps en horaires décalés, poursuit-il. Les jours où tu bosses de nuit, tu dois te lever à 3 heures du matin. Quand tu subis ce régime-là cinq jours d’affilée, tu es tellement défoncé le vendredi qu’il te faut deux jours pour récupérer… » Aujourd’hui, explique-t-il, il peut espérer partir à 60 ans à la retraite, grâce à un dispositif pénibilité «maison», à condition d’avoir travaillé vingt-cinq ans en 3 x 8. « Mais 60 ans, pour nous, c’est déjà trop tard, prévient-il. Alors imaginez ce que ça voudrait dire de bosser deux ans supplémentaires, avec cette réforme… Cela nous semble simplement irréaliste. »

TRENTENAIRES
« J’adore mon métier, mais je ne tiendrai pas jusqu’à 64 ans. »

À 29 ans, Abdel se considère volontiers comme un salarié épanoui. Il est manager dans une société de conseil parisienne qui fournit des outils de stratégie organisationnelle à de grosses entreprises. Dans le fond, sa société occupe un peu le même créneau que le tant décrié cabinet McKinsey, à cela près que « nous, on ne vend pas des présentations à 1 million d’euros les trois slides ! », se marre-­ t-il. Il a calculé que, même sans la réforme, il devra travailler jusqu’à 67 ans au moins pour bénéficier d’une retraite à taux plein, au vu de son entrée tardive sur le marché du travail. Impensable, selon lui. « Je ne pourrai jamais tenir ce rythme jusqu’à cet âge-là, explique-t-il. C’est un métier très exigeant, qui comporte des astreintes, de grosses charges de travail. Il m’arrive souvent de faire des semaines à 70 heures, quand on déploie un nouvel outil informatique par exemple. Ce secteur est très touché par le burn-out: depuis que j’ai commencé, j’ai dû voir sept ou huit salariés craquer autour de moi. »

En septembre 2022, un sondage Ifop révélait que 73 % des 25-34 ans rejetaient un recul de l’âge légal à 64 ans. « Même si nous ne sommes pas directement concernés, nos parents le sont bien souvent, souligne Agathe Le Berder, 31 ans, qui anime le collectif des jeunes diplômés au sein de l’Ugict-CGT. Et on les voit tirer sur la corde: ma mère, assistante sociale, est actuellement en arrêt maladie. À mon âge, beaucoup doivent prendre conscience que leurs parents vont devoir subir, durant deux années supplémentaires, des conditions de travail qui les épuisent. Comment se projeter soi-même dans ces conditions? Pourquoi résisterais-je mieux que mes parents ? »

Par ailleurs, les jeunes ont toutes les raisons d’avoir une piètre image du marché du travail, auquel ils n’accèdent que par un long sas de précarité. « Le temps d’obtention d’un premier emploi en CDI, c’est deux ans et huit mois pour une jeune diplômée, rappelle Agathe. Lorsque nous finissons nos études, nous enchaînons bien souvent les CDD, qui n’ont pas forcément grand-chose à voir avec notre niveau de qualification. Sans compter les périodes de chômage, qui ne sont pas prises en compte pour le calcul des pensions… » Autant de facteurs qui rendent de plus en plus hasardeuse la perspective de pouvoir partir un jour à la retraite à taux plein.

CADRES
« Cette réforme va dégrader les conditions de travail de millions de salariés. »

Dociles, les cadres? L’adjectif fait bondir Alexis, 48 ans, ancien DRH pour une entreprise de taille intermédiaire, aujourd’hui en pleine reconversion. «Il y a une colère chez les cadres que mesure mal Emmanuel Macron, explique-t-il. Même si beaucoup d’entre eux ont voté pour lui, il y a des choses qui passent de moins en moins.» Les sondages en attestent. D’après l’Ifop (septembre 2022), 71 % de cette catégorie de population s’opposaient à l’allongement de la durée de cotisation: c’est bien l’accélération de la réforme Touraine (voir encadré) qui va les frapper de plein fouet, beaucoup plus que le recul de l’âge légal, au vu de leur entrée tardive sur le marché du travail.

Né en 1974, Alexis est directement concerné. Il a écouté attentivement les représentants du gouvernement dérouler leurs éléments de langage pour justifier la réforme, mais n’arrive pas à y adhérer : « On nous parle de réaliser des économies sur le dos de l’ensemble des salariés. L’État jette pourtant de l’argent par les fenêtres tous les ans, sans que Macron ne s’en émeuve! Au cours de ma carrière professionnelle, j’ai travaillé pour quatre sociétés différentes, j’ai vu les directions bidonner leurs chiffres en matière de dépenses de recherche pour toucher le crédit d’impôt recherche (CIR) plein pot. J’ai regardé les chiffres: cette niche fiscale nous coûte 7 milliards d’euros par an ! »

Comme de plus en plus de cadres, Alexis a décidé de jeter l’éponge, après plus de quinze années passées dans les ressources humaines. Alors même qu’il adorait le métier, au moins au début. « Je n’ai pas choisi cette carrière en étant contraint et forcé, raconte-t-il. C’était un choix qui correspondait à mes valeurs, à mon goût du contact humain. Mais les stratégies d’entreprise ont fini par m’écœurer: quand vous devez mettre en œuvre des plans de licenciement alors que la boîte pourrait très bien faire autrement, ce n’est pas tenable. »

Alexis admet volontiers que la pénibilité d’un métier de cadre n’a rien à voir avec celle d’un ouvrier à la chaîne, mais il évoque une «souffrance psychique» réelle, incompatible avec l’allongement des carrières imposé par l’exécutif. « Cette réforme n’a aucun sens, résume-t-il. Elle va dégrader les conditions de travail de millions de salariés, pour dégager quelques milliards d’euros d’économies qu’on pourrait très bien réaliser autrement. »

QUINQUAGÉNAIRES
À notre âge, les directions nous poussent vers la sortie. »

Après vingt-cinq ans de boîte, Marie considère que son métier est « devenu absurde » et, pourtant, sa direction déploie des trésors d’énergie pour lui prouver le contraire. « À Capgemini, nous avons droit à la totale, ironise-t-elle. Nous avons les “hapiness managers” (managers du bonheur), qui nous envoient des mails infantilisants ; nous avons les soirées bowling, pour resserrer les liens entre les équipes ; les photos rigolotes… Cela marche très bien chez les personnes les plus corporate, celles qui y croient encore. » Ce n’est pas le cas de Marie, technicienne informatique, qui estime que les petites attentions de la direction ne pèsent pas bien lourd face aux suppressions de postes, au collectif de travail parti en fumée, à l’enfer du lean management (chasse aux actions considérées comme sans valeur ajoutée).

À 59 ans, elle sait qu’elle va devoir patienter un peu pour pouvoir partir à la retraite : elle a commencé à travailler tôt, mais a connu une carrière en pointillé, avec une baisse d’activité de plus de dix ans pour pouvoir élever ses enfants. Le discours gouvernemental autour de la nécessité d’augmenter le taux d’emploi des seniors la laisse de marbre: « En pratique, les entreprises ne veulent plus de nous, passé un certain âge. Les directions considèrent que nous ne sommes plus assez efficaces, plus assez malléables. Cela se traduit par une mise au placard et, un jour, on nous pousse gentiment vers la sortie: “Tu sais, si tu veux partir, il va y avoir des ruptures conventionnelles. ” Les grands groupes comme le mien font des ruptures conventionnelles à tour de bras. »

Elle ne fait pas partie de ceux que l’inactivité professionnelle angoisse. Au contraire, elle voit la retraite comme un vaste territoire à explorer, où tout est possible: « Je n’aspire pas à être toujours en poste à 64 ans. J’ai hâte de profiter de la retraite pour faire tout ce que je n’ai pas le temps de faire aujourd’hui: découvrir les arts, dessiner, faire de la sculpture, etc. Et m’occuper de mes petits-enfants, profiter de ceux que j’aime. »

   publié le 18 janvier 2023

Retraites : « Tout le monde a le sentiment de se faire avoir » 

Eva Leray sur www.humanite.fr

À Saint-Denis, ce mardi, devant le siège de l’Agence régionale de santé d’Île-de-France, la CGT incite les fonctionnaires et contractuels à se mobiliser, jeudi, pour défendre leurs droits, mais surtout ceux des femmes, nombreuses dans ce secteur.

Devant le siège de l’Agence régionale de santé (ARS) d’Île-de-France, une fonctionnaire refuse poliment un tract distribué par la CGT. « Je suis gréviste, moi ! » lance-t-elle amusée. La réfractaire n’a pas besoin d’être convaincue. Elle sera dans la rue, jeudi, pour manifester contre la ­réforme des retraites. Pour les autres employés de l’ARS, ce n’est pas aussi évident. C’est pour cette raison que Gwendal Bars, délégué syndical CGT, et trois autres de ses collègues bravent le froid matinal de ce lundi d’hiver pour tracter auprès des fonctionnaires, contractuels et cadres de santé.

« Ce sont surtout les femmes qui en pâtiront »

À Saint-Denis, devant les locaux quasiment neufs du siège régional, ils interpellent chaque arrivant. Dans leurs mains, 500 tracts. Et à chaque rame de RER qui arrive, une vague d’employés débarquent sur le parvis et acceptent presque à tous les coups le document tendu. Certains fonctionnaires s’arrêtent même pour discuter avec eux, le temps de finir leur ­cigarette. L’un des syndicalistes s’étonne : « Traditionnellement, ça ne se passe pas comme ça. » Mais cette fois, les choses sont différentes. Si la réforme passe, « tout le monde y perd », fonctionnaires et cadres inclus, lance Gwendal Bars.

À ses côtés, Maya Mediouni, « fonctionnaire d’État », selon ses mots, tracte avec énergie. Si « tout le monde a le sentiment de se faire avoir, assure son collègue, ce sont surtout les femmes qui pâtiront de cette réforme, ainsi que les nombreux contractuels embauchés ». « Avec 80 % d’employées (à l’ARS – NDLR), l’arnaque, on va bien la sentir, lâche Maya Mediouni. La réforme pénalise les femmes, déjà touchées par de faibles ­rémunérations et des carrières hachées. » La salariée du public a déjà renoncé à partir à taux plein et ne se voit pas travailler au-delà de 62 ans. Mais avec la réforme, quitter le métier à cet âge entraînera une décote automatique du montant de sa pension. « Ils veulent encore me faire travailler, ça fait un moment que je fais ça, pourtant », soupire la fonctionnaire qui exerce dans le milieu de la santé depuis une vingtaine d’années.

De son côté, Gwendal Bars, amer, se moque de « la publicité interne » que le ministère du Travail leur a envoyée, la veille, par courriel. « À les écouter, il faudrait travailler jusqu’à 70 ans, c’est même encouragé ! » s’exclame-t-il, en référence à un exemple mis en évidence par le gouvernement dans sa communication. Une des pages du diaporama officiel explique: « La limite d’âge d’Éric, rédacteur territorial dans un service d’état civil d’une collectivité, est de 67 ans. Ne remplissant aucune des conditions dérogatoires requises, Éric devait cesser son activité le jour de ses 67 ans, alors qu’à titre personnel, il souhaitait rester en fonction. Avec la réforme, Éric pourra, avec l’accord de son employeur, poursuivre son activité jusqu’à l’âge de 70 ans. »

Mobilisés pour jeudi : « Les gens sont assez énervés »

L’exemple pourrait prêter à rire s’il n’était pas utilisé au premier degré. Il passe mal auprès des militants CGT. Alors, devant les locaux de l’ARS, Maya Mediouni se bat aux côtés de ses collègues syndicalistes, mais pas seulement. Les employés qui arrivent, en majorité des femmes, la saluent et échangent quelques mots. Les sourires sont nombreux sur les visages et donnent espoir pour la mobilisation de jeudi. « Les gens sont assez énervés », fait remarquer Gwendal Bars. Après les mobilisations de 2019-2020 contre le précédent projet de réforme des retraites, coupées dans leur élan par l’irruption de l’épidémie de Covid, et face au « choix de société » en jeu, le syndicaliste, optimiste, ironise : « En espérant que, cette fois, une pandémie mondiale ne viendra pas freiner la contestation. »

 

   publié le 17 janvier 2023

Contre-réforme des retraites :
face à un projet massivement rejeté, c’est l’heure de mobiliser

Léon Crémieux sur https://www.contretemps.eu

La question des retraites va devenir l’enjeu central d’une bataille sociale et politique dans les semaines à venir, alors que les classes populaires sont déjà lourdement touchées par les conséquences des années Covid, la crise du système de santé, une réforme des caisses chômage. À cela s’ajoute évidemment une attaque importante contre les salaires et revenus sociaux réels avec un haut niveau d’inflation .

Une régression sociale majeure

Emmanuel et Macron et sa première ministre Elisabeth Borne ont donc décidé une nouvelle attaque sociale contre les classes laborieuses en présentant le 10 janvier un plan de réforme des régimes de retraites qui prévoit d’allonger – globalement et rapidement – de deux ans l’âge légal de départ à la retraite qui passerait de 62 à 64 ans pour les salarié-es du public et du privé. Le projet doit être débattu et voté dans les deux mois qui viennent, en utilisant une procédure de débat accéléré (Art 47-1 de la Constitution, 20 jours seulement de débat à l’Assemblée à partir du 8 février, 50 jours au total pour l’adoption entre les deux chambres, Assemblée et Sénat).

Le projet du gouvernement vise aussi à supprimer toute une série de « régimes spéciaux » de retraite dans lesquels les conditions de départ sont plus favorables (EDF, RATP, etc.). Le but est également d’amener rapidement la durée nécessaire de cotisations à 43 annuités (années travaillées ou équivalent). La réforme antérieure, menée sous le gouvernement socialiste en 2013, prévoyait d’atteindre ce dernier objectif en 2035 (un trimestre d’allongement tous les trois ans). Avec le projet actuel l’objectif serait atteint huit ans plus tôt, en 2027 (un trimestre de plus chaque année).

Au total, c’est évidemment un projet global de régression sociale qui va encore aggraver les inégalités derrière un discours officiel de « justice sociale » et de « sauvetage du système français par répartition ». Dans la plupart des pays industrialisés, les régimes des retraites ont été l’objet de nombreuses attaques, notamment depuis le tournant libéral des années 1980.

La France n’a pas échappé à ce mouvement et, depuis 1993, les gouvernements successifs, dirigés par les socialistes et les gaullistes, ont mené quatre réformes contre le système des retraites. Il y a 30 ans, les salarié-es, fonctionnaires ou du secteur privé, avaient une retraite complète (taux plein) à 60 ans, en ayant versé 37,5 ans de cotisations. Si le projet passe, nous passerions très vite à 64 ans et 43 années de cotisations, 44 pour les carrières longues.

Cette contre-réforme frapperait notamment les salarié-es ayant eu des carrières entrecoupées de période de chômage ou de temps partiels, notamment les femmes et, en général, celles et ceux ayant commencé à travailler avant 20 ans, les salarié-es ayant peu de qualifications. Cela aurait comme double effet de les obliger à travailler au-delà de 64 ans et cela pour des pensions plus faibles.

Le plan d’ensemble de Macron

Ce projet de réforme s’intègre dans un plan d’ensemble de Macron visant à « travailler plus » selon un de ses thèmes de campagne de 2022, à augmenter – au moins sur le papier – le nombre d’actifs avec un recul de l’âge de départ à la retraite, à faire pression sur les chômeurs par la diminution des droits ainsi que sur les bénéficiaires du RSA (revenu de solidarité active-pour celles et ceux ayant épuisé leur droit au chômage, 1,88 millions de bénéficiaires en juin 2022), en conditionnant le RSA à une période de travail bénévole de 15h à 20h mensuels. Ces mesures exercent évidemment aussi une pression sur les salaires des actifs-ves, détériorant la qualité des emplois et augmentent les situations de chômage et de précarité pour les vieux travailleurs.

Concernant le passage de 62 à 64 ans de l’âge de départ, une note de l’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques) estime, à partir du bilan de la contre-réforme des retraites de 2010, que le passage à la retraite à 64 ans diminuerait de 600000 le nombre de retraité-es en 2027, parmi ceux-ci 240000 seraient alors en emploi, 215000 au chômage et le reste dans un « sas de précarité » fait d’invalidité, de maladie ou d’inactivité. Donc, cela entraînerait 75% de chômage et de précarité ! Ne resteraient dans un emploi stable que les cadres et les salarié-es les plus qualifié-es, les catégories les moins soumises aux travaux pénibles et aux carrières hachées.

Il en est de même en ce qui concerne les attaques contre les allocataires du chômage. Nous sommes passés de juin 2008 à juin 2021 de 68% à 47,4% des chômeurs indemnisés (d’après la DARES). Pire, en septembre 2021, la durée de la période travaillée pour avoir droit à indemnisation est passée de 4 à 6 mois. Et la dernière réforme, qui entre en vigueur début 2023, réduit de 25% la durée durant laquelle un-e chômeur-se pourra être indemnisé-e. Désormais la durée maximale sera de 18 mois et, pour les salarié-es de plus de 55 ans, de 27 mois au lieu de 36 auparavant.

Toutes ces décisions vont dans le même sens, frappant toujours plus durement les catégories des classes laborieuses déjà le plus touchées par les crises actuelles. Plus que l’augmentation réelle du nombre de salarié-es, prétendument, ce que vise Macron c’est une nouvelle diminution du coût du travail pour les entreprises et la diminution des dépenses publiques dans le budget de l’État.

Le dogme européen de la baisse des dépenses publiques

L’autre raison essentielle pour laquelle le gouvernement a remis si rapidement en avant ce projet de réforme des retraites n’est pas à chercher dans les perspectives à 10 ou 20 ans du régime des retraites mais bien plutôt dans la réduction des déficits des finances publiques d’ici 2027. En mai 2022, la Commission européenne a rétabli les règles du pacte de stabilité, les règles de Maastricht, suspendues pendant la pandémie. Le Commissaire européen à l’économie, Paolo Gentiloni a alors annoncé que, fin 2023, les États membres devront rentrer dans les règles des déficits publics et de la dette publique à un maximum respectivement de 3% et de 60% du PIB. La France, à cette occasion, a reçu le « conseil » de réduire sa dette et de réformer rapidement son système de retraite.

En juillet dernier, le gouvernement français a présenté, comme chaque année, à la Commission européenne son « programme de stabilité », perspectives économiques d’ici 2027. Là, Bruno Le Maire, ministre français de l’économie et des finances, s’est engagé à ce que le déficit public passe de 4,9% du PIB en 2022 à moins de 3% en 2027. La France s’est engagée à n’augmenter son budget que de 0,6% par an :

« La soutenabilité des finances publiques ne se fera pas par une hausse de prélèvements obligatoires…La maitrise des dépenses publiques repose principalement sur des réformes structurelles, la réforme des retraites notamment comme le Président de la République s’y est engagé au cours de la campagne électorale. »

La réforme des retraites est donc bien le pilier de la réduction des dépenses publiques pour se conformer aux règles européennes et maintenir un avis favorable des agences de notation. Bruno Le Maire espère dégager 17,7 milliards d’ici 2030, soit plus de 5% des dépenses de retraites. Car parallèlement, le gouvernement persiste dans ses allègements fiscaux auprès des entreprises. Ainsi la CVAE (cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises) payée par les entreprises faisant plus de 500000 euros de CA, qui rapportait 18 Milliards en 2019 disparaitra totalement en 2024.

Si les instances européennes et les capitalistes européens insistent tant sur la réforme des retraites en France, c’est que celles-ci ont la particularité d’avoir plus résisté à la mise en pièce que dans d’autres pays européens. Certes, les attaques antérieures ont déjà eu et vont avoir encore davantage de conséquences en termes de baisse de pouvoir d’achat des retraités, d’un moindre nombre d’années de vie à la retraite. Il n’en reste pas moins que la France est un des pays où l’on peut partir le plus tôt à la retraite et, avec l’Italie, un des pays dans lequel on consacre le plus d’argent pour les retraites, autour de 13,5% du PIB, essentiellement des dépenses publiques, dans le cadre des régimes de retraites collectifs et obligatoires.

Beaucoup d’experts capitalistes insistent sur ce « niveau intolérable » qui imposerait de niveaux de prélèvements obligatoires trop élevés aux entreprises. Ce qui est moins souvent relevé est que cette part importante consacrée aux retraites permet aussi que la France soit dans l’Union européenne un des pays dans lequel le taux de pauvreté des plus de 65 ans est le plus bas : 10,9% contre 16,8 en moyenne et 19,4% en Allemagne. Aussi, ce système représente encore un point de résistance important, une question de choix de société vécu comme tel, dans un pays où plus de 60% des salarié-es actifs-ves souhaiteraient partir à la retraite à 60 ans ou avant.

Un projet rejeté par la population

Ce choix de société s’affirme avec d’autant plus de force que les arguments assénés par Macron et les « experts » qui se succèdent dans les médias n’arrivent pas à convaincre. Le Conseil d’Orientation des retraites (COR), organisme officiel de surveillance du système, a lui-même sorti un rapport l’été dernier avançant des projections sur les quarante années à venir montrant un système équilibré. Le constat « de bon sens » disant qu’il y aurait de plus en plus de retraité-es et de moins en moins d’actifs-ves (ce qui est vrai) n’entraînant en rien un accroissement incontrôlable des dépenses. Au contraire, celles-ci en pourcentage du PIB resterait très stable entre 13 et 14% d’ici 2070. Ce sont les recettes qui baisseraient à cause de versements insuffisants de l’État pour les agents publics.

Dans toutes les hypothèses, les comptes ne présenteraient qu’un faible déficit au regard du montant des recettes et des dépenses. Le système a été excédentaire les deux dernières années (4 milliards au total) et présentera un déficit maximum de 10,7 milliards en 2027, à mettre en regard des 350 milliards de dépenses. Tout cela est dans le rapport du COR qui dit explicitement que la situation n’a rien de catastrophique… contrairement à ce que dit le gouvernement. De plus, le gouvernement prétend qu’il est nécessaire d’augmenter le nombre de salarié-es actifs-ves alors que de 50 à 65 ans le taux actuel d’emploi n’est que de 56%, du fait des plans de licenciements, des maladies, de l’impossibilité de retrouver un emploi.

Donc, d’ores et déjà, le gouvernement a perdu une bataille : celle de la justification d’une réforme pour préserver et « sauver » le système et il n’arrivera pas à convaincre dans les deux mois qui viennent. De même, il y a une profonde conviction que s’il fallait financer un déficit limité dans les années à venir, il n’y a aucune raison que cette charge pèse sur les salarié-es, et notamment sur les plus pauvres et celleux soumis-es aux conditions de travail les plus difficiles.

Pourtant, le gouvernement affiche régulièrement la volonté, pour « protéger la croissance », de ne pas augmenter les cotisations patronales aux Caisses de la Sécurité sociale (dont la Caisse vieillesse), de baisser les prélèvements obligatoires et de baisser tous les impôts pesant sur la production et les entreprises. Cela dans un contexte d’explosion des profits des grandes entreprises, de distribution massive de dividendes et d’enrichissement individuel de la catégorie la plus riche de la population. En 2022, les entreprises du CAC 40 ont engrangé 172 milliards de bénéfices (augmentation de 34% par rapport à 2021), et distribué 80 milliards à ses actionnaires sous forme de dividendes ou de rachats d’action. C’est donc bien une réforme de classe…et cela se voit.

Fondamentalement, tous les sondages réalisées ces derniers mois, y compris depuis l’annonce de la réforme, montrent une hostilité très majoritaire à cette réforme, moindre seulement parmi les cadres… et les retraité-es. 90% des actifs-ves sont hostiles au report de l’âge de départ à 64 ans, 60% approuvent la mobilisation syndicale contre ce projet et 46% sont prêts à se mobiliser.

L’unité syndicale contre ce projet

L’ensemble des syndicats (CGT, CFDT, FO, FSU, Solidaires, UNSA, CFTC) ont refusé le cadre de la loi lors des entretiens avec le gouvernement, même ceux qui comme la CFDT, l’UNSA, la CGC ou la CFTC sont enclins à accepter les réformes libérales et le soutien aux politiques gouvernementales. Tous les syndicats appellent à une première journée de grèves et de manifestation le 19 janvier, autour d’un seul mot d’ordre, le retrait du projet gouvernemental.

Lors de son dernier congrès confédéral, la direction CFDT avait même reçu un mandat exprès de refus de tout allongement de l’âge de départ, quelles que soient les contreparties. Lors d’autres projets de réformes des retraites, notamment en 2003 et 2010, les gouvernements s’étaient heurtés à un front syndical équivalent à celui réalisé actuellement, avec l’ensemble des centrales syndicales opposées frontalement au projet.

