PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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   mise en ligne le 26 juin 2026

Défenseur des droits : Claire Hédon quitte une institution plus nécessaire que jamais

Pierre Cazemajor sur www.humanite.fr

À l’issue de six ans de mandat à la tête de cette autorité administrative indépendante, Claire Hédon alerte sur une aggravation de l’accès aux droits en France. Son départ intervient alors que la possible nomination du sénateur LR François-Noël Buffet suscite déjà des inquiétudes.

C’est la fin d’un mandat, mais pas celle des inquiétudes. À l’heure de quitter le poste de Défenseur des droits, Claire Hédon dresse le bilan de six années d’action dans une France où les réclamations explosent, les droits reculent, et sa succession suscite déjà de vives réserves.

Il faut dire que, depuis son arrivée en 2020, les réclamations adressées à l’institution ont augmenté de 70 %. Elles devraient même avoir doublé en 2026, pour atteindre près de 200 000 saisines, contre 100 000 au début de son mandat. Le constat, pour celle qui avait succédé à Jacques Toubon, est sans triomphalisme : « Une aggravation dans l’accès aux droits dans notre société, dans tous les domaines. »

Pendant six ans, Claire Hédon a pourtant cherché à faire de cette autorité indépendante une institution de recours pour celles et ceux qui restent souvent hors du débat public. Droits des étrangers, discriminations, protection de l’enfance, déontologie policière, lanceurs d’alerte, accès aux services publics : son mandat a été traversé par une même question, celle de « l’effectivité des droits ». « La France dispose d’une tradition juridique solide », rappelle-t-elle. Mais ces droits sont-ils « vraiment effectifs ? »

Une vigie très sollicitée

Sous son mandat, l’institution a multiplié les alertes. Le droit des étrangers illustre cette dégradation. Il est désormais le premier motif de réclamation adressée à l’institution, avec 41 % des dossiers. Une hausse liée notamment à la dématérialisation des démarches en préfecture, que la Défenseure des droits n’a cessé de dénoncer. Le numérique peut faciliter l’accès aux droits, estime-t-elle, mais il ne peut devenir un passage obligé pour des publics déjà fragilisés.

En matière de discriminations, le classement est différent : le handicap reste le premier motif de saisine, avec 27 % des réclamations, devant l’origine réelle ou supposée, à 18 %. Autant de situations qui, selon Claire Hédon, ne relèvent pas seulement d’actes isolés, mais qui « révèlent des phénomènes structurels ».

« Je suis effrayée de ce que j’observe »

Car si l’institution a agi, la situation, elle, s’est dégradée. Les crises frappent plus durement les personnes vulnérables. « La précarité n’est pas seulement économique, rappelle Claire Hédon : elle se traduit aussi par des droits plus difficiles à faire reconnaître. »

Même logique du côté des prestations sociales, où la Défenseure des droits observe une montée des suspensions et des ruptures de droits. La protection de l’enfance concentre aussi ses inquiétudes. « Je suis frappée du fait que les enfants sont les titulaires de droits les plus vulnérables », dit-elle. Face aux défaillances de l’aide sociale à l’enfance, aux orientations subies à l’école ou à la jeunesse des quartiers populaires « malmenée », elle rappelle que l’école devrait rester « un levier d’émancipation ».

Sur l’usage de la force publique, son bilan est tout aussi sévère. Contrôles d’identité discriminatoires, violences policières, manque de sanctions : « Je suis effrayée de ce que j’observe », confie-t-elle. La persistance des contrôles au faciès reste l’un de ses regrets au moment de partir. « Ces contrôles produisent des blessures profondes pour les personnes concernées », insiste-t-elle.

Une succession qui suscite des inquiétudes

Reste la question de l’après. Le nom du sénateur LR François-Noël Buffet, ancien ministre auprès de Bruno Retailleau, circule et suscite déjà l’inquiétude. Ses positions sur l’aide médicale d’État, la PMA, le mariage pour tous ou les questions migratoires sont jugées difficilement compatibles avec l’esprit du Défenseur des droits.

Claire Hédon refuse de commenter cette nomination : « C’est une nomination du président de la République, je n’ai donc pas de commentaire à faire dessus. » Elle insiste néanmoins sur une chose : le Défenseur des droits est « avant tout un travail collectif », et son efficacité dépendra des moyens humains et financiers accordés à l’institution.

Au moment de partir, elle laisse surtout une alerte démocratique. « Une démocratie se mesure à sa capacité à garantir la contestation », rappelle-t-elle, inquiète de l’accumulation des interdictions de manifester. « Ce qui fait une démocratie, ce n’est pas que le suffrage universel, c’est aussi le respect d’un certain nombre de droits, dont le droit de manifester, dont la liberté de la presse. »

   mise en ligne le 25 juin 2026

Le RN tente de faire oublier des décennies de déni climatique

Youmni Kezzouf sur www.mediapart.fr

Depuis le début de la canicule, le parti d’extrême droite se pose en donneur de leçons sur l’impréparation du pays face au dérèglement climatique et tente de faire oublier le climatoscepticisme de ses membres.

Le Rassemblement national (RN) en a fait une marque de fabrique : ses cadres, élu·es et dirigeant·es sont capables de prôner un jour l’exact inverse de ce qu’ils et elles défendaient quelques années plus tôt. En cette période de canicule, le positionnement du parti d’extrême droite sur le dérèglement climatique et son caractère anthropique ne fait pas exception.

Vice-président du parti, Sébastien Chenu s’est lancé, vendredi 19 juin, dans une critique acerbe de l’impréparation du gouvernement face à l’urgence climatique. Il a notamment pointé du doigt une « incapacité à prévoir, à organiser les choses en fonction de ces canicules répétées », injustifiable puisque « ça fait longtemps qu’on a des rapports, notamment ceux du Giec [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat – ndlr], qui nous parlent de réchauffement », a-t-il dit sur TF1.

Ces derniers jours, les cadres du mouvement lepéniste se démultiplient sur les plateaux pour promouvoir un chimérique « plan climatisation », dont le député Jean-Philippe Tanguy est lui-même convenu que son chiffrage « n’a pas été arbitré au sein du RN ». Ils et elles en profitent pour critiquer le manque d’anticipation du gouvernement, tout en se débattant avec leurs positions passées : le RN a en effet longtemps assumé un positionnement climatosceptique et une critique acerbe du Giec, qu’il accusait de tous les maux.

« Évidemment qu’il y a un réchauffement climatique que tout le monde peut mesurer. Évidemment qu’il faut s’adapter à ces fortes chaleurs qui sont de plus en plus récurrentes. Ce n’est pas nouveau », a notamment déclaré le député Julien Odoul sur Sud Radio, avant d’ajouter : « Depuis des années, nous demandons des mesures extrêmement concrètes pour lutter contre le dérèglement climatique. »

Aux racines du climatoscepticisme 

Comme souvent avec le programme du RN, il est utile de relire Jean-Marie Le Pen pour comprendre le positionnement de la formation. En meeting à Nantes (Loire-Atlantique) lors de l’élection présidentielle de 2007, le fondateur du parti d’extrême droite avait attaqué le Giec, le rendant coupable de vouloir instaurer une « dictature écologique planétaire ».

« Aucun des changements climatiques, les uns bénéfiques, les autres négatifs, n’est dû à l’homme », avait-il ajouté ce jour-là. La preuve, expliquait-il, « en l’an mil, les températures étaient suffisamment élevées pour que le Groenland, le pays vert, soit colonisé par des Scandinaves et que ceux-ci puissent atteindre l’Amérique du Nord par la mer, aujourd’hui prise par les glaces ».

Dans ses mémoires publiés en 2019, Jean-Marie Le Pen développait de nouveau son déni du dérèglement climatique, teinté de complotisme : « C’est une arnaque géante pour justifier une dictature, cinglait-il. Je ne crois pas au réchauffement global d’origine humaine. » Tout en ciblant les scientifiques qui alertent : « Le rôle du Giec est central dans cette manipulation : en essayant de faire croire à la catastrophe, il parvient à la fois à orienter des choix industriels et économiques et à imposer des décisions politiques, tout en habituant les peuples à un arbitrage supranational des problèmes. »

J’emm..de le Giec ! Qu’ils réfléchissent aux problèmes de surpopulation et après on en reparle !
              Philippe Lottiaux, député RN, en 2019

Ce déni climatique total n’est pas l’apanage de Jean-Marie Le Pen, au contraire. Une simple consultation des prises de parole des député·es RN suffit à s’en convaincre. La première d’entre elles et eux, Marine Le Pen, expliquait en marge du 1er mai 2023 que « le Giec a toujours été alarmiste ». « C’est normal, quand vous avez toujours le nez dessus, vous avez tendance à alerter et alerter, donc à être un peu plus pessimiste », indiquait-elle.

Une façon de minimiser la réalité pour mieux promouvoir sa vision de l’écologie, mélange de « bon sens », de technosolutionnisme incantatoire et de combat démagogique contre toute mesure contraignante. La même année, le député RN Thomas Ménagé avait provoqué la polémique en déclarant sur France Inter qu’il ne fallait pas s’appuyer « uniquement sur les données du Giec », car l’organisation avait « parfois tendance à exagérer ».

Une déclaration sur laquelle l’intéressé est certes revenu ce week-end, en reconnaissant avoir dit « des bêtises », mais qui ne vient pas de nulle part : en mai 2013, celui qui n’était qu’un jeune militant de droite souverainiste du Loir-et-Cher faisait déjà mine de s’interroger sur Twitter (devenu X) : « Quand je vois le temps en ce moment je me demande si y a vraiment un réchauffement climatique... »

Le Giec ciblé de toutes parts

Les prises de position similaires ne manquent pas. En 2019, Guillaume Bigot n’était pas encore député RN mais œuvrait en tant qu’éditorialiste sur CNews, où il s’était notamment illustré en taxant Sandrine Rousseau de « Greta Thunberg ménopausée ». Sur Twitter, il concédait que « le réchauffement existe », mais considérait que « rien ne prouv[ait] que le CO2 en est la cause ». Les premiers travaux mettant en relation la quantité de CO2 dans l’atmosphère et la hausse des températures datent de 1856.

En 2019 toujours, Edwige Diaz publiait un communiqué au nom du groupe RN au conseil régional de Nouvelle-Aquitaine, dans lequel elle dénonçait « l’environnementalisme » dans des termes qui rappellent ceux de Jean-Marie Le Pen : « L’hypothèse d’un changement climatique sert des intérêts particuliers au travers d’un green business très juteux et une idéologie majoritairement rejetée par les Français : apologie d’un gouvernement mondial, contrainte de l’accueil de “réfugiés climatiques”... »

En 2023, la députée RN Katiana Levavasseur affirmait à son tour que « le Giec est une catastrophe pour le moral déjà très bas des Français », tandis que son collègue Hervé de Lépinau fustigeait « les propagandistes du Giec ». « Les rapports du Giec ne font pas forcément l’unanimité y compris dans la communauté scientifique », affirmait de son côté le député Philippe Lottiaux.

Un contresens total, la mission du Giec étant justement de refléter l’état du consensus scientifique sur la question climatique. Quelques années plus tôt, le même parlementaire prenait moins de pincettes et sortait les insultes : « J’emm..de le Giec ! Qu’ils réfléchissent aux problèmes de surpopulation et après on en reparle ! », s’énervait-il sur Twitter. 

Climatosceptique revendiqué, le maire RN de Carcassonne (Aude), Christophe Barthès, député entre 2022 et 2026, a du mal à faire la part des choses entre météo et climat. En janvier 2024, celui-ci pointait les températures très basses en Suède et ironisait : « À cette heure, nous n’avons pas encore de commentaires du Giec. Ils ne se sont toujours pas manifestés. »

L’année précédente, le viticulteur s’était longuement épanché dans Le Monde sur sa vision du changement climatique. « Il y a quand même des scientifiques qui disent que l’homme n’y est pour rien, mais est-ce qu’on leur laisse la parole ? », faisait-il mine de questionner. Le changement climatique, « est-ce l’effet de l’homme ? Peut-être que oui, peut-être que non », ajoutait-il. Un bon résumé des positions de son parti.


 

   mise en ligne le 24 juin 2026

Pesticides : l’État fait fi de sa condamnation, des associations contre-attaquent

sur https://reporterre.net/

Pas question de laisser sans effet la première condamnation de l’État français pour préjudice écologique concernant les atteintes à la biodiversité. Le collectif Justice pour le vivant, composé d’avocats, de juristes et de scientifiques, s’apprête à déposer un recours en exécution dans les prochains jours pour demander à la cour administrative d’appel de Paris que l’État applique réellement sa décision de justice du 3 septembre 2025.

La cour avait alors enjoint l’État à réexaminer dans un délai de deux ans les pesticides autorisés à être vendus et insuffisamment évalués au regard des connaissances scientifiques les plus récentes. Et ce, compte tenu de « l’inaction de l’État face au déclin de la biodiversité », selon le communiqué de presse de Justice pour le vivant.

« L’État devait nous présenter un projet de calendrier le 3 mars. Or, ce plan ne respecte pas les exigences fixées par la cour », a reproché Émilien Capdepon, chargé de campagne de Notre affaire à tous, à l’occasion d’une conférence de presse de la coalition Justice pour tous, le 23 juin.

La menace d’astreintes financières

Le recours sera déposé auprès de la cour administrative d’appel de Paris. « En cas de retour favorable, l’État pourrait être soumis à des astreintes financières, s’il persiste à ne pas exécuter la décision de la Cour », explique l’avocate Mathilde Lacaze-Masmonteil.

Le collectif a dénombré près d’un millier de pesticides autorisés entre 2009 et le 3 septembre 2025, date de cette condamnation. Or, dans son plan, « le ministère de l’Agriculture a choisi de s’attaquer d’abord à seulement sept pesticides sur des critères purement administratifs, indique Mathis Buis, de l’association de défense des abeilles Pollinis. Nous estimons que 300 pesticides sont scientifiquement prioritaires, nous en avons remis la liste aux équipes du Premier ministre suite à la condamnation de septembre 2025, mais aucun d’entre eux ne figure parmi les sept retenus par l’État ».

Contactés, les services du Premier ministre et de la ministre de l’Agriculture n’avaient pas répondu à l’heure où nous publiions cet article.


 

   mise en ligne le 23 juin 2026

Le projet de loi logement, un cheval de Troie pour acter les reculs sociaux et climatiques du macronisme

Pierre Cazemajor sur www.humanite.fr

Présenté en Conseil des ministres ce mercredi 24 juin, ce projet de loi se veut ambitieux. Mais associations et syndicats dénoncent un texte qui fragiliserait les locataires, les mal-logés et le logement social.

Ça pourrait presque ressembler à une bonne nouvelle. Ce mercredi, le projet de loi sur le logement, porté par Vincent Jeanbrun, doit être présenté en Conseil des ministres. Le ministre de la Ville et du Logement promet de « construire davantage », de « rénover plus vite », de « simplifier les procédures » et de « redonner du pouvoir aux élus locaux », face à une crise devenue, selon ses propres termes, une « bombe sociale ».

De prime abord, le texte semble porter une ambition large. Son premier article lance un troisième programme national de renouvellement urbain, l’Anru 3, pour la période 2030-2040. Le projet prévoit aussi de simplifier certaines règles d’urbanisme et de remettre des logements sur le marché. Autant de mesures présentées comme une réponse à l’urgence, dans un pays où 2,9 millions de ménages attendent un logement social et où 4,1 millions de personnes sont mal logées ou sans logement.

De fausses bonnes nouvelles

À première vue, le texte additionne des réponses attendues : relancer la construction, agir dans les quartiers populaires, accélérer la rénovation, donner plus de marges aux territoires. Mais chacune contient son revers. La remise sur le marché de logements en donne un premier exemple.

Derrière l’objectif affiché de relancer l’offre locative, le texte prévoit de permettre la remise en location de logements classés F ou G, que la loi Climat et résilience devait pourtant progressivement interdire. Les propriétaires pourraient les relouer à condition de s’engager à réaliser des travaux.

« La possibilité de relouer des passoires énergétiques sous condition d’un engagement de travaux sonne comme un abandon de toute ambition sur la massification de la rénovation énergétique. C’est un aveu d’échec », juge Camille Régis, déléguée générale de la Fédération des associations et des acteurs pour la promotion et l’insertion par le logement (Fapil). D’autant que le contrôle reste incertain : « Qui va vérifier que les travaux promis seront réellement faits ? Personne. »

Même logique pour le parc HLM. Le projet dit vouloir accélérer sa rénovation, mais il permettrait aussi d’augmenter certains loyers à la relocation, notamment après travaux. Les locataires en place ne seraient pas concernés, mais les nouveaux entrants pourraient payer davantage. Pour Camille Régis, cette logique traduit surtout un désengagement de l’État : « On part du principe qu’il n’y a plus d’argent pour financer le logement social, et que le logement social doit s’autofinancer. »

Quant au « pouvoir aux élus locaux », il inquiète tout autant. Dans les faits, les maires pourraient peser davantage sur les attributions de logements sociaux et exercer un droit d’opposition motivée. Les intercommunalités pourraient aussi récupérer des compétences liées au droit au logement opposable. Pour Nathalie Bazire, en charge du logement à la CGT, cette forme de droit de veto est « inacceptable ». Ce transfert risque en effet de « faire dépendre l’accès au logement social des équilibres politiques locaux », au détriment de règles nationales communes.

L’Anru 3 pour faire passer le reste

Et en ce qui concerne l’Anru 3, dont le lancement est attendu par de nombreux élus, bailleurs et habitants des quartiers populaires, c’est ici que se joue tout l’équilibre politique du texte.

Après deux programmes nationaux de renouvellement urbain, la perspective d’un nouveau cycle apparaît nécessaire, dans des territoires où les besoins restent massifs. Et si le vote du Conseil national de l’habitat (CNH), le 21 mai, pouvait donner l’image d’un texte largement soutenu avec 33 voix pour, 13 contre et 8 abstentions, il raconte en réalité une autre histoire : celle d’un soutien contraint, obtenu autour d’un seul article attendu, alors que plusieurs dispositions suscitent de fortes réserves.

« On fait passer dans un même texte l’Anru 3 et des mesures qui s’attaquent clairement au monde du logement social, explique Camille Régis. C’est difficile de se positionner complètement contre, parce qu’il y a la création d’un troisième programme de renouvellement urbain. Mais c’est aussi une manière de faire avaler la pilule. »

Eddie Jacquemart, président de la Confédération nationale du logement (CNL), dénonce le même écueil : « Le gouvernement a été habile en conjuguant dans le même texte les dispositions concernant l’Anru 3 et d’autres mesures toxiques. Les bailleurs sociaux, qui attendent et appellent de leurs vœux l’Anru 3, se retrouvent pris au piège. » Selon lui, « il faudrait presque une loi qui se limite à l’article 1 ». Mais même celui-ci n’échappe pas aux critiques. Les cinq milliards annoncés restent loin des douze milliards du précédent programme.

La CNL alerte aussi sur la place donnée à la « sûreté » et à la « reconquête républicaine » parmi les axes du programme. Eddie Jacquemart redoute une approche sécuritaire des quartiers populaires : « Si on lit entre les lignes, on comprend qu’il s’agit de démolir là où il y a du deal. Mais ce n’est pas ce qu’il faut faire. Le problème du narcotrafic ne se résoudra pas en abattant des tours. »

Une réponse qui contourne la crise

Au fond, les critiques portent moins sur ce que le texte affiche que sur ce qu’il évite. Il prétend répondre à la crise sans s’attaquer directement au niveau des loyers, à la baisse de la production de logements sociaux, au manque de financement public ou à la spéculation immobilière. « Ce dont nous avons besoin, c’est d’une véritable planification et d’une loi de programmation du logement », résume Nathalie Bazire.

D’autant plus que sur les passoires thermiques, le recul est important. Ces logements énergivores pourraient continuer à être loués sur la base d’une promesse de travaux. Or vivre dans une passoire thermique, c’est payer plus cher pour se chauffer mal l’hiver, puis subir la chaleur l’été dans des logements mal isolés. Eddie Jacquemart insiste sur cette réalité : « Dans les appartements qui ne sont pas isolés, les gens souffrent énormément, en hiver comme en été. »


 


 

Loi logement : « C’est surtout un cadeau aux bailleurs », dénonce Jean-Baptiste Eyraud

Pierre Cazemajor sur www.humanite.fr

Jean-Baptiste Eyraud, président de l’association Droit au logement (DAL), dénonce dans le projet de loi sur le logement un texte qui ne s’attaque pas aux causes de la crise.


 

Le projet de loi présenté mercredi 24 juin en Conseil des ministres par Vincent Jeanbrun répond-il à la crise du logement ?

Jean-Baptiste Eyraud (Président de l’association Droit au logement) : Non, parce qu’il ne s’attaque pas aux causes du problème. Nous sommes face à une crise du logement comme on n’en avait plus connue depuis les années 1950. Elle touche les classes populaires, mais aussi les classes moyennes, qui ont de plus en plus de mal à louer ou à accéder à la propriété.

Elle est d’abord liée à la cherté des loyers, du foncier et de l’immobilier. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : près de 3 millions de ménages demandent aujourd’hui un logement social, les expulsions locatives augmentent, le nombre de sans-abri aussi. Quant au taux d’effort des locataires, il approche 30 % alors qu’il était autour de 12 % en 1973.

Concrètement, où voyez-vous les principaux reculs dans ce projet de loi ?

Jean-Baptiste Eyraud : D’abord sur le logement social à bas loyer. Le texte permettrait d’augmenter les loyers HLM à la relocation, notamment après des travaux de rénovation. Les locataires en place ne seraient pas concernés, mais les nouveaux locataires paieraient plus cher. Or les logements sociaux anciens ont souvent des loyers très bas, et c’est précisément ce parc dont les ménages les plus précaires ont besoin. Aujourd’hui, 62 % des demandeurs HLM sont éligibles à un logement dit « très social ».

Autre point du texte : il donne davantage de pouvoirs aux maires dans les attributions de logements. Qu’est-ce que cela change ?

Jean-Baptiste Eyraud : Cela donne aux maires un pouvoir de peuplement. Ils pourraient peser beaucoup plus fortement sur les attributions, récupérer une partie du contingent préfectoral, historiquement destiné aux ménages prioritaires, et disposer d’un droit de veto. Le risque c’est le clientélisme, voire les discriminations, et une remise en cause du droit au logement pour les plus précaires.

Le projet prévoit aussi d’assouplir les règles sur les passoires thermiques. Qu’est-ce que cela signifie pour les locataires ?

Jean-Baptiste Eyraud : Cela signifie que les locataires de passoires thermiques vont rester plusieurs années de plus dans des logements indignes, sur la base d’une simple promesse de travaux. C’est surtout un cadeau aux bailleurs. Aujourd’hui, un locataire qui saisit le juge peut obtenir une baisse de loyer lorsqu’il vit dans une passoire énergétique. Avec ce texte, cette possibilité serait affaiblie.

Que faudrait-il faire, selon vous, pour répondre réellement à la crise ?

Jean-Baptiste Eyraud : Il faut d’abord baisser les loyers dans le secteur privé, pour faire atterrir la bulle immobilière et permettre aux classes moyennes de se loger. Ensuite, il faut produire massivement du logement social à bas loyer et préserver le parc HLM bon marché, au lieu de le fragiliser. Il faut aussi créer de vrais services de contrôle à l’encontre des bailleurs.

On parle souvent des locataires fraudeurs, mais c’est très marginal. Les fraudes dans les rapports locatifs sont beaucoup plus massives : dépassements de loyers, contournements de l’encadrement, pratiques abusives… Si l’on veut répondre à la crise, il faut cesser de soutenir la rente immobilière.

   mise en ligne le 22 juin 2026

Panthéonisation de Marc Bloch : les mots et les actes

Sébastien Crépel sur www.humanite.fr

Avec Marc Bloch se clôt probablement la série des grands panthéonisés de la Résistance par Emmanuel Macron. Après l’entrée de Joséphine Baker et du couple Manouchian sous la coupole, l’historien de l’Étrange Défaite rejoint, accompagné de son épouse Simonne Vidal, deux autres grandes figures – outre Maurice Genevoix, témoin de la Grande Guerre – que sont Robert Badinter et Simone Veil. Elles ont pour point commun d’avoir été les cibles de la barbarie nazie. Juif et résistant, Marc Bloch est, comme Missak et Mélinée Manouchian, au croisement de ces destinées.

Tandis qu’un cycle s’achève avec la présidence Macron, on ne peut s’empêcher de ressentir, devant la grande inconnue des élections de l’an prochain, une troublante angoisse à l’heure de cet ultime hommage au courage et au refus de la résignation. L’obstination avec laquelle le président de la République s’attache par les mots à rendre les honneurs mérités aux héros du passé détonne avec la complaisance des actes envers les héritiers spirituels de leurs bourreaux. Aucune autre formation politique que la sienne n’aura autant œuvré, pour se maintenir au pouvoir, à la normalisation de l’extrême droite, du pacte de non-censure avec Marine Le Pen à l’inversion du « front républicain ».

Une fois la dépouille des résistants ensevelie dans le caveau de la République, il ne faudrait pas que les paroles de Marc Bloch reviennent nous hanter comme une sinistre prémonition : « Nous venons de subir une incroyable défaite. À qui la faute ? » Les regards se tourneront alors vers les pyromanes qui, balayés par l’histoire, auront joué avec la catastrophe comme avec des allumettes, sachant bien qu’ils n’auront pas à en subir les ravages dans leur propre chair.

Les victimes de l’extrême droite sont, en effet, toujours les mêmes : les étrangers, les prolétaires, les femmes, les minorités visibles ou invisibles qui forment la longue cohorte des dominés. Emmanuel Macron y fera sans doute allusion, mardi, devant le parterre de cette étrange « fête » de l’esprit de résistance, où se glisseront peut-être quelques aspirants ministres d’une Le Pen ou d’un Bardella comptant les jours qui les séparent de 2027.

   mise en ligne le 21 juin 2026 

Israël assassine encore un journaliste en bombardant la bande de Gaza, malgré le cessez-le-feu

sur www.humanite.fr

La chaîne d’information Al Jazeera, basée au Qatar, a annoncé samedi qu’un de ses journalistes, Ahmed Wishah, avait été tué par bombardement israélien dans la bande de Gaza, dénonçant « la poursuite des crimes » israéliens contre son personnel dans le territoire palestinien.

L’armée israélienne continue de massacrer les journalistes couvrant ses guerres. Ahmed Wishah, journaliste pour la chaîne Al Jazeera a été tué par bombardement israélien dans la bande de Gaza, samedi 20 juin. L’armée israélienne a confirmé avoir frappé ce journaliste mais certifié – comme à son habitude et sans fournir de preuves — qu’il s’agissait d’un « terroriste du Hamas ».

« Le caméraman de la chaîne Al-Jazeera Live, notre collègue Ahmed Wishah, ainsi que deux autres personnes, ont trouvé la mort dans une frappe israélienne visant une maison au centre de la bande de Gaza », a affirmé Al Jazeera sur son site internet. Le bombardement a été mené par un drone dans le camp de réfugiés de Bureij, faisant également plusieurs blessés, selon un correspondant de la chaîne.

Israël, premier pays tueur de journalistes

La chaîne a condamné dans un communiqué un « meurtre délibéré » et « la poursuite des crimes commis par les forces d’occupation israéliennes contre ses correspondants et son personnel à Gaza », soulignant qu’Ahmed Wishah était le 12e employé d’Al Jazeera tué depuis le début de la guerre en octobre 2023. Deux tiers des 129 journalistes assassinés dans le monde l’an dernier l’ont été par Israël.

Ahmed Wishah est le frère de Mohammed Wishah, un correspondant de la chaîne qui avait également été tué en avril par une frappe de drone israélien. L’armée israélienne l’avait également accusé aussi d’être un membre du Hamas, opérant « sous le couvert » du journalisme.

Selon un bilan de Reporters sans frontières (RSF) fin 2025, plus de 220 journalistes ont été tués par l’armée israélienne à Gaza, dont au moins 70 dans l’exercice de leurs fonctions, depuis le début de la guerre en octobre 2023, déclenchée par une attaque sanglante du Hamas sur le sol israélien.

   mise en ligne le 20 juin 2026

Fête de la musique : le concert organisé par LFI est finalement autorisé

Agence France-Presse repris sur www.mediapart.fr

Le tribunal administratif de Paris estime que le concert prévu dimanche ne présente pas de « risques de troubles à l’ordre public […] suffisamment justifiés » pour provoquer son interdiction, notamment l’absence des artistes évoqués par la préfecture dans son arrêté.

LeLe tribunal administratif de Paris a suspendu, vendredi 19 juin, la décision du préfet de police d’interdire un concert de La France insoumise (LFI) prévu sur la place de la République, à Paris, à l’occasion de la Fête de la musique.

« Le tribunal a estimé que les risques de troubles à l’ordre public invoqués par l’arrêté pour justifier l’interdiction n’étaient pas suffisamment justifiés par le préfet, en relevant qu’aucun des éléments produits ne permettait de les conforter », a indiqué dans un communiqué la juridiction, saisie en référé – une procédure d’urgence.

L’arrêté litigieux, pris mercredi 17 juin au soir par la préfecture, relevait notamment que l’« événement devrait accueillir notamment le Comité Adama et sa fondatrice Assa Traoré, les rappeurs Médine et Soso Maness ». À propos de ce dernier, la mesure d’interdiction était justifiée par le fait qu’il avait scandé « Tout le monde déteste la police » lors de la Fête de L’Humanité en 2021.

« La préfecture de police de Paris est dans son rôle, elle constate des risques de trouble à l’ordre public du fait d’invités qui ont tenu par le passé des propos injurieux, notamment à l’encontre des forces de l’ordre », avait appuyé, jeudi 18 juin, la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon.

Mais, a décidé le tribunal administratif de Paris, si le préfet de police s’est fondé sur la présence annoncée de ces personnalités pour caractériser le risque « d’attirer un public hostile aux forces de l’ordre et de donner lieu à la diffusion de propos appelant à la haine, à la discrimination ou à la violence », « l’interdiction d’une réunion ne peut être décidée qu’en dernier recours ».

De plus, les magistrats ont « relevé que les organisateurs de cette manifestation n’avaient prévu ni la participation d’Assa Traoré, ni celle des rappeurs Médine et Soso Maness ».

Le juge des référés « a également noté que les pièces versées au dossier ne permettaient pas de justifier l’existence de risques de troubles matériels à l’ordre public ou de la commission suffisamment certaine et imminente d’infractions pénales », poursuit le communiqué.


 

   mise en ligne le 19 juin 2026

À Calais, les exilé·es se mobilisent contre les démantèlements

par Sudfa (Média participatif franco-soudanais) sur https://blogs.mediapart.fr/

Depuis deux semaines, les exilé·es du campement à Calais se mobilisent contre des expulsions imminentes et un harcèlement policier quotidien. Licha, jeune Soudanais résidant dans le camp, raconte la mobilisation et la résistance face aux expulsions.

Depuis deux semaines, les rues et les ronds-points de Calais se sont transformés en lieux de contestation, où les exilé·es et leurs allié·es se mobilisent contre les expulsions de campements. Après plusieurs rassemblements organisés ces derniers jours sur le rond-point de l’hôpital, une manifestation a été organisée vendredi 13 juin à Calais pour dénoncer le harcèlement policier, l’invisibilisation et les discriminations dans l’espace public.

« Nous avons des pancartes et des slogans contre les expulsions, comme “Personne n’est illégal” ou “Halte aux violences policières” », a déclaré Licha, interviewé par Sudfa. « Nous nous organisons ensemble : toute la semaine dernière, chaque matin, du lundi au vendredi, nous prenons le petit-déjeuner ensemble, nous déjeunons ensemble, et nous faisons le tour de toutes les tentes pour mobiliser les gens. »

Licha est un jeune homme Soudanais, qui vit depuis trois semaines à « Hospital », un camp qui tire son nom de l’hôpital de Calais, à côté duquel il est situé. Environ 1 000 personnes habitent actuellement dans le campement. « Hospital » ressemble de plus en plus à l’ancienne « Jungle », un camp informel où vivaient en 2015 plusieurs milliers de personnes souhaitant traverser la Manche pour rejoindre le Royaume-Uni, qui étaient bloquées sur le littoral calaisien du fait du durcissement des contrôles frontaliers. 

En octobre 2016, la « Jungle » avait été évacuée et rasée par les autorités françaises. Depuis, la politique à Calais a consisté à éviter à tout prix qu’un autre camp d’une telle ampleur se forme. Cette stratégie de maintien de l’ordre a été surnommée politique « zéro-fixation ». Depuis 10 ans, les policiers envoyés en nombre dans la ville passent leurs semaines à démanteler des petits campements informels, détruire les tentes, et harceler les personnes exilées qui survivent tant bien que mal dans des conditions extrêmement précaires. 

Des raids policiers quotidiens et des biens confisqués 

Aujourd’hui, la majorité des habitant·es de « Hospital » sont des exilé·es soudanais·es et sud-soudanais·es, aux côtés d’Érythréen·nes, d’Égyptien·nes et de Kurdes. Ces dernières semaines, la police se rend dans le camp quasiment tous les jours, détruisant des tentes et dérobant les effets personnels des habitant·es. « Ils prennent tout ce qu’ils trouvent », déclare Licha. « Quand les gens vont faire des courses, sortent dîner ou jouer au foot, ils reviennent et ne trouvent plus rien. » 

Ces raids quotidiens visent à exercer une « pression psychologique » sur les habitant·es du camp, explique-t-il. « La police nous harcèle. » La veille, Licha avait recueilli le témoignage d’adolescent de 15 ans à qui la police avait volé son téléphone et son passeport lors d’un raid.

C’est une rumeur selon laquelle les autorités auraient pour objectif de démanteler l’ensemble du camp d’ici l’été qui a poussé les exilé·es à se mobiliser. Lors du démantèlement de la « Jungle » en 2016, les habitant·es avaient été transférés vers des centres d’accueil à travers la France. Cette fois-ci, aucun plan de relogement n’a été annoncé à ce jour, ce qui fait craindre aux personnes vivant dans le camp que « cette fois-ci, cela pourrait être pire ». 

Durant les prises de parole au cours de la manifestation de vendredi, les exilé·es ont rappelé leur situation : « Beaucoup d’entre nous ont déjà enduré la guerre, la violence, la persécution et les épreuves avant d’arriver en Europe. (...) Personne ne devrait vivre dans la crainte constante d’être déplacé, humilié ou laissé sans abri. » Les manifestant·es ont également interpellé les autorités françaises, leur demandant de considérer leur situation avec compassion :  « Imaginez-vous : vous réveiller tous les matins et voir des policiers démonter votre tente, le seul endroit où vous pouvez dormir. Imaginez-vous dehors, sous la pluie, sous le vent. Cela se produit encore et encore. » 

Un cadre juridique de plus en plus répressif

L’intensification du harcèlement policier arrive dans un contexte de durcissement des contrôles sur le littoral nord. Elle intervient aussi juste après le prolongement, le 3 juin, de l’initiative controversée “One in, one out” par la France et le Royaume-Uni. Cet accord signé en août dernier permet aux deux pays de marchander les vies des personnes exilées. Pour chaque demandeur-euse d’asile que le Royaume-Uni s’engage à accueillir légalement, la France accepte en retour de réadmettre sur son territoire des personnes arrivées en “small boats”. L’objectif pour le Royaume-Uni est de refuser l’entrée sur le territoire de toutes les personnes ayant tenté de traverser la Manche et de les renvoyer en France. Le Royaume-Uni se défausse ainsi de sa responsabilité en matière d’accueil des demandeur·euses d’asile, au profit d’une politique de répression et de criminalisation systématique des personnes qui traversent la mer au péril de leur vie. 

Selon Licha, les personnes vivant dans les campements sont très peu informées de l’existence de cet accord et de ses conséquences. Beaucoup n’ont pas connaissance de la possibilité d’entrer légalement en Angleterre, ni du fait que si elles tentent la traversée, elles risquent d’être détenues et renvoyées à l’arrivée. Les associations de Calais témoignent que les autorités n’ont conduit aucune campagne d’information auprès des personnes en migration, et que de nombreux obstacles matériels et administratifs s’opposent aux personnes qui veulent tenter l’entrée via la voie légale, ce qui les pousse à continuer les traversées dangereuses et mortelles. 

L’accord “One in, one out” a été critiqué par des experts de l'ONU, qui estiment qu'elle constitue une violation des droits humains. Environ 150 enfants ont été placés en détention depuis août 2025 dans le cadre de cet accord. La lettre ouverte écrite en janvier 2026 par des exilé·es détenu·es dans les centres de rétention de Harmondsworth et Brook House exprimait toute la détresse de ces personnes, arrêtées au débarquement sur les côtes britanniques où elles espéraient trouver refuge : 

« Nous sommes ceux qui ont été choisis au hasard par le Home Office pour être placés en détention. Pas parce que nous sommes des criminels. Pas parce que nous sommes dangereux. Mais parce que nous n’avons pas eu de chance. (...) Nous étions 60 demandeurs d’asile non armés, assis sur des chaises dans un coin du hall, sans rien faire, totalement pacifiques. Ils ont aspergé nos yeux. Ils ont aspergé nos visages. Ils ont aspergé nos corps. (...) Nos yeux brûlaient comme du feu. Notre peau brûlait comme du feu. Nous hurlions de douleur et de peur. (...) Alors que nous étions assis pacifiquement, ils nous ont emmenés un par un. (...) L’ordre venait d’en haut. Divisez-les. Enfermez-les. Le vol doit partir pour la France. Quoi qu’il en coûte. »

Entre espoir et crainte, la résistance s’organise

Tous les matins, les organisateur·ices font le tour des tentes pour mobiliser les autres habitant·es du campement, mais aussi pour les informer des risques d’expulsion et leur recommander de toujours avoir leur passeport sur eux lorsqu’ils et elles quittent leur tente. Certain·es craignent de participer aux manifestations, en particulier celleux originaires du Soudan, qui ont en mémoire les violences meurtrières subies par des manifestant·es pacifiques pendant la révolution. Toutefois, la mobilisation a réussi à fédérer une grande partie des habitant·es, ce qui a permis pour quelques jours de tenir la police à distance de « Hospital ». 

« Nous devons continuer à manifester jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée », déclare Licha. « Notre objectif est de nous organiser de manière pacifique. C’est la meilleure façon de faire valoir nos droits. »

Le message des exilé·es mobilisé·es est simple : « Nous demandons juste à être traité·es avec humanité et respect. (...) Mettez fin aux expulsions à Calais, écoutez nos voix, tenez compte de notre situation. Nous espérons qu’une solution plus humaine pourra être trouvée pour les personnes qui vivent ici. » 


 

   mise en ligne le 18 juin 2026

Montpellier : le Planning Familial 34 alerte sur la faillite annoncée du monde associatif

Elian Barascud sur https://lepoing.net

Menacé de fermeture à cause de baisses de financements, le Planning Familial 34 a appelé le secteur associatif à un rassemblement sur la place de la Comédie ce mercredi 17 juin pour alerter sur la situation de ces structures

Il y a quelques semaines, le Planning Familial 34 (l’un des plus gros de France, avec une quinzaine de salariés) appelait à la solidarité financière pour la deuxième fois en quatre ans. Si la structure, qui a accompagné près de 22 700 personnes en 2025 pour des consultations, des informations sur la contraception ou l’IVG ou des situations de violences,a atteint son objectif de 20 000 euros, la situation est toujours tendue.


“Nos subventions des collectivités baissent ou stagnent, mais le coût de l’énergie augmente et l’inflation pèse sur nos finances”, résume Gaëlle, l’une des membres du Conseil d’administration du Planning Familial 34 à l’initiative du rassemblement de ce mercredi 17 juin sur la place de la Comédie, qui a rassemblé environ 150 personnes. La structure voit également une partie de ses activités remises en cause : selon une enquête de StreetPress publiée en avril 2026, l’académie de Montpellier a décidé que les interventions d’éducation à la vie affective et relationnelle (EVAR) dans le premier degré seraient désormais assurées “uniquement par le personnel de l’Éducation nationale“. Les associations agréées, dont le Planning Familial, se retrouvent ainsi exclues des écoles primaires. “Dans un contexte comme celui qu’on vit en ce moment avec l’affaire Lyhanna, on voit qu’on a réellement besoin de ce dispositif”, commente Gaëlle.


Depuis la semaine dernière, l’association va à la rencontre de ses financeurs (Ville, Département…) pour exposer ses difficultés. La mairie de Montpellier, qui met à disposition un local et octroie chaque année une subvention de 7 000 euros au Planning Familial 34, se serait engagée à soutenir la structure, et l’hypothèse d’une aide exceptionnelle serait sur la table. “Ce qu’on veut, c’est une convention pluriannuelle qui nous évite de refaire des demandes de subventions chaque année, et un local adapté aux personnes à mobilité réduite, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui”, résume Gaëlle.

Plusieurs autres structures associatives du social et du médico-social ont évoqué des situations similaires au micro : le centre de santé communautaire Human Santé, menacé de fermeture par un arrêt de financement du dispositif par l’État, ou encore d’anciens salariés de l’association AREA, qui aidaient des personnes sans domicile fixe, licenciés après l’arrêt de ses financements accordés par l’État à cause de son rapport “critique” vis-à-vis des institutions. Reste que la plupart de ces structures dépendent de collectivités territoriales qui, au-delà des contraintes budgétaires connues, font aussi des choix politiques. Et une participante au rassemblement de rappeler au micro que “la Ville, la Métropole, le Département et la Région ont un point commun : le parti socialiste est à leur tête”. À bon entendeur…


 

   mise en ligne le 17 juin 2026

Céline Thiébault-Martinez : « Si la loi intégrale n’est pas adoptée, ce qui est arrivé à Lyhanna se reproduira »

Pierre Cazemajor sur www.humanite.fr

Reçue lundi à Matignon, la députée socialiste Céline Thiébault-Martinez alerte sur l’absence de réponse globale aux violences sexuelles. Elle défend un texte, soutenu par 150 organisations, pour bâtir une réponse globale, de la prévention à l’accompagnement des victimes.

Présentée comme une « grande cause nationale » par Emmanuel Macron au début de son premier quinquennat, la lutte contre les violences sexuelles reste éclatée entre effets d’annonce, moyens insuffisants et dispositifs dispersés. Au lendemain de son entrevue à Matignon avec le premier ministre, la députée socialiste Céline Thiébault-Martinez défend la nécessité d’une loi « intégrale » pour faire véritablement face aux violences sexuelles.

Vous défendez une loi dite « intégrale » contre les violences sexuelles. Pouvez-vous rappeler ce qu’elle porte ?

Céline Thiébault-Martinez : C’est une loi qui part d’un constat simple : on ne peut pas répondre aux violences sexuelles seulement au moment du procès, ou après un drame. Il faut agir avant, pendant et après. Concrètement, cela signifie travailler sur toute la chaîne : la prévention, l’éducation, la détection, l’accompagnement des victimes, l’enquête, la justice, puis la sanction quand elle est justifiée. L’idée n’est pas d’ajouter une mesure isolée, mais de construire une réponse publique globale et cohérente.

Pourquoi une telle loi est-elle nécessaire aujourd’hui ?

Céline Thiébault-Martinez : Parce que nous ne sommes pas face à quelques affaires isolées, mais à un phénomène massif. Beaucoup de victimes parlent, déposent plainte, alertent ; et trop souvent, il ne se passe rien, ou pas assez. L’impunité reste considérable. Ce constat ne vient pas seulement des parlementaires. En novembre 2024, une coalition de 150 organisations féministes et enfantistes nous a interpellés sur la nécessité d’agir. C’est à cette demande que nous répondons aujourd’hui.

Emmanuel Macron avait pourtant déclaré que ce sujet serait « une grande cause nationale »…

Céline Thiébault-Martinez : Oui. Mais le portage par l’exécutif s’est fait dans une forme de pointillisme législatif. On a beaucoup réagi à des affaires, à des événements, sans jamais construire de stratégie globale. Tous les ans, les associations féministes doivent se battre pour préserver leurs crédits. Nous n’avons pas de ministre en charge de l’enfance. Une « grande cause nationale » ne peut pas seulement être un mot d’ordre : elle doit se traduire par des moyens, une organisation et un pilotage.

Après l’affaire Lyhanna, craignez-vous de nouveaux effets d’annonce ?

Céline Thiébault-Martinez : C’est précisément le risque. Le gouvernement a annoncé vouloir aggraver les peines ou travailler sur l’imprescriptibilité. Mais une réponse pénale plus dure ne suffit pas si l’on ne change pas aussi la prévention, le repérage, l’accueil des victimes et les conditions d’enquête. C’est pourquoi nous proposons ce texte. Si la loi intégrale n’est pas adoptée, ce qui est arrivé à Lyhanna se reproduira la semaine prochaine, dans six mois, dans un an. Cela recommencera, parce que c’est déjà arrivé et que ce n’est pas un simple dysfonctionnement.

Cette fois, une large alliance parlementaire semble se dessiner. Que montre-t-elle ?

Céline Thiébault-Martinez : Elle montre que ces violences traversent toute la société. Beaucoup de collègues y sont confrontés dans leurs territoires. Si l’on met de côté La France insoumise et le Rassemblement national, qui n’ont pas signé, des parlementaires de sensibilités très différentes soutiennent la proposition. C’est le signe qu’il existe une forme d’unanimité sur la nécessité d’agir.

Vous avez rencontré le gouvernement à ce sujet. Qu’en est-il ressorti ?

Céline Thiébault-Martinez : Nous avons obtenu plusieurs validations importantes. D’abord, l’idée de conserver une approche d’ensemble, de la prévention à l’accompagnement des victimes, en passant par l’éducation et la sanction. Ensuite, le fait de traiter conjointement les violences faites aux enfants et celles faites aux femmes. Pour nous, c’est essentiel, parce qu’elles relèvent du même continuum. C’est aussi la demande des associations féministes et enfantistes.

Nous avons enfin demandé un pilotage par le premier ministre. Ce dossier concerne à la fois l’Intérieur, la Justice, l’Éducation nationale et la Santé. Si chaque ministère traite seulement son petit morceau, on passe à côté du problème. Le premier ministre a validé ce principe et proposé une nouvelle réunion après le 14 juillet.

Mais le calendrier reste encore flou…

Céline Thiébault-Martinez : Oui. Nous n’avons pas de date précise pour l’inscription à l’ordre du jour. La présidente de l’Assemblée nationale a saisi le Conseil d’État pour avis. Celui-ci doit être rendu autour du 14 juillet. Notre enjeu, désormais, c’est de savoir comment le gouvernement permettra l’examen parlementaire une fois cet avis rendu.

Quels sont les écueils auxquels vous pourriez être confrontés ?

Céline Thiébault-Martinez : Il faut éviter que cette proposition soit découpée. Nous avons été reçus par le premier ministre et les ministres. Cela montre que le gouvernement comprend l’importance du sujet. Mais nous ne voulons pas d’une vente à la découpe, avec chaque ministère qui prendrait une partie de son côté. Si l’on fait cela, on perd la logique d’ensemble, et donc une part essentielle de l’ambition initiale. Notre crainte, c’est aussi qu’entre la Coupe du monde et les vacances, à la rentrée, la mobilisation actuelle retombe.

   mise en ligne le 16 juin 2026

Affaire Lyhanna : l’indignation opportuniste du RN

par Violaine de Filippis Abate sur www.humanite.fr

Après le meurtre de Lyhanna, 11 ans, Jordan Bardella a publié sur X ce message : « Toute la France est révoltée par l’inaction des pouvoirs publics, alors que le principal suspect, Jérôme Barella, avait déjà été visé par plusieurs plaintes et signalements, jusqu’à être incriminé à de nombreuses reprises. Ce drame terrible aurait pu, aurait dû, être évité, si l’institution judiciaire n’avait pas connu de tels dysfonctionnements. » Le Rassemblement national tente ainsi de faire croire qu’il s’inquiéterait des violences faites aux femmes et aux enfants. Mais ce que Jordan Bardella oublie de préciser, c’est que son parti n’a rien fait pour les combattre.

Lors des débats sur le budget pour 2024, les députés RN ont ainsi voté contre un amendement visant à demander au gouvernement d’évaluer les moyens nécessaires à la formation de l’ensemble des professionnels de la justice susceptibles d’être en contact avec des femmes victimes de violences sexistes et sexuelles. En décembre 2024, les députés RN présents se sont encore abstenus lors du vote en première lecture d’une proposition de loi visant à renforcer la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants.

Ce texte contenait pourtant des mesures importantes : l’imprescriptibilité des viols sur mineurs, l’extension de la prescription glissante aux majeurs, et l’inscription dans la loi du contrôle coercitif. En 2026, même chose. Lorsqu’un amendement a été présenté, proposant d’évaluer le budget nécessaire pour lutter contre les violences sexuelles incestueuses parentales dans tous les domaines de l’action publique, les députés RN se sont abstenus ou ont voté contre. Il ne s’agissait même pas encore de financer un plan massif, mais de savoir combien il faudrait dépenser. Manifestement, même consulter l’étiquette du prix était déjà trop engageant.

De la même manière, quand on examine le contre-budget 2026 du Rassemblement national, la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants n’apparaît tout simplement pas. Les violences sexistes et sexuelles ? Rien. L’inceste ? Rien. L’hébergement d’urgence ? Rien. La formation des policiers, des magistrats, des experts ? Rien. La prévention ? Les enseignants ? Encore rien. En revanche, le RN propose des coupes massives dans les subventions aux associations et dans les dotations aux collectivités locales. C’est-à-dire exactement les acteurs qui, sur le terrain, accompagnent, hébergent, orientent, écoutent et protègent les victimes.

Alors, si dans les médias, le RN prétend protéger les femmes et les enfants, dans ses votes et ses propositions de budgets, il fragilise celles et ceux qui y travaillent réellement – vous savez, ces soi-disant sales gauchistes dégénérés. La vérité est donc simple : le RN n’a jamais sérieusement combattu les « défaillances » qu’il dénonce aujourd’hui.

   mise en ligne le 15 juin 2026

Mélenchon, Lordon
et l'impensé du travail

Thomas Coutrot sur https://blogs.mediapart.fr/

Dans un débat avec Jean-Luc Mélenchon, Frédéric Lordon a mis le doigt sur un impensé de la gauche en général et de la France Insoumise en particulier : bien davantage que l’inégalité des revenus, c’est l’inégalité des pouvoirs vécue dans l’expérience quotidienne du travail, qui peut mobiliser les attentes populaires.

« L’inégalité politique dans la production, c’est un moteur incroyablement puissant. Et le grand malheur, c’est qu’il ne s’est encore trouvé personne pour trouver la clé, la mettre dans le démarreur et la tourner. Je vais vous dire un truc : si quelqu’un arrive, s’adresse à la population et lui dit : « moi je sais ce que vous vivez dans l’entreprise ! On vous traite comme de la merde, on vous parle comme à des cabots ! », eh bien je peux vous dire qu’il sera entendu. Parce qu’il va rencontrer un sentiment, celui de la dignité, et plus précisément de la dignité offensée, de la dignité blessée, de la dignité piétinée ».

Dans ce débat avec Jean-Luc Mélenchon [1], Frédéric Lordon met le doigt sur un impensé de la gauche en général et de la France Insoumise en particulier : bien davantage que l’inégalités des revenus, c’est l’inégalité des pouvoirs vécue dans l’expérience quotidienne du travail, qui peut mobiliser les attentes populaires.

C’est un constat désormais banal : sous l’empire des diktats et process conçus par des consultants résolument ignorants du travail réel, des millions de travailleuses et travailleurs se sentent dépossédés du sens de leur travail et y expérimentent au quotidien la non-reconnaissance voire l’humiliation. On sait qu’il en résulte une épidémie de pathologies, indissociablement physiques et psychiques. Nul doute qu’existe une profonde aspiration des salarié·es à être davantage considéré·es, à faire valoir leur expérience du travail réel, à pouvoir agir sur leur travail, son organisation et ses finalités.

Qu’en dit et qu’en fait la gauche ? Rien, ou presque.

Il y a plus de 40 ans, en août 1982, à la suite des mobilisations ouvrières des années 1970 contre le travail à la chaîne et au grand dam du patronat de l’époque (le CNPF), le ministre socialiste Jean Auroux crée les CHSCT [2] et fait voter une loi sur le droit d’expression, ouvrant aux salariés un droit de se réunir sur un temps rémunéré pour discuter de leur travail. Avancée certes modeste, puisque l’expression des salarié·es ne s’accompagne alors d’aucun pouvoir nouveau sur leur travail, mais avancée quand même. Malheureusement la loi laisse la négociation de branche ou d’entreprise en définir les modalités. De fait les accords donnent le plus souvent aux employeurs la prérogative d’organiser et d’encadrer cette expression… à laquelle ils sont hostiles. La chose dépérit donc rapidement.

Depuis, les partis de gauche ont totalement délaissé le sujet qui ne figure plus aujourd’hui dans aucun programme politique.

 Alors bien sûr, la proposition politique - abolir la propriété lucrative - que tire Lordon de son constat peut sembler hors de portée à court ou moyen terme. Mélenchon objecte – et Lordon ne lui donne d’ailleurs pas tort - qu’il ne peut pas, à ce stade, la mettre dans son programme électoral. Mais le caractère propulsif – Lordon parle de « motricité politique » - de l’aspiration à l’égalité dans le travail reste une idée décisive, exprimant une exigence de dignité, mais aussi de qualité et de sens du travail. Comment y répondre politiquement sans tomber dans des formules incantatoires – telles l’abolition de la propriété lucrative (Lordon, Friot) ou de la subordination (Danièle Linhart) ?

Il faut partir de l’état actuel du débat social et du rapport des forces. Si les partis ne s’y intéressent pas encore[3], les syndicats ont commencé à y travailler. La CFDT fait de l’exigence du « dialogue professionnel » un cheval de bataille, même si les contours en demeurent flous ; la CGT a développé une « démarche syndicale à partir du travail » et demande un droit d’expression des salarié·es pendant 3 heures par mois sans leur hiérarchie, même si la Confédération a quelque peu délaissé ces orientations ces derniers temps[4].

Pour offrir un débouché à cette aspiration à l’égalité politique au travail, il ne suffit pas de réclamer pour les représentants des salarié·es plus de sièges, voire la parité[5], dans les conseils d’administration. C’est dans la trame quotidienne des rapports de travail que s’exercent aujourd’hui la domination et l’humiliation, c’est donc là qu’il faut construire des contre-pouvoirs effectifs et autonomes susceptibles de remettre en cause concrètement, sinon d’abolir immédiatement, le rapport de subordination. En partant d’un double constat : il existe bien sûr de la domination au travail, mais aussi un pouvoir salarial de facto, conféré par l’écart entre travail prescrit et travail réel.

Le Manifeste pour la démocratie du travail montre en détail, avec de multiples exemples tirés d’expériences syndicales, comment le travail réel, qui déborde toujours la prescription patronale, constitue une ressource de pouvoir trop méconnue mais actionnable à condition de s’en donner les moyens. Au plan syndical, l’objectif est de généraliser des expérimentations prometteuses mais encore minoritaires, notamment en développant à grande échelle des formations à l’enquête sur le travail. Au plan institutionnel, il en résulte la revendication d’un droit à la délibération sur le travail pour toutes et tous les salarié·es, animée par des « représentant·es du travail réel » élu·es à cet effet et constituant un nouveau CHSCT. Forts de leur expertise sur leur travail, les collectifs formuleront des propositions auxquelles les directions seront tenues de répondre. Quitte à répondre devant la justice d’éventuels accidents, maladies ou pollutions qu’on aurait pu éviter en les appliquant.

Il ne suffit sans doute pas de « s’adresser à la population » pour « mettre la clé dans le démarreur » et déclencher une mobilisation pour la démocratisation du travail. Mais il y a bien dans le travail réel un carburant renouvelable qu’il importe d’extraire pour alimenter le moteur du renouveau syndical et du changement social.

[1] voir de 01:04’ à 01:09’, la démonstration de Lordon est lumineuse. Le débat intégral sur Hors-Série est ici.

[2] Comités hygiène, sécurité et conditions de travail, supprimés à la demande du Medef par l’ordonnance Macron de septembre 2017.

[3] Même si certain·es responsables politiques commencent à y réfléchir, voir le débat « Comment démocratiser le travail ? » co-organisé à Sciences Po Paris le 12 mai dernier par les Ateliers Travail et Démocratie, Bruno Palier et Isabelle Ferreras

[4] Dans son discours introductif au 24ème congrès confédéral (Tours, juin 2026), Sophie Binet pose certes la « démocratisation du travail » comme l’une des trois priorités de la CGT, mais n’évoque pas le droit d’expression et d’intervention des salariés sur l’organisation du travail. Voir la recherche collective « Réenchanter le syndicalisme ? », qui analyse les avancées et hésitations de la CGT sur ces questions.

[5] Comme le proposent Isabelle Ferreras dans son rapport au gouvernement espagnol, ou Sophie Binet dans son discours au congrès de Tours.

 

   mise en ligne le 14 juin 2026

Retour des fortes chaleurs : l’OMS alerte sur un phénomène, responsable de 200 000 morts en 4 ans en Europe, qui n’a plus rien d’une « anomalie exceptionnelle »

La rédaction sur www.humanite.fr

Alors que la France s’apprête à affronter de nouveaux pics de température à partir de ce week-end, l’Organisation mondiale de la santé a regretté, jeudi 11 juin, des « décès entièrement évitables » dus aux chaleurs extrêmes en Europe. L’instance de l’ONU appelle ainsi à lutter contre des canicules qu’il n’est plus envisageable de prendre pour « des anomalies météorologiques exceptionnelles ».

Ces quatre dernières années, plus de 200 000 personnes sont mortes à cause de vagues de chaleur extrême survenues en Europe. Alors que la France s’apprête à affronter de nouveaux pics de température à partir de ce week-end, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a alerté, jeudi 11 juin, sur ces phénomènes récurrents dus au dérèglement climatique, qu’il n’est plus possible de considérer comme « des anomalies météorologiques exceptionnelles ».

L’instance onusienne a lancé, de Berlin, de nouvelles orientations destinées à protéger des vies face à ce phénomène. Dans l’Union européenne et « les pays qui lui sont associés », le directeur régional de l’OMS pour l’Europe, Hans Henri Kluge, a affirmé que « la plupart de ces décès étaient entièrement évitables ». De plus, ajoute-t-il, « des millions d’autres personnes » sont « affectées physiquement et mentalement ».

Des vagues de chaleur de plus en plus précoces en Europe du Sud

Le continent européen se réchauffe ainsi bien plus vite que n’importe quel autre, alerte l’OMS. Un phénomène dont les répercussions sont d’ores et déjà visibles, alors que les décès prématurés dus à des vagues de canicules se multiplient en Italie, Espagne ou encore en Grèce. « La chaleur est un tueur silencieux, mais elle n’est pas une fatalité », relève l’OMS, qui appelle les autorités des pays européens à suivre ses recommandations pour faire face au changement climatique.

Le mois dernier, les températures en Europe de l’ouest ont atteint des niveaux inédits pour un mois de mai. Par exemple, avec les 24,6 °C de température moyenne enregistrés le lundi 25 mai en France, dépassant le record du 29 mai 1944 et ses 23,7 °C enregistrés.

Les vagues de chaleur précoces, amenées à se multiplier, risquent d’avoir « plus d’impact » que les canicules estivales, alertait alors le directeur de recherche du CNRS Christophe Cassou, dans un entretien avec l’Agence France-Presse (AFP). Elles interviennent en effet à un moment où « beaucoup plus de personnes travaillent » et à « un moment très sensible » pour les végétaux, poursuivait le climatologue français. De quoi présager un phénomène prêt à s’intensifier.

   mise en ligne le 13 juin 2026

Davy Rimane : « Avec les territoires ultramarins, un problème est posé à la gauche aujourd’hui »

Pauline Graulle et Amélie Poinssot sur www.mediapart.fr

Derrière le rejet de la proposition de loi « hydrocarbures », jeudi 11 janvier à l’Assemblée nationale, les députés guyanais ont imposé un débat sur la réalité des outre-mer. Et vivement renvoyé la gauche à ses contradictions. Entretien.

C’est une séance dont les député·es se souviendront sans doute longtemps tant elle a créé le malaise dans l’hémicycle. Jeudi 11 juin, la proposition de loi (PPL) pour autoriser la recherche et l’exploitation d’hydrocarbures dans les outre-mer a été rejetée à l’Assemblée nationale.

Porté à bout de bras par deux députés guyanais du groupe Gauche démocratique et sociale (GDR) – composé pour moitié de communistes et pour autre moitié d’Ultramarins –, le texte a créé une situation inédite, à front renversé.

Obtenant un franc soutien du Rassemblement national (RN), qui a unanimement soutenu les forages, la proposition de loi a été abondamment critiquée par la gauche et les écologistes. Au sein du groupe GDR, seulement huit député·es sur 17, presque uniquement d’outre-mer, se sont prononcé·es pour. Au PS et chez les insoumis, tout le monde s’est opposé au texte, sauf les élu·es d’outre-mer.

Les réticences de la gauche ont déclenché l’ire du rapporteur du texte, Jean-Victor Castor, qui a appelé après le vote à la « désobéissance civile » devant un hémicycle médusé. Le député guyanais Davy Rimane revient pour Mediapart sur les enjeux soulevés par ce texte qui en dit long sur les tensions persistantes au sein d’une gauche tiraillée entre urgence sociale et impératif écologique, décolonialisme et unité républicaine…

« Mediapart » : Jeudi, lors de vos interventions dans l’hémicycle, c’est la gauche que vous regardiez droit dans les yeux. Vous l’avez jugée paternaliste, condescendante, moralisatrice. Pourquoi une telle colère contre votre propre camp ?

Davy Rimane : Quand on se dit humaniste, quand on connaît la situation que nos territoires connaissent depuis des décennies, on ne peut pas opposer les conditions de vie et l’écologie comme l’ont fait les députés de gauche jeudi. La Guyane n’est pas un territoire polluant, elle n’est pas non plus aménagée et structurée comme la métropole, et elle fait partie, avec Mayotte, des territoires les plus pauvres de la France. On n’a pas le même point de départ que les autres ; on n’a pas à fournir les mêmes efforts.

Je suis dans un groupe censé ramener de l’humain, du vivant, et où j’entends du dogme. J’ai beau répéter les choses, ça ne fait pas mouche. C’est pourquoi j’en veux à la gauche.

Plus qu’aux autres partis politiques ?

Davy Rimane : Oui, parce que les autres sont fidèles à eux-mêmes. Le RN reste le RN… Mais à gauche, en tant qu’élu ultramarin, j’espérais une prise de conscience. Je suis à l’écoute de l’autre, j’attends la même chose en retour. Or à chaque fois que nous venons à l’Assemblée nationale, je constate que ce que vivent nos populations n’intéresse pas.

La gauche parle de bifurcation écologique… Bien sûr, nous y sommes favorables. Mais la question, c’est comment la finance-t-on et la réalise-t-on dans un territoire comme le nôtre, qui a besoin d’être désenclavé, où il faut encore construire des routes, etc. Notre réalité n’est pas celle de l’Hexagone, il faut l’intégrer quand on parle d’écologie. J’ai l’impression que la gauche rajoute de la distance à la distance existante.

Pourquoi vous êtes-vous accroché à cette proposition de loi à laquelle vous saviez que les écologistes et une grande partie de la gauche s’opposeraient ? Pourquoi ne pas proposer d’autres textes plus en lien avec votre combat ?

Davy Rimane : Le cerveau de mes collègues s’est arrêté au mot « hydrocarbures ». Mais aucun Guyanais, aucune Guyanaise ne se réveille le matin avec la volonté farouche d’exploiter allègrement du pétrole ! Le sujet n’est pas le pétrole en soi. C’est une question de principe : nous voulons décider.

Notre territoire est stratégique pour la France. Mais l’intérêt porté à notre population est nul.

Ce texte était une opportunité. Nous voulions avoir un vrai débat à l’Assemblée au sujet de notre réalité, alors que nous sommes en plein bouleversement géopolitique : tous les pays de la zone exploitent du pétrole et nous sommes exposés aux risques sans en tirer aucun bénéfice.

Nous avons pu voir que la majorité restait sur des dogmes ou des postures politiques sans répondre à nos interrogations. Les élus auraient pu profiter de cette occasion pour parler de la nécessité de mettre en place des politiques publiques en Guyane. Une loi de programmation par exemple, avec des financements pour l’énergie, le social, le sanitaire, l’aménagement du territoire… L’État français n’a jamais fait ce qu’il fallait de ce point de vue là.

En Guyane, 50 000 personnes vivent dans des bidonvilles, je vois des gamines qui se prostituent à l’âge de 12 ans, et autour du fleuve Maroni, cela fait quarante ans que tout le monde se fait empoisonner par le mercure, il n’y a jamais eu autant d’orpaillage illégal… On est sur un territoire de la République française et, pourtant, la République ne fait rien pour nous aider. Localement, la colère monte. On est dans une situation anachronique, l’État possède 90 % du foncier local…

Notre territoire est stratégique pour la France. Mais l’intérêt porté à notre population est nul.

Jeudi soir, à la sortie des débats, vous n’avez pas exclu de quitter le groupe GDR. Allez-vous mettre votre menace à exécution ?

Davy Rimane : Nous sommes arrivés à un point de non-retour. Nous l’avons dit à notre groupe : si vous ne voulez pas faire ce que nous demandons, nous sommes prêts à couper les ponts. Je suis pour ma part en pleine réflexion. Est-ce que je suis encore au bon endroit ?

C’est l’État français qui laisse notre territoire se faire défoncer, voler, piller.

Chaque fois que l’on vient à Paris, on a l’impression qu’on n’est pas à notre place. On nous tolère, il ne faut pas parler trop fort... Mais je ne fais pas 8 000 kilomètres juste pour être toléré ! Avec ce texte, j’ai vu que les discriminations naissaient au cœur des institutions. On est dans une hypocrisie généralisée, c’est écœurant.

Y compris chez La France insoumise (LFI) ? Dans son discours de lancement de campagne, Jean-Luc Mélenchon a pourtant souligné l’importance de donner plus d’autonomie aux outre-mer, et LFI est un soutien important dans vos revendications…

Davy Rimane : Avec les territoires ultramarins, un problème est posé à la gauche aujourd’hui. On ne peut pas prétendre les défendre, et en même temps dire non à nos textes sans rien proposer. J’aimerais savoir ce que les députés LFI qui ont voté contre jeudi proposent concrètement. Il ne peut pas y avoir autant de différence entre les discours et les actes.

Les partis de gauche se disent par ailleurs opposés à toute forme d’extractivisme. Mais aujourd’hui et demain, l’extractivisme qui se développe, c’est celui des terres rares… avec des énormes profits à la clé pour quelques entreprises. On ne les entend pas là-dessus.

À un an de la présidentielle, n’avez-vous pas l’impression de mener un jeu dangereux avec le RN ? De l’extérieur, votre positionnement apparaît climatosceptique, et l’extrême droite a voté d’une seule main votre proposition de loi…

Davy Rimane : C’est justement la gauche qui leur laisse le champ libre. Pour ma part, je combattrai toujours le RN, la posture de l’extrême droite n’est pas en résonance avec la réalité du territoire guyanais.

Les accusations de climatoscepticisme me glissent dessus. Je suis climatoconscient. Le sujet, là, c’est qu’on nous demande des efforts incommensurables alors que nous sommes le territoire le plus pourvoyeur de crédits carbone pour la nation. Et nous savons préserver notre environnement. Dans notre culture, nous vivons avec le cycle de la nature, nous ne cherchons pas à la détruire, nous mangeons les fruits de saison…

C’est l’État français qui laisse notre territoire se faire défoncer, voler, piller. Et c’est la réglementation hexagonale qui s’applique, sans distinction, alors que la Guyane est composée à 97 % de forêt primaire... Le zéro artificialisation nette, par exemple, ne fait aucun sens chez nous. Il y a là une fainéantise intellectuelle de l’État.

Une forme de néocolonialisme ?

Davy Rimane : Non, c’est du colonialisme tout court. La colonisation ne s’est pas arrêtée.

La Guyane est justement entrée il y a quelques années dans un processus pour avoir plus d’autonomie…

Davy Rimane : Il faut accélérer ce mouvement. Le Congrès de la Guyane a voté pour un statut proche de celui de la Nouvelle-Calédonie, avec une modification constitutionnelle. Il faut aller au bout, d’autant que le rapport parlementaire, très précis, sur lequel j’ai travaillé avec mon collègue Philippe Gosselin [Les Républicains – ndlr], qu’on ne peut pas taxer d’autonomisme, montre bien que si le statut de la Guyane n’évolue pas, on va vers une cassure.

Nous contribuons au rayonnement de la France en matière de biodiversité mais n’en tirons aucun bénéfice.

L’idée, c’est que le régalien reste dans les mains de l’État, mais que la Guyane ait de nombreuses compétences. En particulier la fiscalité, l’énergie, l’éducation, et l’exploitation des ressources locales. Pour cela, nous avons besoin d’une loi organique.

Je plaide par ailleurs pour que l’on ait, à l’Assemblée, une commission permanente pour l’outre-mer. Et pas seulement une délégation comme actuellement, où la plupart des députés sont aux abonnés absents. Les débats au sujet des territoires ultramarins auraient alors lieu automatiquement dans l’hémicycle, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

À l’heure du changement climatique et de la chute de la biodiversité, ne voyez-vous pas un chemin pour concilier des impératifs de protection des écosystèmes guyanais tout en menant une politique économique et sociale à la hauteur des enjeux locaux ?

Davy Rimane : Si, pour cela il faut tenir compte de nos savoir-faire. Nous savons, en Guyane, ce que veut dire préserver l’environnement. Nous faisons du recyclage, nous connaissons notre forêt, nous n’abattons pas des arbres pour un oui ou pour un non – il y a d’ailleurs des arbres sacrés, comme le fromager, couvert d’épines, lié à l’histoire de l’esclavage. Nous n'attendons pas de gens habitant ailleurs de nous dire ce qu’il faut faire.

L’écologie, c’est une affaire de riches. Nous, nous vivons avec notre environnement. Autour de la Guyane, la France possède 150 000 kilomètres carrés d’eaux territoriales. Nous contribuons au rayonnement de la France en matière de biodiversité mais n’en tirons aucun bénéfice. On ne peut pas se contenter de cela quand notre population ne mange pas à sa faim.

Lundi, une proposition de loi, déjà adoptée au Sénat, doit être discutée à l’Assemblée nationale. Il s’agit de permettre la restitution à la Guyane de restes humains de Kali’nas et Arawaks, des peuples que l’on a emmenés de force en Europe pour les exhiber dans des musées. Les dépouilles sont actuellement conservées au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris. Un texte important à vos yeux ?

Davy Rimane : C’est un combat qui a longtemps été mené par Corinne Toka-Devilliers, avec l’association Moliko Alet+po. Elle n’a jamais lâché. Six restes humains doivent revenir en Guyane. Si cette loi est votée, c’est une bonne chose. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. L'ensemble des outre-mer est concernée par cette problématique. La prochaine étape, ce doit être une loi-cadre pour que tous les restes humains encore conservés dans des musées français puissent revenir sur leurs terres d’origine.


 

   mise en ligne le 12 juin 2026

En Espagne, la régularisation massive dessine un nouvel horizon

Pablo Castaño sur https://frustrationmagazine.fr/

La lutte contre l’immigration s’est imposée à l’agenda de la plupart des Etats européens, et semble être devenue une évidence que peu de voix contestent ouvertement. Si il y a bien une “bataille culturelle” que l’extrême droite est en train de gagner, c’est celle-ci : l’idée que l’immigration est un problème que l’on doit traiter, plus ou moins humainement selon sa tendance politique. Or, il nous semble essentiel d’affirmer que l’immigration est un fait positif, que nous sommes en capacité d’accueillir plus de monde et que nous devons le faire. Ce qu’il se passe en Espagne actuellement montre que ce projet est possible et qu’il est porté par toute une partie de la société civile. Ce reportage de notre chroniqueur Pablo Castaño, qui vit à Barcelone, met des visages sur ce qui est trop souvent traité à distance et illustre l’enthousiasmant processus de régularisation, largement issu d’une mobilisation populaire et porté par une bonne partie de la population.

Walter vit depuis cinq ans en Espagne, sans titre de séjour ni travail. Il est colombien, l’une des trois principales nationalités de migrants dans le pays avec les personnes originaires du Maroc ou de Roumanie. Walter fait la queue devant le Teatre Lliure de Barcelone, mais pas pour assister à une pièce : il vient chercher l’attestation de vulnérabilité, nécessaire à la procédure de régularisation exceptionnelle lancée le 16 avril par un décret du gouvernement de Pedro Sánchez. Le café du théâtre est géré par Mescladís, l’une des associations habilitées à délivrer cette attestation. Ce qui amène des centaines de personnes à faire la queue dans ce quartier calme et verdoyant de Montjuïc, où cohabitent habituellement les visiteurs des musées et auditoriums, les touristes qui visitent le château où les troupes franquistes ont fusillé le président de la Catalogne en 1940 et, cachés sous les arbres de la colline, des campements de bidonvilles où survivent difficilement des dizaines de personnes, pour beaucoup de jeunes migrants.

La situation de Walter est différente : il a réussi à gagner sa vie en enchaînant pendant des années des missions de nettoyage, de livraison de colis et dans le bâtiment. Mais dans des conditions inférieures aux minima légaux et, dans certains cas, sans être payé : « Je suis tombé sur différentes personnes mal intentionnées qui profitent de cette situation : voyant qu’il y a des gens sans papiers, elles les font travailler et après, elles ne veulent plus payer le salaire », raconte-t-il, avec une expression plus résignée qu’en colère. Il a déjà tenté de régulariser sa situation par la voie ordinaire, mais n’y est pas parvenu car « sans papiers, on ne vous donne pas de contrat, et sans contrat, on ne vous donne pas de papiers ». Le règlement espagnol sur l’immigration exige un précontrat de 30 heures hebdomadaires sur une durée minimale d’un an pour obtenir un titre de séjour et de travail pour ancrage social. Une condition qui exclut des centaines de milliers de personnes, condamnées à des travaux à temps partiel avec des salaires misérables.

La fondation Funcas estime qu’en 2025, 840 000 personnes vivaient en Espagne en situation administrative irrégulière, dont 9 sur 10 originaires de pays américains. Le gouvernement estime qu’environ 500 000 bénéficieront de la procédure de régularisation exceptionnelle, bien que personne n’ose avancer de chiffre exact. Seule certitude : auront droit à un titre de séjour et un permis de travail toutes les personnes qui vivaient en Espagne avant le 1er janvier 2026 et qui peuvent justifier d’au moins cinq mois de séjour continu dans le pays. En tout, autour de 10 millions de personnes nées à l’étranger résident en Espagne, soit 20% de la population totale.

Une victoire de la mobilisation populaire

La procédure actuelle de régularisation a attiré l’attention internationale dans une Europe qui va dans la direction opposée, celle de mettre des bâtons dans les roues des travailleurs migrants, quitte à gonfler la masse de travailleurs sans droits. Mais le décret adopté le 14 avril dernier par le gouvernement de coalition du Parti socialiste (PSOE) et Sumar ne sort pas de nulle part : il est la conséquence d’un long processus de mobilisation sociale lancé en 2021 par Regularización Ya, une coalition de collectifs antiracistes et de migrants à laquelle se sont joints jusqu’à 900 mouvements et associations de toutes sortes.

« Pendant le confinement de 2020, on a vu clairement que les personnes en situation administrative irrégulière étaient totalement exclues du parapluie social tant vanté par le gouvernement », raconte Redwan Baddouh, l’un des porte-parole de Regularización Ya, en référence à des mesures comme les mécanismes de réduction temporaire d’emploi pour les entreprises touchées par les confinements, qui ont sauvé du chômage des milliers de travailleurs. « Dans ce contexte de pandémie, on a envoyé une lettre au président du gouvernement demandant l’approbation d’une régularisation exceptionnelle. La lettre n’a jamais reçu de réponse. » C’est ainsi qu’a débuté un long périple de lutte dans les rues et dans les couloirs du parlement, qui allait durer cinq ans. Face à l’absence de réponse de Sánchez, la coalition a présenté, avec le soutien des partis à gauche du PSOE, une proposition de loi en faveur de la régularisation, mais celle-ci a été rejetée par le Parti populaire, Vox et le PSOE lui-même. L’Espagne vivait alors une véritable crise sociale à la suite de la pandémie, avec un taux de pauvreté qui a atteint 65 % en 2021 parmi la population migrante originaire de l’extérieur de l’Union européenne.

Après ces premiers revers, l’idée d’une initiative législative populaire (ILP) a émergé parmi les mouvements de migrants. Il s’agit d’un mécanisme de participation directe prévu par la Constitution espagnole de 1978, mais qui a rarement abouti en raison du grand nombre de signatures nécessaires et du fait que les groupes parlementaires peuvent simplement rejeter l’initiative par un vote. Regularización Ya devait relever un défi supplémentaire : « recueillir un demi-million de signatures de citoyens espagnols, c’est-à-dire que les étrangers titulaires d’une autorisation de séjour n’étaient pas autorisés à signer, seuls les citoyens espagnols l’étaient. Nous ne pouvions pas rester dans nos communautés, il fallait aller chercher les signatures des Blancs », raconte Baddouh. Mais, à une époque de montée de l’extrême droite et de xénophobie croissante en Europe, parviendrait-on à faire signer un demi-million d’Espagnols pour régulariser des migrants ?

Le 19 février 2022, la collecte de signatures est lancée publiquement et, en décembre de la même année, Regularización Ya présente au Congrès des députés plus de 700 000 signatures, devenant ainsi l’une des ILP ayant reçu le plus de soutien en presque cinq décennies de démocratie. « Il y avait des moments où l’on se disait qu’on n’y arriverait pas. Mais on y est arrivé, et on a même dépassé l’objectif, c’était impressionnant, se souvient Baddouh. Ce sont les collectifs de migrants qui ont arpenté les rues pour demander des signatures. À Madrid, par exemple, les travailleuses domestiques se sont beaucoup investies. À Barcelone, Top Manta » (un collectif de vendeurs à la sauvette), souligne l’activiste, qui salue également les centaines d’organisations qui ont soutenu l’initiative ainsi que l’Église catholique : « Il faut le dire, ils se sont impliqués, tant dans la collecte de signatures que dans les négociations avec les groupes parlementaires. »

Fernando Redondo, directeur du département des migrations de la Conférence épiscopale espagnole, affirme que « l’Église s’y est jointe à partir des valeurs de l’Évangile, du principe du bien commun et de la dignité des personnes. Pendant la pandémie, beaucoup de ceux qui continuaient à cultiver les champs et à s’occuper des personnes âgées étaient des migrants ». Le porte-parole catholique confirme que « l’Église a poussé le PP à accepter que cette initiative entre au Parlement ». En avril 2024, tous les groupes parlementaires sauf Vox ont voté en faveur de la prise en considération de l’initiative, preuve de la force sociale acquise par le mouvement. L’année précédente, le parti d’extrême droite avait obtenu 12 % des voix aux élections générales, devenant le troisième groupe parlementaire du Congrès, et la xénophobie était entrée de plain-pied dans le débat politique espagnol.

Mais, avec la prise en considération, un autre calvaire parlementaire a commencé. Le manque de consensus dans un parlement fragmenté a bloqué l’initiative pendant plus d’un an. « Le PSOE n’a jamais soutenu l’ILP », précise Baddouh. « Ils disaient que le Pacte européen sur la migration et l’asile ne permettait pas une régularisation exceptionnelle, mais c’était une excuse bon marché ; nous avons interrogé la Commissaire aux affaires intérieures, elle nous a répondu que c’était de la compétence de chaque État membre. » De leur côté, le PP et Junts (parti catalan de centre-droit) avaient voté pour la prise en considération mais refusaient de transformer l’initiative en loi, malgré le soutien à la régularisation de l’Église et du patronat. Finalement, en janvier 2026, Podemos a annoncé un accord avec le gouvernement pour approuver la régularisation par décret. « Un but marqué du milieu du terrain », selon les mots de Vicky Canalla, une autre porte-parole de Regularización Ya.

Et un espoir pour des travailleurs comme Arturo, qui est également en train d’effectuer les démarches pour la régularisation. Péruvien, il travaillait pour un concessionnaire automobile dans son pays, mais à Barcelone, il a travaillé comme livreur avec une camionnette. « Les journées de travail étaient de douze, quinze heures… Vendredi, on m’a dit qu’il n’y avait plus de travail et je me suis retrouvé sans emploi », regrette-t-il. De la régularisation, il espère « un soutien pour vivre tranquille, avoir un travail et ne pas penser qu’un jour on me dise “non”… Avoir des droits. »

Une procédure administrative et citoyenne

Arturo, qui a migré seul à Barcelone et a subi un vol durant ses premiers mois dans la ville, s’est rendu dans l’un des bureaux de la mairie pour obtenir l’attestation de vulnérabilité. En ce jour ensoleillé de mai, personne ne fait la queue devant la Fira, un pavillon qui accueille habituellement des salons commerciaux et qui abrite aujourd’hui les fonctionnaires municipaux chargés de traiter les attestations. Rien à voir avec les premières semaines de la procédure, où de très longues files d’attente s’étaient formées autour des points de traitement des demandes.

La mairie de Barcelone a accueilli plus de 27 000 personnes au cours du premier mois, selon les données fournies par la directrice chargée des Droits sociaux, Marta Clari, qui souligne que la municipalité a créé en janvier « un groupe technique pour préparer le dispositif ». Face à la diversité d’origine des demandeurs – un quart des personnes résidant à Barcelone est d’origine étrangère, plus de 180 nationalités cohabitent dans la ville –, la mairie a fourni des fiches d’information en 6 langues différentes, mais la barrière de la langue reste bien visible dans la queue du bureau municipale de Sant Miquel, dans le centre ville, où certains demandeurs ne parlent ni espagnol ni catalan. Les demandeurs, dont certains attendent depuis trois heures, regardent avec peu d’intérêt les journalistes étrangers qui captent des images et des témoignages d’un processus qui a attiré l’attention de l’Europe.

Malgré les efforts décrits par la fonctionnaire de la mairie, Xavier (nom fictif), travailleur du service municipal d’accueil des immigrés, dénonce lenteur, improvisation et mauvaise gestion au niveau municipal. « Les critères changent toutes les deux minutes, les services ont été submergés, vous allez sur le site web et il est impossible de trouver l’information », dénonce-t-il, furieux contre le manque de préparation et la mauvaise planification qu’il attribue à la mairie. La directrice reconnaît que les premiers jours, « il y a eu beaucoup d’attroupements de personnes » devant les bureaux municipaux et « certaines personnes passaient la nuit sur place ». L’image de centaines de personnes dormant autour des bureaux de l’administration s’est répétée partout en Espagne durant les premiers jours suivant l’adoption du décret, qui fixe un délai de seulement deux mois et demi pour déposer les documents. « Les premières semaines ont été un débordement total », confirme Redwan Baddouh, de Regularización Ya, « les gens ne savaient pas où obtenir l’attestation de vulnérabilité, les associations et les mairies devaient se coordonner ».

La décision du gouvernement espagnol d’exiger au dernier moment un certificat de casier judiciaire n’a pas aidé : son obtention dépend de la diligence des gouvernements des pays d’origine des migrants et des consulats espagnols à l’étranger. Les Algériens comptent parmi ceux qui ont rencontré le plus de difficultés, comme le raconte Miriam, alors qu’elle fait la queue devant le bureau municipal de Sant Miquel. « Cela fait trois ans que je vis à Barcelone. Nous, Algériens, avons beaucoup de problèmes pour le casier judiciaire : il faut aller au tribunal, puis au ministère des Affaires étrangères, puis au consulat d’Espagne en Algérie », raconte-t-elle. Comme elle ne peut pas quitter l’Espagne, elle a dû faire une procuration à un parent. À cela s’ajoute la difficulté d’obtenir un rendez-vous dans les consulats espagnols dans le pays maghrébin, un exemple du parcours du combattant que vivent de nombreuses personnes pour obtenir le tant convoité titre de séjour et de travail. Les vies de Walter, Arturo et Miriam sont très différentes, mais tous affirment avoir eu peur d’être arrêtés par la police, une peur qu’ils espèrent laisser derrière eux d’ici très peu.

La régularisation n’a pas été qu’une procédure administrative, elle est devenue un événement citoyen. Des milliers de bénévoles ont collaboré avec différentes associations – 51 rien qu’à Barcelone – habilitées par l’administration à délivrer les attestations de vulnérabilité. L’une d’elles est Tere, qui collabore avec Mescladís sur la terrasse du Teatre Lliure de Montjuïc, pendant que dans le café attenant un groupe de jeunes migrants reçoit une formation en hôtellerie-restauration. « Je l’ai su par Instagram et je suis venue à une réunion. Je pense que la meilleure façon d’utiliser mon temps est d’aider les gens ; il ne me semblait pas humain qu’on ait inventé un papier à la dernière minute et que cela retarde la procédure et cause de l’angoisse à des gens qui veulent simplement travailler et vivre leur vie », raconte-t-elle pendant une pause de son service de quatre heures, au cours duquel elle recueille les données de dizaines de demandeurs et leur délivre leur attestation, tamponnée par l’association.

L’un d’eux est Walter, qui, après avoir fait la queue devant le bureau municipal installé près de l’ancienne arène Monumental, a vu sa demande refusée parce qu’il n’était pas inscrit au registre municipal à Barcelone. Il a appris par un ami que Mescladís les délivrait aussi, a pris rendez-vous et en quelques minutes est sorti avec le dernier papier qui lui manquait pour faire sa demande. « À Bogota, ma famille avait un atelier de couture ; maintenant, j’aimerais suivre un cours d’électricité », raconte Walter qui, comme beaucoup d’autres demandeurs, a décidé de payer un avocat « pour que ce soit sûr », bien que seule une taxe de 38 euros soit obligatoire pour faire la demande.

Autre barrière rencontrée par les immigrés en situation irrégulière : ils et elles ne disposent pas du certificat électronique nécessaire pour effectuer la démarche en ligne, c’est pourquoi des bénévoles prennent également rendez-vous en leur nom. Les 700 000 signatures recueillies en moins d’un an et l’implication de nombreux citoyens espagnols pour faciliter la régularisation du plus grand nombre possible de travailleurs migrants contrastent avec la présence croissante de la xénophobie dans le débat public. Depuis la fin des années 1980, et surtout pendant le boom immobilier du début des années 2000, sept régularisations exceptionnelles ont été approuvées en Espagne, certaines sous des gouvernements conservateurs. Mais c’était à une époque où l’immigration était peu politisée, alors qu’aujourd’hui les sondages attribuent 17 % des intentions de vote à Vox, qui a fait du racisme son principal axe discursif.

Les impacts politiques et économiques d’une régularisation exceptionnelle

« L’extrême droite se positionne frontalement contre la régularisation, en la liant au concept de priorité nationale, importé de France », explique Guillermo Fernández, professeur à l’université Carlos III spécialisé dans l’extrême droite. « Vox a voulu faire de la régularisation un axe de confrontation après quelques mois où il était en grande difficulté à cause de son lien avec Donald Trump », un personnage considéré comme une menace pour la paix mondiale par 80 % des Espagnols, selon un récent sondage. L’extrême droite a lancé deux rumeurs, selon le chercheur : « l’idée que les personnes régularisées obtiendront automatiquement la nationalité et que la gauche veut remplacer la population espagnole et constituer un nouvel électorat », explique-t-il, alors que les personnes récemment régularisées ne pourront pas voter aux élections générales ni régionales et que le processus d’obtention de la nationalité est beaucoup plus long et complexe.

Mais la régularisation a aussi servi à Pedro Sánchez « à générer un débat international et continuer à se positionner comme le modèle de la gauche européenne », considère Fernández. Un bénéfice politique qui contraste avec le rôle qu’a joué son parti, selon Regularización Ya. « Si cela n’avait tenu qu’au Parti socialiste, cette régularisation n’aurait pas lieu », tranche son porte-parole, Redwan Baddouh, qui critique également le fait que « les syndicats majoritaires ne se sont pas impliqués dans cette ILP ; ni dans la collecte de signatures, ni dans l’exigence de son adoption quand elle était au Congrès. Elle a été approuvée grâce au travail d’influence politique que nous avons mené depuis les mouvements sociaux ». L’activiste fait un parallèle avec le féminisme pour argumenter l’impact politique que peut avoir la régularisation, dans un contexte de croissance de l’extrême droite : « Il n’y a aucune logique à dire qu’il ne faut pas donner de droits aux femmes parce que cela nourrirait l’extrême droite. Les personnes migrantes sont totalement exposées ; plus nous aurons de droits, plus l’extrême droite devra se mordre la langue. »

Ce qui est clair, c’est l’impact économique et social considérable qu’aura le fait que plus d’un demi-million de personnes, qui travaillent souvent illégalement, obtiennent un permis de travail. Liliana Reyes, secrétaire aux migrations du syndicat Commissions ouvrières de Catalogne, défend qu’« il faut permettre et garantir l’accès au travail formel et aux droits. Nous constatons toutes sortes d’abus lorsqu’ils n’ont pas de papiers, dans des secteurs comme le nettoyage, l’agriculture, le bâtiment, le travail domestique et les soins ». Elle exige également « d’accélérer l’homologation des diplômes étrangers », un obstacle auquel sont confrontés de nombreux travailleurs migrants qualifiés. C’est le cas de Miriam, architecte algérienne, qui, après avoir obtenu son permis de travail, devra entamer le long parcours pour faire homologuer son diplôme par l’administration espagnole. La syndicaliste réclame également d’accélérer les procédures ordinaires de régularisation, « qu’elles soient effectuées dans les délais prévus par le règlement et que les ressources soient suffisantes », et juge « discutable » l’exigence de deux ans de résidence avant d’obtenir le permis de séjour et de travail pour ancrage social. Une grève convoquée par le syndicat aux services d’attention à étranger au début de processus de régularisation a provoqué des critiques féroces de la part de Regularización Ya : « Ils ont mis des bâtons dans les roues », dénonce Baddouh.

Même le patronat voit d’un bon œil la régularisation exceptionnelle. Yessika Aguilar, directrice des Relations de travail du patronat catalan Foment del Treball, affirme que « les entreprises ont besoin de la migration comme de l’eau que nous buvons pour maintenir notre économie » et lie « le phénomène migratoire au défi démographique » que représente le vieillissement de la population espagnole. Aguilar espère que la régularisation atténuera « la difficulté que nous avons à couvrir certains profils professionnels ». Selon le Service public de l’emploi, parmi les secteurs où les employeurs ont le plus de mal à trouver des travailleurs figurent le bâtiment et l’hôtellerie-restauration. Alors que dans le bâtiment, les salaires sont plus élevés que la moyenne, l’hôtellerie-restauration est l’un des secteurs les plus précarisés de l’économie espagnole, avec des salaires bas et des contrats qui ne dépassent généralement pas un an.

La Banque centrale européenne attribue 80 % de la croissance du PIB espagnol entre 2019 et 2024 à l’immigration, ce qui explique le soutien généralisé du patronat et des syndicats à la régularisation. Cela ne nuit qu’« aux exploiteurs », conclut la porte-parole des Commissions ouvrières, qui demande qu’à l’issue de la procédure, « les entreprises embauchent dans les conditions prévues par la convention collective de chaque secteur ». Rien ne garantit que tous les travailleurs actuellement contraints de travailler sans contrat et dans des conditions dégradées obtiennent un contrat légal après leur régularisation administrative, car l’Espagne a une économie souterraine de 24 %, le troisième taux le plus élevé de l’Union européenne. Mais, au moins, dans quelques mois, des centaines de milliers de personnes cesseront d’avoir peur d’être arrêtées et expulsées, auront le droit d’entrer et sortir librement du pays et pourront défendre leurs droits depuis la même position légale que le reste des travailleurs, non pas deux marches en dessous.


 

   mise en ligne le 11 juin 2026

Billets hors de prix, supporters discriminés : le Mondial 2026 sous la coupe de Trump

par Barnabé Binctin, Florian Lefèvre sur https://basta.media/

La Coupe du monde masculine de foot s’ouvre ce 11 juin. Accaparé par les États-Unis de Trump, l’événement promet d’exclure les classes populaires, de discriminer les supporters des pays du Sud et fait peser le risque de rafles de la police de l’immigration.

Par où commencer ? Les tarifs de la billetterie qui excluent les classes laborieuses ; les milliers de kilomètres à parcourir d’un stade à l’autre ; les restrictions, voire les interdictions, de visas pour les voyageurs des pays du Sud ; la politique raciste et LBGTphobe des États-Unis ; la police de l’immigration (ICE) qui promet d’être « là, tous les jours »...

Bienvenue à la Coupe du monde masculine de football 2026 (du 11 juin au 19 juillet). Un événement co-organisé en Amérique du Nord, du moins officiellement, car les États-Unis s’accaparent les trois-quarts des rencontres, laissant les miettes au Mexique et au Canada.

Le président de la Fédération internationale de football association (Fifa), Gianni Infantino, avait promis « le plus grand spectacle et le plus inclusif de la planète ». Mais quel crédit donner à celui qui avait décerné un « prix de la paix » à Donald Trump, lors de la cérémonie du tirage au sort du tournoi ? En réalité, il fallait entendre tout le contraire.

Au moins 2790 dollars le billet pour la finale

En 1994, la première édition du Mondial organisé aux États-Unis avait constitué un record d’affluence cumulée et donc une juteuse opération pour la Fifa. Hors match d’ouverture, les tickets d’entrée pour une rencontre du premier tour coûtaient 25 ou 30 dollars et jusqu’à 65 ou 75 dollars pour les sésames les plus chers. C’était encore relativement accessible (de 50 à 150 euros constants).

Trois décennies plus tard, les tarifs ont explosé. « C’est la Coupe du monde la plus lucrative et mercantile de l’histoire », résume Jean-Baptiste Guégan, enseignant en géopolitique du sport. En 2026, la grande majorité des billets ont été mis en vente à plusieurs centaines de dollars l’unité. Une folie ? Pas du point de vue cynique de la Fifa, en comparaison aux tarifs de la NBA, la ligue de basket nord-américaine (à plus de 3000 dollars la place).

Pour obtenir un sésame de la finale du Mondial, le 19 juillet, près de New York, il faut débourser au moins 2 790 dollars, quand les meilleures places s’élèvent à 6 370 dollars l’unité (environ 5 475 euros).

« Aux États-Unis, il y a une culture du prix dynamique – il n’est pas fixe mais lié à la demande – et dans ce cadre-là, il n’y a pas de plafond », observe froidement Jean-Baptiste Guégan. Pire : à Boston, rien que la navette entre la ville et le stade coûtera 95 dollars (environ 82 euros).

Oubliées, les promesses de places bon marché

Oubliée, la promesse du dossier de candidature de prix plancher à 21 dollars. Envolées, les places bon marché pour les supporters en situation de handicap. Terminé, le quota de places moins chères destinées aux populations locales. « On s’attendait à une augmentation de 15 à 20 % par rapport à la Coupe du monde au Qatar, comme c’est le cas à chaque édition depuis trois décennies, mais pas à ça. Tout le monde a été pris par surprise », témoigne Ronan Evain, directeur de Football Supporters Europe (FSE).

En décembre dernier, cette fédération de groupes de fans a mené une campagne pour le gel du prix des places destinées aux fidèles des équipes qualifiées. « Il y avait des tickets en vente à 60 dollars, mais dans une quantité infime, quasiment inexistante », explique Ronan Evain. Le bruit sur les réseaux sociaux et la couverture médiatique de cette campagne ont poussé la Fifa à mettre en vente un peu plus de places à 60 dollars. Une mesure symbolique. Finalement, les billets à 60 dollars représentent moins de 4 % de la capacité des stades.

Six mois plus tard, « de nombreux pays européens, notamment les Anglais, n’ont pas vendu l’intégralité des places qui leur étaient allouées, remarque Ronan Evain. Et on est très privilégié par rapport au reste du monde. » Après plusieurs phases de vente sans aucune transparence, des milliers de places grand public restaient vacantes à J-15 du premier match des États-Unis face au Paraguay, comme l’a révélé The Athletic. Le triste résultat d’une politique tarifaire antisociale.

Combien des 6 à 7 millions de billets au total ont réellement trouvé preneur ? La Fifa n’a pas donné suite aux demandes d’interview de Basta! et n’a pas non plus répondu à cette question par écrit.

À Guadalajara, l’une des trois villes hôtes mexicaines, « cet événement n’a pas été rendu accessible aux gens comme nous. On l’a réservé aux élites », constate Frank, membre actif d’un groupe de supporters de l’Atlas, l’un des deux grands clubs de la ville.

Visas : supporters et arbitres discriminés

Outre la sélection économique, cette Coupe du monde sera aussi celle du filtrage des supporters à la frontière. Jusqu’à 15 000 dollars par personne : c’est le montant de la caution exigée par les États-Unis aux détenteurs de billets originaires de plusieurs pays d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique centrale. Une barrière insurmontable pour beaucoup… Encore plus discriminés, les Haïtiens, les Iraniens, les Ivoiriens et les Sénégalais subissent un « visa ban » qui leur interdit de se rendre aux États-Unis, sauf à disposer d’une double nationalité.

L’arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan, parmi les meilleurs arbitres internationaux – il a reçu le titre de meilleur arbitre africain en 2025 –, s’est ainsi vu refuser l’entrée aux Etats-Unis, à son arrivée à l’aéroport de Miami le 6 juin. « À l’issue de l’inspection, le voyageur, un arbitre de la Coupe du monde, a été jugé inadmissible en raison de problèmes liés à la vérification de ses antécédents et s’est vu refuser l’entrée sur le territoire », a laconiquement déclaré la CBP, l’agence dépendant de la Sécurité intérieure des États-Unis, sans que la Fifa ne proteste.

Fouilles et longs interrogatoires

La star de l’équipe irakienne, l’attaquant Aymen Hussein, a eu droit à un interrogatoire de sept heures à son arrivée aux États-Unis. Le photographe professionnel de l’équipe irakienne a lui aussi été renvoyé par les autorités états-unienne après avoir eu droit à une fouille corporelle et un interrogatoire de « plus de 10 heures ». Et plus de 10 000 euros dépensés, mais une autorisation de voyage aux États-Unis (ESTA, pour Electronic System for Travel Authorization) refusée : c’est la douche froide pour des « douzaines » de supporters écossais qui ne pourront aller soutenir leur équipe dans le cadre du tournoi... « le plus inclusif de la planète », selon la Fifa.

Toutes ces barrières et discriminations s’ajoutent au coût du voyage, sachant que les rencontres se déroulent à l’échelle d’un continent, de Boston à Los Angeles, en passant par Seattle et Miami, dans un pays au coût de la vie élevé. Conséquences : le secteur hôtelier des États-Unis faisait grise mine début mai. « Près de 80 % des hôteliers des 11 villes hôtes indiquent que les réservations sont inférieures aux prévisions initiales, certains qualifiant même le tournoi de “non-événement” », informait Forbes, en citant une enquête de l’American Hotel & Lodging Association.

Après la Russie – un pays où sont discriminées les personnes LGBT –, puis le Qatar – où l’homosexualité est un délit pénal qui peut conduire en prison –, le grand rendez-vous du ballon rond va avoir lieu dans un pays où plus de la moitié des États n’interdisent pas la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre.

L’axe Fifa-Trump

Au début de l’année, quelques semaines après avoir reçu le prix de la paix de la Fifa, récompensant « les énormes efforts d’individus qui unissent les gens et apportent l’espoir aux générations futures » (sic), Donald Trump a lancé une guerre en Iran au mépris du droit international.

Depuis sa réélection, le locataire de la Maison Blanche mène aussi une violente politique anti-immigration. En juillet dernier, le pouvoir législatif états-unien a attribué des moyens records pour orchestrer la traque des personnes immigrées, en particulier les latinos et les afro-descendants.

« Peu importe qui remporta la Coupe du monde, c’est Donald Trump qui brandira le trophée », affirme Minky Worden, directrice des initiatives mondiales de Human Rights Watch (HRW). Elle ne parle pas seulement au sens figuré : « L’année dernière, il a littéralement soulevé le trophée de la Coupe du monde des clubs » – une compétition en guise de galop d’essai avant celle de cet été.

« La Coupe du monde des clubs a déjà fourni un excellent exemple des mesures de sûreté et de sécurité mises en place aux États-Unis, avec près de 2,5 millions de supporters qui ont assisté aux matchs dans une ambiance conviviale, inclusive et carnavalesque », ose le service communication de la Fifa. Pourtant, le 13 juillet 2025, un demandeur d’asile a été arrêté par la police devant ses enfants, puis remis aux agents de l’ICE, avant d’être déporté dans son pays d’origine. « Il se trouvait sur un parking, près du MetLife Stadium » et s’apprêtait à assister en famille à la finale de la Coupe du monde des clubs, comme l’a documenté Human Rights Watch.

Vers des rafles de supporters par l’ICE ?

Ainsi, la police de l’immigration (ICE) et la police aux frontières (CBP) traquent les gens jusque dans les maisons, les centres médicaux, les couloirs des tribunaux... et devant les stades de football. De janvier 2025 à mars 2026, « l’ICE a arrêté au moins 167 000 personnes dans et aux alentours des 11 villes américaines où se dérouleront les matchs, selon les données de l’ICE », répertoriées par HRW. Combien de personnes subiront le même sort en marge du Mondial 2026 ?

« Ça ne sera pas une Coupe du monde réussie si des types armés de fusils d’assaut demandent leur passeport à tout le monde », alerte Minky Worden. La porte-parole de l’ONG de défense des droits humains appelle à une « trêve de l’ICE » pendant la compétition.

La Fifa est-elle favorable à cette trêve ? « Les questions de sécurité nationale, y compris le déploiement des forces de l’ordre, relèvent de la responsabilité des gouvernements concernés », esquive le service communication de la Fifa.

La police de l’immigration, elle, a confirmé sa présence dans une vidéo officielle publiée sur les réseaux sociaux. Le ton se veut pédagogique et sécurisant : « L’ICE et le HSI [une autre agence fédérale, ndlr] seront sur le terrain tous les jours pour lutter contre les faux billets, la traite des êtres humains, le trafic de drogue et les contrefaçons. Ils travailleront main dans la main avec le CBP [la police aux frontières, ndlr] tout au long de l’événement. »

De possibles grèves et mouvements sociaux

Des millions de manifestants se sont rassemblés en juin 2025 contre Donald Trump lors du mouvement No Kings (« Pas de rois »). Des centaines de milliers sont encore descendus pour demander « justice » pour Renee Nicole Good et Alex Pretti, tous les deux abattus par des agents de l’ICE et de la CBP à Minneapolis, en janvier 2026.

Et si, jusqu’ici, la Coupe du monde n’a pas généré de mouvement de contestation massif, un syndicat californien organise la lutte sociale. Il représente 2000 employés du stade de la baie de San Francisco, où doivent se dérouler six rencontres du tournoi. Le syndicat Unite Here Local 11 prévoit ainsi un vote de grève : « Le syndicat a demandé à la Fifa de s’engager publiquement à ce qu’aucun agent de l’ICE ne soit autorisé à pénétrer sur les sites de la Coupe du monde pendant la durée de la compétition », a-t-il précisé.

En France, le député (La France insoumise) de Seine-Saint-Denis Éric Coquerel avait appelé au boycott des États-Unis et à recentrer l’événement au Canada et au Mexique. C’était au moment où Donald Trump menaçait de s’emparer du Groenland. Un appel peu suivi. « Je suis persuadé que, si Trump avait mis ses menaces à exécution, cette éventualité de boycott serait alors devenue évidente », estime aujourd’hui le député. « Alors vous me direz, il a bien déclenché depuis une guerre illégale en Iran, ce qui devrait suffire – et je le pense, personnellement –, mais, malheureusement, demander le boycott des États-Unis n’a pas le même effet que de demander le boycott du Qatar ou de la Russie. »

Les membres du Conseil de la Fifa, eux, se gardent bien de critiquer leur président, Gianni Infantino, publiquement. « Il y en a pourtant qui n’étaient pas à l’aise avec la politique tarifaire », remarque le président du syndicat de supporters, Ronan Evain. À l’exception de la présidence norvégienne, représentée par l’ancienne joueuse Lise Klaveness, les fédérations nationales membres de la Fifa ne remettent pas en cause le système qui les nourrit. Avec un pactole de presque 750 millions d’euros à se partager, elles seront les grandes bénéficiaires des superprofits du Mondial à la sauce Trump et Infantino.


 


 

Coupe du monde 2026 : à Los Angeles, les salariés du SoFi Stadium marquent le premier but contre l’ICE

Christophe Deroubaix sur www.humanite.fr

Organisés par le syndicat Unite Here Local 11, les 2 000 employés ont obtenu des améliorations substantielles de leurs salaires tout en conservant leur droit de grève si l’ICE venait à pointer son nez dans le périmètre.

Los Angeles (États-Unis), envoyé spécial.

La Coupe du monde de la démesure et par de nombreux aspects de la honte n’a pas encore commencé mais elle a déjà enregistré sa première victoire stupéfiante : celle du syndicat Unite Here Local 111. Il y a moins d’une semaine, 96 % des adhérents avaient voté le principe d’une grève si leurs revendications – de meilleures conditions salariales et un engagement à une non-intervention de l’ICE – n’étaient pas satisfaites.

40 dollars de l’heure pour un cuisinier

Mardi 9 juin au matin, sur l’un des parkings du SoFi Stadium où va se dérouler, vendredi 12 juin, le match États-Unis-Paraguay, Kurt Petersen, le vice-président, accompagné de dizaines de salariés (cuisiniers, barmen, caissiers, plongeurs, préposés aux suites et vendeurs dans les buvettes) a annoncé la conclusion d’un protocole d’accord avec le groupe Legends Global, multinationale du secteur de l’événementiel que devaient approuver les syndiqués.

Les résultats du vote nous sont parvenus ce mercredi 10 juin au soir : 99 % des salariés ont approuvé les termes de l’accord, qui fait désormais office de convention collective jusqu’en avril 2028, soit quelques mois avant les Jeux Olympiques, avant une nouvelle négociation.

« C’est un accord historique », a estimé le dirigeant syndical face à une nuée de caméras. Les travailleurs ne recevant pas de pourboires verront leur salaire horaire augmenter en moyenne de 9 dollars. Un cuisinier gagnera ainsi 40 dollars de l’heure, soit plus de deux fois le salaire minimum en Californie. Les salariés des stands de restauration atteindront le même taux horaire alors qu’ils en gagnent actuellement 27 dollars.

La nouvelle convention collective prévoit également une augmentation de plus de 30 % des pourboires automatiques pour les barmans et serveurs ainsi qu’une prime pour les méga-événements. La rémunération de tous est majorée de 50 % pour les huit matchs du Mondial qui se dérouleront au SoFi Stadium.

Droit de grève si l’ICE débarque

Autre pilier : le maintien du droit de grève. « Nous pouvons l’exercer quand nous voulons si l’ICE menace nos membres ou les supporters. C’est le premier accord de ce type dans le pays », décrypte Kurt Petersen. Un an après des raids massifs de la police de l’immigration à Los Angeles, l’administration Trump refuse d’exclure l’hypothèse d’interventions durant le Mondial.

« Comment cela se déroulerait-il dans cette hypothèse ? », a demandé un journaliste local. « Nous sommes en terrain inconnu car une telle situation ne s’est jamais produite. Mais je peux vous dire que nous sommes plutôt bons dans la rapidité d’une riposte », a répondu le syndicaliste, déclenchant les « Si, se puede » (slogan historique du mouvement syndical agricole, majoritairement latino, repris par l’ensemble du syndicalisme US et décliné par Barack Obama lors de sa campagne présidentielle victorieuse de 2008 avec « Yes, we can »).

Le syndicat a également obtenu des mesures de protection inédites : les salariés ne sont pas tenus de fournir leur numéro de sécurité sociale, leur statut d’immigration, des informations sur leur nationalité ou des documents d’autorisation de travail pour obtenir leur accréditation à l’événement. Le stade SoFi est désormais un sanctuaire pour les 2 000 salariés-syndiqués.

« C’est une victoire historique pour Los Angeles », conclut Kurt Petersen. Alors que les puissants ont capitulé, ces travailleurs ont tenu bon. Les plongeurs, les cuisiniers, les barmans et les serveurs ont tenu tête à la FIFA et à l’ICE, ont refusé de troquer leur dignité contre un salaire, et ont obtenu l’une des conventions collectives les plus solides du pays dans le secteur des stades. Ce sont eux les héros de la Coupe du monde. »

1. Il représente 32 000 employés du secteur de l’hôtellerie et de la restauration travaillant dans les stades, les restaurants, les hôtels et les aéroports du sud de la Californie et de l’Arizona. ↩︎


 


 

Coupe du monde 2026 : « Rien ne garantit que Trump n’en profitera pas pour renforcer sa politique anti-immigration », alerte Pascal Boniface

Éric Serres et Isadora Cavalcanti sur www.humanite.fr

Directeur-fondateur de l’Institut de relations internationales et stratégiques, Pascal Boniface analyse les enjeux politiques et sportifs de cette Coupe du monde. Alors que le débat sur un éventuel boycott prend de l’ampleur, ce grand passionné de foot invite à profiter du retentissement mondial de l’événement pour dénoncer les agissements de Donald Trump.

Avec tous les enjeux politiques liés aux États-Unis, faut-il boycotter la Coupe du monde ?

Pascal Boniface (Géopolitologue) : Le boycott sportif punit, avant tout, ceux qui pratiquent, car il prive joueurs et supporters du plaisir de participer à la Coupe du monde. Se qualifier représente un parcours long et exigeant, et cette opportunité ne se présente que très rarement dans la carrière d’un sportif.

En revanche, si l’on n’est pas d’accord avec Trump et la FIFA, on peut parfaitement prendre la parole. Il existe d’autres formes de protestation que le simple refus de se rendre sur place. Des pays qui boycottent la compétition ne priveraient Trump de rien : d’autres prendraient leur place et l’impact du boycott resterait limité.

En outre, ceux qui réclament le boycott sont souvent des personnes peu intéressées par le sport. Beaucoup d’intellectuels appellent au boycott des compétitions sportives, mais ne demandent pas que leurs films ou leurs ouvrages cessent d’être diffusés dans les pays concernés. Ces appels révèlent parfois une certaine forme de mépris à l’égard du sport.

Il serait également faux de réduire ces compétitions à du simple « sport washing ». Lors de la Coupe du monde 2022, le Qatar appliquait aux travailleurs immigrés des règles comparables à celles en vigueur dans les autres pays du Golfe. Sous la pression internationale liée à l’événement, le pays a néanmoins été contraint d’améliorer certaines conditions. C’est un phénomène à double tranchant : lorsqu’un pays organise une compétition mondiale, l’attention se porte aussi sur ce qui ne fonctionne pas.

Trump n’a jamais caché son rejet de certaines cultures. Il a limité l’accès au territoire à des visiteurs issus de plusieurs pays du Sud et même à certaines équipes, comme celle d’Iran, actuellement en conflit avec les États-Unis. Les joueurs iraniens ont longtemps vécu dans l’incertitude quant à l’obtention de leurs visas. Comment analysez-vous cette situation ?

Pascal Boniface : C’est tout à fait inadmissible, et cela démontre que Gianni Infantino agit en courtisan. Il cède à toutes les exigences de Trump. Il ne défend ni les droits des supporters, ni ceux des équipes, ni même ceux du football ou de la FIFA.

Lors des Coupes du monde organisées en Russie ou au Qatar, la FIFA avait obtenu certaines garanties d’accueil. Rien de comparable n’a été imposé aux États-Unis. En tant que président de la FIFA, Gianni Infantino dispose pourtant de pouvoirs considérables. Il devrait être en mesure de se faire respecter.

Je ne pense pas que la présidente du CIO tombera dans le même piège lors des Jeux olympiques de 2028. Quant au prix de la paix décerné par la FIFA à Donald Trump, c’est une plaisanterie qui fait rire tout le monde. On peut se demander s’il faut en rire ou en pleurer.

Il y avait pourtant beaucoup de soft power en Russie et au Qatar. La situation est-elle comparable ?

Pascal Boniface : La Russie et le Qatar cherchaient à présenter leur meilleur visage. En Russie, des inquiétudes existaient quant au racisme dont pouvaient être victimes certaines équipes africaines. Vladimir Poutine avait affirmé très clairement qu’aucun débordement ne serait toléré.

Le Qatar, de son côté, a également fait des efforts pour accueillir les visiteurs et donner une image plus ouverte du pays : possibilité de consommer de l’alcool dans certains espaces, volonté d’afficher une certaine tolérance, notamment à l’égard des homosexuels, même si l’homosexualité demeure interdite dans le pays.

Trump, lui, ne semble pas chercher à apparaître accueillant. Il veut montrer sa domination et imposer ses règles. Cette attitude était déjà perceptible lors de la candidature conjointe avec le Mexique et le Canada. À l’époque, les relations entre les trois pays étaient tendues, et Trump avait menacé de sanctions les pays qui ne voteraient pas pour la candidature nord-américaine.

C’était une première dans l’histoire de la FIFA. Pour la première fois également, le vote était public. Chaque fédération disposait d’une voix, même si elle ne dépendait pas directement de son gouvernement.

Récemment, la police de l’immigration (ICE) a suscité de nombreuses contestations aux États-Unis, notamment à du fait de ses actions contre certaines minorités. Faut-il craindre que cela ne gâche davantage la fête ?

Pascal Boniface : Effectivement, il existe une crainte que l’ICE mène des opérations autour des stades afin de cibler des migrants venus soutenir des équipes latino-américaines. La question est de savoir si Trump sera suffisamment pragmatique pour comprendre que, pendant la Coupe du monde, sous le regard des caméras du monde entier, il vaut mieux éviter de diffuser des images dégradantes des États-Unis.

Mais on sait aussi qu’il aime parfois afficher son mépris de l’opinion publique internationale. Rien ne garantit donc qu’il ne profitera pas de l’événement pour renforcer sa politique anti-immigration.

Les États-Unis ont introduit, pour la première fois dans l’histoire de la compétition, une tarification dynamique des billets en fonction de la demande. Le football devient-il de plus en plus élitiste ?

Pascal Boniface : Lors des Jeux olympiques de Paris, il existait des places très accessibles et d’autres beaucoup plus chères. Les billets haut de gamme achetés par des entreprises ou des personnes fortunées contribuent souvent à financer le reste. Ce n’est pas un problème en soi, à condition qu’un volume significatif de places abordables soit maintenu.

Or, dans ce cas précis, cet équilibre ne semble pas avoir été respecté. Aux États-Unis, l’inflation a fortement augmenté le coût des transports, de l’hébergement et du séjour en général. Cette Coupe du monde risque donc d’être réservée à ceux qui disposent de moyens financiers importants. Il existe de réels doutes quant à l’accessibilité de l’événement. Même les supporters qui économisent toute l’année pour assister à une Coupe du monde risquent d’avoir du mal à s’y rendre.

Cette situation pourrait même se retourner contre les organisateurs. Le tourisme vers les États-Unis est en baisse. Certaines personnes hésitent à voyager dans le pays, craignant d’être bloquées à la frontière pour des raisons qu’elles ne maîtrisent pas. Il existe peut-être déjà une forme de boycott spontané de la part des supporters.

La Coupe du monde des riches va-t-elle devenir la norme ?

Pascal Boniface : Pour cette édition, la tendance semble difficile à éviter. Mais il est possible que les choses reviennent ensuite à davantage de mesure. La Coupe du monde 2030, organisée notamment au Maroc, en Espagne et au Portugal, pourrait offrir des conditions d’accueil beaucoup plus favorables et accessibles.

Malgré tout, je pense qu’il faut continuer à profiter du sport et des moments de rassemblement qu’il procure. L’époque où l’on regardait seul un match devant sa télévision est largement révolue. Aujourd’hui, on se retrouve dans les bars, les fan-zones ou entre amis. C’est cette dimension collective qu’il faut préserver.

Comme souvent, l’engouement viendra progressivement. Si l’équipe de France réalise un bon parcours, la ferveur populaire augmentera au fil de la compétition. Oublions Trump et profitons de la joie collective que procure le football pour nous retrouver, partager ces moments et soutenir ensemble les Bleus.

   mise en ligne le 10 juin 2026

Grève des AESH à Montpellier : “La titularisation oui, mais pas au rabais”

Elian Barascud sur https://lepoing.net/

Environ 80 accompagnants d’élèves en situation de handicap ont manifesté ce mardi 9 juin devant le rectorat de Montpellier. Ils contestent la proposition du ministère de ne titulariser qu’une minorité d’entre eux, et s’alarment du déploiement prochain des Pôles d’appui à la scolarité (PAS) dans l’Hérault

Six mois après leur dernière journée de mobilisation, les AESH sont de retour devant le rectorat de Montpellier. Ce mardi 9 juin, environ 80 accompagnants d’élèves en situation de handicap se sont rassemblés à l’appel d’une intersyndicale (FSU, SUD Éducation, CGT, UNSA, Force Ouvrière, SNALC…) pour dénoncer les premières orientations issues des groupes de travail ouverts en mai par le ministère de l’Éducation nationale, qu’ils considèrent comme une promesse de titularisation vidée de son sens avant même d’avoir été faite.

10 à 20% : l’offre qui fâche

Depuis des années, les AESH réclament la création d’un véritable corps de fonctionnaires. Ils sont aujourd’hui environ 132 000 agents contractuels (soit le deuxième métier de l’Éducation nationale derrière les enseignants), pour des salaires inférieurs à 1 000 euros mensuels, souvent à temps partiel contraint.

Le 20 mai, le ministère a enfin ouvert des négociations sur leur potentielle titularisation, mais la perspective agitée lors du premier groupe de travail a vite douché les espoirs : le ministère envisagerait la fonctionnarisation d’une minorité d’entre eux seulement, à travers la création de nouveaux métiers d‘« assistants d’accessibilité » ou de « conseillers d’accessibilité », laissant la grande majorité dans la précarité. La fourchette évoquée, 10 à 20% des effectifs, est vécue comme une provocation par bon nombre d’entre elles. “Cette histoire des 10 à 20%, c’est diviser pour mieux régner. On veut un vrai statut de fonctionnaire et faire partie intégrante des équipes éducatives. La titularisation oui, mais pas au rabais”, tranche Laetitia, de SUD Éducation.

Olivier, AESH à Saint-Jean-de-Védas, lui aussi syndiqué chez SUD, abonde: “On milite pour qu’on soit tous titularisés. On est quand même le deuxième corps de métier de l’Éducation nationale après les profs.” Il évoque aussi une perspective redoutée : “Le gouvernement veut nous faire travailler 35h par semaine sur des activités périscolaires. Toujours pour 900 euros par mois.”

Les PAS, ou l’art de faire plus avec moins

Les “PAS” (Pôles d’appui à la scolarité) cristallisent une bonne part de la colère. Ces nouvelles structures sont destinées à remplacer les PIAL (Pôles inclusifs d’accompagnement localisés) et à apporter, selon le ministère, “une réponse de premier niveau” pour les élèves à besoins particuliers.Expérimentés depuis la rentrée 2024 dans quatre départements, les PAS ont connu un parcours législatif agité : adoptés par l’Assemblée nationale puis le Sénat en 2025, leur généralisation a finalement été retoquée en commission mixte paritaire, puis à nouveau rejetée par les députés en nouvelle lecture en mai 2026. Le gouvernement n’en poursuit pas moins leur déploiement par voie réglementaire : près de 500 PAS étaient en place à la rentrée 2025, et 1 000 supplémentaires sont prévus pour septembre prochain, dont 25 dans l’Hérault selon la FSU.

Pour les syndicats, cette réforme est moins une avancée qu’un habillage. L’enjeu est de taille : avec les PAS, c’est l’Éducation nationale elle-même qui deviendrait prescriptrice de l’accompagnement, se substituant aux MDPH pour notifier les besoins des élèves. “L’éducation nationale va devenir prescripteur et payeur”, résume Olivier. “On craint que les élèves atteints de troubles ‘dys’ ou de TDA ne soient plus notifiés”, évoquait déjà en décembre Nathalie, AESH aux Escholiers de la Mosson. “Un bon moyen de faire des économies sur le dos des AESH”, prophétisait-elle.

L’autre conséquence redoutée : un élargissement géographique des missions. “Le PAS, c’est une extension du territoire d’activité d’un AESH, comme le prévoyait déjà le PIAL. Là, je vais devoir aller bosser à 40 bornes de chez moi, toujours pour 900 euros par mois”, décrit Olivier. Il assure que dans d’autres départements, des collègues “sont contraintes de vivre dans leur voiture à cause de ça.”

Au-delà du bras de fer sur les statuts, les manifestants alertent sur une dégradation concrète des conditions de travail. “Les fiches SST et les accidents du travail explosent chez les AESH”, avertit Olivier. “Si le gouvernement ne réagit pas, il va y avoir des drames.”


 

   mise en ligne le 9 juin 2026

SNCF : 13 suicides en 6 mois, hausse des accidents du travail et des arrêts maladie… Les raisons de la grève du 10 juin

Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

Les syndicats de la SNCF (CGT, Unsa, Sud, CFDT) appellent à la grève ce 10 juin. Ils dénoncent un malaise des cheminots en proie à des restructurations permanentes, dans un contexte d’ouverture à la concurrence.

La photo de famille unitaire donne le ton. Ce lundi 8 juin, les numéros un des fédérations cheminotes représentatives (CGT, Unsa, Sud, CFDT) étaient réunis au Théâtre Traversière, à Paris. « Nous appelons à la grève le 10 juin, journée de mobilisation qui n’a fait l’objet d’aucune négociation avec la direction de la SNCF », lance Thierry Nier, secrétaire général de la CGT Cheminots. Tout au plus, Jean Castex, PDG de la SNCF, s’est engagé à recevoir les syndicats lors d’une table ronde le 23 juin, soit 13 jours après la journée de grève. « Les cheminots méritent autre chose que du mépris », assène le cégétiste.

