PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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   publié le 6 février 2023

Derrière la réforme,
un enjeu de civilisation

Emilio Meslet et iego Chauvet sur www.humanite.fr

Retraite Le projet de loi arrive ce 6 février à l'Assemblée nationale. Deux visions s'affrontent. En décidant d’augmenter l’âge légal de départ à 64 ans, le gouvernement se met, une fois de plus, au service du capital. À l’inverse, la gauche entend promouvoir une société où travailler moins permet de travailler mieux. Analyse

Sortir la tête des lignes de comptes, des tableurs Excel et de la gestion des recettes et des dépenses dans lesquels les libéraux veulent enfermer le débat qui s’ouvre à l’Assemblée nationale ce lundi. Au-delà du sujet crucial de son financement, le thème des retraites devrait impliquer un questionnement autrement plus large que les seules vues budgétaires de la Macronie. Chaque député, comme chacun des Français, est confronté à un choix de société, voire de civilisation. D’un côté, le projet de faire travailler toujours plus au nom d’une compétitivité économique insatiable. De l’autre, celui d’élargir le temps libre hors marché pour permettre l’émancipation.

60, 62, 64, 65, 67 ans… Derrière le recul ou l’avancée de l’âge légal de départ à la retraite, il n’est pas seulement question de l’équilibre financier de la branche retraite de la Sécurité sociale. Toute l’organisation sociale est interrogée, à commencer par le travail. « Emmanuel Macron et la classe dominante veulent nous enfermer comme des hamsters dans la cage de la production-consommation, prisonniers des marchés et des supermarchés ! » tance l’insoumis François Ruffin. Or le sens de l’histoire, poussé par les mouvements ouvriers depuis des décennies, a toujours été, notamment grâce à la hausse continue de la productivité, de « libérer du temps hors travail, et de le rendre le plus émancipateur possible », rappelle Ian Brossat, porte-parole communiste. « C’est l’un des enjeux de la bataille en cours : permettre à tous d’avoir accès à un travail et de l’exercer moins longtemps », résume-t-il, en écho à la proposition d’une large partie de la gauche, dont le PCF, de passer aux 32 heures hebdomadaires au lieu des 35 heures actuelles.

Intuitivement, on pourrait penser que, au fil des ans, la pénibilité s’est réduite grâce à la robotique, au numérique et surtout aux gains de productivité. « C’est faux, répond François Ruffin. En 1984, 12 % des salariés subissaient une triple contrainte physique. Aujourd’hui, le chiffre atteint 34 %. À l’époque, 6 % subissaient une triple contrainte psychique contre 35 % aujourd’hui. » D’où la nécessité d’une retraite qui n’empiète pas sur les années en bonne santé dans ce nouvel âge de la vie qu’est l’après-travail.

Faire le choix de l’augmentation du temps de travail plutôt que de le partager pour mieux le répartir, c’est faire le choix du chômage, notamment pour les plus jeunes et les plus vieux. De la précarité, en particulier pour les femmes, et de la pénibilité pour les plus pauvres. Et c’est aussi « cornériser » les non-salariés dans un statut d’ « inactif », comme s’ils étaient peu « utiles » à la vie de la cité. Comme si seule la production issue du « marché du travail » était vertueuse.

Un système de solidarité par répartition, hors des griffes de la capitalisation privée

« On imagine encore que les retraités seraient, comme au XIXe  siècle, des vieillards qui touchent leur retraite comme une pension d’invalidité », pointe le député PS Arthur Delaporte, également historien. « La retraite est une conquête récente sur la vie. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale s’opère la bascule vers la valorisation d’autres formes d’activités qui sont un apport indéniable à la société », poursuit-il. L’élu appelle à protéger ce « bijou qui permet de profiter de la vie sans être réduit à l’extrême pauvreté », bâti par le ministre communiste du Travail d’alors, Ambroise Croizat.

Un précieux système de solidarité par répartition, hors des griffes de la capitalisation privée, qui autorise le repos et les loisirs. « Le temps libre, c’est le temps de la vie, non pas inactive, mais dont on dispose soi-même, où l’on décide de ce que l’on va faire. Vivre, aimer, s’occuper des siens, lire de la poésie, faire de la peinture, chanter ou ne rien faire », explique Jean-Luc Mélenchon.

Preuve que la retraite n’est pas synonyme de mise en retrait du monde : 40 % des maires et 50 % des présidents d’association ne sont plus des travailleurs. Les grands-parents, en France, cumulent par ailleurs près de 23 millions d’heures de garde d’enfants, soit l’équivalent de 650 000 emplois à plein-temps, d’après le réseau Silver Valley. Reculer l’âge légal de départ de deux années reviendrait à bouleverser cet écosystème. « Il y a un profond désir populaire de l’a-capitalisme, pense François Ruffin. Quand on s’occupe des gamins au foot ou du comité des fêtes, on n’attend pas d’être rémunéré mais on sort ce temps de la concurrence et du marché. » D’autant plus que rien ne dit que les futurs retraités s’engageront davantage après leurs deux années supplémentaires à trimer, la réforme rognant leurs années en bonne santé.

Les responsables de gauche voient donc dans les desseins de l’exécutif un « impôt sur la vie » visant à ne surtout pas bouleverser l’actuelle répartition des richesses. La réforme « répond à une logique de lutte des classes et à une volonté du capital d’élargir son emprise sans fin », assure Ian Brossat. Elle « prélève sur les corps des plus précaires de quoi financer les exonérations de cotisations », selon Arthur Delaporte, qui alerte sur le fait que « le rallongement de la durée de travail va plus vite que l’augmentation de l’espérance de vie ». Pour le député communiste Pierre Dharréville, un « choix très simple » s’offre au pays : « S’occuper soit du capital, soit du travail.» Les gouvernants ont choisi, continue-t-il, « de faire casquer les salariés, et très fort. À l’un, on distribue les milliards ; aux autres, on vole des années de retraite. »

« Une taxe de 2 % sur la fortune des milliardaires français rapporterait 12 milliards »

« La retraite à 64 ans, c’est une réforme du partage de la valeur au détriment du travail. Plus vous augmentez le chômage (une des conséquences de la réforme – NDLR), plus vous faites pression sur les salaires », attaque Aurélie Trouvé, parlementaire insoumise et économiste. À l’inverse, avancer l’âge légal de départ à la retraite, par exemple à 60 ans, c’est reprendre une partie de la valeur ajoutée qui est allée dans les poches des actionnaires plutôt que des salariés.

La gauche propose d’inverser le rapport de forces, qui voit le capital grignoter, année après année, du terrain sur le travail. La Nupes suggère de le ponctionner pour abonder le salaire socialisé/différé/continué (c’est selon). « Une taxe de 2 % sur la fortune des milliardaires français rapporterait 12 milliards à notre système de retraite, exactement la somme que le gouvernement prétend économiser », met sur la table Fabien Roussel, secrétaire national du PCF. « Et un relèvement de 0,8 % sur les cotisations salariales, ajoute par ailleurs la députée écologiste Sandra Regol à la liste des propositions. En commission, le gouvernement a tout balayé. » Car l’exécutif a déjà choisi son modèle de société, où l’on doit travailler toujours plus, au mépris des limites planétaires et des corps de travailleurs.


 

   publié le 5 février 2023

Israël-Palestine : le grand silence de Macron

René Backmann sur www.mediapart.fr

Encore une fois, Emmanuel Macron a manqué l’occasion de faire observer au premier ministre israélien Benyamin Netanyahou que tout le monde n’approuve pas son alliance avec l’extrême droite raciste, son refus de négocier avec les Palestiniens, ses projets d’annexion et l’orientation autoritaire qu’il entend donner à l’État d’Israël.

AbbaAbba Eban, politicien travailliste israélien qui fut, de 1966 à 1974, ministre des affaires étrangères de son pays, avait, paraît-il, l’habitude de dire que « les Palestiniens ne manquent jamais une occasion de manquer une occasion ».

Dans les relations franco-israéliennes, la même formule pourrait s’appliquer à Emmanuel Macron. Car le président français ne manque jamais une occasion de manquer l’occasion de dire au premier ministre israélien Benyamin Netanyahou ce qu’il devrait entendre de la bouche d’un chef d’État ami d’Israël. D’un chef d’État parlant au nom de la France, attaché – en principe – au respect des droits humains et du droit international, et en particulier des résolutions des Nations unies et des Conventions de Genève.

On avait déjà pu le déplorer en novembre lorsque Emmanuel Macron avait été l’un des premiers à féliciter Netanyahou pour sa victoire sans le mettre en garde sur les périls que représentait, pour la démocratie israélienne, pour les perspectives de paix avec les Palestiniens, et donc pour les relations entre Israël et ses amis, son alliance avec l’extrême droite suprémaciste.

Une visite très discrète

C’est encore ce qu’on a pu constater jeudi lors de la visite à Paris du premier ministre israélien, désormais chef du gouvernement et de la coalition les plus à droite, les plus religieux et les plus racistes de l’histoire de l’État d’Israël.

Improvisée à l’initiative de Benyamin Netanyahou, cette visite très discrète a été organisée au lendemain de l’attentat qui a fait sept morts, le 27 janvier, à proximité d’une synagogue non pas de Jérusalem, mais de Neve Yaacov, une colonie en majeure partie peuplée de religieux, à la périphérie de la ville. Attentat qui faisait suite à un raid lancé la veille par l’armée israélienne dans la ville palestinienne de Jénine, au cours duquel dix Palestiniens avaient été tués.

Cette opération, la plus meurtrière depuis 20 ans en Cisjordanie, arrivait au terme d’un mois au cours duquel au moins 29 Palestiniens – un par jour – avaient été tués par l’armée israélienne. Au cours d’une conversation téléphonique avec le premier ministre israélien deux jours après l’attaque de Neve Yaacov, Macron avait « condamné cet attentat abject ».

Il a de nouveau fait part à Benyamin Netanyahou, lors du « diner de travail » donné jeudi à l’Élysée, de la « solidarité pleine et entière de la France, après l’attaque ignoble » à proximité de la synagogue. Il a aussi, selon le communiqué publié vendredi par la présidence, « rappelé l’importance d’éviter toute mesure susceptible d’alimenter l’engrenage de la violence qui a déjà fait trop de victimes innocentes parmi les civils palestiniens et israéliens ».

En fait, selon le centre israélien des droits de l’homme B’Tselem, les forces israéliennes ont tué en 2022, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, 146 Palestiniens (le bilan le plus lourd depuis 2004), dont cinq femmes, 34 enfants (le plus jeune avait 12 ans) et sept hommes de plus de 50 ans (le plus âgé avait 78 ans). Huit Palestiniens ont été tués dans des « incidents » où des soldats et des civils israéliens armés étaient impliqués, et 32 autres ont trouvé la mort dans la bande de Gaza.

Du côté israélien, 17 civils et 4 membres des forces de sécurité ont été tués en 2022.

Un silence choquant

Sur les « mesures susceptibles d’alimenter l’engrenage de la violence » qu’il importe aujourd’hui d’éviter, Emmanuel Macron s’est montré très discret. Le communiqué de l’Élysée rappelle l’opposition de la France « à la poursuite de la colonisation, qui sape les perspectives d’un futur État palestinien autant que les espoirs de paix et de sécurité pour Israël ». Rappel utile au moment où les statistiques officielles israéliennes révèlent que le nombre des colons atteint le demi-million en Cisjordanie – une progression de 16 % en cinq ans – et dépasse 200 000 à Jérusalem-Est.

Mais discours aussi rituel que vain, qui relève de l’incantation quand il n’est accompagné d’aucun rappel du droit et d’aucune proposition ou menace de sanction. Et quand il « oublie » de mentionner l’occupation militaire des territoires palestiniens, laquelle permet cette « poursuite de la colonisation ».

Le silence d’Emmanuel Macron sur ces points, aussi bien dans les propos tenus à table face au premier ministre et rapportés par les témoins que dans les communiqués officiels, est d’autant plus choquant – voire inacceptable pour les Palestiniens – que l’occupation, la colonisation et l’annexion des territoires palestiniens sont au cœur du programme politique de la coalition au pouvoir. Et constituent le ciment de l’alliance conclue entre Netanyahou et ses deux alliés de l’extrême droite nationaliste et religieuse, Itamar Ben-Gvir, aujourd’hui ministre de la sécurité, et Bezalel Smotrich, ministre des finances, partenaires indispensables de son projet de réforme de la justice.

Essentiellement destiné à permettre au premier ministre, poursuivi pour « corruption », « fraude » et « abus de confiance », d’échapper à ses juges, cette réforme menace de détruire le pouvoir de la Cour suprême, unique contre-pouvoir institutionnel du gouvernement. Le danger que constitue cette réforme pour le maintien de l’État de droit et de la démocratie est à l’origine des manifestations massives et des protestations d’économistes, de juristes qui se multiplient dans le pays depuis un mois.

Lors de sa visite en Israël et dans les territoires palestiniens, il y a une semaine, le secrétaire d’État américain Antony Blinken n’a pas hésité, lors de la conférence de presse tenue aux côtés de Netanyahou, visiblement crispé et mal à l’aise, à rappeler que « les relations entre les États-Unis et Israël sont fondées sur des intérêts et des valeurs partagées : les principes fondamentaux et les institutions de la démocratie, le respect des droits humains, une justice égale pour tous, des droits égaux pour les groupes minoritaires, le règne de la loi, une presse libre et une robuste société civile ».

En d’autres termes, si ces principes sont bafoués, nos relations ne pourront pas ne pas en être affectées. Il avait aussi souligné, à l’intention du puissant clan des colons au sein de la coalition, « l’opposition des États-Unis au développement des colonies, aux projets d’annexion, aux démolitions et au changement de statut des Lieux saints ». Et en réponse aux ennemis de la solution à deux États qui entourent Netanyahou, il avait tenu à répéter que « le président Biden reste convaincu que pour que les Palestiniens et les Israéliens puissent bénéficier de manière égale de la sécurité, de la liberté, de la justice, de la confiance dans l’avenir et de la dignité auxquelles ils ont droit, il n’y pas d’autre moyen que de mettre en œuvre notre vision : deux États pour deux peuples ».

Emmanuel Macron, pour des raisons obscures, car jusqu’à présent sa stratégie diplomatique au Proche-Orient n’a pas débouché sur des succès spectaculaires ni permis des percées historiques, a choisi de continuer à ménager le premier ministre israélien.

Alors que Netanyahou n’a toujours pas été invité à Washington depuis qu’il a repris la tête du gouvernement et que son voyage aux Émirats a été reporté (ce devait être, symboliquement, la première visite à l’étranger de son nouveau mandat), c’est donc pour Paris qu’il s’est envolé. Peut-être, avance un diplomate israélien qui se dit « effaré par les embardées idéologiques » de son premier ministre, « parce que Macron a un tel désir ou besoin d’exister sur la scène internationale qu’il est prêt à accueillir n’importe qui ».

Selon Le Monde, le président français aurait, au cours du dîner, « exprimé sans détour ses craintes face à la réforme de la justice voulue par Netanyahou et ses partenaires du gouvernement ». Il aurait aussi mis en garde contre une évolution institutionnelle qui « dégagerait Israël d’une conception commune de la démocratie ».

Mais de cela il n’est pas question dans le communiqué officiel de l’Élysée. Non plus que d’autres sujets qui auraient pu fâcher, comme les punitions collectives contre les Palestiniens, l’expulsion récente de l’avocat franco-palestinien Salah Hammouri ou le refus d’ouvrir une enquête crédible sur les conditions de la mort de la journaliste palestinienne Shirin Abou Akleh, tuée par l’armée israélienne à Jénine en mai 2022 – enquête qu’Emmanuel Macron avait demandée au premier ministre israélien du moment, Naftali Bennett.

Il y aura bientôt vingt ans, le ministre des affaires étrangères français Dominique de Villepin prononçait devant le Conseil de sécurité un discours vibrant pour expliquer l’opposition de la France à l’intervention militaire internationale contre l’Irak. Il invoquait alors le « vieux pays, la France », au nom duquel il s’exprimait, « debout face à l’histoire et devant les hommes ».

Aujourd’hui, le jeune président de ce vieux pays reçoit à sa table un politicien corrompu et cynique qui a déjà transformé l’État des rescapés du génocide en un régime d’apartheid, et qui s’apprête à détruire ce qu’il reste des institutions démocratiques d’Israël pour échapper à la justice.  


 

 

 

Lettre ouverte au Président de la République concernant la venue officielle du Premier ministre israélien

sur https://www.france-palestine.org

par Bertrand Heilbronn, Président de l’Association France Palestine Solidarité

Le 1er février 2023,

Objet : visite officielle du Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou.

Monsieur le Président de la République,

Ce jeudi 2 février, vous vous apprêtez à recevoir officiellement le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou. Nous en sommes stupéfaits et profondément indignés.

Faut-il revenir sur le passé de ce sinistre personnage ? Vous souvenez-vous qu’il était à la pointe de la campagne de haine qui a abouti à l’assassinat de Itzhak Rabin en 1995 ? Vous souvenez-vous de l’offensive meurtrière qu’il a ordonnée contre la population de la Bande de Gaza en juillet et août 2014, qui a fait 2220 morts dont 550 enfants, et de celle de mai 2021, d’une incroyable violence, dont les Palestiniens de Gaza, et particulièrement les enfants, sont encore loin d’être remis ? Vous souvenez-vous qu’il a toujours développé la colonisation de la Palestine, qu’il n’a jamais caché ses opinions suprémacistes, qu’il est l’artisan de la loi « État-Nation du peuple juif » qui a fait entrer ses conceptions suprémacistes dans la loi constitutionnelle israélienne ?

Mais c’est la situation présente qui nous indigne encore plus. Netanyahou a constitué un gouvernement qui fait la part belle à des ministres ouvertement racistes, fascistes, suprémacistes, à qui il a donné les clés du développement de la colonisation et de la répression contre les Palestiniens. Dans un mépris total du droit international, il a placé au premier rang des priorités de son gouvernement le développement de la colonisation. Oui, nous en sommes là : le gouvernement israélien n’en est plus à tergiverser avec le droit international, il le foule ouvertement aux pieds, il l’assume dans le cynisme le plus total. Et parmi les provocations de ce gouvernement, le ministre Ben-Gvir n’hésite pas à aller parader sur l’Esplanade des Mosquées.

Comment est-il possible de se réclamer du droit international en Ukraine et de le laisser fouler aux pieds en Palestine ? Ne voyez-vous pas que votre parole, et de ce fait la parole de la France, sera décrédibilisée par la manière dont vous recevez officiellement ce criminel à l’Élysée ?

C’est un engrenage tragique qui est à l’œuvre en Israël et en Palestine. Les Palestiniens vivent le cauchemar des offensives quotidiennes sans la moindre retenue de l’armée israélienne d’occupation dont les soldats ont reçu un blanc-seing pour tuer comme bon leur semble : l’attaque contre Jénine jeudi dernier, qui, a été d’une sauvagerie inouïe et a fait 10 morts palestiniens, en témoigne, comme en témoignent les 36 Palestiniens tués par l’armée israélienne depuis le début de l’année. Les Palestiniens subissent dans le même temps les exactions de colons haineux et fanatisés, armés et protégés par l’armée israélienne, qui ont lancé des dizaines d’attaques contre eux pas plus tard qu’hier. Qui est là pour les protéger ? Quant aux Israéliens, à qui l’on n’a jamais demandé aucun compte, ils sombrent de ce fait dans la spirale du racisme et de la haine de l’autre, qui se retournera un jour contre eux-mêmes.

Vous ne manquerez pas d’exprimer votre émotion sur les 7 Israéliens de la colonie de Neve Yaakov à Jérusalem-Est qui ont été tués vendredi dernier par un jeune Palestinien de Jérusalem. Ces 7 morts, comme tous les autres, sont des morts de trop. Mais avez-vous mesuré la violence quotidienne subie par les Palestiniens de Jérusalem, les dizaines de morts, les expulsions, les destructions de maison, les humiliations, les provocations ? Peut-on évoquer cet événement sans le replacer dans son contexte ? Peut-on accepter les punitions collectives annoncées par le gouvernement israélien ?

Et c’est maintenant en France que les exactions du gouvernement israélien trouvent leur prolongation. L’ambassadeur d’Israël se permet d’intervenir sur la tenue d’une réunion publique à Lyon, il est soutenu par des députés de votre majorité, puis par le CRIF qui confond très dangereusement son rôle de représentation communautaire avec la défense inconditionnelle de l’Etat d’Israël et de son gouvernement. Et lorsque Salah Hamouri, victime de l’arbitraire israélien contre lequel vous n’avez pas su le défendre, est honteusement attaqué par un député de votre majorité, le ministre de l’Intérieur n’hésite pas, dans sa réponse, à le diffamer et à menacer sa liberté d’expression en France.

Monsieur le Président de la République, vous devez en être bien conscient : si Benyamin Netanyahou est reçu à l’Elysée, il exploitera politiquement cette visite pour renforcer son pouvoir. Vous vous serez alors rendu complice de sa politique, de ses crimes, de l’impasse dans laquelle il entraîne le peuple israélien, de la situation désastreuse subie de son fait par le peuple palestinien. Ce ne sont pas quelques expressions convenues d’appel à la retenue ou du rappel purement formel d’une solution à deux Etats déjà en ruines qui y changera quoi que ce soit.

Monsieur le Président de la République, nous vous demandons solennellement de ne pas recevoir ce criminel à l’Elysée, et d’avoir enfin une parole claire pour ne laisser aucune place aux ingérences directes ou indirectes de l’État d’Israël dans notre vie démocratique.

Nous vous prions d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de notre très haute considération.

Bertrand Heilbronn

Président de l’Association France Palestine Solidarité

Copie de cette lettre envoyée à : Catherine Colonna, Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères.


 

   publié le 4 février 2023

Retraites. Le grand retour des cotisations sociales

Clotilde Mathieu sur www.humanite.fr

Pour éviter le recul de l’âge légal de départ à la retraite à 64 ans, les Français se disent prêts à cotiser plus. Tailler dans les exonérations pourrait aussi assurer l’équilibre financier du régime général.

Le soutien à la hausse des cotisations pour financer la retraite est massif dans toutes les couches de la population, sauf du côté du patronat (40%). © Sameer Al-Doumy / AFP

Plutôt que de travailler plus longtemps, une majorité de Français (59 %) seraient prêts à cotiser plus. Le sondage publié dans « le JDD », réalisé par l’Ifop, juste avant la présentation du projet de réforme, signe le grand retour des cotisations sociales. Ce mécanisme solidaire consiste à prélever un pourcentage du salaire des actifs pour dégager des ressources visant à financer notamment les pensions du régime général, ainsi que les retraites complémentaires. Cette rémunération différée (actifs et cotisants d’hier, devenus retraités, voient leurs pensions financées par les actifs d’aujourd’hui) reste la première entrée d’argent pour le système (64,5 %), même si sa part ne cesse de se réduire. Celle-ci était de 83 % en 2003 et de 75 % en 2013.

Augmenter les cotisations permettrait d’échapper à la double peine inscrite dans le projet gouvernemental (recul de l’âge de départ à 64 ans plus accélération de la hausse de la durée de cotisation à 43 ans). L’économiste Michaël Zemmour l’affirme. En reprenant les hypothèses de l’exécutif d’un déficit du régime de 12 milliards d’euros en 2027, il a calculé ce que les salariés devraient payer « en jouant uniquement sur le levier des cotisations et sans mesure d’âge ». En prenant les projections du Conseil d’orientation des retraites (COR) sur la progression du salaire moyen, ainsi que l’hypothèse d’une hausse des cotisations de 0,8 point, l’effort demandé aux salariés serait en moyenne de 11 euros en 2024 pour atteindre 28 euros mensuels (336 euros annuels) en 2027. Quant à un smicard à temps plein, « sans coup de pouce », l’augmentation de ses cotisations se monterait à 14 euros par mois (168 par an). « Cette hausse pourrait ralentir très fortement entre 2027 et 2040 puis s’arrêter, à condition que l’État maintienne son niveau actuel d’engagement dans le système constant », poursuit l’économiste.

En finir avec les exonérations

La mesure a pour défaut de faire porter l’effort sur tout le monde, y compris les travailleurs pauvres. Mais les parades sont possibles. La CGT propose une hausse des salaires. Avec 5 % dans le privé, cette augmentation alimenterait de « 9 milliards de cotisations supplémentaires la branche retraites ». Soit « la moitié de ce que le gouvernement espère économiser avec sa réforme injuste ». De même, l’embauche de 400 000 fonctionnaires dans la fonction publique hospitalière permettrait de collecter 5 milliards d’euros de plus.

Une hausse légère (de 14 euros par mois pour un smicard) suffirait à générer 12 milliards de recettes.

Les cotisations patronales peuvent elles aussi être mises à contribution, d’autant que les entreprises ont bénéficié de nombreuses exonérations depuis trente ans. Initiée en 1993, poursuivie tout au long de la décennie 2000, l’utilisation de cet instrument a atteint son paroxysme en 2015 avec le pacte de responsabilité et de solidarité actant une baisse de 1,8 point des cotisations sociales, jusqu’à 1,6 Smic, étendue jusqu’à 3,5 Smic en 2016. Si bien qu’à ce jour, le manque à gagner atteint 75 milliards d’euros. Tout cela pour un résultat médiocre pour l’économie. Le Conseil d’analyse économique estime dans une récente étude que ces exonérations auraient surtout servi à améliorer la marge des entreprises.

Soumettre l’épargne salariale

Au minimum, Terra Nova, fondation proche du PS, propose de mettre fin aux exonérations de cotisation pour les salaires « entre 1,6 et 3,5 Smic, dont il a été démontré qu’elles n’ont pas d’effet significatif sur l’emploi et la compétitivité ». Ce qui permettrait de « générer près de 4 milliards d’euros d’économies », calcule le think tank. La CGT envisage d’aller plus loin, en examinant tous les dispositifs d’exonération de cotisations sociales.

Outre le niveau des cotisations, « l’assiette » qui sert de base sur laquelle sont appliqués les taux des différentes cotisations et contributions pourrait elle aussi subir une sérieuse révision. Soumettre à cotisations l’épargne salariale jusqu’ici exemptée, via la CSG (contribution sociale généralisée) et le forfait social, générerait 3,5 milliards d’euros supplémentaires par an. « En contrepartie, développe Michaël Zemmour, les salariés obtiendraient des droits à la retraite sur les sommes versées par l’employeur au titre de l’épargne salariale. » En revanche, à l’horizon 2070, prévient l’économiste, l’effet serait neutre, ces nouvelles cotisations finançant de nouveaux droits par les salariés.

Et pourquoi pas une « cotisation spéciale » ? Selon les calculs de l’économiste communiste Denis Durand, les cotisations sociales prélevées sur les revenus financiers pourraient rapporter un peu plus de 61 milliards d’euros la première année, si l’on prend en compte les dividendes, plus-values boursières, taux d’intérêt… Cette mesure aurait un double avantage, souligne l’auteur du calcul : « Désintoxiquer l’économie de la finance, mais aussi mieux faire contribuer les revenus du capital des ménages. » Ainsi, une réforme des retraites se parerait de vertus.

Aucune urgence à réformer

Les syndicats martèlent qu’il n’y a aucune « urgence financière » à réformer le système de retraite. Ce qui fut confirmé, jeudi 19 janvier, lors de la première journée d’action et de grève, par le président du Conseil d’orientation des retraites, Pierre-Louis Bras, auditionné par la commission des Finances de l’Assemblée nationale. « Les dépenses de retraite sont globalement stabilisées et même à très long terme, elles diminuent dans trois hypothèses sur quatre. (…) Donc, les dépenses de retraite ne dérapent pas, elles sont relativement maîtrisées », a-t-il expliqué.


 


 

Ces 3 solutions pour financer nos retraites que le gouvernement refuse

Cyprien Boganda et Clotilde Mathieu sur www.humanite.fr

Une réforme « sans tabou ». C’est ce que promettait Emmanuel Macron le 12 septembre 2022, avant de se lancer dans la bataille des retraites. Sauf que sur le point clé des sources de financement de notre systèmes de retraites, il y a beaucoup de tabous que l’exécutif refuse de faire tomber. Pourtant ces solutions sont valables. Démonstration.

Une réforme « sans tabou ». C’est ce que promettait Emmanuel Macron, devant des journalistes politiques réunis le 12 septembre2022, avant de se lancer dans la bataille des retraites. Dans le débat public, le concept de tabou est souvent utilisé par les promoteurs du libéralisme pour disqualifier leurs adversaires, caricaturés en défenseurs de vieilles lunes incompatibles avec l’entrée dans la modernité – au hasard : les 35 heures, le droit du travail, la retraite à 60 ans, etc.

Mais en matière de tabou, il en est un que, pour le coup, l’exécutif refuse de faire tomber : en Macronie, toute hausse des cotisations sociales est proscrite pour ne pas « alourdir le coût du travail ». Le déficit du régime des retraites, évalué à 12 milliards d’euros en 2027 par le gouvernement, devra donc être épongé en forçant les travailleurs à allonger leur vie professionnelle.

Les Français, pourtant, ne sont pas du même avis : non contents de rejeter massivement le projet gouvernemental, ils seraient disposés à explorer la piste écartée d’emblée par l’exécutif. Selon un sondage réalisé par l’Ifop pour le JDD, en janvier, 59 % des Français (non retraités) seraient « prêts personnellement à cotiser davantage pour éviter de partir plus tardivement à la retraite   ». Le chiffre grimpe même à 63 % chez les électeurs de Renaissance, le parti présidentiel.

La cotisation est un mécanisme solidaire consistant à prélever un pourcentage du salaire des actifs pour dégager des ressources visant à financer, notamment, les pensions du régime général, ainsi que les retraites complémentaires. Cette rémunération différée (actifs et cotisants d’hier, devenus retraités, voient leurs pensions financées par les actifs d’aujourd’hui) reste la première entrée d’argent pour le système (64,5 %), même si sa part ne cesse de se réduire. Celle-ci était de 83 % en 2003 et de 75 % en 2013.

Augmenter les cotisations sociales

De combien faudrait-il augmenter les cotisations des travailleurs pour dégager 12 milliards d’euros ? L’exercice a été réalisé par l’économiste Michaël Zemmour. En prenant les projections du Conseil d’orientation des retraites (COR) sur la progression du salaire moyen, ainsi que l’hypothèse d’une hausse des cotisations de 0,8 point, l’effort demandé aux salariés serait en moyenne de 11 euros en 2024 pour atteindre 28 euros mensuels (336 euros annuels) en 2027. Quant à un smicard à temps plein, « sans coup de pouce », l’augmentation de ses cotisations se monterait à 14 euros par mois (168 heures par an). « Cette hausse pourrait ralentir très fortement entre 2027 et 2040 puis s’arrêter, à condition que l’État maintienne son niveau actuel d’engagement dans le système constant   », note l’économiste. La mesure a pour défaut de faire porter l’effort sur les seuls salariés, y compris les travailleurs les plus pauvres.

L’autre moyen pour faire rentrer les cotisations sans amputer le pouvoir d’achat est bien d’augmenter les salaires. Avec 5 % de hausse salariale dans le privé, « 9 milliards de cotisations supplémentaires pour la branche retraites » entreraient dans les caisses de retraite, estime la CGT. Soit les trois quarts de ce que le gouvernement espère économiser avec sa réforme ! L’autre variable clé est celle de l’emploi. Par exemple, l’embauche de 400 000 fonctionnaires dans la fonction publique hospitalière permettrait de collecter 5 milliards d’euros de plus.

Réévaluer les exonérations aux entreprises

Les cotisations patronales peuvent elles aussi être mises à contribution. Depuis 1993 et sous la pression d’un lobbying efficace, la France a empilé les dispositifs fiscaux à destination des entreprises : allégements de cotisations en dessous de 1,2 Smic (1993-1998) ; exonérations liées au passage aux 35 heures (1998-2002) ; allégements « Fillon » (2003-2005) ; crédit d’impôt compétitivité emploi (2012), etc. En matière de réduction du « coût » du travail, l’objectif est atteint : « Au total, les cotisations sociales et patronales qui financent les régimes de Sécurité sociale sont désormais nulles au niveau du Smic », se félicitait France Stratégie en juillet 2017.

Mais l’empilement de ces dispositifs représente un coût exorbitant pour l’État, avec un manque à gagner estimé à 75 milliards d’euros. L’efficacité économique n’a, quant à elle, jamais été réellement démontrée. Selon la théorie économique libérale standard, une baisse du « coût du travail » permettrait de créer plus d’emplois. Dans une étude parue en octobre 2022 (« Un capitalisme sous perfusion »), plusieurs économistes ne vont vraiment pas dans ce sens (1).

Les premières mesures d’exonération ont surtout un effet de substitution, expliquent-ils. Ainsi, la « baisse relative du coût du travail encourage les entreprises à recourir à du travail (relativement peu cher) plutôt qu’à du capital. (…) Présentée comme une modification des facteurs de production qui favorise l’emploi, cette substitution signifie une baisse de l’incitation à investir dans du capital productif, ce qui dégrade la dynamique macroéconomique à court terme et réduit les gains de productivité et la compétitivité à moyen terme ». Autrement dit, même le raisonnement libéral de base (baisser le coût du travail permet de doper la compétitivité) ne se vérifie pas dans les faits.

L’autre argument était également de défendre l’idée que les dispositifs d’exonération permettaient de préserver les entreprises exportatrices et d’éviter les délocalisations. Le résultat de leur veille révèle qu’ «   aucun effet positif n’a pu être mis en évidence », l’effet serait même négatif, selon une étude citée dans le rapport. Pis, la mise en place du crédit d’impôt compétitivité emploi, transformé en exonération de cotisations sociales, aurait cette fois servi à améliorer les marges des entreprises, selon une analyse datant de 2019, réalisée par le Conseil d’analyse économique.

Au minimum, Terra Nova, fondation proche du PS, propose de mettre fin aux exonérations de cotisations pour les salaires « entre 1,6 et 3,5 Smic, dont il a été démontré qu’elles n’ont pas d’effet significatif sur l’emploi et la compétitivité » . Ce qui permettrait de « générer près de 4 milliards d’euros d’économies » . La CGT envisage d’aller plus loin, en examinant tous les dispositifs d’exonération de cotisations sociales. Le PCF préconise, lui, de moduler le taux des cotisations en fonction de l’attitude de l’entreprise, en définissant des critères précis d’emploi, d’investissement, de rémunération, d’environnement.

Ponctionner le capital

Outre le niveau des cotisations, « l’assiette » qui sert de base sur laquelle sont appliqués les taux des différentes cotisations et contributions pourrait elle aussi subir une sérieuse révision. Soumettre à cotisations l’épargne salariale jusqu’ici exemptée, via la CSG (contribution sociale généralisée) et le forfait social, générerait 3,5 milliards d’euros supplémentaires par an. « En contrepartie, développe Michaël Zemmour, les salariés obtiendraient des droits à la retraite sur les sommes versées par l’employeur au titre de l’épargne salariale  » En revanche, à l’horizon 2070, prévient l’économiste, l’effet serait neutre, ces nouvelles cotisations finançant de nouveaux droits par les salariés.

Une « cotisation spéciale » pourrait également toucher les revenus du capital. Denis Durand, économiste communiste, préconise de créer un prélèvement sur les revenus financiers des entreprises, « pour les dissuader de placer leurs profits en titres financiers et les pousser à les utiliser, plutôt, pour des investissements porteurs d’emplois et d’efficacité économique   ». Les sommes en jeu sont colossales. « Les revenus financiers des entreprises ont atteint 385 milliards d’euros en 2021, dont 98 milliards d’intérêts et 231 milliards de dividendes, écrit l’économiste. Si ces revenus étaient soumis à un prélèvement au même taux que celui des cotisations patronales vieillesse sur les salaires, cela rapporterait à la Sécurité sociale 40 milliards d’euros la première année. »

(1) Auteurs : Aïmane Abdelsalam, Florian Botte, Laurent Cordonnier, Thomas Dallery, Vincent Duwicquet, Jordan Melmies, Simon Nadel, Franck Van de Velde et Loïck Tange.

   publié le 3 février 2023

La « sale guerre » sans fin d’Erdogan contre le peuple kurde

sur https://cqfd-journal.org

L’attentat contre un centre culturel kurde à Paris le 23 décembre 2022, des soupçons d’utilisation d’armes chimiques par la Turquie au Kurdistan… L’actualité nous ramène sans cesse au drame du peuple kurde et à son combat pour l’émancipation. Evîn, militante internationaliste pro-kurde, revient sur les dernières évolutions du conflit.

Malgré le « cessez-le-feu » du 17 octobre 2019 et la fin de l’opération militaire classique des forces turques au Rojava (le Kurdistan syrien), les offensives acharnées contre les Kurdes ne se sont jamais arrêtées. La Turquie diversifie ses attaques et bombarde désormais les territoires kurdes des pays voisins : n’arrivant pas à ses fins dans les montagnes turques et irakiennes contrôlées par la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), elle se tourne vers les plaines syriennes et irakiennes. Et poursuit plus que jamais contre le peuple kurde une guerre, entamée il y a des décennies, dont seules les modalités varient.

De la guerre de « basse intensité »…

L’expression « de basse intensité » désigne un conflit qui ne dit pas toujours son nom, un état de guerre permanent, normalisé1. Ce qui implique de changer ses méthodes : contre la résistance au Rojava, la Turquie se sert de ses barrages pour limiter le débit des eaux de l’Euphrate et du Tigre, multiplie les attaques de drones, mène des opérations de déforestation massive… Dans le même temps, des bombardements quotidiens plus « classiques » ciblent des infrastructures civiles, plombant la vie quotidienne. Clément*, un militant internationaliste actuellement au Rojava, témoigne : « Dans la nuit du 20 novembre, des avions turcs ont bombardé une centrale électrique à Derîk, tuant onze civils et coupant l’électricité de toute une région. L’insécurité actuelle a aussi entraîné la fermeture d’un certain nombre d’écoles dans les régions les plus durement attaquées. »

En parallèle, l’État turc poursuit ses tentatives d’anéantissement du mouvement en visant ses leaders, comme le dénonce Clément : « Les drones turcs ont assassiné des dizaines de civils ainsi que des militaires tous les mois, voire toutes les semaines. Parmi eux, Ferhat Şibli, artisan infatigable de la construction de l’AANES2, tombé martyr en Irak le 17 juin, et trois femmes combattantes fin juillet. » Cette guerre de basse intensité rend difficile le maintien d’un large mouvement de solidarité sur du long terme : comment mobiliser alors que les attaques sur tous les fronts – militaires comme politiques – sont quotidiennes ?

à l’intensification de la guerre

« La Turquie n’attaque pas seulement le long de la frontière, mais aussi jusqu’à 80 km à l’intérieur du territoire »

Depuis avril 2022, le conflit s’intensifie à nouveau. C’est à cette date que l’armée turque a commencé à bombarder massivement, par voie terrestre et aérienne, les montagnes du Bashur (Irak) d’où opère la guérilla du PKK. Au Rojava aussi, les zones de conflit s’étendent, témoigne Clément : « Aujourd’hui, les attaques aériennes se poursuivent dans toute la région. La Turquie n’attaque pas seulement le long de la frontière, mais aussi jusqu’à 80 km à l’intérieur du territoire. »

Cette recrudescence guerrière coïncide avec un agenda politique tendu. Au pouvoir depuis vingt ans, Recep Tayyip Erdoğan est candidat à sa réélection au mois de juin dans un contexte de grave crise économique. Encore une fois, il brandit la « guerre contre le terrorisme » pour l’emporter. Et s’active pour faire taire les oppositions, en faisant notamment arrêter responsables politiques, artistes et journalistes3.

Le président turc entend notamment profiter de l’anniversaire du traité de Lausanne pour porter encore davantage son discours nationaliste4. Signé il y a un siècle avec les pays occidentaux vainqueurs de la Première Guerre mondiale (et plus particulièrement la France et l’Angleterre), celui-ci revenait sur le découpage initialement prévu de l’Empire ottoman déchu. Il reste, aujourd’hui encore, synonyme dans la mémoire collective turque d’une certaine humiliation. Tout à sa nostalgie de l’époque des sultans, Erdoğan souhaite élargir ses frontières, et s’y emploie en multipliant les tentatives de conquêtes territoriales sur les régions à majorité kurdes.

L’attentat du 13 novembre 2022 à Istanbul lui a fourni un prétexte parfait pour lancer de nouveaux raids aériens au Rojava et menacer la région d’une invasion terrestre5. Depuis le 20 novembre, cette nouvelle offensive, baptisée « Griffe épée » par le régime turc, vient faire suite aux tristes opérations « Rameau d’olivier » à Afrin en 2018 et « Source de paix » à Serêkaniyê en 2019.

Des frappes aux armes chimiques

Le 17 octobre dernier, des vidéos, insoutenables de violence, ont montré des combattants du PKK agonisant après ce qui ressemble à s’y méprendre à une attaque aux armes chimiques. Les résultats d’une mission d’enquête indépendante, dépêchée un mois plus tôt sur place au Kurdistan irakien, semblent confirmer l’utilisation de ces armes pourtant interdites depuis trente ans par le droit international6.

Au Kurdistan, cette utilisation n’est hélas pas une nouveauté. En 1988 déjà, Halabja, en Irak, était la cible de bombardements aux gaz chimiques par le régime de Saddam Hussein. En 2015, Daech aurait à son tour fait usage d’armes chimiques contre les populations kurdes. Depuis 2019, des soupçons toujours plus lourds d’utilisation de ce type de techniques contre ces mêmes populations kurdes irakiennes et syriennes pèsent sur la Turquie…

« Si on pousse l’enquête sur ces armes chimiques, on remarquera qu’elles sont fabriquées avec des composants qui viennent d’Allemagne, des États-Unis ou d’Angleterre »

L’année qui vient de s’écouler marque un durcissement dramatique : le PKK et les organisations qui lui sont affiliées ont dénoncé près de 1 300 attaques chimiques depuis le mois d’avril 2021 7, des chiffres qui peuvent être plus importants selon les sources. Deux dates sont particulièrement mémorables : le 17 octobre 2022, 17 combattants du PKK succombaient aux attaques aux armes chimiques ; puis onze autres le 5 novembre 2022. Dans le silence assourdissant de la communauté internationale.

Il faut dire que ces exactions probables de la Turquie sont susceptibles d’éclabousser ladite communauté internationale, qui jusqu’ici n’a pas demandé à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) d’enquêter. Pour Azad*, membre de la diaspora kurde à Strasbourg, la raison est simple : « Si on pousse l’enquête sur ces armes chimiques, on remarquera qu’elles sont fabriquées avec des composants qui viennent d’Allemagne8, des États-Unis ou d’Angleterre. Ces pays devraient rendre des comptes, c’est pour cela qu’ils refusent d’appeler à des enquêtes. »

Daech en embuscade

Pour couronner le tout, ces incessantes attaques empêchent les combattants kurdes de faire reculer la menace Daech, toujours présente dans la région. « Récemment, la campagne de lutte contre les groupuscules de l’État islamique au Rojava a dû être interrompue pour pouvoir riposter aux attaques turques », explique Clément. Le 26 décembre dernier, six membres kurdes des Forces démocratique syriennes (FDS) ont trouvé la mort alors que Daech tentait un assaut contre une prison abritant des djihadistes.

Une double menace qui met en danger l’expérience du confédéralisme démocratique – dont les piliers sont la liberté des femmes, des différentes ethnies et religions ainsi que l’écologie sociale – menée par les populations kurdes. Et qui appelle à une solidarité internationale sur le long terme pour, qu’enfin, cesse la « sale guerre » d’Erdoğan.

Evîn

1 « Reconnaître une guerre quand on en voit une », Riseup 4 Rojava et Secours Rouge International, 2020 (riseup4rojava.org).

2 Administration Autonome du Nord-Est de la Syrie, l’entité qui gère le Rojava.

3 « L’État turc fait la chasse aux journalistes kurdes », CQFD n°215 (novembre 2022).

4 « En 2023, le traité de Lausanne prend fin. Les frontières de la Turquie dessinées par ce traité seront-elles caduques ? », Afrique Asie, 10 octobre 2022 (Afrique-asie.fr).

5 Dimanche 13 novembre, une bombe explosait dans la grande artère d’Istiklal à Istanbul. Ankara accuse le PKK et le PYD d’avoir fomenté cet attentat, ce qu’ils démentent.

6 « Soupçon chimique sur les opérations d’Erdogan contre les Kurdes en Irak et en Syrie », L’Humanité, 5 décembre 2022.

7 Ibid.

8 Les armes chimiques peuvent être fabriquées avec des composants à usages multiples, comme le fluor qui peut servir aussi à faire du dentifrice. « Armes chimiques au Kurdistan : “Des questions assez sérieuses pour justifier une enquête” », L’Humanité, 4 décembre 2022.

   publié le 2 février 2023

Appel contre l’immigration jetable et pour une politique migratoire d’accueil

tribune sur https://basta.media/

Le gouvernement doit présenter ce mois-ci son projet de loi sur l’immigration. Un collectif d’associations et de syndicats s’y oppose dans cet appel, car cette réforme priverait encore plus de droits les personnes étrangères en France.

Nous refusons le nouveau projet de loi asile et immigration !

Le nouveau projet de loi asile et immigration du gouvernement conduit à une négation radicale des droits fondamentaux des personnes migrantes. Il a pour objectif de graver dans le marbre et de radicaliser les pratiques préfectorales arbitraires et répressives : systématisation des obligations de quitter le territoire français (OQTF) et des interdictions de retour sur le territoire français (IRTF), dans la suite des instructions déjà prises pour augmenter les assignations à résidence et le nombre de centre et locaux de rétention administrative.

Le projet s’inscrit délibérément dans une vision utilitariste et répressive dont témoigne l’obsession des expulsions et l’inscription des sans-papiers au fichier des personnes recherchées. Les personnes migrantes sont déshumanisées et considérées uniquement comme de la main d’œuvre potentielle, qui n’a droit qu’à des propositions de régularisations précaires, limitées aux métiers dits “en tension”.

Alors que la dématérialisation prive de l’accès au séjour de nombreux personnes étrangères, le droit du séjour et le droit d’asile vont être encore plus restreints. Le projet prévoit des moyens pour empêcher d’accéder ou de rester sur le territoire, au lieu de les utiliser pour accueillir dignement celles et ceux qui fuient la guerre, les persécutions, la misère ou les conséquences du dérèglement climatique...

Les droits sont de plus en plus bafoués

Les droits protégés par les conventions internationales sont de plus en plus bafoués (asile, droit de vivre en famille, accueil des femmes et des personnes LGBTIA+ victimes de violences…) y compris ceux des enfants (enfermement, non-respect de la présomption de minorité, séparation des parents…). Les droits des personnes étrangères sont de plus en plus précarisés. 

Nous appelons à nous mobiliser contre cette réforme qui, si elle était adoptée, accentuerait encore le fait que les personnes étrangères en France sont considérées comme une population de seconde zone, privée de droits, précarisée et livrée à l’arbitraire du patronat, de l’administration et du pouvoir.

Il est de la responsabilité de nos organisations, associations, collectifs et syndicats de réagir. Nous appelons à la mobilisation la plus large possible sur tout le territoire dans les prochaines semaines. Nous appelons à la mobilisation devant toutes les préfectures le 1er février, et durant le mois de février devant les centres de rétention administrative. Nous préparons une mobilisation nationale début mars.

Premiers signataires : Association Bagagérue, Association française des juristes démocrates, Association des Travailleurs Maghrébins de France (ATMF) Attac France, CGT, La Cimade, CNT-Solidarité Ouvrière, CTSPV (Collectif des Travailleurs Sans-Papiers de Vitry), collectif Vigilance pour les droits des étrangers Paris 12e, Coordination des sans papiers paris CSP75, FASTI, FEMMES DE LA TERRE, FSU, GISTI, Groupe Accueil et Solidarité, Ligue des Droits de l’Homme, Marche des Solidarités, Médecins du Monde, Pantin solidaire, Paris d’Exil, Solidarités Asie France (SAF), Syndicat de la Magistrature, Syndicat des Avocats de France, Tous Migrants Briançon, Tous Migrants 73, Union syndicale Solidaires.


 

   publié le 1er février 2023

Droits des chômeurs :
six années de mutilations

Cécile Hautefeuille sur www.mediapart .fr

La nouvelle réforme de l’assurance-chômage entre en vigueur ce 1er février. Elle ampute de 25 % la durée d’indemnisation. Après s’être attaqué aux fondations du système, l’exécutif a réduit l’accès et le montant des allocations avant de s’en prendre à leur durée. Retour sur six années de destruction des droits.

UnUn à un, les verrous ont sauté. Depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, des pans historiques du système d’assurance-chômage sont tombés, permettant à l’exécutif de rétrécir toujours plus les droits au chômage. Et d’engranger des milliards d’euros d’économie.

Dernier acte ce 1er février 2023 avec la diminution de 25 % de la durée d’indemnisation de toutes les personnes nouvellement inscrites à Pôle emploi ou qui doivent recharger leurs droits. La durée maximale de versement passe, par exemple, de deux ans à dix-huit mois. Six mois évaporés, au motif que la conjoncture économique est jugée « favorable ».

Si le taux de chômage, actuellement de 7,3 %, dépasse les 9 % ou augmente de 0,8 point en un seul trimestre, la durée initiale des droits sera rétablie. C’est le seul baromètre retenu par l’exécutif. Tant pis pour celles et ceux qui vivent dans des bassins d’emploi sinistrés où le taux de chômage est deux fois plus élevé que la moyenne nationale. Le gouvernement veut son plein-emploi et entend l’obtenir en tranchant dans le vif, sans exception.

Officiellement, le but est de venir à bout des « difficultés de recrutement » sur lesquelles larmoient les patrons depuis un an et demi. En réalité, cela poussera surtout les chômeurs et les chômeuses à accepter n’importe quel emploi, à n’importe quel salaire. Et de barrer opportunément la route aux desiderata en matière de hausse salariale (lire le parti pris de Romaric Godin).

Les économies réalisées au passage seront copieuses. Plus de 4 milliards d’euros par an en « régime de croisière ». La première réforme, entrée entièrement en vigueur en octobre 2021, permet déjà une réduction des dépenses de deux milliards par an. Tout cela sur le dos des chômeurs et des chômeuses dont le sort ne soulève jamais les foules.

Depuis 2017, les atteintes à leur égard ont été particulièrement violentes. Un coup d’œil dans le rétroviseur permet d’en mesurer l’ampleur. Pierre par pierre, l’exécutif a démonté l’édifice, suivant un plan méthodique. Celui d’étatiser le système de l’assurance-chômage pour s’accorder toujours plus le droit… de retirer des droits.

