PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

publié le 30 septembre 2022

« Les personnes indignées
sont de plus en plus nombreuses »

Solidarité Une marche contre les politiques migratoires de l’Union européenne est organisée, les 30 septembre et 1er octobre, à Bruxelles. Michel Rousseau, cofondateur du collectif briançonnais Tous migrants, explique l’objectif de cette initiative.

Émilien Urbach sur www.humanite.fr


 

Des associations, venues de plusieurs pays, ont décidé de converger vers le Parlement européen pour l’interpeller sur les politiques migratoires conduites par l’UE à ses frontières. Quel est l’objectif de cette action interassociative ?

Michel Rousseau : Les politiques migratoires menées par l’Union européenne ont fait plus de 28 000 morts depuis 2014. Cette initiative est l’occasion, pour nous, de renforcer les liens entrehttps://www.humanite.fr/societe/accueil-des-migrants/les-personnes-indignees-sont-de-plus-en-plus-nombreuses-765696 associations pour partager nos expériences, agir de façon plus concertée, mieux faire entendre notre voix et peser le plus possible pour obtenir un changement de politique.

Comment se traduisent ces politiques mortifères à Briançon ?

Michel Rousseau : Depuis maintenant sept ans, la frontière entre la France et l’Italie a été rétablie, sous prétexte de terrorisme. En réalité, l’État veut empêcher les 3 000 à 5 000 personnes – qui chaque année passent par le col de Montgenèvre – d’entrer en France pour venir demander l’asile ou poursuivre leur voyage. Les effectifs de la police aux frontières ont doublé. Un escadron de gendarmes mobiles est venu en appui, puis un second. Avec comme conséquences la mort de huit personnes et de nombreuses victimes d’accidents graves en tentant d’éviter les contrôles et les refoulements systématiques.

Blessing Matthew est l’une de ces victimes identifiées…

Michel Rousseau : Oui, elle est morte le 7 mai 2018, vers 5 heures du matin, en tombant dans une rivière dans les Hautes-Alpes. Que peut le droit européen ? Que peuvent les parlementaires européens pour nous aider à établir la vérité et rendre justice à Blessing, et au-delà, pour changer ces politiques qui bafouent les droits humains fondamentaux ? C’est ce que nous sommes venus demander en participant à cette marche. C’était normal pour nous de nous joindre à cette initiative puisque ce qui se passe chez nous n’est pas seulement le fruit d’une politique propre à la France, mais le résultat d’une politique menée à l’échelle européenne.

La population européenne ne s’est-elle pas habituée aux exilés mourant à nos frontières, en mer ou en montagne ?

Michel Rousseau : Il y a, en effet, un phénomène de banalisation, favorisé par le silence des médias. Mais, parallèlement, les personnes indignées sont de plus en plus nombreuses. Et cela ne concerne pas seulement la question migratoire. C’est vrai aussi pour les enjeux climatiques, par exemple. Face au sentiment d’impuissance ressenti par les citoyens, les politiciens au pouvoir n’offrent aucune perspective, avec pour conséquence soit l’indifférence, soit la colère. Les exilés deviennent les boucs émissaires de l’inaction des dirigeants. Parce qu’ils fuient tout ce que tout le monde redoute, la guerre, la misère, les catastrophes climatiques, ils concentrent toutes les grandes questions auxquelles est actuellement confrontée l’humanité. Leur rejet se traduit par l’accession au pouvoir des partis d’extrême droite. Ce qui se passe actuellement en Italie est particulièrement inquiétant, même si je pense que ce n’est pas une victoire des fascistes. C’est l’abstention qui a gagné. Ceux qui sont élus dans nos pays, aujourd’hui, le sont par de toutes petites minorités. C’est la conséquence de l’absence de perspectives dans les propositions des politiciens.


 

publié le 29 septembre 2022

Pourquoi est-il si difficile de
critiquer la politique d’Israël ?

Latifa Madani sur www.humanite.fr

Géopolitique Les initiatives pour alerter sur la situation en Palestine et avancer vers un règlement du conflit ont du mal à se faire entendre. Comment sortir de cette impasse ?

Critiquer Israël et défendre les droits des Palestiniens deviennent de plus en plus périlleux, alors que la perspective d’une solution politique n’a jamais semblé aussi éloignée. Une proposition de résolution, déposée mi-juillet à l’initiative du député PCF Jean-Paul Lecoq, « condamnant l’institutionnalisation par Israël d’un régime d’apartheid à l’encontre du peuple palestinien » a suscité une vive polémique.

Le terme apartheid est-il impropre pour qualifier la politique de colonisation israélienne et ses conséquences ?

Nitzan Perelman En Israël, nous utilisons le terme apartheid depuis le début des années 2000. Puis, il y a eu les rapports détaillés et argumentés d’ONG israéliennes comme B’Tselem et Yesh Din et ceux d’organisations internationales (ONU, Conseil de l’Europe) et non gouvernementales (Human Rights Watch et Amnesty International) qui ont démontré que les lois, politiques et pratiques mises en place par les autorités israéliennes ont progressivement créé un régime d’apartheid à l’encontre du peuple palestinien. L’ONG B’Tselem a observé et démontré que, sur la totalité du territoire, s’exercent des politiques qui favorisent clairement les juifs au détriment des Palestiniens, qui, eux, vivent sous le régime de l’armée israélienne d’occupation. Nous observons aussi un apartheid foncier à l’intérieur même d’Israël. Depuis 1948, pas un seul village, pas une seule ville arabe n’y ont été fondés. À peine 3 % des terres appartiennent aux citoyens arabes. Ils ne peuvent pas vivre ou acheter un terrain ou une maison là où ils voudraient. La loi fondamentale dite de l’État-­nation, votée en juillet 2018, énonce que « l’État considère le développement de la colonisation juive comme un objectif national et agira en vue d’encourager et de promouvoir ses initiatives et son renforcement ». Cela ouvre le droit de confisquer des terres appartenant à des Palestiniens, qu’ils soient de Cisjordanie, de Jérusalem ou citoyens d’Israël. Et c’est ce qui se passe.

Jérôme Guedj Je crois que nous sommes tous sincèrement défenseurs d’une solution à deux États, d’une paix juste et durable, de la sécurité d’Israël et de la défense des droits des Palestiniens. Nous partageons ces objectifs mais pas forcément le chemin pour les atteindre. J’ai l’impression que le sentiment d’échec et d’impuissance à faire aboutir une solution donne lieu à une surenchère qui consiste, avec le terme d’apartheid, à vouloir donner un grand coup de pied, pensant que cela éveillera les consciences. Or, nous devons poser la question des raisons de cet échec, qui laisse l’extrême droite israélienne gagner en partie la bataille culturelle. Au lieu de cela, je trouve hasardeux le parallélisme avec l’Afrique du Sud. Je partage les objectifs, mais je conteste le moyen, pas seulement parce que je le trouve inefficace, mais parce que je le trouve contre-productif et même dangereux.

Pour quelles raisons ?

 Jérôme Guedj Une grille de lecture binaire et globalisante empêche de prendre en compte la complexité de la situation. Le danger le plus important à mes yeux est l’instrumentalisation du débat national par l’usage de ce terme. L’apartheid est défini par l’ONU comme « des actes inhumains commis en vue d’instituer ou d’entretenir la domination d’un groupe racial sur un autre groupe racial et de l’opprimer systématiquement ». On tombe dans le piège de la racialisation et de l’essentialisation d’un conflit qui est en réalité celui de deux nationalismes légitimes, israélien et palestinien, et non pas celui entre juifs et musulmans. En voulant introduire cette réponse nouvelle, on prend le double risque que le conflit change de nature et qu’on l’importe sur le territoire national. Je ne fais pas de procès d’intention aux militants sincères qui pensent que c’est la bonne manière de faire avancer les choses. Mais en tant que lanceur d’alerte, je mets en garde. Le recours au terme d’apartheid délégitime l’interlocuteur et donne du crédit à ceux qui continuent à poser la question de l’existence même d’Israël. Cette notion est un cheval de Troie. En Afrique du Sud, cela s’est traduit par un renversement du régime. Si vous dites qu’Israël est un régime d’apartheid, par quoi le remplacez-vous ?

Pierre Laurent La fin du régime d’apartheid d’Afrique du Sud n’a pas entraîné la fin de l’Afrique du Sud mais la mise en place d’un autre régime politique. Cela dit, l’usage du terme apartheid dans la résolution qui a provoqué ce débat ne relève d’aucune surenchère. Il s’agit au contraire de sortir du déni de réalité et d’en finir avec l’impunité. Ce mot est revenu récemment au premier plan à propos du conflit israélo-palestinien. J’ai été moi-même très attentif avant de l’utiliser. Ceux qui, comme moi, se sont rendus régulièrement, ces dix dernières années, dans les territoires occupés, à Jérusalem-Est et à Gaza (où j’ai pu entrer, exceptionnellement, avec une délégation parlementaire en juin dernier), ont pu observer une situation de fait d’institutionnalisation d’un apartheid. Nous sommes face à une entreprise de domination et d’oppression systématique, sans perspective de reconnaissance des droits des Palestiniens. La solution à deux États est de plus en plus sabotée par les gouvernements israéliens successifs, qui essaient d’organiser une situation d’irréversibilité pour la rendre impossible. Enfin, le changement de paradigme est le fait de la loi fondamentale dite de l’État-­nation adoptée en juillet 2018 par le Parlement israélien. Elle institue elle-même la discrimination. Intitulée « Israël en tant qu’État-nation du peuple juif », elle stipule dans l’article 1 : « L’exercice du droit à l’autodétermination nationale dans l’État d’Israël est réservé au peuple juif. »

Jérôme Guedj Que l’on soit d’accord ou pas, rappelons qu’Israël est le foyer national du peuple juif depuis sa création et sa construction. Notre modèle universaliste, je le regrette, ne s’y applique pas.

Nitzan Perelman Si, au niveau international, on évoque encore la solution à deux États, en Israël on ne parle plus de solution, ni même d’occupation. On ne parle même plus de paix, sauf pour dire bonjour (salam shalom). C’est maintenant qu’il faut réagir parce que la situation se dégrade très vite. Cela fait plus de dix ans que les voix critiques contre les gouvernements et contre l’occupation sont délégitimées en Israël même. Les opposants sont taxés de traîtres, d’ennemis intérieurs. Moi-même j’ai hésité pendant des années à utiliser le terme d’apartheid, mais quand on regarde la réalité, on ne trouve pas d’autre mot pour la décrire. Oui, il faut à tout prix éviter de donner une dimension religieuse au conflit. Ceux qui le font sont les dirigeants israéliens eux-mêmes, lorsqu’ils assimilent les Palestiniens aux Iraniens, aux islamistes djihadistes. Ce sont ces voix qui délégitiment ceux qui critiquent Israël en les accusant d’antisémitisme, et c’est cela qui est très inquiétant. Les Israéliens regardent les Palestiniens comme des musulmans (alors qu’il y a des Palestiniens chrétiens…) et non plus comme des citoyens qui revendiquent des droits et un État. Il faut le dire clairement pour que ceux qui sont à l’extérieur en aient conscience.

Pourquoi la Palestine semble-t-elle de plus en plus une cause perdue ?

Pierre Laurent Les Palestiniens sont abandonnés de toute la communauté internationale, des grandes nations, y compris la France qui ne prend plus aucune initiative pour relancer un processus. Avec le projet de résolution qui a soulevé la polémique mais qui demande de l’explication et du dialogue, nous voulons dire la vérité sur une situation extrêmement dangereuse pour les Palestiniens, mais aussi, à terme, pour Israël. Bien sûr, il ne s’agit sûrement pas de transformer le conflit en conflit religieux, mais d’attirer l’attention sur la négation de fait des droits de tous les Palestiniens. C’est extrêmement préoccupant et cela doit être dénoncé. Dans le cas contraire, nous ne rouvrirons pas la voie à une négociation pour une solution politique et pacifique. En juin dernier, avec la délégation sénatoriale, j’étais inquiet d’entendre des dirigeants israéliens de la Knesset dire que, pour eux, le problème palestinien n’est plus le problème essentiel.

Jérôme Guedj L’apartheid est une définition juridique qui fait mention de la domination d’un groupe racial sur un autre. Quel est le groupe racial qui domine un autre groupe racial ? Les Israéliens. Les Palestiniens sont-ils un groupe racial comme le furent, en Afrique du Sud, les Blancs (10 % de la population) et les Noirs (90 % de la population) ?

Nitzan Perelman Rappelons que l’article 1 de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination dit que race ou racial inclut la race, la couleur, l’origine nationale ou ethnique.

Pierre Laurent Ajoutons que, de plus en plus, les définitions internationales de l’apartheid vont bien au-delà de la question raciale, elles intègrent les dimensions de domination et d’oppression systématiques et institutionnelles d’un groupe ou d’une partie de la société sur une autre.

Jérôme Guedj Il y a des situations discriminatoires de droit ou de fait en Israël comme malheureusement dans beaucoup d’autres pays. Elles sont plus importantes en Israël. Mais les questions de l’occupation et de la colonisation ont disparu du débat. Elles sont considérées comme un fait acquis, surtout depuis que Donald Trump a validé la logique d’annexion. Faisons front commun pour remettre sur la table ce combat. Mais je persiste à mettre en garde contre les dangers de l’importation de ce conflit chez nous. J’ai le souvenir de la Deuxième Intifada et des cocktails Molotov contre la synagogue à Massy. Je ne veux pas revivre cela.

Pierre Laurent La politique d’Israël conduit à une impasse dramatique pour les Palestiniens et pour les Israéliens, et pour la région tout entière. Dénoncer cela n’est pas sombrer dans la mise en cause d’Israël, ni dans la désignation des juifs comme étant responsables de cette situation. Si nous ne faisons rien, ce sera à nouveau l’explosion car les Palestiniens sont là, ils ne partiront pas.

Comment ne pas abandonner le soutien à la cause palestinienne sans être accusé d’antisémitisme ? Surtout depuis que le Parlement européen ainsi que d’autres pays dont la France ont adopté des définitions qui tendent à assimiler l’antisionisme à l’antisémitisme.

Jérôme Guedj Les causes internationales perdues et oubliées sont malheureusement nombreuses dans le monde ; les Arméniens du Haut Karabakh, les Ouïghours ou les Yéménites ne sont pas en haut de la pile des priorités internationales. Je ne veux rien exonérer, mais la question de la Palestine ne doit pas être le thermomètre, l’étalon de la qualité des relations internationales ou de la vitalité démocratique. C’est souvent vécu comme tel. On peut et on doit critiquer, mais n’ayons pas la naïveté de ne pas voir qu’il y a un renouveau de l’antisémitisme qui nourrit la détestation d’Israël. Je ne fais pas d’amalgame et j’ai horreur de ce terrorisme intellectuel qui, derrière l’accusation d’antisémitisme, consiste à fermer la porte au débat. Mais, dans le même temps, il y a des gens qui, délibérément, diront « sale sioniste » plutôt que « sale juif ». Il faut comprendre la sensibilité d’une grande partie de nos concitoyens. L’antisémitisme a tué dans notre pays des Français de confession juive. Je rêve qu’il y ait une remobilisation sur l’occupation, la colonisation, l’impunité de certains dirigeants israéliens. Mais ne créons pas de clivages supplémentaires. Je dis cela en défenseur sincère de la cause palestinienne. Parfois, le remède est pire que le mal que l’on veut soigner.

Nitzan Perelman Je suis complètement d’accord au sujet de l’antisémitisme. Surtout, mettons-nous d’accord sur sa définition. Il est alarmant que l’on mette sur le même plan un réel acte antisémite comme agresser un homme parce qu’il porte une kippa et le fait de dire qu’Israël commet des actes de guerre. C’est dangereux car cela vide de sens la notion d’antisémitisme qui renvoie, elle, à des événements très graves dans l’histoire. Par ailleurs, cette confusion paralyse complètement le combat politique contre la colonisation et l’occupation. Désormais, dans la société israélienne, on considère que ceux qui critiquent le gouvernement sont antisémites. C’est un vrai danger auquel il faut prêter attention.

Pierre Laurent La résurgence de l’antisémitisme est une réalité en France, en Europe, dans le monde, de même que la résurgence d’idéologies racistes nauséabondes. Attention à ne pas attribuer cette résurgence à ceux qui défendent la cause palestinienne. Les forces d’extrême droite, qui portent en elles l’antisémitisme historique et qui progressent dans nos sociétés, sont un grave danger. De même que les forces islamistes radicales qui ont perpétré d’horribles attentats sur le territoire français. Mais, parce que nous avons ces combats à mener, je pense que la confusion entretenue entre les défenseurs de la cause palestinienne et les autres alimente le discours en Israël des forces extrémistes de droite, qui utilisent elles-mêmes l’argument d’antisémitisme contre des forces de gauche israéliennes. À mal désigner les causes de la résurgence de l’antisémitisme, on peut non seulement ne pas le combattre, mais désarmer les consciences. Les communistes n’ont jamais failli contre l’antisémitisme, et ils resteront fermes aussi sur la défense des Palestiniens


 

publié le 27 septembre 2022

Italie : l’abstention a fait le match

Romaric Godin et Donatien Huet sur www.mediapart.fr

La victoire de la droite et de l’extrême droite en Italie en sièges cache une stabilité de son électorat. L’Italie n’a pas tant viré à droite sur le plan électoral que dans une apathie et une dépolitisation dont le post-fascisme a su tirer profit.

À première vue, la victoire de la droite et de l’extrême droite en Italie ressemble à un raz-de-marée. La coalition de « centre-droit » regroupant principalement Forza Italia (FI) de Silvio Berlusconi, la Lega de Matteo Salvini et Fratelli d’Italia (FdI) de Giorgia Meloni obtient une confortable majorité en sièges dans les deux assemblées du Parlement italien, tant à la Chambre qu’au Sénat.

En termes de voix, le raz-de-marée apparaît du même ordre : la coalition cumule 43,84 % des suffrages exprimés au niveau national (hors Val d’Aoste et Italiens de l’étranger) à la Chambre et 44,10 % au Sénat. Un tel score renvoie le centre-gauche à plus de 18 points. Le scrutin uninominal qui permet d’élire les candidats arrivés en tête vient confirmer la vague : 49 sièges sénatoriaux sur 67 attribués au scrutin uninominal vont au « centre-droit », ainsi que 116 sur 146 à la Chambre (l’intégralité des sièges n’est pas encore attribuée au moment de la rédaction de cet article).

Quels mouvements dans l’électorat ?

Pourtant, les mouvements n’ont pas forcément eu lieu là où on le croit. Lorsque l’on compare en nombre de voix obtenues les scores des coalitions en lice, on constate effectivement un autre paysage. En 2018, la coalition de droite et d’extrême droite était arrivée en tête avec 37 % des voix à la Chambre et 12 152 345 voix. Quatre ans plus tard, ce score est extrêmement proche en nombre de voix : 12 289 518 voix. Le gain est donc très faible.

Ce fait vient mettre en doute l’image d’un net « virage à droite » de l’électorat italien. Il y a bien une croissance des voix en faveur du « centre-droit », mais la hausse reste réduite, et nullement en phase avec l’idée d’un raz-de-marée. D’autant que si ce score de 2018 était supérieur de près de 3 millions de voix à celui de 2013, il était encore très éloigné des scores du « centre-droit » de la grande époque de Silvio Berlusconi : 17,4 millions de voix en 2008, près de 19 millions en 2006 et 18,4 millions en 2001.

Autrement dit, historiquement, le score de la droite italienne ce 25 septembre n’a rien d’exceptionnel, loin de là. D’ailleurs, les trois oppositions cumulées (centre-gauche, Mouvement 5 Étoiles et « troisième pôle » centriste) à ce bloc sont presque majoritaires.

Ce qui est frappant, par ailleurs, c’est que cette relative stabilité en voix se retrouve aussi pour le centre-gauche. L’alliance autour du Parti démocrate avait, en 2018, obtenu 7 372 072 voix pour le scrutin de liste à la Chambre, ce qui représentait alors 22,45 % des suffrages exprimés. Il faut y ajouter la liste de gauche indépendante « Liberi e Uguali » (LeU) qui obtenait 1 114 799 voix (soit 3,99 % des exprimés) et qui était, cette fois, intégrée à l’alliance de centre-gauche sous l’étiquette Sinistra Italiana-Verdi (Gauche italienne et Verts). En tout, donc, 8,49 millions de voix.

En 2022, la coalition de centre-gauche peut revendiquer 26,12 % des suffrages exprimés, mais avec un nombre de voix très proche de celle de 2018 : 7 327 135. En ajoutant les centristes du Terzo Polo (TP), autour de Matteo Renzi et Carlo Calenda, qui étaient encore en 2018 dans le PD et qui ont obtenu 7,8 % des voix et 2,2 millions de voix cette année, on obtient 9,49 millions de voix, soit un million de plus qu’en 2018 ; cette hausse profite uniquement au Terzo Polo. L’alliance autour du PD perd en réalité près d’un million de voix.

La centralité de l’abstention

Le sentiment est donc bien qu’il n’y a pas eu de grands mouvements ni à droite ni à gauche. Les flux de voix ont profité principalement aux centristes, qui étaient absents en 2018, mais ces derniers réalisent cependant un score somme toute médiocre et bien inférieur à celui de la coalition autour de Mario Monti qui, en 2013, avait frôlé les 10 %.

Mais le fait majeur de cette élection, c’est que l’effondrement du vote Mouvement 5 Étoiles (M5S) est allé principalement alimenter l’abstention. Et c’est ce double fait qui a placé la droite en tête partout, sans qu’il y ait eu besoin d’un mouvement massif d’électeurs vers ses listes et ses candidats. La seule condition à cette traduction directe était l’absence d’unité en face. L’impossible entente entre le PD et le M5S et la décision du Terzo Polo de faire cavalier seul ont rendu impossible tout autre scénario que la victoire de la droite.

Le mouvement fondé par Beppe Grillo, désormais dirigé par l’ancien président du Conseil Giuseppe Conte, obtient ce 25 septembre 4 323 444 voix, soit 15,41 % des exprimés contre 10 732 066 voix (et 32,68 % des voix) voilà quatre ans. Ces 6 millions d’électeurs sont allés massivement grossir le rang des abstentionnistes. Ce scrutin du 25 novembre est en effet le plus délaissé de l’histoire de la République italienne avec une participation de 63,9 % des inscrits, contre 72,94 % en 2018, qui était déjà la plus faible de l’histoire.

Cette baisse de 9 points de la participation représente près de 5 millions de voix. Et l’on voit clairement une corrélation entre l’abstention et le fort vote M5S en 2018, puisque c’est dans les bastions du sud du pays que l’abstention baisse le plus : toutes les régions méridionales affichent des taux de participation inférieurs à 60 %. La hausse de l’abstention atteint 15 points en Campanie (région de Naples) et en Sicile, 14 points en Calabre (où la participation n’est que de 50,8 %), 12 points dans les Pouilles et en Sardaigne.

Dans ces conditions, le fait majeur a bien été le désintérêt pour cette élection. C’est ce désintérêt, qui s’est traduit en abstention, qui a permis la victoire du centre-droit. Et c’est un élément qui était palpable tout au long de cette campagne courte et qui a eu peu d’impact sur le terrain : une grande partie de la population italienne se sent envahie par un sentiment d’impuissance du politique et par un rejet de l’offre politique.

En cela, le chemin depuis le centre-gauche vers le M5S et l’abstention d’une partie de cette population semblent logiques. Désabusés par une gauche néolibérale incapable de proposer des alternatives, certains avaient pu voir dans le M5S une possibilité de faire de la politique autrement. Mais la participation de ce dernier au jeu gouvernemental, ses errances multiples (soutenant un temps le durcissement de la politique migratoire, puis défendant et lâchant Mario Draghi) et ses divisions depuis 2018 ont mené à ce sentiment d’impasse qui, pour beaucoup, se traduit par l’abstention.

Ce sentiment s’est renforcé avec la crise inflationniste, alors même que la rhétorique de défense des libertés et des droits, développée notamment par le chef du PD Enrico Letta, n’a pas réellement conduit à une mobilisation massive. C’est donc un phénomène complexe mêlant des causes conjoncturelles et structurelles qui a conduit à cette abstention et, partant, au triomphe de la droite et de l’extrême droite.

Le glissement à droite de la coalition de centre-droit

Pour autant, il s’est bien passé quelque chose de majeur ce dimanche en Italie. Non pas tant au niveau des blocs qu’au sein même des blocs. À droite, Fratelli d’Italia a englouti l’immense partie des électeurs de la droite italienne telle qu’elle s’était constituée depuis le milieu des années 1990. Fratelli d’Italia, sur le scrutin de liste de la Chambre, passe de 4,1 % en 2018 à 26,01 % ce dimanche. En nombre de voix, cela représente près de 6 millions d’électeurs.

Parallèlement, Forza Italia (FI) recule de 14,4 % à 8,1 % et perd près de 2 millions de voix. FI est un parti désormais lié à un homme âgé, Silvio Berlusconi, et, comme le programme économique de Giorgia Meloni était proche, la fuite des électeurs était inévitable. Mais le coup est surtout rude pour la Lega de Matteo Salvini. Premier parti de droite en 2018 avec 17,6 %, il perd cette fois près de la moitié de son électorat, pas loin de 3,2 millions de voix, en retombant à 8,8 % des voix.

C’est une véritable gifle pour l’ancien ministre de l’intérieur qui, en 2013, avait repris une Lega exsangue à 4,09 % des exprimés. Il en avait fait un parti non plus régional, mais national, jouant sur l’insécurité, l’identité italienne et la peur de l’immigration. En 2018, le succès était en apparence total. Au point que, dans les premiers temps de l’alliance avec le M5S, en 2018-2019, la Lega était donnée par les enquêtes d’opinion premier parti d’Italie à 30 %. Mais Matteo Salvini a ouvert une boîte de Pandore.

Giorgia Meloni a pu profiter d’un débat centré sur les obsessions de l’extrême droite, tout en affichant un profil plus cohérent de nationaliste italienne, et non pas d’ancienne régionaliste, et en jouant le contre-pied où elle le jugeait utile : sur la guerre en Ukraine, par exemple, elle a développé un profil très atlantiste permettant de mettre en exergue les soupçons de collusion de la Lega avec Moscou. Enfin et surtout, FdI a pleinement profité de son opposition au gouvernement Draghi que FI et la Lega ont soutenu. Elle a ainsi pu apparaître comme le principal véritable parti d'opposition. 

Le résultat est que Fratelli d’Italia est apparu comme plus cohérent et plus sérieux que ses partenaires. La Lega a alors commencé à reculer. Le score de dimanche est un désastre pour Matteo Salvini, qui se voyait il y a encore un an et demi au palais Chigi, le Matignon italien. Certes, Giorgia Meloni aura besoin de lui pour former un gouvernement, mais il sera un partenaire mineur, équivalant à Forza Italia.

Le parti est d’ailleurs fortement atteint dans ses bastions. En Lombardie, il tombe à 13,87 %, contre 28,05 % en 2018 et 27,6 % pour FdI. C’est presque autant qu’en 2013, année terrible pour la Lega. En Vénétie, il se limite à 14,6 % des exprimés au Sénat, loin des 31,8 % de 2018. De son côté, FdI s’impose dans cette région en passant de 4,2 % à 32,8 %. Certes, la Lega conserve des scores entre 5 et 10 % dans le reste de l’Italie, mais la question de l’identité politique du parti va nécessairement se poser. Et certains dans le parti, à commencer par le très populaire président de la région Vénétie, Luca Zaia, vont sans doute demander des comptes à Matteo Salvini.

La bascule en faveur de FdI se traduit donc par une emprise sur les voix de droite. Le parti est en tête de la droite partout dans le pays, sauf dans une circonscription de Calabre qui va à Forza Italia. Giorgia Meloni a su profiter des faiblesses de ses partenaires. Elle recueille là les fruits d’un travail engagé par ces deux alliés, par Berlusconi d’abord, qui a banalisé les post-fascistes avec Gianfranco Fini, dès les années 1990, et a joué pleinement la bataille culturelle contre la gauche, et par Matteo Salvini, qui a pensé pouvoir prendre la place du FN/RN en France, mais a déroulé le tapis rouge à FdI.

Le PD encore affaibli, le M5S rassuré

Du côté de la nouvelle opposition, le bilan est préoccupant. Le centre-gauche mené par le PD est affaibli. On a vu qu’il a perdu près de 1,5 million de voix en intégrant le score de 2018 de l’alliance sur sa gauche. Enrico Letta n’a jamais vraiment convaincu, en dépit d’une volonté de dramatiser l’enjeu de l’élection. Le PD, même allié à la gauche italienne, ne parvient pas à reprendre le terrain qu’il a perdu entre 2013 et 2018, avec les gouvernements Renzi et Letta.

Certes, il parvient à résister dans quelques bastions : en Émilie-Romagne, autour de Bologne et Reggio Emilia, ou en Toscane, autour de Florence.

Mais dans ces deux régions, la droite est en tête au niveau global et le nombre de voix de la coalition, lorsqu’on le compare au score centre-gauche et LeU en 2018 est en recul net : 200 000 voix en Émilie-Romagne et 100 000 voix en Toscane. Et au scrutin uninominal, la plupart des circonscriptions échappent au centre-gauche. Le PD et ses alliés semblent désormais des forces majeures surtout dans les centres urbains. Ce sont dans ces centres que les rares élus directs de la coalition ont été glanés. C’est le cas à Milan, à Turin, à Bologne, à Florence et à Rome.

Le fait majeur pour le PD et ses alliés est donc son incapacité à profiter de l’effondrement du M5S tout en perdant un peu de terrain au profit du « troisième pôle » centriste. La coalition ne parvient ainsi pas à reprendre deux anciens bastions de la gauche passés à droite en 2018 avec un M5S fort, comme l’Ombrie et les Marches.

Quant au Mouvement 5 Étoiles, on l’a dit, il s’effondre, passant au niveau national de 32,68 % à 15,42 %. Pourtant, le mouvement a quelques raisons de se réjouir. Compte tenu des scores qui lui étaient promis par les sondages, ce résultat est plutôt positif, quand bien même il est inférieur à celui de 2013 (25,56 %). L’épreuve du pouvoir a été rude pour le mouvement qui, néanmoins, y a gagné un nouveau chef, Giuseppe Conte.

Et celui-ci a fait une campagne très active ces dernières semaines, pour tenter de limiter les dégâts. Il a répondu notamment aux attaques d’Enrico Letta sur la chute de Mario Draghi qu’il a provoquée et a mis en avant un programme social en évitant la dramatisation d’un retour au fascisme. Cela lui a permis de tenir bon et de rester le troisième parti du pays, pas très loin d’ailleurs du PD (qui a obtenu 19 % au scrutin de liste national).

L’autre aspect positif pour le M5S, c’est qu’il confirme son ancrage dans le Mezzogiorno. Malgré l’importance de l’abstention et les pertes qu’elle suppose pour le M5S dans cette partie du pays, les ex-« grillistes » remportent 10 sièges directs à la chambre et 5 au Sénat, principalement dans l’agglomération napolitaine, dans les Pouilles et autour de Palerme en Sicile. Le M5S est d’ailleurs le premier parti de la région Campanie et il est second derrière le centre-droit partout ailleurs dans le sud et en Sicile.

Enfin, la scission du M5S menée par le ministre des affaires étrangères Luigi Di Maio, qui s’était allié sur une ligne centriste avec le PD, a échoué avec fracas. À Naples, ce dernier est battu sèchement par son ancien camarade de parti, Costa Sergio, par 39,7 % contre 24,4 %. Dans cette circonscription, le parti de Luigi Di Maio n’obtient que 2,38 % des voix. Et au niveau national, son score est de 0,6 %.

Cela signifie qu’il n’y a pas de flux du M5S vers le centre-gauche. Et si les électeurs qui ont abandonné le M5S se sont réfugiés dans l’abstention, c’est qu’ils ne souhaitent toujours pas voter pour le PD et ses alliés ou pour la droite. Autrement dit, ils constituent une réserve potentielle pour le M5S. Reste désormais à Giuseppe Conte de construire une nouvelle identité pour le mouvement, mais il est parvenu à sauvegarder une base de reconstruction.

À l’issue de ces élections, on ne constate donc pas une droitisation de l’électorat qui serait reflétée par la droitisation du Parlement. Le mode de scrutin et l’abstention ont permis à une droite radicalisée, mais globalement stable, de l’emporter largement en sièges. Mais dans les faits, l’Italie reste coupée en trois, comme depuis 2013. Avec une nuance, désormais plus claire : le PD et ses alliés dominent l’opposition à la droite au nord et au centre, le M5S dans le sud.

Reste maintenant à tirer les leçons de ce scrutin sur le plan politique. L’incapacité du PD à s’imposer comme une opposition crédible a déjà entraîné l’annonce du retrait d’Enrico Letta. Le débat à venir devra résoudre une équation difficile : parvenir à redonner au PD une dynamique qui parvienne à convaincre les électeurs du M5S et les abstentionnistes. C’est un débat fondamental et il n’est pas sûr que ce parti en soit capable.

À droite, la question va également se poser pour la Lega. Mais elle est encore plus difficile. Après le scrutin, Matteo Salvini a annoncé qu’il était « déçu » mais ne « démissionnait pas ». L’inévitable règlement de comptes dans ce parti devra être suivi de près, car il doit aussi déterminer l’orientation de la Lega et sa place dans le futur gouvernement Meloni.

Romaric Godin et Donatien Huet

Cet article a été réalisé avec les données du ministère de l’intérieur italien. Au moment de sa rédaction, 99,95 % des bureaux de vote avaient transmis leurs résultats, mais une répartition définitive des sièges n’était pas encore disponible. 

Sauf précision contraire, les pourcentages concernent le scrutin en Italie, hors du Val d’Aoste et des Italiens de l’étranger, qui ont un mode de scrutin particulier. 

 

publié le 25 septembre 2022

L’inflation, symptôme d’un modèle néolibéral en bout de course

par Pierre Khalfa et Jacques Rigaudiat sur www.fondation-copernic.org

(les intertitres sont du site 100paroles.fr)

Pourquoi l’inflation, disparue depuis 40 ans, revient-elle en force ?

L’inflation est de retour. En comprendre les raisons suppose, avant tout, de savoir pourquoi elle a été quasi absente ces dernières décennies. Avec la rupture introduite par le néolibéralisme dans les années 1980 et la mondialisation qui l’a accompagnée s’est mis en place un modèle économique bien particulier. Basé sur la création de valeur pour l’actionnaire, il vise à réduire les coûts par tous les moyens possibles avec une priorité absolue donnée à l’augmentation des profits. Cela a conduit à une « modération salariale » généralisée dans les pays développés, à la délocalisation de nombre d’activités productives dans des pays à bas salaires, au chômage donc et à l’éclatement des process de production en de multiples segments de « chaînes de valeur ». Ceci s’est combiné avec une politique de zéro stock et une organisation en flux tendus, supposée permettre de répondre en temps réel aux besoins des consommateurs, alors qu’il ne s’agit que de limiter le capital immobilisé.

Cette chasse aux coûts a pour objectif de garantir aux actionnaires des multinationales une distribution de dividendes conséquente, en augmentation quasi constante, en dépit de la faiblesse extrême des gains de productivité. Mais elle a aussi permis des prix bas et stables pour les consommateurs, ce qui compensait en partie la baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée, les banques centrales augmentant leurs taux d’intérêt au moindre soupçon inflationniste. Tout le monde était censé y trouver son compte, sauf évidemment les impératifs écologiques, mis à mal, entre autres, par le développement vertigineux du transport des marchandises. Sauf, aussi, les salariés, ceux des pays du Sud, qui travaillent dans des conditions d’exploitation inouïes, comme ceux du Nord, qui, outre qu’ils doivent faire face au chômage, voient leurs droits réduits progressivement au nom de la compétitivité et doivent s’endetter pour faire face à la stagnation salariale.

C’est ce modèle qui est en train de craquer sous nos yeux. La crise financière de 2007-2008, suivie par la grande récession de 2009 avait déjà laissé les économies européennes dans un état exsangue, malgré le fait que la Banque centrale européenne (BCE) ait inondé les marchés financiers de liquidités et mis en œuvre des taux d’intérêt réels (défalqués de l’inflation) négatifs. La politique d’austérité, plus ou moins massive suivant les pays et les rapports de forces sociaux, a débouché sur une quasi-stagnation de l’activité économique. Avant même, donc, la crise sanitaire, les économies développées donnaient de très sérieux signes de fatigue.

Les erreurs d’analyse des économistes libéraux

La Covid-19, puis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, sont analysées par les économistes mainstream comme des chocs exogènes dont les conséquences sont certes gênantes, mais se résorberont dans le temps. Tout devrait donc, selon eux, rapidement revenir à la normale. C’est oublier que la crise sanitaire est à rebondissement, car elle touche « l’usine du monde », la Chine, et que les problèmes géopolitiques créés par la guerre en Ukraine ne sont pas prêts de se résorber. La désorganisation des chaines de production, les goulets d’étranglement, les pénuries de matières premières, de composants électroniques, de pièces détachées se combinent avec une crise énergétique, aggravée par la folie spéculative, pour alimenter la hausse des prix. L’augmentation des prix du pétrole est due à une politique de restriction de l’offre organisée sciemment par l’OPEP et la Russie, qui veulent profiter de prix élevés à la veille d’une transition énergétique qui les pénalisera et limite d’ores et déjà les investissements dans le secteur. Enfin, le péril climatique se combine avec la crise géopolitique pour aggraver les pénuries alimentaires sur des marchés agricoles non régulés. Les périls sont encore devant nous.

Cette augmentation des prix est entretenue, non par une boucle prix-salaires comme voudraient nous le faire croire les gouvernants – les salaires réels (défalqués de l’inflation) baissent – mais par une boucle prix-profits. Jamais les dividendes versés aux actionnaires et les rachats d’actions, dont l’objectif est d’en faire monter les cours, n’ont été aussi importants. Les entreprises répercutent les augmentations de prix améliorant leur marge au passage ; l’exemple des raffineurs dont le taux de marge a été multiplié par plus de 2300 % en un an en est l’exemple caricatural. Et que dire du prix de l’électricité tiré par celui du gaz, alors même que celui-ci n’a qu’une place extrêmement réduite dans le mix français …

La désorganisation des chaines industrielles risque d’autant plus de se pérenniser, et avec elle, l’inflation, que nous sommes dans une situation où commence à se mettre doucement (trop) en route la transition vers une économie décarbonée. L’impossibilité de coordonner réellement l’offre et la demande, par exemple des métaux rares ou des puces électroniques, entraine de multiples déséquilibres sectoriels qui, tous, génèrent une hausse des prix. S’entremêlent donc pour expliquer la situation actuelle des causes conjoncturelles, liées à des évènements précis (crises sanitaire et géopolitique), et des causes structurelles, liées à l’impasse dans lequel se trouve le néolibéralisme.

Les fausses solutions des gouvernements occidentaux

Dans cette situation, la réaction des pouvoirs publics vise avant tout à éviter de remettre en cause ce qui est l’essence du modèle néolibéral : la priorité absolue donnée aux profits des entreprises. Il s’agit donc, d’abord, d’éviter la hausse des salaires. Les gouvernements laissent filer à la baisse en termes réels les revenus fixes (salaires, pensions, minimas sociaux), se contentant au mieux de mesures d’accompagnement limitées, leurs pseudos « boucliers », qui sont loin de compenser les pertes de pouvoir d’achat. Face à cette situation, les banques centrales augmentent, leurs taux d’intérêt, ou s’apprêtent à le faire. Cette réaction est à la fois inefficace et dangereuse. Inefficace, car on ne voit pas comment des légères augmentations de taux pourraient casser une inflation dont la racine vient non d’une demande qui explose, mais, au contraire, de pénuries liées à des problèmes d’offre. Pour que cela puisse être efficace, il faudrait mettre en œuvre une thérapie de choc, telle que l’avait fait le président de la Fed Paul Volcker – le taux directeur réel de la Fed était passé de 1,8 % en 1980 à 8,6 % en 1981 – mais cela entraînerait une crise généralisée de la dette, une récession massive et brutale et rendrait encore plus difficile la transition écologique en freinant fortement l’investissement. Elle serait, de plus, dangereuse, car même si les taux réels restent encore largement négatifs, le signal psychologique donné sera désastreux, alors même que le PIB en termes réels baisse en Europe, ainsi qu’aux États-Unis, et qu’une crise financière pointe son nez avec le krach pour l’instant rampant des places boursières. L’augmentation des taux ne peut aujourd’hui en rien être la solution pour réduire l’inflation.

Ce qu’il conviendrait de faire

Que faire alors ? Tout d’abord protéger la population par un blocage et un contrôle des prix, au-delà même des augmentations de salaire nécessaires. Cela est d’autant plus possible que, pour nombre de produits, nous avons affaire à des prix administrés par des entreprises en situation oligopolistique. Une baisse des taxes à la consommation (TVA, TICPE) ne peut se concevoir que dans une réforme fiscale d’ensemble, seule à même de redonner des marges de manœuvre à la puissance publique et de rétablir une justice fiscale aujourd’hui mise à mal. Au-delà, il faut s’engager à marche forcée dans la transition écologique, ce qui suppose des investissements massifs. Ils devront viser tant la recherche d’une meilleure efficacité énergétique, – ce qui vaudra pour l’industrie, comme pour le logement -, et la réduction de notre dépendance aux énergies fossiles. Cela suppose une planification écologique, mais aussi, on l’oublie trop souvent, une politique monétaire qui soit mise au service de cette transition.  Autrement dit, des taux d’intérêt réels négatifs, le prolongement des achats de titres publics par la BCE, des facilités de crédit particulières pour les secteurs industriels engagés dans la transition écologique et la poursuite d’une politique d’emprunt européen pour l’accompagner.

L’objectif d’un retour à une inflation maitrisée ne signifie donc pas faire de la stabilité des prix l’alpha et l’oméga de la politique économique et monétaire. Se focaliser sur le seul chiffre magique de 2 % d’inflation, comme l’a fait pendant des décennies la BCE sous l’emprise des théories monétaristes, ne peut que mener à une situation déflationniste. Ce serait tomber de Charybde en Scylla.

Pierre Khalfa et Jacques Rigaudiat, économistes, membres de la Fondation Copernic

publié le 23 septembre 2022

Militantisme. Du syndicalisme rassemblé au rassemblement syndical, quel outil pour y parvenir ?

par Latifa Madani, Sébastien Crépel et Rosa Moussaoui sur www.humanite.fr

La CGT, l’Union syndicale Solidaires, la FSU appellent, avec l’Unef et des mouvements lycéens, à une grève interprofessionnelle le 29 septembre pour les salaires, les pensions, les bourses d’études et les minima sociaux. Comment faire de cette journée le point de départ d’une mobilisation unitaire plus large, inscrite dans la durée ? Les responsables de ces trois organisations en ont débattu au Forum social.


 


 

Les rendez-vous de la rentrée sociale prennent souvent un tour rituel. Comment aller plus loin, être plus unitaires, renverser le rapport de forces ?

 

Murielle Guilbert (Solidaires) : Nous sommes dans un contexte d’urgence sociale et climatique. La crise énergétique nous oblige à lier, concrètement, question sociale et environnementale. Comme pour les mobilisations sur la réforme des retraites, il nous faudra rapidement poser la question des suites.

Benoît Teste (FSU) : On ne va pas se mentir, il est difficile de faire prendre conscience que la question salariale dépasse celle de l’entreprise ou du secteur. Nous devons politiser le sujet, engager un rapport de forces. Ce que nous ferons le 29 septembre sera déterminant pour tous les combats à venir, y compris sur les retraites. Si nous sommes forts le 29, cela pèsera pour la suite. La question des salaires reste urgente, l’inflation prend les gens à la gorge. Nous pouvons gagner car, dans un contexte de « pénurie » de recrutements, de difficultés à trouver les qualifications nécessaires dans les entreprises et dans les services publics, nous répondons : augmentez les salaires ! Nous avons donc le rapport de forces en notre faveur. Faisons fructifier le 29 septembre !

« La question des salaires reste urgente, l’inflation prend les gens à la gorge. »  Benoît Teste, secrétaire général de la FSU

Philippe Martinez (CGT) : Nous sommes dans une situation assez inédite. Depuis le début de l’année, il n’y a jamais eu autant de grèves pour les salaires, jusque dans des entreprises où les salariés n’avaient jamais fait grève. Cette rentrée doit pouvoir fédérer toutes ces luttes. Pourquoi avons-nous du mal à concrétiser la convergence que nous appelons de nos vœux à chaque fois ? Le niveau de la colère et l’ampleur des revendications pour une augmentation générale des salaires sont tels que nous devons faire la démonstration, ensemble, que nous pouvons gagner. Pendant que les dividendes versés aux actionnaires battent des records, l’exigence de partage des richesses est forte. Le vrai défi est de faire de ce 29 septembre le début d’un rassemblement.

Vous employez les termes de « recomposition », « refondation intersyndicale », « outil syndical commun ». Qu’entendez-vous par là ?

 

Benoît Teste (FSU) : Les divisions sont ancrées dans l’histoire. Néanmoins, il est absolument nécessaire de proposer un syndicalisme plus unitaire, s’adressant à davantage de salariés. Tel est l’enjeu. C’est la raison pour laquelle, à la FSU, nous employons le terme « refondation ». Car il ne s’agit pas seulement d’additionner des forces existantes. Si déjà nos trois organisations arrivent à donner un chemin plus clair, plus efficace avec un outil unitaire pérenne qui traite les questions sur le fond et qui soit identifié par les salariés, je suis persuadé que cela entraînera d’autres forces. Nos divisions empêchent de toucher une grande part de salariés, particulièrement cette population en précarité, aux marges du salariat – je pense notamment aux gilets jaunes. Avec un outil refondé, nous devons arriver à mobiliser cette population, l’intégrer aux luttes, notamment aux luttes féministes et contre les discriminations. D’où la notion de « syndicalisme à vocation majoritaire ». C’est un peu incantatoire, mais l’objectif est de rassembler.

Simon Duteil (Solidaires) : Le moment historique que nous vivons nous impose une recomposition. En 2019, nous avons gagné notre combat commun contre la dernière réforme des retraites. Ce n’est pas suffisant. Notre analyse de la montée de l’extrême droite, dans le monde du travail, a fait bouger les lignes à Solidaires. La responsabilité du syndicalisme de luttes et de transformation sociale est engagée pour aller plus loin.

« Quelle que soit l’étiquette, notre rôle est d’essayer d’améliorer le quotidien. »  Simon Duteil, porte-parole de Solidaires

Philippe Martinez (CGT) : La question sera posée et discutée à notre prochain congrès. Nous devons, par exemple, aborder le sujet des « parenthèses électorales » qui paralysent et divisent l’action syndicale. Nous devons aussi analyser les raisons pour lesquelles il y a trop de salariés non syndiqués. Nous devons trouver des réponses à toutes ces questions.

Un tel horizon syndical au plan organisationnel pose des questions de fond. Quelles sont les grandes lignes de vos convergences sur le projet de société ?

 

Murielle Guilbert (Solidaires) : Solidaires, qui porte depuis plusieurs années la vocation d’un syndicalisme de transformation sociale, fait le constat que l’on se rejoint de plus en plus dans de nombreux combats. Nous avons réussi à travailler ensemble, notamment dans les intersyndicales femmes, depuis plus de vingt ans. L’alliance Plus jamais ça (syndicats et associations environnementales) a montré toute la pertinence de lier écologie et combat social. La répression que nous avons subie du fait des lois liberticides d’Emmanuel Macron nous a fait nous retrouver sur ces sujets alliant lutte contre le capitalisme et lutte contre les dominations. Malgré des différences d’approche, le travail commun a pu avancer sur l’écologie, le féminisme ou l’antiracisme, tant au niveau national que local. Le syndicalisme de transformation sociale qui caractérise nos trois organisations favorise cette dynamique.

Philippe Martinez (CGT) : Sur beaucoup de points, dont le combat féministe et la lutte contre l’extrême droite, nous sommes d’accord et nous nous organisons pour que la riposte soit unitaire. Il s’agit de valeurs fondatrices de la CGT. Nous avons un socle commun très important de revendications, d’idées de transformation. Ce débat ne doit pas rester un débat de chefs. Un échange d’expériences doit se faire dans les entreprises et sur les territoires.

D’autres acteurs, au-delà des syndicats, peuvent être intéressés à des combats communs. Quels sont les lieux d’intersection possibles ?

 

Benoît Teste (FSU) : Le collectif Plus jamais ça est l’un de ces lieux. Le syndicalisme que nous défendons est celui qui fait le lien entre la défense des conditions de travail, l’intérêt général et le projet de société. Pour nous, il n’y a pas de séparation. À ceux qui pensent que « les syndicats n’ont pas à s’occuper de l’écologie » ou que « ces questions relèvent de la politique, ce n’est pas l’affaire des syndicats », nous répondons que ce sont les salariés qui transforment le monde. Ils ont la capacité et la légitimité à s’exprimer sur la manière, par exemple, dont on produit pour protéger la planète. La tentation du corporatisme et du repli sur soi ne peut que servir les gouvernements qui veulent nous neutraliser, comme on a pu le voir avec les lois affaiblissant les institutions représentatives.

FO – qui vient d’annoncer qu’elle ne participerait pas à la journée du 29 septembre – et la CFDT sont deux importantes organisations. Comment vous positionnez-vous à leur égard ?

 

Philippe Martinez (CGT) : La CGT veut travailler avec tout le monde. À chaque fois que l’on a conquis quelque chose, c’est parce qu’il y avait du monde dans les grèves et dans les mobilisations. Ne tombons pas dans le piège de la division entre contestataires et réformistes. Il y a des mobilisations unitaires dans les entreprises, dans les services et la fonction publiques. Lorsque la base secoue, elle fait bouger les lignes. Cela dit, il y a des divergences de fond avec la CFDT, qui admet l’individualisation des droits alors que nous nous battons pour des garanties et des droits collectifs. Quant à FO, avec qui nous avons mené la bataille contre la réforme des retraites, je n’ai pas encore compris son refus de s’unir pour les salaires. Nous devons garder cet objectif d’un rassemblement le plus large possible, mais on ne peut attendre indéfiniment pour avancer.

Murielle Guilbert (Solidaires) : La recherche de l’unité syndicale est commune à nos trois organisations, mais pas à n’importe quel prix. Si le constat est commun sur la paupérisation des travailleuses et des travailleurs et sur la pression de l’inflation sur la population, des divergences demeurent au sujet de la stratégie et du rapport de forces, des questions centrales.

« Nous devons réfléchir à nos pratiques internes de démocratie. »  Murielle Guilbert, secrétaire nationale de Solidaires

Simon Duteil (Solidaires) : Nous n’avons pas la même vision de la lutte des classes, pas le même horizon, mais les lignes de fracture ne sont pas toujours aussi fortes qu’on le croit. Quelle que soit l’étiquette, notre rôle est d’essayer d’améliorer le quotidien. Or, la réalité aujourd’hui, c’est plutôt la faiblesse, voire l’absence de syndicalistes sur le terrain.

À quelles conditions un outil syndical commun permettrait-il de surmonter la désyndicalisation massive, en particulier dans les franges les plus précaires du salariat et chez les plus jeunes?

 

Philippe Martinez (CGT) : L’outil syndical commun ne réglera pas tout, si on ne tient pas compte des évolutions du monde du travail, si on ne touche pas ceux qui en souffrent, et qu’on ignore les travailleurs ubérisés, ceux des TPE, la jeunesse étudiante salariée, les retraités et les chômeurs. Cette « refondation » ne vise pas à changer la nature de notre syndicalisme mais à l’ancrer davantage dans la diversité du monde du travail et auprès de ceux qui ne nous voient pas et qui ont envie de s’organiser et de lutter.

Murielle Guilbert (Solidaires) : Nous devons réfléchir à nos pratiques internes de démocratie. Les travailleurs sans papiers de Chronopost sont en grève depuis neuf mois. Comment les intégrer ? C’est un défi à inscrire dans notre réflexion.

La montée de l’extrême droite chez les salariés rend-elle plus pressantes la volonté unitaire et la nécessité de faire front ?

 

Benoît Teste (FSU) : L’extrême droite est un ennemi mortel pour nous. Nous ne devons pas cesser de lutter contre ses idées, de démontrer que ce sont les solidarités et pas les stigmatisations qui sont la réponse aux difficultés sociales. Un sondage récent montre la progression du RN chez les fonctionnaires, y compris chez les enseignants, le plus souvent dans des endroits où il n’y a pas de syndicats, d’où l’importance du collectif.

Simon Duteil (Solidaires) : À Solidaires, c’est la montée de l’extrême droite qui nous fait poser la question de la recomposition syndicale. Nous devons faire face ensemble en portant concrètement des propositions alternatives. L’urgence climatique aussi nous oblige. Notre syndicalisme a du retard sur le sujet, sur notre rapport à la production. Sans réponses sur ces questions, d’autres s’en chargeront, pour le pire.

« Le vrai défi est de faire de ce 29 septembre le début d’un rassemblement. »  Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT

Philippe Martinez (CGT) : L’antifascisme, l’antiracisme, l’internationalisme sont dans les racines du syndicalisme. Nous avons besoin de nous ressaisir collectivement pour empêcher la banalisation du discours et des idées d’extrême droite dans les entreprises et dans les services. J’entends des camarades militants, parfois élus, esquiver la discussion parce que ce serait compliqué. Ici, à la Fête de l’Humanité, lors de l’inauguration du Forum social, un camarade est venu me dire qu’il avait voté RN et qu’il était content d’y avoir adhéré et de lui donner de l’argent. C’est la réalité. Le RN fait croire qu’il défend l’augmentation des salaires et du Smic, mais à l’Assemblée nationale, ses députés sont Macron compatibles, ils sont pro-capital. Le combat contre l’extrême droite est essentiel, c’est ce qui nous fédère en France et en Europe. Laissons de côté nos petites histoires. Nous avons une lourde responsabilité. Ne passons pas à côté.


