PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

luttes sociales  -- année  2024

  mise en ligne le 24 mai 2024

Débrayage à Teleperformance, entreprise du CAC 40
championne
de l’écart salarial

Maïa Courtois sur https://rapportsdeforce.fr/

Une journée de grève et de mobilisation a été lancée par Sud PTT ce jeudi, jour de l’assemblée générale de Teleperformance, leader mondial des centres d’appel, dont le siège se trouve en France. Le syndicat dénonce des négociations salariales au point mort, alors que l’écart salarial à Teleperformance est tel que le PDG y gagne 1 400 fois plus que les employés, selon l’ONG Oxfam.

Ce jeudi, à l’entrée de l’assemblée générale de Teleperformance, la direction et les actionnaires ne seront pas tout à fait tranquilles. Le syndicat Sud PTT a lancé un appel à la manifestation sur les lieux, dans le cadre d’une journée de grève des employés du leader mondial des centres d’appel.

Pas de quoi assombrir non plus la journée de ces actionnaires : le groupe, membre du CAC 40, se félicitait fin avril d’une croissance de +26,7%. Pas moins de 244 millions d’euros leur seront donc reversés cette année sous forme de dividendes, expose un communiqué de Solidaires et Sud PTT.

Malgré ces résultats florissants, la direction a en revanche informé les organisations syndicales « qu’elle ne souhaite pas d’augmentation des salaires », épingle Sud PTT. Les NAO (négociations annuelles obligatoires) sont en cours dans l’entreprise depuis le 26 mars. Or, cette année, leur budget a été divisé par trois, « passant d’un million d’euros à 350 000 euros », précise Issam Baouafi, délégué syndical central Sud à Teleperformance.

« La direction nous a bien fait savoir qu’elle ne ferait pas beaucoup d’efforts pour nos salaires cette année », abonde encore Issam Baouafi, plus de vingt ans d’expérience dans l’entreprise au compteur. « Pour nous c’est impensable, au regard de l’inflation et des petits salaires dans l’entreprise ».

Record de l’écart salarial chez Teleperformance : le PDG gagne 1453 fois plus que les employés

 Le salaire moyen mensuel chez Teleperformance est en effet inférieur à 1200 euros. Le PDG Daniel Julien, lui, gagne 19 millions d’euros par an. Soit 1453 fois plus que les salariés, d’après une étude d’Oxfam parue fin avril. Teleperformance remporte ainsi le titre de l’entreprise du CAC40 championne de l’écart salarial, selon l’ONG. Et « de loin ».

Contactée par l’AFP, Teleperformance s’est défendue en dénigrant un calcul « purement théorique et non réel » de la part de l’ONG, dans la mesure où la rémunération du PDG inclut des « actions de performance » dépendant des objectifs réalisés et du cours de la Bourse – où le groupe voit sa cote baisser.

En moyenne, les patrons du CAC 40 ont gagné 130 fois plus que le salaire moyen dans leurs entreprises en 2022, synthétise Oxfam. Cet écart salarial a augmenté d’environ 17 % depuis 2019. « Il est urgent de lutter contre cette injustice salariale et de mobiliser les salarié·e·s pour des conditions plus équitables », insiste Sud PTT dans son communiqué.

La séance de NAO lors de laquelle la direction de Teleperformance devait donner sa position finale aurait dû avoir lieu hier, mercredi. Elle a finalement été reportée au 6 juin.

En 2022, les syndicats avaient obtenu 80 euros d’augmentation des salaires. En 2023, les syndicats étaient plus divisés – contrairement à d’autres, Sud PTT n’avait pas signé : « il y avait trop de différenciation dans les augmentations », explique Issam Baouafi. « Certains avaient obtenu 25 euros, d’autres 120, d’autres rien du tout . Cette année, son syndicat exige 100 euros d’augmentation. « Pour tout le monde », insiste-t-il.

 Des débrayages depuis le début de l’année

Mi-mars et fin janvier, les téléconseillers des centres d’appel français, notamment chez Teleperformacnce, avaient débrayé à l’appel d’une intersyndicale (CFDT, CFTC CGC, FO, CGT Sud-Solidaires). À l’issue de la grève de janvier, les employeurs de la branche avaient proposé « près de 2% d’augmentation, pour remonter juste au-dessus du SMIC les plus bas salaires », nous racontait Frédéric Madelin, négociateur de branche P2ST (prestataires de services du secteur tertiaire) pour Sud PTT.

Pas de quoi rattraper le décrochage : depuis 2005, les salariés du secteur ont perdu « entre 60 et 300 euros mensuels », par comparaison avec l’évolution du SMIC, estime le syndicaliste. « Il nous faut la mise en place d’une grille suffisante pour les prochaines augmentations du SMIC, pour faire face à l’inflation, à la hausse des prix de l’énergie… On ne demande pas juste à être au SMIC : on demande un vrai salaire ».

La journée de mars, ensuite, a pris une dimension internationale, avec de fortes mobilisations en Grèce. Les grévistes de Teleperformance, comme de Concentrix – autre acteur majeur du secteur – y avaient obtenu, sur les sites les plus mobilisés, l’ouverture de négociations sur des revalorisations salariales.

   mise en ligne le 16 avril 2024

L’appel des syndicats
pour la journée internationale
des travailleurs et travailleuses

sur https://basta.media

Des syndicats de salarié·es et d’étudiants appellent à manifester le 1er mai contre les politiques d’austérité et « pour l’emploi, les salaires, les services publics, la protection sociale, les libertés et la paix ». Voici l’appel.

Le 1er mai, journée internationale des travailleurs et travailleuses, va se tenir dans un contexte marqué par les guerres terriblement meurtrières, notamment en Ukraine et en Palestine. Nos organisations réaffirment leur engagement pour une paix juste et durable dans le cadre du droit international, qui ne peut se faire aux conditions de l’agresseur.

En France, les travailleur·euses sont sous la menace d’un nouveau plan d’austérité. Pour multiplier les cadeaux aux entreprises, ce qui aggrave les inégalités sociales, le gouvernement annonce faire des milliards d’économies sur les politiques sociales et les services publics, la transition écologique ou en faisant les poches des chômeurs et chômeuses, de celles et ceux qui sont malades, ou encore en s’attaquant une nouvelle fois au Code du travail.

« Il y a urgence à augmenter les salaires et les retraites »

Loin de « désmicardiser » le pays, il poursuit sa politique au service des plus riches en distribuant de l’argent public aux entreprises privées, notamment les plus grosses, sous forme d’exonérations de cotisations sociales : plus les salaires sont bas, plus les aides publiques sont conséquentes, ce qui encourage les directions d’entreprises à maintenir des millions de salarié·es avec des fiches de paie proches du Smic. À l’image du Smic, il faut a minima indexer les salaires, pensions et le point d’indice sur les prix. Il y a urgence à augmenter les salaires et les retraites.

La précarité et la pauvreté gagnent du terrain, en particulier chez les étudiant·es : un·e sur deux travaille pour financer ses études, deux étudiant·es sur trois sautent régulièrement des repas et plus de trois étudiant·es sur dix renoncent à des soins faute d’argent. Un·e sur deux est mal logé·e. Un·e étudiant·e sur cinq ne mange pas à sa faim. Il faut augmenter les minima sociaux, les bourses d’études et réformer en urgence ce système d’aide pour que chacun·e puisse étudier dans des conditions dignes.

« Pour une Europe sociale et des peuples »

Nos organisations appellent à s’opposer aux politiques d’austérité en France comme en Europe. Alors que des profits records sont enregistrés, il faut sortir du choix délétère que l’on nous impose. Pour une Europe sociale et des peuples : ni dépendance à la finance, ni poison de l’extrême-droite, pire ennemi des travailleurs et travailleuses ! Nos organisations militent pour le renforcement de la protection sociale et s’opposent aux projets de contre-réformes qui réduisent les droits et conquis des travailleurs et travailleuses.

Elles dénoncent les attaques aux libertés collectives et individuelles, notamment contre les bourses du travail et le droit de manifester, les libertés syndicales mais aussi les entraves à la liberté d’expression, par exemple sous-couvert des lois anti-terroristes.

Le 1er mai doit aussi être le prolongement des mobilisations du 8 mars pour l’égalité réelle alors que les femmes sont moins payées et plus souvent en situation de précarité.

Nos organisations appellent les travailleuses et travailleurs, les jeunes, étudiant·es et retraité·es, à manifester partout en France le 1er mai contre l’austérité, pour l’emploi, les salaires, les services publics, la protection sociale, les libertés et la paix juste et durable dans le monde.

Signataires : CGT, FSU, Solidaires, Unef, Union étudiante, Fage, USL, MNL

<  mise en ligne le 6 avril 2024

Au procès du
secrétaire général
de la CGT du Nord pour
« apologie du terrorisme »

Guillaume Bernard sur https://rapportsdeforce.fr/

Ce 28 mars avait lieu le procès du secrétaire général de la CGT du Nord au tribunal correctionnel de Lille pour« apologie du terrorisme » et « provocation publique à la haine ». Accusations d’antisémitisme, ou de « justifier l’attaque du Hamas », l’audience était à l’image des débats houleux en cours depuis le 7 octobre, dans un contexte de forte répression du mouvement pro-palestinien.

Dans la grande salle du tribunal correctionnel de Lille, Jean-Paul Delescaut n’entend plus les acclamations des centaines de militants qui se sont massés devant le bâtiment. Les « nous sommes tous Jean-Paul », les discours de soutien du ténor de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, ou de la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, sont désormais couverts par le souffle d’un vent qui tape sur les carreaux et sur les nerfs. Le syndicaliste s’avance à la barre désormais seul.

Ce 28 mars, pendant près de 6 heures, magistrats et avocats se sont livrés au long commentaire d’un communiqué de l’union départementale CGT du Nord (UD CGT 59) intitulé « La fin de l’occupation est la condition de la paix en Palestine ». Rédigé collectivement par la commission exécutive de l’UD CGT 59, il a été publié sur le site internet de l’UD le 10 octobre. Il fait suite à l’attaque du 7 octobre, lors de laquelle plus de 300 soldats et 700 civils israéliens ont perdu la vie, et anticipe la riposte de l’armée israélienne. Il a été dépublié le 20 octobre à la suite du placement en garde à vue de Jean-Paul Delescaut.

Les quatre avocats des 3 associations qui se sont portées parties civiles, l’Organisation juive européenne, l’Association cultuelle israélite et la Jeunesse française juive, ont plaidé pendant plus de deux heures. La procureure s’est fendue d’un réquisitoire fleuve. Ils sont unanimes : par ce communiqué, le cégétiste, en sa qualité de responsable de la publication du site internet de l’UD CGT 59, se rend coupable d’apologie du terrorisme. Pour ce délit, le parquet a requis 1 an de prison avec sursis.

Le secrétaire général est également jugé pour « provocation publique à la haine ou à la violence à l’égard d’un groupe de personnes en raison de leur appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminées », un délit de presse bien moins lourdement condamné que l’apologie du terrorisme. Le parquet considère d’ailleurs qu’il n’est pas constitué puisqu’aucune population n’est visée dans le communiqué du 10 octobre, seulement la politique de l’État d’Israël.

Au procès de la CGT du Nord, Hamas et terrorisme

À la barre, Jean-Paul Delescaut, aide-soignant de 52 ans et secrétaire général de l’une des plus grosses unions départementales de la CGT depuis 2016, ouvre les débats par une déclaration. Il rappelle les valeurs de solidarité, de paix, et l’internationalisme de son syndicat. « C’est pour ça que nous avons ouvert une cagnotte pour Gaza, pour Cuba, que nous avons mis en place un convoi pour l’Ukraine ».

Par la suite, contrairement à ce qui a été écrit dans la dépêche AFP de compte-rendu du procès, Jean-Paul Delescaut n’a absolument pas opposé « un mur de silence à chaque question ». S’il a refusé de répondre à certaines mises en cause, souvent très déstabilisantes, des avocats des parties civiles, il a d’abord longuement répondu à la plupart des questions de la présidente.

Devant les magistrats, le représentant syndical qualifie l’attaque du 7 octobre de « terroriste », de même que l’organisation qui l’a perpétrée. Ses avocats emploieront ce terme tout au long de l’audience (voir encadré en fin d’article).

Lire entre les lignes d’un communiqué

« Depuis le début de cette audience, on nous parle du Hamas. Les avocats de la partie civile nous disent qu’il est comparé à la résistance. Mais ni le mot “Hamas”, ni le mot “résistance” ne figurent dans le communiqué. Pourquoi a-t-on besoin de prononcer des mots qui n’ont pas été écrits ? », questionne Arié Alimi.

Si l’avocat du militant insiste tant sur la manière dont le parquet et les avocats des parties civiles interprètent les mots du cégétiste, c’est parce que le principal enjeu du procès consiste à établir les intentions de la CGT du Nord derrière le lexique choisi. Les débats porteront, entre autres, longuement, sur le terme « provoqué », employé dans le communiqué.

La juge : Vous écrivez que « les horreurs de l’occupation illégale se sont accumulées. Depuis samedi [ndlr: 7 octobre], elles reçoivent les réponses qu’elles ont provoquées ».

Jean-Paul Delescaut : C’est un constat. On est dans une situation qui est une poudrière et où la violence appelle la violence.

Pour vous, le 7 octobre était une réponse à la politique d’Israël, c’est ce qui est écrit.

On n’a jamais voulu dire que c’était un acte favorable. On condamne ce qui s’est passé. On écrit qu’on s’incline devant toutes les victimes civiles.

Quand vous dites que la politique d’Israël empêche toute solution pacifique, est-ce que vous ne dites pas que l’attaque du Hamas était inéluctable, qu’il fallait passer par là ?

Non, c’est un débat général, ça concerne toute la politique, tout ce qui s’est passé en Palestine depuis des années.

Pour Me Nicolas Benouaiche, avocat de la partie civile, expliquer les actes du 7 octobre, c’est déjà les justifier. « Quand on écrit que les réponses sont “provoquées”, on cherche des justifications à un acte terroriste. Donc on est déjà dans l’apologie du terrorisme. On dénie aux victimes le droit d’être des victimes, on leur dit : “Vous êtes des occupants, vous l’avez mérité”, et on compare les terroristes à des résistants. » Et l’avocat de l’Organisation juive européenne de filer son interprétation : « Imagine-t-on Jean Moulin égorger des bébés? ». Les 3 associations demandent le versement d’1 euro symbolique.

 Pour Me Ioannis Kappopoulos, autre avocat du secrétaire général de l’UD CGT 59, le verbe « provoquer » est malhonnêtement interprété comme un synonyme de « mériter » par la partie civile. « Au contraire, qu’on me trouve un terme plus neutre que “provoquer” dans la langue française. Le communiqué constate qu’il y a une cause, il ne justifie rien du tout. » Le syndicaliste reconnaît quant à lui « une maladresse » dans la rédaction. « On aurait dû être plus précis, pour que tout le monde ne puisse pas l’interpréter à sa sauce. »

« Défendre la lutte armée, pas le terrorisme »

Une autre phrase extraite du communiqué du 10 octobre est particulièrement mise en cause :

« En France et dans le “monde occidental” en général, la propagande médiatique, totalitaire, nous présente scandaleusement les conséquences comme des causes, les occupés comme terroristes, et l’occupant comme victime. »

Une dangereuse inversion des valeurs pour la partie civile. « Ce tract transpire le conspirationnisme. On a des musées qui sont remplis de théories comme celle-là. Des musée de l’Occupation, des musées de l’histoire de l’antisémitisme. On nous dit qu’il n’y a pas le mot “juif” dans le communiqué, mais on y parle “d’entité sioniste”. Personne n’est dupe ! », assène Me Nicolas Benouaiche.

Au contraire, pour Arié Alimi, un des deux avocats de la défense, le communiqué ne défend ni le terrorisme, ni l’antisémitisme, mais la lutte armée dans un contexte colonial.

« Le fait de présenter positivement des massacres de civils par des groupes armés dans le but d’instaurer la terreur constitue une apologie du terrorisme, il n’y a pas de doute. Mais il faut distinguer la lutte armée de ses modalités. La lutte armée du peuple palestinien est acceptée par le droit international, parce qu’elle a lieu dans le cadre d’une situation coloniale. La lutte armée, c’est quoi ? C’est l’exécution du droit à l’autodétermination du peuple. L’ANC de Nelson Mandela a fait ce choix à un moment de son histoire, mais pas contre des civils. Vous me direz que le 7 octobre était un massacre de civils. Oui. mais est-ce qu’à un moment le choix des modalités d’action est légitimé par le communiqué ? Non. Au contraire, le communiqué signale que la CGT du Nord “s’incline devant toutes les victimes civiles”. »

Il ajoute :

« J’ai ressenti un malaise à la lecture de certains communiqués d’organisations de gauche et d’extrême gauche après le 7 octobre. Ils étaient parfois teintés d’une lecture historique internationaliste ancienne, je les ai trouvés insensibles. Mais est-ce qu’ils constituaient pour autant une apologie du terrorisme ? », interroge Arié Alimi.

Dans un procès de la CGT du Nord où chacun essaie de lire entre les lignes du communiqué, l’avocat, également membre de la Ligue des Droits de l’Homme, estime que de nombreux doutes subsistent quant aux intentions du cégétiste. « Et le doute doit profiter à l’accusé », conclut-il.

Procès de la CGT du Nord ou du soutien à la Palestine ?

Chacune des parties s’est également prononcée sur les « éléments extrinsèques » au communiqué, qui doivent être pris en compte dans le cadre d’un procès pour apologie du terroir. Ainsi le contexte politique de publication, la personnalité de Jean-Paul Delescaut ou encore l’histoire de la CGT ont eu droit de cité.

Pour ce qui est du contexte politique : « On observe un climat de remise en cause des libertés et de hausse de la répression syndicale depuis le 7 octobre », a rappelé Sophie Binet, dans une vidéo de témoignage diffusée au cours de l’audience. « L’État a rapidement interdit de nombreuses manifestations d’appel au cessez-le-feu, interdictions qui ont d’ailleurs été levées par la justice » (voir notre article).

Lors de son discours aux portes du tribunal quelques heures plus tôt, la secrétaire générale de la CGT était plus catégorique encore. Elle avait alors qualifié le procès du jour de « procès politique » et d’« opération de diversion », organisée pour « discréditer par avance tous les soutiens aux Palestiniens ». Et Sophie Binet de rappeler les 32 000 civils déjà « assassinés par le gouvernement d’extrême droite de Benjamin Netanyahou » et la reconnaissance d’un « risque plausible de génocide » de la population palestinienne à Gaza, par un arrêt de la Cour Internationale de Justice, le 26 janvier. Elle a conclu : « Les débats politiques ne se tranchent jamais dans les prétoires »

L’inflation des procédures s’explique en partie par une circulaire du ministère de la Justice, en date du 10 octobre, qui insiste sur l’importance de condamner les provocations à la haine et les apologies du terrorisme dans un contexte de hausse des propos antisémites sur internet. D’ailleurs, selon le ministère de la Justice, interrogé par Le Monde, 626 procédures ont été lancées à la date du 30 janvier 2024, dont 278 à la suite de saisines du pôle national de lutte contre la haine en ligne. Des poursuites ont été engagées à l’encontre de 80 personnes pour apologie du terrorisme ou provocation publique à la discrimination, à la haine ou à la violence. Si bien peu sont condamnés à ce jour, c’est le cas de Mohammed Makni, militant du Parti socialiste (désormais exclu) et élu à la municipalité d’Echirolles condamné, ce 26 mars, à 4 mois de prison avec sursis pour apologie du terrorisme.

La secrétaire générale de la CGT estime enfin que ce contexte répressif explique les modalités particulières de l’arrestation de Jean-Paul Delescaut. Le 20 octobre, le syndicaliste avait été interpellé et menotté à son domicile à 6h05, sur ordre du parquet, après signalement de l’ex préfet du Nord, Georges-François Leclerc (désormais directeur de cabinet de la ministre du Travail Catherine Vautrin). Des conditions d’arrestations considérées comme « abusives » et « vexatoires » par ses avocats. « Je pense en effet qu’on aurait pu faire autrement », convient la procureure.

Histoire de la CGT, personnalité de Jean-Paul Delescaut

Costume impeccable, Stéphane Sirot se présente à la barre. Historien de la CGT, il est cité comme témoin par Jean-Paul Delescaut.

« La CGT a toujours eu des engagements clairs contre les racismes, la xénophobie et toutes les formes d’exclusion. Si bien qu’on ne trouve pas de travaux de chercheurs sur d’éventuels cas de racisme ou d’antisémitisme au sein de la CGT. Donc, du point de vue des historiens, ce n’est pas un sujet. De même, la CGT a toujours été pacifiste et les rares fois où elle s’est écartée de cette ligne, c’était pour soutenir indirectement les mouvements indépendantistes ou pour combattre le nazisme et le fascisme », énumère-t-il.

« On ne juge pas l’histoire de la CGT, on juge un tract », ont répété inlassablement les avocats de la défense, refusant de convenir que le contexte politique pourrait avoir quelque chose à voir avec la présence du syndicaliste sur le banc des prévenus.

Enfin, la dernière plaidoirie, celle de Ioannis Kappopoulos, s’est attardée sur la personnalité du prévenu. Lors des débats, la présidente avait projeté la capture d’écran d’une vidéo Facebook montrant le secrétaire général de l’UD du Nord réalisant deux doigts d’honneurs – « un challenge », selon le cégétiste. Une image censée renseigner l’auditoire sur le caractère du cégétiste et exhumée non sans un certain mépris de classe.

L’avocat en droit social, habitué à côtoyer la CGT du Nord a tenu à rappeler que d’autres photos auraient pu être montrées à l’audience. Jean-Paul Delescaut soutenant les grévistes de Vertbaudet, les compagnons d’Emmaüs, ou encore Jean-Paul Delescaut, aide-soignant, portant un masque à l’hôpital de Valencienne, pendant le premier confinement. « Jean-Paul, que je connais depuis des années, au tribunal pour « apologie du terrorisme » ? Comment en est-on arrivé là ? », a-t-il déploré. Après une audience éprouvante, le syndicaliste est finalement sorti du tribunal aux alentours de 21 heures. Il était attendu par des dizaines de camarades syndicalistes qui avaient passé la journée devant le tribunal. Le délibéré du procès de la CGT du Nord sera rendu le 18 avril.


 

Encadré : Hamas et terrorisme :

Cela n’a pas forcément été le cas dans d’autres procès pour apologie du terrorisme en lien avec l’attaque perpétrée par le Hamas. Il a en revanche réfuté toute apologie des actions du Hamas.

Une caractérisation qui n’allait pas de soi tant elle a fait débat au lendemain du 7 octobre. Si l’Union Européenne considère le Hamas comme une organisation terroriste, c’est plus compliqué du côté de l’ONU. Différents médias (AFP, BBC) se refusent à employer un terme « très chargé politiquement ».

mise en ligne le 30 mars 2024

En Seine-Saint-Denis, les enseignants
« ne lâchent pas l’affaire »

Bérénice Paul sur www.humanite.fr

En grève depuis le 26 février, les enseignants de Seine-Saint-Denis réclament davantage de moyens pour lutter contre la dégradation de leurs conditions de travail. Plusieurs mobilisations étaient prévues ce samedi 30 mars dans l’ensemble du département. À Aubervilliers, les enseignants et parents d’élèves dénoncent l’indifférence des pouvoirs publics dace à leurs revendications.

En ce samedi 30 mars, plusieurs dizaines de personnes affluent sur le parvis qui jouxte la mairie d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Certains agitent des drapeaux où l’on peut lire « Plus d’argent pour l’école publique ». D’autres collent des pancartes entre deux poteaux. Des professeurs saluent des parents d’élèves, qui se sont déplacés pour l’occasion. Des enfants en bas âge chahutent dans les jambes des adultes. L’ambiance est bon enfant ce samedi matin, et en dépit de la pluie, les slogans fusent avec énergie et enthousiasme. « On est là même si Macron ne veut pas, nous, on est là », scande Riley, 32 ans, syndiqué à la FSU et professeur d’anglais au lycée Henri Wallon d’Aubervilliers depuis deux ans. Et de lâcher : « On prend vraiment les parents et les élèves du 93 pour des cons ! » Depuis le 26 février, les enseignants de Seine-Saint-Denis ont entamé une grève à l’appel d’une large intersyndicale, réclamant un plan d’urgence pour l’école publique dans ce département le plus pauvre de France métropolitaine. Mobilisé depuis le début, Riley pointe la dégradation de ses conditions de travail. « L’apprentissage des élèves est de plus en plus compliqué en raison de la surcharge des classes. Le 93 est une variable d’ajustement ! On asphyxie les écoles afin d’aller vers une privatisation de l’enseignement. Il y a une volonté de laisser pourrir le service public », analyse-t-il.

Les groupes de niveaux, « une condamnation sociale et intellectuelle »

Originaire du Canada, Riley estime qu’il est nécessaire de défendre le modèle éducatif à la française. « Les Anglo-Saxons seraient heureux d’avoir un système comme l’Éducation Nationale. Cette institution est loin d’être parfaite mais elle est bien meilleure que la quasi-totalité de ce qui se fait dans le monde. C’est peut-être le seul endroit qui fait que la France résiste un peu à l’atomisation totale. Or, le gouvernement est en train d’ouvrir des brèches dans le vivre-ensemble prôné par l’école ». Bientôt, le cortège s’agite. La foule s’élance dans les rues de la ville. Équipés de casseroles, professeurs et parents d’élèves crient leur colère : « Du fric, du fric pour l’école publique. » Cédric fait partie de l’équipée. À 39 ans, ce professeur de physique Chimie au lycée Le Corbusier d’Aubervilliers veut montrer que « les enseignants ne lâchent pas l’affaire ». « Nous n’avons toujours pas eu de réponse de la ministre. Cette dernière ne prend pas en compte les spécificités de notre département. Nous avons besoin de moyens pour accompagner les élèves vers la réussite et l’émancipation. C’est essentiel pour favoriser une meilleure justice sociale ». L’enseignant critique également la mise en place des groupes de niveaux. « Cela génère une école du tri social », dénonce Cédric. Un avis partagé par Riley. « Cette mesure sous-tend une idéologie élitiste où l’on revient à une forme de racisme anthropologique qui consiste à dire qu’il y a des élèves qui seraient moins doués à l’école par « nature ». C’est une condamnation sociale et intellectuelle », déplore l’enseignant.

« La semaine dernière, il pleuvait dans la classe de mon fils »

Un même sentiment d’injustice pointe du côté des parents d’élèves. Nathalie, 42 ans, a deux enfants, scolarisés dans le groupe scolaire Hugo Balzac Stendhal à d’Aubervilliers. « Depuis le début du mouvement, l’établissement est très mobilisé. 60 % des enseignants ont suivi la première opération « école déserte » », précise l’élue FCPE. « Nous avons la chance d’avoir un groupe scolaire très investi. Nous sommes néanmoins régulièrement confrontés aux manques de moyens », détaille Nathalie. « L’année dernière, deux classes ont été supprimées. En 2025, il y aura plus qu’une psychologue scolaire. Celle-ci ne sera là que ponctuellement puisqu’elle exercera dans neuf établissements », dénonce Kahina, 39 ans, mère de trois enfants dont deux sont scolarisés dans le groupe Hugo Balzac Stendhal. Elle le répète, ce qu’ils veulent, tous, « c’est un plan d’urgence ! ». Le slogan est chanté à tue-tête par la foule. Les casseroles résonnent dans les rues de la ville. Certains passants, amusés, s’arrêtent pour contempler le cortège. Maurice, 49 ans, a tenu à ce que ses fils, âgés de cinq et neuf ans, scolarisés à Aubervilliers, participent à la manifestation. « Quand vous avez des enfants qui vont à l’école en Seine-Saint-Denis, vous vivez tous les jours les effets des moyens limités. Même si l’équipe pédagogique est super et fait de son mieux, cela reste tendu. La semaine dernière, il pleuvait dans la classe du petit », témoigne-t-il, en pointant son plus jeune fils.

Le manque de moyens, un frein aux apprentissages

Son grand frère prend la parole. « Nous n’avons pas de chauffage en classe ! », renchérit ce dernier. « L’Atsem ne pouvait pas rester trop longtemps à cause de l’humidité qui la prenait à la gorge. Elle était asthmatique », ajoute Maurice. Quelques élèves du secondaire se sont également déplacés pour manifester. « Je m’attendais à ce qu’on soit plus nombreux », regrette Clément, 18 ans, en terminale au Lycée professionnel Jean-Pierre Timbaud, à Aubervilliers. Lui aussi fustige le manque de moyens qu’il qualifie de frein pour l’apprentissage. « Aujourd’hui, les conditions sont mauvaises pour apprendre. On a des ordinateurs qui fonctionnent mal, des salles de classe à la limite de l’insalubrité, bourrées de moisissures, pas de chauffage », détaille Clément. Face à l’indifférence persistante du ministère de l’Éducation nationale, les professeurs et parents d’élèves de Seine-Saint-Denis sont déterminés à poursuivre la lutte, décidés à se faire entendre.


 


 

Plan d’urgence 93 :
« Ils ont des moulures au plafond. Nous, on n’a pas de plafond ! »

Simon Mauvieux sur https://rapportsdeforce.fr/

Depuis la fin du mois de février, les enseignants du 93 demandent la mise en place d’un plan d’urgence pour l’éducation dans leur département. Plus de 2000 d’entre eux ont manifesté dans les rues de Paris ce jeudi 21 mars, soutenus par certains de leurs élèves. Assemblées générales, blocages, manifestations mais aussi crainte de la répression, les lycéens du 93 font l’apprentissage du militantisme.

 Mobilisés depuis bientôt un mois, les enseignants du 93 ont pu compter, début mars, sur l’ingéniosité de leurs élèves sur les réseaux sociaux pour donner une tonalité nouvelle au mouvement. Une vidéo TikTok tournée par les lycéens de Blaise Cendrars, à Sevran, comptabilise désormais plus d’un million de vues sur la plateforme. Manque de personnel, profs non remplacés, bâtiments vétustes, elle résume à elle seule une partie des maux de l’Education nationale, décuplés en Seine-Saint-Denis. Et elle a fait exploser la visibilité de la mobilisation en cours autour du « plan d’urgence pour le 93 », un mot d’ordre intersyndical exigeant de nouveaux postes et des rénovations d’établissement pour un total de 358 millions d’euros.

Au lycée Louis-Le-grand, situé dans le 5e arrondissement de Paris, des lycéens ont aussi réalisé une vidéo TikTok, cette fois pour essayer de tordre le cou aux clichés qui entourent leur prestigieux établissement. Mais les élèves de Blaise Cendrars, eux, en ont surtout retenu la splendeur du bâti : « La première fois que j’ai vu cette vidéo, je me suis dit : “c’est normal que ce soit aussi beau, c’est un lycée de Paris”. Mais en fait, quand j’ai fait la comparaison avec notre lycée, je me suis dit que non, ce n’était pas normal », raconte Sam, lycéen en classe de 1ère à « Cendrars ».

Estelle, elle aussi en classe de première, poursuit : « Avant je ne me rendais pas compte que le lycée était en très mauvais état, je le voyais, mais je me disais que c’était normal parce qu’on est dans le 93. J’ai grandi ici, j’ai toujours connu ça. Au collège c’était pareil, les profs absents n’étaient pas remplacés. À Louis-Le-Grand, ils ont des moulures au plafond. Nous, on n’a pas de plafond tout court ! ». Ce jeudi 21 mars, une quinzaine d’élèves et quelques professeurs grévistes se sont retrouvés devant Blaise Cendrars pour se rendre à la manifestation à Paris ensemble. Ils retrouveront d’autres lycéens, dont ceux de Jean Zay à Aulnay-Sous-Bois, l’un des établissements du 93 où les élèves sont pleinement mobilisés.

Plan d’urgence 93 : s’organiser malgré la crainte de la répression

Clément, prof de philo au lycée Jean Zay d’Aulnay-Sous-Bois, voit d’un très bon œil la mobilisation de ses élèves. « On était très content de voir nos élèves se mobiliser de manière très responsable et très politique». Mais s’il espère voir émerger un mouvement lycéen, il sait d’expérience que dans le 93, la répression est forte sur les blocages en cas de débordements, de quoi refroidir bon nombre d’élèves. Mobilisés avec Jean Zay et Cendrars, les lycéens de Jacques Brel, à La Courneuve, étaient absents de la manif de jeudi. Au même moment se tenait dans leur ville une marche blanche en hommage à Wany, 18 ans, tué par la police une semaine plus tôt.

Néanmoins, dès le 26 février, la mobilisation des professeurs a créé une prise de conscience chez certains lycéens. Mieux, elle leur a offert des moyens de s’organiser. Les premières assemblées générales ont été ouvertes aux élèves, qui dès le début, ont compris que les revendications les concernaient. « Ce ne sont pas les profs qui nous ont poussé à nous mobiliser, on l’a fait par ce que ça nous touche aussi. Maintenant on se soutient tous ensemble, les profs ont leur piquet de grève, on a notre blocus, et on s’aide mutuellement », détaille Estelle. Dès les premiers jours de mobilisation, des comptes Twitter et Instagram sont ouverts, des boucles WhatsApp et Snapchat permettent de poursuivre les discussions hors AG : les élèves ont pris en main leur propre lutte. Ils ont aussi essayé de créer des ponts avec les autres établissements autour d’eux.

Apprendre à militer, « le choc des savoirs » façon Blaise Cendrars

Façon sortie scolaire, le petit groupe se met en marche vers le RER, où des tickets sont distribués aux élèves. Dans une ambiance décontractée, on discute de la lutte en cours, on rigole des profs qui dansent en manif, on évoque plus librement les problèmes du quotidien. « Ça crée des liens particuliers entre nous, glisse Melissa, prof de français au lycée depuis cinq ans. Ils ont aussi envie de se nourrir de nos expériences, en venant assister aux AG. Maintenant, c’est eux qui les animent. Tour de parole, ordre du jour, vote, ils apprennent très vite parce que ça répond à un besoin qu’ils avaient déjà identifié », poursuit-elle. Estelle et Clara, les deux lycéennes, tiennent à militer « en gardant le smile, en étant positives, jusqu’à ce qu’on se fasse entendre », clament-elles.

Dans le cortège parisien, le groupe de lycéens détonne. Une enceinte envoie Bella de Maitre Gim’s et le mégaphone se transforme en micro de karaoké. « On est connu maintenant aux manifs, on nous demande de venir en tête de cortège », s’exaltent les deux lycéennes. Le groupe de Cendrars retrouve d’autres élèves, ceux du lycée Jean Zay d’Aulnay-Sous-Bois, l’un des lycées du 93 où les élèves sont pleinement mobilisés. Mehdi, en classe de seconde à Jean Zay, tient fermement la banderole aux couleurs de son établissement. Plein de détermination, il voit la mobilisation des lycéens comme un mouvement qui doit encore éclore, en parallèle de celui des profs : « On va continuer jusqu’à ce qu’on obtienne ce qu’on veut, et que les profs soient là ou non, on continuera ». Lui aussi dénonce les problèmes de vétusté de son établissement, le CDI fermé depuis la rentrée, les surveillants sans vie scolaire, le manque de prof, les classes mal isolées, les fenêtres qui ne se ferment pas, la moisissure sur les murs.

Surveillants, lycéens, parents, profs : un mouvement pour les services publics qui s’étend

Ce mouvement a la particularité de ne pas se focaliser sur les conditions de travail ou les rémunérations des professeurs, mais bien sur les conditions d’enseignement, et plus largement sur le service public de l’éducation. De quoi faire converger les lycéens mais aussi les parents d’élèves, présents dans les assemblées générales et les réunions d’information qui se tiennent régulièrement dans tout le département. Préparé depuis octobre, ce mouvement a émergé grâce à un plan d’urgence chiffré, créé par l’intersyndicale du 93 et censé apporter des solutions aux problèmes structurels de l’enseignant en Seine-Saint-Denis.

Le « choc des savoirs », promis par Gabriel Attal en décembre dernier, qui vise à créer des classes par niveau, a ajouté la colère des parents d’élèves à celle des enseignants. « Le choc des savoirs a beaucoup choqué», soulève le professeur, agréablement surpris par le soutien apporté par les parents d’élèves. « C’est une mobilisation pour le service public, tout le monde est concerné par ce sujet », poursuit-il. Melissa, la prof de français du lycée Blaise Cendrars abonde : « La communauté éducative défend ses conditions de travail, mais c’est presque accessoire, ce qu’on défend surtout, c’est les conditions d’apprentissage. L’avenir des enfants, ça parle à tout le monde ».

Une nouvelle journée d’action est prévue vendredi 29 mars en Seine-Saint-Denis, tandis que le mouvement s’étend à d’autres départements d’Île-de-France. Dans le Val-de-Marne, et le Val-d’Oise, les réunions publiques et les assemblées générales se sont enchaînées ces derniers jours. Ce jeudi, une assemblée générale de l’ensemble de l’Île-de-France a décidé de suivre l’agenda des mobilisations de Seine-Saint-Denis dans les autres départements. Des actions locales sont déjà prévues dans le Val-d’Oise et le Val-de-Marne la semaine prochaine.

Les lycéens, eux, sont déterminés à continuer la lutte dans leurs établissements, tout en poursuivant la construction d’un mouvement plus large. « Pour obtenir un plan d’urgence dans le 93, on a vraiment besoin des lycéens, plus on sera, plus on fera entendre nos revendications », espère Mehdi, avant de disparaître dans le cortège de chants, de drapeaux et de banderoles.

  mise en ligne le 29 mars 2024

Montpellier : le personnel de la protection de l’enfance du Département de nouveau en grève

Elian Barascud sur https://lepoing.net/

Après s’être mobilisés une première fois à l’appel de la CGT le 6 février dernier, les agents se sont une nouvelle fois mis en grève ce jeudi 28 mars pour demander urgemment des moyens supplémentaires pour effectuer leurs missions

Nous, on ne demande qu’une seule chose, pouvoir faire notre mission”, tonne Ghislaine Rouxelin, éducatrice et secrétaire générale CGT du foyer de l’enfance du quartier Aiguelongue, ou de nombreux agents du service enfance-famille se sont réunis en cette journée de grève du 28 mars. Ils viennent de tous les quartiers de Montpellier, mais également d’ailleurs dans le département (Pézenas, Hauts-Cantons…) “Le mouvement s’étend !”, constate Benjamin Karchen, délégué CGT du Conseil départemental.

Car depuis octobre, les cadres de la direction enfance famille du Conseil Départemental, en charge de la protection de l’enfance, alertent sur des conditions de travail dégradées, qui mettent en danger des enfants. “Il n’y a pas assez de place en foyer pour héberger tous les enfants placés, qui risquent des violences si ils restent dans leur domicile familial. Ce manque de place conduit à faire des choses illégales, comme loger des mineurs à l’hôtel, où même les ramener chez leurs parents alors qu’une décision de justice actant le placement du jeune a été acté par un juge”, expliquait dans nos colonnes Benjamin Karchen, lors de leur précédente grève le 6 février dernier.

Ghislaine Rouxelin complète : “La crise est profonde depuis le Covid mais ça n’a pas été anticipé. Dans mon service, on a douze bébés pour huit places, ça explose dans tous les services, on a pas assez de douches, c’est dramatique pour les enfants.”

Sylvie et Marie, qui travaillent dans une unité petite enfance à Aiguelongue, témoignent également : “Les enfants souffrent de ces sur-effectifs. Dans certains services, tout le monde s’est mis en arrêt maladie pour protester. Aujourd’hui, on veut aussi des embauches pérennes, pas du soutien d’intérimaires.”

Ici, à Aiguelongue, on a 50 jeunes qui dorment dans des lits de camps. C’est censé être un sas où les enfants restent deux mois, certains sont là depuis deux ans, les équipes sont laminées” précise Benjamin Karchen. “Il faut que la collectivité reconnaisse nos efforts, nos équipes travaillent gratuitement à cause de cette situation.” Aujourd’hui, la CGT demande la création de place d’hébergements en urgence. “Le Département nous a répondu qu’il comptait créer un centre avec 500 places, prévu en décembre prochain, mais on a pas le temps d’attendre, et surtout, ça ne suffit pas, il y a actuellement 320 mesures de justice actant un placement qui ne sont pas exercées.” Pour lui, le problème vient du foncier. “On est allé à la préfecture pour en parler, aujourd’hui, ce qu’il faut, c’est des réquisitions pour pouvoir ouvrir des places. Cela montre qu’il faut un vrai pilotage de notre action, ce n’est pas à nous, syndicalistes, d’aller voir le préfet pour demander ça.”

Il précise également qu’une délégation doit rencontrer la direction du pôle enfance-famille pour échanger. “Selon comment ça se passe, on va peut-être suspendre les actions et maintenir le préavis.”

Outre le service de la protection de l’enfance, d’autres services du Conseil Départemental ont récemment posé des préavis de grève, pour des raisons différentes. On évoquait dans nos colonnes en début de semaine les comptables de la Maison départementale de l’Autonomie, qui demandent l’octroi de la prime Ségur. D’autres agents entendent se mobiliser contre ce qu’ils perçoivent comme une inégalité des régimes indemnitaires. “Il y a des agents de catégorie B et C qui font exactement le même travail, mais qui n’ont pas la même paie”, décrit le délégué syndical.

Contacté, le service communication du Conseil Départemental n’a pas donné suite à nos sollicitations.

  mise en ligne le 27 mars 2024

Les revendications salariales embrasent les supermarchés Auchan

Stéphane Guérard sur www.humanite.fr

L’intersyndicale CGT, CFTC, FO et CFDT appelle les salariés des magasins et de la logistique à réitérer, vendredi 29 mars, les débrayages massifs de la semaine précédente.

C’est un mouvement social inédit auquel fait face la direction d’Auchan. Pour la première fois depuis la création du groupe à Roubaix en 1961, une intersyndicale constituée de la CGT, la CFDT, FO et la CFTC est parvenue à mobiliser très largement les salariés d’une centaine de super et hypermarchés, vendredi 22 mars.

« Cinquante collègues ont débrayé le matin et 30 l’après-midi, se réjouit Benoit Soibinet, délégué syndical Auchan Zone de vie Brétigny. On avait prévu de rester devant le magasin. Mais les collègues ont eu envie d’y rentrer. On a été très bien accueillis par les clients. Ils nous disaient bravo, qu’on avait raison. »

Dans un autre hyper d’Essonne, à Montgeron-Vigneux, Mathieu, élu CGT, n’avait jamais vu pareille grève : « Quatre-vingts collègues grévistes le matin, 50 l’après-midi. Lors des précédentes actions, on n’était souvent qu’une dizaine. Il faut dire que la direction avait bien énervé les collègues. »

Un milliard de dividendes pour les actionnaires d’Auchan l’an dernier

Se fondant sur un résultat en berne pour 2023 (une perte de 379 millions d’euros), la hiérarchie du cinquième groupe de grande distribution français n’a proposé aux élus du conseil social et économique central qu’un petit 1,5 % d’augmentation salariale collective, assorti d’une remise achats consentie à chaque salarié effectuant ses courses dans son magasin, reconduite à 15 %, donc pas améliorée. Avec une participation de 0,08 %, le maigre panier des négociations annuelles était à prendre ou à laisser.

Pour la première fois, les syndicats unanimes ont décidé de passer leur tour. Le compte n’y était pas : FO revendiquait, par exemple, 5 %, la CFTC 4,8 %, la CGT 8 %. Tous attendaient au moins que les salaires se hissent au niveau de l’inflation (4,9 % en 2023). Piquée au vif, la direction a sévi : l’augmentation générale a fondu de manière unilatérale en un 1,3 %. Idem pour la remise achats : 10 %. Les supermarchés se sont donc embrasés.

D’autant que le contexte social est morose. « Les plans de réorganisation du travail font que les salariés, qui occupaient auparavant un poste, se retrouvent sur plusieurs métiers différents. En parallèle, on voit les effectifs diminuer », déplore Mathieu.

La direction souhaiterait aussi remanier le temps de travail pour faire des économies et répondre à ses difficultés de recrutement. Elle envisage de passer du volontariat pour les ouvertures de magasin les dimanches et jours fériés à une semaine de six jours, imposant 15 dimanches et 4 jours fériés travaillés, avec une compensation à la baisse de +150 % de salaire à +110 %.

« On nous dit qu’il n’y a pas d’argent, que les salariés doivent faire des efforts. Mais les -300 millions sont la conséquence de choix stratégiques. Ils ont voulu déployer 300 magasins “piétons, avec une image-prix qui n’est pas bonne par rapport à Lidl, Intermarché ou Leclerc. Et on nous fait payer le rachat des 98 magasins Casino », fait valoir Gérald Villeroy, délégué CGT central. Ce dernier rappelle que « les actionnaires s’étaient partagés un milliard d’euros de dividendes en 2022-2023. Un milliard pour 800 personnes ! » L’intersyndicale appelle à une nouvelle journée de débrayage, vendredi 29 mars. À ce jeu de bras de fer, la direction a déjà lâché, en revenant aux 15 % de remise achats.

 

  mise en ligne le 25 mars 2024

« Collèges déserts »,
« manif en famille »,
les parents se mobilisent
pour l’éducation dans le 93

Guillaume Bernard sur https://rapportsdeforce.fr/

Ce dimanche 24 mars, en Seine-Saint-Denis, c’est « manif en famille » pour exiger un plan d’urgence pour l’éducation dans le 93. Depuis le début de la mobilisation enseignante dans le 93, de nombreux parents s’impliquent et soutiennent le mouvement. Entretien avec Linda, mère d’un élève de 5e au collège Albert Camus à Rosny-sous-Bois (93).

Quand et comment la mobilisation a-t-elle commencé pour vous ?

J’avais d’abord vaguement entendu parler d’une grève avant les vacances de février. Les enfants avaient un mot dans leur cahier annonçant une possible mobilisation. Après cela, les enseignants du collège de mon fils ont proposé une réunion d’information avec les parents le 8 mars. Une quinzaine d’enseignants de plusieurs établissements sont venus, au niveau des parents du collège Albert Camus, nous étions entre 20 et 30.

Lors de cette réunion, ce qui m’a touché, c’est l’appel pour un plan d’urgence pour le département, en raison du manque de professeurs et de personnel dans tout le département. D’après les enseignants, le coût du plan d’urgence s’élève à 358 millions d’euros. Il comprend des recrutements pour tous ceux qui travaillent dans l’éducation, y compris les CPE, les surveillants, les AESH, le personnel médical…. Au collège Albert Camus, nous savons que nous ne sommes pas les plus mal lotis de la ville et du département, mais nous avons tout de même des problèmes avec des professeurs absents non remplacés.

C’est comme ça que j’ai rejoint le mouvement. Ce n’était pas une nouveauté pour moi, l’année dernière je m’étais déjà mobilisée avec ces mêmes enseignants pour lutter contre la fermeture d’une classe dans l’établissement. Je les avais trouvés très engagés, c’étaient de jeunes professeurs motivés et impliqués. Et ça avait marché : grâce à notre mobilisation, ils n’ont fermé qu’une classe sur les deux prévues.

Votre enfant a-t-il été personnellement touché par le manque de personnel ou la vétusté des bâtiments ?

