PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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 publié le 22 mai 2022

Méditerranée. Après sept jours en mer, 471 migrants rescapés

Antoine Poncet sur www.humanite.fr

À bord du navire de Médecins sans frontières, les scènes de liesse donnent la mesure de l’événement. Ce mercredi, après sept jours d’attente en Méditerranée, 471 migrants ont pu débarquer dans le port d’Augusta, en Italie. Quelques heures plus tôt, l’ONG alertait sur Twitter : « Malgré nos demandes (auprès des autorités italiennes -- NDLR) d’un endroit sûr pour débarquer, nous en sommes au septième jour d’attente en mer. On se rapproche de la moyenne de huit jours et demi d’attente, lorsque les activités de recherche et de sauvetage faisaient l’objet de persécutions. » Les images diffusées par Médecins sans frontières au cours des derniers jours sont éloquentes. On pouvait y voir les 471 rescapés entassés à bord. Les migrants avaient pris le large sur des embarcations de fortune et ont été secourus au large de la Libye et de Malte. Les pénuries de nourriture en Afrique du Nord risquent de contraindre de plus en plus de personnes à ces traversées désespérées.

 

 

Immigration. Dans les Pyrénées-Orientales, des fils barbelés contre les harragas

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Sur la Côte Vermeille, les politiques migratoires répressives poussent les exilés à prendre de plus en plus de risques pour tenter de passer la frontière franco-espagnole.

Cerbère (Pyrénées-Orientales), envoyé spécial.

Ce lundi 16 mai, au large des côtes algériennes, onze personnes sont mortes noyées en tentant de rejoindre l’Espagne par la mer. Cinq jeunes, dont deux mineurs, ont réchappé au naufrage. Dans un café, à proximité de la gare de Perpignan (Pyrénées-Orientales), mardi 17 mai, Adam (1) échange avec les rescapés sur son téléphone portable. Comme eux, il est lui aussi un harraga. C’est le nom donné aux exilés fuyant la misère en Algérie. Il est arrivé en France au printemps 2020 et vit aujourd’hui à la rue, dans cette ville administrée par le Rassemblement national (RN), et cherche du travail. « Pour entrer en France, il est passé par le Col du Perthus, indique Fatouma, fondatrice de l’association Au cœur de l’humanité (ACH), qui accompagne ces exilés privés de droit. C’est le principal point de passage entre l’Espagne et la France, à l’est des Pyrénées. »

Dans ce secteur, depuis deux ans, le nombre de personnes tentant d’entrer en France, pour s’y installer ou pour rejoindre d’autres pays européens, est en forte augmentation. En 2021, dans le département des Pyrénées-Orientales (P.-O.), la police de l’air et des frontières (Paf) comptabilisait 12 830 arrestations de personnes ayant franchi la frontière. En novembre 2020, le président de la République, Emmanuel Macron, a même fait le déplacement pour annoncer le doublement des effectifs alloués à la lutte contre l’immigration clandestine (Lic). Dans la foulée, au péage du Boulou, dans les cols des Balistres, du Perthus et de Banyuls, les points de contrôle policier se sont multipliés, incitant les exilés à prendre plus de risques pour les contourner.

Piégés par les barbelés à la sortie du tunnel

« Entre 10 et 50 personnes passent quotidiennement par le tunnel ferroviaire des Balistres, alerte David Cerdan, chargé de la maintenance de l’infrastructure à la gare de Cerbère, premier village français après la frontière. C’est extrêmement dangereux. Quand je rencontre quelqu’un sur la voie, ma priorité est de le faire sortir. Je lui indique comment faire et lui donne un peu d’eau. En tant que représentant CGT, j’alerte régulièrement la direction de la SNCF sur le danger que représentent les barrières de barbelés qu’elle nous oblige à installer. » Depuis quelques mois, l’entreprise n’a de cesse d’aligner le long des voies des mètres linéaires de fil de fer équipé de lames de rasoir. « Les exilés se retrouvent piégés à la sortie du tunnel », poursuit David, montrant sur son téléphone les photos de vieux vêtements, de brosses à dents ou de documents administratifs abandonnés sur le ballast et témoignant des nombreuses traversées. Depuis le quai de la gare de Cerbère, où une plaque commémore le passage du tunnel, à l’hiver 1939, par 100 000 Espagnols fuyant le franquisme, on en aperçoit l’entrée : deux immenses bouches noires enfoncées dans la montagne. De l’autre côté, à un kilomètre, la ville catalane de Portbou. En 2021, trois exilés sont morts sur cette ligne de chemin de fer, heurtés ou écrasés par un train.

« Ces barbelés servent à garder les exilés dans l’enceinte ferroviaire pour les conduire directement dans les bras des policiers », dénonce Julien Berthelomi, secrétaire général de l’Union départementale CGT, venu rendre visite, ce lundi 16 mai, aux cheminots de Cerbère. « Il s’agit surtout de dissuader les gens d’accéder au tunnel côté français, se défend le préfet des P.-O., Étienne Stoskopf. Je n’ai pas discuté du détail des installations avec la direction de la SNCF. C’est elle qui maîtrise le mieux les moyens les plus adaptés à mettre en œuvre. » Dans un document interne, l’entreprise précise cependant que « ces mesures ont été décidées collégialement avec la Suge (sûreté ferroviaire de la SNCF - NDLR) et le référent sûreté de la gendarmerie nationale, la préfecture, la douane dans le cadre d’un diagnostic partagé réalisé sur cette zone suite à l’augmentation massive des intrusions ».

Les passages de la frontière se font majoritairement du sud vers le nord, mais les cas inverses ne sont pas rares. Vers 9 heures, lundi 15 mai, Rachid, 27 ans, est assis sur les marches devant l’entrée de la gare de Cerbère. Les agents de la Paf viennent de le contrôler dans le Rodalies, équivalent espagnol du Train express régional (TER) en France. « J’ai quitté le Maroc en avion, au mois de mars, pour rejoindre la Turquie, explique le jeune homme visiblement très fatigué. Ensuite, j’ai traversé l’Europe à pied. Je compte retrouver de la famille installée à Barcelone. » Les policiers espagnols l’ont arrêté à Portbou et l’ont renvoyé en France.

Deux heures plus tard, côté ibérique du tunnel, en gare de Portbou, six personnes sont alignées contre un mur. Face à elles, une douzaine de policiers en uniformes noirs fouillent leurs bagages sous les yeux des voyageurs. Le contrôle est musclé. Un jeune Sénégalais est relâché. Il a des papiers espagnols et veut simplement rentrer chez lui. Un autre est emmené par deux agents aux sourcils froncés lui pressant le pas. Il va être reconduit à la frontière par la route. Ici, les accords de Malaga réglementent, dans un rayon de 30 kilomètres de chaque côté de la frontière, ce que les autorités appellent les « réadmissions rapides. » Les quatre autres exilés, encore collés au mur, sont finalement autorisés à prendre le train en direction de Perpignan. « La police espagnole est raciste », crie l’un d’entre eux en courant pour monter à bord. Il se prénomme Ayman. Quelques jours plus tôt, il a traversé la Méditerranée, depuis l’Algérie, sur une embarcation de fortune. « Si je suis arrêté côté français et renvoyé ici, je passerai par le tunnel cette nuit », confie le jeune harraga.

Refus d’étendre les dispositifs d’accueil aux Africains

« Il faudrait permettre à toutes ces personnes de se rendre à Perpignan en sécurité pour faire valoir leurs droits ou poursuivre leur route vers le pays de leur choix, plaide Julien Berthelomi. Il faudrait, en outre, leur donner accès au travail. On dénombre entre 4 000 et 5 000 travailleurs sans-papiers dans les P.-O. Il faut régulariser cette situation. Les réfugiés ukrainiens, eux, voyagent gratuitement et peuvent travailler. Cette distinction entre bons et mauvais migrants est insupportable. »

Réfugiés dans un premier temps en Espagne, ils sont de plus en plus nombreux à remonter vers la France pour rejoindre l’Allemagne ou la Belgique. « Le dispositif d’accueil des Ukrainiens en Catalogne est saturé, affirme Sandrine, guichetière en gare de Cerbère . Je monte 10 à 30 dossiers par jour pour l’édition de billets gratuits. Ça implique, d’ailleurs, une surcharge de travail. » Ceci étant, ceux qui disposent d’un passeport ukrainien ont bel et bien la possibilité de voyager en sécurité. Mais pour le préfet, il n’est pas question d’étendre ce dispositif aux ressortissants de pays africains. « Cela reviendrait à organiser le contournement des points de contrôle.  Ce n’est pas à l’ordre du jour. Si on facilite le passage à cet endroit, des filières d’immigration clandestine y dirigeront le plus grand nombre de personnes possibles », estime Étienne Stoskopf.

Ce lundi 15 mai, Michel Coronas, responsable départemental du PCF, et Dominique Noguères, vice-présidente de la Ligue des droits de l’homme (LDH) des P.-O., discutent de la situation avec le chef d’escale en gare de Cerbère . « Bien sûr que des passeurs s’enrichissent sur le dos des exilés, confirme la responsable associative. Mais s’ils circulaient plus facilement, il y aurait moins de trafic. » Et le militant communiste d’abonder : « Concernant les Ukrainiens, d’ailleurs, les cas d’exploitation par des réseaux criminels sont rares. Si la réponse est uniquement policière, on n’arrivera à rien. Il faut donner des moyens pour un accueil digne. L’Aide sociale à l’enfance (ASE), par exemple, doit être mieux dotée pour répondre aux besoins. » Selon le préfet, 224 mineurs étrangers non accompagnés ont été confiés à l’ASE des P.-O. depuis le début de l’année.

La question de l’hébergement des exilés ayant finalement franchi la frontière est également cruciale. « Les harragas sont condamnés à errer dans la rue » , s’insurge Fatouma, d’ACH. À Perpignan, le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap) a vu sa subvention municipale supprimée depuis l’élection en 2020 du très lepéniste Louis Aliot. Maryse Martinez, présidente de l’association, et Anne-Marie Delcamp, du Réseau éducation sans frontière (RESF), confirment les difficultés rencontrées pour loger tous les exilés : « Avant, nous ouvrions des squats. Ça se justifiait parce que l’hébergement des demandeurs d’asile n’était pas assuré. Cela nous permettait aussi de donner un toit aux personnes en situation irrégulière. Avec l’augmentation des places en Centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA), les squats ont dû fermer. Nous avons bien un réseau de particuliers qui hébergent, mais c’est très précaire. »

Les élus RN en appui à la répression des migrants

Assise en face d’Adam, à côté de la gare de Perpignan, Nawel est une de ces harragas abandonnées à une extrême précarité, arrivée en France en monnayant son voyage auprès d’un passeur. Enceinte de cinq mois, elle a quitté l’Algérie avec ses trois enfants dont deux atteints d’une maladie grave. « Elle voulait demander l’asile et les faire soigner le temps de l’instruction de son dossier mais au vu des circonstances, elle devrait obtenir un titre de séjour pour raison médicale. Pour l’instant, elle reste en situation irrégulière. Même le 115 refuse de l’héberger. Elle vit chez moi », confie Fatouma.

Des solutions sont recherchées au cas par cas mais, dans les P.-O., malgré l’énergie déployée, l’ensemble des actions de solidarité peinent à se structurer de façon pérenne. « On a essayé d’organiser des maraudes aux abords de la voie ferrée et dans les sentiers, indique David Cerdan. Mais nous ne sommes pas assez nombreux et les pressions policières nous en empêchent. » Lui-même a été mis à pied par la direction de la SNCF pour avoir montré aux caméras de la télévision publique l’itinéraire emprunté par les exilés sous le tunnel. La responsable d’ACH, quant à elle, a récemment fait les frais de la logique répressive instaurée sous la présidence d’Emmanuel Macron à l’égard des citoyens solidaires. « J’ai amené un très jeune enfant à l’ASE, raconte-t-elle. Une enquête a été ouverte à mon encontre pour trafic d’être humain parce que j’ai refusé de dire qui me l’a confié. Ça m’est égal. Le plus important, c’est qu’il soit en sécurité. » Une autre militante, Josiane Boucher, responsable de l’Association de soutien à tous les immigrés (Asti), est pour sa part poursuivie en justice par le maire RN de Perpignan pour avoir publiquement dénoncé ses positions racistes. La forte implantation de l’extrême droite dans ce département se révèle être un appui de taille à la gestion répressive de la question migratoire orchestrée à Paris, place Beauvau.

(1) Certains prénoms ont été changés.

 

 

Ardèche : des jeunes étrangers qui ont fui l'Ukraine sommés de quitter la France le 20 mai

Par Damien Triomphe, sur https://www.francebleu.fr

Tous ceux qui ont fui l'Ukraine ne sont pas logés à la même enseigne. Douze jeunes ont quitté le centre de Darbres (Ardèche), principalement africains, en étude en Ukraine au moment de la guerre. Ils ne bénéficient pas de la même protection que les ressortissants ukrainiens.

Deux poids, deux mesures dans l'accueil de ceux qui fuient la guerre en Ukraine. Douze jeunes, âgés de 20 à 28 ans, pour la plupart des étudiants originaires de pays maghrébins ou bien d'Afrique noire, sont arrivés à Darbres (Ardèche) mi-mars, avec d'autres réfugiés ukrainiens. Désormais, fin avril, ils ont tous quitté le village. Mal accompagnés, ou poussés à devenir des clandestins s'insurgent certains bénévoles et associations locales.

"Les étudiants étrangers non ukrainiens étaient là bas pour leurs études. Ils avaient pour vocation de rentrer chez eux ensuite. Et effectivement, ils ne bénéficient pas de la protection que nous avons donnée aux autres personnes ukrainiennes" affirme clairement Thierry Devimeux, le préfet de l'Ardèche.

Ils ont été accueillis à Darbres, au camp de vacances des Mésanges, comme les autres, et espéraient la même prise en charge que les ressortissants ukrainiens. Leur autorisation provisoire de séjour (APS) courrait jusqu'à mi-avril, puis a été renouvelée par les services de préfecture jusqu'au 20 mai. Comme un sursis : en vrai, ils ont deux options. Soit ils retournent dans leur pays d'origine - leur billet est pris en charge, et ils bénéficient d'une aide financière - , soit ils effectuent une demande d'asile en France. 

C'est là que ça se complique. Les associations et bénévoles qui les accompagnent leur expliquent que leur demande d'asile sera refusée, les critères n'étant pas remplis : ils ne sont pas en danger de mort s'ils retournent dans leur pays, en proie à aucun conflit. Le préfet de l'Ardèche lui-même ce jeudi matin sur France Bleu Drôme Ardèche confirme : "ils ont vocation, puisqu'ils ne peuvent pas poursuivre leurs études en Ukraine, à rentrer chez eux".

"Ils étaient sur le territoire européen de manière régulière. Ce ne sont pas des délinquants ou des voyous. L'écoute préfectorale n'a pas été suffisante." - Hervé Giot, du MRAP d'Aubenas

"Un tel accueil pour des personnes qui ont fui la guerre, leur laisser à peine un mois prolongé de quelques semaines simplement pour leur dire de préparer leur retour, c'est scandaleux" dénonce Hervé Giot, du MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples) d'Aubenas. _"_Il est inenvisageable pour eux de retourner dans leur pays d'origine sans avoir les diplômes pour lesquels ils ont engagés tant d'efforts et de finances" complète-t-il.

"Ils ont vocation, puisqu'ils ne peuvent pas poursuivre leurs études en Ukraine, à rentrer chez eux." - Thierry Devimeux, préfet de l'Ardèche

Le MRAP a lancé une pétition pour essayer de peser sur la décision préfectorale. La Fédération des œuvres laïques (FOL) en charge de la gestion du centre ainsi que la municipalité darbroise ont interpellé les élus ardéchois sur la situation. Les universités de Grenoble et d'Aix-Marseille étaient même prêtes à inscrire les étudiants. En vain. Les douze jeunes concernés sont tous partis du centre d'hébergement de Darbres tenter leur chance ailleurs. Jouissant du droit des déplacés ukrainiens de prendre les trains et bus gratuitement, certains se sont rendus en Allemagne, en Belgique. Deux Ouzbeks ont préféré l'Espagne. D'autres sont restés en France, et gardent contact avec des bénévoles darbrois. 


 

 publié le 21 mai 2022

Comment on nous apprend à
ne pas voir la lutte des classes

sur https://www.frustrationmagazine.fr

Grâce aux réseaux sociaux, l’orientation idéologique des sujets du bac de spécialité Sciences Economiques et Sociales de cette année n’est pas passée inaperçue. Que cela soit dans les questions de cours comme dans l’étude de documents, les élèves ont été amenés à travailler dans le cadre étroit de la pensée dominante. « A l’aide d’un exemple, vous montrerez que l’innovation peut aider à reculer les limites écologiques de la croissance », pouvait-on ainsi lire : le cadre à respecter, c’est donc la sainte croissance, celle des richesses produites sous le capitalisme. C’est dans ces bornes étroites que la question écologique doit donc être pensée par les élèves. Après avoir donc dû affirmer que capitalisme et écologie étaient parfaitement compatibles, grâce à l’innovation (le MEDEF applaudit l’élève de Terminale), il a fallu ensuite suivre la consigne suivante : « À l’aide d’un exemple, vous montrerez que l’action des pouvoirs publics en faveur de la justice sociale peut produire des effets pervers ». Pascal Praud et l’ensemble des éditocrates peuvent se réjouir : l’élève doit montrer que les aides découragent le travail, l’effort et le mérite, et qu’elles pèsent sur les finances publiques ! (car on ne voit vraiment pas ce qu’il est possible de répondre d’autre).

Ces deux énoncés ont suscité de nombreuses réactions, à juste titre. Mais l’étude de document présente elle aussi un intérêt pour comprendre la façon dont on éduque notre jeunesse à penser dans les limites de la pensée dominante : il s’agit d’un texte de Danilo Martuccelli, sociologue universitaire contemporain qui explique que si l’on mettait des gens autour d’une table et qu’on leur demandait qui ils sont, ils répondraient par une série de choses complexes, pas seulement leur métier ou leur classe sociale, et cela tend à prouver que « hier, l’individu était cerné par une position sociale (…) associée d’une manière ou d’une autre à une perspective de classe, ou tout du moins à une strate sociale ». Cette nouvelle façon de se définir impliquerait l’extension du « goût pour les logiques affinitaires [logiques basées sur des intérêts communs, des raisons amicales, professionnelles… nous explique-t-on en note] au détriment des logiques sociales entre groupes ».

Ce petit extrait est de bien piètre qualité car il ne démontre rien, il ne comporte aucune donnée prouvant son propos, il se contente d’affirmer. Plus inquiétant pour un sociologue, il oppose un passé indéfini (“hier”) au présent, comme si dans ce passé, chacun affirmait son appartenance de classe en levant le poing, sur fond d’usine et de mines de charbon… Pourtant, les élèves doivent s’en servir pour « montrer que l’approche en termes de classes sociales, pour rendre compte de la société française, peut être remise en cause ».

Montrer que la lutte des classes n’existe pas”

Cette consigne est assez comique puisque l’approche en termes de classes sociales, dans l’Education nationale comme dans la sociologie française en général, n’a pas bonne presse. Qu’on demande aux élèves d’en remettre une couche en dit long.

Le livre dont ce petit texte est tiré a été publié en 2010. Il s’appelle La société singulariste, et s’inscrit dans la parfaite lignée de tous ces bouquins de sociologie qui ont pour point commun de dire que les classes sociales c’est dépassé, qu’il n’y a plus de luttes collectives, qu’à la place nous avons des individus « singuliers », des « tribus » (comme dit Michel Maffesoli, sociologue à nœud papillon), que l’individualisme aurait pris le dessus sur la lutte des classes et que c’est ainsi. Les classes sociales c’était vrai dans Titanic et Germinal, mais maintenant c’est ter-mi-né.

Répétez après moi : “la lutte-des classes-n’existe-pas”

Le tout repose, comme dans ce petit texte, sur des démonstrations complètement douteuses ou factuellement erronées. Dans les cours de SES (Sciences Economiques et Sociales) auxquels j’ai assisté comme lycéen puis étudiant à la fac, on m’a ainsi asséné que “la classe ouvrière” avait “disparu”. Je revois encore ces manuels illustrés d’usines en grève dans les années 80, fermées les unes après les autres, entraînant leurs ouvriers dans le tourbillon de l’incontournable « mondialisation » (plutôt que victime de choix politiques néolibéraux et de dirigeants voleurs comme Bernard Tapie). C’est triste mais c’est ainsi : au revoir les ouvriers, place à la « grande classe moyenne ». Et qu’importe si les ouvriers représentent encore un quart de la population ! La sociologie de manuel scolaire a dit qu’ils avaient disparu, donc on ne parlera plus d’eux. 

Nathalie, professeure de SES en Île-de-France, que j’ai questionnée pour l’occasion, a apporté un peu de nuance : il y a bien un chapitre du programme consacré aux classes sociales, qui n’est pas si mal fait. La notion y est soumise à débat, mais ce qu’elle constate, c’est que les démonstrations qui vont à l’encontre de la lutte des classes sont un peu fragiles, manquent de consistance.

Par exemple, l’argument toujours avancé en cours pour nier les classes sociales, c’est la “moyennisation”. En gros, l’idée qu’une grande classe moyenne aurait supplanté les classes antagonistes d’antan. Pourquoi ? Parce que « la toupie de Mendras » enfin ! Grand classique des copies des étudiants de fac lorsque j’étais chargé de cours, la “toupie de Mendras” est le nom d’une métaphore utilisée par le sociologue du même nom dans un ouvrage publié en 1988 (La seconde Révolution française. 1965-1984, Gallimard). Au milieu une grande classe moyenne, au-dessus quelques riches, en dessous quelques pauvres : c’est la « moyennisation », l’idée que les conditions sociales vont s’homogénéiser et une douce égalité de mode de vie s’instaurer. Mendras professait cette idée à la fin des néolibérales années 80, un pari risqué donc… qui s’est avéré entièrement erroné puisque les inégalités de revenus et de conditions de vie se sont remises à augmenter dans les années 2000. Pourquoi continuer à enseigner Mendras ?

Nathalie confirme : “J’ai l’impression qu’il y a des gens comme ça qui sont utiles car ils permettent d’être un contrepoids à la sociologie critique [celle qui parle de classes sociales, à l’image des travaux du sociologue Pierre Bourdieu, ndlr]. Et ce alors même que c’est très faiblard. Mendras dit par exemple que la pratique généralisée du barbecue montrerait qu’il y a bien une moyennisation. Pourtant, même si on se fait toujours griller de la barbaque et que l’on regarde les mêmes émissions – ce qui n’est pas du tout démontré – ce n’est pas un argument suffisant : l’importance, dans la division en classes sociales, ce n’est pas la consommation, c’est le rapport de production !”

La classe dominante ne décrit jamais la société telle qu’elle est

La conséquence de tout cela (“la fin de la classe ouvrière”, “la moyennisation”…) ce serait donc la fin de notre sentiment d’appartenance de classe, nous dit l’extrait à partir duquel les lycéens ont dû montrer que la notion de classe sociale pouvait être remise en cause. On serait déterminé par autre chose que cela, on ne sait pas trop quoi au juste – des « intérêts communs, des raisons amicales et professionnelles » nous dit-on, comme si cela n’existait pas avant et que cela n’était pas profondément lié à notre appartenance de classe. Nous ne serions plus des membres d’une classe sociale mais bien des individus, « pluriels », « complexes » : “Par rapport aux précédents programmes de SES, il y a actuellement pas mal de choses qui servent à noyer le poisson : la multiplicité, la complexité…” soutient Nathalie. Bref, de parfaits consommateurs et travailleurs disciplinés et atomisés pour une société néolibérale que la bourgeoisie rêve de nous faire gober. 

Pour Nathalie, le programme de SES ne contient pas tant un biais idéologique en niant la notion de classe sociale, mais c’est dans la partie “économie” que les dégâts sont les plus importants : “Dans le programme de première, il y a une réification du marché, une conception de l’économie très libérale qui décrit des individus qui ne sont mus que par de la rationalité en finalité… la théorie de l’acteur rationnel qui compare les coûts/avantages de ses choix s’impose depuis longtemps dans le programme. L’économie est étudiée sans tenir compte d’aucun rapport social !” En gros, dans les chapitres d’éco : “la croissance c’est bien”, et le travail est analysé comme un marché laissant complètement de côté les rapports sociaux de production. “C’est une économie qui est complètement autonomisée de la socio. Donc en gros, les concepteurs de programme ont séparé l’éco et la socio, alors qu’à l’origine les SES liaient les deux. On se retrouve à enseigner l’économie des économistes libéraux qui ne veulent pas tenir compte de l’apport des sciences sociales.” 

Le triomphe des notions d’individualisme et de marché montre surtout que l’école et l’université choisissent le mensonge plutôt que les faits pour des raisons politiques : c’est ce qu’on appelle l’idéologie, prétendre qu’un récit est vrai et objectif, alors qu’il est lié à des intérêts. Quel est l’intérêt d’enseigner la fin de la classe ouvrière, la moyennisation et le fait que nous ne sommes plus déterminés par notre classe mais par autre chose (on ne sait pas trop quoi) ? C’est obtenir l’adhésion de chacun au récit bourgeois selon lequel il suffit de se bouger le cul, « mobiliser son réseau » (qu’importe si vous n’en avez pas, faites-le quand même) et travailler dur pour « réussir » et ainsi prendre « l’ascenseur social ».

En bref, la classe dominante ne décrit jamais la société telle qu’elle est : elle serait alors obligée de reconnaître l’existence de classes sociales aux intérêts antagonistes, et le sale rôle qu’elle joue dans tout cela, si c’était le cas. Non, elle décrit la société telle que l’on doit penser qu’elle est pour que le système fonctionne et que notre soumission soit heureuse et consentie.

J’ai fréquenté celles et ceux qui produisent et entretiennent ces grands mythes qui visent à rendre acceptable une société parfaitement injuste. Lorsque j’étais chargé de cours à l’université parisienne de la Sorbonne, j’ai intégré un laboratoire de recherche fondé par Raymond Boudon, un sociologue connu pour avoir décrété, lui aussi, que l’individualisme triomphait partout et que la lutte des classes c’était ter-mi-né. Dommage, il est décédé avant de vivre le mouvement des Gilets jaunes, le plus lutte des classes des mouvements sociaux de ces dernières années. Mais comme tout bon idéologue, il aurait été capable de nier la réalité pour faire passer sa lecture des événements et sauver ses théories fumeuses. Le laboratoire comptait quelques adeptes sincères de ce monsieur ainsi que des chercheuses et chercheurs égarés là par les circonstances fortuites que crée une institution en déclin. Tous avaient cependant un point commun : l’analyse en termes de lutte des classes était pour eux « dépassée » voire « pas du tout scientifique ». La société était devenue « trop complexe » pour qu’on puisse utiliser une grille d’analyse développée au XIXe siècle par Marx et l’ensemble du mouvement ouvrier. D’ailleurs, pour eux, la bourgeoisie, ça n’existe pas vraiment. Les travaux de Monique et Michel Pinçon-Charlot, en immersion pendant des années dans le monde des grands bourgeois ? Des travaux “engagés”, peu dignes de confiance enfin ! 

Et puis le monde du travail s’est « atomisé », chacun est isolé, dans son coin, et qu’importe si les grandes entreprises concentrent de plus en plus d’emplois depuis trente ans, et qu’en proportion de la population il y ait plus de salariés soumis à un patron qu’à l’époque de Marx : cette évidence continuait d’infuser dans toutes les conversations que j’avais. 

La sociologie au service de la bourgeoisie ?

Si au lycée, les profs de SES se sont mobilisés contre les réformes de modification des programmes (qui réduisaient notamment l’approche de l’économie autour de la seule théorie néoclassique), la sociologie universitaire dominante n’est pas du tout une idéologie de gauchiste, comme on le lit souvent sur les réseaux sociaux. Il s’agit d’une pensée conservatrice au diapason des intérêts de la bourgeoisie, avec au mieux une dose de compassion pour les « moins bien dotés socialement » (comme on dit dans le milieu). J’ai quitté ce milieu, j’ai planté ma thèse, comprenant au passage qu’il n’y a pas plus idéologues dans la société que celles et ceux qui prétendent observer les faits « avec rigueur et neutralité », « au-delà de toute idéologie ». C’est le point commun que certains chercheurs peuvent avoir avec certains journalistes. Leurs tentatives de naturalisation et de justification de la société bourgeoise sont en réalité les mêmes. Ils sont la sous-bourgeoisie, cette classe dont nous parlons régulièrement à Frustration et qui est la courroie de transmission de la bourgeoisie vers les classes laborieuses. 

Il existe heureusement des chercheuses et des chercheurs qui utilisent leur statut pour autre chose que tenter de briguer des places dans le système universitaire (dont la baisse des moyens fait qu’il faut être de plus en plus complaisant avec sa hiérarchie pour espérer obtenir un poste de titulaire… à 35 ans). Iels proposent des travaux qui articulent la notion de classe sociale avec des paramètres géographiques (par exemple Benoît Coquard dans Ceux qui restent), des facteurs de genre (comme Haude Rivoal dans La fabrique des masculinités au travail), urbains (Monique et Michel Pinçon-Charlot avec Les ghettos du gotha)… Et nous permettent de mieux comprendre la société qui nous entoure afin de la transformer.

Pour en revenir aux sujets de bac, on attend donc de nos chers élèves qu’ils restituent bien les leçons apprises au lycée : quand on veut, on peut, il n’y a pas de classes sociales dans lequel on serait coincé, oui, même toi petit prolétaire qui vis dans ton HLM, même toi jeune fille du monde rural…Tout vous est ouvert, croquez la vie à pleines dents et surtout ne venez pas vous plaindre. Ironie du sort, cet exercice de récitation de la pensée dominante se déroule pendant le baccalauréat, examen national qui symbolise l’illusion de la méritocratie à la française.Ces sujets du bac en disent bien plus long sur les objectifs de celles et ceux qui les font que sur leurs effets réels sur la jeunesse. Par exemple, l’enquête Arte-France Culture de 2021 montre  que parmi les répondants français, 77% jugent le capitalisme incompatible avec l’écologie, que la majorité veut s’épanouir au travail, qu’une minorité seulement veut créer une entreprise, qu’ils sont prêts à participer à un mouvement de révolte de grande ampleur (63%), que les trois quarts d’entre eux pensent qu’il faut multiplier les référendums…

L’idéologie dominante est toujours en échec. C’est cela qui rend ses partisans si hargneux. Puisqu’ils décrivent une réalité sociale qui est fausse, ils construisent de fausses évidences et de grandes théories qui finissent toujours par tomber face aux événements. La croissance verte, la mondialisation heureuse, le ruissellement, la méritocratie… Il suffit de regarder autour de soi pour s’apercevoir de la fausseté de ses affirmations. Seuls celles et ceux qui bénéficient de ces mensonges – les bourgeois et les sous-bourgeois (parmi lesquels se situent donc nos sociologues-idéologues et leurs équivalents télévisuels éditocrates) y croient. Forcément, quand on est né avec une cuillère en argent dans la bouche, qu’on a eu les voyages linguistiques, les prépas concours, les grandes écoles sélectives, le réseau de papa, il est plus sympa de se dire qu’on a eu tout ça à la force de notre poignet que grâce à son lieu de naissance… Mais lorsque le réel de notre société de classes fait irruption dans leurs vies, ils hallucinent. Chaque mouvement social est une surprise pour eux, puisqu’ils se racontent le reste du temps que le travail n’est pas pénible, que les salaires sont bons, que la croissance profite à tous et que les seuls problèmes de ce pays sont les arabes qui refusent de s’intégrer et les assistés qui ne veulent pas faire d’effort.

La hiérarchie de l’Education nationale, les médias et le monde intellectuel nous apprennent à ne pas voir la lutte des classes mais, inévitablement, la vie réelle nous y ramène. Qu’ils parlent, qu’ils trépignent, qu’ils mentent : nous, nous avançons.

publié le 20 mai 2022

Une âpre bataille pour ouvrir l’espoir

Patrick Le Hyaric sur www.humanite.fr

Une puissante demande de solutions progressiste aux crises et pour l’amélioration du sort des classes populaires s’est exprimée le 10 avril, lors du premier tour de l’élection présidentielle par le vote pour les divers candidats de gauche. C’est bien ce qui inquiète les milieux dirigeants. Ils savent la puissance du désir d’unité populaire pour rechercher un chemin qui conduise à une vie meilleure, maintenant, dès le mois de juillet.

Les pleurnichards médiatiques, qui ont usé tant de salive et d’encre pour faire croire qu’ils se désolaient de la désunion des forces de gauche et écologistes, sèchent vite leurs larmes. Ils sont désormais vent debout et montrent les dents face à la coalition des gauches et des écologistes en vue des élections législatives, qu’ils présentent maintenant comme la catastrophe du siècle.

Les menaces de guerre nucléaire et le réchauffement climatique ne sont pas grand-chose pour eux, comparés à l’hypothèse d’une majorité de gauche à l’Assemblée nationale.

En vérité, ils savent que les dominations politiques et sociales, le mépris du monde du travail et de la culture, sont contestés par un mouvement populaire qui refuse les injonctions des milieux financiers, des croqueurs de dividendes, des exploiteurs du travail salarié et des profiteurs de guerre.

Dans les cercles dirigeants et dans les dîners mondains, dans une partie de la grande presse, propriété de quelques oligarques, on malaxe, on dissèque, on déchiffre et on chiffre les programmes des forces de gauche, on cherche les failles, les différences et les divergences. On divise. On demande aux militants et aux élus socialistes de ne pas quitter le bateau du social libéralisme qui prend l’eau de toute part. La nomination à Matignon d’une factotum-techno, présentée comme venant de la gauche vise à la fois à tenter de contrer la gauche à la veille des législatives tout en rassurant le grand patronat.

Tout ceci poursuit l’objectif d’accréditer que la seule politique possible est libérale et de démontrer que la gauche de transformation sociale et écologique ne peut pas gouverner. Qu’elle mènerait au chaos.

Quel chaos donc pour les neuf millions de personnes qui ne peuvent plus se nourrir convenablement, pour celles qui ne peuvent accéder à un logement correct et celles qui ne peuvent plus payer leur loyer ? De quel chaos s’agit-il pour les millions de nos concitoyens qui terminent le mois à l’euro près ?

Quel chaos pour l’artisan ou le paysan asphyxié par la banque ? Quel chaos pour celles et ceux qui ne « sont rien » pour le président de la République ? Quel chaos pour les travailleurs et les jeunes des quartiers populaires qui se lèvent tôt pour un salaire de misère quand leurs enfants subissent le contrôle au faciès, les discriminations à l’embauche, les suspicions et le racisme ?

Toutes et tous ont fait connaître leur pressante demande de changement à l’occasion du premier tour des élections présidentielles en octroyant plus de 11 millions de voix aux candidats de gauche et écologistes. D’autres, en s’abstenant, ont exprimé cette même aspiration.

Elles et ils sont la majorité. C’est bien ce qui inquiète les milieux dirigeants. Ils savent la puissance du désir d’unité populaire pour rechercher un chemin qui conduise à une vie meilleure, maintenant, dès le mois de juillet.

Ils savent qu’une victoire de la gauche et des écologistes est possible. On retrouve aujourd’hui l’ambiance politique créée par les partisans du vote « oui » lors de la campagne du référendum sur le traité constitutionnel européen. À l’époque, cela n’empêcha pas le « NON » de l’emporter.

Inacceptable pour ces « démocrates », qui ont créé les conditions de violer l’expression majoritaire de notre peuple comme dans d’autres pays européens, sans parler de ceux où il a été refusé de donner la parole aux citoyens par peur d’obtenir le même refus de leur diktat.

Ce vote manifestait déjà, de la part des classes populaires, un puissant rejet du système. Son viol a encore élargi les fractures. Depuis les mouvements sociaux et citoyens, comme celui des gilets jaunes ou des jeunes pour le climat, n’ont cessé de se déployer, contre les reculs de l’âge de la retraite, contre l’austérité et la vie chère, contre la dégradation et la privatisation des services publics, contre les lois de destruction du code du travail, pour défendre le climat et changer nos systèmes productifs, contre le racisme et l’antisémitisme et pour l’égalité femmes-hommes.

Si ces mouvements n’ont pas convergé en un même point au même moment, ils sont l’expression de ce qui travaille en profondeur la société. Ils se retrouvent dans le fort espoir qui marque la préparation de ces élections législatives après tant de déceptions, de frustrations et de mépris.

Une puissante demande de solutions progressiste aux crises et pour l’amélioration du sort des classes populaires s’est exprimée le 10 avril, lors du premier tour de l’élection présidentielle, sur fond de l’accélération des recompositions politiques.

Ce sont ces aspirations majoritaires que veulent contrer ensemble, le parti macroniste, la droite et l’extrême droite venue en renfort la semaine dernière, en actant que le président doit avoir sa majorité à l’Assemblée nationale. Bref, comme à chaque moment clef de l’histoire, le « cercle de la raison » capitaliste s’active.

Leurs ancêtres criaient déjà « plutôt Hitler que le Front populaire ». Aujourd’hui, ils les paraphrasent et clament que le Pen et Mélenchon seraient la même chose. Ce faisant, ils veulent peut-être faire rentrer en force l’extrême droite à l’Assemblée, pour renforcer les politiques réactionnaires.

Or, l’immense majorité de nos concitoyens ne veut pas de la retraite à 65 ans, ni d’un dégel factice du point d’indice des agents de la fonction publique en deçà de l’actuelle inflation, ni des travaux obligatoires en échange d’un maigre RSA ; pas plus que du saccage de l’école, de l’hôpital et de la sécurité sociale.

La majorité populaire veut des actions concrètes sur les « salaires, les prix et les profits », la modernisation et la démocratisation des services publics. L’idée même d’une appropriation nouvelle des moyens de production et bancaires pour une nouvelle cohérence sociale et environnementale est en débat.

Vivre mieux exige des processus de rupture avec la domination capitaliste sur le travail et la création, la vie des individus, des animaux et la nature. Voilà pourquoi la bataille est si âpre. La conjonction d’une mobilisation électorale et d’une mobilisation sociale peut créer les conditions des changements tant attendus et pour les rendre durables. C’est possible maintenant.


 


 

Législatives : la NUPES assume un programme de gouvernement de rupture

par Michel Soudais sur www.politis.fr

En se dotant d’un programme de transformation, que défendront ses candidats communs, la coalition de gauche montre qu’elle n’est pas un simple cartel électoral et affiche clairement ses ambitions.

Ils avaient décidé de s’unir par des accords bilatéraux dans lesquels avaient été couchés quelques points de programme. Les partis politiques engagées dans la Nouvelle union populaire écologique et sociale (Nupes) ont dévoilé jeudi leur « programme partagé de gouvernement » pour les législatives. Fruit d’un travail collectif réunissant des représentants de LFI, d’EELV, du PS, du PCF et de Génération.s, il comprend 650 mesures et est publié sur le site internet de la Nupes.

Parmi elles : smic à 1.500 euros net, hausse des salaires, retraite à 60 ans, blocage des prix, réhaussement des ambitions climatiques de la France, passage à une agriculture écologique et paysanne, rétablissement de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) avec un volet climatique, progressivité de l’impôt sur les sociétés pour favoriser les TPE-PME, recrutement de 100 000 soignants, réduction du nombre d’élèves par classe, passage à la 6e République, référendum d'initiative citoyenne…

« Lutter contre l'irresponsabilité écologique »

« L'idée n'a pas été d'aboutir à une fusion idéologique », a affirmé Jean-Luc Mélenchon en présence du premier secrétaire du PS Olivier Faure, et du secrétaire national d'EELV Julien Bayou, mais en l'absence du chef des communiste Fabien Roussel, « retenu dans sa circonscription, a indiqué Ian Brossat, porte-parole du PCF, par la fermeture du site de Vallourec à Saint-Saulve », une commune située dans une circonscription voisine de la sienne.

Ce programme se positionne « dans une rupture maîtrisé, raisonné, mais ferme » par rapport au « système dans lequel nous vivons, un système d'indifférence et d'irresponsabilité écologique, de prédation en matière économique et capitaliste, et de négation de la démocratie », a déclaré le chef de file de la France insoumise, candidat à Matignon si les électeurs et les électrices envoient à l’Assemblée nationale une majorité de député.es Nupes.

« Si nous gagnons, c'est notre programme qui s'appliquera. Rien ne sera négocié avec le chef de l'État », a-t-il affirmé. « Quand il y aura un problème, c'est le Parlement qui tranchera. » Car la Nupes revendique de s’inscrire « dans une démarche de reparlementarisation de la République française » par contraste avec « l'hyper présidentialisation » d'Emmanuel Macron, a insisté Jean-Luc Mélenchon.

Cette feuille de route compte huit chapitres : progrès social, emplois et retraites ; écologie, biodiversité, climat, biens communs et énergie ; partage des richesses et justice fiscale ; services publics : santé, éducation, culture, sport ; 6e République et démocratie ; sûreté et justice ; Union européenne et internationale. Chacun d’entre eux se clos sur une liste de « nuances », où les organisations qui soutiennent le programment font part de leurs désaccords. Elles portent notamment sur l’Europe ou le nucléaire et seront arbitrées « par le parlement », a-t-il été précisé.

Le texte recense 33 « nuances » sur 650 mesures et ne concerne donc que 5 % d’entre elles. Preuve que les partenaires ont « cherché le dépassement de [leurs] divergences », comme l’a affirmé Olivier Faure en confirmant que tous ont « bien la volonté ensemble d’être une gauche de transformation ». Avec ce projet « construit en une quinzaine de jours, en moins de temps qu'il a fallu pour Macron pour se trouver un Premier ministre, a renchérit Julien Bayou, nous voulons nous donner les moyens de gagner et de changer la vie du plus grand nombre ».


 


 

NUPES : pourquoi leurs députés ne seront pas des Playmobils

C Pierre Jacquemain sur www.regards.fr

Hier, toutes les composantes de la NUPES ont présenté son programme partagé avec ses 650 mesures.

Hier, toutes les composantes de la NUPES avaient donné rendez-vous à la presse pour présenter son programme partagé. Ils y croient. Et les sondages leur donnent raison d’y croire. En juin prochain, Jean-Luc Mélenchon peut s’installer à Matignon et mettre en place les 650 mesures du programme commun : le SMIC à 1500 euros net, le blocage des prix, la retraite à 60 ans, la règle verte, la 6ème République, le RIC ou encore le bouclier logement.

Il est reproché tout et son contraire à cette nouvelle force politique qui se créé à l’occasion des législatives. Les journalistes sont d’ailleurs à l’unisson avec la droite et l’extrême droite pour dénoncer à longueur de journée un accord électoral, un accord opportuniste. Et pourtant, à moins d’un mois du scrutin, quelles sont les familles politiques à pouvoir présenter un projet politique avec autant de précision ?

Même les points de désaccord sont mentionnés dans le programme. Et ces désaccords seront tranchés par le Parlement. Oui, parce qu’on a oublié que le Parlement avait une fonction majeure : lieu de débat, d’expression de ses convictions, d’échange contradictoire. Et à la fin, après avoir échangé ses arguments, c’est le vote qui s’impose. Un vote en conscience.

C’est vrai que ça n’est pas vraiment l’image du Parlement qu’on a eu jusque-là. Parlement godillot. Députés playmobils. Les députés de la majorité présidentielle ont toujours voté d’un seul homme. Qu’importent les idées, qu’importent les désaccords, l’enjeu : faire bloc derrière un homme. Le président de la République. Ça n’est pas ça la politique…

Ainsi la NUPES qu’on critique abondamment pour n’être qu’une coalition de façade tant les désaccords seraient importants assume de ne pas tout partager. Pas d’accord sur les violences policières ou sur la légalisation du cannabis ? Le parlement tranchera. Pas d’accord sur la sortie du nucléaire ? Le parlement tranchera. Pas d’accord sur la GPA ? L’accord NUPE prévoit un débat au Parlement. Et le Parlement tranchera. Pareil sur la nationalisation des banques, tout le monde n’est pas d’accord. Le parlement tranchera. Sortie du commandement intégré de l’OTAN ? Le Parlement tranchera et nul doute que LFI même si elle devait être majoritaire à gauche, sera mise en minorité par ses alliés et l’opposition de droite qui n’y est pas favorable. C’est le risque que prend la formation de Jean-Luc Mélenchon.

Qu’importe donc, le parlement tranchera. Tout ça est écrit noir sur blanc dans le programme de la NUPES que l’on peut consulter sur le site dédié. Et c’est suffisamment rare pour être relevé. Et là aussi, on aimerait voir les autres prétendants à gouverner le pays étaler dans l’espace public, comme le font les membres de cette union de la gauche et des écologistes, ce qui rassemble et ce qui divise. C’est honnête, transparent et les électeurs savent à quoi s’attendre. Après tout, que savons-nous de la nouvelle alliance de la majorité présidentielle ? Sur les retraites par exemple, est-ce que c’est la ligne Horizon ou la ligne En Marche / Renaissance qui l’emportera ? Nous n’en savons rien.

En tout cas sur l’essentiel, la NUPES l’assure : 95% des propositions présentées dans l’accord sont partagées. Mais on compte sur les détracteurs de la NUPES, qu’ils soient politiques ou journalistes, pour ne parler que des 5% restants… En tout cas en juin, c’est les électeurs qui trancheront.


 


 

Programmons la victoire populaire

Fabien Gay sur www.humanite.fr

Avec son nouveau gouvernement, Macron veut continuer son programme de régression sociale. Une alternative est possible : c’est la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes). l faut maintenant faire grandir le mouvement populaire, pour battre les droites et l’extrême droite, et transformer l’espoir en réalité à portée de vote.

Fidèle à l’adage sportif disant qu’on ne change pas une équipe qui gagne (pour les plus riches du pays), Élisabeth Borne devrait annoncer une composition gouvernementale dans la continuité de la précédente équipe. Peu importe le casting, le contenu des régressions sociales annoncées ne laisse place à aucun doute. Loin d’avoir entendu les messages de cette élection présidentielle et tout en contournant le débat sur son bilan, le président Emmanuel Macron veut imposer un rouleau compresseur antisocial : retraite à 65 ans, RSA conditionné à du travail gratuit, coupes budgétaires de 10 milliards pour les collectivités, autonomie des écoles et du système de santé, inaction climatique.

Pourtant, l’urgence sociale est là et le Giec nous alerte : nous n’avons plus que trois ans pour changer de système, sous peine de menaces lourdes sur nos vies et la planète. Pour rejeter le scénario mortifère d’un macronisme tout-puissant à l’Élysée, comme à l’Assemblée, une alternative est possible : c’est la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes). Elle a présenté jeudi son programme, qui pose les bases d’une législature de changements concrets, réels et immédiats, mais aussi durables. Hausse du Smic, blocage des prix, création d’emplois par la transition écologique, services publics revitalisés et renforcés. Il y a notamment une nécessité à redonner les moyens à l’hôpital public de fonctionner. La fermeture de services d’urgences nocturnes, comme à Bordeaux récemment, en est l’illustration. Avec une Assemblée nationale souveraine et porteuse des aspirations populaires, c’est vers un renouveau démocratique que nous devons aller.

Loin des caricatures qui en sont faites par les milieux financiers et les droites qui prédisent déjà un chaos en cas de victoire de la Nupes, il faut maintenant faire grandir le mouvement populaire, pour battre les droites et l’extrême droite, et transformer l’espoir en réalité à portée de vote.

 publié le 19 mai 2022

Abdel Yousfi,
la voix des ouvriers à l’Assemblée

Loan Nguyen sur www.humanite.fr

Métallurgiste, la tête de liste Nupes dans la 11 e circonscription du Rhône aux législatives compte bien ravir le siège au sortant macroniste en capitalisant sur l’union populaire, qu’il représente à Givors et aux alentours.

«Ma démarche, ça a toujours été de porter les revendications du bas vers le haut », clame le syndicaliste.

« J e ne savais pas que vous alliez prendre des photos, je me serais mieux habillé ! » s’excuse-t-il presque avant de concéder qu’il ne porte de cravate « que pour les mariages ». Abdel Yousfi ne fait pas semblant, il assume ce qu’il est. « Je n’ai pas honte d’être ouvrier, fils d’ouvrier et petit-fils de mineur », explique-t-il simplement. À 54 ans, ce régleur sur machine chez Jtekt, équipementier automobile ­filiale de Toyota situé à Irigny (métropole de Lyon), a été investi comme tête de liste Nupes dans la 11 e circonscription du Rhône pour les élections législatives. Un territoire qui recouvre les villes populaires de Givors et de Grigny, mais aussi des communes plus rurales et résidentielles comme Saint-Symphorien-d’Ozon, Mornant ou Condrieu. Une circonscription sociologiquement hybride, qui avait élu en 2017 un député LaREM, Jean-Luc Fugit. Candidat à sa succession, le macroniste devra faire face à un candidat Rassemblement national et à un autre Lutte ouvrière. Mais, surtout, à Abdel Yousfi, porteur de tous les espoirs FI-EELV-PCF-PS-Génération∙s.

« Une dynamique très forte »

Les chances de ravir cette circonscription à la Macronie et de battre l’extrême droite sont donc réelles pour le communiste. « Je sens qu’il y a une dynamique très forte. Quand je rencontre les habitants de la circonscription, ils me parlent tous du pouvoir d’achat, de l’inflation galopante. Alors, évidemment qu’il faut augmenter les salaires et les pensions de retraite, donner aux étudiants les moyens de vivre et d’étudier », souligne-t-il. La défense du système de santé public s’impose également comme une priorité, alors que l’hôpital Montgelas a été contraint de fermer son service d’urgences depuis le mois d’octobre 2021. Un combat incarné dans le choix de sa suppléante, Pia Boizet, agente aux Hospices civils de Lyon.

Autre revendication qui lui tient fortement à cœur : le retour de la retraite à 60 ans. « Quand on est usé pour avoir subi quotidiennement les ravages du travail physique, on se dit qu’il faudrait reparler de la pénibilité. C’est aussi vrai pour certains travailleurs intellectuels, qui sont dans les bureaux. Mais, moi, je vois tellement de collègues dans les ateliers qui n’arrivent pas à tenir jusqu’à 57 ans et qui partent en inaptitude, on fait quoi d’eux, si on recule encore l’âge de la retraite ? Des SDF ? » dénonce le syndicaliste CGT de la métallurgie.

