Pierric Marissal sur www.humanite.fr
Saisie par le géant du e-commerce, l’institution vient d’amoindrir la sanction infligée par la Cnil, qui jugeait excessifs les dispositifs de flicage des performances et du comportement des salariés.
Outil de travail autant que de flicage, le scanner des salariés d’Amazon est au cœur d’une bataille juridique. La Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) a enquêté et sanctionné la multinationale d’une amende de 32 millions d’euros. Amazon l’a contestée auprès du Conseil d’État, qui a réduit la peine de moitié le 23 décembre. L’institution a considéré que ces outils de suivi en temps réel « ne caractérisent pas, en tant que tels, un manquement au RGPD », le règlement européen sur la protection des données.
Amazon salue cette décision, un porte-parole nous fait savoir que l’utilisation de tels scanners « est une pratique courante du secteur : ils sont nécessaires pour garantir la sécurité, la qualité et l’efficacité des opérations et pour assurer le suivi des stocks et le traitement des colis dans les délais et conformément aux attentes des clients ».
Pour la CGT, cette décision est en décalage complet avec la réalité du terrain. « Chaque fois qu’un salarié récupère un produit, le met en rayon ou l’emballe pour l’envoyer, il doit le scanner. Les managers voient en temps réel l’activité de chacun », explique Guillaume Robin, représentant syndical CGT et Ugict CGT chez Amazon.
À partir de dix minutes d’inactivité, la machine considère que le salarié est en pause, et s’il scanne deux produits trop rapidement, il signale une erreur. La Cnil a estimé que ce dispositif « ne peut reposer sur l’intérêt légitime, car il conduit à une surveillance informatique excessive du salarié au regard de l’objectif poursuivi par la société ». Ce que le Conseil d’État a donc contesté. « Cette décision est très préoccupante car elle banalise la mise sous pression algorithmique », a dénoncé la CGT Amazon dans un communiqué.
Des risques psycho-organisationnels
Concrètement, le manager est réduit au rôle de contremaître. « Il reçoit des alertes : tu as tant de tes subordonnés dans le rouge, en sous-production, untel a pris quatre pauses de dix minutes… Et s’il veut garder son poste, le manager doit aller leur mettre la pression, raconte Guillaume Robin. On arrive en 2026, et les pauses toilettes sont encore un vrai sujet chez Amazon. »
Le manager doit aussi faire des points hebdomadaires, en mettant en garde ses salariés « sous la moyenne » de production. Depuis quelques mois, la CGT fait dialoguer, là où c’est possible, les travailleurs des entrepôts et les cadres et ingénieurs, parfois même du siège.
Les attaques récentes de la direction contre le télétravail ont permis à l’Ugict de réaliser de nombreuses adhésions. « Mais les cadres sont peu organisés pour l’instant. Ils souffrent en silence dans leur coin, font des burn-out, et lorsqu’ils sont essorés – on parle bien de risques psycho-organisationnels parce que ce sont des choix de l’entreprise – Amazon leur propose une rupture conventionnelle », résume Guillaume Robin.
L’enjeu de l’unité économique et sociale
Amazon France est divisé en huit entités distinctes selon la direction, même si certaines partagent les mêmes services des ressources humaines. Il y a les gros entrepôts, les petits, le transport, le commerce, le Cloud… Et aucun CSE central : « C’est une manière de faire de l’entrave syndicale », résume Guillaume Robin, de la CGT chez Amazon.
À terme, la reconnaissance de l’unité économique et sociale (UES) de ces huit entités sera une lutte portée par le syndicat. « C’est aussi une manière d’organiser la fuite des bénéfices, par exemple la partie commerce achète ses licences à Amazon Luxembourg et ne génère aucun revenu en France », illustre le syndicaliste. En obtenant l’UES chez McDonald’s, la CGT a permis de mettre en lumière les malversations fiscales du groupe et de récupérer 1,25 milliard d’euros pour les caisses de l’État.
Si Amazon France reste condamnée à 15 millions d’euros d’amende, c’est que le Conseil d’État reconnaît des torts à la multinationale. Elle ne les contestait d’ailleurs pas, comme « l’insuffisance des informations relatives à la mise en œuvre de la vidéosurveillance » dans plusieurs entrepôts, que pointe la haute juridiction.
Ce n’est pas un petit sujet non plus, car « si Amazon pouvait tout filmer ils installeraient des caméras dans les toilettes, salles de pause, locaux syndicaux… Ils sont en train d’essayer d’obtenir un maximum d’autorisations pour en mettre dans les parkings », ajoute Guillaume Robin.
« On ne sait pas combien de temps les données des salariés sont conservées »
Un récent article de Mediapart révèle que deux intérimaires n’ont pas été reconduites, parce qu’elles se seraient liées d’amitié avec une déléguée CGT de l’entrepôt de Brétigny-sur-Orge (Essonne). Pour preuve, une exploitation de vidéosurveillance horodatée envoyée aux référents de travailleurs précaires, les montrant entrer dans le local syndical. Une plainte a été déposée par les intérimaires et l’élue.
L’institution a aussi reconnu Amazon coupable de « manquement au principe de minimisation des données ». Guillaume Robin explicite : « On ne sait pas combien de temps, ni où les données des salariés sont conservées, et lorsqu’on en est réduit à saisir la Cnil, c’est que tous les autres recours, demandes au délégué à la protection des données ou en CSE, ont échoué. »
Le représentant syndical conclut : « Si on laisse faire, avec l’IA et l’automatisation, Amazon va toujours plus surveiller les salariés, détruire des emplois et capter davantage de richesses, on est face à l’une des plus grosses entreprises du monde, il faut jouer collectif. »
mise en ligne le 31 décembre 2025
Francis Wurtz sur www.humanite.fr
Nous ne cherchons pas à oublier les sombres réalités de la période : ni les guerres qui n’en finissent pas de semer la mort et la désolation, ni les vagues brunes qui déferlent dangereusement sur le monde, ni les assauts hideux de l’antisémitisme, de l’islamophobie et du racisme en général, ni les chasses aux personnes migrantes, ni la baisse sans précédent de l’aide publique au développement…
Pour vaincre ces fléaux, il faut les affronter les yeux grands ouverts. C’est justement à toutes celles et à tous ceux – ces innombrables anonymes – qui, tout au long de cette année, se sont dressés avec dignité et courage contre les promoteurs d’inhumanité que nous voulons ici rendre hommage en relatant quelques-unes des plus belles manifestations de solidarité qu’ils et elles nous ont fait vivre en 2025.
La cause palestinienne est celle qui a suscité les mobilisations les plus impressionnantes. « Près de 48 000 manifestations pro-palestiniennes » ont eu lieu « dans 137 pays » depuis le début de la guerre de Gaza (1) .
Certaines d’entre elles furent de véritables « marées humaines » (Euronews, 4 octobre 2025 à propos de celle de Rome, qui vit défiler 1 million de personnes). Mais surtout, elles se sont multipliées sur les cinq continents, y compris en Israël, où le rassemblement du 10 août dernier à Tel-Aviv connut une affluence inédite.
Si la guerre d’Ukraine suscite des réactions plus contradictoires, ce n’est pas faute d’une volonté majoritaire d’aider le peuple ukrainien face à l’agression russe, mais en raison d’une opposition légitime de nombre de progressistes au choix pervers des dirigeants européens (derrière l’Otan) : celui d’une impossible et désastreuse « solution » militaire au conflit.
Un autre type de mobilisations populaires qui a marqué l’année en Europe est particulièrement à saluer et à encourager : celui qui a vu, parfois massivement, des démocrates dans toute leur diversité se rassembler pour contrer le déferlement des droites et de l’extrême droite de plus en plus mêlées.
À l’Ouest, le cas de l’Allemagne est particulièrement emblématique : face à la menace gravissime de l’AfD, 200 000 personnes se sont retrouvées à Berlin le 25 janvier, 250 000 à Munich le 8 février, des dizaines de milliers dans plus de 60 villes d’outre-Rhin le 11 mai…
Il en fut de même à l’Est, en Hongrie, tant sur l’immense place des Héros de Budapest, comme le 18 mai ou le 22 septembre, qu’à travers un appel de plusieurs centaines de milliers de signataires contre Orban, qui avait qualifié ses opposants de « punaises » et les avait menacés d’« un grand nettoyage ».
Quant à l’action irremplaçable des ONG de solidarité internationale, elle ne doit sa survie qu’à une mobilisation contre vents et marées de milliers de bénévoles, comme celle des quelque 180 associations de Coordination Sud le 11 octobre dernier en France.
Terminons ces évocations parcellaires par l’image réconfortante, saluée dans le monde entier, d’Ahmed, le réfugié syrien, mettant en danger sa vie pour sauver celle d’autres en arrachant l’arme du terroriste antisémite de Sydney. « Il y a des mots qui font vivre », écrivit le poète. Le mot « solidarité » fait vivre.
(1). « Le Temps » de Genève (10 octobre 2025) selon une étude de l’ONG The Armed Conflict Location Event Data Project (Acled).
mise en ligne le 30 décembre 2025
L'éditorial de Sébastien Crépel sur www.humanite.fr
Loin de nous l’idée de jouer les rabat-joie. Mais la lucidité commande de regarder les choses en face : les élections municipales des 15 et 22 mars prochains s’annoncent très périlleuses. Dans de nombreuses villes où la gauche aurait toutes ses chances en s’unissant, ses forces partiront divisées au premier tour, sans que l’on n’en cerne bien la justification.
Pis encore, elles pourraient aussi s’affronter au second tour, au risque de faire le lit de la droite ou du RN, qui en profiterait alors pour s’imposer dans des triangulaires sans être majoritaire en voix. Cette désunion ne sera pas seulement le fait de villes à (re) prendre à la droite, mais également, dans une poussée quasi suicidaire, de communes actuellement dirigées par des maires de gauche.
Comme souvent en pareille situation, la responsabilité est partagée. Le PS et LFI se disputent la première marche du podium dans la course à qui se montrera le plus inflexible. Dans Politis, Jean-Luc Mélenchon confirmait, en novembre, cette attitude en ne ciblant que ses « partenaires » de gauche.
« Les communistes ne proposent rien si ce n’est la reconduction des sortants », osait le fondateur de LFI, comme si ce principe qui a fait ses preuves pour garder des villes à gauche pouvait être balayé d’un revers de main. Les socialistes ne sont pas en reste en excluant tout « accord national » avec LFI, qui n’espérait que ça. « Comment comptent-ils gagner sans nous ? » raille Jean-Luc Mélenchon.
Ce dernier, comme Olivier Faure, enjoint l’autre de donner des gages entre les deux tours. « Nous n’accepterons pas (de) porter leurs valises », taclait le leader de LFI. « Ce sera à l’insoumis Sébastien Delogu (à Marseille) de dire ce qu’il veut faire », répondait en écho le chef des socialistes dans l’Humanité.
L’oubliée de ces rivalités est la population. À quoi bon la sommer de choisir entre « deux gauches » si c’est pour la livrer à la droite ? La capitale cristallise cette situation, où les sondages font craindre un jeu de massacre. « Il ne faut pas qu’un socialiste soit maire de Paris », a affirmé la tête de liste LFI, Sophia Chikirou. C’est malheureusement une ambition partagée par Rachida Dati.
mise en ligne le 30 décembre 2025
Anthony Cortes sur www.humanite.fr
Face aux difficultés du tissu industriel français, symbolisées par la récente liquidation judiciaire de Brandt, le communiste Aymeric Seassau appelle l’État à agir et dénonce le rôle du capital.
Pourquoi appelez-vous à sonner « l’état d’urgence industriel » ?
Aymeric Seassau : Cet appel part d’un constat. La France et son appareil productif sont arrivés à un point de non-retour : nous sommes le tout dernier pays d’Europe en part de l’industrie dans le PIB. Peut-on vraiment vivre dans un pays dans lequel 78 % des médicaments, 87 % des vêtements et 92 % des équipements électroniques consommés sont produits à l’étranger ?
D’autant que c’est encore en train de reculer puisque avec la liquidation de Brandt, on perd le dernier producteur de cuisson en France. C’est grave pour la nation tout entière pour notre souveraineté de production, pour la transition écologique, puisqu’en perdant notre industrie, on en vient à importer de l’autre bout du monde ce que l’on pourrait fabriquer ici.
Et c’est grave pour la balance commerciale, l’emploi, et donc la protection de la protection sociale. C’est pour cela que nous lançons un cri d’alerte en appelant à l’état d’urgence industriel. Notre pays ne peut plus laisser cette casse se poursuivre. Il ne s’en remettrait pas.
Que symbolise, selon vous, la récente liquidation de Brandt ?
Aymeric Seassau : C’est un cas qui est extrêmement éloquent, mais il y en a d’autres : Mittal, Vencorex… Le premier responsable de cette situation, c’est le patronat, qui organise un grand déménagement industriel depuis plusieurs années. Et qui, comble de l’indécence, s’emploie dans le même temps à capter les politiques publiques en direction des entreprises pour alimenter le capital et reverser des dividendes record.
Disons les choses : en France, nous avons l’un des patronats les moins patriotes du monde puisque nos grands groupes ont 62 % de leurs emplois à l’étranger, contre 38 % en Allemagne et 28 % en Italie. Une situation amplifiée par l’abandon de l’État, symbolisé aujourd’hui par Emmanuel Macron, qui promeut la start-up nation au détriment de la France des usines.
Cette situation crée, dans le pays, un sentiment d’injustice et de colère très fort. Il est urgent d’y apporter des réponses, d’autant que l’extrême droite rôde et surfe sur ce désespoir.
Le PCF a mené une campagne sur le thème de l’industrie ces dernières semaines. Un tour de France a été réalisé pour recueillir doléances et propositions. Que retenez-vous de ce travail de terrain ?
Aymeric Seassau : Nous disons une chose : si l’État ne peut pas tout faire, l’État ne peut pas non plus ne rien faire. Il y a des mesures simples qui peuvent être prises dès maintenant. Comme déclarer un moratoire sur les licenciements pour ne plus perdre d’emplois industriels, réformer les tribunaux de commerce pour que les demandes des salariés soient entendues, notamment lorsqu’ils se prononcent en faveur d’une proposition de reprise favorable à l’emploi et à l’écologie.
Mais aussi se doter d’un pôle public bancaire, composé de la Caisse des dépôts, de la BPI (Banque publique d’investissement, NDLR) et de la Banque postale, pour en faire un levier économique nous permettant de nationaliser des groupes stratégiques. Mais aussi travailler sur la formation : il faut savoir qu’il existe beaucoup d’emplois industriels non pourvus en France par manque de compétences.
Cela suffira-t-il à faire vivre cette « nouvelle industrialisation » que vous appelez de vos vœux ?
Aymeric Seassau : Lorsque nous disons « nouvelle industrialisation », ça ne veut pas dire revenir à l’état antérieur. Mais en créer une qui répond aux enjeux de notre temps, en particulier la transition écologique. Il faut planifier une nouvelle stratégie industrielle nationale où l’État comme les travailleurs jouent pleinement leur rôle, notamment en sécurisant l’emploi et la formation, en reconstruisant et en défendant des filières industrielles stratégiques, en mobilisant les marchés publics pour favoriser le « produire en France »…
Et cela veut aussi dire relocaliser, conditionner les aides publiques à des objectifs décarbonés, peser sur la concurrence déloyale lorsque des produits interdits de production sur le territoire européen sont importés et mettre en place des barrières pour empêcher les produits nocifs et nuisibles pour le climat sur le continent.
Que répondre à ceux qui vous diront que nationaliser coûte cher ?
Aymeric Seassau : Nous proposons un plan de 100 milliards pour nationaliser lorsque c’est nécessaire et ainsi empêcher la casse de notre appareil productif dans nos territoires. On peut penser que c’est une grande somme, mais, en comparaison, nous déboursons aujourd’hui 211 milliards par an en aides aux entreprises, que ce soit des aides directes ou indirectes. Soit le double de ce qui est alloué aux collectivités territoriales. Quel est ce pays qui investit davantage dans le capital que dans la sauvegarde de ses emplois et ses services publics ?
mise en ligne le 29 décembre 2025
Eugénie Barbezat sutr www.humanite.fr
Alors que Majdouline B. conteste en justice sa révocation de la Pitié-Salpêtrière à Paris pour avoir porté un couvre-chef sanitaire, ses soutiens dénoncent un acharnement contre cette infirmière en raison de l’appartenance religieuse qui lui est prêtée par son employeur.
Majdouline B. ne partagera pas la traditionnelle galette des rois avec ses collègues de la Pitié-Salpêtrière. L’infirmière, entrée dans cet hôpital public parisien en 2018 à l’issue de ses études, a été révoquée de ses fonctions à l’issue d’un conseil de discipline de trois heures devant 14 personnes, le 13 octobre dernier.
Depuis le 10 novembre, la jeune femme a donc perdu son emploi et a vu sa fille en bas âge renvoyée de la crèche réservée aux enfants du personnel. Qu’a donc fait de si grave cette soignante, dont les soins et la relation avec les patients n’ont jamais souffert de manquement, pour mériter la sanction la plus grave de la fonction publique ?
Selon l’AP-HP, elle est coupable d’« avoir porté une tenue inappropriée et avoir manifesté un refus réitéré de la retirer ». En cause, le port d’un calot médical en tissu, accessoire de la tenue professionnelle des soignants, obligatoire dans certains services, et que les infirmières avaient sur la tête en permanence durant la période du Covid.
« On me révoque pour mon apparence, pas pour mon défaut de compétences », déplore Majdouline B., qui estime avoir « subi un véritable acharnement qui a commencé en décembre 2024, quand la direction a soudain décidé que plus personne ne devait avoir de couvre-chef ».
Au début, l’argument avancé à Majdouline B. pour cette nouvelle consigne était celui du respect de la laïcité et de l’exigence de neutralité. Pourtant, pour la jeune femme qui n’affiche ni ne revendique aucune appartenance religieuse, « en aucun cas le calot, qui fait partie de notre tenue professionnelle, n’est un signe religieux. Pour moi, c’est un outil d’hygiène ».
Convoquée à six reprises elle a, à chaque fois, demandé les textes qui justifiaient l’interdiction du port du calot dans son service. Sans succès. « L’administration m’a soutenu qu’elle n’avait pas à le faire », précise l’infirmière, qui a dans un premier temps reçu un blâme.
Une chasse aux sorcières
« Aujourd’hui, je demande ma réintégration et qu’on arrête cette chasse au calot qui est une chasse aux sorcières. J’ai décidé de me battre car j’estime que je n’ai rien à me reprocher », affirme Majdouline B., qui a contesté sa révocation devant le tribunal administratif de Paris.
Lors de l’audience en référé, le 23 décembre, l’AP-HP a maintenu sa position en présentant des raisons d’hygiène, issues d’un document de 2014 du Comité de lutte contre les infections nosocomiales, pour justifier sa demande de ne pas porter le calot en permanence. Me Lionel Crusoé, l’avocat de l’infirmière révoquée, a toutefois réfuté le risque de contamination, arguant des vertus prophylactiques de cet accessoire obligatoire dans certains services où les exigences en matière d’hygiène sont renforcées.