Il faut néanmoins noter qu’en 1995, la CFDT n’était pas dans le mouvement contre le « plan Juppé » visant à aligner les salarié-es du public au niveau des reculs imposés aux salarié-es du privé en 1993. Juppé dut néanmoins retirer son plan face à la mobilisation générale et à une longue grève de la SNCF. 1995 entraîna une crise profonde dans la CFDT et le départ de plusieurs syndicats à Solidaires ou à la FSU.

De même en 2003, le mouvement syndical partit uni contre la réforme Fillon ayant le même objectif, mais il se scinda ensuite, la CGC et la CFDT se ralliant au projet durant sa discussion parlementaire qui dura 6 mois. En 2010, la mobilisation dura 9 mois, de mars à novembre, émietté en 14 journées de grève et de manifestations. En 2013, la CFDT accompagna aussi la réforme Touraine du gouvernement socialiste. Depuis 1995, le mouvement social n’a pas réussi à bloquer une réforme des retraites, sauf en 2020 où Macron dut remiser son projet de réforme face aux mobilisations et à l’arrivée de la pandémie de Covid.

Le combat ne se jouera pas à l’assemblée mais dans la rue

Cette année, le cadre du débat parlementaire va être réduit à 50 jours, avec, au-delà la possibilité pour le gouvernement de passer par décrets et ordonnances. De plus, le gouvernement peut aussi utiliser l’article 49-3 qui permet de clore les débats et d’imposer un vote de confiance.

Dans tous les cas, la configuration du débat parlementaire est assez claire. La minorité macroniste (170 députés plus 80 alliés) peut compter sur au moins l’essentiel des députés du groupe des Républicains (62 députés). La majorité est de 286 voix. Donc, pratiquement aucun risque de rejet du texte puisque la politique de la direction des Républicains est de s’approprier ce projet qui correspond à leur programme et qu’ils ont même fait modifier, en le rendant « moins brutal », faisant passer l’âge de départ de 65 à 64 ans. Les autres oppositions, que ce soit la NUPES ou le RN, sont opposés au projet mais ne pourront que mener un débat écourté.

Donc la question restante est la capacité du mouvement social, syndical et politique, d’organiser une réelle mobilisation populaire unitaire, par des manifestations de rue, et la construction d’un rapport de force traduisant l’hostilité des couches populaires, par un mouvement de grève prolongé dans plusieurs secteurs professionnels. Cela veut dire construire consciemment ce mouvement et ne pas proposer une suite de journées de grève disjointes.

D’ailleurs, le court délai du débat parlementaire impose la construction d’un mouvement unitaire et offensif. L’heure devrait être à des intersyndicales élargies localement organisant la convergence des secteurs en grève, des structures unitaires rassemblant syndicats, associations, partis.

Quelle stratégie ?

La NUPES et le NPA ont pris l’initiative de meetings unitaires dans les villes. Une manifestation nationale les rassemblant aura lieu le 21 janvier deux jours après la première journée de grève intersyndicale. Le climat quasi-général dans les directions syndicales est le refus d’une coordination syndicats-partis. Les comportements de puissance dominante de la France insoumise n’ont pas aidé, depuis l’été dernier, à changer ce climat. Il va pourtant falloir arriver à construire, notamment localement un front unitaire. Cela est d’autant plus important que la large étendue du front syndical ne s’appuie pas sur une réelle pratique commune ni sur un corps commun d’exigences face au projet gouvernemental.

La grève du 19 janvier s’annonce d’ores et déjà massive et, dans plusieurs secteurs professionnels, les syndicats annoncent un calendrier de grèves reconductibles ou de plusieurs journées rapprochées. C’est le cas, des syndicats de la branche CGT Pétrole (24h le 19, 48h le 26, 72h le 6 février), syndicats qui avaient déjà fait plusieurs semaines de grève pour les salaires cet automne. Olivier Besancenot, porte-parole du NPA, a aussi avancé l’idée de plusieurs journées consécutives de grève générale interpro plutôt que d’un émiettement de journées saute-moutons.

Il est par ailleurs décisif que la mobilisation permette de rassembler sur les préoccupations immédiates que sont les salaires et le coût de la vie, les attaques contre les droits des chômeurs, liant la lutte contre le projet de loi aux revendications contre la vie chère, en ciblant les profits capitalistes.

Les dernières semaines de décembre, ont vu après un mouvement de grève des conducteurs RATP, un important mouvement catégoriel des contrôleurs SNCF, sur les salaires et les carrières. De nombreuses grèves pour les salaires ont eu lieu et vont se développer à nouveau avec un nouveau cycle de négociations annuelles obligatoires dans les entreprises. L’augmentation exponentielle des prix de l’énergie a vu aussi, ces derniers jours grandir le mécontentement avec même des mouvements venant des boulangers, des restaurateurs, d’autres petits commerçants et artisans dont beaucoup sont en faillite ou en cessation de paiement.

*

Le mouvement en construction doit pouvoir être le cadre d’expression du mécontentement grandissant des classes populaires tout en avançant des exigences anticapitalistes et en construisant un large mouvement de soutien dans la population. Le Rassemblement national voudrait polariser ce mécontentement tout en refusant évidemment ces exigences anticapitalistes et le développement des grèves ouvrières. Il y a donc là aussi un enjeu décisif pour diminuer son poids.

La construction de ce mouvement prolongé ne se fera pas sans que plusieurs secteurs professionnels construisent dans l’unité le rapport de force face au gouvernement alors qu’Olivier Véran, son porte-parole, se croit encore sûr de lui et « droit dans ses bottes ». Espérons que les jours qui viennent lui apportent un démenti.

   publié le 16 janvier 2023

La fortune des milliardaires a davantage augmenté depuis le début de la pandémie qu’en une décennie

Communiqué sur https://www.oxfamfrance.org

Davos 2022 : nouveau rapport d’Oxfam sur les inégalités mondiales : La fortune des milliardaires dans le monde a plus augmenté en 19 mois de pandémie qu’au cours de la dernière décennie. C’est la plus forte augmentation depuis que ce type de données est recensé. C’est le constat édifiant que révèle Oxfam dans son dernier rapport sur les inégalités mondiales publié le jour de l’ouverture du « Davos Agenda », une semaine de dialogues virtuels organisés par le Forum économique mondial.

Pour lire le rapport :

https://www.oxfamfrance.org/wp-content/uploads/2022/01/Rapport_Oxfam_Inegalites_mondiales_Davos_170122.pdf


 

pour lire le Zoom sur les inégalités en France :

https://www.oxfamfrance.org/wp-content/uploads/2022/01/Rapport_Oxfam_Davos_Zoom_France_170122.pdf

 

Chiffres clés du rapport :

  • La fortune des milliardaires dans le monde a plus augmenté en 19 mois de pandémie qu’au cours de la dernière décennie.

  • Depuis la pandémie, le monde compte un nouveau milliardaire toutes les 26 heures, alors que 160 millions de personnes sont tombées dans la pauvreté.

  • En France, de mars 2020 à octobre 2021, la fortune des milliardaires français a augmenté de 86%.

  • Avec les 236 milliards d’euros supplémentaires engrangés en 19 mois par les milliardaires français, on pourrait quadrupler le budget de l’hôpital public ou distribuer un chèque de 3500 euros à chaque Français-e-s.

  • Les 5 premières fortunes de France ont doublé leur richesse depuis le début de la pandémie. Elles possèdent à elles seules autant que les 40% les plus pauvres en France.

  • 7 millions de personnes ont besoin d’aide alimentaire pour vivre, soit 10% de la population française et 4 millions de personnes supplémentaires sont en situation de vulnérabilité à cause de la crise.

Un enrichissement historique des milliardaires français rendu possible grâce à la réponse gouvernementale à la crise

En France, c’est sans précédent également : la fortune des milliardaires a augmenté plus rapidement en 19 mois de pandémie qu’en plus de 10 ans. De mars 2020 à octobre 2021, les richesses des grandes fortunes françaises ont bondi de 86%, soit un gain de 236 milliards d’euros. A titre de comparaison, elles avaient augmenté de 231 milliards d’euros en 10 ans, entre 2009 et 2019.

A elles seules, les 5 premières fortunes de France ont doublé leur richesse depuis le début de la pandémie [1] : elles ont gagné 173 milliards d’euros. C’est près de ce que l’Etat a dépensé pour faire face au Covid-19 en un an. Ces 5 milliardaires possèdent désormais autant que les 40% les plus pauvres en France.

Pour Quentin Parrinello, porte-parole d’Oxfam France : « Pour les milliardaires, la pandémie a été une aubaine. S’ils se sont enrichis, ce n’est pas grâce à la main invisible du marché, ni par les choix stratégiques brillants mais principalement en raison de l’argent public versé sans condition par les gouvernements et les banques centrales dont ils ont pu profiter grâce à une montée en flèche des cours des actions.

« Cette concentration extrême des richesses est le résultat de choix politiques. Avec les 236 milliards supplémentaires engrangés en 19 mois par les milliardaires, on pourrait quadrupler le budget de l’hôpital public ou distribuer un chèque de 3500 euros à chaque Français-e-s ».

Des pauvres de plus en plus pauvres

Dans le même temps, la crise a provoqué une intensification de la pauvreté chez celles et ceux qui étaient déjà en difficulté avant la pandémie. Oublié-e-s des plans de relance – les travailleurs précaires (notamment les femmes), les personnes migrantes et les jeunes – ont vu leur situation se détériorer encore davantage. 7 millions de personnes ont besoin d’aide alimentaire pour vivre [2], soit 10% de la population française, et 4 millions de personnes supplémentaires sont en situation de vulnérabilité à cause de la crise [3].

Depuis le début de la crise : un nouveau milliardaire toutes les 26 heures dans le monde

L’explosion des inégalités sévit sur toute la planète. Depuis le début de la pandémie, le monde compte un nouveau milliardaire toutes les 26 heures alors que 160 millions de personnes sont tombées dans la pauvreté. Les femmes, les personnes racisées [4] et les habitant-e-s des pays en développement sont les plus impacté-e-s par la violence des inégalités.

La pandémie a fait reculer l’objectif de parité femmes-hommes à 135 ans, contre 99 ans auparavant. 252 hommes se partagent aujourd’hui plus de richesses que le milliard de filles et de femmes vivant en Afrique, en Amérique latine et aux Caraïbes réunies.

2022 : Remettre les politiques de lutte contre les inégalités au centre

Pour Quentin Parrinello : « Il est temps de tourner la page du quinquennat des inégalités et de remettre au cœur des débats de la présidentielle la question du partage des richesses et de la taxation des ultra riches. Les choix politiques d’Emmanuel Macron depuis cinq ans ont provoqué une sécession des plus riches et accablé les plus fragiles avec la baisse des APL, la réforme de l’assurance chômage, les coupes dans les budgets de l’hôpital public, dans l’éducation… »

Les analyses indépendantes menées par l’Institut des Politiques Publiques (IPP) confirment que le quinquennat a été un accélérateur des inégalités. Les 1% les plus riches ont vu leur niveau de vie augmenter de 2,8% en moyenne, quand les 5% des ménages les plus modestes ont perdu jusqu’à 0,5% de leur pouvoir d’achat.

Cécile Duflot, directrice générale d’Oxfam France lance un appel : « Les inégalités ne sont pas une fatalité. Le futur ou la future Président-e de la République devra tirer les leçons de la crise, en faisant le choix de reconstruire un modèle économique plus juste, au service de l’ensemble des citoyen-ne-s, plus durable face à la crise climatique qui menace, et plus féministe pour s’attaquer véritablement aux inégalités femmes-hommes ».

L’urgence d’une grande réforme fiscale

« Alors que le gouvernement cherche à faire payer la note de la crise aux travailleur-se-s et aux chômeur-se-s, il est maintenant urgent de mettre à contribution ces milliardaires qui ont profité de l’argent public », conclut Quentin Parrinello.

Oxfam France appelle à un changement radical de politique fiscale pour réduire les inégalités et financer un ambitieux programme d’investissements publics. Oxfam France met sur la table des candidat-e-s à la présidentielle 15 réformes chiffrées [4] permettant de récolter au moins 65 milliards d’euros supplémentaires par an. Parmi elles : la mise en place d’un ISF rénové avec une surtaxe pour les patrimoines les plus polluants, une réforme de l’imposition de l’héritage, ou encore un impôt sur le revenu plus juste et plus féministe.

[1] Les 5 premières fortunes de France.

[2] Secours catholique, Etat de la pauvreté en France, 2021,

[3] CREDOC (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) https://www.credoc.fr/publications/quatre-millions-de-francais-fragilises-par-la-crise-sanitaire

[4] En Angleterre, pendant la deuxième vague de la pandémie, les personnes d’origine bangladaise étaient cinq fois plus susceptibles de mourir de la COVID-19 que la population britannique blanche. Au Brésil, les personnes issues des communautés noires sont 1,5 fois plus susceptibles de décéder du COVID-19 que celles issues des communautés blanches.

[5] Le Manifeste fiscal d’Oxfam France propose 15 mesures fiscales permettant de récolter au moins 65 milliards d’euros supplémentaires par an (sans pour autant augmenter la contribution des 70% des Français-e-s, c’est-à-dire les personnes seules gagnant moins de 2500 euros net par mois) pour financer des services publics de qualité, des prestations sociales renforcées et investir dans la transition bas-carbone pour faire baisser les dépenses contraintes des ménages les plus précaires. Retrouvez les 15 mesures en détails : https://www.oxfamfrance.org/rapports/manifeste-fiscal-juste-vert-et-feministe-quelles-reformes-pour-un-modele-fiscal-moins-inegalitaire/

Les calculs d’Oxfam sont fondés sur les données les plus complètes et les plus actuelles disponibles. Les données sur les personnes les plus fortunées de la société proviennent du classement des milliardaires de 2021 de Forbes. Les données sur la répartition des richesses dans le monde sont tirées du Global Wealth Databook 2021 du Credit Suisse Research Institute.


 


 


 

 

Quentin Parrinello, Oxfam :
« Les inégalités sont le résultat
d’un choix politique »

Eva Leray sur www.humanite.fr

Alors que s’ouvre, ce lundi, le forum économique de Davos, Oxfam publie un rapport montrant que, depuis 2020, les 1 % les plus riches ont capté les deux tiers des richesses produites dans le monde. Les explications de Quentin Parrinello, porte-parole de l’ONG.

La 53e édition du Forum économique mondial, qui réunit une grande partie des décideurs du monde capitaliste, s’est ouverte à Davos, en Suisse, ce lundi. Dans le même temps, l’ONG Oxfam publie un nouveau rapport accablant sur la concentration des richesses produites dans le monde. Depuis 2020, les 1 % les plus riches ont capté près de deux tiers des richesses créées, alors que la guerre en Ukraine, l’inflation, les différentes crises économiques et sanitaires ont accéléré les inégalités. Entretien avec Quentin Parrinello, qui a corédigé ce rapport.

Depuis dix ans, vous publiez un rapport annuel qui pointe les inégalités entre les plus riches et les plus pauvres dans le monde. Cette année, la situation a-t-elle évolué ?

Quentin Parrinello, : On remarque que la concentration des richesses s’accélère. Les 1 % les plus riches ont capté, depuis deux ans, deux tiers des richesses créées. Sur la dernière décennie, il s’agissait plutôt de 54 % des richesses produites. Dans le même temps, on a vu pour la première fois depuis vingt-cinq ans une augmentation de l’extrême pauvreté dans toutes les régions du monde. Jusqu’à présent, elle restait localisée en Afrique subsaharienne.

Vous êtes également l’auteur de la partie consacrée à la France. Les inégalités y sont-elles aussi importantes ?

Quentin Parrinello, : La France est un bon cas d’étude de ce qui se passe à l’échelle internationale. Les milliardaires français vont très bien (voir notre infographie – NDLR). Depuis deux ans, les dix premiers ont gagné 189 milliards d’euros. C’est l’équivalent de deux années de factures d’énergie et de carburant de l’ensemble des ménages français. La fortune du Français Bernard Arnault, l’homme le plus riche du monde, s’élève à 204 milliards de dollars (selon les dernières données de Forbes – NDLR). Si une personne très chanceuse avait gagné tous les jours au loto depuis l’armistice de 1918, elle n’aurait même pas la moitié de sa fortune. L’enrichissement des milliardaires a été sans précédent en 2021 tandis qu’une succession de crises frappe les plus précaires. À cela s’ajoute la hausse des dépenses contraintes (loyer, factures d’eau, d’électricité, de gaz, de téléphone…) liée à l’augmentation du coût de l’énergie. Celles-ci pèsent plus dans le budget des plus précaires, 60 %, que dans le reste de la population, 30 % (selon le rapport annuel de l’état de la pauvreté en France réalisé par le Secours catholique – NDLR).

En 2022, 80 milliards d’euros ont été versés en divDepuis l’annonce de son projet de réforme des retraites, l’exécutif martèle que la seule solution possible pour financer un système menacé par un déficit annoncé de 12 milliards d’euros est de repousser le départ de l’âge légal...idendes aux actionnaires du CAC 40. C’est un record. La même année, selon l’Insee, un Français sur dix dit avoir sauté des repas faute de moyens…

Quentin Parrinello, : Face aux crises, beaucoup d’argent a été injecté dans les marchés financiers de la part des banques centrales pour éviter que ceux-ci ne s’écroulent, entraînant avec eux les entreprises appartenant aux milliardaires. Il y avait mille et une autres manières d’intervenir. Le gouvernement a choisi celle-là. L’intervention publique, et non pas des décisions stratégiques, a permis l’enrichissement des plus riches. Tout comme la mise en place de boucliers tarifaires et de remises à la pompe, qui ont aussi profité aux milliardaires et ce peu importe leurs revenus. Au total, pour ces mesures, la France a dépensé plus de 50 milliards d’euros. Il fallait les prendre, mais mieux les cibler.

Si les milliardaires s’enrichissent, qui paye ?

Quentin Parrinello, : La concentration des richesses s’est accélérée pendant la crise, et pour autant le gouvernement fait payer la facture aux plus précaires. Avec Macron, la baisse ou la suppression des impôts sur les plus riches (comme l’ISF) s’est accélérée. C’est un choix politique. Il existe plein d’alternatives qui ont déjà été testées dans le passé où les riches sont mis à contribution. Aujourd’hui, tous les gouvernements, pas seulement en France, font le choix inverse. Ils décident de réduire les dépenses publiques et de mettre en place des politiques d’austérité. En France, notre système de redistribution (éducation gratuite, système de santé en partie gratuit, protection sociale…) permet de limiter les inégalités, mais la diminution de ces dépenses met le système de plus en plus sous pression.

Si la taxation des plus riches a déjà fait ses preuves par le passé, pourquoi n’est-elle pas mise en place aujourd’hui ?

Quentin Parrinello, : Les inégalités ne sont pas une fatalité, mais le résultat d’un choix politique. Lorsqu’on a une concentration de la fortune des milliardaires qui s’accélère et qu’on ne met rien en place pour l’en empêcher, elle augmente. Alors même que le FMI assure que le ruissellement ne fonctionne pas, le gouvernement pense toujours que baisser l’impôt des plus riches va relancer la croissance. Ça ne fonctionne pas, surtout en situation de crise, et c’est encore plus problématique quand, par aveuglement idéologique, on fait payer la facture aux plus précaires.

Depuis l’annonce de son projet de réforme des retraites, l’exécutif martèle que la seule solution possible pour financer un système menacé par un déficit annoncé de 12 milliards d’euros est de repousser le départ de l’âge légal...

Quentin Parrinello, : Le fameux déficit des retraites, qui est annoncé comme incontrôlable par le gouvernement, pourrait être résorbé avec une taxe annuelle de 2 % sur la fortune des milliardaires français. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de réforme des retraites à faire. Il faut revaloriser les petites retraites, les bas salaires et réduire les inégalités de rémunération entre les femmes et les hommes. De cette façon, les travailleurs cotiseraient plus pour la retraite et le déficit pourrait être comblé. On a les moyens de faire contribuer les plus riches et ceux qui s’enrichissent.


 

   publié le 15 janvier 2023

Retraites. Les syndicats unis
contre une réforme injuste

Marie Toulgoat sur www.humanite.fr

Pour la première fois en treize ans, les représentants des huit principales organisations appellent ensemble à la mobilisation et à la grève contre le projet du gouvernement. Un front commun qui ouvre la voie à une lutte d’ampleur.

C’est inédit depuis 2010. Si le projet de réforme des retraites du gouvernement d’Emmanuel Macron a un mérite, c’est bien celui d’avoir uni l’ensemble des syndicats contre lui. Dès la révélation des contours du projet par Élisabeth Borne et trois autres ministres, le 10 janvier, l’ensemble des représentants des huit syndicats nationaux ont rassemblé leurs forces pour s’opposer à ce projet antisocial. Symboliquement réunies à la Bourse du travail de Paris, les têtes des unions et confédérations se sont accordées sur une première date de grèves et de manifestations, jeudi 19 janvier, espérant ensemble qu’elle «donne le départ d’une puissante mobilisation sur les retraites dans la durée».

La dernière fois que les syndicats avaient conclu une telle alliance offensive, c’était en 2010. Éric Woerth, ministre du Travail de Nicolas Sarkozy, ambitionnait alors de passer de 60 à 62 ans l’âge légal de départ à la retraite et de reculer de 65 ans à 67 ans l’âge d’annulation de la décote, permettant à tous de partir à la retraite avec une pension à taux plein. Le 12 octobre de cette année, plus d’un million de personnes, à l’appel unanime des organisations syndicales (y compris de la CFDT, pourtant peu habituée des démonstrations de force dans la rue), avaient battu le pavé.

Les Français ne sont pas dupes de l’immense recul social qui les menace

Cerné par cette menace d’une nouvelle mobilisation monstre et de nombreuses grèves dans des secteurs stratégiques (certaines sont déjà prévues dans les raffineries) et face au front syndical uni qui s’oppose à lui, le gouvernement n’a de cesse de répéter ses poncifs pour convaincre les Français du bien-fondé de sa réforme. «Laisser s’accumuler des déficits serait irresponsable», a ainsi martelé Élisabeth Borne lors de sa conférence de presse, affirmant qu’obliger les Français à travailler plus longtemps était nécessaire. Comprenant que cet argument financier – d’ailleurs contredit par les données du Conseil d’orientation des retraites – ne prend pas, la première ministre s’évertue depuis à persuader que la réforme, non seulement indispensable, est aussi bénéfique. «Je suis convaincue que le projet que j’ai présenté est un projet qui à la fois permet d’assurer l’avenir de notre système de retraites et que c’est un projet de justice et de progrès social», a-t-elle assuré, samedi, interrogée par France Inter.

Malgré cet infatigable effort de répétitions, les Français ne sont guère dupes de l’immense recul social qui les menace. Selon un sondage Ifop publié dans le JDD du 15 janvier, 68 % des citoyens sont défavorables au projet du gouvernement. Dans le détail, les diverses mesures louées par Élisabeth Borne ne remportent pas de faveurs. 62 % des Français sont également en désaccord avec la nécessité de travailler 43 annuités pour pouvoir bénéficier d’une retraite à taux plein. 71 % sont contre le recul de l’âge légal du départ à la retraite à 64 ans.

Ces nombreuses colères et frustrations devraient sans aucun doute alimenter un large mouvement de contestation, jeudi, dans les rues à l’appel des centrales et confédérations réunies en intersyndicale. Selon l’Ifop, 51 % des Français soutiennent le mouvement et seraient ainsi prêts à porter leurs désaccords dans la rue. Plus de 150 rassemblements, partout sur le territoire, sont d’ores et déjà prévus, comme à Marseille (10 h 30, métro Réformés-Canebière), Strasbourg (14 heures, place de la Bourse), Rennes (11 heures, esplanade Charles-de-Gaulle) ou encore Paris (14 heures, place de la République).


 


 

Retraites. Un front uni des syndicats 

Pour la première fois depuis 2010, les représentants des huit principaux syndicats présentent un front uni contre la réforme des retraites. Ils expriment les raisons de leur désaccord avec le gouvernement. 