Dans son collège, un professeur de français n’a pas été remplacé depuis septembre de l’année dernière, ce qui fait presque une année scolaire. La professeure de sport de mon fils est partie en congé maternité et son remplacement a mis plus d’un mois à arriver. Mon fils a commencé le collège l’année dernière. Il n’y a pas d’infirmière scolaire ni de psychologue scolaire depuis. La CPE est seule pour gérer plus de 500 élèves et il n’y a pas assez de surveillants. C’est inacceptable. Ce sont des situations que nous, parents, connaissons bien.
En ce qui concerne la vétusté des infrastructures, nous n’étions pas forcément au courant car nous ne rentrons pas dans l’établissement.

 Mais je crois que les images découvertes sur les vidéos TikTok du lycée Blaise Cendrars ont profondément choqué. On en vient à penser que pour atteindre un tel niveau de dégradation, les travaux d’entretien doivent être négligés depuis dix, voire vingt ans. Et pourtant, les enseignants continuent à dispenser leurs cours dans ces salles, les élèves de les fréquenter… L’administration et les autorités départementales sont au courant, mais la situation perdure dans tout le 93. Le président du département Stéphane Troussel, a expliqué que l’Etat compensait un peu les frais d’entretien des collèges, qui sont à la charge des départements. D’après lui, cette compensation est en moyenne de 15% en France. Or dans le 93, elle est d’un peu plus de 7% seulement. On se demande pourquoi cette différence existe et où se trouve l’égalité républicaine…

Comment votre enfant exprimait-il son ressenti à ce sujet ?

Mon fils me parlait des toilettes qui étaient mal entretenues et des bagarres, dues en partie au manque de surveillance, mais il ne mentionnait pas spécifiquement l’état des locaux. Ce qu’il remarque, c’est quand ils sont à l’étroit dans les salles de classe, qu’il faut aller chercher une chaise ailleurs, mais pas tant les dégradations en elles-mêmes. Je pense que les enfants sont un peu résignés par rapport à ça. Les problèmes avec l’état des locaux commencent déjà en primaire, ils s’y habituent progressivement.
Quant aux enseignants non remplacés, vous savez ce que c’est, les enfants sont contents de rentrer plus tôt chez eux. Mais en tant que parents, nous voyons bien le nombre d’heures de cours non assurées et ça nous inquiète.

Quelle a été la suite de votre mobilisation après la réunion du 8 mars ?

Après la réunion du 8 mars il y a eu une journée de grève des enseignants le 14 mars et une journée de manifestation le samedi 16 au matin. Cela a permis aux parents de se mobiliser, car beaucoup travaillent et ne peuvent pas forcément se libérer en semaine pour manifester.

Le jeudi 14 mars, une dizaine de parents ont accompagné les enseignants de notre collège à Bobigny où plusieurs manifestations avaient lieu. Le samedi suivant, nous nous sommes rassemblés devant la mairie avec de nombreux parents, y compris ceux d’écoles primaires. On nous a informés qu’une délégation du mouvement devait rencontrer Nicole Belloubet le vendredi, mais ils ont finalement été reçus par des conseillers, sans proposition concrète.

Surtout, il y a eu l’opération « collège désert ». Les enseignants ont demandé aux parents qui les soutenaient de ne pas envoyer leurs enfants au collège certains jours. Cela soulage les professeurs qui ne sont pas forcés de faire grève et ne perdent pas d’argent. Cela permet aux parents qui ne peuvent pas manifester de montrer leur soutien. Au collège de mon fils, seulement 10 élèves sur plus de 500 étaient présents lors de l’opération collège désert, cela indique clairement que les parents soutiennent la mobilisation.

A-t-on un sentiment de relégation du fait d’habiter en Seine-Saint-Denis ?

Cette année, mon fils étudie en éducation civique « les valeurs de la République », et la première valeur abordée était la solidarité. La leçon inclut la création de la Sécurité sociale, l’école obligatoire pour tous, et on se dit que ces valeurs sont superbes. Mais en réalité elles ne sont pas appliquées pour les élèves du 93.
Quand les enfants apprennent cela en classe et constatent que ce n’est pas la réalité, avec quel image de la vie partent-ils ? Les services publics devraient être similaires pour tous, peu importe où l’on se trouve en France. Les citoyens de demain ne peuvent pas commencer leur vie avec un sentiment d’injustice et de discrimination, ni avec un retard dans leurs études. Or on sait qu’ un élève du 93 perd en moyenne un an et demi de scolarité par rapport à un élève français moyen.

Cette mobilisation vous a-t-elle permis de tisser des liens avec des parents que vous n’aviez pas encore rencontrés. Cela vous a-t-il donné d’autres idées pour la suite de la mobilisation ?

Oui, cela m’a permis de rencontrer des parents que je ne connaissais pas. On se connaît bien entre parents d’élèves en maternelle et à l’école primaire car nous amenons et récupérons nos enfants à l’école. Ce n’est pas le cas au collège. La mobilisation crée des liens car nous sommes tous indignés de la même manière. Quant aux idées, nous en avons beaucoup mais nous écoutons aussi les enseignants car tout cela est un peu nouveau pour nous.

Pour l’instant, nous suivons les propositions qui nous sont faites, mais nous commençons à en discuter entre nous car nous comprenons que la mobilisation doit se poursuivre. C’est pourquoi. Nous nous retrouverons tous sur le parvis de la préfecture à Bobigny ce dimanche 24 mars à 14h ce dimanche. L’objectif est de venir en famille, avec nos enfants, pour démontrer notre engagement et notre mobilisation collective, dans un esprit festif.

mise en ligne le 24 mars 2024

Sainte-Soline : un an après la manifestation contre la méga-bassine,
la bataille des récits se poursuit

Emilio Meslet sur www.humanite.fr

Il y a un an, la manifestation contre une méga-bassine des Deux-Sèvres a propulsé la « guerre de l’eau » au cœur du débat public. Depuis, partisans de l’agro-industrie et défenseurs de l’agroécologie s’affrontent, localement comme nationalement, sur fond de procédures judiciaires.

Même sur les mots, ils ne sont pas d’accord. Leurs défenseurs louent de simples « retenues de substitution » et leurs pourfendeurs dénoncent des « méga-bassines » pour désigner ces immenses cratères, creusés au milieu du Marais poitevin et remplis de millions de litres d’eau de pluie ou pompée dans les nappes phréatiques.

Ces grands trous à ciel ouvert sont, selon les premiers, la solution miracle aux sécheresses estivales pour irriguer les cultures et, d’après les seconds, les symboles de la privatisation par l’agro-industrie d’un bien commun raréfié par le réchauffement climatique.

Il y a un an, cette bataille sémantique qui traduit deux visions diamétralement opposées du modèle agricole a pris une tout autre tournure, à la faveur d’une manifestation historique que la préfecture des Deux-Sèvres avait interdite. Le 25 mars 2023, environ 25 000 personnes ont, malgré tout, convergé vers la méga-bassine en chantier de Sainte-Soline, à l’appel des Soulèvements de la Terre (SLT) et de diverses organisations, dont la CGT, EELV, la FI, le PCF 79 ou encore la Confédération paysanne.

Une journée noire qui a vu s’affronter, en direct à la télévision, gendarmes et quelques centaines de black blocs. Une journée noire pour de nombreux manifestants pacifistes victimes d’une féroce répression policière ayant fait plus de 200 blessés (47 côté gendarmes, selon la place Beauvau). Une journée noire où il a plu des grenades par milliers, qui a marqué un tournant dans ces luttes écologistes empreintes de désobéissance civile.

Un week-end de « commémor’actions »

Depuis cette date, deux récits s’affrontent. Et la guerre de positions se poursuit entre deux mondes qui ne se parlent plus. Tant à l’échelle locale que nationale. D’un côté, les syndicats agricoles majoritaires (FNSEA et Jeunes agriculteurs) réduisent le combat écologiste aux violences : « Que ce soit en octobre 2022 ou en mars 2023, les manifestations n’ont pas été pacifiques. Nous, agriculteurs, sommes là pour produire des denrées alimentaires, pas pour faire la guerre », regrette Jean-Marc Renaudeau, président FNSEA de la chambre d’agriculture du 79.

Un récit auquel le gouvernement apporte son appui et ses mensonges, notamment avec un ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, qui a tenté, en vain, de dissoudre le collectif des SLT vus comme « écoterroristes ». Dernier exemple en date avec son homologue de la Transition écologiste, Christophe Béchu, à propos de nouvelles actions : « Si l’enjeu des SLT est de sensibiliser l’opinion, super. Si c’est recommencer des débordements extrêmement violents, qu’ils s’abstiennent car ils ne rendent pas service à l’écologie. » C’est à ce camp que l’exécutif a donné raison, lors de la crise des agriculteurs, en proposant de « faciliter le stockage de l’eau » en accordant au projet une sorte de présomption d’intérêt public.

De l’autre côté, les militants anti-bassines essaient difficilement de faire entendre une autre voix : le site d’information Reporterre vient de sortir un documentaire intitulé Sainte-Soline : autopsie d’un carnage où ils s’expriment longuement sur le « piège » du 25 mars 2023.

Ce week-end, les SLT ont aussi organisé, à travers la France, une série de « commémor’actions », un an après le douloureux choc. « Elles servent à panser les plaies et à montrer qu’on pense à un avenir meilleur. Mais nos adversaires évitent de parler de nous, paysans, pour laisser penser que le débat se joue entre eux et les écologistes », rapporte Benoît Jaunet, porte-parole de la Confédération paysanne 79.

« La mobilisation a été une énorme victoire culturelle car même les éditocrates les plus fervents défenseurs du capitalisme ont dû avouer que c’est bien l’argent public qui sert à privatiser l’eau dans ces méga-bassines », rappelle David Bodin, secrétaire général de la CGT du département.

La méga-bassine de Sainte-Soline livrée à l’automne

Dans les Deux-Sèvres, la situation s’est vraiment « tendue », de l’aveu de tous. « La pression mise sur les porteurs de projet et, par ricochet, sur le monde agricole est énorme, alerte Jean-Marc Renaudeau. Un groupe de citoyens vient de porter plainte contre la maire de Val-du-Mignon pour conflit d’intérêts, car elle est agricultrice et concernée, comme 200 exploitations dans le département, par les retenues d’eau. C’est inadmissible ! »

Le président de la chambre d’agriculture continue de défendre ces « retenues » contestées (une est en service, trois en construction et douze en gestation) : « On n’a jamais vu un hiver aussi humide, alors pourquoi ne pas stocker l’eau en hiver pour l’utiliser en été ? Donc, maintenir des projets agricoles sur le territoire alors qu’on va devoir, à l’avenir, diviser par deux ou trois les prélèvements ? C’est un projet collectif. »

D’ailleurs, les chantiers se poursuivent, bien que toutes les voies de recours ne soient pas épuisées et que la justice, dans des départements voisins, ait déjà fait annuler des autorisations. La méga-bassine de Sainte-Soline doit, par exemple, être livrée à l’automne.

En face, militants et paysans partisans d’un modèle alternatif dénoncent les collusions entre l’agro-industrie et l’État, qui n’hésite pas à mettre ses moyens à disposition. « Je fais partie de ceux qui ont découvert le cynisme des pouvoirs publics capables de défendre un cratère quel qu’en soit le coût humain et économique contre ceux qui tentent de protéger l’avenir », s’étonne encore Benoît Jaunet.

« Même quand on a gagné en justice concernant la bassine de Cram-Chaban (Charente-Maritime), déclarée illégale, elle a continué à être exploitée pendant sept ans grâce à des arrêtés préfectoraux », souligne David Bodin. Le cégétiste, comme son camarade de la Confédération paysanne et sept autres personnes, a été condamné, en janvier 2024, pour avoir organisé la manifestation du 25 mars 2023. « C’est une première depuis l’Occupation de condamner des syndicalistes pour ce motif », pointe-t-il.

Les Soulèvements de la Terre ne baissent pas les bras et prévoient une mobilisation, entre les 15 et 21 juillet prochains, pour un « Sainte-Soline 3 ». Et, le 11 mai, à quelques kilomètres de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), les activistes organisent une « rando festive et déterminée » contre deux projets de « giga-bassines ». Une façon de réaffirmer qu’ils n’ont pas dit leur dernier mot.


 


 

Journée mondiale de l’eau :
le gouvernement
a tout faux !

Communiqué de la Confédération Paysanne sur www.confederationpaysanne.fr

En cette journée mondiale de l'eau, la Confédération paysanne alerte sur les reculs en cours sur la question de l'eau en agriculture. Un an après la présentation du plan eau par Emmanuel Macron, la question fondamentale de la préservation et du partage de l'eau reste un impensé du gouvernement. Alors que nous devrions avoir avancé sur la question de la priorisation des usages, dans un contexte de raréfaction de ce commun qu'est l'eau, les récentes mesures annoncées vont toutes dans le mauvais sens.

Le fonctionnement actuel de nombreuses instances de gestion de l'eau (en particulier les Organismes Uniques de Gestion Collective) ne permet pas une gouvernance démocratique de l'eau, pourtant indispensable pour faire face aux enjeux actuels et pour éviter les maladaptations au changement climatique.

La volonté de passer outre les études scientifiques nie la réalité de l'état quantitatif et qualitatif de la ressource en eau. Cette négation est à la base des évolutions des règles concernant les projets d'ouvrages hydrauliques : raccourcissement des délais, non prise en compte des études HMUC, disparition dans la cartographie de cours d'eau et zones humides… L'exact opposé de ce qu'il faut faire.

Cela va de pair avec la fuite en avant des récentes décisions concernant les pesticides, qui vont à la fois continuer à dégrader massivement la qualité de l'eau et réduire la capacité des sols à retenir l'eau.

C'est ignorer aussi les décisions de justice : en octobre dernier, le tribunal administratif de Poitiers a invalidé les projets de 15 bassines au motif qu'ils ne permettent pas de diminuer les prélèvements en eau.

Pour la Confédération paysanne, l'urgence est à un plan Eau qui intègre les projets dans leur territoire en adaptant les volumes à la ressource disponible et définisse le partage des usages entre tous les secteurs (l'alimentation en eau potable restant évidemment prioritaire) ainsi qu'entre paysan·nes.

Il faut donc se poser les bonnes questions : qu'est-ce qu'on irrigue ? Pour quel modèle agricole et alimentaire ? La réponse doit être un modèle agricole qui relocalise l'alimentation, au service de la souveraineté alimentaire et non de l'exportation, et qui, in fine, limite ses prélèvements et protège la ressource en eau.

Pour cela, la Confédération paysanne demande urgemment :

  • De massivement réorienter les financements relatifs à l'eau en agriculture vers le soutien et le développement de pratiques retenant l'eau dans les sols (couverts végétaux, haies, prairies permanentes, semences paysannes, haies, bandes enherbées…), de protéger l'eau (baisse des intrants chimiques de synthèse) et d'économiser la ressource.

  • De prioriser les usages en agriculture vers les productions agricoles qui relocalisent l'alimentation et favorisent les emplois, en particulier le maraîchage diversifié. La Confédération paysanne demande, en période de sécheresse, la généralisation partout en France des dérogations pour les maraîchers (sur les volumes d'eau et horaires d'irrigation) en particulier pour les semis et plantations.

  • De plafonner les volumes accordés par ferme, en fonction du nombre d'actifs et des productions. Les plafonds doivent être déterminés au niveau local et en fonction des condition-pédoclimatique et hydrogéologiques du territoire et relativement à des pratiques qui favorisent d'abord les économies d'eau. Les références historiques ne peuvent pas rester le seul critère dans l'attribution des volumes.

  • L'arrêt des méga-bassines, instrument d'accaparement de l'eau et de maladaptation.

mise en ligne le 23 mars 2024

« Devoir de vigilance » :
un combat de classe européen

Par Francis Wurtz, député honoraire du Parlement européen sur www.humanite.fr

Le 24 avril 2013, nombre de consommateurs occidentaux découvraient, derrière les décombres du Rana Plaza et les 1 135 victimes de l’effondrement de cette usine textile construite au Bangladesh en violation de toutes les règles de sécurité, que bien des grandes marques occidentales « au-dessus de tout soupçon » ne se souciaient guère des conditions dans lesquelles étaient fabriqués leurs vêtements. Cet effroyable scandale fut la source d’une prise de conscience dans l’opinion publique : il fallait coûte que coûte « faire quelque chose » pour qu’à l’avenir les entreprises européennes ne puissent plus se défausser de leurs responsabilités concernant les atteintes aux droits humains et environnementaux commises dans tous les maillons de la chaîne de valeurs, depuis leurs fournisseurs jusqu’à leurs sous-traitants.

C’est ainsi qu’en 2017 fut adoptée en France – pour la première fois au monde – une loi sur « le devoir de vigilance » des entreprises. Sa portée était, certes, limitée – seules 263 entreprises étaient concernées – mais une brèche était ouverte, où se sont engouffrés syndicats, ONG et militantes ou militants de gauche ou écologistes. Parmi elles et eux, des parlementaires européens, notamment de notre groupe de la gauche, se fixèrent pour objectif d’obtenir le vote d’une directive (une loi européenne) la plus contraignante possible en matière de « devoir de vigilance ».

Premier succès, ils obtinrent de la Commission européenne en 2022 qu’elle publie un projet de directive, que le Parlement européen se chargera d’amender sérieusement afin de lui conférer une portée beaucoup plus significative : en juin 2023, une majorité de députés européens se prononça pour porter le seuil des entreprises concernées à 250 salariés, les contrevenants risquant une amende équivalant à 5 % de leur chiffre d’affaires. (À noter que les élus et élues du parti d’Emmanuel Macron ainsi que ceux et celles du RN s’y opposèrent…) Restait à convaincre le « Conseil » (les représentants des 27 gouvernements) car l’adoption d’une directive suppose un accord des deux « colégislateurs ». De fait, six mois plus tard, à l’issue d’un tour de table informel, le Conseil fit connaître son accord de principe avec l’essentiel de la position du Parlement européen. (La France s’y rallia après avoir obtenu l’exemption de la future loi pour le secteur financier…) La voie semblait enfin dégagée pour le vote d’une directive s’appliquant aux entreprises de plus de 500 salariés et même à celles de plus de 250 salariés dans les secteurs sensibles (textile, agriculture, construction…).

Ce tournant déclencha un impressionnant surcroît de pressions des entreprises. Avec pour résultat… un revirement spectaculaire le 28 février dernier : 14 États, dont la France, constituèrent une minorité de blocage, Paris exigeant notamment le relèvement du seuil des entreprises concernées à 5 000 salariés. Les tractations reprirent de plus belle, pour finalement aboutir, à l’arraché, à un accord officiel d’une « majorité qualifiée » (55 % des États, représentant au moins 65 % de la population de l’UE) des États membres, le 15 mars. Le dernier mot reviendra au Parlement européen à la mi-avril. Même amoindri, le succès sera de taille !

Ce récapitulatif d’une longue bataille pour des droits sociaux et environnementaux est significatif à plusieurs égards : d’abord, il rappelle que, si on arrive à créer des rapports de force favorables, tant dans nos sociétés qu’au Parlement européen, des succès notables sont possibles ; ensuite, les slogans évoquant les « diktats de Bruxelles » oublient le rôle, souvent très négatif, d’une majorité d’États membres… parmi lesquels la France ; enfin, nos concitoyens et concitoyennes ont intérêt à bien choisir les candidates et les candidats à envoyer à Strasbourg et à Bruxelles le 9 juin.

    mise en ligne le 18 mars 2024

« Choc des savoirs »
et groupes de niveau : l’arrêté publié au Journal officiel, les syndicats dénoncent des mesures « iniques »

Hayet Kechit sur www.humanite.fr

Après plusieurs semaines de cacophonie entre Gabriel Attal et sa ministre de l’Éducation nationale Nicole Belloubet, l’arrêté imposant la création de groupes de niveau au collège en français et en mathématiques, a été publié au Journal officiel, le 17 mars. Malgré une souplesse affichée, les syndicats continuent de dénoncer des « mesures iniques » et appellent à faire de la mobilisation nationale du 19 mars l’occasion d’un rejet massif du « choc des savoirs ».

L’expression a disparu des textes, mais l’esprit est bien le même, acté noir sur blanc dans le Journal officiel. Après plusieurs semaines de cacophonie ministérielle, sur fond de désaccords entre le premier ministre et sa ministre de l’Éducation nationale Nicole Belloubet, et malgré le rejet unanime des syndicats, la réforme dite des « groupes de niveaux » au collège voulue par Gabriel Attal a été officialisée dans la nuit du samedi 16 mars au dimanche 17 mars.

Ce nouvel arrêté prévoit ainsi, dès la rentrée prochaine, un regroupement des élèves de sixième et de cinquième dans des « groupes (…) constitués en fonction des besoins des élèves identifiés par les professeurs » en français et en mathématiquesLa généralisation aux élèves de quatrième et troisième est prévue pour la rentrée 2025. Exit donc la notion explicite de « groupes de niveau », qui a cristallisé la colère des représentants syndicaux. Mais, dans les faits, le résultat sera le même, l’arrêté prévoyant quelques lignes plus loin que « les groupes des élèves les plus en difficulté bénéficieront d’effectifs réduits ».

Tour de passe-passe lexical

Un tour de passe-passe qui n’a pas trompé les syndicats. Le Snes-FSU, syndicat le plus représentatif du second degré, qui a réagi dès la parution de l’arrêté, continue de pointer « des mesures iniques », comme lors du Conseil supérieur de l’Éducation (CSE) du 8 février où leurs amendements à la réforme dite « choc des savoirs », dans laquelle s’inscrit cette mesure, avaient été systématiquement rejetés par l’exécutif.

L’organisation voit dans les concessions et la souplesse affichées, à savoir notamment la possibilité offerte aux directions d’établissements de permettre, durant une période allant d’« une à dix semaines dans l’année » de sortir de ce dispositif et de regrouper les élèves dans leur classe de référence pour ces enseignements, un nouvel exemple de « dérégulation ».

« Comme à chaque réforme néolibérale, l’organisation est renvoyée au local. Derrière la « souplesse » affichée, c’est en fait une dérégulation supplémentaire, chaque établissement pouvant adopter une organisation différente des autres », s’est insurgée l’organisation dans ce communiqué. Et le syndicat de pointer les multiples entraves rendant inapplicable une telle « souplesse » : « Comment organiser des retrouvailles d’élèves en classe entière s’il y a des groupes surnuméraires ? », « Quel enseignement dispenser face à des élèves qui auront vu des méthodes et des éléments du programme différents selon leur groupe ? », « Quel sort sera réservé aux professeur·es des regroupements surnuméraires sans élèves pendant ces périodes ? »

Au-delà de la méthode, les syndicats dénoncent l’esprit même de cette mesure, derrière les circonvolutions lexicales. Dans les colonnes de L’Humanité, le sociologue Pierre Merle, spécialiste des politiques éducatives et de la ségrégation scolaire, l’avait ainsi résumé : « Les groupes de niveau sont un équivalent moderne du bonnet d’âne. »

Classe préparatoire à la classe de seconde

D’autres mesures ont également été déclinées dimanche dans le Journal officiel. À commencer par un décret sur le redoublement, qui sera désormais, dans les écoles primaires (écoles maternelles et élémentaires), « décidé » par le conseil des maîtres et non « plus proposé » aux familles, qui devront opposer un recours dans un délai de quinze jours en cas de refus.

Autre « innovation », concernant cette fois le secondaire : la création d’une « classe préparatoire à la classe de seconde », destinée à « consolider les acquis du cycle des approfondissements » pour les élèves qui n’auront pas eu leur brevet en fin de troisième (dont l’obtention conditionnera désormais le passage en seconde).

Autant de mesures qui, selon les syndicats, ne feront qu’accroître le gouffre séparant les élèves des classes populaires et ceux des classes plus favorisées. À la veille de la mobilisation nationale prévue le 19 mars, le Snes-FSU appelle les personnels de l’Éducation nationale à exprimer de façon massive leur opposition « à cette réforme et ses conséquences désastreuses pour les élèves et les personnels ».

  mise en ligne le 15 mars 2024

Sophie Binet : « Nous avons besoin d’une rupture
aussi forte que celle posée par le CNR »

Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

Pour les 80 ans du programme du Conseil national de la Résistance, Sophie Binet signe une préface de la réédition des Jours heureux. La secrétaire générale de la CGT alerte sur le glissement d’un patronat qui refuse de répondre aux défis sociaux et environnementaux pour ne pas remettre en cause l’inégale répartition des richesses.

Quatre-vingts ans d’espoirs, toujours intacts. Le 15 mars 1944, était adopté le programme du Conseil national de la Résistance (CNR), les Jours heureux. Au péril de leur vie, les représentants de l’ensemble de la Résistance voulaient instaurer une véritable démocratie économique et sociale, impliquant « l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie ».

Depuis, sous le poids du patronat et des néolibéraux, le legs du CNR est de plus en plus attaqué. Dans une préface de la réédition des Jours Heureux, « Il est minuit moins le quart » (Grasset, 9 euros), la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, présente une relecture personnelle des Jours heureux, dont les postulats sont toujours d’actualité.

En quoi les Jours heureux sont-ils une source d’inspiration ?

Sophie Binet : Ce programme a donné lieu au plus grand cycle de réformes économiques et sociales depuis la Révolution française. Si on ne m’avait pas sollicitée, je n’aurais jamais osé écrire la préface des Jours heureux, ne me sentant pas légitime face à un texte d’une telle force. J’ai accepté en considérant que cela permettait la reconnaissance de la place et du rôle du syndicalisme, singulièrement celle de la CGT, dans la Résistance et dans la reconstruction de la France.

Le dernier président du CNR, Louis Saillant, était un dirigeant de la CGT. Près du tiers de ses membres étaient des syndicalistes. L’entrée de Missak et Mélinée Manouchian au Panthéon est une reconnaissance du rôle du mouvement ouvrier dans la Résistance. L’objectif des Jours heureux n’était pas seulement la libération nationale, mais bien d’analyser et de rompre avec ce qui a conduit la France à collaborer. D’où ce programme, en rupture complète avec le régime de Vichy et les forces de l’argent.

Ses auteurs se sont interrogés sur la corruption des élites. Des Jours heureux, je retiens deux fils rouges : l’humanisme radical, ciment de ce rassemblement de différentes forces de Résistance, mais aussi, la volonté de reprendre le pouvoir sur l’économie.

Ces deux postulats sont-ils valables de nos jours ?

Sophie Binet : Oui. Cependant, ne tombons pas dans la nostalgie d’un passé mythifié. Les Jours heureux ont des lacunes, notamment sur la place des femmes et la question coloniale. Les massacres de Sétif interviennent dès le 8 mai 1945. Les Algériens voulaient bénéficier des principes portés par les résistants. Le monde a changé et de nouvelles questions se posent aujourd’hui, concernant notamment le défi environnemental et la globalisation de l’économie.

La force de la Résistance était sa jeunesse. On ne mobilise pas les jeunes sur de la nostalgie. Le programme du CNR comporte deux parties, une sur l’intensification de la lutte armée, et la deuxième sur le programme de réformes. Ces deux parties permettent de donner un contenu offensif à la notion de résistance : se battre et se défendre, mais, en même temps, porter un projet de conquête. Il ne s’agit donc pas de faire un copier-coller du programme du CNR, mais bien de s’inspirer de ses principes.

Pourquoi écrire que « pour le néolibéralisme, la démocratie est désormais un problème » ?

Sophie Binet : Nous faisons face à un grand hold-up démocratique. Les multinationales ont accaparé le pouvoir, au point d’être plus puissantes que des États. L’exécutif n’a qu’une seule obsession : que la France soit bien classée par les agences de notation. D’où les annonces sur les tours de vis austéritaires de Bercy.

Dans le même temps, les populations et les travailleurs prennent conscience de l’impasse sociale et environnementale du néolibéralisme. La question posée est démocratique : comment allons-nous reprendre la main ? Nous avons besoin d’une rupture aussi forte que celle posée par le CNR.

En détricotant méthodiquement son héritage, les néolibéraux ne sont-ils pas la cause de la résurgence de l’extrême droite ?

Sophie Binet : Dès la Libération, le capital a déclaré la guerre au programme du CNR. Mais la dynamique populaire autour des Jours heureux a donné la force nécessaire pour son application, dans les grandes lignes. Il a fallu attendre le mandat de Nicolas Sarkozy pour que l’offensive soit clairement assumée par l’assureur Denis Kessler. L’ancien numéro 2 du Medef appelait à « défaire méthodiquement » le programme du CNR.

En 2007, nous étions à un moment de bascule. Les résistants s’éteignaient à petit feu, et la droite rompait avec son héritage gaulliste. C’est une rupture sociale et morale, ayant pour conséquence la remise en cause du barrage républicain. Cette frontière étanche était une particularité française, issue de la Résistance. L’extrême droite prospère sur les cendres laissées par les politiques néolibérales.

Nous assistons actuellement à la tombée des digues entre l’extrême droite et les partis républicains. La loi immigration en est le symbole. Comble du cynisme, Emmanuel Macron récupère le sigle du CNR, en lançant un Conseil national de la refondation, tout en détricotant son héritage. Mais cela démontre que, quatre-vingts ans après, le CNR est encore très parlant.

Par quels aspects ?

Sophie Binet : D’abord, la notion même de résistance. Il revient à nos organisations d’entretenir la mémoire avec les résistants et d’opérer une forme de passation. Les Français sont largement attachés à la Sécurité sociale. Lors de sa création, le patronat n’était pas en mesure de s’y opposer.

Le mouvement social de 2023 démontre que les Français sont fortement liés au système de retraite par répartition. C’est d’ailleurs pour cela qu’aucun gouvernement n’a osé privatiser frontalement les retraites. À défaut, les gouvernements ont baissé progressivement les niveaux de droits et de garanties pour laisser un espace à la capitalisation.

Diriez-vous que, pour maintenir la captation des richesses au détriment du travail, le capital financiarisé a tout intérêt à s’appuyer sur les forces réactionnaires ?

Sophie Binet : Oui. Une partie du capital bascule à l’extrême droite. Le tournant se fonde sur des alliances entre la droite et l’extrême droite, sous le patronage d’une partie du capital. Le Brexit a été financé par un courant de la City qui y avait intérêt pour faire de la Grande-Bretagne un paradis fiscal. L’extrême droite tire profit de l’intégrisme religieux.

En France, Vincent Bolloré finance les catholiques intégristes qui combattent l’IVG ou l’homoparentalité. Le courant wahhabite est subventionné par les pétromonarchies. En Israël, les ultrareligieux participent à une coalition gouvernementale. Les intégrismes, d’ailleurs, s’auto-alimentent : Netanyahou est le meilleur allié du Hamas et inversement.

D’où le titre de votre préface, « Il est minuit moins le quart » ?

Sophie Binet : Exactement. Partout, l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir développe des logiques guerrières. Nous replongeons dans des situations semblables à celles d’avant le programme du CNR et le grand sursaut collectif d’après la Seconde Guerre mondiale.

Vous expliquez que l’extrême droite pourrait tirer profit de la crise climatique. Comment ?

Les crises se nourrissent entre elles. Les migrations climatiques vont se multiplier. Les forces de l’argent, cupides, refusent de répondre aux défis environnementaux pour ne pas remettre en cause l’inégale répartition des richesses. De fait, les travailleurs sont la seule variable d’ajustement. Un exemple : le diesel va être taxé mais pas le kérosène, utilisé par les jets privés.

L’extrême droite peut ainsi dérouler un discours climatosceptique. C’est un signal d’alarme pour la gauche et le syndicalisme sur l’impérieuse nécessité de dépasser les contradictions entre le social et l’environnemental. C’est pour cela que la CGT est en train de bâtir un plan d’action syndical pour l’environnement : quelle croissance soutenable dans un monde où les limites environnementales sont claires ?

Un des atouts du CNR n’est-il pas l’introduction de la notion de la planification de l’économie ?

Même des économistes libéraux l’admettent. Dans son rapport sur les incidences économiques de l’action pour le climat, Jean Pisani-Ferry, un proche d’Emmanuel Macron, pointe trois leviers : la planification, l’investissement, la taxation des plus riches.

En 1944, les questions environnementales n’existaient pas, l’enjeu était la reconstruction d’une France ruinée. La CGT était partie prenante de la bataille de la production. Aujourd’hui, la planification est indispensable pour répondre aux défis sociaux et environnementaux.

Le programme du CNR ne tire-t-il pas aussi sa force de son acceptation par un large spectre de forces sociales et politiques ?

Sophie Binet : Ce compromis est fort, parce qu’il s’est fait sur la base des intérêts du monde du travail. Le capital, collaborationniste, était en dehors du CNR. Les Jours heureux sont un compromis politique, pas économique. À la Libération, nous avons obtenu de nombreuses avancées : les comités d’entreprise, le statut de délégué du personnel ou encore, bien sûr, les nationalisations… Il a fallu l’ordonnance de février 1945 et la loi de mai 1946 pour imposer, avec des compromis, les comités d’entreprise au patronat farouchement opposé.

Aujourd’hui, comme il y a quatre-vingts ans, l’enjeu est bien la place des travailleurs dans la prise de décisions stratégiques des entreprises. Les patrons considèrent toujours qu’il est de leur ressort de définir les grandes orientations de l’économie. C’est une question centrale dans l’affrontement de classe avec le capital. Dégager toujours plus d’argent pour les actionnaires est une impasse sociale et environnementale.

Une des leçons que vous tirez du CNR est celle d’une « construction par le bas ». Que voulez-vous dire ?

Sophie Binet : Nous sommes dans un temps autoritaire. C’est vrai dans l’usage du pouvoir par Emmanuel Macron, mais aussi dans l’entreprise, avec un management toujours plus dur et une ligne directrice : décider d’en haut ce qui est bien pour les gens. A contrario, le programme des Jours heureux a été voté à l’unanimité de ses membres, en pleine clandestinité.

Cette dernière n’a pas été un prétexte pour couper court au débat, qui a duré près de neuf mois, donnant lieu à trois versions du programme, largement amendées. Je veux retenir cette pratique démocratique poussée. L’essentiel du programme a été mis en œuvre, sous l’impulsion de Louis Saillant, autour d’une grande dynamique populaire. Le général de Gaulle avait besoin du CNR pour peser sur les Anglo-Américains, mais refusait de se voir imposer son programme.

La Libération a donné lieu à un bras de fer avec le gouvernement provisoire. Louis Saillant a pris de nombreuses initiatives, comme celle du grand rassemblement au Vél’d’Hiv, le 7 octobre 1944, ou les états généraux de la renaissance française, permettant la victoire des partis du CNR, en 1946, et l’application des Jours heureux.

Vous appelez à « reconstruire le rapport des organisations syndicales au politique (…) ni courroie de transmission ni organisation corporatiste ». Quelle place la CGT doit-elle prendre ?

Sophie Binet : Marcel Paul et Ambroise Croizat, deux cégétistes, sont entrés au gouvernement et ont joué un rôle central pour mettre en place les grandes conquêtes ouvrières. Louis Saillant a, lui, refusé, pour jouer son rôle de contre-pouvoir. Bien qu’ayant plusieurs ministres et députés, la CGT est restée dans son rôle de contre-pouvoir et la bataille menée par Louis Saillant avec le CNR a permis de renforcer les marges de manœuvre de Marcel Paul et d’Ambroise Croizat.

La CGT est un syndicat qui a vocation à intervenir sur le terrain politique, non pas comme un parti, mais pour défendre les travailleurs. Le syndicalisme a une capacité unitaire, nous l’avons démontré lors de la mobilisation de 2023. En 1934, la réunification de la CGT est déterminante pour la dynamique du Front populaire. En 1943, les accords du Perreux (reconstitution de la CGT – NDLR) aident à la constitution du CNR.

Vous avez été à l’initiative d’une large mobilisation politique, associative, syndicale, contre la loi immigration, le 21 janvier. Ce mode de rassemblement doit-il revoir le jour ?

Sophie Binet : Oui. L’appel du 21 janvier rassemblait des gens très différents, autour d’un humanisme radical. La loi immigration fait partie des moments de clarification, de refus de céder sur des valeurs essentielles. Nous avons rassemblé des acteurs syndicaux et associatifs qui, par habitude, ne signent jamais d’appel avec les politiques.

J’ai moi-même sollicité des responsables religieux, ce qui n’est pas dans les habitudes d’une secrétaire générale de la CGT. Nous avons rassemblé des gens de gauche et de droite. La gravité du moment l’exigeait. Nous avons semé des graines. La rose et le réséda.

mise en ligne le 13 mars 2024

Guerre à Gaza : derrière la polémique à Sciences Po, les universités françaises mobilisées pour la Palestine

Hayet Kechit et Thomas Lemahieu sur www.humanite.fr

Mardi 12 mars, dans le cadre d’une mobilisation européenne pour le boycott académique d’Israël, des dizaines d’initiatives ont eu lieu en France. Les quelques incidents à Sciences Po, montés en épingle au mépris des faits, ne doivent pas masquer l’ampleur et le sens d’un mouvement qui interroge la complicité de l’université israélienne dans la guerre à Gaza et la colonisation en Cisjordanie.

« Antisémitisme », « wokisme », « islamo-gauchisme »… Sciences Po est depuis vingt-quatre heures sous le feu des anathèmes. En cause : l’occupation dans la matinée du 12 mars d’un amphithéâtre de la prestigieuse école par une centaine d’étudiants manifestant leur soutien à Gaza. L’initiative nommée « quatre heures pour la Palestine » s’inscrit dans le cadre de la journée européenne des universités contre le génocide à Gaza, à l’appel de la Coordination universitaire européenne contre la colonisation en Palestine (CUCCP).

Comme il est désormais de coutume dans toute initiative publique visant à dénoncer la catastrophe humanitaire à Gaza, une énième polémique, largement attisée par la bollorosphère, a pris le pas sur l’objet même de la mobilisation, contribuant encore une fois à faire taire toute critique à l’encontre d’Israël.

Elle fait suite aux accusations lancées par des membres de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), selon lesquels une étudiante aurait été refoulée de l’amphithéâtre « parce qu’elle était juive ». « Faux », répondent les organisateurs, réunis dans « un groupement d’étudiants auto-gérés » comptant une centaine de personnes.

Un scandale cousu de fil blanc à Sciences Po

« Tous les étudiants étaient les bienvenus, c’était un moment d’échanges ouvert à tous, y compris à l’UEJF, dont certains des membres étaient présents au sein de l’amphithéâtre, sans que cela ne cause aucun problème », affirme Hicham, un étudiant en Master de Droits de l’homme et projets humanitaires dans l’école des affaires internationales, et membre du groupe à l’origine de cette initiative. Le jeune homme de 22 ans donne ainsi des faits une version radicalement différente.

L’étudiante exclue de l’amphithéâtre, qui serait membre de l’UEJF, ne l’aurait pas été en raison de sa confession, mais parce qu’elle aurait fait usage de provocations avant la tenue de la rencontre, par des agressions verbales et en prenant en photo sans leur consentement ses organisateurs. Des actes représentant « un risque à la sécurité de certains participants » qui ont poussé les personnes chargées d’éviter les débordements, à lui refuser l’entrée.

Et le jeune homme de décrire « l’état d’alerte maximal » généré par un climat général de harcèlement à l’encontre de ceux qui, au sein de l’école de la rue Saint-Guillaume, dénoncent la situation à Gaza. Il ciblerait particulièrement des étudiantes identifiées comme musulmanes et se traduirait régulièrement par la prise de photos ou de vidéos à la volée relayées ensuite sur des comptes Twitter dans le but de déclencher des campagnes de cyberharcèlement.

« On sait que cette personne nous a pris plusieurs fois en photo et en vidéo », assure Hicham, qui ajoute que des membres de l’administration, présents au moment des faits, se seraient opposés à cette exclusion, mais que les étudiants leur auraient aussitôt fait part des provocations répétées de la jeune femme à leur encontre.

Des arguments auxquels la direction de Sciences Po, soumise depuis cette polémique à une pression médiatique maximale faisant de l’école un « repaire d’islamo-gauchistes », semble être restée sourde. Dans un communiqué publié le 12 mars, elle condamne « l’action et les pratiques utilisées qui s’inscrivent délibérément hors du cadre fixé en matière d’engagement et de vie associative » et annonce qu’elle saisira « la section disciplinaire en vue de sanctionner ces agissements intolérables ».

Quand c’est autorisé, ni heurts, ni polémiques

Même configuration mais autre ambiance à l’université Paris Dauphine-PSL où – élément notable qui fait sans doute toute la différence – le rassemblement, organisé par la Coordination Palestine et les syndicats CGT et Sud-Education, avait été autorisé par l’administration.

Dans le hall plein comme un œuf, des centaines d’enseignants, chercheurs et étudiants, avec beaucoup de drapeaux palestiniens – du jamais vu dans ce grand établissement spécialisé en gestion ou management, et installé au cœur des beaux quartiers de Paris -, des pancartes appelant au cessez-le-feu ou dénonçant un génocide à l’œuvre dans la bande de Gaza… Et quelques dizaines d’autres portants des portraits des otages du Hamas, ainsi qu’une banderole faite à la main appelant à rendre « hommage à toutes les victimes (Yémen, Israël, Congo…) ».

Dans une brève intervention avant la minute de silence prévue, une enseignante a pu rappeler, sans protestations ni heurts, le sens de la mobilisation inscrite dans le cadre de la mobilisation européenne dans les universités. « Nous exigeons un cessez-le-feu immédiat et inconditionnel, la levée permanente du blocus de Gaza, la défense du droit des Palestiniens à l’éducation, a-t-elle lu. Pour cela, nous proposons les moyens d’action suivants : pousser nos universités à agir activement contre le régime d’apartheid israélien, établir des liens académiques avec des universités et des universitaires palestiniens, soutenir et participer au boycott universitaire visant les institutions académiques israéliennes complices de la violation des droits des Palestiniens, défendre la liberté d’expression et la liberté académique autour de la Palestine ici et hors de France. »

Une participante relève : « L’appel n’a pas été hué et la minute de silence, nous l’avons faite pour toutes les victimes. Le rassemblement n’était pas interdit, les enseignants se sont largement mobilisés, je suis convaincue que ça change tout. C’est une bonne manière de neutraliser les velléités polémiques, à coups de messages sur les réseaux sociaux et de polémiques… Et ça permet de parler du fond ! »

Une mobilisation historique à l’université

Partout en Europe et dans tout le pays, de Rennes à Aix-en-Provence en passant par Strasbourg et Montpellier, des mobilisations pour un « boycott universitaire » ont eu lieu ce mardi 12 mars. « C’est historique », se félicite une des promotrices de ces initiatives.

Née, ces dernières semaines, dans la foulée de pétitions, pour la liberté d’expression et les libertés académiques puis pour le cessez-le-feu, ayant rassemblé plusieurs milliers de signataires dans l’enseignement supérieur et la recherche, la Coordination universitaire contre la colonisation en Palestine (CUCCP) entend passer un cap, en faisant adopter des motions pour l’arrêt du génocide au sein des établissements de l’enseignement supérieur, mais surtout en organisant le boycott académique d’Israël.

« C’est tout à fait légal et pacifique, glisse un des initiateurs de la CUCCP. À travers cette action de boycott, nous visons les institutions universitaires, pas les individus. Certaines universités israéliennes ont été bâties illégalement sur des territoires occupés dont les Palestiniens ont été chassés. Les institutions israéliennes collaborent avec le système militaire, et certaines universités françaises peuvent dès lors s’y trouver mêlées dans le cadre de leurs partenariats. »

Un des chercheurs, présents lors d’une autre rencontre-débat, mardi soir, sur le site Condorcet de l’EHESS à Aubervilliers, ajoute, lui, en aparté. « On nous parle parfois des libertés académiques israéliennes qui seraient menacées par notre boycott, mais pourquoi évoque-t-on si peu celles des Palestiniens ? À Gaza, toutes les universités sont aujourd’hui détruites… Cette situation n’est pas supportable, et c’est tout le monde qui devrait réagir dans la sphère universitaire en France et en Europe. »

  mise en ligne le 11 mars 2024

Paris 2024 : « Pour les Jeux, nous aurions préféré un projet mobilisateur
pour les fonctionnaires »,
déplore Céline Verzeletti

Séphane Guérard sur www.humanite.fr

Pressé par les préavis de grève de la CGT et de FO, le ministre Stanislas Guerini a annoncé la tenue, mardi, d’une réunion sur les conditions de mobilisation des agents durant Paris 2024. Céline Verzeletti, de la CGT, réagit à ses propositions.

Le 22 novembre, une circulaire prise par Élisabeth Borne offrait aux employeurs publics la possibilité de gratifier en prime n’excédant pas 1 500 euros brut des agents « selon leur degré et la durée » de leur mobilisation durant les jeux Olympiques. Puis, silence radio. Plus aucune précision sur ces primes, ni sur l’organisation des services durant l’événement. Jusqu’à samedi.

Le dépôt, jeudi dernier, d’un préavis de grève par la CGT, puis FO, a fait sortir de sa réserve le ministre Stanislas Guerini, qui a annoncé, samedi, des primes de 500, 1 000 et 1 500 euros, ainsi que la tenue d’une réunion avec les syndicats, ce mardi.

Comment réagissez-vous aux propositions de Stanislas Guerini ?

Céline Verzeletti : Voilà plusieurs mois que nous insistons pour avoir des échanges avec le gouvernement. Les questions ne manquent pas : quelle charge de travail, quelle organisation, quel temps de travail, quelles mesures d’accompagnement ? Il a fallu ce préavis pour que le ministre précise ses premières réponses. Cela démontre que nous sommes dans un rapport de force perpétuel. C’est malheureux, d’autant que les choses ont si peu été préparées que certaines situations risquent d’être irrattrapables.

De quelles situations parlez-vous ?

Céline Verzeletti : En s’y prenant en amont, on aurait pu quantifier les besoins, effectuer des recrutements. Mais le gouvernement a fait le choix de ne rien faire, puis d’en passer par les obligations réglementaires pour imposer des astreintes sept jours sur sept, l’augmentation du temps de travail et la limitation des congés. Sans renfort, les personnels hospitaliers pourront-ils faire face si une canicule s’ajoute aux besoins liés à la venue de centaines de milliers de visiteurs à Paris ?

De même, est-il raisonnable de dépêcher sur le terrain de nouveaux douaniers après une formation express ? Comme lors du Covid, on demande aux agents de faire toujours plus, alors que les services sont déjà à l’os et qu’on vient de nous annoncer, en plus du gel des rémunérations pour 2024, des coupes budgétaires dans les services publics. Nous aurions préféré un vrai projet mobilisateur pour les Jeux, avec des agents en capacité de répondre aux besoins.

Le montant des primes contente-t-il vos revendications ?

Céline Verzeletti : Nous demandions que des critères soient établis pour que l’employeur ne soit pas seul décideur. Ils commencent à être définis, de même que la garde d’enfant (10 000 chèques emploi service universels de 200 à 350 euros – NDLR). Le problème est que seuls les agents directement en lien avec les Jeux semblent concernés. Qu’en est-il des personnels des crèches parisiennes, par exemple, qui devront rester au travail pour accueillir les enfants des agents mobilisés ?