 


 

publié le 22 septembre 2022

Joseph Gerson : « Guerre en Ukraine : toujours une crise des missiles cubains au ralenti »

sur www.humanite.fr

Joseph Gerson est président de la Campagne pour la paix, le désarmement et la sécurité commune, vice-président du Bureau international pour la paix.

Au cours des premiers jours de la guerre en Ukraine, l’ancien sénateur Sam Nunn a averti que la guerre en Ukraine était une crise des missiles cubains au ralenti. Cet avertissement a récemment été réitéré par des analystes de haut niveau à Moscou dans des conversations officieuses. La guerre concerne l’Ukraine et bien plus encore : le pouvoir, les privilèges, le désordre sécuritaire en Europe ; l’avenir du règne de Poutine ; et lutte pour renforcer l’hégémonie américaine face aux pressions pour un ordre mondial bipolaire ou multipolaire.

Alors que le débat fait rage sur Internet, il est clair que l’invasion mal conçue, illégale et brutale l’Ukraine par Poutine a été déclenchée dans une combinaison d’ambitions impériales russes frustrées et de l’expansion arrogante de l’OTAN par Washington aux frontières de la Russie. Le tournant a eu lieu en 2008 quand, contre l’opposition des Français et des Allemands, W. Bush a pressé l’OTAN de s’étendre à l’Ukraine et à la Géorgie. Avec l’histoire des invasions de l’Occident via Napoléon, le Kaiser et Hitler, un puissant refoulement – bien qu’illégal – de Moscou était inévitable. Et maintenant, nous avons une guerre par procuration, avec les États-Unis et l’OTAN engagés à affaiblir la Russie et à renforcer l’hégémonie des États-Unis en Europe.

Malgré les déclarations contraires de Poutine, d’anciens hauts responsables russes admettent que les récentes pertes russes dans la région de Kharkiv lui ont créé des problèmes politiques. Ajoutez à cela la distanciation de Xi et Modi… Avant même que Poutine n’émette de nouvelles menaces et que le président Biden ne mette en garde contre l’escalade et l’utilisation possible d’armes de destruction massive, les conseillers russes et les anciens généraux ont prédit que l’escalade serait la réponse inévitable. Les Russes, ont-ils dit, « feront tout ce qui est nécessaire pour gagner. » Malgré le « Ne le faites pas » de Biden, le spectre d’une éventuelle attaque nucléaire, ou d’armes chimiques, projette son ombre sur la guerre et l’humanité.

Pourquoi ? Parce que la doctrine nucléaire russe appelle à l’utilisation d’armes nucléaires si et quand l’État russe est en danger, et Poutine est l’État russe. Si cela devenait une guerre prolongée qui saigne les ressources et la puissance russes ou si les forces russes devaient faire face à une éventuelle défaite militaire majeure, Poutine pourrait lancer des armes nucléaires tactiques pour terroriser Kiev. La doctrine américaine impose l’utilisation possible d’armes nucléaires lorsque ses intérêts vitaux et ceux de ses alliés et partenaires sont menacés. L’utilisation par la Russie d’armes nucléaires tactiques pourrait ainsi déclencher un échange nucléaire cataclysmique.

Dans les conversations avec les Russes de haut rang, nous entendons dire qu’accepter quoi que ce soit de moins que les exigences minimales de Poutine (assurer un contrôle sûr du Donbass et de la Crimée et créer l’Ukraine en tant qu’État neutre) saperait sa capacité de rester au pouvoir. Lors d’une réunion officieuse, l’un des plus hauts membres démocrates du Congrès a réitéré qu’il était prêt à risquer une guerre nucléaire pour s’assurer que Kiev reprenne le contrôle de sa côte de la mer Noire. Le président Zelensky, soutenu par le secrétaire général de l’OTAN Stoltenberg, s’est engagé à lutter pour libérer toute l’Ukraine occupée par la Russie. Et à Washington, les démocrates du Congrès sont tous prêts pour la guerre, la grande majorité s’opposant même à demander à Biden de conditionner les milliards de transferts d’armes vers l’Ukraine par un appel à un cessez-le-feu et à des négociations.

Nous sommes donc confrontés à une longue guerre, avec le danger d’escalades en spirale qui nous amènent à devoir regarder droit dans les yeux la confrontation nucléaire.

Le poète et auteur-compositeur canadien Leonard Cohen a enseigné qu’« il y a une fissure dans tout/c’est ainsi que la lumière pénètre ». Notre responsabilité est de continuer à faire pression pour un cessez-le-feu et des négociations menant à la création d’une Ukraine sûre et neutre, à la création d’une nouvelle architecture de sécurité européenne juste et à la détente. Dans la nouvelle guerre froide américano-russe 2.0, avec suffisamment de pression, nous pouvons forcer les puissances en place à trouver les compromis parmi les fissures de leurs engagements qui assurent notre avenir.

publié le 20 septembre 2022

Énergie. Matignon invente le
« payer plus et consommer moins »

Par : Marion d'Allard et Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

Élisabeth Borne a annoncé, mercredi, une augmentation de 15 % des factures d’électricité et de gaz. Alors que l’hiver s’annonce compliqué, selon RTE, le gouvernement mise sur la sobriété, sans jamais remettre en cause la loi du marché.

Bousculé par la crise énergétique que traverse l’Europe sur fond de guerre en Ukraine et de mise à l’arrêt d’une partie du parc nucléaire, le gouvernement a annoncé la prolongation du bouclier tarifaire pour 2023, permettant de « contenir » l’augmentation des factures à 15 % en début d’année. Alors que le gestionnaire du réseau de transport d’électricité RTE met en garde contre des risques de coupures cet hiver, Élisabeth Borne table sur la sobriété et la solidarité européenne pour faire face. À gauche, comme à la CGT, la revendication première demeure la sortie du bien commun qu’est l’énergie des logiques du marché.

Une explosion des tarifs

Les Français sont prévenus : les factures de gaz et d’électricité vont augmenter de 15 % dès février. Une augmentation « contenue », s’est félicitée Élisabeth Borne, grâce à la prolongation du « bouclier tarifaire pour les ménages, les copropriétés, les logements sociaux, les petites entreprises et les toutes petites communes ».

« Ils sont en train de nous faire croire que c’est normal de payer cher. C’est la double peine pour des consommateurs à qui on demande plus de sobriété », a réagi Fabrice Coudour, de la FNME-CGT. Pourtant, des leviers existent pour faire baisser durablement les prix de l’énergie. Mais « à aucun moment, ce gouvernement ne remet en cause le marché sur le fond », regrette le syndicaliste. Pas plus qu’il n’évoque « la nationalisation des filières électricité et gaz », « le retour au tarif réglementé pour tout le monde, particuliers, collectivités et entreprises », ou la modulation de la TVA, dont se sont pourtant saisies l’Allemagne et l’Espagne pour faire baisser la note.

En amont de l’intervention d’Élisabeth Borne, Bruno Le Maire s’est appliqué à préparer les esprits. « Il serait complètement irresponsable de faire peser ces hausses uniquement sur le budget de l’État », a affirmé le ministre de l’Économie, se gardant bien de préciser que l’objectif est aussi de respecter la trajectoire de réduction des déficits à « 3 % du PIB en 2027 ». En maintenant par ailleurs les baisses d’impôts pour les plus fortunés et la réduction de la contribution des entreprises, « le gouvernement fait le choix de donner 150 milliards d’euros d’aides publiques aux grandes multinationales qui réalisent des profits et refuse de les mettre à contribution, mais n’hésite pas à taper dans le porte-monnaie des Français et à mettre en péril certaines activités industrielles », a fustigé Fabien Roussel, secrétaire national du PCF.

Un accompagnement insuffisant

«  Cette augmentation de 15 % n’est pas anodine pour de nombreux Français », a cependant reconnu Élisabeth Borne, qui a annoncé un nouveau chèque énergie versé de manière « exceptionnelle », « d’ici la fin de l’année », aux « 12 millions de foyers les plus modestes » (contre 6 millions auparavant) et d’un montant « de 100 ou 200 euros, selon le revenu ». Un tel dispositif « va coûter 16 milliards d’euros aux contribuables, alors que si on bloquait les prix, cela empêcherait un certain nombre de très grandes entreprises d’engranger un fric monstre », pointe la députée FI Aurélie Trouvé. Et ce chèque, « qui ne compensera pas la totalité de la hausse, ne concerne que 12 millions de ménages alors que 30 % de foyers ne bénéficient pas du bouclier tarifaire car ils passent par un fournisseur alternatif. Les collectivités et les entreprises non plus. Pour tous ceux-là, la facture n’augmentera pas de 15 % mais de bien plus », ajoute-t-elle.

Pour les entreprises, Bruno Le Maire, outre de nouveau critères d’aides à compter du 1er octobre pour certaines, n’a pas mis grand-chose de neuf sur la table alors que les difficultés s’accélèrent, notamment dans les secteurs très énergivores. La déception des collectivités est également à la hauteur de l’explosion des factures. La première ministre s’est contentée de rappeler que les toutes petites communes ont accès aux tarifs réglementés, que les mécanismes en place ont limité les augmentations pour les autres et qu’une enveloppe de 500 millions de soutien face à l’inflation a été votée cet été. « C’est insupportable, elle ne nous annonce toujours pas de retour au tarif régulé. Dans notre budget 2023, on devrait prévoir entre 1,7 et 2,5 millions pour l’électricité à la place des 660 000 euros de cette année, on n’inscrira que 750 000 euros et au-delà on ne paiera plus », réagit le maire de Montataire (Oise), Jean-Pierre Bosino (PCF), qui a lancé un appel en ce sens avec une vingtaine d’édiles.

Des risques de coupures

Malgré l’optimisme affiché du gestionnaire du réseau de transport d’électricité, l’urgence de la situation a contraint RTE à présenter, avec deux mois d’avance, son « étude prévisionnelle pour l’hiver 2022-2023 ». Mercredi, Xavier Piechaczyk, président de RTE, a prévenu d’emblée que « le risque de tension » sur le réseau électrique cet hiver était « accru », se refusant même à exclure « totalement » le « risque de coupures ». Pour autant, « en aucun cas la France ne court un risque de black-out », a-t-il insisté.

L’étude prévisionnelle repose sur trois scénarios dépendant eux-mêmes d’une série de facteurs plus ou moins difficiles à prévoir : évolution du marché de gros, disponibilité en gaz, état du parc nucléaire français, aléas climatiques et météorologiques. Dans son scénario intermédiaire – le plus probable –, « les risques se manifestent essentiellement en cas d’hiver froid », explique RTE, qui pourrait alors déclencher son signal écowatt rouge. Sorte de météo de l’électricité, ce système d’alerte permet d’évaluer les ressources disponibles en fonction des besoins et, le cas échéant, de mettre en œuvre des « mesures de sauvegarde ». Graduelles, elles vont de la « mobilisation pour baisser les consommations » à des « coupures organisées ». Dans le scénario le plus pessimiste, qui repose notamment sur l’hypothèse d’une « pénurie de gaz », les « recours au moyen de sauvegarde » seraient très fréquents, prévient Xavier Piechaczyk.

Pour « réduire largement ce risque », RTE table sur la « sobriété » et la remise en état rapide du parc nucléaire. En matière de sobriété, Élisabeth Borne a réaffirmé l’objectif de réduction de 10 % « de notre consommation d’énergie par rapport à l’année dernière » en « réduisant un peu le chauffage » et en « évitant les consommations inutiles ». Un plan dédié devrait être présenté début octobre.

 

 publié le 18 juillet 2022

Gauche : le débat s’engage
sur l’électorat qui manque

Fabien Escalona sur www.mediapart.fr

À la suite des interpellations de François Ruffin sur les performances insuffisantes de la Nupes dans la France « des bourgs et des champs », une question stratégique resurgit : comment se reconnecter à la diversité des milieux populaires, pour gagner et ne pas les laisser à l’extrême droite ?

Les fidèles de Jean-Luc Mélenchon ont à peine eu le temps d’apprécier la progression de leur champion à l’élection présidentielle, que François Ruffin sonnait l’alerte dans Libération : « La France périphérique, celle des bourgs, n’apparaît pas comme une priorité. Et quand on regarde les statistiques issues des urnes, c’est là-dedans qu’on plonge. »

Le député sortant de la Somme, membre du groupe parlementaire de La France insoumise (LFI), a réitéré la charge dans nos colonnes en amont des législatives : « Ça pèche pour nous dans les anciens bassins industriels du Nord et de l’Est, dans d’anciennes terres rouges où la gauche est tombée bien bas. » Et après sa réélection avec 61 %, il a enfoncé le clou dans L’Obs : « Est-ce qu’on acte, sans le dire, que nous devenons la gauche d’Île-de-France et des métropoles ? »

Ces interpellations rappellent des controverses déjà anciennes. D’abord celle qui s’est développée à partir d’une note publiée en 2011 par le think tank Terra Nova. Le document appelait à compenser les pertes enregistrées auprès des milieux populaires par des gains auprès des classes moyennes et de toute une série de catégories sociales censées partager des valeurs culturelles progressistes. À l’époque, de nombreux intellectuels et responsables politiques étaient montés au créneau, fustigeant les erreurs d’analyse et le « mépris de classe » se dégageant du texte.

En fin de décennie, c’est la notion de « France périphérique », parfois associée à celle d’« insécurité culturelle », qui a suscité la polémique. L’essayiste Christophe Guilluy, notamment, a popularisé la thèse de deux communautés de destin entre la France des métropoles, gagnante de la mondialisation, et son envers périphérique, concentrant une classe moyenne blanche en voie de déclassement matériel et symbolique. Il lui a été reproché une vision excessivement schématique sur le plan scientifique, soupçonnée d’alimenter un ressentiment nationaliste sur le plan politique.     

Si ces précédents planent encore dans le débat public, il serait erroné d’en conclure que le débat stratégique à gauche – et en particulier au sein de sa force principale, La France insoumise – ne fait que tourner en rond.

En réalité, chacun évite d’être sa propre caricature. François Ruffin prend désormais garde de mettre la France périphérique au pluriel, reconnaissant ainsi son absence d’homogénéité. Jean-Luc Mélenchon nuance le constat de ce dernier et appelle à éviter tout « réductionnisme social ou géographique », mais reconnaît qu’« il faut être à la recherche des caractéristiques des endroits à conquérir et ne pas dormir sur ses lauriers ». Lui-même, au demeurant, a répété à plusieurs reprises qu’il s’adressait aux « fachés pas fachos »

Toute une partie de la France échappe à la gauche.

Il faut dire que les rapports de force électoraux incitent toutes les sensibilités à la nuance. D’un côté, il est clair que la stratégie de Fabien Roussel, qui présentait certaines affinités avec le logiciel ruffiniste, a échoué.

Pendant sa campagne, le candidat communiste n’a eu de cesse de se démarquer des positions typiquement défendues par les Verts, associés à une gauche citadine et aisée, qu’il s’agisse d’alimentation, d’énergie ou de laïcité. Le député du Nord n’en démord d’ailleurs toujours pas. « Il faut franchir le périphérique, parler à tous les Français, autant ceux des grands centres urbains que ceux de la ruralité », affirmait-il récemment à Libération, avant de qualifier d’« inacceptable » la phrase de Mélenchon sur « la police tue », à l’antenne de BFMTV.

À l’arrivée, son score ne s’est cependant élevé qu’à un dixième de celui de Mélenchon. « Roussel, c’est la stratégie de gauche qui ne veut pas vexer les gens de droite », cingle l’économiste Stefano Palombarini, membre du parlement élargi de l’Union populaire. « On ne peut pas commencer une stratégie d’élargissement d’alliances sociales en prenant le risque de dégoûter des électeurs de gauche qui ne se reconnaissent pas dans son orientation », alerte-t-il.

D’un autre côté, la performance de Mélenchon a été insuffisante pour accéder au second tour de la présidentielle, tandis que l’union des gauches a perdu la majorité de ses duels aux législatives, dans toutes les configurations. Le socle électoral de ce camp apparaît encore trop étriqué, à la fois par sa taille et dans sa composition. 

« Toute une partie de la France échappe à la gauche, constate le politiste Rémi Lefebvre. Sa sociologie est très métropolitaine, et cela se voit dans le profil des élus. Vu le poids de ces derniers, il y a un risque de renforcement de cette logique. » Le géographe Jean Rivière tient pour sa part à souligner que « le conglomérat électoral de Mélenchon est bien interclassiste ». Pour autant, il admet que le vote en sa faveur a eu tendance à se polariser.

« Entre 2017 et 2022, explique ce maître de conférences à l’université de Nantes, on observe une consolidation des bases fortes, qui se situent plus qu’ailleurs dans les villes-centres gentrifiées au sommet de la hiérarchie urbaine, et dans les fractions racisées des classes populaires. À l’inverse, l’étiage de Mélenchon baisse là où il n’était déjà pas fort, dans certains mondes ruraux du Nord et de l’Est. »

En fait, la discussion qui s’ouvre au sein de LFI et de la Nupes porte sur l’affinage de ce diagnostic, et sur les moyens concrets de rechercher une audience électorale plus vaste. D’après les informations de Mediapart, un travail en ce sens a d’ailleurs été amorcé par le think tank Intérêt général, indépendant mais proche de la sphère insoumise, qui s’apprête à faire plancher à la rentrée politistes, géographes et statisticiens.  

Face au fractionnement des milieux populaires

En attendant, beaucoup de voix soulignent l’importance de préserver aussi bien la cohérence de la ligne politique actuelle que les composantes du socle électoral déjà acquis.

Clémentine Autain, députée LFI de Seine-Saint-Denis, estime par exemple que « l’on peut encore chercher des abstentionnistes dans les secteurs où nous sommes déjà forts ». Il y aurait par ailleurs d’autres performances décevantes à interroger, comme la sous-représentation très nette de la gauche parmi les plus de 60 ans.

Selon elle, il ne faut pas perdre non plus de vue le retard d’hégémonie culturelle que la gauche accuse sur les droites, dans leurs variantes libérales et identitaires. Plutôt que de tout bouleverser au risque de perdre un cap qui a marché, l’enjeu serait d’« articuler un récit » qui fasse davantage écho aux attentes d’un électorat aujourd’hui désaffilié. « Mais la conclusion ne peut pas être d’arrêter la dénonciation des violences policières », prévient-elle.

Outre Fabien Roussel, la phrase sur « la police tue » a pourtant été critiquée par François Ruffin pour expliquer qu’elle avait « heurté » dans sa circonscription. Et c’est le même qui a rédigé un long post Facebook pour appeler à traiter des incivilités du quotidien qui pourrissent la vie des habitants et habitantes de quartiers populaires. « Dénoncer les violences policières est une chose, en faire un enjeu à ce point saillant de notre discours en est une autre, glisse un membre d’Intérêt général. Ce combat reste dans une logique minoritaire, et nous sommes en quête d’une logique majoritaire, pour gagner. »

Le géographe Jean Rivière n’est pas étonné par ce débat. « La critique de la police est cohérente avec l’objectif de garder mobilisées les populations des grands ensembles, et il est vrai que ça passe moins bien du côté des mondes ruraux. Mais une partie importante des classes populaires a toujours été attachée à des formes d’ordre, ce n’est pas nouveau. Même au plus fort de leur alignement dans les années 1970, un tiers d’entre elles votait d’ailleurs à droite. »

Pour Stefano Palombarini, les espoirs de reconquête des milieux populaires doivent être différenciés. « Certains, qui sont simplement passés de la droite à l’extrême droite, ne sont guère atteignables. En revanche, dans des terres désindustrialisées autrefois favorables à la gauche, il y a des gens qui ne sont pas hors de portée. C’est plutôt ceux-là que Ruffin a en tête. Après, parmi ceux qui ont déjà voté pour l’extrême droite, les choses seront plus difficiles si ce vote a été répété au point de déboucher sur un sentiment d’appartenance politique. »

En tout état de cause, estime le maître de conférences à l’université Paris 8, « faire du marketing électoral en changeant le discours selon les segments de population serait contreproductif. Le vrai problème, c’est de convaincre que le programme de rupture de la Nupes est réaliste, applicable ». Et pour cela, rien de tel qu’un travail d’implantation militante qui permette de toucher des personnes atomisées dans leur travail, peu diplômées et s’informant essentiellement par les médias de masse.

Unifier les causes défendues

En l’occurrence, cette préoccupation autour de la présence sur le terrain peut réunir toutes les sensibilités de LFI. « Le travail, c’est évidemment aussi le militantisme, l’ancrage local, le déploiement partout », écrit Clémentine Autain à propos de l’avenir de la Nupes dans les blogs de Mediapart. François Ruffin, lui, parle de « bastions » à édifier dans la société.

Dans sa conférence du 5 juillet dernier, Jean-Luc Mélenchon a pour sa part souligné l’importance des caravanes et du porte-à-porte, appelant à monter des assemblées de circonscription dans toute la France. Il n’a toutefois suggéré aucun détail sur la structuration de cette ébullition qui viendrait corriger le caractère « gazeux » du mouvement insoumis, lequel se traduit par une totale autonomie de la direction vis-à-vis d’une base à qui les grands choix stratégiques échappent.

« Ce qui me frappe, c’est que la sociologie de la Nupes, c’est aussi là que Jean-Luc Mélenchon a tenu meeting, remarque Rémi Lefebvre, faisant référence aux rassemblements essentiellement tenus dans les grandes villes. Une des clés pour élargir cette sociologie consiste donc à effectuer un travail dans les territoires où la gauche est faible. Mais cela suppose des remises en cause très fortes sur la répartition du pouvoir et de l’argent en interne. » Les groupes d’appui de LFI, il est vrai, ne disposent pas de ressources conséquentes pour s’organiser localement, et n’ont pas d’instance pour se coordonner entre eux ou interpeller la direction.

La réflexion mérite pourtant d’être menée. Travaillant sur les partis sociaux-démocrates, les universitaires Björn Bremer et Line Rennwald ont montré que leur déclin pourrait s’aggraver en raison d’un déficit de lien « affectif » avec une part importante de leur électorat. Autrement dit, il est risqué de se contenter d’une faible identification de l’électorat à la force politique pour laquelle il vote : sa loyauté sur la durée pourrait s’avérer d’autant plus fragile.

S’il était engagé, ce travail d’ancrage sur le terrain s’annoncerait de toute façon long et ingrat. Entre-temps, il y aurait donc un autre effort à effectuer, moins sur le projet que sur le discours politique, afin d’unifier les causes défendues par LFI et la gauche dans son ensemble. « C’est l’inverse de la logique de la segmentation », insiste Rémi Lefebvre, qui croit également que ce serait une « impasse » de choisir entre les diplômé·es des grandes villes et milieux populaires, et au sein de ces derniers, entre les habitant·es des grands ensembles et les autres.

« Il ne faut surtout pas creuser symboliquement l’écart entre les plus pauvres et les moyennisés, les “in” et les “out”, les très “bas” et les un peu plus “hauts”, exhorte lui aussi l’historien Roger Martelli dans Regards. Conforter le lien retrouvé avec une part des banlieues tout en désarticulant les ressorts du vote populaire à l’extrême droite est l’enjeu stratégique pour réunifier le “peuple” aujourd’hui morcelé. »

À cet égard, la situation en France ne fait pas exception parmi les démocraties occidentales. Dans une étude récente, les politistes de renom Herbert Kitschelt et Philipp Rehm ont établi que la force motrice des partis de gauche provient désormais de l’électorat fortement instruit et disposant de revenus bas ou moyens. Il n’y a là rien de dramatique sur le plan stratégique, au contraire, dans la mesure où il s’agit d’un groupe en ascension démographique. En revanche, leur seul appui ne suffit pas à bénéficier d’une coalition électorale majoritaire.

D’autres soutiens sont donc nécessaires. À suivre les deux chercheurs, ils ne se trouveront guère auprès de l’électorat peu instruit et doté de hauts revenus, qui s’avère très aligné à droite. Les groupes davantage tiraillés sont ceux qui cumulent soit des hauts niveaux d’instruction et de revenus, soit des bas niveaux dans les deux cas. Parmi ces derniers, les plus défavorisés tendent plus vers la gauche, mais ceux qui surnagent ont des préférences autoritaires qui les attirent davantage vers la droite.

Pour François Ruffin, c’est « l’économie de guerre climatique » qui pourrait aider à enrayer ces partages électoraux, et à arrimer le plus grand nombre au socle actuel de la gauche. « Il nous faut unir le pays dans ce projet commun », propose-t-il. La question sociale, désormais sous contrainte écologique, fournirait le liant de toutes celles et ceux qui pensent qu’il y a « quelque chose de pourri » dans l’ordre social en vigueur.

La piste est intéressante, à condition de se rappeler que les revendications dites culturelles – concernant les discriminations genrées ou raciales, par exemple – ont justement souvent un contenu social, et que les revendications sociales expriment aussi un besoin de reconnaissance et de dignité. La gauche a donc un espace pour échapper à la fausse alternative entre l’hédonisme des métropoles privilégiées et le ressentiment des bourgs abandonnés.


 


 

Le peuple, la gauche
et le Rassemblement National

Analyse par Roger Martelli sur www.regards.fr|

La Nupes et la Macronie se partageant les métropoles quand le RN s’incruste en dehors des aires métropolitaines. La métropole contre la périphérie... Le géographe Christophe Guilluy, qui a imposé cette dichotomie il y a quelques années, avait-il donc raison ?

Nous ne reproduisons pas ici les tableau statistiques sue le vote. Ils sont disponibles sur http://www.regards.fr/actu/article/le-peuple-la-gauche-et-le-rassemblement-national

Qui a voté et pour qui ? Du côté de Jean-Luc Mélenchon et de ses proches, on n’aime pas entendre dire que le parti de Marine Le Pen prospère dans les territoires populaires. La preuve ? Mélenchon et la Nupes ont fait leurs meilleurs scores dans les banlieues populaires, là où se concentrent les catégories les plus démunies. Ne pas en convenir, c’est donner raison à Guilluy ; c’est donc faire le jeu de l’extrême droite.

À l’automne de 2014, Regards a été un des tout premiers titres de la presse française à faire une critique radicale des propos de Christophe Guilluy. Huit ans plus tard, nous ne retirerions pas une ligne de ce qui a été écrit alors, à un moment où une partie de la gauche (même de gauche…) trouvait qu’il y avait du vrai dans la charge du géographe contre la « gôche ». Mais déconstruire l’argumentaire de Guilluy ne signifie pas que la totalité de son propos est sans fondement.

Dans plusieurs articles publiés depuis le 10 avril dernier, nous avons mis en évidence un certain nombre de données concrètes. Au cas où elles n’auraient pas été remarquées, nous les rappelons ici.

L’indicateur le plus immédiat est celui des sondages : qui a voté et voté quoi ? Les tableaux ci-dessous récapitulent les résultats pour les premiers tours de la présidentielle et des législatives. Comme toujours, ils varient selon les instituts : nous les présentons donc tels quels, en y ajoutant une moyenne des résultats obtenus.

Dans tous les cas, les résultats sont sans appel : parmi les individus qui ont voté à la présidentielle et aux législatives, le pourcentage de l’extrême droite augmente au fur et à mesure que l’on descend dans l’échelle sociale, tandis que celui de la droite (avant tout macronienne) baisse de façon tout aussi régulière. Quant à la gauche (avant tout Mélenchon puis la Nupes) elle est au-dessus de 35% du côté des professons intermédiaires, des employés et des cadres et au-dessous de 30% chez les ouvriers. Dans les milieux ouvriers, l’écart entre la gauche et l’extrême droite est entre 14% et près de 20%, plus accentué encore aux législatives qu’à la présidentielle.

Le vote selon la taille de la commune

Pour pousser plus avant l’analyse, on a mené une étude au niveau des communes, à partir de deux paramètres : la taille et le pourcentage des ouvriers dans la population. Le critère de la taille est le plus simple :

À la présidentielle, le vote en faveur de Marine Le Pen augmente au fur et à mesure que diminue la taille de la commune ; en sens inverse, celui de Jean-Luc Mélenchon diminue en même temps que la taille de la commune. La candidate du Rassemblement national est marginalisée dans les grandes métropoles et largement dominée par ses deux concurrents (Macron et Mélenchon) dans les communes de plus de 30.000 habitants ; en revanche, elle surclasse Mélenchon et domine Macron, dans les unités de moins de 5000 habitants (qui regroupent 38% de la population française). Macron et Mélenchon se disputent les métropoles (avec un avantage à Mélenchon) ; Le Pen s’attribue la tranche des tailles inférieures, où s’est retrouvée une population de catégories modestes exclues de l’espace métropolitain par la désindustrialisation et par la crise urbaine.

On peut y ajouter une donnée supplémentaire : l’évolution du résultat des grandes familles entre les législatives de 2017 et celles de 2022 :

La progression de la gauche est d’autant plus forte que la taille de la commune est importante ; elle est inférieure à 1% dans les communes de moins de 5000 habitants. L’extrême droite, en revanche, augmente sensiblement dans tous les niveaux de communes ; mais sa croissance est d’autant plus grande que diminue la taille de la commune.

Le vote communal selon la part des ouvriers

Si l’on observe maintenant la ventilation du vote communal en fonction du pourcentage d’ouvriers dans la population communale, on observe un phénomène assez convergent à la présidentielle et aux législatives.

À la présidentielle, le vote en faveur de Marine Le Pen augmente sensiblement au fur et à mesure qu’augmente la part des ouvriers dans la population communale. En sens inverse, le vote Mélenchon diminue (entre 22% et 14%) quand augmente la part ouvrière ; il en est de même pour le vote Macron (qui reste plus élevé que le vote Mélenchon, quel que soit le profil populaire de la commune).

Le constat est le même pour l’extrême droite aux législatives : plus est forte la part des ouvriers, plus le vote d’extrême droite est élevé. En sens inverse, le vote en faveur des macronistes est d’autant plus élevé que la part des ouvriers est plus faible. Ce qui change est que, entre la présidentielle et les législatives, les écarts entre la gauche et l’extrême droite sont beaucoup plus faibles, et plus souvent au bénéfice de la gauche : l’union réalisée autour de la Nupes et la tradition d’implantation plus grande de la gauche ont alors joué à fond en sa faveur.

La réalité telle qu’elle est

Les politiques — mais sont-ils les seuls ? — ont facilement tendance à ne voir de la réalité que ce qui les arrange. Dans le moment délicat que nous connaissons, mieux vaut ne rien oublier, de ce qui pousse à l’optimisme et de ce qui peut encore inquiéter.

La gauche avait été plongée dans les abîmes du classement général aux législatives de 2017, obtenant son plus mauvais score depuis les débuts de la Cinquième République et même au-delà. Ses résultats électoraux nationaux ultérieurs et la litanie des sondages égrenés jusqu’au début de 2022 laissaient entendre le pire, effaçant l’excellent résultat de Jean-Luc Mélenchon en 2017.

Le talent du leader de la France insoumise, la solidité de sa campagne, son choix heureux de tourner le dos à ses propres vitupérations contre la « gôche », la distance courageuse prise par lui avec certains aspects de son discours passé, plus ou moins « souverainistes », « populistes » ou outrancièrement « républicains » : tout cela a changé la donne. Plus encore qu’en 2017, dans une gauche morcelée comme jamais, le « vote utile » s’est peu à peu déplacé vers lui, relançant l’espérance et l’enthousiasme du côté d’une gauche de gauche. Du coup, Mélenchon a fait mieux qu’en 2017, ses concurrents à gauche ont mordu la poussière et n’ont plus eu d’autre alternative, pour éviter le pire aux législatives, que d’accepter l’offre d’union lancée par lui.

On en sait le résultat : la gauche a démultiplié sa place à l’Assemblée nationale, a progressé d’un peu plus de deux points et retrouvé des zones de force populaires, dans des territoires où elle avait été particulièrement fragilisée. Dès la présidentielle, la jeunesse et les quartiers populaires des périphéries métropolitaines se sont mobilisés, en faveur de Mélenchon puis de la Nupes. Aux législatives, la Nupes a dépassé les 30% dans 159 circonscriptions de la France métropolitaine, dont 55 en Île-de-France et 20 en Seine–Saint-Denis et dans le Val-de-Marne, autrefois terres d’élection du PCF et peu à peu éloignées de lui. Il est donc bien des territoires où le désamour de la gauche et du peuple a été enfin interrompu.

Les ceintures populaires des métropoles se sont portées un peu plus vers la gauche et les espaces extramétropolitains sont allés un peu plus vers l’extrême droite : les deux constats ne s’opposent pas l’un à l’autre ; ils sont deux faces de la même réalité.

Il n’en reste pas moins que, si la gauche a progressé quelque peu depuis 2017, l’extrême droite a connu une croissance infiniment plus grande, dans toutes les catégories de communes. La gauche dans toutes ses composantes a redépassé légèrement la barre des 30%, mais elle reste loin des scores des décennies précédentes et 70% des exprimés se portent encore vers la droite et de plus en plus vers l’extrême droite.

Il est évident que le monde populaire, même en dehors des espaces métropolitains, ne se porte heureusement pas en entier vers le Rassemblement national. Une part des catégories modestes s’est mise à retrouver le vote de gauche, à la présidentielle puis aux législatives et ce simple fait ouvre des opportunités qu’il serait absurde de sous-estimer. Le tableau global oblige toutefois à reconnaître que, si les catégories populaires se portent toujours d’abord vers le retrait civique et donc vers l’abstention, quand elles votent, elles le font encore plus vers l’extrême droite que vers la gauche. Et ce glissement dangereux est d’autant plus important que l’on s’éloigne des aires métropolitaines et des grandes villes en général.

Cela indique que, malgré de réjouissantes avancées, ne s’est pas inversée la tendance lourde qui pousse la colère populaire vers le ressentiment, la recherche des boucs émissaires, la tentation du repli, voire l’acceptation de la fermeture et de l’exclusion. Cela indique que, pour l’instant en tout cas, la division du « peuple » reste la donnée dominante. Dès lors, la question est moins que jamais de choisir entre le peuple de la « métropole » et celui de la « périphérie », comme Guilluy proposait de le faire il y a quelques années, au bénéfice des périphéries. Il ne faut surtout pas creuser symboliquement l’écart entre les plus pauvres et les moyennisés, les « in » et les « out », les très « bas » et les un peu plus « hauts ». Les ceintures populaires des métropoles se sont portées un peu plus vers la gauche et les espaces extramétropolitains sont allés un peu plus vers l’extrême droite : les deux constats ne s’opposent pas l’un à l’autre ; ils sont deux faces de la même réalité. Résorber cette coupure, conforter le lien retrouvé avec une part des banlieues tout en désarticulant les ressorts du vote populaire à l’extrême droite est l’enjeu stratégique pour réunifier le « peuple » aujourd’hui morcelé.

Nous ne pouvons plus faire comme en ces temps où, dans l’espace communiste, les constats gênants n’avaient pas droit de cité parce qu’il « ne fallait pas désespérer Billancourt ». À force de refuser les analyses critiques et les mises en garde, à force de laisser sur le bord du chemin critiques et doutes et de ricaner sur les Cassandre, le communisme a fini par étioler sa lucidité et s’est lui-même perdu. En aucun cas, il ne faut renoncer à mesurer la complexité du réel. Ce n’est pas parce que les gilets jaunes étaient méprisés par les puissants qu’on ne devait pas en percevoir les contradictions, la myriade de leurs composantes, propulsives ou régressives. Ce n’est pas parce que les Gilets jaunes ne pouvaient être taxés avec mépris de racisme que, au bout du compte, le ressentiment compréhensible qu’ils exprimaient ne faisait pas les beaux jours de l’extrême droite bien plus que ceux de la gauche. Ce n’est pas parce qu’un trop grand nombre d’ouvriers et d’employés votent à l’extrême droite qu’il faut décréter qu’ils sont à tout jamais des réserves naturelles pour l’expansion du Rassemblement national. Rien ne dit encore, pour autant, que la dynamique propulsive inverse est désormais enclenchée.

Les catégories populaires, dans leur masse, ne se tournent toujours pas du côté de la gauche. Ce n’est pas par un effet de nature, cela ne relève d’aucune fatalité. Mais ne pas prendre en compte le fait, ne pas comprendre ce qui l’a produit (et pas seulement par la faute des gouvernants) serait une erreur redoutable. Il fut en temps où la gauche et le mouvement populaire se confortaient réciproquement. Il n’y avait pas plus de fatalité à leur rapprochement qu’il n’y en a eu plus tard à leur rupture. Discerner ce qui faisait vivre le cercle vertueux et ce qui a permis la débandade n’a dès lors rien d’inutile. On n’en tirera certes aucune recette immédiate, on ne reproduira pas un passé irrémédiablement dépassé. Mais, à l’interroger, on ne manquera pas de stimulations, d’hypothèses, d’interrogations exigeantes pour réfléchir dynamiquement à l’avenir.

Il faut se réjouir de ce qui a été propulsif en 2022, sans dissimuler en rien l’immense régression qui reste possible, sans s’imaginer que désormais les choses sont plus faciles et que tout est possible. Tenir les deux bouts de la chaîne est une exigence morale et un gage d’efficacité. Hors de cette conviction, rien ne peut protéger des désillusions futures.

 publié le 17 juillet 2022

BRICS, le droit au développement

par Robert Kissous, sur https://www.pcf.fr

Au mois de mai 2022 s’est tenue une réunion importante des ministres des Affaires étrangères des BRICS, plateforme qui regroupe cinq pays : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud. Sur le plan mondial ils représentent 40 % de la population, 25 % du PIB, 18 % du commerce, et 50 % de la croissance économique, le cœur du développement mondial.

Prenant acte des profonds changements intervenus au plan international - fracturation du marché mondial, entraves au développement et aux échanges internationaux – ils se fixaient des objectifs communs et notamment :

  • Accueillir de nouveau membres. Conformément au principe de non-ingérence dans la politique intérieure d’un État, l’élargissement n’est nullement fonction d’affinités politiques et encore moins idéologiques. Les BRICS veulent incorporer en premier les pays émergents les plus influents afin de mieux défendre les questions centrales des pays du Sud : développement, coopération et pour une gouvernance mondiale multipolaire. Contrairement aux États-Unis et le bloc occidental qui multiplient sanctions, directes et indirectes, et boycott pour imposer leur hégémonie quitte à déstabiliser l’économie mondiale pour former des blocs politico-militaires.

  • Réduire la dépendance au système financier dominé par les États-Unis (dollar, SWIFT), développer un système de règlements en monnaies nationales. En outre le dollar, monnaie internationale de réserve et de règlements est d’abord une monnaie nationale gérée en fonction des intérêts des États-Unis. Interdiction d’utiliser le dollar dans les transactions avec les entités sanctionnées. Les pays endettés du Sud sont en difficulté avec la hausse des taux de la Fed. La confiance dans le dollar, outil de domination et non de développement, est ébranlée. Détenir des actifs en dollars est risqué en cas d’opposition avec les États-Unis : 7 milliards volés à l’Afghanistan, gel d’actifs de 300 milliards de dollars de la Russie.

Le 23 juin 2022 s’ouvrait à Pékin le 14e sommet annuel des BRICS. Les travaux prolongent les objectifs abordés en mai. Le média chinois Global Times en présentait les enjeux ; « un système de gouvernance mondiale égalitaire au lieu de celui dominé par l'hégémonie des États-Unis, une nouvelle approche de la réforme financière visant à mettre la finance au service de l'entité économique au lieu de l'utiliser comme une arme, et la réparation de la chaîne d'approvisionnement mondiale mise à mal par les États-Unis qui ont vanté le découplage ».

Le lendemain une vingtaine de pays étaient invités à participer à un « dialogue de haut niveau sur le développement global » : Algérie, Argentine, Égypte, Indonésie, Kazakhstan, Nigeria, Émirats arabes unis, Arabie saoudite, Sénégal, Thaïlande, Iran, Ouzbékistan...

L’Iran et l’Argentine ont demandé à adhérer aux BRICS, d’autres pays suivront.

Assiste-t-on à travers cette mobilisation à l’émergence d’un nouveau pays hégémonique ?

D’abord il n’y a pas un leader incontesté chez les BRICS comme le sont les États-Unis. On voit mal l’Inde ou la Russie se soumettre au leadership chinois bien qu’il s’agisse de la seconde puissance économique mondiale et bientôt la première. Les circonstances historiques qui ont produit l’hégémonie US ne sont pas reproductibles. A la sortie de la deuxième guerre mondiale les États-Unis étaient la première puissance économique, financière, militaire, culturelle… Ils contrôlaient les institutions financières et internationales. Intervenant partout dans le monde ils « protégeaient » les régimes qui se soumettaient et s’attaquaient aux autres. Après l’effondrement de l’URSS l’hégémonie des États-Unis s’est renforcée. C’était disait-on la fin de l’Histoire. Mais les échecs militaires se succédèrent. Les sanctions directes ou secondaires, l’application de la réglementation extraterritoriale des États-Unis, ne purent faire plier ni Cuba, ni l’Iran, ni le Venezuela…

Le déclin relatif des États-Unis n’est pas le produit de la seule montée de la Chine. On voit bien l’échec de l’alliance contre la Russie sur les plans militaire, économique ou diplomatique.

En outre les BRICS ne constituent pas une alliance militaire et ne cherchent ni ne peuvent l’être.

En mars 2022, Joe Biden s’exprimait dans un discours devant un parterre d’oligarques étasuniens :

« Je pense que cela [la situation en Ukraine] nous offre des opportunités significatives pour apporter de vrais changements. …- il va y avoir un nouvel ordre mondial, et nous devons le diriger. Et nous devons unir le reste du monde libre pour le faire. »1

Ne sous-estimons pas le danger représenté par les États-Unis, rentiers et parasitaires, ni l’acharnement, voué à l’échec, à maintenir leur hégémonie.

Robert Kissous,

 publié le 16 juillet 2022

Jean-Luc Mélenchon : « Une nouvelle histoire de la gauche commence »

par Michel Soudais et Antonin Amado sur https://www.politis.fr

À l’issue d’une séquence électorale atypique, Jean-Luc Mélenchon tire le bilan de la recomposition des forces et trace des perspectives pour les combats à venir.

Alors que les quelque 150 députés de la Nupes mènent bataille au Palais-Bourbon, le leader des insoumis estime que la relève est assurée. S’il souhaite désormais mener le combat politique dans le champ des idées, il envisage l’avenir politique de la gauche avec enthousiasme. Un optimisme assombri par la convergence de la droite et de l’extrême droite ainsi que par la radicalisation de la société résultant des urgences écologiques et sociales.

Après une élection présidentielle et des législatives atypiques, en quoi le paysage politique du pays a-t-il profondément changé ?

Jean-Luc Mélenchon : C’est une saison entièrement nouvelle de l’histoire de la gauche qui commence. Du point de vue des idées, nous inversons la donne du cycle commencé en 2005. Le peuple français refusait alors de constitutionnaliser un régime économique dont les principales règles sont la concurrence libre et non faussée, le libre-échange, le refus de l’harmonisation sociale et fiscale. Mais la sphère institutionnelle répond par un viol de la souveraineté du peuple : l’ordolibéralisme est devenu la loi suprême.

Jusqu’au 10 avril, la question était de savoir si la gauche pouvait continuer à promettre des avantages tirés du système néolibéral, ou si la prolongation du grand projet humain de la Libération – une société de mieux-être et d’égalité – passe par une rupture. Ce qui se jouait, c’était l’existence même d’une gauche politique.

Il y avait beaucoup plus de ruptures en 1981 que ce que proposait votre programme…

Jean-Luc Mélenchon : Je l’ai dit moi-même plusieurs fois sans qu’on m’entende. Nos ennemis avaient besoin de nous diaboliser pour nous contenir. Ce qui a été le facteur déclenchant de la décomposition de la gauche traditionnelle, c’est son incapacité absolue à comprendre pourquoi la crise écologique mettait la civilisation humaine au pied du mur du capitalisme : comment est-elle organisée, qu’est-ce qu’elle produit, dans quelle finalité et avec quels objectifs ? Si bien que, le 10 avril, cette période se solde par l’effondrement de la gauche traditionnelle et l’option préférentielle pour la gauche de rupture.

Cette gauche de rupture dont vous parlez est-elle une gauche de transformation écologique et sociale ou son projet est-il plus radical ?

Jean-Luc Mélenchon : Son contenu et son analyse sont plus radicaux. Car le capitalisme est devenu un système qui ne fait plus de compromis. Le capitalisme financier de notre temps va au bout de cela : il pille sans limite et se nourrit aussi des dégâts qu’il provoque. Et il doit détruire la démocratie parce qu’il ne veut d’aucune régulation, or la source de celle-ci, c’est la loi et donc le citoyen qui la fait voter. Face à une forme extrêmement radicalisée du capitalisme, nous avons besoin d’une stratégie claire de rupture avec le système qui épuise et détruit l’homme et la nature. Il a fallu aussi construire une force indépendante pour lutter contre l’hégémonie d’une gauche qui n’était même plus de transformation sociale, mais juste un accompagnement enthousiaste du système. Le paroxysme a été atteint sous François Hollande. En déclarant, dans une conférence de presse, que c’est l’offre qui crée la demande, il a rayé d’un trait de plume un siècle et demi de combats de gauche qui partaient des besoins humains.

Ce qui se jouait, c’était l’existence même d’une gauche politique.

Le 10 avril, le choix pour la gauche de rupture que j’incarnais avec le programme L’Avenir en commun répétait celui de 2017. Mais, il y a cinq ans, la gauche traditionnelle a pensé que c’était un accident de l’histoire, lié soit à mon habileté à faire campagne, soit au fait que Benoît Hamon n’aurait pas fait une campagne assez centriste. Il aura fallu le deuxième coup, moi à 22 % et tous les autres à moins de 5 %, pour clarifier les choses.

Quand j’ai proposé en 2018 de constituer une fédération populaire, à deux reprises il m’a été répondu qu’on ne pouvait réaliser l’union qu’autour du centre gauche, que toute autre formule était vouée à l’échec. Encore aujourd’hui, on continue à me demander si j’ai l’intention de rester radical alors qu’il faudrait s’élargir. Comme si la radicalité venait d’ailleurs que du contexte !

Dans la campagne, j’avais dit que, si j’arrivais au second tour, je proposerais à tout le monde de se rassembler. Nous étions intellectuellement prêts à l’idée que, si on passait en tête, la signification serait que la gauche se réorganiserait tout entière autour de l’axe de la rupture. La plus grosse incertitude était de savoir s’il y avait intérêt à discuter avec les socialistes qui nous avaient si grossièrement éconduits les deux autres fois et toujours rejetés par le peuple.

Vous avez hésité…

Jean-Luc Mélenchon : Tout à fait. Des messages sont passés. Le risque n’était pas pour eux, ils étaient déjà à 1,75 %. Pour nous, il était énorme parce que nous incarnons deux courants politiques : celui très revendicatif des milieux populaires déshérités que nous surreprésentons et celui des classes moyennes en voie de déclassement. Le risque était que nos électeurs pensent que nous étions en train de faire de la tambouille avec le PS. L’autre risque était que le PS nous enferme dans une discussion sans fin qui nous ridiculise. Pour en avoir le cœur net – la discussion avait commencé avec les Verts sans aucune difficulté –, j’ai rencontré Olivier Faure. Il m’a convaincu qu’il avait compris le moment nouveau. À partir de là, les choses deviennent simples. L’accord électoral est forcément un accord de premier tour, sinon le Front national submergerait la scène. C’est la raison des candidatures communes, ce qu’on n’avait jamais fait dans toute l’histoire de la gauche.

Pour appliquer la ligne de rupture, nous avons mordicus refusé que l’on se contente d’une plateforme en 15 points. Notre programme de plus de 600 points marque où en est la gauche. Notre méthode a été celle de la déconstruction des désaccords pour en vérifier le contenu et de la reconstruction sur une radicalité concrète et faisable. C’est ainsi que nous avons réglé avec une extrême facilité la question de l’Europe alors que tout le monde nous disait que ce serait le piège dont personne ne ressortirait uni.

Après des années de discussion stérile, l’union de la gauche s’est constituée de manière incroyablement rapide. Pourquoi maintenant et pas en 2017 ?

Jean-Luc Mélenchon : En douze jours ! La raison centrale, c’est qu’ils ont pu mesurer cette fois-ci que la disparition pure et simple les attendait s’ils continuaient sur le refus d’une ligne de rupture.

C’est une question de survie pour eux ?

Jean-Luc Mélenchon : Oui, sans doute, mais il ne faut pas non plus mépriser les socialistes. Quand vous adhérez au PS, même si vous êtes très modéré, c’est quand même pour changer la société. Les bases socialistes sont très largement acquises à l’idée de combattre la racine des injustices sociales et du saccage environnemental. À présent, leurs dirigeants savent que la ligne d’accompagnement ne mène nulle part.

Il n’y a qu’en France que l’on voit un gouvernement défait aux législatives se maintenir.

Aux législatives, nous avions le choix entre une stratégie pour nous renforcer seuls et minoritaires, ou une stratégie capable de victoire. Le contexte était bon à la sortie de l’élection présidentielle, avec trois blocs à peu près de taille égale, mais nous entrons dans une autre élection que celle uninominale à un tour… la présidentielle.

C’est intéressant que vous le disiez comme ça.

Jean-Luc Mélenchon : Parce que c’est la vérité, celui qui arrive au deuxième tour bat Le Pen, et voilà… Là, nous partions du constat qu’il y avait un quatrième bloc en enjeu : les abstentionnistes. Notre raisonnement est assez classique : le plus uni et le plus fort entraîne ceux qui hésitent. Or, les blocs conservateur et d’extrême droite sont divisés, l’un entre Macron et LR, l’autre entre Le Pen et Zemmour. En nous unissant, nous pensions passer en tête dans un nombre extrêmement important de circonscriptions.

À la sortie du premier tour, le 12 juin, nous étions carrément en tête dans le pays ! La stratégie était donc juste. Depuis, beaucoup ont oublié que Macron a été battu. Il n’y a qu’en France que l’on voit un gouvernement défait aux législatives se maintenir. La culture démocratique y est tellement érodée que, le jour du discours de politique générale, une majorité de chaînes d’info discutait le style, le comportement, et passait à côté de l’événement historique en train de se produire : un gouvernement qui ne demande même pas la confiance et nous annonce qu’il veut bricoler avec l’Assemblée. N’importe quel analyste politique sait que cette situation appelle la censure. Pourtant c’est elle qui fut considérée par les commentateurs comme un facteur de désordre.

La Nupes est-elle durable ? À quelles conditions ? À l’Assemblée, un intergroupe s’est constitué mais, en dehors de cette institution, quel mode de liaison entre les partis qui la composent ?

Jean-Luc Mélenchon : Commençons par saluer le résultat : on nous a dit : « le lendemain du vote, ce sera fini ». Eh bien, cela continue ! Quand nous arrivons à l’Assemblée, j’ai proposé que l’on forme un seul groupe pour marquer le paysage. Ce n’était pas prévu, mais ce qui n’était pas prévu non plus, ce sont les 89 députés du Front national. Je me disais qu’en s’affichant à 150 contre 89, on réglait la question. C’était trop pour beaucoup.

Si vous aviez fait cette annonce il y a encore quelques mois, ça aurait été l’hallali. Là, on a vu des refus polis formulés de manière extrêmement calme…

Jean-Luc Mélenchon : J’ai même trouvé que c’était amical. Si ça s’est passé comme cela, c’est que tous avaient l’intention de continuer à travailler ensemble sans envie qu’un incident l’empêche. La preuve : nous sommes vite arrivés à un accord général pour présenter des candidats communs aux postes de l’Assemblée. Il faut voir ce que représente un tel accord entre des groupes qui s’étaient ignorés dans la mandature précédente. Deuxième chose totalement inattendue, mais bien travaillée par Mathilde Panot et Manuel Bompard, c’est la proposition d’appeler tous nos groupes Nupes. On l’a fait, donc les Verts aussi, le PS pareil et, par effet de domino, le groupe GDR [communiste, NDLR] également, à l’issue d’un vote interne où Fabien Roussel a été battu.

Le sort des élections se joue dans la conjonction des classes populaires et des classes moyennes.

Ensuite tous étaient d’accord pour la censure et l’on a pu mesurer, après le discours de politique générale d’Élisabeth Borne, combien les orateurs étaient convergents et manifestaient une même radicalité sous des formes évidemment différentes. C’est un début.

À chaque étape se poseront des questions. Au sein de l’intergroupe, Olivier Faure est extrêmement actif dans l’effort de liant. C’est un peu lui qui a poussé tout le monde à se réunir toutes les semaines.

Il existe aussi une structure moins connue de coordination des organisations de la Nupes qui se tient le lundi. J’y participe désormais. Il y a une grande différence dans les rythmes de fonctionnement de chacun. Il faut qu’on arrive à s’accorder pour ne pas gripper le système.

Quel va être le rôle de cette structure ?

Jean-Luc Mélenchon : Elle est essentielle et va devenir l’un des lieux centraux de la vie politique du pays. Pourquoi ? Premièrement parce que nous avons repris pied dans les cités populaires. Nous sommes le premier parti des pauvres, des chômeurs et des précaires : dans les 10 % des villes les plus démunies, 80 % des députés sont Nupes. Dans les quartiers populaires, où l’abstention est très forte, nous sommes hégémoniques avec des scores de 70 à 80 %. Bien sûr, nous rencontrons des limites, mais les zones qui avaient largement déserté le vote de gauche se reconstruisent autour de la Nupes. Y compris dans des zones périurbaines et rurales. La vallée de la mécanique dans l’Aveyron, terre perdue par la gauche traditionnelle, a élu un ouvrier LFI cégétiste. En Haute-Vienne, où la gauche avait perdu Limoges, les trois députés sont Nupes, dont un insoumis.