Me Crusoé a également affirmé que, « s’il est normal qu’une administration impose des exigences vestimentaires dans un hôpital, une fonctionnaire infirmière doit pouvoir exercer ses fonctions sans faire l’objet de suspicion systématique ou d’instructions variables », rappelant que « plusieurs autres soignants ayant la même pratique ne font pas l’objet des mêmes poursuites disciplinaires ».
C’est précisément cette raison qui a amené la Ligue des droits de l’homme (LDH) et l’union syndicale Solidaires à intervenir dans la procédure judiciaire. L’ONG et le syndicat voient dans la sanction infligée à cette infirmière une discrimination « en raison de l’appartenance religieuse qui lui est prêtée par son employeur ».
« Identifier chez chaque personne les raisons réelles du port d’un accessoire professionnel est une atteinte à la vie privée. Aujourd’hui, c’est le calot, demain ce sera quoi ? On dira que certaines personnes portent trop leur blouse et que cela signifie quelque chose ? On mesurera la taille des blouses ? » interroge Marion Ogier, avocate et membre du conseil national de la LDH. Pour elle, il s’agit d’« une affaire de discrimination déguisée puisque la seule personne qui est concernée par cette révocation est d’apparence maghrébine, donc supposément musulmane ».
Les hommes épargnés par les sanctions
Cette injonction ciblée pourrait bien aussi revêtir un caractère sexiste. « J’ai des collègues hommes qui portent un calot en permanence pour masquer une calvitie naissante ou tout simplement parce qu’en l’absence de cheveux ils ont froid », illustre Nicolas, élu CGT AP-HP à l’hôpital Tenon. Or, aucun homme portant le calot ne s’est vu obligé de le retirer ni sanctionné pour l’avoir « trop porté ».
Tayeb Khouira, secrétaire national de l’union syndicale Solidaires, dénonce lui aussi « l’arbitraire managérial à l’hôpital public » et « les dérives de directions qui sanctionnent au lieu de dialoguer, qui stigmatisent au lieu de protéger. Et qui détournent le principe de laïcité pour fructifier des décisions discriminatoires ».
Effectivement, si la raison officielle de la révocation de Majdouline B. ne fait référence qu’à des raisons d’hygiène, l’AP-HP, qui refuse toutefois de commenter un cas individuel, indique à l’Humanité que, « conformément à la jurisprudence, l’administration peut, même en l’absence du port d’un signe manifestement religieux, procéder à la qualification de ce qui est religieux en tenant compte des circonstances et notamment du caractère permanent du port de ce signe et de la persistance et de l’intransigeance dans le refus d’y renoncer ».
« Neuf collègues ont quitté l’établissement humiliées »
Hélas le cas de Majdouline B. n’est pas isolé. « Depuis plusieurs mois, les directions hospitalières sont en croisade contre des ”bouts de tissu” : les couvre-chefs sont examinés à la loupe, mesurés et sujets à suspicion », dénonce Blandine Chauvel, assistante sociale à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière et représentante du personnel SUD santé.
« Dans mon hôpital, on a recensé vingt collègues victimes de cette chasse aux calots depuis début 2025. Neuf ont quitté l’établissement, humiliées et poussées à la démission, ou parce que leur contrat n’a pas été renouvelé ou qu’elles ont subi une sanction à cause de ce qu’elles avaient sur la tête. C’est un phénomène qui dépasse le cadre de la Pitié Salpêtrière, les personnels de 16 hôpitaux en région parisienne vivent des situations similaires. Il y aurait également des cas à Lyon, Marseille, Rennes, Chalon-sur-Saône. Certains services ont été obligés de fermer des lits, ayant fait fuir leur personnel. »
Deux aides-soignantes exerçant en Seine-Saint-Denis racontent avoir assisté à une scène humiliante au sein de leur établissement : « Une collègue s’est vue forcée d’enlever son calot devant tout le monde alors qu’elle souffre d’une alopécie qui la complexe beaucoup ». « À l’AP-HP, les soignantes ayant subi une chimiothérapie sont désormais obligées de faire constater tous les six mois par la médecine du travail que l’état de leur cuir chevelu justifie le port d’un couvre-chef », rapporte de son côté Blandine Chauvel.
« Chez nous aussi, depuis début 2025, la chasse aux calots est ouverte à grand renfort de règlement intérieur et d’un livret précisant la tenue autorisée, témoigne Sébastien, aide-soignant à l’institut Gustave-Roussy. On a l’impression que les directives de l’hôpital public se répercutent sur notre établissement et sur le privé non lucratif en général. La montée de l’extrême droite et les accusations récurrentes de séparatisme visant nos concitoyens musulmans ne me semblent pas étrangères à cette répression. »
Une dégradation constante des conditions de travail
En attendant, cette obsession a un véritable impact sur le fonctionnement des hôpitaux, déjà mis à mal par les coupes budgétaires répétées. « Pendant que l’on focalise l’attention sur ces affaires de couvre-chefs, on détourne l’attention des personnels sur la dégradation constante de leurs conditions de travail et le manque chronique de moyens. À la Pitié, on manque du matériel le plus essentiel comme des thermomètres. On ne peut pas poser nos congés car le sous-effectif est chronique », dénonce Blandine Chauvel.
« Notre institution nous maltraite, résume Hugo, responsable CGT à l’hôpital Tenon. Chez nous, alors que le personnel paramédical est au-delà du sous-effectif avec huit personnes pour 18 postes, on demande aux soignants qui portent le calot de faire dépasser une mèche de cheveux pour prouver que ce n’est pas utilisé comme signe religieux. »
Cette affaire témoigne d’un climat qui dépasse largement le cadre de l’hôpital, comme le pointe Sébastien, élu SUD Poste dans les Hauts-de-Seine : « En ce moment, à la Poste et à la RATP, on cible, harcèle et sanctionne des personnes en raison de leur apparence et de leur religion supposée, au prétexte de laïcité, de sécurité ou d’hygiène. C’est du racisme pur et simple. Ce poison est instillé pour diviser les travailleurs et faire diversion alors que l’on est en train de saborder les services publics. »
Dans ce contexte, la décision du juge administratif, attendue d’ici une semaine, concernant la réintégration de Majdouline B. sera très scrutée. La justice devra dans un second temps se prononcer sur le fond.
mise en ligne le 29 décembre 2025
Cédric Vallet sur www.mediapart.fr
Pendant deux ans, l’UE s’est révélée impuissante à sanctionner Israël pour les violations du droit international à Gaza. Les divisions entre États membres en sont la cause première. Mais, au sein du service diplomatique européen, des hauts fonctionnaires freinaient toute initiative « défavorable à Israël ».
Bruxelles (Belgique).– « Ces deux années ont été vécues de manière très violente par beaucoup d’entre nous. » Pour cet ancien membre du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), l’incapacité de l’Union européenne (UE) à sanctionner Israël pour ses violations du droit international à Gaza est une « trahison des valeurs de l’UE ». Celle-ci « a perdu sa boussole humaine et s’est éloignée de sa ligne qui est celle de l’équilibre », ajoute-t-il.
Dans le jeu complexe des institutions européennes, les fractures béantes entre les États membres ne sont pas la seule explication de cette frilosité extrême. Des fonctionnaires du SEAE ont aussi contribué à gripper la diplomatie. C’est ce que dénoncent de multiples sources contactées par Mediapart.
« L’Union européenne a été quasiment bloquée pendant un an, voire davantage, explique un diplomate. Oui, les États membres étaient divisés, mais si la “machine” européenne avait parlé d’une même voix, il aurait été possible d’avancer plus vite et plus fort. » Au sein du SEAE, une poignée de haut·es fonctionnaires, tous positionné·es à des postes clés, sont régulièrement mentionné·es comme ayant cherché à « bloquer » ou « freiner » toute initiative susceptible de déplaire à Israël. Ils ont notamment tenté de ralentir les projets de sanctions.
Au sommet de la pyramide se trouvait Stefano Sannino, secrétaire général du SEAE de 2021 à janvier 2025 (l’Espagnole Belén Martínez Carbonell lui a succédé). Après sa garde à vue du 3 décembre, il a été inculpé dans une affaire de fraude aux fonds européens.
Frank Hoffmeister, l’Allemand qui dirige le service juridique du SEAE, est lui aussi considéré comme l’un des verrous du service diplomatique. Il est par ailleurs membre du Parti libéral-démocrate d’Allemagne, l’une des formations politiques les plus pro-israéliennes de son pays.
Hélène Le Gal, enfin, est une ancienne ambassadrice de France en Israël. Elle est directrice du département Moyen-Orient et Afrique du Nord du SEAE depuis 2022. Plusieurs sources considèrent qu’elle a œuvré, aux côtés d’autres fonctionnaires, « contre les positions défendues par le haut représentant de l’UE aux affaires étrangères, donc contre son chef, et contre les positions de son propre pays », lance un diplomate.
Un rapport bloqué
Alors que l’attaque contre Israël perpétrée par le Hamas et d’autres groupes palestiniens le 7 octobre 2023 avait « choqué tout le monde », se souvient ce dernier diplomate, deux lignes politiques contradictoires ont rapidement émergé au sein des institutions européennes. « Il y avait une ligne très “pro-Israël” incarnée par Ursula von der Leyen ; et une ligne plus équilibrée, celle de Josep Borrell, qui était alors haut représentant aux affaires étrangères, ancrée dans le droit international et qui ne souhaitait pas donner de chèque en blanc à Israël pour procéder à des massacres de civils. »
Dès le mois de novembre 2023, de forts clivages enrayent le fonctionnement du SEAE. Plusieurs sources confirment par exemple qu’Hélène Le Gal, la cheffe de l’unité Moyen-Orient, a empêché la diffusion d’un rapport interne sur la désinformation israélienne, préparé par l’unité de communication stratégique du SEAE.
Après l’attaque du Hamas, les services du SEAE font remonter des alertes, en constatant des flux d’informations biaisées, au départ d’Israël, transitant par l’Inde et ciblant notamment l’UE. Des analyses sont rédigées, un rapport d’une vingtaine de pages est même écrit, intitulé « Analyse de l’environnement informationnel », d’une vingtaine de pages.
C’est une manipulation de l’information à destination des États membres. Un ancien membre du SEAE à propos de la non-diffusion d’un rapport
Le texte est censé être à usage interne, et à destination des vingt-sept points de contact nationaux du système d’alerte rapide du SEAE, actif dans le domaine de la lutte contre la désinformation. Il décrit les stratégies de désinformation israéliennes. Mais, témoigne un ancien de la cellule communication stratégique du SEAE, « il [leur] a été clairement stipulé que, sur ordre de Mme Le Gal, [ils avaient] interdiction de travailler sur la désinformation israélienne ».
Le rapport est en tout cas bloqué. Il ne sera pas diffusé dans le réseau européen de lutte contre la désinformation. « C’est une manipulation de l’information à destination des États membres », estime la source interne. Et pourtant, les campagnes de dénigrement et de fausses nouvelles, par exemple contre l’Unrwa – l’agence onusienne chargée des réfugiés de Palestine –, se multipliaient depuis le début de la guerre. Dans certains cas, elles visaient directement des dirigeant·es européen·nes.
Ainsi, le 13 septembre 2024, Israël Katz, le ministre des affaires étrangères israélien, publie sur le réseau social X un photomontage représentant Josep Borrell assis sur les genoux d’un mollah iranien, tout en évoquant la supposée « campagne de haine contre Israël » du haut représentant. Le lendemain, Israël Katz accuse Josep Borrell d’« antisémitisme ». « Stefano Sannino [le secrétaire général du SEAE – ndlr] n’a même pas convoqué l’ambassadeur israélien après cet événement », déplore un diplomate.
Batailles sur les mots
L’affrontement entre les deux lignes au sein des institutions européennes, dont l’une très conciliante envers Israël à la tête du SEA, s’est aussi manifesté sur le terrain de la sémantique. « Ces batailles pour quelques phrases, qui se multipliaient tous les jours, nous ont fait perdre un temps fou », affirme un ancien fonctionnaire.
Selon plusieurs sources européennes, Josep Borrell et son équipe ont dû ferrailler sans cesse avec les cadres d’une administration pourtant placée sous sa tutelle : le SEAE. La mission de ce service diplomatique de l’UE est essentielle. Il doit alimenter la machine européenne en notes appelées briefings, en déclarations du haut représentant, en analyses, etc., et œuvrer au rapprochement des positions des États membres.
Dans ce cadre, la plupart des briefings, après avoir été ficelés par les services du SEAE, étaient réécrits par le cabinet de Josep Borrell et donnaient lieu à des arguties sans fin dès qu’il s’agissait de la guerre à Gaza. Plusieurs sources racontent la même histoire, à quelques détails près : « Toutes les informations en provenance du département Moyen-Orient étaient biaisées, parfois calquées mot pour mot sur les positions israéliennes. »
Dans plusieurs documents et conversations internes aux institutions européennes, que Mediapart a pu consulter, Hélène Le Gal se réfère ainsi régulièrement à des positions et des posts de dignitaires israéliens. Contactée par Mediapart, l’intéressée a répondu que les « allégations » qui la concernent étaient « totalement fausses ».
Nous passions des heures à discuter au lieu de travailler sur les sanctions. Un haut fonctionnaire
En avril 2024, pourtant, la Française relaie des éléments de langage israéliens, tentant de convaincre que l’armée israélienne va « se retirer de Gaza ». À la suite de frappes en Iran le même mois, contre une installation de défense aérienne, elle fait valoir, contre toute évidence, qu’« Israël dit que ce n’était pas eux qui ont attaqué Ispahan ».
Le 16 avril 2024, le SEAE publie un court communiqué dénonçant la violence des colons israéliens à la suite de l’assassinat d’un adolescent d’une colonie israélienne en Cisjordanie. Certes, le communiqué rappelle la position de l’UE qui dénonce la politique de colonisation. « Mais les termes employés ont fait l’objet de multiples discussions », dit un ancien du SEAE.
« Le texte supervisé par Hélène Le Gal, détaille-t-il, mentionne le meurtre d’un adolescent israélien tout en occultant le fait qu’un des Palestiniens tués était lui aussi mineur. Quant aux quatre Palestiniens tués, on dit que ces assassinats ont été “signalés”, jetant le doute sur la véracité de l’information. »
Autre exemple : le 2 mai 2024, le haut représentant aux affaires étrangères publie une déclaration à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, incluant la phrase : « Beaucoup trop de journalistes ont perdu la vie ces derniers mois en couvrant la situation à Gaza. »
Des versions provisoires du texte, consultées par Mediapart, confirment que la déclaration de Josep Borrell a fait l’objet de très vifs échanges entre les différents services impliqués, dont le service du porte-parolat de la Commission européenne, la cellule communication stratégique du SEAE et, bien sûr, l’unité en charge du Moyen-Orient.
« Le texte d’origine du SEAE était une catastrophe, confie une source. On utilisait la voix passive : “Des journalistes ont perdu la vie”, sans même mentionner Israël. » La version finale est expurgée de toute modification qui entacherait l’image d’Israël. « Cette bataille, confie la même personne, nous l’avons perdue car nous ne pouvions pas toutes les mener de front. Nous passions des heures à discuter au lieu de travailler sur les sanctions. »
Choix de sources biaisé
Les premières frictions entre services remontent au mois de novembre 2023. Mediapart s’est procuré un document du service juridique du SEAE, dirigé par Frank Hoffmeister, daté du 7 novembre.
L’analyse qui est faite du droit à l’autodéfense d’Israël s’appuie en grande partie sur des échanges avec le ministère des affaires étrangères israélien, lors d’une rencontre des conseillers juridiques du G7, le 19 octobre 2023 ; et sur une autre rencontre, le 25 octobre, cette fois-ci d’expert·es européen·nes avec « deux conseillers juridiques militaires de l’armée israélienne ». Il n’est pas mentionné de source onusienne.
« C’était hallucinant, le document semblait écrit par un avocat de l’armée israélienne », s’étouffe une diplomate. Ce document stipule par exemple que « selon les avocats de l’armée israélienne, Gaza a la capacité de se fournir elle-même en eau et en nourriture depuis son territoire ». Dans ce même document, Israël affirme donner suffisamment de consignes à son armée pour qu’elle respecte le droit international humanitaire.
Le nombre de morts de civil·es gazaoui·es était un autre abcès de fixation des divisions européennes. Même après l’étude indépendante du Lancet, qui a confirmé l’ampleur des pertes civiles et a même estimé que les chiffres du ministère de la santé gazaoui, géré par le Hamas, étaient sous-estimés. « Tous les briefings passés au filtre d’Hélène Le Gal inscrivaient encore la mention “ministère de la santé contrôlé par le Hamas”, afin de jeter un doute sur leur fiabilité et de sous-entendre que les pertes humaines étaient surestimées. »
L’impossible suspension de l’accord d’association
Les conséquences ne portent pas uniquement sur les mots choisis, mais aussi sur les actes – en l’occurrence, ceux qui n’ont pas eu lieu. Le 10 septembre, Ursula von der Leyen annonçait qu’une suspension partielle de l’accord d’association entre Israël et l’Union européenne serait proposée par la Commission, sur la base de son article 2, qui conditionne l’accord au respect des droits humains. Aucune proposition formelle n’a encore été soumise au vote du Conseil.
Les réticences de l’Allemagne et d’autres États membres, comme la Hongrie ou l’Autriche, ne sont toujours pas tombées. Mais, selon un diplomate, « la Commission aurait dû faire cette proposition bien avant. Seulement, Sannino et Le Gal ont sciemment rechigné à donner les outils nécessaires pour proposer la suspension de l’accord, par exemple en ralentissant la circulation de l’information ».
Dans un tel contexte de défiance, l’équipe du haut représentant aux affaires étrangères s’est appuyée sur des organismes extérieurs au SEAE pour compiler les données relatives aux violations des droits humains et du droit international à Gaza. L’Espagne et l’Irlande demandaient, dès février 2024, que l’accord d’association soit réévalué à l’aune de l’offensive israélienne et de son impact sur les civil·es, comme le prévoit l’article 2.
Josep Borrell a alors confié au représentant spécial de l’UE pour les droits de l’homme la tâche de rassembler les informations indépendantes disponibles. Le rapport, daté du 12 juillet, liste les crimes de guerre et possibles crimes contre l’humanité commis « par les deux parties au conflit », tout en soulignant le nombre considérable de victimes civiles à Gaza, les attaques israéliennes contre des hôpitaux et des écoles, le nombre exceptionnellement élevé d’enfants tué·es. Les arguments juridiques au sujet d’un potentiel génocide sont exposés.