Autre problème : la circulaire ne semble concerner que les fonctionnaires d’État. Que deviennent les agents hospitaliers et des collectivités territoriales ? Enfin, pourquoi tous les agents ne toucheraient-ils pas les 1 900 euros de prime spéciale promise aux policiers, gendarmes ou douaniers ?

Les contraintes liées à la sécurité publique sont déjà prises en compte dans les métiers concernés. Pourquoi les autres fonctionnaires, touchés par les mêmes astreintes et allongement du temps de travail, ne percevraient-ils pas ces 1 900 euros ? Un éboueur est-il moins impliqué qu’un policier ?

  mise en ligne le 10 mars 2024

Pour un cessez-le-feu en Palestine, beaucoup de jeunes dans la rue

Khedidja Zerouali sur www.mediapart.fr

Ce 9 mars, au premier rang de la manifestation parisienne pour un cessez-le-feu en Palestine, des responsables associatifs, syndicaux, politiques. Et derrière, des milliers de personnes, dont de nombreux jeunes. Ils ont la vingtaine ou moins et racontent leur combat pour la Palestine. 

ÀÀ la veille du ramadan, qui devait marquer le début d’un cessez-le-feu qui ne vient pas, et après cinq mois d’offensive israélienne sur la bande de Gaza qui a fait plus de 30 000 morts, des milliers de Parisien·nes ont défilé dans la rue ce 9 mars. Drapeau palestinien sur l’épaule et keffieh autour du cou, elles et ils ont défilé dans les rues de la capitale à l’appel du collectif Urgence Palestine et de l’Association France Palestine solidarité (AFPS). Selon l'AFPS, ils étaient 60 000 à Paris.

Des mobilisations similaires ont eu lieu ailleurs en France, en Dordogne, à Lyon ou encore en Bretagne, et dans d’autres capitales occidentales, à Londres et à Rome notamment. 

À Paris, d’autres drapeaux se sont mêlés aux drapeaux palestiniens, dont ceux de plusieurs partis de gauche, de La France insoumise (LFI) au Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), en passant par Les Écologistes et le Parti communiste. Au premier rang du cortège, de nombreux députés insoumis ont marché au cri de « Tahia Falestine ! » (« Vive la Palestine ! »), dont David Guiraud, Nadège Abomangoli ou encore Aymeric Caron. Rima Hassan, juriste franco palestinienne, candidate aux élections européennes pour LFI, a rejoint le cortège accompagnée de la tête de liste, Manon Aubry, et de Jean-Luc Mélenchon. Elles et ils partageaient la banderole avec plusieurs responsables associatifs et syndicaux, de la FSU, de la CGT ou encore de Solidaires. 

Avant le début de la marche, Bertrand Heilbronn, président d'honneur de l’Association France Palestine solidarité a redit ce qui unissait toutes ces organisations : l’appel à un cessez-le-feu immédiat. En conclusion de sa prise de parole, et comme beaucoup de manifestants et manifestantes du jour, il s’adresse directement à Emmanuel Macron : « Vous avez contribué à la catastrophe en cours. » Et d’exiger des actions concrètes contre la politique de l’État israélien. 

« Face à l’inaction de nos gouvernements, en France et, partout dans le monde, la société civile continue à se mobiliser, abonde Linda Sehili, inspectrice des finances publiques et responsable syndicale à Solidaires. C’est un véritable mouvement social qui est en place… Dans un cadre large et unitaire, nous disons qu’il faut mettre fin à ce génocide, qu’il faut un cessez-le-feu pérenne et immédiat, qu’il faut arrêter le blocus de Gaza, permettre de faire parvenir l’aide humanitaire, redonner des moyens à l’UNRWA, il faut maintenant des sanctions contre Israël. » 

Derrière l’épais cortège de tête, tout un tas d’organisations ont déplié leurs banderoles. Les habitué·es des manifestations parisiennes pour la Palestine retrouvent de l’élan. Cela faisait des semaines qu’ils et elles n’avaient pas vu autant de monde dans les rues. 

Parmi eux, de très nombreux jeunes, des enfants venus avec leurs parents, des collégiennes venues avec leurs grandes sœurs, des lycéennes, de jeunes travailleurs et travailleuses qui ont fait le déplacement parfois depuis l’autre côté de l’Île-de-France. Elles et ils disent la même chose : les vidéos du massacre qui défilent sur le fil Instagram, la « honte » des postions prises par le gouvernement français, la peur que leur mobilisation ne soit pas entendue et que les attaques israéliennes continuent. Auprès de Mediapart, elles et ils racontent les mille et un petits impacts qu’a eus sur leur vie la prise en compte de la situation palestinienne depuis le début de l’offensive, il y a cinq mois. 

Dépasser la barrière des réseaux sociaux 

Pendant qu’une jeune femme s’époumone, dans un haut-parleur défectueux, à égrener les noms de quelques-uns des 30 000 morts palestiniens depuis le début de l’offensive, Rémi et son petit ami Massiré défilent bras dessus, bras dessous. Le premier a 21 ans, il est étudiant en information et communication, le second a 19 ans et étudie le graphisme. Ils n’en sont pas à leur première manifestation pour un cessez-le-feu en Palestine. Les deux viennent à chaque fois qu’ils le peuvent. 

Ils partagent quasi quotidiennement des contenus sur les réseaux sociaux sur le conflit israélo-palestinien mais considèrent que « ça ne suffit pas » : « C’est important de ne pas se contenter de partager des storys, débute Rémi. On veut que les Palestiniens sachent qu’en France des gens se mobilisent pour eux, dans la rue, dans la vraie vie. » 

« On dépasse la barrière des réseaux et on vient dans la rue, abonde Massiré. Dans la rue, on s’adresse à tous ceux qui ne savent pas comment se positionner, au gouvernement, à Macron. » « On ne va pas lâcher la cause, poursuit le second. Il ferait mieux d’agir concrètement pour le cessez-le-feu puisque en France, on est de plus en plus nombreux à dire haut et fort qu’on n’est pas d’accord. » Si les amoureux ont remarqué un léger changement de ton présidentiel, ils attendent de pied ferme des actions concrètes et restent dubitatifs.

Fatine, 20 ans, étudiante en licence d’anglais à l’université de Nanterre, est venue d’Argenteuil pour la manifestation, avec Maissa, même âge, même fac, mêmes études. Tout aussi investies soient-elles sur leurs réseaux sociaux, elles considèrent que les posts, les réels, les tweets n’ont plus un impact suffisant, alors elles ont sorti les drapeaux et ont rejoint le cortège, comme leurs parents avant elles. Pas sûr que l’impact soit plus tangible, « mais si on ne fait rien, c’est sûr qu’il ne se passera rien ».

Comme Rémi et Massiré, elles marchent pour que Macron revoie sa position, mais les deux jeunes femmes ont d’autres ambitions, plus internationales. « J’espère que Biden verra nos manifestations, assure Fatine, que lui et les autres comprennent qu’ils n’ont pas les peuples avec eux. »

Puisque la bande de Gaza n’est pas accessible aux médias, que les journalistes palestiniens se font tuer un à un, elles s’informent sur les réseaux sociaux, suivant des comptes de Palestinien·nes encore sur place, réfugié·es, journalistes ou non. Tous les jours, elles prennent numériquement des nouvelles de Bisan ou de Motaz. Quitte à voir des images de corps déchiquetés, affamés, démembrés. Hors de question de fermer les yeux. « Moi je regarde les vidéos de Djihanna. C’est une femme palestinienne, elle n’est pas journaliste mais elle raconte tout ce qui se passe », explique de son côté Syrine, 16 ans, qui a fait près de deux heures de transport pour être présente à la manifestation. 

« Quel confort de se dire : pour ma santé mentale, je ne regarde pas les vidéos, estime Rémi. Même si c’est horrible, c’est important de voir la réalité de ce qui se passe tous les jours, de le partager, de s’informer. » Massiré avoue être « très sensible aux images de mort » mais a refusé de ne pas voir, ni le 7 octobre, ni les jours d’après.

Des amitiés abîmées et des marques boycottées 

Dans leur vie privée, au lycée, au travail, tous et toutes ont fait évoluer leurs habitudes, au fur et à mesure que les Palestiniens et Palestiniennes mourraient sous les bombes, les balles ou de faim. 

Syrine, en seconde dans un lycée du Val-d’Oise, le dit fièrement : plus de Coca dans les goûters de classe, avec l’aval de l’ensemble de ses camarades de lycée. « On boycotte toutes les marques qui ont une activité ou qui soutiennent directement Israël », assure-t-elle avec sa cousine de 15 ans, Meriem. Leurs mères ne vont plus à Carrefour. Plus de McDonald’s pour Fatine et Maissa, « et pourtant les McFish, c’est trop bon ». Fatine s’est désabonnée de la plateforme de vidéo à la demande de Disney. « Je regardais tout le temps mais c’est pas grave, on trouve toujours des alternatives. » Sur le chemin de la manifestation, un Starbucks est retapissé de stickers et d’une pancarte sur laquelle on peut lire : « Par milliers, par millions, nous sommes tous des Palestiniens. » 

Au-delà des boycotts, le sujet est venu s’immiscer dans les classes : le professeur d’histoire-géographie de Syrine a contourné le programme scolaire pour insérer une séance sur l’histoire de la Palestine. « Il ne nous a pas donné son avis mais il nous a expliqué la situation, des deux côtés, pour qu’on comprenne mieux ce qui se passe. » Meriem, elle, connaît des lycéens qui se sont fait exclure quelques jours de cours pour s’être exprimés en faveur du peuple palestinien dans l’enceinte du lycée. Elle ne sait pas exactement ce qu’ils ont dit, mais dit avoir « honte » de la France. Elle n’a pas fini de prononcer le mot que sa grande sœur la tance du regard : « la honte » de la France, cela ne se dit pas à une journaliste.

Et après les boutiques, les classes, les liens du cœur. Salimat, 21 ans, étudiante en langues étrangères appliquées anglais-japonais, a travaillé, à côté de ses études, pendant plus d’un an et demi, dans un Starbucks de la région parisienne. « J’y retournais souvent, à chaque fois que j’avais besoin de travailler, et sinon j’y allais en tant que cliente, parfois je passais derrière le bar me préparer mes propres boissons. » Ses collègues étaient devenus ses amis mais le silence s’est installé entre eux quand elle s’est heurtée à leur manque d’intérêt pour la cause des Palestiniens. « Je leur demande pas de démissionner, tout le monde ne peut pas se le permettre, mais au moins de se sentir un peu concernés, en tant qu’humains. Mais je vois bien qu’ils s’en foutent, alors, peu à peu, j’ai arrêté de leur parler. »

Fatine, après un post sur Instagram, a reçu un message d’un ancien camarade de classe. « Il me disait que la victime, c’était Israël, que je ne comprenais rien. J’ai pas senti qu’il pouvait comprendre, je l’ai bloqué. » Elle estime que la situation est si grave qu’y rester insensible est déjà une violence et ne parle plus à sa cousine préférée, qui ni ne s’informe, ni ne se mobilise. 

Sous la pluie légère, en passant près de Strasbourg-Saint-Denis, dans le IIe arrondissement de Paris, Rémi et Massiré pressent le pas et débattent d’un avenir souhaitable pour la Palestine. Un, deux États ? Avec liberté de circulation pour tous ? Et que ferait-on des Israéliens ? « Moi je crois à un État où tout le monde peut vivre et circuler en paix, tranche Massiré, plutôt qu’à deux États avec un partage inégal, et que la Palestine se retrouve avec un tout petit pays. » « Oui, pourquoi pas, mais il ne faudrait pas que cette solution efface les décennies de colonisation d’Israël. »

Et comment appellerait-on ce pays unifié ? « Palestine », propose l’un. Et de continuer leur discussion en slalomant entre les groupes militants, ceux qui scandent « Contre l’impérialisme et les États racistes, une seule solution, la révolution » et ceux qui hissent de grands haut-parleurs au-dessus de la foule d’où s'échappent des chansons et des slogans en arabe, en hommage à la Palestine, qui racontent les champs d’oliviers, l’importance de la terre et la force de celles et ceux qui restent.

mise en ligne le 9 mars 2024

À Paris, une grève féministe
et encore tant de chemin à faire

Khedidja Zerouali sur www.mediapart.fr

Elles étaient des milliers dans les rues à réclamer, de nouveau, l’égalité salariale et la fin des violences sexistes et sexuelles. À Paris, des lycéennes aux anciennes du MLF, en passant par les syndicalistes, toutes racontent un chemin vers l’égalité réelle qui est encore long. 

De la colère et des paillettes. Ce vendredi 8 mars 2024, pour la Journée internationale des droits des femmes, les rues de France se sont emplies de lycéennes, de travailleuses, d’exilées, de retraitées, de militantes de la cause LGBT, de syndicalistes, de militantes féministes. À Paris, à l’appel des organisations féministes, elles criaient, en chœur : « So-so solidarité, avec les femmes, du monde entier ! »« Violences sexistes, violences sociales, même combat contre le capital ! » ou encore « Avec ou sans Constitution, pour avorter, faut du pognon ! ».

14 heures, place Gambetta, dans le XXe arrondissement de Paris, les ballons syndicaux et associatifs prennent le soleil, le clitoris géant et violet de Solidaires, bien installé sur le camion du syndicat, domine la foule et les manifestantes qui arrivent encore par toutes les rues. Au milieu des cortèges et des drapeaux, des groupes de musiciennes répètent leurs classiques de manif ; six jeunes femmes et personnes non binaires, assises sur des tabourets de fortune, toisent le monde.

Et elles écartent les jambes de manière ostensible. « On a décidé de prendre la même place dans la rue que les mecs prennent dans les transports publics », sourit l’une d’entre elles. Elles pratiquent le « manspreading » avant de défiler, pendant qu’à côté d’autres discutent de l’importance de la constitutionnalisation de l’IVG, entérinée quelques jours plus tôt.  

En face des manspreadeuses, le bandeau de l’intersyndicale, sur lequel on peut lire : « Toutes et tous mobilisé·es pour l’égalité réelle ». Et, cette année, sur le bandeau, les logos des différentes organisations prennent plus de place que d’habitude. Pour la première fois de leur histoire, l’Unsa et la CFDT ont appelé à la grève féministe, aux côtés de la CGT, de la FSU et de Solidaires. 

Auprès de Mediapart, sur fond de batucada, Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, explique que sans grève, il est difficile d’avoir du monde dans la rue : « On a appelé à la grève pour être le plus nombreuses et nombreux possible mais aussi pour donner à voir dans les entreprises et les administrations que c’est un sujet important qui doit être traité. En fin d’année dernière, on a eu un certain nombre d’engagements du gouvernement et il faut que ça se concrétise en 2024. »

Et de détailler les revendications portées par l’intersyndicale : la révision de l’index égalité femmes-hommes pour qu’il soit plus transparent, plus précis, pour avoir aussi une vision plus complète sur les inégalités femmes-hommes dans le monde du travail, « puisque seulement un quart des salariés sont couverts pour le moment par l’index ». Au-delà des notes, les syndicats réclament que des sanctions s’appliquent réellement aux entreprises en dehors des clous. « Aujourd’hui, bonne ou mauvaise note sur l’index, il ne se passe pas grand-chose », rappelle la secrétaire générale de la CFDT

Un peu plus loin, seuls deux ballons orange du syndicat défilent et quelques centaines de militant·es derrière. On est bien loin des grands cortèges de la CFDT contre la réforme des retraites. Et le constat s’applique de la même façon pour plusieurs autres organisations syndicales. Le temps, peut-être, que la base s’acclimate à la grève féministe. L’idée n’est pourtant pas nouvelle. Déjà en 1882, la militante révolutionnaire Louise Michel appelait à la grève des femmes à l’occasion de deux meetings organisés par la Ligue des femmes. Plusieurs jeunes femmes ont imprimé son portrait et l’ont porté haut sur des pancartes, plus d’un siècle après son décès.

Une chasuble orange sur le dos, Ingrid Clément, à la tête de la fédération CFDT Interco, regroupant des fonctionnaires, des agent·es de collectivités territoriales ou encore des ministères de l’intérieur, de la justice, des affaires étrangères, semble moins à l’aise avec la nécessité de la grève que sa secrétaire générale nationale. À la question : « Pourquoi, cette fois-ci, la CFDT appelle-t-elle à la grève ? », elle tente d’esquiver : « Vous n’avez pas une autre question ? » 

Et sa camarade, Laurence de Suzanne, secrétaire fédérale pour les services judiciaires, de prendre le relais : « C’est important pour libérer de leurs métiers les gens qui veulent pouvoir se mobiliser aujourd’hui… L’égalité hommes-femmes, ça ne doit plus être que des choses qu’on dit, mais aussi des choses qu’on fait, que cette égalité se concrétise. Ne pas se contenter d’un index qui autorise une certaine part d’inégalité. Nous on veut une égalité complète. »

Comme d’autres syndicalistes qui défilent pour ce 8 mars, elle déplore le manque d’implication de certains et regrette, par exemple, que des réunions de travail se tiennent normalement dans son secteur aujourd’hui, alors que pour d’autres mobilisations nationales, l’activité est gelée pour la journée.

Même déception pour Nadine, agente territoriale spécialisée des écoles maternelles (Atsem), un métier peu rémunéré et très majoritairement féminin. Au départ du cortège, la militante CGT regrette que la foule ne soit pas plus dense. « Je ne suis pas très optimiste. On a une seule grève pour les femmes, on devrait en faire beaucoup plus tellement on subit d’inégalités », souffle-t-elle. Ses collègues Atsem hochent la tête. « Le chemin vers l’égalité est encore très très long. Pourtant, Dieu sait que des femmes se sont battues avant nous ! Ça n’avance pas assez vite, sur les salaires, contre les violences… On continue de se battre pour avancer, mais on avance à une allure de tortue. » 

Féministes, du MLF à TikTok

De son côté, Sophie Binet, de la CGT, s’entoure des salariées de Leroy Merlin, avant de prendre la parole devant nos confrères, et réclame au gouvernement et au patronat de mettre « enfin un terme aux inégalités en matière de salaires ». Pour rappel, tous temps de travail confondus, en moyenne, les femmes gagnent toujours moins que les hommes, 24,4 % selon les derniers chiffres de l’Observatoire des inégalités. Le pourcentage est répété, devant toutes les caméras, par la responsable syndicale. « Ça fait, en moyenne, 20 euros par jour de moins. 400 euros par mois. C’est énorme. Pour mettre fin à ces inégalités, c’est très simple, il suffirait de sanctionner les entreprises qui ne respectent pas la loi. » 

Lorraine et Jade, toutes les deux 17 ans et lycéennes de Boussy-Saint-Antoine, en Essonne, ont pris les transports publics pendant une heure pour leur toute première manifestation. Officiellement, pour leurs professeurs, elles sont malades. En tout, elles sont sept de leur lycée à avoir fait le déplacement, pas la foule des grands jours. « Grève féministe, c’est pas considéré comme un motif valable d’absence », s’amusent celles qui, pour se former aux luttes féministes, scrollent sur Instagram et TikTok. « On apprend des choses avec le compte de Nous toutes et de Jeneveuxpasd’enfants, par exemple. » 

Si elles fouillent Internet, se partagent des réels et des posts, continuent sans cesse de s’informer sur les luttes passées, celles des femmes du monde entier, elles n’ont pas à chercher bien loin pour raconter la société patriarcale. 

À la maison, les parents de Jade attendent d’elle qu’elle fasse « beaucoup plus de tâches ménagères » que son frère. Lorraine, elle, pourrait, raconter pendant des heures les remarques reçues dans la rue par des hommes, souvent plus âgés. Et quand elle a dit à son père pourquoi elle s’absentait des cours aujourd’hui, « il a levé les yeux au ciel » : « Pour lui, on a déjà l’égalité, il ne comprend pas pourquoi je manifeste. »

Et puis, il y a le lycée et sa farandole d’interdictions vestimentaires. « Il y a eu tout le débat sur l’abaya, se souvient Jade, lycéenne dans un établissement public. C’était hallucinant ces restrictions que pour les femmes. Dans notre lycée, on ne peut venir ni en abaya, ni en crop top, ni en short, mais les mecs viennent habillés comme ils veulent, personne ne leur pose la question. » « Même les débardeurs, ça ne passe pas toujours », abonde sa copine. 

De l’autre côté de l’âge, mais à seulement quelques mètres, les pionnières du Mouvement de libération des femmes, mouvement féministe non mixte fondé en 1970, ont ressorti les vieilles pancartes qui étaient exposées dans une bibliothèque féministe de Paris. 

Annie Schmitt, 78 ans, professeure de sport à la retraite et membre du MLF depuis 1971, s’amuse de la situation. Quelques minutes auparavant, un groupe de très jeunes filles sont venues à sa rencontre pour lui demander ce que voulait dire « MLF ». Et c’est avec plaisir qu’elle leur a raconté des décennies de lutte féministe, bien avant #MeToo et ses répercussions.

« On a ânonné pendant quarante ans, on a réclamé l’IVG, on a dit : “Ras le viol”, on a exigé de nouvelles libertés pour les femmes… Puis, tout d’un coup, avec #MeToo ça a explosé. On a été entendues. Il reste encore du chemin, ce mouvement a permis de nous faire avancer beaucoup plus rapidement. » 

Si elle se réjouit des avancées pour les femmes, certaines réalités qui étaient les siennes dans les années 1980 sont toujours d’actualité : « Dans l’Éducation nationale, on est tous payés pareil mais regardez dans les échelons, dès qu’on monte, on ne voit plus beaucoup de femmes. Les carrières sont plus hachées pour les femmes. » 

À l’époque où elle travaillait encore, Annie Schmitt ratait rarement une mobilisation du 8 mars. Les cortèges étaient infiniment plus clairsemés qu’aujourd’hui. Un 9 mars, il y a de cela plus de trente ans, un proviseur avait questionné Annie sur son absence de la veille. « Et je lui avais répondu que j’étais absente parce que je n’étais pas là, c’est tout. Aujourd’hui, je crois qu’on peut plus facilement dire qu’on fait la grève féministe. » Derrière elle, un jeune homme donne le rythme des slogans en tapant sur un tambour sur lequel est inscrit « Dead man don’t rape » (« Les hommes morts ne violent pas »).

Il est bientôt 15 heures quand le cortège passe aux abords du cimetière du Père-Lachaise. Des militantes, un grand drapeau palestinien sur les épaules, un keffieh autour du cou, répètent : « Femmes de Gaza, femmes de Palestine, c’est l’humanité qu’on assassine ». « Se battre pour le droit des Palestiniens, des Palestiniennes, c’est aussi un combat féministe. On ne peut pas être aveugles au sort des femmes qu’on assassine là-bas », explique l’une d’entre elles, pressée de rattraper ses amies. Avant de partir, elle rappelle en une phrase le nombre de morts en Palestine depuis l’offensive israélienne, plus de 30 000 personnes, en majorité des femmes et des enfants. 

Plus tard dans l’après-midi et selon plusieurs vidéos postées sur les réseaux sociaux, des affrontements ont eu lieu entre des féministes propalestiniennes et le service d’ordre du collectif juif et féministe Nous vivrons, composé en très grande partie d’hommes cagoulés, dont certains auraient été munis de bombes lacrymogènes – Mediapart n’a pas assisté à ces événements mais a constaté, sur place, la composition exclusivement masculine du service d’ordre. Le collectif féministe, qui avait déjà fait parler de lui lors d’une manifestation le 25 novembre, a ensuite été exfiltré par la police et a assuré, sur X : « Une fois encore, nous avons été empêchés suite à des agressions verbales et physiques. »

Selon la CGT, environ 200 000 personnes ont défilé ce jour dans toute la France, dont la moitié à Paris, 5 000 à Lille, 10 000 à Lyon ou encore 8 000 à Bordeaux. 

 

mise en ligne le 9 mars 2024

Éducation :
la Seine-Saint-Denis à l’avant-garde de  la défense de l’école

Olivier Chartrain sur www.humanite.fr

Personnels et parents d’élèves se donnent rendez-vous, ce jeudi, à Paris, pour une manifestation réclamant un plan d’urgence pour l’école. Un temps fort dans un mouvement commencé le 26 février, et qui veut s’inscrire dans la durée.

Une mobilisation, ça ne se décrète pas : ça se construit. Le mouvement de grève reconductible dans les établissements scolaires de Seine-Saint-Denis l’illustre parfaitement. Il a démarré à la rentrée des vacances d’hiver, le 26 février, sous le slogan « Pas de moyens, pas de rentrée ! ». Depuis, il tend à se renforcer, à rebours des espoirs du ministère. Très ancré localement, ponctué par des initiatives diversifiées, amalgamant aujourd’hui écoles et collèges, personnels et parents, il montre au contraire tous les signes d’une détermination croissante.

C’est qu’il part de plus loin : dès l’automne, l’intersyndicale (CGT Éduc’action, CNT, FSU, SUD éducation) a travaillé d’une manière unitaire non démentie depuis, au plus près des attentes des personnels. Une démarche qui aboutissait à la présentation, le 21 décembre, d’un plan d’urgence pour l’éducation en Seine-Saint-Denis. Manque cruel d’enseignants, de CPE (conseillers principaux d’éducation) et d’AED (assistants d’éducation), de personnels psychosociaux et de santé, locaux vétustes et, dans 30 % des écoles, infestés par les nuisibles… le bilan est terrible.

En face, les syndicats posent des revendications précises : recrutement de 5 000 enseignants, 175 CPE, 650 AED, 2 200 AESH (accompagnants d’élèves en situation de handicap), respect d’un seuil de 20 élèves par classe, rénovation du bâti et construction des établissements manquants… Le tout à financer en urgence avec deux collectifs budgétaires, à hauteur de 358 millions d’euros.

« En septembre, il faisait 34 °C dans les classes et, en hiver, il fait 13 °C »

C’est dans les collèges, visés au premier chef par le « choc des savoirs » et ses groupes de niveau, que le mouvement a démarré le plus fort. Au collège Georges-Braque de Neuilly-sur-Marne, on comptait « entre 60 et 70 % de grévistes toute la semaine dernière », raconte Camille Vallois, CPE dans cet établissement classé REP (éducation prioritaire).

Elle résume : « En septembre, il faisait 34 °C dans les classes et, en hiver, il fait 13 °C. On n’a pas d’eau chaude, pas assez de chaises, il y a des trous dans les murs… Nous n’avons plus d’assistante sociale, le poste de médecin a été supprimé, nous avons une infirmière seulement deux jours par semaine. Et, pour couronner le tout, alors que nous avons 680 élèves cette année, on nous en annonce 800 à la rentrée prochaine… Sans aucun moyen supplémentaire ! »

Ajoutons la mise en place de groupes de niveau, nécessitant des enseignants en français et mathématiques… qui n’existent pas. « On ne peut pas accepter cette situation, pour nos élèves, et pour ne pas perdre le sens de nos métiers », conclut-elle.

Dans le premier degré, « la mobilisation a été un peu moins massive au départ, reconnaît Marie-Hélène Plard, cosecrétaire départementale de la FSU-SNUipp, mais elle s’ancre. Ce jeudi, on aura au moins 45 % de grévistes en moyenne, avec des pointes à 90 % et des écoles fermées dans certaines communes ».

Outre les problèmes de bâti et de manque de personnels, c’est la généralisation des évaluations nationales standardisées qui suscite la colère des enseignants, qui y voient la perte de leur maîtrise professionnelle et aussi un outil de contrôle en vue de la mise en place de rémunérations au mérite.

La mobilisation des parents est « exceptionnelle »

L’absence de réponses institutionnelles – jusqu’au ministère qui a jusqu’à présent refusé de recevoir les grévistes – n’affaiblit pas le mouvement. Au contraire : « En 1998, on avait gagné 3 000 postes au bout de deux mois de mobilisation », rappelle Zoé Butzbach, cosecrétaire départementale de la CGT Éduc’action, qui annonce la création d’une caisse de grève. Mais le plus important soutien apporté aux personnels, c’est celui des parents d’élèves, d’une ampleur « exceptionnelle », souligne Marie-Hélène Plard.

Alors que de multiples réunions publiques permettent de discuter, de partager des analyses et de décider des actions, des opérations « école déserte » (ou « collège désert »), organisées par les parents – et à l’appel de la FCPE –, permettent à ceux-ci de s’impliquer et de soulager les grévistes. Ainsi, au collège Georges-Braque, on compte « entre 85 % et 90 % d’élèves absents depuis lundi », se réjouit Camille Vallois.

Autant dire que la manifestation du « 9-3 » aujourd’hui à Paris (départ 12 heures, place de la Sorbonne, en direction du ministère) risque d’être fournie. Alors que les élus – députés Nupes comme le communiste Stéphane Peu, qui a interpellé par deux fois la ministre Nicole Belloubet sur ce sujet à l’Assemblée, mais aussi maires de toutes tendances politiques – apportent un soutien de plus en plus marqué, ce jour ne sera pas un point final. Pour l’avenir de ses enfants, la Seine-Saint-Denis exige des réponses.

mise en ligne le 7 mars 2024

Jeunes, engagées, solidaires :
elles sont
la génération féministe

Camille Bauer, Nadège Dubessay, Anthony Cortes et Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

Ketsia Mutombo, Zoélie Charpentier, Rosalie Duhoo et Sandy Olivar Calvo… toutes ont des parcours différents. Mais membres de la jeune génération, elles ont en commun leurs combats pour la justice sociale, le féminisme, l’écologie, l’antiracisme. Des engagements qui façonnent la société de demain.

Ketsia Mutombo, Zoélie Charpentier, Rosalie Duhoo et Sandy Olivar Calvo. Ces quatre jeunes femmes dont nous tirons le portrait incarnent les thématiques par lesquelles une grande partie des Millennials (nés entre 1981 et 1996) et des Gen Z (nés depuis 1997) entrent en conscience politique et parfois en action militante : féminisme, changement climatique, antiracisme, avec la justice sociale comme fil rouge. La chronique médiatique les ignore, préférant le récit d’une droitisation de la société. Pourtant, le fait est mis en lumière et largement documenté depuis de nombreuses années : en France, les nouvelles générations sont plus ouvertes sur le monde, plus « tolérantes » et plus progressistes.

Ketsia Mutombo : faire converger les luttes pour renverser le statu quo

La militance, Ketsia Mutombo, présidente et cofondatrice de Féministes contre le cyberharcèlement, est tombée dedans dès l’enfance. « Quand on est originaire d’un pays qui a vécu une lutte de décolonisation, il y a forcément une politisation », explique la jeune femme, qui a grandi à l’ombre de la mémoire de ses grands-parents, très actifs dans le combat pour la libération de l’actuelle République démocratique du Congo.

Dans sa famille, il y a toujours eu cette « conscience politique ». On s’informe, on débat, on se sent concerné. Au-delà de cet héritage, « mon premier moteur, c’est la violence subie. Je dirais que l’oppression fondamentale et première que j’ai vécue, c’est le racisme », analyse celle qui a grandi dans la France rurale, dans un milieu où elle était souvent la seule personne à avoir la peau noire.

Mais la vraie révélation c’est la découverte à l’adolescence, sur les réseaux sociaux, des auteures afro-féministes. « J’apprends énormément : comment lire la société, les violences que j’ai pu vivre, dont j’ai pu être témoin. Et ça me pousse aussi à m’intéresser à d’autres violences structurelles. Je découvre la lutte des classes, celle des minorités de genre, ou l’antivalidisme. Ça me politise », se souvient-elle.

Lutter contre le cyberharcèlement

Ketsia Mutombo trouve dans cette approche le moyen de fédérer tout ce qui la motive et de donner sens à l’ensemble des injustices qu’elle rencontre. « L’afro-féminisme, c’est un mouvement politique dans lequel une cause ne prévaut pas sur l’autre, résume-t-elle. Elles ont toutes un moteur commun, qui est le renversement du statu quo. Dans notre monde globalisé, la postcolonialité cristallise beaucoup d’inégalités et de rapports de domination, que ça soit de genre, de race ou de classes. On le voit dans les relations entre pays du Sud et du Nord, avec les flux migratoires, économiques. »

Ce regard aiguisé sur le monde, la militante va bientôt le mettre au service de la lutte contre les discriminations sur les réseaux sociaux. Une démarche qui coule de source pour des jeunes femmes de cette génération. « Nous étions toutes beaucoup dans cet espace cyber, et il était important d’essayer d’assurer notre sécurité sur ces réseaux qui sont loin d’être neutres dans les violences que les femmes et les filles subissent », indique celle qui a écrit l’année dernière, avec la coprésidente de son association, Laure Salmona, Politiser les cyberviolences. Une lecture intersectionnelle des inégalités de genre sur Internet.

Symbole de ces liens entre discriminations, la première mobilisation de cette bande de jeunes féministes a consisté à signaler un groupe qui diffusait des images d’actes sexuels avec des jeunes filles, pour la plupart mineures, racisées et issues des quartiers populaires. Elles sont alors confrontées à une modération qui tarde et à la directrice des relations publiques de Twitter qui minimise en mettant en doute la minorité des filles. Cette expérience leur confirme « qu’il y a énormément de biais quand on est une jeune fille non blanche, sur l’âge et même une forme d’hypersexualisation ».

Et les pousse à lancer, en 2016, Féministes contre le cyberharcèlement. Depuis, leur association se mobilise contre toutes formes de violences sur la Toile. Elle le fait en s’appuyant sur l’intersectionnalité, « dont un des mérites, estime Ketsia Mutombo, est cette capacité à faire penser la convergence des luttes. Pour moi, c’est très concret et humain. C’est une manière d’essayer vraiment de prendre en compte le maximum de luttes, en partant du bas pour faire remonter les voix marginales ».

Rosalie Duhoo : politisée, « car la présidentielle c’est bientôt »

« C’est ma génération qui doit être au fait de tous les problèmes sociaux, sociétaux. Car, dans trois ans, nous allons voter », mesure Rosalie Duhoo. @Nicolas Cleuet/Le PIctorium

Du haut de ses 16 ans, Rosalie Duhoo a le ton assuré. Féministe, elle l’est assurément. « C’est la logique des choses, une évidence. » Comment pourrait-il en être autrement ? Lorsque le mouvement #MeToo secoue ce vieux monde, elle est en sixième. À 11 ans, la toute jeune adolescente comprend vite que sa vie en sera bouleversée. Arrivée au lycée, sa conscience politique se précise, s’affine.

« Avec ma sœur qui a trois ans de plus que moi, nous parlons beaucoup. Je veux comprendre tous les mécanismes de cette société patriarcale, de domination, pour en déconstruire chaque morceau. » Tout se bouscule dans sa tête. Et pas question de prendre une pause. Il faut s’informer, lire, écouter, parler, manifester. Agir, toujours. Le temps de l’insouciance, ça sera pour plus tard. « C’est ma génération qui doit être au fait de tous les problèmes sociaux, sociétaux, assène-t-elle. Car, dans trois ans, nous allons voter. »

Le combat féministe la conduit naturellement à s’intéresser à toutes les luttes sociales, contre le racisme, écologistes… Lors des manifestations contre la réforme de la retraite, elle a été dans la rue. Et le spectre d’un pays dirigé par l’extrême droite en 2027 l’effraie. « La présidentielle, c’est bientôt. Il est hyper-important de réfléchir dès maintenant aux conséquences d’un avenir dirigé par le Rassemblement national. »

Dans la rue chaque 25 novembre et chaque 8 mars

Et tant pis si les adultes, au mieux, la regardent d’un air condescendant, au pire ignorent sa parole. « Mes grands-parents viennent d’un milieu conservateur, de droite. La rupture générationnelle, c’est plus avec eux qu’avec mes parents que je la vis. Les débats politiques sont rarement mis sur la table. Mon avis ne compte pas. »

Chaque 25 novembre et 8 mars, Rosalie bat le pavé avec ses sœurs de combat. « J’ai eu la chance de ne pas être confrontée directement à des propos ou des actes sexistes. Mais j’ai déjà entendu des témoignages assez limites… », souffle-t-elle. Son cercle d’amis partage les mêmes valeurs. Elle aimerait bien qu’il en soit partout ainsi, mais elle n’est pas dupe.

« Les masculinistes, très présents sur les réseaux sociaux, font beaucoup de tort à de très jeunes gens en pleine construction. » Récemment, le rapport annuel sur l’état du sexisme en France réalisé par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes était sans appel. « Le sexisme ne recule pas en France. Au contraire, certaines de ses manifestations les plus violentes s’aggravent et les jeunes générations sont les plus touchées. »

Dans le futur, celle qui envisage des études en musicologie, cinéma ou sciences politiques entend militer dans une association féministe ou écologiste. Mettre les bons mots sur les sujets qui fâchent. « Il ne faut pas attendre qu’on nous donne l’espace de parole. On doit le prendre. » Rosalie sourit, confiante.

Sandy Olivar Calvo : activiste pour « une écologie sociale et populaire »

Sa lutte est une mosaïque à trois couleurs. Chez Sandy Olivar Calvo, 29 ans, il y a le vert de Greenpeace, l’ONG qu’elle sert désormais comme « activiste pour le climat », pour « promouvoir une écologie sociale et populaire ». Il y a du rouge, beaucoup, imprégné en elle par son histoire familiale, portée par une mère femme de ménage et un père jardinier « très mobilisé dans les mouvements ouvriers ». Et du jaune.

Celui des gilets qui habillaient les ronds-points de la France entière et de sa Picardie natale à la fin de l’année 2018, qu’elle a elle-même rejoints en famille. Son déclic. « Je suis rentré dans l’écologie par la porte des gilets jaunes, se souvient-elle. Ce n’était pas un mouvement qui refusait l’écologie, ce n’était pas ce que je voyais chez moi. Il refusait seulement les mesures qui entendaient se reposer uniquement sur les plus précaires, alors qu’ils ne sont pas ceux qui polluent le plus… ».

Premiers pas lors des marches pour le climat

Dès lors, alors qu’elle n’avait jamais imaginé rejoindre un mouvement, trop occupée par ses études de commerce international, elle décide de s’engager. Chez Youth for Climate tout d’abord, dans le cadre des « marches pour le climat » qui ont rempli les rues du pays en 2019, puis chez Alternatiba Paris. Cette ville qu’elle a rejointe pour poursuivre d’autres études, plus utiles à son envie de batailler : la communication publique et politique.

« Chez Alternatiba, j’ai trouvé des personnes qui partageaient le même but que le mien : la construction d’une écologie en lien avec la mobilisation inédite des classes populaires à laquelle on venait d’assister, explique-t-elle. L’objectif est d’en faire un vrai mouvement d’émancipation ! » Si elle gravite toujours autour des mouvements écologistes, c’est désormais avant tout auprès de Greenpeace qu’elle poursuit cet engagement, comme chargée de campagne sur les sujets d’agriculture et d’alimentation.

« Il y a différentes façons de lutter : en menant des actions sur le terrain, en étant lanceur d’alerte auprès de la population, en échangeant avec les pouvoirs publics… Ici, on fait tout cela à la fois, raconte-t-elle. Et si je m’occupe de ces questions, c’est parce qu’il n’y a rien de plus social. Le modèle agricole actuel fait énormément de perdants. Autant du côté du monde paysan que chez ceux qui ne peuvent avoir accès à une alimentation saine. L’écologie sociale et populaire veut venir en aide à toute la chaîne. »

Pour cela, elle entend faire de son combat celui des classes populaires et moyennes, urbaines et rurales, mais aussi de toutes les générations, dont celle de ses parents. « Il faut convaincre, mais, pour cela, il faut d’abord écouter, prévient-elle. Au début, mon père ne comprenait pas que l’on ne puisse pas mettre le social au-dessus de tout. Nous avons passé des heures et des heures à débattre. Il tenait à savoir comment l’écologie et le social pouvaient se marier. Et nous sommes finalement tombés d’accord. Après tout, qui sont les premières victimes du réchauffement climatique ou des pesticides ? Les personnes qui sont déjà touchées par l’urgence sociale… » La convergence des luttes n’est finalement pas une si vieille idée.

Zoélie Charpentier : le syndicalisme, une arme pour « changer la société »

Le sexisme ? Zoélie Charpentier peut en parler. Après un bac S, sans trop savoir quoi faire par la suite, elle se laisse convaincre par une amie à s’inscrire en IUT réseaux et télécommunications. « C’était clairement un milieu d’hommes. Dans ma promotion, les femmes se comptaient sur les doigts d’une main : nous étions deux sur une cinquantaine d’élèves. » Elle poursuit : « Les personnes ne sont pas misogynes au sens d’une idéologie affirmée, mais tous les biais de société ressortent démultipliés, principalement au travers des blagues sexistes. »

Des remarques aussi pour dévaloriser les femmes : « De toute façon, tu as été prise dans cette formation parce qu’il fallait remplir les quotas. » Un jour, raconte-t-elle, une camarade de promotion avait obtenu une bonne note : « Un mec était dégoûté. Il lui a sorti, en anglais : « Va te faire violer ! » » À 26 ans, la jeune Rennaise est désormais installée dans sa vie professionnelle. Employée depuis 2019 avec le statut de technicienne et agent de maîtrise chez Capgemini Engineering (ex-Altran), Zoélie Charpentier a sous sa responsabilité une équipe de quatre experts en rattachement d’entreprises à la fibre optique.

Début 2023, elle passe le cap de l’adhésion à la CGT. « J’avais cette idée dans ma tête depuis un bout de temps. Mon entreprise était en proie à des restructurations internes. L’ambiance au travail s’est dégradée, mesure-t-elle. La mobilisation contre la réforme des retraites a été un élément très motivant pour me syndiquer. La CGT est l’organisation la plus à même de défendre les salariés dans l’entreprise, mais également pour changer la société. »

Construire une grève féministe le 8 mars

Convictions chevillées au corps, elle rejoint l’Ugict, les cadres, techniciens et agents de maîtrise de la CGT. Premier de ses combats, les salaires : « Dans mon entreprise, un accord sur l’égalité professionnelle est en cours de renégociation. Les écarts sont de l’ordre de 2 500 euros annuels pour les cadres et 1 500 euros chez les techniciens. À la CGT, nous avons calculé qu’il faudra débourser 2 millions d’euros sur trois ans pour résorber ces inégalités. Nous devons médiatiser ce chiffre pour faire monter le rapport de force. »

Pour cette chanteuse de space rock à ses heures perdues, l’occasion parfaite se profile avec les élections professionnelles. En deuxième position sur la liste, la jeune militante a des chances de décrocher son premier mandat syndical. Sans oublier la préparation du 8 mars. « Avec le collectif jeune de l’union départementale d’Ille-et-Vilaine, nous avons réalisé des vidéos pour Instagram. Dans mon entreprise, un tract appelant à la grève féministe a été distribué », glisse l’intéressée.

Dans son agenda figure aussi le forum des jobs d’été, le 13 mars. « La CGT tiendra un stand. Nous voulons aller sur du concret et d’abord sur la question de la précarité des jeunes. C’est une réalité pour tous ceux qui cumulent les emplois, les saisonniers ou les alternants. En fin d’études, nous sommes trop nombreux à traverser des périodes d’instabilité. » Zoélie conclut : « C’est une force qu’il faut syndiquer et organiser. »

  mise en ligne le 6 mars 2024

Appel à la grève féministe
pour la journée internationale de lutte
pour les droits des femmes

sur https://basta.media/

« Face aux attaques du gouvernement, des droites et extrêmes droites, partout les femmes résistent ! » Pour le 8 mars, des dizaines d’organisations organisent une journée de grève féministe pour les droits des femmes. Voici leur appel.

Nous appelons à la grève du travail, des tâches domestiques, de la consommation. Parce que seules nos voix, nos cris, nos actions visibles pourront faire bouger la société et le pouvoir pour enfin obtenir l’égalité.

Solidarité avec les femmes du monde entier

Le 8 mars, nous serons en grève en solidarité avec nos sœurs confrontées aux guerres qui sévissent dans le monde. En solidarité avec celles qui font face à des bombardements massifs, à l’exode, sont victimes de viols de guerre, peinent à nourrir leur famille et elles-mêmes. En solidarité avec toutes celles qui se défendent farouchement pour recouvrer leur liberté et leurs droits.

Non à l’extrême droite

Les idées d’extrême droite qui prônent la haine de l’autre, le racisme, la misogynie, la LGBTQIAphobie, remportent des succès électoraux partout dans le monde, se banalisent. En France, le gouvernement et la droite en reprennent à leur compte.
La loi immigration votée en décembre dernier en est un exemple. Même si un tiers des dispositions, comme celles instituant la préférence nationale ont été invalidées par le Conseil constitutionnel, cette loi raciste s’attaque au droit d’asile et à tous·tes les sans papiers. Nous réclamons l’abrogation de la loi immigration et la régularisation de tous·tes les sans-papiers.

Vivre et pas survivre

Les inégalités salariales, les bas salaires et désormais l’inflation dégradent les conditions de vie. Les femmes représentent 62% des personnes payées au SMIC et 70% des bénéficiaires des banques alimentaires. Plus de 9 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. 300 000 personnes dont 3000 enfants vivent dans la rue. Certaines en meurent. Nous demandons la hausse des salaires, la revalorisation des minimas sociaux, la construction massive de logements sociaux.

Du travail et des salaires décents

Les femmes, notamment les mères isolées, sont particulièrement impactées par la vie chère, elles occupent des emplois mal rémunérés, sont souvent percutées par la précarité et le temps partiel imposé et touchent un salaire en moyenne ¼ inférieur à celui des hommes. Les femmes, dont les retraites sont 40% inférieures à celles des hommes, sont encore plus impactées par la dernière réforme.

Nous réclamons l’abrogation de la réforme Macron des retraites, des lois qui pénalisent les chômeurs·euses et les bénéficiaires du RSA. Nous réclamons la revalorisation des métiers féminisés (éducation, soin, nettoyage…), l’égalité salariale, l’interdiction du temps partiel imposé, la transformation des CDD en CDI. Nous voulons la retraite à 60 ans avec 37,5 annuités.

Des services publics au service de nos besoins

L’idéologie libérale vise à casser et à privatiser les services publics : hôpital, école, EHPAD, logement. Ce sont les femmes qui compensent cette carence auprès des enfants comme des plus âgé·es, des malades, au détriment de leur carrière, de leur autonomie financière, de leur santé. Elles assument la grande majorité des tâches domestiques et d’éducation des enfants. Elles portent une charge mentale les obligeant à devoir constamment tout planifier.

Nous voulons des services publics de qualité et réclamons la création de services publics de la petite enfance et de la perte d’autonomie. Nous voulons du temps pour vivre, un partage égal des tâches, une réduction du temps de travail pour toutes et tous.

Notre corps nous appartient

Le droit à l’avortement est un droit fondamental Nous réclamons la réouverture de tous les centres d’interruption volontaires de grossesse fermés. Nous voulons inscrire dans la Constitution le droit à l’avortement de façon réellement protectrice.

Macron appelle à un “réarmement démographique », aux relents pétainistes et natalistes, comme si le désir d’enfant dépendait de l’injonction politique et nous prépare un congé de naissance tout en pointant du doigt des parents « défaillants ».
LGBTQIA, nous voulons pouvoir faire nos choix de vie, vivre librement notre orientation sexuelle, nos identités.

