PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

démocratie - extrème droite  année  2023

  publiéé l0 20 décembre 2023

Immigration :
une loi xénophobe,
une France éteinte

Carine Fouteau sur www.mediapart.fr

La loi contre l’immigration est une infamie pour les étrangers qui vivent en France. Et pour toute la société. Au-delà de la question morale, elle est le visage pitoyable d’un pouvoir recroquevillé sur lui-même prêt à renier ses principes fondamentaux pour complaire à l’extrême droite. Au détriment de l’intérêt général.

Depuis 1945, plus d’une centaine de lois sur l’immigration, majoritairement restrictives, ont été adoptées. Celle qui vient d’être votée au Parlement est l’une des pires : via Les Républicains (LR), le pouvoir macroniste a cédé au Rassemblement national (RN) en entérinant de facto la logique de la préférence nationale, marquant un point de rupture avec nos principes constitutionnels d’égalité des droits.

Conditionnement des prestations sociales à cinq ans de présence régulière en France, nouvelles atteintes au droit du sol, limitation du regroupement familial, durcissement de l’accès aux titres de séjour y compris pour les étudiant·es et les personnes malades, exclusion de l’hébergement d’urgence des sans-papiers, renforcement des freins à l’intégration, rétablissement du délit de séjour irrégulier, course à l’enfermement et aux expulsions…

Les mesures adoptées dans la nuit du mardi 19 au mercredi 20 décembre 2023 sont un mixte des desiderata réunis de la droite et de l’extrême droite depuis plus de vingt ans. Les élus du RN et de LR les ont votées comme un seul homme, chacun revendiquant la « victoire idéologique » à l’issue du scrutin final.

Cette loi, pourtant, comme les précédentes, sera inefficace, voire contre-productive, au regard des critères édictés par ses défenseurs.

Elle ne réduira pas les « flux migratoires » : ceux-ci dépendent moins des lois nationales que de l’état du monde et de son dérèglement, notamment géopolitique et climatique. Elle n’empêchera pas les naufrages en Méditerranée : au contraire, en limitant les voies légales d’arrivée sur le territoire, elle multipliera les risques de catastrophe en mer.

Elle ne réduira pas le nombre de personnes sans papiers sur notre territoire : au contraire, elle l’augmentera en l’absence de possibilités de régularisation. Elle ne permettra pas non plus de leur faire quitter la France : leur « expulsion » effective repose moins sur le zèle de la police française que sur le bon vouloir des pays d’origine des étrangers concernés, qui délivrent les laissez-passer consulaires.

Elle ne réduira pas la délinquance : celle-ci se nourrit de la misère, de l’atomisation et de l’absence d’avenir quand elle ne se nourrit pas des politiques migratoires elles-mêmes qui maltraitent les étrangers, accroissent la précarité et offrent le désespoir comme seul horizon. Elle ne réduira pas le chômage et n’augmentera pas les salaires : ce sont les inégalités et le refus des employeurs d’améliorer les conditions de travail qui alimentent le dumping social.

Elle n’augmentera pas le volume des prestations sociales : au contraire, les travaux de sciences sociales montrent tous que les étrangers, en contribuant à la solidarité nationale par leur travail, rapportent plus qu’ils ne coûtent à la solidarité nationale.

Politiquement irresponsable

Contrairement à ce que feignent de croire les macronistes qui l’ont votée, elle n’éteindra pas le feu identitaire qui consume notre pays depuis les années 1980 : elle ne fera que l’attiser, en entretenant les haines et le rejet de l’autre. Et pour celles et ceux, encore dans la majorité, qui ne l’ont toujours pas compris : elle ne coupera pas l’herbe sous le pied du RN, elle ne fera que l’asseoir dans sa posture de parti présidentiel aux idées acceptables et donc susceptible d’être porté au pouvoir.

Cette loi politiquement irresponsable, qui aura donc des effets inverses à ceux escomptés par celles et ceux qui l’ont votée, laissera des traces indélébiles, non seulement sur les étrangers vivant en France, mais aussi sur notre cohésion nationale. Notre pays en sortira affaibli dans ses valeurs et dans sa capacité à affronter l’avenir.

Son inhumanité et sa xénophobie sont une injure aux valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité inscrits sur le frontispice de nos mairies. En limitant les possibilités d’intégration, d’accès aux droits et à la nationalité, cette loi maltraite les étrangers, qu’ils soient ou non munis de papiers, en rendant sciemment infernales leurs conditions de vie.

Les mesures adoptées « sont des ruptures sur le plan des principes avec les fondements de la Sécurité sociale », note sur le réseau social X l’économiste Michaël Zemmour, qui ajoute que le texte appauvrira délibérément de nombreuses familles et leurs enfants.

Le caractère ignominieux de la loi tient en effet précisément au fait qu’il précarisera les plus vulnérables. En différant dans le temps l’accès aux aides personnalisées au logement (APL), elle jettera à la rue de nombreuses familles démunies. Avant même la remise en cause de l’aide médicale d’État, dont Élisabeth Borne a promis de s’occuper dès 2024, le droit au séjour des étrangers malades sera réservé aux personnes dont le traitement requis n’existe pas du tout dans le pays d’origine, sans vérification des possibilités d’accès effectif au traitement.

Cette disposition conduira à une diminution des admissions au séjour pour soins, au détriment de la santé des personnes concernées et alors même que ce motif d’admission au séjour représente une part infime des titres délivrés (environ 1,5 %). La réforme de l’aide médicale d’État aura, elle, un effet déplorable en termes de santé publique : les personnes moins bien soignées font peser un risque sur la société dans son ensemble, sans compter que des prises en charge tardives sont plus coûteuses pour la collectivité.

Haine xénophobe

Portée au nom de l’« ordre public », la loi multiplie les possibilités de refus ou retrait du droit au séjour, y compris pour des personnes n’ayant fait l’objet d’aucune condamnation pénale, en accroissant le pouvoir d’arbitraire de l’administration, alors même que le raccourcissement des délais de recours complique l’accès au juge. Plutôt que de l’ordre et de la transparence, c’est du désordre et de la confusion qu’engendrera cette loi.

Associant « étranger » et « danger », elle instille la haine xénophobe, fragilisant notre tissu social dans son ensemble. Ne nous leurrons pas, la manière dont un État traite « ses » étrangers est un laboratoire pour la société tout entière : la dégradation des droits des étrangers prépare la dégradation des droits de tous et toutes.

Alors que souffle, en Europe, le vent mauvais de la remise en cause du droit international et de l’État de droit, cette loi porte atteinte à nombre de nos principes républicains, en matière d’inconditionnalité d’accès aux soins ou au logement, de respect de la dignité et d’égalité des droits.

« Les principes d’égalité, de solidarité et d’humanité, qui fondent notre République, semblent ne plus être aujourd’hui une boussole légitime de l’action gouvernementale », écrivent une cinquantaine d’associations, de collectifs et de syndicats, qui dénoncent un texte « aussi inhumain que dangereux pour notre État de droit ».

Visant particulièrement le conditionnement de certaines prestations sociales à une durée extensive de présence sur le territoire, la Défenseure des droits rappelle que « le droit des étrangers régulièrement établis sur le territoire à ne pas subir de discriminations à raison de leur nationalité a été consacré par le Conseil constitutionnel et la Cour européenne des droits de l’Homme ».

Le cynisme de l’exécutif est sans limites. La première ministre, Élisabeth Borne, tout comme le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, le savent : ils ont fait voter une loi dont ils reconnaissent eux-mêmes que certaines des mesures sont « contraires à la Constitution ».

Manque d’attractivité

« Après le gouvernement et ses préfets qui édictent sciemment des actes illégaux, voici le législateur qui vote sciemment des textes inconstitutionnels », note, consterné Nicolas Hervieu, juriste en droit public et droit européen des droits de l’homme, sur X. « Pour jeter les juges dans le brasier politique et consumer ainsi les ultimes barrières de l’État de droit », se désole-t-il.

Le visage de notre pays qu’offre cette loi est celui d’un pays raciste, xénophobe, replié sur lui-même, un pays rétréci et incapable de se projeter dans l’avenir. Peu enclins à prendre publiquement la parole, les présidentes et présidents d’université évoquent, à propos de ce texte, une « insulte aux Lumières ».

Rappelant leur « attachement à la tradition d’ouverture de la France en matière d’accueil des étudiantes et étudiants internationaux », ils dénoncent la caution financière que devront apporter les étudiants étrangers ainsi que la majoration des frais d’inscription. Ces dispositions ne feront que « renforcer la marchandisation de l’enseignement supérieur français et accentuer la précarité financière de nos étudiantes et étudiants internationaux », déplorent-ils.

Comme le sociologue François Héran le rappelle inlassablement, le risque auquel fait face la France n’est pas celui de l’« invasion », mais celui du manque d’attractivité. « Sur l’immigration, abandonnons les vieilles rengaines et prenons la mesure du monde tel qu’il est », implore-t-il dans une récente tribune au Monde.

Chiffres à l’appui, le titulaire de la chaire Migrations et sociétés au Collège de France montre que notre protection sociale n’a suscité aucun « appel d’air » en dix ans, « pour la simple raison que d’autres pays d’Europe ont été plus attractifs que nous, notamment dans l’aire germanophone ou le nord-ouest du continent ». Sans reprendre les arguments utilitaristes patronaux, notre pays, pour faire face au vieillissement démographique, a besoin des étrangers pour faire tourner son économie.

Lumières

Mais cet horizon ne suffira pas à nous défaire du substrat xénophobe et raciste de notre pays. Dans l’ouvrage collectif et pluridisciplinaire Colonisations. Notre histoire, qui vient de paraître au Seuil, la philosophe Nadia Yala Kisukidi rappelle à quel point la question qui structure la vie politique française n’est pas celle de l’universalisme mais celle du racisme.

En raison de son héritage colonial, la France est de fait multiculturelle et cosmopolite. Pourtant, les pressions, encore à l’œuvre aujourd’hui au travers du vote de cette loi, montrent la persistance du racisme et des discriminations au sein d’une République qui se définit en principe comme étant aveugle à la « race ».

Évoquant l’extrême droite, dont on observe aujourd’hui à quel point ses idées ont déteint sur l’ensemble du paysage politique français, elle note que « son discours anti-immigrés est travaillé par un fantasme de l’invasion où s’opère un renversement du rapport colonisateur-colonisé : l’ancien colonisé, quand il arrive sur les terres de la métropole, deviendrait l’envahisseur, c’est-à-dire le nouveau colon ». « Cette sémantique identitaire gagne d’autres formations politiques françaises au début du XXIe siècle », observe-t-elle.

Il est plus que temps, pour offrir des perspectives d’avenir, non seulement de décoloniser profondément notre pensée politique, mais aussi de nous réapproprier des valeurs qui un jour firent notre gloire, celles de l’égalité, de la solidarité et de la fraternité, autrement dit de replacer l’hospitalité et l’acceptation des autres au cœur de nos valeurs cardinales. Sans quoi nos « lumières » s’éteindront durablement et définitivement. 


 


 

Compromis « humiliant »,
« droitisation du paysage politique français » :
la loi immigration vue
par la presse étrangère

Axel Nodinot sur www.humanite.fr

La presse internationale est déconcertée par la main tendue d’Emmanuel Macron aux idées d’extrême droite, au détriment de son propre camp.

L’adoption de la loi immigration en France a fait réagir bien au-delà de l’Hexagone. Ce texte « durci sous la pression de l’extrême droite », rappelle le New York Times, « pourrait mener à une crise politique pour Emmanuel Macron ». Le chef d’État français « a durci les règles, déformant l’esprit initial qui était censé être un mélange d’hospitalité et de répression », affirme en Italie la Repubblica.

Outre-Rhin, le Frankfurter Allgemeine Zeitung s’étonne des « concessions » faites par Macron à la droite, soulignant qu’il « s’agit de l’une des lois sur l’immigration les plus strictes de l’Union européenne ». Les mesures qu’elle contient « sont considérées par la gauche comme une rupture avec les principes universalistes sacrés de la France car elles introduisent une discrimination sur la base de la nationalité », selon Politico.

Aux Pays-Bas, De Telegraaf reprend ainsi les mots de députés de gauche français, qui « considèrent la loi comme inhumaine et raciste ». Echorouk, en Algérie, cite le président du groupe GDR, le communiste André Chassaigne, qui « a dénoncé un texte de la honte ».

Le récit macroniste ne convainc pas non plus à l’étranger

Les fractures au sein du camp présidentiel ont également été relevées par les médias étrangers. « Au centre, ce fut le déchirement », écrit sans concession la Libre Belgique, ce mercredi, se demandant « comment le chef de l’État va-t-il encore pouvoir dire aux Français qu’il s’efforce de faire barrage à l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir ? »

Même son de cloche au Temps, qui titre sur « la droitisation du paysage politique français ». The Washington Post voit même plus large, et note que « le sentiment anti-migrants a propulsé l’extrême droite vers de nouvelles victoires dans des bastions du social-libéralisme » en Europe.

Dans la majorité de la presse internationale, c’est la figure de Marine Le Pen qui est mise en avant. Le Times britannique juge que le compromis du chef d’État français est « humiliant », citant la « victoire idéologique » du Rassemblement national après le vote. De l’autre côté des Pyrénées, El Mundo résume ainsi l’incohérence : « Le Pen a voté pour la loi de son éternel rival, tandis que des députés macronistes ont voté contre. »

« Le marasme touche aussi le gouvernement », remarque la RTBF, qui s’attarde sur la démission d’Aurélien Rousseau, ministre de la Santé, ainsi que sur l’opposition de parlementaires du camp présidentiel. Enfin, The Guardian dément les affirmations d’Élisabeth Borne et de Gérald Darmanin selon lesquelles la loi serait passée « sans les votes du RN ».

   publié le 10 décembre 2023

Extrême droite : une armée au service de la bataille culturelle

Florent LE DU sur www.humanite.fr

Des identitaires aux « parents vigilants », des groupuscules aux partis politiques, les nationalistes de tout poil étendent leurs concepts et influence dans quasiment toutes les sphères de la société. Une diffusion des idées qui délie les langues et s’ancre dans les esprits.

Tous les acteurs de l’extrême droite mènent ensemble la même bataille culturelle. Des élus RN et Reconquête aux groupes identitaires, ils cherchent à faire entrer dans les esprits qu’un « enjeu civilisationnel » serait en train de se nouer. « Une vision de la société française qui oppose le « nous » à « eux » », résume le sociologue Samuel Bouron. Par des pressions, des événements médiatiques, des rassemblements ou des raids organisés, ils sont des centaines, voire des milliers de militants au service de la diffusion de cette idéologie.

Leur combat est désormais livré dans quasiment tous les secteurs de la société, aussi bien sur les plateaux télévisés, les réseaux sociaux, que dans les écoles, le monde de la culture et les syndicats, afin d’imposer leur agenda et leur vision du monde.

L’arrivée en séance publique de la loi Darmanin à l’Assemblée nationale, ce lundi 11 décembre, sur fond de diabolisation de l’immigration, intervient trois semaines après le meurtre du jeune Thomas Perotto à Crépol (Drôme), le 18 novembre. Un fait divers tragique que l’extrême droite est parvenue à placer au centre de l’actualité, en plus d’imposer son propre récit des événements. Celui de « racailles venues pour planter du Blanc », dixit Éric Zemmour, de « razzias » pour Marine Le Pen ou de « pogroms », selon la chroniqueuse de BFMTV Juliette Briens.

Une vision qui ne résiste pas à l’épreuve des faits : les éléments de l’enquête révélés par le Parisien, mercredi, ont démontré que « rien n’accrédite la thèse d’un raid prémédité ». Mais, sur CNews, Pascal Praud y voit un coup monté : « La réécriture est en marche : vous n’avez pas vu ce que vous avez vu. Le système va vous expliquer. »

Les groupuscules d’extrême droite, eux, défilent de plus en plus, jusqu’à préparer des expéditions punitives, comme à Lyon début novembre ou à Romans-sur-Isère, le 1er décembre, quand 80 néonazis ont déferlé dans le quartier de la Monnaie, avec les noms et adresses des suspects du drame de Crépol. Selon le Canard enchaîné, ces informations leur avaient été communiquées par des membres de la police ou des services de renseignements. Preuve que l’extrême droite tisse partout sa toile et étend ses réseaux.

École : les raids idéologiques de Parents vigilants

L’école est particulièrement ciblée depuis plus d’un an. Dès l’été 2022, Éric Zemmour monte le réseau Parents vigilants pour « combattre la détestation de la France » ou encore l’« idéologie LGBT » et « woke » qui seraient enseignées dans une éducation nationale « islamisée ». Des termes relayés par des tracts diffusés jusqu’au portail des établissements scolaires.

Le réseau revendique aujourd’hui plus de 20 000 membres lui permettant de repérer et relayer tout ce qui lui pose problème à l’école. Sur ses réseaux, massivement repris, Parents vigilants chasse les « livres de propagande immigrationniste et progressiste », les sorties scolaires ou rencontres « faites pour endoctriner », avec des associations, des réfugiés, des imams.

Jusqu’à intimider professeurs et élus, comme à Castelnaudary (Haute-Garonne), dans l’objectif de faire interdire une réunion d’information « sur les questions liées aux spécificités LGBTI + ». À Valenciennes (Pas-de-Calais), une enseignante a même reçu des menaces de mort pour un projet de rencontre entre ses élèves et des migrants. Le rectorat a alors annulé la sortie, Parents vigilants s’en est félicité.

« Les parents sont livrés à des campagnes politiques malsaines, constate quotidiennement Nageate Belahcen, ancienne présidente de la FCPE. Sur les groupes WhatsApp ou Facebook, de fausses informations, sur l’éducation à la sexualité par exemple, ou des messages désignant les familles étrangères comme responsables des maux de l’école, comme le manque de moyens, circulent beaucoup. Ce n’est pas toujours signé Parents vigilants, mais la démarche politique est claire. »

En outre, Nageate Belahcen dénonce un entrisme des Parents vigilants au sein des syndicats, alors qu’Éric Zemmour assure que le réseau a obtenu 3 500 sièges aux dernières élections de représentants des parents d’élèves. Avec le risque qu’il puisse influencer les projets pédagogiques des établissements.

Un entrisme qui inquiète des syndicats d’autres secteurs, alors que les votes en faveur de Marine Le Pen ont augmenté parmi les salariés syndiqués entre 2017 et 2022, pour atteindre au premier tour de la présidentielle, selon une étude de l’Ifop, respectivement 29 et 21 % chez les « sympathisants » FO et CGT. Autre exemple, à Perpignan (Pyrénées-Orientales), Bénédicte Vincent, secrétaire départementale de SUD collectivités locales, alerte régulièrement sur les « accointances entre la FO et le RN » qui « favorisent la politique d’extrême droite de la mairie ».

La culture ciblée

Dans la culture, historiquement visée, les pressions et attaques contre des œuvres qui déplaisent à l’extrême droite se multiplient. Avec les mêmes mécanismes que pour l’école : les représentants politiques du RN et de Reconquête s’insurgent, des militants harcèlent sur les réseaux sociaux et, parfois, certains vont jusqu’aux menaces ou à l’agression.

Les chanteurs Bilal Hassani et Médine en font régulièrement les frais, au même titre que de nombreuses drag-queens, jusqu’à voir certaines de leurs représentations annulées sous la pression et les menaces. L’été dernier, à Avignon, des comédiennes de la pièce Carte noire nommée désir, qui traite de l’hypersexualisation des femmes noires, ont même subi des violences, tandis que le RN, dont la députée Caroline Colombier, s’est saisi du sujet à l’Assemblée. Depuis le 28 novembre, la pièce est rejouée à Paris, avec une sécurité renforcée, alors que sur les réseaux sociaux, les insultes et les menaces perdurent.

Idem pour l’actrice Camélia Jordana, qui a pris position contre les violences policières, une des thématiques du film de Mehdi Fikri, Avant que les flammes ne s’éteignent, visé par les identitaires depuis sa sortie, le 15 novembre. « Des commentaires de haine d’une violence inouïe », relate le distributeur, David Grumbach. Sur le site Allociné, un raid de militants a aussi fait chuter les notes du long-métrage. Et de fausses informations, selon lesquelles le film aurait reçu 900 000 euros de subvention publique (410 000 euros en réalité) circulent via des comptes locaux de Reconquête, de pseudo-spécialistes du cinéma, ou sur le plateau de Pascal Praud.

« Le modus operandi de l’extrême droite est assez clair : une cible est désignée dans des forums ou des cercles de messagerie privée, et tous les moyens possibles sont utilisés pour lui nuire », explique Chloé Florens, directrice générale adjointe de la Société des réalisateurs et réalisatrices de films, qui a décidé de monter une cellule de veille consacrée aux militants d’extrême droite.

« Le pouvoir de nuisance sur ces films ou d’autres qui ont été récemment ciblés parce qu’ils traitent d’immigration, de banlieue ou de la police, reste relatif, complète-t-elle. Mais une petite musique mensongère d’un cinéma biberonné par de l’argent public et qui privilégierait des thématiques dites « de gauche » prend de l’ampleur. » À l’inverse, le film contre-révolutionnaire Vaincre ou mourir, produit par le Puy du Fou, et Sound of freedom, porté par les adeptes de QAnon, ont été l’objet de pressions auprès d’exploitants de salles pour qu’ils soient diffusés.

Les réseaux sociaux, nerf de la guerre

Des médias sont aussi ciblés par les mêmes méthodes. Ces dernières semaines, les journalistes de StreetPress qui travaillent sur les groupuscules violents ont vu leur adresse personnelle circuler sur les réseaux de ces groupes, tandis que l’animatrice de France Inter Charline Vanhoenacker, harcelée après la mauvaise blague de Guillaume Meurice sur Benyamin Netanyahou, a dû être « mise en repos par le médecin ».

Si l’usage des réseaux sociaux, avec notamment une armée de faux comptes appelés trolls, n’est pas propre à l’extrême droite, celle-ci a peut-être mieux compris que d’autres courants comment mener la bataille culturelle sur Internet. « Aidée par le fonctionnement des algorithmes, le laxisme des plateformes, la fascination du public pour les discours radicaux, l’extrême droite a conquis une influence colossale sur notre vie publique », résume ainsi Achraf Ben Brahim dans son livre Pourquoi l’extrême droite domine la Toile (l’Aube, 2023).

Appuyé par des « influenceurs » comme Damien Rieu sur X (ex-Twitter) ou le Raptor sur YouTube (parmi une trentaine d’autres) et le succès des sites de la fachosphère (Riposte laïque, Breizh Info ou Boulevard Voltaire), ce réseau identitaire se révèle aussi une machine à mobiliser. Sur Internet toujours, comme lorsque la cagnotte ouverte pour le policier qui a tué le jeune Nahel, en juin, a récolté 1,6 million d’euros ou, en ce moment, avec une pétition ouverte le 3 décembre par le même Jean Messiha et qui réunit plus de 150 000 signatures en cinq jours afin de réclamer un référendum sur l’immigration.

Ou physiquement : devant des théâtres, des symboles religieux menacés de destruction, des œuvres d’art moderne jugées ou contre des projets de centres d’accueil pour demandeurs d’asile. Le tout accompagné de menaces, voire de violences à l’image de la maison incendiée du maire de Saint-Brevin-les-Pins (Loire-Atlantique), en mars. Mais avec des victoires, de plus en plus fréquentes, qui les renforcent. C’est le cas d’un autre projet de centre pour migrants, à Callac (Côtes-d’Armor), abandonné après plusieurs rassemblements sur place, ou encore d’une statue de la Vierge sur l’île de Ré, de concerts annulés…

« Leurs concepts finissent par entrer dans les têtes »

Les militants de Reconquête et des groupuscules identitaires ont accéléré ce type de rassemblements depuis un peu plus d’un an. « L’objectif est double : mobiliser localement pour garnir les rangs, et mener la bataille culturelle, faire infuser leurs idées dans la société », explique l’historien Nicolas Lebourg.

Samuel Bouron, sociologue des médias, qui, il y a une dizaine d’années, a infiltré ce qui allait devenir Génération identitaire (groupuscule dissous en 2021), explique que « ce type d’actions qui se sont développées ces derniers mois ont surtout pour but d’être médiatisées ». « Cette extrême droite identitaire sait comment fonctionne le jeu médiatique et se sert de faits locaux pour mettre en scène son opposition entre « Français de souche » et ce qu’elle appelle les « allogènes », une population musulmane qui chercherait à les remplacer. »

Et, à force de mobilisation et de relais sur les réseaux ou dans les médias traditionnels, de normaliser cette vision de la société : « Ses concepts finissent par entrer dans les têtes. Le lien entre insécurité et immigration, omniprésent dans ce type d’actions, ou les rassemblements pour Thomas Perotto, est en passe de devenir le discours dominant, constate Samuel Bouron. C’est ce que cherchent avant tout les identitaires, qui sont persuadés que des millions de Français pensent comme eux mais n’osent pas le dire. »

De fait, les langues, y compris racistes, se délient et des points de vue qui paraissaient collectivement inacceptables il y a peu de temps trouvent un écho considérable. D’après un sondage Elabe du 30 novembre, l’affirmation d’Éric Zemmour selon laquelle « deux peuples vivent en France », dont « les Français » qui « subissent un véritable djihad du quotidien », est partagée par 54 % des sondés.

À l’arrivée, Marine Le Pen en récolte les fruits électoraux. « Elle n’a pas à se salir les mains et, pendant ce temps, ce sont ses thématiques, ses concepts qui sont mis en avant », remarque Samuel Bouron. Si, par malheur, elle parvenait au pouvoir, ce serait aussi une victoire des groupuscules, des identitaires, des ultranationalistes. Qui sauront le lui rappeler.

Une milice zemmouriste ?

Après les « parents vigilants », les gros bras d’Éric Zemmour. L’ex-polémiste a annoncé, le 5 décembre, la création du « Groupe de sécurité de Reconquête, GSR ». Ses contours n’ont pas encore été dévoilés mais ce service d’ordre a de quoi inquiéter, au vu du contexte actuel et des violences commises lors du meeting du candidat à la présidentielle à Villepinte, lorsque des militants de SOS Racisme avaient été roués de coups. Le Parti socialiste a d’ores et déjà réclamé la dissolution du GRS, le secrétaire général du parti, Pierre Jouvet, le désignant comme une « milice fasciste pour organiser des ratonnades ».


 


 

Dans les médias, « les chefferies éditoriales ont renoncé à déconstruire le discours d’extrême droite »

Florent LE DU sur www.humanite.fr

Pour mener sa bataille culturelle, l’extrême droite ne bénéficie pas seulement d’invitations dans les médias traditionnels. Ceux-ci reprennent de plus en plus ses mots et ses concepts pour traiter l’information. Ce qu’a observé Pauline Perrenot pour Acrimed.


 

Vous dénoncez, avec Acrimed et l’Observatoire des médias, une « extrême droitisation », à la fois dans la presse écrite et l’audiovisuel. Comment se manifeste-t-elle ?

Pauline Perrenot : Le symptôme le plus visible, c’est que de nombreux concepts portés par l’extrême droite sont désormais jugés dignes d’être discutés légitimement dans des médias généralistes traditionnels. Des mots comme « grand remplacement », « ensauvagement » ou « islamo-gauchisme » ont par exemple été rabâchés et légitimés. 

Au-delà des mots, il y a des tendances structurelles, comme ce que nous appelons les coconstructions de la peur et de la haine. Les préoccupations historiques de l’extrême droite, à savoir l’islam, l’immigration, la sécurité, sont largement et régulièrement surexposées dans l’agenda médiatique.

Surtout, si on étudie l’audiovisuel et la presse écrite sur les trente dernières années, on observe que ces thématiques sont de plus en plus traitées selon des angles qui font écho aux thèses de l’extrême droite. Par exemple, l’émission de France 2 l’Événement, consacrée à l’immigration le 9 novembre, avait pour postulat de départ « Comment réguler les flux migratoires ? » avec une surreprésentation des invités de droite et d’extrême droite.

Vous y voyez un renoncement de la part des rédactions à limiter la diffusion d’idées d’extrême droite, même lorsqu’elles sont mensongères ?

Pauline Perrenot : Les chefferies éditoriales, sociologiquement solidaires des intérêts des classes dominantes, ont le plus souvent renoncé à déconstruire les discours d’extrême droite. Il y a aussi une forme de routine, parfois inconsciente, dans la pratique du journalisme politique qui contribue à cette normalisation. Un journalisme de commentaires qui se concentre sur des petites phrases, la communication des partis. C’est bénéfique pour le RN, car cela est très rarement compensé par un travail de reportage et d’analyse sur la réalité du programme frontiste. 

Le mythe de « Le Pen sociale, candidate du pouvoir d’achat » est à peine déconstruit. Ce sont les mêmes dégâts avec les sondages. Au printemps dernier, alors que des centaines de milliers de personnes manifestaient contre la réforme des retraites, une étude présentant le RN comme « le grand gagnant des retraites », était discutée, avalisée, jamais remise en question.

L’évolution de l’audiovisuel, avec notamment les chaînes d’information en continu, joue-t-elle un rôle ?

Pauline Perrenot : Pour ces chaînes, mais aussi pour le reste de l’audiovisuel, les contraintes commerciales et les rapports de concurrence réclament une production accrue de contenu dans des temps toujours plus restreints. Ce qui a pour conséquence de sacrifier les enquêtes sociales pour privilégier des formats à bas coût, comme les plateaux de « toutologues », spécialistes de rien mais qui s’expriment sur tout. Ce type de formatage du débat public profite toujours au récit dominant, en particulier sur les thématiques de sécurité ou d’immigration. 

Les commentateurs d’extrême droite, qu’ils soient journalistes ou politiques, nagent dans ces dispositifs comme des poissons dans l’eau. Ils sont beaucoup moins interrompus que les autres, ils profitent des cadrages éditoriaux qui sont souvent conformes à leur vision. Pour des intervenants qui sont critiques de l’ordre établi, c’est beaucoup plus difficile.

Il y a une marginalisation des chercheurs et des chercheuses, et les discours qui s’éloignent du périmètre préétabli sont disqualifiés. Les accusations de naïveté, d’ingénuité, d’irréalisme s’abattent facilement. Dans le même mouvement, la gauche est diabolisée, particulièrement depuis les dernières législatives ou encore plus après le 7 octobre. Le tout, au mépris des fondamentaux journalistiques : le contradictoire, les éléments factuels…

Au-delà même des émissions de CNews ?

Pauline Perrenot : Oui, même si le développement de ce front ouvertement réactionnaire qu’est le groupe Bolloré est particulier, il faut déconstruire le mythe selon lequel il y aurait une étanchéité totale entre ces médias et les autres. Déjà, parce que le constat que nous venons de faire sur une extrême-droitisation des médias prend en compte les autres chaînes d’information, comme le service public ou encore les magazines hebdomadaires.

Également, parce que, si on regarde les commentateurs ou personnalités phares des chaînes du groupe Bolloré, beaucoup, y compris les ex-journalistes de Valeurs actuelles comme Geoffroy Lejeune, ont d’abord été reçus par des médias généralistes, qui ont contribué à construire leur crédibilité et leur stature publique. Il y a un continuum dans la circulation des idées d’extrême droite.

 

  publié le 6 décembre 2023

Italie. L’orientation néolibérale économique du gouvernement Meloni se double d’un autoritarisme qui s’affirme

Fabrizio Burattini sur https://www.cadtm.org/ - à l’origine publié sur https://alencontre.org

Giorgia Meloni a dû déserter la « kermesse » convoquée par son parti pour célébrer l’anniversaire de prise de son gouvernement (22 octobre 2022). Elle est également restée à la maison car le monde politique, les médias, l’opinion publique et la presse à sensations ne parlaient que de sa séparation d’avec son compagnon, Andrea Giambruno, journaliste de télévision, qui venait d’être filmé sur le tournage de l’émission qu’il animait alors qu’il importunait sévèrement une journaliste qui était sa collaboratrice.

 Les divisions de la droite

La Première ministre (Présidente du Conseil des ministres) a réagi à la diffusion de ces images en criant au « complot » visant à faire tomber son gouvernement. Toutefois, les seuls qui peuvent être soupçonnés de complot sont ceux qui dirigent ces chaînes de télévision, à savoir la famille Berlusconi, les commanditaires de l’un des partis de droite membre de sa coalition, soit Forza Italia.

Autre élément révélateur des tensions internes au sein de la majorité de droite, le choix de Matteo Salvini, le leader de la Ligue (Lega), d’organiser sa traditionnelle journée nationale précisément à l’occasion de la visite conjointe de Giorgia Meloni et Ursula von der Leyen sur l’île de Lampedusa (le 17 septembre 2023), suite à l’arrivée de milliers de migrant·e·s. Ainsi, alors que la Première ministre manifestait activement son accord avec la Commission européenne sur la politique à l’égard des migrant·e·s, Salvini donnait la parole à Marine Le Pen qui fulminait devant le « peuple leghista » contre cette même politique jugée « trop accueillante » à l’égard des « islamistes » et des potentiels « terroristes ».

La tension entre les partenaires gouvernementaux est également attestée par le choix de Matteo Salvini d’organiser une manifestation à Milan le 4 novembre (sans grand succès : quelques centaines de participants) « pour la défense des droits, de la liberté, de la sécurité et de la paix », « pour la défense de la civilisation occidentale » et « contre le terrorisme islamique », alors que la Première ministre souhaite se positionner sur le plan international en faveur d’Israël, tout en évitant soigneusement d’évoquer le « choc des civilisations ».

 Tensions sur les politiques sociales

Sur le plan économique, les divisions s’étaient manifestées notamment sur la proposition que Giorgia Meloni avait présentée en août de taxer les « superprofits » que les banques ont accumulés grâce à la hausse des taux d’intérêt, un « impôt extraordinaire calculé sur l’augmentation de la marge nette d’intérêt » [c’est-à-dire la différence entre le taux d’intérêt auquel les banques prêtent et celui auquel elles se refinancent]. Selon de nombreuses études, les banques ont augmenté leurs bénéfices de plus de 50% par rapport à l’année dernière.

Immédiatement, le parti Forza Italia avait exprimé un vif désaccord (il ne faut pas oublier que la famille Berlusconi possède la Banca Mediolanum, huitième institution de crédit du pays). Un avis qui fut renforcé par celui, identique, de la Banque centrale européenne.

Après un affrontement musclé entre les ministres, dont rien n’a filtré, un accord a été trouvé à la majorité, qui annule en fait la proposition de Giorgia Meloni, étant donné que le règlement prévoit que les banques peuvent choisir entre le paiement de la taxe ou le renforcement de leurs « indices de solidité en fonds propres ». En d’autres termes, la taxe (de 0,26%) ne serait payée que si le bénéfice additionnel était distribué aux actionnaires sous forme de dividendes.

Evidemment, les tensions entre les partenaires de la coalition majoritaire s’intensifient, avant tout, dans la perspective des élections européennes de juin 2024, qui verront s’affronter non seulement des sensibilités politiques différentes sur les thèmes nationaux, mais aussi des projets divergents sur l’Union européenne.

 Le projet de loi de finances

Le 16 octobre, lors d’une conférence de presse, Giorgia Meloni avait solennellement présenté le projet de loi de finances pour 2024, annonçant, également au nom des autres dirigeants présent de cette droite présents, qu’aucun parlementaire de la majorité ne présenterait d’amendement à cette proposition. Au lieu de cela, au cours des deux semaines suivantes, de nombreux projets de loi différents ont été élaborés, manifestant les préoccupations corporatistes et sectorielles des différentes composantes du gouvernement.

Puis, en partie parce que c’était la date limite pour ne pas risquer que le processus complexe d’approbation de la loi ne se déroule pas comme prévu, le 31 octobre, le projet de loi officiel a été officiellement présenté au parlement. Ce projet est fortement conditionné par les exigences de l’UE.

Ce document confirme l’austérité budgétaire, la l’absence de mesures pour contrer l’augmentation du coût de la vie (environ 20% sur deux ans), la poursuite des coupes dans les services publics et un feu nourri de privatisations (il est prévu de vendre pour 20 milliards de biens publics au cours de la période triennale 2024-26).

Pour ce qui a trait aux salarié·e·s, la loi prévoit 15 milliards pour entériner la baisse des impôts et des cotisations sur les revenus du travail jusqu’à 35 000 euros, ainsi que l’unification des deux premiers barèmes d’imposition (qui déterminent le taux d’imposition). Il faut souligner que cette réduction n’entraînera aucune augmentation des salaires et des pensions, qui resteront parmi les plus bas d’Europe, car la réduction est déjà en place et la loi ne la prolonge que « provisoirement » jusqu’en 2024 (par pure coïncidence, l’année des élections).

De plus, il ne faut pas oublier que cette réduction de 15 milliards de cotisations et de déductions fiscales entraînera une diminution correspondante des recettes de l’Etat, ce qui obligera à réduire les dépenses sociales, d’autant plus que la dette publique est gigantesque (elle se situe à 144,4% du PIB).

Pour les familles pauvres (selon les données de l’Institut des statistiques, 1 960 000 ménages, soit 5 571 000 personnes, autrement dit 9,4% de la population résidente, et 13,3% dans le Sud), le fonds d’aide aux dépenses énergétiques est divisé par deux (de 400 à 200 millions d’euros) et le seuil de revenu pour en bénéficier passe de 15 000 à 9530 euros.

 La fin des promesses

Au cours de la campagne électorale, les partis de droite avaient attaqué de front la lourde réglementation sur les retraites introduite en 2011 par le gouvernement « technique » de Mario Monti [novembre 2011-avril 2013], – avec le soutien d’une grande partie du Parlement, la « réforme Fornero » [du nom de l’économiste de l’Université de Turin, devenu ministre du Travail et des Politiques sociales] – en promettant de l’abroger. Il s’agissait d’une promesse électoralement très convaincante puisque cette mesure (à laquelle les syndicats majoritaires ne s’étaient pas opposés) avait repoussé de 5 à 6 ans, pour des millions de personnes, la date de départ à la retraite.