La date du 10 juin a été choisie à dessein. « L’Unsa n’appelle pas à la grève par habitude ou goût du rapport de force. C’est un dernier outil à la disposition des cheminots, qui s’impose quand la souffrance des salariés l’exige », insiste son secrétaire général Fabrice Charrière.

Pour éviter tout procès en « prise d’otage » (sic), cette mobilisation ne tombe ni durant les fêtes, ni un jour de congé, et encore moins durant les épreuves du bac. « Ce mouvement de grève se tiendra alors que le ferroviaire est à un tournant, mesure Thomas Clavel (CFDT). Le modèle de la concurrence ne fonctionne pas, pire, selon un rapport sénatorial, met en péril les finances publiques ».

Un « système institutionnel de harcèlement »

Les chiffres avancés par les syndicats illustrent le malaise social dans les entités du groupe ferroviaire : accidents du travail en hausse de 15,9 % entre 2024 à 2025, augmentation de 40 % des arrêts maladie liés à la santé mentale sur cinq ans… Surtout, la famille cheminote est endeuillée par le suicide de 13 agents depuis janvier. « Nous ne souhaitons pas instrumentaliser ces drames, mais nous ne pouvons pas mettre de côté les liens avec le travail quand bien même des collègues qui sont passés à l’acte étaient en arrêt », précise Thierry Nier.

Pour Julien Troccaz, de Sud rail, les souffrances au travail et les suicides sont la conséquence d’un « système institutionnel de harcèlement ». Et pointe « une politique d’entreprise qui vise à déstabiliser les salariés et créer un climat professionnel anxiogène. »

Il faut dire que depuis la réforme ferroviaire de 2018, actant la libéralisation du rail, les cheminots sont sous pression pour pallier au désengagement de l’État. Ainsi, la société anonyme SNCF Voyageurs est pressée de dégager des marges, redistribuée à SNCF réseau pour régénérer les infrastructures, au travers un fond de concours. « Le travail des cheminots SNCF paye leurs outils de travail qui profitera aussi aux concurrents », résume Thomas Clavel. Avec, de surcroît, une multiplication des plans de performance pour minimiser les coûts, et une hausse des tarifs TGV pour les usagers.

Les lignes régionales ouvertes à la concurrence d’ici 2032

En amont de la grève du 10 juin, des actions coordonnées se sont tenues pour sensibiliser les usagers. Car au-delà des TGV, sur TER, un big bang s’opère. L’ensemble des lignes régionales devra être soumis à la concurrence d’ici 2032, via des appels d’offres. Les cheminots, eux, seront transférés de la SNCF Voyageurs à une entreprise dédiée, filiale de la SA Voyageurs ou d’un de ses concurrents. « Ces transferts impactent la santé mentale et les vies familiales des cheminots, assure Thierry Nier. D’autant que la fin du recrutement au statut a exacerbé la cohésion sociale, notamment sur les questions salariales. »

À cela s’ajoute une tentative de dégrader les droits des cheminots sur TER. « SNCF Voyageurs souhaite retirer 5 jours de repos pour ajouter 5 jours de travail, profitant des transferts dans les filiales nouvellement créées, observe le cégétiste. Nous y voyons une attaque contre les 35 heures, en lien avec l’agenda du Medef ».

De plus, face à la hausse des prix liée à la guerre en Iran, les enjeux salariaux figurent dans le préavis de grève. En janvier, l’Unsa et la CFDT avaient signé un accord sur les NAO impliquant des augmentations générales des rémunérations de 0,5 %, répartie en deux temps : + 0,25 % en juillet et + 0,25 % en octobre. « L’accord prévoit une clause de revoyure. La SNCF doit maintenir ses engagements », soutient Fabrice Charrière (Unsa).

À quelques jours de la première épreuve de force imposée par l’ex premier Ministre Jean Castex, Julien Trocaz rappelle que « la SNCF n’est pas un ministère, mais une entreprise, avec des travailleurs qui ont des revendications portées par les syndicats. » Et le responsable de Sud rail note que « que si à la SNCF, les syndicats arrivent à retirer les verrous de la négociation salariale, cela donnera de courage à d’autres secteurs de l’économie ».


 


 

« Avec 20 ans d’ancienneté, je gagne 1 800 euros » : les salariés de la réunion des musées nationaux du Louvre en grève

Honorine Letard sur www.humanite.fr

Plus de la moitié des salariés de la Réunion des musées nationaux du Louvre ont fait grève lundi pour protester contre des conditions de travail dégradées, un nouveau logiciel de contrôle d’horaires et la suppression de primes.

Des stylos quatre-couleurs Joconde aux livres d’art et bijoux, tout semble bien à sa place dans les vitrines des boutiques du Louvre, ce lundi 8 juin. Mais derrière ces étalages soignés, dans une petite salle de pause au plafond très bas, la colère gronde : plus de la moitié des salariés de la Réunion des musées nationaux (RMN) qui travaillent au musée du Louvre, font grève à l’appel de la CGT. Ils protestent notamment contre la suppression d’une prime d’intéressement de 1 000 euros,la dégradation de leurs conditions de travail ou encore la mise en place d’un nouveau logiciel pour contrôler les horaires.

« Ils suppriment des postes et des primes sous prétexte qu’il n’y a pas d’argent, mais investissent plus de 600 000 euros dans un logiciel de flicage des travailleurs », s’insurge Jean-Paul Bessières-Orsoni, syndiqué à la CGT. Le chargé de missions internationales est révolté : « Si la RMN doit faire des économies, c’est parce qu’on nous demande de rembourser la rénovation du Grand Palais à la place de l’État. »

Il soutient que, pendant trente ans, la RMN devra verser 9 millions d’euros au Crédit agricole pour rembourser la somme dépensée pour les travaux. « Le personnel paie un déficit qui n’est pas le sien », résume Thierry Sargousse, délégué syndical à la CGT à l’initiative du mouvement. « Cette grève est avant tout symbolique, nous devons monter le ton avant la prochaine négociation annuelle obligatoire (NAO) », poursuit-il en direction de la vingtaine de grévistes présents ce matin.

« Ils continueront à nous appuyer sur la tête tant que nous ne serons pas noyés »

Alors qu’un tour de parole se met en place, un salarié raconte : « J’ai plus de vingt ans d’ancienneté, et je gagne 1 800 euros net par mois. Cette prime de 1 000 euros représente mes vacances, mes soins dentaires et un nouveau frigo. » Ce manque de reconnaissance de la direction s’accompagne de conditions de travail dégradées dans les boutiques au sous-sol. La plupart des salariés se plaignent du mobilier inadapté au niveau des caisses des boutiques, du manque de lumière ou encore du bruit.

« Si on veut voir la lumière du jour, ne serait-ce que pour fumer une clope, il faut marcher au moins dix minutes », lance un salarié. Face au bruit des escalators et de la forte affluence, la direction a proposé des bouchons d’oreilles. « Ils continueront à nous appuyer sur la tête tant que nous ne serons pas noyés », s’indigne Thierry Sargousse, avant d’affirmer que le dialogue social est inexistant et la direction « malhonnête ».

Au-delà de ces revendications, Jean-Paul Bessières-Orsoni s’inquiète d’une dérive dans le secteur public de la culture. Il pointe, par exemple, la suppression d’un poste de photographe sur les sept de la RMN chargés de documenter les collections dans les musées. « Les logiques mercantiles des directions dévient les missions de services publics, alors qu’il y a pourtant un réel besoin de culture », déplore-t-il.

Menacés d’être expulsés par la police s’ils tenaient une action sur le parvis du musée, les grévistes se sont résignés à protester dans l’ombre, loin du grand public. Mais leur préavis de grève déposé en avril court jusqu’à octobre. Les prochains mouvements sont déjà discutés, avec l’objectif d’étendre le mouvement à d’autres institutions.


 

   mise en ligne le 8 juin 2026

Présidentielle 2027 : le défi Mélenchon

Pierre Jacquemain  sur www.politis.fr

À Saint-Denis, Jean-Luc Mélenchon a démontré que la bataille des idées reste son terrain de prédilection. Reste à savoir si le chef insoumis saura prolonger cette séquence de hauteur politique sans retomber dans les travers qui limitent depuis longtemps sa capacité de rassemblement.

Aucune autre force politique à gauche n’est aujourd’hui capable de mobiliser avec une telle intensité. À Saint-Denis, dimanche dernier, Jean-Luc Mélenchon a offert une démonstration de force dont peu de responsables politiques français seraient capables.

Alors que ses concurrents de gauche cherchent encore leur ligne, leur candidat ou leur espace politique, le chef des Insoumis continue d’occuper le terrain. Celui des médias, bien sûr, mais aussi celui des idées. Le choix de Saint-Denis n’avait rien d’anodin.

Dans cette ville chargée d’histoire, où se croisent héritage populaire et mémoire nationale, Mélenchon a voulu mettre en scène sa vision de la France. Une France qu’il décrit comme profondément transformée et qu’il invite à regarder telle qu’elle est devenue plutôt que telle qu’elle était.

Au cœur de son discours figurait son concept de « nouvelle France », longtemps source de malentendus et de polémiques. Cette fois, le propos apparaissait plus lisible. Il ne s’agissait pas d’opposer deux peuples ni de provoquer pour susciter le débat médiatique, mais de rappeler une réalité : la France de 2026 n’est plus celle de 1958. La société a changé dans sa composition, dans la place qu’y occupent les femmes, dans son niveau d’éducation, dans ses structures familiales, dans son rapport au travail comme à l’autorité.

Face aux discours nationalistes qui présentent la nation comme un héritage figé qu’il faudrait protéger contre les menaces extérieures, Mélenchon a défendu une conception républicaine de l’appartenance nationale. Les drapeaux tricolores étaient omniprésents. Le slogan « On est chez nous », traditionnellement associé au RN, était même repris pour signifier non l’exclusion mais l’appartenance commune à la République.

Une élection présidentielle ne se remporte pas en dominant son propre camp.

Depuis des années, une partie de la gauche a abandonné le terrain du récit national à ses adversaires. Mélenchon considère cette erreur comme l’une des causes profondes de son affaiblissement. Le rassemblement de Saint-Denis a aussi montré un visage plus maîtrisé du leader insoumis. Un Mélenchon préférant la démonstration intellectuelle à la polémique permanente, le récit politique à l’invective.

Reste à savoir si cette séquence marque une évolution durable ou simplement une parenthèse dans une trajectoire souvent rythmée par les affrontements et les controverses. Car le véritable obstacle qui se dresse devant lui n’est plus la conquête de son camp. À la fin de son meeting, Jean-Luc Mélenchon s’est adressé à toute la gauche. « La primaire est finie », a-t-il lancé, invitant les autres forces à rejoindre ce qu’il présente comme la dynamique centrale du moment.

En s’appuyant sur ses 300 000 parrainages citoyens et sur la puissance de son organisation, il s’est en quelque sorte proclamé vainqueur de la compétition interne. Le problème est que cette démonstration de force peut aussi être perçue comme une mise sous tutelle. Beaucoup à gauche y verront moins une main tendue qu’une injonction à se ranger derrière lui.

Or la présidentielle ne se gagnera pas avec le seul noyau militant des Insoumis. Rassembler toute la gauche constitue déjà un défi considérable. Rassembler au-delà, dans l’hypothèse d’un second tour face à l’extrême droite, en est un plus grand encore. C’est sur cette question que Jean-Luc Mélenchon est désormais attendu.

Personne ne doute plus de sa capacité à mobiliser. Personne ne conteste sérieusement sa place centrale dans la gauche actuelle. Mais une élection présidentielle ne se remporte pas en dominant son propre camp. Elle se gagne en construisant une majorité. Et c’est précisément cette capacité à élargir, à rassurer et à fédérer qui demeure aujourd’hui la principale inconnue de l’équation Mélenchon.

   mise en ligne le 7 juin 

À Carpentras, le nouveau maire RN supprime les fonds du Planning familial

Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr

Hervé de Lépinau, édile d’extrême droite élu en 2026, a décidé de retirer la subvention municipale allouée au Planning familial. En 2020, alors qu’il était conseiller départemental RN du Vaucluse, il avait par ailleurs comparé l’avortement à la Shoah.

Que peut-on attendre d’un élu d’extrême droite, fervent catholique, qui en 2020 comparait l’avortement « aux génocides arméniens et rwandais, à la Shoah, aux crimes de Daesh » sur les réseaux sociaux ? Hervé de Lépinau, maire de Carpentras (Vaucluse) élu en 2026, s’en est pris vendredi 5 juin au Planning familial, en votant la suppression de la subvention municipale accordée à l’association, historiquement engagée dans la défense du droit à la contraception, à l’avortement, et dans l’éducation à la sexualité.

Pour justifier cette décision, la mairie a évoqué à la fois « la situation budgétaire calamiteuse de la ville, héritée de l’ancienne majorité, (qui) oblige en outre la commune à redoubler de rigueur dans sa gestion financière ». Mais le maire a aussi estimé que les prises de position politiques du Planning contre le RN ainsi que ses affiches défendant les grossesses chez les personnes trans constituaient des « lignes rouges ».

Un avant-goût du RN au pouvoir ?

Certes, la subvention en question n’était que de 3 000 euros. Au-delà de la question financière, cette décision apparaît donc davantage comme étant hautement symbolique. Anne-Lise Nadaud, la présidente de l’antenne du Vaucluse du Planning, s’y attendait et n’en a pas été surprise.

« On est dans le combat d’idées, leurs valeurs (au RN) sont fondamentalement opposées aux nôtres », a déclaré à l’AFP celle qui s’est dite très « inquiète face à cette montée grandissante du RN ». Et pour cause… Cette décision, à Carpentras mais aussi dans d’autres villes dirigées par le RN, indique clairement ce que pourrait être la politique de l’extrême droite concernant la famille, le droit à l’avortement, l’éducation à la sexualité et les droits des personnes trans si Jordan Bardella (ou Marine Le Pen) venait à remporter l’élection présidentielle de 2027.


 


 

Nuit Blanche : Alexandra Cordebard, la maire du 10ème arrondissement de Paris, agressée par l’extrême droite

Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr

Des nervis d’extrême droite ont frappé Alexandra Cordebard, samedi 6 juin, lors de la Nuit Blanche, en tentant de s’opposer à la présentation d’une œuvre dans une église. « Paris veillera, aujourd’hui comme demain, à protéger le monde de la culture des fondamentalismes conservateurs et réactionnaires », a fait savoir la municipalité.

Les néofascistes se sentent de plus en plus pousser des ailes. Samedi 6 juin, la maire socialiste du Xe arrondissement de Paris, Alexandra Cordebard, a été victime de violences de la part de militants d’extrême droite. « J’ai personnellement reçu des coups de la part de ces individus, qui voulaient nous empêcher d’entrer. Je porterai, bien sûr, plainte », explique l’édile dans un communiqué.

L’agression s’est déroulée à l’occasion de la 25e édition de la Nuit Blanche, peu avant 19 heures, devant l’église Saint-Laurent. L’œuvre de Marie-Luce Nadal intitulée Sous la peau du ciel devait y être présentée au public avant la tenue d’un spectacle « consacré à l’amour ».

La maire du 10ème frappée

Un programme qui ne plaisait pas du tout à plusieurs nervis qui, après une prière de rue, ont tenté d’empêcher le déroulement de la soirée en s’opposant à l’ouverture des portes de l’église. C’est à ce moment-là que la maire et ses équipes ont été victimes de violences. Il a ensuite fallu l’intervention de la police pour que la soirée puisse reprendre son cours initial.

« La culture ne reculera pas devant ceux qui prétendent imposer leur ordre moral. Total soutien à Marie-Luce Nadal, dont l’œuvre offre un chœur de voix intimes et universelles », a insisté Alexandra Cordebard. « Paris veillera, aujourd’hui comme demain, à protéger le monde de la culture des fondamentalismes conservateurs et réactionnaires », ajoute la municipalité.

Le député écologiste de la circonscription, Pouria Amirshahi, précise que le « groupuscule d’extrême droite intégriste antisémite et homophobe » Civitas, bien que dissous par le gouvernement fin 2023, avait appelé ses militants à perturber cette édition de la Nuit Blanche, au motif de lutter contre la direction artistique de l’événement, en plus de s’opposer à sa vision de la culture, visiblement jugée décadente, voir blasphématoire, par les militants d’extrême droite qui s’en sont pris à la maire du Xe arrondissement.

   mise en ligne le 6 juin 2026

“Les huiles sont essentielles, et nous ?” : à Montpellier, des salariés d’Aroma-Zone en grève

Elian Barascud sur https://lepoing.net/

Samedi 6 juin, des employés de la boutique Aroma-Zone du Polygone ont cessé le travail pour dénoncer la précarité de leurs contrats et la dégradation de leurs conditions de travail. Un mouvement local qui fait écho aux récentes révélations de FranceInfo sur les pratiques managériales de l’enseigne de cosmétiques

Les huiles sont essentielles, et nous ?” , pouvait-on lire sur une pancarte devant le centre commercial du Polygone, ce samedi 6 juin. Des salariés de la boutique Aroma-Zone se sont mis en grève, une première dans cet établissement qui ne compte pas encore de syndicat. Ce qui explique sans doute que personne ne souhaite s’exprimer à visage découvert, par crainte de représailles.

La mobilisation, décidée en début de semaine, fait suite à l’annonce par la direction du magasin la fin de plusieurs contrats d’intérim dans la boutique, dont certains couraient depuis plus d’un an. “Ce sont des CDD déguisés”, souffle l’un des grévistes. “Ça rejoint ce qui est sorti dans la presse il y a quelques semaines.” Il fait référence à une enquête de FranceIinfo publiée le 25 mai dernier, qui documentait, à partir de témoignages d’ex-salariées, un recours massif à l’intérim dans les boutiques de l’enseigne, des fins de mission brutales et une ambiance de travail décrite comme toxique. Aroma-Zone avait alors indiqué ne pas cautionner ces pratiques.

Les revendications de ce samedi vont au-delà des seuls contrats précaires. Une salariée décrit des conditions de travail qui se dégradent d’été en été : “Cela fait trois étés que notre climatisation lâche. On se retrouve à travailler trois semaines sans. Certains clients font des malaises.” Elle signale aussi une salle de pause trop exiguë pour accueillir l’ensemble du personnel pendant les temps de repos.

Dans leur tract, les grévistes demandent une clarification sur le recours prolongé aux contrats courts pour des besoins qu’ils estiment durables, une revalorisation des primes au regard de la charge de travail, ainsi qu’un dialogue social que, pour l’heure, ils disent ne pas avoir.


 

   mise en ligne le 5 juin 2026

Nouvelle-Calédonie : non-lieu général pour les militants kanak, camouflet total pour les autorités françaises

Ellen Salvi sur www.mediapart.fr

Un non-lieu général a été ordonné par les magistrats parisiens en faveur des quatorze militants kanak de la CCAT, jusqu’alors accusés d’être à l’origine des violences qui avaient secoué l’archipel en mai 2024. « Une belle démonstration de ce qu’est un État de droit », pour leurs avocats.

Deux ans après les révoltes du 13-Mai en Nouvelle-Calédonie, un non-lieu général a été ordonné par les juges d’instruction parisiens en faveur des quatorze militant·es kanak de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), jusqu’ici accusé·es d’être les « commanditaires » des violences qui avaient explosé dans l’archipel du Pacifique à partir de mai 2024.

Plusieurs membres de ce mouvement à l’origine de la mobilisation indépendantiste contre le projet de dégel du corps électoral, dont le président du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), Christian Tein, avaient été mis·es en examen, puis placé·es en détention provisoire dans des prisons métropolitaines, à 17 000 kilomètres de chez elles et eux.

Dans l’ordonnance de non-lieu de 253 pages, consultée par Mediapart, les magistrat·es estiment qu’« il ne résulte pas de l’information judiciaire de charges suffisantes » contre les intéressé·es. « Il a été établi que les personnes mises en examen, et plus largement les personnes visées comme participant activement à la CCAT, ne les ont pas préparées [les violences – ndlr], écrivent-ils. Dès lors, il n’y a lieu à suivre de ces chefs contre quiconque. »

Cette décision est un véritable revers pour les autorités françaises, qui n’avaient cessé de criminaliser la structure militante, qualifiée d’« organisation de voyous qui se livre à des actes de violence caractérisés, avec la volonté de tuer » par le haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, Louis Le Franc, et de « groupe mafieux qui veut manifestement installer la violence » par le ministre de l’intérieur et des outre-mer de l’époque, Gérald Darmanin, aujourd’hui ministre de la justice.

« Museler un homme politique »

Depuis 2024, la CCAT était en effet accusée de vouloir « déstabiliser les unités économiques, les administrations et les services de l’État » et d’avoir mis en place « une véritable logistique [...] par le recrutement et la mobilisation des émeutiers, le ciblage des objectifs et la collecte des moyens matériels (armes à feu, engins incendiaires, matériels de surveillance) et de communication (talkies-walkies, drones, comptes rendus de réunion, communiqués et transmission des instructions) ».

Or, « il a été démontré que les mobilisations décrites ne tendaient pas à prendre le territoire calédonien en attaquant l’État français par les armes, indiquent les juges instructeurs. Des organisations internationales ont été saisies, en particulier des comités de l’ONU, dans une perspective de sécession du territoire, de l’exercice d’un droit à l’autodétermination, non pour mettre en œuvre une violence collective de nature à porter atteinte à l’intégrité du territoire national ».

Et d’ajouter : « Il n’appartient en revanche pas au juge d’instruction de se prononcer sur la responsabilité de tiers, à raison de faits, propos ou agissements non visés aux réquisitoires, non plus que de se prononcer sur le bien-fondé ou la légitimité de la revendication des partis indépendantistes. »

Aucune de ces notes, aucun témoignage n’établit d’instruction, non plus que d’intention, de commettre un homicide à l’encontre des forces de l’ordre, par l’emploi d’arme à feu comme par tout autre procédé.
   
Ordonnance de non-lieu

Pour chaque motif de mise en examen des militant·es de la CCAT, les magistrat·es se sont appuyé·es sur de nombreux témoignages, bornages et écoutes téléphoniques, déclarations publiques, supports informatiques. Mais « aucune de ces notes, aucun témoignage n’établit d’instruction, non plus que d’intention, de commettre un homicide à l’encontre des forces de l’ordre, par l’emploi d’arme à feu comme par tout autre procédé », concluent-ils dans leur ordonnance de non-lieu. Le parquet de Paris a dix jours pour faire appel. Contacté par Mediapart, il n’a pas répondu.

À Nouméa comme à Paris, cette décision a été accueillie avec soulagement par les principaux intéressé·es et leurs avocat·es, qui s’étaient mobilisé·es pour que ce dossier explosif soit dépaysé à Paris en janvier 2025. « Nous avons parié que les juges d’instruction à Paris sauraient dire la vérité, prouver l’innocence de nos clients, et nous avons eu raison. Une belle démonstration de ce qu’est un État de droit », a réagi MFrançois Saint-Pierre, le conseil de Frédérique Muliava.

« La défense de Christian Tein salue le travail considérable des magistrats instructeurs parisiens qui viennent de lui rendre justice, ont également indiqué Mes Florian Medico, Pierre Ortet et François Roux, les conseils du président du FLNKS. Après un transfèrement de 17 000 kilomètres dans des conditions indignes, une détention provisoire de près d’un an loin des siens, des attaques politiques et des accusations mensongères, une défense pied à pied pour démontrer sa totale innocence, Christian Tein est totalement mis hors de cause, comme les autres mis en cause. C’est évidemment une très grande satisfaction, mais aussi le constat sidérant d’une action initiale qui a eu pour but de museler un homme politique. »


 


 

« Cela démontre que les pratiques coloniales sont toujours en vigueur en Kanaky-Nouvelle-Calédonie » : Frédérique Muliava réagit au non-lieu des militants indépendantistes kanak

Benjamin König sur www.humanite.fr

Deux ans après la mise en examen de 14 militants pour leur prétendue responsabilité dans les révoltes de mai 2024 en Kanaky-Nouvelle-Calédonie, la justice a prononcé un non-lieu général. L’une des mises en cause, Frédérique Muliava, se félicite d’une décision de « vérité et de justice ».

Alors directrice de cabinet du président du Congrès de Nouvelle-Calédonie, Frédérique Muliava avait été arrêtée en juin 2024 avec treize camarades, puis déportée en métropole avec six autres militants indépendantistes du FLNKS, dont Christian Tein.

Libérée sous contrôle judiciaire en mars 2025, elle avait été autorisée à retourner chez elle, en Kanaky-Nouvelle-Calédonie, en juin 2025. Elle réagit au non-lieu prononcé par la justice poour la mise en cause des 14 militants indépendantistes, deux ans après les révoltes de mai 2024.

Quelle est votre première réaction à cette annonce d’un non-lieu pour les 14 militants du FLNKS mis en cause en juin 2024 pour leur responsabilité dans les émeutes de mai 2024 ?

Frédérique Muliava : J’attendais cette nouvelle depuis le 16 avril, on savait que cela allait tomber. Je ressens un extraordinaire et immense soulagement après deux ans de combat judiciaire, et j’ai toujours pensé, comme mes camarades, que nos vieux (les ancêtres dans la culture kanak, NDLR) étaient avec nous. Ce n’est pas anodin que cela arrive en début de campagne pour les élections provinciales (prévues le 28 juin prochain, NDLR). C’est une affaire historique, qui s’inscrit dans l’histoire de notre peuple. Mais le combat n’est pas terminé.

Entendez-vous par là que vous pourriez demander réparation pour le préjudice subi ?

Frédérique Muliava : Bien évidemment, nous allons entamer des procédures. Nous avons été assaillis d’accusation, sans aucune présomption d’innocence, depuis le début. C’est une victoire de la vérité, de la justice et de la dignité. Mais il a fallu pour cela demander le dépaysement de l’affaire, ce qui démontre que les pratiques coloniales sont toujours en vigueur en Kanaky-Nouvelle-Calédonie et que la séparation des pouvoirs n’existe pas ici. Cette décision montre les limites de l’Etat de droit sur notre territoire. Je ne vise personne, mais cela démontre que le système judiciaire est perfectible.

Les principales élections, les provinciales, se tiendront le 28 juin prochain, est-ce que selon vous cette décision va avoir une influence sur la campagne, voire le vote ?

Frédérique Muliava : Cela va changer l’état d’esprit, bien sûr. C’est déjà le cas. Je m’étais retirée de la liste en raison de cette mise en examen, car je savais que la droite allait appuyer sur ce point. Ils vont devoir trouver autre chose !

   mise en ligne le 4 juin 2026

Migrations : l’Europe franchit un pallier dans l’ignominie -- par Roger Martelli

Roger Martelli   sur https://regards.fr/

En validant le principe de centres de rétention pour migrants hors de ses frontières, l’Union européenne entérine une victoire idéologique de l’extrême droite. Principes, valeurs et droits humains sont foulés aux pieds.

Ce lundi, le Parlement européen et le Conseil européen sont parvenus à un accord sur le nouveau règlement « Retour », porté au Parlement par François-Xavier Bellamy au nom du Parti populaire européen (PPE). Une entente pour durcir une politique migratoire jugée trop laxiste. L’extrême droite a imposé ses vues et la droite a confirmé sa porosité aux idées de fermeture et d’exclusion. Le temps du sursaut va-t-il enfin venir ?

Il aura donc fallu huit ans pour qu’advienne l’innommable. Dernier pilier du Pacte sur la migration et l’asile, le texte doit encore retourner au Parlement pour un dernier vote ainsi que dans les États-membres. Il prévoit notamment l’allongement des durées maximales de rétention à deux ans, des sanctions plus strictes pour les migrants refusant de quitter le sol européen, comme des saisies de documents d’identité, des durées d’interdiction d’entrée dans l’UE allongée à 10 ans, voire 20 ans – contre 5 ans actuellement.

Surtout, il prévoit la possibilité de hotspots dans des pays tiers. Concrètement, des migrants faisant l’objet d’une décision de retour pourront être transférés vers des centres situés hors de l’Union européenne, dans des États avec lesquels des accords auront été conclus comme le Rwanda, l’Ouganda ou l’Ouzbékistan. Des pays pour accueillir les indésirables, filtrer les entrées et accélérer les sorties, y compris celles des demandeurs d’asile : l’Europe ne se veut plus terre d’accueil, notamment pour les opprimés.

Depuis toujours, les migrants les plus pauvres se déplacent à l’intérieur de leurs frontières ou dans les pays les plus proches. Très peu changent de continent ; ceux qui entreprennent ce périlleux périple sont rarement les plus déshérités. L’Europe aura désormais la possibilité d’écrémer davantage. Telle est la manière dont les élites européennes envisagent de réduire les inégalités mondiales et de renforcer la douce harmonie qui caractérise les relations internationales aujourd’hui !

La droite et l’extrême droite officialisent leur mano a mano, sur le terrain hautement symbolique de l’immigration. Il faut moins que jamais céder devant les sirènes de l’accommodement avec elle.

L’extrême droite jubile, à l’image de Fabrice Leggeri, eurodéputé du RN et ancien directeur de la très controversée agence Frontex : « Nous reprenons le contrôle des retours », assène-t-il fièrement. Nous allons « révolutionner la politique européenne face à l’immigration illégale », claironne le vice-président du PPE, François-Xavier Bellamy. À noter que les partisans d’Édouard Philippe l’ont voté (contrairement à ceux de Gabriel Attal).

La droite et l’extrême droite officialisent leur mano a mano, sur le terrain hautement symbolique de l’immigration. L’Italie de Giorgia Meloni avait déjà mis en place le dispositif en direction de l’Albanie. Le Danemark, l’Autriche et l’Allemagne sont dans les starting-blocks pour conjuguer leurs efforts dans le même sens. Si la France rechignait ces dernières années, elle a hier déclaré par la voix de son secrétaire d’Etat à l’Europe Benjamin Haddad que c’était une « bonne nouvelle » et « une avancée majeure. » Seule l’Espagne refuse en bloc la méthode.

À ce jour, la gauche dit majoritairement non à ce qui n’est rien d’autre qu’un recul de civilisation. Mais le Danemark de la première ministre Mette Frederiksen montre la fragilité d’un centre gauche séduit par l’idée d’une récupération des idées de protection nationale et d’autorité.

Alors que l’extrême droite est de plus en plus aux portes du pouvoir, il faut moins que jamais céder devant les sirènes de l’accommodement avec elle. La frontière délimite les contours d’un territoire de droits. Sa fermeture est un mythe : elle n’empêche pas les entrées ; elle ne fait que créer des clandestins et alimenter ainsi l’extension de zones de non-droit.

S’il est nécessaire de penser une régulation de migrations sans cesse croissantes, on se doit d’écarter l’idée qu’elle est possible à l’échelle d’un État, voire à celle d’un continent. Elle doit être pensée à l’échelle mondiale : la migration est un phénomène consubstantiel de l’existence humaine. Elle est l’effet d’une contrainte ou d’un désir et, parfois, la résultante des deux. Les migrations croissent aujourd’hui dans un contexte dominé, à toutes les échelles, par les inégalités et les incertitudes.

Toute politique qui prétend réguler les mouvements migratoires, tout en maintenant les mécanismes producteurs d’inégalité et en entretenant des logiques de puissance, est un leurre et même un facteur d’aggravation et de tension renouvelées.


 

   mise en ligne le 3 juin 2026

Les syndicats en congrès… et attendus

Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr

Les syndicats sont en congrès en ce mois de juin. La CGT et la CFDT doivent participer à l’élaboration de solutions pour tout ce qui met les travailleurs en tension : transformations de la société, baisse du pouvoir d’achat, montée du RN et bouleversements écologiques.

La CGT est en congrès et la CFDT s’apprête à tenir le sien mi-juin. Ce seront des moments pour les militants syndicaux de tenter de réfléchir à la façon de réduire l’écart entre l’ampleur des défis auquel le monde du travail est confronté (mutations liées à l’écologie, IA, néolibéralisme…) et le faible taux de syndicalisation (autour de 10% quand il était de 25% en mitan des années 70 et presque 50% au sortir de la guerre).

La montée de l’extrême droite occupe une bonne place dans les discussions syndicales. Comment lutter contre l’extrême droite lorsqu’elle progresse dans le monde du travail lui-même ? Il ne s’agit plus de savoir si le RN constitue une menace pour les travailleurs. Les positions défendues par l’extrême droite dans les entreprises comme dans les institutions et les attaques répétées contre les syndicats apportent déjà la réponse.

Une même inquiétude parcourt les centrales, celle de voir se développer dans le salariat une adhésion croissante à ces idées qui fracturent le monde du travail. Selon Harris, 23% des salariés proches d’un syndicat ont voté RN aux législatives de 2024. C’est certes 8 points de moins que l’ensemble des Français… Mais 23% tout de même !

La question devient stratégique. Quelle doit être la place du syndicalisme dans ce combat ? À la CGT, certains défendent l’idée que la lutte contre l’extrême droite impose d’assumer une intervention dans le champ politique et d’appeler à voter à gauche contre le RN – comme en juin 2024 quand la centrale syndicale soutint le Nouveau Front Populaire. Cette position est loin de faire l’unanimité, surtout vu la pluralité des candidatures à gauche. À la CFDT, l’organisation continue de refuser les consignes de vote tout en qualifiant désormais l’extrême droite de « danger réel et immédiat ».

La question salariale redevient une question sociale majeure. Elle est de plus en plus abordée par la remise en cause des protections sociales. Les syndicats doivent établir un mur contre la solution qui consisterait à redonner du pouvoir d’achat en baissant les cotisations sociales.

Mais le sujet ne se réduit pas à cet aspect. Les syndicats savent mieux que quiconque que l’extrême droite progresse et prospère sur le terrain de la colère sociale. Les salariés sont à l’os : cette phrase, que l’on entend dans les unions locales comme dans les permanences syndicales, résume une réalité devenue banale. Pour beaucoup, le salaire n’est plus synonyme de sécurité mais d’inquiétude. Travailler ne garantit plus de vivre correctement. La question salariale redevient une question sociale majeure. Elle est de plus en plus abordée par la remise en cause des protections sociales. Les syndicats doivent établir un mur contre la solution massivement entendue dans le débat public qui consisterait à redonner du pouvoir d’achat en baissant les cotisations sociales ou en passant par des primes défiscalisées… ce qui peut sonner doux à l’oreille des travailleurs. Les syndicats sont sur tous les fronts. 

Enfin, dans les congrès on parlera du travail lui-même, de ce que l’on fait toute la journée, de ce que l’on produit, de la manière dont on le produit, du sens qu’on lui donne. L’intelligence artificielle bouleverse déjà l’organisation de nombreux métiers. Les outils numériques transforment les tâches quotidiennes. Les méthodes managériales continuent d’intensifier le travail. Dans de nombreux secteurs, les salariés expriment un sentiment croissant de perte de sens. Les souffrances psychiques liées au travail explosent. Qui décidera de l’usage de l’IA dans les entreprises ? Comment garantir qu’elle améliore le travail plutôt qu’elle ne serve à attaquer les salariés ? Comment redonner aux travailleurs du pouvoir sur l’organisation de leur activité ? Comment discuter collectivement de ce qui mérite d’être produit et de ce qui ne le mérite plus ? L’écologie interroge elle aussi l’utilité de certaines productions. Autant de questions qui touchent au cœur même de l’activité syndicale.

L’histoire du mouvement ouvrier est celle d’une ambition démocratique : conquérir des pouvoirs et des libertés pour décider de sa vie. Face à l’extrême droite, les syndicats ont raison de réagir. Face à la stagnation des salaires, ils ont raison de se mobiliser. Face aux transformations du travail, ils ont raison de s’interroger. C’est souvent au travail que naissent les frustrations, les colères et les désillusions. Dans l’époque traversée par les bouleversements technologiques, sociaux et démocratiques, ces congrès ne seront pas un moment parmi d’autres.


 

   mise en ligne le 2 juin 2026

Jeunesse réprimée, pouvoir périmé

Carine Fouteau sur www.mediapart.fr

Face aux célébrations des supporteurs du PSG après la finale de la Ligue des champions, aux baignades en pleine canicule précoce dans la capitale et à la culture des free parties, médias et politiques criminalisent la jeunesse, au détriment de son avenir… et du leur.

Un pouvoir apeuré par la jeunesse au point de la réprimer quand il la juge trop bruyante en dit long sur son état de décrépitude. Qu’elle célèbre la victoire du PSG, qu’elle se baigne pour tromper la canicule, qu’elle se regroupe pour danser gratuitement : plutôt que de sécuriser la joie, l’exécutif organise le chaos.

Car, oui, des violences ont émaillé la soirée du 30 mai 2026 après et avant même les tirs au but de la finale de la Ligue des champions. Certes, il existe des dangers à plonger dans le canal Saint-Martin, à Paris, toujours pollué malgré les millions déversés pour les Jeux olympiques et paralympiques de 2024 ; oui, encore, les free parties ne sont pas des rassemblements d’enfants de chœur et, parfois, il arrive des accidents, d’autant plus évitables qu’ils sont pris en charge.

Mais que fait l’État, si ce n’est souffler sur les braises et criminaliser la jeunesse, surtout quand elle n’est ni bourgeoise ni blanche ? « Voilà une classe qui se tient sage », disait un policier aux lycéen·nes de Mantes-la-Jolie contraint·es de se mettre à genoux, pendant plusieurs heures, après une manifestation, en décembre 2018, soit quelques mois après l’élection d’Emmanuel Macron.

On se rappelle aujourd’hui cette image effroyable, tant tout semble fait, encore et toujours, pour étouffer une génération, abandonnée à son sort, malgré les répercussions du covid et les obstacles obstruant son avenir, en termes de santé, de précarité et de catastrophe climatique.

Alors que les roulements de tambours de l’élection présidentielle de 2027 commencent à se faire entendre, il faut refuser de s’habituer au bruit médiatico-politique, désormais systématiquement cadré par les préjugés d’extrême droite. Depuis le « back to back » du PSG, la haine raciste ciblant, plus ou moins ouvertement, les jeunes des quartiers populaires suinte de partout.

Un dispositif policier qui fabrique de la violence

Sur RMC, chaîne détenue par le milliardaire Rodolphe Saadé, Jordan Bardella, patron du Rassemblement national (RN), qui prétend aux plus hautes fonctions de l’État, exulte lundi 1er juin : « Nous avons vu en plein Paris des scènes de quasi-guerre civile. » « Et je dis aux Français : réveillez-vous, parce que dans quelque temps, ils casseront la porte des immeubles et ils rentreront dans vos appartements », ajoute-t-il, fustigeant « des comportements de prédateurs ».

Par-delà les médias du milliardaire Vincent Bolloré, Le Figaro est au diapason, dans un article titré « Pillages, attaques de policiers, agressions en cascade : comment la France a replongé dans une nuit ensauvagée », où il est question de « hordes entières » ayant « répondu à l’appel du tam-tam des boucles WhatsApp lancé depuis les cités voisines ».

Sur le service public, en l’occurrence France Info, le député Les Républicains (LR) Philippe Juvin dénonce « l’ensauvagement, avec des tas de gens qui détestent la France ».

Toute la journée de dimanche, les condamnations des violences ont saturé les plateaux télé et radio, jusqu’à l’autre bord politique, où la crainte d’être taxé de laxisme l’emporte sur les mises en cause du maintien de l’ordre à la française.

Venu vendre, au « Grand Jury » de RTL, le « contrat patriotique » proposé dans son livre, l’eurodéputé Place publique Raphaël Glucksmann, lui aussi candidat putatif à l’élection présidentielle 2027, juge « insupportable » cette « minorité de casseurs qui vient polluer la fête », tandis que, sur LCI, le député socialiste Jérôme Guedj tance des « crétins décérébrés ».

Pas un mot, en revanche, sur les failles d’un dispositif policier qui, en France plus qu’ailleurs, fabrique inébranlablement de la violence, au lieu d’aider à prévenir les affrontements. En l’absence de fan zone organisée samedi soir, dans Paris, par les pouvoirs publics, comment s’étonner que la jeunesse occupe l’espace public et déferle dans les rues pour célébrer la victoire et faire la fête ? Le temps n’a pourtant pas manqué pour se préparer à l’éventualité d’une victoire – ou d’une défaite.

Des charges de CRS, gazant à tout-va des familles jusque dans le métro, à la montée en tension régulière orchestrée par le parquet de Paris qui, dès le 28 mai, anticipe des « débordements violents » et des « comparutions immédiates », le refus de l’exécutif de penser les événements de masse autrement que sous un prisme répressif produit nécessairement des résultats dommageables pour tous et toutes.

Et il est surprenant d’entendre le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, après qu’il a évoqué une soirée « globalement sous contrôle », se féliciter de l’interpellation de plus de 800 personnes, comme s’il s’agissait d’un trophée.

L’aveuglement de l’exécutif

De manière symbolique, le déchaînement de haine suscité par les baignades en pleine canicule à Paris, sur les berges du canal Saint-Martin, d’une jeunesse populaire racisée raconte tout autant le vertige d’un espace médiatique, comparativement moins indigné par la virée violente des ultras de l’OGC Nice quelques jours plus tôt au même endroit.

Le recours aux forces de l’ordre fouillant des groupes d’adolescents en maillot de bain traduit aussi, en creux, l’aveuglement d’un exécutif, qui choisit l’interdiction et la manière forte, plutôt que de chercher à répondre au besoin de fraîcheur et d’amusement d’une génération emmurée dans le béton. Et cela, à un moment où le climat s’enflamme, sans que rien ne soit fait pour l’empêcher.

Même si la bataille de la triangulation est perdue d’avance, les électeurs et électrices préférant toujours l’original (d’extrême droite) à la copie (centriste), le « choc d’autorité » auprès de la jeunesse est assumé par le gouvernement.

En témoigne le projet de loi Ripost (pour « réponse immédiate aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens ») adopté au Sénat, bientôt examiné à l’Assemblée, véritable défouloir sécuritaire qui vise à étendre les pouvoirs des policières et policiers municipaux et à élargir le recours aux amendes, alors que déjà les verbalisations abusives se multiplient dans les quartiers populaires.

En avril 2025, le Défenseur des droits s’alarmait de ces pratiques en région parisienne, à la suite de la publication d’une étude menée par les chercheuses Aline Daillère et Magda Boutros.

Sur la base de l’examen de procédures judiciaires et de conduites d’entretiens, il ressortait de ces travaux que l’objectif d’« éviction d’indésirables » de l’espace public, pour reprendre l’expression utilisée par l’institution policière, ciblait « une population précise : des jeunes hommes précaires issus de l’immigration post-coloniale, principalement subsaharienne, occupant collectivement l’espace public à proximité immédiate de leur domicile ».

Mécanique liberticide

Et, pour ce qui est de la pénalisation de la fête, ce n’est pas tout, puisque le projet de loi Ripost entend renforcer la législation empêchant l’organisation de rave parties dans un crescendo ininterrompu depuis l’amendement de Thierry Mariani (alors UMP, désormais RN) il y a vingt-cinq ans.

Le dernier teknival, qui a réuni gratuitement plusieurs milliers de fêtard·es sur un terrain militaire près de Bourges, n’a fait que conforter le ministre de l’intérieur dans sa « détermination à mieux réprimer ce type d’organisation sauvage, que nos concitoyens ne comprennent pas ».

Face au déni d’une joie non lucrative, des acteurs et actrices de la scène techno ont signé une tribune publiée dans Télérama, regrettant un texte qui pourrait « restreindre durablement le droit de se rassembler, d’organiser, de circuler, de danser. En bref, de se retrouver entre amis, entre passionnés, entre humains ».

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, de la défense des libertés publiques dans un État de droit. « La fête libre, rappellent-ils, traverse les générations, les milieux, les territoires. Elle rassemble des gens qui n’auraient jamais eu de raison de se croiser ailleurs. Elle produit de la solidarité, de l’art, des communautés. Elle façonne le vivre-ensemble. Aujourd’hui exprimée depuis plus de trente ans dans notre société sous la forme des free parties, elle porte une culture qui a su s’organiser, structurer ses propres règles, créer ses propres dispositifs de santé et d’entraide afin de répondre d’elle-même à ses besoins. »

La mécanique liberticide est connue : « Pousser la fête encore davantage dans la clandestinité aggrave exactement ce que l’on prétend combattre. Les associations de réduction des risques perdent l’accès au terrain. Les participants n’appellent plus les secours. Les organisateurs ne peuvent plus coopérer avec les autorités. Les risques ne disparaissent pas. Ils se cachent », alertent-ils.

Le danger ne vient ni de la fête ni d’une jeunesse, quelles que soient ses origines sociales ou raciales, qui ne demande pas l’impunité mais le respect. Il vient de celles et ceux, en responsabilité, qui choisissent sciemment la répression contre la sécurisation, la marginalisation contre la santé.

Les corps qui fêtent une victoire sportive, dansent ou se baignent ne devraient pas être érigés en ennemis. Alors que des politiques publiques constructives existent pour organiser des rassemblements massifs et festifs, alors que des outils de dialogue ont pu être expérimentés, y compris en France, l’exécutif considère sa jeunesse – son avenir – comme une menace. Ce faisant, il se constitue lui-même en menace, pour la démocratie.


 

   mise en place le 1er juin 2026

On battra l’extrême droite par un projet

Roger Martelli | sur www.regards.fr

La possibilité de voir le Rassemblement national accéder à l’Élysée constituera l’un des enjeux centraux de l’élection présidentielle. Comment l’en empêcher ? En dénonçant ses projets, bien sûr, mais surtout en lui opposant une perspective politique capable de susciter l’adhésion d’une majorité.

Les sondages vont rythmer les prochains mois. À ce jour, tous ou presque donnent le RN gagnant. Son accession au pouvoir est-elle devenue inéluctable ? Les rendez-vous se multiplient pour l’empêcher. Ce samedi à Montreuil s’est réunie la Coalition des Résistances Artistiques, Culturelles et Scientifiques (CRACS) contre l’extrême droite. Des centaines d’intellectuels et artistes se sont retrouvés pour débattre de la stratégie à opposer à cette percée qui n’est pas un phénomène hexagonal, mais continental voire planétaire.

Cette poussée est le résultat d’une construction de quelques décennies. Elle a permis au Rassemblement national de devenir la seule organisation politique qui, en France, mérite le qualificatif « d’attrape-tout ». Car il ne s’attache pas à un segment de la société, à un courant d’idée ou à un thème, mais vise et touche d’ores et déjà la société tout entière. Sa force tient à ce qu’il s’est totalement immergé dans un air du temps, dominé par le sentiment que les sociétés ont refermé la phase entamée entre les années 1930 et 1945, celle que l’on nomme l’État-providence et que le monde n’est plus régi par l’équilibre des puissances.

De cette instabilité naissent les sentiments d’inquiétude et de peur, la conviction d’être abandonné et la montée d’une colère, diffuse ou apparente, qui tourne au ressentiment, contre des responsables davantage que contre un système. À cette intrication de troubles, l’extrême droite offre un récit cohérent des origines du mal-être et propose des grands axes pour des solutions possibles. En cause, la perte d’identité, le déclin de l’autorité, la dépendance de la nation, la prolifération des parasites, du haut comme du bas, des élites comme des immigrés. Pour y remédier, le RN exalte la protection par la préférence nationale et par la clôture, la sécurité par l’autorité et la sévérité, l’indépendance par le retour à l’identité perdue. La force de l’extrême droite est avant tout dans un récit qui raconte le monde, qui parle de la France et qui suggère les contours d’une société qui, en revenant à des valeurs perdues, retrouvera l’unité et la tranquillité que les dominants d’hier ont altérées.

L’extrême droite offre un récit cohérent des origines du mal-être et propose des grands axes pour des solutions possibles. Pas besoin d’être d’accord avec l’ensemble de ses thèmes : ce qui compte est la petite musique, qui tranche avec des années d’alternance au pouvoir de la droite et de la gauche.

Pas besoin d’être d’accord avec l’ensemble des thèmes développés par l’extrême droite, avec la totalité de son programme, au demeurant bien flou : ce qui compte est la petite musique, qui tranche avec des années d’alternance au pouvoir de la droite et de la gauche. On peut ne pas être raciste – et même être tolérant –, ne pas être fascisant et voter pourtant à l’extrême droite. Pourquoi ? Pour dire l’exigence d’une rupture et l’espoir d’un sursaut national.

Il faut bien sûr contredire chaque pièce de l’argumentaire néfaste, mais il convient avant tout de déconstruire le récit global, celui qui nourrit les imaginaires et qui, in fine, oriente les choix des individus. Et cette déconstruction sera d’autant plus efficace qu’elle s’appuiera sur une construction franchement alternative, sur un récit aussi cohérent qui met au centre, non pas le repli sur soi mais l’émancipation. En bref, une manière innovante et radicalement progressiste de remédier à la peur et au déclin, aux difficultés de la vie et au besoin d’avenir.

Très souvent, on évoque les leçons du Front populaire. Le fascisme menaçait et un Front s’est constitué contre lui en 1934-1935. Il lui donna en France un coup d’arrêt. Sa formation était une exigence profonde venue du bas, résolument antifasciste et populaire. Il fut le résultat d’une conjonction, jusqu’alors absente, entre un mouvement social exceptionnel et un rassemblement politique qui semblait pourtant impossible au début de 1934.

Le Front populaire s’adossait aussi à une grande espérance, celle de la « République démocratique et sociale » que voulaient les communards de 1871. Le Front fut antifasciste, mais sa visée se condensait dans un mot d’ordre simple, « le pain, la paix, la liberté », qui disait à la fois ce qu’il fallait concrètement faire et la société que l’on devait atteindre pour le réaliser. Le Front populaire déconstruisait et disait ce qu’il voulait construire. L’exigence est toujours là.

   mise en ligne le 31 mai 2026

À Montpellier, manifestation en musique contre la criminalisation
des free-parties

Elian Barascud sxur https://lepoing.net/

Plusieurs milliers de personnes ont défilé samedi à Montpellier au son de la techno, pour s’opposer aux projets de loi « RIPOST » et « 1133 », qui prévoient de criminaliser organisateurs et participants de de free parties

Il est 14h, ce samedi 30 mai. Une sono ornée d’un drapeau antifasciste crache de la techno devant l’entrée de la mairie de Montpellier. Ils sont plusieurs sound-systems de l’Hérault à avoir fait le déplacement pour cette « manifestive ». L’objectif : dénoncer la criminalisation de ces fêtes libres dédiées à la musique techno.

Deux projets de loi dans le viseur

Le sénat a adopté ce mardi 26 mai le projet de loi RIPOST. Celui-ci exposerait les organisateurs à deux ans de prison et 30 000 euros d’amende pour « organisation d’une free party », considérée comme un délit, et les participants à six mois de prison pour « participation à une rave party interdite ». Il viendrait renforcer le projet de loi 1133, en attente d’adoption par le Sénat, qui prévoyait déjà six mois de prison et 30 000 euros d’amende pour « contribuer » à l’organisation — auparavant, seule une contravention de 1 500 euros était adressée aux organisateurs — ainsi qu’une saisie systématique du matériel sonore.

Les organisateurs revendiquent l’abandon de ces projets de loi, le passage de la gestion des free parties du ministère de l’Intérieur au ministère de la Culture, et la démission d’Emmanuel Macron.

« On passe un cap dans la répression »

« Aujourd’hui, on ne se rassemble pas dans la nature mais en ville pour revendiquer notre droit à la fête libre », explique Sen, porte-parole de la Manifestive à Montpellier. « Cela fait 30 ans que notre mouvement subit un harcèlement médiatique et policier. On a déjà essayé le dialogue, mais là, on passe un cap dans la répression. La Macronie a choisi d’emprisonner des artistes, des techniciens, mais aussi le public de ces rassemblements. Au départ, on vient danser pour se libérer d’un quotidien déprimant, car on n’a pas les moyens de payer des places de festival hors de prix, mais maintenant on risque des amendes faramineuses ou des blessures par la police, qui profite de la clandestinité de nos fêtes pour utiliser des techniques de répression illégales », dénonce le jeune homme.

Des « laboratoires de la répression »

C’est justement ce que dénonce un récent communiqué de la Ligue des droits de l’homme, co-déclarante de cette manifestive, à propos d’une free party ayant eu lieu dans le Morbihan dans la nuit du 21 au 22 mai dernier : « Plusieurs dizaines de blessés sont à déplorer parmi les participantes et participants, nassés et pris pour cibles de tirs tendus (illégaux) — à courte distance — de LBD, grenades de désencerclement et de gaz lacrymogène. Des tirs à la tête sont relevés ainsi que des blessures dans le dos de personnes. »

« Les free parties, comme les banlieues, ont toujours été des laboratoires de la répression. L’arsenal répressif testé d’abord sur un segment de la population finit par toucher tout le monde », analyse Patrick Chemin, membre de l’union syndicale Solidaires 34, elle aussi co-déclarante de la manifestation. « On est là pour défendre une culture populaire qui ne rentre pas dans les cases de la société marchande. »

La lutte contre la répression a également poussé Victor, la vingtaine, à faire le déplacement. « Je n’aime pas trop la techno et les free parties ne sont pas mon genre de soirée, mais je suis solidaire des teufeurs et des teufeuses face à leur criminalisation.»


 


 

Ciblé par deux textes de lois, des peines de prison et des amendes prohibitives, le mouvement des free parties se mobilise

par Stéphane Ortega sur https://basta.media/

Du 30 mai au 13 juin, le mouvement des free parties organise des « manifestives » aux quatre coins du pays pour s’opposer à deux textes législatifs en cours de discussion, et jugés extrêmement répressifs.

« On ne veut pas déranger ni créer de trouble à l’ordre public, on veut juste exister », explique Kamille* du collectif Tekno Antirep. Ce collectif, créé en 2022 après la répression des free parties en Italie, appelle à des manifestations sur l’ensemble du territoire français à partir du 30 mai pour s’opposer à deux projets législatifs qui répriment durement l’organisation et la participation à ce type d’événement.

30 000 euros d’amendes en cas de participation à une free party

Car, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’Assemblée nationale et le gouvernement pratiquent la surenchère répressive contre les free parties, avec pas moins de deux textes de loi en discussion sur le sujet, malgré un agenda déjà surchargé. Il y a d’abord la proposition de loi portée par le groupe Horizons – le parti d’Édouard Philippe – à l’Assemblée nationale, et déposée en mars 2025. Cette proposition de loi numéro 1133 vise « à renforcer la pénalisation de l’organisation de rave-parties ». Le texte initial prévoit six mois d’emprisonnement et 5000 euros d’amende pour toute participation à l’organisation de ces rassemblements festifs non déclarés ou interdits, ainsi que la confiscation du matériel saisi. Les participants pourront, eux, écoper d’une amende de 1500 euros.

Un an plus tard, le gouvernement engage une procédure accélérée sur ce texte, adopté par les députés le 9 avril 2026, avec le soutien du gouvernement, de la droite et de l’extrême droite. La dernière version du texte est encore davantage durcie : le montant de l’amende pour participation à l’organisation de free parties passe de 5000 euros à 30 000 euros. Tout « rassemblement festif à caractère musical » devra désormais être « déclaré » dès 250 participants attendus – au lieu de 500 précédemment.

En revanche, un amendement présenté par La France insoumise exclut de la liste des organisateurs potentiels les associations – et leurs bénévoles – qui interviennent pour réduire les risques liés à la consommation de stupéfiants. Le texte doit désormais faire l’objet d’un examen au Sénat, avant une éventuelle commission mixte paritaire si les versions adoptées par les deux chambres ne sont pas identiques.

Parallèlement à ce texte, le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez défend un projet de loi initié par son prédécesseur à la place Beauvau, Bruno Retailleau. Son nom : Ripost, pour « réponse immédiate aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens »...

Jusqu’à deux ans de prison pour les organisateurs

Ce texte fourre-tout est censé s’attaquer à l’usage du protoxyde d’azote, aux consommateurs de stupéfiants, aux rodéos urbains, à l’utilisation de mortiers d’artifice ou aux squats. Mais également aux free parties. Ce mardi 26 mai, le Sénat a adopté ce projet de loi qui accentue encore la répression contre ce mouvement musical et culturel.

Les peines de prison pour les organisateurs pourront être portées à deux ans, assorties d’une amende de 30 000 euros, auxquelles pourront s’ajouter la confiscation du matériel, du véhicule et la suspension du permis de conduire. Par ailleurs, les juges pourront décider de mesures pour « remettre en état les lieux auxquels il a été porté atteinte », voire pour « réparer les dommages causés à l’environnement ». Quant aux participants, ils pourront écoper d’une peine de six mois de prison et de 7500 euros d’amende, peines pouvant être remplacées par une amende forfaitaire – délivrée par les forces de police sans décision de justice – de 1500 euros.

Refuser la répression de la fête

« Des lois aussi répressives sont disproportionnées par rapport à des gens qui font la fête. Elles représentent une atteinte aux libertés fondamentales », dénonce Kamille de Tekno Antirep. Son collectif exige « le retrait de la PPL 1133 et du projet de loi Ripost », mais aussi « l’arrêt immédiat et définitif des interventions violentes » contre les free parties. Enfin, il réclame « la reprise du dialogue entre les organisateurs et les autorités, à l’échelle locale et nationale ».

À travers les manifestations organisées à partir du 30 mai, le mouvement espère peser sur le débat parlementaire, mais aussi rendre visible la répression déjà à l’œuvre contre les free parties. Car, dans les faits, les organisateurs estiment que les autorités multiplient déjà les entraves. « L’amendement Mariani de 2001 imposait une déclaration en préfecture pour les événements de plus de 500 personnes et prévoyait une amende de 1 500 euros pour les organisateurs », rappelle Kamille. Mais, selon elle, l’État cherche à empêcher ces rassemblements festifs à caractère musical, quelle que soit leur taille.

Elle précise ainsi que « 70 % des saisies de matériel ont lieu sur des free parties de moins de 500 personnes », tandis que « les participants se voient systématiquement infliger des amendes de 135 euros pour des motifs extrêmement variés, allant du stationnement dangereux à la simple participation à un rassemblement illégal ».

Le mouvement craint le pire avec la montée en puissance des outils juridiques contre leurs fêtes. Pour Kamille, de telles lois risquent de « radicaliser une partie des participants et des organisateurs et pousser les free parties encore plus dans la clandestinité ».

Des « manifestives » dans 30 villes

Les « manifestives » contre ces deux projets de loi s’étaleront du samedi 30 mai au samedi 13 juin dans trente villes. Les dates sont échelonnées pour ne pas interférer avec le mois des fiertés LGBTQIA+, et des marches se dérouleront sur la même période.

 Ce 30 mai, des milliers de personnes et des dizaines de sound systems sont ainsi attendus à Montpellier, Dijon, Angoulême ou Nevers.

 Le 31 mai ce sera au tour de Marseille.

 Puis, le 6 juin, seize manifestations sont prévues, notamment à Lyon, Nantes, Rennes ou Strasbourg.

 Le 13 juin, cette séquence de mobilisation se terminera avec des manifestations à Paris, Toulouse, ou Bordeaux.


 

   mise en ligne le 30 mai 2026

 

Les socialistes dans la nasse

Catherine Tricot sur www.regards.fr

Le PS abandonne l’idée d’une primaire ouverte. Il est donc seul avec Raphaël Glucksmann. Bon courage.

Nous l’évoquions dans la newsletter d’hier : même la direction du PS autour d’Olivier Faure lâche l’idée d’une primaire. Ce lâchage s’accompagne d’une clarification politique : le PS cherche non pas un candidat pour « toute la gauche » mais de « la gauche hors LFI ». Personne n’avait guère de doute que tel était le projet des socialistes mais, cette fois, c’est clair. Cela laisse totalement indifférent Jean-Luc Mélenchon, qui n’avait en aucune façon décidé de s’associer à un tel processus… Pour désigner le candidat de cet espace, le PS est désormais ouvert à toutes les autres idées : un conclave entre chefs de parti, une sorte de conférence citoyenne de gauche, un conseil des sages (les éléphants), un pacte présidentielle/législatives avec répartition des circonscriptions, examiner les sondages et arbitrer en janvier…

Toutes ces ingénieuses propositions ont en commun de laisser sur le carreau les citoyens désireux de donner leur avis. Et donc de se priver de leur énergie. À l’évidence, tout le monde n’a pas vécu le même juin 2024 post-dissolution : nombreux ont vu la base du succès dans la mise en mouvement de toutes les gauches, bien au-delà des militants politiques. Le PS devait regarder ailleurs.

Un problème essentiel de cette idée qui domine parmi les socialistes est d’entretenir l’illusion qu’une de ces mécaniques pourrait se substituer à la primaire. À aucun moment il n’est crédible que les partenaires non sociaux-démocrates s’inscrivent dans l’un ou l’autre de ces processus. Marine Tondelier le dit et le répète partout et lors du conseil fédéral des Écologistes de cette semaine, pas une voix n’a dit le contraire : les écolos ne peuvent soutenir un candidat non-écologiste qu’issu d’une primaire. C’est la base de l’accord au sein du parti vert : il ne peut être remis en cause sans ouvrir une grave crise, si l’idée venait à germer. Toutes les promesses de circonscription n’y changeront rien. D’autant qu’on peut avoir des doutes sur la valeur de ces promesses en monnaie de singe… L’Après, le mouvement de Clémentine Autain et Alexis Corbière, le dit tout aussi nettement. Quant à François Ruffin, il a été des plus clairs : sans primaire, il sera candidat. Donc il est candidat.

Reste un tête-à-tête PS/Place publique. C’est de fait plus qu’une clarification sur l’exclusion de LFI : c’est un net repositionnement du PS. Toute proposition plus à gauche, plus hétérodoxe apparaît comme lunaire, irréaliste.

Reste un tête-à-tête PS/Place publique. C’est de fait plus qu’une clarification sur l’exclusion de LFI : c’est un net repositionnement du PS. Depuis 2018 et surtout depuis le grandiose score d’Anne Hidalgo en 2022 (1,75%), la direction du PS avait fait le choix de repositionner le PS dans la gauche. Choix d’extrême justesse : les militants socialistes étaient très partagés et la direction Faure ne tenait qu’à un fil. Mais ce choix n’a guère dépassé le positionnement tactique. Il ne s’est pas accompagné d’un remue-méninge d’ampleur et d’actes politiques significatifs pour redessiner le projet socialiste. Dès lors, quand vient l’élection qui doit acter les grandes orientations politiques, le discours du réalisme d’un parti de gouvernement s’impose assez facilement. Toute proposition plus à gauche, plus hétérodoxe apparaît comme lunaire, irréaliste. 

Le PS devrait s’interroger sérieusement sur ce qui est attendu par les Français. Après une décennie de confusion, un mandat d’immobilisme et dans un monde qui bouge vite et fort, on attend de la présidentielle des propositions à la hauteur et sur un large spectre de sujets. Revenir avec des bouts de ficelles et du raccommodage ne suffira pas. Ce ne sera ni entendu, ni débattu. C’est bien cette recherche d’une autre politique qui séduit dans les discours de Jean-Luc Mélenchon d’une part et du RN d’autre part. Si le PS pense ressusciter de chez les politiquement-morts avec des idées et des candidats sans saveur, il n’aura que ce qu’il mérite. La seule façon pour le PS de revivre est de plonger dans le bain de la gauche, dans lequel il a une place mais plus la première. Se rassurer entre soi est de courte durée et de peu d’effet.

   mise en ligne le 29 mai 2026

Projet de loi de programmation militaire : la séparation des pouvoirs et les libertés publiques menacées

Tribune sur www.humanite.fr

La Ligue des droits de l’Homme, Alternatiba, ANV Cop-21, France nature environnement, Greenpeace, le Syndicat des avocats de France, le Syndicat de la Magistrature et Solidaires dénoncent la création d’un « état d’alerte à la sécurité nationale » dans le cadre du Projet de loi de programmation militaire.

Le projet de loi actualisant la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 a été présenté en conseil des ministres le 4 avril dernier et doit être examiné à l’Assemblée nationale à partir du 4 mai prochain.

Sous couvert de « réarmer la France », ce projet veut créer un nouvel « état d’urgence », « l’état d’alerte de sécurité nationale » (article 21 du projet de loi), afin de passer en phase d’économie de guerre… sans guerre et de pouvoir déroger tant à la séparation des pouvoirs qu’aux règles de droit commun.

Le gouvernement s’offrirait ainsi la possibilité de déclarer cet état d’alerte en conseil des ministres soit parce qu’il estimerait que la France serait menacée ou en vertu d’accords internationaux engageant la France à soutenir un gouvernement étranger lui-même menacé, c’est-à-dire sur des critères flous qu’il déterminerait lui-même.

Le gouvernement veut obtenir l’accélération de la production afin de faire face à une « menace grave et actuelle ». En d’autres termes, un état d’exception économique pourrait être déclaré. Il doit être rappelé que la France est déjà une partie au conflit au Moyen-Orient, et que de ce fait, le gouvernement pourrait activer immédiatement l’état d’alerte pour s’octroyer des pouvoirs dérogatoires du droit commun.

Cet état d’exception économique permettrait d’octroyer immédiatement des pouvoirs au gouvernement pour modifier des règles légales, sur tout ou partie du territoire.

Cela conduit évidemment à de très graves reculs des libertés publiques (création de périmètres de protection contrôlés soumis à autorisation d’accès par simple arrêté ; enquêtes administratives sur les employés travaillant sur ces zones) mais aussi à des reculs sociaux (possibilité après habilitation pour les autorités administratives de déroger aux normes de sécurité ou aux règles de temps de travail ou de protection en matière de santé et de sécurité au travail, lorsque l’entreprise est en lien avec l’économie de guerre, critère également flou), patrimoniaux (possibilité de déroger aux règles de l’urbanisme et délivrance de permis de construire dérogeant aux règles de préservation du patrimoine archéologique), ou environnementaux (possibilité de déroger aux règles dans le domaine de l’environnement, notamment sur les évaluations et les consultations requises, et délivrance de permis de construire dérogeant aux règles de préservation des espèces menacées).

La démocratie environnementale n’est pas épargnée puisque les projets prévus dans ce cadre sont dispensés de toutes les formes de « participation du public aux décisions ayant une incidence sur l’environnement », principe pourtant constitutionnel et découlant de la convention d’Aarhus.

Les organisations signataires n’admettent pas que les libertés publiques, les droits sociaux, la sécurité au travail, le droit à environnement sain ou le patrimoine de la France soient sacrifiés à l’économie, fût-elle de guerre.

Le spectre de la guerre ne doit pas servir à discipliner notre société, à faire reculer les droits et libertés et à tout subordonner aux dogmes du profit et de l‘efficacité économique.

Cet état d’exception économique, même soumis au vote du Parlement pour être prolongé au-delà de deux mois, offre la possibilité à un gouvernement autoritaire de s’attaquer frontalement aux droits des travailleurs, à la protection de l’environnement ou aux règles d’urbanisme et d’étendre son contrôle sur la société.

Nous appelons donc le gouvernement à retirer du projet de loi actualisant la programmation militaire cet « état d’alerte de sécurité nationale », tous les parlementaires à refuser de l’adopter et la société civile à se mobiliser pour protéger les libertés, le patrimoine national et l’environnement.


 


 

Armée à l’école : « L’enseignement à la défense n’est pas forcément militaire » 

par Elsa Sabado sur https://basta.media/

Alors que les autorités multiplient les initiatives pour faire entrer l’armée dans les établissements scolaires, le chercheur Olivier Schmitt appelle plutôt à une formation de l’ensemble de la société, dont la gauche, aux questions de défense.

Olivier Schmitt est professeur et directeur de la recherche à l’Institut des opérations militaires de l’Académie de défense du Danemark. Ancien directeur scientifique de l’Institut français des hautes études de défense nationale, il est l’auteur de Préparer la Guerre. Stratégie, innovation et puissance militaire à l’époque contemporaine (PUF, 2024).

Basta! : Depuis plusieurs années, le pouvoir politique multiplie les initiatives et dispositifs pour faire entrer l’armée dans les établissements scolaires et les structures de jeunesse. À quels besoins cela répond-il ?

Olivier Schmitt : Le besoin de renforcer les liens entre civils et militaires se retrouve dans tous les pays européens, mais le cas français comporte plusieurs particularités. L’articulation entre sociétés civiles et besoins militaires a été rendue évidente par la Première Guerre mondiale : la guerre moderne est industrielle et requiert un effort de l’ensemble du pays.

Aujourd’hui, les doctrines militaires russes prévoient un ciblage des populations civiles, par des frappes et des opérations de sabotage des services essentiels, afin de faire pression sur les dirigeants dans la phase initiale d’un conflit. Si la dissuasion face à la Russie devait échouer, les populations civiles doivent être conscientes qu’elles sont des cibles, et donc connaître les attitudes à adopter. C’est ce qu’on appelle par exemple dans les pays nordiques la « défense totale ».

En France, la question des relations entre l’armée et la société est d’abord liée à la tradition républicaine française, selon laquelle tout citoyen a des droits, mais aussi le devoir de défendre la nation. La création de ces dispositifs entre armée et Éducation nationale résulte de l’idée selon laquelle la prise de conscience de ce devoir passe par des moments d’échanges – la journée défense et citoyenneté, le service national universel ou l’enseignement à la défense par des réservistes. Toutefois, le risque est de réduire la défense nationale, qui implique l’intégralité des secteurs de la société, à la seule défense militaire. En voulant informer sur les armées, on risque paradoxalement de déresponsabiliser les citoyens.

Enfin, ces dispositifs sont liés à l’angoisse d’une armée traumatisée par trois épisodes de guerre civile en France : la Commune, la Seconde Guerre mondiale et la guerre d’Algérie. Depuis, les responsables politiques sont obsédés par l’idée de créer de la cohésion nationale, et confient cette tâche aux experts en la matière : l’armée. En oubliant que la cohésion que sait créer l’armée, par la souffrance collective, le sport, la discipline, la tradition, a un objectif opérationnel.

« Les responsables politiques sont obsédés par l’idée de créer de la cohésion nationale »

Les marches en ordre serré, les saluts au drapeau, etc. ont pour objectif de créer un collectif uni en vue du combat. Sans cet objectif, ces pratiques perdent leur sens et relèvent de la pensée magique : tout jeune forcé de faire un salut au drapeau ne va pas automatiquement devenir un patriote… L’enjeu de cette préoccupation permanente pour la cohésion sociale est également le respect du pluralisme : une société politiquement pluraliste peut, en principe, également être unie face à des ennemis extérieurs, mais le débat politique tend parfois à confondre unité et unanimisme.

Ce resserrement des liens entre l’Éducation nationale et l’armée semble être un revirement, alors que pendant la seconde moitié du XXe, les enseignants avaient plutôt à cœur de sanctuariser l’école vis-à-vis de l’armée. Comment l’expliquez-vous ?

Olivier Schmitt : Ce retour en force de l’idée de resserrer les liens entre armée et école est lié au contexte international. On vit objectivement un moment dangereux, les sources de la prospérité et de la sécurité de la France s’étant effondrées. Les élites dirigeantes ont commencé à prendre conscience de cet état de fait en 2022, et se sont mis en tête de réduire le décalage entre leur perception de cette dangerosité et celle de la population.

Et, en France, ce n’est pas sans rapport avec un glissement politique vers la droite, une aspiration croissante au rétablissement d’une forme de hiérarchisation des rapports sociaux, et une politisation de l’armée. Le meilleur exemple en est l’appel régulier à l’intervention de l’armée dans les banlieues, auquel l’armée répond systématiquement qu’il s’agit d’une mauvaise idée, dangereuse qui plus est.

« On vit objectivement un moment dangereux, les sources de la prospérité et de la sécurité de la France s’étant effondrées »

Au vu du nouveau contexte géopolitique, la sensibilisation aux questions de défense, y compris de défense civile, doit-elle réellement se faire au sein de l’école ? Et, si oui, quels garde-fous placer pour ne pas basculer dans une forme d’endoctrinement ou de propagande militariste ?

Olivier Schmitt : Pour moi, le problème de l’enseignement à la défense ne se situe pas dans le fait qu’il se fasse dans le cadre de l’école. En revanche, il faut qu’il soit assuré par les enseignants, avec une forme de liberté pédagogique. L’enseignement à la défense n’est pas forcément militaire. Qu’un professeur d’histoire-géographie dispense ces cours, ce serait très bien. Je pense que mettre des réservistes devant une classe, c’est prendre le risque que des gens fassent n’importe quoi devant les élèves. Si le résultat est un PowerPoint préparé par le ministère que les réservistes vont montrer, pour moi, c’est de la communication, pas de l’éducation.

L’école sert à éduquer, à forger l’esprit critique pour que les citoyens prennent leurs décisions. C’est pour cela que je regrette que le programme d’éducation morale et civique, où l’enseignement à la défense aurait toute sa place, ait été vidé de sa substance. Au moment où le budget de la défense atteint 80 milliards d’euros, il ne me semble pas inintéressant d’éduquer les élèves à ce à quoi vont être dédiés ces crédits.

En plus, depuis la mise en place des classes de terminale à spécialité géopolitique, on voit que les jeunes adorent ça, et qu’ils s’orientent plus qu’auparavant vers des études de relations internationales ou de défense. Il y a une vraie demande sociale de compréhension de ce qui est en train de se passer, et le meilleur exemple en est que vous m’appelez…

Avec la nouvelle situation internationale, la gauche se confronte à une difficulté politique : d’un côté elle amalgame et critique armée, militarisme et nationalisme guerrier, et en même temps, elle doit prendre position vis-à-vis des offensives de régimes illibéraux, qu’il s’agisse de la Russie ou des États-Unis. Comment sortir de cet étau ? Comment y répondent les gauches dans les pays exposés à l’impérialisme de la Russie ?

Olivier Schmitt : Ce n’est pas la première fois que la gauche en France doit s’éduquer sur ces questions : le récent livre de Maxime Launay La Gauche et l’armée en France (Nouveau monde, 2025) montre bien cette acculturation progressive après 1968. Sur le fond, ce n’est pas parce qu’un État ou un régime veut du mal au projet européen et aux valeurs démocratiques qu’il faut adhérer à l’ordolibéralisme que proposent aujourd’hui l’Union européenne et le Parlement de centre droit.

« En Scandinavie, les partis de gauche et d’extrême gauche reconnaissent tous le danger que représente la Russie »

La menace externe ne doit pas réduire à néant le pluralisme au sein des pays européens. En Scandinavie, les partis de gauche et d’extrême gauche reconnaissent tous le danger que représente la Russie, mais n’adhèrent pas forcément aux politiques qui sont menées dans leur pays. À ce titre, l’entretien donné il y a quelques mois à Mediapart par Li Andersson, eurodéputée finlandaise du groupe La Gauche [dont fait partie LFI, ndlr] est très intéressant. Il y a une grande différence entre la gauche nordique, qui voit au quotidien les agissements de la Russie, et la gauche en France, bien plus marquée par l’anti-américanisme.

Autre réaction possible vis-à-vis de la menace russe : le pacifisme. Rousseau, imaginait une société peuplée de chrétiens tous convaincus de tendre la joue gauche. Bien qu’il s’agisse d’une éthique individuellement admirable, une société ainsi peuplée s’effondre dès qu’elle est attaquée par un ennemi extérieur qui ne partage pas ce pacifisme. Si tout le monde est pacifiste, il n’y a plus de communauté politique. Enfin, pour les internationalistes, la question qui se pose est celle de l’arbitrage politique sur l’identité de leur principal adversaire : est-ce leur propre État ou bien la Russie de Poutine ? C’est un choix éminemment politique.

Selon vous, l’armée de métier penche-t-elle toujours très à droite, ou est-ce en train d’évoluer ?

Olivier Schmitt : C’est très difficile à mesurer. Il n’existe pas d’enquêtes sociologiques sur les militaires, pour leur propre protection. On trouve dans l’armée une grande diversité sociale pour ce qui est des engagés du rang [la catégorie de base de la hiérarchie militaire, ndlr]. La représentation des immigrés est plus importante que dans le reste des corps sociaux. Mon collègue Elyamine Settoul a produit un travail qui montre que les valeurs d’effort physique, d’engagement, de méritocratie portées par l’armée peuvent correspondre aux valeurs d’engagement des couches les plus populaires de la société. Il est probable que les officiers, eux, penchent en moyenne plutôt à droite, même si c’est loin d’être automatique. Les options politiques dépendent des classes sociales qui la composent, et varient au sein même des différentes catégories…

Plusieurs enquêtes et documentaires ont mis en lumière la présence de franges d’extrême droite au sein de l’armée. Faut-il s’en inquiéter, surtout si l’extrême droite arrive au pouvoir en France ?

Olivier Schmitt : L’armée est le reflet de la société. Dans une société française qui se droitise, il n’est pas surprenant de trouver ce type de comportements. Les travaux de Claude Weber ou Christel Coton sur les officiers de l’école de Saint-Cyr montrent par exemple une surreprésentation des opinions conservatrices et de l’expression religieuse par rapport aux autres étudiants du même âge. Mais ils notent aussi que les opinions et pratiques les plus radicales sont généralement minoritaires au sein même d’une promotion, et que les officiers concernés apprennent à modérer leur expression publique sur les sujets politiquement clivants, notamment en vue des promotions et de la réussite aux concours majeurs, comme l’École de guerre.

« On trouve dans l’armée une grande diversité sociale »

Ce qui montre une reconnaissance du fait que leur opinion n’est pas forcément ajustée aux attentes de l’institution, et encore moins des autorités civiles. En cas de prise de pouvoir par l’extrême droite, il est probable que ces opinions « rentrées » deviennent beaucoup plus audibles, mais cela ne signifie pas qu’elles constituent celles de la majorité du corps des officiers.

Pensez-vous qu’en cas d’arrivée de l’extrême droite au pouvoir en France, l’armée puisse être « purgée », comme cela se passe actuellement aux États-Unis ? Comment l’éviter ?

Olivier Schmitt : Dans le système hyper hiérarchisé de la Ve République, rien n’interdira, si l’extrême droite arrivait au pouvoir, qu’elle nomme un chef d’état-major qui influence lui-même la nomination des officiers généraux. Le système actuel donnant beaucoup de pouvoir à l’exécutif repose en fait sur l’idée que les élus seraient raisonnables, et les abus potentiels limités par la vertu personnelle.

L’attitude de l’armée à l’égard du pouvoir politique en France est très marquée par le putsch des généraux de 1961. Depuis, le pouvoir politique est soucieux qu’aucune tête ne dépasse, et les armées ont intériorisé l’idée qu’elles n’avaient pas à intervenir sur les questions politiques.

Quand, en 2021, une vingtaine de généraux a signé une tribune d’extrême droite dans Valeurs actuelles, le général Didier Castres, ancien chef « opérations » de l’état-major des armées, a pris sa plume dans Libération en leur demandant pourquoi leur parole aurait plus de poids que celle de juges, d’infirmiers ou de travailleurs sociaux, en rappelant les limites de la décence démocratique. C’était un signal rassurant.

Pour autant, ces œillères de l’armée vis-à-vis de la politique ne sont à mes yeux pas satisfaisantes. Elle ne peut pas se contenter d’obéir et mon sentiment est renforcé par ce qui se passe en ce moment aux États-Unis. La formation des militaires manque d’une éducation politique et aux relations civilo-militaires, qu’elle accepte de discuter d’hypothèses inconfortables.

Il faut qu’elle se pose la question : où commence et s’arrête la légitimité du pouvoir politique, si celui-ci est destructeur ? En France, l’armée se fonde sur un compromis historique : on accorde aux militaires une liberté de conscience, mais ils doivent la loyauté à l’armée et au pouvoir politique. Cette attitude méconnaît une impasse : que se passe-t-il quand l’autorité politique devient antidémocratique ? Je plaide personnellement pour former des officiers démocrates.

Dans les années 1930, des militants antifascistes et internationalistes ont crée leurs propres armées, avec les brigades internationales, la Résistance… Aujourd’hui, avec la professionnalisation de l’armée et sa technicisation, comment imaginer une éventuelle résistance ?

Olivier Schmitt : Aujourd’hui, en France, bien qu’il y ait un grand nombre d’armes en circulation du fait du grand nombre de chasseurs, la connaissance de base des questions militaires est très faible. On ne peut pas forcément imaginer un corps de francs-tireurs comme autrefois. L’asymétrie est trop forte entre les moyens de la police ou de l’armée moderne et la population désarmée. La comparaison avec la Résistance est difficile : la génération qui a alors pris les armes avait fait la Première Guerre mondiale.

Et, aujourd’hui, de qui l’extrême droite serait-elle la collaboratrice ? De la Russie ? Des États-Unis ? Ce ne sont pas des nations qui ont tenté de nous envahir par le passé. Donc, il est difficile de mobiliser sur ce type de registre, à la fois du point de vue des moyens, et de celui de l’imaginaire. En revanche, s’il y a réellement une guerre civile en France, il n’y a aucune raison que l’armée reste unifiée, et donc il y aurait nécessairement dans les deux camps des gens avec des compétences, des accès, des moyens…

Si l’Europe renoue avec une stratégie militaire de défense, comment éviter que cet outil militaire soit, demain, utilisé pour dominer, accaparer des ressources ou des territoires ?

Olivier Schmitt : Aujourd’hui, l’objet de l’armée dans une démocratie est de défendre la nation et de dissuader les autres de nous attaquer. Si la dissuasion échoue, alors, on se défend. Pour garantir ce mandat, il faut un contrôle politique de l’armée. Il n’y a pas de contournement possible de cette question, à laquelle toutes les forces politiques doivent s’intéresser.

Après la guerre froide, et avec la disparition des menaces existentielles de la nation, les forces progressistes se sont investies dans le combat contre la globalisation, le néolibéralisme, en se contentant d’accompagner ou de condamner les interventions de l’armée, par exemple, en Afrique. Mais elles n’ont plus une connaissance intime des sujets.

La plupart des chercheurs critiques sur ces sujets se penchent, par exemple, sur la doctrine, mais méconnaissent le fonctionnement concret et les logiques de l’organisation, par exemple dans la manière de planifier des opérations. Or, il est impossible de se pencher sur les questions militaires sans s’intéresser à la « technicité » de l’emploi de la force : s’arrêter à étudier des doctrines et en déduire que l’armée est le mal car elle prévoit de tuer des gens ne suffit pas. Il y a eu un abandon intellectuel de ces questions.


 

   mise en ligne le 28 mai 2026

Montpellier : un collectif
se mobilise pour la réouverture du bureau de poste d’Estanove

Elian Barascud Publié le 27 mai 2026 à 18:55

Depuis la fermeture du bureau de poste du quartier Estanove en novembre dernier pour cause de travaux, un collectif initié par le Parti des Travailleurs se mobilise pour demander sa réouverture. Ils étaient devant la mairie de Montpellier ce mercredi 27 mai afin de présenter au cabinet du maire une pétition ayant récolté plus de 400 signatures

Heureusement que le parvis de la mairie de Montpellier offre un espace ombragé, car le collectif qui milite pour la réouverture du bureau de poste d’Estanove y sera resté plus d’une heure, ce mercredi 27 mai. “Depuis la fermeture en novembre dernier, on a déjà organisé plusieurs rassemblements”, explique Laurence Duverger, membre du Parti des Travailleurs, à l’origine de la mobilisation, soutenue par les commerçants et habitants du quartier. Une pétition, signée par plus de 400 personnes, circule pour dénoncer l’impact de cette fermeture. Alain Pic, membre du comité de quartier Cité creative-Estanove-Chamberte, en fait régulièrement les frais : “J’habite à côté, mais je suis obligé d’aller à Saint-Jean-de-Védas où à Lavérune pour récupérer un colis”, peste-t-il. Selon le Parti des Travailleurs, 30 000 personnes seraient touchées par la cessation de cette activité postale.

En quête de réponses

Malgré nos demandes de réponses, on ne sait pas quand il va rouvrir, nous demandons d’être reçus à la mairie afin de demander une solution provisoire en attendant “, expose Laurence Duverger. À l’origine de cette attente, des travaux dans le bâtiment de la poste sur fond de contentieux entre La Poste, locataire des lieux, et le propriétaire. Les élus d’opposition de la France Insoumise au Conseil municipal de Montpellier Livia Jampy et Nicolas Hillaire sont également venus en soutien au rassemblement. “Nous sommes opposés à la diminution des services publics en tout genre, si le problème persiste, nous n’hésiterons pas à le faire remonter au prochain conseil municipal le 16 juin”, indique ce dernier.

Vers 11 heures, un membre du cabinet de Michaël Delafosse, maire de Montpellier, vient à la rencontre des personnes mobilisées, en affirmant que “la mairie soutient la réouverture du bureau de poste” et qu’une “bonne nouvelle” arriverait bientôt de la part de la direction départementale des services postaux. Laquelle n’a pas reçu les manifestants, partis exprimer leur colère devant le siège de l’entreprise à Rondelet. La direction a néanmoins évoqué la possibilité d’une prochaine rencontre, sans donner de date pour l’instant.


 

   mise en ligne le 27 mai 2026

« Je suis dans le rouge tout le temps » : aides à domicile, éducateurs, psychologues… partout en France, le secteur médico-social en grève contre les salaires de misères et le manque de moyens

Cécile Rousseau sur www.humanite.fr

Le secteur médico-social était mobilisé, ce mardi 26 mai, dans toute la France, pour dénoncer des rémunérations insuffisantes et un déficit structurel de moyens. Les professionnels de cette branche alertent sur une dégradation continue de leurs conditions de travail et sur l’impact des politiques de sous-financement sur l’accompagnement des publics les plus fragiles.

Une centaine de salariés du secteur médico-social ont manifesté, ce mardi 26 mai, devant le siège de Nexem pour s’élever contre la convention collective unique et la précarisation du secteur.

Devant Nexem, patronat du secteur du médico-social basé dans le 3e arrondissement de Paris, la température est montée d’un cran mardi 26 mai. Outre les effets de la canicule précoce, c’est la mobilisation sous ses fenêtres d’une centaine d’acteurs du secteur, psychologues, aides à domicile, éducateurs spécialisés…, qui a provoqué un coup de chaud.

« Ils ont laissé les portes bien fermées, sinon, ils savent qu’on allait essayer de rentrer », lance au micro Eléna, représentante de la CGT du Samu social de Paris et une des animatrices de la commission de mobilisation du travail social d’Île-de-France. « Nous sommes ici car le patronat veut une convention collective unique et étendue (CCUE) pour la branche associative sanitaire, sociale et médico-sociale (Bass) qui va tirer tout le monde vers le bas alors que les travailleurs sont déjà en grande souffrance. Chaque jour, nous apprenons en plus que des acteurs sont proches de disparaître ou en grande difficulté, comme la fondation Œuvre de la Croix Saint-Simon, Cités Caritas ou Emmaüs Alternatives. »

Aide à domicile : des travailleurs en première ligne de la précarité

Rien qu’en 2025, plus de 12 000 emplois avaient été supprimés dans le secteur associatif, notamment dans l’aide à domicile et l’action sociale.

Partout en France, une intersyndicale CFDT, CFE-CGC, CFTC, FO et SUD appelait donc deux millions de travailleurs à la grève pour dénoncer la précarisation d’un écosystème vacillant. En Île-de-France comme à Besançon, Annecy ou encore Rodez – où la CGT participait parfois localement –, tous estiment que le point de non-retour est plus qu’atteint.

Avec la revalorisation du Smic au 1er juin, les salaires des employés du médico-social vont continuer de plonger. « Vu ce qu’on gagne, ce n’est pas rien une journée de salaire en moins pour cette mobilisation », martèle Mireille, auxiliaire de vie dans un service de soins infirmiers à domicile parisien, qui touche un peu plus de 1 800 euros par mois.

« Heureusement que nous avons obtenu les 183 euros du Ségur de la santé !, souligne-t-elle. Je suis obligée d’habiter à 1 h 30 de mon lieu de travail, impossible de me loger ici. Comme nous commençons à 8 ou 9 heures du matin, les amplitudes horaires sont énormes. »

Carburant : des « grands rouleurs » peu aidés par l’État

La plupart des salariés de la capitale ne sont pas impactés par la flambée des prix du carburant et les maigres aides octroyées par le gouvernement aux « grands rouleurs » en contrepartie, comme le souligne Giovanna, aide-soignante, qui plafonne à 2 100 euros : « Alors que nous sommes toujours en déplacement pour aller chez les patients, en train de monter et de descendre des escaliers, nous n’avons même pas le droit à des Tickets-Restaurant pour notre repas du midi. »

Dans ces conditions, le nouveau coup de pression d’Axess, confédération des employeurs du secteur, fin avril, lors des négociations sur la future convention collective unique (qu’ils souhaiteraient au rabais selon les syndicats), a fait monter la colère d’un cran.

« Pendant ce temps-là, ils refusent de discuter des augmentations salariales. Tout est bloqué », constate Mathilde, psychologue dans une association de protection de l’enfance et représentante de SUD, déplorant que dans sa structure « l’aspect financier soit passé au premier plan alors que nous sommes là pour suivre des familles sur le long terme ».

Une mobilisation prévue mercredi devant le ministère de la Santé

Ces économies de bouts de chandelle pour des fiches de paie de misère, Barbara, éducatrice spécialisée dans un externat médico-éducatif pour enfants, une association d’intérêt public, ne le supporte plus : « On demande aux patients de venir même s’ils sont malades pour que leur repas puisse être facturé, des distributeurs de savon manuels, moins chers, ont été installés mais les enfants avec des problèmes moteurs ne peuvent les utiliser… Nous voudrions aussi suivre des formations pour gérer les situations de crise comme on se fait casser la gueule tous les jours, mais ça coûte de l’argent. Les petits patients ne sont pas la priorité de la direction », s’agace la jeune femme, qui émarge à 1 800 euros par mois.

Elle résume : « Je fais un accompagnement pas qualitatif et en plus, je suis dans le rouge tout le temps. » Une nouvelle mobilisation est prévue mercredi 27 mai devant le ministère de la Santé pour exiger la réouverture des négociations, notamment salariales.

   mise en ligne le 26 mai 2026

Procédure bâillon : Sophie Binet et Fabien Gay poursuivis par Tefal en diffamation

Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

La secrétaire générale de la CGT, mise en examen pour diffamation publique, avait dénoncé la « répression patronale violente » chez le fabricant d’articles culinaires, sur fond de lutte contre la pollution aux PFAS, lors d’un débat à la Fête de l’Humanité.

Sophie Binet est de nouveau ciblée. Le lundi 25 mai, la secrétaire générale de la CGT a annoncé sa mise en examen pour diffamation, à la suite d’une plainte de l’entreprise Tefal, à l’occasion d’une intervention à la Fête de l’Humanité. Fabien Gay, directeur de publication du journal l’Humanité, est également mis en examen pour diffamation.

« Les luttes environnementales sont maintenant parmi les plus réprimées, avec le plus de violence. À Tefal, je suis très fière que la CGT ait eu la force de dénoncer les PFAS et d’expliquer qu’il ne fallait pas céder au chantage à l’emploi mais qu’il fallait transformer le modèle productif de l’entreprise pour défendre l’emploi à moyen et long terme », déclarait alors la cégétiste, lors d’un débat au Forum social, samedi 13 septembre 2025.

Avant d’ajouter : « J’étais à Tefal la semaine dernière avec mes camarades pour soutenir la CGT, qui fait face à une répression patronale violente, puisque notre camarade Ouria Belaziz, coordonnatrice de la CGT Tefal, a été sanctionnée par la direction. » Cette dernière a fait l’objet d’un avertissement, après une prise de parole sur la présence de polluants éternels (PFAS) dans les accessoires fabriqués par le groupe. La CGT conteste la sanction auprès des prud’hommes. Une audience est prévue le 4 juin prochain.

Sophie Binet maintient ses accusations, Tefal réfute toute répression

Invitée des 4 vérités sur France 2, Sophie Binet maintient ses accusations : « Par cette procédure, Tefal confirme l’ampleur de la répression. L’entreprise confirme qu’elle essaie de bâillonner les syndicalistes qui s’expriment sur les conditions de travail ou l’impact environnemental des productions. »

Auprès de l’AFP, Tefal soutient « avoir engagé une procédure judiciaire contre Madame Binet et (les) coauteurs » des propos incriminés, et note que « cette procédure concerne des accusations publiques graves et erronées visant l’entreprise, que Tefal conteste fermement ». Le groupe « réfute toute accusation de répression syndicale » et assure qu’il ne « s’agit pas de remettre en cause la liberté syndicale, le droit de critique ou le débat public » mais estime que « la liberté d’expression ne permet pas d’imputer à une entreprise des faits inexacts », selon l’industriel.

En décembre 2025, Sophie Binet avait fait l’objet d’une première mise en examen pour injure publique, après une plainte de Sophie de Menthon, présidente du mouvement patronal Ethic. La secrétaire générale de la CGT avait qualifié de « rats qui quittent le navire » les chefs d’entreprises délocalisant les unités de production, sur fond de casse industrielle. Au 30 mars, la CGT dénombrait 550 plans sociaux sur plus de 400 sites.

Plus de 1 000 cégétistes poursuivis

Avec ces deux mises en examen en six mois, la dirigeante syndicale dénonce, sur France 2, l’émission d’un « signal de répression ». Ainsi, selon la cégétiste, « un signal d’ensemble est envoyé. Sur cette base, la quasi-totalité des syndicalistes du pays pourrait être mise en examen ». Elle réclame une loi pour « protéger la liberté d’expression et les libertés syndicales aujourd’hui en danger ».

Depuis le 1er avril 2023, la CGT dénombre plus de 1 000 militants et cadres inquiétés par des poursuites judiciaires ou disciplinaires, dont cinq dirigeants confédéraux. La centrale avait organisé un meeting à ce sujet, le 4 février. À cette occasion, la Confédération internationale des syndicats (ITUC-CSI) avait annoncé déposer une plainte devant l’Organisation internationale du Travail (OIT) pour « dénoncer une procédure-bâillon et les atteintes aux droits syndicaux qui ont lieu en France ».


 


 

PFAS et répression syndicale : le syndicalisme au-delà de l’entreprise

sur www.regards.fr

La secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, a annoncé ce lundi sa mise en examen pour « diffamation » à la suite d’une plainte déposée par la direction de Tefal, qui lui reproche d’avoir dénoncé une « répression patronale violente » contre une militante ayant alerté sur la présence de PFAS dans la production ; une procédure que la dirigeante considère comme une atteinte aux libertés syndicales et une tentative de faire taire les critiques sur les conditions de travail et les impacts environnementaux. Cela rappelle que la CGT n’est décidément pas seulement un espace où l’on défend l’emploi et les salaires mais un syndicat qui considère sans étroitesse la défense “des intérêts moraux et matériels” de ses mandants. Les syndicats s’imposent comme des acteurs centraux des enjeux démocratiques contemporains… en particulier celui de la transformation écologique de l’industrie.

 

   mise en ligne le 25 mai 2026

Santé : le Béarn se mobilise pour sauver la Polyclinique de Pau Pyrénées

Cécile Rousseau sur www.humanite.fr

Santé. Alors que 161 suppressions de postes ont été annoncées au sein de l’établissement de soins, un comité de défense vient de se créer pour combattre cette dégradation inédite de l’accès aux soins dans le Béarn.

Face au coup de massue, la riposte s’organise. Quatorze associations, organisations syndicales et partis politiques ont acté la semaine passée la création d’un comité de défense pour exiger le maintien en l’état de la Polyclinique Pau Pyrénées (Pyrénées-Atlantiques). L’annonce le 7 mai de 161 suppressions de postes sur 542, de la fermeture d’un des deux sites (celui de Marzet) ainsi que la disparition de certains services comme l’oncologie, la maternité, la rééducation et les urgences (qui deviendraient une antenne ouverte en journée), a provoqué une onde de choc chez les soignants comme les usagers béarnais.

Où iront les patients si les urgences ferment après 20 heures ?

Dès le mois de septembre, toute l’offre de soins d’un bassin de 450 000 habitants se retrouverait fragilisée. « Le site de Navarre (le second de la polyclinique) est censé récupérer certaines des activités tout comme le Centre Hospitalier de Pau. Mais on ne voit pas comment : le week-end dernier, des patients ont déjà dû être transférés dans le département voisin faute de places. Il faut donc que la mobilisation monte en pression. On a vu des cas de cliniques sauvées grâce à la volonté politique », lance Annie Séguier, secrétaire de l’Union départementale CGT.

Comme le déplore Elodie Lastinère, déléguée syndicale CFDT et élue au CSE : « Ils ne veulent garder que les activités ultra-rémunératrices comme la chirurgie ambulatoire et les chimiothérapies. Pour les malades du cancer, ils ne veulent plus de l’oncologie en hospitalisation et des soins médicaux et de réadaptation (SMR)…. On ne sait pas non plus où vont atterrir les 900 à 600 femmes qui accouchent chaque année. Ni où vont aller les usagers si les urgences ferment après 20 heures… »

Cinq directeurs en six ans

Depuis le 14 avril, date du placement en redressement judiciaire, les syndicats CGT et CFDT ainsi que leurs soutiens dénoncent une mauvaise gestion ayant conduit aux 2,7 millions de déficit d’exploitation en 2025 et à 16 millions d’euros de dettes. Pour beaucoup, le rachat de la polyclinique par GBNA (Groupe Bordeaux Nord Aquitaine), en 2020, aurait accéléré sa chute. « Il y a eu cinq directeurs en six ans. Nous n’admettons pas que pour rétablir le taux de profits, les établissements soient ainsi sacrifiés, dénonce Ivan Lanta, adjoint communiste à la ville de Pau et fer de lance du comité de défense. Les deux cliniques Marzet et Navarre existent depuis des décennies et n’avaient jamais connu de telles difficultés. »

D’autres décisions stratégiques restent en travers de la gorge des salariés : « GBNA a acquis encore trois cliniques après nous. Ils ont eu la folie des grandeurs en voulant s’étendre, pointe Julie, une infirmière. Ils ont aussi déplacé le service d’urgences qui marchait bien au centre-ville juste à côté du centre hospitalier, ce qui a fait baisser son activité. Partout, les conditions de travail se sont dégradées. Les chirurgiens ont la pression pour remplir au maximum le planning des interventions.»

Un contexte de fragilité structurelle

En 2020, la vente à la société Icade santé des murs de la clinique Navarre pour 35 millions d’euros a également contribué à plomber les comptes. « Dans un premier temps, cela a généré du cash, souligne Elodie Lastinère. Mais le fait que nous devions désormais payer 5 millions d’euros de loyers à Icade nous enfonce. GBNA n’a pris aucune initiative pour redresser la barre. Nous n’avons pas non plus d’informations sur la santé financière du groupe.»

Contactée par l’Humanité, une source proche de la direction de la Polyclinique assure qu’en 2020, la reprise par GBNA s’était opérée « dans un contexte de fragilité structurelle préexistante ». Cette source met en avant des causes générales pour justifier la situation : « Comme l’ensemble des établissements de santé privés en France, la Polyclinique de Pau-Pyrénées a été frappée de plein fouet par deux chocs : une inflation structurelle de l’ordre de 12 à 14 % non compensée par les tarifs, et un modèle de financement régulé qui n’a pas permis d’absorber ces tensions. »

Une manifestation le 30 mai pour sauver ce pilier de l’offre de soin

Dans le Béarn, alors que d’autres hôpitaux comme celui d’Orthez et d’Oloron Sainte-Marie sont en souffrance, pas question de laisser ce pilier de l’offre de soins s’écrouler, ni d’abandonner autant de soignants en rase campagne. « L’ambiance de travail est anxiogène, constate Julie, infirmière. Tout le monde ne réussira pas à retrouver un emploi dans la zone. C’est pour ça que nous devons continuer à nous battre pour leur maintien. »

Cette semaine, le comité de défense appelle à une conférence de presse mercredi, puis vendredi 29 mai à un rassemblement devant l’Agence régionale de santé (ARS), avant une manifestation samedi 30 mai. Comme le résume Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, dans son communiqué de soutien : « C’est par la lutte et ensemble – usagers, salarié.es, élu.es du territoire – que nous arriverons, à Pau comme ailleurs, à faire reculer les logiques marchandes et à défendre l’intérêt général. »

   mise en ligne le 24 mai 2026

À Paris, la grève des coiffeuses du boulevard de Strasbourg leur permet d’être régularisées

Pierre Jequier-Zalc sur www.mediapart.fr

Après deux mois et demi de grève et d’occupation de leur salon de coiffure, les neuf travailleuses sans papiers du 65 boulevard de Strasbourg ont été régularisées par la préfecture de police en tant que victimes potentielles de traite des êtres humains.

Un combat de soixante-dix-huit jours, pour une victoire. Mardi 19 mai, les travailleuses du salon de beauté et de coiffure afro du 65 boulevard de Strasbourg, dans le Xarrondissement, ont levé l’occupation de leur lieu de travail, après deux mois et demi de grève. La préfecture de police de Paris a délivré des titres de séjour aux neuf travailleuses sans papiers du salon – sur treize employées.

« Je n’en reviens toujours pas. Je suis très, très émue, souffle Bintou Fadimatou, esthéticienne depuis cinq ans à Sabadou & Jade. Enfin, on va pouvoir sortir de la vulnérabilité, après des années à souffrir et à tourner en rond pour essayer d’avoir des papiers. » La salariée témoigne de la fierté de « l’unité » des employées du salon qui ont lutté « sans division » pendant plus de deux mois. « Leur détermination a été sans faille », se réjouit la CGT dans un communiqué de presse.

C’est le 3 mars que l’ensemble des salariées du salon avaient décidé de débuter ce mouvement social, après des années d’exploitation que Mediapart a racontées en détail.

Horaires à rallonge, absence de protection face aux produits chimiques, pas de congés payés, salaires impayés, extorsion de 250 euros pour obtenir des bulletins de paie… La liste des graves manquements au droit du travail est longue comme le bras. « J’acceptais tout pour pouvoir avoir un titre de séjour et offrir une belle vie à ma petite de 6 ans », racontait, début avril, Bintou Porogo, coiffeuse.

C’est elle qui a pris attache avec la CGT, après des mois de salaires impayés. « Je n’avais plus d’espoir. C’est pour cela que j’ai eu le courage de faire ça », confiait-elle. Le syndicat a permis l’organisation des travailleuses et la préparation minutieuse de ce mouvement de grève et d’occupation, douze ans après une grève similaire au numéro 57 du même boulevard.

À l’époque, ce mouvement social avait fait date. Pour la première fois, un employeur avait été condamné pour traite des êtres humains alors que ce délit était, jusque-là, réservé aux dossiers d’esclavage domestique ou de proxénétisme. « C’est une grande victoire, et surtout une première dans le monde du travail collectif », se félicitait, à l’issue de cette condamnation, Maxime Cessieux, avocat de la CGT Paris.

Une qualification pénale qui permet une régularisation de droit

Une victoire qui a fait office d’exemple. Depuis, les poursuites – et les condamnations – d’employeur pour traite des êtres humains se sont développées, comme dans l’affaire des salariés sans papiers exploités dans les vignes champenoises en septembre 2023.

Loin d’être anodine, cette qualification pénale est un enjeu central pour les travailleurs et travailleuses sans papiers. En effet, lorsque la traite des êtres humains est retenue par le parquet, cela leur permet d’obtenir, de droit, un titre de séjour temporaire tout au long de la procédure pénale. En cas de condamnation définitive de l’employeur, les salarié·es victimes obtiennent une carte de résidence d’une durée de dix ans.

C’est ce cadre légal qui a permis aux neuf travailleuses d’obtenir un premier titre de séjour, en tant que victimes potentielles de traite des êtres humains, après leur dépôt de plainte, il y a quelques semaines. « On a été prises très au sérieux par la préfecture, qui a réagi plutôt rapidement », se félicite Adèle Tellez, cosecrétaire générale de la CGT de Paris. Désormais, c’est au parquet de Paris de décider s’il retiendra, dans ses poursuites, la qualification pénale pour traite des êtres humains.

Cette procédure pour obtenir un titre de séjour a permis d’éviter les méandres de la circulaire Retailleau, qui a remisé la circulaire Valls aux oubliettes. Depuis sa mise en place, se faire régulariser par le travail est devenu un parcours du combattant, avec des critères plus complexes et flous laissant bien souvent la décision à la discrétion des préfets et préfètes.

Un simple chiffre : sur les neuf premiers mois de 2025, les régularisations par le travail ont baissé de 54 %. Les « nouveaux critères sont autant de manifestations d’une logique de suspicion et d’une volonté de tri [et] d’exclusion », s’inquiétait, après sa mise en place début 2025, la Cimade.

Pour les travailleuses, une nouvelle vie

Après cette victoire par la grève, la suite de l’affaire se déroulera devant les tribunaux. Car si les travailleuses ont été régularisées, elles sont loin d’avoir récupéré l’intégralité de leur dû (heures supplémentaires, salaires impayés, congés payés, etc.).

« Le combat n’est pas terminé, on veut que nos droits soient totalement restitués, et que notre patron soit condamné », note Bintou Fadimatou. Depuis le 7 mai, l’entreprise a été liquidée par le tribunal de commerce. En plus de la procédure au pénal, une autre au civil est également en cours.

On sait que ces situations de surexploitation existent dans un certain nombre d’autres endroits.
 Adèle Tellez, cosecrétaire générale de la CGT de Paris

En attendant que passe le temps long de la justice, les travailleuses commencent, doucement, à se projeter dans leur nouvelle vie. « J’ai plein de projets, de choses que j’aimerais faire », sourit Bintou Fadimatou. Une chose est sûre, elle veut changer de métier.

« J’aimais mon travail d’esthéticienne, mais avec ce qu’il s’est passé, il ne m’en reste que du dégoût. » La jeune femme aimerait s’orienter vers le secteur du soin ou de la petite enfance. « Cette grève m’a donné le goût de la solidarité. Je veux faire un métier qui aide les gens », explique-t-elle.

Mardi 19 mai au matin, l’occupation du salon a pris fin. Après soixante-dix-huit jours et un petit pincement au cœur. « Cet endroit est devenu un lieu important et extraordinaire de syndicalisme, en plein cœur de Paris, donc forcément, il y a de l’émotion quand on le quitte », raconte Adèle Tellez.

Pour la cégétiste, cette grève leur « a appris plein de choses ». « On sait que ces situations de surexploitation existent dans un certain nombre d’autres endroits. Désormais, il faut que cette grève nous serve à aller plus loin, pour protéger tous et toutes les salarié·es victimes. »

Elle souhaite discuter rapidement de cette situation avec la mairie d’arrondissement et la préfecture de police. « Pour les protéger, il faut les régulariser. C’est cela qui fait sortir les salarié·es de la précarité », poursuit Adèle Tellez. 

Les employées du salon, de leur côté, ont adhéré à la CGT. Et ne comptent pas oublier cette lutte. Bintou Fadimatou conclut : « Maintenant qu’on a gagné, on va pouvoir vivre et apporter notre soutien à toutes les personnes qui sont surexploitées. » 

Boîte noire

La très grande majorité des personnes travaillant dans ce salon de coiffure et de beauté étant des femmes, l’ensemble de l’article a été genré au féminin.


 

   mise en ligne le 23 mai 2026 

Tribune Canal + : la CGT et la LDH appellent à « agir pour sortir Bolloré »

Sophie Joubert sur www.humanite.fr

Lors d’une conférence presse organisée à Cannes, ce samedi, les deux organisations et l’avocat Arié Alimi ont appelé à une mobilisation collective contre la discrimination et le blacklistage dans le cinéma français.

L’heure est grave. Alors que se termine le Festival de Cannes, trois organisations syndicales et maître Arié Alimi, au nom de la Ligue des droits de l’homme (LDH), tenaient une conférence de presse pour appeler à réagir contre l’extrême droite et la mainmise de Vincent Bolloré sur le cinéma français

Dimanche 17 mai, au brunch des producteurs, Maxime Saada, patron de Canal + a affirmé vouloir cesser de travailler avec les 600 signataires de la tribune « Zapper Bolloré » (ils sont aujourd’hui 3 460), instaurant de fait une discrimination. Parue dans Libération la veille de l’ouverture du festival de Cannes, elle alertait en particulier sur le rachat programmé d’UGC à l’horizon 2028 par le milliardaire breton. « C’est un casus belli très sérieux. Les artistes et professionnels du secteur doivent pouvoir s’exprimer de manière politique dans un contexte où l’extrême droite progresse », affirme Ghislain Gauthier, porte-parole de la FNSAC-CGT (Fédération nationale des syndicats du spectacle de l’audiovisuel et de l’action culturelle). « Nous refusons de laisser s’instaurer un environnement professionnel où les salariés travaillent sous la menace », a insisté Louise Rocader, co-déléguée générale du SPIAC-CGT (Syndicat des professionnels des industries de l’audiovisuel et du cinéma), soulignant les risques d’autocensure, d’obstacles à la diversité culturelle, et prenant l’exemple des financements refusés aux films de Christophe Honoré et Stéphane Brizé pour des raisons idéologiques. « Nous ne céderons ni la pression ni à la peur », a appuyé Yoann Goujon pour le Syndicat des artistes interprètes.

Dans un communiqué conjoint publié quelques heures avant la conférence de presse, la CGT Spectacle et la LDH ont annoncé que Canal + « comparaîtra devant la justice pour avoir violé la loi ». La décision du patron de Canal + n’est « pas une réaction à chaud mais un choix brutal de discriminer en raison d’une expression politique et syndicale pour museler les voix qui s’élèvent dans la profession contre l’emprise croissante de Vincent Bolloré sur l’ensemble de la chaîne de fabrication et de diffusion du cinéma », écrivent les signataires. Pour affirmer leur attachement aux « valeurs démocratiques » telles que la « garantie des libertés fondamentales » et « la lutte contre toutes les discriminations », ils ont demandé à Maître Arié Alimi de saisir le tribunal de Nanterre afin d’« assigner Canal + en vue d’obtenir l’annulation sous astreinte de cette décision inacceptable ».

Possibilité d’un recours devant la Commission européenne

Pour tous, l’enjeu dépasse le secteur du cinéma et la mobilisation doit englober les médias et le secteur de l’édition. Le 30 mai se tiendra devant l’Olympia un rassemblement de l’ensemble des professionnels du cinéma et de l’édition : « Nous souhaitons que l’ensemble des forces progressistes et l’ensemble du secteur se mobilisent avant la présidentielle. Si on veut sauver le cinéma, c’est maintenant qu’il faut agir pour sortir Bolloré », indique Ghislain Gauthier.

Le communiqué annonce également la « possibilité d’un recours devant la Commission européenne pour sanctionner l’abus de dépendance économique de Canal + qui s’inscrit dans un schéma de concentration réactionnaire de tous les vecteurs de la culture élaboré par Vincent Bolloré ».

Outre l’assignation de Canal + devant le tribunal de Nanterre, tous insistent sur la nécessité de mener un combat de fond contre la concentration, notamment au niveau européen. « À la LDH, nous menons un travail sur la concentration réactionnaire, une concentration capitalistique réalisée par le groupe Bolloré avec une vocation idéologique. Sa stratégie est d’acquérir un grand nombre de vecteurs culturels pour détruire la culture. Il existe de nombreux moyens juridiques pour mener un combat politique, on l’a vu notamment quand la Commission européenne a obligé Vincent Bolloré à revendre Editis pour racheter Hachette », ajoute maître Arié Alimi.

Pour l’heure, aucune action collective n’est prévue pendant la cérémonie de clôture du Festival, samedi soir. « Mais nous espérons que les récompensés vont prendre la parole. La meilleure garantie contre le blacklistage, c’est que tout le monde prenne la parole », appuie Ghislain Gauthier.

   mise en ligne le 24 avril 2026

Nouveau « choc de simplification » d’Emmanuel Macron : « L’environnement est sacrifié pour aller plus vite »

Par Léa Guedj sur https://reporterre.net/

Emmanuel Macron a annoncé un nouveau « choc de simplification » pour faciliter les grands projets industriels. Des dérégulations supplémentaires au prix de l’environnement et de la santé, dénonce la juriste Morgane Piederrière.

Lors d’un Conseil des ministres délocalisé à Montluçon, suivi d’une visite du site minier d’Imerys d’extraction de lithium, à Échassières (Allier) le 22 avril 2026, Emmanuel Macron a annoncé un nouveau « choc de simplification » pour accélérer l’implantation de 150 « grands projets stratégiques ». L’objectif affiché : attirer les investisseurs en facilitant l’implantation de projets industriels, à moins d’un an de l’élection présidentielle.

Ces projets, baptisés « cathédrales industrielles » en référence aux mesures dérogatoires qui ont accéléré la reconstruction de Notre-Dame-de-Paris, incluent, pêle-mêle, des sites de production de biocarburants, une usine d’abattage de volailles, une autre de freins carbone pour l’aéronautique de Safran, un réacteur nucléaire, l’extension d’un site de production d’obus du groupe KNDS, de munitions de Thales et de construction de navires de défense de Naval Group.

Pour Morgane Piederrière, juriste spécialisée en droit environnemental et responsable de plaidoyer pour France Nature Environnement, ces annonces de « simplification » relèvent surtout, une fois de plus, d’un détricotage. En 2025, elle a coordonné la réalisation d’un rapport de l’association sur ce type de mesure, identifiant une tendance de fond qui limite les possibilités de participation du public et l’action des organisations de défense de l’environnement.

Reporterre — Que pensez-vous de l’expression « méthode Notre-Dame » s’agissant de projets industriels ?

Morgane Piederrière : Faire référence à cette dite « méthode Notre-Dame » parait assez fou, car lors de ces événements, le droit de l’environnement a été mis de côté au nom d’une situation exceptionnelle. Mais, désormais, on nous annonce que ça va devenir la règle. 

Lorsque le gouvernement parle de “simplification” des procédures, qu’entendez-vous ?

Morgane Piederrière : À chaque fois qu’on nous parle de simplification, cela annonce des reculs en matière de droit de l’environnement et de participation du public. Ce qu’il faut entendre, c’est qu’on va imposer des projets qui vont impacter le quotidien et la santé des gens, générer des risques de contamination de l’eau, des sols et de l’air, sans offrir une réelle possibilité de donner son avis et de potentiellement améliorer le projet.

Les personnes affectées par les projets seront moins consultées. L’expression « paralléliser les procédures » employée par l’exécutif signifie par exemple qu’on demande aux gens de se prononcer sur un projet avant même d’avoir eu l’avis de l’Autorité environnementale sur son étude d’impact. Quand on entend le mot « simplification » aujourd’hui, on sait que ça veut dire dérégulation.

Ce n’est donc pas un phénomène nouveau ? 

Morgane Piederrière : Sur les quinze dernières années, il y a eu une dizaine de lois de « simplification ». On nous assure à chaque fois que ce ne sont pas des reculs. Nous, on a fait le bilan. D’une part, il n’est pas avéré que cela ait d’une quelconque manière amélioré la compétitivité de la France, ni même simplifié les procédures. Au contraire, le Code de l’environnement devient de plus en plus complexe à force de mesures dérogatoires.

« L’environnement est pris comme bouc émissaire et sacrifié pour aller plus vite »

D’autre part, cela a clairement des impacts en matière de préservation de l’environnement, de la santé et de consultation du public. En dix ans, le nombre d’enquêtes publiques a été diminué de moitié. Entre 2012 et 2021, le nombre d’accidents dans les installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE) a augmenté d’un tiers. On se retrouve avec le cas de la Bretagne où 80 % des installations agricoles autorisées n’ont fait l’objet d’aucune évaluation environnementale.

Ces annonces s’inscrivent dans une dynamique longue, mais de plus en plus assumée, qui consiste à prioriser la réindustrialisation sur la protection de l’environnement et de la santé, voire à mépriser frontalement les institutions et organisations qui défendent ces droits fondamentaux. L’environnement est pris comme bouc émissaire et sacrifié pour aller plus vite.

En quoi consistent concrètement les mesures annoncées par le gouvernement dans le cadre de cette « simplification » pour ces projets industriels ?

Morgane Piederrière : Il y a la « loi de simplification de la vie économique », qui a été adoptée le 15 avril au Parlement. En l’état, cette loi implique de nouvelles dérogations au principe de zéro artificialisation nette, notamment pour l’implantation de datacenters, ou encore à celui de la compensation de la destruction de milieux naturels et de terres agricoles.

Les mesures de compensation n’auront plus à être réalisées avant le début des travaux, mais « dans un délai raisonnable ». Comment une espèce va survivre sans son habitat naturel pendant ce délai ?

De même, le projet de loi d’urgence agricole offre la possibilité de trouver du foncier à renaturaliser en compensation « dans un périmètre élargi ». Le castor ou le hérisson devront traverser des hectares de champs pour trouver l’habitat créé pour compenser la destruction du leur. Déjà que les mesures de compensation sont peu efficaces, elles sont en plus désormais affaiblies d’un point de vue temporel et géographique.

Un décret est également paru pour « simplifier la procédure contentieuse en matière environnementale ». En quoi consiste-t-il ?

Morgane Piederrière : Ce décret supprime un degré de juridiction dans le contentieux environnemental. Les dossiers iront désormais directement devant la cour administrative d’appel. Cela permettrait, nous dit-on, de gagner au moins un an de procédure.

En réalité, cela signifie qu’il n’y a plus de possibilité de faire appel de la décision. Il ne reste ensuite plus que le Conseil d’État, qui ne se prononce pas sur le fond. Et comme il est obligatoire d’avoir un avocat devant les cours d’appel, cela coûtera beaucoup plus cher d’accéder à la justice.

« On multiplie les obstacles à l’accès à la justice »

Ce décret est emblématique de ce qu’il se produit depuis de nombreuses années. Jusqu’en 1976, pour attaquer une ICPE, il y avait un délai illimité. Aujourd’hui, le délai n’est plus que de deux mois [après l’obtention de l’autorisation par le porteur du projet]. On multiplie les obstacles à l’accès à la justice.

Par ailleurs, même en considérant l’argument de l’accélération, ça ne produira pas nécessairement cet effet. Le juge d’appel devra se charger de l’instruction habituellement réalisée en amont par le juge administratif de première instance. Cela risque de générer des gros embouteillages au niveau des cours d’appel et, au contraire, de ralentir la justice.

L’objectif affiché du gouvernement est d’accélérer la réalisation de projets qualifiés de « stratégiques » dont une liste a été établie. Que pensez-vous des projets listés ?

Morgane Piederrière : Il faut se poser la question de quelle réindustrialisation on veut. La mine dans l’Allier est un bon exemple. On peut extraire du lithium, puisqu’on va en avoir besoin pour des usages d’électrification. Mais ces mines vont avoir des impacts très importants, consommer beaucoup d’eau, détruire des milieux naturels, générer quantités de déchets parfois dangereux et augmenter le trafic routier.

Face à de tels impacts, avant de se lancer bille en tête, il faut d’abord se poser une question : dans un monde de ressources finies, quels sont réellement nos besoins et comment fait-on pour développer au maximum l’économie circulaire afin de réduire l’extraction de matières premières ?

Là, au contraire, le gouvernement veut aller le plus vite possible, pour implanter des mégabassines qui sont une maladaptation au changement climatique, des ferme-usines qui participent d’un modèle agricole industriel d’export plutôt que paysan et local, des datacenters consommateurs en eau et en électricité pour accélérer le boom de l’intelligence artificielle ou encore pour accélérer la production d’armement.

Ça ne devrait pas être au gouvernement de décider de ce qui est stratégique ou pas. Il faut un débat citoyen sur l’industrie qu’on veut, ce qui suppose de s’interroger sur nos besoins, nos modes de vie et la société dans laquelle on a envie de vivre.


 

   mise en ligne le 23 avril 2026

En Occitanie, les associations féministes évincées de l'éducation sexuelle dans les écoles

Par Elodie Potente sur https://www.streetpress.com

Dans les académies de Toulouse et Montpellier, les associations agréées à faire des séances d'éducation à la vie affective et relationnelle dans le premier degré ont été écartées par les rectorats.

À la rentrée 2025, le téléphone de plusieurs associations qui animent des séances d’éducation à la vie affective et relationnelle (Evar) dans les établissements scolaires, sonne. Au bout du fil, des directrices et directeurs d’écoles maternelles ou primaires paniquent. « Toutes nos séances d’Evar ont été annulées d’un coup », témoigne la salariée d’une association de lutte contre les violences sexistes et sexuelles basée en Haute-Garonne.

En cause, une foire aux questions publiée sur le site du ministère de l’Éducation nationale précisant que les associations ne pouvaient plus intervenir pour réaliser ces séances dans le premier degré. Si un tel document n’a pourtant aucune valeur juridique, les conséquences ont été catastrophiques. « Nous avons perdu dix ans de travail avec les écoles », explique Léa Delahaye, chargée de communication au Planning familial de l’Isère, l’une des premières associations à avoir alerté sur le sujet.

En quelques mois, le ministère rétropédale et rétablit la possibilité de faire appel aux partenaires associatifs « à titre exceptionnel », en lien avec les enseignants qui sont responsables des séances d’Evar (1). Mais en Occitanie, les académies de Toulouse (31) et de Montpellier (34) se sont engouffrées dans la brèche. Dans un compte rendu de réunion datant de novembre 2025, consulté par StreetPress, les représentants des deux institutions affirment que « les interventions Evar sont assurées uniquement par le personnel de l’Éducation nationale » dans le premier degré.

Il est précisé que, même si le ministère a réaffirmé la possibilité d’avoir recours à des intervenants extérieurs « ce choix est à la discrétion des recteurs et rectrices ». L’académie de Montpellier a d’ailleurs confirmé cette déclaration auprès de StreetPress. Pour l’instance, confier cette mission uniquement aux professeurs « permet de renforcer ce lien de confiance essentiel, dans un cadre pédagogique maîtrisé ».