Handicapées, nous subissons toutes les violences

Nous sommes privées de nos droits à l’autonomie, à l’éducation, à l’emploi, aux soins, et à la procréation. Nous voulons notre indépendance économique, l’accessibilité universelle à l’ensemble de l’espace public et à tous les lieux et bâtiments.

Stop aux violences sexistes et sexuelles

#MeToo est partout, dans tous les milieux. L’impunité persiste, 1% des viols sont condamnés.Macron se permet d’ apporter son soutien à Depardieu, mis en examen pour viol et se porte ainsi garant de tout un schéma d’oppression. Les violences obstétricales et gynécologiques (VOG) sont systémiques et impunies. 9% des femmes se disent victimes de brutalités dans le soin selon le Haut Conseil à l’Égalité.

Ce dernier insiste sur la persistance du sexisme chez les plus jeunes. Quand 56% des victimes de violences sexuelles sont des mineur·eures et 160 000 enfants victimes par an, Macron décapite la Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants et fait silence sur les 30 000 témoignages recueillis.

Alors que la France accueillera cet été les Jeux olympiques et Paralympiques, nous demandons la mise en place d’actions concrètes pour lutter contre toutes les violences sexistes et sexuelles, protéger les victimes et combattre les réseaux de traite prostitutionnelle et de proxénétisme

Nous voulons restaurer la Civisr [Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants] dans son but initial et suivre ses recommandations. Nous réclamons trois milliards pour lutter contre les violences, l’application des lois existantes, le vote d’une loi-cadre contre les violences masculines à l’encontre des femmes, des enfants et des minorités de genre.

Éduquer à l’égalité

Une éducation à l’égalité doit permettre aux enfants de comprendre les mécanismes de domination s’exerçant dans notre société. Nous voulons une éducation non sexiste, la mise en place effective d’une éducation à la vie affective et sexuelle qui intègre les notions de désir et de plaisir, d’une éducation au consentement et à l’égalité.

Le 8 mars, nous serons en grève contre le patriarcat et ce gouvernement. Nous montrerons le rôle fondamental des femmes dans la société : quand les femmes s’arrêtent, tout s’arrête.


 

Premières signataires de l’appel : 

Africa 93, Assemblée des femmes, Attac, CGT, Collectif CIVG Tenon, Collectif National pour les Droits des Femmes, Coordination des associations pour le Droit à l’avortement et la contraception, Coordination française pour le lobby européen des femmes , Diplomatie Féministe Femmes d’Avenir, les Effronté-es, Femen, Femmes contre les précarités, le chômage et les discriminations, Femmes Egalité, Femmes Solidaires, Fondation Copernic, FSU, Las Rojas, Ligue des Femmes Iraniennes pour la Démocratie, Maison des femmes Thérèse Clerc de Montreuil, Marche Mondiale des Femmes France, Mémoire traumatique et victimologie, Mouvement des Femmes Kurdes en France-TJK-F, Mouvement du Nid, Organisation de Solidarité Trans, Osez le Féminisme, Planning Familial, Réseau féministe Ruptures, SKB ( Union des Femmes Socialistes Turquie), Stop aux Violences Obstétricales et Gynécologiques, Union étudiante, Union nationale des étudiants de France, Union Nationale des Familles de Féminicides, Union syndicale Solidaires, Vigilance et Initiatives Syndicales Antifascistes. En soutien : Les Écologistes, Ensemble !, France Insoumise, Gauche Démocratique et Sociale, Gauche Ecosocialiste, Génération.s, Jeunes Génération.s, Jeunes socialistes, Nouveau Parti Anticapitaliste, NPA-Nouveau Parti Anticapitaliste Jeunes, Parti Communiste Français, Parti Communiste des Ouvriers de France, Parti de Gauche, Parti Socialiste, Place Publique, Pour l’Ecologie Populaire et Sociale, Rejoignons-nous, Union Communiste Libertaire

  mise en ligne le 5 mars 2024

Pour l’égalité réelle, toutes et tous mobilisé·es pour le 8 mars !

sur www.cgt.fr

Communiqué intersyndical CFDT - CGT - UNSA - Solidaires - FSU

Nos organisations appellent à se mobiliser y compris par la grève le 8 mars 2024. Portons haut les couleurs de l’égalité entre les femmes et les hommes pour revendiquer une société de progrès et de justice.

Malgré les effets d’annonces gouvernementales de faire de la cause des femmes la grande cause du quinquennat, les inégalités persistent dans le travail, dans les foyers et dans la société.

Les inégalités salariales et de carrières ne diminuent pas ou très peu. Les femmes perçoivent 1/4 de salaire de moins que les hommes et à la retraite l’écart des pensions se creuse à hauteur de 40 %. C’est comme si les femmes s’arrêtaient de travailler tous les jours à 15h40. Elles sont 58 % à être payées au SMIC et y restent plus longtemps. Alors qu’elles sont plus diplômées que les hommes, elles ne sont que 39 % à occuper des emplois de cadre. Les métiers à prédominance féminine sont dévalorisés et mal rémunérés. L’index dit « Pénicaud » doit être amélioré et cet outil ne doit pas remplacer les accords et les plans d’action dans les entreprises. Ses trop bonnes notes ne reflètent pas la réalité des inégalités salariales que subissent les femmes alors même qu’il ne concerne que 1% des entreprises et que seules 0,5% ont des index calculables.

Assignées à leur rôle de mère, elles occupent 80% des emplois à temps partiel et 95% des congés parentaux sont pris par les femmes. Le poids de la parentalité, incluant la double journée et la charge mentale, pénalise exclusivement la carrière des mères, accentuant encore les inégalités salariales. Tout est à craindre concernant l’émancipation des femmes, lorsque le président parle de « réarmement démographique » alors que les conditions de travail et de vie des femmes sont l’impensé des politiques publiques. Il manque plus d’un million d’emplois dans les métiers du soin et du lien et plus de 200 000 places dans la petite enfance.

Les discours masculinistes se renforcent dans la sphère publique, prônant un retour aux « vraies valeurs » et à un sexisme décomplexé. Le Haut Conseil à l’Égalité, dans son rapport annuel, fait le constat que le sexisme s’aggrave d’année en année.

Les moyens alloués à la lutte contre les violences sexistes et sexuelles sont très en deçà des besoins, 80 % des plaintes sont classées sans suite, et le gouvernement français refuse d’inclure la notion de consentement et le viol dans la directive européenne contre les violences faites aux femmes. De la même manière qu’il refuse d’appliquer au-delà du droit constant la convention 190 et à plein la recommandation 206 de l’organisation internationale du travail pour lutter contre la violence et le harcèlement au travail.

Pour toutes ces raisons, nous devons faire du 8 mars 2024 une puissante journée de grève et mobilisation partout. Pour :

  • l’égalité salariale et de carrière entre les femmes et les hommes

  • la revalorisation des métiers à prédominance féminine

  • des services publics de qualité répondant aux besoins notamment dans la petite enfance

  • des moyens pour la lutte contre les violences sexistes et sexuelles

Ne laissons pas passer les discours passéistes, sexistes, masculinistes. Nous ne voulons plus de promesses, nous voulons des actes.

Le 8 mars, toutes et tous en grève et en manifestation !

   mise en ligne le 2 mars 2024

Régularisation de
620 sans papiers grévistes :
« Nous touchons au but », assure la CGT

Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

Selon la CGT, le ministre de l'Intérieur s'est engagé à donner consigne aux préfectures pour régulariser plus de 600 travailleurs sans-papiers soutenus par le syndicat en Ile-de-France, Champagne, dans le Nord et en Seine-Maritime. Entretien avec Gérard Ré, secrétaire confédéral CGT.

Vers une sortie de conflit pour les travailleurs sans papiers grévistes ? Jeudi 29 février, la CGT a obtenu l’ouverture d’un processus de régularisation de 620 travailleurs sans papier qu’elle mobilise. Aux 502 grévistes d’Ile-de-France, depuis la mi-octobre, s’ajoutent ceux de l’emblématique lutte d’Emmaüs dans le Nord, de 60 saisonniers agricoles de la Marne, pris dans un réseau de traite d’êtres humains et de 7 grévistes d’Amazon en Seine Maritime, en grève au mois de mai 2023.

Sans confirmer le nombre de travailleurs concernés, le ministère de l’Intérieur a précisé auprès de l’AFP que le ministre Gérald Darmanin a “rappelé les règles en matière de régularisation à la suite de la loi immigration : ne pas avoir troublé l’ordre public et avoir déposé un dossier individuel et non collectif”. Des sanctions envers les entreprises qui ont employé des sans-papiers sont également prévues. “Un cadrage sera envoyé à l’ensemble des préfets afin qu’ils appliquent la même méthode”, précise-t-on place Beauvau. Gérard Ré, secrétaire confédéral CGT qui coordonne ses luttes, fait le point sur la situation.

Que signifie pour vous la décision prise par le ministère de l’intérieur ? Est-on proche d’une régularisation globale de ces travailleurs?

Gérard Ré : Nous touchons au but. Les discussions avec le ministère de l’Intérieur étaient déjà bien entamées. Dans cette séquence loi immigration, il était peut-être difficile pour les services de l’État d’accélérer dans ces dossiers. Mais pour beaucoup de grévistes, l’attente était devenue insoutenable. 51 grévistes du Nord travaillant à Emmaüs, sont en grève depuis le 29 juillet. En Ile-de-France, 502 sans papiers, travaillant pour la plupart dans l’intérim, sont mobilisés depuis le 17 octobre.

Les travailleurs en lutte, sans revenus, ont démontré une détermination exemplaire. Le ministre doit désormais envoyer une lettre de cadrage aux préfets. Nous maintenons la pression pour que les titres de séjours soient rapidement accordés.

Quels ont été les obstacles à lever dans ce dossier ?

Gérard Ré : Forcément, nous sommes pragmatiques, l’étude se fera au cas par cas. Nous pouvons toutefois déplorer le manque de coordination au niveau des préfectures : toutes ne travaillent pas de la même façon, ce qui empêche l’ensemble des grévistes d’être sur un pied d’égalité. Cependant, dès les préparatifs de cette action en Ile-de-France, nous avons préparé minutieusement les dossiers pour obtenir des régularisations en faveur de l’ensemble des grévistes.

Du côté des employeurs, nous avons globalement obtenu les CERFA attestant des durées de travail très rapidement. Nous déplorons cependant des blocages venus de certains d’entre eux. Nous sommes surpris que certaines entreprises, qui font usage de l’intérim, refusent de reprendre des travailleurs sans papiers qui seront régularisés. Certains d’entre eux disposent de convocations techniques, c’est-à-dire de documents qui leur permettent de travailler en attendant le récépissé de titre de séjour, sont laissés sur la touche. Il n’y a pas d’autre explication d’une discrimination au motif de l’obtention d’un titre de séjour. Certaines de ces entreprises continuent pourtant d’obtenir des marchés publics. Le ministre s’est engagé à donner consigne aux DREETS d’ordonner la réintégration de tous les grévistes.

Vous avez aussi évoqué, avec le ministre, les cas de répression antisyndicale contre plus de 1 000 cégétistes. Quelle a été la réponse du ministre ?

Gérard Ré : Gérald Darmanin nous a assuré qu’il ne donne aucune consigne aux forces de police ou aux services de l’État lorsque des plaintes sont déposées, tout en étant attentif sur le respect du droit de manifester, sans trouble à l’ordre public.

La CGT a rétorqué en demandant qu’il n’y ait pas deux poids deux mesures et que les consignes données aux services de police et de gendarmerie, s’agissant des mobilisations des agriculteurs, soient réciproques.

mise en ligne le 1° mars 2024

En Seine-Saint-Denis,
les profs entament
leur 5ᵉ jour de grève dans l’indifférence du ministère

Par Aissata Soumare sur https://www.bondyblog.fr/

Les professeurs du département entament leur 5ᵉ jour de mobilisation. Hier, une assemblée générale s’est tenue à la Bourse du travail de Saint-Denis. La grève est reconduite et les revendications restent les mêmes : la mise en place d’un plan d’urgence en matière d’éducation dans le département.

« Pas de moyens, pas de rentrée ! » Le message des enseignants de Seine-Saint-Denis est limpide. Et pour cause, depuis la rentrée scolaire du 26 février dernier, de nombreux professeurs des premiers et second degré du département sont en grève. Ils réclament un plan d’urgence pour l’Éducation nationale dans le département le plus pauvre et le plus jeune de France hexagonale.

Depuis ce lundi, les mêmes scènes se produisent dans plusieurs villes du 93. Des piquets de grève devant les établissements, des réunions d’informations, des assemblées générales locales organisées. L’ensemble des communautés éducatives est sur le pont pour exiger un plan d’urgence pour les écoles publiques et l’abandon des groupes de niveau au collège prévu pour la rentrée 2024.

Le plan d’urgence est une initiative lancée en décembre 2023 par l’intersyndicale avec plusieurs revendications pour ce territoire en proie à de graves difficultés sociales. Mais depuis la présentation de ce plan, les enseignants n’ont pas été reçus par leur ministère de tutelle.

Un mouvement suivi, soutenu par les parents et les élèves

Ce jeudi, c’est dans une salle comble que plusieurs prises de parole s’enchaînent et qu’un premier constat s’impose : le mouvement est très suivi dans les établissements.

Des applaudissements fournis se font entendre lorsque les représentants du lycée Paul Éluard de Saint-Denis expliquent avec fierté qu’il y a dans leur établissement « 100 % de grévistes chez les AED (assistant d’éducation) et entre 20 et 30 profs en grève. » Les représentants de ce lycée alertent régulièrement sur les conditions de travail et les manques matériels qu’ils subissent.

À Bagnolet, la première journée de grève a connu un succès avec 80 % de grévistes pour la vie scolaire. Les chiffres pour la 4ᵉ journée se stabilisent avec 30 % pour les enseignants et 50 % pour la vie scolaire. « On essaie de sensibiliser en organisant des réunions publiques avec les parents », résume Margot, enseignante à Bagnolet.

Le ministère semble être désormais le seul à ignorer la force inédite de la mobilisation

Preuve de la détermination des professeurs, ils étaient 700 en rassemblement, d’après les syndicats, mardi 27 février devant les locaux de la Direction des services départementaux de l’Éducation nationale de Bobigny (DSDEN).

« L’intersyndicale a été mandatée par les collègues pour remettre officiellement, à l’occasion d’une audience, les doléances chiffrées (dans le rapport pour un plan d’urgence, ndlr) à la DSDEN 93. Les autorités académiques se sont engagées à transmettre nos revendications au ministère qui semble être désormais le seul à ignorer la force inédite de la mobilisation », rapportait dans un communiqué l’organisation.

« Faute de remplacement, mes élèves ont dû préparer le bac de français sans prof »

On ne compte plus les alertes du corps enseignant depuis de nombreuses années. Sur les manques criants d’effectifs, les classes surchargées, les bâtiments en mauvais état ou encore sur les manques de moyens matériels.

Des problématiques dont sont victimes les enseignants et les élèves. « J’ai été en congé maternité, je n’ai pas été remplacée et mes élèves ont dû préparer le bac de français sans prof », raconte Melissa qui enseigne le français au lycée Blaise Cendrars de Sevran. « Ce qui m’indigne également, c’est l’état du bâti. L’année dernière, un plafond s’est effondré. Depuis un an, il y a une croix gammée inscrite sur une table dans ma classe et je demande régulièrement à ce qu’elle soit remplacée. Ça n’est toujours pas le cas parce qu’il n’y a pas de tables en plus », décrit l’enseignante de 33 ans.

Les enseignants réclament des moyens pour travailler avec les élèves en prenant en compte la situation de sinistre dans le département. Ces problématiques et elles accentuent les inégalités de plus en plus flagrantes.

Le plan d’urgence de l’intersyndicale (FSU, Sud éducation, la CGT et la CNT-éducation) est précis. Il demande la création de 5 000 postes supplémentaires : plus de mille postes pour la vie scolaire (surveillant, conseillers principaux d’éducation), 2 200 postes d’AESH pour accompagner les enfants en situation de handicap avec plus de reconnaissance dans le statut et le salaire. Le coût de ce plan a été estimé à 358 millions d’euros.

Les perspectives et actions à venir

Durant cette assemblée générale, des discussions ont eu lieu sur la suite du mouvement. La poursuite de la grève a été votée et amplifiée jusqu’au 7 mars et 8 mars (jours de mobilisation massive). Cependant, l’intersyndicale appelle à multiplier les initiatives locales d’ici là. Les piquets de grève, les AG, réunions d’informations et les opérations collège désert en lien avec les parents vont se poursuivre.

D’autres actions au ministère de l’Éducation nationale sont également prévues. Et preuve de l’influence du mouvement, d’autres départements envisagent ou ont entamé des actions similaires.

Si quelques désaccords sur les actions subsistent. La détermination et la motivation des enseignants sont incontestables. L’objectif visé est de continuer jusqu’à la journée du 19 mars qui sera une journée de grève dans la fonction publique.

Le dernier plan d’urgence négocié dans le 93 remonte au 21 octobre 1998. Claude Allègre était le ministre de l’Éducation nationale. À l’issue de six semaines de grève, les enseignants avaient obtenu la création de 3 000 postes en plus. Le succès de cette lutte reste dans les mémoires de certains qui retrouvent cette même énergie dans la mobilisation de 2024.

  mise en ligne le 26 février 2024

TAX THE RICH - Attac déploie
une banderole géante sur la façade du futur hôtel LVMH de Bernard Arnault

sur https://france.attac.org

Ce 24 février à 18h30 sur les Champs-Élysées à Paris, une quarantaine d’activistes d’Attac ont pris part au déploiement d’une immense banderole sur la façade du futur hôtel LVMH fraîchement racheté par Bernard Arnault pendant qu’une centaine d’activistes prenaient part à un rassemblement en face du bâtiment. Sur cette banderole était écrit « Tax the Rich », en référence à l’enrichissement indécent des milliardaires avec la complicité du gouvernement, et pour rappeler qu’une politique de justice fiscale est possible et nécessaire.

Ce samedi 24 février, plus d’une centaine d’activistes d’Attac ont pris part au déploiement d’une immense banderole sur la façade du futur hôtel LVMH sur laquelle on pouvait lire "Tax the Rich".

Une cinquantaine d’entre elles et eux se sont infiltré·es dans l’échafaudage de l’édifice pour accéder au toit afin de déployer le message et disperser des faux-billets de 60 milliards, une somme qu’Attac propose de récupérer à travers sa campagne « Super-profits, ultra-riches, méga-injustices ».

L’autre partie du groupe, rassemblée en face du bâtiment, a pris le temps d’expliquer les raisons de cette action et les revendications d’Attac aux passant·es et aux touristes par le biais de prises de paroles de partenaires associatifs et syndicaux et distribution de tracts.

Le lieu ciblé par cette action, racheté par Bernard Arnault pour en faire un futur hôtel de très haut standing, est actuellement en chantier. Il est recouvert d’un échafaudage de luxe symbolisant une malle Louis Vuitton. Ce lieu matérialise l’opulence et l’indécence sans limite de Bernard Arnault et plus généralement des ultra-riches.

« Pour Attac, taxer les riches est nécessaire pour dégager des recettes publiques qui seraient investies pour financer la bifurcation sociale et écologique, pour réduire les inégalités et pour renforcer le consentement à l’impôt, pilier d’une démocratie digne de ce nom. En France, avec un impôt sur la fortune débarrassé de certaines « niches » que comportaient l’ancien ISF, c’est 10 milliards d’euros qui peuvent être dégagés à court terme. Dans l’Union européenne, un impôt de 2% sur la fortune des milliardaires pourrait rapporter 40 milliards d’euros et près de 200 milliards d’euros s’il était appliqué au plan mondial. » explique Lou Chesné, porte-parole d’Attac.

Ce que nous défendons :

En déployant le message géant "Tax the Rich" sur la façade du futur hôtel LVMH, c’est l’enrichissement indécent des ultra-riches facilité par le gouvernement que nous dénonçons, symbole de l’évasion fiscale et de l’inégalité de traitement devant l’impôt. Lire plus ici.

À l’opposé de la politique d’austérité injuste et injustifiée annoncée par le gouvernement, Attac a formulé les solutions pour financer les urgences écologiques et sociales. En inscrivant nos 6 mesures concrètes au PLF2025, nous pourrions récupérer à minima 60 milliards. En mettant enfin à contribution les ultra-riches et leurs multinationales 15 à 20 milliards d’euros pourraient être collectés rien qu’en mettant en place un ISF rénové et en modifiant la taxation sur les héritages. Lire plus ici.

Ces recettes supplémentaires permettraient de financer la rénovation énergétique des bâtiments, une vraie politique de logement social, des alternatives alimentaires face à l’inflation, la remise sur pieds de l’hôpital public...

Pour que ce plan d’urgence soit réellement mis en œuvre, une mobilisation citoyenne d’ampleur est nécessaire. C’est pourquoi Attac lance la campagne : « Super-profits, ultra-riches, méga-injustices ». Au programme : éducation populaire, interpellation d’élu·es, actions locales... Dans toute la France dans les mois à venir, Attac et ses militant·es se mobiliseront pour la justice fiscale et la fin du ruissellement vers le haut !

  mise en ligne le 26 février 2024

Un an après le scandale
de Tetra Medical, les anciens salariés attendent toujours des réponses

Cécile Rousseau sur www.humanite.fr

Depuis un an, les anciens salariés de Tetra Medical ont découvert qu’ils avaient été exposés, sans presque aucune protection, à l’oxyde d’éthylène, un gaz toxique. Pris dans un tourbillon d’angoisse sur leur santé et celle de leurs enfants, ils exigent des réponses et que la justice fasse son travail.

Depuis un an, ses nuits sont devenues presque blanches. En cette fin janvier, dans l’ancienne école primaire d’Annonay (Ardèche) reconvertie en union locale CGT, Daniel accuse trois ou quatre heures de sommeil devenues habituelles : « La journée, je marche, je chasse ou je découpe du bois de chauffage. Je me dépense. Mais le soir, je n’arrive pas à fermer longtemps les yeux. » Si l’ex-cariste chez Tetra Medical n’a plus l’esprit tranquille, c’est qu’il est pris dans un tourbillon d’inquiétude sur sa santé et celle de ses proches. « Je n’aurais jamais cru qu’un patron puisse faire ça, empoisonner ses employés. J’en veux aussi à la médecine du travail, qui ne l’a pas empêché. »

La prise de conscience progressive des anciens salariés a commencé ici même le 24 octobre 2022. Ce jour-là, Cathy, 55 ans, ex-agent de contrôle dans cette entreprise de fabrication de matériel médical stérile, pousse la porte de la CGT. Victime d’un cancer du sein en 2019, après un premier du col de l’utérus, elle se demande si le travail n’y est pas pour quelque chose. Son collègue Alain, qui l’accompagne, a amené avec lui le résultat d’une prise de sang montrant un taux énorme d’oxyde d’éthylène. Chez Tetra Medical, ce gaz classé comme cancérogène, mutagène et reprotoxique (CMR) servait à stériliser des compresses. Pièce par pièce, témoignage après témoignage, les 190 employés de la société liquidée en mars 2022, majoritairement des femmes, ont reconstitué le puzzle de leur surexposition à ce produit, notamment interdit en Union européenne en tant que pesticide.

Depuis plus d’un an, cette quête de vérité s’est muée en scandale sanitaire majeur dont se sont fait écho les médias (et notamment « l’Humanité », avec un premier article le 15 février 2023). Lanceuse d’alerte malgré elle, Cathy a depuis raconté des dizaines de fois son quotidien dans l’entreprise où elle a commencé sa carrière à 19 ans : la « sensation de chaud » quand elle se penchait sur les cartons remplis de compresses en train de « désorber » ce gaz. « On nous disait qu’il n’y avait pas de risque », se rappelle-t-elle en esquissant une grimace. Au contact direct de ce poison, elle travaillait vêtue d’une blouse, sans masque, ni gants.

Une enquête toujours en cours

Assise dans l’ancienne salle de classe peu chauffée, Sabine, 57 ans, enfoncée dans son manteau, confirme qu’elle a aussi du mal à trouver les bras de Morphée. Employée à l’accueil et en production chez Tetra Medical, elle portait une simple blouse et une charlotte sur la tête. « Mais uniquement pour éviter que mes cheveux tombent dans les machines », précise-t-elle. Avec le recul, le danger semblait omniprésent. « L’alarme (signalant un excès d’oxyde d’éthylène dans l’air – NDLR) sonnait tout le temps, mais on nous disait de ne pas y faire attention. Nous ne nous méfiions pas car la direction nous assurait que le gaz était tellement lourd qu’il restait au sol… » Au fil des réunions d’information organisées par la CGT, notamment par Guy Rousset, militant retraité et fin connaisseur des questions de santé au travail, les multiples manquements des ex-dirigeants se sont fait jour. « Je recevais des appels d’anciens salariés quotidiennement, se remémore le syndicaliste. On me sollicitait aussi pour les demandes de maladies professionnelles. On a dû composer une task force pour faire face. »

Pour une fois, la machine judiciaire n’a pas tardé à s’emballer. Face à la gravité de la situation, le pôle de santé publique du parquet de Marseille (Bouches-du-Rhône) a ouvert une information judiciaire pour mise en danger de la vie d’autrui mais aussi blessures involontaires, risque d’exposition à des agents chimiques cancérogènes ou toxiques sans évaluation des risques conformes et pratique commerciale trompeuse. L’enquête est toujours en cours. « Lors des auditions, on s’est sentis écoutés, relate Cathy. Depuis un an, il se passe beaucoup de choses. Mais les différentes étapes prennent du temps. Ça ne va pas assez vite. »

Malformation congénitale, cancer…

Le 21 novembre, une audience s’est tenue aux prud’hommes d’Annonay pour préjudice d’anxiété concernant 103 salariés. Durant cette première séance, certaines phrases et sous-entendus prononcés par la défense (les AGS et les liquidateurs judiciaires de la société) sont restés en travers de la gorge des victimes. « Ils disaient que la stérilisation était réalisée seulement la nuit, pour minimiser notre exposition à l’oxyde d’éthylène, or, c’est complètement faux », s’agace Cathy. Si, de son côté, elle a fait reconnaître son cancer comme maladie professionnelle (hors tableau) et a entamé une action pour faire reconnaître la faute inexcusable de son ex-employeur, le prix à payer est lourd : « Je me lève et me couche avec Tetra Medical depuis des mois », appuie-t-elle. Guy Rousset, lui, salue son courage, comme celui de ses camarades : « Elle s’est révélée, est devenue pugnace. »

Car une fois la boîte de Pandore ouverte, les ouvriers n’ont cessé de découvrir l’ampleur des dégâts. C’est notamment à la lecture d’un mémoire scientifique rédigé par Annie Thébaud-Mony, directrice de recherche honoraire à l’Inserm, que certaines femmes ont appris que ce produit toxique avait également pu contaminer leurs enfants durant la grossesse. Aurélie, 38 ans, dont le fils souffre d’une malformation congénitale, a alors contacté d’autres mères de famille potentiellement concernées. « J’imagine qu’il y en a encore d’autres qui n’osent pas se faire connaître. Ce n’est pas facile d’en parler », pointe l’ex-agent de contrôle. Aujourd’hui, elles sont plus d’une dizaine, comme Sabine, dont le fils est en situation de handicap, à attendre des réponses : « On sait que les effets perdurent sur dix, vingt, trente ans. Je pense aussi à ma fille. Pourra-t-elle avoir des enfants ? », questionne-t-elle alors que ce gaz est considéré comme reprotoxique. Des demandes auprès du fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP) sont en train d’être déposées par leur avocat. Mais ensuite ? Pour faire la lumière sur les conséquences de cet empoisonnement, tous réclament un suivi postprofessionnel de long terme sur le modèle de celui des victimes de l’amiante.

« Elle disait ”cette usine va me tuer”, elle ne savait pas pour le gaz, mais parlait des conditions de travail, de la pression qui était constante. » Daisy, sa mère a travaillé pour Tetra Medical

Si cette catastrophe sanitaire fait grand bruit dans la région, c’est pourtant via son père, voisin de Tetra Medical, que Daisy en a entendu parler, il y a seulement six mois. « Je suis triplement impactée, affirme cette professeure des écoles de 49 ans : j’ai travaillé trois étés là-bas quand j’étais étudiante, ma mère, morte d’un cancer à 63 ans, y a fait toute sa carrière et j’ai, en plus, grandi à 100 mètres du site ! Je n’avais pas imaginé que son décès puisse être lié à l’entreprise. Je la revois encore laver ses blouses avec nos vêtements en rentrant du travail. Elle disait ”cette usine va me tuer”, elle ne savait pas pour le gaz, mais parlait des conditions de travail, de la pression qui était constante. »

Daisy a depuis rejoint le comité de défense des riverains en tant que trésorière pour tenter de tirer au clair les périls environnementaux autour du site. Mais les informations sont encore parcellaires. « Le cas des salariés est prioritaire, souligne-t-elle. J’ai aussi demandé le dossier médical de ma mère, j’aimerais faire reconnaître sa maladie professionnelle de manière posthumeQS. Avec ce passif, si je n’ai pas de pathologie, j’aurai vraiment de la chance… », résume celle qui refuse de plonger à corps perdu dans la littérature scientifique sur le sujet, redoutant un « effet anxiogène ». Depuis un an, cette histoire a fait remonter beaucoup de souffrance à la surface. Et a durablement abîmé leur confiance dans le monde de l’entreprise. À 61 ans, Daniel a fait une croix sur la suite de sa vie professionnelle. « J’ai suffisamment donné, tranche-t-il. Ma femme, qui a bossé là-bas, a aussi le moral à zéro. »

Sabine, elle, aimerait retrouver un emploi. « C’est vital, avance la quinquagénaire. On doit encore payer la maison. » Suite à son licenciement économique, elle s’est formée à l’accueil. Car pas question de retourner à l’usine. Ces années entre les murs lui ont laissé un goût très amer. « Cette société avait beaucoup de pouvoir, réalise-t-elle. La plupart des femmes étaient en travail posté. Nous devions lever la main pour aller aux toilettes. Les hommes, qui étaient dans des emplois plus mobiles, pouvaient prendre leurs pauses quand ils voulaient. Un jour, un chef m’a dit en parlant des pauses-café des hommes : ”Eux le méritent.” »

Une solidarité s’est nouée dans l’adversité

Depuis que l’affaire a éclaté, les salariés ne cessent de découvrir l’envers du décor de leur exploitation. Ils ont notamment appris qu’ils étaient sous la convention collective du textile, beaucoup moins avantageuse en termes de rémunération et sans rapport avec leur activité. « J’ai donné trente-quatre ans de ma vie à une entreprise qui me payait 1 300 euros par mois, souffle Cathy. On allait bosser à reculons, parce qu’on n’avait pas le choix pour faire bouillir la marmite. Il y a quelques années, nous avions reçu 7 euros d’augmentation. Ce n’était même pas le prix d’une pizza. »

Si Aurélie cherche activement un poste, elle n’a pas la tête à ça, préoccupée par une intervention chirurgicale que doit subir son fils. Son combat pour son enfant n’est pas toujours bien compris par son entourage. « On me dit que je fais beaucoup de bruit pour rien », déplore-t-elle. Avec ses ex-collègues, en revanche, la solidarité s’est nouée dans l’adversité : « Alors qu’au sein de l’entreprise, nous ne nous racontions pas nos vies personnelles, tout était cloisonné. Nous n’avions de toute façon pas le temps de discuter », poursuit-elle. Face à ces trajectoires cabossées, à l’angoisse de l’avenir, pour le cégétiste Guy Rousset, il apparaît évident « qu’ils devraient pouvoir bénéficier d’une retraite à 55 ans pour leur exposition à ce CMR, comme pour les personnes victimes de l’amiante ».

Alors que l’enquête pénale se poursuit, Cathy, Daniel, Aurélie, Sabine et Daisy savent qu’ils n’obtiendront pas justice avant des années. « On y est préparés, assure Sabine. Même si c’est pesant, il n’est pas question d’abandonner. Je ne regrette pas d’avoir parlé. Ce qui nous fait tenir maintenant, c’est la rage. »


 

et un article plus ancien qui associe les riverains comme potentiellement contaminé par cette usine :


 


 

Après l’exposition des salariés, un scandale environnemental en vue ?

Cécile Rousseau sur www.humanite.fr

Les voisins de l’usine Tetra Medical et la mairie d’Annonay s’inquiètent d’un risque pour la santé publique aux abords du site où a été utilisé pendant des décennies de l’oxyde d’éthylène.

À Annonay, l’onde de choc de la situation chez Tetra Medical n’en finit pas de se propager. Dans une lettre adressée au préfet que nous avons pu consulter, le 6 février dernier, le maire de la commune, Simon Plénet, s’alarme d’un « risque sérieux de santé publique. Ces éléments suscitent évidemment une forte inquiétude parmi les anciens employés. Je partage cette inquiétude et m’inquiète également des niveaux d’exposition autour de l’entreprise ».

L’oxyde d’éthylène, ce gaz dangereux interdit en Europe en tant que pesticide, a-t-il pu ici engendrer un risque environnemental ? C’est la crainte de la directrice de recherche honoraire à l’Inserm, Annie Thébaud-Mony, qui se base notamment sur des études de l’Agence américaine pour la protection de l’environnement (EPA) confirmant ce risque cancérogène environnemental.

Un article paru le 6 février dans Environmental Health News rapporte ainsi un taux des cas de cancer supérieur à 100 pour un million dans le quartier d’une entreprise de stérilisation de matériel médical basée à Zelienople, aux États-Unis. Un « risque élevé inacceptable », qui oblige l’EPA à intervenir et à réviser la réglementation relative à l’oxyde d’éthylène.

« On n’a jamais pensé qu’il pouvait y avoir un danger avec une entreprise fabriquant des compresses »

Juste à côté du site industriel d’Annonay, aujourd’hui en déshérence, deux chevaux gambadent tranquillement dans un enclos. Serge Plana, riverain et ancien élu communiste au conseil municipal, commence, lui, à se faire du souci. Habitant à 100 mètres de là, derrière un centre de formation pour adultes (CFA) en train de s’agrandir, il regarde vers l’Adapei (Association départementale de parents et d’amis des personnes handicapées mentales), juste en face de l’usine, et la crèche pour enfants en soupirant : « On n’a jamais pensé qu’il pouvait y avoir un danger avec une entreprise fabriquant des compresses. À part l’odeur de l’usine de biscottes, je n’ai jamais rien senti. Je suis prêt à aller voir mes voisins pour discuter de tout ça. » De son côté, l’avocat François Lafforgue confirme avoir été saisi sur cette question concernant les riverains.

Olivier Dussopt dont la mère travaillait chez Tetra Medical n'a pas répondu

Le site était-il répertorié comme potentiellement dangereux au niveau du département ou de la commune ? Jointe pour des précisions, la préfecture de l’Ardèche n’a pas souhaité s’exprimer avant d’avoir toutes les informations sur cette affaire. Mais, selon le maire d’Annonay, Simon Plénet, « Tetra Medical n’était pas une installation pour laquelle l’activité était considérée comme pouvant provoquer un risque haut pour le voisinage ou un risque pour la santé ou la salubrité publique, comme peuvent l’être les entreprises classées Seveso. » Il précise que le dossier départemental sur les risques majeurs (DDRM) de 2021 établit que, en matière de risque industriel, l’agglomération est principalement exposée à la Plateforme chimique des Roches-Roussillon.

Pour l’édile , outre une enquête sur l’exposition des salariés, « il ne faut rien exclure, y compris des analyses complètes du bâtiment pour comprendre quelle est l’ampleur de la pollution ». Sollicité par l’Humanité pour des précisions, l’ancien maire de la commune entre 2008 et 2017 et ministre du Travail, Olivier Dussopt, dont la propre mère travaillait chez Tetra Medical, il y a quelques années, n’a pas donné suite.

  mise en ligne le 24 février 2024

Manifestation
en marge des Césars : « Entendre c’est bien,
agir c’est mieux »

Lucie Fratta-Orsolin sur www.humanite.fr

Vendredi soir, aux abords de l’Olympia, à Paris, une soixantaine de personnes ont manifesté en marge de la cérémonie des Césars pour que la voix des victimes de violences sexistes et sexuelles soit enfin entendue.

Sous l’œil des passants en tenue de soirée, le rassemblement se forme. Ils et elles sont venus, au pied levé, soutenir et faire entendre la parole des victimes : « Il faut que les voix portent. Ce n’est pas qu’aux victimes de s’exprimer. On doit les accompagner », témoigne David Faure, comédien, qui veut être solidaire et lucide face à ces cas qui n’ont de cesse d’augmenter.

Une émulation collective s’empare des manifestants, les voix portent, les pancartes se dressent. on peut y lire : « Entendre c’est bien, agir c’est mieux », « On ne sera ni de passage, ni un effet de mode ». Sur l’une d’elles est également inscrite une citation d’Agnès Varda : « I tried to be a joyful feminist, but I was very angry » (J’ai tenté d’être une féministe joyeuse mais j’étais très en colère). La colère est devenue un moteur.

Initié par la CGT spectacle, le collectif 50/50, l’ADA (association des acteurices), le SFA (Syndicat français des artistes interprètes) et Femmes à la caméra, le rassemblement fait suite à une discussion avec l’Académie des César il y a une semaine. « On nous a répondu qu’une victime allait s’exprimer lors de la Cérémonie donc on ne nous a accordé qu’une prise de parole de deux minutes pendant le Tapis rouge », indique Ghislain Gauthier, nouveau secrétaire général de la CGT spectacle. Salomé Gadafi, secrétaire adjointe du syndicat et Marine Longuet, du collectif 50/50 ont pu s’exprimer au début de la diffusion télévisée en direct du Tapis rouge, sorte d’antichambre de la cérémonie où les invités et les nommés sont interviewés. « Nous voulons apporter notre soutien à Judith Godrèche, Isild, Anna Mouglalis », poursuit Ghislain Gauthier, « dire que derrière leurs prises de parole, il y a des techniciennes, des maquilleuses, des artistes qui se taisent parce que l’omerta est lourde dans le secteur ». Pour Marie Soubestre, membre du SFA, la situation n’a que trop duré : « Ces hommes utilisent leur statut pour commettre des agressions, ils mélangent leur désir artistique et sexuel, le regard du cinéaste et le regard de l’homme prédateur ».

une manifestation est prévue le 8 mars

Même si ce n’était pas prévu, une autre cause s’est agrégée au rassemblement, la situation dans la bande Gaza. Le collectif Artists against Apartheid est venu en masse, et ses membres parfois grimés, comme cet homme, dont le visage dégouline de sang, symbole de la violence qui perdure.

Après une heure passée dans le froid, la flamme ne s’éteint pas. À l’arrivée de Sophie Binet, elle brûle de plus belle. « Nous sommes ici ce soir pour donner rendez-vous à toutes les femmes, le 8 mars prochain, pour une grande journée de grève féministe. Les consciences bougent, les oreilles s’ouvrent, il faut que nous soyons nombreuses dans la rue pour forcer le patronat et les pouvoirs publics à prendre des mesures structurelles pour mettre fin à ces scandales », a déclaré la secrétaire générale de la CGT. Sophie Binet a conclu son intervention sous un flot d’acclamations et un tonnerre d’applaudissements. Rendez-vous le 8 mars.

  mise en ligne le 24 février 2024

« Si on écoute
le gouvernement,
il n’y a pas de problèmes de santé avec les pesticides »

Vanina Delmas  sur www.politis.fr

Giovanni Prete, maître de conférences en sociologie et auteur de L’Agriculture empoisonnée. Le long combat des victimes des pesticides, décrypte les enjeux cachés derrière la mise en pause du plan de réduction des pesticides Écophyto.

En réponse à la colère des agriculteurs et des agricultrices, le gouvernement a annoncé la « mise à l’arrêt » du plan Écophyto qui devait permettre de réduire de 50 % l’usage des pesticides d’ici à 2030. Un souhait de longue date de la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire. Des associations écologistes et de soutien aux agriculteurs victimes de ces produits se sont indignées, certaines ont même claqué la porte du comité d’orientation stratégique et de suivi du plan Écophyto le 12 février.

L’Agriculture empoisonnée. Le long combat des victimes des pesticides, Jean-Noël Jouzel, Giovanni Prete, Presses de Sciences Po, 286 pages, 24 euros,

Entourloupe macronienne par excellence : un nouveau plan devrait voir le jour au Salon de l’agriculture qui s’ouvre le 24 février, mais le gouvernement a acté l’abandon de l’indicateur français actuel, le Nodu (nombre de doses unités), par l’indicateur européen, le HRI1 (indicateur de risque harmonisé). Autre souhait ancien de la FNSEA.

Pour Giovanni Prete, maître de conférences en sociologie à l’université Sorbonne-Paris-Nord, à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et au Laboratoire interdisciplinaire sciences innovations sociétés (Lisis), ces décisions du gouvernement sont un recul dangereux pour la santé et l’environnement, et une preuve de mépris envers la communauté scientifique et les agriculteurs victimes des pesticides.

Pourquoi la « mise à l’arrêt » du plan Écophyto est-elle un recul ?

Giovanni Prete : C’est d’abord un recul sur la forme. Pour calmer la colère et éviter des débordements, le ministère de l’Agriculture et le Premier ministre ont décidé un certain nombre de mesures parfois assez éloignées des revendications initiales. Je trouve en particulier que le lien entre les revendications de départ et les annonces de la suspension ou l’arrêt du plan Écophyto est assez ténu. Surtout, ces mesures ont été négociées avec un cercle d’acteurs très restreint, essentiellement composé des syndicats majoritaires – même s’il y a eu des consultations de la Coordination rurale et de la Confédération paysanne.

Or, pour avoir un changement de système et faire vraiment évoluer les pratiques agricoles, il faut casser cette idée remontant aux années 1960 que l’agriculture ne concerne que les agriculteurs par la voix de leur organisation majoritaire et le ministère de l’Agriculture. Il faudrait mettre autour de la table, et les écouter, tous les ministères concernés : celui de la Santé, de l’Environnement, de l’Agriculture, et ne pas se contenter d’inviter des ONG environnementales au grand débat d’Emmanuel Macron au Salon de l’agriculture.

Il faut casser cette idée remontant aux années 1960 que l’agriculture ne concerne que les agriculteurs.

Ensuite, remettre en cause le plan Écophyto revient à remettre en cause l’ensemble de la communauté scientifique. Depuis près de vingt ans, l’État et le gouvernement, en lien avec les évolutions européennes, disent qu’il faut réduire l’usage des pesticides. Or, les mesures prises sont insuffisantes pour atteindre cet objectif et les plans Écophyto sont un échec. Ce n’est pas un propos militant, cela s’appuie sur plusieurs rapports publics.

Ils mettent donc en pause un plan qui est déjà considéré par de nombreux scientifiques comme pas assez radical pour répondre aux enjeux environnementaux et sanitaires actuels et futurs. L’effondrement de la biodiversité, la pollution des sols, des nappes phréatiques… Tout cela est une réalité et a des effets environnementaux et sanitaires. Il faut prendre la mesure de ces impacts pour s’engager dans un véritable plan de sortie des pesticides, et accompagner les agriculteurs pour y arriver.

Le Premier ministre, Gabriel Attal, a annoncé l’abandon de l’indicateur actuel, le Nodu (nombre de doses unités), au profit de l’indicateur européen HRI1. Quelles en seront les conséquences ?

Giovanni Prete : Il faut penser ce sujet en regard de la question plus générale : comment savons-nous ce qui est utilisé comme pesticides dans l’agriculture ? Depuis une quinzaine d’années, des acteurs en Europe militent pour qu’on sache exactement ce qui est utilisé par les agriculteurs et que ces derniers soient, par exemple, obligés de déclarer ce qu’ils utilisent à chaque fois à l’échelle de leur parcelle. Ces données permettraient de faire des études épidémiologiques, de pouvoir objectiver la question des effets des pesticides sur la santé des populations.

Il y a toujours eu une résistance alors que c’est possible techniquement puisque de plus en plus d’agriculteurs sont informatisés, utilisent des logiciels et des outils d’aides à la décision qui permettent une traçabilité. Cela existe en Californie depuis les années 1990, avec le Pesticide Use Reporting (PUR). En l’absence de ces informations, nous n’avons comme données que les chiffres de ventes des produits phytosanitaires. Sur la base de ces données, depuis longtemps sont mesurées les quantités de substances actives (QSA) vendues afin de voir l’évolution de la dépendance aux pesticides de l’agriculture à l’échelle nationale.

Mais les QSA ne prennent pas en compte la toxicité et la concentration des molécules. Si vous remplacez un produit qui est utilisé à 1 000 g par ha, peu toxique, par un produit très toxique utilisé à 10 g par ha, vous pouvez avoir l’impression qu’il y a une diminution d’utilisation. Après le Grenelle de l’environnement, un autre indicateur, le Nodu, pour nombres de doses utiles, a été choisi pour suivre l’évolution de l’usage des pesticides. Il s’appuie sur les doses à l’hectare permises au moment de l’homologation des produits commerciaux.

L’indicateur Nodu a des limites mais il a le mérite de prendre en compte de façon indirecte la toxicité des produits.

L’indicateur Nodu a des limites mais il a le mérite de prendre en compte de façon indirecte la toxicité des produits, et d’avoir permis aux scientifiques d’établir un suivi sur quinze ans de la réduction des usages des pesticides. Les syndicats agricoles majoritaires et les fabricants de produits phytosanitaires œuvrent depuis des années pour remplacer cet indicateur. Ils veulent surtout changer de logique : ils ne veulent pas qu’on parle de l’usage des pesticides mais qu’on se focalise sur leur impact sanitaire.

Ils militent donc pour un indicateur, le HRI1, utilisé dans d’autres pays européens, qui croise les quantités de produits vendues et leurs profils toxicologiques, notamment CMR (cancérigènes, mutagènes, reprotoxiques). Concrètement, cet indicateur, au lieu de suggérer qu’il y a une stagnation ou augmentation de l’usage des pesticides ces dernières années, permet de mettre en avant qu’il y a eu une diminution de l’usage des pesticides les plus dangereux pour la santé.

De nombreuses critiques de cet indicateur européen émergent d’ONG environnementales et d’experts, notamment les membres du Comité scientifique et technique du plan Écophyto, qui se sont exprimés sur le sujet. Quelles sont les principales objections ?

Giovanni Prete : Premièrement, cet indicateur se fonde sur une catégorisation des risques trop large, en quatre catégories, qui ne discrimine pas assez les différents types d’impact qu’il peut y avoir. Deuxièmement, cette classification est basée sur les connaissances actuelles du risque lié à chaque produit. Certains produits peuvent être commercialisés car ils sont considérés sans risques aujourd’hui, mais les connaissances scientifiques dans dix ou quinze ans montreront peut-être des effets cancérogènes. Au départ, le DDT était vendu comme un produit sans risque !

Si la solution envisagée est un produit miracle qu’on attend, il n’y aura pas de changement des pratiques agricoles.