Deuxièmement, il existe un phénomène psychologico-politique essentiel : la classe moyenne et moyenne supérieure change de camp. Après avoir été longtemps majoritairement socialiste ou centriste, puis idéologiquement persuadée qu’elle trouverait son compte dans le système, elle bascule. C’est décisif parce que le sort des élections se joue dans la conjonction des classes populaires et des classes moyennes. La Nupes va devenir le seul lieu uni pour l’action populaire. La marche contre la vie chère à la rentrée va le montrer.

À quoi attribuez-vous ce reflux des classes moyennes ?

Jean-Luc Mélenchon : À l’impasse sociale et à la situation écologique. Cette dernière travaille les classes moyennes par les enfants. Beaucoup de parents trient déjà les déchets à la maison, font très attention à ce qu’ils mangent… Ce n’est donc pas une classe sociale acculturée sur le sujet. Mais sa jeune génération, celle pour laquelle elle a fait le plus de sacrifices, jette l’éponge. Ce sont les étudiants d’AgroParisTech qui disent « votre agriculture ne nous intéresse pas » ; les élèves ingénieurs de l’aéronautique qui disent « faire des avions, ça ne nous intéresse plus ». On parle de la « fin de l’ambition » et de la « grande démission ». Ces deux phénomènes vont de pair. Ils ont connu un effet d’accélérateur avec le covid. En renvoyant les gens à la maison, il les a fait s’interroger sur le sens de leur existence. Des centaines de milliers de personnes ne s’étaient jamais posé la question de savoir pourquoi elles se tapaient des heures de transport tous les jours, pourquoi elles ramenaient tous les samedis à la maison leur ordinateur sous le bras pour continuer à travailler. Tout cela a brisé l’hégémonie de l’imaginaire néolibéral. Nous voilà confrontés à des problèmes qui frappent de plein fouet l’élémentaire de l’espèce humaine : la santé, l’éducation, l’accès à l’eau. Et donc, qu’est-ce qu’on fait ? Comment on s’en sort ?

Par ces cheminements intellectuels, la radicalisation de la société va se poursuivre. Et puis l’espace spécifique de la gauche unie facilite le regroupement du milieu social qu’elle veut représenter. Avec la Nupes, il est beaucoup plus facile pour les syndicats d’opérer la jonction avec la gauche politique. La violence des confrontations entre gauche de rupture et gauche d’accompagnement pouvait menacer la vie même des sections syndicales. Le fait qu’il y ait un état-major politique uni est tout à fait essentiel, même s’il n’a pas encore pleinement conscience du rôle qu’il peut jouer.


 

 publié le 15 juillet 2022

Macron visite STMicroelectronics :
pas d'impôt
mais des millions d'aides publiques
?

Maxime Combes sur https://blogs.mediapart.fr

Ce 12 juillet, Emmanuel Macron et plusieurs ministres se rendent à Crolles (Isère) pour saluer les promesses d'investissement de STMicroelectronics dans une nouvelle usine de semi-conducteurs. Y seront annoncés des millions d'euros d'aides publiques supplémentaires alors que le groupe, pour partie détenu par l'État et qui fait des milliards de profits, ne paie quasiment pas d'impôts en France

C'est de loin le plus important des projets annoncés en grande pompe à l'occasion du sommet Choose France de ce lundi 11 juillet où Emmanuel Macron a déroulé le tapis rouge aux PDG d'entreprises multinationales au château de Versailles (voir ci-dessous) : une usine de production de semi-conducteurs à Crolles, en Isère, portée par les multinationales franco-italienne STMicroelectronics et américaine Global Foundries. L'investissement serait de l'ordre de 5,7 milliards euros pour un millier d'emploi créé, avec un « soutien financier important de l'État français », sans que le montant ne soit révélé à ce stade.

Ce mardi 12 juillet, Emmanuel Macron et plusieurs ministres (Bruno Le Maire, Sylvie Retailleau, Olivier Becht, Olivier Véran), ainsi que le commissaire européen pour le marché intérieur Thierry Breton, se rendent donc à Crolles (Isère), sur le site où STMicroelectronics et son partenaire US veulent construire la nouvelle usine avec le soutien de l'argent public. A cette occasion, Emmanuel Macron annoncera un plan de 5 milliards d'euros de soutien au développement de la filière microélectronique, en lien avec le ChipsAct de l'Union européenne (paquet législatif de l'UE sur les semi-conducteurs) qui est doté de 50 milliards € d'ici 2030.

Alors que les Etats français et italiens détiennent 27,5% des parts de STMicroelectronics (via une holding basée aux Pays-Bas), ce nouveau soutien public et ce déplacement soulèvent de nombreuses questions :

Les données financières qui suivent sont généralement issues du travail de l'Observatoire des multinationales (https://multinationales.org/) qui ont notamment permis de rédiger ce rapport : "CAC40, tout va très bien madame la marquise".

➡️ alors que STMicroelectronics a fait 1,77 milliard euros de profits en 2021, et près d'un milliard par an les années précédentes, pourquoi le groupe ne paie-t-il pas, ou presque pas, d'impôt sur les sociétés en France (données syndicales) ? Le groupe, co-détenu par l'Etat français, pratique-t-il l'évasion fiscale ? A savoir : un quart de ses effectifs sont basés en France et la contribution des activités françaises aux résultats du groupe seraient d'environ 40%, mais l'imposition serait nulle ou presque. 

➡️ combien d'argent public STMicroelectronics va-t-il toucher pour l'implantation de cette nouvelle usine à Crolles ? Y a-t-il des conditionnalités sur l'emploi, la transition écologique, l'égalité femmes-hommes, l'usage de l'eau et des ressources en général ? Y a-t-il une garantie sur la pérennité du site et des emplois ?

➡️ pourquoi STmicroelectronics a augmenté de 78% par rapport à 2019 la rémunération de ses actionnaires (200 millions euros de dividendes + 438 millions euros de rachats d'action = 638 millions €), et son PDG de 10% (7 millions d'euros) alors que le groupe a bénéficié du chômage partiel, du plan numérisation et du plan de relance pendant la pandémie ?

➡️ pourquoi Nicolas Dufourcq, le directeur général de la Banque publique d'investissement (bras armé de l'Etat en matière d'investissement), et qui est toujours vice-président du conseil de surveillance de STMicroelectronics, laisse-t-il au nom de l'Etat l'entreprise augmenter la rémunération des actionnaires et du PDG alors que le groupe ne paie quasiment pas d'impôts sur les sociétés en France ?

Autant de questions dont nous ne sommes pas certains d'obtenir la réponse si elles ne sont pas largement relayées auprès de l'Elysée, des ministres, des parlementaires et des journalistes. (voici un thread sur twitter pour y contribuer)

Maxime Combes, économiste et auteur de Sortons de l'âge des fossiles ! Manifeste pour la transition (Seuil, 2015) et co-auteur de « Un pognon de dingue mais pour qui ? L’argent magique de la pandémie » (Seuil, 2022). 

 

Quelques commentaires sur le sommet Choose France (thread à retrouver ici)

A écouter Emmanuel Macron et les ministres, il faudrait sauter au plafond pour les 6,7 Mds € d'investissements et 4 000 emplois annoncés lors du sommet Choose France de ce lundi 11 juillet à Versailles. Sauf que :

- plusieurs projets ont déjà été annoncés en janvier (Mars x3, Merck etc) 

- jamais n'est indiqué combien d'argent public a été donné pour chacun de ces projets

Sans doute faut-il aussi se souvenir que plusieurs entreprises qui annoncent des créations de postes en ont supprimé récemment : 

  • Amadeus (entreprise de gestion pour la distribution et la vente de services de voyages), qui annonce 800 emplois, en a supprimé 1800 en France en 2020

  • FedEx, qui annonce 1000 emplois à Roissy, a annoncé en supprimer entre 5 500 et 6 300 en Europe en janvier 2021

Le plus gros projet ChooseFrance du jour est une usine de semi-conducteurs des multinationales franco-italienne STMicroelectronics et américaine Global Foundries (cf. ci-dessus)

A titre de comparaison, les annonces de #ChooseFrance de janvier 2022 prévoyaient la construction d'une usine de batteries Envision de technologie japonaise à capitaux chinois (promesse de 1000 emplois d’ici à 2024 & 2 500 en 2030) : 200 M€ d'aides publiques annoncées, soit 200 000 € par emploi. 200 000 € d'argent public par emploi promis, cela fait cher de l'emploi ChooseFrance.

Surtout si aucune conditionnalité (pérennité des emplois, objectifs écologiques, égalité femmes-hommes etc) n'est associée, comme c'est le cas habituellement, à chacune de ces aides. 

Autre question : les engagements pris lors de ChooseFrance ne sont que des promesses, qui ne sont pas toujours suivies d'effets. En mai 2018, l'ex-PDG d'IBM, Ginni Romett, s'était engagée à créer 1800 emplois en France, lors de l'évènement TechForGood organisé par l'Elysée. Résultat : IBM France veut supprimer 25% de ses effectifs en France (1400 emplois) alors qu'elle a pourtant reçu au moins 130 millions € d'argent public (CICE & CIR) et qu'elle a versé 4,9 milliards de dividendes (voir ici pour plus de détails)

Selon plusieurs articles de presse, on apprend que sur les 80 projets d'investissements ChooseFrance annoncés en 4 ans (soit des promesses de 12 milliards d'euros d'investissements et 21.000 emplois créés), ce qui est peu, seuls 25 projets ont été complètement réalisés, 50 sont en cours, et 5 ont été abandonnés. 

Selon les mêmes articles de presse, on apprend que les aides publiques représenteraient entre 5 et 10 % de chacun des projets. Soit entre 600 M€ et 1,2 Md€. Soit entre 30 000€ et 60 000€ par emploi : un véritable #PognonDeDingue sans transparence et sans conditionnalité.


 

 publié le 14 juillet 2022

Le rideau de fumée de l’étatisation pour cacher la privatisation

Patrick Le Hyaric sur www.humanite.fr

Contrairement aux apparences, l’étatisation de l’entreprise publique Électricité de France n’est pas une bonne nouvelle. De considérables enjeux rôdent autour de cette annonce, alors que la crise énergétique prend chaque jour un peu plus d’ampleur. La peur d’une grande panne cet hiver se répand dans les entreprises. Des rationnements sont même envisagés pour les particuliers. EDF est au bord de l’effondrement financier. Sa notation par les agences liées aux marchés financiers et aux bourses a frôlé la chute libre.

En cause ? Les abyssales pertes de l’entreprise pourraient avoisiner des sommes astronomiques, entre 10 à 15 milliards d’euros. L’endettement du groupe fait un bond saisissant en passant de 40 milliards d’euros en 2021 à 70 milliards cette fin d’année. Pourquoi ces chiffres sont-ils cachés, y compris dans le discours de politique générale de la première ministre ?

Cette situation préoccupante ne tombe pas du ciel.

Il faut en rechercher les causes dans les décisions dogmatiques de la Commission européenne et des gouvernements successifs qui les ont appuyé en déréglementant le « marché de l’énergie » au bénéfice de fournisseurs « alternatifs » qui ne produisent pas le début d’un kilowatt d’électricité.

Au nom d’un bouclier énergétique, le gouvernement a en effet imposé à EDF d’augmenter ses volumes d’électricité nucléaire vendue à ses concurrents en l’obligeant à acheter sur « le marché » au prix cher les quantités d’électricité qu’elle est incapable de produire. Elle achète donc de l’énergie chère, aux alentours de 300 € le MWH, pour les revendre 30 € le MWH à des entreprises qui ne font que commercialiser cette même électricité. Cette opération suicidaire va coûter, au bas mot, 8 milliards d’euros à la société publique. Elle est ainsi volontairement mise à sac, alors qu’elle doit supporter les coûts de production et l’entretien des centrales dont une importante partie est actuellement en maintenance.

Le gouvernement aurait dû prendre la même décision que le gouvernement espagnol en sortant « du marché européen » de l’électricité. S’il avait diminué la TVA à 5,5%, s’il ne s’était pas lancé, sur injonction de M. Macron, dans les aventures de l’EPR Hinkley Point au Royaume Uni, ou dans les tribulations de la construction de celui de Flamanville, nous n’en serions pas là.

À ces difficultés financières, il faudra ajouter 12,5 milliards d’euros pour le remboursement des actionnaires minoritaires. Il est sidérant que le président de la République n’ai dit mot de cette funeste opération durant sa campagne électorale.

Mieux, le ministre de l’Economie, Bruno Lemaire, a annoncé qu’il n’y aurait pas de débat au parlement sur ces lourds problèmes. L’opacité reste donc de rigueur.

La vérité est que ce projet « d’étatisation » vise deux objectifs : nationaliser les pertes, tandis que les profits seront privatisés. Et, derrière cette opération, se cache le  projet destructeur de démembrement de l’entreprise en privatisant certaines entités d’EDF soumises aux imbéciles règles de la « concurrence » des traités européens et des « directives énergie ».

Le pouvoir sait que ce sera la demande des eurocrates bruxellois, gardiens des tables de la loi des requins de la finance, qui voit l’énergie - dans le contexte géopolitique actuel ! - non pas comme un bien commun mais comme une formidable source de profit.

Déjà, une guerre économique est engagée entre américains, français et russes pour le marché de l’électricité en Ukraine et pour vendre électricité et armements nucléaires à des pays du golfe.

Ceux et celles qui pourraient douter de notre bonne foi  peuvent se référer utilement aux manigances du président de la République, qui un jour vend une partie d’Alsthom aux américains, puis un autre jour la rachète à Général Electric quand il ne crée pas les conditions pour faciliter le développement du groupe Uber sur le territoire national, avec sa terrible surexploitation du travail.

EDF, n’est pas une entreprise d’État. C’est un service public pour fournir, dans des conditions abordables, un bien de première nécessité aux populations et à la nation.

Le pouvoir doit s’expliquer et rendre des comptes. S’agissant de tels enjeux, le Parlement doit être saisi, une commission d’enquête parlementaire doit pouvoir faire la clarté sur la situation d’EDF. Un débat public associant salariés de l’entreprise, usagers, élus, entreprises, collectivités territoriales doit avoir lieu. Il est grand temps que les salariés puissent être parties prenantes des choix d’EDF. Le pouvoir doit cesser de chercher des boucs émissaires et de culpabiliser les salariés et les cadres de l’entreprise. Il doit répondre de ses actes et enfin travailler à l’élaboration, avec les salariés et les citoyens, d’un projet neuf de sécurité et de souveraineté énergétiques respectueuse, des normes environnementales et de protection du climat.


 


 

EDF : ce que pourrait être une « nationalisation » version Macron

Marion d'Allard sur www.humanite.fr

Le ministre de l’Économie n’a pas écarté l’option, mardi 15 février. Derrière le mot, c’est le retour du démantèlement du groupe public qui se joue. Explications

Non, Bruno Le Maire n’a pas lancé un simple ballon d’essai. En refusant d’écarter, ce mardi, l’option d’une nationali­sation d’EDF, le ministre de l’Économie a défloré un véritable projet politique : remettre sans en avoir l’air le projet Hercule – tenu en échec grâce à la mobilisation sociale – sur la table.

Un plan en deux actes, résume Jacky Chorin, délégué fédéral FO, membre du Conseil supérieur de l’énergie :

  • « Acte I : mettre EDF en grande difficulté. » C’est chose faite depuis que l’État, pour contrecarrer l’explosion des factures sur fond d’augmentation incontrôlée des prix du marché de gros, a exigé de l’opérateur public qu’il augmente de 20 % le volume d’électricité nucléaire vendu à perte à ses concurrents privés (Arenh). Le trou dans la caisse de l’entreprise publique est chiffré à 8 milliards d’euros.

  • « Acte II, poursuit le syndicaliste, réparer cette prédation en augmentant le capital d’EDF. » Et c’est là le détail dans lequel le diable se niche. Car tout dépend de la stratégie que le gouver­nement décidera in fine d’adopter pour renflouer les caisses de l’énergéticien, qu’il a donc lui-même contribué à affaiblir.

Deux scénarios de recapitalisation

« Si cette recapitalisation intervient dans le cadre d’une nationalisation (moyennant 5 milliards d’euros pour racheter toutes les actions – NDLR), c’est-à-dire uniquement avec des deniers publics, la Commission européenne sera saisie. Elle devra donner son avis et exigera de l’État français des contreparties », explique Jacky Chorin.

En revanche, si l’opération, comme ce fut le cas en 2016, se fait avec l’apport de capitaux privés, mêmes très minoritaires, Bruxelles n’aura pas son mot à dire. Les organisations syndicales sont formelles : c’est bien le premier scénario qui aurait la préférence de Bercy. « Cela va parfaitement dans le sens de ce que ce gouvernement envisage pour l’avenir d’EDF, relève Jacky Chorin, le démanteler pour en faire un acteur public du nucléaire. Et c’est tout. »

Les contreparties que pourrait exiger la Commission européenne

Au chapitre des contreparties qui seraient le cas échéant exigées par la Commission européenne, Sébastien Menesplier, secrétaire général de la FNME-CGT, n’a guère de doutes : « Elles ne peuvent pas être autre chose que la vente des activités de réseau et de commercialisation. »

Et les « bruits de couloir » sont plus précis encore. Enedis (réseau) sortirait du giron d’EDF pour être récupéré par la Caisse des dépôts, quand les énergies renouvelables, elles, seraient mises entre les mains du groupe TotalEnergies, avancent des sources proches du dossier.

Un « Hercule 2 » qui porterait le nom d’Ulysse

De quoi déclencher l’ire des syndicats, alors même que la filiale énergie du géant pétrolier est la première bénéficiaire des nouvelles largesses de l’Arenh. S’il ne rentre pas dans le détail, Sébastien Menesplier confirme bien qu’un « nouveau lot de réformes visant à la privatisation du groupe serait sur la table à l’Élysée, à Matignon et au siège d’EDF ». Un « Hercule 2 » qui porterait le nom d’Ulysse.

Dans ce contexte, l’utilisation par Bruno Le Maire du terme de « nationalisation » n’est pas neutre et « on ne se laissera pas leurrer », affirme le syndicaliste CGT. D’ailleurs, enchaîne son homologue de FO Jacky Chorin, « si cette opération devait être le cache-sexe d’un démantèlement d’EDF, aucun syndicat ne l’acceptera ».

Un système inique autant que climaticide

D’autant que, quelle que soit l’option choisie, « on conservera un problème fondamental, affirme Sébastien Menesplier. Car faire ce type de manipulation sans sortir l’énergie du marché n’a aucun sens ». Aujourd’hui, dans le cadre du marché unique européen, « le prix de l’électricité est calé sur le dernier moyen de production mis en service et si c’est une centrale à charbon en Pologne, les tarifs explosent », rappelait il y a quelques jours Fabrice Coudour, de la FNME-CGT.

Un système inique autant que climaticide « qui a débouché, en 2021, sur un prix du mégawatt à 600 euros quand la France, grâce à son parc nucléaire, le produit en dessous de 50 euros », poursuit le cégétiste. Bruno Le Maire, s’il ne conteste pas le diagnostic, refuse bien entendu d’entendre parler du remède porté par les syndicats.

Sébastien Menesplier décrypte : « Ils veulent éclater le secteur de l’énergie, faire d’EDF ce qu’ils ont fait de la SNCF. » Contre la privatisation qui menace à nouveau, les tombeurs du projet Hercule sont prêts à retourner au combat.

 13 juillet 2022

« Uber Files » : un asservissement volontaire aux intérêts privés

Martine Orange sur www.mediapart.fr

L’enquête des « Uber Files » offre un dévoilement du mode de pensée de ce gouvernement : ce n’est pas tant une capitulation qu’un asservissement volontaire aux puissances de l’argent et à leurs modèles. Au nom de la start-up nation.  

C’était le premier grand discours de politique économique et industrielle, et peut-être pour tout dire de politique, d’Emmanuel Macron. Le président tout juste élu avait choisi de le délivrer à Vivatech, le rendez-vous des start-up et de l’innovation en France. Ce 15 juin 2017, Emmanuel Macron traça ce qu’il entendait faire de son mandat : « Je veux que la France soit une start-up nation. Une nation qui pense et agit comme une start-up. »

En quelques mots, il définissait sa vision de la nation, une vision mythifiée, fantasmée de l’économie « parfaite ». Un monde où il n’y a plus d’histoire, de corps social, mais juste une organisation qui répond à son conseil d’administration, ses actionnaires et ses fonds d’investissement, en recherche permanente d’un modèle de croissance et de revenus, quel qu’en soit le coût, quels que soient les échecs des solutions défendues à un moment.

Cinq ans plus tard, la formidable enquête sur les pratiques d’Uber mises à jour par le Consortium international des journalistes d’investigation (CIJI) , publiée notamment par Le Monde, Radio France et The Guardian, vient dévoiler l’envers de ce que sous-tendait ce discours. Bien sûr, il y avait déjà des bribes d’information qui émergeaient ici et là, au fil de certains dossiers, sur certaines pratiques occultes et peu avouables. Mais le dossier « Uber Files », avec ses milliers de mails, d’échanges, de textes, de notes nous offre un dévoilement de ce que ce pouvoir cherchait à masquer : ce n’est pas tant une capitulation qu’un asservissement volontaire aux puissances de l’argent.

La facilité avec laquelle Uber, à partir de 2015, a trouvé non pas une oreille attentive mais complaisante en la personne d’Emmanuel Macron, alors ministre de l’économie, démontre le degré de collusion intellectuelle qui sévit dans l’appareil d’État. Les dix-sept rendez-vous cachés entre Emmanuel Macron et le fondateur d’Uber, Tracy Kalanick, les 50 échanges pour faire lever les obstacles réglementaires, bloquer les investigations judiciaires et fiscales, les manœuvres pour réécrire la loi nous renvoient, pour notre plus grande honte, à des pratiques de république bananière, où certains, profitant de leur position, entendent favoriser les intérêts privés au détriment de l’intérêt général, où la duplicité et la déloyauté à l’égard de toutes les formes de démocratie deviennent la norme.

Bravache, Emmanuel Macron assume. Au nom de l’efficacité. « J’étais ministre. Le ministre que je suis a fait son travail. On a trop vu une espèce d’ambiance qui serait que voir les chefs d’entreprise, en particulier étrangers, ce serait mal. Je l’assume à fond. […] Cela a toujours été officiel, avec des collaborateurs. J’en suis fier. S’ils ont créé des emplois en France, je suis hyperfier de ça. Et vous savez quoi ? Je le referai demain et après-demain », a-t-il déclaré en marge d’un déplacement à Crolles (Isère), où le groupe STMicroelectronics doit investir 5,6 milliards d’euros pour développer de nouvelles productions de semi-conducteurs. Avant de déclarer vulgairement : « Ça m’en touche une sans faire bouger l’autre. » Preuve, malgré tout, d’une certaine nervosité sur un dossier censé « être vide ».

Être sur la photo

« La démocratie est par définition désordonnée. Si tout ce que je devais faire était de produire un widget [application web ou mobile – ndlr], sans m’inquiéter de savoir si les plus pauvres peuvent y accéder, ni me préoccuper d’éventuels dommages collatéraux, alors les recommandations des patrons de la Silicon Valley seraient formidables », expliquait Barack Obama devant un parterre de dirigeants de la high-tech en 2015. Cette prise de distance de l’ancien président américain traduit à l’époque un réveil tardif face à la constitution de géants du numérique qui, en quelques années, sont parvenus à se tailler des monopoles ou des oligopoles mondiaux, échappant à tout contrôle étatique. Depuis, après des années de laisser-faire, les représentants américains tentent de reprendre – un peu – la main.

Le réveil face au danger que peuvent constituer les géants du numérique – au-delà de la propagation d’informations fausses et extrémistes, le seul domaine qui préoccupe le gouvernement – n’a jamais eu lieu chez Emmanuel Macron. Au contraire. Il y a chez lui non seulement une adhésion mais une fascination pour ce monde de milliardaires qui dominent le monde. Il veut en être ou au moins être sur la photo avec les grands de ce monde-là, ceux qui ont réussi. Et pour cela, depuis ses débuts à la commission Attali en 2009, qui a forgé sa conception du monde économique, il est prêt à beaucoup.

Son voyage au salon high-tech de Las Vegas (Arizona) en 2016, alors qu’il préparait déjà en coulisse sa candidature à l’élection présidentielle, est à cet égard tout sauf anecdotique : il se devait d’être parmi les grands du numérique et de manifester son allégeance. Organisé par Business France, dirigé alors par Muriel Pénicaud, ce déplacement de plus de 230 000 euros se fit en dehors de toutes les règles des marchés publics. Mais Emmanuel Macron n’allait pas s’arrêter pour si peu. Depuis, le président n’a plus à s’embarrasser de ces détails d’intendance : il invite tout ce beau monde une ou deux fois par an à Versailles, aux frais de l’État.

Derrière cette attirance pour les dirigeants du numérique, il y a bien sûr l’attachement profond au néolibéralisme, dont Emmanuel Macron a embrassé toutes les composantes. Mais il y a un peu plus que cela : il semble adhérer à la croyance des libéraux les plus doctrinaires du XVIIIe siècle, pour lesquels l’argent vient en quelque sorte récompenser la vertu et la fortune est la manifestation de la « main invisible » de Dieu. En bref, leurs milliards sont la consécration de leurs qualités. Cela vaut aussi bien pour Bernard Arnault (LVMH) que pour Larry Fink (BlackRock) ou Jeff Bezos (Amazon).

La disruption, synonyme de casse sociale

Dans les écrits publiés dans le cadre de l’enquête « Uber Files », Emmanuel Macron insiste à plusieurs reprises sur le parallèle qu’il convient de dresser entre lui et le fondateur d’Uber, sur une sorte de communauté de destin entre les deux hommes. Comme Travis Kalanick, il est jeune – les deux hommes ont moins de 40 ans alors –, comme lui il ambitionne de changer le monde, il prône un modèle « disruptif ».

La « disruption » à laquelle se réfère Emmanuel Macron s’inscrit dans la tendance la plus libertarienne, la plus régressive du capitalisme. L’État n’est pas seulement le mal absolu mais toute règle, toute de loi est considérée comme néfaste. Loin d’être une entreprise de « libération », de « modernisation », Uber est le modèle d’un technoféodalisme, selon la définition de Cédric Durand, qui entend n’avoir aucune limite à sa volonté de puissance et de domination.

La casse du droit social, de toutes les règles de protection, est une composante essentielle de ce modèle. Y compris en passant par le recours à la violence. « Cela vaut le coup », prône son fondateur lorsque le groupe envisage des affrontements directs avec les taxis en France. Il sera débarqué par la suite, après des accusations de harcèlement et de maltraitance dans son groupe.

Si Uber a tellement intégré cette violence sociale, c’est que le groupe n’a pas d’autre moyen de différenciation. En dépit de ses algorithmes et de ses plateformes, la société n’offre pas d’avantages tels qu’ils lui permettent de s’imposer par rapport à ses concurrents. Sa seule marque de distinction par rapport à eux, c’est le cassage de prix, obtenu par la régression sociale. Et même cela ne suffit pas à affirmer le succès économique de son modèle : depuis sa création en 2019, Uber, malgré ses 17 milliards de dollars de chiffre d’affaires, ses 41 milliards de capitalisation boursière, n’a jamais gagné d’argent.

Emmanuel Macron a-t-il pris une fois le temps de regarder ces chiffres ? Des géants du numérique, il a retenu surtout la leçon que la régression sociale, le contrôle des personnes sont des dégâts collatéraux acceptables, voire justifiables, comme son quinquennat l’a prouvé à maintes reprises, s’ils permettent d’avancer. Non pas vers des lendemains qui chantent, vers le progrès – dans son discours à Vivatech de juin 2017, le mot n’est pas prononcé une seule fois –, mais vers « l’innovation » – terme prononcé 24 fois dans le même discours.

La politique du solutionnisme technologique

Pour le capitalisme financiarisé, l’innovation, c’est le Saint Graal du monde moderne, ce qui permet de justifier toutes les spéculations, tous les échecs aussi. Et pour le gouvernement, elle est la clé de la réponse à tous les défis, à commencer par l’immense question des dérèglements climatiques. À chaque problème, il y a une solution, une application, une plateforme numérique, un numéro vert.

La première marque de ce mode de gouvernement se retrouve dans le rapport Attali, dont Emmanuel Macron a été la principale plume. Derrière des thématiques ronflantes, comme la « libéralisation de la croissance », « la modernisation du dialogue social », « un État stratège et efficient », les participants avaient listé une série de sujets, censés être les points de blocage de la société, ressemblant à un inventaire à la Prévert. Tout y passait, de l’éducation aux professions réglementées, en passant, bien sûr, par les taxis.

Lors de sa loi « pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques », présentée en 2016, Emmanuel Macron reprit la formule. Là encore, le texte y parlait de tout, des bus Macron, de l’ouverture des commerces le dimanche ou de la réforme des prudhommes. Les « Uber Files » mettent en lumière l’intérêt du procédé : cela permet d’y inclure des amendements fournis « clés en main » par des groupes d’intérêts privés à quelques parlementaires convaincus pour introduire un sujet, sans risquer d’être accusés de faire quelque cavalier législatif. Fort de ces amendements tombés à point nommé, Emmanuel Macron a pu s’emparer du dossier Uber, et imposer ses vues, et surtout celles du groupe américain, malgré l’opposition du gouvernement et du Parlement.

Depuis plusieurs années, le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État ne cessent d’alerter le gouvernement sur l’illisibilité de la loi, la mauvaise qualité des textes législatifs devenus de vrais fourre-tout, sur l’absence d’études d’impact, qui représentent autant d’atteintes au bon fonctionnement démocratique. Aucune de leurs remarques n’a entraîné de changement. De la loi Pacte à celle sur la sécurité intérieure, les textes et les mesures s’empilent sans ligne directrice, permettant l’introduction à tout moment d’amendements « clés en main » bienvenus pour la défense de quelques lobbies. Cela a été vrai pour la réforme du Code du travail, les différents changements fiscaux, la levée de l’interdiction des néonicotinoïdes, ou tant d’autres domaines. Car rien de ce qui touche à l’État n’échappe aux appétits privés, et le gouvernement n’entend pas y faire obstacle.

Une administration parallèle

« Tout était officiel », assure aujourd’hui Emmanuel Macron pour justifier son rôle auprès d’Uber. Pourtant, aucune des rencontres avec le fondateur d’Uber n’a été inscrite sur son agenda officiel. Interrogés, les ministres de l’époque et, parmi eux, les premiers concernés, Michel Sapin, alors ministre des finances, et Alain Vidalies, ministre des transports, disent « tomber des nues ». Jamais ils n’ont été informés des discussions et des démarches entreprises par le ministre de l’économie.

Ce n’est pas la première fois que l’existence d’une sorte d’« administration parallèle » est mise au jour dans le parcours d’Emmanuel Macron. Dès son arrivée au secrétariat adjoint de l’Élysée, il a institué des circuits opaques, en dehors du fonctionnement normal des institutions.

L’affaire Alstom est la plus emblématique : dès septembre 2012, en dehors de toute concertation avec les ministres concernés, le jeune secrétaire adjoint de l’Élysée commençait à organiser la cession des activités électriques du groupe français à General Electric, dans la plus totale opacité. Mais la façon dont ont été traités le rachat d’Alcatel par Nokia, le dépeçage de Technip par son concurrent américain FMC, l’exécution de Lafarge par le suisse Holcim, la fermeture d’une partie de la recherche du groupe Sanofi, tend à prouver que la pratique est bien ancrée.

Mais rien n’aurait été possible si Emmanuel Macron n’avait pas bénéficié de soutiens explicites au sein de l’appareil d’État. Cela fait des années, désormais, que des chercheurs et des universitaires alertent sur la décomposition de la haute administration, sur le minage intellectuel des élites. Définitivement convertie aux mérites du néolibéralisme, une majorité de ces hauts fonctionnaires ne voit l’État que comme une partie prenante comme les autres, qui doit se soumettre aux règles du privé. Mieux : l’État doit se mettre au service des intérêts privés, toute notion d’intérêt général ayant été balayé au passage

Désormais, les lobbies ont table ouverte dans les différents ministères, sans qu’il soit possible d’évaluer leur action : Bercy et l’Élysée s’opposent à toute mesure de transparence. Le privé s’est installé à tous les étages de l’action publique, comme l’a révélé la commission d’enquête sénatoriale sur les cabinets privés de conseil. La réforme de la haute fonction publique permettant les allers et retours entre public et privé, enterrant toute règle sur les conflits d’intérêts, vient parachever cette reddition en rase campagne.

En remerciement

Officiellement, la défense d’Uber comme de tous les géants du numérique ou d’autres groupes se justifie, aux yeux d’Emmanuel Macron, par l’emploi, la création de richesses, la transformation de la France. Mais est-ce la vraie raison ? Depuis la révélation des « Uber Files », la question revient, lancinante. Et elle se pose avec encore plus d’insistance depuis que le lanceur d’alerte Mark MacGann, ancien lobbyiste d’Uber, a dévoilé s’être mis au service d’Emmanuel Macron pendant sa campagne présidentielle de 2017.

Celui-ci dit avoir organisé plusieurs dîners destinés à lever des fonds en France et dans la Silicon Valley. Les participants à ces réunions y étaient invités à apporter jusqu’à 7 500 euros – seuil légal du financement politique - pour aider au financement de la campagne du candidat. De la même manière, McKinsey avait mis gratuitement à la disposition du ministre de l’économie une équipe pour l’aider à élaborer son programme de campagne. D’autres lui ont fourni des salles à des prix au rabais.

La commission des comptes de campagne n’a rien à trouver à redire à ces pratiques. Les dirigeants ont vite été remerciés cependant. Dès juillet 2017, à la suite de l’insistance de représentants du CAC 40 dont les noms n’ont jamais été révélés, Emmanuel Macron décidait d’accélérer la suppression de l’impôt sur la fortune et l’instauration de la flat tax sur les revenus financiers. Depuis, les mesures en faveur du capital s’additionnent. En dix ans, les grandes fortunes françaises sont celles qui ont connu la plus forte augmentation de leurs richesses dans le monde occidental, selon le rapport sur les richesses dans le monde établi par Crédit suisse.

 publié le 12 juillet 2022

Macron a plus de raisons de démissionner que Boris Johnson

sur https://www.frustrationmagazine.fr/

Le 7 juillet dernier, Boris Johnson, premier ministre britannique, annonçait sa démission. L’angle choisi par la presse française était peu explicatif : Peu d’articles titraient ou expliquaient dans leurs en-têtes les motifs de la démission de Boris Johnson. Ils restaient relativement vagues dans le meilleur des cas (“une suite de scandales”).  Cet article du Monde, par exemple, porte tout entier sur la démission de ce dernier, désigné comme “discrédité par les scandales”, mais ne prend pas la peine d’en expliciter un, et certainement pas le dernier en date. 

Pourtant Boris Johnson a démissionné à la suite de faits précis. Tout d’abord la pression mise par son propre gouvernement, dont une cinquantaine de membres ont démissionné, en signe de protestation.  Pourquoi toutes ces démissions ? Cela faisait suite à la nomination de Chris Pincher au gouvernement, parlementaire accusé d’agressions sexuelles. Il a été dévoilé que Boris Johnson était au courant de ces accusations au moment de la nomination.  Le lecteur attentif, qui suit la politique française, ne peut pas s’empêcher de trouver cette affaire familière. Un exécutif qui soutiendrait des ministres accusés de viols, ça ne vous rappelle pas quelque chose ? 

En France, Damien Abad et Gerard Darmanin ont tous deux été nommés ministres alors qu’ils étaient visés par des plaintes pour viol – des plaintes donc, pas de simples accusations verbales. Pire, ces accusations étaient de notoriété publique. Ce qui est donc un scandale absolu de l’autre côté de la Manche n’a pas ému grand monde du côté de la Macronie. 

Notre pays s’est tellement habitué à l’ignominie et à l’absence de décence de notre classe dirigeante que celle-ci ne se rend plus comptable de rien, ne se sent plus en besoin de se justifier de rien. A tel point qu’imaginer la même situation ici que là-bas, c’est-à-dire l’intégralité de notre gouvernement qui démissionnerait en signe de protestation pour la nomination de ministres explicitement accusés de viols relève de la science-fiction. 

La presse française a raison de dire que le scandale Pincher n’est, dans le cas de Boris Johnson, que le dernier en date d’une longue liste, même si c’est bien ce dernier qui aura entraîné sa démission. Parmi ces scandales : le “partygate”. Pour la faire courte, Boris Johnson allait faire la fête pendant les restrictions Covid qu’il imposait à sa population.

La France n’a d’ailleurs pas été étranger à ce type de scandales. Des allégations avaient été faites de participation de ministres à des dîners clandestins, y compris par le grand bourgeois Pierre-Jean Chalençon qui en organisait, qui avait fini par revenir sur ses propos devant le tollé en plaidant “l’humour”. Médiapart avait également permis d’en savoir plus sur l’organisation de déjeuners et de dîners illicites dans des palaces, à destination de la bourgeoisie et de notre classe politique. 

Le parallèle entre la situation britannique et la situation française, pourtant jamais relevé par nos médias, n’en est alors que plus frappant.  La nomination de ministres accusés de viols, en plus de ne pas faire réellement scandale en France, n’est pas le premier fait d’arme de la Macronie. Cela arrive, ici aussi, après une très longue liste d’ “affaires”. .  Pire, ces scandales et mensonges d’Etat sont d’une gravité et d’une ampleur bien plus grave que les scandales britanniques (du moins que ceux ayant précédés la nomination de Chris Pincher). 

Parmi ceux-là, on peut notamment citer :

  • L’affaire Benalla (mai 2018) : l’ami du président, Alexandre Benalla, se déguise en policier avec l’aval de la hiérarchie policière et violente un couple de manifestants lors du 1er mai. La vidéo sera révélée par Taha Bouhafs, à la suite de laquelle il sera régulièrement arrêté et violenté par la police. La veille de la perquisition chez lui, le coffre-fort d’Alexandre Benalla dans lequel il rangeait ses armes est “déménagé” par un ancien des forces spéciales, et ne sera jamais retrouvé. A la suite de cela, la police tentera de perquisitionner Médiapart qui avait enquêté sur l’affaire (l’Etat sera finalement condamné pour cette tentative illégale de perquisition). La réaction la plus célèbre de Macron à cette affaire d’une gravité inouïe, qui n’aura entraîné aucune démission d’importance, restera son adresse provocante à la population mécontente “qu’ils viennent me chercher” .

  • La mort de Zineb Redouane (décembre 2018) : Zineb Redouane, femme algérienne de 80 ans, est morte après avoir été atteinte par une grenade lancée par la police. La version du gouvernement aura été donnée par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Christophe Castaner : «Zineb Redouane est sur son balcon, elle ne manifeste pas, elle est atteinte par une grenade lacrymogène, elle va à l’hôpital parce qu’elle est blessée dans ce cadre-là, et l’enquête indique qu’elle meurt d’un choc opératoire. Alors je veux bien qu’on accuse la police de tout ! ». 

  • L’éborgnement de Jérôme Rodrigues (janvier 2019) : En plein live Facebook, Jérôme Rodrigues est blessé et perd son œil. Le secrétaire d’Etat à l’intérieur, Laurent Nunez, déclare qu’“aucun élément ne permet de dire qu’il a été blessé par un tir de LBD”. 

  • L’affaire Geneviève Legay (mars 2019) : Lors d’une manifestation un policier pousse une dame de 72 ans, lui fracassant le crâne. Une enquête est lancée, le procureur de Nice la confie à la compagne du policier incriminé. Le président Macron affirme que “cette dame n’a pas été en contact avec les forces de l’ordre”. Le procureur de Nice abonde dans le sens du Président, avant de se rétracter et de confirmer qu’il a menti pour ne pas embarrasser Macron. A la suite de tout cela, les journalistes de Médiapart seront convoqués à plusieurs reprises par la police en raison de leurs enquêtes ayant démontré les mensonges de la présidence de la République. 

  • L’affaire de la Salpêtrière (mai 2019) : Lors du 1er mai, des manifestants sont violentés par la police. Paniqués, ils tentent de se réfugier dans un bâtiment à proximité. Ce bâtiment se trouvera être un service de réanimation hospitalier (non-indiqué comme tel). Christophe Castaner, ministre de l’Intérieur, se saisit médiatiquement de l’affaire et fait passer cela pour “une attaque d’un hôpital » par des hordes d’extrême gauche. Les vidéos finiront par fuiter, ainsi que les témoignages du personnel hospitalier, démontrant l’énième mensonge d’Etat : les black blocs assoiffés de sang étaient finalement de simples manifestants apeurés, dont certains particulièrement âgés. Sans ces révélations les suites judiciaires à leur encontre auraient pu être très graves. 

  • L’affaire des masques (mars 2020) : en raison d’une impréparation totale aux risques pandémiques pourtant absolument documentés depuis des années, la France n’est pas équipée en masques lorsque la pandémie de Covid-19 frappe le pays. Plutôt que d’admettre la situation, le gouvernement dissimule la pénurie et ment sur l’absence d’efficacité des masques. Il faudra attendre que l’approvisionnement soit suffisant pour que soudain ceux-là deviennent pertinents et obligatoires. C’est encore un mensonge d’Etat, tout à fait grossier. 

  • L’ “affaire” Alexis Kohler (juin 2020) : En juin 2018, Alexis Kohler, fidèle de Macron, secrétaire générale de l’Elysée et ex-directeur de son cabinet lorsqu’il était ministre de l’Economie, est visé par une plainte d’Anticor (association de lutte contre la corruption) pour “prise illégale d’intérêt”, “trafic d’influence” et “corruption passive”. Il est soupçonné d’avoir favorisé l’entreprise Mediterranean Shipping Company (grosse entreprise italo-suisse de croisières et de porte-conteneurs). En effet, le cousin de Kohler se trouve être le propriétaire du groupe MSC et Alexis Kohler a lui-même travaillé pour la firme en tant que directeur financier. Macron est alors intervenu directement via une note remise à l’été 2019 au parquet national financier. Un mois plus tard l’enquête est classée sans suite.     

  • L’affaire McKinsey (mars 2022) : Le gouvernement français a fait appel pour près d’1 milliards d’euros par an aux services des cabinets de conseil pour concevoir sa politique, avec des résultats plus qu’incertains. Parmi ceux- là, le cabinet McKinsey dont on a appris qu’il ne payait pas d’impôts en France. Par ailleurs, le responsable des marchés public de McKinsey, Karim Tadjeddine, est un ami de Macron et a aidé gratuitement sa campagne de 2017. Voir notre vidéo pour en savoir plus. 

  • L’affaire des UberFiles (juillet 2022) : A l’époque où il était ministre de l’économie de François Hollande, Emmanuel Macron entretenait des relations secrètes avec l’entreprise Uber afin de faciliter son entrée sur le marché français, au détriment des taxis et de la réglementation française sur le droit du travail. A l’époque il affirmait que ce n’était jamais arrivé : encore un mensonge d’Etat. Par ailleurs, on a ensuite appris que le lobbyiste d’Uber, après avoir réussi à imposer son agenda au ministre Macron, l’a aidé à financer LREM, le parti qu’il créait pour sa campagne de 2017.  

Toutes choses égales par ailleurs, la nomination de ministres accusés de viols par Emmanuel Macron aurait donc dû être, ici aussi, l’énième scandale après une longue multitude d’autres qui aurait dû entraîner, enfin, sa destitution. A aucun moment le parallèle n’est fait dans la presse française qui choisit d’ailleurs des angles qui ne permettent pas spontanément de faire cette comparaison pourtant évidente. Les journaux français les plus audacieux parlant à propos de la démission de Boris Johnson de “scandales sexuels”, auxquels il faudrait rappeler qu’une orgie n’est pas du même ordre qu’une affaire d’agressions sexuelles. 

De ce point de vue la mise en perspective avec les titres choisis par la presse britannique est assez saisissante.

La presse française ne tait pas les scandales mais elle ne leur donne pas l’ampleur qu’ils méritent et qui devraient entraîner la destitution normale, dans un pays démocratique, d’un président et de gouvernements successifs couverts de honte par leurs multiples mensonges d’Etat. Mais cela n’a peut être pas rien à voir avec la propriété des médias, pour la plupart possédés par des milliardaires, plutôt avantagés par les politiques macronistes. 

Alors, si la méthode britannique pour exiger un semblant de respect démocratique ne fonctionne pas ici, peut-être faut-il chercher l’inspiration du côté du Sri Lanka ? 

 publié le 11 juillet 2022

Un miroir de la « prolophobie »

par Benoît Bréville  sur www.monde-diplomatique.fr

La Seine-Saint-Denis est le département de France métropolitaine où l’on vote le plus à gauche (la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale y a réalisé un carton plein lors des élections législatives). C’est également celui où l’on s’abstient le plus, celui qui affiche le plus fort taux de pauvreté, la proportion d’immigrés la plus élevée, la plus forte part de logements sociaux…

À l’heure des vacances, certains déboursent des fortunes pour trouver le dépaysement à l’autre bout du globe. M. Éric Zemmour, lui, a juste besoin de se munir d’un ticket de métro. À quelques stations de Paris, il peut ainsi se rendre en Seine-Saint-Denis, un département qui, selon lui, « n’est plus la France ». « Il y a des îlots français, concédait le président du parti Reconquête après les incidents qui ont émaillé la finale de la Ligue des champions de football, à Saint-Denis en mai dernier, mais pour le reste, ce sont des enclaves étrangères », où s’agitent « banlieusards, voleurs, pillards et tutti quanti » et qui « ont largement voté pour Jean-Luc Mélenchon » au premier tour de l’élection présidentielle de 2022  (1). Pour Mme Marine Le Pen, ce département serait d’ailleurs « hors de contrôle », une « zone de non-droit » livrée aux mains de la « racaille ».

En matière de théorie paranoïaque, la Seine-Saint-Denis en a vu d’autres. Elle illustre par exemple, depuis des années, le moindre sujet sur l’« islamisation de la banlieue ». En 2015, sitôt perpétrés les attentats du 13 novembre, Le Figaro Magazine se lance dans une périlleuse enquête « En Seine-Saint-Denis, chez les salafistes » : « Notre reporter a plongé au cœur d’une banlieue, dans un de ces foyers de l’islam radical qui se réclame ouvertement de l’État islamique », précise l’accroche (2). L’hebdomadaire remet le couvert l’année suivante, avec un long article sur l’« islamisme au quotidien » à Saint-Denis, la principale ville du département, rebaptisée pour l’occasion « Molenbeek-sur-Seine », du nom d’une commune de Bruxelles d’où étaient originaires plusieurs des terroristes de 2015. En 2017, c’est au tour de l’émission « Enquête exclusive », sur M6, de s’intéresser à la cité des rois, prise en « étau entre un communautarisme grandissant et une très forte délinquance ». Et en 2018, à celui des journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme, qui publient un livre sur L’Islamisation à visage découvert. Une enquête spotlight sur la Seine-Saint-Denis (Fayard). Même les médias étrangers se joignent à la chorale, à l’image du Daily Mail britannique, qui, le 28 juillet 2018, se fend lui aussi d’un reportage sur Saint-Denis, « un État parallèle où l’allégeance à l’islam passe avant la fidélité à la France ».

Cela fait plus de trente ans que l’on soupçonne ce territoire de ne pas appartenir pleinement à la nation. En 1990, de retour d’un « Voyage au cœur des Francs-Moisins » — la « cité » la plus pauvre de Saint-Denis —, un autre journaliste comparait déjà ce quartier à Alger et au ghetto de Los Angeles (3). Évoquant la présence de musulmans — lesquels se reconnaîtraient par leur salut (« une main portée rapidement sur le cœur puis aux lèvres ») —, il s’inquiétait d’« une Intifada aux portes de Paris, qui pousse à crier “Vive Saddam Hussein” ». La Seine-Saint-Denis en a vu d’autres, donc.

« Ça sent Aubervilliers »

Historiquement populaire, ouvrier, immigré, ce territoire cristallise les grandes peurs sociales depuis près de deux siècles. Il concentre les paniques, généralement forgées dans les milieux bourgeois et parisiens, mais qui finissent par gagner de larges fractions de la société. La généalogie de cette stigmatisation commence au moment où la banlieue de Paris, en particulier sa partie nord — qui ne s’appelle pas encore la Seine-Saint-Denis (4) —, se couvre de centaines d’usines. Cette ceinture industrielle et les prolétaires qui viennent y travailler effraient d’emblée le pouvoir. Dès 1830, alors que le phénomène ne fait que balbutier, le préfet de la Seine, Gaspard de Chabrol, avertit le roi Louis-Philippe : « Vos préfets de police laissent bloquer la capitale par une ceinture d’usines. Sire, ce sera la corde qui l’étranglera un jour (5).  » La crainte des faubourgs industriels agitera la bourgeoisie de la capitale pendant près d’un siècle.

Les marges urbaines, alors conçues comme des espaces de relégation où Paris rejette les fonctions qu’il juge indésirables (cimetières, hospices, champs d’épandage, usines…), apparaissent comme des lieux sales, malsains, nauséabonds, dont l’air vicié pervertit les habitants. La « banlieue noire », avec ses fumées épaisses, ses taudis sombres, ses chemins boueux, répugne aux gens de bonne éducation, férus de thèses hygiénistes (6). « Ça sent Aubervilliers », se gaussait-on dans le Paris de la fin du XIXe siècle quand des mauvaises odeurs traversaient la capitale. Saint-Denis était parfois surnommé « Saint-Denis-la-Suie », comme dans ce poème de Fabrice Delphi, en 1907 : « Oui, la suie qui règne en maîtresse / Et qui fait à not’ pauv’ Saint-D’nis / Si blanc jadis, à c’qu’on m’a dit / Un teint ignoble de mulâtresse (7).  » Pour analyser les effets de cette souillure sur l’âme humaine, des médecins et des « enquêteurs sociaux » sont dépêchés sur place, qui reviennent avec le même diagnostic, assimilant « classes laborieuses » et « classes dangereuses » (8).

C’est ainsi que s’impose, à l’aube du XXe siècle, le mythe des apaches, sobriquet donné aux jeunes voyous qui vivent au pied des fortifications et que la police s’emploie à rejeter hors de la capitale. « La sécurité fait défaut. Elle fait défaut, au moins, dans les grandes villes et dans leurs banlieues. Les apaches y règnent en maîtres. Les apaches sont rois », s’alarme le très populaire Petit Parisien, le 7 avril 1907. Dans ce numéro, la rubrique « Autour de Paris », qui se délecte chaque jour de faits divers sordides, indique : « Saint-Denis. Mlle Gross, couturière, demeurant passage Choiseul, suivait hier matin la rue de la Fromagerie. Soudain, un homme se précipita sur elle et la frappa à l’abdomen d’un coup de couteau. » Le lendemain, dans la même rubrique : « Saint-Denis. Des cambrioleurs se sont introduits, la nuit dernière par escalade, dans l’usine Ternois. » « Castrons les apaches ! », préconisait le docteur Viaud-Conand, dans la Chronique médicale, en 1909 : « La collectivité humaine a le devoir de se protéger contre ces horribles déchets humains et surtout contre la descendance de ces procréateurs dégénérés » (9).

À partir de l’entre-deux-guerres, la peur de la banlieue industrielle, poisseuse, puante et mal famée laisse place à (ou se chevauche avec) une nouvelle angoisse : la « banlieue rouge », qui ferait planer le spectre révolutionnaire sur la capitale. Lors des élections législatives de 1924, le tout jeune Parti communiste français (PCF) crée la surprise en séduisant 26 % des inscrits en Seine-Banlieue et 24,2 % en Seine-et-Oise, pour un total de neuf élus. Le 13 mai, Paul Vaillant-Couturier s’exalte dans L’Humanité : « C’est autour de Paris une large tache rouge qui s’étend. La victoire révolutionnaire, au point de vue stratégique, est incontestable. Paris, capitale du capitalisme, est encerclé par un prolétariat qui prend conscience de sa force ; Paris a retrouvé ses faubourgs ! » Le thème de l’encerclement communiste sera dès lors ressassé, non seulement par le PCF — pour mobiliser ses partisans et effrayer ses adversaires —, mais aussi par l’intelligentsia bourgeoise, subitement emportée par la « psychose d’une Commune banlieusarde à la mode bolchevique », selon l’expression de l’historien Jean-Paul Brunet (10).

Tandis que le PCF confirme son implantation en banlieue — il contrôle, au milieu des années 1930, plus de cinquante municipalités en région parisienne (Bobigny, Saint-Denis, Saint-Ouen, Ivry...) —, de nombreux auteurs exploitent ce filon angoissant. C’est le cas de Gustave Gautherot, avec Le Monde communiste (SPES, 1925), ou d’Édouard Blanc, avec La Ceinture rouge. Enquête sur la situation politique, morale et sociale de la banlieue de Paris (SPES, 1927), dans lequel l’auteur évalue à 300 000 le nombre de « Moscoutaires » tapis en Seine-Banlieue et prêts à prendre les armes (le PCF n’y compte alors que 15 000 membres) (11). Le père Pierre Lhande fait quant à lui sensation dans les milieux catholiques avec son Christ dans la banlieue (Plon, 1927), dont il vend des centaines de milliers d’exemplaires. Dans un récit digne d’un missionnaire, le « reporter-jésuite » s’inquiète de la propagation des idées communistes dans le monde ouvrier. « Il faut avoir vu, écrit-il pour décrire les bistrots banlieusards, à travers les vitres embuées des estaminets, ces masques figés de travailleurs se serrer autour de la table de planches, ces mentons volontaires empaumés dans la main calleuse, ces regards où flamboie la double hallucination d’un alcool non contrôlé et des visions brutales du Grand Soir évoqué par l’orateur. »

Cette psychose, qui culmine dans l’entre-deux-guerres, s’estompe pendant les « trente glorieuses », alors même que le PCF renforce sa présence autour de la capitale. Mais la banlieue parisienne, théâtre de mutations urbaines brutales, n’en finit pas d’inquiéter. À la manière des cheminées d’usine au XIXe siècle, des « grands ensembles » y poussent comme des champignons, en particulier dans les banlieues ouvrières et communistes de l’actuelle Seine-Saint-Denis. Des barres et des tours, fruits de l’industrialisation et de la rationalisation du secteur de la construction, ainsi que d’un financement massif du logement social. Après une courte période d’engouement, pendant laquelle on s’ébahit devant ces immeubles rectilignes, symboles de modernité, des critiques ne tardent pas à apparaître, conférant à la banlieue parisienne son image de « banlieue grise », celle du béton et de l’ennui.