La fin du modèle assurantiel, l’acte fondateur

Le 1er octobre 2018, le modèle social a profondément changé de nature. Depuis cette date, les salarié·es ne cotisent plus à l’assurance-chômage. Un bouleversement, soixante ans tout juste après la création de l’assurance-chômage et son financement par des contributions – les cotisations – de salarié·es et d’employeurs.

Depuis quatre ans, plus aucune cotisation chômage n’est donc prélevée sur les salaires. La mesure, vendue à l’époque comme un gain de pouvoir d’achat, reste mal comprise. Beaucoup continuent de penser qu’ils ont des droits au chômage parce qu’ils ont cotisé. C’est inexact. Désormais, chacun·e contribue à financer les allocations-chômage par le biais d’un relèvement de la CSG, un impôt directement versé à l’État. Qui peut donc en disposer à sa guise.

En 2018, Mediapart le pressentait : « Désormais, c’est l’État qui décidera quelle part de son budget doit être affectée au financement du système de chômage. Sans aucune garantie qu’à terme, le montant des allocations-chômage ne baisse pas drastiquement, puisque les salariés n’y contribueront plus directement. »

Et c’est précisément ce qu’il s’est produit.

Les droits siphonnés

En 2021, avec deux ans de retard sur le calendrier prévu pour cause de Covid puis de camouflets devant le Conseil d’État, la première réforme a réduit drastiquement les allocations-chômage des travailleurs et des travailleuses ayant des parcours professionnels fractionnés. Les règles de calcul, en vigueur depuis quarante ans, ont été sévèrement redéfinies.

Le premier bilan, publié récemment, est effarant. Un peu plus de la moitié des inscrit·es à Pôle emploi se voient désormais verser moins d’allocations. Elles ont baissé en moyenne de 16 %. Et ont même fondu de 20 % à 50 % pour 15 % des demandeurs et demandeuses d’emploi.

La réforme de 2021 a également durci les conditions pour prétendre à des indemnités. Six mois de travail, contre quatre auparavant, sont nécessaires. Résultat : jamais la part des inscrit·es à Pôle emploi touchant une indemnisation n’a été aussi faible : seulement 36,6 % de l’ensemble des inscrit·es en juin 2022 contre 40,4 % en décembre 2021.

Les plus fragiles et précaires ont payé le prix fort. La baisse d’ouverture de droits est particulièrement marquée chez les jeunes (– 26 %) et les allocataires ayant perdu un CDD (– 30 %). C’est la chute libre, – 37 %, pour les allocataires en contrat d’intérim.

Voilà pour les effets concrets sur les demandeurs et demandeuses d’emploi. Mais les effets promis par le gouvernement, eux, se font attendre. Cette réforme était censée réduire le recours aux contrats courts. C’est raté. Le nombre d’allocataires qui signent des contrats courts et travaillent en « activité réduite » est toujours aussi élevé : 2,2 millions de personnes selon les derniers chiffres, publiés fin janvier. Dans son bilan de la réforme, l’Unédic, gestionnaire de l’assurance-chômage, le souligne : ni les allocataires ni les employeurs ne semblent avoir modifié leurs pratiques.

Le changement de règles devait aussi garantir aux allocataires d’avoir une durée d’indemnisation plus longue. « Il vaut mieux avoir des allocations plus basses mais plus longtemps », martelait Élisabeth Borne en 2021. Encore raté. La réforme entrant en vigueur ce 1er février vient justement leur reprendre ce que le gouvernement présentait comme une juste contrepartie.

Aujourd’hui, les allocations sont donc plus difficiles à obtenir, plus basses et versées moins longtemps. Le siphonnage des droits fonctionne à plein.

Les partenaires sociaux très affaiblis

En reprenant la main sur le financement de l’assurance-chômage, l’État s’est accordé le droit de fixer les règles du jeu, empiétant largement sur le territoire des partenaires sociaux. Autrefois, syndicats et patronat géraient les règles en toute indépendance et négociaient des conventions d’assurance-chômage. Désormais, le gouvernement leur précise, en amont, ce qu’il attend des négociations en termes de règles à revoir et d’économies à en attendre. La loi « avenir professionnel » de 2018 a introduit le concept de « lettre de cadrage », sorte de liste de courses très précise feignant de laisser une marge de manœuvre.

Mais ce qui devait arriver… arriva. Incapables de se mettre d’accord sur des consignes aussi strictes, les partenaires sociaux ont été contraints début 2019 de reconnaître l’échec de leurs négociations. Et l’État a décidé tout seul de la première réforme de l’assurance-chômage.

Trois ans plus tard, bis repetita mais en pire. Le gouvernement n’a même pas pris la peine d’envoyer une lettre de cadrage aux partenaires sociaux. Le Medef, dès l’été 2022, avait de toute façon enterré toute idée de négociation. En novembre, l’exécutif a donc fait inscrire dans la loi le principe de « modulation » des allocations en fonction de la conjoncture économique. Puis organisé un simulacre, non plus de négociations, mais de simples « concertations » avec les partenaires sociaux. Les syndicats étaient invités à donner leur avis sur une mesure qu’ils rejetaient unanimement.

De nouvelles négociations sont censées se tenir en janvier 2024 dans un décor déjà bien planté. La modulation figure dans la loi et le cadre des discussions aura encore été renouvelé. Les partenaires sociaux doivent, dans les prochains mois, discuter de la refonte de la gouvernance de l’Unédic.

Pour le moment, cette gouvernance est tripartite, répartie entre État, syndicats et patronat. D’après Les Échos, le Parlement pourrait, à l’avenir, entrer dans la danse. Olivier Dussopt a promis un document d’orientation « très ouvert », mais ce dernier se fait attendre. Les partenaires sociaux devaient le recevoir fin janvier 2022, ils n’en ont toujours pas vu la couleur. Pourtant, le temps presse et l’enjeu est majeur.

Casser le sytème à coups de mensonges et d’idées reçues

Les discours anti-chômeurs et chômeuses n’ont pas émergé en 2017, loin de là. Mais il faut reconnaître à l’exécutif une sérieuse application à les diffuser depuis six ans. Des chômeurs en vacances de Christophe Castaner aux « fraudeurs » de la recherche d’emploi de Muriel Pénicaud, en passant par le célèbre « traverser la rue » du président, le mythe du demandeur d’emploi fainéant et profiteur a été bien entretenu. Et le terrain des deux réformes solidement préparé.

La première repose même sur une immense arnaque intellectuelle, dénoncée dès 2019 par Mediapart. Le chiffre choc du gouvernement affirmant que 20 % des chômeurs et chômeuses indemnisées par Pôle emploi toucheraient « une allocation-chômage supérieure à la moyenne de leurs revenus » a été martelé partout. Il n’était pourtant qu’une illusion statistique.

Force est de constater que ces discours fonctionnent. Car plus les règles sont sévères, plus le regard des Français·es sur les chômeurs et les chômeuses est sévère. En décembre 2022, le dernier baromètre « sur la perception du chômage et de l’emploi » publié par l’Unédic a mis en lumière une progression du « soupçon à l’égard des demandeurs d’emploi ». La moitié (49 %) des personnes interrogées affirment « que la plupart des chômeurs ne cherchent pas vraiment à retrouver un emploi ». Près des deux tiers considèrent même que « les chômeurs ne veulent pas risquer de perdre leur allocation-chômage ».

Pourtant, et c’est peu de le dire, ils ont déjà beaucoup perdu, en très peu de temps.


 


 

Réforme des retraites et de l’assurance-chômage : deux faces d’une même pièce

Romaric Godin sur www.madiapart.fr

1La réforme des retraites n’est pas indépendante de celle de l’assurance-chômage, qui entre en vigueur mercredi 1er février. C’est bien plutôt son complément, visant à discipliner le monde du travail au profit d’un système productif en crise structurelle.

Mercredi 1er février, la deuxième réforme de l’assurance-chômage entre en vigueur, réduisant de 25 % la période d’indemnisation des nouveaux chômeurs. Cette mesure vient après une première réforme qui avait, en moyenne, réduit de 16 % les indemnités des demandeurs et demandeuses d’emploi. L’application de cette violente réforme, au moment même où le gouvernement s’apprête, malgré l’opposition majoritaire de l’opinion, à repousser de deux ans l’âge légal de départ à la retraite, rappelle la violence structurelle de l’exécutif à l’égard du monde du travail.

Derrière le masque moralisateur de la « valeur travail » affiché à tout propos, se révèle une action déterminée et concrète contre celles et ceux qui, chaque jour, sont soumis à la réalité du travail dans le capitalisme contemporain. Cette « valeur » qui serait porteuse de tout bien et de tout mérite n’a d’ailleurs pour fonction que d’invisibiliser cette réalité, celle de l’intensification du travail, des burn-out, des pressions physiques et morales et des accidents du travail. 

Une même invisibilisation préside aux deux réformes, celle de l’assurance-chômage et celle des retraites. Le « travail » serait une activité neutre et abondante, dont on pourrait à volonté moduler la quantité. En réalité, il n’en est rien : la quantité de travail disponible et la qualité de ce travail ne sont nullement déterminées par les travailleurs, mais bien par le système productif, lui-même contrôlé par les capitalistes.

Dès lors, ces réformes sont non seulement étroitement liées, mais ont aussi une fonction précise dans le cadre du capitalisme actuel. C’est sans doute ce qui explique la rigidité de l’exécutif dans l’application de l’une comme de l’autre. Depuis son arrivée au pouvoir en 2017, Emmanuel Macron a souvent varié sur nombre de sujets, mais il n’a jamais bougé sur sa volonté d’affaiblir les positions des travailleurs face à leurs employeurs.

Le chômage, sous-produit de la réforme des retraites

Or ces deux réformes vont encore dans ce sens. Lorsque l’on augmente l’âge légal de départ à la retraite, on contraint les travailleurs âgés à travailler davantage. Les effets de cette mesure sur le marché du travail sont assez discutés par les économistes, mais en réalité, il n’existe que deux possibilités. La première, c’est que les travailleurs restent en poste. C’est ce que prétend le gouvernement en affirmant que le taux d’emploi des plus âgés augmente avec le report, ce qui est, par ailleurs, assez logique, puisque les gens doivent travailler davantage pour prétendre à leur pension.

Mais comme on l’a vu, ce ne sont pas les travailleurs qui décident de leur emploi. Il existe donc une autre possibilité : celle que les entreprises continuent de se débarrasser de leurs effectifs les plus âgés, considérés comme trop chers et pas assez productifs. Dans ce cas, les futurs retraités sont versés dans la catégorie « demandeurs d’emploi ».

En fait, il est inutile, pour ce qui nous occupe, de trancher cette question. Dans le premier cas, le maintien en emploi deux ans de plus réduit l’offre de postes libérés par les départs à la retraite pour les autres générations. Dans le second cas, la réforme augmente le chômage des plus anciens. Autrement dit : la réforme crée du chômage à court terme.

L’étude d’impact du projet de loi de réforme des retraites évite très soigneusement cette question (comme d’ailleurs toutes les conséquences macroéconomiques de la réforme), s’en tenant à une hypothèse « de long terme », entièrement arbitraire, d’un taux de chômage de 4,5 %. Les projections de l’OCDE ne laissaient cependant aucun doute sur l’effet négatif du recul de l’âge légal sur le chômage à court terme. Or, en matière économique, le court terme représente la plus grande probabilité.

Cette étude d’impact signale, au reste, que le taux de chômage des générations partant à la retraite est de 13 %, soit plus du double de celui de la population générale. Autrement dit, si l’activité des personnes les plus âgées augmente avec le report de l’âge, le chômage augmente proportionnellement davantage. Le tout sans compter l’effet sur les autres générations.

Pression sur le monde du travail

C’est là que la réforme des retraites entre en cohérence avec celle de l’assurance-chômage. Elle participe de la contrainte qui sera imposée sur les demandeurs d’emploi, futurs retraités ou non. En terme macroéconomique, elle permet de maintenir une « armée de réserve » qui fait pression à la baisse sur les salaires. Cette pression s’exerce d’ailleurs moins par la quantité de main-d’œuvre que par l’acceptation forcée des bas salaires.

On peut ici le résumer aisément. La salariée (ou le salarié) qui aura perdu son emploi après ses 60 ans se retrouvera avec des droits au chômage réduits et un parcours allongé avant sa retraite. La pression sera donc plus forte pour qu’elle (ou il) accepte le premier emploi disponible, y compris le plus pénible ou le plus mal payé, puisque l’enjeu est ici de survivre jusqu’à la pension. Ce qui, en passant, exerce une pression sur les emplois disponibles pour les autres générations, rendant les augmentations de salaire et les améliorations des conditions de travail moins urgentes.

En cela, la réforme répond à deux des principales préoccupations du moment du capital. La première est celle de résister à toute demande de hausse salariale, alors que le taux de chômage recule. La seconde est de faire en sorte que les travailleurs acceptent les emplois proposés, qui sont souvent pénibles et mal payés. Ces deux préoccupations peuvent se résumer en une seule : le capitalisme contemporain est un capitalisme de bas régime, avec des gains de productivité faibles, voire négatifs.

Dans ce cadre, les emplois sont à la fois abondants et nécessairement mal rémunérés et avec des conditions de travail détériorées. Dès lors, les deux problèmes se posent immédiatement : la préservation des profits suppose une résistance à toute revendication d’amélioration des conditions de travail et des salaires. Mais cette réalité même rend peu attractifs les emplois proposés, ce qui peut conduire à des manques de main-d’œuvre dans certains secteurs. C’est là tout le paradoxe de ce plein-emploi en trompe-l’œil que nous promet l’actuel système économique.

La seule solution à ce problème est alors la contrainte : il faut obliger les travailleurs à accepter l’état existant de l’emploi et, pour cela, il faut faire pression sur ses conditions de subsistance. C’est absolument la fonction des trois réformes mises en œuvre depuis 2020 par le chef de l’État. Durcir les conditions d’accès et d’indemnisation à l’assurance-chômage, et rendre plus difficile l’accès à la retraite conduit alors à vouloir discipliner le monde du travail dans l’intérêt du capital. Il permet d’exonérer ce dernier de toute réflexion sur le contenu des emplois qu’il crée.

Derrière les boniments se cachent bien la guerre sociale et la violence de classe.

En cela, ces réformes sont des formes évidentes de violence sociale et de politique de classe. Il n’y a là rien d’étonnant de la part de ce pouvoir qui mène depuis des années cette même politique, non seulement dans le domaine du travail (dès les ordonnances de 2017), que dans celui, par exemple, de la politique fiscale.

Dès lors, le débat sur le financement du système de retraite et ses déficits, utilisé pour justifier, d’ailleurs fort maladroitement, la réforme, n’est qu’un rideau de fumée. Une des raisons de cette réforme est bien davantage, comme Emmanuel Macron l’avait assez benoîtement revendiqué pendant des mois, de contraindre la population à « travailler plus ». Un surcroît de travail rendu nécessaire par un système économique en crise structurelle.

On le comprend : « le plein-emploi » promis par le gouvernement et utilisé pour justifier les réformes de l’assurance-chômage et de la retraite est une fable. C’est un plein-emploi sans augmentation des salaires, un plein-emploi de contraintes et de pression et, finalement, un plein-emploi de misère. Car derrière les boniments se cachent bien la guerre sociale et la violence de classe.

L’enjeu de la lutte actuelle contre la réforme des retraites dépasse donc le seul enjeu du report de l’âge légal de départ à la retraite. Il s’agit aussi de refuser une future dégradation de la condition des travailleurs et, plus globalement, de s’interroger sur le contenu des emplois.

En réalité, cette mobilisation a le potentiel, de par l’objet qu’elle conteste, de poser des questions devenues fondamentales : que devons-nous produire, comment et dans quel but ? Des questions que la crise écologique rend incontournables. Et c’est bien à cela que l’avenir du monde du travail et celui de l’humanité sont directement liés. Et c’est pourquoi cette lutte concerne toute la société, et en particulier la jeunesse.

   publié le 30 janvier 2023

Des tribunes contre la réforme Borne-Macron des retraites

sur www.humanite.fr

La mobilisation des salariés du privé et du public, des jeunes, lycéens ou étudiants, des chômeurs, des retraités, à l’appel des organisations syndicales et de jeunesse, est soutenue par toute la société.


 

Pas une nécessité économique mais une forme d’acharnement

Éric Vuillard, écrivain, prix Goncourt 2017

Dans un reportage des années 1950, on interroge une vieille dame, elle raconte sa vie simplement, une vie de retraitée pauvre, après de longues années de labeur, et, à la fin, le journaliste lui demande : « Et quand ça ne va pas, qu’est-ce que vous faites ? » La vieille dame hausse les épaules et répond calmement : « Eh bien, quand ça ne va pas, je pleure. » Les gens ne veulent plus pleurer. Deux millions de personnes ont défilé l’autre jour, ils ne veulent plus pleurer. Ça n’est pas rien le temps, ça n’est pas rien la retraite, ça n’est pas rien les congés. La vie, ça n’est pas rien.

Et je ne peux songer au travail, à la retraite, au temps voué au labeur tout au long d’une vie, sans que me vienne à l’esprit Enfance, ​​​​​​​de Maxime Gorki, et la dernière phrase de ce livre terrible : « Et je partis gagner mon pain. » Gorki avait 12 ans. C’était en 1880. Cela nous semble loin, si loin. Mais, après tout, aujourd’hui, en France, certains commencent le travail à 16 ans, et parmi ceux qui attendent la retraite certains ont commencé plus tôt. Il n’est jamais si loin que l’on croit, le passé. Il nous talonne, impatient de revenir, revanchard.

Cette austérité qui n’en finit pas, la dette souveraine, le déficit, cette mortification éternelle imposée aux autres, et à présent cette nouvelle réforme des retraites, ce n’est pas une affaire de comptes publics, ce n’est pas une nécessité économique. Cela est à présent bien clair, il s’agit d’autre chose, une forme d’acharnement. Il suffit d’écouter la première ministre parler de sa réforme pour surprendre dans son visage paisible une sorte de jubilation. Au fond, le langage des responsabilités est un langage de canailles. Et Mauriac, qui n’était pas un enragé, n’écrivait-il pas : « La vérité est que plus on approche du pouvoir, moins on se sent responsable. »


 

Travailler toujours… et se retrouver à la rue

Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de Droit au logement

Elles sont souvent là, à la permanence de Droit au logement (DAL), ces dames qui ont passé la cinquantaine et portent sur leur visage et leur posture les marques de la fatigue et de l’usure physique. Certaines sont au service d’une famille de riches des beaux quartiers, à cirer les planchers, dépoussiérer, cuisiner, accompagner la fin de vie… travailler sans compter les heures.

Elles attendent la retraite, qui s’éloigne encore, si la réforme passe, promettant des années difficiles, douloureuses, car la santé se dégrade. Elles sont logées dans une chambre de bonne, perchée au 7 e étage sans ascenseur sous les toits, certaines depuis des décennies. Une lucarne pour seul horizon, des toilettes communes qui sentent, un petit réchaud pour se nourrir… Cette chambre qui fait à peine 9 m 2 au sol est un frigo l’hiver et une fournaise l’été. Les poumons sont fatigués. L’arthrose ralentit la cadence. Bientôt, elle ne pourra plus travailler, sa patronne l’a prévenue, elle doit partir, rendre la chambre. Si elle est reconnue locataire par le juge mais qu’elle reste après le jugement d’expulsion, selon la proposition de loi Kasbarian-Bergé, elle devra quitter le logement, se mettre à la rue, pour échapper à une condamnation de six mois de prison.

La loi Kasbarian-Bergé va toucher les salariés usés impactés par une retraite au rabais.

Si elle ne peut démontrer sa bonne foi, car elle n’a ni bail ni quittance, elle est passible d’une expulsion immédiate, sans jugement, de trois ans de prison et 45 000 euros d’amende. ​​​​​​​Cette loi cruelle, qui accélère aussi les procédures d’expulsion, va toucher les salariés usés impactés par la baisse de leurs revenus, et une retraite au rabais.


 

Le refus d’un travail sous domination managériale

Danièle Linhart, sociologue

Ce que nous révèlent les mobilisations contre la réforme des retraites n’a rien à voir avec une propension à la paresse des Français·es qu’autorise l’allongement de la durée de vie. Elles sont le révélateur de l’évolution du travail dans le cadre de la modernisation managériale. Si les travailleur·euses, massivement, ne veulent pas continuer au-delà de 62 ans, c’est qu’ils et elles estiment ne pas être en mesure de faire un travail qui ait du sens, une finalité sociale et une qualité dont ils et elles puissent être fier·ère·s. Les enquêtes le montrent : les Français·es ont un rapport particulier au travail, et y mettent leur honneur, comme l’écrit Philippe d’Iribarne.

Mais l’organisation du travail qui domine, dans le privé comme le public, reste inspirée des logiques tayloriennes. Elles cantonnent les salarié·e·s dans un rôle d’exécutant·e·s, prescrit par des protocoles et normes pensés par des cabinets de consultants, à distance de la réalité du travail, et de la professionnalité de celles et ceux qui doivent les suivre. Et cela, dans un contexte d’individualisation qui les met en concurrence avec les autres, et avec soi-même, car il faut se dépasser et viser l’excellence.

Le tout s’effectue dans un changement permanent destiné, entre autres, à mettre l’expérience et les savoirs de métiers en obsolescence, précisément pour dénier aux salarié·e·s toute légitimité à influer sur la définition de leur travail et de leurs missions. Ils et elles sont soumis·es à une rhétorique managériale encensant leurs responsabilité, autonomie, réactivité, intuition, et prétendant veiller à leurs bien-être et bonheur…

Non, les salarié·e·s n’en peuvent plus car il ne leur est pas permis de réaliser un travail dans lequel ils et elles pourraient se reconnaître, et parce que, entravé·e·s par le lien de subordination inscrit au cœur de la relation salariale, ils et elles sont réduit·e·s à une impuissance qui rend toute évolution impossible.

 

   publié le 29 janvier 2023

Les paris stupides

Cédric Clérin sur www.humanite.fr

La réponse des citoyens au projet du gouvernement de reculer l’âge légal de la retraite à 64 ans a été franche et massive. Deux millions de personnes à travers le pays ont choisi de descendre dans la rue pour protester contre cette réforme injuste. Jamais une première journée de mobilisation contre une réforme des retraites n’avait réuni autant de monde. Dans certaines petites villes de France, c’est un nombre inédit de manifestants qui se sont retrouvés.

Aucun des arguments du gouvernement ne parvient à convaincre, et pour cause : ils sont soit trompeurs, soit carrément mensongers. «Il n’y a pas de perdants» avec cette réforme, a même osé le ministre Olivier Dussopt, en charge du dossier, alors que tout le monde a compris qu’il n’y aurait, au contraire, aucun gagnant : travail allongé pour tous et décote plus forte, surcote moindre ou pension plus faible, selon les cas.

Si la réforme venait à être appliquée, ce serait au sens propre un passage en force puisqu’elle ne s’appuie sur rien de solide. Le gouvernement n’a pas de légitimité politique, puisque la grande majorité des Français y sont opposés et qu’Emmanuel Macron a été élu essentiellement pour faire barrage à l’extrême droite. Aucune légitimité sociale, puisque le président du Conseil d’orientation des retraites, Pierre-Louis Bras, explique lui-même que «les dépenses de retraite sont globalement stabilisées et, même à très long terme, elles diminuent dans trois hypothèses sur quatre». Aucune légitimité économique enfin, puisque le gouvernement explique que cette réforme servirait à financer d’autres besoins en termes d’éducation ou de santé. Argument presque lunaire au moment où l’on apprend le montant des profits record du CAC 40 (172 milliards d’euros), celui du versement des dividendes (80 milliards), et pour couronner le tout l’augmentation sans précédent de la fortune des milliardaires français depuis le Covid (+ 173 milliards rien que pour les cinq plus riches d’entre eux). De l’argent, il y en a donc (beaucoup), et ailleurs que dans les poches des futurs retraités.

La ficelle est grosse et c’est une des raisons du succès du 19 janvier : le gouvernement se fout du monde et ça se voit. Car, au-delà de l’appréhension de la nocivité du projet gouvernemental, la mobilisation et son soutien par l’opinion disent également le ras-le-bol qui sourd depuis des mois dans les tréfonds du pays. Comment subir la hausse de l’énergie due au bradage du service public, la hausse des prix des produits de première nécessité sans aides significatives du gouvernement et les affres quotidiennes dans les transports ou la santé sans réagir ? Le mouvement des retraites peut être le catalyseur des colères et de la volonté de changement contre un système qui craque.

Mais, non content de vouloir aller au bout d’une réforme massivement rejetée, l’exécutif envisage l’utilisation de l’article 47-1, artifice constitutionnel pour faire passer un texte et l’appliquer par décret sans motion de censure possible. Il ferait pourtant bien de se souvenir que bafouer les institutions républicaines dans un contexte de crise sociale peut mener au pire. Le président a semble-t-il oublié qu’il a été élu face à l’extrême droite et qu’elle est aujourd’hui plus menaçante que jamais.

À trop vouloir imposer un projet illégitime en pariant sur le pourrissement, c’est la République qu’il met en danger. S’il faut trouver des acteurs publics responsables, c’est bien du côté des syndicats et de l’opposition de gauche qu’il faut chercher. Le succès du 19 janvier appelle à construire une mobilisation dans la durée, forte avec la justice sociale et la taxation du capital comme alternative. Un pas vers la République sociale, en somme. Dans la rue, il faudra encore de nombreux pas pour y arriver. Des millions de Français y sont prêts.


 


 

Réforme des retraites : l’exécutif s’enfonce, la majorité panique

Pauline Graulle et Ilyes Ramdani sur www.mediapart.fr

Déjà en proie à une mobilisation sociale qu’il n’imaginait pas si forte, le gouvernement se retrouve confronté aux critiques de plus en plus audibles de son propre camp. Les faux pas de communication viennent assombrir un peu plus l’horizon de l’exécutif. La semaine parlementaire et sociale qui s’ouvre pourrait lui être fatale.

La consigne est pourtant explicite, venue du plus haut sommet de l’État. Pour les soutiens du président de la République, l’urgence est à « se déployer » pour « expliquer, expliquer et encore expliquer les enjeux » de la réforme des retraites, comme il l’a martelé en conseil des ministres le 18 janvier. Mardi soir, la première ministre a demandé aux parlementaires de la majorité de « faire vivre l’esprit d’équipage ». « Nous aurons besoin de vous au Parlement, sur les plateaux, dans la PQR [presse quotidienne régionale – ndlr], sur le terrain. »

L’auditoire n’a rien dit, mais il n’en pensait pas moins. Une élue influente de la majorité résume l’état d’esprit ambiant : « Franchement, qui a envie d’aller se prendre des gifles pour défendre cette réforme ? » Dans la majorité, la pluie de réunions publiques dont rêvait Matignon a laissé place à un grand concours de discrétion. Si bien que trouver des parlementaires prêts à « vendre » la réforme dans leur circonscription relève de la quête du Graal.

« Franchement, j’ai déjà toutes les cérémonies de vœux qui s’enchaînent, plaide le député Horizons Frédéric Valletoux. Je n’ai pas le temps. » Comme plusieurs de ses collègues, l’ancien maire de Fontainebleau (Seine-et-Marne) assure qu’il a reçu « dix mails à tout casser » sur le sujet et que personne ne l’interpelle là-dessus sur le terrain. Nadia Hai, élue Renaissance des Yvelines, jure qu’elle organisera des réunions ouvertes au public et à la presse. Mais pas tout de suite : « Pour l’instant, on est en procédure d’amendement, il faut attendre un peu. »

Certains s’y hasardent toutefois, non sans précaution. Le président de la commission des affaires économiques, Guillaume Kasbarian, a organisé une réunion publique à Chartres (Eure-et-Loir) jeudi soir, sous la protection de quatre agents de sécurité. Benjamin Haddad, son collègue Renaissance, a privatisé un bar-tabac du XVIe arrondissement de Paris pour y défendre la réforme – dans une circonscription qui a voté à 81 % pour Emmanuel Macron le 24 avril 2022. Une autre encore, réputée de l’aile « sociale » du groupe, a préféré annuler la réunion initialement ouverte à la presse pour la transformer en « réunion d’information aux militants » en petit comité. Moins risqué.

Au gouvernement, la tendance est la même. Malgré l’appel à la mobilisation du chef de l’État, rares sont les ministres à porter le fer. Olivier Véran, le porte-parole du gouvernement, a fait savoir qu’il n’organiserait pas de réunions publiques sur le sujet – uniquement des « déplacements thématiques », plus simples à baliser. Gabriel Attal, son collègue chargé des comptes publics, est pour l’instant le seul à se plier à l’exercice. Non sans assurer ses arrières.

À Olivet (Loiret), où il animait le 19 janvier une réunion sur le sujet, le ministre est sorti ravi des échanges. Et pour cause : « Aucun opposant à la réforme ne s’est exprimé », relève France Bleu, qui y était. Mieux, les 80 personnes présentes avaient été « exclusivement invitées » par la députée Renaissance de la circonscription, Stéphanie Rist. Et la station locale de conclure : « Une sorte de réunion privée, plus que publique. »

Conscient de la réticence collective à défendre la réforme, un ministre se veut compréhensif. « Tout le monde se souvient des législatives, où nos candidats se sont fait pilonner sur le sujet », explique-t-il. Dans une boucle de messagerie qu’il partage avec des député·es, un autre membre du gouvernement raconte avoir vu monter l’inquiétude ces derniers jours.

À la question d’un badaud, croisé en circonscription, un élu de la majorité y raconte par exemple à ses collègues qu’il n’a « même pas su quoi lui répondre ». « On n’y arrive pas, on s’en rend compte sur le terrain, reconnaît une députée Renaissance. La réforme est inexplicable en moins de trois heures, les gens ne pensent qu’à la mesure d’âge. C’est impossible de leur expliquer qu’il y a des avancées. »

Plus inquiétant encore, des voix de plus en plus nombreuses dans la majorité font entendre leurs réserves quant à la réforme. À ce jeu-là, François Bayrou n’est pas en reste. Le président du MoDem, par ailleurs haut-commissaire au Plan, a redit lors de ses vœux à la presse mercredi toutes ses réserves sur une réforme « améliorable », évoquant les « difficultés » qu’elle soulève. Deux jours plus tôt, Élisabeth Borne avait ironisé sur la « créativité » du MoDem et sèchement balayé la proposition formulée par des députés du groupe centriste de rouvrir le débat sur les 35 heures.

Le MoDem et Horizons assument le rapport de force

Dans le groupe dirigé par Jean-Paul Mattei, une poignée d’élu·es ont même fait savoir qu’ils et elles ne se voyaient pas voter le texte « en l’état ». C’est le cas de Richard Ramos, qui se dit favorable à une réforme « mais pas celle-là et pas comme ça ». Le député du Loiret ne mâche pas ses mots sur la communication du gouvernement et les éléments de langage « hors sol » distillés lors des réunions de travail. « Olivier Dussopt n’a rien compris, cingle-t-il. Se contenter de dire qu’il faut faire de la “pédagogie” et asséner des chiffres comme un tracteur, ça ne fait pas de la politique ! »

« Contrairement à ce que croient certains, les Français sont un peuple mature politiquement, qui ne fait pas la gueule pour faire la gueule, poursuit le député MoDem. Mais quand ils se rendent compte qu’ils vont finir leur vie professionnelle au RSA – car ils savent bien que les boîtes vont continuer à virer les gens –, c’est une humiliation… »

Chez l’autre partenaire de la majorité, Horizons, la réception de la réforme n’est pas plus rassurante pour le pouvoir. Sur les trente membres que compte le groupe, six envisagent de s’abstenir ou de voter contre le texte, selon un comptage de La Chaîne parlementaire (LCP). Parmi eux, Jean-Charles Larsonneur s’est dit « guère enthousiaste » devant une réforme qu’il juge « assez brutale » et trop peu « ambitieuse ». Son collègue Yannick Favennec n’a pas caché non plus son opposition à un texte dont il regrette l’absence de « justice sociale ».

En réunion de groupe, le président des député·es Horizons, Laurent Marcangeli, a promis de porter auprès d’Élisabeth Borne une série de revendications, parmi lesquelles l’instauration d’une clause de revoyure en 2027, une meilleure prise en compte des carrières longues ou une amélioration de la situation des femmes. « Le message qu’il va lui tenir, c’est : soit on avance sur ces sujets, soit je ne répondrai pas de mon groupe », décrypte un cadre du parti. Les fidèles du chef de l’État rient jaune : c’est l’ancien premier ministre, favorable à une retraite à 65, 66 ou 67 ans, qui vient les titiller sur la brutalité de leur réforme.

Plus ça avance, plus ceux qui doutent sont nombreux. Il y a un effet de contagion.

Comme le MoDem, le parti d’Édouard Philippe semble décidé à faire entendre sa voix dans la séquence ; quitte à laisser l’exécutif à ses galères. « On finira par voter le texte, très majoritairement, pense un cadre du groupe. Mais on ne va certainement pas se griller là-dessus. Ce n’est pas notre réforme, ce n’est pas celle qu’Édouard aurait faite, et personne n’a l’intention de prendre des baffes pour ce gouvernement. En séance, on va faire le strict minimum. » 

D’où l’appel à « l’esprit d’équipage » lancé par Élisabeth Borne aux trois groupes de la majorité. Car la mer est agitée en interne. Lors d’un déjeuner récent, une passe d’armes a opposé Olivier Dussopt à plusieurs député·es, dont l’élu Horizons Thierry Benoit, qui réclamaient l’instauration d’une clause de revoyure en 2027. « Mais quel est le problème, franchement, à mettre une clause de revoyure ? Si c’est comme ça, moi, je ne voterai pas ! », a fini par s’emporter le parlementaire d’Ille-et-Vilaine.

« Franchement, aucun président de groupe de la majorité, que ce soit à Renaissance, à Horizons ou au MoDem, n’est en mesure de tenir ses troupes », glisse un proche d’Édouard Philippe. Même au sein du parti présidentiel, les critiques se font de plus en plus audibles. Elles émanent des élu·es du petit parti En Commun, dont l’ancienne ministre Barbara Pompili, mais pas seulement. « S’ils vous disent que tout va bien, ils mentent, observe le même interlocuteur philippiste. Ça ne va pas fort dans la majo, et plus ça avance, plus ceux qui doutent sont nombreux. Il y a un effet de contagion. »

Le récit du gouvernement s’écroule au fil des jours

Une contagion facilitée par l’incapacité du gouvernement à convaincre du bien-fondé de sa réforme. En milieu de semaine, les boucles de messagerie ont diffusé à toute vitesse un sondage commandé par BFMTV. Les soutiens du chef de l’État y ont relevé un chiffre cruel : depuis qu’ils ont présenté leurs mesures le 10 janvier, le soutien à la réforme a perdu 14 points dans les enquêtes d’opinion. « Pour nous, c’était spectaculaire », souffle un ministre.

Après avoir vu le conseil d’orientation des retraites saper l’argument budgétaire – avancé comme le fondement même de la réforme –, la stratégie de l’exécutif et de la majorité consistant à vanter les (maigres) améliorations contenues dans le projet de loi s’est peu à peu fracassée sur l’analyse minutieuse des mesures.

Avec pour conséquence de lever de nouveaux lièvres en matière d’égalité entre les hommes et les femmes – la « grande cause » du quinquennat –, les 44 années cotisées pour un certain nombre de travailleurs et travailleuses précoces, le peu de volontarisme déployé pour obliger les entreprises à garder les seniors en emploi…

« Le problème, c’est que quoi qu’on dise sur la revalorisation des petites retraites, c’est de la littérature, car les gens n’ont qu’une seule chose en tête : ils devront bosser deux ans de plus », affirme un député Renaissance. « Il faut dire que plus on ausculte le système de retraites, plus les injustices qui avaient été créées par les réformes précédentes, et qui ne sont donc pas de notre fait, nous explosent à la figure », regrettait, jeudi soir, le député de Paris Benjamin Haddad, en marge de sa réunion publique dans le XVIe arrondissement.

Les faux pas de communication aggravent encore un peu plus l’horizon élyséen. Invité de LCP et Public Sénat lundi, Franck Riester a reconnu que les femmes seraient « un peu pénalisées » par la réforme du gouvernement. « On n’en disconvient absolument pas », a même dit le ministre des relations avec le Parlement, suscitant un vent de panique dans le camp présidentiel. Et une réaction immédiate : « Matignon verrouille tout maintenant, glisse un conseiller ministériel. Ils ne sont plus que quatre ou cinq à avoir le droit de s’exprimer sur le sujet. »

Dont Stanislas Guérini, chargé de la fonction publique, qui s’est pris les pieds dans le tapis de la réglementation sur les données personnelles. En fin de semaine, des milliers de fonctionnaires en poste – ou même ayant quitté leurs fonctions – ont reçu sur leur mail personnel une vidéo où leur ministre de tutelle, s’emploie, face caméra, à vanter les bienfaits de la réforme des retraites. Du jamais vu, selon un fonctionnaire des finances publiques contacté par Mediapart, qui suppose comme beaucoup que les adresses mail personnelles auraient été directement récupérées via les déclarations fiscales des agent·es ou par la plateforme dédiée à leur fiche de paie.

L’affaire a en tout cas ému bon nombre d’intéressé·es qui sont allés fissa déposer plainte auprès de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). Laquelle a annoncé qu’elle instruisait ces plaintes et procédait actuellement à des « vérifications ». Le syndicat Force ouvrière a dénoncé « l’utilisation des adresses mail personnelles des agents à des fins de propagande politique » et appelé à ce que la CNIL « fasse le nécessaire afin de faire respecter la protection des données personnelles de l’ensemble des agents »

Dans un tel contexte, l’arrivée du texte en commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, lundi 30 janvier, s’annonce particulièrement tendue. Les toutes premières heures d’examen du texte, pour avis, en commission des finances ont déjà donné lieu à une polémique. La députée Renaissance Claire Guichard a fait parler d’elle en refusant une meilleure prise en compte de la situation des accompagnant·es d’élèves en situation de handicap (AESH). « Vous oubliez, chers collègues, que la vie est faite de choix, a dit l’élue, suppléante de Gabriel Attal. Les AESH choisissent ce statut pour avoir les mercredis et les vacances scolaires, et elles assument, c’est un choix. »

Les errements de communication et les turbulences internes viennent s’ajouter à une pile de difficultés déjà encombrante pour l’exécutif. Initialement rassuré par l’accord scellé avec le parti Les Républicains (LR), le gouvernement n’est absolument pas certain de disposer d’une majorité à l’Assemblée et compte les défections, chez LR comme dans ses rangs. La mobilisation du mardi 31 janvier s’annonce, à cette aune, particulièrement suivie… et périlleuse pour le pouvoir. « Ce qui va se passer pendant les prochaines semaines est totalement imprévisible, reconnaît une cadre de la majorité. À l’instant T, ils sont dans le pétrin. »

   publié le 28 janvier 2023

L'enrichissement record des milliardaires en temps de crise et de guerre

Pierric Marissal sur www.humanite.fr

Un rapport annuel d'Oxfam démontre l'enrichissement indécent des plus riches. Depuis 2020, les 1 % les plus aisés ont capté les deux tiers des richesses produites à travers la planète. Un profit sans précédent et d’autant plus révoltant que de nouvelles mesures d’austérité se préparent pour le plus grand nombre.

En plein 53e Forum économique de Davos, où débarquent en jets et en masse grands patrons, oligarques et dirigeants politiques pour «améliorer l’état du monde», Oxfam propose un nouveau rapport baptisé «La loi du plus riche», toujours plus accablant, sur l’insoutenabilité des inégalités. Dans cette publication désormais annuelle, l’ONG s’efforce de trouver les plus impressionnantes comparaisons pour montrer l’indécence des grandes fortunes.

Et cette année est un bon cru, Oxfam en a concocté plusieurs très efficaces. Ainsi, après deux années de crise sanitaire et économique, le patrimoine de Bernard Arnault vaut celui de 20 millions de Français, soit près d’un tiers de la population du pays. Ou encore, si une personne avait gagné 2 millions d’euros à chaque édition du Loto depuis l’armistice de 1918, elle n’aurait même pas la moitié de la fortune du PDG de LVMH. «Les milliardaires ont été les premiers gagnants de la réponse au coronavirus. À eux seuls, les 10 premiers milliardaires français ont engrangé 189 milliards d’euros depuis 2020, assez pour couvrir les factures de gaz, d’électricité et de carburant de tous les ménages français pendant deux ans», renchérit Quentin Parrinello, porte-parole d’Oxfam France et coauteur du rapport, principalement sur son volet français.

Perenco et la guerre en Ukraine

Ce chapitre souligne notamment que, si on savait que le gouvernement était l’ami des nantis et des grosses entreprises, même ses quelques mesures «sociales» profitent avant tout aux plus riches. Comme le bouclier énergétique, par exemple : quand l’État dépense 100 euros pour plafonner le prix du gaz et de l’électricité, il distribue dans les faits 7 euros aux 10 % les plus précaires, contre 14 euros aux 10 % les plus riches, puisque ce sont ceux qui consomment le plus. Le résultat est le même sur la subvention sur les carburants et toutes les aides non ciblées affectionnées par le gouvernement. Si on ajoute les mesures spécifiquement destinées aux plus riches : fin de l’ISF, mise en place de la flat tax, baisse des impôts proportionnels… on comprend que la concentration des richesses bat tous les records.

Sur les dix dernières années, en moyenne, pour 100 euros de richesse créée en France, 35 euros ont été captés par les 1 % des Français.es les plus riches, 32 euros par les 9 % suivants. Les 50 % les plus précaires n’ont reçu que 8 euros. La logique préexistait au Covid, mais la crise n’a fait qu’aggraver cette tendance. La réponse publique à la crise du coronavirus a provoqué la hausse la plus importante jamais enregistrée de la fortune des milliardaires.

En France, ils ont ainsi gagné près de 220 milliards d’euros entre mars 2020 et mars 2021. Il y a ceux qui ont bénéficié des aides et ceux qui, en plus, ont su profiter des crises. En 2022, le milliardaire Rodolphe Saadé, PDG et actionnaire majoritaire de l’entreprise de fret maritime CMA CGM, a ainsi vu sa fortune augmenter de 28,5 milliards d’euros, son patrimoine a été multiplié par 5 ! De même, Carrie Perrodo, actionnaire majoritaire de l’entreprise pétrolière Perenco, a vu sa fortune augmenter de près de 40 % en 2022 grâce en particulier à la guerre en Ukraine. Depuis 2020, la fortune des milliardaires dans le monde a augmenté de 2,7 milliards de dollars par jour !

Une fracture entre fortunes décuplées et factures impayées

De l’autre côté de l’échelle sociale, les conséquences sont encore plus visibles. «En France, la fréquentation des Restos du cœur a augmenté de 12 % en six mois. Quatre Français.es sur dix ont le sentiment de devoir restreindre leur alimentation, tandis que deux Français.es sur dix n’ont pas réussi à payer l’ensemble de leurs factures en 2022», pointe le rapport d’Oxfam. L’explosion des prix de l’énergie et des biens de première nécessité a frappé en particulier les plus précaires : + 20 % pour les pâtes, + 29 % pour le steak haché, + 34 % pour les légumes frais. Et jusqu’à + 120 % pour l’huile de tournesol. Dans le monde, plus de 820 millions de personnes souffrent aujourd’hui de la faim ; 60 % d’entre elles sont des filles et des femmes.

Et ce n’est malheureusement pas fini, alarme Oxfam, selon qui les trois quarts des gouvernements dans le monde s’apprêtent à prendre de nouvelles mesures d’austérité en réduisant leurs dépenses de santé, d’éducation ou de protection sociale afin d’économiser plus de 7 500 milliards d’euros. En France, le gouvernement est aussi en train de faire payer la facture de la crise à ses premières victimes. La baisse des indemnités de chômage, juste votée, vise une économie de 4 milliards d’euros et le nombre de chômeurs indemnisés va baisser de 12 %. Quant au report de l’âge de départ à la retraite à 64 ans, il doit rapporter 13 milliards d’euros…

Création d’index, pour que rien ne change

Oxfam souligne que les femmes sont les premières victimes de l’inflation. «Les inégalités économiques entre les femmes et les hommes persistent et les réponses de l’État ne sont pas à la hauteur. Les femmes gagnent toujours en moyenne 28,5 % de moins que les hommes, tout temps de travail confondu, et 15,8 % de moins que les hommes à travail égal», elles souffrent davantage des hausses des prix. Pour lutter contre ces inégalités, le gouvernement a lancé un index pour l’égalité professionnelle. Sauf que, selon celui-ci, tout va bien : la moyenne des notes est de 86/100, et 9 entreprises sur 10 en France ont un score satisfaisant n’appelant pas à prendre des mesures correctrices. Car l’évaluation ne mesure aucunement les causes structurelles de cette inégalité. Le gouvernement vient d’annoncer sur ce même modèle un index seniors, pour demander aux employeurs redonner de «toute leur place aux seniors». Attendons-nous à un déluge de bonnes notes !


 

   publié le 27 janvier 2023

Nouveau massacre de l’armée israélienne à Jénine

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Cisjordanie. Le 26 janvier, un raid a tué neuf Palestiniens, dont deux adolescents et une femme. Le personnel médical a été empêché d’approcher la zone.

La ville de Jénine, au nord de la Cisjordanie, a été une fois de plus la cible des opérations de l’armée d’occupation israélienne. Neuf Palestiniens ont été tués lors de ce raid présenté comme une « opération ­antiterroriste ». Deux d’entre eux étaient des adolescents. Une femme a également trouvé la mort.

Le ministère palestinien de la Santé a indiqué que plus de vingt personnes ont été blessées, dont quatre dans un état critique. « La plupart des blessures des victimes qui sont arrivées à l’hôpital aujourd’hui étaient dans la région de la tête et de la poitrine, a déclaré le ministère de la Santé dans un communiqué, le 26 janvier. Cela signifie que les tirs à balles réelles sur les habitants ont été effectués dans l’intention de tuer. »

« Attaque féroce et barbare »

La ministre de la Santé, Mai Al Kailah, a dénoncé l’attitude des forces israéliennes qui ont « empêché » les ambulances d’évacuer les blessés du camp pendant le raid et restreint l’accès des médecins. Les médias locaux ont rapporté que des ambulances ont même essuyé des tirs. Elle a également fait état de tirs de gaz lacrymogène sur l’unité pédiatrique de l’hôpital public de Jénine.

« Nous condamnons avec la plus grande ­fermeté ce qui s’est passé… en termes d’attaque féroce et barbare contre le personnel médical et d’urgence, et l’obstruction de son travail dans le transport des blessés et le traitement des patients. » Tor Wennesland, l’émissaire de l’ONU pour le Proche-Orient, s’est dit « profondément alarmé et attristé par la poursuite du cycle de violences en Cisjordanie occupée. La mort aujourd’hui de neuf Palestiniens, dont des militants et une femme, lors d’une opération d’arrestation israélienne à Jénine, en est un autre exemple frappant ». Ce massacre survient alors que le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, doit se rendre en Israël et en Cisjordanie, lundi et mardi. La journaliste américano-palestinienne Shireen Abu Akleh a été tuée au printemps dernier, par l’armée israélienne, dans cette même ville de Jénine. Washington n’a pris aucune ­mesure de rétorsion à l’égard d’Israël.


 


 


 

En 2023, déjà un Palestinien tué par jour ...

Gaël De Santis sur www.humanite.fr

Dix personnes sont mortes suite à une opération militaire israélienne à Jénine. L’Autorité palestinienne dénonce un « massacre » et suspend sa coopération sécuritaire avec Tel Aviv. Les chancelleries occidentales réagissent du bout des lèvres.

Pour le gouvernement israélien, la vie des civils palestiniens ne compte pas. Benjamin Netanyahou, le premier ministre a dit son « appréciation pour la bravoure et le dynamisme des soldats ». Ces soldats venaient d’attaquer le camp de réfugié de Jénine, en Cisjordanie. Bilan : neuf morts. Parmi les victimes, une femme de 61 ans, morte chez elle. Cette intervention a entraîné, dans les heures qui ont suivi des manifestations à Naplouse, Ramallah et Al-Ram, où un Palestinien de 22 ans a été tué.

Des gaz lacrymogènes dans un service pédiatrique

Les autorités israéliennes justifient leur massacre sous le vocable d’ « opération de contre-terrorisme », selon les mots employés par le ministre de la Défense Yoav Gallant, membre du Likoud. Les forces répressives devaient éliminer les frères Mohammad et Nureddin Ghneim, ainsi qu’un troisième membre du Jihad islamique, organisation accusée de fomenter un attentat en Israël. Ces derniers ont résisté et l’armée a fait tirer sur le bâtiment dans lequel ils se trouvaient, en plein camp de réfugié, à la roquette antichar.

Dans l’opération, des gaz lacrymogènes, une arme interdite par la Convention de Genève sur la guerre, ont été employés, atteignant le service pédiatrique d’un hôpital voisin. Les enfants ont dû être évacués. « Personne n’a tiré du gaz lacrymogène volontairement dans un hôpital (…) mais l’opération se déroulait non loin de l’hôpital et il est possible que du gaz lacrymogène soit entré par une fenêtre ouverte », a justifié à l’AFP un porte-parole militaire israélien. 

La ministre de la Santé Mai al Kaileh a dénoncé le fait que les ambulances du Croissant rouge n’aient pu accéder aux lieux des heurts.

30 morts en 26 jours

Ce massacre intervient alors que le gouvernement d’extrême droite et de droite israélien est entré en fonction le 29 décembre dernier. Alors que l’on dénombre 200 Palestiniens tués - la plupart des civils – sur l’année 2022, on compte déjà 30 morts depuis le 1er janvier. Soit plus d’un par jour.

La situation promet d’être tendue. Itamar Ben-Gvir, dirigeant d’extrême droite qui a mis le feu aux poudres en décembre en visitant l’Esplanade des Mosquées, a récemment demandé que les règles d’emploi des armes à feu par les policiers et militaires soient assouplies.

Gaza bombardée

Si Benjamin Netanyahou a prétendu ne pas vouloir d’escalade de violences, il a enjoint son armée à se préparer à tous les scenarii. Dès la nuit de jeudi à vendredi, il a fait bombarder la bande de Gaza où le Hamas, parti islamiste qui contrôle le territoire avait promis, par la voix de Saleh al-Arouri, que « l’occupation paiera le prix pour le massacre de Jénine ». Le gouvernement a dit que ces deux séries de frappes répondaient à des tirs de projectiles en provenance de la bande de Gaza.