Or, dans la loi de finances qui vient d’être présentée, non seulement il n’y a pas d’abrogation de cette loi, mais, paradoxalement, les conditions en matière d’accès à la retraite sont encore durcies, avec des pénalités plus lourdes pour ceux qui partent à la retraite avant 67 ans (nouvelle réduction du montant pouvant aller jusqu’à 15%), reprenant et renforçant les objectifs qui étaient à la base de la réforme de 2011 : décourager les départs à la retraite et allonger toujours plus la « durée de la vie active ».

Est également « oubliée » la promesse « historique » de l’ancien parti de feu Berlusconi, à savoir l’augmentation des pensions « minimales » : elles demeurent bloquées à 563,74 euros, depuis des années.

Les contributions de l’Etat aux collectivités locales sont encore réduites (4 milliards de moins), ce qui entraînera une détérioration des services locaux et une augmentation de la pression fiscale sur les municipalités.

Trois milliards supplémentaires sont alloués au système de santé, dont 2,4 milliards serviront à financer le renouvellement du contrat de travail du personnel du secteur (suspendu depuis 2021). Il ne reste donc que 600 millions d’euros pour financer les établissements de santé, soit une augmentation de 0,4%, ce qui est manifestement insuffisant pour faire face à l’augmentation des coûts d’environ 20%. Le ratio des dépenses de santé par rapport au PIB passera de 6,6% en 2023 à 6,3% en 2024, l’objectif étant, sur la base des prévisions économiques pour les années à venir, de le ramener à 6,1 en 2026. Il convient de souligner qu’il faudrait augmenter les dépenses de santé de 27 milliards, afin qu’elles atteignent la moyenne européenne (déjà socialement insuffisantes).

Le service public de santé italien, comme nous l’avons vu de manière flagrante lors de la pandémie, souffre d’une très grave pénurie de personnel médical et infirmier. Pourtant, la loi de finances n’alloue des fonds (d’ailleurs dérisoires) pour de nouvelles embauches qu’à partir de 2025.

En revanche, la loi, conforme à l’orientation économique néo-libérale, augmente de 600 millions les financements pour les soins de santé privés sous convention, récompensant de surcroît les régions qui, dans le passé, ont déjà favorisé les structures non publiques.

 Les inégalités sont ignorées

La loi de finances – qui « trahit » toutes les promesses « sociales » faites par cette droite lors de la campagne électorale – est tout à fait destinée à rassurer les technocrates de Bruxelles et, avant tout, les marchés financiers. Elle est dépourvue de toute mesure pour lutter contre le sous-emploi et la précarité, la pauvreté salariale de millions de travailleurs pauvres, le fardeau de l’inflation qui frôle les deux chiffres, l’accroissement des inégalités sociales et territoriales. On constate – ce qui certes n’étonne pas – l’absence de mesures pour compenser la suppression du revenu de citoyenneté décrétée avant l’été, pour lutter contre le changement climatique et les dérèglements hydrogéologiques qui continuent de provoquer des catastrophes à répétition dans diverses régions du pays.

Dans ce contexte, rien n’est prévu pour lutter contre la colossale fraude fiscale (un manque à gagner pour l’Etat estimé à environ 120 milliards par an). La flat tax est confirmée à 15% pour les revenus des indépendants jusqu’à 85 000 euros (une couche considérée, à juste titre, comme un réservoir électoral de la droite. Est confirmée, la dépense (sur trois ans) de 12 milliards pour le pont sur le détroit de Messine (entre le continent et la Sicile), un autre grand ouvrage inutile et néfaste (si ce n’est pour ceux qui savent tirer bénéfices de ce type de projet).

Evidemment, la loi ne touche pas au tabou d’un impôt, même minime, sur la richesse des plus riches du pays. Or, en Italie (selon les données d’Oxfam), 0,134% de la population dispose d’un patrimoine supérieur à 5 millions de dollars et possède une part de richesse égale à celle détenue par 60% de ses « citoyens » les plus pauvres. Les 5% les plus riches de la population italienne possèdent 41,7% de la richesse nationale nette, soit plus que les 80% des « concitoyens » les plus pauvres, qui ne possèdent ensemble que 31,4% du total. Ces inégalités se creusent d’année en année : la somme détenue par les 10% les plus riches de la population, six fois supérieure à celle détenue par la moitié la plus pauvre des habitants du pays, a augmenté de 1,3% par an. La part des 20% les plus pauvres est restée stable, celle des 70% qui restent a même diminué. La valeur monétaire des actifs des milliardaires italiens a augmenté d’environ 13 milliards de dollars, soit une hausse de 8,8% par rapport à la période précédant la pandémie.

 A la recherche d’une opposition

Maintenant, nous allons observer si sera respectée, au Parlement, la décision de la direction de la coalition d’inciter tous les députés de droite à voter sans hésitation le texte du projet de loi de finances, et cela sans amendements.

Les syndicats majoritaires ont tous exprimé des critiques plus ou moins fortes à l’égard du projet de loi. Mais ils ne sont pas allés au-delà de la déclaration d’une série de grèves régionales. Et même la CGIL de Maurizio Landini, malgré la bonne participation à la manifestation nationale du 7 octobre, s’est ralliée à cette forme de lutte à peine plus que symbolique.

L’opposition parlementaire continue de payer le prix de ses divisions, non seulement entre les partis, mais aussi à l’intérieur des partis. La partie la plus centriste de l’opposition s’est à nouveau et désormais formellement divisée entre l’Azione de Carlo Calenda et l’Italia Viva de Matteo Renzi. Le leadership d’Elly Schlein au sein du PD (Parti démocrate) fait l’objet de critiques de la part d’une grande partie de l’appareil du parti, qui la considère comme trop « radicale ». Le Mouvement 5 étoiles de Giuseppe Conte a été privé de son point atout, le Revenu de citoyenneté [qui prendra fin le 31 décembre 2023 ; il fut introduit fin 2019 par le premier gouvernement Conte].

Les incidents qui minent la crédibilité de ladite gauche se poursuivent également. Le député italo-ovoirien Aboubakar Soumahoro (ancien syndicaliste des travailleurs immigrés, élu en 2022, sur une liste les Verts) est de plus en plus dans le tourbillon du scandale impliquant sa famille, qui dirigeait une coopérative d’accueil d’immigré·e·s, dont les fonds auraient été utilisés pour des dépenses personnelles luxueuses (vêtements et bijoux de valeur).

Et la gauche, comme partout dans le « monde occidental », est accusée d’antisémitisme pour sa solidarité avec le peuple palestinien. Tout cela, d’ailleurs, dans un contexte ubuesque où, pour défendre Israël, on trouve aussi des représentants de l’extrême droite, disciples de ce Giorgio Almirante qui, de 1938 à 1942, dirigea la rédaction de la revue antijuive et raciste La difesa della razza.

 La menace d’une réforme constitutionnelle autoritaire

En outre, ces derniers jours, le Conseil des ministres a approuvé le projet d’une réforme constitutionnelle de grande envergure qui prévoit comme forme de gouvernement pour le pays une sorte de « primat du premier ministre » qui met à mal la répartition des pouvoirs prévue par la Constitution actuelle. La Première ministre Giorgia Meloni a qualifié cette réforme de « mère de toutes les réformes ».

La nouvelle architecture institutionnelle soustrait des pouvoirs au président de la République (qui ne choisirait plus le premier ministre – président du conseil – et ne pourrait plus dissoudre les chambres en cas de crise gouvernementale), tandis que ceux du premier ministre élu au suffrage universel seraient structurellement accrus. Le Parlement, lui aussi, verrait son rôle de plus en plus réduit à un simple lieu de ratification des décisions du premier ministre et de son gouvernement.

Le pouvoir serait concentré dans les mains d’une seule personne, de surcroît avec une loi électorale qui garantirait 55% des parlementaires à la coalition majoritaire (quel que soit le résultat en pourcentage des coalitions concurrentes), avec un parlement qui n’est donc plus représentatif de la « souveraineté populaire ».

Il s’agit d’une proposition qui n’a d’équivalent dans aucun autre pays du monde, mais qui réunit beaucoup des pires aspects des régimes « démocratiques » autoritaires qui gouvernent de nombreux pays.

Nous ne pouvons pas nous empêcher de penser que cette proposition constitue le pire résultat des nombreuses réformes institutionnelles et constitutionnelles avancées par divers partis (de droite, du centre, de gauche) au cours des dernières décennies, toutes orientées vers la recherche d’une « gouvernabilité » qui mettrait les institutions à l’abri de la pression populaire, qui effacerait toute trace de participation démocratique en faveur d’une administration néolibérale de la « chose publique ».

Les socialistes craxiens [Bettino Craxi, président du Conseil des ministres d’août 1983 à avril 1987] ont commencé à pousser dans cette direction dès les années 1980, les post-communistes du PDS (Parti démocrate de la gauche 1991-1998) et du PD ont continué avec des réformes désastreuses qui ont été achevées (comme celle du titre V de la Constitution qui attribuait une grande partie des services publics aux régions, favorisant la différenciation territoriale, ou celle de l’article 81 qui obligeait à un « budget équilibré ») et d’autres qui n’ont pas été achevées.

Parmi ces dernières, il convient de mentionner la réforme globale de la Constitution tentée par le gouvernement Renzi en 2016, qui a été rejetée in extremis par un référendum populaire. Une réforme qui n’est pas sans rappeler celle avancée aujourd’hui par Giorgia Meloni. Ce n’est pas un hasard si Matteo Renzi (formellement dans l’opposition) a annoncé le soutien de son groupe à la proposition de la droite.

L’opposition se contente d’attaquer la Première ministre « pour la naïveté et le manque de compétences » avec lesquelles elle est tombée dans le piège tendu par deux humoristes russes qui l’ont entraînée dans un appel téléphonique avec un faux président de l’Union africaine. Au cours de cet appel, Giorgia Meloni s’est lancée dans des considérations géopolitiques sur l’Ukraine, le Niger et l’Union européenne qui ne sont pas toujours cohérentes avec ses prises de position publiques. Mais ce ne sont pas ces bourdes qui vont entamer de manière significative le consensus d’environ 30% que son parti enregistre encore dans les sondages. Elles ne pourront pas non plus mobiliser les 40% ou plus de l’électorat majoritairement populaire qui s’est abstenu lors des derniers scrutins et qui continue à considérer la participation à la vie politique comme inutile. Nous reviendrons, très vite, sur la réforme constitutionnelle et sur « l’accord » avec l’Albanie concernant « la délocalisation » de camps pour migrant·e·s. (Article reçu le 6 novembre 2023 ; traduction rédaction A l’Encontre)

publié le 3 déc 2023

« Ultradroite »,
extrême droite :
deux appellations,
une même idéologie

Marine Turchi sur www.mediapart.fr

Le terme d’« ultradroite » s’est imposé dans les médias pour désigner les groupes plus radicaux que le RN. Mais il ne prend pas en compte la porosité importante entre groupuscules et partis d’extrême droite, et présume à tort que ceux-ci n’usent pas de la violence.

« Ultradroite » : ces dernières années, le terme a fleuri dans les médias, qui l’utilisent à tout-va, comme un synonyme d’« extrême droite hors Rassemblement national (RN) ».

Dans la presse, il désigne pêle-mêle des groupes terroristes projetant des attentats contre des élu·es ou des mosquées, des groupuscules menant des attaques violentes contre des militant·es antifascistes ou des personnes racisées, ou des formations idéologiquement radicales mais non violentes.

Devenue « fourre-tout », cette classification se heurte à la réalité du terrain.

Un terme issu de la sphère policière

À l’origine, ce terme est issu de la sphère policière. En 1994, une affaire d’« espionnage » d’un congrès à huis clos du Parti socialiste (PS) par un agent des renseignements généraux (RG) provoque une réforme de ce service : le suivi de l’activité des partis politiques est alors interdit, mais pas celui des individus susceptibles, « au nom d’idéologies extrêmes », de recourir à la violence physique ou de préparer des actions illégales, et donc de constituer une menace pour l’ordre public.

Pour séparer clairement l’extrême droite violente de l’extrême droite partisane (légaliste et électoraliste), les services de renseignement parlent d’« ultradroite », « évoquant les “ultras” de la guerre d’Algérie », explique à Mediapart l’historien Nicolas Lebourg, spécialiste des extrêmes droites.

« Un groupe ultra partage ou propage des idées extrêmes et recourt à la violence pour tenter de les imposer, de les défendre, de les faire avancer », a précisé le patron de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), Nicolas Lerner, lors de son audition par la commission d’enquête sur la lutte contre les groupuscules d’extrême droite, en 2019. Outre le recours à la violence, ces groupes dits d’« ultradroite » partagent un point commun : l’extraparlementarisme, c’est-à-dire un mode d’action qui ne passe pas par des candidatures à des élections.

Le qualificatif, qui est aujourd’hui utilisé par la justice antiterroriste, s’est imposé dans les médias à l’occasion des attentats commis par Mohammed Merah en mars 2012, rappelle Nicolas Lebourg : « Les services de police hésitaient alors entre attribuer ses crimes à la mouvance djihadiste ou au milieu néofasciste, la presse a repris la formulation “ultradroite”, qu’elle tenait des enquêteurs. » Ce syntagme s’est ensuite développé avec le retour au pouvoir de la gauche et les manifestations contre le mariage pour tous émaillées de violences de groupuscules d’extrême droite.

Si cette formulation a un intérêt évident pour les fonctionnaires de police, elle demeure plus délicate d’usage pour les sciences sociales et les médias, souligne Nicolas Lebourg.

Des violences recensées aussi dans les formations partisanes

Car ce distinguo présente un premier problème : il laisse penser que l’extrême droite partisane serait forcément non violente et que les groupuscules à l’idéologie radicale passeraient forcément à l’action violente.

Or, dans l’ouvrage collectif Violences politiques en France, de 1986 à nos jours (Presses de Sciences Po, 2021), qui présente des chiffres inédits (lire notre Boîte noire), Nicolas Lebourg et la sociologue Isabelle Sommier comptent douze formations d’extrême droite légalistes (partisanes ou syndicales) impliquées dans des violences entre 1986 et 2016.

Parmi celles-ci, le parti de Marine Le Pen : « Sur 1 305 faits de violence d’extrême droite recensés sur cette période, 89 proviennent de militants du Front national », explique l’historien, qui souligne cependant que l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti a constitué « un vrai cap », puisque entre 2011 et 2016, « il n’y a “que” quinze cas de violences recensés ».

« Si vous êtes un parti qui respecte les institutions, national-populiste, mais que vous cognez dans un collage, vous êtes d’ultradroite ; si vous êtes radical et non violent, vous n’êtes pas d’ultradroite », résume Nicolas Lebourg. Il cite l’exemple de l’Institut Iliade, héritier de la Nouvelle Droite, qui est « radical idéologiquement, mais pas d’ultradroite ».

Même problème au niveau des idées, souligne La Croix. Si l’on retient, pour définir l’ultradroite, le critère de l’illégalité – et donc les expressions d’opinion délictuelles telles que la négation ou l’apologie de crime contre l’humanité, l’incitation à la discrimination, à la haine ou à la violence à raison de l’origine, de la couleur de peau ou de la religion –, dans ce cas, Jean-Marie Le Pen (qui a été condamné pour les deux) et Éric Zemmour (pour la seconde) pourraient être qualifiés de représentants d’« ultradroite ».

La porosité entre « extrême droite » et « ultradroite »

Tracer une frontière étanche entre les extrêmes droites partisane et groupusculaire est impossible. Dans la pratique, les liens interpersonnels et amicaux sont importants. Et il arrive que certains membres de formations légalistes se rendent à des événements d’organisations violentes, ou se joignent à celles-ci pour aller faire le coup de poing. Cette forme de « double appartenance » est tolérée tant qu’elle reste discrète. Mais lorsque des membres sont épinglés publiquement, des sanctions sont prises.

Cette porosité parcourt l’histoire du Rassemblement national. Le parti est né, en 1972, de l’union de différentes chapelles – militants d’Ordre nouveau (groupuscule néofasciste réputé pour sa violence), anciens de l’OAS et ex-collaborationnistes.

Dans les années 1990, lorsque le Front national souhaite s’implanter davantage dans les facultés et lycées, les militants du GUD et ceux du Front national de la jeunesse (FNJ) se rapprochent et mènent des actions communes. L’une d’elles vaudra d’ailleurs à des membres des deux formations de se retrouver, en 1994, sur les bancs du tribunal de Nanterre, défendus par deux avocats : Marine Le Pen et l’ancien chef du GUD Philippe Péninque.

À son arrivée à la tête du parti en 2011, Marine Le Pen fait un grand ménage. Elle exclut un grand nombre de radicaux (historiques du Front national, pétainistes de l’Œuvre française, etc.) et répète qu’elle n’a « aucun rapport avec ces groupes », qui expriment d’ailleurs régulièrement « leur désapprobation à [son] égard ».

Malgré tout, des liens ont perduré, comme Mediapart l’a démontré dans une grande enquête publiée en 2013. Y compris dans le premier cercle de la présidente du Front national, qui a confié des postes clés à des anciens du GUD accusés d’antisémitisme et encore présents, en mai 2023, dans le défilé annuel des néofascistes, comme nous l’avons révélé (lire nos enquêtes, ici et là).

Cette porosité s’est illustrée à travers les prestataires sécurité ou communication du parti (lire nos enquêtes ici, là et là), mais aussi lors de soirées mêlant gudards et dirigeants du FNJ, comme celle des 40 ans du Front national, en 2012 :

Cette année encore, StreetPress et Libération ont documenté des connexions entre RN et radicaux (néofascistes, identitaires, royalistes), que ce soit à travers le Rassemblement national de la jeunesse (RNJ) ou à travers les collaborateurs d’élus.

Cette porosité est plus grande encore chez Reconquête qui, dès sa création en 2021, a réuni plusieurs chapelles de l’extrême droite la plus radicale, militants issus de l’Action française, de la Ligue du Midi ou de Génération identitaire (GI), comme Mediapart l’a dévoilé. Parmi eux, deux piliers des identitaires passés par le RN avant de devenir cadre ou élu de Reconquête : Damien Rieu, cofondateur de GI qui avait occupé, avec d’autres identitaires, le chantier de la mosquée de Poitiers en 2012 ; Philippe Vardon, cofondateur du Bloc identitaire au passé chargé.

La présence de radicaux a éclaté au grand jour en décembre 2021 lors du meeting de lancement de la campagne présidentielle d’Éric Zemmour, où des membres des Zouaves Paris (groupuscule néonazi héritier du GUD) ont agressé des militants de SOS Racisme, avant d’être remerciés par le service d’ordre.

Cette convergence s’est aussi illustrée dans les manifestations qui ont eu lieu à Saint-Brevin (Loire-Atlantique) ou Callac (Côtes-d’Armor) contre des projets de centres d’accueil de demandeurs d’asile, où se côtoyaient membres de Reconquête, de Civitas et de groupuscules violents.

Un même socle idéologique d’extrême droite

La porosité ne se limite pas aux militants, elle concerne aussi le socle idéologique. « Ce qui lie cette famille politique, c’est son idéologie », rappelait, sur le plateau d’Arrêt sur images, la politiste Bénédicte Laumond, qui étudie les radicalités d’extrême droite en France et en Allemagne.

Si les moyens d’organisation, le recours ou non à la violence varient, soulignait la chercheuse, l’idéologie reste la même, qui repose sur deux piliers : « l’ethnocentrisme » – l’idée que la nation est un peuple homogène, avec un groupe dominant (souvent culturel ou ethnoracial) dont sont exclues les minorités ; et « l’autoritarisme », c’est-à-dire le soutien à des politiques autoritaires, qui se déploie avant tout contre les minorités.

Les extrêmes droites partisane et groupusculaire partagent le même ciment idéologique (le rejet de la société multiculturelle, de la présence des immigrés et de l’islam en Europe), et certains slogans : comme le fameux « On est chez nous ! », entendu autant dans les meetings de Marine Le Pen que dans les expéditions de groupes violents ; la « préférence nationale », rebaptisée « priorité nationale » au RN ; le « racisme anti-Blanc » ou « anti-Français » ; ou encore la théorie complotiste du « grand remplacement », popularisée par les identitaires et Éric Zemmour, brandie par des terroristes d’extrême droite et aujourd’hui reprise à son compte par le président du RN Jordan Bardella.

Cette convergence des slogans a pu s’observer cette semaine concernant la mort du jeune Thomas à Crépol (Drôme) : 

Parler d’« ultradroite », c’est donc gommer le fait que ces groupuscules violents reposent sur un même socle idéologique d’extrême droite.

L’ambiguïté du RN, l’absence de condamnation de Reconquête

C’est la raison pour laquelle Marine Le Pen se refuse toujours à qualifier ou condamner l’idéologie de ces groupes.

En décembre 2022, lorsque des attaques émanant de groupuscules violents se multiplient, la cheffe de file du RN est contrainte de s’en dissocier, mais dans son courrier demandant leur dissolution, elle désigne de manière floue les « groupuscules extrémistes », « quel que soit leur profil politique ».

Autre exemple : en mai 2023, lors du défilé annuel des groupuscules néofascistes à Paris, elle condamne le type d’organisation, le recours à la violence (parlant d’un défilé « provocateur », « inadmissible », « en uniforme », « masqué »), mais jamais l’idéologie.

Plus ambigu encore : le positionnement du RN à l’égard de Génération identitaire, groupe connu pour ses actions d’agitprop flirtant avec la légalité. En 2018, Marine Le Pen rend « hommage » à leur action antimigrants dans les Alpes. En 2021, lorsque le ministère de l’intérieur annonce la dissolution du groupe – en raison de son idéologie incitant à la haine et à la violence envers les étrangers et les musulmans –, la cheffe de file du RN le défend au nom de la liberté d’expression – son porte-parole, Julien Odoul, le qualifiera même de « lanceur d’alerte ». Au fil des années, les identitaires ont constitué un vivier de cadres et d’idées pour le RN.

De son côté, le parti d’Éric Zemmour se refuse carrément à condamner les violences de ces groupes. Cette semaine encore, questionnée par RTL sur l’expédition punitive de militants d’extrême droite à Romans-sur-Isère, la vice-présidente de Reconquête Marion Maréchal a ironisé sur cette « soi-disant menace de la gigadroite », des « zozos qui ont des méthodes qui évidemment ne sont pas les [siennes] », dont la manifestation n’aboutirait « à aucune violence réelle ».

Mediapart et l’usage du terme « ultradroite »

Mediapart a commencé à employer le terme d’« ultradroite » en 2013, à l’occasion de la mort du militant antifasciste Clément Méric, tué par des skinheads, et lors des violences émaillant les manifestations contre le mariage pour tous (ici et là).

Au fil des années, nous avons eu à la rédaction de nombreux débats sur l’emploi de ce vocable, essentiellement policier, employé comme fourre-tout par les médias.

Aujourd’hui, cette manière de nommer les choses ne nous paraît plus correspondre à la réalité et sa complexité. La mouvance d’extrême droite est faite d’une multitude de chapelles, en constante recomposition, avec une porosité et des alliances ponctuelles importantes, comme nous l’avons raconté. Impossible, dès lors, de tracer une ligne étanche entre extrême droite partisane et ultradroite violente.

Considérant que l’époque nécessite le maximum de clarté, Mediapart parlera donc désormais d’« extrêmes droites », en distinguant les modes d’action – politique, violent ou terroriste.

La nécessité de distinguer les chapelles d’extrême droite

Les outrances de Reconquête et les violences de ces groupuscules ont permis à Marine Le Pen de parfaire sa stratégie de « dédiabolisation », en expliquant que l’extrême droite, ce serait eux, et non son parti. Le RN bataille d’ailleurs depuis des années pour ne plus être qualifié d’« extrême droite » par les médias, les universitaires et même le ministère de l’intérieur à l’occasion des élections – une bataille qu’il a encore perdue devant le Conseil d’État en septembre.

« Le RN correspond au courant national-populiste de l’extrême droite, qui apparaît dans les années 1880. Il n’est certes pas nazi, mais sous ce prétexte, dire qu’il n’est pas d’extrême droite, c’est violer la sémantique, l’histoire et la logique », souligne Nicolas Lebourg.

Pour autant, la qualification d’« extrême droite » ne peut à elle seule dépeindre la diversité de la mouvance. Et mettre au même niveau des partis politiques comme le RN, des groupuscules violents, des radicaux ne passant pas à l’action et des groupes préparant des projets terroristes serait évidemment malhonnête. C’est pourquoi il est nécessaire de parler d’« extrêmes droites », et de qualifier les courants idéologiques (identitaires, nationalistes-révolutionnaires, néofascistes, néonazis, catholiques intégristes, etc.) et les modes d’action (politique, violent, terroriste).

Boîte noire

Historien spécialiste des extrêmes droites, Nicolas Lebourg est chercheur au Centre d’études politiques et sociales de l’Europe latine (Cepel) à l’université de Montpellier et il participe au « Project on the Transnational History of the Far Right » de la George Washington University.

Il a travaillé sur trois corpus, recensant au total 32 000 faits de violences (toutes radicalités confondues) : les archives de la Direction centrale des renseignements généraux (DCRG) sur la violence politique de 1976 à 1990 ; les archives de ces mêmes services sur les violences racistes de 1988 à 2002 ; un corpus de 9 200 faits de violences entre 1986 et 2016 établi avec l’équipe du programme de recherche « Violences et radicalités militantes en France » (Vioramil), dont 1 305 sont le fait de l’extrême droite, parmi lesquels 89 imputables à des militants du Front national.


 


 

Jordan Bardella à Florence :
le « dédiabolisé »
retrouve ses démons

Youmni Kezzouf sur www.mediapart.fr

Jordan Bardella participait en Italie à un grand meeting des extrêmes droites européennes, aux côtés d’alliés radicaux aux discours transphobes et complotistes, bien loin de la stratégie de normalisation du Rassemblement national.

Florence (Italie).– Il valait mieux ne pas se tromper de porte en arrivant à La Fortezza, la salle des congrès de Florence. Une entrée vous menait au grand salon du tatouage de la capitale toscane, celle d’à côté permettait d’accéder au meeting des extrêmes droites européennes. Cinquante nuances de nationalismes, réunies en Italie à l’occasion du meeting de lancement de la campagne de Matteo Salvini.

L’ancien premier ministre italien, leader de la Lega, avait invité tous ses alliés européens du groupe Identité et démocratie (ID), pour une réunion baptisée « Free Europe ». Sans Marine Le Pen, qui a préféré envoyer la tête de liste Jordan Bardella et s’est fendue d’un message vidéo, ni Geert Wilders, récent vainqueur des élections législatives aux Pays-Bas, en pleines tractations pour tenter de constituer une coalition de gouvernement.

L’organisation du meeting, qui a rassemblé près de 2 000 personnes, a mis Florence en émoi. Le maire Dario Nardella, membre du Parti démocrate, s’est opposé à la venue des représentant·es d’extrême droite dans la ville, illuminant plusieurs bâtiments aux couleurs de l’Europe en signe de protestation. Plusieurs manifestations ont également eu lieu autour de la salle qui accueillait le ministre Matteo Salvini et ses alliés européens.

Face à la presse, le leader de la Lega a exposé les axes de sa campagne, pour « une Europe centrée sur le travail, la sécurité, une idée de la famille bien claire ». Ses adversaires, eux aussi, sont clairement désignés : « Nous proposons une vision totalement différente de celle de Van der Leyen, Lagarde et Soros, l’Europe des banquiers, des bureaucrates et des financiers. » Salvini est coutumier de la référence complotiste au milliardaire américain George Soros, cible régulière d’attaques antisémites, supposé œuvrer « pour supprimer la culture de [son] pays ».

Avec la présence d’alliés européens divers, membres du groupe ID ou aspirant à le rejoindre, ce premier meeting européen a surtout montré la radicalité des discours nationalistes de ces souverainistes européens qui siègent ensemble, parfois bien loin de l’entreprise de « normalisation » du Rassemblement national (RN). Jordan Bardella, président du parti, a balayé face à la presse ces divergences : « Ça s’appelle l’Union européenne, la devise c’est “unis dans la diversité”, a-t-il défendu. Je ne cherche pas des clones, je cherche des alliés au sein du Parlement européen. »

Prorusses et suprémacistes

Aucun problème, donc, pour participer au meeting assis au côté de Kostadin Kostadinov, chef du parti nationaliste bulgare Renaissance. Ouvertement anti-LGBT et anti-Roms, le leader bulgare prorusse a prononcé une diatribe autour de la théorie raciste du « grand remplacement » : « La population de souche européenne vieillit, diminue et se fait remplacer par des personnes africaines et asiatiques », a-t-il exposé, avant de développer sa vision ethniciste : « Nos peuples ont leur propre système immunitaire et veulent lutter pour leur sauvegarde. »

George Simion, représentant roumain du parti Alliance pour l’unité des Roumains (AUR), a lui dénoncé « la gauche qui veut supprimer les nations et la famille naturelle », avant de convoquer l’auteur florentin Dante Alighieri : « Ce que nous voyons en Europe, c’est l’enfer. Nous avons des migrants, la désindustrialisation, le déclin du christianisme, l’interdiction d’utiliser les mots “père” et “mère”. C’est un vrai enfer. » La veille, le leader roumain avait affirmé sa volonté de rejoindre le groupe des conservateurs radicaux d’ECR au Parlement européen, concurrent du groupe ID, avant d’appeler à Florence, devant les journalistes, à une « union des partis souverainistes » au niveau européen pour lutter contre « les mondialistes, les néomarxistes et la gauche devenue folle ».

Un peu plus tard, Martin Helme, représentant estonien du parti Ekre, a pris la parole. Nationaliste, défenseur de la théorie du « grand remplacement », il s’était illustré en faisant le signe des suprémacistes blancs lors de son élection au Parlement estonien en 2019. À la tribune, il a fustigé pêle-mêle l’« ordre libéral » et « les fanatiques qui soutiennent la diversité », et dénoncé « le transgenrisme » et les « migrations de masse qui ont causé la mort et la destruction des sociétés ».

Tomio Okamura, leader tchèque radicalement islamophobe du parti Liberté et démocratie directe, qui suggérait en 2015 à ses partisans d’aller « promener des porcs près des mosquées », a lui aussi pris la parole. Sous les applaudissements, Okamura a dénoncé « l’invasion migratoire » et « l’islamisation de l’Europe », appelant à la stopper « par tous les moyens possibles ». Selon la Tribune dimanche, Jordan Bardella doit justement se rendre en République tchèque mi-décembre pour un nouveau déplacement européen en tant que tête de liste.

Discours complotistes

Les orateurs se sont succédé pendant deux heures, pour dénoncer « l’idéologie woke », « les bureaucrates de Bruxelles » et « l’écologie punitive » mais, surtout, l’immigration massive censée menacer « la civilisation européenne ». Présent à Florence pour représenter le RN, Jordan Bardella a dénoncé une Union européenne « ennemie de l’Europe […], qui cherche a imposer l’idéologie de la décroissance civilisationnelle, agricole et industrielle ». Sur scène, le président du RN a surtout prononcé un discours radicalement anti-immigration, dans la droite ligne de ses alliés présents à Florence.

« C’est parce que nous aimons l’Europe, que nous refusons que notre continent devienne la proie de Washington ou de Pékin, le paillasson d’Erdoğan ou l’hôtel cinq étoiles de l’Afrique », a-t-il déclaré, avant de faire référence au meurtre du jeune Thomas à Crépol : « Nous ne voulons pas d’une Europe où nos peuples seraient condamnés à côtoyer la barbarie, a-t-il martelé. Nous sommes chez nous, et nous voulons le rester. Nous voulons rester des Français en France, des Italiens en Italie, des Européens en Europe. »

Alors que la question d’un éventuel rapprochement des deux groupes d’extrême droite au Parlement européen – ID et ECR, le groupe où siège le parti Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni – agite les observateurs, les leaders de Fratelli ont répété leur ligne dans les médias italiens : certaines positions au sein du groupe ID, trop radicales ou prorusses, sont incompatibles avec une alliance.

En fin de meeting, Matteo Salvini, lui, a de nouveau appelé à reproduire au niveau européen l’alliance actuellement au pouvoir en Italie entre Fratelli, la Lega et l’ancien parti de Silvio Berlusconi Forza Italia : « Ce serait une erreur fatale de diviser en Europe le centre-droit, car entre Macron et Le Pen, je choisirai toujours Marine Le Pen. Une alternative à l’Europe dirigée par la gauche est possible. »

« Les vrais amis de l’Europe sont ici, a martelé Matteo Salvini dans un discours marqué par les références complotistes. Des gens armés de bon sens, de courage et de foi, qui infligeront une défaite à un géant qui est le vrai ennemi de l’Europe : une réalité bureaucratique, maçonnique, qui veut détruire les racines, les valeurs et l’identité de l’Europe. Nous n’avons pas peur du Goliath Soros, de ceux qui financent la destruction de notre civilisation. »

« Ce n'est pas à vous ou à moi de me prononcer sur les valeurs que tel ou tel porte », évacuait Jordan Bardella quelques heures plus tôt, en amont du meeting. Parti juste avant la fin pour prendre son avion, le président du RN n’est pas monté sur scène avec ses autres alliés pour la traditionnelle photo de famille.


 

  publié le 28 novembre 2023

Sur le terrain, les acteurs s’alarment d’une « haine totalement libérée » de l’extrême droite

Nejma Brahim, Mathilde Goanec, Manuel Magrez et Ilyes Ramdani sur www.mediapart.fr

Le rassemblement violent de néonazis à Romans-sur-Isère met en lumière la litanie des agressions de l’extrême droite. Des militants associatifs, élus et acteurs de terrain racontent à Mediapart un climat de menaces et d’intimidations parfois « effrayant ».

L’expédition violente de militants néonazis à Romans-sur-Isère (Drôme), samedi 25 novembre, vient allonger une longue liste d’irruptions violentes de l’extrême droite à travers le pays. Des universités aux bars antifascistes, des quartiers populaires aux associations féministes, de Lyon à Rennes, en passant par Paris, Bordeaux ou Orléans, les agressions de bandes radicales se multiplient à travers le pays et dessinent, mises bout à bout, un climat d’affirmation de la fachosphère sur le terrain.

À Stains, les images de Romans-sur-Isère ont indigné Mehdi Messai, jeune élu local, par ailleurs professeur dans l’Éducation nationale. « On parle de groupuscules violents, de ratonnades, de mecs avec des battes de baseball, assure-t-il. C’est fou, quand même. Vous imaginez, si on parlait de mecs de quartier avec des battes et des armes, criant des slogans anti-France ou je ne sais quoi ? Le choc national que ça aurait été ! Là, on a l’impression que c’est normal. »

Pour une large partie des populations racisées ou du tissu associatif marqué à gauche, tout cela n’est pourtant pas une immense découverte. Les récits que nous font nos interlocuteurs et interlocutrices se ressemblent terriblement. Cela commence par des signaux faibles, des messages reçus comme des avertissements. À Saint-Brevin-les-Pins, la gauche et le tissu associatif local se souviennent des mois qui ont précédé le déménagement d’un Centre d’accueil pour demandeurs et demandeuses d’asile (Cada). L’installation du lieu, décidée par l’État, a été largement instrumentalisée par l’extrême droite après l’épisode de Callac (lire nos articles ici et là).

Président d’un collectif d’habitant·es qui viennent en aide aux demandeurs et demandeuses d’asile, Philippe Croze se souvient des « tentatives d’intimidation ». Il raconte le tract « très bizarre » déposé dans sa boîte aux lettres, qui décrivait les migrants comme « des délinquants dont il fallait se méfier » ; des articles de Riposte laïque, un site d’extrême droite, qu’il retrouvait « timbrés et à [son] nom ». Alors que, dans le même temps, la maison du maire de la commune est incendiée, Philippe Croze porte plainte à deux reprises. « J’étais clairement identifié comme étant un catho de gauche, assure-t-il. Ils étaient très bien renseignés. »

Durant des mois, un climat « malsain » s’installe à Saint-Brevin-les-Pins. À l’époque, la gendarmerie lui promet de « faire des rondes » autour de son domicile. Des parents d’élèves de l’école située près des futurs locaux du Cada reçoivent des mails visant à les intimider. Au marché, les discussions tournent parfois, raconte-t-il, autour des « migrants » qui arriveraient en ville. « C’est effrayant, commente-t-il aujourd’hui au sujet de l’extrême droite. Je pense qu’ils sont relativement peu nombreux mais qu’ils sont très organisés et mobiles. Sur les photos qui circulent, on retrouve les mêmes à Callac, Saint-Brevin ou Saint-Jean-de-Monts », trois lieux ciblés par ces réseaux pour les mêmes raisons.

Élue Europe-Écologie Les Verts (EELV), Véronique Rey-Thibault évoque quant à elle la « peur » qui traverse alors la commune. Les tracts pro-Zemmour, les messages sur les réseaux sociaux, les manifestations devant la mairie aux cris de « On ne t’entend plus, Clément Méric » (un militant antifasciste tué par l’extrême droite en 2013)… « À chaque fois, ces groupuscules étaient protégés par la police », déplore-t-elle. Ils reviennent régulièrement, jusqu’à ce colloque sur les migrations organisé en septembre dernier, où plusieurs lieux publics doivent fermer par mesure de sécurité. « On s’est retrouvés avec une protection policière folle », observe l’élue, à cause de groupuscules « bien plus dangereux que la prétendue ultragauche ». Mais l’État préfère selon elle pointer les « écoterroristes ».

À Rennes, la gauche locale a également connu son moment de terreur. Ciblée après l’attentat d’Arras, parce qu’elle avait protesté plusieurs années plus tôt contre l’expulsion de la famille du terroriste, la section communiste a été vandalisée. Sur la devanture du local, étaient inscrites les phrases « Traîtres à la France, PCF assassin » ou « aujourd’hui le PCF soutient les assassins islamistes comme autrefois il défendait les terroristes algériens du FLN ». Le tout entouré de faux sang et de cordons, comme pour mimer une scène de crime.