Le magazine Science et Vie inaugure la mode médiatique dès septembre 1959, avec un article intitulé « Psychiatres et sociologues dénoncent la folie des grands ensembles ». L’expression « cages à lapin » se répand. Journalistes, chercheurs et dirigeants politiques se mettent à dénoncer un urbanisme pathogène, où la monotonie du bâti, la séparation entre lieux de vie et de travail, l’absence d’espaces de loisirs et de lieux de rencontres produiraient, en particulier chez les femmes, fatigue, accablement, isolement et dépression. Cette maladie des villes modernes trouve rapidement un nom, popularisé en 1963 par une série d’articles de France Soir sur « Le mal des grands ensembles » : la « sarcellite ».

Présenté comme un modèle au moment de sa construction, le grand ensemble de Sarcelles (plus de dix mille logements, dans l’actuel Val-d’Oise) focalise en effet les premières critiques. Le 14 janvier 1960, Le Figaro compare ainsi la ville à un « silo à hommes », un « univers concentrationnaire où les gens ne chantent plus ». Cinq ans plus tard, le sujet s’étale à la télévision, dans le magazine « Seize millions de jeunes » (ORTF), qui consacre une émission à « La vraie crise du logement » (4 mars 1965) où Sarcelles se trouve encore une fois présentée comme le symbole de ce nouvel urbanisme déshumanisant : « On est un numéro, on n’est rien, on n’est rien du tout, on est un sur 80 000 », témoigne une habitante (12). Désertée par les hommes qui partent travailler en journée, la banlieue-béton se voit accusée de dépraver les mœurs, de dissoudre les familles, en poussant les femmes à l’adultère ou à la prostitution. Jean-Luc Godard se joue d’ailleurs de ce thème dans « Deux ou trois choses que je sais d’elle » (1967), quand Marina Vlady, résidente de la cité des 4 000 à La Courneuve, fait commerce de ses charmes, par manque d’argent ainsi que par ennui.

Fantasmes sur la Seine-Saint-Denis

Dans les années 1980, à la banlieue pathogène vient se greffer le thème de la banlieue criminogène, produisant délinquance, violence, trafic de drogues… Rapidement baptisé « problème des quartiers », ce thème n’a plus quitté l’actualité. Il s’est même peu à peu enrichi de nouvelles menaces (invasion étrangère, communautarisme, radicalisation religieuse…) que les journalistes adorent illustrer en se rendant en Seine-Saint-Denis. Tout est d’ailleurs bon pour alimenter la machine, même les bons résultats de M. Mélenchon dans ce département lors du premier tour de l’élection présidentielle — 49 % des suffrages, avec des pointes à 80 % dans certains bureaux de vote de cités populaires. Pour La Revue des deux mondes (11 avril 2022), le candidat de La France insoumise (LFI) serait parvenu à conquérir « un vote musulman, notamment en Seine-Saint-Denis et à Roubaix », grâce à « sa nouvelle stratégie islamo-gauchiste ». Ainsi la peur de la banlieue rouge rejoint-elle celle de la « banlieue verte », islamisée, selon une expression chère à l’extrême droite. Il y a dix ans, M. François Hollande avait remporté 40 % des voix au premier tour de la présidentielle dans le département, et 65,3 % au second, mais personne n’avait parlé de « vote musulman » ; on y avait plutôt vu un vote utile pour bouter M. Nicolas Sarkozy hors de l’Élysée.

Depuis deux siècles, les fantasmes accolés à la Seine-Saint-Denis ne se sont jamais réalisés. Les apaches n’ont pas déferlé sur la capitale, pas plus que les ouvriers ivrognes, les communistes hirsutes ou les moudjahidins embusqués dans les cités. Mais ce département de tous les records (plus fort taux de pauvreté de France métropolitaine, plus forte proportion d’immigrés…) continue de fonctionner comme un miroir grossissant des paniques contemporaines, témoignant de la constance d’une « prolophobie » qui dépasse l’origine, la nationalité ou la religion de ses habitants.

(1) Europe 1, 30 mai 2022.

(2) « En Seine-Saint-Denis, chez les salafistes », Le Figaro Magazine, Paris, 20 novembre 2015.

(3) « Voyage au cœur des Francs-Moisins », Le Parisien, 27 novembre 1990.

(4) Ce territoire prend son nom et sa forme actuelle en 1964, à l’occasion du redécoupage de la région parisienne. Auparavant divisée en trois départements (Seine, Seine-et-Oise et Seine-et-Marne), elle en comptera désormais huit.

(5) Cité dans Jean-Paul Brunet, « Ouvriers et politique en banlieue parisienne », dans Jacques Girault (sous la dir. de), Ouvriers en banlieue (XIXe-XXe siècle), Les Éditions de l’Atelier - Les Éditions ouvrières, Paris, 1998.

(6) Cf. Annie Fourcaut, « Comprendre l’histoire de la Seine-Saint-Denis », dans La Seine-Saint-Denis : des représentations aux… réalités, Actes des rencontres de Profession Banlieue, Saint-Denis, 2002.

(7) Fabrice Delphi, Outre-Fortifs, R. Malot Éditeur, Paris, 1904, www.gallica.fr

(8) Cf. Louis Chevallier, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle, Plon, Paris, 1958.

(9) Cité dans Anne Carol, « Médecine et eugénisme en France, ou le rêve d’une prophylaxie parfaite (XIXe - première moitié du XXe siècle) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 43, n° 4, Paris, 1996.

(10) Jean-Paul Brunet, op. cit.

(11) Annie Fourcaut, Bobigny, banlieue rouge, Les Éditions ouvrières - Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1986.

(12) Camille Canteux, « Sarcelles, ville rêvée, ville introuvable », dans Société & Représentations, vol. 17, n° 1, Paris, 2004.


 

 publié le 10 juillet 2022

La France se décide-t-elle enfin à faire rentrer ses ressortissants de Syrie ?

Camille Bauer sur www.humanite.fr

Rompant avec son approche au cas par cas, l’Etat français a pour la première fois rapatrié le 5 juillet un nombre important de membres de familles d’ex-combattants de l’État Islamique jusque-là retenus dans des camps Kurdes au nord est de la Syrie.

S’agit-il d’un changement de doctrine ? Pour la première fois depuis la chute, en 2019, de l’État islamique (EI), la France a renoncé à l’approche au cas par cas en rapatriant le 5 juillet un large groupe composé de 35 enfants et de 16 femmes de Djihadistes, qui étaient enfermés dans les camps tenus par les forces Kurdes dans le Nord est de la Syrie. La présence de femmes parmi les rapatriés, constitue une autre rupture. Jusqu’alors, seuls des orphelins ou des enfants dont les mères avaient accepté de se séparer, avaient été autorisés à rentrer en France, la règle étant alors que les adultes devaient être jugés sur place.

L’annonce a été accueillie comme un pas en avant par tous ceux qui, depuis des années, se battent pour obtenir le retour de ces enfants, condamnés à vivre dans des conditions indignes en raison du choix de leurs parents.  « C’est un changement de cap qu’il faut saluer. Il est tardif mais c’est un bon début. Il y a une prise de conscience de la nécessité de se conformer à ses engagements internationaux et au respect élémentaire de l’Humanité » a ainsi commenté sur France24 Patrick Baudoin, président de la Ligue des droits de l’Homme (LDH).

Les familles de ces enfants et leurs soutiens ne crient pas victoire pour autant. Ils demandent le rapatriement rapide des plus de 100 femmes et 250 enfants encore parqués dans les camps kurdes. « Nous espérons que ce rapatriement signe un changement de la politique Française et que tous les enfants vont être rapatriés avec leurs mères » a indiqué sur France Info Marc Lopez, membre du Collectif des familles unies et grand père de plusieurs de ces enfants. Évoquant une « urgence », la Défenseure des droits, Claire Hédon a de son côté rappelé « les conditions épouvantables de vie avec des problèmes de nutritions de santé et de non-accès à l’école » que rencontrent ces enfants que la France refuse de faire rentrer.

Pourquoi ce changement d’approche ?

Le refus de rapatrier ces enfants commençait à nuire à l’image internationale de la France. En février dernier, le pays était épinglé par le Comité des droits de l’enfant de l’ONU qui estimait qu’elle avait « violé les droits des enfants français détenus en Syrie en omettant de les rapatrier ». L’instance ajoutait ainsi sa voix à l’ensemble des organisations internationales de défense des droits humains qui dénoncent depuis de longue date ce non-respect des droits de l’enfant. La perspective d’un examen prochain de cette affaire par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), et le risque de s’y voir une fois de plus sanctionné pourrait avoir aussi pesé. S’ajoute le fait que la position française était de plus en plus isolée, après la décision de la plupart des pays européens dont des ressortissants avaient rejoint l’EI - Belgique, Finlande, Danemark, Suède, Pays-Bas, Allemagne - de rapatrier, si possible avec leurs mères, la totalité de leurs enfants restés dans les camps syriens.

Des considérations d’ordre géopolitiques ont sans doute pesé plus encore dans la décision des autorités françaises. « Il y a des menaces d’opérations turques (contre les camps tenus par les Kurdes, N.D.L.R. ), l’EI qui se reconstitue dans le désert syrien et projette d’aller libérer ces femmes et enfants » a indiqué Laurent Nuñez, coordinateur du renseignement et de la lutte contre le terrorisme, évoquant des motifs « de plus en plus sécuritaires » pour ces opérations de rapatriement. L’attaque début 2022 par des membres de l’EI de la prison d’Hasaké, contrôlée, comme les camps qui abritent les familles de Djihadistes français, par les Kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS), a sans doute rappelé aux autorités françaises l’instabilité de la région. Sous la menace d’une nouvelle offensive d’Ankara, les FDS, qui depuis des années demandent aux Occidentaux de cesser de leur faire porter la responsabilité de la garde de leurs ressortissants, ont pu souligner que le contrôle pourrait leur échapper. « Pour la sécurité de nos concitoyens, peut-être qu’il est mieux de plus avoir (ces femmes et enfants) sous contrôle que de les voir dans une zone où elles peuvent s’égayer dans la nature » a rappelé Laurent Nuñez, reprenant un argument déjà utilisé par les défenseurs de ces enfants mais jusque-là ignoré des autorités.

Un contexte politique intérieur devenu plus propice au rapatriement

En 2019, une première opération avait été annulée suite à la publication d’un sondage montrant que 67 % des personnes interrogées ne voulaient pas voir les enfants de combattants revenir en France. Désormais « Emmanuel Macron entre dans son dernier mandat donc il joue beaucoup moins politiquement » a analysé l’avocat Vincent Brengarth interrogé par France 24. L’enjeu est d’autant moins polémique qu’au fil des ans, le souvenir des attaques terroristes particulièrement violentes en France, a perdu en intensité. L’évolution de position a sans doute aussi été facilitée par le changement à la tête du ministère des affaires étrangères, Jean-Yves Le Driant s’étant toujours montré hostile à toute idée de rapatriement.

En attendant une décision sur l’ensemble des familles d’ex-combattants de l’EI, la France a pris des dispositions pour accueillir ce premier groupe. Parmi les femmes rapatriées, huit ont été placées en garde à vue « en exécution d’un mandat de recherche », a indiqué le parquet national anti terroriste. Faisant déjà l’objet d’un mandat d’arrêt les sept autres, parmi lesquelles Émilie Köning, la plus connue des djihadistes françaises, ont été mises en examen pour association de malfaiteurs terroriste criminelle et écrouées. La récente ouverture à Rennes d’un quartier d’évaluation de la radicalisation destiné aux femmes, devrait faciliter leur prise en charge judiciaire et celles d’éventuelles futures rapatriées. Les enfants ont été confiés, dès leur arrivée, à l’Aide sociale à l’enfance des Yvelines, qui veille à leur état de santé physique et surtout psychologique, après des années de privations et de violences. La majorité d’entre eux devraient à terme rejoindre des membres de leur famille élargie qui les attendent depuis des années.

 

 

 

 

Maintenant, il faut rapatrier
l’ensemble des enfants !

Communiqué LDH sur https://www.ldh-france.org

La LDH (Ligue des droits de l’Homme) prend acte avec satisfaction de l’annonce faite par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères du rapatriement de 35 mineurs et de 16 mères, jusqu’alors retenus dans des conditions épouvantables dans des camps du Nord-Est syrien. C’est une demande que la LDH portait depuis de nombreux mois. A ce titre, elle a participé à plusieurs initiatives dénonçant la violation caractérisée de nombreuses dispositions de la Convention internationale des droits de l’enfant (Cide) et l’impasse juridique, humanitaire et sécuritaire qui caractérisait la position de la France, de plus en plus isolée en Europe. La LDH a d’ailleurs récemment envoyé un courrier en ce sens au président de la République et a sollicité une rencontre pour évoquer avec lui l’urgence de la situation. 

En procédant à ce rapatriement, la France rompt heureusement avec une politique dite du « cas par cas » qui, de facto, a abouti à ne rapatrier que quelques orphelins. En réalité, et en dépit des demandes répétées de nombreux représentants de la société civile et de nombreuses institutions, tout rapatriement avait cessé depuis janvier 2021.

L’inflexion manifestée par l’Etat français est à mettre au crédit de toutes celles et de tous ceux qui se sont mobilisés en faveur de ces enfants. Mais tous ne sont pas rentrés en France. Plus de 160 mineurs sont toujours détenus avec leurs mères dans les camps et ils y survivent privés d’école, de soins, de nourriture, exposés à la violence physique et psychologique.

La France doit procéder maintenant au rapatriement de l’ensemble des enfants et des mères. Il en va de sa crédibilité en tant que pays attaché à la défense des droits de l’Homme et au respect de ses engagements internationaux. Il en va de la vie même de ces enfants pour lesquels un jour de détention supplémentaire est un jour de trop.

Paris, le 5 juillet 2022

 publié le 8 juillet 2022

« La taxation des surprofits liés
à la crise serait une bonne mesure » par Dominique Plihon

par Jonathan Baudoin sur https://qg.media

Le scénario d’une inflation à la fois forte et durable se précise désormais. L’économiste Dominique Plihon, membre du conseil scientifique d’ATTAC, expose les mécanismes d’une hausse des prix qui nous promet un automne extrêmement difficile, dans le sillage de la pandémie et des secousses géopolitiques. Une commission d’enquête et une taxation des surprofits s’imposent selon lui. Entretien sur QG

Le 1er juillet dernier, la Banque centrale européenne a fait relever son taux directeur pour la première fois depuis plus de 10 ans, sachant qu’une nouvelle hausse de ce même taux est prévue pour le mois de septembre, afin de lutter contre l’inflation qui s’accroît dans les pays de la zone euro, notamment en France. Selon Dominique Plihon, membre du conseil scientifique d’ATTAC et du collectif les Économistes Atterrés, cette réponse monétaire ne permettra cependant pas de lutter contre l’inflation, et il faudrait plutôt privilégier la fiscalité ou le contrôle des prix. En outre, il estime que la crainte d’une boucle prix-salaires en France est infondée (1), en raison notamment du rapport de force favorable au patronat. L’économiste appuie également la proposition d’une commission d’enquête parlementaire sur les origines de l’inflation que nous subissons actuellement et une surtaxation des « profiteurs de guerre ». Interview par Jonathan Baudoin

QG: Selon une note de l’Insee, le taux d’inflation, enregistré à 5,8% en juin, pourrait atteindre 7% en septembre et se stabiliser entre 6,5% et 7% sur le dernier trimestre. Peut-on considérer ce scénario comme crédible ?

Dominique Plihon : Rien n’est encore écrit. En France, on sait que la raison pour laquelle l’inflation est moins forte que dans le reste de la zone euro, où on est à 10% et plus en moyenne, c’est qu’on a mis en place des dispositifs pour bloquer les prix, notamment ceux de l’énergie. Si le nouveau gouvernement maintient ces mesures-là, on peut très bien imaginer que d’ici la fin de l’année, on ait un niveau d’inflation proche de ceux indiqués par l’Insee. Cela dépend de la politique qui va être décidée.

QG : En ce mois de juillet, la Banque centrale européenne a relevé son taux directeur, sachant qu’une hausse supplémentaire est prévue pour septembre prochain. Quel regard portez-vous sur cette décision de la BCE ? N’est-ce pas trop tardif, sachant que la FED américaine et la Banque d’Angleterre ont déjà relevé leur taux directeur depuis plusieurs semaines ?

Dominique Plihon : C’est assez complexe comme situation parce que l’inflation que nous avons maintenant peut difficilement être combattue par la politique monétaire. Elle a une origine qui n’a rien à voir avec un excédent de création monétaire ou une demande qui serait excessive. Elle est liée à des pénuries, de matériaux ou de main-d’œuvre, à un effondrement de l’offre dans un certain nombre de domaines. Donc, la politique monétaire n’est pas efficace face à ce genre d’inflation. C’est une inflation particulière, liée à l’offre et aux pénuries.

Que la BCE tarde à monter ses taux d’intérêt, de ce point de vue-là, n’est pas dramatique parce que ce n’est pas l’instrument principal à utiliser. C’est soit le contrôle des prix, soit une introduction d’instruments comme la fiscalité, etc. La BCE a commencé et va continuer à faire monter ses taux pour suivre le mouvement, parce qu’elle y est obligée, puisque les autres grandes banques centrales le font, pour qu’il n’y ait pas un écart de différentiel d’intérêt trop important entre les principales monnaies. Mais pour moi, ce n’est pas un problème, d’autant plus que si on veut limiter le ralentissement de l’activité, il faut absolument que le coût du crédit n’augmente pas trop. Or si la BCE augmentait sensiblement ses taux d’intérêt directeurs, ça aurait un impact sur les taux du crédit. Ce qui n’est pas forcément une bonne chose pour l’économie. Je suis souvent très critique à l’égard de la BCE, mais là, je pense que sa prudence quant à la hausse des taux d’intérêt est compréhensible.

QG : Le 22 juin dernier, François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, a déclaré que « l’inflation devrait revenir à 2% en 2024 » et qu’un scénario de récession n’était pas certain. Mais peut-on faire fi d’un scénario similaire à celui de la stagflation des années 1970, selon vous ?

Dominique Plihon : Quand François Villeroy de Galhau dit qu’on va revenir à une inflation à 2% en 2024, je pense qu’il est extrêmement optimiste, pour ne pas dire assez irréaliste. Évidemment, c’est le rôle d’un banquier central, qui est supposé veiller à l’inflation, que d’essayer de faire croire aux acteurs économiques et sociaux que l’inflation va baisser fortement. Mais cette prédiction-là n’est pas du tout crédible. Quand il affirme que la récession n’est pas d’actualité, c’est pareil. Malheureusement, on peut craindre que non seulement l’impact de la pandémie, mais aussi celui de la situation politique internationale, affectent grandement l’activité et qu’on ait un ralentissement marqué de l’activité économique. Le scénario de stagflation, en effet, me paraît tout à fait probable.

QG: N’y a-t-il pas eu une erreur d’appréciation des économistes, orthodoxes comme hétérodoxes, sur la durabilité de la spirale inflationniste dans laquelle nous sommes, liée aux effets économiques de la crise sanitaire et de la guerre russo-ukrainienne ?

Dominique Plihon : On pouvait difficilement prévoir, par exemple, que la pandémie en serait à sa septième vague, et qu’il y aurait l’invasion de l’Ukraine. On ne peut pas reprocher aux économistes de ne pas avoir anticipé cette guerre, même si certains politistes disent que c’était tout à fait prévisible.

Je pense que l’une des raisons pour laquelle ils pensaient que l’inflation ne durerait pas, c’est qu’ils comparaient la situation dans l’Union européenne, et dans la zone euro en particulier, à celle des États-Unis. Outre-Atlantique, l’inflation est beaucoup plus forte parce qu’il y a eu des hausses de salaires plus importantes et par conséquent, une spirale prix-salaires qui a joué sensiblement. Alors qu’en Europe, je dirais, malheureusement, l’austérité salariale s’est maintenue. Il y a eu quelques hausses de salaires, des coups de pouce qui ont été donnés à des salaires minimaux. Mais cela n’a rien à voir avec ce qui s’est passé aux États-Unis. On peut penser qu’on ne retrouvera pas les niveaux d’inflation de 15% et plus enregistrés au moment des deux chocs pétroliers des années 1970. Mais il est certain que la majorité des économistes s’est trompée sur la durabilité de l’inflation.

On peut craindre désormais une inflation durable, avec les informations dont on dispose, tant sur le front de la pandémie que sur le front géopolitique.

QG: Le 28 juin dernier, Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef, a affirmé que « si on augmente les salaires au niveau de l’inflation, on nourrit l’inflation », craignant ainsi la fameuse boucle prix-salaires que vous évoquiez. Qu’en dites-vous dans le contexte actuel en Europe, et plus précisément en France ?

Dominique Plihon : Ce n’est pas une crainte fondée aujourd’hui, à mon avis. La détermination des salaires est extrêmement différente aux États-Unis et en Europe. Outre-Atlantique, le salaire est à la fois le revenu et la protection sociale. Les salaires sont beaucoup plus volatiles. Les salariés sont plus précaires, en moyenne, qu’en Europe. Notamment en France. Je crois qu’en France, aujourd’hui, la boucle prix-salaires est pour le moment très improbable, compte tenu, hélas, du rapport de force qui existe entre les salariés, leurs représentations, notamment les syndicats, et d’autre part, le patronat, soutenu par Macron. Le rapport de force est défavorable aux salariés. Mais cela pourrait changer, du fait de la pénurie de main d’œuvre dans de nombreux secteurs, liée notamment à la faiblesse des rémunérations. Le phénomène de « grande démission » des travailleurs, observé aux Etats-Unis, de véritable contagion de départs, pourrait se produire de ce côté-ci de l’Atlantique

QG: Le 30 juin dernier, Michel-Édouard Leclerc, président de l’entreprise de grande distribution Leclerc, a demandé à ce que soit établie une commission d’enquête parlementaire sur les origines de l’inflation actuelle, la considérant comme « suspecte ». Souscrivez-vous à cette démarche et considérez-vous qu’elle pourrait aboutir à quelque chose par rapport aux origines de l’inflation ?

Dominique Plihon : Vous avez peut-être remarqué que la Nupes a également demandé l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire sur l’inflation, à laquelle le gouvernement actuel ne serait pas opposé, à l’heure où nous parlons. Le pouvoir sent la pression parce qu’on sait qu’il y a des entreprises, dans la distribution, mais aussi dans d’autres secteurs comme l’énergie ou l’alimentaire, par exemple, qui profitent de la situation de pénurie, qui empochent des profits tout à fait considérables. Sachant qu’il y a en particulier des comportements spéculatifs. Il y a des opérateurs qui stockent, par exemple, des produits énergétiques et alimentaires, pour faire monter les prix afin de les revendre à des prix plus intéressants. Il y a des comportements à éclaircir. Je crois que c’est important de le faire.

QG: Soutenez-vous également l’idée de surtaxer les « profiteurs de guerre », à commencer par les compagnies pétrolières dont les profits augmentent avec la guerre russo-ukrainienne ? Faut-il même aller plus loin ?

Dominique Plihon : Je n’emploierai pas le terme « profiteur de guerre », même s’il n’est pas totalement faux. Quand on regarde les données, les courbes, on voit que les prix de l’énergie, en particulier le pétrole et le gaz, avaient sensiblement augmenté avant la guerre en Ukraine. Déjà, il y avait des comportements des multinationales du pétrole et de l’énergie qui donnaient à penser qu’elles profitaient clairement de cette situation. Je crois d’ailleurs que cette enquête, qu’il est nécessaire de faire sur l’inflation et ses origines, permettrait d’éclaircir cela. Une des conclusions auxquelles elle pourrait aboutir cette enquête serait de taxer les surprofits réalisés par un certain nombre d’acteurs à l’occasion de la crise actuelle. Il n’y a pas que la guerre: il y a eu également la pandémie. Ce qui a entraîné des phénomènes de ruptures de chaînes valeur et de pénuries qui ont conduit à des hausses de prix, dont un certain nombre d’entreprises ont profité.

Je suis favorable à cette mesure de surtaxation. Je suis également pour la politique suivante, très simple et qui serait approuvée par l’ensemble de la population : d’une part, taxer tous ces superprofits, et d’autre part, que le gouvernement s’engage à redistribuer les recettes fiscales ainsi collectées pour aider les populations les plus touchées par ces hausses de prix, dans l’énergie et l’agroalimentaire en particulier. Faire une sorte de redistribution entre les profiteurs et ceux qui sont les plus défavorisés, c’est-à-dire les populations qui sont en bas de l’échelle des revenus, qui sont les plus fragilisées par les hausses de prix sur les biens essentiels. Je sais que Macron est opposé à cette surtaxation, alors que même qu’elle a été mise en œuvre par d’autres gouvernements libéraux, par exemple au Royaume-Uni, dirigé il y a quelques jours encore par le conservateur Boris Johnson.

QG: Peut-on dire que si la spirale inflationniste perdure, voire même se renforce, ce sont les classes populaires et les petites entreprises qui en subiront le plus les conséquences ? Si oui, quels en seront les effets économiques et sociaux ?

Dominique Plihon : Il y a déjà eu, depuis la crise financière de 2008, une augmentation des inégalités, notamment les inégalités de revenu. Il y en a qui se sont enrichis, en haut de la pyramide. Mais il y en a beaucoup qui, au contraire, ont été précarisés, qui sont dans des métiers très difficiles et peu rémunérateurs. Ces gens-là sont extrêmement précaires parce qu’au minimum neuf millions d’entre eux sont en-dessous du seuil de pauvreté. C’est-à-dire que si les prix continuent de monter fortement, ce qui est très probable, les gens qui vivent difficilement aujourd’hui tomberont dans une trappe à pauvreté. Il y aura des conséquences dramatiques pour ces populations-là.

Il peut aussi y avoir des conséquences politiques. On aura, peut-être, des nouveaux mouvements du type Gilets jaunes. C’est-à-dire des populations précarisées, en grande souffrance, qui se révolteront dans la rue. On aura, peut-être, des mouvements sociaux importants et politiquement. Ce qui est à craindre aussi, c’est que tout cela soit favorable à certains partis comme le Rassemblement National, qui a axé une grande partie de sa stratégie, ces derniers mois, pendant la présidentielle et les législatives, sur la question du pouvoir d’achat. Politiquement, ceci peut être très dangereux. Ça peut donner encore plus de poids à ce parti extrêmement dangereux pour la démocratie.

(1) Le mécanisme de la « boucle prix-salaires » est en gros le suivant: une hausse des salaires pour suivre la montée des prix, qui conduirait à une nouvelle hausse des prix, le tout en entraînant une spirale inflationniste sans fin.

Dominique Plihon est économiste, professeur émérite à l’Université Sorbonne Paris Nord, membre du conseil scientifique d’ATTAC, membre du collectif les Économistes atterrés. Il est notamment l’auteur de: Le nouveau capitalisme (La Découverte, 2016), Les taux de change (La Découverte, 2017), ou encore La monnaie et ses mécanismes (La Découverte, 2022)

 publié le 7 juillet 2022

François Ruffin : « Il y a deux invisibles : les oubliés en bas
et les ultra-riches en haut »

Vincent Ortiz et Louis Hervier Blondel sur https://lvsl.fr/

[Le samedi 25 juin, à 17 heures, François Ruffin était présent à la Maison des Métallos pour une conférence avec Chantal Mouffe sur le thème « La gauche peut-elle de nouveau être populaire ? ».

La vidéo est visible sur https://youtu.be/KUQ2e07vALs

Nous nous rendons dans la Somme, sur les pas de François Ruffin et de son équipe. Le candidat y déroule sa campagne effrénée, flanqué du tumulte de ses militants. Porte à porte, poignées de main dans les bars, déambulation, ballons gonflables géants : le député se faufile, parle à tout le monde, attrape les habitants, pour 3 phrases ou 10 minutes. Aux pressés ou aux indifférents, il martèle ses slogans : « n’oubliez pas d’aller voter car les riches, eux, n’oublient jamais ! ». Pendant toute une après-midi, nous le suivons et l’interrogeons, à pied et en voiture, assis sur le bord d’un trottoir. Il nous répond par de longs développements, sans cesse interrompu, sans que jamais la cohérence de son propos en souffre, alternant avec aisance entre le registre du militant et celui de l’analyste. Politique et conflit de classe, désindustrialisation, construction européenne, sociologie électorale, écologie populaire… Nous sommes revenus avec François Ruffin sur les thématiques qu’il n’aura cessé de mettre en avant, dans ses interventions à la tribune de l’Assemblée comme dans ses livres et ses articles. Entretien réalisé par Louis Hervier Blondel et Vincent Ortiz, photographies par Pablo Porlan.

LVSL – Quel bilan tirez-vous de cinq ans de députation ? Vous vous êtes démarqué par vos interventions volontairement polémiques. Certains ont pu vous le reprocher, y compris à gauche, disant qu’on ne construit pas de la politique sur le conflit.

François Ruffin – Au contraire : la politique ne se construit que sur du conflit. La démocratie, c’est du conflit, mais du conflit organisé, organisé pacifiquement. Et le pire, ce sont les moments où l’on tait le conflit, au nom du consensus, dans une fausse démocratie. C’est comme une cocotte-minute : le conflit, étouffé, revient plus tard de manière violente.

Et le conflit qui prévaut, pour moi, c’est le conflit de classe. C’est ce que j’ai tenté de faire il y a cinq ans, en martelant certains slogans – « Ils ont l’argent, on a les gens », « le banquier à l’Élysée, le peuple à l’Assemblée »-, au prix peut-être d’un manichéisme, que j’assume. Cinq ans plus tard, rien n’a changé. Au contraire, le CAC 40 enregistre des bénéfices records : 160 milliards de bénéfices pour 2021 ! C’est supérieur de 60 % à son précédent record [NDLR : en 2007]. Ces chiffres, scandaleux, devraient être martelés à la télévision chaque soir. La question, pour nous, c’est comment on met ça en scène ? Comment on le donne à voir ? Avec mes électeurs, j’essaie ça : en sport, lorsqu’on bat un record, c’est d’un centimètre, ou d’un centième de secondes. Pour le CAC 40, c’est une augmentation de 60 % par rapport au précédent record ! Le patrimoine des cinq premières fortunes françaises, sous Macron, a été multiplié par trois : aux gens que je croise, je demande « et vos salaires, ils ont été multipliés par trois ? Vos retraites, vos allocations ? » C’est un contre-argument efficace lorsque quelqu’un me parle des assistés ou des immigrés. Ou alors, on fait un jeu, « comptez avec moi jusque trois… Un… deux… trois… » Jeff Bezos, le PDG d’Amazon, vient de gagner 10 000 € ! Autant que ma suppléante, Hayat, en un an : elle est accompagnante d’enfants en situation de handicap.

Mon combat, c’est de faire ressentir cette injustice sociale, que les gens ne voient pas, ou rarement. Comme ils éprouvent tout de même un sentiment d’injustice, celui-ci est canalisé dans d’autres directions : les étrangers, les réfugiés, les assistés. Autrement dit : les plus pauvres qu’eux. C’était déjà ma bagarre il y a cinq ans, mais c’est encore davantage conscient aujourd’hui : il y a deux catégories d’invisibles que je cherche à mettre en lumière. Ceux du bas, bien sûr : les auxiliaires de vie sociale, les agents d’entretien, les ouvriers, etc., qui figurent dans mes films. Mais il y a d’autres invisibles à mettre en lumière : ceux du haut.

L’Union européenne est libérale dans ses fondements. Comparons le mythe fondateur de la nation française à celui de l’UE. Nous avons la Révolution française, l’UE a des traités économiques incompréhensibles pour la grande masse des gens.

On vient de passer devant un magnifique château : celui de la famille Saint-Frères, un empire textile, né au XIXe siècle. Les habitants vivaient aux alentours, dans les corons, dans des taudis, dans de la terre battue. Quand ils sortaient de chez eux, ils voyaient où partait leur travail : dans ces superbes châteaux. Aujourd’hui, quand ils sortent de chez Amazon, ils ne voient pas les immenses villas, yachts et jets privés de Jeff Bezos. Alors, il faut donner à voir, à ressentir cette injustice majeure. Si on y parvient, on réactive le conflit de classe, et du vote de classe. Si on n’y parvient pas, ils vont se tourner vers des bouc-émissaires : « pourquoi est-ce que je suis au chômage alors que les immigrés ont un travail ? », etc. Mais c’est une tâche qui a été abandonnée par la gauche depuis longtemps.

Un politiste que j’apprécie, Patrick Lehingue, explique que dans les années 70, la gauche ne faisait pas dans la dentelle : c’étaient des clivages relativement simples, binaires, rustiques, les petits contre les gros, le travail contre le capital, les salariés contre les patrons, etc. Puis, dans les années 80, la gauche arrivée au pouvoir a changé de lexique : les choses devenaient plus « complexes », le marxisme était « dépassé ». Les gens, pourtant, continuaient à ressentir une injustice, le chômage s’amplifiait, les Restos du cœur ouvraient… Mais puisqu’on ne l’exprimait plus en termes de classes, ils se sont tournés vers d’autres oppositions : les vieux contre les jeunes, les hommes contre les femmes, et surtout, surtout, les Français contre les immigrés. Il faut réactiver ce conflit central du capital contre le travail – avec une nuance, tout de même : il y a davantage de petits patrons, d’indépendants, d’auto-entrepreneurs aujourd’hui qu’hier. C’est une transformation, pas seulement économique, psychologique, majeure.

Il y a cinq ans, dans ma profession de foi, je prévenais mes électeurs : ça n’allait pas être Walt Disney, aucune de mes propositions de loi ne serait acceptée, et peut-être pas même un amendement. De fait, mes amendements ont été rejetés à 99,72 % ! Ce n’est pas à l’Assemblée que se fait la loi, je l’ai déjà dit dans vos colonnes : c’est une hypocrisie de prétendre que le pouvoir législatif s’y trouve alors que, sauf cohabitation, il s’agit de la chambre d’enregistrement des désirs du Président.

Ce qui a fonctionné, en revanche, au-delà de mes espérances, c’est la fonction de caisse de résonance du député. En parlant des femmes de ménage ou des auxiliaires de vie sociale, je n’ai pas cherché à faire des coups d’éclat. J’ai cherché à décrire leur vie. Ce fut, pour elles, pour leurs enfants, un geste de reconnaissance. C’est apparu surprenant, presque choquant, que dans un lieu aussi prestigieux et couvert de dorures que l’hémicycle, on vienne évoquer des vies simples. C’est pour moi une source de grande fierté.

LVSL – Je rebondis sur votre volonté de vouloir reconstruire un front de classe. Certains sociologues estiment que la stratégie visant à reconquérir les électeurs des milieux populaires qui votent RN (les « fâchés pas fachos ») est vouée à l’échec. Manuel Cervera-Marzal, en particulier, estime que le rejet de l’immigration étant la priorité des électeurs du RN, il apparaît improbable que l’on puisse les faire basculer vers un vote de rejet de gauche. Il estime également que ce que vous avez réussi en Picardie n’est pas réplicable à l’échelle de la France.

NDLR : lire sur Le Vent Se Lève notre entretien avec Manuel Cervera-Marzal

FR – Tout d’abord, j’en fais un devoir moral aussi bien qu’un devoir électoral. Je refuse d’abandonner ces citoyens, souvent dans des bassins industriels, déjà frappés par la crise, je refuse de les laisser au Rassemblement national. Donc, même si c’était impossible, j’essaierai ! Mais ces sociologues doivent être satisfaits : ils estiment que les ouvriers doivent être abandonnés ? C’est ce que fait la gauche depuis quarante ans ! On le voit encore à ces législatives : malgré le bon résultat national de la NUPES, elle ne réunit même pas 20% du vote des ouvriers, alors que le RN fait, lui, 45%… La gauche, depuis les années 1980, a livré la classe ouvrière au Rassemblement national : la mondialisation a alors tracé comme un fil à couper le beurre entre les vainqueurs et les vaincus.

D’un côté, le textile qui part au Maghreb, puis à Madagascar, en Inde et en Chine. Cela a été particulièrement brutal pour les ouvriers non qualifiés, dont le chômage a triplé en une décennie.

De l’autre côté, les professions intermédiaires ont été relativement protégées, de par leur statut, leurs qualifications, etc. Cela produit ce qu’Emmanuel Todd appelle un passivisme des éduqués. Ainsi, la gauche a accompagné la mondialisation. Je parle bien sûr de la gauche sociale-libérale, celle qui signe les traités européens et de libre-échange, avec Jacques Delors à la Commission et Pascal Lamy à l’Organisation Mondiale du Commerce. Parce que la chute du textile, par exemple, ce n’est pas le fruit du hasard. L’apogée de la production de textile a eu lieu en 1975, mon année de naissance. Dix années plus tard, il ne reste plus rien. Pourquoi ? Parce qu’entre-temps on a signé les accords multi-fibres. Avec à la clé des licenciements par milliers, une véritable déshérence sociale, des tragédies, des suicides.

Mais je parle également d’une partie de la gauche « révolutionnaire », « de rupture », « altermondialiste », qui est passée de l’ « antimondialisation » à l’ « altermondialisation », qui a au fond accepté cette mondialisation – sous le prétexte d’en infléchir le cours. Cette gauche répétait à l’envi « qu’un autre monde est possible » : mais dans combien de temps ? Je pense qu’il faut accepter une perspective anti-mondialiste, ou démondialisatrice. Pour plaire aux classes intermédiaires, on a euphémisé cette approche. Pendant ce temps-là, le RN progressait.

On se focalise, bien sûr, sur le Front national et l’immigration, mais on ne dit rien de son programme économique. Je suis allé fouiller, à la Bibliothèque nationale de France, pour retrouver les premiers tracts du Front National, dans les années 1970. Tel un archéologue, j’ai tenté de retracer l’évolution de son programme économique, de sa fondation jusqu’à nos jours. Que s’est-il passé ? Dans les années 1980, le Front national est ultra-libéral. Il s’inspire de Thatcher et de Reagan. Le FN est en faveur de l’Europe libérale. Ils applaudissent à l’Acte unique et à la construction européenne, car ils voient en l’Europe un rempart contre le bolchévisme. À partir du moment où le mur de Berlin s’effondre, ils changent de perspective. Leur adversaire cesse d’être le bolchévisme pour devenir l’étranger. Le Front national aligne alors son programme économique sur une demande populaire : « il faut se protéger ; il faut protéger notre industrie ; on ne peut pas être livré au vent du libre-échange. »

Face à cela, les deux cœurs de la gauche – celle de gouvernement, et celle de rupture – ont ignoré cette demande populaire de protection. En 2001, quand j’ai vu le lave-linge de Whirlpool quitter Amiens, j’ai fait une étude très précise sur le marché du lave-linge, sur les coûts de la main-d’œuvre, de la sous-traitance, des matières premières, etc. À partir de cela, j’ai compris que le choix de délocaliser vers la Slovaquie répondait à une rationalité imparable. Le patron de cette entreprise a simplement veillé à la maximisation de son taux de profit. Non seulement il y gagnait en termes de coût de la main d’œuvre, mais il y gagnait également en termes de coût des pièces sous-traitées et importées depuis les pays de l’Est. Ce processus était parfaitement logique. Si des coûts n’étaient pas ajoutés – soit sur le transport routier, soit aux frontières -, il fallait s’attendre à ce que les délocalisations continuent. Sans surprise, c’est ce qui s’est produit. Dès lors, je suis devenu protectionniste. En 2011, j’ai d’ailleurs publié un livre : Leur grande trouille – Journal intime de mes « pulsions protectionnistes ».

Les sociologues qui justifient l’abandon des ouvriers au RN, ils réactualisent, d’une certaine manière, le fameux rapport de 2011 produit par Terra Nova. Un rapport que j’avais apprécié : au moins, il disait ce que la gauche faisait sans le dire depuis quarante ans ! Les ouvriers doivent être abandonnés, car les reconquérir impliquerait de défendre le protectionnisme et d’abandonner un agenda libre-échangiste.

En 1981, 74 % des ouvriers ont voté pour François Mitterrand, ainsi que les professeurs, très massivement. La mondialisation a opéré un divorce entre ces deux blocs. Mais à côté de ce premier divorce, en est apparu un autre, au sein des classes populaires elles-mêmes.

Le vote RN dans ma région n’est pas un vote prioritairement raciste. C’est un vote de rejet de la mondialisation.

LVSL – Vous évoquez la mondialisation et la construction européenne. Le contexte nous conduit à penser que la question européenne va revenir au centre du jeu dans les prochaines années. La BCE a d’ores et déjà annoncé un relèvement de ses taux, ce qui préfigure un retour à l’austérité après une période de relative permissivité. Paradoxalement, on a peu parlé de l’Union européenne et des enjeux européens durant cette campagne présidentielle. Puis l’union de la gauche autour de la NUPES a, par la force des choses, conduit tout un chacun à lisser ses positions sur l’UE. Pensez-vous que la gauche ait intérêt à radicaliser son discours sur la souveraineté nationale et populaire face au cadre européen ?

FR – 2005 est une date fondatrice : 55 % des Français ont dit non à la concurrence libre et non faussée, non à la liberté de circulation des capitaux et des marchandises. 80 % des ouvriers ont voté « non», de même que 71 % des chômeurs et 67 % des employés. C’était un vote de classe marqué.

Je remonte à 2005 car il faut garder à l’esprit qu’aujourd’hui, si l’on reposait la même question à la population, on n’aurait pas 55 % de « non» mais 60 ou 65 % ! Et cela, les dirigeants le savent. Raison pour laquelle depuis 2005 ils mènent leur projet sans le démos, voire contre le démos. Le projet de Macron est un projet minoritaire : la base électorale du « oui» de 2005 ne cesse de se rétrécir. Il se passe de l’avis du peuple pour multiplier les traités de libre-échange : avec le Canada, le Vietnam et le Mexique – en plus des négociations en cours avec la Chine et l’Inde.

C’est ainsi le même projet de mondialisation, de concurrence et de croissance qui se perpétue. Il faut une triple rupture : moins de mondialisation et davantage de protection, moins de concurrence et davantage d’entraide, moins de croissance et plus de répartition. Leur projet est démocratiquement mort et ils le savent.

L’Union européenne semble moins dogmatique depuis la pandémie. Mais au-delà des déclarations des uns et des autres, intéressons-nous à ce que j’appelle le programme caché d’Emmanuel Macron : sa lettre envoyée à la Commission européenne. Il s’engage dedans à une réduction de 3 % des dépenses publiques ! Ce sont encore les hôpitaux et les écoles qui vont en faire les frais. Ces dix dernières années, la Commission européenne a exigé pas moins de soixante-sept fois que les différents États réduisent leurs dépenses de santé ! Si on est arrivé nus face à la pandémie, c’est aussi le produit des injonctions austéritaires de la Commission.

Que faire face à cet état de fait ? Désobéir. L’Union européenne est libérale dans ses fondements. Comparons le mythe fondateur de la nation française à celui de l’Union européenne. Nous avons la révolution française, moment de surgissement du peuple sur la scène de l’histoire. L’Union européenne a des traités économiques, incompréhensibles pour la grande masse des gens. D’où son absence d’ancrage populaire. Une politique de gauche sera amenée à se heurter à l’Union européenne.

LVSL – Face aux lignes de clivages imposées par les médias, la gauche est divisée quant à l’attitude à adopter. Une partie souhaite accepter cette ligne de clivage, et se positionner dans un sens progressiste (défense des minorités, etc), une autre considère qu’il faut sortir du cadre. Où vous situez-vous ? La bonne stratégie politique est-elle ou n’est-elle pas une mise à l’agenda des choses ?

FR – Si on ne veut pas avoir à subir l’agenda du gouvernement, de nos adversaires ou des médias, il faut bien qu’on impose le nôtre. Cela n’a rien d’évident, car le gouvernement et les médias ont d’importants moyens pour imposer leur agenda.

Le paradoxe, c’est que nous avons perdu une élection alors que les thématiques qui étaient à l’ordre du jour étaient en partie les nôtres : l’hôpital, le pouvoir d’achat, les services publics, etc. Pendant le temps de la campagne, on est parvenu à marginaliser la question identitaire. Je fais tout mon possible pour ne pas sauter à pieds joints dans ce piège.

Je parlais tout à l’heure du divorce entre les classes populaires et les classes intermédiaires apparu dans les années 1980. En 1981, 74 % des ouvriers ont voté pour François Mitterrand, ainsi que les professeurs, très massivement. La mondialisation a opéré un divorce entre ces deux blocs. Mais à côté de ce premier divorce, en est apparu un autre, au sein des classes populaires elles-mêmes : les quartiers populaires d’une part, les campagnes populaires de l’autre. Mettre sur la table des questions d’ordre sociétal, culturel ou cultuel fait exploser la possibilité d’un bloc. Mettre l’accent sur les questions économiques et sociales rend possible un rapprochement. Notre objectif doit être de mettre fin à ces deux divorces qui durent depuis des décennies.

LVSL – Quid de l’écologie dans ce bloc populaire à construire ?

FR – C’est l’horizon qu’on doit poser. Mais avec des obstacles sur le chemin. Durant ma campagne, à plusieurs reprises, lorsque je parlais d’écologie, des gens protestaient ! Ah non, pas ça ! Ca semblait un réflexe populaire. Pourquoi ? Parce que l’écologie, ça va m’obliger à changer de voiture, alors qu’elle roule encore, à changer de chaudière, etc. Il faut donc construire une écologie populaire même si l’écologie n’est pas d’emblée populaire.

C’est une nécessité absolue parce que notre survie commune est en jeu. Face au discours de Zemmour et à son « grand remplacement », je réponds aux gens que le grand défi, la grande perte est ailleurs : durant ma vie, la moitié de ce qui vit sur terre, dans les airs et dans les mers a disparu. Quel monde va-t-on laisser à nos enfants ? La sécheresse est déjà là : on a eu trois mois sans eau en Picardie ! Alors, comment on fait du judo avec ça ? Un tableau que j’aime bien montrer dans mon coin, c’est l’empreinte carbone en fonction des classes sociales. Les 50 % les plus pauvres du pays polluent assez peu, les 40 % du dessus légèrement plus, mais pas de manière considérable, tandis que les 10 % du dessus du panier sont les plus gros émetteurs de CO2.

Comment construire une écologie populaire ? Par une écologie de conflits. Une écologie qui ne cherche pas à nier le conflit de classe. J’écoutais ce matin un reportage sur France Inter qui évoquait le coût environnemental de l’avion, et mentionnait le fait que l’avion demeurerait polluant pour longtemps encore. La question de la limitation des vols n’était même pas posée ! La perspective de limiter les vols pour ceux qui prennent l’avion entre Paris et New York comme je prends le train entre Paris et Amiens n’était même pas évoquée ! C’est pourtant à cette classe qu’il faut remettre les pieds sur terre.

Sur les transports, toujours, plutôt que de chasser la voiture individuelle : Comment faire pour mettre un maximum de marchandises et de voyageurs sur le rail ? Cela nécessite de réduire le coût des billets à un prix abordable et de construire des infrastructures qui soient à la hauteur. La seule loi ferroviaire qui a été votée sous Macron (le « pacte ferroviaire ») contient 87 fois le mot concurrence, tandis que les mots réchauffement, climat ou biodiversité n’apparaissent pas. Bien sûr, on ne s’interroge pas un seul instant sur la manière de démocratiser le rail. Voilà pourtant un biais évident pour rendre l’écologie populaire. J’avais proposé, durant mon premier mandat, que les 1000 premiers kilomètres en train soient gratuits. L’Allemagne vient de lancer le « train illimité à 9 € par mois », avec un immense succès. On doit passer ce message aux gens : « Vous pouvez y gagner ! ». Idem sur le logement, autre gros émetteur de gaz à effets de serre.

Les conditions matérielles pour une mise en cause commune de la mondialisation sont là. Mais encore faut-il que notre discours en fasse une priorité, sans bercer les gens d’illusions. D’ailleurs, eux ne s’en laissent pas compter : l’autre monde possible, en l’état, ils n’y croient pas.

L’urgence, là, ça devrait être de mettre fin aux passoires thermiques. Il y a cinq millions de passoires thermiques dans le pays. L’année dernière, 2500 passoires ont été rénovées. Cela signifie qu’à ce rythme, il faudra deux millénaires pour en venir à bout ! Autant qu’entre la naissance du Christ et aujourd’hui ! Mettre fin aux passoires thermiques serait pourtant une mesure gagnante à bien des égards : gagnant pour les ménages pauvres, avec moins de factures pour leur chauffage à payer. Gagnant pour l’emploi, afin de combattre le chômage par des métiers manuels qualifiés non délocalisables. Gagnant pour la planète, l’évidence. Gagnant pour l’indépendance nationale, enfin, cela nous permettra d’importer moins de pétrole et de gaz. C’est ce que je répète depuis cinq ans à l’Assemblée nationale ! C’est seulement depuis la guerre en Ukraine que notre dépendance à l’égard de ces sources d’énergie apparaît comme problématique…

On peut très bien, en revanche, construire une écologie anti-populaire – et certains, à gauche, savent très bien le faire ! J’ai vu récemment un reportage montrant que le centre-ville d’Amiens, bientôt, ne sera plus accessible aux voitures polluantes. Le même jour, je lis dans le journal que l’on assiste à une explosion de jets privés en France ! On décide donc de réguler les déplacements au ras du sol, d’imposer des obligations à ceux qui prennent leur voiture pour aller au travail, tandis qu’on laisse ceux qui polluent cent fois plus, là-haut, sans aucune contrainte. La priorité, c’est de les faire atterrir ! Je pense, comme Hervé Kempf, qu’il faut consommer moins et répartir mieux. Et consommer moins, cela doit commencer par ceux d’en-haut.

LVSL – L’écologie préoccupe en revanche beaucoup les classes intermédiaires, attachée culturellement au libre-échange… Pensez-vous qu’il soit possible d’unir les classes intermédiaires et les plus populaire à un agenda anti-mondialiste ?

FR – Il y a deux choses qui peuvent aujourd’hui rendre possible la jonction entre les classes intermédiaires et les classes populaires : un facteur social et un facteur écologique. L’européanisation et la mondialisation ont commencé par toucher les ouvriers, puis l’agriculture, et, à présent, s’attaquent aux revenus des classes intermédiaires – qui voient que leur salaire gèle, que leurs enfants sont mis en concurrence avec le monde entier, etc.

La mondialisation, comme dans le combat des trois Horaces contre les trois Curiaces, s’est attaquée à ces groupes sociaux les uns après les autres. Si elle s’était attaquée en même temps à la classe ouvrière, à la paysannerie et aux classes intermédiaires, elle aurait eu face à elle un front uni.

D’autre part, il devient chaque jour plus évident que le libre-échange est incompatible avec la lutte contre le réchauffement climatique. Quelqu’un d’aussi peu radical que Nicolas Hulot affirmait que le problème central était le libre-échange, et que la multiplication des éoliennes n’allait en rien le régler.

Les conditions matérielles pour une mise en cause commune de la mondialisation sont donc bien là. Mais encore faut-il que notre discours en fasse une priorité, sans nous bercer, et sans bercer les gens d’illusions. D’ailleurs, eux ne s’en laissent pas compter : l’autre monde possible, en l’état, ils n’y croient pas

 publié le 6 juillet 2022

L’Espagne consolide son économie
en s’attaquant à la précarité

Clotilde Mathieu sur www.humanite.fr

Votée cet hiver, la réforme du marché du travail fait la promotion des contrats à durée indéterminée, tout en sanctionnant le recours accru aux contrats temporaires. Un prolongement des mesures lancées en 2018 qui porte ses premiers fruits.

Lutte contre la précarité, inversion de la hiérarchie des normes, revalorisation sans précédent du salaire minimum : les réformes mises en place depuis 2018 en Espagne par la coalition de gauche, fruit de l’union du Parti socialiste (PSOE) et d’Unidas Podemos mais aussi d’une négociation de plus d’un an entre syndicats et patronat, commencent à produire leurs effets. En mai, le pays comptait moins de 3 millions de chômeurs, ou plus exactement 2,92 millions, selon les chiffres du ministère du Travail. Du jamais-vu depuis la crise financière de 2008.

Sur un an, le nombre de privés d’emploi a même chuté de 22,7 % (– 858 259). Et ce du fait des créations de postes, particulièrement en contrat à durée indéterminée : + 730 427 CDI, soit le chiffre mensuel le plus élevé jamais enregistré. Car, rappelons-le, l’Espagne était en Europe un des pays où l’emploi était le plus précaire, avec des contrats à la tâche. En faisant le choix de promouvoir les CDI au détriment des contrats de courte durée, l’Espagne « change de paradigme », fait remarquer la ministre du Travail communiste, Yolanda Diaz. Désormais, sur les emplois créés, près d’un nouveau contrat sur deux est signé à durée indéterminée (44,5 %) au lieu d’un sur dix seulement avant la réforme (10,3 %). La vague d’embauches emporte tous les secteurs d’activité. Et, même chez les moins de 30 ans, le nombre de CDI a augmenté de plus de 20 % en comparaison avec 2019.