Des faits traduits devant la Cour pénale internationale

Du côté de l’Autorité palestinienne (AP), la réponse a été forte. Suite à ce qu’elle qualifie de « massacre », une plainte sera déposée devant l’ONU, et les événements de ce jeudi 26 janvier seront versés au dossier, déjà lourd, déposé par Ramallah devant la Cour pénale internationale (CPI). « À la lumière des agression répétées contre notre peuple et des violations d’accord signés, notamment sécuritaires, nous considérons que la coordination sécuritaire avec le gouvernement d’occupation israélien cesse d’exister à partir de maintenant », a indiqué le président de l’AP Mahmoud Abbas par communiqué. Une mesure de rétorsion rare : une telle coopération avait été suspendue de mai à novembre 2020, suite à l’annexion de territoires occupés par Israël.

Les réactions internationales se sont montrées très faibles. Ainsi, la France a, par communiqué de son Ministère des Affaires étrangères, exprimé « sa vive préoccupation face au risque d’escalade » et souligné, alors que 30 personnes palestiniennes ont perdu la vie depuis le début de l’année, « son attachement au respect du droit international humanitaire et à l’impératif de protection des civils ». Elle souligne le besoin de travailler à une solution à deux États.

Les Émirats arabes unis réclament une réunion du Conseil de sécurité

Washington, principal allié d’Israël, a déploré la décision de Mahmoud Abbas de suspendre la coopération sécuritaire. Anthony Blinken, secrétaire d’État des États-Unis, sera lundi et mardi en Israël et Cisjordanie. Il s’est limité à dire « la nécessité urgente de prendre des mesures de désescalade ». Les Émirats arabes unis, qui entretiennent des relations diplomatiques avec Israël depuis trois ans ont « condamné l’assaut des forces israéliennes » et demandé une réunion « urgente du Conseil de sécurité ». 

À l’heure où nous écrivions ces lignes, celui-ci n’était pas convoqué. L’une des condamnations les plus dures est venue de la rapportrice des Nations unies pour la Palestine, Francesca Albanese. 

« Je suis extrêmement alarmée par les informations d’un renouveau de la violence létale à Jénine. Alors que les faits et circonstances doivent être établis, je rappelle l’obligation de la puissance occupante de s’assurer que les personnes civiles soient protégées de toute formes de violence à tout moment », a-t-elle réagi sur Twitter, ajoutant « également que la punition collective d’une population civile est absolument prohibée, constitue un crime de guerre, tout comme le fait de tuer délibérément. » 

Jénine, camp de réfugiés palestinien fondé en 1953, résume les affres de la colonisation. Y vivent 23 000 personnes. C’est là qu’en mars 2022, Shireen Abu Akleh, journaliste d’Al-Jazeera avait été tuée, au moment où elle couvrait un raid israélien. C’est encore là, qu’en 2002, Israël avait commis un massacre, faisant plus de 52 morts. 


 

   publié le 26 janvier 2023

Chlordécone aux Antilles :
le non-lieu judiciaire alimente
la défiance vis-à-vis de l’État français

Amandine Ascensio sur www.mediapart.fr

Le non-lieu rendu dans l’affaire de ce pesticide qui a empoisonné les Antilles françaises pour plusieurs siècles accentue le sentiment d’impuissance généralisée face à un fléau accusé de provoquer des cancers de la prostate. La réponse des autorités semble bien insuffisante.

LesLes colères sont sourdes et impuissantes. L’ordonnance de non-lieu rendue le 2 janvier par la justice dans l’affaire du scandale du chlordécone a été accueillie dans un calme relatif. Alors qu’on aurait pu s’attendre à des manifestations populaires, seuls quelques communiqués d’élu·es ou des prises de position outrées de personnalités influentes ou plus anonymes sur les réseaux sociaux ont été relayés.

« Ça n’est pas une surprise, cette décision nous pendait au nez depuis déjà longtemps, il y a un effet d’accoutumance », constate Janmari Flower, écologue et vice-président de l’association guadeloupéenne Vivre, qui s’était constituée partie civile. En novembre 2022, le procureur de Paris avait déjà annoncé dans le quotidien France-Antilles avoir requis un non-lieu en raison de la « prescription des faits ».

Dans leur décision, les juges d’instruction écrivent s’être heurtées à la difficulté de « rapporter la preuve pénale des faits dénoncés (...) commis 10, 15 ou 30 ans avant le dépôt de plaintes », et rappellent l’état des connaissances scientifiques à l’époque (décalage constituant un « problème récurrent dans les dossiers de santé publique »).

Mais elles parlent aussi d’un « scandale sanitaire » et d’« une atteinte environnementale dont les conséquences humaines, économiques et sociales affectent et affecteront pour de longues années la vie quotidienne des habitants » des Antilles. Elles ciblent, en outre, les « comportements asociaux de certains des acteurs économiques de la filière banane », qui ont été « relayés et amplifiés par l’imprudence, la négligence, l’ignorance des pouvoirs publics ». (Voir l’intégralité de l’ordonnance publiée par Mediapart)

Pour rappel, le chlordécone, pesticide ultra-toxique épandu durant une vingtaine d'années dans le but de lutter contre le charançon de la banane (un insecte ravageur pour l’or jaune des Antilles), y compris après son interdiction en France, est lourdement suspecté d’être responsable des taux majeurs de cancer de la prostate sur les deux départements ultramarins, mais aussi d’accouchements prématurés, de retards de croissance d’enfants, etc.

Selon un avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), rendu en novembre dernier, « une partie de la population antillaise présente un risque de surexposition au chlordécone ».

En effet, l’agence évalue à 14 % en Guadeloupe et 25 % en Martinique la part des populations touchées qui « présentent un dépassement de la valeur toxique de référence chronique interne » (soit plus de 0,4 microgramme par litre de plasma concentré dans le sang). Elle estime aussi de « 2 à 12 % de la population antillaise » qui « présente des dépassements de la valeur toxique de référence chronique externe [fixée à “0,17 microgramme par kilo de poids corporel par jour”] », c’est-à-dire l’exposition par voie alimentaire.

« C’est colossal », affirme Janmari Flower, qui rappelle qu’un rapport en 2019 publié par Santé publique France affirmait déjà que plus de 90 % de la population antillaise comptait du chlordécone dans le sang.

Incompréhension populaire

Lors de la publication du rapport, l’abasourdissement général n’en était pas un localement. Car le sujet alimente les conversations et les journaux télévisés depuis plus de 30 ans, a minima depuis les premières plaintes sur le sujet un peu avant le début des années 2010. Le scandale sanitaire a même été une des raisons avancées pour expliquer le refus des Guadeloupéens et des Martiniquais de se faire vacciner contre le Covid-19 durant la pandémie. « Absence de confiance dans la politique sanitaire de l’État », disait-on en rappelant que l’État avait autorisé l’utilisation du produit aux Antilles, par dérogation, après son interdiction en France en raison de sa toxicité.

« L’État, dans cette histoire, s’est mis au service des intérêts privés, au détriment du bien commun », analyse Fred Reno, professeur de science politique à l’université des Antilles. « Tout le monde n’est pas juriste, alors il est difficile de comprendre ces motifs de prescription des faits, détaille l’universitaire. D’autant que les avocats des parties civiles dans le scandale du chlordécone assurent que la lecture de l’affaire peut être faite de manière à ne pas voir de faits prescrits. » Il précise : « Dans cette histoire, le crime est identifié, les coupables sont identifiés, on comprend donc mal qu’en dépit de tout, il n’y a aucune sanction qui tombe. »

Une affaire aux conséquences lourdes et durables, qui se répète aux Antilles où l'histoire est émaillée de responsabilités étatiques non reconnues, non réparées. Et qui, selon le professeur, participent « à alimenter la défiance envers l’État français et ses représentants », menant à des explosions sociales subites comme en novembre 2021, quand la Guadeloupe et, dans une moindre mesure, la Martinique ont été secouées par plusieurs semaines de violentes contestations où se mêlaient un peu tous les sujets. C’est aussi le message des abstentions record aux dernières élections, ou de la part belle faite au vote pour l’extrême droite (près de 70 % à Marine Le Pen au second tour en Guadeloupe).

L’impuissance des politiques locaux

En décembre dernier déjà, Serge Letchimy, le président du Conseil exécutif de Martinique, avait dans un courrier interpellé le président Macron pour lui demander de lever la prescription sur les faits. « L’empoisonnement [au chlordécone – ndlr] dépasse le cadre d’une décision de justice, expliquait-il, mais relève de l’espoir et des attentes de deux peuples blessés par l’inconsistance avec laquelle leur intégrité et leur dignité ont été bafouées depuis maintenant près de trente ans ». Et de rappeler que « les populations ne sauraient se satisfaire de cette situation qui piétinait la vérité, absoudrait les coupables et mépriserait les victimes. L’empoisonnement fait partie de ces affaires, complexes et longues, mêlant responsabilités publiques et privées, recherche de la vérité et quête de la nécessaire réparation ».

En réaction à l’ordonnance de non-lieu, le président du département de Guadeloupe, Guy Losbar, a de son côté dénoncé un « déni de démocratie qui oblige les élus, les institutions et la société civile à faire bloc face à l’impact conjugué de la pollution sur la santé de nos compatriotes, l’agriculture et sur la pêche ». Les parties civiles ont d’ores et déjà annoncé leur intention d’interjeter appel de la décision.

Selon Janmari Flower de l’association Vivre, « l’absence de réponse judiciaire ne laisse la place qu’à une réponse politique ». Laquelle tarde à venir malgré des plans de rattrapage qui ont tenté de mitiger les effets du désastre environnemental et sanitaire.

Car même si des collectifs regroupant des organisations politiques et citoyennes se sont montés pour « dépolyé » (dépolluer) les deux îles, proposer des stratégies, demander une loi pour « reconnaître et réparer le crime », les acteurs locaux attendent une réponse toujours plus forte de l’État. « C’est tout le paradoxe antillais », note l’universitaire Fred Reno. « Ici, on ne fait pas confiance à l’État, on s’en défie, on veut même, parfois, s’en défaire, mais c’est quand même lui qu’on appelle à la rescousse, y compris chez les organisations les plus anti-État que portent nos territoires », souligne-t-il, pour expliquer l’avidité de reconnaissance renforcée par le non-lieu judiciaire.

Rattraper sans réparer ? 

« Le président de la République est le premier à avoir reconnu solennellement la part de responsabilité de l’État », tente de rappeler un communiqué du gouvernement, prenant acte de l’ordonnance de non-lieu. En effet, en 2018 et alors qu’un débat similaire sur le glyphosate faisait rage en France métropolitaine, Emmanuel Macron avait reconnu, lors d’un déplacement en Martinique, le « scandale environnemental » du chlordécone, et annonçait la reconnaissance comme maladie professionnelle de l’exposition à la molécule.

Depuis 2008, des plans d’action ont été élaborés par les gouvernements successifs pour améliorer la connaissance scientifique, penser la communication autour du sujet et tenter d’atténuer les effets de la pollution sur les sols et les corps. Dernier en date, le plan chlordécone IV, lancé en 2021 et en vigueur jusqu’en 2027, continue de financer la recherche scientifique, et permet à tout un chacun de faire un test de chlordéconémie sur simple prescription médicale, afin de mesurer le taux de concentration de la molécule dans son sang grâce à un prélèvement, et d’entrer dans un parcours de soins en cas de dépassement de la valeur toxique de référence.

« Il y a un premier bilan à domicile, pour évaluer les modes de vie et de consommation alimentaire, puis des ateliers collectifs pour travailler sur les modes alimentaires », détaillait à l’AFP en septembre dernier Caroline Corlier, chargée de mission chlordéconémie de l’Agence régionale de santé, qui compile les résultats. Car, rappellent les autorités de santé, le chlordécone dans le sang s’élimine en quelques mois quand l’exposition cesse, nuançant ainsi la gravité des effets de l’exposition.

« L’État nourrit régulièrement une ambiguïté de communication sur le sujet », note Janmari Flower, pour qui les politiques publiques soufflent le chaud et le froid à propos de la dangerosité de la molécule. Dans le plan IV, des aides financières ont également été abondées pour les pêcheurs par exemple, ou pour indemniser les victimes de maladies professionnelles, notamment de cancer de la prostate dû à une exposition aux pesticides, ou encore pour les enfants concernés en raison de l’exposition professionnelle d’un des deux parents. 

Mais, pour les associations en mal de justice, cela ne suffit pas. « Quid des autres ? », martèlent-elles, rappelant l’empoisonnement chronique des Antillais·es vu la rémanence du produit qui, malgré les avancées de la recherche en matière de dépollution, est encore là pour des siècles et des siècles.


 


 

Un goût de justice post-esclavagiste

Philippe Rio sur www.humanite.fr

« Tous les hommes ont les mêmes droits. Mais du commun lot, il en est qui ont plus de pouvoirs que d’autres », disait Aimé Césaire, poète et homme politique martiniquais. De 1972 à 1993, la Martinique et la Guadeloupe ont été arrosées, chaque année, par 270 000 tonnes de chlordécone, un pesticide toxique visant à éliminer un insecte du nom de charançon du bananier qui ravageait les cultures de banane.

Malgré son classement comme cancérogène dès 1979 par l’OMS, le chlordécone, sous la pression des industriels, n’a été interdit en Métropole qu’en 1990 et permis par dérogation aux Antilles jusqu’en 1993. De quoi meurtrir durablement la terre et les êtres. À ce jour, il reste présent dans les veines de plus de 90 % des Antillais, après une transmission par l’alimentation, particulièrement, en circuit court. Un crime de masse qui a fait quadrupler le nombre de naissances prématurées et instiller le cancer de la prostate chez près de 1 000 Antillais par an. Un désastre écologique qui s’est propagé aussi, par la chaîne alimentaire, dans le bétail et la volaille, mais également, à travers le littoral marin, dans les poissons et crustacés.

Ces vérités scientifiques et médicales ont pourtant entraîné, le 2 janvier, un non-lieu par le tribunal judiciaire de Paris qui, pour nos compatriotes d’outre-mer, a le goût des raisins de la colère et de justice post-­esclavagiste. Pour les travailleurs qui ont gagné leur vie en la perdant pour permettre à des industriels de construire des fortunes ! Mais aussi pour toutes les victimes par ricochet ! On ne comprend au fond l’affaire du chlordécone que si l’on veut bien voir qu’elle met du sel sur les plaies non refermées du système esclavagiste. Il fut, comme chacun le sait mais comme il reste bon de le rappeler, une négation totale de l’humanité des esclaves et de celle perdue de leurs bourreaux.

On ne peut que rendre hommage à la mobilisation des Français d’outre-mer face à ce crime sanitaire méconnu en Métropole. Avec leurs associations et les élus locaux, ils ont fait éclater la vérité qui est le commencement de la justice. Pour l’institution judiciaire aveugle, les faits sont prescrits, mais ce scandale sanitaire et écologique est bien vivant.

Dans son bien nommé « Rapport spécial à la cohésion des territoires », le député communiste Nicolas Sansu y dessine le chemin d’une véritable justice : « Le rapporteur spécial appelle à ce que l’État compense intégralement les impacts de l’exposition au chlordécone par une indemnisation complète des personnes malades. Les personnes malades à cause du chlordécone, pour les pathologies dont le lien avec le chlordécone a été établi, ne devraient pas avoir à apporter les preuves de leur exposition. »


 

  publiéle 25 janvier 2023

Remettre l’humain et le droit
au cœur de l’action des CAF

Communiqué commun dont la LDH est signataire

sur https://www.ldh-france.org

Plusieurs organisations de lutte contre la pauvreté et de défense des droits (Collectif “Changer de cap”, Secours catholique, Fondation Abbé Pierre, ATD Quart Monde, LDH, Apiced) ont rencontré le 17 janvier Nicolas Grivel, directeur général de la Caisse nationale des allocations familiales (Cnaf), et les responsables de plusieurs services pour leur présenter six propositions destinées à remettre l’humain et le droit au cœur de l’action des Caisses des allocations familiales (Caf).

En effet, ces organisations constatent chaque jour les conséquences désastreuses, à travers l’accompagnement de milliers d’allocataires des Caf d’une dématérialisation « hors sol » de plus en plus aux mains d’opérateurs privés et d’une gestion tournée vers la diminution du volume des prestations et les suppressions de postes, quoi qu’il en coûte humainement. Il en résulte une désorganisation des Caf, un non-recour s accru des ayants droits les plus pauvres, une maltraitance institutionnelle des allocataires les plus vulnérables et une souffrance au travail de très nombreux agents des Caf.

Pour redresser la barre, six changements d’orientations majeurs, immédiatement et dans la prochaine Convention d’objectifs et de gestion liant la Cnaf et sa tutelle, doivent être apportés au fonctionnement actuel :

sortir de l’illégalité des pratiques et des contrôles ;

restaurer la transparence en publiant les circulaires internes et informations qui ont des effets notables sur les droits des personnes et les pratiques les affectant, approfondir les exigences du contradictoire, restaurer la possibilité d’obtenir justice ;

humaniser les relations et les pratiques en restaurant l’accueil physique des usagers par des agents formés et qualifiés, ce qui nécessite un plan massif d’embauche d’au moins 3000 agents ;

changer d’état d’esprit en développant des logiques de confiance et de coconstruction, notamment avec les allocataires ;

mettre les capacités du numérique au service de la relation humaine par sa réappropriation en interne dans un esprit de service public ;

en finir avec l’affaiblissement de la protection sociale et l’objectif de recul du volume des prestations.

Le dossier d’appui, qui analyse les irrégularités observées à partir de nombreux témoignages et précise ces six exigences, est disponible en téléchargement.

Les participants ont pris acte de la volonté de dialogue affirmée par Nicolas Grivel lors de cette rencontre et de la reconnaissance à demi-mot d’un certain nombre de constats et d’analyses : la nécessité d’améliorations dans la gestion du contentieux, le besoin d’une stabilité et d’une visibilité pour les allocataires, l’objectif de ne pas prendre des décisions automatiques et la volonté de distinguer l’erreur et la fraude. Nous attendons la concrétisation de ces déclarations d’intention. En revanche, aucune réponse claire n’a été apportée sur d’autres sujets tels que la publication des circulaires internes ou les raisons de la multiplication des contrats avec des prestataires privés.

Le directeur général a annoncé qu’une réponse écrite allait être apportée l’ensemble de nos analyses dans un délai de 15 jours, réponse qui aura un caractère public et qui pourra être diffusée. Une nouvelle rencontre est prévue dans les trois mois.

Cette rencontre montre la nécessité de poursuivre une action commune avec tous qui partagent ces exigences, afin de faire prévaloir le droit et l’humain pour les plus fragiles, de plus en plus nombreux.

Lire le rapport “Six exigences pour une convention d’objectifs et de gestion responsable”

Signataires : Collectif “Changer de cap”, Secours catholique, Fondation Abbé Pierre, ATD Quart Monde, LDH, Apiced

Paris, le 23 janvier 2023

 

 

 

Christine, 64 ans, huit enfants, au RSA : « On est dans un système où on pressurise les gens sans arrêt »

par Rachel Knaebel sur https://basta.media/

Mère de famille nombreuse, Christine n’a pas droit à la retraite. Elle vit du RSA et se débat avec la Caf qui lui a à nouveau suspendu son allocation début janvier, sans la prévenir et sans lui donner aucune information. Témoignage.

Christine a 64 ans. Elle n’a pas droit à la retraite, et pas encore au minimum vieillesse, et dépend du RSA pour vivre. Elle est mère de huit enfants. « J’étais vendeuse à l’époque de mon premier enfant, mais j’ai arrêté ma vie professionnelle à la naissance parce que mon mari avait un revenu suffisant à l’époque. Quand je me suis séparée en 2010, à la suite de violences de sa part, je suis partie avec mes quatre derniers du domicile conjugal. L’assistante sociale m’a alors dit "il va falloir vous inscrire à Pôle emploi". C’était la première fois que j’entendais parler du RSA. Je conviens que c’est assez exceptionnel d’avoir huit enfants, mais il y a encore des femmes de mon âge qui ont eu des familles nombreuses. »

Depuis sa séparation, Christine doit faire, comme tous les allocataires du RSA, une déclaration trimestrielle de sa situation et de ses revenus. Sa fille la plus jeune a quitté le domicile familial en novembre dernier, « pour essayer de s’en sortir toute seule ». Son dernier fils vit encore avec elle. « Il était intérimaire, mais la boîte pour laquelle il travaillait ne l’a pas repris après le Covid. Il touchait du chômage, je faisais les déclarations trimestrielles, je n’ai eu aucun problème. »

Puis le jeune homme est entré en formation professionnelle en septembre 2022, avec des périodes de stage rémunérées quelques centaines d’euros. Début décembre, Christine réalise comme elle le doit la télédéclaration trimestrielle, joint le document de l’organisme de formation certifiant les dates de début et fin de formation et les montants exacts des rémunérations. « On m’a demandé de refournir les dates auxquelles il avait touché ses revenus, je leur ai envoyé tout cela. »

« Je n’ai aucune indication sur mon dossier »

Mais le 5 janvier, Christine reçoit un mail d’un de ses créanciers lui disant que le prélèvement dû n’était pas passé, faute d’argent sur son compte. « Je suis allée voir auprès de ma banque et j’ai vu que le RSA n’avait pas été versé. Je suis allée sur mon compte Caf en ligne, et là j’ai vu qu’on y avait déposé le même jour un courrier. Le document me disait qu’il y avait eu une décision de suspendre mon RSA, mais on ne me disait pas pourquoi. Et la lettre aurait dû me parvenir en décembre. »

Ce n’est pas la première fois que Christine voit son RSA suspendu. Les fois précédentes, c’était pour des « contrôles de situation ». « La dernière fois, la suspension de RSA a duré un mois et demi. » Puis le versement de l’allocation avait repris. « Avant, on avait encore un minimum d’information, on avait un message d’un conseiller. Là, plus rien. Je n’ai aucune information. Ça fait trois semaines que je me débats pour essayer de trouver ce que j’ai pu commettre, parce que je n’ai aucune indication sur mon dossier, déplore Christine. J’ai fait une réclamation. Et j’ai été à la permanence du député de ma circonscription qui a dit qu’il essaierait de regarder. »

Quand nous lui parlons mi-janvier, Christine est « dans la galère ». « Je n’ai pas payé mon loyer ni mes factures de téléphone. J’ai réussi à tout faire repousser, mais cela fait 15 jours que cela dure et que je n’ai rien. Je peux me retrouver à la rue. Heureusement que mes enfants sont tous élevés. Il y a des personnes seules, surtout des femmes, avec des petits enfants qui sont dans les mêmes difficultés. »

Engagée auprès de la CGT, Christine rencontre quand elle tracte des femmes dans des situations similaires à la sienne. « Des personnes de mon âge qui ont elles aussi des familles nombreuses et n’ont presque rien aujourd’hui. Ma mère a eu six enfants et nous a élevés au foyer. Quand mon père est décédé, personne ne lui a dit qu’il fallait s’inscrire à Pôle emploi. On est aujourd’hui dans un système où on pressurise les gens sans arrêt. »

Heureusement, la Caf a finalement attesté réception des informations envoyées concernant les dates précises de rémunération de son fils en formation, et versé le RSA recalculé de Christine le 17 janvier.

   publié le 24 janvier 2023

Igor Zamichiei : « Nous voulons construire l’unité du salariat »

Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

CONGRÈS DU PCF Avant le rendez-vous d’avril, les communistes choisiront ce week-end leur texte d’orientation. Coordinateur de l’exécutif du parti, Igor Zamichiei détaille le contenu de celui adopté par le conseil national.

Les communistes ont rendez-vous à Marseille début avril pour leur 39e congrès. Mais, dès le week-end prochain, les adhérents du PCF voteront pour choisir leur texte d’orientation. Deux options sont sur la table. « L’ambition communiste pour de nouveaux jours heureux », adopté par le conseil national de la formation en décembre, sur lequel revient Igor Zamichiei. Et une proposition alternative, « Urgence de communisme – ensemble pour des victoires populaires », sur laquelle s’exprimera, mardi, dans nos colonnes, Nathalie Simonnet, secrétaire de la fédération de Seine-Saint-Denis.

À quels principaux enjeux doit répondre le congrès du PCF, selon vous?

Igor Zamichiei : L’enjeu majeur est de rassembler les communistes pour approfondir l’effort politique entrepris depuis quatre ans. À travers les luttes comme pour les retraites avec le retour à 60 ans, lors de la pandémie avec la levée des brevets, et pendant la présidentielle sur le travail, l’énergie et l’écologie, l’alimentation, la République, les idées communistes sont revenues au cœur du débat public. Il faut poursuivre ce travail qui vise à nous hisser à la hauteur des défis de la crise capitaliste. Comment mieux riposter au capital, au chaos mondial qu’il provoque ? Comment faire reculer la menace de l’extrême droite sur la République ? Comment unir le monde du travail et reconstruire la gauche pour la faire gagner ? Et enfin, comment reconstruire un parti populaire et influent ? Sur toutes ces questions, le projet de base commune adopté par la direction nationale et porté par Fabien Roussel propose une direction de travail ­cohérente en prolongeant les avancées de la dernière période.

La question du travail comme celle du monde du travail, au cœur de votre texte, doit-elle faire la spécificité du communisme?

Igor Zamichiei : Pourquoi le mouvement social n’a-t-il pas remporté de victoire majeure depuis tant d’années ? C’est d’abord parce que la mondialisation capitaliste, les contre-réformes ont créé d’immenses fractures sociales et territoriales dans le monde du travail. C’est aussi parce que la gauche s’est enfermée dans deux écueils. Soit renoncer, comme sous le quinquennat Hollande, à s’adresser aux catégories populaires. Soit les enfermer dans le clivage peuple–élite. Nous affirmons qu’un autre chemin est possible : construire l’unité du salariat. C’est une différence importante avec le texte alternatif, parce que celui-ci évacue la centralité du conflit capital–travail. Les combats pour le féminisme, contre le racisme ont un potentiel majoritaire s’ils sont menés en portant à la fois des revendications ­spécifiques à la domination subie et des revendications communes à l’ensemble du salariat.

Fabien Roussel a estimé, dans le Journal du dimanche, que la « gauche façon Mélenchon a atteint un plafond de verre ». Quelle stratégie préconisez-vous?

Igor Zamichiei : La réalité que certains ne veulent pas affronter est qu’à l’issue de la présidentielle et des législatives les problèmes de la gauche demeurent entiers. Des millions de salariés, de privés d’emploi pensent qu’une partie de la gauche ne se préoccupe plus du ­travail, s’écarte des principes laïcs universalistes de la République, n’a pas de projet pour que la France résiste au chaos mondial. En somme, qu’une ­partie de la gauche les aurait abandonnés. C’est cela le plafond de verre à briser. Notre stratégie vise à reconquérir ce monde du travail sans lequel il n’y a pas de majorité possible. La bataille des retraites est une clé pour cela, parce que l’aspiration à une retraite digne, à des jours heureux après une vie de travail, unit le salariat dans toute sa diversité, en témoigne la journée du 19 janvier, qui a rassemblé 2 millions de personnes dans les rues.

Comment l’avenir de la Nupes est-il envisagé?

Igor Zamichiei : La Nupes, c’est d’abord un accord électoral. Il a permis que la gauche ne soit pas marginalisée à l’Assemblée nationale, mais en plafonnant à un quart des suffrages exprimés. Le compte n’y est pas pour gagner. L’intervention communiste doit viser à la fois une activité autonome et unitaire, avec l’objectif de mobiliser les abstentionnistes et les catégories populaires. C’est exactement ce que l’on fait dans la bataille des retraites. Chaque fois que le travail avec les forces de gauche et écologistes permet de mettre en échec les projets du pouvoir, de dessiner des avancées communes, alors il faut des constructions unitaires. Et il faut savoir refuser des initiatives qu’on ne partage pas, comme la marche de samedi de la FI (lire aussi page 6 – NDLR). Le projet de base commune se donne les moyens d’ouvrir le chemin d’une unité victorieuse, quand le texte alternatif propose un repli sur une stratégie qui a déjà échoué.

Comme lors du dernier congrès du PCF, votre texte indique : « Nous avons décidé d’être présent·es avec nos candidates et candidats » à « chaque élection ». Y compris en 2027 ?

Igor Zamichiei : J’invite tous ceux qui ne pensent qu’à cette échéance, à gauche et au sein du PCF, à réfléchir au fait qu’empêcher l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir et faire que la gauche gagne se joue maintenant, comme l’a exprimé Fabien Roussel. C’est maintenant qu’il faut des avancées dans le débat politique et idéologique, un projet ambitieux et des victoires sociales. Et c’est à cette aune que se posera le choix stratégique pour 2027.

 

 

 

 

Congrès du PCF. Nathalie Simonnet :
« L’anticapitalisme ne suffit pas »

Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

CONGRÈS DU PCF Les communistes choisiront ce week-end leur texte d’orientation. La secrétaire de la fédération de Seine-Saint-Denis, Nathalie Simonnet, explique la démarche de la proposition alternative.

Les adhérents du PCF voteront le week-end prochain pour choisir leur texte d’orientation en vue de leur 39e congrès à Marseille, en avril. Deux options sont sur la table. « L’ambition communiste pour de nouveaux jours heureux », adopté par le conseil national de la formation en décembre, sur lequel est revenu le coordinateur de l’exécutif du PCF, Igor Zamichiei, dans notre édition du 23 janvier. Et une proposition alternative intitulée «  Urgence de communisme – ensemble pour des victoires populaires », sur laquelle s’exprime Nathalie Simonnet, la secrétaire de la fédération de Seine-Saint-Denis.

Selon vous, à quels principaux enjeux doit répondre le congrès du PCF ?

Nathalie Simonnet : Les guerres, la montée de l’extrême droite partout dans le monde, le dérèglement climatique, la précarisation forcenée du travail… Cette multiplication de crises provoquée par le capitalisme montre que, pour sortir de cet engrenage qui menace le devenir de l’humanité, il faut amorcer des ruptures avec la logique même du système. Pour cela, l’émergence de réponses nouvelles est nécessaire. L’anticapitalisme n’y suffit pas. C’est ce qui fait de l’urgence du communisme une question du présent. Et c’est l’enjeu de ce congrès. Si tous les communistes, sans exception, se réjouissent et sont fiers de la visibilité retrouvée, nous pensons que la simple continuation de ce que nous avons fait depuis quatre ans ne permet pas d’y répondre. Car, depuis le début des années 1980, nous sommes confrontés à un affaiblissement continu de notre influence, quels que soient nos secrétaires nationaux ou nos candidats. L’une des raisons de fond est que le communisme est assimilé à l’échec du régime dévoyé, étatiste et non démocratique de l’URSS.

Le texte que vous avez signé appelle à « un moment d’analyse renouvelé et d’innovation communiste ». Quelles « innovations » mettez-vous sur la table ?

Nathalie Simonnet : La mobilisation pour les retraites est un bon exemple : au-delà des revendications sociales, c’est un enjeu de civilisation. Est-ce que l’on travaille pour vivre, pour s’épanouir ou est-ce qu’on vit pour travailler à la valorisation du capital ? Notre rôle en tant que Parti communiste est bien de construire l’articulation entre la lutte immédiate et la logique de transformation sociale. Pour y parvenir, il nous faut plus et mieux travailler ce dont est porteur le communisme. Sinon, on restera prisonniers de la seule amélioration de l’existant, enfermés dans le système. Il s’agit, pour nous, de penser la transformation de notre société en termes de processus continu et non d’étapes. C’est une des différences importantes avec le texte adopté par le conseil national. Par exemple, la Sécurité sociale est un de ces « déjà-là communistes » qui permet de rendre identifiable et désirable la perspective communiste. C’est à ce niveau qu’il nous faut placer la barre.

Écologie, féminisme, antiracisme font partie d’une liste « d’urgences à investir » citées par votre texte... La lutte des classes demeure-t-elle au cœur des préoccupations communistes ?

Nathalie Simonnet : Évidemment, elle s’aiguise même et devient extrêmement violente. Car, face aux crises, le capitalisme a toujours utilisé la guerre, l’extrême droite pour garder la main. Mais la situation engendre des résistances et beaucoup de ces mouvements sont en quête de solutions. Le capitalisme est un système d’exploitation, mais il repose sur un système de domination qui dépossède les individus de la maîtrise de leur vie et de leur devenir. Le féminisme, l’antiracisme, les luttes sociales, l’écologie ont comme dénominateur commun le refus de toute logique de domination. On ne peut plus hiérarchiser ces combats émancipateurs.

La question du rassemblement de la gauche est également au cœur du débat. Tout en reconnaissant des « fragilités » à la Nupes, vous voulez la consolider en la démocratisant. Comment y parvenir ?

Nathalie Simonnet : La gauche est pluraliste et elle le restera, le respect de chacun est indispensable. Pour rendre possible l’unité d’action, il faut en finir avec les logiques d’hégémonie et de ralliement, qui nous condamnent toujours aux mêmes écueils. Une fois qu’on a dit cela, comment fait-on ? Un levier essentiel consiste à rendre le mouvement populaire acteur des objectifs et des moyens et non pas spectateur de décisions de sommet. Il ne s’agit donc pas de fondre les identités ; au contraire, il s’agit plutôt de générer un bouillonnement d’idées, une mobilisation qui participe à la réappropriation de la politique par le plus grand nombre.

Vous appelez également à une « stratégie claire » pour les prochaines élections. Quelle doit-elle être ? La question de 2027 doit-elle se poser dès maintenant ?

Nathalie Simonnet : L’unité de la gauche comme son projet doivent se construire à chacune de ces échéances, y compris les prochaines européennes, pour faire face à la course de vitesse engagée par l’extrême droite et faire gagner la gauche en 2027. Les élections municipales constitueront un test majeur à un an de l’élection présidentielle. C’est pourquoi nous proposons, dès fin 2023, de désigner des porte-parole communistes dans toutes les communes pour bâtir des projets alternatifs dans les territoires, et de donner la priorité à la conquête d’une majorité législative dès l’automne 2026, afin de ne pas rester prisonnier d’une logique présidentielle qui étouffe le pluralisme et la démocratie.

   publié le 23 janvier 2023

Quel contrôle des aides publiques aux entreprises ?

Sur www.humanite.fr

Subventions, crédit d’impôt, allègements de cotisations… représentent plus de 200 milliards d’euros par an. En cette période de forte inflation, de récession et de «fin de l’abondance», se pose la question de savoir où vont ces sommes.


 

Ces aides ne sont pas conditionnées à des objectifs. Des méthodes statistiques de comparaison peuvent être utilisées pour orienter des politiques publiques.

   François Ecalle, Président de Finances publiques et économie (Fipeco)

Les entreprises reçoivent souvent des aides publiques visant à soutenir l’emploi, la recherche, l’investissement, l’exportation… qui prennent différentes formes (subventions, crédit d’impôt, allègement de cotisations sociales, etc.) et dont l’efficacité est fréquemment mise en doute. La question de leur contrôle est donc essentielle, celui-ci pouvant être interne à l’entreprise (y compris par les représentants des salariés) ou externe à celle-ci. J’examine ici ce contrôle externe, que l’administration chargée d’attribuer ces aides devrait effectuer, en prenant l’exemple des aides à l’emploi.

Ces aides n’étant pas conditionnées par des objectifs d’évolution de l’emploi, il est impossible de dire que ces objectifs ont été ou non atteints, et qu’elles sont ou pas efficaces. Il est donc parfois proposé de poser de telles conditions dans la réglementation de ces aides, mais cela ne permettrait pas pour autant de contrôler leur efficacité.

En effet, supposons que la condition d’attribution de l’aide soit une augmentation de l’emploi. Elle pourrait être satisfaite par des entreprises dont le marché est dynamique et qui auraient créé des emplois sans aucune aide. En revanche, l’aide ne serait pas accordée à des entreprises en difficulté alors qu’elle pourrait leur permettre de moins diminuer leurs effectifs.

Le contrôle externe de l’efficacité des aides au niveau de l’entreprise est impossible.

Pour contrôler l’efficacité des aides, il faudrait savoir ce que les entreprises aidées feraient si elles n’étaient pas aidées. Or ce «contrefactuel», comme disent les économistes, n’est par définition jamais observable. Le contrôle externe de l’efficacité des aides au niveau de l’entreprise est donc impossible.

En revanche, des méthodes statistiques permettent d’évaluer cette efficacité sur des échantillons suffisamment importants d’entreprises. La méthode la plus pertinente consiste à comparer l’évolution de l’emploi dans deux échantillons significatifs d’entreprises ayant les mêmes caractéristiques mais les unes étant aidées et les autres non aidées, selon un tirage au sort. Il est toutefois difficile de laisser au hasard l’attribution d’une aide, et ces expériences sont donc rares.

Il existe heureusement d’autres méthodes statistiques permettant de les remplacer, au prix d’une moindre fiabilité des résultats. Par exemple, si les aides sont réservées aux établissements situés dans une zone géographique précise, il est possible de mesurer leur efficacité en comparant l’évolution de l’emploi dans des échantillons d’établissements semblables situés à proximité mais d’un côté et de l’autre de la frontière de cette zone.

Les observations précédentes sont généralisables à beaucoup de politiques publiques. Leur efficacité n’est pas contrôlable à un niveau individuel mais statistiquement dans le cadre de procédures d’évaluation de ces politiques.


 

Cet argent creuse la dette publique et va d’abord aux actionnaires. Il faudrait au contraire soutenir l’emploi, la formation et l’environnement.

   Jean-Marc Durand, Membre de la commission économique du PCF

L’accélération de la crise de système ouvre une phase nouvelle de la crise du capitalisme monopoliste d’État qui se traduit par une mise à disposition des entreprises de montants croissants d’argent public au détriment du financement des politiques publiques et sociales. Le capital dans sa quête de rentabilité et alors que la production réelle stagne, voire décroît, est avide d’argent frais dont celui de l’État, pour assurer sa rentabilité. En 2023, le bouclier tarifaire, ce sera 43 milliards d’euros qui tomberont dans les poches de qui?

Quant aux aides publiques «traditionnelles» , une étude de la CGT publiée en octobre 2022 montre qu’elles représentent 157 milliards d’euros. Elles s’incarnent dans des exonérations de cotisations sociales et des niches fiscales. Ne sont pas prises en compte dans leur comptabilisation les «sommes déclassées», c’est-à-dire celles devenues la «norme fiscale» et des aides conjoncturelles comme celles pour l’énergie. Au total, leur montant dépasse allègrement les 200 milliards d’euros.

De loin le premier poste de dépenses de l’État, cet argent va aux actionnaires, infligeant une double peine aux ménages. Non seulement ils subissent une réduction de l’offre de services publics, mais ils ne constatent aucun effet réel sur la création d’emploi, et supportent une hausse de 3 points du taux de leurs prélèvements obligatoires entre 1995 et 2019, alors que celui des entreprises empruntait le chemin inverse. Cerise sur le gâteau, ces sommes dépensées à l’aveugle creusent la dette publique, alors que la création de richesse stagne.

L’enjeu est la création nouvelle de richesse pour financer les budgets publics et sociaux. 

Si un contrôle strict et démocratique des aides publiques aux entreprises est nécessaire en conditionnant ces aides à la création d’emploi et à des normes environnementales, en interdisant le versement de dividendes en cas d’aides reçues, cela sous le contrôle des salariés disposant de pouvoirs d’intervention et de sanction, c’est la stratégie de financement du développement des entreprises qu’il faut changer.

Déshabiller Pierre, c’est-à-dire le budget de la Sécurité sociale et celui de l’État, pour habiller Paul, c’est-à-dire soutenir les dividendes, constitue un cercle vicieux qui pousse au gaspillage financier au détriment de dépenses utiles et saines, et assèche la croissance.

L’enjeu est la création nouvelle de richesse pour financer les budgets publics et sociaux. C’est donc créer des emplois formés et bien rémunérés. Les entreprises ont besoin d’argent pour cela. N’est-ce pas le rôle des banques que de leur accorder des crédits? Mais un crédit sur de nouveaux critères proposant des taux abaissés jusqu’à zéro, voire en dessous, selon que cet argent soutient des investissements pour l’emploi, la formation de nouvelles productions écologiques. Cela, avec des pouvoirs nouvconomiste indépendante, RF Researcheaux d’intervention des salariés dans les gestions et des fonds pour l’emploi et la formation adossés à un pôle public bancaire et financier.


 

Combien? Pour quelle stratégie? Et avec quels résultats? Ces questions légitimes en matière de financement public n’ont aujourd’hui pas de réponse.

   Véronique Riches-Flores, Économiste indépendante, RF Research

Investissement, développement, exportation, recherche, transition environnementale, formation, emploi, Covid, guerre, inflation… le chapelet des aides publiques aux entreprises n’en finit pas de s’allonger. L’ensemble est-il efficace, le coût en vaut-il la chandelle et quel est le risque de détournement des fonds publics à des fins privées improductives? Le bilan est difficile à établir. Les aides Covid ont permis à des milliers d’entreprises de rester en vie et chaque cause prise isolément est défendable, et ce, plus encore par temps de guerre, militaire et commerciale, quand s’entremêlent défis économiques et enjeux géo­stratégiques d’indépendance et de souveraineté.

Ces constats n’exonèrent pas des questions légitimes que pose tout financement public: combien, quels objectifs et quels résultats pour la collectivité qui en porte le coût? Nul, même les plus spécialisés, ne sait pourtant répondre.

«Les aides ne donnent pas lieu à contrepartie, procédure d’évaluation, obligation de résultat, ni de remboursement. Les stratégies déployées ne sont donc jamais évaluées.»

Combien? Résultat d’un travail fastidieux, l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires) a récemment estimé à 150 milliards d’euros le total des aides aux entreprises en 2019, avant la crise sanitaire, donc, laquelle a enflé cette enveloppe à 240 milliards d’aides directes, hors prêt garanti par l’État (300 milliards) et dépenses fiscales, exonérations et crédits d’impôt pour 200 milliards environ, soit, pour ce seul poste, plus que la collecte de TVA de 2020 et 2021. Pour quelle stratégie? Sauf les limites, essentiellement concurrentielles, imparties par Bruxelles, aucun cadre ni aucune feuille de route susceptible de veiller ne serait-ce qu’à la cohérence des dispositifs empilés au fil du temps et à la protection contre le risque de lobbying n’a jamais existé. Avec quelle efficacité? Nul, encore, n’est capable de le dire, et pour cause: sauf très rares cas, les aides ne donnent pas lieu à contrepartie, procédure d’évaluation, obligation de résultat, ni de remboursement. Les stratégies déployées ne sont donc jamais évaluées. Ni les effets d’aubaine qu’elles provoquent dès lors que seules les entreprises dotées de structures spécialisées ont la capacité de les mettre à profit.

Le sens des aides de l’État, qui devrait être de servir la cause commune, d’instiller plus d’égalité entre les entreprises selon leur capacité à se financer ou de les aider à franchir des transitions utiles à la société s’est transformé en un gouffre financier aux retombées plus néfastes que bénéfiques. À l’heure où les enjeux stratégiques appellent des interventions grandissantes de l’État dans l’économie, il est grand temps de fixer les objectifs et conditions de l’aide publique, de sortir des écueils qui empêchent de faire la part des choses entre la sphère publique et privée. Que les entreprises soient soutenues est normal et impératif. Que les axes de priorité soient définis et les octrois conditionnés à une exigence de résultats, traçables et rendus publics, est d’autant plus nécessaire.


 

Le contrôle est nécessaire pour des raisons économiques et morales. En même temps, son excès peut aussi conduire à des effets néfastes.

 

    Pascal de Lima Chef économiste d’Harwell Management

Il n’y a pas si longtemps, Bruno Le Maire exhortait les entreprises à demander des aides à l’État dans le cadre du plan de relance d’un montant de 100 milliards d’euros. Crise ou pas: aides au développement, au maintien de l’emploi, à la formation professionnelle, au soutien à des filières, subventions, prêts, avances non remboursables, exonérations de cotisations sociales, allègements fiscaux sont légion. Près de 2 000 aides peuvent être recensées, mais rares sont les acteurs publics à exiger un suivi strict des fonds versés. Hors plan de relance et hors Covid, aujourd’hui, 140 milliards sont versés annuellement aux entreprises, deux fois le budget de l’éducation nationale, autant que les salaires versés chaque année aux fonctionnaires. Mais l’État, c’est l’argent du contribuable et la dette des prochaines générations. Le contrôle devient donc nécessaire, pour des raisons économiques et morales.

En 2001, une commission de contrôle avait été créée sous le gouvernement Jospin et sous la pression des communistes. Elle a été supprimée par la droite car considérée comme trop dirigiste. Pour les aides Covid, un comité de suivi a été créé ; pour les autres, aucun cadre unifié n’existe. Il y a des contrôles disparates et pas automatiques. Le Cice, par exemple, a été évalué: on sait que les 18 milliards annuels ont permis de créer ou de préserver 100 000 emplois. Mais le gouvernement Hollande en promettait 400 000. La Commission européenne va commencer de plus en plus à veiller au grain. Pour les plans de relance, elle a déboursé 40 milliards sous conditions: les projets financiers doivent respecter les critères de la transition verte et de la création d’emplois. En cas d’irrégularités, les États devront récupérer l’argent versé. Efficacité de la dépense, déficit oblige. Pour des raisons morales aussi. Pour rappel, Bridgestone (et d’autres) avait fermé son usine après avoir perçu 1,9 million d’euros de l’État. Immoral! Aucune législation nationale n’oblige à rembourser les aides. Les aides publiques ne sont conditionnées ni à l’interdiction de licencier, ni à l’obligation de rembourser, même en cas de licenciements!

«Aujourd’hui, 140 milliards sont versés annuellement aux entreprises, deux fois le budget de l’éducation nationale, autant que les salaires versés chaque année aux fonctionnaires.»

En même temps, l’excès de contrôle peut conduire à des effets néfastes, et c’est bien là le problème. Trop de conditionnalité limite la capacité d’entreprendre. La menace des pouvoirs publics en cas de «réajustement économique des effectifs» est un frein à l’attractivité des territoires. En fait, l’obstacle n’est pas juridique mais politique. Les collectivités locales et les régions sont en concurrence pour attirer les investissements: plus de conditionnalité, c’est moins d’attractivité.

Un juste équilibre doit donc être trouvé. L’efficacité de la dépense publique doit être renforcée. Il s’agit de remplacer la vision quantitative et comptable par une vision qualitative et sociale dans un fonctionnement régalien et social-démocrate de l’État. Des contrôles oui, mais aussi débattre en amont sur l’efficacité de la dépense publique et quelle dépense rendra les contrôles moins utiles puisque les projets seront conformes à une vision d’avenir pondérée et débattue.


 

   publié le 22 janvier 2023

Secret des affaires : la censure préventive du site Reflets levée en appel

Jérôme Hourdeaux sur www.mediapart.fr

La cour de Versailles a infirmé le jugement en référé du tribunal de commerce de Nanterre qui avait interdit aux journalistes de Reflets de publier de nouveaux articles utilisant des informations issues d’un piratage dont a été victime le groupe Altice de Patrick Drahi.

La cour d’appel de Versailles a annulé, jeudi 19 janvier, la décision du tribunal de commerce de Nanterre qui avait ordonné une censure préventive du site d’information Reflets demandée par le groupe Altice au nom du secret des affaires.

« Le secret des affaires ne peut être opposé aux journalistes de Reflets qui ont fait leur travail d’investigation », affirme l’arrêt, consulté par Mediapart, qui valide sans ambiguïté la série d’articles que le site d’information a continué à publier, malgré l’interdiction qui lui en avait été faite.

Cette censure préventive avait été ordonnée le 6 octobre dernier par le tribunal de commerce de Nanterre, saisi en référé par le groupe Altice. Au mois d’août, un groupe de pirates informatiques, baptisé Hive, avait réussi à s’introduire dans les serveurs du groupe présidé par Patrick Drahi, à copier les données et à y déposer un ransomware, ou rançongiciel, qui a chiffré l’intégralité des données.

Les hackeurs de Hive avaient également laissé un message réclamant le versement d’une rançon, fixée par la suite à 5 550 000 euros, en échange d’un logiciel permettant de déchiffrer les données.

La société de Patrick Drahi ayant refusé de payer la rançon, Hive avait mis en ligne, le 25 août, environ 25 % des données qu’il possède sur un « hidden service », un site internet non référencé et uniquement accessible via le logiciel Tor et un navigateur spécifique. La publication de ces données avait rapidement circulé sur les réseaux sociaux et, entre les 5 et 7 septembre, Reflets avait publié une première série de trois articles les exploitant.

Le 16 septembre, le groupe Altice avait saisi en référé le tribunal de commerce pour demander la suppression des articles au nom d’un « trouble manifestement illicite » que causerait leur publication. Il invoquait également un potentiel « dommage imminent » qui résulterait de la publication de nouveaux articles par Reflets, et demandait donc qu’il lui soit interdit d’exploiter plus avant les données piratées.

Parmi les faits caractérisant le « trouble manifestement illicite » et le « dommage imminent », Altice mettait en avant plusieurs arguments, comme le fait que Reflets se rendait complice de « recel de piratage de données », qu’il faisait le jeu des pirates en accentuant la pression pour payer la rançon ou encore que les publications étaient une infraction au « secret des affaires ».

Ce dernier argument avait suscité une vive émotion au sein du monde de la presse. Lorsqu’ils commettent des délits de presse, les journalistes relèvent en effet normalement de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse qui prévoit une procédure spécifique devant des magistrats spécialisés du tribunal judiciaire, et offrant certaines garanties.

Pour traîner Reflets devant le tribunal de commerce, le groupe Altice a eu recours à la loi relative à la protection du secret des affaires du 30 juillet 2018. Ce texte avait été à l’époque vivement contesté par les associations de défense de la liberté de la presse et par de nombreux journalistes et juristes qui pointaient justement son risque d’instrumentalisation.

Dans son jugement, le tribunal de commerce avait écarté tout « trouble manifestement illicite ». Mais il avait estimé que la publication de futurs articles par Reflets faisait peser sur Altice le risque d’un « dommage imminent », à savoir la violation de son secret des affaires.

« En conséquence », le juge des référés avait ordonné à Reflets « de ne pas publier […] de nouvelles informations, dont il n’est pas contesté qu’elles ont été obtenues illégalement par le groupe Hive, quand bien même ce dernier les aurait déjà mises en ligne ».

Reflets avait immédiatement interjeté appel, ainsi qu’Altice. Le groupe de Patrick Drahi demandait en effet que soit reconnu le « trouble manifestement illicite » et donc la suppression des articles, dont ceux que Reflets a continué à publier malgré la décision du tribunal de commerce.

Dans la partie de son arrêté consacrée au secret des affaires, la cour d’appel de Versailles prend soin de rappeler l’exception au bénéfice des journalistes inscrite à l’article L. 151-8 du Code de commerce. Celui-ci dispose en effet que le secret des affaires « n’est pas opposable lorsque son obtention, son utilisation ou sa divulgation est intervenue […] pour exercer le droit à la liberté d’expression et de communication, y compris le respect de la liberté de la presse ».