 

Retraites. Philippe Martinez, CGT : « L’unité syndicale, meilleur indicateur de la nocivité de la réforme »

Cette réforme est inégalitaire, injuste, et à contresens de l’Histoire: depuis des décennies, c’est la réduction de la durée du travail qui est à l’œuvre dans nos sociétés. La réforme des retraites de l’exécutif va à l’encontre du principe de solidarité sur lequel se fondent notre Sécurité sociale et notre système de retraites par répartition qui en découle: dans la société qu’Emmanuel Macron nous propose, chacun reçoit selon ses moyens et non selon ses besoins, comme le voulait Ambroise Croizat. Dans toutes leurs prises de parole, Élisabeth Borne et ses ministres insistent sur la justice sociale, mais c’est évidemment l’inverse qu’ils proposent.

Cette réforme ne vient rien régler aux inégalités femmes-hommes, pas plus qu’elle ne va remédier au problème des carrières hachées par le chômage, la précarité ou les accidents professionnels. Au contraire, elle va accentuer les fractures dans la société, creuser les inégalités entre les générations, car les jeunes vont être pénalisés davantage que ceux qui sont déjà à la retraite. Le capital est épargné et c’est à nouveau le monde du travail qui va payer, alors que nous avons battu un nouveau record de dividendes versés aux actionnaires.

D’une certaine façon, l’unité syndicale est le meilleur indicateur de la nocivité de la réforme! Je suis extrêmement confiant quant à la capacité du mouvement social de faire plier le gouvernement. Il n’y a qu’à voir la manière dont les gens s’emparent du sujet. Un exemple parmi d’autres: la pétition lancée par les organisations syndicales sur change.org pour s’opposer à la réforme a déjà dépassé les 300 000 signatures (dimanche à midi – NDLR).


 

Retraites. François Hommeril, CFE-CGC : «Deux ans de plus à travailler, cela pèse sur l’espérance de vie en bonne santé»

Le système de retraite par répartition n’est pas en danger et rien ne justifie une réforme aussi brutale qu’inacceptable. Le gouvernement veut effectuer un transfert du système de retraite du privé vers le budget de l’État, ce dernier diminuant ainsi son engagement à verser des pensions aux agents de la fonction publique. C’est une augmentation de l’impôt des salariés et un tour de passe-passe: en voulant les faire travailler plus longtemps, l’État va capter ces ressources pour financer des projets de politique publique qui ne sont pas du ressort du régime de retraite. Dans le même temps, l’exécutif va baisser de 8 milliards d’euros la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE), sans débat ni discernement sur la conditionnalité et le ciblage du dispositif. Certaines de ces entreprises affichent des résultats records après deux années d’aides massives de l’État.

Plus largement, cette réforme va frapper de plein fouet l’ensemble des salariés. Ainsi des millions de femmes qui sont entrées sur le marché du travail à 22 ans, qui sont devenues mères de famille et qui, grâce à la majoration de huit trimestres de cotisation par enfant, avaient jusqu’à aujourd’hui la possibilité de partir en retraite à 62 ans en dépit des interruptions de carrière. Demain, elles ne le pourront plus. Tout le monde est impacté, et deux ans de plus à travailler, cela pèse énormément à l’aune des indicateurs d’espérance de vie en bonne santé. Avec cette réforme, le temps passé en retraite, qui diminue déjà, va continuer de baisser et encore plus vite.


 

Retraites. Murielle Guilbert et Simon Duteil, Solidaires : « Leur réforme, c’est mourir au travail ou la retraite à l’hôpital »

Pour Solidaires, cette réforme est à combattre parce qu’il s’agit d’une nouvelle régression sociale. Elle va diminuer drastiquement la possibilité de bénéficier de sa retraite en «bonne santé» et va aggraver la situation de millions de personnes qui n’ont pas un niveau de retraite suffisant pour vivre correctement.

Le gouvernement veut faire croire qu’il se préoccupe de l’intérêt de l’ensemble de la population en annonçant quelques mesures d’accompagnement, mais le saupoudrage est quelque peu voyant: le minimum de pension reste insuffisant pour vivre et n’est applicable qu’aux carrières complètes, donc ni aux femmes aux carrières incomplètes, ni aux plus précaires qui subissent chômage, temps partiel. On bricole sur la pénibilité tandis que la médecine du travail manque cruellement de moyens et que quatre critères de pénibilité ont été supprimés par ce même gouvernement.

La prise en compte du congé parental ne suffira pas à résorber l’écart de 40 % de retraite entre les femmes et les hommes, notamment parce que les inégalités salariales persistent. Pour Solidaires, la réforme s’inscrit dans l’idéologie capitaliste qui vise à nous faire travailler toujours plus pour enrichir les actionnaires et les plus riches! Leur réforme, c’est mourir au travail ou la retraite à l’hôpital. Il faut imposer un autre partage des richesses et du temps de travail.

Cela passera obligatoirement par un mouvement social massif. Il commence le 19 janvier à l’appel de l’ensemble des organisations syndicales. En grève, dans la rue, mobilisé·es par millions, nous allons gagner!


 

Retraites. Philippe Louis, CFTC : « Nous n’avons pas d’autre choix que de frapper vite et fort »

Nous contestons les mesures, et particulièrement le report de l’âge légal à 64 ans, mais aussi l’argument qui consiste à affirmer que le régime est en danger. Sans se lancer dans une bataille de chiffres, en admettant que le régime sera déficitaire à partir de 2024, celui-ci ne le sera que très faiblement, à peine 3 % des pensions.

Nous avons mis d’autres propositions sur la table, comme revenir sur toutes les exonérations de cotisations qui n’ont aucune utilité au niveau de l’emploi, qui ne servent qu’à améliorer les profits, à verser des dividendes ou à acheter des actions de leur propre entreprise. Or, le recul de l’âge légal va particulièrement frapper les salariés les plus précaires, ceux des «deuxièmes lignes» que nous avons applaudis durant le Covid. Et les seniors, qui vont devoir travailler plus longtemps, alors que leur taux d’emploi est le plus mauvais de tous les pays européens.

À cela s’ajoute la réforme du chômage qu’ils prendront de plein fouet. C’est pour eux la triple peine. Face à la détermination du gouvernement, nous n’avons pas d’autre choix que de frapper vite et fort, en marquant un grand coup le 19 janvier. Pour réussir, nous pouvons nous appuyer sur notre unité syndicale. Cela n’était pas arrivé depuis douze ans. Si nous ne portons pas tous la même réforme, nous sommes tous contre le report de l’âge légal. Ensuite, nous avons des salariés qui sont très remontés.

À la CFTC, nous ne sommes pas habitués à descendre dans la rue tous les quatre matins. Et je sens chez mes adhérents une colère, une envie de mobilisation que je n’ai jamais ressentie. Même si le 19 ne sera pas la dernière date, car nous prévoyons de nous retrouver pour définir de prochains rendez-vous et des actions un peu tous les jours dans les entreprises, dans les branches, dans les filières, nous ne pouvons pas nous satisfaire d’un demi-succès. Cela nécessite la mobilisation de tous.


 

Retraites. Benoît Teste, FSU: « Les pensions des femmes sont de 40 % inférieures à celles des hommes »

Un élément de langage nous met particulièrement hors de nous et nous ferons tout pour le décrypter: le discours d’Élisabeth Borne sur les «femmes préservées» dans sa réforme, en s’appuyant notamment sur le fait que l’âge d’annulation de la décote est maintenu à 67 ans. Ainsi, ne pas dégrader encore davantage une situation déjà inégalitaire est présenté par le gouvernement comme un progrès. Curieuse argumentation!

Aujourd’hui, trois fois plus de femmes que d’hommes sont concernées par le fait d’avoir à attendre 67 ans pour annuler la décote, c’est bien le moins qui pouvait être fait de ne pas avoir reculé encore cette borne d’âge. En somme, le gouvernement dit: on aurait pu faire pire, estimez-vous heureux et heureuses qu’on maintienne l’existant, c’est-à-dire qu’on maintienne un système où les pensions des femmes sont de 40 % inférieures à celles des hommes, c’est scandaleux!

Autre élément emblématique de la réforme auquel nous allons nous opposer particulièrement: l’allongement des durées de cotisation, car, au fond, c’est une manière de dévaloriser le fait de faire des études et d’aller à rebours de l’intérêt général. Dans les métiers où le niveau de qualification nécessaire est élevé, comme les enseignantes et enseignants, on entre tard en emploi. Le fait d’exiger 43 annuités repousse d’autant la possibilité d’avoir une retraite correcte, pour beaucoup ce ne sera donc pas avant 67 ans, c’est une régression sans précédent!


 

Retraites. Frédéric Souillot, FO : «Il n’y a pas de problème de financement des retraites, mais un problème d’emploi»

FO est fermement opposée à la réforme des retraites qui repousse à nouveau l’âge légal de départ et accélère l’augmentation de la durée de cotisations. En 2030, ce sera 64 ans avec, au minimum, 43 années de cotisation pour une retraite complète. Pour FO, ce nouveau recul est inacceptable: 62 ans c’est déjà trop! Ce projet de réforme des retraites est particulièrement injuste.

Il va toucher en premier lieu celles et ceux qui ont commencé à travailler tôt, les plus précaires, celles et ceux dont l’espérance de vie est inférieure au reste de la population, ou dont la pénibilité des métiers n’est pas reconnue. Il va aggraver les difficultés de celles et ceux qui ne sont déjà plus en emploi avant leur retraite et accentuer les inégalités femmes-hommes. 

Cette réforme est également infondée. À chaque fois qu’un gouvernement modifie les paramètres du système de retraites, il dramatise la situation financière pour présenter sa réforme comme inévitable. Or il n’y a pas de problème de financement des retraites, mais un problème d’emploi. Il est nécessaire de développer des emplois pérennes, de mieux gérer les fins de carrière, ou encore d’augmenter les salaires, pour accroître le volume des cotisations. 

Aujourd’hui 50 % des personnes qui liquident leur retraite ne sont déjà plus en emploi. Elles sont au chômage, en arrêt maladie ou en invalidité ou bénéficient de minima sociaux. Reculer l’horizon de la retraite, c’est accroître encore plus les difficultés de ces populations.


 

Retraites. Laurent Escure, Unsa: « Pas un jour, pas un mois, pas un an de plus »

C’est fait, le gouvernement est sorti du bois. Il s’agit bien d’une réforme punitive et injuste! Les arguments contre cette réforme sont largement présentés. Le système est en faillite? Avec un déficit possible de 3,5 % dans quelques années, il n’y a ni péril en la demeure ni urgence à agir. L’Unsa avait des propositions alternatives (augmentations des cotisations, en particulier patronales, augmentation du taux d’emploi des seniors, tri dans les différentes exonérations…). Elles ne furent pas examinées.

La pénibilité? Il y a quelques avancées mais il aurait fallu rétablir les critères de pénibilité supprimés en 2017. L’emploi des seniors? On se bornera à un instrument de mesure. L’égalité salariale entre les femmes et les hommes? Rien, quand il y a tant à faire.

Ne reste donc que l’allongement de deux ans de la durée d’activité et l’augmentation du nombre de trimestres pour une retraite entière. Seuls les salariés sont obligés de fournir des efforts en travaillant plus longtemps. Ils se voient ainsi privés de la liberté de choisir de poursuivre ou pas leur activité après 62 ans.

Le gouvernement nous dit qu’il y a du «sucré» dans son texte. Le reste est tellement corsé que c’est bien une bonne louchée de sel que les salariés devront avaler.

Les Français ne s’y trompent d’ailleurs pas et rejettent largement la réforme. Un tel projet doit être combattu et l’unité des forces syndicales doit être préservée. Unis, on peut gagner, désunis on est sûrs de perdre. Le gouvernement doit retirer son projet, seule la mobilisation de toutes et de tous, le 19 janvier, évidemment, mais tous les jours par des initiatives multiples et diverses, permettra de faire reculer le gouvernement. Jamais les arguments du gouvernement ne sont apparus aussi faibles. Alors, comme l’Unsa, mobilisons-nous!


 

Retraites. Laurent Berger, CFDT: « Un projet de réforme profondément injuste »

Le système de retraite par répartition est un bien précieux. Il est porteur de solidarité et de justice. La CFDT s’est toujours battue pour le préserver et l’améliorer. Le préserver parce que sa survie dépend de son équilibre. L’améliorer car de nombreuses inégalités minent ce pacte de solidarité.

Aujourd’hui, ce que propose le gouvernement ne répond sûrement pas aux enjeux de justice sociale que la CFDT appelle de ses vœux. En faisant supporter la totalité des efforts sur les seuls travailleurs via le report de l’âge de départ à 64 ans, ce projet est injuste car il va toucher durement les travailleurs qui ont commencé à travailler tôt, ceux qui ont des métiers difficiles… En aucun cas, ce projet ne tient compte du travail réel de millions de travailleurs.

Injuste aussi car 40 % des travailleurs ne sont plus en emploi au moment de partir à la retraite et aucune réelle contribution n’est demandée aux employeurs pour assumer leurs responsabilités sur l’emploi des seniors.

La liste est longue des désaccords sur cette réforme, malgré quelques avancées que nous avons revendiquées, comme la prise en compte des périodes de contrat TUC. Ce dont il s’agit, ce n’est pas tant d’une réforme des retraites que d’une réforme des finances publiques supportée par les travailleurs.

Face à cette réforme, la CFDT se mobilise dans les actions intersyndicales. Il faut réussir les manifestations du 19 janvier prochain pour montrer la détermination à lutter contre le report de l’âge légal. Il faut faire signer massivement la pétition contre les 64 ans. Fidèle à son histoire, la CFDT se mobilise contre cette réforme car nous voulons un système de retraite par répartition juste et solidaire.

 

   publié le 14 janvier 2023

Allemagne. Lützerath, la capitale de la lutte contre le charbon

Bruo Odent sur www.humanite.fr

L’État fédéral et le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie appuient l’énergéticien RWE dans la destruction du village, dernier obstacle à l’extraction du lignite à ciel ouvert. Un ordre d’évacuation a commencé à être mis en oeuvre ce 11 janvier.

Lützerath (Allemagne), envoyé spécial.

Du trou béant de la mine agrandie de Garzweiler II, profonde de plus de 200 mètres et qui mesure déjà près de 50 kilomètres carrés, doivent être extraits du lignite, le charbon primaire le plus polluant de tous les combustibles fossiles.

Sur cette zone, le village de Lützerath, à quelques encablures d’Aix-la-Chapelle, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, est devenu le point d’effervescence de la lutte environnementale en Allemagne.

Situé au bord d’une gigantesque mine de lignite à ciel ouvert, le village est promis à la disparition dans les heures qui viennent. Depuis deux ans, il a été investi par des militants de la cause climatique qui n’entendent pas lâcher un pouce aux monstrueuses excavatrices toutes proches.

La détermination de ces écologistes est maximale. Leur face-à-face avec la police du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie prend un aspect de plus en plus tendu.

Un ordre d’évacuation a été établi. Il a commencé à être mis en oeuvre ce 11 janvier. Ce combat pour la survie de Lützerath, contre son engloutissement par les machines du Konzern RWE, ce conglomérat privé qui figure parmi les plus grandes multinationales de l’énergie, est devenu un des sujets, si ce n’est le sujet majeur de l’actualité outre-Rhin.

Enjeu: l’extraction de 280 millions de tonnes de lignite sous le village, destinées à alimenter les centrales thermiques de Neurath et de Niederaussem qui constituent, ensemble, une des plus grosses souffleries de gaz à effet de serre en Europe.

Checkpoint et barricades

Pour rencontrer les militants climatiques, les journalistes se voient obligés d’effectuer un hallucinant périple. Dans ce territoire transformé en zone hostile, première étape: se rendre aux abords de Titz, une localité où une équipe de fonctionnaires de police installée dans un conteneur sur un parking distribue des accréditions.

Ensuite, affublé d’un gilet bleu afin de vous reconnaître sur place, on vous installe dans une voiture de police. Cette curieuse navette permet de franchir les barrages qui interdisent tout accès en voiture à Lützerath.

On vous lâche alors à quelques centaines de mètres des limites du village. Vous êtes autorisé à aller « au contact des occupants » et à franchir, comme autant de check-points, les barricades qu’ils ont installées, de leur côté, quand il est devenu clair que l’on voulait les évacuer.

Des jeunes gens, des rires et des saluts, sous forme de bienvenue, fusent à votre arrivée.

Sur l’intervention policière, Alma Janssens, l’une des porte-parole françaises de l’organisation baptisée « Lützi lebt » (Lützerath vit), lâche, en citant Gramsci, un grand sourire aux lèvres: « Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté ! »

Visite des lieux

Le rapport de forces, cependant, est moins déséquilibré qu’il n’y paraît. Ce 8 janvier, des milliers de manifestants venus des quatre coins de l’Allemagne ont convergé vers le village, passant à travers champs pour contourner les barrages routiers des policiers et répondre à l’appel à l’aide des occupants assiégés.

Dans le mouvement pour le climat au sein de la « société civile », personne ne fait défaut. Toutes les associations qui comptent outre-Rhin sur le front climatique l’ont fait savoir dans une conférence de presse commune, le 6 janvier.

Du Bund (les Amis de la Terre) à Friday For Future, l’homologue allemand de l’organisation de Greta Thunberg en Suède, en passant par Greenpeace Deutschland, toutes ont condamné la répression engagée par les autorités.

« Le climat n’en sera pas mieux protégé, seuls ici seront protégés les profits de RWE, le plus fort émetteur de CO2 d’Europe ! » Luisa Neubauer militante de Friday For Future Allemagne

Elles ont annoncé leur participation à une grande manifestation, prévue sur place le 14 janvier.

Averell, l’un des jeunes occupants de Lützerath, entreprend de nous faire visiter les lieux. Il évoque la fière attitude d’Eckardt Heukamp, le dernier agriculteur, forcé de quitter le village en octobre après avoir longtemps résisté à l’expropriation de RWE, qui possède désormais tous les terrains et s’en réclame bruyamment sur le plan juridique.

« Il apparaît régulièrement, nous encourage, nous approvisionne en victuailles comme pour signaler combien il est en fait toujours des nôtres. » Dans les arbres, juste au-dessus de nous, une cabane a été installée. « C’est là que je dors », dit Averell.

Étonnant endroit pour un grand gaillard comme lui. « C’est plus confortable qu’il n’y paraît vu d’ici », explique-t-il. Bien d’autres ont été installées. Partout on assiste aux préparations à la confrontation avec les forces dites de l’ordre. Il ne reste plus un pavé sur le territoire de l’ex-commune. Tous ont été mobilisés pour la confection de barricades.

Derrière le projet de mine à ciel ouvert, la trahison des Grünen

Il ne faut guère attendre très longtemps pour que l’amertume pointe à l’égard des dirigeants du parti vert, aux affaires au plan fédéral comme au niveau du Land.

Après des élections régionales, en juin 2022, les écologistes ont conclu à Düsseldorf une alliance de gouvernement avec la droite chrétienne-démocrate (CDU).

Un deal a été passé début octobre entre, d’une part, le patron de RWE, Markus Krebber, d’autre part Robert Habeck, vice-chancelier, ministre de l’Économie et du Climat, Mona Neubaur, dirigeante des verts et ministre de l’Économie en Rhénanie-du-Nord-Westphalie.

L’accord, présenté comme un « bon compromis », donne le feu vert à RWE pour éradiquer Lützerath. En échange, le Konzern accepte d’arrêter l’exploitation du lignite d’ici à 2030, et non 2038 comme avancé auparavant.

La disparition de Lützi serait certes « triste » mais « incontournable d’un point de vue pragmatique », explique Mona Neubaur, qui se justifie en avançant le « besoin de faire face d’ici là » à la crise énergétique provoquée par l’arrêt des approvisionnements de gaz naturel russe.

L’objectif de sortie du charbon en 2030 part en fumée

Il faudrait sécuriser la fourniture de combustible pour maintenir le réseau électrique sous tension. « Un marché de dupes », lui rétorque Luisa Neubauer, la très charismatique dirigeante de Friday For Future Allemagne, venue en personne à Lützerath ce 8 janvier.

Elle brandit les chiffres d’une étude réalisée par plusieurs organismes scientifiques, prouvant que le maintien du recours au lignite à niveau élevé n’est pas nécessaire.

Elle démontre de manière cinglante comment les dirigeants écologistes ont repris un objectif du mouvement pour le climat (la sortie du charbon en 2030) « pour le vider totalement de son sens » en faisant brûler plus de charbon dans l’intervalle.

Ce qui conduira l’Allemagne à aggraver encore ses émissions de CO2, la part du charbon ne cessant de croître dans son mix électrique depuis 2021.

Dans ces conditions, la date de 2030 n’est rien d’autre qu’une « fausse promesse ». « Le climat n’en sera pas mieux protégé, seuls ici seront protégés les profits de RWE, le plus fort émetteur de CO2 d’Europe ! » s’indigne la jeune femme.

Une immense banderole déployée sur un bâtiment de ferme clame: « 1,5 degré Celsius veut dire: Lützi reste !  » L’Allemagne, prisonnière de son modèle énergétique marchand sur lequel se sont alignés l’Europe et son marché unique de l’électricité, s’apprête effectivement à piétiner les engagements pris à l’occasion de l’accord de Paris sur le climat pour contenir à 1,5 degré la hausse des températures. « La ligne rouge se situe ici, relève Averell.  La franchir, cela veut dire accentuer un réchauffement aux conséquences devenues si dramatiques. Surtout pour nombre de pays du Sud. »

Lützerath, le rendez-vous des militants climat

Lützerath est devenu un symbole largement au-delà des frontières allemandes. Vanessa Nakate, engagée dans la lutte contre le projet mortifère d’oléoduc de TotalEnergies entre l’Ouganda et la Tanzanie, est venue ici.

Tout comme le Colombien Juan Pablo Gutierrez, qui se bat contre l’extension d’une mine de houille géante à ciel ouvert, menace pour l’existence même de son peuple yupka.

Les défenseurs de Lützi n’en croient pas leurs yeux, ce 8 janvier, quand déferlent à travers champs et d’un camp d’accueil improvisé, installé dans la commune voisine de Keyenberg, des centaines de militants solidaires.

La « promenade du dimanche », le traditionnel rendez-vous qu’ils s’attachent à observer depuis des mois, se transforme en un long cortège bigarré de plus de 2 000 personnes se revendiquant d’une alliance « Lützerath Unräumbar » (Lützerath non évacuable).

Beaucoup essuient quelques larmes. « C’est considérable ce qui se passe. Vous ne pouvez pas savoir comme cela donne des forces », confie, émue et joyeuse, Linda Kastrup, militante de Friday For Future, aux abords du défilé.

La fracture avec la ligne des dirigeants verts n’est pas seulement l’apanage des ONG. Elle est manifeste jusqu’au sein même du parti vert.

Au siège de la Grüne Jugend, l’organisation de jeunesse des écologistes, dans la grande ville voisine de Mönchengladbach, Fabian Sneider est de toutes les manifestations de solidarité avec Lützerath.

Le jeune homme, porte-parole des jeunes verts dans la cité, ne cache pas son désaccord avec la ligne de son parti. Il plaide pour une « nationalisation des entreprises comme RWE », bien trop puissantes pour gérer ce qui relève de l’intérêt public.

S’il évite le discours radical mettant en cause le système qui prend tant la force de l’évidence à Lützerath, où l’on peut observer en permanence l’action des excavatrices du capital, il évoque la nécessité d’entrer « dans une ère post-capitaliste », seul moyen de faire face aux défis climatiques.

Le sort du village en suspend

RWE, dont le premier actionnaire est devenu le Qatar, quelques semaines avant le Mondial de football, a maximisé ses profits en 2022 en augmentant, au cours des trois premiers trimestres, ses bénéfices de près de 2 milliards d’euros.

Ces superprofits doivent tout à l’explosion des prix de l’électricité. Un enrichissement obscène, aussi dévastateur pour le climat que pour le creusement des inégalités, quand la facture d’électricité devient impossible à payer.

La précarité énergétique, ou Strom Armut (pauvreté en courant électrique), touche à Mönchengladbach jusqu’à 18 % des foyers, selon l’étude d’un regroupement d’organisme sociaux et caritatifs (1). « On ne peut pas faire comme si ces urgences climatiques et sociales n’existaient pas, souligne Fabian Sneider. Il faut prendre l’affaire en main avant qu’il ne soit trop tard. »

Lützi pourra-t-il être sauvé des mâchoires des excavatrices géantes? Le sort du village reste incertain.

Les militants du climat ont marqué des points, le 8 janvier, en réussissant à se rassembler très nombreux sur place. Mais on bat aussi le rappel dans le camp de la répression.

Selon des informations du magazine Der Spiegel, des policiers de 14 Länder auraient été appelés à venir prêter main-forte à leurs collègues de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Et la police fédérale s’apprêterait à déployer force canons à eau, cavaliers et escouades de chiens sur le terrain.