Une hausse significative des salaires

Des chiffres encourageants qui laissent apparaître les premiers effets d’une réforme du travail historique, votée en début d’année. Dans le détail, pour limiter la précarité, le CDD est désormais limité à 18 mois sur une période de 24 mois, lequel, à l’issue de la période, est transformé en CDI. Si le CDD dure moins d’un mois, l’employeur sera lourdement taxé.

« Même si on manque de recul, cette réforme semble modifier profondément les pratiques d’embauche sans toutefois se faire au détriment des créations d’emplois », pointe l’économiste de l’OFCE ­Christine Rifflart. Pour rappel, l’Espagne est l’un des pays européens où la précarité a été poussée au maximum. Cette réforme du travail issue d’un accord entre les syndicats et le patronat espagnols montre que la dérégulation des institutions du marché du travail n’apporte pas les effets voulus. Pour assurer une stabilité économique, Madrid s’est doté d’un cadre protecteur digne d’un pays qui « cherche à se développer », résume-t-elle.

À cela s’ajoute une hausse des salaires. L’économiste cite notamment la hausse du salaire minimum, qui a été augmenté quatre fois depuis 2019, de plus de 50 %. Avec 1 167 euros brut par mois, l’Espagne est désormais le septième pays de l’Union européenne où le salaire minimum est le plus élevé. Avant les interventions du gouvernement de Pedro Sanchez, celui-ci s’établissait à 735 euros, soit grosso modo le niveau du salaire minimum portugais, qui atteint les 705 euros. L’économiste voit s’esquisser « une certaine dynamique dans les négociations salariales en comparaison avec les douze dernières années ». D’autant que la réforme du travail prévoit la prévalence de l’accord de branche sur l’accord d’entreprise, sauf si ce dernier est plus favorable. Des accords qui devront s’appliquer aux sous-traitants. Ce qui devrait tirer l’ensemble des salaires vers le haut.

La reprise du secteur touristique

Ce modèle social n’a pas pénalisé les investissements des entreprises, qui demeurent « très dynamiques », note cette spécialiste de l’économie espagnole, stimulés en partie via les 140 milliards d’euros du plan de relance européen.

Reste que les mesures mises en place du fait de l’envolée des prix (+ 8,4 %), notamment de l’énergie, n’ont pas permis de redonner confiance aux ménages espagnols. Résultat : dans une économie où la consommation intérieure reste un des principaux moteurs, celle-ci est malheureusement totalement « atone », constate Christine Rifflart. « La consommation n’est pas revenue à son niveau d’avant la crise, elle est restée assez faible, plus faible qu’attendu malgré le rebond de croissance l’an dernier. » Selon une première estimation publiée par l’Institut national des statistiques (INE), le PIB espagnol a progressé de 0,3 % seulement sur les trois premiers mois de l’année. Pour cette année, le gouvernement a révisé à la baisse, à 4,3 %, sa prévision de croissance pour 2022, contre 5,1 % l’an dernier après une chute de 10,8 % en 2020.

L’économiste de l’OFCE espère que ces mesures sociales provoqueront un choc de demande, lequel, avec la reprise du secteur du tourisme, pourrait « consolider » une dynamique de croissance. Pour passer la vague inflationniste, le gouvernement a approuvé une batterie de mesures visant à freiner les conséquences de la guerre en Ukraine sur l’économie du pays pour un montant de 16 milliards d’euros : 6 milliards d’aides directes et 10 milliards de crédits garantis par l’État.

140 milliards d’euros pour moderniser le tissu productif

C’est l’un des grands gagnants du plan de relance européen, doté d’un budget de 700 milliards d’euros. En empochant près de 70 milliards d’euros de subventions, auxquels s’ajoute un autre volet potentiel de 70 milliards sous forme de prêts, le pays se lance dans un vaste plan d’investissements privés comme publics pour assurer la transition énergétique et numérique. Objectif : transformer son économie afin qu’elle ne soit plus entièrement dépendante des secteurs des services, du tourisme. Pendant la pandémie, l’économie espagnole s’est effondrée et de nombreuses capacités de production ont été menacées. La transition écologique captera 39 % des investissements, le numérique 29 %, et les projets pour l’éducation et la formation 10,5 %.

 

 

 

Un chômage qui baisse, des CDI en hausse : quand une « loi Travail » de gauche commence à changer la vie

par Alban Elkaïm sur https://basta.media/

La réforme du droit du travail en Espagne, menée par une ministre de la gauche radicale, montre déjà des résultats dans la lutte contre la précarité qui mine le pays depuis la crise financière. Sans pour autant faire de miracles.

« Beaucoup de jeunes, ici, se sont brisé les reins à travailler pendant leurs études. Même comme ça, ils n’ont pu décrocher à la sortie que des contrats de dix heures par semaine pour 600 euros par mois. Mais aujourd’hui, dix ans après avoir commencé ma vie professionnelle, j’ai enfin un contrat fixe, à temps plein. C’est grâce à la politique menée depuis le Parlement ! » Neiva Sánchez est une jeune militante du parti de gauche radicale Podemos. Depuis la scène d’un meeting de fin de campagne pour les élections régionales d’Andalousie du 19 juin dernier, elle pointe le doigt vers la « guest-star » de l’événement.

Yolanda Díaz, ministre du Travail du gouvernement espagnol et accoucheuse de la toute dernière réforme du droit du travail, est discrètement assise au deuxième plan. Dans les gradins, les applaudissements fusent, sous la chaleur de plomb. Neiva Sánchez fait référence à la loi clé du gouvernement espagnol de coalition des gauche : une réforme du droit du travail entrée en application depuis trois mois et qui commence à montrer ses premiers effets.

Depuis des années, l’Espagne est malade de sa précarité. En 2018, plus d’un quart des salariés (26,8 %) travaillaient sous contrats précaires. Le taux le plus élevé de l’Union européenne à l’époque, selon un rapport du groupe bancaire espagnol BBVA. Le chômage vient à peine de repasser sous la barre de 15 %, après avoir atteint près de 27 % à l’issue du choc financier de 2008. Un tiers des moins de 25 ans étaient au chômage en 2018 ; dans les pires moments de la crise économique espagnole, un jeune sur deux était sans emploi. Au moindre vent contraire, les personnes en contrats précaires sont les premières à perdre leur poste.

« Cette situation provoque une incertitude qui entrave les perspectives d’avenir, surtout chez les jeunes. Étant en position de faiblesse sur le marché du travail, les précaires ne bénéficient pas des armes nécessaires pour négocier, explique Inmaculada Cebrián, économiste spécialiste du marché du travail et professeur à l’université d’Alcalá, près de Madrid. Les femmes sont particulièrement affaiblies, car elles occupent plus souvent des emplois précaires. Les personnes peu qualifiées aussi. » C’est le facteur principal qui explique que les Espagnols restent chez leurs parents jusqu’à près de 30 ans en moyenne (contre 23,6 ans en France en moyenne).

Premier CDI à 32 ans

La dernière réforme du droit du travail espagnole cherche à réduire la précarité, à redonner du pouvoir de négociation aux salariés et à mettre en place des instruments de « flexibilité interne », qui évitent que les entreprises ne licencient trop en cas de difficultés. Cette « loi travail » modifie les règles de l’embauche pour limiter le recours aux contrats courts. Elle redéfinit les modalités du dialogue social, qu’une réforme de 2012 avait rendues moins favorables aux salariés. Elle inscrit aussi dans le marbre des mécanismes, dont le chômage partiel permettant d’éviter les licenciements massifs en cas de choc économique.

L’objectif est avant tout de lutter contre les contrats précaires. « Je suis entrée dans mon entreprise avec un contrat fixe, en février. Cela n’avait plus de sens pour la direction de me proposer un contrat précaire qui ne serait plus légal passé le 30 mars », témoigne María, qui travaille aujourd’hui à Madrid au service ressources humaines d’une multinationale européenne. Entré en vigueur le dernier jour de 2021, le décret qui met en œuvre la réforme laissait trois à six mois aux employeurs pour se mettre en conformité.

À 32 ans, c’est la première fois que María décroche un emploi stable. Arrivée dans la capitale en 2018, elle a commencé par un stage d’un an dans la même entreprise. Puis elle a enchaîné en remplacement d’un congé maternité, dont la fin a coïncidé avec le début du confinement, en 2020. Elle a alors vécu neuf mois de recherche d’emploi, en pleine pandémie, dont seuls les six premiers mois étaient couverts par des indemnités chômage. « En janvier 2021, j’ai repris un job, mais très précaire. Chaque contrat durait un mois, à l’issue duquel ils me renouvelaient », rapporte la trentenaire. Elle a vite abandonné cet employeur quand un autre lui a proposé un contrat de six mois, que l’entreprise a renouvelé une fois. Puis, début 2022, María présente sa candidature à un poste de RH dans l’entreprise de ses débuts. « Quand j’ai postulé, l’offre indiquait que le contrat était à durée déterminée. » La bonne surprise tombe au moment de signer, une fois la réforme du droit du travail adoptée.

« La réforme du travail fonctionne. Elle est en train de changer le paradigme »

Près de 2,5 millions de contrats à durée indéterminée ont été signés durant les six premiers mois de 2022. Ce qui est plus du triple du nombre de CDI signés à la même période en 2021. « La réforme du travail fonctionne. Elle est en train de changer le paradigme. La précarité n’était pas une malédiction divine », exultait Yolanda Díaz, ministre du Travail et cheffe d’orchestre de ce virage législatif, lors d’une rencontre organisée par le média de gauche El Diario.es, en mai dernier. En juin, « les signatures de contrats à durée indéterminée atteignent leur maximum historique, avec un total de 783 595 », met en avant le ministère dont elle est à la tête dans son communiqué mensuel de juin. Le nombre de contrats précaires, lui, a diminué de 12 % entre janvier et mai 2022. Et ce alors que le chômage atteint son niveau le plus bas depuis 2008. L’inverse de la tendance des dernières décennies.

La « loi Travail » espagnole est l’aboutissement d’une des promesses phare du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), reprise par le reste de la gauche, qui dirige le pays depuis 2018 avec le socialiste Pedro Sánchez à sa tête. Dans leurs programmes respectifs pour les élections générales de 2019, le PSOE et la formation de gauche radicale Unidas Podemos appelaient à « abroger la réforme du travail de droite adoptée par le PP (Parti populaire) ». Approuvée en 2012 en pleine crise économique, cette dernière était accusée d’ « établir un modèle d’emploi précaire avec de bas salaires et un système de dialogue social sans équilibre de pouvoir entre travailleurs et entrepreneurs », critiquait le PSOE.

Pour la droite, cette réforme était une loi phare de son passage au pouvoir, entre 2012 et 2018. Elle devait sortir le pays de la tourmente économique. « Il y avait alors l’idée que si l’on n’obligeait pas les entreprises à employer moyennant des contrats trop contraignants, il y aurait plus d’embauche  », explique Jaime Ferri Durá, professeur de sciences politiques à l’université Complutense de Madrid.

Depuis la crise de 2008, la génération « perdue » de la jeunesse espagnole

En 2018, l’économie espagnole reprend des couleurs. Mais elle s’est reconstruite sur un modèle qui offre une grande flexibilité aux entreprises, moyennant une forte précarité pour les travailleuses et travailleurs. Particulièrement pour les jeunes, dont une partie accumule les diplômes mais peine à trouver sa place dans le monde du travail, enchaînant stages et contrats courts dans des domaines parfois très éloignés de leur formation initiale. Comme María, titulaire d’une licence de psychologie, d’un master de psychothérapie relationnelle et d’un master de business management. Durant la crise, on les appelait la « génération perdue ».

Dans ce contexte, la promesse de la gauche prend le contrepied de l’action du Parti populaire durant ses six années de règne. Dans l’accord qui scelle la coalition entre le Parti socialiste et la formation de gauche radicale Unidas Podemos, signé fin 2019, le virage proposé sur le droit du travail couvre en réalité un champ bien plus large. « Abroger la réforme » n’est qu’un des 16 engagements en la matière.

« Comme toujours dans les coalitions, il y a aussi une compétition entre les partenaires de l’alliance gouvernementale, rappelle le professeur de sciences politiques. Les uns prétendent être plus à gauche, les autres plus modérés. » La ministre du Travail Yolanda Díaz représente Unidas Podemos, formation qui agglutine les forces politiques à la gauche du PSOE autour du jeune parti Podemos. « Cette réforme était sa mission au sein du gouvernement. Et ça lui a réussi. Díaz en tire un capital qui renforce sa position, et sur lequel elle s’appuie », poursuit Jaime Ferri Durá. Responsable politique la plus appréciée du pays, la ministre du Travail cherche aujourd’hui à reconstruire un mouvement autour d’elle en vue des élections générales de l’année prochaine. Une gageure, car les effets de cette loi Travail « progressiste » ne sont, pour l’instant, pas traduit politiquement : la gauche a perdu les élections régionales d’Andalousie du 19 juin, face à la droite du Parti populaire.

« La précarité reste élevée en Espagne »

Au-delà des effets d’annonces, que vaut cette réforme ? « Un contrat sur neuf était un CDI avant la réforme. C’est plus de 40 % aujourd’hui », répond Mari Cruz Vicente, secrétaire générale à la Confédération ouvrière espagnole (CCOO). Le chiffre est même monté à plus de 44 % en juin. « Sans aucun doute possible, la réforme a fait augmenter l’emploi à durée indéterminée , assure l’économiste Inmaculada Cebrían. Mais la précarité reste élevée en Espagne, quel que soit le type de contrat signé. Même les postes à durée indéterminée ont tendance à durer moins qu’on ne pourrait l’espérer. Et par le passé, les modifications du droit du travail ont souvent provoqué des effets indésirables », ajoute-t-elle.

Aujourd’hui, ce sont les contrats « fixes discontinus » qui focalisent l’attention. Ces CDI organisent une relation durable entre un travailleur et son employeur pour des activités saisonnières par nature, comme les récoltes. « La dernière réforme modifie la “saisonnalité“ des emplois, qui empêchait par exemple d’employer des professeurs avec ces contrats fixes discontinus pour ne pas avoir à les rémunérer durant les vacances », explique Inmaculada Cebrían. Cette pratique est aujourd’hui devenue possible. Le recours à cet instrument des « contrats fixes discontinus », qui sont inclus dans le décompte des emplois en CDI , a explosé. « Le temps partiel augmente fortement aussi. Particulièrement chez les femmes », souligne encore l’économiste.

Les organisations patronales « pas disposées à aller plus loin »

« La loi a été un peu moins loin que ce que le ministère du Travail aurait voulu, ajoute le politologue Jaime Ferri Durá. Le gouvernement promettait un texte forgé par le dialogue social, incluant syndicats et organisations patronales. Ça a été un succès de réussir à garder les organisations patronales à la table des négociations jusqu’au bout. Mais elles n’étaient pas disposées à aller plus loin dans la loi. »

« On doit toujours laisser certaines questions de côté parce qu’elles génèrent trop de conflits, dit aussi Mari Cruz Vicente, de la Confédération ouvrière espagnole, qui a participé aux négociations du début à la fin.  Il fallait concrétiser. Sinon, on serait arrivé à la fin de la législature sans rien de concret. » Ce qui a été possible avec un « gouvernement progressiste » ne l’aurait pas forcément été avec un exécutif de droite, insiste la syndicaliste.

Derrière les chiffres, ce sont des vies qui changent. « Cela m’a apporté la stabilité, professionnelle, mentale, de vie », énumère María en parlant de son premier CDI obtenu à 32 ans. À la fin de sa période d’essai, elle et son mari comptent concrétiser un projet qu’ils caressent depuis un moment déjà. Devenir parents.

 publié le 5 juillet 2022

Avortement : aux États-Unis,
un mouvement social vent debout,
mais déboussolé

Anaïs Sidhoum sur https://rapportsdeforce.fr/

La décision de la Cour Suprême vendredi dernier a déclenché une véritable mobilisation générale en faveur de l’avortement à travers tout le pays. En témoignent les très nombreuses manifestations qui s’enchaînent depuis une semaine, dans les grandes villes où les manifestants se comptent par milliers jusque dans des communes plus modestes au coeur des états les plus conservateurs. Mais si l’énergie est là, le mouvement social se questionne sur ses stratégies et tactiques, encore sonné par le choc et confronté à l’urgence de venir en aide aux millions de femmes qui vivent d’ores et déjà dans un état où l’avortement est illégal.

 En plus de descendre dans la rue, l’une des premières réactions des Américains indignés par la décision de la Cour a été de contribuer massivement aux fonds qui permettent aux militantes de terrain d’aider les femmes à payer l’intervention médicale et les frais de déplacement vers les états aux dispositions légales protectrices, où de nombreuses personnes se sont préparées à accueillir ces réfugiées médicales. Et de se porter bénévole auprès des nombreuses organisations de terrain qui offrent soutien accompagnement et protection aux personnes désireuses d’avorter. Il existe en effet un mouvement pro-choix organisé depuis longtemps aux États-Unis, qui lutte contre le durcissement des législations et essaye de fournir un accès concret aux soins reproductifs, en particulier aux Américaines les plus pauvres, marginalisées ou isolées.

La décision des juges constitutionnels de revenir sur la jurisprudence de 1973 n’était en effet pas une surprise, puisqu’elle avait fuité dans la presse il y a un mois. Mais l’administration Biden ne s’est pas saisie de cet avertissement pour prendre les devants. L’administration présidentielle reste en effet concentré sur l’enjeu de « mid-terms », ces élections de mi-mandat qui renouvellent les deux chambres en novembre et dont il espère obtenir une majorité au sénat. Un enjeu d’autant plus important qu’à l’occasion de ces élections fédérales, ont lieu de nombreuses élections locales, à divers échelons.

 L’échec de la stratégie électorale

Et c’est bien au niveau local que vont se jouer de nombreuses batailles autour de l’avortement. Si c’est les états qui sont désormais maîtres du jeu en matière d’interdiction, les villes et les comtés peuvent imposer d’autres restrictions et l’élection de procureurs et de shérif pourra avoir un impact concret sur l’application des mesures répressives sur l’avortement.

Pourtant, malgré les réticences du Président à intervenir, l’état central n’est pas dépourvu de leviers d’action, aucune loi n’interdisant l’IVG à un niveau fédéral. Ainsi sans même attendre d’instructions de l’administration, l’agence américaine du médicament (FDA) a rappelé dans un communiqué que le mifepristone, principe actif de la pilule abortive, restait une substance autorisée par la loi fédérale, et ne pouvait donc pas être interdite par les états. Trente trois sénateurs Démocrates, une majorité, ont même adressé une lettre à Joe Biden, l’exhortant à mener une véritable campagne d’accès à l’avortement en mobilisant tous les moyens à sa disposition. Et de plus en plus de voix critiques s’élèvent parmi l’électorat démocrate, qui a pu vivre comme un chantage les nombreux appels aux dons qui ont émané de leurs représentants en réaction à l’annonce de la Cour Suprême.

D’autant que dans la composante la plus institutionnelle du mouvement pro-choix, les grandes associations nationales comme NARAL/Pro-Choice America ou le Planned Parenthood doivent faire face à un constat amer. Elle qui ont toujours basé leur stratégie sur la voie judiciaire et le soutien à l’élection de candidats favorables à l’avortement. Mais après 40 ans, plusieurs présidences Démocrates et des centaines de millions de dollars collectés et reversés aux campagnes électorales (190 millions en 2020), l’échec est cuisant. La jurisprudence constitutionnelle a été renversée, aucune loi fédérale n’a jamais été promulguée pour protéger ce droit, et les échelons locaux n’ont jamais été investis. Ces associations restent cependant déterminées à mener la bataille des mid-terms, n’infléchissant pour l’instant leur stratégie que pour investir plus largement les élections locales.

En parallèle, elles ont réussi à faire suspendre des lois d’interdiction – entrées en vigueur dans la semaine – de trois États, grâce à des procédures interrogeant leur conformité à leurs constitutions respectives.

« Les droits reproductifs sont des droits sociaux »

Côté syndical, plusieurs fédérations et représentants ont condamné la décision de la Cour et ses conséquences, comme la présidente de l’AFL-CIO, la plus grande fédération syndicale du pays. Mais d’autres, comme les Teamsters, se montrent plus réticents à prendre position sur un sujet « politique » qui ne touche pas directement à la vie au travail. C’est alors des syndicats locaux qui prennent la parole pour exprimer leur opposition, faisant anticiper à certains commentateurs des tensions entre bases et directions sur le sujet.

Mais de l’avis de la plupart du mouvement social, l’accès aux droits reproductifs est un véritable enjeu pour les travailleuses. Particulièrement, dans un pays qui ne prévoit ni congé parental ni congé maternité, et où l’accès aux services de santé dépend pour beaucoup de la situation d’emploi. Pour autant, la grève générale féministe n’est pas pour demain. S’il existe une vraie dynamique depuis quelques années dans le pays, le paysage syndical reste exsangue, et l’heure est à la reconstruction et à la consolidation. D’autant plus que comme l’observe une chercheuse, les états les plus restrictifs sont tendanciellement les moins syndiqués et vis-versa.

Enfin, si la presse française s’est largement fait le relais des entreprises américaines annonçant prendre en charge les frais médicaux et de voyages de leurs employées voulant avorter, les syndicats appellent à la prudence. D’une part, car cette générosité ne concernera que les salariées directes de l’entreprise, mais pas les sous-traitants, intérimaires et autres autoentrepreneurs, qui constitue bien souvent le gros de la main-d’œuvre réellement mobilisée par ces entreprises. D’autre part, c’est que pour en bénéficier, il faudra révéler à son employeur son besoin de recourir à une IVG. Cela placerait la salariée dans une position particulièrement vulnérable vis-à-vis de son patron, d’autant plus dans les états qui prévoient un système de délation dans leur législation anti-avortement. Strabucks, engagé depuis plus d’un an dans un farouche combat contre la syndicalisation de ses restaurants, a ainsi prévenu : il ne prendra en charge que les IVG des employées non-syndiquées.

Intersectionnel et internationaliste

 Le mouvement pro-choix est donc confronté à la nécessité d’élaborer de nouvelles stratégies. Il ne s’agit en effet plus seulement de défendre des droits acquis et l’accès effectif à un service légal. Il faut désormais soutenir une pratique illégale et, à terme, reconquérir des droits perdus.

C’est donc assez logiquement que les Américaines cherchent à s’inspirer de la vague verte qui a permis à leurs voisines du Mexique, de Colombie et d’Argentine d’arracher des droits inédits sur le continent à leurs propres conservateurs religieux. Mais aussi à celles qui mènent la résistance dans les pays les plus restrictifs, comme le Salvador. On assiste donc à un renforcement des relations entre militantes de ces pays, mais aussi à sa reconfiguration, puisque ce sont désormais les militantes du sud qui viennent conseiller et soutenir leurs camarades de la puissance impérialiste.

La mobilisation du mouvement social américain se fait d’ailleurs selon les perspectives intersectionnelles qu’il a largement adoptées. Ainsi, les enjeux spécifiques du droit à disposer de son corps pour les personnes racisées, non-valides, trans, détenues, sans-papiers… sont développés et investis par des militants concernés, pour être repris et articulés par l’ensemble des acteurs. Un équilibre qui peut parfois s’avérer complexe. Si à New York lundi, une inter-organisations regroupant syndicats, collectifs d’habitants, organisations politiques et féministes a réussi à réunir 20 000 personnes, dans un certain nombre de grands centres urbains, on a aussi pu constater l’organisation de manifestations concurrentes, et des scissions dans les dynamiques d’organisation collective. Ces tensions témoignent d’une fracture grandissante entre la partie du mouvement qui reste attachée aux stratégies électorales et législatives et se doit donc de maintenir une image de civilité, et une partie plus radicale, qui se renforce, pour laquelle la situation a déjà dépassé le seuil de la civilité.

 Menace féministe, répression machiste

 L’idée d’un mouvement féministe plus dur, adepte de la résistance civile et de l’action directe, fait donc son chemin. La fuite de la décision de la Cour Suprême dans la presse début mai avait déjà déclenché des actions revendicatives au domicile des juges (dont les adresses personnelles ont été abondamment relayées cette semaine). Ce durcissement , et la colère exprimée ouvertement par de plus en plus de femmes, ne manque pas d’inquiéter parmi l’establishment. Les cadres Démocrates multiplient ainsi les exhortations à la civilité. Côté conservateurs – élus républicains comme éditorialistes – on n’hésite plus à agiter le chiffon rouge des pétroleuses.

Sur le terrain on assiste à une répression, policière et judiciaire, plutôt sévère à l’égard des manifestations. Aux États-Unis aussi, le maintien de l’ordre a tendance à se durcir ces dernières années. Si le niveau de violences policières est encore loin d’atteindre celui des manifestations Black Lives Matter de 2020, les réseaux sociaux ont fourmillé toute la semaine d’images de manifestantes, souvent très jeunes, matraquées, gazées et jetées à terre. Ainsi que d’appels à dons pour les caisses anti-répression d’un grand nombre de villes. Pourtant, ces manifestations restent pour l’instant très contenues au regard du sentiment de terreur et de colère qui anime de plus en plus d’Américaines. Un collectif qui se fait appelé Jane’s Revenge a bien déclenché une série d’actes de vandalisme envers des institutions anti-choix, mais rien a voir avec la brutale « Nuit de la Rage » promise par toute la droite américaine. Dès le vendredi de la décision, le très conservateur sénateur du Texas, Ted Cruz, avait tenu à alerter sur Fox News du « véritable risque de violence » posée par les pro-choix. Politiciens et éditorialistes se sont alors relayés pendant trois jours dans les médias pour prédire une nuit de terrorisme féministe qui n’a finalement pas eu lieu. Mais la séquence a servi à construire la mobilisation pro-choix comme une menace prête au coup d’État, à la manière de ce qu’avait fait Trump avec le danger « Antifa », qui avait plutôt bien fonctionné auprès de sa base, déclenchant des mouvements de panique et de violence.

En réalité, se sont plutôt les cortèges pour le droit à l’IVG qui sont la cible croissante de menaces, de la part d’un mouvement anti-choix qui n’a jamais hésité à recourir aux meurtres et aux attentats. Une attaque à la voiture a déjà envoyé deux manifestantes à l’hôpital sans que les motivations de l’auteur n’aient encore été rendues publiques.

Mais l’avortement n’était qu’un début. Jeudi, la Cour Suprême vient d’achever sa session par une série de décisions très tranchées à droite sur des sujets décisifs comme le climat, le port d’arme, les droits des Natifs-Américains ou la religion à l’école. En marquant ainsi sa volonté de faire progresser le programme politique du parti Républicain au mépris de la défaite de celui-ci aux dernières élections, elle s’arroge un rôle inédit dans l’histoire du pays, et ouvre probablement le début d’une crise institutionnelle majeure. Si c’est le cas, le mouvement de défense des droits reproductifs aura une place centrale dans l’opposition à cette prise de contrôle.

 publié le 4 juillet 2022

Sciences. La forêt de Puéchabon à l'épreuve des sécheresses du futur

Marine Cygler sur www.humanite.fr

Des chênes verts qui s’adaptent pour produire moins de feuilles et moins de glands, voici les premiers résultats d’une étude menée dans l’Hérault depuis 2003 pour évaluer la réponse de la forêt méditerranéenne aux conséquences du changement climatique.

Jean-Marc Orcival mesure le carbone qui entre dans la forêt lors de la photosynthèse et celui qui en sort lors de la respiration. Photo Hemis via AFP

Parcourir la forêt de chênes verts située à quelques encâblures du village de Puéchabon, dans l’Hérault, c’est entrer dans une expérience scientifique à ciel ouvert. Ici, grâce à un dispositif de gouttières qui interceptent 30 % des précipitations, des chercheurs ont créé artificiellement une aridification du climat à laquelle devra faire face la forêt méditerranéenne avec le changement climatique. Comment réagira-t-elle à la sécheresse ?

Cette expérience d’exclusion de pluie qui se déroule depuis presque vingt ans est l’une des plus longues au monde. Aussi, elle apporte déjà quelques précieux éléments : dans les parcelles partiellement privées de pluie, les arbres ont moins de feuilles et produisent moins de fruits, ce qui interroge les écologues sur la capacité de régénération de la forêt du futur.

Le futur s’est dangereusement rapproché

En 2000, les prévisionnistes tablaient sur une réduction de 30 % des précipitations à la fin du siècle. En 2003 a commencé une expérience au long cours consistant à couvrir un tiers de la surface de trois parcelles de 100 m2 par des gouttières qui récupéraient l’eau de pluie, laquelle n’atteignait donc jamais le sol. L’objectif : simuler la sécheresse future.

Sauf que le futur s’est en fait dangereusement rapproché. « Au début de l’expérience, on imaginait simuler le climat de 2100. On se rend compte aujourd’hui qu’étant donné l’augmentation des températures ce sera le climat de 2035 », explique Jean-Marc Limousin, chercheur au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive du CNRS

Au fur et à mesure des travaux de prévision, il est devenu évident que le Bassin méditerranéen serait particulièrement impacté par le changement climatique. Les températures y augmentent et les précipitations y diminuent bien plus vite que la moyenne mondiale. « Cela n’a pas d’intérêt de se pencher sur les précipitations telles quelles : ce qui est important pour les arbres, c’est la vitesse à laquelle le réservoir dans le sol va s’évaporer. Et pour ça, c’est la température qui compte », poursuit-il.

Moins de transpiration et de photosynthèse

Avec son collègue Jean-Marc Ourcival, ils suivent certains arbres en particulier, marqués par des rubans colorés. Depuis un réseau de passerelles aériennes qui permet d’accéder à la cime des arbres, à environ 4 mètres du sol, ils comptent les feuilles et récoltent les fruits dans des filets. « La réaction principale des arbres à la sécheresse imposée est la réduction de 20 à 25 % du nombre de feuilles », constate Jean-Marc Limousin. « En 2003, on pensait que les feuilles allaient changer de forme et de taille, alors que c’est leur nombre qui est impacté par l’aridification », fait remarquer Jean-Marc Ourcival, qui voit là un bon exemple de l’importance de l’expérimentation.

Réduire ce que les scientifiques appellent l’indice foliaire est une stratégie d’adaptation car, s’il y a moins de feuilles, il y a moins de perte d’eau par transpiration. « Mais cela veut dire aussi qu’il y a moins de photosynthèse : au bout de deux-trois ans, on a vu que les arbres s’acclimataient en devenant plus économes, plus lents », poursuit Jean-Marc Limousin. De fait, la photosynthèse, qui permet aux végétaux de fabriquer leur matière organique, est un ensemble de réactions biochimiques se déroulant dans les feuilles.

Que les parcelles soient privées d’eau ou non, les chercheurs se sont rendu compte qu’une sécheresse printanière avait un impact particulièrement négatif sur la croissance des chênes verts. En effet, c’est normalement durant cette saison, quand il fait assez chaud sans que le climat soit trop sec, que les arbres poussent. La croissance s’arrête en revanche l’été, quand les arbres ferment les stomates de leurs feuilles pour éviter la perte d’eau par la transpiration, ce qui empêche aussi la photosynthèse.

L’enjeu de la régénération

« La question qui se pose déjà aujourd’hui, c’est de savoir si les arbres vont s’arrêter de pousser en juin ou fin juillet… », indique Jean-Marc Limousin. Cela dit, pour l’instant, la privation d’eau n’empêche pas les arbres de pousser. Ils ont moins de feuilles, certes, mais ils croissent. « Si le bois ne pousse pas, il meurt. L’arbre n’a pas le choix, il est obligé de grandir chaque année. C’est donc la priorité absolue », détaille le chercheur.

En revanche, le chercheur s’inquiète que les arbres des parcelles sèches produisent moins de fleurs et de fruits que les parcelles qui ne sont pas privées d’eau. 40 % de glands en moins : c’est loin d’être anecdotique. « C’est une information importante pour l’avenir de la forêt. Dans quelques années, avec l’aridification, pourra-t-elle se régénérer ? » interroge-t-il.

Une forêt domaniale transformée en laboratoire grandeur nature

La forêt domaniale de Puéchabon est étudiée depuis 1984 par des chercheurs du Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive de Montpellier, rattaché au CNRS. « C’est une forêt qui n’est plus exploitée depuis quatre-vingts ans. Lorsque nous en avons fait un site expérimental, une problématique d’écologie pure s’est imposée. L’idée : observer ce que devient une forêt sans gestion, coupe ni intervention humaine », explique Jean-Marc Ourcival.

Puis, en 1998, quand la communauté scientifique a été convaincue de la réalité du changement climatique, se souvient le chercheur, l’Union européenne a lancé de grands projets de recherche. À Puéchabon, il s’est agi de savoir combien un écosystème laissé à sa libre évolution était capable de pomper de carbone.

Aussi des tours de flux que l’on entend siffler mesurent en permanence le carbone qui entre dans la forêt lors de la photosynthèse et celui qui sort lors de la respiration. Résultat : la forêt de Puéchabon fixe 2,5 tonnes de carbone par hectare et par an. Las, une sécheresse printanière, comme il s’en produit de plus en plus souvent, et ce bilan s’effondre à 1 tonne de carbone par hectare et par an.

 publié le 3 juillet 2022

Éditorial. Les champions de l’hypocrisie

Par Laurent Mouloud sur www.humanite.fr

Les jeux Olympiques de Paris 2024 fêteront, à n’en pas douter, les valeurs de respect, de rencontre entre les peuples et de dépassement de soi. En attendant les exploits des athlètes sous la lumière de la flamme et la ritournelle des bons sentiments, un autre genre de sport s’épanouit entre les grues et les dalles de béton préparant l’événement : celui de la fraude sociale à grande échelle et de l’exploitation humaine. Comme le détaille l’enquête de l’Humanité, les chantiers des JO sont loin d’être aussi exemplaires que l’ambitionnait la Solideo, le maître d’ouvrage des infrastructures olympiques. Sous-traitance en cascade, gérants « de paille », travailleurs sans papiers… Un condensé du pire du secteur du BTP s’étale aux portes de la capitale. L’image est désastreuse, le symbole affligeant. Et, surtout, le sort réservé à cette main-d’œuvre corvéable proprement scandaleux.

La justice s’est emparée de l’affaire début juin. Elle devra faire la lumière sur cet écheveau de microsociétés au relent de fonctionnement mafieux, auxquelles les majors du bâtiment, l’œil rivé sur leur marge de profit, confient le boulot sans se soucier plus que ça des infractions à la législation qui en découlent. Pas vu, pas pris. Telle est la logique du moins-disant social. Et si le vent de l’inspection du travail souffle de face, alors ces poids lourds du BTP plaident la « négligence », voire se présentent comme « victimes » de ces sous-traitants indélicats… Stratégie éprouvée. Gageons que la justice saura établir l’échelle des responsabilités. De toutes les responsabilités.

En bout de chaîne, enfin, il y a le no man’s land administratif dans lequel sont maintenues ces centaines de milliers de sans-papiers en France. Une situation qui alimente le travail au noir et le business de ces mafias, prêtes à infliger tous les abus à ces populations fragilisées. Les régulariser, leur donner un statut de travailleur et les droits sociaux qui vont avec couperait l’herbe sous le pied des exploiteurs. Pour l’instant, la politique migratoire du gouvernement et des préfectures, qui voient derrière chaque sans-papiers un délinquant et non pas une victime, roule à contresens. Il y a pourtant urgence à sortir de cette hypocrisie si l’on veut que les JO soient aussi exemplaires sur le plan social que sportif.

Régulariser les sans-papiers assécherait les réseaux qui les exploitent.


 


 

 

 

Paris 2024 : le ravage de
la sous-traitance en cascade

Rosa Moussaoui sur www.humanite.fr

BTP Après la découverte en mars de travailleurs sans papiers sur le chantier du Village des athlètes construit pour les prochains JO, le parquet de Bobigny a ouvert une enquête pour « travail dissimulé en bande organisée ». Plongée dans l’univers interlope de ces micro-entreprises aux relents mafieux.

La charpente du réseau était archaïque, déjà chancelante. Un coup de marteau a précipité son écroulement. Le 8 juin dernier, le parquet de Bobigny a ouvert une enquête pour « emploi d’étrangers sans titre », « recours au travail dissimulé » et « exécution en bande organisée d’un travail dissimulé » ; les investigations en cours sont confiées à la brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP).

L’affaire s’est nouée sur le chantier du Village des athlètes, à Saint-Ouen, une infrastructure centrale des jeux Olympiques de Paris 2024. Le 24 mars dernier, alertée par la CGT, l’inspection du travail y recensait lors d’un contrôle inopiné sept travailleurs sans papiers maliens. Tous travaillaient à couler un plancher en béton, sur un lot confié à GCC, l’une des entreprises de BTP intervenant pour le groupement Icade/CDC en contrat avec la Solideo, le maître d’ouvrage chargé de la livraison de l’ensemble des infrastructures pérennes et des opérations d’aménagements nécessaires aux JO. Le groupe GCC avait officiellement recours à un sous-traitant, KMF. Problème : cette structure, une société par actions simplifiée unipersonnelle (Sasu), avait à sa tête un « gérant de paille », un travailleur malien, lui-même ouvrier sur les chantiers, placé là par un certain Mehmet B. Lequel apparaît comme le patron, de fait, de toute une nébuleuse d’entreprises éphémères, à faible capital, endossées par des prête-noms, presque tous originaires du même district en Turquie, qui assuraient dans l’opacité et le plus grand arbitraire la rémunération des travailleurs sans papiers recrutés au gré des contrats et des chantiers.

Dans cet imbroglio, les choses ont tourné à l’aigre dès le mois d’octobre 2020, sur un gros chantier de rénovation urbaine à Vélizy-Villacoublay où le donneur d’ordres, GTM, a officiellement fait appel à l’un de ces obscurs sous-traitants, dénommé Sari. Là, l’un des contremaîtres s’en est violemment pris à un travailleur malien, en le frappant d’un coup de marteau sur l’épaule, avant de le congédier définitivement. Ulcérés, ses compagnons ont alors menacé de faire appel à un syndicat et de se mettre en grève s’ils restaient non déclarés. Ils travaillaient jusque-là sans contrats ni bulletins de salaire, payés au travers de virements bancaires par une vingtaine de structures différentes, avec, durant la pandémie, des justificatifs de déplacement professionnel établis par une obscure agence d’intérim.

« Il m’a dit d’aller à Barbès pour faire des faux papiers. Ce que j’ai fait. Ça m’a coûté 350 euros »

« C’est Mehmet B. qui est venu pour négocier. Au début, il ne voulait rien entendre. Il nous disait “vous êtes des égoïstes, vous êtes des fous de vouloir aller chez les syndicats. Vous voulez me niquer, me mettre en faillite alors que je vous donne du travail” », se souvient Djibril (*), un trentenaire arrivé en France en 2017, via le Maroc et l’Espagne. Sous pression du donneur d’ordres, Mehmet B. a finalement consenti, au bout d’une semaine chômée où les travailleurs maliens n’avaient plus été sollicités, à établir les contrats demandés. « Quand ils nous ont arrêtés, GTM a dit qu’il fallait qu’on revienne. Alors Mehmet est revenu négocier avec nous. Moi, je n’avais que mon passeport. Il m’a dit d’aller à Barbès pour faire des faux papiers. Ce que j’ai fait. Ça m’a coûté 350 euros. À partir du 3 novembre, ils nous ont donné des fiches de paye, jusqu’à la fin 2021 », poursuit Djibril.

Cinq contrats sont alors établis au nom de l’entreprise Batidem, cinq autres sont siglés YTB. Les documents comptables de cette dernière structure (1,3 million d’euros de chiffre d’affaires en 2020, en hausse de 675 % sur l’année précédente) font apparaître une masse salariale très faible, d’affolantes dépenses en achats d’études et de prestations de services, un résultat net dérisoire. Quelques mois plus tard, les ouvriers maliens sont convoqués. « On nous dit que Batidem va fermer dans trois mois, qu’on va nous mettre sur KMF, qui était au nom de Fodé. Lui, c’est un ouvrier comme nous. Il travaillait pour eux depuis longtemps. Il n’a pas fait l’école. Il ne gérait rien, c’était juste son nom », témoigne Djibril.

Mais le conflit couve encore : les journées de travail sont interminables. Souvent, elles ne s’achèvent qu’à 19 heures ou 20 heures. Les travailleurs sans papiers sont affectés aux tâches les plus pénibles. Le travail achevé, il leur revient de trimer encore pour ranger le matériel. Les heures supplémentaires ne sont pas rémunérées, ou alors de façon très aléatoire, avec des enveloppes d’argent en liquide. C’est le beau-frère de Mehmet B. qui donne les consignes, affecte les travailleurs sans papiers selon les besoins ou les risques de contrôle... jusqu’au début de l’année, quand les ouvriers maliens se décident à solliciter la CGT dans le sillage des grèves des travailleurs sans papiers.

À la tête d’une prospère PME qui a pignon sur rue, Mehmet B. et sa structure « officielle » n’apparaissent à aucun moment dans le montage de sous-traitance sur lequel repose le chantier de Saint-Ouen confié à GCC. Il a pourtant été vu plusieurs fois sur le site, accessible seulement en étant muni d’une carte BTP, discutant avec des cadres du donneur d’ordres. Contacté par l’Humanité, le groupe GCC n’a pas souhaité nous éclairer sur ce point précis, ni sur aucun autre. « Dans la mesure où il semble qu’il y ait une enquête pénale en cours, nous réservons nos réponses aux inspecteurs s’ils venaient à nous interroger », élude l’entreprise, qui confirme, « au regard de la gravité des faits dénoncés, avoir déposé plainte pour faux et usage de faux ».

La fraude aux cotisations sociales pourrait atteindre 6 à 8 millions d’euros

Une stratégie pour se prémunir d’éventuelles conséquences judiciaires ? La loi est claire : lorsqu’un donneur d’ordres a recours à un cocontractant (sous-traitant ou prestataire), il doit en exiger un document attestant de son immatriculation et une attestation de vigilance délivrée par l’Urssaf, confirmant son respect des obligations de déclaration et de paiement des cotisations sociales. En cas de manquement à cette obligation de vigilance, le donneur d’ordres est solidairement tenu de régler les impôts, taxes, cotisations de Sécurité sociale, rémunérations et autres charges de son cocontractant, si celui-ci a eu recours au travail dissimulé.

Ici, la fraude aux cotisations sociales organisée par cette nébuleuse pourrait atteindre des montants faramineux, 6 à 8 millions d’euros. La plupart des sociétés fictives impliquées dans le montage ont été placées en liquidation judiciaire, avec, pour motif le plus souvent invoqué, l’insuffisance d’actifs.

« C’est un montage classique, s’appuyant sur une structure communautaire, avec de fausses boîtes pour faire les transferts d’argent, les virements, et qui ferment au fur et à mesure, au bout d’un ou deux exercices, témoigne un Franco-Turc ayant travaillé sur des chantiers. Souvent, le prête-nom est payé. Les primo-arrivants sont enrôlés dès qu’ils mettent un pied en France. L’argent économisé sur les cotisations sociales ressort via des systèmes de fausses factures ou via l’achat de matériel revendu à bas prix au noir après liquidation. C’est une façon de générer du cash. Le bâtiment, c’est le monde de la corruption généralisée. Il n’y a pas un chantier propre en Fr ance. »

Des pratiques qui prospèrent dans l’écosystème de moins-disant économique, donc de moins-disant social imposé par les majors du bâtiment pour s’assurer des marges confortables.

Quelles caisses alimentaient, ici, les sommes tirées du contournement des obligations fiscales et sociales ? Ni le gérant de fait, ni les gérants de paille sur lesquels il s’appuyait n’affichent d’extravagants signes extérieurs de richesse, ni en France ni en Turquie. Presque tous sont originaires du district de Cankiri, en Anatolie centrale, un bastion de l’extrême droite où le MHP, le parti de la synthèse islamo-fasciste aujourd’hui allié à l’AKP du président Erdogan, enregistre aux élections des scores dépassant les 40 %.

Parmi les hommes de main de Mehmet B. placés à la tête de ces sociétés fictives, nombreux sont ceux qui affichent publiquement leurs sympathies pour les Loups gris, une milice fasciste ultraviolente, impliquée dans de nombreuses actions criminelles, aux frontières du terrorisme et du banditisme. Le 4 novembre 2020, un décret entérinait la dissolution en France de ce mouvement paramilitaire et ultranationaliste, suite à des attaques contre des Arméniens et des Kurdes. Sur les réseaux sociaux, les complices de Mehmet B. n’hésitent pourtant pas à arborer pour beaucoup d’entre eux l’iconographie des Loups gris, leurs slogans, leur drapeau aux trois croissants, les photographies de leurs enfants ou de militaires faisant le geste de ralliement des Loups gris avec le pouce, le majeur et l’annulaire joints, l’index et l’auriculaire dressés pour former le profil et les oreilles d’un loup. Fascination des armes, haine des Kurdes, chauvinisme et mysticisme imprègnent leur univers.

Ce réseau communautaire est-il simplement constitué d’aigrefins sous influence de l’environnement politique de leur région d’origine ? Difficile à dire. « Depuis leur dissolution, on n’a pas enregistré, en France, de regain d’activité des Loups gris. Mais ils ont toujours entretenu une présence souterraine, connectée à des activités économiques mafieuses », indique une source policière. L’enquête judiciaire établira si des flux financiers étaient drainés vers l’étranger, Allemagne ou Turquie.

la préfecture de Seine-Saint-Denis rechigne à régulariser les travailleurs sans papiers

Mehmet B. et les siens étendaient leur emprise à d’autres gros chantiers de prestige où leur réseau avait ses entrées, dans toute la région parisienne. Le recrutement de travailleurs sans papiers maliens, sur ces sites, surprend notre interlocuteur franco-turc passé par les chantiers : « Normalement, ils recrutent dans la communauté. Ils sont méfiants, veulent garder le contrôle. C’est plus facile avec les proches, sur lesquels les chefs ont toujours des moyens de pression, avec un enchevêtrement de rapports féodaux et d’exploitation économique. C’est la pénurie de main-d’œuvre qui les a poussés à aller recruter parmi des travailleurs d’une autre provenance. »

En dépit de cette pénurie de main-d’œuvre, la préfecture de Seine-Saint-Denis rechigne à régulariser les travailleurs sans papiers, sans qui les infrastructures des jeux Olympiques ne pourraient être livrées à temps – un blocage qui permet aux pratiques illégales et au travail dissimulé de prospérer. Du côté du groupe GCC, pressé par la CGT de prendre ses responsabilités en embauchant les travailleurs régularisés du chantier du Village des athlètes, on assure « qu’une procédure de recrutement est d’ores et déjà en cours pour certaines des personnes ». En fait, deux travailleurs, seulement, ont été contactés à ce jour.

Ousmane (*), lui, attend toujours, en vivotant de missions d’intérim. « Ce qui nous a sauvés, c’est qu’on est restés ensemble, solidaires, et qu’on a eu l’appui de la CGT, remarque-t-il. Ça ne pouvait pas continuer, on n’avait aucun droit, en cas de maladie, les jours d’indisponibilité n’étaient pas payés, il fallait courir comme un athlète pour se faire payer les heures supplémentaires, en cas d’accident, on était mal. » Djibril n’a jamais été sollicité, lui non plus, par GCC. Il savoure pourtant sa nouvelle vie « avec les papiers » : « Je travaille pour une PME du bâtiment dont le patron me respecte, je suis déclaré, je me sens libre. Je n’ai plus peur de sortir. Je m’enracine. »

(*) Les prénoms ont été modifiés.


 

 publié le 2 juillet 2022

Pouvoir d’achat :
la Macronie bricole encore

Florent LE DU surwww.humanite.fr

Précarité Le gouvernement Borne doit présenter son projet de loi censé regonfler les portefeuilles des Français la semaine prochaine. Des mesures loin de contrecarrer l’inflation et de remettre en question un logiciel libéral qui a montré ses limites.

Pas à la hauteur. Le gouvernement a-t-il au moins pris la mesure de l’inflation qui s’abat sur les Français et leurs budgets ? Plein de gazole à plus de 100 euros, prix de l’alimentation qui s’envolent comme ceux de l’énergie… La hausse des prix à la consommation, qui se situe déjà à 5,2 % par rapport à juin 2021, pourrait atteindre 7 % en septembre 2022. Le fruit, principalement, de spéculations. Jeudi, même Michel-Édouard Leclerc, patron des supermarchés du même nom, a expliqué sur BFMTV que « la moitié des hausses de prix demandées sont suspectes », réclamant même l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire et une « obligation de transparence ». « Chiche », ont réagi de suite les sénateurs communistes Fabien Gay et Éliane Assassi, qui ont saisi jeudi la commission des Affaires économiques.

De son côté, le gouvernement refuse de se pencher sur ces phénomènes spéculatifs. Alors qu’un changement de logiciel s’impose, la Macronie poursuit son atelier bricolage. Le 6 juillet, Élisabeth Borne doit enfin présenter son fameux « paquet pouvoir d’achat », envisagé dès le lendemain de l’élection présidentielle. Sauf surprise, ses projets de lois ne devraient comporter ni augmentation des salaires ni blocage des prix, mais de petites aides insuffisantes, tardives et souvent temporaires.

Énergie : des coups de pouce, rien de durable

Parmi la kyrielle de mesures qui doivent être présentées mercredi, deux symbolisent la philosophie macronienne en matière de lutte contre l’inflation : la prolongation de la remise carburant et celle du bouclier tarifaire. Côté pompe, l’exécutif veut prolonger jusqu’à fin août la remise de 18 centimes par litre instaurée le 1er avril, en demandant «  un effort aux pétroliers pour faire baisser les prix », a indiqué Clément Beaune, ministre délégué chargé de l’Europe. « On a eu Bernadette Chirac avec l’opération pièces jaunes, maintenant on a Patrick Pouyanné et Macron avec leurs 18 centimes », a réagi François Ruffin. Le député FI fait ainsi référence au PDG de TotalÉnergies, qui a vu son salaire augmenter de 52 % en 2021. Dans le même sens, le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, a annoncé mercredi avoir déposé « un texte de loi visant à baisser immédiatement de 35 centimes les taxes sur l’essence », financé par son corollaire : « Taxer de manière exceptionnelle sur 2021-2022 les bénéfices des compagnies pétrolières, dont Total. » « Il n’est pas question d’instaurer une taxe », a déjà balayé Clément Beaune.

Par ailleurs, le gouvernement veut prolonger jusqu’à la fin de l’année son « bouclier tarifaire », soit le plafonnement des prix de l’électricité et du gaz. « Des primes et des chéquounets ! s’emporte François Ruffin. Ce ne sont pas des mesures qui améliorent durablement le pouvoir d’achat. » Car cette fausse solution ne ferait que repousser la note. Contrairement au gouvernement, la Commission de régulation de l’énergie (CRE), autorité administrative indépendante, estime qu’en 2023 un rattrapage tarifaire aura lieu. Les prix du gaz et de l’électricité pourraient alors exploser, d’au moins 8 % d’un coup, une fois le bouclier baissé.

Des hausses nécessaires mais insuffisantes

Attendues et indispensables, plusieurs hausses seront proposées dans le projet de loi du gouvernement. 4 % de plus pour le RSA, l’allocation de solidarité aux personnes âgées et l’allocation aux adultes handicapés. 4 %, c’est aussi la revalorisation des pensions de retraite de base, à partir de ce vendredi 1er juillet. Un chiffre clé, donc, qui reste inférieur à celui de l’inflation . « Nous ne voterons pas contre ces mesures, mais c’est évidemment insuffisant, juge Sophie Taillé-Polian, députée du groupe écologiste. Pourquoi sont-elles aussi tardives et pas à la hauteur de l’inflation ? Il y a un manque de volonté politique et une incapacité à remettre en cause leur logiciel. »

À partir de ce vendredi 1er juillet, le point d’indice des fonctionnaires augmente aussi, de 3,5 %. Un léger rattrapage pour un lourd retard pris depuis 2000, dont se félicite ouvertement l’exécutif : « Cette augmentation est la plus importante depuis 1985 », s’est réjoui Stanislas Guerini, ministre de la Fonction publique, qui se targue de « dégager 7,5 milliards d’euros pour cette mesure ». « Face aux 180 milliards donnés aux entreprises pendant la crise, ça montre bien que les fonctionnaires valent peu à leurs yeux », s’agace Céline Verzeletti, de l’UFSE-CGT, qui demandait, comme les députés de la Nupes, une augmentation de 10 % pour pallier un gel qui durait depuis 2010.

Parmi les autres « coups de pouce » prévus par le gouvernement, la fin de la redevance, qui promet de fragiliser l’audiovisuel public, ou encore un chèque alimentaire de 100 euros par foyer et 50 euros par enfant, distribués à environ 9 millions de familles. « Un chèque, une fois, alors que le surcoût de l’inflation est de 220 euros par famille et par mois… », calcule Boris Vallaud, président du groupe PS.

Logement : un bouclier percé

Premier poste de dépense des Français, à hauteur de 30 à 40 % de leur budget, les loyers continuent d’augmenter. Le gouvernement a prévu de se pencher dessus, tout en prenant soin de ne pas froisser les propriétaires… La ministre de la Transition écologique, Amélie de Montchalin, a annoncé un « bouclier loyer » qui prévoit d’empêcher leur augmentation… mais seulement après une hausse de 3,5 % de l’indice de référence. « C’est en fait une manière d’annoncer une hausse inacceptable des loyers de 3,5 % parce que le gouvernement a refusé de geler l’indice de référence », s’indigne l’insoumis Adrien Quatennens. Amélie de Montchalin a répondu, mardi, à ces attaques : «  Un gel des loyers indifférencié aurait pénalisé un propriétaire modeste, ce ne serait pas juste. » L’argument ne passe pas : « C’est une fable ridicule et un outil politique pour masquer la réalité : 3,5 % des propriétaires détiennent plus de la moitié du parc locatif, s’agace Cécile Duflot, directrice générale d’Oxfam France. Quant aux “petits” propriétaires bailleurs, leur charge est essentiellement un remboursement d’emprunt, ils ne sont donc pas touchés par l’inflation. »

Au rayon logement, le gouvernement Borne promet aussi une hausse des aides personnalisées au logement (APL) de 3,5 %, trois ans après les avoir baissées. Le communiste Ian Brossat ironise : «  Dans sa grande générosité, le gouvernement envisage de revaloriser les APL de 168 millions d’euros. Après les avoir réduites de 15 milliards d’euros dans les cinq dernières années. Je te prends 100, je te rends 1. »

Des propositions alternatives balayées ?