L’accord d’association autorise une des parties à le suspendre unilatéralement en cas d’« urgence spéciale ». Mais l’option privilégiée et encouragée par les cadres du SEAE était plutôt de convoquer au préalable le Conseil d’association, qui réunit l’UE et Israël.
Des membres du cabinet Borrell et de l’administration souhaitaient au moins qu’une convocation du Conseil soit l’occasion de pointer les manquements d’Israël au regard du respect des droits humains. « Mais pour les responsables du SEAE, il fallait que l’invitation soit le plus neutre possible pour ne pas froisser Israël », raconte un diplomate. Ils auront d’ailleurs gain de cause, car sur cette question « ils s’appuyaient sur la division des États membres », ajoute la même personne.
Un diplomate confirme qu’à l’époque, « la position d’Hélène Le Gal ou de Stefano Sannino était majoritaire parmi les dirigeants de la Commission européenne. Vu les positions clivées au Conseil, il ne leur était pas très difficile de freiner des initiatives ». Le service des porte-parole de la Commission européenne et du service diplomatique rappelle ainsi que « parmi les actions » de Josep Borrell figurait bien « la proposition de suspendre l’accord d’association, qui n’a pas été adoptée par les États membres ».
Depuis des mois, le mécontentement s’exprime en sourdine à Bruxelles. Et le cessez-le-feu ainsi que le « plan Trump » ont suspendu les timides initiatives européennes. Contacté par Mediapart, notamment pour permettre à Hélène Le Gal et aux autres personnes citées dans l’article de réagir à nos informations, le service des porte-parole rappelle qu’il ne commente « jamais les fuites, quelles qu’elles soient ».
mise en ligne le 27 décembre 2025
La rédaction sur www.humanite.fr
Des experts des droits de l’homme de l’ONU ont dénoncé mercredi 24 décembre le blocus naval imposé par les États-Unis au Venezuela, le qualifiant d'« agression armée illégale » qui viole les règles du droit international.
Les bombardements de bateaux au large du Venezuela, sous couvert de lutte contre le narcotrafic, orchestrés par l’administration Trump qui au passage s’est emparée de deux pétroliers, sont une « agression armée illégale » qui viole les règles du droit international, ont dénoncé ce mercredi 24 décembre des experts de l’ONU.
« Il n’existe aucun droit d’imposer unilatéralement des sanctions par un blocus armé », ont déclaré dans un communiqué ces experts mandatés par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU mais qui ne s’expriment toutefois pas au nom de l’organisation.
Le blocus, imposé contre des pétroliers considérés comme étant sous sanctions, constitue selon eux « un usage interdit de la force militaire » contre un autre État, en vertu de l’article 2 de la Charte des Nations unies.
« Il s’agit d’un usage de la force si grave qu’il est expressément reconnu comme une agression armée illégale au sens de la définition de l’agression adoptée par l’Assemblée générale en 1974 », ont-ils encore précisé, indiquant que cela confère en principe « à l’État victime un droit de légitime défense ».
« Aucune des personnes tuées ne représentait une menace immédiate »
L’opération déclenchée par Donald Trump qui rêve de voir son homologue vénézuélien, Nicolás Maduro, quitté ses fonctions, a fait au moins 105 morts dans les bombardements de bateaux accusés, sans que des preuves ne soient apportées, de narcotrafic.
« Selon les informations disponibles, aucune des personnes tuées jusqu’à présent ne représentait une menace immédiate justifiant le recours à la force létale », ont relevé les experts.
« Ces exécutions constituent des violations du droit à la vie. Elles doivent faire l’objet d’une enquête et les responsables doivent être traduits en justice. Dans l’intervalle, le Congrès américain devrait intervenir pour prévenir de nouvelles attaques et lever le blocus », ont-ils insisté.
La veille de la publication de ce communiqué, le représentant du Venezuela à l’ONU a accusé les États-Unis de mener la « plus grande extorsion de notre histoire ».
« Nous sommes en présence d’une puissance qui agit en dehors du droit international, exigeant que les Vénézuéliens quittent notre pays et le lui cèdent (…) Sinon, il (Donald Trump) mènera une attaque armée, qu’il annonce depuis des semaines. Il s’agit là de la plus grande extorsion connue dans notre histoire », a lancé Samuel Moncada, mardi 23 décembre, devant le Conseil de sécurité des Nations unies, soutenu par la Russie et la Chine qui qualifient respectivement la pression militaire et économique exercée de « comportement de cow-boy » et d’« intimidation ».
« Les États-Unis feront tout ce qui est en leur pouvoir pour protéger notre hémisphère, nos frontières et le peuple américain », a répliqué l’ambassadeur Mike Waltz, réitérant les accusations de Donald Trump à l’encontre de Nicolás Maduro qualifié de « fugitif recherché par la justice américaine et le chef de l’organisation terroriste étrangère le ”Cartel de los Soles”». Une organisation dont l’existence reste à démontrer selon de nombreux experts. La violation du droit international par la première puissance mondiale, elle, est bien réelle.
mise en ligne le 27 décembre 2025
Loïc Le Clerc sur www.regards.fr
Dans le débat omniprésent de la sécurité, que dit la gauche ? Que faire des policiers, de leurs syndicats, de leurs dérives ? Quelle formation et quelles missions ? On en a causé avec le député insoumis Ugo Bernalicis.
D’un pas pressé, Ugo Bernalicis nous amène littéralement « Au Coin de la Rue », à côté de l’Assemblée, pour parler sécurité. C’est le thème de prédilection du député du Nord. Quelques jours plus tôt, lui et ses camarades parlementaires ont fait tomber le gouvernement Barnier. Entre l’excitation politique, un pad thaï et une pinte d’IPA, Ugo Bernalicis développe son programme.
Regards. Ma première question sera très ouverte et peut sembler étrange mais… c’est quoi, une politique de gauche en matière de sécurité ?
Ugo Bernalicis : Une politique de gauche en matière de sécurité, c’est une politique qui vise à traiter les causes plutôt que les effets. Globalement, la gauche, dans tous les domaines, a pour objectif de s’attaquer aux causes profondes des problématiques, plutôt que de se focaliser uniquement sur leurs manifestations. Concernant les causes de la délinquance, il y a plusieurs facteurs qui entrent en jeu, notamment les inégalités sociales, la misère, le manque d’éducation, etc. Dans les déterminants du passage à l’acte, tous ces facteurs pèsent. Il existe des exceptions, bien sûr, mais les études montrent qu’il existe une corrélation claire entre le taux de chômage et le taux d’incarcération. Une politique de sécurité efficace consisterait en une politique de reconnaissance des citoyens, de bien-être, de plein-emploi, d’investissement dans les services publics – remettre des profs dans chaque classe et pas plus de 20 élèves par classe !
À droite, on dit souvent que « la première des libertés, c’est la sécurité » et on accuse la gauche de laxisme, mais on pourrait retourner cet argument en disant que « la première des sécurités, c’est la liberté ». Une autre idée serait de dire que « la première des sécurités, c’est la Sécurité sociale ». D’ailleurs, dans le bloc de constitutionnalité, la seule notion de sécurité explicitement mentionnée est celle de la Sécurité sociale. Pour le reste, on parle de « sûreté ».
Une fois qu’on a ça en tête – et il ne faut pas lâcher ce discours-là –, il faut aussi inclure des mesures préventives. Une politique de gauche ne peut se limiter à une approche purement répressive, c’est un échec absolu qui n’est plus à démontrer. Chaque type de délinquance doit recevoir une réponse appropriée. Celui qui vole parce qu’il a faim ne peut être mis dans le même panier que le crime organisé. Après, ce n’est pas parce qu’on va régler la question sociale qu’on aura tout résolu. C’est peut-être vrai à la fin de l’histoire, mais pas au début !
La gauche répond souvent « police de proximité », comme une formule magique. C’est aussi la proposition de La France insoumise. En quoi est-ce que ça consiste concrètement ?
Ugo Bernalicis : En effet, il est important de mettre en place une police nationale de proximité. Mais pas en tant qu’un groupement à part du reste de la police. Une police de proximité n’a aucun sens si l’on maintient les brigade anti-criminalité (BAC). Cette police de proximité doit, en fait, être la base de fonctionnement de la police. La « police de proximité », c’est « la police », nationale et municipale, composée de 50 ou 60 000 policiers et, à côté, il y a des polices spécialisées qui font leur travail en fonction de leurs domaines de compétence.
On a déjà un bon exemple de ce que devrait être la police de proximité, c’est la gendarmerie nationale. Elle est, par construction, de proximité. Les gendarmes travaillent pour une caserne et vivent à quelques kilomètres de celle-ci, ils s’occupent d’un territoire à taille humaine, leurs enfants vont dans l’école du coin, ils font leurs courses dans les mêmes supermarchés que tout le monde, etc. Résultat : les gendarmes connaissent les gens et vice versa. Du coup, il y a beaucoup moins de dérives en gendarmerie.
« Ce n’est pas le job de la police de proximité d’arrêter les grands bandits ou les individus les plus dangereux, c’est celui des polices spécialisées comme la police judiciaire. Un policier n’est ni la BRI, ni le RAID. »
Faire un travail de proximité, c’est assumer que le temps de répression n’est pas la principale activité du policier. C’est un temps de présence dans l’espace public et le quotidien, de discussion avec les gens. Être là, tout simplement. Ensuite, quand il y a des problèmes, la police est là pour essayer de les résoudre. Pour ça, il faut être en lien avec les mairies, les bailleurs, être inséré dans le tissu social. Néanmoins, la police de proximité doit rester dans son rôle de répression pour les premiers niveaux d’infraction : tapage, vol à la tire, etc. Car son rôle n’est pas non plus dans la prévention et l’assistance sociale. Pour se faire, il y a deux conditions : la première est que cette police ait peu ou pas d’armes à feu. Quant à l’argument comme quoi « c’est pas votre police de proximité qui va arrêter un mec avec une kalachnikov », je réponds : oui, exactement ! Ce n’est pas le job de la police de proximité d’arrêter les grands bandits ou les individus les plus dangereux, c’est celui des polices spécialisées comme la police judiciaire. Un policier n’est ni la BRI, ni le RAID, par contre, il est la première source de renseignements des enquêteurs.
La deuxième condition pour une véritable police de proximité, c’est de libérer les policiers des deux principales actions qui nuisent à sa mission : les contrôles d’identité – censés lutter contre l’immigration illégale mais qui ne produit que racisme et bavures – et la répression contre le cannabis – qui pèse pour 20% de l’activité policière et oblige les policiers à maintenir la stratégie du harcèlement des points de deal et des consommateurs sans que le trafic ne soit impacté. Ça redonnerait un temps de travail incroyable aux policiers. Et là, tout le problème réside dans les ordres qu’on donne aux policiers.
Côté police, il faut tout réformer, du sol au plafond. Du super-pouvoir des syndicats, à Beauvau comme dans chaque commissariat, jusqu’à la façon dont on recrute et forme les policiers… Mais par où commencer ?
Ugo Bernalicis : Demain, on arrive au pouvoir, on a 240 000 policiers et gendarmes à diriger, on leur dit quoi ? Qu’on part des besoins de la population. On oblige que les conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance – auxquels on invite aussi les gens ! – se réunissent une fois par an afin que les habitants posent des questions, expriment leurs demandes et que les policiers rendent des comptes. Il faut qu’il y ait des aller-retours entre la police et les citoyens.
Concernant les effectifs, on ne va pas virer tous les policiers en fonction au prétexte qu’ils sont sous-formés, qu’ils ont une culture néfaste et que la majorité d’entre eux votent pour l’extrême droite. Les policiers sont conditionnés à une chose : obéir, qu’importe si les syndicats essaient de tout saboter – on n’a pas besoin d’eux, le rapport de force qu’on leur donne n’est que celui qu’on veut bien leur céder – ou si un certain nombre démissionne. On a l’exemple de Pierre Joxe : on ne va pas nous faire croire que quand il arrive au ministère de l’intérieur, les policiers sont tout-gentils et qu’ils n’ont pas été travaillés depuis des années par la droite. S’il faut virer des policiers, ce ne peut être pour leurs idées, mais pour leurs actes : racistes, sexistes, etc. Le cadre permet déjà de sanctionner, pour peu qu’il y ait une volonté politique. La gauche doit assumer que la police, en tant que service public, doit être plus contrôlée que d’autres. Parce qu’elle a des prérogatives qui ne sont pas celles de n’importe quel fonctionnaire : ils ont des armes et la capacité de faire un usage légal de la force.
« On ne gagne pas une présidentielle en parlant mieux que les autres de sécurité. Mais on peut perdre si on en parle moins bien. Ce sera la même chose quand on gouvernera le pays : on ne sera pas jugé sur notre bonne gestion de la police, mais on sera sanctionné si on la gère mal. »
Ensuite vient la question du recrutement et donc de la formation. Ça commence par ouvrir des écoles de police et par rallonger la formation initiale à deux ans, dans un premier temps, puis à trois ans. Il faut assumer de ne plus recruter n’importe qui avant de les lâcher dans la nature sans même connaître les bases des droits et des libertés publiques. Mais ce qui pèse le plus dans les pratiques professionnelles aujourd’hui, ce n’est pas la formation mais le mimétisme des pairs, dont le racisme, le sexisme, les violences, etc.
Début décembre, le site d’informations Basta a publié une enquête montrant que « la France présente les chiffres les plus élevés [d’Europe, ndlr] : entre 2020 et 2022, le pays a enregistré 107 décès en garde à vue ou lors d’interventions policières ». Comment s’extirpe-t-on de cette situation ?
Ugo Bernalicis : On a aussi les chiffres les plus élevés en prison. On n’a pas le temps de changer la culture violente de la police. Donc, dans un premier temps, on va donner des ordres : fin des contrôles d’identité – autant d’outrages en moins – et fin des gardes-à-vue pour outrage – c’est ce que font les Allemands. Les gardes-à-vue pour flagrant délit, terminé aussi ! Aujourd’hui, il y a des indicateurs de performance au ministère de l’intérieur sur le nombre de garde à vues. La politique du chiffre n’a jamais été supprimée. Avant de mettre quelqu’un en garde à vue, je suis pour que le policier prévienne le parquet et attende son avis. Ça changerait beaucoup de choses ! Je suis aussi pour que le parquet vienne dans les commissariats plus souvent et, dans l’idéal, je suis même pour qu’il y ait un procureur dans chaque commissariat pour assumer son autre mission qui est celle du contrôle de la police, de la régularité, de la légalité de son action. Enfin, s’il faut mettre du pognon dans la police, ça ne doit pas être pour acheter des LBD mais pour avoir des locaux de garde à vue qui soient corrects, dignes. En Écosse, un modèle en la matière, les cellules ressemblent à des chambres, les détenus ont un repas chaud et pour quelle conséquence ? Quasiment pas de violence en garde à vue, ni de la part des policiers ni des détenus.
Et quid du « sentiment d’insécurité » ? Selon une étude Ifop de novembre 2024, « 8 français sur 10 déclarent avoir le sentiment que la délinquance a augmenté ». Fantasme ? Que répondre à ces gens-là ?
Ugo Bernalicis : Éteignez la télé. Ce sondage ne montre que la puissance de feu médiatique. Plus sérieusement, on a les enquêtes de victimations qui sont faites par l’Insee et le ministère de l’intérieur, les seules enquêtes dont la valeur et la viabilité permettent de construire une politique publique. C’est insuffisant et il faut recréer ce qu’Édouard Philippe a supprimé : l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (qui avait été créé par Joxe). Il s’agit d’une structure scientifique, autonome, chargée d’évaluer l’action publique et de faire des propositions. Mais il faut aller encore plus loin et déployer ce modèle à l’échelle locale, par le biais des CLSPD évoqués plus avant. Ainsi, on partirait des besoins des habitants pour adapter la politique de sécurité selon les territoires. Un tel outil nous permettrait d’éviter les erreurs de Chevènement et de Jospin. Quand ils ont remis en place un peu de police de proximité, il y a eu une augmentation du nombre de plaintes. Ils ont été incapables d’expliquer le phénomène et la droite a gagné en dénonçant une augmentation de la délinquance dûe à leur politique !
Pourquoi la gauche est inaudible sur ces questions ?
Ugo Bernalicis : La question de la sécurité est victime d’un clivage et ce n’est pas le clivage gauche-droite. C’est celui où, d’un côté, il y a les tenants d’un système – le capitalisme – et de l’autre les « irresponsables ». Il suffit d’agiter le foulard de la peur, à grands coups de reportages sur des faits divers, de dire que la police les protège et de discréditer immédiatement toute personne qui critique la police. Et ça fonctionne hyper bien électoralement, sans parler une seconde des questions sociales. On ne gagne pas une présidentielle en parlant mieux que les autres de sécurité. Mais on peut perdre si on en parle moins bien. Et je pense que ce sera la même chose quand on gouvernera le pays : on ne sera pas jugé sur notre bonne gestion de la police, mais on sera sanctionné si on la gère mal. Je crois que le fond est là, la gauche n’a rien à gagner à parler sécurité, mais elle a tout à perdre.
mise en ligne le 26 décembre 2025
Marie Toulgoat sur www.humanite.fr
Exposés aux plans de licenciement ou à la délocalisation d’entreprises implantées sur leur territoire ayant pourtant reçu de l’argent public, des militants et élus de collectivités locales cherchent à obtenir réparation et espèrent obtenir un plus grand contrôle de l’État.
Des milliards d’euros d’argent public versés aux entreprises sans contrepartie, sans garantie de maintien du tissu industriel et de l’emploi. Alors que le rapport d’enquête sénatorial sur les aides publiques aux entreprises, adopté en juillet dernier, a mis en lumière une manne de deniers publics déversés sur des acteurs privés sans aucun contrôle, de plus en plus de collectivités locales demandent des comptes aux entreprises implantées sur leur territoire.
Car derrière le chiffre choc des 211 milliards d’euros versés en 2024 qu’a révélé la commission d’enquête, dont le rapporteur est le sénateur communiste et directeur de L’Humanité Farbien Gay, se cachent de nombreuses situations où des sociétés disparaissent les poches pleines, faisant peu de cas de l’emploi et de l’industrie locale.
Des fermetures d’usine malgré 85 millions d’euros d’aides publiques
C’est ce qu’il s’est passé en Moselle, à Hagondange. L’aciériste Novasco, ex-Ascométal, a été partiellement repris après avoir été placé en redressement judiciaire (le quatrième depuis 2014). L’offre retenue par la chambre commerciale du tribunal judiciaire de Strasbourg ne prévoit la reprise qu’un des quatre sites de l’industriel en France, condamnant à la fermeture l’usine lorraine et au licenciement ses 450 salariés.
Pourtant, la société a perçu pas moins de 85 millions d’argent public en juillet 2024, versés contre la promesse que le fonds alors propriétaire, Greybull, en investisse 90. Ce dernier a mis au pot seulement 1,5 millions d’euros, et l’argent public a été perdu.