« Il en va du respect de l’État de droit », répètent de concert le ministre de l’Intérieur du Land, Herbert Reul (CDU), et Tim Achtermeyer, chef régional des Verts. Du droit d’un Konzern, devenu maître d’un village exproprié. Contre le climat et la société. Un enjeu européen majeur.

(1) Rapport 2022 sur la pauvreté du paritätischer Wohlfahrt Gesamt Verband.


 

dernières nouvelles :

Le siège de Lützerath

Le Moyen Âge est de retour. Les hommes du groupe RWE ont déployé à l’aube, ce jeudi, une double barrière métallique de 2 mètres de haut et longue de 1,5 kilomètre autour du village de Lützerath, en Allemagne. Ils veulent isoler, affamer et forcer les résistants du climat, qui s’opposent depuis des semaines à l’engloutissement du village et à l’exploitation des millions de tonnes de lignite de son sous-sol (lire nos éditions des 11 et 12 janvier), à se rendre.

Ne sachant comment venir à bout de la mobilisation de ces jeunes militants retranchés jusque dans des cabanes dans les arbres ou enchaînés à des blocs de béton, RWE et les autorités ont adopté un nouveau schéma tactique. Il s’agit d’accentuer le siège de « Lützi » en ne se contentant plus de bloquer les routes, mais aussi les voies de passage à travers champs. Elles avaient permis à des milliers de manifestants de rejoindre le village dimanche 8 janvier, alors que se prépare un nouveau rassemblement, ce 14 janvier, à l’appel de toutes les ONG du climat, auquel participera la jeune Suédoise Greta Thunberg. L’objectif est clair: les militants ne pourront plus être ravitaillés, comme ils l’étaient jusqu’ici, bénéficiant d’un appui discret mais bien réel des habitants alentour.

Palme de l’hypocrisie ordo-libérale: l’énergéticien privé, le géant WE va au charbon, faisant état de son droit de barricader « ses » terres – arrachées récemment aux paysans expropriés – pour que l’État fédéral (SPD/Verts/FDP) et le gouvernement CDU/Verts de Rhénanie- du-Nord-Westphalie puissent faire donner leurs cavaleries policières contre des militants épuisés qui n’auront plus d’autre choix que de se rendre. Dans l’Allemagne rhénane si proche, un crime d’État est en préparation.

   publié le 13 janvier 2023

Montpellier : une unité syndicale retrouvée autant qu’espérée dans la bataille pour une retraite digne

sur https://lepoing.net/

A la tombée de la nuit de ce 12 janvier, ce sont 500 personnes qui se sont retrouvées devant la préfecture de Montpellier pour un rassemblement aux flambeaux à l’appel d’une intersyndicale complète et unie pour démarrer la bataille pour une retraite décente, et c’est que le début ! Les prises de paroles se sont enchaînées au titre des sections syndicales qui ont appelé à rejoindre le mouvement de grève qui démarre le 19 janvier sur tout le territoire.

Le Syndicat de Combat Universitaire de Montpellier (SCUM) a évoqué une « catastrophe sociale », une « attaque contre les précaires et les plus pauvres qui travailleront jusqu’à la mort, sans n’avoir jamais connu la retraite » et a rappelé que « c’est dans la rue que la bataille se mène ». Solidaires a dénoncé une réforme « injuste et brutale » et a rappelé ses revendications : « pas un jour de plus, pas un euro de moins, pas 43 années de cotisations » au profit « d’autres solutions », comme « taper dans les exonérations aux grandes entreprises, au CAC 40 ». La CFDT s’est réjouie d’un « front syndical uni », représentatif de « citoyens et citoyennes majoritairement contre cette réforme », alors que le « déficit du système des retraites n’est pas insurmontable ». L’UNSA a parlé d’une « régression sociale qui peut mettre le feu à la plaine, avec des retraitées pour qui le compte n’y est pas. » Pour FO non plus, « pas question de cotiser une année de plus ou de travailler deux ans de plus alors que les plus de 55 ans sont majoritairement sans emploi et que les excédents sur les caisses de retraite existent. »

La dernière intervention revenait à la CGT qui a remercié, lors d’un discours teinté d’une combativité exceptionnelle, « la présence nombreuse des participants contre cette réforme de régression sociale nous ramenant 40 ans en arrière sans rien retirer au monde de la finance ou au patronat. Ne boudons pas notre plaisir, l’unité syndicale est là pour démarrer une grève reconductible dès le 19 janvier, pour des retraites solidaires par répartition. »

Peut-on espérer que la bataille pour les retraites soit l’étincelle qui mettra « le feu à la plaine » ? Rendez-vous est pris le 19 janvier place Zeus à 11h à Montpellier, avec des manifestations également à Béziers, Sète et partout ailleurs, en sachant que les secteurs des transports et de l’énergie ont déjà annoncé des grèves paralysantes. En dehors de l’intersyndicale, des réseaux de gilets jaunes et citoyens en colère, déjà mobilisés le samedi 7 janvier, appellent à une nouvelle manifestation montpelliéraine ce samedi 14 janvier à 14h place de la Comédie.

Notons également qu’une assemblée pour s’organiser contre la hausse des prix et la réforme des retraites aura lieu le 20 janvier à 19h30 au Barricade (5 rue Bonnie), à l’appel du local associatif et du groupe “Montpellier contre la vie chère”. Suivi d’un décryptage de la réforme des retraite et d’une discussion sur les perspectives de luttes, samedi 21 janvier à 19h30, toujours au Barricade, avec le média Rapports de Force. (événement Facebook pour ce début de week-end d’organisation des luttes ici).


 


 

Retraites : la CGT énergie pose un plan de bataille pour préparer la grève reconductible

Guillaume Bernard sur https://rapportsdeforce.fr/

Après la chimie, la fédération CGT de l’énergie propose elle aussi un plan de bataille. Avec un appel à la grève reconductible dès le 19 janvier. Une volonté de se positionner comme un secteur moteur dans le conflit à venir.

 Un « plan de bataille », voilà ce qui est proposé dans le communiqué de presse de la Fédération nationale des Mines et Énergie (FNME) de la CGT publié ce 13 janvier. Ce dernier se décline en plusieurs points… et le premier donne le ton : la grève reconductible dès le 19 janvier et jusqu’au retrait de la réforme des retraites.

« Dès le premier jour de grève interprofessionnelle, les salariés vont monter des piquets dans les entreprises de l’énergie et poser la question de la grève reconductible », détaille Fabrice Coudour, secrétaire fédéral de la FNME. Pour illustrer la fermeté de son appel, la puissante fédération CGT ajoute à son plan la rupture du dialogue avec l’employeur, le filtrage des piquets, la reprise en main de l’outil de travail ou encore la participation aux « actions citoyennes », qui pourraient avoir lieu dans la période.

Les longues grèves dans l’énergie qui ont eu en 2022 peuvent-elles nuire à la mobilisation ? « Quand on fait grève pendant longtemps et qu’on perd, oui, c’est difficile de repartir. Mais quand on gagne 200 € d’augmentation, comme ça a été le cas cette année, cela donne au contraire confiance », analyse Fabrice Coudour.

Les secteurs moteurs de la grève entrent en scène

Quelques jours plus tôt, les syndicats CGT du pétrole (dont ceux des raffineries) avaient déjà présenté leur plan de bataille, appelant à augmenter progressivement la durée de la grève avec 48 h de grève le 26 janvier et 72 h le 6 février, assortis d’une proposition d’entrée en grève reconductible. L’appel de la FNME est à replacer dans ce cadre. « Nous nous réunissons actuellement avec les fédérations CGT des Ports et docks, de la chimie à la RATP, avec les cheminots, pour voir quel plan de bataille nous pouvons mettre en place. Les dates proposées par les syndicats du pétrole pourraient être des dates fortes », explique Fabrice Coudour.

Une volonté de ces fédérations, considérées comme critiques de l’action de Philippe Martinez, de donner des premiers signaux de combativité à la confédération. Voire de damer le pion à la confédération à son secrétaire général avant le 53e congrès ? « Non, cet appel n’est absolument pas lié au congrès. Nous nous sommes réunis avec des fédérations fortes, qui ont un gros pouvoir de blocage, tout le monde va se jeter dans la bataille, mais l’intérêt de tout le monde c’est que la grève soit suivie partout », précise Fabrice Coudour. Une chose est sûre, la bataille contre la réforme des retraites est bien lancée à la CGT.

 


 


 

Retraites. Les organisations de salariés visent un conflit durable à partir du 19 janvier

Samuel Ravier-Regnat sur www.humanite.fr

Des cheminots aux raffineurs en passant par les énergéticiens, les appels à la grève se sont enchaînés ce jeudi, émanant de tous les syndicats unanimement opposés à la réforme des retraites.

C’est la première échéance de la lutte contre la réforme des retraites, proposée par l’intersyndicale au complet, mardi soir, immédiatement après la présentation du projet du gouvernement : la manifestation du 19 janvier, à Paris et dans des dizaines d’autres villes en France. D’un bout à l’autre du pays, ce sera aussi une journée de grève, notamment dans des secteurs stratégiques comme les transports. À la SNCF, théâtre en décembre d’une mobilisation des contrôleurs en marge des organisations syndicales, un préavis a été déposé mercredi par la CFDT, la CGT, SUD rail et l’Unsa contre un texte jugé « injuste et porteur de reculs sociaux ». Les quatre structures appellent à « une grève puissante » le 19 janvier.

Le mouvement pourrait également être suivi à la RATP, sur laquelle plane la menace de la suppression d’un régime spécial qui permet à 40 000 salariés de compenser la pénibilité de leurs tâches par un départ anticipé à la retraite. Les syndicats ont promis de mettre « tout en œuvre pour s’opposer » aux desseins de l’exécutif, joignant ainsi leurs forces à celles d’autres réseaux de transport urbain qui se préparent à la mobilisation. À Grenoble, par exemple, le préavis déposé par l’intersyndicale de la Tag court du 19 janvier au 30 juin.

Le gouvernement martèle sa volonté d’aller « jusqu’au bout »

Dans le port, les dockers se joignent au mouvement dès le 19, prenant acte du fait que la réforme va les contraindre à travailleur eux aussi deux années de plus alors que leur convention collective acte la pénibilité de leurs métiers en leur permettant de partir quatre ans avant l’âge légal.

Globalement, les travailleurs se préparent à un conflit durable, face à un gouvernement qui a martelé, par la voix de son porte-parole, Olivier Véran, sa volonté d’aller « jusqu’au bout ». Parmi les salariés de la branche des industries électriques et gazières, qui regroupe près de 150 entreprises (dont EDF, RTE, Engie ou Enedis) et redoute elle aussi la suppression de son régime spécial, la question de la grève reconductible sera donc « posée », tout comme l’hypothèse d’ « actions sur les outils de travail », selon Sébastien Menesplier. « La grève commence le 19 et s’arrêtera quand la réforme aura été retirée. (…) Il faut qu’elle soit massive et d’ampleur », a plaidé le secrétaire général de la fédération mines-énergie de la CGT, mercredi sur France Info.

Une mobilisation structurée et ambitieuse

De leur côté, les ouvriers des raffineries entendent se manifester en nombre, comme lors de la grève pour des augmentations de salaires qu’avait connue le pays pendant près de cinquante jours, cet automne. Mercredi, la fédération nationale des industries chimiques de la CGT a rendu public son plan de bataille : appel à la grève de 24 heures le 19 janvier, appel à la grève de 48 heures le 26 janvier, appel à la grève de 72 heures le 6 février avec possibilité de poursuivre ensuite sur un mouvement reconductible. Une mobilisation structurée et ambitieuse qui ne pourra aboutir que si « les salariés de tous les secteurs économiques, public et privé, s’engagent dans les grèves et les manifestations », souligne l’organisation. Comme si elle sentait venir l’orage, la première ministre, Élisabeth Borne, a appelé les syndicats à « ne pas pénaliser les Français », au détour d’un déplacement à Disneyland, ce jeudi. Sans se demander qui, du gouvernement avec sa réforme des retraites ou des organisations de défense des travailleurs, pénalise vraiment les habitants de ce pays.


 

   publié le 12 janvier 2023

 

Comment les salariés peuvent-ils
faire reculer le gouvernement ?

Pierre Chaillan sur www.humanite.fr

Retraites. À l’annonce de la réforme, l’ensemble des organisations syndicales et de jeunesse s’unissent et appellent à une journée d’action et de grève le 19 janvier. Les partis politiques de gauche organisent un meeting unitaire le 17 janvier. Quels sont les leviers qui vont permettre au mouvement social de gagner?

Entretient avec :

Catherine Perret, secrétaire confédérale de la CGT

André Chassaigne, président du groupe GDR, député PCF du Puy-de-Dôme

Stéphane Sirot, historien du syndicalisme

Le rapport de forces capital-­travail est-il en train de changer? Fin 2022, de nombreuses mobilisations sur les salaires ont obtenu des résultats importants. À l’heure où l’inflation explose et où la récession frappe à la porte, les classes populaires voient leur niveau de vie régresser et leurs emplois menacés. Dans le même temps, les profits du CAC 40 battent des records, avec plus de 80 milliards de dividendes versés aux actionnaires. La bataille sur les retraites semble maintenant décisive dans cet affrontement de classe. D’après les enquêtes d’opinion, et de manière encore plus marquée chez les salariés, l’opposition est très majoritaire à la réforme Macron-Borne visant à reculer l’âge du départ à la retraite et à allonger la durée de cotisation. Dans ce contexte, le mouvement social s’unit. L’ensemble des organisations syndicales et de jeunesse ont signé une déclaration commune et appellent à une journée interprofessionnelle d’action et de grève le jeudi 19 janvier. Après une première rencontre le 10 janvier, les partis de gauche tiendront un grand meeting unitaire le mardi 17 janvier au gymnase Japy, à Paris. Les formations politiques s’organisent aussi pour avancer des propositions alternatives dans les assemblées élues et pour permettre à cette expression majoritaire de se faire entendre. À l’initiative du PCF, une pétition en faveur d’un référendum pour une autre réforme des retraites circule. Une manifestation se tiendra à Paris le samedi 21 janvier à l’appel de la FI. Toutes ces initiatives vont-elles insuffler une dynamique suffisamment puissante pour faire plier le pouvoir et imposer d’autres choix?

Comment se fait-il que le syndicalisme se rassemble aujourd’hui et soit uni sur ce dossier des retraites alors qu’il n’en a pas toujours été ainsi?

Catherine Perret : Le travail à l’unité des travailleurs autour de l’ensemble des organisations syndicales qui les représentent fait partie de l’ADN de la CGT depuis ses origines. Malgré des différences voire des divergences sur certains sujets importants, la confédération, comme ses organisations, a toujours proposé des intersyndicales sans exclusive. Heureusement d’ailleurs que le syndicalisme reste uni contre la montée de l’extrême droite, arme de division des salariés. Depuis juillet 2022, et pour la première fois depuis 2010, plusieurs rencontres ont débouché sur des communiqués unitaires de toutes les organisations. Toutes ont pris l’engagement de lutter contre la retraite à 64 ans et contre l’accélération de la réforme Touraine, mais aussi pour un autre partage des richesses. C’est cette opposition solide au projet Macron qui nous réunit et débouche sur de premiers appels à la grève interprofessionnelle, telle la journée du 19 janvier. C’est très important d’être ainsi en phase avec les 80 % de citoyens qui partagent notre action. C’est essentiel si on veut gagner, et la CGT comme la CFDT et les autres syndicats veulent mener un mouvement social victorieux.

André Chassaigne : J’ai une conviction: la victoire sur les retraites se gagnera grâce à un front uni et une très large mobilisation autour des organisations syndicales et de jeunesse. Pour nous, parlementaires communistes et ultramarins, le front uni, c’est d’abord savoir parler d’une même voix avec les composantes de la Nupes pour dénoncer le projet funeste du gouvernement. C’est en ce sens que nous organisons un meeting commun au gymnase Japy, à Paris, le mardi 17 janvier pour dire notre opposition unanime à la retraite à 64 ans. Ensuite, pour impulser une large mobilisation, il faut convaincre que la réforme du gouvernement n’est pas une fatalité, que rien ne nous oblige à travailler encore plus longtemps. Soyons très clairs: le gouvernement ment, le régime des retraites n’est pas en danger, l’ambition d’Emmanuel Macron n’est pas de le sauver mais de faire des économies sur le dos des travailleurs et des retraités pour financer de nouveaux cadeaux aux entreprises et pour respecter les engagements du Pacte de stabilité européen. Nous n’inventons rien, le gouvernement l’a écrit en toutes lettres dans le dernier projet de loi de finances et dans le Pacte de stabilité.

Stéphane Sirot : Depuis trente ans, les retraites motivent la majorité des grands mouvements sociaux. Hormis en 2010, ils se sont déroulés sur fond de division syndicale. Le communiqué est clair sur deux points centraux: le rejet du recul de l’âge légal de départ en retraite et d’un nouvel allongement de la durée de cotisation. Rien d’étonnant à ce que la CGT et ses partenaires habituels, à l’origine des précédentes mobilisations, affirment leur opposition. Cela peut sembler différent pour la CFDT. Il y a toutefois des raisons évidentes à son refus du moment. D’abord, le projet gouvernemental qui s’annonce repose sur des bases paramétriques, la dimension systémique, regardée avec intérêt par cette centrale, étant un angle mort. Ensuite, en juin 2022, son congrès a donné mandat à sa direction de repousser les mesures phares voulues par l’Élysée. Enfin, un recul à 64 ans avec l’allongement de la durée de cotisation ramènerait le monde du travail quarante ans en arrière! Y compris symboliquement, une telle régression est inacceptable pour des syndicats qui se respectent. Ce choc a le potentiel de produire un contre-choc, illustré par les études d’opinion. Un mouvement social en sera sûrement le prolongement. Reste à savoir si le front syndical résistera, au cas où le gouvernement brandirait des « contreparties » pour inciter des organisations à se mettre en retrait, ou quand viendra le moment de décider des formes d’action.

Selon les enquêtes d’opinion, une très grande majorité populaire est opposée à un recul de l’âge du départ à la retraite. Comment alors imposer un rapport de forces gagnant?

Catherine Perret : C’est exact, contrairement à la précédente réforme de 2019, où il a fallu mener un gros travail de conviction, aujourd’hui la quasi-totalité des travailleurs sont opposés à la réforme Macron. Cela irrigue toutes les catégories socioprofessionnelles, les générations d’actifs, les secteurs d’activité. Cette unanimité en dit long sur le rapport au travail, dans un pays où les jeunes ne trouvent pas de CDI avant l’âge de 28 ans et où les travailleurs expérimentés sont jetés hors de l’entreprise majoritairement avant 60 ans. C’est pourquoi la CGT propose non seulement de combattre la retraite à 64 ans, mais d’imposer des dispositifs d’amélioration du niveau des pensions, de réduction du temps de travail, des départs anticipés pour les salariés du privé aux travaux pénibles ou subissant des contraintes notamment liées à des missions d’utilité sociale. On gagnera ce conflit majeur en entraînant une majorité de travailleurs et de travailleuses à la fois contre les 65 ans et pour un nouveau projet de société autour du triptyque: « 15-32-60 », lutte pour l’augmentation générale des salaires – 15 euros de l’heure minimum –, 32 heures par semaine et retraite dès 60 ans à taux plein. Cela nécessite de construire un mouvement durable à partir du jeudi 19 janvier par des grèves d’entreprises massives et de généraliser l’arrêt des productions, mais aussi des services, et aussi d’être inventifs comme en 2020 pour nos manifestations de rue.

Stéphane Sirot : Depuis un an, un pic de conflictualité se déploie notamment dans le privé et les entreprises publiques. Ces conflits sont souvent offensifs: ils précèdent ou accompagnent les négociations annuelles obligatoires et revendiquent au-delà des propositions des directions. Leurs résultats sont de surcroît volontiers positifs. Cela produit un effet d’exemplarité et d’entraînement générant une dynamique qui, sans inverser à ce stade le long cycle néolibéral à l’avantage du capital, participe de la construction des bases d’une contre-offensive. À condition que des organisations syndicales la canalisent et l’attisent, et que la critique du capitalisme sous-jacente à ces mouvements trouve un solide prolongement dans les champs politique et institutionnel. Toujours est-il que cette combativité exprime une disponibilité en la matière sur laquelle les syndicats ont tout lieu de s’appuyer dans le cadre d’une contre-réforme des retraites.

André Chassaigne : Le constat est sans appel: les travailleurs qui se mobilisent font la preuve que les lignes du rapport de forces ne sont jamais figées. Il faut aussi insister sur l’injustice de cette réforme qui va frapper très fort et immédiatement, dès l’été prochain, tous ceux qui s’apprêtaient à prendre leur retraite. Pour gagner cette bataille, portons un message d’espoir: notre système de solidarité est viable, nous pouvons même le renforcer pour permettre aux retraités de vivre mieux de leur pension.

Comment faire pour obtenir une victoire salariale?

Stéphane Sirot : Le constat des échecs peut être relativisé: sans rapports de forces, la dégradation des systèmes de retraite se serait faite encore plus dure et plus rapide. Les mobilisations les moins infructueuses ont quelques caractéristiques communes. Menées en dépit des clivages syndicaux, elles ont montré que l’unité est un outil, non une fin en elle-même. Le choix du corpus revendicatif et des modes d’action les plus probants est au moins aussi essentiel. Des grèves reconductibles entravant l’appareil de production, scandées par d’amples manifestations et saupoudrées de pratiques transgressives paraissent ainsi plus efficaces que des journées d’action isolées. D’autres ingrédients sont nécessaires. Celui de l’opinion est là, à faire fructifier par la mise en lumière d’une contre-­logique à la logique libérale, comme l’avait initié la CGT en 2019-2020 avec l’idée d’une contre-conférence de financement des retraites. La capacité syndicale à étendre la conflictualité au-delà de ce qu’il demeure de ses bastions historiques participe aussi des dimensions à vivifier. Le contexte est en outre inflammable. Le pic inflationniste et le rétrécissement des dispositifs dits de « bouclier » sont une source de mécontentements. Et a contrario de précédentes contre-réformes lancées dans les premiers temps de gouvernements confortablement majoritaires, celle-ci émerge sous le second quinquennat d’un Macron usé, à l’autoritarisme exacerbé par ses faiblesses, telle l’absence de majorité parlementaire. S’il est illusoire de faire des pronostics, les syndicats ont des atouts dans leur manche.

Catherine Perret : La CGT considère que les luttes massives de 2019-2020 contre la réforme systémique à points ont permis de faire reculer le gouvernement. Il n’a eu d’ailleurs d’autres choix, après le Covid, que d’enterrer son projet pourtant validé par un 49.3. Les groupes d’opposition parlementaire ont joué aussi un rôle essentiel en déposant des amendements et en faisant vivre les débats à l’Assemblée nationale et au Sénat. C’est d’ailleurs ce soutien que nous attendons à nouveau des groupes politiques de gauche, plus importants aujourd’hui, et surtout de ne pas interférer avec la conduite du mouvement social qui relève des organisations syndicales. Tout mouvement social est vivant, il évolue avec les engagements de la base, avec le pouls de celles et ceux qui luttent, et non avec des incantations de « lider maximo »… Toutes les conditions économiques, sociales et politiques sont réunies pour que la retraite centralise les colères liées aux fins de mois difficiles, aux conditions et sens du travail, aux incertitudes énergétiques et environnementales. Faisons en sorte, tous ensemble, d’aller à la gagne en 2023!

André Chassaigne : Les alternatives sont nombreuses, non seulement pour pérenniser notre système par répartition et ses conquis sociaux, mais aussi pour en gagner de nouveaux. Je pense notamment à un âge de départ ramené à 60 ans, à la nécessité de revaloriser l’ensemble des pensions et de porter notamment la pension minimale à hauteur du Smic, de mettre fin aux écarts criants entre les conditions des femmes et des hommes à la retraite, de prendre en compte à sa juste valeur la pénibilité… Oui, une autre réforme des retraites, humaniste et progressiste, est possible! Pour cela, il faut renforcer le financement par la cotisation en mettant fin, progressivement et sur des critères sélectifs, aux exonérations de cotisations employeur dont l’effet bénéfique sur l’emploi n’est pas démontré. Ces exonérations représentent aujourd’hui près de 80 milliards d’euros. À titre de comparaison, le déficit annoncé pour le régime des retraites est entre 7,5 et 10 milliards en 2027! De meilleures retraites, c’est aussi agir pour une meilleure répartition des richesses en augmentant les salaires et en assujettissant par exemple les revenus financiers des sociétés.