Le secret des affaires ne peut être opposé aux journalistes de Reflets qui ont fait leur travail d’investigation.

L’arrêt n’en conclut pas pour autant à une immunité générale des journalistes. Pour chaque passage incriminé par Altice, la cour a vérifié s’il correspondait bien à l’exercice du « droit à la liberté d’expression et de communication » tel que prévu par l’article L. 151-8 du Code de commerce. Et, à chaque fois, elle a conclu que c’était le cas. « Le secret des affaires ne peut être opposé aux journalistes de Reflets qui ont fait leur travail d’investigation », affirme-t-elle ainsi pour l’un d’eux.

La cour d’appel a également mené « un contrôle de proportionnalité […] entre les intérêts contradictoires qui se font face, d’une part ceux des journalistes, tenant de la liberté d’informer, d’autre part ceux d’Altice qui se dit fragilisée par les publications litigieuses ». « Il est d’abord relevé qu’aucun manque de fiabilité des informations publiées n’est rapporté », pointe l’arrêt.

Altice reprochait notamment à Reflets de donner trop de détails sur les moyens de consulter les données piratées, et sur les diverses utilisations frauduleuses qui pourraient en être faites. Or, « ces informations publiées relèvent d’un débat d’intérêt général justement parce que ces faits se multiplient et qu’il faut les connaître pour pouvoir s’en défendre », répond la cour.

Concernant le risque que la révélation de ces données ferait peser sur Altice, l’arrêt souligne que « pour toutes ces informations, le risque encouru est de même nature, avec ou sans les articles parus sur Internet, dès lors que ces données sont rendues publiques ».

La cour d’appel a par ailleurs refusé de se pencher sur les accusations de « recel de données piratées ». « Dans le cadre de la présente procédure, il n’est ni question de rechercher la responsabilité pénale » de Reflets « ni question, à l’inverse, d’accorder une immunité systématique aux journalistes », balaye l’arrêt.

Enfin, l’arrêt répond à l’accusation de « sensationnalisme » qu’Altice portait à l’encontre des articles de Reflets. « Le sensationnalisme allégué n’est illustré […] par aucun propos probant […] qui figurerait dans les articles litigieux, et ne ressort pas de la lecture des articles qui sont essentiellement factuels », affirme la cour d’appel.

En conséquence, la cour d’appel estime qu’Altice n’est ni victime d’un « trouble manifestement illicite » ni menacé par un « dommage imminent ». Elle refuse d’ordonner la suppression des articles publiés et de ne pas en publier des nouveaux. Enfin, elle condamne le groupe Altice à payer, au titre des frais de justice, 5 000 euros à Reflets et 2 000 euros au Syndicat national des journalistes (SNJ) qui s’était joint à la procédure.

Parallèlement à ce référé, le groupe Altice avait également lancé une demande de censure sur le fond. Celle-ci sera étudiée dans les mois à venir.

   publié le 21 janvier 2023

Parlement européen.
Qatargate ? Non, Marocgate

par Ignacio Cembrero sur https://orientxxi.info/

Le Maroc a confié la gestion de son réseau d’influence à son service secret extérieur, ce qui a suscité l’ouverture d’un débat au Parlement européen sur les allégations de corruption et d’ingérence étrangère de Rabat, alors même que l’institution s’apprête à voter pour la première fois depuis un quart de siècle une résolution critiquant la situation des droits humains dans ce pays.

À l’automne 2021, les 90 députés membres des commissions des affaires étrangères et du développement du Parlement européen ont dû, comme chaque année, choisir les trois candidats sélectionnés pour obtenir le prix Sakharov des droits de l’homme, le plus prestigieux de ceux que décernent les institutions européennes. Au premier tour sont arrivés ex aequo Jeanine Añez, l’ancienne présidente de la Bolivie, candidate présentée le parti d’extrême droite espagnol Vox au nom du groupe Conservateurs et réformistes, et l’activiste saharaouie Sultana Khaya, parrainée par Les Verts et le Groupe de gauche. La première des deux femmes purge une peine de prison dans son pays pour « terrorisme, sédition et conspiration » à la suite du coup d’État qui a mis fin à la présidence d’Evo Morales en novembre 2019. La deuxième était, en octobre 2021, depuis un an en réclusion à son domicile de Boujador (Sahara occidental) et affirme avoir été violée, ainsi que sa sœur, par les forces de l’ordre marocaines.

Pour départager les deux candidates, il a fallu revoter pour que l’une ou l’autre rentre dans la short list de trois sélectionné·es susceptibles de recevoir le prix. Tonino Picula, un ancien ministre socialiste croate, a alors envoyé un courriel urgent à tous les députés de son groupe, leur demandant de soutenir Jeanine Añez. Ce n’était pas une initiative personnelle. Il a précisé qu’il avait écrit ce courriel au nom de Pedro Marqués, député portugais et vice-président du groupe socialiste. Celui-ci agissait vraisemblablement à son tour sur instruction de la présidente du groupe, l’Espagnole Iratxe García. Añez est donc sortie victorieuse de ce deuxième tour de vote.

Les socialistes bloquent les résolutions sur les droits humains

Cet épisode illustre à quel point le Maroc a été, depuis des décennies, l’enfant gâté du Parlement européen. Socialistes, surtout espagnols et français, et bon nombre de conservateurs, ont multiplié les égards vis-à-vis de la monarchie alaouite. Alors que de nombreux pays tiers ont fait l’objet de résolutions critiquant durement leurs abus en matière de droits humains, le Maroc a été épargné depuis 1996. « Pendant de longues années, les socialistes ont systématiquement bloqué tout débat ou résolution en séance plénière qui puisse déranger un tant soit peu le Maroc », regrette Miguel Urban, député du Groupe de gauche.

Rabat n’a été épinglé que dans de très rares cas pour sa politique migratoire. Il a fallu que plus de 10 000 immigrés irréguliers marocains, dont 20 % de mineurs, entrent le 17 et 18 mai 2021 dans la ville espagnole de Ceuta, pour que le Parlement européen se décide à voter, le 10 juin 2021, une résolution appelant le Maroc à cesser de faire pression sur l’Espagne. L’initiative est partie non pas des socialistes ni des conservateurs, mais de Jordi Cañas, un député espagnol de Renew Europe (libéraux). Elle a obtenu 397 votes pour, 85 contre et un nombre exceptionnellement élevé d’abstentions (196). Parmi les abstentionnistes et ceux qui s’y sont opposé figuraient nombre de députés français.

Un réseau de corruption

Derrière la longue liste de votes favorables aux intérêts du Maroc, empêchant d’aborder les questions gênantes en matière de droits humains, ou sur des sujets plus substantiels comme les accords de pêche et d’association, il n’y a pas eu que le réseau de corruption que la presse appelle « Qatargate » alors que, chronologiquement, c’est davantage d’un « Marocgate » qu’il s’agit. Il y a eu d’abord ces idées répandues entre eurodéputés que le voisin du Sud est un partenaire soucieux de renforcer ses liens avec l’Union européenne ; qu’il est en Afrique du Nord, et même dans le monde arabe, le pays le plus proche de l’Occident et celui dont les valeurs et le système politique ressemblent davantage à une démocratie.

Nul besoin donc, apparemment, de mettre en place un réseau de corruption quand la partie était pratiquement gagnée d’avance. C’est pourtant ce que le royaume a fait depuis une douzaine d’années d’après les fuites sur l’enquête menée depuis juillet 2022 par le juge d’instruction belge Michel Claise, spécialisé dans la criminalité financière, et publiées par la presse belge et italienne depuis la mi-décembre. « Le Maroc ne se contentait pas de 90 %, il voulait les 100 % », expliquent, en des termes identiques, les députés espagnols Miguel Urban, du Groupe de gauche, et Ana Miranda, des Verts.

L’engrenage du Marocgate est né en 2011 quand s’est nouée la relation entre le député européen socialiste italien Pier Antonio Panzeri et Abderrahim Atmoun, député marocain du parti Authenticité et modernité, fondé par le principal conseiller du roi Mohamed VI, et coprésident de la commission parlementaire mixte Maroc-UE jusqu’en juin 2019. Cette année-là il fut nommé ambassadeur du Maroc à Varsovie.

Révélations de Wikileaks

Les révélations de ce que l’on a appelé le Wikileaks marocain révèleront, fin 2014, à quel point les autorités marocaines apprécient Panzeri. Des centaines de courriels et de documents confidentiels de la diplomatie marocaine et du service de renseignements extérieurs (Direction générale d’études de documentation) ont alors été diffusés sur Twitter par un profil anonyme qui se faisait appeler Chris Coleman. On sait aujourd’hui qui se cachait derrière cet anonymat : la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Les services secrets français se vengeaient ainsi de plusieurs coups bas que leur avaient infligés leurs collègues marocains, à commencer par la divulgation par Le 360, un journal proche du palais, du nom de leur cheffe d’antenne à Rabat.

Dans ces câbles diplomatiques marocains, Panzeri est décrit comme « un allié pour combattre l’activisme grandissant des ennemis du Maroc en Europe ». Il a occupé, pour cela, des postes clefs au Parlement, comme celui de président de la délégation pour les relations avec les pays du Maghreb et de la sous-commission droits de l’homme. Selon l’enquête du juge Claise, Panzeri a impliqué son ex-femme et sa fille, mais surtout Eva Kaili, vice-présidente socialiste du Parlement européen, et Francesco Giorgi, qui fut son assistant parlementaire et qui était en couple avec la députée grecque. Il a été le premier à avouer, lors d’un interrogatoire en décembre 2022, qu’il travaillait pour le Maroc. Il a signé mardi 17 janvier un mémorandum avec le procureur fédéral (en vertu de la loi sur les repentis) dans lequel s’engage à faire « des déclarations substantielles, révélatrices, sincères et complètes » dans le cadre de l’enquête pour corruption.

La justice belge a aussi demandé la levée de l’immunité parlementaire de deux autres socialistes, le Belge Marc Tarabella, et l’italien Andrea Cozzolino. Ce dernier avait partiellement pris le relais de Panzeri dans les deux organes qu’il présidait. Il s’était aussi montré très actif, tout comme Eva Kaili, au sein de la commission d’enquête parlementaire sur Pegasus et autres logiciels espions qui concerne de près le Maroc. « Kaili a cherché à freiner l’enquête sur le logiciel Pegasus », a affirmé, le 19 décembre, Sophie in’t Veld, la députée néerlandaise qui a rédigé le rapport préliminaire sur ce programme informatique d’espionnage, dans une interview au journal italien Domani.

L’« équipe Panzeri », qui compterait d’autres membres non encore dévoilés, aurait reçu 50 000 euros pour chaque amendement anti-Maroc torpillé, selon le quotidien belge De Standaard. La somme semble modeste en comparaison de celles supposément versées par Ben Samikh Al-Marri, ministre d’État du Qatar, pour améliorer l’image du pays qui s’apprêtait à accueillir la Coupe du monde de football à Doha. L’essentiel du million et demi d’euros en liquide saisi par la police fédérale belge lors des perquisitions effectuées à la mi-décembre proviendrait de l’émirat. Il s’est apparemment servi du réseau constitué par Panzeri. Celui-ci a continué à fonctionner après sa défaite aux élections européennes de 2019. Pour ce faire le député battu a d’ailleurs fondé une ONG bidon à Bruxelles, Fight Impunity.

En marge des bribes de l’enquête publiées par la presse, Vincent Van Quickenborne, le ministre belge de la Justice, a laissé entrevoir l’implication du Maroc dans ce réseau, le 14 décembre, sans toutefois le nommer. Il a fait allusion à un pays qui cherchait à exercer son influence sur les négociations de pêche menées par l’UE, or c’est avec le Maroc que la Commission a signé son plus gros accord, et sur la gestion du culte musulman en Belgique. Les immigrés marocains constituent la plus importante communauté musulmane en dans ce pays.

Passage de relais aux services

En 2019, Abderrahim Atmoun, l’homme politique marocain devenu ambassadeur, est passé au second plan. La DGED, le service de renseignements marocain à l’étranger, a pris le relais et commencé à chapeauter directement le réseau Panzeri, d’après les informations recueillies par la presse belge. Concrètement, c’est l’agent Mohamed Belahrech, alias M 118, qui en a pris les rênes. Panzeri et Cozzolino auraient d’ailleurs voyagé séparément à Rabat pour y rencontrer Yassine Mansouri, le patron de la DGED, le seul service secret marocain qui dépend directement du palais royal.

Belahrech n’était pas un inconnu pour les services espagnols et français. Sa femme, Naima Lamalmi, ouvre en 2013 l’agence de voyages Aya Travel à Mataró, près de Barcelone, selon le quotidien El Mundo. On le revoit après à Paris, en 2015, où il réussit à être le destinataire final des fiches « S », de personnes fichées pour terrorisme, qui passent entre les mains d’un capitaine de la police aux frontières en poste à l’aéroport d’Orly, selon le journal Libération.

L’intrusion des espions marocains dans les cercles parlementaires bruxellois attire rapidement l’attention des autres services européens. Vincent Van Quickenborne a confirmé que l’investigation a été menée, au départ, par la Sûreté de l’État belge, le service civil de renseignements, avec des « partenaires étrangers ». Puis le dossier a été remis, le 12 juillet 2022, au parquet fédéral. Il Sole 24 Ore, quotidien économique italien, précise que ce sont les Italiens, les Français, les Polonais, les Grecs et les Espagnols qui ont travaillé d’arrache-pied avec les Belges.

Ces derniers ont, tout comme les Français, des comptes à régler avec les Marocains. En 2018 ils avaient déjà détecté une autre opération d’infiltration de la DGED au Parlement européen à travers Kaoutar Fal. Ce fut le député européen français Gilles Pargneaux qui lui a ouvert les portes de l’institution pour organiser une conférence sur le développement économique du Sahara occidental. Elle a finalement été expulsée de Belgique en juillet de cette année, car elle constituait une « menace pour la sécurité nationale » et collectait des « renseignements au profit du Maroc », selon le communiqué de la Sûreté. En janvier 2022, il y a eu une autre expulsion : celle de l’imam marocain Mohamed Toujgani, qui prêchait à Molenbeek (Bruxelles). Il cherchait, semble-t-il, à mettre la main sur les communautés musulmanes de Belgique pour le compte de la DGED.

Si le réseau Panzeri avait fonctionné correctement au service du Maroc du temps où il était en apparence géré par Abderrahim Atmoun, quel besoin de recourir il y a quatre ans aux hommes de l’ombre pour le piloter au risque d’ameuter des services européens ? Aboubakr Jamai, directeur du programme des relations internationales de l’Institut américain universitaire d’Aix-en-Provence, ose une explication : « Les services secrets sont enhardis au Maroc ». « La diplomatie y est menée par le contre-espionnage et d’autres services intérieurs. L’État profond, le makhzen, est aujourd’hui réduit à sa plus simple expression : son expression sécuritaire ». Et cette expression manque de tact quand il s’agit de mener la politique étrangère du royaume. Le ministre marocain des affaires étrangères Nasser Bourita a, lui, un autre point de vue sur le scandale dont pâtit le Parlement. Son pays subit un « harcèlement et des attaques médiatiques multiples (…) qui émanent de personnes et de structures dérangées par ce Maroc qui renforce son leadership », a-t-il affirmé, le 5 janvier à Rabat, lors d’une conférence de presse avec Josep Borrell, le haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères. Celui-ci n’a pas hésité à exprimer en désaccord : « Nous sommes préoccupés par ces événements rapportés par la presse ». Ils sont inquiétants et les accusations sont graves. La position de l’UE est claire : il ne peut y avoir d’impunité pour la corruption. Tolérance zéro.

Les propos de Borrell ne faisaient qu’anticiper un autre changement de ton, celui du Parlement européen. La conférence des présidents de groupes parlementaires a donné son accord, le 12 janvier, à ce que soit soumise à la séance plénière du 19 une résolution réprobatrice sur la liberté de presse au Maroc et les journalistes qui y sont emprisonnés, surtout les trois plus influents, Omar Radi, Souleiman Raissouni et Toufiq Bouachire. Ce sera la première fois, depuis plus d’un quart de siècle, que sera voté dans l’hémicycle un texte critique sur le premier partenaire arabe de l’UE qui ne concerne pas sa politique migratoire. Il a été précédé, le mardi 17, d’un autre débat, aussi en séance plénière, sur les « Nouveaux développements des allégations de corruption et d’ingérence étrangère, y compris celles concernant le Maroc ». Le temps de l’impunité semble terminé pour le Maroc.

   publié le 20 janvier 2023

Hôpitaux, écoles, universités : « Il ne s’agit plus d’une lente dégradation, on arrive à un point de rupture »

par Nils Hollenstein sur https://basta.media/

Alors que l’hôpital, l’école, les transports sont à bout, Lucie Castets, co-porte-parole du collectif « Nos services publics », alerte sur l’état alarmant du secteur public et esquisse des solutions concrètes pour sortir de l’impasse. Entretien.

Basta! : La Poste a acté début janvier la fin du timbre rouge. Est-ce pour vous un nouveau révélateur de la dégradation de ce service public ?

Lucie Castets : On constate que la logique de rentabilité prend parfois le pas sur des logiques de service public. On entend très bien que le maintien d’un timbre rouge, qui comporte des contraintes en matière de délai de délivrance du courrier, ça coûte cher. Mais cela ne doit pas être la seule considération à prendre en compte lorsqu’on décide du maintien ou non d’une politique. Sinon, par exemple, et c’est ce qui arrive, on supprime des lignes de train et on ferme des lits dans les hôpitaux.

Quels sont les autres secteurs du service public qui se dégradent particulièrement selon vous ?

Lucie Castets : Un des domaines où c’est le plus flagrant, c’est la santé. N’importe quelle personne qui se rend aux urgences peut voir à quel point la situation est délétère. Le personnel de santé fait face à des conditions de travail inacceptables. C’est le cas dans de nombreux secteurs du service public.

« On n’arrive plus à recruter des fonctionnaires. Il y a énormément de places vacantes dans tous les domaines du service public »

Cette situation s’illustre aussi par le fait qu’on n’arrive pas à recruter des fonctionnaires. Il y a énormément de places vacantes dans tous les domaines du service public, avec de moins en moins de personnes qui se présentent aux concours de la fonction publique. Pour vous donner un chiffre : on avait en moyenne pour les concours du services public 15 candidats pour une place en 1997 contre six candidats pour une place l’année dernière.

Ça s’explique assez facilement par d’une part des rémunérations qui ne sont pas attractives et d’autre part des conditions de travail dont on sait qu’elles sont extrêmement difficiles. C’est un cercle vicieux : si vous savez que les conditions de travail sont dures, vous ne postulez pas et les agents déjà en poste se retrouvent dans une situation encore plus dure parce qu’ils doivent faire le travail de plusieurs personnes. C’est vrai à l’hôpital, mais aussi à l’école.

Est-ce qu’on ne va pas arriver à un point de rupture ?

Lucie Castets : Cela s’est progressivement étiolé et on arrive en effet à un point de rupture. Par exemple, à l’école, on voit la qualité de l’enseignement se dégrader, il y a de moins en moins de mixité sociale. Les gens favorisés mettent de plus en plus leurs enfants dans des écoles privées.

« A l'hôpital, la conséquence, ce sont des gens qui peuvent mourir parce qu’ils sont soignés dans de moins bonnes conditions »

Les indicateurs sont malheureusement encore plus manifestes à l’hôpital public. La conséquence, ce sont des pertes de chance, c’est-à-dire que des gens peuvent mourir parce qu’ils sont soignés dans de moins bonnes conditions ou pas pris en charge assez vite. Je pense qu’on arrive là au point de rupture que vous mentionnez, dans un pays où le système de santé a longtemps été une référence internationale. Il ne s’agit plus simplement d’une lente dégradation.

Le collectif « Nos services publics », dont vous êtes l’une des cofondatrices, a été lancé en 2021. Pourquoi avoir décidé de constituer ce groupe ?

Lucie Castets : L’idée est née du constat que tous les services publics se détériorent, mais aussi du constat paradoxal que le rôle de l’État et des collectivités territoriales n’a jamais été aussi décisif alors que la défiance envers les institutions publiques est très forte. Face au changement climatique, on pense que le rôle d’organisation de l’État et des collectivités est majeur et que les besoins, notamment en investissements publics, seront très importants. Sans la puissance publique, sans des agents publics bien formés, bien traités et motivés, on ne saura pas organiser l’adaptation et la lutte contre le réchauffement.

« Sans des agents publics bien formés, bien traités et motivés, on ne saura pas organiser la lutte contre le réchauffement climatique »

Le collectif est essentiellement composé d’agents publics. On parle de l’intérieur du service public. L’idée, c’était que nous ne sommes pas élus, mais que nous avons quand même un devoir qui est celui de servir au mieux le public et de répondre aux besoins des gens. À notre sens, notre parole est importante pour décrire le fonctionnement, mais aussi les dysfonctionnements des services publics.

Est-ce principalement la baisse des dépenses publiques qui occasionne ces dysfonctionnements et cette dégradation ?

Lucie Castets : Pour nous, il y a deux raisons principales qui sont très liées. La première correspond à une tendance de long terme. Les gouvernements successifs ont progressivement imposé des instruments de finances publiques qui encadrent très strictement les niveaux de dépenses et l’évolution du nombre d’agents publics. On a ce qu’on appelle des « plafonds d’emploi » par ministère et des normes renforcées en matière de dépenses publiques. On pilote avec le prisme de la dépense, pas du besoin. Par exemple, dans la santé, ce qu’on appelle l’Ondam [Objectif national de dépenses d’assurance maladie, ndlr] fixe un plafond pour les dépenses de santé.

Qui ne peut pas être dépassé ?

Lucie Castets : Qui n’est pas censé être dépassé. Et ça conduit à des aberrations. Parfois, vous avez une nouvelle mission à remplir et vous ne pouvez pas le faire parce que vous n’avez pas assez d’agents en interne. Donc, vous faites appel à un cabinet de conseil qui coûte beaucoup plus cher. C’est absurde et contradictoire.

La deuxième raison est plus d’ordre culturel ou sociologique. C’est ce qu’on appelle dans notre collectif « une petite pensée magique ». C’est l’idée selon laquelle le privé fonctionnerait mieux par nature que le public et qu’il serait donc important de rationaliser la taille de l’État en la réduisant à des missions « absolument nécessaires ». Mais en réalité, on ne définit pas ce que c’est la mission nécessaire. Et force est de constater que ces doctrines-là ont conduit à réduire des pans entiers de service public ou à en détériorer l’efficacité.

Les services publics fonctionnaient-ils mieux « avant » ?

Lucie Castets : Notre revendication n’est pas de dire « il faut absolument restaurer ce qui existait avant, car c’était parfait ». On dit simplement qu’il faut revenir sur les règles de finances publiques qui sont aujourd’hui extrêmement contraignantes et donc les assouplir. Il faut se redonner les moyens d’avoir un service public qui répond aux besoins des gens.

« Nous ne disons pas qu’il ne faut rien changer, il y a beaucoup d’efforts à faire en matière de simplification »

Nous ne disons pas qu’il ne faut rien changer par rapport à ce qui était fait avant. Il y a notamment beaucoup d’efforts à faire en matière de simplification de la bureaucratisation et il faut une gouvernance qui fasse plus confiance aux agents publics. Ce n’est pas un discours passéiste ou réactionnaire. Nous revendiquons plutôt de nous donner les moyens, et une fois qu’on a les moyens, on réfléchit à comment faire fonctionner tout ça pour répondre aux besoins des citoyens. Il y a d’ailleurs des besoins qui évoluent beaucoup. Nous avons par exemple une population vieillissante, il faudra s’y adapter.

Votre collectif a publié une étude sur la plateforme Parcoursup, dont le processus d’affectation commence ce 18 janvier. Vous parlez d’une « génération en attente ». Pourquoi ?

Lucie Castets : C’est tout simplement lié au fonctionnement de Parcoursup. Les vœux d’affectation ne sont plus classés [comme sur l’ancienne plateforme Admission post-bac, ndlr]. Donc, tant que ceux qui sont mieux classés que vous par les établissements n’ont pas donné leur réponse dans le système, vous devez attendre. Ça crée énormément de frustrations.

Par ailleurs, on peut douter de la qualité de l’appariement entre les vœux et l’affectation finale. D’une part, on ne sait pas le mesurer puisque comme vous ne classez plus vos vœux, on ne sait pas si vous auriez préféré avoir le vœu numéro un ou numéro dix. D’autre part, parce qu’on ne peut pas interroger tous les élèves post-affectation.

Je pense qu’il faut revoir les algorithmes de Parcoursup, qui ne fonctionnent pas en l’état. Par ailleurs, il faut donner plus de moyens à l’enseignement supérieur pour ouvrir plus de places à l’université et éviter une telle situation.

On revient toujours à la question des moyens. Est-ce la solution centrale ?

Lucie Castets : C’est une solution indispensable, mais pas suffisante. Il faut se donner davantage de moyens pour avoir un service public de qualité dans tous les secteurs. Cela passe notamment par la rémunération des agents publics. Si vous ne changez pas durablement la rémunération des personnels de santé, par exemple, les gens ne vont pas venir dans le métier pour recevoir une prime de 100 euros de temps en temps. On a oublié très rapidement la question des premiers de corvée. Après le Covid, on s’était quand même rendu compte qu’il y avait des métiers socialement plus utiles que d’autres et que paradoxalement c’était probablement ceux qui étaient le moins bien rémunérés. C’est ça qu’il faut changer.

Toutefois, ce n’est pas qu’une question de rémunération. C’est une question globale de valorisation des agents et d’attractivité de la fonction publique. Les moyens matériels sont aussi un enjeu. Des écoles qui s’effondrent, un hôpital public avec la queue pour faire un scanner, ce n’est pas acceptable.

« La raison principale qui motive les gens à rejoindre le service public, c’est de servir l’intérêt général »

Il faut aussi davantage faire confiance aux gens qui sont sur le terrain. Aujourd’hui, les agents publics doivent justifier en permanence de ce qu’ils font. Cela crée beaucoup de bureaucratie et donne un service public de moindre qualité.

Avec son nouveau projet de réforme des retraites, le gouvernement souhaite supprimer certains régimes spéciaux des agents publics. Garder ces régimes spéciaux est-il pour vous un moyen de redonner de l’attractivité ?

Lucie Castets : Quand nous avons réalisé notre étude sur la crise de sens des agents du service public, nous avons constaté que la raison principale qui motive les gens à rejoindre le service public, c’est de servir l’intérêt général. Ce n’était pas l’emploi à vie ou les conditions de rémunération.

Ce résultat est très loin des caricatures qu’on entend souvent de « tu deviens fonctionnaire parce que c’est la bonne planque ». Je ne pense pas que les gens rejoignent tel service public ou parapublic parce qu’il y a un régime de retraite spécial. Donc, je ne dirais pas que c’est un enjeu d’attractivité.

Quelles autres pistes d’amélioration concrètes voyez-vous pour l’avenir du service public ?

Lucie Castets : Ce qui est notable, c’est qu’on ne parle jamais du service public en termes d’objectifs. Jamais on n’entend des ministres dire « j’aime le service public ». On a quasiment jamais de pub pour le recrutement de fonctionnaires non plus. On en a quelques-unes pour l’armée ou pour l’administration pénitentiaire, mais pas de campagne qui valorise d’autres types d’agents ou le service public en tant que tel. Pour nous, c’est l’illustration d’un manque total de vision sur le rôle de l’État et ça joue aussi sur le consentement à l’impôt, pourtant déterminant pour financer des services publics qui fonctionnent bien.

Mais les gens voient aussi que les grandes entreprises bénéficient de baisses d’impôt et trouvent peut-être injuste qu’eux contribuent à financer les services publics ?

Lucie Castets : Je partage totalement votre réflexion. Il y a un manque de progressivité du système fiscal, qu’il faudrait réformer. Quand vous êtes de la classe moyenne, vous vous retrouvez à payer quasiment autant d’impôts, proportionnellement à vos revenus, que les gens très riches. Notamment parce qu’ils ont plein de dispositifs d’optimisation et des revenus qui ne sont pas des revenus du travail, mais plutôt des revenus du capital. Je comprends que ça soit de nature à renforcer la méfiance envers l’impôt.

Mais je pense que c’est important que les gens comprennent que si on baisse les impôts, demain, il y a beaucoup de choses auxquelles ils n’auront plus accès. Je pense que beaucoup de gens prennent comme acquis le fait que quand on va aux urgences, on nous soigne. Pour moi, le cœur de la question, c’est le renforcement du consentement à l’impôt. Ça va de pair avec le discours qu’on a sur le rôle de l’État. On va avoir massivement besoin de l’État pour planifier la transition écologique et j’espère que cela va participer à la diffusion de messages plus positifs sur le service public.

 

   publié le 19 janvier 2023

Trois ans après Lubrizol, un incendie ravage un entrepôt de batteries au lithium près de Rouen 

Marion d'Allard sur www.humanite.fr

Ce lundi, à Grand-Couronne, les flammes ont détruit un hangar de stockage de l’entreprise Bolloré Logistics. L’immense panache de fumée toxique inquiète les riverains alors que la préfecture minimise l’ampleur du risque sanitaire.

Ce lundi, peu après 16 heures 30, ordre a été donné d’évacuer le site Bolloré Logistics de Grand-Couronne, au sud-ouest de Rouen. En cause, un incendie dans trois unités de stockage, renfermant quelque 12 000 batteries automobiles au lithium, des pneus, des palettes et des textiles. Ce mardi, Pierre-André Durand, préfet de Seine-maritime, affirmait que l’incendie « maitrisé », ne présentait « aucun risque pour la population », et ce, malgré «quelques foyers résiduels en cours de refroidissement». « Il n’y a pas de blessés, pas de victimes et pas de destruction voisine », poursuivait-il.

Reste qu’un peu plus de trois après l’incendie du l’usine de produits chimiques Lubrizol, située à peine une dizaine de kilomètres plus au Nord, les riverains redoutent la recrudescence de ce genre d’incidents. D’autant que si contrairement à Lubrizol, le site de Bolloré Logistics n’est pas classé Seveso (qui identifie les emprises industrielles à “hauts risques”), « les incendies de batteries lithium sont très polluants” et peuvent être “graves pour la santé », explique Paul Poulain, expert en risques industriels, interrogé par l’AFP. En somme, résume Gérald Le Corre, responsable santé et travail à la CGT, « ce n’est pas parce que le site Bolloré n’est pas classé Seveso que les fumées de l’incendie ne sont pas toxiques, cancérogènes et dangereuses pour la santé des pompiers, des riverains, des travailleurs ». Dans un tel contexte, le syndicaliste « exige la transparence complète », notamment via la publication « sans délai (…) de la nature des produits partis en fumées, des résultats de toutes les analyses réalisées en lien avec l’incendie », mais également « des documents de Bolloré concernant le risque incendie dont les rapports de visite de son assureur ». Mais pas seulement. La CGT, qui déplore, une nouvelle fois qu’aucun registre départemental n’existe sur les cas de cancer et de malformations demande « la mise en place d’un suivi médical pour l’ensemble des riverains et travailleur.e.s exposés dont les pompiers, en commençant par la mise en œuvre immédiate de prélèvements urinaires et sanguins conservatoires.»

En ce qui concerne les riverains, plusieurs élus locaux sont montés au créneau, dénonçant le manque de prévention et l’alerte tardive. « Beaucoup d’habitants n’ont pas reçu de SMS d’alerte », déplore par exemple Alma Dufour, député LFI de Seine-Maritime. Ce système, mis en place suite à l’incendie de Lubrizol reposant sur le volontariat. Mais « la sirène d’alarme n’a pas retenti non plus », poursuit l’élue, qui rapporte le témoignage de « plusieurs personnes qui étaient dehors et exposées à l’épaisse fumée de l’incendie pendant plusieurs minutes, voire, dizaines de minutes ». Sur la même ligne que la CGT, Alma Dufour qui « dénonce le fait que les habitants de la Métropole de Rouen soient toujours victimes du manque d’information et de l’absence de prise au sérieux des risques d’exposition à des substances chimiques dangereuses en combustion », demande la transparence sur cette affaire.

La préfecture a assuré que « tous les résultats » d’analyses seraient publiées. Le procureur de la République de Rouen, pour sa part, a annoncé l’ouverture d’une enquête « afin de déterminer les causes de l’accident et de savoir si l’incendie est volontaire ou non ».


 


 

 

 

Pollution : l’usine brûle, l’État rassure

Jade Lindgaard sur www.mediapart.fr

À Grand-Couronne, au sud de Rouen, un grave incendie a dévasté un entrepôt stockant des produits toxiques, notamment pour Bolloré Logistics. La préfecture s’est empressée de nier les risques, en dépit des rapports d’expertises sur la dangerosité du sinistre.

Malgré les flammes, la noirceur de la fumée et la taille de son panache, allongé sur sept kilomètres, il n’aura fallu que 3 h 20 à la préfecture de Seine-Maritime, lundi 16 janvier, pour écarter l’idée d’une menace. À Grand-Couronne (Seine-Maritime), un grave incendie a ravagé un entrepôt de Bolloré Logistics, stockant 12 250 batteries au lithium, à proximité de 70 000 pneus, eux aussi partis en fumée. 

Dans cette commune du sud de Rouen et dans la métropole normande, l’odeur de brûlé et la vue de la fumée ont aussitôt ravivé le traumatisme de Lubrizol, cette usine d’huiles de moteur détruite en 2019 par un violent sinistre. Des images spectaculaires ont rapidement circulé sur les réseaux sociaux.

Le feu se déclare lundi après-midi, à 16 h 30, selon la préfecture. À peine trois heures plus tard, à 19 h 52, elle publie sur son compte Twitter un message annonçant qu’« aucun élément particulier préoccupant » n’a été mesuré par les pompiers. À 0 h 45, elle communique un nouveau point de la situation : « À ce stade, aucun risque particulier n’a été identifié. » À 8 heures le lendemain matin, même message : « À ce stade, aucun risque particulier n’a été identifié. » Mardi 17 janvier à 19 heures, plus de 24 heures après le début de l’incendie, le bilan est toujours aussi rassurant : les mesures prises dans l’environnement par les pompiers « n’ont pas montré de risques pour la population dans le département ».

Pourtant, le lithium et les pneumatiques font partie des produits émettant des « substances toxiques » en cas d’incendie recensées par l’Ineris, l’expert public sur la maîtrise des risques industriels. Dans un rapport publié en janvier 2022, à la suite des graves incendies de Lubrizol et de Notre-Dame-de-Paris, consultable en ligne, on voit que lors d’essais, la combustion de batteries au lithium et de pneumatiques dégage des composés organiques volatiles (COV), substances dont les formes les plus nocives sont cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques. Des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), qui à haute dose sont des irritants aux effets neurotoxiques, sont également mesurés, ainsi que des particules fines, dont les effets délétères sur la santé sont bien connus.

Concernant les batteries au lithium, le rapport s’appuie notamment sur un article scientifique expliquant que de « grosses quantités d’acide fluorhydrique peuvent être générées » ainsi que du fluorure de phosphoryle, substances dangereuses pour la santé humaine. Sur le sujet spécifique des incendies de batteries au lithium, encore mal connu, un autre document d’expertise publique est facilement disponible : une note de l’organisme de référence sur l’expertise de la santé au travail, l’INRS, indique qu’en cas d’incendie ou d’explosion, « un dégagement de gaz potentiellement toxiques et corrosifs » est à craindre.

Pour Paul Poulain, expert en sécurité industrielle, et auteur de Tout peut exploser (2021), ces informations auraient dû « faire respecter le principe de précaution le temps de l’incendie, par exemple en demandant aux gens de se confiner pour éviter de respirer des produits toxiques »

Pour Gérald Le Corre, inspecteur du travail, responsable santé-travail à la CGT, et membre du Collectif Lubrizol, la façon dont la préfecture a communiqué sur l’incendie de Bolloré Logistics marque « un recul par rapport à ce qui s’est passé en 2019 au moment de l’accident de Lubrizol ». Selon lui, « aucune leçon n’a été tirée : les pneus sont les produits qui dégagent le plus de HAP lorsqu’ils brûlent. Un feu industriel émet des produits potentiellement cancérogènes. Comment peut-on dire qu’il n’y a pas de risques ? C’est une banalisation des feux industriels ».

Une manifestation est appelée lundi 23 janvier à Rouen « pour obtenir justice, transparence et une meilleure protection ».

Sollicitée par Mediapart, la préfecture de Seine-Maritime assure que « compte tenu de l’ensemble des connaissances » sur la nature des produits enflammés et des premières mesures réalisées sur le site par les pompiers, qui ont été « obtenues très rapidement », « il a été possible d’indiquer qu’il n’y avait pas de risque particulier pour la population et, partant, pas à actionner de mesures d’évacuation ni même de confinement ».

Le SDIS a notamment réalisé des mesures d’acides chlorhydrique et fluorhydrique et en ont détecté la présence « au plus près du foyer uniquement ». Des prélèvements dans l’air à proximité immédiate et lointaine du lieu du sinistre n’ont pas montré leur présence, vraisemblablement en raison de la grande quantité d’eau déversée et de l’effondrement du bâtiment, qui a rabattu les polluants au sol.

Mais « où ont été placées les balises de mesure des pompiers ? », demande Paul Poulain, au vu de la hauteur impressionnante du panache de fumée, monté jusqu’à 2 400 mètres dans le ciel. Elles ont été « posées au sol ou sur des éléments en hauteur, à chaque fois que cela a été possible (sur des tables, sur un toit) », répond la préfecture. Les outils de mesure ont été disposés « au droit du panache » donc en dessous, « là où se situent les populations », précisent les services de l’État.

Mardi soir, 24 heures après le début de l’incendie, les résultats des mesures des balises ont été mis en ligne sur le site de la préfecture. Ont été recherchés les pourcentages d’oxygène, la concentration de monoxyde de carbone, et le sulfure d’hydrogène. Mais « pas les HAP ni les métaux lourds », signale Annie Thébaud-Mony, directrice de recherche à l’Inserm, et porte-parole de réseaux citoyens de lutte pour la santé contre les risques industriels.

Les pneus synthétiques comprennent pourtant « une kyrielle de substances chimiques », explique la chercheuse, qui alerte aussi sur le problème de la localisation des mesures : « Avec la pluie, la pollution a dû retomber en taches de léopard, de façon éparse. » Après l’incendie de Lubrizol en 2019, des traces d’hydrocarbures avaient été retrouvées dans le lait de femmes allaitantes. « Il faudrait une vraie information pour les riverains, une cartographie fine de balises de prélèvement 24 heures sur 24 sur plus de polluants. Et des analyses d’urine chez les pompiers. »

L’association Robin des bois a annoncé déposer plainte contre X, notamment pour exploitation non conforme d’une installation classée ayant dégradé substantiellement la qualité de l’air, du sol et de l’eau. « Les poursuites devront déterminer les responsabilités respectives de Bolloré Logistics et des autres parties prenantes, du propriétaire du site et des producteurs et détenteurs des déchets et des marchandises », explique-t-elle dans un communiqué.

Autre question : pourquoi la préfecture n’a-t-elle pas enclenché le signal FR-Alert, un système de communication permettant d’envoyer des messages dans tous les téléphones mobiles par ondes radio (technique dite du « cell broadcast ») ?

« C’est une occasion en or manquée, regrette Johnny Douvinet, enseignant-chercheur à l’université d’Avignon, et qui conseille le ministère de l’intérieur à ce sujet. Vu l’événement (l’incendie), la nature de ce qui a brûlé (des pneus et des batteries de lithium) et les consignes (évitez le secteur), on aurait pu s’attendre au déclenchement de notifications d’alertes sur les téléphones des individus situés autour du site. Il y a vraiment besoin d’associer information et alerte, surtout quand un incendie prend de l’ampleur. C’est une fausse idée de penser que cela va créer de la panique. »

D’après les résultats de ses recherches, en milieu urbain, le « taux d’alertabilité », c’est-à-dire la part de la population qui reçoit le message par FR-Alert, peut atteindre 95 %. Alors que l’envoi par SMS ne permet de toucher que 2 à 3 % des habitant·es – qui doivent faire l’effort de s’abonner. Lundi soir vers 18 h 30, la métropole de Rouen a envoyé un texto appelant à éviter le lieu du sinistre.

Pourtant, la préfecture de Seine-Maritime a formé ses agent·es à FR-Alert, doté d’un budget de 50 millions d’euros dans le cadre du plan France Relance. Dans un communiqué, elle a précisé n’y avoir pas fait appel car la situation ne représentait pas de « péril imminent »

   publié le 18 janvier 2023

La doctrine antisyndicale de Macron

Denis Sieffert  sur www.politis.fr

Emmanuel Macron ne veut pas seulement « sa » réforme des retraites. Il veut, en arrière-plan de cette bataille, instituer un autre ordre social : dépolitiser les syndicats.

Laissons aux candides l’illusion vertueuse. Non, Emmanuel Macron ne veut pas sauver un système qu’il sait n’être pas en péril. Et si tel était vraiment son objectif, il aurait bien d’autres solutions que le report de l’âge de la retraite.

Malheureuse coïncidence de calendrier, trois jours avant la manifestation du 19 février, l’ONG Oxfam vient de lui suggérer, dans son rapport annuel, la plus évidente des solutions. Il suffirait que l’on prenne aux 42 milliardaires français 2 % de leur fortune pour résorber le déficit du régime des retraites. Mais il n’en fera rien.

Dans la logique libérale, même les inégalités les plus folles appartiennent à l’état de nature. Pire ! Ce sont ces déséquilibres qu’il faut protéger. On aurait parlé autrefois d’un projet de classe. C’est toujours mon vocabulaire. Les mots passent, mais les réalités demeurent. Car c’est bien dans cette perspective que s’inscrit l’offensive actuelle.

Macron ne veut pas seulement sa réforme des retraites. Il veut, en arrière-plan de cette bataille, instituer un autre ordre social. Il veut une société flexible, durablement soumise aux intérêts financiers. Et il lui faut pour cela briser toute résistance. C’est le syndicalisme comme institution démocratique qui est dans le collimateur.

Son modèle est Margaret Thatcher au moment de la grande grève des mineurs de 1984-1985. Encore s’agissait-il, à l’époque, de la fin programmée de l’industrie du charbon. Aujourd’hui, la modernité est du côté des syndicats qui défendent le droit au temps libre.

On assiste en vérité à une tentative de mise en œuvre de ce qu’on pourrait appeler la doctrine Macron. Nous avons souvent critiqué la façon dont les corps intermédiaires ont été oubliés, voire méprisés au cours du premier quinquennat. Il s’agit en vérité de beaucoup plus que cela. Dès sa première campagne présidentielle, Emmanuel Macron n’avait pas caché ses intentions.

Il avait annoncé, bravache, qu’il allait « promouvoir un syndicalisme d’entreprise ». Autrement dit, les syndicats n’ont rien à faire dans la rue pour défendre nos retraites. Leur place est dans l’entreprise. Des super-délégués du personnel, en quelque sorte. « Je souhaite un syndicalisme moins politique, avait-il confessé en 2017, on a besoin de corps intermédiaires, mais à la bonne place. »

La « bonne place », pour lui, c’est dans le huis clos avec le chef d’entreprise. Là où le rapport de force est le plus défavorable. Là où les solidarités interprofessionnelles sont impossibles. Dans ses déclarations, Macron poussait sa logique jusqu’au bout. Pourquoi, dans ces conditions, ne pas aider les entreprises à favoriser l’éclosion de sections syndicales limitées à des tâches de formation et à l’apprentissage de négociations empreintes de courtoisie ?

Avec cette floraison de syndicats « maison », on se dit que le syndicalisme vertical, qui est aux antipodes de la culture démocratique, n’est pas très loin. En bon petit soldat du capitalisme financier, Macron n’a pas renoncé à ces objectifs. Ils font assurément partie de ses motivations actuelles.

Défendre la démocratie sociale est donc l’un des enjeux de la mobilisation qui monte dans le pays. Emmanuel Macron n’a pas « les yeux de Caligula » (puisque c’est ainsi que François Mitterrand voyait Margaret Thatcher), il ne porte pas sur le visage les signes d’une haine du peuple. Juste de l’arrogance.

Mais il ne faut pas sous-estimer la violence et la cohérence de son projet. Il rêve d’une postérité qui n’est pas seulement celle d’un président réactionnaire qui aurait limité le droit à la retraite. Il veut être celui qui aura institué durablement un rapport de force favorable au capitalisme financier. Son projet comporte cependant des risques qu’il n’est pas difficile d’anticiper.

Notre société en a déjà connu les prémices. Des syndicats affaiblis et débordés, cela se voit de plus en plus fréquemment. Et c’est souvent de leur responsabilité. On pense évidemment aux gilets jaunes ou à des collectifs récents à la SNCF. Mais on est encore dans l’ordre de mouvements organisés.

L’ordre social dont rêve Emmanuel Macron, avec des syndicats interdits de politique et rendus indifférents à l’intérêt général, est tout autre. Il nous promet plutôt le chaos. Si ce scénario « macronien » triomphait, il ne pourrait que profiter à l’extrême droite. C’est tout cela aussi qui se joue dans la bataille des retraites. Autant de bonnes raisons de se mobiliser

   publié le 17 janvier 2023

Ehpad. La Défenseure des droits,
Claire Hédon, estime que
« les droits des résidents ne sont toujours pas respectés »

Nadège Dubessay sur www.humanite.fr

Dans un rapport publié lundi, la Défenseure des droits, Claire Hédon, estime que l’exécutif n’a pas apporté de réponse aux alertes lancées depuis 18 mois sur les maltraitances en maisons de retraite.

D’abord, il y a eu le rapport de la Défenseure des droits sur « les droits fondamentaux des personnes âgées accueillies en Ehpad », publié en mai 2021, qui contenait 64 recommandations pour améliorer les droits et les conditions de prise en charge des résidents. Puis il y a eu, en janvier 2022, la parution des Fossoyeurs, le livre-coup de poing du journaliste indépendant Victor Castanet. Une enquête révélant les méthodes frauduleuses pratiquées de manière systémique par le leader mondial des maisons de retraite Orpea, qui a valu à son auteur le prestigieux prix Albert-Londres. Le gouvernement l’avait alors assuré : il allait s’attaquer d’arrache-pied au problème, en renforçant, notamment, les contrôles dans les Ehpad.

Entraves à la vie privée et familiale et à la liberté d’aller et venir

Mais, un an et demi après la publication du rapport, et un an après la parution des Fossoyeurs, le constat est sans appel : la situation dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes ne s’est pas améliorée. Ce qui fait dire à Claire Hédon, la Défenseure des droits, que « la réponse des pouvoirs publics n’est pas à la hauteur des réclamations que nous recevons ». Dans un nouveau document publié lundi 16 janvier, on découvre que, depuis mai 2021, 281 nouvelles réclamations ont été reçues, dénonçant les atteintes aux droits, particulièrement celui de la prise en charge et d’un accompagnement adapté. Plus de 46 % de ces saisines alertent sur les entraves à la vie privée et familiale et à la liberté d’aller et venir des résidents. Une situation qui « confirme le caractère systémique du problème de maltraitance au sein des Ehpad », dénonce le rapport. « Cela ne signifie pas que la situation est pire qu’avant, précise Claire Hédon dans un entretien accordé au Journal du dimanche, car la parole s’est libérée. Mais cela montre que le phénomène perdure. » Et si, depuis le 7 février 2022, la maltraitance est définie dans la loi, ce qui devrait normalement faciliter la mise en place d’une politique publique plus efficace, « les droits fondamentaux des résidents ne sont toujours pas respectés », poursuit le rapport. D’autant qu’il n’existe aucun outil de mesure fiable et partagé par l’ensemble des autorités de régulation et de contrôle. Au micro de Sud Radio lundi, la Défenseure des droits évoque pêle-mêle des cas de « personnes âgées douchées tous les quinze jours, ou laissées dans leur lit sans être préparées deux jours par semaine. Ou encore des personnes qui ne sont pas habillées, ou à qui on met des protections alors qu’elles ne sont pas incontinentes ».

Un dispositif de « vigilance médico-sociale »

Face à l’urgence, le rapport met en avant cinq recommandations à élaborer, cette fois, « sans tarder ». D’abord, il demande au ministre des Solidarités et de la Santé de fixer un ratio d’encadrement d’au minimum 8 équivalents temps plein pour 10 résidents (contre une moyenne de 6,6 actuellement). Car « on ne peut pas demander à une aide-soignante de faire 15 toilettes en deux heures », insiste Claire Hédon. Idem pour la liberté d’aller et venir, qui doit être assurée pour les ­résidents, grâce à « un encadrement suffisant ». Le rapport plaide aussi pour la création d’un dispositif de « vigilance médico-sociale » afin de renforcer l’identification, le signalement et l’analyse des situations de maltraitance, avec, à la clé, une formation à la bientraitance pour l’ensemble des personnels. Enfin, revient l’épineuse question des contrôles. L’État a prévu le recrutement de 120 postes supplémentaires. « Insuffisant pour couvrir les 7 500 Ehpad », rétorque la Défenseure des droits. D’autant qu’il faudrait procéder à « des investigations sur place, et de manière inopinée ».

C’est aussi l’avis de Victor Castanet. Le journaliste affirmait dans les colonnes de notre magazine, en décembre dernier: « Qu’il faille plus de contrôles des agences régionales de santé, c’est une évidence. Mais si les contrôleurs n’ont pas de compétences spécifiques financières, ça ne sert à rien, car les fraudes d’Orpea étaient financières et comptables. » D’autant qu’au siège d’Orpea, plus d’une dizaine d’anciens hauts fonctionnaires des ARS travaillent au développement du groupe… Enfin, pour restaurer la confiance des résidents et de leurs familles, le rapport recommande d’instaurer « un dispositif de médiation », de mener chaque année des enquêtes de satisfaction et de renforcer la transparence. Surtout, insiste Claire Hédon, il faudrait d’urgence plancher sur un plan national digne de ce nom. Or, la loi « grand âge et autonomie » promise à maintes reprises par le gouvernement demeure toujours lettre morte.

 

   publié le 16 janvier 2023

Pourquoi les médias s’intéressent-ils à la guerre en Ukraine mais pas aux conflits au Yémen et en Éthiopie ?

par Quentin Müller sur https://basta.media

Il n’y a pas que l’Ukraine. Le conflit au Yémen dure depuis 2015. En Éthiopie, une guerre civile fait rage depuis 2020. Pourquoi en parle-t-on beaucoup moins dans les médias ? Réponse de Quentin Müller, grand reporter spécialiste du Yémen.

Les médias parlent en général peu d’international, car les audiences et les ventes sont moindres sur ces sujets. Qui dit peu d’international dit qu’on va produire en priorité des reportages sur des pays qui « comptent » plus pour les audiences. C’est-à-dire surtout des sujets sur les États-Unis, la Russie, les puissances européennes, à la rigueur le Liban.