De nombreux motifs de tension

La dureté des rapports d’exploitation, Abdel Yousfi l’a subie de plein fouet en tant qu’ouvrier, mais aussi en tant que syndicaliste combatif contre une direction qui ne lui a pas fait de cadeau. Embauché en 2000 après quelques missions d’intérim, le tourneur-fraiseur-ajusteur de formation rejoint vite la CGT pour y faire remonter les revendications de ses collègues. Délégué syndical sur le site d’Irigny, puis délégué syndical central dans le groupe, il n’hésite pas à aller au front face aux attaques de la hiérarchie. Cadences infernales, licenciements, suppressions de RTT… les motifs de tension sont nombreux dans les ateliers.

En 2015, un salarié se suicide en se jetant du toit de l’usine. « Il subissait des pressions, on a fait une expertise qui a prouvé le lien avec le travail », se souvient-il, encore bouleversé par ce drame. Quelques semaines après, la direction de Jtekt essayait de licencier le syndicaliste pour un arrêt maladie qu’elle jugeait irrégulier. Il a fallu la mobilisation de ses collègues, d’autres syndicalistes CGT, de militants communistes locaux et une décision de l’inspection du travail pour que la direction le réintègre. « J’ai eu le soutien de ceux qui me ressemblent, et on est nombreux ! On a l’impression que c’est un peu le pot de terre contre le pot de fer, mais on peut vraiment inverser la courbe », estime-t-il.

Un engagement syndical, puis politique lorsqu’il adhère au PCF en 2014, qu’il vit comme une « continuité ». « Ma démarche, ça a toujours été de porter les revendications du bas vers le haut, c’est comme ça que je construis cette campagne, et c’est comme ça que j’exercerai mon mandat de député : dans le collectif, insiste-t-il. On a un seul ouvrier à l’Assemblée nationale (Alain Bruneel, député PCF et ouvrier retraité – NDLR), comment peut-il y arriver tout seul ? Il faut qu’on se réapproprie cette institution, mais plus globalement toutes les institutions ! Quand un ouvrier meurt au travail, on finit au mieux dans la rubrique des faits divers. On a cru qu’on devait laisser la politique aux technocrates parce qu’ils avaient la tête bien pleine. Mais, là-haut, ils ne nous entendent pas. Si nous ne parlons pas de nous, personne ne le fera !  »

 

 

 

 

L’État laisse Vallourec fermer le site de Saint-Saulve

Clotilde Mathieu sur www.humanite.fr

L’industriel accélère sa stratégie de délocalisation vers le Brésil et l’Asie, envisage de supprimer 2 900 postes en Europe, dont 320 en France, et ferme une usine dans le Nord. Syndicats et élus locaux appellent le gouvernement à « intervenir ».

À peine arrivé, Philippe Guillemot, le PDG de Vallourec, à la tête du groupe depuis trois mois, applique à la lettre et en vitesse accélérée la règle à calcul fixée par les actionnaires majoritaires (38 %), les fonds d’investissement américains Apollo et SVP Global. « Ce même fonds a pompé Ascometal, dans les aciers spéciaux sans rien y injecter, laissant le groupe en grande difficulté, comme d’autres proies en France », rappelle la CGT. Lors de la présentation des comptes du groupe, au premier trimestre, le champion des tubes en acier sans soudure pour le secteur pétrolier et gazier a annoncé, mercredi soir, la suppression dans le monde de 2 900 emplois, la plupart en Allemagne (2 400), 70 en Écosse et 320 en France, dont 65 au siège de Meudon (Hauts-de-Seine), 100 à Aulnoye-Aymeries (Nord), 60 au centre de services de Valenciennes (Nord), mais aussi 104 dans son usine de Saint-Saulve (Nord), qui devra fermer. La poursuite de la délocalisation de la production vers le Brésil et l’Asie est, pour le cost killer, « une étape nécessaire, pour ne pas dire vitale », afin de « permettre au groupe d’être profitable quelles que soient les conditions de marché ».

Dans les usines du groupe, malgré le dégoût, la colère, la riposte se prépare, avec l’objectif de « faire le maximum » pour le faire « revenir sur sa décision ». À Saint-Saulve, beaucoup de salariés sont des quinquagénaires, explique le délégué syndical CFDT de l’usine, Michaël Tison. « À 50 ans, dans l’industrie, vous n’êtes plus valable », résume-t-il. Et les propositions de « retraite, préretraite et reclassement interne » de la direction pour seulement « un tiers des suppressions d’emplois en France » n’offrent aucune véritable perspective. L’inquiétude est palpable. « C’est pour cela qu’ils ne veulent pas et qu’ils ne peuvent pas accepter la fermeture », explique le député communiste de la circonscription, Fabien Roussel, présent sur le site ce jeudi matin. « Sinon, poursuit-il, cela veut dire deux ans de cellule de reclassement, deux ans de chômage et ensuite le RSA. » Après six plans de suppressions d’emplois, les 104 ouvriers sont échaudés. En 2014, ils étaient encore 1 400 à travailler dans la tuberie. Une saignée qui illustre la politique industrielle conduite par le président de la République. Dans le dossier Vallourec, Emmanuel Macron a été aux premières loges : en 2016, avec la fermeture de Déville-lès-Rouen, lorsqu’il œuvrait comme ministre de l’Économie, puis en 2018 et encore en 2020, après avoir conquis l’Élysée.

Un pognon de dingue

Certes, pour socialiser les pertes, l’État, au travers de la BPI, était monté au capital du groupe mais, très vite, sans volonté politique, le marché a repris ses droits. Le bras armé financier de la France ne possède plus désormais que 2 % du capital. Le groupe a également pu profiter d’une montagne d’argent public. La CGT dénombre près d’un milliard d’euros d’opérations de recapitalisation et de crédits d’impôt de toutes sortes, auxquels il faut ajouter un prêt garanti par l’État d’un montant de 262 millions d’euros. Un pognon de dingue, sans aucune condition. « Vallourec a eu de l’argent public pour faire des investissements au Brésil ou en Chine, ils vont là-bas construire des usines, et c’est la France qui trinque », se désole le syndicaliste de la CFDT.

Malgré les appels des syndicats au gouvernement, ce jeudi matin, aucun conseiller de Bercy ou de Matignon n’a pris la peine de leur répondre. La première ministre, tout juste entrée en fonction, n’a pas non plus pris le temps de réagir. Seul un communiqué du ministère de l’Économie appelant Vallourec à « minimiser (…) les conséquences du plan sur les activités françaises » a été publié. « Le gouvernement nous parle tous les jours d’industrie, de réindustrialisation, mais que fait-il pour empêcher cette délocalisation, pour maintenir ces savoir-faire, cet outil industriel dans notre pays ? La première chose à faire, c’est d’empêcher cette nouvelle délocalisation ! » lance à l’intention de la première ministre le candidat de la 20e circonscription du Nord, investi par la Nupes.

Car, insiste-t-il, « préserver ces outils industriels, ces savoir-faire », c’est aussi garder « notre capacité à produire ici, ce dont nous avons besoin, demain, pour faire des éoliennes, par exemple ». D’autant que, comme le rappelle la CGT dans son communiqué, « Vallourec n’est pas en difficulté. (…) Le groupe a même redressé ses résultats financiers. C’est donc un renforcement du groupe qu’on serait en droit de demander ». Outre le plan annoncé, les organisations syndicales craignent à terme une menace plus importante. « Nos usines dépendent de l’activité allemande, et je ne suis pas sûr que se faire livrer des tubes en bateau depuis le Brésil soit vraiment mieux. J’ai de gros doutes en termes écologiques et économiques, quand on voit le prix du transport », explique par exemple Michaël Tison.


 

 

Ménage sur le campus :

« On n’est pas des serpillières ! »

Rosa Moussaoui sur www.humanite.fr

Propreté - Les femmes de ménage de l’université Sorbonne Paris Nord à Villetaneuse (Seine-Saint-Denis), salariées d’Agenor, ont débrayé, jeudi, pour exiger des conditions de travail dignes, des horaires décents et de meilleurs salaires.

Elles n’en peuvent plus d’être prises « pour des serpillières ». Jeudi matin, les femmes de ménage de l’université Sorbonne Paris Nord à Villetaneuse (Seine-Saint-Denis) ont stoppé le travail pendant 59 minutes – pas une de plus, pour s’épargner une retenue sur leurs maigres salaires.

Sous les verrières du forum, au centre du campus, elles sont rassemblées, serrées les unes contre les autres, entourées par les personnels de l’université et les militantes et militants syndicaux venus les soutenir

Brimades et insultes

Zhor Rifi, 53 ans, a commencé à travailler sur ce site en 1996 ; elle a vu défiler les sous-traitants : Arcade, Derichebourg, Arc en ciel. Elle est aujourd’hui, comme ses collègues, salariée d’Agenor. Sa rémunération : 1 100 euros par mois, pour six heures de travail par jour, éclatées dans la journée : trois heures aux aurores, trois heures au crépuscule. Sa journée ne s’achève qu’à 20 heures. « Ils refusent de regrouper nos heures pour nous laisser finir à midi. Pour celles qui habitent loin, c’est l’enfer  ! » s’emporte-t-elle. Foulé Sissako, 47 ans, mère de huit enfants, travaille ici depuis 2004. « On a besoin de ce travail mais ils nous chargent trop, on a trop de salles de cours à faire, soupire-t-elle.  Tout le monde souffre, on a des douleurs, on n’est pas beaucoup respectées. »

Certaines de ces travailleuses ne savent ni lire ni écrire : Zhor se souvient d’une collègue à qui l’employeur aurait fait signer, voilà deux ans, une lettre de démission sans même qu’elle s’en rende compte : « Elle est partie sans rien, la pauvre. Après ça, on est devenues méfiantes. Un jour, on m’a demandé de signer un papier. J’ai refusé, je voulais que quelqu’un me le lise d’abord. Quelques jours plus tard, j’ai reçu un avertissement par lettre recommandée. »

Ces femmes de ménage font toutes état de brimades, d’insultes, de sanctions injustifiées, de comportements autoritaires de leur cheffe d’équipe. « La sous-traitance implique la maltraitance. Quand on choisit la prestation la moins chère, les droits et la dignité des salariées n’entrent pas en ligne de compte », regrette Salim Hocini, de l’union locale CGT de Villetaneuse-Pierrefitte.

Précarité absolue

Ceint de son écharpe tricolore, le député communiste de la circonscription, Stéphane Peu, de nouveau candidat sous les couleurs de la gauche unie, est venu lui aussi manifester son soutien à ces travailleuses en colère.

« Les larmes de crocodile du confinement sur les travailleuses essentielles ont vite séché, grince-t-il. Dans le secteur de la propreté, la précarité est absolue : contrats de courte durée, fractionnement du temps de travail qui démolit la vie familiale, salaires de misère. Les établissements publics devraient cesser de recourir à la sous-traitance pour ce genre de tâches. » Le groupe Agenor, de son côté, jure au contraire placer « l’humain au cœur de (ses) préoccupations ».

 publié le 18 mai 2022

Racisme, discriminations : faire de l’égalité en droits et en dignité une réalité !

Collectif sur www.huma.fr

Nous publions ci-après une « adresse aux candidates aux candidats de la Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale aux élections législatives du 12 et 19 juin 2022 ».

Les signataires se félicitent de cette nouvelle donne politique ! Nous vous demandons de porter le combat contre le racisme et les discriminations sous toutes leurs formes.

Dans le précédent quinquennat des lois comme celle contre le séparatisme, sous couvert de lutter contre l’islamisme radical, ont contribué à stigmatiser les citoyen-ne-s musulmans ou présumés tels, celles et ceux issu-e-s de l’immigration post coloniale. Une vision dévoyée de la laïcité n’a fait que renforcer ce stigmate.

Le racisme dont la forme haineuse peut se traduire par les pires actes de violence est aussi une atteinte permanente à la dignité qui se traduit, au quotidien, par une rupture d’égalité à l’embauche, au logement, dans l’accès, aux stages, les rapports avec la police….

Ces discriminations « systémiques » résultent de logiques institutionnelles ou sociétales comme les discriminations sexistes qui exigent des mesures fortes à partir d’une grande consultation des premier-e-s concerné-e-s, des organisations antiracistes, du Défenseur des Droits, de la CNCDH, des syndicats….

Reprenez le mot d’ordre « toute la loi de 1905, rien que la loi de 1905 », la laïcité doit rester un principe politique ! Abolissez la « loi Séparatisme ».

Désormais comme pour les femmes victimes de violence, il faut favoriser les signalements, encourager un #Metoo antiraciste, soutenir les luttes comme celle des femmes de l’IBIS Batignolles (noires, femmes, surexploitées, étrangères).

Lutter contre ces dominations et oppressions nécessite de les articuler entre elles (classe, genre, « race »). L’émancipation est un tout.

Le racisme a partie liée avec la disqualification des quartiers populaires, le résultat d’une absence d’accueil décent des immigrés sur notre territoire et l’histoire de l’exploitation coloniale et l’esclavagisme.

Les droits humains et citoyens ne doivent pas dépendre de la nationalité juridique des intéressés. Ces droits, comme l’accès aux soins, doivent être effectifs, préservés et même accrus comme le droit de vote des étrangers non européens. L’inéligibilité doit être prononcée pour les personnes condamnées pour incitation à la haine raciale. Le récépissé de contrôle d’identité doit permettre de lutter contre les contrôles au faciès

Vous allez voir déferler contre vous les pires insultes, sans fondement : islamogauchiste, communautariste, indigéniste. Vous ne pourrez pas répondre seulement par l’amélioration des salaires, le retour à l’emploi, même si ces mesures nous concernent toutes et tous.

Ces attaques réactionnaires d’extrême-droite visent à vous disqualifier, à transformer les victimes du racisme en coupables. Il faudra contre-attaquer car l’enjeu est de faire de l’égalité en droits et en dignité une réalité pour toutes et tous

A l’initiative de :

TRIPIER Maryse, sociologue

BORTOT Hadrien, Adjoint au maire du 19ème arrondissement Paris

CLUZEL Agnès, militante antiraciste, Collectif Réfugiés 89

HALOUI Fabienne, conseil national PCF 84

KISSOUS Robert, économiste, militant associatif

POUILLOT Henri, militant antiraciste et anticolonialiste


 

 publié le 17 mai 2022

Nouveau camouflet pour Darmanin :
le Conseil d’Etat suspend la dissolution d’un groupe antifasciste

par Pierre Jequier-Zalc sur https://basta.media

Le Conseil d’État a suspendu lundi 16 mai le décret de dissolution du groupe antifasciste lyonnais GALE. Lors de l’audience, les avocats ont démontré le flou des accusations et l’atteinte aux libertés fondamentales que cette dissolution engendrait.

« D’un point de vue des libertés publiques, cet article est beaucoup trop souple. Si on l’interprète comme le ministère de l’Intérieur est en train de le faire, s’en est tout simplement fini du droit de manifester ». Cet article, dont parle l’avocat au Conseil d’État Antoine Lyon-Caen, représentant le Groupe antifasciste Lyon et environs (GALE), menacé de dissolution par Gérald Darmanin, c’est le premier alinéa de l’article L212-1 du Code de la sécurité intérieure.

Il prévoit les motifs de dissolution administrative d’association et de groupement de fait, et a été modifié par la loi séparatisme, promulguée en août 2021. Dans sa version antérieure, il prévoyait de pouvoir dissoudre les groupes « qui provoquent à des manifestations armées dans la rue ». Désormais il est possible pour le ministère de l’appliquer pour ceux « qui provoquent à des manifestations armées ou à des agissements violents à l’encontre des personnes ou des biens ».

En décidant de dissoudre le GALE le 30 mars dernier, le gouvernement s’est uniquement basé sur cette modification, une première depuis le passage de la loi. C’est aussi la première fois depuis 40 ans qu’un groupe d’extrême-gauche serait dissous. Pour contester cette décision, le GALE, par l’intermédiaire de ses avocats Olivier Forray et Agnès Bouquin, a déposé début avril un référé liberté auprès du conseil d’État. Le but : suspendre ce décret et créer un précédent pour éviter à l’avenir un usage jugé excessif de cet article.

« Je suis stupéfait de l’imprécision dont fait preuve le ministère »

Dans une salle d’audience imposante, les trois griefs faits au groupe antifasciste lyonnais ont donc été abordés devant les juges des référés du Conseil d’État le 11 mai. Avec des stratégies bien distinctes de part et d’autres. D’un côté, la directrice des libertés publiques et des affaires juridiques au ministère de l’Intérieur, Pascale Léglise, justifie cette dissolution par l’accumulation de faits présentés comme des agissements violents ou des provocations à la violence et à la haine contre les forces de l’ordre et l’extrême-droite.

En face, les avocats du GALE et Axel F., présenté par le ministère comme le leader du groupe essaient de démonter, point par point, les faits reprochés. « Je suis stupéfait de l’imprécision dont fait preuve le ministère. Si on vérifie chacun des faits, à chaque fois on se retrouve sur une contrevérité », assène l’un des avocats du groupe, Olivier Forray. L’avis des défenseurs du GALE été suivi par le Conseil d’État, qui a estimé dans une décision rendue le 16 mai que « les éléments avancés par le ministre de l’Intérieur ne permettent pas de démontrer que la GALE a incité à commettre des actions violentes et troublé gravement l’ordre public ».

« Le Gale inscrit sa stratégie dans la récurrence d’actions violentes », avançait le décret de dissolution, qui listait ensuite les rassemblements, manifestations ou actions durant lesquelles le GALE ou ses membres supposés auraient commis des violences.

Un rassemblement contre une manifestation d’un groupuscule d’extrême-droite en octobre 2017 est par exemple pointé du doigt. « En marge de la manifestation, on a trouvé des marteaux, des bombes de peinture, des gants coqués et le mot d’ordre était de marcher de manière déterminée sans faire marche arrière. Donc on considère que c’est une provocation à la violence, c’est un appel à l’affrontement », affirme le ministère de l’Intérieur.

« Alex F. était interdit de manifestation ce jour-là, donc il n’était pas présent. Aucun membre supposé du GALE n’a été interpellé ou condamné à la suite de cet évènement. Et l’appel à ce rassemblement n’émanait pas du Gale mais du NPA [Nouveau parti anticapitalisme] », rétorque les avocats du groupe antifasciste. Antoine Lyon-Caen enfonce le clou : « Quand je vous écoute, je suis très inquiet. Forcément il faut de la détermination pour manifester. Si à chaque fois qu’on est déterminé on tombe sous le coup de cet article L212-1, c’est très inquiétant… »

ACAB, un outrage ou une « invention subtile » ?

Au fil des faits reprochés au GALE, le ministère n’arrive presque jamais à les prouver. La seule violence avérée est un affrontement avec des militants du groupe d’extrême-droite Civitas, qui avaient infiltré une manifestation anti-passe sanitaire. Malgré l’absence de plainte, sept militants antifascistes sont poursuivis pour cette confrontation. Quatre d’entre ont été placés en détention provisoire pour ces faits puis simplement condamnés à une amende de 4e classe (135 euros). « Mon client a reconnu qu’il avait mis une claque et a été condamné par une simple contravention. Voilà de quoi nous parlons aujourd’hui », souligne Olivier Forray.

Les débats se concentrent ensuite sur le deuxième grief, les « invectives et les appels à la haine contre les forces de l’ordre ». Là encore, les faits allégués par le ministère de l’Intérieur se délitent. À titre d’exemple, ce dialogue tournant autour d’un post Facebook du GALE où les auteurs racontent le déroulé d’une manifestation, écrivant entre autre que « la première bataille commence et une pluie d’œufs et de peinture rose s’abat sur les flics (…) la BAC [brigade anti-criminalité] repart en courant sous une pluie de bouteilles et de pavé ». Avant de conclure en souhaitant à leur lecteur un « joyeux ACAB day ».

« Alex F. : « Le post est un récit de ce qu’il s’est passé. Les faits s’étaient déjà déroulés. C’est fait avec une pointe d’humour et des slogans historiques dans le milieu de la gauche radicale. »

Ministère de l’intérieur  : « Le sigle ACAB, qui veut dire all cops are bastards (tous les flics sont des bâtards), a une signification particulière. C’est un outrage et une incitation à la haine contre les policiers. Le fait de se féliciter de ces actions les légitime et constitue une incitation à se réjouir et à les réitérer. »

Antoine Lyon-Caen : « Le post est humoristique. ACAB ce n’est pas une injure. Initialement, ça fait état de l’origine populaire des policiers. La formule aux États-Unis n’a rien d’injurieux, elle a été inventée pour marquer la tension qui existe au sein de la police d’être né dans les milieux populaires et d’intervenir dans ces mêmes milieux. C’est ça la bâtardise initiale. Pourquoi la police prend-elle toujours négativement une invention subtile ? »

Sur les publications faites sur les réseaux sociaux du groupe, la décision du Conseil d’État est claire : « Les juges des référés observent que les publications du groupement sur ses réseaux sociaux ne peuvent être regardées à elles seules comme une légitimation du recours à la violence. Si le groupement tient des propos radicaux et parfois brutaux, ou relaie avec une complaisance contestable les informations sur les violences contre les forces de l’ordre, on ne peut considérer que le groupement ait appelé à commettre des actions violentes ».

« On ne peut pas reprocher à un organisateur de festival de ne pas avoir censuré "tout le monde déteste la police" »

Quelques secondes plus tard, même type d’échanges sur l’Antifa Fest, un festival de musique qui avait créé la polémique à droite et à l’extrême droite en décembre 2021. En cause, la présence de drapeaux siglés « ACAB » et le slogan « tout le monde déteste la police » entonné sur scène par un groupe de rap.

Alex F. : « Il est vrai que je fais partie de l’association – déclarée en préfecture - qui organise ce festival. J’ai l’impression qu’on ne peut plus critiquer la police sur une scène musicale, on ne peut plus blasphémer la police et la justice. À l’époque, Georges Brassens le faisait par exemple. Il n’y a jamais eu de problèmes à ce festival organisé depuis 2013. »

Ministère de l’intérieur : « Je ne me laisserai pas entraîner sur le terrain de la liberté d’expression. Évidemment qu’on peut critiquer la police et la justice mais pas quand on légitime les actions violentes. C’est un ensemble, chaque fait n’est pas l’objet d’une provocation. Mais la manœuvre générale du GALE c’est de dire : à bas l’état fasciste et youpi c’est très bien qu’on s’en prenne à la police et allez-y, allez-y encore ! C’est ça qui est critiquable. »

Antoine Lyon-Caen : « Lorsque le Conseil d’État a fait une analyse détaillée de la loi séparatisme, il a validé le texte mais a précisé qu’il appelait à des motifs précis. On ne peut pas juste dire : il y a une espèce d’atmosphère. Je pense que tout ce qui justifie la dissolution doit être des faits précis. Là ce n’est pas le cas. Au festival, il n’y a aucune provocation. Il faut accepter que les artistes soient appelés à dire des choses désagréables pour le pouvoir. On ne peut pas reprocher à un organisateur de festival de ne pas avoir censuré "tout le monde déteste la police". Il faut que le ministère de l’intérieur accepte que ce débat ait lieu. »

« L’outrecuidance de qualifier de nazi ceux qui sont ouvertement nazis »

Ces dialogues illustrent parfaitement la teneur des débats qui se sont essentiellement concentrés sur la vision que le GALE a de la police. « On navigue d’un fait à l’autre et le ministère essaie de créer un lien, une perspective entre eux alors qu’il n’y en a pas. Le but est de critiquer, notamment la police, dans le cadre de la liberté d’expression. Ce que font d’ailleurs des syndicats de police à l’encontre de la justice », ironise Olivier Forray, faisant notamment référence à la manifestation organisée par le syndicat de police Alliance pour « la présomption de légitime défense ».

Le dernier grief, les appels et la légitimation du recours à la violence contre les mouvements d’extrême-droite, est finalement assez peu abordé. Seul des graffitis « Morts aux nazis » dans un local d’un groupuscule d’extrême-droite est débattu. Ce qui donne d’ailleurs lieu à un échange assez lunaire.

« Olivier Forray : « Ce mot, "nazi", a été apposé dans ce local pour des raisons claires et limpides. Nous sommes en train de débattre de la privation de la liberté d’expression de la GALE parce qu’elle a l’outrecuidance de qualifier de nazi ceux qui sont ouvertement nazis. Peut-on priver de liberté un groupe et des gens pour cela ? Donc le GALE et ses avocats assument cette action. »

Ministère de l’intérieur : « Quand bien même ils seraient nazis, il y a des armes légales pour lutter contre cela. Dans l’histoire, il y a eu d’autres stigmatisations de personnes sous couvert de justification. En stigmatisant une personne, quelque soit son pedigree, on légitime les violences contre cette personne. On appelle à une vendetta juste parce que le GALE saurait qui est bien et qui est mal. »

Alex F. : « Apparemment on ne peut pas stigmatiser les nazis… »

À la suite de cette audience, le Conseil d’État a donc jugé que le décret de dissolution du groupe représentait une « atteinte grave et manifestement illégale aux libertés d’association, de réunion, d’expression et d’opinion » . Il l’a donc suspendu, dans l’attente d’une procédure sur le fond qui devrait intervenir dans plusieurs mois. « La GALE ressurgit (...), on ne dissout pas une révolte qui gronde », a réagi sur Twitter le groupe antifasciste lyonnais qui, avant la décision, n’avait plus le droit d’utiliser ses réseaux sociaux.

« Le dossier était vide mais on n’avait pas l’expérience de cette instance donc on est vraiment content et contente. C’est une victoire collective, de nos avocats, de nos soutiens. Après, ce n’est qu’une étape, la lutte continue », confient à Basta! des sympathisants du GALE qui annoncent qu’ils vont reprendre « le travail de veille contre les violences de l’extrême-droite et de la police ainsi que les relais de divers appels à solidarité » sur leurs réseaux sociaux.

Cette décision de la plus haute juridiction administrative intervient quelques jours seulement après une autre suspension : celle des dissolutions de deux collectifs pro-palestiniens, Comité Action Palestine et Palestine Vaincra. Si cette décision se basait sur d’autres arguments juridiques, pour le gouvernement, c’est le deuxième camouflet en quelques jours. Qui prouve que l’usage de cet article controversé s’appuie parfois plus sur des objectifs politiques que sur des arguments juridiques.

 publié le 16 mai 2022

Véran : un bilan catastrophique

Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr

Son bilan est celui d’un « très bon élève » qui a poursuivi et accéléré la casse de l’hôpital public, marqueur de la politique d’Emmanuel Macron

Lors du départ d’un responsable politique, il est toujours utile d’effectuer le bilan de son action. Olivier Véran, médecin, ancien député socialiste, élu sous l’étiquette LaREM et homme ambitieux, a été nommé ministre de la Santé lors du départ mouvementé d’Agnès Buzyn. De sa gestion de l’épidémie de Covid, on retiendra sa position sur une ligne dure – avec l’obligation de vaccination des soignants ainsi que le passe sanitaire, puis vaccinal – qui a été finalement progressivement contredite par sa hiérarchie. Les soignants, déjà sous pression du fait du manque de moyens, ont subi sa morgue et son mépris lors de multiples prises de parole ou de visites dans les hôpitaux.

On retiendra qu’il est l’homme de ce qu’il a appelé le Ségur de la santé, qui devait répondre à l’urgence. La seule mesure conséquente se limite à de faibles augmentations de salaire et à des primes octroyées seulement à certaines catégories, ce qui a provoqué la colère des nombreux exclus, notamment dans le secteur médico-social. De fait, il s’agit d’un échec, car même les signataires de ce fameux plan sont aujourd’hui très critiques. En effet, alors que l’urgence est l’emploi, aucune mesure n’a été prise dans ce domaine et, aujourd’hui, le système s’effondre, avec la multiplication des fermetures de services par manque de soignants. Pire, les opérations de restructuration avec suppressions de lits se poursuivent, comme si l’épidémie n’avait pas montré que les difficultés de l’hôpital étaient principalement liées aux fermetures massives de lits, associées à un déficit de recrutement.

Lui-même médecin hospitalier et censé bien connaître le problème, Olivier Véran a été sourd aux revendications portées par les syndicats, collectifs et associations citoyennes lors du mouvement débuté en 2019, qui se poursuit de manière locale. Il est même l’artisan de l’accélération de la mise en place de la loi « ma santé » 2022, notamment avec ce qui est faussement appelé des « hôpitaux de proximité ». Il ne s’agit en fait plus d’hôpitaux, car sans service d’urgences ouvert 24 heures sur 24, sans maternité et sans chirurgie, ils sont réduits à de simples centres de consultations avec quelques lits. C’est lui aussi qui, avec son collègue médecin et député Thomas Mesnier, a mis en place le forfait de passage aux urgences, mesure punitive pour les personnes qui ne sont pas hospitalisées.

Son bilan est donc celui d’un « très bon élève » qui a poursuivi et accéléré la casse de l’hôpital public, marqueur de la politique d’Emmanuel Macron. Nous n’avons rien à attendre d’un futur ministre nommé par l’actuel président, car, quel que soit son profil, les options politiques demeurent. Une politique de rupture est une urgence et une nécessité pour notre système de santé. Pensez-y les 12 et 19 juin !


 

 

 

Comment tuer l’hôpital public

Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr

Le gouvernement a largement favorisé les cliniques privées où règnent les dépassements d’honoraires et leur corollaire : la sélection des patients selon leurs revenus.

Ces dernières années, le gouvernement a largement favorisé le regroupement de cliniques privées à but lucratif par le biais d’autorisations d’activités octroyées par les agences régionales de santé (ARS) et de généreuses subventions. Ainsi, dans la plupart des grandes villes, ont été construits de grands établissements de plusieurs centaines de lits venant concurrencer les hôpitaux publics, notamment les CHU, en se concentrant sur les activités les plus rentables, comme la chirurgie ambulatoire et la radiologie. Des exemples ? La clinique Rhéna, à Strasbourg, les cliniques du Confluent et Santé Atlantique, à Nantes, la clinique Bezannes, à Reims, ou encore le Médipôle, à Lyon, regroupant près de 800 lits.

L’exemple le plus emblématique de cette politique coordonnée et planifiée de renforcement du secteur privé lucratif est l’ouverture prochaine d’un nouvel établissement de 400 lits à Neuilly-sur-Seine avec, entre autres, 25 salles d’opération, 2 scanners et 2 IRM. Tout a été organisé, depuis l’achat du bâtiment, qui hébergeait le siège du groupe Thales, l’octroi rapide du permis de construire par la municipalité, jusqu’à l’autorisation par l’ARS du regroupement sur un même site des trois cliniques de la ville.

Mais, au-delà des murs, ce qui compte dans ces établissements, ce sont les personnels, notamment les médecins. Là, il suffit aux patrons de ces cliniques de venir faire leur marché dans les hôpitaux publics, où les médecins ne peuvent plus travailler correctement, faute de moyens humains et financiers. Dans le cas présent, un débauchage des chirurgiens les plus compétents de l’hôpital Beaujon, situé à proximité à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), est en cours. Sa fermeture est prévue dans peu de temps, dans le cadre de la construction de l’hôpital Nord, qui prévoit la suppression de plus de 300 lits. On voit bien ici la perversité de nos gouvernants. Ils laissent vieillir les bâtiments des hôpitaux publics en limitant les investissements, les déclarent ensuite vétustes et promettent la construction d’un nouvel établissement, avec moins de capacités et des délais de construction qui atteignent souvent près de dix ans. Ils bouchent ainsi l’avenir des personnels, qui, n’ayant aucun espoir d’amélioration de leur exercice, quittent le navire.

Pour les patients, les conséquences seront catastrophiques car, dans tous ces établissements privés, règnent les dépassements d’honoraires et leur corollaire : la sélection des patients selon leurs revenus. Pour les médecins, si, à court terme, ils peuvent voir leurs conditions de travail s’améliorer et leurs rémunérations augmenter, il faut les prévenir que l’objectif de ces établissements, au final, sera de les mettre sous pression pour générer le maximum de bénéfices. Il est donc urgent de changer de politique et de reconstruire un grand service public hospitalier.

 publié le 15 mai 2022

L’occupation, responsable de la mort de Shireen Abu Akleh

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Palestine L’assassinat de la journaliste dans le camp de réfugiés de Jénine et le déchaînement de violences policières israéliennes lors de son enterrement ne doivent rien au hasard. C’est la marque de la politique coloniale. La Cour pénale internationale doit être saisie.

L’émotion internationale suscitée par la mort de la journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh n’était pas encore retombée, son corps pas encore mis en terre, peu importe pour les autorités israéliennes, qui, à l’assassinat, mêlent le mépris, l’injure et l’irrespect. Sitôt connue la mort de notre consœur, abattue dans le camp de réfugiés de Jénine, en Cisjordanie occupée où l’armée israélienne menait un raid, le premier ministre, Naftali Bennett, s’est écrié : « Il semble probable que des Palestiniens armés soient responsables de la mort malheureuse de la journaliste. » Son ministre de la Défense, Benny Gantz, assurait même avec l’aplomb d’un arracheur de dents qu’ « il n’y avait eu aucun tir (de l’armée) en direction de la journaliste ».

Vendredi, à Jérusalem, des milliers de Palestiniens participaient avec tristesse et dignité aux obsèques de Shireen. À la sortie du cercueil de l’hôpital Saint-Joseph à Jérusalem-Est, secteur de la ville également occupé par Israël, la police a pénétré dans l’enceinte de l’établissement et chargé une foule brandissant des drapeaux palestiniens. Le cercueil a failli tomber des mains des porteurs frappés à coups de matraque, avant d’être rattrapé in extremis, selon des images des télévisions locales. Mais, là encore, si les policiers israéliens ont fait usage de la force, c’est parce qu’ils « avaient été exposés à la violence des émeutiers, ce qui les a poussés à recourir à la force », explique sans honte leur hiérarchie.

Dans les deux cas, l’assassinat de la journaliste puis le matraquage de la foule lors de ses obsèques ont provoqué un rare tollé. Ces scènes, où l’on voit les forces de sécurité israéliennes faire vaciller le cercueil, « font froid dans le dos, rappelant la brutalité infligée aux personnes endeuillées lors de funérailles de militants contre l’apartheid », dénonce ainsi Mamphela Ramphele, présidente de la Fondation Desmond-Tutu, consacrée au regretté archevêque sud-africain et prix Nobel de la paix. Elle déplore « la violence, le sentiment de haine et le mépris de la dignité humaine » affichés.

55 journalistes palestiniens tués depuis 2000

Une fois n’est pas coutume, le « meurtre » de la journaliste d’Al-Jazeera a été condamné à l’unanimité par le Conseil de sécurité de l’ONU, qui réclame une « enquête transparente et impartiale ». Même son de cloche à Washington. « Nous condamnons fermement le meurtre de la journaliste américaine Shireen Abu Akleh », a tweeté le porte-parole du département d’État américain. L’Union européenne a condamné « l’usage disproportionné de la force et le comportement irrespectueux de la police israélienne » durant les obsèques. La représentation française à Jérusalem a jugé «  profondément choquantes » les «  violences policières ». Autant dire que les responsables israéliens n’ont pas envisagé une enquête de gaieté de cœur. Ils tergiversent, réclament que leur soit remise la balle afin de réaliser un examen balistique – ce que refusent les Palestiniens. « Les autorités israéliennes ont commis ce crime et nous ne leur faisons pas confiance », a déclaré le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas.

Une commission d’enquête indépendante démontrera certainement la culpabilité d’un soldat israélien dans le meurtre de Shireen  Abu Akleh ou dans l’ordre d’attaquer le convoi funéraire. Mais la question essentielle est la suivante : que faisait l’armée israélienne dans le camp de réfugiés de Jénine là où, il y a exactement vingt ans, elle avait déjà perpétré un massacre (lire l’Humanité du 15 avril 2002) ? Pourquoi la police israélienne était-elle dans l’enceinte de l’hôpital de Jérusalem-Est ? Tout simplement parce qu’Israël occupe les territoires palestiniens et que sa nature coloniale implique d’annihiler toute résistance, partout.

La mort de la journaliste ne peut masquer la répression en cours depuis des années et son aggravation ces dernières semaines. Fadwa Khader, membre de la direction du Parti du peuple palestinien (PPP), a été blessée, jeudi, lors d’une manifestation. Un Palestinien est mort, dimanche, des suites de blessures subies lors de tirs de l’armée israélienne, deux jours plus tôt. Un autre a succombé, samedi, à ses blessures infligées lors de heurts avec la police israélienne en avril, sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem-Est. Depuis 2000, au moins 55 journalistes palestiniens ont été tués par les forces d’occupation et 16 d’entre eux sont actuellement emprisonnés.

Quant au blocus contre la bande de Gaza, il se poursuit depuis plus de quinze ans maintenant. Magnanimes, les Israéliens ont autorisé, dimanche, le passage aux travailleurs de cette enclave palestinienne après environ deux semaines de fermeture, pour qu’ils viennent travailler… en Israël. Preuve, s’il en fallait une, du sentiment d’impunité de Tel-Aviv, la construction prochaine de près de 4 500 logements dans des colonies en Cisjordanie a été approuvée le lendemain même de l’assassinat de Shireen Abu Akleh.

Il existe aujourd’hui 5,7 millions de réfugiés palestiniens répartis entre la Cisjordanie, la bande de Gaza, la Jordanie, le Liban et la Syrie. Israël mène une guerre de tous les instants contre la population palestinienne : bombardements sur Gaza, incursions militaires, bouclage des villes et des villages, destructions de maisons en Cisjordanie. Les journalistes sont des témoins, donc des cibles. Mais les Palestiniens ont besoin d’actes, pas de paroles. Ils rejettent le « deux poids, deux mesures » des Occidentaux, celui qui, avec le même cocktail Molotov, fait du Palestinien un terroriste et de l’Ukrainien un résistant. Qui fait décider de sanctions contre la Russie mais laisse impuni Israël. C’est aussi sans doute ce qui a déclenché une réaction ulcérée dans les pays du monde entier.

Les États européens, France en tête, pourraient saisir la Cour pénale internationale (CPI), comme la ratification du statut de Rome leur en donne la possibilité, pour examiner les possibles crimes de guerre, sans attendre une enquête du procureur qui déciderait éventuellement de la saisie de la CPI. Ils pourraient également reconnaître l’État de Palestine, décider un certain nombre de mesures, comme des sanctions, pour imposer à Israël le respect du droit international et des résolutions de l’ONU. Sans cela, inutile de parler d’une solution à deux États. Et inutile de s’émouvoir du décès d’une journaliste. Sa mort porte un nom : occupation.

 publié le 14 mai 2022

Le grand dérèglement
de la machine mondiale de production

Martine Orange sur www.medipart.fr

La crise du Covid-19 puis la guerre en Ukraine ont eu raison de l’organisation industrielle mondiale qui a prévalu pendant quatre décennies. Le juste-à-temps, le zéro stock ne sont plus de mise dans une période marquée par les ruptures d’approvisionnement et les pénuries. Conscients de leur vulnérabilité et de leur degré de dépendance, les groupes industriels pensent à relocaliser, amplifiant par leurs choix la fragmentation du monde. 

Retour à la case départ. Deux ans et demi après l’apparition du Covid-19 à Wuhan, la Chine se retrouve dans la même situation de paralysie. Depuis plus de 45 jours, Shanghai est coupée du monde. Et personne n’ose avancer la moindre date de sortie. Le confinement de la capitale économique de la Chine, tout comme celui d’autres grandes villes, est en train de provoquer une chute spectaculaire de la deuxième économie mondiale – qui reste, pour une large part, le plus grand fournisseur du monde. 

Les premiers chiffres commencent à donner l’ampleur du choc à venir. L’indice officiel des directeurs d’achat (PMI) du secteur manufacturier, publié le 2 mai, a chuté à 47,4 en avril, contre 49,5 en mars, pour un deuxième mois consécutif de contraction, a indiqué le 7 mai le Bureau national des statistiques (NBS). Il s’agit du plus bas niveau depuis février 2020. Trois jours plus tard, l’indice PMI des services Caixin d’avril annonçait la deuxième plus grande chute de son histoire, passant de 42 à 36,2. Le 9 mai, les chiffres des exportations chinoises attestaient d’une nouvelle baisse, la plus importante depuis juin 2020.

Avant même la publication de ces indicateurs, les groupes mondiaux savaient à quoi s’en tenir. Les yeux fixés sur la carte du port de Shanghai, le plus grand port de Chine, ils suivent en temps réel l’immense embouteillage des cargos et porte-conteneurs, obligés désormais de passer des jours d’attente avant de pouvoir décharger et recharger leurs cargaisons. Beaucoup de ceux qui ont parié sur « l’eldorado » chinois voient leurs ventes s’effondrer ces dernières semaines. 

Maudissant la politique « zéro Covid » du gouvernement chinois, qui n’a pas évolué d’un pouce depuis deux ans, tous redoutent ce qui les attend : une thrombose généralisée dans les chaînes d’approvisionnement, marquée par de nouvelles pénuries, des ruptures, des délais de livraison interminables, une envolée des coûts des fournitures et des transports encore plus explosive que lors du premier confinement. D’autant qu’à la paralysie de la Chine s’ajoute désormais la guerre en Ukraine, qui a amplifié la crise de l’énergie, et crée des tensions mondiales sur l’approvisionnement en matières premières agricoles et industrielles. Toute perspective de croissance ou même d'équilibre mondial semble désormais infondée.

Lors de leurs résultats trimestriels, certains acteurs ont commencé à donner un aperçu des mois à venir sur fond de pénuries, d’inflation et de tensions sur le pouvoir d’achat. Apple a prévenu qu’il risquait de manquer au moins 8 milliards de dollars de ventes au prochain trimestre, en raison des difficultés de production de son principal sous-traitant chinois Foxcom.

Le constructeur automobile japonais Toyota anticipe une baisse de 21 % de ses profits, en raison des ruptures dans ses approvisionnements et de l’envolée des cours des matières premières. Amazon a dû reconnaître qu’il peine à obtenir nombre de produits figurant sur sa plateforme et que les délais de livraison ne cessent de s’allonger. Il faut désormais compter 52 jours en moyenne pour qu’un conteneur de chaussures de sport, parti de Chine, atteigne les États-Unis. Il y a deux ans, le transport était effectué en moins de 15 jours. 

De Coca-Cola à Pernod Ricard, en passant par Siemens ou Solvay, la liste des groupes touchés est interminable. Le manque de matières premières (acier, métaux non ferreux, cuivre), de produits semi-finis, de matériaux de construction, de composants, de pièces détachées et finalement de produits finis est généralisé. Dans la grande distribution, les linéaires vides commencent à se multiplier, attestant d’une nouvelle ère, celle des rationnements et de pénuries inconnues jusqu’alors dans notre société de consommation. 

Pas un secteur n’est épargné. Les groupes miniers se plaignent de ne pas trouver de machines d’extraction. Les chimistes manquent de matières premières. Les fabricants de meubles cherchent éperdument du bois. Les fabricants de semi-conducteurs peinent à trouver des équipements pour graver des puces.

Cela s’étend jusque dans les recoins les plus inattendus. Le groupe de défense américain Raytheon a ainsi déclaré qu’il ne serait pas en mesure de respecter le rythme de production des lance-missiles Stinger, très utilisés par les forces ukrainiennes contre l’aviation russe, en raison d’une pénurie de composants. Dans un tout autre registre, les vignerons du Sud-Ouest français s’alarment de ne plus trouver de bouteilles en verre.

Pas de retour possible à la normale

Pour tous les grands groupes internationaux, ceux qui modèlent et rythment l’économie mondiale, le réveil est brutal. Tous tablaient sur un retour à la normale, une fois passée la crise sanitaire. Toutes leurs croyances et certitudes se délitent sous leurs yeux. 

Depuis des décennies, ils étaient convaincus d’évoluer dans une économie réelle sans frottements, identique au monde de la finance, où les marchandises et les productions, comme les capitaux, pouvaient transiter sans à-coups d’un bout à l’autre de la Terre, et même faire plusieurs fois le tour de la Terre, avant d’arriver jusqu’aux consommateurs finaux. Tout était disponible à tout moment, en un clic. 

Cela leur avait permis d’élaborer un modèle commun, adopté par toutes les grandes multinationales du monde : délocaliser la production dans les pays éloignés les moins chers, sous-traiter les emplois à faible valeur ajoutée, s’appuyer sur le juste-à-temps et les transports maritimes pour réduire les coûts.

Tous affirmaient avoir trouvé la formule la plus efficace, la plus rationnelle, qui permettait d’optimiser au mieux les coûts, en externalisant les charges, à commencer par les coûts environnementaux, sur l’ensemble de la collectivité. Dans ce modèle censé être optimal, ils avaient juste omis d’inclure les risques géopolitiques, politiques et climatiques.

La machine mondiale de production, telle qu’elle a été conçue ces 40 dernières années, est durablement et peut-être définitivement déréglée. 

Les signaux d’alerte, pourtant, n’ont pas manqué ces dernières années pour montrer que « la Terre plate », pour reprendre le titre d’un ouvrage devenu le porte-étendard de la mondialisation heureuse, touchait à sa fin. Dès la crise financière de 2008, le commerce mondial a commencé à ralentir et les échanges ont été inférieurs à la production. La guerre commerciale lancée en 2018 par Donald Trump contre la Chine, mais aussi contre d’autres régions dont l’Europe, a remis en vigueur des barrières et des taxes douanières. Ces interdictions et ces prohibitions étaient censées avoir été remisées dans les greniers de l’histoire.

La pandémie, par la suite, a mis en lumière les fragilités et les vulnérabilités d’une organisation économique mondiale étirée sans précaution et sans stratégie, la plaçant dans un état de dépendance insoupçonnée, y compris pour des productions essentielles. La guerre en Ukraine a planté le dernier clou : elle vient mettre un terme à une ère d’énergie bon marché et marque le retour d’une fragmentation du monde. La machine mondiale de production, telle qu’elle a été conçue ces 40 dernières années, est durablement et peut-être définitivement déréglée. 

La fin du juste-à-temps

S’il y a un secteur qui a servi de modèle à l’ensemble de l’industrie mondiale ces dernières décennies, c’est bien celui de l’automobile. À partir des années 1980, tous les constructeurs automobiles ont scruté avec attention l’organisation du japonais Toyota et de l’automobile japonaise, bien plus efficace et compétitive que la leur.

Le lean production, visant à optimiser toutes les ressources, à supprimer les gaspillages, les temps d’attente, la fin des stocks, s’est imposé partout. Tout un réseau de sous-traitance et de délocalisation s’est mis en place à travers le monde, la moindre pièce a été examinée afin de savoir s’il n’y avait pas moyen de produire ailleurs, moins cher, dans l’optique de réduire toujours plus les coûts, puisque le transport ne valait rien, l’énergie étant bon marché, et les coûts de pollution niés. 

Aujourd’hui, les constructeurs automobiles découvrent le revers de cette politique du juste-à-temps. Tous bataillent depuis deux ans pour trouver les composants électroniques, désormais indispensables. Avec retard, ils comprennent qu’ils ont favorisé une concentration sans précédent de ces productions en Asie, à Taïwan, en Corée du Sud et en Chine, qui les met à la merci de la moindre bourrasque.

Certains, toujours prêts à tirer parti de toutes les occasions, ont même raflé des productions au-delà de leurs besoins, par crainte de manquer, par volonté aussi, parfois, de distancer leurs concurrents. 

La guerre en Ukraine a révélé un peu plus l’ampleur des fragilités de ces organisations. À l’occasion du conflit, d’autres aspects de cet éclatement total accepté au nom du profit ont été mis en lumière. Ainsi, 80 % de la production mondiale du gaz néon – un des gaz rares de l’air utilisé pour la fabrication des semi-conducteurs – vient d’Ukraine. De même, les constructeurs allemands et européens ont trouvé bien plus avantageux d’y faire fabriquer tous les câblages électriques, système nerveux des véhicules automobiles. La production tourne aujourd’hui au ralenti. 

Dans la plus grande improvisation, tous cherchent désormais des sources d’approvisionnement de substitution. Ces derniers mois, les stocks de précaution ont refait leur apparition dans les usines, les entrepôts. Toute la politique du zéro stock, du juste-à-temps a été enterrée dans la discrétion, sans fleurs ni couronnes. Certains, toujours prêts à tirer parti de toutes les occasions, ont même raflé des productions au-delà de leurs besoins, par crainte de manquer, par volonté aussi, parfois, de distancer leurs concurrents. 

Par précaution, certains sont allés plus loin en rachetant certains de leurs fournisseurs importants et les ont réintégrés dans leur groupe, afin de sécuriser leurs approvisionnements. D’autres ont choisi de revoir totalement leurs relations avec leurs sous-traitants.

Alors qu’ils leur imposaient une mise en concurrence permanente et les payaient à 90 jours ou plus, certains grands groupes proposent désormais une coopération à leurs sous-traitants indispensables, en leur offrant de les payer au moment de la commande sur la base de contrats pouvant aller jusqu’à deux ans. Une vraie révolution pour le monde industriel, habitué à la loi du plus fort.

Ces nouvelles relations sont mises à l’œuvre en Allemagne, dans l’Europe du Nord, parfois en Italie mais beaucoup moins en France, où la culture d'un darwinisme économique – très éloigné de celui de l'auteur de l'Origine des espèces – prévaut toujours. 

Cela faisait des années que le monde industriel ne s’autorisait plus de telles augmentations.

Avoir des stocks, c’est du capital immobilisé inutilement, selon la théorie en vigueur jusqu’alors. Ces derniers mois, les industries ont trouvé que le surcoût se justifiait amplement. Cela leur a permis de maintenir plus ou moins leurs productions.

Surtout, les circonstances leur ont permis de largement en amortir les effets. Plus des deux tiers des entreprises industrielles en France ont pu répercuter sans problème la hausse de leurs coûts d’approvisionnement dans leurs prix de vente. La proportion est identique dans les autres pays industrialisés. 

Là encore, le secteur automobile sert de référence pour l’ensemble de l’industrie. En mars, les constructeurs automobiles allemands ont annoncé une chute de 29 % de leur production et de 21 % des immatriculations, en raison des difficultés d’approvisionnement.

Les producteurs français rencontrent les mêmes problèmes. Renault a vu ses ventes plonger de 17 % au premier trimestre, et Stellantis, né de la fusion entre PSA et Fiat, de 12 %. Pourtant, en dépit de la baisse des volumes de production et de vente, les constructeurs européens ont tous affiché des bénéfices record l’an dernier. Mercedes-Benz a ainsi multiplié par près de trois son résultat net à 14,2 milliards d’euros.