La décision interroge pourtant sur sa légalité. Dans le premier degré, ce sont bien « les directeurs et directrices d’école » selon le ministère de l’Éducation nationale – en lien avec les inspecteurs et inspectrices en charge de la circonscription – qui veillent à la mise en place de ces séances. Pas les rectorats. D’ailleurs, Sevda, membre de la fédération Occitanie du Planning familial, le souligne bien :

« Nous n’avons reçu aucun papier officiel qui acte cette décision. »

Une mise à l’écart progressive

« Le travail des associations est capital », soutient Anne Stambach-Terrenoir, députée La France insoumise (LFI) de la deuxième circonscription de la Haute-Garonne. Cette dernière rappelle que seuls 15% des élèves dans le second degré bénéficient des trois séances d’Evar par an, rendues obligatoires en 2001. L’État a d’ailleurs été condamné en décembre 2025 pour son inaction sur le sujet. « L’Evar est une recommandation de la Ciivise (2), pour lutter contre les violences sexuelles faites aux enfants », retrace l’élue. Les nouveaux programmes publiés en 2025, élaborés en collaboration avec les associations, les enseignants et le ministère, étaient censés équilibrer les manquements de l’État.

En Occitanie, cela fait un moment que les associations sentent leurs mises à l’écart, bien avant la décision des rectorats, comme l’explique Gladys (3), bénévole au Planning familial du Tarn :

« C’était une de nos activités principales. Aujourd’hui, on ne rentre plus du tout dans les écoles et quasi plus dans les collèges et lycées pour ces séances. »

Bérengère Basset, syndiquée à Sud éducation et membre du collectif Evars 81, constitué pour dénoncer les blocages de l’institution, estime que dans le département, la situation dure même depuis 2023 :

« La directrice académique des services de l’Éducation nationale tardait, par exemple, à signer les conventions entre l’association qui devait intervenir et l’école. Ce qui faisait qu’au final les séances n’avaient pas lieu. »

Dans certains établissements de la région, les associations agréées restent tout de même autorisées à faire des séances sur l’égalité filles-garçons, mais même dans ce cadre, la surveillance de l’institution est accrue. L’effacement du mot « consentement » ou des notions concernant les violences sexistes et sexuelles est exigé. « D’abord on nous écarte du premier degré, mais quelle est la suite ? », interroge Sevda. La membre du Planning familial rappelle que les associations féministes sont non seulement menacées par la perte de subventions mais aussi par les discours conservateurs.

« De nombreux collègues ont peur »

« Hypersexualisation », « apprentissage d’actes sexuels en classe » ou « masturbation », l’Evar engendre son lot de théories du complot. Elles sont majoritairement relayées par des médias d’extrême droite comme CNews, Valeurs actuelles ou encore Tocsin. Avec aux micros, les voix et visages des associations SOS éducation, Mamans Louves ou Parents en colère. Particulièrement conservateurs, ces collectifs détournent les programmes sur l’Evar pour effrayer les parents les plus réticents.

Pourtant, ces séances sont élaborées par tranche d’âge, les questions sexuelles ne sont pas abordées avant le second degré, chaque niveau a des objectifs précis. En CP par exemple, les élèves apprennent à « identifier les parties de leur corps », « définir ce qu’est son intimité », « comprendre que tout le monde y a droit », « identifier ses émotions »… « L’Evar ne s’improvise pas et nous avons toujours milité pour de la complémentarité avec les enseignants », explique Léa Delahaye. Elle pose :

« C’est une décision politique de donner satisfaction aux mouvements conservateurs. C’est aussi une forme de maltraitance pour les enseignants. »

La pression concernant l’Evar s’est intensifiée ces derniers mois. Que ce soit des parents qui tractent devant les écoles ou qui menacent de déscolariser leurs enfants, elle se polarise sur les enseignants. « De nombreux collègues ont peur », témoigne Emma (3), institutrice et syndiquée à la Fédération syndicale unitaire (FSU) de Haute-Garonne. Peu formés, « les instituteurs se sentent démunis, certains renoncent à effectuer les séances seuls », souligne-t-elle. « Depuis février 2025, plus de 40.000 personnes ont été formées dans le cadre des plans de formation nationaux et académiques », assure de son côté le ministère de l’Éducation nationale. Des ateliers seraient déployés par circonscription et un parcours d’autoformation proposé. Mais sur le terrain, la réalité est toute autre, souligne Bérengère Basset :

« Maîtriser le sujet en plus du reste du programme est difficile pour les professeurs. »

Dans l’académie de Grenoble (38), le rectorat n’a pas pris de décision aussi radicale qu’en Occitanie. Ce qui permet au Planning familial de l’Isère de « rétablir peu à peu le lien avec les directeurs et directrices d’écoles » depuis quelques semaines. Même si 2025-2026 sera probablement une année blanche pour la plupart des écoles iséroises. Une perte de temps aux conséquences lourdes. Chaque année, 160.000 enfants seraient victimes de violences sexuelles, soit trois par classe environ. « On sait que les intervenantes des associations peuvent être des personnes ressources pour libérer la parole des enfants », explique Sevda.

« En mettant de côté l’Evar, on permet aux violences de continuer. »

Contactée, l’académie de Toulouse n’a pas répondu à nos sollicitations.

(1) L’Evars est l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, elle concerne le second degré. L’Evar est l’éducation à la vie affective et relationnelle, pour le premier degré. Pour cet article, nous avons choisi de tout mettre sous l’acronyme Evar.

(2) La Ciivise est la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants.

(3) Le prénom a été modifié.


 

   mise en ligne le 22 avril 2026

Medef : la tentation brune

Pierre Jacquemain  sur www.politis.fr

Le déjeuner entre le Medef et Jordan Bardella n’a rien d’une surprise : à l’heure des crises, une fraction croissante des élites économiques paraît prête à s’accommoder, voire à s’appuyer, sur des forces autoritaires.

Il devient difficile de feindre la surprise. À mesure que l’extrême droite européenne se coordonne, de Matteo Salvini à Geert Wilders, en France elle parachève sa mue : celle d’une force parfaitement fréquentable pour les élites économiques. Le déjeuner annoncé entre le Medef et Jordan Bardella n’est pas une anomalie, mais l’aboutissement d’un processus ancien. Cette normalisation n’a rien de soudain. Elle s’inscrit dans une stratégie patiente, amorcée bien avant que Marine Le Pen ne tente de dédiaboliser le Rassemblement national. On se souvient que Marion Maréchal fut l’une des premières figures de cette mouvance invitée aux universités d’été du Medef.

Une fraction croissante des élites économiques paraît prête à s’accommoder, voire à s’appuyer, sur des forces autoritaires.

Le symbole était clair : une partie du patronat testait déjà les conditions d’un rapprochement. Ce qui relevait hier d’un risque tactique est devenu une évidence stratégique. Il faut prendre la mesure de ce basculement. Longtemps le Medef a cultivé une distance de façade avec l’extrême droite. Non par conviction démocratique, mais par prudence économique. Dans un capitalisme mondialisé, instable mais ouvert, les outrances nationalistes pouvaient apparaître contre-productives. Ce temps semble révolu. À l’heure des crises, une fraction croissante des élites économiques paraît prête à s’accommoder, voire à s’appuyer, sur des forces autoritaires.

Dans cette recomposition, Jordan Bardella incarne une figure nouvelle : celle d’un dirigeant d’extrême droite lisse, médiatique, compatible avec les codes du capital. Sa communication, jusque dans la mise en scène de sa vie privée, notamment autour de sa relation avec Maria Carolina de Bourbon des

Deux-Siciles, héritière issue de l’aristocratie européenne, participe de cette entreprise de respectabilisation. Elle traduit moins une modernité qu’un alignement : celui d’un personnel politique soucieux de rassurer les puissants davantage que de défendre les intérêts populaires qu’il prétend incarner.

Complaisance

Car c’est là le cœur de la contradiction. Derrière le discours affiché par Marine Le Pen et ses lieutenants, le projet économique demeure compatible avec les attentes du patronat : baisses de charges, hostilité aux régulations, refus de transformations structurelles nécessaires à une redistribution des richesses. Dans ce cadre, le rapprochement avec des figures comme Bernard Arnault – dont on rappelle qu’il était en bonne place lors de l’investiture de Donald Trump – n’a rien d’incohérent. Il est au contraire le signe d’une convergence d’intérêts. L’histoire, à cet égard, est sans ambiguïté.

En Italie, en Allemagne, en Espagne comme en France, les droites extrêmes n’ont jamais accédé seules au pouvoir. Elles ont bénéficié, à des degrés divers, du soutien ou de la complaisance de larges segments du grand patronat. Face à la montée des mouvements ouvriers et aux exigences de redistribution, ces alliances ont souvent été perçues comme un moindre mal, ou comme un outil de maintien de l’ordre social.

Ce qui se rejoue aujourd’hui n’est donc pas inédit. C’est une séquence classique du capitalisme en crise : lorsque les compromis démocratiques vacillent, que les inégalités deviennent difficilement soutenables, une partie des classes dominantes se tourne vers des solutions autoritaires. L’extrême droite, débarrassée de ses aspérités les plus visibles, devient alors un partenaire acceptable. 

L’extrême droite ne prospère pas en marge du système, elle s’y inscrit.

Le danger réside dans cette banalisation. Il ne s’agit plus d’une rupture spectaculaire, mais d’un glissement progressif : invitations, déjeuners, échanges feutrés. À force de normalité, l’anormal devient invisible, tandis que les lignes de force se déplacent en profondeur. Nommer cette dynamique est une nécessité politique. Non pour rejouer indéfiniment les leçons du passé, mais pour comprendre le présent : l’extrême droite ne prospère pas en marge du système, elle s’y inscrit. Et si elle s’en rapproche aujourd’hui avec autant d’aisance, c’est peut-être parce qu’une partie de ce système la considère déjà comme une solution.


 

   mise en ligne le 21 avril 2026

« Il faut que les pouvoirs publics fassent pression sur les majors du pétrole d’une façon ou d’une autre » : le décryptage de l'économiste Éric Berr

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

Retour de l’inflation, hausse du déficit public, dépendance aux hydrocarbures… Maître de conférences à l’université de Bordeaux et membre des Économistes atterrés, Éric Berr analyse la situation et trace des perspectives.


 

D’après l’UFC-Que choisir, la guerre en Iran va faire grimper les prix dans les rayons de 4 % à 5 %. Faut-il craindre le grand retour de l’inflation ?

Éric Berr (économiste) : Ma réponse est forcément sujette à beaucoup d’incertitudes. Si, comme de nombreuses institutions de prévision l’envisagent, le choc sur les prix du pétrole s’atténue à partir du second semestre, l’inflation sera un peu plus haute qu’actuellement, mais ne dépassera pas 2 %. En revanche, en cas d’intensification de la crise géopolitique, les effets produits seront plus importants.

On peut d’ores et déjà voir certains acteurs parier sur une poursuite des tensions : j’entends dire, par exemple, que les compagnies aériennes ont annulé des centaines de vols pour le mois de mai, en prévision de problèmes d’accès au kérosène. Cela risque de faire augmenter les prix des billets d’avion en flèche, même si cela concerne un nombre restreint de consommateurs.

Les prix à la pompe, eux, concernent bien plus de monde. Et certains analystes pensent qu’il faut se préparer à des niveaux relativement élevés pendant plusieurs mois, même si les cours du baril sont repassés sous les 100 dollars…

Éric Berr  : Il y a une formule populaire qui se vérifie assez bien en économie : pour monter, les prix prennent l’ascenseur, mais pour redescendre, ils empruntent l’escalier. En pratique, les entreprises anticipent souvent la hausse des coûts et augmentent très vite leurs prix pour maintenir leurs marges – voire accroître ces dernières, dans les cas où elles sont en situation de monopole.

En revanche, c’est beaucoup plus lent en sens inverse. Et quand on a fait accepter à la population un certain niveau de prix, il n’est pas très compliqué de laisser perdurer ce nouvel état de fait. Rappelez-vous du déclenchement du mouvement des gilets jaunes, à l’automne 2018 : le prix du litre du sans-plomb 95 (le carburant le plus consommé en France) atteignait 1,50 euro environ… C’est près de 50 centimes de moins qu’aujourd’hui !

Le blocage des prix à la pompe, est-ce une solution pertinente ?

Éric Berr  : Oui. C’est une manière de faire reposer les efforts sur les compagnies pétrolières. À l’inverse, quand on dit que l’État doit signer des chèques énergie aux ménages ou aux entreprises, ça revient à faire payer les pots cassés à la population. En bloquant les prix, ce sont les compagnies pétrolières qui rognent leurs marges.

En bloquant uniquement les prix, est-ce que ce ne serait pas surtout les stations-service qui seraient affectées ?

Éric Berr  : On peut imaginer, en effet, que les fournisseurs de carburant fassent pression sur les stations pour qu’elles réduisent leurs marges, déjà limitées. Cela dit, je ne pense pas que les raffineurs aient intérêt à ce que les stations-service fassent faillite en masse, car plus personne n’écoulera leur carburant.

Tout cela est évidemment une affaire de rapport de force. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut que les pouvoirs publics fassent pression sur les majors du pétrole d’une façon ou d’une autre, car on ne va pas attendre que ces dernières agissent d’elles-mêmes dans l’intérêt général !

Par ailleurs, j’insiste sur une idée essentielle : le blocage des prix est une solution de court terme pour amortir les effets de la crise sur les ménages et empêcher que les compagnies pétrolières réalisent des bénéfices indus. Mais cela n’enlève rien à l’urgence de réaliser la bifurcation écologique.

Développement des transports en commun, sobriété énergétique, relocalisation de certaines productions, électrification des usages… Il faut affranchir notre économie de sa dépendance aux énergies fossiles, sinon la prochaine crise produira immanquablement les mêmes effets.

L’autre sujet phare du moment, c’est celui des déficits publics. Le gouvernement devrait annoncer de nouvelles mesures d’économies (on parle d’au moins 4 milliards d’euros). Qu’en pensez-vous ?

Éric Berr  : Le gouvernement veut faire passer le déficit public à 5 % du PIB pour fin 2026, contre 5,1 % actuellement, avec un objectif de redescendre sous les 3 % pour 2029. En soi, faire baisser le déficit n’est pas forcément une mauvaise chose, mais il y a deux façons de procéder : en baissant les dépenses ou en augmentant les recettes.

Le gouvernement n’utilise que le premier levier car il se refuse à mettre les plus riches à contribution. Je rappelle pourtant que si, en 2025, le déficit était moins élevé qu’escompté, cela est dû exclusivement à des rentrées fiscales plus importantes qu’attendu, en raison notamment de la surtaxe sur les impôts sur les sociétés.

Par ailleurs, si le gouvernement s’entête dans cette volonté de réduire les dépenses publiques, cela aura un effet récessif : en pesant sur le niveau de la demande, vous limitez les débouchés pour les entreprises et vous réduisez la croissance. À l’arrivée, le ratio dette publique/PIB augmente au lieu de baisser.

   mise en ligne le 20 avril 2026

« C’est comme à Gaza » : Israël veut rendre le Sud-Liban invivable

Par Philippe Pernot sur https://reporterre.net/

Malgré le cessez-le-feu, Israël continue d’occuper de larges pans du Sud-Liban et veut achever une zone tampon dévastée. Les habitants tentent de revenir, mais craignent de subir le même sort que Gaza.

Beyrouth (Liban), reportage

À Debbine, village du Sud-Liban, des habitants sont assis devant un immeuble d’habitation au toit enfoncé par un obus, du verre brisé et des décombres jonchent la route. Un épais brouillard empêche de voir la ligne de front, à environ 1 km en contrebas, au-delà des vergers et oliveraies qui s’étendent dans la vallée. Des explosions retentissent sans interruption : tantôt l’armée israélienne dynamite des quartiers entiers des villages qu’elle occupe encore, tantôt elle bombarde quiconque s’approcherait de trop près de ses positions. Ici, difficile de croire à l’existence du cessez-le-feu instauré entre le Hezbollah et Israël, dans la nuit du 16 au 17 avril.

Sur leurs gardes, les habitants craignent de subir le même sort que la bande de Gaza, dévastée par les opérations militaires d’Israël. « Toutes les maisons des villages [libanais] adjacents à la frontière [avec Israël] seront démolies conformément au modèle de Rafah et de Beit Hanoun à Gaza », a ainsi annoncé fin mars Israël Katz, le ministre de la Défense israélien.

« Nous sommes habitués à ces sons, mais j’avoue que ce n’est pas rassurant, nous ne nous sentons pas en sécurité et allons certainement devoir repartir », confie Maya Yassine, 14 ans, collégienne qui est revenue avec sa famille inspecter l’état de sa maison. Sa mère s’emploie à passer le balai : les vitres ont été soufflées par l’impact de l’obus d’artillerie, du verre et de la suie recouvrent le sol. Du toit, Maya contemple les décombres de leur ancienne maison, juste à côté, bombardée lors de la guerre de 2024. « On a dû tout recommencer, louer un nouvel appartement, se reconstruire une vie. Maintenant, tout est de nouveau détruit : le magasin de vêtements de mon frère, le studio de beauté de ma mère », soupire-t-elle.

Ensemble avec sa sœur et sa meilleure amie, elles partent se promener dans les chemins bordés de prairies en fleurs. « Sur ces rochers, là-bas, on venait pique-niquer. On avait une si belle vie ici, à la campagne, tout le monde se connaît, et on passait tellement de temps dans la nature », se souvient Maya en cueillant des pissenlits, de la mauve, des feuilles de salade sauvage. Réfugiée près de Beyrouth depuis un mois et demi, elle dit détester la ville, sa pollution, son manque de chaleur humaine. « Il n’y a que dans la terre du Sud que je me sens bien, c’est mon identité », affirme-t-elle, comme tant d’habitants du Sud-Liban.

Zone tampon

Maya, sa famille et ses amies sont pourtant rapidement retournées à Beyrouth, la situation restant trop dangereuse. Le jour de la visite de Reporterre, Israël a annoncé une « ligne jaune » délimitant la zone qu’il occupe au Sud-Liban, sur le modèle de Gaza. Tsahal contrôle 55 localités dans une bande de 8 à 10 km de profondeur et veut en faire une zone tampon « nettoyée », détruisant infrastructures et habitations.

Comme à Gaza, où elle a tué plus de 775 personnes depuis la trêve instaurée en octobre 2025, l’armée se réserve le droit de frapper toute personne s’en approchant. Quelques heures plus tard, elle affirme avoir visé une « cellule terroriste », terme régulièrement utilisé pour justifier des tirs près de cette ligne. Les bombardements et combats se poursuivaient ainsi dans la vallée, malgré le cessez-le-feu, le Hezbollah revendiquant également une embuscade contre des soldats israéliens dans la zone tampon.

Depuis le 2 mars, l’offensive israélienne au Liban a fait plus de 2 000 morts, 6 000 blessés et déplacé 1,2 million de personnes. La trêve, censée ouvrir des négociations directes entre le Liban et Israël, voire même un accord de paix, ne met donc fin qu’à certains bombardements au nord du Litani. L’État libanais et le Hezbollah ont donc appelé ses habitants à ne pas retourner au sud, où ils avaient été des centaines de milliers à revenir dès l’annonce de la trêve, dans la joie et l’espoir.

« C’est un siège, comme à Gaza »

Israël avait auparavant détruit toutes les routes et tous les ponts reliant le Liban-Sud au reste du pays, menaçant d’isoler totalement ce territoire. « Il a bombardé le pont côtier de Qasmiyeh [qui relie Tyr au reste du Liban] en pleine journée. Puis, quand ils ont vu que l’armée libanaise et la Défense civile étaient en train de le déblayer, et que des gens pouvaient encore passer, ils l’ont frappé une deuxième fois », explique Jad. Pêcheur de la ville de Tyr, il craignait ainsi de se retrouver totalement assiégé, alors que les troupes israéliennes se trouvaient à une dizaine de kilomètres. « Heureusement, ils ont réussi à le déblayer et à permettre le passage dès le lendemain, donc tout entre de nouveau », soupire-t-il avec soulagement.

En revanche, les Israéliens n’ont pas levé le blocus maritime imposé au Sud-Liban depuis l’escalade du conflit le 2 mars, et les pêcheurs comme Jad ne peuvent toujours pas retourner en mer comme avant. Reporterre l’avait rencontré avec ses collègues en pleine guerre, alors qu’ils étaient assis, désœuvrés, dans le port de la ville millénaire. « Sur 350 pêcheurs, seulement une poignée d’entre nous ose sortir avec leur embarcation. On ne peut aller que vers le nord, mais les courants, le vent et les bancs de poissons nous poussent toujours vers le sud, où on pourrait se faire tirer dessus », expliquait-il alors.

Les eaux les plus riches en poissons se trouvent en effet à Naqoura, ville côtière libanaise à la frontière avec la Palestine occupée. Là-bas, l’armée israélienne avait non seulement ouvert le feu sur plusieurs pêcheurs libanais pendant la guerre de 2024, mais en a aussi enlevé deux, toujours portés disparus. Alors les felouques à la proue décorée d’un œil phénicien peint pour la chance restent amarrées au port de la cité antique.

« C’est une catastrophe économique, des milliers de personnes vivent de la pêche et de la restauration à Tyr, ville réputée pour sa gastronomie et ses poissons, disait-il à Reporterre. C’est un siège, comme à Gaza, qui vise à briser notre économie. Mais nous allons rester ici et résister. » Dans l’enclave palestinienne, Israël a en effet mis en place un blocus maritime dès 2007 et bombardé des embarcations de pêcheurs lors de sa guerre génocidaire après le 7 octobre 2023.

Attaques contre la souveraineté alimentaire

Autre parallèle douloureux avec Gaza : pendant les quarante-cinq jours de guerre au Liban, des centaines de villages du sud ont manqué d’approvisionnements, les routes étant dangereuses ou détruites — Israël avait menacé de bombarder chaque camion se rendant au Sud-Liban. Alors, si quelques commerçants courageux se sont relayés, les habitants dépendaient de la production locale ou des convois humanitaires. Des organisations comme Caritas et l’Œuvre d’Orient ont distribué de l’aide, escortées par la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Unifil) et accompagnées de figures religieuses haut placées pour éviter de potentiels bombardements israéliens — mais se sont elles-mêmes retrouvées bloquées plusieurs fois.

Le ministère libanais de l’Agriculture a ainsi dénoncé fin mars « une situation préoccupante qui menace le secteur agricole et la sécurité alimentaire du pays, les attaques ayant causé des dégâts considérables aux terres agricoles, aux agriculteurs et aux chaînes de production ». Selon les données officielles, les surfaces agricoles endommagées dans le Sud et à Nabatieh ont atteint 47 000 hectares et 76 % des agriculteurs de la zone avaient été déplacés par la guerre.

« Israël a volontairement ciblé les systèmes alimentaires du Sud-Liban, notamment en bombardant le port de pêcheurs de Naqoura, des systèmes d’irrigation et des fermes, fustige également Corinne Jabbour, membre de l’association Jibal et de la Coalition pour l’agroécologie au Liban, qui militent en faveur de la souveraineté alimentaire. Les attaques au Liban-Sud sont similaires à celles que l’on observe à Gaza et en Cisjordanie, notamment l’abattage de vergers et d’oliveraies, le meurtre d’agriculteurs, de bergers et de leurs troupeaux. » Partout, Israël chercherait à rendre les territoires invivables et à les occuper.

Depuis le 2 mars, l’association Jibal soutient les cuisines collectives de Beyrouth ainsi que des agriculteurs déplacés. « L’un d’entre eux a voulu revenir sur ses terres, mais a retrouvé toute sa récolte pourrie. À cause des tensions actuelles, il ne peut pas planter la prochaine saison, c’est donc une double perte qui risque de fragiliser la sécurité alimentaire du Liban sur le long terme », explique Corinne Jabour.

« C’est un crime environnemental, un écocide »

Si des centaines de milliers de personnes ont essayé de rentrer chez elles avant de repartir, d’autres avaient abandonné cet espoir d’avance, alors que des dizaines de villages ont été entièrement rasés. « Ma ferme et mes champs sont détruits, il ne reste plus rien, c’est un crime environnemental, un écocide », soupire au téléphone Fadel Saleh, agriculteur originaire de Ramia, l’un des villages frontaliers occupés et détruits par Israël.

Et d’ajouter : « Israël les a bombardés avec du phosphore blanc en 2024, puis avec du glyphosate en début d’année. Il a maintenant dynamité tout le village, qu’il continue d’occuper. » Impossible d’y retourner tant que les troupes israéliennes y restent présentes. Après avoir trouvé refuge dans la montagne au nord de Beyrouth, il a profité du fragile cessez-le-feu pour revenir à Tyr et, ainsi, se rapprocher de ses terres.


 


 

   mise en ligne le 19 avril 2026

À Barcelone, Pedro Sánchez appelle au réveil des forces progressistes face à l’internationale réactionnaire

François Bougon sur www.mediapart.fr

À l’occasion d’un sommet de dirigeants et d’un grand rassemblement progressiste, le premier ministre espagnol a enjoint ce week-end à la gauche de lancer la contre-offensive. « L’ère de l’internationale d’extrême droite touche à sa fin », a-t-il lancé.

Barcelone (Espagne).– À Barcelone, loin de la capitale Madrid, loin de ses problèmes judiciaires et de politique intérieure, le premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a réuni cette fin de semaine des dizaines de chef·fes d’État progressistes, dont la Mexicaine Claudia Sheinbaum, le Colombien Gustavo Petro, le Sud-Africain Cyril Ramaphosa et le Brésilien Luiz Inácio Lula da Silva. Il a aussi présidé un grand rassemblement destiné à s’opposer à l’internationale réactionnaire de Donald Trump et ses affidés.

Vendredi 17 avril, le dirigeant socialiste de 54 ans s’était aussi réuni avec son aîné, le président brésilien Lula, 80 ans, pour le tout premier sommet entre les deux pays. Tous deux ont sonné la charge contre le président états-unien va-t-en-guerre.

Lula a salué les récentes prises de position de Sánchez contre la guerre en Iran. « Aujourd’hui, a-t-il déclaré, plusieurs régions du monde sont de nouveau en conflit. [...] Je te comprends tout à fait lorsque tu dis “Non à la guerre”, je l’ai fait aussi en 2003 quand les États-Unis ont demandé au Brésil de participer à la guerre en Irak. J’ai dit que nous avions une autre guerre » – celle contre la pauvreté. 

Ces réunions, la troisième édition du sommet En défense de la démocratie et la toute première de la Global Progressive Mobilisation, ont permis à Sánchez de se placer comme le dirigeant européen qui organise la contre-offensive au niveau mondial dans le camp progressiste. 

« Merci Pedro pour ton leadership », a déclaré samedi 18 avril devant plus de 5 000 personnes Elly Schlein, la secrétaire du Parti démocrate (PD) italien. « Merci d’avoir démontré que le programme progressiste fonctionne. Merci d’avoir défendu notre dignité en quatre mots : non à la guerre. »

Samedi, Lula a félicité le dirigeant espagnol pour avoir organisé « cet événement progressiste qui vise à montrer au monde que la démocratie n’est pas morte » et « que personne ne doit avoir honte d’être progressiste ou d’être de gauche ». Dans un message vidéo, le maire de New York, Zohran Mamdani, a estimé quant à lui que le rassemblement de Barcelone était un « merveilleux mouvement émergent » en raison de son engagement « à lutter pour la dignité ».

L’ère de l’internationale d’extrême droite touche à sa fin. Nous allons inaugurer une nouvelle ère de progrès. Pedro Sánchez, premier ministre espagnol

Malgré les revers récents de la gauche aux législatives en Argentine et à la présidentielle au Chili, malgré la pression de l’extrême droite en Europe, y compris en Espagne où Vox vient d’accepter de soutenir le gouvernement régional de droite du Parti populaire en Estrémadure en échange d’une vice-présidence, Pedro Sánchez voit dans la récente défaite de Viktor Orbán un signe d’espoir pour la gauche sociale-démocrate. Et dans ces rencontres de Barcelone, l’occasion d’une renaissance.

« Je sais que l’internationale d’extrême droite et une droite servile font beaucoup de bruit ; que, parfois, on a l’impression qu’il n’y a pas d’autres voix. Mais ne nous laissons pas tromper. Ils ne crient pas parce qu’ils sont en train de gagner, ils crient parce qu’ils savent que leur heure est venue », a-t-il lancé samedi. « Les gens se rendent compte qu’ils n’ont pas de projet, qu’ils n’ont pas de solutions. Leurs politiques n’ont apporté que la guerre, l’inflation, les inégalités, la fracture sociale, a-t-il ajouté. L’ère de l’internationale d’extrême droite touche à sa fin. Nous allons inaugurer une nouvelle ère de progrès. »

Le président du gouvernement espagnol a aussi revendiqué la fierté d’être de gauche. « Ils ont essayé de nous faire honte de nos idées, mais c’est fini, a-t-il affirmé. À Barcelone, ce 18 avril, la honte change de camp et ce sera pour toujours. »

« Make love again, not fascism »

C’est ce qu’ont essayé de démontrer pendant deux jours, vendredi 17 et samedi 18 avril, les participant·es d’En défense de la démocratie, venu·es en nombre d’une quarantaine de pays, sous la bannière de la Global Progressive Mobilisation. Cette dernière se veut une réplique à la CPAC (Conservative Political Action Conference), la grand-messe conservatrice qui a servi de rampe de lancement à la néo-réaction mondiale. D’ailleurs, pour la session plénière qui a conclu l’événement samedi après-midi, des casquettes rouges avaient été distribuées, sur lesquelles on lisait « Make love again, not fascism ».

Les tables rondes ont réuni des élu·es, notamment Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste français, des militant·es, des intellectuel·les, des syndicalistes et même d’ancien·nes dirigeant·es, tels le Chilien Gabriel Boric ou le Colombien Ernesto Samper. Se succédant à un rythme effréné, elles ont été l’occasion d’échanger sur les échecs, les stratégies à venir et sur des questions aussi diverses que « des solutions progressistes pour un monde qui sombre dans le chaos », « exercer une influence en se plaçant du bon côté de l’histoire » ou « aborder la guerre culturelle »

L’une des personnalités les plus attendues de cet événement a été l’économiste français Gabriel Zucman, tout juste arrivé de New York, où il avait plaidé la veille pour imposer davantage les ultrariches en compagnie de Zohran Mamdani et d’un autre économiste, Joseph Stiglitz. Dans un texte publié le même jour par The Guardian et Le Monde, les trois hommes ont jugé que « rien ne justifie un système régressif dans lequel les ultrariches contribuent moins que le reste d’entre nous ». « C’est ainsi que les inégalités se creusent et se perpétuent », ont-ils écrit. 

À Barcelone, l’économiste français a de nouveau exposé ses arguments, se disant certain que son projet de taxe des milliardaires puisse voir le jour. « C’est juste une question de mois, d’années. Il faut juste qu’un État ou que la Californie [le « 2026 Billionaire Tax Act », une loi sur l’imposition des milliardaires à hauteur de 5 %, sera soumis au vote des habitant·es de l’État de l’ouest des États-Unis en novembre – ndlr], a-t-il lancé. Je ne sais pas qui sera le premier mais celui qui le fera deviendra une étoile brillante pour le monde entier. » 

Un regain d’optimisme

Car, malgré l’ampleur des défis face à la vague réactionnaire, aux discours de haine sur les réseaux sociaux, à l’alliance des oligarques et de la Big Tech et, dans le cas de la France, à une gauche incapable de s’unir à un an de la présidentielle, un certain optimisme a régné dans les salles et les couloirs du parc des expositions situé au pied du parc de Montjuïc.

« Tout n’est pas perdu, a lancé Julissa Reynoso Pantaleón, ancienne ambassadrice états-unienne en Espagne sous l’administration de Joe Biden. Dans mon pays, il existe un mouvement fort de résistance. » Pour elle, les prochaines élections de mi-mandat pourraient marquer le début de la fin pour le trumpisme. « Tous les indicateurs nous disent que le Parti démocrate, et surtout la partie la plus à gauche, va obtenir un résultat impressionnant », en tout cas à la Chambre des représentants, a-t-elle poursuivi.

De son côté, le maire de Rome, Roberto Gualtieri, du Parti démocrate, a jugé que l’extrême droite était « en perte de vitesse » et qu’il était temps de construire une large coalition des forces progressistes. « Nous avons gagné à New York, nous avons gagné le référendum en Italie » sur la réforme de la justice, a-t-il indiqué. 

Cet optimisme est nourri non pas uniquement de défaites du camp adverse, comme celle subie par l’illibéral Orbán ou par Giorgia Meloni, mais aussi de victoires, largement commentées, en particulier celle de Zohran Mamdani à New York.

Avec cependant le sentiment d’une nécessité à porter des politiques réellement de gauche, que ce soit sur la taxation des riches ou les politiques migratoires, comme celle lancée mardi par l’Espagne dans un vaste plan de régularisation de sans-papiers pouvant bénéficier à quelque 500 000 personnes. « À ceux qui critiquent la régularisation extraordinaire : l’Espagne est fille de l’immigration et ne sera pas mère de la xénophobie », a déclaré Pedro Sánchez, samedi.

Le chef du gouvernement espagnol a mis en avant trois sujets d’importance. D’abord, un nouveau système multilatéral pour « refléter la réalité du monde du XXIsiècle », « plus efficace, plus transparent et démocratique, plus inclusif et représentatif »« Le moment est venu pour les Nations unies d’être renouvelées, réformées et, pourquoi pas, bien sûr, dirigées par une femme. Ce n’est pas seulement une question de justice, c’est aussi une question de crédibilité », a-t-il lancé. La régulation numérique – « sans règles, la technologie nous divise et nous rend plus dépendants » – et la lutte contre les inégalités sont ses autres priorités. 

Ana María Archila, responsable du service des affaires internationales de la ville de New York, a rappelé que la victoire de Donald Trump s’expliquait par l’incapacité du Parti démocrate à répondre aux espoirs du monde du travail. « Notre engagement est d’améliorer la vie des gens », a-t-elle insisté, en évoquant le mandat de Zohran Mamdani, soulignant aussi les résistances de la part des forces conservatrices et du capital pour faire échouer cette expérimentation.

« Nous sommes conscients que nous devons réussir à New York, mais nous devons aussi réussir partout dans le monde », a clamé la responsable politique. Une manière élégante de dire « progressistes du monde entier, unissez-vous », sans oublier les erreurs du passé. 


 

   mise en ligne le 18 avril 2026

Hégémonie des géants de la Tech, conflits d’usages, consommation énergétique mortifère… comment les data centers sont devenus un fléau planétaire

Clément Pouré et Romane Frachon sur www.humanite.fr

L’expansion hors de contrôle de ces forteresses numériques à la voracité énergétique inouïe menace le monde d’un désastre social, écologique et économique et d’une vassalisation toujours plus grande aux géants de la tech. Lancée dans cette course effrénée à l’IA sous l’impulsion de Macron, la France enfonce le cloud.

Enquête collaborative et internationale, en partenariat avec Dirty Data, ayant réuni plus de 40 journalistes à travers le monde et initiée par l’Environmental Reporting Collective.

Sous les verrières du Grand Palais, le président de la République est fier. Nous sommes le 9 février 2025, lors du sommet pour l’action sur l’IA de Paris. Il vient d’annoncer 109 milliards d’euros d’investissement dans les infrastructures dédiées à l’IA en France. Presque un an plus tard, le 30 janvier dernier, Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, réunit les acteurs clés de la filière des centres de données. L’heure est au bilan.

Vingt-six projets, déjà, sont lancés sur le territoire. L’État a identifié 63 autres sites favorables à l’accueil de data centers. Cinquante-deux entreprises du secteur sont accompagnées par un groupe de travail spécifique au sein de l’État. « Ce sommet sur l’IA a marqué un tournant, se félicite ce jour-là la ministre, il y a vraiment eu un avant et un après ».

La fausse souveraineté française

L’après se fait déjà sentir. Au Bourget, un projet de 35 000 m² pourrait consommer, à terme, deux fois la puissance électrique de la ville. Au Petit-Landau (Alsace), Microsoft va construire un mégacentre de données sur 35 hectares de terres agricoles. Partout en France, les data centers se multiplient. Le territoire en compte déjà plus de 350. Quarante-cinq seraient en déploiement selon le collectif marseillais le Nuage était sous nos pieds, qui lutte contre les impacts sociaux, écologiques et politiques des infrastructures du numérique.

À Fouju, en Seine-et-Marne, devrait se lancer cette année Campus IA, un mégaprojet porté par Mistral AI, la BPI et le fonds émirati MGX. « J’ai commencé à m’intéresser au projet car c’est un territoire limitrophe à ma circonscription », détaille Arnaud Saint-Martin, député LFI de Seine-et-Marne, qui a organisé une concertation autour du lancement du projet. « Celui-ci est porté politiquement au plus haut niveau de l’État. L’idée était de construire les conditions de débats et de porter les idées de la bifurcation industrielle et d’un numérique qui ne soit pas tiré par un capitalisme de plateforme technologique gonflé aux hormones financières. »

Le développement des data centers dans l’Hexagone est en effet largement porté par des fonds privés. Estimés à 67 milliards d’euros par le quotidien les Échos, ces mastodontes du numérique représenteraient plus de la moitié des sommes investies dans le tissu industriel français l’année passée. « La France est le premier pays d’Europe en termes d’investissements dans le secteur des data centers », confirme Gauthier Roussilhe, chercheur spécialiste des impacts environnementaux du numérique. En 2019, déjà, Bruno Le Maire, ex-ministre de l’Économie, expliquait vouloir faire de la France une « data center nation ».

En février 2025, Emmanuel Macron lançait devant les industriels de l’IA la phrase « plug, baby, plug » pour les inviter à choisir la France et son électricité décarbonée. « C’est une forme de réponse aux discours américains sur la tech pour attirer les investissements, pointe Arnaud Saint-Martin, on assiste à une fuite en avant qui accélère notre dépendance technologique d’autant plus fâcheuse que cela se fait au nom d’une prétendue souveraineté. »

Une analyse que partage Lou Welgryn, secrétaire générale de Data For Good, une association qui entend bâtir un contre-pouvoir citoyen face à l’hégémonie de la tech. « Cette construction de data centers se fait systématiquement au nom de la souveraineté française. C’est un énorme leurre. Ces infrastructures ne vont pas nous rendre plus souverains : 80 % des centres de données sont construits par des entreprises américaines. »

Une explosion mondiale

Ce développement massif des data centers n’est pas propre à la France. Aux États-Unis, terre de naissance de l’intelligence artificielle générative, l’industrie du numérique emporte tout sur son passage. « Toute l’économie états-unienne ne tient plus que sur la tech », résume Gauthier Roussilhe.

En octobre 2025, notait la Tribune, l’industrie de l’IA contribuait pour 1,1 % à la croissance américaine – pour une croissance totale de 1,2 %. Cette explosion de l’IA se matérialise dans le développement massif des data centers. Sur plus de 11 200 centres de données à travers le monde, selon le site spécialisé Cloudscene, plus de 5 000 se trouveraient sur le territoire américain.

Et ailleurs ? La zone Asie-Pacifique, selon le cabinet de conseil Deloitte, devrait attirer plus de 680 milliards d’euros d’investissement dans les data centers d’ici à 2030. L’Inde, qui investit depuis des années dans le secteur de la tech, vient d’annoncer des avantages fiscaux pour les entreprises de tech utilisant des data centers situés en Asie.

Adani Group, un important conglomérat indien, a annoncé investir 86 milliards d’euros d’investissement dans les data centers d’ici à 2035. En Amérique du Sud, le Brésil prévoit le lancement d’un projet à hauteur de 90 milliards de dollars, qui devrait être le plus important de cette partie du monde, et qui expulse des communautés indigènes.

Le marché des data centers africains, marginal à l’échelle globale, devrait tout de même doubler dans les prochaines années. L’installation de data centers en Europe, en particulier à Marseille directement connectée à l’Afrique via les câbles transatlantiques qui structurent l’Internet mondial, va permettre aux États-Unis d’accéder au continent.

Une course à l’énergie

Ce qui s’apparente à une nouvelle course à l’armement technologique se traduit déjà par une croissance rapide de la consommation énergétique mondiale. En 2024, les data centers représentaient 4 % de la consommation énergétique états-unienne – l’équivalent, presque, de la consommation annuelle de l’Hexagone – et sont destinés à doubler d’ici à 2030.

Si les géants du numérique investissent dans le nucléaire, seules les énergies fossiles permettent aujourd’hui aux centres américains de données de fonctionner. « Si la crise énergétique du gaz perdure, reprend Gauthier Roussilhe, il peut y avoir une énorme crise des data centers, avec des conséquences économiques désastreuses. »

En France, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la consommation énergétique devrait doubler entre 2025 et 2030. « C’est la trajectoire consensuelle, analyse le chercheur, cela peut bouger si on réduit nos usages. » Ou exploser si la France continue dans cette trajectoire : les plus récentes projections de l’Ademe, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, datées de janvier 2026, estiment que la consommation énergétique du secteur pourrait être multipliée par 3,7 d’ici à 2035.

« Il faut distinguer les impacts nationaux et locaux, reprend Lou Welgryn. La trajectoire est soutenable car nous avons du retard sur la transition et l’électrification des usages mais on va au-devant de conflits d’usage majeurs. » Aux États-Unis, l’implantation des data centers dans des territoires en détresse hydraulique comme l’Arizona entraîne une sécheresse des sols et l’accès en eau des habitants se retrouve limité.

Qualifier les centres de données de projet d’intérêt national majeur

Ce problème global – plus d’un quart des data centers dans le monde sont implantés dans des zones en détresse hydraulique – touche peu la France. Les data centers y utilisent presque exclusivement l’électricité nucléaire pour leurs systèmes de refroidissement. « L’électricité n’est pas répartie également sur le territoire, enchaîne la militante, on voit déjà des conflits sur l’utilisation de l’énergie, par exemple à Marseille, dans les quartiers nord, où des projets d’électrification qui bénéficieraient aux habitants sont mis de côté pour alimenter les infrastructures du numérique. »

Alors que de plus en plus de collectivités expriment leur opposition à ces projets, le développement des data centers en France reste à la main de l’État. « Cette politique est voulue par Emmanuel Macron, avec une vision très descendante et une volonté d’accélérer toujours plus notre politique technologique », analyse Arnaud Saint-Martin.

À Fouju, comme dans d’autres territoires, les préfectures interviennent directement dans les échanges avec les collectivités locales. Le projet de loi de simplification économique, avec son article 15 validé devant la commission mixte paritaire en janvier, promet d’aller plus loin : il propose de qualifier les centres de données de projet d’intérêt national majeur (PINM), ce qui permettrait aux préfets – plutôt qu’aux communes – d’accorder directement des permis de construire aux futurs data centers.


 


 

De l’Irlande à l’Inde en passant par le Brésil, pourquoi les data centers sont devenus synonymes de désastre social et environnemental

Pierric Marissal, Clément Pouré et Romane Frachon sur www.humanite.fr

Profitant des paradis fiscaux, des ressources locales et vampirisant l’énergie, les data centers colonisent la planète. Irlande, Inde, Brésil… trois exemples où leur installation est synonyme de désastre tant social qu’environnemental.

L’Irlande, le laboratoire du désastre qui attend l’Europe

Près d’un quart de toute la production d’électricité de l’Irlande est mobilisé par les centres de données des géants de la tech. Et cela devrait se rapprocher du tiers à ce rythme, dans les prochaines années. Les avantages fiscaux de l’île ont attiré les sièges des Gafam, qui en ont fait le pays à la plus forte densité de centres de données d’Europe, tous concentrés dans la région de Dublin. Si bien que, dès 2021, le réseau électrique irlandais était complètement saturé, causant des frictions avec la population.

Les Irlandais, déjà en proie à une crise du logement du fait de l’explosion des prix du foncier, ont vu tous les projets immobiliers stoppés, faute d’électricité. Les travaux de modernisation des lignes de transport ferroviaire sont menacés, comme les objectifs de décarbonation du pays. À la place, le gouvernement a investi des milliards dans des générateurs d’urgence à combustibles fossiles, et les habitants ont vu leur facture énergétique exploser.

Le campus de Microsoft à Grange Castle, à Dublin, dispose ainsi d’un parc de générateurs à gaz d’une capacité totale de 239 MW, soit la consommation de plus de 100 000 citoyens irlandais. Cinq autres data centers de ce type sont raccordés directement au réseau gaz, et 22 de plus en ont fait la demande. La chercheuse Hannah Daly, de l’University College de Cork, a calculé que si tous les centres de données raccordés au gaz existants et en cours de construction fonctionnaient à pleine capacité, ils émettraient jusqu’à 16,6 MtCO₂ par an, soit l’équivalent de 68 % des émissions nationales totales de l’Irlande en 2023.

Face à la résistance sociale croissante, un moratoire de fait sur les data centers a été instauré en Irlande début 2025. Mais, sous la pression – 90 % de la fiscalité des entreprises en Irlande repose sur les multinationales étrangères –, cette interdiction a été levée ces dernières semaines par la commission de régulation des services publics, tant que les propriétaires des nouvelles infrastructures construites fournissent localement autant d’électricité qu’ils en consomment. Plusieurs ONG environnementales contestent cette décision en justice.

En Inde, Mumbai sous tension retourne au charbon

Vingt ans d’exonération fiscale. C’est la promesse faite, début février, par le gouvernement indien aux entreprises étrangères utilisant des centres de données construits dans le pays. Une nouvelle étape dans une stratégie bien rodée : depuis plusieurs années, le pays multiplie les effets d’annonce pour attirer des investissements étrangers et compte déjà des dizaines de centres de données.

À Mumbai, l’explosion des infrastructures a des conséquences très concrètes. La ville est troisième, après Shanghai et Tokyo, au classement des villes accueillant le plus de centres de données. La consommation électrique explose. Adani Electricity Mumbai Limited (AEML), l’un des principaux distributeurs d’électricité de la ville, prévoit une demande globale de 638 MW d’ici à 2027 – contre à peine 50 en 2022 – dont la moitié proviendrait des data centers. Comme le rapporte Tech Policy, un média spécialisé sur les enjeux technologiques, cette explosion de la demande se traduit par des coupures de courant dans les quartiers les plus pauvres de la ville et l’augmentation massive des factures d’électricité.

Cette hausse de la demande provoque aussi une hausse de la production, très largement assumée par des centrales à charbon. Située à une centaine de kilomètres de Mumbai, Dahanu abrite une importante centrale à charbon qui alimente la capitale. En 2022, une étude pointait les risques alarmants de pollution de l’air, les conséquences sur la santé des habitants et l’impact sur la fertilité des sols. Depuis plusieurs mois, la centrale fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, pour répondre aux nouveaux besoins électriques de la proche métropole.

Au Brésil, Al city poussa dans le chaos des inondations

En 2024, de violentes inondations ravagent l’État brésilien du Rio Grande Do Sul. Deux cents personnes perdent la vie. Deux millions de personnes sont directement touchées. Eldorado do Sul, la capitale de l’État, est inondée à plus de 80 %. Deux ans plus tard, alors qu’une partie de la population n’a pas encore été relogée, le gouvernement local, dirigé par le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), a décidé de sortir le grand jeu.

Pas pour réparer les dégâts mais pour Scala Data Centers. L’une des rares parcelles de terrain épargnées par les inondations devrait accueillir AI City, gigantesque projet de centre de données porté par l’entreprise dont le coût total pourrait atteindre 75 milliards d’euros. À moins de 3 kilomètres de là, les habitants d’un petit village autochtone dont les maisons ont été ravagées lors des inondations luttent aujourd’hui pour conserver des territoires sûrs et risquent de se retrouver déplacés du fait du chantier d’AI City.

La consommation électrique du projet pourrait aussi impacter les conditions de vie des locaux. Les quartiers les plus centraux d’Eldorado do Sul connaissent toujours des coupures de courant. Dans le village de Guaiba City – une zone rurale qui dépend de l’administration de la ville –, des habitants ont récemment mené une manifestation de quatorze jours, bloquant une route pour faire pression sur les autorités, afin qu’elles prennent des mesures concernant les coupures d’électricité régulières.

   mise en ligne le 17 avril 2026

Déserts médicaux : l’accès aux soins
se dégrade encore,
selon le baromètre annuel
des droits des personnes malades

Arthur Dumas sur www.humanite.fr

Publié mardi 15 avril, le baromètre annuel des droits des personnes malades réalisé par France Assos Santé atteste d’une augmentation des pénuries de médicaments, des difficultés d’accès aux soins et des dépassements d’honoraires.

Notre système de santé est-il, comme on aime souvent nous le rappeler, si protecteur de ses assurés ? À en croire la dernière version du baromètre du droit des personnes malades, réalisé par France Assos Santé avec Ipsos BVA et publié mercredi 15 avril, les malades français sont de plus en plus frappés par la détérioration du système de santé tricolore.

L’organisation, qui regroupe plusieurs centaines d’associations de santé, a interrogé 1 005 personnes âgées de 15 ans et plus répartis sur tout le territoire. Ce qui ressort de cette étude, c’est que les malades français rencontrent de plus en plus de difficultés à trouver un rendez-vous médical et qu’ils sont en outre confrontés à des pénuries de médicaments et des dépassements d’honoraires.

Des délais trop longs qui confrontent les Français au dépassement d’honoraires

Amplifiés par la multiplication des déserts médicaux ces dernières années, les délais d’attente pour obtenir un rendez-vous médical ne cessent de s’allonger. 40 % des personnes interrogées pour cette étude expliquent avoir vécu une expérience négative au cours de l’obtention d’un rendez-vous. Et, au sein de cette catégorie, 74 % expliquent que les délais étaient trop longs.

Pour 52 % des interrogés, cette expérience négative s’explique par le fait que le ou les médecins concerné(s) ne prenai (en) t tout simplement plus de nouveaux patients, un problème de plus en plus récurrent dans de nombreux territoires, isolés ou non. En reportant ces données à l’échelle de l’ensemble de la population française, France Assos Santé estime qu’au cours de l’année passée, un quart des Français a été confronté à un refus de consultation et près d’un tiers a dû faire face à des délais trop longs.

Cette situation pousse de nombreuses personnes à accepter de se rediriger vers des professionnels de santé qui pratiquent des dépassements d’honoraires : à la question « au cours des douze derniers mois, avez-vous été confronté à des dépassements d’honoraires ? », 43 % des sondés ont répondu par l’affirmative. Les plus concernés par ces dépassements sont les cadres actifs ou retraités (60 %), les patients en affection longue durée (50 %), les personnes âgées de 50 ans et plus (48 %) et les femmes (47 %).

Manque d’alternative pour les cas de pénurie

Si les personnes précaires, les jeunes ou les chômeurs semblent moins concernés par ces dépassements, France Assos Santé rappelle que ces populations sont plus susceptibles de renoncer à se soigner dans ce cas de figure. Parmi les personnes ayant rencontré des dépassements d’honoraires, 47 % ont été impactés négativement dans leur parcours d’accès aux soins. Parmi ces derniers, 27 % déclarent avoir dû faire des choix budgétaires imprévus ou bien aller jusqu’à renoncer de se soigner.

27 % des participants déclarent avoir subi une pénurie de médicaments au cours des douze derniers mois. Cette part atteint 33 % chez les femmes, soit 6 points de plus que l’ensemble, et 43 % pour les patients en affection longue durée, soit 10 points de plus. Et pour 45 % des répondants, aucune alternative thérapeutique n’a pu être proposée. La situation ne risque pas de s’améliorer au vu de la perte de souveraineté sur la production de médicaments de base, comme dans le cas du Doliprane dont le fabricant français, Opella, a été vendu fin 2024 à un fonds d’investissement états-unien.

   mise en ligne le 16 avril 2026

Loi « simplification » : 8 mesures qui détricotent nos droits sociaux et environnementaux

par Maïa Courtois sur https://basta.media/

Le Sénat vote aujourd’hui le projet de loi « simplification de la vie économique des entreprises ». La suppression des ZFE a été au centre des débats. Mais d’autres mesures portent aussi atteinte au droit du travail et au droit environnemental. Décryptage.

C’est la fin d’un long parcours parlementaire. La loi « simplification de la vie économique des entreprises » (aussi connue sous le nom de « loi Pacte 2 ») a été adoptée par l’Assemblée nationale à 275 voix contre 225, ce 14 avril. Cette loi aboutit à une mesure emblématique : la suppression d’une mesure écologique majeure, les zones à faible émission (ZFE).

Mais bien d’autres mesures régressives sont contenues dans les 87 articles d’un texte « fourre-tout » : il institutionnalise un nouveau lobby patronal ; supprime plusieurs organismes publics pourtant utiles sur la santé, la protection de l’environnement ou l’accès à la culture ; dérégule l’emploi des jeunes apprentis dans un contexte où les accidents du travail des moins de 25 ans augmentent ; ou affaiblit la possibilité pour les salariés de reprendre leur entreprise lors d’une cession.

Une « simplification » qui « cache un désir de dérégulation, notamment sur le plan des droits des travailleurs et des consommateurs, ainsi que de notre législation environnementale », résume le député Emmanuel Maurel (Gauche républicaine et socialiste). Le projet de loi a été voté grâce à l’appui de LR et du RN, après .

Annoncé fin 2023, le parcours législatif du texte été perturbé par les soubresauts politiques, en particulier la dissolution, au printemps 2024 – il se trouvait alors en lecture au Sénat – puis les débats sur le budget et les élections municipales.

La loi adoptée ce 14 avril par les députés comprend divers articles qui soulèvent plusieurs points d’alerte, comme nous l’avions relevé il y a un an. Basta! vous propose donc un décryptage des 8 mesures principales, pour mieux comprendre ce qui nous attend.

1 - La fin des « zones à faible émissions » limitant la pollution de l’air

C’était un sujet majeur sur le plan écologique : le texte prévoit l’abrogation des zones à faibles émissions (ZFE) ou zones à faibles émissions mobilités (ZFE-M), qui excluent de certains secteurs urbanisés, à certaines heures, les véhicules les plus polluants. Une quarantaine d’agglomérations étaient jusqu’ici concernées par cette législation. La loi vise sa suppression pure et simple alors qu’il s’agissait, pourtant, d’une mesure pour faire face à la pollution de l’air votée lors du premier quinquennat Macron. Instaurer des ZFE s’inscrit également dans une politique plus large pour diminuer la dépendance à la voiture thermique, donc au pétrole.

« Les ZFE sont une solution efficace pour réduire la pollution de l’air en ville, en interdisant aux véhicules les plus polluants d’y circuler, ce qui accélère le renouvellement du parc automobile et surtout en proposant des services accrus de transports en commun », a rappelé France Nature Environnement. Les supprimer revient, selon l’ONG à « condamner les populations des grandes agglomérations à continuer de souffrir quotidiennement de la pollution de l’air et d’en mourir prématurément ».

L’article 15 ter, qui abroge ces ZFE, est issu d’un amendement du Rassemblement national et du parti Les Républicains. Pour éviter le blocage d’une partie de son camp (Renaissance) ainsi que du MoDem – en plus de la gauche –, le gouvernement a tenté mardi de proposer un amendement de compromis qui laissait aux collectivités le choix de créer ces ZFE. Sans succès. La victoire revient bien à la version des RN et LR, qui ont célébré sous un tonnerre d’applaudissements son adoption hier, rapporte Le Monde. La gauche, ainsi qu’une partie du camp gouvernemental, place désormais ses derniers espoirs dans un retoquage du Conseil constitutionnel.

2 - Promouvoir les projets industriels au détriment de l’objectif zéro artificialisation

Le texte de loi issu de la CMP et adopté hier par les députés assouplit les contraintes du zéro artificialisation nette (ZAN) au profit de grands projets industriels, en suivant, sur ce point, la ligne du Sénat. « Il s’agit d’une mesure forte et d’un signal important en faveur de la réindustrialisation de notre pays et de la relocalisation d’activités stratégiques », s’est félicité Yves Bleunven, rapporteur pour le Sénat (Union Centriste).

Pour rappel, la loi sur le ZAN prévoit de réduire massivement la consommation d’espaces naturels dans les projets fonciers, pour atteindre un objectif de zéro artificialisation nette en 2050. Le but : préserver la biodiversité, mais aussi limiter les inondations favorisées par des terrains aplanis, sans arbres ni végétation.

Les zones artificialisées couvrent aujourd’hui près de 10 % du territoire métropolitain, soit deux fois plus qu’en 1982. Le rythme s’est infléchi ces dernières années, notamment depuis l’adoption de la loi ZAN en 2021, mais la France perd toujours près de 30 000 hectares d’espaces naturels par an et la loi ne cesse d’être assouplie. Preuve en est, une fois de plus.

La modification contenue dans l’article 15 visait, initialement, à faciliter l’implantation des data centers. Tous les investisseurs industriels porteurs de « projets d’intérêt national majeur et d’intérêt d’envergure nationale et européenne », comme le résume Stéphane Travert, rapporteur pour l’Assemblée nationale (Ensemble pour la République), seront désormais exemptés du décompte ZAN. Cette définition légale englobe les projets de construction liés au secteur nucléaire, ferroviaire, pénitentiaire, fluvial, maritime, électrique, ou tout projet déclaré d’utilité publique par un décret en Conseil d’État ou par arrêté ministériel.

Certains parlementaires s’inquiètent de n’avoir pu consulter aucune étude d’impact préalable à ce genre d’assouplissement forcément néfaste pour l’environnement. L’article 15 adopté hier met également à mal l’objectif de zéro artificialisation nette de la loi Climat.

3 - La suppression d’instances publiques de santé ou pour la culture

Le texte de loi retient l’essentiel des suppressions de comités, observatoires, conseils prévues initialement. Au passage, ce sont des centaines d’emplois qui passent à la trappe, dans des champs allant du droit du travail à la protection de l’environnement en passant par la prévention de la santé publique. Si les parlementaires se sont aisément accordés sur certains organismes publics, inactifs de longue date, d’autres demeurent importants pour le débat public.

Pour en donner quelques exemples : côté santé publique, ce serait la fin de la Conférence de prévention étudiante, chargée du suivi des actions de soins, dépistage, vaccination auprès des étudiants et qui avait la mérite d’associer à la réflexion les associations et syndicats étudiants.

Ou encore, de la commission nationale de la déontologie et des alertes en matière de santé publique et d’environnement, qui a rendu de nombreux avis sur des sujets importants comme les pesticides en agriculture, le dépistage du cancer du sein ou encore la sûreté nucléaire. Cette commission indépendante recevait des signalements de la société civile, notamment de lanceurs d’alerte, via sa plateforme en ligne, jusqu’à la désactivation de celle-ci, fin 2024 par le ministère de la Transition écologique, ardemment dénoncée par ceux qui y siègent.

Sur le plan de la protection de l’environnement encore, les commissions départementales de la préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers seront supprimées. Ces commissions regroupaient des représentants de l’État, des professions agricoles, des chasseurs ainsi que des associations de protection.

Côté culture, le Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle est aussi voué à disparaître. Son rôle était de travailler auprès des collectivités pour encourager la présence des artistes dans les classes, le développement de projets culturels ou encore les sorties éducatives dans les théâtres, musées, médiathèques… La sénatrice socialiste Sylvie Robert, qui y siège, défend auprès de Télérama « une instance qui a été très active et qui continue de l’être aux côtés des collectivités territoriales pour valoriser et accompagner l’éducation artistique et culturelle ».

En outre, le projet de loi crée une nouvelle clause d’extinction : toute instance consultative est créée pour une durée de trois ans, renouvelable seulement si celle-ci parvient à faire preuve de son utilité.

4 - Un nouveau « lobby officiel » du patronat

À rebours de toutes ces suppressions, une nouvelle instance doit être créée : le Haut Conseil à la simplification. La CMP s’est entendue sur le retour de cette instance, chargée d’évaluer toute nouvelle proposition de loi à l’aune de ses impacts sur les entreprises, pourtant rejetée par les députés.

Ce Haut Conseil à la simplification aura un président nommé en conseil des ministres, un représentant pour chaque taille d’entreprise (grande, intermédiaire, moyenne, petite, micro), nommé à chaque fois par le Premier ministre sur conseil des organisations patronales, ainsi qu’un député, un sénateur, un membre du Conseil d’État. Excluant les organisations syndicales, il a été fortement plébiscité par les organisations patronales, comme le Medef.

Il est donc perçu comme pro-patronal et rappelle, par certains aspects, le fameux Département de l’efficacité gouvernementale (DOGE), créé par Elon Musk aux États-Unis en vue d’opérer des coupes budgétaires. « Cela revient, à mon sens, à instaurer une espèce de lobby officiel, chargé de contrôler notre travail – la loi – aux frais de l’État, afin de s’assurer d’une simplification maximale, en réalité au détriment du droit du travail, du droit de l’environnement et de la protection sanitaire », résume la députée Anne Stambach-Terrenoir (LFI).

5 - « Une attaque sans précédent » contre les conseils économiques et sociaux régionaux

Les Ceser, les conseils économiques et sociaux régionaux, sont également attaqués. Une centaine de représentants de syndicats, associations, organisations étudiantes et patronales siègent dans ces assemblées chargées de proposer, évaluer et conseiller les politiques publiques régionales. Leur mandat est renouvelé tous les six ans. Ces conseils mènent des études, organisent des débats et remettent des avis avec des propositions concrètes aux autorités régionales.

Les sénateurs estiment leur action peu utile. A l’inverse de grandes associations, comme la Fédération nationale des centres d’information sur les droits des femmes et des familles (FNCIDFF), l’un des plus importants réseaux pour les droits des femmes, décliné sur tous les territoires. La fédération estime que « la disparition de ces instances constituerait un coup d’arrêt à la participation des corps intermédiaires à la vie démocratique locale ». Ses fédérations régionales sont ainsi présentes dans tous les Ceser : « Cela permet de faire entendre la voix des femmes, y compris des plus vulnérables et marginalisées, de rendre visibles les enjeux d’égalité entre les femmes et les hommes, et d’alimenter les politiques publiques régionales par leur expertise de terrain », défend le réseau.

Or, dans la copie de la CMP adoptée hier par les députés, l’État laisse désormais au bon vouloir des régions leur suppression. L’existence d’un Ceser dépendrait dorénavant d’une délibération du conseil régional, à la demande du président de Région. Ce sera évidemment loin de se produire partout.

« Une attaque sans précédent et inacceptable », a réagi ce lundi la CGT. Les Ceser « portent l’expression de la société civile organisée, notamment des organisations syndicales de salarié·es et d’employeurs et des associations. Leurs propositions et leurs recommandations sont larges et relaient des paroles citoyennes, de travailleuses et travailleurs », rappelle leur communiqué.

« Leur expertise est une richesse qui éclaire la décision publique. S’en priver, c’est contester le rôle du dialogue et de la délibération collective dans le processus de décision démocratique », alerte de son côté la CFDT, dans un communiqué dédié également.

6 - Une dérogation de plus dans l’embauche des apprentis

Le texte de loi supprime aussi une obligation de l’employeur dans le cadre de l’apprentissage. Jusqu’ici, l’emploi d’un apprenti ne peut se faire que si, au préalable, l’employeur « déclare à l’autorité administrative prendre les mesures nécessaires à l’organisation de l’apprentissage et s’il garantit que l’équipement de l’entreprise, les techniques utilisées, les conditions de travail, de santé et de sécurité, les compétences professionnelles et pédagogiques ainsi que la moralité des personnes qui sont responsables de la formation sont de nature à permettre une formation satisfaisante ». Cette obligation figurant dans le Code du travail a été supprimée.

Pour rappel, les accidents du travail sont 2,5 fois plus fréquents chez les moins de 25 ans, selon l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS). En 2024, 22 salariés de moins de 25 ans sont morts au travail d’après le recensement de l’Assurance maladie, paru fin 2025.

7 - Des « bâtons dans les roues » des salariés qui veulent reprendre leur entreprise

L’article 6 du projet de loi modifie l’obligation de consulter les salariés préalablement à une cession d’entreprise. Une telle consultation, jusqu’ici obligatoire, peu importe la taille de l’entreprise, permettait aux salariés de pouvoir proposer eux-mêmes une offre de reprise, en coopérative par exemple.

Le texte supprime l’obligation d’information des salariés pour toutes les entreprises de plus de cinquante salariés. Argument principal : il existe déjà une consultation obligatoire du CSE (comité social et économique) pour les entreprises de cette taille. La suppression de cette obligation d’informer les salariés jugée « surabondante » par la sénatrice et rapporteure Catherine Di Folco (Les Républicains), est donc défendue comme une « simplification opportune ».

Quant à celles qui ont moins de cinquante salariés (et donc, pas de CSE), le texte de la CMP réduit de deux mois à un mois le délai de consultation des salariés. « En ce moment, des centaines de plans de licenciement sont en cours. Pourquoi mettre des bâtons dans les roues aux salariés qui veulent reprendre leur entreprise ? » interrogeait déjà dans nos colonnes, l’an dernier, Thomas Vacheron, secrétaire confédéral de la CGT. « Avec un tel article, la reprise de Duralex en coopérative n’aurait pas pu se faire », complétait Patrick Privat, secrétaire confédéral de Force ouvrière.

8 - Moins de contrôle sur les groupements d’employeurs

La loi dérégule un peu plus les groupements d’employeurs – lorsque plusieurs employeurs se regroupent en une seule société pour mutualiser la main-d’œuvre, en mettant à disposition les salariés entre leurs différentes entreprises. D’abord, lorsqu’un groupement d’employeurs se constitue, il ne sera plus obligé d’en informer l’inspection du travail.

Aujourd’hui, ceux qui cherchent à se regrouper alors qu’ils n’ont pas la même convention collective doivent choisir l’application d’une seule de ces conventions collectives, puis doivent passer par une déclaration à l’autorité administrative, qui peut alors refuser le groupement si celui-ci ne respecte pas les dispositions légales. Désormais, il n’y aura plus cette déclaration ni cette possibilité pour l’autorité administrative de s’y opposer.

L’un des risques principaux est la « fausse mutualisation », une forme de détournement du dispositif pouvant s’apparenter à du prêt illicite de main-d’œuvre. Concrètement : quand un groupement met à disposition un salarié pour une seule entreprise adhérente, et que la structure du groupement permet uniquement d’esquiver certaines obligations sur le licenciement, la période d’essai ou encore sur les seuils sociaux. Conscient des « dérives » possibles, en particulier depuis que les grandes entreprises (et plus seulement les TPE-PME) ont accès à ce modèle, le Conseil économique social et environnemental (Cese) rappelait en 2018 l’importance de l’« observation extérieure » et de la « régulation ».

Sur le plan de la concentration des entreprises aux mains d’un seul propriétaire, les seuils de chiffre d‘affaires à partir duquel une telle opération de concentration doit être notifiée à l’Autorité de la concurrence sont relevés.


 

   mise en ligne le 15 avril 2026 

Lignes fermées, trains de nuit abandonnés : les « sans train » à l’assaut du Sénat

Par Hortense Chauvin     sur https://reporterre.net/

Lignes fermées, trains de nuit délaissés... À Paris, des « sans trains » ont interpellé les sénateurs et exprimé leur colère quant à l’avenir du rail dans le pays, alors qu’une loi jugée « insuffisante » entre en débat le 15 avril.

Paris, reportage

Des drapeaux ornés de rails flottent devant les grilles du jardin du Luxembourg, à Paris. Une touriste étasunienne passe devant le groupe d’une cinquantaine de personnes amassées, s’enquiert des raisons de leur mobilisation sur cette artère parisienne fréquentée. « C’est pour One Piece ? » demande-t-elle, pointant une similitude entre le graphisme des affiches et celui du manga japonais. Non, c’est pour le train.

Mardi 14 avril, les représentants de quarante associations et collectifs de défense du ferroviaire — qui se sont baptisés « La colère des sans trains » — se sont rassemblés à Paris, à quelques pas du Sénat, pour faire part de leur préoccupation quant à l’avenir du rail dans le pays. La date de leur manifestation a été choisie avec soin : les débats sur un projet de loi-cadre sur les transports, porté par le ministre des Transports Philippe Tabarot, débuteront mercredi 15 avril à la chambre haute. Le vote solennel est prévu le 28 avril.

Le texte, qui vise à « refonder » le modèle de financement des transports, prévoit notamment de flécher, à partir de 2032, les recettes des péages autoroutiers vers le financement de la modernisation des réseaux de transport routier, fluvial et ferroviaire. Pour être mise en place, cette mesure nécessiterait une loi de programmation, pour l’heure hypothétique.

Un texte insuffisant face aux enjeux climatiques, selon les « sans trains ». « On s’attendait à ce qu’il y ait quelque chose sur la ruralité, sur les lignes [ferroviaires] de desserte fine, mais il n’y a rien là-dessus », dénonce Bernard Peuch, porte-parole du collectif Angoulim, qui lutte pour le maintien de la ligne Angoulême-Limoges. Les petites lignes ferment les unes après les autres, observe-t-il.

Ce mode de transport décarboné est pourtant « essentiel pour les territoires et pour les personnes qui travaillent », insiste Éliane Croci, présidente de l’association. « Le ferroviaire, c’est la vie d’une région. Ce n’est pas parce qu’on habite à la campagne qu’on doit en être démunis. »

Les « sans trains » regrettent également qu’aucun financement ne soit prévu dans le projet de loi, entre 2026 et 2032, pour sauver le ferroviaire de la « déconfiture » dans lequel il est embourbé. Selon une note interne publiée en 2025 par la SNCF et obtenue par Reporterre, il faudrait trouver au minimum 1 milliard d’euros d’argent public par an pour empêcher le « décrochage » du réseau ferré et l’« effondrement irréversible de la qualité de service » dans toutes les régions, dès 2028.

Face à ce danger « imminent », le sénateur écologiste Jacques Fernique a déploré le manque de vision à long terme du gouvernement. « Dans le texte tel qu’il est, la seule recette immédiate clairement évoquée consiste à augmenter les tarifs des usagers pour les transports publics urbains, en fonction de l’inflation et de façon automatique. C’est scandaleux. »

23 amendements

Afin de porter une autre approche des transports, les « sans trains » ont mis au point 23 amendements, dont certains seront portés en séance par les sénateurs écologistes et socialistes. Ils proposent notamment de sécuriser un financement d’urgence, de l’ordre de plusieurs milliards d’euros par an, pour « régénérer » le réseau et éviter la fermeture de nouvelles lignes. Et défendent la mise en place d’un plan national de sauvegarde et de régénération des lignes de desserte fine, ainsi qu’un plan national de développement du train de nuit.

Pour financer cette remise à niveau du réseau, le collectif recommande de créer une contribution spécifique sur les carburants aériens — qui bénéficient aujourd’hui d’un régime fiscal très favorable —, dont les bénéfices seraient intégralement reversés au financement du ferroviaire. Notamment à celui des trains de nuit, qui pourraient constituer « une vraie alternative à l’avion », précise Bernard Peuch. « Quand on habite dans des coins assez lointains, on n’est pas obligés de traverser la France en deux heures. Une nuit, c’est très bien, si on a des wagons et qu’ils sont entretenus. »

Autre piste de recettes : la fiscalité énergétique, dont une part « croissante » pourrait être affectée au réseau ferroviaire. Les « sans trains » misent aussi sur la création d’une « écocontribution » sur le transport routier international de marchandises. L’idée générale étant de faire contribuer les modes de transport les plus polluants au développement du plus vertueux.

Afin que ce dernier les remplace, une « cible claire » de report modal devrait selon eux être fixée dans le projet de loi. L’État et les régions devraient également s’assurer, via une politique tarifaire ferroviaire, que le prix du train soit systématiquement attractif — les tarifs étant aujourd’hui « le premier frein pour les usagers ».

En parallèle de leur travail avec les élus écologistes et socialistes, le collectif a lancé une pétition sur le site de l’Assemblée nationale, dans l’espoir que le train soit mis « au cœur » de la loi-cadre sur les transports. Mercredi 15 avril au matin, quelques heures avant le début des débats au Sénat, elle avait recueilli 300 signatures.


 

   mise en ligne le 14 avril 2026

Travail le 1er-Mai : Lecornu recule, les syndicats crient victoire

Mathieu Dejean et Cécile Hautefeuille sur www.mediapart.fr

Le camp présidentiel pensait agir vite pour étendre les dérogations de travail le 1er-Mai. Mais la mobilisation des syndicats et les menaces de censure de la gauche ont eu raison de cette proposition de loi : à un an de la présidentielle, le premier ministre préfère ne pas crisper. 

La tactique n’était finalement pas la bonne. En déposant, vendredi 10 avril, une motion de rejet de la proposition de loi portant sur le travail le 1er-Mai, les député·es macronistes pensaient faire un coup stratégique : envoyer le texte en commission mixte paritaire (CMP) et le voir rapidement adopté, en s’évitant le débat parlementaire.

C’est raté : face à la fronde des syndicats, unis et vent debout, le gouvernement a définitivement renoncé, lundi 13 avril, à convoquer cette CMP et donc à voir  la loi entrer en vigueur dès cette année. 

Après avoir reçu pendant une heure trente les huit organisations syndicales (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa, Solidaires et FSU), le ministre du travail Jean-Pierre Farandou a renvoyé le sujet « au dialogue social de branche » et plaidé pour plus de temps, nécessaire selon lui à la négociation. 

« Le gouvernement est conscient de la sensibilité particulière de ce sujet », a aussi indiqué le ministre, laissant la porte ouverte à quelques « dérogations » possibles à partir de 2027. Le parcours législatif de la proposition de loi s’achève dans cette impasse.

« La mobilisation paye : le 1er-Mai est et restera férié, chômé et payé ! », s’est félicitée la CGT dans un communiqué, publié en début de soirée. « Nous avons quitté le monde des mythos de Gabriel Attal », a aussi ironisé, devant la presse, sa secrétaire générale Sophie Binet, en référence aux arguments du président du groupe Renaissance qui avait porté la proposition de loi. 

Jointe dans la journée du 13 avril, la députée Nicole Dubré-Chirat (Renaissance), qui avait déposé la motion de rejet, confiait son dépit : « On était déjà inquiets en fin de semaine dernière quand on a su que le ministre du travail allait recevoir les organisations syndicales lundi. Nos inquiétudes sont confirmées : si cette proposition de loi ne passe pas maintenant, le sujet sera clos. » 

Ce qu’a aussi compris la présidente du groupe La France insoumise à l’Assemblée nationale, qui a salué sur le réseau social X une « victoire ». « Par nos actions conjuguées, nous obtenons aujourd’hui une victoire majeure », s’est aussi réjoui le groupe communiste à l’Assemblée nationale. En touchant au 1er-Mai, le camp présidentiel s’est heurté à un front uni des syndicats et de la gauche, qui a porté ses fruits – ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps. 

Une bataille sociale en défense d’un jour hautement symbolique

Une fronde syndicale à la hauteur de l’enjeu : le 1er-Mai est, selon le Code du travail, le seul jour obligatoirement férié et chômé mais intégralement payé par l’employeur. Ce n’est pas « un jour férié comme un autre », insistent depuis des mois les organisations syndicales. Pour elles, toucher à la journée internationale des travailleuses et travailleurs, « c’est remettre en cause plus d’un siècle d’histoires sociales et de conquêtes collectives ».

Vendredi soir, quelques heures après la motion de rejet, la colère des organisations syndicales est encore montée d’un cran, à la réception du projet de décret d’application de la loi, adressé par le ministère du travail et énumérant les secteurs concernés. 

Alors que le gouvernement avait promis un décret « limitatif », les syndicats ont en effet découvert un projet allant « bien plus loin que l’ouverture des boulangeries et des fleuristes » et intégrant même « des commerces qui actuellement n’ont pas le droit d’ouvrir le dimanche », se sont indigné·es les représentant·es des syndicats, dans une lettre adressée au premier ministre dimanche 13 avril. 

« Cette proposition de loi étend la possibilité de travailler le 1er mai [...] à l’ensemble des commerces de bouche [...] aux établissements qui fabriquent des produits alimentaires destinés à la consommation immédiate [...] aux animaleries et magasins de jardinage, et aux établissements culturels y compris les librairies dont la convention collective exclut pourtant l’ouverture le 1er mai », inventorie le courrier, notant que les « grandes enseignes industrielles », les « chaînes » et autres « grandes surfaces spécialisées » sont concernées, confirmant les craintes exprimées depuis des mois. 

Pour les huit organisations syndicales, l’objectif de la proposition de loi était bel et bien « l’ouverture d’un maximum d’établissements le 1er mai », journée fériée depuis 1919 en France – et depuis 1946 sous sa forme actuelle. Actuellement, la loi interdit aux employeurs de faire travailler leurs salarié·es et seules quelques dérogations sont possibles pour les secteurs ne pouvant s’interrompre « en raison de la nature de leur activité »

Un intense lobbying déçu

« Nous sommes fous furieux devant la tournure des événements ! », a fulminé, avant même la fin de la rencontre entre les organisations syndicales et le ministre du travail, le patron de la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie. Dans un entretien au Parisien, Dominique Anract dit souhaiter « que le gouvernement tienne bon » pour éviter la fermeture des boulangeries le 1er-Mai. « Sinon, ce seront des communes mortes, du chiffre d’affaires envolé, des salariés volontaires qui ne seront pas payés double et des consommateurs qui seront démunis », prédit-il.

« Nous sommes toujours ouverts depuis cent ans, nous voulons seulement régulariser une situation pour ne pas nous faire épingler », ajoute encore Dominique Anract. Au printemps 2025, sa confédération s’est émue des contrôles de l’inspection du travail le 1er-Mai – et des menaces d’amendes envers les patrons faisant travailler leurs employé·es ce jour-là – et a impulsé un intense lobbying pour mettre fin à une « insécurité juridique », que la proposition de loi entend régler. 

Le gouvernement a toujours soutenu le principe, promettant, dès avril 2025, de « regarder avec beaucoup de bienveillance » les propositions de loi « permettant aux professionnels de travailler sur la base du volontariat en étant bien sûr payés double ». Puis a enclenché la procédure d’urgence permettant une seule lecture au Sénat et à l’Assemblée nationale quand un texte a été déposé par une sénatrice et un sénateur centristes, Annick Billon et Hervé Marseille. C’est leur proposition de loi, votée en juillet 2025 au Sénat, qui est aujourd’hui en attente d’un examen par les député·es.

Une nouvelle fois, on va donner raison à la gauche.       Nicole Dubré-Chirat, députée Renaissance

Le groupe Les Républicains (LR) l’avait inscrite au programme de sa journée parlementaire en janvier 2026 mais le texte n’a pas été débattu, faute de temps. Repris par le groupe Renaissance pour sa propre « niche » parlementaire du 10 avril, il n’a donc pas été examiné, les députés macronistes ayant brandi la motion de rejet pour empêcher les débats et l’examen d’une centaine d’amendements déposés par la gauche, accusée de faire de l’obstruction. 

La motion de rejet a été approuvée grâce au soutien de la droite et de l’extrême droite, par 120 voix pour et 105 contre. « C’est un 49-3 parlementaire ! », ont hurlé les bancs de la gauche quand, devant l’Assemblée nationale, la secrétaire générale de la CGT dénonçait « un coup de poignard dans le dos des millions de travailleurs et travailleuses [qui] se paiera très cher »

Dans l’hémicycle, le camp présidentiel n’avait même pas fait le plein, les député·es MoDem ayant refusé de voter la motion de rejet. « Un artifice pour passer en force qui ne nous satisfaisait pas », commente le député MoDem Erwan Balanant. Celui-ci juge « logique » la reculade de Sébastien Lecornu : « Je trouve plutôt de bon sens de temporiser. Il faut arrêter avec les dispositifs qui crispent », affirme-t-il. D’autres y voient plutôt un signe de faiblesse, alors que tous les groupes de gauche menaçaient de se rallier à une motion de censure. 

Sa collègue macroniste Nicole Dubré-Chirat déplore cette concession faite à la gauche, en particulier au PS dont Sébastien Lecornu ne peut toujours pas se passer pour être assuré de ne pas chuter. « Une nouvelle fois, on va donner raison à la gauche, ce qu’on a déjà fait pour les retraites et le repas à un euro pour les étudiants », déclare-t-elle. C’est le résultat d’un rapport de force que syndicats et partis de gauche ont réussi à instaurer. Et qui prouve la fragilité du gouvernement.


 

   mise en ligne le 13 avril 2026

Prix de l’essence :
la colère monte dans les entreprises

par Guillaume Bernard sur https://basta.media/

Alors que les prix à la pompe atteignent des sommets, les salaires ne suivent pas. Dans les entreprises, les salariés commencent à adresser des revendications spécifiques à leurs directions et de premiers rassemblements interprofessionnels émergent.

La CGT-Aides à domicile a sorti la calculette : « En 2021, le prix moyen à la pompe était de 1,50 euro. Aujourd’hui il est de 2,10 euros, soit 40 % d’augmentation. » Sur la même période, l’indemnité kilométrique touchée par ces salariées – 93 % sont des femmes – est passée de 35 centimes à 38 centimes. Soit une revalorisation de seulement 8,5 %, actée dans la convention collective.

« Il va bientôt falloir payer pour travailler », soupire Jeanne, aide à domicile dans les Pyrénées-Orientales, qui souhaite rester anonyme car sa situation professionnelle est « assez tendue ». Elle est salariée de l’association Aide à domicile en milieu rural (ADMR), une structure qui emploie 400 à 450 salariées dans son département et plus de 94 000 en France. Chaque jour, elle accompagne les personnes âgées, ou en situation de handicap, fait les courses, aide à l’habillage, à la toilette et parcourt 100 à 120 kilomètres. « Soit environ un plein par semaine. » Avec la hausse des prix du carburant, « c’est devenu intenable », estime-t-elle.

Quelques centimes en plus d’indemnités kilométrique

Depuis le début des attaques états-uniennes et israéliennes contre l’Iran, les frappes en réponse par l’Iran d’installations énergétiques dans des pays du Golfe et le blocage par l’Iran du détroit d’Ormuz, par lequel transite 20 % du pétrole mondial, les prix du carburant ont explosé. Sur le terrain, les aides à domiciles poussent un cri d’alarme.

Il n’est qu’en partie entendu. L’association ADMR est très dépendante des subventions du Département, elles-mêmes conditionnées par celles de l’État. En mars, les aides à domicile de cette structure ont obtenu, dans plusieurs département, comme l’Hérault, la Seine-Maritime, la Haute-Saône ou le Doubs, une hausse de quelques centimes de leur indemnité kilométrique. « Dans les Pyrénées-Orientales, nous avons un rendez-vous avec le Département mi-avril. Nous en attendons beaucoup », poursuit Jeanne.

Les aides à domicile ne sont pas les seules à être particulièrement exposées à la hausse des prix du carburant. Les infirmières libérales, les moniteurs d’auto-école ou encore les chauffeurs de taxi réclament aussi une aide de la puissance publique.

Mais le gouvernement rechigne à agir, rappelant un contexte budgétaire serré. Le 27 mars, le ministre de l’Économie et des Finances, Roland Lescure, a seulement débloqué 70 millions d’euros pour avril. La somme est destinée aux marins-pêcheurs, aux agriculteurs et aux chauffeurs routiers.

Le 7 avril, la ministre déléguée à l’Énergie, Maud Bregeon, a laissé entendre que des aides seraient bientôt à l’ordre du jour pour d’autres professions, notamment les aides-soignantes et les aides à domicile. Mais rien pour l’ensemble des consommateurs. La ministre a rejeté tout blocage des prix.

Des solutions possibles du côté des patrons

L’État et les distributeurs de carburant sont les seuls en mesure de bloquer les prix à la pompe. TotalEnergies a d’ailleurs tenté un coup commercial en plafonnant dans ses stations les prix à 1,99 euro le litre pour l’essence et 2,25 euros pour le gazole jusqu’à fin avril.

Mais les employeurs ne sont pas non plus dépourvus de moyens d’action. Dans divers secteurs, des salariés insistent pour qu’ils actionnent les leviers en leur possession. Cela peut passer par l’augmentation de l’indemnité d’éloignement, qui concerne les salariés qui habitent loin de leur domicile, des augmentations de salaire ou encore la mise en place du télétravail.

Chez Vinci autoroutes, la CFDT demande une réévaluation des primes d’éloignement et le développement du télétravail. Même demande chez Michelin. « Cette situation est d’autant plus préoccupante que certaines catégories n’ont bénéficié d’aucune augmentation salariale cette année », appuie dans une lettre à la direction de Michelin Nicolas Robert, délégué syndical central de Sud.

Aux Finances publiques, Solidaires, syndicat majoritaire, ironise sur l’attitude de la direction, qui refuse toute mesure pour pallier l’augmentation du prix du carburant. « [Nos interlocuteurs], que nous découvrons […] spécialistes de la situation internationale, indiquent même à nos représentantes et représentants que la situation ne va pas durer... et donc ne considèrent pas cela comme un problème », écrit le syndicat dans un communiqué du 7 avril. Solidaires Finances publiques revendique la mise en place exceptionnelle du télétravail sur tout le territoire ainsi que la réouverture des négociations salariales.

Si la contestation se limite souvent à des courriers et des communiqués, de premiers rassemblements interprofessionnels voient aussi le jour. Dans le Loiret, la CGT a organisé cinq rassemblements le 8 avril. À Dijon, Solidaires appelle à manifester devant la préfecture le 14 avril.

Bénéfices des groupes pétroliers

Les demandes qui ont émergé dans les entreprises ont conduit les confédérations syndicales à poser des revendications nationales face à la hausse du carburant. Pour la CGT et Solidaires, un triptyque est répété : blocage des prix, augmentation générale des salaires, taxation des superprofits. En vain, pour l’heure.

La stratégie est différente du côté de la CFDT, qui demande que les aides ciblent « celles et ceux qui n’ont pas d’autres alternatives que de prendre leur véhicule personnel pour se rendre au travail ». Des demandes plus conformes aux volontés du gouvernement.

Enfin, la CGT et Solidaires pointent la responsabilité des grands groupes pétroliers, qui réalisent des profits colossaux depuis le début de la guerre. Une étude publiée par l’ONG Greenpeace conclut que « les compagnies pétrolières réalisent plus de 80 millions d’euros de profits supplémentaires par jour depuis le début de la guerre ».

Pour le seul mois de mars, ces superprofits représentent environ 2,5 milliards d’euros. TotalEnergies aurait particulièrement profité de cette situation. Anticipant la fermeture du détroit d’Ormuz, la multinationale française a acheté des barils en masse avant l’explosion des prix. « Un profit exceptionnel d’un milliard de dollars en mars en spéculant sur la guerre et la hausse des prix », dénonce l’association Attac.


 

 

 

   mise en ligne le 12 avril 2026

À Monaco, sous les dorures,
la colère sociale

Léo Schilling sur www.humanite.fr

Plusieurs centaines de travailleurs monégasques ont manifesté vendredi 10 avril dans les rues de la principauté. Si les revendications sont multiples, portant aussi bien sur les salaires que sur les conditions de travail, un projet de réforme des retraites porté par le gouvernement alimente le mécontentement général.

Derrière les yachts et les casinos, la colère gronde. À l’appel de l’Union des Syndicats de Monaco (USM), entre 1 000 et 1 500 travailleurs ont manifesté dans les rues de Monaco, pour revendiquer une hausse des salaires et l’amélioration des conditions de travail. Si le nombre de personnes mobilisées peut paraître modeste ramené aux 70 000 salariés de la principauté, cela équivaudrait à une mobilisation d’environ 500 000 travailleurs français.

En dehors des frontières, on imagine mal Monaco comme une terre de lutte des classes. Pourtant, ce vendredi 10 avril, deux cortèges se sont rejoints devant l’église Sainte-Dévote, à proximité du port, pour continuer le trajet ensemble jusqu’au bâtiment des caisses sociales, qui gère la sécurité sociale monégasque.

Résidents et touristes, manifestement peu habitués à ce genre de spectacle, s’arrêtent pour observer et s’enquièrent de la situation. « Que se passe-t-il ? », demande, en anglais, une touriste. Elle semble étonnée d’apprendre que les travailleurs Monégasques manifestent pour leurs salaires, prend une photo, puis s’éloigne. Certains habitants passent la tête par la fenêtre, font un signe de la main, ou applaudissent les manifestants. Les policiers encadrent la manifestation qui se déroule dans le calme et la bonne humeur. « Comme toujours », précise Olivier Cardot, ancien secrétaire général de l’USM, « On a d’ailleurs de très bonnes relations avec la police monégasque », ajoute-t-il.

Une croissance forte mais des salaires qui ne suivent pas

Derrière les sourires et les sons de corne de brume factices, les problématiques des salariés sont pourtant bien réelles. Olivier Cardot est l’un de ceux qui donnent de la voix. « La réalité économique, c’est qu’à Monaco, l’argent coule à flots ! La richesse produite n’a jamais été aussi élevée, pourtant jamais les habitants n’en ont reçu aussi peu ». La croissance du pays était de 8,8 % en 2024, avec un PIB qui dépasse les 10 milliards d’euros. Mais les salaires, selon les travailleurs mobilisés, ne suivent pas ; ils ont l’impression d’être laissés-pour-compte et de ne pas bénéficier de la richesse qu’ils produisent. « Chaque salarié crée 156 000 euros de richesses par an, où est cet argent ? », s’exclame Olivier Cardot.

Si les salaires restent bien plus élevés qu’en France, c’est avant tout car les Monégasques travaillent plus : trente-neuf heures au lieu de trente-cinq. Le salaire minimum horaire brut est en réalité inférieur au SMIC français : 11,88 euros en principauté, 12,02 euros en France. Le volume horaire, ajouté à l’indemnité exceptionnelle monégasque (le montant minimal des salaires est majoré d’une indemnité de 5 % non soumise à cotisations sociales), suffit à faire la différence avec son voisin.

Le coût de la vie dans la région reste pourtant au-dessus des moyens des salariés. Pour la plupart, hors de question de se loger en principauté : le mètre carré atteint les 57 000 euros en moyenne, sans parler du coût de la vie. La majorité des travailleurs vit en France, dans les Alpes-Maritimes, où le panier moyen reste 7 % plus cher que dans le reste de l’hexagone. L’une des grandes revendications des manifestants est donc l’instauration d’un Salaire Minimum Interprofessionnel des Monégasques de 2 620 euros.

« Les plongeurs dorment parfois à la gare »

Les kilomètres à parcourir pour aller travailler créent d’autres difficultés et aggravent les conditions de travail. Pour les salariés de l’hôtellerie-restauration, les trains qui s’arrêtent à 22 h 30 le soir ne sont pas une solution. Tant pis pour ceux qui ne sont pas véhiculés. D’après Meriem Benabi, secrétaire générale du syndicat des cuisiniers et pâtissiers de Monaco, les plongeurs, qui terminent souvent le travail vers une heure du matin, dorment parfois à la gare pour rentrer chez eux avec les premiers trains du matin.

Des rames dont la taille a été récemment réduite, rapportent plusieurs manifestants, où les voyageurs s’entassent « comme du bétail », et où les mouvements de foule ont conduit la principauté à poster des agents de sécurité le long des quais. La syndicaliste, pâtissière au Fairmont Monte-Carlo, un hôtel de luxe, milite également pour revoir les conventions collectives : « Certains salariés du secteur travaillent jusqu’à 44 heures par semaine, mais cela date de l’époque où on travaillait six jours sur sept, les conventions collectives ne sont plus d’actualité ».

Un projet de réforme des retraites voulu par le gouvernement, nommé par le Prince de Monaco, alimente la colère populaire. Il fait suite à une précédente réforme de 2012, qui avait acté une hausse des cotisations salariales et patronales et une modification de la méthode d’attribution des points de retraite, plus difficiles à obtenir. Les syndicats continuent de réclamer son abrogation, en plus de l’abandon du projet en cours : « Dans un pays où il y a 10 milliards d’euros de PIB, il y a la place pour mettre 100 millions sur la table pour sauver notre système de retraite. S’il existe un problème de financement de la caisse des retraites, il doit être comblé par ceux qui reçoivent la richesse : les employeurs », s’écrie Olivier Cardot.

La lutte des classes bien présente à Monaco

En septembre 2025, les agents des parkings, qui dépendent de la fonction publique, se sont déjà mobilisés et sont de retour dans les rues ce vendredi, de même que le personnel des crèches qui a fait grève pour la première fois de leur histoire en mars 2026. Elles et ils tentent de faire reconnaître la pénibilité de leur métier : « On porte des kilos chaque semaine, des tonnes dans toute une vie. On a tout le temps des douleurs, un membre ou le dos bloqué. Le métier se dégrade, il perd de l’attractivité et on manque de personnel, ce qui augmente la charge de travail », explique David, auxiliaire de puériculture.

Pour sa collègue Martine, c’est la première grève en 44 ans de vie active. Christine Giolitti, secrétaire générale adjointe du syndicat des agents de l’État et de la Commune, affirme que « Dans la fonction publique aussi, les salariés sont attaqués », pointant du doigt des retenues sur salaire injustifiées qui auraient visé les grévistes.

Les travailleurs Monégasques dans la rue ce 10 avril insistent sur la nécessité d’être entendus au-delà des frontières de leur pays. Ils sont bien conscients que la situation économique de Monaco risque d’éclipser leurs revendications, mais affirment que le syndicalisme et la lutte des classes sont bien présents en principauté. L’USM a d’ailleurs été créé en 1944, « Sous l’impulsion et avec l’aide de la CGT française », écrit Charles Soccal, le « Monégasque rouge » dans son livre L’Union des Syndicats de Monaco. Aujourd’hui encore, les deux syndicats conservent des liens, malgré l’indépendance de l’USM consacrée en 1977. Ce 10 avril, les salariés ont montré que la lutte sociale est bien présente à Monaco.

   mise en ligne le 11 avril 2026

« Constat alarmant » :
la dématérialisation des
services publics vire au fiasco selon
la défenseure des droits

Nadège Dubessay sur www.humanite.fr

Elle n’a jamais été autant sollicitée. Claire Hédon, dans son dernier rapport, publié le 9 avril, s’inquiète notamment d’une administration de plus en plus inaccessible et des discriminations toujours à la hausse.

C’est un record dont elle se serait bien passée. La défenseure des droits présentait jeudi 9 avril son dernier rapport annuel d’activité – 2025. Claire Hédon, qui achève en juillet son mandat de six ans à la tête de l’institution indépendante qui veille au respect des droits et libertés, alerte sur un nombre « sans précédent » de réclamations et de demandes d’information. Quelque 250 000 sollicitations ont ainsi été enregistrées l’an dernier. Les deux tiers représentent des réclamations et demandes d’informations. Un chiffre en hausse de 17 % par rapport à 2024 et de… 70 % depuis 2020.

La cause ? Elle est malheureusement connue et dénoncée à mainte reprise par la Défenseure des droits, sans que les pouvoirs publics ne s’en préoccupent pour autant. Elle tient, selon le rapport, à « la dématérialisation des procédures, la raréfaction des guichets avec un interlocuteur humain ou bien la complexification des parcours administratifs » pour répondre aux problématiques des usagers des services publics.

« Ce phénomène prive de ressources des personnes déjà fragilisées et aggrave d’autant plus leur précarité. » Une fois de plus, Claire Hédon affirme que la dématérialisation ne doit pas être « la seule porte d’entrée » pour les démarches des usagers.

Des ruptures de droit par milliers

La défenseure des droits fait notamment face à une augmentation exponentielle des réclamations et droits des étrangers, lesquels sont passés de 10 % à plus de 40 % du total des réclamations reçues entre 2020 et 2025. De seulement 6 000 en 2019, leur nombre a dépassé les 50 000 l’an dernier.

Parmi ces réclamations, plus des trois quarts ont trait à des difficultés rencontrées avec les services préfectoraux dans le cadre d’une demande de renouvellement d’un titre de séjour, faute d’un nombre suffisant d’agents en préfecture et en raison de dysfonctionnements de la plateforme Anef (l’administration numérique pour les étrangers en France).

« Ces problèmes structurels placent chaque année des milliers de personnes en situation d’irrégularité et engendrent des ruptures de droits graves, comme la suspension d’un contrat de travail ou la perte de logement », alerte Claire Hédon.

Le monde carcéral est également pointé du doigt. La justice représente 9 % des réclamations adressées à la défenseure des droits en matière de services publics. Parmi celles-ci, six sur dix (59 %) concernent les droits des détenus. Claire Hédon évoque une situation « extrêmement préoccupante » des conditions des détenus, en particulier au sein des maisons d’arrêts « vétustes et surpeuplées ».

Les réclamations relatives aux discriminations, notamment concernant l’emploi – déjà observées l’an dernier –, sont elles aussi en hausse. Principalement pour des causes de handicap (27 % des réclamations) et d’origine (18 %). « Derrière ces chiffres, ce sont des milliers de parcours de vie suspendus à des dysfonctionnements administratifs. Des personnes qui travaillent, étudient en France, contribuent au dynamisme de notre société. L’absence de réponse de l’administration les précipite trop souvent dans la précarité », poursuit Claire Hédon qui estime que ces dysfonctionnements « appellent une réponse structurelle et durable ».


 

 

   mise en ligne le 10 avril 2026 

La stupeur du Liban après le sanglant « mercredi noir »

Leila Aad et Zeina Kovacs sur www.mediapart.fr

Plus de 300 personnes ont été tuées par les frappes dévastatrices lancées le 8 avril par l’armée israélienne, peu après la conclusion du cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis. Le président libanais, Joseph Aoun, tente depuis de reprendre la main sur la diplomatie de son pays.

Beyrouth (Liban).– Zahra Chami a fouillé pendant des heures les décombres de l’immeuble où habitaient son cousin, Mohamad Krisht, et sa femme Khatoun, dans le quartier huppé de Tallet el-Khayat, au centre de Beyrouth, dans l’espoir de trouver un souvenir du couple. « On espère au moins récupérer quelques affaires pour la famille, quelque chose à garder, un souvenir d’eux », explique-t-elle, en larmes, la voix brisée par le chagrin. En vain : les quatre missiles lancés par l’armée israélienne le 8 avril en début d’après-midi ont pulvérisé l’immeuble.

De ce « mercredi noir », comme l’appellent déjà beaucoup de Libanais·es, reste seulement le souvenir brutal de l’un des jours les plus sanglants au Liban depuis la guerre civile (entre 1975 et 1990). En moins de dix minutes, l’armée israélienne a bombardé plus de cent fois le petit territoire, en pleine journée, affirmant, sans apporter de preuves, viser des centres de commandement du Hezbollah. 

Ces attaques simultanées ont tué plus de 300 personnes, selon le dernier décompte du ministère de la santé libanais, dont 110 femmes, enfants et personnes en situation de handicap. Jeudi 9 avril en fin de journée, plusieurs dizaines de résident·es étaient encore porté·es disparu·es. Ce sombre bilan porte à 1 880 le nombre de personnes tuées au Liban par l’armée israélienne depuis le 2 mars et la reprise du conflit. 

Mohamad, qui travaillait dans l’immobilier, et sa femme Khatoun, poétesse, résidaient dans un des huit immeubles résidentiels visés mercredi au cœur de Beyrouth. « Ils aimaient la vie, profondément. Ils aimaient leur famille, leurs petits-enfants. C’étaient des gens simples. Ils n’avaient aucune affiliation politique. Ils aimaient simplement leur pays et voulaient y vivre en paix », raconte encore Zahra Chami. « Et Israël leur a arraché cela », ajoute-t-elle, les yeux brillants d’émotion. La Libanaise a passé la nuit de mercredi à jeudi devant les ruines du bâtiment, dans le vacarme des pelleteuses passant au peigne fin les gravats dans l’espoir de trouver des survivant·es. 

Comme sur la plupart des sites visés à Beyrouth, la défense civile n’a trouvé que des cadavres et des fragments de corps, ensevelis sous des montagnes de débris. La violence des frappes n’a laissé presque aucune chance aux familles qui résidaient dans les immeubles visés, situés dans des quartiers résidentiels souvent mixtes, où le Hezbollah n’est pas traditionnellement influent.

Une deuxième plainte devant l’ONU

Peu après les frappes, l’armée israélienne a assuré avoir pris les « mesures » nécessaires pour réduire leur impact sur les civil·es. Les hôpitaux, eux, témoignent avoir été dépassés par une vague de blessé·es sans précédent, incluant de nombreuses familles.

À l’hôpital Rizk de Beyrouth, environ 40 % des victimes étaient des femmes et des enfants, selon le médecin-chef Karl Jalad. L’ampleur des frappes et leur synchronisation, combinées à l’absence de tout avertissement préalable, ont considérablement alourdi le bilan humain, explique-t-il. Parmi les victimes qu’il a reçues, un adolescent amputé et son frère éviscéré par un obus. Leur mère a été tuée, tandis que le troisième frère était toujours porté disparu. « Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres », ajoute-t-il.

Le député indépendant Ibrahim Mneimneh a dénoncé auprès de Mediapart « un crime de guerre » visant des civil·es « sans distinction », et appelé le gouvernement à saisir la Cour pénale internationale. « Il est inacceptable de violer ainsi le droit international », assène-t-il.

Jeudi, le gouvernement libanais a annoncé déposer une plainte « urgente » devant le Conseil de sécurité des Nations unies, en réponse à la « dangereuse escalade israélienne » de la veille, la deuxième déposée en moins d’un mois. Depuis 2023, et malgré le fait que les ONG aient bien documenté les crimes de guerre perpétrés au Liban, Israël n’a jamais été contraint de rendre des comptes devant la communauté internationale.

En réponse aux frappes israéliennes, le Hezbollah a repris les attaques sur le nord de l’État hébreu : 30 roquettes ont été lancées depuis le Liban dans la nuit et la journée du jeudi 9 avril. Alors qu’un cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis avait été conclu dans la nuit du 7 au 8 avril, et à la veille de pourparlers prévus entre les deux pays à Islamabad (Pakistan), l’inquiétude demeure sur la tenue de l’accord après les massacres perpétrés par l’armée israélienne au Liban, théâtre d’opérations que Tel-Aviv considère hors du champ d’application de l’accord de cessez-le-feu. 

Négociation des négociations

De son côté, le président libanais, Joseph Aoun, entend reprendre la main sur la diplomatie de son pays en tentant depuis mercredi de relancer les discussions engagées avec Israël depuis le cessez-le-feu de novembre 2024, au point mort depuis le début cette année.

Après un appel entre Washington et Tel-Aviv jeudi 9 avril, l’AFP informait qu’une délégation libanaise, comprenant le premier ministre Nawaf Salam, était attendue aux États-Unis le 14 avril. Une discussion qui devrait se tenir en présence de l’ambassadeur israélien à Washington, Yechiel Leiter, et que le Liban conditionne à une trêve de deux semaines, selon les informations du quotidien libanais L’Orient-Le Jour.

De son côté, Israël ne change pas de ligne en insistant sur la nécessité d’un désarmement total de la milice chiite et a d’ores et déjà annoncé ne pas avoir l’intention, en l’état actuel des choses, de retirer ses troupes du sud du Liban, où elles ont avancé. Jeudi 9 avril, le conseil des ministres libanais annonçait avoir ordonné le déploiement de l’armée dans la capitale pour « assurer le monopole des armes », décision à laquelle s’opposent les deux ministres sous étiquette du Hezbollah, au départ desquels Israël conditionne toute reprise des discussions. 

Une exigence que la communauté internationale, dont la France, ne cesse de répéter en boucle. « L’Iran doit cesser de terroriser Israël par l’intermédiaire du Hezbollah, qui doit être impérativement désarmé et rendre ses armes à l’État libanais », demandait le chef de la diplomatie française, Jean-Noël Barrot, au lendemain des attaques meurtrières.

Début mars, peu après la reprise d’un conflit ouvert entre la branche armée du Hezbollah et l’armée israélienne, le commandant de l’armée libanaise, Rodolphe Haykal, dénonçait une condition impossible à remplir en cas de conflit ouvert. Le 8 avril, quatre soldats libanais ont été tués par les attaques israéliennes. 

Au Liban, l’annonce de ces nouvelles négociations a suscité peu d’espoir du côté des civil·es, en première ligne face aux attaques israéliennes indiscriminées. « On a vu les annonces de négociations diplomatiques, mais rien ne change. Les Israéliens répètent qu’ils visent des militants du Hezbollah mais ce n’est pas ce qu’on voit. Tous ces bâtiments sont des habitations de civils », insiste Zahra Chami. À côté d’elle, sa sœur, qui fume une cigarette, assise sur le capot d’une voiture, maudit, sans mâcher ses mots, l’État libanais et son incapacité de protéger la population de la violence des bombes israéliennes. 

Jeudi soir, après une journée de deuil national en hommage aux victimes du 8 avril, l’armée israélienne annonçait vouloir poursuivre ses attaques contre « les terroristes » du Hezbollah et ordonnait l’évacuation de Jnah, un quartier résidentiel fortement peuplé de Beyrouth. À nouveau, la panique s’est emparée de la capitale, et un stade, où plusieurs milliers de personnes s’étaient réfugiées, a dû être évacué. Dans la foulée, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a demandé à l’armée israélienne d’annuler son ordre d’évacuation, le quartier comprenant deux grands hôpitaux, saturés de centaines de personnes blessées par les frappes de la veille. 


 


 

Pendant le génocide à Gaza et le massacre au Liban,
Israël établi 34 nouvelles colonies illégales en Cisjordanie

Théo Bourrieau sur www.humanite.fr

Israël va créer 34 nouvelles colonies illégales en Cisjordanie occupée, selon l’ONG anti-colonisation La Paix Maintenant et la presse israélienne. Ces 34 nouvelles installations s’ajouteront aux 68 déjà établies par le gouvernement d’extrême droite de Benyamin Netanyahou depuis 2022.

Alors qu’Israël perpétue le génocide dans la bande de Gaza et continue les bombardements intensifs au Liban, « le cabinet de sécurité a secrètement décidé de créer 34 nouvelles colonies » en Cisjordanie occupée, affirme un rapport de l’ONG anti-colonisation La Paix Maintenant. Ces 34 nouvelles colonies s’ajouteront aux 68 déjà établies par le gouvernement d’extrême droite de Benyamin Netanyahou depuis sa formation fin 2022.

Cette décision n’a pas été publiée officiellement et le ministère de la Défense en charge des colonies en Cisjordanie occupée a refusé de répondre à une demande de l’Agence France-Presse sur le sujet.

Des nouvelles colonies au nord et au sud

Selon la chaîne i24News, dix des 34 nouvelles colonies sont des avant-postes existants qui seront légalisés et 24 autres sont en projet. Selon le site d’information Ynet, le chef d’état-major de l’armée israélienne Eyal Zamir aurait déclaré, durant la réunion du cabinet de sécurité sur la question, que l’armée allait « s’effondrer », la création de nouvelles colonies demandant un effort supplémentaire pour ses troupes alors qu’Israël est en guerre. Les nouvelles colonies seront établies du nord au sud de la Cisjordanie, selon les deux médias pro-régime.

La colonisation israélienne de la Cisjordanie est jugée illégale par l’ONU au regard du droit international. Quotidiennement, les colons israéliens agressent, volent, kidnappent et tuent les Palestiniens de Cisjordanie. La vie dans le territoire occupé est rythmée par les contrôles militaires aux checkpoints et par le harcèlement de l’armée génocidaire.


 

   mise en ligne le 9 avril 2026

Entre les Etats-Unis et l'Iran,
un cessez-le-feu fragile
menacé par Israël

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Les États-Unis et l’Iran se sont entendus sur une trêve de quinze jours et l’ouverture du détroit d’Ormuz. Des négociations doivent s’engager au Pakistan, ce vendredi. Pour Téhéran, cet arrêt des hostilités doit aussi concerner le front libanais, mais pas pour Trump. Quelques heures plus tard, Israël bombardait plus d’une centaine de fois le Liban faisant, selon un bilan provisoire, plus de 100 morts et des centaines de blessés.

Beyrouth (Liban), envoyé spécial.

Donald Trump connaît certainement très bien les règles du poker et le bluff qui y est associé. Il devrait néanmoins apprendre que les Iraniens sont particulièrement forts au jeu d’échecs. Et que l’expression « échec et mat » qui sonne le glas de l’adversaire provient du persan « Shâh Mât » signifiant « le roi est vaincu ».

Le président états-unien a accepté un cessez-le-feu de deux semaines avec l’Iran, moins de deux heures avant l’ultimatum qu’il avait lancé à Téhéran : rouvrir le détroit d’Ormuz ou s’exposer à des attaques dévastatrices contre ses infrastructures civiles.

« Une civilisation entière mourra ce soir », avait-il même osé. La guerre, qui entrait dans sa sixième semaine, a fait plus de 5 000 morts dans une douzaine de pays, dont plus de 1 600 civils en Iran. La porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, a beau pérorer en affirmant que « la vérité est que le président Trump et nos puissantes forces armées ont obtenu de l’Iran qu’il accepte la réouverture du détroit d’Ormuz, et les négociations vont se poursuivre », personne n’est dupe.

Trump pris au piège de ses excès

On sentait bien, depuis plusieurs jours déjà, que Donald Trump cherchait une solution pour sortir du piège où il s’est laissé entraîner, poussé par Benyamin Netanyahou. La preuve par la journée de mardi et les écrits présidentiels sur les réseaux sociaux, génocidaires le matin, apaisés le soir.

Le mois dernier, le dirigeant américain déclarait que la « reddition inconditionnelle » de l’Iran serait le seul résultat acceptable pour mettre un terme à la guerre. Dans un précédent plan visant à mettre fin aux hostilités, les États-Unis exigeaient que l’Iran cesse tout nouvel enrichissement, accepte des limites à son programme de missiles et mette fin à son soutien aux groupes armés de la région, ce qui a été refusé par Téhéran. Ces exigences n’apparaissent plus.

Au contraire, un plan en dix points proposé par l’Iran pour parvenir à la fin de la guerre a été qualifié de « viable » par Donald Trump. Dans ces points, outre la levée des sanctions, on note que « les États-Unis doivent s’engager fondamentalement à garantir la non-agression », que l’Iran maintient son contrôle sur le détroit d’Ormuz ou encore que Washington accepte le droit de l’Iran à enrichir l’uranium pour son programme nucléaire civil. Mais pour des raisons qui restent obscures, cette dernière phrase était absente des versions anglaises communiquées aux journalistes par les diplomates iraniens. Elle n’apparaissait qu’en farsi. Il est également demandé le « retrait des forces de combat américaines de la région » et la mise en place d’un « cessez-le-feu sur tous les fronts, y compris dans le conflit israélo-libanais ».

Selon l’agence Associated Press, l’Iran conservera le contrôle du détroit d’Ormuz pendant le cessez-le-feu et continuera, de concert avec Oman, à percevoir des droits de transit auprès des navires. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a indiqué que le passage du détroit serait autorisé sous contrôle militaire iranien. Est-ce que cela signifie que l’Iran relâchera complètement son emprise sur cette voie maritime ? Il est encore trop tôt pour le dire. « Les États-Unis n’ont évidemment pas souscrit à l’ensemble de ces dix points. Mais le simple fait que le cadre proposé par l’Iran serve de base aux négociations constitue une victoire diplomatique majeure pour Téhéran », souligne Trita Parsi, vice-président du Quincy Institute basé à Washington, dans un texte reçu par l’Humanité.

Des discussions devraient donc démarrer ce 10 avril, à Islamabad entre le président du Parlement iranien, Mohammad Ghalibaf et le vice-président états-unien, J. D. Vance. Le premier a commencé sa carrière chez les gardiens de la révolution pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), prenant même la tête de leur force aérienne avant de devenir maire de Téhéran pendant de nombreuses années, et finalement d’occuper la présidence du Majlis, le Parlement, en 2020.

Il est peut-être l’un des seuls dirigeants iraniens encore en vie capable de faire le lien entre les gardiens, les réseaux religieux et le personnel politique. Considéré comme un conservateur dur,« il s’est cultivé une image de “pragmatique exécutif”, capable de gérer des questions complexes plutôt que de s’en remettre à des slogans », souligne le quotidien libanais Annahar.

Il aura peut-être en face de lui un J. D. Vance pas convaincu qu’il fallait entrer en guerre. Mais les responsables iraniens ont fait savoir qu’ils n’acceptaient pas de discuter avec l’envoyé spécial de Trump au Moyen-Orient, Steve Witkoff, ni avec Jared Kushner, le gendre du président, qui dirigeaient les négociations sur le nucléaire avant la guerre.

J. D. Vance, qui parle d’une « trêve fragile », estime que « si les Iraniens sont prêts à négocier de bonne foi, (je pense que) nous pouvons conclure un accord ». Mais mercredi, le président américain a fait savoir que Vance pourrait ne pas participer à ces pourparlers« en raison de préoccupations sécuritaires ». Toutefois, peut-être est-ce à cause de ses réticences à déclencher cette guerre.

Que le cessez-le-feu soit fragile, personne n’en doute. D’autant que les déclarations états-uniennes faites au long de la journée ont semé le doute. Un haut responsable de la Maison-Blanche a assuré que le plan en dix points diffusé publiquement par l’Iran, qui contient des demandes a priori difficilement acceptables par Washington, n’était pas le document servant de base aux négociations avec les États-Unis. Par ailleurs, Téhéran a fait savoir qu’il liait les deux fronts, celui en Iran et celui au sud du Liban.

Or, si Netanyahou a, du bout des lèvres, affirmé qu’il soutenait la décision de Trump de suspendre ses bombardements sur l’Iran, il a maintenu que l’arrêt des hostilités « n’incluait pas le Liban ». Le locataire de la Maison-Blanche, interrogé par PBS, est allé dans ce sens, contredisant une annonce faite plus tôt par le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, médiateur dans le conflit, assurant que le cessez-le-feu s’appliquait « partout, y compris au Liban et ailleurs ».

Le Liban sous les bombes israéliennes

L’aviation israélienne s’est d’ailleurs déchaînée, mercredi, dans des attaques qui ont touché plusieurs villes dont la capitale, sans qu’aucun message d’avertissement n’ait été lancé auparavant, faisant 184 morts et 890 blessés selon un premier bilan provisoire dressé par le ministre libanais de la Santé, Rakan Nassereddine. Les hôpitaux libanais étaient submergés par le nombre de victimes. Les gardiens de la révolution iraniens ont promis de leur côté sur Telegram de « punir Israël pour les atrocités qu’il a commises au Liban et pour la violation des conditions du cessez-le-feu ». Un engrenage susceptible de relancer les hostilités.

« La poursuite de l’activité militaire au Liban fait peser un grave danger sur le cessez-le-feu et les efforts menés en faveur d’une paix durable et générale dans la région », a affirmé, dans un communiqué, le porte-parole d’Antonio Guterres, tout en réitérant ses appels à une fin immédiate des hostilités.

« La stratégie iranienne ne repose pas uniquement sur la solidarité avec les Palestiniens et les Libanais, fait remarquer Trita Parsi. Elle est également stratégique. La poursuite des bombardements israéliens risque de raviver la confrontation directe entre Israël et l’Iran – un cycle qui s’est déjà enflammé à deux reprises depuis le 7 octobre. Du point de vue de Téhéran, un arrêt durable du conflit avec Israël est indissociable de la fin des guerres israéliennes à Gaza et au Liban. Il ne s’agit pas d’un objectif secondaire, mais d’une condition sine qua non. » Emmanuel Macron a prévenu : « Notre souhait, c’est de nous assurer que le cessez-le-feu inclut pleinement le Liban » sur la durée, a-t-il fait savoir, alors que les deux otages français détenus en Iran, Cécile Kohler et Jacques Paris, ont été libérés et sont arrivés en France.

Rien ne dit que les négociations qui doivent démarrer dans la capitale pakistanaise aboutiront. Selon l’agence de presse Tasnim, qui cite une source iranienne anonyme, Téhéran se retirera de l’accord de cessez-le-feu si les attaques d’Israël contre le Liban se poursuivent. Seule différence aujourd’hui, les États-Unis ne peuvent plus brandir la menace d’attaques militaires après une guerre ratée et des élections de mi-mandat qui se rapprochent. On voit mal comment Donald Trump pourrait réussir là où il vient d’échouer.


 

   mise en ligne le 8 avril 2026

La colère politique et sociale monte autour du prix du carburant

Mathieu Dejean et Pierre Jequier-Zalc sur www.mediapart.fr

Le ministre de l’économie n’a pas convaincu les syndicats conviés à une table ronde au sujet de l’augmentation des prix du carburant. Malgré le cessez-le-feu accepté par Trump en échange d’une réouverture du détroit d’Ormuz, le camp présidentiel craint une flambée de colère sociale.

Des files d’attente interminables aux stations-service, des pleins d’essence à plus de 100 euros et un gouvernement qui semble avoir atteint sa vitesse de croisière… vers le mur de la colère sociale. La hausse des prix du carburant provoquée par la guerre en Iran a pris un tour aigu le week-end dernier. Le député MoDem Pascal Lecamp, élu dans une circonscription très rurale de la Vienne où 27 % de la population a plus de 75 ans, en mesure avec inquiétude les effets sur le terrain. 

« Les premières victimes de cette hausse sont les aides à domicile et les infirmières qui vont deux fois par jour chez des gens qui ont besoin de soins, témoigne-t-il. Certaines ont commencé à faire un seul passage au lieu de deux, et ces réductions d’assistance aux personnes âgées peuvent se reporter sur les urgences, les pompiers et les CHU. À terme, c’est tout le fonctionnement de notre système de solidarité qui pourrait être bloqué. Si crise sociale il y avait, elle viendrait de ce côté-là. »

Et même si Donald Trump a accepté, mercredi 8 avril, un cessez-le-feu de deux semaines avec Téhéran en échange d’une réouverture du détroit d’Ormuz, ce n’est pas sûr que la crise s’estompe à court terme. « Il y a un cessez-le-feu mais avec Trump, rien n’est jamais certain… Il y a peut-être un moment où le niveau de danger social, le risque d’explosion, demandera d’intervenir », ajoute le vice-président de la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, toutefois encore opposé aux aides non ciblées pour pallier l’augmentation des prix du carburant. 

Selon Olivier Gantois, président de l’Union française des industries pétrolières (Ufip), les prix à la pompe pourraient baisser « dans les quarante-huit heures » de « 5 à 10 centimes ». Un recul très modeste alors que ces prix avaient atteint 2,30 euros le litre pour le gazole, et plus de 2 euros pour le sans-plomb. 

L’Assemblée nationale s’est faite l’écho de cette colère sourde mardi 7 avril, avant une réunion avec les syndicats, organisée par le ministre de l’économie, Roland Lescure. Pas moins de six questions ont été adressées au gouvernement à ce sujet.

Si la ministre déléguée chargée de l’énergie, Maud Bregeon, a tenté d’y répondre, elle n’a cependant pas donné d’indices de changement de la « méthode Lescure ». L’exécutif ne brandit même plus la menace d’encadrer les marges des distributeurs de carburants pour qu’ils ne profitent pas de la situation pour augmenter leurs prix.

Aucune mesure présentée aux syndicats

« On a un désaccord absolument majeur », a répondu Maud Bregeon à la gauche, balayant d’un revers de main toute idée de « blocage des prix ». « Nous ne sommes pas dans une économie administrée », a-t-elle justifié, ajoutant que le premier ministre aura « l’occasion d’annoncer un dispositif de soutien supplémentaire dans les jours à venir pour ceux qui n’ont pas d’autre choix que de prendre leur voiture pour aller au travail », notamment les secteurs du soin. La semaine passée, Sébastien Lecornu avait demandé à son gouvernement de lui faire des propositions pour mettre en place des « aides ciblées » dès cette semaine.

Il faut vraiment des mesures ciblées, en particulier sur les salariés les plus fragiles.
Luc Mathieu, secrétaire national de la CFDT

Mais rien, ni dispositif d’urgence ni aides ciblées, n’a été présenté aux syndicats, reçus en fin de journée, mardi 8 avril au ministère de l’économie. « On comprend mieux pourquoi il a fallu attendre un mois pour nous recevoir. Le ministre n’avait manifestement rien à nous dire, à part la liste de ce qu’il ne peut pas faire », a lancé la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, à la sortie de cette table ronde. Cette rencontre était réclamée depuis le 10 mars par la CGT, alors que les prix à la pompe caracolent, mettant de nombreux salarié·es dans le rouge.

Le syndicat plaide vivement pour un blocage des prix, avec « un prix maximum à la pompe de 1,7 euro », alors que les prix moyens dépassent désormais allègrement les 2 euros. Une mesure de nouveau balayée par Roland Lescure, et qui ne fait pas l’unanimité parmi les centrales. La CFDT, par exemple, préfère demander des « aides ciblées » pour « celles et ceux qui en ont le plus besoin ». Une manière d’appeler le gouvernement à ne pas réitérer sa politique mise en place durant la période inflationniste de 2022.

« Il faut vraiment des mesures ciblées, en particulier sur les salariés les plus fragiles, ceux qu’on a appelés les essentiels pendant la crise sanitaire », tance Luc Mathieu, secrétaire national de la CFDT, qui rappelle : « Les mesures générales n’ont absolument pas été efficaces et ont été très coûteuses ces dernières années. » En 2022, la mise en place d’un bouclier tarifaire non ciblé avait coûté au moins 24 milliards d’euros aux finances publiques. Mais sur ces demandes, bien plus minimes et conjoncturelles que le blocage des prix, Roland Lescure botte aussi en touche, renvoyant à de potentielles futures annonces du premier ministre. 

Taxer les bénéfices des grands groupes pétroliers

Au sein même du bloc central, ces mesures spécifiques ne convainquent guère. « Les aides ciblées c’est bien, mais ce n’est pas durable. Or tout le monde est concerné par ces augmentations de prix », alerte Julien Dive, député Droite républicaine (DR) et vice-président de la commission des affaires économiques, qui plaide pour « redistribuer les 270 millions d’euros de recettes fiscales supplémentaires générées en mars sous forme de ristournes au prix à la pompe »

Bruno Retailleau, le président du parti Les Républicains (LR), a défendu la même idée sur France Inter le 8 avril – « Consacrer le surplus fiscal à maintenir l’appareil de production » –, jugeant que la France n’avait « pas les moyens de faire des aides non ciblées ». Une mesure qui épargnerait donc les grands groupes pétroliers, alors que cinq États membres de l’Union européenne (UE), parmi lesquels l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, ont exhorté la Commission européenne à taxer les bénéfices exceptionnels des groupes pétroliers et gaziers. Une initiative dans laquelle la France fait figure de grande absente.