Les ex-salariés de l’usine d’Hagondange ont annoncé poursuivre Greybull en justice, tout comme l’État. Patrick Abate, le maire PCF de Talange, ville jouxtant l’usine dont nombre d’habitants étaient des salariés, va plus loin : celui-ci portera plainte en janvier contre l’État. « Cela n’est pas du tout contradictoire avec la procédure des salariés, à laquelle nous pourrions d’ailleurs nous associer », précise l’édile. « Nous estimons toutefois qu’il y a eu négligence de l’État. »
Selon l’élu, sa commune a souffert d’un préjudice du fait de l’absence de contrôle du gouvernement : elle va perdre des emplois indirects, une partie de ses recettes fiscales, mais va surtout être confrontée au lourd tribut social payé par ses habitants.
La Nouvelle-Aquitaine impose des règles pour sauver les emplois
« On imagine pourtant ce que l’entreprise aurait pu faire avec 85 millions d’euros s’ils avaient été utilisés à bon escient : on aurait pu former le personnel, donner confiance aux fournisseurs, solder la dette et retrouver de la compétitivité. Cela nécessite toutefois un contrôle de l’État », martèle Patrick Abate. Celui-ci espère que la procédure judiciaire qu’il s’apprête à engager permettra de faire jurisprudence, et de dissuader des fonds propriétaires de se volatiliser avec l’argent public.
C’est également ce qu’espèrent faire les élus communistes du Lot-et-Garonne. En novembre, ces derniers ont appris la décision d’Ultra Premium, société spécialisée dans la production d’aliments pour animaux dont l’usine est installée dans l’agglomération d’Agen, à Estillac, de déplacer son activité en Ille-et-Vilaine, se séparant par la même occasion de 74 de ses salariés lot-et-garonnais.
Là encore, pourtant, l’entreprise avait perçu plusieurs centaines de milliers d’euros pour développer son activité localement, dont 274 000 euros d’aides régionales. « Une extension du bâtiment, dans laquelle a été installée une nouvelle ligne de production, a été financée grâce à ces aides, versées en mars 2025 », détaille Guilhem Mirande, secrétaire départemental du PCF Lot-et-Garonne. Depuis, toutefois, la société a été cédée à un nouveau propriétaire, IPN, qui semble opter pour une stratégie de concentration de ses lignes de production en Bretagne.
La région Nouvelle-Aquitaine, contrairement à l’État, a acté en 2023 le principe d’éco-socio conditionnalité de ses aides, qui implique un remboursement des sommes perçues en cas de délocalisation, même partielle. « Nous avons demandé à nos élus au conseil régional de rester attentifs sur le dossier pour obtenir le remboursement de ces aides ». Interrogée par Sud-Ouest, la direction d’Ultra Premium assure s’engager « à rembourser ce qui est exigé par la réglementation en vigueur ».
« Grâce à la conditionnalité décidée par la région Nouvelle-Aquitaine, ce remboursement pourrait faire jurisprudence et dissuader les entreprises d’agir comme Ultra Premium. Car plus que le remboursement, ce que nous voulons est d’éviter les licenciements et de maintenir le tissu productif sur notre territoire », insiste Guilhem Mirande. Si la société venait à rendre l’argent, le geste pourrait inspirer l’État à également conditionner ses aides, espère le militant.
La rédaction sur www.humanite.fr
Le géant industriel français Michelin a reversé 4,3 millions d’euros à l’État, confirme un arrêté paru vendredi 26 décembre au Journal officiel. Interpellée fin septembre par le sénateur communiste et directeur de « l’Humanité » Fabien Gay, l’entreprise rembourse finalement « le gain correspondant à ces crédits d’impôt » débloqués à la suite de l’acquisition de huit machines-outils, au départ destinées à son site de La Roche-sur-Yon, depuis fermé.
Comme annoncé début octobre, le géant français de la fabrication de pneus Michelin a reversé 4,3 millions d’euros sous forme de « don » à l’État français. La décision été entérinée vendredi 26 décembre, par un arrêté paru au Journal officiel.
Cette somme « correspond à des crédits d’impôt perçus par Michelin au titre du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), un dispositif en vigueur en France de 2013 à 2021 », a rappelé le fabricant auprès de l’Agence France-Presse (AFP).
Michelin prouve ainsi – contrairement aux affirmations des gouvernements macronistes successifs, comme de leurs relais médiatiques et politiques les plus zélés – que le conditionnement des aides publiques versées aux entreprises peut être une réalité.
Six machines-outils destinées au site de La Roche-sur-Yon envoyées à l’étranger
« Est accepté le don d’une somme d’argent d’un montant de 4 300 000 euros, effectué par virement bancaire en date du 11 décembre 2025, consenti au ministère de l’Économie », indique le Journal officiel. Michelin avait perçu, en 2017, plusieurs millions d’euros au titre du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE).
En cause : l’annonce de l’acquisition de huit machines-outils, qui étaient destinées au site de La Roche-sur-Yon (Vendée). Au final, seules deux d’entre elles ont bien été installées sur le territoire français ; les autres ayant été envoyées en Espagne et en Roumanie.
L’usine de La-Roche-sur-Yon a, elle, fermé ses portes en décembre 2020. Michelin affirme avoir décidé, « par souci de responsabilité, de restituer à l’État le gain correspondant à ces crédits d’impôt, compte tenu de la fermeture ultérieure du site ».
Ce remboursement est loin de sortir de nulle part. Le géant industriel réagit à la tribune du rapporteur de la commission d’enquête parlementaire sur les aides publiques aux entreprises et directeur de l’Humanité, Fabien Gay, publiée, le 30 septembre dernier, dans les colonnes de Libération.
« En novembre dernier, le groupe Michelin annonçait la fermeture des sites de Vannes (Morbihan) et de Cholet (Maine-et-Loire), entraînant le licenciement de 1 254 salarié·e·s, conduisant le premier ministre de l’époque, Michel Barnier, à s’interroger devant le Parlement : ”À quoi sert l’argent public accordé aux grands groupes ?”, interpellait alors le sénateur communiste. Une quest largement partagée par nombre de salarié·e·s, de syndicats et d’élu·e·s : est-il acceptable que des entreprises bénéficient d’aides publiques et versent, dans le même temps, des dividendes, procèdent à des rachats d’actions et détruisent des emplois ? »
Pour rappel, les contours légaux du CICE ne prévoient aucun mécanisme de remboursement. « Pour la première fois sous la Ve République, un grand groupe du CAC 40 reconnaît, sous la pression politique et citoyenne, qu’il doit rendre de l’argent public lorsque les engagements initiaux ne sont pas respectés, s’est réjoui le secrétaire national du Parti communiste français, Fabien Roussel. Ce remboursement démontre une chose essentielle : la conditionnalité des aides publiques n’est ni une utopie ni un slogan, mais une exigence démocratique, sociale et économique. »
À Bercy, on indique que la procédure de remboursement « a fait l’objet d’une expertise approfondie et a été validée comme juridiquement et budgétairement conforme ». Dans un communiqué publié sur les réseaux sociaux, Fabien Gay « salue cette démarche de Michelin (…) réalisée sans contrainte judiciaire ». L’élu communiste estime que ce choix du groupe industriel « démontre qu’il est possible de conditionner les aides publiques à des contreparties réelles en termes d’emploi, de maintien de l’activité en France et de non-délocalisation ». En espérant que l’exemple Michelin ne reste pas isolé.
mise en ligne le 26 décembre 2025
Vadim Kamenka sur www.humanite.fr
Avec une nouvelle agression commise par des colons israéliens contre un bébé palestinien, l'année 2025 est marquée un pic de ces violences dans les territoires occupés palestiniens. Une opération militaire israliénne pourrait rapidement survenir dans la région de Jénine après l'attaque mortelle perpétrée par un Palestinien à Beit Shean, le 26 décembre.
Pas de trêve en Cisjordanie occupée où les attaques de colons se poursuivent inlassablement. La dernière victime est un bébé de huit mois qui a été blessé « au visage et à la tête », a indiqué l’agence de presse officielle palestinienne Wafa. Un groupe de colons armés aurait mené une attaque, tard mercredi, jetant « des pierres sur des maisons et propriétés » dans la localité de Saïr, au nord d’Hébron.
Les forces de police israélienne ont annoncé jeudi l’arrestation de « cinq suspects » lors d’une opération conjointe avec l’armée pour leur implication présumée dans ces violences. Selon l’enquête préliminaire, ils seraient originaires d’une colonie israélienne.
Une explosion des violences commises par des colons en Cisjordanie
Deux autres agressions auraient eu lieu impliquant un soldat réserviste. Selon l’armée, il aurait renversé un Palestinien et fait usage de son arme dans la région de Deir Jarir près de Ramallah. Depuis le 7 octobre 2023, un millier de Palestiniens ont été tués en Cisjordanie occupée par des soldats ou des colons israéliens.
Le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (Ocha) avait recensé en octobre un pic des « attaques de colons ayant causé des victimes, des dommages matériels ou les deux » en près de deux décennies de collecte de données en Cisjordanie occupée.
« Depuis 2006, l’OCHA a recensé plus de 9 600 attaques de ce type. Environ 1 500 d’entre elles ont eu lieu cette année, soit près de 15 % du total », a ajouté l’agence internationale. L’OCHA a également indiqué que 42 enfants palestiniens ont été tués par les forces israéliennes en Cisjordanie occupée depuis le début de l’année 2025, « ce qui signifie qu’un Palestinien sur cinq tués par les forces israéliennes en Cisjordanie en 2025 était un enfant ».
Dans le nord d’Israël, un Palestinien a tué vendredi une femme et un homme dans une attaque en deux temps à Beit Shean, ont annoncé les secours israéliens et la police. Le ministre de la Défense Israel Katz a réclamé à l’armée d’agir « avec force » contre le village de l’assaillant, Qabatiya près de Jénine alors que les opérations militaires se multiplient dans les territoires occupés palestiniens et les camps de réfugiés.
L’expansion coloniale israélienne se renforce sous Netanyahou
Dans un communiqué, l’armée a indiqué qu’elle « préparait une opération dans la région». La coalition gouvernementale d’extrême droite, dirigée par Benyamin Netanyahou a annoncé l’installation de 19 nouvelles colonies en Cisjordanie, le 21 décembre.
Face à cette fuite en avant quatorze pays, dont la France, le Royaume-Uni, le Canada et le Japon, ont protesté mercredi soir, exhorté les autorités israéliennes à revenir sur cette décision et « à cesser l’expansion des colonies ». Et de conclure dans un texte commun : « Nous réitérons notre claire opposition à toute forme d’annexion ainsi qu’au développement de la politique de colonisation ».
Malgré ces nouvelles violations, le ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Saar a dénoncé l’attitude « des gouvernements étrangers » qui « ne vont pas restreindre le droit des Juifs à vivre en terre d’Israël ».
mise en ligne le 25 décembre 2025
AméliePoinssot sur www.mediapart.fr
L’une des quatre personnes blessées lundi 22 décembre par l’explosion dans l’usine de silicone de Saint-Fons (Rhône) est décédée mardi. C’est le deuxième accident mortel sur ce site, qui avait déjà fait l’objet de plusieurs alertes par les services de l’État. Deux enquêtes sont ouvertes.
La nouvelle est tombée mardi 23 décembre dans la soirée. L’une des quatre personnes blessées la veille dans l’explosion survenue dans un atelier de production de l’usine Elkem Silicones à Saint-Fons (Rhône), celle dont le pronostic vital était engagé, est décédée, a annoncé la préfecture du Rhône. Trois autres personnes ont été touchées dans l’accident, dont deux grièvement.
Comment en est-on arrivé là ? S’il faut attendre les résultats des deux enquêtes aussitôt ouvertes pour connaître les causes précises de l’explosion, suivie d’un incendie qui n'a été maîtrisé qu’au bout de deux longues heures, on sait déjà que l’équipe a été touchée en plein travail, alors qu’elle manipulait des produits, dans cette usine spécialisée dans la production de silicone et classée Seveso seuil haut.
L’accident s’est déclenché au cours d’une opération chimique dans « un atelier expérimental », comme l’a indiqué son directeur Jean-Pierre Lerat lundi soir. La société norvégienne Elkem Silicones, géant mondial du secteur, fabrique là du « silicone hautement spécialisé à partir de différentes familles de produits, telles que les huiles, les gommes, les résines, les caoutchoucs, les produits d’étanchéité », peut-on lire sur le site de l’entreprise.
Elkem a d’ailleurs déposé plusieurs brevets ces dernières années pour décrire des procédés de préparation d’« huiles silicones fonctionnalisées », c’est-à-dire des lubrifiants ou des agents anti-mousse, que l’on peut retrouver dans des produits de traitements de surface ou des graisses techniques, par exemple.
« L’explosion a eu lieu au cours d’une opération classique de dévolatilisation d’une huile SIH, c’est-à-dire qui potentiellement libère de l’hydrogène. Très probablement, c’est une explosion d'hydrogène », a précisé le directeur lundi. La dévolatilisation est une opération physico-chimique qui sépare un matériau des composés volatils qu’il contient. En l’occurrence, il s’agissait, à partir d’une huile SIH, composé chimique à base de silicium (Si) et d’hydrogène (H), d’éliminer les composés volatils, un procédé qui permet de rendre l’huile moins dangereuse et plus stable.
Mais une molécule qui n’était pas prévue dans ce procédé s’est invitée, provoquant une cassure incontrôlée de la liaison chimique. C’est ainsi que de l’hydrogène s’est échappé, un gaz incolore, inodore, très léger et extrêmement explosif. Très probablement, un simple contact avec de l’eau ou une matière humide est la cause de cette fuite non maîtrisée, la réaction de la molécule H2O avec l’huile SIH entraînant mécaniquement la production de dihydrogène (H2).
Cela peut alors aller très vite : 100 grammes d’eau introduite de manière accidentelle dans une huile SIH génèrent 133 litres de H2… La fuite de ce gaz peut cependant aussi avoir été provoquée par une réaction avec un alcool, un acide, ou une base. En l’absence de témoignage direct, à ce stade, il est impossible de savoir précisément ce qui s’est passé.
Sous-investissement en matière de sécurité
Les investigations ne font d’ailleurs que commencer. Le parquet de Lyon a d’abord ouvert une enquête pour « blessures involontaires par personne morale suivies d’incapacité supérieure à trois mois », puis, après le décès de l’une des personnes blessées, l’a élargie à « homicide involontaire par personne morale dans le cadre du travail ». Parallèlement, une autre investigation est ouverte par le Bureau d’enquêtes et d’analyses sur les risques industriels (BEA-RI), institution créée après l’accident de Lubrizol, en 2019 à Rouen, afin de déterminer les causes de ce qui est survenu lundi.
L’usine, qui emploie près de 500 salarié·es, a semble-t-il pâti pendant des années de sous-investissement en matière de sécurité. Les nombreux rappels de l’inspection du travail dont elle a fait l’objet attestent de manquements réglementaires sur le risque chimique et le risque incendie.
Pour la seule année 2025, selon nos informations, trois contrôles et deux enquêtes ont été diligentés par l’inspection du travail (Direction départementale de l’emploi, du travail et des solidarités, DDETS), et en 2024, les mêmes services relevaient un manque d’informations sur l’exposition des employé·es aux produits CMR présents dans l’usine - c’est-à-dire les produits cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques – ainsi que l’absence d’évaluation sur les risques chimiques de ces CMR et des ACD (agents chimiques dangereux).
Les services de l’État en charge du suivi des installations classées (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement, Dreal), de leur côté, ont fait de nombreux rappels ces dernières années. En 2025, ils relevaient notamment des manquements sur le risque incendie, une sous-estimation du caractère inflammable d’un stockage de l’usine, des distances de sécurité non respectées pour les palettes d’un local, des produits non recensés dans les stocks.
La Dreal demandait, entre autres, la liste des produits de décomposition susceptibles d’être émis en cas d’incendie, ainsi que la communication du volume réglementaire retenu dans certains conteneurs. En début d’année, le site avait en outre connu une fuite de produit corrosif et inflammable de quelques litres, heureusement sans conséquence pour les employé·es d’Elkem.
Mardi, la DDETS et la Dreal ont par ailleurs commencé des inspections dans l’usine. Un rapport, avec des recommandations et des mesures à prendre sur le site, est attendu pour le mois de janvier, nous indique la préfecture du Rhône.
De nombreuses questions sont désormais ouvertes : les salarié·es de l’entreprise avaient-ils été correctement formé·es à la prévention du risque « ATEX » (atmosphère explosive) ? Ce risque d’explosion était-il bien pris en compte dans le fonctionnement de l’entreprise ? L’atelier où s’est produit l’accident était-il aux normes ? Les capteurs d’hydrogène y étaient-ils correctement installés et fonctionnels ? Les équipements de secours ont-ils été défaillants ?…
L’entreprise, qui n’a pas répondu à Mediapart, a convoqué de son côté un CSSCT (Commission santé, sécurité et conditions de travail) de crise dès mardi après-midi. L’instance, où sont élu·es des représentant·es du personnel, parmi lesquel·les se trouvent des victimes de l’accident, se réunissait à nouveau ce mercredi après-midi.
Deuxième accident mortel dans cette usine
« Notre soutien va d’abord aux victimes et à leurs familles, explique à Mediapart Estelle Delaune, secrétaire générale de la CFDT Chimie-Énergie pour la région Rhône-Alpes Ouest. Pour nous, la priorité est de les accompagner, en attendant l’arbre des causes qui sera fait en interne. » Mardi, dans un communiqué, la CFDT écrivait que « la sécurité et la santé des salariés » n’étaient pas « une variable d’ajustement ».
« Un tel accident est intolérable, s’est indignée de son côté la CGT mercredi matin. Il interroge lourdement sur l’organisation du travail, l’évaluation des risques, la maintenance et les choix de la direction en matière de prévention. » Le syndicat dirigé par Sophie Binet salue au passage « le professionnalisme et le sang-froid dont ont fait preuve l’ensemble des salariés présents sur le site ainsi que les équipes de secours, pompiers internes et services d’incendie intervenus massivement », dont l’« action coordonnée » a été « déterminante pour limiter les conséquences de l’accident ».
Mais la CGT appelle, elle aussi, à un sursaut en matière de sécurité. « La prévention des risques professionnels doit reposer sur des moyens réels et pérennes : des effectifs suffisants, une formation sécurité de qualité, du temps réellement consacré à la prévention, à la maintenance, aux retours d’expérience et aux exercices d’urgence. Ces exigences sont incompatibles avec les politiques de réduction de coûts, de sous-traitance à outrance et d’intensification du travail qui dégradent la sécurité et exposent les salarié·es. »
La commune de Saint-Fons, aux portes de Lyon, compte quatre usines Seveso seuil haut dans un tissu urbain extrêmement dense.