Enfin, le problème majeur est qu’on sort totalement d’une logique de l’usage et qu’on assume que remplacer la technologie des pesticides dangereux par des pesticides non dangereux peut résoudre les problèmes. C’est simplificateur et aberrant. Si on veut une agriculture qui favorise la biodiversité, diminue l’impact sur la santé humaine des individus, et offre une alimentation de meilleure qualité, il faut sortir des pesticides progressivement.

Mais cela implique de revoir le parcellaire agricole pour replanter des haies, pour favoriser la biodiversité, revoir les techniques agronomiques, les assolements… Il faut changer tout un système sociotechnique, et pas seulement remplacer un pesticide A par un pesticide B. Dernier point : changer d’indicateur – au lieu d’enrichir et de faire évoluer celui qui a été utilisé pendant quinze ans – rend illisible l’évaluation de la politique publique et cela pose un vrai problème démocratique.

Ces choix s’inscrivent dans la philosophie « Pas d’interdiction sans solution », inlassablement répétée par la FNSEA, et que Gabriel Attal souhaite formaliser dans le futur plan Écophyto.

Giovanni Prete : Je me suis plongé dans les archives des plans interministériels de réduction des risques liés aux pesticides avant Écophyto et on voit que les mêmes arguments sont toujours répétés : « pas d’interdiction sans solution », « il ne faut pas interdire, il faut accompagner »… On pouvait comprendre cette argumentation dans les années 1990, quand le débat et les alertes sur les pesticides sont arrivés par la pollution de l’eau. Il y a toujours eu cette promesse d’une agriculture utilisatrice de pesticides vertueuse. Dans la réalité, cette promesse n’est jamais tenue puisqu’on découvre de plus en plus de pollutions, de nouveaux effets sanitaires, des maladies qui se déclarent…

Les annonces du gouvernement font passer le message qu’il n’y a pas de problème de santé publique avec les pesticides.

Qu’entendent-ils par « pas d’interdiction sans solution » ? Si la solution envisagée est un produit miracle qu’on attend, il n’y aura pas de changement des pratiques agricoles. Si la solution est un mélange entre des choix variétaux, des choix d’assolement, d’organisation des filières aval et amont du stockage des céréales, on touche au dur de l’agriculture. Les solutions existent, mais elles ne semblent pas être prises en compte dans la phrase « pas d’interdiction sans solution ». Celle-ci sert surtout à maintenir une forme de statu quo sur la dépendance aux pesticides.

Un sujet a été particulièrement absent des discussions sur Écophyto et des 62 engagements pris par le Premier ministre : ce sont les effets des pesticides sur la santé. La parole des malades des pesticides a été inaudible alors que les agriculteurs en sont les premières victimes. Qu’en concluez-vous ?

Giovanni Prete : En effet, on a très peu parlé des effets des pesticides sur la santé des travailleurs agricoles, des exploitants agricoles et des salariés agricoles. D’ailleurs, des acteurs tels que les syndicats de travailleurs agricoles n’ont pas eu leur mot à dire sur l’évolution du plan Écophyto. Pourtant, c’est un sujet primordial et complexe, car sortir des pesticides peut en effet diminuer l’exposition aux risques chimiques, mais aussi augmenter d’autres formes de pénibilité du travail.

Ce comportement donne l’impression que ces sujets n’existent pas alors que la question de l’exposition des travailleurs agricoles aux pesticides monte en puissance depuis une dizaine d’années grâce à des associations, des collectifs (Phyto Victimes, collectif de soutiens aux victimes des pesticides de l’Ouest, Générations futures…) et des agriculteurs et des agricultrices qui ont pris la parole. Dans le livre L’Agriculture empoisonnée, coécrit avec Jean-Noël Jouzel, on montre à quel point cela est difficile pour eux de remettre en cause une technologie à laquelle ils ont cru et qui a fait du mal à leur santé, à celle de leur famille.

Le nombre de reconnaissance des maladies professionnelles est relativement faible par rapport aux prédictions des études épidémiologiques.

Les enjeux de culpabilité sont énormes. Le nombre de reconnaissance des maladies professionnelles est relativement faible par rapport aux prédictions des études épidémiologiques sur le nombre de victimes potentiellement concernées. Il y a encore tout un travail de fond à faire pour donner de la visibilité à ce sujet. Les annonces du gouvernement font passer le message qu’il n’y a pas de problème de santé publique avec les pesticides, que leur utilisation peut continuer, et cela ne va pas inciter les exploitants, les salariés à se protéger, à prendre en compte leur santé et celle des riverains. On voit émerger des maladies liées à 30 ans d’usage des pesticides. Il y a beaucoup de substances actives, considérées comme cancérogènes, qui ont été retirées du marché.

On peut peut-être faire l’hypothèse que pour la santé des agriculteurs la situation est meilleure qu’elle ne l’était il y a vingt ans, mais ce n’est pas le cas pour l’environnement. Et encore, ce n’est pas certain. Surtout, les contaminations aux pesticides s’ajoutent à plein d’autres contaminations de l’environnement de vie qui interagissent avec. Il y a une généralisation de la pollution (les particules plastiques, la pollution de l’air…) qui engendre des effets sur la santé de plus en plus clairs aussi en termes de pathologies, de baisse de la fertilité, etc. Et l’agriculture y contribue


 


 

Main dans la main, le gouvernement et la FNSEA tapent encore
sur les plus précaires

Pierre Jequier-Zalc  sur www.politis.fr

À la veille du Salon de l’agriculture, le gouvernement a fait de nouvelles annonces pour calmer la colère des agriculteurs. Une nouvelle fois, les salariés agricoles en sont les grands absents. Pire, ils sont la principale cible.

« On n’a pas été invité. » C’est presque sans colère que Diane Grandchamp nous explique que le syndicat qu’elle représente, la FNAF-CGT, qui défend les salariés du secteur agricole, n’a pas été convié au « grand débat » organisé par l’Élysée pour le Salon de l’agriculture. Pourtant, ce dernier devait permettre à tous les acteurs de se parler et d’évoquer les problématiques – nombreuses – du secteur.

Si la FNSEA se fait désirer, les syndicats représentatifs des ouvriers agricoles, qui représentent plus d’un tiers de la production agricole, ont tout simplement été oubliés. « Ça ne nous étonne même plus. C’est systématique. On dirait qu’il n’y a pas de salariés dans les exploitations agricoles », glisse, désabusée, Diane Grandchamp.

Une main d’œuvre indispensable mais invisibilisée

Il faut bien le constater. Depuis le début de la crise des agriculteurs, les ouvriers agricoles et leurs conditions de travail sont totalement absents des débats. Pire, ils sont parfois décrits comme ces « normes » qu’il faudrait « simplifier » pour améliorer la compétitivité de l’agriculture française.

Pourtant, depuis plusieurs années, les salariés agricoles sont devenus une main-d’œuvre indispensable pour faire tourner l’agriculture française. Ainsi, entre 2010 et 2020, les salariés permanents non familiaux dans l’agriculture ont augmenté de 10 %, tandis que le nombre d’exploitants ou coexploitants a diminué, sur la même période, de 17,8 %. À eux seuls, ils réalisent donc plus du tiers du volume de travail agricole français.

Mais voilà, face aux très puissants syndicats d’exploitants agricoles – FNSEA en tête –, leur réalité est invisibilisée. Outre leur non-invitation au Salon de l’agriculture, un autre exemple permet de s’en rendre compte. Alors que la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs (branche des jeunes de la FNSEA) ont porte ouverte au ministère de l’Agriculture, et même à Matignon, les courriers de la FNAF-CGT demandant à être reçu par le gouvernement sont restés lettres mortes.

Dans ce cadre, il n’est pas étonnant que, dans les nouvelles annonces du Premier ministre mercredi 21 février, rien ne concerne l’amélioration des conditions de travail de ces travailleurs. Pire, plusieurs annonces les dégradent franchement.

Toujours plus d’exonération de cotisations patronales

En tête, la prolongation des TO-DE, ces contrats de travail qui permettent d’exonérer de cotisations patronales l’embauche de travailleurs saisonniers payés moins de 1,2 smic. Ce niveau a même été augmenté à 1,25 smic après les annonces de Gabriel Attal. Une « simplification » à l’embauche pour la FNSEA et le Premier ministre. Une véritable « trappe à bas salaire » pour les organisations syndicales représentatives du secteur.

Pour rendre l’agriculture attractive, les droits des salariés doivent être améliorés. Intersyndicale

« Nos organisations sont notamment opposées à la pérennisation des TO-DE, qui met à mal notre système de sécurité sociale et n’est rien d’autre qu’une trappe à bas salaire, alors que les emplois en agriculture sont de plus en plus qualifiés », écrivent-elles dans un communiqué intersyndical rassemblant la CFTC, la CGT, la CFE-CGC et FO.

Les travailleurs saisonniers forment une main d’œuvre déjà largement exploitée. Pourtant, le gouvernement s’y attaque à nouveau en déclarant ce métier « en tension », permettant « d’importer », pour des saisons, de la main d’œuvre étrangère, corvéable à souhait. « Ils veulent profiter d’une main d’œuvre vulnérable et en difficulté pour les surexploiter. C’est clairement de l’esclavage moderne », s’indigne Diane Grandchamp qui craint que ce qu’ont vécu certains travailleurs saisonniers en Champagne, se généralise.

« La FNSEA a exigé de placer l’agriculture en métiers en tension. Mais pour rendre l’agriculture attractive, les droits des salariés doivent être améliorés », proposent de leur côté les organisations représentatives des travailleurs agricoles. Un avis directement jeté aux oubliettes, donc.

Des dérogations au temps de travail facilitées

Car ce n’est pas terminé. Gabriel Attal a annoncé une autre « simplification » sociale. Faciliter la mise en place de dérogations au temps de travail, en arrêtant le cas par cas actuel qui devait être validé, à chaque fois, par un inspecteur du travail. Le tout pour que certains salariés travaillent donc plus facilement 60, parfois 70 heures, par semaine.

Nos organisations feront barrage à toutes velléités de remise en cause des droits sociaux et normes sociales. Intersyndicale

Alors que le salariat agricole est extrêmement atomisé et que l’organisation de ces travailleurs n’est pas toujours des plus évidente, cette offensive massive sur leurs droits sociaux est un véritable coup dur. Qui pourrait, encore, aller plus loin. Sentant avoir le vent dans le dos, plusieurs fédérations départementales de la FNSEA – les FDSEA – sont en train de s’attaquer aux conventions collectives locales du secteur garantissant quelques acquis sociaux.

En effet, depuis 2021, une convention collective nationale a été négociée par les organisations salariales représentatives du secteur avec la FNSEA. Celle-ci intègre un principe : si les conventions locales préexistantes sont plus favorables aux salariés, elles continuent de s’appliquer.

Des acquis sociaux menacés

Depuis la fin 2023, le puissant syndicat d’exploitants s’attaque à cet acquis, dénonçant les conventions collectives locales. Pour l’instant, trois départements sont concernés, l’Ain, le Gard et le Lot-et-Garonne, mais les organisations des salariés s’inquiètent que ce mouvement contre leurs droits sociaux s’intensifie. Dans le Gard, par exemple, cela ferait perdre une prime de treizième mois pour les agents de maîtrise, techniciens et cadres.

Acculés, les syndicats de travailleurs agricoles restent toutefois combatifs. « Si les droits des salariés sont remis en cause, nous saurons prendre nos responsabilités syndicales en conséquence. Nos organisations feront barrage à toutes velléités de remise en cause des droits sociaux et normes sociales », assurent-ils, dans leur communiqué commun. Malgré tout, alors que les exploitants agricoles – notamment les plus puissants – continuent de gagner avantage sur avantage, les salariés, eux, se battent pour simplement préserver les maigres droits acquis au fil des années.


 


 

Agriculture :
le bilan de huit années de renoncements de Macron

Emilio Meslet sur www.humanite.fr

Au Salon de l’agriculture, la visite d'Emmanuel Macron a été chahutée par les agriculteurs en colère. Contraint d'annuler le grand débat prévu, le président doit

Il voulait refaire le coup des gilets jaunes mais, cette fois, avec les agriculteurs. Alors que s’ouvre, ce samedi, la 60e édition du Salon de l’agriculture, Emmanuel Macron devait participer à un « grand débat », sur le modèle de 2019, avec tous les acteurs du secteur. Cette mise en scène d’un président prêt à la confrontation est finalement tombée à l’eau. L’arrivée du président sur le salon a été marquée par de très forte tensions.

Tout juste élu, à l’automne 2017, son discours de Rungis, avec la promesse d’un « changement profond de paradigme », avait pourtant suscité de l’enthousiasme. Emmanuel Macron promettait une révolution à venir, notamment en matière de partage de la valeur entre producteurs et grande distribution. Il n’en fut rien. « Le président s’inscrit dans la lignée de ses prédécesseurs, œuvrant pour une plus grande absorption de l’agriculture par le mode de production capitaliste », résume Jonathan Dubrulle, co-animateur de la commission agriculture, pêche et forêts du PCF. Et les récentes annonces gouvernementales ne bouleversent en rien ce modèle productiviste. Loin de là. Depuis près de sept ans, Emmanuel Macron ne répond à une crise structurelle, qu’avec des mesures conjoncturelles.

1. Agriculteur, métier en voie d’extinction ?

D’ici une décennie, plus de 200 000 agriculteurs pourraient prendre leur retraite, soit la moitié des effectifs actuels. Problème : la profession peine à attirer les paysans de demain. Quand 20 000 personnes stoppent leur activité, seules 14 000 s’installent, chiffrait, en 2015, la Cour des comptes. Il faut dire que le métier a largement perdu en attractivité, du fait de ses bas salaires et de sa pénibilité. Aujourd’hui, un agriculteur gagne en moyenne 1 860 euros pour 55 heures de travail hebdomadaires. Près de 18% de la profession vit sous le seuil de pauvreté.

Les trois volets de la loi Egalim devaient y remédier, notamment en obligeant la grande distribution à mieux rémunérer les producteurs. « C’est une fumisterie, tance Jonathan Dubrulle. Cette loi ne renverse en rien les rapports de force dans les négociations commerciales, avec un petit nombre d’acheteurs et un grand nombre de vendeurs. » Ajoutons à cela l’abandon du chèque alimentaire, censé soutenir le pouvoir d’achat des consommateurs et améliorer la rémunération des paysans, et cela donne une situation catastrophique qui perdure. La crise récente que traverse le secteur y puise largement ses racines.

2. Soutien inconditionnel au modèle industriel

Entre Emmanuel Macron et la filière bio, tout a mal démarré. Rien ne s’est ensuite arrangé. Dès la rentrée 2017, il supprime l’aide au maintien à l’agriculture bio. Et ce, alors que son programme présidentiel promettait, dans une formule relativement floue, que « 50 % des produits proposés par les cantines devront être bio, écologiques ou issus de circuits courts », d’ici 2022. Un engagement inscrit dans les lois Egalim mais jamais concrétisé. Faute de soutien d’ampleur, la filière s’enfonce aujourd’hui dans la crise, avec une chute de 4,6% des ventes en 2022. L’Assemblée nationale avait pourtant voté une aide d’urgence de 271 millions d’euros mais elle a été balayée par l’exécutif lors de l’utilisation de l’article 49.3. A la place, le premier ministre Gabriel Attal a débloqué 50 millions d’euros.

Depuis son élection, le président de la République a préféré soutenir l’agro-industrie, notamment via une fuite en avant mécanisée, favorisant la concentration des exploitations dans les mains de quelques industriels. Basée sur le triptyque numérique/robotique/génétique, la « troisième révolution agricole » annoncée, en 2021, par son ex-ministre de l’Agriculture Julien Denormandie va dans ce sens, avec un budget de trois milliards d’euros. « Plus on équipe les exploitations en matériel cher, plus elles ont besoin de faire des économies d’échelle pour être rentables, explique Aurélie Trouvé, députée insoumise et ingénieure agronome. Elles doivent donc se concentrer en rachetant le voisin via un endettement. » Le techno-solutionnisme de l’exécutif est aussi des plus visibles dans la lutte contre les conséquences du dérèglement climatique. En témoigne son soutien sans réserve aux mégabassines, ces énormes bassins qui pompent l’eau des nappes phréatiques au bénéfice de quelques irrigants. « Tout cela conforte le secteur de l’agro-fourniture. C’est une rustine verte sur le capitalisme », pointe Jonathan Dubrulle.

3. L’écologie, pas une priorité

C’est le dernier renoncement en date : la « pause » du plan Ecophyto, censé réduire l’utilisation de produits phytopharmaceutiques. Voilà qui signe la fin des maigres ambitions écologiques d’Emmanuel Macron, lequel avait déjà repoussé la sortie du glyphosate et des néonicotinoïdes. Si on ajoute à cela les dérogations quant aux 4% de terres cultivables que les agriculteurs doivent laisser en jachères ou transformer en infrastructures agro-écologiques (haies, bosquets, mares…), il y a de quoi être inquiet pour la biodiversité, et en particulier des insectes. 

Côté émissions de gaz à effet de serre, l’agriculture, avec 19% des émissions dont 60% liées à l’élevage, représente le deuxième secteur émetteur après les transports. Il est appelé à les réduire drastiquement : -16% d’ici 2030. « On doit aller beaucoup plus loin, beaucoup plus fort », demandait, il y a un an, le chef de l’Etat. Son plan de planification écologique, détaillé en septembre, reste encore trop peu précis : « Il manque un cap clair, fustige Ronan Groussier, chargé des questions agricoles pour le Réseau Action Climat. Il y a des mesures pour la transition mais pas une politique ambitieuse. »

4. Promotion des traités de libre-échange

« En l’état », dit Emmanuel Macron, « la France s’oppose » à la signature du Mercosur, traité commercial entre l’Europe et l’Amérique latine qui pénaliserait les agriculteurs européens. Voilà donc une surprise : « Je suis contre le libre-échange quand c’est la loi de la jungle », a même osé le président, fin janvier. Mais le Mercosur est l’arbre qui cache la forêt… Que penserait le Macron de 2024 du Macron de 2023 qui a signé un traité avec la Nouvelle-Zélande, géant laitier, ou de celui de 2019 qui a fait ratifier l’accord avec le Canada, menaçant ainsi les producteurs bovins ? On pourrait aussi citer les traités avec le Mexique ou le Vietnam. « Son logiciel est néo-libéral, pose Aurélie Trouvé. La dérégulation des marchés a été enclenchée avant lui mais il refuse absolument de revenir dessus, malgré la volatilité des prix. » Ces traités placent les agriculteurs dans une situation ubuesque : assurer la souveraineté alimentaire tout en essayant de se rémunérer correctement et accepter la mise en concurrence avec les fermes-usines de l’autre bout du globe. Emmanuel Macron n’a toujours pas résolu cette équation. Peut-être parce qu’elle est impossible

mise en ligne le 16 février 2024

Grève chez Lacoste :
« On est la cinquième roue du carrosse »

Dan Israel sur www.mediapart.fr

L’approvisionnement des boutiques de toute l’Europe et les expéditions des commandes en ligne sont bloqués depuis lundi par un mouvement social dans le centre logistique de la marque au crocodile. Les salariés mobilisés pour leur salaire dénoncent aussi le « mépris » de la direction.

Buchères (Aube).– L’immense entrepôt, qui s’étend sur plusieurs dizaines de milliers de mètres carrés dans la zone industrielle de l’agglomération de Troyes, ne porte aucun signe distinctif. C’est en approchant les petits groupes de salarié·es bloquant l’entrée aux camions qui se présentent qu’on repère de discrets indices. Ici et là, quelques doudounes siglées, une poignée de chasubles orange portant le fameux logo et, sur le drap qui récapitule les revendications rédigées au feutre de couleur, un crocodile esquissé laisse couler ses larmes. Les slogans qui l’accompagnent sont des cris du cœur : « Vivre dignement de notre travail », « Notre pouvoir d’achat est en chute libre depuis 3 ans ».

L’anonyme site industriel « Solodi 2 », sur la commune de Buchères, abrite en fait la plateforme logistique de Lacoste pour toute la zone Europe et Méditerranée. Toutes les boutiques du continent sont approvisionnées depuis ce gigantesque hangar, ouvert en janvier 2021, et toutes les commandes en ligne des Européens partent de là. Elles en partent du moins quand les salarié·es de l’entrepôt ne sont pas en grève.

Depuis lundi 12 février, la quasi-totalité des 220 personnes travaillant en CDI pour la filiale logistique de Lacoste ont cessé le travail. Selon les syndicats, plus de 90 % des salarié·es sont impliqué·es dans le mouvement, en grève totale ou avec des débrayages partiels, voire avec une participation au piquet de grève en dehors de leurs heures de travail.

Les grilles sont fermées aux poids lourds venus décharger les marchandises ou emporter les produits prêts à être expédiés. Quelques provisions sont abritées sous un barnum, flanqué d’un petit barbecue : depuis mardi matin, un tour de garde est organisé 24 heures sur 24 pour s’assurer que des mouvements de camions n’aient pas lieu dans la nuit ou au petit matin, comme cela a été le cas le premier jour de la grève.

Ce jeudi matin, un salarié masque mal un profond bâillement : il a tenu la garde toute la nuit. « Ça pique un peu », glisse-t-il avant de s’éclipser. Pour les nuits prochaines, et pour chaque moment de la journée, un tableau récapitule la liste des volontaires, qui tâchent d’être au moins une dizaine à tout instant.

Le mouvement appuie les demandes de l’intersyndicale (CFDT-Unsa-CGT). La principale porte sur une augmentation de 175 euros brut pour toutes et tous. De quoi revaloriser d’environ 9 % les plus petits salaires, et ne pas augmenter l’écart de salaire avec les cadres les mieux payés.

« Cette augmentation identique pour tous représenterait une hausse de salaire moyenne de 4,5 % pour 2024, alors que la direction a imposé une hausse de 3 %, précise Jean-François Brevière, le délégué syndical Unsa. Et l’an dernier, l’augmentation des salaires a seulement été de 2,5 %. Avec la forte inflation que nous vivons, nous avons calculé qu’en deux ans, nous avons perdu presque 5 % de pouvoir d’achat. »

D’autres revendications portent sur une revalorisation des astreintes ou une petite augmentation des indemnités kilométriques. « Nos revendications ne sont pas folles et certaines auraient même un coût zéro pour l’entreprise », souligne le syndicaliste. Par exemple la mise en place du volontariat pour les heures supplémentaires pour les plus de 55 ans, ou l’instauration d’un congé menstruel d’un ou deux jours, sur présentation d’un certificat médical.

Cela n’empêche pas la direction de rejeter en bloc toutes les propositions. Deux courtes réunions, lundi et mercredi, ont permis de constater que la situation était bloquée. « Il y a une rupture complète du dialogue », constate Jean-François Brevière. La direction demande que le blocage de l’entrepôt – une pratique qui n’est pas autorisée dans le cadre du droit de grève – cesse avant tout début de discussion. Mais les salarié·es tiennent à conserver leur moyen de pression.

« Pourtant, nous sommes prêts à discuter. Nous avons même proposé, en gage de bonne volonté, de laisser passer deux camions au début d’une réunion, puis d’en laisser entrer d’autres si elle se déroulait bien », raconte Pierre Kolikoff, le délégué syndical CFDT. Refus. Pour l’heure, même une proposition de médiation par l’inspection du travail n’a pas trouvé d’écho chez les dirigeants de Lacoste.

L’entreprise se porte très bien 

Le mouvement est symbolique à bien des égards. Troyes est le berceau de Lacoste, qui a fêté ses 90 ans en 2023. C’est dans cette ville en 1933 que le bonnetier André Gillier, déjà inventeur du slip kangourou, a fabriqué le premier polo à la demande du champion de tennis René Lacoste. C’est ici qu’est encore installée une petite partie de la production de la marque, et que certains services opérationnels sont encore implantés.

La marque, rachetée en 2012 par le groupe suisse Maus Frères (qui possède aussi The Kooples ou Aigle), se porte à merveille depuis qu’elle a engagé une stratégie de « premiumisation » – le polo iconique est désormais vendu 110 euros pièce. En 2022, ses résultats ont progressé de 26 %, et son chiffre d’affaires a doublé en dix ans, atteignant le niveau record de 2,5 milliards d’euros. Pour 2026, les 4 milliards de chiffre d’affaires sont officiellement la cible. Et les syndicalistes évoquent le chiffre de 150 millions d’euros de dividendes dernièrement versés à l’actionnaire suisse.

Aujourd’hui, l’entreprise insiste plutôt sur les incertitudes de la conjoncture. « Dans un secteur textile en souffrance et où les difficultés des entreprises se multiplient, Lacoste accompagne ses collaborateurs dans la durée avec pour objectif principal la sécurité de l’emploi et la pérennité de la marque, en particulier concernant les zones de production et de logistique sur le territoire français », indique-t-elle à Mediapart.

Lacoste assure que sa politique de rémunération permet « de protéger le pouvoir d’achat [des salarié·es] et d’améliorer leurs conditions de travail ». Pas de quoi calmer la mobilisation, tant s’en faut, alors même que l’entreprise et ses filiales ne sont pas connues pour être particulièrement remuantes. L’an dernier, le mouvement d’opposition à la réforme des retraites n’a pas rencontré de succès dans l’entrepôt Lacoste, comme dans tout le secteur de la logistique.

« La dernière grève avec blocage, c’était dans les années 1990, se remémore Pierre Kolikoff. Ces dernières années, j’ai souvent appelé à organiser des petits débrayages au moment des Nao, et c’était assez peu suivi, on avait du mal à embarquer les gens. Là, c’est parti tout seul ! Il y a une accumulation de fatigue, de contrariétés, qui font que les gens sont très motivés. »

Des salaires rattrapés par le Smic

À 10 h 15 ce jeudi, un poids lourd se présente. Aussitôt, une ligne de grévistes se met en travers de son chemin devant l’entrée des camions, sifflets à la bouche pour certains. Un petit groupe vient expliquer la situation au chauffeur, qui renonce et va se garer avec son chargement dans une petite rue quelques mètres plus loin.

Dans les bouches de tout le personnel mobilisé, ce sont d’abord les salaires qui surgissent. Elles et ils sont caristes, préparateurs de commande, techniciens de maintenance. Une bonne partie est payée aux alentours de 1 850 euros brut, sur 13 mois. « Cela fait plus de cinq ans que nous travaillons ici avec mon conjoint, et lui a pris du galon entretemps, explique Julie*. Avant, on ne faisait pas les comptes et on s’en sortait sans problème. Aujourd’hui, je dois faire les comptes tous les jours. C’est devenu difficile, malgré les heures sup’, qui sont payées 25 % de plus : en période de pointe, je peux travailler jusqu’à 44 heures par semaine au lieu de 35. »

« Le Smic nous rattrape, on est sur du piétinage salarial », complète Marion, qui souligne que le salaire des préparateurs et préparatrices de commande est fixé à 11,70 euros de l’heure, alors que le salaire minimum est passé à 11,65 euros de l’heure en janvier. C’est ce que sont payé·es les intérimaires qui défilent – ils sont entre 150, en période normale, et 400, en « période haute » : fêtes de fin d’année, périodes de soldes, fêtes des pères et des mères… Le sentiment de déclassement est réel.

À leurs côtés, David*, technicien, souligne que l’écart de salaire entre un de ses collègues en début de carrière et un autre qui affiche plus de 30 ans d’ancienneté, « est seulement de 200 euros ». Il cite aussi la suppression des « primes de glissement de poste », qui accompagnaient auparavant la prise de responsabilité.

Dans ce cadre morose qu’ils sont nombreux à décrire, les conditions de travail sont aussi unanimement pointées du doigt. Le site de Buchères a été rénové et très largement agrandi pendant de longs mois, avant d’être relancé sous sa forme actuelle à partir de janvier 2021. La promesse était d’automatiser une grande partie des tâches logistiques et de pouvoir absorber un flux de marchandises en hausse perpétuelle, du fait de l’augmentation des ventes, mais aussi du rapatriement en interne des ventes online ou des commandes de chaussures, jusque-là gérées depuis la Grande-Bretagne.

Les promesses n’ont pas été tenues. Les premiers mois ont été très difficiles, la ligne automatique connaît de nombreuses pannes, les tâches répétitives se font encore largement à la main, l’afflux de marchandises peut gêner les lignes de préparation de commandes…

« Et la ligne a été mal conçue dès le départ, se plaint Marc*. On reçoit des cartons très épais et bien fermés, qu’il faut ouvrir à la main, au cutter. C’est déjà pénible pour le corps. Ensuite, il faut balancer les cartons sur le convoyeur à déchets, qui est situé en hauteur. Je peux l’atteindre en me mettant sur la pointe des pieds, mais les femmes moins grandes que moi doivent sauter. »

Les grévistes et les syndicalistes assurent que les accidents du travail sont fréquents. « On en compte déjà plusieurs depuis le début de l’année : un pied cassé, des tendinites à répétition… Les gens sont fatigués, il y a de l’inattention ou bien ce sont les corps qui lâchent », glisse Marion. En juin 2021, un homme a fait une chute mortelle dans l’entrepôt. Si l’enquête a montré qu’il n’avait pas respecté toutes les procédures de sécurité, nombreux pensent que la cadence imposée sur place explique en partie sa faute.

Plus récemment, un autre drame a été évité de peu : deux nacelles évoluant entre les rayons pour aller chercher les colis les plus hauts se sont percutées frontalement. L’une d’elles a basculé, faisant chuter le travailleur de 8 mètres de haut. « Quelques bleus seulement », croient savoir ses collègues, qui saluent un miracle. Mais l’homme était intérimaire, et il a disparu de l’entrepôt à la fin de son contrat.

Différences de traitement 

Un vrai sentiment d’être méprisé·es pointe aussi, régulièrement. Les salarié·es soulignent que les remerciements officiels pour leur implication sont rares, et toujours effectués par écrit, par mail ou sous la forme d’une petite note affichée à un tableau. « En janvier, on a battu un record de pièces à la journée, 104 000 pièces préparées en un jour, et on n’a même pas eu droit à des félicitations de vive voix », s’indigne une gréviste, se sentant « la cinquième roue du carrosse dans cette entreprise ».

La comparaison revient constamment avec « les Gayettes », le site historique de Lacoste dans le centre de Troyes, qui emploie encore des centaines de personnes, en partie pour la production de certaines des pièces les plus connues de la marque. « Ils sont mieux payés de 14 % pour le même métier », peste Marc.

Autre exemple, symbolique : jusqu’au début de cette année, le montant des tickets restaurant ou des primes « paniers repas » des employé·es du centre de Troyes était supérieur à ceux de la filiale logistique Solodi. « OK, ils sont mieux payés que nous parce qu’on nous dit qu’ils ont un savoir-faire particulier. Mais on n’aurait pas le même estomac ? », ironise Thomas*.

Dans ce contexte, et sans réponse adéquate de la direction, les grévistes assurent qu’elles et ils veulent inscrire leur mouvement dans la durée. Les sacrifices financiers sont déjà trop importants. Et quelque chose est en train de naître dans cette zone industrielle.

« Pour moi, qui n’avais jamais fait grève jusqu’à aujourd’hui, c’est devenu une mission. Je compte bien tenir, pour montrer qu’on n’est pas des petites mains, des numéros qu’on peut ignorer, professe Marion. On est solidaires, il y a des gens de tous les secteurs, des personnes qu’on ne croise pas tous les jours, on apprend à se connaître, tous les ouvriers s’y sont mis, c’est beau. »

« On montre aussi que si on a été capables de faire ça, on pourra le refaire », lance Marc, levé à 3 heures ce jeudi matin pour prendre son tour de garde avant d’embaucher, à 5 h 40. « On nous rappelle constamment les valeurs de Lacoste, par exemple “Play as one team”, jouer en équipe, décrit Jean-François Brevière, de l’Unsa. Mais aujourd’hui, face à nos demandes, elle est où, l’équipe ? »

Boîte noire

* Aucun des salarié·es non protégé·es par un mandat syndical n’a souhaité faire connaître son nom ou son prénom. Dans cet article, elles et ils s’expriment sous des prénoms d’emprunt.


 


 

« Porter l’uniforme SNCF n’est plus une fierté » : avant la grève, les contrôleurs désabusés

Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

Alors qu’un train sur deux circulera ce week-end sur les grandes lignes à la suite d’un mouvement de grève chez les chefs de bord, l’Humanité a recueilli les témoignages de deux contrôleurs. Des conditions de vie et des salaires loin des privilèges dépeints dans les médias.


Samedi, Stéphane, un agent du service commercial trains (ASCT) de 58 ans, était sur le pont. Ce contrôleur s’est levé dès 3 heures du matin pour atteindre la gare de Lyon, à Paris, depuis son domicile picard. L’embauche est faite à 5 h 30. Dix minutes plus tard, Stéphane effectue les vérifications sur son TGV, avant de débuter l’accueil embarquement des voyageurs à destination de Bourg-Saint-Maurice.

Arrivé à la station de ski vers 12 heures, le chef de bord repart une heure plus tard pour Chambéry. Pour Stéphane, la journée se termine à l’heure du goûter, dans la cité savoyarde. Le lendemain, après une nuit à l’hôtel, l’ASCT se rend en TER sur Grenoble, comme un voyageur lambda, pour effectuer son service à bord d’un TGV en direction de Paris.

« L’entreprise n’est plus la même »

Depuis ce lundi, après que la direction de la SNCF n’a pu s’engager à tenir les promesses formulées lors de la crise de Noël 2022, poussant ces agents à la grève, les contrôleurs sont sous le feu des critiques. Pourtant, les témoignages recueillis par l’Humanité font état du malaise dans la profession.

Agent sur l’axe Sud-Est, Stéphane dit « ne plus avoir la fierté familiale de porter l’uniforme SNCF ». Son père, électricien-dépanneur, avait participé à la validation des rames TGV avant leur mise en activité. « L’entreprise n’est plus la même. Nous ne sommes plus un service public. On nous explique que le client doit être au centre de nos préoccupations, déplore-t-il. Or, la SNCF fait tout pour les laisser à quai. Aujourd’hui, l’entreprise est segmentée par activités, TGV, Intercités, TER… Le voyageur est livré à lui-même. »

De quoi impacter le travail des plus de 8 000 ASCT. Au-delà des procédures de fermeture des portes et de départ des trains, « s’il se passe quoi que ce soit sur l’encadrement de la circulation, d’un choc du train au malaise du conducteur, j’ai une responsabilité en matière de sécurité », mesure Stéphane. La seconde mission : la vie à bord, c’est-à-dire la sûreté des passagers. « Nous pouvons intervenir face à des forcenés ou des personnes ivres », insiste-t-il.

Un traitement brut de 2 473 euros après trente-cinq ans de carrière

Un constat que partage Yohan. « Nous sommes assistante sociale, garde du corps… gérer l’humain est de plus en plus compliqué dans une société plus violente. La direction nous pousse à faire toujours plus de chiffre, forcément, cela amène à des clashs. Le pouvoir d’achat des Français n’est pas au mieux. Quand vous demandez 100 euros, des fois, ça fait très mal au porte-monnaie. » D’ailleurs, la présence de deux contrôleurs dans l’ensemble des TGV fait partie des revendications de ce mouvement de grève.

Le chef de bord de 45 ans poursuit : « En 2019, j’ai dû intervenir auprès d’un homme qui voulait frapper une dame. J’ai reçu deux coups de poing. » Pour l’agent, « la déshumanisation des gares rajoute des missions aux contrôleurs. En réalité, nous sommes à la fois vendeur de billets, aide à la clientèle, aide aux personnes à mobilité réduite… ».

Et les salaires ? Après trente-cinq ans de métier, Stéphane dit toucher un traitement brut de 2 473 euros. Auquel s’ajoute la prime de travail, de 593 euros. La CGT réclame son augmentation à hauteur de 780 euros brut. « Hors prime, je gagne 2 095 euros brut, note Yohan. J’entends Gabriel Attal dire que le travail est un devoir. Mais le premier ministre a-t-il seulement travaillé une journée comme un ouvrier ? »

   mise en ligne le 13 février 2024

SNCF : « 70 à 90 % des contrôleurs feront grève ce week-end », annonce la CGT

Naïm Sakhi sdur www.humanite.fr

Après plusieurs jours de négociations, la CGT Cheminots et Sud rails maintiennent leur préavis de grève et appellent les contrôleurs à se mobiliser entre le 16 et le 18 février. Sécurité à bord des trains, rémunérations et fins de carrières font partie des contentieux avec la direction de la SNCF, selon Thierry Nier (CGT).

Cette fois, les syndicats ont pris les devants. Débordés par une grève sectorielle des Agents du service commercial trains (ASCT, contrôleurs) durant la période des fêtes de fin d’année en 2022, la CGT Cheminots et Sud rails appellent les contrôleurs à se mobiliser du 16 au 18 février. La cause ? le non-respect de certains accords obtenus lors de la sortie de crise, après plusieurs tables rondes ces sept derniers jours. Entretien avec Thierry Nier, secrétaire général de la fédération CGT des Cheminots.

Pour quelles raisons estimez-vous que l’accord de sortie de crise, lors de la mobilisation catégorielle à Noël 2022, n’est pas respecté ?

Thierry Nier : Plusieurs points de cet accord n’ont pas abouti. À commencer par l’engagement pris d’avoir deux Agents du service commercial trains (ASCT, contrôleurs, NDLR) à bord des TGV. C’est une revendication de longue date de la CGT, dans un contexte de recrudescence des incivilités et agressions à bord des trains.

Deux agents pour assurer le bon voyage, l’information, l’accueil, la sécurité de circulation de 600 usagers, ce n’est pas de trop. Cette mesure n’est valable que dans 87 % des TGV. L’objectif de 100 % est remis à 2025, contre 2023 initialement. Nous le déplorons. Les conditions de travail à bord des TGV se dégradent et les ASCT sont en attente.

Le second point d’achoppement est celui des primes de travail. Ces dernières sont des éléments de rémunération qui reconnaissent les compétences et contraintes liées au travail en fonction des métiers. Dans le salaire des cheminots, elles s’ajoutent au traitement et à l’indemnité de résidence.

Depuis trois ans, la CGT propose un projet complet de revalorisation des primes de travail de l’ensemble des cheminots, dont les ASCT. En fusionnant des éléments de rémunérations, notamment des primes, nous pouvons passer de 590 à 780 euros brut. Ce projet est resté lettre morte auprès de l’entreprise. Cette attente provoque des crispations auprès des contrôleurs.

Qu’en est-il des fins de carrière ?

Thierry Nier : La renégociation de la cessation progressive d’activité devait avoir lieu en 2023. Ce dispositif n’a pas été revu depuis 2008. Nous réclamons d’urgence une table ronde pour l’ensemble des cheminots. Contrôleur est un métier à pénibilités avérées. Dans une carrière de 35 ans, un ASCT est hors de chez lui pour une durée d’environ cinq années, sans compter le travail de nuit. Un ASCT reste à bord du train, même si ce dernier a du retard ou un problème. Pour contrecarrer les effets de la réforme, nous voulons pousser l’ouverture de ce droit à 48 mois avant le départ en retraite.

Où en sont les 8 400 embauches promises par la SNCF ?

Thierry Nier : En dehors des promesses faites, la CGT a lancé 107 luttes locales pour concrétiser ces embauches. Le bilan mi-parcours se fera avant l’été. Nous apprécions positivement ces annonces. C’est un niveau de recrutement jamais vu depuis 2010.

Cela étant, en plus des 8 400 recrutements programmés, la CGT évalue les besoins dans l’ensemble des entreprises de la SNCF à 7 400 supplémentaires. Le compte n’y est donc pas. Concernant les ASCT, 650 recrutements ont été réalisés. Mais la direction n’a pas anticipé la durée de formation. Elle ne peut donc pas concrétiser l’engagement d’avoir la présence de deux contrôleurs à bord des TGV.

Le groupe a réalisé 2,3 milliards de bénéfices en 2022. Cette trajectoire devrait se poursuivre en 2023. Thierry Nier (CGT Cheminots)

Le président de la SNCF, Jean-Pierre Farandou, a annoncé le versement d’une prime de 400 euros en mars, qui s’ajoute à celle du même montant en décembre dernier. Les cheminots recevront un intéressement lié à la bonne santé de l’entreprise de 1 200 euros en mai. Est-ce satisfaisant ? 


Thierry Nier : Pour la CGT, l’ensemble de ces sommes doivent être versées en augmentations générales de salaires, bruts, et cotisés, ou bien dans une réévaluation des primes de travail. L’intéressement de 1 200 euros résulte de l’excédent brut d’exploitation, à savoir la différence entre les recettes et les dépenses. Or dans cette différence figure la masse salariale.

De fait, cette logique de rémunération conduit à devoir baisser les emplois, la masse salariale, pour toucher des intéressements. Le groupe a réalisé 2,3 milliards de bénéfices en 2022. Cette trajectoire devrait se poursuivre en 2023. Mais les cheminots doivent pouvoir payer leurs loyers et leurs courses quotidiennement et non au gré des bons ou mauvais résultats de la SNCF.

Jean-Pierre Farandou vous appelle à « bien réfléchir » sur les conséquences de ce mouvement durant ces congés de février. À quoi faut-il s’attendre ?

Thierry Nier : Chez les ASCT, ce mouvement va être suivi : 70 à 90 % de la profession seront grévistes. Cela démontre d’un haut niveau de mécontentement. Cette colère est vraie chez les contrôleurs mais aussi auprès des autres métiers. Les agents du matériel et de la conduite doivent être solidaires de ce mouvement : fabriquer un train nécessite une singerie entre les métiers.


 


 

Jeu vidéo : une grève nationale inédite pour les salaires chez Ubisoft

Pierric Marissal sur www.humanite.fr

Tous les syndicats, présents pour la première fois de l’histoire du géant français dans les CSE des différents studios, appellent les plus de 5 000 salariés français à se mobiliser, ce mercredi, pour demander des augmentations de salaire.

Les choses ont bien changé chez Ubisoft, fleuron du jeu vidéo français. Pour la première fois dans son histoire, il y a des représentants du personnel syndiqués, fraîchement élus en 2023. Légitimement, ils ont demandé l’ouverture de NAO, les négociations sur les salaires.

Consciente de la nouveauté de la situation, « la direction a recruté un négociateur, mais sans vraiment lui en donner les moyens. Alors, il est venu discuter et il est reparti avec appel à la grève », raconte Marc Rutschlé, délégué de Solidaires informatique chez Ubisoft. Ainsi, tous les salariés de l’entreprise, plus de 5 000, sont appelés à se mobiliser ce mercredi, dans tous les studios de France.

À Paris, les trois syndicats, le STJV (Syndicat des travailleurs du jeu vidéo), la CFE-CGC et Solidaires ont conjointement appelé à la grève. Ils avaient déjà fait liste commune aux élections, se partageant chacun un tiers des élus. Dans les studios de Montpellier ou d’Annecy, le STJV est seul, ou avec le Printemps écologique.

Ubisoft, fidèle à son habitude, ne propose pas d’augmentation générale, mais confie aux directions des studios une enveloppe globale, à distribuer à discrétion par les managers. Mais partout, elle sera, pour la deuxième année de suite, inférieure à l’inflation. « L’année dernière, les résultats étaient mauvais, donc malgré le pic inflationniste, beaucoup des salariés ont compris qu’ils allaient se serrer la ceinture, explique Clément Montigny délégué STJV d’Ubisoft Montpellier. Mais là, c’est vécu comme une insulte. »

C’est que, ce jeudi 8 février, le patron d’Ubisoft, Yves Guillemot, présentait devant les actionnaires ses résultats supérieurs aux prévisions, vantant la « performance » et la « dynamique positive » de l’entreprise. S’il a pris soin de « saluer le travail remarquable des équipes d’Ubisoft », celles-ci attendent un peu plus que des remerciements.

200 millions d’euros d’économies

« Cela fait deux années de suite qu’on est augmentés moins que l’inflation, donc, concrètement, on perd en niveau de vie, alors que l’entreprise gagne de l’argent et en a gagné énormément pendant le Covid », déplore Vincent Cambedouzou, élu STV à Paris. Son collègue Alexandre Berneau, du studio d’Annecy, renchérit : « Le coût de la vie ici aussi est très cher, mais la direction nous dit qu’on est dans un plan d’économies, il faudrait même qu’on soit contents des miettes qu’on obtient. »

En 2023, en effet, Yves Guillemot a annoncé vouloir économiser 200 millions d’euros sur deux ans. Pas de plan de licenciement, mais de « l’attrition naturelle », un anglicisme synonyme d’usure. « Parfois, on se demande si nos conditions de travail et nos faibles rémunérations ne font pas non plus partie de cette stratégie d’attribution naturelle », soupire Vincent Cambedouzou.

Le STJV dénonce ainsi des économies de bouts de chandelle qui ont, à terme, de tristes conséquences sur la qualité des jeux produits. « Nous faisons du développement, mais nous fabriquons aussi une œuvre culturelle, nous voulons être fiers de ce que nous faisons. On accepte des salaires plus bas que dans d’autres industries, parce qu’on est là pour créer une œuvre commune. Mais, ces derniers temps, je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de salariés d’Ubisoft France qui soient réellement satisfaits des jeux qui ont été produits, quand leurs projets n’ont pas été tout simplement annulés, insiste Alexandre Berneau. C’est malheureusement de plus en plus courant dans l’industrie. »

Vers un procès pour harcèlement sexuel institutionnalisé

Preuve de cette « attrition », à l’échelle mondiale, le groupe est passé de 20 000 à 19 000 salariés en un an, sans plan social. Chez Solidaires informatique, on insiste sur le nombre de non-reconductions de CDD, et le syndicat déplore plusieurs licenciements disciplinaires (comme de l’insubordination) ou pour insuffisance.

« La direction coupe aussi dans les fonctions support, comme ils disent, dont les ressources humaines, qui sont débordées. Cela se voit notamment sur la baisse de qualité des lettres de licenciement », ironise Marc Rutschlé, qui souligne que des recours aux prud’hommes sont en cours.

Le rapport des salariés à la direction d’Ubisoft a aussi bien changé. Il est loin le temps où ils arboraient des tee-shirts en soutient à leur patron, sous la menace d’une OPA de Bolloré. Depuis, il y a eu les scandales de harcèlement et d’agression sexuelle qui ont notamment touché le numéro 2 du groupe. Ce que pudiquement la direction appelle en interne (prendre l’accent anglais) la crise « respect at Ubisoft 2020 » sera jugé en 2025 pour soupçon de harcèlement sexuel institutionnalisé.

La mobilisation exemplaire contre la réforme des retraites avait aussi permis aux jeunes syndicats du secteur de toucher plus largement les salariés de ces entreprises et d’améliorer plus généralement l’image du syndicalisme. La campagne pour les élections professionnelles a renforcé cette proximité, surtout depuis que, à peine élus, les représentants se sont saisis du sujet qui compte : les salaires. Tous les ingrédients sont réunis pour que la deuxième grève de l’histoire d’Ubisoft soit un succès.


 


 

Jeu vidéo : le malaise social grandit chez Don’t Nod

Pierric Marissal sur www.humanite.fr

Dans ce prestigieux studio parisien de jeux vidéo, les nouveaux représentants des salariés récemment élus font face à une direction qui s’oppose à l’organisation de NAO. Les risques psychosociaux s’accumulent.