Pourtant, la colère est grandissante chez les salarié·es obligé·es de prendre la voiture au quotidien. « On a des salaires à la stricte limite du smic, voire en dessous si on calcule en taux horaire, et on se retrouve littéralement à payer pour travailler. On le dit depuis longtemps mais personne ne fait rien ! », s’agaçait la semaine passée, dans nos colonnes, Sandra, auxiliaire de vie à domicile. Ces travailleuses ont « besoin de prendre leur voiture pour aller travailler, [et] sont directement frappées par cette augmentation [du prix du carburant]. Il faut soutenir le pouvoir d’achat de ces salariées », a indiqué la secrétaire générale de la CFDT, Marylise Léon, sur RTL.

Un appel à la mobilisation

Pour soutenir le pouvoir d’achat, les syndicats, en revanche, ne s’y trompent pas. La hausse des salaires devient un enjeu majeur, alors que leur niveau n’a toujours pas rattrapé celui de 2020 – avant la crise inflationniste. Mais là encore, les différences sont nombreuses, et majeures.

Si à la CGT on pousse pour indexer les salaires sur l’inflation et augmenter le smic, à la CFDT, on réfute ce mécanisme, préférant appeler les employeurs, au cas par cas, à ouvrir de nouvelles négociations. Des divergences de fond qui empêchent les organisations syndicales de parler d’une seule voix et d’imposer un rapport de force avec le gouvernement, alors que le patronat est régulièrement reçu à Bercy ces derniers jours. 

C’est une situation qui peut vite dégénérer.
Julien Dive, député Droite républicaine

Politiquement, le sujet est inflammable. Le précédent du mouvement des Gilets jaunes, déclenché en 2018 après l’augmentation du prix des carburants, est dans toutes les mémoires. Alors que les habitant·es éloigné·es des transports en commun sont asphyxié·es par la crise et que TotalEnergies aurait gagné plus de 1 milliard de dollars en un mois en pariant sur une envolée durable des cours du pétrole, selon le Financial Times, les mêmes causes produiront-elles les mêmes effets ? Pour l’heure, les blocages organisés par les routiers sur les autoroutes et par les pêcheurs dans les ports n’ont pas pris l’ampleur d’un mouvement social national, mais les ferments sont là.

« Je ne pense pas qu’on soit en position de crise de type Gilets jaunes, car celle-ci avait été déclenchée par une décision prise à Paris. Aujourd’hui c’est lié à la crise internationale, et les gens savent qu’elle est évolutive », assure le député MoDem Pascal Lecamp. 

À la sortie du ministère de l’économie, Sophie Binet a toutefois appelé « l’ensemble des travailleurs et travailleuses à se mobiliser sur leur lieu de travail pour obtenir des augmentations de salaire immédiates ». « C’est une situation qui peut vite dégénérer, estime l’élu DR Julien Dive. Elle a des impacts économiques très lourds pour les PME [petites et moyennes entreprises – ndlr], les entreprises de transport et a fortiori pour les gens qui prennent leur véhicule pour travailler, se former ou se soigner. Cette flambée des prix risque malheureusement de perdurer et peut devenir un sujet de grogne sociale. » 

De manière générale, le gouvernement donne le sentiment de naviguer à vue sur le sujet, tentant d’éteindre les foyers de contestation au cas par cas. « Cette situation constitue un nouveau choc pétrolier. Et si ce choc persiste au-delà de quelques semaines, la crise pourrait se diffuser plus largement à l’économie et être au fond d’une nature plus systémique », déclarait Roland Lescure le 24 mars, auditionné par la commission des finances de l’Assemblée. Le ministre de l’économie s’était dédit quelques jours plus tard en revenant sur la notion de « choc pétrolier »

Il jugeait alors l’impact « limité à un nombre restreint de professions » – agriculteurs, pêcheurs, taxis, VTC, BTP, industries. Depuis, la crise s’est amplifiée. Le 7 avril, devant les député·es, Maud Bregeon arguait encore de ce « contexte évolutif » et d’une situation que « ni [les élu·es] ni [elle] ne maîtris[ent] ». Un aveu d’impuissance politique qui pourrait alimenter un peu plus la colère sociale, alors qu’une étude de l’Observatoire international de la fiscalité vient encore de montrer que, lors des booms des matières premières, les superprofits des géants pétroliers vont en partie dans les paradis fiscaux. 


 

   mise en ligne le 7 avril 2026

Pourquoi Israël veut occuper le Liban ?

Amine Snoussi & Léa Joe Barakat (juriste hispano-libanaise, spécialiste des relations internationales)

sur https://frustrationmagazine.fr/

À l’heure où l’on écrit ces mots, on compte plus de 1 000 morts au Liban et plus d’un million de déplacés. Les bombardements israéliens ciblent le sud de Beyrouth et toutes les nuits, les Libanais observent le ciel et se demandent si les missiles qu’ils voient passer viennent frapper leurs villes ou sont à destination de Téhéran ou Tel Aviv. Les bombes au Liban, ce n’est pas une nouveauté spécifiquement quand c’est Israël qui les largue. Si dès sa première arrivée au pouvoir en 1996, Benyamin Netanyahou s’est opposé à toute forme de négociation avec la diplomatie palestinienne, c’est car ses objectifs coloniaux ne s’arrêtent ni à la bande de Gaza ni à la Cisjordanie.

Eretz Israël (le Grand Israël) , un État dans les dimensions des prétendus royaumes de la Bible, est un fantasme historique du nationalisme sioniste. Ce territoire s’étend, selon la formule biblique, « du fleuve d’Égypte à l’Euphrate » : il inclut la Cisjordanie occupée, une partie de la Jordanie et de l’Égypte… mais aussi un morceau du Liban.

Pourquoi ce projet du Grand Israël ressurgit-il avec une telle brutalité aujourd’hui ? D’abord, parce que depuis 2022, la coalition au pouvoir de Benyamin Netanyahou inclut une aile ultra-religieuse incarnée par Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir, qui n’hésitent pas à le revendiquer ouvertement. À Jérusalem, Smotrich haranguait ses partisans : « Est-ce qu’on a peur du mot occupation ? Non ! » Le 23 mars 2026, depuis la Knesset, Smotrich a déclaré à la radio que la campagne militaire au Liban devait « se terminer avec une réalité complètement différente, à la fois concernant le Hezbollah et le changement des frontières d’Israël ». Et d’enfoncer le clou : « Je le dis ici sans hésiter… et où que je me trouve : la nouvelle frontière israélienne doit être le Litani. »

Le Litani : une revendication vieille de plusieurs décennies.

La formule choisie par Smotrich est politiquement explosive pour une raison simple : le Litani, c’est la principale ressource hydraulique du sud du Liban, à environ 30 kilomètres de la frontière israélienne. Dans une région où l’eau est une ressource stratégique autant que militaire, contrôler le Litani, c’est tenir le sud du Liban par la gorge au sens littéral. L’idée d’un intérêt israélien pour les eaux du Litani ne date pas d’aujourd’hui. Des travaux anciens rappellent que ce fleuve a longtemps occupé une place dans certaines réflexions sionistes et israéliennes. Ce n’est donc pas une improvisation de Smotrich, c’est l’actualisation d’un agenda colonial structurel, porté depuis les années 1970.

L’invasion terrestre de mars 2026 est loin d’être le commencement de l’histoire. Au contraire, elle s’inscrit dans une continuité de tensions et d’interventions militaires qui remontent à plusieurs décennies. Dès les années 1970, le sud du Liban devient un espace stratégique dans le conflit israélo-arabe. Après son expulsion de Jordanie en 1970, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) s’installe massivement au Liban, en particulier dans le sud du pays, qui devient progressivement une base pour des opérations contre Israël.

En mars 1978, Israël lance l’opération Litani (ce n’est pas un hasard si elle porte ce nom), première invasion majeure du sud du Liban, avec l’objectif déclaré de repousser les combattants palestiniens au nord du fleuve éponyme et de sécuriser sa frontière nord. Cette intervention provoque une réaction rapide de la communauté internationale : le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte la résolution 425, qui appelle au retrait immédiat des forces israéliennes et réaffirme la souveraineté du Liban. Israël ne l’entend pas de cette oreille. Les forces se retirent, mais cèdent leurs positions à l’Armée du Liban Sud, une milice supplétive directement financée par Tel Aviv pour faire le sale boulot par procuration.

1982 : l’invasion qui a fabriqué son propre cauchemar

Quelques années plus tard, en 1982, une nouvelle invasion israélienne conduit les forces de Tsahal jusqu’à Beyrouth. L’objectif déclaré d’Israël était, en juin 1982, de détruire en 72 heures les infrastructures de l’OLP sur une zone de 40 km au nord de la frontière. L’objectif réel, selon plusieurs sources, était de détruire l’OLP en allant jusqu’à Beyrouth et de modifier la structure multiconfessionnelle du pouvoir au Liban pour en faire un État chrétien allié d’Israël. Un gouvernement ami, c’est un objectif colonial classique comme l’a fait et le fait encore la France en Afrique (Tunisie de Ben Ali, Tchad de Déby, Niger de Bazoum)

L’opération s’appelle « Paix en Galilée ». Le cynisme du nom mérite d’être souligné. La spécialiste de communication Dalia Gavriely-Nuri analyse ce choix comme une forme de normalisation de la guerre, présentée comme l’inverse d’une entreprise belliqueuse, une opération pacificatrice, par conséquent légitime. La technique n’a pas pris une ride. Vingt mille Libanais et Palestiniens, en majorité des civils, sont tués. En septembre 1982, le massacre de Sabra et Chatila est commis par les milices phalangistes chrétiennes alliées d’Israël, pendant que l’armée israélienne occupe encore cette partie de la ville.

Et maintenant, le paradoxe : Israël obtient ce qu’il voulait militairement. L’OLP est chassée. Mais politiquement, c’est un désastre retentissant. La population chiite du sud du Liban, satisfaite dans un premier temps du départ des combattants palestiniens, devient hostile à Israël à la suite des violences qu’elle subit au cours de l’occupation israélienne. L’invasion favorise la fondation, en 1982, du Hezbollah, milice chiite islamiste soutenue par l’Iran, et anti-israélienne. Autrement dit : en voulant installer un gouvernement ami, Israël a engendré son ennemi le plus durable. Une leçon que l’histoire s’obstine à lui répéter et qu’il s’obstine à ignorer.

La victoire de Tsahal au Liban, incontestable sur le plan militaire, se retourne en grande partie contre elle au plan politique. Israël se maintient dans une zone tampon au sud du pays jusqu’en 2000. Dix-huit ans d’occupation, de résistance et de guérilla chiite qui font du Hezbollah une organisation de plus en plus structurée, populaire et redoutable. À chaque affrontement, le Hezbollah en sort renforcé.

La fragilité du Liban tient entre autre à sa structure politique et sociale particulière

Le pays repose sur un système dit confessionnel, qui organise la répartition du pouvoir entre différentes communautés religieuses. Le président doit être chrétien maronite, le Premier ministre musulman sunnite et le président du Parlement musulman chiite. Ce système avait pour objectif de garantir la représentation des différentes composantes de la société libanaise, dans un pays où cohabitent de nombreuses confessions. Mais cette organisation politique rend également la société plus vulnérable aux divisions, notamment en période de crise ou de guerre. Dans ces moments-là, les tensions politiques peuvent rapidement se transformer en tensions communautaires, chaque groupe percevant les événements à travers le prisme de son appartenance confessionnelle.

Les récents affrontements illustrent cette dynamique. Lorsque le Hezbollah a lancé des frappes contre Israël en 2026, ces actions n’ont pas seulement eu des conséquences militaires : elles ont également accentué les divisions internes au Liban. Le Hezbollah étant principalement soutenu par une partie de la communauté chiite, ses actions creusent davantage le fossé entre les différentes communautés du pays. Malgré ces divisions, une partie de la jeunesse libanaise tente aujourd’hui de dépasser ces clivages. Consciente des limites du système confessionnel, elle cherche à construire une identité nationale plus forte et à imaginer un avenir politique qui ne soit plus uniquement défini par l’appartenance communautaire.

Le Hezbollah, un État dans l’État

Le Hezbollah n’est pas une organisation que l’on peut ranger dans une seule case. C’est précisément ce qui fait sa singularité et sa complexité. Né dans le chaos de la guerre civile libanaise et dans le sillage de l’invasion israélienne de 1982, le mouvement s’est construit comme une « résistance » armée, mais il ne s’est jamais limité à cela. Le Hezbollah est à la fois une force militaire structurée, un parti politique pleinement intégré au système libanais, et un acteur social profondément enraciné dans les communautés chiites.

Cette triple identité lui permet de parler plusieurs langages à la fois. Sur le plan local, il se présente comme un protecteur, un fournisseur de services et un représentant politique. Sur le plan régional, il agit comme un acteur stratégique aligné avec l’Iran. À l’international, il est souvent perçu et désigné comme une organisation terroriste. Aucune de ces lectures n’est fausse, mais aucune n’est suffisante seule : la notion de terrorisme est toujours à relativiser dans le cadre d’une occupation et/ou d’une guerre d’agression. Dans le contexte israélien par exemple, plusieurs spécialistes palestiniens parlent de terrorisme d’État pour qualifier les actions du régime colonial. 

Le fait qu’il conserve un arsenal militaire en dehors du cadre de l’armée libanaise est, pour beaucoup, une atteinte directe à la souveraineté de l’État et alimente une fracture profonde au sein de la société libanaise, entre ses partisans et ceux qui estiment que ces armes devraient être exclusivement sous contrôle étatique. Mais il faut rappeler l’histoire à ceux qui se scandalisent de cet état de fait : c’est précisément l’occupation israélienne de 1982 à 2000 qui a rendu le Hezbollah politiquement légitime aux yeux d’une grande partie de la population. La guerre de 2006 a permis au Hezbollah de faire accréditer l’idée qu’il disposait d’une capacité de dissuasion contre Israël,  lui donnant un argument pour conserver son arsenal militaire : c’est grâce à cet arsenal qu’Israël avait été incapable d’envahir le Liban. 

Cette guerre, connue sous le nom de « guerre des 33 jours », éclate le 12 juillet 2006. Des miliciens du Hezbollah enlèvent deux militaires israéliens à Aïta el-Chaab, dans la zone frontalière, avec l’objectif de provoquer un échange de prisonniers. 

La réponse israélienne est immédiate et disproportionnée : l’armée israélienne bombarde tous les points vitaux du pays (centrales électriques, ponts, aéroport) paralysant son économie, causant environ 1 200 morts et conduisant à l’exode de près d’un million de personnes. Mais c’est militairement que le Hezbollah va marquer les esprits. Il démontre non seulement sa capacité à repousser Tsahal de façon conventionnelle lors d’affrontements en terrain ouvert, mais aussi sa maîtrise de la guérilla urbaine, notamment lors des combats autour de Bint Jebel : une ville symbolique, celle-là même où Nasrallah avait prononcé son discours de la victoire en 2000. Israël annonce avoir tué 320 combattants du Hezbollah, tandis qu’il déplore lui-même 159 morts, dont 39 civils, en 34 jours de combat. Tsahal n’a pas réussi à détruire le Hezbollah, ni même à reprendre le contrôle du sud du Liban. Pour le mouvement chiite, le bilan est suffisant pour proclamer une victoire et c’est ainsi qu’Israël à forgé l’outil majeur de sa propre résistance : la légitimité militaire du Hezbollah.

Le Hezbollah existe donc dans cet entre-deux permanent : entre État et non-État, entre légitimité politique et controverse internationale. Sa force réside précisément dans cette capacité à naviguer entre ces rôles, à s’adapter, et à imposer son propre récit. L’armée libanaise a pourtant affirmé en janvier 2026 avoir achevé le désarmement du Hezbollah entre le Litani et la ligne bleue comme convenu par le cessez-le-feu. Les bombardements israéliens se sont poursuivis, en violation de l’accord. 

Pourtant, cette lecture de la “résistance” se heurte aujourd’hui à la réalité du terrain en 2026. Le Hezbollah ne sort pas victorieux d’un conflit qui laisse le sud du Liban en grande partie inhabitable, Beyrouth sous la menace constante de frappes, et une population massivement déplacée et précarisée. L’économie libanaise, à peine remise des destructions de 2024, est de nouveau fragilisée. Surtout, l’entrée en escalade après la mort du guide suprême iranien souligne une logique d’alignement régional davantage qu’un calcul strictement libanais. En engageant le pays dans une guerre qu’il ne peut assumer seul, le Hezbollah expose les limites stratégiques de son propre modèle. Reconnaître les limites et les responsabilités du Hezbollah ne revient pas à relativiser la logique d’expansion et de domination territoriale à l’œuvre du côté israélien.

Ce que l’histoire répète depuis près de cinquante ans, c’est qu’Israël ne cherche pas la sécurité au Liban mais le contrôle des terres, de l’eau et surtout, des frontières redessinées à coups de bombes. Le 4 mars 2026, Israël a ordonné le déplacement de toute la population libanaise présente au sud du fleuve Litani vers le nord, correspondant aux projections coloniales expansionnistes de l’appareil d’État israélien depuis 1978. Une zone tampon de 30 kilomètres permettant à à Tsahal de progresser dans le territoire libanais. Aujourd’hui, la zone à évacuer a été élargie de près de 10 kilomètres jusqu’au fleuve Zahrani, soit une surface totale équivalente à 10% du territoire libanais. La thèse du nettoyage ethnique est désormais une réalité : comme dans la bande de Gaza durant les deux dernières années, les incursions israéliennes précédent une extension progressive de l’occupation et donc une continuité du déplacement forcé. 


 

   mise en ligne le 6 avril 2026

Plus de 350 000 signatures contre la proposition de loi Yadan

Emilio Meslet sur www.humanite.fr

350 000 personnes ont déjà signé la pétition contre la loi Yadan, qui vise à museler toute critique d’Israël en France.

Ils sont déjà plus de 350 000 signataires à dire « Non à la loi Yadan ! », pétition déposée sur le site de l’Assemblée nationale pour dénoncer un « amalgame entre l’antisémitisme et la critique d’Israël (antisionisme) ». Déposée par Caroline Yadan, députée macroniste des Français de l’étranger dans une circonscription comprenant Israël, cette proposition de loi (PPL) doit être examinée le 16 avril.

Elle a pour but officiel d’élargir la notion d’apologie du terrorisme aux propos « implicites », de créer un délit de négation de l’État d’Israël et d’élargir le délit de négation de la Shoah aux comparaisons entre Israël et le régime nazi. La PPL Yadan crée donc de fait une confusion entre haine des juifs et critique de la politique d’un État.

« Oui, il faut lutter contre l’antisémitisme de toutes nos forces, comme contre toutes les autres discriminations, est-il écrit dans la pétition. Mais pas en muselant la liberté d’expression ni en assimilant la communauté juive à la politique de Benyamin Netanyahou. »

pour signer la pétition : https://petitions.assemblee-nationale.fr/initiatives/i-5158


 

Assemblée nationale : pourquoi la proposition de loi Yadan est un bâillon pro-israélien

Cyprien Caddeo et Elisabeth Fleury sur www.humanite.fr

Le texte porté par la députée macroniste est attendu mi-avril à l’Assemblée. Critiqué par de nombreux juristes et associations, il prévoit d’élargir le champ de l’antisémitisme à certaines critiques contre Israël.

Il s’en est fallu de peu pour que le texte arrive très en avance à l’Assemblée. Programmée pour un examen dans l’Hémicycle le 16 avril, la proposition de loi Yadan contre « les nouvelles formes d’antisémitisme » devait être examinée dès ce jeudi matin. C’est la députée porteuse du texte, Caroline Yadan (Renaissance), représentante des Français établis hors de France dans la circonscription comprenant Israël, qui l’a fait savoir, dans un mail adressé à ses collègues et leur enjoignant d’être présents pour faire barrage au vote de « l’extrême gauche ». Finalement, le débat aura bien lieu à la date prévue.

Déposée à l’automne 2024 mais congelée depuis, du fait de l’enlisement des débats budgétaires et des élections municipales, la proposition de loi Yadan organise en réalité la confusion entre antisémitisme et antisionisme, haine des juifs et critique de la politique du gouvernement israélien. Dans la lettre, le texte prévoit d’élargir la notion d’apologie du terrorisme aux propos « implicites », de créer un délit de négation de l’État d’Israël et d’élargir le délit de négation de la Shoah aux comparaisons entre Israël et le régime nazi.

Une députée en croisade contre tout soutien à la Palestine

Si Caroline Yadan jure que le texte ne vise pas « à interdire toute critique du gouvernement israélien ou à museler le soutien au peuple palestinien », les déclarations de la députée ont de quoi semer le doute. « Depuis quinze ans, on tue des juifs en France « au nom de Gaza ». Nier ce lien, c’est refuser de nommer ce qui frappe », estime-t-elle. L’élue macroniste est en croisade systématique contre tous les médias qui osent rappeler les crimes israéliens en Palestine : l’Humanité, le Monde, RFI, Arte, France Info ou encore la télévision publique suisse ont été, ces derniers mois, la cible de ses attaques.

Les propos de la ministre chargée de la Lutte contre les discriminations, Aurore Bergé, n’arrangent rien. Soutien sans faille du texte, elle a assuré, sur la chaîne pro-israélienne I24 News, qu’il permettrait de condamner ceux qui qualifient les politiques de Netanyahou de « génocidaires ». « Dire « de la mer au Jourdain », c’est appeler à l’effacement d’Israël. C’est accepter l’idée que les Israéliens n’auraient plus leur place », a aussi déclaré le premier ministre, Sébastien Lecornu, lors du dîner annuel du Crif, en février. Ce slogan pro-palestinien serait donc condamnable au pénal et assimilé de facto à de la haine contre les juifs.

La Macronie estime, par ailleurs, qu’il existe une majorité à l’Assemblée pour voter la loi. Mais les comptes sont-ils bons ? Si le texte a été signé par 130 députés allant de LR au Modem, plus deux élus PS, François Hollande et Jérôme Guedj, il devrait être rejeté par les insoumis, les communistes, les écologistes et une grande partie du PS – Olivier Faure y étant publiquement défavorable. Même le RN a annoncé s’y opposer, par la voix de Marine Le Pen.

« Une police de la pensée »

« Ce texte est une faute, tonne de longue date le député PCF Jean-Paul Lecoq. Il n’est pas possible qu’il y ait un seul État dans le monde dont la politique ne puisse être critiquée. Paradoxalement, cela contribue à faire d’Israël un État d’exception et donc à l’isoler. » Du côté de LFI, explicitement visée dans les sorties médiatiques de Caroline Yadan, la députée Clémence Guetté dénonce une « tentative de faire taire toute critique du gouvernement israélien, quelques jours après qu’Israël a adopté la peine de mort pour les Palestiniens, quelques heures après que des soldats de Tsahal ont tiré sur des soldats français sous casques bleus ».

La proposition de loi est par ailleurs dénoncée par un large front associatif et syndical, allant de la Ligue des droits de l’homme (fondée au moment de l’affaire Dreyfus) à la CGT, en passant par le Syndicat des avocats de France. « Par le contrôle de l’implicite, c’est une véritable (et hasardeuse) police de la pensée à laquelle devrait se livrer le juge pénal », écrit ce dernier.

« L’extension du délit d’apologie du terrorisme constitue l’outil principal de répression du discours sur Gaza, dénonce auprès de l’Humanité François Dubuisson, professeur de droit international. Sur la base de ce délit, encouragées par une circulaire ministérielle, des centaines de procédures ont été ouvertes pour des propos stupides, inutilement provocateurs, mais qui n’ont rien à voir avec du terrorisme. La loi Yadan entend élargir ce délit en y incluant notamment la « minoration » ou la « banalisation » d’actes terroristes. Comme si, en contextualisant ces actes, on en atténuait la gravité. » Dénoncer la politique coloniale israélienne nous vaudra-t-il, demain, d’être traînés au tribunal ?

   mise en ligne le 4 avril 2026

Racisme et mépris de classe

L'éditorial de Fabien Gay sur www.humanite.fr

Alors que la campagne des élections municipales a cristallisé les tensions, le niveau est encore monté d’un cran au sortir des résultats. Que des maires, démocratiquement élus, soient pris pour cible en raison de leur origine, de leur nom ou de leur couleur de peau est une honte pour la République.

De Saint-Denis au Blanc-Mesnil, en passant par Mantes-la-Jolie, des édiles sont victimes de racisme. Comme si, aux yeux de certains, ils ne pouvaient ni incarner l’autorité républicaine ni porter avec dignité l’écharpe tricolore. C’est l’idée même de citoyenneté qui est attaquée par ces relents xénophobes.

Pourtant, ces maires n’ont pas conquis leur mandat autrement que par les urnes, comme les autres. Ils sont l’expression d’un choix démocratique clair, celui de dizaines de milliers d’habitantes et d’habitants qui ont décidé, librement, de confier leur avenir à celles et ceux qui comprennent leur quotidien, qui ne sont pas déconnectés des problématiques locales, qui ne brutalisent pas les plus vulnérables et dont ils estiment qu’ils sont les plus à même de les représenter.

Pour certains, à droite et à l’extrême droite, l’égalité républicaine est à géométrie variable. Elle s’arrête là où commencent les origines, les patronymes, les trajectoires sociales avec l’idée insidieuse que certains Français seraient plus légitimes que d’autres pour représenter la nation. Cela délégitime les votes des habitants, en jouant sur des peurs infondées et des fantasmes malfaisants quant au devenir de ces communes.

Les réactions hostiles de responsables politiques ou de certains médias bollorisés révèlent un racisme persistant, décomplexé, mais aussi un mépris de classe profondément enraciné. Comme si la légitimité politique restait l’apanage d’un profil unique, figé dans le temps : souvent un homme, blanc, âgé, issu de certains cercles, fruit de la reproduction d’une « élite ».

À l’inverse, ces nouveaux maires incarnent une richesse et une diversité collective : celle d’un pays pluriel, traversé d’histoires multiples, mais uni par un même idéal de justice et de progrès. Leur engagement est souvent le fruit d’un long parcours, fait d’investissement local, de militantisme, de proximité avec les habitants. Leur élection est le signe d’une confiance populaire que les perdants refusent d’admettre.

Dans le même temps, une autre réalité interpelle. Comment accepter qu’un maire soit contesté pour ce qu’il est, tandis qu’un autre puisse être soutenu malgré ce qui lui est reproché, c’est-à-dire des plaintes pour quatre viols avec interdiction d’être présent sur le territoire de sa ville ? Comment tolérer que l’apparence ou le parcours social déclenchent une hostilité immédiate, quand des comportements répréhensibles sont relativisés ?

Cette injustice fragilise profondément la confiance dans les institutions et alimente un sentiment d’abandon et de colère. Nous devons être nombreux à dénoncer les dérives et attaques racistes. Nous devons continuer de refuser de caricaturer et stigmatiser les citoyens, notamment ceux des quartiers populaires.

La diversité n’est pas une menace, elle est une force. Elle enrichit notre vie collective, elle renforce notre démocratie, notamment parce que des citoyens et des citoyennes se sentent enfin représentés. C’est un fait. Tout cela doit nous interroger au moment où l’abstention est toujours aussi élevée et où la crise démocratique s’aggrave.

Ces maires, aujourd’hui pris pour cible, sont aussi les visages d’une République qui avance, celle d’une France où chacun, quelle que soit son origine, peut aspirer à représenter les autres, à servir l’intérêt général et à porter haut les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité !

   mise en ligne le 3 avril 2026

Face à l'« union des droites », reconstruire des perspectives communes à gauche

Laurent Mouloud sur www.humanite.fr

À un an de la présidentielle, la séquence municipale n’aura pas apporté la clarté politique que certains appelaient de leurs vœux. De fait, les résultats de ce scrutin local, dont les enjeux ont été nationalisés à outrance, dessinent un paysage politique fragmenté comme rarement, écartelé entre grandes métropoles et territoires, entre milieux populaires et aisés, entre une gauche et une droite tiraillée chacune par des stratégies et alliances précaires. De ce tableau impressionniste émergent, néanmoins, deux dynamiques de fond qui, à n’en pas douter, structureront l’année électorale à venir.

La première est l’élargissement des passerelles entre le RN et la droite classique. À l’évidence, le travail de sape idéologique et de banalisation des thèmes de l’extrême droite, mené depuis des années par la Macronie et LR, a fini de décomplexer l’électorat conservateur. Sans le moindre scrupule républicain, il n’hésite plus, désormais, à donner sa voix au parti à la flamme. Et vice versa.

À Marseille, le RN Franck Allisio, défait au final par la gauche, a bénéficié à plein du réservoir électoral de Martine Vassal. La candidate de la droite et du centre, donnée à 20 % dans les sondages de début de campagne, a fini laminée au second tour à 5 %.

À Clermont-Ferrand, en revanche, lors d’une triangulaire de second tour, ce sont les électeurs RN qui se sont détournés de leur candidat, cette fois, pour donner leur voix à la droite. Qui, grâce à ce report massif, arrache d’un cheveu cette commune à la gauche, qui la gérait depuis la Libération.

On le voit, l’« union des droites », fantasmée par Éric Zemmour et Jordan Bardella, a commencé dans les urnes. Bien aidée par les contorsions hypocrites du patron de LR, Bruno Retailleau, qui, jouant d’un confusionnisme irresponsable, ne conçoit aujourd’hui de barrage républicain que contre la gauche, résumée à la présence diabolisée de La France insoumise.

Ce brouillage des repères aseptise le RN, dont l’élu vendéen, mis à part un hiatus économique, partage la vision autoritaire, ethnocentrée et anti-islam. Officiellement, Retailleau se défend de cette convergence idéologique. Mais qu’importe. Son électorat a bien compris le sous-texte. Et risque d’être tenté de préférer l’original à la copie en 2027.

L’autre dynamique sous-jacente à ce scrutin est le retour du discours mortifère des « deux gauches irréconciliables ». Les bureaux de vote sitôt fermés, nombre d’élus nationaux socialistes et insoumis ont couru les plateaux pour se renvoyer la responsabilité des défaites. Chacun s’accusant d’être le « boulet » électoral de l’autre, tout en s’exonérant à bon compte des réalités locales, beaucoup moins clivées, qui ont mené à des défaites à Brest, Clermont-Ferrand ou Toulouse.

Une incessante bataille de leadership, où l’un ne conçoit que de l’emporter sur l’autre, serait forcément délétère pour l’avenir de la gauche. Si cette dernière veut espérer exister dans une future course à l’Élysée, elle ne peut faire l’économie d’un travail de rassemblement.

Oui, il est absurde de reprendre la rhétorique de diabolisation de LFI, que la droite et l’extrême droite nourrissent à longueur de journée pour précisément fracturer la gauche. Tout comme il est absurde de penser qu’une élection présidentielle ne nécessite pas de rallier tout un camp, au-delà même du sien.

Ces élections municipales ont montré que la marche vers le pouvoir de l’extrême droite n’était pas inéluctable. Les accords locaux et l’unité derrière des candidats avec de vrais projets de transformation sociale ont permis de lui barrer la route dans nombre de communes, et d’en conquérir de nouvelles.

À un an de l’échéance présidentielle, le devoir de la gauche sera, non pas de débattre d’elle-même à l’infini, mais de reconstruire une perspective commune, un projet susceptible de l’unir et de mobiliser en priorité les milieux populaires qui se sont largement abstenus dimanche dernier. À défaut, il est sûr que les « gauches irréconciliables » ne pèseront pas lourd face à l’« union des droites »…

   mise en ligne le 2 avril 2026

3 550 milliards de dollars dans les paradis fiscaux : dix ans après les « Panama Papers », la fortune des ultrariches toujours planquée

Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

Dix ans après le scandale des « Panama Papers », Oxfam publie, ce jeudi 2 avril, une nouvelle analyse dénonçant l’ampleur et la persistance de l’évasion fiscale à l’échelle du monde. « La fortune non imposée dissimulée dans les paradis fiscaux par les 0,1 % les plus riches est supérieure à la richesse totale de la moitié la plus pauvre de l’humanité (4,1 milliards de personnes) », pointe l’ONG qui formule une série de mesures à l’intention des gouvernements.

C’est une petite bombe qui a secoué le monde le 3 avril 2016. À cette date, les premiers articles et une première série de documents confidentiels issus du cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca (sur 11,5 millions) sont publiés.

Les « Panama Papers » révèlent l’ampleur de la toile de l’évasion fiscale, impliquant milliardaires et célébrités comme responsables politiques. Dix ans plus tard, malgré les progrès effectués, le monde du offshore se porte bien. « La fortune non imposée dissimulée dans les paradis fiscaux par les 0,1 % les plus riches est supérieure à la richesse totale de la moitié la plus pauvre de l’humanité (4,1 milliards de personnes) », dénonce Oxfam qui publie, jeudi 2 avril, une nouvelle analyse « soulignant la nécessité urgente d’une action internationale coordonnée pour taxer les fortunes extrêmes et mettre fin aux paradis fiscaux ».

L’ONG estime « qu’en 2024, 3 550 milliards de dollars de richesses non imposées étaient dissimulés dans des paradis fiscaux et des comptes non déclarés ». Soit environ 3,2 % du PIB mondial. Pour avoir une idée de ce que ça représente : « cette somme dépasse le PIB de la France et représente plus du double du PIB combiné des 44 pays les moins avancés du monde », souligne-t-elle. Selon ses données, cette évasion est concentrée dans un petit nombre de mains à l’échelle de la planète : 0,1 % des plus fortunés détiendraient ainsi environ 80 % de l’ensemble de la richesse offshore non imposée, soit environ 2 840 milliards de dollars. Tandis que la moitié de cette richesse (1 770 milliards de dollars) viendrait des seuls 0,01 % les plus riches.

« Des conséquences sont aussi prévisibles que dévastatrices »

Au-delà des sommes stratosphériques, les répercussions elles sont terre à terre pour le commun des mortels, rappelle l’association. « Les conséquences sont aussi prévisibles que dévastatrices : nous voyons nos écoles et nos hôpitaux publics privés de moyens financiers, notre tissu social déchiré sous le poids des inégalités croissantes, et les gens ordinaires contraints de supporter les coûts d’un système manipulé par une poignée de personnes dont le seul but est de faire accroître leur fortune », souligne Christian Hallum, responsable des questions fiscales chez Oxfam International.

Si, depuis le scandale des « Panama Papers », un système d’échange automatique d’informations (EAI) a bien été mis en place beaucoup reste donc à faire. À commencer par « renforcer la coopération internationale afin d’imposer les plus riches et de mettre fin aux paradis fiscaux dans le cadre de la Convention-cadre des Nations Unies sur la coopération fiscale internationale », estime Oxfam qui propose également « la création d’un registre mondial des actifs » ou encore d’« introduire des impôts sur les fortunes extrêmes à des niveaux suffisants pour réduire les inégalités, et ce en ciblant en particulier les 1 % les plus riches ».

Le gouvernement français devrait s’en inspirer alors que 13 335 millionnaires ne payent aucun impôt sur le revenu. Depuis la révélation de cette information mi-février, environ 2 000 de ces foyers fortunés ont fait l’objet d’un redressement fiscal, a indiqué mercredi 1er avril à l’Assemblée une responsable de la Direction générale des finances publiques , évoquant la fraude comme l’une des causes possibles de ces situations. « Le total des droits qui a été redressé s’est élevé à 104 millions d’euros, auxquels s’ajoutent 28 millions de pénalités », a précisé Sophie Maillard, cheffe du département des études et statistiques fiscales de la DGFiP. Un début qui est loin d’éteindre la question.


 


 

Evasion fiscale : dix ans après les Panama papers

sur https://www.oxfamfrance.org/

En 2016, un mystérieux lanceur d’alerte du nom de John Doe faisait fuiter à la presse internationale plus de de 11,5 millions de documents relatifs à des pratiques d’évasion fiscale de grande ampleur. Une véritable déflagration à l’époque, mais aujourd’hui où en est-on sur le front de la lutte contre les paradis fiscaux ?

Retour sur le scandale

C’est donc en 2026 que le scandale des Panama Papers éclate : des millions de documents provenant d’un seul et même cabinet d’avocat, Mossack Fonseca, situé au Panama. Ces documents explosifs montraient l’ampleur de l’évasion fiscale dans le monde et pointent du doigt l’incapacité des États à lutter contre les paradis fiscaux.

Les fichiers documentaient comment des milliers de personnalités politiques, hommes d’affaires, célébrités, criminels utilisaient des sociétés offshore dans des paradis fiscaux pour blanchir de l’argent, dissimuler leurs fortunes, échapper à l’impôt en contournant les sanctions internationales. 

Les Panama Papers ont mis en lumière plusieurs mécanismes bien rodés d’optimisation fiscale agressive et d’évasion fiscale :

1. Les sociétés écrans (shell companies) : C’est le cœur du système. On crée une société dans un paradis fiscal (Panama, Îles Vierges Britanniques, Bahamas…) qui n’a aucune activité réelle. Elle sert uniquement à détenir des actifs comptes bancaires, biens immobiliers, yachts, œuvres d’art au nom d’un propriétaire qui reste anonyme.

2.Le prête nom (nominee) : pour masquer l’identité du véritable propriétaire, on utilise des prête-noms : des personnes ou des entités qui apparaissent officiellement comme actionnaires ou dirigeants, mais qui n’ont aucun pouvoir réel. Mossack Fonseca proposait ce service à grande échelle.

3. L’empilement des structures : On crée des couches successives de sociétés dans différents pays, chacune détenant la suivante. Cela rend la traçabilité extrêmement difficile : remonter jusqu’au propriétaire réel peut nécessiter de traverser des dizaines de juridictions.

4. Les trusts : Un trust permet de transférer juridiquement la propriété d’un bien à un gestionnaire (le trustee), tout en continuant à en bénéficier. Le propriétaire initial disparaît des registres, tout en conservant un contrôle indirect.

5. Les comptes bancaires off shores : Les sociétés écrans ouvrent des comptes dans des banques discrètes, souvent en Suisse, au Luxembourg ou à Singapour. L’argent circule entre ces comptes en échappant au regard des fiscs nationaux.

6. La facturation truquée : Des entreprises réelles transfèrent des bénéfices vers leurs filiales offshore via de fausses factures ou des prix de transfert manipulés, faisant ainsi « disparaître » les profits dans des juridictions à fiscalité nulle.

Pourquoi c’était si facile ?

Le secret bancaire dans de nombreux pays

L’absence de registres publics des bénéficiaires réels

La coopération limitée entre États pour l’échange d’informations fiscales

Des lois locales conçues pour attirer les capitaux étrangers sans poser de questions


 

Où en est-on aujourd’hui ?

Sur le front de l’évasion fiscale, un scandale en chasse un autre. Ainsi, en 2021, c’est au tour des pandora papers de faire la Une de l’actualité sans que rien ne change véritablement la faute à des pratiques d’évasion et d’optimisation qui ont toujours un coup d’avance sur les législations nationales et internationales et qui rivalisent d’ingéniosité pour pratiquer des montages financiers élaborés. 

Notons que selon un rapport récent de l’EU Tax Observatory, environ 1000 milliards de dollars de profits ont été transférés vers des paradis fiscaux rien qu’en 2022, et l’équivalent de 10% du PIB mondial serait détenu offshore par des particuliers. 

Si le montant précis de l’évasion fiscale est par définition difficile à déterminer, en 2020 le réseau Tax Justice Network en estimait les pertes fiscales mondiales à plus de 427 milliards de dollars chaque année. L’équivalent de près de 34 millions de salaires annuels d’infirmières soit le salaire annuel d’une infirmière par seconde.

L’organisation ATTAC estime par ailleurs que grâce à la manipulation des prix de transfert, les multinationales Françaises déplacent 41 milliards d’euros de profits par an dans les paradis fiscaux. 

Au sein de l’Union Européenne, un élément de blocage important est le refus de reconnaître que certains pays de l’union sont, eux aussi, des paradis fiscaux. Il ne fait pourtant pas de doute que le Luxembourg, l’Irlande, les Pays-Bas, Malte et Chypre ont mis en place des fiscalités excessivement incitatives, qui créent une concurrence insoutenable. Les Pays-Bas à eux-seuls abritent par exemple plus de 14 000 « sociétés écran » et, selon l’économiste Gabriel Zucman, ce pays est le « paradis fiscal numéro 1 » des multinationales américaines.Malgré ce type d’obstacles, de notables avancées ont petit à petit eu lieu au niveau mondial et européen. Depuis une décennie, l’OCDE puis l’Union européenne augmentent les obligations de transparence des administrations fiscales et des entreprises, et ont permis l’échange automatique d’informations bancaires. Si des failles subsistent dans ce processus, selon l’EU Tax Observatory l’évasion fiscale offshore aurait tout de même été divisée par trois environ grâce à cette avancée, en moins de 10 ans !

Malheureusement de nombreuses entreprises continuent malgré tout de garder jalousement leur secret fiscal : seules 4% des 1600 plus grandes entreprises dans le monde rendent publiques leur stratégie fiscale mondiale et les impôts qu’elles paient pays par pays. Mais surtout, aucune obligation de transparence ne pourra mettre fin au problème, sans être associée à un meilleur système de taxation et de lutte contre le transfert de bénéfices et la concurrence fiscale à outrance.  


 

Pour aller plus loin :

Le documentaire « La (très) grande évasion » réalisé par Yannick Kergoat, à voir :

- soit sur le site : https://www.oxfamfrance.org/inegalites-et-justice-fiscale/evasion-fiscale-panama-papers-ou-en-est-on/

- soit sur youtube : https://www.youtube.com/watch?v=D7NsPaQCYX4


 

   mise en ligne le 1er avril 2026

Pour mieux protéger les livreurs « ubérisés », un bras de fer législatif s’annonce

Cécile Hautefeuille sur www.mediapart.fr

Une étude inédite alerte sur les conséquences désastreuses des conditions de travail des livreurs sur leur santé physique et mentale, battant en brèche le récit d’une flexibilité choisie. Une enquête éclairante alors que la France doit transposer, avant décembre, une directive européenne sur le travail des plateformes.

C’est la première enquête du genre, destinée à documenter à grande échelle les conditions de vie et de travail des livreurs en France, ainsi que leur état de santé. Baptisée « Santé-course » et publiée mardi 31 mars, elle alerte sur la situation médico-sociale « alarmante » de ces travailleurs. Violentés, discriminés, mal payés, mal soignés : leur état de santé est « moins bon que dans le reste de la population ».

Menée entre janvier et juillet 2025, l’étude, un projet de recherche en sciences sociales et sciences pour la santé, a permis de recueillir la parole de plus d’un millier de livreurs à Paris et Bordeaux – des hommes à près 99 %. La majorité déclare travailler entre six et sept jours par semaine, cumulant en moyenne 63 heures de travail hebdomadaire pour un revenu faible : 1 480 euros brut par mois, soit moins de 6 euros brut de l’heure. Faute d’argent, plus d’un livreur sur deux dit avoir déjà passé une journée entière sans prendre un vrai repas.

« L’ubérisation a fait réémerger un travail à la tâche fondé sur l’exploitation de la précarité », commente Jean-François Corty, le président de Médecins du monde, partenaire de cette enquête. Elle est le fruit d’un travail conjoint d’associations accompagnant les livreurs et d’une équipe de recherche interdisciplinaire, en l’occurence l’IRD, Institut de recherche pour le développement, et l’Ined, Institut national d’études démographiques.

En préambule, l’étude rappelle que « ce secteur d’activité repose sur une main-d’œuvre économiquement dépendante des plateformes numériques de travail », ces dernières recourant de manière structurelle « à des travailleurs sans titre de séjour stable, sans autorisation de travail et sans statut de salarié ». Les livreurs interrogés sont en effet « à 98 % des personnes immigrées » dont « 68 % n’ont pas de titre de séjour et 76 % sont contraints de louer un compte à une personne tierce », versant en moyenne « 528 euros par mois [au] propriétaire » dudit compte.

Surveillés et contrôlés

Huit livreurs sur dix se sentent fatigués et présentent des troubles. Un tiers d’entre eux font état de maux de ventre, de perte d’appétit ou de vertiges répétés. La moitié souffrent d’essoufflement, de problèmes de sommeil et de fatigue oculaire. Mais beaucoup renoncent aux soins, faute de moyens et de titre de séjour : « 32 % des livreurs ne disposent d’aucune couverture santé », indique l’enquête « Santé-course ».

Pourtant, les accidents sont fréquents : 58,7 % des livreurs interrogés racontent avoir eu au moins un accident dans le cadre de leur travail et ont été, dans leur grande majorité, blessés. La quasi-totalité d’entre eux (94%) n’a pas tenté « de contacter une éventuelle assurance de la plateforme » et ceux qui l’ont fait – soit 21 personnes – n’ont pas été pris en charge.

Le quotidien des livreurs est également émaillé de violences. Plus de 60 % d’entre eux rapportent avoir été victimes d’agression verbale, voire physique. En majorité, ces violences sont commises par la clientèle mais aussi par le personnel des restaurants. Les discriminations sont également courantes, là encore en majorité de la part des clientes et clients. Les livreurs à vélo décrivent aussi des contrôles fréquents de la police, près des deux tiers ont été contrôlés au moins une fois au cours des douze mois précédents.

Quant à la pression, elle est permanente. Plus d’un livreur sur deux déclare « se sentir contraint d’accepter les trajets et horaires imposés par la plateforme » et trois sur quatre affirment « suivre strictement ses instructions par crainte d’être déconnectés », se sentant « surveillés et contrôlés en permanence par la plateforme ».

En démontrant ainsi « l’ampleur et la complexité des difficultés auxquelles les livreurs de plateformes sont confrontés », l’enquête « Santé-course » appelle « à une mobilisation conjointe des pouvoirs publics, des plateformes, des professionnels de la santé au travail et des acteurs associatifs ». Et rappelle que la France a l’obligation de transposer, avant le 2 décembre 2026, la directive européenne visant à améliorer les conditions des travailleuses et travailleurs « ubérisés ».

Une directive européenne qui pourrait changer la donne

Arraché en 2024, malgré la franche opposition de la France, le texte impose aux États membres de l’Union européenne d’instaurer une présomption de salariat pour les travailleuses et travailleurs de plateformes. Pour l’heure, celles et ceux qui veulent faire reconnaître leur statut de salarié·e doivent engager des démarches individuelles et coûteuses devant la justice.

La directive inverse la charge de la preuve : il appartiendra aux plateformes de prouver qu’un travailleur est réellement indépendant en cas de contestation devant un tribunal. Le texte entend en effet « faciliter » les procédures dans le but de corriger le « déséquilibre des pouvoirs entre les personnes exécutant un travail via une plateforme et la plateforme de travail numérique ».

La directive prévoit aussi un encadrement du « management algorithmique » utilisé par les plateformes : elles ne pourront plus désactiver le compte d’un chauffeur ou d’un livreur sans voie de recours, comme c’est le cas aujourd’hui, et seront tenues à la transparence. « Les plateformes de travail numériques recourent largement à [...] des systèmes de prise de décision automatisés », souligne le texte qui leur impose de fournir des « informations sous une forme concise, simple et compréhensible » et de garantir « un contrôle humain ».

À l’heure où le gouvernement insiste sur la nécessité de lutter contre la “fraude sociale”, comment accepter que persiste une fraude massive aux cotisations sociales ?     Danielle Simonnet, députée L’Après de Paris

L’enjeu de transposer le texte dans le droit français est immense et le risque d’une déclinaison a minima, particulièrement redouté. Une tribune, signée par nombre de collectifs de livreurs et d’organisations syndicales, publiée mi-mars dans le Club de Mediapart, avertit : la France devra produire une « transposition ambitieuse à la hauteur de notre modèle social » pour rendre cette présomption de salariat « opérationnelle et efficace ».

Pour l’heure, le gouvernement n’a pas avancé ses pions, tant sur le fond de la transposition que sur le calendrier de la discussion parlementaire. La députée (L’Après) de Paris Danielle Simonnet planche, elle, sur le sujet depuis près d’un an. « Nous avons quelque chose de quasi abouti qui nous permettra de présenter un contre-projet ou d’en extraire des amendements pour mener la bataille quand ils dégaineront leur proposition de loi », indique-t-elle à Mediapart.

Rétablir une réelle protection sociale

L’élue entend par exemple donner à l’inspection du travail « les moyens de requalifier les faux indépendants ». Avant d’être remaniée sous pression de la France, la directive européenne prévoyait que les autorités compétentes puissent s’adosser à la victoire d’un travailleur en justice pour requalifier tous les autres travaillant pour la même plateforme. La version finale est bien plus floue, laissant une épaisse marge de manœuvre aux États membres de l’Union européenne, obligés de transposer le texte.

« Il peut y avoir des versions maximalistes et d’autres, minimalistes », commente l’eurodéputée La France insoumise Leïla Chaibi, négociatrice de la directive pour le groupe La Gauche au Parlement européen. « Il faut vraiment faire monter la pression pour arriver à une transposition la plus ambitieuse possible », ajoute-t-elle. « On sent d’ores et déjà que le gouvernement a une interprétation bien différente de la nôtre », glisse d’ailleurs Danielle Simonnet, la députée de Paris, prête à ferrailler pour obtenir le texte le mieux-disant.

L’élue entend « protéger notre système de protection sociale afin qu’il recouvre ses droits via les cotisations patronales qui lui sont dues » et s’interroge : « À l’heure où le gouvernement insiste sur la nécessité de lutter contre la “fraude sociale”, comment accepter que persiste une fraude massive aux cotisations sociales qui coûte plus de 3 milliards d’euros à notre système ? »

Considérer les travailleurs des plateformes comme des salariés et non des indépendants obligerait en effet les plateformes à s’acquitter des cotisations sociales. L’Urssaf réclame d’ailleurs 1,7 milliard d’euros à Uber en s’appuyant sur la situation de 71 000 chauffeurs ayant exercé entre 2019 et 2022, comme l’a révélé Revue21 en février 2026.

Selon l’organisme chargé de récolter les cotisations, l’entreprise a eu recours à de faux indépendants et devrait procéder elle-même au paiement des cotisations prises en charge par les conducteurs et conductrices de VTC –qui devraient donc bénéficier de tous les avantages liés au salariat.

La justice pénale condamne déjà les plateformes pour ce prétendu statut d’indépendant. Le 25 mars 2026, Foodora, plateforme allemande pionnière dans l’ubérisation de la livraison qui a fait travailler des milliers de livreurs en France de 2015 à 2018, a accepté d’être condamnée à 200 000 euros d’amende à l’issue d’une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC), sorte de plaider-coupable à la française.

En 2022, une autre plateforme, Deliveroo, a été condamnée au pénal à 375 000 euros d’amende (la peine maximale prévue par la loi) pour « le détournement planifié et généralisé » du statut d’indépendant·e. 

Les plateformes, la police, l’État… Tout le monde sait que ce sont des sans-papiers qui font les livraisons, mais c’est un sujet tabou. Ibrahim Ouattara, membre d’Amal à Bordeaux

La France a désormais huit mois pour intégrer la directive européenne dans son droit et, en coulisses, les associations accompagnant les livreurs jugent essentiel que les livreurs aient voix au chapitre. Les maisons des livreurs et coursiers sont donc fortement mobilisées, notamment à Paris au sein du Collectif pour l’insertion et l’émancipation des livreurs (Ciel) et à Bordeaux chez Amal, l’association de mobilisation et d’accompagnement des livreurs. CoopCycle association, qui regroupe les fondatrices et fondateurs de la fédération de coopératives de livraison à vélo, est également de la partie.

« La force de ces structures, les maisons des livreurs, est d’avoir des retours directs des travailleurs », explique Kévin Poperl, de CoopCycle. Au cours des échanges, des revendications concrètes émergent, notamment autour du sujet de la location de compte par des tiers à des livreurs sans papiers. « Beaucoup de discours apparentent ça à une mafia, souligne Kévin Poperl. En réalité, ce sont des réseaux de solidarité pour des personnes qui viennent d’arriver et qui sont en galère. »

Or, en cas de demande de régularisation, la reconnaissance de ce travail par les autorités s’avère difficile, voire impossible, faute de preuves jugées tangibles. « Les personnes qui louent les comptes n’ont pas de documents officiels à leur nom, explique Ibrahim Ouattara, livreur jusqu’en 2025 et membre d’Amal à Bordeaux. Ils fournissent des preuves de virement et des captures d’écran mais ça aboutit rarement. Nous, on veut que ce travail soit pris en compte dans leur demande de régularisation », plaide-t-il, ajoutant : « Les plateformes, la police, l’État… Tout le monde sait que ce sont des sans-papiers qui font les livraisons, mais c’est un sujet tabou. »

La tribune publiée mi-mars le martèle : « Un événement crucial pour la protection sociale française est en train de se jouer » dans le cadre de cette transposition, décrite comme un moment clé pour en finir avec l’hypocrisie générale qui entoure le travail des plateformes numériques. Mais une source qui planche sur le dossier prévient : « Dans cette histoire, le boss, c’est Emmanuel Macron. Il est à fond pour défendre l’ubérisation et préserver les intérêts des plateformes. » Et ajoute : « Tout ça n’augure rien de bon pour les travailleurs. »


 

    mise en ligne le 31 mars 2026 

Loi contre la fraude fiscale et sociale : haro sur les chômeurs, les allocataires du RSA et des minimas sociaux

par Ludovic Simbille sur https://basta.media/

80 à 100 milliards d’euros de fraude fiscale d’un côté, 15 milliards de fraude sociale de l’autre, surtout du fait des entreprises. Mais c’est aux demandeurs d’emploi et aux allocataires de minimas sociaux qu’un nouveau projet de loi s’attaque.

Les débats ont repris à l’Assemblée nationale sur le projet de loi relatif à la lutte contre les fraudes sociales et fiscales. Les députés doivent étudier près de 400 amendements jusqu’au 1er avril, après une première séance de discussion les 25 et 26 février, interrompue pour cause de campagne pour les élections municipales.

Le texte vise à mieux détecter et mieux sanctionner ces fraudes qui constituent une « atteinte directe au pacte républicain », pointait le dossier de presse du projet législatif, au moment de sa présentation en conseil des ministres en octobre dernier.

Il s’agit de « muscler le jeu face à des fraudeurs qui n’ont aucun état d’âme », disait son rapporteur, le sénateur (centriste) Olivier Henno, lors du passage du texte au Sénat en novembre. Et ce – nous étions alors en plein débat sur le budget – afin de « garantir l’acceptabilité des mesures d’effort demandées aux Français en luttant davantage contre ceux qui ne respectent pas les règles du jeu ». Et au passage « mieux récupérer » plusieurs milliards d’euros dans les finances publiques.

Rien pour lutter contre la fraude fiscale

Le Parlement va-t-il ainsi enfin s’attaquer aux dizaines de milliards d’euros qui échappent, via les paradis fiscaux et des montages financiers complexes, à l’effort commun en faveur de l’intérêt général ? Aucunement. La future loi « ne contient pas de réforme d’ampleur des outils de lutte contre les fraudes sociales et fiscales », relevait le Conseil d’État dans son avis.

Plutôt fourre-tout, le projet concerne autant le crime organisé, le travail dissimulé, la formation professionnelle, le transport sanitaire que les victimes d’accidents du travail ou de maladies professionnelles. Et cible surtout les chômeurs, les personnes au RSA, ou à revenus modestes et en situation de handicap...

Le texte demeure « très orienté vers la lutte contre la fraude sociale », regrette l’Observatoire de la justice fiscale, qui appelle le gouvernement à « ne pas se tromper de cible ». Sur les 23 mesures étudiées par l’association, 4 concernent la fraude fiscale et le blanchiment, tandis que 16 s’attaquent à ladite fraude sociale. Trois sont communes aux deux fraudes. Les deux préjudices ne sont pourtant ni de la même nature – percevoir indûment des allocations pour joindre les deux bouts ne s’apparente pas tout à fait à éviter l’impôt par des montages financiers – ni du même ordre de grandeur…

Dernier exemple en date, la révélation d’après laquelle plus de 13 000 familles millionnaires, redevables de l’impôt sur la fortune immobilière (IFI), donc propriétaire d’un patrimoine supérieur à 1,3 million d’euros, ne payaient aucun impôt sur le revenu. Mais ce ne sont pas ces personnes fortunées que vise le projet de loi relatif à la lutte contre les fraudes sociales et fiscales. C’est bien sur les chômeurs indemnisés ou les personnes percevant l’allocation adulte handicapée que vont porter les efforts de contrôle.

« Le chômeur n’est pas un fraudeur »

S’il reste « très difficile d’évaluer précisément l’ampleur de la fraude fiscale, qui repose par définition sur des comportements dissimulés », selon le Conseil d’analyse économique, le manque à gagner fiscal oscillerait entre 80 et 100 milliards d’euros. Pour la fraude sociale, c’est autour de 15 milliards par an, sachant que la moitié de celle-ci provient d’employeurs qui sous-déclarent les cotisations sociales à l’Urssaf, ou de quelques escroqueries massives, comme, dans le cas de l’assurance-maladie, l’affaire des fausses facturations de soins dentaires par des centres de santé fictifs.

Du côté des prestations sociales (RSA, allocations chômage ou même retraite), le plus gros poste de fraude s’élève à moins de 10 % des sommes distribuées, comme le rappelle Alternatives Économiques. La fraude au chômage représente, elle, environ 110 millions d’euros sur 36 milliards d’euros d’allocations versés en 2024, soit une part minime de 0,3 %. « C’est la démonstration que le chômeur n’est pas un fraudeur », soutient Christophe Moreau, membre du bureau national du syndicat FSU-Emploi. Cet élu au conseil économique et social central de France Travail voit dans le projet de loi, une nouvelle occasion de « taper sur les plus pauvres ».

À commencer par contrôler les revenus des autoentrepreneurs bénéficiant du RSA. Ou en permettant aux maisons départementales des personnes handicapées (MDPH) d’échanger des informations pour contrôler la fraude à l’allocation adulte handicapé (AAH), pourtant très marginale (1,46 % de l’ensemble des prestations, pour 1,3 million d’allocataires).

Donner aux administrations sociales – Caisse nationale d’assurance-maladie, Caisse nationale des allocations familiales et France Travail – les « mêmes moyens que la direction des finances publiques », voilà l’esprit général de loi. Ainsi que « renforcer la coopération entre les administrations fiscales, douanières et sociales ».

France Travail is watching you !

En langage administratif, ce partage d’informations s’appelle un « droit de communication ». Instauré en 2008, il permet aux agents de vérifier auprès d’un tiers les informations déclarées par l’allocataire. Et depuis des années, les diverses bases de données « communiquent » de plus en plus.

Les auditeurs de l’ex-Pôle Emploi, chargés de lutter contre ces manquements, disposent déjà d’accès aux comptes bancaires ou fournisseurs d’énergie des fraudeurs présumés. La création de France Travail en janvier 2024 a permis aux organismes d’insertion sociale (Cap emploi, missions locales…) de mutualiser les données de chaque inscrit sur la plateforme.

Le témoignage de Gaëlle, agricultrice près de Brest et allocataire du RSA en attendant que son activité génère suffisamment de revenus, est édifiant sur la manière dont ce type de contrôles peut se muer en harcèlement institutionnel. Le projet de loi ouvre la voie pour étendre ce type de contrôle à toute personne indemnisée ou allocataire d’un minima social.

Cela n’a pas empêché la sénatrice LR de l’Isère Frédérique Puissat de faire adopter un amendement en commission des affaires sociales, permettant aux agents de France Travail l’accès au fichier des compagnies aériennes, au registre des Français établis hors de France, aux opérateurs de téléphonie ou encore de traiter les données de connexion des inscrits sur la plateforme.

Pourquoi savoir si les assurés voyagent ou ouvrent des comptes à l’étranger ? « C’est toujours ce présupposé que les gens vont s’actualiser au bled ou ailleurs pour toucher leurs allocations au soleil », raille Christophe Moreau, en référence à des chômeurs pistés sur les réseaux sociaux ou des travailleurs immigrés accusés de toucher leurs indemnités sans vivre en France. « En plus, c’est absurde ! Il suffit de prendre un VPN pour faire croire qu’on se connecte en France », ajoute le syndicaliste. Ces deux dernières mesures introduites par le Sénat ont été annulées par les députés.

Des « manquements délibérés » peu vérifiables

Pour percevoir une allocation, il faut résider de façon stable et effective en France, avait tranché la Cour de cassation en 2018. Dans le même esprit, la loi prévoit que le versement des indemnités chômage s’effectue exclusivement sur des comptes domiciliés en France ou en pays de la zone euro.

Une mesure ni « nécessaire, ni appropriée », a jugé le Défenseur des droits dans son avis sur le projet de loi, au nom du principe de non-discrimination. Car « le contrôle de la condition de résidence en France peut se faire par d’autres moyens ». En clair, pas besoin de cette nouvelle loi pour contrôler le respect des conditions de résidence.

Autre mesure prévue par le législateur : la possibilité de procéder directement sur le compte de l’assuré à des saisies administratives pour retenir la totalité des versements à venir d’allocation chômage, en cas d’indus engendrés par un « manquement délibéré ou manœuvres frauduleuses ». Comme l’a repéré sur son blog l’économiste Michel Abhervé, cette formulation « susceptible d’interprétation » ne figurait pas dans l’étude d’impact de la loi. Le Conseil d’État a donc suggéré de ne pas retenircette mesure envisagée car « aucun élément (…) ne permet d’apprécier l’importance des situations, vraisemblablement marginales ».

« Des risques d’atteintes aux droits »

Pour les chômeurs indemnisés, les cas de « fraude » sont le plus souvent le fait de fausses déclarations, de documents erronés ou d’une mauvaise actualisation de son activité professionnelle générant des trop-perçus. En pratique, la distinction entre irrégularités volontaires et erreurs « peut être difficile à opérer », estimait en 2020 la Cour des comptes. Dans le même sens, le Défenseur de droits recommande plutôt « d’harmoniser les qualifications utilisées », entre erreurs, manquements délibérés ou pas, ou fraudes avérées, pour éviter un grand « risque d’incertitude juridique ».

Au contraire, le projet de loi prévoit de suspendre le versement de l’indemnité chômage ou de l’allocation en cas de simple suspicion. « Tout cela participe à un contrôle renforcé des plus démunis », regrettait Christophe Moreau. D’autant que « dès qu’il y a suspicion, on suspend l’allocation. Il n’y a aucune présomption d’innocence, ce qui est contraire à notre justice ».

Résultat, le médiateur de France Travail voit le nombre de recours exploser ces dernières années, avec plus de 60 000 sollicitations en 2025. Le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, a déclaré en février que le gouvernement pourrait être favorable à des amendements venus de la gauche pour « maintenir le reste à vivre des allocataires le temps de la suspension conservatoire »

Pour la défenseure des droits, Claire Hédon, cette « focalisation exclusivement répressive » présente « des risques d’atteintes aux droits et libertés » et « d’aggraver le phénomène de non-recours [quand des citoyens renoncent à faire valoir leurs droits, ndlr], aujourd’hui bien plus massif que la fraude sociale elle-même »


 


 

 

Projet de loi anti-fraude : un amendement anti-pauvres du RN adopté avec la complicité de la droite et de la Macronie

Rachel Garrat-Valcarcel sur www.humanite.fr

Des députés de droite et macronistes ont voté en faveur d’un amendement du RN anti-pauvres, lui permettant d’être adopté. Dans le même temps, les propositions de la gauche contre la fraude fiscale ont été rejetées.

Pas de surprise à l’Assemblée nationale : l’examen du projet de loi de « lutte contre les fraudes sociales et fiscales » est un prétexte pour faire la chasse aux pauvres. Lundi soir, les députés ont en effet adopté un amendement du Rassemblement national pour considérablement durcir les pénalités en cas de fraude aux prestations sociales. Bien entendu, l’adoption de cet amendement n’a été rendue possible que grâce aux voix de certains députés de droite, marconistes et même centristes, alors que la gauche a voté contre. Résultat des courses : 27 pour (dont 8 de la coalition gouvernementale), 24 contre (dont 20 de gauche).

D’après l’AFP, l’amendement RN adopté instaure une amende plancher « égale au triple des montants indûment perçus », puis à « cinq fois le montant concerné » à la première récidive. À partir de la troisième infraction, c’est la suspension. « Retirer une prestation sociale à quelqu’un, c’est le condamner à la mort sociale », a lancé le député insoumis Louis Boyard.

Le gouvernement, par la voix du ministre des Comptes publics David Amiel, avait émis un avis défavorable à l’amendement. Il a déploré un « discours populiste » du RN consistant « à faire de la fraude sociale, une fraude des plus précaires (…) Ce n’est pas vrai. La fraude sociale est faite en majorité par des professionnels de la fraude. » En effet, quand elle existe, la « fraude sociale » est rarement le fait des assurés, mais le plus souvent celui des professionnels de santés et des patrons.

Le renforcement de la lutte contre la fraude fiscale rejeté

Et surtout, les 13 milliards d’euros estimés (2,1 milliards détectés) de « fraude sociale » ne sont pas grand-chose au regard des 80 à 120 milliards d’euros estimés (16,7 milliards détectés) de fraude fiscale d’après les chiffres même du ministère de l’Économie et des Finances pour 2024. Or, à ce sujet, la droite et l’extrême droite semblent moins allantes. Toujours lundi soir, les amendements de gauche visant à renforcer la lutte contre la fraude fiscale ont eux été rejetés.

Notamment, d’après l’AFP, une proposition du groupe socialiste de créer un registre répertoriant les œuvres d’art d’un montant supérieur à 50 000 euros avec l’objectif d’éviter d’éluder les impôts. « C’est hallucinant ce que vous demandez à des gens qui touchent des prestations sociales, et ce que vous refusez de demander à ceux qui ont des œuvres d’art de 50 000 euros », a dénoncé Mathilde Feld (LFI). Le socialiste Laurent Baumel a même jugé que la partie fraude fiscale du projet de loi n’était qu’un « prétexte » pour un texte « entièrement ciblé vers la mise en question des personnes les plus pauvres, les plus précaires ».


 

   mise en ligne le 30 mars 2026

« J’ai enfin trouvé un CDI mais le 1er avril, je serai peut-être à la rue » : les expulsions locatives, une violence sociale qui explose

Nadège Dubessay sur www.humanite.fr

La fin de la trêve hivernale, mercredi 1er avril, marque la reprise des procédures d’expulsion. Le record atteint en 2025 pourrait être à nouveau dépassé. Derrière ces chiffres, des vies brisées et des familles de plus en plus criminalisées.

Toutes ces dernières années, il n’a pas lâché l’affaire. Chaque matin, il se disait que, s’il avait encore un toit, alors il y aurait de l’espoir. Pourtant, au bout, l’expulsion arrivait, inévitablement. Mais aujourd’hui, Rémi sourit en nous ouvrant la porte de son appartement. Depuis cinq mois, l’homme de 37 ans a emménagé au cœur du 20e arrondissement, dans un logement HLM de la Régie immobilière de la ville de Paris (RIVP).

Le bailleur social a racheté l’immeuble à la Fondation Rothschild et dans le hall, fraîchement repeint, des électriciens s’affairent. La visite est rapide : un 23 m2 avec une minuscule cuisine, qui côtoie une pièce où Rémi a installé un lit, un bureau et une bibliothèque abondamment fournie. Il peut maintenant dormir tranquille.

Durant plus d’une décennie, celui qui travaille pour une compagnie théâtrale a coulé des jours heureux dans un 24 m2 de Belleville. Chaque mois, l’intermittent du spectacle honorait son loyer de 500 euros – une aubaine, dans la capitale. Mais en 2019, l’appartement est racheté. À la fin de son bail, Rémi reçoit un appel : « Mon loyer n’était pas assez rentable pour la nouvelle propriétaire, pourtant multipropriétaire. Elle m’annonce qu‘elle veut le doubler et menace de me mettre à la porte. »

1 800 euros de revenu mensuel, insuffisant pour se loger à Paris

Dans la foulée, il reçoit un courrier de l’avocat de la propriétaire, qui lui réclame… 42 000 euros de dommages et intérêts ! Rémi s’en aperçoit à ses dépens : son statut précaire, ses 1 800 euros mensuels ne lui permettent pas de prétendre à un logement sur Paris. « Je n’ai essuyé que des refus. » Alors il reste là où il est, et continue de payer 500 euros chaque mois.

Sa première assignation au tribunal arrive en 2021 : la juge considère comme irrecevable la demande de la propriétaire. Mais celle-ci revient à la charge et, via la SCI qu’elle a créée, envoie un congé par voie d’huissiers, expliquant qu’elle veut loger son fils – devenu entre-temps associé de la SCI. « Moi, raconte Rémi, on me demande de partir sans me proposer de solution. » 2024 : la juge valide le congé.

Première convocation au tribunal en février 2025, durant la trêve hivernale qui interdit toute expulsion mais « qui n’empêche pas les dossiers d’avancer », note Rémi. La préfecture autorise le concours des « forces de l’ordre » : « Quand la police entre dans l’histoire, vous savez que vous êtes expulsable au 1er avril. Les bruits dans l’escalier ne sont plus perçus de la même façon. »

Rémi le sait aujourd’hui : ce qui l’a sauvé, c’est d’être sorti de l’isolement. « J’ai frappé à toutes les portes : la Ccapex (le service de prévention contre les expulsions de la préfecture, NDLR), les services sociaux de la Ville de Paris, mais aussi les associations comme Droit au logement et la Fondation pour le logement des défavorisés. J’y ai rencontré des gens formidables. » Dès 2014, il avait fait une demande de logement social, ce qui l’autorise à monter un dossier Dalo (droit au logement opposable) qui permet aux demandeurs d’un logement social, dans certaines situations, d’être reconnus prioritaires.

« J’ai eu de la chance, on est tous des expulsables »

Régulièrement, il appelle le commissariat du 20e pour savoir si une date d’intervention est prévue. Un sale matin, on lui répond que c’est pour la deuxième semaine d’octobre. Durant l’été, Rémi avait accepté deux propositions de HLM. « Mais la procédure d’expulsion galopait. Aux services sociaux, on m’avoue qu’ils ne savent plus quoi faire. La préfecture expulse de plus en plus et ne les écoute plus. »

Rémi prend son courage à deux mains et expose sa situation aux élus : le maire, l’adjoint au logement, la députée… « Ils ont fait une demande de suspension de la date d’intervention d’expulsion à la préfecture, jusqu’à ce que je sois relogé. » Le 25 octobre, il emménage dans son nouvel appartement : « J’ai eu de la chance. Mais je me dis que le système n’est pas tendre avec nous. Qu’on est tous des expulsables… »

Ce genre de dénouement heureux devient rare. Pour beaucoup, le 1er avril tombe comme un couperet. L’an dernier, le nombre d’expulsions exécutées par la police, sur décision du préfet, est monté à 30 500, selon les commissaires de justice (ex-huissiers), soit une hausse de 27 % en un an et de 60 % en deux ans. Deux fois plus qu’en 2015 : du jamais-vu. Déjà, en 2024, les expulsions étaient reparties à la hausse après le Covid, explosant de 87 % par rapport à 2023. La faute à l’aggravation de la crise du logement, à la baisse des APL, à l’inflation, à l’augmentation du coût de la vie… Mais pas que.

L’année 2024 marque le durcissement des politiques publiques en matière d’expulsions. Une dérive qui trouve son point d’orgue dans la loi dite Kasbarian-Bergé du 27 juillet 2023 : délais raccourcis, pouvoirs du juge restreints, conditions d’accès aux délais de paiement durcies, recours accru à la force publique… Résultat : des ménages en difficulté peuvent être expulsés manu militari, même s’ils essaient de régulariser leur situation. Et peu importe s’il s’agit de personnes âgées, ou s’il y a un nourrisson dans le foyer.

« Il est quasi impossible aujourd’hui d’avoir une décision de justice qui accorde un échéancier et un maintien dans les lieux, même pour un ménage ayant repris ses paiements », constate amèrement Marie Rothhahn, responsable de la plateforme Allô prévention à la Fondation pour le logement. « Derrière ces mécanismes juridiques, ce sont des ménages expulsés pour quelques centaines d’euros, des procédures absurdes et des parcours de vie brisés », alerte la fondation.

« En 2022, nous avons enquêté sur ce que devenaient les ménages expulsés. Il s’avère qu’un à trois ans plus tard 32 % n’ont toujours pas retrouvé de logement et vivent encore à l’hôtel, chez un tiers ou dans d’autres formes de non-logement. Un pourcentage qui a dû augmenter depuis », commente Marie Rothhahn.

« Plutôt que de régler la crise du logement, l’État s’en prend aux plus faibles »

Rebecca fait partie de ceux à qui la vie n’a pas fait beaucoup de cadeaux. À fleur de peau, elle ne dort plus beaucoup, le moindre bruit l’insupporte. Elle s’excuse pour le désordre dans son appartement, un T1 de 28 m2 qu’elle loue depuis dix-huit ans à un bailleur social, dans le 19e arrondissement. La comédienne de 45 ans a souvent alterné son intermittence avec des moments de galère, des formations bidon proposées par France Travail et des boulots de survie : serveuse, hôtesse d’accueil…

« Une histoire de vie précaire comme beaucoup d’autres », sourit-elle en tirant sur sa clope : « Le Covid a été fatal. Après l’année blanche accordée aux intermittents, qui a permis de maintenir le droit au chômage, je n’ai pas réussi à rebondir. » Rebecca se retrouve au RSA, les dettes de loyers s’accumulent. « Mais jamais des grosses sommes, j’arrivais toujours à me remettre à flot », précise-t-elle.

Elle obtient 280 euros d’APL et, avec un loyer de 400 euros, réussit vaille que vaille à s’en sortir, même avec moins de 700 euros pour vivre. Mais sa santé mentale en prend un coup, jusqu’à en perdre les pédales. Comme cette nuit où, en rentrant, elle actionne bruyamment le couvercle des poubelles dans la cour commune, ce qui fait caisse de résonance et réveille pas mal de voisins, forcément mécontents.

Rebecca n’a plus de dettes, mais son bail n’a pas été renouvelé. Ne supportant plus son barouf, certains voisins ont fini par se plaindre auprès du bailleur social. En octobre, elle reçoit un courrier du commissariat. Un dernier avis pour rendre les clés de son appartement avant l’expulsion. « J’ai trouvé enfin un CDI comme agent d’accueil dans une boîte de formation linguistique. Je me fais soigner. Je me bats tout le temps. Seule. Mais peut-être que le1er avril, je serai à la rue », souffle-t-elle, les yeux rougis.

Une plateforme pour conseiller et orienter les ménages sur tout le territoire

Face à une injustice sociale insupportable, des élus locaux, des associations tentent de limiter les dégâts. La Ville de Paris mène de longue date une politique de prévention des expulsions. Une charte a été signée avec les différents acteurs du logement, les services sociaux municipaux accompagnent les locataires en difficulté. À la Fondation pour le logement, une plateforme de prévention des expulsions informe, conseille et oriente vers la cinquantaine d’associations qui accompagnent les ménages, sur tout le territoire.

Droit au logement (DAL) se bat depuis des années pour l’arrêt des expulsions sans relogement et le respect des lois qui protègent les locataires, comme la loi Dalo. Mais aussi pour la baisse des loyers, la réalisation de logements sociaux et la réquisition des logements vacants.

Jeudi 26 mars, sous les fenêtres du ministre du Logement, Vincent Jeanbrun, la plateforme Un logement pour tou·te·s – qui regroupe des associations, des collectifs et des syndicats – conviait la presse. Jean-Baptiste Eyraud, l’infatigable fondateur du DAL, est bien évidemment aux premières loges. « Plutôt que de régler la crise du logement, l’État s’en prend aux plus faibles », martèle-t-il. Encore et encore, il dénonce « la cruauté sociale » et la criminalisation des plus pauvres. Qui atteint de bien tristes sommets.

    mise en ligne le 29 mars 2026

 Je suis là par fidélité à la condition ouvrière » : à Commentry, Bernard Lavilliers en soutien aux forgerons

Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr

L’artiste a fait une visite surprise aux salariés d’Erasteel, à l’occasion du concert de l’Harmonie municipale. Un événement auquel, sans le véto de l’éducation nationale, les élèves des écoles et d’un collège se seraient associés en chantant « les Mains d’or ».

Une sirène d’usine a retenti pour l’ouverture du second acte du grand concert annuel de l’Harmonie commentryenne. Ce 28 mars 2026, l’événement rend hommage aux forgerons de cette ville de l’Allier, en passe d’être licenciés par Erasteel. Quelques‑uns d’entre eux, en tenue orange, ont gagné la scène sous une haie d’honneur.

La chorale a rejoint l’orchestre. Aline Schwartz a lâché sa contrebasse pour diriger les chœurs. Alors qu’ils entament le troisième couplet des Mains d’or accompagnés par les cuivres, une voix grave se joint aux leurs. L’auteur de cette chanson mythique a surgi des coulisses, micro en main. Le refrain « travailler encore » est repris ad libitum par les enfants.

Dans le public, très peu étaient dans la confidence. « C’est vraiment lui ? » entend‑on chuchoter. Avant de s’éclipser, Bernard Lavilliers se fend de quelques mots : « Je suis venu parce que j’ai écrit cette chanson et que j’assume de dénoncer la suppression dégueulasse de la possibilité de gagner sa vie. Je vous soutiens parce que j’ai fait le même métier que vous à une époque de ma vie. »

Des enfants interdits de chanter « les Mains d’or »

Un geste fort, motivé par une double injustice. Celle de voir des salariés sacrifiés sur l’autel de la rentabilité à court terme, au mépris d’un projet d’avenir élaboré par les salariés qui permettrait de sauver l’usine et une large partie des emplois en développant la filière de recyclage déjà en place.

« Le fonds d’investissement qui nous a rachetés rejette tout en bloc, on ne sait même pas si notre projet est présenté à des repreneurs potentiels. C’est lamentable que les pouvoirs publics n’interviennent pas plus efficacement », expliquait dans les loges à Bernard Lavilliers Dorian Durban, le responsable CGT de l’usine, avant de rejoindre l’orchestre et d’emboucher son cor d’harmonie.

L’autre injustice qui a décidé le Stéphanois, en plein enregistrement de son prochain opus, à prendre la route pour Commentry, a été de voir les écoliers et collégiens empêchés de chanter sa chanson en public. En février, comme l’a révélé l’Humanité, sous couvert d’« atteinte à la laïcité » et de « devoir de neutralité », les instances de l’éducation nationale ont commencé à faire pression sur les écoles primaires de la ville, où la dumiste Aline Schwartz apprenait cette chanson aux élèves.

La professeure de musique du collège, qui avait prévu de se joindre avec des élèves au concert, a elle aussi reçu l’injonction écrite d’y renoncer. « Certains élèves ont pu venir avec leurs parents, mais au lieu de plusieurs centaines, ils ne seront finalement qu’une soixantaine à chanter », regrette Marina Rajewski, enseignante au collège.

Face à cette injonction dénuée de toute rationalité, elle et plusieurs de ses collègues ont décidé de monter sur scène lors du concert, avec un casque orange sur la tête. « Ce soir, je suis là en tant que fille de forgeron », précise celle qui, comme presque tout le monde dans la ville, vit dans sa chair le drame de la perte de 80 % des effectifs de l’usine.

« Je n’ai jamais oublié d’où je viens »

« Dans toutes les classes, les gamins sont touchés : leur père ou leur mère va être licencié. Alors, quand ils ont cru qu’on n’allait pas chanter les Mains d’or, certains se sont mis à pleurer… » raconte Aline Schwartz, très blessée d’avoir été soupçonnée de vouloir « instrumentaliser les enfants », alors qu’elle fait chanter cette chanson aux écoliers depuis plus de dix ans.

Une indignation partagée par Bernard Lavilliers qui, dès qu’il a eu vent de cette censure, a remué ciel et terre pour obtenir des explications. « J’ai même appelé le ministère de l’Éducation nationale… » confie ce fils d’une institutrice et d’un syndicaliste de la métallurgie, qui a lui-même éprouvé le travail de l’acier en fusion entre hauts-fourneaux et laminoir. « Je suis là par fidélité à moi‑même, à la condition ouvrière, assure‑t‑il. (…) Je n’ai jamais oublié d’où je viens. D’ailleurs, j’ai chanté à Florange, pour les ouvriers de l’usine de chaussures Bata, et tant d’autres… Ça ne se tient même pas à la politique, c’est presque organique. »

Quant au chef d’orchestre, Renaud Lacas, il a du mal à contenir son émotion : « Qu’on ait tenté d’empêcher un moment fraternel, beau, humain, est compliqué à gérer. Mais le voir se concrétiser enfin, avec la présence surprise de l’auteur des Mains d’or est quelque chose de merveilleux. Pour les enfants, c’est encore mieux qu’un cadeau de Noël ! » Une joie partagée par le maire, Sylvain Bourdier, réinstallé le matin même à l’hôtel de ville après avoir remporté l’élection face à la droite et à l’extrême droite.

Quant aux salariés d’Erasteel, Bernard Lavilliers leur a dédicacé une affiche originale des Mains d’or, réalisée par son épouse graphiste, avant de reprendre la route. Une marque de considération qui ne sauvera peut‑être pas l’usine, mais leur donne des forces pour continuer la lutte. « Et si l’espoir revenait ? »

   mise en ligne le 28 mars 2026 

Fabrice Leggeri, l’ex-patron de Frontex visé par une enquête pour complicité de crimes contre l’humanité

Olivier Chartrain sur www.humanite.fr

C’est en tant qu’ancien dirigeant de l’agence européenne de contrôle des frontières que l’eurodéputé RN Fabrice Leggeri fait depuis 2024 l’objet d’une plainte déposée par la Ligue des droits de l’Homme (LDH) et Utopia 56.

Au téléphone Maître Kamel Daoud, l’avocat de la LDH, se félicite : « Cela montre qu’il ne faut jamais baisser les bras et que la pugnacité des associations doit être saluée. » Avec Utopia 56, la Ligue avait déposé plainte en avril 2024 contre Fabrice Leggeri en tant que patron de Frontex, l’agence européenne aux frontières – un poste qu’il a occupé de janvier 2015 à avril 2022.

Après deux ans de procédure, cette plainte connaît un premier aboutissement. Selon une décision en date du 18 mars, rendue publique le mardi 24, la cour d’appel de Paris a décidé qu’il y avait « lieu à informer sur les faits tels qu’ils résultent de la plainte ». Cela entraînera la désignation prochaine d’un juge d’instruction à l’encontre de celui qui est devenu, en juin 2024, député européen pour le Rassemblement national.

34000 morts en Méditerranée depuis 2014

Les faits visés par la plainte pour complicité de crime contre l’humanité et d’actes de torture sont précis et documentés. Il s’agit, rappelle Me Daoud, des actes « de refoulement, de détention arbitraire, parfois de violences, commis par les garde-côtes grecs » en mer Égée, et qui ont pu aboutir à des disparitions. La mort du petit Aylan Kurdi, 3 ans, retrouvé noyé en septembre 2015 sur une plage grecque, était devenue le symbole terrible du drame qui se jouait alors en Méditerranée orientale.

Également visée par la plainte, « la collaboration étroite avec les garde-côtes libyens et l’appui financier, logistique et matériel » qui leur a été apporté par Frontex. Une collaboration poussée, « sous la responsabilité de Fabrice Leggeri », puisque Frontex allait jusqu’à fournir les coordonnées des bateaux d’exilés aux garde-côtes libyens, lesquels sont parfois intervenus hors de leurs eaux nationales.

Des opérations qui aboutissaient soit au retour des exilés en Libye, pays en guerre où ils sont livrés à tous les trafics et à toutes les exactions, soit aux tragédies qui ont fait de la Méditerranée le plus grand cimetière du monde avec 34 000 morts depuis 2014, selon les chiffres – parfois considérés comme sous-estimés – de l’Office international des migrations.

La responsabilité des donneurs d’ordres

Toujours selon l’avocat de la LDH, Fabrice Leggeri « avait conscience que tout cela était, a minima, irrégulier » car à l’époque, « il a délibérément caché et donné des consignes pour dissimuler les faits aux officiers des droits humains » intégrés au sein de l’agence qu’il dirigeait.

Le conseil espère que l’enquête qui va s’ouvrir « permettra de poser des questions aux témoins, aux collaborateurs et aux autorités de tutelle » de l’agence, afin « au moins de connaître les faits et savoir comment Frontex a pu déployer ainsi une politique de soutien aux agissements des garde-côtes grecs et libyens ».

Surtout, il souhaite que soit posée la question de « la responsabilité, institutionnelle et pénale, de ceux qui ont impulsé et organisé ces politiques de chasse aux migrants, au mépris des droits humains ». Selon l’entourage de l’eurodéputé RN, interrogé par l’AFP, celui-ci n’a « pas de commentaire à faire à ce stade ».

   mise en ligne le 27 mars 2026

Ensemble, faisons digue contre
l’extrême droite

Tribune sur www.humanite.fr

Nous publions cet appel signé par des associations et des syndicats en soutien à la mobilisation citoyenne du 28 mars pour une résistance démocratique.

Les États-Unis de Trump, la Russie de Poutine, l’Italie de Meloni, mais aussi le Chili, l’Argentine, la Hongrie, la Slovaquie… Le constat est brutal : la démocratie et les droits humains sont en recul dans le monde, et ce recul s’accélère. Partout où l’extrême droite et les populistes illibéraux passent, les contre-pouvoirs sont attaqués, les droits régressent, à commencer par ceux des plus vulnérables : les immigrés, les minorités, les LGBTQ +, et ceux des femmes. Là où ses idées gagnent du terrain, l’autoritarisme s’installe.

Partout, l’internationale réactionnaire met ses immenses ressources à disposition de celles et ceux qui partagent ses idées. Cette mutualisation crée une force de frappe sans précédent.

Ce samedi 28 mars, de grandes manifestations sont prévues dont une journée « No Kings » contre les politiques du gouvernement Trump dans plus de 2000 villes aux États-Unis et une grande mobilisation contre les politiques du gouvernement Meloni en Italie.

Ces appels à la résistance démocratique sont inspirants pour tous ceux, toutes celles, qui veulent défendre une démocratie qui inclut. Elle est inspirante pour les citoyens engagés dans les combats de l’égalité et de la solidarité, pour la préservation du climat. Les pierres de la digue à construire contre les extrêmes droites se taillent chaque jour, partout, dans ses résistances.

En appelant à un rendez-vous citoyen ce même 28 mars, nous affirmons notre solidarité avec celles et ceux qui sont en lutte pour la défense de l’état de droit et les libertés fondamentales. Nous réaffirmons la force universelle des principes démocratiques et notre engagement aux côtés de toutes celles et ceux qui défendent la démocratie, les droits des travailleurs.euses, les droits de toutes et tous.

Solidaires avec les mobilisations dans les autres pays, nous sommes aussi conscients du risque désormais très plausible d’une bascule électorale qui mènerait la France à rejoindre la cohorte des gouvernements illibéraux et fascistes. Des signes sont là, toujours présents avant chaque bascule : saturation médiatique reprenant comme des évidences les idées de lʼextrême droite avec le rejet de tout ce qui fait la diversité de nos sociétés, glissements sécuritaires au détriment des libertés fondamentales élémentaires, attaques contre les droits et contre lʼégalité pour lʼaccès aux droits pour toutes et tous.

Lʼagenda de lʼextrême droite ne doit pas s’imposer, avec ses mots, ses obsessions discriminatoires. La France est dans cet entre-deux inquiétant, où les menaces sur la démocratie et lʼétat de droit se multiplient, mais où nous pouvons nous organiser pour la défendre. Et, face au non-respect de lʼétat de droit, nous pouvons en appeler aux juridictions, en gagnant. Si rien n’est perdu, il y a de quoi appréhender les secondes dʼun compte à rebours qui peut s’avérer délétère. Nous pouvons encore empêcher le pire, à condition de nous mobiliser et de nous engager.

Plus que jamais, nous devons défendre la démocratie et les droits humains et toutes celles et ceux qui, ici comme ailleurs, voient leurs droits et leur dignité menacés par la montée de l’illibéralisme et du fascisme.


 

Signataires :

Pouria Amirshahi, Président de la Digue

Nathalie Tehio, Présidente de la Ligue des Droits de l’Homme

Adèle Tellez et Karl Ghazi, Co-secrétaires de la CGT Paris

Anne Savinel, Présidente d’Amnesty International France

Youlie Yamamoto, Porte-parole d’Attac France

Caroline Chevé, Secrétaire Générale de la FSU

Julie Ferrua et Murielle Guilbert, Co-déléguées générales de Solidaires

Judith Allenbach, Présidente du Syndicat de la magistrature

Ada Shen, Porte-parole des Indivisible Paris


 

   mise en ligne le 26 mars 2026

100 000 emplois menacés ou supprimés : ArcelorMittal, Vencorex, Bosch,
Arc France… Le gouvernement piégé par la crise de l’industrie

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

Ce jeudi, la CGT organise ses assises du made in France, au Pont-de-Claix (Isère). L’occasion de dresser un premier bilan de l’action du ministre de l’Industrie face à la casse sociale, près de six mois après son entrée en fonction.

Personne ne pourra l’accuser de ne pas mouiller la chemise. On a vu Sébastien Martin, ministre de l’Industrie depuis octobre dernier, faire la tournée des usines en crise, porter plainte contre un fonds vautour anglais, marteler son amour de l’industrie sur les plateaux de télé ou sonner le tocsin face à la concurrence déloyale. Tous les observateurs nous l’ont confirmé : l’énergie déployée par le ministre tranche avec cette désinvolture teintée de morgue qui était l’apanage de son prédécesseur.

« Quand on parle avec Martin, on a face à nous quelqu’un qui s’intéresse à l’industrie, résume une syndicaliste. Ça nous change de Marc Ferracci (en poste de septembre 2024 à l’automne 2025, NDLR), qui ne cachait pas son peu d’intérêt pour la chose ! »

« En novembre, j’ai sollicité le ministre de l’Économie, Roland Lescure, pour avoir un rendez-vous, raconte Laurent Indrusiak, secrétaire général de la CGT de l’Allier. Cinq minutes plus tard, il me renvoyait un SMS. Dans le quart d’heure, j’avais un collaborateur au bout du fil et, au bout d’une heure, j’obtenais un rendez-vous au ministère de l’Industrie. Côté réactivité, il n’y a rien à dire… »

100 000 emplois menacés ou supprimés

Mais si l’actuel ministre donne le sentiment d’être sur le pont en pleine tempête, il reste à savoir s’il a vraiment l’intention (ou le pouvoir) de peser sur le gouvernail pour imprimer un changement de cap au navire. Il y a pourtant urgence. Depuis des mois, les annonces de plans de restructuration pleuvent : ArcelorMittal, Vencorex, Bosch, Arc France, SEB, Erasteel…

À la fin de l’année dernière, la CGT recensait plus de 100 000 emplois menacés ou supprimés depuis 2023, tous secteurs confondus, dont près de la moitié dans l’industrie. Le syndicat nous a transmis ses dernières données, mises à jour en mars. Plus de 60 000 emplois sont désormais concernés dans l’industrie.

De son côté, le cabinet Trendeo note que, l’année dernière, le nombre de fermetures d’usines a largement dépassé celui des ouvertures, avec un solde négatif (– 63) jamais atteint en France depuis 2013.

À qui la faute ? Une étude du cabinet d’expertise 3E Consultants, commandée par la CGT, liste les facteurs explicatifs : des stratégies financières court-termistes et opportunistes des grands groupes « qui plombent littéralement l’économie française », une demande finale en berne du fait de l’inflation post-Covid, l’instabilité politique tricolore, les secousses géopolitiques, la hausse des prix de l’énergie…

Une chose est sûre, l’avalanche de faillites prend à rebours les discours triomphalistes d’Emmanuel Macron, sauveur de l’industrie autoproclamé. Au vu de l’ampleur de la crise, on ne voit pas bien ce que le camp macroniste pourra se mettre sous la dent en 2027 quand il s’agira de défendre son bilan.

Nous sommes dans une nouvelle phase de désindustrialisation”

Enseignant au Cnam spécialiste de l’industrie, Olivier Lluansi redoute même que la poursuite des tendances actuelles fasse faire un bond de dix ans en arrière au pays. « Nous sommes bien dans une nouvelle phase de désindustrialisation, dont on peut penser qu’elle pourrait durer trois ans, à cause de l’inaction de l’année électorale de 2027 et du temps que prennent généralement les mesures de réindustrialisation pour se mettre en place, nous explique-t-il. À ce rythme, cela signifierait que l’on retomberait fin 2028 au point bas historique atteint en 2016-2017, en termes de nombre d’emplois dans le secteur manufacturier (soit 2,6 millions contre 3,6 millions en 2020). »

Comme toujours, la crise fait le malheur du plus grand nombre mais profite à quelques-uns. C’est le cas des fonds de retournement (spécialisés dans la reprise de boîtes en difficulté), qui profitent de l’orage pour racheter des entreprises à vil prix, avec la bienveillance des tribunaux de commerce et, souvent, une forme de laxisme des pouvoirs publics.

C’est pourtant contre l’un de ces fonds que le gouvernement a tapé du poing sur la table en début d’année : l’État a annoncé son intention de porter plainte contre Greybull, accusé d’avoir abandonné l’aciériste Novasco sans avoir respecté ses engagements (il promettait d’injecter 15 millions d’euros dans l’entreprise), alors même que les pouvoirs publics avaient subventionné la société. Au passage, Greybull n’en est pas à sa première casserole.

Créé par un duo de Français fortunés, le fonds a suscité une émotion quasi nationale en Grande-Bretagne avec la liquidation de British Steel, en 2019 (5 000 salariés), une société rachetée pour une bouchée de pain, à laquelle il a facturé des dizaines de millions de livres d’honoraires.

Le retour de l’Etat “gendarme” ?

« La procédure engagée contre Greybull est aujourd’hui en cours, et il appartient désormais à la justice d’en établir précisément les responsabilités, nous explique-t-on dans l’entourage du ministre. Mais, au-delà de l’aspect juridique, cette décision envoie un signal politique très fort. L’État ne restera pas passif lorsque des comportements sont susceptibles de fragiliser durablement un outil industriel et les emplois qui y sont attachés. »

Rarissime, cet acte d’autorité signerait-il le retour de l’État « gendarme » dans la jungle du marché ? Ce serait aller un peu vite en besogne. Sur le fond, l’exécutif reste fidèle à sa ligne libérale de non-intervention. Exemple parmi d’autres, le ministre de l’Industrie a balayé d’un revers de main le projet de nationalisation d’ArcelorMittal, expliquant sans ciller : « Je ne souhaite pas que l’on perde du temps avec un tel sujet. »

« Le gouvernement porte un intérêt réel aux entreprises en difficulté, mais il s’agit surtout d’un accompagnement social de la crise, regrette Baptiste Talbot, secrétaire confédéral CGT. Cela ne suffit pas à définir une politique industrielle. Tant que l’État persistera à ne pas vouloir intervenir dans l’économie, le capital financiarisé continuera à produire des ravages sur le tissu économique. »

« Martin fait plutôt bien un boulot ingrat, renchérit un bon connaisseur des dossiers industriels. Il incarne une sorte d’État pompier, qui essaie d’éteindre les incendies : quand une grosse boîte se casse la figure, il va sur le terrain, fait preuve d’empathie… C’est mieux que rien, mais ça ne suffit pas. »

En 24h, 5 millions d’euros de promesses d’investissement levés

En première ligne, salariés et élus locaux se battent comme ils peuvent, avec parfois, le sentiment de vider l’océan à la petite cuillère. Surtout lorsque les projets de reprise finissent étouffés dans l’œuf. « En 2025, à peine une trentaine d’entreprises en difficulté ont été reprises par leurs salariés », sur près de 70 000 faillites, relève la Fondation Jean-Jaurès dans une note parue début mars, qui souligne le peu d’empressement des pouvoirs publics à mettre la main à la poche. Même dans les dossiers les plus emblématiques, comme Duralex, reprise en coopérative.

La fondation rappelle que cette dernière a levé, en vingt-quatre heures, 5 millions d’euros de promesses d’investissement, « preuve de l’attachement des citoyens à notre patrimoine industriel ». Mais que la Scop n’avait obtenu que 750 000 euros de prêt de l’État à sa création, en 2024, après négociation d’un taux d’intérêt exorbitant, fixé initialement à 14 %.

De fait, c’est lorsque les questions de gros sous se posent que l’État temporise. « Dans l’Allier, nous épaulons les salariés d’Erasteel dans leur projet de reprise, raconte Laurent Indrusiak. Depuis novembre, nous avons une réunion de travail par semaine avec les collaborateurs de Sébastien Martin sur le sujet. Ils ont l’air sincèrement intéressés. Mais, dès qu’il s’est agi de demander à l’État une prise de participation financière dans le projet de coopérative montée par les salariés, ils ont fermé la porte ! »

Interrogé par l’Humanité, l’entourage du ministre assure suivre les dossiers de près : « Les projets de reprise portés par les salariés sont toujours considérés avec attention, car ils traduisent un engagement fort en faveur de l’emploi et du maintien de l’activité industrielle. Mais il faut être très clair sur le cadre : ce ne sont pas l’État ni le ministre qui choisissent les repreneurs, ce sont les tribunaux des affaires économiques, en toute indépendance. » Avec, trop souvent, de la casse en bout de course.


 

Made in France : une journée pour construire un avenir

Ce jeudi 26 mars, la CGT organise ses « assises du made in France », à proximité du site de Vencorex, au Pont-de-Claix (Isère). La journée est conçue en deux temps. Le matin, un temps de discussion est prévu avec les fédérations CGT de l’industrie, autour des batailles et projets portés par le syndicat. À 14 heures, la secrétaire générale de la confédération, Sophie Binet, débattra de l’avenir industriel avec le ministre de l’Industrie, Sébastien Martin, Gisèle Rossat-Mignod, directrice du Réseau de la Banque des territoires et administratrice de Bpifrance, et un représentant du patronat.


 

   mise en ligne le 25 mars 2026

Foodora et ses dirigeants condamnés à 200 000 euros d’amende ont plaidé coupable pour travail dissimulé

Pierric Marissal sur www.humanite.fr

La Présidente du tribunal correctionnel de Paris a homologué ce 25 mars midi la peine pour travail dissimulé que la plateforme et ses dirigeants avaient négocié avec le parquet, dans le cadre d’une comparution avec reconnaissance préalable de culpabilité. Foodora échappe à un vrai procès public, au détriment des victimes.

Ce n’est clairement pas ainsi que les milliers de livreurs, qui ont pédalé pour Foodora de 2015 à 2018 en France, auraient voulu que cela se déroule. Le procès de la plateforme de livraison de repas pour travail dissimulé, pour avoir employé des auto-entrepreneurs sous contrat commercial alors qu’ils relevaient du salariat, devait se tenir pendant une dizaine de jours à partir de ce 30 mars.

Il a été évacué en une grosse heure ce mercredi midi, sans qu’aucun des travailleurs n’ait pu témoigner. En outre, la peine négociée : 200 000 euros d’amende pour la plateforme, reste en deçà du maximum, 375 000 euros, qui avait été obtenu contre Deliveroo. « C’est 30 euros par livreur exploité » a dénoncé à la barre l’avocat de 231 d’entre eux, Kevin Mention.

Même l’Urssaf fait des rabais

Les deux anciens dirigeants de Foodora, Boris Mittermüller et Stéphane Mac Millan, ont négocié leur amende à respectivement 50 000 et 20 000 euros chacun. Qu’on se rassure pour eux, le premier est cadre dirigeant du Bon Coin, le second, qui vient de lever 20 millions d’euros pour sa nouvelle startup, serait devenu un « chef d’entreprise vertueux » assure son avocate.

Outre l’amende, l’enjeu pour la défense était que la peine d’interdiction de diriger une société pendant trois ans, soit bien assortie de sursis. Quant à la prison, requise en première instance pour les dirigeants de Deliveroo, il n’en a pas été question.

Au chapitre des rabais, l’Urssaf, qui était aussi représenté à l’audience pour réclamer près de 5 millions d’euros d’arriérés de cotisation à la plateforme, s’est aussi dit prêt à faire des efforts. L’organisme avait pourtant déjà fait un beau cadeau à Foodora, en ne calculant son redressement que sur 2 ans, alors que la société a été active plus de 3 ans et demi en France…

Les avocats des parties civiles, Me Stephano et Mention ont plaidé contre l’homologation de cette peine négociée. Ce n’est pas tant que les amendes soient faibles au regard des milliers des livreurs exploités, mais pour la reconnaissance des victimes. « Certains témoignent encore les larmes aux yeux 8 ans après les faits et souffrent des conséquences d’accidents graves qu’ils ou eu, ou de troubles musculosquelettiques » a rappelé Me Mention.

Chose peu commune, le dispositif de la comparution avec reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC) fait que les représentants des victimes se sont retrouvés face à une alliance de circonstance entre la procureure et la défense des prévenus, ces derniers acquiesçant vigoureusement de la tête quand le parquet défendait « une amende qui reste quand même à un montant de plus de 50 % du maximum possible ».

La défense a même menacé de se battre contre la reconnaissance de culpabilité, si la peine négociée n’était pas homologuée, arguant -en évitant de regarder les quelques livreurs qui avaient pu venir à l’audience – que « les plateformes comme Foodora permettent d’insérer un public très en difficulté ». Des déclarations qui ont beaucoup choqué dans la salle.

Une forme de Fast Justice

Pour Kevin Mention, cette audience a montré que la reconnaissance de culpabilité est peu bien sincère, d’ailleurs Delivery Hero (Glovo, Food Panda…) poursuit ses activités sous la même forme dans d’autres pays et a réalisé près de 4 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025. L’important pour eux était de limiter au maximum la publicité d’un procès. Cela, les avocats de la défense l’ont clairement rappelé, jetant des regards noirs aux quelques journalistes présents dans la salle.

Les représentants des parties civiles ont aussi questionné la légitimité d’une CRPC pour cette affaire. C’est une forme de Fast Justice : les deux parties rappellent qu’elles sont d’accord, le juge homologue la peine préalablement négociée, et en 20 minutes tapantes, le prévenu ressort avec sa condamnation imprimée et dûment tamponnée sur place. « Et si vous payez en moins d’un mois vous avez droit à une réduction de 20 % » doit même chaque fois rappeler le juge.

Mais dans cette affaire Foodora, il y a entre 4500 et 6000 parties civiles potentielles, et les avocats n’ont été prévenus que quelques jours avant l’audience. Ils pourront néanmoins, en contactant le parquet, réclamer à la plateforme et ses anciens dirigeants français des indemnités pour préjudice moral et financier, lors d’une prochaine audience le 23 septembre.

   mise en ligne le 24 mars 2026

Italie : Meloni affaiblie après l’échec de son référendum sur la justice

Romaric Godin sur www.mediapart.fr

Les Italiens ont rejeté à 53,8 % la réforme judiciaire proposée par la cheffe du gouvernement. Faisant passer ce message qu’ils ne sont pas prêts à voir la Constitution et l’État de droit attaqués. La présidente du Conseil comptait sur ce scrutin pour asseoir sa légitimité, alors que son bilan intérieur est mitigé.

Pari perdu pour Giorgia Meloni. La réforme de la justice de la présidente du Conseil italien était soumise à référendum ces 22 et 23 mars. La majorité de droite et d’extrême droite entendait séparer les carrières des juges et des procureurs, et réformer leur supervision en renforçant le pouvoir du gouvernement.

Mais, selon les résultats provisoires publiés par le ministère de l’intérieur italien, le « non » à cette réforme l’a emporté nettement, avec 53,8 % des suffrages exprimés. Cette victoire est d’autant plus nette que la participation, autour de 59 % des inscrits, était bien plus élevée que prévu.

C’est que les Italiens ne se sont pas trompés sur l’enjeu de ce vote crucial pour l’avenir du pays. Au-delà du sujet un peu technique qui était soumis à leur vote, ce qui était en jeu était le maintien de la justice comme contre-pouvoir face à un gouvernement Meloni qui jouait le durcissement.

Le projet prévoyait non seulement de séparer entièrement la carrière des juges de celle des procureurs, une division déjà réelle dans les faits, mais aussi de soumettre les conseils disciplinaires des magistrats à une influence plus grande de l’État en retirant à ces derniers le droit d’élire leurs propres représentants dans ces instances.

Pour Giorgia Meloni, ce référendum était un moyen de renouveler son capital politique et son emprise sur ses alliés à dix-huit mois des élections générales prévues en septembre 2027. Car si la présidente du Conseil a pu faire illusion à l’international, devenant l’égérie de « l’union des droites » en France et de ceux qui voient en elle une « médiatrice » entre Washington et Bruxelles, son bilan italien est très mitigé.

Le pays s’enfonce de nouveau dans la stagnation économique depuis son arrivée et ses idées en termes de politique économique sont extrêmement réduites. Le dernier budget ne portait en lui que peu de mesures importantes, alors même que le pays reste marqué par la paupérisation d’une partie de la population et par des pertes de parts de marché industriel face à la puissance montante de la Chine.

Pour garder la main, Giorgia Meloni continue de tenir un discours nationaliste et, en parallèle, cherche à conserver le pouvoir par des réformes institutionnelles. C’est dans ce mouvement que s’inscrivait cette réforme de la justice, destinée à mieux contrôler le contre-pouvoir judiciaire, avec lequel Giorgia Meloni a toujours eu maille à partir.

Mais une victoire du « oui » devait ouvrir aussi la voie à un deuxième acte très important : la réforme du mode de scrutin. Ce projet de nouvelle loi électorale a été lancé le mois dernier et prévoit une prime majoritaire renforcée pour la coalition arrivée en tête. Elle permettrait, dans l’esprit de Giorgia Meloni, d’asseoir sa domination sur ses alliés, tout en l’assurant d’une majorité confortable en 2027. 

Mais après la victoire du « non », l’affaire apparaît comme plus délicate à faire passer. Car ce revers de Giorgia Meloni est un désaveu de sa tendance autoritaire. Le résultat est, en cela, politiquement déterminant.

Les conséquences de la victoire du « non »

L’an passé, les nombreuses élections régionales où la majorité et l’opposition unie s’étaient affrontées avaient pu laisser l’impression d’un « match nul », chacune remportant les régions qu’elle possédait déjà. La locataire du palais Chigi en avait peut-être alors conclu que la réforme pouvait passer grâce à la mobilisation de son électorat.

Mais, sur un sujet touchant explicitement à un contre-pouvoir essentiel en Italie et impliquant ainsi le mode de gestion politique de Giorgia Meloni, les Italiens ont voulu poser une limite. La majorité a indiqué qu’on ne pouvait pas laisser la République italienne dériver vers un autoritarisme où la démocratie n’est qu’un rite creux. 

Dès lors, l’esprit même de la future réforme électorale est remis en cause : la majorité parlementaire doit reconnaître qu’elle n’est pas majoritaire lorsqu’elle tente de jouer avec les règles démocratiques. Pour les alliés de Giorgia Meloni, cela génère une crainte légitime : celle d’une sanction électorale s’ils défendent une réforme électorale qui chercherait à « forcer » le résultat des élections de 2027.

Pendant la campagne, Giorgia Meloni a limité son implication, afin de sortir le plus possible indemne d’une éventuelle victoire du « non ». À la différence de Matteo Renzi en 2016, elle n’entend pas démissionner et ne démissionnera pas. Mais, qu’elle le veuille ou non, une de ses réformes phares, qu’elle portait déjà dans son programme de 2022, est rejetée par une majorité claire d’Italiens, renforcée par une participation importante.

Dans le détail, les résultats sont, d’ailleurs, préoccupants pour la cheffe du gouvernement. Le « non » est majoritaire dans toutes les régions d’Italie, à l’exception des trois régions du Nord-Est (Lombardie, Vénétie et Frioul-Vénétie Julienne), où la droite est dominante. C’est le signe que la majorité n’a pas convaincu du bien-fondé de la réforme en dehors de ses cercles les plus fidèles.

Certaines régions comme le Piémont, la Ligurie, l’Ombrie, les Marches ou le Latium, où la droite est forte et où, parfois, l’élection régionale avait été remportée en 2025, ont voté « non ». Le rejet de la réforme atteint 55 % dans le Latium, 54 % dans les Marches et l’Ombrie, et même 60 % en Sardaigne et 61 % en Sicile, régions pourtant gérées par la droite. Cela conduit même à relativiser les succès régionaux de la majorité l’an passé, alors que l’opposition, elle, peut se prévaloir de larges victoires du « non » dans ses bastions comme la Campanie, la Toscane ou l’Émilie-Romagne.

Leçons pour l’opposition

La campagne menée par l’opposition s’est révélée payante et apporte quelques éléments sur la campagne qu’il conviendra de mener pour 2027. D’un côté, elle a été unie et a laissé le champ libre à la société civile et au « comité civique pour le “non” », constitué de juristes et de magistrats. Giuseppe Conte, chef de file du Mouvement Cinq Étoiles (M5S), s’est ainsi dit ouvert à des « primaires » avant l’élection de 2027 pour proposer une opposition unie.

Et cela amène à la deuxième leçon : l’axe de campagne principal a été la défense de la Constitution et de l’État de droit contre un pouvoir présenté comme voulant instaurer un « nouveau régime ». À peine le résultat connu, Giuseppe Conte a salué la victoire du « non » par un « Vive la Constitution ! ». Cette approche est importante, car la volonté de transformer la Constitution a un écho très particulier dans l’esprit des Italiens.

La Constitution de 1947 est née de la lutte antifasciste et de la résistance. Sa défense est donc très liée en Italie à ces combats. D’ailleurs, le président du « comité civique pour le “non” », Giovanni Battista Bachelet, a immédiatement comparé cette victoire à « la lutte des partisans » ou « au référendum entre monarchie et République de 1947 ».

Ce socle est idéal pour une opposition qui, par ailleurs, est assez divisée dans ses projets politiques. Entre un M5S souverainiste et un Parti démocrate très atlantiste et europhile, entre Matteo Renzi et la gauche rouge et verte, les projets divergent. Mais tous peuvent se retrouver autour de la défense de l’esprit de la Constitution. L’affaire durera ce qu’elle durera, mais elle peut permettre de briser l’élan de la droite et de l’extrême droite.

Ce sera cela, l’enjeu principal de la campagne de 2027. Une campagne qui démarre dès maintenant. En réponse à cette lourde défaite, la réaction de Giorgia Meloni reste incertaine. Va-t-elle tenter d’avancer encore dans son projet de réforme électorale ? Va-t-elle jouer l’apaisement pour présenter un profil plus consensuel avant l’élection ? Y aura-t-il des tensions dans la coalition ? Tout demeure possible.

Lundi, la présidente du Conseil a publié un message vidéo pour reconnaître sa défaite et annoncer : « Nous irons de l’avant, comme nous l’avons toujours fait, avec responsabilité et [dans le] respect du peuple italien et de l’Italie. » Un message suffisamment flou pour laisser toutes les options ouvertes. Une chose est certaine : celle qui, jusqu’à peu, pensait être maîtresse du destin de l’Italie va devoir compter avec un boulet à ses pieds : cette lourde et inattendue défaite.


 

   mise en ligne le 23 mars 2026

Municipales : la désunion de la gauche à l’épreuve des urnes — par Roger Martelli

Roger Martelli sur www.regards.fr

Si l’on en croit les porte-paroles des partis, tout le monde a gagné. À regarder d’un peu plus près, on a surtout la confirmation d’un paysage politique éclaté, avec quelques tendances fragiles, dont toutes ne sont pas réjouissantes.

Au second comme au premier tour, la participation n’a pas retrouvé son niveau de 2014, pourtant lui-même en baisse sur les précédents scrutins municipaux. Il fut un temps où, dans les villes très populaires, les équipes municipales étaient élues par 10 à 15% de la population en âge de voter. Depuis, ce tableau s’est élargi à l’ensemble du territoire national et le phénomène s’est encore amplifié, avec la hausse des triangulaires, quadrangulaires et même quinquangulaires. Voilà qui érode un peu plus la légitimité des décideurs et amplifie la crise de la représentation.

Globalement, le paysage politique n’a pas été bouleversé, mais il s’est plutôt dégradé du côté de la gauche. Si l’on prend le groupe des villes de plus de 50 000 habitants, on constate ainsi qu’une trentaine a changé d’étiquette : une quinzaine en faveur de la droite et du centre, onze en faveur de la gauche et trois en faveur de l’extrême droite. 

L’évolution en nombre n’est pas une révolution. Ce sont plutôt les équilibres internes aux grandes familles qui sont modifiés. Le PS reste certes la force la mieux lotie à gauche. Il garde ses fleurons, parfois brillamment : Paris, Marseille, Nantes, Montpellier, Lille et Rennes. Il gagne Saint-Etienne et Pau. Mais il perd Saint-Denis, Clermont-Ferrand et Brest.

Les moins bien lotis sont les Verts et le PCF. Les Verts font la surprise en conservant Lyon, mais perdent Bordeaux, Strasbourg, Annecy, Besançon, Colombes et Poitiers. Le PC va de son côté retrouver l’essentiel de ses 630 communes. Il récupère Aubagne et Nîmes, mais bute in fine sur la reconquête du Havre, de Saint-Pierre-des-Corps, de Champigny, de Sète ou d’Arles. Il perd une quarantaine de communes, dont cinq au bénéfice du RN (Vierzon et Lillers notamment). Vénissieux, Champs-sur-Marne, Rive-de-Gier, Pont-du-Château, Somain, Douchy-les-Mines ne sont plus communistes.

Il n’y aura pas de maire insoumis à Toulouse ou à Limoges, mais La France insoumise s’installe dans le paysage de banlieue. Quand elle s’est maintenue au second tour, elle retrouve peu ou prou ses scores de premier tour dans les villes sans risque de droite. Elle progresse même parfois, comme à Lille. À l’exception de Roubaix, conquise sur le centre, c’est la gauche qui fait les frais de sa progression, le PC comme le PS (Saint-Denis, Vaulx-en-Velin). LFI commence à se sortir de son dénuement communal et le fait en terres de gauche, pas dans les zones de force de la droite et du RN.

Au-delà, se pose la question de la sincérité perçue de l’union. Quand socialistes et insoumis passent une grande partie de leur temps de campagne à se démarquer les uns des autres, souvent avec violence, leurs soudaines retrouvailles laissent perplexe une part de leurs électorats potentiels.

Quant au RN et à ses alliés, on insiste à juste titre sur leurs échecs dans les grandes villes, à part Nice. Mais c’est sous-estimer la poursuite de leur enracinement au-delà, qu’illustrent les gains de Carcassonne, Castres, Carpentras, Liévin, Agde, Orange, La Flèche ou Montargis. Le sommet de la France urbaine continue d’échapper au parti de Jordan Bardella, mais pas les villes moyennes et petites, où il dispute la place aux autres composantes de la droite française.

Qui peut freiner une poussée d’un RN qui, comme en 2024, s’avère finalement résistible ? Au sortir de la séquence électorale municipale, les Républicains et la mouvance dite centriste (revigorée par le succès d’Édouard Philippe au Havre) se présentent comme les mieux placés pour le faire. Mais les élections ont étalé la profondeur de leurs divisions, y compris au second tour. Quant à la gauche, elle s’en est finalement mieux sortie qu’on ne le prédisait parfois. En réalité, elle est dans une situation délicate.

Globalement, ses scores de premier tour ne l’ont pas sortie de ses basses eaux. Mais au second tour, on constate que, confortée dans le sommet de la pyramide urbaine, elle a perdu tout de même des villes ou n’est pas parvenue à en reconquérir d’autres, alors que les résultats du premier tour lui donnaient une majorité arithmétique. Dans quelques cas, la désunion peut expliquer la déception : c’est par exemple le cas à Saint-Brieuc, à Champs-sur-Marne ou au Kremlin-Bicêtre.

Or quand l’union s’est réalisée entre les deux tours, elle a eu des effets divergents. Elle a fonctionné à Nantes, à Lyon, à Grenoble et à Tours, mais pas à Limoges, Clermont-Ferrand, Brest, Poitiers, Besançon, Toulouse ou Tulle. Pourquoi ? Sans doute parce que l’union n’est pas à elle seule un facteur explicatif. L’étiquette de la tête de liste a pu bien sûr jouer un rôle, en particulier quand des insoumis portaient cette charge, comme à Toulouse ou à Limoges. Mais on ne saurait laisser dans l’ombre le besoin de renouvellement que la population pouvait attendre de la gauche et que la gauche en place n’a pas su ou n’a pas pris en compte suffisamment en amont du tour décisif

Au-delà, se pose la question de la sincérité perçue de l’union. Quand socialistes et insoumis passent une grande partie de leur temps de campagne à se démarquer les uns des autres, souvent avec violence, leurs soudaines retrouvailles laissent perplexe une part de leurs électorats potentiels. À leur manière, Grégoire à Paris et Payan à Marseille ont considéré que les bases du rassemblement n’étaient pas assez crédibles pour le rendre attractif et gérable au-delà du moment électoral. On peut alors faire l’hypothèse qu’il était plus facile et plus crédible de se rapprocher entre écolos et insoumis, ou entre communistes et insoumis, qu’entre insoumis et socialistes.

Dès lors, on peut esquisser deux conséquences. La première est qu’il vaut mieux s’écarter résolument de la culture des deux gauches irréconciliables. Elle porte en germe la certitude de la défaite, parfois sur le terrain local, plus sûrement sur le plan national. Sur les terrains de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité, rien ne sépare les gauches de façon irrémédiable. La gauche se doit donc de trouver ou de retrouver une culture partagée, qui ne masque rien des différences entre les gauches, sans jamais oublier la passion de l’union.

Et pour que les rapprochements nécessaires n’apparaissent pas improvisés, voire opportunistes, il est vital de faire du débat permanent de fond une pratique en continu, sur les finalités, les valeurs, le projet de société et sur une stratégie rendant possibles les changements, partiels ou globaux.


 

   mise en ligne le 22 mars 2026

Guerre en Iran : alors qu’Israël multiplie
les fronts, à Gaza, le cauchemar continue

Antoine Portoles sur www.humanite.fr

Tout en attaquant l’Iran et le Liban, Tel-Aviv intensifie chaque jour son emprise dans l’enclave palestinienne au mépris du plan de paix conclu avec le Hamas. L’armée israélienne instrumentalise le contexte au Moyen-Orient pour transformer Rafah en goulet d’étranglement.

Sans surprise, la deuxième phase du plan de paix conclu entre Israël et le Hamas sous l’égide de Donald Trump, qui prévoit notamment un retrait progressif de l’armée israélienne dans la bande de Gaza, le désarmement du mouvement islamiste ainsi que le déploiement d’une force internationale dite de stabilisation, est au point mort.

Au moyen d’une ligne de démarcation jaune, tracée du nord au sud de l’enclave palestinienne, Tel-Aviv marque ostensiblement son occupation sur plus de la moitié du territoire et n’a aucune intention de s’en retirer. L’armée israélienne continue de bombarder tout ce qui se trouve en dehors, en violation du cessez-le-feu. Les civils palestiniens qui osent s’approcher de ce périmètre militarisé sont pris pour cible par les snipers, l’artillerie ou les drones israéliens.

À l’intérieur, l’attention est surtout focalisée sur le point de passage de Rafah. L’unique porte d’accès au monde extérieur pour les Gazaouis, qui relie le sud de la bande de Gaza à l’Égypte, a été rouverte partiellement mercredi par l’armée israélienne, mais « uniquement pour une circulation limitée de personnes », a averti dans un communiqué le Cogat, organisme du ministère israélien de la Défense chargé des affaires civiles dans les territoires occupés.

Dès le 28 février, date du début de la guerre illégale provoquée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, les forces d’occupation avaient fermé tous les passages frontaliers vers le territoire palestinien, dont Rafah. En rouvrant ce dernier au compte-goutte, elles créent ainsi un véritable goulet d’étranglement et s’assurent un contrôle total de ceux qui entrent et qui sortent de Gaza.

L’aide acheminée par l’Unicef suspendue

Ces opérations sont menées en coopération avec des milices palestiniennes armées, ouvertement anti-Hamas. L’une d’elles se fait appeler « Forces populaires », assiste les soldats israéliens aux checkpoints en toute illégalité. La même situation prévalait déjà durant les quatre semaines de première réouverture du point de passage, le mois dernier.

À l’approche de la fin du ramadan, les distributions de denrées alimentaires sont toujours limitées de manière draconienne. De nombreux déplacés peinent à se nourrir chaque jour. Au point de passage de Kerem Shalom, par lequel transite et est inspectée l’aide humanitaire depuis l’Égypte, le Cogat a annoncé mardi suspendre les cargaisons acheminées par l’Unicef, prétextant avoir déjoué une tentative de contrebande de tabac et de nicotine. L’agence onusienne pour l’enfance a annoncé l’ouverture d’une enquête interne. L’organisme israélien a prévenu que la reprise des livraisons serait soumise à des réponses sur ces soupçons.

Cette décision est d’autant plus préoccupante que l’ONU réclame depuis des mois l’ouverture de nouveaux points de passage. Dans un contexte de génocide à Gaza et d’offensive en Iran, de nombreux Palestiniens se sentent esseulés. « L’impunité règne et les actions disproportionnées se normalisent dans un contexte d’escalade des conflits au Moyen-Orient, a fustigé sur X Philippe Lazzarini, directeur de l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens. C’est un cercle vicieux : plus les violations sont nombreuses, plus la culture de l’impunité se renforce. Et cette culture est même célébrée sans aucune honte. »


 


 

« Ma mère a hurlé et elle est morte » :
en Cisjordanie occupée,
Benyamin Netanyahou intensifie le nettoyage ethnique

Léonor Varda sur www.humanite.fr

Dans la nuit du samedi 14 au dimanche15, à Tamoun, l’armée israélienne a massacré une famille palestinienne. Seuls deux enfants ont survécu. Aucune charge ne pèse contre les auteurs de ce crime. Dans ces territoires soumis aux actions des militaires et des colons, l’ONU dénonce des expulsions massives d’une ampleur inédite.