Il se trouve que ce n’est pas le premier accident mortel dans cette usine située en plein « couloir de la chimie », l’une des trois zones en France, avec l’agglomération rouennaise et l’étang de Berre, où la concentration d’usines Seveso est la plus élevée. En 2016, déjà, un employé avait été tué dans un incendie suivi d’une explosion causé par un produit très inflammable échappé d’un fût percé lors d’un transfert.
L’enquête avait révélé qu’il n’était pas parvenu à éteindre le feu avec les extincteurs, et que du matériel était défectueux depuis des mois. La victime, Khalil Abed, un jeune homme de 25 ans, travaillait comme sous-traitant sur le site, et Elkem Silicones (auparavant Bluestar Silicones) avait été condamné à 50 000 euros d’amende.
Cette fois-ci, selon nos informations, la victime est un homme salarié d’Elkem Silicones, par ailleurs élu syndical CFDT.
Si, lundi, les dégâts ont pu être contenus au périmètre de l’usine, qui s’étend sur 24 hectares à deux pas du Rhône, les répercussions ont été considérables, dans une zone très exposée aux risques industriels. La commune de Saint-Fons, située aux portes de Lyon, dans un tissu urbain extrêmement dense, compte quatre usines Seveso seuil haut.
Lundi après-midi, la population vivant sur le plateau des Clochettes, qui s’étale sur une partie de Saint-Fons et de trois autres communes, a été confinée pendant deux heures, et des personnes ont été accueillies dans un gymnase. Un vaste périmètre de sécurité, long de 2 kilomètres, a été interdit d’accès, et la circulation sur l’autoroute A7, qui longe l’usine, a été suspendue pendant plus de quatre heures. Des mesures exceptionnelles qui n’avaient pas été vues depuis des années.
Cyprien Boganda sur www.humanite.fr
L'accident mortel survenu sur le site industriel d’Elkem à Saint-Fons (Rhône) ce 22 décembre a été précédé de plusieurs incidents qui laissent supposer des failles techniques. Paul Poulain, expert en risques industriels, les décrypte pour nous.
Après le choc, les questions : le dramatique accident qui a eu lieu ce 22 décembre sur le site d’Elkem à Saint-Fons (Rhône), aurait-il pu être évité ? Pour rappel, une explosion survenue dans un établissement de la Vallée de la chimie classé Seveso seuil haut a fait un mort et trois blessés graves.
Elkem Silicones est une filiale de l’entreprise norvégienne Elkem. Spécialisée dans la production de produits siliconés tels que des huiles, émulsions ou résines, sa fiche Seveso comprend une impressionnante liste de risques potentiels : incendie, explosion de gaz, risques toxiques liés aux fuites, etc.
Des documents publics retracent l’historique du site sur 20 ans. Ils font état d’une longue série d’incidents plus ou moins inquiétants, que Paul Poulain, expert en risques industriels a analysés. Verdict : même si pour le spécialiste, il est encore trop tôt pour tirer des conclusions quant au drame du 22 décembre, « les inspections menées ces dernières années, les arrêtés de mise en demeure successifs et les fiches administratives accessibles sur Géorisques décrivent un établissement Seveso seuil haut où les failles techniques et organisationnelles sont nombreuses, persistantes et connues des autorités. »
Plusieurs mises en demeure
En pratique, ce site a par exemple fait l’objet d’un arrêté préfectoral de mise en demeure le 12 mai 2022 avec un délai d’un mois pour mettre en œuvre « des mesures compensatoires garantissant l’absence de risque d’explosion », « dès lors qu’une non-conformité nécessitant réparation immédiate ou un remplacement d’appareil est identifiée », puis d’un contrôle de la Direction régionale de l’environnement de l’aménagement et du logement (DREAL) le 23 juin 2022 qui a mis en évidence d’autres non‑conformités (en matière de prévention des risques de fuites de composants chimiques).
Le 26 janvier 2025 au matin, une fuite de matières inflammables et toxiques sur un conteneur du site Nord est signalée. Pour Paul Poulain, l’incident illustre « un enchaînement de « marches dégradées » et d’incidents qui contredisent l’idée d’un site maîtrisant pleinement ses risques ».
Au passage, l’expert rappelle qu’avant ce drame du 22 décembre 2025, est survenu un autre accident aussi dramatique : en 2016, sur le même site de Saint‑Fons, une personne a trouvé la mort dans l’incendie de fûts de silicone, qui avait soufflé un entrepôt.
L’expert, qui a épluché la longue liste de rapports d’inspection publics concernant le site souligne qu’entre 2020 et 2023, « plusieurs inspections ont pointé des insuffisances durables de la défense incendie ne conduisant à un renforcement significatif des moyens de lutte contre l’incendie qu’après des mises en demeure rép
Par Fanny Marlier sur https://reporterre.net/
L’explosion dans une usine chimique du Rhône, qui a fait un mort, ravive les débats sur la protection des riverains de ces sites industriels. Les maires, en première ligne, dénoncent le « désengagement de l’État ».
Une nouvelle catastrophe industrielle. Le 22 décembre, une violente déflagration a eu lieu dans l’usine chimique Elkem Silicones, située à Saint-Fons, près de Lyon, faisant trois blessés et un mort, parmi les 570 salariés. Le parquet a ouvert une enquête pour « blessures involontaires par personne morale suivies d’incapacité supérieure à trois mois ».
La déflagration, probablement due à l’émanation d’hydrogène « dans un atelier expérimental », a fait craindre un risque de toxicité pour les zones alentour, notamment le quartier populaire des Clochettes et ses 5 000 habitants. « Des enfants ont été confinés dans des crèches ou des gymnases, mais ces équipements sont-ils en capacité de les garder en sécurité en cas de risque majeur ? » interroge Delphine Favre, directrice générale de l’association Amaris, le réseau national des collectivités exposées aux risques industriels.
De par les substances dangereuses en quantités importantes qui y sont stockées, l’entreprise Elkem Silicones est classée site Seveso seuil haut. Située dans la « vallée de la chimie », au sud de Lyon, elle se place au cœur du territoire ayant la plus forte densité de sites ainsi classés. Près de 800 communes françaises en accueillent sur leur territoire et c’est à elles d’assurer la protection des populations voisines. Une tâche rendue difficile par un « désengagement de l’État », dénoncent des maires.
Une loi en demi-teinte
Ces situations sont pourtant encadrées par la loi du 30 juillet 2003 sur la prévention des risques technologiques. Née après l’explosion de l’usine AZF à Toulouse — qui a soufflé les fenêtres des habitations alentour, faisant 31 morts, plus de 2 500 blessés et soulignant l’impréparation des pouvoirs publics à de tels accidents industriels —, cette loi a mis en place des plans de prévention des risques technologiques (PPRT) dans les territoires accueillant des installations Seveso seuil haut.
Ils visent à protéger la santé des riverains, notamment en facilitant la réalisation de travaux (filmage du verre de fenêtres, création d’une salle de confinement…), ou en les encourageant à quitter leurs logements.
Vingt ans après l’entrée en vigueur de la loi, plusieurs collectivités dressent un bilan en demi-teinte, voire « un échec » sur plusieurs points, selon un rapport d’Amaris, publié en septembre 2023. Les 378 plans mis en place ont permis une réduction des risques, admet l’association, mais l’incendie de Lubrizol en 2019 a ravivé la mémoire collective et a souligné l’urgence à renforcer la réglementation.
« Les collectivités se sont retrouvées seules »
« Au niveau national, cette politique était très soutenue jusqu’en 2018, puis on a senti un désengagement de l’État se traduisant par un manque de dialogue entre les collectivités, l’État et les industriels, souligne Delphine Favre. Une fois les PPRT approuvés, les collectivités se sont retrouvées seules. »
Dans son rapport, Amaris estime que la protection des riverains et de leurs logements — « principal objectif » de la loi de 2003 — est le « principal raté ». Près de 30 000 personnes sont toujours exposées à des risques industriels dans leurs logements, pointe l’association.
Des aides plafonnées
« À peine 37 % des travaux prescrits ont été à ce jour réalisés, avec de grosses disparités régionales », pointe Delphine Favre. La raison ? Des aides relatives : pour réaliser ces travaux, les habitants peuvent bénéficier d’un financement de 90 % constitué de crédit d’impôt, de subventions des industriels et des collectivités territoriales, le reste étant à leur charge. Seulement, le montant total de ces aides est limité à 20 000 euros, ou 10 % de la valeur du bien, un plafond « parfois insuffisant » estiment les collectivités. D’autant qu’en vingt ans, le montant de l’aide n’a jamais été revalorisé.
Ce constat fait dire à Pierre Athanaze, vice-président d’Amaris et élu écologiste à la métropole de Lyon, que « les PPRT créent des inégalités face aux risques ». Parmi les craintes actuelles des élus locaux figure la menace d’une disparition de ce crédit d’impôt fin 2026. « Si la mesure s’arrête, cela va être catastrophique. Les travaux de mise en sécurité deviendront à la charge des personnes qui y vivent », alerte l’élu.
Dans les zones rouges, comme la « vallée de la chimie », où le risque peut être mortel, les PPRT offrent deux possibilités, selon les situations : des expropriations, ou le délaissement, lors duquel le propriétaire peut demander le rachat de son habitation ou effectuer des travaux. Seulement, la loi donne aux habitants un délai de sept ans à partir de la mise en place du plan pour choisir, jugé « trop court » par les collectivités. D’autant que dans ces zones à forts risques, « la réalisation des travaux [...] dépasse largement le montant des aides proposées », souligne le rapport.
« Il est temps que les industriels se sentent concernés »
En première ligne pour gérer ces situations délicates avec les habitants, les collectivités reprochent à l’État une forme d’abandon. En 2020, la destruction d’un lotissement entier autour de la raffinerie de Feyzin, à 5 km de Saint-Fons, a nécessité la mise en place d’une médiation sociale.
Pierre Athanaze pointe un autre « angle mort » de la loi de 2003 : l’absence d’aide aux communes pour protéger les infrastructures publiques riveraines telles que les crèches, les écoles, les gymnases ou les centres sociaux. À Feyzin, le déménagement d’un stade, prévu par le PPRT, se chiffre à 31 millions d’euros.
« Ce financement n’a pas été anticipé et, vu les comptes de plus en plus dans le rouge des collectivités territoriales, elles ne peuvent pas porter cette question seules. Il est temps que les industriels se sentent concernés et que les services de l’État y consacrent du temps », alerte Delphine Favre.
Sans oublier que dans certaines communes, c’est tout le tissu économique local qui est touché. Faute d’accompagnement, des commerces doivent régulièrement mettre la clef sous la porte, laissant des quartiers en déshérence. Au total, seules 39 % des entreprises riveraines ont bénéficié de mesures d’expropriation ou de délaissement.
La création d’un fonds national pour la prévention des risques industriels alimenté par une taxe sur les sites Seveso, la réévaluation des aides accordées et l’intégration des effets du changement climatique dans les études de risques figurent parmi les recommandations de l’association Amaris
mise en ligne le 25 décembre 2025
Luis Reygada sur www.humanite.fr
Le président des États-Unis, Donald Trump, alimente une escalade guerrière sans précédent pour faire chuter son homologue vénézuélien, Nicolás Maduro, dont le représentant à l’ONU a accusé, mardi 23 décembre, les États-Unis de mener la « plus grande extorsion de notre histoire ». En pleine réactualisation de la doctrine Monroe, Washington fait du pays pétrolier le premier grand test de son offensive impérialiste.
Plus qu’un président, qu’un gouvernement ou même qu’un « régime », c’est bien un processus politique qui dérange les États-Unis au Venezuela. Socialiste, anti-impérialiste et panlatino-américaniste : la « révolution bolivarienne », initiée au début des années 2000 par le président Hugo Chavez (1999-2013), a tout pour déplaire à l’Oncle Sam.
Et ce d’autant plus quand l’idéologie se couple à des mesures politico-économiques qui affectent les intérêts des grandes compagnies nord-américaines, auparavant toutes-puissantes dans le pays détenant les premières réserves de pétrole du monde. Plus que jamais dans la ligne de mire de Washington depuis le retour, en janvier 2025, de Donald Trump à la Maison-Blanche, le représentant du pays à l’ONU a accusé, mardi 23 décembre, les États-Unis de mener la « plus grande extorsion de notre histoire ».
« Nous sommes en présence d’une puissance qui agit en dehors du droit international, exigeant que les Vénézuéliens quittent notre pays et le lui cèdent (…) Sinon, il (Donald Trump) mènera une attaque armée, qu’il annonce depuis des semaines. Il s’agit là de la plus grande extorsion connue dans notre histoire », a lancé Samuel Moncada devant le Conseil de sécurité des Nations unies, soutenu par la Russie et la Chine qui qualifient respectivement la pression militaire et économique exercée de « comportement de cow-boy » et d’« intimidation ».
La doctrine néocolonialiste inscrite noir sur blanc
« Les États-Unis feront tout ce qui est en leur pouvoir pour protéger notre hémisphère, nos frontières et le peuple américain », a répliqué l’ambassadeur Mike Waltz, réitérant les accusations de Donald Trump à l’encontre de son homologue Nicolás Maduro qualifié de « fugitif recherché par la justice américaine et le chef de l’organisation terroriste étrangère le ”Cartel de los Soles”», une organisation dont l’existence reste à démontrer selon de nombreux experts.
Mais le pays sud-américain subit en réalité la pression des Américains depuis plus de vingt ans, toutes administrations confondues. Le démocrate Barack Obama (2009-2017) était déjà responsable d’avoir imposé les premières mesures coercitives unilatérales – des sanctions économiques – au Venezuela, en 2014 ; une stratégie visant à mettre à genoux l’économie du pays dans le but de provoquer la chute de son gouvernement. Mais faut-il rappeler que le coup d’État manqué du 11 avril 2002 subi par Hugo Chavez était déjà « étroitement lié à de hauts responsables du gouvernement américain (de) l’équipe (du président George W.) Bush », soulignait The Guardian à peine quelques jours après la tentative de renversement ?
Peu disposé à s’encombrer des bonnes manières propres à la diplomatie du soft power, l’actuel président milliardaire ne fait en réalité que poursuivre un objectif stratégique depuis longtemps établi par les faucons de Washington et de Langley.
Avec sa manière forte et son franc-parler, Donald Trump a au moins le mérite de mettre à nu les velléités des États-Unis. Ses projets sont d’autant plus clairs qu’ils sont écrits noir sur blanc dans la version 2025 de la « stratégie de sécurité nationale », document rendu public le 5 décembre. L’Amérique latine, où l’adversaire déclaré est une Chine devenue premier partenaire commercial de la plupart des pays, y occupe une place de tout premier ordre.
Le locataire de la Maison-Blanche n’hésite d’ailleurs pas à proclamer un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe, pour « rétablir la suprématie américaine dans l’hémisphère occidental (le continent américain, NDLR) et protéger (…) notre accès à ses territoires ». Des territoires qui doivent servir de marchepied pour assurer « le grand retour » d’un « leadership américain (mondial), plus fort que jamais ».
Prônant ouvertement l’ingérence et l’utilisation de la force militaire, le document de 33 pages expose sans ambages une doctrine néocolonialiste – pour ne pas dire ouvertement impérialiste – vis-à-vis de l’Amérique latine et la Caraïbe. Une sous-région où le Venezuela et Cuba restent les objectifs prioritaires d’une administration poussée par le secrétaire d’État Marco Rubio, qui caresse notamment le rêve de voir son pays remettre la main sur la plus grande île des Antilles.
Donald Trump paraît prêt à tout pour imposer un « changement de régime » au Venezuela. Depuis janvier dernier, le durcissement de l’asphyxie économique a été accompagné d’une escalade spectaculaire du niveau de tension, au point de laisser craindre un risque d’attaque militaire directe, voire d’invasion.
Navires de guerre, avions de chasse, porte-avions et sous-marin nucléaire
Depuis septembre dernier, la liste des agissements de l’administration trumpiste est sidérante, tant par le mépris du droit international que par le risque d’embrasement qu’ils alimentent. Bombardement d’embarcations vénézuéliennes au large des côtes du pays. Mise à prix pour 50 millions de dollars de la tête du président Nicolás Maduro. Autorisation publiquement délivrée à la CIA pour « mener des opérations létales et secrètes ». Mise en place d’un cadre juridique pour attaquer « des organisations « narcoterroristes » ». Tentatives de fermer l’espace aérien. Arraisonnement deux superpétroliers par l’armée états-unienne. Annonce d’un « blocus total » contre les pétroliers vénézuéliens et la désignation du « régime » de Maduro comme « organisation terroriste internationale ».
Tout cela sans compter les menaces réitérées de frappes dans le territoire terrestre vénézuélien, voire d’envoi de troupes. Simples bravades, destinées à effrayer les proches de Maduro et provoquer une trahison des forces armées bolivariennes ?
Difficile de dire jusqu’où Donald Trump est capable d’aller. Toutefois, ses provocations sont accompagnées du plus grand déploiement militaire dans la région depuis plusieurs décennies : 15 000 soldats, près d’une dizaine des navires de guerre, des dizaines d’avions de chasse, un sous-marin d’attaque à propulsion nucléaire, et depuis le mois dernier, l’USS « Gerald R. Ford », le porte-avions le plus grand et le plus avancé technologiquement au monde.
Le narcotrafic en façade, les terres et le pétrole en coulisses
Pour en finir avec la révolution bolivarienne, tous les prétextes sont bons. Lors de son premier mandat (2017-2021), Donald Trump avait surtout misé sur un renversement du gouvernement sous couvert de « défense de la démocratie et des droits de l’homme ». Ces derniers mois, c’est la justification plus percutante d’une supposée lutte contre le trafic de drogue qui était mis en avant. Quitte à présenter Maduro comme « un des plus grands narcotrafiquants au monde ».
Le 16 décembre, dans un message posté sur son réseau social Truth, le président Trump a révélé le fond de sa pensée, menaçant de s’en prendre au Venezuela jusqu’à ce qu’il « rende aux États-Unis le pétrole, les terres et les biens qu’ils nous ont volés ».
Sur X, un haut fonctionnaire de la Maison-Blanche a renchéri en dénonçant une « expropriation tyrannique ». Des références à la nationalisation pétrolière des années 1970, ou à la renégociation des contrats sous Chavez ? Seule certitude : ce sont bel et bien les richesses naturelles du Venezuela que convoitent, encore et toujours, les États-Unis.
mise en ligne le 24 décembre 2025
Anthony Cortes sur www.humanite.fr
L’association sarthoise Homogène a annoncé, sur ses réseaux sociaux, avoir été la cible d’actes de dégradation et de vandalisme de la part de militants d’extrême droite. La LDH dénonce une volonté d’intimider les acteurs de la solidarité.
Pas de trêve pour la violence de l’extrême droite. Ce mardi 23 décembre, l’association LGBTQI + « Homogène » dévoile avoir été victime de « dégradations et de vandalisme » dans son local du Mans (Sarthe) dans la nuit du vendredi 19 au samedi 20 décembre. Des stickers comportant des slogans « d’extrême droite et fascistes » ont été collés sur les affiches indiquant les horaires d’ouverture de la permanence et des vinyles arc-en-ciel affichés sur la vitrine ont été arrachés.