Ces mesures pour le pouvoir d’achat feront figure de premier test pour la Macronie. Avec deux questions : saura-t-elle trouver une majorité absolue et écoutera-t-elle les alternatives des oppositions ? Celles de la Nupes notamment, qui posera sur la table une dizaine de propositions, dont le blocage des prix, le Smic à 1 500 euros net ou la mise en place d’une « garantie dignité pour qu’aucun Français ne vive sous le seuil de pauvreté »… Des mesures financées notamment par des cotisations en hausse grâce à celle des salaires, le rétablissement de l’ISF et l’instauration d’un impôt universel pour les entreprises. Sans surprise, la Macronie s’y oppose avec force : « On est prêt à regarder toutes les mesures si elles n’amènent pas de hausse des impôts ou de la dette », a répondu le ministre des Comptes publics, Gabriel Attal.

Pourtant, alors que le gouvernement prévoit une enveloppe totale de 9 milliards d’euros, une cagnotte fiscale inattendue de plus de 50 milliards d’euros est apparue ces derniers jours, due à des recettes supérieures aux prévisions sur les impôts sur les sociétés. « C’est le véritable sujet, ces 50 à 55 milliards d’euros n’étaient pas prévus au budget, insiste la députée Sophie Taillé-Polian. Ils doivent être redistribués aux ménages qui souffrent de l’inflation et des salaires trop bas. » Un vœu pieux ? Le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, a déjà pris les devants, en insistant sur « l’impératif de réduire l’endettement public ». Tandis que les députés LR ont insisté ces derniers jours sur « la fin nécessaire du quoi qu’il en coûte », selon leur chef de file, Olivier Marleix, la Macronie devrait aller dans leur sens pour s’assurer leurs voix. Spécialiste de la mauvaise foi, le ministre des Relations avec le Parlement, Olivier Véran, a déjà pris les devants : « Qui pourrait voter contre nos propositions qui renforceront le pouvoir d’achat des Français ? »


 

 publié le 1° juillet 2022

Union européenne : le libre-échange tue 

Pierre Jacquemain sur www.regards.fr

Depuis plusieurs années, l’Union européenne ne ménage pas ses efforts pour faire la part belle au marché mondial au mépris des conséquences sociales, environnementales et climatiques.

une vidéo est consultable sur  https://youtu.be/P8_5XsG7VGc

La présidence française de l’Union européenne s’achève. Et pour fêter ça, quoi de mieux qu’un accord de libre échange ? C’est ce que l’Europe sait faire de mieux. Pour le meilleur… et pour le pire ! Après quatre ans de négociations, l’Union européenne vient de signer un accord de libre-échange avec la Nouvelle Zélande. 18000 kilomètres nous séparent des Néo-Zélandais mais on sera ravis d’apprendre que l’on pourra bientôt consommer de la viande néo-zélandaise. Et peu importe si les normes de production agricole diffèrent de nous. Peu importe si les pesticides ou herbicides utilisés en Nouvelle-Zélande sont interdits en Europe. Peu importe la planète. Peu importe les transports de marchandises. Peu importe le climat et l’environnement. Peu importe tout ça puisqu’il est question de plusieurs milliards d’euros par an.

Depuis plusieurs années, l’Union européenne ne ménage pas ses efforts pour faire la part belle au marché mondial. L’objectif : réduire les droits de douane entre les Etats pour favoriser les échanges commerciaux. Lever les blocages, ce qu’on appelle notamment les « obstacles non-tarifaires ». Des accords qui concernent le commerce, les services, les marchés publics – souvent pour en faciliter la libre concurrence – ou encore la propriété intellectuelle. Canada, Japon, Singapour, Mercosur… L’Union européenne signe à tout va. Seules les négociations avec les Etats-Unis, l’Inde et le Maroc sont suspendues. Des accords aux conséquences catastrophiques sur le plan climatique et environnemental. Mais tout aussi catastrophique sur le plan social avec des secteurs d’activité gravement affectés. Et des emplois menacés.

Le monde vit une crise alimentaire inédite. Près d’un milliard d’êtres humains luttent pour la faim. 20% de la production alimentaire est jetée à la poubelle. 30% de cette production est destinée à l’alimentation animale et à la production de biocarburant. Mais l’urgence pour l’Union européenne, c’est que les européens puissent manger du bœuf Néo-Zélandais bourré aux hormones. L’urgence pour l’Union européenne, c’est de produire plus pour consommer plus. Et peu importe si les terres sont surexploitées. Peu importe si nous créons les conditions de la mort à petit feu de notre biodiversité. Nous n’avons pas voix au chapitre : 70% des terres agricoles appartiennent à 1% des exploitants. La financiarisation de nos terres s’accélère et en Europe la taille des exploitations a doublé en un demi-siècle.

Alors on va nous dire : « Oui mais avec la guerre en Ukraine, il y a pénurie des produits alimentaires ». La pénurie a bon dos. De pénurie il n’y a pas. La crise alimentaire ne date pas d’hier. La guerre en Ukraine ne fait qu’accélérer la crise alimentaire. Et dont les premières victimes sont les pays du Sud qui luttent pour la faim. L’enjeu n’est pas la production. L’enjeu est dans la maitrise des prix. Et dans l’accès de tous à une alimentation. Ça devrait être notre obsession. Une obsession européenne. Une obsession mondiale. Hélas, comme dirait Macron paraphrasant Macron : nos vies valent plus que leurs profits.

 publié le 30 juin 2022

Élie Domota

Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr

Le leader syndical guadeloupéen a été intégralement relaxé, mardi 28 juin, au terme de son procès pour « violences volontaires sur personne dépositaire de l’autorité publique sans ITT » et « refus de se soumettre aux prélèvements obligatoires ». Ces accusations avaient été portées contre lui à la suite de son arrestation musclée, le 30 décembre, lors d’une manifestation contre le passe sanitaire et son obligation sur le rond-point de Petit-Pérou, aux Abymes. Selon ses avocats, qui ont également déposé plainte pour « violences en réunion par personne dépositaire de l’autorité publique », le porte-parole du LKP (Collectif contre l’exploitation outrancière) a lui-même été victime de violences policières. « Élie Domota apparaît clairement ciblé par la maréchaussée, il tombe dans un véritable guet-apens, il est bousculé », a expliqué à l’Agence france presse Me Sarah Aristide, son avocate. Selon elle, l’homme de 54 ans, après avoir été aspergé de gaz lacrymogène en plein visage, jeté au sol et « humilié, arrêté arbitrairement », s’est vu « coincé dans une procédure, alors qu’il en était la victime ».

La décision du tribunal de Pointe-à-Pitre semble accréditer cette thèse en rejetant les réquisitions du ministère public qui, à l’audience, avait demandé la relaxe sur le refus « de se soumettre aux forces de l’ordre », mais réclamé une condamnation pour des « violences sans ITT » à l’endroit d’un militaire, tout en requérant une 3 000 euros d’amende, pour ce délit. Pour Me Vincent Brengarth, autre avocat du prévenu, il s’agit d’un « camouflet pour le parquet ». Et peut-être d’un pas vers la fin des procédures abusives destinées à masquer les agissements des forces de l’ordre.

 publié le 29 juin 2022

Ankara accusé de crime de guerre
par le peuple kurde

Antoine Poncet sur www.humanite.fr

JUSTICE La Turquie mène des attaques meurtrières contre le Kurdistan irakien et syrien. Avec ces véritables crimes de guerre se conjugue une ambition coloniale et antidémocratique. La communauté internationale reste silencieuse.

Les Kurdes, peuple sans patrie qui vit entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie, sont plus que jamais persécutés. Depuis le 17 avril, et sous prétexte d’assurer la sécurité à leurs frontières, les autorités turques tentent d’annexer le Kurdistan irakien. La région, contrôlée par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), est le théâtre de crimes de guerre. « Nous avons reçu des images terrifiantes, filmées par des soldats turcs. On les voit décapiter les guerriers kurdes à coups de hache, avec fierté », relate Agit Polat, porte-parole du Conseil démocratique kurde en France (CDK-F), la voix teintée d’émotion.

Ces images effroyables ont été publiées sur les réseaux sociaux, mais restent méconnues du grand public. Il faut dire que les autorités turques mettent tout en œuvre pour désinformer et que la diplomatie occidentale ferme les yeux face à la barbarie. Dans la région kurde du Rojava, au nord et à l’est de la Syrie, la crainte d’une occupation turque plane également. À nouveau, le gouvernement d’Erdogan revendique une opération de sécurité après de multiples incursions. « Au Rojava, les Kurdes sont à l’origine d’un mouvement révolutionnaire qui est féministe, progressiste et, je le crois, anticapitaliste », souligne Jean-Paul Lecoq, député communiste et membre de la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée nationale.

Ce projet de démocratie provoque l’ire du président turc, Recep Tayyip Erdogan, qui répond par une guerre réactionnaire. Le Rojava est, de fait, le siège d’une démocratie active, où l’ensemble des questions sont débattues par la population . « Erdogan dit que la place de la femme est à la maison. Il a peur des mouvements démocratiques progressistes », dénonce Khaled Issa, représentant des territoires kurdes du nord et de l’est de la Syrie. En outre, il relève la complaisance dont a fait preuve le président turc à l’égard des terroristes de Daech, qui partageaient également une frontière avec la Turquie. À l’époque, le mot « insécurité » ne faisait pas partie du vocabulaire de Recep Tayyip Erdogan. « Notre peuple continuera de se battre pour son territoire et pour ses valeurs, malgré le sentiment d’avoir été lâché par la communauté internationale, affirme Khaled Issa. La Finlande et la Suède partagent-elles vraiment les valeurs de la Turquie ? Je ne le crois pas. »

« une puissante arme juridique» pour Erdogan

Le représentant des Kurdes de Syrie fait référence à la signature d’un accord entre les deux pays nordiques et la Turquie, au début du sommet de l’Otan à Madrid, mardi (voir ci-contre). « Cet accord immonde bafoue les valeurs de l’humanité  !» tance, quant à lui, le porte-parole du CDK-F. À l’aune de la guerre en Ukraine, Ankara réaffirme sa force diplomatique en négociant l’adhésion de la Finlande et de la Suède en échange d’une coopération contre les combattants kurdes du PKK. « Recep Tayyip Erdogan a prouvé que le chantage fonctionne. En menaçant d’activer ses réseaux terroristes et en utilisant les réfugiés comme monnaie d’échange. Il s’est doté, avec cet accord, d’une puissante arme juridique », déplore Khaled Issa.

Face aux exactions dont sont victimes les Kurdes, la communauté internationale fait preuve d’un silence assourdissant. Pour l’écrivain goncourisé Patrice Franceschi, à l’origine de nombreuses missions humanitaires, notamment au Kurdistan, un « blocage intellectuel » perdure au sein des démocraties occidentales. « On confond l’agresseur avec l’agressé. Il ne faut pas oublier que l’actuel gouvernement turc est un ennemi pour nos démocraties », soutient l’écrivain. Il va jusqu’à qualifier le président turc de « Hitler du Bosphore », rappelant que « les résistants français étaient les ennemis, du point de vue de l’Allemagne nazie », pendant la Seconde Guerre mondiale.

Pour le député communiste Jean-Paul Lecoq, la France est dans une impasse, à l’heure où sa démocratie apparaît comme « une démocratie du business ». L’État turc est effectivement un grand acheteur d’armes, en particulier auprès d’entreprises françaises. La sécurité des Français, que les marchands d’armes disent garantir, est intimement liée à la question kurde. Ce peuple était érigé en héros de la lutte antiterroriste, dans un contexte d’attaques récurrentes en Europe de l’Ouest. « Si les Kurdes tombent, l’Europe tombe aussi. Les attentats repartiront de plus belle », alerte Agit Polat. Mais, dans un futur proche, les premières victimes collatérales de la politique d’Ankara seront sans doute les membres de la diaspora. Après la signature de l’accord controversé, les Kurdes de Suède et de Finlande pourraient subir la répression.

 publié le 28 juin 2022

Rapport du médiateur de Pôle emploi :
ces règles qui pourrissent
la vie des chômeurs

Cécile Hautefeuille sur www.mediapart.fr

Sanctions « de plus en plus sévères et disproportionnées », « aberrations » derrière certaines mesures gouvernementales ou encore préconisations restées lettre morte : le médiateur national de Pôle emploi publie son rapport 2021, sans masquer son agacement.

Ni complaisance ni pincettes. Depuis douze ans, Jean-Louis Walter, le médiateur national de Pôle emploi, détaille par le menu les sujets mobilisant ses services. Incisifs et sans concession, ses rapports annuels dressent le bilan des saisines et mettent en lumière les problématiques rencontrées par les demandeurs et demandeuses d’emploi afin de « signaler aux décideurs ces situations qui empoisonnent l’existence des usagers ».

Son rapport 2021 est présenté mardi 28 juin 2022 en conseil d’administration de Pôle emploi. Mediapart se l’est procuré avant sa publication. Après un bilan 2020 teinté de colère, ce nouveau document laisse entrevoir l’exaspération grandissante du médiateur.

Jean-Louis Walter regrette tour à tour des préconisations non suivies d’effet, des règles d’assurance-chômage toujours plus complexes et un ministère du travail parfois dépeint comme déconnecté de la réalité voire sourd aux alertes.

Le tout, souligne le médiateur, dans un contexte de « persistance de la crise sanitaire » et d’une « évolution marquée du nombre de situations de grande détresse pour les femmes et les hommes qui sont confrontés à la précarité et à la difficulté de se réinsérer dans le monde du travail ».

Il existe actuellement dix-huit médiatrices et médiateurs régionaux dont l’action est coordonnée par le médiateur national, agissant en toute indépendance. La médiation est saisie quand une personne inscrite à Pôle emploi souhaite contester la réponse reçue à une première réclamation, formulée auprès d’une agence ou d’un service de Pôle emploi.

En 2021, 34 924 demandes de médiation ont ainsi été adressées, partout en France. Un chiffre en légère hausse (+0,6 %) par rapport à 2020 qui avait connu une augmentation plus remarquable (+12 %).

Premier fait notoire : en atteignant désormais 11 % des saisines, « les demandes liées aux radiations (recherches d’emploi insuffisantes et absence à rendez-vous) doublent par rapport à 2019 », constate le médiateur, rappelant que ces procédures avaient été suspendues une partie de l’année 2020, en raison des confinements.

Des postures excessives, encouragées par la loi

Dans un paragraphe dédié aux « choses vues par les médiateurs régionaux », Jean-Louis Walter s’attarde sur ces radiations, « sujet inépuisable de controverses ». « Les médiateurs constatent que ces sanctions deviennent de plus en plus sévères, avec un usage fréquent des radiations de six mois et, surtout, suppression définitive du revenu de remplacement », écrit-il, ajoutant que « certaines de ces sanctions semblent véritablement disproportionnées, tant dans leur gravité que dans leurs conséquences ».

Évoquant à nouveau le faible pourcentage des saisines sur le sujet (11 %), il insiste : « Plutôt que leur fréquence, c’est donc bien leur inadéquation qui les fait remarquer. »

Depuis 2013, le médiateur national de Pôle emploi plaide ardemment pour « une gradation des sanctions » et l’instauration d’un « sursis », au premier manquement aux obligations. Dans son rapport 2021, il s’en prend donc au décret de décembre 2018 qui a produit l’effet contraire : il a durci les sanctions, au lieu de les faire évoluer, par paliers.

« Dans les faits, plutôt que d’assouplir, [la loi] a rigidifié les pratiques, en les enfermant dans un barème plus sévère encore et en fournissant une légitimité nouvelle aux postures excessives », déplore Jean-Louis Walter.

Dans ses préconisations, il indique que les décisions de radiation « doivent prendre en compte la situation spécifique de la personne, pour appliquer ou non une sanction juste, fondée sur des faits et non sur l’application mécanique d’un barème », et rappelle que les radiations « sont lourdes de conséquences lorsqu’elles privent les intéressés du revenu de remplacement et d’un accompagnement au retour à l’emploi ».

Non sans agacement, je suis le témoin de toutes sortes d’interventions désordonnées sur des sujets sur lesquels nous avons alerté.

Toujours au chapitre des sanctions, le médiateur évoque brièvement le contrôle de la recherche d’emploi, intensifié en 2022, selon la volonté d’Emmanuel Macron. Au premier semestre, Pôle emploi était censé mener 25 % de contrôles supplémentaires. Objectif : 500 000 contrôles cette année. « Les demandes de médiation portent rarement sur le contrôle de la recherche d’emploi, souligne Jean-Louis Walter, ce qui tendrait à prouver que celui-ci est bien ciblé et que ses conclusions ne sont pas excessives. »

En revanche, comme les années précédentes, ce sont les demandes concernant l’indemnisation qui mobilisent le plus les services du médiateur. « Volet important de la vie des demandeurs d’emploi et des missions de Pôle emploi », elles concernent 53 % des saisines de l’année 2021. « Les changements incessants de la règlementation de l’assurance-chômage et la non-prise en compte de nos préconisations y sont pour quelque chose », regrette sèchement Jean-Louis Walter.

Le médiateur ne cache pas son irritation et dénonce une forme d’inertie face à des recommandations maintes fois répétées. « Malheureusement, notre travail n’est pas toujours apprécié à sa juste valeur. Non sans agacement, je suis le témoin de toutes sortes d’interventions désordonnées sur des sujets sur lesquels nous avons alerté et formulé des préconisations », écrit-il d’ailleurs en préambule. Et ajoute : « Force est de constater que l’année passée n’a pas changé grand-chose et que les mêmes maux et sigles continuent d’émailler les demandes de médiation. »

Dans sa ligne de mire, ce qu’il appelle « les oursins de service », sur lesquels Jean-Louis Walter a le sentiment de s’être attardé à maintes reprises, en vain. Il cite en exemple les périodes de travail non déclarées (en l’absence d’indemnisation, donc sans volonté de fraude), la demande de réexamen expresse (pour les personnes ayant épuisé leurs droits et attendant une ouverture de nouveaux droits) ou encore le délai de déchéance (pour les périodes de maladie, de maternité et de formation des demandeurs d’emploi).

L’effet collatéral d’une mesure gouvernementale 

Autant de sujets évoqués, parfois depuis de nombreuses années, et sur lesquels le médiateur continue désespérément de buter. Ses préconisations restent lettre morte mais les demandes de médiation, elles, continuent de parvenir aux médiatrices et médiateurs.

De nouvelles saisines, dont le médiateur se serait volontiers passé, viennent également s’ajouter à la liste. Jean-Louis Walter consacre ainsi sept longues pages à « l’allongement de la période d’affiliation », décidé par le gouvernement à la suite de la crise du Covid. Mediapart avait révélé, en janvier 2022, l’existence de cet « effet de bord » d’une mesure censée protéger les demandeurs d’emploi mais qui pouvait, dans certains cas, se retourner contre eux. Et faire baisser, parfois drastiquement, leur allocation-chômage mensuelle.

Annexée à la réforme de l’assurance-chômage, cette mesure entend compenser onze mois de confinements et de couvre-feux en 2020 et 2021, en allongeant automatiquement la fameuse période d’affiliation (PRA). Pour le dire plus simplement, Pôle emploi va chercher, plus loin dans le passé professionnel, des emplois et des salaires pour compenser l’éventuelle inactivité de ces onze mois. Or ce mécanisme pénalise des personnes non concernées par les confinements et qui gagnaient moins bien leur vie dans le passé.

En début d’année 2022, Jean-Louis Walter avait confié à Mediapart son exaspération face à cette règle, appliquée à toutes et tous, sans aucune distinction. Dans son rapport 2021, il ne manque pas d’épingler la mesure « louable dans ses intentions » mais très mal menée en haut lieu. Selon lui, Pôle emploi a « dès le départ identifié cet effet collatéral » et alerté la délégation générale à l’emploi et à la formation professionnelle (DGEFP), placée sous la tutelle du ministère du travail.

Complexité administrative et réglementaire 

« Mais cette alerte n’a pas abouti à des ajustements », constate le médiateur qui a récupéré la patate chaude et été contraint de traiter les réclamations, au cas par cas. « Au 15 mai 2022, les médiateurs régionaux ont reçu au total 1 654 demandes de médiation [sur le sujet] », détaille le rapport. « Dans certaines régions, cela représente aujourd’hui 50 % de la charge de travail […] l’examen de ces situations est très chronophage et usant pour les agences comme pour les médiateurs », développe-t-il encore.

« La logique, conclut Jean-Louis Walter, eût été d’appliquer normalement les nouvelles règles de l’assurance-chômage puis de recourir, dans un second temps, à la mesure d’allongement exceptionnel de la PRA, dans les situations qui le nécessitent et sur demande des demandeurs d’emploi auprès de leur agence. C’était le principe et l’esprit de la mesure exceptionnelle. »

Une autre mesure gouvernementale a donné du fil à retordre aux services chargés de la médiation à Pôle emploi. Il s’agit de la prime destinée aux travailleurs et travailleuses précaires, annoncée dès la fin 2020. Versée sous des conditions très précises, elle devait garantir un revenu minimum de 900 euros par mois aux personnes n’ayant pas retrouvé un niveau d’activité suffisant du fait de la crise sanitaire.

Quelques mois plus tard, c’était la pagaille : primes versées à tort ou refusées à des bénéficiaires pensant y avoir droit, cette aide d’urgence a conduit à des réclamations puis des médiations. Là encore, Jean-Louis Walter déplore une mesure qui manquait de recul et de logique. Pour bénéficier de cette prime, il fallait notamment justifier d’une durée d’activité salariée d’au moins 138 jours entre le 1er janvier et le 31 décembre 2019.

« Cette condition simple se complique par le fait que l’on raisonne en jours travaillés (5 jours par semaine) » sans tenir compte « du nombre d’heures travaillées dans la journée », écrit le médiateur. « Or, les potentiels bénéficiaires de cette aide travaillent très souvent dans des secteurs dans lesquels l’intensité horaire journalière est élevée : hôtellerie, restauration, par exemple. Il en résulte que certains [...] se voient refuser l’aide, alors que si une conversion en jour de leur nombre d’heures travaillées était appliquée, ils rempliraient les conditions d’éligibilité. »

Si les demandes de médiation « se sont atténuées d’elles-mêmes avec la reprise de l’activité économique », Jean-Louis Walter ne retient pas aujourd’hui sa critique. Il dépeint une mesure « si généreuse et louable qu’elle soit », assortie de règles d’attribution ne tenant « pas compte de la réalité du marché du travail ».

Comme chaque année, le médiateur s’attarde et alerte sur le sort des demandeurs et demandeuses d’emploi pour qui le service rendu peut, et doit, toujours être amélioré. Mais comme chaque année, il réserve aussi quelques mots aux conseillères et conseillers de Pôle emploi, à qui il rend hommage « malgré la rudesse des situations », décrites dans ses rapports « sans complaisance ».

À leur sujet, il salue, au pied de son avant-propos, des femmes et des hommes qui « se débattent au quotidien, pour trouver des solutions dans les méandres de la complexité administrative et règlementaire sans nom qui est imposée à l’institution ».

 publié le 27 juin 2022

37 morts aux frontières européennes : L’accord Espagne-Maroc sur l’immigration tue !

par ATTAC/CADTM Maroc sur http://cadtm.org

Les tragiques évènements du 24 juin 2022 sur le frontière entre Nador et Melilla au Maroc rappellent, avec violence, l’échec des politiques migratoires sécuritaires.

Les 37 morts et les centaines de blessés du côté des migrants comme ceux du côté des forces d’ordre marocaines sont le tragique symbole de politiques européennes d’externalisation des frontières de l’Union européenne (UE), avec la complicité d’un pays du Sud, le Maroc. La mort de ces jeunes africains sur les frontières de la « forteresse européenne » alerte sur la nature mortifère de la coopération sécuritaire en matière d’immigration entre le Maroc et l’Espagne.

Les prémisses du drame de ce vendredi 24 juin ont été annoncés depuis plusieurs semaines. Les campagnes d’arrestations, de ratissages des campements, de déplacements forcés visant les personnes en migration à Nador et sa région étaient annonciatrices de ce drame écrit d’avance. La reprise de la coopération sécuritaire dans le domaine des migrations entre le Maroc et l’Espagne, en mars 2022, a eu pour conséquence directe la multiplication des actions coordonnées entre les deux pays.

Ces mesures sont marquées par des violations des droits humains des personnes en migration au nord (Nador, Tétouan et Tanger) comme au sud du Maroc (Laâyoune, Dakhla). Le drame de cette triste journée est la conséquence d’une pression planifiée contre les personnes exilées.

Depuis plus d’un an et demi, les personnes en migration à Nador sont privées d’accès aux médicaments, aux soins, voient leurs campements brûlés et leurs biens spoliés, leurs maigres denrées alimentaires détruits et même le peu d’eau potable qui est à leur disposition dans les campements, il est confisqué.

Ces expéditions punitives ont abouti à une spirale de violence des deux côtés. Une violence condamnable quel que soit ses origines, mais tout en rappelant la violence systémique que subissent les migrants à Nador depuis des années de la part des forces de l’ordre espagnoles comme marocaines. Des pratiques condamnées à de multiples reprises par des instances nationales, régionales et onusiennes.

Face à ce nouveau drame aux frontières, et compte tenu de l’ampleur du bilan humain qui sera amené, hélas, à être revu à la hausse, les organisations signataires de ce communiqué annonce ce qui suit :

Communiqué des ONG

Nous exprimons nos vives condoléances aux familles des victimes, parmi les migrants comme dans les rangs des forces de l’ordre.

Nous condamnons l’absence de prise en charge rapide des migrants blessés, qui a alourdit ce bilan. Nous exigeons qu’une prise en charge sanitaire adéquate et de qualité soit accordée à toutes les personnes hospitalisées à la suite de ce drame.

Nous exigeons que les autorités marocaines procèdent à l’identification et à la restitution des dépouilles des victimes à leurs familles, en collaboration avec les communautés des migrants.

Nous exigeons l’ouverture immédiate d’une enquête judiciaire indépendante du côté marocain comme espagnol, ainsi qu’au niveau international pour faire toute la lumière sur ce drame humain.

Nous exigeons la fin des politiques criminelles financées par l’Union européenne et ses nombreux complices, les Etats, certaines organisations internationales et plusieurs organisations de la société civile qui assurent la sous-traitance de ces politiques criminelles.

Nous appelons les représentations diplomatiques des pays africains, présentes au Maroc d’assumer pleinement leurs responsabilités en matière de protection de leurs ressortissants, au lieu d’être complices des politiques en cours.

Nous appelons les organisations et les mouvements de défense de droits humains et de défense des droits des personnes en migration à se mobiliser dans ce moment critique où le droit de la vie est plus que jamais est danger.

Le 25 juin 2022, Rabat.

SIGNATAIRES :

  • La Plateforme des Associations et Communautés Subsahariennes au Maroc (P. ASCOMS)

  • Caminando Fronteras

  • ATTAC CADTM Maroc

  • Association d’aide aux migrants en situation de vulnérabilité- Maroc (AMSV)

  • AMDH/ L’Association Marocaine des Droits Humains

 

 

 

 

 

Drame de Melilla: l’Union africaine demande une enquête, réunion du Conseil de sécurité de l’ONU

Par Agence France-Presse paru sur www.mediapart.fr

À l’initiative du Kenya, du Gabon et du Ghana, pays membres non permanents africains du Conseil de sécurité, le Conseil de sécurité tiendra lundi 27 une réunion à huis clos sur la répression violente des migrants vendredi.

Le chef de la Commission de l’Union africaine (UA), le Tchadien Moussa Faki Mahamat, a dénoncé « le traitement violent et dégradant de migrants africains » vendredi lors d’une tentative d’entrée massive dans l’enclave espagnole de Melilla et réclamé une enquête sur ce drame, qui devait faire l’objet lundi d’une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU.

« J’exprime ma profonde émotion et mon inquiétude face au traitement violent et dégradant de migrants africains cherchant à traverser une frontière internationale entre le Maroc et l’Espagne », a tweeté dimanche soir Moussa Faki.

« J’appelle à une enquête immédiate sur cette affaire et rappelle à tous les pays leurs obligations, aux termes de la loi internationale, à traiter tous les migrants avec dignité et à faire porter leur priorité sur leur sécurité et leurs droits humains, tout en réfrénant tout usage excessif de la force », a ajouté le chef de la commission de l’UA.

Dans un tweet, l’ambassadeur du Kenya à l’ONU, Martin Kimani, a annoncé qu’à l’initiative de son pays, du Gabon et du Ghana, les deux autres pays membres non permanents africains du Conseil de sécurité, le Conseil de sécurité tiendrait en fin de journée une réunion à huis clos sur la répression violente des migrants vendredi.

La session portera sur « la violence meurtrière à laquelle sont confrontés les migrants africains entrant » dans l’enclave espagnole de Melilla en territoire marocain, a précisé le diplomate kényan. « Les migrants sont des migrants: qu’ils viennent d’Afrique ou d’Europe, ils ne méritent pas d’être ainsi brutalisés », a souligné Martin Kimani.

Interrogé lors de son point-presse quotidien sur le drame survenu vendredi, le porte-parole de l’ONU, Stéphane Dujarric, s’est borné à déclaré que l’ONU « déplorait cet évènement tragique et la perte de vies » qu’il a suscité.

L’Espagne avait au préalable salué lundi la « collaboration » de Rabat « dans la défense de (ses) frontières », alors que de nombreuses voix s’élèvent pour réclamer une enquête sur les décès des migrants.

Au moins 23 migrants ont péri et 140 policiers ont été blessés, selon les autorités marocaines, lors d’une tentative d’entrée de quelque 2.000 migrants dans l’enclave espagnole de Melilla, en territoire marocain.

Ce bilan est le plus meurtrier jamais enregistré lors des nombreuses tentatives de migrants subsahariens de pénétrer à Melilla et dans l’enclave espagnole voisine de Ceuta, les seules frontières terrestres de l’Union européenne avec le continent africain.

 publié le 26 juin 2022

Agro-alimentaire : derrière les scandales sanitaires, une organisation du travail dégradée

Maïa Courtois sur https://rapportsdeforce.fr/

Bactérie E.coli dans les pizzas Buitoni de Nestlé, salmonelle dans les chocolats Kinder de Ferrero…. Les scandales sanitaires de ces dernières années concernent des géants de l’agro-alimentaire. Dans une table ronde le 21 juin, divers responsables de la CGT ont rappelé la responsabilité des employeurs dans la sécurité alimentaire. Selon eux, une dégradation progressive de l’organisation du travail, guidée par la recherche d’une meilleure rentabilité, se fait au détriment tant de la santé des travailleurs que de celle des consommateurs. 

Depuis le mois d’avril, le grand public découvre l’ampleur des révélations sur la bactérie E.coli dans les pizzas Buitoni, propriété du groupe Nestlé. Dans la foulée des premiers épisodes de l’affaire, la fédération nationale agro-alimentaire et forestière (FNAF) de la CGT a écrit aux employeurs du secteur, regroupés dans l’association nationale des industries agroalimentaires. « Nous avons pointé ces scandales sanitaires, et dénoncé la recherche de profit effrénée qui scie la branche sur laquelle on est assis, avec un manque grandissant de confiance des consommateurs », retrace Julien Huck, secrétaire général de la FNAF. À cette heure, ce courrier n’a pas reçu de réponse.

Les causes de ces récents scandales « sont à chercher dans les volontés patronales de réduction des coûts », expose Julien Huck lors d’une conférence de presse sur le sujet, le 21 juin. Dans l’agro-alimentaire, la qualité des aliments produits et les conditions de travail des ouvriers sont étroitement liées. Or, ces conditions de travail se résument souvent à un triptyque : « faiblesse des salaires, non-reconnaissance des qualifications, et pénibilité du travail ».

Ces scandales s’inscrivent en fait dans un vaste changement d’organisation du travail en cours dans le secteur. À savoir, le déploiement de la méthode du lean manufacturing. Cette méthode, inspirée du Japon mais repensée aux Etats-Unis, vise la réduction maximale des temps morts sur une ligne de production… Et la réduction du personnel. En France, elle s’est installée en premier lieu dans le secteur de l’automobile. « On en a beaucoup parlé avec France Telecom », rappelle aussi Maryse Treton, secrétaire fédérale de la FNAF CGT. Dans l’agro-alimentaire, elle est mise en oeuvre depuis près de dix ans. Avec un « problème supplémentaire : dans notre secteur, on travaille du vivant… », souligne la responsable syndicale.

« La recherche de rentabilité financière n’est pas compatible avec la sécurité alimentaire »

Au niveau des conditions de travail, cette méthode a « rogné sur les garanties sociales », estime Maryse Treton. Dans le secteur, la précarité des travailleurs reste très importante. On compte en moyenne « 25 % de salariés précaires, avec des pics à 50 % dans certaines branches, comme chez Nestlé-Lactalis », présente la secrétaire fédérale.

Avec le lean, la polyvalence est devenu le maître mot des responsables des ressources humaines et des cadres du secteur. Des métiers très spécialisés, comme les hygiénistes chargés du nettoyage, disparaissent. Conséquence : l’augmentation de « la responsabilité et la charge mentale que portent les ouvriers », observe Gaëtan Mazin, salarié depuis 20 ans dans l’industrie laitière, et syndiqué CGT. « Ceux qui partent en retraite sont remplacés par des intérimaires. On retrouve parfois, sur des lignes à responsabilité, des intérimaires qui forment des intérimaires… »

Moins de formation, donc, et moins de capacités d’auto-contrôle. Le lean, « c’est une organisation du travail rigide. Les salariés doivent se débrouiller pour bien faire leur travail, avec des consignes qui ne leur permettent pas de le faire », résume Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT. Sauf qu’en cas de problème sur la chaîne de production, la responsabilité retombe vite sur le salarié. De nombreux licenciements pour faute découlent de cette nouvelle organisation, estime le secrétaire général de la CGT.

Autre conséquence, bien sûr, la multiplication des scandales sanitaires. « La recherche de rentabilité financière n’est pas compatible avec la sécurité alimentaire », synthétise Maryse Treton. Et puis, la CGT constate une dernière conséquence, « plus perverse. Celle qui consiste à dire aux salariés : « vous voyez, vous ne savez plus faire votre boulot, on a pas les compétences… Donc, on va externaliser » », pointe Philippe Martinez.

 Réduction du temps de nettoyage

 À Buitoni, au sein du groupe Nestlé, les postes d’hygiénistes chargés du nettoyage la nuit ont été supprimés. C’est le cas partout ailleurs. La réorganisation du travail en cours rogne sur le temps de nettoyage, ainsi que sur les effectifs de salariés spécialisés sur cette compétence. Auparavant, on comptait dans les usines « deux équipes de production, une le matin et une l’après-midi. La nuit, c’était le temps du nettoyage de l’outil de production », raconte Maryse Treton.

Désormais, les hygiénistes, spécialement formés à cette tâche qui requiert un savoir-faire particulier, « ont été remplacés par les ouvriers de production, plus ou moins formés au nettoyage ; voire par des intérimaires », explique la responsable syndicale.

Les temps de nettoyage ont également fortement diminué. Le groupe Lactalis-Nestlé est un exemple en la matière. « Avant, on était sur 16h de production, pour 8h de nettoyage par les hygiénistes. Aujourd’hui, on est sur 27 heures de production, pour 5 heures de nettoyage », détaille Maryse Treton.

Le lien avec les derniers scandales sanitaires est direct, selon les syndicalistes. « Partout, c’est la réduction des temps dits improductifs. Le nettoyage est considéré comme tel, alors que c’est ce qui permet la sécurité alimentaire », fustige Julien Huck.

 Un auto-contrôle insuffisant

 Face à cette dégradation du cadre de travail, les signalements sont difficiles à porter. La disparition des comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) due aux ordonnances de l’ex-ministre du Travail Muriel Pénicaud en 2017 – par ailleurs ancienne dirigeante du géant de l’agro-alimentaire Danone – a de lourdes conséquences.

Reste les procédures d’auto-contrôle, très courantes dans l’agro-alimentaire. Celles-ci visent à vérifier le respect d’un certain nombre de normes, dans le cadre des processus de certification des produits. Des organismes privés sont en charge de ces contrôles de certification. Ils se déroulent « environ une fois par an. Un mois avant le contrôle, il y a un pré-audit, qui permet de faire des correctifs. On passe alors les audits avec succès. Mais dès le lendemain de la certification, le quotidien reprend son cours… » décrit Gaëtan Mazin, le salarié de l’industrie laitière.

Pas de quoi faire réellement avancer la sécurité des travailleurs et la qualité des aliments produits, selon lui. Pendant ce temps, en revanche, « ces organismes privés de contrôle se font un maximum d’argent », glisse-t-il.

 

 

 

La répression des fraudes déplumée

Marie Toulgoat sur www.humanite.fr

Sécurité Le transfert du contrôle des aliments au ministère de l’Agriculture fait craindre aux agents de la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes une disparition de leurs compétences et une multiplication des scandales sanitaires.

La réforme a été actée à bas bruit, sans que les agents aient été informés. En juin, un décret déléguant aux services du ministère de l’Agriculture les missions de contrôle de la sécurité sanitaire des aliments a été publié. Jusqu’à présent partagées avec les agents de la DGCCRF (direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes), ces compétences seront bientôt gérées par une « police unique » . « C’est le scandale Lactalis (lait infantile contaminé aux salmonelles – NDLR) et le rapport de la commission d’enquête parlementaire qui ont précipité cette décision, en tranchant que la répartition des tâches n’était pas claire. C’est peut-être le cas en haut, mais ça fonctionne pourtant très bien sur le terrain », regrette David Sironneau, enquêteur et cosecrétaire de Solidaires CCRF et SCL (service commun des laboratoires).

Si le projet de transfert des missions prend racine dans de récents scandales sanitaires (des aliments des marques Buitoni et Kinder contaminés à la bactérie E. coli et à la salmonelle), la création d’une police unique n’est pas la solution, assurent les agents de la répression des fraudes. En premier lieu car le déplacement des compétences de contrôle et d‘analyse fait craindre aux professionnels de la DGCCRF une privatisation prochaine de ces missions. « Le ministère de l’Agriculture fonctionne avec énormément de délégations de service public, ce sera quasiment acté que les missions de sécurité sanitaire des aliments passeront aussi dans le privé », redoute Roland Girerd, cosecrétaire général de Solidaires CCRF et SCL. Ce sont en particulier les onze laboratoires chargés des analyses des échantillons alimentaires qui cristallisent les inquiétudes. Ce réseau de laboratoires publics dépendant de Bercy pourrait être délaissé au profit d’officines privées, signant la mort d’un service public précieux et d’une expertise rare. « Le SCL a pourtant prouvé lors du scandale Buitoni sa grande utilité. Il s’agit d’experts facilement mobilisables qui font preuve d’une grande technicité et qui accompagnent les agents sur le terrain. Il y a une nécessité pour l’État de conserver des laboratoires qui puissent être proactifs pour déceler ces problèmes », explique David Sironneau.

L’État prend-il le risque de laisser de futurs scandales sanitaires se dérouler ? Il s’expose en tout cas à affaiblir les capacités de découverte de fraudes économiques, préviennent les agents de la DGCCRF, réunis mercredi devant le ministère de l’Économie et des Finances, dont ils dépendent, pour faire entendre leur voix. Hélène, employée d’une direction départementale de la protection des populations (DDPP) présente au rassemblement, craint de se voir déposséder d’une partie de ses outils d’inspection par la création de cette instance unique de contrôle. « Je fais certes partie d’une police économique, mais les grandes fraudes commencent souvent par des manquements aux contrôles sanitaires. On va nous couper d’une part importante des informations dont on dispose aujourd’hui », explique-t-elle. David Sironneau confirme. « L’intégralité des fraudes, même sanitaires, est économique. Dans le cas de Kinder ou Buitoni, arrêter la production à la découverte de la contamination aurait coûté trop cher à l’entreprise. Or, c’est notre métier de comprendre cela, nous décelons les problèmes sanitaires mais nous savons également analyser le marché », précise-t-il.

Vente à la découpe

Le projet de création d’une police unique en charge de la sécurité des aliments s’accompagnera par ailleurs d’un transfert de 60 postes de la DGCCRF vers le ministère de l’Agriculture. La direction de l’administration a promis qu’aucun départ ne serait contraint. « Déplacer les agents au gré des scandales médiatisés ne règle pas le problème et ça crée des vides ailleurs », tempête Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT. « Ce qui se passe à la DGCCRF se retrouve chez les douaniers, qui ont eux aussi un rôle important de prévention des risques sanitaires via leurs contrôles des importations agroalimentaires. Il faut embaucher plus de fonctionnaires qualifiés et payés à la hauteur de leurs qualifications », poursuit-il. Quelques années après la privatisation des missions de contrôle de sécurité des aires de jeux, les agents de la DGCCRF, dont les effectifs sont passés de 4 000 en 2005 à moins de 2 700 aujourd’hui, craignent que ce nouveau transfert, effectif au premier trimestre 2023, n’augure le début d’une vente à la découpe de leur administration.

 publié le 25 juin 2022

Rony Brauman : « Il y a aujourd’hui une espèce de course au crime majuscule »

Vadim Kamenka et Antoine Poncet sur www.humanite.fr

Avec le retour de la guerre en Europe, Rony Brauman, l’ancien président de Médecins sans frontières, dénonce l’indignation sélective de la justice internationale qui relève les exactions en Ukraine mais reste silencieuse concernant d’autres conflits, comme en Palestine.

Après quatre mois de guerre depuis son invasion par la Russie, le 24 février, l’Ukraine bénéficie d’un large soutien international. Ces réactions, indispensables, Rony Brauman s’en réjouit, mais il constate une différence de condamnations quand l’intégrité territoriale d’autres pays est atteinte. Le peu de réaction diplomatique et d’enquêtes face à l’occupation, la colonisation et aux violations du droit international par les autorités israéliennes vis-à-vis de la Palestine l’interpelle.

Quel est votre point de vue sur la guerre en Ukraine, qui a débuté il y a quatre mois ?

Rony Brauman. En premier lieu, un sentiment de gâchis et de désespérance devant cette entreprise meurtrière, qui va se solder par des dizaines de milliers de morts. In fine, cette guerre sera gagnée par celui qui aura réussi à durer, le moins usé. De cette situation désastreuse, il n’y aura aucun vainqueur. Il y aura un « non-vaincu ». L’autre leçon immédiate, c’est le fait qu’on retrouve une guerre interétatique entre deux États voisins. Un conflit ultraclassique qui sort des interventions militaires de type corps expéditionnaire, comme en Irak, en Libye, en Afghanistan ou ailleurs. Cela nous rappelle que ce type d’affrontement ne peut pas être considéré comme révolu. Et que d’autres formes peuvent potentiellement réapparaître aussi.

Ma troisième observation porte sur les répercussions inédites de ce conflit, avec les pénuries qui en découlent. Elles peuvent apparaître encore absorbables par les pays riches, avec toutefois de fortes disparités selon le niveau de revenu, comme on peut déjà le constater. Mais, dans l’ensemble, nos économies permettent d’amortir une partie des effets. Pour un certain nombre de pays du monde, notamment en Afrique et au Proche-Orient, la situation est dramatique. L’interruption des livraisons de céréales – essentiellement de blé ukrainien et russe – amène à des conséquences extrêmement dures pour plusieurs États dépendants à 100 % de cette ressource pour l’alimentation de leur population. Il est encore très difficile d’en prévoir l’ampleur et les mécanismes de résilience collectifs. Cette crise, sans précédent, s’explique par la mondialisation presque instantanée d’un conflit pourtant local. Son impact sur l’économie mondiale s’avère considérable, notamment pour la sécurité alimentaire quotidienne de la planète. Cela explique aussi pourquoi cette guerre en Ukraine tient une place particulière.

Ce conflit apparaît aussi à part en matière de droit international. Pourquoi ?

Rony Brauman. Il s’agit d’une invasion caractérisée, d’une atteinte à la règle de droit qui fonde l’ordre international. Il est donc logique d’invoquer le droit international en réaction, comme cela a été le cas lors de l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Je suis plus frappé par l’importance prise par les notions de droit humanitaire, à un moment où le droit est piétiné, comme toujours lors d’un conflit. Y a-t-il des crimes de guerre ? Y a-t-il des crimes contre l’humanité ? Y a-t-il des génocides ? Les deux acteurs essayent d’instrumentaliser l’ensemble de ces termes, y compris celui de « génocide ».

La description des faits, des violences, semble toujours rapportée à une qualification juridique, et l’on est invité, sous pression, à ratifier l’existence d’un génocide sous peine d’apparaître comme complaisant envers l’agresseur.

Cette espèce de course au crime majuscule est préoccupante, comme si les autres violences de masse ne pouvaient plus nous mobiliser ou nous révolter. On constate aussi que la justice internationale participe activement à la polarisation, par l’ampleur et la rapidité de son déploiement, en contraste avec d’autres situations où elle s’est montrée plus discrète. Comme si les procureurs successifs de la Cour pénale internationale (CPI) semblaient être aux ordres des États-Unis. Je ne dis pas que les faits sur lesquels ils enquêtent sont des fabrications propagandistes. Bien au contraire, ils enquêtent sur des crimes extrêmement sérieux et graves. Mais cet empressement et cette ampleur, avec 42 enquêteurs déployés, jettent à nouveau le doute sur la Cour pénale internationale, alors qu’elle fait preuve d’une prudence de chat en Israël-Palestine, en Afghanistan, en Irak, pour ne citer que des conflits dans lesquels les États-Unis sont directement impliqués. Cette justice-là est loin de l’idée que l’on se fait de la justice.

Ce sentiment d’être délaissé par la justice internationale peut-il expliquer qu’une partie importante des pays du Sud refuse de condamner la Russie, par volonté de ne pas s’aligner sur les pays occidentaux ?

Rony Brauman. Dans la mesure où la Cour pénale internationale doit enquêter sur quatre types de crimes : crime d’agression, crime de guerre, crime de génocide, crime contre l’humanité, il faut bien constater que l’Ukraine n’est pas l’unique endroit du monde où ce type de crime est commis. J’ai en tête le conflit israélo-palestinien, où les crimes de l’occupant sont commis au quotidien. L’attaque israélienne lors des funérailles de Shireen Abu Akleh, la journaliste abattue le 11 mai lors d’un reportage à Jénine, est consternante et nous en dit long sur la situation. L’assassinat de cette journaliste et l’attaque de son enterrement illustrent une forme de « poutinisation » de la société et de la politique israéliennes. Comme d’ailleurs l’acharnement des Israéliens contre l’avocat franco-palestinien Salah Hamouri, emprisonné à répétition sans aucune possibilité de se défendre, à l’instar d’Alexeï Navalny en Russie. Je souligne au passage l’inertie des autorités françaises face à la persécution du citoyen français qu’est Salah Hamouri. La mollesse des réactions internationales face à ces exactions n’est évidemment pas sans conséquences sur la crédibilité des discours démocratiques.

En politique étrangère, il a toujours été question des intérêts nationaux qui organisent et configurent nos réactions à des éléments internationaux. Mais il faut être capable d’accéder à une forme de dissociation entre les crimes qui mériteraient l’occupation massive du temps des relations internationales et ceux qui semblent inexistants.

Vous avez souhaité alerter sur la situation des Palestiniens dans une tribune publiée le 31 mai dans « le Monde ». Est-ce une simple colère ?

Rony Brauman. Dans ce texte, j’ai eu envie de comparer les deux actualités : Ukraine et Palestine. Deux entités nationales qui sont envahies, occupées et maltraitées. L’une suscite une forte réaction de boycott et de sanctions internationales extrêmement rapides et déterminées. Pour les Palestiniens, il n’existe aucune condamnation ni poursuite internationale. Au contraire, ils subissent une criminalisation de toute forme de résistance digne, pacifique et citoyenne. La société civile qui tente par exemple d’organiser un mouvement de boycott (BDS) se retrouve poursuivie, et des personnalités comme Salah Hamouri, qui œuvrent à la défense des prisonniers palestiniens, sont arrêtées et incarcérées sans preuves. Ce contraste entre les deux situations m’apparaissait révoltant.

Sur le terrain, est-ce que les associations critiquent aussi ce manque d’investissement international ?

Rony Brauman. Une partie des reproches vise la CPI. Ces critiques ne sont pas nouvelles. Depuis le début, nous avons été un certain nombre à nous montrer sceptiques vis-à-vis d’une telle structure. Ces dernières années, nous connaissons une satisfaction amère de constater une forme d’échec. Pour bien des ONG, elle incarne malgré tout l’espoir d’un ordre international décent.

Le fait que l’Europe se préoccupe davantage de la guerre en Ukraine que d’autres conflits ou violences de masse dans le monde me semble en revanche défendable. Je ne partage pas l’attente de restituer à l’Europe le rôle qu’elle a perdu de pacificateur mondial. Elle peut apparaître séduisante et sympathique, mais elle incarne une forme d’impérialisme libéral qu’illustrent les fiascos de Libye, d’Afghanistan ou des pays sahéliens.

Dans le cadre de résolution des conflits, le rôle des sociétés et gouvernements voisins me semble prépondérant, essentiel. Les interventions lointaines visant à l’installation d’un ordre politique nouveau sont vouées à l’échec, voire à l’aggravation des situations que l’on prétendait améliorer. Les expériences passées le démontrent, de l’intervention soviétique en Afghanistan, dans les années 1980, à la Syrie, aujourd’hui, au sujet de laquelle on a entendu de multiples appels à l’intervention pour mettre fin au carnage. Une façon d’ignorer que ce pays souffrait déjà d’une multiplicité d’interventions et qu’une opération armée ne met généralement pas fin à une guerre. Voilà une illusion dont on aurait dû sortir depuis les échecs retentissants : Afghanistan, Irak, Libye, pour ne parler que des plus récents…

Justement, sur ces interventions, faut-il armer toujours plus l’Ukraine, au risque de nous emmener dans un conflit nucléaire ?

Rony Brauman. Il s’agit d’un jeu dangereux, mais la situation est extrêmement délicate. Car ne pas aider l’Ukraine, notamment militairement, c’est valider la prise du pays. Il est donc normal que l’Ukraine et son gouvernement réclament des armes à l’Europe. On peut aussi comprendre que l’Union européenne voisine ait réagi vigoureusement à cette invasion pour garantir la sécurité. Néanmoins, il existe plusieurs formes d’aide militaire et différentes conceptions. Celle défendue par les États-Unis, la Pologne, la Lituanie, qui souhaitent battre la Russie et même l’écraser. Et celle qui vise à rééquilibrer le rapport des forces pour conduire à une solution politique, défendue notamment par l’Allemagne, l’Italie et la France, position qui m’apparaît beaucoup plus judicieuse. Il faut donc fixer des limites de la part de l’Europe sur cette cobelligérance et ne pas souscrire à tous les appels de Volodymyr Zelensky, qui joue bien sûr son rôle. L’Ukraine mène une « guerre juste », selon les critères classiques de celle-ci, en se défendant contre une agression. Cela ne signifie pas pour autant que les buts de guerre de ce gouvernement doivent devenir l’objectif final de tous.

 publié le 24 juin 2022

A qui profite la crise ? Voici comment « les spéculateurs de la faim » provoquent l’inflation

Augustin Langlade sur https://lareleveetlapeste.fr/.

L’opacité entretenue par « les cinq ou six compagnies » contrôlant « 80 % des transactions mondiales de céréales » et détenant « l’essentiel des stocks » provoque des « bulles spéculatives » sur les marchés mondiaux, qui anticipent une hausse continue des prix et en l’anticipant, la font advenir.

À quelques jours du prochain G7, qui se tiendra fin juin en Allemagne, deux ONG exhortent les chefs d’État à mettre fin aux « pratiques inacceptables » des « spéculateurs de la faim » qui font « grimper les prix des aliments ».

Dans un communiqué commun publié le 20 juin, Foodwatch France et le CCFD-Terre Solidaire, deux ONG luttant contre la faim dans le monde, ont appelé « les responsables des pays du G7 et de la Commission européenne » à adopter de toute urgence « une réglementation stricte » sur la spéculation alimentaire, qui menace de plonger certains pays dans une « grave crise de la faim ».

En 2021, les prix mondiaux des denrées de base avaient déjà augmenté de 28 %. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine — premier exportateur mondial d’huile de tournesol, troisième d’orge, quatrième de maïs, cinquième de blé —, le 24 février, ils ont à nouveau bondi de 20 % et s’élèvent désormais à « des niveaux historiquement jamais atteints », écrivent les ONG.

« Sur le marché mondial, le blé coûte presque 50 % de plus qu’en début d’année », précisent Foodwatch et le CCFD-Terre Solidaire, pour lesquelles le blocus des ports ukrainiens par la Russie, en mer Noire, et la crainte d’une « pénurie de blé, d’huiles végétales et d’engrais phosphatés » ne suffisent pas à expliquer l’inflation inédite des denrées alimentaires.

La « véritable cause » de cet emballement serait plutôt à rechercher dans les « fonds de placement, banques et traders » qui « se sont rués sur les principales places boursières de matières premières agricoles » et tentent de s’enrichir « en pariant sur le maïs et le blé » dont sont dépendants de nombreux pays qui n’en produisent pas suffisamment sur leur territoire, notent les deux ONG.