Rassuré par la longue liste de ses commandes, le constructeur en a profité pour augmenter ses prix de façon spectaculaire : en deux ans, le prix moyen de ses véhicules est passé de 39 400 à 49 800 euros, soit une augmentation de 26,4 %. 

Cela faisait des années que le monde industriel ne s’autorisait plus de telles augmentations. Même si les hausses n’ont pas été dans les mêmes proportions, tous les secteurs ont adopté la même politique, afin de sauvegarder leurs marges. Mais ces expédients n’ont qu’un temps. Les stocks constitués s’amenuisent, les difficultés de production s’étalent tout au long des chaînes de valeur, et la question de l’acceptation de la hausse galopante des prix par les consommateurs commence à être sérieusement posée. 

Sortir de la dépendance chinoise 

Même s’ils n’en font pas publiquement état, la réflexion sur l’organisation de leur production est engagée dans nombre d’états-majors industriels. Tous ont conscience qu’il leur faut désormais inclure la question de la sécurité des approvisionnements, des coûts environnementaux jusqu’alors niés, dans un nouvel environnement de ruptures technologiques dans leur mode de production. 

Tout ou presque est sur la table, des changements de production aux déménagements géographiques, en passant par la fin des dépendances. 

Les ruptures technologiques, portées notamment par la montée en puissance des véhicules électriques, l’emprise grandissante du numérique, avaient déjà amorcé la nécessité de repenser de fond en comble les organisations.

Mais ces remises à plat soulèvent de nouveaux problèmes. Au charbon, à l’acier, à l’aluminium se substituent désormais les terres rares, le lithium, le palladium ou le titane. Des ressources que les Occidentaux ont largement négligées jusqu’alors, laissant la Chine acquérir une mainmise mondiale sur ces matières premières. Depuis deux ans, la course aux métaux rares est lancée aux États-Unis, et évoquée en Europe, au risque de provoquer un colonialisme « vert » peu différent des précédents pour s’emparer de ces ressources stratégiques. 

Au-delà, l’impératif d’assurer la sécurité des approvisionnements et de sortir de la dépendance chinoise pour les approvisionnements stratégiques s’inscrit en tête des préoccupations des industriels. Sur l’insistance du gouvernement américain, et plus encore du ministère de la défense, la relocalisation de la production des semi-conducteurs est redevenue priorité nationale dès la fin du premier confinement. Un plan (Chips for America Act) de 52 milliards de dollars est en discussion au Congrès.

Le groupe Intel, qui a massivement délocalisé sa production en Asie dans les années 1990, a annoncé un plan d’investissement de plus de 20 milliards de dollars pour construire de nouvelles usines sur le continent américain. Dans la foulée, le taïwanais TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company), premier producteur mondial de semi-conducteurs et le plus avancé en technologie, a lancé un projet d’investissement de 12 milliards en Arizona, afin d’assurer la sécurité de ses productions. 

Toutes les industries sont en train de revoir leurs circuits d’approvisionnement, d’étudier les moyens de raccourcir les chaînes, voire de les rapatrier sur des territoires nationaux ou proches.

L’Europe se veut tout aussi entreprenante sur ce dossier. Mais, pour l’instant, les projets pour ramener la production de semi-conducteurs sur le continent européen n’existent que sur le papier, à l’exception de celui d’Intel, qui a annoncé une grande usine de semi-conducteurs à Berlin. 

D’une manière ou d’une autre, toutes les industries sont en train de revoir leurs circuits d’approvisionnement, d’étudier les moyens de raccourcir les chaînes, voire de les rapatrier sur des territoires nationaux ou proches afin de les rendre plus sûres et plus contrôlables. Les gouvernements sont les premiers à les y inciter, comprenant avec retard combien la maîtrise des ressources et de la production est un enjeu stratégique. 

Cette stratégie de relocalisation est vivement critiquée par le Fonds monétaire international (FMI), qui craint de voir une remise en cause de la globalisation. « Les politiques de relocalisation d’activités pourraient exposer davantage les économies aux ruptures d’approvisionnement et non pas moins », met en garde le chef économiste du FMI Pierre-Olivier Gourinchas, qui prône plutôt une diversification des fournisseurs.

L’avertissement risque de rester lettre morte. Le grand mouvement de la réorganisation de la machine mondiale de production est enclenché. Accompagnant, et accélérant même, une fragmentation du monde marquée par la montée des tensions géopolitiques et l’émergence de blocs rivaux.

 publié le 13 mai 2022

La gauche fait peur, et c’est bon signe

Florent LE DU sur www.humanite.fr

Législatives Les macronistes, l’extrême droite et jusqu’aux dissidents du PS dénoncent la nouvelle union de manière caricaturale. La preuve que la dynamique électorale se situe bien à gauche, et que ses adversaires sont fébriles.

L’accord à gauche ? C’est, au choix : « Des anciens laïcards et des nouveaux islamistes, des nageuses en burkini et des zadistes en poncho », pour Éric Zemmour. La « banqueroute » assurée, pour Christophe Castaner. « Une véritable pétaudière, une sorte de salmigondis idéologique », pour le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand. Une « union d’extrême gauche et antirépublicaine » à laquelle il faut faire « barrage », pour Jordan Bardella. Certains signes ne trompent pas. Quand la gauche essuie une pluie d’attaques agressives et farfelues, c’est qu’elle peut conquérir le pouvoir. Depuis que le PCF, EELV et le PS se sont alliés à la France insoumise autour de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), le festival des « paniques morales » et d’arguments caricaturaux bat son plein. « Attendez-vous à ce que ce soit compliqué. Pourquoi ? Parce qu’ils ont peur », prévenait Jean-Luc Mélenchon le 1er Mai. Même l’hebdomadaire de droite le Point titre ainsi son dernier numéro : « Mélenchon, l’autre Le Pen », dans l’espoir de renverser le barrage républicain contre la gauche.

De la droite à son extrême droite en passant par les dissidents « socialistes », tous ont adopté la stratégie de la diabolisation de la gauche. Avec comme objectif final de maintenir leur position au pouvoir, comme principaux opposants ou comme tenants de partis historiques. Réunissant ses candidats, le 10 mai, Emmanuel Macron les a prévenus que la bataille, cette fois, se jouerait ainsi contre l’ « extrême gauche », qui serait « unie sur une seule chose, la décroissance ». Pour lui, la retraite à 60 ans, le Smic à 1 400 euros, l’allocation d’autonomie pour les jeunes, le blocage des prix, la justice fiscale (qui finance en partie les précédentes mesures) ne constitueraient même pas des avancées sociales, au motif qu’ «  il n’y a pas de projet de progrès social qui se fait sur le déficit : ce serait sur le dos de nos enfants » ! La prétendue infaisabilité ou le coût du projet de la Nupes sont mis en avant à longueur de plateaux pour alerter sur «  la folie du programme de Jean-Luc Mélenchon », comme le qualifie le patron des députés LaREM, Christophe Castaner (lui-même ancien membre du PS) .

La lutte contre les inégalités sociales serait « dangereuse »

C’est pourtant d’abord une question de choix politiques et économiques, que la droite, macronienne ou non, tente ainsi de restreindre. «Quand toute la gauche était de gauche, ces mesures étaient classiques, pas extrémistes, rappelle Vincent Tiberj, sociologue et professeur à Sciences-Po Bordeaux. Le programme de la Nupes s’insère dans une tradition économique différente et veut remettre en scène un choix de politique économique, ce que le PS avait fini par abandonner. Emmanuel Macron considère que l’économie de marché délimite le champ de la raison. » Donc, que toute proposition de plus grande redistribution ou de lutte contre les inégalités sociales serait « dangereuse » ou « ne pourrait pas être tenue », comme l’a souligné la députée LaREM Aurore Bergé .

De telles attaques rappellent la campagne présidentielle de 2017, mais pas celle d’avril dernier. « Les macronistes n’avaient pas d’inquiétude concernant Mélenchon à la présidentielle, observe l’historien Damon Mayaffre, spécialiste de l’analyse du discours politique. Pas d’inquiétude, donc pas de nécessité d’agiter le chiffon rouge comme c’est le cas maintenant. » Mais, en se déchaînant sur la Nupes, ses adversaires valident le constat que la dynamique de campagne se trouve désormais à gauche, ce qui commence à faire stresser la Macronie . Car, la traditionnelle démobilisation des électeurs entre la présidentielle et les législatives (- 25 points en 2017) pourrait être moindre chez les électeurs de la Nupes galvanisés par le rassemblement, ce qui réduit aussi le risque d’élimination de la gauche dès le premier tour dans plusieurs circonscriptions. Or, en 2017, dans 231 d’entre elles, des candidats LaREM l’avaient emporté au second tour face à un concurrent LR, RN ou divers droite. Ce pourrait être une autre paire de manches face à un candidat de gauche, notamment si un « Tout sauf Macron » s’applique .

La droite macronienne, qui a tout fait pendant cinq ans pour désigner Marine Le Pen comme son adversaire, grince donc des dents. « C’est beaucoup plus simple d’en appeler à la République face à l’extrême droite, que de parler inégalités sociales, redistribution et de leur bilan en la matière », estime Vincent Tiberj. « Aujourd’hui, Emmanuel Macron doit réviser sa stratégie. Envoyer quelques signaux, sinon à la gauche, du moins aux réfractaires du PS, mais aussi, en même temps, se livrer à une diabolisation de la gauche », abonde le sociologue Éric Fassin. La présentation du « paquet » de mesures en faveur du pouvoir d’achat, prévue « à l’été », pourrait ainsi être avancée à l’avant-premier tour des législatives.

Dans le même temps, ses candidats, comme Manuel Valls ou Aurore Bergé, considèrent que la Nupes est « antirépublicaine ». Le chef de l’État l’a même qualifiée de « communautariste ». « C’est dans la continuité du premier mandat de Macron, avec des ministres qui parlaient d’islamo-gauchisme, de wokisme, analyse Damon Mayaffre. La difficulté des macronistes à répondre à la gauche sur le fonds économique et social les encourage à agiter ces paniques morales, à montrer que ces adversaires sont tous ou presque antirépublicains. C’est stratégique mais aussi idéologique. Il y a une vraie rupture et une peur sociale des dominants autour des mesures de la Nupes. »

Dans cette entreprise de caricature éhontée d’une « gauche bolchevique mangeuse d’enfants », certains grands médias nationaux et intellectuels osent tout. Le Figaro redoute « le soleil bolivarien sur une piscine municipale envahie de burkinis ». Pour Alain Finkielkraut, « Jean-Luc Mélenchon mise sur le grand remplacement pour accéder au pouvoir », tandis que Valeurs actuelles titre sur « La menace islamo-gauchiste ».

Anathèmes et attaques grotesques pour ne pas débattre du fond des propositions

Car, l’extrême droite n’est pas en reste. S’il a renoncé à viser Matignon, considérant que « la logique des institutions » veut que le président ait la majorité, le Rassemblement national compte bien rester l’opposant principal d’Emmanuel Macron. Et en matière d’insultes caricaturales, il sait faire. Son président Jordan Bardella voit dans la Nupes une «  ZAD de toutes les idéologies les plus dangereuses pour notre pays, les communautaristes et les islamo-gauchistes », quand Marine Le Pen évoque « l’opposition qui va défendre le burkini à la piscine, veut ouvrir les prisons, régulariser les clandestins, désarmer la police ». Là encore, un moyen de ne pas débattre sur le fond. Car, la dynamique de la gauche crée une autre alternative que celle de l’extrême droite au macronisme, notamment sur le pouvoir d’achat. Le programme social de la gauche, désormais discuté, dévoile par ricochet l’imposture de Marine Le Pen.

En quelques jours, la gauche aura donc considérablement perturbé ses adversaires. Avant même la signature de l’accord, des socialistes s’indignaient déjà de ce rassemblement. Dans le sillage de François Hollande, les éléphants socialistes ont dénoncé à travers cet accord une « reddition ». « Le PS a perdu son âme, il s’est soldé pour pas cher », a ainsi déclaré Julien Dray, qui tance un pacte « électoraliste ». « C’est risible, répond l’eurodéputée FI Manon Aubry. Cet accord se base sur des idées et plus de 300 propositions, issues de discussions très poussées », qui devraient être annoncées ce week-end.

Le programme, justement, semble un peu trop à gauche pour des gens qui revendiquent l’étiquette sans en épouser les idées. L’ex-dirigeant du PS Jean-Christophe Cambadélis porte sur ce projet une analyse tout en mesure dans l’Opinion : « On se retrouverait dans la situation de la Corée du Nord. » Dans le camp « écolo », des critiques fusent aussi de la part de personnalités ayant renoncé aux préceptes de la gauche depuis longtemps, comme Daniel Cohn-Bendit ou – plus surprenant – José Bové. Ces deux-là ont cosigné une tribune dans le Monde critiquant la signature de l’accord par EELV qui aurait ainsi « sacrifié l’essentiel : le principe démocratique et l’universalité ». « Cela nous raconte surtout la clarification dans ces partis, avec des détracteurs de l’accord qui se situent en fait du côté de l’économie de marché », estime Vincent Tiberj.

Du centre, de droite ou d’extrême droite, les détracteurs de la Nupes vont devoir se positionner sur le fond, sur les propositions de la gauche. D’autant que sa dynamique pourrait permettre d’imposer un agenda politique et des thèmes longtemps mis au second plan face à l’insécurité et l’immigration.

 publié le 12 mai 2022

Shireen Abu Akleh, exécution sommaire d’une journaliste gênante ?

par Rédaction de https://altermidi.org

Shireen Abu Akleh a reçu une balle derrière l’oreille, à l’un des rares endroits qui n’étaient couverts ni par son casque ni par son gilet par balles sur lesquels étaient clairement écrits PRESS. Fauchée par une balle dans la tête, juste dans un défaut de ses protections, la reporter Shireen Abu Akleh, de nationalité palestinienne et américaine, a été abattue mercredi 11 mai, alors qu’elle portait un gilet pare-balles et un casque avec les lettres «PRESS» parfaitement visibles et lisibles.

Au moment des faits, un nombre important de soldats de l’armée israélienne avaient pris d’assaut la ville de Jénine et bouclé une maison pour arrêter un jeune Palestinien. Des confrontations avec des dizaines de jeunes palestiniens s’en sont suivies. Ces violences s’inscrivent dans une escalade marquée, ces dernières semaines, par l’attaque de la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem par la police militaire israélienne, causant de nombreux.se.s blessé.e.s, dont plusieurs gravement.

Le décès de la journaliste intervient près d’un an jour pour jour après la destruction de la tour Jalaa, où étaient situés les bureaux de la chaîne qatarie dans la bande de Gaza, lors d’une frappe aérienne israélienne.

L’armée Israélienne sème le doute

L’armée israélienne a affirmé, dans un communiqué, avoir mené au cours des dernières heures des opérations dans le camp palestinien de Jénine et d’autres secteurs de Cisjordanie afin « d’appréhender des personnes soupçonnées de terrorisme ». « Durant ces activités de contre-terrorisme dans le camp palestinien de Jénine, des dizaines d’hommes armés palestiniens ont ouvert le feu et lancé des objets explosifs en direction des forces israéliennes, menaçant leur vie. Les soldats ont répliqué. Des personnes ont été atteintes », a fait savoir l’armée israélienne, qui assure qu’elle « mène une enquête sur ces événements ».

« Il semble probable que des Palestiniens armés soient responsables de la mort malheureuse de la journaliste », avait déclaré dans la matinée de mercredi le premier ministre israélien, Naftali Bennett. Le ministère de la Défense de l’État hébreu, lui, a fait savoir qu’« il n’y avait eu aucun tir [de l’armée] en direction de la journaliste ». Mais en soirée, le ministre de la Défense, Benny Gantz, a cependant rapporté à la presse étrangère que l’armée « n’était pas certaine de la manière dont elle a été tuée ». « C’est peut-être un Palestinien qui a tiré sur elle (…) le tir est peut-être aussi venu de notre côté, nous enquêtons », a-t-il déclaré.

Version officielle contredite

Pour les témoins sur place, le ministère de la Santé palestinien et le média pour lequel elle travaillait, il ne fait aucun doute que l’armée israélienne a tué la journaliste.

Sara Grira, journaliste pour le média Orient XXI s’insurge contre cette version « officielle » reprise dans certains médias : « Non, la journaliste n’a pas été “prise au milieu d’échanges de tirs entre l’armée israélienne et des hommes armés”. Toute la séquence a été filmée par la chaîne. La journaliste Shireen Abu Aqleh a reçu une balle derrière l’oreille, à l’un des rares endroits qui n’étaient couverts ni par son casque ni par son gilet pare-balles sur lesquels étaient clairement écrits PRESS. Elle était avec quatre autres journalistes sur le terrain quand elle a reçu une balle de sniper. Et les soldats ont continué à tirer quand elle est tombée à terre et que ses confrères tentaient de la secourir… »

« “Nous étions en chemin pour couvrir l’opération de l’armée israélienne (à Jénine) lorsqu’ils ont ouvert le feu sur nous. Une balle m’a atteint. La seconde a touché Shireen”, a dit à sa sortie de l’hôpital Ali al-Samoudi qui accompagnait la correspondante d’Al Jazeera tuée hier matin », rapporte Georges Malbrunot, grand reporter pour Le Figaro.

Shireen Abu Akleh couvrait depuis 20 ans le conflit en Palestine, sur le terrain, au cœur des événements. Elle rapportait les exactions, les tirs, les arrestations, et était l’une des reporters les plus connues de la chaîne Al Jazeera. « J’ai vu son visage pendant des années à la télé quand je vivais au Proche-Orient. Les jeunes femmes journalistes de la région la prenaient comme modèle. Elle a été tuée à Jenine hier matin d’une balle dans le visage, en gilet pare-balle siglé Presse », s’indigne Claude Guibal, grand reporter à Radio-France.

La presse prise pour cible

Les journalistes palestinien.ne.s (et parfois internationaux) sont soumis quotidiennement à des restrictions de déplacement et à des interdictions d’accès, à des confiscations ou destructions de leur matériel, à des arrestations. Selon un décompte de Reporters Sans Frontières, en quatre ans, au moins 144 journalistes palestiniens ont été victimes de violations de la part des forces de l’ordre israéliennes dans la bande de Gaza, à Jérusalem-Est et en Cisjordanie : tirs de gaz lacrymogènes, balles en caoutchouc, coups de matraques, grenades assourdissantes, tirs à balles réelles…

Au total, 50 journalistes palestinien.ne.s sont mort.e.s depuis 2000 à cause de l’occupation israélienne. Il y a aussi des dizaines de journalistes palestinien.ne.s détenu.e.s derrière les barreaux de l’occupation, dont Bushra al-Tawil, emprisonnée sans inculpation ni procès, en détention administrative.

« Les démocraties occidentales s’insurgent régulièrement, à juste titre, contre les atteintes à la “liberté de la presse” commises par divers régimes. Seront-elles aussi fermes contre l’État colonial d’Israël ? Shireen Abu Akleh sera-t-elle morte en vain ? », interroge l’Association France Palestine Solidarité (AFPS) qui exhorte la France et l’Union européenne de mettre fin à l’impunité dont bénéficie Israël en prenant des sanctions immédiates. « Les crimes de guerres doivent être sanctionnés de la même manière où qu’ils soient perpétrés. »

 La France a « exigé » mercredi une enquête « transparente » sur la mort « profondément choquante » de la journaliste, afin de « faire toute la lumière sur les circonstances de ce drame ». Les États-Unis veulent également qu’une investigation soit menée de manière « transparente », tout comme l’Union européenne, qui a exigé une « enquête indépendante ».

Le Haut-Commissariat des Nations unies (ONU) aux droits de l’homme s’est pour sa part dit « consterné » par la mort de la journaliste. « Nos services sont sur le terrain pour vérifier les faits », a fait savoir l’institution, exigeant que « l’impunité cesse » et réclamant une enquête « indépendante et transparente sur son meurtre ».

 publié le 11 mai 2022

Suicides chez France Télécom :
comment les syndicats ont obtenu
la tenue du procès

sur https://rapportsdeforce.fr

En 2019, plusieurs dirigeants de France Télécom ont été condamnés pour harcèlement moral institutionnel. Le procès n’aurait jamais eu lieu sans action syndicale. À l’occasion de l’ouverture du procès en appel le 11 mai, retour, avec plusieurs protagonistes de l’époque, sur la mobilisation et la stratégie adoptées.

 « On s’est dit qu’on ne pouvait pas laisser faire sans réagir », se remémore simplement Patrick Ackermann, ancien délégué syndical central Sud PTT chez France Télécom. Des représentants du personnel de l’entreprise publique en pleine mutation avaient déjà interpellé la direction sur la souffrance au travail. Et sur les premiers suicides au début des années 2000. En vain.

En 2007, deux ans après son arrivée à la tête de l’entreprise, Didier Lombard lance le plan Next. L’objectif : supprimer en trois ans 22 000 postes, soit un travailleur sur cinq, sans licenciement. La solution retenue : un management aux forceps ordonné par la hiérarchie. « En 2007, je ferai les départs d’une façon ou d’une autre, par la fenêtre ou par la porte », avait lâché Didier Lombard en octobre 2006 devant des cadres supérieurs et dirigeants de France Télécom. La souffrance au travail se répand et, au cours des années 2008 et 2009, 35 salariés se suicident.

Alors, en 2008, la mobilisation syndicale prend un autre tournant. Elle débouchera onze ans plus tard sur un procès. Les cas de 39 salariés (19 se sont suicidés, 12 ont tenté de le faire, et huit ont subi un épisode de dépression ou un arrêt de travail) y seront examinés, l’entreprise et plusieurs de ses anciens dirigeants condamnés pour harcèlement moral institutionnel. Comment ce tour de force a-t-il pu avoir lieu ?

« En panne de stratégie »

Dans ce contexte si particulier de réorganisation, « les mouvements syndicaux commençaient à être en difficulté, avec le départ de militants et les collectifs de travail bouleversés », raconte Patrick Ackermann. Il poursuit : « Les syndicats étaient en panne de stratégie et en panne de grévistes, avec des taux de mobilisation descendus à 50 % en 2007 ». Une analyse contestée par Rachel Beauséjour, déléguée syndicale centrale adjointe CGT : « Nous appelions à des débrayages et les gens sortaient. Il y avait bien des rassemblements en bas des services ! », assure-t-elle.

Pour autant, les suicides s’accumulent. Et à l’époque, alors que France Télécom se mue en entreprise privée, devenant ultérieurement Orange, les nouvelles instances représentatives du personnel (IRP) ont du mal à fonctionner. En résumé, « le droit des fonctionnaires avait disparu et le droit privé avait du mal à se mettre en place », explique Patrick Ackermann. Ce que confirme Sébastien Crozier, à l’époque élu CFE-CGC du comité central : « d’une part, les instances étaient très jeunes et non maîtrisées et d’autre part elles n’avaient pas de majorité ». Certains syndicats, historiquement plus présents dans la fonction publique, découvraient à peine les rouages des CHSCT du secteur privé (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail, supprimé depuis 2017 par les ordonnances dites Macron).

 Divisions syndicales à France Télécom

En 2007, les syndicats Sud PTT et CFE-CGC, dont l’alliance peut surprendre, lancent ensemble l’observatoire du stress et des mobilités forcées. « La création de cet outil commun résulte de l’impossibilité que nous avions à nous coordonner dans les instances », justifie Sébastien Crozier. Il explique : « Il était la résultante de deux courants de gens qui faisaient le même diagnostic. Cela ne signifie pas que la façon dont on voulait résoudre les problèmes était identique. Mais il y avait bien une analyse partagée de la situation et des conséquences que l’organisation déployée avait ».

Aujourd’hui, Sud PTT et la CFE-CGC se disputent la paternité de l’observatoire. En tout cas, « cette alliance a bien fonctionné », commente Patrick Ackermann. Selon Sébastien Crozier, « c’était une richesse d’avoir des points de vue différents ». Sud PTT se fait écho des expériences concrètes des agents, notamment techniciens, et la CFE-CGC, comme elle représente l’encadrement, collecte des informations lors des réunions de managers notamment.

Mais tout n’est pas rose. « Il y avait des divisions syndicales, cela ne simplifiait pas les choses », raconte Patrick Ackermann. De fait, les autres organisations, pourtant invitées, ne souhaitent pas participer à l’observatoire du stress et des mobilités forcées. Pourquoi ? « La CFDT misait sur les CHSCT et la CGT sur la grève », raconte Patrick Ackermann. « FO et la CFDT étaient dans une forme de déni de la situation. La CGT avait des relations épouvantables avec Sud », croit résumer Sébastien Crozier. « Nous n’étions pas pour. Pour nous, le stress ne s’observe pas, mais se combat », justifie Rachel Beauséjour de la CGT, qui assure pour autant que « toutes les ficelles ont pu être tirées. Nous avons, nous, ressorti les cahiers revendicatifs, exigé des négociations et imposé des ordres du jour à la direction ».

 L’Observatoire chez France Télécom

En tout cas, l’observatoire permet de comptabiliser les morts. Au total, 60 personnes se sont suicidées entre 2006 et 2009, dont 35 entre 2008 et 2009. Fort de cette vigie, les élus demandent une expertise CHSCT à chaque suicide. Mais « 30 % des demandes d’expertise ont été contestées par la direction au Tribunal de Grande Instance et déboutées, dont un cas de risque grave avec suicide », observera le cabinet Technologia, cabinet mandaté par les organisations syndicales et la direction en 2009. Lors du procès, des mails prouveront la politique délibérée de l’entreprise pour enrayer les demandes d’expertise. Si Patrick Ackermann parle d’entrave aux IRP, ce sujet n’a pas été retenu par la justice.

Face à l’hécatombe qui se poursuit, l’idée d’une plainte au pénal germe dans la tête des élus de Sud PTT. « Mais tous les avocats consultés nous l’ont déconseillé. Ils nous expliquaient que ce serait impossible de faire reconnaître la responsabilité patronale d’un mort vu le nombre de niveaux hiérarchiques au-dessus ». Puis ils rencontrent Sylvie Catala, inspectrice du travail, destinataire de plus en plus de saisines de différents syndicats. L’agent transmet un procès-verbal au procureur de la République dénonçant des faits de harcèlement moral, mise en danger de la vie d’autrui et entraves aux IRP. « Elle nous dit : ” Si vous voulez que mon PV ne soit pas classé sans suite, il faut qu’un syndicat porte plainte », rapporte Patrick Ackermann. Le syndicaliste aujourd’hui à la retraite synthétise : « Nous n’avons pas choisi le terrain juridique, nous y avons été contraints ” ».

D’ailleurs, cette stratégie ne fait pas l’unanimité au sein de son syndicat. « Un grand nombre disait : ” on se bat contre un patron, mais on ne porte pas plainte contre lui “. Certains étaient contre la juridicisation à cause du temps très long que cela impliquait. Mais on se disait qu’il fallait au moins faire cela pour mettre la pression sur l’entreprise et en mémoire des victimes ». Finalement, Sud PTT se lance dans cette bataille fin 2009, suivi par les autres syndicats ensuite. Le procès aura bien lieu. En 2019.

 Temps long

Patrick Ackermann tente l’autocritique : « Rétrospectivement, je dirais que nous avons eu tort de ne pas envisager cet angle d’attaque plus tôt. Cela aurait peut-être économisé des vies. Mais ce n’était pas notre ADN. Peu de syndicats l’ont. En partie parce que le temps judiciaire est long et que les équipes syndicales ont le temps de changer ».

Et effectivement. Dix ans de procédures. De secret de l’instruction. De « syndicats spectateurs », d’après les mots de Patrick Ackermann. De plus, « la gestion de l’attente des parties civiles, qui trouvaient le temps long et venaient nous voir pour cela, était du temps et de l’énergie consommés non utilisables pour gérer les situations d’urgence », analyse Sébastien Crozier. Pourtant, « nous les avons quand même gérées », fait remarquer le syndicaliste de la CFE-CGC.

 Mythe de Sisyphe

« La santé au travail est un sujet exigeant pour les militants. En matière d’emploi ou de salaire, les mobilisations sont sur un temps court. Les questions de conditions de travail demandent un engagement sur la durée et nécessitent d’être imaginatif », analyse Éric Beynel, qui donne l’exemple de l’observatoire du stress et des mobilités forcées chez France Télécom. Mais aussi la collaboration avec des collectifs de riverains dans le combat des salariés de Triskalia, exposés aux pesticides par leur employeur, une coopérative des Côtes-d’Armor.

Quelle leçon, celui qui animait la commission conditions de travail de Solidaires à l’époque de la crise, tire-t-il de la mobilisation chez France Télécom ? « Il y a toujours cette opposition entre les questions d’emploi et de salaires et les questions de santé au travail », observe-t-il. Il poursuit : « Faire émerger le sujet pour qu’il soit pris en compte au même niveau que les autres est difficile. Il suffit qu’il y ait une crise financière et des suppressions d’emplois pour que ces questions soient reléguées au second plan ». Par conséquent, pour un syndicaliste, « c’est un peu le mythe de Sisyphe. Il faut régulièrement remonter la pierre ». D’après lui, agir en intersyndicale est particulièrement difficile sur ce sujet ; certains syndicats acceptant les compromis salariaux proposés par les directions.

Aussi, sur ces sujets, les salariés sont moins reconnaissants de l’activité syndicale. La mobilisation autour des suicides chez France Télécom témoigne, selon lui, de l’importance de s’associer à d’autres acteurs pour traiter des questions de santé au travail (experts, sociologues, médecins du travail…). Solidaires a appris de son expérience avec l’affaire France Télécom, ou encore Renault et a depuis mis sur pied des outils pour ses équipes syndicales. Eric Beynel résume : « Le travail sur ces questions existait dans certaines organisations de Solidaires, mais était clairsemé. Ces affaires ont permis de donner une impulsion ».

 publié le 10 mai 2022

L’union de la gauche est-elle une bonne chose pour les classes laborieuses ?

Guillaume Etiévant et la rédaction sur https://www.frustrationmagazine.fr/

Comme vous le savez tous, la « gauche » va partir rassemblée lors des prochaines élections législatives derrière l’Union populaire, mouvement fondé par la France Insoumise. Ce rassemblement est très inattendu, car :

  • les différences programmatiques entre LFI/PCF d’un côté, et PS/EELV de l’autre, sont considérables. D’un côté des opposants farouches à la politique néolibérale à l’œuvre en France pendant ces dernières décennies, de l’autre ceux qui en partagent pleinement la responsabilité, ayant gouverné le pays à partir de 2012. Rappelons qu’Olivier Faure, numéro 1 du PS, est un ancien dirigeant d’entreprise qui ne faisait même pas partie des frondeurs du PS sous Hollande, avait soutenu par exemple la Loi Travail et avait failli soutenir Macron en 2017.

  • EELV, le PS et le PCF ont passé la campagne à dénigrer Jean-Luc Mélenchon, en prenant n’importe quel prétexte pour tenter vainement de lui prendre des voix.

Le score très important de Jean-Luc Mélenchon aux présidentielles a poussé les vieux appareils politiques à se mettre derrière lui pour tenter de gagner un maximum de circonscriptions. Face à cette situation, on observe deux types de réactions chez les militants qui souhaitent sortir du capitalisme :

  • Nombre d’entre eux considèrent que ce rassemblement constitue un immense espoir, car il est en capacité de prendre le pouvoir et de hisser Mélenchon au poste de Premier ministre.

  • D’autres considèrent que l’alliance avec les sociaux-libéraux est un désastre, qu’à peine élus ils trahiront l’accord programmatique qu’ils ont signé avec les insoumis, et que l’absence du NPA montre bien la tendance très modérée de ce regroupement par rapport au programme initial de la FI.

En réalité, ces deux visions ne sont pas si contradictoires qu’elles en ont l’air. Tout dépendra du résultat des élections :

  • Si la Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale n’arrive pas à être majoritaire, il y a fort à penser que chaque groupe la composant (car chaque force politique aura son propre groupe si elle a suffisamment de députés) reviendra à ses positions initiales et qu’il y aura peu d’unité à l’Assemblée : EELV et le PS cautionneront une partie des réformes de Macron, tandis que la FI s’y opposera à juste titre systématiquement. On peut imaginer que dans ce scénario, l’unité de la gauche aura simplement permis à la FI d’avoir bien davantage de députés, ce qui n’est pas à négliger, mais en ayant pour cela aidé fortement par cet accord les vieux partis dégénérés de la social-démocratie à survivre. Dans ce cas de figure, étant donné que les institutions de la Vème République ne changeront pas, les députés LFI auront toujours autant de mal à tenter de s’opposer aux réformes de Macron qui vont continuer à détruire le quotidien des salariés de ce pays.

  • Si la Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale arrive à être majoritaire devant la droite (LR et LREM étant tout à fait capables de s’allier après les élections si nécessaire pour gouverner le pays), un gouvernement d’union de la gauche pourrait être désigné avec Jean-Luc Mélenchon à sa tête. En effet, le président de la République et la majorité des députés représenteraient des tendances politiques opposées, ce qu’on appelle la “cohabitation”, comme cela fut le cas précédemment en 1986, 1993 et 1997. Le gouvernement étant responsable devant l’Assemblée nationale, le président de la République devrait donc nommer à la tête du nouveau gouvernement une personnalité qui puisse avoir l’appui de la majorité à l’Assemblée nationale, en l’occurrence Jean-Luc Mélenchon. Le rassemblement de la gauche prendrait alors tout son sens :

Les accords avec les autres forces de gauche se sont faits sur la base du programme de la FI, mais avec des formulations qui le vident partiellement de son contenu. Par exemple, l’accord avec EELV accepte la désobéissance européenne, mais « dans le respect de l’Etat de droit ». Celui avec le PS fait mille circonvolutions sur le sujet pour qu’on puisse en conclure tout et son contraire. Dans l’accord avec le PS, aucune nationalisation n’est prévue, ni aucune augmentation des impôts des riches (mais uniquement l’abrogation des réformes de Macron sur l’ISF et la flat tax), ni aucun nouveau droit pour les salariés, à part la représentation dans les conseils d’administration qui ne sert à rien, puisque les actionnaires y seraient toujours majoritaires. Il reste tout de même jubilatoire de voir les socialistes accepter dans l’accord l’abrogation de la loi El Khomri qu’ils ont eux-mêmes mise en œuvre quand ils étaient au pouvoir en 2016.

Toutefois, rien n’empêchera réellement un gouvernement dirigé par la FI d’aller beaucoup plus loin que ce qui est contenu dans ces accords, qui diffèrent d’ailleurs beaucoup les uns des autres. LFI pourra avoir les ministères-clefs et potentiellement impulser un véritablement bouleversement économique.

Mais cela ne se fera qu’avec une forte mobilisation populaire pour pousser le gouvernement à agir fortement, car :

  • L’histoire nous montre que face à la réalité du pouvoir, il est difficile de garder le cap. L’ensemble des trahisons de la gauche, que ce soient les socialistes en 1982 ou plus récemment Aléxis Tsipras en Grèce mettent en évidence que quel que soit le programme, depuis des années ce sont des politiques d’austérité qui sont menées. L’arrivée de Mélenchon au pouvoir serait, cela dit, davantage comparable à celle de Jospin en 1997 en cohabitation avec le président Chirac. Son bilan comporte de bonnes choses, mais il comporte également la vente de 30 milliards d’euros de parts dans des entreprises publiques (France Télécom, Air France, etc.) et la flexibilisation du temps de travail avec les lois Aubry par exemple. Et rien contre les licenciements, rien contre la financiarisation de l’économie, bien au contraire.

  • Sans mobilisation massive, on risque de se retrouver au mieux avec une politique proche de la gauche plurielle de Jospin, car le patronat et les institutions européennes seront très difficiles à faire plier. La référence au Front Populaire est beaucoup mise en avant en ce moment, mais c’est oublier qu’une grande partie des avancées obtenues durant les deux années qu’a duré ce gouvernement l’ont été sous pression du mouvement social : le patronat a été contraint à négocier parce qu’un mouvement massif de grève et d’occupation d’usines a eu lieu, et ce, avant même l’entrée en fonction du gouvernement. Et toute une partie des droits acquis lors du Front populaire l’ont été grâce aux négociations – avec rapport de force issue des grèves – dans les branches, qui ont donné lieu à l’établissement des conventions collectives, entre autres. Les grandes avancées sociales, comme les congés payés, n’étaient même pas dans le programme du Front populaire.

  • Cette référence historique est donc risquée pour parler du succès d’une union de gauche. Cette période est aussi sombre pour la cause antifasciste puisque le gouvernement de Léon Blum n’a pas soutenu la République Espagnole, qu’il n’a duré que deux ans et que le gouvernement Daladier qui lui a succédé a remis en cause aussitôt une grande partie des droits conquis. Ce qui est sûr, c’est que ce que l’on entend par Front populaire n’est en tout cas pas le simple résultat d’un accord entre plusieurs formations politiques de gauche : les progrès sociaux qu’il a apportés ont été rendus possibles par une mobilisation ouvrière massive. Cela ne veut pas dire qu’il faut s’attendre au même type de mobilisation pour que des réformes de progrès social soient possibles : mais l’exemple du Front populaire nous montre que l’action seule d’un gouvernement – aussi uni soit-il – ne suffit pas pour conquérir du progrès social.

Globalement, dans la période de régression sociale que nous traversons depuis des années, cette unité derrière la France Insoumise ouvre de réelles perspectives de transformation :

  • Malgré les limites de ces accords, leur boussole reste une politique qui abrogerait les dispositifs mis en place par Macron et une partie de ceux mis en place par Hollande, ce qui est indispensable.

  • Ce sont véritablement des programmes de gauche, ce qui clarifie les choses par rapport à l’orientation libérale que portait Hollande tout en se prétendant de gauche. De plus, l’union populaire au pouvoir mettrait fin à l’islamophobie d’Etat qui s’est généralisée ces dernières années et qui divise les classes laborieuses. 

  • On peut espérer que l’alliance d’un gouvernement piloté par la FI et de la capacité de mobilisation des Français, démontrée par le mouvement des Gilets jaunes et l’opposition à la réforme des retraites de 2019, peut faire plier le patronat et aboutir à un véritable basculement en faveur des classes laborieuses.

 publié le 9 mai 2022

Frédéric Sawicki à propos de la NUPES : « On est en train de reparlementariser notre vie politique »

Week-end très politique avec la naissance à gauche de la NUPES (Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale). Quelles conséquences à gauche et pour la majorité présidentielle ? Frédéric Sawicki, professeur de science politique, est l’invité de #LaMidinale.

 

UNE MIDINALE À VOIR.sur : https://youtu.be/Ir97O5DAvLQ

ET À LIRE...


 

Sur l’alliance de la NUPES

« Rien n’est jamais naturel dans la vie sociale et politique mais il y a une naturalité qui s’explique par l’état des rapports de force et des règles du jeu politique. »

« Il était assez logique d’anticiper qu’il y aurait une pression à une convergence ou à des accords minimums qui par le passé ont concerné le PS et le PCF - même quand ils n’étaient pas d’accord. »

« On aurait pu penser que l’actualité ukrainienne en pleine présidentielle aurait créé des fractures au sein de la gauche. Ces fractures demeurent mais elles ont été surmontées pour des raisons d’opportunités. »

« Pour des partis comme le parti communiste, le parti socialiste ou écologiste qui ont fait moins de 5% à l’élection présidentielle, la survie même de l’organisation supposait de pouvoir espérer rembourser les dépenses non remboursables du fait de ne pas avoir obtenu 5%, les rendait très dépendants du fait d’obtenir ou pas des députés. C’était un profond stimuli. »

« Du côté de LFI et de Jean-Luc Mélenchon, il faut quand même saluer le fait qu’à la différence de 2017 d’emblée, sans attendre le deuxième tour, Mélenchon et son mouvement ont joué la carte des élections législatives. »

« On aurait pu imaginer que, poussés par le ressentiment et la déception, Mélenchon et les siens adoptent une position de revanche et de volonté d’hégémonie totale et d’élimination du PCF, du PS et des verts. Ça n’est pas ce qu’ils ont fait. La sagesse l’a emporté. »

« LFI est encore un parti qui a peu de relais et de figures locales contrairement aux socialistes, communistes et écologistes. Il aurait été suicidaire de se priver de ces relais là pour gagner une majorité à l’élection législative. »

« Cette convergence d’une stratégie sage s’est en partie traduite sinon des renoncement du moins des édulcorations sur un certain nombre de propositions programmatiques, a favorisé une espèce de mariage qui n’est pas un mariage global : on n’est pas dans le cadre de la polygamie, on est dans une succession de relations monogames. »

Sur le caractère programmatique et politique de l’accord

« La dynamique première de l’accord vient d’abord de la contrainte du jeu électoral et de la survie des organisations partisanes. »

« La France insoumise a accepté de tendre la main très largement, ce qui n’était pas évident dès le départ. »

« Les écologistes et les socialistes ont accepté d’avaler un certain nombre de couleuvres notamment sur la question européenne. »

« Un tel accord reste assez peu précis dans les détails de ce que serait une politique à mener et on peut penser que ça déboucherait immanquablement sur des difficultés pour mettre un contenu précis. »

Sur l’état des rapports de force à gauche

« Les 22% de Mélenchon ne correspondent pas à un vote d’adhésion total au programme de Jean-Luc Mélenchon - c’est rarement le cas pour une élection présidentielle, ça l’est encore moins dans cette configuration-là. »

« Beaucoup d’électeurs se sont mobilisés au dernier moment pour faire barrage à Marine Le Pen, en votant pour le candidat qui avait l’expérience, le charisme, qui a su incarner une opposition forte au gouvernement d’Emmanuel Macron. À partir de là, les autres partenaires de la gauche étaient tout à fait fondés à considérer que le poids électoral de cette élection présidentielle n’était pas représentatif. »

« Les élections régionales, municipales et européennes ont montré qu’il y avait un électorat instable et très partagé entre les écologistes, socialistes, communistes, insoumis voire même quelques macronistes. »

Sur les discussions et les négociations à gauche

« Si on prend l’histoire des accords programmatiques à gauche, notamment le programme commun en 1981, cela ne s’est pas fait sur un coup de dés ou sur une seule élection. Tout a pris de longues années. Donc là, nous pouvons déplorer qu’entre 2017 et 2022, il n’y ait jamais eu de rencontres pour négocier. Tout cela s’est fait dans la précipitation. »

« Une des raisons pour lesquelles je suis plutôt optimiste, est qu’on est en train de reparlementariser notre vie politique. C’est à dire qu’il s’agit -non pas de dire que le programme sera celui-là à la virgule prêt- mais qu’il y a des orientations qui vont dans le bon sens, et qui seront ensuite discutées par une majorité parlementaire, qui resterait plurielle. La France insoumise a accepté que chaque groupe continue d’avoir sa propre autonomie. »

« Cela prend en compte la complexité des questions posées, par exemple sur le sujet du nucléaire. Nous ne pouvons pas imaginer que la France sorte du nucléaire ou y reste, simplement suite à une négociation de coin de table. »

Sur la ligne politique du Parti socialiste

« Du côté insoumis, on voit bien une centralité autour de Jean-Luc Mélenchon. Preuve en est, si la décision de s’allier avec le parti socialiste, était passée par les militants, on n’est pas sûr que cela serait passé. Il y a une haine des socialistes du côté des militants insoumis. »

« Le fait qu’Olivier Faure ait accepté d’entériner la loi El Khomri, a été un acte très fort d’un point de vue symbolique. Cela veut dire que les socialistes réfutent une partie non négligeable du bilan de François Hollande. Et là ce n’est pas de la tactique : il y a depuis 2017 une forte opposition dans le parti socialiste entre ceux qui considèrent que le quinquennat Hollande a permis un certain nombre d’avancées -le mariage pour tous mais aussi la prise en compte de la pénibilité au travail- et ceux qui considèrent que globalement cela a été un échec. »

« Et là, Olivier Faure a saisi avec son équipe, l’occasion de solder le bilan du quinquennat Hollande, c’est une manière de reconnaître que le parti socialiste a un regard lucide et critique sur ce qui a été fait. Il serait donc prêt à refonder quelque chose d’autre, et passer dans un nouveau cycle de son histoire. »

« Le monde des partis politiques n’est pas déconnecté des différentes idéologies qui existent dans la société. L’idéologie néo-libérale a profondément pénétré la société, y compris dans les classes populaires, qui considèrent que le travail est quelque chose de bien, et qu’il faut récompenser le mérite. Voir même à considérer que ceux touchant les aides vivent aux crochets de la société. »

« Le parti socialiste a perdu un électorat au profit d’Emmanuel Macron voulant des réformes sociales tout en continuant l’économie de marché. Rester sur une position politique, qui est celle d’une gauche radicale, est se condamner à rester longtemps minoritaire. Une grosse minorité certes, mais une grosse minorité reste une minorité. »

Sur les risques de dissidences

« Dans ce système d’élection, il y aura toujours des dissidences car les partis ont tendance à utiliser ces élections pour parachuter des candidats, ou faire des accords avec les autres partis, et localement les militants ne sont en général jamais contents des décisions prises par le haut. »

« Nous avons un parti insoumis derrière une figure très centralisée, qui va investir des candidats avec une légitimité faiblement démocratique. Je ne sais pas si les militants de la France insoumise de Villeurbanne sont absolument ravis à l’idée d’avoir à soutenir Gabriel Amard. De voir des candidats qui non seulement ne sont pas du parti des militants écologistes, socialistes ou communistes, et qui en plus vont devoir soutenir des candidats sans légitimité territoriale, ne peut que créer des résistances. »

« Le PS ou le PCF ne peuvent rien faire contre les dissidents, à part les exclure ou les priver de financement, mais cela n’a jamais empêché les dissidences. On verra bien, mais on peut s’attendre à un nombre de dissidences importantes ».

Sur l’attentisme d’Emmanuel Macron

« Macron a déjà évolué ne serait-ce qu’en s’engageant à désigner un premier ministre qui ait une sensibilité sociale et environnementale marquée. Ça veut plutôt dire qu’il irait chercher son Premier ministre vers le centre-gauche. »

« Là où Macron est embêté, c’est qu’il doit composer avec le passé - à commencer par ses anciens ministres qui estiment que leur place est importante et qu’ils doivent être reconduits. »

« Macron a beaucoup marginalisé Edouard Philippe. »

« La stratégie pour l’instant est plutôt une stratégie centriste et centrale : ne pas trop se marquer à droite et puis envoyer des signaux. »

« Je pense qu’on peut s’attendre à un Premier ministre qui sera de sensibilité social-écolo, pas trop techno. »

« Il y a une fébrilité de la part de la majorité présidentielle. »

« La grande inconnue, c’est le taux de participation. »

« Il y a eu une frustration d’une campagne présidentielle très courte et on peut s’attendre à une participation plus importante qu’attendue aux législatives. »

« Il y a beaucoup d’éléments qui peuvent perturber le jeu des législatives pour Macron avec notamment la possibilité de triangulaires plus nombreuses qu’attendues si la participation est plus importante. »

« L’hypothèse d’une majorité relative est très forte de même qu’aucun bloc n’ait de majorité à lui tout seul. »


 

 publié le 8 mai 2022

Rafael Correa

Bruno Odent sur www.humanite.fr

L’ex-président équatorien, réfugié depuis 2017 en Belgique, ne sera pas extradé vers l’Équateur. Bruxelles a annoncé ne pas donner suite à la demande de Quito. Rafael Correa a marqué l’histoire de l’Amérique latine. Au pouvoir entre 2007 et 2017, il cherche à émanciper son pays des griffes de l’empire états-unien. À peine élu, il fait adopter une nouvelle Constitution incluant de grandes avancées sociales et une reconnaissance des droits des peuples indigènes. Son successeur, Lenin Moreno, partisan d’un retour vers Washington, se déchaînera contre lui, le menaçant de prison pour de prétendues malversations. La Belgique sauve l’honneur européen. À l’inverse du Royaume-Uni prêt à livrer à l’Oncle Sam un certain Julian Assange, qui avait trouvé refuge à l’ambassade d’Équateur à Londres durant… la présidence Correa.

 

 

 

 

 

En Algérie, l’acharnement
contre le hirak jusqu’à la mort

Nadjib Touaibia sur www.humanite.fr

Le militant du hirak Hakim Debazzi, 55 ans, père de trois enfants, est mort le 24 avril à la prison de Koléa, une ville située à 26 km à l’ouest d’Alger, la capitale. Arrêté le 22 février 2022 à la suite de publications d’opinions et commentaires sur les réseaux sociaux, il avait été placé en détention préventive. Sa demande de remise en liberté pour raison de santé avait été rejetée.

Dans quelles conditions a-t-il perdu la vie ? Sa famille se heurte au silence glacial des autorités. Tout juste sait-elle que le décès a été provoqué par une crise cardiaque. Elle traverse le deuil dans l’attente d’une enquête autour de ce qui semble bel et bien être une négligence de l’administration carcérale.

La détention provisoire est un « désastre national », dénonce l’avocat Miloud Brahimi, ancien président de la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADH). « C’est une violation flagrante de la loi. Des personnes présumées innocentes sont privées, de manière systématique, de leur liberté, alors qu’elles peuvent être laissées en liberté en attendant leur procès. C’est malheureux et triste de voir la facilité avec laquelle des gens sont jetés en prison et oubliés dans les méandres des procédures, pour des faits souvent banals.

Plus grave encore, bon nombre d’entre elles se révèlent innocentes après le procès. Elles quittent la prison avec de lourdes séquelles », déclare-t-il dans une interview à « El Watan ». Hakim a, lui, perdu sa vie dans une geôle. Le drame a ému et choqué la grande majorité des Algériens. Les appels à faire la lumière se multiplient.

Cette mort en prison marque un tournant dans le déchaînement aveugle de l’arbitraire, une menace permanente dans l’Algérie post-hirak. Quelles que soient les circonstances, cette disparition constitue une tache noire sur la conscience d’un pouvoir qui embastille à tour de bras, dans une guerre ouverte aux idées, à la liberté de pensée et d’expression.


 

Irlande du Nord. La victoire du Sinn Féin ouvre une « nouvelle ère »

Thomas Lemahieu sur www.humanite.fr

 L’enclave britannique sur l’île d’Émeraude avait été modelée pour que ça n’arrive jamais. Et pourtant, après les élections pour l’assemblée locale, les républicains sont désormais la première force politique devant les unionistes. Présidente du Sinn Féin, Mary Lou McDonald appelle à « préparer » le référendum d’autodétermination sur la réunification.