À Tamoun, la prière du midi résonne. Dans la cour carrelée de la maison des Bani Odeh, des dizaines de Palestiniennes veillent silencieusement, ce mardi, et se succèdent par petits groupes dans la pièce principale de la maison. Elles chuchotent un « Allah Yarhamhoum » (condoléances en arabe palestinien) à Najah Bani Odeh. Visage fier noyé dans un mouchoir, la septuagénaire raconte des minutes entières son amour pour Ali, son fils aîné de 37 ans, abattu par des dizaines de balles israéliennes au cours de la nuit de samedi à dimanche dans une rue de cette ville d’ordinaire paisible.

Ce père de famille rentrait alors avec sa femme, Waad, et ses quatre fils Mohammad, Othman, Khaled et Mustafa, d’une escapade à Naplouse, où ils avaient fait des emplettes pour l’Aïd el-Fitr et la fin du mois de ramadan. À quelques minutes de route de leur foyer, la famille a été visée par des tirs des forces d’occupation israéliennes. Seuls Khaled, 12 ans, et Mustafa, 10 ans, ont survécu en se protégeant des tirs derrière le corps de leurs parents assis sur les sièges avant de la voiture.

Au milieu des pleureuses, le plus âgé des deux enfants survivants, regard dans le vide, raconte : « On a tourné à gauche et on a entendu les premiers tirs, beaucoup de tirs. Ma mère a hurlé et elle est morte. Quand les balles se sont tues, j’ai ouvert la porte de la voiture et j’ai vu les soldats. Ils sont venus, m’ont attrapé par les cheveux, et m’ont frappé à même le trottoir. » Sur le visage de son frère Mustafa, qui est assis à ses côtés, des éclats de balle ont ouvert une plaie rouge et fait de petites coupures. Voix adulte dans un corps d’enfant, Khaled ajoute : « Je veux que chaque personne impliquée soit tenue pour responsable. »

« Mes enfants sont morts et les crimes doivent cesser »

Les deux mois précédents, Ali Bani Odeh était employé sur un chantier de construction de l’autre côté du mur de séparation, près de Tel-Aviv. Comme à des milliers de Palestiniens, Israël lui a retiré son permis de travail au lendemain du 7 octobre 2023 – mais il continuait d’y travailler illégalement. « Ali est revenu plein d’amour, a embrassé ses sœurs, nous nous sommes assis en famille et nous avons pris le déjeuner, raconte sa mère. Mohammad, 5 ans, disait souvent : « Mamie, je suis un oiseau. » Il était vif, aimant, attentionné. »

Najah Bani Odeh demeure dans l’incompréhension. Entourée de sa famille, elle s’exclame : « Mes enfants sont morts et les crimes doivent cesser. Où sont les droits de l’homme ? Où sont les droits des enfants ? Nous voulons la justice, un procès, que les responsables rendent des comptes. » Une vidéo prise le soir de la mort de son fils montre deux Jeep militaires emporter la voiture criblée de balles de la famille Odeh.

Sollicitée par l’Humanité, l’armée israélienne nie la présence de soldats sur place cette nuit-là et nous redirige vers la police des frontières. Dans une réponse transmise le lundi 16 mars, le porte-parole de la police explique qu’une unité d’élite menait une opération spéciale à Tamoun afin « d’arrêter des terroristes présumés impliqués dans des activités liées à des engins explosifs ». La voiture de la famille Bani Odeh aurait, selon lui, désobéi aux ordres d’arrêt et accéléré : « Les agents, percevant une menace immédiate, ont ouvert le feu. » Si la police annonçait alors qu’un « examen par les autorités compétentes » était en cours, mardi soir, aucun des officiers de police impliqués dans les tirs n’a été entendu, a relevé le journal israélien Haaretz. Les personnes interviewées dans cet article nient également avoir été approchées.

« Ils auraient pu simplement l’arrêter »

Sur les lieux de la fusillade, des flaques de sang sont encore visibles sur une dizaine de mètres, ainsi que des morceaux de chair projetés sur des poteaux électriques. À la vue du virage serré emprunté par la voiture des Odeh, l’hypothèse d’une accélération avancée par la police paraît improbable. « Vers minuit et demi entre samedi et dimanche, j’ai vu ici de nombreux Israéliens habillés en civil, ils conduisaient des voitures avec des plaques vertes (celles des véhicules conduits par les Palestiniens en territoires occupés – NDLR) », témoigne celui que nous appellerons Yazan, résident du quartier qui souhaite garder l’anonymat par peur de représailles des services de renseignements israéliens. « Après la fusillade, j’ai vu les voisins ramasser les balles, je pense qu’il y en avait plus de 200 », ajoute-t-il.

Il pointe trois endroits du doigt, de part et d’autre du virage, affirmant y avoir vu des forces de police spéciale embusquées. « Je pense qu’ils étaient venus arrêter quelqu’un près d’ici, que la voiture est arrivée à ce moment-là et qu’ils ont cru qu’il essayait de s’échapper », suppute-t-il. À quelques mètres, un « hajj » palestinien (formule arabe pour désigner les anciens) observe la rue de son balcon.

Ahmad Mahmoud Odeh, 93 ans, affirme avoir été réveillé par des bruits de tir et a prudemment gagné son balcon, cette nuit-là, pour en apercevoir la source. « Je savais qu’ils étaient là pour arrêter quelqu’un, à mon avis ils ont tiré sur la voiture sans sommation. Ils auraient pu simplement l’arrêter pour vérifier qui conduisait », s’indigne-t-il de sa voix grave vieillie par le temps. À son tour, il désigne deux endroits où il affirme avoir aperçu des forces israéliennes discrètement positionnées, identiques à ceux indiqués par Yazan. « J’ai vu beaucoup de sang ce soir-là », souffle-t-il.

Scène d’horreur

Le Croissant rouge palestinien de Tamoun a répondu à l’appel d’un habitant en pleine nuit et a immédiatement dépêché deux ambulances sur les lieux. L’un des employés de l’organisation accepte de témoigner depuis les locaux, situé à une dizaine de minutes en voiture, sous couvert d’anonymat.« On a été appelés à propos d’une fusillade vers 1 heure et demie du matin dimanche », confirme Hassan, dont le prénom a été modifié. À l’arrivée des ambulances, la route est bloquée par des forces armées israéliennes. « On ne voyait pas la voiture, il faisait nuit noire. Des soldats nous ont d’abord amené deux enfants qui étaient en état de choc et nous ont demandé de les ausculter », poursuit-il.

Les soldats auraient ensuite annoncé la mort du reste des passagers de la voiture puis demandé aux travailleurs de santé un délai d’une demi-heure pour ouvrir la zone et récupérer les corps. « Toutes les lumières étaient éteintes, mais ils nous ont demandé d’éteindre les flashs de nos téléphones et de ne pas prendre de photos », rapporte Hassan, qui totalise quinze ans de service comme ambulancier en Cisjordanie occupée et dit n’avoir jamais reçu ce type de demande auparavant.

À l’ouverture de la voiture, il découvre une scène d’horreur : Ali, le père, « le cerveau à l’air », et Waad, la mère, criblée de balles ainsi, qu’un enfant qu’elle tient encore dans les bras.

Les Nations unies craignent un nettoyage ethnique

Le ministère des Affaires étrangères de l’Autorité palestinienne (AP) a condamné dimanche soir dans un communiqué publié sur Telegram un « massacre » qualifié d’« exécution extrajudiciaire » qui viserait à « expulser de force » les Palestiniens de leurs terres.

Le lendemain, Salim Faqha, Palestinien de 17 ans, a été abattu par les forces israéliennes près de Ramallah, selon le ministère de la santé de l’AP, portant le nombre de victimes palestiniennes tuées par l’armée ou les colons israéliens en Cisjordanie occupée à 1 071, dont 233 enfants, depuis le 7 octobre 2023.

L’ONU a dénoncé le 17 mars le déplacement d’une « ampleur inédite » de 36 000 Palestiniens en un an en Cisjordanie et à Gaza, « qui soulève des inquiétudes quant à un nettoyage ethnique ». Volker Türk, haut-commissaire aux droits de l’homme des Nations unies, a appelé Israël « à cesser immédiatement et complètement la création et l’expansion des colonies, à évacuer tous les colons et à mettre fin à l’occupation » des territoires palestiniens occupés.

    mise en ligne le 21 mars 2026

Municipales : et maintenant,
le second tour

Catherine Tricot | sur www.regards.fr

Dimanche soir s’achèvent les élections municipales. Quand bien même ce deuxième tour ne concerne qu’une minorité de Français, c’est ce dimanche que se jouera la leçon politique définitive du scrutin.

Dimanche dernier, à l’issue du premier tour des élections municipales, les écologistes ont plutôt mieux résisté qu’attendu ; mais ce qui sera retenu est le nombre de villes qu’ils continueront de diriger. Les listes de rassemblement à gauche sans LFI ont bien fonctionné et ont placé leur candidat en tête des gauches dans la plupart des villes. Vont-elles transformer l’essai ? L’avenir de Paris, Marseille, Nîmes ou Le Havre sera déterminant pour juger de leur capacité à entraîner toute la gauche et à remporter l’élection.

À Toulouse et Limoges, ce sont les listes LFI qui sont arrivées en tête et qui bénéficient de la fusion avec les autres listes de gauche. Est-ce que cela permettra de remporter la mairie ? Sur le papier, oui. Qu’en sera-t-il dimanche ? Les électeurs de gauche vont-ils massivement se reporter sur la nouvelle liste ? Il le faut, pour gagner. 

La France insoumise sera-t-elle suivie quand elle se maintient face au reste de la gauche ? Dimanche soir, les analystes vont examiner les comportements de ses électeurs. À Paris, vont-ils réitérer leur vote LFI du premier tour et confirmer la constitution d’un noyau solide autour de 10% ? Ou vont-ils faire le choix du vote Grégoire pour bloquer Rachida Dati ? Même chose à Villejuif, où la liste du maire sortant communiste n’est pas parvenue à un accord avec LFI malgré la pression de la droite. La question du comportement des électeurs insoumis se posera également dans toutes les villes où il n’existe pas un danger de droite. Sur 51 candidatures estampillées LFI présentes au second tour, 46 affronteront au moins une autre liste de gauche (dont 18 en région parisienne).

Si, par malheur, pour cause de divisions, des villes normalement gagnables ne le sont pas, voire si des villes sont perdues pour cause de désunion, les cicatrices seront longues à résorber.

À Marseille, en revanche, on peut s’attendre au report massif des électeurs sur le maire sortant, Benoît Payan, pour empêcher que la ville tombe dans les mains du RN.

Si, par malheur, pour cause de divisions, des villes normalement gagnables ne le sont pas, voire si des villes sont perdues pour cause de désunion, les cicatrices seront longues à résorber. À un an d’une bataille que tout le monde perçoit comme décisive pour la France, affaiblir, meurtrir la gauche n’est vraiment pas une bonne idée. 

Le premier tour a montré une bonne tenue de la gauche au-delà même des grandes villes et des listes des partis de gauche. Partout en France, de très nombreuses listes citoyennes relèvent aussi de cette culture écologique et humaniste. En face, l’extrême droite a confirmé son ancrage territorial mais n’a pas cassé l’opprobre qui l’entoure : une majorité d’électeurs ne veut pas d’elle au pouvoir, ni à la mairie, ni à l’Élysée après lui avoir fermé Matignon. La droite macroniste a disparu, les LR sont divisés, déboussolés et en capilotade.

Si la gauche ne se déchire pas, elle n’aura donc pas dit son dernier mot. Dimanche, il ne faut pas aggraver les blessures.


 

   mise en ligne le 20 mars 2026

Pour comprendre les guerres au Moyen-Orient, aller au-delà du pétrole

Matt Huber sur https://lvsl.fr/

La pénurie croissante de pétrole explique-t-elle les guerres au Moyen-Orient, en Irak hier, en Iran aujourd’hui ? Une telle grille de lecture néo-malthusienne ignore que les abondantes réserves d’or noir encore disponibles dans les sous-sols. Elle ignore également la hausse spectaculaire des prix provoquée par les conflits en zones pétrolifère : l’interventionnisme des États-Unis au Moyen-Orient est systématiquement corrélé à un renchérissement du pétrole. Cette réactualisation de la théorie du « pic pétrolier » voile les véritables causes des guerres américaines.

Derrière l’idée d’une guerre d’Irak menée « pour le pétrole » se cache une hypothèse aujourd’hui largement démentie : celle d’un monde au bord de la pénurie énergétique. En projetant sur le conflit une lecture malthusienne fondée sur la rareté, nombre d’analyses ont confondu tensions géopolitiques et contraintes matérielles. Or, loin d’être dictée par le manque, la guerre s’inscrit dans un contexte d’abondance croissante – révélant moins une lutte pour l’accès aux ressources qu’une volonté d’affirmer, par la force, la puissance américaine.

À la suite de l’offensive menée contre l’Iran par les États-Unis et Israël – et de l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro – les lectures de l’impérialisme centrées sur le pétrole reviennent sur le devant de la scène. À l’approche du vingt-troisième anniversaire de l’invasion américaine de l’Irak, cette séquence offre l’occasion de rouvrir un débat ancien : la guerre de 2003 relevait-elle, comme l’écrivait David Harvey dans The New Imperialism – rédigé en réaction directe à cette guerre – d’une entreprise « entièrement dictée par le pétrole » ?

À première vue, l’argument paraît difficile à contester. D’une part, après le chaos provoqué par la guerre civile qui a suivi l’invasion, la production pétrolière irakienne a fini par bondir. L’Irak est aujourd’hui le sixième producteur mondial de pétrole.

La difficulté pour les producteurs n’est pas la pénurie, mais l’abondance de pétrole.

D’autre part, nul n’ignorait à l’époque les liens étroits unissant le président George W. Bush et son vice-président Dick Cheney à l’industrie pétrolière. Cheney, ancien patron de Halliburton, déclarait ainsi en 1999 que le Moyen-Orient, regorgeant de pétrole, était « l’endroit où se trouve, en définitive, l’enjeu majeur ». Quant à Paul Wolfowitz, alors numéro deux du Pentagone et figure de proue du courant néoconservateur, il répondait sans détour à ceux qui s’étonnaient du choix de l’Irak plutôt que de la Corée du Nord : « La différence essentielle, c’est que [l’Irak] baigne dans une mer de pétrole. » Même Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale à l’époque, finira par reconnaître : « Je regrette qu’il soit politiquement délicat d’admettre ce que tout le monde sait : la guerre en Irak est largement liée au pétrole ».

Affaire classée ? Pas si vite.

Premier problème : le postulat malthusien

Nombre de thèses présentant l’invasion de l’Irak comme une guerre pour le pétrole s’appuyaient sur la théorie du « pic pétrolier », très en vogue à l’époque – et aujourd’hui largement discréditée. L’idée était simple : les États-Unis s’approcheraient de l’épuisement de leurs ressources nationales et deviendraient, par conséquent, dangereusement dépendants du pétrole étranger.

L’un des principaux défenseurs de cette lecture fondée sur la rareté des ressources fut Michael Klare, auteur d’une série d’ouvrages aux titres de plus en plus alarmistes – Rising Powers, Shrinking Planet, The Race for What’s Left, etc. Tous reposaient sur la même hypothèse : la raréfaction des ressources serait le moteur des conflits géopolitiques en général, et de l’impérialisme américain en particulier. Dans les années 2000, Klare s’imposa comme une référence à gauche sur les questions énergétiques, influençant notamment les analyses de David Harvey – ironie de l’histoire, puisque celui-ci avait signé dès 1974 l’une des critiques les plus incisives du malthusianisme. La revue Monthly Review publia même un article intitulé « Peak Oil and Energy Imperialism », reprenant les thèses de Klare et d’autres géologues alarmistes.

Ces approches se popularisent dans le contexte de prix élevés… qui incitent le capital à intensifier la recherche de nouveaux gisements. Celle-ci a été couronnée de succès : l’essor du pétrole de schiste aux États-Unis a non seulement bouleversé le marché mondial, mais il a permis au pays de dépasser son précédent pic de production – celui de 1970, anticipé par M. King Hubbert – pour devenir, de loin, le premier producteur mondial [géologue proche du Club de Rome, devenu célèbre pour avoir prophétisé la fin des gisements de pétrole dans les années 1970, M. King Hubbert a par la suite été critiqué pour avoir conféré une justification écologique à la hausse des prix pratiquée par les majors pétrolières NDLR].

Dès lors, la difficulté pour les producteurs n’est plus la pénurie, mais l’abondance – et le risque d’effondrement des prix, comme ils l’ont expérimentée entre 2014 et 2016, puis à nouveau en 2020. Aujourd’hui encore, le marché pétrolier reste globalement excédentaire, même si l’offensive lancée par Donald Trump contre l’Iran a provoqué une remontée des cours.

Quiconque connaît un tant soit peu le fonctionnement du marché pétrolier sait qu’il n’y a pas de meilleur moyen de faire monter les prix que de déclencher un conflit majeur au Moyen-Orient.

On pourrait objecter que, même erronée, la théorie du pic pétrolier paraissait crédible en 2003 et a pu peser sur les décisions de l’administration Bush. L’argument convainc peu. Compte tenu de leurs liens étroits avec l’industrie pétrolière, Bush et Cheney avaient de bonnes raisons de se méfier de ce type de discours malthusien. Le secteur avait déjà connu plusieurs vagues de prophéties catastrophistes – dans les années 1920, 1950 et 1970 – toutes démenties par les faits. Pourquoi celle-ci aurait-elle été différente ?

Surtout, Cheney était vraisemblablement informé des innovations en cours dans le domaine de la fracturation hydraulique et du forage horizontal. La loi énergétique de 2005 – à laquelle il a très probablement contribué – comportait d’ailleurs la fameuse « faille Halliburton », qui exemptait la fracturation hydraulique des dispositions du Safe Drinking Water Act.

Du pétrole, mais pour qui ?

Affirmer que la guerre d’Irak visait le pétrole ne suffit pas : encore faut-il préciser au bénéfice de qui. Trois grandes interprétations dominent.

La première, résumée notamment par Jacob Mundy à partir des travaux d’Andrew Bacevich, voit dans ce type de guerre un moyen de préserver le « mode de vie américain » – fondé sur une certaine conception de la liberté et sur l’accès à une énergie abondante et bon marché. En ouvrant l’accès au pétrole irakien, les États-Unis auraient ainsi contribué à faire baisser les prix mondiaux, au bénéfice de leurs consommateurs.

Cet argument résiste mal à l’examen. Quiconque connaît un tant soit peu le fonctionnement du marché pétrolier sait qu’il n’y a pas de meilleur moyen de faire monter les prix que de déclencher un conflit majeur au Moyen-Orient – comme l’a encore montré la flambée des cours après les bombardements contre l’Iran. L’invasion de l’Irak a elle-même été suivie de l’un des plus forts cycles haussiers de l’histoire du pétrole (largement accentué, il est vrai, par une demande chinoise croissante). Si les prix ont fini par reculer, ce n’est guère grâce à l’Irak, mais bien davantage en raison de l’essor de la production américaine.

Une deuxième thèse, plus directe, avance que Washington ne cherchait pas seulement à faire baisser les prix, mais à s’approprier le pétrole irakien pour sa propre consommation – à « prendre le pétrole », comme le suggérait Donald Trump en 2011. Là encore, les faits ne suivent pas. D’après l’Energy Information Administration, en 2024, seuls 6 % des exportations de brut irakien étaient destinés aux États-Unis. Ce n’est pas une anomalie : la part était de 4 % en 2021 et d’environ 14 % en 2014. Comme la plupart des flux pétroliers du Moyen-Orient aujourd’hui, ceux de l’Irak se dirigent majoritairement vers l’Asie, qui absorbe près des trois quarts de ses exportations.

La troisième hypothèse – sans doute la plus séduisante au vu des liens entre l’administration Bush et l’industrie pétrolière – consiste à voir dans la guerre une opération menée au profit du capital pétrolier américain. Beaucoup s’attendaient à une privatisation massive du secteur irakien et à une manne pour les grandes compagnies américaines.

Mais là encore, la réalité dément ces attentes. Le régime mis en place sous l’égide des États-Unis a privatisé une grande partie de l’économie… à l’exception notable du pétrole. Comme le résume une analyse publiée en 2016 : « Il n’existait aucun soutien, ni parmi les responsables politiques ni au sein de la population irakienne, en faveur d’une privatisation. L’occupation n’était pas non plus en mesure d’imposer une réforme qui aurait uni contre elle la quasi-totalité des forces politiques du pays. En définitive, l’administration dirigée par les États-Unis annonça en septembre 2003 que les investissements étrangers seraient autorisés dans le reste de l’économie, mais pas dans le secteur pétrolier ».

On pourrait toutefois penser que, même sans privatisation, les compagnies pétrolières américaines ont investi et tiré profit des immenses réserves irakiennes. Là encore, la réponse est négative. Selon le dernier rapport de l’Energy Information Administration, les principaux projets pétroliers en Irak sont exploités par des entreprises comme l’italienne Eni, la française TotalEnergies, la russe Lukoil, PetroChina, ainsi que – pour un seul projet – British Petroleum. Un rapport récent indique que l’Irak chercherait aujourd’hui à proposer des conditions plus favorables aux investisseurs américains afin de s’attirer les bonnes grâces de Donald Trump, mais il est difficile de voir là l’aboutissement d’une stratégie engagée vingt-trois ans plus tôt pour envahir le pays au profit du capital pétrolier américain.

Une guerre au nom de quoi ?

En dernière analyse, il semble difficile de soutenir que l’invasion de l’Irak était « entièrement dictée par le pétrole » – ou bien il faudrait admettre qu’il s’agit d’une opération d’une remarquable inefficacité. Il n’existe, en pratique, aucun lien clair entre les immenses réserves pétrolières irakiennes et des bénéfices directs pour l’État américain, ses consommateurs ou ses grandes compagnies pétrolières.

Si ce n’est pas le pétrole, quelle explication retenir ? On peut avancer l’hypothèse suivante : la guerre d’Irak s’inscrivait dans une stratégie plus large visant à projeter la puissance américaine au Moyen-Orient et au-delà. La révolution iranienne de 1979, puis l’invasion du Koweït par Saddam Hussein en 1991, avaient montré qu’une région échappait partiellement au contrôle étroit des États-Unis. En renversant le régime de Saddam Hussein, Washington espérait installer un nouvel allié aux côtés de l’Arabie saoudite et d’Israël afin de sécuriser ses intérêts dans la région.

Cette hypothèse pose toutefois ses propres difficultés, dans la mesure où l’invasion a débouché sur un chaos et une instabilité quasi permanents. Cette instabilité se prolonge aujourd’hui encore, alors même que les États-Unis cherchent à favoriser un changement de régime en Iran – un objectif peu susceptible d’être atteint par de simples bombardements.

Il existe néanmoins des éléments montrant que les néoconservateurs et le Project for the New American Century pensaient bien la guerre d’Irak dans ces termes. Dans leur déclaration fondatrice de 1997, ils appelaient les États-Unis à affirmer plus vigoureusement leur puissance à l’échelle mondiale et à résister aux « tentations isolationnistes ». Ils plaidaient notamment pour une augmentation significative des dépenses militaires afin de remplir les « responsabilités globales » des États-Unis et pour la promotion, à l’étranger, d’un ordre politique et économique conforme à leurs principes.

Comme au Venezuela et en Iran aujourd’hui – et comme hier en Irak – la logique de l’intervention américaine semble ainsi moins relever d’un besoin en pétrole ou en ressources que de la nature même de la puissance impériale des États-Unis. L’objectif reste, fondamentalement, de projeter une domination géopolitique présentée comme non négociable et incontestable à l’échelle mondiale. Le pétrole, dans cette perspective, n’apparaît guère que comme un bénéfice secondaire.

Cet article a été originellement publié dans les colonnes de notre partenaire Jacobin sous le titre « The Iraq War Was Not About Oil ».


 

   mise en ligne le 19 mars 2026

À gauche, le goût perdu de la victoire

Pierre Jacquemain  sur www.politis.fr

À quelques jours des municipales, la division à gauche semble devenue une stratégie en soi. Les stratégies d’hégémonie des uns nourrissent les réflexes d’exclusion des autres. Dans un contexte où l’extrême droite progresse, régler ses comptes relève d’un étrange sens des priorités.

À quelques jours des municipales, le spectacle qu’offre la gauche a quelque chose de désolant. Non pas seulement parce qu’elle est divisée – elle l’a souvent été – mais parce que cette division semble devenue une stratégie en soi. Dans une large majorité de villes, les forces de gauche et écologistes n’ont pas réussi à se rassembler. Les uns, du côté des insoumis, semblent parfois considérer l’affaiblissement des socialistes comme un objectif politique. Les autres, du côté socialiste, privilégient des accords avec communistes et écologistes pour mieux tenir à distance les insoumis. Chacun trace ses lignes rouges, cultive ses blessures et défend sa cohérence.

Et, pendant ce temps-là, l’électeur de gauche regarde le puzzle sans parvenir à en reconstituer l’image. Le paradoxe est frappant : dans nombre de communes, la gauche pourrait gagner. Elle pourrait gagner si elle acceptait de regarder la réalité en face : la dispersion des candidatures transforme parfois des victoires possibles en défaites programmées. Nous allons ainsi assister à des situations presque ubuesques où des villes gagnables ne le seront pas, simplement parce que des forces qui gouvernaient ensemble hier refusent aujourd’hui de se parler.

Dans certaines villes, des responsables socialistes expliquent préférer perdre plutôt que de s’associer aux insoumis.

Il y a à peine trois ans, socialistes et insoumis faisaient campagne côte à côte avec un programme commun. Aujourd’hui, dans certaines villes, des responsables socialistes expliquent préférer perdre plutôt que de s’associer aux insoumis. La formule, censée incarner une vertu politique, dit surtout l’état d’un camp qui semble parfois avoir perdu le goût de la victoire. Pendant ce temps, la droite et l’extrême droite n’ont pas ces pudeurs.

À Paris, pour ne prendre que cet exemple, personne ne doute que la droite municipale saura tendre la main quand il le faudra. Il n’est pas absurde d’imaginer Rachida Dati discuter sans trembler avec l’extrême droite de Sarah Knafo si les circonstances électorales l’exigent. Là où la gauche se déchire sur des questions d’orthodoxie, ses adversaires savent faire preuve d’un pragmatisme redoutable.

Hégémonie et exclusion

Tout le monde a une part de responsabilité dans cette impasse. Les stratégies d’hégémonie des uns nourrissent les réflexes d’exclusion des autres. Les procès en illégitimité répondent aux procès en trahison. Et cette mécanique finit par produire ce que l’on voit aujourd’hui : une gauche qui débat beaucoup de ses frontières internes et trop peu de la société qu’elle prétend transformer. Peut-être est-il temps de se rappeler une chose simple : en démocratie, les élections servent aussi à gagner.

Il existe une boussole simple pour la gauche : empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir.

Avant de conclure, un mot pour certain·es lecteur·rices qui s’émeuvent parfois de lire ici un éditorial qui ne correspond pas exactement à leurs convictions. Rappelons une évidence : un éditorial engage celui qui l’écrit, pas l’ensemble d’une rédaction. Un journal n’est pas une chapelle où l’on répète une ligne unique ; c’est un espace où des points de vue peuvent s’exprimer, parfois divergents. Les lecteur·rices  qui souhaitent répondre peuvent le faire : la page Agora est précisément faite pour cela. Le pluralisme n’est pas un slogan décoratif ; il suppose d’accepter la contradiction. On ne peut pas célébrer l’indépendance éditoriale un jour et appeler au boycott le lendemain parce qu’une opinion déplaît. Le pluralisme n’est pas à géométrie variable.

Mais revenons à l’essentiel. À force de s’écharper, la gauche oublie peut-être l’urgence politique du moment. À un an de l’élection présidentielle, dans un contexte où l’extrême droite progresse, continuer à régler ses comptes comme si l’adversaire principal était à l’intérieur du camp progressiste relève d’un étrange sens des priorités. Se parler, débattre, confronter des désaccords : tout cela est normal. Mais ces débats doivent rester ceux d’une même famille politique qui partage un horizon commun. Car il existe une boussole simple pour la gauche : empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir. Et à l’approche des municipales comme de la présidentielle, il serait peut-être temps de s’en souvenir.

   mise en ligne le 18 mars 2026

Des ouvriers et techniciens sous-payés
et une directrice à 177 000 euros :
les salariés d’Eau de Paris
se mettent en grève

Léo Schilling sur www.humanite.fr

À l’appel de la CGT, une cinquantaine de salariés de l’établissement public chargé de l’approvisionnement en eau de la capitale se sont mis en grève illimitée mardi 17 mars et exigent des revalorisations salariales pour les postes d’ouvriers et de techniciens. Le syndicat pointe du doigt une « fracture salariale » et demande la garantie d’une « évolution de carrière plus juste et plus équilibrée ».

Ils sont une quinzaine, parmi la cinquantaine de grévistes, à être présents à proximité de l’Hôtel de ville ce mardi matin. Déjà en grève en juillet 2024, en plein durant les Jeux Olympiques, pour protester contre des conditions de travail qu’ils jugeaient indécentes, les salariés d’Eau de Paris ont remis le couvert entre les deux tours des élections municipales. Cette fois, les salariés, soutenus par la CGT, s’indignent à propos de salaires qu’ils jugent insuffisants.

Au cœur de leurs revendications, à la fois « des disparités de rémunération » injustifiables entre techniciens et cadres aux responsabilités parfois similaires, mais également des « sauts de rémunération clairement insuffisants entre certaines catégories ». « On a constaté en étudiant les grilles salariales que les ouvriers et techniciens sont sous-rémunérés par rapport au reste des employés », observe Romaric Montbobier, technicien de maintenance et délégué CGT Eau de Paris.

Des grilles salariales incohérentes

Pour bien faire comprendre les enjeux, il montre une fiche présentant les différents échelons de rémunération, allant de B1, pour les ouvriers, à D2 pour les postes les plus élevés. « On s’est rendu compte que des techniciens managers (échelon C2), ayant plusieurs personnes sous leur responsabilité, sont sous-rémunérés par rapport à l’échelon supérieur. Les cadres à l’échelon D1, avec une expertise proche et parfois sans fonction managériale, touchent quarante-deux euros supplémentaires par jour. À l’échelle d’une carrière, c’est un gouffre. » Le délégué syndical insiste sur le fait que « ce n’est pas un combat contre les cadres ».

L’indignation de la CGT vient du fait que le passage de l’échelon C1 à C2, preuve d’une certaine expertise et qui s’accompagne d’une augmentation des responsabilités, n’est que très peu rémunéré : moins de cinq euros supplémentaires par jour. « Pas même un sandwich », est-il écrit sur le tract distribué par le syndicat. « Quelqu’un qui passe cadre gagne environ 9 000 euros supplémentaires par an. Pour l’échelon inférieur, c’est seulement entre 1 000 et 2 000 euros supplémentaires », résume Romaric Montbobier.

La CGT fustige l’évolution d’une « entreprise à deux vitesses : d’un côté des populations dont le pouvoir d’achat est très protégé, de l’autre, des salariés ouvriers et techniciens qui ne bénéficient pas de la même protection tout au long de leur carrière ». Une impression renforcée par le nombre de cadres dans l’entreprise : 250 salariés sur les 900 que compte Eau de Paris seraient concernés par ce statut. C’est donc presque « un tiers de la population qui gagne beaucoup mieux sa vie face à l’indice des prix à la consommation », d’après Romaric Montbobier, qui fait le constat que les grilles ouvrières et techniciennes peinent à couvrir l’inflation, quand les échelons supérieurs sont largement au-dessus.

Polémique autour du salaire de la directrice

La CGT demande donc de « ne plus utiliser les grilles B1 et B2 », jugées insuffisantes, de « repositionner les salariés en C1 sur la grille C2 », et de faire passer en C2 +, une grille intermédiaire assurant une meilleure rémunération, les « managers non-cadres et salariés reconnus pour leur expertise technique ». Cette révision des grilles permettrait également aux salariés présents depuis longtemps, aux salaires plafonnés, de gagner « quatre à huit ans d’augmentation ».

Le mécontentement des salariés provient également du fait que la nouvelle directrice générale d’Eau de Paris a vu son salaire revalorisé, portant celui-ci à 177 000 euros par an (dont une variable de 10 000 euros). Après l’augmentation du directeur précédent, qui était passé de 145 000 à 167 000 euros, les salariés sont dans l’incompréhension, alors que la direction fait jusqu’alors la sourde oreille à leurs revendications salariales. La CGT demande également des précisions sur la prime du directeur général, indexée sur l’atteinte d’objectifs et « entourée de la plus grande opacité ».

Contactée, la direction d’Eau de Paris précise qu’elle « souhaite pouvoir aborder toutes les questions de rémunération dans le cadre de la négociation annuelle obligatoire », prévue en septembre, dans le cadre « du calendrier social d’Eau de Paris présenté aux organisations syndicales au moment de la prise de fonction de la nouvelle directrice générale », en janvier 2026.

D’autre part, la direction explique qu’il n’y a pas eu « d’augmentation de salaire de la directrice générale », mais une « rémunération votée par le conseil d’administration au moment de la prise de fonction, sur proposition du comité de rémunération de la ville de Paris », rémunération fixée « en fonction du profil du directeur ou de la directrice ».

   mise en ligne le 17 mars 2026

Lumir Lapray : « La gauche unie
peut gagner quasiment
toutes les villes de France »

Par Fanny Marlier sur https://reporterre.net/

Municipales - Malgré les scores du Rassemblement national au premier tour, l’extrême droite ne renforce pas son ancrage local, estime Lumir Lapray. Selon la consultante, la gauche pourrait l’emporter dans davantage de communes, en investissant les territoires ruraux.

L’écologiste Lumir Lapray est déterminée à ne pas abandonner le vote populaire rural au Rassemblement national. Dans son livre Ces gens-là, plongée dans cette France qui pourrait tout faire basculer (Éd. Payot, 2025), celle qui a été candidate Nupes aux législatives en 2022 raconte le quotidien de ses proches et de ses voisins. Leurs colères, et leurs désillusions aussi. Issus des classes populaires et moyennes blanches, ce sont eux qui « pourraient tout faire basculer » lors de l’élection présidentielle de 2027, en votant notamment pour l’extrême droite.

En tant que consultante politique pour le mouvement citoyen Victoires populaires, la trentenaire a œuvré pour faire gagner des listes de gauche dans les villages, comme à Crest (Drôme) ou Bourg-d’Oisans (Isère), passés à gauche dès ce premier tour des municipales, dimanche 15 mars.

Reporterre — L’enseignement que l’on peut d’ores et déjà tirer à l’issue de ce premier tour, c’est une abstention jamais vue (42,8 %) en dehors des élections de 2020 bouleversées par la pandémie de Covid-19. Comment comprenez-vous un tel score ?

Lumir Lapray : Les électeurs ne comprennent plus à quoi sert la politique, ils ont le sentiment que les candidats sont tous les mêmes. Force est de constater que le travail mené par le collectif Démocratiser la politique, qui alerte sur la faible présence en politique de personnes issues de milieux populaires, leur donne raison. Le pouvoir comme les richesses sont captés par des gens aux origines sociales identiques, et le décalage entre ces deux mondes est réel. Les citoyens ont l’impression que les politiques ne vont de toute façon rien faire pour les aider, donc si l’on suit ce raisonnement, à quoi bon se déplacer aux urnes ?

La France insoumise, qui a investi pour la première fois ce scrutin local, obtient de bons résultats. Le RN renforce son ancrage dans les villes qu’il dirigeait déjà, mais peine à faire la percée qu’il espérait. Quels enseignements tirez-vous de ce premier tour ?

Lumir Lapray : Mise à part Perpignan, où Louis Aliot a été réélu dès le premier tour, le parti de Marine Le Pen n’a pour l’instant pas remporté de grande ville. Pour un parti politique soi-disant à deux doigts de prendre le pouvoir en 2027, le constat est clairement en demi-teinte : l’extrême droite ne renforce pas réellement son ancrage local. Même la ville de Lens passe à gauche dès le premier tour alors qu’elle est située au cœur d’un bassin minier.

L’extrême droite progresse, certes dans le Sud-Est, notamment dans le Var, mais globalement, ce qu’il faut retenir, c’est que le vote RN monte surtout dans les communes où la droite s’est radicalisée. À Marseille par exemple, sa percée se fait à la faveur de l’affaiblissement de Martine Vassal (LR).

« Le vote RN monte surtout dans les communes où la droite s’est radicalisée »

Aujourd’hui, plusieurs figures des Républicains, tels que Laurent Wauquiez, tiennent des discours très proches de ceux de l’extrême droite, à tel point que l’on ne sait plus bien qui parle. La droite a une responsabilité majeure : elle a banalisé son idéologie. Dans ce contexte, plutôt que de voter pour une pâle copie, les gens sont de plus en plus attirés par de nouvelles figures.

« Je pense que la négligence de toute la gauche pour les ruralités va se voir aux municipales », disiez-vous dans « Libération » en décembre dernier. Qu’entendez-vous par là exactement ? Votre prédiction se confirme-t-elle ?

Lumir Lapray : La poussée dégagiste est faible aux élections municipales dans ces territoires où la prime au sortant est très forte. En revanche, la gauche aurait pu gagner beaucoup plus de communes si elle avait mis davantage de ressources. Il est évident que la question qui a le plus occupé les partis de gauche était de savoir quelle nuance de gauche allait emporter les métropoles. C’est quand même dingue, à force de s’invectiver, ils ont laissé le camp adverse progresser.

Le score du RN à Marseille, c’est la honte pour les différents partis de gauche qui ont préféré s’affronter tout du long de la campagne. Malgré ce désintérêt profond pour les campagnes et le périurbain, je trouve que l’on s’en sort pas trop mal. La gauche unie peut en réalité gagner quasiment toutes les villes de France. Ces résultats nous rappellent combien l’union est la seule solution pour battre l’extrême droite.

Le chercheur Félicien Faury, qui a étudié le comportement des électeurs du RN dans la région Sud-Paca entre 2016 et 2022, documente les ressorts identitaristes et sociaux de ce vote. Que faites-vous du racisme, qui est l’un des moteurs de ces électeurs ?

Lumir Lapray : Je crois qu’il faut faire attention à ne pas généraliser ces conclusions. Félicien Faury analyse surtout la racialisation des rapports sociaux, et il ne faut pas oublier qu’il s’intéresse au Sud-Est. Il est question d’un territoire structuré par la colonisation violente de l’Algérie, et par l’incapacité de la France à gérer ce fait colonial. Je pense sincèrement que le racisme n’est pas la justification primordiale du vote d’une grande majorité des électeurs du RN.

Attention, je ne dis pas qu’il n’est pas l’une des motivations, mais il me semble que la raison principale, c’est la mise en concurrence et le sentiment de perte de prise sur son quotidien. Par contre, le racisme est clairement la pierre angulaire de ce vote. S’il disparaissait, les gens se rendraient compte que leurs alliés objectifs sont en réalité ceux auxquels ils disent s’opposer.

La question qu’il faut se poser, c’est comment accompagner un processus de déconstruction. Prenons le cas du masculinisme, l’autre pierre angulaire du vote RN dont on parle peu : ces hommes sont traversés par une perte de valeurs, le sentiment de ne plus avoir de place dans la société, etc. Pour autant, pour gagner, la gauche ne peut pas les laisser de côté.

À ce stade, rien n’est encore joué pour les maires Les Écologistes sortants… Quelles leçons l’écologie politique doit-elle en tirer ? N’ont-ils pas convaincu ?

Lumir Lapray : Ce qu’il faut retenir, c’est qu’une vague électorale doit être portée par un mouvement social. Lors des élections municipales de 2020, les maires écologistes ont été portés par le mouvement citoyen massif, souvent jeune, qui s’est mobilisé partout en France dans les rues en 2018 et 2019. Il s’agit d’une vraie mise en garde de tout l’appareil politique : vous ne pouvez pas faire sans nous les syndicats, les associations, les mouvements sociaux, et les communautés organisées. Si l’extrême droite arrive au pouvoir, c’est nous qui allons en payer directement les conséquences.

Au-delà, il faut arriver à construire un rapport, non pas de force, mais de pouvoir afin que nous, les communautés organisées et politisées, soyons sûrs que les partis politiques représentent nos aspirations plutôt qu’ils nous ignorent tout du long et attendent qu’on vienne à leur rescousse à chaque élection. Force est de constater que le processus de délégation de notre pouvoir ne fonctionne plus, il faut que les citoyens s’organisent.

Pierre-Édouard Stérin, ce milliardaire anti-avortement qui prévoit d’injecter 150 millions d’euros pour faire gagner 300 villes au Rassemblement national lors des élections municipales de 2026, comme l’a révélé le journal « L’Humanité », finance énormément d’associations proches de ses idées et qui maillent le territoire, notamment en ruralité. Comment lutter contre ce phénomène de conquête « au ras du sol » ?

Lumir Lapray : J’en constate en effet d’ores et déjà les conséquences sur le terrain. Chez moi, à Châtillon-sur-Chalaronne [dans l’Ain], une école catholique hors contrat pour jeunes filles, en partie financée par Pierre-Édouard Stérin, où on leur apprend à faire de la couture et de l’art floral vêtues comme dans la série The Handmaid’s Tale, a été fermée sur décision préfectorale en novembre.

« Dans les campagnes, il y a de moins de moins d’associations, et les syndicats sont en chute libre »

En réalité, la gauche doit investir plus que jamais ce terrain-là, car dans les campagnes, si les gens se tournent vers ce type de structures, c’est avant tout parce qu’ils sont face à un vide : il y a de moins en moins d’associations sportives ou culturelles, et les syndicats sont en chute libre.

Par exemple, dans l’Ain, les ouvriers de la logistique sont nombreux, mais à peine 3 % d’entre eux sont syndiqués. Il y a aussi un vrai enjeu à reconstruire de la fierté, de l’appartenance, du collectif… Bref, des espaces qui politisent notre expérience. L’extrême droite catholique propose des rituels ridicules, mais où sont les nôtres ?

L’écologie peut-elle permettre de créer d’autres imaginaires, loin de celui de l’écologie dite « punitive » ?

Lumir Lapray : Énormément de ruraux font des actes profondément écologiques à la campagne, c’est juste qu’ils ne l’appellent pas comme ça. La sociologue Fanny Hugues a par exemple travaillé sur la notion « d’écologie de la débrouille » et montre bien que des pratiques vertueuses existent, mais elles ne sont juste pas valorisées comme telles.

Il est primordial de toujours faire le lien avec la justice environnementale, dans tout ce que l’on propose, pour montrer comment elle permet d’améliorer la vie des classes populaires et moyennes tout en taxant les ultrariches. En gros, il faut montrer comment l’écologie permet d’opérer une redistribution des valeurs.

« Il est urgent de faire exister des leaders écologistes qui ressemblent à celles et ceux qui bénéficieront de cette transition »

Pour mettre en place cet imaginaire, il est urgent que l’on fasse exister des leaders du mouvement écologiste qui ressemblent à celles et ceux qui bénéficieront les premiers de cette transition, qu’ils travaillent dans le BTP, qu’elles soient des mères célibataires qui vont payer moins cher parce qu’elles auront bénéficié d’aides pour rénover leur maison, qu’il y ait des paysans soucieux de ne pas s’empoisonner, ou que des enseignants viennent expliquer ce que ça fait de faire classe quand il fait 40 °C.

   mise en ligne le 16 mars 2026

Municipales : LFI et le RN
tirent les marrons du feu 

Roger Martelli sur www.regards.fr

Le premier tour des municipales ne bouleverse pas le paysage politique. Mais il en accentue certains traits et fait bouger les équilibres internes de la gauche et de la droite.

Roger Martelli nous livre ici ses premières impressions sur le premier tour des élections municipales. Nous publierons d’autres analyses plus détaillées, en fonction des grands enjeux qui se dessinent.

Ce premier tour des élections municipales, ce dimanche 15 mars, n’a pas contredit une tendance de long souffle : le poids de l’abstention. On pouvait croire que la faible participation de 2020 était due à la seule épidémie et, de fait, la participation est à la hausse cette année. Mais c’est la deuxième fois depuis 1959 qu’elle passe sous la barre des 60%. La crise de la représentation n’est pas derrière nous et il n’y a pas de vaccin pour la contenir.

Un autre aspect s’est trouvé confirmé ce dimanche : après le choc des législatives de 2024, celui de l’éclatement du paysage politique, dont atteste le grand nombre de listes habilitées à accéder au second tour, dans la France urbaine des plus de 10 000 habitants. Il ne faut certes pas exagérer cette dimension : le PS et les LR continueront vraisemblablement de se partager un grand nombre des 7 à 8% des communes concernées. Mais les deux partis qui ont gouverné la France en alternance depuis 1981 devront compter sur le poids d’autres forces.

Le RN était ainsi annoncé une fois de plus comme le grand gagnant de la consultation. Et, de fait, sa présence s’est avérée massive dans de vastes portions du territoire métropolitain. Il a conforté ses bases antérieures, réélues dès le premier tour. En dehors des centres métropolitains, qui restent globalement rebelles à son emprise, il obtient des scores importants qui lui assureront des entrées notables dans de très nombreux conseils municipaux. Mais s’il a d’ores et déjà conquis des petites villes dans le Nord, l’Est et le Sud et s’il est en tête dans de nombreuses villes (Narbonne, Menton, Toulon, Castres, Douai ou Draguignan), il n’est pas parvenu à s’emparer de villes moyennes comme Avion, Lens, Charleville-Mézières, Narbonne ou Saint-Dizier. 

L’extrême droite a progressé partout, elle a fait un pas vers cette union de toutes les droites qui doit être la base de sa future hégémonie, mais elle n’a pas encore éloigné cette méfiance qui ne joue pas dans les élections européennes, mais qui se manifeste encore quand il s’agit de passer de la simple influence à un pouvoir réel, local comme national.

Quand l’esprit de critique vire à l’anathème et à l’excommunication, c’est la gauche tout entière qui paie le prix.

Et si le RN n’est pas au bout de sa dédiabolisation, il devra tenir compte que la diabolisation corrélative de La France insoumise a connu son premier couac significatif. Comme le parti de Marine Le Pen, celui de Jean-Luc Mélenchon a décidé de faire de ces élections l’occasion d’inscrire le local dans ses bases d’implantation. Il a donc cherché opiniâtrement à politiser le scrutin, en faisant tourner « sa » vedette et ses figures de proue plus jeunes. Comme le RN, il a jeté nombre de ses députés dans la bataille municipale.

Cet effort a manifestement payé, en tout cas dans ses zones de force qu’il a labourées sans compter. La violence anti-LFI, notamment après la mort de Quentin Deranque à Lyon, n’a pas enrayé la mécanique insoumise. Elle l’a sans doute même confortée, comme ce fut le cas pour le PCF dans la rude période de « classe contre classe ». La hargne contre les insoumis et la mansuétude relative à l’égard du RN ont surmobilisé en faveur de LFI une large part de la gauche de gauche, notamment dans la jeunesse, racisée et éduquée.

La France insoumise a ainsi consolidé son ancrage au cœur de la France urbaine, dans la jeunesse et sans doute une part des catégories populaires. Ses bons résultats s’observent sans surprise dans les territoires où Jean-Luc Mélenchon a fait ses meilleurs scores, ainsi que la liste Aubry des européennes. En général, il est vrai que les résultats sont en dessous de ceux de 2022 et 2024, notamment à Paris et à Marseille qui font un peu figure de contre-performances. Mais ils égalent les résultats précédents (Lille) ou les dépassent sensiblement (Toulouse, Bordeaux ou Limoges).

Dans la plupart des cas de figure, le reste de la gauche doit enregistrer lucidement le phénomène, dans toute sa complexité. Au fond, il est difficile d’oublier que la poussée en longue durée des insoumis est l’envers des carences des autres composantes de la gauche. Si le vote Mélenchon de 2017 et 2022 n’a pas été qu’un vote insoumis, ceux de 2026, comme les réélections au premier tour de maires communistes, disent que la gauche de gauche n’a pas disparu de l’espace politique français. Force est alors de constater, comme à Nîmes ou au Havre, que lorsque cet espace est occupé par d’autres, le score des insoumis est nettement plus faible. Le PS gagnerait à ne pas l’oublier, pas seulement parce qu’il a conjoncturellement besoin de l’apport insoumis au second tour, mais parce qu’il en va de l’avenir de la gauche française.

Le message doit donc être entendu à gauche, dans toute la gauche. Les raisons ne manquent certes pas, politiques comme éthiques, pour critiquer La France insoumise et ses principaux responsables. Mais quand l’esprit de critique vire à l’anathème et à l’excommunication, c’est la gauche tout entière qui paie le prix. Il y avait sans nul doute des raisons d’être anticommuniste dans les périodes les moins ouvertes de l’histoire communiste. Mais l’anticommunisme de principe a toujours fini par anémier la République. Il en est de même de l’appel incessant à la mise au ban des insoumis.

Mieux vaut l’entendre aujourd’hui encore. La gauche peut débattre avec franchise, rudement s’il le faut. Elle ne doit pas oublier ce qui différencie ses composantes, mais sans jamais oublier qu’elle doit se retrouver pour faire majorité. Plutôt que d’osciller en permanence entre bordées d’insultes et embrassades contraintes, mieux vaut apprendre à être à la fois différents et unitaires.

Surtout quand le spectre de l’extrême droite continue de planer. Ce premier tour d’élections a montré, il est vrai, que les enfants du lepénisme n’ont pas encore partie gagnée. On y verra une bonne nouvelle. Mais pour qu’elle se confirme, puisque la droite déchirée est incapable de faire barrage, c’est la qualité de la gauche, sa rigueur et sa tranquillité qui sont la clé de nos lendemains. 

Dans les jours qui viennent, toute la gauche devra s’en souvenir, pour ne pas décourager cette part de la France populaire qui continue de croire en elle et qui veut continuer une grande histoire, même s’il est impératif de la refonder.


 

   mise en ligne le 14 mars 2026

Municipales 2026 : pourquoi l’unité à gauche est encore et toujours nécessaire face au RN

Emilio Meslet sur www.humanite.fr

Après les bascules de 2020, les majorités PS-PCF-Les Écologistes abordent les scrutins municipaux dans une position plutôt défensive, de son côté LFI compte peser grâce à une stratégie autonome. Une division qui pourrait coûter cher, y compris dans les villes de conquête.

Les bascules de 2020 en sa faveur font que la gauche, hors LFI qui ne gère que deux communes, aborde de fait ces élections municipales dans une position assez défensive. D’où une angoisse palpable chez de nombreux cadres qu’ils soient socialiste, écologiste ou communiste. Conserver notamment les 103 des 281 principales villes du pays reste leur objectif prioritaire pour ne céder du terrain ni à la droite ni au Rassemblement national.

Aujourd’hui, la gauche est à la tête de neuf des onze centres urbains de plus de 200 000 habitants. À Rennes (Ille-et-Vilaine), Montpellier (Hérault) et Nantes (Loire-Atlantique), les majorités sortantes dirigées par le PS ne semblent pas particulièrement menacées.

Lille (Nord) et Strasbourg (Bas-Rhin) devraient rester dans le giron de la gauche mais être le théâtre d’une lutte entre forces de l’ex-Nouveau Front populaire (NFP), notamment dans la préfecture de l’Alsace où l’ancienne maire socialiste Catherine Trautmann part favorite face à la sortante écologiste Jeanne Barseghian.

En revanche, les majorités PS-PCF-Les Écologistes se trouvent challengées par une droite aux accents trumpistes à Paris, avec Rachida Dati, et à Lyon, avec Jean-Michel Aulas, ainsi qu’à Marseille où l’extrême droite est en embuscade. Dans ces trois villes, une division de la gauche au second tour pourrait être fatale.

« C’est la seule offre politique en capacité de battre l’extrême droite »

La gauche part aussi à l’offensive pour (re) conquérir des grandes métropoles et des villes moyennes qui, aujourd’hui, lui échappent. Les socialistes visent des victoires à Toulouse (Haute-Garonne), Amiens (Somme), Saint-Étienne (Loire), Limoges (Haute-Vienne) ; les écologistes à Lorient (Morbihan), Nevers (Nièvre), Caen (Calvados), Mulhouse (Haut-Rhin) et les communistes au Havre (Seine-Maritime), à Nîmes (Gard), Alès (Gard), Arles (Bouches-du-Rhône), Montargis (Loiret) ou encore Agen (Lot-et-Garonne).

Un élargissement de l’escarcelle de la gauche enverrait un signal plutôt positif aussi pour la présidentielle. C’est ce qu’espère notamment le Parti socialiste qui a « fait de ces municipales un enjeu stratégique de positionnement politique » en présentant majoritairement des listes dans un périmètre d’union de la gauche sans LFI. « Ce doit être le même en 2027. C’est la seule offre politique en capacité de battre l’extrême droite », assure Pierre Jouvet, secrétaire général du parti à la rose.

Dans une stratégie autonomiste confortée par le refus du PS de faire alliance avec des mélenchonistes, LFI espère conquérir Roubaix (Nord) et Évry-Courcouronnes (Essonne), chiper Vénissieux (Rhône) aux communistes, en plus d’être en capacité de récolter plus de 10 % dans nombre de grandes villes.

Une façon d’obtenir des grands électeurs pour les sénatoriales et d’affirmer son poids électoral à l’approche de la présidentielle. Mais cette tactique pourrait se heurter à une dynamique de vote utile d’un électorat stratège plutôt unitaire voulant éviter des bascules ou faciliter des conquêtes.


 

   mise en ligne le 13 mars 2026

Contre le racisme et les fascistes,
c'est maintenant !

Par Marche des Solidarités sur https://blogs.mediapart.fr/

Samedi 14 mars, plus de 100 manifestations sont annoncées. Alors que le RN et Reconquête menacent de gagner certaines villes, que la droite veut s'allier aux fascistes pour faire « barrage républicain », nous serons des centaines de milliers à prendre la rue contre le racisme, les fascistes et les violences d’État.

D’où que l’on vienne, où que l’on soit né·e, Notre pays s’appelle Solidarité

Samedi 14 mars, nous serons des centaines de milliers à prendre la rue à travers tout le pays contre le racisme, les fascistes et les violences d’État à l'appel de plus de 360 organisations qui ont répondu à l'initiative lancée par la Marche des Solidarités et le Réseau d'Entraide Vérité et Justice.

Dans les villes comme Marseille et Nice directement menacées par le RN, à Lyon où 3000 fascistes ont manifesté il y a quelques semaines, à Nantes où la droite la plus raciste pourrait gagner en s'alliant aux fascistes pour faire barrage à la gauche, dans les villages du Finistère, des Cévennes, de l'Ariège et d'ailleurs, partout nous prenons la rue, nous décidons de nous unir, de résister, de riposter, et de construire la solidarité comme un moyen et comme un objectif.

A Paris, le parcours demandé par les organisateur.rices a été autorisé par la préfecture, la manifestation commencera à 14H00 Place de la Nation, passera dans le 20ème arrondissement pour rendre hommage à El Hacen Diarra à Père Lachaise et à la lutte des mineur.e.s isolé.e.s à Couronnes (occupation de la Maison des Métallos pour résister aux expulsions pendant les Jeux Olympiques de Paris en 2024) pour finir Place de la République où il y aura de la nourriture et des boissons pour rompre le jeune.

Voir ci-dessus la conférence de presse des collectifs organisateurs de la mobilisation (Marche des Solidarités, Réseau Entraide Vérité et Justice, collectifs de sans-papiers et mineur.e.s isolé.e.s en lutte avec la participation de la famille de Djamel Bandjaballah, de El Hacen Diarra et des représentant.e.s des cadres unitaires de mobilisation à Lyon, Marseille et Audierne (29 - Finistère)

Pour cette campagne, 8000 affiches ont été imprimées sur la région parisienne, des dizaines de milliers de tracts, des banderoles, des panneaux... La Marche des Solidarités n’a pas de subvention. Nous lançons un appel à toutes celles et ceux qui reconnaissent que ce que fait la Marche est utile et qu’il faudrait faire plus à nous soutenir financièrement. Ensemble, on va gagner ! Voilà le lien de la cagnotte : https://www.we-solidaire.com/fr/collecte/plateforme-marche-des-solidarites

Retrouvez-dessous : 

  • La liste des 102 villes où des mobilisations sont annoncées - à retrouver aussi ici : https://www.antiracisme-solidarite.org/14-mars-2026-plus-que-jamais-lutter-contre-le-fascisme

  • Le texte du tract qui sera diffusé dans la manifestation à Paris pour appeler à une assemblée publique place de la République lundi 16 mars à 18H30 pour réagir aux résultats du 1er tour des élections et nous organiser, sur nos quartiers, dans nos lieux de travail, avant le second tour. Pour bloquer la route aux fascistes, pour faire entendre nos exigences d’égalité et de solidarité.

 

Montpellier  - 14h30 - Place de la Comédie

Sète - 12h - Place de la mairie

 


Texte du tract qui sera diffusé dans la manifestation du samedi 14 mars à Paris

Au premier, au second tour comme dans le monde entier,

Non au fascisme, Non à la guerre

Ouvrons les frontières !

Nous sommes des centaines de milliers dans le pays. Nous manifestons, ensemble, ce 14 mars dans des dizaines et des dizaines de villes et communes dans tout le pays.

En solidarité avec les immigré.es, en solidarité avec les musulman.es, contre le racisme, contre le fascisme. Pour l’égalité des droits de toutes et tous, l’accès égal au logement, à l’éducation, à la santé, à la culture, au travail. Pour la régularisation des sans-papiers et la fin des violences policières.

Nous étions déjà des centaines de milliers le 8 mars. Pour l’égalité des droits, déjà. Ni les sionistes, ni les fascistes de Némésis n’ont pu marcher ce jour-là. A Paris le collectif Némésis a dû se réfugier dans le 16è arrondissement et n’a réuni que 200 personnes.

A Marseille les sionistes de Nous Vivrons ont été bloqués malgré le renfort de la candidate de la droite et du gouvernement, celle qui a repris la devise de Pétain, « travail, famille, patrie ».

Nous appelons à nous réunir ce lundi, au lendemain du premier tour des élections municipales. Pour réagir aux résultats et nous organiser, sur nos quartiers, dans nos lieux de travail, avant le second tour. Pour bloquer la route aux fascistes, pour faire entendre nos exigences d’égalité et de solidarité.

Assemblée publique à Paris

Place de la République

Lundi 16 mars – 18H30

(Avec Ftour – Rupture du jeun)

Et pour préparer à la journée de mobilisation internationale du samedi 28 mars.Dans toutes les villes des Etats-Unis des millions manifesteront à l’appel du mouvement No Kings et de Minneapolis. Contre Trump, en solidarité avec les migrant.es, contre ICE et contre la guerre.

De Londres à Athènes, comme à Rome, Madrid et Barcelone, des centaines de milliers vont défiler contre le racisme et le fascisme.

Dans le monde entier, comme en France, des millions célèbreront la Journée de la Terre aux côtés du peuple palestinien.

Faisons donc du 28 mars une journée mondiale de manifestation contre le fascisme et contre la guerre avec tous les peuples notamment les peuples d’Iran et du Liban. 

 

Plate-forme de la MARCHE DES SOLIDARITÉS :

https://antiracisme-solidarite.org // site

https://blogs.mediapart.fr/marche-des-solidarites // blog

https://www.youtube.com/@AntiracismeEtSolidarite // youtube

https://bsky.app/profile/msolidarites.bsky.social // bluesky

https://www.facebook.com/marchesolidarites // facebook

https://twitter.com/MSolidarites // twitter

https://www.instagram.com/marchedessolidarites/?hl=fr // instagram

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   mise en ligne le 12 mars 2026

« Ce qu’on défend, c’est une manière de soigner et de travailler ensemble » :
à la clinique psychiatrique de la Borde, une grève inédite pour des embauches et de la transparence

Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr

Le célèbre établissement créé par Jean Oury en 1953 à Cour-Cheverny dans le Loir-et-Cher, est le théâtre de tensions sociales. Le syndicat CGT réclame l’ouverture de négociations sur les embauches et davantage de transparence de la part des héritiers du fondateur qui gèrent l’établissement.

Pour la première fois de son histoire, la clinique psychiatrique de La Borde, institution emblématique de la psychothérapie institutionnelle fondée en 1953 par le psychiatre Jean Oury, connaît un mouvement de grève. Depuis le 20 février, une partie des salariés proteste contre ce qu’ils décrivent comme un manque de transparence de la direction et une absence de dialogue sur la gestion de l’établissement. Environ un quart des 60 à 70 soignants a participé à ce mouvement, initié par le tout jeune syndicat CGT du site.

Un lieu « mythique » confronté à des tensions internes

La clinique de La Borde occupe une place singulière dans le paysage psychiatrique français. L’établissement privé, fondé sur les principes de la psychothérapie institutionnelle, défend une organisation du travail relativement horizontale, où infirmiers, aides-soignants, cuisiniers, psychologues ou éducateurs participent conjointement à l’accompagnement des pensionnaires.

« La Borde reste un lieu exceptionnel et une poche de résistance dans le climat actuel du soin », explique Clara Cumer, infirmière dans l’établissement depuis six ans et secrétaire du syndicat CGT récemment créé. Dans cette approche, les statuts professionnels comptent moins que la participation collective au soin. « Le matin, je fais souvent le même travail que mes collègues, qu’ils soient aides-soignants, psychologues ou ergothérapeutes », souligne-t-elle.

Des conditions de travail dégradées

Mais selon plusieurs salariés, cet équilibre serait fragilisé depuis quelques années, notamment par « une politique de recrutement qui favorise les contrats précaires », selon l’infirmière. En effet, si la directrice adjointe, Flore Pulliero‑Vitez, évoque « un nombre de soignants en équivalent temps plein globalement stable ces dernières années », les équipes constatent une dégradation progressive des conditions de travail. Cela se traduit notamment par une augmentation du turnover, des arrêts maladie plus fréquents et des difficultés à recruter.

« Les plus anciens salariés nous disent qu’il y a une dizaine d’années ce n’était pas le cas. La clinique avait alors un taux d’arrêts maladie très inférieur à la moyenne nationale, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Au printemps dernier, c’était l’hécatombe… », précise la syndicaliste.

Le problème salarial est également pointé. « Une infirmière récemment partie travailler à l’hôpital voisin gagne environ 300 euros de plus par mois. L’écart s’est creusé avec d’autres structures, déplore Clara Cumer. Nos collègues en contrats précaires sont à peine plus payées que le SMIC, et encore, c’est grâce à la « prime Ségur ». »

Pour faire face à la pénurie d’infirmiers, la direction a instauré une prime spécifique destinée à ces professionnels. Mais cette décision, prise sans concertation, a suscité des tensions. Dans une clinique où les équipes revendiquent un fonctionnement égalitaire, cette mesure a été perçue comme une source de division. « Habituellement, dans notre structure, les primes sont partagées équitablement entre tous les salariés. Je comprends la nécessité de recruter des infirmiers et infirmières, car leur présence sur le site est requise légalement 24 heures/24, mais cette manière de faire rompt avec les principes fondateurs de notre clinique », pointe encore Clara Cumer.

De son côté, la directrice adjointe revendique « la responsabilité de tenir ensemble exigence clinique, cadre juridique et contraintes économiques, pour préserver un projet de soin qui s’adresse à des personnes atteintes de troubles sévères et souvent très vulnérables ».

La non‑pérennisation de contrats précaires, élément déclencheur

La contestation sociale a été déclenchée par le non-renouvellement de CDD de plusieurs salariés. L’éviction de l’une d’entre eux, présente depuis 18 mois et impliquée notamment dans le fonctionnement du club thérapeutique — un dispositif central dans la psychothérapie institutionnelle — a été vécue comme une forme de « mépris » par l’équipe soignante. « Nous avions formé cette collègue pendant un an et demi. Elle travaillait bien. Nous demandions simplement qu’elle puisse rester. De plus, pour la continuité du soin, dans un lieu qui met en avant le travail au long cours, étant donné la chronicité des pathologies des personnes prises en charge, des embauches pérennes sont cruciales », explique Clara Cumer.

La direction invoquait dans un premier temps une politique interne limitant la durée des CDD à 18 mois… une justification balayée par le syndicat, car cette « règle » ne correspond à aucune obligation légale. D’ailleurs, deux des trois personnes en CDD ont finalement vu leurs contrats renouvelés, mais la secrétaire du club thérapeutique a dû quitter son poste en février, ce qui a été le déclencheur de la grève. « Mais on veille à ne pas perturber l’organisation des soins. Ce qu’on défend, c’est une manière de soigner et de travailler ensemble », précise Clara Cumer.

La création d’un syndicat dans une institution atypique

Alors que les tensions commençaient à apparaître, un groupe de salariés a décidé de créer un syndicat CGT en juillet dernier. Une initiative inédite dans l’établissement. Leurs revendications portent notamment sur les salaires, mais pas seulement. « C’est le fonctionnement de la structure qu’il faut améliorer, car elle ressemble de moins en moins à ce qu’elle était du temps de Jean Oury. Lui, en tant que médecin, travaillait toute la journée à la clinique avec les pensionnaires. Il y a désormais une séparation nette entre la direction et les salariés », développe la jeune infirmière.

Pour pallier ce manque de démocratie, les cégétistes demandent la création d’une commission d’embauche associant direction et soignants, ainsi que la transparence sur les informations économiques et sociales de l’établissement. En effet, selon les salariés, les documents financiers fournis au comité social et économique (CSE) sont difficiles à interpréter et ne permettent pas de comprendre clairement la situation de la clinique.

De fait, la clinique de La Borde est une société privée à but lucratif, dirigée aujourd’hui par Marino Pulliero, gendre de Jean Oury, tandis que la direction adjointe est assurée par Flore Pulliero‑Vitez, sa petite‑fille. Selon cette dernière, le dialogue social fait historiquement partie de la vie de l’établissement.

Elle rappelle toutefois que le syndicat CGT récemment créé ne dispose pas encore de représentants élus au CSE. « Cela ne disqualifie pas l’expression syndicale, mais constitue un élément de contexte important », indique celle qui se défend de tout écart par rapport aux objectifs de son aïeul. « Cette filiation ne m’oblige pas à figer un modèle, mais à préserver une exigence : maintenir vivant un projet de soin capable d’évoluer sans renier ses fondements », assure‑t‑elle.

L’incertitude autour de l’avenir de la clinique dans un contexte de crise de la psychiatrie

En parallèle de ces tensions sociales, la clinique fait face à une autre question majeure : celle de son autorisation d’exercer en tant qu’établissement de soins. Dans le cadre d’une réorganisation nationale du secteur psychiatrique, l’Agence régionale de santé (ARS) réexamine les autorisations d’activité de plusieurs établissements du département. « La tendance est aux fermetures de lits », déplore la syndicaliste.

Dans ce cadre, il a été proposé à la clinique de La Borde de devenir un établissement à caractère médico‑social. Un changement majeur pour cet établissement comptant 107 lits d’hospitalisation complète et 30 places d’hôpital de jour, que ni la direction ni les salariés ne souhaitent. « Dans le médico‑social, explique l’infirmière, c’est la Maison départementale des personnes handicapées qui choisit les dossiers des gens et décide qui va où, alors qu’à La Borde il y a une commission d’admission composée de médecins et de soignants qui choisissent ensemble les personnes accueillies, après réception d’une lettre de motivation des futurs pensionnaires. » Les soignants comme la direction semblent attachés à ce fonctionnement qui mise sur l’agentivité des personnes soignées.

C’est pourquoi la direction travaille actuellement en concertation avec l’ARS « à un projet visant à consolider le modèle de soins de la clinique tout en l’adaptant aux nouvelles exigences ». Parmi les pistes évoquées figure notamment la création d’appartements thérapeutiques permettant d’accompagner certains patients vers davantage d’autonomie.

« Notre responsabilité est donc de tenir ensemble exigence clinique, cadre juridique et contraintes économiques, pour préserver un projet de soin qui s’adresse à des personnes atteintes de troubles sévères et souvent très vulnérables », affirme Flore Pulliero‑Vitez. Une ambition que ne renient pas les grévistes, à condition de ne pas en faire les frais.

   mise en ligne le 11 mars 2026

« On traite comme des délinquants des gens qui n’ont commis ni crime ni délit » : derrière les grilles
de la Police aux frontières de Menton, une zone de non-droit

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

À la frontière franco-italienne, le sénateur écologiste Guy Benaroche a exercé son droit de contrôle parlementaire sur les locaux de la police aux frontières. Mais cette fois, le rideau est tombé pour la presse.

À peine arrivé, dans les locaux de la Police aux frontières (PAF) de Menton‑Saint‑Louis (Alpes-Maritimes), ce mardi 11 mars, le sénateur écologiste Guy Benaroche se heurte à un mur. « Les journalistes restent dehors », lui annonce la commandante Dubos. La raison : officiellement, les locaux seraient « assimilables à de la garde à vue (GAV) ».

À l’extérieur, l’observatrice associative échange avec nous un regard lassé : ce scénario se répète depuis des années, alors même qu’à l’exception de deux d’entre eux, les Algeco où sont quotidiennement enfermées des dizaines de personnes exilées ne relèvent pas du régime de GAV. « Ils jouent là‑dessus », glisse Agnès Lerolle, de la Coordination d’actions aux frontières intérieures (Cafi). Un flou juridique devenu paravent là où, en 2019, l’Humanité avait pu librement suivre deux députées dans ces mêmes murs. La préfecture n’aurait-elle pas apprécié ce qui avait alors été révélé ?

Un sas où les droits fondamentaux sont devenus optionnels

En l’absence d’élus, désormais, aucun regard extérieur ne franchit ces grilles. Et lorsque la presse est tenue à distance, il ne reste donc plus que la visite officielle pour percer l’opacité. À l’intérieur, le sénateur observe une réalité qui contredit les discours officiels. Si quelques recommandations du rapport de la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, publié à l’automne 2025, ont été appliquées, avec notamment l’affichage des droits sous plexiglas et des sanitaires enfin en état, l’essentiel demeure.

Dans les préfabriqués, la température oscille, les matelas se posent à même le sol, et des hommes s’enroulent dans des couvertures de survie. « On traite comme des délinquants des gens qui n’ont commis ni crime ni délit », s’indigne Guy Benaroche à sa sortie. Il évoque « une goutte d’eau disproportionnée » pour désigner ce dispositif policier massif, mobilisé pour des réadmissions vers l’Italie qui ne sont de fait que provisoires, puisque les personnes exilées trouveront de toute façon un moyen de passer.

Agnès Lerolle témoigne en outre d’une mécanique administrative qui fonctionne hors des radars : téléphones confisqués au mépris du droit, interprétariat expéditif, signatures de documents incompris, contrôles au faciès. En clair, la frontière franco‑italienne fonctionne comme un sas où les droits fondamentaux sont devenus optionnels. Un détail cristallise le fossé entre parole policière et réalité. La commandante assure qu’un représentant du Conseil départemental est « toujours présent » pour les mineurs isolés. Les bancs, pourtant, ce jour-là, sont bel et bien vides. Guy Benaroche en prend note : les garanties annoncées n’ont pas grande valeur.

Des visites parlementaires devenues essentielles

Pour les associations, ces visites parlementaires « sont essentielles », insiste Agnés Lerolle. Elles permettent de signaler des irrégularités, de recouper les témoignages et de rappeler que ces lieux, malgré leur isolement géographique et juridique, ne sont pas hors de l’État de droit. Elles ouvrent une brèche, là où la PAF tente de « verrouiller l’image », comme elle le fait avec les journalistes en invoquant abusivement le régime de la GAV.

À sa sortie, Guy Benaroche laisse transparaître sa consternation. Il pointe l’absurdité d’un dispositif d’enfermement indigne imposé à « des personnes qui n’ont commis ni délit ni crime ». Pour lui aussi, ces contrôles parlementaires restent l’un des rares contre‑pouvoirs capables de documenter ce qui se joue derrière les grillages. Sans eux, à Menton, l’invisibilisation aurait déjà gagné.

    mise en ligne le 10 mas 2026

« Maréchal, nous voilà », « ni keffief, ni kippa ».... On vous présente le Parti de la France, ce collectif pétainiste qui gêne les cadres RN, mais réjouit ses candidats

Anthony Cortes sur www.humanite.fr

Fondé par d’anciens membres du FN, le Parti de la France, pétainiste assumé, soutient bien des candidats RN aux municipales. Ce qui encombre les cadres, mais réjouit bien des membres de leurs listes.

En 2024, Ludivine Daoudi, candidate Rassemblement national (RN) aux législatives dans le Calvados, et membre du Parti de la France (PDF), perd son investiture, épinglée pour avoir posé en photo avec une casquette nazie. Deux ans plus tard, à quelques semaines des municipales, le PDF, ce parti pétainiste assumé, revient troubler les plans de Marine Le Pen pour « normaliser » l’extrême droite.

Sur ses réseaux sociaux, depuis le début de l’année, le parti communique au compte-gouttes la liste des candidats qu’il soutient. Parmi eux, beaucoup de Reconquête, comme Jean-Michel Lamberti à Bastia, qui a remercié la formation par un commentaire personnel posté sur Facebook. Mais aussi bien des listes RN et UDR. Dont à Amiens (Somme), où, comme l’a relevé Libération, l’une de ses cadres, Florence Perdu, membre du conseil national du PDF, est candidate sur la liste RN. Ces liens gênent les directions lepénistes et ciottistes, mais localement comblent de joie de nombreux membres de ces listes, comme a pu le constater l’Humanité en épluchant leurs réseaux sociaux.

« Enfin, on l’attendait ! »

Fondée en 2009 par Carl Lang, ex-eurodéputé du Front national, pour « réunir les nationalistes hostiles à Marine Le Pen », la formation revendique une filiation vichyste. Le 15 novembre 2025 à Verdun (Meuse), à l’occasion d’une messe en hommage à Philippe Pétain, son secrétaire général actuel, Pierre-Nicolas Nups, interprétait Maréchal, nous voilà. En 2014, Bruno Hirout, son secrétaire général, posait en photo lors d’un barbecue à côté d’une bonbonne étiquetée « Zyklon B ». Et aujourd’hui, le parti brandit un slogan bien particulier : « Ni keffieh, ni kippa : la France aux Français ! »

Rien qui permette de couper les ponts entre le PDF et ses anciens « camarades » du RN et affiliés. À Saint-Quentin, dans l’Aisne, la liste RN-UDR de Claire Géronimi, saluée comme « dynamique » par le PDF, a reçu son soutien. « Je me désolidarise totalement de ce mouvement », nous répond celle qui est également vice-présidente du parti d’Éric Ciotti.

Sauf que sur Facebook, sept de ses colistiers ont partagé la nouvelle sur leurs pages pour s’en féliciter, dont le numéro deux de la liste, Philippe Adoux. Sur la publication du PDF, on note aussi un like : celui de Thierry Comble, assistant parlementaire de l’eurodéputé RN Philippe Olivier, mari de Marie-Caroline Le Pen. « Enfin, on l’attendait ! » s’exclame de son côté le sixième de la liste, Joseph Doucy.

Un schéma qui se répète dans bien des villes. À Villers-Cotterêts, dans le même département, trois colistiers de la RN Gaëlle Lefèvre ont partagé et célébré le ralliement du PDF à leur candidate. Un soutien « aimé » par le député Jocelyn Dessigny, en deuxième position, avec sa page officielle. Un même enthousiasme constaté du côté de plusieurs candidats à Carcassonne (Aude) et Marseille (Bouches-du-Rhône), autour des RN Christophe Barthès et Franck Allisio. Ces derniers ont cependant rejeté personnellement ces alliés encombrants, le second dénonçant un « groupuscule ».

Reste que ces liens sont évidents. À Caudry (Nord), par exemple, la tête de liste RN, l’eurodéputée Mélanie Disdier, est une ancienne cadre du PDF, qu’elle a d’ailleurs participé à fonder. Contacté, le RN n’a pas donné suite à nos sollicitations. Les affaires de famille se règlent en privé.

   mise en ligne le 9 mars 2026

Prix à la pompe : le « plan exceptionnel de 500 contrôles » annoncé par Sébastien Lecornu changera-t-il quelque chose ?

Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

Le premier ministre s’est fendu d’un tweet, dimanche 8 mars dans la soirée, pour annoncer qu’un « plan exceptionnel de 500 contrôles sera réalisé, dans les stations-service, entre lundi et mercredi par la répression des fraudes (DGCCRF) ». Pour autant, il n’est pas question pour l’heure ni de sanctions ni de bloquer les prix.

La flambée est historique. Ce lundi, le baril de pétrole s’est envolé de 30 % en quelques heures et a tutoyé brièvement les 120 dollars. Face à la guerre au Moyen-Orient et au blocage du détroit d’Ormuz, ces hausses ont déjà des conséquences sur les prix à la pompe à travers le globe. En France, le gouvernement avait annoncé vendredi que le SP95-E10, l’essence la plus consommée dans l’Hexagone, avait augmenté de 10 centimes par rapport à la semaine précédente.

Cela correspond à une augmentation d’environ 5 euros pour le plein de 50 litres d’une petite voiture. L’augmentation du gazole est encore plus marquée : il se vendait vendredi à 1,98 euro le litre en moyenne contre autour de 1,72 euro le 27 février, soit 26 centimes d’augmentation (+ 15 %). Que fait Sébastien Lecornu pour faire face ?

« À la rigueur, le gouvernement nous demandera peut-être de déployer des agents sur le terrain, pour qu’ils fassent le tour d’un échantillon représentatif de stations-service dans les départements. On pourra alors faire des comparaisons avec les prix affichés sur le site gouvernemental (prix-carburant.gouv.fr). Cela fera de belles images pour le JT de 20 heures, mais pas plus ! », avait parié dans nos colonnes en fin de semaine dernière, Jean-Philippe Simon, secrétaire général de la CGT de la DGCCRF (Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes). Et, bingo !

500 contrôles sur… 10 000 stations

Ce dimanche, dans la soirée, le premier ministre s’est fendu d’un tweet pour annoncer qu’un « plan exceptionnel de 500 contrôles sera réalisé, dans les stations-service, entre lundi et mercredi par la répression des fraudes (DGCCRF) ». « C’est l’équivalent d’un semestre complet du plan de contrôle habituel qui sera réalisé sur seulement 3 jours », insiste Sébastien Lecornu sur X, estimant que « la guerre au Moyen-Orient ne peut pas servir de prétexte à des hausses abusives des prix à la pompe ».

« Si les (abus) sont confirmés, on procédera sans sourciller au ‘”name and shame” », avait de son côté affirmé plus tôt le ministre de l’Économie Roland Lescure. Pas question donc de sanction ni d’intervention de l’État sur les prix à la pompe. Interrogée la possibilité de mettre en place des aides ciblées face à cette hausse des prix de l’essence et du gasoil, « aujourd’hui il est trop tôt pour en parler. Je le redis, nous étudions tous les scénarios », a également balayé la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon, lundi matin sur RTL.

Ironisant de son côté sur le nombre de contrôles alors qu’il y a « 10 000 stations-service en France », l’insoumis Jean-Luc Mélenchon a lui jugé sur X qu’il « serait plus simple de bloquer les prix, car toute hausse dans le contexte est abusive ».

L’extrême droite tente elle aussi de se présenter en défenseuse du pouvoir d’achat, Marine Le Pen et Jordan Bardella se relayant depuis la semaine dernière pour plaider en faveur d’une baisse des taxes qui en réalité permettrait de préserver les marges des grands groupes en présentant la facture à l’État. « Baisser les taxes, cela signifierait que les raffineurs et les pétroliers continueraient de se gaver, pendant que l’État supporterait un manque à gagner, a rappelé le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel. La vraie solution consiste à bloquer les prix de l’essence, ce qui a déjà été fait par exemple sous le gouvernement de Pierre Bérégovoy (en pleine guerre du Golfe, en 1990, NDLR). »

   mise en ligne le 8 mars 2026

La gratuité des services publics,
nouvel horizon en vogue à gauche

Ilyes Ramdani sur www.mediapart.fr

Transports, cantines et fournitures scolaires : la gratuité des services publics est au cœur de la campagne municipale. La France insoumise en a fait une mesure phare. L’idée n’a pourtant pas toujours fait l’unanimité à gauche et les écologistes continuent d’y opposer un certain scepticisme.

À Bordeaux (Gironde), c’est Philippe Poutou qui juge « complètement logique » d’avoir « un accès gratuit à des choses importantes », comme « se déplacer, aller se soigner, aller travailler », et le maire sortant écologiste Pierre Hurmic qui lui répond que « ceux qui peuvent se payer un ticket de tramway peuvent le faire ». À Lens (Pas-de-Calais), c’est le maire socialiste sortant, Sylvain Robert, qui vante le bus gratuit et son opposant du Rassemblement national (RN) qui lui lance : « Avec les impôts des habitants ! Avec [vous], c’est : donne-moi ta montre, je te donnerai l’heure. »

À chacun des débats télévisés des élections municipales, dont la fréquence s’accélère alors qu’approche le premier tour, le sujet arrive inévitablement comme un élément de clivage entre les différentes listes. Qu’il s’agisse des transports, de l’eau, de la cantine, des fournitures scolaires ou encore du petit-déjeuner en classe, l’idée de la gratuité s’impose comme un des marqueurs principaux des programmes de gauche à l’occasion du scrutin des 15 et 22 mars.

Le maire socialiste sortant de Marseille (Bouches-du-Rhône), Benoît Payan, propose par exemple la gratuité des transports pour les jeunes. Son concurrent La France insoumise (LFI), Sébastien Delogu, va plus loin en promettant d’offrir également aux enfants de la commune un petit-déjeuner, un déjeuner et du soutien scolaire chaque jour.

À Nîmes (Gard), les débats programmatiques entre socialistes, communistes et écologistes réunis derrière la candidature de Vincent Bouget ont abouti à une position médiane : gratuité des transports pour les jeunes et les plus précaires, en attendant mieux. « Les mobilités sont un droit », a expliqué la tête de liste au micro d’Ici Occitanie.

Une lente conversion

LFI, de son côté, en a fait un point saillant de sa campagne nationale. Le « nouveau communalisme » défendu par le mouvement de Jean-Luc Mélenchon promeut une « extension du domaine des communs », au nom de la lutte contre la marchandisation et les intérêts privés. De façon plus opérationnelle, la gratuité des transports et des cantines – au moins à moyen terme – fait partie des mesures que LFI a fixées comme le socle incontournable de toute éventuelle investiture ou alliance.

« Notre courant de pensée, déjà à l’époque où nous étions à la gauche du PS, a toujours promu l’égalité des droits quand d’autres défendaient l’égalité des chances et la discrimination positive, explique le député insoumis Gabriel Amard. Quelles que soient vos ressources, il y a des domaines où la référence au porte-monnaie n’est pas admise. Nous défendons la gratuité au nom du droit inconditionnel aux services publics. Cela concerne les domaines vitaux, comme les premiers mètres cubes d’eau ou kilowattheures d’électricité, mais aussi ce qui est du ressort de l’émancipation, comme les médiathèques et l’éducation. »

L’adhésion de la quasi-totalité des formations de gauche au principe de gratuité dans la gestion municipale n’est pas toujours allée de soi. En 2001, c’est une municipalité de droite qui, tout juste élue, décide de rendre les bus gratuits à Châteauroux (Indre), souvent citée en exemple depuis. L’actuel maire, Gil Avérous, appelle à regarder les annales : « La gauche évoque souvent le sujet de la gratuité mais ce sont, finalement, souvent les élus de droite qui la mettent en œuvre. La boussole, c’est d’abord la performance des services publics et l’utilisation des deniers de la collectivité. »

Quand on est dans un pays avec 12 millions de pauvres et des gamins qui ne mangent pas à leur faim, on cherche de nouveaux mécanismes. Gabriel Amard, député LFI du Rhône

À Drancy (Seine-Saint-Denis), Jean-Christophe Lagarde se souvient avec une pointe d’ironie du moment où il a rendu les cantines de ses écoles primaires gratuites, en 2007. « C’est formidable que la gauche se convertisse à cette solution, explique l’ancien président de l’Union des démocrates et indépendants (UDI), à nouveau candidat cette année. Dommage qu’ils aient mis un peu de temps à y venir. À l’époque, au conseil municipal, l’opposition avait voté contre. Ils expliquaient que les gens allaient perdre la valeur des choses, que les familles les plus aisées pouvaient payer… »

Maire de Viry-Châtillon (Essonne) de 1995 à 2006, à l’époque sous la bannière du Parti socialiste (PS), Gabriel Amard avertit : ce qui valait hier ne vaut plus forcément aujourd’hui. « Dans le passé, on mettait en place le quotient individualisé pour tendre vers notre objectif de justice sociale, explique l’élu insoumis, auteur de plusieurs livres sur la gestion publique de l’eau. Mais quand on est dans un pays avec 12 millions de pauvres et des gamins qui ne mangent pas à leur faim, on cherche de nouveaux mécanismes. Quand de tels besoins émergent, le politique doit trouver de nouvelles solutions. »

La gratuité totale, vraiment de gauche ?

Le débat est encore insuffisamment éclairé : les études sur l’efficacité de la gratuité des transports, pour ne citer qu’elles, se concentrent essentiellement sur la faculté de la mesure à convaincre des automobilistes, des piétons ou des cyclistes de changer leur mode de transport. Un rapport réalisé en 2024 par le Cerema, un centre d’études public expert sur les questions de mobilité, avançait « l’hypothèse que la gratuité totale facilite l’accès pour tous », mais nuançait : « Toutefois, aucune étude spécifique n’a encore pu étudier ce phénomène plus finement et de façon quantitative. »

Si un flou demeure sur l’efficacité sociale de telles mesures, un débat plus profond encore traverse les formations de gauche : dans le contexte budgétaire actuel, le chemin vers la gratuité est-il celui de la justice sociale ? Le politiste Paul Ariès défend depuis des années, à la tête de l’Observatoire international de la gratuité, le concept comme une notion à rendre structurante dans la pensée politique.

« L’enjeu est de multiplier les îlots de gratuité dans l’espoir qu’ils forment demain des archipels et après-demain des continents, écrivait-il en 2018 dans Le Monde diplomatique. Outre qu’elle répond également à l’urgence sociale et écologique, la gratuité offre le moyen de terrasser les quatre cavaliers de l’Apocalypse qui menacent l’humanité et la planète : marchandisation, monétarisation, utilitarisme et économisme. »

D’autres sont moins emballés. À Lyon (Rhône), le versant communiste de la coalition qui dirige la ville depuis six ans a tenté de pousser le principe de gratuité dans le programme du maire sortant, Grégory Doucet. Fin de non-recevoir des écologistes, qui défendent le quotient familial, jugé plus juste sur le plan social et plus soutenable vu les contraintes budgétaires du moment.

« On nous dit que c’est impossible, mais la carte Vitale nous prouve l’inverse, a lancé Florestan Groult, tête de liste LFI pour la métropole lyonnaise, lors d’un meeting le 26 février. Qui remettrait en question aujourd’hui cet accès universel aux soins ? » 

La question reviendra sans aucun doute le 15 mars au soir, lorsque les listes de gauche auront deux jours pour fusionner avant le second tour. Les insoumis lyonnais, qui martèlent leur attachement à la gratuité des transports et des repas scolaires, ont déjà prévenu, y compris par la voix de Jean-Luc Mélenchon lors du meeting du 26 février : « Nous aurons nos conditions. » Convaincre LFI de fusionner sa liste avec les autres listes de gauche ne sera donc, paradoxalement, pas gratuit.


 

   mise en ligne le 7 mars 2026

L’égalité : un enjeu social et démocratique

Maryse Dumas sur www.humanite.fr

Ancré dans l’histoire depuis plus d’un siècle et pourtant toujours en adéquation avec les aspirations de son temps, le 8 mars accompagne depuis 116 ans le mouvement d’émancipation des femmes. Dénommé « Journée internationale de lutte pour les droits des femmes », il lui arrive souvent que l’un ou l’autre de ses qualificatifs passe à la trappe, le plus souvent celui de lutte. Cette dimension a même failli disparaître, avalée par la dimension institutionnelle donnée au 8 mars, par l’ONU d’abord, puis par la présidence Mitterrand. L’officialisation du 8 mars a eu pour effet d’élargir sa surface, ce qui est positif, mais aussi d’estomper son caractère subversif et de luttes, ce qui l’est moins. Fort heureusement, la CGT, le parti communiste et un certain nombre d’associations proches, dont le 8 mars est resté l’apanage quasi exclusif jusqu’aux années 1970, ont su ne pas céder aux sirènes institutionnelles.

Ainsi le 8 mars a-t-il permis chaque année à des générations successives de travailleuses d’exprimer leurs exigences : de la reconnaissance pleine et entière de leur droit au travail à l’égalité dans tous les domaines, en premier lieu professionnel jusqu’au mitan du XXe siècle, puis, à partir des années 1960, celles de leur droit à enfanter « si je veux quand je veux ». Enfin, l’exigence de liberté des femmes quant à leur corps a ouvert la phase actuelle de refus de toute violence sexiste et sexuelle. À chaque étape, les enjeux et les formes de mobilisations s’en sont trouvés infléchis ou enrichis. Depuis le début des années 2000, une nouvelle génération féministe rencontre le combat historique et donne de nouvelles couleurs à ce rendez-vous, en convergence, en particulier, avec la CGT. Ainsi, ces dernières années, et en 2026 aussi, les mobilisations de rues voient-elles défiler ensemble des organisations syndicales et des associations féministes. Ce qui était impensable quelques années auparavant.

Mais, rançon du succès, depuis 2019, l’association féminine (pas féministe) d’extrême droite Némésis perturbe les manifestations. Elle s’infiltre dans les cortèges syndicaux, voire veut en prendre la tête. Elle y déploie des mots d’ordre et pancartes à caractère raciste. Protégée par des militants, hommes, de groupuscules d’extrême droite, elle cherche à provoquer dans les manifestations des réactions violentes qui pourront lui servir à se victimiser sur les réseaux sociaux, voire au-delà, et à affaiblir le message à la fois féministe et internationaliste du 8 mars. Cette méthode a été récemment employée à Lyon. On en a vu l’épouvantable résultat. Pour ces raisons, la CGT, plusieurs syndicats et associations ont demandé en commun au ministre de l’Intérieur la dissolution de cette association.

Quoi qu’il en soit, la portée féministe du 8 mars n’en sera pas affaiblie. Hier comme aujourd’hui l’émancipation des femmes se joue autour de deux enjeux fondamentaux et étroitement liés l’un à l’autre : l’égalité et la liberté. Un troisième en est le trait d’union : la dignité. Or, même si d’immenses progrès ont été accomplis, aucun n’est ni complètement, ni définitivement acquis. C’est pourquoi il ne faut rien lâcher. La lutte contre les violences sexistes et sexuelles complète celle pour l’égalité professionnelle, elle ne s’y substitue pas. C’est ce que rappelle en substance le communiqué commun à toutes les organisations syndicales qui fait de l’enjeu d’égalité un enjeu social et démocratique de premier plan à porter ce 8 mars 2026.


 


 

8 mars – Les droits des femmes migrantes ne se négocient pas dans les urnes

La Cimade sur https://blogs.mediapart.fr/

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, La Cimade alerte sur une réalité trop souvent passée sous silence : les droits des femmes migrantes sont quotidiennement bafoués.

Alors que les femmes représentent près de la moitié des personnes migrantes dans le monde, elles restent peu visibles et ont trop rarement la parole. En France comme en Europe, elles subissent un cumul de discriminations : racistes et xénophobes en tant qu’étrangères, sexistes en tant que femmes, mais aussi spécifiques à leur situation de femmes étrangères, à l’intersection de ces rapports de domination.

Précarité administrative, difficultés d’accès au logement, à l’emploi, à la santé, exposition accrue aux violences, dépendance liée au titre de séjour : pour beaucoup, les droits proclamés restent théoriques. En France, le statut administratif conditionne encore l’accès à des droits fondamentaux.

Dans une semaine auront lieu les élections municipales. Les communes sont en première ligne : accès aux services publics locaux, hébergement d’urgence, scolarisation des enfants, action sociale, prévention des violences, vie associative. Les choix municipaux ont des conséquences directes sur la vie des femmes migrantes.

Quelles garanties concrètes pour l’accès effectif aux droits, sans discrimination liée à la nationalité ou au statut administratif ? Quels moyens pour protéger les femmes migrantes victimes de violences ? Quelle politique municipale pour favoriser l’autonomie, l’accès à l’information, l’accompagnement social et juridique ?

Selon Violaine Husson, directrice des pôles thématiques de La Cimade, les femmes migrantes vivent, travaillent, participent à la richesse sociale et économique de nos villes. « Beaucoup des femmes sont exclues du débat démocratique et privées de la possibilité même de voter. Cela impose une responsabilité accrue aux élu·es locaux : gouverner pour toutes, sans exception », souligne Violaine Husson.

À quelques jours du scrutin, La Cimade affirme que la dignité et les droits des femmes migrantes ne sont pas des variables d’ajustement électoral. Ils constituent un test démocratique. Ignorer ou restreindre ces droits ne fragilise pas seulement les femmes concernées : cela nourrit le terrain de la division et favorise la montée des extrêmes. Une ville qui protège les plus vulnérables et garantit l’égalité pour toutes est une ville plus juste, plus solidaire et plus résiliente face aux idéologies d’exclusion.

En cette journée, les équipes de la Cimade se mobilisent. Ce 8 mars ne doit pas être une journée de déclarations symboliques. Il doit marquer un engagement clair : faire des droits des femmes migrantes une priorité politique locale, immédiate et mesurable. Sans relâche, nous nous battrons, ensemble, pour que chaque personne, d’où qu’elle vienne, puisse espérer jouir de ses droits, vivre dignement et sereinement en France.

Pour aller plus loin :

  • 18 propositions de la Cimade pour un accès effectif aux droits des femmes étrangères

  • Quizz Cimade : testez vos connaissances sur la situation des femmes étrangères en France

  • 12 Recommandations pour lutter contre les discriminations liées à l’emploi

  • Découvrez notre podcast « Toute cette bravoure qui était en moi » : 4 épisodes donnant la parole à des femmes victimes de violences, accompagnées dans notre permanence spécialisée. Disponible dès le 8 mars sur notre site et les plateformes d’écoute.


 

   mise en ligne le 6 mars 2026

« 8 mars : féministes, faisons front contre l’extrême droite
et les soutiens du génocide ! »

sur https://www.politis.fr/

À l’approche du 8 mars, dans un contexte marqué par la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran et par une offensive réactionnaire en France, des organisations féministes appellent à un 8 mars antifasciste, antiraciste et anti-impérialiste.

Ce 8 mars aura lieu dans un contexte politique inédit. Sur le terrain international, les États-Unis et Israël ont déclenché avec les bombardements contre l’Iran la plus grande offensive militaire au Moyen Orient depuis la guerre d’Irak en 2003. En France, depuis la mort de Quentin Deranque, militant néofasciste, à Lyon, une grande campagne de criminalisation de la gauche radicale et de l’antifascisme et de dédiabolisation de l’extrême droite est en cours. Elle se déroule avec la complicité du régime, qui a organisé une minute de silence à l’Assemblée et entend profiter de la situation pour avancer dans son offensive autoritaire, de la même manière que Donald Trump a utilisé la mort de Charlie Kirk aux États-Unis.

Pendant que des groupuscules défilent à Lyon avec l’aval du gouvernement, lors d’un « hommage » aux allures de parade fasciste, d’autres attaquent des bars de gauche, des permanences LFI ou menacent des organisations syndicales comme la CGT et Solidaires. Alors que ces dernières années, toutes les grandes mobilisations féministes nationales ont été marquées par des provocations de l’extrême droite, ce 8 mars est voué à être impacté par cette situation, et il est fondamental de s’y préparer.

D’ores et déjà, le groupuscule Némésis, qui se retrouve sous le feu des projecteurs après avoir joué un rôle central dans les événements à Lyon, a annoncé sa volonté de participer une nouvelle fois à la mobilisation. Ses méthodes de provocation sont connues : happening racistes, slogans réactionnaires, défense des expulsions de masse et de la chasse aux immigrés… Pour le collectif proche d’organisations néo-nazies comme Audace Lyon, il s’agit d’instrumentaliser le féminisme pour faire la promotion de ses idées d’extrême droite.

« Cette année, ce combat est encore plus d’actualité »

Le même type de provocation réactionnaire se prépare du côté du collectif pro-Israël Nous Vivrons, qui entend venir à la marche pour pouvoir ensuite accuser les féministes pro-palestiniennes d’antisémitisme, comme il le fait depuis plus de deux ans. Nous Vivrons est un soutien inconditionnel de la colonisation et de l’oppression du peuple palestinien, qui harcèle a gauche et les anticolonialistes, il n’a rien à faire dans nos manifestations.

Ce 8 mars, nous, organisations, collectifs et militant-es féministes et LGBTI, appelons à refuser de façon unitaire la présence de forces réactionnaires qui défendent le racisme, l’islamophobie et le génocide en Palestine dans nos cortèges. Nous défendons un féminisme antifasciste, antisioniste et antiraciste, un féminisme qui se bat contre notre impérialisme et contre la course à la guerre. Dans le contexte actuel de répression de l’antifascisme et alors que les procès des soutiens de la Palestine continuent à s’enchaîner, il est primordial de le réaffirmer !



Il y a un an, le ministre de l’Intérieur avait tenté d’interdire la manifestation parisienne féministe radicale de nuit avant de chercher à imposer la présence de Némésis et Nous Vivrons dans nos cortèges le lendemain. Le 8 mars, toutes les organisations de la manifestation féministe parisienne avaient cependant décidé de ne pas défiler avec Némésis et Nous Vivrons. Malgré une répression sans précédent pour un rassemblement féministe et de multiples charges policières, notre unité nous a permis d’obtenir une importante victoire politique en obtenant que ces deux collectifs ne marchent pas avec nous.

Cette année, ce combat est encore plus d’actualité. Il est la condition pour un 8 mars qui refuse toute tentative de récupération réactionnaire par l’extrême droite ou le fémonationalisme, qui reconnaît que les attaques contre les droits des femmes sont le fait d’un système d’oppression et d’exploitation à renverser, qui affirme que la solidarité inconditionnelle du mouvement féministe avec les peuples palestinien, iranien, kurde, ainsi qu’avec tous les groupes opprimés, est la condition essentielle pour défendre nos droits et nos libertés et en arracher des nouveaux. À l’heure d’une attaque historique contre l’Iran, justifiée notamment par une propagande sur la libération des femmes et du peuple iranien, le mouvement féministe a le devoir de s’opposer à l‘offensive impérialiste des États-Unis et d’Israël au Moyen-Orient !

Nous appelons à refuser la présence de forces réactionnaires qui défendent le racisme, l’islamophobie et le génocide en Palestine dans nos cortèges.

Face à un gouvernement dont les politiques pavent la voie à l’extrême droite, ce 8 mars, défendons un féminisme qui se dresse contre les violences patriarcales, contre le gouvernement qui protège les riches et réprime les populations immigrées et racisées, contre les politiques qui privent des millions de personnes de soins, de logement, de vie digne et épanouie. Il ne peut y avoir de féminisme qui hiérarchise, qui reproduit les oppressions du patriarcat, du capitalisme, de l’impérialisme, qui ne lutterait pas pour l’égalité, la libération et l’autodétermination des corps et des peuples.

Ce 8 mars, il nous faudra dénoncer les violences patriarcales et celles faites aux enfants, défendre la libération totale de la Palestine, revendiquer la liberté de circulation et la régularisation de toutes les personnes sans papiers, et exiger des investissements massifs dans les services publics. Rendez-vous le 8 mars dans la rue, afin de le crier haut et fort : fémonationalistes et sionistes, hors de nos manifs féministes ! 

Personnalités et organisations signataires voir sur www.politis.fr

 


 


 

« Némésis hors du 8 mars » : après les appels des organisations féministes et syndicales, le groupuscule se replie dans le 16e arrondissement de Paris

Stéphane Guérard sur www.humanite.fr

Némésis ne troublera pas le cortège parisien « Nous toutes » du 8 mars. Dimanche, le collectif d’extrême droite se rassemblera dans un petit coin de Paris, au fin fond du 16e arrondissement. De quoi donner satisfaction aux nombreuses militantes qui avaient signé un appel initié par l’Humanité, demandant « solennellement au ministre de l’Intérieur d’interdire sa présence dans et aux abords des manifestations organisées à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes ».

Les tribunes et appels, dont celui lancé par l’Humanité ce jeudi 5 mars, contre la présence de Némésis à la manifestation parisienne du 8 mars pour la journée internationale des droits des femmes, ont payé. Némésis ne prendra pas part au cortège mis en place par les organisations féministes et les syndicats, qui s’élancera de la place Stalingrad à partir de 14 heures, dimanche, pour rejoindre la place de la République.

Le collectif d’extrême droite organisera son propre rassemblement« statique » place Jean-Lorrain, dans le très bourgeois et préservé 16e arrondissement de Paris, selon un message transmis par sa présidente Alice Cordier à l’AFP. Corroborant l’information, la préfecture de police de Paris a expliqué que cette décision avait été prise à l’issue d’un « dialogue avec les organisateurs des différents rassemblements (…) afin de concilier la liberté de manifester et la sécurité de l’ensemble des publics ».

Dissolution du collectif identitaire

La mise à l’écart de Némésis intervient après les révélations de l’Humanité sur les liens entre les fémonationalistes et d’autres groupuscules d’extrême droite pour planifier de véritables traquenards visant à attirer les militants antifascistes dans des guets-apens. Des voix se sont élevées à gauche, dans le mouvement syndical et les organisations féministes, pour réclamer la dissolution de ce collectif identitaire.

Jeudi 26 février dernier, une lettre ouverte signée par la CGT, la CFDT, l’Unsa, Solidaires, la FSU, le Planning familial ou encore Osez le féminisme, demandait l’interdiction de Némésis de participer à la manifestation, dénonçant, par la voie du collectif Osez le Féminisme « les intrusions répétées de militantes de Némésis dans des rassemblements, des manifestations et des événements féministes », leurs « accointances avec des groupuscules identitaires » et une « instrumentalisation du discours féministe à des fins racistes » qui est, selon l’organisation, « la définition du fémonationalisme ».

Ce jeudi, l’Humanité a elle aussi demander à mettre « Némésis hors du 8 mars ! », dans un appel très largement signé par des militantes féministes. Le voici :


 

APPEL

« Ce collectif fémonationaliste appartient aux forces réactionnaires. Nous demandons solennellement au ministre de l’Intérieur d’interdire sa présence dans et aux abords des manifestations organisées à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes.

Depuis sa fondation en 2019, le collectif identitaire d’extrême droite Némésis multiplie les provocations et s’emploie à perturber des événements et des manifestations féministes pour y installer un climat de tension et de violence verbale, voire physique. Au carrefour des multiples courants de l’extrême droite française, ses militantes fémonationalistes, qui entretiennent des liens étroits avec les mouvances néofascistes et néonazies, gravitent dans l’orbite du Rassemblement national et de Reconquête. Elles instrumentalisent la lutte contre les violences sexistes et sexuelles pour tenter d’imposer leur rhétorique raciste, islamophobe, avec le soutien actif des médias de la galaxie Bolloré. Leurs discours dirigés contre les immigrés contribuent à banaliser des positions xénophobes sous couvert de protection des femmes.

Leurs actions « coups de poing » bénéficient le plus souvent de complaisances policières, alors qu’elles visent sciemment à perturber l’ordre public dans l’espoir de provoquer des réactions violentes. Némésis est un acteur structuré de l’extrême droite identitaire, qui tente de détourner les codes du féminisme pour semer la haine, la division, la violence.

Complaisance policière

Ce collectif appartient aux forces réactionnaires qui nient le droit des femmes à disposer de leur corps, qui prônent leur retour à la maison au nom de prétendues valeurs traditionnelles, qui répandent des discours masculinistes décomplexés, qui combattent toutes les politiques en faveur de l’égalité. Ses militantes ne peuvent en aucune manière se réclamer de la cause féministe.

Elles n’ont rien à faire dans les manifestations féministes organisées le 8 mars à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Nous demandons solennellement au ministre de l’Intérieur d’interdire la présence de ce collectif dans et aux abords de ces manifestations. »


 

Les signataires :

Elsa Abderhamani, autrice et dessinatrice

Léane Alestra, journaliste et autrice

Isabelle Alonso, autrice

Melissa Amneris, vidéaste et chroniqueuse

Irène Ansari, coordinatrice de la Ligue des femmes iraniennes pour la démocratie

Juliette Arnaud, actrice, scénariste, autrice

Ariane Ascaride, actrice

Camille Besse, dessinatrice

Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT

Manon Bril, historienne et youtubeuse

Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU

Mona Chollet, essayiste

Ekin Cudi, porte-parole du mouvement des femmes kurdes

Typhaine D, autrice, comédienne et militante féministe

Emmanuelle Dancourt, journaliste indépendante, présidente de MeTooMedia

Sophie Darcq, autrice de bande dessinée

Violaine De Filippis-Abate, avocate

Florence Dupré la Tour, autrice de bande dessinée

Sarah Durocher, présidente du Planning familial

Giulia Foïs, journaliste

Mathilde Forget, écrivaine et compositrice

Hélène Frappat, écrivaine et traductrice

Murielle Guilbert et Julie Ferrua, codéléguées générales de Solidaires

Florence Loiret Caille, actrice

Lisa Mandel, autrice de bande dessinée

Lumi, vidéaste et chroniqueuse

Anna Margueritat, autrice et féministe

Corinne Masiero, actrice

Marie-Christine Ménard-Chevalier, présidente de la Fédération nationale des CIDFF

Florence Mendez, autrice et comédienne

Fanny Michaëlis, autrice BD et illustratrice

Mélodie Molinaro, comédienne et fondatrice de l’association Derrière le rideau

Manon Moret, secrétaire général de l’Unef

Modiie, vidéaste et streameuse

Clémence Pajot, directrice générale de la Fédération nationale des CIDFF

Delphine Panique, autrice de BD

Anne Pauly, écrivaine

Anouk Ricard, autrice BD

Soph’, dessinatrice

Suzy Rojtman, cofondatrice du Collectif féministe contre le viol

Blanche Sabbah, activiste et autrice

Anne Simon, autrice BD

Fanny Taillandier, écrivaine

Christelle Taraud, historienne et féministe

Elene Usdin, autrice de bande dessinée

Catherine Weil Sinet, éditrice de Siné Mensuel

Youlie Yamamoto, militante féministe, porte-parole d’Attac et cofondatrice du collectif des Rosies

   mise en ligne le 5 mars 2026

L’union de la gauche toute cassée :
beau travail !

Roger Martelli sur www.regards.fr

Le PS l’a décidé : il refusera tout accord national avec LFI aux municipales. Il rompt avec une pratique installée depuis près de 60 ans. Un choix stratégique qui intervient au moment où l’extrême droite domine largement le paysage politique.

Le bureau national du Parti socialiste vient de trancher : il n’y aura pas d’accord national avec La France insoumise entre les deux tours des municipales. Les compromis locaux restent possibles mais l’esprit général est à la rupture avec LFI, comme le prône continûment la droite du PS. Le parti à la rose acte ainsi la fin de six décennies où l’union de la gauche au second tour avait fini par devenir un principe pour toutes les élections.

Il est vrai que, si la « discipline républicaine » s’est installée dès la fin du 19ème siècle contre les ambitions monarchistes ou bonapartistes, sa mise en œuvre est loin d’avoir été uniforme. Ce n’est qu’avec la montée du péril fasciste, entre 1934 et 1935, que se met en place un modèle, qui va désormais faire figure de référence.

En 1936, les partis du Front populaire se présentent séparément au premier tour et se désistent au second en faveur du candidat de gauche le mieux placé. Cette méthode est massivement suivie, ce qui permet à la gauche d’obtenir une majorité en voix et en sièges. En s’unissant, la gauche est parvenue à la victoire que la division lui refusait. La mémoire de la gauche s’est ainsi fixée, consacrant le processus de convergence amorcé en 1934.

Certes, cette mémoire se brouille avec la guerre froide. Le temps est alors aux vitupérations des communistes contre le reste de la gauche accusée de s’engloutir dans le « parti américain » et aux accusations des socialistes contre les communistes qui « n’étaient pas à gauche, mais à l’Est ». Pendant plus de dix ans, le désistement de second tour n’a pas disparu, notamment sur le plan local, mais il n’est plus une norme partagée.

Il l’est redevenu au début des années 1960 quand le PCF fait de l’union de la gauche autour d’un programme commun la base de sa stratégie politique. Les élections municipales sont pour lui le terrain par excellence de sa mise en œuvre. Dès lors, la gauche revient au modèle de 1936 : ses organisations concourent séparément au premier tour (sauf aux municipales) et se désistent en faveur du mieux placé au second tour. La gauche pouvait se disputer et se cliver, elle pouvait se laisser aller à la théorie des « deux gauches ». Mais, loin d’être irréconciliable, elle se retrouvait au second tour.

Si le PS écarte officiellement une composante de la gauche, que reste-t-il comme espace pour les tenants d’une primaire ? Que reste-t-il de ce qui fut le choix propulsif du Nouveau Front populaire ?

Désormais, doit-on se résigner à l’irréconciliabilité ? Les insoumis concentrent leurs feux aux municipales sur des majorités de gauche sortantes et les socialistes ne veulent plus entendre parler d’accord avec La France insoumise. On pourra dire que la gauche en a vu d’autres et que les exclusions réciproques n’ont pas toujours accompagné les défaites. Mais nous sommes dans une autre époque. Depuis 2017, nous avons face à face une gauche dans ses plus basses eaux, une droite électoralement ultra-majoritaire et ultra-droitisée et, sur les bords du chemin, un peuple qui n’y croit plus guère.

Les données les plus récentes sur l’état de l’opinion montrent à quel point la situation est critique. Dans un sondage Ifop-Fiducial publié ce mercredi sur les intentions de vote à la prochaine présidentielle, le candidat du Rassemblement national Jordan Bardella arrive très largement en tête avec 36% des voix au premier tour, quand aucun candidat de gauche ne dépasse les 11% et que le total de la gauche reste sensiblement au-dessous du tiers des exprimés. On peut toujours dauber sur les sondages, leurs imperfections et leur non-prédictibilité. C’est vrai. Mais dans leur ensemble, ils nous replacent devant un ordre de réalité qu’il faut transformer du mieux possible et qu’on doit regarder en face.

Et pourtant, dans ce contexte, même le projet de primaire commune de la gauche et des écologistes apparaît incertain. La difficulté n’est pas organisationnelle, mais politique. Si le Parti socialiste affirme qu’il ne veut plus d’une partie de la gauche – en l’occurrence LFI –, d’autres forces continuent de penser que l’unité reste possible, souhaitable et même nécessaire. Le pari de la primaire est d’ouvrir la porte à l’unité de toute la gauche. Mélenchon, Glucksmann et Roussel la récusent. Si le PS écarte officiellement une composante de la gauche, que reste-t-il comme espace pour les tenants d’une primaire ? Que reste-t-il de ce qui fut le choix propulsif du Nouveau Front populaire ?

Comme lors de la rupture du programme commun, on va passer des semaines, des mois, à se renvoyer le mistigri de la rupture. Pourtant les faits sont têtus : les électeurs de gauche veulent l’union. Et ils ont raison. En effet, l’enjeu n’est plus seulement de savoir si la gauche peut dépasser la droite, mais de dire si l’on accepte de rompre radicalement avec notre histoire démocratique. 

Nous avons pris l’habitude de répéter avec Marx que l’histoire se joue deux fois, d’abord en drame, puis en farce. Nous avons la pantomime aujourd’hui et, pour demain, la promesse de l’apocalypse.


 

   mise en ligne le 4 mars 2026

« Patron voleur, on veut notre argent ! » : en grève illimitée, des coiffeuses du boulevard de Strasbourg à Paris occupent leur salon

Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

Des coiffeuses occupent depuis le 3 mars leur salon, dans le 10e arrondissement parisien, pour protester contre le racket dont elles se disent victimes. Une lutte de travailleuses étrangères, parfois sans papiers, qui fait écho à un précédent combat mené entre 2014 et 2016.

Devant la bourse du travail de Paris, ce mardi 3 mars, une vingtaine de militants CGT convergent. Il est 9h30, l’heure des croissants. Entre deux bouchées, ces cégétistes attendent le feu vert pour envahir un salon de coiffure africain, à quelques encablures.

C’est Bintou, l’une des coiffeuses, qui le leur donne. « Nous touchons 1 300 euros par mois et les vacances, comme les congés maladie ou maternité ne sont pas payés, assure la salariée de 32 ans. Et nous travaillons six jours sur sept. » Sans compter que « le service pouvait durer jusqu’à 2 heures du matin, selon les clients », jusqu’à ce que la mairie rende obligatoire la fermeture à 20 heures.

Quarante-cinq minutes plus tard, le salon situé au 65, boulevard de Strasbourg, dans le 10e arrondissement, est occupé. Les drapeaux CGT y sont déployés. « Patron voleur, on veut notre argent ! » s’exclament alors les travailleurs immigrés. Une poignée de la vingtaine de coiffeuses était dans la confidentialité de cette opération coup de poing. Les autres, d’abord surprises, prennent part à l’action. Certaines se prêtent au jeu des vidéos avec leurs familles : « On fait la grève ! »

Des salariées qui se disent rackettées

Le gérant du salon use d’un stratagème inédit pour exploiter ces salariées, la plupart sans papiers. « Tous les mois, pour recevoir nos fiches de paie, nous devons payer en cash 250 euros », affirme Diaye. Or, les fiches de paie sont nécessaires pour constituer les dossiers permettant d’obtenir un titre de séjour auprès de la préfecture. « À ma connaissance, ce racket est une première, note le sénateur PCF Ian Brossat, venu les soutenir. C’est un scandale, le patron abuse sans vergogne de la vulnérabilité de ces femmes. Raison de plus pour les régulariser. »

Au 65, boulevard de Strasbourg, l’exploitation des salariées a atteint un point de non-retour. En plus du racket dont elles se disent victimes, certaines d’entre elles ne sont plus payées. Bintou, la leadeuse, assure ne pas recevoir de rémunération depuis quatre mois. « Je ne veux plus parler avec mon patron », tranche Diaye, qui enchaîne par ailleurs les journées de dix heures sans pause.

Assise sur un fauteuil et chasuble rouge sur les épaules, Fofana, elle, dispose d’un titre de séjour depuis peu et n’est plus soumise au racket. Pour autant, la coiffeuse assure que, depuis sa régularisation, « mon patron ne me déclare que deux heures par jour ». Touchant ainsi un salaire de… 379 euros mensuels, malgré des semaines complètes.

« J’ai peur des conséquences des produits toxiques »

Responsable du collectif Migrants de l’union départementale (UD) CGT de Paris, Cécile Boulai confirme que l’ensemble des rémunérations de ce salon « sont en deçà de la convention collective ». Selon la cégétiste, « ce salon a fait l’objet d’un contrôle de l’inspection du travail et les règles élémentaires d’hygiène et de sécurité ne sont pas respectées ».

Devant son plan de travail, Fadimatou, ongulaire, montre volontiers les produits chimiques qu’elle estime dangereux pour sa santé. « Je souhaite avoir un enfant, mais avec ces conditions de travail… j’ai peur des conséquences des produits toxiques », confie celle qui s’occupe de soigner les ongles depuis quatre ans dans ce salon. Les protections individuelles ? De simples masques chirurgicaux qui ne filtrent pas l’air respiré. La hotte aspirante ? Absente. La climatisation ? « On ne sait même pas si elle fonctionne. »

Mi-décembre, quelques salariées du salon ont bravé leurs peurs et ont poussé la porte de l’union locale CGT du 10e arrondissement. Le syndicat a planifié l’opération, en accord avec les travailleurs immigrés. « Nous sommes organisés pour rester jour et nuit sur place pour que le patron paie ce qu’il doit à ses salariées », tranche Adèle Tellez, secrétaire générale de l’UD. Au total, selon Hélène Bidard, adjointe à la maire de Paris en charge de l’égalité femmes-hommes, « une centaine de salons et plus de 1 000 salariées sont potentiellement à la merci de patrons voyous », dans la capitale.

Entre mai 2014 et novembre 2015, la grève des « coiffeuses du 57 », du même boulevard, avait débouché sur la condamnation du gérant pour traite d’êtres humains. Figure de ce mouvement, Élie Joussellin assure « ne pas être surpris qu’un tel mouvement reparte ». Selon l’élu PCF du 10e arrondissement, « le boulevard de Strasbourg est une zone de non-droit social ».


 

   mise en ligne le 26 février 2026

Les Césars du silence

Laurent Mouloud sur www.humanite.fr

On imagine déjà les paillettes et les larmes. Les zooms serrés sur le parterre de stars. Les remerciements entre rires et sanglots. Les trophées brandis. Et puis ? Et puis rien d’autre. La 51e cérémonie des Césars, organisée ce jeudi 26 février à l’Olympia, risque bien de n’être que cette lisse parade du cinéma français.

Sans aspérité, colère ou revendication. Les intermittents du spectacle, dont le régime d’indemnisation chômage est sous la menace d’un nouveau durcissement, seront relégués à l’extérieur de la salle. Un signal d’alarme. Ces indispensables fabricants du cinéma n’auront pas la place qu’ils méritent dans cette fête du 7e art, plus que jamais aseptisée.

Ne nous y trompons pas. Cette cérémonie des Césars, bordée de près, n’est pas le signe d’une dépolitisation. Mais bien le témoignage, au contraire, de la bollorisation qui menace aujourd’hui le cinéma français. Propriétaire de Canal Plus – principal financeur privé – et nouvel actionnaire depuis octobre des salles UGC, le milliardaire réactionnaire est désormais présent à toutes les étapes de la création cinématographique : financement, diffusion, distribution, exploitation. Avec une minutie glaçante, Vincent Bolloré reproduit dans ce secteur la stratégie d’intégration verticale qu’il a appliquée dans l’édition et la presse, rendant toute une industrie dépendante de ses subsides et, ô combien, vulnérable à ses visées idéologiques.

La conquête du monde culturel est l’un des piliers du projet politique de Vincent Bolloré. À l’image du projet de parc de loisirs de Pierre-Édouard Stérin, l’autre grand mécène de la galaxie réac, le milliardaire breton sait que, s’il veut imposer son récit et rabattre une majorité de Français à l’extrême droite, il doit conquérir les imaginaires, contrôler ce qui fait rêver, penser, désirer. Face à cette emprise grandissante, les pouvoirs publics ne peuvent rester les bras ballants et se contenter d’un sous-investissement complice. La liberté de création est l’un de nos fondements démocratiques. En ce sens, le silence dans les rangs auquel on pourrait assister ce soir doit tous nous alerter.


 


 

Le cinéma français est pris à la gorge par ses dépendances

Yunnes Abzouz et Ludovic Lamant sur www.mediapart.fr

Alors que la cérémonie des César se tient jeudi, l’heure est au bilan pour le cinéma français, presque un an après le renouvellement de l’accord de financement avec Canal+. Dépendance à Bolloré, baisse de la fréquentation des salles, menaces sur la diversité... difficile de trouver des signaux positifs.

Comme chaque année depuis 2021, la cérémonie des César du cinéma français se tiendra à l’Olympia, salle de concert mythique du cœur de Paris, dans le giron du groupe Canal+, contrôlé par Vincent Bolloré. L’absence de favori pour le César du meilleur film devrait nourrir le suspense jusqu’à tard dans la soirée, jeudi 26 février.

On peut parier sur quelques moments d’émotion au moment de la remise des prix. Peut-être des sorties plus politiques, à l’instar de celle du cinéaste Arthur Harari en 2022, qui avait appelé à davantage de « volonté » des pouvoirs publics en réponse à la montée en puissance des plateformes états-uniennes. Et surtout beaucoup de sourires crispés dans la salle.

Car le cinéma français vient de boucler une année 2025 compliquée, avec une fréquentation en repli de 13,6 % sur un an (un peu plus de 156 millions d’entrées). Les meilleurs chiffres du début 2026, portés par les succès du dernier Avatar, de La femme de ménage et de Gourou, et la résilience des films étiquetés « Art et essai » en 2025 (en recul de 0,9% seulement, soit 45 millions d’entrées) peinent à rassurer l’industrie. Le succès du film ouvertement prosélyte Sacré-Cœur et les pressions exercées sur des salles pour le programmer ont encore aiguisé les inquiétudes d’exploitant·es qui redoutent des ingérences politiques plus fréquentes.

Dans ce contexte tendu, les effets de l’accord de financement conclu il y a un an entre Canal+, premier argentier du cinéma français, et les organisations de la filière commencent à se préciser. Pour l’année 2025, la contribution de la chaîne cryptée au cinéma a diminué de 50 millions d’euros par rapport à l’année précédente, pour s’établir à 150 millions d’euros. En 2025, Canal+ a ainsi financé cinquante films de moins qu’en 2024. Cette baisse, aboutissement d’un bras de fer entre le cinéma français et Canal+, était largement anticipée par la filière. 

La clause de l’article 7

Dès 2024, les négociations entre le groupe privé et le cinéma français ont achoppé sur la nouvelle position de Disney+ dans la chronologie des médias – le fait qu’un film passe d’abord au cinéma puis, dans un second temps, sur les autres écrans. La plateforme américaine s’était mise d’accord avec les organisations du cinéma pour relever son niveau de financement, de 20 % à 25 % de son chiffre d’affaires réalisé en France, en échange du droit à diffuser ses films neuf mois après leur sortie en salle (contre dix-sept auparavant). Un accord contre lequel Maxime Saada, le patron de Canal, avait tempêté, menaçant en représailles d’un désengagement massif de son groupe envers le cinéma français. 