Plus on s’éloigne de ces références médiatiques françaises, plus c’est dur de se voir commander un reportage sur l’étranger. Ces contenus sont plus rares, car coûteux et vus par les médias comme peu vecteurs d’abonnements et d’audiences Ce qui explique que le conflit éthiopien soit peu couvert.

Il faut aussi savoir que les trois chaînes d’infos continues les plus célèbres, LCI, CNews, et BFMTV, ont délibérément et quasiment cessé de faire de l’international. Elles couvrent l’Ukraine uniquement parce que cela angoisse, à juste titre, les Français dans leur quotidien, et c’est donc susceptible de faire de l’audience.

Un manque intérêt du public pour l’actualité internationale

France24 et RFI réalisent de leur côté des reportages sur les guerres qui nous paraissent lointaines, comme en Éthiopie et au Yémen. Mais encore faut-il regarder et écouter ces médias et surtout s’intéresser à l’actualité internationale qui est souvent anxiogène. Il y a un vrai problème d’intérêt du grand public pour l’actualité internationale.

Une autre donnée entre également en ligne de compte. L’invasion de l’Ukraine par la Russie est assez simple à lire pour qui n’aurait pas de notions en géopolitique. Une guerre civile, comme c’est le cas pour l’Éthiopie, suppose en revanche une connaissance ou un intérêt pour le pays ou la région pour en saisir les enjeux.

Les médias ont un besoin de manichéisme pour accrocher l’attention. Dans une guerre civile, c’est beaucoup plus compliqué

Une guerre civile est plus difficile à comprendre, car elle suppose des complexités de lecture intérieure au pays. Les médias ont alors peur de perdre leur lectorat. Nous, reporters, on nous demande constamment de faire court et de simplifier au maximum, au risque de dénaturer les nuances des situations sur le terrain.

Quand on fait du reportage sur ces conflits moins traités, comme je le fais pour le Yémen, on évoque souvent des factions et des groupes inconnus aux noms farfelus et ça, les médias mainstream en ont peur. Alors que pour la guerre en Ukraine, il y a grossièrement un « gros méchant », Poutine, et un peuple qui résiste avec courage.

C’est le récit que les médias ont adopté pour attirer le lectorat et l’audience. Ils ont un besoin de manichéisme, même quand il est flagrant comme ici, pour accrocher l’attention. Dans une guerre civile, c’est beaucoup plus compliqué, il y a rarement des « gentils » et des « méchants ».

Il y a souvent des revendications identitaires, géographiques, religieuses et linguistiques inconnues, faisant intervenir l’histoire ancienne de ces pays éloignés. C’est moins évident à lire, plus ardu, plus flou.


 

Quentin Müller est entre autres le coauteur du livre Les Esclaves de l’homme-pétrole. Coupe du monde 2022 au Qatar : la face cachée d’un esclavage contemporain, publié l’an dernier aux éditions Marchialy. Il collabore avec des médias comme Le Monde diplomatique, Marianne, Libération, Le Temps, La Croix ou encore So Foot.

   publié le 15 janvier 2023

Libéralisation de l’énergie :
retour sur un fiasco

Francis Wurtz sur www.humanite.fr

Les factures d’énergie explosent ; les fournisseurs privés mangent la laine sur le dos d’EDF ; le prix de l’électricité décarbonée est indexé sur celui des énergies fossiles… Mais à qui et à quoi devons-nous cette pagaille insensée dans un secteur aussi crucial que l’énergie? Le mal en question tient en quelques mots: la libéralisation du marché de l’énergie. Les responsables sont clairement identifiés: ce sont les deux colégislateurs européens, autrement dit les gouvernements européens successifs depuis une bonne vingtaine d’années ainsi que les majorités successives au Parlement européen, durant la même période. Retour sur un fiasco.

La première directive européenne sur ce dossier remonte à 1996. Elle instaura le principe de concurrence et entra en vigueur en France en 2000. Un autre moment clé de ce calendrier diabolique fut le sommet européen de Barcelone, en mars 2002. Bravant une impressionnante marée humaine, venue manifester son opposition au projet néolibéral, les chefs d’État et de gouvernement y ont lancé « la phase finale de l’ouverture des marchés de l’électricité et du gaz ». Les plus ultras furent l’Espagnol Aznar, l’Italien Berlusconi et le Britannique Blair.

Les deux leaders français présents, Jacques Chirac et Lionel Jospin, tous deux en pleine campagne électorale concurrente, et donc gênés aux entournures, firent assaut de précautions oratoires à usage national: « Nous sommes favorables à l’ouverture, mais pas au détriment de nos services publics, qui constituent un fondement de notre pacte républicain », osa, sans rire, le président de la République. Compréhensifs, ses collègues rappelèrent leur attachement au « modèle social européen »… Puis on passa aux choses sérieuses.

Avec, au cœur du processus, une obsession: supprimer par étapes les obstacles à la concurrence, dans chaque pays de l’UE comme au niveau européen. Dans le cas de la France, cela signifiait en particulier faire en sorte que des entreprises privées – même non productrices d’énergie – puissent concurrencer EDF (et Gaz de France, qui était encore, à l’époque, une entreprise publique). De ce principe découle, en particulier, la mise en place, en France, de « l’accès régulé à l’électricité nucléaire historique » (Arenh) en 2011: EDF étant jugé en position de force, difficile à concurrencer par les « investisseurs » privés, il a fallu l’affaiblir artificiellement en l’obligeant à vendre à prix cassé (et fixe) une part considérable de sa production à ses concurrents privés, afin d’aider ceux-ci à gagner des « clients » au détriment de l’entreprise publique! (En 2022, Paris alourdit même à son initiative cette ponction scandaleuse du privé sur EDF!)

En outre, les prix de l’électricité sont désormais fixés non en fonction de ses coûts de production, mais de l’état du marché de l’ensemble des sources d’énergie. Dès lors, il suffit d’une crise du gaz pour faire s’emballer les prix de l’électricité! Faut-il que les aberrations des sacro-saintes « lois du marché » dans un domaine comme celui de l’électricité soient devenues évidentes pour que, depuis la présidente de la Commission européenne jusqu’au chef de l’État français, des néolibéraux patentés en arrivent à reconnaître la nécessité de remettre le « marché européen de l’énergie » sur le métier! À suivre de près…

   publié le 14 janvier 2023

Les fadaises de la réforme des retraites

Pierre Khalfa, ancien coprésident de la Fondation Copernic, membre du Conseil scientifique d'Attac. sur https://blogs.mediapart.fr

Le gouvernement veut imposer une nouvelle régression sociale en matière de retraite, alors même qu’aucun argument économique ne le justifie. Travailler toujours plus longtemps revient à remettre en cause la grande avancée civilisationnelle qui a fait que la retraite ne soit plus l’antichambre de la mort mais une période d'activité libérée du joug du capital.

Le gouvernement a donc acté le fait d’imposer un recul de l’âge de départ à la retraite en combinant recul de deux ans  l’âge légal et accélération de l’augmentation de la durée de cotisation. Ces mesures s’appliqueront très rapidement puisque le décalage de l’âge légal commencera dès septembre 2023 et la durée de cotisation de 43 annuités sera effective dès 2027. Le recul de l’âge légal va pénaliser en particulier celles et ceux qui auront commencé à travailler tôt et les mesures annoncées pour y pallier ne toucheront qu’un nombre minime d’entre eux. L’âge moyen d’entrée dans la vie active étant supérieur à 22 ans, l’augmentation de durée de cotisation entrainera pour beaucoup un départ après l’âge légal pour avoir une retraite à taux plein et pèsera d’autant plus sur celles et ceux qui ont des carrières incomplètes. Le maintien du dispositif « carrières longues » aboutira au fait que les personnes ayant commencé à travailler entre 16 ans et 18 ans devront cotiser 44 ans pour pouvoir partir à 60 ans.

L’argumentaire pour essayer de justifier ces mesures a sans cesse varié. Le Macron du premier quinquennat y était opposé. Voici d’ailleurs ce qu’il déclarait lors de sa conférence nationale du 25 avril 2019 à l’issue du « Grand débat national » : « Franchement, ce serait hypocrite de décaler l’âge de la retraite… Quand on est peu qualifié, quand on vit dans une région qui est en difficulté industrielle, quand on est soi-même en difficulté, quand on a une carrière fracturée, bon courage déjà pour arriver à 62 ans[1] ». De toute façon, nous expliquait-il, il n’était pas nécessaire de faire une « réforme paramétrique » (décaler l’âge de départ et/ou augmenter la durée de cotisation) puisque les régimes de retraites ne connaissent pas de problèmes financiers. Et de vouloir nous imposer une réforme systémique avec la mise en place d’un régime par points aggravant les injustices et véritable monstre bureaucratique.

Ce dernier projet abandonné, il nous a ensuite expliqué qu’il fallait travailler plus longtemps pour dégager des ressources afin de financer la transition écologique, l’avenir de la protection sociale, etc. Que les ressources dégagées par une telle mesure, 0,5 % du PIB par an, soient dérisoires en comparaison des besoins ne serait-ce que de la seule transition écologique, 5 % du PIB par an, n’avait pas l’air de le gêner outre mesure. De plus, comme le montre une étude publiée en 2021 par le laboratoire Théorie et évaluation des politiques publiques[2] « l’allongement de la vie active prolonge la durée de cotisations à l’assurance-retraite. Hélas, il semble en même temps augmenter les dépenses liées à l’absence-maladie » en raison de la dégradation de l’état de santé des salarié.es séniors, phénomène qui touche particulièrement les femmes. Vouloir diminuer les dépenses en matière de retraites aboutit donc à augmenter notamment celles de l’assurance-maladie.

Le faible impact de l’argumentaire gouvernemental dans l’opinion, qui voit d’un autre côté se multiplier les cadeaux fiscaux fait aux ménages les plus riches et aux employeurs, l’a amené à changer son fusil d’épaule et à revenir à l’argumentaire classique de toutes les mesures régressives en matière de retraites : le système serait financièrement en danger, il est donc nécessaire de travailler plus longtemps pour le sauver. Il essaie de s’appuyer pour cela sur le dernier rapport du Conseil d’orientation des retraites (COR). Or, non seulement, le COR indique que le système de retraites est aujourd’hui excédentaire, mais le déficit annoncé jusqu’en 2032 est estimé, selon les conventions comptables, entre à 0,4 % et 0,7 % de PIB, ce qui est minime par rapport au poids des retraites, près de 14 % du PIB, et ne représente qu’environ 1 % de la masse salariale.

Mais surtout le chiffrage de ce déficit est fantaisiste car il repose sur des hypothèses plus que contestables. Ainsi, pour arriver à ce chiffre, le COR est obligé de prévoir une remontée du chômage qui passerait de 5 % en 2027, prévision du gouvernement, à 7 % en 2032 et pour les décennies suivantes. Le COR appuie donc son calcul du déficit sur la prévision d’une récession entre 2027 et 2032 et renonce pour la suite à toute perspective de plein emploi. Autre hypothèse, le COR prévoit aussi que le taux d’emploi des femmes resterait constamment inférieur de 8 points à celui des hommes de la tranche d’âge 25-54 ans, alors même que la France ne se situe qu’au 25ème rang des pays des 38 pays de l’OCDE en la matière. Toute perspective d’égalité entre femmes et hommes, ce qui de plus permettrait d’améliorer les ressources des caisses, est ainsi écartée. Enfin, il faut noter que le gouvernement participe lui-même à la construction de ce déficit : les exonérations de cotisations sur les bas salaires et les heures supplémentaires accordées aux employeurs, qui ne sont toujours pas intégralement compensées par le budget de l’État, retirent près de 0,1 point de PIB aux ressources du système et les mesures d’économies prises en matière de rémunération dans la fonction publique ont des conséquences négatives sur les cotisations qui les abondent.

L’objectif du gouvernement est de stabiliser la part des retraites dans le PIB à 14 % alors même que la proportion de retraité·es dans la population va augmenter. Elle devrait passer de 18,5 % aujourd’hui à 27,5 % en 2070. Le gouvernement s’appuie sur ce ratio démographique pour justifier ses projets. Or le problème n’est pas tant l’augmentation de la part des personnes âgées dans la population totale que de savoir quel est le poids économique que font peser toutes les personnes (dites) inactives - retraités, jeunes, chômeurs, etc. – sur celles et ceux qui produisent de la richesse d’un point de vue monétaire, les actifs occupés. Or, ce ratio, dit de dépendance économique, est globalement stable depuis une cinquantaine d’années alors même que le nombre de retraité.es ne cesse d’augmenter et que le taux de chômage, qui dépend des politiques économiques mises en œuvre, a connu des pics historiques. Aucun drame n’est donc à prévoir et ne pas vouloir augmenter la part des retraites dans le PIB signifie programmer pour l’avenir une baisse des pensions par rapport aux revenus des actifs et donc une régression accrue du niveau de vie pendant la retraite.

Surtout, le gouvernement comme le COR considèrent comme immuable la répartition de la richesse produite : le partage salaires/profits ne bougerait pas pendant le demi-siècle prochain, alors même que la part des salaires dans la richesse créée a baissé de cinq points par rapport à la moyenne des « Trente Glorieuses » et que les profits des grandes entreprises atteignent des sommets. Toute hausse des cotisations est exclue alors même que, suivant le COR et ses hypothèses de déficit, une légère augmentation suffirait à équilibrer durablement le système de retraites : en 2032, entre 1,4 point et 1,9 point selon les scénarios de productivité et sur la base de la convention comptable dite d’équilibre par l’État qui est la moins favorable.

Seul élément positif, l’augmentation de la pension minimale de 100 euros par mois, mesure qui devrait probablement concerner l’ensemble des retraités et l’engagement qu’un salarié au Smic aura une pension égale à 85 % du Smic, promesse datant de... 2003. Cette pension minimale est conditionnée au fait d’avoir fait une carrière complète. Si tel n’est pas le cas elle sera moindre. De plus, il n’est pas indiqué que cette pension minimale serait revalorisée comme le Smic.

Les conséquences d’un report de l’âge de départ en retraite sont bien connues. Déjà aujourd’hui, de nombreuses personnes sont exclues du marché du travail avant de pouvoir bénéficier de leur retraite, les entreprises ayant tendance à se débarrasser des salarié.es âgés. Ainsi, selon la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (DREES), 32 % des personnes de la génération née en 1950 n’étaient plus en emploi l’année précédant leur retraite, pourcentage plus élevé pour les femmes que pour les hommes. Ces personnes étaient soit au chômage, soit en invalidité ou en maladie. Ne percevant aucune pension, elles sont réduites souvent aux minimas sociaux. Tout recul de l’âge de départ ne ferait qu’aggraver encore cette situation. La mise en place d’un « index », censé rendre visible la place des seniors dans les entreprises, ne changera hélas rien à cette situation comme l’a montré l’index sur l’égalité entre les femmes et les hommes qui a eu un effet nul sur la situation concrètes des femmes dans les entreprises.

Le projet du gouvernement est d’autant plus inacceptable que la croissance de l’espérance de vie se réduit. Elle est passée d’un trimestre par an dans les années 2000 à un mois par an aujourd’hui. Mais surtout, selon Eurostat, l’institut statistique européen, en 2020 l’espérance de vie en bonne santé à la naissance n’est que de 63,9 ans pour les hommes et 65,3 ans pour les femmes, les ouvriers et employés étant évidemment les plus touchés par une limitation des activités au quotidien : un tiers des ouvriers et un quart des employés sont déjà en incapacité la première année de leur retraite. On voit ce que signifierait un allongement du temps de vie passé au travail, ce d’autant plus que les CHS-CT ont été supprimés.

La grande avancée civilisationnelle qu’a apportée la retraite par répartition a été de faire de cette période de la vie, non pas l’antichambre de la mort, mais une phase de la vie où, encore en relative bonne santé, nous pouvons nous adonner à des activités sociales libres. C’est cette avancée que toutes les réformes néolibérales remettent en cause en voulant nous faire travailler toujours plus pour la plus grande profitabilité du capital.

[1] Cité par Jean-Marie Harribey, https://blogs.alternatives-economiques.fr/harribey/2022/12/19/les-sept-perfidies-de-la-reforme-des-retraites-2023.

[2] Mohamed Ali Ben Halima, Camille Ciriez, Malik Koubi, Ali Skalli Retarder l’âge d’ouverture des droits à la retraite provoque-t-il un déversement de l’assurance-retraite vers l’assurance-maladie ? L’effet de la réforme des retraites de 2010 sur l’absence-maladie, https://hal-cnam.archives-ouvertes.fr/hal-03507914v2/document.

   publié le 13 janvier 2023

Le Pérou en quête d’une refondation

Romain Migus sur www.humanite.fr

Un mois après la destitution du président de gauche Pedro Castillo, des paysans se mobilisent. Reportage dans une région rurale.

Dans la région d’Apurimac, terre natale de Dina Boluarte, la contestation ne faiblit pas. Au cœur de cette zone rurale, celle qui occupe la présidence du Pérou depuis le renversement de Pedro Castillo, le 7 décembre dernier, est conspuée par la population.

Dès son coup de force, elle avait dû faire exfiltrer sa famille par l’armée pour la protéger de la colère populaire. Entre le village de Chincheros et la ville d’Andahuaylas, les habitants ont érigé un énorme monticule de terre empêchant tout transit routier en signe de protestation. Cette petite route qui serpente entre les montagnes est à l’image de tout le sud du pays où les blocages sont légion et ont pour conséquence de paralyser l’économie.

Colère et barricades

Sur le barrage de Chincheros, les rares personnes qui transitent à pied soutiennent la mesure. « Ici, nous sommes tous pour l’arrêt », nous glisse Jusiticiano en précisant que « cela durera jusqu’à la démission de Boluarte ».

Depuis le mois de décembre, et le coup d’État contre Castillo, le pays est en ébullition. On compte désormais 47 morts et plusieurs centaines de blessés, en seulement un mois de gestion du gouvernement de facto. La région d’Apurimac a été la première à comptabiliser les victimes. Et notamment le village de Chincheros où, le 12 décembre 2022, la police a assassiné le jeune Roberto Pardo, 16 ans.

Un rugissement surgissant des montagnes vient perturber la quiétude ressentie sur la barricade. Descendants des montagnes alentour, des milliers de paysans viennent faire entendre leur colère contre le gouvernement. « Cette dame a usurpé le pouvoir, et en plus elle nous a fait massacrer. Elle doit partir, mais pas qu’elle. Nous voulons que le Parlement soit fermé, qu’il y ait de nouvelles élections et la tenue d’une Assemblée constituante », affirme Jonathan, un paysan du hameau d’Occobamba, perché sur les montagnes à 3 500 mètres d’altitude.

Derrière ces revendications immédiates, le malaise est plus profond. Sandra, une autre manifestante, laisse éclater son indignation: « Cela fait 200 ans qu’on nous exploite. Ici, nous n’avons rien, l’État est totalement absent. Nous sommes abandonnés à notre sort alors que notre territoire regorge de richesses naturelles. Lima nous pille depuis trop longtemps, ça suffit. » À côté d’elle, Estefani, renchérit: « Nous avons élu Castillo pour qu’il change les choses. Mais ils ne l’ont pas laissé. Dès le début, ils l’ont attaqué pour ensuite le renverser. C’est injuste. »

L'option électorale hors-jeu

Depuis la fin du conflit armé, toutes les ressources démocratiques ont été utilisées par le petit peuple pour essayer de rompre l’État colonial péruvien. En vain. Avec le renversement de Castillo, c’est l’option électorale qui est aujourd’hui délégitimée par cette grande majorité d’oubliés, qui n’entendent désormais plus être représentés, mais exercer directement le pouvoir.

Pour la première fois dans l’histoire du pays, les revendications territoriales ont laissé place à des exigences politiques nationales. Sur tout le territoire, lors de milliers d’assemblées populaires, on parle de refondation de la République, de comment vivre ensemble. Des solidarités interrégionales se créent autour de ces mots d’ordre.

Lorsque, le 9 janvier 2023, le gouvernement de Boluarte fait tirer sur les manifestants dans la région de Puno, frontalière avec la Bolivie, occasionnant 17 morts et plusieurs dizaines de blessés en quelques heures, la solidarité nationale entre les manifestants est immédiate. Face à la colère, le pouvoir est totalement dépassé et ne comprend pas la reconfiguration politique. Lors de ses vœux de Noël, alors que la répression a déjà fait 30 morts, Dina Boluarte interpelle les protestataires: « Qu’est-ce que vont résoudre ces manifestations? Il faut tous travailler ensemble pour le développement du pays. » Vous n’avez plus de maïs, mangez du quinoa, semble dire la Marie-Antoinette péruvienne à une population indignée par un système qu’elle prétend bousculer.

Au soir du massacre de Puno, le premier ministre, Alberto Otárola, montrera le vrai visage de ce gouvernement de facto, en accusant, sans preuve, les manifestants d’être des terroristes financés par le narcotrafic. Depuis Ayacucho, épicentre du conflit armé dans les années 1980, Magno Ortega, un dirigeant social historique, nous explique: « Le Sentier lumineux a disparu, mais les causes qui l’ont fait éclore persistent. Et, à chaque revendication populaire, le pouvoir nous accuse de terroristes, et on nous traite comme tels. Le Pérou est complètement divisé entre la caste de Lima et le reste du pays. »

Le spectre du séparatisme

Comment faire si le système politique légal est totalement bloqué? Le peuple ne s’y trompe pas. Une des revendications phares est la tenue d’une Assemblée constituante afin de redistribuer les cartes du jeu démocratique et du vivre-ensemble. Pourtant, devant le refus des élites et la brutalité de l’État, une autre option commence à prendre de l’ampleur dans tout le sud du pays. Sur la place du village de Chincheros, après la manifestation, Mama Rosario prend la parole.

En quechua, langue maternelle d’un quart des Péruviens, elle se lâche: « Si nous ne trouvons pas de solutions, nous devrons faire sécession avec les dix régions du Sud. Nous avons les mines, nous avons l’eau, nous avons le gaz et l’agriculture, et nous avons notre propre langue. Si Lima ne nous respecte pas, nous n’aurons pas d’autre choix que de nous en aller. » Mama Rosario est aussitôt acclamée par toute l’assemblée.

Dans plusieurs régions, le sentiment séparatiste prend forme comme un ressentiment historique, comme une menace pour exiger que Lima permette aux oubliés de la décolonisation de devenir enfin des Péruviens comme les autres. Le coup d’État contre Castillo a ouvert la boîte de Pandore. Le Pérou est entré de plain-pied dans un processus constituant dont l’issue est encore incertaine et pourrait même devenir encore plus conflictuelle.


 


 

 

 

Répression au Pérou : « S’ils ont donné l’ordre de nous tuer,
qu’ils nous le disent »

Ludovic Lamant sur www.mediapart.fr

Dix-huit personnes ont été tuées lundi dans des heurts entre manifestants et forces de l’ordre dans le sud du Pérou. Les autorités à Lima refusent toujours de reconnaître toute responsabilité dans les violences en cours. 

L’accalmie observée aux tout derniers jours de l’année 2022 n’a pas duré. Les mobilisations qui secouent le Pérou depuis la tentative avortée de coup d’État de l’ancien président Pedro Castillo le 7 décembre ont repris, et avec elles, la répression par les policiers et militaires.

Dix-huit personnes ont été tuées lundi dans des affrontements entre manifestant·es et forces de l’ordre – dix-sept d’entre elles dans des heurts aux abords de l’aéroport de Juliaca, ville des Andes située dans la région de Puno, frontalière avec la Bolivie, à la pointe sud du pays. Plus tôt, quelque 9 000 activistes avaient tenté de paralyser l’aéroport de Juliaca.

Cela porte à 46 le nombre de personnes tuées depuis le début des mobilisations, particulièrement intenses dans le Sud andin. « Nous exhortons les forces de l’ordre à faire un usage légal, nécessaire et proportionné de la force, et le parquet péruvien à mener une enquête rapide pour clarifier les faits », a réagi le défenseur du peuple.

À Juliaca, des infirmières du centre de santé Mariano-Melgar confiaient : « Que font le ministère de la santé et celui de l’intérieur ? S’ils ont donné l’ordre de nous tuer, qu’ils nous le disent. Il faut qu’ils s’arrêtent. Que veulent-ils de plus ? »

La présidente péruvienne Dina Boluarte, au moment d’apprendre le bilan sanglant des affrontements, a nié toute responsabilité : « Nous ne sommes pas à l’origine, depuis le gouvernement, de la violence. La preuve, c’est qu’à Puno, il y a des policiers qui sont blessés [...] et l’on vient de me dire qu’un civil a été tué. » Et de poursuivre : « Frères de Puno, nous ne comprenons pas clairement ce que vous demandez. »

De son côté, le chef du gouvernement Alberto Otárola a résumé ces manifestations à un énième « contrecoup du coup d’État », persuadé que des activistes parmi les protestataires sont « guidés par des intérêts de puissances étrangères et financés par l’argent du narcotrafic ».

« Arrêtez le massacre ! » Un éditorial de « La República ».

Boluarte, 60 ans, fut un temps la première vice-présidente de Pedro Castillo. Après l’incarcération de ce dernier, elle a exercé la présidence par intérim. Depuis le début des manifestations, celle qui a conclu un accord politique avec le Parlement – dominé par les forces de droite et d’extrême droite –, n’a cessé de qualifier les manifestant·es de « terroristes » ou de « membres du Sentier lumineux », cette guérilla marxiste des années 1980 et 1990 – manière de les disqualifier dans le débat public à Lima.

Sous la pression, Boluarte a fini par accepter de convoquer des élections anticipées, en les avançant de 2026 à avril 2024. Mais les revendications des manifestations sont plus variées, même si Boluarte fait mine de ne pas les comprendre.

Les manifestant·es réclament pour une part la libération de Pedro Castillo et son retour à la présidence, d’autres la démission de Dina Boluarte et la convocation d’élections dès 2023. D’autres encore, moins nombreux, plaident pour l’écriture d’une nouvelle Constitution, promesse de campagne de Castillo en 2021.

« Boluarte manque non seulement de légitimité, mais elle doit aussi faire désormais avec une opposition absolue et très mobilisée dans le sud du pays, qui s’étend », décrit sur son compte Twitter l’universitaire Omar Coronel, qui suit de près les mobilisations depuis début décembre. Il observe une radicalisation des exigences des personnes mobilisées, qui dépassent les simples revendications institutionnelles, et brassent désormais un ras-le-bol plus général, dans un contexte, aussi, de crise alimentaire aiguë.

L’ancien président bolivien Evo Morales bloqué à la frontière

Alors que les grands médias du pays, basés à Lima, sur la côte, et détenus à 80 % par le même groupe, El Comercio, traînent à reconnaître l’ampleur de la violence politique dans les Andes, le quotidien La Republica publiait ce mardi un éditorial intitulé « Arrêtez le massacre » : « Le gouvernement et le Parlement sont co-responsables des morts survenues dans le Sud. »

Depuis début janvier, les protestations sont vives dans le sud du pays, et notamment sur les terres de la communauté aymara (Amérindien·nes). Outre la région de Puno, bordée par le lac Titicaca, où une grève illimitée a été décrétée le 4 janvier, des villes comme Tacna, à la frontière avec le Chili, ou Arequipa, deuxième ville la plus peuplée du Pérou, sont très mobilisées. Ce mardi, une grande mobilisation était annoncée à Cusco, en solidarité avec les événements de Juliaca.

« La région de Puno connaît des mobilisations sociales de longue date, précise à Mediapart Robin Cavagnoud, sociologue enseignant rattaché à une université de Lima, la PUCP. Le ressentiment des populations aymaras est vif vis-à-vis de la présence des grandes entreprises étrangères qui exploitent les sols – le cuivre et, plus récemment, le lithium. »

« Ce qu’il est intéressant de relever dans le contexte, c’est que Puno n’est pas, si l’on regarde les indicateurs de pauvreté ou de scolarisation, l’une des régions les plus défavorisées du Pérou, poursuit Robin Cavagnoud, qui en a fait son terrain d’enquête. Ce n’est pas comme à Ayacucho ou à Huancavelica [des régions du centre des Andes, plus pauvres – ndlr]. Puno a par exemple connu des luttes très fortes pour le droit à l’éducation, et bénéficie d’un dynamisme économique relatif, lié à la proximité de la Bolivie, et à des échanges aussi avec la ville de Tacna, située à la frontière avec le Chili. »

L’ancien chef d’État de la Bolivie (2006-2019) Evo Morales, qui avait manifesté son soutien à Pedro Castillo après l’incarcération de ce dernier le 7 décembre, s’est par ailleurs vu refuser l’entrée sur le territoire péruvien lundi, accusé d’ingérence dans les affaires politiques du pays.

Samedi, sur Twitter, Morales s’en était de nouveau pris à « l’oligarchie » en poste à Lima, face à ce qu’il nomme le « Pérou profond » : « La répression brutale contre les frères indigènes qui exigent justice, démocratie et récupération de leurs ressources naturelles se poursuit », écrivait-il.

Le sociologue Robin Cavagnoud reste prudent sur le cas Morales : « Si Pedro Castillo continue de bénéficier, malgré les affaires de corruption qui l’ont affaibli, de l’image de l’ancien professeur venu des zones rurales andines, qui est parvenu à s’imposer face aux élites de Lima, je ne crois pas que l’influence de Morales soit déterminante dans le conflit en cours. »

   publié le 12 janvier 2023

La réforme des retraites est
toujours aussi injuste à l’égard des femmes

par Rachel Silvera Maîtresse de conférences à l’université Paris-Nanterre sur https://www.alternatives-economiques.fr

La nouvelle réforme des retraites présentée mardi risque d’aggraver les inégalités femmes-hommes. N’oublions pas que lors du précédent quinquennat, le projet de réforme de 2019 avait été annoncé comme donnant les « femmes grandes gagnantes » ! Une mobilisation de féministes et syndicalistes avait démontré qu’il n’en serait rien. C’est d’ailleurs à cette occasion qu’Attac avait lancé les Rosies, un cortège féministe qui a animé la plupart des manifestations de l’hiver 2019-2020… On peut considérer que cette mobilisation, en plus du Covid, a largement contribué à repousser cette réforme… jusqu’à aujourd’hui.

La leçon de cette mobilisation n’a visiblement pas été tirée, puisque les femmes ne seront toujours pas gagnantes avec cette version 2022, même si le gouvernement a communiqué en rappelant que cette réforme était nécessaire parce que le système sera déficitaire mais aussi, à nouveau, « parce qu’il est injuste ». Or, concrètement, ce projet ne prévoit aucune mesure contre les inégalités de pension de retraite entre les femmes et les hommes, qui restent très importantes. Bien au contraire, cette réforme, comme les précédentes, va accroître les inégalités sociales en général et également les inégalités de genre.

La retraite, un miroir grossissant des inégalités

Selon la Drees, en 2020, la pension de droit direct (y compris la majoration pour trois enfants) des femmes est de 1 154 euros et de 1 931 euros pour les hommes, soit un écart de 40 %. Avec les pensions de réversion qui bénéficient à une majorité de femmes et qui sont régulièrement menacées, l’écart se ramène à 28 %.

En cause d’abord, les inégalités salariales mesurées au rabais la plupart du temps, mais en réalité, tout confondu, de 28,5 %, selon les dernières données disponibles de l’Insee. Et l’on sait à quel point les entreprises et les gouvernements successifs prétendent agir contre ce phénomène sans prendre aucune mesure réelle.

Ces inégalités s’expliquent par le cumul de plusieurs facteurs : les femmes n’occupent pas les mêmes métiers que les hommes. Une sorte de boîte enferme la plupart des femmes avec le plafond de verre, les parois de verre et le plancher collant ; elles sont bien plus souvent à temps partiel ; elles bénéficient de moins de primes et leurs déroulements de carrière sont moins avantageux.

En plus des inégalités salariales, les contraintes familiales continuent à jouer en défaveur des femmes : n’oublions pas qu’encore aujourd’hui une femme sur deux réduit ou arrête complètement son activité professionnelle à l’arrivée d’un enfant. C’est le cas d’un homme sur neuf ! Elles ont du coup des carrières beaucoup plus hachées, avec des temps d’interruption et/ou des temps partiels.

Pénalisation des moins qualifié·es

Reculer l’âge de départ à la retraite pénalisera tout particulièrement les personnes qui ont eu des carrières heurtées, plus courtes du fait des contraintes familiales. Et dans une grande majorité, il s’agit de femmes. Non seulement 40 % des femmes (32 % des hommes) partent actuellement avec une carrière incomplète, mais en plus, en moyenne, elles partent plus tard à la retraite que les hommes : 19 % des femmes et 10 % des hommes ont attendu 67 ans pour échapper à la décote1.

A propos de la décote, Elisabeth Borne a osé déclarer, à maintes reprises, que cette nouvelle réforme est « juste pour les femmes car l’âge d’annulation de la décote restera à 67 ans » ! En quoi est-ce un progrès, alors que cette décote restera en vigueur et pénalise davantage les femmes ? Certes, la durée de carrière des femmes s’allonge progressivement, mais elle reste inférieure à celle des hommes (deux ans d’écart pour la génération 1950).

Reculer l’âge de la retraite pénalisera beaucoup plus les catégories les plus modestes, rentrées tôt sur le marché du travail, puisqu’ils et elles devront attendre 64 ans, même si leur durée de cotisations est suffisante. Qui plus est, leur espérance de vie en bonne santé est plus faible, que ce soient les ouvrier·es par rapport aux cadres, mais aussi certaines catégories de femmes salariées, notamment celles qui travaillent dans la santé : l’espérance de vie d’une infirmière est de sept ans inférieure à celle de la moyenne des femmes ; 20 % des infirmières et 30 % des aides-soignantes partent à la retraite en incapacité. D’ailleurs, pour mémoire, les infirmières de la fonction publique ont perdu depuis la réforme de 2010 « la catégorie active », c’est-à-dire la reconnaissance de leur pénibilité par des départs anticipés à la retraite. Désormais elles partiront à 64 ans si elles ont une carrière complète !

Enfin, comme le souligne Christiane Marty du mouvement Attac, ce recul de l’âge de la retraite sera particulièrement difficile pour les senior·es précaires, sans emploi, une majorité de femmes, qui attendent l’âge de départ à la retraite, au chômage ou en inactivité : parmi les retraité·es né·es en 1950, un tiers n’était plus en emploi l’année précédant leur retraite, c’est le cas de 37 % des femmes et 28 % des hommes. Les mesures pour maintenir les senior·es en emploi sont à cet égard non contraignantes et ces précaires ne feront qu’augmenter avec la réforme.

L’amélioration insuffisante du minimum de pension

Pour compenser cela, le gouvernement annonce une revalorisation des petites pensions, qui concernent une majorité de femmes : rappelons que parmi la génération 1950, la moitié des femmes et un tiers des hommes perçoivent le minimum de pension et que 37 % des femmes retraitées et 15 % des hommes touchent même moins de 1 000 euros brut de pension (909 euros net).

Le gouvernement annonce vouloir revaloriser le minimum de pension à 1 200 euros brut. Mais ceci figurait déjà dans la loi de 2003 qui le fixait à 85 % du Smic et qui n’a jamais été appliqué. Qui plus est, ce minimum sera appliqué seulement pour les carrières complètes. Or, les personnes aux faibles retraites, bon nombre des femmes, ont en général des carrières incomplètes et toucheront ce minimum au prorata de leur durée de cotisation.

Pénibilité : quelle place pour les emplois féminisés ?

Il est question, comme à chaque réforme, de mieux prendre en compte la pénibilité pour permettre aux personnes « cassées par le travail » de partir plus tôt. C’est pourtant l’inverse qui s’est produit jusqu’à présent, car le compte professionnel de prévention (C2P) de 2017 est beaucoup plus restrictif qu’auparavant : moins de critères de pénibilité sont pris en compte (par exemple les postures pénibles ou le port de charges lourdes n’y figurent plus) et l’exposition à ces risques doit être très élevée pour permettre de valider des trimestres à la retraite.

Les mesures proposées par le gouvernement mardi rétablissent certains critères mais ne couvrent pas la réalité des emplois féminisés dont la pénibilité, liée aux contraintes physiques mais aussi « émotionnelles », n’est pas ou peu reconnue, notamment dans le secteur du soin et du lien aux autres. On estime que seulement 3 % des salarié·es en auraient bénéficié dont 75 % d’hommes.

Cette réforme va renforcer les inégalités entre les femmes et les hommes, car elle ne prend pas en compte la situation des salarié·es les plus défavorisé·es, notamment les femmes. Reculer l’âge légal de la retraite et accélérer l’allongement de la durée de cotisation renforceront les inégalités et risquent d’accroître les situations de pauvreté des retraité·es. D’autant que rien ou presque n’est entrepris pour lutter vraiment contre les inégalités de genre sur le marché du travail et dans la vie.

   publié le 11 janvier 2023

2022 : une belle année de merde,
en quelques chiffres

Par Loïc Le Clerc sur www.regards.fr

On va pas se mentir, 2022, c’était pas ouf. La guerre en Ukraine, la crise de l’énergie, l’inflation, la finale de la coupe du monde, etc. Mais il y a des données qui vous ont sûrement échappées. En voici quelques-unes, et pas des plus réjouissantes...

Tous les chiffres qui suivent concernent uniquement la France, pour l’année 2022.

34 personnes tuées par la police

Selon le recensement du collectif Désarmons-les, parmi ces 34 décès, on dénombre :

  • 24 personnes mortes suite à des tirs à balles réelles, dont 14 dans un véhicule suite à un « refus d’obtempérer » et 9 en raison de la présence d’une arme blanche.

  • 4 personnes mortes lors d’un accident routier ou ferroviaire impliquant les forces de l’ordre (renversées par la police ou au cours d’une course poursuite)

  • 3 personnes mortes suite à des suspicions de coups ou dans des circonstances troubles (arrêt cardiaque, mort en cellule).

  • 3 personnes mortes noyées, électrocutées ou en raison d’une chute mortelle.

Entre 1977 et 2020, 676 personnes suite à l’action des forces de l’ordre, selon une enquête de Basta Mag. Soit une moyenne de 15 victimes par an.

146 féminicides

Selon le décompte de #NousToutes, « au 31 décembre 2022, on dénombrait 146 féminicides depuis le début de l’année 2022 ». À titre de comparaison, il y avait eu 102 féminicides en 2020 et 122 féminicides en 2021.

Cependant, il se passe bel et bien quelque chose depuis #MeToo, comme le tweete la Fondation des femmes : « Depuis #MeToo, les femmes prennent la parole, si bien qu’entrehttp://www.regards.fr/actu/article/2022-une-belle-annee-de-merde-en-quelques-chiffres 2012 et 2021, le nombre de plaintes pour violences sexuelles a augmenté de 63% ! Ces femmes ont désormais besoin d’être entendues ».

339 accidents du travail mortels

Il s’agit du bilan annuel des accidents du travail recensés dans la presse régionale par le compte Twitter « Accident du travail : silence des ouvriers meurent » (@DuAccident). Le premier corps de métier concerné est celui du bâtiment : 78 ouvriers et artisans du BTP sont morts au travail. Les victimes étaient âgées de 14 à 70 ans. 35 d’entre elles avaient 60 ans ou plus.

L’auteur précise : « Ce bilan ne prend en compte ni les suicides, ni les accidents de trajet. Il est basé sur la PQR en ligne ou des témoignages et n’est donc absolument pas exhaustif. »

40.000 morts du covid

On a tendance à l’oublier, à croire qu’il est resté coincé en 2020 ou en 2021, perdu dans les couloirs du temps, mais non : le covid est toujours là. 40.000 morts, ça reste un bilan assez haut. Pour rappel, en 2021 et 2020, le covid avait causé la mort d’environ 60.000 personnes par an.

Selon les chiffres de Santé publique France, la France a enregistré plus de 160.000 morts du covid depuis mars 2020. En 2023, soit depuis 10 jours, il y a déjà eu plus de 1000 morts liées au covid.

+27% de plaintes contre des actes homophobes et transphobes

Cette hausse significative des dépôts de plaintes s’expliquerait « en partie par un "effet MeToo" et une amélioration de la prise des plaintes, selon l’officier de liaison LGBT à la préfecture de police de Paris » cité par Aude Lorriaux sur le site de 20 Minutes. Notre consoeur écrit : « Durant les onze premiers mois de 2022, 573 plaintes à motif homophobe ou transphobe ont été déposées à Paris et petite couronne. C’est dans le Val-de-Marne que la hausse est la plus importante, avec une augmentation de 89% des plaintes. »

80 milliards de dividendes

La crise, ça a du bon quand on veut s’enrichir sans vergogne. On le savait avant le covid, on le savait avant la guerre en Ukraine, mais ça n’a rien changé de le savoir… Ainsi, 2022 signe une nouvelle année record en la matière : jamais autant de dividendes n’ont été versés aux actionnaires des entreprises du CAC 40.

Heureusement, Emmanuel Macron les a tous à l’œil (non). En juin 2022, il dénonçait les « profiteurs de guerre », en janvier 2023, il fustige : « J’en ai assez que des gens profitent de la crise ». Des mots a contrario des actes. Non, il préfère chercher des milliards d’euros en réformant le système des retraites.

« Année la plus chaude jamais enregistrée »

Tout est dit par Reporterre : « Selon un bilan publié par Météofrance vendredi 6 janvier, 2022 a été l’année la plus chaude en France jamais enregistrée depuis 1900. Avec une température en moyenne de 14,5 °C sur le territoire métropolitain ».

Et au niveau global ? « L’année 2022 se classe à la cinquième place de ce classement, à quasi-égalité avec 2014, 2015, 2018 et 2021. Depuis le milieu du XIXème siècle, la température globale a augmenté d’environ 1,2°C », écrit Reporterre dans un autre article.

Bon, on va s’arrêter là pour 2022, qu’en dites-vous ? Et bonne année


 

   publié le 10 janvier 2023

Le timbre rouge, le boulanger, le médecin et nos retraites

Patrick Le Hyaric sur www.humanite.fr

En apparence, il n’y a pas de relation entre un timbre rouge tombé en désuétude, le boulanger, le médecin, l’hôpital et nos retraites. Pourtant….. Pourtant à y regarder de près, on retrouve sur chacun de ces sujets, les mains des institutions européennes et des gouvernements complices de celles-ci pour déréguler, privatiser, les rapaces de la finance qui veulent tout acheter ce qui fait nos vies.

Pourtant, dans une société où les liens humains souffrent, se tarissent, lâchent parfois, avec le petit timbre rouge et le facteur, le bureau de poste, le boulanger ou le médecin sont parfois le dernier maillon social entre les citoyennes et les citoyens avec la République.

Les factrices et les facteurs avec La Poste, les médecins, infirmières, infirmiers, urgentistes avec l’Hôpital, sont des agents et des services publics indispensables attaqués sans relâche par les chefs comptables du capitalisme qui rognent leurs capacités. Après quoi, ils ouvrent la voie au privé.

Aujourd’hui, tout au service de la rapacité du capital, le pouvoir macroniste ne mesure pas le niveau d’exaspération et de colère de nos concitoyens, pour qui les services publics sont le patrimoine commun et un moyen aussi d’améliorer conditions de vie et pouvoir d’achat. Encore plus en temps de crises.

Ils détruisent ces piliers de notre société. Ils piétinent les liens humains du quotidien.

Derrière la disparition du timbre rouge, c’est la tournée du facteur qui disparaît. Le facteur n’est pas un simple porteur de papier. Il apporte également des nouvelles et des informations pluralistes avec les journaux. Il est aussi un confident, un œil attentif. Celui ou celle qui rend un petit service utile au quotidien. Le bureau de poste est un lieu de rencontre, de dialogue, dans des villages ou des quartiers qui en manquent cruellement.

Au nom d’un curieux progrès, plus on numérise, plus on déshumanise.

En vérité les transformations de La Poste, au nom de la mise en concurrence de la distribution, n’a eu pour objectif que de supprimer des emplois pour optimiser la rentabilité de la poste, plus préoccupée désormais de développer la Banque postale que la distribution des lettres et des journaux.

Elle a eu aussi pour objectif d’engraisser des entreprises privées de distribution.

Le facteur n’est pas une fiche de paie en trop, un « coût » à réduire. Il est une personne humaine qui fait le lien avec d’autres personnes humaines et fait vivre les territoires.

Derrière la fin du timbre rouge, il y a bien la destruction de ce lien avec la suppression d’une tournée de distribution sur deux. De contre-réforme en contre-réforme, La Poste a connu en 20 ans un des plus grands plans de licenciements, dans un silence assourdissant, au nom des déréglementations et de la privatisation d’une partie de la distribution du courrier et des journaux.

Le boulanger ou les artisans des métiers de bouche, les petites entreprises sont aussi en ce moment les victimes d’une même logique spéculative et de mensonges, sur la facture d’électricité.

Les similitudes avec ce qui s’est passé pour La Poste sont flagrantes. Avec pour responsables, les mêmes prêcheurs de l’ultralibéralisme. Voyons! Les coûts de production de l’énergie nucléaire et hydraulique n’ont connu aucune augmentation et pourtant le boulanger et les autres payes l’électricité au prix fort.

Et chaque foyer populaire va subir une augmentation d’au moins 15%. Le coût de production est en deçà de 50€ le mégawatt/heure et il est facturé 500 € et plus à l’artisan ou au petit entrepreneur.

Voici le résultat d’un montage purement politique, d’une déréglementation capitaliste consistant à faire dépendre le prix de notre électricité du coût de production de celle-ci dans la dernière centrale à gaz installée en Allemagne. L’ouverture à la concurrence fait pousser comme des champignons vénéneux des distributeurs d’électricité privée qui font leur beurre à partir d’un achat d’électricité notamment à EDF à prix coûtant pour le revendre à ce qu’on appelle à un prix du « marché ».

Et le ministre de l’Économie ment effrontément lorsqu’il explique que refuser ce système remettrait en cause les « interconnections » c’est-à-dire l’échange entre pays européens pour la sécurité d’approvisionnement.

Il tente de faire passer pour une question technique, la coopération par l’interconnexion qui sécurise les approvisionnements pour chaque pays et « le mécanisme européen de fixation des prix de l’électricité » qui est, lui, une décision politique qui défavorise la France.

En clair, on fait acheter aux Français une électricité qu’ils ne produisent pas cher pour leur faire racheter la même, très cher. Il est temps de pousser à une réappropriation sociale, publique, démocratique de nos secteurs de l’énergie.

Le médecin, l’infirmière, l’infirmier aussi relient, protègent, rassurent et soignent. L’Hôpital public est un lieu de soins mais aussi d’accueil. Or, les hôpitaux et les maternités ont été de plus en plus éloignés dans des territoires entiers en manque de médecins. Celles et ceux qui y travaillent n’en peuvent plus.

Voilà le résultat de dizaines d’années de contre-réformes calquant la gestion  du système hospitalier sur celui des entreprises privés à partir des mêmes calculs comptables et des taux de profits... Un chapelet de mots abscons dicte cette règle destructrice: « l’Objectif National de Dépenses de l’Assurance-Maladie ». Le fameux ONDAM voté chaque année par le Parlement afin de fixer le niveau de dépenses de santé à ne pas dépasser.

Encore une invention mise en place en application des critères européens visant à réduire les déficits publics. Au nom de laquelle le président de la République a fermé 21 000 lits d’hôpitaux  en plus des 103 000 lits supprimés entre 1993 et 2018.

Ceci aboutit à une insécurité sanitaire aggravée, à des conditions de travail insupportables pour les soignants hospitaliers qui subissent les suppressions de postes de travail, l’augmentation de la charge de travail, le manque de moyens , le gel du point d’indice, le non-paiement des heures supplémentaires et la suppression progressive désormais du statut d’agent public hospitalier.

Avec au bout, la dégradation de la qualité des soins et de l’humanité des liens aux patients.

Les avancées permises par Jack Ralite, lorsqu’il était ministre de la santé, ont été balayées par les vents mauvais du libéralisme soufflé par une multitude de gouvernements successifs.

La situation devient si explosive que le président de la République a cru bon devant les yeux ébahis du ministre de la santé, déverser un flot de parole, lors de ses vœux dans un hôpital, pour finalement annoncer des mesurettes et la fin des 35h, sans changer aucun des cadres fondamentaux à l’origine de la crise actuelle.

Tant que la santé sera considérée comme une dépense et non comme un investissement pour le développement de la société et la protection des vies humaines, cette crise s’approfondira.

Mais évidemment l’enjeu pour le pouvoir et les puissances privées n’est ni l’humanisme, ni le soin, mais la rentabilité capitaliste.

Et, la contre-réforme des retraites envisagée désormais en alliance entre les droites gouvernementales et les droites d’opposition participent de la même démarche: Réaliser des économies sur les catégories les plus populaires après les avoir surexploités et ouvrir de plus en plus les vannes aux assurances privées.

En reculant l’âge légal de départ en retraite et en allongeant la durée des cotisations le pouvoir veut économiser environ 20 milliards d’euros chaque année sur des ouvriers et des employés – les premiers de corvée - pour poursuivre la protection des grandes fortunes et des puissances d’argent tout en privatisant les systèmes de retraite en droite de ligne des injonctions des institutions européennes. Surtout, les marchés financiers sont entré dans la danse et demande que l’on déchiquète encore plus le droit à la retraite sous peine de ne plus prêter a un taux raisonnable à la France la semaine même ou il nous est confirmé que les grandes entreprises et banques cotées en bourse ont versé 80 milliards d’€ à leurs actionnaires l’an passé (1)*. Une somme plus importante que le budget de l’éducation nationale.

Décidément, le capitalisme est un antihumanisme. La voracité des plus fortunés et des puissances financières est sans limite. Elle va de pair avec leur volonté de dominer, de soumettre, d’exploiter celles et ceux qui n’ont que leur travail ou leur maigre retraite pour vivre.

Dire tout ceci n’a rien à voir avec je ne sais quel déclinisme, mais avec la contestation des choix politiques qui jour après jour font marcher la société vers la « dé-civilisations ».Une majorité vde nos concitoyens appellent à de fortes mobilisations (2)*. Aidons à les construire ; Poussons l’unité populaire pour ouvrir l’après-capitalisme.

(1) D’après « le lettre Vernimmen » (2) Enquête IFOP ; 52% des français souhaitent « une explosion sociale.

   publié le 9 janvier 2023

CAC 40 : tout pour le capital,
nouvelle saison

Martine Orange sur www.mediapart.fr

Même dans les temps difficiles, la spirale prix-profits-capital prospère allègrement. En 2022, les entreprises du CAC 40 ont reversé 80,5 milliards d’euros à leurs actionnaires. Un record. Le capitalisme de la rente croît et embellit.