D’autres organisations, comme le Réseau éducation sans frontières (RESF), en ont fait les frais. « Il y a eu beaucoup d’appels en numéros privés, des insultes et des menaces par téléphone », raconte Joelle Quemener, militante de RESF. Ce harcèlement « a duré trois semaines environ, maintenant ça s’est calmé », retrace-t-elle. « J’ai peut-être tort mais je m’en fiche et je continuerai de militer. » 

À Nanterre et à Stains, les menaces régulières

À Saint-Brevin comme à Rennes, le plus dur est, semble-t-il, passé. Ailleurs, on craint qu’il arrive seulement. À Nanterre (Hauts-de-Seine), par exemple, les bénévoles de la mosquée de la ville ont reçu le 8 novembre dernier une lettre des « amis de Charles Martel » les menaçant de « brûler au hasard » les « mosquées », les « quartiers », les « cités » et de « pourchasser » les musulmans « hors de France jusqu’au dernier ».

La mort de Nahel Merzouk, un adolescent tué par la police fin juin, puis les révoltes urbaines qui ont suivi ont déjà placé la commune de l’ouest parisien sous les projecteurs morbides de l’extrême droite. D’attaque frontale, il n’y a pourtant pas eu. Pour l’instant. « La réaction autour de moi était sur le mode : “Qu’ils viennent, on les attend !” », raconte Mornia Labssi, habitante d’une des cités de la ville et syndicaliste à la CGT. Ici, la ville a une longue histoire militante, mais aussi coloniale et de migrations, qui en fait à la fois une cible et un rempart.

« L’idée n’est pas d’aller à la confrontation mais ce n’est pas neutre comme narratif, poursuit Mornia Labssi. Cela dit bien le sentiment, conscient ou inconscient, qu’il y a très peu de prise en charge de ceux qui sont censés garantir notre sécurité, c’est-à-dire la police et la justice, et qu’on va devoir se défendre tout seuls contre l’extrême droite. »

Que ce soit après l’envahissement de la mairie de Stains, en Seine-Saint-Denis, par une dizaine de membres du groupuscule Action française il y un an, ou après les événements de Romans-sur-Isère, Mornia Labssi s’inquiète également des vocables ayant cours dans l’espace politique et médiatique pour les qualifier. « On parle trop souvent de “militants” d'extrême droite : ce n’est pas neutre et cela nous heurte !, lance-t-elle. Il s’agit d’une forme de normalisation de ces groupes et de leurs idées. »

Les responsables politiques n’ont pas pris la mesure de leurs discours. La haine s’est totalement libérée.

À Stains, justement, Mehdi Messai a vécu de près la manifestation violente organisée par l’Action française en octobre 2022. L’élu local, adjoint du maire communiste Azzedine Taïbi, raconte avec une banalité déconcertante les « menaces de mort hebdomadaires » reçues par l’équipe municipale. « On est obligés de faire des périmètres de sécurité régulièrement pour faire sortir le personnel municipal, poursuit le jeune élu. On a tellement de lettres menaçantes, de colis suspects et autres qu’on a appris à vivre avec ça. Et on a l’impression que ça n’intéresse personne. »

La montée de l’extrême droite indigne celui qui est engagé à gauche, mais aussi au sein d’une association d’amitié franco-algérienne. « Les immigrés d’hier qui étaient dans des métiers en bas de l’échelle sont aujourd’hui dans des postes à responsabilité, et ça fait peur à une partie de la France, pointe-t-il. Ajoutez à cela un contexte de guerre d’occupation en Palestine, de discussion d’une loi “immigration” très à droite, la stigmatisation quotidienne et l’ambiance anxiogène diffusée par la télévision… Tout ça fait un mélange explosif. Et chez certains, la peur et la haine de l’autre deviennent de la violence politique, armée. »

Le tout avec la complicité, au moins passive, des pouvoirs publics, selon Mehdi Messai. « La Marche des Beurs a 40 ans et les revendications d’égalité sont toujours là, souligne-t-il. Les responsables politiques n’ont pas pris la mesure de leurs discours. La haine s’est totalement libérée. Le moindre appel à la ratonnade rassemble des foules aujourd’hui. Et le ministère de l’intérieur a du mal à canaliser tous ces groupuscules. Rien n’est fait par les pouvoirs publics pour arranger les choses. On laisse passer. »

À Lyon, c’est très directement le conflit entre Israël et le Hamas qui a donné lieu à une attaque. Le 11 novembre au soir, alors qu’une conférence dédiée au blocus de la bande de Gaza organisée par le collectif Palestine 69 se tient dans le Vieux Lyon, un groupe de militants d’extrême droite tente de faire irruption dans la Maison des passages. Dans la rue attenante, les slogans des assaillants laissent peu de doute sur leur appartenance politique. « La rue, la France, nous appartient », est scandé par le groupe d’hommes encagoulés.

« J’étais inquiète », admet Nadine Chopin, présidente de la Maison des passages, qui dit cependant « ne pas être surprise » de cette attaque. « On est un lieu très identifié », explique-t-elle, faisant de cette salle une cible de choix pour l’extrême droite. Si le dernier événement d’une telle violence date d’il y a une dizaine d’années, Nadine Chopin se dit habituée. « Entre-temps, il y a eu des intimidations. Des jets de pierres dans la vitrine qui nous ont obligés à installer un rideau de fer, et des affiches collées presque tous les ans. Les dernières en date étaient celles de Zemmour », retrace la présidente de la Maison des passages.  

« Cette fois-ci, on a eu beaucoup de messages de soutien, personne ne nous a dit qu’il ne viendrait plus par crainte, ce qui m’étonne moi-même », ajoute-t-elle. Avant de conclure : « En fait, les gens nous disent qu’ils veulent résister. »

   oublié le 16 juillet 2023

Est-ce le point de bascule ?

Patrick Le Hyaric sur www.humanite.fr

La question se pose sérieusement. La France, sous pression d’un remodelage constant selon les canons du capitalisme mondialisé et financier, n’est-elle pas en train d’atteindre un point de bascule ? Ce moment où le puissant rejet des politiques ultralibérales conduit le pouvoir à glisser vers un autoritarisme renforcé ?

L’auto-qualification du vocable « d’extrême centre » s’agissant de la nature du macronisme ne signifie en rien que ce pouvoir se place en position « centrale » sur l’échiquier politique, pas plus qu’il ne recherche en permanence un compromis entre le capital et le travail. Il n’est donc pas non plus, comme on le disait jadis, de « centre droit » ou de « centre gauche ». Non !

Face aux exigences populaires, les classes dirigeantes utilisent l’État comme le garant de leurs intérêts particuliers

Nous n’en sommes plus là. « L’extrême centre » a une histoire et caractérise, pour l’historien Pierre Serna(1), les modes de gouvernement, en France, des régimes de l’Empire et du Directoire. C’est, pour être précis, « l’intolérance à tout ce qui ne cadre pas avec un juste milieu arbitrairement proclamé * ». Selon une des figures de la gauche intellectuelle britannique, Tariq Ali2, l’extrême centre est cette alliance où «  centre-gauche et centre-droit s’entendent à préserver le statu quo ; une dictature du capital qui réduit les partis politiques au statut de morts-vivants ». Derrière des discours souvent mielleux, la politique de « l’extrême centre » vise, d’un « coûte que coûte », à pousser les feux n libéralisme économique sans limites, sous la conduite d’un exécutif à tendance autoritaire.

Face aux exigences populaires, les classes dirigeantes utilisent l’État comme le garant de leurs intérêts particuliers en se dotant, « en même temps », d’un système médiatique capable de mener une guerre idéologique de haute intensité.

Le Parlement est bafoué, les corps intermédiaires sont mis de côté. Et, le président de la République est « ministre de tout ». On s’est même demandé ces derniers jours, s’il n’était pas aussi maire de Marseille.

Le débat politique, entre plusieurs options, est réduit au maximum, au profit de choix présentés comme techniques, visant à faire croire qu’il n’y aurait qu’une politique possible, dans le cadre d’un a-républicanisme où la citoyenneté est niée.

Les travailleurs et les jeunes devraient donc se soumettre inéluctablement aux fourches caudines du capital qui s’accapare toujours plus les richesses produites – au nom de « l’efficacité » ou de l’illusion d’un mieux-être, voire de la « justice ». Ainsi, le pouvoir justifiait-il dernièrement sa contre-réforme des retraites en arguant d’une fausse impasse : « Si on ne travaille pas plus longtemps, les pensions diminueront… » Jamais, il n’a abordé la possibilité d’une contribution des revenus financiers du capital.

Le président et son gouvernement procèdent de la même façon avec l’obligation de vendre gratuitement sa force de travail pour bénéficier désormais du revenu de solidarité active (RSA). Jamais n’est abordé le droit au travail et à la formation pour toutes et tous, assorti d’une rémunération correcte tout au long de la vie. L’enjeu pour les mandataires du capital est de diviser les travailleurs entre eux, entre celles et ceux qui sont au travail et celles et ceux qui en sont exclus, entre travailleurs français et travailleurs d’origine immigrée…

La République est détournée, triturée, manipulée

L’aiguisement des contradictions entre le capital et le travail, entre les intérêts d’une petite caste et l’intérêt général, empêche les « cent jours d’apaisement » de M. Macron, et fait voler en éclats une prétendue « réconciliation nationale », même mâtinée de sauce républicaine.

La République est détournée, triturée, manipulée pour faire accepter la rapacité du capitalisme mondialisé. La tempête que récolte le pouvoir en retour n’a d’égale que la violence qu’il a déployée pour imposer les modifications du Code du travail, la contre-réforme de l’assurance chômage et du RSA, et la loi des 64 ans dont il n’a pu cacher qu’elle a pour unique objectif que de répondre aux demandes des institutions européennes et à la soif des marchés financiers.

En signifiant au peuple (qui, majoritairement, refusait cette inqualifiable régression sociale) qu’il avait de toute façon tort, et cela venant après le mouvement des Gilets jaunes, le pouvoir a acculé les citoyens contre un mur de béton armé. Contre ce mur naît la désespérance et prospèrent l’abstention et toutes les colères, parfois sans débouché politique.

Et la police, mue en seule « force de l’ordre », a été abondamment utilisée pour faire taire le mouvement social d’opposition à la contre-réforme des retraites. Comble de la surdité du pouvoir et du président, les autorités sont allées jusqu’à interdire l’utilisation de « dispositifs sonores portatifs » tels que des casseroles.

La gestion chaotique de la pandémie avait déjà mis au grand jour les dégâts colossaux d’une trentaine d’années d’austérité et l’ultralibéralisme européen, qui ont considérablement affaibli les services publics, tout en réhabilitant la figure centrale du travailleur sous-payé, exploité, méprisé qui fait fonctionner la société. Celui-ci vit souvent en banlieue ou repoussé à la périphérie des villes, voire en zone rurale où les services publics et l’industrie ont été affaiblis et maltraités. Ces travailleurs aux intérêts communs rejettent massivement le pouvoir. Il n’y a donc pas deux France des travailleurs. La ligne de démarcation reste bien entre les détenteurs du capital, d’une part, et celles et ceux, d’autre part, qui n’ont d’autre choix que de vendre à vil prix leur force de travail, pour valoriser ce capital.

Celles et ceux qui se sont levés dans les quartiers populaires ces derniers jours, soutenus par des millions d’autres, ne supportent plus leur situation de paupérisation permanente quand l’argent se concentre à un pôle de la société. Elles et ils ne supportent plus les relégations, les discriminations, le racisme, les humiliations, le mépris. En répétant à dessein qu’il ne veut que le « retour à l’ordre », en utilisant à cette fin la police, le pouvoir leur signifie qu’elles et ils doivent accepter leur sort en silence, et dans le « calme ». Ce qu’ils ne feront pas !

Le nauséabond déchaînement politique réactionnaire du pouvoir, des droites extrémisées et de l’extrême droite qui se déploie depuis l’assassinat de Nahel par un policier et les émeutes urbaines qui s’en sont suivies, marque un nouveau point de bascule.

Cette bascule nous éclaire encore sur la nature du pouvoir et les métamorphoses de la droite de plus en plus extrémisée. Aucune offre de dialogue de la part du pouvoir, aucune remise en cause de la loi permettant aux policiers d’utiliser leur arme en cas de refus d’obtempérer, aucun projet nouveau pour les services publics et l’accès aux formations et au travail dans ces quartiers. Les seuls mots abondamment répétés ont été ceux de « retour à l’ordre ».

Alors que, en 2005, Jacques Chirac avait reconnu les jeunes participants aux émeutes comme les « enfants de la République », M. Retailleau déclare à présent : « On connaît les causes ! Bien sûr qu’il y a un lien avec l’immigration », précisant sa pensée écœurante : « Pour la deuxième et troisième génération, il y a comme une sorte de régression vers les origines ethniques. »

Sa collègue sénatrice, Mme Eustache-Brinio, va même jusqu’à remettre en cause la qualité de citoyen français aux jeunes poursuivis devant les tribunaux. «  Ils sont Français comment ? », a-t-elle demandé au ministre de l’Intérieur. Avant eux, Mme Pécresse, avec ce ton qui sied si bien à cette méprisante bourgeoisie des beaux quartiers, avait parlé de «  Français de papier ». Quant à l’ancien président du Medef, il n’a pas hésité à raconter de bon matin sur la radio publique que le « premier employeur en Seine-Saint-Denis » – ce département où se trouve l’un des plus grands aéroports mondiaux et où va se dérouler une multitude d’épreuves reines des jeux Olympiques – est le « trafic de drogue ». Ce paltoquet n’a-t-il jamais pensé une seconde que c’est là que se trouve la France de demain ? C’est aussi Roux de Bézieux qui avait expliqué, sur cette même antenne, que l’arrivée de l’extrême droite était un « mal nécessaire ». Et, mardi matin, interrogé sur la radio RTL sur la reprise par son parti des thèses de l’extrême droite, M Retailleau a eu cet incroyable cri : « je m’en fiche ». Bref, il assume !

On ne peut que constater que les missiles idéologiques du pouvoir, des droites et des extrêmes droites, se ressemblent et se rassemblent pour tenter de casser tout mouvement de débat ou de contestation de la politique au service du capital. Théories fumeuses autour de « l’islamo-gauchisme », de « l’ultra-gauche » de « l’éco-terrorisme ». Campagnes d’inquisition contre un prétendu « wokisme », appels au « retour de l’ordre », propagande autour des « flux migratoires » voire de prétendues « invasions ». Autant de thèmes fertiles au terreau de l’extrême droite. Cette guerre idéologique sous-tend des actes manifestes de « bascule ». La droite en duo avec « l’extrême centre macroniste » s’est déchaînée ces jours derniers, réclamant, pour sanctionner les parents – qui se lèvent tôt et rentrent tard – « coupables de ne pas tenir leurs enfants », ou tour à tour appeler à des punitions, des places de prison supplémentaires et – au-delà des décisions de justice, des peines de prison ferme et d’une justice expéditive, y compris pour les enfants mineurs – la suppression des allocations familiales. Par contre, aucune n’aide pour les ghettos de la misère !

Pour finir de se convaincre de l’accélération inquiétante des points de bascule en cours, il convient d’examiner une série de faits.

Quand l’ONU critique le non-respect des droits humains en Russie ou en Chine, elle est digne d’intérêt. Mais lorsqu’elle met en garde contre le « profilage racial dans les opérations de police, les contrôles d’identité discriminatoires » en France, la macronie et les droites la classe sans doute à l’ultragauche !

Le secrétaire général de l’Élysée est menacé par des révélations de l’association anticorruption Anticor… Eh bien, l’agrément de l’association d’intérêt public ne sera pas renouvelé.

Des millions de jeunes et une multitude d’associations et de personnalités sonnent le tocsin sur le réchauffement climatique, la perte de biodiversité, la nécessité d’une autre gestion de l’eau et se regroupent dans le collectif « Les Soulèvements de la Terre ». Qu’à cela ne tienne, après avoir été accusé « d’éco-terrorisme », il sera dissous.

La Ligue des droits de l’homme pose des questions sur l’utilisation de la police ! Elle est menacée de perdre des aides publiques.

Des créateurs, des directeurs de théâtre osent, comme en Auvergne-Rhône-Alpes, émettre un avis sur la politique régionale… Ils sont mis au régime sec !

Au nom de « l’État fort » et d’une « économie saine », les conquis de la Libération, du Front populaire et même des acquis de la Révolution française sont détruits. Les corps intermédiaires sont « court-circuités ». Ce qui est dénommé, dans les palais de la République comme par D. Trump, sous l’expression « d’État profond », c’est-à-dire la haute fonction publique, est remplacé par des cabinets de conseils privés.

Maintes fois, le Conseil des ministres est évincé par un obscur « conseil de défense », comme si le pays était en guerre permanente.

C’est le même « monarque » qui a rejeté d’un revers de main le plan Borloo pour les banlieues et quartiers populaires, et qui a osé prononcer sans ciller cette incroyable question : « Qui aurait pu prédire la crise climatique ? »

Très symptomatique et inquiétant est le tract de deux syndicats de police flirtant avec les idées d’extrême droite, désignant les populations des quartiers populaires de « nuisibles », les ravalant au rang d’animaux contre lesquels ces organisations se considèrent « en guerre ». Quelle funeste mutation des « gardiens de la paix ». Et, le pouvoir ne trouve rien à redire, ou si peu. La question se pose réellement de savoir si le pouvoir politique contrôle la police ou s’il en a peur. Préoccupant, non ?

Samedi dernier, une manifestation d’extrême droite a été encadrée par la police alors que celle réclamant justice pour Adama Traoré était interdite.

Ajoutons que la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement s’alarme de la hausse des requêtes des services secrets en matière de surveillance du militantisme politique et social.

En toute impunité, M. Bolloré, devenu le grand argentier de la contre-révolution conservatrice, nomme un rédacteur en chef d’extrême droite à la tête du grand journal dominical, le JDD. Comble de l’ironie, cet inquiétant personnage a été congédié d’un journal d’extrême droite où on l’a jugé trop d’extrême droite.

Et, l’ancien président de l’Assemblée nationale, M. Ferrand, a été chargé, il y a quelques semaines, de lancer un ballon d’essai, lors d’un entretien dans le Journal du dimanche, justement, sur la possibilité d’une modification de la Constitution permettant au président de la République de concourir pour un troisième mandat. Où sommes-nous donc ?

Pour une « République poussée jusqu’au bout »

Dans une telle situation, rien ne doit être fait qui divise la gauche et les forces de progrès. En aucun cas, il ne faut satisfaire le souhait du pouvoir et des puissances d’argent. Face à un tel déferlement, porteur du pire en son sein, la campagne visant à placer Jean-Luc Mélenchon hors du champ républicain est indigne, et constitue une opération de blanchiment du pouvoir qui bascule précisément vers un a-républicanisme au service des intérêts du capital. Les communistes connaissent la chanson. Du temps de Maurice Thorez et de Georges Marchais, toutes les nuances de la bourgeoisie criaient déjà à l’unisson, « communiste, pas français » !

Au contraire des divisions, un large front citoyen et progressiste devrait se construire pour pousser en avant la République laïque, sociale, démocratique, écologique, antiraciste, féministe, agissant sans relâche pour la paix et l’amitié entre les peuples. Pour cette « République poussée jusqu’au bout », les forces de transformation sociale, politiques et syndicales, ont le devoir d’empêcher ce « point de bascule » vers un pouvoir autoritaire qui, au nom du combat contre les idées d’extrême droite, les reprendrait à son compte. C’est un autre « basculement » en cherchant ensemble, dans l’unité populaire et citoyenne les chemins d’un projet progressiste post-capitaliste.

[1]    Pierre Serna, L’Extrême centre ou le poison français, 1789-2019, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2019. Lire : Humanite.fr/culture-et-savoirs/le-macronisme-est-il-un-extreme-centre-comme-les-autres-673080 * Alain Deneault et Clément de Gaulejac, Politiques de l’extrême centre, Montréal (Qc), Lux Éditions, 2016. 2 Tariq Ali, The Extreme Centre : A Warning, New York, Verso, 2015.

  publié le 14 juillet 2023

Nicolas Sansu : « La Macronie fait tout
pour que la loi sur les cabinets de conseil soit enterrée »

Marceau Taburet sur www.humanite.fr

Le député PCF du Cher Nicolas Sansu regrette que la majorité tente de repousser l’examen du texte voté à l’unanimité au Sénat sur l’encadrement des recours aux cabinets de conseil.

Député communiste du Cher, Nicolas Sansu a remis un rapport à la suite d’une mission flash menée avec l’élue Renaissance Marie Lebec. L’idée était de voir s’il faut élargir le champ d’application de la proposition de loi (PPL) votée au Sénat en octobre 2022 aux collectivités locales - une manière pour la majorité de noyer le poisson, selon lui. Dans un premier temps, seul l’Etat, écorné dans l’affaire McKinsey, devrait être concerné par l’encadrement des dépenses versées aux cabinets de conseil, défend le communiste.

Pourquoi avoir étudié l’extension de l’encadrement du recours aux cabinets de conseil aux collectivités ?

Nicolas Sansu : La proposition de loi sénatoriale votée en octobre 2022 se concentre sur les recours de l’Etat aux cabinets de conseil. Elle a été déposée sur le bureau de la présidence de l’Assemblée nationale au début du mois de novembre et depuis, la présidente Yaël Braun-Pivet fait en sorte que ça ne vienne jamais. On les a secoués plusieurs fois en leur rappelant que c’est un texte transpartisan qui a été voté à l’unanimité au Sénat. Vouloir l’élargir aux collectivités est un prétexte pour repousser le texte. Ils veulent nous faire perdre huit, dix, douze mois et espérer que ce soit enterré. Bien sûr c’est intéressant de voir quel usage font les collectivités territoriales des cabinets de conseil mais ce n’est pas tout à fait la même chose que pour l’Etat. 

Quelles sont les différences entre Etat et collectivités ?

Nicolas Sansu : Au niveau local, c’est un marché atomisé : il y a de tous petits cabinets comme des beaucoup plus gros. Les prestations sont différentes. De même, les conditions de contrôle existent déjà pour les collectivités : le code de la commande publique et le passage devant le conseil municipal, départemental ou régional sont obligatoires. Les mesures de contrôle sont plus nombreuses. Sans doute peut-on les améliorer, notamment en matière de prévention aux conflits d’intérêt, mais ce n’est pas l’urgence. D’autant que nous n’avons aucune idée de la réalité budgétaire du recours aux cabinets de conseils à l’échelon local. On est incapable de le chiffrer tout simplement parce qu’il n’y a pas de mesure de recollement ou de remontée des données.

Comment s’est passé le travail avec la co-rapporteure Renaissance de la mission flash Marie Lebec ?

Nicolas Sansu : La mission s’est bien passée, même si elle a tout fait pour tenter de repousser la proposition de loi sénatoriale. Ma mission à moi, que j’essaye de faire gagner et que je pense pouvoir faire aboutir, est d’inscrire tout de suite le texte sur les questions de l’Etat à l’Assemblée et de lancer une mission sur les collectivités qui pourra faire l’objet d’une future proposition de loi dans les mois à venir.

Pourquoi vouloir faire deux textes différents ?

Nicolas Sansu : C’est le plus raisonnable. Après le rapport de la Cour des comptes (qui pointait une envolée des dépenses et des irrégularités dans le recours aux cabinets de conseil de la part de l’Etat, NDLR), il faut légiférer vite. On ne peut plus attendre. Le gouvernement s’est déjà fait attrapé une fois par le Parquet national financier (PNF) au sujet de McKinsey. Si cela se reproduit, sans qu’il n’ait agi entretemps, ça peut lui coûter cher.

Pourquoi le gouvernement tente-t-il de repousser l’adoption du texte ?

Nicolas Sansu : Ils ont les mains dans le peau de confiture. Ils rappellent qu’ils ont fait une circulaire, qui a permis de faire baisser les dépenses de 35 %. C’est vrai, il y a eu des choses de faites mais une circulaire n’est pas une loi. Elle peut être retirée du jour au lendemain. En commission des lois, tout le monde demande l’examen de la proposition de loi. La concordance avec le rapport de la Cour des comptes est du pain bénit pour nous. On a une semaine de l’Assemblée du 4 au 10 décembre, allons-y. Et sur les collectivités, regardons de plus près les risques de conflits d’intérêt, laissons-nous le temps.

Faut-il encadrer les dépenses en conseils ?

Nicolas Sansu : À partir du moment où il y a cet encadrement, on y aura moins recours. Ça permet de limiter les dépenses. La question est : à quel type de prestations a recours la puissance publique ? Quand il s’agit de prestations informatiques pour se prémunir des cyberattaques, c’est évidemment légitime. Dans les collectivités, les services de l’Etat n’ont pas forcément les compétences techniques, certaines entreprises le font bien mieux. En revanche, quand c’est de la stratégie pure, et que les cabinets donnent le la, ce n’est pas possible.


 


 

Les cabinets de conseil,
la drogue dure du gouvernement

Mathias Thépot sur www.mediapart.fr

Un rapport de la Cour des comptes montre, exemples édifiants à l’appui, que le recours aux cabinets de conseil est une addiction répandue dans la Macronie pour privatiser l’action publique. Prévisible, car c’est depuis le début l’ADN politique de ce mouvement.

Vous reprendrez bien une petite dose de cabinets de conseil ? Un dernier rapport de la Cour des comptes, publié ce lundi 10 juillet, critique un gouvernement adepte des conseils de McKinsey, Capgemini, Roland Berger, BCG, et autres Eurogroup Consulting pour élaborer et mettre en œuvre les politiques publiques.

Ce nouveau document vient compléter le rapport de la commission d’enquête sénatoriale publié en mars 2022 et déjà salé à l’endroit du gouvernement. Commission d’enquête qui s’était elle-même montée après la divulgation par la presse du rôle prépondérant et ambigu du cabinet McKinsey dans la stratégie vaccinale de l’État contre le Covid en 2020.

S’il est policé sur le ton, le rapport de la Cour des comptes, à force d’exemples, pose un nouveau constat édifiant sur la sollicitation à outrance des cabinets de conseil privés depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron. Les magistrats de la rue Cambon estimaient pourtant initialement qu’un recours mesuré à des prestations n’appellerait « pas d’objection sur le principe ».

Recours industrialisé

Mais en creusant, ils se sont rendu compte que les pratiques récentes ont « pu conduire à un usage inapproprié des missions de conseil ». Sont plus précisément ciblées par le rapport les « prestations intellectuelles » demandées à ces cabinets – hors domaine informatique.

Prestations qui ont crû dans des proportions folles depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir : elles ont plus que triplé entre 2017 et 2021, à 233,6 millions d’euros, avant de redescendre à 200 millions d’euros en 2022. Année au début de laquelle le gouvernement s’est fait taper sur les doigts après la publication du rapport sénatorial, ce qui l’a incité à calmer le jeu.

Pour industrialiser ce recours aux prestataires privés, la Macronie s’est en fait appuyée sur deux outils fondamentaux : d’une part la direction interministérielle de la transformation publique (DITP), façonnée par un décret du 20 novembre 2017, et chargée d’attribuer la plupart des marchés aux cabinets de conseil pour le compte des ministères.

Et d’autre part l’utilisation régulière de « bons de commande », qui trivialement sont des contrats renouvelables à l’œil entre la puissance publique et les cabinets de conseil, et pour lesquels les contrôles de qualité et les exigences de mises en concurrence sont minimes.  

Ceux-ci ont permis que, trop souvent, selon la Cour des comptes, « des prestataires extérieurs soient appelés à remplir des fonctions relevant du “cœur de métier” de l’administration, y compris des tâches d’exécution à caractère permanent, ou à intervenir dans le processus de décision ou au titre de missions régaliennes, ou encore quand leur association répétée induit des phénomènes d’abonnement, de dépendance, de perte de compétences, voire de démotivation des agents publics ».

Accompagner les réformes structurelles 

Les exemples sont multiples. Mais parlons d’abord du rôle joué par les cabinets de conseil dans la mise en œuvre des réformes structurelles du gouvernement. Le pilier de sa politique néolibérale. 

La Cour des comptes cite trois exemples notables : d’abord, Capgemini a été mandaté pour auditer le dispositif des aides exceptionnelles à l’apprentissage mis en place au moment de la crise sanitaire. En 2021 et 2022, ce cabinet s’est vu confier, à la suite de cela, une autre prestation spécifique de « transfert de l’animation de la gouvernance » de ce dispositif.

Or laisser le pilotage d’une telle mesure au secteur privé n’était pas sérieux. Cette aide exceptionnelle s’est en effet avérée être une « fuite en avant » inefficace et très coûteuse – l’État y perdrait 8 milliards d’euros par an – comme l’expliquait ici l’économiste spécialiste du sujet Bruno Coquet. Le pilotage du projet aurait donc dû demeurer de la responsabilité de l’administration, estime la Cour des comptes.  

Autre exemple concernant cette fois-ci l’assurance-chômage : plutôt que de solliciter l’administration, le gouvernement a demandé à la DITP pour le compte du ministère du travail de missionner McKinsey afin « d’analyser les modalités requises pour la mise en œuvre d’un processus en juillet 2019 de gestion d’un bonus-malus sur les cotisations patronales d’assurance-chômage ». Ce dispositif est censé sanctionner les employeurs qui abusent des contrats courts.  

Mais le travail a été bâclé : « le “livrable” relatif à l’étude confiée en 2019 à McKinsey pour la réalisation d’une étude sur le bonus/malus en matière de cotisations d’assurance-chômage a été remis dix jours seulement après l’émission du bon de commande », déplore la Cour des comptes.

Comment Mc Kinsey a-t-il pu travailler aussi rapidement ? « L’administration explique que le prestataire a pu s’appuyer sur les travaux réalisés par elle avant son intervention, ce qui lui a permis de rendre ses conclusions en quelques jours », précise la cour… On est ici loin d’une l’utilisation la plus efficiente des deniers publics ! Et le pire, c’est que le bonus-malus est la partie de la réforme de l’assurance-chômage qui a mis le plus de temps à être mise en œuvre, comme nous l’expliquions ici.

Dernier exemple sidérant en matière de réforme structurelle : celui du changement du mode de calcul des aides personnalisées au logement (APL). Afin de préparer cette réforme lancée en 2018, le ministère de l’écologie a fait appel à McKinsey pour sécuriser le déploiement d’un dispositif qui concernait initialement la Caisse nationale des allocations familiales (Cnaf).  En d’autres termes, il a été demandé à McKinsey d’expliquer à la Cnaf comment calculer les APL… qu’elle est habituellement chargée de calculer.  On est ici clairement dans un cas de « contournement de l’administration », déplore la Cour des comptes.

Pis, McKinsey n’avait visiblement pas si bien préparé que cela la réforme, puisque celle-ci a mis quatre ans à être mise en œuvre. Peu lui importait, du reste, car un droit de suite a été invoqué pour passer six nouvelles commandes à McKinsey, entre 2018 et 2020, pour le suivi de la mise en œuvre de la réforme des APL. Plus cela durait, plus cela lui rapportait ! 

Ainsi, résume la Cour des comptes, « dans plusieurs des situations examinées, la commande d’une prestation privée a eu pour objet d’obtenir la validation et la justification externe de mesures envisagées ou d’évolutions attendues par les décideurs politiques. Cela vaut aussi bien pour la conduite de politiques publiques que pour la mise en œuvre de projets de transformation des administrations ». 

Missions inutiles

Mais ce n’est pas fini. La Macronie a aussi donné aux cabinets de conseil des missions déjà remplies par l’administration… Premier cas : « Dans la perspective de la création de l’Office français de la biodiversité (OFB), le ministère chargé de l’écologie a par exemple confié en 2019 » à une filiale de McKinsey, une mission de conseil afin de « finaliser la synthèse des priorités de politiques publiques ».

Ce, alors même qu’il disposait d’un récent (2018) et très complet rapport de l’inspection générale des finances et du Conseil général de l’environnement et du développement durable sur « l’avenir des acteurs de l’eau et de la biodiversité » et qu’il s’agissait de délimiter le périmètre d’intervention des différents acteurs.

Plus drôle, le service d’information du gouvernement (SIG) – pas le dernier pour démarcher les cabinets de conseil privés – a commandé en 2020 une mission externe à Eurogroup Consulting pour auditer « la communication gouvernementale » ! Preuve, s’il en fallait une de plus, que le gouvernement ne peut vraiment pas se passer des cabinets de conseil pour se donner confiance.

Surtout qu’un rapport portant sur ce même thème avait déjà été remis au premier ministre en janvier 2018, par trois… inspections générales interministérielles. Sans surprise, le rapport remis par le consultant privé – pour un coût de 123 946 euros, tout de même – comportait des développements très proches de ceux de la mission d’inspection, et avait, de fait, « une très faible valeur ajoutée », cingle la Cour des comptes.

Toujours plus incroyable, les magistrats de la rue Cambon ont découvert que le Service d’information du gouvernement avait aussi fait appel à BCG en 2020 « pour l’accompagner dans la préparation de son dossier de demande de financement » auprès du Fonds de transformation de l’action publique (FTAP). On est ici dans une « externalisation quasi complète de la préparation » d’une demande de financement « interne à l’administration » ! Ce qui est « d’autant plus anormale que la DITP est en capacité d’apporter son soutien technique aux administrations requérantes ». De l’assistanat de l’État par le secteur privé, en somme. 

Enfin, dernier exemple qui montre que les cabinets de conseil remplissent des tâches qui pourraient ou devraient l’être par les agents publics une commande passée le ministère de l’éducation nationale à EY et BCG pour réfléchir à la réorganisation de la direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO). Or, ces réflexions, selon la Cour des comptes, « auraient plus naturellement vocation à être remplies au moyen de compétences internes, par exemple l’inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR) ».

En fait, résume le rapport, « dans un certain nombre de cas, le recours à un cabinet externe a été motivé par le fait que, à compétences techniques au moins égales, son expertise a été considérée comme ayant plus de poids ou comme étant plus légitime que celle de l’administration ou des établissements publics compétents ». En d’autres termes, on constate ici un incroyable manque de confiance de la Macronie envers la haute fonction publique et plus globalement envers l’administration.

Une loi ? Pas sûr que la Macronie accepte 

Heureux de voir la Cour des comptes leur emboîter le pas, les sénateurs et sénatrices qui ont élaboré le rapport de la Commission d’enquête ont appelé le gouvernement à prendre en considération leur proposition de loi régulant les recours aux cabinets de conseil : « Une loi est plus que jamais nécessaire pour mieux encadrer l’intervention des cabinets de conseil dans l’administration et renforcer les obligations déontologiques des consultants, au nom de l’intérêt général : le gouvernement doit passer des promesses aux actes », ont-ils lancé. 

Certes, dans une circulaire du 19 janvier 2022, le premier ministre de l’époque Jean Castex avait bien défini une « nouvelle politique de recours aux prestations intellectuelles », qui devait introduire un meilleur encadrement des pratiques. Mais celui-ci est minime selon les sénateurs et la Cour des comptes. Cette dernière estime que les modalités de mise en œuvre de la circulaire sont floues et « doivent encore être précisées et complétées et leur application vérifiée ».

Du reste, il y a peu de chance que l’exécutif retourne sa veste sur le sujet des cabinets de conseil. Cela ferait en tout cas figure de changement de logiciel intellectuel radical, car il faut rappeler qu’en Macronie, l’utilisation des cabinets de conseil pour la « modernisation » et la « transformation » de l’action publique est inscrite dans son ADN idéologique.

Dans un ouvrage quasi programmatique publié debut 2017 et titré « l’État en mode start-up » qu’il a préfacé, Emmanuel Macron ne disait pas autre chose : pour être « efficace », assurait-il « l’État doit sans cesse recourir aux outils dont il dispose : la consultation, l’expérimentation et l’évaluation. C’est cette méthode qui nous permettra de répondre à l’unique question qui vaille : chaque euro dépensé l’est-il de la manière la plus efficace et la plus juste qui soit ? »

Dans cet ouvrage, écrit sous la direction de Thomas Cazenave, qui prendra quelques mois plus tard, la tête de la DITP, de nombreux personnages clés du recours systématiques aux cabinets de conseil lors du premier quinquennat ont apposé leur signature.

Citons juste le responsable de chez McKinsey des missions pour le secteur public Karim Tadjeddine – qui avait fait campagne pour Emmanuel Macron en 2017. Un personnage central du scandale McKinsey qui avait vu l’État entrer dans une situation de dépendance vis-à-vis du cabinet américain pour l’élaboration et la mise en place de sa stratégie vaccinale en 2020.

Une situation de dépendance qui lui avait coûté énormément : le coût moyen journalier par consultant (près de 2 800 euros) dépassait très largement celui d’un agent du public. Un scandale qui n’a visiblement que très peu fait bouger les lignes jusqu’ici…

publié le 12 juillet 2023

Pour la reprise du
défilé populaire du 14 juillet

sur https://blogs.mediapart.fr/

Dans l'espace occidental, le défilé militaire marquant seul en France la fête nationale fait exception. Sous le Front populaire et après la Libération, des défilés populaires avaient lieu le 14 juillet. En 1953, une répression policière meurtrière y a mis fin, qui a fait sept morts par balles, six Algériens et un responsable des métallos CGT. Des associations souhaitent en reprendre la tradition.

Se réapproprier le 14 juillet

L'invitation au défilé des Champs-Elysées du président indien Narendra Modi, qui incarne dans son pays un intégrisme religieux et un racisme islamophobe opposé à la laïcité et facteur de guerre civile, suscite de l'indignation. Mais, au-delà de l'invitation paradoxale de ce type de personnages pour commémorer la Révolution française, le fait que le seul défilé pour le 14 juillet soit à Paris un défilé militaire, triste particularité française dans le monde à l'exception des régimes autoritaires, conduit les partisans d'une République sociale fidèle aux idéaux de 1789 à vouloir se réapproprier la fête nationale.

Ci-dessous, l'appel lancé lors d'une conférence de presse tenue dans un café de la Place de la Nation. Notamment à assister à la projection-débat organisée le 10 juillet dans l'auditorium de l'Hôtel-de-Ville de Paris autour du film « Les balles du 14 juillet 1953 », avec le président de la Ligue des droits de l'Homme, Patrick Baudouin, et le réalisateur de ce film, Daniel Kupferstein. C'est l'occasion de revenir sur une répression policière qui a mis aux défilés populaires portant les espoirs du Front populaire et de la Libération et aussi d'échanger sur l'interdiction le 8 juillet d'une Marche pacifique que la LDH a dénoncée comme une violation des libertés d’expression et de manifestation et sur les réponses citoyennes nécessaires face aux atteintes aux libertés publiques et pour en finir avec la colonialité des pratiques policières françaises.