La chaîne cryptée s’était surtout servie opportunément de cet accord pour mettre la pression sur la filière cinéma afin à la fois de baisser ses investissements tout en préservant son principal avantage concurrentiel face aux plateformes américaines, à savoir sa capacité à diffuser des films seulement six mois après leur sortie en salle. « Canal a joué la montre, témoigne un gros producteur indépendant. Pendant tout le temps des négociations, le groupe a gelé les comités de validation qui se réunissent pour choisir les films à financer, ce qui a forcé plusieurs productions à attendre, retarder ou déplacer leur projet. » La baisse des investissements de Canal n’a d’ailleurs pas été entièrement compensée par Disney+. Voilà pour les contreparties connues.

Car il en est d’autres, passées plus inaperçues, qui nourrissent tout autant l’inquiétude des réalisateurs, réalisatrices, producteurs et productrices indépendant·es. En passant au crible l’accord signé avec Canal+ en mars 2025, certain·es sont tombé·es de leur chaise en découvrant une clause, inscrite à l’article 7, qui offre la possibilité au groupe crypté de remplir ses obligations de financement en investissant dans ses productions maison. Dans les accords précédents, aucune exception n’était prévue à la règle qui limite à 25 % le taux de financement accordé aux productions dépendantes pour les chaînes accessibles par le câble ou le satellite. En l’occurrence, dans le cas de Canal, il s’agit principalement des films chapeautés par la filiale de production du groupe, StudioCanal.

Sauf que le nouvel accord signé en 2025 et pour trois ans autorise Canal+ à dépasser ce plafond de production dépendante. Jusqu’en 2027, le groupe pourra ainsi consacrer en moyenne par an 5,5 millions d’euros supplémentaires au financement de ses propres films. Une somme certes anecdotique au vu de l’enveloppe globale de 480 millions d’euros sur trois ans. « Mais c’est la première fois qu’un acteur de la diffusion obtient une dérogation de ce type », souligne une source proche des négociations. 

L’Autorité de la concurrence enquête

Un premier pied dans la porte qui laisse craindre que Canal puisse encore davantage piocher dans ses obligations de financement pour développer sa propre filiale de production. « On sait d’expérience que les films distribués et coproduits par StudioCanal sont mieux traités et mieux financés par la chaîne Canal+. Donc cette clause donne un avantage compétitif à StudioCanal sur tous les autres groupes indépendants », analyse un ponte du secteur de la production. En contrepartie, Canal s’est engagé à rehausser son engagement en faveur des films au budget inférieur à 4 millions d’euros.

« Dans une négociation, il y a ce que l’on donne, et ce que l’on obtient. Dans un monde idéal, il est certain que les producteurs indépendants auraient préféré que cette part reste à 25 %. Mais si nous l’avons signé, c’est qu’on a estimé que c’était une contrepartie acceptable », défend Marc Missonnier, producteur indépendant, mandaté avec six autres personnes pour négocier avec Canal au nom de l’ensemble des organisations du cinéma. 

De son côté, Canal+, contacté par Mediapart, se targue de « la diversité structurelle et pérenne de ses liens avec les sociétés de production indépendantes » et en veut pour preuve le nombre conséquent de sociétés de productions différentes avec lesquelles elle a travaillé, 129 en 2024, puis 92 en 2025. « Par ailleurs, StudioCanal est au cœur de la diversité du cinéma comme en témoigne la grande variété de producteurs indépendants auxquels il s’associe pour coproduire et/ou distribuer des films touchant l’ensemble des publics du cinéma », ajoute la chaîne cryptée.

Des nominations plus féminines aux César

La cérémonie des César affiche un taux record de nominations féminines, à 43 % selon le calcul du collectif 50/50, contre 33 % l’an dernier. L’une des catégories les plus prestigieuses, celle de la meilleure réalisation, a retenu deux femmes sur cinq (Carine Tardieu pour L’Attachement et Hafsia Herzi pour La Petite Dernière), alors qu’aucune femme n’y figurait l’an dernier.

Cette embellie s’explique, selon le producteur Patrick Sobelman, président de l’Académie, par une féminisation du collège des votant·es impulsée depuis 2022, dans la foulée de la démission d’Alain Terzian et son équipe deux ans plus tôt. Le collège de votant·es (5 000 personnes) est désormais formé à 44 % de femmes, contre 34 % il y a dix ans. « C’est le résultat d’une approche volontariste, explique Sobelman à Mediapart. Nous avons assoupli certains critères d’admission, en n’exigeant pas autant de films ou de rôles par le passé, par rapport à ce que le règlement prévoit, en assumant de vouloir féminiser – et rajeunir par la même occasion – le collège. »

L’association qui organise les César s’est aussi dotée d’instances paritaires, dont un bureau de douze membres reflétant les métiers du secteur. Il reste que cet effort, côté César, n’est pas forcément une photographie révélatrice des tendances de fond de la profession. Comme l’avait documentée une étude du CNC en novembre 2025, la part de femmes réalisatrices a reculé, et ce, pour la deuxième année consécutive : 62 films d’initiative française ont été réalisés ou coréalisés par des femmes en 2024, soit moins d’un quart de l’ensemble (24,2 %), la proportion la plus basse depuis 2019.

Le sentiment d’une partie du cinéma français d’une trop forte dépendance à Canal s’est encore accentué par l’existence d’une autre clause, contenue à l’article 2, qui autorise la chaîne cryptée à rompre unilatéralement l’accord de financement dans le cas où un concurrent négocie et obtienne une meilleure fenêtre de diffusion. 

Une clause, certes présente dans les accords précédents, mais que Canal n’a pas craint de renouveler, malgré l’enquête ouverte en octobre 2024 par l’Autorité de la concurrence au sujet « d’éventuelles pratiques dans le secteur de la télévision payante » et de l’acquisition et la diffusion de films. L’autorité avait à l’époque pris soin de ne pas nommer le ou les groupes concernés.

Cette clause, c’est un peu la bombe nucléaire. D’un côté, le cinéma français perdrait une partie des financements de Canal et de l’autre, Canal reculerait dans la chronologie des médias. Marc Missonnier, président de l’Association des producteurs de cinéma

Selon nos informations, l’Autorité de la concurrence s’intéresse de près à cette clause, susceptible de relever d’une pratique anticoncurrentielle. Les représentant·es du cinéma mandaté·es pour négocier l’accord de financement avec Canal ont d’ailleurs été entendu·es par l’Autorité de la concurrence. « Canal essaie avec cette clause de figer la chronologie des médias, de sorte que personne ne vienne les concurrencer sur leur première fenêtre d’exposition. Mais ce faisant, il entrave aussi les négociations que le cinéma français pourrait avoir avec d’autres diffuseurs comme Netflix, Amazon ou Disney+ », commente la même source proche des négociations. 

« Cette clause, c’est un peu la bombe nucléaire. D’un côté, le cinéma français perdrait une partie des financements de Canal et de l’autre, Canal reculerait dans la chronologie des médias. Donc finalement, c’est un peu je te tiens, tu me tiens par la barbichette », veut croire Marc Missonnier. Le groupe Canal+ défend de son côté une clause « très commune » dans ce type d’accord, car il est normal que « si [la chronologie des médias] était amenée à évoluer de manière significative, Canal+ puisse rediscuter avec ses partenaires des modalités de ses investissements ». « Canal+ n’a aucune intention de dénoncer son accord Cinéma », ajoute le groupe (lire l’ensemble des réponses de Canal dans les annexes).

Soupçon de conflits d’intérêts

Par ailleurs, plusieurs interlocuteurs proches du dossier indiquent que l’Autorité de la concurrence pourrait aussi être amenée à se pencher sur de possibles conflits d’intérêts. En effet, parmi les sept membres de la « task force » mandatée par les organisations représentatives du cinéma français pour négocier un accord de financement avec Canal, se trouvaient Alain Sussfeld, le directeur général d’UGC, et Mathieu Debusschère, directeur des affaires publiques du réseau de salles. Or, à peine sept mois après la conclusion de l’accord entre le cinéma français et Canal+, la chaîne cryptée annonçait en grande pompe mettre la main sur UGC. 

Questionné à ce propos par Mediapart, Canal+ « dément formellement toute discussion concernant le capital d’UGC avec Alain Sussfeld et Mathieu Debusschère durant leur mandat de négociateurs des accords cinéma ». « Et quand bien même des personnes d’UGC ont été parties prenantes de la discussion, les accords avec Canal+ ont été approuvés par l’unanimité des organisations du cinéma, de sorte à garantir l’impartialité du résultat », ajoute Marc Missonnier, président de l’Association des producteurs de cinéma et membre de la task force mandatée par la filière. 

Avec cet accord et toutes les clauses qu’il contient, si on voulait débolloriser le cinéma français, c’est raté. Un producteur indépendant

Toujours est-il que le rachat d’UGC renforce la mainmise du groupe de Vincent Bolloré sur le cinéma français, désormais présent à tous les niveaux de la chaîne de valeur d’un film, de la production à l’exploitation en salle et à la télé. « Avec cet accord et toutes les clauses qu’il contient, si on voulait débolloriser le cinéma français, c’est raté, souffle un producteur indépendant. Mais la situation de fragilité du cinéma français fait que ce qui nous aurait fait râler il y a dix ans devient un moindre mal aujourd’hui. »

Car même si la dépendance à Canal+ est un sujet, l’autre grande préoccupation du moment tient aux menaces qui pèsent sur France Télévisions, l’autre gros guichet de la création française. Confrontée à l’offensive tous azimuts de l’extrême droite, qui menace de la liquider, et aux incessantes coupes budgétaires – baisse de 20 % des budgets en deux ans –, la télé publique a d’ores et déjà annoncé devoir amputer de 5 millions d’euros son enveloppe de 80 millions allouée au préfinancement et à l’achat de films. Cela signifie concrètement que des films ne pourront voir le jour faute de financements – deux ou trois longs métrages selon France Télévisions. 

Et même si les plateformes américaines semblent désireuses, à l’instar de Disney+, d’augmenter leurs investissements en France, elles jettent principalement leur dévolu sur les films populaires et grand public, qui disposent déjà de gros budgets et n’ont généralement aucun mal à se financer. « La concurrence que se livrent Canal et les plateformes portent sur les films les plus coûteux, ce qui a tendance à encore augmenter leurs moyens et à assécher l’enveloppe restante pour les autres films », déplore un représentant de la filière. 

À l’autre bout de la chaîne de fabrication des films, des directrices et directeurs de casting disent aussi leur inconfort, face à l’assèchement de leur métier. Ils et elles ont lancé, lors d’une conférence au Sénat mi-février, un cri d’alerte inédit, dépité·es de voir l’industrie dépendante d’un nombre toujours plus restreint de comédien·nes « bankable », de Pierre Niney à François Civil, dont les seuls noms suffisent à financer un projet.

« De plus en plus de projets se fragilisent ou sont reportés de quelques mois, parfois abandonnés. Parce que le cinéma, les plateformes et les chaînes convergent tout le temps vers les mêmes visages », a ainsi déploré Okinawa Guerard, coprésidente de l’Association des directeur·ices de casting. 

Alors, au vu du contexte morose, le gratin du cinéma français présent aux César, se contentera surtout, dans la grande salle de l’Olympia, de ne pas froisser son hôte du soir.


 

   mise en ligne le 25 février 2026

Une députée RN débranche en urgence son assistant parlementaire néonazi,
ami de Quentin Deranque

Alexandre Berteau sur www.mediapart.fr

La députée d’extrême droite Lisette Pollet a annoncé mardi qu’elle se séparait de son collaborateur Vincent Claudin, juste après avoir reçu nos questions sur les tweets pro-Hitler et antisémites publiés pendant des années par celui-ci. Le militant était un des meilleurs amis de Quentin Deranque.

C’est par un simple message posté sur le réseau social X, mardi 24 février en fin d’après-midi, que la députée Rassemblement national (RN) Lisette Pollet a soudainement et publiquement remercié l’un de ses assistants parlementaires. « Suite aux dernières révélations de la presse je me sépare de mon collaborateur », a écrit l’élue d’extrême droite, sans plus de précisions.

De quelles révélations parlait-elle ? Le 20 février, Mediapart avait effectivement dévoilé que Vincent Claudin, qui travaille à ses côtés depuis avril 2025, avait été membre du groupuscule violent Lyon populaire, dissous en juin de la même année, notamment pour exaltation de la collaboration avec l’Allemagne nazie. Déjà questionnée en amont de la publication de cette enquête, Lisette Pollet n’y avait vu aucune raison de se séparer de son assistant.

Selon elle, « il ne faisait partie d’aucun groupe militant » lors de son recrutement puisqu’il avait été « exclu en juin 2024 » de Lyon populaire « suite à son refus de cautionner » une action violente menée par le groupuscule. « Il suit scrupuleusement la ligne politique fixée par le groupe et je n’ai pas eu à me plaindre de son travail », le défendait alors l’élue de la Drôme.  

Depuis une dizaine de jours, Vincent Claudin s’est fait connaître du grand public comme « Vincent », « l’un des meilleurs amis » de Quentin Deranque, le militant d’extrême droite tué le 14 février à Lyon (Rhône) lors d’un affrontement avec des antifascistes. Lui et son frère cadet Baptiste Claudin – également passé par Lyon populaire – font partie des très rares proches de l’étudiant de 23 ans à avoir pris la parole dans les médias pour honorer la mémoire de leur camarade, rencontré à l’église traditionaliste lyonnaise Saint-Georges.

Mais Vincent Claudin est aussi et surtout un authentique militant néofasciste, tendance nazie, comme Mediapart a pu le documenter en exhumant plus de 4 400 posts publiés sur X entre décembre 2021 et février 2026 par le Lyonnais, avec deux comptes anonymes successifs. Le jeune homme y affiche son admiration pour le Troisième Reich, son espoir de l’avènement d’un régime fasciste et eugéniste en France, et déverse sa haine des juifs, des personnes racisées et des homosexuels.

Moins d’une heure après avoir reçu nos questions sur les publications de son collaborateur, Lisette Pollet a annoncé se séparer de celui-ci. Également interrogé par Mediapart, Vincent Claudin n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Lecteur de Hitler et de Goebbels

En plus d’être un utilisateur frénétique de X – y compris pendant ses journées à l’Assemblée nationale –, Vincent Claudin est aussi un lecteur compulsif. Ses références, distillées à longueur de tweets : Joseph Goebbels ; le nazi belge Léon Degrelle, qui a combattu pendant la Seconde Guerre mondiale avec la Waffen-SS ; ou encore l’écrivain négationniste Hervé Ryssen. Autant de « lectures recommandables », écrit-il en janvier 2022.

L’intellectuel antisémite Édouard Drumont en fait également partie. Et surtout José Antonio Primo de Rivera, fondateur du parti fasciste espagnol La Phalange, à qui le militant rend hommage dans ses pseudonymes : @PrimeDeRiviere puis @JosephAntoine_. En février 2025, Vincent Claudin suggère aussi la lecture de l’essai La Doctrine du fascisme, coécrit par Mussolini, un dictateur qui « était terriblement cool », s’enthousiasme-t-il déjà en septembre 2024.

Alors, quand le jeune homme annonce en mai 2022 à ses abonné·es avoir découvert dans la bibliothèque de son grand-père des ouvrages d’Adolf Hitler et de deux autres figures du Reich, Erwin Rommel et Albert Speer, il interprète ses propres obsessions comme de l’« atavisme ».

Caché derrière son pseudo, Vincent Claudin s’autorise à faire sans détour l’apologie du nazisme.

Ces lectures imprègnent sans surprise ses publications nauséabondes, entrecoupées de posts plus personnels sur sa retraite dans un couvent, les visites qu’il rend à sa mère dans un village de Haute-Corse, ou sa fréquentation de l’église traditionaliste Saint-Georges. Le 8 avril 2025, au moment même où il est recruté par la députée Lisette Pollet, il s’indigne que l’on puisse « se métisser avec des races de singes ». « L’eugénisme permettra de retrouver ces pouvoirs », conclut-il, caché derrière son pseudo. Deux mois plus tôt, il se félicitait que les catholiques fassent « beaucoup, beaucoup d’enfants racés ».

L’opposition farouche de Vincent Claudin à l’avortement vient parfois rencontrer son antisémitisme viscéral, comme quand il appelle, en juin 2022, à « brûler Élisabeth Bornstein et dégager la Constitution ». La première ministre de l’époque, Élisabeth Borne, dont le père est un rescapé des camps de concentration, vient alors de soutenir l’inscription de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) dans la Constitution. Deux ans plus tard, ce catholique intégriste fustigera encore les « grognasses qui veulent tuer leurs bébés ».

En août 2022, le jeune homme s’amuse de la rafle du Vél d’Hiv sous Vichy. « Je retiens que c’est acceptable à condition de faire ça dans des conditions dignes. Heureusement que la SNCF climatise désormais ses voitures », ose-t-il. Lorsqu’un utilisateur feint de s’inquiéter de « se faire insulter d’antisémite », il s’étonne : « C’est une insulte ? »

« Ultra-provocation outrancière »

Sollicité en amont de cet article, Vincent Claudin nous a répondu après sa parution, mercredi 25 février. « Je suis effondré de causer du tort à mes proches et mes camarades et tiens à préciser que ces publications d’un compte anonyme privé, sur le registre de l’ultra-provocation outrancière et sulfureuse et de l’humour noir hors contexte, ne reflètent pas ma véritable structuration idéologique actuelle, le catholicisme intégral », a-t-il précisé. L’ex-collaborateur RN a présenté ses excuses « à tous ceux qui ont pu être sincèrement atteints par ces propos immatures, blessants et choquants ».« C’est ma responsabilité strictement individuelle », a-t-il conclu.

Pensant n’être jamais identifiable, Vincent Claudin s’autorise à faire sans détour l’apologie du nazisme. En janvier 2022, à un internaute qui se demande ce qu’il se passerait si Hitler était au pouvoir, il répond sans hésiter : « L’Europe se régénère. » Quelques mois plus tard, il se réjouit qu’une femme ait trouvé qu’il ressemblait à Hitler. « Il n’y a que deux solutions, soit l’anarchie libérale, soit la révolution nationale-socialiste. Tout le reste est palabres », publie-t-il en septembre 2024.

Racisme, sexisme et homophobie

Plonger dans les centaines de tweets du militant permet de prendre la mesure du racisme décomplexé dont fait preuve celui qui a choisi d’envoyer son CV au RN en 2025. Il n’hésite pas à parler de « marrons » pour désigner les personnes noires, ou à employer le terme « bougnoules ». En avril 2022, un utilisateur affirme que « le problème du voile c’est l’islam, pas le voile en lui-même ». « Et l’Arabe qu’il y a en dessous », lui répond-il.

Des liens durables avec le groupuscule Lyon populaire

Sous pseudo, Vincent Claudin se revendique nationaliste révolutionnaire, autrement dit néofasciste. En février 2025, quelques semaines avant d’être embauché par la députée RN Lisette Pollet, il relayait d’ailleurs encore les publications du groupuscule violent Lyon populaire, quatre mois avant sa dissolution. Le 20 février, l’élue assurait pourtant à Mediapart qu’il en avait été exclu en juin 2024.

Comme nous l’avons révélé, plusieurs ex-membres de Lyon populaire ont pris part à l’organisation de la marche d’hommage à Quentin Deranque, qui a rassemblé samedi 21 février à Lyon de nombreux néonazis, en l’absence des parents du militant tué. Proche de la famille, Vincent Claudin avait lui-même fait l’intermédiaire avec le père de Quentin Deranque. Alors encore assistant parlementaire, il était présent à la marche, en retrait.

Multipliant aussi les insultes homophobes, Vincent Claudin s’impatiente de l’avènement d’un régime à même de sévir contre les personnes LGBTQI+. « Si nous sommes au pouvoir, ce jeune homme sera rééduqué », promet-il sur X en mai 2022 à propos d’un homosexuel.

Deux mois avant son arrivée à l’Assemblée nationale, le futur assistant parlementaire s’adresse à la présidente du Palais-Bourbon, Yaël Braun-Pivet, avec une misogynie et un racisme crasses : « OK grognasse, en attendant ton plus beau pays du monde devient un coupe-gorge qui offre ses enfants en sacrifice aux métèques », écrit-il. Au même moment, il assène que les musulmans « ne sont pas français » et prône la « remigration totale ».

Son choix de finalement travailler pour une députée interroge, tant il affiche une détestation profonde de la République et de la démocratie. En janvier 2022, quand un éditorialiste de BFMTV estime que « s’en prendre physiquement aux élus, c’est le début du fascisme », il répond : « Si seulement. » Un mois plus tard, il se « félicite de savoir que la religion est contraire à la démocratie, qu[’il] exècre ».

L’assistant parlementaire a vraisemblablement jugé plus prudent de supprimer son dernier compte anonyme lorsque les projecteurs médiatiques se sont braqués sur Quentin Deranque et sur la mouvance néofasciste au sein de laquelle ce dernier s’était engagé. Le dernier tweet de Vincent Claudin que Mediapart a pu retrouver date du 10 février, soit deux jours avant l’agression mortelle de son ami. Il a également effacé son compte LinkedIn.

Quelques semaines avant de rejoindre la députée RN Lisette Pollet, il reprochait sur X au parti lepéniste de tenter de faire le ménage parmi ses candidat·es, collaborateurs et collaboratrices aux propos problématiques. « Le RN mandate des gens pour fouiller l’historique de ses gars et virer ceux qui ont été militants ou ont aimé un truc sur Facebook il y a dix ans », pestait-il.


 


 

La députée RN Lisette Pollet se sépare d'un assistant parlementaire néonazi mais garde l'autre, pourtant liée
à un groupuscule identitaire

Florent LE DU sur www.humanite.fr

À la suite de révélations sur des tweets faisant l'apologie du nazisme de son assistant parlementaire Vincent Claudin, la députée RN Lisette Pollet a annoncé qu'elle se séparait de son collaborateur. En revanche, malgré les révélations de "l'Humanité" en juillet dernier, elle embauche toujours Clotilde Guéry, liée au groupuscule identitaire Auctorum.

Le Rassemblement national recrute toujours dans les groupuscules d’extrême droite, et seul le scandale public entraîne des prises de distance. La députée de la Drôme Lisette Pollet annonce se séparer d’un de ses assistants parlementaires, Vincent Claudin, tout en maintenant une autre, Clotilde Guéry, dont les liens avec le groupuscule Auctorum ont été révélés par l’Humanité en juillet dernier.

Présenté ces dernières semaines comme un ami de Quentin Deranque, et interrogé en cette qualité par plusieurs médias, Vincent Claudin était son assistant parlementaire depuis avril 2025. Quelques mois plus tôt, il était un membre éminent du groupuscule néofasciste Lyon populaire, dissous pour exaltation de la collaboration avec l’Allemagne nazie.

Un assistant contre le métissage “avec des races de singes”

Dans un article de Médiapart paru le 20 février, la parlementaire a affirmé que Vincent Claudin en a été « exclu en juin 2024 », « suite à son refus de cautionner » une action violente menée par le groupuscule. Pourquoi, alors, Lisette Pollet finit-elle par publier ce tweet, le 24 février : « Suite aux dernières révélations de la presse je me sépare de mon collaborateur » ?

Médiapart indique ce mercredi matin que ce message est intervenu peu de temps après l’envoi par le média d’investigations de questions concernant des publications de son collaborateur. En effet, le site d’information a exhumé plus de 4 400 posts publiés sur deux comptes anonymes, sur X, entre décembre 2021 et février 2026.

Des messages à la gloire du Troisième Reich ainsi que des tweets antisémites, racistes et homophobes. Il considère notamment que « l’eugénisme permettra de retrouver » le pouvoir, s’insurge que certains puissent « se métisser avec des races de singes », suggère de « rééduquer » un jeune homosexuel, parle des femmes se faisant avorter comme des « grognasses qui veulent tuer leurs bébés » et prône clairement « la révolution nationale-socialiste ».

Auctorum, un groupe d’ultradroite versaillais

Face à cette déferlante nazie, difficile en effet pour le Rassemblement national de continuer à fermer les yeux. Parmi les assistants parlementaires de Lisette Pollet figure toujours Clotilde Guéry. Ce, malgré les révélations de l’Humanité, en juillet dernier, sur ses liens avec Auctorum, un « groupuscule d’ultradroite versaillais », selon la terminologie des services de renseignement.

Ces derniers l’a notamment identifiée lors d’un rassemblement organisé à Versailles le 14 décembre 2023, au milieu de membres de Jeunesse Boulogne, groupe relié aux néonazis de Zouaves Paris ou encore des pétainistes du Renouveau français et des activistes de Némesis.

Les renseignements indiquent également que le frère de Clotilde Guéry était connu de leurs services pour « pour une infraction en lien avec son activité militante », comme membre d’Auctorum. Tandis que leur père serait connu pour évoluer « au sein de l’ultra-droite pétainiste et de la sphère catholique traditionaliste », écrivent les agents de la direction nationale du renseignement territorial (DNRT) dans une note que l’Humanité a consultée.

Malgré ces liens avec l’extrême droite radicale, Clotilde Guéry est quelques mois plus tard investie par le RN aux législatives de juin 2024, dans la 15e circonscription de Paris. Contactée par l’Humanité, l’élue avait nié en bloc, malgré les éléments de la note : « Ma collaboratrice n’a jamais fait partie de ce groupe, ni participé à aucune manifestation. »


 

   mise en ligne le 24 février 2026

Offensive internationale contre l’éducation à la sexualité :
le Planning familial alerte

par Rozenn Le Carboulec sur https://basta.media/

Le Planning familial publie une étude inédite sur l’offensive contre l’éducation à la sexualité à travers l’Europe. Le rapport met en lumière un réseau d’organisations qui utilisent les mêmes mécanismes que pour s’attaquer au droit à l’avortement.

L’éducation à la sexualité est « au cœur d’une offensive coordonnée en Europe », alerte le Planning familial dans un rapport dévoilé lundi 23 février.

L’offensive contre l’éducation complète à la sexualité - Cartographie des acteurs et analyse des stratégies d’opposition en Europe”. Le rapport est disponible sur le site du Planning familial.

L’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars), reconnue internationalement sous le nom d’éducation complète à la sexualité (ECS), est attaquée à travers le continent, constate l’association. La mise en œuvre de l’éducation à la sexualité « se heurte à des résistances croissantes qui se multiplient et s’intensifient », et ce « depuis les années 2010 », note le rapport.

À l’origine de cette étude, « l’importante réaction conservatrice, assez violente, et à laquelle on ne s’attendait pas », qui a fait suite au dépôt de plainte de trois associations contre l’État, contextualise la présidente du Planning familial, Sarah Durocher. En mars 2023, son organisation, Sidaction et SOS Homophobie attaquaient la France pour son inaction en matière d’Evars, dont la mise en œuvre est pourtant obligatoire, à raison d’au moins trois séances annuelles dans les écoles, collèges et lycées, depuis une loi de 2001. Cette action a finalement porté ses fruits, l’État ayant été condamné, début décembre 2025, à payer un euro symbolique pour avoir manqué à son obligation légale. Mais c’est au prix d’attaques virulentes de nombreux mouvements conservateurs.

« Un projet politique derrière »

« Il était important pour nous d’analyser ça. Nous sommes parti·es de ce qui s’est passé en France pour observer ce qui se fait ailleurs, et constater deux choses : d’abord que les attaques contre l’éducation à la sexualité reprenaient les mêmes mécanismes que celles contre l’avortement, et ensuite que cela répondait à une stratégie très claire, avec un vrai projet politique derrière », détaille Sarah Durocher.

En France, un programme officiel d’éducation à la sexualité s’applique pour la première fois depuis la rentrée 2025, mais de nombreux trous dans la raquette persistent pour que sa mise en œuvre soit effective. « Nous subissons une baisse de financements au Planning, et déplorons plus généralement un manque de moyens sur le sujet », dénonce Sarah Durocher, qui attend désormais une réelle évaluation de l’Éducation nationale à ce sujet. Entre l’éviction du Planning familial du premier degré, et la crainte d’une privatisation de l’Evars, il existe toujours « une grande disparité entre le cadre législatif et sa mise en application », note le rapport du Planning.

Des situations différentes selon les pays

Pour montrer qu’il ne s’agit pas ici que d’un enjeu national, mais européen, le rapport a souhaité dresser une étude comparative dans six pays : France, Suède, Allemagne, Espagne, Italie, Hongrie. On y lit ainsi qu’en 1955, la Suède devenait le premier pays au monde à rendre l’éducation à la sexualité obligatoire dans toutes les écoles publiques. Depuis 2021, l’éducation à la sexualité y est même un élément obligatoire des programmes de formation des enseignant·es à l’université.

En Italie, l’éducation sexuelle est à l’inverse interdite dans les écoles et dépend de l’initiative du personnel des établissements – parfois même des élèves pour les collèges et lycées –, sans uniformité ni obligation. Dans ce pays, « plusieurs propositions de loi ont été faites entre 2013 et 2025 par des partis de gauche afin d’introduire l’éducation sexuelle dans les écoles, sans qu’aucune ne soit adoptée », note le rapport.

En Hongrie, depuis 2021, « l’État détient un pouvoir très restrictif sur l’accès à l’éducation sexuelle en milieu scolaire. Celle-ci est quasiment exclusivement assurée par les enseignant·es, dans une approche axée sur les valeurs d’une vie de famille traditionnelle, et par le prisme de la biologie principalement ». On apprend également que, dans ce pays, « tout contenu non conforme à l’image traditionnelle hétérosexuelle ou familiale est prohibé des programmes ».

La Hongrie à la tête des attaques

La Hongrie, dirigée depuis 2010 par Viktor Orbán, incarne l’un des principaux acteurs de l’actuelle offensive anti-Evars en Europe. Dans son étude, le Planning alerte sur un mouvement d’opposition « structuré et transnational », qui repose sur une constellation hétérogène d’acteurs, parmi lesquels des partis politiques comme le Fidesz de Viktor Orbán, le Rassemblement national et Reconquête pour la France, Vox en Espagne, mais aussi un certain nombre d’associations familiales, de médias conservateurs, d’organisations religieuses et de collectifs de parents.

En France, les acteurs les plus influents sont, par exemple, le Syndicat de la famille (ancienne Manif pour tous), le collectif Parents vigilants, créé par Reconquête, ou encore, plus récemment, le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin. Loin d’être des acteurs isolés, ces derniers s’appuient sur des structures européennes et internationales, telles que le World Congress of Families, Family Watch International, CitizenGO, ou encore One of Us, une initiative citoyenne contre le droit à l’avortement en Europe, coordonnée par la Fondation Jérôme-Lejeune.

Rhétorique anti-genre

Ce réseau est dense et structuré. Une récente étude du Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs (EPF) a mis en avant ses nombreuses sources de financement. C’est la même constellation qui s’oppose, encore aujourd’hui, au droit à l’avortement. Elle s’appuie pour cela sur des rhétoriques qui restent inchangées au fil du temps.

L’offensive documentée par le Planning familial s’insère dans un mouvement global de diabolisation du concept de genre, renommé par ses détracteurs « idéologie » ou « théorie du genre ». Cette rhétorique anti-genre, qui a émergé depuis le Vatican à la fin des années 1990 et a fortement imprégné la mobilisation contre le mariage pour toutes et tous en France en 2013, s’en prend tout à la fois aux droits LGBT+, à l’avortement et à l’éducation à la sexualité.

Elle diabolise tout ce qui est perçu comme une menace idéologique pour la perpétuation d’un modèle familial traditionnel, catholique et hétérosexuel. « La rhétorique anti-ECS exprime l’idée d’une “guerre culturelle” qui serait menée par le mouvement woke », résume le Planning. Elle s’appuie, pour cela, sur une stratégie discursive autour de la protection de la famille traditionnelle et de l’enfance, l’image de l’enfant « innocent et en danger » étant systématiquement mobilisée par ces mouvements anti-genre.

Des recommandations

« En Hongrie, l’introduction de la Loi LXXIX, rendant quasiment impossible l’ECS à l’école, a été défendue par ses auteurs comme un projet de prévention et de protection visant à prendre action contre les agressions pédophiles », prend pour exemple le rapport. Autre outil commun de ces rhétoriques : la diffusion de fausses informations et la création de « paniques morales » autour de sujets progressistes.

Or, ces actions anti-ECS ont des effets, alerte le Planning familial, qui observe que certains établissements scolaires s’autocensurent, annulent des ateliers ou des interventions et retirent certains contenus pédagogiques face à des « campagnes d’intimidation ». En réaction, le Planning familial formule plusieurs recommandations stratégiques aux institutions européennes.

Parmi elles : intégrer l’ECS dans la politique sociale européenne ; garantir la mise en place d’une éducation à la sexualité obligatoire et inclusive dans tous les États membres ; identifier un·e eurodéputé·e référent·e pour l’ECS pour chacun de ces États ; assurer une coordination transnationale des acteurs de l’ECS à l’échelle européenne ; ou encore, bien sûr, la sécurisation de financements pérennes. Et ce, afin de « de ne pas laisser le monopole des discours sur l’Evars aux mouvements conservateurs », insiste Sarah Durocher.


 

   mise en ligne le 21 février 2026

« Nos salaires sont les plus bas du secteur » : le ras-le-bol des agents des bibliothèques du Muséum d’histoire naturelle, en grève depuis un mois

Hayet Kechit sur www.humanite.fr

Les 82 agents des bibliothèques du Muséum d’histoire naturelle de Paris se battent depuis un mois pour obtenir une rémunération décente, alignée sur celle de leurs collègues de l’Enseignement supérieur et de la recherche. La direction de l’établissement se retranche derrière le manque de moyens alloués par le ministère.

Il en fallait de la détermination, ce samedi 14 février, pour affronter le froid mordant qui s’est soudain abattu sur la capitale. Pendant quatre heures, une vingtaine d’agents des bibliothèques du Muséum national d’histoire naturelle (5e arrondissement) ont pourtant tenu ainsi, debout devant le portail fermé de leur établissement, rue Geoffroy Saint-Hilaire, en ce troisième samedi de grève.

Difficile d’imaginer que, derrière les murs du petit bâtiment historique à la façade grise, à l’ombre du jardin des Plantes, se niche un des trois fonds les plus importants au monde sur les sciences naturelles et la biodiversité. Un patrimoine unique qui doit en grande partie sa préservation et sa diffusion à ses 82 agents, pourtant fort malmenés.

Comme chaque samedi depuis un mois, ils sont donc là, drapeaux de la CGT au vent, pour alerter sur leurs conditions de rémunération, symptomatiques, à leurs yeux, d’une injustice devenue intolérable. « Le Muséum est l’établissement qui paie le moins bien ses agents par rapport aux autres bibliothèques de l’enseignement supérieur. Cela fait des années qu’on alerte. En vain. Il y a un ras-le-bol général », résume Nicoleta Boukercha-Mindru, représentante CGT et bibliothécaire assistante spécialisée.

200 euros mensuels en moins

Le décalage est tout aussi important avec les bibliothèques dépendant du ministère de la Culture. La syndicaliste en veut pour preuve ces cas aberrants : « Des collègues qui travaillaient à la Bibliothèque nationale de France avaient passé un concours qui les a fait passer de la catégorie C à B. En arrivant au Muséum, ils gagnaient moins ici en catégorie B, qu’en catégorie C à la BnF ! »

Comment expliquer ces disparités entre des fonctionnaires dont les rémunérations devraient être alignées en fonction de leur catégorie et de leur grade ? L’explication tient en quatre lettres : IFSE. Si le salaire d’un agent est constitué d’une partie fixe, dépendante de son indice, il existe aussi, depuis la loi de 2014 sur les salaires de l’enseignement supérieur, une partie variable, dite « IFSE ». À savoir, une prime… laissée à la discrétion de chaque établissement.

« Au Muséum, je perds environ 200 euros par mois, par rapport à ce que je gagnerais au même poste dans un autre établissement de l’enseignement supérieur », confie Nicoleta qui, en catégorie B, avec quinze ans d’ancienneté, atteint à peine 2 000 euros nets mensuels. Les salaires, jusqu’à 2019, étaient même en dessous du seuil légal, avant une revalorisation de l’IFSE de 25 euros par mois pour les catégories C et de 45 euros pour les catégories B et A (à l’exception des conservateurs).

Le symbole d’un service public qui s’effrite

« Mais ça reste très bas », assène la syndicaliste. Et ce n’est pas sans conséquences sur la stabilité des équipes et leurs conditions de travail : « Il y a un turn-over permanent et des difficultés à recruter. Personne n’a envie de venir d’une autre bibliothèque pour perdre jusqu’à 400 euros par mois. »

Face à cette mobilisation, « la direction renvoie la balle au Muséum qui renvoie la balle au ministère », déplore une militante FSU, qui a voulu garder l’anonymat. Contacté par l’Humanité, le service de presse du Muséum confirme « une situation indemnitaire défavorable par rapport à la moyenne des établissements de l’Enseignement supérieur et de la recherche » et assure « porter une attention aux plus bas salaires ».

La direction met toutefois en avant l’impossibilité, pour des raisons « d’équité entre tous les agents du Muséum », « d’accorder une revalorisation salariale aux seuls agents des bibliothèques », ajoutant n’avoir « pas les moyens d’une mesure collective et transversale ». Elle propose cependant « de leur accorder une prime exceptionnelle ». Qui serait d’un montant de 250 euros, en une fois, selon des sources syndicales.

Pas sûr que cela suffise à éteindre la colère : « C’est la première fois qu’on se mobilise de façon aussi unie à la bibliothèque. Nous continuerons jusqu’à obtenir gain de cause », affirment les grévistes interrogés, qui se sont donné une nouvelle fois rendez-vous le samedi 21 février.

Pour la militante de la FSU, l’enjeu dépasse la question des salaires : « les personnels ne sont plus une priorité au Muséum. Ce mépris pour nos conditions de travail est le symbole d’un service public qui s’effrite. On est là, tous soudés, afin d’apporter un savoir pour tous de façon gratuite, mais on démobilise de plus en plus les gens qui sont au cœur de ces missions. »


 

   mise en ligne le 20 février 2026

Leïla Shahid, une vie palestinienne

Denis Sieffert  sur www.politis.fr

L’ex-déléguée générale de Palestine en France et auprès de l’Union européenne est décédée ce 18 février. Une forte personnalité qui aura marqué toute une génération de militants ou de journalistes engagés.

La situation était-elle trop désespérante ? Leïla Shahid, qui vivait le sort des Palestiniens dans sa chair, ne l’a pas supportée. Elle est morte mercredi 18 février dans sa maison de Lecques, près d’Uzès. Je l’avais eue au téléphone en fin de semaine dernière alors qu’elle était encore à l’hôpital. Elle m’avait dit souffrir d’un sentiment d’enfermement.

Sa voix, d’habitude si forte portée par son accent chantant, était faible. On osait à peine évoquer avec elle la situation du Proche-Orient tan18 ptt on mesurait à quel point c’était douloureux. Depuis sa retraite d’une longue carrière diplomatique, elle se consacrait à de nombreuses activités culturelles qui n’étaient pas un substitut, mais une passion de toujours.

C’est la guerre des Six Jours, en juin 1967, qui a décidé de son engagement dans le Fatah, le parti de Yasser Arafat.

Leïla Shahid était née le 13 juillet 1949 à Beyrouth dans une grande famille palestinienne dont la généalogie s’écrivait comme une page d’histoire. Sa mère Sirine Husseini Shahid, issue des al-Husseini et des al-Alami, était la petite fille du maire de Jérusalem à la fin de la domination ottomane. Ses aïeux, auxquels on avait promis l’indépendance, avaient vécu la trahison des accords Sykes-Picot et de la Déclaration Balfour.

Rencontres

C’est la guerre des Six Jours, en juin 1967, qui a décidé de son engagement dans le Fatah, le parti de Yasser Arafat. En 1968, elle suit des études de sociologie et d’anthropologie à l’université américaine de Beyrouth. Mais c’est à Paris qu’elle vient soutenir sa thèse sur la structure sociale des camps de réfugiés palestiniens. Et c’est à Paris qu’elle fait la rencontre décisive d’Ezzedine Kalak, futur représentant de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) en France. Son assassinat par des mercenaires d’Abou Nidal en 1978 est resté comme une plaie jamais refermée.

C’est au cours de ces années qu’elle côtoie Jean-Luc Godard et Jean Genet, avec lequel elle se liera d’une solide amitié. Avec lui, elle se rend à Beyrouth en septembre 1982, au lendemain des massacres de Sabra et Chatila. La visite des camps jonchés de cadavres inspirera à Genet son texte fameux et sublime Quatre heures à Chatila. À cette époque, elle rencontre l’écrivain marocain Mohamed Berrada qu’elle épouse en 1978. Ils vivent pendant dix ans au Maroc.

Mais son engagement diplomatique est tracé. En 1989, Leïla Shahid est nommée représentante de l’OLP en Irlande, puis aux Pays-Bas et au Danemark. Avant d’être nommée en 1994 déléguée générale de Palestine en France, puis de 2005 à 2015 auprès de l’Union européenne, de la Belgique et du Luxembourg, à Bruxelles. Une ville où elle disait avoir beaucoup aimé vivre.

En mars 2009, Michèle Collery lui a consacré un film : Leïla Shahid, l’espoir en exil. En 2015, elle prend sa retraite pour se consacrer à des actions culturelles pour la diaspora palestinienne. Elle qui fut une proche de Yasser Arafat, tirait alors un bilan amer de la stratégie de l’Autorité palestinienne : « Soyons honnêtes, nous avons échoué », reconnaissait-elle. Deux jours après le 7-Octobre, cette femme profondément tolérante, qui a aussi lutté toute sa vie contre l’antisémitisme, avait refusé de condamner l’attaque du Hamas, tout en jugeant les images « terribles ».

Elle remportait pour son peuple des victoires symboliques dans des débats où elle excellait.

Courage et générosité

Toute une génération de militants ou de journalistes engagés, qui ont suivi ou vécu la longue tragédie palestinienne, a aimé la générosité et le courage de cette femme. Son inlassable combativité a souvent fait mettre un genou à terre à des contradicteurs qui osaient devant elle falsifier l’histoire. Elle remportait pour son peuple des victoires symboliques dans des débats où elle excellait. Comme autant de petites revanches sur l’histoire qui se déroulait inexorablement dans le sens d’injustices que les grandes puissances avaient décidé.

Celles et ceux qui ont connu Leïla Shahid en amitié, parfois depuis près de quarante ans, comme l’auteur de ces lignes, éprouvent une émotion profonde. Ils garderont le souvenir d’une femme, certes habitée par son combat, mais pleine de vie et d’humour. Nous transmettons à Mohamed, dont la présence était toujours si apaisante quand la passion emportait Leïla, l’expression de notre amitié.

 


 


 

Leïla Shahid : ce soleil qui s’installe derrière l’horizon

Par Patrick Le Hyaric sur www.humanite.fr

Pour beaucoup de nos concitoyennes et concitoyens, la Palestine vivante, La Palestine au cœur vaillant, la Palestine désirée et enjouée, la Palestine, c’est elle : Leïla. Leïla Shahid. Son visage doux et souriant, sa voix reconnaissable entre toutes, ses yeux pétillants et gourmands, son énergie pleine d’espoir. Leïla. Leïla Shahid.

Elle restera dans nos cœurs et nos mémoires, tant elle a marqué nos vies, nos combats, nos manières d’être, souvent. En témoigne la foule de messages de chagrins, de messages de gratitude qui court les réseaux du monde. Pour elle.

En français, en arabe, en anglais, la ferme tendresse de sa voix portait loin. De la rue aux rédactions des médias, jusqu’aux chancelleries du continent européen et du monde. Leïla Shahid était l’incarnation de la Palestine, de son peuple et de sa terre, de son histoire et de sa culture.

Intellectuelle et diplomate, énergique et passionnée ; attachante et rigoureuse, elle portait partout et en tout temps l’image de la Palestine, non comme on brandit une pancarte ou une identité fermée, mais comme une humanité à faire reconnaître.

Solaire, elle aimantait les regards et les corps. Ses mots, choisis, pesés, étaient fermes sans jamais être fermés. Ses fidélités étaient éloignées de l’aveuglement. Habitée par une grande cause humaine, Leïla Shahid ne méprisait pas les complexités, les contradictions. Elle savait manier la nuance, condition souvent du lien, de la mise en relation humaine.

Son arme était la force du verbe. La justesse des mots nourris d’un incontestable argumentaire qui désarmait celles et ceux qui font profession de nier, de cacher et de déchirer les résolutions de l’Organisation des Nations unies sur l’autel de l’injustice et du pillage des terres, de l’accaparement de l’eau et la destruction des maisons. Tous ceux-là qui bafouent le droit sous les chenilles de leurs chars et les tombereaux de bombes qui tuent ou mutilent les femmes et les enfants de Gaza.

Écouter Leïla, c’était entendre un chant profond mêlé d’histoire et de géographie, de droit et de poésie, d’anthropologie et de politique. La politique au sens noble, telle qu’on aimerait qu’elle soit.

Diplomate infatigable, Leila était la flamme vivante d’un peuple que les complices occidentaux ont laissé l’État d’Israël enfermer à l’intérieur d’un mur de honte et de béton, et réduire au silence sous des tonnes de poussière, de cendres et de pierres.

Leïla partageait avec Yasser Arafat, dont elle était une infatigable sœur en fraternité de combat, la connaissance des blessures, des fêlures et des douleurs des uns, le tragique de l’histoire et les peurs des autres.

C’était tout le sens du rameau d’olivier brandit à la tribune de l’ONU. C’était le sens du travail pour aboutir aux accords d’Oslo dont Leïla épousa les méandres pour un pas en avant tandis que les Occidentaux les piétinaient de leurs lourds sabots.

De toutes ses forces, elle essaya d’en tirer le meilleur non sans partager la déception de la jeunesse palestinienne qu’elle ne cessait d’encourager sans jamais la quitter des yeux. Elle savait depuis longtemps que nous avions changé de monde et qu’il fallait laisser cette ardente jeunesse en quête d’avenir s’organiser autrement, imaginer sa Palestine.

Leïla Shahid n’a eu de cesse d’ériger des barrages contre les haines, de construire des ponts entre les citoyens, les intellectuels, les travailleurs israéliens et palestiniens. Elle chérissait l’altérité pour progresser vers la justice, la liberté, la souveraineté et la paix.

Lectrice passionnée, elle partageait les œuvres des grands esprits du monde en revenant toujours boire à la source de l’œuvre poétique de son fraternel complice, Mahmoud Darwich. Avec lui, elle partageait la conviction qu’on peut toujours occuper une terre, mais pas l’imaginaire qui lui restera libre et se transformera en une force constructive. Elle portait passionnément, indéfectiblement, la visée d’un Moyen-Orient apaisé, démocratique, laïque, pacifique arrosant le monde de sa riche histoire et de sa culture en partage.

Le bouleversement historique qu’ont constitué les attaques du Hamas, le 7 octobre 2023, et l’anéantissement de Gaza par l’extrême droite israélienne a été pour Leïla un dur moment de bascule au point d’ouvrir sous les pieds de cette porteuse d’espoir un immense vide, un vertigineux abîme comme un effacement des engagements de toute une vie.

De chacune de nos conversations, depuis coulait à la fois une analyse profonde et lucide mêlée à de douloureuses émotions engendrant des torrents de larmes aussi vastes que les tas de cendres ensevelissant Gaza et ses enfants. Elle ne manquait jamais de dire à quel point la lecture de L’Humanité lui réchauffait le cœur, nourrissait son esprit. Avec L’Humanité c’était une amitié exigeante, une forte reconnaissance du seul quotidien de la cause Palestinienne.

Nous pleurons Leïla Shahid. Leïla. La combattante et la penseuse, la défenseure du droit. Nous pleurons. Nous pleurons une amie très chère. Avec le poète, nous murmurons, « Tu aurais pu vivre encore un peu ». Notre fidélité et notre respect se manifesteront dans la poursuite de ses combats.

Leïla Shahid, un nom qui s’inscrit désormais pour l’éternité en lettres d’or sur les frontons de la conscience humaine.

   mise en ligne le 19 février 2026

13 335 millionnaires ne payent
aucun impôt sur le revenu :
Amélie de Montchalin a-t-elle menti ?

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

Une note de Bercy le confirme : en France, plusieurs milliers de millionnaires ne payent aucun impôt sur le revenu, contrairement à ce qu’affirmait Amélie de Montchalin en janvier. Éric Coquerel, président de la Commission des finances de l’Assemblée nationale, dénonce une rétention d’informations.

C’est un sacré pavé dans la mare que vient de lancer Bercy (ministère de l’économie). Dans une note transmise par l’administration aux sénateurs Claude Raynal (PS) et Jean-François Husson (LR), respectivement président et rapporteur général de la commission des Finances au Sénat, les fonctionnaires confirment que les très riches ne payent pas d’impôt.

Plus précisément, d’après les chiffres auxquels Le Monde a eu accès, 13 335 contribuables soumis à l’Impôt sur la fortune immobilière (IFI, qui a remplacé l’ISF), se débrouillent pour ne payer aucun impôt sur le revenu. Ce sont donc des gens dont le patrimoine immobilier atteint au moins 1,3 million d’euros.

Détail qui a son importance : il s’agit ici uniquement de patrimoine immobilier. Or, on sait, grâce notamment aux travaux de l’économiste Gabriel Zucman, que les ultra-riches (les milliardaires) possèdent avant tout du patrimoine financier (actions d’entreprises). « Si l’on incluait le reste du patrimoine, dont les actions, le phénomène serait encore plus marqué », souligne à juste titre Claude Raynal, cité par Le Monde.

L’évasion fiscale des riches en question

On le sait, en France, la fiscalité est régressive : pour le dire autrement, au-delà d’un certain niveau de revenu, plus on est riche, moins on paye d’impôt. C’est dû à la fois à la composition du revenu des plus fortunés (la seule richesse de l’immense majorité des Français n’est constituée que de leur salaire ou de leurs allocations, là où les plus fortunés détiennent du capital financier, moins taxé) mais aussi aux nombreuses niches fiscales permettant aux plus aisés d’échapper à l’impôt.

Fiscaliste et secrétaire général d’Attac, Vincent Drezet expliquait dans nos colonnes en janvier dernier : « Par exemple, un gros propriétaire immobilier peut déduire de son revenu imposable toute une série de charges – intérêts d’emprunts, travaux d’investissement – pour réduire drastiquement sa feuille d’imposition. De même, on sait que les riches passent par le système des holdings (sociétés-écrans) pour échapper à l’impôt et transmettre leur fortune à leurs héritiers. » Il existe aussi une batterie de techniques d’optimisation fiscale « agressives », qui pour certaines sortent franchement des clous de la légalité.

Cette note confirme donc ce que disent la plupart des spécialistes du sujet, ainsi que l’ensemble de la gauche, depuis des années. Elle vient aussi appuyer les propos de l’ancien ministre de l’Économie, Éric Lombard, qui avait mis le feu en plein débat budgétaire le 11 janvier dernier, en déclarant que « des milliers » de grandes fortunes échappaient à l’impôt.

À l’inverse, les chiffres constituent un désaveu cinglant pour Amélie de Montchalin, alors ministre chargée des Comptes publics, désormais présidente de la Cour des comptes, qui avait recadré son ancien collègue, en l’accusant à demi-mot de mensonges. « Il n’est pas vrai que des dizaines de milliers de Français fortunés ne paieraient aucun impôt sur le revenu, affirmait-elle à l’Assemblée nationale le 12 janvier. Il n’y a pas de document à Bercy qui le montrerait. Et si cela était le cas, cela ferait longtemps que cette situation aurait été corrigée ».

Ce qui pose plusieurs questions : la présidente de la Cour des comptes a-t-elle menti en connaissance de cause face aux députés ? Ou bien n’avait-elle tout simplement pas les éléments à sa disposition à ce moment-là ? Question subsidiaire, mais tout aussi capitale : les services de Bercy ont-ils fait de la rétention d’information ?

Que savaient les services de Montchalin ?

Pour tenter de comprendre, il faut refaire le film. Le 16 janvier dernier, Éric Coquerel (LFI), président de la Commission des finances de l’Assemblée nationale, débarque à Bercy pour faire la lumière sur les propos d’Éric Lombard. Il s’entretient alors avec Amélie Verdier, directrice générale de la Direction générale des finances publiques (DGFIP), comme il le raconte à l’« Humanité ». Les seuls documents qu’il récupère alors ne lui permettent pas complètement d’étayer les propos de l’ancien ministre de l’Économie. S’il y a bien des milliers de contribuables fortunés qui payent un impôt trop faible au regard de leur richesse, rien ne permet d’affirmer que leur feuille d’imposition tombe à zéro.

Avant de repartir (à moitié) bredouille, le député LFI demande expressément à la DGFIP de lui transmettre tout document complémentaire. « Après ça, je les ai relancés sans arrêt, nous raconte-t-il. Le 27 janvier, je reçois un mail émanant de la DGFIP, m’indiquant que je vais recevoir des documents complémentaires. Je ne les ai jamais reçus. A priori, c’est le cabinet de la ministre Amélie de Montchalin qui devait me les envoyer. »

Selon nos informations, la note est datée du 30 janvier 2026. Autrement dit, après la sortie de Montchalin devant les députés… Mais il y a fort à parier que les éléments chiffrés utilisés par la note étaient déjà connus des fonctionnaires de Bercy deux semaines auparavant. « Ce ne sont pas des données nouvelles, nous confirme Éric Coquerel. c’est un recoupement de données qui existaient déjà. Quand je me suis rendu à Bercy, je leur avais bien stipulé que je me contentais des données, mêmes brutes ! Comment imaginer que les tableaux contenus dans la note n’existaient pas ? »

Aujourd’hui, le député se dit furieux de ce qui ressemble fort à de la rétention d’information. Au final, la DGFIP a préféré transmettre les données aux sénateurs plutôt qu’au député insoumis. Et comme par un bienheureux hasard du calendrier, lorsque la note finit par sortir dans la presse, ce 18 février, le débat parlementaire sur la taxation des riches est désormais clos…

   mise en ligne le 18 février 2026

Némésis : la dissolution nécessaire
que personne ne mentionne

Marie Coquille-Chambel  sur www.politis.fr

Après la mort du militant nationaliste Quentin Deranque, la chroniqueuse Marie Coquille-Chambel pointe la responsabilité du collectif fémonationaliste dans les violences commises par l’extrême droite et appelle à sa dissolution, dénonçant son rôle présumé dans l’organisation et la médiatisation d’affrontements politiques.

À la suite de la mort du militant nationaliste Quentin Deranque, de nombreuses personnalités d’extrême droite groupusculaire et institutionnelle ont pointé la prétendue responsabilité de la France insoumise concernant ces événements et ont demandé la dissolution du parti politique de gauche. Si de nouvelles images de l’affrontement entre militants fascistes et antifascistes publiées par Contre Attaque ou Le Canard enchaîné ont mis en difficulté la version initiale des événements par les groupes d’extrême droite, au niveau politique et médiatique à gauche, une exigence manque. Celle de la dissolution du collectif Némésis.

Créé en 2019, ce collectif féministe fasciste s’est fait connaître grâce à une méthodologie assez simple et bien rodée : s’infiltrer dans des événements ou manifestations de gauche, accompagnées de journalistes d’extrême droite ou d’un service de sécurité informel ou privé afin d’obtenir des images d’agressivité envers elles, dans le but de se rendre ensuite sur les plateaux bolloréens pour décrier la « violence de l’extrême gauche ». Un processus semblable à celui du média Frontières.

Afin de sécuriser leur happening à Lyon, les membres de Némésis affirment alors avoir fait appel à Quentin Deranque, militant dans plusieurs groupes néofascistes ou royalistes comme l’Action française, les Allobroges Bourgoin, Audace ou l’organisation catholique identitaire Academia Christiana – bien que l’information ait été démentie par ses parents. Toutefois, ce n’est pas la première fois que Némésis organiserait son service d’ordre avec des militants fascistes.

Il convient à la fois de demander la dissolution de cette organisation fasciste et raciste mais aussi des poursuites pénales à leur encontre.

Streetpress a par exemple révélé qu’à la manifestation du 8 mars 2025, les militantes de Némésis étaient accompagnées de Louis Nabucet afin d’assurer leur sécurité. Selon le journal en ligne, ce dernier serait « membre de la division Martel – un groupuscule néonazi parisien dissous en 2023 – condamné en mai 2024 à six mois de prison avec sursis et cinq ans d’interdiction de port d’armes pour violences volontaires en raison de la race et attroupement armé en vue de la commission de violences aggravées par le motif racial ».

Responsabilité

Des images qui nous sont parvenues du drame survenu à Lyon, on peut voir les militants fascistes initier l’action violente cagoulés, armés de gants coqués, de béquilles et de lacrymogènes. Cette rixe se termine alors par la mort de Quentin, lequel, comme l’affirme Alice Cordier, aurait été directement appelé par son collectif pour venir sur les lieux de l’événement. Cette déclaration l’oblige. Dès lors, la responsabilité du collectif Némésis est gravement engagée. Pour cette raison, il convient à la fois de demander la dissolution de cette organisation fasciste et raciste mais aussi des poursuites pénales à leur encontre.

Depuis la médiatisation de la mort de Quentin, de nombreux actes de violence sont à recenser : appels à venger le meurtre par la violence, permanences ou domiciles de membres de la France insoumise saccagées, militant.e.s antifascistes frappés, menacé.e.s et doxé.e.s, manifestations illégales par des milices fascistes qui se clôturent de saluts nazis, appel du chroniqueur de CNews Radouan Kourak à « tabasser » et « mettre hors de nuire » les militants antifascistes ou encore celui de Jean Messiah à « exterminer » et « éradiquer » les antifas. 

Si, comme le rapporte Europe 1, le ministère de l’Intérieur a demandé à Alice Cordier de stopper sa communication politique sur la mort de Quentin Deranque, c’est bien que ses prises de parole ont une incidence matérielle et concrète sur la sécurité nationale et l’ordre public.

Si le fascisme n’a pas de genre, la violence n’en a pas non plus.

Pour une demande de dissolution, certains éléments doivent être démontrés comme la provocation d’agissement à l’encontre de personne, qui contribuent à la discrimination ou à la haine raciale et propagent des idées qui tendent à justifier ou encourager cette haine. C’est exactement ce que l’on trouve pour Némésis, dont les membres ont plus de procédures pénales engagées contre elles que n’importe quel militant antifasciste.

Contrairement à la dissolution d’autres groupes identitaires, celle de Némésis peut réellement porter un coup à l’extrême droite en raison de sa médiatisation et identification, contrairement à l’anonymat des autres militants d’extrême droite. Empêcher Alice Cordier, Anaïs, Mélissa, Yona Faedda de se réunir ne peut qu’empêcher leur désir fondamental : celui d’engager, à l’instar d’Éric Zemmour, une guerre civilisationnelle qui opposerait les « patriotes » et ceux qu’elles identifient comme des ennemis.

Au moment où l’antifascisme est criminalisé au niveau national, alors qu’il s’agit d’une réaction à une violence initiale, nos ennemis s’arment et s’organisent, à cause de la responsabilité de Némésis et d’Alice Cordier sans que, médiatiquement, leurs torts politiques et moraux ne soient pointés ou décriés.

Piège

Aujourd’hui, les membres du collectif se drapent dans le pacifisme, insistant sur leur genre, leur âge et leur poids afin de justifier leur prétendue non-violence. Mais plusieurs questions persistent. Qui a demandé à Quentin de venir sur les lieux ? Qui a engagé un militant dont le groupuscule fasciste Luminis déclare que, comme Quentin, « la lutte à mort (les) rend joyeux » ? Qui a fait appel à un service d’ordre armé ? Qui, par sa dénonciation de la mort du militant nationaliste, est responsable de la mise en danger de nombreux militants ?

Si le fascisme n’a pas de genre, la violence n’en a pas non plus. Pour nous protéger collectivement, pour protéger la gauche, les personnes racisées, pour protéger nos camarades antifascistes, nous devons porter la demande de dissolution du collectif Némésis.

L’antifascisme est un devoir politique.

Ne tombons pas dans son piège de la respectabilité ou de son invocation d’atteinte aux droits des femmes ou à la liberté d’expression des femmes, lorsque Mathilde Panot demande au collectif de ne plus se rendre à ses réunions, faisons appliquer la loi face à l’organisation de la violence politique que Némésis représentent. L’antifascisme est un devoir politique, la mise à l’arrêt total de groupuscules fascistes également, par tous les moyens dont nous disposons. La dissolution en est une.


 


 

« Une seule peur, que la porte ne cède » : à Lyon, la stratégie de terreur des identitaires contre la gauche

Tania Meller sur www.humanite.fr

L’affrontement ayant conduit à la mort de Quentin Deranque ne doit pas occulter l’implantation des groupuscules d’extrême droite à Lyon. Laboratoire des idées xénophobes, la capitale des Gaules est régulièrement le théâtre d’attaques à l’encontre des militants de gauche et progressistes.

Lyon, envoyé spécial.

« Excusez-moi d’être méfiant, mais avez-vous une preuve d’appartenir à l’Humanité ? » Depuis le jeudi 12 février et la mort du militant nationaliste Quentin Deranque, en marge d’une action des fémonationalistes de Némésis contre la venue de l’eurodéputée Rima Hassan, les étudiants de l’Institut d’études politiques (IEP) de Lyon redoublent de vigilance. « Un groupe Signal (une messagerie cryptée, NDLR) s’est fait pirater et des personnes ont tendu des guets-apens », confie l’un d’entre eux.

Dans la capitale des Gaules, la tension reste palpable. Les appels à la vengeance fleurissent sur les murs du Vieux-Lyon, quartier du 5e arrondissement où les groupes d’extrême droite radicale se sont installés depuis une quinzaine d’années. Plus loin, au cœur de la réputée progressiste colline de la Croix-Rousse, la mosquée Koba a été taguée dans le week-end, pour la quatrième fois en deux ans, quelques jours seulement avant le début du ramadan. « La vigilance est de mise, des consignes sont données aux camarades, comme d’aller aux rassemblements groupés, ne pas être trop identifié », confirme Benoît Roux, secrétaire fédéral du PCF dans le Rhône.

Dans le milieu étudiant, on est en vacances scolaires depuis samedi. « Pour autant, des étudiants ont peur de revenir à Sciences-Po ou de participer à une réunion politique. Ils craignent d’être fichés par l’ultradroite, que leurs visages soient diffusés sur les réseaux, confirme une personne présente lors du happening de Némésis. D’autant que des groupes rôdent autour de l’IEP. »

400 à 500 activistes d’ultradroite

Pour assouvir leurs pulsions vengeresses, ce samedi 21 février, les groupes identitaires, renforcés par la présence de groupuscules venus de toute l’Europe, prévoient une manifestation en direction de la rue Victor-Lagrange, à l’endroit même de la rixe.

Lyon est frappée d’un contraste. En 2022, au premier tour de la présidentielle, l’extrême droite obtenait 17,82 %, loin de ses scores nationaux. Pourtant, selon les renseignements territoriaux cités par le Progrès, la ville dénombre 400 à 500 activistes identitaires. Un chiffre grossi par des renforts venus de la banlieue et des départements avoisinants.

Militant contre ces groupuscules de longue date, Benoît Roux rappelle que Lyon est depuis longtemps « un centre de la réflexion d’extrême droite ». Selon le communiste, avant de se répandre, « la notion de « grand remplacement » a été popularisée par ces groupes depuis une vingtaine d’années ».

Les locaux syndicaux et politiques sont particulièrement ciblés. Le 17 février, un responsable du syndicat Solidaires, qui souhaite rester anonyme, constate les dégâts. Dans la nuit de samedi à dimanche, le local du 3e arrondissement, loin du Vieux-Lyon, a été attaqué à coups de barre de fer. « Dès le soir de la rixe et avant que le militant identitaire ne décède, Alice Cordier de Némésis a désigné Solidaires étudiants comme l’un des responsables des débordements », insiste-t-il. Constat d’un climat de peur, dès l’annonce du décès de Quentin Deranque, le syndicat avait pris ses précautions : « Nous nous attendions à une attaque. » En octobre, des dégradations avaient été constatées sur la serrure du local.

Comme d’autres, l’union syndicale ouvertement antifasciste subit régulièrement les descentes de l’extrême droite radicale. En décembre 2020, lors d’une campagne de solidarité à la Croix-Rousse lors de la crise du Covid, « deux militants ont été tabassés et envoyés à l’hôpital » par huit identitaires. Trois ans plus tard, un autre a été attaqué dans le Vieux-Lyon. « Ces agressions sont révélatrices du climat d’impunité. Le collectif Némésis est présent à chacune des manifestations féministes. Elles espèrent des débordements filmés pour se victimiser », mesure le syndicaliste.

Un local du PCF a dû fermer

En juin 2023, le PCF a d’ailleurs été contraint d’abandonner son local à la Croix-Rousse, à force d’être vandalisé par les groupes identitaires. Face à ces violences, « aucune compagnie ne voulait assurer nos locaux », précise Benoît Roux. Tête de liste Front de gauche dans le 5e arrondissement aux municipales de 2014, le communiste est une cible identifiée. « On te chopera », avait été tagué sur ses affiches, agrémenté de croix gammées et celtiques. Contactés, les responsables de La France insoumise (LFI) à Lyon n’ont pas donné suite. La formation est prise pour cible depuis la mort du militant d’extrême droite.

Le contrôle de la rue fait partie de la stratégie de terreur des groupuscules lyonnais. En 2008, dans le quartier de Gerland, un premier lieu identitaire, le Bunker (sic), était ouvert. En réaction, la gauche riposte et lance le collectif Vigilance 69, et obtient la fermeture du local. Par la suite, les groupuscules se sont efforcés de s’implanter dans le Vieux-Lyon. La Traboule, un bar associatif et salle de sport qui se présente comme une « maison des jeunes (MJC) et de la culture alternative des patriotes », est le point névralgique de cette toile de lieux identitaires. Cette dernière comprend notamment un salon de tatouage et l’église fondamentaliste Saint-Georges, que fréquentait Quentin Deranque.

Juste en face du lieu de culte, en novembre 2023, dans la maison des passages, une dizaine d’identitaires s’étaient attaqués à une conférence de solidarité pour la Palestine, à coups de barre de fer. « Nous étions près de 150, dont des mères et des personnes âgées. Notre seule peur était que la porte ne cède, rapporte un des participants. Alors que le service d’ordre bloquait les entrées avec les tables, on entendait les tirs de mortiers. La fumée entrait à l’intérieur. Ces fascistes hurlaient « on va vous éclater ». » Prévenues par le collectif Palestine 69, les forces de police mettront dix minutes à intervenir. « La préfecture nous a indiqué ne pas envoyer n’importe qui sur ces opérations. » À la suite de cette attaque, le participant, qui souhaite rester anonyme, s’est fait une promesse : « Ne plus mettre les pieds dans le Vieux-Lyon. »

Lyon-III, un « bastion » à défendre

Les facultés lyonnaises n’échappent pas à ces chasses à l’homme. Après Mai 68, l’université de Lyon est éclatée. Les matières scientifiques sont confiées à Lyon-I. Mais la séparation entre Lyon-II, classée à gauche, et Lyon-III, est motivée par des fondements idéologiques. Cette dernière a longtemps été un bastion identitaire. L’ex-eurodéputé du FN Bruno Gollnisch y exerçait comme professeur en langue et civilisation japonaises. Au point qu’en 2001, le ministère de l’Éducation nationale lançait une commission « sur le racisme et le négationnisme au sein de l’université ».

Depuis, l’administration de Lyon-III affiche une tolérance zéro. Traditionnellement, c’est devant un site de l’université, la Manufacture des tabacs, que les manifestations syndicales s’élancent. Le 31 mars 2016, le GUD, depuis devenu Bastion social, tombait sur des lycéens arrivés avant les cortèges syndicaux. Plusieurs dizaines de mineurs ensanglantés furent pris en charge par les militants d’organisations de jeunesse.

Deux ans plus tard, en 2018, Marion Maréchal a installé son école de cadres, l’Issep, entre Rhône et Saône. Et à Lyon-III, l’extrême droite est incarnée par deux syndicats étudiants : l’Uni et la Cocarde. « Sinisha Milinov, ancien président de la Cocarde, a été condamné à six mois de prison ferme après une agression raciste au couteau qui a défiguré une victime », rappelle un cadre de l’Union étudiante.

Le 5 février dernier, aux derniers jours des élections du Crous, la Cocarde s’est abattue sur des militants de l’Union étudiante, sur le campus des Quais, à Lyon-III. Malgré l’intervention des vigiles de la faculté, plusieurs étudiants ont été matraqués. « La confrontation est permanente. La Cocarde dispose de nos noms et de nos visages. Cela nous oblige à la prudence pour se protéger, poursuit le syndicaliste étudiant. Dimanche, des militants sont allés au stade la peur au ventre. »

Au Groupama Stadium, depuis la sortie du Covid, les dérives racistes se multiplient. Certes, des noyaux d’extrême droite tiennent depuis longtemps les tribunes. Mais, jusque-là, les débordements étaient contenus. Le Kop Virage Nord, fort de 5 000 adhérents, le plus important de l’Hexagone, est à l’image de la diversité de la métropole. Mais le « noyau dur » – les Bad Gones – multiplie les dérapages. Avant le coup d’envoi contre Nice, dimanche, une banderole « Repose en paix Quentin » était déployée.

En 2024, un groupe ouvertement cosmopolite, les 69 Pirates (SNP), tente de s’implanter dans les travées du stade. Les 26 septembre, puis le 6 octobre, lors des matchs contre l’Olympiakos et Nantes, les SNP sont victimes de guets-apens à la sortie du stade. « Deux d’entre nous ont été plantés », rapporte un ex-membre. Le groupe s’est depuis dissous. En parallèle, la South Side Lyon (SS Lyon, sic) a pris place dans le virage Sud. Benoît Roux alerte : « Le RN n’est pas le seul à se mettre dans une dynamique de prise du pouvoir. Ces mouvances aussi. »

   mise en ligne le 17 février 2026

Après la mort d’un militant d’extrême droite à Lyon, La France Insoumise et l’antifascisme dans la nasse

Sarah Benhaïda et Mathieu Dejean sur www.mediapart.fr

Depuis la mort de Quentin Deranque, la condamnation de la violence par La France insoumise ne suffit pas à éteindre la polémique sur sa supposée coresponsabilité. Locaux attaqués, domicile d’un candidat tagué, appel à « exterminer les antifas »... Des militants racontent la « présomption de culpabilité » qui pèse sur eux.

Chips, cacahuètes et présentation du programme pour les élections municipales : les membres de la liste de La France insoumise (LFI) aux Lilas (Seine-Saint-Denis) passent en apparence une soirée au beau fixe, lundi 16 février au café Le Royal, où se pressent une quarantaine de personnes. Mais la vigilance d’un service d’ordre discret et les « Soutien, Michel » que reçoit leur tête de liste trahissent une ambiance plus tendue. La veille dans la nuit, son domicile personnel a été pris pour cible et tagué de l’inscription « LFI tue », en rouge.

Il a déposé plainte pour intimidation d’un élu public et dégradation d’un bien par inscription.

Interrogé, le candidat, qui refuse que son nom de famille apparaisse, fait le lien avec la mise en accusation à large échelle de LFI par l’extrême droite et la droite depuis la mort de Quentin Deranque à Lyon (Rhône), le 14 février. Dans sa ville, cet ingénieur de 55 ans n’est pas particulièrement discret sur ses convictions : il ne se cache guère quand il transporte les drapeaux de son mouvement de chez lui au marché où il tracte. Jusque-là, d’ailleurs, la campagne était « apaisée » aux Lilas, une ville de gauche dans un département qui l’est tout autant.

« Ce qui me désole, c’est que cet événement désastreux détourne l’attention de la campagne locale, projet contre projet », déplore-t-il.

Depuis le 13 février, LFI affirme avoir dénombré dix permanences ou locaux visés par des dégradations ou des provocations. Le siège national de LFI à Paris a été couvert de peinture rouge dans la nuit du 13 au 14 février, des salarié·es ont dû être exfiltré·es en voiture, affirme le mouvement. Joint par Mediapart, le ministère de l’intérieur n’a pas répondu à ce sujet. 

Menaces de mort

Un collaborateur du Rassemblement national (RN) à l’Assemblée nationale, Jérôme Buisson, a quant à lui été suspendu après avoir écrit « J’ai fait un rêve : quatre décès et le peuple empli de joie », au sujet d’un meeting parisien auquel devaient participer Sophia Chikirou et Rima Hassan. Le polémiste Jean Messiha, candidat Reconquête à Évreux (Eure), a pour sa part écrit : « Il faut exterminer les antifas », ce qui lui a valu plusieurs signalements à la justice. 

Deux têtes de liste insoumises aux municipales dans l’Yonne, Adrien Provence à Auxerre et Jérôme Thiriet à Sens, ont déposé plainte le 16 février pour des menaces de mort. « Toi et ton parti [sic] de terroriste on va vous couper la tête », a reçu en message privé sur Instagram Jérôme Thiriet – un message consulté par Mediapart, qui se poursuit sur la même tonalité, où l’auteur se revendique du GUD (Groupe union défense, ce groupuscule violent dissous par l’État en 2024) et conclut par « fier d’être français ».

Adrien Provence a reçu un message similaire faisant référence de manière menaçante à une réunion publique qui se tenait le lendemain. 

« Ils nous mettent une cible dans le dos en poursuivant leur agenda politique. On a franchi un cap dans les intimidations de l’extrême droite », témoigne-t-il. Un climat qui inquiète également Jérôme Thiriet à Sens : il dénonce « les déclarations irresponsables des Darmanin et Retailleau [les] qualifiant de violents et d’antisémites, qui chauffent à blanc des militants d’ultradroite qui n’ont plus de frein »

Des consignes pour redoubler de vigilance sont passées dans les réseaux militants.

La complaisance de LFI en débat

C’est la proximité de LFI avec la Jeune Garde, dont l’ancien porte-parole Raphaël Arnault est devenu député insoumis, qui a servi de déclencheur. Un ancien membre de l’organisation antifasciste dissoute, collaborateur de Raphaël Arnault, était présent sur les lieux de la mort de Quentin Deranque. Il a en revanche démenti toute implication dans l’homicide de ce dernier. 

Lundi, le procureur de la République de Lyon a refusé d’incriminer la Jeune Garde, ne donnant aucune indication sur les six personnes accusées d’avoir porté les coups au militant néofasciste de 23 ans, en cours d’identification par les services d’enquête. On ne connaît donc pas à ce jour précisément l’implication du mouvement, ainsi que d’un ou de plusieurs de ses anciens membres. 

Cela n’a pas empêché une attaque en règle et sans prudence contre LFI : du ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, qui avait nuancé LFI à l’extrême gauche avant les événements, à une partie de la gauche qui considère LFI comme une nuisance, Raphaël Glucksmann au premier chef, le concert des mises en accusation de la « complicité morale » du mouvement n’a fait que s’étendre.

Lundi 16 février au matin, Laurent Nuñez, interrogé sur Jean-Luc Mélenchon, affirmait que « la radicalité dans le discours, ça peut parfois se traduire par de la violence dans la rue », en évoquant un lien « très fort » entre la Jeune Garde et LFI – en prenant tout juste le soin d’ajouter au milieu de son propos : « à supposer que ce soit des militants de la Jeune Garde qui soient en cause ».

À l’extrême droite et à droite, le message « LFI tue » est devenu commun, de Marion Maréchal à Bruno Retailleau en passant par Cécilia Attias sur le réseau social X. « Les mains qui ont tué Quentin sont les petites mains de Jean-Luc Mélenchon », a accusé dimanche l’eurodéputé RN Pierre-Romain Thionnet, lors d’un rassemblement au cours duquel un journaliste de Mediapart a été violenté.

Il y a une tentative d’instrumentalisation de la part de l’extrême droite, dont se saisit jusqu’à la macronie. Le but, in fine, est de tenter d’interdire LFI.        Aurélie Trouvé, députée LFI

Dimanche en meeting à Montpellier (Hérault), Jean-Luc Mélenchon avait donné la ligne en disant sa « sidération », son « empathie » et sa « compassion pour la famille, pour les proches » de Quentin Deranque : « La mort n’a rien à faire dans nos pratiques et dans nos rangs. J’ai dit des dizaines de fois que nous étions hostiles et opposés à la violence, j’ai dit autant de fois que la non-violence était un choix fondamental philosophique », a-t-il déclaré.

Mardi 17 février sur France Inter, le coordinateur national de LFI, Manuel Bompard, a tenté à nouveau de mettre à distance les faits qui ont conduit à la mort du militant néofasciste, et de définir la relation de LFI avec la Jeune Garde : « Je fais partie des gens qui ont toujours appuyé et soutenu, en particulier dans le contexte lyonnais, le fait qu’il y avait des groupes antifascistes qui faisaient un travail d’autodéfense populaire. Par contre, ce que j’ai vu sur les images diffusées sur TF1 n’a rien à voir avec de l’autodéfense populaire et je l’ai condamné dès la première heure. »

La députée LFI des Lilas, Aurélie Trouvé, rappelle que la « non-violence a toujours fait partie du logiciel de LFI » : « Il n’y a aucun lien entre LFI et ce qui s’est passé, mais il y a une tentative d’instrumentalisation de la part de l’extrême droite, dont se saisit jusqu’à la macronie. Le but, in fine, est de tenter d’interdire LFI », avance-t-elle.

L’antifascisme mis en cause

Au-delà de LFI, c’est toute une sphère politique se revendiquant de l’antifascisme qui est prise pour cible. Beaucoup de ces militant·es se souviennent que Donald Trump a classé le mouvement antifa comme « organisation terroriste » après l’assassinat de Charlie Kirk. Ils n’excluent pas l’éventualité de voir cette étiquette officiellement collée en France à LFI ou à l’antifascisme.

« C’est du Overton ++ », résume Simon Duteil, porte-parole du syndicat Solidaires, en référence à la fenêtre d’Overton, cette métaphore sur l’opportunité de rendre acceptables certaines idées dans l’opinion. « J’ai rarement vu une telle capacité de l’extrême droite à faire reprendre in extenso dans certains médias son discours et son interprétation des faits. Comment sort-on de l’événement dramatique qui a eu lieu à Lyon pour voir ce qui se passe politiquement autour ? LFI n’y est pour rien », dit-il, précisant qu’il n’est pas particulièrement sympathisant de LFI.

Le syndicat Solidaires étudiant·es fait partie des organisations de gauche désignées par le collectif d’extrême droite Némésis comme responsable de la mort de Quentin Deranque dès le jeudi 12 février, avec la Jeune Garde et le collectif Éteignons la flamme. Depuis, le syndicat Solidaires Rhône vit dans « un climat très pesant », décrit un responsable local joint par Mediapart.

Dans la nuit de samedi à dimanche, leur local a été attaqué. Un individu a porté quatre coups de barre de fer dans les vitres, comme le syndicat l’explique dans un communiqué, annonçant porter plainte. Si le geste n’a pas été revendiqué, le lien avec l’appel de l’extrême droite à venger son militant est clairement fait.

Le syndicaliste lyonnais, qui souhaite conserver l’anonymat pour éviter tout « doxing » – la publication sur les réseaux sociaux des coordonnées personnelles de militant·es –, a été particulièrement marqué par les appels à « faire des nouveaux Clément Méric » sur la fachosphère, du nom du militant antifasciste tué sous les coups de néonazis le 5 juin 2013. « Solidaires se revendique d’un syndicalisme antifasciste, et continuera à le faire. Raison pour laquelle on se sent ciblés par les menaces proférées notamment par Jean Messiha », explique-t-il.

L’activité du syndicat a été dégradée toute la semaine et des événements militants ont été annulés.

Appel à l’unité des gauches

Dans ce contexte, les militant·es de l’union des gauches tentent de faire entendre leur appel à être « unis et solidaires » et à se « serrer les coudes » face à une extrême droite qui a le vent en poupe, portée par une droite de plus en plus poreuse.

« On est dans le même registre que Trump : jouer sur de la fake news et tirer le fil pour stigmatiser un mouvement. C'est très inquiétant pour nous parce qu’on a déjà un contexte de criminalisation des mouvements sociaux », dénonce Youlie Yamamoto, porte-parole d’Attac. Une organisation qui vient de décider de renforcer son service d’ordre.

Il y a eu plein d’attaques et de morts directement organisés par des groupes du type de celui auquel appartenait Quentin ces dernières années, sans réaction politique.       Sarah Durieux, activiste

Pour Sarah Durieux, activiste et autrice de Militer à tout prix ? (Hors d’atteinte, 2025), « le plus gros défi, c’est de désamorcer le cadrage imposé dans cette affaire ». Sur Instagram, elle a rappelé que « personne ne devrait mourir de cette manière », énumérant les noms de Quentin Deranque, mais aussi d’Ismaël Aali, pour lequel une information judiciaire a été ouverte pour meurtre en raison de la race, l’ethnie, la nation ou la religion, à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), Djamel Bendjaballah, tué par un membre d’un groupe d’extrême droite à Dunkerque (Nord) ou encore Hichem Miraoui, abattu à Puget-sur-Argens (Var) par un sympathisant du RN.

« Il y a eu plein d’attaques et de morts directement organisés par des groupes du type de celui auquel appartenait Quentin ces dernières années, sans réaction politique », explique-t-elle. Se félicitant que LFI rappelle son engagement en faveur de la non-violence, elle appelle à faire désormais de la pédagogie sur l’antifascisme, alors que l’écosystème médiatique l’assimile déjà à une forme de terrorisme.

« Le cœur de l’antifascisme c’est le refus de la violence, comme quand des gens s’opposent à la violence de l’ICE aux États-Unis quand elle s’abattait sur leurs voisins. Il faut qu’on le réexplique », défend-elle.

« Il faut repasser à l’offensive pour expliquer ce que sont les idées fascistes et pourquoi les conflits que provoquent les fascistes conduisent à la mort, y compris des leurs », abonde Kevin Vacher, co-initiateur du projet « Démocratiser la politique » qui milite pour plus de représentativité chez les élu·es.

Pour ce sociologue, « il y a une offensive terrible et une injonction à la justification, comme après tout acte de violence imputé à notre camp ». « L’État et l’extrême droite s’en servent pour nous attaquer et nous menacer, prévient-il. On a le Rassemblement national qui risque de gagner des villes dans un mois et il faut résister à ce bulldozer qui va nous arriver dessus, tout en continuant à avoir un message de paix. » Celle-ci semble bien loin aujourd’hui.


 


 

LFI sous le feu : il est encore temps

par Catherine Tricot sur www.regards.fr

Pilonnée et classée à l’extrême gauche, La France insoumise cristallise une offensive politique majeure après la mort de Quentin Deranque à Lyon. Dans le viseur, pas seulement un mouvement, mais l’existence même d’une gauche de gauche en France.

C’est l’hallali contre La France insoumise. Tous les ministres, toute la droite et l’extrême droite, tout Raphaël Glucksmann et tout Maud Bregeon, tous les plateaux TV convergent pour tenter de porter le coup de grâce contre le mouvement de gauche radicale.

La séquence a commencé avec le classement de LFI dans la catégorie « extrême gauche ». Ainsi, par décision du ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, avec l’assentiment appuyé du président de la République, le nouvel étiquetage du mouvement de Jean-Luc Mélenchon construit une équivalence avec l’extrême droite. Avec une irresponsabilité totale, la droite, les macronistes et le gouvernement participent à banaliser toujours plus la possible accession du RN au pouvoir. Voire la favoriseraient, en cas de duel Mélenchon/Bardella. Et dès les municipales, ils espèrent empêcher toute fusion des listes de gauche.

L’enjeu politique est majeur. « La cabale contre LFI », dixit Sandrine Rousseau, prend une nouvelle ampleur avec la mise en cause des insoumis à la suite du meurtre de Quentin Deranque. « Les mots tuent », a dit le ministre de la justice Gérald Darmanin. « À l’évidence, l’ultragauche est en cause », pour le ministre de l’intérieur. Des évidences dont se garde pourtant le procureur. Mais les ministres, en principe garants de l’état de droit et du fonctionnement de la justice, n’en ont cure: avant toute conclusion de l’enquête, ils savent et assènent. Une entorse de plus…

Ce pilonnage est dégueulasse. Mais il peut fonctionner sur une France insoumise considérablement fragilisée en trois ans. En 2017, Jean-Luc Mélenchon était la personnalité politique préférée des Français. En 2022, il était la deuxième et LFI était considérée comme la première force d’opposition. À moins d’un an de la prochaine élection présidentielle, la donne a radicalement changé. Les insoumis inquiètent et sont perçus comme un danger pour la démocratie.

Il est exact que, pour parvenir à ce renversement, rien ne leur aura été épargné, accusations ignominieuses d’antisémitisme en tête. Mais si l’on veut faire la révolution, il faut s’attendre à de rudes affrontements, s’y préparer, les anticiper. Et éviter de nourrir sans cesse l’incompréhension ou la critique, voire la défiance. 

Les insoumis sont forts de leurs résultats en 2017 et 2022. Ils veulent croire que, cette fois encore, Jean-Luc Mélenchon va polir son image et réussir à embarquer tout le monde. Par trois fois, il a porté les couleurs de la radicalité incarnées au 20ème siècle par les communistes. Il s’est inscrit dans la trace des sans-culottes et de la France rebelle. Il a compris cette demande de rupture et lui a donné un visage renouvelé. Mais il a oublié la moitié de l’histoire. La politique qui fait battre les cœurs est tout à la fois conflit et recherche de majorité. La brutalité du monde, les divisions de notre société inquiètent et font peur. Mais ce qui a toujours emporté les foules, c’est la promesse d’un changement vers plus de liberté et d’égalité ; c’est l’horizon d’une nouvelle unité. 1936, 1968, 1995 : ces temps sont ceux des masses créatives et convergentes. Tous ensemble, tous ensemble, ouais, ouais !

L’enjeu des mois qui viennent est d’empêcher le pire au pays et à ceux qui y vivent. Ce qui se joue également c’est l’avenir d’un espace politique, celui qui croit qu’un autre monde est possible. Dans le champ politique, LFI représente la gauche de gauche : elle n’est pas responsable que d’elle-même et elle peut disparaître, emportant dans sa chute un pan des espoirs politiques. Dix ans après sa création, LFI doit réinventer sa façon de faire de la politique : moins d’arrogance et de clivage, plus de gentillesse et de considération. Love.


 


 

Meurtre de Quentin D. : la Macronie
ou la stratégie de l’amalgame

Marion d'Allard sur www.humanite.fr

Passé la violence, il en restera toujours le sale goût. Un jeune militant d’extrême droite, ultranationaliste et traditionaliste, est mort samedi, après avoir été roué de coups, dans un déchaînement de fureur inouï. Dévoilé par le procureur de Lyon, Thierry Dran, ce lundi, le rapport d’autopsie atteste que Quentin Deranque, frappé à de nombreuses reprises par « six individus », est mort d’un « traumatisme crânien majeur ». Une enquête criminelle pour homicide volontaire a été ouverte. Voilà les faits. Les auteurs n’ont pas été identifiés et aucune interpellation n’a eu lieu à ce stade. Encore les faits.

Face à une telle tragédie, le sens de la responsabilité politique exige de prendre de la hauteur. De battre en brèche les appels à la vengeance, de laisser à la justice le soin d’établir les responsabilités, de proscrire la récupération, l’anathème, l’amalgame pernicieux. La Macronie, pourtant, a choisi une tout autre stratégie, poussée dans le dos par le vent de l’opportunisme électoral.

Sans même attendre la prise de parole du procureur, Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, dénonçait lundi la « responsabilité morale de La France insoumise », coupable, selon elle, d’avoir « fait élire un député membre de la Jeune Garde ». Et de conclure : « On a tous une responsabilité lorsqu’on glisse un bulletin La France insoumise dans l’urne. » L’objectif est clair et la ficelle un peu grosse : disqualifier la gauche, renvoyer dos à dos LFI et les groupuscules d’extrême droite, et laisser le « ni-ni » faire le reste.

Dans cette entreprise de diabolisation de la gauche, le ministre de l’Intérieur n’est pas en reste. Laurent Nuñez assure que « le lien entre la Jeune Garde et La France insoumise est très fort », imputant sans ambiguïté la mort du militant lyonnais au mouvement politique de Jean-Luc Mélenchon. Soucieux sans doute de paraître mesuré, il a certes évoqué les violences de « l’ultradroite » mais sans jamais nommer l’extrême droite et ses responsables politiques semeurs de haine. La Macronie achève sa mue. Marchepied du Rassemblement national. Par action ou par omission.


 

   mise en ligne le 16 janvier 2026

Contre la brutalisation

par Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr

À Lyon, la mort de Quentin endeuille des proches et saisit tout un pays. Elle révèle un climat où la violence physique et la violence politique s’alimentent. Elle impose ses questions politiques.

À 15h ce lundi, le procureur qui a ouvert une enquête pour « coups mortels aggravés et violences aggravées », organise une conférence de presse qui devrait permettre de mieux comprendre l’enchainement des faits et d’identifier les responsabilités dans la mort de Quentin à Lyon. Il ne s’agit pas d’un fait divers : cette mort s’inscrit dans un enchaînement d’affrontements connus entre les groupes d’extrême droite et les antifascistes dont la Jeune Garde (dissoute en juin 2025) fut un emblème. La mort de ce jeune homme est le symptôme d’une violence qui s’installe, qui s’épaissit, qui se banalise, dans notre pays comme dans le monde.

Ce week-end, le débat public s’est focalisé sur les responsabilités politiques. Sans attendre les résultats de l’enquête, les accusations ont visé la Jeune Garde et, par extension, La France insoumise qui a fait d’un de ses fondateurs, Raphaël Arnault, l’un de ses députés. Le ministre de la justice, Gérald Darmanin, sans attendre quelque décision judiciaire que ce soit, a désigné le coupable, « l’ultragauche » et violemment mis en cause le mouvement de Jean-Luc Mélenchon : « les mots aussi tuent ». Sait-il que les siens aussi peuvent tuer ? L’incrimination d’un important courant politique est lourde de conséquences. Un attaché parlementaire de Raphaël Arnault est accusé par le groupuscule d’extrême droite Némésis d’avoir participé au lynchage. Il conteste fermement ces accusations mais il fait d’ores et déjà l’objet de menaces de mort – ainsi que de nombreux militants antifascistes. Des permanences d’élus insoumis ont aussi été dégradées. Là encore, la mécanique est connue : accusation publique, emballement, désignation, puis intimidation. Cette situation est inquiétante.

Un autre fait devrait nous inquiéter tout autant : il n’est pas admissible, en démocratie, que des réunions publiques autorisées nécessitent des services d’ordre pour se tenir. La venue de la députée européenne Rima Hassan à Sciences Po Lyon s’est déroulée dans un climat de tension tel qu’un dispositif de protection militant a été jugé nécessaire. Quels que soient les désaccords, le débat d’idées ne devrait jamais se tenir sous la menace. Les moyens de la police doivent être mobilisés pour le prémunir. Elle manquait jeudi.

La violence prospère dans des atmosphères saturées de ressentiment, d’humiliation, de concurrence généralisée. Elle surgit là où le commun se défait. Le monde, aujourd’hui, est un champ de braises. Partout, la force s’exhibe, la norme et le progrès humain s’effritent, la possibilité de vivre ensemble est moquée comme faiblesse. La France est traversée par ces tensions globales et par ses propres fractures. La violence physique ne surgit pas du néant. Elle est encouragée, tolérée, parfois même excitée par une violence symbolique et verbale devenue ordinaire. Il est vrai que les mots tuent quand ils transforment des adversaires politiques en menaces existentielles.

Mais il y a là un paradoxe qu’il faut affronter. Oui, certains adversaires politiques sont des menaces existentielles : pour la démocratie, pour l’État de droit, pour les libertés publiques, et parfois très concrètement pour la vie et la sécurité de celles et ceux qui appartiennent à des minorités. Ces projets et ces militants doivent être combattus fermement, politiquement, démocratiquement. Il n’y a pas de chemin de traverse possible : il faut défendre la démocratie sans adopter les procédés qui la minent. Résister à des menaces réelles sans céder à la logique de la guerre civile symbolique permanente. La brutalité sauvage ne peut être une arme pour défendre les libertés.

Dans ce contexte, la responsabilité des gouvernants est immense. Quand le garde des Sceaux accuse, d’une manière générale, la gauche en utilisant le concept flou d’ultragauche, que fait-il au juste ? Il rompt avec ce principe fondamental selon lequel la justice est rendue de manière individualisée, sur des faits, par des juges indépendants. À trop manier l’anathème collectif, Gérald Darmanin fragilise l’État de droit qu’il est censé faire vivre. Il installe l’idée que les camps sont irréconciliables, que les responsabilités sont toujours celles des autres, que la complexité doit céder devant l’invective. Gouverner, ce n’est pas attiser, flatter les colères pour en tirer un bénéfice électoral. 

Chacun a le devoir de faire retomber la tension.  La démocratie est traversée de conflits. Elle en a besoin. Les intérêts divergent, les visions du monde s’opposent, les projets s’affrontent. Mais il y a une différence entre le conflit politique et la conflictualité permanente comme mode de faire de la politique.

À gauche, il faut aussi entendre ce signal. On ne gagnera rien en s’abandonnant au bruit et à la fureur. Se penser comme une minorité assiégée, parler uniquement à son propre camp, radicaliser le discours jusqu’à l’isolement : voilà une impasse qui peut être des plus cruelles.

L’heure est au rassemblement dans un monde qui brûle. Rassemblement ne signifie pas uniformité. Les bases et les projets peuvent et doivent être portés dans une perspective qui vise la majorité, pas dans la logique de tribu retranchée.

Nous ne sommes pas des blocs ennemis. Nous sommes une société. Quentin en faisait partie. Sa mort nous oblige. Elle nous rappelle que derrière les mots, derrière les postures, derrière les stratégies, il y a des vies. Aucune victoire politique ne vaut que l’on s’habitue à les perdre.


 

   mise en ligne le 15 février 2026

Blocus de Cuba par les États-Unis : l’ONU est « extrêmement inquiète » face à l’aggravation de la crise

sur www.humanite.fr

Le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme s’est dit vendredi 13 février « extrêmement inquiet » face à l’aggravation de la situation socio-économique à Cuba, en proie à une très grave crise énergétique du fait du blocus états-unien.

« Des objectifs politiques ne sauraient justifier des actions qui, en elles-mêmes, violent les droits humains ». Ainsi, le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme s’est dit vendredi 13 février « extrêmement inquiet » face à l’aggravation de la situation socio-économique à Cuba, en proie à une très grave crise énergétique due au blocus états-unien.

« Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, réitère son appel à tous les États pour qu’ils lèvent les mesures sectorielles unilatérales, compte tenu de leurs répercussions importantes et indiscriminées sur la population », a déclaré une porte-parole du Haut-Commissariat, Marta Hurtado, lors d’un point de presse à Genève.

Trump décidé à aller jusqu’au bout ?

Le Haut-Commissariat souligne également que les sanctions sectorielles engendrent des difficultés économiques et affaiblissent la capacité de l’État à remplir ses responsabilités fondamentales. « Cela accroît le risque de troubles sociaux à Cuba », a notamment relevé Marta Hurtado.

En instaurant un blocus pétrolier pour priver la Grande Île de combustible, Donald Trump semble décidé à aller jusqu’au bout pour asphyxier la révolution cubaine, convaincu que les Cubains ne supporteront pas une énième crise dans un pays sous blocus criminel, à la fois économique, financier et commercial, et ce depuis plus de soixante ans.

À La Havane, les autorités ont pris des mesures drastiques pour rationner au maximum l’or noir. « Cuba est prêt à un dialogue avec les États-Unis, sur n’importe quel sujet », a réitéré le président Miguel Diaz-Canel, mais « dans le respect (…) de notre indépendance, de notre autodétermination ».


 


 

Cuba : face au blocus de Trump, le combat quotidien des soignants pour maintenir vaille que vaille le système de santé universel et gratuit

Luis Reygada sur www.humanite.fr

Durement impacté par les sanctions états-uniennes, le système de soins - universel et gratuit - de l’île tient bon grâce à des hommes et des femmes dévouées, qui continuent de donner un sens humaniste à la médecine.

Lundi matin, 8 heures. La « guagua » – bus local – des travailleurs pénètre l’enceinte toujours ouverte de la polyclinique Celia Sanchez Manduley, où une trentaine de personnes de tous âges ne les ont pas attendus pour aller et venir entre les bâtiments qui forment le complexe couleur vert d’eau.

À l’entrée de l’édifice principal, quelques femmes d’une soixantaine d’années échangent sur les maux qui les amènent ici, au centre de santé de Playa Larga. Situé au bord de l’eau, au fond de la baie des Cochons, le chef-lie<u de Cienaga de Zapata – la plus grande zone marécageuse de Cuba – n’a aucune chance d’échapper à l’épidémie transmise par les moustiques qui frappe l’île depuis plusieurs mois.

« Nous avons toutes eu le chikungunya, et sinon c’est la dengue », blague l’une d’elles venue se faire traiter pour les douleurs articulaires typiques de cette maladie. « Comme tout le monde chez moi ! » Et comme un tiers de la population du pays si l’on en croit les autorités sanitaires1, pourtant familières de ces virus et fortes d’une structure conçue pour enrayer les épidémies dès leur apparition.

Mais s’il était autrefois l’orgueil d’une révolution qui montrait au monde ce qu’un pays du Sud, loin d’être riche mais doté d’une volonté inébranlable, était en mesure d’accomplir, le système de santé publique cubain est aujourd’hui plus que jamais victime des sanctions états-uniennes, et forcé à passer de la prévention à la gestion de crise. Toutefois, le système tient toujours, et s’efforce tant bien que mal de n’abandonner personne sur le bas-côté. Ce qui continue de faire figure d’exception dans un continent où la règle générale reste « pas d’argent, pas de soins ».

Une fuite de cerveaux

« Nous disposons d’une salle de rééducation physique ; le médecin physiatre y reçoit les personnes touchées par l’épidémie, beaucoup suivent des traitements en raison des séquelles », explique Yalixys Betancourt, docteure de 33 ans et plus que fière directrice de la polyclinique. Les 10 420 habitants de la Cienaga de Zapata sont pris en charge, dont 4 425 résidents ici, à Playa Larga. Le reste dans des endroits bien plus reculés et parfois difficiles d’accès – Soplillar, Santo Tomas, Guasasa, Cocodrilo, La Ceiba, El Rincon – grâce à deux annexes, à Playa Giron et Cayo Ramona.

Diplômée depuis dix ans et en poste ici depuis cinq, la jeune médecin liste les services offerts de façon totalement gratuite à la population dans ce centre qui tient son nom d’une illustre guérillera, la première femme à occuper le poste de soldat combattant dans les rangs de l’armée rebelle de Fidel Castro.

Médecine générale, ophtalmologie, radiologie, psychologie, psychiatrie, stomatologie, traumatologie, « maison de naissance » pour le suivi prénatal… « Et un laboratoire de biologie médicale doté du système ultra-micro-analytique – Suma –, une technologie 100 % cubaine » (développée dans les années 1980 et adoptée dans une vingtaine de pays latino-américains, africains ou asiatiques), précise Yalixys Betancourt. Pour les autres branches, des spécialistes de Jagüey Grande, 30 km plus au nord, passent chaque mois pour le suivi…

« En tout il doit y avoir autour de 300 travailleurs, dont 33 médecins et une soixantaine d’infirmières, répartis entre la polyclinique et ses deux annexes. » C’est le second niveau d’attention médicale, avant le troisième : l’hôpital. Le premier niveau consiste en un maillage territorial tenu par des dispensaires de proximité, explique-t-elle devant un tableau : il y en a 11 dans ce secteur, avec un médecin et une infirmière chacun, qui reçoivent et effectuent des visites chez les voisins, assurant un suivi personnalisé à caractère préventif.

Mais actuellement trois dispensaires n’ont pas de médecin. La raison ? Au cours des dernières années, la crise économique – plus terrible encore que la « période spéciale » du début des années 1990 – a conduit un nombre record de Cubains à quitter le pays, frappant l’île d’une fuite de cerveaux qui a aussi impacté le secteur de la santé. Censées viser « les autorités du régime », c’est en fait la population tout entière qui subit de plein fouet les conséquences du blocus imposé par Washington, que les sanctions intensifiées depuis le premier mandat de Donald Trump (2017-2021) n’ont fait que rendre plus cruel.

Dans un récent rapport préliminaire sur « l’impact des sanctions unilatérales états-uniennes sur les droits humains » à Cuba, la rapporteuse spéciale de l’ONU Alena Douhan décrit implacablement les catastrophiques répercussions en matière de santé de la politique d’asphyxie et « de pression maximale » instaurée par l’Oncle Sam.

Les postes vacants ne font que s’ajouter aux mille et une difficultés que rencontre le secteur : « Inaccessibilité, de 69 %, des médicaments (…) et des intrants nécessaires pour leur production locale ; des équipements et des pièces détachées pour leur maintenance ; problèmes d’entretien des infrastructures essentielles »… De quoi provoquer, selon la spécialiste onusienne, « une mortalité croissante ; une détérioration de l’état de santé (de la population) violant inévitablement ses droits, sa qualité de vie, sa dignité ».

Être médecin à Cuba, avant tout une vocation

« La vague d’émigration a été très forte, confirme Yalixys Betancourt, beaucoup de gens sont partis, mais ici la situation se rétablit peu à peu, et cette année trois nouveaux médecins originaires de Cienaga de Zapata viennent d’obtenir leur diplôme, ils vont bientôt intégrer nos équipes. »

Avec des salaires autour de 5 500 pesos par mois (15 euros au taux informel, pratiqué dans la rue), être médecin à Cuba est avant tout une question de vocation, et Yalixys peine à comprendre qu’on puisse vouloir faire ce type d’études pour s’enrichir. « Il faut aimer son métier, le contact humain, être sensible. Chez moi c’est une tradition familiale : mon père est médecin, ma sœur est médecin ; nous sommes fiers d’offrir avec amour le peu que nous avons et nous essayons de faire tout notre possible, voire l’impossible, pour aider nos patients. »

Dans le hall d’entrée, la docteure Lusay Andrade, 35 ans, termine son tour de garde en raccompagnant un grand-père et son petit-fils de 2 ans et demi. « Le petit présente des symptômes broncho-respiratoires, nous lui avons administré des stéroïdes, des antihistaminiques et fait des nébulisations », explique la jeune femme, qui n’envisage pas d’exercer ailleurs qu’auprès de sa communauté.

Malgré un thermomètre frôlant les 30 degrés l’après-midi, c’est la période hivernale : changements brusques de température, humidité, poussière, pollens et allergies… Les infections respiratoires sont de mise – bronchites, asthme ou simples rhumes… – et traitées par aérosolthérapie.

Le docteur Ruben Socorro s’occupe d’un autre enfant qui a du mal à respirer. Lui est « médecin généraliste intégral », et a plus la bougeotte que sa collègue. Il est parti au Brésil, pour une de ces missions de coopération médicale qui font l’honneur de Cuba et enrager le département d’État nord-américain : deux ans auprès du peuple autochtone des Xavantes, dans l’État du Mato Grosso, de 2016 à 2018.

Mais aussi pour se former, avec à la clé un diplôme en thérapie intensive décerné par l’Hôpital israélite de São Paulo, considéré comme un des meilleurs d’Amérique latine. « C’était un programme d’échanges, de formation, de coopération et d’apprentissage mutuels… Et puis (Jair) Bolsonaro a été élu, et nous (les médecins cubains) avons été expulsés », hausse-t-il les épaules en pénétrant dans la salle des urgences.

Beaucoup de matériel vient de Chine. L’électrocardiographe, un Nihon Kohden OPV-1500K, est japonais et approche la vingtaine d’années de bons et loyaux services. « Il nous donne du fil à retordre : l’écran est en surbrillance, impossible de lire les données affichées ! » Pas les moyens de le réparer, encore moins d’en acheter un autre, alors on fait avec. Le défibrillateur, l’oxymètre et l’aspirateur de mucosités paraissent tout aussi vétustes, « mais ils fonctionnent », sourit Ruben.

« Je pense que la santé restera toujours une priorité de notre gouvernement »

Dans un autre bâtiment, Marcelis, la responsable du service d’imagerie, montre le seul appareil à ultrasons de la polyclinique : un Toshiba hors service depuis un an, faute de pouvoir acheter une pièce de rechange. « C’est très embêtant, car je dois transférer mes patients à Jagüey, mais il n’y a pas toujours de place là-bas. De plus il s’agit de personnes âgées, handicapées physiques, malades, ou des femmes enceintes : difficiles pour elles de se déplacer », bougonne-t-elle.

D’autant plus que la polyclinique ne dispose pas d’ambulance, ni d’aucun type de transport médicalisé. Pour les femmes enceintes, la mairie se débrouille pour fournir une « guagua » tous les vendredis. Mais, pour les échographies Doppler, pas le choix : c’est jusqu’à Matanzas, la capitale de la province, qu’il faut aller, à trois heures d’ici.

« Même si nous avons des problèmes, des lacunes ou des contraintes, je pense que la santé restera toujours une priorité de notre gouvernement », assure avec le sourire la docteure Betancourt. La directrice ne connaît pas les chiffres du budget alloué à la santé par la municipalité, ou le montant des frais dépensés pour les soins apportés aux habitants de la Cienaga de Zapata : ici ce n’est pas la logique comptable qui prime, et l’on n’aborde pas ces questions en termes de « coûts ».

Et puis certaines choses n’entrent pas dans les tableaux Excel, comme la solidarité internationale. Derrière une porte, elle montre une montagne de boîtes de toutes sortes de médicaments et matériels : paracétamol, seringues, tests de grossesse, compresses mais aussi morphine pour des traitements contre le cancer. La provenance ? Un don apporté la veille par un groupe de lecteurs de « l’Humanité », dans le cadre d’un voyage organisé par Cuba Linda.

Pour son président, Didier Lalande, la démarche est avant tout politique. « Nous considérons que ce pays est le dernier rempart contre l’impérialisme ; l’aider c’est soutenir une résistance, un modèle différent qui prouve qu’une autre façon de penser la société – la santé, l’éducation – est possible, avec de vrais droits, en dehors des lois du profit. »

À l’heure où le blocus fait rage, et alors que le président Trump semble prêt à toutes les barbaries pour faire plier la révolution cubaine, c’est une épidémie de solidarité avec l’île communiste qui est plus que jamais nécessaire.


 

   mise en ligne le 14 février 2026

« Les livres de Bardella nous arrivent en masse » : dans les magasins Relay aux mains de Bolloré, une vitrine aux cinquante nuances de brun

Hayet Kechit sur www.humanite.fr

Jordan Bardella, Marion Maréchal, Éric Zemmour… Depuis la mainmise de Vincent Bolloré sur Lagardère, en 2022, ces boutiques installées dans les gares et les aéroports ont vu proliférer les ouvrages des auteurs ultraconservateurs publiés et propulsés par l’empire médiatique du milliardaire breton. Ces espaces publics offerts à la propagande d’extrême droite donnent à voir un condensé saisissant de la puissance de feu mise au service des idées rances. Une arme de plus dans le projet politique d’ouvrir un boulevard à leurs représentants en 2027.

C’est pour certains voyageurs une sorte de passage obligé, voire un petit rituel, que de « faire un saut au Relay » avant d’embarquer dans l’avion ou le train. Difficile en effet de passer à côté des magasins à la devanture grise et rouge, devenus, depuis leur fondation en 1853 par Louis Hachette, partie intégrante du décor des gares, puis des aéroports français.

Aujourd’hui propriété de Lagardère Travel Retail, filiale du groupe Lagardère, la chaîne de 450 magasins implantés en France compte parmi les multiples marques historiques tombées aux mains du milliardaire ultraconservateur Vincent Bolloré depuis qu’il a pris, en 2022, le contrôle du groupe au chiffre d’affaires de 965 millions d’euros, détenteur entre autres d’Hachette et d’Europe 1. Autant dire que le basculement, visible à l’œil nu, est vertigineux.

Ce jeudi de février, dans l’une des boutiques Relay d’Orly, le voyageur en quête de lectures croisera fatalement le présentoir central planté à proximité du rayon friandises. Petit florilège des ouvrages politiques, avec couverture visible assortie d’un bandeau rouge représentant la photo des auteurs : Si tu te sens Le Pen de Marion Maréchal – publié aux éditions Fayard, propriété de Bolloré ; Je ne regrette rien du député UDI rallié au RN, Eric Ciotti (Fayard) ; Populicide du catholique réactionnaire Philippe de Villiers (Fayard) ; La Messe n’est pas dite du président de Reconquête et multi-condamné pour provocation à la haine raciale Eric Zemmour (Fayard), mais aussi L’Anarchie positive (Plon) de Michel Onfray.

Prolifération de prose aux relents bruns

L’essayiste, cofondateur de la revue Front populaire, ne fait pas partie de l’écurie Fayard, mais compte, comme les autres, parmi les figures familières de la bollorosphère, bénéficiant de son rond de serviette sur la chaîne Cnews et sur Europe 1… médias aux mains de Vincent Bolloré. Leurs livres ont en outre bénéficié d’élogieuses recensions dans le JDnews – autre propriété du milliardaire breton – qui trône en bonne place sur le présentoir des magazines à l’entrée du Relay, aux côtés de Front populaire et de Causeur, l’hebdomadaire de la polémiste Elizabeth Lévy, autre intervenante star de CNews.

Au milieu de cette prolifération de prose aux relents bruns, il y en a certes pour d’autres goûts. Touche dissonante dans cet ensemble, le livre Résister de la journaliste Salomé Saqué, véritable manuel de résistance à l’extrême droite et gros succès de librairie (plus de 150 000 exemplaires vendus), occupe ainsi une place de choix, tout comme l’incontournable dernier opus de Pierre Lemaitre.

Le Prix Goncourt 2013 trône dans la rangée des « meilleures ventes » aux côtés de Nicolas Sarkozy et du président du RN Jordan Bardella, deux auteurs mis sur orbite par Fayard. L’ancien président de la République et celui qui caresse l’ambition de lui succéder à l’Elysée en 2027 ont bénéficié pendant plusieurs semaines des forces conjuguées de toute la bollorosphère. Une puissance de feu mise au service des idées rances dont cet espace commercial offre un condensé saisissant.

« Qu’est-ce que je peux faire ? Les bouquins de Bardella et de Zemmour nous arrivent en masse, il faut bien les caser », lâche, ton fataliste, le vendeur d’un des Relay d’Orly. La même tonalité désabusée teinte la plupart des témoignages recueillis dans la dizaine de boutiques arpentées au fil des semaines. Tous ces témoins ont requis l’anonymat. « On reçoit les livres avec un petit papier qui nous dit où on doit les placer en fonction de leur succès commercial », précise un autre vendeur, dans un magasin Relay d’une gare de Haute-Garonne, ajoutant : « Au siège, ils disent que ce sont des » tops ventes «, mais on ne sait pas trop de qui, ni de quoi… »

Logique commerciale et guerre idéologique

« La logique commerciale est ce qui prévaut dans ces magasins. Et, c’est un fait, le livre de Bardella par exemple, se vend très bien sur Amazon », témoigne une libraire indépendante parisienne, passée chez Virgin, qui a tenu à garder l’anonymat. Celle qui a fait le choix de ne pas commander le livre du président du RN pour sa librairie tempère pourtant quelque peu le tableau sur les Relay. D’abord, précise-t-elle, la directrice du secteur livre chez Lagardère, Catherine Lebel, en poste depuis 1997, aurait une réputation d’impartialité parmi les acteurs du monde de l’édition et peu d’entre eux lui feraient grief de les léser. Contactée par l’Humanité pour mieux comprendre ces arbitrages, Catherine Lebel n’a pas répondu à nos sollicitations.

Richard Gouard, responsable du pôle Enseignes chez Actes Sud diffuseur, qui gère la diffusion des livres publiés chez Payot (éditeur de Salomé Saqué), assure pour sa part que « les équipes de Relay sont d’excellents partenaires qui ont toujours défendu nos titres. Leur sélection ne se fait pas en fonction de la couleur politique mais par le potentiel de ventes. »

La libraire indépendante souligne aussi que les interrogations liées à une surreprésentation des ouvrages d’Hachette (dont font partie notamment Calmann-Lévy, Grasset, Stock, Fayard…) dans les Relay ne datent pas de l’arrivée de Bolloré au capital de Lagardère. Et pour cause, comme le décrit Patricia Sorel, professeure d’histoire à l’Université Paris-Nanterre (et co-autrice de l’ouvrage Des bibliothèques de gare aux Relay : reconversion des précurseurs de la distribution moderne) : « Dès le départ, non seulement Louis Hachette avait signé des contrats qui lui donnaient le pouvoir exclusif d’installer des librairies dans les gares, mais il était aussi libre de ce qu’il voulait y vendre. »

Livres de Bardella camouflés

La libraire comme l’historienne s’accordent cependant sur une différence de poids : dans le cas de l’offensive de Bolloré, la logique commerciale se double d’une visée idéologique et politique. Une situation inédite qui met au jour l’absence flagrante de digues efficaces face à un tel projet : « Il y a une question qui ne se posait pas avant et qui se pose maintenant, c’est celle de la légitimité de laisser un tel monopole à une entreprise privée, dans les gares et dans les aéroports qui, en tant qu’espaces publics, auraient besoin d’une régulation similaire à celle de l’espace médiatique », soulève ainsi Olivier Petitjean, coordinateur de l’Observatoire des multinationales.

Sur le sujet, la position des autorités s’en tient à une vigilance au strict respect de la législation régissant la concurrence. Selon Olivier Petitjean, ce discours laisserait cependant dans un angle mort cette question de la concentration des pouvoirs, mais aussi celle d’une « certaine opacité dans les relations entre les différents maillons de la chaîne au sein de l’empire Bolloré » qui permettraient de contourner facilement ces règles, « notamment à travers ces envois massifs d’ouvrages d’extrême droite ».

En attendant, certains lecteurs en sont rendus à « réguler » les choses à leur façon. « Il ne se passe pas un jour sans qu’on soit obligé de remettre en place les livres de Jordan Bardella, de Zemmour ou Marion Maréchal qui sont retournés ou enfouis sous une pile », raconte un vendeur d’un Relay dans une gare de région parisienne.

« Les gens prennent ce qu’ils trouvent »

D’autres clients se refuseraient même à y faire leurs achats, pensant pour certains trouver un refuge dans les Fnac Travel qui ont essaimé il y a une dizaine d’années aux côtés des Relay. Un jeune vendeur au sein de l’une de ces Fnac raconte avoir ainsi dû détromper une cliente en lui apprenant que ces boutiques étaient elles-mêmes liées par un partenariat avec Lagardère Travel Retail. Cela implique-t-il pour autant une influence dans les choix de livres ?

Contactée par l’Humanité, la direction des relations médias du groupe Fnac-Darty assure que « les Fnac Travel bénéficient de la préconisation de la direction commerciale du groupe Fnac-Darty en termes d’offre culturelle et que la Fnac travaille de façon étroite avec l’ensemble de ses partenaires éditeurs, sans discrimination ni partenariat privilégié », ajoutant que « le choix des titres mis en avant reflète essentiellement les tendances de vente du moment ».

Pour le jeune vendeur de la Fnac Travel, l’argument ne tient pas : « En fait, les gens viennent rarement ici avec une idée de livre en tête. Ils prennent ce qu’ils trouvent. Ce sont surtout des achats d’impulsion. » Dès lors, interroge-t-il, « comment expliquer que la boutique reçoive systématiquement tout Fayard et jamais en un seul ou deux exemplaires ? »

« Pour Sarkozy, c’était carrément 70 exemplaires et une dizaine pour Bardella, ce qui est bien au-dessus des quantités moyennes d’envois », ajoute le vendeur. Une aubaine pour le président du Rassemblement national qui peine à trouver une visibilité dans les librairies de la capitale, où le débat sur la pertinence de l’exposer agite les esprits. Les chiffres issus de la base de données Data Lib, commune à 300 librairies indépendantes et transmis à l’Humanité par l’une d’entre elles, sont à cet égard éloquents : alors que le jeune leader d’extrême droite fait son plus gros carton à Toulon (Var), Paris n’apparaît qu’à la 27e position dans une librairie qui, sur n’importe quel autre titre, caracole en tête des ventes. Dès lors, les Relay et les hypermarchés font figure d’arme de distribution massive pour les auteurs d’extrême droite dont les chiffres de vente en librairie sur le territoire épousent la géographie de l’électorat du RN et de Reconquête.

Face à cette fuite en avant, le rayon très fourni des titres jeunesse, publiés en majorité par Bayard, apparaît dans les Relay comme une oasis préservée de ces assauts. Il s’en est pourtant fallu de peu : en 2024, le grand groupe de presse catholique avait recruté Alban du Rostu, ex-bras droit et allié du milliardaire réactionnaire Pierre-Édouard Stérin, animé comme Vincent Bolloré par le projet de faire gagner les droites extrêmes lors des prochaines élections. Avant de renoncer à cette collaboration sous la vive pression de ses salariés qui ont ainsi échappé à un destin comparable à celui des journalistes du JDD. Jusqu’à quand ?

   mise en ligne le 13 février 2026

Génocide à Gaza :
un collectif de juristes dénonce
les « affirmations fallacieuses »
visant  Francesca Albanese

Tom Demars-Granja sur www.humanite.fr

Face au déferlement de fausses informations dont Francesca Albanese est la cible, l’association Juristes pour le droit international a interpellé, jeudi 12 février, la procureure de la République de Paris. Le collectif estime, dans son signalement, que plusieurs députés macronistes et le ministre des Affaires étrangères se sont rendus fautifs de « délit de diffusion de fausse nouvelle ».

Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a beau affirmer l’inverse, l’association Juristes pour le droit international (Jurdi) souhaite rétablir la réalité des faits. « Il est évident qu’à aucun moment Israël n’est désigné comme un ennemi commun de l’humanité » dans la prise de parole de Francesca Albanese du 7 février à l’occasion d’un forum organisé par la chaîne Al Jazeera.

Dans un signalement de délit de diffusion de fausse nouvelle envoyé le jeudi 12 février à la procureure de la République de Paris, Jurdi pointe que le « simple visionnage de l’interview » montre que Francesca Albanese n’a jamais prononcé la phrase tronquée ayant été diffusée sur les réseaux sociaux : « Israël est l’ennemi commun de l’humanité. » Mais aussi que « ces propos (…) relèvent d’une analyse juridique et structurelle des violations graves du droit international » commises par Tel-Aviv.

« Déchue de tout mandat onusien avec effet immédiat »

Pour rappel, une cinquantaine de députés macronistes – dont Caroline Yadan, Élisabeth Borne, Olivia Grégoire, Éric Woerth, Guillaume Kasbarian et Franck Riester – ont réclamé, dans une lettre envoyée mardi à Jean-Noël Barrot, que la rapporteuse spéciale de l’ONU sur les territoires palestiniens occupés soit « déchue de tout mandat onusien avec effet immédiat ». Interpellation réitérée le lendemain à l’Assemblée nationale, lors d’une séance de question au gouvernement.

Jean-Noël Barrot a annoncé que « la France condamne sans aucune réserve les propos outranciers et coupables de Mme Francesca Albanese » et que le Quai d’Orsay demande sa démission.

« Il est important de préciser que l’envoi de la lettre des députés Renaissance au ministre est intervenu après que, sur le réseau social X, plusieurs comptes ont relayé la fausse nouvelle à partir du 8 février, rappelle Patrick Zahnd, président de Juristes pour le droit international. Tel est notamment le cas des comptes de Mme Caroline Yadan, première signataire de la lettre et de Mme Shannon Seban. »

Les deux élues sont notamment visées par le signalement, pour avoir « persévéré dans leurs affirmations fallacieuses », malgré la rediffusion du passage de Francesca Albanese dans son intégralité sur X. Les juristes derrière le signalement estiment donc que les députés signataires de la lettre, le ministre des Affaires étrangères et plusieurs médias sont fautifs de « délit de diffusion de fausse nouvelle », comme expliqué dans l’article 27 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Cette dernière prévoit une amende qui peut aller jusqu’à 45 000 euros.

La députée des Français de l’étranger, notamment d’Israël, Caroline Yadan a d’ailleurs continué d’accuser Francesca Albanese. L’élue estime ainsi que la rapporteuse spéciale « a multiplié des prises de position marquées par une rhétorique radicale, des comparaisons inappropriées et une posture systématiquement à charge, incompatibles avec les exigences de neutralité, d’impartialité et de crédibilité attachées à ce mandat ».

« Une telle pratique, qui constitue un délit et relève à ce titre de votre domaine d’intervention, est à la fois délétère pour le débat public et dangereuse pour les personnes diffamées, conclut Patrick Zahnd. Il est donc particulièrement important que vous donniez suite à ce signalement. »

Une manière de décrédibiliser les critiques – documentées et appuyées par les Nations unies, la Cour internationale de justice (CIJ) ou encore la Cour pénale internationale (CPI) – émises depuis plusieurs années par Francesca Albanese, à l’encontre de Tel-Aviv. Mais aussi de réduire au silence ce qui doit être dénoncé : le génocide du peuple palestinien par Israël.


 


 

Démission de Francesca Albanese :
la trumpisation du Quai d’Orsay

Loïc Le Clerc sur https://regards.fr/

Un montage vidéo mensonger de la rapporteuse spéciale de l’ONU pour les territoires palestiniens, et voilà la France qui exige sa démission ? For sure !

Qu’il semble loin ce mois de septembre 2025 où Emmanuel Macron reconnaissait, à la tribune des Nations unies, l’État palestinien. Le geste n’était pas qu’un symbole. Il pouvait ouvrir une brèche diplomatique. Mais à force de reculer d’un pas après chaque avancée, à force de s’excuser presque d’avoir osé un geste de droit, ce « en même temps » se transforme en mauvaise conscience permanente. Le problème de ce gouvernement n’est pas tant qu’il fasse un pas – c’est qu’il passe son temps à le neutraliser.