Au centre, Michelle O'Neill, députée et cheffe du Sinn Féin en Irlande du Nord, après l'annonce des premiers résultats des élections locales. © Paul Faith - AFP

De rouille et d’os, l’endroit est idéal pour un naufrage. Dans la capitale de ce qui reste, jusqu’à nouvel ordre, une province du Royaume-Uni, le quartier des docks a été rebaptisé « Titanic » il y a une dizaine d’années. Avec ses quatre proues à l’échelle réelle, un musée a été bâti à la gloire du paquebot construit par 15 000 ouvriers sur les chantiers navals de Belfast. Sans s’étendre sur sa mise à l’eau fatale, l’ambition était, à l’évidence, de tenter de rattraper Dublin, qui, sur les ruines industrielles de son port, a attiré tous les géants mondiaux du numérique grâce à son dumping fiscal, mais aussi de proposer aux touristes un autre programme que le tour spécial « Troubles », en bus à impériale et avec commentaire machinal, le long des « murs de la paix » suturant toujours les quartiers catholiques et protestants de la ville…

Dans le coin, en dehors des terrains vagues et des friches, tout est siglé Titanic : hôtels, restaurants, bars, parkings… Et même des studios de cinéma, où, autre tentative de faire son trou dans la concurrence planétaire, ont été tournées de nombreuses scènes de la série à succès Game of Thrones. Puis Titanic encore et toujours, le vaste centre d’expositions, qui, vendredi et samedi, pendant les deux jours de dépouillement centralisé pour les six circonscriptions de Belfast – le système de votes « à préférences », avec transfert des voix à chaque décompte, rend les opérations extrêmement longues en Irlande –, au lendemain des élections pour le Parlement nord-irlandais.

C’est  un grand moment pour l’égalité. »  Mary Lou McDonald, présidente du Sinn Féin

Entre marteau et enclume, l’endroit est idéal aussi pour une revanche. Voire pour une révolution. Car, après le Titanic et surtout après la partition de l’Irlande dans les années 1920, les chantiers navals de Belfast sont devenus un bastion du pouvoir colonial : pendant des décennies, les Britanniques y ont réservé les emplois aux protestants unionistes pour mieux discriminer les catholiques républicains. Les Irlandais, qui aiment emprunter à Mark Twain, dont un ancêtre fut, paraît-il, chasseur de sorcières en chef à Belfast, une de ses citations – « Si vous n’aimez pas le temps qu’il fait, attendez quelques minutes » –, pourraient en choisir une autre, ces jours-ci : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. »

Un score net, sans appel ni bavure

Naufrage pour les unionistes, revanche et même révolution pour les républicains. Les sondages l’annonçaient et les chercheurs spécialisés dans le conflit nord-irlandais le voyaient venir, et cette fois, c’est arrivé, ce n’est pas rien : sur l’île, le monde a changé de base. Le Sinn Féin, partisan de la réunification et donc de la sortie de l’Irlande du Nord du Royaume-Uni, est, pour la première fois depuis la création de toutes pièces par les forces impériales de leur enclave majoritairement protestante sur l’île d’Émeraude, arrivé en tête, devançant ses adversaires ultraconservateurs, qui entendent rester à l’ombre de la couronne de la monarchie britannique.

Le Sinn Fein  est devenu le premier parti nord-irlandais décrochant  27 sièges sur 90 à l’Assemblée, contre 25 pour  le Democratic Unionist Party (DUP).

Le score est net, sans appel ni bavure : le parti républicain pan-irlandais, présidé de l’autre côté de la frontière, à Dublin, par Mary Lou McDonald, a recueilli 29 % des « premières préférences », contre 21,3 % pour le Democratic Unionist Party (DUP) de Jeffrey Donaldson, qui, après avoir pris l’ascendant dans le camp loyaliste sur fond de colère contre les accords de paix de 1998, était systématiquement le premier parti en Irlande du Nord. Jusqu’ici vice-première ministre d’Irlande du Nord – un poste dévolu au second parti –, en coalition forcée avec les unionistes hégémoniques, Michelle O’Neill, qui est également vice-présidente du Sinn Féin, devrait changer de casquette et, solidement appuyée par son avance en voix mais également en sièges dans la prochaine assemblée, devenir la première ministre nord-irlandaise (lire encadré ci-dessous). Un changement, à la portée limitée sur le papier, des accords de paix qui contraignent à une forme de cohabitation entre les deux camps issus du passé, avec des pouvoirs équivalents entre les deux têtes de l’exécutif. Mais tout de même, le symbole demeure proprement inouï et il ne peut que changer la donne dans les prochaines années.

Nous devons nous mettre au travail tout de suite pour régler la crise du pouvoir d’achat et investir dans l’hôpital public »  Sinead Ennis, députée du Sinn Féin

Sur place, sous les feux des caméras, Mary Lou McDonald savoure résolument : « Souvenez-vous bien que ce territoire a été imaginé il y a un siècle juste pour s’assurer qu’aucune Michelle O’Neill n’occupe jamais la fonction de première ministre, lance-t-elle. C’est un grand moment pour l’égalité. » Après une campagne sérieuse et fédératrice, menée sur les grandes urgences sociales – coût de la vie, logement, système de santé, etc. –, qui a ringardisé les unionistes, plus repliés que jamais et vent debout contre le protocole nord-irlandais instaurant une barrière douanière en mer, entre leur territoire et la Grande-Bretagne, la présidente du Sinn Féin, qui fait un tabac en République d’Irlande et est plus que jamais en lice pour en devenir la prochaine première ministre à son tour lors des législatives de 2025, pousse résolument son avantage. « Je crois qu’il est possible de tenir un référendum (sur la réunification de l’Irlande – NDLR) dans les cinq prochaines années, encourage Mary Lou McDonald. Sa préparation doit être ordonnée, pacifique et démocratique, et, le plus important, c’est de la commencer dès maintenant. »

Le « franchissement d’un Rubicon historique »

Dans tous leurs discours de victoire au Titanic Exhibition Center, les futurs députés Sinn Féin mettent un grand soin à sortir des assignations identitaires et à rassembler, loin des débordements de certains élus DUP, qui, en grande pompe, clament leur fidélité à « Sa Majesté la reine » et lancent des « God Save the Queen », aussi rageurs que dépités… « Nous devons nous mettre au travail tout de suite pour régler la crise du pouvoir d’achat et investir dans l’hôpital public », avertit, par exemple, Sinéad Ennis. D’une certaine manière, face à la fuite en avant du DUP, qui compte continuer de paralyser l’exécutif nord-irlandais tant que le gouvernement de Boris Johnson ne reniera pas sa signature du protocole nord-irlandais, les républicains pourraient avoir des convergences avec l’Alliance, une formation centriste qui se positionne comme « non alignée » entre les deux camps traditionnels et qui a, elle, réussi à s’imposer comme troisième force (13,9 %) en doublant son nombre d’élus grâce à de bons transferts des voix de préférence en sa faveur. Sa dirigeante, Naomi Long, appelle à revenir sur la clause des accords de paix qui contraint unionistes et républicains à gouverner ensemble. Mais à l’instar de Gerry Kelly, l’un des hommes clés du Sinn Féin lors des négociations des accords du Vendredi saint ratifiés en 1998 (lire notre entretien page 13), les républicains n’ont a priori aucune intention de s’engager sur ce terrain glissant…

Ce lundi, le gouvernement britannique va entrer dans la danse : Brandon Lewis, le secrétaire d’État britannique à l’Irlande du Nord, qui avait, à la veille de l’élection, écarté tout changement sur le protocole nord-irlandais, une manière de renvoyer par avance les unionistes dans les cordes, promet de demander au DUP de désigner son vice-premier ministre. Mais évidemment, c’est plutôt la méfiance qui règne en Irlande, côté républicain, mais aussi chez les loyalistes, qui, malgré les trahisons depuis des décennies, retentent leur chance avec les conservateurs. Entre ses dirigeants de premier plan, comme Michelle O’Neill, qui parle d’une « nouvelle ère », ou Declan Kearney, qui évoque le « franchissement d’un Rubicon historique », et des militants qui veillent à ne pas surenchérir dans le symbolique renvoyant à un passé dont chacun voit bien qu’il n’est pas complètement passé, le Sinn Féin attend la suite avec détermination, mais aussi avec gravité et prudence. « Tiocfaidh Ar La », ont toujours dit en gaélique les ancêtres des vainqueurs de ces jours à Belfast. Cela signifie : « Notre jour viendra. » La promesse avait des accents messianiques, elle n’en paraît pas moins de plus en plus vraie.

Bio express Michelle O’Neill, future première ministre du Sinn Féin

Tout comme Gerry Adams, le leader emblématique du Sinn Féin pendant des décennies, qui a passé la main à la tête du parti à Mary Lou McDonald, Martin McGuinness, l’ex-commandant de l’Armée républicaine irlandaise (IRA) décédé depuis lors, a, au nord de l’île, organisé une transition réussie avec Michelle O’Neill. À chaque élection en Irlande du Nord, cette quadragénaire qui s’apprête à devenir la première républicaine désignée première ministre d’Irlande du Nord a réussi à faire monter le score du Sinn Féin. Pour ses adversaires, difficile de la renvoyer personnellement à la période de la guerre civile et des « Troubles ». Certes, elle compte, comme il se doit, dans sa famille des anciens membres de l’IRA. Mais elle avait une petite vingtaine d’années en 1998, lors de la signature des accords de paix… Déjà mère de sa première fille, elle s’engage alors dans le parti au sein duquel elle grimpe tous les échelons jusqu’à devenir sa vice-présidente depuis 2017.

 publié le 7 mai 2022

Ces gouvernements sociaux-démocrates européens qui désobéissent aux traités

Par Clément Gros sur www.regards.fr

Désobéir aux traités ? C’est tellement impossible que les sociaux-démocrates européens le font déjà. À commencer par les socialistes français…


 

Alors que les partis de gauche s’apprêtent à sceller définitivement leur union – après les validations attendues par les instances du PS, ceux du PCF et d’EELV l’ayant déjà acté –, la question de la désobéissance aux traités européens continue de faire débat. C’est brandi comme un épouvantail chez de nombreux socialistes qui ne veulent pas d’un accord avec la France insoumise mais aussi chez les députés écologistes allemands qui voient dans cette nouvelle union à gauche une menace contre l’Europe. Pourtant, les États membres de l’Union européenne désobéissent déjà. Trois exemples récents.

L’exemple espagnol

Le 27 janvier 2022, la Cour de Justice de l’Union européenne a épinglé l’Espagne pour l’obligation faite aux résidents fiscaux de déclarer les biens possédés en dehors du territoire espagnol. Cela contreviendrait aux principes de « libre circulation des capitaux ». À ce jour, le gouvernement espagnol n’est pas revenu sur cette loi.

L’exemple portugais

Depuis 2015, les gouvernements successifs du Parti socialiste portugais ont mené une politique anti-austéritaire de relance par la demande, en opposition avec les demandes de la Commission européenne. En juillet 2016, la Commission européenne entame une procédure pour déficit excessif, sans y donner finalement de suite. En désobéissant, le Portugal est parvenu à se redresser avec un déficit porté à 1,5% en 2017, alors que l’Union européenne en demandait 2,5%.

L’exemple français

Épinglé par l’Union européenne en 2013, le gouvernement socialiste de l’époque a refusé de récupérer les 220 millions d’euros d’aides d’État auprès de la Société nationale Corse-Méditerranée. Ces aides étaient jugées incompatibles avec le droit européen.


 

En réalité, ces exemple illustrent la coutume des pays membres d’entrer régulièrement en conflit avec les instances européennes. Le fait est que conduire des politiques publiques, à l’échelle nationale et/ou européenne, relève à la fois de convictions fortes mais aussi de rapports de forces. Entre luttes sociales, institutions, médias, lobbys et syndicats, la gauche doit nécessairement se confronter à l’Union européenne si elle veut mettre en œuvre son programme. La question n’est donc pas tant celle de la désobéissance que de la capacité pour la France – deuxième pays en poids économique dans l’UE – de négocier avec ses partenaires européens. Après tout, les plus libéraux des libéraux européens ont bien réussi à abandonner la sacro-sainte règle d’or des 3% dans le cadre de la crise sanitaire. Et les sociaux-démocrates ne sont pas les seuls à désobéir. En mai 2020, la Cour constitutionnelle allemande a remis en cause la primauté du droit européen en accusant la BCE d’avoir outrepassé ses pouvoirs dans le rachat d’actifs. Et l’on peut difficilement en conclure que Merkel restera dans l’histoire contemporaine comme une dangereuse eurosceptique.

Mais le problème à gauche remonte aux crispations qu’a fait naître la campagne du référendum de 2005, relatif à l’établissement d’une constitution européenne. Ce fut un moment de rupture au Parti socialiste. Déjà à l’époque, Jean-Luc Mélenchon était des dissidents qui n’hésitaient pas à faire campagne pour le « Non » en compagnie de Marie-George Buffet, José Bové ou encore Olivier Besancenot. Un alter-européisme se construit alors, s’arguant de refuser systématiquement les traités libéraux de l’Union européenne. Et, par la suite, la gauche se retrouve polarisé dans le débat médiatique entre pro et anti-européens. La difficulté étant que les pactes budgétaires européens ne permettent pas de mener une politique de gauche. À tel point que même le programme d’Anne Hidalgo contenait des mesures qui aurait nécessité de désobéir à l’UE, comme l’a remarqué sur Twitter Quentin Parinello, responsable plaidoyer chez Oxfam France.

Finalement, la bataille sur le thème de la désobéissance européenne ne prend pas en compte la complexité qu’implique les relations internationales. Personne n’obéit ni de désobéit à l’Union européenne, le sujet est plutôt que le rapport de force est nécessaire dès lors que l’on gouverne et encore plus lorsque l’on veut sortir du sentier habituel. Il reste que la gauche s’accorde pour sortir des traités libéraux, tout en s’écharpant sur la méthode pour y parvenir. Ce conflit historique n’est pas réglé, preuve en est, seulement cette fois il n’est plus rédhibitoire dans les discussions.

 publié le 6 mai 2022

Quand la finance fait main basse
sur la santé

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

OPA Le fonds d’investissement américain KKR veut poursuivre son rachat des cliniques françaises. De quoi alerter les syndicats, qui mettent en garde contre une financiarisation du secteur, mortifère tant pour les salariés que pour les patients.

Il est toujours désagréable d’apprendre, en ouvrant le journal, que son entreprise est convoitée par l’un des fonds d’investissement les plus sulfureux de la planète. Surtout lorsque sa société appartient à un secteur aussi sensible que la santé… Olivier Poher est délégué CGT chez Ramsay, l’un des plus gros groupes de soins de l’Hexagone, du haut de ses 132 hôpitaux et cliniques privés. « Même notre direction générale l’a appris dans les médias, soupire-t-il. L’inquiétude domine. Tout ce que nous savons, c’est que nous sommes sous le coup d’une OPA (offre publique d’achat – NDLR) hostile, et que les choses se jouent très loin de l’Hexagone, entre la maison mère australienne et un fonds américain. » KKR, géant financier, a donc l’intention d’avaler Ramsay, en déboursant près de 14 milliards d’euros. Pour le syndicaliste, cette somme colossale pourrait faire tourner bien des têtes parmi les actionnaires du groupe. En cas de rachat réussi, le fonds d’investissement se taillerait une place de choix dans la santé hexagonale, en devenant tout simplement le plus gros propriétaire de cliniques privées.

Si le nom de KKR donne des sueurs froides aux salariés, c’est que ces trois lettres renvoient à une histoire funeste, ponctuée de raids fracassants et de saignées sociales, qui s’étend sur quatre décennies. Fondé en 1976 par trois anciens banquiers d’affaires, Jerome Kohlberg, Henry Kravis et George Roberts, KKR a bâti un empire planétaire en expérimentant à grande échelle une technique jusque-là confidentielle, le LBO (leveraged buy-out, ou rachat par endettement). En gros, l’opération consiste à racheter une entreprise grâce à de l’argent emprunté auprès des banques, à la restructurer à la hache avant de la revendre quelques années plus tard, dans le but de réaliser une coquette plus-value. Peu porté sur la question sociale, KKR n’a aucun scrupule à dépecer des entreprises entières, licenciant des salariés par dizaines de milliers. Aux États-Unis, la rudesse des fondateurs leur a valu le sympathique qualificatif de « barbarians » (les « barbares »), à la fin des années 1980. Aujourd’hui, KKR gère 471 milliards de dollars d’actifs et emploie 800 000 salariés à travers ses entreprises.

Pas de quoi rassurer les salariés de Ramsay, qui redoutent de voir le fonds importer sa culture financière, faite de rationalisation à tous les étages et de course au profit. « Le risque, c’est que KKR nous impose une vision court-termiste, craint Olivier Poher. Pour l’instant, nos actionnaires (dont le Crédit agricole – NDLR) ne se versent pas de dividendes et défendent des projets plutôt sociaux. Par exemple, nous avons une politique d’implantation de centres de santé dans des quartiers populaires très faiblement dotés en médecins : est-ce que KKR se souciera d’investir dans des déserts médicaux ? »

Un secteur qui fait figure d’eldorado

Ce n’est pas la première fois que les fonds d’investissement s’intéressent à la santé, en France comme à l’étranger. Dans un contexte de vieillissement de la population et de multiplication des maladies chroniques, le secteur fait même de plus en plus figure d’eldorado, une réalité encore renforcée par la pandémie. Résultat, les fonds ont injecté 151 milliards de dollars en 2021 pour mettre la main sur des entreprises de santé à travers la planète, soit cinq fois plus que dix ans plus tôt (1). Exemple parmi d’autres de cette folie des grandeurs, le fabricant géant de produits médicaux Medline (masques, gants, solutions de stérilisation…) a été raflé par un consortium de fonds d’investissement, dont Blackstone et Carlyle. Montant de l’opération : 34 milliards de dollars.

La France occupe une place de choix sur cet échiquier, pas tant en raison de la taille de sa population que d’une particularité liée à son histoire : chez nous, c’est la Sécurité sociale qui finance 80 % de nos dépenses de santé. Autrement dit, une très large partie du chiffre d’affaires des cliniques est directement subventionnée par les assurés sociaux. Un rêve pour les fonds, qui savent qu’ils disposent ainsi d’un marché « solvable », préservé des aléas de la conjoncture par le système de protection sociale. Et les géants de la finance ne se privent pas. Le groupe Elsan, concurrent de Ramsay, est déjà détenu par une kyrielle de fonds d’investissement, dont KKR. Si ce dernier menait à bien son OPA sur Ramsay, il se retrouverait donc – indirectement – propriétaire d’environ 270 cliniques, soit près de 30 % de l’ensemble du parc tricolore. L’autorité de la concurrence y trouverait d’ailleurs peut-être à redire…

En attendant, si KKR ne voit pas d’inconvénient à débourser 14 milliards d’euros pour acquérir sa cible, c’est qu’il espère la revendre encore plus cher dans quelques années. Question : comment le monstre financier compte-t-il s’y prendre pour doper le prix de revente ? « Une fois qu’ils se retrouvent à la tête d’un groupe de cliniques, les fonds utilisent principalement trois leviers pour créer de la valeur, explique un très bon connaisseur du secteur. Premier levier, la course à la taille, ou croissance externe. Racheter d’autres établissements permet à la fois de gonfler le prix de revente du groupe, et de se retrouver en position de force face aux fournisseurs. Deuxième levier, la course à la marge, par l’augmentation du reste à charge pour le patient, c’est-à-dire la partie du séjour non remboursée par la Sécu. Troisième levier, l’améliorati on de la productivité des salariés, par la diminution du taux d’encadrement (le nombre de soignants par patient – NDLR). »

L’obsession des marges

Bref, les fonds gagnent à tous les coups. Ce n’est pas le cas de tout le monde. La course à la taille aggrave la concentration d’un marché livré aux appétits des conglomérats. Quant à l’obsession des marges, elle accentue les logiques de médecine à deux vitesses, où il vaut mieux être riche quand on est mal portant : dans certaines cliniques Elsan, les chambres les plus chères valent près de 200 euros par jour. À ce tarif, le patient a le droit à un « espace salon et décoration soignée », un meuble réfrigéré et un déjeuner à la carte.

La hausse de la productivité, elle, se fait au détriment des salariés. Valérie Galaud, infirmière et secrétaire du comité de groupe CGT chez Elsan, a vu au quotidien les effets délétères de la financiarisation : « Je travaille dans la même clinique depuis vingt-deux ans, j’ai vécu le passage d’une gestion familiale à une gestion technocratique axée sur le profit avec l’arrivée des fonds d’investissement. Nos propriétaires restructurent les services en permanence pour diminuer le plus possible le ratio soignants/malades. Jusqu’à présent, chez nous, un binôme – c’est-à-dire un médecin et une infirmière – s’ occupait de 12 patients : ils veulent passer à 15 lits pour un binôme. »

Faire la toilette d’un malade ou remettre un pansement sont autant d’activités exécutées désormais avec un œil sur la montre. Et la peur de sortir des clous. « Nous avons une “équipe performance” qui passe de clinique en clinique avec un tableau Excel à la main, raconte Valérie Galaud. Ils nous expliquent que telle activité doit être réalisée en tant de minutes, à nous de faire en sorte de ne pas dépasser le temps imparti. Le problème, c’est que nous nous occupons d’êtres humains, pas de boîtes de conserve. » Un autre syndicaliste ajoute, en écho : « C’est du commerce plus que de la santé. Les patients sont vus avant tout comme des clients qui doivent débourser le plus d’argent possible quand ils passent la porte de la clinique. »

Que l’OPA de KKR sur Ramsay réussisse ou non, il semble peu probable que les fonds relâchent leur emprise dans les années à venir : le gâteau est trop alléchant. « Quand vous êtes à la tête d’une boîte de smartphones, vous pouvez devenir obsolète d’un coup, observe notre expert de la santé. Il suffit qu’un concurrent sorte un modèle plus innovant. Rien de tel dans la santé : c’est un investissement sans risque. On continuera d’avoir des enfants, les personnes âgées auront toujours besoin de prothèses… Et la Sécu, bonne fille, continuera de verser son obole. »

(1) Chiffres tirés du Global Healthcare Private Equity and M & A Report 2022, de Bain & Company.


 


 

Les biologistes indépendants lancent l’alerte

Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr

Détenue à 67 % par des fonds de pension, la biologie médicale est le « laboratoire » de la financiarisation de la santé, pointe une étude publiée jeudi.

Horaires d’ouverture restreints, prise en charge impersonnelle du fait d’une rotation importante, impossibilité de se faire expliquer par un biologiste les examens réalisés, résultats envoyés tardivement aux médecins, impossibilité de lancer rapidement des examens médicaux urgents faute de personnel suffisant… Tels sont les dysfonctionnements de plus en plus fréquents constatés unanimement par les patients et les médecins géné­ralistes dans les laboratoires de biologie, selon une enquête Ipsos publiée jeudi 5 mai. Elle révèle que la surcharge des professionnels de santé employés par les grands groupes conduit à une indisponibilité vis-à-vis des patients et des correspondants médicaux.

Plus de 50 % des médecins interrogés déplorent une absence de communication sur les résultats de leurs patients, ce qui entraîne parfois un retard de diagnostic, et donc de prise en charge médicale. Pour la docteure Dominique Lunte, présidente du réseau des biologistes indépendants, « cette dégradation tient à la financiarisation du secteur. La pression de la rentabilité existe chez tous les laboratoires qui sont aux mains de grands groupes financiers. Or, ceux-ci détiennent aujourd’hui 67 % du marché, contre 0 % il y a vingt ans ». Selon l’étude Ipsos, 67 % des Français et 75 % des médecins généralistes pointent une tendance négative, car ces grands groupes financiers vont surtout chercher à réduire les investissements matériels et humains pour dégager le plus possible de profits pour leurs actionnaires.

Désertification médicale

Le souci de rentabilité a notamment pour conséquence de renforcer la désertification médicale dans les territoires à faible densité­ de population. « Le constat est accablant, confirme Étienne Mercier, directeur du pôle opinion et santé d’Ipsos. Il devient difficile pour les patients d’accéder aux infrastructures de santé, dont le nombre se tarit au fil des années. D’après notre étude, six médecins géné­ralistes sur dix estiment que le territoire sur lequel ils exercent est d’ores et déjà un désert médical ou est en passe de l’être. »

Ces craintes liées aux difficultés d’accès aux infrastructures de santé vont d’ailleurs compter dans le choix de plus de 80 % Français aux élections législatives, indique l’enquête. C’est pourquoi les biologistes indépendants appellent les pouvoirs publics à veiller à la préservation d’une biologie au service de tous les patients sur l’ensemble du territoire, « pour que l’argent soit au service de la santé, et non l’inverse ».

 


 

La médecine de ville dans le viseur

Loan Nguyen sur www.humanite.fr

Déjà leader sur le marché de l’hospitalisation privée, Ramsay Santé a décidé de jeter son dévolu sur les soins primaires en ouvrant plusieurs centres de santé en France. Si ceux-ci répondent à des besoins locaux, professionnels et patients s’inquiètent d’une marchandisation accrue du secteur.

C’est un nouvel arrivant dans le secteur des soins primaires qui fait grincer des dents. Ramsay Santé, numéro un de l’hospitalisation privée en France, a décidé­ de se lancer dans la médecine de ville en ouvrant, cette année, une dizaine de centres de santé dans le pays. Cinq structures nouvelles et six autres que le groupe pourraient acquérir à travers la cession de centres médicaux jusqu’ici gérés par la Croix-Rouge française en Île-de-France. Une stratégie qui étonne tout d’abord les acteurs installés que sont les médecins généralistes libéraux : « On regarde ça avec pas mal de curiosité et de questions. Comment se fait-il qu’un acteur privé investisse ce champ, alors qu’on sait qu’il est particulièrement difficile d’équilibrer les dépenses et les recettes ? Une équation que nous sommes contraints de régler en sous-­investissant dans le personnel », pointe Jacques Battistoni, président de MG France. « Ils vont surtout en profiter pour capter de la clientèle pour leurs cliniques privées », redoute de son côté Jean-Paul Hamon, président d’honneur de la Fédération des médecins de France (FMF).

Dans l’immédiat, la rentabilité, Ramsay semble l’avoir trouvée en optimisant le temps des médecins sur des tâches purement médicales. Exit la paperasse ou la bobologie, les activités ne nécessitant pas l’attention du praticien sont déléguées à des secrétaires ou des infirmières, permettant aux médecins de traiter plus de patients. Sur le plan du financement, ces centres bénéficient d’une expérimentation portée par le ministère de la Santé et l’assurance-maladie. Cette dernière verse à la structure un forfait dont le montant dépend du nombre de patients et du type de pathologies traitées. Inspiré du modèle scandinave, ce financement est censé être « vertueux », explique Olivier Poher, représentant CGT au conseil d’administration de Ramsay. « L’idée, c’est que, contrairement à la tarification à l’acte, cela incite à ce qu’on soigne mieux le patient, à renforcer la prévention pour qu’il vienne moins souvent », précise-t-il.

Aucune garantie écrite

Un scénario qui ne rassure que partiellement les salariés des centres de la Croix-Rouge française d’Île-de-France que Ramsay compte acquérir d’ici à début juillet. « Ils nous ont expliqué qu’ils créeraient une structure associative et qu’ils seraient tenus de respecter la convention des centres de santé leur imposant notamment d’accueillir tous les publics et de ne pas pratiquer de dépassements d’honoraires », explique une représentante du personnel. Mais sur ce sujet comme sur celui de la pérennisation des statuts et des salaires des employés de ces centres, l’élue déplore qu’il n’existe aucune garantie écrite, renforçant les craintes à l’approche d’un possible changement d’actionnaires chez Ramsay (lire page 2). « On travaille à la Croix-Rouge, parce qu’on est engagés sur un certain nombre de principes qui ne sont pas ceux du privé lucratif », pointe une autre syndicaliste. Contactée, la direction de Ramsay France n’a pas répondu aux sollicitations de l’Humanité.

 publié le 5 mai 2022

Amnesty International interdit de parole publique par la Mairie de Montpellier.

sur https://lepoing.net

Le Poing a reçu ce communiqué de presse que nous relayons :

Communiqué de presse du MAN.

Amnesty International interdit de parole publique par la Mairie de Montpellier.

Le groupe de Montpellier du Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN Montpellier), avec la Campagne BDS France Montpellier et le soutien de nombreuses organisations, organise le 12 mai une rencontre autour du rapport d’Amnesty International « L’Apartheid israélien envers le peuple palestinien; Un système cruel de domination et un crime contre l’humanité ». 

Le rapport sera présenté par Jean-Claude Samouiller, vice-président d’Amnesty International France.

Pour cette rencontre, la MAN a fait une demande d’utilisation d’une salle municipale (Salon du Belvédaire – Corum). Cette demande a été dans un premier temps acceptée, et nous avons signé la convention, et commencé à communiquer pour cette soirée.

Or, le 2 mai, nous avons reçu un courrier daté du 29 avril nous informant de la résiliation de la convention d’utilisation de la salle ! Le motif évoqué est le suivant:

    “D’après les éléments en notre possession, il s’avère que le bénéficiaire réel de cette convention d’occupation ne serait pas le MAN mais un collectif d’associations qui n’apparait pas dans la demande effectuée.

    Par ailleurs, l’utilisation projetée ne correspondrait pas au motif apparaisant dans le formulaire de demande.”

Ces considérations sont bien évidemment complètement fausses !

Le MAN, est bien le responsable qui a signé et “bénéficiaire” de la convention; ses militant-e-s seront présent-e-s, nous accueillerons les intervenants qui ont accepté de venir, nous participerons au débat.

Le sujet présentation du rapport d’Amnesty International“ est bien évidemment celui que nous avons inscrit dans le formulaire de demande !

Le soutien au peuple palestinien est une des causes majeures défendues par le MAN historiquement. Laisser croire que nous utiliserions cette cause pour autre chose, comme la mairie le fait pour dénoncer la convention, est méprisant.

Nous savons que la Mairie n’a bien sûr aucun des “éléments en sa possession” qui validerait son refus pour les motifs avancés. En revanche il est probable que le sujet de la conférence ne lui convienne pas. Dans ce cas, c’est de la censure politique. Un rapport qui parle d’un système d’appartheid concernant l’état israélien n’est certainement pas confortable pour la municipalité actuelle. Il aurait été beaucoup plus clair de donner directement le motif réel.

De fait, il devient impossible à Montpellier d’exposer la moindre critique envers l’Etat d’Israël, bien que ce dernier ne respecte pas le droit international, ni les Droits de l’Homme, et c’est ce que met en lumière le rapport d’Amnesty International.

Le MAN Montpellier proteste énergiquement contre ce qu’il considère comme une atteinte à sa liberté d’expression. En ce sens, notre avocat a déposé auprès du Tribunal Administratif un référé-liberté pour faire valoir nos droits, et que cesse cette censure politique de la Municipalité de Montpellier. Nous appelons tous les élus démocrates et sensibles à la cause des peuples opprimés à nous soutenir dans cette démarche.

MAN Montpellier, le 4 mai 2022

LE MAN DÉPOSE UN RÉFÉRÉ-LIBERTÉ AUPRÈS DU TRIBUNAL ADMINISTRATIF.

 

 LA RÉUNION AURA LIEU LE 12 MAI À 19H, LE LIEU sera confirmé si changement : Belvédère du Corum ou Carmagnole

 publié le 4 mai 2022

La vie chère, mode d’emploi

Kareen Janselme, Eugénie Barbezat et Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Hausse des prix Face à une inflation record, les quelques mesures gouvernementales n’empêchent pas les personnes aux plus faibles revenus de se serrer la ceinture, rognant sur la moindre dépense.

« L es supermarchés sont devenus trop chers pour nous, donc on y va uniquement quand c’est nécessaire, confient Thaïs et Dylan, deux étudiants de 22 et 26 ans. On profite surtout des aides alimentaires, des distributions et des épiceries solidaires qui nous permettent de tenir. » Dans ce supermarché de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), chacun regarde à la dépense. Rachel, 40 ans et privée d’emploi, « fait attention ». Bakary, retraité de 63 ans, a observé le lot de poulets augmenter de 15 à 25 euros et n’a « jamais vu de flambée comme ça ». « Ces derniers temps, les prix augmentent toutes les semaines et ça devient intenable », confirme Marie Ondo, 50 ans. Tous les consommateurs de cette grande surface constatent avec amertume la hausse des prix qui touche toute la zone euro : + 7,5 % en mars (+ 8,8 % dans la zone OCDE, selon les chiffres parus ce mercredi). En France, l’inflation a établi un nouveau record : 4,8 % au mois d’avril sur un an. Depuis les années 1980, celle-ci n’avait jamais dépassé les 3 %…

Tous les postes de dépenses sont atteints

Guerre en Ukraine qui impacte la production de blé et accentue la crise énergétique, confinements répétés en Chine qui altèrent la chaîne de distribution mondiale, grippe aviaire qui menace la vente des volailles : ces causes additionnées touchent les produits de première nécessité et affectent plus durement les bas salaires. Par ricochet, tous les postes de dépenses sont atteints chez les plus démunis. Anne Falciola, 53 ans, accompagne les élèves en situation de handicap dans un collège de l’Ain. « J’habite en milieu rural où il n’y a aucun transport en commun. Je suis obligée de prendre ma voiture pour aller travailler au collège. L’augmentation de l’essence a été la goutte d’eau qui a fait que je ne boucle plus mon budget. » Depuis quinze ans qu’elle travaille comme AESH, son salaire net mensuel est de 923 euros. « Ma voiture aurait dû être révisée, explique-t-elle, et j’aurais dû changer les pneus. Mais je reporte ça sans cesse car je n’en ai pas les moyens. D’ailleurs, je ne prends plus mon véhicule pour aucun autre déplacement. Je vais au supermarché à pied. Heureusement, il n’est pas trop loin. Mon pouvoir d’achat s’érode d’année en année car le point d’indice des fonctionnaires est gelé depuis longtemps dans l’éducation nationale et les AESH en dépenden t aussi. »

« C’était difficile, maintenant c’est très compliqué »

Le 1er avril, pourtant, le premier ministre a annoncé la remise à la pompe de 15 centimes par litre de carburant. Mais ce coup de pouce est insuffisant aussi pour Caroline. À 48 ans, cette chanteuse travaille depuis plus de vingt ans dans la région niçoise (Alpes-Maritimes) avec le statut d’intermittent du spectacle. La pandémie a donné un coup d’arrêt à ses concerts. Petit à petit, la reprise lui a permis de « mieux joindre les deux bouts », mais désormais, elle « utilise quotidiennement les transports en commun » et réserve sa voiture « uniquement pour les déplacements professionnels et pour aller voir (s)a mère dans le Var ». Quant à ses dépenses en électricité… « J’essaie d’utiliser le moins possible le chauffage électrique installé à la maison. J’ai investi dans un chauffage à bain d’huile, plus pratique à gérer. » Dans l’Ain, Anne Falciola a, elle, été surprise par la coupure du chauffage de son habitation très tôt dans l’année, pour cause d’augmentation du prix de l’énergie : « J’occupe un logement social et le bailleur nous a mis devant le fait accompli. »

« Les chèques énergie du président, ils ont vite été bouffés », renchérit Christophe Doisy, 44 ans, qui peine à boucler ses fins de mois. Cet ancien métallurgiste de Douai (Nord), au dos cassé par le travail à l’usine et en reconversion professionnelle, perçoit aujourd’hui le RSA (revenu de solidarité active). Son loyer a augmenté de 4 euros, alors que le gouvernement Macron a rogné les aides au logement de 5 euros. Presque 10 euros à débourser en plus, ce n’est pas insignifiant quand on guette chaque mois le versement de 497 euros sur son compte en banque. « Les sorties en famille, je ne peux plus. Le cinéma est à 10 euros la séance ! Les commerçants du Douaisis ont créé un carnet de bons de réduction qui permet de payer moins, mais il faut acheter deux billets. » Même en abandonnant les loisirs, celui qui se bat au sein du comité des travailleurs privés d’emploi et précaires CGT est obligé de compter tous les jours. « C’était déjà difficile, mais maintenant c’est très compliqué. Je regarde au centime près. Depuis sept mois, j’ai constaté un bond de 25 % des steaks et des volailles. Tous les quinze jours, je m’occupe de mes deux enfants de 14 et 8 ans. À ces moments-là, je me prive de manger pour eux : je ne fais plus qu’un repas par jour, pour leur acheter des gâteaux, des yaourts, des sucreries. Les fruits o nt terriblement augmenté, c’est du jamais-vu ! » Il y a quelques mois, Christophe Doisy avait obtenu une formation rémunérée à 335 euros, puis reçu la prime d’activité. « Mon RSA a alors baissé à 130 euros. Mais à la fin de la formation, je n’ai pas trouvé de travail, et j’ai tout perdu. J’ai dû attendre trois mois pour retrouver le socle normal du RSA. Avec 300 euros pour vivre, on paie les factures et le loyer, mais on ne mange pas. »

Pour les plus démunis, les banques alimentaires deviennent l’ultime recours.

Les étudiants Thaïs et Dylan ont opté pour la débrouille en se connectant régulièrement à une application qui permet de récupérer les invendus des boulangeries et autres enseignes alimentaires à prix réduits. Le privé s’adapte. Plusieurs magasins ont ouvert des collections « vintage » pour attirer le chaland, en offrant des habits de seconde main, trois à quatre fois moins chers que les neufs. Les magasins Leclerc viennent d’annoncer bloquer les prix de 120 articles jusqu’en juillet. Côté gouvernement, le bouclier énergétique et la ristourne sur le prix du carburant allègent à peine les budgets des Français face à une alimentation en hausse en avril (+ 6,6% pour les produits frais) et des tarifs de l’énergie qui bondissent (+ 26,6 %). Sujet arrivé en toute fin de la campagne de l’élection présidentielle, la question du pouvoir d’achat et de l’appauvrissement des ménages restera au menu jusqu’à la fin de l’année, assurent les économistes.

 publié le 3 mai 2022

Une union pour gagner l’Assemblée

Florent LE DU sur www.humanite.fr

Législatives Après EELV et avant le PS, le PCF s’est entendu avec la FI pour les élections de juin. Sous l’influence des communistes, la base programmatique de cet accord a été étoffée de nombreuses propositions sociales, antilibérales et écologiques.

La gauche peut conquérir le pouvoir. Avec un rassemblement inédit, sur un programme de rupture, ambitieux et émancipateur, elle se donne en tout cas toutes les raisons d’y croire. Ce fol espoir, impensable il y a peu, a encore grandi mardi 3 mai, jour anniversaire de la victoire du Front populaire en 1936. Le PCF a ainsi rejoint l’accord déjà acté entre Europe Écologie-les Verts et la France insoumise, dimanche soir. « Nous sommes heureux de voir ce rassemblement se renforcer et la perspective d’une majorité en juin se dessiner, a salué la députée FI Clémentine Autain. Nous vivons un tournant historique et il était impensable que les communistes n’aient pas leur pleine place dans cette Nouvelle Union populaire. » « C’est une excellente nouvelle qui peut aboutir à un événement historique et essentiel pour les Français, se réjouit son homologue communiste Stéphane Peu. Je vois aussi cet accord comme la création d’une union durable, au moins pour les cinq ans qui viennent, afin de construire ensemble une véritable alternance de gauche. »

smic à 1 400 euros, retraite à 60 ans...

En attendant le PS, voire le NPA (avec qui les négociations sont toujours en cours à l’heure où nous bouclions ces pages), cette alliance entre PCF, FI et EELV constitue une avancée décisive pour cette coalition en cours de construction. Le conseil national du PCF, après consultation des fédérations départementales, a validé cet accord dans l’après-midi du mardi 3 mai, avec 120 votes pour, 25 contre et 13 abstentions. Selon nos informations, celui-ci prévoit que des candidats communistes, représentants de cette « Nouvelle Union populaire écologique et sociale » (Nupes) soient investis dans 54 circonscriptions (les écologistes ont signé dimanche soir pour 100 candidatures). Ce qui devrait garantir au PCF le droit au remboursement et au financement prévus dans le cadre de ces élections, ainsi que la création d’un groupe parlementaire. Surtout, communistes, insoumis et écologistes se sont accordés sur la base d’un projet de gouvernement, déjà avancé avec l’entente FI-EELV.

La hausse « immédiate » du Smic à 1 400 euros, la retraite à 60 ans, la garantie d’autonomie pour les jeunes, le blocage des prix sur les produits de première nécessité, la planification écologique et « l’éradication de la pauvreté », objectifs déjà fixés avec les écologistes, restent d’actualité. « C’est un programme pour améliorer immédiatement la vie des gens, se félicite Stéphane Peu. Très concrètement, le pouvoir d’achat va augmenter très rapidement avec le blocage des prix notamment, les salaires vont augmenter, les services publics seront redynamisés… »

« renationalisation d’EDF, d’Engie »

À l’issue de deux semaines de négociations, les communistes ont obtenu de la FI et d’EELV une série de nouvelles propositions que portera cette Nupes. L’accord comprend ainsi « la reconquête des services publics et de nouvelles créations d’emplois publics », dans la santé, l’éducation, le transport et le fret ferroviaire. La construction de logements publics, l’encadrement des loyers à la baisse sont aussi avancés. De nombreuses mesures portées par le PCF depuis plusieurs années pourraient aboutir grâce à ce rassemblement, comme la « renationalisation d’EDF, d’Engie, des autoroutes, des aéroports », et de banques généralistes ; des « nouveaux droits d’intervention et de décision des salariés dans les entreprises », ou encore la lutte contre l’évasion fiscale, la « taxation du capital au même niveau que le travail » et le rétablissement de l’ISF. La VIe République est aussi au programme. Point de discorde entre les formations, la question du nucléaire n’a visiblement pas été tranchée, elle pourrait l’être au sein même du Parlement. « L’Assemblée nationale est faite pour cela, il faut que nos différentes visions vivent au sein d’une même majorité », estime l’écologiste Sandra Regol, qui se réjouit de l’arrivée des communistes dans l’accord.

Avec un rassemblement basé sur ces mesures et non un simple découpage électoral, « nous nous sommes donné les moyens d’être crédibles aux yeux des Français, et c’est ce qui affole le pouvoir en place », estime Clémentine Autain. Car l’objectif est clair : obtenir une majorité à l’Assemblée nationale pour gouverner le pays. La gueule de bois de la présidentielle a vite laissé place à l’ivresse du rassemblement, qui crée une dynamique inédite pour une force qui apparaissait vaincue quelques jours plus tôt.

Cinq circonscriptions, territoires de conquête

« La victoire est possible. Macron a été mal élu, beaucoup ne voulaient pas de ce second tour et l’aspiration à l’unité est très grande. Il y a tout pour créer une dynamique qui renforce notre bloc par rapport à la présidentielle. Ce rassemblement peut générer beaucoup d’espérance et une grande mobilisation des électeurs de gauche qui sera, j’en suis sûr, sans commune mesure avec celle des précéde ntes législatives », s’enthousiasme Stéphane Peu . « Nous avons pour nous la dynamique, grâce à cette coalition, au fait que nous imposons un 3e   tour de la présidentielle, avec Jean-Luc Mélenchon qui se propose d’être premier ministre et surtout un programme dans lequel les gens fondent beaucoup d’espoir », ajoute le député FI Éric Coquerel. Côté écologiste, Sandra Regol, numéro 2 d’EELV, considère que « la force de cette coalition est d’avoir à la fois un socle de propositions communes très fortes et nombreuses tout en gardant nos spécificités, en ayant chacun nos propositions propres ».

L’accord avec les communistes prévoit lui aussi une « majorité pluraliste » et l’objectif que le PCF puisse former un groupe parlementaire d’au moins 15 élus. Raisonnablement, les communistes peuvent espérer conserver leurs onze sièges sortants, même si les batailles ne sont pas gagnées d’avance. Pour se renforcer, le PCF et ses militants viseront la victoire dans les 43 autres circonscriptions. Selon nos informations, cinq d’entre elles seraient particulièrement désignées comme des territoires de conquête. Celle de Dax et Tarnos (Landes), ville dirigée par Jean-Marc Lespade. À Bourges Ouest-Vierzon (Cher), chez le maire communiste Nicolas Sansu. Dans la circonscription menée par le RN Sébastien Chenu, Denain-Trith-Saint-Léger (Nord), où Patrick Soloch est parti pour représenter la gauche. À Creil-Nogent-Clermont (Oise), où le médecin Loïc Pen pourrait être candidat, comme en 2012. Et Lens-Avion (Pas-de-Calais), qui devrait voir le maire avionnais Jean-Marc Tellier être investi. Les candidatures pressenties de ces cinq responsables communistes devraient être confirmées dans les prochains jours.

Cette Nouvelle Union populaire écologique et sociale espère présenter ses 577 candidats le 7 mai, après la signature possible et espérée du PS, pour un lancement de campagne commun. Une étape supplémentaire dans « cette union qui répond aux grands enjeux d’aujourd’hui, estime Stéphane Peu. Cet espoir, à un moment où l’histoire s’accélère, peut créer un mouvement de grande puissance, y compris dans la rue ». Car la victoire aux législatives qui semble aujourd’hui possible ne sera pas une fin en soi. « Même si nous avons la majorité, ce sera difficile, avoue Clémentine Autain. La clé, c’est la mobilisation populaire, qui doit accompagner et rendre possibles les transformations profondes que nous proposons. » Comme il y a quatre-vingt-six ans, du temps du Front populaire…

 publié le 2 mai 2022

1er mai : la bataille sociale suspendue aux législatives

Maïa Courtois sur https://rapportsdeforce.fr/

Le 1er mai a rassemblé près de 210 000 personnes sur tout le territoire selon la CGT (116 500 selon l’Intérieur). A peine plus que l’an dernier. Nombre d’entre elles auraient souhaité un 1er mai d’ampleur, pour donner le ton dans la foulée de la réélection d’Emmanuel Macron. A Paris comme à Montpellier, les organisations politiques étaient particulièrement présentes, l’œil tournées vers les législatives. Mais au-delà, les manifestants s’interrogent sur ce qui pourrait déclencher un mouvement social conséquent dans les prochains mois. 

 « C’est dommage, c’est un moment qui aurait pu être plus important », glisse Jean-François, syndiqué à Sud Santé Sociaux, à la fin de la manifestation montpelliéraine du 1er mai. Celle-ci a réuni près de 2 000 personnes selon les organisateurs. Elles étaient près de 4 000 à Marseille ; 1500 à Grenoble ; ou encore 21 000 à Paris selon le cabinet Occurrence travaillant pour plusieurs médias (50 000 selon la CGT).

Dès dimanche après-midi, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a fustigé « des violences inacceptables » de la part de « casseurs » émaillant le cortège parisien. Le même jour, une quinzaine de militants d’extrême-droite ont attaqué le cortège du 1er mai à Angers. Une vidéo revendiquant l’agression a été postée sur leur canal Telegram. Sur cet événement, l’Intérieur n’a pas dit un mot.

 Un 1er mai pris dans l’attente des législatives

Sous le soleil de Montpellier, la mobilisation du jour n’aura pas eu l’ampleur des grands 1er mai. Dans la foulée du second tour des présidentielles, « je m’attendais à plus de monde », déplore Rachid, salarié du secteur des transports, syndiqué à FO. « Mais je pense que les partis politiques sont plus occupés par les élections législatives. Ils n’ont pas beaucoup communiqué pour le 1er mai… Ils ont oublié le plus important. Généralement, il y a beaucoup de monde ramené par les syndicats et les partis politiques. Aujourd’hui, c’est timide ».

Léonore, enseignante, syndiquée FSU, est venue manifester pour marquer la pression du mouvement social dès la réélection d’Emmanuel Macron. Mais même elle a les yeux tournés vers l’échéance des législatives. Et vers les négociations en cours entre partis de gauche autour de l’Union Populaire. « J’espère bien qu’on aura une majorité parlementaire de gauche. Sinon, on va passer les cinq prochaines années à souffrir. Et on va courber l’échine », lâche-t-elle avec amertume.

Dans le cortège, d’autres demeurent combatifs. Et ce, peu importe la composition parlementaire qui sortira des législatives. « Pour nous, quoi qu’il arrive, le troisième tour, c’est dans la rue », insiste Rachid. Lui et son camarade militant Mohammed, défilant à ses côtés, n’attendent rien des législatives. « Quels que soient les politiques mises en place, on sait que la classe ouvrière va se faire démonter. La sécurité sociale, le système de retraites, tout ce que les anciens ont acquis… On a beaucoup perdu dans les dix dernières années. Avec la réélection de Macron, ça va s’accélérer. Personnellement, je n’y crois plus, aux politiques : je crois à la rue, aux manifestations », conclut-il.

 « Il faut qu’il y ait un choc »

Alors que s’ouvre un nouveau quinquennat Macron, certains ont perdu l’espoir d’un sursaut du mouvement social. Léonore, par exemple, n’y croit plus trop. Elle aimerait un mouvement de l’ampleur des Gilets Jaunes, « mais j’ai des doutes. Je suis pragmatique… » Plus loin dans le cortège, Isabelle, éducatrice spécialisée et syndiquée Sud Santé Sociaux, songe : « c’est comme si on avait pas encore touché le fond suffisamment. On nous appuie encore sur la tête, et tant qu’il y a un peu d’air qui passe, on est contents. Mais nous, on veut des grands courants d’air ! »

D’autres croient encore à un nouvel élan. Sans arriver à déterminer ce qui l’enclenchera. « Il faut qu’il y ait un choc », estime Mohammed, de FO. Le militant évoque le contexte économique actuel, avec une inflation à 4,8 % en avril. Et la hausse du prix de l’énergie. Le gouvernement avait mis en place un bouclier tarifaire pour limiter l’impact de cette hausse sur les ménages, en amont des élections. « Je suis persuadé que ce sera fini à la rentrée, ou alors en août quand tout le monde sera au bord de la plage… La facture d’électricité et de gaz sera alors multipliée par trois ou quatre à la fin d’année. Ça peut faire bouger les choses », croit Mohammed. Il surveille aussi le mouvement étudiant : beaucoup « galéraient déjà à se nourrir et se loger » dans le quinquennat qui vient de s’achever.

 Salaires, retraites et protection sociale : les batailles à mener

 En attendant des manifestations plus massives, plusieurs militants misent sur les luttes pour les salaires, plus discrètes. « En interne, dans les entreprises, beaucoup de salariés bougent » soutient Rachid. Lors de l’année écoulée, les batailles autour des négociations salariales se sont multipliées. « En quinze ans » de travail dans le secteur des travaux publics, Mohammed confirme : c’est la première fois qu’il voyait de telles mobilisations.