Ces atteintes, dont les violences policières inadmissibles commises ces derniers jours contre les initiateurs de la Marche pacifique pour Adama Traoré, rendent urgente la convergence de toutes les initiatives – y compris celles de la Marche des Solidarités ou du Comité Vérité et Justice pour Adama –, qui partagent la défense des droits de l'Homme pour tous les êtres humains, ainsi que les valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité sur lesquelles la République française s'est fondée et que des forces fascisantes mettent en cause aujourd'hui.


 

Appel pour reprendre les défilés populaires tous les 14 juillet

Peu de gens le savent aujourd’hui mais, depuis 1935, les forces progressistes syndicales, associatives et politiques de notre pays défilaient dans les rues, tous les 14 juillet en l’honneur de la Révolution française et pour défendre ses idéaux qui étaient régulièrement attaqués notamment par les Ligues d’extrême droite. Ces défilés ont été très importants pendant le Front populaire et évidemment interrompus par le gouvernement de Vichy pendant l’occupation nazie. Ils ont repris après la guerre, jusqu’en 1953 ; ce jour-là, 7 manifestants (6 algériens et un français) ont été tués par la police parisienne, place de la Nation. Suite à ce massacre d’État, jamais reconnu, le
gouvernement français a interdit ces manifestations du 14 juillet.

Nous pensons qu’il est devenu urgent de reprendre ces défilés populaires pour défendre les valeurs républicaines, exprimées par cette devise Liberté-Egalité-Fraternité et qui sont aujourd’hui bafouées. La liberté est de plus en plus limitée par des interdictions de manifester, un contrôle accru des citoyens et citoyennes, des violences policières très souvent impunies ou encore par des agressions de locaux militants et la répression patronale.

L’égalité est de plus en plus mise à mal par l’augmentation des écarts entre riches et pauvres mais aussi par les discriminations envers les populations issues de l’immigration coloniale ou encore la poursuite des inégalités entre hommes et femmes.

La fraternité enfin, est violemment remise en cause par des débordements de haine raciale contre les personnes migrantes, en particulier les demandeurs d’asile qui fuient les guerres, la faim ou des régimes dictatoriaux au péril de leur vie mais aussi contre ceux et celles qui veulent les aider, pour citer quelques exemples.

C’est pour toutes ces raisons que nous appelons tous les citoyens et citoyennes, toutes les organisations démocratiques de notre pays à reprendre les défilés populaires du 14 juillet, afin de faire vivre la devise « Liberté-Egalité-Fraternité » non seulement sur les frontons des mairies ou des écoles mais surtout dans notre quotidien et dans nos actes.

Le 14 juillet n’appartient ni aux militaires ni aux nationalistes xénophobes, il est notre bien à toutes et tous.

Partout en France, réapproprions-nous le 14 juillet !

A Paris, rendez-vous pour le premier rassemblement le 14 juillet 2023 à 11h Place de la Bastille, où nos organisations annonceront leur volonté de travailler ensemble à un grand 14 juillet 2024, populaire, revendicatif, anticolonial, féministe et anti impérialiste, pour la paix et l’émancipation sociale.

Premières organisations signataires :

Algeria Democracy - Association pour le changement et la démocratie en Algérie (ACDA) - Agir contre le colonialisme aujourd’hui (ACCA) - Association culturelle Les Oranges - Association des Ami.e.s de Maurice Rasjsfus - Association Histoire coloniale et postcoloniale - Association Josette et Maurice Audin - Association de promotion des cultures et du voyage (APCV) - ATTAC-France - Collectif 17 Octobre 1961, Vérité et Justice - Confédération général du travail – Ensemble ! - Editions Syllepse - Fédération nationale de la Libre Pensée - Institut Tribune Socialiste (ITS) – L’Humanité - Les Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs Compagnons - Les Amis du Monde diplomatique - Ligue des Droits de l’Homme, fédération de Paris - Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié entre les Peuples (Mrap) - Mouvement de la Paix - Parti Communiste Français, fédération de Paris – QG décolonial - Réseau féministe « Ruptures » - Union syndicale Solidaires, Paris.

ublié le 8 juillet 2023

WaffenKraft :
les leçons de la première affaire de terrorisme d’extrême droite
jugée aux assises

Nadia Sweeny  sur www.politis.fr

Vendredi 30 juin, l’ancien gendarme adjoint, Alexandre G. a été condamné à 18 ans de prison avec une période de sûreté des deux tiers. La plus grosse peine prononcée pour une association de malfaiteurs terroriste en lien avec l’extrême droite. Son idéologie et sa haine, comme chez ses coaccusés, se nourrissent du pourrissement du débat actuel et l’éclairent d’une lumière crue.

« Vous êtes face à une sorte de jihad. Un jihad nouveau. Un white jihad » – jihad blanc, a clamé l’avocat général du parquet national antiterroriste lors de son réquisitoire jeudi 29 juin, après dix jours de débats devant la cour d’assises de Paris, lors du procès de l’affaire dite « WaffenKraft ». Une première pour une association de malfaiteurs terroriste en lien avec l’extrême droite. Quatre jeunes néonazis étaient ainsi jugés du 19 au 30 juin accusés d’avoir voulu commettre des attentats. Le principal accusé, Alexandre G. ancien gendarme adjoint a écopé de 18 ans de prison assortis d’une période de sûreté des deux tiers. Il a dix jours pour faire appel. La cour d’assises de Paris a cependant été plus clémente avec les coaccusés dont les peines les exemptent d’une incarcération. Mais au cours de ces dix jours de débats, a émergé la réalité d’une violence terroriste largement alimentée par le débat public et la banalisation des rhétoriques d’extrême droite.

À 22 ans au moment des faits (2017-2018), Alexandre G. dit s’être radicalisé sur internet après les attentats jihadistes de 2015 sur les forums « d’ultra-droite » où s’échangent sans modération propos racistes, haine anti-immigrés, antisémitisme décomplexé. À grands coups d’humour potache, de récupération de faits divers choisis – devenue la spécialité de l’extrême droite – et de culte viriliste, la haine se nourrie. « Je me suis enfermé dans ma bulle. J’ai fait un amalgame entre musulmans et terroristes. C’est la haine le moteur de tout ça. J’en voulais à l’État que je trouvais trop laxiste. Quand on est radicalisé c’est difficile d’en sortir », reconnaît-il aujourd’hui. Devant le magistrat instructeur, le gendarme admet qu’ainsi, les musulmans et les manifestants de gauche sont devenus ses « ennemis ». C’est notamment ceux-là, qu’il cible dans ses deux manifestes terroristes que Politis a pu consulter.

Dans ces documents retrouvés sur son ordinateur lors de la perquisition, il détaille les méthodes pour faire un « maximum de morts » et annonce les raisons de son passage à l’acte. Dans « tactiques et opérations de guérilla », Alexandre G. reconnaît avoir copié-collé les techniques d’attaques diffusées par la propagande jihadiste dont il est fasciné. Il y dévoile trois cibles : la gare de Sevran-Beaudottes (93) – quartier populaire de banlieue parisienne – qu’il imagine attaquer par « explosion », la mosquée Omar et le PCF par « fusillade ». Il évoque aussi une attaque « dans une cité sensible réputée pour faire régner la terreur et où la police s’y aventure que très rarement, de ce fait vous avez 90 % de chance de ne pas croiser la police ce qui en fera un avantage énorme. Allez de rue en rue et fusillez les cafards là où vous les trouverez. » Peut-on lire. La mention étant accompagnée d’une photo devant illustrer lesdits « cafards ».

Une rhétorique visant les habitants des quartiers populaires, qui n’est pas sans éclairer d’une lumière crue un communiqué officiel de deux syndicats de policiers majoritaires diffusé le 30 juin à l’occasion des violences urbaines déclenchées par la mort du jeune Nahel sous les balles d’un policier. Dans ce communiqué, les syndicats de police annoncent être « en guerre » et que l’heure est « au combat contre ces « nuisibles » », définis comme « des hordes sauvages ». En parallèle, des politiques définissent, sans ambages, un lien de cause à effet direct entre origines immigrées et violences urbaines. Le discours de l’« ultra-droite » se trouve ainsi largement validé par des organisations ou personnalités pourtant considérées comme « républicaines ». Si dans son réquisitoire définitif le parquet national antiterroriste s’alarme d’une « surreprésentation des membres ou anciens membres des forces armées et de sécurité intérieure au sein de l’ultra-droite », il note aussi que « la centralité des thèses soutenues par l’extrême droite au sein du débat public tend à légitimer celles promues par l’ultra-droite. » La mécanique qui aboutit à l’engagement de ces jeunes dans une spirale terroriste est ainsi indissociable de l’état du débat public en France.

Les fruits de haine

Ainsi la généralisation des discours contre les immigrés et la préservation d’une identité française fantasmée comme chrétienne, blanche et épurée d’éléments allogènes portent ses fruits de haine au cœur des groupuscules violents. « Je n’aime pas le concept de multiculturalisme. Comme beaucoup de gens j’estimais qu’il ne fallait pas se laisser submerger par des immigrations non européennes », explique Alexandre G. à la barre, abreuvé de la théorie dangereuse du grand remplacement reprise par des personnalités politiques comme Valérie Pécresse ou Eric Ciotti et qui sert de ferment aux discours néonazis. Pour Evandre A. l’intellectuel du groupe, « c’est Alain Soral qui a banalisé ces idées. Puis, l’alt-right américaine a présenté ça comme quelque chose de scientifique et plus seulement idéologique et c’est plus dur à remettre en question. Du coup, je me suis mis à lire de la littérature néonazie. J’étais favorable aux thèses eugénistes, opposé aux mariages mixtes pour la stérilisation des personnes handicapées et l’évaluation de ceux qui avaient le droit de se reproduire, liste-t-il. Cela dit, mes idées n’étaient pas si incompatibles avec la société française : en 2017, M. Fillon avait suggéré des quotas d’immigration en fonction de la nationalité d’origine et de mon point de vue, c’est satisfaisant »

Pour moi, il fallait séparer les races sinon, il y aurait des conflits. 

Condamné à cinq ans de prison dont trois avec sursis, il réfléchit avec son avocate, Me Olivia Ronen, à faire appel. Celle-ci avait en effet demandé une exemption de peine pour son client car Evandre A. avait prévenu les autorités avant l’ouverture de l’enquête judiciaire contre le gendarme. Le 10 août 2018, il a en effet appelé la gendarmerie pour faire part de son inquiétude face à l’éventualité d’une attaque terroriste d’Alexandre G. « Je voulais endoctriner les gens avec l’esthétique de la violence mais j’étais contre le terrorisme, c’est contreproductif et ça ferait reculer l’extrême droite en France », déclare à la barre celui pour qui « sans race, pas de société. Pour moi, il fallait séparer les races sinon, il y aurait des conflits. »

C’est aussi ce que pensait Julien, mineur au moment des faits. Devant le magistrat, il préfère se considérer comme « racialiste » – comme la plupart des personnes accusées de terrorisme en lien avec l’extrême droite qui réfute le terme raciste. « Je ne vais pas dire « nègre » ou dire que le jaune est plus intelligent que nous. Je vais plutôt dire que nous sommes différents. La race est une réalité génétique et culturelle », a-t-il déclaré. « Le nazisme permet, par la promotion d’une identité d’un peuple supérieur aux autres, de conforter son besoin de remettre en question le système démocratique français », pense l’éducatrice de la protection judiciaire de la jeunesse qui l’a suivi au début de son contrôle judiciaire. Pour le psychiatre, « sa crainte de ne pas exister en tant qu’ethnie est en réalité une crainte de ne pas exister en tant que personne. »

« Je ne souhaite la mort de personne mais après… »

Abreuvé de la théorie du grand remplacement, le petit groupe va naturellement diriger sa haine non plus seulement contre les immigrés, mais aussi contre les groupes vus comme responsables et « puissants » : les institutions, les journalistes et les Juifs. « Je suivais les instructions d’Anders Breivik qui dit qu’il faut s’en prendre aux puissants, a déclaré Alexandre G. à la barre. Quand on est nazi, on pense que ce sont les Juifs qui contrôlent. » Julien ne dit rien de moins devant la section de recherche de la gendarmerie qui l’interroge après son arrestation : « Il serait illogique de dire qu’il faut tuer Mamadou parce qu’il est là. Mamadou, il n’y est pour rien. C’est le système qui les a fait venir-là qui est en cause. » Puis, devant le magistrat : « je ne souhaite la mort de personne mais après… il y a comme un truc qui s’est fait au milieu du Moyen Âge avec les bons chrétiens qui ne devaient pas manier l’argent. Du coup ce sont les juifs qui se sont retrouvés, et encore aujourd’hui, à des postes importants. Pour moi, ces postes importants sont censés représenter notre pays et je trouve ça étrange que ce ne soit pas des Français de souche. » (sic)

Quoi de plus « naturel » alors que de cibler le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) ? Dans le second document terroriste de l’ancien gendarme, nommée « opération croisée – communiqué de guerre » celui-ci fait aussi une liste détaillée de cibles de puissant et de traîtres. Des députés européens, de gauche comme Yannick Jadot ou de droite, comme Brice Hortefeux, mais aussi une liste de journalistes qualifiés de « féminazies » – terme péjoratif pour désigner des féministes. Deux d’entre eux sont issus de notre rédaction. Ces noms semblent avoir été copiés de listes diffusées sur les réseaux sociaux. Un procédé que l’on retrouve dans l’affaire FRDeter, du nom de ce groupe Télégram sur lequel des militants d’ultra-droite faisaient part de leur volonté d’actions violentes.

Julien a été condamné à cinq ans de prison dont trois avec sursis. À l’annonce de sa peine, qui lui évite un passage par la case détention, le jeune homme s’est effondré en larmes dans les bras de son avocate, Me Modestie Corde. « Je suis contente que la Cour ait pu prendre la mesure de la gravité des faits reprochés, tout en tenant compte de la personnalité « cabossée » de Julien, a réagi son avocate auprès de Politis. La détention aurait été contre-productive car cela l’aurait replongé dans un milieu violent. Julien a pleinement pris conscience de la gravité des faits reprochés et de la « relative » clémence de la peine. » Après le verdict, le jeune homme est allé spontanément à la rencontre des parties civiles et notamment de Me Ilana Soskin, avocate de la Licra, association antiraciste que Julien avait visée dans un échange de SMS sur lequel il disait « go les incendier ». Auprès de Me Soskin, Julien s’est excusé. « Il m’a remercié d’avoir été là pendant les quinze jours de son procès. Il m’est apparu sincère et je dois avouer que ça m’a beaucoup touchée », raconte-t-elle. Une lueur d’espoir dans le sombre tunnel que nous traversons ?

publié le 6 juillet 2023

Milices d’extrême droite
« anti-casseurs » :
de quoi parle-t-on ?

sur https://rapportsdeforce.fr/

Depuis le début des révoltes causées par la mort de Nahel, des militants d’extrême droite se rêvent en milice « anti-casseurs ». Entre réelle force para-policière et simple coup de communication, décryptage d’une situation plus complexe qu’il n’y paraît.

 Ce dimanche 2 juillet à Lyon, aux alentours de 21h, entre 80 et 100 militants d’extrême droite se réunissent aux abords de La Traboule, locaux de feu Génération identitaire. Après une brève déambulation, ils atteignent les marches de l’Hôtel de ville, entonnent un « on est chez nous », et lancent le slogan favori des identitaires lyonnais : « avant, avant, Lyon le melhor ». La scène dure quelques minutes. Les jeunes hommes, cagoulés ou capuchés, reçoivent rapidement une pluie de palets lacrymogènes et se dispersent. « La police les a peut-être pris pour des jeunes des quartiers », sourit Raphaël Arnault, porte-parole du collectif antifasciste la Jeune Garde, peu habitué à voir les « fafs » (acronyme de « France au Français » utilisé pour désigner les militants d’extrême droite) visés par la police. Un comble, puisque cette milice autoproclamée se targue justement de mettre fin aux mouvements de révolte* menés par les habitants des quartiers populaires.

Retour à l’ordre par la force

Depuis le 27 juin et la mise à mort, à Nanterre, du jeune Nahel (17 ans) par un policier, plus de 1000 bâtiments publics ou commerciaux ont été dégradés ou incendiés ainsi que près de 6000 voitures. Au total, 3500 personnes ont été interpellées dont un tiers de mineurs, selon les chiffres du ministère de l’intérieur. De nombreuses confrontations avec les policiers ont éclaté dans les quartiers populaires mais aussi dans les centres-villes.

Malgré quelques (fines) nuances rhétoriques, l’extrême droite la plus médiatique (RN, Reconquête et ses compagnons de route éditorialistes) y voit la confirmation de ses thèses. Elle met directement en cause l’immigration, renouvelle son soutien à la police et appelle à rétablir l’ordre par la force.

De manière plus souterraine, sur des canaux Telegram, des groupuscules nationalistes appellent, eux, à se substituer aux forces de l’ordre et à monter des milices. « Insurrection dans les cités ? Laissez nous gérer ! Avec 10 000 hommes dans Paris, on assure la reconquête en une nuit », peut-on lire sur un visuel flanqué de croix celtiques qui circule sur des canaux Telegram d’extrême droite.

Milice d’extrême droite : de la com’ avant tout

Mais pour l’heure, ils sont loin d’être assez nombreux. Depuis le 27 juin, des tentatives de constitution de milice d’extrême droite n’ont pu être constaté que dans trois villes : Lyon, Angers et Chambéry. Le cas de Lorient est plus complexe et nous y reviendrons en fin d’article.

À noter : Lyon exceptée, ces militants ne sont sortis que dans des villes de taille modeste. Cent cinquante-cinq mille habitants pour Angers et 60 000 pour Chambéry, bien loin de l’ambition de « reconquérir Paris » affichée sur les réseaux sociaux. Enfin, toutes ces sorties sont loin d’avoir débouché sur des affrontements avec des jeunes des quartiers populaires. Encore moins sur des « victoires » physiques.

« À Lyon, c’était surtout un beau coup de com’. Les fafs sont venus le dimanche soir, quand le centre-ville était plutôt calme et il y avait 4 ou 5 personnes autour d’eux pour les filmer. Ils étaient là pour faire des images, pas pour prendre la rue. Le but, c’était de gagner des points auprès des personnes réactionnaires ou racistes en faisant de la propagande sur les réseaux sociaux, pas de faire une vraie action de rue. Ça ne m’étonnerait pas qu’ils publient rapidement une vidéo sur leurs réseaux sociaux », estime Raphaël Arnault.

Après avoir pris la pose et respiré un peu de lacrymo, les militants d’extrême droite rentrent rapidement dans leur fief du vieux Lyon en compagnie de leurs comparses de Clermont-Ferrand, Valence, ou encore Chambéry, venus pour l’occasion.

Chambéry : « une ligne d’extrême droiture »

C’est peut-être à Chambéry que le fantasme de la milice nationaliste « reconquérant » les rues a le plus été réalisé.

Luc**, un militant syndicaliste et antifasciste local raconte :

« Un communiqué non signé annonçait un rassemblement intitulé “pour les victimes françaises des émeutes” , ce samedi 1er juillet, aux alentours de 21h. Finalement une trentaine de fafs se sont réunis. Ce n’étaient pas ceux qu’on a l’habitude de croiser à Chambéry, à savoir les anciens du Bastion social et de l’Edelweiss. Eux, on les avait déjà vus toute la journée mettre la pression sur un local autogéré et menacer les personnes qui étaient à l’intérieur. Cette fois c’était plutôt des militants de Reconquête et de la Cocarde. Celui qui les dirigeait les a fait former une “ligne d’extrême droiture” – ce sont ses mots. Puis ils ont défilé dans le centre-ville et dans le quartier Covet. Mais ils ne sont pas allés jusque dans les Hauts-de-Chambéry (ndlr : le plus gros quartier populaire de la ville). »

Pendant une partie de la soirée, le groupe auto-proclamé « anti-casseurs » lance des slogans racistes : « Français réveille toi, tu es ici chez toi » et « on est chez nous ». Le défilé, solidement encadré par un service d’ordre d’une quinzaine de personnes et par des policiers, se reproduit les deux nuits suivantes. « Lundi soir, ils se sont à nouveau retrouvés en centre-ville, notamment pour chanter la Marseillaise. Ils étaient une cinquantaine, cette fois ils incitaient les passants à venir les rejoindre », continue Luc.

C’est cette nuit-là que des affrontements entre cette milice d’extrême droite et un groupe d’opposants ont finalement lieu. Selon Le Dauphiné Libéré, un militant d’extrême droite aurait alors reçu un « cocktail molotov à ses pieds » tandis qu’un autre aurait été « frappé à la tête à l’aide d’un marteau ». Cette seconde agression est par ailleurs revendiquée sur un canal Télégram antifasciste. Le préfet de Savoie a finalement interdit les manifestations dans le centre-ville de Chambéry pour la nuit suivante, du 4 au 5 juillet.

Angers : l’Alvarium assiégé

À Angers, les tensions se sont cristallisées autour du local l’Alvarium, tenu de longue date par un groupuscule nationaliste révolutionnaire du même nom. Ce dernier, dissout en 2021 par le ministère de l’intérieur, exploite cependant toujours ses locaux sous le nom de Rassemblement des étudiants de droite (RED).

Vendredi 28 juin, un rassemblement contre les violences policières rassemble environ 250 personnes dans le centre-ville d’Angers. Interdit, il est dispersé à grand renfort de gaz lacrymogène par la police. En quittant le cortège, certains manifestants passent à proximité de l’Alvarium, située à quelques pas de là, et se font attaquer par ses militants, équipés de bâtons et de battes de baseball.

La situation prend de l’ampleur le lendemain. Un faux communiqué attribué à l’Alvarium annonce une « opération nettoyage quartier ». Le groupe d’extrême droite a beau réactiver ses comptes sur les réseaux sociaux (alors qu’il n’en a pas le droit car il est dissout) pour démentir, un rassemblement à proximité de l’Alvarium s’organise dans la soirée du samedi soir, en représailles. « Des jeunes des quartiers ont commencé à arriver, ils avaient entendu des trucs racistes la veille et ça a mis le feu au poudre », relate Bernard, militant du réseau angevin antifasciste (RAAF). Cette fois, les militants d’extrême droite sont une soixantaine, se permettent un petite patrouille dans le centre-ville et « [poursuivent] en courant des individus, armés d’un couteau et de bâtons », signale un arrêté de la ville d’Angers qui interdira l’accès à la rue qui mène à l’Alvarium à l’issue de cette soirée. Enfin, dans la nuit de lundi à mardi, des affrontements ont encore eu lieu à proximité du local. Cette fois, les nationalistes sont aidés par leur alliés parisiens du GUD.

Milice d’extrême droite : l’avant garde du racisme

Pour l’heure, ces quelques tentatives de constitution de milice restent à mi-chemin entre l’agitation-propagande et la réelle volonté de s’opposer aux révoltés. Elles sont relativement isolées et il reste peu probable que les militants d’extrême droite, malgré leurs fantasmes, se substituent réellement à la police. Pour autant, s’ils sont les premiers à sortir dans la rue pour montrer les muscles, ces derniers ne sont pas les seuls à voir dans la révolte des habitants des quartiers populaires « une guerre ». Ils partagent cette idée avec un certain nombre de policiers et de militaires, particulièrement sensibles aux thèses de l’extrême droite.

« Aujourd’hui, les policiers sont au combat car nous sommes en guerre », assurent Alliance et UNSA-Police, dans un communiqué martial publié le 30 juin. Dans ce texte, qui n’a rien à envier à ceux de Reconquête, ces deux syndicats policiers, qui constituent un bloc de 49,5% des voix exprimés lors des élections professionnelles, appellent au « combat contre ces “nuisibles” » et à « mettre les interpellés hors d’état de nuire ». Leur déclaration joue avec l’idée d’une autonomisation de la « famille police » (selon leurs termes), que l’action d’un gouvernement trop laxiste aurait rendue nécessaire.

Certains militaires ne sont quant-à eux pas en reste. Ainsi à Lorient, dans la nuit du 30 juin au 1er juillet un mystérieux commando ici encore auto-proclamé « anti-casseurs », a procédé à l’arrestation de jeunes qui se livraient à des destructions de bien, en bonne intelligence avec la police. L’un de ses membres a reconnu auprès du journal Ouest-France être un militaire « ayant déjà à son actif plusieurs missions à l’étranger dans des zones de conflit ». Peu étonnant dans cette ville bretonne qui abrite 4000 militaires de la marine nationale. Selon les informations de Mediapart, le ministère des armées a ouvert une enquête administrative. Car, si l’article 73 du Code de procédure pénale prévoit les interpellations par de simples citoyens, plusieurs questions se posent. « D’abord le fait que les membres de ce groupe se soient dissimulés sous des cagoules et des cache-nez pour interpeller d’autres citoyens. Ensuite, le caractère musclé de leur intervention qu’a reconnu le milicien interviewé par Ouest-France », écrit Médiapart.

Enfin, dans la soirée du 4 juillet, pendant que des militaires, des policiers et des militants d’extrême droite rêvent de pouvoir laisser libre cours à leur violence, on apprend qu’un homme de 27 ans est décédé dans la nuit du 1 au 2 juillet en marge de scènes de casse à Marseille. « Les éléments de l’enquête permettent de retenir comme probable un décès causé par un choc violent au niveau du thorax causé par le tir d’un projectile de “type flash-ball” », indique le parquet au journal La Marseillaise.

Note

* La presse a pris l’habitude de qualifier « d’émeute »  les situations de confrontation avec la police, ou de casse, lorsqu’elle sont menées massivement par des personnes issues des quartiers populaires. Nous lui préférons celui de « révolte » , qui n’oublie pas que ces violences ont des causes politiques.

** Prénom modifié

   publié le 26 juin 2023

À Perpignan, l’extrême droite rayonnante

par Maël Gallison sur https://cqfd-journal.org/

Trois ans après la victoire du Rassemblement national aux élections municipales, la ville de Perpignan est‑elle en passe de devenir un avant-poste de l’extrême droite ? Rencontre avec Josie Boucher, figure de la gauche locale, attaquée en justice par la commune pour avoir qualifié la majorité municipale de… « fascistes ».

En 2020, la ville de Perpignan (120 000 habitants environ) est la première grande ville française à tomber dans les mains du Rassemblement national (RN) avec la victoire aux élections municipales de son vice-président, Louis Aliot. Un temps surnommé « Loulou la purge » pour son zèle à vouloir « dédiaboliser » le RN, ce membre de longue date du parti d’extrême droite s’applique dorénavant à mener une offensive sécuritaire contre les quartiers populaires et à glorifier le passé colonial français en Algérie. Et à museler les oppositions : la municipalité attaque ainsi en justice Josie Boucher, figure militante locale, présidente de l’ASTI1 Perpignan et membre du Nouveau parti anticapitaliste (NPA). On en parle avec elle, tout en tirant un premier bilan de la gestion RN à « Perpignan la rayonnante », nouvelle devise de la ville.

Pourquoi la municipalité de Perpignan a-t-elle décidé de déposer plainte contre vous ?

Josie Boucher : « Peu de temps après le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, Louis Aliot a décidé de mobiliser un bus pour aller “sauver” des Ukrainiens fuyant la guerre. Un vrai cirque de communication ! Quand on sait que, deux semaines plus tôt, le RN avait envoyé au pilon tous leurs tracts où l’on voyait Marine Le Pen serrer la main de Vladimir Poutine… Lors d’un rassemblement en soutien au peuple ukrainien, à l’appel d’organisations de gauche à Perpignan, j’ai pris la parole et, au cours de mon intervention, j’ai juste dit que les réfugiés ukrainiens n’avaient rien à attendre des fascistes du RN. Une journaliste de L’Indépendant, le quotidien local, était présente. Elle a rapporté mes propos dans un de ses articles2, ce qui n’a visiblement pas plu au maire. Il a fait voter, via le conseil municipal de Perpignan, une décision visant à porter plainte contre moi pour “injure à un corps constitué”. »

Comment a réagi l’opposition ?

Josie Boucher : « L’opposition Les Républicains (LR)3 a refusé de voter ce texte pour deux raisons. D’abord, Marine Le Pen avait déjà perdu devant les tribunaux quand Mélenchon l’avait taxée de fasciste4. Ensuite, ils ne voulaient pas que cette plainte se fasse au nom de la mairie de Perpignan : le terme “fasciste” visait Aliot et pas la mairie ; et ils refusaient que les moyens (financiers, juridiques, etc.) de la mairie pour cette action en justice permettent à Aliot de se payer une campagne d’affichage politique. Mais comme le conseil municipal est à majorité RN, la plainte a été actée et j’ai été mise en examen peu de temps après. Jusqu’à présent, je n’ai été ni auditionnée ni convoquée. »

Quelle a été votre réponse ?

Josie Boucher : « Face à cette attaque frontale contre la liberté d’expression, un comité de soutien unitaire a été créé, une pétition a été lancée et une tribune signée par de nombreuses personnalités et diffusée largement5. On a aussi organisé des rassemblements et un meeting en janvier dernier, dans lequel est notamment intervenu le sociologue spécialiste de l’extrême droite Ugo Palheta. »

À quoi ressemble la politique municipale de Perpignan trois ans après l’arrivée du RN ?

Josie Boucher : « Louis Alliot n’a qu’un mot à la bouche : “sécurité”. Dès son arrivée à la mairie, il a commencé à construire de nouveaux commissariats municipaux afin de couvrir toute la ville, et recruté de nombreux agents de police. Mais même si c’était une promesse phare de son mandat, il a tout simplement suivi la pente prise par le maire précédent, le LR Jean-Marc Pujol, en poste de 2009 à 2020. »

Comment cela se traduit-il sur le terrain ?

Josie Boucher : « Dans le viseur d’Aliot, on retrouve notamment le quartier populaire de Saint-Jacques, où résident d’importantes populations gitanes et maghrébines. Sous prétexte de lutte contre les logements insalubres, il met les gens dehors ou les reloge à des kilomètres de là. En parallèle, il mène une politique de harcèlement – via sa police municipale – contre ces populations, accusées de contribuer au trafic de drogue. Il y a une volonté claire de gentrifier cette partie centrale de la ville. »

Louis Aliot cherche aussi à célébrer le passé colonial de l’Algérie française…

Josie Boucher : « Mais là aussi il n’a fait que poursuivre la politique de propagande menée par Jean-Marc Pujol6. Le 19 mars 2021, il a inauguré une exposition sur les “crimes” du Front de libération nationale (FLN) pendant la guerre d’Algérie. En 2022, à l’occasion du 60e anniversaire de la fin de celle-ci, il a placardé sur tous les panneaux publics de la ville des affiches intitulées “Perpignan, capitale des Français d’Algérie”. Cette campagne annonçait une série de conférences censée rétablir la “vérité” sur l’histoire de la guerre d’Algérie. En réalité, il s’agissait de l’histoire écrite par les militaires français, principaux invités de l’évènement7. À la fin du week-end, il a fait citoyens d’honneur certains protagonistes du putsch d’Alger en 1961. »

Une manière de flatter son électorat ?

Josie Boucher : « Cette valorisation du passé colonial français n’est pas une démarche électoraliste vu qu’aujourd’hui, la plupart des pieds-noirs arrivés en 1962 sont décédés8. On a vraiment là une composante idéologique de la pensée politique du RN. Ces prises de position sont à la fois une insulte envers celles et ceux qui sont morts pendant la guerre d’Algérie et une menace pour les héritiers de l’immigration. Heureusement, il y a quand même des réactions. On a créé un “Collectif pour une histoire franco-algérienne non falsifiée”, dans lequel on retrouve la plupart des organisations de gauche – sauf le Parti socialiste. »

D’autres franges de l’extrême droite radicale profitent-elles que le RN soit aux affaires pour mieux s’implanter à Perpignan ?

Josie Boucher : « Louis Aliot est très malin, il joue à fond la carte de la “dédiabolisation” et fait tout pour contenir les groupuscules fascistes un peu excités qui voudraient s’implanter à Perpignan. Les zemmouristes ont par exemple tenté d’occuper le terrain au moment du meurtre de Lola9, mais il n’y a pas eu de démonstrations très voyantes, Louis Aliot garde le contrôle sur cette clique.
Ceci dit, il y a quelques mois, nous avons aussi appris qu’un bar identitaire allait s’ouvrir à Perpignan. Les fachos ont finalement réussi à trouver un lieu à Canohès, dans les environs de la ville. Le bar s’appelle Le 7.59, en référence à la victoire de Pépin le Bref, roi des Francs, contre les Omeyyades lors du siège de Narbonne en 759. C’est un bar privé, l’accès ne se fait que par cooptation, mais c’est clairement devenu un lieu où les identitaires s’organisent. On a appris que le groupuscule Unité sud qui avait attaqué un meeting de la Nupes à Perpignan en mars dernier était derrière ce lieu. Il n’y a eu aucune réaction du maire sans étiquette de Canohès, Jean-Louis Chambon. Par contre, il y a eu une petite action – anonyme, bien entendu – pendant laquelle ont été placardées des affiches antifascistes sur leur local. Histoire de leur faire comprendre qu’on savait où ils étaient. »


 

1 Association de solidarité avec tous les immigrés.

2 « Perpignan : plusieurs dizaines de militants politiques et des droits de l’homme réunis en soutien à l’Ukraine », L’Indépendant (05/03/2023).

3 Les Républicains représentent le seul groupe d’opposition au conseil municipal, puisqu’au second tour des municipales de 2020, les partis dits de gauche s’étaient désistés pour faire barrage au RN.

4 En 2017, la Cour de cassation rejetait définitivement la plainte de la leader du RN au motif que ces propos relèvent de la liberté d’expression.

5 « Perpignan : pour la liberté d’expression, contre l’extrême droite », Le Club de Mediapart (21/09/2022).

6 Mise en berne des drapeaux le 19 mars (jour anniversaire du cessez-le-feu en Algérie) ; tentative de rebaptiser des rues de la ville au nom de Pierre Sergent, un des chefs de l’Organisation Armée Secrète (OAS) et Hélie de Saint Marc, un des militaires putschistes instigateurs du coup d’État à Alger en 1961 ; facilitation de l’implantation des activités du Cercle algérianiste ; ou encore inauguration d’un « Centre de documentation des Français d’Algérie », véritable musée de l’Algérie française au contenu révisionniste… N’en jetez plus !

7 « À Perpignan, l’extrême droite s’offre trois jours de célébration de l’Algérie française », Mediapart (25/06/2022).

8 En 1962, Perpignan (80 000 habitants à l’époque) a accueilli 12 000 pieds-noirs et autant de harkis.

9 En octobre 2022, le corps sans vie de Lola Daviet, douze ans, est retrouvé dans une malle à Paris. La principale suspecte du meurtre est en situation irrégulière sur le territoire français, et l’affaire est instrumentalisée par la droite et l’extrême droite contre la volonté de la famille.


 


 

L’extrême droite contre l’école : « Grand Endoctrinement » et big data

sur https://rapportsdeforce.fr/

Harcèlement d’enseignements, paniques morales sur les réseaux sociaux et théories complotistes : l’extrême droite d’Éric Zemmour, via le collectif « Protégeons nos enfants », cible l’école. Une manière de propager une parole LGBTIphobe et raciste, mais aussi de collecter les données de potentiels électeurs, dans le but de préparer les échéances électorales à venir.

« En novembre dernier, à Valencienne, nous avons fait annuler une sortie scolaire. Il va falloir qu’ils s’y habituent ! » se vantait Éric Zemmour lors d’un long entretien au journal d’extrême droite Causeur, en mars 2023.

« Nous », ce sont les membres du collectif « Protégeons nos enfants », lancé par Éric Zemmour le 11 septembre 2022 et piloté par Agnès Marion, vice-présidente exécutive de Reconquête et proche de Marion Maréchal et de La Manif Pour Tous. Le politicien d’extrême droite sortait alors d’une défaite à l’élection présidentielle et, dans un discours de rentrée, expliquait à ses militants quelles allaient être les batailles à venir. En premier lieu desquelles : l’école. Grâce à un réseau de « parents vigilants », le collectif Protégeons nos enfants entend dénoncer les enseignements jugés trop en faveur de l’immigration ou des droits des LGBTI+.

Et ces dénonciations vont souvent de pair avec le harcèlement des enseignants qui les dispensent. Ainsi, à Valencienne, en novembre 2022, l’enseignante qui souhaitait emmener ses élèves visiter un camp de migrants a vu son nom relayé sur les sites de la fachosphère, avant de subir une campagne de harcèlement et de voir son adresse diffusée en ligne. Le rectorat de Lille a porté plainte après lui avoir accordé une protection juridique.

Raids numériques et guerre de civilisation

Depuis cet épisode, les affaires de ce genre n’ont cessé de se multiplier. « On constate globalement une attaque par semaine », assure Yannick Bilec, qui suit le dossier pour la CGT Educ’action. « Pour l’heure, il s’agit surtout de harcèlement numérique. Même si des cas de tractages aux abords des établissements scolaires ont également été relevés », précise Fatna Seghrouchni, co-secrétaire fédérale de Sud-Éducation.

Ces attaques suivent toujours un mode opératoire bien rôdé :

« Une personnalité d’extrême droite dénonce sur les réseaux sociaux tel cours ou telle activité, s’ensuit une campagne de harcèlement en ligne, allant parfois jusqu’à la publication du nom et de l’adresse d’enseignants visés, et parfois d’un rassemblement. Ce sont de vrais raids numériques, destinés à faire pression sur les enseignants. Avec des comptes de personnalités publiques, du RN ou de Reconquête, qui retweetent d’autres comptes, qui eux-mêmes redirigent vers des canaux Telegram, qui eux vont diffuser des coordonnées personnelles. Ils ciblent des établissements mais aussi des personnes », continue Yannick Bilec.

Cette stratégie repose donc sur une répartition des rôles entre des acteurs et des réseaux à différents degrés d’anonymat. Sur les réseaux grand public et dans la presse, les responsables politiques s’indignent publiquement, faisant simplement part de leur inquiétude et usage de leur liberté d’expression. Ils laissent aux anonymes le soin d’organiser le harcèlement sur des réseaux plus cryptés.