Ce mardi est sorti Banishers, le nouveau gros jeu du studio parisien Don’t Nod. L’entreprise a bonne réputation. Elle est connue pour embaucher en CDI, comme pour la qualité de ses jeux narratifs tels Jusant, unanimement salué par la presse spécialisée, ou son premier grand succès, Life is strange. Bref, un studio plutôt marqué à gauche, qui, jusqu’à récemment, ne faisait parler de lui que pour la qualité de ses productions.

Mais force est de constater que cela ne va plus aussi bien. Signe qui ne trompe pas, aucun des quatre salariés de Don’t Nod à qui l’Humanité a pu parler n’a souhaité voir publié ne serait-ce que son prénom, y compris les représentants du Syndicat des travailleurs et travailleuses du jeu vidéo (STJV), nouvellement élus. « C’est la première fois que des syndicalistes, formés, siègent au CSE et, depuis, la direction est devenue très agressive, comme si chaque demande de document ou de tenue de réunion dans les règles était une attaque contre elle », se désole une salariée syndiquée.

Par exemple, en 2023, la direction a refusé toute NAO, oubliant le sens même de l’acronyme : négociation annuelle obligatoire. Pour 2024, des réunions sont programmées, mais uniquement sur les thèmes imposés (intéressement), rien en revanche n’est prévu sur les salaires. « Depuis que nous sommes élus, nous n’avons plus le droit de communiquer par mail avec l’ensemble des salariés, la direction prétend qu’il faut un nouvel accord de méthode, mais refuse toute tenue de réunion à ce sujet » raconte encore un représentant du STJV.

Des élus « au bout du rouleau »

Tous s’accordent sur le fait que la situation chez Don’t Nord s’est lentement dégradée depuis 2020. Les raisons potentielles sont multiples, mais c’est l’année où l’entreprise a vraiment grossi, passant de 170 à 360 salariés, de 3 à 6 chaînes de production, où le géant chinois Tencent y a injecté 30 millions d’euros, prenant 41 % du capital, et où s’est engagée une réorganisation interne jamais vraiment expliquée, ni achevée…

Et, dernièrement, c’est toute l’équipe de développement de Jusant qui s’est retrouvée dissoute, malgré la très bonne réception du jeu. « La direction n’avait pas prévu quoi faire de nous, alors pendant sept semaines, certains se sont retrouvés sans rien avoir à faire, comme mis au rebut », dénonce l’un des salariés concernés.

Selon une expertise demandée par le CSE, en 2020, seuls 14 % des salariés avaient pris un arrêt maladie (130 en tout) ; la proportion grimpe à un travailleur sur deux en 2022 (290 arrêts). Un autre salarié, en CDD, déplore que, depuis un an et demi, les embauches en CDI sont gelées, alors que c’était la norme auparavant.

L’ambiance s’est tellement dégradée que l’ancienneté moyenne des démissionnaires a doublé en deux ans. Les représentants des salariés veulent se pencher sur les risques psychosociaux, mais ils se disent eux-mêmes débordés et au bout du rouleau. « De plus en plus, les sujets importants sont expliqués par les élus au CSE et non plus par la direction, qui communique mal ou peu », explique une adhérente du STJV.

Au moins, à chaque permanence syndicale, plusieurs dizaines de salariés viennent s’informer, malgré le fort taux de télétravail. Les élus ressentent un fort soutien, mais espèrent encore une réaction de la direction avant d’appeler à se mobiliser, comme leurs camarades d’Ubisoft.

  mise en ligne le 10 février 2024

Montpellier : nouvelle grève chez les salariés de l’association Issue

sur https://lepoing.net

Après une première journée de mobilisation en décembre, les salariés de l’association Issue, qui s’occupe d’un accueil de jour pour personnes sans-abris, étaient de nouveau en grève ce jeudi 8 février, pour s’opposer au non-renouvellement de CDD. Ils dénoncent des conséquences délétères pour le suivi des personnes qu’ils accompagnent

9 h 30, les salariés de l’association Issue, distribuent, comme à leur habitude, un petit déjeuner aux personnes à la rue qu’ils accompagnent au sein de leur accueil de jour, un lieu qui permet d’offrir repas, douches, machines et accompagnement à des personnes sans-abris. Seule différence : ils ne sont pas dans leurs locaux quartier Gambetta, mais devant la Direction Départementale de l’Emploi, du Travail et des Solidarités (DDETS), pour s’opposer au non-renouvellement de trois postes, qui mettraient selon eux leur mission d’accueil de jour en difficulté.

Car s’ils sont en grève, ils ne veulent pas pour autant abandonner leurs bénéficiaires, qui se servent un café pendant que Mathieu Granat, délégué syndical, explique la situation. « Quatre CDD ne vont pas être renouvelés faute de moyens, alors que nous sommes déjà en flux tendu sur notre accueil de jour à Gambetta. Nous avons déjà fait une journée de grève en décembre pour s’opposer à cela, notre direction a dit qu’elle ne pouvait rien faire et qu’il fallait voir avec le financeur, donc l’État. C’est pour cela qu’on est là, devant la DDETS. »

Actuellement, la structure est répartie sur deux lieux d’accueil de jour, un à Gambetta, et un à Richter. « Le site de Richter va être fermé trois mois de avril à juin faute de financements nécessaires, avec une réouverture possible en septembre », explique le syndicaliste. « Du coup, ce sont entre 150 et 180 personnes qu’on accompagne là-bas qui seront rapatriés dans notre local quartier Gambetta. »

« Sauf qu’on a aucune garantie de réouverture en septembre », complète Max Boyer, coordinateur du site de Richter. « Il nous manque 12 000 euros par mois. Ce ne sont pas des frais de fonctionnement, c’est pour payer les salaires. C’est pour cela qu’on demande un rendez-vous avec la DDETS, pour ne pas que le site ferme. » Une fermeture, qui selon lui, peut entrainer une rupture de lien avec les bénéficiaires. « Notre combat, c’est pour eux. »

« On reste dans le flou total »

Christine, salariée de la structure, est elle-même menacée par ces suppressions de postes. « Mon contrat va s’arrêter en mars. A Gambetta, on reçoit déjà 300 à 400 personnes chaque matin pour le petit-déjeuner, et manque de moyens pour accompagner les gens. On ne peut pas assurer le service des machines à laver et on a réduit les heures d’ouvertures, car on n’est pas assez nombreux. Donc là, on reste dans le flou total sur l’organisation. »

Pour compenser, la structure, associative, a recours à des bénévoles, qui sont des « usagers-participants », soit des personnes accompagnées volontaires dans l’aide à l’association. « Sans eux, on ne peut pas ouvrir », commente Christine.

Mohamed en fait justement partie.
« Je suis venu en soutien, car grâce à Issue, j’ai eu une aide morale, j’ai pu me doucher, et ne pas rester dans la solitude que la rue impose. Si ces postes sont supprimés, il n’y aura pas assez d’effectifs pour être disponible pour tout le monde. » Aujourd’hui, Mohammed aide les autres usagers de la structure en passant des coups de fils ou en rédigeant des lettres pour eux.

« Toute une chaîne d’acteurs »

La mobilisation des salariés d’Issue a attiré d’autres travailleurs sociaux montpelliérains, venus en soutien. C’est le cas d’Anouk (prénom modifié), infirmière dans une structure médico-sociale qui travaille en lien avec l’accueil de jour. « Ce que vivent les salariés, c’est le cas dans tout le secteur. Chez nous aussi, on supprime des postes et on a recours à des bénévoles, on vit tous la même chose. Les populations à la rue ne font qu’augmenter, donc c’est du boulot supplémentaire, mais nous, on ne pourra pas tout traiter. »

Pour elle, des suppressions de postes chez Issue affecte « toute une chaîne d’acteurs » du secteur du médico-social. « Dans mon association, on dépose des gens à l’accueil de jour, s’il ferme ou que ses heures d’ouvertures se réduisent, ça va créer des sortes d’embouteillage dans le processus d’aide des gens. On le voit, les personnes à la rue restent déjà longtemps dans de l’hébergement d’urgence faute de moyens. » Une conséquence selon elle de la crise du logement qui frappe le Clapas.

Les salariés d’Issue ont demandé un entretien à la DDETS, mais ne pourront pas être reçus ce jeudi. « nous allons faire une assemblée générale, et demander un rendez-vous plus tard », conclut Mathieu Granat. La mobilisation semble donc partie pour durer.

  mis en ligne le 1° février 2024

Mobilisation nationale
samedi 3 février 2024
contre la Loi Darmanin

https://solidaires.org

Ce jeudi 25 janvier, au moment où se tenait un rassemblement à proximité, a eu lieu le rendu du Conseil constitutionnel sur la loi Darmanin. Même s'il a retiré un certain nombre de dispositions, ce qui en reste demeure l'une des pires lois de la Ve République, une loi anti-immigré et anti-ouvrière qui facilitera grandement les conditions d'expulsions, qui ne respecte pas les droits fondamentaux, qui rendra plus précaire l'accueil des réfugiés et plus difficiles les conditions de vie, pas seulement des Sans-papiers, mais de l'ensemble des personnes d'origine étrangère. Pour cela, nous appelons à une nouvelle journée nationale de manifestations le samedi 3 février 2024 prochain.

ABROGATION DE LA LOI ASILE IMMIGRATION !!

La loi Asile Immigration, votée le 19 décembre 2023, marque un tournant que nos collectifs, associations, syndicats, organisations ne peuvent accepter. Elle reprend de nombreuses idées de l'extrême droite comme la préférence nationale et aura des conséquences terribles sur la vie de centaines de milliers d'habitante.es étrangère-es sur le sol français. Il s'agit de la loi la plus régressive depuis 40 ans. Cette loi raciste et xénophobe restreint le droit au séjour, accentue considérablement la répression. En outre, ce 19 décembre, les parlementaires ont fait sauter des digues jusque-là infranchissables via l'attaque contre l'hébergement d'urgence, l’instauration de la "préférence nationale" par le durcissement de l'accès aux prestations sociales dont les allocations familiales et les aides aux logements, par les restrictions au droit du sol, les attaques contre le séjour des personnes étrangères malades ou encore des étudiant.es non européen.nes.

Cette loi, telle que promulguée par Macron, va précariser davantage les travailleuses et travailleurs, les lycéens, les étudiants avec ou sans-papiers. L'arbitraire préfectoral est encore renforcé, refoulement aux frontières, délivrance systématique des OQTF et IRTF et allongement de leur durée, notamment pour les travailleuses et les travailleurs. Cette loi s'attaque aux libertés publiques, bafoue les droits fondamentaux tels que le droit au regroupement familial, le droit d'asile, réinstaure la double peine et fait honte à la France, qui prétend défendre des valeurs d'égalité entre toutes et tous. Nous exigeons donc l'abrogation de cette loi.

Nous appelons :

À soutenir toutes les luttes pour la régularisation des sans-papiers, notamment les grèves

À empêcher l'application de cette loi en multipliant les actions de solidarité, de grèves, de refus.

À manifester massivement sur tout le territoire le samedi 3 février, pour que cette loi soit abrogée,

À combattre le racisme, la xénophobie et défendre une politique migratoire d'accueil et de solidarité.


 

POURSUIVONS LA MOBILISATION SUR TOUT LE TERRITOIRE

CONTRE LA LOI DARMANIN

SAMEDI 3 FÉVRIER 2024


 

appel signés par de nombreuses associations, syndicats et partis politiques


 


 

 

Loi Darmanin :
maintenant, désobéir !

par Marche des Solidarités sur https://blogs.mediapart.fr/

Nous n’avons pas réussi à l’empêcher. Ce samedi 3 février nous montrerons que nous ne lâchons rien. Mais revendiquer l'abrogation est insuffisant. Car ce qu’il faut déterminer désormais c’est comment se battre dans les conditions concrètes créées par l’adoption de cette loi.

Samedi 3 février des manifestations contre la loi Darmanin auront lieu dans toute la France. Réclamant l’abrogation de la loi elles permettront de montrer que le combat ne s’arrête pas. De plus, dans de nombreux endroits, comme à Paris, Lyon, Marseille ou Rennes, les cortèges contre le racisme et en solidarité avec les Sans-Papiers seront rejoints par les cortèges de solidarité avec la Palestine.

La vitalité de ce mouvement est cruciale. C’est la base sur laquelle il peut redéfinir ses stratégies alors que la loi a été promulguée.

Ce lundi 29 janvier, à la Bourse du travail de Paris, lors de la réunion hebdomadaire de la Marche des Solidarités, la salle était encore comble comme pratiquement chaque semaine depuis quelques mois : représentant·e·s des collectifs de Sans-papiers, lycéen·ne·s, étudiant·e·s, enseignant·e·s, personnels de la santé, membres de différents réseaux et associations…

C’était la première réunion depuis la promulgation de la loi Darmanin. La première réunion depuis la fin d’une séquence de plus d’un an et demi à combattre pour que cette loi ne soit pas adoptée.

Nous indiquons ici les premières pistes issues de la discussion pour faire face à la situation nouvelle créée par l’adoption de cette loi.

Nous invitons tous les cadres qui se sont mobilisés dans les régions à nous faire remonter leurs propres réflexions et pistes pour riposter. Trouver comment répondre à la nouvelle situation nécessitera de multiplier les échanges d’idées et d’expérimentations.

Car croire qu’on peut simplement faire comme avant risquerait fort de nous laisser désarmé·e·s et surtout de laisser isolé·e·s les Sans-papiers et les immigré·e·s.

Exiger l'abrogation, oui mais...

Nous avons suffisamment alerté contre les conséquences de cette loi pour se permettre le luxe de l’oublier, une fois la loi promulguée. De ne pas en tenir compte pour notre lutte.

Il faut bien sûr ajouter l’abrogation de cette loi à notre liste de revendication. Mais disons-le se focaliser sur cette revendication risque d’être à la fois trop et pas assez pour orienter concrètement notre activité.

Trop : comment imaginer que cette revendication soit pratique, c’est-à-dire oriente concrètement notre activité alors que nous n’avons pas réussi à empêcher que la loi ne passe.

Trop : parce que, en attendant, cette loi va être appliquée et que la revendication de son abrogation ne doit pas masquer les tâches pratiques de résistance contre ses conséquences concrètes pour les Sans-papiers et tous et toutes les immigré·e·s.

Pas assez : parce que cette loi et son processus d’adoption n’ont fait que renforcer le développement du racisme, son emprise idéologique dans toute la société comme sa réalité en termes de politique d’État.

Pas assez : parce que cette loi et son processus d’adoption n’ont fait que préciser le danger fasciste et la légitimité des courants qui le portent.

Le mot d’ordre de désobéissance

Darmanin ne fera pas sa loi ! Personne n’est illégal !

Voilà ce que nous avons proclamé pendant toute cette séquence de combat contre la loi. Cela reste.

La loi est passée. Continuer de la combattre, dans les faits, c’est assumer qu’il est juste désormais d’y désobéir, de ne pas accepter ce qui sera fait, légalement, au nom de cette loi. Pas simplement attendre qu’elle soit abrogée. Nous ne parlons pas là des intentions de désobéissance affichées (avant la promulgation de la loi) par des cadres institutionnels. Tant mieux si les discours sont suivis d’actes à ces niveaux. Mais nous parlons ici d’une désobéissance de lutte.

Ce mot d’ordre donne un des contenus de l’activité à développer. Les formes de cette désobéissance sont à construire et à inventer. (Et il va aussi falloir suivre dans les détails les décrets d'application et circulaires qui formaliseront les modalités précises)

Car la loi va d’abord restreindre considérablement les possibilités de régularisation des Sans-papiers tout comme l’accès spécifique au droit d’asile qui en est une des modalités. 

Elle soumet désormais totalement l’attribution du titre de séjour à l’arbitraire préfectoral selon des critères flous juridiquement (intégration, respect des valeurs de la République, menaces à l’ordre public) et liés à la considération raciste qui fait des immigré·e·s un potentiel danger.

Elle va ensuite précariser considérablement les titres de séjour (un an renouvelable, lien à un « métier en tension »), possibilité de retrait du titre de séjour selon les mêmes critères soumis à l’arbitraire préfectoral et policier.

Mais les conséquences les plus immédiates et directes vont être la traduction du versant répressif qui permet à Gérald Darmanin de se réjouir d’avoir les mains libres pour expulser des milliers d’étranger·e·s.

Réseaux de défense

Désobéir c’est donc construire d’abord tout ce qui permet aux Sans-Papiers et Immigré·e·s et aux réseaux de solidarité d’empêcher à la machine à harceler, contrôler, assigner, emprisonner et expulser de fonctionner.

Le renforcement des organisations de Sans-Papiers et d’immigré·e·s est une des premières réponses. Cette machine à illégaliser les Sans-Papiers (arrestations, Ordres de Quitter le Territoire, Interdictions de Retour sur le Territoire, assignations à résidence, rétentions, expulsions) fonctionne d’autant mieux sur des personnes isolées et atomisées. Les formes d’organisation collective sont une protection et un moyen de réponse dès le contrôle et/ou l’arrestation.

Et la protection collective et la capacité de défense immédiate est bien sûr considérablement renforcée quand elle peut s’appuyer sur un réseau au sein du quartier, de la ville, de l’école, du lieu d’études ou du lieu de travail.

C’est la raison pour laquelle nous pensons qu’une des premières tâches est de renforcer et de coordonner tout ce qui a commencé à émerger dans la mobilisation contre la loi Darmanin avec comme objectif immédiat d’organiser la solidarité concrète autour des Sans-papiers et immigré·e·s menacé·e·s :

- les Collectifs de Sans-papiers et leur unité

- les formes de mobilisation dans les écoles, personnels et parents d’élèves

- l’organisation des lycéen·ne·s et des étudiant·e·s

- la mobilisation active de syndicalistes contre le racisme et en solidarité avec les Sans-papiers

- la convergence avec différents réseaux et fronts de lutte (environnement, féminisme, LGBTQI, solidarité avec la Palestine…)

Luttes pour la régularisation

La lutte pour l’égalité des droits est d’abord une lutte pour la régularisation. Plus la régularisation sur des critères individuels se ferme et plus la lutte collective prend un sens immédiat. Pas de régularisation sans combat : il faut trouver les modalités d’action et de luttes permettant d’imposer des régularisations collectives.

La décision de régularisation ne sera plus autant répartie, en ce qui concerne la régularisation dite « par le travail » entre patronat et État. Elle sera désormais bien plus exclusivement aux mains de l’État (en réalité le ministère de l’intérieur via les préfectures).

Cela n’enlève pas la grève comme outil de lutte mais devra en modifier les modalités.

La perspective d’une journée de grève en mars impliquant travailleurs et travailleuses avec et sans papiers a été avancée lors de cette réunion de la Marche des Solidarités. Cela implique bien sûr de convaincre des syndicalistes et syndicats de cette perspective. Ce serait par ailleurs un outil pour développer un réseau syndical de solidarité avec les travailleurs et travailleuses sans-papiers.

Cela devra s’accompagner d’autres répertoires d’action avec les Sans-Papiers en lutte. L’exemple de la lutte actuelle des Jeunes mineurs de Belleville en est un exemple. Les luttes menées il y a quelques années autour des écoles avec RESF en sont une autre. Tout comme le sont les luttes menées avec des familles à la rue et les occupations menées à Lyon, Rennes ou ailleurs.

Lutte contre le racisme et le fascisme

Racisme, fascisme, colonialisme, de cette société-là, on n’en veut pas !

Le vote de la loi l’a illustré : sur le dos des immigré·e·s avec et sans papiers c’est toute l’évolution de la société qui est concernée.

Laisser se développer les attaques contre l’immigration c’est légitimer une société de plus en plus inégale, liberticide, nationaliste et sécuritaire. Et ouvrir la voie aux courants fascistes. Symétriquement, laisser se développer ces tendances c’est rendre de plus en plus difficile la lutte pour l’égalité des droits et la régularisation des sans-papiers.

Il va bien sûr falloir prendre le temps pour comprendre pourquoi nous n’avons pas réussi à construire un mouvement suffisamment fort pour empêcher la loi de passer.

Mais, dans tous les cas, la lutte, immédiate sur des lignes défensives, doit s’accompagner d’une lutte politique plus générale contre le racisme et le fascisme.

A court-terme la Marche des Solidarités participera à la manifestation contre le fascisme appelée par les syndicats le 10 février prochain.

Nous appelons à participer aux manifestations organisées par des familles victimes des violences policières les 16 mars et 21 avril prochains.

Nous lançons déjà l’appel à organiser, dans tout le pays, des manifestations, comme chaque année, le 23 mars prochain à l’occasion de la Journée Internationale contre le racisme.

Nous prévoyons de travailler sur la mobilisation contre l’organisation des Jeux Olympiques : Pas de JO sans papiers ! Pas de Jo sous loi raciste ! Pour la solidarité internationale.

Ce ne sont que de premières grandes lignes ouvertes à la discussion et qui devront être précisées et enrichies.

Nous invitons déjà :

- A participer, à Paris, à la soirée organisée avec la Marche des Solidarités et les Collectifs de Sans-Papiers, ce vendredi 2 février à partir de 19H00 (prises de paroles, concert,…)

- A rejoindre toutes les manifestations organisées ce samedi 3 février (Pour Paris à 14H00 à République)

- A participer, pour la région parisienne, à la réunion de la Marche des Solidarités (tous les lundis à 19H00 - Bourse du travail 2 rue du Château d’eau Métro République) et aux assemblées organisées dans différentes villes.

Les collectifs de la Marche des Solidarités

mis en ligne le 1° février 2024

La crise agricole pose
la question de la transformation
de la société

Par Patrick Le Hyaric sur www.humanite.fr

Abaisser la part du budget des ménages consacré à l’alimentation pour ne pas relever les salaires ouvriers est une vieille stratégie du capitalisme. Pour cela, la rémunération du travail paysan est sans cesse écrasée, tandis que les salaires et les retraites sont pressurés. Cela tisse un lien ténu entre travailleurs-paysans et salariés.

Le pillage du travail paysan se fait par les deux bouts. D’un côté, les industries d’amont, fournisseuses de l’agriculture, de plus en plus concentrées (machines, engrais, phytosanitaires), vendent leurs produits de plus en plus cher. De l’autre, les secteurs d’aval de la production (industries de la collecte, de la transformation et la grande distribution) achètent au prix le plus bas possible, dès lors qu’à leur demande, tous les mécanismes de régulation des prix à la production ont été démantelés.

Puis, les banques prélèvent leur dîme grâce à l’endettement des paysans. En ce sens, toutes les dérégulations libérales ont tenu leurs sordides promesses. Les réformes successives de la politique agricole commune, de la création de l’organisation du commerce et les 40 traités dits de libre-échange signés par l’Union européenne ont fait de la matière première agricole une marchandise comme une autre, alors qu’il s’agit d’un bien commun ouvrant la possibilité au droit fondamental à l’alimentation pour toutes et tous.

Au nom de l’intérêt général et de la nature

L’insertion de la production agricole dans le capitalisme mondialisé conduit à compenser les pertes de revenu par des augmentations de production au prix de l’épuisement des travailleurs-paysans et de la nature. Nous atteignons aujourd’hui les limites de cette course à la productivité. C’est ce qui conduit le capital à chercher des technologies permettant de se passer du travail paysan et de la terre, en inventant des viandes de synthèse, du lait artificiel et la culture industrielle d’insectes, sous la baguette des grandes firmes nord-américaines et israéliennes.

Il ne suffira pas de quelques sparadraps pour « calmer la colère ». Tout le système doit être transformé au nom de l’intérêt général et de la nature. L’heure est à inventer un nouveau projet de développement agricole et alimentaire pour les êtres humains et la nature. Cela nécessite un grand débat démocratique associant paysans-travailleurs, citoyens-consommateurs, chercheurs et scientifiques, élus locaux, associations et coopératives, travailleurs des industries agroalimentaires.

Un projet mariant rémunération correcte du travail, préservation de l’environnement et droit à l’alimentation. Le savoir-faire paysan, combiné à l’utilisation de la photosynthèse, à la rotation des cultures, à la valorisation des diversités variétale et animale, peut permettre d’utiliser moins d’engrais et de produits phytosanitaires et d’améliorer ainsi la fertilité des sols et les rendements.

Un statut du travailleur-paysan

Le travail peut être rémunéré grâce à des prix de base intra-européens, pour une quantité donnée de production négociée avec les organisations professionnelles. Des offices nationaux et européen par production permettraient de mettre en place de nouveaux mécanismes de régulation pour des prix stables. Un statut du travailleur-paysan viserait à intégrer dans la rémunération l’ensemble des fonctions du travail agricole pour la préservation de la biodiversité, la qualité alimentaire ou la santé. C’est l’intérêt des agriculteurs, eux-mêmes victimes des pertes de biodiversité et des modifications climatiques.

La « clause de sauvegarde sanitaire » de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) doit être activée, dès lors que des importations de produits alimentaires ne respectent pas les « normes » environnementales en vigueur dans l’Union européenne et en France. Celle-ci permet de suspendre durant au moins quatre ans des produits agricoles importés traités avec des substances interdites sur notre sol. Une exception agricole dans les négociations internationales doit être instituée.

La grande industrie phytosanitaire ou vétérinaire doit être impliquée dans la recherche de méthodes de soins aux cultures et aux animaux compatibles avec le progrès écologique en donnant aux travailleurs de ces industries la souveraineté sur la production en lien avec la recherche publique. On ne peut accompagner un grand plan d’installation de jeunes agriculteurs sur des fermes à taille humaine et organiser une bifurcation écologique associant tous les intéressés sans annuler la dette des petits et moyens paysans et sans utiliser la création monétaire de la Banque centrale européenne pour un grand projet alimentaire et de santé d’intérêt général.

Droit à l’alimentation et rémunération du travail agricole dans le cadre d’un nouveau projet agroécologique jusqu’à une sécurité sociale de l’alimentation appellent à ouvrir les chemins communs pour un processus communiste du vivant.


 


 

Mouvement des agriculteurs :
comment sortir des contradictions ?

Guillaume Bernard sur https://rapportsdeforce.fr

À bien des égards, le mouvement de révolte lancé par les agriculteurs mi-janvier est inédit et complexe. Comment comprendre sa dynamique et ses contradictions ? Que pourrait-il en sortir de bon, et de moins bon ? Entretien avec l’Atelier paysan.

 

Coopérative d’autoconstruction fondée en 2009, l’Atelier paysan milite pour un changement radical de modèle agricole et alimentaire. Fin observateur du monde agricole, ses thèses sont consignées dans son ouvrage collectif Reprendre la terre aux machines. Hugo Persillet est animateur et formateur à l’Atelier paysan. Il a accepté de répondre aux questions de Rapports de force.

Depuis le 16 janvier, un mouvement de contestation très fort est né dans le monde agricole. Il semble différent des mobilisations habituellement encadrées par le premier syndicat d’exploitants, la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles). Quel regard poses-tu sur ce mouvement ?

Hugo Persillet : Je dirais que c’est logique qu’un mouvement de protestation arrive maintenant, mais que sa forme est aussi une surprise. Logique parce qu’il y avait déjà de nombreux signes qui montraient qu’on allait atteindre un point d’exaspération maximal dans le monde agricole. Et parce qu’à cela s’ajoute un calendrier politique où se croisent à la fois les élections européennes de 2024, les élections dans les chambres de l’agriculture (février 2025) et le salon de l’agriculture, qui est dans un mois. En plus, nous sommes en période hivernale, c’est plus commode pour mobiliser les agriculteurs. On pouvait donc s’attendre à ce qu’il y ait une montée en force des organisations syndicales sur leurs sujets.

Mais il y a aussi une surprise face à l’ampleur et la vitesse du mouvement. Elle nous pousse à le regarder de plus près et on constate déjà des signes de débordement des appareils syndicaux, notamment de la FNSEA. Ce qui nous fait dire qu’on est face à un moment historique, qu’on n’avait pas vu depuis très longtemps.

Tu parles d’une exaspération du monde agricole, est-ce que tu pourrais détailler ?

Hugo Persillet : Les injonctions contradictoires qui sont faites au monde agricole ne cessent de s’aggraver. On lui demande de prendre en compte une demande sociale environnementale de plus en plus grande… tout en continuant à le contraindre à être dans un projet de sur-industrialisation et de sur-capitalisation des fermes. Les agriculteurs se retrouvent complètement compressés. Enfin, on a une crispation et un sentiment d’être menacé face à la montée de l’écologie politique, ça donne un cocktail explosif.

Tu dis que la mobilisation est inédite. Mais en quoi ?

Hugo Persillet : Le mouvement est historique par son ampleur. Pour voir des occupations, des blocages et autant de tracteurs sur les routes, il faut remonter au moins au début des années 90, voire avant. J’habite à Grenoble. Une occupation de plusieurs jours, sur plusieurs autoroutes en même temps, je n’avais jamais vu ça en 20 ans.

Autre fait qui est passé un peu sous les radars, c’est ce qui se passe dans les Corbières, le Minervois, ou plus généralement dans l’Aude. Là-bas, il y a une colère viticole complètement incontrôlable par les appareils syndicaux, en tous cas nationaux, qui a démarré dès la mi-novembre. C’est aussi un des points de départ au mouvement actuel, même s’il reste régional, spécifique à la question viticole et à la tradition de lutte du comité d’action viticole. Pour que le lecteur comprenne bien : les comités d’action viticole (CAV) apparaissent dès les années 1920 avec une grande culture de l’action directe. Dans les années 1970, il a été impliqué dans des affrontements où il y a eu des morts, avec des situations quasi insurrectionnelles [ndlr : voir affrontement de Montredon en 1976]. Il y a de ça actuellement dans l’Aude. En ce mois de janvier, il y a eu une attaque à la bombe de la Dreal à Carcassonne, ou encore l’incendie de la MSA à Narbonne. Dans le coin on a aussi des barrages filtrants qui arrêtent les camions venant d’Espagne, ouvrent les camions et brûlent les fruits et les légumes étrangers. On est sur un très haut niveau de radicalité, qui n’est absolument pas assumable par les centrales syndicales.

On a aussi eu un « effet gilets jaunes » avec ce qui s’est passé en Haute-Garonne au mois de janvier. Là, il y a eu une dynamique de débordement de la FNSEA et des JA (Jeunes agriculteurs) avec une blocage illimité de l’autoroute A64. Ce blocage, et ceux qui ont suivi, ont déjà réussi à obtenir la baisse du prix du GNR (gazole non routier). Le mouvement a été tellement fort que Gabriel Attal s’est senti obligé d’aller annoncer ses mesures sur place et non pas à Paris devant les centrales syndicales. On voit bien que le gouvernement est précautionneux face à cette mobilisation, il y a une incertitude sur la manière dont les choses vont se passer.

Autre élément qui varie par rapport aux mobilisations habituelles menées par la FNSEA, c’est le rôle important joué par le deuxième syndicat d’exploitants agricoles, la CR (Coordination rurale).

Hugo Persillet : Oui. Rappelons qu’il y a trois grands syndicats qui se partagent les chambres d’agriculture. La Confédération paysanne, issue de la gauche paysanne [ndlr : 20% des voix chez les exploitants agricoles lors des élections des chambres d’agriculture en 2019] est minoritaire. La FNSEA, qui fait alliance avec les JA [ndlr : 55% aux dernières élections à elles deux], a remporté presque toutes les chambres. Mais il y a aussi la CR, [ndlr : 21,54%] née des grands mouvements sociaux agricoles du début des années 1990 et issue d’une scission de la FNSEA. Elle a remporté 3 chambres en 2019. C’est un syndicat assez dur à situer puisqu’il regroupe un spectre assez large de tendances, qui peuvent varier selon les départements. La CR est assez centriste à certains endroits et clairement affichée comme d’extrême droite à d’autres.

Mais il ne faut pas mettre un signe égal entre la FNSEA et la CR, même si ces syndicats peuvent se rejoindre sur certaines revendications. Quand la Coordination Rurale est aux manettes dans une chambre d’agriculture, elle défend et applique une volonté de maintenir un nombre de paysans important sur le département. Ce n’est pas le projet de la FNSEA. De ce fait, nous ne pouvons pas considérer que la CR appartient au complexe agro-industriel.

Qu’est-ce que le complexe agro-industriel ? Et que signifie de ne pas y appartenir ?

Hugo Persillet : C’est un objet conceptuel que l’on définit dans notre ouvrage Reprendre la terre aux machines. Le complexe agro-industriel est constitué d’une part, par les multinationales qui interviennent en aval de la production, à savoir celles de l’agro alimentaire et de la grande distribution. D’autre part par les multinationales dites « de l’amont » : celles qui produisent des semences, des machines et des produits phytosanitaires. Mais le complexe agro-industriel, c’est aussi l’État, dans la manière dont il a développé l’agriculture depuis 70 ans, la recherche appliquée et la FNSEA comme appareil syndical national – et qui n’est pas l’électeur ou l’encarté FNSEA de base.

Le complexe agro-industriel a œuvré à la diminution du nombre de paysans en demandant aux agriculteurs une productivité toujours plus élevée et en les poussant à remplacer le travail vivant par le travail mort – les machines. Dans les années 1980, il y avait encore un million de fermes, et on avait déjà perdu 80% de la population agricole présente après-guerre. Aujourd’hui, on est à moins de 380 000 fermes. Or le projet officiel du ministère, partagé par la direction de la FNSEA et tout le complexe agro-industriel, c’est de ne pas remplacer les paysans qui vont partir à la retraite et donc de descendre à court moyen terme à 250 000 fermes. Avec toujours plus de mécanisation et de chimie. En tant que militant pour une agroécologie paysanne, nous pensons que c’est lui l’adversaire. Or la CR ne peut pas être strictement rangée dans ce complexe. C’est un objet un peu non identifié mais qui s’est construit sur la colère paysanne, notamment vis-à-vis de certaines pratiques de la FNSEA.

Tu veux dire que la CR serait une alliée de l’agroécologie ?

Hugo Persillet : Non, je n’irai pas jusqu’à la classer comme une alliée, car sur énormément de points on est en désaccord. Je dis juste qu’on ne peut pas mettre un signe égal entre elle et la FNSEA simplement parce qu’elle est d’accord sur la réduction des normes environnementales. Elle ne s’est pas constituée de la même manière et elle signifie autre chose. Ce qu’elle exprime en ce moment, c’est vraiment l’expression de la colère, un peu désordonnée, un peu brute.S Son renforcement était un signe avant-coureur que peut-être la structure historique de maintien de l’ordre qu’est la FNSEA allait se faire bousculer.

Il va falloir être attentif à la manière dont les choses vont se dérouler dans les prochains jours. Rien qu’aujourd’hui [ndlr : mardi 30 janvier], il y a deux actions qui sont menées en parallèle. D’un côté le siège de Paris, opéré par la FNSEA. De l’autre, la montée de colonnes de tracteurs depuis le sud-ouest, en passant par l’Ouest, qui souhaite s’attaquer à Rungis. On voit d’entrée de jeu que la réponse du ministère de l’Intérieur n’est pas la même en fonction des actions. La première ne subit pas de répression. Par contre face à ceux qui veulent « attaquer Rungis », il a déjà annoncé qu’il y aurait une concentration de policiers.

Puisque la FNSEA est en partie à la manœuvre dans ce mouvement, n’y a-t-il pas un risque que celui-ci aboutisse simplement à une réduction des normes environnementales ?

Hugo Persillet : Oui, c’est un risque. Mais il faut préciser que la baisse des normes environnementales n’est pas simplement un projet de la FNSEA mais du complexe agro-industriel tout entier. Sur ce point, l’État joue d’ailleurs un double jeu. Il est bien content qu’il y ait un rapport de force qui émerge publiquement pour pouvoir renoncer aux promesses environnementales qu’il avait faites d’autre part.

À l’Atelier paysan, on dit souvent que la politique agricole de l’État est une non politique. Parce qu’il fait toujours ce geste de développer l’industrialisation et la capitalisation des fermes, tout en essayant d’augmenter les contraintes environnementales. C’est par exemple ce qui avait été fait avec la fin de l’exonération du GNR (exonération qui date de 1956), adoptée en 2015, avec les accords de Paris. Selon ces accords, l’État ne peut plus proposer de politique publique qui favorise la production de CO2. Face à la mobilisation des agriculteurs, le gouvernement a mis un coup de braquet dans l’autre sens, cela va lui poser quelques problèmes juridiques mais c’est loin d’être un gros renoncement politique.

Mais on peut craindre autre chose du mouvement. Une partie du monde agricole se sent acculé par cette injonction contradictoire – produire mieux mais à plus bas coût. Si bien qu’il finit par s’identifier à ce qui le détruit. Il finit par s’identifier au productivisme et aux pesticides. Ainsi, toute critique de ces derniers est prise comme une critique de lui-même. On peut donc craindre que le complexe agro industriel réussisse son coup et dirige la colère du monde agricole contre les militants écolos.

N’y a-t-il rien à attendre de positif de ce mouvement ?

Hugo Persillet : Si, ce mouvement permet de se parler. Ce que libère un mouvement comme ça, c’est du temps. C’est la possibilité de se retrouver en dehors des fermes et de passer des soirées et des journées à discuter. Et l’extrêmement bonne nouvelle, qui n’était pas gagnée d’avance, c’est que tout le monde est bienvenu sur les rassemblements des agriculteurs.

Qu’on viennent de l’agroécologie militante, du monde conventionnel, on a beaucoup de choses en commun. Et quand tu fais un peu parler les gens sur les blocages, les premiers mots ça va être « productivisme » et « pesticides » mais en allant plus loin les agriculteurs parlent du risque de disparaître, de revenu et de catastrophe climatique.

Face au projet du complexe agro-industriel, la multiplication des pratiques agroécologiques est-elle la solution ?

Hugo Persillet : Aujourd’hui, une ferme qui s’engage dans une démarche agroécologique est aussi obligée de s’engager commercialement vers un public de niche, en allant chercher le segment le plus privilégié de la demande. Or ce segment plafonne à moins de 10% de la demande depuis plus de 20 ans – avec une compétition au sein même de cette niche.

En 2022, la demande en bio s’est effondrée. C’est aussi une des causes de la colère paysanne actuelle. Le marché a signé la fin de la récrée, la fin de l’illusion selon laquelle toutes les fermes allaient pouvoir tranquillement transitionner vers de l’agroécologie une fois qu’on aurait bien convaincu chaque paysan qu’il était un pollueur. En fait, ce n’est pas possible, il y aura toujours une énorme partie de la population qui n’aura pas accès, par manque de moyen, à cette alimentation plus coûteuse et donc plus chère.

C’est pour cela que pour l’Atelier paysan, la solution c’est une sécurité sociale de l’alimentation ?

Hugo Persillet : On pense que c’est une des solutions possibles, mais ce n’est pas la seule. Effectivement, au vu de tout ce que je viens d’expliquer, nous pensons qu’il n’est pas possible de se contenter de réclamer plus d’agroécologie. Encore moins en essayant de tordre le bras à chaque paysan sur sa ferme et en l’obligeant à adopter telle ou telle pratique. C’est voué à l’échec puisqu’il n’y a actuellement pas de modèle économique permettant que tout le monde face sa transition.

Donc, pour généraliser une agroécologie, nous pensons qu’il ne faut pas seulement amener une offre alternative, mais également modifier la demande. Pour cela, une des propositions pourrait être de créer une nouvelle branche de la sécurité sociale, dédiée à l’alimentation. L’idée serait de lever une cotisation sur l’ensemble des revenus. Les plus riches paieraient beaucoup plus que les plus pauvres, pour les classes moyennes ça serait une espèce d’opération blanche et les plus pauvres d’entre nous cotiseront beaucoup moins que ce qu’ils recevront. Ainsi, chacun recevrait une somme d’une monnaie marquée (équivalente à 150€ par exemple) qui ne pourrait être utilisée que dans les magasins dont la production serait homologuées démocratiquement, grâce à des caisses de sécurité sociale alimentaire les plus locales possibles.

Ainsi, on créerait une demande nouvelle, constituée d’un public qui aurait les moyens de choisir des productions issues de l’agroécologie. Evidemment, pour produire toujours en quantité en enlevant de la chimie et des machines, il faudrait bien évidemment augmenter drastiquement le nombre de travailleurs a

   publié le 31 janvier 2024

 

« Pour l’École publique,
nos salaires
et conditions de travail,
toutes et tous en grève »

par Rédaction sur https://basta.media/

Face aux propos jugés dénigrants de la nouvelle ministre de l’Éducation à l’encontre de celles et ceux qui vont vivre l’École publique, et aux mesures annoncées, plusieurs organisations syndicales appellent à manifester le jeudi 1er février.

« Les premiers mots de la nouvelle ministre de l’Éducation nationale de la jeunesse (…et des sports… et des jeux olympiques), loin de trancher avec la politique précédente, ont visé frontalement l’École publique et ses personnels » soulignent plusieurs organisations syndicales dans un communiqué commun.

Pour rappel, quelques heures à peine après sa nomination surprise à la tête de ce superministère, Amélie Oudéa-Castéra réagit aux révélations liées à la scolarisation de ses enfants à l’école privée Stanislas à Paris. Elle évoque alors « un paquet d’heures » de cours qui « n’avaient pas été remplacées  » dans l’école publique fréquentée auparavant par ses enfants. « Moi et mon mari (…), on en a eu marre », lance-t-elle aux côtés de son prédécesseur, désormais premier ministre, Gabriel Attal. Un mensonge, dénonce l’opposition – l’enseignante visée a ensuite assuré ne pas avoir été absente.

« Pendant ce temps, soulignent les syndicats, le quotidien des personnels est toujours plus dégradé : des classes surchargées, des promesses salariales non tenues, une crise de recrutement qui persiste, la précarité des AESH, des vies scolaires sous tension… » Ils déplorent que les conditions d’études des élèves ne se soient pas non plus améliorées et que les inégalités scolaires continuent de se creuser.

Les syndicats estiment également dans leur appel commun que la mise en place des mesures contenues dans le "Choc des savoirs" « n’est pas de nature à résorber ces inégalités. Inspiré d’un modèle d’École passéiste et conservateur, il pose les bases d’une École du tri social à l’image des groupes de niveaux qui vont contribuer à assigner les élèves dans les positions sociales et scolaires. C’est aussi une redoutable remise en cause de la liberté professionnelle des enseignants (par la labellisation des manuels par exemple) et l’accentuation du pilotage par les évaluations nationales standardisées à tous les niveaux ».

La FSU, la FNEC FP-FO, la CGT Éduc’action et SUD éducation – rejoints par le SE-UNSA et le SGEN-CFDT appellent à la grève et aux manifestations ce jeudi 1er février 2024. « Parce que nous faisons l’École, exigeons des personnels mieux payés, respectés, protégés, des conditions de travail et d’étude améliorées. Pour nos salaires et nos conditions de travail, pour l’École publique, toutes et tous en grève le jeudi 1er février ! » précise l’appel.

Plusieurs mesures d’urgence sont mentionnées : revalorisation sans contreparties des personnels articulée autour de mesures immédiates et d’une loi de programmation pluriannuelle, abandon du Pacte, création d’un statut de fonctionnaire de catégorie B pour AESH et amélioration des conditions de travail, notamment par la baisse des effectifs dans les classes et un plan pluriannuel de recrutement.


 


 

L’avenir du collège
au cœur
de la colère enseignante

Olivier Chartrain sur www.humanite.fr

Écoles fermées, cortèges multiples : la journée d’action, ce jeudi, à l’appel de la quasi-totalité des syndicats, s’annonce puissante, de la primaire à l’université. Mais c’est l’avenir du collège, cible des dernières annonces gouvernementales, qui concentre les inquiétudes.

Friande d’écoles catholiques pour sa progéniture, Amélie Oudéa-Castéra risque de vivre sa montée au Golgotha en cette journée de grève et de manifestations dans l’éducation nationale. Jamais, sans doute, arrivée Rue de Grenelle aura suscité en si peu de temps un tel rejet, le scandale Stanislas ayant fait de l’ancienne dirigeante de multinationales un objet d’horreur aux yeux de l’ensemble de la communauté éducative.

Mais, qu’elle se rassure : ce n’est pas une affaire personnelle. C’est avant tout l’état de l’école et ce que le gouvernement lui promet, du « choc des savoirs » à la réforme des lycées professionnels ou agricoles, qui mettent les enseignants en colère.

Et pas seulement les enseignants. Il est peu commun, en effet, de voir les syndicats de personnels de direction et même les inspecteurs exprimer leur inquiétude et appeler dans la foulée à la mobilisation. Côté inspecteurs, le SUI-FSU dénonce « l’épuisement professionnel » qui les frappe, à base de « demandes toujours plus urgentes et d’injonctions contradictoires », avec au final une volonté de « réduire (leur) rôle à la promotion des consignes ministérielles », dont ils contestent le bien-fondé.

« De très nombreux collègues, syndiqués ou non, seront grévistes »

Éric Nicollet, secrétaire général du syndicat, pronostique à cette aune que « de très nombreux collègues, syndiqués ou non, seront grévistes » jeudi. Du côté des personnels de direction, il est tout aussi rare de voir le syndicat majoritaire, le SNPDEN-Unsa, plutôt accompagnateur des réformes depuis 2017, contester aussi vertement les dernières annonces. Dans une lettre adressée à la ministre, son secrétaire général, Bruno Bobkiewicz, dénonce « une vision et un projet pour l’école antinomiques avec les valeurs portées par le SNPDEN-Unsa ».

Au cœur de la colère : l’avenir du collège et la contestation, sur le fond comme sur la forme, de la mise en place de groupes de niveau en mathématiques et en français, dès la rentrée 2024 en 6e et en 5e et à la rentrée suivante en 4e et 3e.

Sur le fond, le Snes-FSU, premier syndicat du secondaire, dénonce un « tri stigmatisant des élèves qui définira dès l’entrée en 6e leur parcours scolaire ». La quasi-unanimité des enseignants et de leurs organisations redoute, pêle-mêle, l’éclatement du groupe classe (français et mathématiques représentent un gros tiers des emplois du temps) dont les conséquences ont déjà été mesurées, sur des élèves pourtant plus âgés, avec la réforme du lycée.

Des doutes plus que sérieux s’expriment sur les effets du regroupement des élèves les plus faibles et aussi sur le stress généré, pour des enfants de 11 ans, par les tests d’évaluation nationale à l’entrée en 6e qui détermineront les groupes de niveau vers lesquels ils seront dirigés.

Les enseignants inquiets face au risque de « relégation scolaire »

Tous s’inquiètent également de la volonté de faire du diplôme national du brevet (DNB), en fin de 3e, un point de passage obligatoire conditionnant l’accès au lycée. Le risque de « relégation scolaire » est pointé dans les classes « prépa lycée » envisagées pour celles et ceux qui n’obtiendraient pas le DNB.

Car, au-delà des objections de fond, le contexte vient lui aussi mettre en cause la valeur de ces dispositifs. Groupes de niveau comme « prépas lycée » vont exiger des postes… qui n’existent pas, et que les 2 300 créations – dont une majeure partie par redéploiement – annoncées par la ministre ne suffiront pas à éponger. Moyennant quoi, en 6e et 5e, la limitation à 15 des effectifs des groupes « faibles » impliquera, de façon mécanique, des effectifs à 30 et plus dans les autres groupes, donc une dégradation des conditions d’apprentissage.