Plus les années passent, plus elles se ressemblent. Alors que les économistes et les responsables politiques glosent depuis des mois, avec le retour de l’inflation, sur les dangers de voir se reconstituer la spirale prix-salaires, la spirale prix-profits-capital, elle, prospère allègrement.

Elle n’a même jamais été aussi élevée pour les sociétés du CAC 40, à s’en tenir aux résultats présentés par la lettre financière Vernimmen de janvier. D’après ses calculs, ces entreprises ont versé 80,5 milliards d’euros à leurs actionnaires sous forme de dividendes et de rachats d’actions en 2022.

Ce montant constitue un record absolu. « Le niveau le plus haut jamais enregistré depuis que nous faisons cette étude [2003] », reconnaît la lettre financière. En 2021, Vernimmen avait calculé que les sociétés du CAC 40 avaient distribué 69,4 milliards d’euros à leurs actionnaires. En une année, alors que l’économie mondiale est soumise à de multiples chocs, ces groupes ont décidé qu’il était opportun d’augmenter de 16 % en moyenne leur distribution.

Même si les bénéfices distribués en 2022 sont la résultante des profits record de 2021, année de rebond après l’arrêt économique provoqué par la pandémie, ces chiffres illustrent la permanence de la stratégie adoptée par ces groupes : tout pour le capitalisme actionnarial.

« Ces chiffres, qui sont excellents, ne sont qu’à l’unisson d’autres tout aussi excellents enregistrés en 2022, malgré un contexte économique et géostratégique compliqué », observe Vernimmen.net, soulignant la baisse du taux de chômage, le nombre élevé des créations d’entreprises ou des levées de fonds à un niveau inédit par les start-up.

Figurant depuis des années au sommet des classements des groupes internationaux qui distribuent la plus grande partie de leurs bénéfices aux actionnaires, les sociétés françaises n’ont pas failli à la tradition : elles distribuent la moitié ou plus de leurs bénéfices à leurs actionnaires, quand les firmes allemandes sont autour du tiers.

Comme chaque année, les mêmes noms reviennent en tête des sociétés les plus généreuses. TotalEnergies arrive naturellement en tête avec 13,3 milliards d’euros suivi par LVMH (7,1 milliards), Sanofi (4,7 milliards), BNP Paribas, Stellantis (ex-PSA), AXA et Crédit agricole ne sont guère loin derrière.

Mais il y a plus frappant encore que la distribution des dividendes : c’est la part prise par les rachats d’actions. Année après année, cette pratique ne cesse de progresser pour atteindre des proportions qui atteignent là encore des sommets. En 2022, les groupes du CAC 40 ont dépensé 23,7 milliards d’euros pour racheter leurs propres d’actions avant de les annuler. Une pratique qui n’a pas pour seul objet de faire monter leurs cours.

« La France n’aime pas trop les profits (…) », éditorialise dans Les Échos le journaliste David Barroux, condamnant par avance jusqu’à la caricature tous les discours critiques sur les politiques actionnariales des grands groupes. « L’évidence devrait nous pousser à admettre tout d’abord que les profits sont déjà le meilleur carburant pour nourrir les investissements des entreprises », poursuit-il, en reprenant implicitement le fameux théorème « les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». L’ennui est que ce théorème de novembre 1974 ne fonctionne plus depuis bien longtemps.

S’il existe un État-providence en France, c’est désormais pour le capital.

Comment justifier de telles redistributions de capital ? Car il ne faut pas se faire d’illusion. Au vu des résultats des groupes du CAC 40 au premier semestre 2022 (82 milliards d’euros), la débauche de dividendes va se poursuivre cette année. Dans le même temps, les dépenses d’investissement et de recherche et développement diminuent. Et les destructions d’emplois se poursuivent. Au nom de la maîtrise des coûts et des temps difficiles.

Les thuriféraires du capitalisme actionnarial justifient l’action des grands groupes au nom de la nécessité de savoir récompenser le risque. Mais où est le risque quand les banques centrales pendant une décennie ont injecté dans le système financier des centaines de milliards d’argent gratuit ? Quand le gouvernement, après avoir abaissé toute la fiscalité sur le capital – de l’impôt sur les sociétés à l’impôt sur la fortune en passant par la flat tax sur les dividendes –, continue à verser des centaines de milliards indistinctement et sans contrepartie à l’ensemble des sociétés travaillant sur le territoire ? Et les premières entreprises bénéficiaires sont les groupes du CAC 40.

D’après les travaux de l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires) et de la CGT, des chercheurs du Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (Clersé), le total des aides publiques versées aux entreprises s’élevaient à 157 milliards d’euros en 2019. Un « pognon de dingue » qui a encore grossi avec la pandémie et la crise. Certains évoquent désormais la somme de 200 milliards d’euros, soit plus du tiers du budget de l’État.

S’il existe désormais un État-providence en France , c’est désormais pour les entreprises et plus largement pour le capital. Et là, personne n’évoque la question des fraudeurs et des assistés.

Le deuxième argument en défense du capitalisme actionnarial est que rendre le capital aux actionnaires permet une meilleure allocation des ressources, le marché étant bien plus apte que tout autre moyen pour sélectionner les investissements les plus prometteurs. La multiplication des bulles et des crises qui marquent les décennies du néolibéralisme en fait douter.

Et l’éclatement des bulles des valeurs technologiques, immobilières, et même des crypto-actifs qui est en cours actuellement illustre à nouveau le fonctionnement total erratique des marchés fonctionnant selon les modes entre l’euphorie et la déprime, et se livrant à toutes les spéculations.

En choisissant d’encourager ces mouvements, voire en les soutenant plutôt que de les corriger, le gouvernement favorise une concentration de richesses à des niveaux inégalés entre peu de mains. Au-delà de l’affichage, ce n’est pas son projet de dividende salarié qui va inverser la tendance. Le pouvoir a délibérément opté pour un capitalisme de rente. Et l’assume.

   publié le 8 janvier 2023

Grande-Bretagne.
Les soignants se rebiffent

Tristan de Bourbon sur www.humanite.fr

Emma, Rosie, Chimasa et Annah ont rejoint la grève lancée, pour la première fois de son histoire, par le principal syndicat britannique des infirmières. Elles réclament des salaires décents et dénoncent la dégradation de leurs conditions de travail depuis l’arrivée aux affaires des conservateurs, il y a douze ans.

l fait moins de zéro degré à Londres en ce jeudi et pourtant une centaine d’infirmières chantent et sautillent depuis plus de trois heures devant l’entrée de l’hôpital St Thomas. Des piquets répétés devant plus de 115 hôpitaux et centres de soins d’Angleterre et du pays de Galles, où les adhérentes du Royal College of Nursing (RCN), le principal syndicat du métier, ont voté en octobre et en novembre pour deux jours de grève les 15 et 20 décembre. « C’est la toute première fois que je fais grève en quinze années au service hospitalier d’Hellingdon, dans la banlieue du nord-est de Londres, assure Chimasa, 51 ans. Je suis à bout, et nous sommes nombreuses dans cette situation. »

Seul salaire de son foyer depuis le décès de son mari il y a deux ans, elle s’occupe à elle seule de leurs trois enfants. « Les prix ont tellement explosé que j’ai du mal à faire mes courses », avoue-t-elle. L’inflation, supérieure à 9 % depuis le mois d’avril avec une pointe à 11,1 % en octobre (10,7 % en novembre), complique très sérieusement son quotidien. « Comment pouvons-nous tenir le coup ? Comment, alors que nos salaires n’ont pas progressé, et ont même reculé dans les faits depuis douze ans ? C’est dur », confie-t-elle, excédée.

« Surmenées, sous-payées »

Douze années, cela correspond à l’arrivée au pouvoir du couple devenu sans doute le plus détesté de la politique britannique récente, le premier ministre David Cameron et son ministre des Finances George Osborne. Dès leur accession aux affaires après les treize années au pouvoir du duo travailliste Tony Blair-­Gordon Brown, ils déploient une politique de coupes radicales des budgets publics, prenant prétexte des dégâts causés par la crise financière de 2007-2008 sur les finances nationales. Même si l’austérité apparaît moins sévère, le service de santé publique national (NHS) n’est pas épargné. Les effets de ces mesures se font encore ressentir : l’épargne des ménages britanniques a diminué de 40 % durant cette période. Si bien que Chimasa, malgré son salaire, a aujourd’hui du mal à joindre les deux bouts et ne possède plus de matelas de sécurité. Des employés du secteur de la santé se retrouvent obligés de se rendre auprès de banques alimentaires pour compléter la nourriture nécessaire à leur famille, ont rappelé plusieurs syndicats avant la fin de l’année.

Comme Chimasa, Ronke, 49 ans, refuse de donner son nom de famille, preuve de la peur qui règne encore parmi les salariés qui font grève. Alors que la première est demeurée à l’arrière des lignes de grévistes, n’acceptant pas d’être photographiée, elle n’hésite pas à se mettre au premier rang et à donner de la voix avec ses collègues : « Overworked, underpaid » (surmenées, sous-payées), répètent-elles en sautillant. « La situation financière des infirmières est devenue intenable, c’est bien pour cela que nous faisons grève, assure-t-elle. Certaines d’entre nous sont obligées de prendre un second emploi pour tenir financièrement, les jeunes sont plombées par des dettes étudiantes. Et à ces conditions difficiles s’ajoute l’inflation, qui accroît encore nos difficultés. Ces conditions ne nous permettent pas de travailler paisiblement pour fournir des soins de bonne qualité et pouvoir bien s’occuper des patients. » Elle s’inquiète véritablement pour « l’avenir du NHS » : « Qui voudra venir travailler avec nous dans ces circonstances ? »

La question est vitale. Dès 2015, la profession avait été ajoutée à la liste des emplois en manque critique d’employés. Depuis le Brexit, la situation ne s’est pas améliorée. Le pays ne peut plus piocher chez ses voisins européens pour pallier le manque de main-d’œuvre locale. Une mauvaise habitude prise par des employeurs qui se délestaient ainsi de la nécessité de former leurs salariés. Alors qu’en mars 2010 NHS England, l’entité en charge de la santé en Angleterre, annonçait un manque de 8 153 infirmières, ce chiffre a bondi à 47 496 en septembre 2022. « Nous sommes souvent en sous-effectif, car de nombreuses collègues ont quitté leur poste, épuisées par cet incessant stress », témoigne Chimasa. « Leurs remplaçantes ne restent bien souvent pas longtemps. C’est normal, le travail est la plupart du temps vraiment dur, mais nous continuons pour les patients. Et même si nous savons que le gouvernement ne nous aidera pas à bien faire notre travail », raconte l’infirmière.

Seule pour gérer 24 patients

Hannah Coles, 23 ans, abonde dans son sens. « Nous sommes censées être six infirmières de service dans mon hôpital, mais nous nous retrouvons souvent seulement à quatre. Et il m’est arrivé de faire des quarts, seule. Cela signifie que je devais gérer 24 patients, même si des infirmières d’autres services venaient souvent me donner un coup de main. Cela m’a d’ailleurs rappelé cette horrible période du Covid-19. » Ces seules explications permettraient de comprendre pourquoi cette jeune infirmière, embauchée depuis seulement deux ans, n’hésite pas à se placer au premier rang des grévistes, un panneau de sa confection à la main. Détournant les paroles du générique du « Prince de Bel-Air », série à succès des années 1990, elle y attaque les économies de bouts de chandelle imposées au NHS et surtout le désintérêt total des députés, qui siègent littéralement en face de l’hôpital, de l’autre côté du pont de Westminster. D’ailleurs, cette journée du 15 décembre marque un semblant de bonne nouvelle : le chef du Parti travailliste, Keir Starmer, a permis à ses députés de rejoindre les piquets de grève, même s’il avait qualifié trois jours plus tôt les prétentions salariales des infirmières d’« inabordables » pour l’État. John McDonnell et Richard Burgon, deux députés de l’aile gauche du parti, sont ainsi venus soutenir les grévistes devant St Thomas.

Pour Hannah, le souci ne se situe pas seulement au niveau des conditions de travail. « J’ai 60 000 livres (68 000 euros) de dettes contractées pendant mes études, et je ne m’en sors pas, dit-elle. Une fois le loyer de ma colocation et les impôts payés, je dois vivre avec 400 livres (455 euros) par mois. J’ai choisi ce métier parce que je voulais faire la différence, aider les gens. Mais si j’avais su alors quelles seraient mes conditions de vie, je ne suis pas sûre que je m’y serais lancée. »

Son tableau est on ne peut plus pessimiste, alors qu’il y a un peu plus de deux ans les Britanniques sortaient tous sur leur balcon, à leur fenêtre ou devant leur patio une fois par semaine pour applaudir le personnel du NHS, qui mettait sa vie en danger pour soigner les patients atteints du Covid-19. Ce rituel a été utilisé par le gouvernement : il n’a pas jugé bon d’augmenter correctement ses « héroïnes » et « héros », estimant sans doute que les applaudissements devaient leur permettre de se nourrir, de se loger, de se déplacer. Le premier ministre Rishi Sunak a ainsi réitéré entre les deux jours de grève son refus de se rendre à la table de négociation. Il juge qu’une hausse des salaires dans la fonction publique aggravera l’inflation. Le président du Parti conservateur Nadhim Zahawi a de son côté illustré l’indécence de son parti en demandant aux syndicats « de ne pas faire grève » mais « de se rassembler pour envoyer un message très clair à M. Poutine, à savoir que nous ne nous laisserons pas diviser de cette manière ».

Nul doute que le manque total de considération du gouvernement et la dégradation de ses conditions de travail ont découragé Rosie, venue avec sa collègue et amie Emma sur le piquet de grève. En plus de ne pas aller travailler, elle a aussi tenu à marquer l’abandon de son contrat permanent au service d’anesthésie de St Thomas. Ses journées de travail durent officiellement de 8 heures à 18 heures, ce qui est plus court que les douze heures réalisées par la plupart des infirmières. Elle ne se voyait pourtant pas poursuivre plus longtemps après ces sept années.

Si elle a lâché cet emploi, elle n’entend pas pour autant quitter le NHS. Elle travaillera désormais à la mission. « C’est payé 30 livres de l’heure, soit quasiment le double des 17 que je touche actuellement, et mes horaires seront beaucoup plus flexibles. La rémunération est bien plus élevée car le gouvernement est réticent à embaucher et il doit donc payer des agences privées en catastrophe pour combler les manques. Personnellement, j’en avais ras le bol de faire le même travail que mes collègues tout en étant bien moins payée qu’elles. » Son amie Emma travaille de son côté quatre jours par semaine en tant que permanente et un jour en tant que contractuelle. Le système, on le voit, est ainsi perverti de l’intérieur, puisqu’il encourage les employées à abandonner leur contrat permanent pour des missions. Qui coûtent quasiment deux fois plus cher à l’État.

Cette évolution ne surprend pas du tout Janet Maiden, une infirmière venue en tenue de travail d’un hôpital voisin, UCLH. « L’objectif est de rendre le NHS exsangue, de l’épuiser, estime-t-elle. Cela aura deux conséquences : les patients n’auront plus confiance dans la qualité des soins fournis et se rendront vers le privé, tandis que les politiciens utiliseront les difficultés du NHS pour justifier sa privatisation partielle. » Elle rappelle que les porteurs, les agents de ménage ou de cantine, mais aussi les responsables de l’imagerie médicale sont salariés pour des entreprises privées, sous contrat avec le NHS. « La privatisation n’est donc pas un épouvantail agité par des gauchistes, c’est déjà une réalité », conclut-elle.

Ce jeudi 15 décembre, elle n’est pourtant pas en grève. Elle adhère en effet à Unison, le plus grand syndicat de la fonction publique. « J’ai fait grève pour la première fois en 1988, je suis donc une habituée des mouvements sociaux, sourit-elle. Nous sommes très différents du RCN, le syndicat que l’on rejoint si l’on ne veut pas faire grève. La prise de position actuelle de ses adhérents démontre bien le niveau de leur exaspération. »

Des luttes similaires dans le secteur postal

Plusieurs banderoles du Communication Workers Union (CWU), le principal syndicat du secteur postal et des télécommunications, se sont glissées au milieu des manifestants. « Nous vivons une expérience en de nombreux points similaires », soupire Steve Jones, l’un des membres du conseil national exécutif, venu avec plusieurs collègues soutenir les infirmières. « Je reviens de l’un des principaux bureaux de poste de Londres, qui aura effectué dix-sept jours de grève en 2022. Pour tous, il n’y a guère de doute : Royal Mail (l’équivalent de La Poste – NDLR) n’existera plus sous sa forme actuelle dans un an s’ils parviennent à privatiser son activité de livraison des marchandises, très rentable. Elle permet de financer l’obligation de distribution du courrier six jours par semaine. » L’impact social est déjà connu. « Ils veulent licencier entre 10 000 employés, leur chiffre, et 20 000 personnes, notre estimation », affirme Steve Jones. Qui s’en étonnera, alors que viennent de s’écouler douze années de pouvoir tory avec des premiers ministres successifs baignés dans le néolibéralisme de Margaret Thatcher ?

   publié le 7 janvier 2023

Philippe Martinez (CGT) sur les retraites : « Après le travail, ce sera le cimetière »

sur https://www.mediapart.fr

« À l’air libre » reçoit Philippe Martinez, alors que le gouvernement annoncera le 10 janvier sa réforme des retraites, dans un contexte d’inflation et de services publics en déshérence. « Une réforme pour faire peur » et « un démantèlement de l’esprit de solidarité », selon le secrétaire général de la CGT. 

La vidéo d’une cinquantaine de minutes est en libre accés et visible sur le site de mediapart

ou bien sur :  https://youtu.be/sP5UK9RWKNY

 

 

 

   publié le 6 janvier 2023

Zones faibles émissions :
une « écologie » punitive et anti-sociale

William Bouchardon sur https://lvsl.fr/

Après la taxe carbone en 2018, qui avait donné naissance au mouvement des gilets jaunes, la voiture sera-t-elle à nouveau à l’origine de contestations sociales massives dans les prochaines années ? De plus en plus d’élus s’inquiètent de la colère grandissante contre les Zones à Faibles Émissions, y compris au sein du gouvernement. Il faut dire que cette mesure incarne à peu près tout ce qu’il ne faut pas faire en matière de politique écologique : non seulement elle va compliquer la vie des ruraux et des plus pauvres, mais en plus ses conséquences environnementales paraissent plutôt nulles, voire négatives. Plutôt que de développer réellement les alternatives à la voiture, les pouvoirs publics s’entêtent dans une impasse.

L’idée de départ des Zones à faibles émissions (ZFE) est simple : dans de nombreuses d’agglomérations, l’air est trop pollué, notamment en raison du trafic routier. On ne peut nier la gravité de cet enjeu : selon Santé Publique France, environ 48.000 décès prématurés peuvent être attribués à la pollution de l’air chaque année, ce qui en fait une des premières causes de réduction de l’espérance de vie. En 2015, une commission d’enquête du Sénat chiffrait quant à elle à 100 milliards d’euros par an le coût de la pollution de l’air, notamment en raison des impacts sur le système de santé. Plus que le CO2, connu pour son impact d’accroissement de l’effet de serre, les gaz les plus dangereux pour la santé sont les fameuses « particules fines » (PM2,5) et le dioxyde d’azote (NO2). 

Si les sources d’émission de ces gaz sont multiples, on peut notamment citer les centrales électriques thermiques, les chauffages au bois peu performants et la circulation automobile. Pendant longtemps, la France s’est peu préoccupée de la pollution de l’air, d’autant qu’elle ne compte pas beaucoup de centrales thermiques et que les normes imposées aux constructeurs automobiles permettaient de diminuer cette pollution malgré l’augmentation constante du nombre de véhicules en circulation. Mais depuis quelques années, le sujet est devenu de plus en plus présent dans la sphère publique, notamment à la suite des révélations du dieselgate – où l’on apprit que Volkswagen, mais aussi d’autres constructeurs, trafiquaient leurs moteurs pour passer les tests de pollution – et de plusieurs condamnations  de l’Etat français en justice pour ne pas avoir respecté des seuils d’exposition prévus par la loi.

Au cours des deux années à venir, les millions de Français propriétaires d’un véhicule polluant vont devoir en changer s’ils souhaitent continuer à se déplacer dans les grandes villes.

En 2019, l’Etat décide donc de mettre en place des ZFE dans les grandes agglomérations afin d’interdire progressivement la circulation des véhicules les plus polluants, définis ainsi en fonction de leur vignette Crit’Air (de 5 pour les plus polluants à 0 pour ceux qui sont considérés propres, telles que les voitures électriques). Si l’idée n’est pas forcément mauvaise, la montée en puissance rapide des ZFE inquiète fortement les élus. D’une part, celles-ci vont très vite se multiplier : si onze métropoles (Paris, Lyon, Marseille, Toulouse, Strasbourg, Grenoble…) ont déjà créé leur ZFE, d’ici le 1er janvier 2025, toutes les agglomérations de plus de 150.000 habitants (soit 43 au total) seront concernées. D’autre part, les véhicules interdits vont être de plus en plus nombreux : l’interdiction concernera les Crit’Air 5 en 2023, puis les Crit’Air 4 en 2024 et enfin les Crit’Air 3 en 2025. Au total, ces trois catégories représentaient en 2021 38% du parc automobile français selon Le Monde. Enfin, si les contrôles sont pour l’instant rares, les villes sont en train de s’équiper de caméras connectées et un système de vidéo-verbalisation devrait être opérationnel courant 2024, l’amende étant fixée à 68 euros.

La grogne monte

Au cours des deux années à venir, les millions de Français propriétaires d’un véhicule polluant vont donc devoir en changer s’ils souhaitent continuer à se déplacer dans les grandes villes. Or, ceux qui roulent avec un vieux diesel le font rarement par choix. Acheter une nouvelle voiture est en effet devenu extrêmement coûteux. Selon le cabinet AAA Data, le prix moyen d’une voiture neuve a atteint le record de 32.600 euros cette année, soit une hausse de 21% en deux ans à peine. Beaucoup d’acheteurs se tournent donc vers l’occasion, alimentant là aussi une flambée des prix : une voiture d’occasion de moins de huit ans coûterait en moyenne 25.000 euros aujourd’hui, selon Les Echos. Les raisons en sont multiples : éviction des anciens modèles bientôt interdits de rouler dans les grandes villes, pénurie de composants électroniques, nouvelles normes de sécurité, passage à l’électrique (30% plus cher à l’achat qu’un modèle à essence équivalent, hors primes), répercussions des hausses des prix de l’énergie et des matières premières… Bref, la voiture tend à devenir un bien de luxe hors de prix.

Bien sûr, de nombreuses aides existent pour changer son véhicule : bonus-malus écologique allant jusqu’à 7.000 euros de subvention pour les 50% les plus modestes, prime à la conversion pour racheter le véhicule mis au rebut, nouvelle prime de 1.000 euros pour les personnes vivant en ZFE, aides locales des métropoles (jusqu’à 5.000 euros à Strasbourg et Rouen)… Mais le compte n’y est pas : selon une mission flash conduite par l’Assemblée nationale cet été sur les ZFE, « le reste à charge moyen des ménages et des entreprises bénéficiant de ces aides demeure supérieur à 20.000 euros et atteint jusqu’à 40.500 euros en moyenne pour l’achat d’un véhicule hybride rechargeable neuf » ! Pour tenter de contourner le problème, l’Etat a depuis mis en place un prêt à taux zéro jusqu’à 30.000 euros et prépare un système de leasing, c’est-à-dire de location. Mais ces solutions peinent à convaincre. Pour beaucoup, s’endetter n’est en effet pas une solution, surtout dans une période où les revenus sont déjà grignotés par l’inflation. 

La mesure passe pour un « racket » supplémentaire venant s’ajouter aux prix des péages, aux radars, aux coûts des assurances et aux taxes sur l’essence. 

Or, cette dernière touche particulièrement les plus pauvres, dont le budget est grevé par les dépenses contraintes, et les ruraux, plus dépendants de la voiture. L’Insee estime ainsi la perte de pouvoir d’achat entre janvier 2021 et juin 2022 à 580 euros pour les ménages en région parisienne, contre 910 euros pour ceux qui vivent à la campagne, une fois tenu compte des aides de l’Etat. En outre, beaucoup ne voient pas pourquoi ils devraient changer leur véhicule alors que celui-ci roule encore sans problème et obtient le contrôle technique. La mesure passe alors pour un « racket » supplémentaire venant s’ajouter aux prix des péages, aux radars, aux coûts des assurances et aux taxes sur l’essence. 

Les pouvoirs publics s’entêtent

Outre l’aspect financier, les ZFE renforcent un clivage entre les zones urbaines et rurales, déjà visibles dans plusieurs domaines et qui semble peser de plus en plus dans les résultats électoraux. D’abord, pour les habitants des zones périurbaines se rendant en ville, les aides des métropoles ne seront pas forcément disponibles, en fonction de leur lieu exact de résidence. Surtout, les habitants des campagnes propriétaires de vieux véhicules ne pourront, de fait, plus se rendre dans les grandes villes. Or, même quelqu’un vivant la grande majorité de son temps à la campagne est parfois amené à se rendre dans une métropole, pour effectuer des démarches administratives ou des achats, rendre visite à un proche… Cela mérite-il une amende ? Pour le sondeur Jérôme Fourquet, les ZFE envoient un signal politique terrible : il y aurait d’un côté les grandes villes, « oasis écologiques » connectées à la mondialisation, débarrassées des véhicules polluants, et de l’autre les campagnes, « la France de l’arrière-cour » ou du « monde d’avant ». Un cadeau en or pour le Rassemblement National, qui peut se contenter de fustiger les « bobos parisiens » ou les « élites déconnectées » et engranger des voix facilement. Au final, les ZFE rassemblent donc largement contre elles : selon un sondage Opinion Way, 42% des Français envisagent de braver l’interdiction. Signe de la montée en puissance de la colère, les termes de « zone de flicage écolo » ou de « zone à forte exclusion » se répandent dans le débat public.

Selon un sondage, 42% des Français envisagent de braver l’interdiction.

Pour tenter de désamorcer la contestation naissante, les métropoles multiplient depuis quelques mois les « concertations ». Objectif : trouver des petites adaptations pour rendre la ZFE plus acceptable. Le 24 décembre, la Première Ministre a par exemple pris un arrêté pour exempter les métropoles en dessous d’un certain seuil de dioxyde d’azote de la mise en place de ZFE, ce qui devrait surtout concerner l’Ouest et le Centre de la France (Angers, Poitiers, Tours, Brest, Pau…). Certains axes majeurs, notamment les autoroutes urbaines, peuvent par ailleurs être exclus du périmètre de la ZFE. Les véhicules de collection ou de secours, ou encore ceux des personnes handicapées, font également l’objet de dérogation. Puis chaque ville y va de sa proposition : pas de ZFE après 20 heures à Paris, carnet avec un certain nombre de dérogation à Strasbourg, étude des dossiers au cas par cas, exception pour les petits rouleurs à Montpellier… Si ces aménagements vont dans le bon sens, ils risquent surtout de rendre la mesure totalement incompréhensible. 

Par ailleurs, les métropoles ne cessent de gonfler les aides financières et de demander un soutien plus important de la part de l’Etat. Là encore, si l’intention est plutôt bonne, l’absence d’un dispositif national unique conduit à des inégalités entre territoires, notamment en défaveur de ceux qui ne vivent pas dans ces métropoles mais doivent s’y rendre. Surtout, personne ne semble s’interroger sur les montants dépensés dans ces aides, qui bénéficient bien plus aux constructeurs automobiles qu’aux ménages modestes. L’installation de caméras connectées et de leurs systèmes de vidéo-verbalisation, qui devrait être confié à un gestionnaire privé, risque d’être elle aussi très coûteuse.

Une mesure pas vraiment écologique

Si les critiques portent principalement, et pour des raisons évidentes, sur les enjeux financiers et le sentiment des ruraux et périurbains d’être méprisés, la promesse originelle des ZFE est elle moins contestée. Pourtant, l’argument environnemental des promoteurs de la mesure paraît bien fragile. Certes, les émissions de CO2 devraient baisser grâce aux moteurs plus performants des Crit’Air 1 et 2 et à la croissance du parc électrique. Mais cette pollution est seulement déplacée, puisque la voiture électrique dépend de métaux rares dont l’extraction ravage l’environnement et d’électricité, dont la production peut être plus ou moins polluante. En revanche, concernant les particules fines, les effets des ZFE risquent d’être faibles. Selon l’ADEME, les voitures électriques émettent en effet autant de particules fines que les modèles thermiques les plus récents. La raison est assez simple : les pots catalytiques étant devenus très perfectionnés, ces émissions ne proviennent que minoritairement du moteur à combustion. L’usure des freins et des pneus est désormais la première source de particules fines, d’où des niveaux comparables de pollution peu importe l’énergie utilisée par le véhicule.

Par ailleurs, l’usure des freins et des pneus est corrélée certes au style de conduite, mais surtout au poids des véhicules, qui a tendance à augmenter. En cause ? La mode désastreuse du SUV, qui représentait plus de 40% des ventes l’an dernier, qui a fait passer le poids moyen à vide d’une voiture à près d’une tonne et demie ! Pour un même modèle, les véhicules électriques sont par ailleurs encore plus lourds, en raison du poids des batteries. Même en dehors des SUV, la tendance à des voitures plus confortables et apparaissant comme plus sécurisantes pousse leur poids à la hausse. Dès lors, le renouvellement forcé de millions de véhicules Crit’Air 5 à 3 risque de conduire ces ménages vers des véhicules plus lourds, pour, au mieux, une baisse de pollution pratiquement nulle, au pire une hausse de cette dernière.

Un Porsche Cayenne à 70.000 euros (2,3 tonnes, 20 litres au cent) est autorisé à circuler, tandis qu’une Clio d’ancienne génération (1 tonne, 6 litres au cent) ne l’est pas…

Par ailleurs, le fait de voir d’énormes SUV être autorisés à rouler en ville alors que des petites voitures économes ne le seront plus, risque de vite conduire à l’exaspération. A Montpellier, la conseillère municipale d’opposition Alenka Doulain (France Insoumise) a utilisé un exemple marquant : une Porsche Cayenne à 70.000 euros (2,3 tonnes, 20 litres au cent) est autorisé à circuler, tandis qu’une Clio d’ancienne génération (1 tonne, 6 litres au cent) ne l’est pas… Un deux poids, deux mesures totalement incohérent et injuste. Pour lutter contre la mode du SUV et encourager les constructeurs à proposer de nouveaux modèles moins lourds et plus petits, la Convention Citoyenne pour le Climat avait ainsi proposé une taxe sur les véhicules de plus de 1400 kilos. Le gouvernement  a finalement retenu le seuil de 1800 kilos, qui ne concerne que moins de 2% des véhicules… Dès lors, étant donné le peu d’effet des ZFE sur la pollution atmosphérique et leurs effets nuisibles sur les propriétaires de vieux véhicules, ne serait-il pas plus intelligent d’obliger les constructeurs à proposer des modèles plus légers et plus efficaces ?

Proposer des alternatives à la voiture individuelle

Si cette éventualité n’a visiblement pas été étudiée, il faut sans doute y voir l’influence du lobby automobile. Les constructeurs automobiles sont en effet les seuls grands gagnants de la création des ZFE. En obligeant des millions de personnes à changer leur véhicule encore fonctionnel, ils peuvent espérer une jolie hausse de leurs ventes, soutenues à grand renfort d’argent public via les multiples aides. Par ailleurs, les prix d’achat prohibitifs renforcent la tendance à la location de son véhicule, via un crédit de longue durée généralement contracté auprès de la banque du fabricant du véhicule. Une nouvelle activité des constructeurs qui leur permet de réaliser de très jolis profits. Enfin, la quantité croissante de capteurs et d’électronique embarquée dans les voitures récentes rendent leur réparation par des garages indépendants de plus en plus difficile. En dehors de tâches assez simples (vidange, changement de pneus et de plaquettes de frein…), les automobilistes seront bientôt totalement captifs des constructeurs pour les réparations les plus importantes, souvent facturées extrêmement cher.

Mise à la casse de véhicules en état de circuler, remplacement par des voitures lourdes et hors de prix, installation de caméras et d’algorithmes de verbalisation, impossibilité croissante de réparer soi-même son véhicule… Les ZFE sont un parfait exemple de l’écologie punitive et anti-sociale qui suscite de plus en plus de rejet et renforce les discours anti-écolo de l’extrême-droite. Ce dispositif illustre également l’impasse du techno-solutionnisme, cette tendance à voir dans l’innovation la solution à tous nos problèmes. Or, plutôt que de nouvelles voitures électriques, la véritable solution à la pollution de l’air et aux défis écologiques est bien connue : sortir du tout-voiture. 

Les ZFE sont un parfait exemple de l’écologie punitive et anti-sociale qui suscite de plus en plus de rejet et renforce les discours anti-écolo de l’extrême-droite.

Bien sûr, on ne peut pas dire que les villes n’aient pas mis en place des politiques importantes pour réduire la place de la voiture dans le cœur des agglomérations depuis au moins une vingtaine d’années. Zones piétonnes, réduction du nombre de parkings, développement des réseaux de transports en commun, pistes cyclables, hausse des tarifs de stationnement… Tout un panel de solutions a été déployé. Le problème est que la fracture entre les grandes villes et le reste du pays n’en est que plus grande : pendant que les métropoles mettaient peu à peu à l’écart les voitures, les campagnes et le péri-urbain voyaient les services publics et les commerces fermer, obligeant à prendre de plus en plus la voiture. En parallèle, la fermeture de petites lignes de train et le culte de la maison individuelle ont encore renforcé cette dépendance à l’automobile. Enfin, notons aussi que nombre de personnes travaillant en ville sont obligées de vivre de plus en plus loin en raison de la spéculation immobilière.

Dès lors, si la suppression des ZFE est souhaitable afin d’éviter un gaspillage d’argent public et une nouvelle mise à l’écart des plus pauvres pour le seul profit de l’industrie automobile, on ne saurait se contenter du statu quo. La politique de développement du vélo et des transports en commun doit être poursuivie, mais pas seulement dans une poignée de métropoles. Les RER métropolitains – récemment vantés par le chef de l’Etat, mais sans aucune annonce concrète alors que plusieurs projets n’attendent plus que les financements pour débuter – sont aussi une solution pour le péri-urbain : en rouvrant des haltes ferroviaires et en augmentant la fréquence des trains en banlieue des grandes villes, on peut espérer une forte hausse de leur fréquentation. Par ailleurs, la gratuité des transports, au moins ciblée sur certains types de passagers (les jeunes, les plus pauvres, les retraités…) est un très bon outil pour encourager à prendre les transports publics, si tant est que les montants nécessaires n’empêchent pas le développement de nouvelles lignes. Enfin, une autre politique d’urbanisme et d’habitat doit être adoptée, contre l’étalement urbain, pour la mixité des activités et avec plus de logements sociaux abordables. Le contrôle des loyers, théoriquement mis en place dans quelques grandes villes françaises, doit lui être sérieusement renforcé pour être respecté. Bien sûr, toutes ces politiques auront un coût important et prendront des années avant de donner des résultats. Mais le rôle de l’Etat est-il de faire vendre des voitures ou de réfléchir à l’intérêt général sur le long-terme ?

   publié le 5 janvier 2023

Retraites : la bataille
qui peut sauver la gauche

Denis Sieffert  sur www.politis.fr

Le projet du gouvernement de reporter l’âge légal de départ à la retraite ouvre un boulevard à l’opposition de gauche. Même si la vraie question sera celle de la mobilisation populaire.

À quelque chose malheur est bon. Il se pourrait bien que la réforme des retraites permette à la gauche de dépasser ses tourments actuels. Dépasser mais pas oublier, car la question démocratique qui mine depuis si longtemps La France insoumise devra tôt ou tard être réglée.

« Le vote n’est pas l’alpha et l’oméga de la démocratie », avait affirmé Manuel Bompard. Certes, mais c’en est au moins l’alpha. Insuffisant, peut-être, mais indispensable, sûrement. Et l’affaire Quatennens, que le député du Nord a lui-même envenimée par une interview pour le moins déplacée sur BFM, touche à des principes trop graves pour disparaître par amnésie collective.

C’est peu dire que la gauche, à l’aube d’une bataille décisive, est abîmée. Sans même parler du prochain congrès du PS qui risque d’affaiblir Olivier Faure, lequel a fait le choix courageux de la Nupes, ou encore des divergences sur l’opportunité de manifester hors des syndicats.

Malgré ces problèmes, nous voulons croire que la gauche a devant elle une échéance qui devrait lui permettre de reparler haut et clair au pays. Quelle que soit, d’ailleurs, l’issue de la bataille, qu’il serait hasardeux de prédire. À quelques jours de la présentation de la version supposément définitive du projet Macron, le 10 janvier, l’union à gauche paraît sans failles. Et comme le front syndical est également uni, tout est en place.

La vraie question est celle de la mobilisation populaire.

Mais où la bataille va-t-elle se mener ? Ne rêvons pas d’une issue positive à l’Assemblée. On a bien compris que le gouvernement va trouver des appuis à droite, et qu’à défaut, il glissera une partie de son texte dans un projet de loi rectificative de financement de la Sécurité sociale, s’autorisant ainsi à recourir une fois encore au 49.3. Si bien que la vraie question est celle de la mobilisation populaire.

Pour échapper au poison de la résignation, la gauche a deux atouts. Le premier réside dans les maladresses de Macron. Contrairement à ce qui est dit ici et là, le bras tremble. Le président a trop lié son destin à cette réforme. Il en a durci le contenu pour d’inavouables objectifs politiques, avant d’essayer d’en atténuer les effets les plus provocateurs.

Du coup, son texte en a déjà vu de toutes les couleurs. On a l’impression que le gouvernement lui-même ne sait plus où il en est. S’agit-il de « sauver » le système de retraite ou, comme cela est dit une fois sur deux, de renflouer les caisses de l’État ? S’agit-il de repousser l’âge de la retraite à 64 ans, à 65 ans, ou d’augmenter le nombre d’années travaillées ? Ce qui n’est pas la même chose. Et quid de la pénibilité, ce mot que Macron déteste ? Une grande confusion règne dans les hautes sphères du pouvoir. Et peut-être même dans l’esprit du président.

Le deuxième atout réside dans le caractère plus sociétal qu’économique de l’enjeu. Pour la gauche, il s’agira de démontrer qu’il n’y a pas, pour soutenir ce projet, de vérité objective. Il y a un antagonisme social. Deux conceptions s’opposent sur la vie et le monde. Un affrontement presque caricatural entre libéralisme et humanisme. Entre droite et gauche. Et qui renvoie inexorablement à la question du partage des richesses.

Quel que soit l’objectif, il y a d’autres solutions pour renflouer les caisses de l’État, ou sauver un système qui n’est d’ailleurs pas en péril. L’argumentaire comptable, auquel il a été répondu cent fois, est d’ailleurs pétri de contradictions. N’en citons qu’une seule : en repoussant l’âge de la retraite, le gouvernement va augmenter le nombre de ces années durant lesquelles les « seniors » en fin de carrière sont trop souvent privés d’emploi. Il va donc déséquilibrer un peu plus le rapport entre actifs et inactifs. En dix ans, le nombre de « seniors » au RSA a déjà doublé. La réforme va encore accentuer cette tendance.

Nous sommes à la veille d’un débat qui touche à tous les aspects de l’organisation sociale.

Mais c’est ici qu’il faut dire un mot de l’autre réforme, celle de l’assurance-chômage. Les deux font la paire. Si le rêve de la droite s’accomplit, la France aura moins de chômeurs indemnisés, mais plus de pauvres, y compris des « seniors » statistiquement invisibles et contraints à des petits boulots. C’est un puzzle dévastateur qui se met en place. Nous sommes à la veille d’un débat qui touche à tous les aspects de l’organisation sociale, et qui atteint de la façon la plus intrusive nos vies et celles de nos enfants.

L’enjeu pour la gauche sera d’imposer ses thèmes et d’éviter la tarte à la crème d’une réforme qui serait obligatoire du seul fait de l’allongement de la durée de vie.

 

 

Retraites. La gauche en meeting
dès le 10 janvier à Paris

Diego Chauvet sur www.humanite.fr

C’est dans la salle Olympe de Gouges dans le 11e arrondissement de la capitale que les partis de la Nupes ouvriront la bataille politique contre le projet de réforme de Macron.

Le 10 janvier à Paris, la gauche tiendra son premier meeting unitaire contre la réforme des retraites. Après une conférence de presse au mois de décembre où elle avait affiché son unité dans sa volonté de faire échouer le projet de réforme d’Emmanuel Macron, cet événement, prévu dans la salle Olympe de Gouges dans le 11ème arrondissement de la capitale, marquera la début de la bataille politique que la Nupes a promis de livrer. Tous les partis membres de la coalition seront au rendez-vous : Marine Tondelier (EELV), Fabien Roussel (PCF), Boris Vallaud (PS), Léa Filoche (Génération.s), Mathilde Panot et François Ruffin (LFI) y prendront la parole aux côtés de salariés et de représentants d’associations et de syndicats.

Pour la gauche, dont certains mouvements traversent des crises comme les insoumis avec l’affaire Quatennens et les critiques sur son fonctionnement interne, ou les écologistes avec l’affaire Bayou au mois de septembre, la bataille contre la réforme des retraites peut être une occasion de reprendre la main, de se poser en alternative crédible au macronisme et à l’extrême-droite. D’autant que 68% des français, selon un sondage IFOP du 4 janvier sont partisans d’un retour à la retraite à 60 ans. Et ils sont, dans tous les cas, très majoritairement opposés à la retraite à 64 ou 65 ans telle que l’envisage le gouvernement.

« Dans les jours prochains, nous serons prêts à nous mobiliser ensemble. Nous pouvons faire reculer le gouvernement comme il a déjà reculé sur l’assurance chômage », assure ainsi le premier secrétaire du PS Olivier Faure, dans un entretien accordé à Libération le 5 janvier. Le député François Ruffin, à l’initiative avec Fakir et Reporterre du meeting du 10 janvier, insiste également de son côté sur l’unité. « Les syndicats montent un front uni, la gauche doit l’être aussi. Faire bloc. Main dans la main. Avec les gens et contre les forces de l’argent. Pas seulement pour « résister », mais pour ranimer une espérance », écrit le parlementaire dans un communiqué ce jeudi.


 

En débat : la retraite à 60 ans
est-elle possible ?

Aurélie Trouvé et Denis Durand sur www.humanite.fr

À gauche, le PCF et la FI revendiquent une diminution de l’âge de départ et soutiennent que le financement de la retraite n’est pas un obstacle insurmontable


 

La retraite a 60 ans est une nécessité. Une hausse du taux d’emploi des femmes et des seniors permettrait de la financer.

par Aurélie Trouvé, députée FI de Seine-Saint-Denis

La retraite à 60 ans ? C’est possible. Et même nécessaire, si on pense qu’elle « ne doit plus être l’antichambre de la mort, mais une nouvelle étape de la vie » (Ambroize Croizat). Elle donne le droit d’une retraite avant la mort. Quand, parmi les 5 % des hommes les plus pauvres, 25 % sont déjà morts à 62 ans, donc avant l’âge moyen de départ en retraite. Quand la durée moyenne de la retraite est passée de 25,5 ans avant la réforme Sarkozy à 24,5 ans aujourd’hui. Et bien moins parmi les ménages modestes. Elle donne le droit d’une retraite en bonne santé, avant que les corps ne s’épuisent au travail. Et donne le droit de ne pas finir au chômage, en invalidité, coincé dans un sas de précarité et sans emploi, comme une personne sur deux à 61 ans. Elle donne enfin le droit d’un emploi pour les plus jeunes, en partageant mieux le travail entre générations.

Cette perspective d’une vie plus heureuse pour des dizaines de millions de gens, le gouvernement d’Emmanuel Macron en a fait taire tout de suite l’idée, pour tenter d’imposer son contraire : le recul de l’âge de départ en retraite. C’est en effet une pièce maîtresse de son projet de société ultralibéral. Celui-ci s’attaque au cœur de l’État social et des principaux mécanismes de solidarité. Il se doit de maintenir coûte que coûte le niveau des profits du capital au détriment des revenus du travail. Pour ça, rien de plus simple que de transférer des dépenses sociales vers des soutiens aux entreprises. C’est précisément ce qui se joue ici : le gouvernement veut économiser 9 milliards d’euros par an sur les retraites et, dans le même temps, vient de décider de supprimer la contribution sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE).

Il suffit pour cela de revenir sur une partie des baisses de cotisations sociales, notamment patronales.

Mais, comme une telle explication est trop impopulaire, le gouvernement brandit un autre argument : le déficit budgétaire des caisses de retraite. Encore fallait-il le fabriquer. C’est pourquoi les cotisations sociales qui alimentent les caisses de retraite ont été diminuées d’année en année. C’est ce qui fait dire au Conseil d’orientation des retraites, le COR, que « l’essentiel du déficit est provoqué par l’évolution des ressources ».

Pour maintenir la retraite à 62 ans et, a fortiori, la rétablir à 60 ans, il suffit donc d’assumer un meilleur partage entre travail et capital et une plus forte proportion de notre richesse consacrée aux retraites (qui est aujourd’hui de 14 %). Ce serait logique, le nombre de retraités au regard du nombre d’actifs ne cesse d’augmenter. Si on veut que le niveau de vie des retraités reste similaire à celui des actifs, il s’agit donc d’aller au-delà des 14 %, quand le gouvernement veut au contraire diminuer cette part. Il suffit pour cela de revenir sur une partie des baisses de cotisations sociales, notamment patronales. L’assiette des cotisations sociales peut être également élargie aux revenus financiers. Il existe aussi d’autres sources budgétaires : par la hausse des salaires et du taux d’emploi, notamment des femmes, qui sont toujours très inférieurs à ceux des hommes ; ou encore en ramenant dans l’emploi 825 000 seniors, comme le défend l’économiste Jean-Hervé Lorenzi. Ce qui dégage d’autant plus de cotisations sociales.

Et évidemment, je ne compte pas tout les bienfaits budgétaires d’un tel retour de la retraite à 60 ans : moins de coûts liés à une mauvaise santé au travail ou au chômage. De même que je ne intègre pas toute la richesse supplémentaire créée par les retraités, mais qui ne compte pas dans le PIB, quand ils s’impliquent dans des associations, dans la culture, quand ils s’occupent de leurs petits-enfants… Oui, vraiment, une autre retraite à 60 ans est possible !


 

Une réorientation des investissements en faveur de l’emploi et des salaires permettrait de financer l’avancement de l’âge de départ.

par Denis Durand, économiste et membre du PCF

Deux tiers de nos concitoyens sont opposés à la réforme des retraites voulue par Emmanuel Macron. Cependant, ils sont au moins aussi nombreux à penser qu’il est impossible de faire autrement. De fait, il est peu réaliste de croire que notre système de retraite pourrait se maintenir en l’état dans une société rongée par le chômage et les mauvais emplois, appauvrie par l’inflation et par l’obsession patronale de la « baisse du coût du travail », disloquée par la casse des services publics, ballottée par la crise de la mondialisation capitaliste. Être réaliste, c’est agir pour être en état de mettre fin à l’enchaînement infernal des réformes successives qui, depuis trente ans, viennent chaque fois dégrader davantage les droits des assurés sociaux et, désormais, le niveau de vie des retraités.

Faire prévaloir de nouveaux critères de gestion dans les entreprises, contre l’obsession de la rentabilité. 

Pour rendre durablement viable un système de retraite fidèle à ses principes fondateurs, autorisant le départ à 60 ans avec 75 % du dernier salaire, etc., il faut des moyens financiers : au moins 100 milliards d’euros par an en plus, 4 % du PIB. Où les trouver ? Tout de suite, un prélèvement sur les revenus financiers des entreprises rapporterait 40 milliards ; ce ne serait qu’une mesure de court terme, puisque les entreprises seraient ainsi incitées à diminuer leurs placements financiers pour réduire le rendement de ce prélèvement. Mais cela donnerait le temps d’amorcer des changements plus fondamentaux dans la gestion des entreprises pour placer le financement de la Sécurité sociale sur des bases saines : la création d’emplois, un accès démultiplié de toutes et tous à la formation pour une nouvelle efficacité économique, sociale et écologique. Y concourrait l’exercice, par les salariés, de nouveaux pouvoirs pour faire prévaloir de nouveaux critères de gestion dans les entreprises, contre l’obsession de la rentabilité capitaliste. Y concourraient également des leviers agissant sur le comportement des entreprises. En particulier dans le cadre d’un relèvement des cotisations sociales patronales, celles-ci seraient modulées à la hausse pour les entreprises dont la masse salariale croîtrait moins vite que la moyenne de leur branche. Une modulation de l’impôt sur les sociétés, la création d’un pôle financier public agissant pour changer les critères des crédits bancaires agiraient dans le même sens.

Au bout de cinq ans, cette nouvelle logique pourrait engendrer 5 millions d’emplois nouveaux, plus de 300 milliards de salaires en plus, et 260 milliards de cotisations sociales supplémentaires : assez pour procurer à toutes et à tous une bonne retraite, tout en réparant le système de santé.

On comprend bien que cela ne peut réussir qu’à l’issue d’un affrontement avec le capital, jusque sur le lieu même de son pouvoir : l’entreprise. L’illusion serait de croire qu’on puisse s’en passer. Le bras de fer commence maintenant, avec le développement d’une puissante mobilisation pour mettre en avant, contre la réforme Macron, l’alternative d’une bonne retraite, possible, efficace.

   publié le 4 janvier 2023

Frédéric Dabi (Ifop) : « La retraite à 60 ans est un horizon souhaité »

Pierre Jequier-Zalc  sur www.politis.fr

Le sondage réalisé par l’Ifop pour Politis révèle qu’une large majorité de Français soutient un retour de l’âge légal de départ à la retraite à 60 ans. Un mouvement social contre la réforme du gouvernement bénéficierait aussi d’un fort soutien. Décryptage par Frédéric Dabi, directeur général opinion de l’institut.

Politis : Dans le sondage Ifop pour Politis, 68 % des Français se disent favorables à un retour de l’âge légal de départ à la retraite à 60 ans. En parallèle, le gouvernement veut que cet âge soit repoussé à 65 ans. N’y a-t-il pas là une différence très nette entre ce que veut le gouvernement et les aspirations des citoyens ?

Frédéric Dabi (IFOP) : Très certainement. Dans toutes nos enquêtes, on remarque un rejet très fort de l’opinion sur le recul de l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans. La dernière date d’octobre 2022 et on note vraiment que cette barre des 65 ans suscite un rejet massif, de l’ordre de 75 % de la population.

Pour lire l’intégralité (PDF) des résultats du sondage de l’Ifop pour Politis :

https://www.politis.fr/wp-content/uploads/2023/01/119672-Rapport_.pdf

Politis : Pourquoi ?