Cette interprétation de la crise rejoint celle du rapporteur spécial des Nations unies sur l’extrême pauvreté, Olivier De Schutter. Le 10 juin, celui-ci expliquait que l’opacité entretenue par « les cinq ou six compagnies » contrôlant « 80 % des transactions mondiales de céréales » et détenant « l’essentiel des stocks » provoque des « bulles spéculatives » sur les marchés mondiaux, qui anticipent une hausse continue des prix et en l’anticipant, la font advenir.

Selon Olivier De Schutter, début juin, 280 millions de personnes se trouvaient en situation d’insécurité alimentaire aiguë, contre 150 millions avant le début de la guerre en Ukraine. Dans les pays déjà touchés par « des conflits, des ruptures climatiques ou une dette » tels que « l’Éthiopie, le Sud-Soudan, le Nigéria, le Yémen, l’Afghanistan, la Somalie », ajoutait le rapporteur, « le risque de famine se précise d’heure en heure ».

« Au plus fort de la crise alimentaire mondiale de 2008, le blé avait atteint 300 euros la tonne », rappelait, en mars, Benoît Biteau, député écologiste au Parlement européen, dans les colonnes de La Tribune. Le 3 juin, la tonne de blé livrable en septembre se négociait 378 euros, après un plus haut historique, mi-mai, à 438 euros.

Le risque est donc grand que des émeutes de la faim semblables à celles qui ont touché des dizaines de pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Sud, fin 2007-début 2008, éclatent de nouveau à travers le monde.

Les leçons de cette crise alimentaire, aggravée par la spéculation et qui ne s’est terminée que cinq ans plus tard, en 2013, ne semblent pas avoir été tirées par les États ; et « comme toujours, insiste le CCFD-Terre Solidaire, les populations les plus pauvres en paieront le plus lourd tribut. »

À l’heure où les volumes des transactions spéculatives sur les bourses de matières premières augmentent « de façon spectaculaire », « les États membres du G7 doivent prendre des mesures fortes pour empêcher ces “profiteurs de la faim” de sévir ! » abonde Jean-François Dubost, directeur du plaidoyer auprès de l’ONG catholique. « Il serait indécent qu’une poignée de spéculateurs s’enrichisse pendant que des millions de personnes tombent dans l’insécurité alimentaire. »

Afin de mobiliser les dirigeants qui se réuniront du 26 au 28 juin en Allemagne, les deux ONG ont mis en ligne une pétition demandant d’introduire, sur les marchés financiers, des « limites de position » déterminant « le nombre, le montant et le volume des contrats que les investisseurs sont autorisés à faire sur certaines matières premières ».

 publié le 23 juin 2022

Services publics : une priorité reléguée

par Hélène Tordjman Maîtresse de conférences à Sorbonne Paris-Nord sur www.politis.fr

Les services publics ont besoin de quelques dizaines de milliards d’euros par an : ils n’en bénéficieront pas.

Les soignants sont de nouveau en lutte pour obtenir des rémunérations et des conditions de travail décentes. Après deux ans de pandémie, qui ont rappelé le rôle central de l’hôpital public dans le système de santé et mis en lumière sa misère structurelle, rien n’a changé pour eux. Si ce n’est en pire. De nombreux lits et services sont obligés de fermer faute de personnel, les médecins et infirmières quittent le service public, les instituts de formation peinent à recruter, et les patients... patientent dans les couloirs pendant des heures. Le Ségur de la santé avait pourtant budgété une enveloppe de 19 milliards d’euros sur dix ans pour le système de santé. Une goutte d’eau dans le budget global de la santé, fourni à hauteur de 236 milliards pour 2022, qui ne permet pas d’augmenter les dépenses en personnel.

De même dans les autres services publics, tous soumis à la même diète depuis des années. Ainsi les magistrats, unis dans une grande protestation, à l’automne dernier, contre leurs conditions de travail dégradées. Les enseignants et les chercheurs manifestent régulièrement pour les mêmes raisons. Et rien n’indique un changement de cap. En effet, sur les 100 milliards du plan de relance post-covid, l’Europe en a fourni 40, à condition que la France réforme son système de retraites, d’assurance-chômage et revienne à une politique d’austérité. Pourtant les sommes en jeu sont relativement faibles, si on les compare aux centaines de milliards qui ont afflué vers les entreprises depuis deux ans. Le Conseil d’orientation des retraites estime par exemple que le déficit du régime des pensions n’est « que » de 10 milliards par an. Au même moment, le « quoi qu’il en coûte » macronien conduisait à débloquer 155 milliards d’euros d’aides aux entreprises en 2020, principalement sous la forme de chômage partiel, d’exonérations de cotisations et d’impôts ainsi que de prêts garantis. Ces sommes se sont ajoutées aux 150 milliards d’aides « habituelles » (exonérations de charges, crédits d’impôts, niches fiscales diverses) (1).

Tous ces milliards ont été distribués sans conditions sociales ni environnementales : les entreprises bénéficiaires, parmi lesquelles Total, Engie, EDF, Air Liquide, etc., continuent de polluer et de licencier, le tout généreusement financé par les contribuables. De plus, cet argent ne ruisselle que dans les poches des actionnaires : le rapport « Allô Bercy ? » montre que toutes les firmes du CAC40 ont reçu des aides et qu’elles ont collectivement distribué, en 2020, 51 milliards d’euros en dividendes et rachats d’actions, soit 140 % de leurs profits. La comparaison des ordres de grandeur entre les aides respectives au public et au privé est éclairante. Les services publics ont besoin de quelques dizaines de milliards d’euros par an : ils n’en bénéficieront pas. A contrario, les grandes firmes sont soutenues à hauteur de plusieurs centaines de milliards, sans aucune condition.

(1) « Allô Bercy ? Pas d’aides publiques aux grandes entreprises sans conditions », Observatoire des multinationales, www.multinationales.org.

 publié le 22 juin 2022

Fraude fiscale de McDonald's : à l'origine de l'amende d'1,25 milliard d'euros, il y a l'action d'un syndicat

Luis Reygada sur www.humanite.fr

La justice a validé l’accord qui clôt une enquête lancée à la suite d’une plainte de la CGT pour « blanchiment de fraude fiscale en bande organisée ». Si l’amende infligée à McDonald’s représente bien une ­victoire, le syndicat ne compte pas en rester là. Récit d'une action syndicale inédite.

Un milliard deux cent quarante-cinq millions d’euros – ou 1 245 624 269 euros pour être plus précis : c’est la somme folle que McDonald’s a accepté de payer à l’État afin d’éviter d’être poursuivi au pénal pour fraude fiscale. L’affaire est sans précédent et il y avait foule, ce jeudi matin, dans la salle 2-13 du tribunal judiciaire de Paris pour écouter le juge valider l’accord conclu entre le procureur de la République et le roi du fast-food.

Un règlement qui n’implique pas la reconnaissance d’une faute, même si le président de l’audience a pris plus d’un quart d’heure pour exposer les mécanismes financiers mis en place par le leader mondial de la restauration rapide pour échapper à l’impôt sur les sociétés dans l’Hexagone.

Une « amende d’intérêt public »

Sociétés interposées, schémas de droits de licence, transferts de coûts de développement, taux de redevance de services, système de filiales et de franchises, pourcentages de bénéfices triangulés entre la Suisse, le Luxembourg et les États-Unis à partir de la France… Présentation PowerPoint à l’appui, c’est tout le « système McDo » qui est mis à nu. Il aurait ainsi permis de soustraire 469 millions d’euros de recettes au fisc.

Le numéro 1 du hamburger contourne les règles du fisc au moyen notamment de redevances reversées à sa maison mère européenne, basée au Luxembourg.

Proposée par le Parquet national financier (PNF), la procédure –une convention judiciaire d’intérêt public (Cjip) - est finalement homologuée par le juge qui confirme le montant de l’« amende d’intérêt public » et clôt ainsi une enquête lancée à la suite des actions pénales initiées fin 2015 par le CE de McDonald’s Ouest parisien et la CGT McDonald’s Île-de-France.

« C’est totalement inédit ! lance Gilles Bombard, ancien secrétaire général dudit syndicat. Cet argent que l’État va toucher, c’est l’aboutissement de notre démarche syndicale. À la CGT, nous avons toujours eu des revendications sur les salaires en nous basant sur la relocalisation des profits. Sans notre action, il n’y aurait pas eu d’enquête du PNF. »

« Il a fallu contourner le verrou de Bercy »

Retour en 2013. Alors que CGT devient majoritaire au comité d’entreprise d’une des filiales françaises de McDonald’s, ses élus réclament hausses de salaires et primes d’intéressement aux bénéfices pour les employés. « Impossible ! » rétorque alors la direction, bilans comptables à l’appui  les mauvais résultats de l’entreprise ne le permettent pas.

« Nous avons déclenché des expertises qui nous ont permis de comprendre pourquoi l’entreprise était tout le temps dans le rouge alors que le chiffre d’affaires était très bon et qu’elle continuait d’ouvrir de nouveaux restaurants  », raconte Gilles Bombard.

La raison était prévisible et c’est la publication, début 2015, d’un rapport élaboré par une coalition de syndicats européens et américains qui les met sur la voie : le numéro un du hamburger contourne les règles du fisc au moyen notamment de redevances reversées à sa maison mère européenne, basée au Luxembourg. Résultat : une non-rentabilité ­organisée aux dépens des recettes de l’État, mais aussi de ses plus de 75 000 salariés, avec un manque à gagner ­estimé à 969 euros par an pour chacun d’eux (1).

Attac calcule que la fraude aux prélèvements obligatoires s’élèverait à plus de 100 milliards d’euros par an.

« Il a fallu contourner le verrou de Bercy pour qu’il y ait une enquête, poursuit le syndicaliste. Pour court-circuiter le ministère, nous avons décidé d’agir au pénal et dénoncé des faits de “blanchiment de fraude fiscale en bande organisée”. » C’est cette action, poursuivie par le PNF, qui a permis d’aboutir à la sanction en milliard confirmée ce jeudi.

« Tout le monde est lésé par l’évitement fiscal des grands groupes, assure Anne de Haro, juriste et administratrice à l’Ugict-CGT (Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens). L’argent qui n’est pas versé par ces groupes à l’État – donc à la collectivité – est compensé par les impôts de toutes et tous. »

Pour les avocates des syndicalistes plaignants, l’ancienne magistrate anticorruption Eva Joly et sa fille Caroline Joly, la taille « colossale » de l’amende serait « dissuasive » et pourrait « changer les pratiques des grands groupes ».

Du côté d’Attac, on remarque surtout que cette affaire confirme la magnitude des sommes détournées aux dépens de l’intérêt général. « On doit en être à la dixième Cjip pour fraude fiscale, signale Vincent Drezet, membre du conseil scientifique de l’organisation. Avec Google l’amende avait déjà atteint les 500 millions d’euros. Là, on atteint le milliard. Ces chiffres révèlent l’ampleur de la fraude fiscale que nous ne cessons de dénoncer. »

Attac calcule que la fraude aux prélèvements obligatoires s’élèverait à plus de 100 milliards d’euros par an. « On voit bien que les grands groupes siphonnent les bénéfices des entités en France avec des pratiques qui n’ont rien de légal », explique l’économiste fiscaliste, avant d’avertir qu’il ne faudrait surtout pas laisser le gouvernement s’attribuer cette victoire contre McDonald’s. La réalité, c’est que les services de contrôle fiscal de l’État sont chaque fois plus faibles », affirme-t-il.

Une réparation à obtenir pour les salariés

Si l’amende infligée à McDonald’s représente bien une ­victoire, à la CGT, on ne compte pas en rester là. Impensable pour la centrale que seul l’État soit reconnu comme victime des pratiques de la firme aux 5,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires en France (2019). « Nous envisageons toutes les suites juridiques à apporter à cette décision afin que les salariés puissent obtenir la réparation de leur préjudice avec les nombreuses primes de participation qu’ils n’ont pu obtenir à cause de ce système frauduleux », annonce-t-elle dans un communiqué.

« Nous avons tiré la queue du tigre, sourit Anne de Haro. La financiarisation des entreprises est devenue un axe de travail important à l’Ugict-CGT et nous avons décidé d’aider nos élus avec des formations spécifiques. Nous sommes en train de concevoir un “guide sur les prix de transfert”, prévu pour l’automne.

Cette affaire prouve aussi que les salariés et les syndicats doivent s’emparer de ces questions pour que ça bouge. » Le combat sera rude, en effet. McDonald’s Europe a maintenant déménagé du Luxembourg vers le Royaume-Uni, désormais plus accommodant fiscalement. 

(1) Selon un rapport publié en avril 2017 par ReAct, Attac France et la CGT McDonald’s.

 

 

 

Fraude fiscale : McDo paye
une amende maxi best of

Khedidja Zerouali sur www.mediapart.fr

Le tribunal de grande instance de Paris a prononcé jeudi contre McDonald’s la sanction financière la plus salée de l’histoire pour fraude fiscale. 1,2 milliard d’euros sont tombés dans les poches de l’État, mais les salariés de l’entreprise, privés de participation pendant des années, n’y ont pas droit. 

L’amende la plus salée de l’histoire de la fiscalité en France. Après cinq ans de procédures, treize gardes à vue, près de quatre cents procès-verbaux, des écoutes téléphoniques, des perquisitions et une longue phase de négociation de deux ans, émaillée par près de trente-six réunions, le verdict est tombé.

McDonald’s devra signer un chèque de 1,245 milliard d’euros au Trésor public, dans le cadre d’une convention judiciaire d’intérêt public (CJIP), venue conclure une longue enquête sur les pratiques de fraude fiscale organisées par le géant du fast-food de 2009 à 2020. 

Malgré la somme, cette convention reste une porte de sortie favorable pour le géant du fast-food : dans cette justice de la négociation, aucun des dirigeants n’est inquiété et même si l’entreprise reconnaît les faits, cela ne vaut pas condamnation. 

Dans le détail, lors d’une audience jeudi 16 juin au tribunal judiciaire de Paris, le juge a validé l’amende d’intérêt public la plus élevée jamais prononcée en France : 508 millions d’euros, soit « le maximum possible », a précisé Jean-François Bohnert, le procureur national financier.

Cette somme vient s’ajouter aux quelque 737 millions que l’administration fiscale réclame au groupe pour régler l’impôt sur les sociétés qui avait été détourné par un schéma de fraude fiscale faisant atterrir au Luxembourg une partie du bénéfice de la filiale française du géant du hamburger. Le tout équivaut très exactement à 1 245 624 269 euros, que McDonald’s, renonçant à son délai de rétraction, devra payer dans les dix jours. 

Ce milliard 245 millions représente à lui seul un tiers du budget annuel de la justice, il permettrait de financer le salaire net de cinq cents magistrats.

Du côté du parquet national financier, on multiplie les comparaisons pour dire l’importance de l’amende : « Cette somme, c’est entre 2,5 et trois fois les impôts éludés », a insisté à l’audience le procureur Antoine Jocteur Monrozier, avant de se lancer dans une petite comparaison budgétaire : « Ce milliard 245 millions représente à lui seul un tiers du budget annuel de la justice, il permettrait de financer le salaire net de cinq cents magistrats pour lutter - le cas échéant - contre la fraude fiscale»

Et de continuer en citant des références moins judiciaires : l’équivalent des investissements de l’État pour les Jeux olympiques de 2024 à Paris, ou de l’ensemble de l’aide publique versée par l’État en matière d’éducation dans le monde. Une remarque qui a animé la salle 213 du tribunal de grande instance de rires narquois, sauf peut-être du côté des bancs de la défense. 

Une défense sans sel 

Les représentants de McDonald’s s’en sont tenu au strict minimum. À la barre, le directeur juridique et quelques avocats. Ces derniers s’expriment de manière très succincte, dans des styles légèrement différents. Quand le premier salue avec révérence le « rapport absolument parfait » qu’avait établi le président du tribunal, un autre se montre plus acide, se permettant de « jouer les trouble-fêtes » en assurant que si procès il y avait eu, la défense aurait disposé « d’arguments » et de « réponses aux griefs qui [leur] sont faits ».

Mais de procès il n’y aura pas, ce n’est pas cette option qu’a choisie McDonald’s. Et pour cause : la CJIP permet à l’entreprise de ne pas se soumettre à un véritable procès, plus long, plus médiatique et engageant non plus seulement la personne morale mais aussi les dirigeants eux-mêmes. 

C’est pour éviter tout cela, mais surtout une probable condamnation, que McDonald’s a préféré sortir le chéquier. Le statut de l’enquête préliminaire choisie par le parquet national financier ne permet pas non plus que des parties civiles se constituent.

Les salarié·es qui, pendant des années, n’ont pas touché d’intéressement à cause de la fraude fiscale de leur employeur, sont donc exclus du champ de l’accord. C’est pourtant la plainte des représentants d’une partie des employé·es parisien·nes, tout début 2016, qui a déclenché la machine judiciaire. Les membres du personnel se plaignaient principalement de n’avoir droit à aucune participation, du fait du déficit artificiellement affiché par les filiales qui les employaient. 

Après l’audience, au micro de nombreuses chaînes de télévision et de radio ayant fait le déplacement, l’avocat de la société, Denis Chemla, s’en est tenu aux éléments de langage, répétant sur tous les tons que le cas est « un litige technique », « une différence d’appréciation » faite d’une « matière technique, complexe ».

Insistant sur l’essence même de la convention judiciaire d’intérêt public, l’avocat ne s’est pas privé de rappeler que la sanction financière ne vaut pas condamnation. Dans un court communiqué de presse distribué à la sortie de l’audience, McDonald’s précise que sur la période étudiée par la justice, de 2009 à 2020, « l’entreprise et ses franchisés ont payé plus de 2,2 milliards d’euros d’impôt sur les sociétés en France et créé près de 25 000 nouveaux emplois ».

Si l’enseigne se targue régulièrement d’être le premier employeur de jeunes de France, elle coûte cher à la collectivité.

Pour rappel, McDonald’s en France, c’est 1 500 restaurants, près de 75 000 salariés. Un mastodonte de la restauration rapide et de l’immobilier dont le dernier chiffre d’affaires annoncé dans le pays, en 2019, s’élevait à 5,4 milliards d’euros. Cela en fait le deuxième plus grand marché national pour l’entreprise, après les États-Unis. 

Si l’enseigne se targue régulièrement d’être le premier employeur de jeunes de France, elle coûte cher à la collectivité. En raison de l’évasion fiscale organisée pendant des années, mais aussi en aides publiques. Comme de nombreuses autres grandes entreprises, le roi du hamburger a profité de nombreuses subventions publiques, du CICE aux réductions de cotisations en passant par le plan de relance du gouvernement lié à la pandémie.

Par exemple, selon les calculs de l’ONG ReAct, « le ​Plan “1 jeune, 1 solution”​ pourrait avoir rapporté, en six mois, jusqu’à 45 millions d’euros d’argent public à McDonald’s, ​pour des embauches auxquelles l’enseigne aurait procédé de toute façon » (lire ici les enquêtes d’Alternatives économiques qui s’appuient sur les rapports de ReAct)

Des redevances envoyées au Luxembourg 

Retour salle 213 du tribunal de grande instance. Contrairement à ce qu’affirme McDonald’s, le schéma fiscal employé entre 2009 et 2020 n’est pas si complexe à expliquer. Le président du tribunal, Stéphane Noël, s’y est pris très simplement, point par point, diaporamas à l’appui, avec un ton pédagogue, parfois moqueur. 

Pour résumer, McDonald’s rendait ses restaurants déficitaires en France par un jeu de transferts de redevances financières entre ses filiales internationales. Le montant amassé par l’entreprise avec cette combine a été calculé par le fisc à plus de 469 millions d’euros, sur onze ans.

Le président du tribunal a rappelé qu’en France, le groupe est composé de quelques restaurants détenus directement par des filiales de l’entreprise, mais surtout d’une grande majorité de restaurants gérés par des franchisés. Une myriade de petits patrons qui administrent leurs restaurants comme des PME, comme nous l’avions déjà expliqué. Ces restaurants franchisés représentent plus de 80 % de l’ensemble des McDo de France. 

Ces restaurants font remonter une partie de leur chiffre d’affaires au groupe, par le biais d’une redevance censée financer le droit d’utiliser la marque. Et c’est là que tout se complique. Pour le fisc français, le problème est double. 

D’abord, la redevance, passée de 5 à 10 % du chiffre d’affaires à partir de 2009 paraît trop importante au vu de ce qui serait facturé pour le même service entre deux entreprises complètement distinctes. Stéphane Noël a noté que le taux de cette redevance était le plus élevé d’Europe. « Cette captation d’actifs se traduisait forcément par une diminution de l’impôt dû. C’est le cœur de la procédure. »

Deuxièmement, McDonald’s faisait atterrir ces redevances dans une filiale luxembourgeoise, où l’impôt sur cette catégorie de revenus est indolore. Les redevances passaient ensuite par la Suisse et les États-Unis, et plus particulièrement le Delaware qui est considéré comme un paradis fiscal.

« À l’époque on nous disait que c’était comme ça, qu’on ne pourrait jamais questionner la redevance. Finalement, on l’a fait », se félicite aujourd’hui l’ancien délégué syndical CGT des restaurants de l’Ouest parisien, Gilles Bombard. L’homme, qui n’est plus salarié de la chaîne depuis deux ans, s’est déplacé pour l’audience, aux côtés d’Eva Joly, ancienne magistrate et avocate des salariés à l’époque, et de quelques élu·es s’intéressant aux questions fiscales, dont l’Insoumise Manon Aubry. 

Ronald McDonald au royaume de la justice négociée 

Les sanctions financières prononcées le 16 juin sont une victoire pour le syndicaliste. Son engagement et celui de ses collègues sont aujourd’hui reconnus à l’international : « Cette énorme amende témoigne des années de campagne des syndicats et des gens ordinaires qui ont mis en lumière les pratiques douteuses de McDonald’s et forcé les gouvernements à agir », affirme Asad Rehman, directeur de l’association britannique War on Want, qui a rédigé deux importants rapports sur l’optimisation fiscale du roi du hamburger.

« L’amende historique record infligée par le gouvernement français montre que le fait de voler l’argent du public et des travailleurs peut être puni », a abondé Jan Willem Goudriaan, secrétaire général de la fédération syndicale européenne European Federation of Public Service Unions. 

En 2015, c’est l’expertise comptable demandée par les syndicats des restaurants de l’Ouest parisien qui a permis d’établir les bizarreries comptables ayant cours chez McDo. Entre la redevance obligatoire, et le loyer, également versé à la chaîne : « À peu près 25 % de notre chiffre d’affaires s’évaporait », rappelle Gilles Bombard.

Le comité d’entreprise de McDonald’s Ouest parisien a porté plainte pour fraude fiscale et blanchiment de fraude fiscale auprès du procureur de la République de Versailles, puis auprès du parquet national financier un an plus tard. Douze mois après, ce dernier ouvrait une enquête, confiée à l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF).

Les résultats présentés à l’audience sont le fruit de ce travail de plusieurs années, dont tout le monde s’est félicité au tribunal, dans une ambiance d’une grande politesse. La justice loue l’implication de McDo, l’entreprise remercie de la « gentillesse » de la remarque. Amabilités pour saluer une justice négociée, devant des salariés pour le moins dubitatifs. 

« Aujourd’hui, on reste sur notre faim. Nous sommes satisfaits de cette amende record, satisfaits d’avoir œuvré sur le plan général. Mais sur le plan personnel ce n’est pas terminé, avertit Gilles Bombard. On va réfléchir à comment les salariés vont pouvoir demander, eux aussi, réparation de leurs préjudices, puisque beaucoup n’ont pas pu toucher de primes de participation à cause de ce système considéré comme frauduleux. »

À la sortie de l’audience, ils sont nombreux à s’imaginer ferraillant contre le géant du fast-food lors de procédures civiles, pour faire valoir leur droit à l’intéressement qui leur a été soustrait pendant des années. Mais il faudra encore du temps et de l’argent. 

D’autres combats attendent les militants. Devant le tribunal, sous une chaleur harassante, une vingtaine de salarié·és, syndiqué·es à la CGT ou membres du collectif « McDroits », chantent : « Frite par frite, nugget par nugget, on reprendra le fric de McDonald’s ! » Tous racontent la violence du management, les cadences infernales, les salaires trop bas.

Le tract qu’ils distribuent « à destination des candidat·e·s aux élections législatives » détaille les violences sexistes et sexuelles vécues par les salariées, sur lesquelles Mediapart a enquêté, dénoncent « une division raciste du travail » et s’inquiètent des « atteintes régulières à la liberté syndicale »

Autant de sujets dont il n’est pas sûr que la justice soit saisie, malgré l’éclatante victoire du jour. Une fable de La Fontaine, citée par une militante présente au tribunal, le rappelle : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » 

 publié le 21 juin 2022

À Bruxelles, les syndicats font le plein pour des hausses de salaire

Ludovic Lamant sur www.mediapart.fr

Les trois grands syndicats du royaume ont défilé lundi dans les rues de Bruxelles, réclamant des mesures d’ampleur face à la flambée des prix. Dans leur viseur, une loi de 1996 qui freine l’évolution des salaires.

Bruxelles (Belgique)– Après une longue pandémie, puis l’irruption de la guerre en Ukraine, les syndicats belges viennent de rappeler au gouvernement fédéral l’urgence de la question sociale. Quelque 80 000 personnes selon les organisateurs (70 000 selon les forces de l’ordre) ont participé lundi 20 juin à une manifestation dans les rues de Bruxelles, dans une ambiance plutôt bon enfant, pour dénoncer le recul du pouvoir d’achat et l’inflation galopante.

« Une manifestation immense en Belgique, c’est 100 000 personnes. On savait qu’à la veille de l’été, ce serait plus compliqué. Réunir 80 000 personnes, c’est fabuleux », assure à Mediapart Thierry Bodson, président de la FGTB, la centrale socialiste. Une grève a aussi perturbé les transports et d’autres services publics dans le pays, tandis que l’aéroport de Bruxelles a été contraint de fermer ses portes pour la journée, en raison de la mobilisation du personnel de sécurité.

Aux alentours de la gare du Nord, d’où le cortège s’est élancé dans la matinée, il était facile de reconnaître les troupes des trois syndicats qui ont fait front ce lundi : le rouge pour les socialistes (FGTB), le vert pour les chrétiennes (CSC, majoritaire dans le royaume) et le bleu pour les libérales (CGSLB). « Il n’y a rien de surprenant à ce que les syndicats mobilisent en cette période, étant donné la poussée des prix. Ce qui est plus rare, c’est que les libéraux se joignent à leurs homologues et réalisent un véritable front commun », observe Caroline Sägesser, du CRISP, l’un des principaux instituts d’études politiques belges. La Banque nationale de Belgique anticipe un taux d’inflation à 8,2 % sur l’année en cours, dont un pic à 9,9 % atteint en mai.

Dans la foule, on entend chanter : « De l’argent il y en a / Dans les poches du patronat. » Des syndicalistes portent des casques arborant de mini-caddies à leur sommet. Des membres du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté réclament, plutôt qu’un pouvoir d’achat en berne, le « pouvoir de vivre ». Une autre pancarte : « Début du mois = fin du mois ! » Des militant·es du PTB, le parti du travail de Belgique, formation marxiste dans l’opposition, tractent à tout-va des affiches de leur leader, Raoul Hedebouw, une pompe à essence retournée sur sa tempe, barrées du slogan : « Bloquez les prix, pas les salaires. »

Sur le podium, Marie-Hélène Ska, secrétaire générale du syndicat chrétien, reprend ce qu’elle a déclaré quelques heures plus plus tôt dans un entretien à la Libre Belgique: « L’augmentation des salaires est complètement verrouillée, mais les dividendes et rétributions versés aux grands patrons, eux, ont crû de plus de 14 %. » Le libéral Olivier Valentin exprime la même indignation: « Pour les dividendes, c’est open bar ! »

Quelques pancartes évoquent la guerre en cours en Ukraine, certaines rêvant d’un retour rapide à la paix, d’autres relayant un message plus radical : « Leurs sanctions contre Poutine ? C’est racketter le peuple pour plus de profits ! » Parmi les collectifs les plus visibles du cortège figure celui des aides ménagères. Elles se sont fait connaître, depuis le début d’année, en aspergeant de mousse des rues et des édifices, pour réclamer des aides, alors que la hausse des prix du carburant grève d’autant leurs faibles revenus. « Nous n’avons pas eu le droit cette fois d’asperger de mousse le parcours du défilé, sourit Martine, la cinquantaine, une aide ménagère venue d’une petite ville du Limbourg, dans l’est du royaume. Mais nos revendications n’ont pas bougé. »

Des divisions au sein de la coalition au pouvoir

Le mot d’ordre de la manifestation, pour la défense du pouvoir d’achat, peut sembler bien flou. Mais la plupart de celles et ceux qui battaient le pavé lundi veulent faire tomber une loi précise : un texte de 1996 qui encadre l’évolution des salaires en Belgique, révisé une première fois en 2017 sous le gouvernement du libéral Charles Michel. D’après le barème prévu par cette loi, les coûts salariaux ne peuvent grimper que de 0,4 % en 2022.

La difficulté, pour les syndicats, est que les sept partis qui forment la coalition hétéroclite qui gouverne la Belgique se sont tous engagés, Parti socialiste compris, à ne pas toucher à ce texte de 1996, dans leur accord de gouvernement en 2020. Lorsqu’on le signale à Thierry Bodson, de la FGTB, il réplique : « Un gouvernement, ça doit être autre chose qu’un clerc de notaire qui exécute un accord de gouvernement. D’autant qu’il y a une guerre à 2 000 kilomètres de nos frontières, que les prix de l’énergie et de l’alimentation explosent et que de plus en plus de personnes ne savent plus terminer leurs fins de mois. Je vous rappelle qu’on a adopté, par décret, du jour au lendemain, le principe d’un couvre-feu, pendant la pandémie. Donc on sait s’adapter. »

Autour de cette revendication - faire tomber la loi de 1996 - se sont fait entendre d’autres exigences, dans les rues de la capitale belge. Maximilien Herry, syndicaliste FGTB de 50 ans, arbore un slogan brodé au fil blanc sur le col de son polo rouge : « Repartir à l’offensive ». Résidant non loin de Louvain-La-Neuve, il a monté avec d’autres le collectif « Culture en lutte » qui s’oppose à la réforme en cours du statut de l’artiste. « Le gouvernement doit reconnaître le cas très spécifique des artistes précaires, en particulier pour leurs droits à la sécurité sociale. Mais cela n’en prend pas le chemin », regrette-t-il. Des revendications déjà portées par un autre collectif, Still standing for culture, qui avait décidé l’ouverture de lieux de culture - cinémas, théâtres - malgré les interdictions officielles prononcées en plein confinement.

Plus loin dans le cortège, Charlotte Renouprez est membre d’un mouvement d’éducation populaire dans la capitale belge, Les équipes populaires. Elle s’est jointe à la manif pour porter, entre autres dossiers chauds, celui du logement. L’activiste de 33 ans réclame, pas tant une augmentation des salaires comme beaucoup d’autres croisés dans le défilé, mais plutôt une baisse des loyers, doublée d’un gel de l’indexation des loyers, face au risque de voir les loyers grimper à chaque renouvellement de bail.

« Ce mécanisme dans l’immobilier locatif n’est pas un système juste, mais totalement inflationniste, avance celle qui est aussi militante au sein du collectif Action Logement Bruxelles. Ce que nous mettons en avant, ce n’est pas nécessairement l’idée d’augmenter le pouvoir d’achat, mais plutôt d’encadrer les prix. » Même approche sur le front énergétique : « C’est très bien d’avoir des aides individuelles au profit des consommateurs qui n’arrivent pas à payer leurs factures. Mais il faut des mesures structurelles d’encadrement du marché. La libéralisation ne fonctionne pas. Nous voulons un fournisseur public d’énergie. Les multinationales ne peuvent plus se faire des profits sur notre dos. »

Dimanche, le chef du gouvernement, Alexander De Croo, avait répondu par avance aux manifestant·es : « J’appelle surtout à ne pas ajouter de l’agitation à une situation qui est déjà très instable », en référence au Covid et à la guerre en Ukraine. Cette sortie n’est pas sans rappeler le ton très critique de certains éditorialistes, à l’instar du rédacteur en chef du quotidien économique L’Écho, écrivant samedi : « Perturber le fonctionnement d’un pays “parce que la vie est de plus en plus chère”, est-ce vraiment le moyen le plus [...] constructif de faire changer les choses ? Certains diront qu’à tout prendre, un mouvement organisé comme celui-là vaut mieux que des “gilets jaunes” en ordre dispersé. »

Mais le premier ministre Alexander De Croo s’est aussi défendu sur le fond. L’exécutif a décidé samedi de prolonger les mesures exceptionnelles de soutien aux ménages - censées prendre fin en septembre - jusqu’à la fin de l’année, dont une TVA à 6 % sur le gaz et l’électricité, ou encore la baisse de certaines taxes sur le carburant. Il a aussi rappelé l’existence en Belgique d’un mécanisme quasiment unique en Europe : « Selon les experts, notre pays bénéficie de la meilleure protection du pouvoir d’achat de toute l’Europe, grâce à l’indexation automatique des salaires [sur les prix - ndlr]. »

Ce système prévoit, dès que les prix d’un panier de produits dépasse un certain plafond, que les rémunérations du secteur public, mais aussi les allocations sociales, sont relevées mécaniquement, puis, dans un second temps, après négociations, les salaires du privé. Pour les syndicats, ce mécanisme controversé, s’il a servi d’amortisseur face à la dureté de la crise, ne suffit plus. Au sein de la coalition, les écologistes ont pris leur distance avec le libéral De Croo, se déclarant favorables à des « revalorisations salariales » : « Il faut permettre une négociation au niveau des secteurs, ceux qui ont fait des bénéfices pendant la crise comme le pharma, les banques, le secteur de l’énergie », a affirmé lundi le co-président des écologistes, Jean-Marc Nollet.

L’affaire est d’autant plus sensible qu’au même moment, l’exécutif vient de trouver un compromis, à l’approche du sommet de l’Otan à Madrid fin juin, sur la nécessité d’augmenter ses dépenses militaires jusqu’à 2 % du PIB d’ici 2035 - contre 1,07 % en 2021. Privilégier la défense aux dépens du social ? Ce fut, comme le nucléaire il y a quelques mois, un sujet d’intenses frictions au sein de l’exécutif fédéral, qui rassemble des écologistes, des socialistes mais aussi des libéraux et des conservateurs.

« Le gouvernement n’avance plus dans toute une série de dossiers, dont la réforme fiscale ou la réforme des retraites, observe Caroline Sägesser, du CRISP. L’échéance électorale de mai 2024 semble déjà très présente à l’horizon. Les partis essaient de rappeler au maximum leur ADN et leurs revendications. Ils n’hésitent pas à contester le travail du gouvernement auquel ils participent. Cela augure mal de la suite. »

 publié le 20 juin 2022

Colombie : 
victoire historique de la gauche

Par Sergio Coronado sur www.regards.fr

Ce dimanche 19 juin les Colombiens ont élu Gustavo Petro et Francia Marquez, respectivement à la présidence et à la vice-présidence du pays. Un séisme démocratique que nous analyse Sergio Coronado.

Deux siècles d’histoire républicaine pendant lesquelles la gauche avait été tenue à l’écart de la présidence de la République colombienne, parfois au prix des armes et de la violence, viennent de prendre fin. Ce 19 juin, Gustavo Petro obtient 50,44% des suffrages et 11.281.002 voix, contre 47,31% et 10.580.399 voix pour son adversaire Rodolfo Hernandez.

 Favori des enquêtes d’opinion depuis des mois, Gustavo Petro avait survolé le premier tour hissant la gauche à plus de 40%, laissant loin derrière le candidat de la coalition gouvernementale d’extrême droite, Federico Gutierrez – dit Fico – qui était son adversaire désigné.

La qualification au second tour du millionnaire Rodolfo Hernandez, ancien maire de Bucaramanga, avait cependant crée la surprise. La présence inattendue d’un personnage atypique, hors normes, faisant l’objet de poursuites judiciaires pour des affaires financières, avait rendu le second tour des plus incertains.

Au soir du premier tour, la joie de résultats avait laissé place à une grande crainte. Rodolfo Hernandez avait de grandes réserves de voix, notamment chez les électeurs uribistes furieusement anti-pétristes, et même si son comportement erratique et ses déclarations à l’emporte-pièce jouaient en sa défaveur, il n’était pas le candidat d’extrême droite que la gauche attendait, ni même n’avait souhaitait. Il représentait dans la campagne une forme d’aspiration au changement aux accents populistes et parfois réactionnaires. Son refus de débattre, sa campagne modeste sans réunions publiques, ses prises de positions contradictoires, avaient rendu le second tour incertain.

Gustavo Petro avait finalement dû ajuster sa stratégie de campagne. Celui dont l’engagement militant commença dans le choix des armes s’est transformé en meilleur défenseur des institutions et de la stabilité du pays. L’ancien maire de Bogota, le brillant sénateur s’est montré rassurant, pris des engagements fermes de ne pas toucher à la constitution, à la propriété privée et de ne pas chercher la réélection.

Après une semaine de flottement, Petro a invité le pays à un accord national basé sur un changement profond mais tranquille, tournant le dos aux haines qui expliquent que la politique colombienne demeure une activité à hauts risques.

Le soutien d’une partie des élites universitaires et intellectuelles du pays, même conservatrices, a donné à ce discours non seulement une grande consistance mais une réalité palpable.

L’incapacité d’Hernandez à faire campagne, à expliquer comment il entendait gouverner, et avec quelles forces politiques, avec l’annonce du recours à un état d’exception (« estado de conmoción interior ») ont fini de fragiliser sa candidature qui bénéficiait de la bienveillance des medias dans un pays au légalisme affiché.

La victoire de Petro est nette. Il est en effet le président le mieux élu de l’histoire du pays. Son adversaire reconnut sa défaite sans aucune réserve dès l’annonce des résultats. Il n’est pas certain que celui à qui la constitution offre le rôle de premier opposant décide faire faux bond et se déclarer finalement indépendant, montrant ainsi qu’il n’était pas le candidat d’extrême-droite tant de fois dépeint. La construction de la coalition « Pacte historique » était un avant-goût de ce qui attend le premier président de gauche du pays dans la recherche d’une majorité gouvernementale.

Après le rejet des accords de paix par voie référendaire en 2016, ce vote marque un soutien clair au processus de paix, que le gouvernement précédent a mis en miettes. En élisant un ancien guérillero, le pays a exprimé sa volonté de tourner la page de la guerre.

Gouverner ne sera pas simple

Il n’en reste pas moins que l’uribisme qui a tenu le pays pendant des décennies, souvent par la terreur et la violence, sort très affaibli de cette élection. Petro bénéficie d’un socle solide. La présence de Francia Marquez à ses côtés a été un atout de poids. Elle a réconcilié le candidat parfois chahuté avec les mouvements féministes, indigènes, afro-descendants, minoritaires, les jeunes. Francia est une militante d’une écologie populaire, aux engagements connus et salués contre l’extractivisme et pour la défense de l’environnement. Elle avait créé la surprise lors des primaires ouvertes en mars dernier, recueillant plus de 800.000 voix.

Dans un continent où les expériences de gauche ont parfois construit leur modèle économique sur la destruction du vivant et l’extrativisme, elle est un gage d’une autre politique.

La victoire de la gauche à la présidentielle colombienne marque une forme de normalisation de la vie politique dans le pays : celle d’une démocratie, certes très imparfaite avec des insuffisances tragiques parfois, mais où l’alternance est possible.

Elle ouvre aussi une période de redéfinition des relations avec les États-Unis, dont le pays est le principal allié sur le continent et une base arrière militaire. Elle marque enfin le retour des gauches au pouvoir sur le continent, après l’Argentine, le Mexique, le Pérou, le Honduras, le Chili.

 

publié le 19 juin 2022

Le second tour ébranle la Macronie et la Vè République

 Sur www.humanite.fr dimanche 19 juin à 20h50

Selon les estimations de 20 heures, la gauche obtiendrait de 150 à 180 sièges et bouscule le camp présidentiel. L’extrême droite marque aussi des points avec un groupe de 80 à 100 élus.

Un véritable séisme politique. Le second tour des élections législatives bouleverse le paysage politique : la Macronie devrait se voir priver d’une majorité absolue tandis que la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) occupera une grande partie de l’Hémicycle. Mais l’extrême droite vient assombrir le tableau, avec un Rassemblement national qui devrait être doté d’un groupe bien plus puissant qu’attendu.

D’une soixantaine de sièges occupés par la gauche pendant le précédent quinquennat, les projections de l’Ifop disponibles à 20 heures lui en promettent de 150 à 180 (lire page 7). Qui l’aurait parié il y a seulement quelques mois, quand la gauche apparaissait divisée et marginalisée ? Mais cette percée, permise par l’union, n’a pas suffi à contrarier les institutions de la Ve République, qui confèrent l’avantage au président, en particulier depuis le quinquennat et l’inversion du calendrier. « Quoi qu’il arrive, il se sera exprimé une très forte aspiration au changement et à la justice sociale. Il sera contraint d’en tenir compte », prévenait cependant le porte-parole du PCF, Ian Brossat, peu avant le vote.

Car, après un second tour aux allures de sévère revers, le chef de l’État sort extrêmement fragilisé de ce scrutin. Au moins une de ses ministres, Justine Benin, est battue en Guadeloupe (lire page 4). De 210 à 250 députés devraient composer sa majorité. Ainsi, les premières estimations de l’Ifop lui promettent qu’elle serait relative (lire page 9). Pourtant, le président a mouillé la chemise pour éviter d’avoir à composer avec d’autres forces. Bafouant la tradition républicaine, il ne s’est pas privé d’intervenir depuis l’Ukraine dans la campagne des législatives. « Je veux que nous mesurions le moment où nous avons à faire ce choix démocratique : à deux heures et demie d’avion de Paris, il y a la guerre », a-t-il martelé lors de son entretien diffusé à trois jours du scrutin sur TF1, renouvelant son vœu d’obtenir une majorité face au risque de « désordre ». En écho à cette OPA sur la République, ses lieutenants ont poursuivi la diabolisation, entamée dès avant le premier tour, des candidats de la gauche. Des « anarchistes d’extrême gauche », selon la ministre Amélie de Montchalin, inquiétée dans l’Essonne par le ­socialiste Jérôme Guedj. Avec un « projet de ruine économique du pays », selon son collègue au gouvernement Gabriel Attal (lire notre récit page 8).

Aucune figure de la Macronie n’a manqué de monter au front. Et pour cause : le rapport de forces est tel que le président doit se mettre en quête de nouvelles alliances. Malgré la perte de nombre de ses 100 députés (lire page 10), avec 60 à 70 élus, selon les projections de l’Ifop, LR pourrait bien devenir indispensable à Emmanuel Macron pour valider sa réforme des retraites ou pour contraindre les allocataires du RSA à des heures de travail gratuit. Des mesures pour lesquelles la droite classique n’aura pas trop à forcer sa nature. Mais même son renfort pourrait ne pas suffire. Et « Les Républicains » pourraient bien être tentés de pousser l’avantage. « Pour voter des textes, il faut que l’opposition soit considérée. Si le Parlement est bloqué, comment fait-on ? Au fur et à mesure des textes, si nos propositions sont retenues, nous voulons les voter », a prévenu, jeudi, le président du parti de droite, Christian Jacob.

L’autre fait majeur de la soirée est l’obtention d’un groupe à l’Assemblée nationale par l’extrême droite bien plus important qu’attendu (lire page 9). De surcroît, le premier depuis 1986, où elle avait bénéficié de la proportionnelle. Le Rassemblement national devrait pouvoir compter, selon les premières estimations, sur 80 à 100 sièges au Palais Bourbon sur 208 candidats restés en lice. Une ampleur mésestimée par les sondages d’entre deux tours et un signal des plus inquiétant après la qualification à la présidentielle pour la seconde fois de Marine Le Pen en avril dernier.

Le parti d’extrême droite peut remercier la Macronie. Avec des appels au barrage « au cas par cas », elle a fissuré encore davantage le front républicain, sur lequel elle a – à juste titre – pu compter au second tour de l’élection présidentielle. « Je sais très bien que nous avons des idées différentes et des valeurs communes », avait pourtant assuré, le 12 avril, à la gauche le désormais ex-président de l’Assemblée, Richard Ferrand, battu dimanche soir par la Nupes. Cette fois, outre les membres du gouvernement, nombre de candidats Ensemble ! défaits au premier tour ont jugé opportun de ne pas livrer de consigne de vote. Ou pire, de renvoyer dos à dos gauche et extrême droite. C’est le cas de l’ex-ministre Jean-Michel Blanquer, qui, battu dans le Loiret, au lieu d’inviter à soutenir le communiste Bruno Nottin face à son adversaire RN, a estimé que « l’extrême gauche est un danger aussi important que l’extrême droite » (lire notre reportage page 6).

De basses manœuvres pour tenter de compenser le vote anti-Macron, qui devait largement jouer en défaveur du camp présidentiel lors des plus de 270 duels Nupes-Ensemble !. Selon un sondage Opinion Way réalisé en amont du scrutin, 40 % des électeurs RN du premier tour étaient prêts à choisir le bulletin de la gauche, contre 11 % celui de la majorité présidentielle. Les fameux électeurs « fâchés pas fachos » que le chef de file de la Nupes, Jean-Luc Mélenchon, avait appelé à faire le bon choix dimanche.

En revanche, la dynamique en faveur de la gauche n’aura pas permis de mobiliser suffisamment parmi les abstentionnistes. 54 % des électeurs ne se seraient pas rendus aux urnes dimanche, selon les estimations disponibles à 20 heures. Plus que la semaine précédente, où la non-participation s’est élevée à 52,49 %. Un record depuis 2017, où, entre les deux tours, l’abstention avait encore bondi de 6 points, passant de 51,3 % à 57,36 %.

La gauche a toutefois construit de solides bases pour aborder le quinquennat. Elle réoccupe le devant de la scène politique et pourrait entraver les plans d’Emmanuel Macron en comptant sur le renfort du mouvement social et climatique, plus que jamais décisif. À la gauche désormais de jouer de ses tout nouveaux atouts pour imposer les questions qui préoccupent vraiment les Français, pouvoir d’achat en tête.


 


 

Et sur www.mediapart.fr


 

Jean-Luc Mélenchon pointe la « déroute totale » de la majorité

Devant ses militants, à l’issue du deuxième tour des législatives, Jean-Luc Mélenchon s’est réjoui de la « déroute totale » du parti présidentiel, évoquant une « situation totalement inattendue, absolument inouïe ». « Nous avons réussi l’objectif politique que nous nous étions donné, en moins d’un mois de faire tomber celui qui avec autant d’arrogance avait tordu le bras de tout le monde pour être élu sans qu’on sache pour quoi faire », a-t-il déclaré. « C’est avant tout l’échec électoral de la Macronie, l’échec, plus grave, moral de ces gens qui donnaient des leçons à tout le monde de morale et qui se prétendaient le barrage à l’extrême droite et qui auront eu comme principal résultat d’en avoir renforcé les rangs », a-t-il insisté tout en regrettant le niveau élevé de l’abstention.

À ses troupes, et notamment à la jeune génération, il a adressé un « message de combat », évoquant les « opportunités incroyables » s’offrant à elle pour faire face « au changement climatique et à la grande crise financière ». « Vous disposez d’un magnifique outil de combat : la Nupes, ce sont ses parlementaire, ouvriers, ouvrières, salariés de tous ordres, de toutes les régions de France, arrivant par dizaines sur les bancs de l’Assemblée nationale », a-t-il lancé.

« Toutes les possibilités sont dans vos mains. Quant à moi je change de poste de combat, mais mon engagement est et demeurera dans les premiers de vos rangs, si vous le voulez bien », a-t-il affirmé. « Le grand jaillissement de l’histoire du plus profond de ce qu’est la France des rébellions et des révolutions a le visage de notre collectif, celui de l’union populaire », a-t-il martelé. Face à ce « monde finissant », a-t-il affirmé, « il faudra apporter des réponses fulgurantes. » « Pas un instant, a-t-il conclu, nous ne renonçons à l’ambition d’être ceux qui gouverneront ce pays et qui l’amène à un autre horizon. »

 publié le 18 juin 2022

Législatives : les enjeux du second tour

Lucie Delaporte, Pauline Graulle et Ilyes Ramdani sur www.mediapart.fr

Renaissance de la gauche, affaiblissement de Macron, place de l’extrême droite… À la veille du second tour des législatives, Mediapart passe en revue les principales questions que pose le scrutin.

Une élection « extra-ordinaire », au sens propre. Boudé par plus de la moitié des inscrits (un peu moins de 48 % des électeurs se sont rendus aux urnes le 12 juin), le premier tour des législatives n’en a pas moins bousculé l’ensemble du paysage politique. Remettant au centre du jeu une gauche unie et conquérante, ce scrutin que tout le monde aurait cru joué d’avance a, pour une fois, ouvert le champ des possibles. 

À l’évidence, et par un saisissant contraste avec la campagne d’entre-deux-tours de la Macronie, incapable d’appeler au front républicain contre l’extrême droite, c’est la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) qui devrait tirer, dimanche, son épingle du jeu.

Quoi qu’il arrive, la gauche coalisée a ainsi réussi l’exploit de faire vaciller les certitudes du pouvoir. Réélu à la présidence de la République sans projet ni dynamique, Emmanuel Macron pourrait se retrouver, lundi, dans l’impossibilité de s’appuyer sur une majorité suffisamment large et stable pour gouverner à sa guise. Si elle advenait, cette situation, jamais vue depuis 30 ans, porte en elle une promesse : celle d’une revitalisation – par la voie parlementaire – de cette VRépublique à bout de souffle.

Une « folie » pour la droite ; une aubaine pour la gauche qui compte bien pousser son avantage, à l’heure de la réforme des retraites, à l’orée du péril climatique, et alors que la guerre en Ukraine s’enlise et bouleverse les rapports internationaux.

Mélenchon à Matignon : rêve ou possible réalité ?  

Le pari de Jean-Luc Mélenchon, tenant en haleine ses troupes en leur promettant qu’« un autre premier ministre est possible », aura-t-il permis le sursaut de participation indispensable à une possible victoire au second tour ?

Deux jours avant le scrutin, sur les bords du canal Saint-Martin où il avait convié la presse pour une dernière déclaration avant le week-end, le troisième homme de la présidentielle réaffirmait qu’il visait « la majorité absolue ». Quelques heures plus tôt sur BFMTV, il faisait d’ailleurs mine d’imaginer son lundi 20 juin au matin : « Je serai chez moi, j’attendrai le coup de téléphone du président de la République pour former le gouvernement. »

Mais les chances du leader de La France insoumise d’obtenir une majorité à même de le propulser à Matignon sont minces. « Tout peut arriver en théorie, mais il faudrait qu’il y ait une surmobilisation électorale entre les deux tours comme cela s’est produit aux législatives de 1988 et de 1997, explique Mathieu Gallard, directeur de recherche à l’institut Ipsos, qui envisage plutôt une stabilité du niveau de l’abstention dimanche. Mais quand cela arrive, c’est que les enjeux sont à la fois très forts et faciles à comprendre, ce qui n’est pas vraiment le cas de ce second tour. »

Autre problème : les reports de voix dans les quelque 400 circonscriptions où la Nupes s’est qualifiée la semaine dernière. Or, ajoute Mathieu Gallard, « autant Ensemble peut compter sur l’électorat Les Républicains », autant la gauche, partie unie dès le premier tour, ne peut pas espérer une réorientation massive de l’électorat au second, dans les 270 circonscriptions où elle affronte la majorité. Et si les électeurs du Rassemblement national (RN) font, sur le papier, figure d’arbitres du scrutin, une bonne partie d’entre eux devraient se réfugier dans l’abstention.

Reste désormais à savoir si la campagne de l’entre-deux-tours, lors de laquelle Jean-Luc Mélenchon a multiplié les appels du pied à la jeunesse et répété que la victoire était à portée de main, pourra déjouer les pronostics.

À quoi ressemblerait une Assemblée avec 150 ou 200 députés de gauche ?

En 2017, l’arrivée en masse d’une centaine de primo-élus La République en marche (LREM) – ces fameux « novices » décrits par le sociologue Étienne Ollion – n’avait finalement pas transformé en profondeur le rôle et la pratique parlementaires.

Cette fois, il faudra regarder du côté gauche de l’hémicycle pour sentir peut-être un vent de renouveau se lever sur l’Assemblée nationale. Si la Nupes parvient, comme elle l’espère, à faire élire au moins 150 députés, pléthore de nouvelles têtes feront, la semaine prochaine, leur entrée au Palais-Bourbon. « L’enjeu, c’est la représentation citoyenne, soulignait, lors de son dernier meeting de campagne à Paris, l’écologiste Julien Bayou. Imaginez : des punks à l’Assemblée, des activistes climat, des Rachel Keke ! »

Autant de profils politiques et sociologiques variés – boulanger, femme de chambre, trentenaires… – qui promettent de donner un sérieux un coup de jeune à l’Assemblée, où les écologistes feront aussi leur grand retour après cinq ans d’absence.

Au-delà des questions de casting, la gauche, qui sera répartie en quatre groupes (insoumis, socialiste, communiste, écologiste) « très actifs », comme l’a promis Mélenchon, a toutes les chances de devenir la première force d’opposition – une place occupée par le groupe Les Républicains (LR) durant les deux précédentes législatures. Ce qui lui ouvrirait de nouveaux droits, à commencer par l’obtention de postes stratégiques, comme la très en vue présidence de la commission des finances, la questure, deux ou trois vice-présidences de l’Assemblée…

À la clef, un temps de parole démultiplié, une présence renforcée dans les commissions où sont écrits les textes de loi, et une bataille politique et médiatique avec l’exécutif qui s’annonce homérique. Surtout si la gauche applique les méthodes des Insoumis qui, à seulement 17 députés, ont réussi à transformer l’Assemblée en caisse de résonance durant le dernier quinquennat.