Une très grande majorité populaire est opposée à un recul de l’âge du départ à la retraite. Faut-il, comme vous le proposez, organiser un référendum pour se faire entendre?

André Chassaigne : En effet, l’opposition à la réforme est nette: 80 % des Français la refusent. C’est encore plus net chez les ouvriers (82 %) et chez les employés (90 %). Le gouvernement est inquiet, mais il feint de ne pas s’en préoccuper. Il nous revient à nous, parlementaires, de faire entendre cette voix de la contestation, c’est pourquoi notre groupe a proposé le dépôt d’une motion référendaire qui permettrait de suspendre l’examen du projet de loi pour le soumettre à un référendum. Il ne s’agit pas d’un artifice de procédure, c’est un moyen concret et efficace d’associer le peuple à ce débat et aux bouleversements qu’engendrerait la réforme du gouvernement.

 

   publié le 11 janvier 2023

Réforme des retraites :
le bras de fer commence

Pierre Jequier-Zalc  sur www.politis.fr

Le gouvernement a présenté ce 10 janvier son projet de réforme des retraites en conférence de presse, qui prévoit d’augmenter l’âge légal de départ à la retraite à 64 ans. Une première journée de mobilisation est prévue le 19 janvier.

« 64 ou 65 ans ? » Après plusieurs semaines de semi-annonces, de pseudo concertations et d’atermoiements, la Première ministre, accompagnée de Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, d’Olivier Dussopt, ministre du Travail, et Stanislas Guérini, ministre de la Fonction publique, a présenté son projet de réforme des retraites.

Et le secret de Polichinelle n’est plus : le gouvernement prévoit un report de l’âge légal de départ à la retraite à 64 ans. « C’est pour préserver notre système des retraites que nous devons le faire évoluer […], nous l’avions annoncé, ce n’est donc une surprise pour personne » a souligné la Première ministre, Élisabeth Borne, ce mardi 10 janvier devant la presse.

En plus de ce relèvement de l’âge légal de départ, la réforme Touraine sera largement accélérée. Ainsi, la montée progressive à 43 annuités pour bénéficier d’une retraite à taux plein s’achèvera en 2027 (contre 2035 jusqu’à présent).

Deux ans de plus pour tout le monde… ou presque

Lors de la conférence de presse, la Première Ministre a beaucoup appuyé sur la « concertation » qui a eu lieu durant l’automne avec les partenaires sociaux pour expliquer cette décision de fixer l’âge de départ à 64 ans et non 65.  « Ce dialogue a été nourri, utile », a-t-elle ainsi insisté, avant de présenter les autres mesures de cette réforme.

Car si le report de l’âge légal était annoncé depuis de longues semaines, de nombreuses zones d’ombres résidaient encore sur le projet de réforme, notamment autour des carrières longues et de la pénibilité. Élisabeth Borne les a levées, sans rassurer un poil les organisations syndicales.

Tout le monde se prend deux ans, tout le monde est concerné, c’est ça le scandale.

Ainsi les personnes qui remplissent les conditions actuelles du dispositif « carrière longue » continueront de pouvoir partir plus tôt à la retraite… mais en travaillant aussi deux ans de plus. « Tout le monde se prend deux ans, tout le monde est concerné, c’est ça le scandale » peste, peu après les annonces, Michel Beaugas, secrétaire confédéral de Force Ouvrière.

De la même manière, les principaux régimes spéciaux (RATP, industries électriques et gazières…) seront supprimés pour les nouveaux entrants.

Pénibilité, le compte n’y est pas…

Sur la pénibilité non plus, le gouvernement n’a pas rassuré les oppositions. Comme nous vous l’expliquions dans Politis, plusieurs facteurs de risques (postures pénibles, vibrations mécaniques, port de charges lourdes) avaient été supprimés des critères de pénibilité pris en compte dans le compte personnel de prévention (C2P) à l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron.

Dans le projet actuel du gouvernement, ces critères ne seront pas particulièrement mieux pris en compte. Un fond d’investissement d’un milliard d’euros sur le quinquennat sera débloqué pour faire de la prévention sur le sujet, mais aucune modalité de départ anticipé n’est prévue pour les salariés exposés à ces risques. Pour rappel, selon la DARES, l’institut statistique du ministère du Travail, 34 % des salariés sont exposés à des contraintes physiques au travail, 22 points de plus qu’il y a 50 ans…

Parmi ces nombreuses mesures vivement critiquées à gauche, quelques petits rayons de soleil peinent à éclaircir le tableau global. Le minimum de pension augmentera de 100 euros par mois. Et dans le dispositif carrière longue, les trimestres validés en raison de congé parental (très souvent féminin) pourront être pris en compte.  

Des économies sur le dos des cotisants

Malgré cela, le sentiment qui habite tous les représentants syndicaux à la sortie de la conférence de presse est celui de la colère. Pour eux, cette réforme affectera, notamment, les salariés les plus modestes.

« La réforme consistant à repousser l’âge légal à 64 ou 65 ans n’aura par définition aucun impact » sur les plus diplômés, explique l’économiste Thomas Piketty dans une chronique publiée par Le Monde. Il souligne ainsi que les économies réalisées par cette réforme, évaluées à plusieurs milliards d’euros par an, « seront prélevées intégralement sur le reste de la population, notamment sur les ouvriers et employés ».

Interrogée sur ce point, la Première ministre a répondu : « Il faut arrêter de caricaturer, nous proposons un système qui tient compte de chaque âge. C’est un projet qui répartit le plus équitablement possible la contribution demandée à chacun. »

Elle a toutefois réaffirmé que cette réforme n’augmentera pas « le coût du travail pour les employeurs ». Manière détournée d’assumer que les économies réalisées se feront uniquement sur le dos des cotisants.

Le seul totem qu’ils ont, au gouvernement, c’est la profitabilité des entreprises, ça, ils n’y touchent jamais.

« Le seul totem qu’ils ont, au gouvernement, c’est la profitabilité des entreprises, ça, ils n’y touchent jamais », souligne Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT qui rappelle que les seules entreprises du CAC 40 ont versé plus de 80 milliards d’euros de dividendes à leurs actionnaires en 2022, un chiffre record.

19 janvier, première journée de mobilisation

Réunies à la bourse du Travail à Paris dans la foulée de la conférence de presse gouvernementale, les huit organisations syndicales (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, UNSA, Solidaires et FSU) ont annoncé une première grande journée de grèves et de manifestations le jeudi 19 janvier. Elles « appellent les salarié.es à se mobiliser fortement » contre une réforme jugée « brutale » et « injustifiée ».

Cette large intersyndicale, qui inclut la CFDT, est inédite depuis 12 ans. C’est d’ailleurs ce que souligne les différents représentants syndicaux interrogés, balayant les nombreuses références du gouvernement sur la concertation les incluant.

« Si on avait été entendus, on ne serait pas tous là, unis et vent debout contre cette réforme », confie Philippe Martinez. « La seule vraie concertation qu’il y a eu, c’est entre nous, pour fixer la date de cette première journée de mobilisation » raille le secrétaire confédéral de Force Ouvrière.

Tous espèrent que cette première mobilisation marquera le début d’un mouvement social dur et d’ampleur. Dès ce mardi, une nouvelle intersyndicale a été fixée au soir du 19 janvier pour prévoir la suite du mouvement.

   publié le 10 janvier 2023

Retraites. L’escroquerie sociale
du Rassemblement National

Florent LE DU sur www.humanite.fr

Avant d’aborder la réforme des retraites, sur laquelle ils tenteront de se présenter comme des opposants au libéralisme, les députés RN porteront, ce jeudi, une proposition de loi pour « augmenter les salaires », basée sur les exonérations de cotisations. Tour d’horizon des tromperies sociales du parti de Marine Le Pen. 

Le masque social de Marine Le Pen reste bien accroché. Après avoir axé ses dernières campagnes sur le pouvoir d’achat, la cheffe de file des députés RN cherche à surfer sur sa prétendue

Nouvelle étape, jeudi, à l’occasion de sa niche parlementaire. Le groupe d’extrême droite a choisi de mettre d’abord en discussion sa proposition phare de la présidentielle en la matière: la hausse des salaires. Ou plutôt, son illusion.

Baisser les cotisations patronales et réduire encore la protection sociale

Le RN propose en réalité d’inciter les entreprises à augmenter de 10 % les paies allant jusqu’à trois fois le Smic en les exonérant des cotisations patronales sur cette majoration.

Une vieille recette libérale qui « représente bien la vision qu’a le RN du monde du travail: protéger le capital, les entreprises, et faire peser ces fausses augmentations, pourtant nécessaires, sur la protection sociale », dénonce Pierre Dharréville. Le député communiste y voit un « numéro d’illusionniste pour faire croire qu’ils défendent les travailleurs ».

Ce que soutient le RN Jean-Philippe Tanguy, évoquant une revalorisation du « salaire réel » (sous-entendu le salaire net) qui serait bénéfique pour l’État car elle permettrait « une hausse des consommations ».

Une arnaque dans l’arnaque, sémantique cette fois. « C’est une démagogie qui consiste à faire croire que le salaire n’est que celui versé directement aux salariés, en occultant le salaire indirect (la différence entre le net et le brut – NDLR), qui correspond aux cotisations, donc à l’espace collectif », explique l’économiste Jean-Marie Harribey, ancien président d’Attac.

« Cette proposition, c’est privilégier la consommation marchande à la consommation publique, miser sur le productivisme. » Donc, en définitive, affaiblir la « protection des travailleurs français » chère à Marine Le Pen.

L’esbroufe de l’augmentation des prix du tabac

Le projet du RN constitue un manque à gagner pour la Sécurité sociale, les retraites ou encore les allocations familiales. Il serait compensé par l’augmentation du prix du tabac. Une mesure qui fiscaliserait encore un peu plus le financement de la protection sociale.

En outre, elle serait certes efficace en matière de santé publique, mais pèserait principalement sur les plus modestes.

En 2019, 30 % du tiers des revenus les plus bas et 43 % des privés d’emploi seraient fumeurs, selon l’Observatoire des inégalités, contre 18,2 % du tiers des revenus les plus élevés. « Par ailleurs, ce n’est pas tenable, la hausse serait plus que spectaculaire pour qu’il y ait une véritable compensation », estime Jean-Marie Harribay.

« Avec Marine Le Pen, les pauvres restent pauvres et les riches restent riches. »  Fabrice Flipo, professeur de philosophie politique

Une incohérence qui représente bien le projet faussement social du parti de Marine Le Pen. Avant le second tour de la présidentielle, la candidate revendiquait « l’importance à accorder aux plus vulnérables ».

Pour Fabrice Flipo, professeur de philosophie sociale et politique, qui a disséqué le programme du RN, l’esbroufe est totale: « Le “social”, en clair les mesures qui viendraient améliorer la condition des populations les plus démunies, est peu présent dans le programme de Marine Le Pen. Les salaires n’augmentent pas, la redistribution est inexistante », explique-t-il.

Par ailleurs, ses propositions pour améliorer le pouvoir d’achat (baisse de la TVA, fin de la redevance audiovisuelle) provoqueraient des « conséquences dangereuses », selon Fabrice Flipo, qui conclut: « Avec Marine Le Pen, les pauvres restent pauvres et les riches restent riches. »

Sur les retraites, la démagogie plutôt que la cohérence

Cela se confirme depuis juin: ses troupes ont systématiquement voté contre l’augmentation du Smic, l’indexation des salaires sur l’inflation, le blocage des prix, la revalorisation des petites retraites…

Des retraites dont les caisses seraient affaiblies par les exonérations de cotisations patronales que le RN propose. « Si vous êtes favorables à la retraite à 65 ans, dites-le directement », a ainsi ironisé l’insoumis Hadrien Clouet en commission.

La vitrine du RN vend pourtant l’inverse. « C’est une folie de faire cette réforme », a même jugé sur France Inter le président du RN Jordan Bardella, quand le député Julien Odoul parle de « réforme antisociale ».

Pourtant, en bons libéraux, les frontistes ont abandonné, il y a un an, le totem de la retraite à 60 ans.

Cherchant davantage à gagner des électeurs qu’à être cohérent, le parti d’extrême droite propose désormais un âge de départ progressif: 60 ans pour ceux ayant commencé à travailler entre 17 et 20 ans, et jusqu’à 67 ans pour ceux qui ont débuté leur carrière à 25 ans ou plus, pour une retraite à taux plein.

« Marine Le Pen a changé de pied plusieurs fois en fonction des électorats à conquérir », confirme le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite. « Cette fois, contrairement à 2019 quand elle était assez discrète, elle a affiné son projet et espère représenter une opposition importante et crédible à Emmanuel Macron. »

Une escroquerie de plus qui pourrait fonctionner, selon plusieurs observateurs. « Dans la mesure où le RN est arrivé à se positionner sur le pouvoir d’achat, les petites retraites, c’est plutôt bien pour lui d’aller sur le thème d’un pouvoir déconnecté qui méprise les Français, estime Bruno Cautrès, politologue au Cevipof. Un débat centré sur les questions d’injustice, avec en toile de fond des artisans, des boulangers qui ferment boutique, est un contexte qui lui est favorable. »

Un parti profondément anti-social

Néanmoins, l’extrême droite n’a ni la crédibilité, ni les propositions alternatives, ni la culture sociale pour se présenter comme un réel opposant à la Macronie.

Son opposition historique aux mouvements sociaux et aux syndicats pourrait la sortir du débat public, surtout si l’affrontement entre forces de gauche et droite libérale s’intensifie. « La culture antisyndicale reste assez forte au RN, qui ne peut donc pas avoir un rôle central dans le mouvement et devra trouver un autre moyen d’exprimer son rejet de la réforme », résume Bruno Cautrès.

La lutte contre les retraites pourrait faire office de révélateur, alors que 74 % des sympathisants RN sont favorables à un mouvement sur les retraites, selon un sondage Ifop pour Politis. « Localement, des élus pourraient se montrer, mais seraient-ils acceptés, visibles dans les cortèges? C’est loin d’être gagné, abonde Jean-Yves Camus. Si la mobilisation est massive, si les syndicats sont à la pointe du mouvement, le RN sera naturellement hors-jeu. »

Et le masque social pourrait commencer à tomber.


 

   publié le 9 janvier 2023

Après l’insurrection, le Brésil et Lula accusent le coup

Jean-Mathieu Albertini sur www.mediapart.fr

Lundi, le calme revient peu à peu à Brasília secoué par les attaques contre les lieux de pouvoir, dimanche 8 janvier, par des centaines de militants de l’ancien président d’extrême droite Jair Bolsonaro. Lula, à peine investi, fait déjà face à un immense défi.

Rio de Janeiro (Brésil).– Tout a commencé par une manifestation qui a débuté à 8 km de la place des Trois-Pouvoirs, le cœur de la démocratie brésilienne. À 13 heures, un contingent de plusieurs centaines de bolsonaristes quitte le campement installé devant le quartier général de l’armée, à Brasília. Les derniers présents de la fin 2022 ont été rejoints par une masse de sympathisants de Jair Bolsonaro. Environ 150 bus sont arrivés des quatre coins du pays ces derniers jours, selon les autorités locales, dont beaucoup financés par des membres de l’agro-industrie. La marche est encadrée par des policiers militaires, et un responsable assure dans un audio envoyé au gouverneur que « tout est sous contrôle. La manifestation est très pacifique ».

Deux heures plus tard, c’est le chaos. La Chambre des députés, le Sénat, puis le Tribunal supérieur fédéral et le palais présidentiel sont saccagés. Œuvres d’art, mobilier, vitres, bureaux, rien n’échappe à la furie destructrice. Les armes entreposées par les services de sécurité du palais présidentiel sont volées. Au passage, six journalistes sont violemment agressés et dépouillés. Heureusement, un dimanche et en pleines vacances d’été au Brésil, les bâtiments sont pratiquement vides et aucune victime n’est à déplorer. Après un après-midi de destruction incontrôlée, les autorités reprennent la main et expulsent les partisans d’extrême droite. Au lendemain du désastre, on compte environ 1 200 arrestations.

Le Brésil est sous le choc. À peine une semaine après son investiture triomphale, Lula est rattrapé par l’ombre de Jair Bolsonaro et les mouvements anti-démocratiques qui le soutiennent. Le nouveau président se trouvait à São Paulo au moment des faits, en train de visiter une petite ville touchée par des inondations. Juste avant de prendre un avion en direction de la capitale, il semble vaguement hébété devant l’ampleur des événements.

« Ce qui s’est passé est sans précédent dans l’histoire du Brésil », répète-t-il à diverses reprises. D’abord un peu confus, il enchaîne sur un discours très ferme, parle de « fascistes fanatiques » et demande des punitions exemplaires. Il fustige aussi l’attitude de Jair Bolsonaro, qui a sapé, durant tout son mandat, la légitimité des institutions. Surtout, il décrète une « intervention fédérale » dans le district fédéral (où se trouve Brasília) jusqu’au 31 janvier. Ce décret place l’ensemble des forces de l’ordre de la capitale sous l’autorité du gouvernement fédéral. Tout organe civil ou militaire peut désormais être employé dans le cadre du maintien de l’ordre. Le secrétaire exécutif du ministère de la justice, Ricardo Garcia Capelli, est nommé pour cette tâche, répondant directement au président.

À Brasília, le gouverneur est destitué

Il faut dire qu’Ibaneis Rocha, le gouverneur du district fédéral, fait l’objet de toutes les critiques. Allié de Jair Bolsonaro durant les élections, il a sous ses ordres plus de 10 000 policiers. Or nombre d’entre eux ont été jugés passifs, voire complices. On en a vu notamment certains se filmer avec des protestataires, sourire aux lèvres, pendant que le Congrès était vandalisé. Lula a ainsi dénoncé « de l’incompétence, de la mauvaise volonté ou de la mauvaise foi ».

Pendant la nuit, un juge du Tribunal suprême fédéral a destitué ce gouverneur pour « omission délibérée ». Le secrétaire à la sécurité du district fédéral et ancien ministre de la justice de Jair Bolsonaro, Anderson Torres, en vacances aux États-Unis, a également été démis de ses fonctions. 

Lula se veut volontaire. À peine les démineurs à la recherche d’éventuels engins explosifs en finissent-ils avec leur ouvrage qu’il file sur place pour constater l’ampleur des ravages. Lundi 9 janvier, il s’est réuni avec la présidente du Tribunal suprême fédéral et rencontre à 18 heures (heure locale) les gouverneurs de l’ensemble des États, dont beaucoup ont proposé des policiers de leurs forces respectives en soutien. Ce sont toutes les bases de l’État qui sont à revoir en ce début de mandat.

Creomar de Souza, analyste politique à Brasília, se désole de l’inaction des pouvoirs pour anticiper la catastrophe. « Les campements devant les quartiers généraux présents depuis plusieurs semaines n’ont pas été démantelés. Cela montre qu’une partie des militaires, de l’active, de la réserve et de leurs familles ont cette idée d’incarner un parti politique qui ne dit pas son nom pour garder leur influence. Le pouvoir civil a toujours eu du mal à contrôler les militaires et c’est une chose oubliée dans les événements d’hier. Lula a pourtant tendu la main aux militaires en nommant à la défense le très conservateur José Mucio, très bien vu par ces derniers. »

Les événements de dimanche vont causer des dommages irréversibles au mouvement de Bolsonaro. Cela écrasera la légitimité de l’extrême droite.

Alors que les bolsonaristes détruisaient la place des Trois-Pouvoirs, Lula s’est irrité contre ce ministre qui, depuis sa prise de fonction, a cherché à éviter l’expulsion de ces campements. Pour autant, c’est avec lui que Lula a le plus discuté par téléphone, pour tenter d’en savoir davantage sur le positionnement des forces armées au pire moment de la crise. Si le modèle trumpiste de l’invasion du Capitole sert d’inspiration claire, la situation est bien différente au Brésil, avec cette influence diffuse d’une partie de l’armée.

Mais cette fois, les partisans du coup d’État sont peut-être allés trop loin, estime sur Twitter le professeur Christian Lynch, de l’université d’État de Rio de Janeiro. « Les événements de dimanche vont causer des dommages irréversibles au mouvement de Bolsonaro. La réponse de toutes les branches du gouvernement sera impitoyable. Cela écrasera la légitimité de l’extrême droite. »

Après plusieurs mois de connivence et de tergiversations, le campement en face du quartier général de Brasília a ainsi été démantelé lundi matin. D’autres devraient suivre, notamment à Rio de Janeiro ou São Paulo. Mais d’autres observateurs se montrent moins optimistes, et craignent que ces groupes relativement peu nombreux mais très radicalisés ne se sentent dorénavant renforcés, et tentent de déstabiliser la démocratie à d’autres occasions. 

Pour Creomar de Souza, « cette situation critique forcera peut-être le système politique à s’attaquer au point faible de la nouvelle république : la sécurité publique et le rôle des policiers. De la police routière fédérale en passant par les polices militaires du district fédéral et de la police législative, tous ont simultanément failli ».

Une insurrection organisée

Malgré les diverses menaces réitérées depuis des mois et le climat de tension extrême du pays, personne n’a anticipé de telles violences. Pourtant, sur Telegram, les bolsonaristes ont organisé l’invasion depuis le 3 janvier, cherchant à amener, tous frais payés, des manifestants de tout le pays. Le plan était d’occuper la place des Trois-Pouvoirs, de bloquer les raffineries du pays et de provoquer le chaos pour pousser à une intervention militaire. Les messages prévoyaient des affrontements et demandaient la mobilisation d’ex-policiers, ex-militaires et de personnes disposant de permis de port d’armes.

Creomar de Souza estime que le choc généré par les événements donne plus de force et de capital politique à une réaction plus virulente des autorités. Si Lula a assuré que ceux qui ont financé et organisé ces attaques feraient face à la justice, l’analyste se demande cependant si la réaction du pouvoir sera à la hauteur pour « effectivement désarticuler ces mouvements. Notamment en allant chercher les mentors financiers et intellectuels de ces actions qui bouleversent la conjoncture politique de ces dernières années. Même si la majorité de la population rejette le radicalisme, l’impunité est, au final, l’un des vecteurs de ces mouvements ».

Le pays fait en tout cas bloc. Politiques et personnalités prennent position contre ce qui est décrit comme une tentative de coup d’État, y compris des adversaires féroces de Lula. De l’ancien juge Sérgio Moro, aujourd’hui sénateur, au chef du parti libéral de Jair Bolsonaro, la condamnation est presque unanime.

Pourtant, certains députés fédéraux comme Ricardo Barros, l’ex-leader du gouvernement sortant, a légitimé l’action des partisans de Bolsonaro, réitérant les soupçons contre la légitimité du scrutin électoral. Des leaders évangéliques ont aussi appuyé les protestataires, comme le très médiatique Silas Malafaia, qui a largement dédramatisé la gravité de l’événement, parlant de « manifestation du peuple » et s’indignant contre les critiques.

Jair Bolsonaro a quant à lui sèchement réagi depuis la Floride vers laquelle il s’est envolé fin décembre. En une série de brefs tweets, il a déclaré que « les manifestations pacifiques, conformes à la loi, font partie de la démocratie. Cependant, les pillages et invasions de bâtiments publics (…) sont contraires à la règle », avant de se dédouaner de toute responsabilité.

Dans au moins quatre États, des bolsonaristes bloquent encore des routes. En réaction, des manifestations en défense de la démocratie sont prévues dans tout le pays. Personne n’attendait d’état de grâce pour Lula, mais il doit dorénavant faire face à l’une des plus grandes crises qu’ait connue le Brésil.


 


 

L’échec du putsch
ne signe pas la fin de la menace

Lina Sankari sur www.humanite.fr

Brésil Lors de leur tentative de coup d’État manqué, les bolsonaristes ont testé la résistance de la démocratie. Le président Lula da Silva, qui a placé son mandat sous le signe de la réconciliation, est appelé à des réformes d’ampleur au sein de l’armée et de la police militaire.

Entre Noël et le carnaval, le Brésil plonge ordinairement dans la léthargie. Réveil douloureux, dimanche, alors que le pays assistait, stupéfait, à l’invasion de la place des Trois-Pouvoirs, à Brasilia, par des centaines de putschistes bolsonaristes, saccageant sur leur passage le palais présidentiel, le Congrès, la Cour suprême et les œuvres d’art offertes par les pays du monde entier qu’ils recelaient. L’une des journées les plus sombres de l’histoire du pays, qui a emporté avec elle trente-huit années de construction démocratique. La barbarie culturelle et politique aura duré quatre heures avant que 400 personnes ne soient interpellées.