Frédéric Dabi (IFOP) : Je pense que symboliquement, passer à 65 ans c’est l’enterrement définitif de l’acquis social de mai 1981 avec François Mitterrand qui avait abaissé l’âge de départ de 65 à 60 ans. Cette barre des 60 ans, elle est vue comme un idéal, parce qu’il faut rappeler qu’elle n’est plus en vigueur depuis 2010 et la réforme des retraites menée par Nicolas Sarkozy, François Fillon et Eric Woerth, qui avait reculé l’âge légal à 62 ans.

La retraite à 60 ans est un horizon souhaité. On l’avait déjà vu lors de la dernière campagne présidentielle, où une de nos enquêtes montrait déjà qu’une large majorité de Français souhaitait ce retour à 60 ans. Et ce que je trouve particulièrement intéressant, c’est qu’en dehors des sympathisants Renaissance (ex-LREM) et Les Républicains, ainsi que les personnes âgées, toutes les catégories sont majoritairement favorables à un retour à 60 ans.

Si on s’attarde dans le détail des chiffres, une autre chose est frappante : le nombre de personnes « tout à fait favorables », donc ceux qui ne changent pas d’avis. On monte à 40 %. C’est un chiffre vraiment élevé. De la même manière, il n’y a que 11% de personnes « tout à fait défavorables » à un retour à 60 ans. C’est extrêmement peu.

L’idée des retraités, c’est que plus on relève l’âge légal de départ, plus on sanctuarise leurs pensions.

Comment interpréter cela ? Est-ce que c’est une utopie de l’opinion ? Un souhait ? Une nostalgie de l’ère mitterrandienne ? En 2021, on a fait une enquête pour les 40 ans du 10 mai 1981 et de l’élection de François Mitterrand. On demandait aux gens la mesure phare qu’ils retenaient de son passage à l’Élysée. En 2011, les gens répondaient l’abolition de la peine de mort ou la cinquième semaine de congés payés. En 2021, une majorité répondait sur la retraite à 60 ans. Entre-temps, la réforme d’Édouard Philippe était passée par là. L’opinion, sur le sujet des retraites, est aux aguets.

Politis : Lorsqu’on regarde le détail par catégorie, on observe que les plus de 65 ans sont les seuls à n’être pas majoritairement favorables à un retour à l’âge légal à 60 ans. Comment expliquer que les seuls qui souhaitent qu’on travaille plus sont ceux qui ne travaillent plus ?

Frédéric Dabi (IFOP) : Je vais le dire de manière un peu triviale. La mer est plus jolie quand on n’est pas sur le bateau. Je pense que cette opposition à un retour à 60 ans chez les retraités est due à une crainte – légitime ou pas, ce n’est pas à moi de le dire – sur le financement actuel des pensions. Je pense que c’est un intérêt catégoriel. L’idée qu’ils ont, c’est est que plus on relève l’âge légal de départ, plus on sanctuarise leurs pensions.

Politis : Lors de la précédente élection présidentielle, les études d’opinion montraient que les retraités avaient assez massivement voté pour Emmanuel Macron. Pour vous, cette opposition à un retour à 60 ans démontre donc plus un intérêt personnel qu’une forme de soutien sans faille au président de la République ?

Frédéric Dabi (IFOP) : Oui. En 2017, avec la hausse de la CSG, de nombreux retraités s’étaient opposés à Emmanuel Macron. Pour moi, je vois dans ce chiffre un intérêt catégoriel avec cette idée de s’assurer une pension stable jusqu’à la fin de sa vie.

Politis : Un autre chiffre marquant du sondage est la différence entre les hommes et les femmes. Les femmes sont assez largement (+14 points) plus favorables que les hommes à un retour à la retraite à 60 ans. Comment expliquer cette différence ?

Le soutien à un éventuel mouvement social est plus marqué chez les femmes.

Frédéric Dabi (IFOP) : Je suppose que ça montre que le travail des femmes est plus pénible, plus haché. On remarque dans notre enquête que le soutien à un éventuel mouvement social est également plus marqué chez les femmes (+9 points), ce qui démontre peut-être qu’être professionnelle pour une femme est plus dur que pour un homme. Il y a une inégalité salariale qui crée un mécontentement intense, notamment chez les jeunes femmes salariées, ainsi que des carrières plus hachées, une prédominance de temps partiel et plus de chômage.

Ce soutien plus important chez les femmes est assez contre-intuitif. L’idée qu’on se fait des mouvements sociaux est souvent plus masculine que féminine. Là, on voit clairement qu’il y a une crainte chez les populations féminines, notamment à des âges charnières, 25-34 ans et également 50-64 ans.

Ce dernier segment est particulièrement fragile : on peut se faire virer en fin de carrière, on épargne très peu, on voit arriver la réforme avec une certaine inquiétude car on se dit qu’on peut être concernée… Et, comme par hasard, c’est aussi le segment générationnel où le vote Le Pen progresse le plus ces dernières années.

Politis : Avec un tel niveau de sympathie et de soutien (58 %) à une éventuelle mobilisation, le plus élevé dans vos études depuis 2010, peut-on s’attendre à un mouvement social fort et dur ?

Frédéric Dabi (IFOP) : Honnêtement, c’est dur de tirer des conclusions sur une question de sondage, avant même que la réforme n’ait vraiment été présentée. Mais quand même, plus que par le niveau général de sympathie, je suis frappé par le niveau de « soutien » (39 %). C’est aussi le plus fort depuis 2010.

Certes, en 2010, il y a eu un grand mouvement social avec plusieurs millions de personnes dans la rue, ce qui n’est pas arrivé depuis très très longtemps, mais une partie des Français avait soutenu la réforme à l’époque. L’argument mis en avant par le gouvernement de l’époque pour reculer l’âge de départ à 62 ans était alors « Il faut préserver notre système de retraite ». Je pense que ce mot d’ordre, dans une partie de l’opinion, a fonctionné.

Aujourd’hui, la justification de la réforme à venir est quelque peu différente. Au début, c’était pour avoir des marges budgétaires pour la transition écologique ou l’école et maintenant, si j’en crois le président de la République lors de ses vœux, c’est avant tout pour sauver le système.  Donc peut-être que ce changement d’argumentaire peut faire évoluer l’avis des Français.

Il y a une telle sacralisation de la retraite à 60 ans que cela augure un soutien de l’opinion à un mouvement social.

En tout cas, le niveau de soutien et de sympathie à un éventuel mouvement social est très fort. Maintenant, il faut voir ce que cela va donner au vu du contexte général. Le sentiment global de nos enquêtes est celui de la résignation, avec une obsession sur les thématiques de l’inflation et du pouvoir d’achat qui écrase tout. Peut-être que cela ne donne pas très envie de descendre dans la rue. Mais il y a une telle sacralisation de la retraite à 60 ans et du refus des 65 ans que cela augure un soutien, a minima par procuration, de l’opinion à un mouvement social.

  publié le 3 janvier 2023

Pour une bonne santé en 2023

Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr

Emmanuel Macron et son ministre de la Santé ne peuvent plus cacher à la population l’état de dégradation profonde de notre système de santé. Alors que nous nous targuions d’avoir soi-disant le meilleur système de santé au monde au tournant du siècle, vingt ans plus tard, l’organisation Samu-Urgences de France, présidée par François Braun jusqu’à sa nomination au gouvernement, décompte depuis plusieurs semaines les « morts évitables » dans les services d’urgences et les Samu. Cela ne va pas beaucoup mieux en ville où le nombre de médecins généralistes ne cesse de baisser, laissant 6,5 millions de Français sans médecin traitant. À cela s’ajoute un système de financement renforçant les inégalités avec la généralisation des dépassements d’honoraires pour les spécialistes et une augmentation du renoncement aux soins pour des raisons financières. Dans le médico-social, la situation est encore pire, avec le scandale d’Orpea et plus généralement une prise en charge défaillante des résidants dans les Ehpad.

Depuis des années, nous sommes un certain nombre à donner des explications précises sur les causes de cette dégradation, que beaucoup ont refusé de voir en face, pensant que quelques aménagements du système seraient suffisants pour régler les problèmes. Il faut bien reconnaître aujourd’hui que les libéraux considèrent la santé comme un service marchand au sein dont les investisseurs peuvent dégager de juteux profits du fait d’une importante socialisation des dépenses et de marchés captifs, car il est rare que les patients puissent faire jouer une « concurrence libre et non faussée au sein d’un grand marché mondialisé ».

Il est donc urgent d’engager un véritable débat sur le choix d’évolution de notre système de santé. Soit un système privé avec des médecins libres du montant de leurs consultations, des établissements privés lucratifs et des compagnies d’assurances aux primes variables en fonction du niveau de risque. Soit un service public de santé pour la ville et l’hôpital permettant à chacun d’avoir un médecin traitant et un hôpital avec un service d’urgences à moins de 30 minutes de son domicile, financé par la Sécurité sociale, collecteur unique de cotisations et payeur unique de prestations, gérée majoritairement par les financeurs, c’est-à-dire les assurés sociaux.

Exigeons un référendum avec la question suivante : « Le système de santé doit-il relever exclusivement du secteur public, en excluant toutes les activités marchandes ? » Je suis un éternel optimiste et je crois que la réponse serait massivement oui. Ce n’est pas la première fois que je fais cette proposition, mais je pense que, au regard de la gravité de la situation, l’urgence est là pour offrir une véritable alternative politique à l’accélération de la destruction de notre système social par les tenants du néolibéralisme. C’est mon vœu le plus cher pour 2023 !


 

  publié le 2 janvier 2023

Réforme des retraites :
les huit arguments fallacieux
du gouvernement
pour reculer l’âge de départ

par Maÿlis Dudouet sur https://basta.media/

Ministres et membres de la majorité multiplient les déclarations chocs pour tenter de convaincre de la nécessité d’une nouvelle réforme des retraites. Basta! fait le tri entre arguments sérieux et ceux qui sont de mauvaise foi.

Elisabeth Borne doit présenter ce 10 janvier le projet de réforme des retraites. Ardemment souhaitée par Emmanuel Macron, la réforme vise à reculer l’âge légal de départ à taux plein à 65 ans. Cela fait des semaines que les membres du gouvernement et de la majorité avancent des arguments parfois fallacieux pour tenter de justifier cet allongement de la durée de travail. Basta! est allé regarder de plus près.

N°1 : Le système de financement des retraites serait en déficit

« Nous avons aussi dit qu’il n’y avait pas de totems, que nous étions prêts à examiner, avec un double objectif absolument majeur : à la fois, améliorer notre système, parce qu’il est injuste et n’est pas lisible, et le redresser puisqu’il est en déficit. »

Olivier Dussopt, ministre du Travail, 30 novembre 2022, dans Les 4 Vérités sur France 2.

Non, le système de financement des retraites n’est pas en déficit. En tout cas plus maintenant. Le déficit était de 13 milliards d’euros en 2020 mais, un an plus tard, les caisses de retraites étaient excédentaires de près de 900 millions d’euros, d’après le rapport annuel du Conseil d’orientation des retraites (COR) publié en septembre 2022. Le Conseil, composé de parlementaires, de chercheurs, de représentants de syndicats et des administrations, a pour fonction de remettre régulièrement ses analyses et recommandations à la Première ministre.

Cette amélioration des finances « s’explique en très grande partie par la croissance importante des ressources due au rebond de l’activité, alors que l’effet de la surmortalité des retraités liée à la Covid sur les dépenses de retraite est resté limité ». Le COR estime l’amélioration « se prolongerait » en 2022 avec « un excédent de 3,2 milliards d’euros. » En revanche, les prévisions sont plus pessimistes, avec un risque de déficit d’ici dix ans.

Le gouvernement a donc tort lorsqu’il conjugue le déficit au présent, puisqu’il se base sur les prédictions du COR sur les 25 prochaines années, alors même que l’organisme prévoit un retour progressif à l’équilibre « dans trois scénarios sur quatre » d’ici 2070, dans le cas où la contribution de l’État resterait constante. Une phrase de mise en garde s’est d’ailleurs glissée au détour du rapport : « Les résultats de ce rapport ne valident pas le bien-fondé des discours qui mettent en avant l’idée d’une dynamique non contrôlée des dépenses de retraite. »

« Le système n'est pas du tout en danger comme le laisse entendre parfois le gouvernement »

« Un écart entre les recettes et les dépenses est prévu dans les 10 ou 15 prochaines années, mais a plutôt tendance à se réduire après », explique l’économiste Michaël Zemmour (maître de conférences à l’université Paris 1-Panthéon-Sorbonne). « Cela pose la question de comment on traite ce léger déficit prévu. Est-ce qu’on reste à découvert un certain nombre d’années ou est-ce qu’on le comble ? Le système n’est pas du tout en danger comme le laisse entendre parfois le gouvernement. » Une analyse partagée par Yvan Ricordeau, secrétaire national à la CFDT en charge du dossier des retraites : « À partir du rapport du COR, on peut conclure que la question du financement est tout sauf dramatique. »

N° 2 : Il faudrait allonger la durée du travail pour ne pas baisser les pensions

« On ne veut pas augmenter les impôts des Français, on ne veut pas baisser les pensions des retraités, donc il faut allonger un petit peu la durée du travail. »

Olivier Véran, porte-parole du gouvernement, le 6 décembre 2022 dans Les 4 Vérités, France 2.

Le gouvernement part d’un postulat : le recul de l’âge légal de départ à la retraite serait la seule possibilité pour financer les retraites. Il exclut d’emblée les solutions alternatives. C’est un « choix politique » selon l’économiste Michaël Zemmour.

« En fait, tout est possible, assure le chercheur. Ce que prévoit le gouvernement, c’est de baisser le niveau de financement des retraites. Le déficit ne vient pas d’une augmentation des dépenses : pour l’instant, il vient d’une baisse du financement. Mais on pourrait choisir différents moyens pour maintenir le financement à son niveau actuel. »

Parmi les options : le maintien d’une participation plus élevée de l’État dans le financement des retraites, ou encore une légère augmentation des cotisations. Il serait aussi possible d’étendre les cotisations à des parties de rémunérations qui en sont aujourd’hui exemptées, « comme la prime Macron ou l’épargne salariale », ajoute Michaël Zemmour.

« Pourquoi ne pas augmenter des cotisations, ce qui pourrait être assez indolore, au moins pour les plus gros salaires ? »

Il y a donc plus d’un levier pour remédier à de prochains déficits. Le recul de l’âge de départ en est un parmi d’autres. « Pourquoi ne pas augmenter des cotisations, ce qui pourrait être assez indolore, au moins pour les plus gros salaires ? » interrogeait la sénatrice socialiste des Landes et membre du COR Monique Lubin sur Public Sénat début décembre.

La grande absente du débat, c’est la réforme Touraine, votée en 2014 et appliquée depuis 2020, qui prévoit déjà un report progressif de l’âge de départ à la retraite à taux plein. Plus précisément, la mesure prévoit d’augmenter la durée de cotisation d’un trimestre tous les trois ans entre 2020 et 2035. « On en observera pleinement les effets que dans une dizaine d’années, donc on n’a même pas fini les réformes précédentes », note Michaël Zemmour.

N°3 : Reculer l’âge de départ augmenterait le taux d’emploi des seniors

« Quand on décale l’âge de départ à la retraite, cela accroît mécaniquement le taux d’emploi des seniors. Cela a été le cas avec le report de 60 à 62 ans. »

Élisabeth Borne, Première ministre, le 1er décembre 2022 dans Le Parisien.

En 2021, moins de 80 % des 55-59 ans étaient en emploi en France, (selon les chiffres de la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques, Dares). Et passé la barre des 60 ans, l’activité salariée s’écroule : un peu plus d’une personne sur trois occupe un emploi (38 % pour les 60-64 ans). Un grand nombre de personnes sont donc aujourd’hui déjà sans emploi avant d’avoir atteint l’âge de la retraite.

« Une augmentation assez forte de la précarité notamment dans les catégories les plus populaires, les ouvrières et les ouvriers »

« Il y a bien un effet mécanique du taux d’emploi des seniors parce que vous obligez une partie des personnes qui peuvent avoir un emploi à le garder. Si vous reculez l’âge de la retraite, près des deux tiers des personnes qui sont en emploi à 62 ans peuvent espérer le rester encore un à trois ans de plus », répond l’économiste Michaël Zemmour. L’autre tiers ne pourront pas continuer à travailler, pour cause d’incapacité, de licenciement, de discrimination à l’embauche… « En même temps qu’on augmente le taux d’emploi, on va augmenter le nombre de seniors au chômage, en invalidité, en longue maladie ou tout simplement inactifs et qui ne sont pas à la retraite », résume le chercheur. Et donc nécessitant d’autres formes de dépenses sociales.

Le maître de conférences estime donc qu’un recul de l’âge légal entraînerait, mécaniquement, « une augmentation assez forte de la précarité notamment dans les catégories les plus populaires, les ouvrières et les ouvriers. C’est l’angle mort de toutes les présentations au gouvernement. »

N°4 : Cette réforme serait plus juste pour les petites retraites

« Je veux au contraire augmenter la retraite minimum et améliorer les petites retraites. La réforme des retraites est donc aussi une réforme de justice et d’équité. »
Emmanuel Macron le 3 décembre 2022 dans Le Parisien

Emmanuel Macron promet une retraite minimum à 1100 euros. Le ministre du Travail, Olivier Dussopt, a de son côté parlé dans Les Échos d’aller « au-delà de 1100 euros », se passant de détailler le chiffre. « Ce que nous portons, c’est en fait une retraite minimum, pour une carrière complète, autour des 85 % du Smic net », a-t-il précisé. 85 % du Smic net, c’est aujourd’hui 1129,69 euros.

Il existe déjà un minimum de retraite prévu dans la loi depuis 2003, censé être d’au moins 85  % du Smic. « Mais cela n’a jamais été appliqué, ces dispositions n’étant pas contraignantes », rappelle la CGT. Le syndicat signale aussi que 1100  euros, c’est « tout juste au niveau du seuil de pauvreté ». Pour la confédération syndicale, « aucune retraite ne devrait être inférieure au Smic pour une carrière complète ».

Le minimum retraite prévu depuis 2003, censé être d’au moins 85  % du Smic, « n’a jamais été appliqué »

D’autres aides existent pour les personnes qui n’ont pas suffisamment cotisé. L’allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa), destinée aux personnes aux carrières incomplètes ou n’ayant pas cotisé, s’élevait en 2022 à 953,45 euros maximum, soit 148 euros en dessous du seuil de pauvreté. En 2020, 635 000 personnes vivaient avec le minimum vieillesse ou l’allocation de solidarité aux personnes âgées.

Si le taux de pauvreté reste plus faible chez les personnes âgées que dans la population active (8,6 % contre 14,8 %), certaines catégories de retraités sont en état de grande précarité. C’est le cas des personnes les plus âgées, comme l’explique l’Insee, « notamment en raison d’une proportion plus importante de veuves ayant eu des carrières incomplètes, voire ne bénéficiant que d’une pension de réversion. »

N°5 : Il faudrait décaler l’âge de départ, car on vit plus longtemps

« On vit de plus en plus vieux. On vit de plus en plus vieux en bonne santé, ce qui est une très bonne chose, mais il faut que le système soit pensé pour trouver l’équilibre entre les actifs et les retraités. »
Emmanuel Macron, le 3 octobre 2019 lors d’un débat sur les retraites à Rodez

D’après les projections démographiques 2021-2070 de l’Insee sur lequel se base le COR, il est vrai que la population devrait vivre plus longtemps en France dans les décennies à venir. À l’âge de 60 ans, l’espérance de vie des femmes était de 27,5 ans en 2021 (soit 87,5 ans). Elle atteindrait 29 ans en 2040 et 31,3 ans en 2070. Celle des hommes de 60 ans était d’encore 23 ans en 2021 et atteindrait 25,6 ans en 2040 et 29,3 ans en 2070. Mais les hommes ouvriers vivent en moyenne six ans de moins que les cadres [1].

Et dans quel état de santé vivra-t-on si l’horizon de la retraite devait s’éloigner ? L’espérance de vie dite en bonne santé, sans incapacité, est aussi en augmentation, signalait la Drees l’année dernière. En 2020, une femme de 65 ans pouvait espérer vivre encore 12,1 ans sans incapacité ; un homme 10,6 ans. Mais d’après une étude des économistes de la santé Thomas Barnay et Éric Defebvre, on a plus de chance de vieillir en bonne santé, physique et mentale, quand on est à la retraite que quand on est forcé de continuer à travailler.

« Les gens vivent plus longtemps parce qu’on travaille moins longtemps. Il y a un lien direct »

« Pour les personnes confrontées à des contraintes physiques, la retraite améliore principalement la santé générale, tandis que pour les personnes ayant subi des contraintes psychosociales, elle diminue plus sensiblement l’anxiété et la dépression, ont constaté les chercheurs. Les effets bénéfiques les plus visibles de la retraite sont observés dans la population masculine non diplômée et exposée à des contraintes physiques », expliquent-ils encore. « Les gens vivent plus longtemps parce qu’on travaille moins longtemps. Il y a un lien direct », défend aussi Thomas Vacheron, responsable retraite pour la CGT.

N°6 : Il y aurait urgence à réformer

« Plus vous attendez, plus vous mettez le système en risque, plus les réformes seront potentiellement plus dures. »

Sylvain Maillard, député de Paris et vice-président du groupe Renaissance à l’Assemblée nationale , le 3 décembre 2022 sur France 2

Vite, la réforme ne peut plus attendre. C’est un des éléments répétés à l’envi par les représentants de la majorité. Dans les faits, que risque-t-on ? « Le système n’est pas au bord de la faillite. Il n’y a à la fois pas d’urgence et pas de danger », répond Michaël Zemmour.

Une réforme des retraites « afin de compenser les baisses d'impôts aux entreprises »

Alors, pour quelle raison le président Emmanuel Macron souhaite-t-il réformer à tout prix notre système de retraite ? L’économiste avance une explication : « Le gouvernement pose cette réforme comme urgente pour se servir de la réforme des retraites afin de compenser les baisses d’impôts aux entreprises. En accordant beaucoup de baisses d’impôts de production dans les dernières années, il s’est engagé à récupérer de l’argent sur la réforme pour compenser ces baisses. C’est ça qui la rend urgente. Ce n’est ni la situation du système de retraite ni la situation du marché du travail. »

N°7 : Nos voisins auraient déjà reculé l’âge de départ

« Tous les pays autour de nous travaillent plus longtemps pour des raisons de démographie. »
Geoffroy Roux de Bézieux président du Medef, le 17 décembre 2021 sur Public Sénat

Sur l’âge légal de départ à la retraite, la France, en comparaison de nos voisins européens, se situe « plutôt dans la moyenne basse, reconnaît l’économiste Michaël Zemmour. Même si les réformes qui sont encore en cours vont nous amener à avoir un âge moyen de la retraite qui augmentera. Peut-être qu’une des différences réside dans le fait que nos voisins européens ont moins de difficultés du côté de l’emploi des seniors, et notamment de la santé au travail », ajoute-t-il.

Sauf exception, liée à la durée de carrière, la pénibilité, ou l’invalidité, l’âge d’ouverture des droits à la retraite au 1er janvier 2022 était de 62 ans aux États-Unis, en France, en Suède et dans le régime collectif obligatoire japonais pour les femmes (64 ans pour les hommes) ; 65 ans en Belgique et dans le régime universel de base japonais ; 65 ans et 10 mois en Allemagne ; 66 ans au Royaume-Uni ; 66 ans et 2 mois en Espagne ; 66 ans et 4 mois aux Pays-Bas, et 67 ans en Italie [2].

Avec un âge de départ en retraite sans décote de 67 ans, la France se retrouve au niveau des pays avec les âges de départ les plus élevés

La France est-elle donc une éternelle retardataire de la réforme des retraites ? Michaël Zemmour suggère plutôt de comparer, pour une vision plus juste, les âges de départ sans décote. La décote c’est la baisse du niveau de la pension pour celles et ceux qui partent avant d’avoir validé le nombre d’années nécessaires pour une pension complète. En France, à partir de 67 ans, il n’y a pas de décote, même si on n’a pas le nombre d’années de cotisation exigé.
« En France, on a un âge légal et puis on a un âge sans décote, de 67 ans. Par rapport aux pays européens, c’est plutôt cet âge-là, de la retraite sans décote, qu’on pourrait comparer », explique-t-il. Et là, la France se retrouve au niveau des pays avec les âges les plus élevés, au-delà de l’Allemagne et au niveau de l’Italie.

N°8 : La réforme profiterait aux femmes

« Pour faire une réforme juste, notamment pour les femmes, nous avons décidé de ne pas augmenter l’âge d’annulation de la décote, qui restera à 67 ans. »
Élisabeth Borne, Première ministre, le 2 décembre 2022, dans Le Parisien

Les inégalités femmes-hommes s’observent aussi dans l’accès à la retraite. Selon l’Insee, en France, les femmes partent en retraite en moyenne sept mois après les hommes. Le départ se fait en moyenne à 62 ans et 7 mois pour les femmes et 62 ans pour les hommes. Si l’écart se « réduit progressivement au fil des générations », précise l’Insee, ce dernier reste important.

« Même en considérant les départs récents en retraite, l’inégalité reste importante : la pension moyenne des femmes est inférieure de 33 % à celle des hommes »

Non seulement les femmes doivent prendre leur retraite plus tard que les hommes, mais en plus leurs pensions sont inférieures, de 40 % en moyenne ! « Cet écart s’explique en partie par des durées de cotisations plus courtes : 56 % des femmes retraitées de la génération 1950 ont validé une carrière complète contre 72 % des hommes retraités de la même génération », précise l’Insee. L’écart est aussi dû « à la nature de l’activité professionnelle exercée par les femmes, souvent moins rémunératrice. »

Reste que l’écart de niveau des retraites des femmes comparées à celles des hommes est bien supérieur à celui des salaires, inférieurs en moyenne de 22 % à ceux des hommes. « De fait, la retraite amplifie les inégalités de salaires », analyse Christiane Marty, membre du Conseil scientifique d’Attac et de la Fondation Copernic dans une note. « Même en considérant les départs récents en retraite, l’inégalité reste importante : la pension moyenne de droit direct des femmes de la génération 1953 est encore inférieure de 33 % à celle des hommes », ajoute-t-elle.

Sur l’annonce de ne pas augmenter l’âge d’annulation de la décote, Christiane Marty n’est pas convaincue. Plus de femmes que d’hommes sont aujourd’hui touchées par une décote, pointe la membre d’Attac : 8 % des femmes (pour la génération 1950) et 6 % des hommes. « Le montant de la décote est plus important en moyenne pour les femmes. Pour éviter de la subir, ce sont 19 % des femmes contre 10 % des hommes qui ont attendu l’âge auquel la décote ne s’applique plus pour liquider leur retraite », précise-t-elle.

Selon les annonces d’Élisabeth Borne, la décote sera donc maintenue, et restera à 67 ans. « Où est le progrès ? demande Christiane Marty. Prétendre que la réforme sera juste pour les femmes relève de l’indécence », accuse-t-elle.

Notes

[1] Voir cette étude de l’Insee.

[2] Les chiffres sont tirés du rapport du Conseil d’orientation des retraites, page 258.

  publié le 1° janvier 2023

Emmanuel Macron, un funambule sur le fil du déni pour ses vœux présidentiels

Ilyes Ramdani sur www.mediapart.fr

Pour ses sixièmes vœux de la Saint-Sylvestre, le président de la République a confirmé sa volonté de mener à bout la réforme des retraites. Avare en annonces, muet sur les salaires ou le logement et inconséquent sur la catastrophe climatique, le chef de l’État a surtout voulu faire la part belle, dans son allocution, aux promesses d’avenir radieux.

FaceFace aux colères qui montent et aux difficultés qui s’amoncellent, Emmanuel Macron a tenté de s’ériger en président « bâtisseur », samedi 31 décembre à l’occasion de ses vœux aux Français·es. Le président de la République a consacré les dix-huit minutes de son allocution à convaincre le pays qu’il était à l’action, invoquant une demi-douzaine de fois son « travail » et son « engagement ».

Au nom de son « ambition intacte » de « continuer » à « transformer le pays », Emmanuel Macron a confirmé sa volonté de réformer le système de retraites. « Il nous faut travailler davantage », a-t-il redit. Malgré la vive opposition des organisations syndicales, l’exécutif n’a visiblement pas changé de cap. « Les nouvelles règles s’appliqueront dès la fin de l’été », a indiqué le chef de l’État, avant de confirmer qu’elles mèneraient à « l’allongement de nos carrières », « par étapes sur dix ans ».

Le détail de la réforme, lui, ne sera connu que le 10 janvier. Après avoir reporté sa présentation, initialement prévue le 20 décembre, Emmanuel Macron a laissé à sa première ministre, Élisabeth Borne, le soin d’annoncer les mauvaises nouvelles. Les modalités de la réforme sont encore soumises à l’arbitrage présidentiel, à commencer par le nouvel âge légal de départ à la retraite (64 ou 65 ans).

Plus généralement, Emmanuel Macron a tout tenté pour convaincre les Français·es que son second quinquennat ne sera pas celui de l’inaction. D’anaphore en anaphore, le chef de l’État a martelé sa soif de « transformation », face aux « pesanteurs », aux « bonnes raisons de faire comme avant » et à « la tentation de l’esprit de défaite ». « C’est parfois trop peu, encore souvent trop lent, a-t-il esquissé. Et comme vous, je m’impatiente. » Une rhétorique de l’auto-insatisfaction maintes fois jouée mais toujours plébiscitée.

Las de voir son action réduite à la gestion des crises, le président réélu a tenté de s’inscrire lui-même dans la longue marche de l’histoire. « Il y eut des générations pour résister, d’autres pour reconstruire, d’autres encore pour étendre la prospérité conquise », a-t-il énuméré. Et la sienne ? « Soyons cette génération de bâtisseurs », a exhorté Emmanuel Macron, soulignant sa « charge » de « refonder nombre des piliers de notre nation », à l’aube du « nouveau chapitre d’une rude époque ».

Les salaires et le logement, absents éloquents des vœux présidentiels

L’allocution présidentielle a ensuite pris la forme d’une feuille de route pour l’année qui vient, de l’immigration à la planification écologique en passant par la « refonte des services publics » et le combat pour la laïcité , l’égalité femmes-hommes et « contre toutes les discriminations ». Dans une succession de déclarations d’intention suffisamment vastes pour ne mécontenter personne, le locataire de l’Élysée a tout de même rappelé que, pour lui, la lutte pour une « société plus juste » ne passait « pas par plus d’impôts ».

Rappelant en creux son opposition à la taxation des profits des plus riches, Emmanuel Macron a limité ses engagements sociaux à l’amélioration du champ scolaire et universitaire ainsi qu’à la réindustrialisation du pays. Comme souvent, ce sont les silences du président de la République qui se sont révélés les plus bavards.

Il n’a pas eu un mot sur les salaires, par exemple, alors que les grèves se succèdent et que les manifestations se préparent. La question du logement, elle aussi, a brillé par son absence. En crise notoire, menacé (y compris par le ministre des comptes publics) de coupes budgétaires, le secteur n’a pas eu le réconfort d’un petit mot présidentiel. Pas plus que les enfants à la rue, dont le nombre est estimé à deux mille par les associations, ou que les locataires précaires, visés par une loi adoptée en décembre avec l’aval de son gouvernement.

L’heure n’était pas aux mauvaises nouvelles, semble-t-il, pour un chef de l’État décidé à esquisser un horizon meilleur. Son ton a bien changé, par exemple, au sujet de la crise énergétique. Fin août, il annonçait « la fin de l’abondance et de l’insouciance » et demandait au pays de se préparer au pire. Ce samedi, il a voulu se montrer rassurant. « Si nous continuons comme ça, nous y arriverons » sans coupure d’électricité, a-t-il promis. Même optimisme sur le retour du Covid-19 : « Nous pourrons faire face. »

La cure d’optimisme présidentiel a toutefois frisé la dissonance cognitive. Les grèves de décembre, la hausse des prix de l’essence et de l’alimentation, les mobilisations sociales à venir, la crise aiguë de l’hôpital et de l’école, l’état exécrable de ses relations avec les forces d’opposition, les affaires toujours plus nombreuses à viser ses proches : tous ces boulets n’existaient pas, samedi soir, comme emportés par la magie des fêtes de fin d’année.

Les élections législatives qui l’ont privé, en juin, de majorité absolue à l’Assemblée nationale, ont également semblé disparues de la mémoire présidentielle. Emmanuel Macron s’est contenté de rappeler que les Français·es ont « renouvelé notre Assemblée nationale » puis insisté sur l’élection présidentielle au cours de laquelle ils et elles ont « décidé de [lui] confier un nouveau mandat ».

Qui aurait pu prédire la crise climatique aux effets spectaculaires, encore cet été dans notre pays ?

Dans une formule que les esprits les plus mal intentionnés prendront pour une provocation, le président de la République a même évoqué « une année démocratique intense ». Sans préciser s’il avait en tête le score historique de l’extrême droite à l’élection présidentielle, l’élection de 89 de ses représentant·es à l’Assemblée nationale, sa propre défaite électorale ou le recours par dix fois de son gouvernement à l’article 49-3 de la Constitution pour passer en force au Parlement.

Une autre formule de son allocution a fait réagir – et même « tomber de [sa] chaise » Marine Tondelier, la secrétaire nationale d’Europe Écologie-Les Verts (EELV). « Qui aurait pu prédire la crise climatique aux effets spectaculaires, encore cet été dans notre pays ? », s’est demandé Emmanuel Macron. « Évidemment, personne ne l’avait prévenu », a ironisé sur Europe 1 la cheffe de file du parti écologiste. Sur Twitter, elle a critiqué un « président déconnecté », rappelant les multiples alertes scientifiques depuis « des décennies ».

Jean-Luc Mélenchon, le leader de La France insoumise, a commenté avec une pointe d’indifférence l’allocution présidentielle, renvoyant l’attention aux mobilisations de rentrée. « Au bout de cinq ans de vœux de Macron, je crois qu’ils portent la poisse, a écrit l’ancien candidat à la présidentielle. 16 degrés à Paris le 31 décembre. Ça va chauffer en janvier ! Bonne année. » Pas plus d’enthousiasme à droite, où Éric Ciotti, le président du parti Les Républicains (LR), a évoqué les « vœux pieux » d’un président « commentateur de ses pseudo-réussites et de ses vrais échecs ».

Sur le plan international, enfin, Emmanuel Macron a réservé un pan de son discours aux suites de l’invasion russe en Ukraine. Critiqué, notamment en Europe centrale et orientale, pour sa position d’ouverture à l’égard de Vladimir Poutine, le chef de l’État français a tenté de rassurer ses alliés. « Durant l’année qui s’ouvre, nous serons sans faillir à vos côtés », a-t-il promis à ses « amis ukrainiens ». « Votre combat pour la défense de votre nation est héroïque et il nous inspire […] Nous vous aiderons jusqu’à la victoire et nous serons ensemble pour bâtir une paix juste et durable. »


 


 

Emmanuel Macron conjure
les Français de travailler vieux

Cyprien Caddeo, Julia Hamlaoui et Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr

Vœux présidentiels Le chef de l’État, lors de son allocation annuelle, a défendu le report de l’âge de départ à la retraite et la casse des droits des chômeurs. Les buts, sous couvert de « travailler plus », toujours moins payer le travail et gaver le capital.

Pour 2023, beaucoup se souhaitent la santé, la joie, la quiétude, l’amour… Emmanuel Macron, lui, a demandé aux Français d’aller davantage au turbin et de faire tourner plus vite la nation. Pour sa sixième allocution de vœux annuels en tant que président de la République, le chef de l’État a axé son discours autour du « travailler plus ». Depuis l’Élysée, il a notamment insisté sur la réforme des retraites : « Oui, il nous faut travailler davantage. » 2023 sera ainsi l’année de « l’allongement de nos carrières de travail », promet-il. Pourquoi ? « Pour consolider le régime des retraites, équilibrer le financement et améliorer la retraite minimale », assure-t-il. Un objectif pourtant atteignable sans repousser l’âge de départ à 64 ou 65 ans… Mais Emmanuel Macron a d’autres arguments dans sa poche : les crises. « Dans la longue histoire de notre nation, il y eut des générations pour résister, d’autres pour reconstruire, d’autres encore pour étendre la prospérité conquise. En ce qui nous concerne, il nous revient d’affronter ce nouveau chapitre d’une rude époque. »

À entendre le président, les difficultés sanitaires, économiques, diplomatiques, énergétiques, sociales et écologiques appellent aux efforts et non aux « corporations et à l’esprit de défaite ». Ce ne serait tout de même pas le moment de se poser des questions. Par exemple, sur qui récolte aujourd’hui les fruits du travail : les travailleurs ou le capital ? Sur l’origine des manques énergétiques : fatalité ou choix erratiques couplés à des marchandisations contraires à l’intérêt général ? Sur les moyens de résoudre la crise sociale : une société « plus juste » ne l’est « pas par plus d’impôt, non », explique Emmanuel Macron. « Ni en léguant plus de dette aux générations suivantes », poursuit-il. Pour taxer les plus riches et financer réellement la solidarité nationale selon les moyens de chacun, il faudra repasser. Le président préfère repousser l’âge de départ à la retraite à 64 ou 65 ans. C’est-à-dire retirer des droits et faire des économies sur le dos du plus grand nombre.

Le gouvernement souhaite transformer Pôle emploi en « France Travail »

Même son de cloche concernant les chômeurs. « Il nous faut travailler davantage, c’est le sens même de la réforme de l’assurance-chômage ! » assène-t-il. Aucune étude ne prouve pourtant que sabrer les droits des citoyens à la recherche d’un emploi leur permet d’en trouver effectivement un. Le nouveau décret, tombé la veille du réveillon de Noël (joli cadeau), prévoit une baisse de 25 % de la durée d’allocation lorsque le taux de chômage est sous les 9 %, et même une réduction de 40 % pour un taux sous les 6 %. En parallèle, le gouvernement souhaite transformer cette année Pôle emploi en « France Travail ». Au cœur du projet, une fusion de l’instance avec les missions locales, au risque de régionaliser le service public de l’emploi, sans parler d’une éventuelle réduction des moyens alloués. Autre « cadeau » de Macron pour 2023 : l’expérimentation d’un RSA sous condition de 15 à 20 heures d’activité par semaine, qui sera mise en place dans 19 collectivités, philosophie que l’exécutif pourrait étendre aux allocations chômage…Autant de projets, sur le front social et de l’activité, qui provoquent l’hostilité des organisations syndicales. La secrétaire confédérale de la CGT, Céline Verzeletti, a ainsi souhaité à toutes et à tous de « la détermination pour se réapproprier tout ce qu’on nous a volé » pour la nouvelle année.

La gauche a elle aussi sévèrement tancé le discours présidentiel. Le chef d’État a beau prétendre vouloir « réindustrialiser plus vite et plus fort notre pays », comment le croire quand il accomplit en réalité l’inverse ? Idem au sujet de l’école, ou de la transition écologique...  « Qui aurait pu prédire, il y a un an, la vague de l’inflation ou la crise climatique de cet été ? » a même osé le président. « Je suis tombée de ma chaise. Cela fait des décennies que les scientifiques alertent, rapport du Giec après rapport du Giec… » s’est indignée Marine Tondelier, secrétaire nationale d’EELV. Défendant une politique inégalitaire, le président a plusieurs fois appelé à « rester unis ». Le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, a donc fustigé le « numéro d’autosatisfaction d’un président obligé d’en appeler à l’unité des Français tellement sa politique nous divise et nous fait mal. Nous ne laisserons pas passer une réforme des retraites ». « Propagande et fausse promesse », ajoute l’insoumis Éric Coquerel, résumant le discours ainsi : « Il vous souhaite de travailler vieux. »

Quant aux travailleurs sans papiers, il leur souhaite l’expulsion dès la corvée accomplie. La énième réforme de l’immigration prévoit le retour de la double peine, la suppression de la possibilité de recours, la facilitation des expulsions et le fichage des étrangers… En 2023, Macron veut encore et toujours aller plus à droite. 

   publié le 31 décembre 2022

Pendant les fêtes de fin d’année,
ils sont sur le pont

Samuel Eyene sur www.humanite.fr

Témoignages À l’occasion de la Saint-Sylvestre, aides-soignants, éboueurs, pompiers… savent qu’ils ne chômeront pas. Parfois oubliés, ces secteurs d’activité sont pourtant indispensables au bon fonctionnement de la société.

Alors que les fêtes de fin d’année sont synonymes de retrouvailles familiales et de célébrations pour bon nombre de Français, tous ne participent pas entièrement à ces festivités. « Que ça soit la santé, le territorial, le social, la justice… beaucoup de services continuent à fonctionner, rappelle Céline Verzeletti, secrétaire confédérale de la CGT. Ces professions répondent à des besoins vitaux de la population. » Pourtant, ces différents secteurs d’activité ont souvent été les acteurs de mobilisations en France cette année, preuve qu’ils sont maltraités.

En mai dernier, les conducteurs de bus de la RATP se réunissaient devant le ministère de la Transition écologique pour manifester contre l’ouverture de leurs lignes à la concurrence. Dans l’Isère, le Vaucluse ou le Territoire de Belfort, des pompiers se sont mis en grève tout au long de l’année pour dénoncer un manque de personnel. De Paris à Marseille et de Brest à Nancy, des centaines d’éboueurs ont bataillé pour obtenir une augmentation des embauches et des salaires. Les raisons de ces mouvements de lutte sont peut-être diverses, mais elles se rejoignent toutes sur un manque de reconnaissance alors que «ce sont les mêmes agents qui ont été particulièrement sollicités pendant la crise sanitaire», affirme Céline Verzeletti.

« Emmanuel Macron avait reconnu l’importance des première et deuxième lignes et leurs bas salaires, mais la parole ne s’est jamais traduite en actes. Aujourd’hui, la plupart de ces professionnels ne sont pas mieux rémunérés et n’ont pas constaté d’améliorations dans leurs conditions de travail», souligne la syndicaliste. Pourtant, derrière ces « premiers de corvée » se cachent des hommes et des femmes exerçant simplement des métiers ô combien essentiels, jour de fête ou non. Et ils les réalisent afin de « porter secours », comme l’explique Thierry Granger, pompier dans l’Isère, et pour que « les gens passent de bonnes fêtes ». L’Humanité a décidé de donner la parole à ces travailleurs indispensables mais trop souvent oubliés.

« Personne ne peut imaginer ce qu’il se passerait sans nous »

Mickaël Pero, agent de collecte de la communauté de l’Auxerrois, rappelle que son métier est « essentiel à l’hygiène dans les rues ».

Mickaël n’a pas choisi de devenir éboueur. « Mon père est décédé lorsque j’avais 19 ans et il a fallu que je me trouve un emploi très rapidement », explique aujourd’hui cet Auxerrois de 39 ans. Il ne savait pas à quoi s’attendre avec cet emploi. S’astreindre à une routine ingrate ? Peut-être bien oui. Pendant près de sept heures par jour – de 5 h 30 à 13 heures – ce représentant syndical des salariés parcourt en camion les rues d’Auxerre afin de collecter les ordures ménagères. Pourtant il ne le vit pas comme un fardeau. Au contraire. « C’est un travail qui m’a très vite plu. Je rends service à des personnes en enlevant leurs déchets », raconte-t-il. Et le « plaisir » de discuter avec les gens qu’il rencontre n’a pas de prix. « C’est un métier très social », commente-t-il. Il faut croire que cet homme à la voix rocailleuse est un sacré boute-en-train. Par exemple, rien que pour la semaine précédant le 25 décembre, il était « le seul du service à se déguiser en père Noël ». Une façon de « s’amuser au travail ». Et les usagers lui rendent bien sa gaieté. « Certains particuliers m’offrent un café et me remercient de prendre leurs déchets. Mais c’est normal, je ne fais que mon métier », reconnaît-il.

« Qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente, nous collectons les ordures »

La reconnaissance que ces gens apportent aux agents de collecte d’ordures est d’autant plus forte que, même lors de ces périodes de fête, ils sont sur le pont. « Festivités ou pas. Qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente, nous collectons les ordures. C’est notre métier. Nous l’exerçons parce qu’on l’apprécie, ce n’est pas une faveur », admet Mickaël. Après « une coupure à Noël » pour profiter de ses « cinq enfants », il revêt sa casquette de ripeur pour le jour de l’An. Le trentenaire – bientôt proche de la quarantaine – juge son métier « essentiel pour l’hygiène dans les rues ». En revanche, il regrette que cette importance ne se reflète pas de la même façon auprès de son employeur – la municipalité. Du 7 juillet au 9 septembre 2022, les agents de collecte de la communauté d’agglomération de l’Auxerrois se sont mis en grève pour dénoncer leurs conditions de travail.

« Ça faisait trois ans qu’on en pouvait plus. Il y a eu énormément d’abus pendant la période du Covid, à Auxerre notamment. On tourne à trois par camion – un chauffeur et deux ripeurs – mais, depuis le Covid, nous sommes restreints à deux personnes par camion, sans aménager les tournées. Donc on doit effectuer le travail de trois personnes à deux seulement. Je vois des collègues complètement fatigués autour de moi. C’est ce qui nous a poussés au ras-le-bol car nous voulions une reconnaissance du travail fourni », regrette-t-il.

Plus de trois mois après la fin du conflit, son constat se fait encore amer : « Nous n’avons rien obtenu, ni de revalorisation salariale ni les primes demandées… La direction nous a promis quatre embauches. C’est tout. Mais nous arrivons en fin d’année et je n’ai toujours pas vu de nouvelles titularisations », déplore l’Auxerrois, qui gagne « 1 600 euros net » après vingt ans d’ancienneté. Mais alors pourquoi continuer ? Non seulement parce que son emploi lui a « tout apporté » mais aussi car « c’est un métier essentiel, rappelle-t-il. Personne ne peut imaginer ce qu’il se passerait sans nous ».

Tel quel. « J’aide les gens à réaliser les gestes du quotidien »

Serge Cafiero, aide-soignant en Ehpad à Mornant (Rhône). En cette veille de réveillon, il explique la nécessité d’être disponible pour les personnes en difficulté.

C’est sûr que nous, aides-soignants, préférerions être avec notre entourage pendant les fêtes, mais il faut bien être présent pour les résidents. C’est notre travail, nous l’avons voulu. J’ai perdu ma mère quand j’avais 11 ans. Ça a été le déclic pour moi. C’est à partir de ce moment-là que j’ai décidé de m’occuper des autres. Dès lors, j’ai commencé à travailler à l’âge de 17 ans et demi dans l’Ehpad de Mornant (Rhône). Je fais ce métier avant tout parce que j’aime soutenir les personnes en difficulté. Parfois les gens sont dans la souffrance et pouvoir leur rendre service ou être proche d’eux est significatif.

Mon travail est essentiel. J’aide les gens à réaliser des gestes du quotidien, que ce soit pour manger ou pour aller aux toilettes par exemple. Je suis constamment avec eux, parfois plus qu’avec ma propre famille. Bien entendu, c’est un métier assez ingrat d’être aide-soignant. Nous nous occupons quand même des petits besoins de chacun des résidents. Parfois les familles s’attendent à ce que nous fassions tout, ce n’est jamais assez pour elles.

Elles mettent quelquefois la pression et nous sommes encore plus scrutés depuis la crise sanitaire. Et puis l’agence régionale de la santé (ARS) ne comprend pas qu’il nous faut du monde en plus. Il y a 90 membres du personnel avec les remplaçants mais, à mon service, le soir, nous ne sommes que 3 à veiller sur 125 personnes. Pourtant, même dans ces conditions, nous travaillons. Notre rôle est indispensable, c’est pour ça que nous faisons ce métier.

Être au « service de la population »

Nadia Belhoum, conductrice de bus RATP, sera de service ce samedi 31 décembre.

Même pour le réveillon de la Saint-Sylvestre, Nadia Belhoum enfile sa tenue de machiniste. À 48 ans, cette conductrice de bus déléguée CGT garde en tête la mission qu’elle s’est donnée en rentrant à la RATP. Celle d’assurer le « service public », inhérente à son métier. Et les fêtes n’y échappent pas. « Dans ces moments-là, on sent bien que notre poste est indispensable parce qu’en l’absence de transports les gens qui n’ont pas de véhicule seraient en difficulté », affirme-­ t-elle. Après quinze années passées à la RATP, Nadia s’est habituée à cette période. « Chanceuse », elle finit le travail à 18 h 45 ce samedi­ 31 décembre alors que « l’an passé, j’avais bossé jusqu’à 2 heures du matin », précise la quadragénaire. Conductrice sur la ligne 150, elle dessert tous les jours les arrêts situés entre porte de la Villette et la gare de Pierrefitte-Stains. Un trajet « rendu difficile à cause des toxicomanes qui fument à l’intérieur » du véhicule.

Le débit rapide, cette habitante d’Épinay-sur-Seine tire à boulets rouges sur la régie. « Alors que c’était déjà difficile de travailler pendant le confinement, on subit désormais les effets de la privatisation des lignes de bus qui se met progressivement en place : beaucoup moins de véhicules, du matériel non renouvelé, de nombreuses démissions… C’est le chaos à la RATP aujourd’hui », déplore-t-elle. Si son amertume est palpable au bout du fil, c’est parce que la période des fêtes la « stresse particulièrement cette année ». Une appréhension qui s’explique par l’absence de machinistes dans les effectifs. « À cause du manque de conducteurs, les bus ont parfois du retard. Les arrêts sont pleins dès le début de la journée », confie-t-elle. Et cela contribue à créer une escalade des tensions qu’elle regrette : « Les conducteurs deviennent les premières cibles des voyageurs en colère », témoigne-t-elle. Pourtant, elle sera au rendez-vous à l’occasion de ce 31 décembre car, malgré ces conditions de travail, Nadia entend être au « service de la population ».

Il faut être « prêt à partir » à tout moment

Thierry Granger, sapeur-pompier en Isère, regrette les « revirements » du gouvernement.

«Je fais ce métier pour porter secours aux gens », annonce Thierry Granger. Sapeur-pompier depuis 1990, il travaille chaque année pendant les périodes de fêtes de fin d’année. Pourtant, à l’écouter, ça ne l’importune pas : « C’est tellement satisfaisant de pouvoir aider, réplique-t-il. Je savais déjà à quoi m’attendre en m’orientant vers ce métier. » Et ça fait longtemps qu’il y est. Le quinquagénaire s’est entiché des soldats du feu à l’âge de 18 ans, c’est d’ailleurs à ce moment qu’il débute chez « les pompiers de Paris ».