Quant aux « prépas lycée », s’il s’avère impossible de les créer en nombre suffisant pour les quelque 93 000 élèves (chiffres de l’échec au DNB 2023) concernés, que deviendront ces derniers ? La réponse probable à ces questions redouble la colère : tout se fera au détriment des dédoublements en langues et en sciences, des options telles que langues et cultures de l’Antiquité ou européennes, des classes bilangues… Autant de dispositifs souvent conçus, entre autres, pour diversifier les parcours et (ré)introduire de la mixité socio-scolaire dans les collèges, dont ni les enseignants ni les familles ne souhaitent faire table rase.

Mais la colère ne se limite pas au collège : de la primaire – où des centaines d’écoles devraient être fermées, en particulier en Île-de-France – au supérieur, où la dégradation des salaires et des conditions d’études atteint des sommets, en passant par les lycées professionnels et aussi l’enseignement agricole, elle déborde à tous les étages et atteint aussi les parents, comme en témoigne le soutien apporté par la FCPE au mouvement de ce jeudi. Sans vraies réponses, elle ne risque guère de s’éteindre.

publié le 29 janvier 2024

Des actions ciblent les hypermarchés et l’agroalimentaire, accusés de « mal payer »
les agriculteurs

par Sophie Chapelle

Alors qu’un « siège de la capitale » est annoncé par la FNSEA, d’autres agriculteurs préfèrent cibler les multinationales agroalimentaires et de la grande distribution qui entravent leur juste rémunération et les empêchent de vivre de leur travail.

La colère du monde agricole ne s’apaise pas après les annonces du Premier ministre Gabriel Attal vendredi 26 janvier. Les agriculteurs de la FNSEA et des Jeunes Agriculteurs (JA) du Grand Bassin parisien ont annoncé entamer, ce lundi 29 janvier, un « siège de la capitale ». Des actions visant l’industrie agroalimentaire et la grande distribution se sont aussi multipliées dans les heures qui ont suivi le discours de Gabriel Attal, sous des formes très diverses.

Abandon de la hausse de la taxe sur le gazole non routier (GNR), accélération du versement d’aides d’urgence et lancement d’un chantier de simplification figurent parmi les principales mesures annoncés par le chef du gouvernement. Mais pour la Confédération paysanne, troisième syndicat agricole, « les annonces de Gabriel Attal ne donnent aucune réponse pour le revenu ni pour protéger le travail des paysannes et paysans ». Plusieurs actions ont ainsi ciblé les grandes enseignes de la grande distribution et des multinationales agroalimentaires.

À Châteauroux, dans l’Indre, les adhérent·es de la Confédération paysanne ont déployé une banderole au dessus de l’entrée d’un hypermarché, pour alerter sur le faible revenu tiré de leurs productions : « Avec Leclerc, notre travail ne vaut pas cher », peut-on y lire. À Chauvigny, dans la Vienne, une opération Robin des bois s’est tenue dans un hypermarché Auchan. Le mot d’ordre : « Nous, on travaille presque gratuitement toute l’année, aujourd’hui c’est le tour du groupe Auchan ! »

70 personnes de la Confédération paysanne, aux côtés de la CGT, y ont ouvert les caisses de hypermarché pendant quelques minutes, pour que les clients puissent sortir avec leurs caddies alimentaires sans payer. « Une réelle sortie de modèle passera nécessairement par un changement de modèle », défendent les agriculteurs et agricultrices à l’initiative de l’action qui entendent dénoncer leur faible rémunération face à l’industrie agroalimentaire et la grande distribution.

« Les marges des petits producteurs n’ont cessé de s’éroder »

Les faibles prix payés pour leurs produits sont au cœur de ce mouvement de colère. La baisse des revenus agricoles s’inscrit dans une histoire longue qui dépasse largement la France. Depuis plus d’un siècle, « les marges des petits producteurs n’ont cessé de s’éroder », rappelle Alessandro Stanziani, historien économiste et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales [1]. Dans le monde, le pourcentage du prix de vente qui revient aux agriculteurs est passé de 40 % en 1910 à 7 % en 1997, selon l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO).

« Tout au long du 20e siècle dans les pays du Nord, il y a une prise de contrôle de la part des grandes surfaces et des intermédiaires commerciaux qui imposent des marges extrêmement limitées aux producteurs, explique l’historien. Ils y parviennent parce que c’est un marché de quasi-monopole de l’acquéreur. Si vous ne faites pas affaire avec ces grands acquéreurs, vous êtes hors marché. C’est ça le système. Ils imposent des prix et des qualités standardisées, les deux vont de pair. »

« La libéralisation économique a livré l’agriculture aux lois du marché. On est en concurrence entre paysans ici et par rapport aux collègues en Europe et au-delà, appuie Laurence Marandola, porte-parole de la Confédération paysanne. On rencontre des difficultés majeures à pouvoir vivre de notre travail, avec de grosses inégalités dans le secteur. Si une poignée a des revenus très solides, une grande partie vit avec des revenus très faibles. » 18 % des agricultrices et agriculteurs en France vivent actuellement sous le seuil de pauvreté.

L’agroalimentaire bloque la revalorisation des revenus des agriculteurs

Lors de son premier quinquennat, Emmanuel Macron avait promis une revalorisation des revenus des agricultrices et agriculteurs. La loi Alimentation (dite loi « Egalim ») adoptée en octobre 2018 devait permettre à ce que la valeur soit mieux répartie au sein de la filière (notre décryptage). Le président avait notamment proposé d’inverser la construction des prix : ne plus partir de la marge que souhaitent dégager les transformateurs et les distributeurs aux dépens des producteurs, mais sanctuariser la prise en compte des coûts de production pour garantir un revenu aux paysan·nes.

L’exécutif avait alors confié aux interprofessions la responsabilité de rédiger des plans de filières. Or, les négociations se sont heurtées aux blocages des industriels et de la distribution, notamment au sein de l’interprofession viande bovine).

Ces derniers ont utilisé leur droit de veto pour bloquer tout calcul. Autour de la table figurait par exemple le groupe Bigard qui siège sous la bannière « Culture viande ». « Certaines organisations disposent d’un droit de veto et c’est le cas de Culture viande. Avec la fédération des distributeurs, ils ont tout bloqué à chaque réunion, que ce soit la méthode de calcul, la prise en compte des coûts, etc », nous avait expliqué une éleveuse présente dans les négociations.

Marges indécentes de la grande distribution

Depuis l’adoption de la loi Egalim, rien n’a changé pour les producteurs. Les prix de leurs produits baissent, voire s’effondrent dans certaines filières. Prenons l’exemple du lait. En 20 ans, le prix du litre pour les consommateurs a progressé de 55 à 83 centimes d’’euros hors taxe. Les distributeurs et l’industrie agroalimentaire en ont bénéficié, augmentant respectivement leur marge brute de 188 % et 64 % ! Les éleveuses et éleveurs perçoivent, eux, 4 % de moins sur la vente de leur lait...

La Fondation pour la nature et l’homme, à l’origine d’un rapport publié en septembre sur la hausse des prix des produits laitiers, souligne « l’asymétrie de pouvoirs en place » : huit distributeurs vendent 98 % du lait produit en France, trois entreprises agroalimentaires – Lactalis (Lactel, Président, Bridel...), Sodiaal (Candia, Yoplait, Entremont...) et LSDH (Laiterie de Saint-Denis-de-l’Hôtel) – conditionnent 70 % du lait vendu en France.

Le prix payé aux productrices et producteurs reste la principale variable d’ajustement, à l’heure où l’industrie agroalimentaire réalise des marges historiques. Entre fin 2021 et début 2023, le taux de marge des industries agroalimentaires est passé de 28 à 48 % !

Un site de Lactalis, leader mondial des produits laitiers, a été visé en Haute-Saône le 23 janvier. Une vingtaine de bennes remplies de fumier ont été déversées devant l’entreprise par environ 70 agriculteurs qui qualifient Lactalis de « mauvais payeur ». Le géant industriel, plus important groupe laitier mondial, les rémunère encore 40 centimes d’euros le litre quand une autre coopérative sur le secteur rémunère aux alentours de 48 centimes.

« Il me semble que quand on est numéro un mondial, on est capable, logiquement, de payer correctement ses producteurs » déplore le président de l’Union nationale des éleveurs livreurs Lactalis (Unell) auprès de France Bleu. Le chiffre d’affaires du géant laitier a pourtant dépassé 28 milliards d’euros en 2022 et son PDG, Emmanuel Besnier, possède la sixième fortune de France.

Interdire tout achat en dessous du prix de revient

« Beaucoup d’agriculteurs n’obtiennent pas de prix couvrant les coûts de production et la rémunération de leur travail, dénonce Laurence Marandola, de la Confédération paysanne. Ce n’est pas normal que des paysannes et paysans travaillent et ne soient pas correctement rémunérés. »

Face à la colère agricole, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire vient de promettre des « sanctions » contre les distributeurs et industriels qui ne respectent pas la loi Egalim. « Je ne leur laisserai que quelques jours pour se conformer à la loi Egalim, faute de quoi ils seront sanctionnés à hauteur de 2 % de leur chiffre d’affaires », a-t-il précisé. Trois entreprises seraient d’ores et déjà visées.es sanctions étaient déjà prévues dans la loi Egalim, en cas de non-respect des processus de négociations. « Ce sont des mesures structurelles que nous attendions avec des prix minimum garantis, de la régulation des marchés, y compris en Europe, et de la maîtrise des volumes », souligne la Confédération paysanne. « On demande l’interdiction de tout achat en dessous du prix de revient [prix qui intègre les coûts de production et la rémunération], ainsi qu’un engagement solennel de la France de cesser toute négociation visant à signer de nouveaux accords de libre-échange, précise Laurence Marandola. On sent qu’on est au bout d’un système. Il est temps de redonner de l’avenir à l’agriculture. »

publié le 26 janvier 2024

Avec les agriculteurs
sur les barrages :
« Nous sommes à un point de bascule »

Clotilde Mathieu ,Julien Marsault, Loïs Dzouz et Jean-Jacques Régibier sur www.humanite.fr

Comme une lame de fond, la colère agricole s’étend à la France entière, alors que le premier ministre doit prendre la parole ce vendredi 26 janvier. L’Humanité a sillonné les barrages, depuis Rennes jusqu’au Gard, pour recueillir les paroles des révoltés.

Le gouvernement est prévenu : les mesurettes ne suffiront pas à calmer l’incendie. Le premier ministre, qui doit prendre la parole ce vendredi 26 janvier, est attendu au tournant par des agriculteurs excédés, dont la mobilisation essaime dans tout l’Hexagone, jusqu’aux portes de Paris : deux syndicats agricoles d’Île-de-France (la FNSEA et Jeunes Agriculteurs) ont appelé au blocus de la capitale vendredi, à partir de 14 heures. Parti de la base en marge des organisations syndicales, ce mouvement hétéroclite voit se côtoyer des revendications parfois contradictoires, mais se rejoint sur un même ras-le-bol trop longtemps ignoré.

En Loire-Atlantique, la voix de la Confédération paysanne

La Confédération paysanne a choisi le croisement entre les axes routiers du sud et du nord de la Loire-Atlantique pour faire converger les tracteurs et entrer dans le mouvement. Un point de rendez-vous loin de celui de la FNSEA, lequel avait été fixé devant la préfecture du département à Nantes. « Nous voulons porter une voix différente » que celle du syndicat, ayant à sa tête, « l’une des figures de l’agrobusiness ! » lance Charles, agriculteur depuis dix-huit ans, à la tête d’une ferme d’élevage qu’il partage avec six autres collègues.

Pour 1 000 euros par mois, il élève des porcs, des vaches, cultive des céréales et fabrique du pain. Et pour lui, la liste contenant 120 demandes proposées par la FNSEA, sur laquelle l’éleveur ne trouve « aucune mesure concrète », va surtout permettre « au gouvernement de piocher dedans et se contenter de quelques mesurettes ». « Alors que nous sommes à un point de bascule et qu’il nous faut avant tout un changement de cap. Sinon, dans cinq ans, nous serons à nouveau ici, mais deux fois moins nombreux », estime de son côté Gérard.

Ici, les problèmes rencontrés par ces petits éleveurs sont souvent les mêmes, à commencer par les revenus trop faibles. Installée depuis 2019, avec 2 600 euros de charges d’emprunt à payer tous les mois, Gaël ne vit que grâce aux aides de la politique agricole commune (PAC). Malgré ses 70 heures par semaine, l’éleveur de vaches à viande ne dégage de son activité que 600 à 700 euros par mois.

Léa, la trentaine, avec deux autres associés, vient de racheter une ferme. Si la fixation du prix, qui peut être en deçà du prix de revient dont elle est juste informée lors d’une assemblée générale, est une anomalie du système, la jeune agricultrice pointe aussi les aides de la PAC qui sont distribuées à l’hectare, sans tenir compte du nombre de personnes travaillant sur les exploitations. Pour la Confédération paysanne, les revendications sur les revenus et les prix peuvent converger avec celles de la FNSEA.

En revanche, c’est sur les normes que l’analyse diverge. « Nous ne sommes pas pour laisser tomber les normes phytosanitaires, car celles, par exemple, sur les pesticides sont là pour nous protéger, protéger notre outil de travail, insiste Jean-Christophe Richard, le secrétaire départemental. Nous savons faire de l’agriculture qui tienne compte des contraintes liées au climat. Ce qui nous manque, c’est un accompagnement sur le long terme pour les transitions et non des mesures d’urgence, distribuées trop tardivement après une sécheresse ou une inondation. »

Dans le Gard, la colère face au réchauffement

Pour les automobilistes, depuis jeudi matin, impossible d’emprunter l’A9 et l’A54. Accompagnés de 500 tracteurs, 800 agriculteurs ont décidé d’investir l’échangeur en bordure de Nîmes. Pour Coralie Fondin, directrice de la FDSEA du Gard, l’heure est plutôt à la colère, à la fatigue et à la lassitude. Mais elle décrit aussi une ambiance de grande solidarité entre collègues agriculteurs : « Il y a une sono, de quoi faire des grillades… » Interrompue par les éclats de pétards et de rires, elle reprend : « Nous sommes déterminés à rester là, au moins jusqu’à vendredi soir. »

Il faut dire qu’ils en ont gros sur la patate. Dans l’arc méditerranéen, les conséquences du réchauffement climatique deviennent de plus en plus préoccupantes. Avec la sécheresse, les Cévennes ont vu apparaître de nouvelles espèces invasives comme la drosophile du cerisier, un moucheron asiatique appréciant particulièrement l’air humide et chaud. « En France, on a le don de sucrer des obligations qui vont au-delà de ce qui est pratiqué dans les autres pays européens, et ça nuit gravement à la compétitivité de nos systèmes d’exploitation », s’exaspère Coralie. D’après elle, depuis l’interdiction en France du diméthoate, un produit phytosanitaire efficace pour traiter ce ravageur, les producteurs de cerises se retrouvent sans aucun moyen de lutte efficace.

À Rennes, l’ombre de l’extrême droite

Une ribambelle de tracteurs, quelques fumigènes et une convergence des luttes plus que bancale. Ce jeudi matin, plus d’une centaine d’agriculteurs sont réunis devant la préfecture pour faire entendre leur voix, accompagnés d’une poignée de pêcheurs bretons venus les soutenir. Des membres de la Coordination rurale (CR), en très grande majorité, venus faire du bruit dans la capitale bretonne.

« Aujourd’hui, nous allons être reçus à la préfecture. C’est très bien, mais je n’en attends pas grand-chose, lâche Sébastien Abgrall, président de la branche finistérienne et producteur de légumes bio à Saint-Vougay. II y aura peut-être quelques annonces dans les prochains jours, des mesures d’urgence comme sur le prix du gasoil ou les normes. Ça va calmer les esprits, mais ça ne résoudra pas nos problèmes. »

À quelques mètres de là, le député de l’Essonne Nicolas Dupont-Aignan distille sa rhétorique eurosceptique de micro en micro. Le directeur général du RN, Gilles Pennelle, est lui aussi de la partie, ainsi que quelques sympathisants des Patriotes, le parti de Florian Philippot. À leurs côtés, des membres du groupuscule néonazi An Tour-Tan se pavanent à visage découvert.

D’habitude pas la plus à l’aise dans les rues de la capitale bretonne, l’extrême droite profite de l’événement pour faire de la récupération politique. Le malaise est palpable pour Thomas Le Gall, président de l’association de pêcheurs bretons Cap-Sizun : « Je ne veux pas tomber dans l’écueil du populisme. Les normes, le prix du carburant… ce sont des problèmes complexes. Mais c’est vrai qu’entre nous et les agriculteurs, on voit des similitudes dans la souffrance vécue au quotidien. »

Une présence qui n’est pas forcément vue d’un bon œil par Sébastien Abgrall : « Ça ne me réjouit pas plus que ça car le risque, c’est que cela dilue notre message. (…) Nous, ce qu’on attend, c’est que les politiques s’emparent de la question agricole.  »

À Strasbourg, le ras-le-bol du libre-échange

« On a tous le même problème, les charges qui augmentent très, très vite et nos produits qui sont concurrencés au niveau du marché mondial. On est en train de faire avec l’agriculture ce qu’on a fait avec l’industrie, on délocalise », résume Germain Kranz, qui produit des céréales près de Wasselonne, à l’ouest de Strasbourg.

« Entre des produits qui ne sont pas payés et des charges qui augmentent tout le temps, on n’arrive plus à équilibrer et, pire, on nous augmente encore les taxes sur le carburant » Germain Kranz, Agriculteur

Pendant que plusieurs centaines de tracteurs continuaient, jeudi, à bloquer l’autoroute au nord de Strasbourg, une trentaine d’entre eux sont entrés dans la ville pour manifester devant la direction départementale des territoires (DTT), qui gère notamment les dossiers de la PAC. Au centre des revendications, les problèmes de trésorerie devenus insurmontables. L’an dernier, les céréales étaient achetées 280 euros la tonne ; cette année, 180 euros. Germain Kranz a fait ses comptes. Sur 50 hectares, il dit avoir perdu 40 000 euros de trésorerie en un an. « Entre des produits qui ne sont pas payés et des charges qui augmentent tout le temps, on n’arrive plus à équilibrer et, pire, on nous augmente encore les taxes sur le carburant », dit-il.

Laurent Nonnenmacher, qui gère une centaine de vaches laitières, dénonce lui aussi les augmentations vertigineuses de la nourriture animale, du fioul et de l’électricité, dont les prix ont triplé en deux ans, même si le prix du lait payé aux éleveurs reste stable pour l’instant. Il dit connaître une quarantaine de producteurs laitiers qui sont prêts à arrêter leur activité. Ayant opté « par conviction » pour le bio, il y a vingt-cinq ans, Jean-Christophe Susmann se trouve dans une situation identique avec son associé.

Installée près d’Hochfelden, son exploitation spécialisée dans la production de légumes bio vendus à la grande distribution a dû se séparer de plus de la moitié de ses salariés en deux ans. « Depuis deux ans, on voit nos ventes s’effondrer et les prix en magasin flambent. Les grandes surfaces ont besoin de plus de marges pour faire face à l’augmentation de leurs coûts, et puis parce qu’elles en profitent clairement pour se remplir les poches, ce qu’elles faisaient moins avant. » Lui aussi dénonce la concurrence des légumes importés, produits avec des coûts et des normes plus faibles. « Consommons local. Il faut arrêter avec ces délires mondialistes ! » martèle-t-il.


 


 

Derrière la colère des agriculteurs,
la petite musique de
la convergence des luttes

Lucas Sarafian  sur www.politis.fr

Les syndicats les plus radicaux comme la CGT et Solidaires rejoignent la cause en faisant le lien entre la situation du monde social et la colère agricole. Une esquisse de convergence et une tentative de sortir du « match entre le gouvernement et la FNSEA ».

Et si c’était le grand soir ? Le moment où les syndicats, les organisations politiques et associatives viendraient grossir les rangs d’une mobilisation partie de la base est peut-être arrivé. Depuis une semaine, la colère des agriculteurs n’a fait que progresser. Partout en France, les blocages des autoroutes et les barrages des ronds-points se sont multipliés. D’autres secteurs pourraient même rejoindre le mouvement comme les pêcheurs qui se retrouvent dans les principales revendications du mouvement : une plus juste rémunération, des aides d’urgence et la critique de normes toujours plus nombreuses.

La situation bouscule les plans de Gabriel Attal et son gouvernement, sommés de répondre avec des annonces d’urgence promises ce vendredi 26 janvier après-midi. Pour les organisations de gauche, la situation est idéale pour entrer dans le jeu. Plus question de regarder de loin le mouvement prendre de l’ampleur. Solidaires est la première organisation syndicale à réagir, le 24 janvier. Dans un communiqué, l’organisation justifie son soutien en expliquant que cette « situation est la conséquence directe du modèle de développement ultralibéral mené par la France et l’Union européenne centré sur l’industrie agroalimentaire et la grande distribution qui dégagent de grosses marges et accentuent l’inflation ».

Simon Duteil, co-délégué général du syndicat, voit dans ce mouvement une opportunité d’imposer un autre agenda que celui imposé par les positions productivistes de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), le syndicat majoritaire dans le secteur. « Le problème, ce ne sont pas les normes environnementales. Ce ne sont pas non plus les méchants écologistes. C’est le système de production qui exploite les paysans, développe-t-il. Il faut rebattre les cartes sur la répartition des richesses. Donc il faut faire des liens, il faut discuter. Peut-être qu’il peut y avoir des jonctions. De la question des salaires découle quasiment tout le reste. »

Le problème, ce ne sont pas les normes environnementales. C’est le système de production qui exploite les paysans. S. Duteil

Le 25 janvier au matin, c’est au tour de la CGT de publier un communiqué appelant ses militants à « aller rencontrer » les agriculteurs mobilisés. « Comme les travailleuses et les travailleurs, notamment agricoles, de plus en plus de paysans ne vivent plus de leur travail. Dans le même temps, les prix de l’alimentation explosent et de plus en plus de salariés sont en difficulté pour manger correctement », écrit la confédération, qui fait le lien entre le contexte social du pays et la colère du monde agricole.

Une convergence des luttes est-elle en train de se créer ? « Nous voulons l’élargissement de la mobilisation. Les agriculteurs demandent l’augmentation des salaires et alertent sur leurs conditions de travail. Ils connaissent des situations que subissent beaucoup de travailleurs dans le pays. Les agriculteurs voient aussi les milliards d’euros accordés aux entreprises du CAC 40 alors qu’ils n’arrivent pas à manger et se loger correctement », soutient Nathalie Bazire, secrétaire confédérale du deuxième syndicat français.

Converger, oui, mais…

Mais il n’est pas non plus question de converger avec la FNSEA. « Ce n’est pas notre ami. C’est un lobby patronal qui est responsable de la situation dans laquelle se trouvent les agriculteurs aujourd’hui. On soutient la ligne de la Confédération paysanne. On ne défend pas tous les discours », clarifie Simon Duteil qui rappelle que Solidaires fait partie de l’Alliance écologique et sociale réunissant notamment Les amis de la Terre, Attac, Oxfam et la Confédération paysanne, ce syndicat de gauche, minoritaire, qui défend l’agroécologie. De leur côté, les cégétistes indiquent avoir pris contact avec la Confédération paysanne et le Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef), une autre organisation classée à gauche. « Leurs revendications se rapprochent des nôtres, la jonction est logique », assure Nathalie Bazire de la CGT.

Certains estiment aussi que le soutien de ces deux syndicats pourrait donner plus de poids aux organisations de gauche dans un secteur dominé par la FNSEA qui s’est imposé comme l’interlocuteur privilégié du gouvernement. « Aujourd’hui, il y a un match entre le gouvernement et la FNSEA. Est-ce que ça va calmer cette colère ? Pas sûr. Donc il faut sortir de cette opposition et soutenir des revendications de gauche », répond Simon Duteil.

L’arrivée des centrales dans la lutte n’est pas vue d’un bon œil par la FNSEA qui tente de rattraper une mobilisation partie de la base. « On ne veut pas de récupération politique et syndicale », défend Rémi Rossi, membre des Jeunes agriculteurs (JA), la branche jeunesse de la FNSEA, en paraphrasant Arnaud Rousseau, patron de cette dernière organisation, qui souhaite que « chacun mène ses combats » sur BFM TV le 25 janvier. Plus timides, la CFDT et Force ouvrière (FO) ne sont pas allés aussi loin. La première organisation de France n’a eu aucune réaction au niveau national. Sur Franceinfo le 22 janvier, Marilyse Léon, secrétaire générale de la CFDT, a toutefois expliqué comprendre « leur désarroi face à un certain nombre d’éléments auxquels ils doivent faire face ».

Les étudiants prêts à soutenir le mouvement

Du côté de FO, l’organisation dit soutenir cette mobilisation « contre les politiques agricoles nationales et européennes qui créent les conditions d’une concurrence déloyale » dans un communiqué publié le 25 janvier au soir. Au sein de cette centrale, on préfère prendre des précautions avant de s’engager plus franchement dans le mouvement. « On soutient tous les travailleurs, donc nous devions soutenir cette mobilisation. C’est notre rôle de le dire. Mais on ne pense pas en termes de convergence des luttes », précise une source.

Une convergence est possible avec les étudiants. E. Schmitt

Selon les informations de Politis, l’Union étudiante devrait aussi officialiser son soutien au mouvement ce vendredi 26 janvier. Eléonore Schmitt, porte-parole, suggère que son syndicat pourrait se rapprocher lui aussi de la Confédération paysanne. « Mieux vivre de son travail, c’est ce qu’on porte à gauche pour tous les agriculteurs. Et ce mouvement vise les lieux de pouvoir, comme les Gilets jaunes. Une convergence est possible avec les étudiants », croit-elle. De grands espoirs pour une mobilisation massive dans le pays ?


 


 

Manifestations des agriculteurs :
la FNSEA dépassée ?

William Bouchardon sur https://lvsl.fr/

« Agriculteurs en colère », « on marche sur la tête », «on veut nourrir, pas mourir », « on est sur la paille »… Cet automne, les banderoles de ce type se sont multipliées dans la France rurale, notamment aux abords des axes routiers. Depuis quelques jours, les actions des agriculteurs se sont intensifiées et le gouvernement craint un embrasement général. Les racines de la colère sont en effet profondes : incapacité à vivre de leur travail, exaspération face à la bureaucratie, rejet des accords de libre-échange et parfois aussi opposition aux normes environnementales jugées trop contraignantes. Si la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs, défenseurs de l’agro-industrie, tentent de canaliser le mouvement, celui-ci semble leur échapper. Une occasion de pointer enfin l’hypocrisie de ces syndicats, qui prétendent défendre les agriculteurs en les enfermant dans un modèle en échec.

Durant l’automne, les habitants des campagnes françaises ont vu les panneaux d’entrée de commune être retournés et les banderoles de détresse des agriculteurs se multiplier. Dans les préfectures et sous-préfectures rurales, le monde agricole déployait son répertoire d’action habituel : manif en tracteurs, déversement de fumier devant les bâtiments officiels, actions « caddies gratuits » ou lancers d’œufs sur les supermarchés accusés de faire de trop grosses marges… Pourtant, les médias nationaux ont peu couvert ces manifestations. Si l’actualité nationale et internationale était alors chargée, le fait que Paris n’était touché par aucune manifestation, doublé d’un certain mépris pour les « bouseux » des campagnes, expliquent sans doute aussi en partie ce désintérêt médiatique.

De la colère à la révolte

Désormais, le mouvement fait la une des médias. L’intensification des actions, avec le blocage d’axes routiers et autoroutiers, d’abord dans le Sud-Ouest puis dans toute la France, et la multiplication des actions spectaculaires y est sans doute pour quelque chose. Ces modes d’action, qui rappellent ceux des gilets jaunes, inquiètent de plus en plus le pouvoir. Alors que certaines figures de la contestation, comme l’éleveur bovin Jérôme Bayle (non-syndiqué), menacent de boycotter le salon de l’Agriculture et qu’un blocage de Paris est désormais annoncé, la tension est montée d’un cran. La crainte du gouvernement de voir les blocages de grande ampleur observés en Allemagne, aux Pays-Bas, en Roumanie et en Espagne être imités en France est en train de prendre forme. Il tente donc de contenir l’incendie en envoyant ministres et préfets à la rencontre des agriculteurs, mais ne parvient pour l’instant pas à convaincre.
L’empressement du gouvernement à négocier tranche avec l’approche habituelle des macronistes vis-à-vis des mouvements sociaux, qui consiste à les caricaturer et à les réprimer. Une démarche surprenante, alors que les actions des agriculteurs prennent parfois un tournant violent, comme lors de lancers de projectiles contre des policiers à Saint-Brieuc le 6 décembre dernier ou l’explosion d’un bâtiment – vide – de la DREAL à Carcassonne revendiquée par le Comité d’Action Viticole le 19 janvier. Le déversement massif de fumier et de déchets agricoles sur les préfectures est quant à lui généralisé.

Alors que les médias s’empressent habituellement de dénoncer le moindre feu de poubelle ou des barricades érigées avec des trottinettes, ils se montrent cette fois-ci bien plus conciliants. Le double décès dans l’Ariège, où une agricultrice et sa fille présentes sur un barrage ont été percutés par une voiture, aurait également pu servir d’argument au gouvernement pour demander la levée des blocages. Gérald Darmanin demande au contraire « une grande modération » aux forces de l’ordre, qui ne doivent être utilisées « qu’en dernier recours ».

Pourquoi le mouvement n’est pas réprimé (pour l’instant)

Si ce traitement peut surprendre, il se comprend à l’aune de plusieurs facteurs : l’image des agriculteurs dans l’opinion, les spécificités de ce groupe social et la symbiose entre la FNSEA et le gouvernement. 

D’abord, incarnant une France rurale travailleuse et dont l’utilité sociale est évidente, les agriculteurs bénéficient d’une forte sympathie dans l’opinion. Un sondage réalisé le 23 janvier chiffre d’ailleurs le niveau de soutien au mouvement actuel à 82%, soit 10 points de plus que les gilets jaunes au début de leur mobilisation. De même, bien que le nombre d’exploitants agricoles ait fortement diminué au cours des dernières décennies et se situe désormais autour de 400.000 personnes, le vote de cette profession reste fortement convoité par tout le spectre politique, ne serait-ce que pour ne pas apparaître comme des urbains déconnectés du reste du pays.

Ensuite, les agriculteurs forment un groupe social difficile à réprimer. Lorsque les manifestations ont lieu à la campagne, il est fréquent que les gendarmes et les agriculteurs se connaissent, ce qui incite moins les forces de l’ordre à les affronter. Les combats seraient d’ailleurs compliqués : la taille imposante des tracteurs et le fait que leurs cabines soient difficiles à atteindre protègent les agriculteurs d’une potentielle répression. Enfin, beaucoup d’agriculteurs sont également chasseurs et donc armés.

Enfin, le pouvoir est en très bons termes avec les deux syndicats agricoles majoritaires. La Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles (FNSEA) et le mouvement des Jeunes Agriculteurs, alliés dans presque tous les départements, ont obtenu ensemble 55% des voix aux élections des chambres d’agriculture en 2019. Leur vision productiviste et tournée vers l’export s’accorde en effet pleinement avec celle des macronistes, qui souhaitent une agriculture toujours plus mécanisée, robotisée et digitalisée pour augmenter la productivité. Le soutien de la présidente de la FNSEA à Emmanuel Macron lors de la première réforme des retraites en 2019 et la création de la cellule Demeter, une unité de renseignement de la gendarmerie destinée à la traque des militants écologistes opposés à l’agro-industrie, en témoignent. Ainsi, lorsque la FNSEA et les JA appellent à la mobilisation des agriculteurs, ce n’est que pour mieux renforcer leur position de négociation avec le gouvernement.

Les racines de la colère

C’est bien dans cette perspective que les deux syndicats ont initié les mobilisations de l’automne. Leur objectif principal était d’arracher des concessions à l’Etat dans la future Loi d’Orientation de l’Agriculture, de nouveau reportée suite aux mobilisations, et à l’Union européenne, sur le Green Deal et la loi de restauration de la nature. En filigrane, la FNSEA et les JA ont aussi en tête les élections de 2025 dans les chambres d’agriculture. En démontrant leur capacité à peser dans le rapport de force avec les responsables politiques, ils espéraient renforcer encore leur pouvoir sur le monde agricole. Si cette stratégie a plutôt fonctionné à la fin 2023, le mouvement actuel semble toutefois leur échapper. Il faut dire que les agriculteurs ne manquent pas de raisons pour se mobiliser.

Alors que les prix de l’alimentation ont bondi depuis deux ans, cette manne n’a pas « ruisselé » jusqu’aux agriculteurs.

Tous font le même constat : il est extrêmement difficile, même en travaillant sans relâche tous les jours, de vivre de leur travail. Alors que les prix de l’alimentation ont bondi depuis deux ans, cette manne n’a pas « ruisselé » jusqu’à eux et reste captée par les négociants qui spéculent sur les prix agricoles, les industriels et la grande distribution : entre fin 2021 et le deuxième trimestre 2023, la marge brute de l’industrie agroalimentaire est passée de 28 à 48% ! Pendant ce temps, beaucoup d’agriculteurs vendent leur production à perte. C’est notamment le cas du lait, dont la filière, dominée par quelques gros acteurs comme Lactalis, refuse de communiquer ses taux de marge. Le racket s’organise aussi en amont, avec quelques gros fournisseurs de produits phytosanitaires, d’engrais, de semences ou de matériel agricole. Ceux-ci ont fortement augmenté leurs prix dernièrement, certes pour des raisons exogènes comme la guerre en Ukraine, mais aussi par pure rapacité.

Pour survivre, les agriculteurs sont donc sous perfusion constante de subventions. Aides à l’investissement, aides aux revenus de la Politique Agricole Commune (PAC) en fonction du nombre d’hectares cultivées ou de la taille du cheptel, aide à la conversion et au maintien en bio, aide à l’entretien des bocages… Il en existe pour à peu près tout. Encore faut-il pouvoir remplir une montagne de formulaires pour en bénéficier et espérer que l’administration parvienne à les traiter dans les temps. Or, des années d’austérité et de complexification des procédures ont rendu la bureaucratie incapable d’assurer ses fonctions. En réalité, les plus gros agriculteurs sont souvent les seuls à capter les aides. On comprend alors pourquoi les bâtiments administratifs sont particulièrement visés par les contestataires.

Alors que l’équation économique est déjà intenable pour les petits agriculteurs,  une nouvelle vague de libre-échange est en train de déferler sur eux. Après la concurrence espagnole sur les fruits et légumes ou celle des éleveurs allemands et polonais sur le porc, ils vont devoir faire face à celle de la Nouvelle-Zélande, avec laquelle l’Union européenne vient de signer un accord de libre-échange. En pleine urgence écologique, l’importation de viande et de lait de moutons de l’autre bout de la planète était sans aucun doute la priorité. L’UE finalise également les démarches pour supprimer les barrières douanières avec le Mercosur, le grand marché commun sud-américain. Face aux fermes-usines du Brésil ou de l’Argentine, qui exploitent le soja ou les bœufs sur des surfaces immenses, il est pourtant clair que l’agriculture française, excepté les filières haut de gamme, ne pourra pas faire face. Le fait que ces pays utilisent des antibiotiques, des hormones de croissance, des pesticides et toutes sortes de produits interdits en Europe est vaguement reconnu par la Commission européenne, qui met en avant des « clauses miroirs » dans l’accord, mais sans aucune précision sur le fond. Enfin, l’UE ne cesse d’accélérer le processus d’adhésion de l’Ukraine, dont les produits agricoles qui ont envahi les marchés d’Europe centrale et ont déjà conduit à la ruine d’agriculteurs polonais et hongrois.

Les agriculteurs sont-ils vraiment anti-écolos ?

Pourtant, si ces motifs de colère sont extrêmement partagés par les agriculteurs, ils ne constituent pas le cœur des revendications de la FNSEA et des Jeunes Agriculteurs. Les deux syndicats focalisent plutôt leur opposition sur des mesures tournées vers la transition du secteur à des modes de production plus écologiques. Ils ont notamment dénoncé la hausse d’une taxe sur les pesticides et d’une redevance sur l’eau utilisée pour l’irrigation. Visant à financer le Plan eau du gouvernement et à réduire l’épandage de pesticides afin de préserver cette ressource de plus en plus rare, ces deux taxes ont été abandonnées dès décembre. La fin progressive de l’exonération fiscale sur le gazole non routier, carburant des engins agricoles, a elle aussi été dénoncée, bien que la FNSEA soit quelque peu en difficulté sur ce terrain : dans un deal avec le gouvernement cet été, elle a accepté cette hausse en échange d’une réforme de la taxation des plus-values agricoles qui avantage les gros agriculteurs.

Au-delà des taxes, la FNSEA et les JA attaquent particulièrement de nouvelles normes environnementales européennes, comme la stratégie européenne « de la ferme à la fourchette » et le « Green Deal ». La première vise notamment à ce que 25% des surfaces agricoles utilisées soient en bio d’ici 2030, tandis que le second a déjà été largement vidé de sa substance. Pour Arnaud Rousseau, le patron de la FNSEA, cette transition – pourtant timide – vers l’agro-écologie conduirait en effet à une « agriculture décroissante » qui serait alors incapable d’assurer les besoins alimentaires de la France. En agitant cette peur du retour de la faim, il espère faire échouer les tentatives limitées de convertir le secteur à des modes de production plus durables. Pour la FNSEA, la solution aux problèmes de productivité posés par l’épuisement des sols, le changement climatique, la multiplication des épidémies ou la crise de la biodiversité se situe uniquement dans le progrès technique, à coup de drones, de digitalisation, de méga-bassines, de robotisation ou d’organismes génétiquement modifiés (OGM).

En première ligne face aux effets du réchauffement climatique, premières victimes des pesticides et témoins de l’épuisement des terres et de la raréfaction de l’eau, nombre d’entre eux adhèrent à l’idée d’un changement de modèle.

Le mépris flagrant du syndicat majoritaire pour l’environnement n’est pourtant pas représentatif de la vision de tous les agriculteurs. En première ligne face aux effets du réchauffement climatique, premières victimes des pesticides et témoins de l’épuisement des terres et de la raréfaction de l’eau, nombre d’entre eux adhèrent à l’idée d’un changement de modèle. Mais alors que le passage au bio demande des années et que les prêts à rembourser sont souvent considérables, aucune transition n’est possible sans aide conséquente des pouvoirs publics. Or, les aides à la transition et au maintien dans l’agriculture biologique sont notoirement insuffisantes et rarement versées à temps. Sans parler de la chute du marché du bio de 4,6% en 2022, qui s’est poursuivie pour 2023. Trop chers – en raison notamment des sur-marges pratiquées par la grande distribution – ces produits sont de plus en plus boudés par des consommateurs aux moyens érodés par l’inflation. 

Au-delà du bio, les injonctions à aller vers plus d’agro-écologie ne sont pas non plus accompagnées de moyens suffisants. En témoigne par exemple la mobilisation conduite par la Confédération Paysanne et les CIVAM en Bretagne l’automne dernier pour plus de financements dédiés aux mesures agro-écologiques et climatiques (MAEC), qui encouragent les éleveurs à dédier une plus grande part de leur exploitation aux prairies, afin de préserver l’environnement. Ainsi, beaucoup d’agriculteurs souhaiteraient avoir des pratiques plus respectueuses de l’environnement – mais aussi du bien-être animal – mais n’en ont tout simplement pas les moyens.

La FNSEA, fausse alliée du monde agricole

Au lieu d’allier le nécessaire tournant écologique de l’agriculture avec des mesures permettant de le réaliser – protectionnisme et hausses des rémunérations des agriculteurs – la FNSEA et dans une moindre mesure les JA, préfèrent donc rejeter cette transition. Cela n’a rien de surprenant : bien que prétendant représenter tous les agriculteurs, la FNSEA ne défend que les plus gros d’entre eux. Les salaires des dirigeants du syndicat, dévoilés en 2020 par Mediapart, témoignent de leur déconnexion avec les paysans : le directeur général de l’époque émergeait alors à 13.400€ bruts par mois, soit plus que le ministre de l’Agriculture, tandis que l’ancienne présidente, qui ne travaillait que trois jours par semaine, touchait en un mois autant qu’un agriculteur moyen en un an !

La personnalité de l’actuel président du syndicat résume à elle seule les intérêts réellement défendus par la fédération : diplômé d’une école de commerce, Arnaud Rousseau commence sa carrière dans le négoce des matières premières, c’est-à-dire la spéculation… Il reprend ensuite l’exploitation céréalière familiale de 700 hectares, une parfaite incarnation de l’agriculture productiviste gavée de subventions de la PAC. Au-delà de sa ferme, Rousseau est également le directeur général d’un groupe de méthanisation, administrateur du groupe Saipol, leader français de la transformation de graines en huiles, président de Sofiprotéol, une société qui propose des crédits aux agriculteurs et d’une douzaine d’autres entreprises. Surtout, il est le PDG d’Avril, un énorme groupe industriel, qui possède notamment les huiles Puget et Lesieur. En 2022, le chiffre d’affaires de ce mastodonte de l’agroalimentaire et des agrocarburants atteignait 9 milliards d’euros tandis que son résultat net a explosé de 45% ! Un groupe dont était déjà issu l’ancien président de la FNSEA, Xavier Beulin, entre 2010 et 2017.

Patron d’un groupe agro-industriel qui fait son beurre sur le dos des paysans, promoteur de l’endettement des agriculteurs et ancien trader, Arnaud Rousseau a des intérêts dans presque tous les secteurs responsables de la mort de l’agriculture française.

Patron d’un groupe agro-industriel qui fait son beurre sur le dos des paysans, promoteur de l’endettement des agriculteurs et ancien trader, Arnaud Rousseau a des intérêts dans presque tous les secteurs responsables de la mort de l’agriculture française. Il ne manquait guère que les semenciers et les vendeurs de matériel agricole et le compte y était. Aucune surprise, dès lors, à ce que la FNSEA ne se contente que de maigres communiqués contre les accords de libre-échange sans appeler à se mobiliser pour les faire échouer ou à ce qu’elle défende ardemment une PAC qui ne bénéficie qu’aux plus gros. Il en va de même avec la défense des « méga-bassines » par le syndicat majoritaire : présentées comme une solution face à la généralisation des sécheresses, ces bassins bénéficient aux plus gros agriculteurs qui refusent de changer leurs méthodes et accaparent l’eau aux plus petits pour produire des denrées souvent destinées à l’exportation.

Quel débouché au mouvement ?

Habituellement, les trahisons de la FNSEA et des JA auprès de leur base ne suscitaient guère de réaction de la part de cette dernière. Cette fois-ci, il semble cependant que leurs tentatives pour contrôler le mouvement ne prennent pas. A Toulouse, un représentant du syndicat invitant les agriculteurs à rentrer chez eux et à laisser son syndicat négocier en leur nom a été copieusement hué. En Haute-Saône, le blocage d’une usine Lactalis à l’aide de fumier et de déchets, suffisamment rare dans ce type de mouvement pour être souligné, est une action que n’aurait probablement jamais soutenue la FNSEA. Plus largement, les agriculteurs en révolte préfèrent généralement ne pas afficher leur appartenance syndicale – quand ils en ont une – et se montrent très soucieux d’échapper à toute récupération politique. 

Que proposent justement les différents camps politiques ? Du côté du gouvernement, la ligne n’est pas claire et le bilan des sept dernières années au pouvoir difficile à assumer. Il est cependant probable que les macronistes finissent par conclure un accord avec la FNSEA autour d’aides d’urgences et de suppression de règles environnementales dans l’espoir de calmer la colère. Si des évolutions législatives sont nécessaires pour les appliquer, cela ne devrait pas poser de problèmes : dans leurs prises de parole, Les Républicains, alliés non-officiels du gouvernement, s’alignent totalement sur les revendications de la FNSEA. 

Le Rassemblement National (RN) se montre lui plus critique du syndicat majoritaire, mais reprend la plupart de ses arguments sur le fond. Seule différence notable : la question du libre-échange, fermement combattu par l’extrême-droite. Un point qui la rapproche de la Coordination Rurale, un syndicat agricole qui se positionne depuis longtemps pour une « exception agriculturelle » dans le cadre de la mondialisation. Si Marine Le Pen et ses troupes tentent évidemment de récupérer le mouvement et ciblent directement l’Union européenne dans leurs critiques, dans le but de gonfler leur score aux élections de juin prochain, ils n’ont en revanche pratiquement rien à proposer en matière de régulation des prix, de réforme de la PAC, de revenu paysan ou sur le plan environnemental.

La gauche parviendra-t-elle à convaincre ?

Quant à la gauche, elle se trouve plus ou moins dans la même situation que la Confédération Paysanne, incarnation de ce camp politique parmi les syndicats agricoles. Bien que les manifestations des agriculteurs fassent écho à nombre d’alertes émises par la « Conf’ » depuis des années (traités de libre-échange, folie de la libéralisation des marchés et de la fin des quotas de production, injustice des aides, impossibilité de verdir l’agriculture sans soutien financier, adaptation des normes aux réalités des petites fermes …), cela n’entraîne pas nécessairement un soutien aux propositions de ce syndicat. Pour la gauche, l’enjeu de cette séquence est de réparer son image auprès du monde agricole en cassant le discours autour de « l’agri-bashing » ou du bobo urbain végétarien donneur de leçons.

Prix plancher, encadrement des marges, protectionnisme, révision des aides pour les simplifier et soutenir un modèle plus écologique, révision des critères de commande publique dans les cantines pour favoriser l’agriculture française… Les propositions ne manquent pas.

De récentes interventions de députés de gauche dans les médias et à l’Assemblée nationale donnent l’espoir de rompre avec cette image. Les députés insoumis François Ruffin, Mathilde Hignet (ancienne ouvrière agricole) et Christophe Bex, ainsi que la députée écologiste Marie Pochon (fille de vignerons), ont clairement ciblé les vrais adversaires du monde agricole, à savoir les distributeurs, les industriels de l’agro-alimentaire, les fermes-usines étrangères et la FNSEA. Prix plancher, encadrement des marges, protectionnisme, révision des aides pour les simplifier et soutenir un modèle plus écologique, révision des critères de commande publique dans les cantines pour favoriser l’agriculture française… Les propositions ne manquent pas. Rappelons d’ailleurs que la France Insoumise avait justement proposé l’instauration d’un prix plancher sur les produits agricoles le 30 novembre dernier, qui a été rejeté à seulement 6 voix. A plus long terme, l’instauration d’une Sécurité sociale de l’alimentation, qui fait petit à petit son chemin à gauche et dont les expérimentations locales se multiplient, pourrait constituer un nouveau cadre pour sortir vraiment l’agriculture du marché. 