« Il faut œuvrer dans les boîtes. Il y a des choses qui ont bougé, des mobilisations qui ont permis à des salariés de se poser des questions », abonde Isabelle, l’éducatrice spécialisée, en évoquant les mobilisations du médico-social ces derniers mois autour de la prime Ségur.

Au-delà des salaires, la réforme des retraites annoncée par Emmanuel Macron, avec un report de l’âge légal de départ à 65 ans, est dans tous les esprits. « Il y a aussi un troisième sujet : tout ce qui concerne Pôle Emploi, la Sécurité sociale, l’URSSAF… », ajoute Rachid. « On risque d’aller ver un modèle purement capitaliste. Les syndicats de travailleurs qui y siègent n’auront plus leur mot à dire. C’est tout un système que l’on est en train de démanteler ».

La réforme des retraites, et les autres atteintes annoncées au système de protection sociale, pourront-t-elle enclencher de fortes dynamiques dans la rue ? « Parfois, il y a de grands thèmes comme ça qui ne mobilisent pas. Et parfois, on ne s’y attend pas, mais il y a un ras-le-bol qui s’accumule, et une seule goutte d’eau fait tout déborder », philosophe Jean-François, en arrivant sur la place de la Comédie où s’achève le 1er mai montpelliérain.


 

1er mai : à Angers, l’extrême droite attaque la manifestation

sur https://rapportsdeforce.fr/

Une quinzaine de militants d’extrême droite ont attaqué la manifestation du 1er mai à Angers, dénonce dans un communiqué de presse l’Union syndicale Solidaires du Maine-et-Loire. Une affirmation confirmée par la publication hier soir d’une vidéo revendiquant l’agression, postée sur le canal Telegram sur lequel les militants d’extrême droite affichent leurs actions violentes.

Selon le syndicat Solidaires, « une première provocation a eu lieu au début de la manifestation à 11 h. Les marches de l’Église Notre-Dame-des-Victoires située sur cette même place Imbach (lieu de départ du défilé) étaient alors occupées par les nervis de l’extrême droite locale. » Une heure plus tard, au retour de la manifestation sur la place Imbach, les militants d’extrême droite, toujours présents, ont chargé le cortège avec à leur tête, selon Solidaires, le porte-parole de l’Alvarium, un groupuscule local dissous en novembre dernier par décret du ministre de l’Intérieur.

Si les assaillants ont été repoussés par les manifestants, puis les forces de l’ordre comme le montrent les images, cette attaque dirigée contre un défilé de la journée de lutte des travailleurs à Angers est un signe, un de plus, d’une recrudescence des actions violentes de l’extrême droite.

 publié le 1er mai 2022

Un troisième tour revendicatif
contre Macron

Cécile Rousseau, Clotilde Mathieu et Ludovic Finez sur www.humanite.fr

Mobilisations Partout, les manifestants ont exigé plus de justice sociale lors de ce 1er Mai marqué par une opposition frontale au président réélu et émaillé d’incidents.

«Emmanuel Macron, suppôt des patrons ! » En ce 1er Mai post-réélection, les slogans scandés depuis cinq ans sont toujours d’actualité. Quelque 50 000 personnes ont défilé à l’appel de la CGT, de l’Unsa, de la FSU et de Solidaires, mais aussi des organisations de jeunesse, dans les rues de Paris. À Lyon, ce sont entre 4 000 et 6 000 manifestants qui ont battu le pavé, plus que l’an dernier selon la CGT, qui comptabilisait 255 rassemblements en France. Dans la capitale, des incidents ont émaillé les début et fin de parcours de cette journée où se mêlaient revendications sociales et politiques. De son côté, Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, a adressé un message clair au locataire de l’Élysée : « Nos exigences sont toujours là sur l’augmentation du Smic et le refus de la retraite à 65 ans! » Sur ce projet de réforme, il estime qu’une journée d’action « est possible avant la rentrée ».

Paris : le pouvoir d’achat dans toutes les têtes

En tête de cortège, un gilet jaune tentait de résumer le sentiment général sur une peluche géante : « Emmanuel Macron, je te déteste de tout mon cœur. » Sous les blouses blanches, la colère gronde aussi depuis un bon moment. Christine Huet, infirmière de bloc à Beaumont-sur-Oise (Val-d’Oise) et élue CGT, ne supporte plus ce système en bout de course : « Nous n’avons pas les budgets pour notre projet d’ouvrir 120 lits d’Ehpad et un centre de soins de suite et de réadaptation. Il reste difficile de recruter. Avec la renégociation des grilles salariales, certains collègues n’ont touché que 4,60 euros en plus par mois ! » Des services publics aux usines, le pouvoir d’achat est dans toutes les têtes. « Il y a un problème avec les salaires dans ce pays ! tacle Marc Darcy, élu CGT chez Stellantis à Poissy (Yvelines). Il faut reprendre le chemin des luttes pour obtenir des résultats ! Nous avions demandé 400 euros d’augmentation annuelle il y a deux ans, sans tenir compte de l’inflation. Au final, nous avons dû nous contenter de 40 euros brut. » Choqué par le salaire astronomique du PDG Carlos Tavares (19 millions d’euros), il dénonce les milliards versés aux actionnaires « grâce aux cadences soutenues que nous avons fournies et au chômage partiel financé par l’État. Les élections ne sont pas finies mais nous devons aller chercher l’argent là où il est tout de suite ! » Du côté des métiers du soin, la solidarité intergénérationnelle joue à plein. Aide médico-psychologique retraitée, Anise le répète plusieurs fois : elle est venue en soutien à ses ex-collègues. « Je refuse de rester sur mon canapé tant que nos métiers ne sont pas reconnus et revalorisés ! » lance-t-elle. Sylvie, aide à domicile de 58 ans, chasuble FO sur le dos, réalise au quotidien des toilettes, pourtant non incluses dans son contrat, en plus de ses tâches de ménage et de courses.  « Je ne suis pas payée pour ça. Je cours partout dans Paris, je monte les escaliers et je soulève des gens. Je ne me vois pas faire ça jusqu’à 65 ans. Si nous ne sommes plus là, qui va s’occuper des personnes âgées et des personnes en situation de handicap ? » Derrière la bannière de l’union syndicale Solidaires, des dizaines de sans-papiers employés par Chronopost à Alforville (Val-de-Marne) exigent toujours leur régularisation. Au bout de six mois de lutte, l’attente devient insoutenable pour Djibrirou : « Macron n’a jamais rien fait pour nous ! Il est temps de nous donner des papiers et de nous rendre notre dignité. »

Lille : à la recherche d’un relais politique pour les luttes

« Nous demandons l’annulation de la réforme de l’assurance-chômage et le retour à la retraite à 60 ans. » Parmi les 2 000 manifestants à Lille, Nathalie Renard, danseuse et comédienne, est venue avec des camarades du SFA-CGT (Syndicat français des artistes interprètes). Elle évoque les réalités du spectacle vivant : « Nos cachets sont bloqués. Dans la plupart des compagnies, on gagne la même chose qu’il y a quinze ans. » « Cela en décevra beaucoup si l’union ne se fait pas à gauche », conclut-elle, évoquant les législatives. « On espère une nouvelle majorité », confirme Corinne Veegaete, drapeau SUD santé sociaux à la main. Agent dans un établissement pour personnes handicapées, elle pointe la chute du pouvoir d’achat. Pour ses collègues, dont les salaires sont au ras des pâquerettes, mais aussi pour les usagers, dont l’allocation aux adultes handicapés (AAH) « n’est pas revalorisée ».

Même « espoir d’une majorité à gauche » chez Marie Bernyn et Sandrine Desmettre, chasubles de la CGT sur le dos, qui travaillent respectivement à la Carsat (Caisse d’assurance-retraite et de santé au travail) et dans le groupe de protection sociale Malakoff Humanis. « Il faut augmenter les salaires, les minima sociaux, les pensions et préserver les cotisations sociales, qui permettent de financer l’assurance-chômage, les retraites, la Sécurité sociale… Les services publics sont également au cœur des débats : hôpitaux, pompiers, écoles… » résument-elles. Au démarrage du cortège, c’est d’ailleurs aux « camarades députés ou futurs députés » que s’est notamment adressé Stéphane Vonthron, de l’union locale CGT de Lille, face à un groupe fourni aux couleurs de l’Union populaire. « Nous avons besoin que nos revendications soient portées par la lutte mais aussi dans l’Hémicycle. Sans luttes syndicales, il n’y aurait pas eu les congés payés, la Sécurité sociale… » rappelle-t-il, insistant particulièrement sur la précarité des livreurs à vélo. « Le blocage des prix, l’augmentation du Smic, la baisse du temps de travail, oui, c’est toujours possible ! » embraye le député lillois FI Adrien Quatennens, quand le micro lui est passé, appelant à une « revanche dans les urnes en juin ».

« Aucune élection n’ira dans le sens du peuple. On veut une vraie révolution, obtenir par la rue le RIC (référendum d’initiative citoyenne), la justice fiscale, sociale et écologique ! » tranche de son côté Sylvain « Robespierre », à la tête d’un petit groupe de gilets jaunes. Il le reconnaît : les règlements de comptes internes sont sévères depuis l’élection de Macron face à Le Pen.

Saint-Nazaire : de nombreux combats dans les usines

L’horizon était toujours nuageux, ce dimanche, place de l’Amérique-latine à Saint-Nazaire, où 700 personnes se sont rassemblées face aux imposants blocs de béton de la base sous-marine. L’appel à la mobilisation lancé par les syndicats n’a guère fait mouche auprès des salariés. Seuls les plus militants étaient présents, déçus du niveau de mobilisation. « Les salariés sont désabusés », « dépités », « repliés sur eux-mêmes », même « s’il y a une prise de conscience des dangers que comporte la réélection d’Emmanuel Macron », en pointant notamment le recul de l’âge de la retraite à 65 ans, estiment Fabien Pouessel et Christophe Grigard, CGT territoriaux. En 2010, pointe un autre syndicaliste, « la place était noire de monde ». La séquence électorale n’a pas aidé, estiment-ils. Dans les terres périphériques, où les usines s’étendent, comme à Donges, Montoir-de-Bretagne, le Rassemblement national est arrivé en tête aux premier et deuxième tours de l’élection présidentielle. Ceux qui votent « Marine » en parlent désormais « ouvertement », sans d’ailleurs penser « extrême droite », raconte Benoît. Face à sa montée, les responsables de l’union locale CGT souhaitent aller dans les entreprises, dans la perspective des élections législatives, faire campagne « sur les dangers du programme de Marine Le Pen », même si la tâche est « très compliquée ».

Cette place clairsemée où les interrogations sont nombreuses fait toutefois contraste avec ce que vit Karl, ouvrier chez Airbus. Dans son usine, les mouvements sur les salaires, mais aussi et surtout sur les conditions de travail se sont multipliés. Depuis le début de l’année, ce sont treize débrayages sur le site, avec à chaque fois 260 à 300 ouvriers « qui sortent », sur les 840 à statut, poursuit le délégué syndical. Tout comme à la raffinerie Total de Donges, où les « cols bleus » ont tenu trois semaines en grève pour exiger l’embauche des intérimaires en production. Les luttes ruissellent. Dans de toutes petites entreprises sous-traitantes, « des salariés nous appellent pour savoir comment s’y prendre pour faire grève sur les salaires », affirme Sabine Bernard, cosecrétaire générale de la CGT locale. Autant de forces qui manquent ce dimanche. Sabine, Karl et tant d’autres restent optimistes et motivés. Les militants savent que pour « faire bouger », il faudra « énormément de travail de terrain ».

 publié le 30 avril 2022

1er mai. Par nos luttes construisons
un autre avenir

Sur https://solidaires.org/

Les élections présidentielles ont confirmé l’exaspération d’une grande partie des salarié·es et de la population devant les mesures anti-sociales prises par le gouvernement Macron, pour le plus grand bénéfice d’une minorité de riches et de grandes entreprises. Les politiques liberticides des gouvernements successifs enferment la société dans une spirale sécuritaire. Elles sont un tremplin pour l’extrême-droite.

Les élections ont aussi à nouveau été l’occasion pour l’extrême-droite d’instrumentaliser la peur du déclassement social, de la précarité et de la pauvreté, au point qu’une partie de la population a été séduite par ses fausses mesures sociales. Comme à son habitude, l’extrême-droite a tenu un discours de rejet et de haine des étranger.es et des immigré-es.

Emmanuel Macron et ses ami-es de tout bord entendent amplifier l’action entamée au précédent quinquennat : austérité pour les salarié-es et attaque contre la protection sociale avec l’annonce d’une nouvelle contre-réforme des retraites. C’est cette politique qui a constitué, pour une large part, le terreau sur lequel l’extrême droite ne cesse de se développer en entretenant un climat raciste et haineux.

Si Emmanuel Macron a été élu, c’est en grande partie pour éliminer la menace, pire encore. L’Union syndicale Solidaires a toujours combattu, et combattra les mesures qui, plutôt que de s’en prendre aux actionnaires, au patronat, opposent les travailleurs et travailleuses entre elleux, les pressurisent et pointent les immigré·es comme responsables de tous les maux. Notre Union rejette et combat le fascisme, la xénophobie, le racisme, l’impérialisme et la haine de l’autre.

Contre l’extrême-droite et l’ultralibéralisme, nous devons renforcer les luttes sociales et mettre plus que jamais en avant la solidarité et la paix entre les peuples. Seules les luttes à venir, des mobilisations massives pourront mettre le rapport de force du côté des intérêts des travailleur-euses, et de tous et toutes, et nous permettre de riposter aux attaques qui s’annoncent. Dans ce contexte, ce 1er mai revêt une importance toute particulière : il doit donc montrer que le mouvement social est présent et dans la rue !

Pour l’Union syndicale Solidaires, il est plus que jamais nécessaire de mener le combat pour les droits sociaux, les libertés publiques et l’égalité réelle. C’est l’ensemble de nos luttes, si essentielles, comme celles pour le climat, l’égalité femmes hommes, les droits des personnes discriminées, stigmatisées, handicapées, qui sont aussi en jeu à travers ce premier mai. Solidaires appelle l’ensemble des salarié·es, des privé·es d’emploi, des retraité·es, étudiant·es à la vigilance, à la mobilisation et à l’action.

Ensemble, faisons du 1er mai une journée de lutte et de mobilisation contre l’extrême-droite, l’ultralibéralisme, une journée pour la paix et la solidarité internationale, la justice sociale et la démocratie.

Lançons la contre offensive pour construire un autre avenir !

 publié le 29 avril 2022

Philippe Martinez :
« Il n’y aura pas d’état de grâce »

Rosa Moussaoui et Stéphane Guérard sur www.humanite.fr

Entretien Après un premier quinquennat macronien d’une violence sans nom à l’égard des travailleurs, Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, appelle à donner, dès le 1er Mai, le ton d’une riposte d’ampleur propre à faire plier l’hôte de l’Élysée sur les retraites, sur les salaires, sur toutes les exigences sociales et environnementales.


 

Emmanuel Macron a fait campagne en rejetant le principe du front républicain, pour mieux se prévaloir des suffrages qui se sont portés sur lui pour barrer la route au RN. Il a défendu un programme de démolition sociale. Comment affronter ce projet, dans ces conditions ?

Philippe Martinez : Il avait adopté la même attitude en 2017. Il a fait campagne, au premier tour, en éludant son bilan, tout comme les mobilisations sociales qui ont rythmé­ son premier quinquennat. Et au second tour, il a voulu se prévaloir d’un vote d’adhésion à son programme. La meilleure réponse à lui apporter se trouve dans la rue, en intensifiant les mobilisations sur les questions sociales qui se sont imposées malgré tout dans cette campagne présidentielle. Ce 1er Mai, nous avons une occasion en or, une semaine après le second tour, de porter plus haut et plus fort des exigences ­sociales et environnementales aux antipodes de son programme. Il n’y a pas eu de trêve sociale pendant cette campagne, il n’y aura pas d’état de grâce. ­Emmanuel Macron a les pieds décollés du sol, mais il va redescendre : d’autres avant lui étaient droits dans leurs bottes et puis ils ont plié parce qu’il y avait du monde dans la rue. Le rapport de forces, ça reste une valeur sûre.

L’une de ses mesures phares : la retraite à 65 ans. Cette promesse de régression a soulevé un tollé… Devant cette ligne dure, comment le faire reculer ? Peut-on espérer la constitution d’un front syndical uni sur les retraites ?

Philippe Martinez : Les retraites sont un marqueur essentiel. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce sujet a fait l’objet de discussions ardues durant son précédent quinquennat : l’opposition à un nouveau recul de l’âge du départ à la retraite est claire et je ne comprends pas comment il espère nous refaire le coup de la « concertation ». On a assez usé notre salive. Le front syndical uni, sur ce terrain, existe dans les paroles. Il reste à le concrétiser dans les actes et à tout faire ensemble, dans la rue, dans les mobilisations, pour empêcher le report de l’âge de la ­retraite à 65 ans. Nous avons engagé, avec les autres centrales syndicales, de premiers échanges. L’opposition reste unanime.

L’opposition à un nouveau recul de l’âge du départ à la retraite est claire et je ne comprends pas comment il espère nous refaire le coup de la « concertation ».

Il est question d’une grande « conférence sociale », de consultation des partenaires sociaux sur la pénibilité, sur les mesures d’accompagnement. Y voyez-vous un changement de méthode ?

Philippe Martinez : Nous avons discuté pendant deux ans. Ce projet de réforme a donné lieu à l’une des plus grosses mobilisations du quinquennat, pendant trois mois. Tout le monde s’y oppose. Lors du premier quinquennat, la « concertation » s’est traduite par : « Donnez votre avis mais je fais ce que je veux. » Si Emmanuel Macron avait effectivement changé, il aurait tout simplement abandonné ce projet de porter l’âge de départ à la retraite à 65 ans.

C’est la bataille principale de ce début de quinquennat ?

Philippe Martinez : C’est une bataille cruciale, au même titre que les salaires. Nous vivons dans un pays où les salariés sont de plus en plus pauvres. Certains même basculent dans l’extrême pauvreté. L’augmentation des salaires est donc une priorité. Le Smic va augmenter : cela ne tient pas à une décision de l’Élysée mais à un calcul automatique. Ce n’est pas une décision politique, c’est une formule mathématique établie par des « experts ». Or, avec cette augmentation mécanique du Smic, on va se retrouver avec 171 minima de branches au-dessous du salaire minimum. Nous proposons donc une automaticité du relèvement des minima de branches quand le Smic augmente. Voilà une première mesure nécessaire et urgente que devrait prendre Emmanuel Macron au lendemain de son élection.

Le combat des travailleurs sans papiers met en lumière les responsabilités du capital, des grandes entreprises qui les exploitent par l’intermédiaire de sous-traitants pour disposer d’une main-d’œuvre sans droits et bon marché.

Comment évaluez-vous l’impact des luttes salariales qui rythment la vie sociale en France depuis l’automne dernier ?

Philippe Martinez : Ces luttes ont contribué à placer la question du pouvoir d’achat au cœur d’une campagne qui s’annonçait dominée par les thèmes de la sécurité et de l’immigration. Ces revendications n’ont pas commencé avec l’envolée de l’inflation et les effets de la guerre en Ukraine : elles ont émergé bien avant, avec le débat sur la reconnaissance des salariés qui se sont trouvés en première, en seconde ligne dans la pandémie de Covid-19.

Et ça continue, avec, par exemple, les salariés d’Amazon­, ou encore ceux de Dassault, qui viennent de gagner une augmentation moyenne de 300 euros net par mois. Ces derniers ne sont pas les plus mal ­rémunérés de France mais leur victoire est très importante d’un point de vue symbolique puisque le PDG de Dassault, Éric Trappier, est en même temps président de l’UIMM. J’imagine qu’il a dû hésiter avant de plier devant la colère de ces salariés, vu le précédent qu’il entérine ainsi et la pression de ses collègues patrons de la métallurgie.

Le gouvernement avait annoncé entre les deux tours l’instauration d’un mécanisme pour empêcher le basculement des salaires des agents publics au-dessous du Smic.

Philippe Martinez : Pour l’instant, ce sont des promesses. Comme les promesses d’augmentation du point d’indice gelé depuis douze ans. Ce n’est pas seulement l’inflation qu’il faut rattraper, c’est douze ans de retard !

Le mouvement social a ses responsabilités, il essaie de les assumer, mais il y a un vrai problème de relais politique et les élections que nous venons de vivre posent cette question de façon plus aiguë encore.

Les centrales syndicales ont cultivé ces dernières années une stricte séparation du politique et du revendicatif. Cette stratégie ne trouve-t-elle pas ses limites dans la présente situation de crise démocratique marquée par des régressions, sans victoires significatives du mouvement social ? Un front de résistance et de progrès social peut-il prendre forme par-delà ces démarcations ?

Philippe Martinez : Je ne suis pas d’accord sur le fait que les syndicats aient entretenu une forme de neutralité dans le débat politique. Le rôle d’une organisation syndicale, c’est de changer le quotidien et de travailler pour l’avenir. On s’est quand même beaucoup exprimé dans la dernière période, avant le premier tour, entre les deux tours. Par exemple, que les secrétaires généraux de la CFDT et de la CGT s’expriment d’une voix pour faire entendre un message fort appelant à la bataille commune contre les idées fascistes et l’extrême droite, ce n’est pas anodin. Nous sommes indépendants, mais pas neutres. Ensuite, je crois qu’on fait peser beaucoup de responsabilités sur le mouvement social, alors même que nos luttes peinent à trouver des relais politiques. Peut-être que ceux qui nous renvoient la patate chaude devraient la garder dans leurs mains. Il y a eu beaucoup de mobilisations sociales ces cinq dernières années, et j’y inclus bien sûr les gilets jaunes. Comme secrétaire général de la CGT, j’ai été confronté à deux présidents de la République aux étiquettes politiques différentes, avec les mêmes résultats en matière de casse du Code du travail. Le mouvement social a ses responsabilités, il essaie de les assumer, il le fait imparfaitement mais il y a un vrai problème de relais politique et les élections que nous venons de vivre posent cette question de façon plus aiguë encore.

Le Rassemblement national confirme son ancrage électoral dans le monde du travail. Et parmi les sympathisants de syndicats, le vote d’extrême droite progresse : 21 % pour le RN au premier tour, soit 8 points de plus qu’en 2017, et 22 % chez les sympathisants de la CGT, malgré le travail dans ses rangs pour faire reculer les idées d’extrême droite. Comment l’expliquez-vous ?

Philippe Martinez : Le vote en faveur du RN est plus faible parmi les salariés proches des organisations syndicales ; cela dit, il progresse, quelle que soit la proximité syndicale. Ce qui veut dire que le travail important que nous faisons sur ce terrain n’est pas suffisamment efficace. Nous devons y réfléchir, nous adresser plus directement à ceux qui sont tentés par le vote d’extrême droite. Les formations que nous proposons confortent pour l’essentiel ceux qui sont déjà convaincus. On ne peut pas s’en tenir là. Il faut aller maintenant dans les syndicats, dans les entreprises, cesser d’éluder ces questions, discuter avec ceux qui votent RN plutôt que de les envoyer sur les roses.

Il faut aller maintenant dans les syndicats, dans les entreprises, discuter avec ceux qui votent RN plutôt que de les envoyer sur les roses.

Des secteurs entiers de l’économie s’effondreraient sans les travailleurs migrants. Les organisations syndicales, leur activité reflètent-elles cette réalité sociale française ?

Philippe Martinez : Je n’ai pas tendance à faire de l’autosatisfaction : nous devons faire mieux et plus. Cela dit, la CGT est l’une des rares organisations syndicales en France à lutter aux côtés des travailleurs sans papiers et c’est pour nous une grande fierté, malgré ce climat ambiant détestable. Leur combat met en lumière les responsabilités du capital, des grandes entreprises qui les exploitent par l’intermédiaire de sous-traitants pour disposer d’une main-d’œuvre sans droits et bon marché. Nous ne devons surtout pas lâcher ce combat auprès de ces travailleurs essentiels. Quand ils gagnent des droits, ils font reculer le dumping social ici même et font avancer les droits de tous.


 

Donc, de nombreuses raisons de manifester ce dimanche 1° mai,

à Montpellier c’est à 10h30 au Peyrou

 publié le 28 avril 2022

La gauche face à ses responsabilités

par Denis Sieffert sur www.politis.fr

La gauche n’a jamais cessé d’exister, ni socialement ni anthropologiquement, mais elle a traversé une terrible crise de représentation qui a touché le fond avec le quinquennat Hollande. Elle peut aujourd’hui renaître, nouvelle et conquérante.

L e coup passa si près que le chapeau tomba. » Ce vers fameux de Victor Hugo, Emmanuel Macron pourrait le méditer « après la bataille » de ce 24 avril. Il est trop évident en effet que le score généreux obtenu par le président sortant est en trompe-l’œil. Le front républicain, que l’on disait d’un autre âge, a finalement fonctionné, une fois encore, pour éviter à notre pays une épreuve douloureuse. Mais comme en témoignent les 13 millions de suffrages recueillis par Marine Le Pen, la résistance est à bout de souffle, pour la bonne raison qu’elle n’a pas d’autre perspective que… de résister. Si rien ne change, le désastre interviendra à la prochaine échéance présidentielle, voire bien avant, en cas de crise sociale.

Comment l’éviter ? Faut-il compter sur le président réélu pour remettre le pays sur le chemin de la justice sociale ? On a bien entendu son acte de contrition, dimanche, au soir d’une fête triste : « Ce vote m’oblige pour les années à venir. » Version macronienne du « je vous ai compris » de De Gaulle en Algérie. Aussi flou et aussi ambigu. Mais au lieu du génie manipulateur du Général, on a plutôt l’impression ici d’un désarroi stratégique. Homme de droite, président estampillé « des riches », Emmanuel Macron sait devoir sa réélection en grande partie à la gauche. Peut-il, comme il le suggère à petites touches, réorienter son action vers plus de social, plus d’écologie, plus de démocratie ? Le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas. Car si ce vote l’oblige, il est surtout d’abord l’obligé de ses créanciers politiques. Ceux qui l’inspirent, et dont il a âprement défendu les intérêts au cours des cinq dernières années.

Bref, ce n’est pas d’Emmanuel Macron qu’il faut attendre un tournant à gauche. Comme il y eut en 2017 la suppression de l’impôt sur la fortune, il y a en 2022 la promesse réitérée du report de l’âge de la retraite à 65 ans. Tout est dit. Osons donc ce truisme : il n’y aura pas mieux pour une politique de gauche que la gauche elle-même. Voilà qui place ses dirigeants devant de nouvelles responsabilités historiques. La gauche n’a jamais cessé d’exister, ni socialement ni anthropologiquement, mais elle a traversé une terrible crise de représentation qui a touché le fond avec le quinquennat Hollande. Elle peut aujourd’hui renaître, nouvelle et conquérante. Voilà peut-être enfin venu le moment de la gauche. Le score de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle constitue évidemment le socle de cette renaissance.

Que faut-il pour transformer l’essai ? C’est une alchimie compliquée. Il faut d’abord que chacun reconnaisse le rôle central de La France insoumise dans cette nouvelle gauche. Mais, en retour, il faut que La France insoumise ne cherche pas à écraser les autres courants, communiste, écologiste, et même socialiste. Pas d’exclusive. La présidentielle est certes un paramètre essentiel – encore que déformé par le phénomène vote utile –, mais les régionales, les européennes, les municipales, plus décentralisatrices, et moins « Ve République », qui avaient livré une autre hiérarchie, ne doivent pas être jetées aux oubliettes. Ce n’est pas seulement affaire de concurrences, mais d’identités politiques.

Après la tribune inquiétante de la députée LFI Mathilde Panot (1), qui exigeait « en préalable » à toute négociation que les partenaires de LFI présentent leurs excuses pour leurs « attaques » contre Mélenchon, la raison semble avoir repris ses droits. On n’oublie pas les points névralgiques - l’Europe à la carte, les positions de Mélenchon pendant la guerre civile syrienne, et ses ambiguïtés au début de la crise ukrainienne. Mais, aujourd’hui, ces critiques doivent évidemment être mises en veilleuse. De là à exiger de ceux qui les ont formulées qu’ils s’excusent, ce serait un peu fort de café ! Ces problèmes de politique internationale ne sont pas réglés, mais il est raisonnable de les laisser de côté.

Car la gauche n’a pas l’éternité devant elle. Il faut être fin prête pour les législatives des 12 et 19 juin, où ses listes peuvent réaliser une percée historique, sinon être majoritaires comme l’espère l’aspirant Premier ministre Mélenchon. Cette accélération du calendrier est une chance. Au-delà des législatives, il s’agit de refaire de la gauche la grande force d’opposition à Macron. C’est possible. Les conditions programmatiques posées par LFI semblent utiles si la gauche veut être vraiment la gauche. Au passage, c’est une épreuve de vérité pour le PS. Est-il prêt à s’inscrire dans la dynamique nouvelle, ou s’accroche-t-il à un passé mortifère ? Il paraît qu’il y a débat.

Ce qui est souhaitable en tout cas, c’est que les différentes familles de la gauche mènent bataille sous un label commun qui constituera un véritable attracteur politique. Le maître mot de ces quelques semaines doit être « respect ». Une coalition plus qu’une fusion. Pas d’hégémonisme pour les uns, ni déni de réalité du nouveau rapport de force pour les autres. Mais nous savons bien que le diable est dans les détails : quel sort par exemple réserver aux sortants ? La page n’est jamais blanche. Les législatives ne sont pas une simple projection de la présidentielle. Tenir compte des implantations locales sans figer une photographie jaunie qui ne correspond plus à la réalité constitue une double injonction pas toujours facile à résoudre. Il faut de l’intelligence. Elle ne manque pas. Mais il faut aussi de la hauteur de vue et de la sincérité.

(1) JDD du 17 avril

 publié le 27 avril 2022

Ukraine. Le secrétaire général de l’ONU à Moscou et Kiev pour arracher une improbable paix

Gaël De Santis et Vadim Kamenka sur www.humanite.fr

Après la Turquie, le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, devait arriver ce mardi 26 à Moscou, puis à Kiev. Cette visite vise à obtenir un cessez-le-feu ou une pause humanitaire.

Au bout de soixante-deux jours de guerre, Antonio Guterres œuvre pour arracher un cessez-le-feu. Le secrétaire général des Nations unies, qui a été particulièrement critiqué pour son inaction depuis l’invasion russe le 24 février, entame une semaine décisive.

Après avoir adressé en urgence une demande de rencontre officielle, le 18 avril, via une lettre diplomatique aux deux présidents, l’ancien premier ministre portugais doit arriver ce mardi à Moscou, avant de se rendre à Kiev.

Dans la capitale russe, Antonio Guterres doit rencontrer le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, et le président Vladimir Poutine. Si le scénario d’une guerre longue apparaît de plus en plus probable, Antonio Guterres « espère parler de ce qui peut être fait pour ramener la paix en Ukraine de toute urgence », a déclaré Eri Kaneko, sa porte-parole. Une « pause humanitaire » et une trêve « immédiate » à Marioupol, où 100 000 civils seraient encore coincés, font partie des demandes réitérées de l’ONU. La guerre ayant déjà jeté sur les routes près de 13 millions de personnes, dont 5,2 millions ont fui l’Ukraine.

Les pourparlers semblent dans l’impasse

De son côté, le ministère russe de la Défense a annoncé que ses forces allaient « cesser unilatéralement » les hostilités sur Azovstal à partir de lundi après-midi, « retirer les unités à une distance sûre et assurer le départ » des civils « dans la direction de leur choix ». La réponse de Kiev a été immédiate : « Je déclare officiellement et publiquement que, malheureusement, il n’y a aucun accord concernant un couloir humanitaire depuis Azovstal », a affirmé la vice-première ministre ukrainienne, Iryna Verechtchouk.

Que peut obtenir le secrétaire général de l’ONU de cette visite en Russie et en Ukraine ? Afin de sortir de l’impasse, Antonio Guterres devait discuter, lundi, des divers potentiels points d’accord (garanties de sécurité pour l’Ukraine, neutralité militaire, Otan) avec le président turc, Recep Tayyip Erdogan, rare intermédiaire entre les deux présidents Volodymyr Zelensky et Vladimir Poutine. « Les négociations n’étant plus à l’ordre du jour (y compris sur la neutralité de l’Ukraine semble-t-il), et une (semi-)défaite n’étant pas envisageable par le Kremlin, l’escalade est donc inévitable. Reste à savoir à quoi elle ressemblera », juge le directeur de l’Observatoire franco-russe, Arnaud Dubien, sur Twitter.

Clairement, les pourparlers entre les deux administrations semblent dans l’impasse. Le président russe apparaît déterminé à obtenir des succès militaires et des gains territoriaux importants avant toute nouvelle discussion. Le quotidien économique Financial Times, qui aurait eu des informations de l’entourage de Vladimir Poutine, confirme que celui-ci « ne voyait aucune perspective de règlement » , à la différence du mois dernier.

Fin mars, à Istanbul, Moscou et Kiev avaient évoqué des avancées. Entre-temps, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a accusé la Russie d’avoir commis des crimes de guerre contre des civils à Boutcha. Dernièrement, il menace de se retirer de tout processus si les soldats ukrainiens coincés à Azovstal étaient tués.

L’Ukraine est convaincue qu’elle peut repousser davantage les troupes russes. Et le soutien des États-Unis l’encourage dans ce sens. Le ministre américain de la Défense, Lloyd Austin, a déclaré, lundi : « La première chose pour gagner, c’est de croire que l’on peut gagner. Et ils sont convaincus qu’ils peuvent gagner (…). Ils peuvent gagner s’ils ont les bons équipements, le bon soutien », a-t-il affirmé, au lendemain de sa visite à Kiev, avec le secrétaire d’État, Antony Blinken, et leur rencontre avec Volodymyr Zelensky. Il s’agissait de la première visite de ministres américains depuis le début du conflit. « Nous voulons voir la Russie affaiblie à un degré tel qu’elle ne puisse pas faire le même genre de chose que l’invasion de l’Ukraine », a-t-il encore déclaré.

Une nette hausse des budgets militaires en 2022

Les livraisons d’équipements militaires et d’armes lourdes atteignent des records. La contribution seule des États-Unis atteint les 3,4 milliards de dollars (3,2 milliards d’euros), encourageant le président Zelensky à remercier Washington et le président Joe Biden « personnellement », pour leur soutien. À cette somme, il faut ajouter les autres envois d’armes des membres de l’Otan et européens. Cette « aide » sera au centre d’une réunion prévue mardi en Allemagne, réunissant le chef du Pentagone et les ministres de la Défense de 40 pays alliés.

Ce record confirme une tendance générale en 2022 de nette hausse des budgets militaires. Ainsi, les pays européens font assaut de promesses pour que leurs dépenses militaires atteignent 2 % de leur PIB, soit l’objectif fixé par l’Otan et par l’ancien président des États-Unis Donald Trump. Huit pays européens membres de l’Alliance atlantique atteignent déjà cette cible, relève lundi le rapport de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri). C’est « deux de plus par rapport à 2014 », relève le rapport du Sipri.

Le 27 février, l’Allemagne a annoncé la création d’un fonds de 100 milliards d’euros pour la Bundeswehr, son armée. Les 2 % du PIB de dépenses militaires devraient être atteints en 2022. D’autres pays, tels le Danemark ou la Pologne, ont, eux aussi, promis une hausse des dépenses.Une hausse débutée avant la guerre en Ukraine. Pour 2021, les dépenses militaires vont dépasser pour la première fois, à l’échelle de la planète, la somme de 2 000 milliards de dollars. Selon le Sipri, elles s’établissaient à 2 113 milliards de dollars (1 966 milliards d’euros). Cela représente 2,2 % du PIB mondial. En gros, pour 50 euros de richesse produite, 1 euro est affecté à la dépense militaire. Et les États-Unis tiennent la dragée haute aux autres forces armées. Leur budget militaire est de 801 milliards de dollars en 2021, soit 3,5 % de leur PIB. Cette somme équivaut au budget… des dix pays suivants dans le classement (Chine, Inde, Royaume-Uni, Russie, France, Allemagne, Arabie saoudite, Japon, Corée du Sud et Italie).

Un choix de société assumé. La progression du budget (100 milliards d’euros) de la Bundeswehr correspond à la promesse des accords de Paris de 2015, non réalisée, d’un fonds mondial de 100 milliards de dollars annuels pour financer la transition climatique…


 


 

 

 

Inquiétant coup de semonce

Stéphane Sahuc sur www.humanite.fr

Ne pas laisser se fermer les portes du dialogue, et refuser toutes chimères d’un règlement militaire du conflit.

C’est une de ces phrases qui font froid dans le dos. Surtout lorsqu’on sait par qui elle est prononcée. Que le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, déclare à la télévision publique qu’il y a un « danger réel » d’une « troisième guerre mondiale » montre bien que le conflit en Ukraine entre dans une nouvelle phase. Certes, cette déclaration s’adresse aux États-Unis, elle est une réponse à une petite phrase de Lloyd Austin, le secrétaire à la Défense, qui, après sa visite à Kiev, donnait les objectifs de son pays : « Nous voulons voir la Russie affaiblie, incapable de mener le type d’action qu’elle a lancée sur l’Ukraine. » Si on traduit les propos de Lavrov en langage courant, ils ­signifient : « Américains, vous poussez le bouchon un peu trop loin. Attention ! »

Mais cette déclaration de Lavrov constitue aussi un coup de semonce et un tournant inquiétants dans la guerre. Les Russes tracent une ligne rouge qui coïncide avec l’accélération des livraisons d’armes américaines et occidentales à l’Ukraine. Chars Guepard allemands, missiles antichars Milan et canons Caesar français, et obusiers, drones tueurs et hélicoptères américains… autant de matériels qui vont un peu plus compliquer la tâche de l’armée russe. Une situation qui, comme l’explique Lavrov, signifie que « l’Otan est, en substance, engagée dans une guerre avec la Russie ». Le ministre précise que ces armes sont donc « des cibles légitimes ». De là à frapper des zones de stockage hors Ukraine, donc de fait des territoires de l’Otan ? La menace est implicite mais réelle.

Pour engager la désescalade, l’Otan ne doit pas se laisser entraîner dans le scénario d’une défaite militaire de la Russie, qui semble avoir désormais la faveur de certains de ses membres. Sans en rabattre sur le soutien à l’Ukraine agressée, la France doit rester sur sa ligne, peser de tout son poids pour ne pas laisser se fermer les portes du dialogue, et refuser toutes chimères d’un règlement militaire du conflit.

 publié le 26 avril 2022

L’accueil des enfants migrant.e.s :
Déni de justice du Parlement Européen

sur https://lepoing.net/

Le Poing a reçu ce communiqué de La Roya Citoyenne que nous relayons en cette période nauséabonde

Sous le seul examen de la situation des enfants ukrainiens réfugiés en Europe, le Parlement européen a voté une résolution insistant sur la nécessité de couloirs humanitaires, de leur protection vis-à-vis des réseaux de traite, de la création de groupes responsables quant à toutes menaces aux frontières, pour identifier rapidement « les enfants vulnérables, enregistrer leur identité et leurs besoins spécifiques », etc.

Sans doute le parlement européen ignore-t-il l’existence d’une Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE) qui depuis 1989 représente un texte qui a force de loi pour tout État l’ayant signée et qui englobe bien des dispositions que semble découvrir aujourd’hui l’Europe, qui baigne, depuis bien longtemps il est vrai, dans un véritable déni de justice sur ce plan-là.

Sans doute aussi, les parlementaires sont-ils émus par le carnage et par les crimes de guerre que Poutine perpètre en Ukraine. Mais ne pourraient-ils aussi, ces braves gens, se pencher sur les mêmes horreurs de guerres multiples qui endeuillent l’Afrique parfois même avec une complicité de la France en fournitures guerrières, sur l’exploitation négrière d’enfants en bas âge, là-bas, par des chefs d’entreprises européens, sur la faim qui constitue leur quotidien, … et qui bien souvent les conduit depuis des décennies à s’enfuir pour gagner l’Europe, et trop souvent se noyer en Méditerranée. Et quand ils y parviennent, et dans quel état, rien de ce que préconise subitement aujourd’hui le Parlement européen, et à quoi la CIDE oblige, n’est mis en œuvre pour les sauver et leur permettre d’accéder enfin à la vie.

Heureusement bien des Européen·ne·s solidaires, avec hélas des moyens insuffisants, en France et ailleurs, œuvrent depuis longtemps pour répondre aux besoins de ces enfants, quitte à subir devant les tribunaux des poursuites abjectes que les pouvoirs publics leurs imposent trop souvent.

Aujourd’hui si l’Ukraine ouvre enfin les yeux de parlementaires, pour ce pays martyre nous nous en réjouissons. Mais nous n’acceptons pas que les mêmes yeux se ferment sur le sort d’autres migrant·e·s depuis trop longtemps chassé·e·s à nos frontières et méprisé·e·s dans nos pays. La loi est avec nous pour permettre à ces enfants et à leurs parents de construire une destinée à visage humain.”

Nice le 14 avril 2022

SOMICO 06 (SOutien MIgrant.e.s COllectif 06) :

Artisans du monde 06 – ATTAC 06 – Citoyens solidaires 06 – CLAJ 06 – Collectif citoyen Bevera – FSU 06 – Habitat & Citoyenneté – LDH PACA – Mouvement de la paix 06 – MRAP 06 – Réseau décolonial 06 – Réseau Education Sans Frontière 06 – Solidaires étudiant.e.s Nice – Roya citoyenne – Tous citoyens – SAF (Syndicat des Avocats de France) –  SUD-Solidaires 06 – UD CGT Alpes-Maritimes – Vallées solidaires

Avec le soutien de : Ensemble ! 06 – LFI 06 – NPA 06 – PCF 06

 

 

 

« Comme si la France
ne voulait pas de nous »

Mourad Guichard sur www,humanite,fr

Racisme Réfugiés à Orléans après avoir fui l’Ukraine, des étudiants africains ne bénéficient, du fait de leur origine, d’aucune des aides allouées aux autres exilés ukrainiens.

Pour répondre à l’élan de fraternité national, la ville d’Orléans ne s’est pas fait prier. L’artère principale a été pavoisée de drapeaux jaune et bleu, le pont de l’Europe symboliquement rebaptisé pont de l’Ukraine, des sommes importantes débloquées en conseil municipal et un voyage organisé en grande pompe vers la frontière polonaise par Serge Grouard, le maire LR de la ville. Sur le campus, la vingtaine d’étudiantes ukrainiennes qui bénéficient, depuis lundi, de cours de français langue étrangère ne peuvent que confirmer cette incroyable générosité et s’en féliciter. Elles qui ont obtenu la protection temporaire libérant des aides financières, le potentiel accès aux repas à 1 euro, l’inscription à l’université, la possibilité de faire une demande de logement étudiant…

« La seule solution de régularisation, c’est le retour au pays »

Mais tous les étudiants ayant fui la guerre et les bombardements en Ukraine ne bénéficient pas d’une telle attention. Pas ceux dont l’origine et la couleur de peau ne correspondent pas aux critères visiblement retenus. En l’occurrence, une dizaine d’étudiants originaires du Congo. Eux sont considérés comme des victimes de guerre de seconde zone et n’ont reçu qu’un titre de séjour d’un mois à leur arrivée. « J’ai rejoint l’Ukraine en 2017 pour poursuivre mes études en pharmacie, car le pays était abordable, notamment au niveau du logement », explique Kimi (1), 27 ans, étudiante en pharmacie. Et de poursuivre : « Quand des parents envoient un enfant à l’étranger, c’est pour obtenir un diplôme reconnu et ils investissent énormément pour cela. » Aujourd’hui, les autorités françaises lui demandent de prendre l’avion et d’effectuer une demande de visa auprès de l’ambassade de France au Congo. Elle qui n’a ni revenus ni protection. Même situation pour ses camarades, dont certains se sont retrouvés dépourvus de papiers d’identité du fait du chaos régnant en Ukraine. « Depuis plusieurs semaines, nous recevons de nombreuses demandes d’inscription provenant de la France entière. Mais la préfecture du Loiret est ferme, pour ne pas dire fermée. La seule solution de régularisation, c’est paradoxalement le retour au pays », déplore un agent de l’université, dépité.

Si Kimi a eu la chance de trouver un lieu d’accueil, elle vit la peur au ventre dans l’attente de l’expiration de son titre de séjour provisoire. « Je laisse mon numéro partout pour demander de l’aide ou une inscription dans une autre université, mais on ne me rappelle jamais, regrette-t-elle. Les Ukrainiens, on s’occupe bien d’eux pourtant. Moi, je vis dans le stress tous les jours. Qu’aurait-il fallu faire ? Me marier avec un Ukrainien pour obtenir des papiers ? C’est hors de question. »

Pour Deyve, 31 ans, étudiant en médecine, le chemin a pourtant été long pour gagner Paris, puis Orléans. « J’étais en Ukraine depuis une dizaine d’années, mais j’avais dû ­suspendre mes études pour des raisons financières, rapporte-t-il. J’ai alors vécu de petits boulots en continuant à me former par le biais de conférences et de séminaires. » Quand la guerre éclate, le 24 février, il décide de rester. Mais très vite, les choses empirent. « Les bombes ont commencé à tomber. Par instinct de survie, j’ai quitté le pays à pied et marché des kilomètres. » Sur son parcours, il voit les taxis et les trains réservés en priorité « aux Blancs » et facturés 300 euros le trajet vers la Pologne. « Arrivé à la frontière, on m’a demandé de faire demi-tour au motif que j’avais perdu mon passeport durant le périple. Mais j’ai réussi à franchir la frontière en déposant mes empreintes », dit-il. Après avoir été placé dans un campement, il est orienté vers Paris du fait de sa culture francophone. Son camarade Michel, un étudiant en pétrochimie, rapporte les mêmes discriminations. « Nous avons été plusieurs à pouvoir attraper un train, mais à la vue du nombre d’Africains présents à bord, les autorités lui ont fait faire machine arrière. Un autre train rempli de militaires a alors accepté de nous transporter, mais nous avons dû rester debout douze heures durant, pratiquement sans nourriture », se souvient-il. Il réussira à trouver une place dans une voiture avec sept autres passagers. Ils mettront deux jours à traverser la Pologne.

« Arrivée à la frontière polonaise, on m’a frappée pour m’empêcher de passer »

Nana, une étudiante en médecine de 26 ans, vit elle aussi très mal cette séquence. Elle a quitté Kharkiv, dans l’est du pays, dès l’annonce des combats. « Quand Poutine a dit qu’il ferait la guerre pour avoir la paix, j’ai compris que les choses allaient mal tourner, se remémore la jeune femme. Puis une nuit, alors que je dormais dans mon foyer, les bombardements ont commencé. » Nana aussi ne vit que par l’aide familiale et souhaite naturellement poursuivre ses études sur le sol français. « J’ai l’impression que la France ne veut pas de nous. À la préfecture, on nous laisse entendre que nous serions ici pour profiter de la situation, c’est traumatisant. » En tentant de quitter l’Ukraine, Nana a pourtant vécu des heures éprouvantes dont les autorités françaises ne semblent avoir cure. « À la gare, ils nous ont parqués dans les wagons à bagages, sans chauffage, alors que les Ukrainiens occupaient des voitures classiques. Arrivée à la frontière polonaise, on m’a frappée pour m’empêcher de passer. Je n’ai jamais vécu une telle violence raciste. »

À Orléans, la plupart des étudiants africains ayant fui l’Ukraine sont logés par une association dans un foyer situé au milieu de nulle part, sans connexion Internet. Ils disent n’avoir aucun accompagnement social et bénéficient tout juste de plateaux-repas. « Je suis allé chercher une carte SIM offerte par un opérateur aux déplacés ukrainiens, mais on m’a clairement dit que ça n’était pas pour des gens comme nous », explique l’un d’eux. Au-delà du 30 avril, date d’expiration de leur titre de séjour, ils ne savent pas s’ils pourront rester ou s’ils devront partir. « Mais pour aller où ? » s’inquiète Nana.

Contactée par l’Humanité, la préfecture campe sur ses positions, s’appuyant sur le texte réglementaire qui exclut théoriquement les étudiants étrangers des dispositifs de protection temporaire. La gouvernance de l’université d’Orléans est, elle, aux abonnés absents.

(1) Les prénoms ont été modifiés.

 

 publié le 25 avril 2022

Après la corvée électorale,
la responsabilité historique de la gauche, dans toutes ses expressions

par Ivan du Roy sur https://basta.media/

Emmanuel Macron a été réélu en partie grâce à l’électorat de gauche par devoir antifasciste. Après avoir évité le pire, il s’agit désormais de s’atteler à proposer le meilleur : une réelle alternative aux législatives de juin.

« La vraie bonne nouvelle, c’est la fin de la campagne présidentielle la plus raciste de l’histoire », a commenté l’avocat Yassine Bouzrou, habitué à défendre les personnes victimes de violences policières arbitraires [1]. Le « barrage » à l’accession au pouvoir de l’extrême droite a tenu, mais à quel prix ? Le délire raciste du « grand remplacement » s’est répandu jusque dans les rangs de la droite républicaine ; pendant des mois, l’extrême droitisation du débat a été allègrement relayée par certaines télévisions ; Marine Le Pen et son projet d’exclusion et de régression sociale ont été banalisés comme jamais ; les questions d’intérêt général ont été reléguées à quelques maigres débats.

Bien que défaite, l’extrême droite gagne du terrain

Pour la troisième fois en cinq élections présidentielles, l’extrême droite a accédé au second tour. Et pour la première fois elle dépasse la barre des 40 %, gagnant 2,6 millions de voix par rapport au scrutin précédent, arrivant en tête dans 30 départements (dont les cinq d’Outre-mer) contre deux en 2017. Marine Le Pen recueille près de 8 millions de suffrages supplémentaires par rapport à son père en 2002. C’est dire l’état du pays, quand plus de 13 millions d’électeurs et d’électrices sont prêts, par adhésion, par colère, par relativisme ou par totale défiance, à faire le choix de l’extrême droite. Seize millions d’abstentionnistes et votants blancs ou nuls ont refusé de se prêter à ce dilemme cornélien.