Aujourd’hui adjudant-chef, il officie au centre de secours de l’Isère. Pour Thierry, les sapeurs-pompiers sont une « deuxième famille ». La plupart mangent et vivent ensemble à la caserne de Grenoble. Lui aussi y a été logé pendant un temps, avant de se trouver un appartement en banlieue proche. Mais son départ ne l’empêche pas d’être réactif pour autant. Pour faire son métier, il faut être « prêt à partir » à tout moment en intervention. Les pompiers sont généralement de garde de « 7 heures du matin à 19 heures », parfois durant « 24 heures » pour certains.

À la question de savoir si son métier est essentiel, il répond « oui » sans hésiter, d’une voix bien assurée. « La détresse se fait aujourd’hui ressentir de plus en plus. Il y a une paupérisation de la population. Les gens nous appellent au secours pour des choses relativement anodines et nous voient ensuite comme des sauveurs », explique-t-il.

Un métier essentiel à la sécurité de tous

Le pompier ne doute pas de la « reconnaissance de la population » envers son corps de métier, mais plutôt de celle de l’État. « Depuis la première vague de Covid, j’ai entendu beaucoup d’annonces mais je n’ai vu que peu d’actes de la part du gouvernement », peste-t-il. Ce délégué syndical des Sdis de France regrette notamment « le revirement de Mme Borne » sur le doublement de la rémunération des agents publics le 1er Mai. « Voilà la reconnaissance que l’on a du gouvernement par exemple », cingle-t-il. Alors que son métier est essentiel à la sécurité de tous, Thierry, irrité, déplore les sous-effectifs. Le 12 octobre dernier, plusieurs syndicats des pompiers de l’Isère avaient notamment déposé un préavis de grève pour les mêmes raisons. Mais, en attendant que les renforts arrivent, les collègues de Thierry seront dehors ce 31 décembre, parce que, « jours de fête ou non », ils demeurent sollicités.

« Je ne changerais de métier pour rien au monde »

Christine Vial, aide à domicile à Perpignan (Pyrénées-Orientales), a été sollicitée pour travailler le 1er janvier. Elle vante les mérites d’un emploi « humain », « social » et « indispensable ».

«Il faut être généreux pour faire ce travail. Si je ne bosse pas le 1er janvier, ce sont des hommes et des femmes qui ne vont pas manger. Et ça, ce n’est pas possible », explique Christine Vial. Aide à domicile à Perpignan, elle ne s’imagine pas célébrer la Saint-Sylvestre avec son entourage alors qu’elle peut aider autour d’elle. C’est au sein de l’association l’Assad Roussillon qu’elle est employée, du lundi au vendredi et deux week-ends par mois. « À l’origine, je travaillais dans la restauration et, quand j’ai eu mon premier enfant, j’ai dû changer de métier en fonction des horaires. J’ai donc essayé de devenir aide à domicile, ça m’a plu et j’y suis restée », résume la Perpignanaise.

Aujourd’hui, cette mère de deux enfants semble passionnée par son emploi. Pour « rien au monde » elle ne changerait de métier bien que ce soit « moralement difficile de voir des personnes atteintes de la maladie de Parkinson ou d’Alzheimer ». Sa cadence de travail est très élevée. Un rythme de marathonien : en trente minutes, elle doit préparer le petit déjeuner et assurer le ménage pour les bénéficiaires dont elle s’occupe. Puis réitérer cette boucle à l’heure du déjeuner et du souper.

Mais avec dix personnes à charge pour le 1er janvier, la journée risque d’être longue, d’autant qu’elle commence dans les environs de 8 heures et finit à 20 heures. « C’est assez épuisant et surtout stressant », souligne la quinquagénaire. S’ajoutent à cela les frais kilométriques dont elle doit s’acquitter afin de parcourir les distances entre chaque logement.

Beaucoup d’efforts mais Christine ne rechigne pas pour autant, valorisant les bienfaits d’un métier « humain », « social » et « indispensable ». Grâce à lui, la quinquagénaire se sent « utile ». Et surtout, elle considère que ces personnes âgées et handicapées pourront « au moins fêter le Nouvel An avec quelqu’un ». Une satisfaction d’autant que, depuis les confinements de 2020, son métier a gagné en « reconnaissance car les gens ont pris conscience qu’ils ont besoin de nous ».

Mais elle attend encore des changements de mentalité alors que « certains nous voient encore comme des bonniches », déplore-t-elle. Cette réflexion devrait aussi s’installer sur la question du salaire. Alors que l’aide à domicile réalise des tâches parfois inconfortables, elle ne se sent pas reconnue à sa juste valeur : « Physiquement c’est très épuisant. On doit lever la personne, lui faire mettre les pantoufles, l’aider à se déshabiller. »

Et ce ne sont pas les « 1 200 euros net en 125 heures par mois avec vingt-six ans d’ancienneté » qui vont la contredire. « Par rapport à tout ce que nous faisons, nous sommes très mal payées. Quand les jeunes commencent et constatent qu’elles gagnent 900 euros net par mois, elles se rendent compte que ce n’est pas acceptable. Il faut donc que le département cherche à valoriser le travail », rappelle l’aide à domicile.

« J’aime soutenir les patients au mieux dans leurs difficultés »

Emma Azam, infirmière à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, considère que les jours de fête importent peu quand il faut « combattre la maladie ».

Rien n’a plus de valeur à ses yeux que la vie humaine. « Peu importe l’origine, le sexe, le métier ou encore les antécédents judiciaires. Quand une personne arrive à l’hôpital, elle doit être soignée », lance Emma Azam. Du haut de ses 23 ans, cette infirmière à l’hôpital universitaire de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, entame en janvier son cinquième mois dans le milieu hospitalier. Fraîchement diplômée, elle a été affectée à « un service général où l’on peut trouver tout type de pathologies, mais surtout des maladies auto-immunes », précise-t-elle.

Dans cet établissement public réputé pour la qualité de ses soins, elle accompagne les patients dans les gestes de la vie quotidienne : manger, se déplacer. Elle leur administre aussi des soins médicaux tout en les informant sur leurs maladies. Et quand on lui demande comment se déroulent ses journées, Emma confie, l’air grave, que « ce n’est pas toujours une partie de plaisir », surtout pour « les patients qui viennent à l’hôpital ». Assise sur son canapé, dans un appartement au cœur de Paris, la jeune femme dresse la liste des raisons qui l’ont poussée à embrasser ce métier : « J’aime aider les gens et les soutenir du mieux possible dans leurs difficultés ». Ce 31 décembre ne fait donc pas exception. La Toulousaine d’origine célébrera la nouvelle année loin des siens. « C’est un peu triste mais, en arrivant à l’hôpital, je savais à quoi m’attendre », assure-t-elle, le sourire suspendu aux lèvres.

Recrutée en juillet 2022, Emma a immédiatement été confrontée aux problèmes du manque d’effectifs. Entre « cinq et sept patients » lui sont attribués le matin. Et le nombre monte à « onze » pour chaque infirmier l’après-midi. Une « énorme charge de travail », la contraignant à réaliser, cahin-caha, toutes ses tâches. Épuisée, la jeune femme se demande même parfois si elle va aller au bout de son contrat de travail. Des formations supprimées par manque de temps, du matériel parfois inopérant, et des cas souvent lourds à traiter… le quotidien est ardu. Le tout, pour un salaire « entre 1 900 et 2 100 euros net par mois » qui « demeure insuffisant vu toute la charge et les heures de travail que je réalise », mesure la Toulousaine.

Avec des journées de sept heures, agrémentées d’heures supplémentaires non payées, une à deux par jour, Emma chancelle parfois. « C’est vraiment difficile parce qu’on est face à des situations très délicates avec des patients qui souffrent. Et toute cette accumulation peut faire craquer. Ça m’est déjà arrivé de me cacher pour pleurer », confie-t-elle derrière ses grandes lunettes. Mais la barque a beau tanguer de tous les côtés, elle ne coule pas. « Le métier d’infirmier est essentiel, rappelle la jeune femme. Tout le monde est touché par des problèmes de santé mineurs ou non. La maladie ne se contrôle pas. » Ce qui explique pourquoi la fête, elle, peut attendre.

   publié le 30 décembre 2022

Ce que nous prépare Emmanuel Macron pour 2023

Julia Hamlaoui sdur www.humanite.fr

Le président de la République doit présenter ses vœux aux Français à 20 heures, le soir du 31 décembre, depuis l’Élysée. Mais l’on sait déjà que le programme de régression est bien chargé pour les premiers mois de la nouvelle année : retraites, assurance chômage, RSA, immigration, lycée professionnel… Tour d’horizon.

De retour à Paris, après quelques jours passés au fort de Brégançon, Emmanuel Macron s’apprête à livrer son sixième discours de vœux depuis l’Élysée. Comme à son habitude, son entourage n’a pas hésité à mettre en scène un président toujours au travail tandis que les Français célèbrent les fêtes de fin d’année. « Il suit les dossiers et prépare la rentrée, a-t-il ainsi été indiqué à l’AFP.  Brégançon, tout comme l’Élysée, est un lieu de travail et de gestion des crises. » Conséquences du Covid en Chine, coupures d’électricité, guerre en Ukraine, inflation, réflexion autour de la fin de vie, du système de santé, de l’Éducation nationale ou encore les réformes sur le point d’être engagées sont autant de sujets évoqués au Palais comme pouvant figurer au menu de l’allocution présidentielle qui sera diffusée samedi à 20 heures.

Le chef de l’État, lui aussi, a préparé le terrain dès avant la trêve des confiseurs sans y aller par quatre chemins puisqu’il a tout bonnement promis du sang et des larmes pour 2023. L’année prochaine devrait être « un moment un peu difficile de notre histoire » du fait du « ralentissement de l’économie mondiale », a-t-il assuré sur TF1 dès début décembre, tablant sur une « reprise qui devrait arriver en 2024 ».

Sous le sapin, le rabotage de l’assurance-chômage

En somme, il faudrait laisser passer l’orage et serrer les dents avant des jours meilleurs. Soit une façon pour le locataire de l’Élysée de justifier ses projets pour les mois à venir : « On va continuer de tenir, on va absorber ce choc, et il faut maintenant relancer les choses, par les réformes - sur le travail, l’éducation, la santé, les retraites - pour être plus forts ». Des éléments de langages qui ne suffiront pas à lui éviter les mobilisations en gestation face aux mauvais coups que son exécutif espère faire pleuvoir dès les premières semaines de la nouvelle année. Le gouvernement n’a d’ailleurs même pas attendu la fin de la trêve pour s’y atteler. Le décret de réforme de l’assurance chômage est ainsi tombé à la veille du réveillon de Noël avec des dispositions surprises à la clé, provoquant l’ire des syndicats. En plus d’une baisse de 25 % de la durée de couverture des allocataires lorsque le taux de chômage est inférieur à 9 %, il est prévu une réduction de 40 % pour un taux sous les 6 %. « Le ministre avait évoqué qu’il y aurait un cran supplémentaire de modulation », a tenté de déminer le cabinet d’Olivier Dussopt, tout en étant démenti par les organisations de salariés qui demeurent vent debout contre ce système de variations des allocations en fonction de la conjoncture dont l’entrée en vigueur est prévue dès le 1er février.

Travail précaire pour tous

Sur le volet « réforme du marché du travail », le gouvernement n’entend cependant pas s’en tenir là. Suivant la même logique qui voudrait que les chômeurs soient responsables du chômage, l’expérimentation du RSA conditionné à 15 à 20 heures d’activité hebdomadaires doit aussi être mise en place dans 19 collectivités sélectionnées par l’exécutif à la mi-décembre. Un test avant la généralisation de ces contraintes supplémentaires pour les bénéficiaires du revenu minimum mais aussi une préfiguration de « France Travail ». La nouvelle mouture de Pôle emploi, qui fusionnerait avec d’autres acteurs du secteur comme les missions locales, est également prévue pour 2023… et est, elle aussi, contestée par les syndicats qui redoutent une régionalisation du service public de l’emploi autant qu’une réduction de ses moyens sous couvert de mutualisation. Les jeunes ne devraient pas non plus être épargnés puisque se profile notamment la réforme du lycée professionnel dont l’une des mesures phares consiste en l’allongement de la durée des stages. « Augmenter le temps de stage en entreprise, c’est diminuer d’autant le temps de présence des jeunes à l’école », martèle notamment la FSU qui appelle à une nouvelle journée d’action le 17 janvier après les mobilisations intersyndicales de l’automne pour l’abandon du projet.

Les retraites, reine des réformes

Reste que c’est la réforme des retraites, avec le report de l’âge légal à 64 ou 65 ans, qui devrait être l’épreuve reine des premières semaines de janvier. Déterminé à conserver le plus de latitude possible, Emmanuel Macron a annoncé par surprise avant les vacances le report de sa présentation par Élisabeth Borne au 10 janvier pour un passage en Conseil des ministres le 18 ou 25 janvier et un examen au parlement dans la foulée. Quelques semaines supplémentaires pour tenter de convaincre la droite LR divisée sur la question.

Son nouveau patron, Eric Ciotti, a été reçu juste avant Noël à Matignon où il a estimé qu’un allongement à 65 ans serait « une brutalité sans doute trop forte par rapport à la situation que vivent les Français », sans exclure un passage à 64 ans doublé d’une augmentation du nombre d’annuités de cotisation nécessaires. Il doit y retourner la première semaine de janvier. L’option d’un projet de loi de financement rectificatif de la Sécurité sociale - pour accélérer la lecture du texte et recourir plus librement au 49.3 - n’est cependant pas écartée. Le front syndical, lui, se présente uni contre toute mesure d’âge. « Il faudra être prêt pour la première quinzaine de janvier », prévient la secrétaire confédérale de la CGT Céline Verzeletti tandis que la gauche fourbit, elle aussi, ses armes.

Les parlementaires de la Nupes et de la gauche sénatoriale ont annoncé, lors d’une conférence de presse, leur détermination à former un , à user de tous les outils à leur disposition dans les hémicycles et à contribuer à la mobilisation en dehors. Outre la marche du 21 janvier à laquelle les insoumis appellent, une première initiative commune pourrait intervenir dès la mi-janvier.

Énième durcissement sur l’immigration

En parallèle, il leur faudra faire face à une autre offensive gouvernementale : le projet de loi Darmanin-Dussopt sur l’immigration. Envoyé au conseil d’État le 20 décembre, il doit aussi atterrir sur la table du Conseil des ministres dès début 2023. Si avec le titre de séjour « métiers en tension » (de seulement un an renouvelable), les ministres du Travail et de l’Intérieur tentent de jouer la carte du « en même temps », c’est bien sur leur droite qu’ils regardent. Retour de la double peine, suppression de possibilité de recours pour les migrants, facilitation des expulsions, fichage des étrangers… « Tout ce que les LR ont toujours demandé sur l’immigration, nous le proposons », résume le locataire de la place Beauvau. Là encore, la mobilisation s’organise, avec la tenue d’un premier rassemblement lors du débat préalable à l’Assemblée le 6 décembre.

Emmanuel Macron veut aller vite et mise sur l’ouverture de multiples fronts pour disperser les forces qui s’opposent à ses projets, souhaitons qu’il soit pris de court par l’ampleur de la riposte.

  publié le 29 décembre 2022

Source d’énergie locale et peu chère :
la géothermie séduit les communes
mais suscite des craintes

par Rachel Knaebel sur https://basta.media/

Avec la hausse des prix du gaz, la géothermie devient une alternative rentable. Les projets pour aller chercher la chaleur du sous-sol se multiplient en Ile-de-France, mais sont à l’arrêt en Alsace suite à des séismes.

Avec la flambée des prix du gaz, les sociétés de logements HLM font face à l’explosion des prix du chauffage collectif depuis quelques mois. Cette crise de l’énergie incite des communes à se tourner vers une source d’énergie locale et indépendante des marchés : la géothermie. « Avec les prix de l’énergie qui se sont envolés, beaucoup de collectivités nous ont sollicités ces derniers mois. On a cinq projets en cours », rapporte Marion Lettry, chargée de la transition énergétique au Syndicat intercommunal de la périphérie de Paris pour les énergies et les réseaux de communication (Sipperec), un établissement public de la région parisienne chargé, entre autres, de développer les énergies renouvelables.

« Nous avons deux grands vastes développements en termes d’énergies renouvelables en Ile-de-France : du photovoltaïque sur les toits des bâtiments publics, et des réseaux de chaleur à base de géothermie profonde », explique-t-elle. La géothermie est une technique pour produire du chauffage, voire de l’électricité, à partir de la chaleur contenue dans les sous-sols.

La géothermie peut être de surface, quand la chaleur est puisée à moins de quelque centaines de mètres de profondeur ; ou profonde, quand on fore à plusieurs kilomètres. Plus on va loin dans le sol, plus la chaleur est élevée. En Ile-de-France, les réseaux de géothermie vont chercher de l’eau chaude contenue dans les sous-sols à environ 2000 mètres de profondeur. À cette distance, la chaleur puisée est suffisante pour chauffer logements et bâtiments collectifs, pas pour produire de l’électricité.

« Du chauffage pour beaucoup moins cher que le coût de l’énergie actuel »

Le Sipperec gère aujourd’hui cinq réseaux de chaleur géothermique en Ile-de-France [1]. Le réseau de Viry-Châtillon (Essonne) est en train de s’étendre et alimente notamment la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Un nouveau réseau de chaleur en géothermie va entrer en fonction d’ici trois ans pour alimenter 20 000 logements sur les communes des Lilas, du Pré-Saint-Gervais et de Pantin (Seine-Saint-Denis). « Une seule commune ne suffit pas pour que les réseaux soient économiquement viables. C’est pour cela qu’on les déploie en général sur deux ou trois villes », précise Marion Lettry.

Aux Lilas, « cela fait des années que le projet est dans les cartons, note Sander Cisinsky, adjoint au maire (PS) de la ville en charge des transitions. Il y a dix ans, les conditions n’étaient pas forcément réunies. Selon que les marchés du gaz étaient plus ou moins hauts, les réseaux de géothermie n’étaient alors pas forcément rentables. » Le projet a été relancé collectivement avec les deux autres communes au début du mandat municipal actuel, en 2020. « Entre le moment où on a fait les premières études et aujourd’hui, le coût a augmenté car on est soumis à la hausse du prix des matières premières et de la construction. Mais il n’y aucun doute sur le fait que le projet va produire du chauffage pour beaucoup moins cher que le coût de l’énergie actuel », ajoute l’élu. Les projets sont en plus largement subventionnés – jusqu’à un tiers des coûts – par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) et la région [2].

Des réseaux de géothermie déjà dans les années 1980

Les réseaux de chauffage à base de géothermie ont commencé à se développer en Ile-de-France dès les années 1980. « C’était après le choc pétrolier, la géothermie était alors très compétitive. Ensuite, au fil des années 1990 et 2000, le prix des énergies fossiles était bas. Donc, les projets de géothermie se sont ralentis. La compétitivité n’était plus au un rendez-vous, retrace Marion Lettry. Le Sipperec a été à l’initiative de la relance de la géothermie en Ile-de-France dans les années 2010. »

Ce type de projets se réalisent assez vite, « en quatre ou cinq ans à partir du moment où la décision politique est prise », dit la responsable. Ils font par ailleurs travailler ensemble des villes qui ne sont pas forcément du même bord politique. « Quand on annonce que le prix de la chaleur sera bien moins cher que celui du gaz, qu’il ne sera pas soumis aux fluctuations du marché et que cela fait économiser 28 000 tonnes de CO2 par an, personne ne s’oppose au projet », assure le maire adjoint des Lilas Sander Cisinski. Une tonne de CO2 correspond à environ 3300 km effectués en voiture à essence.

Ces réseaux de chaleur renouvelables ne sont quand même pas totalement indépendants du prix du gaz. « On a peu d’appoint en gaz, car on dimensionne le réseau pour qu’il puisse fournir de la chaleur à tout moment, y compris dans les périodes très froides, précise la responsable du Sipperec. Nous sommes donc un peu impacté par les hausses du prix du gaz et de l’électricité, mais cela n’a rien à voir avec un réseau qui fonctionne entièrement au gaz. Aujourd’hui, sur les réseaux de chaleur au gaz, le prix de la chaleur a été multiplié par deux au minimum. Sur nos réseaux à base de géothermie, la hausse a été limitée à environ 30 %. » De quoi faire susciter l’intérêt des élu·e·s, habitant·e·s et sociétés HLM. 

En Alsace, des séismes provoqués par des forages géothermiques

La France compte aujourd’hui une soixantaine de réseaux de chaleur urbains alimentés par la géothermie profonde, principalement en Ile-de-France, où environ 300 000 personnes sont chauffées grâce à ce système. Deux centrales électriques fonctionnent également avec la géothermie : Bouillante, en Guadeloupe, mise en service en 1986 ; et une autre à Soultz-sous-Forêts (Bas-Rhin), une installation scientifique européenne avant de devenir un site de production d’électricité géothermique. Dix-huit permis de recherche étaient en cours en 2019 pour développer des projets de production de chaleur ou d’électricité par géothermie profonde, en Guadeloupe, en Alsace, dans le Massif central, dans les Pyrénées, dans la Vallée du Rhône et à la Réunion.

« L’avantage de la géothermie, c’est la maitrise du coût. Une fois que les forages sont réalisés, la chaleur est locale et illimitée », vante Cédric Créton, ingénieur des mines, gérant d’un bureau d’étude et administrateur de l’association Alter Alsace Énergies, qui conseille les collectivités en matière d’énergies renouvelables. L’Alsace est l’un des territoires à fort potentiel. Sous la vallée du Rhin, à 5000 mètres de profondeur, la chaleur est assez élevée pour produire de l’électricité.

Deux entreprises, Géorhin (ex-Fonroche) et Électricité de Strasbourg (rattachée à EDF), y ont obtenu des permis d’exploitation pour quatre projets de centrales géothermique, dont une à Illkirch, à côté de Strasbourg. Mais en 2019, des séismes secouent la région. Ils auraient été provoqués par les forages de Foronche à Vendenheim, au nord de Strasbourg. D’autres séismes se produisent en 2020 et 2021.

Fin 2020, la préfecture du Bas-Rhin suspend tous les projets de géothermie en cours dans le département. « Les séismes successifs et intenses ont provoqué un profond traumatisme au sein de la population et une défiance à l’endroit de la géothermie profonde », constate alors une mission d’information de la métropole de Strasbourg. Des milliers d’habitants d’Alsace et d’Allemagne voient leurs maisons endommagées. Près de 4000 dossiers de demandes d’indemnisations sont déposés mi-2021. En mai dernier, la préfecture publie les résultats d’une expertise qui conclut à une responsabilité de la société Foronche. L’entreprise était allé trop vite et trop profond.

« Un accident industriel »

« Le contexte constitué d’une filière à forte intensité capitalistique assortie d’un risque financier initial très élevé, d’un encadrement juridique et des dispositions incitatives très fluctuantes, a pu contribuer à une culture du secret ou favoriser des prises de risque », analyse la mission d’information strasbourgeoise. En clair, l’opacité règne sur ces projets et la manière dont ils sont menés « Ce qui s’est passé à Vendeheim, c’est un accident industriel », résume de son côté Noé Imperadori, animateur de la filiale géothermie pour le Grand Est à l’association lorraine pour les énergies renouvelables. Un autre professionnel de la région parle d’une « atmosphère de cowboys » : des entrepreneurs trop pressés qui veulent forer au plus vite.

Une autre source de profits attirent des start-up de l’énergie, venue du secteur pétrolier : la perspective de filtrer l’eau géothermale qui remonte des profondeurs pour en extraire du lithium, minerai indispensable aux batteries électriques. Lithium de France, entreprise créée en 2020 a ainsi obtenu un permis de recherche en Alsace. Les professionnels des énergies renouvelables se veulent rassurant, pointant avant tout les procédés de l’entreprise Foronche. Des forages bien réalisés ne provoqueraient pas de séismes. Mais depuis la catastrophe de Vendenheim, les projets de géothermie suscitent de fortes oppositions dans la population alsacienne.

Un « projet purement spéculatif pour faire de l’électricité et la revendre »

Le forage en cause a été stoppé. Les trois autres projets sont toujours suspendus. « La question s’est posée de tout arrêter, mais cela remettrait en péril toute la politique énergétique de la collectivité. On compte beaucoup sur ces réseaux de chaleur pour alimenter la majorité de la ville de Strasbourg en chauffage », explique Cédric Créton, d’Alter Alsace énergie.

Plus au sud, dans les zones volcaniques d’Auvergne, le cas alsacien suscite la méfiance. Dans le village de Saint-Pierre-Roche (Puy-de-Dôme), une autre entreprise, créée il y a dix ans, TLS géothermie, associée à une filiale d’Engie, veut aussi forer pour chercher de l’eau chaude dans les sous-sols. Objectif : construire une centrale géothermique profonde qui produirait de l’électricité. Le chantier a démarré en octobre 2021.

« On s’est renseigné sur ce qui s’est passé ailleurs, et on a commencé à s’inquiéter quand on a vu que les apprentis sorciers de Vendenheim avaient réussi à faire trembler jusqu’au centre de Strasbourg, témoigne Jacques Adam, habitant de la région, qui s’oppose au projet au sein de l’antenne locale de France Nature Environnement. On sait bien qu’on a de l’eau chaude dans le sous-sol dans la région », ajoute-t-il. Dans le Cantal, à la station thermale de Chaudes-Aigues, une partie du village se chauffe depuis les années 1960 grâce à une source d’eau chaude locale. « Nous savons qu’il y a un potentiel. Mais là, avec ce genre de projets, ce n’est pas du tout la même échelle. Ce projet est purement spéculatif, c’est pour faire de l’électricité et la revendre. »

La géothermie de surface beaucoup plus facile à développer

Le dernier scénario de transition énergétique de l’association Négawatt recommande d’ailleurs un développement « modéré » de la géothermie profonde de très haute température, « par prudence ». Pour la géothermie de basse température, celle utilisée en Ile-de-France pour les réseaux de chauffage, les experts de Négawatt souligne que « le développement de son utilisation dépend des gisements disponibles », qui se trouvent essentiellement dans les bassins parisien et aquitain. L’association attend en revanche beaucoup de la géothermie de surface (jusqu’à 150 mètre de profondeur environ). Celle-ci ne fournit de la chaleur que d’une quinzaine de degrés, mais qui est ensuite valorisée par les pompes à chaleur.

Repère : En Ile-de-France, un service public local de géothermie

Les deux derniers réseaux de chaleur géothermique portés par le Sipperec sont totalement gérés par des acteurs publics : le Sipperec et les communes concernées. « Pour le réseau de Grigny-Viry, on a créé une société publique locale, dans laquelle le Sipperec est actionnaire majoritaire. Toutes les villes alimentées sont aussi actionnaires », précise Marion Lettry, du Sipperec. C’est également ce mode de portage public qui est choisi pour le projet des Lilas-Pantin-Pré-Saint-Gervais : « Il n’y a pas d’actionnaire privés. On a une totale maitrise du projet en particulier sur les aspects économiques. » Le réseau de Drancy-Bobigny est de son côté géré directement par le Sipperec en régie publique. Mais les réseaux antérieurs sont entre les mains du privés, exploité en délégation de service public. Celui de Bagneux et Châtillon est une filiale de l’entreprise Dalkia, aujourd’hui intégrée à EDF ; ceux d’Arcueil-Gentilly et de Rosny-sous-Bois, Noisy-le-Sec, Montreuil sont des filiales d’Engie.

« La géothermie de surface est la plus en mesure de se développer facilement, abonde Noé Imperadori, de l’association Lorraine des énergies renouvelables. Nous ne sommes pas du tout sur les mêmes technologies que dans la géothermie profonde. Avec la géothermie de surface, vous n’avez aucun risque sismique. »

Il existe actuellement en France environ 200 000 installations de géothermie de surface, qui peuvent chauffer des bâtiments collectifs ou des logements individuels. Noé Imperadori cite l’exemple d’une mairie d’un village de Meurthe-et-Moselle, Pierre-la-Treiche, qui a installé un système de chauffage de ses locaux en géothermie de surface à l’occasion d’une rénovation en 2018. Coût de l’opération : 54 000 euros, en très grande partie subventionnée.

« L’investissement initial, surtout les forages, est assez élevé mais ensuite, vous n’avez plus d’achat de combustibles. Et la durée de vie d’un forage est très longue. Ceux sur sondes verticales [de l’au circule en circuit fermé dans un réseau de tubes disposés à la verticale dans des forages, qui permet de transférer la chaleur du sous-sols puis de l’acheminer jusqu’à la pompe à chaleur géothermique, ndlr]. ils sont garantis 50 ans. Les fabricants veulent augmenter la garantie à 100 ans. C’est la durée de vie d’une maison. » Et c’est plus que la durée de vie d’une centrale nucléaire.

Notes

[1] Sur les communes de Bagneux et Châtillon, Accueil et Gentilly, Rosny-sous-Bois, Noisy-le-Sec et Montreuil, Bobigny et Drancy et sur celles de Grigny et Viry-Châtillon.

[2] Les subventions de l’Ademe et la région Ile—de-France se sont par exemple élevées à 20 millions d’euros sur 70 millions du coût global du projet pour le réseau de chaleur géothermique de Bobigny-Drancy.


 

  publié le 28 décembre 2022

La biodiversité pour
la survie de notre humanité commune

Patrick Le Hyaric sur www.humanite.fr

Pendant que les écrans de télévision attiraient les yeux de milliards d’habitants de notre planète exclusivement vers la Coupe du monde de football, se déroulait dans l’indifférence, sans publicité, un événement d’une considérable importance à Montréal : la 15 e conférence de la convention sur la biodiversité biologique dite COP15. Cet enjeu, bien trop négligé, a pourtant à voir avec la qualité de l’oxygène que nous respirons grâce à la photosynthèse des plantes, avec l’eau que nous buvons, la production de notre nourriture, une partie grâce au minutieux travail de pollinisation des abeilles, l’autre grâce à l’activité incessante des vers de terre qui améliorent les sols, la séquestration du carbone dans le bois, les océans, les sols et sous-sol, la régulation du climat. Des enjeux essentiels pour la vie donc !

Le rapport préparatoire à cette conférence n’a pas caché les problématiques : 75 % des milieux terrestres et 66 % des milieux marins sont, selon ce document très documenté, «  sévèrement altérés » par les activités humaines.

Un million d’espèces animales et végétales sont menacées d’extinction dans les prochaines décennies alors que durant les cinquante dernières années les effectifs de 20 000 populations de mammifères, d’oiseaux, d’amphibiens, de reptiles et de poissons ont diminué d’un tiers. La vitesse actuelle de réduction des espèces est telle, que l’on parle d’une sixième extinction massive, comparable à celle qui avait entraîné la disparition des dinosaures, il y a… 66 millions d’années.

En cause ? L’artificialisation des sols, les pollutions et dégradation des milieux naturels ; la surexploitation des ressources naturelles renouvelables, la pêche industrielle, la chimisation et l’industrialisation de la production agricole, les dérèglements climatiques, la destruction d’animaux sauvages.

La trop grande indifférence humaine envers la biodiversité fait naître un double risque : l’extinction des espèces animales et végétales et la prolifération de nouveaux virus comme ceux responsables du Covid, d’Ebola ou de la grippe aviaire.

La conférence de Montréal se devait donc de prendre en urgence des dispositions de protection et d’amélioration de la biodiversité. Ella a émis avec insistance un certain nombre d’orientations indispensable, positives pour les États qui voudront bien les mettre en œuvre : la protection de 30 % des aires marines, côtières, terrestres et d’eaux douces et la restauration « d’au moins 30 % » des aires dégradées d’ici 2030 ; la réduction de l’utilisation de produits néfastes à l’environnement, la réorientation des aides à l’agriculture afin de favoriser la biodiversité, une aide bien modeste pour les pays du Sud afin de financer les projets dédiés au vivant.

Cet accord est donc bienvenu. Il convient une nouvelle fois de noter qu’il n’y a pas de solution à la protection et l’amélioration de la biodiversité sans discussion et décisions dans un cadre mondial, loin de toutes tentations souverainistes. En clair : l’oiseau migrateur sentinelle de la biodiversité ne connaît pas de frontières. Il ne servirait à rien de le protéger dans un pays, s’il ne l’était pas ailleurs, là où il migre et se reproduit une partie de l’année. C’est donc un nouveau type de coopérations internationales, loin des principes de concurrence ou de l’esprit des traités de libre-échange qui est à l’ordre du jour pour assurer la sécurité humaine et celle de l’environnement.

Le raisonnement est le même à propos de l’eau, de l’air ou des insectes.

La protection, l’amélioration, la restauration de la nature nous obligent à considérer d’abord sa haute « valeur d’usage », son statut de bien commun nécessitant de lui laisser ses capacités de reproduction à l’opposé de son exploitation renforcée ou une utilisation conduisant à l’affaiblir ou à la détruire.

On ne peut donc apporter de solutions convenables à ces défis en continuant de considérer la nature comme une variable d’ajustement de l’économie marchande capitaliste. Or, tel est le point faible de la conférence de Montréal. Il n’est encadré d’aucun calendrier précis, ni d’aucune contrainte à la demande des États et des grandes sociétés transnationales.

Ainsi des objectifs généraux, positifs, peuvent n’être que des mots dès lors qu’ils n’ont pas ou peu d’implications concrètes. Il en est d’ailleurs de même de notre charte nationale pour l’environnement qui prescrit de «  concilier la protection et la mise en valeur de l’environnement avec le développement économique et le progrès social ».

En réalité, c’est toujours le primat des impératifs économiques de rentabilité capitaliste sur les enjeux écologiques. L’intérêt des grandes multinationales de la chimie est de vendre des pesticides et des insecticides, celui des chaînes de supermarché est de développer la pêche industrielle. La pression sur les prix agricoles à la production a éliminé les petits paysans et favorisé une agriculture industrielle. La destruction de la forêt amazonienne est pour une large part le résultat des traités de libre-échange et de la mise en concurrence des paysanneries du monde entier.

Tous les États et l’Union européenne devraient à la suite de cette conférence délibérer et inscrire dans tous leurs textes un principe de non-régression écologique et social. À défaut, le texte de la conférence sera interprété pour obtenir le statu quo, alors qu’il y a urgence. Ainsi, si dans son esprit le texte demande en apparence la réduction des pesticides, les mots qui l’accompagnent sont plus vagues : «  réduire le risque des pesticides et des produits hautement dangereux de 50 % » ne veut pas dire réduire de moitié l’utilisation de ces produits chimiques destructeurs des insectes, des sols tout en étant néfaste pour la santé.

De même l’avancée que constitue la protection d’un tiers des aires terrestres, marines, côtières ne comporte aucune déclinaison pour aucun pays. Enfin il convient de lier plus et mieux, bouleversements climatiques, menaces sur la biodiversité, progrès social et appropriations sociales et citoyennes de grandes entreprises afin de pouvoir piloter la transformation écologique et sociale des modes de production et de distribution…

Elle ne sera possible que par une maîtrise citoyenne de la production par les travailleurs eux-mêmes. De même une nouvelle politique agricole et alimentaire ne se fera que si les paysans-travailleurs en lien avec les consommateurs en sont les maîtres. Autant de conditions pour « démarchandiser » la nature et de réussir l’indispensable bifurcation écologique et sociale. Les modifications climatiques sont facteurs de perte de biodiversité. En retour, protéger et restaurer la biodiversité est une solution pour contrer le réchauffement car elle est un atout pour réduire l’émission de gaz à effet de serre.

Déjà une multitude d’associations, d’organisation d’intérêt public - dont il conviendrait de se rapprocher - militent en ce sens quand ils agissent pour les circuits courts, la défense de la pêche raisonnée et durable, la protection des zones humides essentielles à la préservation de la biodiversité, une gestion collective des forêts comme puits de carbone, contre l’artificialisation des sols, pour augmenter les moyens affectés à la recherche, pour la réorientation des aides publiques à l’agriculture vers des pratiques agroécologiques.

Des modifications législatives et constitutionnelles vont aussi être indispensables pour faire valoir un principe de non-régression écologique et pour un contrôle des impacts sur la biodiversité de tout acte gouvernemental ou législatif. La survie de l’humanité est liée à celle des espèces végétales et animales trop négligées. Puisse les conclusions de cette conférence mondiale sur la biodiversité faire prendre conscience de la situation de notre commun monde et de ses biens communs dont la préservation est antinomique avec la loi de l’argent et appelle à s’engager sur les voies du post-capitalisme.

  publié le 27 décembre 2022

SOS Médecine !

Jean-Emmanuel Ducoin sur www.humanite.fr

Les années passent et notre système de santé continue de s’effondrer. Alors que nous traversons une triple menace, celles d’une diffusion à haut niveau du coro­navirus, d’une épidémie de bronchiolite aiguë et de grippe, plusieurs collectifs appellent donc à la grève les médecins libéraux jusqu’au 2 janvier, dans le but, notamment, d’obtenir une revalorisation des tarifs de leurs consultations de 25 à 50 euros. On pensera ce qu’on voudra de ces motivations, mais ces fermetures de cabinets, en pleines fêtes, augmentent évidemment la pression sur les centres hospitaliers, déjà exsangues, et aggravent une situation proche de l’apoplexie. D’ores et déjà, les passages aux urgences sont en forte hausse, de 20 à 30 % par rapport à la normale.

Tel un cruel révélateur, l’inquiétude des autorités face à cette nouvelle épreuve sanitaire en dit long sur l’ampleur du moment. Tandis que le ministre de la Santé, François Braun, parle d’ « un cap difficile à passer », l’urgentiste Patrick Pelloux évoque pour sa part une situation « jamais vue », même au plus fort de la crise du Covid. Et il avertit : « Nous ne sommes pas au bord de la saturation, nous sommes totalement saturés. » En vérité, partout sur le territoire, les conditions d’accès aux soins ne sont plus tenables et deviennent dangereuses pour les patients, plus ou moins mis en danger selon les circonstances.

On ne dira jamais assez la respon­sabilité des gouvernements successifs et le manque d’anticipation de l’actuel exécutif. Depuis mars 2020, date du premier confinement, non seulement rien n’a changé, mais tout paraît plus encore sombre et en voie de démembrement accéléré. Une affligeante constatation s’impose : pour les soignants, le « nouveau monde » ressemble furieusement à celui d’avant… en pire ! Soyons sérieux. Le problème vient-il de l’afflux de patients dans les services, ou du manque de places dans les hôpitaux ? N’oublions pas que 100 000 lits ont été supprimés en vingt-cinq ans et que, aujourd’hui en Île-de-France, environ 30 % des lits restent désespérément fermés par manque de personnel. L’idée d’un pays « déclassé » ne vient pas de nulle part, quand bien même la protection de la santé figure dans notre Constitution. En sommes-nous toujours dignes ? 


 


 

Les patients sont-ils la priorité ?

Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr

Alors que l’accès aux soins devient de plus en plus difficile, nous assistons à des négociations complètement hallucinantes entre l’assurance-maladie et les représentants des médecins. La baisse du nombre de généralistes a été sciemment organisée et se poursuit. La médecine générale n’est pas la plus prisée en raison des conditions de travail et du différentiel de rémunération avec d’autres spécialités. Par ailleurs, le maintien de la rémunération à l’acte sclérose le système. Aujourd’hui, plus de 60 % des dépenses de la Sécurité sociale concernent des patients de plus de 50 ans, atteints de maladies chroniques qui se soignent mais ne se guérissent pas. Leur prise en charge nécessite une équipe de professionnels de santé qui collaborent étroitement et interviennent de manière régulière. Empiler des soins sans véritable coordination aboutit à un résultat médiocre, tout en multipliant des actes techniques coûteux.

La situation actuelle n’est plus acceptable, avec 6,5 millions de personnes sans médecin traitant dont plus de 600 000 atteintes d’affections de longue durée. L’accès aux spécialistes est de plus en plus difficile, la généralisation des dépassements d’honoraires entraînant renoncement aux soins, prise en charge retardée et, au final, une dégradation de l’état de santé des patients. La réponse actuelle est un palliatif de mauvaise qualité, avec des centres de soins non programmés et des téléconsultations qui amènent une sorte d’ubérisation de la médecine : seul un médecin traitant attitré et disponible est capable d’assurer un suivi régulier.

Dans ce contexte, focaliser les négociations sur la seule augmentation du montant de la consultation à 50 euros est une grave erreur. Au regard des expériences menées et des expressions des jeunes médecins, il est indispensable de réfléchir à modifier les modes d’exercice et de rémunération des médecins. L’exercice dans des structures collectives pluriprofessionnelles montre son efficacité, avec une grande satisfaction des professionnels. Par ailleurs, le salariat attire de plus en plus. Il a comme avantage de débarrasser les praticiens des tâches de gestion et d’organisation qu’impose l’exercice libéral. Le salariat n’a rien de dégradant et n’implique pas une perte de liberté des professionnels. Les statuts de salariés peuvent être variés, depuis celui de fonctionnaire jusqu’à celui de salarié d’une structure coopérative. Face à la gravité de la crise actuelle, une politique de rupture est nécessaire autour de deux axes : la réponse aux besoins des patients, qui doit être la priorité, et une amélioration des conditions de travail et de rémunération des professionnels de santé.


 


 

Importation de médecins

Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr

Alors que notre système de santé est en train de s’effondrer, le gouvernement propose d’importer des médecins dans le cadre d’un dispositif d’immigration choisie. De prime abord cela apparaît comme de bon sens mais, en fait, il s’agit une nouvelle fois d’instrumentaliser le débat pour ne pas aborder les vrais problèmes. Près de 25 000 médecins exercent déjà en France avec un diplôme étranger, soit 10 % de l’ensemble de la profession en activité. Par ailleurs, près de 14 % des nouveaux inscrits chaque année sont dans le même cas. Or, si des arrivées importantes ont été constatées lors de l’entrée des anciens pays d’Europe de l’Est dans l’Union européenne, cette source a tendance à se tarir car ceux qui voulaient vraiment quitter leur pays l’ont déjà fait. Par ailleurs, ils travaillent, pour 60 % d’entre eux, comme salariés dans les hôpitaux et peu s’installent en libéral. Enfin, de nombreux pays ayant mené la même politique que la France, des tensions démographiques sont présentes dans plusieurs États européens.

Il reste alors les pays d’Afrique francophone et du Moyen-Orient, mais un grand nombre de médecins formés dans ces zones exercent déjà en France dans les hôpitaux sous des statuts qui confinent à de l’esclavagisme moderne. Vouloir en attirer encore plus en France, c’est piller ces pays qui les ont formés et qui ont peu de chances de les voir revenir. De plus, cette mesure s’insère dans un projet de loi aux mesures très restrictives en termes de durée de séjour sur le territoire français. En effet, il est prévu une procédure complexe d’aptitude à exercer uniquement dans les hôpitaux pour une durée de un à quatre ans. Ce dispositif, s’il se voulait attractif, devrait offrir des rémunérations et des conditions d’accueil pour les praticiens et leur famille à hauteur de ce que sont en droit d’attendre des expatriés qui n’ont pas vocation à rester définitivement dans le pays. Manifestement, cet aspect n’a pas été pris en compte.

Plus important, le problème de la démographie médicale touche bien entendu l’hôpital mais, surtout, la médecine générale en ville. Il s’agit donc encore d’un leurre pour éviter le vrai débat, qui est celui de la mise en place d’un véritable service public de santé associant la médecine de ville et l’hôpital, dans le cadre d’une politique d’aménagement du territoire assurant une égalité de traitement de tous les citoyens quel que soit leur lieu de résidence. Visiblement, l’objectif du gouvernement est de laisser se dégrader encore plus la situation pour ouvrir la porte à un système privé pour ceux qui pourront se le payer. Car la nature a horreur du vide et il sera facile aux assureurs de proposer des contrats permettant un accès privilégié et sans délai à des médecins agréés qu’ils auront recrutés.


 

  publié le 26 décembre 2022

Réflexions pour toute la gauche

Roger Martelli | sur www.regards.fr

La gauche française est dans une situation pour le moins délicate, au cœur d’une crise politique sans précédent et d’une incertitude démocratique inédite dans notre pays. L’analyse de Roger Martelli.

Le contexte a été maintes fois décrit ici même : le flanc gauche de la gauche s’est renforcé, mais la gauche dans son ensemble reste dans ses très basses eaux. Au sein de la droite archi-majoritaire, la dynamique est du côté de ses variantes les plus radicalisées. Dans une France plus divisée que jamais, la colère s’entremêle avec l’inquiétude et nourrit le ressentiment bien davantage que la combativité. Du coup, l’obsession de la protection nourrit la tentation de l’extrême droite et les catégories populaires dispersées peinent à être une multitude qui lutte, a fortiori à être un peuple politique capable de rompre avec les logiques sociales dominantes.

La Nupes : des atouts mais…

Il est vrai que la création de la Nupes a été malgré tout un souffle d’air frais, dans une gauche anémiée par trop d’années de tentation puis de domination sociale-libérale. Elle permet aujourd’hui à ses composantes les plus à gauche de donner de la voix, en premier lieu à l’Assemblée nationale. De ce fait, l’éclatement de ce cadre serait un recul, qu’il serait déraisonnable de ne pas vouloir éviter. Par expérience, on sait ce qui peut très vite miner l’alliance inattendue : le jeu des identités partisanes, l’esprit d’hégémonie, l’exacerbation des différences, l’engrenage des méfiances.

Il ne suffit pas d’en rester là : la mauvaise volonté et le désir de nuire ne sont pas les seuls obstacles. Les enjeux contemporains de la transformation sociale sont en effet gigantesques : contrer l’obsession de l’identité en renforçant et modernisant le parti pris de l’égalité, retisser les liens de la combativité sociale et des constructions politiques, réconcilier la gauche et les catégories populaires, relégitimer l’action politique organisée, redonner à chaque programme et à chaque proposition le souffle d’un projet alternatif, récuser toute banalisation de l’extrême droite. Or ni les dérives réputées « populistes » qui ont tenté LFI, ni les crispations identitaires du PCF, ni les balancements entre rupture et accommodement qu’ont connus les socialistes et les Verts n’ont pas permis de faire face à ces enjeux. Mieux vaut se convaincre au départ qu’ils ne le permettront pas à l’avenir.

En elle-même, l’addition des composantes ne suffit pas davantage. À ce jour, comme feu le Front de gauche, la Nupes reste un cartel, que les circonstances ont structuré autour de l’action parlementaire. Pour qu’elle devienne une réalité pérenne et pleinement populaire, encore convient-il de ne pas ignorer un fait majeur : historiquement la gauche se décline toujours au singulier et au pluriel – « la » gauche et « les » gauches. Il est toujours difficile de construire son unité – sans laquelle aucune majorité n’est possible – tout en respectant sa diversité – sans laquelle toute dynamique est en panne. La Nupes doit-elle donc être le lieu d’organisation de toute la gauche et comment éviter dans ce cas qu’elle soit placée sous hégémonie ? Ou doit-elle être avant tout le lieu de convergence d’une gauche plus à gauche, d’une gauche de rupture et qu’advient-il alors de cette « autre gauche » qui en a été historiquement le pendant ?

Quelle que soit la réponse à ces questions générales, elles seront conditionnées par une double avancée stratégique : d’une part, la réarticulation de plus en plus cruciale de la critique sociale en actes et du champ proprement politique ; d’autre part, l’expérimentation de formes d’organisation politique durables, dépassant la double crise de la « forme-parti » et du « mouvementisme ».

C’est là que la réflexion critique sur l’histoire peut avoir son utilité, certes pas pour trouver des solutions toutes faites mais, à tout le moins, pour formuler des pistes et éviter des pièges. Prenons par exemple le cas du Parti communiste français, qui domina la gauche de la Libération aux années 1970. Il fut longtemps tenu pour le modèle même du parti de masse et il en a présenté bien des qualités : la densité de sa composition populaire, sa cohérence d’action sur des durées suffisamment longues, son souci de l’éducation militante, son attention à l’idéologie et au symbolique, la variété de ses pratiques militantes, partisanes, syndicales, associatives, culturelles. Mais ces qualités ont été aussi niées par leur contraire : la vision du monde rabattue au rang de doctrine fermée ; la cohérence transformée en modèle reproductible à l’infini ; l’attachement au parti devenu obsession d’une identité vécue sur le registre de la différence ; la peur de la dissidence légitimée par la formule selon laquelle « le parti a toujours raison » ; l’indifférenciation générale de l’organisation (le collectif prime sur l’individu) ; la confusion entre le parti et son appareil, voire entre l’appareil et le premier dirigeant. Qui, aujourd’hui, peut dire qu’il incarne les qualités et qu’il est prémuni par nature contre ces défauts ?

Souvenirs d’une expérience : les refondateurs du PCF

Pendant de longues années, j’ai partagé la vie des militants communistes et participé à leurs directions. À l’intérieur du parti, avec d’autres, j’ai longtemps essayé d’expliquer qu’à persister dans ses manières de fonctionner, de penser et d’agir, le PCF risquait de méconnaître les mutations sociales gigantesques en cours et que, ce faisant, il pouvait se rabougrir, s’affaiblir et même se marginaliser. Plus que de raison, j’ai vécu ce que j’ai ressenti comme de la méfiance voire de l’hostilité. N’apportai-je pas du grain au moulin de l’adversaire de classe ? Plutôt que d’inquiéter, ne valait-il pas mieux conforter l’optimisme militant pour alimenter la combativité collective ? Fallait-il institutionnaliser dans le parti l’existence de sensibilités, comme cela se fait dans la société politique ? N’était-ce pas alors mettre le doigt dans une logique de tendances, qui altère l’unité militante au profit de petites coteries, fonctionnant en quasi partis et finissant par oublier l’intérêt commun au profit de celui de la caste particulière ?. Le jeu des tendances était assimilé à la culture sociale-démocrate et au magistère des beaux parleurs. Le parti d’action des révolutionnaires, soucieux avant ou d’efficacité, devait avoir d’autres méthodes et d’autres modes de fonctionnement que ceux qui régissent la vie sociale en général…

C’était malheureusement oublier que cette culture avait pris racine au temps des guerres civiles européennes, quand les premiers statuts de l’Internationale communiste de Lénine affirmaient (juillet 1920) que le parti « ne pourra remplir son rôle que s’il est organisé de la façon la plus centralisée, si une discipline de fer confinant à la discipline militaire y est admise et si son organisme central est muni de larges pouvoirs, exerce une autorité incontestée et bénéficie de la confiance unanime des militants ». C’était oublier que ce souci de l’unanimité avait peu à peu permis que la passion de la cohérence se transforme en conformité et en obédience. Alors le pouvoir réel avait pu glisser, des militants vers la direction collective, puis vers le premier dirigeant qui, par touches successives, finissait par être le plus légitime pour énoncer la doctrine, pour mettre en forme la stratégie, pour fixer la ligne politique et, surtout, pour décider quand le moment était venu de passer d’une ligne à une autre, contredisant éventuellement la précédente.