Comment le temps de réaction a pu être aussi long dans des lieux aussi stratégiques? C’est la question posée immédiatement par l’ensemble des forces démocratiques sidérées par les images de la police militaire, sous autorité du district fédéral, laissant la marée auriverde défier la zone de sécurité, entre selfies et discussions aimables avec les partisans de l’ex-président Jair Bolsonaro. « L’inaction de l’État est stupéfiante. Il n’y a tout simplement aucune réaction à la hauteur, jusqu’à présent, contre la tentative de l’extrême droite. La tactique d’apaisement s’avère être un échec », s’est indigné, dans un premier temps, le journaliste et fondateur du site Opera Mundi, Breno Altman. Pour sa part, Gleisi Hoffmann, présidente du Parti des travailleurs (PT), la formation du chef de l’État Luiz Inacio Lula da Silva, a mis en cause la responsabilité du gouverneur du district fédéral, Ibaneis Rocha, et du secrétaire à la Sécurité et ex-ministre de la Justice, Anderson Torres: « C’est un crime annoncé contre la démocratie, contre la volonté des urnes et pour d’autres intérêts », a-t-elle fustigé.

D’importantes transactions financières depuis les États-Unis

À l’issue des élections générales, les bolsonaristes se sont retrouvés en position de force dans le district fédéral extrêmement conservateur, dans la capitale économique de São Paulo et dans l’ensemble du Sud-Est. Au fil de la journée, ils se sont pourtant désolidarisés un à un des putschistes, craignant que le coup de force de dimanche ait des airs de chant du cygne. « Je veux d’abord m’adresser au président Lula pour m’excuser pour ce qui s’est passé aujourd’hui dans notre ville… Ce qui s’est passé (…) est inacceptable », s’est excusé le gouverneur de Brasilia, Ibaneis Rocha. Affilié au Mouvement démocratique brésilien (MDB), ce proche de Jair Bolsonaro a été suspendu de ses fonctions par la Cour suprême pour une durée de quatre-vingt-dix jours. C’est également le cas de l’ex-ministre de la Justice bolsonariste, Anderson Torres, limogé par Ibaneis Rocha lui-même. Autre figure de l’extrême droite à prendre ses distances: Valdemar Costa Neto, président du Parti libéral de Jair Bolsonaro, qui a regretté ce « jour triste pour la nation brésilienne ».

Depuis plusieurs semaines, des informations circulaient au sein du PT selon lesquelles d’importantes transactions financières étaient en cours, depuis les États-Unis notamment. Des avions et des cars auraient également été affrétés afin de faire affluer les bolsonaristes vers la capitale fédérale. D’aucuns redoutaient que le coup de force n’ait lieu le jour de la passation de pouvoir, le 1er janvier. Ce ne fut pas le cas. De la même manière que les manifestations devant les casernes n’ont pas donné lieu à un soulèvement de l’armée. Si de nombreux parallèles ont été dressés avec l’action des trumpistes contre le Capitole, le 6 janvier 2021, le philosophe et professeur à l’université pontificale catholique de Rio de Janeiro Rodrigo Nunes souligne des différences de taille entre les deux coups de force. « La différence la plus importante est le timing. L’invasion du Capitole avait pour objectif d’empêcher la certification de Biden, afin d’éviter que sa victoire ne devienne un fait accompli. » Jusqu’à dimanche, les bolsonaristes, en position de force au Congrès à l’issue des élections d’octobre, ont laissé passer toutes les échéances: de l’annonce des résultats à leur certification jusqu’à l’investiture. La réaction unanime à l’international afin de valider l’élection puis de condamner la tentative de putsch (lire notre encadré) réduit la marge de manœuvre des cadres bolsonaristes pour qui le coût politique pourrait se révéler élevé. Même importante, leur capacité de mobilisation reste insuffisante. Et ce d’autant plus avec une base, certes violente, fanatisée par les réseaux sociaux et mue par la certitude d’une prophétie autoréalisatrice, mais désorganisée.

En visite dans la ville dévastée par les inondations d’Araraquara (São Paulo), Lula était absent de la capitale au moment des faits. Le président, qui a fait de la réconciliation nationale le maître mot de son mandat, a immédiatement pointé la responsabilité de Jair Bolsonaro: « Il y a plusieurs discours de l’ancien président qui encouragent » la sédition. Qualifiant les putschistes de « vandales », de « nazis » et de « fascistes fanatiques », Lula a également annoncé que les responsables de l’intervention de dimanche et ceux qui les financent seraient poursuivis.

syndicaux et citoyens ont appelé à des manifestations nationales

Une demande forte de sa base qui rejette toute idée d’amnistie. « Ce qui se passe à Brasilia n’est ni un mouvement de masse ni un mouvement spontané. C’est organisé par des bandits qui défendent des intérêts objectifs: l’exploitation minière illégale, l’accaparement illégal des terres, la libéralisation (du port) d’armes, les milices et d’autres choses qui ont toutes reçu l’assentiment de Bolsonaro », argumente Gleisi Hoffmann, signifiant qu’au combat démocratique se superpose celui de classes. Minoritaire au Parlement, la gauche sait le danger de la situation. L’histoire récente de la destitution de Dilma Rousseff et de l’emprisonnement de Lula, par la volonté d’une justice aux ordres, le démontre. Dans ce rapport de forces, les mouvements syndicaux et citoyens ont appelé de manière concertée à des manifestations nationales pour la défense de la démocratie, qui devaient se dérouler ce 9 janvier en fin d’après-midi.

Lula est paradoxalement en position de force face à un Jair Bolsonaro qui, depuis sa défaite à la présidentielle, est obsédé par l’idée de minimiser les charges qui pourraient être retenues contre lui. Deux jours avant l’investiture de Lula, l’ex-président a quitté le Brésil pour la Floride de son ami Donald Trump. Si Jair Bolsonaro tire les fils en coulisses, il ne prend pas la direction explicite du putsch. Les cadres intermédiaires ont à charge d’organiser le coup de force. De cette masse, en attente de dirigeants plus extrêmes, pourrait toutefois naître des « loups solitaires » tentés par des actions meurtrières contre les partisans de gauche dont la campagne électorale n’a pas été exempte. De plus, alerte Rodrigo Nunes, la situation « pourrait déboucher sur un scénario digne du putsch bolivien, dans lequel la persistance de l’anomie sociale amène les militaires à s’exprimer en faveur d’un départ du gouvernement pour ne pas être obligés de tirer sur la population ».

Au nom de la Cour suprême, le juge Alexandre de Moraes a ordonné l’évacuation sous vingt-quatre heures des campements érigés dès le lendemain de la présidentielle à proximité des casernes et le déblocage des routes. Les événements appellent cependant une profonde réforme de la police militaire et de l’armée. « L’armée n’a jamais été purgée des éléments qui ont été à la base de la dictature. Bolsonaro, qui n’était qu’un officier subalterne, en est une triste illustration et les hommages rendus, pendant sa présidence, avec toute la hiérarchie militaire, aux responsables de la dictature et au tortionnaire de (l’ex-présidente) Dilma Rousseff en disent long », souligne l’historien Pedro Da Nobrega, qui rappelle l’immixtion des généraux dans le dernier processus électoral. En Colombie, le président Gustavo Petro a lui-même commencé à remplacer des généraux, une action indispensable pour parachever la transition démocratique et parvenir à la paix. Selon Gleisi Hoffmann, « il est plus que temps pour les forces armées de montrer qu’elles sont du côté du Brésil et non d’un mouvement politique partisan (…) et de putschistes ».

   publié le 8 janvier 2023

Santé : face à une crise « sans fin », Macron annonce
une série de « petites mesures »

Caroline Coq-Chodorge et Ilyes Ramdani sur www.mediapart.fr

Le président de la République a dévoilé la feuille de route de son second quinquennat en matière de santé. Une série de mesures, parmi lesquelles la suppression de la tarification à l’acte ou la remise en cause des 35 heures à l’hôpital, censées enrayer la crise du secteur. Soignants et élus attendent maintenant des actes.

Corbeil-Essonnes (Essonne).– Et surtout, la santé ! Pour son premier déplacement de l’année, Emmanuel Macron a tenté de convaincre l’opinion que la crise « sans fin » du système de santé était au sommet de ses priorités. Dans un discours d’une heure, le président de la République a annoncé une série de mesures qu’il a vantées comme « radicales » pour « l’avenir de notre système de santé », face à une centaine de professionnel·les du secteur réuni·es au Centre hospitalier sud-francilien, situé à Corbeil-Essonnes (Essonne).

L’entourage présidentiel avait lui-même nourri les attentes autour de ce discours, promettant qu’Emmanuel Macron allait « donner un cap aux soignants » et « faire des annonces très concrètes ». Le simple fait qu’il présente ses vœux au monde de la santé, une première depuis 2017, devait constituer selon ses proches un signal envoyé aux professionnel·les du secteur. « La santé n’est pas une politique publique parmi d’autres mais elle permet toutes les autres, a assuré le chef de l’État dès le début de son intervention. Elle est la trace visible de ce qui tient une nation. » 

Alors que les revendications et les mobilisations se succèdent dans le secteur (en pédiatrie et en médecine libérale ces dernières semaines), Emmanuel Macron s’est évertué à mettre des mots sur « l’inquiétude, l’angoisse, la fatigue » des soignant·es. « Je sais l’épuisement personnel et collectif, le sentiment de perte de sens, de passer d’une crise à l’autre », a-t-il assuré, faisant allusion plus tard au « besoin de reconnaissance et de sens » qu’il percevait chez les soignant·es. 

Pendant plus de deux heures, Emmanuel Macron a visité les services de pédiatrie, des urgences à la réanimation, débordés depuis le mois de novembre par la bronchiolite. Il y a été plutôt bien accueilli : des soignants lui ont même dit qu’ils l’attendaient « comme le messie », ou plutôt comme Messi ou Mbappé, celui capable de renverser le cours défavorable du jeu.

Les soignant·es lui ont redit leurs difficiles conditions de travail, la fuite de l’hôpital, les cent cinquante lits fermés, sur mille lits en tout, les rémunérations qui ne sont « pas à la hauteur », le travail de nuit pas reconnu, payé « un euro supplémentaire de l’heure », a insisté une infirmière. La maternité, qui est pourtant la plus grosse et la plus qualifiée du département, doit refuser des inscriptions de parturientes : trente postes de sages-femmes sur quatre-vingts sont vacants.

À ces soignant·es, Emmanuel Macron n’a cependant rien annoncé de neuf. Il n’a par exemple rien dit des ratios –un effectif minimum de personnels auprès des malades – réclamés par de nombreux collectifs hospitaliers.

Il s’est contenté de relancer de nombreux chantiers, certains explosifs : le financement de l’hôpital, son organisation, le temps de travail du personnel ; la place des médecins libéraux dans le système de santé ; les délégations de tâches vers d’autres professionnels de santé. Seule nouveauté : Emmanuel Macron a cette fois posé des ultimatums.

On va réinvestir massivement.

Dans un étonnant mea culpa sur son propre bilan, le président de la République en a convenu : « Tout était à peu près posé » en 2018, date de son dernier grand discours sur le sujet. « C’est une manière cruelle de dire, a-t-il immédiatement précisé, que si le diagnostic était juste, le traitement n’était sans doute pas suffisant. »

Emmanuel Macron a acté les difficultés profondes, structurelles, du système de santé. Dans les dix années à venir, le nombre de médecins ne cessera pas de diminuer, et dans le même temps, la population de vieillir. Le président de la République ne promet pas le grand soir : « On va mettre une décennie à changer le système en profondeur », a-t-il convenu. Il n’a pas avancé de chiffre, mais il s’y est engagé : « On va réinvestir massivement. »

« Il n’est pas dans le déni, c’est déjà ça. Mais son discours est une addition de petites mesures, tacle le médecin urgentiste Christophe Prudhomme, porte-parole de la CGT santé. Il acte la fin de la tarification à l’activité, tout en restant dans la logique de la loi de financement de la sécurité sociale (LFSS) : l’enveloppe financière reste fermée, toujours en dessous des besoins. » 

Emmanuel Macron fait en effet mine d’entendre de très anciennes revendications des hospitaliers : effacer la loi HPST de 2008, celle de Nicolas Sarkozy, qui a consacré l’« hôpital entreprise », où il n’y a qu’« un seul chef », le directeur qui mène la course à l’activité, la T2A. 

Emmanuel Macron affirme vouloir « sortir de la tarification à l’activité, dès le prochain projet de loi de financement de la Sécurité sociale », à l’automne prochain. Mais là aussi, l’annonce n’est pas nouvelle : « Je ne vais pas dire : “On va sortir progressivement de la tarification”, parce que je l’ai déjà dit », en 2018, en présentant la loi « Ma santé 2022 », a-t-il convenu. 

« On est évidemment d’accord avec l’objectif de santé publique mais il faut que ça s’applique aussi au privé, prévient Arnaud Robinet, président de la Fédération hospitalière de France (FHF) et maire Horizons de Reims (Marne). Le risque est de créer une médecine à deux vitesses, avec un privé qui va se concentrer sur les actes les plus onéreux et accroître encore la charge sur l’hôpital public. » 

En réalité, la tarification à l’activité ne disparaîtrait pas, elle diminuerait au profit d’une « rémunération sur objectif de santé publique » qui reste à construire, ce qui n’est pas une mince affaire. « Emmanuel Macron, c’est donc Gérard Majax, raille le docteur Cibien, urgentiste et vice-président du syndicat Samu urgences de France. Il abandonne la T2A, mais en la conservant. »

Aux médecins, il promet aussi une gouvernance bicéphale de l’hôpital : un directeur associé à un médecin. « C’est un message important, estime le docteur Cibien. Réintroduire du médical dans la gouvernance peut aider à sortir de la course à l’activité. Mais est-ce que les médecins vont devoir faire l’école de Rennes ? », celle des directeurs d’hôpitaux. « Parce que si on ne donne pas les moyens financiers et humains, le problème sera toujours le même, poursuit-il. Certes, l’hôpital a reçu 19 milliards avec le Ségur. Mais ce n’est même pas un rattrapage, car ce sont 150 milliards qui ont manqué dans les hôpitaux ces dix dernières années. »

Des revalorisations pour les médecins libéraux, sous conditions

Aux médecins libéraux actuellement en grève, qui réclament une revalorisation de leur consultation à 50 euros, au lieu de 25, il ne veut pas imposer de mesures contraignantes, mais des incitations financières à prendre leur part dans la continuité des soins, qui pèse aujourd’hui essentiellement sur l’hôpital.

Le ton du président de la République est cependant ferme. Les médecins libéraux n’ont pas l’obligation de participer à la permanence des soins, le soir et le week-end. Pour le président, elle est pourtant « l’affaire de tous et toutes. Les Français doivent pouvoir trouver un médecin de garde ».

Aux libéraux aussi, il promet des revalorisations dans le cadre des négociations ouvertes avec l’assurance-maladie, qui doivent aboutir fin février. Mais elles seront concentrées sur « les médecins qui participent à la permanence des soins, forment des internes, aident aux coups de chauffe du système de santé, participent à l’organisation des soins ». En libéral aussi, « on sort d’un financement à l’acte », assure-t-il.

Et aux 600 000 malades chroniques qui n’ont pas de médecin traitant, il promet « un médecin traitant avant la fin de l’année ».  

Il met encore en garde les médecins libéraux : « Qu’un patient ne puisse pas renouveler une ordonnance n’est pas admissible. » Il les encourage à s’organiser localement au sein des communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) pour « déléguer des actes aux paramédicaux », notamment aux infirmières, et ce dès le 1er mars.   

Pour Luc Duquesnel, le président de la section généralistes de la CSMF, le premier syndicat de médecins libéraux, le président de la République n’a en réalité fait que « peu d’annonces ». Sur le transfert de tâches vers d’autres professionnels, « nous y sommes favorables si cela se met en place dans le cadre d’un exercice coordonné protocolisé avec le médecin traitant ». Et en ce qui concerne la promesse d’une revalorisation des médecins généralistes, il attend de voir : « Nous saurons dès la reprise des négociations conventionnelles la semaine prochaine s’il ne s’agit que de bonnes paroles. »

Emmanuel Macron n’a en revanche presque rien dit des déserts médicaux, qui privent 6 millions d’accès à un médecin traitant, et font le lit des inégalités de santé. Il a seulement esquissé des revalorisations pour les médecins spécialistes qui y réaliseraient des « consultations avancées », ou pour les médecins généralistes qui accepteraient de prendre de nouveaux patients. Peut-être compte-t-il sur la pression mise par une coalition de député·es de tous bords, qui cherchent à faire passer une loi encadrant la liberté d’installation des médecins.

Si les médecins vont manquer encore longtemps, il est encore possible de renverser la tendance côté paramédicaux : les aides-soignantes sont formées en deux ans, les infirmières en trois.

Les effectifs des écoles ont déjà fortement augmenté. Mais parce qu’ils sont souvent mal encadrés, mis en difficulté dans des services en sous-effectifs, « 30 % des élèves arrêtent, 10–15 % échouent », a convenu Emmanuel Macron.  

Aux paramédicaux, il promet d’autres revalorisations, mais contre l’interdiction d’exercer en intérim en sortie d’école : pendant quelques années, ils devront être « en poste », dans un établissement de santé.

Il veut aussi s’engager sur un terrain éminemment périlleux, celui du temps de travail. Là encore, le chantier n’est pas neuf : après les 35 heures, les hôpitaux n’ont cessé de renégocier leurs accords sur le temps de travail, pour économiser des postes, toujours au détriment des soignants.

Pour Emmanuel Macron, l’hôpital serait le « dernier endroit où les 35 heures fonctionnent encore. Le système ne marche qu’avec les heures supplémentaires ». Il veut que ce « système sur-contraint » soit « remis à plat d’ici juin ». Pour la CGT, le président de la République ouvre les hostilités : « Cette annonce est la plus choquante, estime le docteur Christophe Prudhomme. Les horaires deviendraient variables, négociés avec les cadres et chefs de service. »

Au détour de son discours, Emmanuel Macron a glissé une seule idée vraiment nouvelle : il veut « responsabiliser le patients ». « À force de lever toutes les barrières à l’accès aux soins, la santé n’a plus de prix, de valeur. Il y a parfois de l’imprévoyance, de la désinvolture », estime-t-il, évoquant des sanctions en cas rendez-vous non honorés ou de recours abusif aux soins.

Le très discret François Braun 

L’entourage d’Emmanuel Macron vante un « discours de vérité », qui permet aussi de régler quelques comptes politiques. En critiquant ainsi l’application insuffisante du plan « Ma santé 2022 » présenté il y a quatre ans, Emmanuel Macron égratigne sa première ministre de la santé, Agnès Buzyn. Laquelle a récemment accusé Emmanuel Macron, dans les colonnes du Monde, de n’avoir pas suffisamment écouté ses alertes au printemps 2020 sur la gravité de la pandémie.

L’actuel ministre de la santé, François Braun, est lui resté muet tout au long du discours, à peine mentionné par le président. Il a même promis de superviser lui-même l’exécution de son cocktail de promesses. « Comptez sur mon engagement personnel et de manière régulière, a-t-il insisté. Dans la durée, je reviendrai à vos côtés pour […] m’assurer de la mise en œuvre de ce qu’on se dit. » 

« Une énumération de mesures aussi techniques, c’est le rôle d’un ministre, pas du président », cinglait un élu. Mais le ministre savait-il lui-même ce qu’avait décidé le président de la République ? Dans les allées du pouvoir, la séquence était perçue vendredi comme un camouflet pour François Braun. Celui-ci était censé présenter, dans le courant du mois, le bilan du Conseil national de la refondation (CNR) dédié à la santé, avant de proposer des mesures… Voilà le CNR mort-né, tué dans l’œuf par un chef de l’État soucieux de répondre avec hâte à une préoccupation majeure des Français·es.

Au point de monter ce plan dans son bureau de l’Élysée, sur la base des avis de son ministre mais aussi de multiples interlocuteurs, habitués à court-circuiter le ministère de l’avenue Duquesne. « C’est l’Élysée et, in fine, Bercy qui ont eu la main, assure l’un d’eux. Braun est un bon technicien mais il est très effacé, et Macron a géré ce dossier en direct. » Vendredi matin, à quelques minutes de l’arrivée du convoi présidentiel, le ministre de la santé confiait à un de ses interlocuteurs qu’il n’était pas sûr de connaître les tout derniers arbitrages d’Emmanuel Macron.

  publié le 7 janvier 2023

D’un triple meurtre à l’autre,
des milliers de Kurdes réclament
une réaction de la France

Antton Rouget sur www.mediapart.fr

Dix ans après l’assassinat de trois militantes kurdes à Paris, des milliers de manifestants ont réclamé la vérité sur cet attentat dont les commémorations ont été percutées par une nouvelle tuerie fin décembre. Là encore, la motivation ne fait aucun doute selon la communauté, qui accuse la Turquie d’Erdoğan. « Des actes racistes, il y en a des dizaines en France, il y a même des morts. Mais ils ne sont pas dirigés contre les Kurdes », dit un manifestant.

LaLa manifestation était prévue de longue date. Mais elle a pris une dimension plus exceptionnelle encore à la lumière des dernières attaques dont a été victime la communiquée kurde ces dernières semaines.

Venus de toute l’Europe, des milliers de manifestant·es ont réclamé des autorités françaises, samedi 7 janvier, qu’elles fassent, enfin, toute la lumière sur l’assassinat de trois militantes kurdes survenu il y a dix ans, dans le Xe arrondissement de Paris.

Dans la nuit du mercredi 9 janvier au jeudi 10 janvier 2013, Fidan Doğan, Leyla Söylemez et Sakîne Cansiz – qui fut l’une des fondatrices du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) – étaient tuées dans les locaux du Centre d’information sur le Kurdistan, rue Lafayette, par Omer Güney, un ressortissant turc de 34 ans décédé en 2016 en prison, avant d’être jugé.

Après que la thèse mensongère d’un règlement de comptes interne à la communauté kurde a été propagée, des liens entre Omer Güney et des agents des services secrets turcs ont commencé d’être révélés par des journalistes puis d’apparaître dans l’enquête judiciaire française, même si ce dossier a été miné par la raison d’État.

La date de commémoration de cette tuerie a été percutée par une autre actualité funeste pour la communauté kurde : l’attentat du 23 décembre dernier, qui a causé la mort, dix ans plus tard, de trois autres militants. Deux opérations meurtrières en plein cœur de la capitale derrière lesquelles les manifestant·es ne voient qu’un seul responsable : le régime turc de Recep Tayyip Erdoğan – lequel ne cesse de contester avoir joué le moindre rôle dans ces affaires.

L’assaillant du mois de décembre, William Malet, 69 ans, qui venait de sortir de prison pour avoir attaqué au sabre un camp de réfugiés un an plus tôt (lire ici), a déclaré après son interpellation avoir agi par « racisme ». Mais, dans le cortège, ce samedi, personne ne croit en la version d’un homme ayant agi seul, sans complicité, renseignement ni instruction.

Pour Agit, 36 ans, « dire qu’il s’agit d’un acte suprémaciste » représente même une « hérésie ». Ce Français d’origine kurde, qui réside à Reims, rappelle les étranges circonstances de la tuerie de décembre : « Le type sort de prison, se procure des armes, traverse Paris pour trouver la rue d’Enghien [le lieu de l’attentat – ndlr], où il y a une dizaine d’ethnies différentes, tue trois Kurdes, dont une haute représentante du mouvement des femmes, le jour même où une réunion était prévue pour préparer les commémorations du triple assassinat de janvier 2013. »

Trait-d’union évident

Le jeune homme s’étonne aussi du récit fourni par l’assaillant aux enquêteurs, selon lequel il se serait d’abord rendu à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) pour tuer des étrangers, avant de rebrousser chemin « compte tenu du peu de monde présent ». Il dénonce enfin les violences policières survenues jeudi 5 janvier lors de l’enterrement au Kurdistan turc du chanteur Mîr Perwer, l’une des trois victimes de l’attentat du 23 décembre. Autant de signes qui font dire à Agit que William Malet a été téléguidé. « Des actes racistes, il y en a des dizaines en France, il y a même des morts. Mais ils ne sont pas dirigés contre les Kurdes », appuie le trentenaire.