Macron ne doit sa réélection qu'à 5,5 millions de voix d'avance sur Marine Le Pen. Il en comptait 10 millions de plus en 2017, et Chirac 20 millions face à Jean-Marie Le Pen en 2002

En face, Emmanuel Macron ne doit sa réélection qu’à 5,5 millions seulement de voix d’avance sur Marine Le Pen. Il en comptait 10 millions de plus en 2017, et Jacques Chirac 20 millions face à Jean-Marie Le Pen en 2002. Voilà la tendance lourde qu’il va nous falloir contrecarrer, à moins de continuer à marcher, tels des somnambules, vers le désastre annoncé.

Emmanuel Macron a perdu deux millions de voix par rapport à 2017 (58,5 % des suffrages exprimés contre 66 % il y a cinq ans). Il ne recueille que 38,5% des voix, si l’on prend en compte l’ensemble des inscrits – l’un des plus bas socles électoraux sous la 5e République. Il ne doit ce second mandat qu’au douloureux report d’une grande partie de l’électorat de gauche, dont le niveau d’abnégation est à saluer. Pensons aux enseignants, aux soignants, à celles et ceux qui font malgré tout tourner les services publics, aux salariés, ouvriers, agriculteurs qui assurent la production de richesses et qui n’ont pas cédé aux sirènes de l’extrême droite, aux étudiants appauvris, tous et toutes largement méprisés pendant le premier quinquennat.

« J’ai conscience que ce vote m’oblige », a déclaré le président de la République devant ses partisans réunis sur le Champ de Mars, à Paris, le soir du 24 avril. À quelques centaines de mètres de là, les premières grenades lacrymogènes du quinquennat étaient tirée sur des manifestants, autour du Châtelet ou de la place de la République. On sait le peu de crédit que l’on peut placer dans la parole macronienne. D’autant que le discours présidentiel du 24 avril est aussi creux qu’un powerpoint réalisé par un cabinet de conseil grassement rémunéré : « Cette ère nouvelle ne sera pas la continuité du quinquennat qui s’achève mais l’invention collective d’une méthode refondée pour cinq années de mieux au service de notre pays, de notre jeunesse », a-t-il lancé, au terme d’une campagne où le président sortant a refusé tout débat – sauf avec l’extrême droite – et tout véritable bilan critique de son premier quinquennat.

À gauche, la nécessité absolue de refonder une dynamique

Malgré ce sinistre contexte, les électeurs et électrice de gauche « ont fait le job ». Ils et elles ont, au premier tour, redonné quelques couleurs à la possibilité d’une véritable alternative entre le néolibéralisme méprisant du président sortant et la société d’exclusion et de discrimination souhaitée par Le Pen. Le « bloc de gauche » y a progressé de plus d’un million de voix, malgré ses divisions, malgré les ralliements opportunistes au macronisme, malgré les entraves médiatiques, malgré l’absence de débat de fond. Au second tour, en dépit du coût « moral », ils et elles ont largement contribué à ne pas donner donner les clés du pays à l’extrême droite.

La vie démocratique et la possibilité de construire des alternatives ne se résument pas à une frustrante tragédie électorale tous les cinq ans

Désormais, c’est aux états-majors des partis de gauche – Union populaire et insoumis, écologistes, communistes, socialistes, anticapitalistes – de prouver leur sens des responsabilités. Cela semble plutôt en bonne voie, un accord national en vue des élections législatives de juin est en train de se négocier pour éviter un mortifère éparpillement des candidatures. Objectif : imposer, au mieux, une cohabitation à Emmanuel Macron, ou, au minimum, renforcer de manière conséquente le nombre d’élus combatifs (la gauche, dans toutes ses composantes, ne comptait qu’un peu plus d’une soixantaine de député sur 577, 28 socialistes, 17 insoumis, 15 communistes, une poignée de non inscrits). Reste à sortir de l’entre-soi pour poursuivre la dynamique naissante, à convaincre un électorat lassé qui risque de s’abstenir, à montrer que des changements concrets, au-delà des beaux slogans, sont encore possibles. Ce ne sera pas une mince affaire.

Il n’y a pas que les partis : la vie démocratique et la possibilité de construire des alternatives ne se résument pas à une frustrante tragédie électorale tous les cinq ans. Les syndicats, les associations petites ou grandes, les collectifs de lutte, bref, toutes les forces œuvrant pour l’émancipation individuelle et collective, ont également leur rôle à jouer. Elles doivent, elles aussi, sortir d’un relatif entre-soi et s’ouvrir. En parallèle, nombre de citoyens doivent ré-apprendre à s’en servir et à s’y engager. Ce sera bien moins pénible et bien plus enthousiasmant que devoir s’infliger une nouvelle corvée électorale d’ici cinq ans. Avec un risque accru de se conclure tragiquement.

 publié le 24 avril 2022

À la SAM, 150 jours d’une lutte décisive

 Bruno Vincens sur www.humanite.fr

Les salariés aveyronnais mettent fin à leur présence continue, depuis cinq mois, dans la fonderie de Viviez. Leur objectif est atteint : l’outil de travail ne sera pas dilapidé. Le groupe MH Industries se positionne pour racheter l’entreprise

Toulouse (Haute-Garonne), correspondance.

Quelques larmes coulent. Un mélange de joie et d’émotion. L’assemblée générale vient de se terminer. Au 150e jour, ce jeudi 21 avril, les salariés de la SAM, à Viviez (Aveyron), ont voté à l’unanimité la fin de leur présence continue dans cette usine pour laquelle ils ont livré une incroyable bataille. Pour que cette fonderie à l’arrêt retrouve vie. Pour empêcher la dispersion et la vente aux enchères des machines-outils et du gigantesque stock de pièces en aluminium. Un candidat à la reprise de la SAM se profile : MH Industries, groupe industriel basé dans le Lot voisin. Les fours, espèrent les métallos aveyronnais, seront bientôt rallumés et l’aluminium liquide coulera dans les moules. Le site est appelé à produire de nouveau des pièces automobiles et, surtout, à se diversifier vers le ferroviaire et l’aéronautique.

Depuis le 23 novembre, les salariés de la SAM protégeaient jour et nuit leur outil de travail. Ce lundi, ils mettent fin au mouvement. À midi, ils se regrouperont une dernière fois puis se disperseront avec au cœur une immense satisfaction : au bout de cette longue lutte, de cette aventure collective, leurs revendications ont abouti. Jeudi, avant l’assemblée générale, une réunion en préfecture a en effet scellé un protocole qui comporte deux points essentiels : les mandataires liquidateurs de la SAM – le cabinet toulousain Egide – s’engagent par écrit à ne pas saisir et vendre les machines et le stock contenus dans l’usine ; une société de gardiennage va désormais veiller sur la fonderie. Le document est également signé par la région Occitanie, l’intercommunalité de Decazeville et les représentants du personnel.

Le protocole est valable jusqu’au 30 juin. Le groupe MH Industries dispose de ce délai pour confirmer sa reprise du sous-­traitant automobile. Une étude de faisabilité est en cours et les négociations semblent, de source syndicale, assez avancées. Dans un premier temps, l’intercommunalité de Decazeville va prendre à sa charge les frais de gardiennage, renforcé par des rondes de la police municipale. Pas question que le lieu soit pillé ou vandalisé ! Surtout, MH Industries rachèterait les machines tandis que la région Occitanie ferait l’acquisition des murs, jusqu’ici propriété de la société chinoise Jinjiang.

Du côté des salariés, l’optimisme est de rigueur : la reprise de l’activité, prévue pour janvier 2023, aurait lieu dès le mois de septembre 2022. « C’est notre grande fierté : donner la possibilité à MH de concrétiser son projet industriel », s’écrie David Gistau (CGT).

Un combat historique, qui se poursuit aux prud’hommes

Cependant, une grande inconnue demeure : parmi les 333 emplois de la SAM, combien seront préservés par le repreneur ? « Le projet de MH Industries est ambitieux et la SAM serait la vitrine de ce groupe », estime le syndicaliste. D’où l’espérance de voir une majorité de salariés retrouver leur travail à la fonderie, même si beaucoup d’entre eux devront être formés à de nouvelles tâches. MH Industries ne cache pas son envie de grandir et veut doubler son chiffre d’affaires dès 2023. Son patron, Matthieu Hède, voit dans la SAM l’opportunité d’une diversification inscrite dans sa stratégie, après avoir acquis un site industriel à Brive (Corrèze) en 2019.

La région Occitanie s’est fortement engagée pour trouver une issue industrielle à la SAM et sa présidente, Carole Delga, entrevoit une « sortie de crise ». Elle souligne « l’abnégation et la responsabilité » des métallos de Viviez. Leur lutte figure d’ores et déjà dans l’histoire sociale du bassin de Decazeville, dans l’histoire de la classe ouvrière aveyronnaise. À la grève mythique des mineurs en 1961 et 1962, longue de 66 jours, où les gueules noires avaient passé le réveillon de Noël au fond des galeries, s’ajoute désormais le combat pour la SAM. Un combat déterminé et lucide. Depuis un an, les salariés de la fonderie ont organisé 83 assemblées générales ; 15 rassemblements ont permis à la population du bassin, et bien au-delà, de manifester sa solidarité. La lutte se poursuit désormais aux prud’hommes pour obtenir des indemnités supralégales du donneur d’ordres Renault, coupable d’avoir abandonné son fournisseur en pièces métalliques.

Au cours de ces cinq mois de présence permanente dans la fonderie, des liens très forts se sont créés entre ces femmes et ces hommes qui ont vécu une aventure commune. Ce lundi, à midi, viendra le moment de la séparation. « Ça va être très douloureux, prévoit David Gistau. Mais nous avons la fierté d’être allés au bout de ce qu’on pouvait faire. »

 publié le 23 avril 2022

Dimanche : pour une société
dans laquelle vivre et lutter ensemble

edito de l’Actu Hebdo CGT sur https://r.newsletter.cgt.fr/

Enfant, j’écoutais avec attention les histoires de mon grand père, soldat pendant la Seconde Guerre mondiale. À l’école, je découvrais les mécanismes de la montée du fascisme et les horreurs de la guerre.

 Puis, dans mon parcours militant à la CGT, j’ai rencontré d’anciens résistants. J’écoutais Cécile Rol Tanguy m’expliquer, avec humilité, comment elle cachait “juste” – ce sont ses mots – des armes dans le landau de son bébé.

 Comme de nombreux militants, je me suis souvent posé la question : moi, qu’aurais-je eu le courage de faire ?

Je n’ai jamais connu de situation aussi extrême… J’espère ne jamais en connaître. Mais cette histoire, ces histoires individuelles, font souvent écho à mon engagement quotidien.

Être là, ne pas se taire, sacrifier une journée de salaire ou encore glisser une enveloppe dans une urne pour barrer la route à l’extrême droite...

Ces gestes peuvent apparaitre dérisoires au regard de ce passé ou de ce qui se passe sur la planète. Pourtant, réunis, ils permettent de veiller tous ensemble à ce que notre société reste une société où nous pouvons vivre et lutter tous ensemble.

Alors, dimanche j’irai voter. Et lundi, quoi qu’il advienne, je poursuivrai le combat.

Plus que jamais, j’irai préparer le 1er mai, convaincre mes collègues d’aller manifester pour la paix, de meilleurs salaires et pour une retraite à 60 ans pour tous.

 publié le 22 avril 2022

Un vote pour souffrir le moins possible 

Par Kamelia Ouaissa sur https://www.bondyblog.fr/

Cette élection présidentielle est la première pour notre contributrice Kamélia Ouaissa. Mais après une campagne fantôme, marquée par l'absence de débats d'idées et la primauté l'extrême-droite, l'heure est maintenant venue de faire un choix pour le second tour. Alors que Marine Le Pen n'a jamais été aussi proche d'accéder au pouvoir, notre contributrice ne peut se résoudre à l'idée de lui laisser la chance de nuire aux plus fragiles. Edito

Après la tristesse, la déception puis la colère, c’est la peur et la confusion qui prennent place. Au lendemain des résultats du premier tour et même si la pilule est encore difficile à avaler, il faut réfléchir à quoi faire. Je me suis demandée si, au final, mon vote pouvait vraiment faire pencher la balance, pire encore si mon rôle de citoyenne avait, encore, une réelle valeur en France. Voter Emmanuel Macron pour faire barrage à l’extrême droite ou ne pas voter et laisser une potentielle voix gratuite au fascisme.

Inconcevable de laisser, par le vote blanc ou l’abstention,  une possibilité à l’extrême droite d’être au pouvoir.

Je ne voulais pas que ce dilemme se pose une nouvelle fois, 5 ans après. Il est cependant inconcevable de laisser, par le vote blanc ou l’abstention,  une possibilité à l’extrême droite d’être au pouvoir.

Peur d’être considérée comme française de seconde zone. Peur de l’État de non-droit dans lequel les résidents étrangers, les exilés, les musulmans et musulmanes visibles seront. Peur pour nos libertés d’expression, de culte, d’opinion, de conscience, ou de manifestation. Il va donc falloir aller voter pour le bourreau social de ce quinquennat et ce pour éviter à une Le Pen de diriger mon pays.

Malgré tout ce que veulent nous faire croire Gérald Darmanin et Emmanuel Macron depuis l’entre-deux tours, je n’oublierai pas que le Ministre de l’Intérieur avait qualifié Marine Le Pen de ‘trop molle’.

Cette élection se résume à un vote simple : voter pour le moins pire des pires, voter pour éviter la catastrophe. J’ai peur que le résultat de mon vote soit dévastateur. Mais je suis terrifiée que le Rassemblement National prenne le contrôle d’une laïcité déjà mise à mal. Une présidence qui mènerait vers tant de nouvelles discriminations avec une islamophobie accentuée lors de ce quinquennat. Malgré tout ce que veulent nous faire croire Gérald Darmanin et Emmanuel Macron depuis l’entre-deux tours. Et je n’oublierai pas que le Ministre de l’Intérieur avait qualifié Marine Le Pen de “trop molle” quand il s’agissait de laïcité.

Mon devoir citoyen a laissé place à l’urgence sourde contre la montée de l’extrême-droite provoquée par celui-là même qui était au pouvoir.

À 20 ans, ma première élection est aussi ma première expérience du « devoir de citoyenneté ». Je n’imaginais pas que ce vote soit aussi douloureux tant sur un plan humain que psychologique. Mon devoir citoyen a laissé place à l’urgence sourde contre la montée de l’extrême-droite provoquée par celui-là même qui était au pouvoir.

La préférence nationale prônée par Marine Le Pen, pour l’accès aux droits les plus élémentaires comme le logement, la protection sociale, ou l’emploi, m’empêche de laisser faire.

Le barrage à l’extrême droite repose principalement sur l’envie de protéger les miens, ceux qui me ressemblent, d’un sort qui pourrait leur être fatal. La préférence nationale prônée par Marine Le Pen, pour l’accès aux droits les plus élémentaires comme le logement, la protection sociale, ou l’emploi, m’empêche de laisser faire.

Ce qui est sûr c’est que les cinq prochaines années vont être douloureuses. Parce que je suis une jeune femme, maghrébine, musulmane, habitante d’un quartier populaire et issue d’une famille modeste.

Mon vote sera celui qui me permettra de moins souffrir et cette idée est déjà compliquée à imaginer.

Tout se profile à devenir de plus en plus compliqué au cours de ce prochain quinquennat, qui nous promet entre autres un RSA sous condition de travail, une retraite à 65 ans, alors qu’à 62 ans, 25% des Français les plus pauvres sont déjà morts.

On va continuer à protester, se mobiliser, regrouper tout ce qui est à notre portée pour se faire entendre. Ne pas faiblir c’est un peu l’idée. Mon vote sera celui qui me permettra de moins souffrir et cette idée est déjà compliquée à imaginer.

Kamelia Ouaissa

 publié le 21 avril 2022

À La France insoumise,
l’impossible aveu du vote Macron

Mathieu Dejean et Pauline Graulle sur www.mediapart.fr

Pour préserver la cohésion du mouvement qu’ils ont construit, et qui se scinde sur l’attitude à avoir face au second tour de la présidentielle, les cadres insoumis refusent d’appeler clairement à voter Macron. Quand bien même beaucoup s’apprêtent à le faire

Ne pas froisser les militants et électeurs insoumis les plus en colère. Ceux qui disent ne pas « pouvoir » voter Emmanuel Macron au second tour de l’élection présidentielle, tant sa politique les révulse. C’est la ligne rouge que les cadres de La France insoumise (LFI), qui appelaient pourtant à « faire barrage » à l’extrême droite dès le premier tour en votant pour Jean-Luc Mélenchon, se sont imposé de ne pas franchir depuis le 10 avril. 

Pour ce faire, pas d’autre solution que de tourner autour du pot : ils se refusent donc à dire clairement ce qu’ils feront le 24 avril. Même si beaucoup laissent entendre en off qu’ils voteront pour Emmanuel Macron pour faire barrage à Marine Le Pen. 

Cette tentation semblait brûler les lèvres de Jean-Luc Mélenchon, mardi 19 avril, sur BFMTV. Interviewé par Bruce Toussaint qui a tenté de le pousser dans ses retranchements, il s’en est tenu à la ligne décidée par le mouvement. Après avoir demandé aux Français de l’« élire premier ministre » en offrant une majorité à l’Union populaire au « troisième tour » lors des législatives (les 12 et 19 juin prochains), il a rivalisé de contorsions sur l’affaire du second tour, arguant que sa « responsabilité politique » était de « garder uni un bloc de 11 millions de personnes [qui ont voté à gauche au 1er tour – ndlr]. Or elles sont divisées ».

Réitérant ses avertissements du soir du premier tour - voter Le Pen serait une « erreur colossale » –, il a cette fois tenté de dissuader les électeurs de s’abstenir : « Il y a des gens qui pensent qu’il faut s’abstenir. Moi, je leur dis votez ce que vous voulez [blanc ou Macron – ndlr], mais ne vous abstenez pas, restez acteurs de votre histoire », a-t-il lancé, précisant que les politiques de Macron et de Le Pen n’étaient pas de « même nature » - notamment parce que cette dernière ferait « la chasse aux musulmans » si elle était élue. 

Un petit pas supplémentaire par rapport à 2017 - l’Insoumis avait alors renvoyé Le Pen et Macron dos à dos –, qui se faisait déjà sentir le 10 avril au soir. Lors de son discours actant sa défaite dimanche dernier, le candidat avait en effet, poussé par une poignée d’élus vigilants de son entourage, répété à quatre reprises qu’il ne fallait « pas donner une seule voix à Mme Le Pen ».

Les Insoumis sont pourtant toujours très divisés sur la question, d’où la pudeur des cadres du mouvement, conscients de danser sur un volcan. Le résultat de la consultation en ligne des personnes qui ont parrainé la candidature du chef de file de LFI (à laquelle 215 292 soutiens ont participé), publié le 17 avril, en témoigne : le vote blanc ou nul arrive en tête (37,65 %), suivi du vote Macron (33,40 %) et de l’abstention (28,96 %). 

Chacun cherche sa ligne

Toujours pas de consigne, donc, mais un chemin désormais à peu près balisé, sans que jamais il ne soit explicitement énoncé. Au sein du mouvement « gazeux » (« ni vertical ni horizontal », pour reprendre la définition donnée par Jean-Luc Mélenchon), on argue de l’inefficacité des consignes politiques. « Les électeurs ne sont pas notre propriété, ni des moutons dont nous serions les bons bergers », a déclaré le député insoumis Adrien Quatennens sur France Bleu Nord mardi 19 avril. 

« Les consignes de vote, c’est une manière de faire de la politique qui est dépassée, elles ne sont plus efficaces », abonde Pierre-Yves Cadalen, membre de LFI et probable candidat aux législatives à Brest (Finistère). L’Insoumis brestois renvoie par ailleurs au président sortant la responsabilité de faire acte de pédagogie : « Ce n’est pas à nous qu’on va faire le procès de la banalisation des idées d’extrême droite. On nous en demande beaucoup, mais au second tour, c’est à Macron de convaincre. »

L’ancienne porte-parole d’Attac, désormais à la tête du parlement de l’Union populaire, Aurélie Trouvé, approuve aussi cette stratégie de la consigne silencieuse, refusant d’entrer ainsi dans une sorte de chantage moral au vote Macron. « Il est hors de question de laisser entendre que nous pourrions soutenir Macron de près ou de loin, affirme-t-elle. Il s’agit de battre Le Pen au second tour, et Macron aux législatives. Il faut faire en sorte que Le Pen soit battue, mais je ne dirai jamais mon vote. Je comprends la colère des gens face à ce qu’a fait Macron, qui a nourri un monstre, l’extrême droite. Aujourd’hui, il fait face à ce monstre, c’est d’abord sa responsabilité. »

Selon elle, cela correspond d’ailleurs à l’attitude générale du mouvement social, dont elle vient : « Je pense que les consignes de vote ne fonctionnent pas, elles peuvent même être contre-productives. On ne fait jamais passer un message aussi bien que quand on fait réfléchir les gens, au lieu de leur imposer un avis de but en blanc. » 

Même son de cloche de la part de David Guiraud, bien connu chez les Insoumis pour son appétence à se « payer les fachos » sur les plateaux de télévision. Désormais candidat aux législatives à Roubaix, il ne souhaite pas en dire davantage sur la teneur de son vote – blanc ou Macron – dimanche prochain. 

J’ai confiance dans l’intelligence des gens : il faut faire le travail d’expliquer pourquoi Marine Le Pen est un danger pour la République.

« Mon ressenti, c’est qu’appeler à voter Macron est contre-productif, déclare-t-il. Son bilan, ajouté au fait qu’il n’a pas prévu de programme social, rend l’idée même du barrage compliquée. La colère ne vient pas de nulle part et je n’y suis d’ailleurs pas hermétique. » 

Si les cadres insoumis font bloc dans cette stratégie, certains font cependant entendre quelques nuances. D’autant plus que le flou entretenu par Jean-Luc Mélenchon permet d’avoir plusieurs lectures sur l’attitude à adopter dans l’isoloir. 

Faisant l’exégèse du mot d’ordre « pas une voix à Mme Le Pen », David Guiraud en tire la conclusion qu’« on ne dit pas “abstenez-vous”, on est quand même plutôt sur l’idée de faire barrage à Le Pen ».  

Thomas Portes, président de l’Observatoire national de l’extrême droite et co-animateur du parlement de l’Union populaire, assume quant à lui de dire qu’« il faut battre Marine Le Pen le 24 avril », comme une manière de suggérer que les électeurs doivent se rendre dans les urnes et voter dimanche.

Reste que l’auteur d’Au cœur de la haine (Arcane 17, 2020) ne croit néanmoins pas un seul instant à l’impact des consignes de vote : « J’ai confiance dans l’intelligence des gens : il faut faire le travail d’expliquer pourquoi Marine Le Pen est un danger pour la République », juge Thomas Portes qui ne s’imagine pas un seul instant distribuer des tracts appelant à voter Macron.

Des appels plus explicites

Taha Bouhafs, soutien de l’Union populaire, ne ménage pas son énergie pour faire ce travail de conviction. « Il faut empêcher par tous les moyens Marine Le Pen d’être élue. C’est une question de vie ou de mort », a déclaré le journaliste sur Twitter. S’il se garde bien d’appeler à voter Macron, la gravité du message parle d’elle-même. 

Joint par Mediapart, il se dit inquiet : « Autour de moi, les gens ne veulent pas faire barrage, c’est assez impressionnant. C’est déjà le cas chez des personnes lambda, mais là, on parle de militants. Après, les gens se décideront le dernier jour, en fonction des tendances », ce qu’il fera également. 

Il estime pourtant que les mots de Jean-Luc Mélenchon ont été bien choisis : « C’est compliqué d’appeler à voter Macron tout en représentant l’opposition, plein d’électeurs se seraient sentis trahis. Évidemment, il y a une différence entre Macron et Le Pen, et les conséquences d’un quinquennat Le Pen seraient irréversibles, il a été clair là-dessus. »

Je galère à convaincre, car je ne suis moi-même pas enthousiaste à l’idée d’aller voter, mais je ne veux pas laisser la moindre chance à l’extrême droite.

Même discrétion du côté du député insoumis Alexis Corbière, qui refuse de dire publiquement s’il glissera un bulletin « Emmanuel Macron » dans l’urne dimanche : « J’ai pris soin de ne rien dire mais je souhaite très clairement la défaite de l’extrême droite. »

Pour Omar Slaouti, militant antiraciste et signataire de l’appel « On s’en mêle » regroupant plusieurs dizaines de figures de quartiers populaires qui avaient soutenu Jean-Luc Mélenchon au premier tour, à chacun son rôle : « Il y a des logiques internes propres à chaque organisation et qui sont légitimes. Dans cette affaire, il y a ceux et celles qui sont traumatisés dans leur chair au sens propre comme au figuré par le quinquennat Macron ; les militants des quartiers populaires, comme nous, qui ne peuvent pas se permettre de ne pas appeler à voter Macron contre Le Pen ; et ceux qui, au sein de l’appareil insoumis, tiennent à ne pas fissurer le cadre unitaire créé au premier tour, pour éviter des lendemains qui déchantent totalement. »

Dans le concert monocorde de l’« insoumission », Ali Rabeh fait entendre une voix différente. Contrairement à ses camarades, le maire de Trappes, membre du parlement de l’Union populaire, n’a eu aucun mal à expliquer, dès le lendemain du premier tour, qu’il appelait à utiliser le bulletin « Macron ». D’autant plus qu’il qualifie de « sérieuse » l’hypothèse d’une victoire de Marine Le Pen. 

« Même à Trappes, où les habitants seraient directement touchés par une victoire de l’extrême droite, et même au sein des militants de gauche, le bulletin “Macron” est devenu un répulsif, explique Ali Rabeh à Mediapart. Je galère à convaincre, car je ne suis moi-même pas enthousiaste à l’idée d’aller voter. Mais je ne veux pas laisser la moindre chance à l’extrême droite, alors je dis qu’il faut se bouger pour le second tour et utiliser le vote comme quelque chose d’instrumental. »

Une position plus proche de celle des Verts et des socialistes, qui ont eux aussi immédiatement appelé à voter Macron le 10 avril. Le secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), Julien Bayou, a d’ailleurs répété (lui aussi) quatre fois, lors d’une conférence de presse le 14 avril : « Contre l’extrême droite, il ne faut pas s’abstenir », en clin d’œil critique à l’adresse de Jean-Luc Mélenchon. 

Yannick Jadot, candidat écologiste malheureux à la présidentielle (il a réuni 4,6% des voix), a répété dans une tribune le 21 avril son appel à « voter Macron sans hésitation ». Au passage, il épingle ceux qui adoptent une posture « ni-ni » (ni Macron, ni Le Pen), en faisant référence de manière faussement sibylline à « certains responsables politiques, parfois si prompts à évoquer “l’Histoire”, avec un grand H » : « Quand le bloc d’extrême droite dépasse 30 % au premier tour, vanter le “ni-ni” revient à jouer à la roulette russe. Et miser sur la responsabilité des autres pour flatter une partie de son électorat n’est pas à la hauteur de l’enjeu de civilisation qui se pose. »

L’écologiste Sandrine Rousseau, qui avait pointé du doigt la « responsabilité historique » du président sortant à convaincre les électeurs de gauche écologistes, a également déclaré publiquement qu’elle voterait pour lui : « Pas une voix pour Le Pen, d’accord, mais la mienne ira à Macron, c’est plus sûr. On se battra aux législatives de toutes nos forces de gauche et écologistes unies. »

En attendant, l’Insoumis compte bien composer avec l’humeur dégagiste du pays, et ne veut pas repousser, avant ce « troisième tour » décisif, ceux qui se sont mis en état de « grève civique ». Ce bloc de douze millions de personnes qui n’ont pas voté au premier tour, et qu’il espère convaincre de venir aux urnes pour les législatives. 

 publié le 20 avril 2022

Deliveroo : une condamnation historique

Maïa Courtois sur https://rapportsdeforce.fr/

C’est une condamnation qui ouvre une page importante dans la lutte des coursiers. Après une semaine de procès, du 8 au 16 mars, l’entreprise Deliveroo France vient d’être condamnée à la peine maximale encourue pour travail dissimulé. La justice reconnaît ainsi que les livreurs de la plateforme auraient dû être salariés, et non auto-entrepreneurs. Et que l’entreprise a dévoyé le cadre légal du travail. 

 « Cest la première condamnation au pénal d’une plateforme de livraison. Et pas n’importe laquelle : la première d’entre elles ». Ainsi est résumée par Laurent Degousée, juriste pour la fédération Sud Commerces, l’importance du verdict rendu par le tribunal correctionnel de Paris. Début mars, Deliveroo France a répondu aux accusations de « travail dissimulé » pendant une semaine de procès. La justice vient de rendre son jugement, ce mardi 19 avril. L’entreprise est condamnée à la peine maximale prévue par la loi : 375 000 euros d’amende.

Le verdict est historique. Il reconnaît que les livreurs de cette plateforme auraient dû travailler comme salariés. Et non comme auto-entrepreneurs. Si des coursiers ont pu, par le passé, gagner aux Prud’hommes sur cette question, c’est la première fois qu’une condamnation au pénal est établie.

Au-delà de l’entreprise elle-même, trois ex-dirigeants étaient sur le banc des accusés. Hugues Decosse et Adrien Falcon sont condamnés à douze mois de prison avec sursis, et cinq ans avec sursis d’interdiction de diriger une société. Tous deux avaient occupé le poste de directeur général de Deliveroo France sur la période couverte par le procès, de 2015 à 2017. Les deux ex-DG écopent également, chacun, d’une amende de plus de 27 000 euros à verser à l’URSSAF.

Le troisième homme, Elie Demoustier, directeur des opérations jusqu’en 2018, est condamné en tant que salarié complice à quatre mois d’emprisonnement avec sursis.

 Deliveroo doit des dommages et intérêts aux syndicats et aux livreurs victimes

 Le jugement rendu par le tribunal correctionnel est resté fidèle aux réquisitions de la procureure énoncées le 16 mars. Lors du dernier jour du procès, raconté en détails par Les Jours dans une série dédiée, la procureure avait dénoncé « une instrumentalisation et un détournement de la régulation du travail ». De quoi construire un système de « dissimulation systémique » d’emplois, selon ses termes. Elle avait requis les peines aujourd’hui prononcées à l’encontre des ex-DG.

« Leur défense était catastrophique. On a des faits qui parlent pour nous. Et personne n’est mieux placé que nous pour les dire. On ne pouvait que gagner », réagit Jérémy Wick, coursier à Bordeaux, engagé au sein du premier syndicat CGT de livreurs.

Contactée, l’entreprise Deliveroo France n’a pas encore donné suite à notre demande de réaction.

Elle devra verser 50 000 euros de dommages et intérêts à chaque syndicat engagé dans les parties civiles. À savoir : la CGT, Solidaires, Sud Commerce et Services, la CNT-SO, et le Syndicat national des transports légers.

Des dommages et intérêts seront aussi versés aux 116 livreurs qui se sont portés partie civile. « Ils auront au minimum 1 500 euros de provisions », explique Laurent Degousée. Une audience portée sur l’intérêt civil précisera le montant de ces versements individuels. Elle aura lieu le 6 février 2023.

Enfin, ce jugement en première instance devra être rendu visible là où Deliveroo est présent en ligne. Et ce, durant un mois. L’affichage devrait se faire sur l’application mobile et/ou le site de l’entreprise. Les modalités restent, là aussi, à préciser.

Ce procès, « c’est une grenade dégoupillée »

 « Ce procès va déboucher sur d’autres procès. C’est une grenade dégoupillée », croit Laurent Degousée. Le procès faisait suite à plusieurs enquêtes, dont celles de la Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (ex-DIRECCTE) et de l’Office central de lutte contre le travail illégal. Il ne couvrait qu’une période précise : du 20 mars 2015 au 12 décembre 2017. « Or, depuis, la situation s’est empirée. On a encore plus tiré vers le bas ces travailleurs », souligne le juriste.

« Ce qui se passait durant la période 2015-2017, est encore largement valable aujourd’hui. La géolocalisation permanente, l’auto-édition des factures… Tout cela continue », complète Jérémy Wick.

Ce procès au pénal fera donc jurisprudence, et les Prud’hommes seront au coeur de la tourmente. « On a déjà eu des cas de coursiers qui se sont faits indemniser 15 000, 20 000 euros », rappelle Laurent Degousée. D’autres dossiers sont en cours de traitement.

Jérémy Wick, par exemple, fait partie d’un groupe d’une vingtaine de coursiers de Bordeaux espérant faire requalifier leurs contrats de travail Deliveroo aux Prud’hommes. L’audience a eu lieu la semaine passée. Le jugement devrait être rendu mi-juin.

En juin également, une affaire importante concernant Frichti, une autre plateforme, sera jugée aux Prud’hommes de Paris. Il s’agit de « 99 dossiers d’auto-entrepreneurs sans-papiers. Ils veulent obtenir réparation, avec la possibilité, à terme, d’être régularisés », expose Laurent Degousée. Sud Commerces et la CNT-SO les accompagnent.

Dans la foulée du jugement de ce jour, la CNT-SO dépose une requête visant à l’annulation des élections professionnelles pour les travailleurs des plateformes, prévues entre le 9 et le 16 mai. « La formule de représentation au rabais prévue par le gouvernement n’est pas acceptable au vu de la condamnation », estime le syndicat. Sur la forme également, « le scrutin a été organisé dans des conditions matérielles et juridiques déplorables ».

L’enjeu global du travail ubérisé

 La question de fond était de savoir si Deliveroo était une plateforme de simple mise en relation entre coursiers et clients ; ou une entreprise prestataire de services de livraison. La justice a conclu à la seconde option. Elle estime que les livreurs étaient donc soumis à un lien de subordination par rapport à leur employeur, Deliveroo France.

La Cour de Cassation définit la subordination comme « l’exécution d’un travail sous l’autorité d’un employeur qui a le pouvoir de donner des ordres et des directives, d’en contrôler l’exécution et de sanctionner les manquements de son subordonné », dans son arrêt du 28 novembre 2018 sur Take Eat Easy.

Pour Laurent Degousée, ce procès s’inscrivait dans un enjeu global. Celui du travail ubérisé, et de sa « forme d’emploi atypique dont l’enjeu est qu’elle ne devienne pas la norme ».

« C’est une des petites pierres apportées à l’édifice. Il en faudra d’autres pour les faire tomber. Mais il y en aura d’autres », espère aussi Jérémy Wick. D’ici là, le jugement du jour « ne va pas bouleverser notre quotidien. Mais il nous légitime et nous conforte. Cela aura un effet boule de neige pour motiver d’autres livreurs et organisations ».

 publié le 19 avril 2022

Pourquoi je ne voterai pas Macron

Petrs Borel professeur de français en lycée sur https://blogs.mediapart.fr

Je ne voterai pas Macron ce dimanche. Il ne s'agit nullement d'une manifestation de colère ou de dégoût mais d'un choix mûrement réfléchi dont je tiens à rendre compte pour répondre à ceux qui penseraient qu'une telle décision serait irresponsable.

  Je ne voterai pas Macron dimanche. Et je tiens à préciser tout de suite que ma décision n’est pas l’expression d’un mouvement de colère ou de dégoût face à la politique de l’actuel locataire de l’Elysée mais résulte d’un choix mûrement réfléchi reposant sur une réflexion parfaitement rationnelle dont j’entends m’expliquer ici, non dans le but de convaincre qui que ce soit, mais pour qu’on ne considère pas que ma décision serait irresponsable.

  Commençons d’abord par clarifier un point précis : je ne mets pas un signe égal entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Je sais que la politique de la première, si tant est qu’elle puisse la mettre en œuvre, serait pire que celle du second. Et pourtant ce n’est pas ce qui peut me convaincre de mettre un bulletin Macron dans l’urne ce dimanche, pour la simple et bonne raison qu’il n’est pas suffisant, dans l’époque troublée où nous vivons, d’éviter momentanément le pire. Il faut réfléchir à long terme si on ne veut pas se retrouver dans cinq ans confrontés aux mêmes problèmes qui, s’ils ne sont pas réglés, reviendront encore et encore.

  Je n’avais déjà pas voté Macron au deuxième tour de l’élection de 2017. Pour deux raisons. La première peut être considérée comme irrationnelle, elle reposait sur l’intuition, vague mais persistante, que Macron n’était pas le gentil démocrate qu’il avait l’air d’être et que derrière la figure du gendre idéal se cachait en réalité un personnage autoritaire ayant une conception verticale du pouvoir. La deuxième, parfaitement rationnelle quant à elle, reposait sur l’idée que la politique néolibérale qu’il entendait mettre en œuvre allait mécaniquement faire augmenter le taux de mécontentement dans ce pays et par là accroître l’assise électorale du Rassemblement national. Malheureusement, car j’aurais préféré que mes prévisions fussent fausses, je suis obligé de constater que sur ces deux points je ne m’étais pas vraiment trompé. Et j’avoue avoir eu beaucoup de mal à supporter, durant la campagne de second tour de 2017, le discours infantilisant d’une bonne partie des médias à l’égard de ceux qui avaient fait le même choix que moi.

  Confrontés à un choix qui est le même que celui que nous avons dû faire il y a cinq ans, il nous faut donc nous livrer à un peu de prospective. Imaginons que ceux qui représentent les forces progressistes, mettons les électeurs de gauche, ceux qui ont voté Mélenchon et quelques autres, votent tous pour Macron pour assurer sa réélection, que se passerait-il ? Il serait bien sûr réélu, dans la foulée obtiendrait une majorité à l’assemblée, et il continuerait, comme il l’a déjà annoncé, à mener une politique néolibérale de casse du service public, de destruction du code du travail, de stigmatisation des chômeurs et des précaires. Le taux de pauvreté continuerait à augmenter tandis que les milliardaires continueraient d’accroître leurs fortunes. Comment imaginer dans ces conditions que le problème de la montée de l’extrême-droite auquel nous croyions avoir momentanément échappé en votant Macron puisse se résorber ? Il ne fera au contraire que croître.

  Pour savoir de quoi le paysage électoral de demain sera fait, il faut observer le paysage actuel : on a constaté lors du premier tour que l’électorat se divisait en trois blocs sensiblement égaux. D’une part un bloc de gauche progressiste et réformiste représenté par les votes LFI, EELV, PCF, d’autre part un bloc de droite néolibérale représenté par les votes EM et LR, et enfin un bloc d’extrême-droite représenté par les votes RN, Reconquête et Debout la France. La question qui nous intéresse est évidemment de savoir comment et dans quel sens peut évoluer ce rapport de force. On peut raisonnablement penser que le bloc néolibéral sortirait affaibli d’un deuxième quinquennat Macron. D’abord pour des raisons purement mécaniques de pyramide des âges : l’électorat d’Emmanuel Macron se recrute essentiellement chez les plus de soixante-cinq ans. Ces électeurs seront donc dans cinq ans moins nombreux.

  Si on regarde bien les chiffres, ce bloc sort en réalité considérablement affaibli du premier quinquennat de Macron : en 2017, les scores cumulés de Macron et Fillon représentaient au premier tour 44 % des suffrages exprimés ; en 2022, les scores de Macron et Pécresse ne représentent plus que 32 % soit une baisse de plus de dix points. Le bloc de gauche progressiste, lui se maintient à peu près, progressant légèrement de 27 % à 29 %. Le seul bloc qui connaisse une progression significative est celui constitué par l’extrême-droite, il s’établissait à 27 % en 2017, il est dorénavant à 32 %.

  Comme il n’est pas raisonnable de penser que les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets, on peut imaginer que dans cinq ans, nous aurons un recul du bloc néolibéral, une légère progression du bloc de gauche progressiste et une forte augmentation du bloc d’extrême-droite. La question est de savoir dans quelles proportions. Imaginons qu’au deuxième tour le bloc néolibéral soit éliminé. On se retrouverait donc avec un second tour entre la gauche et l’extrême-droite. On le sait le barrage républicain fonctionne à gauche, assez peu à droite. Peu de chance donc que le bloc néolibéral se mobilise en faveur du bloc progressiste et social, ce qui donnerait toutes les chances à l’extrême-droite de remporter l’élection. Et le rapport de force ne serait pas le même qu’aujourd’hui.

  Imaginons maintenant que Marine Le Pen soit élue en 2022. Les forces de résistance à l’extrême-droite sont encore vives dans le pays. On peut raisonnablement parier sur le fait que les électeurs s’opposant au RN se mobilisent pour les législatives. Et il suffit de regarder la carte électorale des résultats du premier tour pour constater que Marine Le Pen n’arrive en premier que dans une quarantaine de départements et encore parfois d’une courte tête devant Emmnuel Macron ou Jean-Luc Mélenchon. Il serait donc pour elle particulièrement difficile, voire impossible d’obtenir une majorité à l’Assemblée nationale.

  Nous nous retrouverions confrontés comme cela a déjà été le cas dans la cinquième République à un gouvernement de cohabitation. Mieux, il se pourrait qu’aucun des groupes parlementaires n’obtienne la majorité absolue, ce qui forcerait la présidente de la République à former un gouvernement de coalition. Il y aurait donc pendant cinq ans une forme de statu quo qui n’engagerait pas les réformes économiques et écologiques annoncées par la France Insoumise, mais qui ne se livrerait pas non plus à la casse sociale promise par Emmanuel Macron. On serait donc dans la politique du moindre mal. Une telle situation permettrait de surcroît de clarifier les positions de chacun, les débats à l’assemblée et au sein du gouvernement permettant à l’ensemble des citoyens de se faire une opinion sur les différentes options proposées, ce qui, généralement, se révèle favorable à la gauche.

  Certes, me dira-t-on, mais pourquoi serait-il préférable que cette situation arrive maintenant plutôt que dans cinq ans ? Parce que, comme je le disais, dans cinq ans le rapport de force ne sera plus le même. Emmanuel Macron à l’orée de son quinquennat promettait d’être un rempart contre l’extrême-droite. Cinq ans ont passé et on a pu constater que l’actuel président ne s’est pas contenté d’être une passoire face au fascisme mais qu’il s’est révélé être une passerelle. Nous nous sommes habitués à l’intolérable, nous avons accepté l’inacceptable. Nous ne rappellerons pas les tentes de migrants lacérés, les mains arrachés, les yeux crevés, les morts, parce qu’il faut le souligner, le régime sous lequel nous vivons tue et a tué. Faut-il évoquer les discours de plus en plus droitiers qui trouvent notamment Marine Le Pen « un peu molle », la dérive autoritaire sans précédent qui fait de la France selon les observateurs internationaux « une démocratie défaillante » ?

  Et comment pourrait-il en être autrement ? Face aux contestations sociales des politiques qu’il met en oeuvre, le bloc néolibéral est entraîné dans une escalade sans fin vers toujours plus de répression et d’autoritarisme. À mesure que ses forces s’affaiblissent, il est obligé de s’adosser au bloc d’extrême-droite pour pouvoir maintenir son emprise sur la société. La police a été ainsi laissée en roue libre. L’extrême-droitisation des discours dans la sphère médiatique est ainsi devenue la norme au point que Jean-Luc Mélenchon, le seul homme politique d’envergure à ne jamais avoir cédé sur les principes républicains, a été taxé d’ambiguïté. Au point que la candidate d’un parti censément républicain reprenne à son compte l’expression de « grand remplacement ». Macron réélu, il n’y a aucune raison pour que cette fuite en avant s’interrompe. Les discours d’extrême-droite vont continuer à saturer l’espace médiatique et vont infuser encore plus qu’ils ne l’ont déjà fait dans l’ensemble de la société.

  Face à cela, quelle possibilité aurons-nous de répliquer ? Les syndicats ont été affaiblis, ils continueront à l’être. L’école pouvait jouer jusqu’ici le rôle de contre-pouvoir. Mais là encore, le travail de sape entamé avec Blanquer va se poursuivre et s’amplifier. On le voit déjà, les enseignants porteurs de valeurs de gauche sont menacés, ils le seront encore plus avec le pouvoir accru des chefs d’établissement et des directeurs d’école. L’école dans son ensemble va subir une caporalisation sans précédent où ceux qui prônent une éducation émancipatrice seront priés d’aller voir ailleurs et de dégager. Ce que nous annonce Emmanuel Macron a le mérite d’être assez clair : apprentissage dès la cinquième, augmentation des frais d’inscription à l’université. Le but évident est de transformer l’ensemble des classes populaires en employés corvéables à merci, surtout pas d’en faire des citoyens éclairés et émancipés.

  Comment imaginer dans ces conditions qu’une conscience de gauche puisse émerger dans les jeunes générations qui obtiendront le droit de vote dans les cinq ans à venir ? Si l’on ajoute à cela la récente nomination d’un catho traditionaliste à la tête du conseil supérieur des programmes et le fait que la plupart des éditeurs de manuels scolaires soient tombés sous la coupe de Bolloré, le tableau a de quoi saisir d’effroi l’électeur de gauche.

  On connaît la métaphore : plongée directement dans une casserole d’eau bouillante, une grenouille en saute immédiatement échappant ainsi à la mort. En revanche, plongée dans la même casserole d’eau tiède placée sur le feu, ses défenses s’affaiblissent progressivement et elle finit par mourir ébouillantée sans réagir. Emmanuel Macron nous amène inexorablement à nous habituer à l’inacceptable, il prépare ainsi bien plus sûrement la victoire idéologique de l’extrême-droite que pourrait ne le faire Marine Le Pen. Imagine-t-on la réaction des médias si Marine Le Pen avait fait en matière de répression ne serait-ce que la moitié de ce qu’Emmanuel Macron a accompli ? On imagine dorénavant l’argumentaire : « ce que nous faisons n’est pas pire que ce qu’Emmanuel Macron a fait ».

  Arrivé à ce point de mon raisonnement, il convient d’envisager les principaux arguments que l’on pourrait m’opposer pour m’inciter à voter Macron. J’entends les examiner un par un afin de bien prouver que j’y ai réfléchi.

1. L’élection de Marine Le Pen encouragerait le passage à l’acte de factions d’extrême-droite qui prônent la violence.

  Pas besoin d’être un observateur avisé pour se rendre compte que c’est, dans une large mesure, déjà le cas. On a pu assister à des appels au meurtre sur les réseaux sociaux sans que cela ne semble émouvoir grand monde. On assiste à des actions coups de poing contre des militants de gauche, les forces d’extrême-droite n’ont pas attendu l’élection de Marine Le Pen pour se manifester dans l’espace public. La question n’est pas tant de savoir si ces forces se manifesteraient que de déterminer quelle résistance la société serait en mesure de lui opposer. Mon analyse est qu’une élection de Marine Le Pen rendrait ces manifestations de force plus scandaleuse pour l’ensemble des médias et de l’opinion publique. Le rapport de force médiatique s’inverserait : l’extrême-droite redeviendrait l’ennemi puisqu’il s’agirait pour le bloc néolibéral de reconquérir le pouvoir, en s’alliant au besoin avec la gauche sociétale.

2. Marine Le Pen pourrait passer outre le pouvoir du parlement en utilisant le référendum pour imposer une modification de la constitution lui donnant davantage de pouvoirs.

  Comme nous l’avons dit, le rapport électoral n’est pas favorable aux idées d’extrême-droite, on peut raisonnablement tabler sur le fait qu’une majorité de deux tiers des électeurs s’opposerait dans les urnes à un tel projet. Et comme nous l’avons dit, il y a des risques non négligeables que le rapport de force ne soit pas le même dans cinq ans.

3. Une fois au pouvoir, l’extrême-droite ne le lâche pas.

  Sur quels exemples s’appuie-t-on pour étayer cette affirmation ? La Hongrie ? La Russie (si tant est que Poutine soit d’extrême-droite) ? Ce sont des régimes qui n’ont pas une culture démocratique bien ancrée et qui vivent dans la nostalgie d’une époque où leur place sur la scène internationale était liée à une forme de régime autoritaire. Les démocraties illibérales que sont en train de devenir la Turquie d’Erdogan et l’Inde de Modi ? Ces démocraties ont vécu pendant des années avec un parti dominant qui écrasait tous les autres et dont l’effondrement a permis l’émergence d’un pouvoir autoritaire marqué par l’intégrisme religieux. Si on veut comparer ce qui est comparable, il faudrait rapprocher la France d’autres pays semblables où l’extrême-droite a été amenée à exercer des responsabilités, soit l’Italie, l’Autriche ou encore les Etats-unis. On constatera que, dans ces trois exemples, l’alternance a eu lieu et que l’extrême-droite a été chassée par les urnes.

  Fort de ce raisonnement et les principales objections qu’on pouvait lui opposer ayant été écartées, il conviendrait en toute logique que je ne me contente pas de ne pas voter Macron mais, comme certains électeurs de gauche comptent le faire, que j’aille jusqu’à poser un bulletin Marine Le Pen dans l’urne. Je ne le ferai pas. Pour deux raisons. La première est viscérale : tout dans mon parcours et dans ma vision du monde m’oppose au projet porté par Marine Le Pen et je me refuse à lui apporter ma caution même dans une perspective purement tactique. La deuxième est que mon analyse repose sur une série de suppositions qui ne sont que des suppositions. Autrement dit je ne suis pas certain d’avoir raison. Et je pourrais difficilement me pardonner de m’être trompé.

  Je me cantonnerai donc à m’abstenir (ou à voter blanc, je n’ai pas encore décidé) en vertu du raisonnement qui me semble le plus rationnel dans la circonstance présente : si Marine Le Pen est élue cette fois-ci, c’est qu’elle le sera dans une proportion encore plus large en 2027. Plutôt que de jouer le castor, il convient donc de tout mettre en œuvre pour que cette élection soit la moins nocive possible.

  J’ajouterai pour finir que mon choix n’est pas définitivement arrêté. Ceux qui pensent que j’ai intérêt à voter Macron peuvent encore essayer de me convaincre. Mais il va falloir être plus convaincant que les partisans de cette option ne l’ont été jusqu’à présent. Je m’étonne du fait que ceux qui se présentent comme le camp de la raison essayent essentiellement de peser sur mes affects. Donc je vous le dis de façon à ce que ce soit clair : inutile de jouer la carte de la culpabilisation, je ne suis pas responsable de la montée de l’extrême-droite, inutile également de jouer sur la peur. J’aurai de toute façon peur quelle que soit l’issue du scrutin, mais c’est précisément parce que je ne me laisse pas dominer par la peur qui est souvent mauvaise conseillère que je ne voterai pas Macron ce dimanche. Maintenant si vous avez des arguments rationnels à faire entendre, je suis prêt à en tenir compte.