Selon Ici Maine, on peut lire sur les stickers en question « Europe Jeunesse Révolution » et « Zone anti antifa », ainsi que les noms de deux groupuscules d’extrême droite nationalistes, et ouvertement racistes et islamophobes.
« La bête immonde sévit toujours »
« Les agresseurs n’ont pas hésité à signer leur geste en collant des autocollants idéologiques et d’extrême droite et fascistes, précise l’association sur les réseaux sociaux. Plus grave, leurs autocollants avaient pour objectif de masquer nos affiches, à savoir les heures de nos permanences, nos actions et les affiches de prévention du suicide chez les adolescents ».
La Ligue des Droits de l’Homme (LDH) du département a, de son côté, déploré des actes de la part « d’individus aux esprits rétrogrades » cherchant à « intimider, faire peur, et surtout nous rappeler que la bête immonde sévit toujours ». Et prévient : « Malgré les attaques des groupes et partis d’extrême droite qui se multiplient partout sur le territoire français, jamais ne s’arrêtera la solidarité pour nos libertés et pour plus d’égalité ». Un signalement a été effectué auprès du procureur de la République et de la préfecture de la Sarthe.
mise en ligne le 24 décembre 2025
Paciane Rouchon (Rue89 Strasbourg) sur www.mediapart.fr
Lundi 22 décembre, huit militants écologistes étaient jugés pour deux inscriptions, dont l’une alertant sur les déchets toxiques enfouis à Stocamine. Au cours d’une audience électrique en présence d’une cinquantaine de soutiens, la procureur a requis trois mois de prison avec sursis pour les activistes.
Saverne (Bas-Rhin).– « On nous accuse d’utiliser des moyens démesurés pour faire passer nos opinions… et nous garder en garde à vue pendant 46 heures, pour une suspicion de tags, ce n’est pas démesuré ? » Dans la cour du tribunal de Saverne, des militant·es du mouvement écologiste Extinction Rebellion répondent aux micros des journalistes.
Drapeaux et pancartes à la main, une cinquantaine de personnes sont venues soutenir les huit activistes interpellé·es pour avoir tagué un pont afin de dénoncer l’enfouissement de 42 000 tonnes de déchets toxiques à Stocamine, l’ancienne mine de potasse située en dessous de la nappe phréatique d’Alsace à Wittelsheim (Haut-Rhin).
Peu après 9 heures, l’audience s’ouvre dans une salle bondée. Les prévenu·es siègent au premier rang face aux magistrat·es qui les surplombent depuis l’estrade. Au fil d’un exposé détaillé, les avocat·es de la défense soutiennent la nullité de la procédure. Les arguments juridiques s’enchaînent.
En premier lieu « l’irrégularité » des placements en garde à vue, réservés aux délits passibles d’une peine d’emprisonnement, justifie Maître Chloé Chalot : « Dans leur procès-verbal, les gendarmes font état de personnes en train de réaliser des inscriptions à la peinture. Or, cette infraction n’est pas punie d’une peine d’emprisonnement, mais seulement d’une amende et de travail d’intérêt général. »
55 heures de privation de liberté
Moins de six heures après les interpellations – le dimanche 2 novembre –, le ministère public a requalifié les faits, estimant que les dégradations infligées aux ponts ne sont pas « légères » mais substantielles et irréversibles. Les activistes encourent désormais une peine de prison. Pour les avocat·es, cette requalification constitue un « détournement », visant à justifier a posteriori les placements « abusifs » en garde à vue et la fouille « irrégulière » du véhicule d’un des prévenu·es.
Me Théo Gauthier, également avocat de la défense, poursuit le raisonnement : « Les tags relèvent d’un dommage léger puisque des peintures sur un mur n’altèrent pas sa substance et ne le rendent pas impropre à l’usage. Le but de cette requalification est de poursuivre plus sévèrement les prévenus. »
Tour à tour, les avocat·es dénoncent des poursuites « disproportionnées ». Ils pointent le caractère excessif des 46 heures de garde à vue, à l’issue desquelles le parquet de Saverne avait demandé le placement en détention provisoire des prévenu·es. Cette mesure aurait impliqué un séjour de deux nuits en maison d’arrêt pour une comparution immédiate initialement prévue le 6 novembre.
Après 9 heures d’attente au tribunal – soit un total de 55 heures d’enfermement –, une juge des libertés et de la détention a finalement ordonné la libération des huit militants. « Dans cette affaire, le ministère public a conduit une politique pénale beaucoup trop répressive, avec la volonté d’intimider les prévenus, estime Me Théo Gauthier. Heureusement, une juge a remis du droit dans cette procédure. »
Appelé·es à la barre à tour de rôle, les huit militantes et militants lisent aux juges un texte préparé collectivement et refusent tout commentaire relatif aux faits qui leur sont reprochés. L’un·e après l’autre, ils et elles s’avancent à la barre pour dénoncer le confinement définitif des déchets toxiques de Stocamine validé par le tribunal administratif de Strasbourg en juin 2025.
Les cas de pollution de l’eau aux pesticides, nitrates et polluants éternels qui se multiplient en France. La pollution de l’air, qui tue massivement chaque année. Une militante interroge : « Alors, on peut poser la question, qui dégrade le plus la société ? Des citoyens pour défendre le bien commun ou l’État par son inaction ? »
« Pollution air = AVC cancer »
Ingénieur hydraulique de formation, Georges Walter est appelé à la barre comme témoin. Directeur des services environnement à la collectivité européenne d’Alsace jusqu’à sa retraite en 2023, il apporte son expertise sur le danger que Stocamine fait courir : « Il est évident que Stocamine va contaminer de façon irréversible la nappe d’Alsace [la plus grande nappe phréatique d’Europe occidentale – ndlr]. L’eau a déjà commencé à s’infiltrer dans la mine. »
Le président Thomas Lamorelle intervient : « Vous savez que nous ne sommes pas compétents dans ce dossier ? » La procureure Constance Champrenault s’agace et lui intime d’interrompre le témoignage, jusqu’à menacer de quitter la salle d’audience sur le champ.
Le témoin remercié, la procureure prend la parole. Constance Champrenault réfute un à un les arguments de la défense et attaque les avocat·es en « incompétence » et en « malhonnêteté » pour leur lecture erronée de la jurisprudence : « Soit c’est un manque de compétence, soit ils ont délibérément choisi de citer uniquement les phrases qui les intéressent. […] On a littéralement traîné dans la boue le travail du parquet. Des plaidoiries des avocats aux déclarations des prévenus, aux articles qui sont parus dans la presse. On m’aura attaquée sur tout. »
Les 46 heures de garde à vue ? « Je ne comprends pas pourquoi on m’attaque là-dessus, alors que les placements peuvent durer jusqu’à 48 heures », répond-elle. La requalification des faits ? Justifiée, au regard du « caractère permanent des inscriptions », qui entraîne une altération irréversible du support.
Concernant un autre tag pour lequel les militant·es sont aussi poursuivi·es, la procureure rappelle que des fiches mentionnant des listes de ponts et des slogans ont été trouvées dans le véhicule fouillé. L’un des slogans figurant sur ces fiches, « Pollution air = AVC cancer », avait justement été tagué sur le pont de Molsheim quelques jours plus tôt.
Pour ces deux tags, la procureure requiert une peine de trois mois d’emprisonnement avec sursis et une amende de 500 euros pour chacun·e des prévenu·es. « Le meilleur moyen de prévenir la récidive », estime-t-elle.
La décision sera rendue le 15 janvier 2026 à 9 heures.
mise en ligne le 23 décembre 2025
Tom Demars-Granja sur www.humanite.fr
Le ministère de l’Intérieur a dévoilé un premier bilan de la circulaire Retailleau, neuf mois après sa présentation. Avec des régularisations ayant chuté de 42 %, la répression se durcit à l’échelle nationale. Yann Manzin, d’Utopia 56, dénonce une communication qui renforce l’extrême droite.
La circulaire Retailleau, dévoilée le 23 janvier dernier, permet aux préfets de réprimer, en toute légalité, les demandeurs d’un titre de séjour. Ce texte pose comme conditions à « l’admission exceptionnelle au séjour » sept ans de présence sur le territoire, la maîtrise du français, l’absence d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF) préalable et d’éléments considérés comme une menace à l’ordre public.
Le ministère de l’Intérieur a dévoilé, lundi, à la suite d’une demande du Monde, le volume des régularisations depuis sa mise en place. En résulte une chute de 42 %, avec 11 012 titres délivrés en neuf mois contre 19 001 sur la même période en 2024. Cofondateur de l’association Utopia 56, Yann Manzin analyse, pour l’Humanité, ce bilan dévastateur.
Ces chiffres communiqués par le ministère de l’Intérieur confirment-ils ce que vous redoutiez de la circulaire Retailleau ?
Yann Manzin (Cofondateur de l’association Utopia 56) : Ce bilan ne m’étonne pas. Je crois même que nous n’en sommes qu’au début. Des traitements administratifs, qui concernent des dizaines de milliers de personnes, restent encore en attente. Quand je vois, dans cet article du Monde, que des avocats conseillent à leurs clients de ne plus faire de demande d’asile et de titre de séjour, sous peine d’avoir des OQTF, je ne peux m’empêcher d’être inquiet sur la direction prise par la France.
De même, la diffusion de ces chiffres s’inscrit dans un projet de communication. Bruno Retailleau a de quoi se mettre en avant. Or, derrière, c’est une part entière de la population qu’on abandonne par racisme.
Deux types de régularisation ayant connu des chutes très fortes sont cités dans l’article : celles liées au titre du travail (- 54 %) et à la vie privée et familiale (- 58 %). Qu’est-ce que cela dit de la nouvelle latitude offerte aux préfets ?
Yann Manzin : La clandestinité va se développer en France. Les autorités institutionnalisent la possibilité d’être exclu du système. Or ces mêmes exilés travaillent au noir et payent des impôts comme la TVA. Les préfets glosent sur le non-renouvellement des titres de séjour, alors que, au vu du déclin démographique et du manque de main-d’œuvre, nous pourrions régler une partie de ces problèmes en régularisant massivement.
Cette répression systémique a-t-elle des conséquences directes sur votre travail ?
Yann Manzin : Nous vivons des situations où les demandeurs d’asile n’osent même plus appeler le 115 ou se lancer dans des démarches administratives, par peur d’être considérés comme hors la loi. La peur de l’OQTF et des troubles à l’ordre public va permettre, dans les mois et les années à venir, d’organiser et d’harmoniser les renvois de toutes ces populations. Les gens se cachent. Et cela va s’aggraver.
Les directives prises par Bruno Retailleau et les décrets pris par Gérald Darmanin leur permettent de faire croire à l’électorat du Rassemblement national qu’ils ont réglé le problème de l’immigration. Or ce n’est pas un problème et ce sont eux qui nous mettent devant ce fait accompli.
Votre recours interassociatif auprès du Conseil d’État, contestant la viabilité de cette circulaire, a été rejeté fin novembre. Quels moyens de résister reste-t-il ?
Yann Manzin : Avec Utopia 56, nous allons rester sur le terrain et nous battre pour que les droits fondamentaux des demandeurs d’asile soient respectés. Par exemple, il est fondamental d’être présent à Calais, où le nombre d’exilés qui veulent tenter la traversée de la Manche explose.
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mise en ligne le 23 décembre 2025
Jérôme Hourdeaux sur www.mediapart.fr
Le ministre de l’intérieur multiplie les plaintes contre ceux qui rappellent que la police tue. Plusieurs festivals ont été ciblés par des arrêtés d’interdiction pour avoir programmé des concerts ou des conférences accusés de diffamer les forces de l’ordre.
Ces derniers mois, les autorités ont affiché une fermeté sans faille face aux critiques des forces de l’ordre qu’elles jugent outrageantes. Pour avoir écrit, fin août 2025 sur X, « La police tue », les députés LFI Aurélien Taché et Aly Diouara sont visés par des plaintes pour diffamation déposées par le préfet du Val-d’Oise, Philippe Court, et le préfet de police de Paris, Laurent Nuñez.
Ce dernier, devenu ministre de l’intérieur, a déposé une nouvelle série de quatre plaintes à la fin du mois d’octobre, contre, cette fois encore, quatre députés LFI pour des messages postés à l’occasion de la commémoration des vingt ans de la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré.
Deux semaines plus tard, c’est l’humoriste Pierre-Emmanuel Barré qui est visé par une plainte de Laurent Nuñez pour une chronique sur les images de l’intervention des forces de l’ordre à Sainte-Soline révélées par Mediapart et Libération et durant laquelle l’humoriste lance : « La police et la gendarmerie, c’est Daech avec la sécurité de l’emploi. »
Au début du mois de décembre, Laurent Nuñez dépose une nouvelle plainte contre Libertalia, qui a publié Fachorama, un jeu dont l’une des cartes représente un policier raciste.
C’est encore sur demande du ministre, et sous la pression des syndicats de policiers, que la préfète du Rhône Fabienne Buccio interdit, le mercredi 10 décembre, la tenue du festival Antifa Fest prévu à Villeurbanne du 11 au 13 décembre.
L’arrêté pointait notamment la présence, parmi les artistes programmés, du « groupe de punk rock ska parisien Poésie zéro » et son morceau 1312, transposition numérique des lettres A C A B, célèbre acronyme du slogan anti-police All cops are bastards, en français « tous les flics sont des bâtards ». Par extension, le 13 décembre est devenu un jour de mobilisation des partisans de l’abolition de la police.
Le festival Antifa Fest a finalement pu se tenir grâce à l’intervention du tribunal administratif de Lyon qui, dans une décision rendue jeudi 11 décembre, a annulé l’arrêté préfectoral.
Le festival Acab Party, organisée le samedi 13 décembre à Toulouse par l’association Secours rouge, n’a pas eu cette chance. Cette journée de conférences, projections de films et ateliers a en effet été interrompue au bout de quelques heures par la police, envoyée en vertu d’un arrêté pris à la dernière minute par le maire Jean-Luc Moudenc.
Une « Acab Party » qui ne passe pas
Cela faisait plusieurs jours que l’Acab Party toulousaine était dans la ligne de mire d’une partie de la classe politique, des syndicats de policiers et des éditorialistes de CNews et d’Europe 1. « Je ne faisais pas partie des organisateurs. Je n’ai donc pas une vue complète des événements, précise Gwenola Ricordeau, sociologue invitée du festival. Mais je sais qu’il y a eu en amont une campagne orchestrée par le maire de la ville, Jean-Luc Moudenc, et relayée par la fachosphère, notamment CNews. Et puis l’arrêté municipal est tombé. L’événement avait commencé à 13 h 12. Il a été arrêté au milieu de mon intervention, à 18 h 30. »
« Il y a eu ensuite des contrôles policiers et des fouilles de sacs, poursuit-elle. Un camion de police était là et filmait les personnes. Ce sont des formes d’intimidation qui démontrent une volonté de faire monter la tension, peut-être dans l’idée aussi de pouvoir justifier l’interdiction. Toujours est-il qu’à l’intérieur, il s’agissait d’un événement militant relativement banal dans sa forme, puisqu’il s’agissait de discuter autour d’un film, de débattre autour de tables rondes, d’ateliers, de discuter de nos luttes et de nos résistances... »
Dans son arrêté, la mairie invoque les risques de manifestation, l’usage du slogan Acab (« un outrage aux institutions républicaines ainsi qu’aux fonctionnaires qui les représentent », estime la mairie) et « les thématiques proposées » qui viseraient « à opposer police et population, et attiser la haine contre les forces de l’ordre ».
Militante abolitionniste et spécialiste de ce mouvement, autrice du livre 1312 raisons d’abolir la police, paru en janvier 2023 chez Lux Éditeur, Gwenola Ricordeau assume et revendique sa détestation de la police en tant qu’institution. « Le problème, ce n’est pas des “dysfonctionnements” de la police ou des formes de “violence policière”. Le problème, c’est l’existence même de la police, qui porte préjudice à la qualité de vie en société », revendique-t-elle.
« Dans cette perspective, l’idée de réformer la police est une idée extrêmement naïve, poursuit la sociologue. On voit bien que toutes les réformes de la police n’ont rien changé au fait que la police violente, tue, harcèle et ne protège finalement que le capital, l’ordre racial, l’ordre patriarcal. Non seulement ces réformes ne servent à rien, mais en plus elles contribuent à renforcer la légitimité de la police. Il faut donc rompre avec cette doxa de la réforme. Ce n’est pas la police qui a des problèmes, c’est la police qui est le problème. »
Oui, il y a un antagonisme, il y a une conflictualité que nous assumons. Gwenola Ricordeau, sociologue et militante
Concernant l’utilisation de certains termes insultants, là aussi, Gwenola Ricordeau assume un usage politique. « Il faut remettre les choses dans l’ordre, souligne-t-elle. Quand on nous reproche une forme de radicalité, de violence, on a face à nous plus de 250 000 policiers et gendarmes qui sont armés, qui sont dotés du pouvoir de vie et de mort sur nous, qui le font dans l’impunité la plus totale. Ce ne sont pas eux qui sont attaqués, mais c’est bien nous. Lorsqu’ils se présentent comme victimes d’attaques et qu’ils se sentent en danger par une après-midi militante où on parle de nos malheurs de vivre sous l’ombre d’une police qui tue, qui blesse, qui mutile, en fait, c’est un renversement qui est extrêmement choquant. »
« Oui, il y a un antagonisme, il y a une conflictualité que nous assumons, poursuit-elle. Toutes les luttes émancipatrices ont, à un moment donné, affaire à la police et au système pénal. Dire cette conflictualité, dire cet antagonisme, c’est simplement dire la réalité des choses. Et il n’y a finalement qu’eux pour être surpris, alors que c’est leur travail précisément de faire de la répression, d’arrêter et d’enfermer les gens. En fait, c’est leur surprise qui est la plus surprenante dans cette histoire. »
Contacté par Mediapart, le maire (divers droite) de Toulouse a transmis une réponse écrite dans laquelle il s’affirme « attaché à la liberté d’expression et au débat d’idées » mais estime que « celle-ci ne peut justifier des attaques globales et injustes contre les forces de l’ordre ».
« Je n’ignore pas que le slogan “ACAB” est revendiqué par certains comme relevant d’une tradition militante historique, mais je considère qu’un message qui désigne indistinctement tous les policiers comme coupables et les insulte collectivement dépasse toute critique acceptable et porte atteinte à une institution essentielle de notre République », poursuit Jean-Luc Moudenc (lire l’intégralité de sa réaction en annexe de l’article).
La chasse aux discours abolitionnistes
Le slogan Acab hérisse particulièrement le ministère de l’intérieur et certains policiers qui confisquent régulièrement des banderoles ou mannequins sur lesquels il est inscrit. Il semble faire l’objet d’une répression particulière, plus que d’autres comme « Tout le monde déteste la police » ou « Mort aux vaches ».