Or voilà qu’en ce mercredi, le ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, appelle à la démission de la rapporteuse spéciale de l’ONU pour les territoires palestiniens, Francesca Albanese. Et la France exigera officiellement cette démission le 23 février, lors de la session du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Une décision grave : on ne s’en prend pas impunément à une représentante mandatée par l’ONU.

Qui est donc Francesca Albanese ? Juriste italienne spécialisée en droit international, experte reconnue des droits humains, elle est depuis 2022 rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés. Son mandat consiste à documenter les violations du droit international, quelles qu’elles soient. Elle est soutenue par de nombreuses ONG et universitaires pour la rigueur de ses rapports ; elle est également violemment attaquée pour la clarté de ses mots. Parce qu’elle nomme les choses. Parce qu’elle rappelle que l’occupation est illégale. Parce qu’elle parle de crimes de guerre lorsque les faits l’y conduisent. Parce qu’au fond, elle dit le droit international.

Qu’a-t-elle donc raconté pour recevoir les foudres du Quai d’Orsay ? Rien d’autre que son travail minutieux exige : « Le fait qu’au lieu d’arrêter Israël, la plupart des pays du monde l’ont armé, lui fournissant des excuses politiques, un appui politique, un soutien financier et économique, c’est un défi. Le fait que la plupart des médias dans le monde occidental amplifient le discours pro-apartheid, le narratif génocidaire, c’est un défi. Et en même temps c’est aussi une opportunité. Car si le droit international a été poignardé en plein cœur, il est également vrai que jamais auparavant la communauté internationale n’a connu les défis auxquels nous sommes tous confrontés, nous qui ne contrôlons pas d’importants capitaux financiers, ni d’algorithme, ni d’armes. Nous voyons maintenant que l’humanité a un ennemi commun, et que le respect des libertés fondamentales est la dernière voie pacifique, le dernier outil pacifique dont nous disposons pour recouvrer notre liberté. »

Mais ces déclarations, Jean-Noël Barrot ne les a pas entendues. Pour appeler à la démission de Francesca Albanese, il se base sur un montage vidéo diffusée par la députée Renaissance Caroline Yadan, où les propos sont déformés et tronqués pour lui faire dire qu’Israël serait « l’ennemi commun de l’humanité ». In fine, 53 députés macronistes se sont associés à la demande de démission de la rapporteuse onusienne. 53. Ce n’est plus un dérapage isolé, c’est une ligne politique.

Il faut rappeler que Caroline Yadan est notamment à l’origine d’une proposition de loi visant à assimiler l’antisémitisme à toute critique de la politique de l’État d’Israël – une confusion grave. Depuis des mois, elle mène campagne pour faire taire toute voix critique, jusqu’au sein des institutions internationales.

Mais cette fois, elle est suivie dans sa cabale par le parti présidentiel ainsi que par le gouvernement. Jean-Noël Barrot devient alors plus royaliste que le roi. Il justifie sa demande par « une longue liste de prises de position scandaleuses », accusant Francesca Albanese d’avoir justifié le 7-Octobre, évoqué un « lobby juif », comparé Israël au IIIème Reich. Des accusations extrêmement graves. Fondées sur des montages et des déformations. Rien qui ne résiste à l’examen des textes et des interventions complètes. L’association Juristes pour le respect du droit international a d’ailleurs saisi la justice pour « diffusion de fausses nouvelles ».

À l’heure de la désinformation généralisée, nous pensions que la Macronie avait fait de la lutte contre les fake news une priorité. La voilà qui s’appuie sur une fake news pour attaquer une représentante des Nations unies. Mieux : le porte-parole du Quai d’Orsay reconnaît que toute cette affaire s’appuie sur une fake news mais que le ministère demande tout de même à l’ONU la suspension de Francesca Albanese pour son « absence de neutralité » et son « militantisme » !

Nous assistons à une trumpisation assumée : décrédibiliser les institutions internationales, attaquer les mécanismes de contrôle, personnaliser la vindicte. Comme Donald Trump, on s’en prend à l’ONU quand elle dérange. Et puisque tout le monde tape sur l’ONU, pourquoi pas la France ?

Avec une telle attitude, la France peut bien refuser de siéger au « conseil de paix » de Donald Trump : en quoi son action serait-elle plus respectueuse du droit international ? S’en prendre à une rapporteuse indépendante parce qu’elle documente des violations massives, c’est affaiblir encore un peu plus l’architecture fragile du droit international.

Pendant ce temps, les chiffres restent. Depuis le 7 octobre 2023 :

  • 71 824 personnes ont été tuées à Gaza [depuis le 7 octobre 2023], dont 21 298 enfants ;

  • en Cisjordanie, plus de 1030 personnes ont été tuées, dont 239 enfants ;

  • depuis le cessez-le-feu, un enfant est tué chaque jour à Gaza.

Mais la priorité du ministre semble être le non-boycott de l’Eurovision et la mise au pas d’une experte de l’ONU.

« C’est donc ça, un pays qui se tient aux côtés d’un peuple opprimé », écrivions-nous fin janvier à propos de la mobilisation de la Catalogne. La France, elle, choisit l’antithèse : reconnaître un État palestinien d’une main, délégitimer celles et ceux qui documentent son écrasement de l’autre.

S’il y a une démission que les macronistes devraient exiger, ce n’est pas celle de Francesca Albanese. C’est celle de Caroline Yadan de leur groupe parlementaire – pour avoir fait de la manipulation un instrument diplomatique.


 

 mise en ligne le 12 février 2026

“On a peur qu’un drame arrive” : 
à Montpellier, le lycée Léonard de Vinci alerte sur le manque de moyens

Elian Barascud sur https://lepoing.net/

Ce jeudi 12 février, les enseignants du lycée professionnel Léonard de Vinci, situé dans le quartier de la Paillade, étaient en grève. Face à une augmentation des violences au sein de l’établissement, ils demandent des embauches d’un CPE et de trois assistants d’éducation, ainsi qu’une baisse du nombre d’élèves par classes

Sur une soixantaine d’enseignants et de personnel de l’établissement, ils sont quarante en grève, ce jeudi 12 février. Depuis la rentrée, le lycée professionnel Léonard de Vinci, situé dans le quartier de la Paillade, à Montpellier, a connu trente conseils de discipline. “Il est arrivé des choses très graves”, décrit Matthieu Brabant, enseignant en maths-sciences et syndiqué à la CGT : “Agressions sexuelles, intrusions d’armes ou de drogues et de personnes extérieures à l’établissement, bagarres, incivilités, menaces et insultes quotidiennes envers toute la communauté éducative… On est en grève aujourd’hui pour alerter, on a peur qu’un drame arrive”, complète Sylvain Marchand, un autre enseignant du lycée, en faisant référence à l’attaque au couteau d’une enseignante d’un collège de Sanary-sur-Mer par l’un de ses élèves le 3 février dernier.

Les moyens ne cessent de baisser”

Il y a des choses qui se passent dans ce quartier qui se répercutent sur l’établissement, mais le manque de moyens ne fait qu’aggraver la situation, cela fait des années qu’on le dit mais on n’est pas entendu. Moi par exemple, des fois, je n’ai pas assez de chaises dans ma salle pour faire assoir tous mes élèves”, raconte Matthieu Brabant. Actuellement, un conseiller principal d’éducation (CPE) et six assistants d’éducation s’occupent de 600 élèves. “Trois AED sont destinés à l’internat, et avec les repos, on se retrouve parfois avec un seul assistant d’éducation en poste dans la journée, voire même avec une vie scolaire fermée”, décrit l’enseignant, pour qui supprimer l’internat afin de récupérer des heures d’encadrement la journée n’est pas une solution. “Nous demandons des classes de 24 élèves maximum que l’on peut dédoubler et l’embauche d’un CPE et de 3 AED”, énumère-t-il. Le sujet sera bien entendu à l’ordre du jour du conseil d’administration de l’établissement, qui devrait se tenir la semaine prochaine.

   mise en ligne le 11 février 2026

Pétition contre la loi Duplomb :
quand le pouvoir s'assoit sur
2,1 millions de signatures

Emilio Meslet sur www.humanite.fr

La gigantesque pétition contre la loi Duplomb a franchi les seuils imposés par les institutions. Mais elle restera sans effet législatif. La Ve République confirme sa capacité à absorber – et à dissoudre – la contestation citoyenne.

Avec ses 2,1 millions de signataires réunis en quelques jours, elle était difficile à ignorer. Mais, près de huit mois après avoir été le feuilleton démocratique de l’été 2025, la pétition contre la loi Duplomb n’est désormais plus très difficile à balayer. C’est la magie des mécanismes de la Ve République, véritable machine à créer de la défiance.

Ce mercredi, il y aura bien une discussion dans l’Hémicycle sur cette loi rédigée l’an passé par Laurent Duplomb, sénateur LR et VRP de l’agro-industrie. Elle autorise notamment d’énormes reculs environnementaux, la construction de nouvelles méga-bassines ou encore de maxifermes. Le débat sans vote ne servira, d’un point de vue législatif, absolument à rien : il « ne pourra en aucun cas revenir sur le texte voté » prévenait dès le 21 juillet Yaël Braun-Pivet, présidente macroniste de l’Assemblée nationale.

C’est justement pour ne servir à rien qu’a été conçue cette forme de participation citoyenne institutionnalisée, hors élections. « En 2008, pour une grande partie de la classe politique, il y a le traumatisme de 2005 : un référendum peut donner le résultat inverse de celui souhaité, retrace le constitutionnaliste Benjamin Morel. On conçoit alors le référendum d’initiative citoyenne (RIC) pour qu’il ne serve jamais, une usine à gaz. »

Aucun RIC ne peut alors concerner une loi votée dans l’année écoulée. La loi Duplomb ayant été adoptée le 8 juillet, « les citoyens sont obligés de se replier sur la pétition, un dispositif anecdotique dont l’utilité est le simple témoignage », juge Benjamin Morel.

Du moins sur le plan institutionnel, la pétition restant un instrument de choix pour mobiliser et alerter l’opinion. Il faut 500 000 signatures pour forcer une commission parlementaire à se pencher sur une pétition. Mais libre à elle de l’examiner ou de la classer, comme ce fut le cas pour le texte concernant la dissolution de la Brav-M, une unité de policiers à moto impliquée dans de nombreux cas de violences policières.

« Non, c’est non, M. Duplomb ! »

La pétition contre la loi Duplomb a réussi à passer une étape jusqu’à arriver dans l’Hémicycle. Mais son parcours institutionnel s’arrêtera là. « J’aurais aimé que lorsqu’une pétition dépasse un seuil de signatures, on puisse remettre la loi au vote. Ce serait un exercice démocratique plus complet », regrette Stéphane Peu, président communiste du groupe GDR.

L’agro-industrie et ses relais politiques ont, eux, déjà enjambé le débat parlementaire. Ils se projettent déjà vers un projet de « loi d’urgence » gouvernemental pour répondre à la colère des agriculteurs. Et même, provocation ultime, une loi Duplomb 2 a déjà été déposée par le sénateur qui insiste, malgré le veto du Conseil constitutionnel, pour réintroduire des pesticides interdits, dont l’acétamipride.

« On parle d’une substance qui provoque des malformations du cerveau des enfants, rappelle la députée insoumise Aurélie Trouvé. Tout cela, c’est la capitulation face à l’agrobusiness. C’est du trumpisme absolu, soit la négation de la démocratie et la négation de la science. »

Et Benjamin Lucas, porte-parole du groupe Écologique et social, de renchérir : « Soit M. Duplomb aime l’idée d’empoisonner les gens avec des pesticides, soit il est soumis aux lobbys de l’agrochimie. » Une nouvelle pétition a été déposée le 2 février sur le site de l’Assemblée : « Non, c’est non, M. Duplomb ! » Mardi, à 16 heures, elle n’avait recueilli qu’à peine plus de 70 000 signatures


 


 

Loi Duplomb : « La vie est plus forte que leur politique de mort », martèle Fleur Breteau, visage des victimes de pesticides

Jessica Stephan sur www.humanite.fr

Son visage et sa colère avaient marqué les esprits. Alors que la pétition contre la loi Duplomb doit être discutée ce 11 février à l’Assemblée nationale, Fleur Breteau revient sur la lutte contre les pesticides.

Elle avait porté la colère jusqu’à l’Hémicycle. Le 8 juillet 2025, Fleur Breteau interpellait les députés lors du vote de la loi Duplomb. Atteinte de deux cancers du sein en quatre ans, la fondatrice du collectif Cancer Colère (dont le livre du même nom est sorti le 6 février aux éditions du Seuil) s’était engagée dans la mobilisation citoyenne contre ce texte, délétère pour l’environnement et la santé. Mercredi 11 février, les députés doivent débattre de la pétition qui a rassemblé plus de 2 millions de signatures contre cette loi. ONG, chercheurs et syndicats ont appelé à un rassemblement non loin de l’Assemblée.

Car l’offensive se poursuit. Le Conseil constitutionnel a eu beau censurer la réautorisation de l’acétamipride, un insecticide de la famille des néonicotinoïdes, Laurent Duplomb revient à la charge avec une nouvelle proposition de loi, qui permettrait son utilisation dans certaines filières.

Sourd à la colère populaire mais à l’écoute des revendications de la FNSEA, le sénateur LR martèle sur les plateaux télé qu’« aucune étude sérieuse » n’a démontré que le pesticide serait cancérigène. Pourtant, des études ont détecté sa présence dans le liquide céphalorachidien d’enfants et d’adultes, et les travaux scientifiques s’accumulent pour pointer ses effets nocifs sur la santé humaine.

Qu’attendez-vous du débat sur la pétition contre la loi Duplomb ?

Fleur Breteau, fondatrice du collectif Cancer Colère : Rien, mais cela nous permet d’alerter à nouveau les députés. En mai-juin dernier, on leur a demandé s’ils seraient les alliés du cancer. On leur a envoyé des informations scientifiques, des rapports. Jeudi 12 février, une proposition de loi de Jean-Claude Raux (député du groupe Écologiste et social, NDLR) sera débattue. Elle permettrait d’éviter la contamination aux pesticides des points de captage d’eau.

C’est une urgence et ça concerne 100 % de la population. Si des députés osent voter contre cela, ils se font les alliés du cancer, des ennemis avérés de la santé publique. L’eau est un sujet d’intérêt général majeur. Or, c’est marqué noir sur blanc dans le Code de déontologie des parlementaires : l’intérêt général doit primer sur tout intérêt privé. Le message que je leur adresse, c’est que les malades les regardent.

Parallèlement, le gouvernement a annoncé une loi d’orientation agricole et l’un des paquets européens de simplification réglementaire « omnibus » contient des autorisations à durée illimitée pour certains pesticides…

Fleur Breteau : C’est une attaque en règle, avec un agenda politique délirant exigé par les industriels de l’agriculture, qui veulent une marchandise produite à grand renfort de pesticides pour spéculer sur le marché international et vendre de la malbouffe. Extrême centre, droite et extrême droite soutiennent en France et en Europe les industriels de l’agriculture et de la chimie, au détriment de la population et du monde paysan.

Paysans et malades subissent le même mépris de la part du gouvernement et de la Commission européenne. Nous avons les mêmes adversaires. Certaines multinationales qui produisent des pesticides fabriquent aussi des traitements contre le cancer. Lorsqu’on est malade, on leur rapporte de l’argent. La Cour des comptes le dit dans un rapport de 2024 : le cancer est une manne financière pour eux.

Or, la politique d’Emmanuel Macron ne s’attaque jamais aux causes du cancer. Il débloque 1,7 milliard d’euros sur cinq ans pour la recherche contre le cancer, dont une partie va aux laboratoires privés. Mais ce sont les causes environnementales qui font que le cancer augmente, et c’est là que nous attendons des choix politiques forts.

Pourquoi cette accélération législative et réglementaire, malgré les constats scientifiques, les décisions de justice, l’opposition citoyenne ?

Fleur Breteau : Parce qu’il y a une peur. Tout avait été organisé pour que la loi Duplomb soit votée sans aucun débat démocratique et public sur les pesticides. Malgré cela, on n’a jamais autant parlé des pesticides que l’année dernière. Ce qui s’est passé est extraordinaire. Des millions de Français ont signé une pétition. Des agriculteurs ont dit qu’il fallait arrêter les pesticides. Des représentants de mutuelles de santé, de l’école AgroParisTech, des citoyens se mobilisent.

Après la Ligue contre le cancer et des milliers de médecins, le Conseil national de l’ordre des médecins a pris position. La Cour de justice administrative de Paris a condamné l’État en septembre 2025 pour non-respect de la loi sur l’autorisation des pesticides. Donc ce qu’on est en train de vivre, c’est une contre-offensive du système, parce qu’on lui fout la trouille ! Mais que peuvent-ils faire contre des millions de personnes ?

Comment agir contre cette nouvelle offensive ?

Fleur Breteau : Nous allons demander au président du Sénat d’examiner officiellement la compatibilité de la nouvelle loi Duplomb avec la déontologie sénatoriale. Nous compilons également les alternatives. Par exemple, des betteraviers des Hauts-de-France ont arrêté les pesticides et monté une coopérative de sucre bio.

Cela fonctionne, ils gagnent leur vie. Aujourd’hui, pour l’examen de la pétition contre la loi Duplomb, le collectif Cancer Colère chantera avec la chorale Nos voix contre vos lois devant l’Assemblée nationale. Nous allons diffuser des témoignages d’agriculteurs pendant le Salon de l’agriculture. Il faut lutter contrer la désinformation, être clair sur les dangers.

Quel message adressez-vous au gouvernement ?

Fleur Breteau : Nous avons montré qu’on ne s’excusait pas d’être malades, qu’on n’allait pas se cacher. Au contraire : on veut que la honte soit portée par les responsables de l’épidémie de cancers. Non seulement ils ne nous protègent pas, mais ils aggravent la situation. Nous sommes face à des adversaires très puissants mais nous sommes très nombreux. On reçoit des milliers de messages de gens de tous les âges qui sont malades, qui ont des enfants malades, qui ont perdu un proche, d’agriculteurs victimes des pesticides ou qui ont perdu leur épouse – qui ne travaillait pas forcément sur l’exploitation…

Ce sont des gens qui bossent plus que tout le monde, qui ne gagnent pas leur vie, et qui portent une culpabilité énorme. Ce n’est pas à eux de la porter ! Le système est organisé pour qu’ils utilisent des pesticides. Depuis qu’ils sont au lycée agricole, on leur dit que c’est ce qu’il faut faire. Pour ne pas en utiliser, il faut être entouré, avoir de l’argent, ne pas être endetté. Et, en parallèle, le ministère de l’Agriculture est en train de démanteler la filière bio.

Il y a l’argent pour faire la transition agricole. Si on s’y met tous, on peut exiger d’arrêter de biberonner les industriels de l’agriculture avec les milliards d’euros de la PAC et les utiliser pour la transition agricole. On peut taxer l’alimentation ultratransformée, appliquer le principe contamineur-payeur.

Comment installer le rapport de force ?

Fleur Breteau : Avec Cancer Colère, on s’est informés, on a partagé les informations. Les gens en parlent, la discussion est passée des réseaux sociaux aux repas de famille. Nous devons passer un cran au-dessus. C’est aberrant : des malades en traitement doivent défendre la santé publique, se lever à 4 heures du matin pour bloquer le périphérique avec des paysans de la Confédération paysanne, des étudiants d’AgroParisTech, des gens des Soulèvements de la Terre, pour créer le rapport de force. Le regard de la société sur les pesticides a changé. Les gens réalisent que les industriels sont en train d’accaparer l’agriculture. Ça va être quoi, la nature ? Des monocultures de betteraves bourrées d’acétamipride ?

Le cancer est-il devenu un enjeu politique ?

Fleur Breteau : Des gens nous racontent que la prise de conscience que le système nous rend malades fait exploser leurs croyances et remet en question leur vote. On démasque des politiques : comprendre pour qui vote un parti politique sur la santé publique, c’est comprendre ses intentions réelles. Dans le collectif, on est capable d’oublier nos opinions pour travailler ensemble. Même si on n’est pas d’accord avec le voisin, on boit la même eau, on respire les mêmes cochonneries, on mange la même chose.

La politique, c’est ce qu’on est en train de faire : défendre ce qui nous est essentiel à tous. Des gens qui vivent près d’une des rivières les plus polluées de France me disent que leurs enfants ne peuvent pas se baigner dans l’eau où eux se baignaient. Ce sont leurs souvenirs d’enfance. On nous prive aussi d’un imaginaire. C’est d’une grande violence. L’avenir, ce n’est pas la chimio, l’endométriose ou un diabète à 30-40 ans.

Nous voulons un avenir serein, une sérénité alimentaire. Nous voulons que les agriculteurs et les éleveurs indépendants puissent gagner leur vie, avoir des week-ends et embaucher sur leur ferme, être respectés et définir les prix de ce qu’ils produisent.

Cette lutte a donc créé du commun…

Fleur Breteau : Quand on vit plusieurs années de traitement contre le cancer, une solitude sociale s’installe, une crainte, une précarité. Il y a une joie immense à se réunir alors qu’on vient d’endroits différents, des urbains, des ruraux, des agriculteurs, des gens qui n’ont jamais mis un pied dans un champ. On peut partager nos détresses, nos colères, nos angoisses. On bosse ensemble, on se marre… et on apprend des mauvaises nouvelles, des membres de Cancer Colère qui sont ou retournent à l’hôpital.

On est rappelés à l’urgence de notre lutte. Et quand on est autour d’une table, il y a une telle énergie que la peur n’est plus là. On est en train de fissurer ce mur politique qui protège les industriels de l’agriculture et de la chimie. Personne n’accepte de tomber malade pour protéger des profits industriels. On sait que la lutte va être longue et féroce, mais on a une énergie du diable.

Cela nourrit-il l’espoir ?

Fleur Breteau : Des camarades du collectif sont en train de monter un pôle collectif de soins, pour parler de nos angoisses et nos espoirs. Si nous, on voit la lumière, alors qu’on a un risque de récidive permanent au-dessus de nos têtes, des gens qui ne sont pas malades peuvent voir la lumière avec nous. Ce que je voudrais dire, c’est : ne laissez pas l’inquiétude vous saisir.

Où que vous soyez, vous pouvez faire quelque chose. Si je n’avais pas une sérieuse probabilité d’y arriver, je ne serais pas là. Ce qui nous empêche, c’est un système politique qui protège des intérêts de quelques-uns. Donc, il faut changer ce système, transformer le modèle agricole. On ne va rien lâcher. Mon espoir, il est solide comme un chêne. La vie est plus forte que leur politique de mort.

   mise en ligne le 10 fèvrier 2026

Tags de croix celtiques, vitres brisées… À Lille, des dégradations
de l’extrême droite

par Sofia Goudjil sur https://www.streetpress.com/

Plusieurs lieux identifiés à gauche ont été la cible de dégradations d’extrême droite à Lille le week-end du 6 février.

« Lorsqu’on laisse la parole à des politiques comme Trump ou Bardella, les groupes fascistes se sentent en force. » Martin est gérant du bar Le Bouquet à Lille (59) depuis trois ans. Comme d’autres établissements du quartier de Wazemmes, son troquet a été vandalisé avec des tags de croix celtiques dans la nuit du vendredi 6 au samedi 7 février. Ce symbole de l’extrême droite nationaliste française et de la mouvance néofasciste s’est également retrouvé sur les façades des bars Le Lyautey et Le Bel Ouvrage dans la même soirée. Les trois endroits sont considérés dans le Nord comme étant des lieux emblématiques de la gauche locale et accueillent des conférences ou des événements.

« On n’avait pas d’inquiétude jusqu’à aujourd’hui », explique Martin, encore « choqué » par cette attaque. Depuis cette agression, les équipes du bar Le Bouquet discutent pour voir quels aménagements apporter à l’établissement :

« Leur but, c’est de casser ces endroits où il y a du lien social. On n’a pas envie de leur donner raison mais la priorité reste la sécurité des équipes et des clients. »

Le gérant du zinc assure tout de même avoir reçu plusieurs messages de sa clientèle. « J’ai l’impression que c’est plus un climat de soutien que de peur qui s’installe. » À quelques rues du Bouquet, le boss du Lyautey affirme que ça ne « l’empêchera pas » de continuer son activité. « Je n’ai pas envie de leur donner du crédit. Ils s’expriment déjà sans qu’on leur donne la parole », ajoute-t-il avec lassitude. Il assène :

« Ce n’est pas à nous, les commerçants de quartier, d’entreprendre des actions, si les politiques ne font rien. »

Pas les premières attaques

Le centre LGBTQIA+ J’en suis, j’y reste a également été la cible de dégradations durant la nuit du 6 au 7 février. L’une de ses vitres a été brisée par un disque en fonte de deux kilos, là aussi tagué d’une croix celtique. La façade du centre a déjà été recouverte des mêmes symboles le 31 janvier. Si elle n’a pas souhaité répondre à StreetPress, l’association renvoie à son communiqué publié sur les réseaux sociaux : « Ces actions s’inscrivent dans un mouvement plus large de violences envers des milieux militants LGBTQIA+ et antiracistes. » Le collectif estime également que ces attaques ont des motivations racistes.

Le 15 janvier, c’est le centre culturel libertaire qui a été la cible d’une attaque violente. Lors d’un concert en soirée, un groupe de huit personnes s’est introduit. L’attaque aura fait plusieurs blessés, dont au moins cinq ont porté plainte selon « Libération ». Les agresseurs n’ont pas été identifiés mais semblent affiliés à un groupuscule d’extrême droite, selon les informations de « La Voix du Nord ». Le 6 septembre, durant la braderie de Lille, un DJ portant un tee-shirt antifasciste avait également été agressé.

Aurélien Lecoq, député La France insoumise de la 1re circonscription du Nord, a dénoncé auprès de StreetPress « la libération des actes violents » d’une extrême droite « raciste et LGBTphobe, qui n’hésite plus à sortir pour s’en prendre physiquement à des lieux de solidarité ». « Ça faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu autant d’attaques », estime-t-il.

L’Offensive, une organisation antifasciste créée il y a quatre ans, constate également une augmentation des agressions de la mouvance dans les rues de Lille, selon son porte-parole :

« On voit une augmentation des violences ces dernières semaines et une forte montée des groupuscules capables de passer à l’acte. »

Une manif d’extrême droite le lendemain

Les tags de croix celtiques ont par ailleurs ciblé des bars dans lesquels l’Offensive a réalisé des assemblées générales ou des ateliers, le groupe était le 17 janvier au Bel Ouvrage.

Si les responsables des dégradations ne sont pour le moment pas encore identifiés, le porte-parole de l’Offensive assure que « trois ou quatre groupes seraient susceptibles de passer à l’action ». Selon lui, la montée des violences à Lille s’introduirait aussi dans les milieux étudiants. La Cocarde serait « très présente » sur le campus de Lille 3.

Au lendemain des attaques du vendredi, le 7 février, un rassemblement de l’association Les Citoyens Patriotes — groupe né en octobre 2025, encore inconnu, mais porté par des influenceurs d’extrême droite — a rameuté environ 150 personnes dans le centre lillois. À la manière de nombreux groupes identitaires depuis la dissolution en 2021 de Génération identitaire, le collectif se présente comme « un mouvement engagé pour la défense de l’identité ». Dans la nuit du 7 au 8 février, un sticker bleu blanc rouge avec écrit « On est chez nous » a été collé sur le local de la CNT, l’union locale du syndicat Confédération nationale du travail.

Contactée, la mairie de Lille n’a pas répondu aux sollicitations de StreetPress.

   mise en ligne le 9 février 2026

Le Grünt Municipales Tour,
une tournée de rap pour « trouver de l’espoir face à l’extrême droite »

Par Hamama Temzi, etLilia Aoudia sur https://www.bondyblog.fr/

Face à l'extrême droite, la contre-attaque se joue aussi dans les salles de concerts et cela commence par le Grünt municipal tour. Hier a eu lieu la première date de la tournée au Temps Machine à Tours. Avec un casting qui diffère d’une ville à l'autre, la surprise est entière pour chacune des représentations et fait appel à une participation bénévole de la part des artistes qui souhaitent se mobiliser.

Cette tournée est particulière. Elle s’inscrit dans une lutte contre la montée de l’extrême droite. Et si beaucoup ont en tête la prochaine élection présidentielle, la bataille commence dès les municipales du 15 et 22 mars. Le Grünt Municipal Tour se veut « un rassemblement contre la haine », un sursaut face à la montée d’une idéologie « xénophobe, autoritaire, antisociale et climatosceptique ». Avec le succès de cette tournée quasi complète, Grünt a ajouté des concerts en aval mais a aussi dû annuler certaines dates pour des « raisons juridiques ». C’est le cas à Boulogne-sur-mer. « Le contexte local ne nous permet pas d’assurer cette date comme nous l’entendions », regrette le média via un communiqué publié sur les réseaux sociaux. Même sort pour le concert prévu dans la ville de Nice, dirigée par Christian Estrosi, dont la bataille à la mairie se joue quoi qu’il arrive : à droite.

Pour la tournée, on n’a pas choisi uniquement des villes sur le point de basculer RN aux municipales, certaines dates se font juste dans des endroits où il y a des actualités liées à l’extrême droite

Dans la ville de Tours, le maire écologiste sortant Emmanuel Denis est bien placé pour conserver son siège à la mairie. Mais l’institut de sondage Opinionway observe tout de même une percée de l’extrême droite : une première dans l’histoire de la ville. Le candidat et porte-parole Rassemblement national (RN), Aleksandar Nikolic, aurait pour l’instant 15 % des intentions de vote, soit 10 points de plus par rapport aux dernières municipales. Ce qui placerait le parti en troisième position, devant La France Insoumise (LFI). Ici, la jeunesse tourangelle est à l’image d’un clivage déjà bien inscrit. Pour une grande partie d’entre eux, le militantisme se fait entre les “Jeunes du Parti Communistes” et les groupuscules d’extrême droite, à l’image des “Tours et des lys”, proche du GUD.

« Pour la tournée, on n’a pas choisi uniquement des villes sur le point de basculer RN aux municipales, certaines dates se font juste dans des endroits où il y a des actualités liées à l’extrême droite », précise Jean Morel, fondateur de Grünt. Dans un contexte où des artistes comme Médine ou le groupe Sniper se voient ciblés par le RN, le passionné de rap voit l’organisation de cette série de concerts comme une nécessité. « Une société malade est une société qui se désintéresse de la culture », prononce fermement Jean qui, le temps d’une soirée, cherche à « trouver l’espoir ».

Une démonstration de taille pour une première date à guichet fermé

Tours est la première date de la tournée à avoir affiché sold-out. Sur scène, les associations présentes entre les shows d’artistes n’hésitent pas à rappeler le danger que représente l’extrême droite. Inès, membre d’Utopia 56 dénonce les intimidations dont l’association a fait l’objet après avoir hébergé des mineurs isolés dans une paroisse à Tours : « Si le RN passe aux municipales, nos 50 jeunes vont se retrouver à la rue et ça, ça serait vraiment la honte ». Sa crainte fait écho à celle d’Esme, venue parler de la maison internationale populaire, un squat d’habitation et d’hébergement à Tours pour les personnes sans papiers et demandeuses d’asile.

Dans la petite salle du Temps machine, les huées du public contre l’extrême droite résonnent. Très vite amplifiées par l’arrivée des rappeurs. Entre musiques posées et sons plus énervés, aux textes engagés, Edge, Keroué et Ben PLG défilent. Quand Edge entame les paroles de son morceau Interlude, c’est tout le public qui répète en coeur « Fuck un facho de manière hardcore ». Même ambiance lorsque Ben PLG entonne « Je suis à Marbella, il y a moins de niqués chez moi que dans les tiktoks de Bardella ». La musique se termine sous les applaudissements de la salle entière qui reprend le célèbre slogan politique antifasciste “Siamo tutti antifascisti”.

Quand on voit ce qu’il se passe actuellement, ça fait peur, j’ai vraiment envie de soutenir un projet comme celui-là

Les jeunes venus assister au spectacle ont pris leur place pour la cause antifasciste avant tout. Concernant la programmation restée secrète, ils font confiance à Grünt. « Le barrage à l’extrême droite est très important, observe Mohamed. Même si on ne connaît pas les noms des artistes, on connaît Grünt et on sait ce que ça vaut. » Dans la file d’attente pour le concert, Mohamed s’est lié d’amitié avec Amy qui renchérit à ses côtés : « Quand on voit ce qu’il se passe actuellement, ça fait peur, j’ai vraiment envie de soutenir un projet comme celui-là. »

Un t-shirt avec inscrit « Qui prétend du rap sans faire position », Anes, étudiant de 22 ans rappelle que « le rap ne sert à rien s’il n’est pas engagé ». Un avis unanime dans le public et particulièrement pour Pacôme qui estime qu’il n’est pas concevable qu’un fan de rap « ne se mobilise pas face à l’extrême droite », de part l’engagement historique et politique du genre musical. Pour Anes, le rap c’est un art, mais avant tout « notre art contre leur propagande ». Grünt et son public confirment avec cette tournée municipale contre l’extrême droite que le rap n’est pas si dépolitisé qu’il peut laisser entendre depuis quelque temps.

Les salles de spectacles ont aussi leur mot à dire

L’équipe du Temps machine n’hésite pas, elle aussi, à prendre position. Invité à prendre la parole entre deux concerts, Odran Trumel, directeur de la salle appelle le public à voter dans toutes les communes. « Soyez sur les listes, parlez-en autour de vous, c’est hyper important ! », s’exclame-t-il, avant d’ajouter : « Les élections municipales ont un impact sur la composition du Sénat, sur les lois ». Ce concert est l’occasion de faire de la sensibilisation et de résister ensemble. Marie-Line Calvo, programmatrice de la salle, est originaire de Perpignan. Devant les quelque 600 spectateurs, elle parle de sa ville qui a déjà basculé à l’extrême droite, avec l’élection du maire RN Louis Aliot en 2020. « Pour ne pas que ça se reproduise, il faut continuer à lutter », appelle-t-elle, pleine d’espoir devant cette génération engagée.

Votez, commencez à lutter à l’échelle locale, ça peut changer des vies

Lutter c’est aussi aller dans les salles de concerts, valoriser les métiers de la musique, créer là où l’extrême droite menace. Jean Morel s’attache à le faire comprendre : « Ce monde a terriblement besoin d’empathie et l’art, la culture sont des espaces empathiques. » Avec de prochaines dates prévues à Saint-Brieuc, Laval, Bordeaux, Toulouse, Marseille, Lyon, Rennes, Tourcoing, Caen puis Paris, ce tour de France s’annonce fédérateur et entièrement politique. « Votez, commencez à lutter à l’échelle locale, ça peut changer des vies », enjoint le fondateur de Grünt. « La culture est le remède contre l’obscurantisme, on emmerde le RN. »

Avant d’éteindre les lumières de la salle, Jean propose de faire résonner une dernière chanson entre les murs du Temps machine, “Un autre jour” de FEMTOGO et neophron. Le concert se termine sur ces paroles : « C’est juste un autre jour, demain tout ira mieux ».


 

   mise en ligne le 8 fevr 2026

Dans la Meuse,
des centaines de manifestants réclament la fermeture d’un repaire néonazi

Clément Le Foll sur www.mediapart.fr

Près de 450 personnes se sont réunies samedi 7 février près de Verdun pour demander aux pouvoirs publics de fermer La taverne de Thor, lieu de rassemblement historique des néonazis français et européens. 

Combres-sous-les-Côtes (Meuse).– Jamais Combres-sous-les-Côtes n’a connu un tel dispositif policier. Samedi 7 février, une dizaine de camionnettes de gendarmerie bloque l’accès de La taverne de Thor, hangar agricole planté à la lisière de ce village meusien d’une centaine d’âmes, situé à une vingtaine de kilomètres de Verdun. 

Le calme autour de ce bâtiment gardé comme une forteresse tranche avec la festivité de la manifestation qui se tient dans la rue principale. Plus de quatre cents personnes déambulent coiffées de chapeaux, perruques et autres déguisements, reprenant en chœur le slogan : « Pas de facho dans les villages, pas de hangar pour les fachos. »

Organisé par le collectif « Fermez-la ! » et le Réseau antifasciste du Grand Est, cet événement voulu comme un carnaval réclame la fermeture de ce lieu de ralliement de néonazis français et européens. Une journée à laquelle se sont associées de nombreuses organisations dont le drapeau flotte au-dessus du cortège : antennes locales de La France insoumise, du PCF, des écologistes, du NPA, de Solidaires ou de la CGT.

Un local indissociable des Hammerskins

Installée au début des années 2010 à Toul, La taverne de Thor déménage en 2015 à Combres-sous-les-Côtes après une fermeture administrative. Le local appartient, depuis, à un Lorrain de 43 ans, Jérémy Flament, adepte de MMA et figure française des Hammerskins. 

Implanté dans de nombreux pays européens, ce groupe criminel est né aux États-Unis en 1988, où il est notamment lié à une tuerie raciste de masse. En guise de piqûre de rappel, les organisateurs disposent le long de la manifestation des petites silhouettes noires frappées du nom de personnes tuées par les Hammerskins au cours des dernières décennies.

« Il ne faut pas oublier la violence extrême de ce groupe. Notre objectif n’est pas uniquement de fermer La taverne, mais de bannir les Hammerskins de France », précise Christophe Renel, porte-parole de SUD Rail, qui prend l’exemple de l’Allemagne, qui a interdit l’organisation depuis 2023.

Pendant plusieurs années, La taverne de Thor a revendiqué son affiliation à ce groupe criminel : les lettres LHS, acronyme de League of Hammerskins, ont un temps été inscrites sur la façade jaunâtre du bâtiment. Aujourd’hui, Jérémy Flament affirme avoir rompu tout contact avec le groupe criminel.

« Mon local est appelé abusivement “La taverne de Thor”… Depuis fin 2017, il n’a plus rien à voir avec les Hammerskins. Moi-même, je n’ai plus rien à voir avec les Hammerskins. Et les Hammerskins n’ont plus rien à voir avec Combres. Nos chemins se sont séparés », a-t-il indiqué à L’Est républicain la veille de la manifestation.

Jérémy Flament y explique que son local serait aujourd’hui une simple salle de pratique de sport de combat. « C’est donc un lieu d’entraînement qui peut rassembler des jeunes de toute la région, avec le risque que cela soit un moyen de les faire rentrer dans ces mouvements », s’inquiète Olivier Guckert, secrétaire fédéral du Parti socialiste en Meuse.

Si Jérémy Flament assure avoir pris ses distances avec la mouvance néonazie depuis 2017, son hangar demeure un lieu de rassemblement. Le 15 juin 2024, plusieurs centaines de militant·es d’extrême droite venu·es de plusieurs pays d’Europe s’y sont retrouvé·es pour un gala clandestin de MMA. 

Derrière l’organisation de cet événement – que la gendarmerie n’avait pu empêcher –, Tomasz Szkatulski, figure de la mouvance néonazie. Ancien des Jeunesses nationalistes révolutionnaires (le groupe de Serge Ayoub dissous en 2013 par le gouvernement après le meurtre de Clément Méric), de la Losc Army (des hooligans du club de football lillois), il dirige une boutique en ligne de vente de matériel sportif et de vêtements néonazis Pride France.

Szkatulski a été condamné à deux reprises pour des agressions commises sur des personnes sans domicile fixe, à Lille, en 2006 et 2008, et il est mêlé à des attaques de bars associatifs et LGBT dans la capitale des Flandres, en 2012 et 2013. Il est aussi proche de skinheads un temps mis en cause dans l’affaire dite des « noyés de la Deûle », une série de cinq meurtres irrésolus dans ce canal du Nord en 2010 et 2011.

« Ces gens sont les mêmes que ceux qui ont agressé les membres de Young Struggle France en criant “Paris est nazi”. Les mêmes qui ont assassiné le rugbyman Federico Aramburú. Leur idéologie tue et continue de tuer », alerte Thomas Portes.

Le 16 décembre, le député La France insoumise a d’ailleurs adressé une question gouvernementale au ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, à propos de la fermeture de La taverne de Thor. Sans réponse. Samedi, il a dénoncé « l’inaction politique, notamment au plus haut sommet de l’État ».

Son collègue insoumis à l’Assemblée nationale Christophe Bex, originaire de la Meuse, a rappelé « la nécessité pour les élus de gauche de réinvestir le terrain rural », dans une région Grand Est où l’influence du Rassemblement national est grandissante. 

Les organisateurs ont quant à eux pointé du doigt l’attitude de la préfecture de la Meuse. Selon eux, elle ne ferait rien pour fermer l’établissement malgré une pétition signée plusieurs dizaines de milliers de fois dès 2015. Vendredi, L’Humanité indiquait que la préfecture avait néanmoins déposé un signalement au procureur de la République concernant La taverne de Thor, sans donner plus de détails. 

Mais les critiques ont également fusé sur le dialogue avec la préfecture en marge de l’organisation de la manifestation. « Ils n’ont rien fait pour favoriser la tenue de l’événement », souffle un membre de l’antenne locale du PCF, évoquant notamment les multiples contrôles de police aux alentours du village.

Dans la matinée, les organisateurs ont souhaité tenir la conférence de presse sur le parvis de la mairie de Combres-sous-les-Côtes, dont les volets verts étaient fermés. Une référence à l’absence de la maire, Cynthia Pector, « qui a refusé tout dialogue avec [eux] et a déserté son village, ce qu’elle n’a pas fait lorsque trois cents néonazis se sont réunis pour un gala de MMA », a regretté Angélique, membre de « Fermez-la ! ».

Peur des représailles

Si le collectif s’est félicité de la mobilisation du jour, peu d’habitant·es de Combres-sous-les-Côtes se sont joint·es au cortège ou sur le lieu de rassemblement installé devant la mairie. Durant l’intégralité de la journée, les volets des maisons sont restés clos. Quelques curieux ont observé le passage du cortège depuis leur perron ou discrètement derrière un carreau ou un rideau. 

Les quelques riverains interrogés par Mediapart expriment leur « soutien aux revendications de la manifestation » aussi bien que leur agacement face à l’agitation occasionnée par le rassemblement. « Les habitants sont derrière nous, mais ils ont peur des représailles. C’est un petit village, tout le monde se connaît », assurait-on du côté du collectif « Fermez-la ! », composé notamment d’habitant·es des villages alentour. 

Parmi les simples citoyens présents, Franck et son ami Hoang sont venus accompagnés de leurs enfants respectifs. « C’est important de leur montrer que le nazisme, ce n’est pas que dans les livres d’histoire, que certains lieux y restent affiliés aujourd’hui », témoigne Franck, avant de s’interrompre, voyant que les forces de police barrent la route à une partie du cortège voulant s’approcher de La taverne de Thor. « La voilà, la symbolique : ce sont les policiers qui protègent ce hangar. »

   mise en ligne le 7 février 2026

« On n’est pas satisfait des propositions faites par l’État et les compagnies » :
les marins marseillais poursuivent
leur grève, le gouvernement nomme
deux médiateurs

Tom Demars-Granja sur www.humanite.fr

Face aux propositions insuffisantes de la Méridionale, de la Corsica Linea et du ministère des Transports, les marins marseillais ont décidé de poursuivre leur grève, en cours depuis le début de semaine. Les élus syndicaux restent dans l'« attente d’engagements écrits pour défendre l’emploi maritime français » face aux escales sous pavillon italien de Corsica Ferries, annonce Frédéric Alpozzo, secrétaire général CGT des marins de Marseille.

Les marins de Marseille ne comptent pas plier face à la précarisation de leur secteur. En grève, ces derniers poursuivent leur « lutte contre le dumping social » et la défense du pavillon français en Méditerranée. Leur mouvement social a été reconduit jusqu’à ce vendredi 6 février, dans la matinée.

Ces derniers restent dans l’« attente d’engagements écrits pour défendre l’emploi maritime français », résume Frédéric Alpozzo, secrétaire général CGT des marins de Marseille. « On n’est pas satisfait des propositions faites par l’État et les compagnies », ajoute-t-il.

Le transport maritime de passagers sous pavillon français affecté

La CGT souhaite qu’un plan commun sur la desserte en Algérie entre la Corsica Linea et La Méridionale, depuis Sète et Marseille, soit mis en place. De plus, le syndicat prône une exonération de la taxe carbone pour les déplacements insulaires. Les organisations syndicales revendiquent enfin « l’arrêt des autorisations d’escale de Corsica Ferries sous pavillon international italien entre Sète et les ports de Corse », « l’interdiction du pavillon italien international sur les lignes territoriales françaises à passagers » et « l’engagement écrit de l’État garantissant le financement des délégations de service public (DSP) jusqu’en 2030 ».

Une réunion de conciliation s’est tenue un jour plus tôt, à la préfecture des Bouches-du-Rhône, avec les syndicats (SAMMM, STC la Méridionale et CGT marins Corsica Linea et la Méridionale), les directions de la Méridionale et de la Corsica Linea et un membre du cabinet du ministère des Transports. Lors de ces échanges, les représentants du personnel ont insisté sur la situation affectant le transport maritime de passagers sous pavillon français.

En réaction, le ministre des Transports, Philippe Tabarot – coutumier des attaques envers le droit de grève -, a désigné, jeudi 5 février, Bernard Mazuel et François Lambert comme nouveaux interlocuteurs. Respectivement consultant en économie portuaire et maritime, membre de l’Académie de marine et directeur général de l’École nationale supérieure maritime, ces derniers sont chargés « d’animer une consultation (…) pour définir des axes structurants donnant des perspectives concrètes sur le court et moyen terme aux acteurs concernés ».

Ce travail « devra produire des conclusions rapides, dans un délai de six à huit semaines », avec de premiers contacts entre les parties « dès la semaine prochaine », a ajouté Philippe Tabarot. La CGT Marins lui avait dressé, ainsi qu’au patron de la CMA CGM, le milliardaire Rodolphe Saadé, une lettre pour dénoncer la « concurrence déloyale » opérée par les compagnies Corsica Ferries et GNV, sous pavillon italien.

Les élus syndicaux dénoncent aussi, annonçait le quotidien local, la Provence, mercredi 4 février, que la Méridionale se soit séparée de son navire nommé le Kalliste, vendu en Turquie et voué à la destruction. Deux navires de la Corsica Ferries ont été déroutés, jeudi, vers Propriano et L’Île-Rousse, après avoir été empêchés d’accoster à Ajaccio et Bastia par des marins grévistes de la Corsica Linea.


 

   mise en ligne le 6 février 2026

Terres rares et matières premières :
« Pas plus que les États-Unis, l’Europe
ne se préoccupe de l’impact environnemental de l’extraction »

Vadim Kamenka sur www.humanite.fr

Les Vingt-Sept ont fait le choix de multiplier les sources d’approvisionnement en terres rares, sans se soucier des conséquences climatiques et humaines. Pour l’eurodéputée Lynn Boylan, il faut développer le recyclage et réduire la demande.

« Les menaces des États-Unis d’annexer le Groenland poussent cette mentalité à l’extrême, mais fondamentalement, les deux approches reposent sur une vision du monde qui accorde peu d’importance aux droits et au développement économique durable des pays qui détiennent ces ressources », explique Lynn Boylan.


Cette course effrénée pour les terres rares vous inquiète-t-elle au niveau européen au moment où les États-Unis se disent prêts à annexer le Groenland ?

Lynn Boylan , Députée européenne du parti irlandais du Sinn Féin, membre du groupe de la Gauche : La recherche par l’UE de terres rares et d’autres matières premières critiques a été dominée par des préoccupations économiques, sans que l’on accorde beaucoup d’attention à la durabilité, aux droits humains ou à la justice internationale. La politique de l’UE consiste à donner priorité à l’accès de l’industrie européenne à ces matières premières, en mettant en place un modèle extractiviste néocolonial qui ignore les violations des droits humains tout au long des chaînes d’approvisionnement de ces matières.

Les menaces des États-Unis d’annexer le Groenland poussent cette mentalité à l’extrême, mais fondamentalement, les deux approches reposent sur une vision du monde qui accorde peu d’importance aux droits et au développement économique durable des pays qui détiennent ces ressources.

Les zones d’exploration se multiplient partout en réponse à la demande, avec des investissements massifs. Quels sont les risques de cette guerre des enchères ?

Lynn Boylan : Les plus importants concernent l’environnement local et les droits des populations locales. En tant que députée européenne, je suis régulièrement contactée par des collectivités qui subissent les conséquences de la ruée mondiale vers les matières premières critiques. De la Birmanie au Brésil en passant par la République démocratique du Congo, j’ai rencontré des militants et des responsables qui voient leur environnement et leurs ressources en eau pollués par une exploitation minière non réglementée, souvent menée par des multinationales peu soucieuses de rendre des comptes.

Ces atteintes à l’environnement s’accompagnent souvent de violations des droits humains et d’attaques contre ceux qui tentent de défendre leurs foyers. Ces problèmes sont très peu pris en compte dans la stratégie de l’UE sur les matières premières critiques, d’autant plus que l’UE revient sur sa propre législation en matière de droits de l’homme. Il existe également un risque géopolitique majeur. Comme pour les combustibles fossiles, les matières premières critiques pourraient devenir une source de conflit. L’UE ne doit pas reproduire sa dépendance vis-à-vis des puissances étrangères pour les combustibles fossiles lorsqu’il s’agit de terres rares.

L’Union européenne qui veut diversifier ses importations se préoccupe-t-elle de l’impact écologique ?

Lynn Boylan : La politique actuelle de l’UE n’est pas suffisamment axée sur l’impact environnemental de l’extraction. Nous constatons une accélération des processus d’octroi de permis pour les projets miniers « stratégiques », ce qui limite la capacité des autorités locales et des ONG à défendre leur environnement dans le cadre du processus de planification. Afin de minimiser l’extraction, nous devons nous concentrer davantage sur le recyclage des matières premières critiques.

Ce qui manque complètement, c’est l’accent mis sur la réduction de la demande. Il est important de rappeler que la politique de l’UE en termes de matières premières critiques ne se concentre pas uniquement sur celles nécessaires à la transition énergétique, mais aussi sur celles jugées importantes à des fins de défense. Nous ne devrions pas soutenir des projets miniers nuisibles dans le but d’accroître la production d’armes.


 


 

   mise en ligne le 5 février 2026

Un procès rare : TotalEnergies jugé
pour homicide involontaire
après la mort d’un ouvrier

Par Guénolé Carré sur https://reporterre.net/

La multinationale a été jugée le 3 février pour homicide involontaire, après la mort d’un agent d’une société sous-traitante lors d’un accident, en 2019, dans une raffinerie près du Havre. Le verdict sera rendu le 19 février.

Le Havre (Seine-Maritime), reportage

« Ça fait sept ans que l’on attendait d’avoir des réponses. » À la barre du tribunal judiciaire du Havre le 3 février, Carole M., dont l’époux Cédric M. est mort dans un accident survenu le 15 février 2019 à la raffinerie de Gonfreville-l’Orcher, a eu du mal à retenir sa colère : « Ce sont des entreprises qui brassent des milliards [d’euros], pour eux ça n’a pas d’incidence mais nous, notre vie est brisée. »

Ce jour-là, son mari âgé de 38 ans, agent d’une société sous-traitante de TotalEnergies, a chuté d’une hauteur de près de 8 mètres après le décrochement d’une barrière amovible à laquelle il venait d’accrocher un tuyau destiné à remplir un réservoir de sable. Gravement blessé, il est mort le soir même, laissant derrière lui quatre enfants.

« Notre vie est brisée »

Chose rare, c’est pour homicide involontaire que comparaissait le 3 février TotalEnergies, ainsi que la société Bataille, pour qui travaillait Cédric M. Une qualification retenue par le parquet en raison d’une présumée « violation délibérée d’une obligation fondamentale de sécurité ».

Dans l’actualité récente, seule une poignée de grandes sociétés ont été condamnées pour ce chef, comme Saipol en mars 2025, spécialisée dans la transformation du colza et du tournesol, et Eiffage en juillet, respectivement à des amendes de 250 000 et 200 000 euros.

Total nie toute responsabilité

Devant la cour, les avocats de TotalEnergies et son sous-traitant ont nié en bloc toute responsabilité, avançant que Cédric M. et son collègue présent à ce moment n’auraient pas dû réaliser cette opération, mais la laisser à une autre société sous-traitante. Pourtant, a rappelé la juge, il n’y avait dans tous les cas aucune indication que la barrière était amovible et pouvait se décrocher si elle était tirée vers le haut.

Appelé à son tour, le représentant de TotalEnergies, le haut cadre Yves Houilliez, a tenté de faire bonne figure, mais assailli de questions, l’homme aux sévères lunettes cerclées de noir et aux cheveux grisonnants a fini par admettre : « Malheureusement, ce risque n’a pas été perçu et il n’a pas été mentionné ni identifié. S’il l’avait été, ce garde-corps aurait été verrouillé pour éliminer le risque à la source. »  

« Malheureusement, ce risque n’a pas été perçu et il n’a pas été mentionné ni identifié »

Derrière cette affaire, c’est le recours massif à la sous-traitance qui est dénoncé. D’après Alexis Antonioli, le secrétaire général de la CGT plateforme Normandie de TotalEnergies, les salariés d’entreprises externes seraient entre 1 500 et 2 000 à intervenir à la raffinerie de Gonfreville-l’Orcher, contre 1 500 employés de Total.

Une façon pour la multinationale de réaliser des économies, selon lui. « La maintenance du site repose quasi exclusivement sur des sous-traitants sur lesquels Total vient appuyer en négociant toujours à la baisse les budgets de maintenance, alors que notre site vieillit de plus en plus », a-t-il déclaré.

De son côté, Me Elsa Marcel a encore enfoncé le clou. « Ce dossier, c’est un cas d’école parfait d’à quoi sert la sous-traitance pour des entreprises comme Total, a dit l’avocate de la CGT Total Normandie, qui s’est portée partie civile aux côtés de la veuve de Cédric M., de leurs quatre enfants, et du collègue de Cédric M., qui a vécu un traumatisme psychologique. C’est évidemment économique, c’est idéologique parce que ça permet de diviser les travailleurs selon leur statut. Mais c’est aussi juridique, parce que ça permet de dire, quand il y a un accident grave, que ce n’est de la faute de personne. »

« Il est assez rare qu’on ait autant d’éléments pour caractériser un homicide involontaire »

En 2023, TotalEnergies avait déjà été condamné à 120 000 euros d’amende en appel à la suite d’une explosion survenue en 2016 dans la même raffinerie et qui avait blessé cinq sous-traitants. En octobre 2021, encore dans la même raffinerie, c’est un autre employé d’une entreprise détachée qui est mort lors d’une opération de maintenance en scaphandre dans une tour de vapocraquage, utilisée pour faire réagir les hydrocarbures à haute température avec de la vapeur d’eau. Aucun procès n’a, pour l’heure, eu lieu.

Pour le cas de Cédric M., « il est assez rare qu’on ait autant d’éléments pour caractériser un homicide involontaire », a lancé sans ambages la procureure. Celle-ci a requis une amende de 150 000 euros à l’encontre de TotalEnergies et de 50 000 euros pour la société Bataille. Une réquisition bien maigre, de l’aveu même de la magistrate, au regard des bénéfices monstres du pétrolier qui a réalisé un bénéfice de 15 milliards d’euros en 2025. Le verdict de cette affaire, mise en délibéré, sera rendu le 19 février.


 

   mise en ligne le 4 février 2026

Grèce : après une collision avec les garde-côtes, 14 migrants tués en mer

La rédaction sur www.humanite.fr

Quatorze exilés ont été tués mardi 3 février au soir après la collision de leur embarcation avec un bateau des gardes-côtes grecs au large de l’île de Chios, en mer Égée.

Une nouvelle catastrophe en mer dont les circonstances et responsabilités seront à éclaircir. « Quatorze personnes sont mortes après la collision d’un patrouilleur de la police portuaire avec une vedette à grande vitesse », a une responsable de la police portuaire grecque à l’AFP mardi 3 février au soir. Les autorités grecques n’ont fourni, dans un premier temps, aucune précision sur les causes du drame qui a impliqué une embarcation d’exilés au large de l’île de Chios, en mer Égée, à proximité des côtes de la Turquie voisine.

Vingt-cinq migrants ont pu être secourus. Parmi les blessés transférés à l’hôpital général de Chios figurent sept enfants et une femme enceinte, selon la chaîne publique ERT et l’agence de presse grecque ANA. Deux membres des gardes-côtes grecs y ont également été envoyés. Les gardes-côtes et l’armée de l’air grecque avec un hélicoptère participent à l’opération de recherche en cours, selon la même source.

Responsabilités à déterminer

Si selon ERT, le patrouilleur de la police portuaire qui avait repéré auparavant le bateau de migrants a émis des signaux sonores avant que ce dernier n’effectue des manœuvres pour lui échapper, les responsabilités restent à déterminer alors que les interventions des garde-côtes ont fait l’objet à plusieurs reprises de mises en cause sur le continent ces dernières années. En témoigne, le procès vendredi 30 janvier six membres de la police et des garde-côtes italiens accusés d’être intervenus trop tard pour secourir un bateau d’exilés en 2023, dont le naufrage a coûté la vie à au moins 94 personnes.

En Grèce, début décembre, 17 personnes avaient été retrouvées mortes après le naufrage de leur embarcation au large de la Crète (sud) et 15 autres portées disparues. Seules deux personnes avaient survécu. En 2023, plus de 600 personnes avaient perdu la vie dans le naufrage de l’Adriana, un petit chalutier parti de Tobrouk en Libye qui a coulé au large de Pylos, sur la côte ouest du Péloponnèse.

Le Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR), une agence de l’ONU, avait recensé en novembre un total de plus de 1 700 personnes mortes ou portées disparues en 2025 sur les voies migratoires de Méditerranée et au large de l’Afrique de l’ouest, dans l’Atlantique. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) des Nations unies a ajouté le 26 janvier que des centaines de migrants auraient disparu ou seraient morts en Méditerranée lors de plusieurs naufrages durant le premier mois de 2026.


 


 

« Pushback » meurtrier au large de Chios : 15 mort·es

Mathilde Weibel sur https://blogs.mediapart.fr/

Mardi 3 février, quinze personnes ont été tuées lors d’un pushback au large de l’île grecque de Chios. Parties de Turquie sur un bateau de fortune, elles tentaient de rejoindre l'Europe. Ces morts ne sont pas « accidentelles ». Au contraire, elle sont nécessaire à la survie de l’illusion de la civilisation occidentale, qui vit dans le « rêve hallucinatoire de la communauté sans étrangers ».

Lesbos. Hier soir, mardi 3 février, quinze personnes ont été tuées lors d’un pushback au large de l’île grecque de Chios. Parties de Turquie sur un bateau de fortune, elles tentaient de rejoindre l'Europe. Onze hommes, quatre femmes dont deux enceintes, et deux enfants sont morts. Il y a au moins vingt-cinq blessés : sept hommes, sept femmes dont une enceinte et onze enfants.

Dans cette mer Égée devenue cimetière, les corps indésirables sont assassinés alors qu’ils tentent d’aller vers la vie. Michel Agier écrit : « les puissances occidentales […] font de la frontière un spectacle, […] sous la forme des murs, mais aussi des naufrages, voire de la mort, aboutissement ultime de l’indésirabilité mais aussi preuve bien sordide de l’étanchéité des frontières » (Michel Agier, La peur des autres. Essai sur l’indésirabilité, Payot&Rivages, p. 52).

La frontière est devenue « un gouffre et un enfer » pour celles et ceux qui sont nés du mauvais côté de la distribution injuste des privilèges et de la mort, et qui cherchent juste à survivre – quelle audace. « Le lieu du naufrage est très exactement le cœur de la frontière, le lieu du Gouffre lui-même » (p. 58). En arabe, rappelle Agier, on utilise le mot barzakh برزخ: « l’« entre-monde », l’espace-frontière entre les mondes matériel et spirituel, [mais] aussi les limbes entre la vie et la mort, une sorte d’état liminal où se trouvent en effet toutes celles et tous ceux qui ne savent pas s’ils vont vivre ou mourir » (p. 64). C’est en tentant de traverser ce barzakh, d’atteindre l’autre rive d’un Achéron qui mènerait non vers la mort mais vers la vie, qu’ils et elles ont été tué.e.s, englouti.e.s par les eaux. Le Gouffre les a avalé.e.s, et avec eux leurs rêves et leurs espoirs.

Dans un des derniers épisodes de La Série Documentaire (LSD) diffusé ce lundi sur France Culture (et que je vous conseille vivement d’écouter ici, Marie-Josée Tubiana, grande spécialiste du Soudan, rappelle : « Tous ceux qui s’enfuient de chez eux, ce n’est pas le désir d’avoir une vie meilleure. C’est le désir d’avoir une vie tout court ». Hier soir, celles et ceux qui croyaient pouvoir braver la violence des nécropolitiques européennes sont mort.e.s, assassiné.e.s par cette frontière liquide et par les hommes qui croyaient la défendre. Inutile d'ajouter que les garde-côtes nient, comme d’habitude, toute responsabilité. 

Les survivant.e.s sont isolé.e.s, on leur interdit de parler aux journalistes, et leurs téléphones sont confisqués, pour éviter que ne fuitent des vidéos ou des photos qui pourraient prouver l’implication des garde-côtes dans ces crimes. Rien de tout cela n’est nouveau. Lors du naufrage de Pylos aussi (le 14 juin 2023), les survivant.e.s avaient eu interdiction de parler aux journalistes, et les garde-côtes avaient nié toute responsabilité dans la catastrophe au cours de laquelle plus de 600 personnes avaient perdu la vie  (on en avait parlé ici, et sur le rôle des garde-côtes ici. 

Ces morts ne sont pas « accidentelles ». Au contraire, elle sont nécessaire à la survie de l’illusion de la civilisation occidentale, qui vit dans le "rêve hallucinatoire […] de la « communauté sans étrangers » » (Achille Mbembe, Politiques de l’inimitié, La Découverte, p. 15).

     Assez.

     Quand pourrons-nous cesser d’annoncer les morts et les naufrages,

     Quand pourrons-nous enfin nous occuper de la vie ?

   mise en ligne le 3 février 2026

Sans oublier ses intérêts, l’Espagne
acte la régularisation
des travailleurs sans papiers

Marti Blancho sur www.mediapart.fr

Plus d’un demi-million de personnes devraient obtenir un titre de séjour, surtout pour des raisons économiques, et donc utilitaristes. La mesure marque la victoire d’une initiative citoyenne, bloquée un temps au Parlement avant que le gouvernement de Pedro Sánchez ne se l’approprie.

Barcelone (Espagne).– Elle a fini par arriver. La régularisation dite extraordinaire des personnes sans papiers était abandonnée entre les bancs du Parlement espagnol depuis plus d’un an. L’exécutif socialiste s’est décidé à la sortir de la léthargie. Mardi 27 janvier, le gouvernement de Pedro Sánchez a annoncé un décret qui permettra aux étrangers et étrangères en situation irrégulière d’obtenir un permis de séjour, après une longue mobilisation citoyenne ayant permis d’obtenir 700 000 signatures pour déposer une proposition de texte dans le cadre de l’« initiative populaire des lois » (ou IPL).

« C’est un jour historique pour notre pays, s’est targuée Elma Saiz, ministre de l’inclusion, de la sécurité sociale et des migrations. Nous ne voulons pas seulement être un phare, mais aussi le germe d’une lutte contre la vague d’extrême droite. » Ces belles paroles ne viennent pas de nulle part, soulignait en octobre dernier Silvana, membre du mouvement Regularización Ya (« Régularisation maintenant »), à l’origine de cette mesure. « L’Espagne fait ça parce qu’on a poussé pour imposer cette idée. L’initiative vient de nous. Les personnes migrantes sont allées dans la rue pour obtenir les signatures des citoyens, on a mis nos problématiques au cœur des discussions », rappelait-elle.

840 000 personnes, dont 91 % de Latino-Américain·es, résident en Espagne sans papiers, selon les dernières estimations, et pourraient donc bénéficier de cette régularisation. Elle concerne les personnes arrivées jusqu’au 31 décembre 2025, et celles qui ont demandé l’asile avant 2026, lorsqu’elles justifient d’une résidence sur le territoire pendant au moins cinq mois au moment de la requête. Ces critères permettent sans doute au gouvernement d’anticiper les accusations d’« appel d’air », théorie infondée d’extrême droite banalisée par des responsables politiques de droite et du centre au sein des pays européens, dont la France. Celle-ci laisse entendre que des régularisations massives pourraient inciter d’autres exilé·es à venir en Europe.

Un titre de séjour d’un an sera attribué aux concernés en Espagne, à condition de présenter également un casier judiciaire vierge. Les enfants mineurs sans papiers bénéficieront de la mesure simultanément à leurs parents, et pour une durée de cinq ans. « Il s’agit simplement de régulariser la situation des personnes qui vivent et travaillent déjà ici mais n’existent pas aux yeux de l’administration », nuance Redwan Baddouh, 21 ans, laissant entendre qu’il n’y a peut-être rien d’exceptionnel à cela. Né aux Canaries d’un père immigré, il est l’un des porte-parole de Regularización Ya.

Si elle s’inscrit à rebours des politiques migratoires européennes qui ne visent qu’à éloigner toujours plus les exilé·es, la décision est surtout, pour l’exécutif espagnol, l’occasion de faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’État. En effet, le travail jusqu’alors dissimulé sera progressivement remplacé par de l’emploi dûment déclaré. Chaque salarié·e désormais en règle pourrait rapporter jusqu’à 4 000 euros net par an aux finances du royaume, sans augmenter les dépenses publiques. Les personnes sans papiers régularisées cotisent en effet plus qu’elles ne coûtent à l’État.

Arguments économiques

C’est ce que constate Joan Monràs, professeur-chercheur en économie à l’université Pompeu-Fabra, en analysant les recettes fiscales et dépenses dérivées de la dernière régularisation massive en 2005, sous le gouvernement du socialiste José Luis Rodríguez Zapatero. « Les immigrés qui arrivent sont déjà scolarisés et formés. Ils ont entre 20 et 25 ans en moyenne et ont donc moins recours aux services de santé. Et une fois âgés, un certain nombre rentrent dans son pays d’origine. Ils contribuent donc plus à l’État-providence qu’ils n’en profitent », explique l’auteur d’un des articles scientifiques utilisés par le gouvernement pour mesurer l’opportunité de la régularisation. Joan Monràs n’a d’ailleurs constaté aucun effet d’« appel d’air » : « La mesure n’a eu aucune influence sur les flux migratoires. »

La ministre de l’inclusion le répète à foison, reprenant les arguments économiques qui aujourd’hui sonnent mieux que celui de l’humanité ou du droit à circuler librement pour justifier une telle mesure : « 10 % des recettes de la Sécurité sociale proviennent des immigrés en situation régulière, alors qu’ils ne représentent que 1 % des dépenses. » Les ONG, ou encore la fondation PorCausa, reprennent elles aussi ces arguments, conscientes de leur poids dans un contexte politique mondial peu favorable aux migrations.

Pour Redwan Baddouh, « cette mesure va enfin garantir des droits au travail » aux concerné·es. « Ils pourront exiger un contrat, une journée de huit heures et le revenu minimum au lieu des quinze heures par jour et le salaire de misère qu’ils reçoivent. » La mesure les aidera aussi à accéder à des emplois plus qualifiés. Les emplois jusqu’ici occupés par la population étrangère extracommunautaire s’inscrivaient dans l’hôtellerie, l’agriculture et la construction, mais aussi les métiers du soin, des plus précaires.

La régularisation annoncée permet ainsi de mettre fin à une politique hypocrite visant à se servir des travailleuses et travailleurs sans papiers sans leur offrir les droits auxquels ils devraient pouvoir prétendre. « Il n’y a rien qu’un citoyen espagnol puisse faire sans une personne immigrée, rappelle Redwan Baddouh. Il y en a certainement derrière le café que vous buvez le matin, par exemple : celui ou celle qui le sert, qui le transporte, qui le conditionne… Si les migrants s’arrêtent, l’Espagne s’arrête. »

Mais la démarche reste purement utilitariste et rattachée au travail, légitimant une vision de l’immigration qui ne pourrait être acceptée et acceptable que lorsqu’elle apporte une plus-value (souvent économique et financière) au pays d’accueil. Que se passerait-il si, demain, l’Espagne estimait ne plus avoir besoin de main-d’œuvre étrangère ? Leur titre de séjour sera-t-il renouvelé sans difficulté dans la durée ?

Dans la même logique, les immigré·es apparaissent tout aussi « nécessaires » pour contrebalancer le déclin démographique et ses conséquences sur la protection sociale – une petite musique qui revient régulièrement dans des pays comme la France, l’Espagne, l’Italie ou l’Allemagne. « Entre fin 2020 et le quatrième trimestre 2024, les flux migratoires ont apporté à l’Espagne plus d’un million et demi d’actifs, malgré la baisse de la population native », calcule la banque centrale espagnole.

Même la très conservatrice Conférence épiscopale espagnole (CEE) a soutenu la régularisation, et ce dès le début. La hiérarchie ecclésiastique a fait pression sur le Parti populaire (PP, droite) pour qu’il accepte la première étape du parcours législatif de l’initiative, en avril 2024. « C’est une reconnaissance de la dignité humaine », a célébré l’archevêque Luis Argüello, président de la CEE, après l’annonce de la décision, en rappelant néanmoins la « nécessité de réguler les flux migratoires ».

Droite et extrême droite opposées au décret

Dans un contexte de grande polarisation de la vie politique, le Parti populaire (PP, droite) et Vox (extrême droite) se sont opposés au décret de régularisation porté par les gauches. La position du PP confirme le durcissement du parti sur ces questions, alors que son leadeur Alberto Núñez Feijóo avait soutenu du bout des lèvres, en avril 2024, le fait que l’initiative citoyenne en faveur de la régularisation, portée notamment par de nombreux collectifs catholiques, devait déboucher sur un texte à débattre au sein du Congrès. À l’époque, seul Vox s’y était opposé.

Le PP n’a, cette fois, pas hésité à reprendre cette semaine des rumeurs infondées, alimentées par Vox, selon lesquelles la coalition des gauches au pouvoir a lancé cette vague de régularisations avec l’objectif principal de modifier les listes électorales, d’ici aux prochaines élections générales. En clair, une manière pour Pedro Sánchez, sous couvert de bonnes intentions « humanistes », de sauver sa peau dans les urnes. Pedro Sánchez « n’a pas le droit d’accroître la population en droit de voter de 800 000 personnes », a lancé Alberto Núñez Feijóo mercredi lors d’un meeting près de Saragosse.

Face à la polémique, le PP a fait marche arrière en fin de semaine : le parti, par la voix d’Alma Ezcurra, l’une de ses vice-présidentes, a reconnu que la régularisation ne donnait pas accès, mécaniquement, au droit de vote. En règle générale, il faut attendre environ cinq ans, pour les sans-papiers qui ont obtenu un permis de résidence, et qui sont originaires d’un pays signataire d’accords avec l’Espagne, pour qu’ils et elles puissent voter, et ce, uniquement aux élections municipales.

L’affaire a d’ailleurs fait l’objet d’un affrontement, sur les réseaux sociaux, entre Elon Musk, propriétaire de X, et Pedro Sánchez. Alors que le premier a réagi, avec indignation, au message d’un abonné laissant entendre que les socialistes espagnols trafiquaient les listes électorales du pays (« Wow »), le second lui a répondu : « Mars peut attendre. L’humanité, non. » Depuis quelques jours, Vox sature certains réseaux sociaux d’une campagne contre ce décret, à partir d’images réalisées avec l’intelligence artificielle, et un seul slogan, repris notamment par son leadeur Santiago Abascal : « Non à l’invasion ! L’invasion tue. »

Le PP a par ailleurs encaissé un autre revers tactique dans la semaine. Alberto Núñez Feijóo a d’abord fait savoir qu’il allait paralyser le décret du gouvernement, en arguant de son incompatibilité avec la batterie de textes décidés au niveau européen et rassemblés sous le nom de « pacte migratoire ». Mais le commissaire européen aux affaires intérieures et aux migrations, l’Autrichien Magnus Brunner, lui a rétorqué dès jeudi que la Commission européenne n’avait rien à dire sur le sujet, la régularisation de sans-papiers constituant une compétence exclusive des États membres.

C’était la première étape, garantir des droits fondamentaux. Il faut désormais mettre un terme à la politique migratoire criminelle de l’UE. Redwan Baddouh, porte-parole de Regularización Ya

En Espagne, le combat devra désormais se porter sur d’autres fronts. Les résidents et résidentes étrangères gagnent 30 % de moins que les Espagnol·es (une différence de 19 % en France), d’après une étude publiée dans la revue Nature en juillet 2025. Pour Unai Sordo, secrétaire général du syndicat Commissions ouvrières, il est indispensable que les immigré·es « ne deviennent pas une main-d’œuvre bon marché » et que soit garantie « la bonne application des conventions collectives ».

La régularisation annoncée par l’exécutif socialiste n’est pas exceptionnelle. L’Espagne en a mené une dizaine depuis les années 1980, autant sous des gouvernements de droite que de gauche. « Mon père a été régularisé en 2000, grâce à une mesure de José María Aznar [alors président (PP) du gouvernement – ndlr] », confie Redwan Baddouh, rappelant les contradictions d’un Parti populaire toujours plus xénophobe.

Le porte-parole de Regularización Ya prévient : « La régularisation était la première étape, garantir des droits fondamentaux. Il faut désormais réformer le droit des étrangers et mettre un terme à la politique migratoire criminelle de l’Union européenne. » S’il reconnaît que l’Espagne est à contre-courant, il espère voir surgir des mouvements similaires dans d’autres pays européens pour enfin changer le cap. En France, la régularisation des sans-papiers de manière dite massive est réclamée par les principaux concernés et leurs soutiens sans qu’ils ne soient entendus. Pire, les derniers chiffres de l’immigration montrent une baisse de 10 % en 2025, conséquence de la circulaire Retailleau.


 

   mise en ligne le 2 février 2026

Le travail dissimulé des Jeux olympiques de Paris 2024 face à la justice

dèle Cailleteau sur www.mediapart.fr

Vingt et une personnes physiques et trois entreprises sont jugées à partir du 2 février au tribunal de Bobigny pour avoir fait travailler des salariés sans papiers dans la construction du village des athlètes des Jeux de Paris. L’Urssaf estime son préjudice à 8 millions d’euros.

GrosGros groupe du bâtiment, entreprises sous-traitantes, dirigeants de fait et dirigeants de paille vont se retrouver côte à côte sur le banc des prévenus. À partir de ce lundi 2 février, et pour trois semaines, vingt et une personnes physiques et trois sociétés sont jugées au tribunal judiciaire de Bobigny (Seine-Saint-Denis), notamment pour des faits de travail dissimulé en bande organisée et d’emploi d’étrangers non munis d’une autorisation de travail en bande organisée.

Un procès qui s’annonce complexe mais emblématique, puisqu’il concerne les chantiers de construction olympiques. À commencer par le plus symbolique d’entre eux : le village des athlètes, construit à cheval sur les communes de Saint-Denis, Saint-Ouen et l’Île-Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).

L’affaire éclate en janvier 2022. La société GCC, positionnée « parmi les dix premières entreprises » du BTP selon ses dires, est alors chargée de construire six bâtiments dans ce haut lieu des Jeux de Paris 2024. Comme d’usage dans le secteur, elle fait appel à plusieurs entreprises sous-traitantes pour y réaliser les travaux.

Abou (prénom d’emprunt) explique avoir travaillé pour plusieurs d’entre d’elles, alors qu’il n’avait pas de papiers. Il raconte ne pas avoir été payé pour toutes les heures effectuées, et avoir eu un accident de travail non signalé ni indemnisé. « Tout le temps où tu es blessé, tu ne travailles pas et tu n’es pas payé », résume-t-il. Retourné sur le chantier avant d’être rétabli, il ajoute : « Si on réclame des choses, ils nous menacent de nous virer. Il faut qu’on accepte toutes les conditions. »

Abou ainsi qu’une douzaine de travailleurs sans papiers exerçant pour différents sous-traitants ont contacté la CGT à Bobigny. Alertée de la situation, l’inspection du travail se rend en mars 2022 sur le chantier du village olympique. Les agents de contrôle constatent que des ouvriers ne sont pas déclarés, tandis que d’autres n’ont pas de titre de travail.

« Ils se ressemblent tous »

Les inspecteurs auditionneront ensuite, à leur demande, quatre travailleurs sans papiers, qui expliquent s’être cachés dans le sous-sol du chantier durant le contrôle, sur ordre de leur chef. Selon eux, pas de doute, il s’agissait de dissimuler qu’ils étaient sans papiers.

Auditionné dans le cadre de l’enquête, leur responsable a nié en bloc. « Avec moi, il y avait trois ou quatre Maliens avec leurs papiers, et moi je ne peux pas savoir qui, ils se ressemblent tous », a-t-il assuré, estimant qu’« ils font les malins pour avoir leurs papiers ». Mis en cause en tant que dirigeant de fait de deux entreprises sous-traitantes, l’homme assure qu’il n’est que commercial et responsable de chantier, mais en aucun cas gérant, et qu’il ne peut donc pas être tenu pour responsable.

Sur le papier, le gérant de l’une de ces entreprises sous-traitantes était âgé à l’époque de 28 ans. Aux policiers, il a expliqué ne rien savoir de cette société et ne s’être même jamais rendu dans les bureaux : « J’ai mis mon nom en tant que gérant de la société sur la demande d’un ami à mon père », a-t-il assuré.

Un « dirigeant de paille », selon la CGT de Bobigny, comme on en retrouve d’autres dans cette affaire. Rodés à la défense des travailleurs sans papiers, les syndicalistes ont décortiqué un montage complexe, organisé autour de la sous-traitance en cascade et de l’intérim.

Au total, ils ont identifié vingt-six sociétés impliquées dans ce que le syndicat nomme le « réseau turc » : la plupart des personnes impliquées ont un lien avec la Turquie, et en particulier avec la ville de Yapraklı, connue pour être un haut lieu de l’extrême droite et du mouvement ultranationaliste des Loups gris.

Échapper à l’impôt

Autre point commun : « Ce sont des entreprises éphémères, explique Jean-Albert Guidou, ancien inspecteur des impôts désormais responsable du collectif francilien Travailleurs sans papiers du syndicat. Avec des gérants de paille, des entreprises de domiciliation, un capital social faible d’environ 1 000 euros et une durée de vie de quelques années, on est sur le stéréotype d’entreprises dont le but est d’échapper au paiement des impôts et des cotisations sociales. »

Les enquêteurs ont mené des investigations sur onze entreprises, qui ont depuis presque toutes été radiées du registre du commerce ou sont en cours de liquidation. Des procédures qui, pour certaines, sont intervenues juste avant le début de démarches entamées par dix anciens travailleurs des chantiers olympiques aux prud’hommes. « On casse une branche mais le réseau demeure, puisqu’il suffit de recommencer avec une autre boîte », regrette Jean-Albert Guidou.

L’un des enjeux du procès sera d’identifier le degré de responsabilité de GCC, groupe qui affiche son ambition « d’avoir un impact positif en favorisant l’entrepreneuriat, l’actionnariat salarié et l’emploi durable ». Un fait en particulier intrigue les enquêteurs : en novembre 2021, la société a signé un contrat de sous-traitance d’un montant de 842 000 euros avec un prestataire ne disposant officiellement que d’un seul salarié.

Interrogé sur ce point, le président de GCC, Jacques Marcel, a rejeté la responsabilité du choix des sous-traitants sur le directeur de chantier, qui se trouve être mort en 2022.

Tout aussi embarrassant pour GCC, celui qui était son chef de chantier sur le village des athlètes entre juillet 2021 et avril 2022 s’est contredit pendant l’enquête. Lors de sa première audition, en tant que témoin, il expliquait ne pas connaître certains dirigeants des sociétés incriminées. Placé en garde à vue et auditionné une seconde fois, après perquisitions par les enquêteurs et exploitation de son téléphone, il a reconnu avoir menti.

Selon le quotidien L’Équipe, il a expliqué aux policiers que « le juriste de GCC » lui avait demandé « de ne pas [s]’éloigner de GCC dans [ses] réponses », « de ne pas parler des personnes qui ne font pas partie du dossier », « de ne parler que du village des athlètes, ne pas parler des personnes qu’on connaît ».

Huit millions de préjudice pour l’Urssaf

Sollicitée, GCC n’a pas souhaité s’exprimer. Mais l’entreprise a contesté auprès de nos confrères avoir donné toute consigne pouvant gêner l’enquête et indique avoir porté plainte contre un des sous-traitants en mai 2022, parce qu’elle s’estime victime de ce système.

Au total, trois personnes travaillant chez GCC à l’époque des faits sont mises en cause dans la procédure, aux côtés de l’entreprise en tant que personne morale, pour « recours aux services d’une personne exerçant un travail dissimulé » et « recours aux services d’un employeur d’un étranger non autorisé à travailler ».

Pour une source proche du dossier, le réseau mis au jour à l’occasion de cette procédure est une illustration de pratiques courantes dans le bâtiment : « Le régime sous lequel ont été construites ces infrastructures olympiques est un révélateur de la norme sociale dans le BTP. Ça apparaît au grand jour parce qu’ils ont été un peu gourmands en allant s’attaquer à des chantiers particulièrement scrutés. »

En se penchant sur ce dossier, l’Urssaf a estimé son préjudice à 8 millions d’euros au total. Une somme importante, alors même que la CGT estime que la procédure ne cible qu’une partie du réseau. Toutes les entreprises identifiées par le syndicat n’ont en effet pas été examinées durant l’enquête.

« Cela continue sans doute », déplore Jean-Albert Guidou. Il espère que les travailleurs sans papiers concernés, qui ont depuis été régularisés, pourront être placés au centre de l’audience. À la veille du procès, seulement dix-huit d’entre eux avaient été identifiés comme victimes. L’avis officiel leur signalant l’audience a été envoyé moins d’une semaine avant le début des débats.


 

   mise en ligne le 23 janvier 2026

La CGT représentée par Sophie Binet fait irruption aux BIS de Nantes pour dénoncer « le plan social invisible » qui frappe la culture

Clément Garcia sur www.humanite.fr

La CGT représentée par Sophie Binet a fait irruption aux Bis de Nantes pour dénoncer « le plan social invisible » qui frappe le secteur culturel. Le débat s’est poursuivi pour défendre un service public de la culture en danger face à l’offensive idéologique des droites.

L’inquiétude prévaut dans les allées des Biennales internationales du spectacle (BIS) qui se tiennent les 21 et 22 janvier à Nantes, face au vent mauvais qui souffle contre le service public de la culture, gage de cette « exception culturelle » qui a façonné l’image de la France.

D’autant que la ville hôte de ce rendez-vous incontournable des acteurs culturels est aussi la capitale de la Région des Pays de la Loire, transformée en laboratoire trumpiste par sa présidente Christelle Morançais (Horizons) qui s’est violemment attaquée au tissu culturel local et a signé un retrait inédit des financements régionaux dans la culture (-70 %).

À ce qu’il faut bien appeler un volontarisme de droite répond la crise qui frappe les collectivités locales, sommées par l’État de passer à la diète. Et c’est la culture qui trinque, partout, laissant planer « un immense plan social invisible », selon les mots de la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet.

« Rachida Dati fait preuve d’un mépris de classe » déclare Sophie Binet

Cette édition, placée sous le sceau de la résistance, n’aura pas eu l’honneur d’un déplacement ministériel, Rachida Dati jugeant sûrement l’évènement incompatible avec un emploi du temps, il est vrai, bien rempli par ses obligations de campagne parisienne.

Personne ne semblait se soucier de son absence, et on imagine un accueil pour le moins frais si elle avait pointé le bout de son nez. Reste le sentiment d’une trahison de mandat pour tout un secteur malmené et abandonné par sa principale tutelle.

C’est ce que l’on pouvait ressentir lorsque le nom de la ministre, prononcé mercredi matin par le directeur général de la Création artistique, Christopher Miles, lors d’une rencontre introductive, suscitait des huées polies. L’irruption de la CGT spectacle avec son secrétaire Ghislain Gauthier et Sophie Binet en personne, permettait de mettre enfin des mots sur le malaise, et des points sur le i : « Rachida Dati fait preuve d’un mépris de classe. Oui, les travailleurs sont capables d’aller au théâtre pour peu qu’on leur laisse la possibilité », déclarait la secrétaire générale de la CGT, en évoquant « une crise bien plus profonde ».

Après avoir pointé « le grand basculement organisé par le capital et l’extrême droite », Sophie Binet a proposé aux acteurs culturels de se ressembler autour de trois grands axes : une bataille pour affirmer que la culture n’est pas un coût, lutter contre sa marchandisation et enfin pour l’indépendance de la création. Autant de propositions au travers desquelles se dessine la lutte pour défendre et promouvoir le service public de la culture.

Bataille des imaginaires

« Quel service public de la culture pour demain ? », était justement l’intitulé d’un débat organisé l’après-midi. Il aurait fallu pousser les murs pour faire entrer la foule qui s’est pressée à cette rencontre autour de Sophie Binet, Pierre Dharréville responsable de la commission culture du Parti communiste, François Ruffin de Debout ! Andy Kerbrat, député insoumis de la Loire-Atlantique, et Alexie Lorca, adjointe à la culture de la ville de Montreuil.

Le panel marqué à gauche à toutefois laisser entrevoir des divergences. Pierre Dharréville a introduit la rencontre en proposant une définition du service public de la culture : « tout ce qui permet le développement non marchand du secteur culturel, avec des institutions publiques et acteurs subventionnés et conventionnés, autour d’une gouvernance démocratique ».

Le débat s’est vite éloigné de son objet pour questionner, au sens large, la place de la culture dans le débat politique. François Ruffin s’en est remis aux formules qu’il affectionne, « remettre de l’air et de l’imaginaire », « construire une société des liens plutôt qu’une société des biens ».

Une bataille des imaginaires, donc, qui pourrait selon lui passer par la création d’un « Puy du fou de gauche ». Proposition qui a fait tiquer le communiste qui pointait le risque qu’en reprenant les méthodes de la droite on affaiblisse le combat émancipateur.

Les nouveaux États généraux de la culture

Sophie Binet a rappelé que « la culture n’est pas neutre » et, relevant le rôle de la CGT dans la création du festival de Cannes et l’engagement syndical d’illustres personnalités culturelles, a appelé à « ne pas laisser le contrôle de nos cerveaux à des puissances technologiques ». « Il y a désormais une bataille culturelle qui est menée par les milliardaires », poursuivait-elle. Actant la rupture avec les conceptions héritées de Malraux, dont l’actuelle ministre est comptable, elle pointait une « repolitisation partisane, et le financement de la culture en fonction des affiliations idéologiques ».

Le débat a pris une tournure plus polémique quand François Ruffin a soulevé le divorce entre les classes populaires et les acteurs culturels, appelant à nouveau à construire un « récit fédérateur ». Andy Kerbrat a, de son côté, osé le néologisme « artistocratie », pour définir ce divorce, ce qui n’a laissé indiffère ni la secrétaire générale de la CGT, ni le responsable communiste.

Pour la première, il convient d’analyser comment le patronat a cherché, depuis 1968, à couper les classes populaires de la culture. Pour le second, prenant exemple sur la dynamique du Front populaire, de faire de la culture « le cœur d’un projet d émancipation. Elle ne peut pas qu’être l’aliéna d’un programme mais irriguer l’ensemble ».

C’est justement ce à quoi s’attachent à réfléchir les nouveaux États généraux de la culture, lancés l’année dernière dans les pas de ceux commencés en leur temps par Jack Ralite, dont tous autour de la table étaient partie prenante, et auxquels Pierre Dharréville a appelé chacun à prendre part.

   mise en ligne le 21 janvier 2026

Kanaky-Nouvelle-Calédonie : le FLNKS rejette l’accord « Élysée-Oudinot »

Benjamin König sur www.humanite.fr

L’exécutif se targue d’avoir obtenu la signature d’un « pacte de refondation » historique du territoire. En réalité, ce texte, très favorable à la droite calédonienne, est explosif. Il ouvre la voie à une partition de fait de l’archipel. Le mouvement indépendantiste légitime du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) a annoncé, mercredi 21 janvier, rejeter « sans équivoque » l’accord.

Via un communiqué publié sur les réseaux sociaux, le mouvement indépendantiste légitime du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) a annoncé, mercredi 21 janvier, rejeter « sans équivoque » l’accord signé lundi à l’Elysée, et a critiqué un « chantage économique » destiné à faire accepter « le projet de l’État ». Ce texte « ouvre en fait la voie au dégel du corps électoral » déplorent les rédacteurs. Le nouveau document « entérine un passage en force de l’État », dénonce le mouvement de libération, qui rappelle avoir refusé l’accord de Bougival « du fait de sa totale incompatibilité avec la trajectoire de décolonisation de Kanaky ».

Avec le titre pompeux d’« accord Élysée-Oudinot », référence à celui de « Matignon-Oudinot » signé en 1988 sous l’égide de Michel Rocard qui avait permis de sortir de la guerre civile des années 1980 en Kanaky-Nouvelle-Calédonie (KNC), le texte signé ce 19 janvier par l’État français et cinq des six forces politiques calédoniennes représentées au Congrès local est mis en avant comme un « pacte de refondation » historique. Il en est très loin, en l’absence du principal mouvement indépendantiste, le FLNKS. Ce texte risque plutôt de connaître le même sort que de nombreux autres, jetés aux oubliettes non sans avoir mis le feu à l’archipel.

Cet « accord complémentaire à l’accord de Bougival », comme il est mentionné dans le titre, se limite donc à « approfondir les équilibres définis », en juillet 2025. Un texte qui n’était qu’un protocole, mais qu’Emmanuel Macron s’est empressé de faire passer en force, tant il répond aux revendications de la droite calédonienne tout en posant des verrous sur un maintien du territoire au sein de la République française.

La reconnaissance de l’identité kanak, purement et simplement oubliée

« Globalement, sur les aspects politiques et institutionnels, ce texte est quasiment identique à Bougival, analyse Benoît Trépied, anthropologue au CNRS spécialiste de l’archipel. Il comporte les mêmes mécanismes pour l’accession à la souveraineté, que beaucoup considèrent en pratique comme des verrous infranchissables. » Le texte prévoit en effet que, même en cas de transfert de l’ensemble des compétences régaliennes, la pleine souveraineté ne soit pas automatique. Si un État et une nationalité calédonienne seront créés, ils restent adossés à la République française et ne constituent pas un processus de décolonisation.

Le droit à l’autodétermination reste donc hypothétique, malgré la mention du « processus de décolonisation de l’accord de Nouméa », que l’Union nationale pour l’indépendance (UNI), signataire de cet accord, a réussi à réintroduire. L’UNI sert d’ailleurs de caution indépendantiste pour cet accord, mais est très contestée, y compris par une partie de sa base militante. L’autre mention obtenue par l’UNI est « la reconnaissance de l’identité kanak », purement et simplement oubliée dans le texte de Bougival et pourtant au cœur de l’accord de Nouméa.

Pour le reste, cet accord répond aux exigences des anti-indépendantistes. « Il rappelle, voire, renforce, les grands acquis pour la droite : ouverture du corps électoral et hyperprovincialisation », décrypte Benoît Trépied. Le dégel du corps électoral constitue un nœud crucial pour le territoire, à l’origine de tous les grands mouvements de contestation de la population kanak, en 1984 comme en 2024. Quant au transfert aux trois provinces (Nord, Sud, îles Loyauté) de la compétence fiscale, elle ouvre la voie à une véritable partition du territoire. Exactement ce que la droite de Sonia Backès (ex-ministre macroniste aujourd’hui proche d’Éric Zemmour) appelle de ses vœux, partisane d’un apartheid de fait, elle qui déclarait encore en 2024 : « Au même titre que l’huile et l’eau ne se mélangent pas (…), le monde kanak et le monde occidental ont des antagonismes encore indépassables. »

Un accord basé sur un chantage

Le troisième point de l’accord porte sur l’attractivité économique et le soutien à une économie exsangue, avec un PIB en chute de 15 % l’année dernière en raison des révoltes de 2024, et des comptes sociaux dans le rouge. « C’est le seul plus de cette négociation, pointe Benoît Trépied, mais cela pose la question d’un chantage pétrole contre nourriture », poursuit-il.

Pétrole contre nourriture, c’est précisément l’expression employée le 14 janvier par la sénatrice socialiste Corinne Narassiguin pour interpeller la ministre des Outre-mers, Naïma Moutchou, pour redire le refus du PS – et de la gauche – de tout accord sans le FLNKS et basé sur un chantage.

Or, il s’agit des prochaines échéances : il va falloir, dans un premier temps, que le Parlement adopte la loi constitutionnelle, par les deux Chambres, puis aux trois cinquièmes en Congrès à Versailles. Or, sans le PS, rien n’est possible. « La préoccupation du FLNKS est qu’il y ait un « deal » global entre le PS et le gouvernement, y compris sur le budget, et que la KNC soit encore une fois prise en otage par les enjeux de politique française », pointe Benoît Trépied.

Ensuite viendra le temps d’un référendum, rebaptisé « consultation » pour ne pas rappeler des souvenirs douloureux, en juin ou juillet. Enfin les élections provinciales, déjà repoussées trois fois et que ce texte renvoie à décembre 2026. Un véritable « déni de démocratie, avec un Congrès élu en 2019 pour un mandat de cinq ans prolongé de deux ans et demi, pour l’unique raison que la droite refuse le corps électoral actuel (gelé), pourtant validé par le Conseil constitutionnel en décembre 2025 », rappelle Benoît Trépied. Pour ces deux échéances majeures, notamment le référendum, on peut craindre le pire. « Je n’imagine pas que cela puisse être voté sans faire de vagues. Cela sent très mauvais », déplore le chercheur. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la Kanaky-Nouvelle-Calédonie s’avance vers une année qu’il y a tout lieu de craindre.

   mise en ligne le 20janvier 2026

Mort d’El Hacen Diarra en garde à vue à Paris : une information judiciaire est ouverte, la famille réclame l’interpellation des policiers impliqués

sur www.humanite.fr

Après le décès en garde à vue d’El Hacen Diarra dans le commissariat du XXe arrondissement de Paris, le parquet a annoncé, lundi 19 janvier, avoir ouvert une information judiciaire pour violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique ayant entraîné la mort. “La famille de M. El Hacen Diarra ne comprendrait pas que ces faits ne donnent pas lieu aux mesures coercitives prévues par la loi et habituellement utilisées dans les dossiers criminels où un homme a perdu la vie”, dénonce Maître Yassine Bouzroun, l’avocat de la famille du défunt.

Dans l’affaire de la mort d’El Hacen Diarra, décédé dans la nuit du mercredi 15 au jeudi 16 janvier dans le commissariat du XXe arrondissement de Paris, le parquet de Paris a annoncé, lundi 19 janvier avoir ouvert une information judiciaire pour violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique ayant entraîné la mort. Un juge d’instruction va donc désormais enquêter sur les circonstances de la mort de ce Mauritanien de 35 ans.

Une décision qui arrive trop tard, pour l’avocat de la famille du défunt, Maître Yassine Bouzrou. “Après cinq jours de dysfonctionnements graves et d’une communication qui a retardé l’accès à la vérité, la pratique judiciaire impose désormais des actes immédiats”, l’interpellation des “policiers impliqués” et leur présentation “sans délai” au juge d’instruction, réclame Me Bouzrou dans un communiqué transmis à l’AFP.

Une première lésion “classiquement observée lors d’étranglements”

L’avocat déplore un “délai (…) préjudiciable à la recherche de la vérité, tant en raison de l’absence de diligences immédiates que d’une communication institutionnelle exclusivement fondée sur les déclarations des policiers impliqués, sans aucun élément objectif de corroboration, présentant le décès comme un simple malaise”. “La famille de M. El Hacen Diarra ne comprendrait pas que ces faits ne donnent pas lieu aux mesures coercitives prévues par la loi et habituellement utilisées dans les dossiers criminels où un homme a perdu la vie”, ajoute-t-il.

L’avocat s’appuie sur les conclusions de l’autopsie : fracture de la corne du cartilage de la thyroïde et plaie profonde à la tempe. La première lésion, “grave et non-anodine (est) classiquement observée lors d’étranglements”, et la seconde est “incompatible avec l’hypothèse d’un malaise spontané et (traduit) des violences d’une intensité particulière”, dénonce Me Bouzrou.

De son côté, le parquet a fait état de ces résultats. Mais affirme de son côté qu’ils n’apportent “pas à ce stade de certitude sur la causalité du décès”. Il assure que la fracture peut être “antérieure au décès ou consécutive à l’autopsie” et que des examens complémentaires ont été ordonnés “dont les conclusions ne seront pas disponibles avant plusieurs semaines”.


 

Me Bouzrou dénonce également l’absence d’images par les caméras-piétons des policiers qui “n’étaient pas activées, en raison d’un prétendu défaut de batterie”, une explication pour l’avocat “peu crédible (qui) soulève désormais la question d’une éventuelle dissimulation” de preuves.

D’autant que les enquêteurs n’ont pas trouvé de caméra qui couvrirait les lieux d’interpellation, et qu’il n’y a à ce stade pas d’images de son transport au commissariat. Un appel à témoins a été lancé lundi soir par le parquet.

« Il a été tabassé ici et il est mort ensuite au commissariat »

Jeudi 15 janvier, aux alentours de 21 h 30, El Hacen Diarra sort du foyer de travailleurs migrants où il réside depuis quatre ans. À l’angle de la rue des pruniers et de la rue Fernand Léger dans le XXe arrondissement de Paris, l’homme de 35 ans originaire de Mauritanie avait pour habitude de s’offrir ce moment de détente. Ce soir-là, la police passe et le soumet à un contrôle.

« Il a été tabassé ici et il est mort ensuite au commissariat », relatait Ibrahima Diarra dimanche. « Grâce à un voisin qui a tout filmé nous avons une vidéo qui montre la violence de l’interpellation et notre avocat Yassine Bouzrou l’a faite authentifier », poursuivait-il.

En effet, une vidéo a notamment été filmée par des voisins au moment de son interpellation devant le foyer de travailleurs migrants où il résidait. Circulant sur les réseaux sociaux, on y distingue deux policiers, dont l’un, à genoux, donnant deux coups de poing en direction d’un homme plaqué au sol. Selon l’analyse du son réalisée par la famille du défunt, on entend aussi El Hacen Diarra crier : « Vous m’étranglez ! »

Mais les policiers donnent une toute autre version. Selon le parquet, ils auraient interpellé El Hacen Diarra parce qu’« il roulait un joint de cannabis ». L’homme se serait alors « rebellé et les policiers ont été contraints d’utiliser leur pistolet à impulsion électrique, en mode contact au niveau du mollet, pour le maîtriser ». Toujours d’après le parquet, il a ensuite chuté au sol, entraînant les deux policiers. Jusqu’à maintenant, l’enquête était ouverte pour recherche des causes de la mort et confiée à l’IGPN, la police des polices.

Dimanche, des centaines de personnes s’étaient réunies dans le 20e arrondissement à l’appel de la famille d’El Hacen Diarra pour que « la vérité éclate et que justice soit faite », avait lancé le grand frère du défunt, Ibrahima Diarra, devant un parterre de citoyens, de responsables du secteur associatif et d’élus de gauche venus soutenir la famille.

Des conclusions d’examens complémentaires « ne seront pas disponibles avant plusieurs semaines »

Mais après l’annonce de la saisine d’un juge d’instruction, le ministère public a annoncé à l’AFP : « Toute personne ayant été témoin ou disposant d’éléments permettant d’objectiver le déroulé des faits est invitée à les porter à la connaissance des enquêteurs ».

Le parquet a de son côté fait valoir s’être rendu sur place « dès qu’il avait été avisé » du décès, « accompagné du commissaire de permanence de l’IGPN ». Puis, « en l’absence initiale de tout élément connu sur les causes du décès, une enquête en recherche des causes de la mort a été ouverte, cadre juridique permettant le recueil des auditions et la possibilité d’ordonner une autopsie, ce qui a été fait immédiatement », a-t-il souligné. Après réception des « premiers éléments » et du rapport d’autopsie, le parquet a ouvert une information judiciaire, « comme systématiquement lorsqu’une personne décède dans des conditions suspectes ou inexpliquées dans un lieu de privation de liberté ».

« Le rapport d’autopsie n’apporte pas à ce stade de certitude sur la causalité du décès » et des « analyses toxicologiques et anatomopathologiques » doivent être menées, précise-t-il. « Un réexamen du scanner par des radiologues a été ordonné, de même que les examens complémentaires dont les conclusions ne seront pas disponibles avant plusieurs semaines », ajoute le ministère public. Pour les proches d’El Hacen Diarra, la situation est claire : « Nous savons que les policiers l’ont tué et nous voulons la vérité. »

    mise en ligne le 19 janvier 2026

Rapport sur les inégalités 2026 :
Résister au règne des plus riches

sur https://www.oxfamfrance.org/

Dans notre nouveau rapport publié par Oxfam à l’occasion de l’ouverture du Forum économique mondial 2026 à Davos, nous dévoilons que la fortune des milliardaires a bondi de plus de 16 % en 2025, soit trois fois plus vite que la moyenne des cinq années précédentes, pour atteindre 18 300 milliards de dollars, son plus haut niveau historique.

Et ce, alors même qu’une personne sur quatre n’a souvent pas de quoi manger à sa faim et que près de la moitié de la population mondiale vit dans la pauvreté.

Inégalités mondiales : les chiffres-clés

Monde

  • En 2025, la fortune des milliardaires a augmenté 3 fois plus vite que pendant les 5 années précédentes. Cette augmentation équivaut à la richesse totale de la moitié la plus pauvre de l’humanité.

  • La barre des 3 000 milliardaires a été franchie pour la première fois en 2025.

  • La fortune des milliardaires a augmenté de 81 % depuis 2020. Elle a atteint en 2025 son plus haut niveau historique : 18 300 milliards de dollars cumulés.

  • Les milliardaires ont 4 000 fois plus de chances d’occuper un poste politique que les citoyen·nes ordinaires.

France

  • Les 53 milliardaires français sont désormais plus riches que plus de 32 millions de personnes réunies, soit près de la moitié de la population.

  • En 24 minutes en moyenne, un milliardaire gagne l’équivalent du revenu annuel moyen d’un Français, soit 42 438 euros.

  • Depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron en 2017, la fortune des milliardaires français a doublé. Ce gain de plus de 220 milliards d’euros, concentré sur à peine 32 personnes, équivaut au financement de plus de 10 000 postes d’enseignants pendant près de 400 ans.

Résumé du rapport en vidéo : https://youtu.be/2xvZmLr_HKM


 

Résister au règne des plus riches

Le rapport « Résister au règne des plus riches : Défendre la liberté contre le pouvoir des milliardaires » analyse comment les ultra-riches accaparent le pouvoir politique afin de façonner les règles de nos économies et de nos sociétés au service de leurs propres intérêts et au détriment des droits et libertés des populations à travers le monde.

Cette hausse spectaculaire de la fortune des milliardaires accompagne une politique américaine résolument orientée en faveur des plus riches sous l’administration Trump. Cette dernière a réduit les impôts des ultra-riches, sapé les efforts déployés dans le monde pour taxer les grandes entreprises,fait échouer les tentatives visant à lutter contre le pouvoir monopolistique et contribué à la croissance des actions liées à l’IA, véritable aubaine pour les investisseurs fortunés du monde entier.

Le rapport d’Oxfam démontre que la montée de l’oligarchie dépasse les frontières des États-Unis pour miner les sociétés du monde entier. Il met en avant plusieurs chiffres édifiants :

● La fortune cumulée des milliardaires a bondi de 16% l’année dernière, soit de 2 500 milliards de dollars, presque l’équivalent de la richesse totale détenue par la moitié la plus pauvre de l’humanité, à savoir 4,1 milliards de personnes.

● La barre des 3 000 milliardaires a été franchie pour la première fois l’année dernière, tandis que le plus riche d’entre eux, Elon Musk, est devenu la première personne à posséder une fortune supérieure à 500 milliards de dollars.

● Moins de 70 % des 2 500 milliards de dollars d’augmentation de la fortune des milliardaires suffiraient à éradiquer l’extrême pauvreté 26 fois.

L’ultra-richesse érode la démocratie et crée des inégalités politiques

D’après Amitabh Behar, directeur général d’Oxfam, « Le fossé grandissant entre les riches et les autres se traduit par un déficit politique grave et insoutenable. »

Oxfam estime que les milliardaires ont 4 000 fois plus de chances d’occuper un poste politique que les citoyen·nes ordinaires. Selon l’enquête World Values Survey menée dans 66 pays, près de la moitié des personnes interrogées estiment qu’il est fréquent de voir les plus riches acheter les élections dans leur pays.

Les risques de recul démocratique, par exemple à travers l’érosion de l’État de droit ou la compromission des élections, sont sept fois plus élevés dans les pays où les inégalités sont fortes. « Personne ne peut se permettre de sous-estimer la gravité de la situation. Les inégalités économiques et politiques peuvent accélérer l’érosion des droits et de la sécurité des personnes à une rapidité effrayante », poursuit Amitabh Behar.

L’éradication de la pauvreté menacée par l’accroissement vertigineux des inégalités

« Les gouvernements font de mauvais choix pour satisfaire l’élite et favoriser les grandes fortunes tout en réprimant les droits et la colère des citoyen·nes face au coût de la vie devenu inabordable et insupportable pour un trop grand nombre » Amitabh Behar.

Des milliards de personnes font face à des difficultés qui ne sont pourtant pas une fatalité, telles que la pauvreté, la faim et la mort due à des maladies évitables, du fait d’un système qui leur est défavorable. Une personne sur quatre dans le monde fait face à une insécurité alimentaire et doit régulièrement sauter des repas.

Le taux de réduction de la pauvreté stagne, avec des niveaux globalement identiques à ceux de 2019. L’extrême pauvreté recommence à gagner du terrain en Afrique. Les coupes budgétaires en matière d’aide décidées l’année dernière par les gouvernements du monde entier frappent directement les personnes vivant dans la pauvreté et pourraient se traduire par plus de 14 millions de décès supplémentaires d’ici 2030.

Les libertés civiles et les droits politiques sont restreints et réprimés. L’année 2024 a été la dix-neuvième année consécutive de recul en la matière, voyant un quart des pays entraver la liberté d’expression. L’année dernière, plus de 142 manifestations antigouvernementales d’envergure ont éclaté dans 68 pays, auxquelles les autorités ont généralement répondu par la violence.

« La pauvreté économique engendre la faim. Et la pauvreté politique alimente la colère », ajoute Amitabh Behar.

Les médias et les réseaux sociaux aux mains de quelques-uns

Les gouvernements laissent toute latitude aux ultra-riches pour dominer les médias et les réseaux sociaux. Les milliardaires possèdent plus de la moitié des plus grands médias dans le monde et les principaux réseaux sociaux.

Le rapport mentionne l’achat du Washington Post par Jeff Bezos, celui de Twitter/X par Elon Musk, celui du Los Angeles Times par Patrick Soon-Shiong ou encore l’acquisition d’une part importante de The Economist par un consortium de milliardaires. En France, le milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré contrôle désormais CNews, qu’il a rebaptisée « l’équivalent français de Fox News ». Au Royaume-Uni, quatre familles extrêmement riches contrôlent à elles seules les trois quarts de la diffusion des journaux.

Le rapport stipule que seulement 27 % des rédacteurs et rédactrices en chef dans le monde sont des femmes et seulement 23 % des personnes issues de minorités ethniques. Cela conduit à la marginalisation de leurs voix, tandis que les minorités telles que les personnes migrantes et les personnes racisées sont souvent stigmatisées et accusées de toute une série de maux. Les critiques s’en trouvent muselées.

Les autorités kényanes utilisent X pour traquer, punir, voire enlever et torturer les détracteurs et détractrices du gouvernement. Selon une étude menée par l’université de Californie, l’occurrence des discours haineux a augmenté d’environ 500 % dans les mois qui ont suivi l’acquisition de X par Elon Musk.

En France, la fortune des milliardaires a doublé sous les mandats d’Emmanuel Macron

Depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron en 2017, la fortune des milliardaires français a doublé. Ce gain de plus de 220 milliards d’euros, concentré sur à peine 32 personnes, pourrait financer 10 000 postes d’enseignants pendant 377 ans. Cette explosion des richesses de quelques-uns intervient alors que le niveau de pauvreté en France a atteint 15,4 % en 2023 selon l’INSEE, son plus haut niveau depuis 30 ans.

« Emmanuel Macron aura été le président des milliardaires. Au cours de ses deux mandats, le principe républicain d’égalité a été profondément mis à mal. Les ultra-riches disposent aujourd’hui d’un accès privilégié aux sphères du pouvoir. Le constat est frappant : dans le gouvernement Bayrou par exemple, 22 ministres sur 36 étaient millionnaires. Cette surreprésentation des plus riches au sommet de l’État alimente un cercle vicieux : ceux qui détiennent déjà le plus de ressources économiques façonnent des politiques publiques qui servent leurs intérêts, tout en aggravant les inégalités. Pendant ce temps, les plus modestes sont relégués au rang de laissés-pour-compte du débat politique », déclare Layla Abdelké Yakoub, responsable de plaidoyer “Justice fiscale et inégalités” à Oxfam France.

« L’explosion de l’ultra-richesse n’est ni neutre ni anodine. Elle est très coûteuse pour l’ensemble de la société française car elle se fait au prix des inégalités, de l’affaiblissement des finances publiques et de la mise en danger de notre démocratie. En France, la sous-imposition des grandes fortunes représente un manque à gagner de plusieurs dizaines de milliards pour les caisses de l’État, tandis que certains milliardaires utilisent leur puissance économique pour orienter le débat médiatique et bloquer toute réforme fiscale ambitieuse. Les débats sur le budget 2026 en témoignent : les propositions visant à corriger les inégalités devant l’impôt, comme la taxe Zucman, ont suscité une contre-offensive majeure de grandes fortunes, comme Bernard Arnault, et des grands patrons incarnés par le Medef », poursuit Layla Abdelké Yakoub.

Le rapport d’Oxfam avertit que les 53 milliardaires français sont désormais plus riches que plus de 32 millions de personnes réunies, soit près de la moitié de la population. En 24 minutes en moyenne, un milliardaire gagne l’équivalent du revenu annuel moyen d’un Français, soit 42 438 euros.

« Les alertes d’Oxfam sur les inégalités grandissantes sont désormais une réalité confirmée par une institution majeure comme l’INSEE ou encore la Banque postale. Malgré ce diagnostic alarmant désormais largement partagé, les responsables politiques continuent d’ignorer les solutions fiscales qui s’offrent à eux, même lorsqu’elles sont soutenues par 85 % des Français, comme c’est le cas de la taxe Zucman. Ce déni démocratique alimente un climat politique dangereux. À l’approche de 2027, alors que l’extrême droite progresse et que certains milliardaires, comme Vincent Bolloré, utilisent leurs empires médiatiques pour diffuser ses idées, remettre la justice fiscale au centre du débat est une urgence démocratique », conclut Layla Abdelké Yakoub.

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Les recommandations d’Oxfam

Oxfam appelle les États à réduire rapidement et radicalement le fossé entre les ultra-riches et le reste de la société grâce notamment aux mesures suivantes :

Augmenter les impôts sur les ultra-riches

  • Oxfam estime qu’un impôt sur la fortune pour les multimillionnaires et les milliardaires du monde entier pourrait rapporter 1 800 milliards de dollars par an.

  • Plus précisément, Oxfam France formule une série de recommandations fiscales qui permettraient de dégager 88 milliards d’euros par an, tout en préservant le pouvoir d’achat de 70% des Français, dont :

  • Un impôt sur la fortune climatique pour les multimillionnaires et les milliardaires : Il s’agit de taxer, d’une part, le niveau de patrimoine (la taille de la fortune), et d’autre part, la quantité de CO2 qu’il contient (son impact sur le climat).

Réguler les multinationales

  • Encadrer la part des bénéfices versés aux actionnaires

  • Conditionner les aides publiques aux entreprises aux investissements dans la transition

  • Imposer un écart de rémunération de 1 à 20 entre le salaire du dirigeant et le salaire médian de l’entreprise.

Les recommandations

> Note méthodologique


 

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Pour en savoir plus sur le sujet :


 

   mise en ligne le 18 janvier 2026 

« Ils savaient qu’on n’avait pas de papiers et qu’on ne pouvait pas se plaindre » : Sepur, le mastodonte de la collecte des déchets sur le banc des accusés

Marie Toulgoat sur www.humanite.fr

La société de collecte de déchets est accusée de complicité d’emploi de personnes sans autorisation de travail. L’audience, ce lundi 19 janvier, pourrait être l’aboutissement de la lutte de ces travailleurs étrangers et précaires, employés en intérim, qui s’étaient mobilisés contre leur exploitation en 2021.

La plupart d’entre eux ont quitté les poids lourds de ramassage des ordures de Sepur depuis de nombreux mois, ont retrouvé un travail, parfois en CDI, et ont obtenu leur régularisation. Mais ils n’ont pas tourné la page de leur expérience chez Sepur, ce mastodonte du ramassage des déchets qui rafle les marchés publics.

Ce lundi 19 janvier, en effet, une vingtaine d’anciens ripeurs (éboueurs) et conducteurs témoigneront contre la société, ainsi que deux entreprises d’emploi temporaire, Drop Intérim et Mistertemp, au tribunal correctionnel de Versailles (Yvelines). Les deux sociétés d’intérim et leurs dirigeants devront répondre d’accusations d’emploi d’étrangers non munis d’une autorisation d’emploi. Sepur, auprès de qui ces travailleurs étaient mis à disposition, et son président Youri Ivanov sont accusés de complicité pour ces mêmes faits, révélés notamment par des enquêtes de l’Humanité.

« Pour ces employés, cette procédure est une question de dignité », rapporte Cathy Farran, avocate des parties civiles, dont fait aussi partie l’Urif CGT. « Ils se sentent exploités, ils sont mis en danger. Pendant le Covid, ils ont été des salariés de première ligne sans que les règles de sécurité soient respectées. » C’est notamment ce sentiment d’exploitation qui avait poussé une partie des intérimaires sans papiers de Sepur à entamer une grève, en octobre 2021.

« Mon chef d’équipe m’a demandé de changer d’alias »

« J’étais censé faire des semaines de 35 heures pour un salaire moyen de 1 400 euros par mois, mais ça arrivait souvent qu’on me demande de rester plus longtemps… Ces heures supplémentaires n’étaient pas toujours payées. On peut faire des semaines de 50 heures sans que ça se voie sur le bulletin de paie. Si tu réclames, ils ne te donnent plus de travail : ils savent qu’on n’a pas de papiers et qu’on ne peut pas aller se plaindre », détaillait alors Mahamadou, jeune éboueur malien. Lui comme ses collègues réclamaient alors leur régularisation. Les 59 grévistes l’ont obtenue.

Cheick Camara, alors éboueur sur le dépôt des Pavillons-sous-Bois, était aux avant-postes de ce mouvement social d’ampleur. Il sera entendu par le tribunal comme victime. « Sepur m’a surexploité, a volé mes heures de travail, ne m’a pas fourni les EPI (équipement de protection individuelle) dont j’avais besoin. Ils ont joué avec ma santé et je veux qu’ils soient sanctionnés », martèle-t-il.

Comme beaucoup d’autres travailleurs, il confie avoir été recruté directement par des chefs d’équipe de Sepur, sans jamais entrer en contact avec les sociétés d’intérim qui étaient pourtant ses employeurs légaux. Ces cadres avaient connaissance de son statut administratif, assure-t-il. « Début 2021, mon chef d’équipe m’a même demandé de changer d’alias pour passer outre le délai de carence entre missions d’intérim. J’ai dû me démerder pour trouver une nouvelle identité, j’ai travaillé pendant six mois avec ce nouvel alias. Administrativement, l’intérimaire avait changé, mais sur le terrain, c’était toujours moi qui travaillais », raconte-t-il. Régularisé après le mouvement de grève, Cheick Camara occupe désormais un emploi stable « qui n’a rien à voir avec Sepur », où ses « droits sont respectés ».

Sepur s’estime victime d’escroquerie

Certains de ses camarades se seraient même fait racketter par des chefs d’équipe. « Ils demandaient 10 % de leur salaire en contrepartie de missions de 35 heures par semaine. Si les ripeurs ne payaient pas, ils n’étaient pas réembauchés. Ces chefs d’équipe ont clairement profité de la faiblesse des travailleurs », détaille Cheick Camara. Ce sont ces pratiques présumées d’extorsion qui ont poussé une petite dizaine d’intérimaires à porter plainte contre deux chefs d’équipe de Sepur, qui seront également jugés ce 19 janvier. La procédure a ensuite été liée à celle initiée par l’enquête de l’inspection du travail et du parquet, en 2022, pour emploi de personne dépourvue d’autorisation de travail.

Sur le banc des accusés, Sepur nie toutefois fermement avoir joué un quelconque rôle dans l’emploi de travailleurs étrangers sans autorisation de travail. Pire, selon une plainte contre X qu’elle a déposée en janvier 2022 et que l’Humanité a consultée, la société estime avoir été victime d’escroquerie.

« Pour contourner (l’)interdiction (d’emploi de personnes sans papiers), des personnes étrangères en situation irrégulière ont volontairement produit d’authentiques titres de séjour appartenant à des tiers. (…) L’usurpation de la qualité d’étranger en situation régulière avait pour but de tromper Sepur. (…) Sepur a ainsi subi un préjudice financier certain du fait de ces agissements », peut-on y lire.

Pour l’entreprise et son dirigeant, qui effectuent des délégations de service public auprès des collectivités, la responsabilité de contrôler l’identité des travailleurs reposait entièrement sur les sociétés d’intérim. « Cette plainte est toujours pendante devant le juge d’instruction », précise l’entreprise par la voix de son service de presse.

Dans les dépôts, jusqu’à 92 % d’intérimaires

Pourtant, les témoignages de travailleurs, de syndicalistes et même les observations de l’inspection du travail racontent une tout autre histoire. « Ces travailleurs sans papiers se font embaucher au cul du camion directement par des chefs d’équipe de Sepur. Leur situation est ensuite régularisée par des sociétés d’intérim, dont certaines sont entièrement dématérialisées », détaille le défenseur syndical CGT Richard Bloch.

Si l’embauche directe par l’entreprise destinataire de missions d’intérim n’est pas illégale, cet usage peut mettre en lumière les responsabilités de Sepur dans l’embauche de ces travailleurs étrangers, estime-t-il. D’autant que ce procédé a été entaché de nombreuses irrégularités.

Un constat d’huissier effectué à la demande de la CGT, que l’Humanité a pu consulter, établit que certains salariés intérimaires ont reçu par voie postale leurs contrats de travail plusieurs semaines après la fin de leurs missions. Celles-ci, à chaque fois, ne duraient que quelques jours. « La première fois que j’ai entendu parler de Sepur, c’est lorsqu’un salarié s’est présenté à ma permanence juridique en 2019. Il avait moins de cinq ans d’ancienneté et avait enchaîné plus de 350 missions d’intérim », ajoute Richard Bloch.

Bien qu’aucun des prévenus, sur les bancs du tribunal, n’aura à répondre d’une utilisation abusive de l’intérim, ces agissements seraient bel et bien au cœur d’un « système Sepur » qui profite à la société aux dépens des travailleurs, estiment les parties civiles. « Le recours à l’intérim et l’embauche de travailleurs sans papiers sont très liés, l’un permet l’autre. Lors de ses contrôles, l’inspection du travail a observé que dans certains dépôts, le taux d’employés intérimaires s’élevait à 92 % », détaille l’avocate Cathy Farran.

Contactée, l’entreprise conteste l’existence d’un « système Sepur ». « Pour ce qui est des alias (vrais papiers mais porteurs usurpateurs) c’est en réalité un problème dont Sepur est la première victime, comme beaucoup d’autres entreprises. Certains syndicats poussent d’ailleurs des sans-papiers à commettre ces escroqueries dans l’espoir d’une régularisation ultérieure. »

Une économie de 7 000 euros par an et par intérimaire

Richard Bloch, qui a accompagné de nombreux travailleurs aux prud’hommes faire requalifier leurs missions d’intérim en CDI, considère que ce recours massif au travail temporaire est volontaire de la part de Sepur, et qu’il permet à la société de casser ses prix. « Si je suis ripeur intérimaire chez Sepur, on me propose plusieurs courtes missions par semaine qui représentent moins d’heures que si j’étais en CDI, même avec les heures supplémentaires. On ne me paiera pas non plus de 13e mois, ni de prime d’ancienneté, je n’irai jamais chez le médecin du travail », illustre-t-il.

Une économie que le syndicaliste estime à plus de 7 000 euros par an et par intérimaire pour l’entreprise de ramassage des ordures. « Si nous ne parlons pas de ce système et du gain économique qu’il représente pour Sepur, nous ne pouvons pas nous attaquer aux causes réelles de l’emploi de travailleurs sans papiers », ajoute-t-il. Il fera valoir au tribunal l’application scrupuleuse de l’amende prévue par la loi de 3 750 euros (et 7 500 en cas de récidive) par salarié intérimaire œuvrant sur un emploi permanent. Celle-ci pourrait dissuader durablement Sepur d’entretenir ce « système », pense-t-il. Cette économie permettrait en effet à Sepur d’être très concurrentiel par rapport à des concurrents dans la bataille pour les marchés publics.

Sepur et son dirigeant Youri Ivanov, présumés innocents, contestent les faits qui leur sont reprochés. « Nous choisissons ce système de recrutement de ripeurs car nous avons un absentéisme de 14 % et j’ai besoin de 600-800 personnes par jour, la seule solution est les sociétés de travail temporaire », expliquait ainsi le président dans son audition de police, en mai 2025. La société a même attaqué pour diffamation plusieurs médias – dont l’Humanité – s’étant fait écho des faits qui lui sont reprochés. Tous ont été relaxés.