Pour l’extrême droite, la bataille culturelle passe par l’école

« Pour l’extrême droite, l’école a toujours été au centre d’une bataille idéologique, rappelle le syndicaliste, y compris de la part de l’extrême droite, on se souvient des mobilisations contre les ABCD de l’égalité, et la Journée du Retrait de l’École organisée par Alain Soral et Farida Belghoul ». Le fond idéologique était déjà le même. « Ce qui est nouveau c’est la forme, le système qui est mis en place. Il y a une stratégie frontale, on cible des personnes, avec un harcèlement numérique, des campagnes de presse, et des fois, ça se passe dans la rue », continue-t-il.

À noter : le contraste entre la banalité des actions pédagogiques dénoncées – l’étude d’une chanson, l’intervention d’une association agréée, l’énoncé d’un exercice de mathématique… – et leur dénonciation comme autant de témoignages d’une école « à la dérive » et livrée à « l’idéologie woke ». Ce phénomène, c’est celui d’une « panique morale » : une série d’anecdotes, plus ou moins réelles, toujours présentées de façon malhonnête et exagérée. Elle construit un sentiment de menace majeure, ici la menace « woke », ou, comme le formule Éric Zemmour, un « Grand Endoctrinement », miroir de la théorie complotiste du « Grand Remplacement ».

Pour les militants pro Zemmour, l’école serait aux mains de « nombreux militants d’extrême-gauche et wokes » qui auraient « pris l’habitude d’endoctriner sans la moindre opposition » les enfants, les « poussant à désirer changer de sexe » et les soumettant à une « propagande anti-colonialiste », peut-on lire dans une pétition de Protégeons nous enfants.
Yanick Bilec souligne la dimension complotiste inhérente à ces discours, et relève aussi une jonction qui commence à s’opérer avec les réseaux complotistes liés à la crise sanitaire, notamment à travers le site Réinfocovid. Il y voit «
une logique de PME, qui vise à prendre des parts de marché, ici à Philippot, qui avait été le premier à surfer sur ces mobilisations ».

Le grand recrutement

Au-delà du combat pour l’école, Éric Zemmour cherche à fédérer des militants et des électeurs. « L’école, c’est 12 millions d’élèves et le double de parents. La propagande de Zemmour, c’est un investissement sur le long terme. Il prépare déjà la présidentielle de 2027 », estime Fatna Seghrouchni de Sud-Éducation.

Pour cela, le chantre de l’exceptionnalisme français n’a pas hésité à recourir au savoir-faire américain. Sur le site dédié à la campagne, le visiteur est accueilli par les grands yeux bleus et tristes d’une fillette blonde, et des messages sobres, l’invitant à quatre actions simples : signer une pétition, témoigner, s’abonner à une newsletter ou encore télécharger un tract à diffuser autour de soi. Mise à part la dernière, chacune de ces actions conduit à communiquer son adresse mail à l’éditeur du site, le parti Reconquête. Ce dernier pourra alors leur envoyer une newsletter « susceptible d’inclure des éléments de prospection politique ». Le site signale aussi que les données personnelles des utilisateurs sont « susceptibles d’être transmises à la Nation Builder, situées (sic) aux États-Unis, qui assure notamment l’hébergement de nos sites internet et procède à des opérations de communications politiques ».

Nation Builder, c’est cette entreprise de communication politique qui promet d’offrir « tous les outils digitaux dont les leaders ont besoin pour bâtir et organiser leurs communautés […] pour gagner leurs élections, collecter des fonds et se battre pour leurs causes ». Et à laquelle ont eu recours aussi bien Reconquête LRM et LR que le PS, le PCF et EELV aux dernières élections.
Dans le cadre d’un site comme celui de Protégeons nos enfants, l’entreprise vend un site internet prêt en «
quelques minutes », formulaires, pétitions ou collecte de fonds inclus. Mais surtout, « une base de données intégrée » regroupant toutes les données personnelles collectées par chaque personne ayant « effectué une action d’engagement », telle que livrer leur témoignage ou signer la pétition.

Cela permet de personnaliser tout leur parcours sur le site, pour « maintenir leur engagement » et « s’assurer qu’aucun soutien ne passe à travers les mailles du filet ». Des options de filtrage et de traitement de données avancées doivent permettre de mobiliser ses soutiens pour des passages à l’action, de constituer des équipes et de tracer des zones de tractages optimisées. Une fois cette base de données constituée, le site offre tout un panel de solutions techniques, comme par exemple la solution « Network » déployée en 2017 par un Emmanuel Macron fraîchement élu pour construire de toute pièce son parti pour les législatives.

 Une collecte de données plutôt efficace pour l’instant, si on en croit les propos de Zemmour qui, toujours dans le même entretien, se vantait d’avoir réuni « plus de 40 000 “parents vigilants” et des milliers de témoignages » dont « plus de la moitié ne vient pas de Reconquête ». Et de vanter l’exemple du républicain De Santis en Floride, qui a réussi à rassembler « jusque dans l’électorat démocrate afro-américain » grâce à « son combat contre l’idéologie woke à l’école ».

Sursaut antifasciste unitaire contre l’extrême droite à l’école

 Face au poids grandissant de Protégeons nos enfants, cinq syndicats de l’éducation, la CGT Educ, la FSU, le SGEN-CFDT, Sud Educ et l’UNSA, ont envoyé un courrier commun à leur ministère de tutelle, le 12 mai dernier, pour demander une rencontre. Ils ont été reçus le 23 juin.

« Le ministère s’est engagé à rédiger une circulaire qui donnera un cadre, un protocole à suivre en cas d’attaque de l’extrême droite. Pour l’heure, les enseignants sont souvent démunis. Et les réponses apportées en cas de pression ou de harcèlement sont à géométrie variable. Il s’agit d’y remédier », explique Fatna Seghrouchni, co-secrétaire fédérale de Sud-Éducation, qui a participé à la réunion avec le ministère. Ce dernier s’est également engagé à produire un décompte précis du nombre d’attaques. Yannick Bilec explique ainsi que pour la CGT, le dépôt de plainte doit permettre « l’ouverture d’enquêtes, pour remonter aux responsables » de ces actions d’intimidations. Ne plus rester sur la défensive, mais contre-attaquer. Pour l’heure, la mise sous protection fonctionnelle des enseignants menacés peut être difficile d’accès, les hiérarchies peuvent hésiter à apporter leur soutien aux projets éducatifs, et des plaintes ne sont pas systématiquement déposées.

Mais les organisations syndicales n’entendent pas s’en remettre aux seuls services de l’État pour organiser cette riposte. Récemment, les rencontres syndicales antifascistes du réseau de Vigilances et Initiatives Syndicales Antifascistes (VISA) ont eu lieu à Paris témoignant d’une « dynamique unitaire plus forte » sur ce sujet, selon Yannick Bilec. Côté rue, l’intersyndicale de l’éducation appelle à participer en masse aux marches des fiertés à travers le pays, tout au long du mois de juin, dans un acte de résistance festive aux attaques de l’extrême droite.

  publié le 25 mai 2023

Renouveler le combat antifasciste

Par Clémentine Autain sur www.regards.fr

Projet d’attentat, incendie du domicile d’un élu, manifestation de néo-nazis... Pendant que l’extrême droite s’active librement, la Macronie préfère diaboliser la gauche. Ça commence à faire beaucoup. Ça finit par faire sens.

Le maire de Saint-Brévin-les-Pins est le symbole d’une démission. Je ne parle pas hélas de la sienne mais de celle de l’État. Je parle d’une démission politique. Sous la menace et l’intimidation, Yannick Morez vient de jeter l’éponge en fustigeant « le manque de soutien de l’État ». Après un incendie criminel qui a touché son domicile, la peur pour sa vie et celle de sa famille l’a emporté. Le déménagement d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile avait suscité la mobilisation de riverains chauffés à blanc par l’extrême droite. Et le gouvernement a laissé faire. Il regarde ailleurs, trop occupé à mettre en garde à vue les manifestants contre sa réforme des retraites.

Ce choix des priorités, nous l’avons aussi vu à l’œuvre le 29 avril dernier, lors de la finale de Coupe de France de football. La Macronie s’affairait à confisquer des cartons rouges à l’entrée du Stade de France pendant que des hooligans néonazis tabassaient l’assistant parlementaire de ma collègue Aurélie Trouvé. Théo avait tenté de filmer leurs agressions racistes à la sortie du métro. Sans doute trop concentré sur la condamnation des casserolades, le ministre de l’Intérieur n’a pas pris le temps de dénoncer ces faits gravissimes et d’interroger les priorités en matière de « maintien de l’ordre ». Un silence signifiant.

Le 6 mai, des néo-nazis cagoulés et arborant des drapeaux noirs ornés de croix celtiques manifestent en nombre dans Paris, en présence de deux proches de Marine Le Pen. Rien d’interdit, pas de dispositif policier inédit, contrairement par exemple à la mobilisation spontanée après l’annonce du 49.3 sur les retraites. La manifestation de cette jeunesse hitlérienne s’est prolongée par une soirée dans les Yvelines, à l’espace municipal – et donc public – de Saint-Cyr-l’École. Le flyer de l’événement était intitulé « Honneur et fidélité », reprenant la devise nationale-socialiste de la SS. Des chants néonazis ont été entonnés dans la salle portant le nom de Simone Veil. Et pourtant, le gouvernement, si prompt à réagir au sujet des manifestations contre sa politique, a une fois de plus brillé par son silence assourdissant.

Last but not least, Politis vient de médiatiser l’affaire « WaffenKraft », projet d’attentats impulsé par un gendarme néonazi. Je vous recommande la lecture glaçante du récit de cette opération, prise au départ bien à la légère par l’État avant qu’elle ne débouche sur un procès aux assises en juin prochain. Le petit groupe terroriste s’entraîne cagoulé avec des tirs de kalachnikovs entre deux saluts nazis. Le meneur, Alexandre G., se revendique d’un « nationalisme encore plus violent que celui de Hitler ». Dans leur viseur : les musulmans et les juifs, mais aussi « les traîtres marxistes communistes ». Les cibles se précisent : Jean-Luc Mélenchon et le rappeur Médine, le Crif et la Licra. Et pourtant, elles ne seront pas prévenues. Même le leader de l’opposition de gauche n’a pas été averti de ce projet d’attentat contre lui. Invraisemblable. Inhumain. Et depuis l’article de Politis, on attend toujours les réactions au sommet de l’État. Une nouvelle fois, silence radio.

Ça commence à faire beaucoup.

Ça finit par faire sens.

Ces faits d’une suprême gravité indiquent le « deux poids/deux mesures » dans le traitement policier et la communication du gouvernement vis-à-vis des manifestants, troubles à l’ordre public et violences. L’extrême droite n’est pas dans le viseur de la Macronie qui est mutique sur son activisme dangereux et attentatoire à nos principes républicains les plus élémentaires. Si elle laisse tranquille ses franges radicalisées qui se sentent pousser des ailes, les opposants progressistes à sa politique sont au cœur de son dispositif répressif et de ses éléments de langage qui visent à délégitimer. Ce n’est pas banal dans un État qui se prétend de droit. Ce n’est pas anodin de la part d’un camp politique qui a gagné la présidentielle d’abord par rejet de l’extrême droite au pouvoir.

La Macronie a gagné la présidentielle d’abord par un vote de rejet à l’égard de Le Pen. Et pourtant, elle porte une responsabilité hallucinante dans la percée de l’extrême droite. Par sa politique néolibérale qui crée le terreau du ressentiment, carburant du RN mais aussi des milices néo-nazis. Par sa pente autoritaire et sécuritaire qui remet en cause l’État de droit.

La mécanique à l’œuvre est plus profonde et mérite d’être bien comprise. Car voilà des années et des années que la garde a baissé vis-à-vis de l’extrême droite. Tout un univers de mots et de pratiques à son égard a évolué pour en arriver à la banalisation des idées du clan Le Pen et au détournement du regard quant à l’activisme terroriste d’extrême droite qui avance. Et, point d’orgue de ce glissement, pour accompagner la démission du combat antifasciste, nous assistons aujourd’hui à une tentative de diabolisation du camp progressiste. Un renversement historique de normes est à l’œuvre et nous ne devons pas nous-même regarder ailleurs.

L’une des marques de fabrique historique du fascisme, c’est qu’il avance masqué. De ce point de vue, Marine Le Pen est une excellente élève. Sur le fond, elle a gommé les outrances verbales, elle assume l’opportunisme programmatique le plus crasse, elle triangule en chassant sur les terres de gauche. Sur la forme, elle a su changer le profil de son mouvement devenu RN et non plus FN, se fondre dans le paysage médiatico-institutionnel, donner des gages de « respectabilité ». Là où son père multipliait les expressions de colère, la fille a développé une sorte de « positive attitude », elle qui confie à Paris Match que ses chats lui donnent « énormément de douceur dans ce monde de brutes ». Jean-Marie Le Pen aimait cliver, Marine Le Pen ne cesse de rechercher un profil d’union. Pour élargir son assiette électorale, la leader du RN préfère qu’on l’appelle « Marine » et vise une forme de neutralité [1]. Or, nombre de ceux qui prétendent combattre ses idées ont donné une onction à cette mutation. Ils ont abaissé la vigilance sur les agissements des courants radicalisés d’extrême droite et leurs liens avec le clan Le Pen. Et ils ont eux-mêmes dévalé la pente de conceptions si chères à la droite néo-fascisante. En renforçant les lois sécuritaires, l’autoritarisme de l’État et la chasse aux migrants, le gouvernement et ses alliés contribuent à banaliser l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite, et leur préparent même consciencieusement le terrain.

Jamais il ne faut s’habituer, jamais il ne faut minimiser l’idéologie néo-fascisante. Comprendre la violence intrinsèque de son projet est essentiel. Vouloir la régénération de la nation, sa purification, et donc chasser une partie de la population en raison de son origine, de sa culture, de sa couleur de peau, c’est assurément déboucher sur un régime de violences, un système de terreur, un appareil d’État toujours plus répressif. S’appuyer sur un ordre de nature, c’est forcément déboucher sur l’ordre des sexes et des sexualités. Chercher à mettre fin aux oppositions politiques au nom de l’unité d’une communauté imaginaire, c’est évidemment en finir avec la démocratie. C’est pourquoi l’extrême droite porte en germe le fascisme [2].

Les mots employés ont progressivement mis à distance la profondeur de la menace qui se joue à l’échelle internationale, du « déjà-là » néofasciste. Trump, Orban, Bolsonaro, Netanyahou, Meloni… cette vague anti-démocratique et extrêmement réactionnaire, pétrie de racisme, de sexisme et de climato-scepticisme, est un poison pour l’humanité. Le terme de « populisme » pour les qualifier a d’abord brouillé les pistes, en mettant dans le même sac les tenants d’idéologies radicalement opposées, en donnant une forme d’onction populaire. « L’illibéralisme » a lui aussi été détourné de sa conception première pour définir ces régimes qui fleurissent à travers le monde. Quand tout est fait pour flouter le réel, il faut ajuster les lunettes de la lucidité : la barbarie est à nos portes.

En France, la Macronie a gagné la présidentielle d’abord par un vote de rejet à l’égard de Le Pen. Et pourtant, elle porte une responsabilité hallucinante dans la percée de l’extrême droite. Par sa politique néolibérale qui crée le terreau du ressentiment, carburant du RN mais aussi des milices néo-nazis. Par sa pente autoritaire et sécuritaire qui remet en cause l’État de droit. Par son calcul électoral dangereux et malsain, visant à se retrouver au second tour contre le RN pour espérer l’emporter – ce qui donne concrètement une offensive contre la Nupes, devenue ennemie numéro 1 du pouvoir en place. Par sa faiblesse coupable dans les discours et dans les actes à l’égard des agissements les plus anti-démocratiques de l’extrême droite.

Nous ne gagnerons pas en constituant un front avec ceux qui marchent dans leur pas en sapant la promesse républicaine et l’État de droit, en bafouant la démocratie, en imposant des politiques nourrissant les inégalités. L’antidote est ailleurs. Il est dans le renouveau du combat antifasciste et la bataille acharnée pour unir les forces sociales et écologistes qui tracent le chemin de la liberté véritable.

Notes

[1] Voir Raphaël Llorca, Les nouveaux masques de l’extrême droite, Fondation Jean Jaurès, Éditions de l’Aube, 2022

[2] Voir Ugo Palheta, La possibilité du fascisme. France, la trajectoire du désastre, La Découverte, 2018.

  publié le 20 avril 2023

Contre l’école
au garde-à-vous

Par Laurence De Cock sur www.regards.fr

POST-MACRON. Laurence De Cock dénonce le SNU et l’univers viriliste, policier et brutal qui se diffuse de plus en plus dans les écoles.

L’école de la République a toujours entretenu un lien ambigu avec la guerre. Les lois Ferry de 1881-1882 avaient, entre autres finalités, celle de former des petits Français, soudés par un sentiment national, patriotique et revanchard, dans la foulée de la perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine cédées à la Prusse victorieuse de la guerre de 1870. Pendant dix ans, dans le cadre de « bataillons scolaires », les enfants furent initiés au maniement des armes et aux stratégies militaires. Puis tout cela est rapidement tombé à l’eau. La boucherie de la Première Guerre mondiale a plutôt comme conséquence de desserrer le lien entre l’école et la guerre : ne valait-il pas mieux sensibiliser les enfants à la paix ? Dès lors s’instaure un tiraillement à l’intérieur de l’institution : si les valeurs guerrières et militaristes ne disparaissent pas totalement (discipline sévère, hommages aux morts, commémorations des guerres et valorisation du virilisme guerrier), elles sont fortement concurrencées par l’invitation à éduquer à la paix, portée notamment par la Société des Nations et le mouvement de l’Éducation nouvelle (Montessori, Freinet, Ferrières, Decroly…).

Après la Seconde Guerre Mondiale et la prise de conscience du sommet de la barbarie, le « vivre ensemble » devient le paradigme dominant de l’école. Les compétences sociales y sont travaillées au même titre que les connaissances : la solidarité et la fraternité doivent s’éprouver concrètement, d’où l’énorme travail fait sur l’éducation civique et l’enseignement des valeurs de la République. L’école est perçue comme un petit laboratoire social, l’antichambre de la société de demain, une société pacifiée. On n’y critique toujours pas la guerre mais on la tient éloignée, à l’extérieur des murs. Même les chantiers de jeunesse du régime de Vichy ne sont pas une expérience scolaire. Le modèle est celui de l’externalisation de la formation militaire de la jeunesse par le truchement, notamment, du service militaire.

Le SNU ou la militarisation de l’école

Les récents débats autour de l’obligation du Service national universel (SNU) nous amènent à réinterroger cette division du travail, et particulièrement la possibilité qu’il ait lieu sur le temps scolaire comme semble le souhaiter Sarah El Haïry, ministre chargée de sa mise en place sous la double tutelle du ministère de l’Éducation nationale et de celui des Armées. Tout cela ne tombe pas du ciel : en 1997, suite à la suppression du service national, l’« éducation à la défense » entre officiellement dans les programmes scolaires en plus de la journée « défense et citoyenneté » obligatoire pour passer son baccalauréat et son permis de conduire. Progressivement, l’armée s’invite dans des journées de formation d’enseignants ou dans des rencontres scolaires. Sans s’en cacher, elle cherche à recruter et vante régulièrement auprès des collégiens et lycéens les mérites d’une carrière militaire. Au côté de l’Enseignement moral et civique (nouveau nom donné à l’éducation civique en 2015), l’éducation à la défense participe au « parcours citoyen » dans l’école, un projet quelque peu fumeux et très peu appliqué comme l’école a l’habitude d’en voir se multiplier.

Le SNU s’intègre dans le projet plus large d’une école au garde-à-vous qui assume de préparer les enfants à la guerre et qui instrumentalise les valeurs de la République au service d’une vision autoritaire où la seule liberté est celle de l’obéissance.

Mais, depuis 2015 et les attentats terroristes islamistes en France, la focale a à nouveau été mise sur cet enseignement civique et cette éducation à la défense que le gouvernement charge de régler tous les problèmes d’une supposée non-adhésion aux valeurs de la République. Dès lors, le paradigme du « vivre ensemble » prend une autre tournure. Les exercices dits « attentats-intrusions » se transforment dans certaines écoles en moments très anxiogènes pour les enfants parfois très jeunes. La guerre contre le terrorisme s’invite dans les écoles. La stigmatisation des enfants musulmans et de leur famille participe à la construction d’un ennemi intérieur jusque dans les écoles, comme en témoignent les quelques enfants envoyés directement dans les commissariats pour des propos malheureux. Les partenariats avec la police se multiplient et des ateliers s’organisent, surtout dans les quartiers populaires, officiellement pour « réconcilier la jeunesse et la police », en les sensibilisant à des gestes tels le menottage, la manipulation des lanceurs de balles de défense (LBD) ou l’interpellation musclée. Plus que la guerre, c’est donc l’univers viriliste, policier et brutal qui se diffuse de plus en plus dans les écoles.

C’est pourquoi il faut prendre très au sérieux cette histoire de SNU. Il ne s’agit pas de quinze jours hors-sol d’une colonie un peu musclée offerte aux jeunes. Le SNU s’intègre dans le projet plus large d’une école au garde-à-vous qui assume de préparer les enfants à la guerre et qui instrumentalise les valeurs de la République au service d’une vision autoritaire où la seule liberté est celle de l’obéissance. On se souvient par exemple qu’à l’issue d’une réunion avec des jeunes en 2020, Sarah El Haïry, trouvant douteux leur rapport aux valeurs républicaines parce que ces jeunes avaient eu l’outrecuidance de poser des questions qui fâchent, avait diligenté fissa une enquête.

Et maintenant ?

Il faut non seulement refuser le SNU en bloc, qu’il soit obligatoire ou non, mais surtout redéfinir les contours d’une école mise au service de l’esprit critique, seule condition de l’ émancipation. Pour cela, l’armée et la police doivent cesser toute entrisme dans l’institution scolaire et retrouver leur pré-carré qui n’est pas celui des enfants. Tout partenariat de ce type doit cesser.

Plus encore, les contours d’une éducation à la citoyenneté doivent être redéfinis à l’aune d’un projet de société contraire au maintien de l’ordre social dominant. La gauche doit prendre à bras le corps la réflexion conjointe sur la société qu’elle entend bâtir et les valeurs à transmettre que ce projet sous-tend. Dès lors, il ne peut plus être question de former des petits soldats, mais des êtres à même de douter, de questionner et de débattre. Toute forme de dépassement de soi et d’affirmation de sa supériorité doit être remplacé par un apprentissage de la coopération et de l’égalité. Cela suppose une refonte totale des programmes scolaires en fonction de ces nouvelles exigences.

Transversale, l’éducation à la citoyenneté doit mobiliser l’ensemble des disciplines scolaires pour mettre à l’épreuve les vertus émancipatrices des connaissances. Ainsi, l’école deviendra cet espace d’expérimentation sociale dépouillé du fantasme sécuritaire de la Macronie.


 


 

SNU : à Nantes, la caravane de promo pliée en deux deux

Nicolas De La Casinière sur https://rapportsdeforce.fr/

Il y a des jours, comme ça, où les luttes donnent la pêche. Ce mercredi 19 avril, la neuvième étape à Nantes de la tournée de propagande du Service national universel (SNU), ce projet très macronien d’embrigadement de la jeunesse, a tourné court.

Mouvement social aidant, quelques 200 opposants se retrouvent à cerner le faux village. En fait une enceinte de ganivelles. Au milieu, quelques vagues comptoirs ça et là, tenus par de jeunes « ambassadeurs » désœuvrés faute de public. Le décor décline un panneau de basket en plastique, une cible de tir à l’arc pour flèches à ventouses, deux camions-podium vides. L’attroupement a rendu difficile, dissuasif selon le préfet, l’accès à l’enceinte de ce genre de fan zone de propagande. « Bourrage de crâne », a rectifié un passant en recevant un trac. En une heure et demie, une seule famille, mère et ado, est venue s’informer sur ce séjour de discipline sous tutelle militaire.

La CGT (éducation et éducation populaire) est venue avec son camion et pas mal de militant·es. Ajoutée aux drapeaux CGT, Solidaires, CNT, FSU, Mouvement pour la Paix, Libre Pensée, Jeunesses communistes, la présence de flics antiémeute au centre du « village », a largement décrédibilisé l’entreprise de séduction. Il a suffi de décrocher une ganivelle et de débrancher le câble d’alimentation électrique de l’installation foraine pour décourager les responsables de la célébration de l’ordre et de la soumission. Ils ont préféré jeter l’éponge et plier leur matériel.

Le SNU remballé en moins d’une heure

Selon le communiqué du préfet, « les manifestants ont pris à partie verbalement les organisateurs du village et les jeunes présents. Ils ont tenté de forcer les barrières de sécurité protégées par les forces de l’ordre, à deux reprises. Le Préfet de la Loire-Atlantique condamne de tels agissements, qui ont amené les organisateurs à mettre fin prématurément à l’événement pour garantir la sécurité des personnes présentes. » Prévue de 11 h à 17 h sur cette place centrale de la ville, l’installation a été pliée à midi. Tout a été piteusement remballé, ganivelles, stands, bannières, et camions-podiums. La poignée de prétendu·es « ambassadeur·ices », ados en uniforme siglé et casquettes SNU, a été sommée d’aider à ranger le matos avant d’être renvoyé·es à leurs familles. Corvéables jusqu’au bout.

La 9e étape de la tournée de 25 dates n’a donc pas eu lieu. Le reste va-t-il être simplement annulé ? Cela dépendra sans doute aussi des mobilisations annoncées dans ces villes étapes. L’annonce récente, fin mars, en plein mouvement social commençant à gagner la jeunesse, d’une reculade sur le caractère obligatoire du SNU ne trompe pas son monde. Cette annonce purement conjoncturelle a peu de chance d’être respectée, car sans obligation, impossible de rameuter toute une tranche d’âge. Le projet de Macron, promesse de campagne depuis 2017, perdrait alors tout son sens, son caractère « universel », qui est juste un mot pour singer la Déclaration universelle des droits de l’homme, alors que c’est une entreprise purement nationaliste.

Les prochaines escales prévues : en avril, Caen le 22, Versailles le 26 et Paris le 30. Puis en mai, Valenciennes le 3, Saint-Quentin le 6, Châlons-en-Champagne le 10, Strasbourg le 13, Épinal le 17, Vesoul le 20, Dijon le 24, Lyon le 26, Grenoble le 27 et Gap le 31. Enfin en juin, Toulon le 3 et Carcassonne le 7.

   publié le 18 avril 2023

Le vrai discours d’Emmanuel Macron

Pascal Maillard sur https://blogs.mediapart.fr

« Depuis plusieurs mois maintenant, je me contrefous de vous, comme je l'ai toujours fait. Ma détermination est intacte à servir mes amis, les grands capitalistes, et ce n'est pas une bande de gueux qui y changera quelque chose. »

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ce 17 avril à 20h près d’un millier de personnes s’étaient réunies place Broglie à Strasbourg, en face de la Mairie, pour une immense et joyeuse casserolade. Beaucoup de jeunes et des moins jeunes, des étudiant·es qui ont animé une farandole, des syndicalistes, quelques irréductibles Gilets jaunes, des gens très divers et plusieurs élu·es de la NUPES, dont Sandra Regol et Emmanuel Fernandes. Au milieu de la foule une effigie de Macron est apparue. C’est-à-dire Macron lui-même, plus vrai qu’à la télévision. Je reproduis son discours ci-dessous et j’en publie la vidéo. Très applaudi, le président a été fêté comme il se doit, par des chants de louange et une belle farandole qui s’est évaporée dans toute la ville. La foule a été convaincue que la fête méritait de continuer.

DISCOURS PARODIQUE DE MACRON

Factieuses, factieux, mes chers com.....patriotes, d'hexagone, d'outre-mer et de l'étranger,

Depuis plusieurs mois maintenant, je me contrefous de vous, comme je l'ai toujours fait. Ma détermination est intacte à servir mes amis, les grands capitalistes, et ce n'est pas une bande de gueux qui y changera quelque chose.

Cette réforme des retraites, comprenez-le bien, j'ai eu un plaisir immense à l'élaborer, un plaisir immense à la faire passer en procédures accélérées, un plaisir immense à utiliser le 49.3 pour éviter qu'elle ne soit rejetée par l'Assemblée nationale, un plaisir immense à tenter de vous donner des illusions dans une possible censure du Conseil Constitutionnel, un plaisir immense à la promulguer directement dans la nuit de vendredi à samedi !

Croyez-le, je sais très bien que notre régime de retraite n'est aucunement en danger, mais il y a urgence. Urgence à donner des gages à mes amis financiers, donner des gages que vous allez continuer de payer toujours plus, et qu'eux pourront continuer à faire toujours plus de profits sur votre dos. Je me fiche de l'intérêt général comme de l'an 40, et j'engage ma responsabilité toute entière au service du maintien de l'exploitation capitaliste.

C'est pour toutes ces raisons, que je donne toute légitimité aux forces de l'ordre pour vous matraquer, vous nasser, vous gazer, vous éborgner, vous interpeller, vous condamner. Syndiqués ou non, la bande de factieux et de fainéants que vous êtes, doit maintenant fermer sa grande gueule, rentrer dans le rang et aller bosser. Je resterai ferme sur le fait que la République d'aujourd'hui doit utiliser tous les moyens en sa possession pour maintenir les inégalités, quoi qu'il en coûte : précarité, pauvreté, décès prématurés, destruction de la planète, militarisation de la société, guerres, etc. Nous devons, nous les riches, les exploiteurs, pouvoir jouir de nos richesses en toute tranquillité; vous devez, vous les gueux, mes chers com....patriotes, obéir. 

Je vous le dis solennellement aujourd'hui : ce n'est qu'un début, et nous continuerons à vous en foutre plein à la gueule. Croyez-le, la loi Darmanin, les nouvelles lois travail, c'est pour bientôt.

Nous avons tous les droits !

Vive la République des bourgeois, Vive la France des riches.

  publié le 17 avril 2023

Derrière
le mouvement social,
le retour
des briseurs de grève

sur https://www.blast-info.fr

Passées inaperçues, de nombreuses agressions ou intimidations de militants contre la réforme des retraites sont survenues un peu partout en France. Elles sont souvent le fait de groupes d'extrême droite. L'incident le plus grave a eu lieu à Lorient, où des syndicalistes ont été menacés d'une arme à feu.

Jamais Bertrand, 52 ans, enseignant et syndicaliste tout à fait pacifique à Sud Éducation depuis 20 ans , n'aurait imaginé se retrouver confronté à une telle situation. « Depuis, quand je sors dans la rue, je ne suis pas tranquille. J'ai consulté un psy, j'avais vraiment besoin d'en parler ». Cet événement traumatisant, c'est cette arme à feu brandie dans sa direction et celle de quatre de ses camarades à la nuit tombée, le 28 mars, après la dixième mobilisation contre la réforme des retraites, à Lorient, dans le Morbihan.

Au point d'arrivée de la manif, Bertrand va boire un verre avec d'autres syndicalistes. L'heure avance. Un peu avant 22h, ne reste plus que Bertrand et quatre de ses camarades. Ils s'attardent, devisent tranquillement à l'extérieur du bar, portant toujours leurs chasubles qui les identifient clairement comme des militants syndicaux.

« Soudainement, trois types cagoulés arrivent foncent sur nous et nous gazent direct en plein visage. Une copine s'interpose et prend un coup de poing dans la figure. On a tout juste eu le temps de dire : « mais qu'est-ce que vous faites ? », ils ne nous ont pas adressé la parole. On n'a rien compris ». Pris de malaise, deux syndicalistes tombent au sol, Bertrand crache ses poumons. Les agresseurs prennent la fuite, mais la jeune femme frappée tente de les poursuivre, accompagnée de Bertrand. « Ils nous ont semés, nous sommes revenus nous occuper de nos camarades à terre. Et là, un des mecs revient vers nous, et toujours sans un mot, nous menace d'un flingue. Je lui ai dit calmement : c'est bon, on s'en va, puis il est reparti ». Lorient, une ville marquée à gauche, n'est guère habituée à ce genre de violences. « 10 ans que j'y habite et je n'ai jamais vu ça, s'étonne encore Bertrand, mes camarades et moi sommes restés hébétés, traumatisés. Le lendemain, l'une d'elles avait carrément tout oublié de ce qu'il s'est passé, avant que la mémoire ne lui revienne. On a mis 48 heures à porter plainte, aucune nouvelle pour l'instant ».

Mais cet événement n'est que le plus sérieux d'une longue série d'agressions ou d'intimidations contre des militants engagés dans le mouvement social, un peu partout en France. 

A Perpignan, une vingtaine d'agresseurs dans 5 voitures différentes

A peu près au même moment, ce même 28 mars, à 150 km au nord, à Lannion, 20 000 habitants, au cœur du Trégor, dans la Bretagne rouge, de mystérieux hommes aux visages dissimulés s'en prennent à l'IUT de la ville. Le matin, des étudiants ont entamé un blocage de l'établissement, entassant des palettes devant l'entrée. « C'était un peu compliqué de rester toute la nuit, explique l'un d'entre eux, donc nous avons décidé de faire des tours de garde toutes les heures. Vers 21h30, un étudiant qui loge sur place entend du bruit. Il descend et aperçoit 2 voitures, dont l'une avait le moteur allumée, prête à partir, avec côté conducteur un homme au crâne rasé, pianotant sur son téléphone. Plus loin, un homme masqué vêtu d'un treillis, était en train de démonter les barricades. Après une altercation verbale, l'homme finit par partir. Par la suite, nous sommes restés toute la nuit au minimum à deux personnes pour surveiller ».

Le lendemain à Perpignan, un commando anti-grévistes va attaquer le piquet de grève d'un centre de tri postal. « Vers 1 heure du matin, se souvient un syndicaliste de SUD PTT, des voitures passent près de nous à toute allure, en mode rodéo urbain. Ils crient quelque chose du genre « ah les gauchos ». On n'y prête pas trop attention, mais d'autres voitures, cinq en tout, passent près de nous, avec à chaque fois 3 ou 4 personnes dedans. L'une d'elle s'arrête environ à 5 mètres de nous et nous asperge de lacrymo, avec une grosse gazeuse comme celle utilisée par les CRS. Puis ils nous ont caillassés. On a appelé les flics, mais le temps qu'ils arrivent les gars étaient déjà partis. Nous n'avons pas eu de blessés mais c'est une grosse intimidation. On n'était pas trop tranquilles les nuits suivantes ».

Si dans ces trois actions clairement anti-grévistes, il est impossible de connaître les appartenances politiques éventuelles des auteurs, d'autres attaques ont été clairement menées par l'extrême droite. Ainsi, à Besançon, le 17 mars, la fac est bloquée. C'est jour de manifestation, personne devant l'établissement hormis Denis Braye, un pompier de 55 ans connu dans la ville pour son engagement dans les luttes sociales. « J'étais un peu fatigué, alors je suis resté devant ma banderole « tu nous mets 64, on te mai 68 ». Tout d'un coup, je vois débouler six mecs cagoulés et gantés. J'ai le réflexe de filmer. Ils me poussent violemment à terre et me piquent ma banderole ». 

Au même moment, la manif passe quelques rues plus loin. Denis Braye court et prévient des manifestants. Ces derniers coursent les inconnus qui finissent par abandonner la banderole. Le journaliste Toufik de Planoise qui était sur place affirme reconnaître clairement, à son allure et à ses vêtements, une figure de l'extrême droite locale, un homme qui l'a déjà agressé le 21 août dernier, un certain Théo Giacone, ex RN, ex Reconquête, aujourd'hui électron libre. Un homme condamné à plusieurs reprises pour des violences et, le 17 février dernier, pour la dégradation d'une statue de Victor Hugo.

Un homme qui s'est notamment illustré par le passé en diffusant sur son facebook une photo de lui, cagoulé façon Ku Klux Klan,et faisant un salut nazi. La veille, des militants d'extrême droite s'étaient déjà illustrés en dérobant des banderoles d'étudiants bloqueurs de Besançon, action revendiquée par le groupe d'extrême droite « Français déter ». Denis Braye n'est que très légèrement blessé (deux jours d'ITT), mais psychologiquement marqué : « je ne suis pas serein, dit-il. J'ai un peu peur d'aller en manif maintenant, et Besançon c'est un village, je peux tomber sur ces types à tout moment ».

A Paris, le retour du GUD ?

Paris aussi, l'extrême droite a mené deux actions anti-blocage. Dans les milieux étudiants parisiens, l'événement est à marquer d'une pierre blanche : la fac de droit d'Assas, fief historique de l'extrême et des nervis du GUD (Groupe Union Défense), est bloquée par des militants de gauche, hostiles à la réforme des retraites. De quoi rendre fous les néo-fascistes. Le 23 mars, sur leurs gardes, les bloqueurs d'Assas organisent un départ groupé avec les étudiants de Normale Sup pour se rendre à la manifestation contre la réforme des retraites. Mais au niveau du Panthéon, ils sont agressés par une quinzaine de gros bras. « Un étudiant a eu le nez cassé. Les agresseurs étaient casqués, masqués, et avec des gants coqués, raconte un militant ». Certains disent même avoir vu un couteau. Sur les réseaux sociaux, l'action est revendiquée par l'extrême droite, sous un sigle nauséabond, « Waffen Assas ». Une probable émanation du GUD, groupe de cogneurs mythique des années 70, mis en sommeil depuis quelques années et récemment réactivé. Rebelote deux jours plus tard, les mêmes « Waffen Assas », deux fois plus nombreux cette fois, tentent de débloquer de force les sites universitaires de Cassin et Lourcine, des annexes de la Sorbonne. Bilan : une mâchoire et un nez cassés.

D'autres incidents du même type avec l'extrême droite ont eu lieu dans des universités à Rennes, Montpellier et Lyon et à Sciences Po Reims. Des murs de la fac de Chambéry ont également été recouverts de tags d'extrême droite ou carrément nazis le 5 avril.

publié le 10 avril 2023

La Ligue des Droits de l’Homme appelle au combat pour les libertés et la démocratie

Communiqué LDH sur https://www.ldh-france.org

Lors de son audition au Sénat sur la question de la manifestation contre la « mégabassine » de Sainte-Soline, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a remis en cause les subventions publiques attribuées à la LDH (Ligue des droits de l’Homme). Cette menace est d’une particulière gravité. La LDH a été créée par des esprits résistants mus par l’impérieuse nécessité de combattre l’injustice antisémite faite au capitaine Dreyfus, au nom de la raison d’Etat.