« “Acab” est très récent par rapport aux autres, souligne Arnaud-Dominique Houte, historien spécialiste de la sécurité publique, et auteur notamment de Citoyens policiers (janvier 2024, La Découverte). Le slogan selon moi le plus fort de la fin du XXe siècle, et peut-être un ancêtre de l’Acab, c’est “CRS-SS”. Il naît en 1948, se développe autour de 1968 puis perdure pendant quarante ans. »
« Ce qui est intéressant, c’est que je n’ai jamais vu d’alerte du ministère de l’intérieur sur l’utilisation de “CRS-SS” ou “Mort aux vaches”, poursuit l’historien. C’est comme si ces slogans faisaient partie d’une sorte de folklore carnavalesque. La différence avec “Acab”, c’est que le ministère sait que, derrière, il y a un discours abolitionniste. Et que, derrière les discours de détestation, il n’y a pas que du discours. Il y a aussi des idées. »
« La réflexion abolitionniste, même si elle est minoritaire, doit pouvoir exister, affirme de son côté Oliver Cahn, professeur de droit privé à l’université Paris Nanterre. La force publique est inscrite dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, à son article 12. Ce qui est intéressant, c’est qu’il y est précisé, et c’est une particularité de la France, que celle-ci a pour but de garantir les droits de l’homme et du citoyen. »
[En disant Acab], on dénonce des faits, comme le fait qu’un certain nombre des violences sont systémiques et touchent en premier les personnes issues de l’immigration. Nathalie Tehio, présidente de la LDH
« Si on regarde le recours aux forces de l’ordre au cours des mouvements sociaux ces dernières années, il y a probablement des discussions très intéressantes à avoir sur la manière dont le ministère de l’intérieur travaille au regarde l’article 12 de la Déclaration, poursuit le juriste. À titre personnel, je n’irai pas jusqu’à dire que la police ne le respecte plus, mais j’irai jusqu’à dire qu’on peut en discuter, s’interroger, et donc qu’un débat comme celui qui était prévu à Toulouse est un débat utile. »
« Dans un célèbre arrêt, l’arrêt Handyside de décembre 1976, la Cour européenne des droits de l’homme a dit que la liberté d’expression “vaut non seulement pour les informations ou les idées accueillies avec faveur, ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’État ou une fraction quelconque de la population”, rappelle de son côté la présidente de la Ligue des droits de l’Homme (LDH), Nathalie Tehio. Bien sûr, il y a des garde-fous. Ça ne peut pas être une parole raciste ou sexiste. Mais pour le reste, surtout sur un débat d’intérêt général, la parole doit être la plus ouverte, la plus libre possible, y compris lorsque les paroles choquent, heurtent et sont outrancières. »
« Si on s’en tient vraiment au texte, reprend Nathalie Tehio, “Acab” est une injure publique qui touche des personnes dépositaires de l’autorité publique. Mais en réalité, quand on utilise ce slogan, on n’est pas en train de dire “bâtard” à quelqu’un en particulier, pour l’insulter. On dénonce des faits, comme le fait qu’un certain nombre des violences sont systémiques et touchent en premier les personnes issues de l’immigration. »
Un enjeu démocratique
« Si vous critiquez la police en tant qu’institution, qu’acteur d’une démocratie, vous êtes beaucoup plus légitime à pouvoir critiquer ses éventuels dysfonctionnements, ajoute Nicolas Hervieu, juriste spécialisé en droit public et droit européen des droits humains. Le célèbre slogan “la police tue” ne veut pas dire “tel agent avec ce numéro d’identification a tué quelqu’un”. C’est une manière de dire que l’on estime que, à l’aune des informations disponibles et crédibles, il existe un débat légitime sur le recours à la violence potentiellement létale par la police. »
Nicolas Hervieu souligne que « le régime juridique est assez clairement protecteur de la liberté d’expression ». Il cite, en exemple, une décision de la Cour de cassation du mois de juin 2025 ayant annulé la condamnation d’un détenu qui avait écrit sur les murs de sa cellule « la police tue » au motif que celle-ci violait sa liberté d’expression.
Le problème, regrette le juriste, est que, en matière pénale, les éventuels procès peuvent se tenir plusieurs années après les faits. « Ce décalage est problématique, car ce sont des actes qui ont un effet dissuasif sur l’exercice de la liberté d’expression, explique-t-il. Et le jour où, peut-être, une décision de justice sera rendue, le ministre concerné ne sera plus là, il aura produit son petit effet, à savoir son Tweet, son communiqué et sa réaction politique. »
Les actions intentées par le ministère de l’intérieur sont une marque de son niveau de dépendance à l’égard de ses troupes et surtout envers les syndicats. Olivier Cahn, professeur de droit privé
Arnaud-Dominique Houte pointe que ces durcissements de la répression ne sont pas nouveaux et correspondent à des phases. « Il y a un côté cyclique assez intéressant, correspondant soit à des moments de dépolarisation politique, soit – et je pense que c’est le cas en ce moment – des moments où le ministère de l’intérieur a besoin d’avoir le soutien des syndicats », suggère-t-il.
« En général, le ministère préfère ne pas agir car le coût médiatique à payer est plus important que le gain qu’il va récolter auprès des syndicats, développe l’historien. Mais dans le contexte de polarisation de l’espace médiatique actuel, ils ont beaucoup plus intérêt à déposer plainte. »
« Les actions intentées par le ministère de l’intérieur sont une marque de son niveau de dépendance à l’égard de ses troupes et surtout envers les syndicats, abonde Olivier Cahn. C’est un bon indicateur du climat social et de la relation de pouvoir à l’intérieur de l’institution. Quand le ministre tient ses troupes, il fait primer le droit sur le corporatisme ou l’humeur des troupes. »
« Ce qui est inquiétant, c’est qu’il y a désormais un certain nombre de sujets dont le gouvernement a décidé que l’on n’a plus le droit de débattre, s’indigne encore Nathalie Tehio. Dans l’actualité récente, on peut par exemple citer la question de la Palestine, sujet sur lequel la parole a été fortement entravée. Et cela a des conséquences sur toutes sortes de libertés : la liberté de réunion, la liberté de manifestation, d’expression, de création, les libertés académiques... C’est dramatique. Comme l’a dit la professeure de droit public Monique Chemillier-Gendreau : “La démocratie, ce n’est pas le consensus. La démocratie, c’est le dissensus.” »
mise en ligne le 22 décembre 2025
par Catherine Tricot sur www.regards.fr
LCI organise des grandes émissions politiques avec de possibles candidats à l’élection présidentielle. Déjà ! Marine Tondelier, désignée candidate des Ecologistes pour la primaire des gauches, était l’invitée ce vendredi de la chaîne d’infos. Elle était notamment opposée à Marion Maréchal. A écouter ce face-à-face, on peut être inquiet de la solidité de la gauche, surtout après le fiasco de Glucksman face à Zemmour dans la même émission.
Marine Tondelier n’est pas la moins expérimentée ni la moins assurée dans les débats politiques. Mais cela n’a pas suffi. L’échec va au-delà de celui d’une personne.
Le thème proposé par Marion Maréchal, auquel Marine Tondelier avait consenti, était celui de l’immigration, de l’insécurité et de la laïcité. Chacune est venue préparée et bardée de chiffres. Marine Tondelier a tenté de corriger, rectifier et faire des mises au point sur les données mises en avant par son adversaire. Mais c’est Marion Maréchal qui a imposé les termes du débat et le cœur de son discours : les immigrés sont la cause première de l’insécurité ; ils compromettent la laïcité et l’égalité femmes-hommes, chères à notre nation.
Le problème central n’est pas que Marion Maréchal manipule la réalité, même si c’est bien sûr ce qu’elle fait. Le problème est qu’elle organise et impose un discours. Elle donne une cohérence idéologique à des données sélectionnées, exagérées ou sorties de leur contexte. Elle ne cherche pas seulement à avoir raison : elle structure son récit et le rend crédible.
On ne peut s’opposer à cette structure idéologique renforcée depuis des décennies en lui opposant d’autres chiffres. Rétablir des vérités partielles ne suffit pas à neutraliser l’efficacité d’une vision partout répétée. L’extrême droite ne gagne pas parce que ses chiffres sont exacts. Elle gagne parce qu’ils viennent confirmer une lecture du réel qui donne sens à des angoisses. Tant que cette lecture ne sera pas remplacée par une autre, elle continuera de prospérer.
Il faut prendre garde à la manière dont on répond aux logiques déployées par l’extrême droite. C’est le cas lorsque l’on répond que les immigrés délinquants ne le sont pas parce qu’ils sont immigrés mais parce qu’ils sont des pauvres. Ainsi, soutenir, comme trop souvent à gauche, qu’il y a davantage d’immigrés dans les prisons parce qu’ils sont les plus pauvres est un argument inflammable… quand bien même il ne serait pas neuf. Il est, en fait, catastrophique. Il vise sans le vouloir la masse des hommes jeunes des quartiers populaires, immigrés ou non, à la fois exclus et en révolte contre ce monde qui ne leur fait pas de place. Donc on admettrait que les pauvres étant potentiellement délinquants, il faut les contrôler, les reléguer et les réprimer ? Au lieu de s’en tenir à la logique policière de la suspicion et de la contrainte, il est plus juste d’user d’une autre logique.
Ce n’est pas en assimilant classes populaires et classes dangereuses qu’on a pu contenir la tentation désespérée du hors-la-loi et de la violence. C’est quand on cesse de reléguer, qu’on intègre, qu’on ouvre à la possibilité de progression sociale, qu’on rompt le cycle infernal de la mise à l’écart et de la violence. Désigner les immigrés comme des délinquants potentiels contribue à exacerber leur ressentiment, leur désespérance et à nourrir l’idée qu’il n’y a pas d’autre solution que l’écart à l’égard de la loi. La politique anti-immigrée n’écarte pas la violence : elle la nourrit, la légitime et ouvre la possibilité de son extension sans fin.
Face au projet d’extrême droite qu’il faut désigner comme tel, et qui se traduit en projet de tri, d’exclusion, de hiérarchisation des vies, la question pour la gauche est celui d’affirmer valeurs, principes, finalités. En l’occurrence, dire qu’il faut une politique d’accueil des migrants aujourd’hui abandonnée. Et exprimer que la gauche vise la construction d’une France, d’un monde où chacun peut prendre place et nourrir l’espoir d’une vie meilleure. C’est le fond de notre projet et de la lutte contre la criminalité.
S’en tenir à discuter et corriger les chiffres sans proposer un autre récit revient à perdre la bataille avant même qu’elle ne commence. Ce qu’il faut opposer à Marion Maréchal, ce n’est pas seulement une meilleure lecture des données, c’est un projet alternatif. Une autre explication globale de ce qui produit l’insécurité, les tensions sociales, la violence.
L’impréparation évidente de la cheffe des écologistes est aussi le symptôme que la force des punchlines ne suffit pas quand il faut combattre une extrême droite solide. On ne va pas à un débat de cette nature sans savoir précisément ce que l’on veut y défendre. Dans un débat politique, celui qui sait où il va a toujours un avantage sur celui qui improvise ses réponses en défense. Le passage sur la question du voile des petites filles était une caricature : il ne fut même pas opposé à Marion Maréchal qu’elle ne s’intéresse au sort des femmes qu’au seul sujet du voile et qu’elle défend une vision archaïque des rôles sexuels ; que la gauche entend défendre les libertés pour toutes face à leurs ennemis, fascistes de tout poils, islamistes compris et qu’elle défend une laïcité qui permet à chacun de vivre selon ses convictions.
Ce débat n’est pas un accident médiatique mais un symptôme. On ne peut affronter l’extrême droite sans un projet et une vision solide, alternative au monde qui va mal. Les chiffres ne viennent qu’éclairer cette proposition politique et les punchlines, l’ancrer dans les mémoires. Pas l’inverse.
mise en ligne le 22 décembre 2025
Guillaume Bernard sur https://rapportsdeforce.fr/
Mobilisation populaire contre la fermeture d’une ligne de train, grève éclaire contre un milliardaire d’extrême droite…Les luttes victorieuses existent et passent trop souvent sous les radars. Bien que rares, elles sont pourtant riches en enseignements. Quatre exemples en 2025.
La période est morose pour les luttes. Depuis les grèves de 1995 contre le plan Juppé, le gouvernement ne recule quasiment plus. Le grand mouvement contre la réforme des retraites de 2023 n’a pas permis d’obtenir son abrogation et, depuis, aucun mouvement social d’ampleur n’a emporté le pays. Ce constat général peut faire oublier que la lutte sociale est aussi une réalité locale.
Si la grève est rare dans les petites entreprises, plus d’un tiers de celles de plus de 500 salariés ont connu une grève en 2022, selon le service statistique du ministère du travail. À cela s’ajoutent de nombreux conflits environnementaux locaux et mobilisations contre les discriminations. Ainsi, quotidiennement, une multitude de luttes sont menées et des victoires sont obtenues. Pas toujours franches ou éclatantes, souvent arrachées grâce à des sacrifices, elles démontrent qu’une bataille n’est jamais perdue d’avance, et sont riches d’enseignements.
1 – Dans le Morvan, la population sauve sa ligne de train
Ils n’ont jamais été aussi nombreux sur le quai de la gare de Clamecy. Le 8 février 2025, deux cent cinquante personnes manifestent dans cette petite gare de la Nièvre. Ils n’attendent pas vraiment le train, ils veulent tout simplement conserver leur ligne. « C’est une question de survie de notre territoire. Alors, forcément, les habitants étaient très mobilisés », constate Nicolas Bourdoune, maire de Clamecy (PCF). Une semaine plus tard, ils seront près du double à manifester en gare d’Avallon.
La ligne du Morvan relie la petite commune de Deux-Rivières (1200 habitants) à la gare de Paris-Bercy, en 2h30. Une aubaine selon l’édile. « C’est un territoire très enclavé. Mais avec l’installation de la fibre et le premier confinement, beaucoup de cadres et d’artistes franciliens qui peuvent télétravailler l’ont réinvesti. Ils réhabilitent notre immobilier, s’investissent dans la vie locale…redynamisent le territoire ! La ligne était aussi utilisée pour les consultations médicales chez les spécialistes, dont notre territoire manque terriblement. » Or, fin novembre 2024, la Région Bourgogne-Franche-Comté annonce qu’elle n’a plus les financements pour maintenir la ligne au vu des investissements nécessaires. « On comprend que si rien ne bouge au printemps 2025, lors du prochain vote du budget de la région, c’est cuit. » La mobilisation commence.
De nombreux acteurs mobilisés
La lutte pour le maintien de la ligne du Morvan impressionne par la diversité des acteurs qui l’ont menée. Et c’est en partie ce qui explique son succès. « Il y avait d’abord des habitants et des élus locaux, décrit Nicolas Bourdoune, mais aussi des collectifs d’usagers du train ou encore des syndicats de cheminots et des partis politiques ». Le 1er mai 2025, « Ligne à défendre », association opposée à la fermeture, organise un trail depuis la gare de Corbigny jusqu’à Bercy. Les participants, qui se relaient, doivent parcourir 376 km en 3 jours. « C’était exactement ce qu’il fallait faire. Il y avait du monde, on a eu une belle médiatisation et ça a mis la pression à la Région, qui aurait voulu faire passer la fermeture en douce », salue le maire.
À l’arrivée de la course, c’est Fabien Villedieu, secrétaire fédéral de Sud-Rail qui les accueille. « On était déjà venu à plusieurs manifestations. Les petites lignes qui ferment, ça a un coût écologique, puisque ça pousse les habitants à reprendre leur voiture, ça enclave un territoire, pour nous cheminots, c’est une perte d’emploi. Et ça s’inscrit dans notre programme de lutte contre l’extrême droite car on sait que la fermeture de services publics fait monter le Rassemblement national. Certains de leurs cadres venus aux réunions publiques n’ont pas osé prendre la parole parce qu’on était là », explique-il. En septembre, Jérôme Durain, fraîchement élu à la tête de la Région, annonce finalement 3,6 millions d’euros d’investissement. La ligne est sauvée, pour le moment. « On a gagné un répit, mais on sait que dans 5 ans il faudra des investissements beaucoup plus lourds ». La bataille n’est donc pas terminée.
2 – Huit grévistes font plier un milliardaire d’extrême droite
Mobiliser tout un territoire n’est pas la seule recette pour gagner une lutte. C’est ce que rappelle la grève éclaire menée par des intermittents du spectacle contre le milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin. Le 6 octobre 2025, ils sont seulement 8 à refuser de monter la scène prévue pour la Nuit du Bien Commun, à Aix-en-Provence. Une soirée de mécénat à destination d’associations en accord avec la ligne réactionnaire de Stérin. Tous sont membres de « l’équipe road » : des salariés embauchés uniquement à la journée quand leurs collègues sont engagés sur le reste de la tournée.
« Quand on est arrivés ce matin-là, on a fortement douté du fait qu’on arriverait à bloquer la soirée qui devait se tenir à 20h. On a essayé de convaincre nos collègues d’arrêter le boulot mais rien n’y faisait », explique Nono*, syndicaliste au Stucs (syndicat de la culture et du spectacle de la CNT-SO).
Les grévistes installent donc leur piquet devant la salle de concert…puis sur la scène en train d’être montée. « Peu à peu, la situation est devenue très étrange. On était sur scène avec nos drapeaux syndicaux mais tout le monde bossait à côté de nous, comme si nous n’existions pas », sourit Nono*. A la mi-journée, la scène est installée, mais les grévistes ne bougent pas, curieux de voir comment ils seront mis à la porte. Un membre des renseignements territoriaux vient finalement les prévenir : une intervention policière les guette.
« Sauf que dehors, une manifestation de 250 personnes nous soutenait. C’est sans doute ce qui a découragé les organisateurs d’aller au bout. Ils risquaient un tel bazar si les policiers intervenaient que de toute façon leur soirée était fichue », estime Nono*. La soirée se transforme en visio lancée depuis la gare TGV d’Aix-en-Provence. « Une salle moche où il y avait une quarantaine de personnes… Et sur le chat du live il y avait plus d’opposants que de soutiens », se réjouit Nono*. Loin d’être une simple action isolée, la grève d’Aix-en-Provence a donné du baume au cœur à tout le mouvement anti-stérin, qui a désormais pris une ampleur nationale.
3 – Femmes de chambre de Suresnes : 9 mois avant la victoire
Les luttes victorieuses d’une demi-journée sont des exceptions. Neuf longs mois de luttes ont été nécessaires pour gagner aux femmes de chambre de Suresnes (Hauts-de-Seine). « Et à la fin, on a toutes obtenu des CDI », sourit Kandé Tounkara, déléguée syndicale à la CGT-HPE. Le 19 août 2024, une petite vingtaine d’employées de Louvre Hôtels Groupe, propriétaire des marques Campaniles et Premières classes, qui disposent de deux bâtiments en bord de Seine, entrent en grève. Comme souvent dans les conflits du nettoyage, l’immense majorité d’entre elles sont des femmes originaires d’Afrique.