Afin d’éviter la crise de croissance, la gauche parlementaire devra néanmoins se réinventer. Cette législature « sera un test déterminant pour voir si les Insoumis ont véritablement une culture parlementaire, ce qu’ils revendiquent dans leur programme », soulignait, fin mai, le spécialiste de la vie parlementaire, Olivier Rozenberg, dans nos colonnes.

Sans majorité absolue, le pays va-t-il devenir « ingouvernable » ?

Dans Le Figaro cette semaine, Édouard Philippe a feint de s’interroger : « Que ferait le pays si, dimanche 19 juin, une majorité relative nous empêchait largement d’agir ? » L’ancien premier ministre a agité le spectre d’une « France ingouvernable », promettant un « désordre politique », « une folie » et « une aventure ». La surenchère verbale du maire du Havre (Seine-Maritime) traduit, plus qu’une réalité, l’état d’inquiétude du camp présidentiel avant le scrutin.

Pourtant, l’hypothèse de voir les macronistes disposer d’une majorité relative à l’Assemblée nationale n’a rien d’extravagant. Elle a déjà pris forme en France, sous la présidence de François Mitterrand entre 1988 et 1993. Surtout, c’est la norme chez nos voisins allemands ou espagnols : en 16 ans à la tête du pays, Angela Merkel et la CDU-CSU, son parti, n’ont jamais bénéficié d’une majorité absolue.

En revanche, ce scénario viendrait bouleverser la pratique du pouvoir d’Emmanuel Macron et replacer le Parlement au cœur de la vie politique française. Il pourrait aussi avoir de sérieuses conséquences sur le fond de la politique gouvernementale. Quelle que soit l’option qu’il retient pour faire voter ses lois (lire ci-dessous), le chef de l’État devra faire des concessions et infléchir, dans un sens ou dans l’autre, certaines de ses orientations programmatiques. 

Au sein même de la majorité, ce cas de figure viendrait briser le scénario échafaudé à l’Élysée d’un parti présidentiel quasiment hégémonique. Jugé fin mai comme le grand perdant de la répartition des investitures, Édouard Philippe, l’ancien premier ministre, verrait le poids politique de son parti, Horizons, considérablement renforcé par un tel résultat. Avec le MoDem de François Bayrou, la formation de droite macroniste pourrait s’avérer indispensable pour le gouvernement ; en mesure, donc, de peser sur les choix de l’exécutif.

Que fera Macron en cas de majorité relative ?

L’hypothèse selon laquelle la confédération présidentielle remporterait le plus grand nombre de sièges au Palais-Bourbon sans obtenir la majorité absolue placerait Emmanuel Macron face à une véritable équation politique et institutionnelle.

Lorsque celle-ci s’était posée aux gouvernements socialistes de François Mitterrand, ils y avaient répondu par la parade du « 49-3 ». Entre 1988 et 1993, Michel Rocard, Édith Cresson et Pierre Bérégovoy ont utilisé 39 fois cet article de la Constitution qui permet d’adopter une loi sans votes. Sauf qu’une réforme constitutionnelle est passée par là, en 2008, restreignant l’usage du « 49-3 » : celui-ci n’est désormais possible qu’une fois par session parlementaire, hors lois de finances.

Reste la solution politique. Selon le nombre de sièges qui lui manquent pour atteindre la barre des 289, le chef de l’État a plusieurs options : il peut débaucher des élu·es jugé·es compatibles, passer un pacte de coalition avec le parti Les Républicains (LR) ou encore décider de gouverner sans toucher aux équilibres parlementaires, composant des majorités au gré des textes. Autant d’options prévues par la Constitution, loin de la « folie » décrite par Édouard Philippe.

Il n’empêche que ce serait, pour la Macronie, un véritable tournant politique : après cinq ans de centralisme, le camp du chef de l’État serait contraint de repenser sa méthode de gouvernance et sa pratique politique. Une hypothèse que raillait Jean-Luc Mélenchon vendredi lors d’un point presse, renvoyant à la droite ses arguments catastrophistes. « Si Macron l’emporte, ça sera la IVRépublique dans la VRépublique, puisqu’il y aura six partis sans accord entre eux, a lancé le chef de file de la Nupes. Si nous sommes élus, c’est l’ordre, la cohérence ; et eux, la pagaille permanente. »

Le RN : l’autre gagnant du scrutin ?

Dimanche, le Rassemblement national devrait, sauf surprise, dépasser le seuil symbolique des quinze députés pour pouvoir constituer un groupe à l’Assemblée nationale. Une première depuis l’instauration du scrutin majoritaire à deux tours en 1988, qui a fait disparaître l’extrême droite de l’hémicycle malgré sa constante progression dans les urnes.

Au lendemain du second tour de l’élection présidentielle de 2017, à laquelle Marine Le Pen avait recueilli près de 11 millions de voix, le FN n’avait pu faire entrer au Palais-Bourbon que huit députés, disposant de très peu de leviers pour peser dans les débats.

Cinq ans plus tard, après une campagne présentée comme perdue d’avance par Marine Le Pen (la logique des institutions devait offrir une majorité à Emmanuel Macron, expliquait-elle avant le 1er tour), la progression de l’extrême droite s’est à nouveau confirmée au premier tour où le parti a engrangé plus de 1,2 million de voix supplémentaires qu’en 2017 et ce, malgré une abstention record. Le RN est présent au second tour dans 208 circonscriptions, contre 119 en 2017.

Toujours plus fort dans ses bastions traditionnels, notamment dans le Nord et le Pas-de-Calais, le RN a réussi à s’inviter sur des territoires nouveaux comme la Gironde ou la Guadeloupe. Preuve que le parti, malgré la grande faiblesse de certains de ses candidats, est en train d’enfoncer le verrou institutionnel qui a longtemps invisibilisé son inscription dans le paysage politique malgré un socle électoral de plus en plus large.

Lundi, lors d’une conférence de presse, le président par intérim du parti, Jordan Bardella, a affirmé que le score du premier tour devrait permettre « la multiplication par cinq du nombre de nos députés », soit une quarantaine. Un pari loin d’être irréaliste, qui marquerait une percée historique pour le RN.

 publié le 17 juin 2022

Le péril jeune met
la Macronie sous pression

Mathieu Dejean sur www.mediapart.fr

Les candidats de la Nupes Salomé Robin, Louis Boyard et Noé Gauchard ont entre 19 et 22 ans. Et ils défient des ténors de la majorité présidentielle au second tour. Avec des styles différents, ils font entendre la voix d’une génération en demande de radicalité.

Grenoble (Isère), Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne), Vire (Calvados).– En plein porte-à-porte, mardi 14 juin, dans le quartier de l’Abbaye, à Grenoble, Salomé Robin se met en retrait pour pianoter sur son téléphone. Pendant quelques minutes, la candidate de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) rédige un long message explicatif à destination du canal Telegram de son équipe militante.

France 3 Rhône-Alpes vient de publier un article annonçant son refus de débattre avec le ministre délégué chargé des relations avec le Parlement, Olivier Véran, son adversaire dans la première circonscription de l’Isère. Avant le premier tour, celui-ci n’avait pas daigné participer au débat organisé par TéléGrenoble. Pourquoi lui faire ce plaisir maintenant ? La jeune militante à La France insoumise (LFI) dit préférer labourer le terrain pour convaincre, loin des aléas du direct.

Lors du précédent débat, le 3 juin, sa réponse confuse sur le financement du programme économique de la Nupes avait été isolée et rediffusée par Quotidien et C à vous. « C’est juste de l’humiliation », regrette Salomé Robin qui, à 19 ans, découvre les affres de l’exposition médiatique et de la « politique spectacle »

Cette fragilité n’empêche pas la plus jeune candidate de la Nupes d’être un sérieux caillou dans la chaussure de l’ancien ministre de la santé. « Moi je n’ai rien à perdre, mais lui, il joue sa carrière », constate-t-elle. Comme pour confirmer ses propos, elle reçoit un SMS du maire écologiste de Grenoble, Éric Piolle, qui vient de tenter de la joindre. Quelques mots qui font du bien : « Ça panique sec en face ! »

Le judo politique de Salomé Robin

Le 12 juin, contre toute attente, Salomé Robin a réuni 36,86 % des suffrages exprimés, contre 40,5 % pour le candidat-ministre, soit seulement 1 758 électeurs de différence. De quoi inquiéter le macroniste, largement distancié dans la partie grenobloise de la circonscription – même si la sociologie des communes périphériques de Biviers, Corenc, Saint-Ismier, plus aisées et âgées, devrait jouer en sa faveur.

Ce même jour, l’ancien ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, était sèchement éliminé. Tout un symbole pour la candidate : « C’était très jouissif, car quelque part c’est grâce à lui que je me suis politisée », ironise l’ancienne syndicaliste à l’Union nationale lycéenne (UNL) dans un sourire sardonique, comme si cette chute en annonçait d’autres dans la majorité présidentielle.

Le combat de David contre Goliath ne lui fait pas si peur que ça. Comme Jean-Luc Mélenchon, elle croit à la stratégie du judo politique, qui consiste à retourner le poids de l’adversaire contre lui. « On alerte depuis des années sur le changement climatique, mais rien n’est fait. Jai l’occasion d’avoir face à moi un ministre d’un gouvernement condamné deux fois pour inaction climatique. En tant que citoyenne, j’ai des choses à lui dire », lance celle qui se revendique de la « génération Greta Thunberg ».

Ces jeunes formés par des années de luttes émergent par eux-mêmes et s’imposent par leurs qualités de militants.

Sur Instagram, l’étudiante en sciences sociales a été à bonne école. Les « influenceurs » qu’elle suit ont pour nom Camille Étienne (@graine_de_possible), la militante écologiste qui s’est notamment fait connaître avec sa vidéo « Réveillons-nous », mais aussi Adrien Quatennens et Mathilde Panot, deux figures de LFI dans la précédente législature. Le premier avait fait une entrée fracassante à l’Assemblée nationale en 2017, en apostrophant la ministre du travail Muriel Pénicaud. Il avait 27 ans – à peu près comme Mathilde Panot (devenue présidente du groupe insoumis au Palais-Bourbon) et le député du Nord, Ugo Bernalicis.

« Écouter leurs interventions à l’Assemblée nationale m’a confortée dans mes choix, dit-elle. Ils ont en quelque sorte déprivatisé l’hémicycle en l’ouvrant sur la société. » C’est une particularité de LFI, dans sa courte existence, que d’avoir fait émerger des porte-parole jeunes, à un moment où les organisations de jeunesse des partis politiques sont exsangues. Un membre du premier cercle de Jean-Luc Mélenchon dit ainsi de lui qu’il a « un rapport générationnel à la politique ».

« Pendant la présidentielle, qui arrive après cinq ans de marches pour le climat, de mouvement #MeToo et de manifestations antiracistes, on a vu une génération ultra-conscientisée prendre sa place. Aujourd’hui, ces jeunes formés par des années de luttes émergent par eux-mêmes et s’imposent par leurs qualités de militants », nuance l’eurodéputé insoumis Younous Omarjee.

Ces élections législatives le confirment : la cohorte des trentenaires et même des vingtenaires va s’agrandir dans le prochain groupe parlementaire de l’Union populaire (UP) avec l’arrivée possible de Clémence Guetté, Antoine Léaument, Louis Boyard, Claire Lejeune, Damien Maudet, Emma Fourreau ou encore Alma Dufour – sans compter Sarah Legrain, élue dès le premier tour.

Cette représentation se veut à l’image d’un des bastions sociologiques du mouvement, soutenu massivement par les plus jeunes (30 % des 18-34 ans ont voté pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle). « L’UP capitalise beaucoup sur la jeunesse dans l’électorat, notamment les jeunes des quartiers populaires : c’est une grande force qu’on veut conserver pour les années qui viennent », confirme Alma Dufour, 31 ans, candidate en Seine-Maritime. 

Partant de ce « gap de classe et de génération » qui caractérise l’électorat mélenchoniste, le mouvement tente donc de convertir l’essai. Une tâche ardue, alors que les nouvelles générations entretiennent un rapport distant aux élections – qui n’est pas un rapport apolitique au monde, comme l’ont montré les sociologues Laurent Lardeux et Vincent Tiberj dans Générations désenchantées ? Jeunes et démocratie (La documentation française, 2021).

C’est la raison pour laquelle Jean-Luc Mélenchon multiplie les appels du pied à destination de cette classe d’âge pour qui le vote n’est plus automatique. Dans son discours du 12 juin, c’est « d’abord la jeunesse » qu’il a appelée à « déferler » au second tour des élections législatives. Le soir du premier tour de la présidentielle aussi, son injonction à « faire mieux » se voulait un défi à destination des jeunes générations.

C’est en tout cas ainsi que Salomé Robin l’a reçue : « Ce soir-là, je me suis dit que tout était foutu, jai pensé aux rapports du Giec, et puis Mélenchon a lancé : “Faites mieux”, et ça m’a redonné de l’espoir », raconte-t-elle, à l’instar de nombreux membres de la « génération Mélenchon », selon l’expression d’Adrien Quatennens.

Pour l’Insoumise grenobloise Élisa Martin, sur le point d’être élue dans une circonscription voisine de celle de Salomé Robin, l’existence de cette génération politique est logique : « Tout est lié : la radicalité relative de notre programme est liée à l’état du pays et du monde, et une partie de la jeunesse attendait cette expression de radicalité, il y a donc des jeunes dans notre mouvement. »

Louis Boyard boxe avec les mots

Louis Boyard est le pur produit de cette conjoncture. Ce 19 juin, l’ancien président de l’Union nationale lycéenne (UNL), âgé de 21 ans, pourrait faire tomber une autre figure de la Macronie : le rapporteur du budget à l’Assemblée nationale, Laurent Saint-Martin. Dans sa circonscription de Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne), où il a grandi, l’étudiant en droit a obtenu 31,5 % des suffrages exprimés, contre 25,5 % pour son adversaire.

Mercredi 15 juin, dans la cité Sellier, un grand ensemble datant de l’époque où la ville était encore un bastion cheminot, le jeune homme au look de rockeur anglais (il est pourtant fan de Childish Gambino) est à pied d’œuvre pour convertir l’essai. Autour d’un barbecue qu’il organise, des dizaines de jeunes engagent la conversation avec lui, sous le regard scrutateur d’une voiture de police qui passe tout près au ralenti.

Ils parlent de leur quotidien, entre galères et violences policières. Le climat de défiance vis-à-vis de la politique est total. Louis Boyard écoute, raconte sa lutte victorieuse contre l’amiante au lycée Georges-Brassens en 2017 et enchaîne : « Je suis arrivé devant un mec important de l’équipe de Macron au premier tour. Il ne fait campagne que chez les riches. Si on a plus de députés que lui, on gouverne la France, mais j’ai besoin de vous. » Il a un avantage : ici, Mélenchon a la cote.

Mais la réplique fuse : « Qui me dit que tu ne vas pas retourner ta veste ? Peut-être que le candidat de Macron était aussi déter’ que toi il y a cinq ans. » Boyard répond du tac au tac : « À moi aussi on a menti, je ne vais pas me braquer parce que les jeunes n’ont pas confiance. Mais on a assez douillé pendant cinq ans avec Macron. Je n’ai rien à promettre, je n’ai qu’un programme. »

Les paroles du morceau Nique les clones de Nekfeu s’échappent des enceintes. Elles semblent évoquer l’assemblée de « Playmobils » si critiquée par les Insoumis pendant cinq ans. L’humeur dégagiste a l’air de faire effet sur le petit groupe. « Il ne bégaye pas quand il parle d’injustices sociales, contrairement à la vieille génération de gauche, qui a tendance à donner des gages à la droite dès qu’elle discute avec elle », juge Aboubakar, 31 ans, ancien agent à la Ville.

Louis Boyard, très à l’aise dans les médias – ce qui lui a aussi joué des tours, comme lorsqu’il a confié avoir dealé dans « Touche pas à mon poste » –, assume de parler cru. « Ma génération a un rapport concret à la politique, parce qu’elle est marquée par des faits générationnels forts : #MeToo, Adama, les marches pour le climat. Il y a un clivage générationnel qui recoupe désormais un clivage social », estime-t-il.

On touche la victoire du doigt, ça me rend euphorique.

Quelques minutes plus tard, le jeune homme au visage poupin ferraille dans une salle municipale face à Laurent Saint-Martin en personne, avec une assurance déconcertante. Le public, houleux, se scinde en deux. Louis Boyard défend le programme de la Nupes pied à pied. Il parle des « gilets jaunes », du mouvement climat, des étudiant·es qui ont besoin d’une aide alimentaire.

« Quand on est une personne de ma génération, on se pose la question de quel monde on va laisser à ses enfants », dit-il. « Je ne suis pas beaucoup plus vieux que vous, Monsieur Boyard. Je suis sorti de mes études en 2008. Votre génération a des formations, un taux de chômage bas. La jeune génération qui a connu le chômage après la crise, c’est la mienne, c’est pas la vôtre ! », assène le député sortant.

Autre sujet, autre passe d’armes. « Je suis d’une génération qui a vu des lycéens forcés de se mettre à genoux, les mains derrière la tête, par des policiers qui leur disaient : “Voilà une classe qui se tient sage.” Reconnaissez qu’à Mantes-la-Jolie, Monsieur Saint-Martin, il y a eu violence policière », lance Louis Boyard. « Non, il y a des policiers qui font des fautes. Ils sont condamnés s’ils font des fautes. Notre police protège », balaye Laurent Saint-Martin.

Le clivage idéologique, lui, n’a pas pris une ride. Pas de quoi faire trembler le jeune Insoumis : « On touche la victoire du doigt, ça me rend euphorique », confie-t-il. 

Noé Gauchard et l’insoutenable légèreté d’Élisabeth Borne

Dans la Salle du Vaudeville, à Vire (Calvados), le 16 juin, le candidat de la Nupes Noé Gauchard est loin de partager ce sentiment. Le jeune homme de 22 ans, en costume sans cravate, tient son dernier meeting de campagne en présence de l’écologiste Sandrine Rousseau et de l’eurodéputé insoumis Younous Omarjee, et il fulmine. Le lendemain, il devait débattre avec son adversaire : Élisabeth Borne, parachutée dans une circonscription « parfaitement acquise à la cause macroniste ». Mais la première ministre s’est défilée : son suppléant ira à sa place.

« Est-ce qu’elle aurait peur ? Peur qu’on lui confronte tout son bilan et qu’elle ne sache pas quoi répondre ? », harangue-t-il devant quelque 200 soutiens. Sur le papier, la candidate de la majorité présidentielle bénéficie d’une avance confortable au premier tour (32,32 %, contre 24,53 % pour Noé Gauchard). Mais l’agitation politique de son rival, qui préfère n’y voir que « 5 000 voix » de retard, la met dans une position embarrassante.

« La victoire est déjà là : c’est leur fébrilité, c’est le refus de débattre de Borne. Ils se planquent d’autant plus qu’il y a eu un petit électrochoc chez les jeunes dans l’entre-deux-tours, et qu’ils ne croient plus du tout dans ce système », estime Sandrine Rousseau, elle-même en campagne dans le XIIIarrondissement de Paris.

Le fait qu’Élisabeth Borne ait réalisé le plus faible score jamais enregistré pour un chef de gouvernement au premier tour des législatives est aussi symptomatique d’un air du temps incertain. « Les gens en ont tellement marre de la vieille politique technocratique, ils détestent tellement LREM [La République en marche], qu’ils se disent que des jeunes feront sûrement mieux », défend Noé Gauchard, en marge de son meeting.

L’ancien militant de Youth for Climate, qui vient d’être diplômé en sciences politiques, témoigne aussi d’un passage de relais entre le mouvement climat – caractérisé par sa jeunesse – et la gauche écologiste incarnée par la Nupes – ce qui n’était qu’embryonnaire pendant la présidentielle. Alma Dufour (31 ans) en Seine-Maritime, Claire Lejeune (27 ans) dans l’Essonne, Marie Pochon (32 ans) dans la Drôme, Lumir Lapray (29 ans) dans l’Ain ou encore Emma Fourreau (22 ans) dans le Calvados en sont issues. Et elles sont toutes présentes au second tour.

Quoi qu’il arrive le 19 juin, aux yeux du militant normand, l’avenir politique n’est donc plus aussi sombre : « Les animateurs de l’Union populaire puis de la Nupes ont créé quelque chose d’énorme qui va rester : des militants aux cultures politiques différentes se parlent et ancrent les luttes dans les territoires. »

Emmanuel Macron, plus jeune président de la République française, se targuait en 2017 d’achever un « vieux monde » à l’agonie. Le dépassement du clivage gauche-droite était son arme fatale. Cinq ans plus tard, les frondaisons du monde qu’il a bâti s’effeuillent déjà. Élu dans un sursaut antifasciste de l’électorat contre Marine Le Pen, il pourrait n’avoir qu’une majorité relative le 19 juin, face à une coalition inopinée qui ressuscite le clivage honni. Comme un symbole, celles et ceux qui sont aux avant-postes du sabotage de la « start-up nation » ont à peine vingt ans.

 publié le 16 juin 2022

 

le site 100-paroles.fr a reçu ce communiqué :


 

LETTRE OUVERTE  

Des associations membres du Comité Palestine 34 soussignées

Aux élu.e.s  de :

Ville de Montpellier,  Montpellier Méditerranée Métropole, Département de l’Hérault, Région Occitanie Pyrénées-Méditerranée


 

Soutien à la « Journée de Jérusalem »,
ça suffit !


 

 Mesdames et Messieurs les élu.e.s, 

 

Cette année encore, le Centre Culturel Juif Simone Veil (CCJ) organisera le dimanche 26 juin 2022 sa "Journée de Jérusalem" au Domaine municipal de Grammont à Montpellier.

 

Lors des précédentes éditions, les organisateurs se sont attachés à démontrer que Jérusalem est la capitale éternelle d'Israël, déniant ainsi le droit reconnu aux Palestiniens sur Jérusalem Est en faisant fi du droit international sur cette question.

 

Se présentant comme une simple manifestation culturelle, cette Journée est, en réalité, hautement politique. Son objet est bien de célébrer l'illégale annexion et colonisation de Jérusalem-Est.

 

 Cette Journée ne laisse à aucun moment entendre que Jérusalem-Est est occupée militairement et que son annexion illégale a été déclarée nulle et non avenue par les résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU (n° 476 et 478). Au contraire, les organisateurs s’emploient à nier la présence des Palestiniens à Jérusalem en 1967, à nier la colonisation accélérée des quartiers palestiniens, la destruction des maisons palestiniennes, les transferts forcés. Ils ne veulent pas savoir que les Palestiniens de Jérusalem Est, séparés physiquement et juridiquement des autres Palestiniens, n’ont qu’un statut de « résident », statut révocable et conditionné à une obligation d’allégeance.

 

Tous ces faits de discrimination, d’oppression, de dépossession sont autant de pratiques systématiques qui relèvent d’un régime d’apartheid, tel que défini par le statut de Rome de 1998.

 

Si le CCJ veut entretenir le déni des réalités auprès de ses adhérents, cela lui appartient.

 

En revanche les élu-e-s doivent avoir un point de vue éclairé et fondé sur des données vérifiées et rationnelles. Nous vous invitons à consulter les différents rapports établis, par les ONG engagées dans la défense des droits humains - Amnesty International, B'Tselem, Human Rights Watch - et par le Conseil des Droits de l'Homme de l'ONU, et qui ont qualifié la politique du gouvernement israélien à l’encontre du peuple palestinien d’apartheid, c'est-à-dire de crime contre l’humanité.

 

Comme nous vous l’avons signifié les années précédentes, nous considérons que la présence d’un.e représentant.e de votre institution à cette manifestation cautionnera cette vision colonialiste et discriminatoire contraire au droit international, elle cautionnera les thèses de l’extrême droite israélienne soutenues par les organisateurs.

 

En tant que représentant.e des citoyen.e.s  français.es, soutenir une telle manifestation vous mettrait en opposition à la politique de la France sur le sujet et contreviendrait au principe de neutralité. 

 

Vous, ou votre représentant.e, ferez la preuve d’une contradiction totale avec le discours politique consensuel en faveur d’une solution de paix pour la région. Celle-ci, nous ne cesserons de l’affirmer, ne peut être basée que sur le droit international.

 

A Montpellier, le 9 juin 2022


 

ORGANISATIONS SIGNATAIRES du Collectif Palestine 34 :

  • Action des Chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT 34),

  • Association France Palestine Solidarité (AFPS 34),

  • Association des Travailleurs Maghrébins de France (ATMF 34),

  • CCFD-Terre Solidaire 34, Centre de Documentation Tiers Monde 34,

  • Chrétiens de la Méditerranée,

  • Les amis de Sabeel,

  • Ligue des droits de l’Homme Montpellier,

  • Mouvement pour le Désarmement, la Paix et la Liberté (MDPL 34),

  • Pax Christi France,

  • Secours Catholique-Caritas France Hérault

 

 publié le 15 juin 2022

Le 19 juin, votez pour des député·es qui pèseront sur les choix en santé !

Tribune collective sur www.politis.fr

Le programme de Macron sur les questions de santé n'est pas seulement très sommaire. Il prépare une aggravation des dérives constatées depuis 2017, alerte un groupe de médecins davantage séduits par le programme de la Nupes.

Les législatives ne concernent pas seulement nos choix individuels mais nous engagent collectivement. La prochaine assemblée nationale peut devenir un lieu d’arbitrages pour que les politiques de santé retrouvent leur vocation, celle d'un service public dédié au bien-être des personnes.

Nous sommes témoins de l’accélération historique des inégalités, de la destruction de nos environnements et de nos services publics sans oublier l’aggravation de la souffrance au travail. Nous sommes pris au piège d’une société dirigée par les forces de l’argent-roi. Celles-ci sont résolues à accélérer leurs projets avides et destructeurs, y compris sur notre santé.

Le premier mandat Macron a montré en cinq ans d’exercice ce qu’il sait faire : accélérer la réduction des moyens publics d’un bien pourtant proclamé commun. Dans les hôpitaux publics, la tarification à l’activité (T2A) est toujours là. La réduction puis la saignée des effectifs atteint le stade que nous savons (urgences débordées, pénuries de médicaments essentiels…). L’inégale répartition de l’offre de soins de ville reste la première cause « des déserts médicaux ». L’autoritarisme a prévalu dans les mesures d’une santé publique invoquée depuis le début de la pandémie de Covid. La prévention est de plus en plus focalisée sur les comportements des individus, que l'on culpabilise. Le Ségur de la santé n’a proposé que des demi-mesures. Sans parler des manquements graves à la solidarité avec les pays les plus démunis en matière de vaccins et autres équipements de protection. Or le programme affiché du président réélu, sur les questions de santé, est non seulement très sommaire mais il prépare une aggravation des dérives constatées depuis 2017 : recours aux partenariats public-privé dont on sait combien ils menacent l'intérêt public, pseudo-solutions pour les quartiers populaires et les zones éloignées des services (assistants médicaux, internes de 4e année, télémédecine déshumanisée…).

Les programmes de La France insoumise et de la Nouvelle union populaire écologique et sociale (Nupes), eux, sont bien plus explicites et séduisants.

Nous nous y retrouvons largement notamment dans leur logique de renforcement du service public et leur prise en compte des questions environnementales (lutte résolue contre les causes des inégalités sociales, amélioration du pouvoir d’achat, de la sécurité et de l’accès à une alimentation saine, souci d’éloigner les risques du nucléaire, préservation des ressources naturelles…). Elles renouent avec la dimension de « création de milieux favorables à la santé », pilier d’une ambitieuse approche de promotion de la santé visant le bien-être global des individus et de la société, telle que la prônait déjà en 1986 la Charte d’Ottawa. Ces propositions ouvrent la voie à une transition progressive et progressiste vers la refonte de notre système de soins et de santé à laquelle aspirent tant d’actrices et d'acteurs concerné·es. Outre les enjeux fondamentaux que représentent la prévention et la promotion de la santé, nous souhaitons insister sur la restructuration de l’offre de soins :

  • la réhabilitation des soins essentiels de première ligne car l’hôpital public doit être soulagé de la pression des soins et des urgences de premier recours ;

  • l’offre de soins n’a pas besoin de "plus de soins et d’examens", mais de soins appropriés ce qui implique une maîtrise des dérives de sur-diagnostics et de sur-prescriptions. La sur-médicalisation, tout autant que la sous-médicalisation, est ruineuse pour nos systèmes de protection sociale solidaires ;

  • la valorisation significative des professions paramédicales, en premier lieu pour les infirmier·es, aide-soignant·es et médecins généralistes qui travaillent au sein d’équipes pluri-professionnelles de proximité. Les centres de santé ainsi que les maisons médicales et de santé doivent devenir la porte d’entrée et de régulation des autres niveaux de soins. Intégrés au sein d’un réseau revalorisé, ils donneraient un nouvel élan à la Protection maternelle et infantile (PMI), à la santé scolaire, à la médecine du travail et aux Maisons des adolescents ;

  • la promotion du salariat et d’autres formes d’exercice en équipe. La mainmise des soins ambulatoires par « la médecine libérale à tarif libre » et l’exercice en solo, depuis les années 1927-1947, doivent être réexaminés.

  • le réseau hospitalier public, en aval de cette première ligne, doit non seulement être renforcé par plus de moyens mais surtout rompre avec la T2A et les concepts purement gestionnaires (Lean management, etc.) et du "tout virtuel". Avec l'appui des établissements privés sur la base d’un conventionnement de missions de service public.

  • la réhabilitation d’un pôle public du médicament promouvant une liste prioritaire (ou nomenclature) des médicaments jugés essentiels, comme en Suède et dans les pays qui ont suivi les préconisations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Des politiques ambitionnant des soins de qualité pour tout·es, et une prévention prenant en comptes les conditions de vie et de travail, ainsi que le contexte environnemental : la possibilité s'ouvre enfin aujourd'hui avec la perspective de voir la Nupes peser sur les politiques publiques. Des espoirs sont permis. Ils sont à portée de nos bulletins le 19 juin prochains. Le temps est au choix : soit celui de l’acceptation du monde tel qu’il est, soit celui d’un avenir autre pour nos enfants et nos sociétés.

Signataires :

Dr Omar Brixi, médecin et enseignant de santé publique

Dr Marc Schoene, médecin de santé publique

Dr Georges Picherot, pédiatre hospitalier

Dr Patrick Lamour, médecin de médecine générale libéral

Dr Didier Febvrel, médecin de santé publique, ancien membre HCSP

Dr Michel Thomas, professeur honoraire de médecine interne


 


 

 


 

Le Gosplan climatique des libéraux

Par Geneviève Azam Membre d’Attac, sur www.politis.fr

Ce n’est pas la prétendue « science économique » qui nous sortira du marasme environnemental, car elle est incapable de faire place à l’imprévisible, au non-maîtrisable et au non-quantifiable.

La « science économique » officielle, après avoir disparu des écrans, retrouve sa mission et entre résolument en campagne électorale. Elle a son mot à dire sur la planification écologique. Soyons charitables, l’écologie n’a jamais été son fort. Au mieux, quand il en est question, les pollutions et les dégradations ne sont que de vagues « externalités » à traiter comme les autres. La « crise » écologique tient des insuffisances d’un marché à perfectionner. Mais cette fois une opportunité se fait jour. Tous ces désordres pourraient donner une nouvelle impulsion, sinon à une pensée déjà achevée, du moins au projet inachevé de formatage économique du monde. Un monde dessiné de pseudo-concepts répétés en boucle, comme « immunisés contre la contradiction », selon l’expression heureuse de Marcuse, du développement durable à la croissance verte et inclusive, de l’atome pacifique au charbon propre, de la transition à la résilience.

Après avoir renvoyé la planification économique au feu Gosplan du capitalisme étatique, voilà ces « scientifiques » qui empruntent les voies d’un plan écologique qui s’apparente à un Gosplan de marché, à un art de gouverner économique avec un État sous surveillance des marchés. Un « style économique » cher aux ordolibéraux (1), qui rangeaient le rapport Beveridge et le New Deal de Roosevelt dans les ferments d’un totalitarisme de type allemand.

Les désastres écologiques, imputés à des défauts de la rationalité humaine, se poursuivront.

Ces « scientifiques » ont imputé l’échec du Gosplan soviétique à l’État. Alors, au lieu des États soviétiques, guidés par une idéologie, c’est le marché qui doit organiser, veiller et corriger, selon les principes d’une « science » économique neutre dont ils sont les dépositaires et les missionnaires. Et voilà rejouée la scène d’une opposition entre État et marché, dont une des vertus est de masquer toute l’ingénierie, la planification et la bureaucratie nécessaires au fonctionnement du marché, sans compter le pouvoir répressif quand l’aspiration démocratique devient un obstacle à la réalisation du plan. Il est vrai, les économistes officiels ne peuvent imputer la faillite des Gosplan à la concentration des pouvoirs économiques ou à la confusion des pouvoirs économiques, « scientifiques » et politiques, tant ce monde est le leur.

Ainsi, le Gosplan néolibéral entend bien mettre le climat sous surveillance du marché. Nous savons que pour les plans soviétiques, précisément chiffrés, leur réalisation quantitative était devenue la finalité, l’impératif, quelle que soit la distance vis-à-vis du réel, qui devait s’adapter aux chiffres. Le plan pouvait inverser le sens du courant d’un fleuve si les besoins d’irrigation, chiffrés et planifiés, l’exigeaient. Ce sont les mêmes aberrations en matière de climat que nous promet le Gosplan néolibéral. L’objectif affiché est la neutralité carbone en 2050. Sans entrer dans la discussion sur cette neutralité, selon laquelle nous pouvons continuer à émettre à condition de compenser, la focalisation sur un objectif, avec une variable – la tonne de carbone émise ou « évitée » –, engage à une planification guidée par des montagnes de calculs, par une ingénierie statistique dépouillant le réel de sa complexité, des multiples interdépendances et de sa part non maîtrisable, extérieure aux plans humains. Il en découle l’énoncé de solutions comptables qui, mises bout à bout, devraient faire le compte pour 2050 mais aussi pour les échéances intermédiaires. Le plan sera réalisé, l’idéologie économique validée, et les désastres écologiques, imputés à des défauts de la rationalité humaine, se poursuivront.

Si nous avons besoin aujourd’hui d’une planification, c’est pour dessiner un horizon de sortie du désastre déjà en cours, pour organiser, avec des politiques publiques, la retraite au lieu de la fuite en avant, pour appuyer et faire grandir les résistances et les dissidences. Il ne s’agit pas d’opposer au plan du marché un simple contre-plan étatique, et de rejouer la scène de l’opposition État/marché avec les mêmes acteurs dans des rôles permutables. D’autant qu’il s’agit aussi de faire place à l’imprévisible, au non-maîtrisable et au non-quantifiable. Le vivant n’est pas planifiable. C’est l’enseignement des sciences du vivant, c’est l’expérience quotidienne de communautés qui affrontent les monstres écologiques et politiques accouchés du capitalisme, d’État ou de marché, et qui prolifèrent.

(1) Naissance de la biopolitique, Michel Foucault, Gallimard, 2004, p. 107-109.

 publié le 14 juin 2022

Génération NUPES: « On a une vraie chance de faire bouger les choses »

Jean-Jacques Régibier et Ludovic Finez sur www.humanite.fr

Législatives La gauche, avec ses candidats rassemblés sous la bannière Nupes, a largement devancé ses adversaires chez les moins de 35 ans. Reste à contrecarrer l’abstention massive.

Il semble loin, le temps où Emmanuel Macron et Marine Le Pen disputaient à la gauche la première place chez les jeunes. Les scores obtenus par la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) parmi les 18-24 ans (42 %) et les 25-34 ans (38 %) lors du premier tour des législatives laissent ses adversaires loin derrière. Le RN y a obtenu 18 %, tandis qu’Ensemble! (LaREM et ses alliés) a recueilli 19 % parmi les 25-34 ans et seulement 13 % chez les plus jeunes, selon une enquête Ipsos. Il faut dire que la coalition de gauche prend leur avenir au sérieux : elle a présenté un « plan d’urgence pour la jeunesse » début juin, comprenant notamment une « allocation d’autonomie » de 1 063 euros.

Climat, éducation, féminisme, lutte contre les discriminations, contre la précarité… parmi les jeunes rencontrés à Lille, Saint-Denis et Strasbourg, beaucoup ont ces préoccupations en commun avec la Nupes. Mais pour la gauche, le défi n’en est pas moins immense : autour de 70 % des moins de 35 ans n’ont pas voté dimanche dernier.

Lille L’Union dope le vote de gauche

« Je viens d’une famille qui vote à droite, voire à l’extrême droite. Je détonnais déjà et puis, je suis allée de plus en plus à ga uche. » Lucie (prénom modifié), qui habite le quartier populaire de Wazemmes, à Lille, a voté dimanche pour Adrien Quatennens (FI), tout comme son compagnon, Antoine.

Dans cette première circonscription du Nord, le candidat de la Nupes a engrangé plus de 52 % des voix, avec une abstention de 54 %. Il sera opposé au deuxième tour à la candidate d’Ensemble !, Vanessa Duhamel (21 % des voix). « Mes études supérieures (en urbanisme, à Lille – NDLR) m’ont permis de me détacher des valeurs familiales, de me confronter à d’autres avis politiques », explique Lucie. « J’étais attristée que le soufflé de la primaire populaire soit retombé. Le fait qu’il n’y ait pas eu d’alliance présidentielle à gauche nous a desservis », estime de son côté Antoine, qui se félicite de la constitution de la Nupes.

Le couple témoigne d’une même priorité : « L’urgence climatique devrait être la question prépondérante, et non l’augmentation du budget de l’armée ou de la police ! » Antoine y ajoute « la justice sociale », car « il ne peut y avoir de transition dans l’énergie, les transports et le logement sans transition sociale ». Vito et Alice, 18 ans, étudiants en sciences politiques à l’université, mentionnent, en plus, le souci de « renouveau démocratique ». « La Nupes est une union sur un programme, se félicite Antoine, car s’il s’agissait juste de conserver des sièges, ce ne serait pas intéressant. » L’accord « clarifie la position du PS vis-à-vis de Macron », note Vito, tandis que pour sa compagne, Alice, « ça redonnera une vie au Parlement, plutôt que des Playmobil (les députés de l’actuelle majorité présidentielle – NDLR) qui votent comme un troupeau ».

À Wazemmes, chez les jeunes qui ont voté Nupes, dimanche, la proposition d’allocation autonomie de 1 063 euros est souvent mise en avant. Même si certains ou certaines, comme Hema Achab, étudiante en communication de 19 ans, se demandent « si c’est réalisable ». Pour Garance Jacob, qui attend les résultats définitifs de Parcoursup, l’urgence est là. Parmi les vœux de la lycéenne de 18 ans, une « prépa » en droit à Montpellier. « Mais je sais que ça voudrait dire la galère (financière), précise la Lilloise. Mes parents m’ont dit qu’ils feraient en sorte que je puisse faire ce que je veux, mais sans me cacher que les fins de mois seraient difficiles. C’est dur de se projeter. »

Saint-Denis Les plus jeunes loin des urnes

Dans l’effervescence et la chaleur de la rue de la République, une voie piétonne et commerçante du centre de Saint-Denis, personne n’a la tête aux élections législatives. Sur un pan de mur, à côté d’une affiche de la Pride des banlieues, seules les affiches de Stéphane Peu laissent une trace du scrutin du 12 juin. Le député PCF sortant de la 2e circonscription de Seine-Saint-Denis, qui se présentait sous les couleurs de la Nupes, a obtenu, au premier tour, 62,85 %. Il n’est pourtant pas encore élu : avec 67,21 % d’abstention, il a rassemblé moins de 25 % des inscrits et devra affronter, au second tour, la candidate d’Ensemble !, Anaïs Brood (9,05 %).

« Je n’étais pas présente ce dimanche et je n’ai pas eu le temps de faire une procuration », regrette Océane, 32 ans. Beaucoup ne savaient même pas qu’il y avait des élections dimanche dernier. « J’ai oublié », sourit Asma, 20 ans. Cette étudiante en sciences de l’éducation à Nanterre a pourtant voté au premier tour de l’élection présidentielle. « J’étais déçue du résultat, je voulais que Jean-Luc Mélenchon gagne. Il avait un bon programme pour les étudiants, il voulait augmenter les salaires des professeurs et faire de l’éducation une priorité, explique-t-elle. Je pourrais peut-être voter si je connaissais les candidats, les programmes. »

Mariam, 22 ans, animatrice en centre de loisirs, a voté aussi pour Jean-Luc Mélenchon le 10 avril, « parce qu’il est à l’écoute des jeunes des quartiers, contrairement aux autres ». « On espère mais, au final, rien », glisse-t-elle. Elle ne sait pas à quoi servent les élections législatives, elle ne connaît pas les couleurs politiques et les noms des candidats en lice. « Avec l’inversion du calendrier électoral, la présidentielle est beaucoup plus visible que les législatives. Avec Macron élu, les jeunes pensent que c’est fini. Nous leur expliquons qu’on peut le battre et gagner une majorité et un gouvernement de gauche. On n’est pas condamnés à sa politique pour les cinq prochaines années », confie Stéphane Peu, qui perçoit une « remobilisation pour le second tour ». Le candidat Nupes en est certain : « À gauche, les réserves de voix sont chez les jeunes et les abstentionnistes. »

Achille et Hadrien, la trentaine, sont professeurs d’économie. Ils ont voté Stéphane Peu au premier tour. « Derrière la Nupes, il y a un programme qui a été pensé et construit avec des valeurs et une vision du monde », explique le second.

Strasbourg L’espoir de tout changer

Si elle constate que beaucoup de ses amis ne sont pas allés voter pour les législatives « plus par désintérêt que par opinion », et qu’ils se sont « plus abstenus pour les législatives que pour les présidentielles », Julie, étudiante en droit de 20 ans, explique que son petit groupe de proches est, lui, comme les deux jeunes professeurs dyonisiens, très intéressé. Elle, a voté pour la Nupes dans le quartier du Neudorf à Strasbourg, où Emmanuel Fernandes, le représentant de la coalition, est arrivé en tête du premier tour (36,8 %), offrant une bonne chance à la gauche de conquérir cette 2e circonscription du Bas-Rhin détenue par un candidat d’Ensemble !. « Le principal enseignement, c’est que, quand la gauche s’unit, elle peut gagner. On a une vraie chance de faire bouger les choses, ça fait plaisir », explique Julie. Pour elle, l’enjeu climatique est au premier plan : «  Quand on voit qu’il y a une canicule cette semaine – il va faire 30°C à Strasbourg – et que personne ne réagit, je ne suis pas en phase avec la politique actuelle. »

Son espoir est partagé par Sarah, qui travaille en indépendante dans le domaine du marketing : « On veut que les choses bougent et ce n’est pas en taisant notre voix que ça va changer, parce que, du coup, on laisse la parole à ceux qui se contentent de ce qu’ils ont. On aimerait tout reconstruire, tout changer. »

De son côté, Rebecca, 31 ans, travaille dans le domaine de la communication, mais en Indonésie. Bien qu’expatriée, elle affirme que « le vote, il faut y passer », en raison « des droits qu’on est en train de nous enlever » et de « tout ce qui se dégrade en France ». « Les candidats Nupes, ce sont les seuls qui ont su parler d’écologie ou du droit des femmes, c’est important dans mon travail et dans mon quotidien. Il faudrait qu’on arrive à déconstruire ce modèle de société, totalement capitaliste, et à en reconstruire un autre », affirme-t-elle.

Une autre Julie, également étudiante strasbourgeoise et qui a aussi voté à gauche, pointe le fait que nombre de jeunes « ne sont pas allés voter parce qu’ils ne sont plus d’accord avec la politique proposée aujourd’hui et qu’ils en ont marre d’être déçus des résultats qui suivent ». « Avoir des jeunes qui représentent des jeunes, je trouve que c’est quelque chose qui nous manque », ajoute-t-elle. Mais, « même si c’est un petit pas », pour la jeune femme, le résultat du premier tour de ces législatives – à propos desquelles « beaucoup de gens postent sur les réseaux que c’est un moment important » –, « ça donne de l’espoir après la grosse déception qu’on a eue pour la présidentielle ».

Au deuxième tour, la Nupes espère bien démultiplier ces voix. Jean-Luc Mélenchon leur a d’ailleurs réservé un mot, lundi soir, sur France 2 : « Ce n’est pas la peine de venir râler sur Parcoursup pour finalement ne pas voter pour ceux qui veulent l’abolir. Et puisque nous partageons le souci de la planète, c’est le moment d’envoyer des gens à l’Assemblée nationale qui vont s’y prendre pour de bon et pour de vrai. »

 

 

 

 

« La gauche a l’avenir devant elle »

Emilio Meslet sur www.humanite.fr

Au premier tour, 40 % des jeunes ayant voté l’ont fait pour la Nupes. Pour le sociologue Vincent Tiberj, cette préférence pour le camp du progrès est amenée à perdurer, car liée à un phénomène générationnel.

Vincent Tiberj Sociologue et professeur à Sciences-Po Bordeaux

Si les jeunes votent peu, ce n’est pas parce qu’ils sont jeunes. Mais car ils appartiennent à une génération qui s’engage autrement que par le vote. Et si les jeunes votent d’abord à gauche, ce n’est pas parce qu’ils sont jeunes. Mais parce que cette génération porte intrinsèquement le combat social et écologique. Voilà ce qui explique, selon le sociologue Vincent Tiberj, le score de la gauche dans la jeunesse : 40 % des électeurs ayant entre 18 et 34 ans ont voté Nupes.

Au premier tour des législatives, 70 % des 18-34 ans n’ont pas voté. Comment l’expliquez-vous ?

Vincent Tiberj : Pour eux, le vote n’est plus automatique, il se construit. Et ce n’est pas lié au fait d’être jeune, mais c’est une question de génération. Comparons ce qui se passe dans la jeunesse actuelle et parmi les 60-70 ans : ces derniers appartiennent à une génération très connectée au vote dans lequel ils voient un devoir ou un intérêt. Chez les jeunes, il y a une abstention d’incompréhension ou la montée en puissance d’une culture qui dit que le vote ne suffit plus. Pendant longtemps, on a pensé qu’ils étaient des citoyens en devenir. Or, on constate que plus une génération est récente, plus elle compte de votants intermittents. Ils ne sont pas pour autant dépolitisés, mais considèrent qu’il y a d’autres moyens pour être plus efficaces et plus utiles : les mouvements sociaux, les mobilisations contre les violences policières ou pour l’environnement, le boycott, dans le milieu associatif… Cela traduit un rejet de la politique institutionnelle.

Parmi les jeunes ayant voté, la plupart ont fait le choix de la Nupes. Pourquoi la jeunesse penche-t-elle à gauche ?

Vincent Tiberj : La jeunesse n’est pas un bloc homogène : ce n’est pas parce que vous avez 18 ans en Ardèche, à Clichy-sous-Bois ou à Paris centre que vous avez la même réalité. Il y a les silencieux qui ne votent pas, sont peu diplômés et précaires. Ceux-là, trente ans plus tôt, auraient été socialisés par les groupes de travail ou les syndicats mais plus maintenant où personne ne les considère. Il y a la jeunesse qui va bien et vote Macron et celle qui est à rebours de sa génération qui vote RN. Et puis, il y a les jeunes qui votent Mélenchon, dont la force est de pouvoir s’adresser à la jeunesse écologique et à celle des quartiers. Et elles ont bien des raisons de pencher à gauche. Sur le climat, le social ou les discriminations, où sont les propositions ? La Nupes leur parle. À ceci près qu’il est probable que la jeunesse des quartiers ne se soit pas déplacée aux législatives, alors qu’elle pourrait peser fortement et éviter de se retrouver avec des représentants qui vont contre ses intérêts.

Les jeunes qui se sont abstenus voteraient-ils eux aussi davantage pour la gauche que leurs aînés ?

Vincent Tiberj : Plus la participation est faible, plus les inégalités sociales de participation sont fortes, et donc les inégalités politiques qui vont avec. Aux législatives, les seniors, les cadres et les riches pèsent. Si les jeunes avaient plus voté, ça aurait pu profiter un peu au RN, mais surtout renforcer la Nupes.

Pourquoi la gauche n’a-t-elle pas réussi à mobiliser les jeunes autant qu’espéré ?

Vincent Tiberj : Les partis d’aujourd’hui ne sont plus des partis de masse, des machines à mobiliser comme pouvait l’être le PCF dans les années 1970. Ils ont, tout au plus, quelques dizaines de milliers de militants. Ce n’est pas suffisant pour mobiliser par le bas. Pour être perçu comme crédible par ces jeunes, il faut être présent partout, tout le temps. Mais la Nupes, en faisant campagne, a, elle, fait le boulot. Il n’y a en revanche pas eu d’effervescence par le haut, avec des médias qui ont laissé peu de place aux législatives.

Si la plupart des jeunes électeurs votent à gauche et que c’est un phénomène lié à la génération plus qu’à l’âge, cela veut-il dire que la gauche a un bel avenir devant elle ?

Vincent Tiberj : La droite et le centre font leurs meilleurs scores dans les générations nées avant-guerre ou dans l’immédiat après-guerre, mais ces vieux boomers sont en train de quitter la scène. Et celles qui suivent sont beaucoup moins alignées sur la droite traditionnelle. La gauche a donc l’avenir devant elle, à condition qu’elle parvienne à mobiliser ses électeurs. Le renouvellement générationnel lui est favorable, mais il va prendre du temps. En nombre, les électeurs de gauche sont de plus en plus nombreux, mais cela ne se traduit pas forcément en termes de voix exprimées. C’est son drame. Avant que cela ne se transforme politiquement, la gauche peut cumuler les échecs. Elle a un espace, mais il est compliqué de s’appuyer sur des générations de votants intermittents.


 


 

Emmanuel Macron face au péril jeune

Stéphane Sahuc sur www.humanite.fr

Il est des actes qui prennent figure de symboles. Ils dépassent le sens que leur auteur aurait voulu leur donner. Un président de la République qui rabroue un jeune chômeur et le somme de « traverser la rue » pour trouver du travail. Des gendarmes qui interviennent dans un lycée pour interroger une jeune fille parce qu’elle a interpellé ce même président de la République sur les violences faites aux femmes. Un ministre de ce toujours même président qui soutient des policiers ayant tué une jeune femme de 21 ans en ouvrant le feu sur un véhicule. Ces lycéens, encore, appréhendés par la police, à genoux et mains sur la tête. Autant de faits qui résument symboliquement le sort fait aux jeunes par le pouvoir et la société macronistes. Le président élu a beau être le plus jeune de la Ve République, son projet de société ne fait pas des jeunes une priorité, loin de là. Ces derniers s’en sont rendu compte, ces cinq dernières années.

Ce n’est pas pour rien que 42 % des 18-24 ans et 38 % des 25-34 ans qui se sont déplacés aux urnes, dimanche, ont décidé de voter pour la Nupes, selon un sondage Ipsos et Sopra-Steria. Dans les propositions de la gauche unie, ces jeunes retrouvent les aspirations qui sont les leurs autour des problématiques de l’emploi, du climat, du féminisme, de l’antiracisme, comme le prouve une récente enquête de l’Humanité magazine. Ce soutien clair et net des jeunes à la Nupes fait d’autant plus ressortir celui des plus âgés au parti du président. Ce dernier rassemble 38 % des votants de 70 ans et plus. Pour le chef de l’état, l’enjeu est donc d’éviter que les jeunes s’emparent du second tour. Pour lui, le taux d’abstention des 18-24 ans et des 25-34 ans, respectivement à 69 % et 71 %, est une bonne nouvelle.

Ces jeunes peuvent faire la décision, dimanche. Ce sont eux qu’il faut convaincre de mettre en adéquation leurs aspirations avec leurs bulletins de vote. Le plan d’urgence pour la jeunesse de la Nupes propose notamment une garantie d’autonomie de 1 063 euros par mois pour chaque jeune, pour en finir avec l’ultraprécarité. Alors que la Macronie veut, à l’inverse, leur maintenir la tête sous l’eau encore plus longtemps, inventant les jobs payés au RSA.

 publié le 13 juin 2022

Législatives 2022 : six enseignements sur les résultats du 1er tour

Stéphane Ortega sur https://rapportsdeforce.fr

Comme en 2017, l’abstention reste le premier parti de France. Elle bat même un nouveau record, avec pour conséquence de n’ouvrir quasiment que des duels, pour le second tour des législatives 2022, le 19 juin prochain. Et donc de polariser davantage l’opposition entre Ensemble (majorité présidentielle) et la Nupes (alliance de gauche) qui finissent au coude à coude au premier tour.

 Le premier enseignement du premier tour des législatives est une confirmation. Celle de l’existence de trois blocs dominant le paysage politique. Avec respectivement 25,75 %, 25,66 % et 18,68 %, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur, la majorité présidentielle, la Nupes et le Rassemblement national réitèrent sensiblement les scores d’Emmanuel Macron, de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen du premier tour de la présidentielle. Seules différences : cette fois-ci, la gauche devance le RN et Les Républicains résistent mieux en dépassant de peu la barre des 10 % confirmant leur implantation territoriale.

 Abstention : le grand désintérêt

 Ce sont 25,7 millions d’inscrits sur les listes électorales qui ne se sont pas déplacés ce dimanche pour élire les députés pour les cinq ans à venir. Et un demi-million de plus qui ont voté blanc ou nul. Soit moins d’un électeur sur deux puisque seulement 23,25 millions de Français (47,5%) se sont rendus aux urnes. Encore moins qu’en 2017 où, pour la première fois, la participation à une élection législative avait été inférieure à 50