Certes, cet horizon peut paraître lointain. Bien sûr, il est probable que le mouvement actuel finisse par retomber, entre fatigue des personnes mobilisées en plein hiver sur les routes, nécessité de faire tourner les fermes pour rembourser les crédits et probable accord entre la FNSEA, les JA et le gouvernement pour calmer la foule. Le fait que ce mouvement social reste pour l’instant très sectoriel ne plaide pas non plus pour sa longévité. Toutefois, il a déjà permis de rouvrir des débats fondamentaux sur notre alimentation, la mondialisation, le travail et la répartition très inégalitaire de la valeur. En cela, il a brisé le cadre libéral dans lequel la FNSEA veut enfermer toute pensée politique du monde agricole. C’est déjà une grande victoire.

publié le 24 janvier 2024

Marche pour le logement :
« La France n’a jamais été aussi riche et compté autant  de sans-abris »

par Rédaction sur https://basta.media/

Depuis le 25 décembre, un campement de sans-abris est installé à proximité de l’Assemblée nationale, au pied d’un immeuble de logements vide. Une marche est prévue le jeudi 25 janvier pour en exiger la réquisition, en mesure d’urgence.

« La France n’a jamais été aussi riche, n’a jamais engrangé autant de recettes fiscales issues du logement cher (93 milliards en 2022) et n’a jamais compté autant de sans-abris (plus de 330 000), de marchands de sommeil, d’expulsions, de demandeurs de logement HLM (2,4 millions), de logements vacants (3,1 millions), de logements chers, ni produit aussi peu de vrais logements sociaux », dénonce le l’association Droit au logement (Dal).

Depuis le 25 décembre, l’association a installé un abri de fortune à Solférino, dans le très chic 7e arrondissement de Paris, proche du ministère du Logement. Situé sous les fenêtres d’un grand immeuble de logements vacants, le campement accueille depuis un mois des dizaines de personnes sans-abri. Les personnes accueillies sont « des familles prioritaires Dalo (droit au logement opposable). Elles ont fait une demande de logement social et ont un emploi pour la plupart. Certains ont des enfants », précise l’association.

« La réponse immédiate à cette crise du logement, bien moins coûteuse que des hôtels, serait de mobiliser les logements inoccupés, six fois plus nombreux qu’en 1954 selon l’Insee (530 000 en 1954 et 3,1 millions en 2022) et les bureaux vacants (5 millions de m2 en Ile-de-France) » détaille le Dal. L’association exige un hébergement stable et décent jusqu’au relogement, mais aussi l’application de la loi de réquisition pour tous les sans-abris et les victimes de marchands de sommeil.

Indifférence du gouvernement

Depuis un mois, l’association fait face à l’indifférence du gouvernement, « voire même à des politiques qui aggravent la situation », déplore Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole du Dal auprès du site d’informations Le Média qui a couvert l’action « La galette des droits », le 16 janvier.

Deux jours plus tard, les familles du campement de Solférino, se sont rendues successivement sous les fenêtres de la Catherine Vautrin, nouvelle ministre en charge des Solidarités - qui n’a pas donné suite à la demande de délégation - puis à la préfecture de région, qui a en charge l’hébergement d’urgence. Cette dernière les a reçus mais ne leur a pas fait, à ce jour, de proposition d’hébergement.

« Il a été reproché aux 31 ménages de Solférino de ne pas appeler le 115 systématiquement, 115 dont la spécialité est bien d’imposer aux sans-abris des jours et des semaines d’appels quotidiens, souvent sans aucun résultat, ce qui a pour effet, sinon pour objectif de les décourager. Lorsqu’ils ont été hébergés, c’est la remise à la rue après quelques semaines, déplore le Dal dans un communiqué. « Il a aussi été reproché aux familles de vouloir passer devant les autres : Il y a donc une file d’attente pour avoir un hébergement ? Ainsi, même en pleine vague de froid, le nombre de places d’hébergement est très largement insuffisant. »

L’association Droit au logement appelle, le jeudi 25 janvier, à marcher vers la mairie du 7e arrondissement et le ministère du Logement. Le rendez vous est fixé à 12h au camp des sans logis, métro Solférino à Paris.

Les revendications sont nombreuses : réquisition des logements vacants de gros propriétaire, durcissement de la taxe sur les logements vides, aide financière et technique aux petits propriétaires défaillants ou négligents pour réhabiliter leur logement en échange d’un loyer conventionné. « Il faut également produire massivement des logements sociaux, plutôt que des logement spéculatifs, interdire les locations Airbnb en zone tendue, baisser les loyers et réguler le marché immobilier et locatif, devenu inaccessible à une part grandissante de la population » réclame le Dal.


 


 

Le logement social
n’est pas un gros mot !

par Philippe Rio sur www.humanite.fr

Une semaine après le remaniement ministériel, pas de ministre du Logement de plein exercice en vue ! À croire que le premier poste de dépenses des Français, qui a pris une place en expansion dans nos vies, ne le mérite pas… En 1961, le logement tout compris représentait 20,4 % des dépenses des ménages. Il en représente aujourd’hui 33 % ! Le mal-logement, c’est d’abord la honte des 3 000 enfants qui dorment dans les rues de notre pays. Ce sont ces 330 000 SDF, ces naufragés de la vie, qui peuplent nos villes et dont l’un d’entre eux succombe chaque jour à la vague de froid en cours. En 2017, Emmanuel Macron avait déclaré : « Je ne veux plus, d’ici la fin de l’année, avoir des femmes et des hommes dans les rues, dans les bois ou perdus. C’est une question de dignité, c’est une question d’humanité. » Cela lui fait, me direz-vous, un point commun supplémentaire avec Nicolas Sarkozy qui, en 2006, promettait « plus de SDF en deux ans ! ». On a parfois l’impression de jouer au jeu des sept différences entre deux présidents jupitériens…

La libéralisation à l’excès du marché de l’énergie crée une double peine pour des millions de familles, qui ne s’en sortent plus. Et le suspens est mince pour le traditionnel rapport sur le mal-logement de la Fondation Abbé-Pierre attendu pour le 1er février. Ce sont 2,5 millions de foyers qui sont désormais demandeurs d’un logement social et se transforment pour beaucoup en proies faciles pour les marchands de sommeil. Alors que la file d’attente des mal-logés ne cesse de s’allonger, il convient plus que jamais de battre en brèche l’idée que le logement social est un gros mot et serait l’apanage des plus précaires. Sauf à considérer que 70 % des Français qui y ont droit sont pauvres…

Après la faute de la baisse de 5 euros des aides pour le logement (APL) et le 1,3 milliard d’euros ponctionné, chaque année, dans le budget des bailleurs sociaux, le logement social est plus que jamais en berne. Et le marché immobilier ressemble à une bulle spéculative prête à éclater. Même si les 10 000 places supplémentaires d’hébergement d’urgence annoncées par Patrice Vergriete, ex-ministre délégué au Logement, sont à saluer, il n’est jamais trop tard pour augmenter leur nombre, réquisitionner les logements vacants et ouvrir les équipements publics aux victimes du froid. Il est même nécessaire de mettre en place un encadrement des loyers renforcé, une loi copropriétés dégradées moins terne et une politique efficace de lutte contre l’explosion des locations touristiques. Et on pourrait même lancer un plan décennal et national pour la construction et la rénovation énergétique des logements !

Reprendre la main sur le marché du logement et de l’énergie, c’est enfin se redonner le pouvoir de vivre dignement !


 


 

Logement : « Il serait plus efficace que les maires puissent réquisitionner », défend Ian Brossat

Camille Bauer sur www.humanite.fr

Alors que la vague de froid a déjà fait plusieurs morts, le sénateur PCF Ian Brossat a déposé le 12 janvier une proposition de loi afin de faciliter la réquisition des logements vides pour répondre aux besoins d’hébergement d’urgence.

L’arrivée d’une vague de froid n’a pas conduit à la mise à l’abri de l’ensemble des personnes à la rue. Au moins quatre d’entre elles ont déjà trouvé la mort en raison de cette inaction, symbole d’une politique qui déshumanise les plus pauvres.

Que pensez-vous de la réponse apportée à cette situation d’urgence ?

Ian Brossat : Le plan grand froid qu’a déclenché le gouvernement le 8 janvier est au rabais. À Paris, il se traduit par l’ouverture de 250 places supplémentaires quand, selon les derniers chiffres de la Nuit de la solidarité, 3 000 personnes dorment dehors. C’est donc dérisoire au regard des besoins. D’autant qu’avant même cette vague de froid, la situation était dramatique.

La France, 7e puissance économique du monde, compte selon la Fondation Abbé-Pierre 330 000 personnes sans domicile. Phénomène nouveau, en tout cas dans ces proportions : il y a parmi elles de plus en plus de familles et d’enfants. Rien qu’à Paris, 400 enfants scolarisés sont dans ce cas.

Le gouvernement porte une très lourde responsabilité dans cette situation extrêmement préoccupante. Il s’est opposé à toutes les propositions, portées par la gauche, visant à augmenter les crédits de l’hébergement d’urgence, et plus profondément parce que ses choix politiques ont généré une crise générale du logement. La production de logements sociaux connaît une baisse sans précédent qui grippe toute la chaîne de l’hébergement et du logement.

Vous avez déposé une proposition de loi vendredi 12 janvier pour faciliter les réquisitions…

Ian Brossat : Ce texte demande que la possibilité de réquisitionner des logements vides pour héberger des sans-abri ne soit plus de la seule compétence du préfet, mais qu’elle soit octroyée aux maires. Ce serait plus efficace car aujourd’hui, beaucoup des maires qui demandent des réquisitions ne les obtiennent pas des préfets. Cette revendication est portée depuis longtemps, par exemple par le DAL (Droit au logement). 

Même la droite l’a réclamé : en 2019, elle a déposé une proposition de loi qui allait encore plus loin et voulait retirer le droit de réquisition aux préfets pour ne le confier qu’aux maires. Alors, quand je les entends nous traiter de bolcheviks, ça me fait sourire. En réalité, mon texte est pragmatique. Les maires sont quand même bien placés pour connaître les difficultés sur leurs territoires et y répondre.

Pourquoi est-ce important ?

Ian Brossat : Jusqu’à présent, les préfets ne réquisitionnent que des bâtiments mis à disposition volontairement par les propriétaires. À Paris, cela fonctionne, parce que la municipalité mobilise tout le foncier dont elle dispose. Mais quand les propriétaires ne sont pas volontaires, les préfets ne leur tordent jamais le bras, même s’ils possèdent des bâtiments vides depuis des années.

Si on veut créer des places supplémentaires, il faut pourtant s’accorder la liberté de réquisitionner aussi ces bâtiments. C’est arrivé quand la volonté politique était là, quand Jospin était premier ministre, et par Jacques Chirac à Paris en 1995.

Comment expliquer que ce type de mesure passe désormais si mal ?

Ian Brossat : Il y a une stratégie de déshumanisation des personnes à la rue et de criminalisation de la pauvreté. Cela se traduit dans la baisse de l’intérêt vis-à-vis du sort des SDF, mais aussi dans la mise en cause des chômeurs, qu’on fait passer pour des fainéants pour réduire leurs indemnités. L’autre élément est la sacralisation du droit de propriété, qui fait passer complètement au second rang le droit au logement.

La place croissante des exilés parmi les SDF alimente-t-elle cette idéologie anti-pauvres ?

Ian Brossat : C’est la fameuse idée de l’appel d’air : cette stratégie stupide qui consiste à croire qu’en dégradant les conditions d’accueil, on va empêcher les gens de venir. Pourtant, cela fait des années que l’accueil est dégradé et les flux migratoires n’ont pas diminué. Ça prouve bien que ce qui compte, ce ne sont pas les conditions de vie dans le pays d’accueil, mais dans le pays de départ.

Que craignez-vous avec la fin de l’hébergement inconditionnel inscrit dans la loi immigration ?

Ian Brossat : Cela va juste conduire à une multiplication des campements. Ce qui a d’ailleurs des conséquences en cascade, parce que plus il y a de campements, plus il y a de racisme et de xénophobie.

Quand les gens sont hébergés et accompagnés, il n’y a pas de problème. Mais quand ils s’entassent dans des campements de fortune, cela crée des frictions avec les riverains, qui expriment leur colère. C’est une politique désastreuse et un cercle vicieux.

publié le 23 janvier 2024

« Les grands céréaliers ne manifestent pas, ils sont au ski » : pourquoi la mobilisation des agriculteurs est concentrée
dans le Sud-Ouest

Pierric Marissal sur www.humanite.fr

La mobilisation des agriculteurs n’a pas faibli du week-end en Occitanie. Si les revendications légitimes sur les prix sont partagées par l’ensemble du monde agricole, la FNSEA réclame également des reculs écologiques. Le syndicat sera reçu à 18 heures, lundi 22 janvier, par le premier ministre Gabriel Attal.

Si l’autoroute A64 entre Toulouse et Bayonne a finalement été débloquée dimanche 21 janvier, un véritable camp de fortune a été érigé sur les voies. D’autres axes ont été occupés à Tarbes, dans le Gers ou encore en Ariège au cours du week-end, avec force tracteurs et ballots de paille. Les agriculteurs appellent à l’aide, avec le soutien de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et son mouvement ami des Jeunes agriculteurs qui seront reçus, lundi 22 janvier à 18 heures, par le premier ministre Gabriel Attal. S’ils ne sont pas entendus, ils menacent de boycotter le Salon de l’agriculture et de « bloquer la capitale ».

Les revendications sont nombreuses et de plusieurs ordres. Si la mobilisation est concentrée dans le Sud-Ouest, c’est que les élevages bovins de la région sont infectés par une maladie propagée par des moucherons et qui s’est d’abord déclarée en Espagne. Les agriculteurs exigent aussi une vraie défiscalisation du gazole non routier (GNR), la construction de bassines de retenue d’eau, et dénoncent la multiplication des réglementations écologiques. D’autres insistent plutôt sur la création de prix planchers au niveau européen et la fin des accords de libre-échange.

« La FNSEA a validé la hausse de prix du GNR »

À la FNSEA, les mots d’ordre sont plus vagues, ils réclament qu’on « allège les contraintes » et « moins de normes », sous-entendu écologiques. Car, ils sont plutôt gênés aux entournures, nous décrypte Sylvie Colas, secrétaire nationale à la Confédération paysanne.

« Par exemple, la hausse de prix du GNR dont se plaignent les manifestants, la FNSEA l’a validée cet été, en contrepartie d’une modification des règles d’imposition des plus-values agricoles, ce qui favorise les plus gros propriétaires », pointe-t-elle. Elle explique que ceux qui sont mobilisés sont « les oubliés du modèle agricole intensif, ceux que la FNSEA a laissés en chemin ».

Dans les surfaces agricoles du Sud-Ouest, en pente, proches des montagnes, accidentées, supportant de nombreux aléas climatiques, où le manque d’eau se fait sentir chaque année, la réponse traditionnelle du syndicat – plus de robotique, de chimie, d’investissements – ne peut pas fonctionner. « Vous remarquerez que les grands céréaliers du Bassin parisien ne manifestent pas. Ils sont au ski, on n’est pas dans la même classe, sourit Sylvie Colas. Mais plutôt que de reconnaître qu’elle s’est trompée, que son modèle ne peut pas convenir à un petit éleveur du Gers, la FNSEA persiste dans son baratin populiste et anti-Europe. »

La question des prix est en revanche largement partagée, même si tout le monde n’y apporte pas les mêmes réponses. Ainsi, d’après l’Observatoire de la formation des prix et des marges (OFPM), l’agriculture ne reçoit que 10 % de la valeur ajoutée agroalimentaire. « Les agriculteurs voient bien l’impuissance des lois Egalim à modifier les rapports de force dans la construction des prix, en l’absence d’une intervention directe de la puissance publique, toujours refusée par le pouvoir alors qu’elle est défendue depuis très longtemps par les communistes », souligne Fabien Roussel.

Sylvie Colas confirme : « Chaque fois qu’on doit revoir nos tarifs à cause de la spéculation et des marchés non régulés, les cours baissent ; dans les magasins, on ne voit pas les prix suivre. L’État peut mettre des moyens dans le contrôle des marges. » Marc Fesneau, ministre de l’Agriculture, a annoncé le report du projet de loi sur l’agriculture qui devait être présenté mercredi 24 janvier.


 

 

Aux racines de
la mobilisation agricole,
des années
d’incohérence politique

Amélie Poinssot sur www.mediapart.fr

La mobilisation continue dans le monde agricole, avec de nouvelles manifestations annoncées cette semaine. Derrière les revendications pour de la « simplification » et « moins de normes » se cache un problème de fond : une profession peu rémunérée et une politique confuse vis-à-vis de la nécessaire transition écologique.

L’explosion de colère couvait depuis des semaines. Initié à l’automne par le syndicat des Jeunes agriculteurs, le mouvement « On marche sur la tête », avec le retournement des panneaux d’entrée dans les communes rurales, est parti des retards de paiement de certaines aides européennes de la PAC (Politique agricole commune), et de l’opposition à une hausse des taxes sur les pesticides et la consommation d’eau. Le syndicat a obtenu gain de cause : les subventions ont été versées, et en décembre, le gouvernement a abandonné le projet d’augmentation des prélèvements.

La vague de manifestations outre-Rhin, l’approche des élections européennes, l’offensive du RN et la perspective des élections professionnelles qui auront lieu dans le monde agricole l’an prochain ont cependant remobilisé les rangs syndicaux de la famille majoritaire – FNSEA et JA (55 % aux élections de 2019) – mais aussi, encore plus à droite, de la Coordination rurale (21 %).

Cette fois-ci, les mots d’ordre sont plus généraux. Sont visés, en vrac, la complexité administrative, les normes, le prix du gasoil, l’accès à l’eau dans des départements touchés par une sécheresse historique, et surtout un contexte européen : celui du Pacte vert (ou Green Deal), cette politique de réformes lancée par la Commission européenne il y a quatre ans, pour favoriser la transition écologique du continent face au dérèglement climatique et à l’effondrement de la biodiversité.

Le mouvement est tel, et l’exécutif si frileux face à la capacité de mobilisation des syndicats agricoles à six mois des européennes, que le ministre de l’agriculture Marc Fesneau a reporté sine die la présentation de la loi agricole du quinquennat, initialement prévue mercredi en conseil des ministres, dans un calendrier déjà rallongé de plusieurs mois. Le texte, dont l’ambition est d’aider au renouvellement des générations dans un secteur en plein déclin, va être revu, sur l’aspect simplification administrative notamment.

« Le métier se complique, disait vendredi à Mediapart un céréalier mobilisé sur le blocage de l’A64 au sud de Toulouse. On fait de plus en plus d’administratif, ça nous écrase. Il y a toujours plus de normes à respecter, on s’efforce de le faire mais en plus, les charges explosent ! C’est vraiment compliqué. »

Le sujet, « c’est le Green Deal, dont la vision est clairement décroissante puisque cela indique qu’il faut qu’on baisse notre production en Europe à un moment où les importations explosent, a déclaré de son côté le président de la FNSEA, Arnaud Rousseau, ce lundi matin sur France Inter. […] Avec la suradministration, avec les déclinaisons européennes d’un certain nombre de règles, on n’est plus en ligne avec ce qu’il se passe ».

La Coordination rurale, très présente dans les rangs des mobilisations, a annoncé un rassemblement mercredi à Bruxelles, pour protester contre les « contraintes toujours plus élevées de la réglementation européenne » et « des revenus de plus en plus bas ». Sa présidente Véronique Le Floc’h a dénoncé, samedi sur France Info, « l’écologisation de notre politique agricole, qui nous tue » et demandé « la reconnaissance des coûts de production » agricoles.

La mobilisation ne fait pas l’unanimité dans le monde agricole. La Confédération paysanne (20 % aux élections de 2019), dont le discours est favorable à la transition agroécologique et peu porté sur les questions d’impôts, n’a pas rejoint, à ce stade, les manifestations.

Parole démagogique

Si le Pacte vert européen nourrit aujourd’hui la colère d’une partie du monde agricole, cette feuille de route qui devait se traduire dans la législation nationale a en réalité déjà été vidée de sa substance sous l’effet de la puissance des lobbies agricoles à Bruxelles et de la frilosité de nombreux partis politiques à l’approche des européennes.

Trois moments ont démontré cette abdication sur la transition de l’agriculture : la loi sur la restauration de la nature, votée à Strasbourg cet été et censée préserver les écosystèmes de l’exploitation humaine, a été réduite à sa portion congrue ; l’autorisation du glyphosate a été reconduite en novembre par l’exécutif européen pour dix ans ; puis le projet de réduction des pesticides dans les Vingt-Sept à horizon 2030 a été rejeté une semaine plus tard par le Parlement.

Ce à quoi il faut ajouter la très faible contribution demandée au secteur agricole – comparativement aux secteurs du bâtiment, des transports et de l’énergie – dans la planification écologique et les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre, présentée par le gouvernement Borne en septembre. La parole des responsables syndicaux entendue ces jours-ci n’est donc pas dénuée de démagogie.

La colère va même dans le sens de ce qu’Emmanuel Macron a présenté lors de sa conférence de presse mardi soir : l’objectif général avancé dans le discours présidentiel est de lever un maximum de « normes inutiles » dans tous les secteurs de l’économie. S’il a dit vouloir « accompagner les transitions qui sont à l’œuvre », aucune contrainte n’est prévue pour rendre les pratiques agricoles plus écologiques.

Cet objectif est d’ailleurs pleinement partagé avec le ministre de l’économie Bruno Le Maire, qui est reparti à la charge pour une loi sur la simplification administrative. « Il y a un ras-le-bol du monde agricole et viticole à l’égard des normes », a-t-il dit à l’occasion d’un déplacement dans la Marne ce week-end, annonçant une mesure qui devrait bénéficier à la viticulture.

Cet objectif de faire sauter des normes figure en outre déjà dans ce que Marc Fesneau allait présenter mercredi : dans la série de réglementations qui doit accompagner la future loi agricole, il est prévu de faciliter et d’accélérer la construction de gros bâtiments d’élevage jusqu’ici classés comme industriels et nécessitant donc une autorisation environnementale, ainsi que l’aménagement de réservoirs d’eau à usage agricole – autrement dit des barrages, des retenues, mais aussi potentiellement des mégabassines.

Des années d’incohérence

L’autre crainte qui s’exprime dans ces mobilisations, c’est celle de voir arriver, comme en Allemagne, la suppression de l’exemption fiscale sur le « rouge », le diesel agricole auquel ont accès les exploitantes et exploitants agricoles. En 2023, cette exemption représentait 1,7 milliard d’euros.

De fait, une réduction de cette déduction a été votée dans le projet de loi de finances 2024, pour la faire disparaître progressivement d’ici à 2030. Conjuguée à la forte augmentation du prix du carburant depuis l’invasion russe en Ukraine, cette perspective pourrait engendrer une augmentation des coûts de production sur les fermes. Mais elle a été assortie de diverses contreparties fiscales.

Il faut par ailleurs noter que le secteur agricole français bénéficie d’un très grand nombre d’allègements de charges fiscales et sociales, d’un montant équivalent à environ 4 milliards d’euros de manque à gagner pour les recettes publiques chaque année, et qu’il est en outre destinataire de 9 milliards d’euros annuels d’argent public, à travers les subventions de la PAC. Les démarches administratives liées à ces subsides, qui se sont complexifiées au fil des années avec la multiplication des catégories d’aides, constituent aujourd’hui une dimension incontournable de l’exercice du métier agricole.

Secteur ultra-subventionné, donc, l’agriculture hérite en réalité d’années d’incohérence : d’un côté ont été mises en place des aides pour accompagner la transition agroécologique, de l’autre, la majorité des subventions restent dans un logiciel productiviste où plus on a d’hectares, plus on touche de subsides, et ce, sans aucun engagement de réduire sa consommation de pesticides ni ses émissions de gaz à effet de serre.

Au milieu se tiennent la Macronie et la FNSEA, qui ne veulent surtout pas de contraintes, qui crient au risque de « décroissance » et fustigent l’« écologie punitive », et qui brandissent la souveraineté alimentaire pour s’affranchir de tout engagement sur l’amélioration des pratiques agricoles. À force de s’agripper au statu quo, les voilà qui se font déborder par plus à droite.

Le problème de fond, cependant, n’est pas tant celui des taxes et du Pacte vert que celui des revenus du – très inégalitaire – monde agricole. Car malgré les importantes aides publiques déjà sur la table, nombreux sont celles et ceux qui ne parviennent pas à s’en sortir et croulent sous les dettes.

Or dans une période de forte inflation sur les prix alimentaires, l’idée d’augmenter les prix agricoles n’est pas entendable si cela devait se répercuter sur le pouvoir d’achat du reste de la population. C’est donc tout un système, basé sur les importantes marges de la chaîne agroalimentaire, le surendettement de la population agricole, et l’inéquitable allocation des ressources publiques, qui est en question.


 


 

La FNSEA ne sait plus où elle habite…

Grégory Lebert (militant écologiste - EELV Les écologistes) sur https://blogs.mediapart.fr/

Ce 23 janvier 2024 sur France Inter, interview d’Arnaud Rousseau, patron de la FNSEA, mais aussi directeur et administrateur de la multinationale Avril, directeur général de Biogaz du Multien (méthanisation), administrateur de Saipol (transformation de graines en huile), président du conseil d’administration de Sofiprotéol. Un agri, un vrai…

A quelques mois d'élections professionnelles et tentant de récupérer encore une fois la colère des agriculteurs que son syndicat contribue à tuer les uns après les autres, Arnaud Rousseau expliquait que l’agriculture étouffe sous la pression de mesures environnementales (Pacte vert européen notamment) qui sont un handicap dans un contexte de marché international.

On ne peut en effet concurrencer des productions qui ne sont pas soumises aux mêmes normes. Les produits, massivement importés, arrivent donc moins chers sur les étals des supermarchés et les consommateurs les choisissent au détriment de produits français.

A travers sa multinationale oléagineuse, Monsieur Rousseau méconnaît-il les règles du commerce international et de la spéculation ? S’offusque-t-il lorsque les poulets produits industriellement en France vont inonder et concurrencer les marchés du Maghreb ou du Moyen Orient ?

Serait-il pour une régulation et une forme de protectionnisme ? Certainement pas ! Il critique l’augmentation des importations agricoles mais ne veut pas les réguler. Il veut juste en finir avec les normes environnementales qui pénaliseraient nos productions locales.

Egratignant à peine le secteur de la grande distribution, Monsieur Rousseau n’a pas un mot pour le secteur agroalimentaire qui est pourtant l’une des causes majeures des difficultés, des laitiers notamment. 10% seulement du lait produit est vendu sous forme liquide. Une autre partie est transformée mais l’essentiel, après décomposition, est vendu sur les marchés dans différentes filières (boulangerie, diététique, textile, acieries, …) à des prix sans commune mesure avec ce qui revient aux producteurs. La valeur ajoutée est accaparée entre quelques mains, mais certainement pas celles des femmes et hommes qui peinent et bossent sans compter.

Evitant habilement les causes des maux des agriculteurs, la FNSEA inonde les medias de ses éléments de langage et tente encore de convaincre les agriculteurs qu’elle les défend. Pas de réductions des élevages intensifs, pas de changements de pratiques agricoles, batailles pour l’irrigation au mépris du bon sens, course à l’endettement, etc…

La FNSEA soutient le modèle libéral productiviste qui a conduit à la disparition de centaines de milliers de paysans, à la destruction de 70% des haies françaises et donc à une part importante de biodiversité affectée par ailleurs par l’usage massif des pesticides. L’air et l’eau sont pollués, la fertilité des sols est déplorable sans fertilisants de synthèse, la rémunération des agriculteurs est minable et le prix des terres rend ces dernières inaccessibles aux prétendants à l’installation.

Les suicides sont toujours aussi nombreux dans la profession et étrangement la politique défendue par la FNSEA n’endigue pas le flot de ces drames qui ne datent pas des mesures environnementales actuelles. Un dirigeant (dont je tairais le nom) de cette organisation nous déclarait il y a quelques années que si certains en étaient venus au suicide, c’est qu’ils n’avaient pas su faire les bons choix pour leur exploitation…  Infamie parmi tant d’autres.

Malgré un discours lisse et donnant une illusion de respectabilité, ce syndicat n’est rien d’autre que le fossoyeur des agriculteurs. Il fait miroiter depuis des décennies des progrès qui n’arrivent jamais.

Ces jours-ci quelques agro-terroristes crachaient leur désespoir et leur colère contre ce qu’ils pensent être la source de leurs maux en provoquant une explosion dans les locaux de la DREAL de Carcassonne. Continueront-ils longtemps à se tromper de cible ?


 


 

 

Sans paie, sans eau,
sans électricité :
des ouvriers agricoles exploités survivent
grâce à la solidarité

par Adèle Cailleteau sur https://basta.media/

Après avoir travaillé toute la saison agricole, 17 travailleurs marocains n’ont toujours pas été payés. Coincés dans le Vaucluse, ils ont décidé de rester ensemble jusqu’à avoir obtenu gain de cause, malgré des conditions de vie indignes.

L’ennui rythme leurs journées. Certains tentent de se réchauffer près du feu ou en préparant du thé, d’autres restent simplement assis, côte à côte, dans le garage qui sert à la fois de cuisine et de salle de vie, entre la gazinière de fortune et des vivres apportés par les Restos du cœur.

De petits groupes se forment parfois pour discuter en arabe ou se taire ensemble. Il faut dire que ces 17 hommes, âgés de 22 à 46 ans, vivent dans la promiscuité depuis des mois. Ils sont coincés ensemble dans une petite maison à l’entrée d’un village du Vaucluse. Arrivés du Maroc comme travailleurs saisonniers entre mai et octobre 2023 pour les derniers venus, ils ont récolté asperges, courgettes, cerises et fait les vendanges au pied du mont Ventoux dans une exploitation agricole.

Le travail est dur, quasiment sans jours de congés. Et les 17 hommes n’ont toujours pas été payés par l’employeur, la SAS de Rigoy. Selon les ouvriers agricoles, l’entreprise s’est contentée de leur donner quelques dizaines d’euros en espèces de temps à autre, pour qu’ils puissent s’acheter de quoi manger et continuer à travailler. Ils assurent que le patron veut les faire retourner au Maroc, leur promettant d’être payés là-bas.

L’entreprise condamnée à payer

Mais les 17 ne se laissent pas faire. Dès le mois de juillet, une délégation a parcouru à pied les dix kilomètres qui les séparent de Carpentras pour prendre le bus jusqu’à l’inspection du travail d’Avignon. Celle-ci a étudié le dossier et a dépêché sur les lieux un inspecteur. Dans la foulée, les travailleurs sont entrés en contact avec le défenseur syndical Force ouvrière Hervé Proksch, qui a saisi le conseil de prud’hommes en référé mi-octobre pour cinq premiers dossiers. « J’ai déjà eu pas mal de cas dans ma carrière, mais jamais autant de travailleurs non payés sur la même exploitation », assure le syndicaliste.

Résultat : le tribunal a condamné l’employeur à verser entre 6000 et 8000 euros à chacun de ces cinq ouvriers agricoles, pour le versement des salaires de deux ou trois mois (selon les cas), les heures supplémentaires impayées, les dommages et intérêts. Le 8 janvier dernier, le conseil de prud’hommes a de nouveau condamné l’employeur à payer et à indemniser trois autres salariés et va étudier plus en détail trois autres cas sur lesquels il ne s’est pas encore prononcé. Une autre décision sur le fond est attendue le 19 avril, concernant des salariés qui ont travaillé sans contrat de travail.

Les 17 cas sont différents, avec notamment des durées totales de travail qui varient entre les premiers qui sont arrivés en mai et les derniers en octobre. Les cas qui sont passés en référé sont les plus évidents : un contrat, des fiches horaires remplies au jour le jour, mais pas de salaire. Ceux sur lesquels le conseil de prud’hommes veut examiner sur le fond sont les cas plus complexes, par exemple sans contrat de travail, mais avec tous les documents de l’Office français de l’immigration et de l’intégration pour les faire travailler comme saisonniers en France. Les travailleurs n’ont aussi pas tous fait appel au défenseur syndical en même temps.

Le gérant mis en examen pour traite d’êtres humains

Le gérant et le comptable de l’exploitation agricole ont été placé en garde à vue le 17 janvier 2024 puis mis en examen pour traite d’être humains et soumission de personnes vulnérables ou dépendantes à des conditions de travail et d’hébergement indignes.

Les décisions de justice des prud’hommes sont importantes, mais elles ne changent rien au quotidien des 17 travailleurs. Ils n’ont toujours pas perçu un centime et la société qui les employait a été placée en redressement judiciaire le 24 décembre… En parallèle, les ouvriers agricoles ont tous porté plainte auprès de la gendarmerie, faisant notamment état de leurs conditions de vie et de logement indignes. Ils sont en contact avec une avocate, Anne-France Breuillot. Une enquête de gendarmerie est en cours, la procureure de Carpentras a été saisi du dossier le 13 juillet 2023 par la direction départementale de l’emploi, du travail et des solidarités.

Un communiqué du parquet indique ce lundi 22 janvier qu« ’à la suite des investigations réalisées », le gérant de l’exploitation agricole, âgé de 74 ans, ainsi que que le comptable, âgé de 43 ans, ont été placé en garde à vue le 17 janvier 2024 puis mis en examen. Parmi les chefs d’accusation retenus à leur encontre : traite d’être humains et soumission de plusieurs personnes vulnérables ou dépendantes à des conditions de travail et d’hébergement indignes.

Le Code pénal définit la traite d’êtres humains comme « le fait de recruter une personne, de la transporter, de la transférer, de l’héberger ou de l’accueillir à des fins d’exploitation », dont via la « soumission à du travail ou à des services forcés », par exemple par « la promesse de rémunération » et à des « conditions de travail ou d’hébergement contraires à sa dignité ». La traite des êtres humains peut être punie de sept ans d’emprisonnement.

Face une machine judiciaire qui se met doucement en route, les Marocains n’ont aujourd’hui d’autre choix que d’attendre. « On ne fait rien. On n’a pas le droit de travailler », répète Boujemaa. L’homme montre son ventre et fait signe qu’il a pris de l’ampleur à cause de l’inactivité. Puis il pointe du doigt un mur de parpaings qu’il a érigé à côté et semble presque regretter la période où le patron lui demandait de faire de la maçonnerie dans des maisons du coin – alors que son contrat de travail mentionne pourtant bien « ouvrier agricole ».

Des contrats de travail vendus 12 000 euros

Retourner au Maroc est impossible pour eux, en tout cas pas pour l’instant. Les 17 hommes viennent tous de la région de Taza, au nord-est du Maroc, et disent avoir été recrutés sur place par le père de l’actionnaire majoritaire de la SAS de Rigoy (qui détient 99 % des parts), qui réside dans cette région. Il leur aurait fait payer 10 000 ou 12 000 euros en leur promettant en échange un contrat de saisonnier à vie ou en leur faisant miroiter la possibilité de s’installer et vivre en France après trois ans.

Certains relatent avoir payé en espèces, d’autres par virement. En même temps que l’un d’eux raconte tout cela, un jeune homme emmitouflé tend son téléphone portable sur lequel tourne une vidéo montrant un échange de liasses de billets, tandis qu’un autre apporte une pochette en plastique de laquelle il sort un papier qui atteste d’un virement de 100 000 dirhams, soit un peu moins de 10 000 euros.

Pour récolter pareilles sommes, ces ouvriers agricoles ont dû se séparer de tout ce qu’ils possédaient, comme Abdelghani qui a vendu sa voiture, ses deux vaches, ses 15 moutons et a pris un crédit. Mohammed a quant à lui tout emprunté à sa famille. En parlant avec les mains, un troisième croise ses avant-bras l’un sur l’autre pour mimer les menottes et faire comprendre que le retour au Maroc serait synonyme de prison, faute de pouvoir rembourser l’argent emprunté.

Eau et électricité coupées

Parmi les travailleurs bloqués là, certains étaient déjà venus travailler l’année dernière et n’avaient pas non plus été payés. « Ils ont fait du football avec nous », dénonce le plus âgé, pour évoquer le fait que le patron en France de l’exploitation agricole et le père de son associé actionnaire au Maroc, se sont renvoyés la responsabilité de la rémunération des ouvriers. Pour ne pas se faire encore arnaquer, ils restent en France et continuent à vivre dans cette maison composée de seulement trois chambres et d’une grande pièce, toutes recouverte de matelas.

« Sans les Restos du cœur, on serait morts »

Selon eux, c’est le patron lui-même qui les a conduits là depuis l’aéroport. Tous détiennent parmi leurs documents rangés dans de précieuses pochettes une attestation d’hébergement signée de la propriétaire des lieux, qui s’avère aussi être l’épouse de leur employeur. Pourtant, le patron Michel Jean déclarait fin décembre au journal régional La Provence que les travailleurs agricoles faisaient preuve de « mauvaise foi » et il les accusait de « squatter la maison ». Contacté par téléphone par Basta!, il n’a pas répondu à nos sollicitations.

Durant la saison agricole, la maison était reliée à l’eau et à l’électricité, qui ont été coupées dès que les récoltes ont pris fin. « Un jour, on est partis tous ensemble aux Restos du cœur, et quand on est revenus, le tuyau avait été coupé », explique Boujemaa, pointant du doigt la chambre à air de vélo utilisée pour rafistoler le raccordement à l’eau. Un effort vain, puisque l’eau a aussi été coupée à la source. Depuis, les hommes ne peuvent plus utiliser ni la douche ni les toilettes (une pompe électrique est indispensable à leur bon fonctionnement) et ne laissent plus la maison inoccupée.

Survivre grâce à la solidarité locale

« Sans les Restos du cœur, on serait morts », résume Abdelghani, créant un petit nuage de buée autour de sa bouche. Ce sont les associations locales – Restos du cœur et Secours catholique de Mazan – et des voisins qui permettent aux travailleurs de survivre. Alertées mi-novembre, les associations ont commencé par l’urgence avec des dons de vêtements chauds, de matelas supplémentaires, des couvertures et de quoi manger.

La coopérative agricole installée en face met à leur disposition un robinet pour recharger des bidons en eau et des prises pour les téléphones portables. Une équipe de bénévoles solidaires s’est organisée pour créer une cagnotte et améliorer le quotidien des hommes en leur permettant de prendre des douches à tour de rôle, de laver leur linge, de consulter un médecin si besoin, de manger à leur faim, et d’être suivis par le centre médico-psychologique.

Désormais, la maison reçoit tous les jours de la visite. Aussitôt arrivé, Alexis Rivière, habitant du village voisin, a déjà dans la main un verre rempli de thé. Sa mission du jour sera de conduire Mohammed à la préfecture d’Avignon pour qu’il y retire son titre de séjour. Ils reviendront bredouilles, la préfecture étant fermée pour cause d’une manifestation d’agriculteurs.

Responsabilité de l’État

« La plupart du temps, dans ces situations, l’employeur divise pour régner. Là manifestement, il n’a pas réussi à le faire de façon efficace. Les salariés sont solidaires », relève aussi Jean-Yves Constantin, du Collectif de défense des travailleur·ses étranger·ères dans l’agriculture (Codetras). Il a accompagné les 17 hommes dans leur demande de titre de séjour vie privée et familiale pour rester sur le territoire le temps des procédures en justice.

Familier des abus dont sont régulièrement victimes les travailleurs agricoles étrangers, il dénonce le manque de contrôle du côté de l’État, qui rend de telles dérives possibles. « Avant, pour accorder ou non l’autorisation de faire venir un travailleur saisonnier, les services de l’État vérifiaient la cohérence entre le nombre de salariés demandés et la surface de l’exploitation agricole, ou bien que l’exploitation payait bien ses cotisations sociales. » Ces contrôles n’existent plus, déplore Jean-Yves Constantin. « Ce qui permet à un certain nombre d’employeurs de ne plus respecter ni le droit ni les personnes, ajoute-t-il. Par l’absence de contrôle, c’est le ministère de l’Intérieur qui couvre tous ces trafics. »

Adèle Cailleteau

Photo de une : Les journée des 17 travailleurs saisonniers sont aujourd’hui rythmées par l’ennui, les démarches administratives, et le thé pour tenter de se réchauffer en l’absence de chauffage/©Adèle Cailleteau

P.-S.

Nous avons contacté sur son téléphone portable le patron de l’entreprise, Michel Jean, mais il ne n’a pas répondu à nos sollicitations.

Suivi :

Mise à jour du 22 janvier 2024 : L’article a été mis à jour avec l’ajout de l’information de la garde à vue de l’exploitant et du comptable de l’exploitation agricole et de leur mise en examen pour traite d’être humains et soumission de personnes vulnérables ou dépendantes à des conditions de travail et d’hébergement indignes.

   publié le 19 janviEr 2024

Marchons dimanche, ripostons lundi !

Fabien Gay sur www.humanite.fr

Le 19 décembre 2023 a marqué une déchirure profonde de notre devise républicaine. Par le vote de la loi asile immigration, à travers une commission mixte paritaire pilotée directement par l’Élysée, les forces libérales et autoritaires ont donné corps à une revendication historique de l’extrême droite, avec l’introduction de la préférence nationale. S’y ajoute une atteinte au droit du sol, la restriction du droit d’asile, le durcissement du regroupement familial et des conditions de séjour, le retour de la double peine et du délit de séjour irrégulier…

Marine Le Pen peut proclamer une victoire idéologique et affirmer qu’elle irait plus loin si elle accédait au pouvoir. Partout en Europe, le vent rance et brun souffle sur nos démocraties malades de l’ultralibéralisme. Le Parlement britannique a voté l’expulsion des migrants vers le Rwanda, quand l’extrême droite allemande rêve d’un projet similaire pour les immigrés et les Allemands d’origine étrangère.

Nous vivons un moment de bascule. Des mesures racistes et xénophobes ont été crédibilisées au Parlement. C’est le produit d’un matraquage idéologique, du ministère sarkozyste de l’Identité nationale au fantasme du grand remplacement, qui a fait son œuvre. Concomitant d’une œuvre de destruction sociale, ce travail de sape a fracturé notre peuple. Ce climat révèle aussi l’échec d’un silence collectif, devenu complice, laissant à penser que l’extrême droite pouvait être battue sans l’affronter idéologiquement voire, pire, en reprenant ses thèses comme le font croire les droites coalisées.

Il n’y a rien, donc, à attendre d’un pouvoir macroniste en décrépitude qui déroule une stratégie politique minable, ni même d’un ripolinage juridique par le Conseil constitutionnel. Quand le droit des étrangers est attaqué, c’est une attaque contre l’ensemble de nos droits. Cette atmosphère suffocante nécessite une réplique populaire et unie. Il ne faut plus réagir mais agir pour ne plus accepter les mots blessants, les discriminations et le racisme.

Des forces disponibles sont déjà en action, politiques, syndicales, associatives, mais aussi dans le corps médical, universitaire, des arts et de la culture. Faisons corps ensemble, ce dimanche 21 janvier et au-delà, pour affirmer notre humanité commune.

à Montpellier : 14h30 départ place Albert 1er


 


 

Un collectif dévoile les terrifiantes conséquences de la loi immigration

Michel Soudais  sur www.politis.fr

La « préférence nationale » induite dans la loi Darmanin cible les plus précaires et les enfants, qu’elle va dangereusement appauvrir, démontre le collectif Nos services publics dans une note publiée ce jeudi. Une analyse remarquable et bienvenue.

La préférence nationale introduite dans la loi immigration touchera au moins 110 000 personnes dont 30 000 enfants. Telle est l’alerte que lance aujourd’hui le collectif Nos services publics en publiant une note très fouillée. Issue du travail d’agents publics, d’économistes et de statisticiens spécialistes du système de protection sociale, elle chiffre et illustre les conséquences qu’aurait l’article 19 (ex-article 1N) de cette loi dans la vie des habitantes et habitants de notre pays s’il est validé par le Conseil constitutionnel.

C’est en effet cet article qui conditionne la quasi-totalité des prestations familiales et des allocations logement, pour les personnes étrangères uniquement (1), à une durée de présence sur le territoire d’au moins cinq années ou d’une durée d’activité professionnelle minimale de trente mois.

Seraient ainsi conditionnées :

  • Les prestations familiales relevant de l’accueil et de l’éducation des enfants : prime de naissance ou d’adoption, allocation de base versée jusqu’aux 3 ans de l’enfant, le complément d’activité qui vise à compenser la perte de salaire liée à l’accueil de l’enfant, et le complément au libre choix du mode de garde jusqu’à 6 ans ;

  • Les allocations familiales dont bénéficient toutes les familles de plus de deux enfants de moins de 20 ans ayant moins de 6 200 euros de revenus mensuels ;

  • Le complément familial pour les familles comptant trois enfants ou plus à charge ;

  • L’allocation de soutien familial, pour les parents isolés élevant leurs enfants seuls ;

  • L’allocation journalière de présence parentale, qui sert à accompagner les enfants malades ;

  • L’allocation personnalisée d’autonomie, versée par les départements aux personnes âgées de 65 ans et plus en perte d’autonomie ;

  • Le droit au logement décent : droit au logement opposable (DALO) pour les ménages prioritaires avec les recours associés ;

  • Les aides personnalisées au logement (APL) sont, elles, conditionnées à cinq ans de présence ou un visa étudiant, ou trois mois d’activité professionnelle.

Des cas-types illustrent les conséquences dramatiques de cette loi

Alors que ces mesures de « préférence nationale » ont été votées à la va-vite, le 19 décembre, sans aucune étude d’impact sur les évolutions qu’elles impliqueraient dans la vie des travailleurs et travailleuses concernées, la note du collectif Nos services publics a le mérite d’illustrer sur plusieurs cas-types les conséquences dramatiques des modifications prévues.

Dans le cas de deux employés de restauration de 21 ans à temps partiel (70 %) rémunérés au smic horaire, soit 912 €/mois, Amar (égyptien), Matthieu (français), le premier arrivé en France en 2023 n’a pas droit aujourd’hui à la prime d’activité de 393 €/mois que perçoit le second, et il perdrait demain son APL de 112 €/mois que conserverait évidemment le premier. L’un et l’autre acquittent les mêmes cotisations, sont redevables des mêmes impôts (en l’occurrence la TVA), mais Matthieu disposera au final d’un revenu mensuel de 1 412 € quand Amar, qui était déjà sous le seuil de pauvreté, basculera avec 912 € seulement en deçà du seuil de la grande pauvreté.

Autre cas-type pointé dans la note : celui de deux aides-soignantes en EHPAD, mères célibataires avec un enfant de moins de trois ans. L’écart de revenu après la mise en place de la préférence nationale serait encore plus criant avec des conséquences dramatiques faciles à imaginer.

Tous les étrangers extra-européens seraient discriminés. Avec trois enfants de moins de dix ans et les deux parents rémunérés 1630 €/mois, une famille canadienne arrivée en France il y a un an et demi, perdrait mensuellement 319 € d’allocations familiales, 182 € de complément familial et 98 € d’allocation de rentrée scolaire.

Dans le cas de deux enfants d’un an, nés en France, dans une famille ayant déjà un enfant de moins de trois ans, les droits sociaux ne seraient pas les mêmes le foyer du petit Ismaël (français par le droit du sol) dont les parents libanais sont arrivés en France en 2022.

Plus de pauvreté, moins d’intégration

Pour les auteurs de cette note : le conditionnement de ces prestations aura deux conséquences : « L’aggravation de la pauvreté des enfants et la détérioration des conditions de vie des ménages déjà précaires. » « Au moins 110 000 personnes devraient voir leur niveau de vie diminuer du fait de cette loi »