Elle a depuis lors été de tous les combats historiques de la République : la loi de 1905 sur la laïcité, les projets d’émancipation, la lutte contre le fascisme et l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’Homme (DUDH). Elle a toujours travaillé dans un souci de dialogue franc et constant avec les institutions. Sous le régime de Vichy, elle fut dissoute et grand nombre de membres de la LDH résistants furent arrêtés, assassinés et/ou déportés. Elle s’est reconstituée pour participer à la reconstruction d’une France meurtrie par les atrocités de la guerre et de l’occupation. Elle n’a eu de cesse de se mobiliser pour soutenir les projets de liberté, d’égalité et de fraternité en défense permanente de l’Etat de droit.

Les attaques dont elle fait aujourd’hui l’objet sont notamment la conséquence de son travail sur cette défense de l’Etat de droit basé sur l’observation des pratiques policières et l’exigence d’une désescalade, indispensable au maintien de l’ordre républicain pour protéger le droit de manifester inscrit au cœur de notre contrat social.

Les subventions accordées aux associations constituent une pierre fondamentale de l’édifice démocratique promu par les organisations internationales et européennes. Elles sont indispensables en démocratie pour permettre la contestation des excès de pouvoir et de l’arbitraire. Supprimer ou diminuer ces subventions est l’un des moyens traditionnels utilisés par les régimes autoritaires pour affaiblir l’équilibre entre pouvoir et contrepouvoirs, sans lequel une démocratie est anéantie.

Ces menaces ne visent pas la seule LDH. Elles sont le symptôme du projet historique de la réaction contre « Les Lumières », de l’autoritarisme contre les libertés. Il y a urgence à lui opposer un refus ferme et large. La LDH sonne l’alarme et appelle celles et ceux qui ont à cœur de défendre notre modèle démocratique, celles et ceux qui, au sein des institutions de la République, disposent des moyens de s’opposer à ce projet délétère, à s’engager à ses côtés avec détermination.

Paris, le 6 avril 2023


 


 

Henri Leclerc : “Tout le monde est un peu en insécurité après une telle déclaration de Darmanin”

Elisabeth Fleury sur www.humanite.fr

Pour le président d’honneur de la Ligue des Droits de l’homme, remettre en cause les subventions de l’association constitue clairement une menace pour les libertés. Il salue le rôle de contre-pouvoir des associations et s’inquiète de l’entêtement d’un gouvernement qui méprise l’opinion publique.


 

"Que pensez-vous de la déclaration de Gérald Darmanin, qui suggère de réexaminer la subvention de l’État à la Ligue des droits de l’homme ?

Henri Leclerc  : Darmanin vient dire “attention, si vous continuez à défendre les droits de l’homme, vous n’aurez plus de subvention”. C’est une menace. Un chantage. Une sorte de déclaration de guerre. À Sainte-Soline, les observateurs de la Ligue des droits de l’homme n’ont été que des lecteurs de la réalité. Je ne sais pas s’il s’agit d’une déclaration improvisée par un homme ou de quelque chose qui a été réfléchi par le gouvernement. Mais ce qu’il dit est grave.

La Ligue des droits de l’homme est-elle menacée ?

Henri Leclerc  : Même sans ces subventions, qui sont une petite partie de son budget, la Ligue ne mourra pas. Elle continuera, peut-être plus difficilement, mais elle continuera. Elle a reçu énormément de soutien, en 24 heures. De l’argent. Des adhésions. Les gens ne sont pas dupes. Un immense mouvement de solidarité s’est manifesté autour d’elle et la déclaration de Darmanin, d’une certaine manière, a renforcé l’autorité de la Ligue. Mais attention. Si la défense des droits de l’homme devient un danger pour l’État, alors tout est possible. La loi Séparatisme pourrait même servir de prétexte à une dissolution.

 Est-ce que, derrière la Ligue des droits de l’homme, d’autres associations peuvent se sentir visées ?

Henri Leclerc  : Darmanin a ouvert une porte. Tout le monde est un peu en insécurité, après une telle déclaration. D’autant que le silence du gouvernement est assez impressionnant. J’imagine que les ministres, s’ils exprimaient un désaccord, n’auraient pas d’autre solution que de démissionner et qu’ils n’osent pas le faire. La discipline gouvernementale joue, sur ce sujet.

 Doit-on y voir un soutien à Darmanin ?

Henri Leclerc  : Je ne peux pas le dire. En tout cas, c’est un silence de trop.

 En France, pays des droits de l’homme, le respect des droits ferait-il peur ?

Henri Leclerc  : La question se pose. Quand Emmanuel Macron critique personnellement le dirigeant d’un syndicat parce qu’il ne s’est pas rallié à ses positions, cela ne dérange personne. Quand la Ligue des droits de l’homme documente les violences policières, rappelle les principes fondamentaux et lutte pour qu’ils soient respectés, on menace de lui couper les vivres. “La France n’est pas le pays des droits de l’Homme, c’est le pays de la déclaration des droits de l’homme”, dit Robert Badinter. Il a raison. Cela fait 120 ans que la Ligue des droits de l’homme dénonce les abus de pouvoir, cela fait 120 ans qu’elle est critiquée. Ce qui est nouveau, cette fois, c’est que cela se passe à l’Assemblée nationale.

 La Ligue des droits de l’Homme a toujours été dans le viseur du pouvoir ?

Henri Leclerc  : Toujours. Quand elle naît, en 1898, c’est au moment où l’affaire Dreyfus semble perdue, au moment où le “J’accuse” de Zola est condamné par la justice française sur la base de mensonges. La Ligue s’est constituée dans cette bataille et, par la suite, s’est toujours opposée au pouvoir. Quand elle se bat pour réhabiliter les “fusillés pour l’exemple” de la guerre de 14, on la traite d’association épouvantable qui crache sur les soldats et qui défend les traîtres. En 1945, alors qu’elle se remet d’une dissolution et que son président a été exécuté par la milice, elle proteste contre la politique d’épuration immédiate et sauvage. Ça a toujours été comme ça.

 Les associations sont-elles importantes dans une démocratie ?

Henri Leclerc  : Elles sont un fondement de la démocratie. Ce qui est important, c’est qu’elles ne traduisent pas seulement l’opposition d’une personne, mais qu’elles sont l’expression d’un collectif. Une association, ce sont des gens qui luttent, ensemble, pour des choses qui leur paraissent essentielles : la lutte pour la laïcité, la défense de la Loi de 1905, la dénonciation des excès de la police et de la justice, les problèmes sociaux, le sort des étrangers en France, la menace de l’extrême droite, etc. Ces combats-là sont ceux de la Ligue des droits de l’homme. Ces luttes engagent chacun en des lieux divers. Elles sont complètement publiques et soumises à la critique. D’ailleurs, la Cour des comptes examine chaque année les subventions que reçoit la Ligue.

 Ces combats s’accompagnent de la présence d’observateurs, sur le terrain…

Henri Leclerc  : Leur rôle est de compléter les témoignages ou vidéos recueillies sur place. Certains d’entre eux ont fait l’objet de poursuites, comme à Montpellier en 2019, où une observatrice a été considérée comme une manifestante et interpellée. On nous dit que les violences policières n’existent pas, qu’elles sont le fait de quelques individus qui dérapent. C’est faux. Les observateurs peuvent en témoigner : il y a une stratégie du maintien de l’ordre qui provoque cette violence.

 Gérald Darmanin a également fustigé “le terrorisme intellectuel de l’extrême gauche”. Qu’en pensez-vous ?

Henri Leclerc  : Il y a quelque chose de terrible à toujours opposer “les intellectuels”, ceux qui réfléchissent, au bon sens populaire qui voudrait condamner. C’est du grand classique, mais c’est n’importe quoi. Et ce n’est pas si simple. Regardez : le bon sens populaire, en ce moment, dit clairement qu’il est contre la réforme des retraites. Et pourtant, on ne l’écoute pas davantage.

 Finalement, est-ce qu’il ne faut pas voir, dans les propos de Gérald Darmanin, une tentative de politiser la Ligue des droits de l’homme pour essayer de la discréditer ?

Henri Leclerc  : Là encore, ce n’est pas nouveau. Ceux qui protestaient contre la torture en Algérie étaient désignés comme des traîtres à la Nation. Quand nous prenions position contre les lois Pasqua, nous étions traités d’ennemis. Quand nous nous sommes indignés de l’évacuation des sans-papiers de l’église Saint-Bernard, on nous a accusés d’œuvrer contre la paix publique. Quand nous demandions le droit de vote des étrangers aux élections locales, nous étions les fossoyeurs de la démocratie. La Ligue a été créée contre la raison d’État. Cela provoque des réactions, c’est normal. Au mieux, on nous accuse d’être naïfs ou angéliques. Au pire, nous sommes complices des menaces qui pèsent sur nos concitoyens.

 Menacer de vous couper les vivres, c’est une première ?

Henri Leclerc  : Nous avons eu quelques fois des difficultés à obtenir des subventions. Il est arrivé que des préfets protestent contre des subventions locales. Sur l’antenne d’une radio, un responsable politique m’a, un jour, accusé d’être “payé par l’État”. Mais une prise de position publique, à l’Assemblée, estimant que ces subventions supposent un alignement de nos positions sur celles du gouvernement : ça, vraiment, c’est une première.

 Ce gouvernement semble avoir du mal à supporter la critique.

Henri Leclerc  : Notre démocratie a instauré, en son sein, des lieux de contre-pouvoirs. C’est le cas de la contrôleuse générale des lieux privatifs de liberté. De la commission nationale consultative des droits de l’homme. De la défenseure des droits. C’est aussi le cas des tribunaux, qu’ils soient judiciaires ou administratifs. Quand leurs décisions ou leurs avis sont critiques à l’égard de l’État, doit-on les considérer comme des ennemis ? Est-ce qu’on va reprocher aux tribunaux administratifs, que nous saisissons régulièrement, d’être au service du désordre ? La contradiction que porte la Ligue des droits de l’homme est une contradiction associative. Ce sont des citoyens qui s’engagent. Pas des ennemis de l’État.

 Ces dernières années, plusieurs lois sont venues réduire le champ des libertés individuelles et étendre le contrôle de l’État. A-t-on manqué de vigilance ?

Henri Leclerc  : Vous avez raison. Au nom de la lutte contre le terrorisme, on a laissé se développer des moyens de contrôle de plus en plus fort qui s’appliquent, finalement, à tout le monde. La loi Renseignement, de Bernard Cazeneuve, est un chef-d’œuvre en la matière. Il est très difficile, ensuite, de revenir sur ces lois.

 Vous êtes très critique à l’encontre de la vidéosurveillance. Elle apparaît pourtant souvent comme un outil de protection, à l’encontre des violences policières.

Henri Leclerc  : C’est vrai. La vidéosurveillance a permis de constater des exactions commises par l’État. L’écoute téléphonique, elle aussi, peut aboutir à de bonnes choses. Ce sont des bénéfices d’aubaine et c’est tant mieux. Mais je continue de penser que cette surveillance généralisée est une restriction des libertés.

 Êtes-vous inquiet ?

Henri Leclerc  : Oui. Ce qui m’inquiète, c’est cette obstination têtue du pouvoir à ne pas entendre les corps intermédiaires et à mépriser l’opinion publique. C’est cette espèce de scission entre la volonté populaire et les décisions politiques, ce mépris de la volonté collective où seul est utile ce que dit le pouvoir. Je ne vois pas comment on va sortir de cette situation. Elle exacerbe des sentiments de révoltes.


 


 

Sur la LDH, Gérald Darmanin
dans l’extrême droite ligne du Rassemblement national

Christophe Gueugneau sur www.mediapart.fr

En fustigeant mercredi la Ligue des droits de l’homme, le ministre de l’intérieur n’en était pas à son coup d’essai. En 2015, alors maire de Tourcoing, il avait déjà voulu annuler la subvention de la ville versée à la LDH. S'inscrivant ainsi dans une tradition d’extrême droite : s’en prendre aux défenseurs des libertés fondamentales.

On a les soutiens qu’on mérite. L’anathème jeté par le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, contre la Ligue des droits de l’homme (LDH), mercredi lors d’une audition devant les parlementaires, a fait bondir les défenseurs des droits humains – et permis à la LDH de recevoir 30 000 euros de dons en 24 heures. Mais il a surtout fait plaisir à ses ennemis, à l’exemple de l’essayiste obsédée par l’islam Céline Pina.

« Je ne connais pas la subvention donnée par l’État, mais ça mérite d’être regardé dans le cadre des actions qui ont pu être menées », avait déclaré Gérald Darmanin à propos de la LDH. « Il faudrait arrêter de subventionner la LDH, mais aussi le Planning familial, s’interroger sur ce qui se passe à la Ligue de l’enseignement… Il y a du ménage à faire dans les grandes associations subventionnées par l’État », renchérit Céline Pina dans Le Figaro. La vénérable institution, qui a plus de 100 ans de combats pour la démocratie derrière elle, est accusée de « dérive » tant elle serait « noyautée par les islamo-gauchistes »

Un condensé des paniques morales de l’époque pour une droite qui flirte toujours plus avec l’extrême droite. Car Gérald Darmanin n’en est pas à son coup d’essai. Alors maire de Tourcoing (Nord) (et encore à l’UMP), en 2015, celui-ci avait voulu annuler la subvention de la ville versée à la LDH, au motif que cette dernière envisageait de subventionner à son tour un collectif de soutien aux Roms. La subvention – 250 euros pour l’année ! – avait fini par être concédée, « malgré le contexte budgétaire particulièrement difficile de la ville », selon le courrier de l’édile.

Un an auparavant, et à 40 kilomètres à peine, c’est un maire Front national (FN, devenu Rassemblement national, RN, en 2018) cette fois qui s’en était pris à la LDH. Fraîchement élu à la mairie d’Hénin-Beaumont, Steeve Briois avait annoncé la fin de la subvention et de l’usage gratuit d’un local municipal dont bénéficiait la Ligue. « Non seulement, aucun bail n’a été signé entre l’association d’extrême gauche et la mairie, faisant de la LDH un occupant sans titre, mais plus grave, ces subventions sont totalement illégales », se justifiait le maire et très proche de Marine Le Pen. 

À Mantes-la-Ville, dans les Yvelines, c’est un autre maire FN, Cyril Nauth, qui a commencé par priver la LDH de son local avant de faire voter par son conseil municipal la suppression des aides à l’association. « C’est un choix politique et symbolique : nous ne souhaitons plus subventionner cette association très politisée », avait justifié le maire en 2015. À Fréjus, dans le Var, la LDH s’est également vue privée de local par la mairie FN.

Une LDH visiblement détestée par le parti lepéniste. En 2016, dans un communiqué, Steeve Briois récidive et porte contre la LDH des accusations qui fleurent bon les années 1930. « Le militantisme de la Ligue des droits de l’homme est-il financé par des fonds étrangers ? », s’interroge le maire d’Hénin-Beaumont. En cause : la publication des SorosLeaks, des documents censés montrer que l’Open Society, la fondation du milliardaire, a financé des « associations d’extrême gauche », dont la LDH, « en vue de peser sur les élections municipales et européennes de 2014 ». Un texte de Steeve Briois dans lequel il égrène les pires clichés, la LDH étant accusée d’accepter « de l’argent d’une fondation étrangère dirigée par un homme dont la haine du patriotisme et des identités nationales est bien connue et dont la philanthropie a toujours, et de manière unanime, été motivée par le profit ».

Même quand ils ne dirigent pas les villes, les membres du FN/RN font preuve d’un activisme redoutable contre la LDH. En 2016, toujours, Antoine Chudzik, conseiller régional de Bourgogne-Franche-Comté et représentant FN de la 2e circonscription de Saône-et-Loire, a ainsi appelé publiquement à « arrêter le subventionnement de la Ligue des droits de l’homme » à Paray-le-Monial. Le motif ? La Ligue entendait organiser un « cercle de silence » en soutien aux personnes punies par la loi pour avoir aidé des migrant·es.

La LDH n’est pas la seule victime des maires d’extrême droite. Maire de Hayange en Moselle, Fabien Engelmann s’en est lui pris au Secours populaire, au motif que la présidente de l’association avait dénoncé les conditions d’organisation par la mairie d’un goûter de Noël pour les enfants pauvres. Fabien Engelmann avait d’abord dénoncé dans un communiqué un Secours populaire devenu « succursale du Parti communiste », mettant en œuvre une « propagande promigrants ». La ville avait ensuite tenté d’expulser l’association du local qu’elle occupait, avant de tout simplement la priver de gaz et d’électricité. Une décision de justice avait donné raison au Secours populaire mais l’association reste privée de local.

Quand la justice s’en mêle

Dans le Var, le maire de Fréjus, David Rachline, ne s’en prend pas non plus qu’à la LDH. En septembre 2015, l’Asti (Association de solidarité avec les travailleurs immigrés) et le centre social Les Tournesols ont été empêchés de participer au forum des associations de la ville, les subventions des centres sociaux de Villeneuve, de l’Agachon et de La Gabelle ont été rabotées, et le centre de Villeneuve a carrément été fermé quand sa directrice s’est émue de la baisse de sa subvention. 

Plus récemment (en 2022), c’est le maire RN de Perpignan, Louis Aliot, qui a montré le peu de cas du parti pour le débat démocratique. La mairie a décidé de déposer une plainte pour « injure envers un corps constitué » à l’encontre de Josie Boucher, militante syndicale et associative, engagée notamment dans l’antiracisme et l’anticolonialisme. Il est reproché à la militante d’avoir déclaré que « les réfugiés ukrainiens n’ont pas grand-chose à attendre des fascistes »

Ces derniers mois, l’extrême droite a un nouveau cheval de bataille : les subventions accordées par les mairies à l’association de secours aux migrant·es en mer SOS Méditerranée. À Marseille, le 30 septembre, le conseil municipal s’est écharpé sur un projet de subvention de 30 000 euros pour l’ONG. Conseiller municipal d’opposition, le sénateur des Bouches-du-Rhône Stéphane Ravier (Reconquête) dénonce ces « 30 000 euros de plus pour subventionner une immigration qui nous coûte déjà un pognon de dingue ». Tandis que le RN Arezki Selloum dénonce le fait que « la mer Méditerranée est la voie principale des migrants pour venir en Europe »

Plus grave peut-être, la justice, à présent, s’en mêle. Le 7 février, la cour administrative d’appel de Bordeaux a rejeté la demande d’annulation par deux conseillers régionaux d’une subvention de la ville. D’autres recours, à Saint-Nazaire ou encore à Toulouse, ont connu le même débouché. Ils étaient chaque fois soutenus par l’extrême droite. 

À Paris, en revanche, le recours contre la subvention accordée par la ville à SOS Méditerranée, introduit par un militant d’extrême droite, a donné lieu à une décision inverse. La cour d’administrative d’appel a estimé que « les responsables de l’association ont, aussi, publiquement critiqué, et déclaré vouloir contrecarrer par leur action, les politiques définies et mises en œuvre par l’Union européenne et les États membres en matière d’immigration et d’asile, de franchissement des frontières extérieures de l’Union et de maîtrise des flux migratoires ». Le juge ajoute que « cette action a, en outre, eu pour effet d’engendrer de manière régulière des tensions et des différends diplomatiques entre États membres de l’Union, notamment entre la France et l’Italie ».

Cet alignement des planètes entre la justice et le politique confine au fascisme d’atmosphère. Et explique peut-être pourquoi, deux jours avant sa sortie contre la LDH, le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin avait préféré se faire remplacer par son ministre délégué chargé des outre-mer, Jean-François Carenco, pour répondre aux député·es lors d’un débat sur la lutte contre le terrorisme d’extrême droite. 

Quant à Emmanuel Macron, depuis la Chine, il a sans le vouloir souligné ce qui le séparait du Rassemblement national en déclarant : « Si les gens voulaient la retraite à 60 ans, ce n’était pas moi qu’il fallait élire comme président de la République. » Comme s’il n’y avait plus que l’âge de départ à la retraite qui opposait la droite et l’extrême droite.


 


 

Politis soutient la Ligue des droits de l’homme

Politis  sur www.politis.fr

Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin s’en est pris directement à la Ligue des droits de l’homme, évoquant ses financements publics. La pente extrémiste du protégé de Nicolas Sarkozy est de plus en plus glissante.

Auditionné hier au Sénat suite aux violences policières de Sainte-Soline, Gérald Darmanin – après un week-end passé à attaquer ses opposants de gauche dans le JDD – s’en est cette fois pris à un autre adversaire, un peu trop regardant sur sa féroce répression de la contestation actuelle.

S’exprimant sur la Ligue des droits de l’homme, le ministre de l’Intérieur a expliqué qu’il s’en prendrait possiblement au financement public de l’organisme. « Je ne connais pas la subvention donnée par l’État, mais ça mérite d’être regardé dans le cadre des actions qui ont pu être menées. »

De tels propos ne peuvent que susciter craintes et indignations. Sur France Info, le président de la LDH, Patrick Baudouin, a répliqué que « jamais la Ligue des droits de l’homme n’a été remise en cause de cette manière ». Et d’ajouter : « C’est inédit et consternant de la part du ministre d’un pays qui est encore qualifié de démocratie ».

Politis, journal humaniste, apporte donc son soutien clair et net à la Ligue des droits de l’homme, rouage essentiel de la démocratie. La LDH fut fondée, pour rappel, en 1898 par Ludovic Trarieux, en défense du capitaine Dreyfus et n’a cessé depuis de défendre les droits humains les plus fondamentaux.

Fin 2021, Politis publiait, en collaboration avec la Ligue, un hors-série sur les libertés fondamentales, avec les plumes de François Héran, Henri Leclerc, Étienne Balibar, Alain Damasio… Ce numéro peut toujours être commandé, en version numérique ou physique, sur notre boutique.

publié le 5 avril 2023

Mouvement social et violences policières : des journalistes s’indignent des consignes de leur direction

Sarah Brethes et Marine Turchi sur www.mediapart.fr

Des violences policières lors des manifestations contre la réforme des retraites ? Chez BFMTV, le terme est officiellement proscrit par la direction car « politiquement connoté », selon les informations de Mediapart. Au « Parisien » et à France 3, les sociétés des journalistes dénoncent un traitement biaisé et partisan de la réforme et de la mobilisation massive qu’elle suscite.

Les millions de téléspectateurs et de téléspectatrices qui regardent quotidiennement BFMTV ne verront jamais sur les fameux bandeaux déroulants de bas d’écran le terme de « violences policières ». Peu importe que des images et des enregistrements sonores attestent des comportements déviants des forces de l’ordre : sur la chaîne d’information la plus regardée de France, les consignes de la direction de la rédaction en la matière sont sans équivoque. L’emploi du terme « violences policières », « politiquement connoté » est interdit aux journalistes, priés de lui préférer des formules du type « dérapages » (utilisée notamment au sujet de la Brav-M, brigade de policiers à moto accablée notamment par un enregistrement) ou « accusations de violences policières », selon des consignes officielles dont Mediapart a eu connaissance. Sollicitée, la direction de BFMTV a indiqué ne « pas s’exprimer sur ce sujet ».

Une journaliste analyse ces directives en premier lieu par la proximité de la chaîne avec la hiérarchie et les syndicats policiers, qui l’alimentent en continu en informations et en faits divers, et occupent les plateaux de ses innombrables talks. Une proximité qui cache en réalité une dépendance. « À partir du moment où les flics font vivre cette antenne depuis ses débuts, la direction est pieds et poings liés, estime cette journaliste. Ils s’interdisent de parler de violences policières car ce serait une ligne rouge, et que les policiers iraient systématiquement sur CNews. Or, ils sont flippés car les audiences de BFM ont baissé et ils ont très peur de la concurrence de CNews. »

Au-delà, ces choix de vocabulaire sont « évidemment des choix politiques », estime cette journaliste. « À partir du moment où Darmanin dit : “Les violences policières, ça n’existe pas”, eh bien ça n’existe pas », résume-t-elle. Pendant la dernière campagne présidentielle, Emmanuel Macron avait expliqué au média en ligne Brut préférer parler de « violence par des policiers » que de « violences policières », une expression qui serait devenue selon lui « un slogan ». Dans le jargon BFMTV, on préfère donc parler de terme « politiquement connoté ».

Au Parisien, nombreux sont les journalistes à avoir le sentiment d’avoir avalé des kilos de couleuvres ces dernières semaines. Pour la deuxième fois en une semaine, 260 salarié·es du quotidien se sont réuni·es mardi en assemblée générale à l’appel de la société des journalistes et des syndicats. « Il y a un trop-plein », résume un rédacteur. Les journalistes du Parisien, propriété du numéro un mondial du luxe LVMH, dirigé par le milliardaire Bernard Arnault – 225 000 exemplaires vendus chaque jour en moyenne en 2022 –, reprochent à leur direction « un traitement partisan » de l’actualité liée à la réforme des retraites.

Beaucoup dénoncent pêle-mêle l’accumulation de «  grandes interviews de “une” réalisées avec des membres du gouvernement » ou « en tout cas uniquement avec des partisans de cette réforme largement contestée dans l’opinion et au Parlement », les éditoriaux « dans leur grande majorité favorables » à l’exécutif ou encore le traitement des premières journées de mobilisation selon des « angles critiques comme les perturbations dans les transports », alors même que les rassemblements syndicaux ont atteint des niveaux inédits, avec un record d’1,3 million de personnes dans les rues le 7 mars, selon les chiffres du ministère de l’intérieur.

 Censure et autocensure

Dans un communiqué publié lundi 3 avril, les sections syndicales CGT du journal ajoutent à la liste des récriminations « le traitement des violences policières » et « les tractations de couloir pour imposer une “ligne” qui emboîte le pas de la communication du gouvernement ». Au Parisien, l’ambiance est d’autant plus électrique que la société des journalistes (SDJ) avait déjà tiré le signal d’alarme en octobre 2022 après qu’une interview du secrétaire général de la CGT Philippe Martinez avait été trappée, un choix éditorial « perçu comme une censure ». Et que cette fronde s’exprime peu après le départ surprise du directeur de la rédaction des Échos, autre journal du groupe détenu par Bernard Arnault.

Difficile de savoir si la hiérarchie du Parisien-Aujourd’hui en France, incarnée en premier lieu par le directeur de la rédaction Nicolas Charbonneau, « veut faire plaisir à l’actionnaire » ou « partage tout simplement les idées du gouvernement », expose un journaliste du Parisien, qui a souhaité rester anonyme. Mais les résultats sont là : « mobilisations traitées exclusivement sous l’angle sécuritaire et celui des casseurs », absence de couverture des manifestations pourtant inédites en région, « unes “alibi” » sur Florent Pagny ou Kylian Mbappé les lendemains de grève, égrène-t-il. « Certains se sont mis à en rire, en se disant que si on avait un bon dossier, c’était le moment de le proposer car on aurait peut-être une chance de faire la “une” si c’est un lendemain de manif », raconte ce journaliste.

« Avant, les gens de gauche nous disaient qu’on était de droite, et ceux de droite qu’on était de gauche, c’était la preuve qu’on faisait bien notre travail. Là, il faudrait être aveugle pour ne pas voir que le journal roule pour Macron », déplore-t-il. Le rédacteur décrit aussi un traitement des violences policières réduit à la portion congrue et reléguée sur le site internet du journal, à défaut du print. « Il n’y a pas vraiment de censure. Ce qui est insidieux, c’est que les journalistes s’auto-censurent : ils ont intégré que ça ne passerait pas, et donc ne proposent même plus », d’articles sur les abus des forces de l’ordre, dit-il.

Sollicité par Mediapart pour répondre à la colère de sa rédaction, Nicolas Charbonneau n’a pas donné suite. Dans un courriel adressé mardi à l’ensemble de la rédaction, que Mediapart s’est procuré, il récuse tout traitement partisan et concède seulement une « manchette maladroite et peu inspirée », au lendemain du 49-3. Après le passage en force à l’assemblée nationale, le quotidien avait titré : « Le gouvernement joue la sécurité ».

 Casseurs à la une

Les doléances des journalistes du Parisien ressemblent furieusement à celles des membres de la SDJ de la rédaction nationale de France 3.  Le 27 mars, ces derniers se sont plaints du « mauvais traitement » des mobilisations contre la réforme des retraites dans les journaux télévisés de la chaîne, accusée de « hurl[er] avec les loups des chaînes d’info en continu ». Dans un long communiqué, la SDJ dénonce une « hiérarchie de l’information [qui] s’inverse » : les violences des « casseurs » « font la une » et prennent le pas sur la « mobilisation record », et ses « aspects pacifiques et même festifs ».

 

 Elle pointe aussi « un soin tout particulier à ne pas évoquer les violences policières et le retour de pratiques interdites : nasse, tabassage à l’aveugle, charges et propos inappropriés de la part des forces de l’ordre, des dérives pourtant dénoncées par la LDH [Ligue des droits de l’homme – ndlr] et même le Conseil de l’Europe ». « Une démocratie, c’est aussi une police qui sait se tenir… comme une information digne de ce nom », soulignent les journalistes, qui estiment que « l’ensemble du traitement » de la réforme « serait d’ailleurs à interroger ».   Pas une soirée spéciale sur France 2 comme sur France 3 avant que la loi ne soit votée ! », alors qu’il aurait été « du ressort du service public de faire un travail d’analyse, et de confronter les idées ».

Ce mécontentement se retrouve dans certaines rédactions locales. À France 3-Nantes, plusieurs se sont étonnés du retard avec lequel la chaîne a traité l’affaire des quatre étudiantes qui dénoncent des violences sexuelles de la part d’une policière, lors d’une fouille au corps au sein de la manifestation, le 14 mars. Alors que l’affaire est rapidement évoquée dans la presse locale (Ouest-France y consacre un article entier le 16 mars), puis dans la presse nationale (Mediapart, le 18 mars), et que les étudiantes ont porté plainte dès le 17 mars, il faut attendre le 19 mars pour que la chaîne s’en fasse l’écho sur son site web, ne faisant que reprendre les informations déjà publiées. Et le 20 mars – soit près d’une semaine après les faits – pour qu’elle l’évoque dans son journal télévisé, en diffusant le témoignage de deux plaignantes.

« Dès le mardi 14 au soir, on a été alertés des faits en région, c’était sur le fil d’actualité de Ouest-France. Pourquoi a-t-on mis autant de temps à réagir ? », interroge un journaliste de la rédaction, qui y voit non pas « une censure » de la direction, mais plutôt « une vraie frilosité sur ce type d’affaires qui touchent aux violences policières ou mettent en cause une institution ou des politiques ».

Pour ce journaliste, alors que Nantes est depuis des années en première ligne en matière de violences policières – que ce soit avec le dossier Notre-Dame-des-Landes ou la mort de Steve Maia Caniço en 2019 – ces violences « ne font l’objet que de traitements factuels, jamais de décryptages ou de dossiers plus approfondis ». « Il y aurait pourtant matière à investiguer malgré le peu de moyens dont nous disposons au quotidien. Ce n’est pas être militant, mais c’est faire notre travail que de dénoncer des violences policières, qui plus est sur des femmes dans cette affaire-là. »

Contacté, le rédacteur en chef, Guénolé Seiler, conteste tout questionnement interne sur ce sujet et tout retard à l’allumage : « Nous avons traité cette affaire quand nous avons été en mesure de le faire dans de bonnes conditions. Notamment quand nous avons pu réaliser des témoignages directs des personnes victimes qui ont porté plainte. »

publié le 4 avril 2023

Agression de syndicalistes : « il a sorti une arme de poing »

Guillaume Bernard sur https://rapportsdeforce.fr/

Il est 22h à Lorient le 28 mars. Après avoir bloqué et manifesté, des syndicalistes se retrouvent au café pour faire le bilan de la journée. Alors qu’ils discutent dehors, trois hommes, visages masqués, les attendent dans une ruelle et les agressent. L’un d’eux ira même jusqu’à sortir une arme de poing. Solidaires 56 dénonce « une attaque fasciste ». Témoignage.

Mathieu*, la trentaine et militant chez Sud santé sociaux 56 (Morbihan), fait partie des 4 personnes agressées. Il raconte.

 Rapports de Force : Peux-tu nous raconter comment s’est déroulée l’agression ?

Mathieu : C’était le 28 mars, après une journée de manifestation où nous étions 12 000 dans les rues de Lorient. Le matin, nous avions bloqué le réseau de bus de l’agglomération. Après la manifestation, nous nous sommes retrouvés au bistrot avec une vingtaine de syndicalistes de Solidaires pour faire le bilan de la journée. Vers 22h, nous étions un petit groupe de 4 à discuter dehors. Un syndicaliste de Sud-PTT, un autre de Sud-Éducation, un cégétiste et moi. Nous avions encore nos gilets syndicaux et étions clairement identifiables.

Une cinquième camarade, de Sud-PTT, nous a rejoints. Entre nous, il y avait une petite ruelle sombre. Lorsqu’elle est passée devant, elle y a vu 3 personnes. Leurs visages étaient masqués avec des capuches ou des cagoules. Ces silhouettes la surprennent, elle leur demande ce qu’ils font là. Pas un mot. Durant toute l’agression, qui a duré une minute à peine, les agresseurs n’ont pas dit un mot. On s’est approché pour voir ce qui se passait. Le camarade de Sud-Éducation et celui de la CGT ont pris un premier coup de gaz, un peu à distance, moi et la camarade qui nous rejoignait nous sommes fait gazer en plein visage et la camarade de Sud-PTT a pris un coup de poing au visage. Mon œil droit a mis une heure à se remettre. Les agresseurs s’en vont comme ils sont arrivés… avant que le camarade de Sud-Éducation et la copine des PTT ne voient quelqu’un revenir dans la ruelle. C’est là que l’agresseur pointe une arme à feu, une arme de poing plus précisément, sur nos deux camarades. Puis il s’en va tranquillement, en marchant.

 Comment avez-vous réagi après l’agression ?

 Athieu : Après on a appelé la police, qui n’a pas vraiment bien géré. Une copine était en état de choc émotionnel, ils lui ont dit que si elle ne se calmait pas ils ne prendraient pas son témoignage… ils ont même menacé de partir. Pourtant ils étaient au courant qu’une arme avait été sortie. On a finalement porté plainte deux jours plus tard. Pour ce qui est de la réponse militante, on en a parlé dès le lendemain en intersyndicale. Et Solidaires 56, dont 4 militant·es ont été visé·es, a publié un communiqué.

 Cette attaque vous a-t-elle surpris ? Quel est le niveau d’organisation de l’extrême droite à Lorient ?

Mathieu : Ce genre d’attaque, ça n’arrive jamais à Lorient. Il n’y a pas de groupe d’action d’extrême droite connu dans le coin, même si la Cocarde étudiante est implantée dans la fac de la ville. On ne sait pas qui étaient ces gens. Tout ce qu’on sait c’est que c’est une attaque fasciste, parce que s’en prendre à des syndicalistes de cette manière, c’est un procédé fasciste. Par ailleurs, en ce moment dans les manifestations on se demande s’il n’y a pas une infiltration de l’extrême droite. On remarque des personnes avec des comportements inhabituels, mais pour l’instant ça ne va pas plus loin, on reste vigilants.

Cette attaque va-t-elle peser sur votre travail militant ?

Mathieu : C’est un peu tôt pour le dire. Nous ne nous laissons pas intimider et nous n’avons pas peur. Ça ne va pas changer notre militantisme mais on va peut-être faire plus attention, fréquenter des lieux plus sécurisés et ne pas forcément s’attarder dans la rue. Ce qui est sûr aussi c’est qu’on va continuer à mettre des forces dans l’antifascisme.

Les idées d’extrême droite et la présence de ses militants, qu’ils soient violents ou non, s’accroissent ces derniers temps. Comment luttez-vous contre l’extrême droite dans le Morbihan ?

Mathieu : Jusque là, on n’avait jamais eu à se défendre physiquement contre l’extrême droite. Mais il y a deux ans, on a créé le collectif antifasciste du Morbihan, composé de partis politiques de gauche et de syndicalistes. Il nous a servi de réseau lorsqu’il y a eu des manifestations contre l’extrême droite à Callac ou à Saint-Brévin, lors de la venue de Zemmour ou de ses représentants. Ça nous permet aussi d’organiser des conférences et de faire de la formation.

    publié le 3 avril 2023

Gérald Darmanin veut faire de la gauche
un ennemi de l’intérieur

Emilio Meslet sur www.humanite.fr

Le ministre de l’Intérieur se lance à corps perdu dans la défense des violences policières, dont il nie l’existence. À coups de mensonges, il cible la Nupes qu’il veut amalgamer avec les « casseurs ».  Une façon de prétendre incarner l’ordre pour mieux sortir de la séquence des retraites.

, extrême gauche, ultragauche, zadistes, terrorisme intellectuel… Gérald Darmanin aime convoquer de grands concepts. Mais la façon dont il les manie interroge quant à la présence d’un dictionnaire au ministère de l’Intérieur. Nouvelle illustration, ce week-end, dans les colonnes du Journal du dimanche et sur l’antenne d’Europe 1, après deux semaines sous le feu des critiques sur sa gestion du maintien de l’ordre. Mais il ne faudrait pas prendre Gérald Darmanin pour le dernier des idiots. Son offensive, réfléchie, n’a qu’un seul objectif : démontrer qu’il existerait un continuum de violences entre la Nupes et les « casseurs », quitte à tordre la réalité. « Il y a une complicité évidente entre des gens qui sont rentrés à l’Assemblée nationale et des mouvements d’extrême gauche », a-t-il lâché.