En cas de condamnation, le dirigeant encourt, lui, une peine de cinq ans de prison et une amende de 30 000 euros par personne étrangère illégalement employée. La société Sepur pourrait aussi être condamnée à une interdiction de marché public pendant cinq années.


 


 

Emploi de sans-papiers et recours abusif à l’intérim : le « système Sepur » au tribunal

Adèle Cailleteau sur www.mediapart.fr

Plus de 250 collectivités territoriales ont délégué la gestion de leurs ordures à l’entreprise. Elle est jugée le 19 janvier, aux côtés de deux entreprises d’intérim, pour emploi et complicité d’emploi d’étrangers non autorisés à travailler. Deux chefs d’équipe sont aussi jugés pour extorsion.

C’est en mars 2019 que Camara commence à travailler en intérim pour la société de collecte de déchets Sepur, à Pantin (Seine-Saint-Denis). Il nettoie les rues et les trottoirs du quartier des Quatre-Chemins, où ses 2,02 mètres lui facilitent la tâche face à des usagers de drogues et des vendeurs de cigarettes à la sauvette qui « viennent parfois [le] chercher avec les couteaux ».

En janvier 2021, après plus d’un an et demi à travailler comme intérimaire, « le chef d’équipe dit qu’il faut que tout le monde ramène de nouveaux papiers à cause des carences », relate Camara. Étranger sans titre de séjour en France, il avait fourni les documents d’identité d’un ami en situation régulière pour pouvoir travailler. Pour contourner la réglementation du travail temporaire qui impose des délais de carence entre deux missions, il change donc d’« alias », tout en gardant exactement les mêmes missions, au même endroit.

Pour les salariés concernés, il n’y a aucun doute : Sepur savait qu’ils n’avaient pas d’autorisation de travail. Cette question sera au cœur de l’audience, lundi 19 janvier, au tribunal judiciaire de Versailles, où l’entreprise et son PDG vont être jugés pour complicité d’emploi d’étrangers non autorisés à travailler. Les deux sociétés d’intérim par lesquelles passait l’embauche des travailleurs sont aussi mises en cause pour l’emploi d’étrangers non munis d’une autorisation de travail.

Deux chefs d’équipe seront aussi jugés pour extorsion. Moussa, un autre ex-travailleur sans papiers, explique en effet que son chef de dépôt à Villejust (Essonne) exigeait de recevoir 10 % de son salaire pour lui donner des missions.

Sur son téléphone, le travailleur malien montre quelques échanges de messages. « On ne peut plus te faire travailler à cause de ta bêtise mais tu sais ce que tu dois quand même non ???? », lui écrit par exemple ce chef. Quand Moussa répond qu’il ne comprend pas, son interlocuteur précise : « Le wari » – l’argent, en bambara. Alors chaque mois, de juillet 2020 à octobre 2021, il lui a donné entre 150 et 200 euros. Comme sept autres ex-salariés, il a porté plainte. « Si les faits reprochés à certains employés de Sepur venaient à être confirmés par la justice, Sepur prendra immédiatement les sanctions les plus fermes qui soient à leur encontre », affirme l’entreprise à Mediapart.

Camara et Moussa, désormais en CDI dans des structures où les conditions de travail n’ont « rien à voir », se rendront à l’audience et vont se constituer parties civiles, comme la CGT et une vingtaine d’autres anciens travailleurs sans papiers de Sepur. En octobre 2021, ils faisaient partie des 59 travailleurs sans papiers, majoritairement venus du Mali en traversant la Méditerranée, à tenir un piquet de grève sur le parvis de l’hôtel de ville de Bobigny pour demander leur régularisation, qu’ils ont finalement obtenue.

La CGT dénonce un « système » 

Juste avant le début de leur mobilisation, des inspecteurs du travail s’étaient rendus sur cinq sites Sepur en Île-de-France. Plus de quatre ans plus tard, le procès-verbal qu’ils ont transmis au parquet est au cœur du dossier pénal. Confirmant les récits des anciens manifestants, il indique que les travailleurs se rendaient directement sur les sites Sepur pour trouver du travail et que les sociétés d’intérim ne rencontraient pas les salariés, ne vérifiaient pas leurs pièces d’identité et ne faisaient qu’enregistrer formellement les embauches via des procédures dématérialisées.

« Le rôle essentiel joué par Sepur dans le processus de recrutement des salariés en fournissant aide et assistance aux entreprises de travail temporaire en toute connaissance de cause permet de caractériser sa complicité », résume le procès-verbal, rappelant que l’entreprise connaît pourtant bien le sujet, pour avoir déjà été confrontée à plusieurs mobilisations sociales de travailleurs sans papiers (en 2013 et 2018, puis de nouveau en 2021 et 2023).

Placé en garde à vue et auditionné dans le cadre de l’enquête, le PDG de la société Sepur, Youri Ivanov, n’a pas reconnu les faits et s’est dédouané de toute responsabilité. « Je ne recrute pas car je ne suis pas l’employeur », a-t-il indiqué aux enquêteurs. « Si des salariés n’ont jamais vu la boîte d’intérim, c’est leur responsabilité […]. Il s’agit d’un dysfonctionnement des boîtes d’intérim », a-t-il insisté avant de préciser, preuves à l’appui, avoir « fait un rappel des obligations qui incombaient aux sociétés de travail temporaire » en 2022.

Son service de communication renchérit auprès de Mediapart : « Sepur n’a strictement aucun intérêt (financier, social, réputationnel) à employer des sans-papiers. » Selon son avocat Olivier Baratelli, Sepur se réserve d’ailleurs la possibilité « de donner des suites judiciaires […] dès lors que serait affirmé que Sepur ne respecterait pas la loi, aurait des pratiques illicites, aurait mis en place un système ou une pratique habituelle ».

La société assure être « la première victime, comme beaucoup d’autres entreprises », des travailleurs qui empruntent une autre identité. Les patrons des deux entreprises d’intérim mises en cause ont assuré auprès des policiers avoir toujours respecté les règles, et n’ont pas répondu aux questions de Mediapart.

Du côté des parties civiles, le discours est bien différent. La CGT dénonce un « système Sepur », pensé et organisé pour réduire les coûts et remporter les appels d’offres lancés par les collectivités territoriales – Sepur dessert plus de 250 collectivités territoriales, au bénéfice de 13 millions d’habitants. Le tout grâce à un rouage simple, assure le syndicat : le recours massif à l’intérim.

Si le PDG de Sepur n’a parlé lors de son audition que de « six cents intérimaires par jour » nécessaires pour faire face à l’« absentéisme », des documents internes à son entreprise mettent en évidence qu’en 2022 et 2023, 40 % des 3 500 salarié·es de l’entreprise étaient des intérimaires.

Habituée des tribunaux

Le procès-verbal de l’inspection du travail indique aussi que « le travail intérimaire représente plus de 94 % des salariés inscrits sur le registre unique du personnel » du site de Pantin (Seine-Saint-Denis), 92 % à Villejust , 88 % à Wissous (Essonne) et 46 % à Sarcelles (Val-d’Oise). Des chiffres « totalement faux », rétorque l’entreprise, qui s’indigne de ne pas avoir eu accès au document.

Sepur a néanmoins déjà été sanctionnée à plusieurs reprises pour l’irrégularité de son recours à des travailleurs intérimaires : au moins une quinzaine de décisions de justice (conseils des prud’hommes et cours d’appel) ont condamné la société à requalifier des CDD d’intérimaires en CDI.

Richard Bloch, défenseur syndical à la CGT, déposera prochainement trois nouveaux dossiers qui concernent au total 1 250 contrats de travail. Pour lui, qui a pris l’habitude d’accompagner d’anciens intérimaires de Sepur aux prud’hommes, c’est évident : « S’il n’y avait pas ce modèle économique, il n’y aurait pas de travailleurs sans papiers, ni de racket. »

« On peut mettre une pression énorme sur un travailleur sans papiers. A fortiori sur un intérimaire sans papiers », insiste Jean-Albert Guidou, coordinateur du pôle régional CGT « Travailleurs migrants », qui a accompagné la grève d’octobre 2021.

Camara confirme, expliquant avoir dû s’acheter des bottes à sa taille pour travailler et n’avoir pas été payé pour toutes les heures effectuées. « Tu te plains, tu expliques mais à un moment donné le chef d’équipe essaie de te remplacer, donc tu es obligé de te taire, raconte-t-il. C’est de la surexploitation. »

Il suffirait d’une pression des collectivités locales pour que Sepur se mette dans les clous.       Jean-Albert Guidou, coordinateur du pôle régional CGT

De mémoire de syndicaliste, le procès qui s’ouvre relève de l’exceptionnel. La CGT espère que le recours abusif à l’intérim, défini par le Code du travail, sera reconnu, et que l’audience contribuera à dissuader les collectivités territoriales d’octroyer de nouveaux marchés à Sepur.

« On ne peut pas confier des missions de service public à des entreprises qui ne respectent pas la loi. Il suffirait d’une pression des collectivités locales pour que Sepur se mette dans les clous ou disparaisse », insiste Jean-Albert Guidou.

L’entreprise est habituée des tribunaux, et pas seulement en matière de droit du travail : en 2022, la société menait (et perdait) une procédure-bâillon contre quatre médias (Politis, Le Monde, L’Humanité et France Inter), qui avaient relaté les faits pour lesquels l’entreprise est aujourd’hui jugée.

Au même moment, elle a aussi porté plainte pour escroquerie, avec dans le viseur les travailleurs sous alias. « Certains syndicats poussent des sans-papiers à commettre ces escroqueries dans l’espoir d’une régularisation ultérieure », prétend l’entreprise. Elle indique que la procédure est toujours entre les mains d’un juge d’instruction. 

Quatre ans plus tard, c’est bien Sepur qui devra rendre des comptes. Outre les sanctions pénales, elle risque une exclusion des marchés publics pour cinq ans, alors que son activité repose principalement sur la délégation au privé de la gestion des déchets par les collectivités territoriales.


 

   mise en ligne le 17 janvier 2026 

Éric Coquerel consulte les documents de Bercy et confirme qu’une partie des plus riches ne paient pas d’impôts

Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr

Le président de la commission des Finances a consulté ce vendredi à Bercy des documents qui confirment que les plus riches ne paient quasiment pas d’impôt sur le revenu, suite au propos d’Éric Lombard.

Il y a bien des riches qui évitent très largement l’impôt sur le revenu. Éric Coquerel le confirme. Le président insoumis de la commission des Finances de l’Assemblée nationale s’est rendu ce vendredi à Bercy, pour consulter les documents cités par Éric Lombard, ancien ministre de l’Économie, qui a annoncé la semaine dernière que des milliers de personnes fortunées ne paient quasiment pas d’impôt sur le revenu en France.

« Effectivement, il y a plusieurs milliers de personnes, voire plusieurs dizaines de milliers, qui déclarent des revenus fiscaux très inférieurs à leurs revenus économiques estimés », a confirmé le député LFI au sortir de sa visite.

« J’ai vu un tableau des dix personnes les plus extrêmes dans celles qui ne paient pas l’impôt sur le revenu correspondant à leurs revenus économiques estimés », a-t-il précisé. Un cas notamment l’a alerté. « Vous avez un contribuable qui a un revenu professionnel dix fois supérieur à son patrimoine non professionnel. Ça nous donne une idée de ce qui échappe complètement à l’impôt ».

Les milliardaires paient moins de 2 % d’impôt sur le revenu

Éric Coquerel, qui a été reçu par la direction du budget, a pu consulter plusieurs notes. Notamment celles qui ont servi à la préparation d’une contribution différentielle sur le patrimoine, qui n’a finalement pas vu le jour. Et celles destinées à l’instauration d’une contribution différentielle sur les hauts revenus, qui a finalement été mise en place.

Des études déjà connues confirment le phénomène. Notamment celle réalisée par l’Institut des politiques publiques, en collaboration avec Bercy, qui documente que « 150 personnes, des milliardaires en gros, payaient toutes moins de 2 % d’impôt sur le revenu », rappelle Éric Coquerel. « Ces gens un taux effectif moyen d’imposition de 26 % quand le taux marginal d’imposition sur le revenu des 75 000 personnes les plus riches de ce pays est de 46 % ». En résumé, si les 150 plus fortunés contribuaient à l’impôt comme les 75 000 les plus riches situés juste sous eux, « cela rapporterait 18 milliards d’euros à l’État en plus », pointe Éric Coquerel.

Mais en plus de ces études, les documents vus par le président de la commission des Finances ce vendredi confirment qu’il existe « un décalage entre ce que les riches paient et ce qu’ils devraient payer ». Les plus fortunés ont « une part d’impôt très minime par rapport à leurs revenus économiques, et plus encore par rapport à leur patrimoine professionnel », a-t-il dénoncé.

Des échelles difficilement quantifiables depuis 2017

Le tout, « à des échelles qui ne sont même plus quantifiables ». « Depuis 2017 et la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), il y a une méconnaissance quasi complète du patrimoine mobilier des plus riches, comme ils n’ont plus à le déclarer. La plupart des statistiques datent d’avant 2017. On peut penser que la situation s’est depuis dégradée et que tous ces chiffres se sont aggravés », considère-t-il.

Le député a précisé que Bercy travaille à une actualisation des documents. Il était temps, car ce sont les citoyens et les services publics qui depuis 2017 paient toujours plus les cadeaux fiscaux faits aux plus riches.

Les propos d’Éric Lombard, ancien ministre de l’Économie de François Bayrou, ont notamment permis de relancer les débats autour de l’instauration de la taxe Zucman, qui vise à ce que les plus riches qui échappent à l’impôt sur le revenu soient mis à contribution via une taxe calculée sur leur patrimoine.

   mise en ligne le 16 janvier 2026

LVMH : les salariés des grandes maisons de Champagne, privés de prime de participation, se mettent en grève

Pierric Marissal sur www.humanite.fr

Juste avant la clôture des comptes de LVMH, la CGT appelle les salariés champenois à la mobilisation ce jeudi 15 janvier pour réclamer leur participation aux bénéfices, dont ils sont privés pour la première fois.

Quand on est employé par un géant du luxe comme LVMH, la prime de participation peut représenter entre 15 et 30 % du revenu annuel. Pour la première fois, depuis soixante ans que le groupe existe sous cette forme, ses salariés vont être privés de cette part variable de revenu, comme ils l’ont été de prime de fin d’année. La direction le justifie par des résultats en baisse, pour la deuxième année d’affilée. Un argument difficilement entendable, car « LVMH a pourtant versé à ses actionnaires un acompte de dividendes identique à celui de l’année dernière, et c’est nous seuls, les salariés qui produisons la valeur, qui devons-nous serrer la ceinture ! » conteste Alexandre Rigaud, délégué CGT chez Moët & Chandon, le « M » de LVMH.

Alors, le syndicat dans son ensemble – ouvriers, employés, techniciens et cadres – organise une deuxième journée de mobilisation ce jeudi 15 janvier. Une première avait suivi l’annonce de la suppression des primes, le 5 décembre, et la CGT avait rassemblé près de 600 salariés en colère à Epernay (Marne), devant les caves de Moët.

Cette fois ce sera à Reims, devant la maison de la Veuve Clicquot Ponsardin, également propriété de LVMH. « Il s’agit de mettre la pression avant la clôture des comptes, le 19 janvier », précise Alexandre Rigaud. Des salariés de toutes les autres maisons du groupe, Moët, Ruinard, Mercier, Dom Pérignon et Krug, tous concernés par la baisse des revenus, seront mobilisés.

1 200 postes en moins sur trois ans

Le contexte social est morose dans la branche vins et spiritueux du géant du luxe. Les menaces de scission du groupe ont été quelque peu apaisées par l’arrivée du fils du patron, Alexandre Arnault, comme n° 2 de LVMH l’année dernière : « C’est au moins la preuve que le champagne et le cognac importent encore à Bernard Arnault », estimaient alors les syndicats. L’alcool pèserait sur l’image de marque de la multinationale de luxe, dans certains pays. « C’est vrai qu’en termes de chiffre d’affaires, on pèse moins que Sephora, mais les bonnes années on réalise 30 % de marge, c’est important pour les résultats du groupe », grince le délégué CGT.

La mesure phare de la nouvelle direction reste l’annonce d’une baisse d’effectifs de 1 200 postes sur trois ans. « Déjà, 450 départs n’ont pas été remplacés, principalement au siège ou dans les services techniques, précise Alexandre Rigaud. Chez nous, à la production, ce sont surtout les précaires, les CDD et les intérimaires, qui font les frais des mesures d’économie. » La ligne est en tout cas celle-là : couper dans les coûts, mais pas de réorientation stratégique. Pour écouler ses stocks accumulés et maintenir des prix élevés, LVMH mise sur le marketing et surtout une baisse de la production.

En champagne, les volumes récoltés pour l’AOC sont votés chaque année par les producteurs. La multinationale de Bernard Arnault, qui représente environ 30 % des volumes et 50 % de la valeur du champagne, a donc pu imposer à tous une baisse de rendement, en passant de 12 000 kg de raisins récoltés en 2024 à moins de 11 000 kg l’année suivante. Alors les vendanges 2025, bien qu’elles furent bonnes, donneront près de 60 millions de bouteilles de champagne en moins qu’il y a trois ans.

   mise en ligne le 15 janvier 2026

Symboles nazis dans des lycées d’Occitanie : Carole Delga interpellée sur la montée de l’extrême droite à l’école

Elian Barascud sur https://lepoing.net/

Croix celtiques, slogans suprémacistes, intimidations : le syndicat SUD Collectivités territoriales interpelle Carole Delga après la découverte répétée de symboles néo-nazis dans plusieurs lycées d’Occitanie, tandis que syndicats de l’Éducation nationale et parents d’élèves alertent sur une montée de l’extrême droite à l’école

Croix celtiques taguées dans les sanitaires, slogans suprémacistes gravés sur les murs, autocollants de groupuscules identitaires aux abords des établissements : dans plusieurs lycées d’Occitanie, des symboles d’extrême droite ont été découverts ces derniers mois. Une situation jugée suffisamment grave pour que le syndicat SUD collectivités territoriales région Occitanie adresse une lettre ouverte à la présidente de Région, Carole Delga, rendue publique le 8 janvier.

Parmi les faits signalés figure la présence répétée de tags fascistes au lycée Georges-Pompidou de Castelnau-le-Lez, où des croix celtiques et le slogan « Europe Jeunesse Révolution » ont été retrouvés dans les toilettes des élèves. Selon le syndicat, une croix celtique a même été apposée directement sur le logo de la Région avant d’être effacée par les services, sans que la question d’un dépôt de plainte ne soit clairement tranchée. D’autres établissements sont cités, comme le lycée Le Garros à Auch, où des gravures de croix celtiques ont également été relevées.

« Dog whistle »

Dans un communiqué diffusé sur Instagram, des lycéens de Georges-Pompidou parlent d’« attaques répétées » menées depuis le mois octobre par « l’extrême droite néo-nazie ». « Ce n’est pas du vandalisme, c’est une offensive idéologique », écrivent-ils, dénonçant une stratégie d’intimidation et de marquage du territoire. Ils appellent à ne pas banaliser ces actes et à refuser « le silence complice ».

Si certains de ces signes peuvent sembler anodins ou obscurs, leur signification est pourtant bien documentée. Selon le site Indextrême, spécialisé dans les symboles repris par l’extrême droite, la croix celtique — à l’origine un symbole ancien mêlant roue solaire préchrétienne et croix chrétienne — a été progressivement détournée par les mouvances nationalistes et néonazies au XXᵉ siècle. Utilisée dès l’entre-deux-guerres par des courants collaborationnistes et reprise après 1945 par des groupes d’extrême droite radicale comme Jeune Nation ou Occident, elle est aujourd’hui un marqueur central du suprémacisme blanc et du néonazisme. En France comme en Europe, la croix celtique sert de « dog whistle » : un signe de reconnaissance compris des initiés, mais suffisamment ambigu pour passer inaperçu ou être minimisé.

« Climat de banalisation du racisme »

SUD CT alerte aussi sur un climat plus large de banalisation du racisme et des discriminations, évoquant des propos racistes entre personnels, des organisations du travail jugées discriminantes et une tendance persistante au « pas de vague ». Le syndicat rappelle avoir déjà signalé des menaces visant le lycée Joffre de Montpellier, ciblé le 16 décembre dernier par un groupuscule identitaire violent qui promettait de dégager un blocus lycéen en soutien à la Palestine. Si le blocage s’est déroulé sans incidents ce jour-là, le 18 septembre, lors d’une journée de mobilisation dans le cadre du mouvement « Bloquons tout », des élèves du lycées avaient subi des intimidations et insultes sexistes de la part d’un groupe d’extrême droite, qui a commis plusieurs exactions durant cette journée.

Lors d’une rencontre le 15 décembre dernier, Carole Delga avait assuré vouloir agir avec fermeté et aborder la question avec les proviseurs début 2026, selon Sud CT, qui dit désormais attendre des actes concrets : enquêtes administratives, dépôts de plainte systématiques et travail avec les syndicats et la communauté éducative. « Quand les bâtiments scolaires deviennent les supports de propagande raciste, la collectivité doit réagir », insiste le syndicat.

« Des saluts nazis dès le collège »

Ce constat de banalisation du racisme et des idéologies d’extrême droite, Christine Saint-Joannis, représentante héraultaise de la FSU, le dresse aussi : « Depuis quelques années, les collègues font remonter à notre syndicat de plus en plus de problèmes, voire de conseils de disciplines, liés à les élèves qui affichent une idéologie d’extrême droite. On en a vu faire des saluts nazis au collège… »

« Quand j’ai dis à mes élèves que le travail de groupe permettait de progresser, un élève de troisième m’a cité l’exemple de Goebbels comme d’une réussite individuelle car il est devenu cadre du IIIe Reich tout en ayant un handicap physique… », raconte de son côté Jordan Homps délégué syndical et enseignant dans un collège héraultais.

Une question que la section héraultaise de la FCPE, principale fédération d’association de parents d’élèves, dit prendre au sérieux : « C’est un phénomène très nouveau, et d’autant plus étonnant que la plupart du temps, les familles des élèves concernées sont surprises au moment où elles apprennent les agissements de leurs enfants », analyse Marie Nikichine, présidente de la FCPE 34, qui fait un lien avec « les vidéos masculinistes très populaires sur les réseaux sociaux ». L’association de parents d’élèves entend d’ailleurs alerter le rectorat sur cette problématique pour tenter de trouver des solutions.

Un « pôle académique valeurs » en réponse

Rectorat qui, contacté, affirme que « le nombre d’atteintes aux valeurs de la République — qui inclue les propos ou actes racistes et antisémites — demeure stable au sein de l’académie de Montpellier depuis deux ans. Il reflète les évolutions de la société ». Pour faire face à ces problématiques, les responsables de l’Académie de Montpellier évoquent notamment un « pôle académique Valeurs » pour prévenir et traiter ces situations, en coordonnant « référents laïcité, équipes mobiles de sécurité et acteurs éducatifs ». Le rectorat met également en avant un plan de formation lancé en 2021, avec un parcours de neuf heures destiné à l’ensemble des personnels jusqu’en 2029, axé notamment sur « l’esprit critique, l’éducation aux médias et le climat scolaire », avec l’aide d’un réseau de 100 formateurs académiques.

Un dispositif jugé insuffisant pour Christine Saint-Joannis, qui y voit surtout « une énième communication pour dire qu’il y a eu une réaction après la mort de Samuel Paty ». Selon elle, « 100 personnes sur toute l’Académie, c’est trop peu pour traiter ces problèmes. Il nous faut avant tout des moyens pédagogiques pour discuter avec nos élèves.


 

    mise en ligne le 14 janvier 2026

Taxer les riches :
Éric Lombard lâche une petite bombe

Mathias Thépot sur www.mediapart.fr

Dans « Libération », l’ancien ministre de l’économie et des finances a expliqué que des milliers de foyers fiscaux fortunés déclaraient chaque année zéro euro de revenu fiscal à l’administration. Une nouvelle preuve, s’il en fallait, que les ultrariches échappent à l’impôt en France. 

Un ancien ministre macroniste ne devrait pas dire cela. L’éphémère locataire du ministère de l’économie et des finances en 2025, Éric Lombard, a lâché une petite bombe le 11 janvier dans Libération au sujet du débat sur la taxation des ultrariches. Un sujet qui a fait la une de l’actualité à l’automne dernier, lorsque la taxe Zucman était au centre des attentions.

Éric Lombard a concrètement indiqué au quotidien avoir consulté son administration durant son court passage à Bercy pour connaître la réalité de la situation fiscale des contribuables les plus fortuné·es.

Et la réponse de ses services a été on ne peut plus claire : « La direction des finances publiques avait regardé : parmi les personnes les plus fortunées, des milliers ont un revenu fiscal de référence de zéro. Ils ne paient aucun impôt sur le revenu ! Au lieu de payer des charges sociales sur leur salaire, ils se font rémunérer dans les holdings. Ces mécanismes sont légaux, mais injustes. »

Selon Éric Lombard, les riches de France échappent donc massivement à l’impôt. Un pavé dans la mare pour l’exécutif macroniste en place, vu le pedigree de celui qui a lancé la saillie : un ancien ministre du gouvernement de François Bayrou, alors membre du « socle commun » allant du centre à la Droite républicaine (DR). Socle qui s’est toujours refusé doctement à taxer de manière significative les grandes fortunes qui échappent à l’impôt.

Le constat d’Éric Lombard dans Libération prolonge, du reste, celui de l’Institut des politiques publiques (IPP), qui révélait dans une note publiée en juin 2023 que, contrairement au commun des mortels, les milliardaires français·es ne paient quasiment pas d’impôts ni de prélèvements sociaux au regard des centaines de millions, voire des milliards d’euros de revenus économiques qu’ils et elles perçoivent.

Cela est dû au fait que l’immense majorité des revenus des ultrariches est logée dans des sociétés holdings qu’ils et elles contrôlent et qui échappent aux radars de l’administration fiscale. Pour élaborer leur constat dévoilé en juin 2023, les chercheurs de l’IPP s’étaient notamment appuyés sur des données fiscales de Bercy. Ce qui constituait alors une avancée majeure en matière de transparence pour les politiques publiques.

Rien à déclarer

Toutefois, l’ancien ministre de l’économie et des finances va plus loin que l’IPP, car il parle dans son interview à Libération de « revenu fiscal de référence » – autrement dit le revenu que tout un chacun inscrit chaque année sur sa feuille d’impôts – qui serait égal à zéro pour des milliers de contribuables fortuné·es. 

Bref, il révèle que de nombreux foyers fiscaux fortunés n’auraient rien à déclarer au fisc. Ce qui n’est pas exactement ce que disaient les chercheurs de l’IPP – ni d’ailleurs les données qu’ils ont mises à disposition du grand public –, qui raisonnaient, eux, en pourcentage d’impôts payés par rapport à des revenus économiques gargantuesques. 

Pour l’économiste Gabriel Zucman, à l’origine de la taxe qui porte son nom et professeur à l’École normale supérieure, « ce que dit Éric Lombard, c’est que de nombreux contribuables très fortunés ont un revenu fiscal déclaré de zéro ou proche de zéro. C’est-à-dire qu’ils déclarent un revenu imposable extrêmement faible, parce qu’ils ne se versent pas de salaires, ne se paient pas de dividendes, etc. ».

À Mediapart, il ajoute : « Bien sûr, leur véritable revenu est en réalité très élevé mais ils se débrouillent pour n’avoir rien à déclarer fiscalement dans leurs feuilles d’impôts individuelles. Exactement comme Jeff Bezos, qui avait même réussi l’exploit de toucher les allocations familiales il y a une dizaine d’années aux États-Unis en ne déclarant aucun revenu fiscal ! »

S’ils sont donc d’accord sur le constat que les ultrariches ne paient pas d’impôts, Éric Lombard et Gabriel Zucman ne s’entendent en revanche absolument pas sur les solutions à mettre en œuvre. Lorsqu’il était aux affaires, Éric Lombard dit en effet avoir « commencé à travailler sur un projet qui était la taxation différentielle des hauts patrimoines » et regrette de ne jamais avoir eu « l’accord de l’Élysée, ni de Matignon d’ailleurs, pour faire prospérer cette idée ».

Un problème majeur d’équité fiscale

Mais ses propos sont une pirouette pour se parer d’un vernis de gauche, car l’ancien ministre propose en réalité un impôt minimum sur les patrimoines « excluant l’outil de travail ». En effet, cela irait, selon lui, « à l’encontre de la croissance, de l’innovation et de l’attractivité de la France ». Son idée n’a donc rien à voir avec la taxe Zucman, qui propose 2 % d’impôt par an sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros, sans aucune exonération. 

Ce qu’Éric Lombard nomme improprement « outil de travail », ce sont les milliards de titres de sociétés logés dans des holdings contrôlées par les grandes fortunes. Ce sont ces milliards qui constituent leur extrême richesse et dont les revenus qu’elles en tirent échappent à l’impôt à cause d’une multiplicité de dispositifs d’optimisation fiscale dont elles usent et abusent. 

Autrement dit, la proposition d’Éric Lombard échouerait à taxer les ultrariches. Et elle n’est en réalité pas très éloignée de ce que propose l’exécutif actuel en matière de taxe sur les holdings.

Il a en effet été inscrit dans le projet de budget 2026 de Sébastien Lecornu – qui sera encore discuté cette semaine à l’Assemblée nationale – la création d’une taxe minimale sur les holdings qui compte de nombreuses exemptions, notamment l’« outil de travail », si cher à Éric Lombard.

Sans surprise, son rendement atteindrait péniblement le milliard d’euros. Autant dire rien au regard du manque à gagner pour le fisc français. 

Faire aussi peu pour imposer les grandes fortunes, au mépris du consensus économique de plus en plus évident sur le sujet, pose un problème majeur d’équité fiscale. D’autant que l’exécutif tente chaque année de trouver des dizaines de milliards d’euros pour réduire le déficit public et préfère, pour ce faire, mettre à contribution le modèle social et les services publics.

C’est pourquoi, selon Gabriel Zucman, « il est urgent de faire la lumière sur la réalité du phénomène aujourd’hui : combien les milliardaires français ont-ils payé d’impôts en 2024 ? Pour mettre fin au privilège fiscal des ultrariches, il faut continuer à dissiper l’opacité qui entoure cette question. L’Assemblée nationale doit exiger la transparence sur la contribution réelle des grandes fortunes à la solidarité nationale ». 


 

   mise en ligne le 13 janvier 2026

Régulièrement interdit de manifester, BDS Montpellier saisit la CEDH

Yunnes Abzouz et Samia Dechir sur www.mediapart.fr

Le collectif Boycott, désinvestissement et sanctions de l’Hérault dénonce depuis deux ans et demi un acharnement de la préfecture. Se défendant de tout antisémitisme, le mouvement de soutien à la Palestine compte sur la Cour européenne des droits de l’homme pour rétablir ses droits.

Depuis l’été 2025, la place de la Comédie leur est interdite. Ce lieu central de Montpellier était le point de rendez-vous privilégié des manifestations organisées par BDS France/Urgence Palestine (BDSF/UP). Ce collectif local est issu du mouvement international Boycott, désinvestissement et sanctions. Lancé en 2005 pour faire pression sur Israël contre la colonisation des territoires palestiniens, le mouvement appelle à boycotter les produits israéliens et les entreprises accusées de soutenir l’État israélien, comme Carrefour ou Axa.

Depuis sa création en 2009, le collectif BDS Montpellier a été particulièrement actif mais, depuis le 7 octobre 2023, il lui est devenu difficile, voire impossible, de manifester. 

En deux ans, Mediapart a recensé pas moins de vingt-cinq interdictions de manifester prononcées par la préfecture de l’Hérault pour risques de trouble à l’ordre public. « C’est une volonté de nous faire taire, de faire en sorte qu’on ne puisse pas s’exprimer pour dénoncer le génocide », accuse José-Luis Moraguès, l’un des animateurs de BDSF/UP. À plusieurs reprises, le tribunal administratif de Montpellier a pourtant donné raison au collectif, et annulé les arrêtés préfectoraux, considérés comme des « atteintes graves et illégales » à la liberté de manifester.

Mais le 3 septembre, la préfecture interdit de nouveau une manifestation prévue trois jours plus tard « contre le génocide à Gaza et ses complices ». Cette fois, le tribunal administratif approuve la décision préfectorale. BDS Montpellier porte l’affaire devant le Conseil d’État, en vain. Depuis, chaque demande de manifestation est systématiquement refusée au collectif propalestinien.

En tant que déclarant de la manifestation, José-Luis Moraguès a donc porté l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Le 7 janvier, ses avocats ont déposé un recours pour dénoncer la violation des articles 10 et 11 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui protègent la liberté d’expression, de réunion et d’association.

Le boycott dans le viseur de la préfecture

Pour justifier son interdiction, la préfecture reproche notamment au collectif plusieurs actions de boycott : celles régulièrement organisées dans des centres commerciaux Carrefour des environs sans déclaration préalable, et une autre organisée en juin 2025 dans le McDonald’s de la place de la Comédie, au cours de laquelle les militant·es ont appelé à ne plus commander de menus de l’enseigne de fast-food, et mis au sol des tables et des chaises de la terrasse. La préfecture accuse le collectif d’avoir « depuis plus d’un an, [...] multiplié les violences et les provocations », ce que José-Luis Moraguès conteste fermement. 

Âgé de 80 ans, le militant assure n’avoir jamais fait l’objet d’aucune condamnation. « On est non violents, précise-t-il d’emblée. Dans nos actions, par exemple à Carrefour, c’est rare qu’il n’y ait pas eu des gens qui adressent des propos racistes aux femmes voilées en leur disant “Retourne dans ton pays”. On forme les gens à ne pas réagir à ce genre de situation. » BDSF/UP Montpellier se dit au contraire victime de violences de la part des vigiles de plusieurs supermarchés Carrefour. En décembre, trois militant·es ont porté plainte après des blessures qui leur ont valu des incapacités totales de travail allant de trois à huit jours. 

Si le collectif se tourne aujourd’hui vers la CEDH, c’est aussi parce que sa jurisprudence pourrait lui être favorable. En juin 2020, dans l’affaire Baldassi, la Cour européenne a condamné la France à verser plus de 100 000 euros à onze militant·es du mouvement BDS, sanctionné·es par la justice française pour une action de boycott de produits israéliens dans un hypermarché d’Illzach (Haut-Rhin). La justice européenne a ainsi reconnu la légalité du boycott, tant qu’il n’appelle pas à la discrimination et à la haine.

Toutes les décisions précédentes disent que le boycott est légal.                                             Salim, membre de l’association Nidal

Un véritable revers pour le gouvernement israélien, qui n’a pas ménagé ses efforts pour réduire l’impact de la décision européenne dans les tribunaux français, au prix d’un intense travail de lobbying documenté par Mediapart. « Dans son arrêté, le préfet nous dit : “Vous appelez au boycott de McDo, donc il y a un risque de trouble à l’ordre public”, rapporte Théo Gauthier, l’un des avocats de José-Luis Moraguès. C’est contraire à l’arrêt Baldassi qui dit qu’un simple appel au boycott n’est pas une infraction pénale. » 

Le recours de José-Luis Moraguès devant la CEDH a reçu le soutien de l’association Nidal, qui a notamment pour but la défense juridique des voix palestiniennes. Salim* tient d’emblée à préciser que le recours déposé auprès de la CEDH n’est pas seulement une action symbolique, mais qu’il s’agit bien de faire appliquer le droit. « Toutes les décisions précédentes disent que le boycott est légal. Les accusations de violence ne sont fondées sur rien, ce n’est que la continuation de la répression du mouvement de soutien à la Palestine qu’on connaît depuis des décennies et qui s’est accélérée depuis deux ans et demi », s’indigne ce militant de Nidal qui préfère garder l’anonymat.

Acharnement judiciaire

Les interdictions de manifester sont loin d’être les seuls démêlés judiciaires auxquels sont confrontés le collectif BDS de Montpellier et l’antenne locale de l’association La Libre Pensée, co-organisatrice de plusieurs manifestations de soutien au peuple palestinien. 

Depuis sa création, le collectif BDS semble faire l’objet d’un acharnement répressif de la préfecture et du parquet, qui n’ont à ce jour pas donné suite aux questions de Mediapart. En plus de vingt-cinq interdictions de manifestation, Mediapart a recensé au moins treize contraventions et procès-verbaux, ainsi que quatre amendes. Le collectif n’ayant pas de personnalité juridique propre, elles sont systématiquement adressées à José-Luis Moraguès.

En septembre et octobre 2024, le préfet de l’époque, François-Xavier Lauch, lui écrit personnellement à deux reprises, pour lui reprocher d’avoir pris part à des manifestations propalestiniennes place de la Comédie, dont il n’était pas l’organisateur. « Cette pratique opportuniste constitue un détournement de procédure qui peut être lourd de conséquences », menace le préfet, qui demande explicitement à José-Luis Moraguès de ne plus se rendre place de la Comédie avec les membres de son collectif.

Une pratique pour le moins inhabituelle, s’étonne Damia Taharraoui, l’une des avocates de José-Luis Moraguès. « C’est fait en dehors de tout cadre légal, ça n’a aucune valeur. Ça traduit un acharnement personnel, qui est incompréhensible et inquiétant. »

Sur le plan pénal, le collectif doit aussi se défendre de plusieurs plaintes, dans des affaires où l’attitude du parquet est tout aussi surprenante. En avril 2024, José-Luis Moraguès relaie une affiche réclamant des sanctions « contre Israël et ses complices » accusés de génocide. Sur ce visuel, dont il n’est pas l’auteur, on peut voir la photo de personnalités internationales mais aussi locales, dont Carole Delga, présidente de la région, Hussein Bourgi, sénateur, Kléber Mesquida, président du département, et Michaël Delafosse, maire de Montpellier, .

Sans plainte de leur part, le parquet décide de sa propre initiative d’engager des poursuites pour diffamation contre José-Luis Moraguès, convoqué devant un officier de police judiciaire. « C’est rarissime en droit de la presse », précise Damia Taharraoui. Parmi les quatre élu·es socialistes visé·es par l’affiche, trois ont finalement porté plainte. Contactée par Mediapart, Carole Delga dénonce une « accusation d’une gravité extrême [qui] l’expose publiquement à la vindicte, nourrissant des réactions haineuses ».

Le sénateur Hussein Bourgi, quant à lui, ne comprend pas ce qui lui vaut d’être accusé de complicité de génocide, ce qu’il estime « outrancier, faux, injuste et infamant » (lire l’intégralité des réponses de Carole Delga et Hussein Bourgi en annexes de cet article). En mai 2025, José-Luis Moraguès est relaxé, mais le parquet fait appel, tout comme Carole Delga. « C’est tellement rare que l’avocat général s’en est étonné au cours de l’audience » et a lui-même plaidé pour une nouvelle relaxe. 

Lorsque des militants s’expriment pour la défense du peuple palestinien, les curseurs changent. On n’apprécie plus la liberté d’expression de la même manière.                            Damia Taharraoui, avocate

En avril 2025, José-Luis Moraguès fait de nouveau l’objet de deux plaintes pour la publication sur les réseaux sociaux d’une vidéo dans laquelle son collectif dénonce l’organisation à Montpellier de la 48e Journée de Jérusalem, qui célèbre la ville comme « capitale une et indivisible de l’État d’Israël ». Michèle Bensoussan, présidente du centre culturel juif Simone-Veil et organisatrice de l’événement, porte plainte pour diffamation, ainsi que Perla Danan, présidente du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) Languedoc-Roussillon.

Une nouvelle fois, José-Luis Moraguès est convoqué devant un officier de police judiciaire, le 19 février prochain, une démarche là encore « rarissime » en matière de diffamation, rappelle Damia Taharraoui. L’avocate dénonce une volonté de limiter l’expression du collectif, qui ne serait pas étrangère à la cause qu’il défend. « Lorsque des militants s’expriment pour la défense du peuple palestinien, les curseurs changent. On n’apprécie plus la liberté d’expression de la même manière. »

Alban Desoutter, secrétaire départemental de La Libre Pensée de l’Hérault, a lui aussi été visé par une plainte en diffamation déposée par le préfet. Sont visés des propos tenus dans la presse et lors d’une audience au tribunal administratif où il dénonçait la collusion entre le préfet et « les complices des génocidaires ». Selon nos informations, le parquet a classé sans suite la plainte du préfet. « C’est la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale que notre association est inquiétée judiciairement par la préfecture, s’indigne Alban Desoutter. La préfecture cherche à nous intimider. »

Tous les collectifs propalestiniens se heurtent à la même accusation : un antisémitisme maquillé en antisionisme. Ainsi, parmi les justifications aux multiples interdictions de manifester, la préfecture invoque un attentat perpétré le 24 août 2024 contre la synagogue de La Grande-Motte, dont l’auteur n’a pourtant aucun lien avec le mouvement BDSF/UP. 

« On nous associe à quelque chose qui nous est complètement étranger. Ça montre la volonté de créer des amalgames complètement artificiels, en dehors de toute réalité, pour nous salir », s’agace José-Luis Moraguès. Quelques semaines après l’attentat, le préfet s’inquiète ainsi d’une « multiplication des actions et manifestations à l’encontre de la communauté juive et de ses représentants [qui] pourrait inciter certains individus à passer à l’acte ». Un argumentaire relayé par le Crif Languedoc-Roussillon et par l’Organisation juive européenne (OJE) devant le tribunal administratif de Montpellier pour plaider en faveur des interdictions de manifester contre La Libre Pensée.

Tout comme la préfecture, le Crif accuse les organisations propalestiniennes de « tentatives répétées d’importation du conflit israélo-palestinien », arguant qu’elles « donnent fréquemment lieu à la tenue d’actes et de propos antisémites ». Des propos très mal vécus par José-Luis Moraguès. « On se bat pour des motifs politiques, contre la colonisation. On n’attaque pas les personnes, on n’attaque pas les juifs », précise le militant, qui se dit « sali » par ces accusations d’antisémitisme, et espère obtenir auprès de la CEDH une forme de réhabilitation auprès de l’opinion publique. 

À la tribune du rassemblement contre l’antisémitisme organisé après l’attentat contre la synagogue de La Grande-Motte, le préfet François-Xavier Lauch a affirmé qu’il continuerait à interdire les manifestations propalestiniennes sur la place de la Comédie, même s’il n’obtenait pas « gain de cause devant les tribunaux administratifs ».

« Les pratiques de la préfecture s’inscrivent dans un contexte de dégradation extrême des libertés fondamentales dans l’Hérault », s’insurge Sophie Mazas, avocate montpelliéraine et présidente de la section locale de la Ligue des droits de l’homme (LDH). Et de citer les coups de pression par courrier dont l’ancien préfet était coutumier ou la répression policière violente dont a fait l’objet le mouvement social du 10 septembre. « Les entraves à manifester ont commencé à viser les militants de la cause palestinienne car ils sont les plus faciles à attaquer et s’étendent aujourd’hui bien au-delà à tous les mouvements sociaux. » 


 

   mise en ligne le 12 janvier 2026

Montpellier : une pétition demande à la mairie et à la préfecture l’activation du plan Grand froid

Elian Barascud sur https://lepoing.net/

Ce lundi 12 janvier, une quarantaine de personnes s’est réunie devant la mairie de Montpellier pour tenter de remettre au maire une pétition demandant l’ouverture de lieux d’accueils pour abriter les personnes vivant à la rue dans ces périodes de grand froid

Les grilles de l’hôtel de ville se ferment alors qu’une quarantaine de personnes se rassemble devant le bâtiment. “On vient pour remettre une pétition au maire pour lui demander d’ouvrir des gymnases pour accueillir des personnes à la rue”, explique Samuel Forest, fondateur de l’association Solidarité Partagée, spécialisée dans l’ouverture de lieux pour loger des gens dans le besoin. Le texte, qui a récolté 600 signatures depuis le 7 janvier, exhorte “la préfecture et la mairie de Montpellier d’activer le plan grand froid. Cela comprend la réquisition des gymnases et autres lieux vacants pour qu’ils puissent servir d’hébergement temporaire et l’organisation d’un système d’accueil bien structuré et adapté pour toutes ces personnes en détresse.”

Depuis le 4 janvier, l’association manifeste quasiment quotidiennement devant la préfecture de l’Hérault. “Il y a urgence”, martèle Samuel Forest, en évoquant la mort d’un jeune homme de 28 ans dans les rues de Montpellier le 30 décembre dernier, à l suite d’une hypothermie. “La mairie à ouvert un gymnase de 55 places pendant quatre jours alors qu’on estime que 1 000 personnes dorment à la rue à Montpellier, ce n’est clairement pas assez, nous demandons la réquisition de lieux pour de l’hébergement”, précise-t-il.

Antoine, travailleur social syndiqué chez Sud Santé Sociaux, pointe quant à lui la responsabilité de l’État :“C’est la compétence de l’État de financer des structures qui permettent l’accompagnement pour l’hébergement d’urgence des personnes. Le Conseil départemental a la même compétence pour les mineurs, il est également responsable. Ils se renvoient tous la balle.”

A la fin du rassemblement, Fatima, une femme vivant à la rue, prend la parole au micro en se cachant derrière une grande écharpe. “C’est dur, je suis tombée malade, il nous faudrait une grande salle chauffée. J’ai beau appeler le 115 pour un hébergement d’urgence plusieurs fois par jour, c’est saturé, j’en ai marre.”

Venus pour rencontrer Michaël Delafosse, maire de Montpellier, les manifestants n’ont pas été reçus. Les organisateurs du rassemblements appellent à une réunion publique sur la question du sans-abrisme ce mercredi 14 janvier à 18 h 30 à la brasserie Le Dôme (arrêt de tram Saint-Denis, ligne 3.)


 


 

   mise en ligne le 11 janvier 2026

Iran : une révolte sociale sous pression économique et menace américaine

Par Marmar Kabir, militante associative, journaliste à Orient XXI et au Monde diplomatique         sur www.humanite.fr

La dynamique actuelle de contestation en Iran s’inscrit dans la continuité des mouvements sociaux de 2017, 2019 et 2022. Ces mobilisations reposent sur un même socle, une fragilisation socio-économique profonde, l’absence persistante d’organisations capables de représenter la colère sociale et une société prise en étau entre les oligarques d’un côté, l’appauvrissement de l’autre, ainsi que la pression extérieure et les sanctions, dans une région explosive et un monde où le droit international est de moins en moins respecté.

Le mouvement actuel a d’abord pris racine dans les espaces marchands, bazars et centres commerciaux. Parti de Téhéran, il s’est rapidement étendu à 27 villes, avec une intensité plus forte dans les régions frontalières.

La flambée sans précédent du dollar, combinée aux pressions exercées sur les commerçants, a mis le feu aux poudres. Les mesures de formalisation fiscale, de traçage bancaire, la fermeture d’environ 6 000 comptes jugés suspects et la suppression annoncée des taux de change préférentiels sont perçues comme des contraintes imposées à une économie historiquement opaque et informelle. Pour de nombreux acteurs, ces réformes frappent surtout les petites structures, tandis que les véritables centres de pouvoir économique restent protégés.

En neuf mois, seules 21 entreprises souvent liées au pouvoir, ont reçu la moitié des 9,24 milliards de dollars de devises subventionnées, tandis que plus d’un millier d’entreprises se partageaient l’autre moitié. Le gouvernement Pezeshkian a annoncé la suppression du taux préférentiel et demandé la restitution d’une partie des profits, sans prendre de mesures concrètes contre les oligarques. Les politiques néolibérales, poursuivies depuis des années par différents gouvernements, « réformateurs » comme « conservateurs », continuent d’alimenter le chômage et la précarité d’une jeunesse pourtant diplômée.

L’inflation structurelle, durablement supérieure à 40 %, affecte fortement le pouvoir d’achat des classes populaires et moyennes. Elle fragilise l’accès aux biens essentiels et aux médicaments pour les couches populaires et la classe moyenne appauvrie.

La colère des commerçants s’est propagée à l’ensemble de la population. Mais la contestation demeure fragmentée, sans coordination nationale ni slogan fédérateur. Les réformateurs, malgré la création du parti Promesse, ne disposent plus d’une base sociale. Leur discours apparaît déconnecté de la violence économique vécue au quotidien.

Dans ce contexte, Reza Pahlavi tente de s’imposer depuis l’étranger comme figure alternative. Soutenu par des réseaux occidentaux et aligné avec Benyamin Netanyahou, dont la politique à Gaza est reconnue comme génocidaire, il bénéficie d’une forte visibilité dans les médias persanophones basés en Occident. Le 9 janvier, il a publiquement appelé Donald Trump à intervenir, renforçant l’idée d’une opposition dépendante d’une ingérence étrangère plutôt que d’un ancrage social interne.

Parallèlement, les États-Unis et Israël maintiennent une pression politique et militaire constante. Le récent enlèvement du président vénézuélien illustre le mépris du droit international de l’impérialisme américain, soutenu par ses alliés européens.

Selon les informations disponibles, les manifestations se poursuivent et sont réprimées. Les coupures d’internet imposées par le régime depuis le 9 janvier empêchent d’évaluer l’ampleur réelle de la répression.

La question demeure ouverte, la société iranienne pourra-t-elle s’organiser de manière autonome pour faire émerger une alternative démocratique enracinée dans les revendications populaires, sans entrer dans une instabilité chronique et une tutelle américaine comme en Irak et dans d’autres pays de la région ?

    mise en ligne le 10 janvier 202+6

Procès en appel du RN : Jordan Bardella,
un candidat made in Le Pen
prêt à prendre la relève

Florent LE DU sur www.humanite.fr

Le procès en appel de l’affaire des assistants parlementaires des eurodéputés FN/RN, qui s’ouvre le 13 janvier, devrait décider du candidat du parti d’extrême droite en 2027. Loin du fantasme d’une rivalité entre les deux figures du RN, Marine Le Pen a façonné depuis huit ans le produit politique Jordan Bardella, désormais favori dans la course à l’Élysée.

Les municipales des 15 et 22 mars prochains pourraient être historiques pour l’extrême droite. Le Rassemblement national et ses alliés espèrent un « raz-de-marée » avec ses 700 listes – un record – pour bâtir l’ancrage local qui lui manque encore et conquérir de grandes villes comme Toulon, Menton, Nice voire Marseille. Pourtant, il ne s’agit pas de l’enjeu principal du parti, en ce début d’année 2026.

Car leur cheffe, Marine Le Pen, jouera son avenir politique à la cour d’appel de Paris, du 13 janvier au 12 février, dans l’affaire des assistants parlementaires des eurodéputés FN/RN. À son issue, les juges pourraient confirmer la peine de cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire prononcée en première instance, qui la disqualifierait pour l’élection présidentielle de 2027. « Je suis convaincue que la cour va entendre ce que je dis, c’est-à-dire que les faits reprochés ne participent pas d’une qualification pénale », a-t-elle répété sur CNews, le 18 décembre.

Il faudra sans doute à Marine Le Pen une autre ligne de défense pour répondre à la foule d’éléments retenus contre elle en première instance, et qui a poussé les juges à conclure que « l’existence d’un système mis en place pour rémunérer, sous couvert de contrats fictifs, des personnes qui travaillent en réalité pour le parti ou pour ses dirigeants ne fait, selon le tribunal, pas de doute ».

Depuis, Marine Le Pen ne cesse de dénoncer un « procès politique » visant à « priver les Français d’une candidate à la présidentielle ». Un argument qui ne tient plus, car depuis cette condamnation du 31 mars 2025, Jordan Bardella se prépare. Le « plan B » assure au RN sa place dans la course à l’Élysée.

Le candidat RN le plus probable

La tournée promotionnelle de son deuxième livre, Ce que veulent les Français, paru chez Fayard, propriété de Vincent Bolloré, démarrée le 29 octobre et toujours en cours début janvier, a des allures de précampagne. Des interviews à la pelle pour occuper l’espace médiatique et des dédicaces partout en France pour mesurer – et mettre en scène – sa popularité : Jordan Bardella prépare bien la présidentielle de 2027.

Dans les longues files qui se créent systématiquement, trois fois par semaine, à l’occasion de ces signatures de livres, l’idée que l’eurodéputé remplace sa patronne comme candidat à l’Élysée a été parfaitement intégrée par les militants : « Ce serait injuste pour Marine parce qu’elle n’a rien fait mais elle a perdu trois fois, elle a montré ses limites, Jordan va gagner », nous confiait Sophie, drapeau tricolore sur les épaules, après une bise échangée avec son favori, à Joigny (Yonne), début novembre.

Le président du RN a réussi en quelques mois à s’imposer – du moins auprès de son électorat, des observateurs politiques et des instituts de sondage, ces derniers préférant désormais tester sa candidature plutôt que celle de Marine Le Pen –, comme le candidat le plus probable pour le parti d’extrême droite. Un crime de lèse-majesté ?

Déjà, à l’automne 2024, avec la sortie de son premier livre coïncidant avec le procès en première instance de Marine Le Pen, l’idée d’une fracture, voire d’une trahison à venir, se répand dans la presse. Le Monde parle alors de « turbulences », Marianne évoque l’idée d’un « putsch », l’Express d’une « guerre de leadership ».

« Ni les épaules, ni les soutiens, ni l’intérêt de faire un putsch »

Deux sorties du jeune loup, à qui on prête de longues dents, ont pu accréditer la thèse d’une lente rupture. En février 2023, dans l’Opinion, Jordan Bardella, dénonce « une naïveté collective à l’égard des ambitions de Vladimir Poutine ». Difficile de ne pas y voir un tacle à Marine Le Pen, fervente soutien du président russe, au moins jusqu’à l’invasion de l’Ukraine, et une volonté de tester son nouveau pouvoir de chef de parti.

La triple candidate à la présidentielle assoit son autorité seulement deux jours plus tard, via une lettre dans laquelle elle esquive toute critique contre Vladimir Poutine et concentre ses griefs sur les partisans d’un soutien à l’Ukraine. La ligne du parti est ainsi tracée et Jordan Bardella, renvoyé à ses chères études, ne récidivera pas. Si ce n’est en novembre 2024.

Interrogé sur les « brebis galeuses » du RN, l’eurodéputé explique sur BFM TV exiger « un casier judiciaire vierge pour être candidat du RN », au moment même où Marine Le Pen se trouvait devant le tribunal correctionnel.

Trahison ou maladresse ? Pierre-Stéphane Fort, qui a enquêté sur le président du RN, tranche pour la seconde option : « Jordan Bardella n’a ni les épaules, ni les soutiens, ni l’intérêt de faire un putsch. Il est isolé en interne, son écurie, c’est son cabinet, c’est tout. Il sait aussi ce qu’il s’est passé pour Bruno Gollnisch ou Florian Philippot. Il ne fera pas la même erreur. »

Bardella : produit marketing

Pour l’auteur du livre-enquête le Grand Remplaçant. La face cachée de Jordan Bardella (StudioFact, 2024), la supposée concurrence entre les deux figures de la formation d’extrême droite ne serait qu’une construction journalistique.

Selon lui, l’agenda de l’eurodéputé visant à le rendre présidentiable aurait même été dicté par la cheffe : « Cela fait presque dix ans qu’elle prépare ce procès et, même si au RN envisager à haute voix que Marine Le Pen puisse être condamnée et empêchée en 2027 était proscrit, c’est notamment en prévision d’une possible inéligibilité qu’elle a fait monter Jordan Bardella. »

C’est d’ailleurs toute l’histoire politique du natif de Drancy (Seine-Saint-Denis). Celle d’une fabrication voulue par Marine Le Pen. « Il a l’immense avantage d’être très jeune donc, dans l’esprit de Marine Le Pen, plus malléable, le profil idéal pour renforcer son offre électorale sans la menacer en interne », raconte Pierre-Stéphane Fort. Elle va mettre trois hommes au service de son poulain dans le but de « concevoir un produit marketing », insiste le journaliste.

Jean-Lin Lacapelle, ancien directeur marketing de L’Oréal, se charge de la stratégie globale et d’inventer le « storytelling » autour de Jordan Bardella  Philippe Vardon, ex-responsable du Bloc identitaire, écrit les discours et les éléments de langage, répétés ad nauseam par son protégé jusqu’à aujourd’hui. Et Pascal Humeau, ancien présentateur télé, se charge d’un « media training » poussé, jusqu’à façonner un nouveau sourire, éclatant, au futur cadre du RN que le communicant qualifie de « coquille vide ».

Un entraînement médiatique qui s’est poursuivi après l’élection de Jordan Bardella comme eurodéputé en 2019, mais cette fois aux frais du Parlement européen. Selon le Canard enchaîné, dans un article de novembre 2025, 133 300 euros issus des fonds de formation attribués à son groupe auraient servi à rémunérer la société de Pascal Humeau. Ces séances n’auraient pas eu pour objet l’actualité européenne, comme l’exige le Parlement, mais de préparer sa présidentielle 2022, ce qui pourrait constituer un détournement de fonds publics.

Un investissement qui a porté ses fruits

L’investissement de Marine Le Pen a porté ses fruits. Jordan Bardella a conduit deux campagnes européennes victorieuses en affichant une image rajeunie de l’extrême droite, lisse, souriante, participant grandement à la stratégie de dédiabolisation du parti.

Alors même qu’il n’a jamais caché son admiration pour Jean-Marie Le Pen – dont il estime qu’il n’était « pas antisémite ». Que son vide idéologique a été rempli par Philippe Vardon, qui a fait ses gammes auprès de groupes de rock néonazis.

Qu’il doit une partie de sa carrière au néofasciste Frédéric Chatillon, « envers qui il reste redevable », assure Pierre-Stéphane Fort. Ou que son directeur de cabinet, François Paradol, a été membre du mouvement antisémite d’Alain Soral Égalité et Réconciliation, comme l’a révélé Mediapart le 13 décembre dernier.

Un entourage qui, jusqu’à aujourd’hui, n’a pas ébranlé Jordan Bardella, que Marine Le Pen continue à soutenir et à couver. Depuis l’échec relatif des législatives de 2024, où Bardella a échoué à s’imposer à Matignon mais où le RN a gagné des sièges, une dernière étape reste à franchir : le rendre présidentiable.

Dans cette optique, la (vraie) patronne du RN lui laisse plus de champ sur le plan programmatique. Alors que l’annonce de nouvelles mesures dans les médias était la chasse gardée de l’héritière de Montretout, son poulain les a enchaînées ces derniers mois.

C’est lui, officiellement, qui a ajouté au corpus du RN le rétablissement du service militaire, la renégociation « par branche » des trente-cinq heures pour relever le temps de travail hebdomadaire ou l’abandon d’un âge légal de départ à la retraite.

Au service des grands patrons

Une simple question de mise en scène ou la preuve que Jordan Bardella impose ses propres idées ? La question se pose en particulier sur le plan économique. Le député européen incarne une ligne libérale assumée. Il affirme être « pro-business », enchaîne les rendez-vous avec les patrons, fait du zèle auprès du Medef et écrit en septembre dernier une « lettre aux entrepreneurs » pour leur jurer que son parti « incarne le véritable garant de la stabilité économique »… Sous cette impulsion, le RN a mis, de manière plus explicite, son projet économique au service des riches et du grand patronat.

Jordan Bardella incarne sans sourciller les nouveaux points du programme comme « l’allégement massif des impôts de production, afin de les réduire de 20 % », une cure d’austérité avec 100 milliards d’euros de baisse des dépenses publiques sur cinq ans et le rejet d’une fiscalité ambitieuse des plus riches.

Un discours qui rassure riches et patrons tandis que Marine Le Pen, avec une campagne axée sur le pouvoir d’achat en 2022 – même sans proposition ambitieuse –, était parvenue à se créer une image « sociale ». « Tout cela découle de la même stratégie de ratisser au plus large, c’est une manipulation politique. Les réelles convictions de Bardella, à part la xénophobie, il n’y en a pas beaucoup », tranche Pierre-Stéphane Fort.

Paradoxalement, c’est au contraire pour attirer une partie des classes populaires que Marine Le Pen a choisi Jordan Bardella comme nouvelle figure montante de son parti, avec un prénom marqué socialement et une enfance fragmentée entre les quartiers populaires de Seine-Saint-Denis et la banlieue huppée de Montmorency auprès de son père chef d’entreprise.

« Un récit a été bâti autour d’une enfance modeste, sa mère vivant avec quelques pièces sur la table, les trafiquants cagoulés qu’ils voyaient à l’entrée de l’immeuble… Une histoire largement exagérée que Bardella a ensuite apprise par cœur. » Cette narration lui sert aussi de réponse magique au procès en incompétence et en inexpérience qui lui est régulièrement opposé.

15 mois pour rappeler la dangerosité de l’extrême droite

Nombreuses sont les séquences télévisées dans laquelle sa méconnaissance des dossiers et la faiblesse de son logiciel idéologique sont apparues au grand jour.

« J’y vois une forme de mépris social », a-t-il l’habitude de répliquer. À l’image des casseroles judiciaires de Marine Le Pen qui renforcent son image « antisystème », Jordan Bardella retourne le stigmate : s’il n’est pas au niveau de ses concurrents, c’est qu’il n’est pas issu du même moule que les « élites médiatiques et politiques » qu’il prétend combattre, tout en leur prêtant allégeance.

« Le RN et singulièrement son président bénéficient d’une telle dynamique que leur base électorale, solide, va faire corps y compris lors de séquences qui leur sont moins favorables », avance Luc Rouban, politologue au Cevipof. Toutefois, les difficultés rencontrées par Jordan Bardella lors de la campagne des législatives de 2024 ont été identifiées comme une des causes de l’échec relatif du RN au second tour.

Une baudruche médiatique peut exploser en vol. Certes les études d’opinion montrent qu’aujourd’hui une majorité de Français semble prête à mettre au pouvoir une candidate condamnée en première instance à un détournement de fonds publics de 4,1 millions d’euros ou un candidat aux manques politiques criants. Mais l’élection présidentielle n’a lieu que dans quinze mois. Quinze mois pour rappeler la dangerosité de l’extrême droite, pour l’État de droit, les minorités et les classes populaires, mais aussi révéler ses mensonges électoralistes.

    mise en ligne le 9 janvier 2026

Contre l’accord UE-Mercosur : pour une relocalisation écologique et solidaire

Tribune d’associations et syndicats sur www.humanite.fr

Nous publions cet appel lancé à Emmanuel Macron par plus d’une trentaine d’organisations de la société civile. Ce texte a été rédigé et signé avant l’annonce d’Emmanuel Macron de ce jeudi 8 janvier soir selon laquelle la France allait s’opposer à la ratification de l’accord UE-Mercosur ce vendredi 9 janvier. Les revirements incessants de Macron à l’automne ont pourtant rendu bien plus difficile la constitution d’une minorité de blocage permettant de garantir que l’accord ne puisse être ratifié. L’histoire n’est pas finie. D’abord parce que le Parlement européen devra se prononcer. Et ensuite parce qu’il est urgent de dessiner les contours d’une autre politique commerciale européenne : la France doit désormais promouvoir « une relocalisation écologique et solidaire qui permette de satisfaire les besoins des populations sans détruire les activités des agriculteur·ices et des salarié·es, ni la planète ».

Monsieur le Président de la République,

Le 6 décembre 2024, alors que la présidente de la Commission européenne annonçait avoir conclu les négociations du contenu de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne (UE) et les pays du Mercosur, vous faisiez savoir que le texte « restait inacceptable en l’état ». Lors du dernier Salon de l’agriculture, en février 2025, vous qualifiiez le contenu de « mauvais texte », précisant que vous feriez « tout pour qu’il ne suive pas son chemin, pour protéger cette souveraineté alimentaire française et européenne ».

Depuis, le contenu de l’accord n’a été l’objet d’aucune modification : son économie générale et ses dispositions n’ont pas été modifiées d’une seule virgule. Cet accord est à la fois parmi les plus nocifs jamais négociés mais aussi le plus contesté de l’histoire de l’UE : il soulève toujours autant d’objections sévères pour ses impacts des deux côtés de l’Atlantique en matière agricole, mais aussi de climat, de droits humains et des peuples autochtones en particulier, de déforestation, de biodiversité, de bien-être animal, d’extraction minière, d’emplois et de justice sociale.

Par cette lettre ouverte, nous vous appelons donc solennellement à refuser la ratification de cet accord obsolète dans ses fondements et désastreux par ses effets.

Ce n’est pas « la clause de sauvegarde », présente dans l’accord depuis 2019 et jamais renforcée depuis, qui saurait changer la donne : on ne règle pas des risques de déstabilisation structurelle de marchés agricoles par l’activation d’une mesure par définition temporaire et dont l’usage est limitatif et exceptionnel. Qui plus est alors que tous les amendements votés par le Parlement européen pour renforcer ses modalités d’application unilatérale par l’UE ont été supprimés par le Conseil et la Commission. Face à ces risques structurels persistants, la réponse de l’UE consiste à mettre sur pied un fonds de compensation des agriculteur·ices mis en danger par cette concurrence déloyale : les agriculteur·ices veulent vivre de leur travail, pas être indemnisé·es pour disparaître.

Précisons également que les lignes rouges énoncées par la France à l’automne 2020 ne sont pas satisfaites. Ni sur la déforestation puisque l’annexe sur le développement durable ne comporte aucune dimension exécutoire en la matière et que la mise en œuvre du règlement européen contre la déforestation est toujours repoussée. Ni sur le climat puisque l’accord ne saurait être suspendu si un État menait des politiques contraires à la lutte contre le changement climatique. Ni sur le respect des normes sanitaires et environnementales de l’Union européenne que quelques mesures unilatérales françaises sur quelques produits phytosanitaires ne sauraient régler.

Enfin, c’est parce que nous sommes pleinement conscient·es de la situation géopolitique mondiale que nous disons qu’importer des carcasses de bœufs réfrigérées depuis l’autre côté de l’Atlantique et y exporter des pesticides interdits d’utilisation sur le sol européen et des voitures thermiques qui ne pourront plus y être commercialisées à partir de 2035, ne régleront aucun des problèmes géopolitiques actuels : les accords de libre-échange négociés par l’UE depuis 20 ans ne permettent ni d’exporter nos normes, nos règles et la démocratie, ni de faire refluer l’influence de la Chine dans l’économie mondiale ou sud-américaine, et ils ne renforcent pas non plus la place de l’UE dans le concert des nations.

Voter contre cet accord, ce n’est pas signer la fin du commerce international. C’est dire que nous ne voulons ni de la loi de la jungle de Donald Trump, ni de la poursuite d’une mondialisation néolibérale désastreuse, mais une relocalisation écologique et solidaire qui permette de satisfaire les besoins des populations sans détruire les activités des agriculteur·ices et des salarié·es, ni la planète.

Veuillez recevoir, Monsieur le Président de la République, nos respectueuses salutations.

Plus d’informations sur https://www.collectifstoptafta.org/


 

Signataires :

ActionAid France

Action non-violente COP21

Alofa Tuvalu

Aitec

Alternatiba

Amis de la Terre France

Attac France

BLOOM

CADTM France

Collectif national Stop Mercosur

Combat Monsanto

Comité de solidarité internationale avec les Autochtones des Amériques (CSIA-Nitassinan)

Comité Français pour la Solidarité Internationale

Confédération paysanne

Déclic Collectif

Ekō

France Amérique Latine – FAL

France Nature Environnement

Fédération Artisans du Monde

foodwatch

Fondation Copernic

FSU

Générations Futures

Greenpeace France 

L’Atelier Paysan

La Confédération Syndicale des Familles

LDH

Les Amie⸱s de la Confédération paysanne

MRJC

Notre Affaire à Tous

Notre Maison Brûle

Pôle InPact

Pollinis

Secrets Toxiques 

Terre d’Abeilles

Union syndicale Solidaires

 


 

   mise en ligne le 8 janvier 2026

« Dehors, c’est l’enfer » :
dans un Paris glacial, des sans-abri accueillis en urgence

Par Emmanuel Clévenot sur https://reporterre.net/

Avec ses 300 lits de camp installés, le Carreau du Temple, à Paris, s’est transformé en centre d’hébergement d’urgence pour parer aux températures glaciales. « Dehors, c’est l’enfer », confie une sans-abri.

« J’ai traversé la mer avec ma fille de 5 ans, et j’ai accouché de lui en Italie. » D’une main délicate, Fatoumata, originaire du Mali, caresse la nuque d’un petit garçon en équilibre sur de fragiles gambettes. Les yeux rivés sur sa brique de jus, le bonhomme peine à y planter sa paille. « Il est tombé malade avec le froid, poursuit sa mère. J’ai dû l’amener à l’hôpital. » Arrivée en France il y a sept mois, la trentenaire se heurte depuis au labyrinthe administratif français. Sa demande d’asile lui a été refusée, précise-t-elle en sortant d’une pochette transparente ses documents. « J’arrive à peine à nourrir mes enfants correctement. L’hiver est rude pour nous. »

Dans le 3ᵉ arrondissement de Paris, le Carreau du Temple, ancien marché couvert aux grandes verrières, s’est métamorphosé en centre d’hébergement d’urgence depuis le 4 janvier. Pressée par la municipalité, la préfecture d’Île-de-France a déclenché entre Noël et le Jour de l’An un dispositif baptisé « Grand froid » visant à renforcer l’aide aux plus démunis. Trois cents lits de camp disposés côte à côte, pour que les personnes sans-abri puissent échapper à la neige et aux températures négatives ayant glacé la capitale.

Ici, se côtoient des adolescents isolés, des femmes seules avec leurs bambins et une poignée d’hommes. Dès l’ouverture, une mère s’est présentée avec un bébé de 1 mois et 10 jours, témoigne Aurélie El Hassak-Marzorati. Deux jours après, c’était au tour d’un père de franchir le seuil avec trois enfants. « La maman est décédée, poursuit la directrice générale de l’association CASP, chargée de l’organisation du site. Chez certains, des troubles psychiatriques se manifestent. Nous avons besoin que l’État nous accorde une aide médicale. »

« Je n’aurais pas tenu une nuit »

La veille, la crainte d’un renvoi immédiat à la rue s’est envolée pour toutes les personnes accueillies au Carreau du Temple. Censé s’achever le 7 janvier, le dispositif a été prolongé sept jours. « Je cogite toute la nuit, confie Virginie. On m’a mis à l’abri ici, mais pour combien de temps ? J’ai peur. Dehors, c’est l’enfer. » Avant d’obtenir un lit dans ce grand hall, l’Ivoirienne de 37 ans vivait sous un pont à Porte de la Chapelle. Le soir, elle se faufilait dans un bâtiment à la serrure défaillante. « Je n’aurais pas tenu une nuit avec un tel froid. »

Au décès de ses parents, Virginie a été menacée de mort par son oncle. « Il me déteste… alors j’ai fui. » À son arrivée à Paris, une âme charitable l’a hébergée. Puis exploitée. « Je travaillais pour elle, et dormais sur un minuscule bout de matelas. Si petit que je devais me recroqueviller. » Ses genoux douloureux en portent encore les séquelles. De retour à la rue, le curé d’une église l’a orienté vers une association humanitaire. Désormais, de liste d’attente en liste d’attente, elle attend que la chance lui sourie pour dénicher un toit.

À l’entrée du centre éphémère, une humanitaire note les noms et prénoms des nouveaux entrants. Une autre les interroge un à un pour comprendre leur situation et les orienter au mieux. Un gymnase du Crous, une crèche désaffectée et des salles de réunion de la préfecture ont aussi été réquisitionnées aux mêmes fins. « Il semble y avoir une véritable volonté de mettre tout le monde à l’abri de façon inconditionnelle. Ce qu’il faut saluer, observe Aurélie El Hassak-Marzorati. Seulement notre grande inquiétude, c’est la suite. Qu’adviendra-t-il de toutes ces personnes ? » La directrice regrette que les politiques d’austérité de l’État empêchent l’élaboration de stratégies plus durables.

Traversée en zodiac

Au Carreau du Temple, seuls les besoins primaires sont pris en charge : un toit, un lit et trois repas par jour. Ce jour-là, à midi, des barquettes de purée et poissons panés sont distribuées à la chaîne. Attablée avec son fils de 12 ans, Sabrina, décrit leur vie de misère de bouche de métro en chambre d’hôpital. « Le froid, le bruit et la peur nous privent de sommeil. J’en ai attrapé une hernie discale. » La Kabyle a fêté son 43e anniversaire le 25 décembre. Les larmes aux yeux, elle ajoute : « C’est difficile un petit peu. Le moral n’est pas bon. Et sans moral, rien ne va. »

La lueur d’espoir à laquelle elle s’accroche ? La scolarité de ses enfants. Son aînée a pu décrocher une carte de séjour grâce à l’obtention de son baccalauréat. Axel, son benjamin occupé à lécher jusqu’à la dernière trace de sa crème au caramel, est lui inscrit à l’école. « Nous avons fui la répression, poursuit Sabrina. Là-bas [en Algérie], nous n’avions pas de liberté d’expression. Si tu parles trop, tu finis… Comment dit-on en français ? » Terminant sa bouchée, l’adolescent complète : « En prison. »

À l’autre bout de la table, Sowé pianote sur son téléphone. Originaire de Gambie, le mineur a quitté seul son pays en quête d’un avenir meilleur. « La France est le pays de mes rêves depuis que je suis tout petit, dit-il d’un sourire pétillant. Je m’imaginais devenir footballeur professionnel. » À 17 ans, le garçon a déjà affronté bien des épreuves. Un voyage à travers le désert, le travail en Libye, la traversée de la mer en zodiac et le passage de la frontière franco-italienne. « Je grimpais inlassablement dans les trains à destination de Paris mais les contrôleurs me repérait facilement comme j’étais sale, poursuit-il en anglais. J’ai insisté encore et encore. » Jusqu’au jour où, enfermé dans les toilettes du wagon, il atteignit sa destination.

Électricien de formation, Sowé a abandonné en chemin ses rêves de star du ballon rond. Arrivé à la mi-décembre, il poursuit désormais un seul objectif : obtenir une place à l’école pour apprendre le français. « Je suis déterminé. J’apprends vite. En quelques mois, je connaîtrai votre langue par cœur, et je pourrai vivre comme vous. Je n’ai besoin que d’une main tendue. »

Quelques pas derrière lui, deux petits garçons assis à genoux sur un tapis rose sont plongés dans le dessin animé Potobot. Une histoire d’amitié entre Chloé et son robot arrivé tout droit d’une époque frappée de plein fouet par la crise climatique. Des adultes, emmitouflés dans d’épaisses couvertures, dorment à côté d’eux.

Maintenir un climat de dissuasion

Au total, quelque 1 450 lits ont été déployés à Paris, d’après le préfet Marc Guillaume : « Un effort sans précédent. » Aux yeux de Nikolaï Posner, l’État et les collectivités se gardent toutefois d’évoquer tous les sans-abri laissés sur le carreau. Le 6 janvier, sur LinkedIn, ce porte-voix d’Utopia 56 assurait qu’au moins 300 adolescents isolés avaient passé la nuit dehors sous des températures frôlant les -6 °C dans la capitale : « Parmi eux, il y a Seydou. Il a 17 ans et a quitté le Mali il y a environ un an. Chaque nuit, il se retrouve seul dans sa tente. Il tremble et ne dort pas. Dans la tente voisine, recouverte de neige, un autre jeune pleure. »

La campagne de communication autour du dispositif « Grand Froid » offre aux autorités le luxe de se donner bonne conscience, poursuit Nikolaï Posner : « Dans le monde réel, pour tous ces jeunes, comme pour de très nombreux demandeurs d’asile et réfugiés, il n’existe aucune solution. Non par manque de capacité, l’État français étant largement en mesure de mettre à l’abri quelques milliers de personnes, mais par la volonté délibérée de maintenir un climat de dissuasion, au nom de la rhétorique de l’appel d’air. » Autrement dit, « si tu viens en France, tu passeras par la rue, tu aura18 pts mal, tu auras peur ».

Sur le quai de l’Hôtel-de-Ville, dominé par la cathédrale Notre-Dame aux toits drapés d’un manteau blanc, un dépôt de sapins de Noël aux épines à moitié envolées jouxte des dizaines de tentes. Sous le poids de la neige, leurs toiles s’affaissent, voire se déchirent, laissant entrevoir les matelas qu’elles abritent. Sur le trottoir d’en face, des effluves de marmite s’échappent d’une grande tonnelle. Des rires avec. « Oh non, ce n’est pas pour les sans-abri, s’excuse un homme, talkie-walkie à la ceinture. C’est la cantine de notre équipe. On tourne un film de l’autre côté du pont. » Confus, l’assistant au bonnet de laine ajoute : « Le côté glamour de Paris… et juste à côté, des gens qui crèvent la dalle. »

Souleymane observe la scène. Un sac plastique dans la main, il trie des vêtements. Un pantalon tâché de peinture qu’il plie soigneusement. Une paire de gants intacte qu’il met de côté. Un sourire triste fend son visage, à demi dissimulé sous son écharpe. À 16 ans, ce Guinéen passe ses journées seul. Il survit. « J’ai obtenu une place dans un gymnase pour quelques jours », tente-t-il de se réjouir. Et après ? Sûrement reviendra-t-il ici, dans sa tente. « Quand il ne neigera plus, il pleuvra. Le froid sera toujours là. Et nous, nous dormirons dehors. »


 

   mise en ligne le 7 janvier 2026

« Le harcèlement est presque un rite de passage » : des salariés d’un Biocoop
en grève

Par Pablo Patarin sur https://reporterre.net/

Depuis le 3 janvier, les salariés de Biocoop Place des Fêtes à Paris sont en grève pour dénoncer le management et leurs conditions de travail. Ils espèrent la mise en place d’une charte sociale commune à l’ensemble des magasins.

Dès 7 h 30, malgré le froid et la neige, une trentaine de personnes se sont retrouvées devant le Biocoop Place des Fêtes, à Paris, pour installer un piquet de grève, samedi 3 janvier. Au total, 16 des 20 salariés de l’équipe se sont mobilisés. « Ceux qui ne sont pas là sont trop précaires pour se joindre à nous », explique un employé, alors que les intérimaires et alternants s’affairent pour préparer l’ouverture du magasin. Mais celle-ci n’a finalement pas eu lieu.

En cause ? Des pratiques managériales jugées « toxiques, malveillantes et destructrices » de la part de la gestionnaire et propriétaire du magasin. « On a vu partir beaucoup d’employés ces dernières années à cause de ses propos déplacés », affirme Bastien [*], délégué du personnel.

Interrogée, la gérante n’a pas souhaité répondre aux questions de Reporterre.

Arrivée il y a deux ans, Justine abonde : « Chaque magasin Biocoop fonctionne comme une franchise. Chaque patron fait sa propre politique au niveau social. Notre patronne est toute-puissante. Il y a des soucis de harcèlement moral au travail sur beaucoup de collègues, des violences verbales, des pressions psychologiques… »

Les salariés évoquent un climat de défiance généré par l’interdiction faite à son adjointe d’entretenir des relations amicales avec le personnel. Cette dernière aurait particulièrement été prise pour cible par la gérante, qui l’aurait menacée de la « griller » auprès d’autres magasins du réseau.

« Le harcèlement est presque un rite de passage, surtout pour les nouveaux. Ça ne laisse pas d’autre choix que le rapport de force », résume Thierry, employé polyvalent.

Surcharge de travail et climat de peur

Les équipes du magasin, principalement composées de jeunes travailleurs, évoquent une surcharge de travail, un climat de peur, un manque de reconnaissance et l’opacité des décisions managériales. Côté rémunération, les salariés rappellent que Biocoop recommande une base de salaire équivalente au Smic majoré de 10 %. Une règle qui ne serait pas respectée dans le magasin, selon plusieurs témoignages.

Ils dénoncent également « une incompétence managériale » et des soucis au niveau de la gestion du planning, dont les conséquences retomberaient systématiquement sur les équipes.

Tout au long de la matinée, les soutiens affluent sur le piquet de grève : militants de la CGT Paris 19, collectifs de quartier, mais aussi l’élue communiste du 19ᵉ arrondissement Gwenaëlle Austin, puis La France insoumise et le NPA plus tard dans la journée. De nombreux clients et habitants du quartier, étonnés de la situation, témoignent aussi de leur soutien.

Après une tentative de dialogue à l’été dernier, qui avait permis une « accalmie très temporaire » selon plusieurs salariés, l’idée d’une grève s’était imposée ces dernières semaines. Prévenue la veille, à la suite d’un collage effectué dans le quartier pour annoncer le mouvement de grève, la gérante, présente au magasin dès le matin, a finalement décidé de fermer les lieux jusqu’à nouvel ordre. Elle enjoignait les grévistes à une discussion en fin de matinée.

Parmi les revendications évoquées lors de la réunion : des renforts d’effectifs, des revalorisations salariales, des changements de management, mais surtout son départ de la gestion du magasin. « Quand autant de salariés acceptent de perdre des jours de salaire, c’est que le problème est sérieux, estime Gwenaëlle Austin. Le management toxique, on ne s’attend pas à le trouver dans une entreprise qui se réclame de l’économie sociale et solidaire. Mais derrière le vernis bienveillant, c’est parfois pire. »

Le modèle Biocoop en question

« Beaucoup d’entre nous ont rejoint Biocoop pour ses valeurs humaines et sociales, confie Améline, employée au rayon sec. C’est triste de voir ce qu’elles deviennent dans la réalité. »

Le cas du Biocoop Place des Fêtes n’est en effet pas isolé. Ces dernières années, plusieurs magasins de l’enseigne ont connu des mouvements sociaux — à Paris, Marseille et Strasbourg à l’été 2020 — dénonçant des situations de mal-être au travail et de pressions managériales. Un paradoxe pour un réseau qui promeut un engagement social et démocratique dans sa charte, mais dont le fonctionnement semble favoriser des dérives proches de celles des supermarchés conventionnels.

Pour Adèle Tellez, secrétaire générale de l’union locale CGT Paris 19, « les salariés de ce magasin ont fait preuve de patience, mais le système Biocoop rend le rapport de force difficile. Les responsabilités sociales sont diluées, il y a peu de représentants du personnel… » Un modèle de plus en plus calqué sur la grande distribution, alors que l’enseigne affiche l’objectif d’atteindre 900 magasins d’ici 2029, posant la question de la compatibilité entre croissance rapide et engagements sociaux.

Alors que les discussions devraient se poursuivre entre les salariés et la direction lundi 5 janvier, Biocoop a transmis un court communiqué : « La coopérative est composée de 740 magasins indépendants. Chaque magasin du réseau est autonome dans la gestion de son personnel, dont il est seul employeur. La coopérative, attentive aux problématiques exprimées, met tout en œuvre pour favoriser un dialogue constructif entre les parties concernées, dans le respect du cadre légal. » La gérante a quant à elle fait appel à un médiateur extérieur, et assure à Reporterre espérer une « issue rapide et constructive à cette situation ».

Déjà soutenus par d’autres Biocoop parisiens, les grévistes de Place des Fêtes espèrent, au-delà de la satisfaction de leurs revendications locales, la mise en place d’une « charte sociale commune à l’ensemble des magasins franchisés », « le droit à une organisation syndicale commune » ou encore « un engagement ferme à ne pas sanctionner les salarié·es grévistes ». Avec l’espoir que le mouvement puisse essaimer ailleurs.


 

   mise en ligne le 6 janvier 2026

Grève des médecins libéraux : l'échec de la solidarité territoriale

Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr

Depuis plus de vingt ans, face au problème des déserts médicaux, les gouvernements successifs ont empilé des mesures d’incitation auprès des médecins libéraux pour tenter d’améliorer la situation. Au fil du temps, dans l’indifférence générale, les bilans d’échec s’accumulent au grand dam des patients qui trouver un médecin traitant.

La dernière invention, dite de « solidarité territoriale », consiste à demander à des médecins généralistes d’aller exercer jusqu’à deux jours par mois dans l’une des 151 zones en tension identifiées par le gouvernement, moyennant une indemnité de 200 euros par jour. Sauf que le bilan est maigre, seuls 250 volontaires se sont manifestés et, au fil du temps, les effectifs se réduisent. Ainsi, dans le Centre-Val de Loire, qui comporte 21 zones concernées, il n’y a que 3 médecins dans le dispositif sur les 16 médecins inscrits initialement.

À l’origine de cet échec, un effet d’annonce du gouvernement sans réelle concertation avec les médecins concernés dans un système de médecine libérale au bout du rouleau. À la veille des municipales, alors que la santé est une des premières préoccupations des Français, il paraissait difficile de laisser les communes tenter de trouver des réponses sous la pression de leurs citoyens dans un domaine qui ne relève pas de leur compétence.

Le mal est profond et nécessite des réponses dans l’intérêt des assurés sociaux et des professionnels de santé. En ce qui concerne ces derniers, leur mouvement de grève, du 5 au 15 janvier, traduit une insatisfaction et un mécontentement profond face à un budget de la Sécu qui leur demande notamment d’appliquer un certain nombre de mesures d’économies au détriment de leurs patients.

Cependant, il est dans l’intérêt des deux parties de réfléchir à l’avenir de notre système de santé et de la nécessité d’évolutions pour conserver un système public solidaire. Cela nécessite de poser la question des freins actuels que constituent à la fois la liberté d’installation et la rémunération à l’acte.

À trop vouloir s’arc-bouter sur des modalités d’exercice qui ne correspondent plus aux besoins de la population, ni aux aspirations de nombreux jeunes médecins, il ne faudrait pas donner des moyens supplémentaires aux néolibéraux pour basculer encore plus vite vers un système marchand financiarisé à l’américaine. Il s’agit de faire des choix et de gérer des transitions dans l’intérêt collectif de la population et des professionnels de santé.

En ce début d’année 2026, soyons exigeants pour un véritable débat sur ces questions. Bien entendu, il y aura des résistances, des oppositions, mais je crois que la majorité penchera en faveur des valeurs du service public, financé intégralement par une Sécurité sociale solidaire à qui il faudra assurer des moyens suffisants.

   mise en ligne le 5 janvier 2026

Coup de force trumpiste au Venezuela : la rhétorique de paillasson des Européens

Fabien Escalona sur www.mediapart.fr

Les dirigeants du Vieux Continent se sont globalement abstenus de condamner le kidnapping de Nicolás Maduro. C’est la pire manière de défendre les principes dont ils se réclament et de se protéger contre l’avenir de vassaux que leur préparent Trump et ses soutiens. 

Donald Trump ne fait pas que s’agiter, il fait ce qu’il dit. Les responsables gouvernementaux européens devraient s’en inquiéter mais leurs réactions au kidnapping de Nicolás Maduro sont comme on le craignait : désolantes. Elles n’expriment aucune originalité sur la scène internationale, sont contradictoires avec les principes que la « coalition des volontaires » en faveur de l’Ukraine est censée défendre, et dessinent un continent spectateur d’une évolution historique qui le dévorera bientôt.

Depuis samedi, les déclarations sont faites en ordre dispersé et oscillent entre des protestations molles et des communiqués aux accents complices. Comme à propos des crimes de Benyamin Nétanyahou en Palestine, c’est la voix de l’Espagne qui se distingue le plus, le premier ministre Pedro Sánchez ayant condamné explicitement une « violation du droit international » et dénoncé le « militarisme » gagnant le sous-continent américain. 

Les représentant·es de l’Union européenne (UE) se sont borné·es à rappeler leur attachement aux « principes du droit international et de la Charte des Nations unies », comme la cheffe de la diplomatie Kaja Kallas ; à exprimer leur « inquiétude », comme le président du Conseil européen António Costa ; et à affirmer leur soutien à « une transition juste et pacifique », comme la présidente de la Commission Ursula von der Leyen. 

Du côté des chef·fes d’État et de gouvernement, le ton est tout aussi précautionneux. La présidente du Conseil italienne d’extrême droite, Giorgia Meloni, a absous l’administration Trump en parlant d’une opération « légitime ». Sans crainte de ridicule, elle a rappelé que la position de son pays n’était pas de soutenir des « actions militaires extérieures » contre des régimes opprimant leur peuple mais qu’en l’espèce, il s’agissait d’une « intervention défensive ».

Même lorsque la proximité idéologique avec Donald Trump est moins évidente, aucune trace de condamnation. Le chancelier allemand Friedrich Merz a choisi l’euphémisme en qualifiant de « complexe » la base juridique de l’enlèvement du président Maduro. Le premier ministre britannique Keir Starmer a déclaré « ne pas verser de larmes » sur ce qu’il considère, un peu rapidement, comme la « fin du régime » bolivarien.

Quant au président français Emmanuel Macron, il n’a eu de mots durs que pour Maduro, se projetant lui aussi vers « une transition respectueuse de la volonté du peuple vénézuélien ».

Le fantasme d’une « transition démocratique » 

Pour un peu, certains responsables nous expliqueraient quasiment que « si les Ricains n’étaient pas là », comme chantait l’autre, les Vénézuélien·nes ne se seraient pas vu offrir l’opportunité de goûter de nouveau à la liberté. La réalité est pourtant bien plus sordide, et les dirigeant·es européen·nes ne s’en aperçoivent pas. Ou alors font mine de ne pas le remarquer – soit qu’ils s’en accommodent, ce qui est pitoyable, soit qu’ils pensent en retirer une forme de récompense de la part de l’homme fort de Washington, ce qui est naïf. 

Ce qui s’est passé à Caracas dans la nuit de vendredi à samedi n’était évidemment pas de la légitime défense – les États-Unis n’étant aucunement agressés, ni un usage cavalier de la force contre un despote, même si Maduro en était un. Croire une seule seconde que l’administration Trump ait à cœur le rétablissement de la démocratie au Venezuela est une vaste plaisanterie. 

Au demeurant, le président états-unien ne s’est pas embarrassé de ces justifications. Ne se préoccupant même pas des vainqueurs réels des dernières élections générales au Venezuela, il entend surtout que le pouvoir vénézuélien lui soit soumis et mette à disposition son pétrole, en échappant à toute autre influence étrangère, qu’elle soit chinoise, iranienne ou russe. 

La décapitation du régime ne signifiant pas sa fin effective, on ne peut d’ailleurs pas écarter l’hypothèse que Washington travaille avec une partie vassalisée de ce dernier. C’est le sens des « demandes » faites aux autorités locales par le secrétaire d’État Marco Rubio, qui a rappelé l’embargo en cours et la possibilité d’un autre recours à la force de la première puissance mondiale. Les effusions de joie des exilé·es du Venezuela, compréhensibles quand il s’agit de victimes de la kleptocratie maduriste, pourraient dès lors être de courte durée. 

Une complaisance contreproductive

Quand bien même il s’agirait d’un changement de régime depuis l’extérieur, il existe non seulement des principes de droit qui l’interdisent mais aussi des expériences récentes (en Afghanistan ou en Irak) qui attestent du caractère catastrophique de ce genre d’entreprise. Cela ne veut pas dire qu’aucun soutien concret n’est envisageable à des peuples opprimés, mais il ne s’agit aucunement de cela dans le cas d’espèce. Autrement, il serait concerté et conçu pour appuyer des forces démocratiques sur le terrain. 

Comme lorsque l’Iran avait été frappé, les réactions des responsables européens font preuve d’une complaisance et d’un double standard coupables, qui minent leur justification du soutien à l’Ukraine, ou en tout cas le réduisent à la poursuite d’un intérêt égoïste. À l’heure de l’affirmation internationale de puissances moyennes du Sud dit « global », que les impérialismes russe et chinois tentent d’attirer dans leur propre orbite, ce choix est lamentable. 

Même d’un point de vue cynique, cette rhétorique de paillasson semble mal avisée. Car les puissances européennes sont les prochaines sur la liste. Pas de la même façon – après tout, elles n’ont pas de pétrole –, mais leurs élites devraient relire la nouvelle stratégie de sécurité nationale des États-Unis, récemment analysée par notre chroniqueuse Maya Kandel. 

Le « corollaire Trump à la doctrine Monroe », que l’on trouve explicitement défini dans le document, n’est pas une simple réaffirmation du droit d’ingérence des États-Unis dans leur supposée arrière-cour américaine. Il inverse le principe de « neutralité » vis-à-vis des puissances européennes que contenait la fameuse « doctrine » élaborée par le président Monroe au XIXsiècle.

Le scénario glauque de la vassalité

L’administration Trump assume de vouloir s’ingérer dans les affaires européennes, en soutenant notamment les forces d’extrême droite qui relaient ses obsessions idéologiques et s’uniront contre toute édification d’une puissance publique européenne capable d’agir en autonomie de Washington. Pensons aussi aux provocations répétées du président au teint orange à propos d’une prise de contrôle du Groenland, ou à ses menaces liées aux régulations européennes entravant le bon vouloir des géants états-uniens du numérique.

Dimanche 4 janvier, dans un entretien au journal The Atlantic, Trump a encore assumé que le Venezuela pouvait n’être qu’un début : « Nous avons besoin du Groenland, absolument », a-t-il lancé aux journalistes, parlant de l’île danoise pourtant membre de l’Otan.

Certaines des forces politiques du continent pourraient s’accommoder d’un avenir peu glorieux de vassaux des États-Unis ayant basculé dans un modèle autocratique et identitaire, en espérant bénéficier de leur protection et d’un pillage modéré de leurs ressources. Mais les responsables qui prétendent sérieusement échapper à ce scénario glauque devraient y réfléchir à deux fois avant de s’aplatir devant les coups de force de la Maison-Blanche. 

L’interprétation la plus charitable de leur comportement serait qu’ils tentent de ménager Donald Trump à un moment crucial des négociations concernant le sort de l’Ukraine. Mais outre que cela ne change rien à l’image publique désastreuse que leur attitude renvoie au reste du monde, on peut douter des résultats de cette tactique du type « encore une minute, monsieur le bourreau ». La faiblesse excite le mépris de Trump, et il ne semble pas que la capitulation commerciale de l’été dernier l’ait empêché de concocter une hypothétique paix injuste pour l’Ukraine. 

L’enlèvement de Maduro illustre en tout cas l’avènement d’un monde dont les coordonnées changent à toute vitesse, au détriment du continent européen et des principes sur lesquels il a fondé un début d’unification. Les dirigeant·es en place qui ne défendent ces principes qu’à géométrie variable, comme l’avait déjà illustré la guerre génocidaire à Gaza, ne sont pas crédibles et mettent en danger l’avenir de leurs sociétés. 

Notons aussi que la crédibilité fait défaut à ces composantes de la gauche européenne, parfois importantes selon les pays, qui tempêtent contre la brutalité trumpiste mais n’ont jamais eu un mot pour les personnes opprimées par le régime de Maduro, ou sont prêtes à jeter sous le bus les peuples d’Ukraine et de Taïwan, en invoquant l’impératif de « la paix » ou en reprenant les narratifs russe et chinois. L’altermondialisme viré en alterimpérialisme ne vaut guère mieux qu’un atlantisme obsolète et coupable. 

Bref. L’hiver est venu. Les monstres ont surgi. Mais rassurez-vous : l’Union européenne appelle à la « retenue »


 

    mise en ligne le 4 janvier 2026

Au musée du Louvre,
une situation alarmante et
« un niveau d’obsolescence inquiétant »

Léo Schilling sur www.humanite.fr

Ce lundi 5 janvier 2026, les personnels de l’établissement public du musée du Louvre (EPML) se réunissent en assemblée générale pour décider de la suite à donner à leur mobilisation, trois semaines après une grève qui a duré du 15 au 18 décembre. « L’Humanité » a suivi Gary Guillaud, surveillant de salle et délégué CGT, à la découverte des failles du « musée le plus connu au monde ».

Ce n’est « même pas la peine d’essayer d’entrer côté pyramide », nous dit Gary Guillaud, face à la foule qui s’agglutine autour de l’entrée principale du musée à la mi-journée du dernier jour de l’année 2025. Nous ferons notre entrée passage Richelieu, où, là aussi, la file d’attente s’allonge et le personnel chargé du désengorgement s’active pour essayer de maintenir un semblant d’ordre.

Un premier symptôme des nombreux dysfonctionnements que connaît le Louvre, dans la tourmente depuis le vol des bijoux de la couronne de France, le 19 octobre. Ce cambriolage spectaculaire a révélé au monde entier les problèmes de sécurité et de sous-effectif sur lesquels alertent les syndicats depuis déjà plusieurs années, sans que la direction n’en tienne vraiment compte.

Presque un mois après le vol, le 17 novembre, la galerie Campana fermait ses portes au public à la suite de la détection de « faiblesses structurelles sur les planchers du deuxième étage » qui, en clair, menaceraient de s’effondrer. Dix jours plus tard, une fuite d’eau endommageait plusieurs centaines d’ouvrages de la bibliothèque des antiquités égyptiennes.

« La première fois que des conservateurs font grève »

Le 15 décembre, les employés du Louvre se mettaient massivement en grève. Une mobilisation qui a rassemblé la quasi-totalité du personnel. « Depuis 2003, c’est la première fois que des conservateurs viennent nous demander comment se mettre en grève. Je n’ai jamais vu une mobilisation d’une telle ampleur en plus de vingt ans », souligne Gary Guillaud. La surcharge de travail, conséquence d’une politique de réduction des effectifs, est au cœur des revendications des grévistes.

En dix ans, 190 postes de sureté-surveillance ont été supprimés, soit une baisse d’environ 15 %, selon la CGT. Du fait de ce qu’ils considèrent comme une surfréquentation (malgré une jauge maximale fixée à 30 000 visiteurs par jour par la présidente-directrice, Laurence des Cars), les agents de surveillance ne parviennent plus à effectuer leur travail correctement.

À mesure que l’on avance – lentement – à travers les différentes galeries, le surveillant de salle continue d’énumérer les difficultés. « Nous demandons à baisser encore la jauge de visiteurs journaliers, car, comme on peut le voir, on n’est pas sur ce qu’on pourrait appeler une visite fluide. » Effectivement, il faut se frayer un chemin parmi la foule, quand on ne piétine pas en attendant que le trafic reprenne.

Ce sont de véritables bouchons humains qui se forment dans les endroits les plus fréquentés du musée. Les effectifs sont si bas que de nombreuses salles se retrouvent fermées pendant les week-ends et les vacances, faute de pouvoir les surveiller, à des périodes où le Louvre est censé être ouvert en totalité.

Gary Guillaud nous guide vers les cours Marly et Puget et la crypte Girardon, symptomatiques des carences que le délégué syndical pointe du doigt. « Dans les salles que nous voyons ici, quand je suis arrivé (il y a plus de vingt ans, NDLR) , il y avait 16 agents de surveillance. Aujourd’hui, nous sommes huit ou neuf. Dans la cour Marly, nous sommes cinq, mais trois pendant les pauses, qui ont lieu toutes les trente minutes. Trois personnes pour quatre sorties de secours… c’est ingérable. »

Même son de cloche du côté de Julien Dunoyer, délégué syndical SUD culture Solidaires et également agent de surveillance, qui craint que les visiteurs puissent chuter depuis les parapets, et atterrir sur le sol en marbre vingt mètres plus bas : « Nous demandons aux agents de faire particulièrement attention, surtout aux enfants. Ça demande parfois de prioriser les choses, et donc de ne pas surveiller d’autres endroits, étant donné la taille de l’espace. »

Des salles fermées pour températures négatives

Le manque de personnel est tel que Gary Guillaud considère comme une « chance » le fait que le vol des bijoux de la couronne se soit déroulé le matin, autour de 9 h 30. « L’ensemble des équipes de surveillance étaient présentes, car les pauses n’avaient pas commencé. On a pu évacuer dans le calme, et tous les agents ont été félicités pour leur professionnalisme. Un quart d’heure plus tard, il y aurait eu deux agents au lieu de cinq, ça aurait été beaucoup plus compliqué. »

Le délégué syndical souligne également que l’intervention de l’agent qui a fait fuir les voleurs a sans doute permis d’éviter une catastrophe plus grande encore. S’ils avaient réussi à incendier la nacelle grâce à laquelle ils avaient accédé à la galerie, comme ils semblaient l’avoir prévu (des bidons d’essence ayant été retrouvés sur place), l’incendie aurait probablement gagné l’intérieur de cette partie du musée, essentiellement fabriquée en bois. « S’il y avait eu un départ de feu à cet endroit, le risque de morts et de destruction massive d’œuvres d’art était bien plus important que le vol en lui-même. »

Pendant la visite, les nombreuses galeries fermées au public se révèlent, parfois pour travaux, parfois à cause du manque de personnel, parfois pour cause de… températures négatives. « On a souvent des salles à – 2 degrés en hiver, ou à 32 degrés en été. La semaine dernière encore, une salle a dû fermer car il faisait trop froid pour accueillir le public et le personnel. C’est un problème récurrent. Si on remonte toutes les demandes d’intervention technique, on se rend compte que la climatisation n’a jamais fonctionné dans l’entièreté du musée. Pour le moment, aucun travail de rénovation n’est prévu à ce niveau », explique Gary Guillaud.

La rénovation en profondeur du Louvre est également l’une des revendications des personnels du musée. Les alertes sur la vétusté se sont multipliées ces dernières années, et des incidents ont régulièrement lieu, obligeant à condamner de nombreux espaces. En novembre 2023, une conduite d’eau a explosé dans le pavillon de l’Horloge, provoquant la fermeture d’une exposition temporaire.

Début 2025, des intempéries ont provoqué une infiltration d’eau dans la Grande Galerie, l’une des plus visitées du musée, conduisant les agents à décrocher certaines œuvres. En conséquence, la présidente, Laurence des Cars, a envoyé un courrier confidentiel à la ministre de la Culture, Rachida Dati, pointant « un niveau d’obsolescence inquiétant ». Des remontées qui n’ont pas empêché, donc, la fermeture de la galerie Campana, pas plus que la fuite d’eau ayant abîmé des ouvrages du département des antiquités égyptiennes en novembre 2025.

« Universalité bafouée »

Peu de temps après la lettre de Laurence des Cars, Emmanuel Macron annonçait le plan Nouvelle Renaissance du Louvre, qui a fait bondir les syndicats. En effet, ce plan est constitué de deux projets accolés l’un à l’autre : Louvre demain, censé rénover les bâtiments actuels et considéré comme nécessaire par le personnel, et Louvre grande colonnade, qui prévoit la construction d’une nouvelle entrée et d’une nouvelle salle pour la Joconde, et est « en décalage total avec les finances du musée », selon Julien Dunoyer.

Les syndicats demandent la priorisation du projet de rénovation sur celui du Louvre grande colonnade, ce que refuse pour l’instant le ministère. « Il faut se concentrer sur les missions de base, l’entretien du bâtiment, la conservation des œuvres déjà exposées. On ne construit pas une terrasse quand la maison est en train de s’écrouler », s’insurge Gary Guillaud.

Le prix des billets est un autre fer de lance des revendications syndicales. Alors que la CGT milite pour la gratuité des musées pour tous, le prix des billets pour les visiteurs non européens devrait augmenter de 10 euros dès le 14 janvier 2026. « L’universalité bafouée, la mise en place d’un obstacle pécuniaire, un tarif exorbitant tendant à devenir discriminant », selon un communiqué de la CGT culture.

Les discussions avec la direction du Louvre sont au point mort, selon les deux délégués syndicaux interrogés. À tel point que le préavis de grève du 15 décembre avait été envoyé au ministère et non à la hiérarchie du musée, car « tout le monde convient que nous n’obtiendrons rien du dialogue avec celle-ci », précise Julien Dunoyer.

Les propositions du ministère ne satisfont cependant pas plus les revendications du personnel : « Alors qu’on demandait notamment l’alignement de l’Isse (une prime mensuelle fixe) sur la médiane du ministère, car nous sommes très en dessous, on nous a proposé une prime annuelle non reconduite de 350 euros, à condition de lever le préavis de grève. Les agents ont refusé », poursuit-il.

« On est là pour alerter sur des conditions de travail et de gestion, pas pour quelques euros de plus », abonde Gary Guillaud. Ils ne constatent pas non plus de progrès du côté du recrutement. Le ministère s’est contenté de proposer l’embauche sans concours de 40 agents, ce qui ne compense même pas les départs à la retraite à venir.

L’assemblée générale de ce lundi sera décisive pour la suite du mouvement social. « Nous espérons une reprise de la grève, car nous souhaitons obtenir plus de réponses du ministère », explique Julien Dunoyer. Mais le délégué syndical reste ouvert : « Nous discuterons des modes d’action avec les agents, pour voir si la grève est le seul moyen de pression efficace. »


 

    mise en ligne le 3 janvier 2026

Les États-Unis ont bombardé le Venezuela, Donald Trump annonce avoir capturé Nicolas Maduro

Axel Nodinot sur www.humanite.fr

L’administration Trump et le gouvernement vénézuélien ont confirmé que Washington avait bombardé Caracas dans la nuit du 2 au 3 janvier, violant le droit international. Le président Nicolas Maduro a été enlevé, selon son homologue états-unien.

Il y avait des menaces. Mais les États-Unis, jamais avares de destruction et d’ingérence dans les pays du Sud, sont désormais passés aux actes. Dans la nuit du jeudi 2 et la matinée du vendredi 3 janvier, Washington a bombardé le Venezuela. Des explosions ont été entendues à l’aéroport et au port de Caracas, la capitale, ainsi que sur la base militaire de Fuerte Tiuna. Selon Al Jazeera, la maison du ministre de la Défense Padrino Lopez, qui se trouve sur cette base, aurait été touchée également. Le gouvernement vénézuélien y ajoute les régions de Miranda, Aragua, et La Guaira, y compris des “zones résidentielles de population civile“.

Tandis que Donald Trump annonçait sur son réseau Truth social : « Les États-Unis d’Amérique ont mené avec succès une opération militaire de grande envergure contre le Venezuela et son dirigeant, le président Nicolas Maduro, qui a été capturé avec son épouse et exilé hors du pays », laissant craindre une ingérence de toute autre ampleur dans la région. Quelques minutes plus tard, la vice-présidente Delcy Rodriguez confirmait à la télévision nationale la disparition du dirigeant vénézuélien et de sa femme, Cilia Flores. Après cet enlèvement et ces bombardements, les Etats-Unis “ne prévoient aucune action supplémentaire“, selon un sénateur proche du secrétaire d’Etat Marco Rubio. Son adjoint Christopher Landau s’est félicité sur les réseaux sociaux de ces actes qui violent le droit international : “Une nouvelle ère pour le Venezuela ! Le tyran est parti. Il va désormais – enfin – répondre de ses crimes devant la justice“.

Le Venezuela en appelle à la mobilisation des peuples 

« La République bolivarienne du Venezuela rejette, dénonce et condamne devant la communauté internationale l’agression militaire extrêmement sérieuse perpétrée par le gouvernement actuel des Etats-Unis d’Amérique contre le territoire et la population vénézuéliens », a immédiatement réagi Caracas dans un communiqué. Le président Nicolas Maduro a annoncé le déploiement des forces militaires et civiles, la préparation des plans nationaux de défense, déclarant notamment « l’état de troubles étrangers sur l’ensemble du territoire ». Le dirigeant vénézuélien, qui « déposera plainte devant le Conseil de sécurité de l’ONU », en appelle « à la mobilisation des peuples et des gouvernements d’Amérique Latine, de la Caraïbe, et du monde, pour exprimer leur solidarité contre cette agression impérialiste ».

Car dans le monde entier, c’est la stupeur devant cet embrasement. Le président colombien Gustavo Petro l’a déploré sur son compte X, et a annoncé déployer des militaires à la frontière, appelant à réunir le Conseil de sécurité. Comme l’ancien président bolivien Evo Morales ou le dirigeant cubain Miguel Diaz-Canel, ce dernier alertant : « Notre zone de paix est brutalement agressée. Terrorisme d’État contre le courageux peuple vénézuélien et contre notre Amérique ». Ces bombardements « n’ont aucun fondement et violent le droit international », a réagi Moscou, dans la foulée de la diplomatie iranienne, qui « condamne fermement l’attaque militaire américaine contre le Venezuela ».

Sous couvert de lutte contre le narcotrafic, Donald Trump s’en prend une nouvelle fois au Venezuela, un pays farouchement opposé à l’impérialisme états-unien – et possédant de gigantesques réserves de pétrole. Lundi, le milliardaire avait annoncé avoir bombardé une zone de mise à quai vénézuélienne. Récemment, il avait même affirmé que les jours de Nicolas Maduro étaient « comptés ». « Le but de cette attaque n’est nul autre que de saisir les ressources stratégiques du Venezuela, particulièrement son pétrole et ses minerais », dénonce Caracas dans son communiqué, ajoutant que « la tentative d’instaurer une guerre coloniale pour détruire le gouvernement républicain et forcer un » changement de régime «, en collaboration avec l’oligarchie fasciste, échouera ».

Donald Trump a annoncé une conférence de presse à 17 heures françaises. Plusieurs rassemblements pour la paix et la solidarité sont d’ores et déjà organisés dans le monde, à New York et Paris notamment.


 


 

Donald Trump s’arrêtera-t-il là ?

Christophe Deroubaix sur www.humanite.fr

L’enlèvement de Nicolas Maduro ne permet pas à lui seul, à l’hôte de la Maison Blanche de remplir ses objectifs affichés : changement du « régime » et prise de contrôle du pétrole vénézuélien.

Quelle est la stratégie de Donald Trump ? La question reste entière quelques heures après l’enlèvement de Nicolas Maduro sur ordre du président des États-Unis. Ce dernier livrera peut-être quelques clés lors d’une conférence qu’il doit donner à 17h (heure française). En attendant, on peut aisément se perdre en conjectures. Depuis plusieurs mois, l’administration Trump a orchestré une escalade vindicative contre le président vénézuélien : accusations de narcotrafic ; soutien à Maria Corina Machado, l’opposante d’extrême-droite auréolée de son prix Nobel de la Paix, partisane d’un changement de régime ; puis plus récemment revendication du contrôle du pétrole local (19 % des ressources mondiales). Et Donald Trump se « contenterait » de déférer Nicolas Maduro devant la justice étasunienne pour trafic de drogue ? Il y a comme une dissonance entre les objectifs affichés lors de cette inexorable marche vers la guerre et le résultat connu – à l’heure actuelle.

Des mois de préparations

Tout a commencé, selon le New York Times, au printemps dernier lorsque Donald Trump a demandé au secrétaire d’État Marco Rubio comment durcir la position des États-Unis envers le Venezuela. Le président-milliardaire tentait de faire passer sa grande loi budgétaire et quelques élus républicains cubano-américains le pressaient de serrer la vis à Caracas en mettant fin aux activités pétrolières de Chevron dans ce pays. Donald Trump se montrant réticent à perdre un pion essentiel dans l’industrie pétrolière vénézuélienne, où la Chine est le plus grand acteur étranger, décision a été prise de mettre la pression sur le Venezuela et son président via les attaques contre des bateaux accusés de convoyer de la drogue.

Ces bombardements illégaux – qui ont fait 105 morts – ont été accompagnés d’un quasi-blocus contre les pétroliers. L’étranglement économique et l’action illégale déclenchée la nuit dernière ne permet pas à Washington d’atteindre les objectifs dévoilés au fil de ces derniers mois.

Beaucoup de questions restent en suspend…

Si le but était de mettre fin à un narcotrafic, l’enlèvement de son leader supposé serait de peu d’effet. L’activité des cartels mexicains n’a pas pâti de la mise hors circuit d’El Chapo en 2016.

S’il était de changer le « régime » pour ouvrir la voie à la droite et l’extrême-droite, ce n’est pas le cas, puisque la vice-présidente Delcy Rodriguez se trouve désormais en charge. Avec le seul kidnapping de Maduro, on se trouverait plus dans la destitution sauvage que dans le coup d’État.

Si, enfin, il s’agissait de prendre la main sur l’or noir vénézuélien, rien n’a changé dans le secteur pétrolier. Un tanker chinois a d’ailleurs récemment accosté dans un port vénézuélien sans être empêché par les navires de guerre dépêchés par Washington qui préfère éviter des frictions avec Pékin.

Un sénateur proche de Marco Rubio, le secrétaire d’État, a assuré ce matin que les États-Unis ne prévoyaient pas d’autres actions. Donald Trump confirmera-t-il que l’opération militaire est terminée ?


 

    mise en ligne le 2 janvier 2026

Tous mes vœux de conquête !

Jadran Svrdlin sur https://blogs.mediapart.fr/

Syndiquez-vous, encartez-vous, militez… Faites ce que vous voulez mais (ne faites pas que) voter. Rendons ainsi possibles nos bonheurs, réussites et (surtout) la santé. Car ces choses-là ne s'invoquent pas mais se conquièrent. 

Plein de bonheur, de réussite et de santé ! Les vœux du Nouvel An participent-ils de notre impuissance collective ? Comment en finir avec leur condition incantatoire pour en faire des instruments de véritables conquêtes en vue notre accès au bonheur, à la réussite et à la santé ?

Bonne année, meilleurs vœux, plein de bonheur, de réussites… et enfin et surtout la santé ! D’aussi loin que je me souvienne, en rédigeant de tels vœux j’ai l’impression de souhaiter à mes proches une chance de joueur de loto et d’œuvrer ainsi à ma manière à leur maintien dans l’addiction. En participant à cette tradition je fais ma part dans notre maintien collectif dans l’impuissance. C’est cette impuissance qui est pourtant le meilleur garant que rien ne change et que notre condition ne cesse de se dégrader. Que nos chances de connaitre ce bonheur, ces réussites, et (surtout !) la santé continuent de tendre vers ce zéro inexorable.

Si nous prenons cette dernière, la santé, se la souhaiter bonne relève de pure incantation sachant que notre environnement est de plus en plus néfaste, que ce soit à travers l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons ou la malbouffe que nous ingurgitons, et sans même considérer les environnements de travail et leur lot de facteurs de risques psycho-sociaux et autres situations pathogènes.

Souhaiter la réussite à des examens scolaires alors que nous connaissons depuis des décennies le poids du déterminisme social tout comme son accroissement délibéré par des politiques éducatives qui se dispensent de plus en plus des apparences émancipatrices pour assumer leur objectif de production de ressources humaines prêtes à se mettre au service des entreprises ? Là aussi, il s’agit de paroles d’une inconséquence totale.

Le bonheur lui-même étant une construction exogène aux individus et étant fabriqué par les rouages de la société de consommation mais aussi de soumission à la fatalité selon laquelle chacun a selon ses mérites, se le souhaiter revient faire siens les désirs du capital.

Ressentir de la joie lorsque, après avoir été dirigé vers une filière précise par le système éducatif qui répondait en cela à un besoin des entreprises de mon « bassin d’emplois » et après avoir réussi à y vendre ma force de travail contre une rémunération assez haute pour me sentir plus « chanceux » que les privés d’emploi et utiliser celle-là pour financer une industrie de tourisme intensif qui ne cesse de dégrader nos conditions de vie, c’est ce qu’on pourrait appeler se contenter de peu.

Mettre fin à cette aliénation qui nous fait endurer et accepter les pires humiliations tout en nous imposant des récompenses répondant à des besoins économiques (car oui, la plupart de joies sont liées à des consommations) est plus qu’urgent. Cette aliénation nous présente comme véritables acteurs là où nous ne sommes que figurants devant nous contenter du simple prestige de faire partie de cette histoire. Le rôle d’acteurs de l’Histoire doit à tout prix être récupéré car il en va de notre survie.

Ceux qui façonnent la société entière selon leurs profits n’ont d’autre critère que la taille de ces derniers. L’habitabilité même de la planète leur importe moins que la compétitivité préservée au prix des exploitations fossiles dont le caractère mortifère n’est plus à démontrer. Tout comme la capacité de soigner de notre système de santé importe moins que la contribution de celui-ci aux efforts de désendettement.

Tout cela n’est pas une fatalité ou le résultat d’une évolution naturelle du cours des choses mais le résultat du rapport de forces dominée depuis fort longtemps par le capital au détriment des classes laborieuses. Et ce résultat est en tant que tel une contingence. Ce qui veut dire qu’un autre rapport de forces aurait abouti à une tout autre société. Plus saine, habitable ou joyeuse ?

Puisque nous allons dans le mur et que l’année 2026 ne pourra, dans l’état actuel du rapport des forces, nous apporter qu’un lot supplémentaire de créations de conditions de futures catastrophes, ce qui importerait ici c’est bien d’agir sur ce rapport de forces lui-même. Car nos bonheurs, réussites et (surtout) la santé dépendent de notre capacité à influer sur le cours des choses.

Alors plutôt que de faire de vœux incantatoires rendons nous simplement compte que le génie capable d’exaucer des vœux existe. Il s’agit de notre puissance collective. On peut continuer à morceler et à inhiber celle-ci en poursuivant chacun nos carottes individuelles ou en traquant les boucs émissaires que nos geôliers ne cessent d’agiter à nos consciences irrationnelles.

On peut donc nous souhaiter de la clairvoyance, de la détermination et de la persévérance dans les luttes que nous devrions être sur le point d’engager afin de retrouver notre statut d’acteurs, de sujets, de citoyens.

Exhortons-nous à regagner notre puissance collective car sans elle il n’y a point d’espoir de bonheur, de réussite ni de santé.

Petite précision qui peut paraitre superflue mais qui reste nécessaire : cette puissance collective ne s’acquiert pas dans un isoloir. C’est là que les représentants des classes dominantes aiment la confiner, c’est à nous de l’en sortir. Alors investissez des outils d’organisation qui existent et sont à notre disposition.

Syndiquez-vous, encartez-vous, militez… Et pour ne pas se retrouver encore une fois obligés de subir les exhortations de Libé : faites ce que vous voulez mais (ne faites pas que) voter.

Rendons ainsi possibles nos bonheurs, réussites et (surtout) la santé. Car ces choses-là ne s'invoquent pas mais se conquièrent. 


 

    mise en ligne le 1er janvier 2026

Crolles : les salariés de Teisseire mobilisés, même le soir du Nouvel An

Matis Caron sur https://www.francebleu.fr

Il y a deux mois, le fabricant de sirops Teisseire a décidé de fermer son usine de Crolles. Ses salariés sont donc en grève, et même pendant les fêtes, ils bloquent le site. Certains vont même passer la soirée du nouvel an sur le piquet de grève.

Déjà deux mois qu'ils bloquent tous les jours l'entrée de l'usine Teisseire de Crolles, près de Grenoble, mais la mobilisation a une saveur particulière pendant les fêtes, pour les salariés du site. "C'est important, même dans cette période. C'est pas possible de rester chez soi, on doit être solidaires et ne rien lâcher" martèle un des grévistes, qui entretient un grand feu de palettes. Même pendant la soirée du Nouvel An, ils seront là. Une dizaine de salariés se relaie pour garder une présence sur le site, et envoyer un message à la direction de Teisseire, qui souhaite le fermer d'ici avril. "Il faut que la production reprenne ici, que les 205 emplois sont maintenus. Teisseire, c'est Crolles, c'est Grenoble. Des milliers de personnes ont travaillé ici pendant des décennies. Ils ne peuvent pas tout arrêter" résume un autre gréviste.

Pour tenir, les salariés peuvent compter sur un bon esprit de camaraderie, et sur la générosité des commerçants et des habitants de Crolles. "On nous a déposé des huîtres, et ça nous aide à nous mettre dans l'ambiance du réveillon, malgré tout. C'est super gentil, et tout ce soutien, ça montre que notre combat est légitime", explique l'un des travailleurs mobilisés, qui joue les écaillers pour ses collègues. Les passants font également des dons d'argent, cuisinent des gâteaux ou klaxonnent devant le piquet de grève, pour soutenir la mobilisation.

Les grévistes envisagent de bloquer le site jour et nuit, à partir de lundi.


 


 

Teisseire. Le tribunal de Grenoble
stoppe la fabrication au Havre :
"une bataille gagnée" pour la CGT

Caroline THERMOZ-LIAUDY sur https://mesinfos.fr/

En cette fin d'année, le tribunal judiciaire de Grenoble a ordonné l'arrêt de la production de sirops Teisseire par un sous-traitant au Havre. Il a suivi la requête des syndicats et du CSE qui dénonçaient une atteinte au droit de grève.

Alors que l'usine Teisseire de Crolles en Isère, doit fermer ses portes en avril 2026 si aucun repreneur ne se fait connaître d'ici là, le tribunal judiciaire de Grenoble a ordonné la suspension de la fabrication des sirops au Havre. En effet, le groupe Carlsberg, propriétaire de la marque de sirops isérois, avait initié un plan de continuation pour permettre la poursuite de la production en Seine Maritime.

Syndicats de Teisseire : "La marque est Grenobloise et doit le rester !"

La décision a donc été jugée illégale par le TJ de Grenoble, qui a retenu le 23 décembre dernier, la requête portée à la fois par la CGT et le CSE (Comité social et économique), qui avaient dénoncé l'absence d'information préalable avant la décision de mise en œuvre du plan de continuation. Une mesure qui selon les plaignants, serait de nature à porter atteinte au droit de grève alors que les salariés isérois sont mobilisés depuis le 9 octobre 2025.

Dans un communiqué publié le 29 décembre, la fédération CGT Agroalimentaire évoque "une bataille gagnée". Le syndicat précise que la direction de Carlsberg : "a illegalement fait produire pendant la grève les sirops de la marque Teisseire chez un sous-traitant, Slaur-Sardet, au Havre […] Les élus CGT au CSE ont contesté cet acte de voyous au tribunal judiciaire de Grenoble. Le tribunal leur a donné raison […] Les sirops Teisseire doivent donc être produits à Crolles et à aucun autre endroit. La marque est Grenobloise et doit le rester !"

Teisseire : le groupe Carlsberg condamné à des astreintes

Selon différents médias, la suspension du plan de continuation doit être effective d'ici le samedi 3 janvier 2026, sous peine d'une astreinte fixée par le tribunal à 10 000 euros par jours. La société Teisseire aurait aussi été condamnée à verser 3 000 euros au CSE et 3 000 euros à la CGT.

Le site de Crolles emploie 300 salariés dont une très grande partie est menacée.

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