Dans la foule, tout le monde partage ce constat, tirant un trait d’union évident entre les deux attaques. En témoignent ces nombreuses pancartes brandies par les manifestant·es, au message on ne peut plus explicite : « En 10 ans, l’État turc a frappé deux fois les Kurdes à Paris », « Les commanditaires des attentats meurtriers de 2013 et 2022 sont les mêmes ».

Bien avant l’attaque du 23 décembre, les organisations kurdes avaient fait de la date de commémoration du triple assassinat de 2013 un rendez-vous majeur, refusant que l’affaire soit enterrée et que la Turquie d’Erdoğan s’en sorte à moindres frais. Des bus ont été affrétés partout en Europe occidentale pour marquer le coup.

Au départ de la manifestation, devant la gare du Nord, à quelques centaines de mètres des lieux de la tuerie de 2013, les organisateurs distribuent des drapeaux violets avec les visages des trois femmes assassinées. D’autres pancartes rendent hommage aux trois nouvelles victimes de 2022. Les militant·es brandissent aussi des portraits d’Abdullah Öcalan, leader du PKK en prison, ou des écussons des Unités de protection du peuple (YPG), groupe armé qui combat en Syrie aux côtés des Occidentaux.

Hurriyet, 48 ans, est venue de Suisse, où seize bus ont été affrétés pour acheminer les militant·es le matin même. « Ce qu’il s’est passé en décembre est la preuve que les Kurdes ne sont toujours pas protégés en France », déplore-t-elle. Tout en saluant la présence de nombreux jeunes dans le cortège, elle évoque la situation politique « très compliquée » dans laquelle se trouve son peuple, pris en étau de toutes parts.

Avec la Turquie d’Erdoğan, bien sûr, mais aussi la Syrie d’al-Assad, la violente répression qui s’abat en Iran, ou encore les groupes islamistes qui, malgré la défaite militaire de Daech, pullulent encore dans la région. Sur ce tableau noir, une lueur d’espoir apparaît peut-être en juin : « Nous attendons l’élection présidentielle dans six mois en Turquie, il faut tourner la page d’Erdoğan », espère Hurriyet.

Devant, sur le camion-sono, l’élu communiste Ian Brossat, adjoint à la mairie de Paris, fait part de sa « honte » et de sa « colère » en constatant que, dix ans après les crimes de janvier 2013, « trois Kurdes sont à nouveau assassinés dans [leur] ville, capitale de la France ». « Sachez que des centaines de milliers voire des millions de Français savent que nos destins sont liés, que vous êtes à la pointe du combat contre le fascisme et contre Daech ! », veut rassurer l’élu.

Ian Brossat demande instamment la levée du secret-défense qui a été opposé aux juges d’instruction saisis de l’enquête sur les assassinats de 2013, bloquant ainsi l’accès à des documents émanant des services de renseignement, mais aussi à ce que la justice « cherche à savoir s’il y a un commanditaire » derrière le meurtrier de 2022.

Auprès de Mediapart, l’élu considère qu’il est « normal que les Kurdes s’interrogent sur la tuerie de décembre », en constatant qu’il y a « des coïncidences qui, une fois réunies, sautent aux yeux ». « Il y a des questions en suspens. C’est le rôle de la justice d’établir ce qu’il s’est passé. C’est pourquoi je pense que le Parquet national antiterroriste doit se saisir de l’affaire », ajoute-t-il.

Depuis 10 ans, la justice est sacrifiée au profit des intérêts salaces de la France avec la Turquie.

À quelques mètres de là, Melihan Akdogan, 56 ans, rend hommage à Evîn Goyî, tuée le 23 décembre. Ce jour-là, Melihan aurait dû être avec elle rue d’Enghien. « On avait rendez-vous pour préparer cette manifestation du 7 janvier. Mais je suis arrivée avec 40 minutes de retard », témoigne-t-elle auprès de Mediapart.

Melihan Akdogan, qui préside le Conseil démocratique kurde en France (CDK-F), parle de sa camarade comme d’une femme courageuse, engagée dès le plus jeune âge pour « les femmes kurdes, et toutes les femmes en général ». « Evîn, cela veut dire “amour” », traduit-elle.

Née dans les années 1970 au Kurdistan, Evîn Goyî avait notamment combattu contre Daech en Syrie, où elle avait été blessée pendant la bataille de Raqqa. Ce qui l’avait poussée à rejoindre l’Europe en 2019, pour y être soignée. « Le slogan “Femme, Vie, Liberté” [des manifestant·es en Iran – ndlr], c’est aussi Evîn et ses amies qui l’avaient préparé », avance Melihan Akdogan.

La tête du cortège, qui s’étend tout au long du boulevard Magenta, s’approche rapidement de la place de la République, où une scène et des stands de nourriture ont été installés. Les manifestant·es avancent en rangs serrés, la colère est palpable. Mais tout au long du trajet, un important service d’ordre veille pour éviter le moindre débordement.

Consigne a été donnée : après les affrontements survenus lors de la manifestation du 24 décembre, au lendemain de l’attaque de la rue d’Enghien, tout le monde doit cette fois se tenir à carreau. Des groupes de jeunes sont régulièrement rappelés à l’ordre, fermement invités à se fondre dans le cortège principal. Sur le camion, une voix de femme scande les noms des six victimes des deux attaques. « Depuis 10 ans, la justice est sacrifiée au profit des intérêts salaces de la France avec la Turquie », accuse-t-elle.

Mathilde Panot, présidente du groupe La France insoumise (LFI) à l’Assemblée nationale, a fait le déplacement avec de nombreux parlementaires de la Nupes pour dénoncer « l’impunité totale » dont bénéficient les commanditaires de l’attaque de 2013. « Il est inacceptable que la vérité sur cette tuerie soit sacrifiée par la raison d’État », lance-t-elle, en évoquant la « dette immense de la France à l’égard du peuple kurde ».

La députée dénonce aussi le chantage d’Ankara sur la scène diplomatique, en rappelant que le régime turc a par exemple conditionné l’intégration de la Suède à l’Otan en échange d’un engagement à lutter contre les Kurdes (lire notre article).

Si de nombreux responsables politiques ont apporté leur soutien aux Kurdes le 23 décembre, seules les forces de gauche (partis politiques et syndicats) se sont affichées dans le cortège, ce samedi. Aucun représentant de la majorité d’Emmanuel Macron ne s’était non plus présenté aux funérailles des trois militants tués, lesquelles s’étaient déroulées le 3 janvier à Villiers-le-Bel, suscitant la colère des organisateurs. Et Mathilde Panot de s’interroger : « Comment l’interpréter autrement que par des raisons diplomatiques à l’égard de la Turquie ? »


 


 

Assassinat des militantes kurdes
en plein Paris : une omerta d’État

Pierre Barbancey sur ww.humanite.fr

II y aura dix ans, lundi, trois Kurdes étaient assassinées. Des manifestations ont lieu à Paris ce samedi. Les commanditaires ne sont toujours pas connus. Les juges d’instruction n’ont pas accès aux dossiers de la DGSI.

Dix ans déjà et la vérité n’est toujours pas connue. Dix ans que Sakine Cansiz, l’une des fondatrices du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Fidan Dogan, plus connue sous le nom de Rojbin, responsable à Paris du Centre d’information du Kurdistan (CIK), et Leyla Söylemez, une des leaders des jeunes du PKK, ont été abattues de plusieurs balles dans la tête. Une exécution aussi sommaire que sordide, commise de sang-froid. Un meurtre dans la capitale française. Un meurtre politique pas encore élucidé. Pourquoi ? Remontons à cette nuit du 9 au 10 janvier 2013.

Nous sommes au 147, rue La Fayette, dans le 10e arrondissement de Paris, le siège du Centre d’information kurde. La journée a été particulièrement chargée en rencontres et discussions. La présence de Sakine Cansiz, militante aguerrie et expérimentée, qui a subi les pires tortures dans la sinistre prison de Diyarbakir, témoigne de leur importance.

Durant l’année 2012, qui vient alors de s’écouler, les affrontements entre l’armée turque et le PKK ont été terribles. Le premier ministre, qui allait par la suite devenir président, Recep Tayyip Erdogan, voit d’un mauvais œil les résultats de « l’ouverture kurde » et les gains politiques du PKK, force incontournable. En lieu et place du dialogue, il choisit la répression et l’engagement militaire. On n’avait pas vu ça depuis les années 1990. Une offensive militaire qui s’accompagne de l’élimination des cadres du PKK, particulièrement en Europe. C’est à ce moment-là que les trois militantes sont assassinées.

Depuis quelques mois, un homme a réussi à se faire admettre parmi les militants kurdes de la région parisienne et devient même chauffeur pour le CIK, chargé d’accompagner Sakine Cansiz. Il s’appelle Ömer Güney. Il est arrêté huit jours après le meurtre de Sakine, Rojbin et Leyla, et mis en examen pour « assassinats en relation avec une entreprise terroriste ». La qualification est intéressante parce qu’elle permet à la juge chargée de l’instruction d’enquêter dans toutes les directions. Rapidement, la piste montre qu’Ömer Güney est en relation avec des agents du MIT, le service de renseignements turc.

Malgré l’émotion en France et dans le monde entier, l’affaire s’enlise

La magistrate comprend très vite que des éléments lui manquent et qu’ils sont sans doute dans les mains de la DGSI, les services français. Pour avoir accès aux dossiers, il lui faut obtenir la levée du secret-défense. Elle en fait la demande. Maître Antoine Comte, avocat des familles des victimes, se souvient : « Dans un premier temps, la déclassification a été acceptée, mais elle s’est opérée de manière grotesque. Les documents demandés par la juge d’instruction étaient tous censurés. Il pouvait y avoir deux pages et seulement trois lignes de lisibles. C’était dépourvu de tout intérêt. » Malgré l’émotion créée par ces assassinats, en France et dans le monde entier, l’affaire s’enlise. Pis, Ömer Güney, que l’on savait malade, meurt en prison, d’une tumeur au cerveau, en décembre 2016, quelques semaines à peine avant le procès qui devait s’ouvrir et aurait peut-être permis d’en savoir plus sur les commanditaires.

Pourtant, des faits nouveaux apparaissent. Notamment lorsque les militants du PKK appréhendent deux membres importants du MIT qui se trouvaient en mission clandestine dans la région de Souleymanieh, au Kurdistan d’Irak. C’était en août 2017. Erhan Pekcetin et Aydin Gunel préparaient une opération directement commanditée par Erdogan et le chef du MIT, Hakan Fidan, lorsqu’ils ont été interceptés. L’Union des communautés du Kurdistan, qui rassemble plusieurs organisations kurdes au niveau international, affirme alors que Sabahattin Asal, un responsable du MIT, serait l’organisateur des assassinats à Paris des trois militantes kurdes. Mais, avec la mort de Güney, l’action publique s’étant éteinte, les familles des victimes décident de se porter partie civile.

Elles font état d’éléments supplémentaires, lesquels pointent la possible responsabilité des services secrets turcs, conduisant à la réouverture du dossier, le 14 mai 2019, pour les faits de complicité d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste et d’association de malfaiteurs terroriste criminelle. « Quand la deuxième instruction a été ouverte, les juges d’instruction (ils sont deux) ont demandé encore une fois la levée du secret-défense », rapporte maître Antoine Comte. « Mais la commission a répondu qu’il n’y avait aucun élément nouveau. » Et l’avocat d’ajouter : « Avec ce qui s’est passé, le 23 décembre dernier ? il y a certainement lieu de faire une troisième demande, car il y a des éléments nouveaux. »

« Si nos associations sont prises pour cibles, cela relève d’un caractère terroriste et politique »

Une allusion à ce qui s’est passé le 23 décembre 2022, rue d’Enghien, où trois militants kurdes ont été assassinés, devant le Centre culturel kurde. Parmi les personnes visées, Emine Kara, une responsable du mouvement des femmes kurdes, qui avait elle-même combattu contre Daech au Rojava (Kurdistan syrien), que le tueur est revenu abattre d’une balle dans la tête. « Nul doute pour nous que ce sont des assassinats politiques. Le fait que nos associations soient prises pour cibles relève d’un caractère terroriste et politique », souligne Agit Polat, porte-parole du Conseil démocratique kurde en France.

Un tel assassinat, alors que devait se dérouler au même moment et au même endroit une réunion de responsables kurdes visant à préparer la commémoration des dix ans de la mort de Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Söylemez, relève-t-il du hasard ?

Étrangement, les autorités politiques et judiciaires ont immédiatement fermé la possibilité d’investigations poussées en parlant de « crime raciste », le parquet antiterroriste estimant très rapidement qu’il n’y avait pas lieu de saisine. « Je veux bien que ce soit un crime raciste mais rien ne prouve que ce soit la seule vérité, insiste Antoine Comte. Dans une affaire comme celle-là, il faut ouvrir une instruction avec la qualification la plus haute pour permettre les investigations les plus appropriées du juge d’instruction. »

Ce n’est pas le cas. « Ce nouvel assassinat est de trop !, s’est indignée, dans un communiqué, l’association France-Kurdistan. Veut-on une nouvelle fois, au nom de la raison d’État, protéger l’État turc alors que nous vérifions que la complaisance à son égard ne peut qu’encourager les actes meurtriers ? Nous n’avons eu de cesse d’alerter sur le fait que l’impunité encourage la récidive. »

« On est au cœur d’une question fondamentale, qui est celle des rapports entre la France et la Turquie », souligne Antoine Comte. Il soulève ainsi le contenu des accords de coopération entre Paris et Ankara qui met en avant la lutte contre le terrorisme. Pour la Turquie, il s’agit bien sûr du PKK. Et la France se prête au jeu, en arrêtant les militants kurdes et en les renvoyant dans les prisons d’Erdogan. Pour cela, une seule solution : la levée du secret-défense que les familles pourraient demander à nouveau très rapidement.


 


 

La « raison d’État » contre la vérité

Sébastien Crépel sur www.humanite.fr

Leurs visages continuent de hanter les mémoires. Figures de la cause kurde, Sakine, Fidan et Leyla ont été abattues de sang-froid, une sombre nuit de janvier, en plein cœur de Paris. Dix ans déjà. Depuis, leur meurtrier a été identifié, même s’il n’a pu être jugé, décédé de maladie pendant sa détention. Mais on ignore encore les noms des commanditaires potentiels qui auraient armé le bras de l’auteur de cet effroyable massacre. Pourtant, la justice pourrait remonter la piste d’éventuels donneurs d’ordres de ce triple assassinat à la signification politique indéniable. Les preuves existent des liens du tueur avec le MIT, les services secrets turcs. Et les trois femmes n’ont pas été ciblées au hasard : dirigeantes kurdes expérimentées, elles étaient la bête noire du régime d’Erdogan, et des forces turques les plus extrémistes. Mais impossible, pour l’heure, d’établir précisément la chaîne des responsabilités dans ce drame et, partant, de désigner et de faire condamner les coupables, s’il s’en cache encore.

La justice se heurte au mur du « secret-défense ». Tant que le président de la République, Emmanuel Macron, refusera de le lever, personne n’aura accès à ce que recèlent les dossiers dormant dans les armoires blindées des ministères français. Comme si une « raison d’État » imposait d’étouffer la vérité au nom des intérêts supérieurs des relations avec Ankara. Quant aux autorités turques, elles refusent de collaborer avec la justice de notre pays.

D’intolérables zones d’ombre planent toujours sur l’odieux crime de la rue La Fayette. Ce déni de justice est rendu plus insupportable après la nouvelle tuerie, perpétrée rue d’Enghien, qui a endeuillé la communauté kurde, le 23 décembre 2022. Le mobile confus avancé par le suspect tout comme les circonstances du drame survenu au lieu et à l’heure d’une importante réunion de femmes kurdes, heureusement décalée, justifient l’incrédulité vis-à-vis de la version d’un crime raciste, sans autre visée politique. D’un massacre à l’autre, la même exigence de justice et de vérité tisse un fil invisible. Comme un pont contre l’oubli et l’impunité.


 


 

En France et en Europe : « Erdogan se sert du MIT et des Loups gris »

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Savvas Kalenteridis revient sur les opérations des services de renseignement turcs en France et en Europe, et sur leurs liens avec l’officine d’extrême droite. Entretien.

Officier de réserve de l’armée grecque et coauteur, avec Constantin Pikramenos, de Millî Istihbarat Teskilati (MIT). Le service secret turc. Guerre sur tous les fronts (Va Éditions, 2021), Savvas Kalenteridis a servi pendant six ans à Izmir, en Turquie.

L’ombre de l’organisation nationale de renseignement turc, le MIT, apparaît dans l’enquête sur les meurtres des trois militantes kurdes à Paris, en 2013, et peut-être sur ceux perpétrés le 23 décembre 2022. Quelle serait sa participation ?

Savvas Kalenteridis : Le meurtre des trois femmes, il y a dix ans, a certainement été perpétré par le MIT. Cela a été établi. Dans la pratique, lorsqu’un service secret fait une telle opération dans un pays allié, avec trois morts, il a généralement, sinon la couverture, la tolérance du service de renseignement local. Après tout, le ministre de l’Intérieur, Süleyman Soylu, n’a laissé aucun doute, comme s’il assumait la responsabilité des meurtres, avec sa déclaration faite un jour après les meurtres des trois Kurdes à Paris : « Le président Erdogan exterminera tous les terroristes, partout sur la terre. »

En ce qui concerne les meurtres de la rue d’Enghien, bien que le tueur soit un raciste français, il est peu probable qu’il ait attaqué et tué un membre éminent du mouvement kurde sans l’implication de l’État turc. Ce drame a eu lieu le jour où une réunion était prévue sur l’organisation du dixième anniversaire des trois militantes tuées, à laquelle participaient des membres de la direction.

Quelles sont les activités des services de renseignement turcs en Europe ?

Savvas Kalenteridis : Au cours des dix dernières années, le MIT, en changeant sa doctrine opérationnelle qui concerne désormais l’extérieur, a développé un vaste réseau d’agents dans tous les pays européens. Ils agissent en coordination et se concentrent sur les missions diplomatiques et les mosquées de Ditib (Union turco-islamique des affaires religieuses).

Les principales activités consistent à recueillir des informations sur les activités des communautés turques à travers l’Europe, principalement des Kurdes dissidents, des alévis et des adeptes de Gülen (mouvement interculturel et interreligieux du nom de l’imam Fethullah Gülen, auparavant allié ­de Recep Tayyip Erdogan – NDLR).

Comment fonctionne ce réseau ?

Savvas Kalenteridis : Les champs de recrutement des agents du MIT visent, outre les mosquées islamiques de Ditib, et les employés qui y servent, les clubs nationalistes de la fédération des Loups gris démocratiques turcs et d’autres clubs culturels et sportifs, contrôlés par les consulats locaux. Ces recrues effectuent les missions qui leur sont assignées par les officiers du MIT, qui servent dans les consulats et les ambassades.

Quel est l’enjeu d’une telle surveillance pour la Turquie ?

Savvas Kalenteridis : L’objectif demeure politique. C’est-à-dire de contrôler l’activité des dissidents, d’une part ; d’étouffer les communautés turques, d’autre part. À chaque fois que le gouvernement turc en a besoin, il peut les mobiliser pour faire pression sur les pays qui les accueillent.

Quel est le lien entre le MIT et les Loups gris ?

Savvas Kalenteridis : Les Loups gris sont une organisation para-étatique et paramilitaire criminelle, entièrement contrôlée par l’État profond turc. À l’étranger, les Loups gris sont contrôlés principalement par le réseau d’agents du MIT servant dans les missions diplomatiques turques. Le président turc, Erdogan, utilise aussi bien le MIT que les Loups gris, en tant qu’organisation para-étatique paramilitaire, pour terroriser les citoyens. Leur implication dans le crime organisé et des actions telles que le trafic de drogue, d’armes, de femmes est connue de tous.

Que représentent les Loups gris ? Ont-ils un rôle défini ?

Savvas Kalenteridis : Les Loups gris sont l’État turc. Le récent assassinat de Sinan Ateş à Ankara indique leur rôle. Sinan Ateş, qui était jusqu’en 2020 le capitaine des Loups gris en Turquie, a commis l’« erreur » de montrer des marques de sympathie envers Meral Akşener (ancienne ministre de l’Intérieur – NDLR) et au Bon Parti, formé par d’anciens cadres des Loups gris. Devlet Bahceli, qui est le leader du Parti d’action nationaliste (MHP), qui est l’expression politique du mouvement, l’a expulsé de l’organisation. Et il a été assassiné de sang-froid à Ankara, en guise de punition pour son acte.

Comment comprendre les accords de sécurité entre la France et la Turquie ?

Savvas Kalenteridis : Il est presque impossible, pour le MIT, d’opérer et d’organiser des assassinats et des organisations para-étatiques et paramilitaires en Europe sans au moins la tolérance des services secrets locaux.


 


 

Entre la France et la Turquie, un accord contre les Kurdes

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Paris et Ankara continuent à échanger des informations sécuritaires. Une coopération dirigée principalement contre le PKK, dont les présidents Macron et Erdogan se gardent bien de parler.

Assez peu mise en avant, la question sécuritaire reste un dossier soigneusement préservé par la France et la Turquie. Le 7 octobre 2011, le ministre français de l’Intérieur de l’époque, Claude Guéant, fidèle de Nicolas Sarkozy, se rendait à Ankara pour signer un accord de coopération dans le domaine de la sécurité intérieure entre les deux pays. C’était l’aboutissement de négociations en cours depuis 1998. Le texte prévoit notamment la « coopération opérationnelle de lutte contre le terrorisme ». Peu importe qu’en Turquie des avocats, des journalistes, des universitaires se trouvent poursuivis, jetés en prison parce qu’opposés à la politique du pouvoir. Quant aux Kurdes, ils subissaient une guerre sans merci. Ce qui n’a pas empêché François Hollande de persévérer dans cette voie. Son ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, se félicitait même de l’existence d’un tel accord.

Paris emprisonne et expulse les militants kurdes

De fait, l’axe central de cette coopération est basé sur la lutte contre le terrorisme, le trafic de stupéfiants et l’immigration illégale. Un point particulièrement important. D’autant que le terme « terroriste » n’étant défini nulle part dans le texte de l’accord, cela autorise toutes les interprétations. L’Union européenne ayant inscrit le PKK sur la liste des organisations terroristes, la justification s’avère toute trouvée pour la France, qui s’empresse ainsi de poursuivre, emprisonner, juger et expulser les militants kurdes. Les poursuites se multiplient également à l’encontre de Kurdes à qui l’on reproche, sans preuves, une aide au financement du PKK.

La décision du gouvernement français, en novembre 2020, d’interdire les Loups gris, cette officine d’extrême droite turque (bras armé du parti MHP allié à l’AKP d’Erdogan) qui sévit également en France, ne doit pas faire illusion. Ce groupe d’obédience fasciste n’existe pas formellement dans notre pays. Et les associations culturelles et sportives au travers desquelles les Loups gris agissent ne sont pas touchées par la mesure. En revanche, l’assassinat de militantes kurdes à Paris, Fidan Dogan, Sakine Cansiz et Leyla Söylemez en janvier 2013, est le fait d’un homme aujourd’hui décédé mais dont les proches ont révélé qu’il se présentait comme un membre des Loups gris et avait des liens avec les services secrets turcs, le MIT.

Comment l’Élysée peut-il justifier le maintien de tels accords, non seulement au regard des droits de l’homme (des milliers d’opposants sont emprisonnés en Turquie), mais également dans l’aide apportée pour écraser le PKK ? Des centaines de membres du Parti des travailleurs du Kurdistan ont combattu l’organisation dite de l’« État islamique » et lui ont infligé sa première défaite à Kobané, au Kurdistan syrien. Mieux vaut pour Emmanuel Macron cacher cet accord de la honte, indigne de la France, qui n’a jamais été remis en cause. D’autant plus qu’il est scellé par une coopération sans faille entre les services de renseignement français et turcs qu’une levée du secret-défense dans l’affaire du meurtre des trois Kurdes, il y a dix ans, mettrait très certainement en évidence. P. B.


 

   publié le 6 janvier 2023

Retraite minimum à 1200€ :
moins de 2 % des retraités pauvres seraient concernés

Stéphane Ortega sur https://rapportsdeforce.fr

Le gouvernement a peu de mesures de « justice sociale » à présenter pour tenter de rendre plus acceptable sa réforme des retraites. La plus vendable en apparence est l’augmentation de la retraite minimum, alors que 5,7 millions de retraités vivent avec moins de 1000 € brut par mois. Mais tout indique que très peu de retraités devraient en bénéficier. Et que l’effort financier ne devrait pas excéder 0,1 % de hausse des dépenses de retraites par an.