Nouvelle dissolution annoncée

Martial, le ministre veut faire peur. Il dit alors refuser « de céder au terrorisme intellectuel de l’extrême gauche », qui s’applique aussi bien, selon lui, aux responsables politiques de gauche qu’aux black blocs de la manifestation à Sainte-Soline (Deux-Sèvres) contre les méga-bassines. « Mélenchon a un projet : c’est la révolution, assure-t-il. Ses références à Robespierre, qui a quand même installé la Terreur (sic), devraient d’ailleurs nous inquiéter. » Il évoque par ailleurs « 2 200 fichés S d’ultragauche », une « nébuleuse extrêmement violente et dangereuse » à laquelle appartiendrait Defco (pour Défense collective), mouvement rennais qu’il souhaite dissoudre. Aussi, Gérald Darmanin promet : « Plus aucune ZAD (zone à défendre – NDLR) ne s’installera dans notre pays » grâce à la création d’une « cellule anti-ZAD ». Avant d’envoyer un message aux supporters de l’extrême droite : « Nous montrons que l’alternative à l’extrême gauchisme n’est pas Mme Le Pen. Nous apportons une demande concrète à la demande d’autorité des Français. » Bref, il faut comprendre que l’ordre, c’est lui, que le chaos, c’est ceux qui suivent « la pente de cette ultragauche des années 1970 ».

Si violences il y a, elles seraient uniquement le fruit de la gauche. Et peu importe si le rapporteur spécial de l’ONU et le Conseil de l’Europe s’inquiètent de la répression en France, ils feraient mieux de « venir sur le terrain » : « Quand on est un peu loin, on a une vision différente. » Rappelons que, dans la réalité alternative de Gérald Darmanin, les violences policières n’existent pas et qu’aucune arme de guerre n’a été utilisée par les gendarmes à Sainte-Soline, malgré les preuves apportées par de nombreux médias. « Mon devoir est de protéger ceux qui nous protègent », se défend-il face aux questions sur ses mensonges.

« Pas d’amalgame entre la violence dure qui s’est déroulée à Sainte-Soline et le calme et la détermination des salariés qui s’opposent à cette réforme (des retraites) », a répondu Fabien Roussel, secrétaire national du PCF. Et son homologue d’EELV, Marine Tondelier, de cibler le « pyromane » Darmanin qui « attise le feu » : « Les mots ont un sens. C’est très grave et c’est dangereux, et ça va mal se terminer. Ça va finir par faire des morts », a-t-elle alerté.

Peut-être le ministre devrait-il désormais ouvrir son dictionnaire à la lettre « M » pour « manipulation ».


 


 

La Macronie et la tentation de l’extrême banalisation du RN

Lucas Sarafian  sur https://www.politis.fr

En diabolisant systématiquement les gauches, Emmanuel Macron, le gouvernement et la majorité présidentielle en viennent à acter la normalisation du Rassemblement national. Un pari dangereux.

C’est une stratégie complètement dingue : « Ce qui nous arrangerait, c’est une dissolution et un score suffisamment haut pour le RN, pour qu’on puisse mettre Le Pen à Matignon. Qu’on montre qu’elle est incompétente, comme ça on la décrédibilise pour 2027. Et elle devient inopérante. Donc plus de problème. »

Cette idée folle, délivrée sous couvert d’anonymat, vient d’un membre à la tête d’un bureau départemental en région parisienne de Renaissance et, par ailleurs, conseiller national du parti présidentiel. Il ne fait pas partie du petit état-major rassemblé autour d’Emmanuel Macron, mais quand même.

Cette courte séance de politique-fiction peut paraître anecdotique.Elle ne l’est pas. Imaginer qu’installer l’extrême droite au gouvernement permettrait de trouver une voie de sortie potable pour Emmanuel Macron et Renaissance dans la perspective de 2027, est-ce un dérapage isolé ? C’est tout le contraire. La petite réflexion est à l’image d’un élément de langage désormais répandu au sein de la majorité : le danger, c’est tantôt La France insoumise, tantôt la Nupes, toujours Jean-Luc Mélenchon. Mais jamais Marine Le Pen.

Le chef de file de La France insoumise est devenu celui qui mettrait le feu aux poudres, qui instrumentaliserait le mouvement social toujours d’actualité en appelant à la « censure populaire », qui exhorterait les manifestants à la violence dans la rue pour affronter celle du gouvernement. La candidate du Rassemblement national pour la présidentielle ? Forcément moins pire. On y est : dans le camp d’Emmanuel Macron, l’extrême droite est dédiabolisée, banalisée, normalisée. En clair, le RN n’est plus considéré pour ce qu’il est.

Et tout le gouvernement chante cette même musique. Le 28 mars à l’Assemblée nationale, le ministre du Travail Olivier Dussopt cible la députée LFI Clémentine Autain : « Votre politique, Madame la députée, est une politique antisociale. Votre objectif est un objectif de chaos. Et en réalité, vous ne souhaitez qu’une chose, c’est que la misère prospère. Parce que sur la misère, c’est vous qui prospérez ».

Attaques frontales et confusions idéologiques

Le même jour, en sortie de conseil des ministres, le porte-parole du gouvernement Olivier Véran soutient que le « projet politique sous-jacent [de Jean-Luc Mélenchon, NDLR] est mortifère pour la stabilité de nos institutions et pour notre pays ». La veille, devant les ténors de la majorité, le Président attaque frontalement La France insoumise : « Il y a un réel projet politique mené par La France insoumise qui tente de délégitimer l’ordre raisonnable, nos institutions ».

Le 29 mars au micro de RTL, c’est au tour de Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur et potentiel candidat à Matignon en cas de démission d’Élisabeth Borne, de mettre dos-à-dos la LFI et le RN en cas d’hypothétique second tour Mélenchon-Le Pen en 2027 : « Je veux tout faire pour que ça ne soit pas le choix entre la peste et le choléra ». Tout en rangeant ces deux partis dans « l’ultra-gauche et l’ultra-droite ».

Derrière les manœuvres politiques se cachent bien souvent des confusions idéologiques. Sur un possible élargissement de la majorité, Bertrand Mas-Fraissinet, membre du bureau exécutif de Renaissance, explique que tout le monde est le bienvenu pour travailler aux côtés de Renaissance, du Modem ou d’Horizons : « Le sujet droite/gauche ne nous intéresse pas. Il faut rassembler les gens de bonne volonté qui veulent réformer le pays. S’il y en a qui veulent aujourd’hui continuer à avancer dans ce sens-là avec nous, il n’y aura pas d’ostracisme ». Avant de se reprendre : « Évidemment dans le champ républicain. À l’exclusion de l’extrême gauche et de l’extrême droite ». Le message est passé : il faut désormais mettre un signe égal entre la Nupes et le RN.

Vu la manière dont la LFI pousse les gens à la sédition, il n’y a pas de discussion.

Même son de cloche du côté du député Renaissance de Moselle Ludovic Mendes. Lui estime que « l’idée d’une Ve avec une coalition, c’est jouable ». Avec des députés EELV, PS, certains LR ou Liot, « mais je n’inclus pas La France insoumise ou le Rassemblement national dans cette logique parce que ce sont des extrémistes. Et vu la manière dont la LFI pousse les gens à la sédition, il n’y a pas de discussion. Et le RN ? Parce que c’est le RN, c’est l’extrême droite. Donc on est loin de nos valeurs républicaines et démocratiques ».

Cynisme et vieilles rengaines

À croire que l’extrême droite est passée au second plan. Dans le camp du parti présidentiel et du gouvernement, la réflexion est dorénavant systématique. La gauche, surtout La France insoumise, est agitée comme un épouvantail. Elle est exclue du champ républicain. La stratégie est claire : camper l’ordre après les manifestations contre la réforme des retraites ou les mégabassines à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres. Cynisme ou position révélatrice de l’impasse politique dans laquelle se trouve actuellement Emmanuel Macron et le gouvernement ?

Dans les deux cas, le jeu est plus que dangereux. Et certaines figures du gouvernement se mettent à gratter sur le terrain idéologique du Rassemblement national. La secrétaire d’État chargée de la Citoyenneté Sonia Backès en fait partie.

Envoyée sur tous les plateaux télé pour faire la promotion de la loi séparatisme, votée il y a un an et demi, elle a pu lister une série d’évolutions comme la fin de l’autorisation du burkini dans les piscines à Grenoble, ou le retrait des financements publics pour le mouvement écolo Alternatiba qui « organisait des stages de désobéissance civile » à Poitiers… Tout en rappelant que la loi séparatisme « s’applique » pour ces associations et collectifs qui ont manifesté à Sainte-Soline car elles « organisent une forme de séparatisme et considèrent qu’une cause passe au-dessus des lois de la République ».

Dans la droite lignée de l’annonce de Gérald Darmanin, le 28 mars devant l’Assemblée nationale, d’une procédure de dissolution des Soulèvements de la Terre, l’un des collectifs organisateurs des cortèges dans les Deux-Sèvres. De vieilles rengaines d’extrême droite. La direction prise par Emmanuel Macron, sa majorité et le gouvernement ressemble étrangement à une pente glissante. De la banalisation aux partages des mêmes thèmes… Le pari pourrait être sinistre.

   publié le 1° avril 2023

Législative par tielle :
le vieux PS menace l’union de la gauche

Michel Soudais  sur www.politis.fr

Dans la 1re circonscription de l’Ariège, le second tour oppose la députée LFI Bénédicte Taurine à Martine Froger, une dissidente socialiste soutenue par Carole Delga, Bernard Cazeneuve, Anne Hidalgo et Nicolas Mayer-Rossignol.

Le congrès du Parti socialiste, clos à Marseille le 29 janvier sur une réconciliation, n’était que de façade. Les divisions s’étalent à nouveau avec la législative partielle de dimanche, dans la 1ère circonscription de l’Ariège. Le second tour y oppose la députée LFI-Nupes, Bénédicte Taurine, à la dissidente du PS Martine Froger, activement soutenue par les opposants à Olivier Faure, notamment Nicolas Mayer-Rossignol, premier secrétaire délégué du PS, et Hélène Geoffroy, présidente de son conseil national.

Bénédicte Taurine, élue depuis 2017, est arrivée en tête du premier tour avec 31,18 % des suffrages exprimés, et devance de 4,7 points sa concurrente. Elle a le soutien des cinq partis de la Nupes. Leurs dirigeants nationaux rappellent dans un communiqué commun que « sans leur rassemblement autour d’un programme de gouvernement il n’y aurait jamais eu 151 parlementaires de gauche à l’Assemblée et Emmanuel Macron aurait disposé d’une majorité absolue pour imposer tous ses projets ».

Face à « une candidate qui a reçu le soutien officiel du parti d’Emmanuel Macron », ils appuient la candidature de « Bénédicte Taurine pour renforcer de manière claire l’opposition à Emmanuel Macron et à sa politique, en particulier dans le contexte actuel de la bataille pour les retraites ».

De son côté, Martine Froger, maire-adjointe d’Alzen (267 habitants) et cheffe d’entreprise, s’était déjà présentée en dissidente le 12 juin dernier. Déjà soutenue à l’époque par les socialistes ariégeois, notamment la présidente du département, Christine Téqui et surtout Carole Delga, la présidente de la région Occitanie, viscéralement anti-Nupes (aux régionales en 2021, elle avait refusé toute entente avec LFI et EELV).

Avec 18,08 %, elle avait échoué à se qualifier pour le second tour. Cette fois, dans une élection marquée par une faible participation (38 %), elle gagne 100 voix et se hisse à 26,42 % profitant à plein de la mobilisation des réseaux locaux du PS. Et aussi de l’effondrement de la candidate macroniste passé en neuf mois de 19,96 % à 10,69 %.

La droite macroniste et l’extrême droite en arbitre

Dès l’annonce des résultats, la candidate de Renaissance, Anne-Sophie Tribout, a appelé les électeurs « à faire barrage à Bénédicte Taurine ». Non sans déclarer que cette dernière était « une députée objectivement dangereuse pour la démocratie » alors que Martine Froger ne serait qu’« une députée objectivement inutile, qui siègerait dans le groupe LIOT, fait de bric et de broc avec comme chef de file un député réac, anti mariage pour tous ».

Dans un long tweet, la direction nationale de Renaissance, le parti présidentiel, appelle « sans ambiguïté » à ce que « pas une voix [ne manque] à Martine Froger ». Un soutien du parti macroniste que la candidate « inutile » n’a nullement récusée.

Elle a en revanche refusé le « désistement républicain, traditionnel à gauche » auquel le PS l’invitait dans un communiqué, considérant que « l’élection d’une députée de gauche doit se faire en cohérence et dans la clarté quant à l’opposition à la politique conduite par Emmanuel Macron » et qu’« aucune confusion ne doit être possible sur l’interprétation à donner du résultat du second tour ». « Les duels à gauche, rappelait la direction du PS, ne peuvent être arbitrés par la droite et l’extrême droite. »

Cette dernière reste forte : elle totalise 27,55 %, dont 24,78 % pour le RN. Ce qui n’empêche pas Nicolas Mayer-Rossignol d’affirmer que sa candidate a « fait barrage au RN ». Mieux, dans un entretien à La Dépêche du midi (30 mars), il prétend que « s’il n’y avait pas eu de socialiste, les électeurs se retrouveraient avec un duel RN-LFI au second tour et le candidat du Rassemblement national aurait été élu ».

Un discours anti-LFI

Dans le camp de Martine Froger et Carole Delga, tous les arguments sont bons pour rejeter et tenter de casser l’accord de la Nupes qui, preuve qu’il n’est pas à sens unique, a permis fin janvier l’élection du socialiste Bertrand Petit face au RN dans le Pas-de-Calais. Et aussi avec un objectif : battre coûte que coûte la France insoumise « qui est le parti avec lequel il ne fallait pas s’associer », comme l’a dit Bernard Cazeneuve quand il est venu à Foix soutenir la dissidente.

Tous les arguments mais aussi tous les soutiens, même les plus discutables. Jeudi, Martine Froger, se félicitait du soutien enregistré en vidéo du président (FNSEA) de la chambre d’agriculture, Philippe Lacube. Une personnalité locale peu connue pour ses engagements écologistes. Au contraire.

Le 29 novembre dernier, le tribunal correctionnel de Foix l’a condamné, comme d’autres responsables et organisations anti-ours du département, à trois mois de prison avec sursis et 500 euros d’amende pour avoir participé, le 5 mai 2018, à une contre-manifestation qui n’avait rien de pacifique à La Bastide-de-Sérou, où quinze associations écologistes se réunissaient pour faire un « état des lieux de l’environnement » en Ariège.

  publié le 23 mars 2023

Migrants : le maire de Saint-Brévin, victime de la haine raciste

sur https://www.politis.fr/

Politis apporte son indéfectible soutien à Yannick Morez, maire de Saint-Brévin-les-Pins. Dans la nuit de mardi à mercredi, sa maison ainsi que ses voitures ont été incendiées, visiblement suite à un jet de cocktail Molotov. Il était 5 heures du matin lorsque des salariés d’Airbus, sur le chemin du travail, ont aperçu les flammes. « Si ces gens ne nous avaient pas réveillés, nous aurions pu être intoxiqués par les fumées » a soufflé Yannick Morez, le lendemain, à nos confrères de France Bleu Loire Océan. Qui a aussi dénoncé une « attaque lâche et inadmissible » auprès du Parisien. Yannik Morez indique avoir déposé plainte.

Depuis plusieurs semaines, cette petite ville de Loire-Atlantique est la cible d’attaques virulentes de la part de l’extrême-droite. L’objet de la discorde : le déplacement d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile (Cada) près d’une école. La population, en large majorité favorable à ce projet se mobilise pourtant. Mais malgré cet élan de solidarité et de résistance, l’équipe municipale et surtout le maire subissent la haine raciste de plein fouet. Jusqu’au point où les messages de menaces de mort se sont matérialisés en attaque d’une insensée violence.

Si des élu.es et responsables politiques de gauche, ou encore l’Association des maires de France, ont apporté leur soutien à Yannick Morez, ce qui choque ici, c’est le silence assourdissant de nombre de politiciens, au pouvoir ou à droite, qui s’époumonent pourtant, par ailleurs, pour trois stickers collés sur la vitre d’une permanence de député. Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, n’a ainsi pas trouvé le temps de défendre publiquement l’édile attaqué. Si bien qu’on ne peut que s’interroger sur ce qui mérite, ou non, l’offuscation républicaine de certain.es.


 


 

« Ils veulent intimider les femmes qui s’informent », nouveau tag anti-IVG contre le Planning familial à Strasbourg

sur https://www.rue89strasbourg.com

Un message contre le droit à l’avortement a été tagué devant les locaux du Planning familial de Strasbourg dans la nuit du 21 au 22 mars. C’est la deuxième fois en deux semaines que l’association subit une telle attaque.

Dans la nuit du 21 au 22 mars 2023, un collectif contre le droit à l’avortement a taggué la chaussée devant l’entrée des locaux du Planning familial de Strasbourg. L’association et ses militantes y accompagnent les personnes qui souhaitent avoir recours au droit fondamental de mettre fin à une grossesse.

Après un tag similaire et au même endroit lors de la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars, c’est le second tag de ce type en deux semaines. La présidente du Planning Familial du Bas-Rhin Alice Ackermann s’inquiète de la multiplication des menaces et autres désinformations contre l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG). Interview.

Rue89 Strasbourg : Comment avez-vous découvert ce nouveau tag ?

Alice Ackermann : On a découvert le tag ce matin en ouvrant nos locaux. C’est le même type de tag qui avait été fait pour la journée du 8 mars. Il est situé devant notre entrée, prend toute la chaussée et il est écrit de manière à ce que les personnes qui sortent du planning le lisent.

Ils veulent intimider et stigmatiser les femmes qui se renseignent ou souhaitent avorter. C’est aussi une désinformation, puisqu’ils assimilent l’avortement à une violence. C’est enfin un message pour le planning, une intimidation de nos militants. Pour nous, il s’agit d’un délit d’entrave à l’IVG.

Qu’avez-vous ressenti en voyant ce second tag anti-choix en deux semaines ?

Alice Ackermann : On se dit que la lutte pour le droit à l’avortement est loin d’être terminée alors que c’est un droit humain et fondamental, qui ne doit pas être remis en question malgré ces attaques. C’est notre rôle au Planning d’assurer un tel accès sans stigmatisation, violence ou agression. On est toujours dans la même dynamique de défense de ce droit qui n’est jamais acquis.

Cela me met aussi en colère. C’est insupportable que des bénévoles puissent se sentir en insécurité. On refuse que cela puisse arriver, et plus largement que les personnes qu’on accueille puissent avoir peur de venir.

En même temps, on a réagi rapidement on s’est toutes appelées pour se soutenir entre militantes du Planning. Depuis notre communiqué, on reçoit énormément de messages de soutien. Malgré les attaques, il y a une majorité de la population qui est là et bien présente pour nous soutenir. Ça fait du bien de sentir qu’on n’est pas seules.

Ces attaques sont-elles régulières ?

Alice Ackermann : On a été attaqué en 2020. Des tags réalisés sur notre plaque d’entrée avaient pour but de couvrir le logo, le nom et les horaires du Planning, en période covid. Et puis là, ça s’accélère ces deux dernières semaines, on en a eu deux d’affilée. Je suis au Planning familial depuis huit ans, et il n’y avait rien eu de tel pendant mes 5 premières années. On voit bien qu’il y a une tension qui monte de l’extrême droite sur la question de l’avortement.

Y a-t-il d’autres obstacles à l’accès à l’IVG aujourd’hui ?

Alice Ackermann : On avait fait une campagne à Strasbourg sur le délit d’entrave à l’IVG par le numérique. Des personnes qu’on reçoit témoignent du fait que lorsqu’elles font des recherches google ou sur les réseaux sociaux, elles tombent souvent sur des contenus sponsorisés par des associations et comptes anti-choix qui profitent d’une zone grise légale qui permet d’utiliser les réseaux pour désinformer. On avait alerté la procureur sur ce qu’on considère comme un délit d’entrave.

Je suis une ancienne membre du bureau national. À Strasbourg, nous assurons la ligne téléphonique du numéro vert d’information concernant l’avortement. Pendant le covid, nous avons constaté que de nombreuses femmes tombaient sur un faux numéro vert qui les culpabilisait et les désinformait. Nous nous sommes mobilisées auprès de gouvernement pour que ce phénomène cesse. D’une manière générale, nous devons être très attentives à cette problématique du référencement.

publié le 17 mars 2023

Charles de Courson : « Ce qui est certain, c’est que ce gouvernement
ne pourra plus gouverner »

Ilyes Ramdani sur www.mediapart.fr

Au lendemain du passage en force du gouvernement, la réforme des retraites est sous la menace d’une motion de censure transpartisane déposée par le centriste Charles de Courson. Le député de la Marne explique à Mediapart sa démarche et sa vision sur une séquence qu’il juge dangereuse pour la démocratie.

Vendredi, le groupe Liberté, indépendants, outre-mer et territoires (Liot) a déposé au bureau de la présidence de l’Assemblée nationale une motion de censure transpartisane qui suscite l’inquiétude du pouvoir. Dernier obstacle à l’adoption définitive du texte, la motion du député centriste Charles de Courson devrait recueillir plus de 200 voix, allant de la gauche à l’extrême droite de l’hémicycle.

S’il paraît pour l’heure improbable qu’elle atteigne le seuil nécessaire à son adoption, faute d’un élan des député·es Les Républicains (LR), la motion du groupe Liot a le mérite de « faire pression » sur un pouvoir exécutif qu’il estime aujourd’hui discrédité, explique-t-il à Mediapart. L’élu de la Marne redoute également les conséquences sociales de la crise provoquée par Emmanuel Macron.

Comment qualifiez-vous ce qui s’est joué jeudi ?

Charles de Courson : C’est tout d’abord un échec politique. On a vu les fissures extrêmement importantes au sein même de la minorité présidentielle. Il suffisait de les voir hier [jeudi], pendant le discours d’Élisabeth Borne. À part un petit noyau dur, ils se sont bien gardés de se lever et d’applaudir la première ministre. On entend la révolte d’une partie de leur camp. Beaucoup estiment que c’est une folie, certains étaient furieux de cette décision contre laquelle les présidents de groupe ont essayé de se battre à l’Élysée. Et puis, leur pseudo-alliance avec LR a explosé en vol.

Mediapart : Vous dénoncez aussi, depuis plusieurs semaines, un mépris du Parlement par le pouvoir exécutif.

Charles de Courson : Il y a dans cette histoire un déni démocratique très grave qui persiste. On a un gouvernement hyper-minoritaire, qui se targue de sa légitimité démocratique mais qui est minoritaire à l’Assemblée nationale et qui a fait 25 % au premier tour des élections législatives. Comment voulez-vous diriger une démocratie avec une base sociale aussi faible et étroite ? Sans oublier l’arrogance avec laquelle ils se comportent et traitent le Parlement. Nous déposerons une motion de censure et un recours au Conseil constitutionnel, pour contester le choix du véhicule législatif. Le combat n’est pas terminé.

Mediapart : La motion de censure transpartisane que vous préparez est au cœur des attentions. A-t-elle une chance d’être adoptée ?  

Charles de Courson : L’ensemble de la Nupes [Nouvelle Union populaire écologique et sociale] votera notre motion et La France insoumise a annoncé qu’elle renonçait à présenter la sienne. Si vous additionnez la Nupes, le Rassemblement national (RN), la grande majorité du groupe Liot, ça fait du monde. Et si on ajoute quelques députés Les Républicains (LR)… On n’aura pas forcément les 287 [nécessaires pour atteindre la majorité absolue – ndlr]. Mais plus on s’en approchera, plus ça montrera que le gouvernement ne peut pas continuer comme ça. Une motion de censure, ça sert aussi à avertir le gouvernement et à faire pression.

Mediapart : Vous donnez l’impression de ne pas y croire…

Charles de Courson : Il peut se passer des tas de choses d’ici lundi. Certains voudront peut-être se débarrasser de ce gouvernement. On verra. Moi, si j’étais à la tête du gouvernement, je m’inquièterais.

Mediapart : De quoi doivent-ils s’inquiéter ?

Charles de Courson : Ce qui est certain, c’est que ce gouvernement ne pourra plus gouverner. Je ne suis pas sûr que le président de la République ait mesuré toutes les conséquences de sa décision. Le pays va devenir de plus en plus ingouvernable. Je pense que l’actuel gouvernement est à l’agonie. On parle du changement de première ministre : ça me paraît évident mais ça ne règlera pas le problème de fond. Ça va très mal se passer, à l’Assemblée nationale, au Sénat et dans la rue.

Mediapart : Dans la rue, justement, les protestations sont montées d’un cran depuis l’annonce du 49-3. Quel rôle peut jouer, selon vous, la mobilisation dans la mise en échec de la réforme ?

Charles de Courson : C’est l’autre grand échec d’Emmanuel Macron : l’échec social. Les brillantes manœuvres du pouvoir ont réussi à unifier les syndicats, y compris les plus réformistes. Le président a tout fait pour affaiblir les corps intermédiaires, parfois même pour les détruire. Aujourd’hui, les organisations syndicales nous disent qu’elles ne sont pas certaines de pouvoir tenir longtemps les troupes, comme on disait autrefois. On a commencé à voir cette nuit les premiers débordements. Le risque, c’est que les syndicats ne soient plus capables d’encadrer les mouvements.

 

publié le 16 mars 2023

49.3 : le bras d’honneur de macron

Pierre Jacquemain  sur www.politis.fr

Le 100e 49.3 de la Ve République – le 11e du gouvernement Borne –, est déclenché pour un passage en force de la réforme des retraites. Un triste aveu d’échec de la part d’un président et de son gouvernement. Un naufrage politique et démocratique.

Tout ça pour ça ! Après s’être couché devant la droite ; après avoir usé et abusé de tous les recours prévus par la Constitution (articles 47.1 et 44.3) et le règlement du Sénat (article 8) pour accélérer la procédure parlementaire et empêcher le débat sur la réforme des retraites de se tenir dans de bonnes conditions, Emmanuel Macron a tranché : ça sera le 49.3.

Le 100e 49.3 de la Ve République. Le 11e du gouvernement Borne. Un triste aveu d’échec de la part d’un gouvernement qui ne dispose donc d’aucune majorité pour faire adopter un texte, la (contre) réforme des retraites, rejeté par une écrasante majorité de Français. Un gouvernement qui a pourtant tout donné pour obtenir les suffrages des Républicains (LR).

Au final, Éric Ciotti n’aura pas tenu ses troupes puisque tout reposait sur les députés de droite qui devaient offrir une victoire politique à Macron. C’est donc aussi un échec personnel pour le patron des Républicains. L’échec est politique. Il est aussi démocratique.

Comment sur une réforme aussi structurante, le président de la République peut-il assumer un tel passage en force ?

Comment sur une réforme aussi structurante pour la vie des Français à qui l’on impose deux ans de travail supplémentaires, face à une opposition aussi massive – grâce notamment à une unité syndicale inédite depuis 13 ans –, le président de la République peut-il assumer un tel passage en force ? Un bras d’honneur à la démocratie.

Les conséquences vont être nombreuses. D’abord sur le mouvement social qui, après un léger tassement, pourrait reprendre de la vigueur alors que la pénibilité des conditions de travail s’affiche au grand jour avec la grève des éboueurs. L’unité syndicale qu’on annonçait sur la fin devrait sortir renforcée de cette séquence.

Laurent Berger, le patron de la CFDT, avait prévenu : « le recours au 49-3 aussi légal soit-il serait un vice démocratique ». À peine ce dernier déclenché, le leader syndical a ainis annoncé que de « nouvelles mobilisations » auront lieu. Les annonces de l’intersyndicale prévues ce soir ou demain seront observées avec attention, face à une colère populaire toujours plus grandissante.

Conséquences politiques aussi. En recourant au 49-3, la cheffe du gouvernement, Élisabeth Borne, engage sa responsabilité et assume dans le même temps son échec, elle qui ne cessait d’expliquer depuis plusieurs jours ne pas envisager de recourir à l’article tant controversé qui permet au gouvernement d’adopter un texte sans passer par un vote des députés.

Plusieurs scénarios

Plusieurs options se dessinent à présent. La gauche a d’ores et déjà annoncé saisir le Conseil constitutionnel et enclencher la procédure du référendum d’initiative partagée pour contraindre le gouvernement à une consultation des Français.

Une autre option est également sur la table. Le groupe LIOT (centristes), emmenés par le député Charles de Courson, pourrait déposer une motion de censure interpartisane avec une partie de la gauche et de la droite pour faire tomber le gouvernement. Si la motion a des chances d’aboutir, elle doit néanmoins réunir les voix de la majorité absolue des membres composant l’Assemblée nationale, soit 289 voix. Les chances d’aboutir restent minces. La motion sera débattue dès lundi.

L’échec de la majorité présidentielle est tel qu’une dernière option pourrait être envisagée par la voie même de l’hôte de l’Élysée. Une allocution du président pourrait intervenir dans les prochaines heures pour rappeler aux Français tout l’enjeu de cette réforme « nécessaire » selon lui, et dans le même temps assurer avoir entendu la colère des Français, s’en remettant à des élections législatives anticipées. Ainsi pourrait-il soumettre sa défaite au vote. Pour l’heure, c’est Elisabeth Borne – celle qui assume n’être qu’un fusible – qui est attendue dans un 20 h, ce soir.

La gauche saura-t-elle porter les colères qui se sont largement exprimées au cours de ces dernières semaines ?

La réforme ne serait pas remise en cause mais Emmanuel Macron offrirait ainsi aux oppositions et à sa propre majorité – à qui il ferait porter la responsabilité de cet échec politique – l’opportunité d’une nouvelle séquence politique. Une séquence à double tranchant. L’extrême droite est prête. Elle n’attend que ça. Et la gauche ? Saura-t-elle porter les colères qui se sont largement exprimées au cours de ces dernières semaines ? Rien n’est moins sûr. Aujourd’hui, c’est le quinquennat de Macron qui se joue. 


 


 

selon l’ Humanite.fr ( site consulté le 16 mars à 16h28) :

La CGT appelle au rassemblement
Place de la Concorde

Alors qu'une manifestation est en train de prendre de l'ampleur Place de la Concorde à Paris, la CGT a appelé au rassemblement à 16H.

Laurent Berger : « Il y aura de
nouvelles mobilisations »

« Il y aura de nouvelles mobilisations » contre la réforme des retraites, a déclaré jeudi, le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, dénonçant un « vice démocratique » après la décision du gouvernement d'activer l'arme constitutionnelle du 49.3 pour faire adopter sa réforme.

« Evidemment qu'il y aura de nouvelles mobilisations, parce que la contestation est extrêmement forte, on a déjà énormément de réactions de la part des équipes syndicales. On décidera ensemble dans une intersyndicale », qui se tiendra jeudi soir au siège de la CGT, a-t-il poursuivi.

Philippe Martinez :
" La mobilisation et les grèves doivent s’amplifier"

Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, a estimé, après le recours au 49.3 par le gouvernement, que «la mobilisation des citoyens sous l’impulsion des organisations syndicales n’a pas permis au président de la République d’avoir une majorité pour voter sa loi».

«Le passage en force avec l’utilisation du 49-3 doit trouver une réponse à la hauteur de ce mépris du peuple. La mobilisation et les grèves doivent s’amplifier. L’intersyndicale de ce soir en définira les modalités», annonce-t-il.

   publié le 2 mars 2023

« Nous avons décidé de ne plus nous taire » : à Bordeaux, un rassemblement devant le Planning familial contre l’extrême-droite

sur https://rue89bordeaux.com/

En réaction aux nombreuses attaques d’un groupuscule d’extrême-droite, l’association féministe avait appelé un rassemblement devant ses locaux, ce mercredi 1er mars. Associations, syndicats et élus politiques ont dénoncé un climat ambiant propice à la propagation des idées de haine.

Une « réponse collective » à l’extrême-droite. Mercredi 1er mars, plus de 200 personnes ont répondu présentes au rassemblement organisé par le Planning familial à Bordeaux. Trois fois en moins de trois semaines,(voir plus bas) l’association a été la cible de tags signés du groupuscule « Action Directe Identitaire ».

Que fait la justice ?

À chaque attaque, le Planning Familial a déposé plainte. Annie Carraretto, co-présidente de l’association, a déploré qu’aucune suite n’ait encore été donnée :

« Nous sommes là aussi parce que nous avons décidé de ne plus nous taire. Car ce n’est pas la première fois. Le Planning familial est visé depuis de nombreuses années. À ce jour, nous avons interpellé la procureure plusieurs fois. Nous ne pouvons plus tolérer cette impunité. »

Au-delà du silence de la justice, l’association a dénoncé un contexte politique prompt à la dédiabolisation des idées réactionnaires et fascistes. « Il est temps de réagir », a rappelé Myrtille Bondu de Gryse, co-présidente du Planning familial :

« Le message est clair. Les actions du Planning familial dérangent. Ces attaques sont le reflet d’une dédiabolisation du discours liberticide de l’extrême-droite envers les droits sexuels et reproductifs à Bordeaux, en France et partout dans le monde. Il est urgent de mettre la lumière sur les stratégies des anti-choix et des anti-droits. Car ce sont les mêmes qui attaquent les droits LGBT, les droits des réfugiés et les droits humains. »

« Bordeaux ne mérite pas ça »

Le maire de Bordeaux, Pierre Hurmic, s’est dit « solidaire » des associations vandalisées (SOS Racisme, ASTI, Hébergeurs solidaires…) confrontées à un « climat de violence » :

« Bordeaux ne mérite pas ça. Bordeaux est traditionnellement une ville où les débats publics sont apaisés et où les extrémismes n’ont pas leur place. Vous savez que certains groupes font actuellement l’objet de poursuites [des militants de Bordeaux Nationalistes doivent comparaître au tribunal le 26 mars NLDR]. Mais manifestement, il y en a d’autres qui circulent et qui continuent à commettre ces types d’exactions. »

Nicolas Thierry, député EELV de Gironde, a demandé une « réponse » à ces actes xénophobes et racistes :

« Ce ne sont pas que des graffitis. Les murs de nos villes ne peuvent propager la haine. Nous ne pouvons détourner les regards. »

Le maire a alerté l’Etat

D’autres élus des oppositions municipales étaient également représentés, notamment du groupe Renouveau Bordeaux, représentant la majorité présidentielle.

Pierre Hurmic a annoncé avoir écrit une lettre à l’État pour que se tienne, « en urgence », une réunion du Comité opérationnel de lutte contre le racisme et l’antisémitisme (CORA). Présidées par les procureurs et les préfets, ces réunions doivent « répondre au besoin d’outiller les acteurs associatifs et institutionnels » confrontés à la montée de discours racistes et discriminants.


 

 

 

 

Des locaux associatifs à nouveau ciblés par des attaques de l’extrême-droite à Bordeaux

par Victoria Berthet sur https://rue89bordeaux.com/

Mardi soir, le Planning Familial de la Gironde a été vandalisé pour la troisième fois en moins de trois semaines. Dans la nuit du 20 au 21 février, c’est l’association des Hébergeurs solidaires de Bordeaux, qui accompagne des mineurs isolés, qui a elle aussi été taguée. Une manifestation de soutien aura lieu ce mercredi.

Toujours la même signature et la même haine. Le groupuscule « Action Directe Identitaire » s’est de nouveau attaqué au Planning Familial de la Gironde. Dans un communiqué, l’antenne nationale du Planning familial condamne des « actes intolérables » et appelle à rejoindre le rassemblement de soutien, à Bordeaux, ce mercredi à 17h30 au 19 rue Eugène Le Roy au siège départemental.

Contexte politique

C’est la troisième fois en moins de trois semaines que le Planning Familial de la Gironde est tagué. D’abord dans la nuit du mardi au mercredi 8 février puis dans la nuit du 20 au 21 février. Les premiers tags visaient la contraception masculine, les seconds l’avortement. Cette fois, sans préciser la nature des tags, l’association continue de dénoncer un « contexte où se multiplient les actions coups de poing de l’extrême-droite dédiabolisée » :

« Cette attaque est le reflet d’un renforcement de la présence de la présence et du discours liberticide de l’extrême-droite au sujet des droits sexuels et reproductifs dans notre pays, et bien au-delà. »

Malgré la dissolution du groupe Bordeaux Nationaliste, l’association féministe demande au ministère de l’Intérieur des « actes forts » pour « empêcher ces groupes d’agir en toute impunité et que les attaques de ce type cessent ».

Symboles fascistes

Dans la nuit du 21 au 22 février dernier, c’est le siège des Hébergeurs solidaires à Bordeaux qui a été dégradé. Des croix celtiques, symbole commun aux mouvements fascistes, ont été taguées. Dans un communiqué publié mercredi 1er mars, l’association, qui vient en aide aux mineurs isolés, réclame une « réponse claire et des actes forts de la part des pouvoirs publics ».

L’association a déposé plainte et expose des « menaces qui pèsent aujourd’hui sur l’ensemble des associations bordelaises luttant pour les droits humains » :

« De nombreuses plaintes sont pour l’instant restées sans suite, les enquêtes semblent au point mort, les arrestations se comptent sur les doigts d’une main et les condamnations tout autant. »

Les actes racistes et xénophobes se multiplient depuis quelques mois dans la métropole bordelaise. L’université, la permanence d’un député, la mosquée de Pessac et les locaux de l’ASTI (association de soutien à tou.te.s les immigré.e.s) ont été tagués par le même groupuscule.

Le 22 février, huit militants de Bordeaux Nationaliste, soupçonnés d’avoir participé aux violences en juin 2022 à Saint-Michel, ont été placés en garde-à-vue. Sous contrôle judiciaire, ils comparaîtront au tribunal le 23 mars.


 


 

Au combat contre le RN !

Philippe Rio sur www.humanite.fr

Les sondages s’accumulent et portent leur lot d’inquiétudes. 35 % des Français ont une bonne opinion du Rassemblement national (RN), première formation politique de France. Avec 34 %, Marine Le Pen est la ­deuxième au classement des personnalités politiques à qui les Français accordent leur confiance.

Face à cette réalité sondagière, il y a plus que jamais urgence à sortir de notre stupeur de lapins pris dans les phares de la trajectoire du RN. Malgré une posture, une stature, une structure et des aventures, ce parti demeure une grande imposture.