 

Un commentaire, parmi d’autres

  • Par Gil DELHOUME

Merci pour ces éclairages très bienvenus ; je partage votre argumentaire très solide . Personnellement je vais voter Macron parce-que mon fils et mes frères ont de bonnes têtes d'arabes . Si aujourd'hui la BAC les arrête , les tutoie et les rudoie sans vergogne quasi toutes les semaines , que sera leur quotidien sous un régime qui autorisera/encouragera une totale désinhibition ? Quel sera le sort de mes élèves irakiens et syriens séjournant en France depuis peu avec des statuts provisoires ? 

 publié le 18 avril 2022

LFI: 66% des soutiens de Mélenchon
ne voteront pas Macron

Par Astrid de Villaines sur https://www.huffingtonpost.fr/

LFI a lancé une grande consultation sur sa base de 215 292 soutiens apportés à Jean-Luc Mélenchon. Ils préfèrent le bulletin blanc, nul ou l'abstention.

POLITIQUE - Les urnes insoumises ont parlé. Comme en 2017, Jean-Luc Mélenchon a consulté sa base (environ 300.000 personnes) pour lui demander ce qu’elle comptait faire au second tour de la présidentielle 2022.

L’Insoumis en chef n’a pas proposé l’option “Marine Le Pen” qu’il combat et proposait à ses troupes trois options: vote blanc ou nul, abstention ou vote pour Emmanuel Macron. Les résultats sont sans appel: ce n’est pas le président de la République qui arrive en tête de cette consultation.

Selon les résultats transmis par le mouvement ce 17 avril, sur 215.292 participants au vote, 37,65% d’entre eux ont choisi le vote blanc ou nul et 28,96% disent qu’ils s’abstiendront, soit un total de 66,61% qui ne votera pas pour Emmanuel Macron. 

Arrivé en deuxième position, le bulletin de vote pour le président sortant n’obtient que 33,40% des sondés, soit un tiers des personnes ayant répondu. “Le résultat de cette consultation n’est pas une consigne donnée à qui que ce soit (...) Chacun conclura et votera en conscience, comme il l’entend”, précise le communiqué de La France insoumise qui publie ces résultats.

En 2017, une consultation similaire avait amené environ 240 000 Insoumis à choisir à 36,12% pour le vote blanc ou nul, à 34,83% pour Emmanuel Macron, et à 29,05% pour l’abstention.

 publié le 17 avril 2022

Manif contre l’extrême droite à Paris :
« Mieux vaut un vote qui pue
qu’un vote qui tue »

.James Gregoire et David Perrotin sur www.mediapart.fr

Des milliers de personnes ont défilé dans toute la France ce samedi pour « dire non à l’extrême droite ». Au sein de la gauche, comme dans le cortège parisien, deux tendances cohabitent : ceux qui iront faire barrage et les abstentionnistes

Ce samedi à Paris et en plein soleil, la foule était déterminée à dire « non à l’extrême droite » tout en dénonçant la politique d’Emmanuel Macron. Près de 22 000 personnes (dont 9 200 à Paris selon la préfecture et 40 000 selon les organisateurs) ont en effet répondu présent  à l’appel unitaire à rassemblements - partout en France et dans la capitale - lancé par une centaine d’organisations de la société civile. 

« En rejetant Marine Le Pen, il s'agit d'empêcher l'avènement d'un projet de société destructeur de l’État de droit, de la république démocratique sociale et solidaire que nous défendons chaque jour », précisait le communiqué publié la veille par les organisateurs, à l’instar de la LDH, SOS Racisme, la CGT, le Syndicat de la magistrature ou encore le Syndicat national des journalistes. 

Si dans toutes les têtes s’imposaient les images des mobilisations massives de 2002 lorsque Jean-Marie Le Pen avait accédé au premier tour, tous se sont rendus à l’évidence : l’antifascisme mobilise beaucoup moins. « On voit que les idées d’extrême droite ont bien fait leur chemin depuis », regrette Cécile, 67 ans, qui est partagée entre colère et amertume face à une mobilisation « si faible »

Ce 1er mai 2002, environ 1,3 million de personnes, dont 400 000 à Paris, avaient battu le pavé dans toute la France pour « faire barrage par leur vote à Jean-Marie Le Pen ». Une mobilisation qui restera comme une des plus importantes avec celles organisées après l’attentat contre Charlie Hebdo

« Menu sur place ou à en pleurer »

Les temps ont cette fois-ci bien changé. Si Marine Le Pen n’a jamais été aussi proche d’accéder au second tour, l’inquiétude des personnalités politiques et syndicales s’est faite bien discrète. À l’exception de quelques têtes, (Olivier Besancenot, Audrey Pulvar, Danielle Simonnet, Jérôme Rodriguez…), la manifestation comptait surtout des militants ou des membres d'associations antiracistes. Depuis dimanche, la gauche n’a cette fois-ci pas su ou voulu déployer son énergie pour motiver les foules. 

Les slogans déployés tout au long du parcours entre Nation et République, illustrent quant à eux le dilemme vécu aujourd’hui par une large partie de la gauche. Ceux pour qui « dire non à l’extrême droite » implique de voter « une fois encore » pour Emmanuel Macron et qui l’affichent de différentes manières sur leurs pancartes :  « Mieux vaut un vote qui pue qu’un vote qui tue », « Ni Macron, ni Le Pen, mais surtout pas Le Pen », ou « Menu sur place ou à en pleurer ». Et les autres qui revendiquent leur future abstention.

Au milieu de nombreux chants revendicatifs, une voix grave et rocailleuse résonne. Les sourcils froncés, épais, mis en valeur par le kaki de sa veste, Sylvain veut montrer son opposition pure et simple à Marine Le Pen : « Je viens d’une famille de travailleurs. On est des purs prolos. Voter Macron, ce n’est pas accepter le capitalisme, c’est refuser le fascisme. »
Indépendamment de son origine sociale, Sylvain votera Emmanuel Macron dans une semaine, tout comme il avait voté Chirac en 2002. Il estime que le barrage républicain est plus important que tout : « En 2017, je n’ai pas voté parce que c’était sûr que Macron allait gagner, mais là, quand tu vois le score que font Le Pen et Zemmour, je suis inquiet », confie-t-il. 

Une crainte partagée par Anzoumane Sissoko, membre de la Marche des solidarités, qui a organisé la manifestation : « Le mot d’ordre est clair : aucune voix pour Le Pen ! » Mais avec cette marche, il souhaite aussi dénoncer « cinq ans de politique répressive d’Emmanuel Macron » et cite comme exemple la loi « séparatisme », les « détentions arbitraires de personnes exilées », et l’absence « d’avancée sociale en cinq ans ». 

Au milieu des drapeaux qui s’agitent et de la foule qui chante, Alexis, 27 ans, avance tranquillement. Cet agent d’accueil a profité du week-end ensoleillé pour montrer son opposition au choix qui lui est « imposé » : « Je refuse de voir une raciste à la tête d’un pays comme la France », lance-t-il, tout en continuant de taper de mains pour soutenir les « siamo tutti antifascisti » de la foule. Lui qui a voté Yannick Jadot au premier tour et comptait s’abstenir avant de se raviser, tente alors une comparaison : « Macron ce n’est pas le mieux, loin de là, mais entre la gastro et le Covid, j’ai choisi. » 

Dans le parcours, un cortège de la fédération parisienne du Parti socialiste ne passe pas inaperçu et reçoit quelques insultes. « C’était une évidence d’être ici aujourd’hui », insiste Alexandre, 50 ans et militant socialiste qui justifie malgré tout son vote pour Anne Hidalgo : « La question qu’on devrait me poser, c’est pourquoi je ne peux pas voter pour Mélenchon », poursuit-il. Il montre son T-shirt avec une inscription pro-Ukraine pour dénoncer les positions « pro-Poutine de Mélenchon ». 

Des militants socialistes, communistes et de la LFI défilent

Plus loin dans le cortège, des militants du Parti communiste distribuent des tracts montrant Fabien Roussel appeler « au rassemblement ». Julien, 46 ans, a justement voté pour le candidat communiste et dit aujourd’hui « s’en mordre les doigts ». Avec sa pancarte « Ne cédez pas au R-haine » et son fils de 16 ans à ses côtés, il martèle l’importance de battre l’extrême droite dimanche 24 avril. « C’est trop dangereux de confier le pouvoir à l’extrême droite. Cinq ans de Macron seront difficiles, mais il faudra se battre pour défendre encore et encore nos droits », explique-t-il. Plus loin, Yann 35 ans, déambule avec la tête de Jean-Luc Mélenchon collée à son costard trois-pièces. Militant de La France insoumise, il défend le vote barrage : « On a le choix avec deux extrêmes droites au second tour, je voterai pour la moins pire des deux ». 

Il aborde ensuite les sondages montrant que 30 % des électeurs de Mélenchon au premier tour voteraient Marine Le Pen au second, et veut relativiser. « Je n’y vois pas quelque chose de négatif. Cela signifie qu’on a réussi à faire en sorte que des gens qui auraient voté Le Pen au premier tour, ont finalement voté Mélenchon. Qu’on les perde face à Macron au second tour, c’était inéluctable », juge-t-il, estimant que c’est « déjà un petit pas contre l’extrême droite ». 

Lucile, 39 ans, tient une pancarte avec cette interrogation : « Abstention = collaboration ? ». « Je veux faire réfléchir ceux qui comptent s’abstenir. Pour moi, ceux qui n’iront pas voter Macron, ne veulent pas voir que c’est un privilège. Le privilège de ceux qui ne sont pas directement concernés par la politique de Le Pen », explique-t-elle avant de dénoncer l’autre effet, selon elle, d’une abstention massive. « On croit que la France est massivement à droite, mais si les abstentionnistes votaient, on verrait que c’est une illusion ».   

Le rejet du « vote barrage »

Comme à Marseille, Lyon, Poitiers ou Grenoble, les manifestants parisiens scandaient leur peur et leur colère de voir Marine Le Pen au pouvoir. De nombreux jeunes pourtant défilaient aussi pour rejeter cette fois-ci « tout barrage ». « Je suis abstentionniste, mais je suis présente aujourd’hui pour montrer qu’il y a une différence entre la politique et l’électoralisme », témoigne Laure, 35 ans.

« On a craché à la figure de tous les gens qui ne votent pas, mais les gens devraient ouvrir les yeux. La jeunesse de ce pays est ultra-politisée. Il va falloir comprendre qu’elle rejette désormais ce système et qu’un véritable changement passera par la rue », estime la jeune femme qui regrette « cette France de plus en plus à droite ». Le second tour se résume selon elle en un seul choix : « le fascisme ou l’autoroute vers le fascisme ». Face à elle, des pancartes affichent cette tendance plus radicale : « Nos pavés ne rentrent pas dans vos urnes », ou « À bas l’État, les flics et les fachos ».

Lucas, 24 ans, qui manifeste pour la première fois de sa vie, n’ira pas voter non plus pour le second tour. La pancarte qu’il tient sert de justification. Il exhibe le visage de Macron affublé d’un gilet jaune, un œil blessé par un LBD. « Je ne peux pas voter pour Macron, lui qui est responsable de toutes les violences policières qu’on a pu voir pendant le quinquennat. » 

Si cette élection est pour beaucoup « un remake » de 2002 ou de 2017, la colère a pris le pas sur les certitudes de faire cette fois-ci barrage à Marine Le Pen. Ceux qui iront glisser un bulletin Macron, ne veulent même pas blâmer ceux qui resteront chez eux. « J’irai voter contre Le Pen tout en comprenant ceux qui n’y arrivent pas », explique Clémence 37 ans. Et de lâcher : « Faut bien que certains s’y collent ». 

 publié le16 avril 2022

Montpellier : le lieu associatif
«  Le Barricade » attaqué par des militants fascistes

Ricardo Parreira sur : https://www.lamule.media/

Ce jeudi soir, 14 avril 2022, vers 21 : 30, entre dix et quinze militants d’extrême droite ont attaqué, pour la deuxième fois depuis l’ouverture du nouveau local (samedi 11 décembre 2021), l’association Le Barricade. Dans une action très rapide et de grande violence, les militants fascistes ont jeté un fumigène bleu à l’intérieur de l’espace, puis des bouteilles de vodka/Manzana vides et des pierres vers les personnes qui se tenaient tranquillement à l’intérieur. Également, la baie vitrée de l’entrée fut brisée.

Sous le choc, les personnes présentes ont tenté de se défendre ; « l’utra gauche, vas-y viens ! » Ont crié les fafs, qui ont rapidement commencé à fuir vers l’avenue de Maurin.

Évidement, le lieu associatif Le Barricade, qui rassemble des personnes d’horizons différents, luttant pacifiquement pour partager des idées sociales de gauche, dérange les fascistes à Montpellier. Ces fafs, violents et plein de rage, sans crainte de représailles, mettent consciemment en danger l’intégrité physique des paisibles usagers qui profitent de cet espace alternatif. 

Pour un des membres de l’association, ce genre d’attaque peut avoir pour objectifs de susciter la peur et d’éloigner les nouveaux membres, car l’association devient de plus en plus populaire à Montpellier.

 publié le 15 avril 2022

« J’habite un logement insalubre
sans douche ni WC » : mal-logés, victimes des propriétaires, oubliés par l’État

par Rémi Yang sur https://basta.media/

Depuis plus d’un mois, l’association Droit au logement a installé un campement en plein Paris pour exiger le relogement des 200 personnes. Des familles menacées d’expulsion ou logées dans un logement insalubre, pourtant reconnues comme prioritaires Dalo.

Cet après-midi, le soleil baigne le campement de l’association Droit au logement (DAL), place de la Bastille à Paris. Sur des chaises, à l’extérieur, un groupe d’adhérentes et d’adhérents se préparent à aller coller des affichettes alors que la sono crache tantôt du R&B, tantôt du reggae. Dans la tente, Passy, un militant du DAL, supervise la préparation de l’action de l’après-midi. « Le camp, on l’a installé pour les 15 ans de la loi Dalo [Droit au logement opposable]. On voulait marquer le coup. Ça fait trois semaines qu’on est là ! » Derrière lui, le sol est recouvert de tapis colorés, et du matériel de couchage est entreposé aux extrémités de la tente, qui s’allonge sur plusieurs mètres de profondeur. Une seconde zone, dans le fond du campement, abrite des tentes individuelles Quechua montées sur des palettes. « Ici, il y a des familles et des personnes isolées qui vivent dans des conditions indignes ou sous la menace d’une expulsion alors même qu’elles sont prioritaires Dalo », ajoute Passy. 200 familles en attente d’un relogement, dont l’urgence de la situation, comme celle de centaines de milliers de mal-logés, est ignorée par les deux finalistes de la campagne présidentielle.

« Il y a des familles et des personnes isolées qui vivent dans des conditions indignes ou sous la menace d’une expulsion alors même qu’elles sont prioritaires Dalo »

Depuis début mars, le DAL organise une « manifestation permanente » place de la Bastille pour réclamer leur relogement. La préfecture de police de Paris a bien essayé d’empêcher la tenue du rassemblement, mais l’arrêté produit par Didier Lallement a été retoqué au tribunal administratif. Le 7 mars, la juridiction a estimé que « l’interdiction partielle de la manifestation était disproportionnée par rapport aux impératifs de protection de l’ordre public », après avoir rappelé « que le droit de manifester était une liberté fondamentale ».

Les deux grandes tentes blanches ont été érigées près de l’accès au canal de l’Arsenal. Une cinquantaine de personnes y dorment tous les soirs, selon Passy. Toutes « auraient déjà dû être relogées en HLM mais l’État, responsable de la bonne application de la loi, et les autres réservataires de logements sociaux (maires, bailleurs HLM, dispositif du 1 % logement), sont souvent défaillants », dénonce le DAL. La loi Dalo, adoptée en mars 2007, oblige en théorie l’État à offrir un « logement décent et indépendant » à toute personne qui en est privée. Depuis son application, 209 770 demandeurs ont été relogés grâce à cette loi.

Appartements insalubres

Emmitouflée dans sa doudoune, Faïza garde un œil sur le camp. Elle en est un des piliers et sa présence est quotidienne. La quadragénaire rencontre des problèmes d’humidité dans le deux pièces où elle habite à Paris, avec son mari en situation de handicap, son fils de 20 ans, et sa fille de 21 ans. « Il y a une chambre, un salon, un petit coin et une salle de bain, décrit-elle. L’appartement est vraiment sale, surtout dans la cuisine, je dois toujours acheter des produits d’entretien chers pour nettoyer. Il faudrait aussi faire des travaux de plomberie, mais quand j’ai demandé à ma propriétaire, elle m’a dit qu’elle accepterait à condition d’augmenter le loyer de 200, puis de 500 euros. » Pour payer son loyer de 1000 euros actuellement, Faïza cumulait deux boulots pendant le confinement. Un travail d’après-midi qu’elle enchaînait avec un travail du soir. « Il n’y a pas de place pour dormir chez moi, alors des fois je m’endormais dans le métro ou sur les marches des stations parce que c’était plus confortable. »

À ses côtés, Francis s’occupe de la sécurité et de la sono du campement. Depuis sept ans, l’ancien agent de sécurité vit avec sa femme et ses trois filles dans un trois pièces insalubre. Comme Faïza, il raconte lutter contre l’humidité, qui a favorisé la propagation de moisissure. « La salle de bain n’est pas ventilée, explique-t-il. Les champignons ont commencé à atteindre le couloir, la cuisine, et là c’est entré dans le salon. J’ai essayé de les retirer et de mettre un revêtement spécial, mais ça reprend quand même. » Sa famille est logée via le dispositif Solibail, une association agréée par l’État qui sous-loue à des ménages aux revenus modestes et logés jusqu’ici à l’hôtel. Solibail est censée se charger de l’entretien de l’appartement et du suivi social des locataires. Mais l’accompagnement semble défaillant : Francis assure n’avoir jamais eu de nouvelles de son assistante sociale. « On a changé trois fois d’assistante sociale, et la dernière ne nous a jamais rencontrés. Je ne l’ai jamais vue, je connais juste son nom, rien de plus. »

Menacés d’expulsion sans option de relogement

Sur son téléphone, Faïza fait défiler les SMS de sa propriétaire. Celle-ci lui demande à plusieurs reprises son accord pour augmenter le loyer. Dans le dernier, la propriétaire fait part à Faïza de sa volonté de vendre l’appartement et lui demande de plier bagages. « Mon mari a un pacemaker, il est handicapé. Lorsqu’il a lu les messages sur mon téléphone, il a fait une crise. On a dû l’emmener à l’hôpital », raconte la mère de famille. Une lettre d’huissier exigeant de vider les lieux lui est parvenue en janvier dernier.

« En 2016, je suis passée devant le tribunal et le juge a dit “installez tout de suite cette famille”. Mais il n’y a aucun résultat ! »

Francis et sa famille vivent aussi sous le menace de l’expulsion. En 2020, le père de famille à la moustache fournie s’est cassé l’épaule en tombant sur une plaque de verglas. Un accident de travail qui l’a empêché de retourner bosser. La Sécurité sociale a tardé à reconnaître le handicap du quadragénaire, le privant d’allocation. Résultat, il n’a reçu aucun salaire pendant deux ans. « Du coup, on ne pouvait pas payer notre loyer - on payait des petites sommes mais bon… On est en train de régulariser, mais ils n’ont pas voulu reconduire le bail. Depuis août de l’année dernière, on est expulsable. » Un passage devant les tribunaux, avec l’appui de l’avocat du DAL, lui a permis d’obtenir un sursis de trois ans. Il n’empêche que pour la famille, déménager est devenu encore plus une urgence depuis la naissance de la petite dernière, en 2020.

Francis et Faïza sont pourtant reconnus prioritaires Dalo depuis 2009 pour le premier et 2016 pour la seconde. « Je suis passée devant le tribunal et le juge a dit “installez tout de suite cette famille”. Mais il n’y a aucun résultat ! » se désespère Faïza, qui garde la décision rendue par le tribunal administratif sous la main. « Il est enjoint au préfet de la région Île-de-France, préfet de Paris, d’assurer le relogement de [Faïza et sa famille] », renseigne le document. Cinq ans plus tard, l’État refuse toujours de respecter la loi.


 

Repère : Les 10 % les plus pauvres consacrent plus de 40 % de leurs revenus pour se loger

Le coût du logement pèse de plus en plus sur la grande majorité des ménages français et leur pouvoir d’achat, en particulier les plus modestes : les 10 % les plus pauvres consacrent plus de 40 % de leurs revenus pour se loger (loyer, remboursement d’un emprunt...). Quatre millions de personnes sont considérées comme mal-logées. Malgré l’importance de ces questions, la campagne présidentielle n’a quasiment pas traité du logement. Le programme d’Emmanuel Macron sur le sujet se résume à deux proposition, très vagues, rappelant notamment qu’il faut sanctionner « les mauvais payeurs »... alors que plus de 14 millions de personnes sont fragilisées par la crise du logement, selon la Fondation Abbé Pierre. Quant au « projet pour la France » de Marine Le Pen, la question du logement est tout simplement totalement absente.

C’est tout le contraire pour les candidats de gauche, éliminés après ce 1er tour. L’Avenir en commun, porté par Jean-Luc-Mélenchon, propose d’inscrire « le droit à un logement digne » dans la Constitution, d’interdire les expulsions sans relogement, d’augmenter les contingents d’attribution de logements sociaux pour les personnes prioritaires (Dalo), d’encadrer les loyers à la baisse, et de produire un million de logements sociaux. Le mouvement a consacré un livret de son programme au logement. De son côté, EELV souhaitait créer 700 000 logements sociaux sur cinq ans, instaurer une « garantie universelle des loyers » et mettre en place un plan de « rénovation des logements et bâtiments de 10 milliards d’euros par an pour atteindre une réduction de 50 % de la consommation d’énergie ». La facture énergétique pour se chauffer pèse aussi considérablement sur de nombreux ménages. RY et IDR


 

14 millions de personnes vivaient dans des conditions de logement difficile en 2021. En 2019, 16 700 foyers ont été expulsés.

Une personne reconnue prioritaire au titre de la loi Dalo doit normalement se voir proposer une solution de relogement ou d’hébergement par la préfecture dans un délai de six mois. En six ans, Faïza raconte n’avoir eu qu’une proposition de relogement, qu’elle a acceptée. Mais son dossier n’aurait pas été retenu. « J’attends que tout le monde soit relogé dans de bonnes conditions, on n’en demande pas plus », revendique Francis. Selon les chiffres de la fondation Abbé Pierre, 14 millions de personnes vivaient dans des conditions de logement difficile en 2021. En 2019, 16 700 foyers ont été expulsés.

Mi-mars, après un rassemblement devant la préfecture de région, une délégation de militants a été reçue par les autorités. « C’était plutôt positif, on a senti qu’ils étaient prêts à négocier, mais nous n’avons toujours pas de retour concret, déplore Passy, qui précise avoir saisi le ministère et la préfecture en amont de l’installation du campement. Ils étaient au courant de l’action. »

Le QG des mal logés

Dans la tente du camp de Bastille, Francis exhibe fièrement son duvet militaire qu’il trimballe depuis 1996, un souvenir de ses années passées à l’armée, en volontariat. Il fait partie de la cinquantaine de personnes qui restent dormir sur le camp, chaque soir. Faïza, elle, pointe ici tous les jours, après le boulot. Elle ne rentre chez elle qu’à minuit pour s’occuper de son mari, nettoyer et se reposer un peu avant de prendre le travail.

« À 5 h du matin, un gros groupe part prendre les premiers transports pour aller bosser, amener les enfants à l’école, ou encore se reposer, parce que les nuits ici sont difficiles », explique Passy. « Les premières soirées, c’était dur. On n’était pas assez préparés, rembobine le militant, en faisant référence au froid des nuits de début mars. Mais ça commence à prendre forme. D’autres assos nous aident en nous donnant par exemple du matériel ou de la nourriture. » Les initiatives de solidarités se succèdent aussi. Un street-artist, Vince, est venu grapher en soirée une banderole de soutien aux demandeurs de logement. Elle est accrochée sur des palettes à l’entrée du camp. On peut y lire : « Un toit est un droit », « Le QG des mal logés », « Plus personne à la rue… tout le monde dans la rue ». Le campement sert aussi de QG pour préparer les prochaines actions. « Ils sont autonomes, je n’ai presque rien à superviser », s’amuse Passy.

Le 26 mars, de nombreux militants et militantes du camp se sont retrouvés place de la Bourse pour défiler jusqu’au ministère de la Transition écologique, dont dépend Emmanuelle Wargon, la ministre chargée du Logement. Avant de se mettre en marche, Faïza et Wassina ont pris le micro pour témoigner de leur situation devant une centaine de personnes. « Je serai expulsable après la trêve hivernale [le 31 mars 2022] et j’habite dans un logement insalubre où il n’y a ni douche, ni WC, affirme Wassina. Quand je dois descendre ou monter les marches pour accéder à mon appartement, je dois me mettre à quatre pattes, comme un animal », s’indigne-t-elle, dans son fauteuil roulant.

Dans la manifestation, Francis surveille la foule depuis la camionnette alors que Faïza rejoint le service d’ordre. En tête de cortège, Dalila bat le pavé pour la première fois de sa vie. La sexagénaire, lunettes de soleil sur le nez et long manteau noir sur le dos, habite dans un « tout petit studio » dont la proximité des quatre murs lui mine le moral. Son statut de prioritaire Dalo a été reconnu l’année dernière. Au même moment, elle a commencé à fréquenter le DAL et rend visite presque tous les jours à ses nouveaux amies et amis sur le campement. « Il y a de la solidarité ici, ça fait du bien », sourit-elle. Sur la pancarte qu’elle tient, il est écrit : « Il taxe l’APL et les HLM, c’est le président des riches et des rentiers ».

Le 12 avril, alors que ces « oubliés du Dalo » manifestent une nouvelle fois devant le ministère du Logement, les forces de l’ordre sont intervenues « brutalement ». « Elles ont violemment plaqué au sol Jean-Baptiste Eyraud [porte parole du DAL], tout en gazant les familles qui ont ensuite été nassées plus d’une heure », a dénoncé le DAL dans un communiqué. Jean-Baptiste Eyraud a été placé en garde à vue pour « rébellion » puis libéré dans la nuit. Plusieurs des manifestants ont été blessés, selon le DAL.

 publié le 14 avril 2022

Présidentielle. Ils veulent "avoir le choix de leur avenir" : la colère des étudiants qui occupent la Sorbonne

Franck Cartelet sur www.humanite.fr

Depuis mercredi13 avril 2022, des étudiants occupent l’université de la Sorbonne à Paris. Ils protestent contre les choix de société prônés par Emmanuel Macron et Marine Le Pen, à une semaine du second tour de l’élection présidentielle. Et espèrent que leur mobilisation va s'étendre.

Certains ont passé la nuit là, investissent les amphithéâtres, manifestent devant le bâtiment. Plus d'une centaine d'étudiants de la Sorbonne et d’autres établissements du supérieur ont protesté ce jeudi 14 avril contre le « non-choix » qui s’offre à eux pour le second tour de l’élection présidentielle. Nombre d’entre eux ont l’impression d’être « laissés sur le carreau », « pas entendus », alors que les 18-24 ans ont voté à 31% pour Jean-Luc Mélenchon et que 40% des moins de 34 ne sont pas allés voter dimanche 10 avril. 

« Nous, les jeunes, avons majoritairement voté à gauche, on veut avoir le choix de notre avenir » explique Lola, étudiante à Sciences Po Strasbourg. Elle refuse, comme beaucoup de ses camarades, de choisir entre « un gouvernement qui a sabré la jeunesse pendant 5 ans » et qui n’a pas embrassé les urgences climatiques et sociales comme priorités, et de l’autre côté « un pouvoir fasciste ».  

S'abstenir ou non 

« Aujourd’hui, soit on s’abstient, pour renvoyer un message fort… Ou alors on vote Macron, parce que ça sera toujours le moins pire », concède l’étudiante, qui réfléchit déjà à comment occuper la rue pendant les 5 prochaines années.  

Après avoir affirmé ne pas savoir si elle allait s’abstenir ou non, Marie, étudiante en droit à Nanterre, semble néanmoins avoir déjà tranché: « C’est vrai que si l’extrême-droite passe, derrière, ce sont les minorités qui vont devoir subir ces choix-là », reconnaît l’étudiante qui questionne sa responsabilité dans un tel scénario. « Je pense que je vais voter Macron, même si ça me fait mal », finit-elle par lâcher, tout en insistant bien sur une chose : la nécessité de poursuivre la mobilisation après le vote, et de renforcer les ponts entre les divers mouvements de contestation.  

La Sorbonne fermée 

Antoine Boulanger, enseignant et élu CGT des enseignants à la faculté des lettres de la Sorbonne, se félicite de cet élan chez les étudiants. « Je pense qu’on ne peut être qu’enthousiasmés et heureux de voir que, loin d’être abattus par ce résultat catastrophique, les étudiants se mobilisent contre d’un côté l’ultra-libéralisme et de l’autre, un même programme ultra-libéral doublé d’une politique raciste et autoritaire », développe-t-il.

« Au lieu d’ouvrir les facs et de dire, “exprimez-vous, débattez”, le gouvernement envoie la police », regrette cet enseignant, alors que la direction de la Sorbonne a basculé les cours en distanciel et fermé ses portes aux étudiants jusqu’au 16 avril inclus.


 


 

 

 

Des groupes d’extrême droite
tentent de tuer dans l’œuf
le mouvement étudiant naissant

Sébastien Bourdon sur www.mediapart.fr

À Paris, le syndicat étudiant « La Cocarde », proche du Rassemblement national, a revendiqué le déblocage d’un bâtiment de Sciences Po en compagnie de membres de l’UNI et de Génération Zemmour. L’occupation de la Sorbonne a également fait face à une attaque dans la nuit.

Depuis l’annonce des résultats du premier tour de l’élection présidentielle, un mouvement étudiant naissant tente de faire entendre sa voix, notamment autour du slogan « Ni Macron ni Le Pen ». Les tentatives de blocages et d’occupations de bâtiments universitaires se multiplient en France, avec succès pour l’heure en ce qui concerne les locaux historiques de la Sorbonne à Paris, investis dans l’après-midi du mercredi 13 avril. Mais autour de plusieurs groupes d’extrême droite, une autre jeunesse se mobilise également pour leur faire face.

Jeudi matin, les occupants de la Sorbonne ont ainsi annoncé avoir fait face dans la nuit à une « attaque d’un groupe fasciste non identifié » tout en assurant sans plus de détails que « la situation a été maîtrisée ». Dans la foulée, un militant lié à un groupuscule d’extrême droite a revendiqué via Instagram sa participation aux événements en fanfaronnant sur le bilan : « 1 spotter [guetteur – ndlr] tabassé, 2 bloqueurs traumatisés, 5 vitres défoncées. »

Aux alentours de 16 heures, c’est près d’une trentaine de jeunes militant·es qui se sont rendus rue Saint-Guillaume, dans le VIIe arrondissement de Paris, pour débloquer les locaux de Sciences Po Paris, inaccessibles depuis le matin même. Aux cris de « Antifas casse-toi ! », ils ont déplacé les poubelles et barrières amassées devant l’entrée du bâtiment et arraché les banderoles qui s’y trouvaient. Certains avaient le visage masqué et étaient équipés de parapluies.

L’action, revendiquée via les réseaux sociaux, a été menée par le syndicat étudiant « La Cocarde » proche du Rassemblement national, qui assure avoir « pris les choses en main » en réponse « à l’inaction des directions et de l’État ». Y ont également pris part des membres de l’UNI et du mouvement Génération Zemmour. Le parti du candidat d’extrême droite ayant réuni 7,1 % des voix au premier tour de l’élection présidentielle s’en est d’ailleurs officiellement réjoui via son compte Twitter : « Félicitations à cette jeunesse qui part à la Reconquête des universités ! »

S’ils n’ont pas quant à eux pas signé leur participation, des militants plus radicaux et plus habitués à faire le coup de poing étaient également présents aux côtés des « débloqueurs ». En témoigne la diffusion d’une autre revendication, photo à l’appui, via un canal de la messagerie Telegram bien connu de l’ultra-droite et de ses franges néonazies. Parmi eux, Mediapart a pu identifier Paul P., le leader du groupuscule versaillais Auctorum, également proche de l’organisation angevine L’Alvarium récemment dissoute. Contacté via son profil Instagram, il n’a pour l’heure pas répondu à nos questions.

Bien conscient·es que de telles attaques et tentatives de déblocages sont monnaie courante en période de mouvements étudiants, une vingtaine de militant·es antifascistes avaient pour leur part revendiqué leur présence dans le Quartier latin la veille, le mercredi 13 avril. La possibilité d’autres actions dans les prochains jours, particulièrement renforcée par le contexte électoral et le succès de l’extrême droite dans les urnes, laisse craindre plus de violences.

 publié le 13 avril 2022

Agression islamophobe à Montpellier : non à la banalisation des violences d’extrême-droite

sur https://lepoing.net/

Ce mardi 12 avril, en fin de matinée, deux femmes portant le foulard se sont faites violemment agresser par un homme au niveau des Rives-du-Lez. La vidéo, devenue virale sur internet dans un contexte où l’extrême-droite est aux portes du pouvoir, nous rappelle l’importance de nous mobiliser contre le racisme ambiant.

C’est un fait, le climat politique ambiant décomplexe les fachos. Ce mardi 14 avril, près des Rives-Du-Lez, un homme attaque deux femmes, dont une porte le foulard, et essaie de lui enlever.

Sur le compte Twitter Decolonial News, l’une des victimes témoigne : “On était sur un banc, on riait, un homme passe et dit “c’est vraiment la religion la plus conne du monde”. On se lève pour lui demander ce qu’il a dit et il nous insulte de “p*te”, “sale race” et au moment où on commence à filmer, il attrape l’une de nos copines et l’étrangle”.

La scène a été filmée par une troisième personne. Sur les images, l’auteur jette violemment au sol le téléphone portable de la principale victime.

Vidéo à voir sur : https://twitter.com/i/status/1513882082912710676

Il faut dire que les cinq dernières années n’ont pas été de tout repos pour les musulmans de France : Loi sur les séparatismes, épouvantail « d’islamo-gauchisme » rabâché à toutes les sauces, dissolution d’associations et de collectifs anti-fascistes, et au niveau local, une « charte de la laïcité » à deux vitesses inspirée d’une vision Vallsiste de celle-ci. Vous avez dit « rempart », ou « barrage » à l’extrême-droite ? Ici, on parlerait plutôt de marchepieds.
Sans compter la réaction des autorités, partagée par Midi Libre :
« Ce que les enquêteurs s’attachent à faire dans les plus brefs délais. Pour comprendre, principalement, le mobile qui a poussé cet homme à agir ainsi. Mais aussi pour assurer sa protection car de nombreux messages de haines et de représailles ont été postés sur les réseaux sociaux. » Les coupables deviennent victime, on est presque à deux doigts du tant fantasmé « racisme anti-blanc ».

Si Macron et son gouvernement ont commencé à attiser la haine, relayée allègrement sur des plateaux-télés contrôlés par Bolloré et consort, l’élection de Marine Lepen rendrait la situation encore plus étouffante : la police et les groupuscules d’extrême-droite bénéficieraient d’un total blanc-sein pour agresser, voire tuer, tout ce qui ne correspondrait pas à leurs critères racistes et sexistes. Quel que soit le résultat des élections, seule une réaction antifasciste et de grandes mobilisations anti-racistes de l’ampleur des manifestations pour la mort de George Floyd (et plus encore) seront des ripostes efficaces face à la violence d’extrême-droite.

 publié le 12 avril 2022

Marioupol, ville martyre ravagée
par la guerre... et la propagande

Marc de Miramon sur www.humanite.fr

Ukraine Le sulfureux bataillon Azov, cerné dans le port stratégique par l’armée russe, dénonce l’usage d’« armes chimiques » alors que le Donbass se prépare à une bataille aussi décisive pour le Kremlin que meurtrière pour les civils de la région.

Ils ne seraient plus qu’une poignée de milliers de combattants ukrainiens, essentiellement issus du bataillon d’inspiration néonazie Azov, retranchés dans l’immense complexe industriel métallurgique d’Azovstal, qui jouxte la zone portuaire de Marioupol. Ville martyre presque entièrement détruite par les combats et les bombardements, hautement stratégique puisqu’elle donnerait aux forces pro-russes le contrôle quasi total de la mer d’Azov et permettrait la jonction de la péninsule de Crimée avec les territoires du Donbass, Marioupol est aussi le théâtre d’une intense guerre de l’information entre Kiev et Moscou. Après avoir évoqué il y a quelques jours le chiffre de 5 000 civils tués par l’armée russe, ses supplétifs tchétchènes et les forces séparatistes du Donbass, le maire de la ville, Vadym Boïtchenko, brandit dorénavant un bilan supérieur à 10 000 morts, tandis que le gouvernement de Volodymyr Zelensky évalue les pertes civiles en « dizaines de milliers ». Et le dernier quarteron des miliciens d’Azov, officiellement incorporés au sein de l’armée ukrainienne, accuse l’armée russe d’avoir utilisé des armes chimiques pour les déloger de l’usine d’Azovstal. Volodymyr Zelensky indique prendre « très au sérieux » ces informations issues du bataillon, lequel témoigne sur sa chaîne Telegram avoir été victime de substances toxiques larguées au-dessus du complexe par des drones russes.

Le Royaume-Uni, par la voix de la ministre des Affaires étrangères, Liz Truss, a pour sa part déclaré qu’il travaillait « de toute urgence avec (ses) partenaires pour vérifier ces renseignements ». De son côté, le porte-parole du Pentagone, John Kirby, explique ne pas pouvoir confirmer ces informations, qui, « si elles sont vraies, sont très préoccupantes et reflètent les inquiétudes que nous avons eues quant à la possibilité pour la Russie d’utiliser divers agents antiémeute, notamment des gaz lacrymogènes mélangés à des agents chimiques en Ukraine ». Pour mémoire, l’utilisation des soldats d’Azov comme source légitime par Kiev avait provoqué la semaine dernière un tollé en Grèce, après la diffusion du témoignage d’un de ces miliciens au Parlement, en même temps qu’un discours de Volodymyr Zelensky. « C’est une honte historique. La solidarité avec le peuple ukrainien est une évidence. Mais les nazis ne peuvent avoir leur mot à dire au Parlement », s’était par exemple indigné Alexis Tsipras, leader de Syriza.

Une propagande de guerre qui implique évidemment Moscou : depuis plusieurs jours, des comptes pro-russes annoncent l’arrestation imaginaire, près de Marioupol, du général major américain Roger L. Cloutier, détaché auprès des forces de l’Otan, comme celles de membres des forces spéciales européennes, britanniques ou françaises, censées encadrer les néonazis d’Azov. Et qui intervient alors que s’annonce la grande « bataille pour le Donbass », au cours de laquelle « nos villes pourraient être complètement détruites » sur la base du « scénario de Marioupol », prédit Sergueï Gaïdaï, gouverneur ukrainien de la région de Lougansk.

 

 

 

 

 

Les ennemis de nos ennemis
sont-ils nos amis ?

Francis Wurtz sur www.humanite.fr

Les images qui nous parviennent d’Ukraine sont insoutenables. Nul besoin d’être un partisan de l’Otan pour être révolté par la cruauté de la guerre russe contre ce pays ! Il suffit pour cela d’être attaché au droit international le plus élémentaire et d’avoir un peu de cœur ! Pourtant, les circonstances tragiques de ce conflit offrent aux thuriféraires de « l’Occident » (merci M. Poutine !) une occasion rêvée de tenter de réhabiliter la vieille logique des deux « camps » : quiconque ne se retrouve pas dans l’un est sommé de faire allégeance à l’autre. L’Union européenne est, à cet égard, dans l’œil du cyclone : toute critique entamant l’unité de la « famille occidentale » est assimilée à de la complaisance envers le Kremlin.

C’est le retour aux mœurs détestables de la guerre froide ou encore du début des années 1990, quand s’opposer à la guerre du Golfe vous classait parmi les soutiens à Saddam Hussein ! Le « camp occidental » est si verrouillé que la timide réserve formulée par Emmanuel Macron à propos du qualificatif dont Joe Biden a affublé son homologue russe passerait presque pour de l’impertinence. Y compris les dirigeants de l’UE qui se voulaient naguère si attachés à « l’autonomie stratégique » de l’Europe placent désormais, comme au bon vieux temps, le « chef du monde libre » sur un piédestal. C’est si vrai que, fin mars, le président américain a participé à la réunion du… Conseil européen. Les deux principaux sujets à l’ordre du jour de ce sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’UE étaient l’alourdissement des sanctions contre la Russie (qui ne coûtent pas cher à Washington) et le renforcement de la sécurité énergétique de l’Europe (qui lui rapporte gros). En prime a été réaffirmée à cette occasion « la coopération solide entre l’Otan et l’UE ».

Il faut espérer que ces pressions ne réussiront pas à altérer la pensée critique ni à instaurer une quelconque autocensure parmi nos concitoyens et concitoyennes ! Ainsi, ne laissons pas la légitime aspiration des Européens à veiller à leur sécurité face à un pouvoir russe, plus que jamais vécu comme une menace, se traduire par une folle course aux armements réclamée par Washington et le complexe militaro-industriel. Rappelons que, d’ores et déjà, les dépenses militaires des seuls pays de l’UE sont quatre fois supérieures à celles de la Russie. En cas d’agression, ils auraient largement les moyens d’assurer, en coopération, leur défense commune.

Plutôt que de se lancer dans une nouvelle orgie d’armements et de s’abriter sous l’illusoire « parapluie nucléaire » américain, les Européens seraient bien inspirés d’approfondir sérieusement leur politique de prévention des tensions et des conflits sur le continent ! Et, de ce point de vue, l’Otan s’est davantage révélée comme pourvoyeuse de crises que comme facteur de confiance – cet ingrédient indispensable à la construction d’une paix durable. Les ennemis de nos ennemis ne sont pas toujours nos amis.

 publié le 11 avril 2022

Extrême droite :
Le Pen aux portes du pouvoir

Benjamin König sur www.humanite.fr

La candidate du RN, avec 23,3 %, accède à nouveau au second tour, tandis qu’Éric Zemmour obtient 7,2 %. La menace de la voir à l’Élysée n’a jamais été aussi grande.

Un nouveau « 21 avril ». Encore un. Le troisième, vingt ans quasiment jour pour jour après l’irruption au second tour de Jean-Marie Le Pen en 2002. Depuis, l’expression est entrée dans le langage courant, mais le fait politique n’est plus le même. En se qualifiant au second tour avec 23,3 % des voix, selon les estimations Ifop disponibles à 22 heures, l’héritière du clan Le Pen parvient à dépasser son score du premier tour de 2017 (21,3 %). Cependant, en cinq ans, la donne a radicalement changé : une victoire de l’extrême droite n’est plus du domaine de l’hypothèse surréaliste. Selon l’Ifop, elle est donnée à 49 % au second tour, dans la marge d’erreur. Sur TF1, le président du RN, Jordan Bardella, n’a pas manqué d’en appeler « à tous les amoureux de la France qui ne veulent pas d’un second quinquennat d’Emmanuel Macron ». Et lors de son allocution au quartier général de campagne du RN, Marine Le Pen en a appelé « aux forces de redressement du pays », face à un « choix de société et même de civilisation », clin d’œil aux électeurs d’Éric Zemmour, qui avait fait de cette expression un slogan.

Des réserves de voix importantes pour le second tour

« Je suis prête à gouverner », avait-elle asséné tout au long de cette campagne, notamment le 6 avril, dans un entretien au Figaro. « On va gagner », hurlaient en écho, hier, les militants nationalistes au siège du parti. Plusieurs éléments permettent aujourd’hui d’accréditer cette funeste thèse : la saturation médiatique par les thèmes de l’extrême droite et donc leur banalisation ; l’émergence d’un candidat pétainiste qui a considérablement élargi l’audience et l’électorat du camp nationaliste, apportant pour la première fois à Marine Le Pen des réserves de voix non négligeables ; enfin, la politique antisociale et autoritaire de ce quinquennat qui ouvre une voie royale à la cheffe du RN. L’historien spécialiste de l’extrême droite Nicolas Lebourg estime ainsi qu’ « Éric Zemmour a évidemment permis (à Marine Le Pen) de se recentrer. (…) Sur le créneau de la droite sociale, elle est seule », ajoute le chercheur.

Car ce nouveau duel Macron-Le Pen, pourtant rejeté par les Français tout au long de ces cinq années, est aussi le résultat d’une campagne axée, notamment, sur le pouvoir d’achat et la défense des libertés. Une récupération ahurissante, quand on connaît la tradition politique de l’extrême droite et les véritables intentions de Marine Le Pen, dont le libéralisme est davantage assumé qu’en 2017. Son programme ne laisse pas de place au doute : sa première mesure serait le « référendum contre l’immigration », projet qui remettrait en cause l’égalité des citoyens devant la loi et instaurerait la préférence nationale en matière de logement, emploi et aides sociales. La seule façon de le faire : changer la Constitution. « Grâce à notre référendum sur l’immigration, nous rendons inapplicable en droit interne les textes internationaux contraires à la Constitution, tout en constitutionnalisant la lutte contre l’immigration : c’est plus malin », se vantait-elle dans le Figaro.

Cette possibilité de victoire de l’extrême droite résulte également du cumul des scores. Avec 7,2 % des suffrages et malgré une rivalité de chapelles, Éric Zemmour apporte à Marine Le Pen des réserves de voix et un nouvel électorat, celui d’une droite plus bourgeoise, enthousiasmée par la candidature de l’ex-chroniqueur de CNews. Ce dernier a posé les jalons d’une « victoire qui viendra bientôt », signe que sa stratégie de recomposition et d’union des droites, renforcée par son avance sur Valérie Pécresse, reste d’actualité. Car malgré un score en deçà de ses attentes après un battage médiatique qui l’avait porté en février autour de 15 % des intentions de vote, l’idéologue raciste a martelé qu’il « n’en restera pas là ». Surtout, Éric Zemmour a appelé ses « électeurs à voter pour Marine Le Pen » malgré des « désaccords ». Nul doute que son électorat se reportera massivement : selon un sondage du « jour du vote » de l’Ifop, ils étaient 76 % à vouloir le faire. Un tiers des électeurs de Valérie Pécresse exprimait également leur intention de voter pour Marine Le Pen au second tour. Son concurrent à la primaire de LR, Éric Ciotti, a affirmé ce dimanche qu’il « ne votera pas Macron », sans réfuter un vote pour la cheffe du RN. Enfin, Nicolas Dupont-Aignan a obtenu 1,9 % et, comme en 2017, a appelé à voter pour elle.

Sous le discours social de façade, les antiennes de l’extrême droite

Malgré le bon score obtenu par Emmanuel Macron, qui distance finalement Marine Le Pen de près de 5 points, sa responsabilité est écrasante. Après un quinquennat de violence sociale et de division, le président sortant a tout fait pour installer à nouveau ce duel face à l’extrême droite. Ses seules propositions d’une campagne éclair auront été la retraite à 65 ans et le conditionnement du RSA, contribuant à fissurer un peu plus le front républicain. Jordan Bardella s’est engouffré dans la brèche et pointé la « casse sociale » et le « mépris » du président. Et désormais, la représentante de l’extrême droite a beau jeu de poser en recours « social » face au chef de l’État et jouer la carte du référendum anti-Macron. Hier, lors de son allocution, Marine Le Pen a opposé les « deux visions », celle d’un Macron basée sur « les divisions, l’injustice et le désordre », et la sienne, le « rassemblement autour de la protection sociale (…) sur la base millénaire de la nation et du peuple ». Et a même osé défendre « la place que nous voulons donner aux personnes face au pouvoir de l’argent ». Mais sous ce discours de façade sont vite revenues les antiennes de l’extrême droite : la défense des « us et coutumes de nos régions et le mode de vie des Français », et « la politique migratoire et sécuritaire ».

« Sans lui, avec Marine » : le slogan figure déjà en bonne place sur les affiches du Rassemblement national. Sa cheffe a prévu deux meetings : en Avignon le 14 avril, puis peu avant le second tour, à Arras. La date est lourde de sens : le 21 avril. Avec un total de 32,4 % pour trois candidats, l’extrême droite est aujourd’hui une force politique qui compte plus que jamais. Face à ce péril imminent pour notre démocratie, la mobilisation générale est de mise pour le 24 avril.

  publié le10 avril 2022

Deux prises de position rapides
pour le 2° tour

parues sur le site www.humanite.fr

Pour le MRAP, "faire barrage à la bête immonde"

Le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples réagit dans un communiqué au duel Macron-Le Pen au deuxième tour en lançant "un cri d’alarme: il faut tout faire pour battre l’extrême-droite, et ce, avec le score le plus large possible! Il est encore fécond le ventre d'où est sortie la bête immonde, il faut utiliser son bulletin de vote à faire barrage! Le MRAP appelle donc à aller voter pour le candidat de la démocratie."

Son bureau national rappelle que "le MRAP s’est opposé aux mesures liberticides adoptées au cours du dernier quinquennat, comme il a combattu les obstacles faits aux personnes étrangères ou migrantes désireuses de régulariser leur situation, les difficultés faites aux associations qui les défendent. Pour autant, on ne combat pas un danger en laissant advenir un danger plus grand".


 


 

"Le choix de l'extrême droite est un danger grave" pour le syndicat Solidaires

Réagissant au résultat du premier tour, le syndicat Solidaire réaffirme "que le RN n’est pas un parti comme les autres. Emprunt d’une idéologie nationaliste, sexiste, raciste, le choix de l’extrême droite est un danger grave. Il ne fera qu’empirer la crise sociale et la crise écologique, générer et attiser la haine, le racisme et la violence, désigner les étranger-es et les immigré-es comme boucs émissaires". Avant de conclure qu'"il n’y a aucune réponse pour améliorer nos vies chez le RN qui travestit son programme néolibéral par un affichage social (en particulier sur les retraites) mais c’est un piège grossier et dangereux! Oui, notre colère contre ce système d’exploitation et de domination est forte et légitime, mais jamais Marine Le Pen ne sera une solution : elle fait partie du système et du problème, elle le renforce même."