 Une belle leçon d’enfumage ou comment faire prendre des vessies pour des lanternes. Souvenez-vous : mi-novembre, une petite phrase du ministre du Travail devant les journalistes de la presse sociale avait suffi pour que le journal Les Échos s’enflamme, dans un article interview d’Olivier Dussopt en titrant « Nous irons au-delà des 1100 euros pour la retraite minimum ». Dans les 24 h suivantes, Le Point, France info et la presse quotidienne régionale emboîtaient le pas du journal économique avec des titres donnant l’illusion d’une grande mesure sociale.

Mais qu’a réellement dit le ministre ce jour-là ? « Au vu de l’inflation et de la revalorisation du SMIC, nous comptons aller au-delà de 1100 euros. Ce que nous portons c’est en fait une retraite minimum pour une carrière complète autour des 85 % du SMIC net », expliquait Olivier Dussopt. Soit potentiellement 1130€ pour 1,8 million de retraités à la carrière complète, sur 5,7 millions de retraités touchant moins de 1000 euros par mois. Anticipant la poursuite d’une inflation prévue par l’Insee à 7 % début 2023, Élisabeth Borne allait plus loin dans les colonnes du Parisien début décembre : « quand la réforme entrera en vigueur, cela correspondra à 1 200 euros au moment du départ à la retraite pour une personne qui a tous ses trimestres ». L’annonce paraissait belle. La réalité le sera nettement moins.

Qui sera concerné par cette augmentation de la retraite minimum ?

À vrai dire pas grand monde, à écouter le gouvernement. Si le ministère du Travail s’est refusé à nous donner la moindre indication suite à nos nombreuses questions sur le sujet, Élisabeth Borne a été assez explicite lors de sa première interview de l’année, mardi 3 janvier sur France Info. « Ma priorité, c’est que ce soient les actifs qui vont devoir travailler un peu plus longtemps qui bénéficient de cette revalorisation », a-t-elle répondu lorsqu’on lui demandait si la pension minimum à 1200 euros concernerait les retraités actuels ou seulement les nouveaux retraités. En clair, ceux que la réforme contraindra à travailler jusqu’à 64 ou 65 ans.

Enfonçant le clou pour répondre à l’insistance du journaliste de France Info, elle ajoute « après, il y aura un débat sur le projet de loi, je n’ai pas de doute, il y aura des propositions en ce sens » à l’Assemblée et au Sénat. Une façon de dire, sans le dire complètement, que le projet de loi qui sera présenté en Conseil des ministres le 23 janvier prévoira une augmentation de la retraite minimum pour les seuls nouveaux retraités. À moins d’un revirement le 10 janvier, au moment des annonces gouvernementales, son extension ou non à tous les retraités sera débattue ultérieurement au Parlement. Mais peut-être pas longtemps, si un nouveau 49-3 est utilisé.

Par conséquent, avec la proposition du gouvernement, les 5,7 millions de retraités pauvres actuels seront exclus du dispositif. Quant aux nouveaux retraités de droit direct, qui sont en moyenne 650 000 chaque année (641 668 en 2020 selon la CNAV), ils n’en bénéficieront pas tous, puisqu’il faut justifier d’une carrière complète. Si on applique aux nouveaux entrants les mêmes pourcentages que sur la population déjà retraitée, à savoir que 37 % d’entre eux auraient des pensions inférieures à 1000 €, et sur ceux-là, moins d’un tiers (31,5 %) auraient une carrière complète, le nombre de personnes concernées pourrait chuter à 75 000 chaque année. Pour obtenir ce résultat, nous nous sommes basés sur les proportions données par le gouvernement dans un document fourni aux organisations syndicales dans le cadre des consultations, que nous avons pu lire.

Mais même en considérant quelques marges d’erreur, dans la mesure où nous ne connaissons pas encore le nombre exact de nouveaux retraités fin 2023, ni s’il y aura quelques variations sur la proportion de personnes n’ayant pas une carrière complète et ayant une faible pension, il ne fait pas de doute que les bénéficiaires d’une pension à 1200 euros seront moins de 100 000 la première année après la réforme. Une goutte d’eau dans un océan de pauvreté, alors qu’Emmanuel Macron estimait en juillet 2021 « qu’une vie de travail doit offrir une pension digne et donc toute retraite pour une carrière complète devra être supérieure à 1 000 euros par mois ». Mais l’arnaque ne s’arrête pas là.

Une goutte d’eau dans les dépenses de retraites

Au moment de présenter sa candidature le 17 mars 2022 pour un second mandat, le président de la République avançait l’augmentation des petites pensions comme une contrepartie du passage à 65 ans de l’âge de départ à la retraite. Et même comme un argument justifiant l’allongement de la durée du travail : « pour augmenter les pensions, il faut augmenter l’âge de départ ».

Mais les intentions du gouvernement contredisent clairement cette affirmation. L’instrument choisi par l’exécutif pour augmenter certaines pensions minimales est le minimum contributif. Pour l’heure, les modalités concrètes restent inconnues et risquent de se transformer en usine à gaz. Pour autant, dans diverses déclarations, le gouvernement a simplifié la réalité en avançant le chiffre moyen de 980 euros aujourd’hui pour celui-ci. Il n’est pas forcément exact, mais celui de 1200 euros après la réforme ne le sera pas forcément plus.

Mais prenons cette hypothèse gouvernementale comme base de calcul. Des pensions minimales à 1200 euros provoqueront une augmentation mensuelle de 220 euros. Sur 12 mois : 2640 euros par retraité. Multiplié par notre estimation de 75 000 personnes qui en bénéficieraient la première année, cela nous donne des dépenses supplémentaires d’un montant de 198 millions d’euros. Pas de quoi justifier un allongement de trois années de la durée de travail. Ni même deux années, alors que les dépenses de retraites s’élèvent à 345 milliards en 2021. Ce qui représente une augmentation de moins de 0,06 % la première année.

Et même si le gouvernement acceptait d’appliquer cette mesure à l’ensemble des retraités et non aux seuls entrants, son coût avait été estimé à trois milliards par an à l’horizon 2027 par le candidat Macron, lorsqu’il était candidat à sa propre succession. Là encore, comparé aux 345 milliards d’euros de dépenses de retraites, avec une augmentation de +0,86 %, il est difficile de faire avaler la nécessité de travailler plus longtemps pour les financer.


 

   publié le 5 janvier 2023

Grève illimitée des chauffeurs de bus Keolis dans l’Isère

Guillaume Bernard sur https://rapportsdeforce.fr/

« À l’heure de la lutte contre le réchauffement climatique, la pénurie de chauffeur de bus est une absurdité et un crime », dénonce-t-on, depuis le piquet de grève de Keolis. Or, pour recruter, il faut augmenter les salaires et les conditions de travail. C’est pour cette raison que les salariés de cette filiale de la SNCF se sont massivement mis en grève dans l’Isère depuis le 3 janvier.

 Depuis mardi 3 janvier, les salariés de l’entreprise de transport Keolis Porte des Alpes (KPA), sont entrés massivement en grève en Isère. « On a décidé d’une action au mois de décembre. On avait prévu de faire trois jours, mais face à l’ampleur de la mobilisation on est finalement entrés en grève illimitée », explique Pierre Fabre, délégué syndical CGT chez KPA. Résultat, avec 90 grévistes sur près de 180 salariés, le trafic est très fortement mis à mal. Les lignes départementales de bus ne sont assurées « que de manière symbolique », expliquent les grévistes dans un communiqué, et des cars scolaires manquent à l’appel.

L’objectif ? Mettre fin à des salaires plutôt bas (entre 1800€ et 2000€) en dépit des amplitudes horaires très larges pendant lesquels exercent les chauffeurs. Pour ce faire, les grévistes revendiquent notamment une hausse du taux horaire à l’embauche de 13€, au lieu de 11,84€, une prime Macron de 1000€, mais également l’augmentation de la part patronale de la mutuelle ou le versement de la prime de repas pour chaque jour travaillé. « Pour l’heure, la direction nous a seulement proposé 200€ de prime ainsi qu’une ouverture des Négociations annuelles obligatoires (NAO) dès janvier. Or nos NAO, si elles ne se tiennent pas forcément en janvier, ont toujours été rétroactives. Cette proposition n’en est donc pas une », continue Pierre Fabre. Alors le mouvement continue et les grévistes s’organisent en comité de grève. Tous les syndicats impliqués dans la lutte (SUD, FO, CGT, CFDT), mais aussi les salariés non syndiqués, peuvent y être représentés.

Pénurie de chauffeurs de bus « à l’heure de la lutte contre le réchauffement climatique »

C’est loin d’être la première grève chez Keolis, filiale de la SNCF. En octobre 2022, les salariés de l’Essonne avaient obtenu des augmentations de salaires après dix jours de grève. Malheureusement, comme la boîte est découpée en différentes filiales en fonction des zones géographiques, les grèves des uns ne profitent pas aux autres.

En revanche, les luttes dans les réseaux de bus sont toutes renforcées par un même paramètre : la pénurie de main d’œuvre. Partout en France, les entreprises de transport par bus peinent à recruter et fonctionnent souvent à flux tendu. Ainsi, la moindre absence peut perturber considérablement le trafic, ce qui rend les directions vulnérables face aux grèves. « À l’heure de la lutte contre le réchauffement climatique, cette pénurie est une absurdité et un crime. La satisfaction de nos revendications serait le strict minimum pour attirer dans nos métiers les conducteurs de bus dont on a besoin », font habilement valoir les grévistes de KPA.


 

 

   publié le 4 janvier 2023

Jérusalem. Provocation fasciste du ministre israélien Itamar Ben Gvir

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Le dirigeant d’extrême droite, membre du gouvernement de Benyamin Netanyahou, s’est rendu sur l’esplanade des Mosquées, ce mardi. Un geste qui rappelle celui d’Ariel Sharon en 2000, prélude à la seconde Intifada.

Adam Issam Chaker Ayyad n’avait que 15 ans. Mardi, alors que le jour venait de se lever et que le camp de Dheisheh près de Bethléem, où il vivait, s’éveillait à peine, un escadron de l’armée israélienne a fait irruption. L’adolescent a reçu une balle dans la poitrine. Il est décédé quelques instants plus tard. Lundi, deux autres Palestiniens ont été tués. L’année 2023 n’a que trois jours et les forces d’occupation ont déjà abattu trois Palestiniens.

Mardi matin, au même moment, à Jérusalem, Itamar Ben Gvir, figure de l’extrême droite israélienne et nouveau ministre de la Sécurité nationale, s’est rendu sur l’esplanade des Mosquées, protégé par la police et des hommes en civil alors qu’un drone survolait les lieux. Une image qui n’est pas sans rappeler celle d’Ariel Sharon, le 28 septembre 2000. Celui qui allait redevenir premier ministre quelques mois plus tard, mais alors simple député, avait décidé d’une démonstration de force contre les Palestiniens, déclenchant ainsi ce qu’on allait appeler l’Intifada al-Aqsa, du nom de la mosquée qui s’y trouve, près du dôme du Rocher à la coupole dorée.

Un site est un lieu de tensions régulières

L’esplanade des Mosquées est située dans la partie orientale, palestinienne, de Jérusalem, occupée depuis 1967 et annexée. Ce lieu saint musulman est placé sous l’administration du Waqf (organisme chargé de la gestion des biens religieux), relevant de la Jordanie, mais son accès est contrôlé par Israël. En vertu d’un statu quo historique et voulu par Moshe Dayan, les non-musulmans peuvent s’y rendre à des heures précises mais ne peuvent pas y prier. Troisième lieu saint de l’Islam, il est aussi le site le plus sacré du judaïsme sous le nom de « mont du Temple ». Or, ces dernières années, un nombre croissant de juifs, souvent nationalistes, y prient subrepticement après y être montés en simples visiteurs.

Le site est un lieu de tensions régulières. En 1996, une décision israélienne d’ouvrir une nouvelle entrée à l’ouest de l’esplanade a provoqué des heurts qui ont fait plus de 80 morts en trois jours. En juillet 2017, deux Palestiniens sont tués dans des affrontements avec la police israélienne. En août 2019, la police isaélienne charge les fidèles sur l’esplanade des Mosquées, faisant des dizaines de blessés palestiniens lors d’importantes commémorations juive et mulsulmane. En 2021, lors du ramadan, des manifestations nocturnes à Jérusalem et des affrontements jusque sur l’esplanade se sont mués en onze jours de guerre entre le mouvement islamiste palestinien Hamas et Israël. Et au printemps 2022, la présence sur l’esplanade des Mosquées, pendant le ramadan, de nombreux juifs et le déploiement sur place de forces policières se sont soldés par des centaines de blessés palestiniens sur et autour de l’esplanade. Ce qui a été largement perçu par les Palestiniens et plusieurs pays de la région comme une « provocation ».

Itamar Ben Gvir, qui y est allé à plusieurs reprises alors qu’il était député, avait annoncé son intention de s’y rendre en tant que ministre. C’est son premier geste depuis son entrée au gouvernement. Cela ne doit évidemment rien au hasard. Il s’agit pour lui de montrer ses muscles et de mettre en garde les Palestiniens. « Qu’ils comprennent que les temps ont changé », comme il l’affirme. Ben Gvir souhaite que les forces israéliennes puissent être plus répressives face aux « terroristes ». Pour cela, le gouvernement israélien envisage d’accorder une immunité totale aux soldats, notamment pour des faits pouvant être considérés comme des crimes de guerre. Ce qui revient à rejeter les décisions du tribunal de Nuremberg contre les nazis, en particulier le principe fondamental selon lequel « suivre les ordres » n’est pas une défense contre les crimes de guerre. Ben Gvir défend aussi l’annexion par Israël de la Cisjordanie, où vivent environ 2,9 millions de Palestiniens et 475 000 Israéliens dans des colonies jugées illégales par le droit international. Il prône également le transfert d’une partie de la population arabe d’Israël vers les pays voisins.

À peine le nouveau gouvernement investi, l’extrême droite israélienne passe donc à l’offensive pour atteindre ses objectifs. Ben Gvir sait que deux soldats sur dix partagent ses vues, « pensent qu’ils appartiennent à une nation supérieure et que les Palestiniens n’ont aucun droit ici », comme l’écrit le journaliste de Haaretz Gideon Levy. Pour le reste du monde, l’équation est simple. Soit Israël continue sa politique en violation du droit international et des résolutions de l’ONU sans aucune conséquence, soit il est enfin sanctionné politiquement et économiquement. Vendredi, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution demandant à la Cour internationale de justice de se pencher sur la question de l’occupation israélienne de territoires palestiniens. Au lieu de voter pour, la France s’est abstenue. De quoi réjouir Ben Gvir.

DES VOIX POUR LA PAIX Des personnalités s’élèvent contre la colonisation et affirment leur solidarité avec le peuple palestinien. L’Humanité les accueille dans ses colonnes :

  publié le 3 janvier 2023

Les ONG de « l’Affaire du siècle » vont à nouveau saisir la justice contre l’inaction climatique de l’État

par Justine Prados sur https://vert.eco/

Ni fait ni affaire. Le gouvernement avait jusqu’au 31 décembre pour compenser son inaction climatique entre 2015 et 2018 après avoir été condamné dans le cadre du procès de l’Affaire du siècle en octobre 2021. Les quatre organisations qui l’avaient mené en justice vont réclamer une astreinte financière.

« L’État n’a pas fait le nécessaire » : pour les quatre organisations de l’Affaire du siècle (Greenpeace France, Oxfam, Notre affaire à tous et la Fondation pour la nature et l’homme), l’État a échoué à réparer l’inaction climatique pour laquelle il a été condamné en octobre 2021 (notre article). Dans un jugement historique, le tribunal administratif de Paris avait ordonné à l’État de compenser les excès d’émissions de gaz à effet de serre commis entre 2015 et 2018 par rapport à ses objectifs climatiques. Ce dernier avait jusqu’au 31 décembre 2022 pour prouver qu’il avait pris les mesures nécessaires pour réparer son inaction.

Le 20 décembre, les associations à l’origine de la procédure ont envoyé un courrier au gouvernement lui demandant de détailler les moyens mis en œuvre pour réparer les carences de l’État. Estimant que ces mesures sont insuffisantes sur la base de plusieurs rapports du Haut conseil pour le climat et de l’Observatoire énergie-climat, elles ont annoncé qu’elles saisiraient à nouveau la justice pour réclamer des astreintes financières. « A priori, la France n’est déjà pas dans les clous de sa trajectoire, et encore moins au niveau des émissions supplémentaires à réduire pour compenser ses excès passés et exécuter sa condamnation », réagit auprès de Vert Guillaume Compain, chargé de campagne climat chez Oxfam.

Sur les neuf premiers mois de l’année 2022, les émissions de gaz à effet de serre ont diminué de 0,3% par rapport à la même période en 2021, selon le baromètre du Citepa, l’organisme chargé du suivi annuel des émissions. Dans son rapport annuel, le Haut conseil pour le climat a estimé qu’il faudrait réduire les émissions de 4,7% chaque année jusqu’en 2030 pour atteindre les objectifs climatiques de la France à cet horizon. « Ce n’est pas vraiment une surprise, puisqu’on avait bien vu que les moyens mis en œuvre par l’État n’étaient pas à la hauteur de l’enjeu, mais on est évidemment déçus, car c’est notre avenir collectif qui est en jeu », abonde Guillaume Compain.

 

En 2021, lors des précédentes audiences au tribunal, les associations avaient suggéré une amende de 78 millions d’euros par semestre de retard. Un montant qui représenterait 10% du préjudice écologique causé par l’inaction étatique. La décision du Conseil d’État pour cette demande d’astreinte ne devrait pas être rendue avant 2024, selon les organisations de l’Affaire du siècle.

En 2021 et 2022, le Conseil d’État a déjà condamné l’État à trois astreintes de dix millions d’euros par semestre de retard pour son non-respect des seuils de pollution de l’air.

 

   publié le 2 janvier 2023

Face à l’inflation qui dure,
l’urgence salariale

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

Les hausses de prix de janvier annoncent la couleur pour les mois à venir, rendant toujours plus nécessaire l’augmentation des salaires.

Cela fait partie des passages obligés, au même titre que la dinde aux marrons, le sapin de Noël ou la galette des rois : en cette période, les inventaires à la Prévert sur « ce qui change au 1er janvier » fleurissent invariablement dans la presse, brassant hausse du Smic et des produits de la vie quotidienne. Mais cette année, cet exercice prend un relief particulier, sur fond d’inflation galopante. En janvier, donc, les ménages savent déjà à quelle sauce ils vont être mangés. Ceux qui habitent en Île-de-France voient leur abonnement mensuel Navigo, nécessaire pour circuler dans les transports publics, grimper de 12 %, à 84,10 euros, tandis que le ticket à l’unité passe à 2,10 euros. Les conducteurs de tout le pays vont quant à eux devoir se passer de la ristourne générale sur les prix à la pompe décidée en 2022 par le gouvernement, remplacée par une indemnité de 100 euros réservée aux travailleurs les plus modestes (revenu fiscal annuel de référence inférieur à 14 700 euros par part) utilisant leur véhicule pour aller travailler. Les tarifs de l’énergie vont eux continuer à flamber (lire page 2).

Au-delà de cette liste, l’ensemble des prix devraient continuer de grimper en France dans les semaines à venir, si l’on en croit l’Insee : « L’évolution de l’inflation au cours des tout prochains mois dépend, entre autres, de celle des mesures de limitation des prix énergétiques et des fluctuations des cours du pétrole. La hausse programmée des tarifs réglementés du gaz et de l’électricité, ainsi que la fin de la remise à la pompe contribueraient à augmenter l’inflation d’ensemble, qui atteindrait 7 % sur un an en début d’année 2023. » L’institut anticipe un léger reflux à partir du printemps prochain, mais l’inflation arriverait malgré tout à 5,5 % en juin.

La théorie du gouvernement balayée par le FMI

Face à ces hausses, les smicards devront se contenter dans l’immédiat de 24 euros supplémentaires en début d’année, en vertu des mécanismes d’augmentation automatique, le gouvernement se refusant obstinément à revaloriser le salaire minimum. L’ensemble des salariés devraient voir leur fiche de paie augmenter en 2023, mais de manière insuffisante pour compenser l’inflation. Ainsi, l’Insee anticipe une baisse du pouvoir d’achat de 1,2 % au premier trimestre, puis 0,5 % au deuxième.

Néanmoins, l’exécutif continue de faire campagne contre une augmentation générale des salaires et leur indexation automatique sur les prix pour ne pas enclencher la fameuse spirale « prix-salaires ». Selon cette théorie, une hausse des rémunérations trop importante en période inflationniste entraîne mécaniquement une montée des prix qui incite les salariés à se battre pour de nouvelles augmentations qui alimentent à leur tour l’inflation, etc. Pourtant, cet effet boule de neige a été démenti de manière spectaculaire par le Fonds monétaire international (FMI), qu’on peut difficilement dépeindre en ramassis de gauchistes. En novembre, six économistes de l’institution ont publié une étude pour tester la véracité de cette hypothèse dans l’histoire récente. Verdict : après avoir étudié une quarantaine de pays depuis 1960, seuls 79 épisodes correspondent au scénario retenu. Par exemple, la fameuse spirale ne s’observe en France qu’à trois reprises (en 2001, 2008 et 2011), et encore, elle ne s’enclenche que durant quelques mois, sans être suivie d’une longue période inflationniste. Autant dire que le spectre de la « boucle » ne sert en réalité qu’à justifier des politiques de rigueur salariale et à inciter les patrons à rester inflexibles…

L’année 2022 a été marquée par de très nombreuses grèves pour un meilleur partage de la valeur ajoutée créée par les entreprises. Pour Céline Verzeletti, secrétaire confédérale de la CGT, il est à la fois probable et souhaitable que la situation se reproduise cette année. « Les augmentations de salaire (en 2022) n’ont pas été suffisantes, elles sont restées inférieures au taux d’inflation, rappelle-t-elle. En 2023, les effets de l’inflation risquent même d’atteindre les classes moyennes, donc je pense que cela va créer de gros mécontentements et que les mobilisations vont continuer. » Et la syndicaliste d’afficher la feuille de route pour les mois à venir : « Nous allons essayer – on n’a pas encore réussi – de créer des mobilisations massives pour obliger le gouvernement à prendre des mesures comme l’augmentation du Smic, des fonctionnaires et l’indexation de tous les salaires sur l’inflation. »


 

  publié le 1° janvier 2023

Faire vivre nos vœux en 2023

Les vœux de la CGT sur https://r.newsletter.cgt.f

J’ai bien l’impression que la magie de Noël restera au vestiaire encore cette année. Pourtant, on aurait bien besoin d’accrocher de nouvelles étoiles pas seulement dans le sapin ou sur un maillot.

Ni encouragement, ni consolation.

Macron et son gouvernement, avec l’aval de la droite et de l’extrême droite, précipite le pillage de la République sociale au profit du capital et de la finance.

Rêvons un peu, ça ne coûte rien !

Aussi, pour affronter l'année qui arrive, j'ai préféré faire ma liste au Père Noël plutôt qu'au père Cofidis.

Rêver, c’est imaginer le meilleur pour le monde d’après. C’est trouver de la force au milieu de toutes les raisons de désespérer. C’est rallumer la flamme pour dépasser nos colères. C’est forger le courage d'affronter l'adversité.

Partageons nos vœux et faisons-les vivre.

D’autant que nous sommes de plus en plus nombreux à nous battre pour un monde de paix, plus juste, plus solidaire, plus humain, plus fraternel.

Au cœur de ces combats, la CGT et ses militants s’engagent au quotidien à les renforcer et les élargir en partageant ses propositions pour rallumer les étoiles et organiser la mobilisation.

Car c’est en unissant nos vœux et nos forces que nous créerons le meilleur pour tous.

Bonne année de santé, de réussite et de bonheur à chacun·e d’entre vous.

   publié le 31 décembre 2022

Juste valeur

Maud Vergnol sur www.humanite.fr

Thierry, pompier, Emma, infirmière, Mickaël, éboueur, Nadia, conductrice de bus, Christine, aide à domicile, Serge, aide-soignant en Ehpad. Autant de visages de ces travailleurs et travailleuses essentiels, qui ne connaissent ni les jours fériés, ni le télétravail, et poursuivent leurs activités « quoi qu’il en coûte », en assurant les fonctions vitales du pays. Applaudis pendant la pandémie, vite abandonnés quand il s’est agi de se mobiliser pour leurs salaires, pour qu’ils soient considérés à leur juste valeur.