La posture, c’est celle adoptée par le parti d’extrême droite sur les bancs de l’Assemblée nationale, pensant qu’une cravate faisait une politique démocratique et sociale alors que ses députés s’acharnent à voter et proposer les lois les plus rétrogrades. La stature, c’est la visite quasi présidentielle de Marine Le Pen début janvier à Macky Sall, président du Sénégal, accompagnée d’entreprises françaises ; certains émettent l’hypothèse que ce voyage auprès d’« un grand ami de la France » n’a pu avoir lieu sans l’aval de l’Élysée et du président Macron. Un marchepied diplomatique qui sonnerait le glas du barrage républicain face aux néofascistes européens.

Une structure, c’est celle d’une organisation avec une stratégie de recrutement au cordeau pour éviter les grossiers loupés du passé. Enfin les aventures, ce sont les pressions anti-migrants, les rassemblements identitaires et les intimidations des élus locaux de la République. Cette pièce de théâtre en 4 actes nous oblige à mener, en rangs serrés, la bataille idéologique et politique, avec des alliances électorales qui font des succès comme celui à 71 voix près de Jean-Marc Tellier, député communiste du Pas-de-Calais, qui est allé battre le RN porte après porte, regard après regard.

La bataille contre la réforme des retraites, menée main dans la main avec le monde du travail et des syndicats, s’annonce centrale pour que l’espoir vainque la colère. La constitutionnalisation de l’IVG et la renationalisation d’EDF sont des victoires en germe. Les superprofits des énergéticiens subventionnés à haute dose par l’État via le bouclier tarifaire sont la preuve d’un système économique qui marche sur la tête et dont plus personne ne veut.

La récente déclaration d’Olivier Dussopt sur une Marine Le Pen « bien plus républicaine que d’autres élus de gauche » résonne étrangement à nos oreilles comme le lancinant refrain : « Mieux vaut Hitler que le Front populaire. » Rien n’est écrit ! Nous les vaincrons !

publié le 21 février 2023

En Bretagne, les
« tsunamis de violences »
de l'extrême droite

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

L’extrême droite multiplie les attaques contre les protagonistes de projets solidaires avec les personnes exilées. Dans l’Ouest, journalistes, élus, responsables associatifs sont les cibles de graves menaces émanant de la fachosphère, qui agit pour l’instant en toute impunité.

La Bretagne est balayée depuis quelques mois par de forts coups de vents bruns. Mi-janvier 2023, la municipalité de Callac (Côtes-d’Armor) annonce, après un « tsunami de violences », selon les termes de Laure-Line Inderbitzin, maire adjointe PCF, l’abandon de son projet Horizon, portant sur l’accueil et l’insertion de personnes migrantes.

L’extrême droite s’est mobilisée contre cette initiative, n’hésitant pas à user de menaces en tous genres pour faire plier les porteurs de cette action humaniste et solidaire que devait financer le fonds de dotation Merci. Galvanisés par ce qu’ils considèrent comme une « victoire », les acolytes d’Éric Zemmour et compagnie continuent de faire souffler leur vent haineux.

« On va te crever pourriture et tes Négros que tu aimes tant ! » adressé au rédacteur en chef de l'hebdomadaire local

Ce 20 février, les locaux de l’hebdomadaire le Poher, situé à Carhaix, ont ainsi été évacués à la suite d’une alerte à la bombe. Rien n’indique, pour l’heure, que l’extrême droite en soit à l’origine. Mais le 31 janvier, en revanche, la rédaction a reçu un mail à l’attention de son rédacteur en chef, Erwan Chartier, pour lequel le doute n’est guère possible. On y lit : « On va te crever pourriture (un terme également utilisé dans l’alerte à la bombe – NDLR) et tes Négros que tu aimes tant ! »

L’intéressé a porté plainte pour menace de mort. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’il subit les foudres de l’extrême droite. Quelques semaines plus tôt, il a été mentionné de façon injurieuse dans un article de Bernard Germain, candidat Reconquête aux dernières législatives, paru sur le site Résistance républicaine, et intitulé « À Callac, l’avenir de l’homme, ce n’est pas la femme, c’est l’Africain ».

Le texte est présenté comme une réaction à une enquête du Poher sur les tensions autour du projet Horizon. Le journaliste y est qualifié d’ « ignare », de « minable petit collabo » et d’ « immigrationniste islamophile ».

« Le mail de menace de mort m’est parvenu le lendemain du jour où Bernard Germain a reçu son assignation en justice à la suite de la plainte déposée après la parution de cet article », confie Erwan Chartier. Par la suite, l’hebdomadaire est une nouvelle fois victime de menaces, le 8 février, par téléphone. « Une voix masculine demande à mon propos : “À quelle heure je peux passer lui mettre une balle dans la tête ?”, promettant le même sort à la salariée qui a répondu », raconte le rédacteur en chef.

« Leurs méthodes font vraiment peur »

Bernard Germain se défend, quant à lui, de tout lien avec ces pratiques d’intimidation. « Je mène, au grand jour, un combat loyal et condamne ces méthodes », assure-t-il à l’Humanité. Il sera néanmoins jugé le 3 mars. Et son procès fait l’objet d’une forte communication dans les réseaux nationalistes et identitaires.

Parallèlement à cette mobilisation, la mouvance brune a trouvé un autre cheval de bataille. Bernard Germain, Pierre Cassen, de Riposte laïque, Christine Tasin, de Résistance républicaine, ou encore Catherine Blein, exclue du RN à la suite de son soutien aux auteurs de l’attentat contre les mosquées de Christchurch (Nouvelle-Zélande), en 2019, et d’autres font bloc au sein du Collectif de préservation de l’école de la Pierre-Attelée, à Saint-Brévin-les-Pins, en Loire-Atlantique.

Objectif : mener la fronde contre le projet d’implantation d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile (Cada), à proximité des écoles maternelle et primaire de cette commune du littoral atlantique. Et leur stratégie semble être la même qu’à Callac.

« Leurs méthodes font vraiment peur, alerte Perrine Jacotin, militante de la section locale du PCF. Ils parlent de viols sur les enfants. Ils multiplient les menaces sur leurs sites Internet. Ils s’en prennent aux élus, à la présidente de l’association des parents d’élèves (APE), à la directrice de l’école… »

Cette dernière, en poste depuis la rentrée 2022, a d’ailleurs dû porter plainte après la publication d’une photographie d’elle, estampillée du qualificatif « collabo » sur le site de Riposte laïque. « La photo a été dérobée sur l’intranet de l’école, explique Sabrina Mallard, responsable de l’APE. Pour ma part, j’ai été amenée à déposer un renseignement judiciaire pour usurpation d’identité. Une fausse lettre signée par l’APE a été adressée à l’inspection d’académie pour s’opposer au Cada. En réalité, en tant qu’association, nous avons décidé de ne pas nous prononcer sur ce projet. »

Le maire traité de  « collabo » sur la toile xénophobe

Les membres du collectif d’extrême droite n’hésitent pas à se procurer les adresses électroniques des représentants des parents d’élèves, de la directrice de l’école et d’élus municipaux pour leur adresser des menaces. Bernard Germain n’y voit pas de problème. « Ces mails ne posent aucun souci, argumente le prédicateur xénophobe. Ils s’adressent à des gens irresponsables, des collabos qui soutiennent un projet immigrationniste pouvant avoir des conséquences terribles. » Il fait ainsi allusion à de supposées violences perpétrées contre des enfants par des exilés, auxquelles les élèves de la Pierre-Attelée pourraient être exposés.

« Nous accueillons régulièrement des personnes exilées, depuis 2017, explique Yannick Morez, l’édile (DVD) de Saint-Brévin. Nous n’avons jamais rencontré de problème. Et lorsque l’association Aurore, en charge de leur accueil, nous a indiqué qu’elle souhaitait pouvoir aussi recevoir des femmes et des enfants, nous avons jugé bon d’accompagner le projet de la sous-préfecture d’ouvrir un Cada dans la commune. »

Ce positionnement lui vaut, lui aussi, d’être pointé sur la Toile xénophobe comme « collabo », sans compter les menaces de mort. « J’ai lu des commentaires sur leurs sites du genre : “arrêt du projet ou bien la mort” ou encore “ce ne sera pas une tarte à la crème mais une tarte de plomb”, confie l’élu. Mais on ne se laissera pas intimider. De toute façon, c’est un projet de l’État et il a été adopté à l’unanimité du conseil municipal. »

Le projet est aussi soutenu par la population. Le Collectif des Brévinois attentifs et solidaires appelle à une manifestation en soutien au Cada, le 25 février, et entend exprimer sa solidarité, dans la matinée, avant que l’extrême droite vienne déverser sa haine lors d’un rassemblement prévu dans l’après-midi.


 


 


 

Face aux menaces de mort visant Le Poher, les médias bretons font bloc

sur https://blogs.mediapart.fr

Nos consœurs et confrères de l'hebdomadaire centre-breton Le Poher ont été visés à trois reprises par des menaces de mort en l'espace de vingt jours. La raison ? Ils avaient rendu compte de la situation à Callac où des groupuscules d'extrême droite se sont violemment opposés à l'accueil de réfugiés. En soutien, la rédaction de Mediapart s'associe à un large ensemble de médias et associations pour demander aux pouvoirs publics de faire respecter la loi et de prendre leurs responsabilités.

À Rennes, le 21 février 2023

La Bretagne est une terre de presse et de liberté. Le Club de la presse de Bretagne, avec des dizaines de médias bretons, les syndicats de journalistes, des écoles de journalisme et les clubs de la presse de France, s'élèvent avec force contre les graves menaces et intimidations en provenance de l'extrême droite qui visent à bâillonner la presse. L'information est l'un des piliers de notre démocratie.

Nos consœurs et confrères de l'hebdomadaire centre-breton Le Poher ont été visés à trois reprises par des menaces de mort en l'espace de vingt jours. La raison ? Ils avaient rendu compte de la situation à Callac (Côtes-d’Armor) où des groupuscules d'extrême droite se sont violemment opposés à l'accueil de réfugiés.

Le 31 janvier, le rédacteur en chef du Poher, Erwan Chartier, reçoit un courriel anonyme à connotation raciste et homophobe promettant de le « crever ». Le 8 février, un homme joint le journal pour demander à quelle heure il peut passer pour « mettre une balle dans la tête » du rédacteur en chef et de l'agent chargée de l'accueil qui a décroché. Le 20 février, une personne appelle dès l'ouverture des bureaux pour annoncer avoir « mis une bombe dans la rédaction », entraînant l'évacuation des locaux et l'intervention des démineurs, qui n'ont heureusement rien trouvé.

Douze plaintes déposées

Parallèlement, les animateurs de plusieurs sites web d'extrême-droite, mobilisés contre l’accueil des réfugiés à Callac, ont mis en avant les noms et photos de journalistes du Poher, les exposant à la vindicte de leurs lecteurs. Une précédente plainte pour diffamation et injure publique conduira certains membres de cette mouvance devant la justice début mars.

Une journaliste ayant couvert cette actualité pour France 3 Bretagne a également été prise pour cible puis cyberharcelée. Plusieurs plaintes ont aussi été déposées par notre consœur et son média.

« Ces menaces semblent s’inscrire dans une campagne d’intimidation de l’ultradroite », analyse Erwan Chartier. Avant les journalistes, des élus et des habitants de Callac ont déjà fait l'objet de calomnies et de menaces non signées. Le procureur de la République de Saint-Brieuc a reconnu dans Mediapart que douze plaintes ont été déposées.

Faire respecter l'État de droit

Ces multiples formes d'intimidation doivent cesser et leurs auteurs répondre de leurs actes. La liberté d'expression n'est pas la liberté d'opprimer. Face à ces faits graves, nous, journalistes de Bretagne et d'ailleurs, réaffirmons notre solidarité avec les personnes menacées.

Fidèle à sa mission de défense des journalistes et de la liberté de la presse, le Club de la Presse de Bretagne demande aux pouvoirs publics de faire respecter la loi et de prendre leurs responsabilités.

Le journalisme ne peut s'exercer dans la peur. Nous invitons tous les confrères et consœurs, et directeurs et directrices de publication soucieux des conditions d’exercice du métier et de la liberté de la presse, mais aussi les citoyens à solidairement opposer un mur de refus face à des comportements d’un autre temps.

Signataires :

Club de la Presse de Bretagne, Actu.fr, Bikini mag, Bretagne 5, Canal ti zef, CGT-ouestmedias.com, CFDT-Journalistes, CFDT Ouest-France, Club de la presse Auvergne, Club de la presse d’Anjou, Club de la presse des pays de Savoie, Club de la presse de Strasbourg, Club de la presse Drôme Ardèche, Club de la presse du Gard, Club de la presse du Limousin, Club de la presse du Périgord, Club de la presse du Var, Corlab, Dispak, Éditions du Boisbaudry, La rédaction de Mediapart, France 3 Bretagne, France Bleu Breizh Izel, Internep ouest info, IUT de Lannion, la Chronique républicaine, La Maison écologique, le Cri de l'ormeau, le Mensuel de rennes, l’Imprimerie nocturne, Mapinfo, Pays, Press pepper, Produits de la mer, Publihebdos, radio Breizh, radio Kerne, radio Kreizh breizh, radio Naoned, RCF Finistère, S3C CFDT, Sciences Po Rennes, SNJ, SNJ-CGT, SNJ-FO, SNJ Ouest-France, Tébéo, Tébésud, TVR, Unidivers, Unmondemeilleur.info, UPC2F, Sans transition !, Splann !, Ya!.

  publié le 19 février 2023

Retraites.Gilles Leproust, le maire (PCF) d’Allonnes dénonce la pression du gouvernement.

Diego Chauvet sur www.humanite.fr

Comme ailleurs en France, le maire d’Allonnes, Gilles Leproust (PCF), a été destinataire d’une lettre du préfet de la Sarthe lui demandant de retirer une banderole contre la réforme des retraites sur le fronton de l’hôtel de ville.

Plusieurs maires en France ont reçu des missives similaires depuis le début du mois de février, témoignant ainsi d’une consigne gouvernementale aux représentants de l’État. L’édile communiste conteste vivement le bien-fondé d’une telle démarche.

Savez-vous combien de maires sont concernés par ces lettres envoyées par des préfets ?

Gilles Leproust : Nous essayons avec la Coopérative des élus communistes de rassembler des informations. Nous savons déjà que Tarnos dans les Landes est concernée. Des municipalités en Dordogne également. Outre certaines mairies des Hauts-de-Seine, la Seine-Saint-Denis et la Sarthe au moins ont été ciblées. Ce n’est pas la position des préfets de tel ou tel département qui est en cause. Il s’agit clairement d’une orientation gouvernementale visant à mettre la pression sur les collectivités qui sont solidaires du mouvement.

À Allonnes, c’est la première fois que je reçois un tel courrier. Jamais, aussi bien sur les vœux votés en conseil municipal que sur un affichage sur le fronton de la mairie nous n’avions été interpellés par la préfecture.

Au-delà de la surprise, cette démarche vous pose un problème de quelle nature ? Que révèle-t-elle ?

Gilles Leproust : Jusqu’à preuve du contraire, c’est la libre administration des collectivités qui prévaut. C’est une remise en cause des engagements des équipes municipales. Parallèlement à la banderole que nous avons accrochée au fronton de la maire d’Allones, le conseil municipal a voté un vœu le 1er février demandant au gouvernement de retirer son projet et de remettre tout le monde autour de la table des négociations. Ce vœu n’a pas été contesté par les services préfectoraux. L’opposition municipale s’était également abstenue lors du vote.

Je pense que ces courriers révèlent une certaine fébrilité du gouvernement. La commune est la cellule de proximité qui fait vivre la démocratie au quotidien. Nous avons été félicités par l’État pour le rôle que nous avons joué durant la crise sanitaire. Mais on nous tape sur les doigts à présent que nous prenons des initiatives qui ne sont pas dans le sens de la politique du gouvernement.

Les préfectures invoquent le principe de « neutralité ». Que répondez-vous ?

Gilles Leproust : Nous sommes élus tous les six ans sur un programme politique. La défense des services publics, de la Sécurité sociale, des retraites, figure d’ailleurs dans notre programme de campagne pour les élections municipales. Nous jouons donc notre rôle. Les équipes municipales ne sont pas là que pour passer les plats. Mais pour aider à réfléchir, surtout à un moment où tout le monde s’inquiète de la crise de la politique. Si en plus on nous interdit de faire de l’éducation populaire, de conduire un débat démocratique dans les territoires, on ne fera qu’aggraver cette crise. C’est très inquiétant pour la démocratie. En tant qu’élus communistes, nous avons toujours porté ces valeurs dans le respect des principes républicains, et avec conviction.

Par ailleurs, en tant que collectivités, nous sommes concernés par la réforme des retraites. Elle aura des conséquences sur les ressources humaines liées au rallongement de l’âge de départ en retraite et les cotisations sociales vont augmenter. À Allonnes par exemple, la réforme engendrera un surcoût de 40 000 euros par an sur nos finances.

Comment comptez-vous réagir ?

Gilles Leproust : Nous travaillons à une réponse nationale et collective. Nous jouons notre rôle d’alerte, sur un projet de loi qui aura des conséquences concrètes sur nos territoires. Nous nous tournerons également vers les députés communistes afin qu’ils interpellent le gouvernement sur cette affaire.

  publié le 13 février 2023

L’effrayante contre-révolution civilisationnelle de l’Internationale Brune en gestation

Mitralias Yorgos sur https://www.ritimo.org

(reprise d’un article paru sur CADTM)

L’intérêt étant focalisé -à juste titre- sur la guerre qu’il mène contre l’Ukraine et son peuple, on oublie souvent de reconnaître les « traits de caractère » fondamentaux du poutinisme, qui font de lui le fleuron d’une Internationale Brune en gestation. Et pourtant, ce sont exactement ces « traits de caractère » ultra-réactionnaires du poutinisme qui expliquent, non seulement ses propres penchants belliqueux mais aussi, le pourquoi du soutien à sa guerre ukrainienne offert par l’aile la plus dure de l’extrême droite internationale. Et ceci à une époque où malgré les importantes défaites électorales qu’elle vient de subir au Brésil (Bolsonaro) ou aux États-Unis (Trump), cette Internationale Brune en gestation continue de représenter la plus grande et la plus immédiate menace pour les droits et les acquis démocratiques et sociaux de par le monde !

La première leçon qu’on peut tirer de ces constats devrait être que les soutiens internationaux à la guerre de Poutine ne sont ni accidentels ni éphémères, mais qu’ils sont très solides parce qu’ils correspondent aux profondes « affinités électives » idéologiques de leurs auteurs. C’est ainsi que l’apparent « mystère » qui enveloppe la collaboration plus qu’étroite entre deux régimes totalement dissemblables, comme ceux de la Russie laïque et de l’Iran théocratique, se dissout du moment qu’on tient compte du fait qu’ils partagent les mêmes « valeurs » liberticides et obscurantistes et qu’ils pratiquent les mêmes politiques profondément répressives et antidémocratiques.

Vues sous cet angle, tant la guerre ukrainienne de Poutine que la menace de « l’Internationale Brune en gestation » acquièrent une signification et un contenu beaucoup plus concret et redoutable, parce que ce contenu esquisse les contours d’un véritable programme de contre-révolution civilisationnelle et antidémocratique pour toute l’humanité ! Car, comme on l’écrivait dans un précédent article, ces autocrates ultra-réactionnaires et leurs régimes qui composent cette Internationale Brune « sont unis par leur racisme, leur xénophobie, leur autoritarisme, leur islamophobie et leur antisémitisme, leur rejet ouvert de la démocratie parlementaire (bourgeoise), leur misogynie, leur adoration des combustibles fossiles et leur climato-scepticisme, leur militarisme, leur mépris pour les droits et les libertés démocratiques, leur conception policière de l’histoire et leur complotisme, leur haine de la communauté LGBTQ, leur obscurantisme et leur attachement viscéral au triptyque « Famille-Patrie- Religion » [1].

Évidemment, ce n’est pas un hasard si la haine des femmes et de tout ce qui est différent imprègne en toute priorité l’idéologie et la pratique de tout ce beau monde fascisant. Des ayatollahs iraniens à Trump et Orban, et de Bolsonaro et Erdogan à Poutine, en passant par l’Indien Modi, l’Espagnol Abascal (Vox) ou le Français Zemmour, tous ces dirigeants d’extrême droite nourrissent un mépris et une haine viscérale proche de la misogynie, à l’égard des femmes qui n’acceptent pas « leur rôle traditionnel » et pour tous ceux qui contestent le virilisme agressif qu’eux-mêmes professent et exhibent ostensiblement. C’est ainsi que le droit à l’avortement se trouve dans la ligne de mire de la très trumpienne Cour Suprême des États-Unis qui l’attaque frontalement, tandis que le poutinisme se limite pour l’instant à interdire « toute forme de publicité pour l’avortement », tout en allant jusqu’à ressusciter l’idée de Staline de récompenser avec le titre de « Mère héroïne » et une consistante somme de roubles les femmes « qui donnent naissance et élèvent au moins 10 enfants ». D’ailleurs, ce n’est pas aussi un hasard si pratiquement tous ces dirigeants excellent en sexisme et vulgarité et n’hésitent pas à faire publiquement l’éloge du... viol. De Bolsonaro qui dit à une députée qu’elle « ne méritait pas qu’il la viole », à Trump (d’ailleurs accusé de deux douzaines de viols ou d’agressions sexuelles) qui déclare « quand tu es une star, elles te laissent faire. Tu peux les attraper par la ch…, tu fais tout ce que tu veux », et à Poutine qui se dit « jaloux » de la douzaine de... viols pour lesquels a été condamné l’ex-président d’Israël Moshé Katzav, et qui apostrophe l’Ukraine qui lui résiste avec la phrase si éloquente « Que ça te plaise ou non, ma belle, faudra supporter » !

Il va sans dire que toute cette avalanche de paroles et d’actes d’un sexisme horriblement grossier et agressif jouissent de la bénédiction des églises les plus rétrogrades, comme celle des évangélistes dans le cas de Bolsonaro et Trump, et des orthodoxes russes dans celui de Poutine. De ces mêmes églises qui se montrent pourtant très puritaines quand il s’agit de défendre bec et ongles la « famille traditionnelle » et de réprimer durement ce que ces dirigeants appellent « sexualité non-traditionnelle ». Voici donc l’oligarque et ancien agent des services secrets, le patriarche russe Kirill qui affirme que la guerre contre l’Ukraine a une signification métaphysique en tant que lutte pour la vérité divine contre le péché, ce péché suprême étant… l’homosexualité que l’Occident décadent voudrait imposer aux Russes ! Et Poutine qui enchaîne appelant l’Europe... « Gayropa », tout en sortant l’aphorisme suivant en défense de ses très chères « valeurs traditionnelles » : « Est-ce que nous voulons que notre Russie ne soit plus notre patrie ? Que nos enfants soient pervertis, qu’on leur dise qu’à part les hommes et les femmes, il existe d’autres genres ? Une telle négation de l’être humain ressemble à un satanisme ouvert ». Quant au premier propagandiste du poutinisme Vladimir Soloviev, lui proclame que la guerre contre l’Ukraine n’est qu’une « contre-attaque » lancée en réponse au « génocide de ceux qui refusent les valeurs LGBT-nazies-transgenres » !…

Heureusement, la Russie actuelle n’est pas (encore ?) l’Allemagne de Hitler et Poutine se limite pour l’instant à interdire « la propagande LGBT » et à multiplier les tracasseries aux homosexuels russes. Cependant, il ne va pas de même partout dans la Fédération Russe, car en Tchétchénie, son vassale djihadiste Ramzan Kadyrov professe et pratique la liquidation physique des homosexuels, qu’il assimile à « Satan »…avec l’assourdissant assentiment tacite de Poutine !

On s’est arrêté sur les politiques des dirigeants de l’Internationale Brune en gestation concernant les femmes et les communautés LGBT+, pour deux raisons : d’abord, parce que ces politiques sont très représentatives de leur « idéologie » tandis qu’elles concentrent en elles presque tous leurs « traits de caractère », de la violation systématique des droits de l’homme les plus élémentaires et l’obscurantisme prononcé de leur « idéologie », à leur conception et mise en application de l’état policier antidémocratique et répressif. Et ensuite, parce que partout où se trouvent ces dirigeants, de l’Iran des ayatollahs aux États-Unis de Trump, et de la Russie de Poutine au Brésil de Bolsonaro, ce sont les femmes et les mouvements féministes et LGBT+, souvent de masse, qui sont à la tête des résistances les plus effectives et les plus radicales. Alors, ce n’est pas une surprise si les commentateurs et autres « analystes » occidentaux de la guerre de Poutine, s’en occupent en priorité sur nos écrans de télé, discourant à longueur de journée de la continuité qui existe entre ces politiques liberticides et barbares de Poutine et celles des...bolcheviks.

Le mensonge est énorme et la vérité historique diamétralement opposée. Poutine ne peut pas être « l’héritier des bolcheviks », pas seulement parce qu’il ne cesse de répéter qu’il... hait ces bolcheviks plus que tout autre [2], mais surtout parce qu’il est en train de faire tout le contraire de ce qu’ont fait ces bolcheviks en leur temps. Droit à l’avortement ? Poutine et ses amis le grignotent ou même l’abolissent, quand les bolcheviks ont été les premiers dans l’histoire de l’humanité à le dépénaliser et à l’instituer « à l’hôpital et gratuit », plusieurs décennies avant les autres pays dits « civilisés » (les États-Unis l’ont fait seulement en 1973 et la France en 1975 !). De même avec le droit de vote des femmes, l’égalité juridique hommes-femmes et le divorce institués bien avant les pays occidentaux. Ce n’est pas d’ailleurs le fruit du hasard que la première femme chef de gouvernement (Ievguenia Bosch en Ukraine) et ministre (Alexandra Kollontai) de l’histoire mondiale étaient... des bolcheviques.

Mais là où l’énormité de leur mensonge crève les yeux c’est quand ils se réfèrent au traitement de la communauté LGBTQ. Poutine réprime et abolit ses (maigres) droits existants quand les bolcheviks ont été les premiers au monde à dépénaliser l’homosexualité, seulement quelques semaines après la Révolution d’Octobre ! Et en plus, ils ont autorisé les personnes transgenres à occuper des emplois publics et servir dans l’armée, comme ils ont permis de changer de genre sur demande par une simple formalité administrative. C’est à-dire, ils ont accordé des droits qui continuent à être inaccessibles dans la plupart des pays même occidentaux, plus d’un siècle plus tard ! Et tout ça dans un pays arriéré et en ruines, gouverné par un parti (bolchevique) dont plusieurs dirigeants (p.ex. Lénine) et une grande partie de ses membres continuaient de considérer l’homosexualité comme une « maladie ». Ce qui n’a pas pourtant empêché le jeune état soviétique d’avoir, de 1918 à 1930, comme ministre (commissaire) aux Affaires étrangères Gueorgui Tchitcherine, un homosexuel qui ne se cachait pas…

Ceci étant dit, l’apparent « paradoxe » de l’unanime acceptation par la droite et par une certaine gauche de l’affirmation que le poutinisme plonge ses racines dans le bolchevisme, apparaît pour ce qu’il est : une monumentale escroquerie qui sert les intérêts tant des uns que des autres. Pourquoi ? Mais, parce que tant les uns que les autres ont tout intérêt à travestir la vérité historique pour pouvoir assimiler les bolcheviks, qui ont institué les premiers tous ces droits et libertés démocratiques, à Staline qui les a supprimer... d’ailleurs, ensemble avec leurs auteurs.

Notre épilogue est sans doute alarmant : Oui, elle est bien réelle, directe et cauchemardesque la menace que fait peser sur nos droits et nos libertés démocratiques et sociales cette Internationale Brune en gestation, qui plonge ses racines tant dans le fascisme que dans le stalinisme, tout ce qu’il y a eu de plus monstrueux dans le siècle passé. D’autant plus, qu’elle paraît de plus en plus armée d’un véritable programme de contre-révolution civilisationnelle pour toute l’humanité, au moment précis où cette humanité semble plus confuse et désemparée que jamais, étant au croisement de tant des crises cataclysmiques...

Lire l’article sur cadtm.org

Notes

publié le 11 février 2023

Retraites : en meeting
à Nîmes, la Nupes navigue dans le sens de l’histoire

Grégory Marin sur www.humanite.fr

Prélude à la manifestation de ce samedi après-midi à Nîmes, le meeting national regroupant toutes les composantes de la Nupes, dont le secrétaire national du PCF Fabien Roussel, et quatre syndicats à rassemblé vendredi soir environ 800 personnes.

Les drapeaux rouges et verts ondulaient depuis un moment, et la foule piétinait : à Nîmes, qui a vu défiler jusqu’à 20 000 personnes dans les rues, on n’avait pas manifesté son hostilité à la réforme des retraites du gouvernement Macron depuis mardi déjà. La salle de réunion du Grand hôtel était trop petite : 600 places assises n’ont pas suffi, et presque 200 Gardois ont assisté debout à ce meeting de la Nupes, ouvert par les syndicats. Au diapason des partis politiques, ils ont alerté sur la notion de régression sociale que le projet gouvernemental fait peser sur la société.

Première en lice, Florence Daga, professeure de mathématiques au lycée Dhuoda, insiste sur le besoin d’une « résistance unie et déterminée », jusqu’ici non démentie, face à un exécutif et une majorité « hors-sol ». Une  « unité des forces progressistes » pour « profiter en bonne santé d’une nouvelle étape de la vie libérée du travail » ? Le porte-parole du Parti socialiste et maire de Saint-Vallier (Drôme), Pierre Jouvet, ne dit pas autre chose : pour lui, cette régression ( « une réforme est sensée améliorer une situation existante » ) représente  « une vision du monde que nous combattons depuis des siècles. Pour eux (les libéraux, ndlr), chaque jour d’espérance de vie gagné, chaque gain de productivité doit être capitalisé ». Et d’esquisser une idée  « diamétralement opposé, celle d’Ambroise Croizat » , dont la figure d’autorité sur le sujet reviendra plusieurs fois durant la soirée :  « redevenir maître de son temps » .

Jaurès parlait déjà retraite à Nimes en 1910.

Or, quel est le projet du gouvernement ?, s’interroge William Leday, membre de la direction nationale de Génération.s :  « poursuivre la baisse tendancielle des droits sociaux » , quand  « une vraie réforme devrait prendre soin des plus précaires »,« ménager les plus accablés » , et ne pas  « faire de l’espérance de vie une variable d’ajustement ». Un paradoxe, pointe Anne-Rose Le Van, professeur d’urbanisme à l’Université Paul Valéry de Montpellier : beaucoup de gens  « n’arrivent pas » à la retraite, explique-t-elle.  « En 2019, 17 % des travailleurs sont partis avant 60 ans pour inaptitude... » C’est que pour certains,  « le corps ne suivra pas » , assure Didier Marion, éleveur, oléiculteur, représentant la Confédération paysanne :  « Lorsqu’un paysan arrive à soixante ans, il est broyé psychiquement et physiquement. Cotiser 43 ans comme l’impose la loi Touraine est déjà irréalisable » , sans oublier les nombreuses carrières incomplètes...

Plusieurs intervenants ont rappelé le sens de l’histoire, auquel Emmanuel Macron, Elisabeth Borne et la majorité tournent le dos. Raymonde Poncet Monge, sénatrice EELV du Rhône refait le film de  « la conquête du temps libre » : les huit heures, les congés payés, la retraite à 60 ans, la semaine de 35 heures... Il faut  « du temps pour l’émancipation et l’épanouissement personnel » , cite-t-elle, paraphrasant Karl Marx. Et Alexis Corbière, député France insoumise de Seine-Saint-Denis, de rappeler le discours de Jean Jaurès à Nîmes, œuvrant pour l’adoption d’un système de retraite lors du congrès de la SFIO, en 1910.  « Dès demain, si vous le voulez (...) tous les vieux relèveront le front, et tous les jeunes, tous les hommes mûrs se diront du moins que la fin de la vie ne sera pas pour eux le fossé où se couche la bête aux abois ». Voilà pour le fond. La forme est en cours de constitution.

Mettre la majorité sous pression

« Il existe une force pour empêcher ce projet, c’est vous », lance François Tardieu, vice-président departemental de la CFTC, avant d’appeler au  « blocage du pays » par une  « grève totale et reconductible. Jamais le patronat d’hier et d’aujourd’hui n’a cédé le moindre avantage, le moindre centime sans qu’on le lui arrache. » C’est  « possible » , expliquait déjà Didier Marion, car  « au Château, tout le monde commence à trembler ». La majorité, sous pression ? Il faut l’accentuer, plaide Fabien Roussel, le secrétaire national du PCF. Analyser  « les votes de son député », pour éventuellement  « le sanctionner » . Lui aussi souligne le paradoxe à aller à contre-courant de l’histoire :  « L’allongement de la durée de la vie c’est un progrès, pas un problème » , estime-t-il. Pourquoi pervertir cette bonne nouvelle - encore faut-il que la notion  « en bonne santé » soit prise en compte, nuancent les intervenants- en  « taxant » (c’est  « un impôt sur la vie », dénonce Pierre Jouvet) ceux qui pourraient bénéficier d’une avancée sociale ? Pour le secrétaire national du PCF, la solution est ailleurs.

Pour de « vieux jours heureux »

« S’il y a moins d’actifs pour plus de retraités, il faut aller chercher les richesses où elles sont : on en produit quatre fois plus que dans les années 80 ! »   « Faire cotiser les revenus du capital » autant que ceux du travail, créer des emplois dans l’industrie, les services publics ( « 500 000 emplois créés c’est 6 milliards d’euros de cotisations dans les caisses de l’Etat » ), endiguer l’évasion fiscale... Autant de propositions émises par l’ex-candidat à l’élection présidentielle pour que  « la justice fiscale finance la justice sociale »  « Ce sont les salariés qui créent la richesse, ce n’est que justice de leur reverser leur part », avance Bruno Rivier, secrétaire départemental de la CGT, cuisinier au centre hospitalier d’Alès.

« Notre horizon c’est la retraite à 60 ans (nombre d’intervenants ont plaidé pour le retour au départ a 60 ans, avec 37,5 annuités, ndlr). Nous mettons de notre côté le bonheur, l’amour, la vie. Nous voulons vivre de vieux jours heureux ! » , lance Fabien Roussel, reprenant son slogan de la présidentielle inspiré du programme du Conseil national de la Résistance. Un mot d’ordre qui résonne encore au moment de l’appel à manifester, sur l’air du Chiffon rouge chanté par Michel Fugain. Car dans la rue, autour de soi (et rêvons un peu, même à l’Assemblée nationale)  « le monde sera ce que tu le feras, plein d’amour de justice et de joie » ...

publié le 2 février 2023

À l’Assemblée, gauche et majorité s’écharpent sur le financement des retraites

Pauline Graulle sur www.mediapart.fr

Arc-boutés sur leur idée de « sauver » le système par répartition via l’allongement de deux ans du temps de travail, les macronistes ont écarté en commission toutes les pistes de financement alternatives proposées par la Nupes.

AprèsAprès la (vaine) bataille de lundi pour sauver les régimes spéciaux et les discussions sur « l’index senior » qui se sont éternisées mardi, c’était au tour, mercredi 1er février, du volet « recettes » du projet de loi réformant les retraites d’arriver sur la table de la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale.

Un sujet très politique qui a, pendant huit heures, réactivé à plein le clivage gauche/droite. Avec, d’un côté, une majorité présidentielle, soutenue par le parti Les Républicains (LR), arc-boutée sur le cœur de sa réforme – combler les « déficits » par l’allongement du temps de travail des salariés ; de l’autre, une gauche résolue à mettre à contribution le capital plutôt que le travail.

La matinée a commencé fort, avec un amendement signé par la députée de La France insoumise (LFI) Rachel Keke pour rétablir l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) – « une mesure de salubrité publique », selon la Nupes. Stéphanie Rist, la rapporteure générale du projet de loi, donne un avis défavorable. « Vous voulez une nouvelle fois créer une nouvelle fiscalité sur le capital. Or la France est déjà le pays où la fiscalité du capital est la plus forte », avance-t-elle.

La salle se fait de plus en plus remuante. « Ne nous ramenez pas cette histoire d’ISF, ça ne sert à rien de ressortir ces vieilles antiennes ! », implore le député du MoDem Philippe Vigier, tandis que Prisca Thevenot, sa collègue de Renaissance, file la métaphore botanique : « Plantez des députés Nupes à l’Assemblée, il poussera des impôts pour les Français ! »

Une immédiate levée de boucliers qui a donné le ton au reste de la journée. Tous les amendements déposés pour financer la branche vieillesse ou le fonds de réserve pour les retraites, qu’ils portent sur la taxation des fonds de pension, des dividendes, des retraites chapeaux, des superprofits ou des successions, ont été balayés les uns après les autres.

Ce n’est ni la fortune ni l’oisiveté qui vont sauver le système.

Dans la salle de la commission, la majorité, qui n’a que le mot « déficit » à la bouche, tente de convaincre du bien-fondé de son projet : le système de retraite ne doit reposer ni sur les subsides de l’État ni sur les financements privés, fait valoir l’élu MoDem Nicolas Turquois. « Sinon, on ne sera plus dans le système par répartition », prévient-il, remémorant le principe du système de retraite à la française : « Les salariés d’aujourd’hui assurent la pension des retraités d’aujourd’hui. »

Éric Alauzet, ancien écologiste passé sous pavillon macroniste, juge la réforme « utile et urgente » car il pense à l’avenir. « L’accumulation des déficits fera qu’on se tournera dans cinq ans vers les législateurs en leur disant “qu’est-ce que vous avez foutu ?” », argue-t-il, avant de se tourner vers ses collègues de la Nupes : « Ne laissez pas croire qu’en ciblant quelques personnes, ça suffira à régler le problème… »

Du côté de LR, le député Thibault Bazin, pour qui « ce n’est ni la fortune ni l’oisiveté qui vont sauver le système », voit même un effet contre-productif aux pistes présentées par la gauche. Comme cette idée de taxer les propriétaires, alors même que la détention d’un patrimoine permet de s’offrir une retraite un peu meilleure…

Les « Thatcher » des retraites

En face, on s’agace et on s’impatiente. L’écologiste Sandrine Rousseau rappelle les 8 milliards qu’a coûté la suppression de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE) adoptée grâce au 49-3 dans le dernier projet de loi de finances, ou la participation des entreprises au financement de la Sécurité sociale, qui a diminué de 20 points depuis 1995.