 

 publié le 9 avril 2022

Voter

par Arthur Hay coursier syndicaliste sur www.humanite.fr

J’ai reçu ma première carte électorale avec joie. C’était en 2007, pile-poil pour l’élection présidentielle. À l’époque, j’avais envie de participer à l’effort démocratique. La veille du second tour, avec des amis, on avait passé toute la nuit à boire et convaincre un copain qu’il fallait absolument aller voter le lendemain. Cinq ans plus tard, pour ma deuxième carte électorale, je ne me rappelle plus si je l’ai jetée au tri ou dans le tout-venant. La troisième, je l’ai recyclée en la transformant en filtre à cigarette. Vous l’aurez compris, je n’ai pas été un citoyen assidu des bureaux de vote durant une bonne partie de ma courte vie d’adulte.

Il faut dire qu’en tant que jeune, peu engagé, il est facile de se désintéresser de la question politique. Toutes celles et tous ceux qui ont des responsabilités semblent mentir facilement. Ils semblent vivre loin des préoccupations du citoyen lambda, chercher la belle phrase plutôt que la bonne solution.

Mais j’en suis revenu. Je n’ai pas eu d’hallucination révélatrice à même de me redonner une foi absolue en la démocratie, sauce V République. Mais, depuis six ans que je m’implique syndicalement contre des multinationales qui nous exploitent, j’ai appris certaines choses, j’ai rencontré certaines gens. J’ai appris que lorsqu’une plateforme de travail nous exploite, elle ne détruit pas que nos vies, elle détruit aussi les acquis des luttes sociales menées par des militants qui ont risqué gros.

Comme pour le vote, notre modèle social est basé sur ces luttes passées. Rien n’est définitif, rien n’est jamais obtenu pour toujours. En six ans, j’ai pu rencontrer nombre de militants qui perpétuent ces luttes, qui sont les gardiens de nos acquis et l’avenir de jours meilleurs. Beaucoup sont des syndicalistes, bien sûr. D’autres sont des politiques. Pour moi, un politique, c’était forcément un carriériste imbu de sa personne. Alors à quoi bon voter pour des gens qui n’ont pour idéal que le pouvoir et un mandat rémunérateur ? Mais parmi ceux qui sont venus apporter leur soutien à la lutte des livreurs, il y a des personnalités qui m’ont fait évoluer, qui m’ont fait changer d’avis. De vrais gens de gauche, sincères, militants actifs.

Plus que les candidats de gauche à la une de la présidentielle, ce sont ces politiques rencontrés sur le terrain qui m’ont redonné un peu d’espoir en la démocratie représentative. Parce qu’ils ne sont pas venus demander un soutien électoral ; ils sont venus apporter leur pouvoir à la lutte. Je crois que seule la lutte des travailleurs peut changer radicalement les choses. Mais si un parti politique est la prolongation ou la traduction des luttes menées, alors donner mon vote me semble utile.

Je n’ai pas le courage de vous dire pour qui je vote. Les échanges sur les réseaux sociaux entre militants du PCF, de la FI ou du NPA sont d’une violence que je souhaite éviter. Mais bon passage aux urnes à vous, en espérant avoir un candidat anticapitaliste au deuxième tour. Mais, quoi qu’il arrive, je vous dis à bientôt dans la rue.

 publié le 8 avril 2022

Huit méga-entrepôts bloqués :
la grande bataille
pour les salaires des Amazon France

Luis Reygada et Joseph Korda sur www.humanite.fr

La mobilisation est sans précédent. Les huit grands centres logistiques que compte le géant du e-commerce en France sont en grève. L'objectif : obtenir une revalorisation bien plus haute que celle de 3 % proposée par la direction de la filiale hexagonale. La bataille est d'envergure, malgré les pressions. Récit.

La mobilisation est sans précédent. Voilà en effet plusieurs jours que les salariés des huit grands centres logistiques que compte la filiale tricolore d’Amazon sont en grève, à l’appel d’une large intersyndicale, pour réclamer de meilleurs salaires.

Fruit de négociations annuelles obligatoires dans lesquelles la direction campe sur une augmentation salariale de 3 %, la contestation s’est propagée ce jeudi à huit entrepôts de préparation de commandes du géant du commerce en ligne. Entre 1 200 et 1 500 salariés (selon SUD) auraient cessé le travail sur les sites de Brétigny-sur-Orge (Essonne), Boves (Somme), Saran (Loiret), Montélimar (Drôme), Lauwin-Planque (Nord), Metz (Moselle), Senlis (Oise), et Sevrey (Saône-et-Loire).

Une hausse minimale de 5 % pour entamer de véritables discussions

Sur le site de Saran, qui compte 2 200 salariés, des salariés avaient spontanément cessé le travail avant même que les cinq syndicats représentatifs (CAT, CFE-CGC, CFDT, CGT et SUD) n’aient lancé le mouvement, lundi dernier. « Ça s’est passé vendredi 1er avril, explique Jean-François Bérot, représentant syndical SUD. Une trentaine de collègues ont débrayé pour protester, entre autres, contre la proposition de la direction. »

Alors que l’inflation fait s’envoler les prix, il précise que les organisations syndicales tablent sur une hausse minimale de 5 % pour entamer de véritables discussions. « Il faut voir l’argent qu’ils se mettent dans les poches depuis la crise sanitaire ! renchérit-il. Au lieu d’augmenter les salaires, ils proposent de revaloriser la prime de départ à la retraite, ainsi que les ruptures conventionnelles pour les employés présents depuis plus de quatorze ans. Ce qui n’arrive quasiment jamais sur nos sites. »

Filtrage des camions à l’entrée du site

Ses camarades grévistes du site de Boves montrent sur les réseaux sociaux une détermination entière et une organisation à faire pâlir d’envie leur employeur : stocks de palettes et de pneus, braseros copieusement alimentés, barnums ornementés de drapeaux aux couleurs de l’intersyndicale et même présence d’un DJ pour ambiancer le tout…

Des dizaines de travailleurs en tenue, chasuble orange de sécurité de rigueur, apparaissaient dans l’après-midi à l’entrée de l’entrepôt situé en périphérie d’Amiens, tandis qu’un barrage filtrant ne laissant passer les transporteurs qu’au compte-gouttes créait une file d’attente de camions. « C’est parti pour un bon moment, prévient dans une vidéo un représentant du personnel CGT d’Amazon France Logistique. Tant qu’on n’aura pas gain de cause, on continuera. Aujourd’hui on (sera) là jusqu’à minimum minuit, une heure, voire jusqu’à demain matin…»

Certains sites s’étaient déjà mis en grève quelques semaines auparavant, mais c’est la première fois que les huit méga-entrepôts placés au cœur du dispositif logistique du numéro un mondial de la livraison à domicile coordonnent une action en même temps. Et coupent ainsi l’herbe sous le pied aux dirigeants de la filiale aux 7,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires (2020), habitués à dérouter les livraisons lorsque l’entreprise doit faire face à des mobilisations ponctuelles.

Des pressions pour briser le mouvement

Pour l’heure, les témoignages faisant état de « pressions » de la part des managers pour briser le mouvement s’accumulent. Dans une communication, la CGT Beauvais dénonce une «  entrave au droit de grève » et prévient : « L’inspection du travail va être saisie. » Joint par téléphone, Mathieu Ciserane, représentant du personnel SUD à Brétigny-sur-Orge, confirme : « Des managers sous-entendent aux grévistes qu’ils n’auront pas d’avancement, ni de prime ou d’intéressement… » Pas de quoi casser, selon lui, le « ras-le-bol général. Les cadences sont toujours plus élevées et on est de plus en plus surveillés. Au pack, si tu es à 60 colis préparés à l’heure, ils viennent te voir pour te demander de monter à 100 ».

Une « intensification de la charge de travail » que met en lumière un nouveau rapport rendu en février par Progexa, missionné par le CSE d’Amazon. « L’amélioration des conditions de travail devra être un des défis majeurs » des années à venir, indiquait le cabinet indépendant, tout en soulignant une « précarisation de la rémunération ».

L’actuel mouvement social semble confirmer cette tendance. La multinationale se glorifiait de payer ses employés au-dessus du Smic. Mais les seules revalorisations successives et mécaniques de ce dernier, du fait de l’augmentation de l’inflation, risquent de voir la majorité des payes versées par la multinationale rejointes par le salaire minimum légal.

Pour l’heure, la direction justifie sa proposition de faible augmentation collective par « des augmentations de salaire supérieures à la moyenne de la branche transport et logistique, ainsi que d’autres avantages ». L’argument tiendra-t-il encore, jeudi 14 avril, date de l’ultime réunion de négociation avec l’intersyndicale ?

 publié le 7 avril 2022

Guerre en Ukraine :
l’équation diplomatique se complique

sur www.humanite.fr

Relations internationales Après les accusations de crimes de guerre commis à Boutcha, Moscou reproche à Kiev de saborder les négociations de paix. Le Parlement européen réclame un embargo total sur le gaz, le pétrole et le charbon russes, tandis que l’ONU vient de voter la suspension de la Russie du Conseil des droits de l’homme.

Maintenir ou non le dialogue, alors que l’armée russe a délaissé Kiev et se prépare à une nouvelle offensive vers l’Est et le Donbass, et que l’Ukraine s’apprête à subir de longues semaines de combats et de destructions. Voilà le dilemme des négociateurs réunis sous la houlette de la Turquie, et qui continuent d’avancer des propositions forcément fluctuantes en fonction du rapport de forces sur le terrain comme au sein des différents cénacles internationaux.

Selon le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, dans un contexte d’accusations de crimes de guerre, voire, dixit Volodymyr Zelensky, de « génocide », « la partie ukrainienne » aurait « présenté au groupe de négociateurs un projet d’accord dans lequel il est évident qu’elle revient sur les dispositions les plus importantes déterminées le 29 mars à Istanbul ». La volte-face de Kiev, accuse Lavrov, concernerait l’inclusion de la péninsule de Crimée – annexée par la Russie en 2014 –, des garanties de sécurité et d’intégrité territoriale, ou encore l’exigence d’une négociation directe entre le président ukrainien et son homologue russe, Vladimir Poutine, concernant les statuts futurs de la Crimée et du Donbass ukrainien, dont Moscou a reconnu les pouvoirs séparatistes juste avant son offensive militaire du 24 février.

Fidèle à la ligne du Kremlin depuis le début de la guerre, Sergueï Lavrov continue de marteler que « le régime de Kiev est contrôlé par Washington et ses alliés, qui poussent le président Zelensky à continuer le combat », assurant néanmoins que la Russie poursuivrait « le processus de négociations », sans rien dévoiler du contenu de son propre projet d’accord. Autre pomme de discorde, la participation réclamée aux pourparlers de la Biélorussie, principal allié régional de Moscou. « Nous considérons cela comme une guerre qui est juste à la porte de notre pays. Et elle a des effets sérieux sur (notre) situation. C’est pourquoi il ne peut pas y avoir d’accord dans notre dos », a ainsi déclaré le 7 avril Alexandre Loukachenko. Si le président biélorusse a laissé la Russie utiliser à sa guise son territoire pour mener son invasion de l’Ukraine, il demeure un paria à l’échelle internationale et n’entretient presque plus aucun contact avec les chancelleries occidentales. Quant aux lourdes sanctions économiques infligées dans le cadre de sa participation à l’effort de guerre russe, elles ont encore renforcé sa dépendance vis-à-vis de Moscou.

Prochaine étape, « mener une enquête »

Les images des massacres perpétrés à Boutcha ou Irpin, près de Kiev, ont « éclipsé » les pourparlers initiés entre la Russie et l’Ukraine, a regretté jeudi le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Cavusoglu. L’heure semble effectivement davantage aux punitions qu’aux discussions. Le Parlement européen a ainsi voté, à une écrasante majorité, une résolution réclamant un embargo « total et immédiat » sur le gaz, le pétrole et le charbon russes, alors que la Commission européenne propose un arrêt sur les seuls achats de charbon – qui représentent 45 % des achats de l’Union européenne – et la fermeture de tous les ports européens aux navires russes. Le Parlement européen réclame également que « toutes les mesures nécessaires » soient prises pour que « les actes de Vladimir Poutine et d’Alexandre Loukachenko soient poursuivis comme crimes de guerre et crimes contre l’humanité », et s’est prononcé en faveur de la création d’un « fonds analogue au plan Marshall » pour reconstruire l’Ukraine après la guerre.

À l’occasion d’un déplacement à Boutcha, l’un des théâtres de massacres de civils attribués à l’armée russe par le gouvernement ukrainien, le secrétaire général adjoint de l’ONU pour les Affaires humanitaires, Martin Griffiths, a promis à un responsable de la mairie de la ville martyre que « la prochaine étape » sera de « mener une enquête ».

En attendant le durcissement des sanctions et le ­résultat des enquêtes internationales sur les crimes de guerre imputés à l’armée russe, les États-Unis ont provoqué en urgence, ce jeudi, un vote à l’Assemblée ­générale des Nations unies, à New York, pour la suspension de Moscou du Conseil des droits de l’homme. Celle-ci a recueilli, sur 192 pays, 98 voix pour, 24 contre et 58 abstentions. « En fait, nous voyons chaque jour (…) des rapports déchirants sur le peu d’intérêt qu’elle porte aux droits de l’homme. La participation de la Russie (au Conseil) est une farce. C’est pourquoi nous pensons qu’il est temps que l’Assemblée générale la suspende », avait précisé Linda Thomas-Greenfield, ambassadrice américaine à l’ONU.

 publié le 6 avril 2022

Pour les AESH,
« ce quinquennat n’a pas pris
la question de l’inclusion au sérieux
»

Maïa Courtois sur https://rapportsdeforce.fr/

Les AESH, accompagnantes d’élèves en situation de handicap, étaient de nouveau en grève ce mardi 5 avril. L’appel national, porté par une intersyndicale (CGT éduc’action, la FSU, Sud…), a mobilisé dans plusieurs villes françaises. Dans le cortège parisien, les manifestantes tirent un bilan sévère d’un quinquennat qui avait promis, pourtant, de faire progresser l’« inclusion scolaire ». Et portent un regard peu enthousiaste sur les candidats aux présidentielles. 

 Durant le quinquennat Macron qui se clôt désormais, l’« inclusion scolaire » fut un mot d’ordre répété par la secrétaire d’État au handicap, Sophie Cluzel. Le Président de la République lui-même a insisté sur cet enjeu. Sans compter sa « grande cause du quinquennat » que devait être l’égalité femmes-hommes. De quoi toucher au coeur les AESH (accompagnantes d’élèves en situation de handicap), un secteur très majoritairement féminisé ? Pas vraiment. Dans le cortège parisien de ce 5 avril, les manifestantes partagent une conclusion amère des cinq années écoulées.

« Je me rappelle, au début du quinquennat, Macron et les députés LREM avaient parlé des AESH. Mais c’est un sujet qu’ils ne maîtrisent pas vraiment. On ne peut pas laisser encore des gens à un niveau de salaire si dérisoire ! » fustige Farimata, AESH dans le 10ème arrondissement de Paris. « Globalement, il faut le dire : rien n’a été fait. On attend des mesures fortes ». Entre autres : un vrai statut professionnel, et la sortie de la précarité.

Ce que les AESH retiennent du quinquennat Macron

« Ce quinquennat n’a pas pris la question de l’inclusion au sérieux », estime Blandine Turki, enseignante syndiquée à la FSU. Cette dernière a fait la route depuis le Doubs pour soutenir « ses collègues, dont on ne reconnaît pas l’importance. Sans AESH, l’école ne fonctionne pas. La reconnaissance passe par un nombre d’heures digne, un salaire, et de la formation. Et ça, actuellement, elles ne l’ont pas ».

Au sein de son établissement scolaire, le manque de moyens pour accompagner les élèves en situation de handicap est prégnant, assure-t-elle. Elle regrette qu’il n’existe toujours pas de temps de formation des enseignants sur le sujet. Ni de temps dédié à la coordination avec leurs collègues AESH.

Il y a bien eu quelques mesures, notamment du budget débloqué pour des embauches d’AESH durant le quinquennat. Des « pansements », balaie Blandine Turki. « Ils nous ont fait croire qu’il y aurait des recrutements en nombre suffisant, mais ce n’est toujours pas le cas ».

Le contexte de la pandémie a alourdi la colère des AESH. Thibault, un collègue de Farimata, rattaché à une ULIS (unité localisée pour l’inclusion scolaire), garde de mauvais souvenirs des premiers mois. « On nous a envoyé sans considération, comme au front à la guerre… Mais sans protection, sans rien. Il fallait être avec les élèves, peu importe qu’on soit malades, peu importe nos conditions de travail ».

Les PIAL, point de crispation central

Mais ce qui reste en travers de la gorge dans le bilan du quinquennat, c’est la mise en place des PIAL (pôles inclusifs d’accompagnement localisés). Ces pôles ont réorganisé le temps de travail des AESH, dans un objectif de mutualisation. « Depuis l’année dernière, on m’a affectée à quatre écoles élémentaires différentes. C’est fatiguant : on reste une ou deux heures avec un enfant, puis il faut bouger… Je peux être amenée à avoir trois enfants dans la même journée » raconte Mireille Tefaaora, AESH sur Paris.

Les PIAL ont saupoudré les heures de travail hebdomadaires sur davantage d’enfants. Et multiplié les lieux d’intervention. « Certains ne supportent pas la mutualisation car elles imposent des contraintes. On peut se retrouver avec plusieurs élèves en même temps, c’est vrai. Mais je pense aussi qu’on peut trouver parfois de meilleures organisations entre établissements », tient à nuancer Farimata, qui est devenue elle-même coordinatrice d’un PIAL.

Son collègue Thibault, qui marche à ses côtés, reste sur un avis très critique. À ses yeux, ce système empêche un accompagnement individualisé en profondeur. Il fragilise aussi « le suivi scolaire et des devoirs en dehors de la classe ». C’est également l’opinion de l’enseignante Blandine Turki. D’après ce qu’elle observe dans le Doubs, les PIAL ont « dégradé les conditions d’accueil des élèves et les conditions de travail des collègues… On demande aux AESH de se déplacer beaucoup alors qu’elles n’ont déjà pas beaucoup de finances ». Cela implique en effet, en zone rurale, des kilomètres de voiture à avaler chaque jour.

« Moi, je n’y crois plus aux promesses de Macron »

 Les AESH disposent généralement d’un contrat de 24 heures par semaine. Dans le cadre de sa candidature pour un nouveau mandat, Emmanuel Macron a évoqué l’idée de l’augmenter à 35 heures. « Oui, mais au même salaire que le SMIC… Donc ça ne changera rien pour nous », réagit immédiatement Thibault. « N’oublions pas qu’un prof, c’est 18 heures face aux élèves, et ce n’est pas payé au SMIC. 35 heures face à l’élève, moralement, ce n’est pas possible. On travaille avec de l’humain ! »

Ce seuil de 35 heures serait atteint, selon la vision du candidat Macron, en « prolongeant leur accompagnement sur le temps de cantine, après l’école et pendant les vacances (…) Toutefois, il ne dit pas comment s’articuleront ces différents temps : qui sera l’employeur, qui sera le coordonnateur (…) ? » décrypte le site spécialisé Café Pédagogique.

Au-delà de ce qu’implique cette orientation, beaucoup demeurent désabusés dans le cortège. « Moi je n’y crois plus aux promesses de Macron. Macron et Blanquer, ce sont ceux qui ont détruit l’école publique. Ils ne pourront pas la réparer avec des promesses », souffle Blandine Turki.

Mireille Tefaaora, l’AESH à Paris, balaie aussi : « c’est la période de vote, je ne sais pas s’il tiendra parole s’il est réelu ». Elle est venue manifester avec sa collègue Hachimiat. Toutes deux travaillent sur la base d’un CDD de 24 heures hebdomadaires. Le tout pour près de 800 euros net par mois. « C’est difficile de vivre avec ça. C’est même invivable », résume Hachimiat.

« Il faut que les candidats sachent que c’est un problème majeur »

Dans le cortège, quelques élus franciliens sont présents. C’est le cas des écologistes Julien Bayou et Nour Durand-Raucher, par exemple. Au loin, une grande silhouette se détache : celle du candidat Yannick Jadot. Les AESH qui le reconnaissent passent le mot à leurs collègues. D’autres, comme Farimata, sont loin d’être impressionnés. « Aujourd’hui, on sent la récupération politicienne », siffle-t-elle. « Il ne suffit pas d’en parler au moment des élections. Pour que les candidats soient crédibles, il faut qu’ils se saisissent du sujet en amont. C’est un travail de longue haleine que de faire reconnaître notre métier indispensable… », insiste-t-elle.

Les mobilisations successives des AESH ces derniers mois leur ont permis de mieux se faire entendre du grand public et des responsables politiques. Mais quand on demande à Farimata et son collègue Thibault quelle place a pris la question des AESH et de l’inclusion scolaire dans la campagne, ils répondent en choeur : « aucune ! »

Personne, parmi les personnes interrogées dans la manifestation, ne retient de proposition pertinente de la part d’un candidat. Or, « il faut que les candidats sachent que c’est le problème majeur des enseignants actuellement », appuie Blandine Turki. Les CHSCT (comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) sont saisi « essentiellement » de ce problème, relate la responsable syndical. « C’est la préoccupation première des enseignants en ce moment – avec les salaires… », précise-t-elle en souriant. « Quand on est en salle des maîtres, c’est de cela dont on discute en premier ! »

En restant sur une base de 24 heures temps plein, « Poutou, Roussel, Mélenchon, Hidalgo et Jadot veulent en faire un statut pérenne, intégré à la fonction publique avec un salaire décent », analyse l’article de Café Pédagogique. « Roussel se distingue des autres candidats de gauche en proposant un recrutement de 90 000 AESH en plus des 125 000 actuels (…) Mais aucun des candidats n’évoque le support budgétaire nécessaire ni les changements législatifs indispensables ». 

Toutes et tous, dans le cortège, semblent se préparer à un nouveau quinquennat de mobilisations. « Les enfants en situation de handicap demandent du temps. Du temps de confiance. Ils ne se rendent pas compte… Ils devraient venir sur le terrain pour voir comment cela se passe » soupire Hachimiat. Comme ses collègues, elle mise sur le soutien des parents d’élèves et d’enseignants pour peser davantage dans le rapport de forces. Au quotidien comme dans la mobilisation, « c’est un travail d’équipe », sourit-elle.

 publié le 5 avril 2022

Climat : « Croire que c’est l’individu qui doit porter la responsabilité morale de l’effort est une illusion » - Rapport du Giec

par Barnabé Binctin sur https://basta.media/

Peu abordé dans les débats qui agitent la campagne présidentielle, le changement climatique sera pourtant au centre de nos vies dans les prochaines années. Entretien avec la géographe Magali Reghezza-Zitt.

Magali Reghezza-Zitt est géographe, spécialiste des questions de prévention et d’adaptation aux risques. Codirectrice du Centre de formation sur l’environnement et la société de l’ENS, elle est depuis 2019 l’une des treize membres du Haut Conseil pour le climat.

Le timing aurait pu être idéal : c’est ce lundi 4 avril, à six jours du premier tour de l’élection présidentielle, que le Giec publie l’ultime volet de son dernier rapport, nous rappelant ainsi l’ampleur des défis posés par le changement climatique. Seulement voilà, c’est peu dire que le sujet n’est pas à l’agenda de cette campagne, comme l’ont plusieurs fois souligné les ONG écologistes (la coalition de l’Affaire du Siècle estime ainsi à 5 % le temps de débat consacré aux enjeux climatiques, ndlr). En février dernier, 1400 scientifiques interpellaient dans une tribune les responsables politiques, les appelant à « s’emparer de ces sujets décisifs pour notre avenir ». Entretien avec l’une des signataires, par ailleurs membre du Haut Conseil pour le Climat : la géographe Magali Reghezza-Zitt.

Basta! : Le dernier volet du 6e rapport du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) est sorti hier, lundi 4 avril. Que faut-il attendre de ce travail ?

Magali Reghezza-Zitt : La première vertu de ce rapport, c’est de poser clairement des certitudes sur la réalité de la crise climatique actuelle. Celle, par exemple, de l’origine humaine du changement : dans le premier volet du rapport, le Giec conclut que le climat varie aujourd’hui dans des amplitudes qui ne sont pas imputables à des causes naturelles. Les effets du changement climatique sont généralisés et se produisent à un rythme qui n’a jamais été atteint dans l’histoire de l’humanité. On le constate à des indicateurs tels que la remontée du niveau marin, ou la température du sol qui connaît des augmentations très rapides sur les quatre dernière décennies – on sait que depuis au moins 100 000 ans, la Terre n’avait jamais été aussi chaude. Le climat a déjà changé – +1,1°C depuis le début de l’ère industrielle – et cela va produire des conséquences importantes, qui étaient l’objet du travail du groupe 2 (qui produit le deuxième volet, ndlr).

En l’occurrence, au-dessus de 1,5°C de réchauffement, la science peut désormais démontrer qu’une partie des écosystèmes, comme les coraux, seront poussés aux limites de leur capacité d’adaptation. L’alerte vaut aussi pour les sociétés humaines, dont les capacités d’adaptation vont être de plus en plus compromises. La biosphère et le climat interagissent, or l’humanité a besoin de la biodiversité pour vivre, que ce soit pour l’agriculture, la capacité à rafraîchir, à polliniser, pour les stocks de poisson, etc. Il y a des effets d’amplification qui font que le climat, en se réchauffant, crée des impacts majeurs sur la destruction des écosystèmes, et génère ainsi des risques directs pour les populations – on sait par exemple que sans une adaptation rapide et structurelle, des filières productives entières ne se relèveront pas, avec des risques de pénurie.

On ne fera aucune transition si on ne protège pas la biodiversité, mais on ne réussira pas plus si on ne lutte pas contre les inégalités.

Au-delà de 2°C, on craint l’impact sur les organismes humains. L’ampleur serait telle qu’on peut atteindre des seuils mortels. S’ajoutent des coûts massifs, potentiellement insoutenables, lors des épisodes extrêmes comme les sécheresses, les canicules, les inondations, ou à cause de processus plus lents, tels que la fonte du pergélisol ou la remontée du niveau marin. Sans une action immédiate, les trajectoires d’exposition conduisent d’ici à 2100, à ce que 50 à 75 % de la population mondiale soit exposée à des risques létaux. Et dès à présent, on estime qu’entre 3 et 3,5 milliards de personne – soit la moitié de l’humanité – vit dans des situations de vulnérabilité très importante face au risque climatique.

Ne le savait-on pas déjà, au fond ?

Ces éléments sont importants car l’argument de l’inaction, qui consiste à dire « on ne peut pas décider parce que c’est incertain », ne peut plus tenir. On sait à présent parfaitement ce qu’il va se passer en fonction de ce qu’on décide, ou pas, de faire. Le rapport insiste aussi sur une dimension nouvelle, celle des inégalités. Il y a des points de bascule qui sont sociaux : parce que certains groupes humains sont exclus, marginalisés et privés d’accès à des ressources vitales et à des services essentiels – l’éducation, la technologie, la liberté d’expression – leur capacité d’adaptation s’en trouve d’autant plus fragilisée.

C’est un message très fort : si on veut réduire le changement climatique et s’y adapter, il faut inclure toutes les dimensions sociales. On ne fera aucune transition si on ne protège pas la biodiversité, mais on ne réussira pas plus si on ne lutte pas contre les inégalités. Inversement, le Giec démontre à partir des travaux scientifiques que le développement humain, le progrès et le bien-être ne peuvent pas être atteints dans un contexte de changement climatique. Et l’autre grande vertu de ce rapport, c’est de démontrer qu’on a les moyens d’agir face à tout ça. Loin d’avoir une posture catastrophiste, et a fortiori anti-humaniste, le Giec nous dit qu’on peut s’en sortir, sous conditions.

Lesquelles ?

La littérature scientifique nous dit qu’on est capable, encore aujourd’hui, de stopper le changement climatique, à condition de limiter de manière drastique nos émissions de gaz à effet de serre. Il faut pour cela atteindre le zéro émission nette d’ici 2050. Si on y parvient, et on a les moyens pour cela, on arriverait à bloquer le réchauffement en-dessous des 2°C – et ça, c’est quelque chose dont on n’était pas encore tout à fait sûr ! Or on connaît les leviers d’action, et c’est tout l’objet de ce 3e volet, qui se concentre sur « l’atténuation » et toutes les pistes pour réduire les émissions de carbone, mais aussi de méthane. Il faut insister là-dessus : nous pouvons éviter la catastrophe. On peut agir pour limiter le réchauffement puis inverser la tendance, et on peut agir pour faire face aux impacts inéluctables du réchauffement en cours. Au fond, le Giec délivre un message optimiste et positif.

On a quand même un peu de mal à le percevoir comme tel…

Je prends souvent la comparaison avec le tabac : mettez-vous à la place des personnes qui ont se sont mises à fumer pendant les années 1950-1960, sans savoir que c’était dangereux. Comme pour le climat, il y a eu des coalitions d’intérêt qui ont caché la vérité et retardé l’action. Un jour, votre médecin vous dit : « Tu as fumé pendant x années, tu as donc de très fortes chances d’avoir un cancer des poumons à la fin de ta vie ». Effectivement, au début, ça crée de la panique et ça peut conduire à se dire qu’on n’a plus rien à perdre, qu’on n’a aucun intérêt à changer.

Mais le rôle du médecin, c’est aussi de préciser ensuite : « Si tu t’arrêtes tout de suite, non seulement ton risque va diminuer fortement, mais ta qualité de vie va globalement s’améliorer et ce, dès maintenant. Et pour t’aider à arrêter, on va t’accompagner, parce qu’on sait qu’il faut que tu changes individuellement, que ça va être très difficile, mais que tu ne pourras pas y arriver tout seul. On sait aussi que tu vas être soumis en permanence à de la tentation, donc on va aussi agir sur les publicités, le prix du paquet, les espaces non-fumeurs et le tabagisme passif, les cigarettiers, etc ».

Comme pour la cigarette, on peut décider de continuer à fumer. Mais on ne peut plus dire qu’on ne savait pas.

La volonté individuelle et les changements de comportement ne suffisent pas, même s’ils sont indispensables, la technique non plus. On a développé des alternatives – avec la cigarette électronique, ou le patch – qui servent à atténuer la transition, mais qui ne la remplacent pas. C’est pareil pour le climat. Et on ne sait toujours pas guérir les maladies liées au tabagisme, a fortiori les empêcher, idem pour le climat. C’est tout un système qu’il faut changer. On doit jouer sur tous les leviers sociaux, technologiques, comportementaux et aussi économiques.

Les scientifiques du Giec ont le même rôle que le médecin : le Giec ne produit pas de travail de recherches mais propose au patient (en l’occurrence les gouvernements) une expertise qui s’appuie sur un ensemble de résultats de recherche, pour expliquer ce qu’il se passe et évaluer la pertinence des solutions existantes. Pour rappel, le Giec, ce sont des centaines de scientifiques qui font une revue de littérature, c’est-à-dire qu’ils analysent des milliers d’articles scientifiques validés par les pairs. Le Giec pose donc un diagnostic, qui est nécessaire car sinon, on n’agit pas. Et il fait émerger les choix thérapeutiques, curatifs, palliatifs ou préventifs, possibles face à ça, en fonction de ce que la littérature scientifique dit. Le Giec n’impose pas : comme pour la cigarette, on peut décider de continuer à fumer. Mais on ne peut plus dire qu’on ne savait pas, nier les conséquences ou affirmer que les solutions n’existent pas.

Sauf que pour le coup, les responsables politiques n’ont pas l’air de vouloir véritablement nous accompagner dans le changement face au réchauffement climatique.

Je ne peux pas parler au nom des responsables politiques, mais il est clair que le niveau de sensibilisation des élus de la République est aujourd’hui bien plus faible que dans le reste de la société. Il y a peut-être une dimension un peu générationnelle, mais pas seulement. Je ne sais pas si c’est tant la responsabilité des politiques, car il y a des effets de structures très puissants, derrière. La campagne présidentielle a toujours tendance à faire porter sur un individu le poids de tout ce qu’il se passe dans un pays, ce qui est bien évidemment très caricatural. Ces enjeux-là se jouent aussi bien chez les décideurs publics que privés, au plus haut sommet de l’État comme dans les administrations, et plus largement, à tous les niveaux de la société – en tout état de cause, il y a de nombreuses parties prenantes.

Au début de l’année, vous avez été l’une des principales signataires d’une tribune qui constatait « avec inquiétude l’absence de débat démocratique dans la campagne présidentielle » sur les enjeux climatiques. Vous y pointiez notamment du doigt le rôle des médias.

Les médias font partie de cet effet de structure global. Regardez le temps médiatique qu’on consacre à ces sujets… Aujourd’hui, les journalistes considèrent normal d’interroger les candidats sur la réforme des retraites ou de l’Éducation nationale, mais continuent de rechigner à parler du climat. Mais les journalistes qui devraient le plus parler de changement climatique, ce sont les journalistes politiques ! Parce que c’est d’abord un problème politique, au sens d’un choix de société. On a besoin de journalistes beaucoup plus pugnaces sur ces questions, qui intègreraient la dimension transversale du climat comme ils peuvent le faire avec les sujets géopolitiques ou financiers.

La question de la transition devrait être accolée à chaque ministère, cela touche à toutes les composantes du bien-être individuel et collectif.

Prenez les chiffrages économiques des programmes, c’est une question qui revient en permanence : il faudrait faire la même chose sur le climat ! Telle proposition permet-elle de former les x milliers d’emploi dont on va avoir besoin pour la transition, et à quel coût ? Comment la réforme des retraites va-t-elle intégrer tous les impacts sanitaires et démographiques du changement climatique ? Comment va-t-on dès lors financer l’assurance-maladie ? Ce sont ces questions-là que l’on doit aujourd’hui poser aux candidats, plutôt que de parler sans cesse d’immigration ou d’entrecôte…

« La technicité et la complexité des sujets, l’affirmation de leur caractère anxiogène […] sont souvent avancées pour justifier ce silence » écriviez-vous dans cette même tribune : vous ne croyez pas à ces arguments ?

Parce que parler de la dette publique, ce n’est pas anxiogène, peut-être ? Et l’état de l’hôpital français, la fin de vie dans les Ehpad, le chômage ? Et puis le terrorisme ? Le problème du climat, c’est la manière dont on le présente. Il faut arrêter de le considérer comme un sujet « écolo ». Ce que démontre le Giec, c’est que les conséquences du changement climatique sont justement économiques, sociales, et politiques. Aujourd’hui, lorsqu’on parle d’écologie et de changement climatique, c’est un problème au même titre que le vieillissement de la population en Europe, les inégalités homme-femme, ou la fluctuation du cours du blé à Chicago. Ce sont des sujets systémiques et totalement transversaux. Comme la crise du covid : elle a été traitée aussi bien au ministère de la Santé qu’à Bercy, la plupart des ministères ont été mobilisés, parce que cela sollicitait évidemment plusieurs leviers, et là, étrangement, cela semblait évident pour tout le monde… De même, la question de la transition devrait donc être accolée à chaque ministère, puisque cela touche à toutes les composantes du bien-être individuel et collectif, de ce qui fait société et constitue notre pacte social.

Il y a une bataille sémantique à mener, pour reformuler le problème du changement climatique ?

Absolument. Moi, typiquement, je ne parle jamais de questions « écologiques » : je parle soit d’environnement, pour désigner les problèmes relatifs à la biosphère par exemple, soit de la dimension climatique des politiques publiques ou privées. Le souci avec l’écologie, c’est d’une part cet invariant de la représentation de l’écologie et de l’écologiste, qui reste très caricaturale. En France, on a encore beaucoup l’image de l’écolo comme du gars du Larzac, qui élève ses chèvres et mange des légumes, avec désormais une version supplémentaire plus contemporaine, autour du « bobo » déconnecté du réel sur sa bicyclette. Cela a conduit à dépolitiser ces questions-là pour en faire un sujet très consensuel. Oui, on est généralement tous d’accord pour sauver la planète… Mais une fois qu’on a dit ça, on n’a rien dit !

Il y a une grande différence entre la conscience du risque ou la volonté d’agir, et les trajectoires pour y arriver. Et à ce sujet, il reste selon moi deux illusions très fortes : la première, c’est cette idée que la technique va nous sauver. On est dans un pays où la culture de l’ingénieur reste très forte et structure la formation des « élites », et cela se ressent dans nos stratégies de prospective, qui mettent beaucoup l’accent sur l’innovation technologique. On a tendance à oublier que la technique n’est qu’un adjuvant.

La cigarette électronique ou le patch, ça aide à arrêter de fumer, mais ça ne remplace ni la décision individuelle ni les structures autour qui vont réellement permettre d’arrêter… En matière de climat, le Giec dit que la solution technique isolée a souvent pour mauvais effet de retarder les transformations structurelles, voire de conduire à de la « mal-adaptation », c’est-à-dire une solution qui paraît positive au départ mais qui en réalité, après coup, s’avère encore pire, ou inapproprié. Exemple classique : les méga bassines. On propose d’en mettre pour retenir l’eau, et elles sont effectivement indispensables à certains endroits quand l’agriculture n’a pas le temps de se transformer suffisamment vite pour faire face aux conséquences du changement climatique.

Cela n’a aucun sens de demander à l’infirmière en zone rurale, qui fait des dizaines de kilomètres chaque jour pour s’occuper de personnes âgées, de faire de la sobriété.

Mais on se rend compte que cette bassine pose aussi d’immenses problèmes sur le cycle de l’eau, sur la biodiversité, en termes d’émissions, etc… ça ne peut être qu’une solution transitoire pour atténuer le coût de la transition, pas l’alpha et l’omega de nos politiques agricoles. C’est d’ailleurs ce que dit la Stratégie nationale bas-carbone, dans son ensemble : il y a une partie de nos efforts qui doit reposer sur la technique, pour gagner en efficacité et protéger, mais cette partie-là ne peut pas l’emporter sur ce qu’on appelle la sobriété – qui est lui aussi un terme très largement caricaturé, aujourd’hui... Les innovations technologiques sont une condition sine qua non de l’adaptation et de l’atténuation, mais elles ne peuvent pas se substituer aux transformations plus profondes. C’est comme les bambous traçants dans un jardin : le problème, ce sont ses racines qui repoussent tout le temps, il ne suffit pas de les couper, il faut les arracher ! Et pour ça, il faut creuser profondément, ça prend du temps...

Et la deuxième illusion ?

C’est croire que tout doit reposer sur le changement de comportement des individus. Au-delà de la politique du « petit geste », croire que c’est l’individu qui doit porter la responsabilité morale de l’échec, ou de l’effort. On ne peut pas demander à tout le monde le même effort : ça n’a aucun sens de demander à l’infirmière en zone rurale, qui fait des dizaines de kilomètres chaque jour pour s’occuper de personnes âgées, de faire de la sobriété pendant qu’à côté de ça, des urbains continuent de prendre leurs gros SUV en ville là où il y a des possibilités de transports en commun, de vélos, de marche…

La crise ukrainienne nous rappellent au moins une chose : plus on tarde, plus il faut gérer les héritages et plus l’impréparation se paie au prix fort.

C’est d’ailleurs pour ça que la crise ukrainienne me met très mal à l’aise, avec cette injonction individuelle à couper le chauffage. Bien sûr, on comprend l’idée de solidarité avec le peuple ukrainien. Mais dire qu’on doit couper le chauffage l’hiver, c’est occulter toute la réalité de la précarité énergétique, et le fait que déjà aujourd’hui, le renchérissement des matières fossiles pèse sur les plus pauvres. Or on ne s’est jamais attaqué aux causes structurelles de cette vulnérabilité, parce qu’on n’a pas assez travaillé sur le mal-logement, les logements insalubres, la précarité énergétique – d’hiver comme dorénavant d’été, également – en intégrant le climat qui change. Il ne fallait pas être grand-clerc pour se rendre compte qu’en achetant des hydrocarbures à la Russie, on dépendait de la volonté d’un régime politique qui n’est pas un parangon de démocratie…

Mais là encore, il y a toujours une espère de caricature du débat en France : on nous explique d’un coup que si on ne coupe pas le chauffage, on deviendrait, nous individus, complices de Poutine et de ses atrocités. Alors qu’on sait très bien que le premier rapport du Giec sur la crise climatique et la nécessité de sortir des fossiles, c’était… il y a 32 ans. La crise ukrainienne, comme la crise Covid, nous rappellent au moins une chose. Plus on tarde, plus il faut gérer les héritages et plus l’impréparation se paie au prix fort, d’abord par les plus fragiles, mais à la fin, par tous et toutes.


 


 

3e volet du rapport du Giec : capturer le carbone, une vraie-fausse bonne idée

Marie-Noëlle Bertrand sur www.humanite.fr

Climat. Le Giec rend public, ce lundi, le troisième volet de son sixième rapport, qui met à plat des solutions. Et alerte : toutes ne se valent pas. Explications

Pour faire face à l'enrichissement permanent de l’atmosphère en CO2, une des pistes est de boiser de vastes espaces avec des essences forestières à croissance rapide, à exploiter cette biomasse en la brûlant pour produire de l’énergie et, enfin, à capter le CO2 émis au moment de la combustion. Patrick Pleul/DPA-Zentralbild/DPA/AFP

Tous les chemins pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C sont-ils bons à prendre ? C’est une question à laquelle le Giec répondra ce lundi 4 avril. Le groupe international d’experts sur l’évaluation du changement climatique doit rendre public le troisième et dernier volet de son sixième rapport d’évaluation.

  • Le premier, remis en août 2021, portait sur les perspectives de réchauffement en fonction des niveaux d’émissions de gaz à effet de serre à venir, et leurs effets physiques sur le Système terrestre.

  • Le deuxième, publié en octobre, évaluait l’impact de ces différents scénarios sur les écosystèmes et les sociétés humaines.

  • Ce troisième volet doit s’attacher à déterminer les trajectoires industrielles et économiques à suivre de façon à limiter la hausse des températures, soit les solutions qui sont à notre disposition.

Là encore, plusieurs scénarios vont être mis sur la table avec, à chaque fois, une évaluation de leur impact sur l’emploi et, plus largement, de leur soutenabilité sociale.

Produire des « émissions négatives »

Les technologies et dispositifs de capture et de stockage du carbone comptent au nombre des leviers envisagés à moyen terme. Non sans soulever quelques questions, pour ne pas dire des réserves.

Ces technologies ne doivent être envisagées que pour pallier ce que l’on sera obligé d’émettre en ultime ressort. Nadia Maizi, chercheuse à Mine Paris-PSL, co-auteure du rapport du Giec

« À coup sûr, ils ne sont pas une solution à eux seuls », prévient Nadia Maizi, chercheuse à Mine Paris-PSL et figurant à la liste des auteurs principaux de ce troisième volet. « Ces technologies ne doivent être envisagées que pour pallier ce que l’on sera obligé d’émettre en ultime ressort. » Car les précédents travaux du Giec sont clairs à ce propos : rien ne remplacera la nécessaire baisse de nos émissions.

Reste que leur concentration est telle aujourd’hui que transformer nos économies ne suffira pas. Pour limiter le réchauffement à 1,5 °C ou 2 °C, seuils critiques au-delà desquels l’adaptation deviendra trop coûteuse pour les sociétés humaines, voire impossible dans plusieurs grandes régions du globe, il va falloir produire des « émissions négatives », autrement dit ravaler du carbone déjà présent dans l’air. Et c’est là que les choses se corsent.

Une capacité d’absorption saturée

« Les océans et la végétation sont d’ores et déjà des puits de carbone naturels », rappelle Nadia Maizi. Mais face à un enrichissement permanent de l’atmosphère en CO2, leur capacité d’absorption sature. Des dispositifs complémentaires sont étudiés depuis quelques années.

Ceux dits biologiques focalisent de nombreuses attentions. Il faut dire qu’il y a de quoi y voir une plutôt bonne idée. La reconstitution de forêts disparues, voire la création d’espaces boisés à très grande échelle comptent parmi cet éventail.

Ce que l’on nomme les Beccs en anglais – pour Bioenergy Carbon Capture and Storage – également. Ces projets consistent à boiser de vastes espaces avec des essences forestières à croissance rapide, à exploiter cette biomasse en la brûlant pour produire de l’énergie et, enfin, à capter le CO2 émis au moment de la combustion.

Dangereuses monocultures

Le Giec étudie leur usage dans certains de ses rapports passés, entre autres celui produit en 2018 sur les conséquences d’un réchauffement de 1,5 °C. Or, tout en notant l’immaturité de ces dispositifs, il en pointe également les dangers. « Faire reposer la décarbonation de l’économie sur ces changements d’usage des terres à grande échelle est incompatible avec l’atteinte d’une grande partie des objectifs de développement durable (ODD) tels qu’adoptés à New York en 2015 », souligne ainsi l’Iddri (Institut du développement durable et des relations internationales) dans une note d’analyse datée de 2019.

Faire ces choix mettrait en concurrence ces espaces forestiers avec ceux nécessaires à une agriculture nourricière.

En d’autres termes, faire ces choix mettrait en concurrence ces espaces forestiers avec ceux nécessaires à une agriculture nourricière. Le risque de famine s’en trouverait accru. Celui d’éroder la biodiversité également. Car, paradoxalement, « la demande en bois nécessaire au fonctionnement des Beccs risque d’augmenter et, avec elle, la déforestation », soulignait Peter Holding, agriculteur australien, représentant de l’organisation Farmers for Climate Action, lors d’un colloque tenu en ligne la semaine dernière à l’initiative de l’European Climate Foundation.

« Les communautés autochtones pourraient elles aussi souffrir de ces procédés », pointaient d’autres intervenants. Toutes ces monocultures dédiées nécessitent, enfin, énormément d’eau, relève pour sa part Nadia Maizi. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Au Giec de peaufiner la réponse, mais tous ceux qui ont étudié la chose de près le disent : l’usage de ces puits biologiques devra être extrêmement limité, au risque, sinon, d’être contre-productif.

QU’EST-CE QUE LE GIEC ?
Créé par l’ONU, en 1988, le Giec (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat ) est un organisme intergouvernemental chargé « d’évaluer les travaux scientifiques consacrés au changement climatique ».
Il regroupe des centaines de chercheurs du monde entier et produit tous les cinq à sept ans un rapport d’évaluation qui synthétise l’ensemble des connaissances sur le sujet. 
Le Giec est organisé en trois groupes travaillant sur des thèmes ainsi répartis :
  •  la physique du système climatique.
  • les impacts du réchauffement climatique sur l’environnement et les sociétés, et les mesures d’adaptation à mettre en place.
  • les moyens de réduire les émissions de gaz à effet de serre. 

 

 

 

Après le nouveau rapport du GIEC, amplifions nos mobilisations pour la justice climatique

sur https://france.attac.org

Si les papiers précédents du GIEC avaient traité de l’aggravation des dérèglements climatiques, le dernier volet du sixième rapport publié aujourd’hui, axé sur les stratégies d’atténuation des émissions de gaz à effet de serre, confirme l’accumulation du retard pris par les États pour éviter une catastrophe climatique et humaine. Les projections d’émissions pour 2030 sont supérieures aux engagements des États, engagements qui sont par ailleurs insuffisants pour limiter le réchauffement au-dessous de 1,5°C à la fin du siècle. Résultat, on se dirige tout droit vers une augmentation située entre 3,3 et 5,4°C.

Le premier constat du GIEC est celui d’une poursuite de la hausse des émissions. Même si le rythme de celle-ci s’est ralenti entre 2010 et 2018 par rapport à la décennie précédente, les émissions globales ont augmenté de 11 % par rapport à 2010, et leur volume n’a jamais été aussi important. Si le CO2 reste le principal vecteur du changement climatique, les émissions de gaz fluorés ont bien augmenté (430 % entre 1980 et 2018) et jouent désormais un rôle majeur dans les dérèglements climatiques. L’augmentation des gaz à effets de serre est notamment due à la croissance de certaines productions et consommations ayant un fort degré d’émissions : +28,5 % pour l’aviation,+ 17 % pour l’achat de SUV, +12 % pour la consommation de viande… entre 2010 et 2020.

Le GIEC insiste également sur le fait que les investissements sont à un cinquième de ce qu’il faudrait pour éviter une augmentation de la température globale de 1,5°C ou 2°C à la fin du siècle. Il demande donc aux gouvernements d’accélérer la mise en place de politiques publiques, législatives, d’augmenter fortement les investissements et de réguler les lois du marché, en vue d’atteindre un pic d’émissions de CO2 avant 2025 et d’envisager une décroissance globale des émissions après cette date. Dans le cas contraire, le coût global, économique et humain, sera plus élevé, et les investissements nécessaires devront être d’autant plus importants.

Le GIEC met aussi en cause la pensée économique néolibérale, constatant que les investissements du secteur privé sont très loin des besoins identifiés pour arriver aux objectifs climatiques. C’est la première fois que le groupement de chercheurs plaident pour une rupture avec la logique de croissance inhérente au capitalisme et fait écho à ses scénarios et hypothèses qui n’oublient pas les exigences d’égalité sociale dans les politiques à mettre en œuvre. En effet, il dénonce les inégalités qui s’accroissent dans la responsabilité de la situation présente, pointant le fait qu’à l’échelle mondiale, les 10 % les plus riches sont à l’origine de 36 à 45 % des émissions, quand 10 % des plus pauvres sont responsables de 3 à 5 %.

On peut donc y lire une revendication de justice climatique, dont les stratégies doivent passer par une redistribution des richesses et une juste répartition des efforts de réduction des émissions, afin de permettre aux populations les plus impactées, et non responsables des dérèglements climatiques, de pouvoir s’adapter et faire face aux changements à venir. En particulier, la question des financements, que ce soit à l’échelle internationale pour soutenir les pays du Sud global, ou en France pour financer les mesures nécessaires à une bifurcation juste, nécessitent une réforme fiscale qui fasse la chasse à l’évasion fiscale et s’en prenne aux profits des grandes entreprises.

Enfin, les auteurs du rapport du GIEC précisent que c’est bien d’un changement structurel, profond, des modes de financements et d’institutions dont nous avons besoin, et que les appels aux modifications des comportements individuels sont largement insuffisants.

Tout en étant appuyé sur de solides travaux scientifiques, ce nouveau rapport du GIEC est, de fait, un acte d’accusation contre l’inaction climatique, dont le quinquennat d’Emmanuel Macron qui s’achève constitue une lamentable démonstration. Alors que la campagne pour l’élection présidentielle a très peu évoqué les dérèglements climatiques, c’est bien un choix crucial auquel nous faisons face : continuer comme avant en attendant les catastrophes à venir, ou changer le système pour ne pas changer le climat. Dès maintenant, amplifions les mobilisations pour la justice climatique.

publié le 4 avril 2022

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