« On s’est d’abord levées contre une injustice qui touchait notre collègue Samia*, licenciée alors qu’elle travaillait à l’hôtel depuis dix ans », précise la syndicaliste. Durant ses vacances au Mali, cette femme de chambre était restée bloquée dans son pays par la perte de ses papiers, incapable de se rendre à son travail. « La direction était informée de sa situation mais l’a tout de même convoquée à un entretien préalable à licenciement… Comme elle ne pouvait toujours pas venir, ils l’ont virée sans le lui dire ! » Lorsque Samia* revient début août 2024, c’est la police qui la dégage des lieux. « C’était notre collègue ! On ne pouvait pas laisser passer un tel mépris. On s’est donc mises en grève. Mais on était un petit groupe : 17 sur 74 », témoigne Kandé Tounkara.
Une question de dignité
Secrétaire générale de l’union départementale CGT du 92, Élisabeth Ornago a épaulé les grévistes pendant toute la durée de la grève. « Au départ, la direction rejetait toutes leurs demandes », explique-t-elle. Outre la réintégration de leur collègue, les femmes de chambre, payées au SMIC, revendiquent des augmentations. Mais les grévistes s’obstinent. « Tous les jours, on était devant l’hôtel, même sous la pluie. On chantait, on lançait des slogans. On a reçu beaucoup de soutien de militants… pas trop des voisins. »
Outre le mépris du patron, les grévistes subissent aussi une pression policière. « Deux d’entre elles sont parties en garde à vue pour des nuisances sonores ! », s’offusque Élisabeth Ornago. « La grève était minoritaire et la direction jouait l’épuisement. » Les grévistes font donc évoluer leurs revendications. Plutôt que des augmentations de salaire, elles demandent des CDI à temps plein. Elles reçoivent également l’aide déterminante de la sous-préfète chargée de l’égalité des chances. « Elle a organisé plusieurs médiations avec la direction du groupe. Au bout de la troisième, on a pu sortir du conflit par le haut », estime Elisabeth Ornago. « On n’a rien lâché et on a obtenu des CDI, des temps plein, mais aussi des formations en langue française payées par notre direction », se réjouit Kandé Tounkara. La direction n’a toutefois pas cédé sur la réintégration de Samia*, mais lui a proposé une transaction, qu’elle a finalement acceptée.
4 – Geodis Gennevilliers, la victoire se construit sur des années
C’est un petit entrepôt qui résiste encore et toujours à son patron. En 2022, 2024 et 2025, les ouvriers de la plateforme logistique Géodis de Gennevilliers (Hauts-de-Seine) ont mené trois grèves victorieuses pour leurs salaires. Pour cela, pas besoin de potion magique, mais d’un collectif extrêmement soudé et capable de se mobiliser sur la durée.
Sur les 200 salariés que compte cette filiale de la SNCF, 130 sont ouvriers. Des réceptionnaires, des agents de quais, des manutentionnaires dont l’objectif est de parvenir à livrer « tout ce qui ne rentre pas dans une boîte aux lettres » en moins de 24 heures. Leur travail est éprouvant, exposé au froid et soumis à des horaires de nuit, dans la poussière et le bruit. « Mais lorsqu’on appelle à la grève, 95% d’entre eux nous suivent. Et sur la durée ! », souligne Laurent Sambet, élu CGT sur le site.
En mars 2025, après trois semaines à tenir le piquet, ils obtiennent 150 euros d’augmentation mensuelle de salaire, la hausse de leur prime d’ancienneté (de 5% à 10%) et même le défraiement du carburant sur le trajet domicile-travail pour les salariés véhiculés. Des avancées considérables pour des ouvriers dont les grilles de salaire commencent quasiment au SMIC. « Mais une goutte d’eau pour une boîte qui a réalisé des bénéfices record pendant le Covid, en livrant des masques, quand nous étions en première ligne », rappelle Laurent Sambet.
Habitude de la lutte et collectif soudé
Ce collectif si soudé ne s’est pas formé en un jour. En 2022, les ouvriers de Geodis Gennevilliers assument 6 semaines de grève. « Ca nous a permis de nous rencontrer. Alors qu’ils n’avaient pas trop le temps de se parler, les gars se sont rendu compte qu’ils avaient les mêmes vies… et donc les mêmes intérêts », poursuit le syndicaliste. En pleine grève, les salariés se mettent à distribuer les photocopies des fiches de paie de leurs dirigeants. « Les mêmes qui ne voulaient pas nous lâcher une centaine d’euros avaient des primes d’objectif annuel de 300 000€ ! Rien de mieux pour souder un collectif que de comprendre qu’une poignée de personnes se fout ouvertement de votre gueule », s’indigne Laurent Sambet. Depuis, le cégétiste explique tout faire pour maintenir ce dialogue avec et entre les salariés. « On est en discussion constante, tout comme la plateforme, notre local syndical est ouvert 24 heures sur 24. »
La récurrence des grèves sur la plateforme a aussi permis aux ouvriers de Géodis de lier des solidarités avec d’autres collectifs de lutte comme les Soulèvements de la Terre, des Gilets Jaunes ou encore les étudiants de l’université de Nanterre. « On s’est fait des amis et on va même les soutenir sur d’autres luttes, comme le projet Greendock, qui concerne aussi la logistique », explique Laurent Sambet.
mise en ligne le 21 décembre 2025
sur www.humanite.fr
Selon un baromètre établi par une dizaine de scientifiques et dévoilé par « le Monde », près de 1,76 million d’élèves sont scolarisés dans un établissement scolaire « soumis à une pression forte » aux pesticides « dans un rayon de 1 000 mètres » en France. Les écoles présentes dans les bassins viticoles, les plaines céréalières ou les secteurs d’arboriculture fruitière sont particulièrement exposées.
La remarque paraît logique au premier abord : « Les écoles devraient faire l’objet d’un niveau de surveillance et de protection comparable à celui des captages. Ce sont des lieux sensibles où la santé des enfants doit primer. » Elle pointe pourtant du doigt une réalité trop peu prise en compte. L’ingénieur agronome derrière cette dernière, Aurélien Chayre, travaille pour Solagro, une association qui a aidé à la mise en place d’un « baromètre de la pression pesticides autour des établissements scolaires », en France.
Construit en collaboration par une dizaine de scientifiques, dévoilé par le Monde, jeudi 18 décembre, ce baromètre démontre que plus de 1,7 million d’élèves sont scolarisés dans un établissement « soumis à une pression forte » aux pesticides « dans un rayon de 1 000 mètres ». Au total, un site scolaire sur quatre est concerné par « une telle exposition potentielle ».
Environ 15 % des effectifs, hors outre-mer
Cet outil a été « conçu pour éclairer le débat public » et « non comme un diagnostic toxicologique ou sanitaire », prévient le journal du soir. Il est basé sur un registre parcellaire graphique et l’indice de fréquence de traitement (IFT) associé aux cultures présentes dans un rayon spécifique autour de chaque école, collège ou lycée, géolocalisés grâce à la base de données de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN).
Selon les chiffres dévoilés, « au moins 1,76 million d’élèves (environ 15 % des effectifs, hors outre-mer) sont scolarisés dans des établissements soumis à une pression forte dans un rayon de 1 000 mètres – comme si chacun des 314 hectares entourant l’école avait reçu au moins un traitement de pesticides à pleine dose par an ».
Les cartes révèlent ainsi une « pression pesticides » hétérogène, avec des établissements moins exposés en zone urbaine et particulièrement exposés dans les bassins viticoles, les plaines céréalières ou les secteurs d’arboriculture fruitière. L’indice de fréquence de traitement « est utilisé comme indicateur de pression d’usage des pesticides, et non comme indicateur de risque sanitaire ou d’impact environnemental », prévient la méthodologie détaillée.
« Cela ne signifie pas que chaque enfant est en danger, précise Karine Princé, chargée de recherche au centre d’écologie et des sciences de la conservation du Muséum national d’histoire naturelle, citée par le Monde. Cela montre que réduire l’usage des pesticides autour des écoles doit devenir une priorité, et que des politiques publiques plus ambitieuses sont nécessaires pour protéger les enfants là où ils vivent et apprennent. »
« Une proportion équivalente à la moyenne nationale »
Parmi les pistes avancées pour réduire cette pression, les experts interrogés s’accordent sur un meilleur accompagnement de la « transition vers des pratiques agricoles » nouvelles, moins dépendantes aux pesticides. « Les calculs du Monde montrent qu’environ 8 % des surfaces autour des établissements scolaires étaient cultivées en agriculture biologique au cours de la période 2019-2022 – une proportion équivalente à la moyenne nationale. »
De même, la stratégie Ecophyto 2030 – un plan dont l’objectif est de réduire de moitié de l’utilisation de pesticides en France d’ici les cinq prochaines années -, gagnerait à « être territorialisée », résume Adrien Guetté, maître de conférences en géographie de l’environnement à l’université de Tours. Une projection fragilisée par les nombreux reculs dans la lutte contre le dérèglement climatique – loi Duplomb, paquets « omnibus » à Bruxelles, etc.
Enfin, « l’idée n’est pas de pointer du doigt les agriculteurs, car ceux qui utilisent les pesticides sont le maillon final d’une chaîne qui remonte aux entreprises de l’agro-industrie et de l’agrochimie », rappelle Stanislas Rigal, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche sur la biodiversité. C’est bien un phénomène systémique qui est décortiqué, tant l’immense majorité du territoire est concernée par cette pollution.
Il suffit, pour s’en convaincre, de se pencher sur l’étude PestiRiv, menée en septembre par Santé publique France et l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Cette dernière concluait que les riverains des vignes étaient plus imprégnés par les pesticides que les autres Français, avec une surexposition des enfants de 3 à 6 ans.
mise en ligne le 21 décembre 2025
Emilio Meslet sur www.humanite.fr
À la tête de la région Bourgogne-Franche-Comté, l’ex-sénateur socialiste Jérôme Durain a présidé la commission d’enquête sur le narcotrafic, puis porté la loi transpartisane sur le sujet. Après le meurtre de Mehdi Kessaci, il revient sur les défis que pose le commerce illégal des stupéfiants.
Assiste-t-on, avec l’assassinat de Medhi Kessaci, à une bascule dans la prise de conscience de l’emprise du narcotrafic dans notre société ?
Jérôme Durain : Oui, plus personne ne peut désormais ignorer cette réalité. La bascule a néanmoins démarré le 14 mai 2024, date de la remise de notre rapport sénatorial sur le sujet et de l’évasion du trafiquant Mohamed Amra. Entre-temps, la presse locale a rapporté une litanie de faits graves entre les crimes, les saisies ou encore la corruption. Tout vient corroborer le constat de notre rapport : nous faisons face à un tsunami de la drogue.
Il est inquiétant à plusieurs titres : la place des jeunes dans les organisations criminelles, l’angle mort du numérique, la hausse du phénomène corruptif, l’extension territoriale du crime, la déstabilisation des institutions… Il ne faut pas oublier les territoires ultramarins, notamment la Guyane et les Antilles, où la situation est encore pire que dans l’Hexagone.
Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps ?
Jérôme Durain : C’est l’histoire de la grenouille dans la casserole d’eau en ébullition : nous ne nous sommes pas rendu compte que nous étions en train de cuire. Il y a eu des lanceurs d’alerte, comme Amine Kessaci, des familles de victimes, des maires, des policiers, des douaniers, etc. Ils sont en première ligne et voient cette emprise. Mais il a fallu une multiplication des « narcomicides » et que des gens se fassent tuer dans nos rues pour une prise de conscience plus large. Désormais, ce problème est au sommet de la pile des priorités.
Amine Kessaci dit que nous sommes dans une « lutte à mort » entre l’État et les trafiquants. Qu’en pensez-vous ?
Jérôme Durain : Je comprends pourquoi il le dit. Nous ne sommes pas encore au point où la puissance publique bascule au stade de narco-État à cause de la corruption, mais la situation est préoccupante. Tout a commencé avec une corruption de basse intensité, entre menaces et appât du gain, visant les petits maillons de la grande chaîne de production économique et administrative. Un gendarme, un greffier, un docker, un douanier, un élu, un agent de la pénitentiaire…
L’impunité génère une perte de confiance des citoyens dans les institutions : si l’État n’est pas capable de nous protéger, à quoi sert l’État ? Il est difficile d’entendre qu’un trafiquant puisse continuer à gérer son business depuis sa cellule parce qu’on n’arrive pas à empêcher les téléphones portables d’entrer dans nos prisons. Désormais, il y a la crainte de voir la corruption et la violence toucher des cadres plus haut placés et de voir les institutions directement attaquées.
Sommes-nous assez armés pour mener ce combat sur les plans policier, juridique, diplomatique et social ?
Jérôme Durain : Avec la loi narcotrafic, nous avons fait dans le lourd sur le juridique comme sur le policier. Le texte brasse large : prisons, organisation des ports, gel des avoirs, création d’un parquet national dédié… Il n’a pas encore produit tous ses effets, mais on a fait le boulot. Sur le volet diplomatique, un travail est en cours, promettent Gérald Darmanin (ministre de la Justice) et Jean-Noël Barrot (ministre des Affaires étrangères).
Il reste deux priorités. La première concerne la police judiciaire et sa capacité d’investigation. Avec nos moyens actuels, il semble difficile d’attraper autre chose que les petites mains quand nous voudrions cibler les gros bonnets. On a besoin de moyens. La seconde problématique, c’est la prévention.
Avec le Sénat, où la droite est majoritaire, c’était impossible de le faire dans la loi narcotrafic mais il faut aussi tarir la consommation et soigner les malades, par exemple avec des haltes soins addictions (des salles de shoot – NDLR). Criminaliser tout le monde est contre-productif.
Le type qui fume un joint dans son salon, le gosse embarqué de force dans le trafic et le gros bonnet exilé à Dubaï n’ont pas la même responsabilité. Il y a donc urgence à parler de la situation sociale de notre pays. Prenons la cocaïne qui a vu sa consommation multipliée par deux en quelques années.
Elle est devenue une drogue bon marché. Il faut arrêter de penser qu’il s’agit d’une consommation de CSP + et du showbiz. Les métiers où l’on en prend le plus sont ceux dont la Dares nous dit qu’ils sont les métiers les plus en souffrance, comme le BTP ou la restauration.
L’explosion du narcotrafic questionne l’abandon des quartiers populaires par l’État. Qu’est-ce que la République a raté ?
Jérôme Durain : Quand on voit les dealers faire de l’action sociale en achetant des jeux et des fournitures scolaires aux enfants, ils prennent une place laissée libre pour acheter la confiance des populations. C’est l’échec du pacte républicain. Ce constat est aujourd’hui difficilement audible, car la droite dénonce une prétendue « culture de l’excuse ».
Pourtant, c’est une réalité : l’État ne leur laisse aucun autre débouché que celui de subir la menace. Cela se couple avec le développement d’une forme de pop culture criminelle violente, faisant le récit de l’argent facile, qui dévoie complètement notre idéal de société.
mise en ligne le 20 décembre 2025
Martine Orange sur www.mediapart.fr
La folie des grandeurs des géants du numérique finit par effrayer Wall Street. Le malaise s’étend bien au-delà de la tech : alors que la conjoncture se dégrade, le monde financier redoute que les montagnes de dettes privées qui ont alimenté l’économie ces dernières années ne puissent pas être remboursées.
Le sigle avait disparu des conversations du monde financier depuis des années. Depuis la fin de la crise de l’euro précisément. Il a ressurgi brusquement ces dernières semaines à Wall Street. À nouveau, les financiers commencent à suivre attentivement l’évolution des CDS (credit default swap), ces produits de couverture qui sont censés protéger leurs investissements en cas de coup dur. Mais cette fois, ce ne sont pas les CDS sur les obligations souveraines, les dettes d’État, qu’ils scrutent attentivement, mais ceux de la dette privée, des obligations de certains groupes privés.
Plus que la conjoncture, l’emploi ou les dernières déclarations de Donald Trump, ce sont ces indicateurs, qui synthétisent beaucoup de la situation du moment, qui concentrent leur attention. Les signaux que leur envoie ce marché ne leur plaisent pas du tout.
Depuis le début de l’année, les engagements notionnels couverts par ces instruments ont plus que quadruplé pour les compagnies états-uniennes. Dans le même temps, certains d’entre eux commencent à enregistrer des hausses spectaculaires, indiquant une montée des risques.
Le secteur de l’intelligence artificielle, des technologies et du numérique fait l’objet d’une attention particulière. Le volume des CDS concernant une poignée de groupes liés au numérique – OpenAI, Meta, Google, Microsoft, Oracle, Amazon – a augmenté de plus de 9 % depuis septembre, selon la chambre de compensation DTCC, traduisant un malaise grandissant des investisseurs à l’égard de ce secteur et le besoin urgent de se couvrir.
Après avoir été subjugués par les projets gigantesques d’investissement annoncés ces derniers mois par les géants du numérique, les financiers commencent à faire les comptes. Plus de 1 000 milliards d’investissements dans des data centers, des centrales électriques, et autres unités de production ont été promis ces derniers mois. Mais pour la première fois, les géants du numérique ont décidé de recourir massivement à la dette pour se financer.
Depuis l’automne, le doute s’est installé dans les esprits. Tous ces projets pourront-ils voir le jour ? Seront-ils au moins susceptibles d’assurer le remboursement de prêts consentis parfois sur vingt ou vingt-cinq ans, alors que le devenir exact de l’intelligence artificielle et ses capacités à générer des profits sont inconnus ?
Le choc et ses répercussions
Le cas d’Oracle, concepteur de systèmes de gestion de données, illustre à lui seul le moment. Porté au pinacle en septembre – sa capitalisation boursière dépassait alors les 1 000 milliards de dollars –, le cours a chuté de plus de 45 % depuis. Inquiets de l’énormité de la dette – près de 500 milliards – que le groupe veut souscrire au cours des trois prochaines années pour construire des dizaines de data centers, les investisseurs ont commencé à prendre peur. Le CDS d’Oracle à cinq ans, miroir inversé des titres obligataires du groupe, a bondi de 135 points de base (1,35 %) ces derniers jours. Effrayés, des fonds sont en train de se retirer de certains projets du groupe.
De plus en plus de gérants de fonds, d’investisseurs, d’analystes financiers sont convaincus que cette fièvre ne peut pas durer : dans cet environnement financier aussi instable, la bulle de l’intelligence artificielle à un moment ou à un autre va finir par exploser. Et chacun commence à soupeser les répercussions que ce choc pourrait créer.
Il ne serait pas que financier et économique mais aussi politique. Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump exhibe la fièvre autour de l’intelligence artificielle et du numérique et l’envolée des indices boursiers qu’elle provoque comme autant de trophées consacrant le succès de sa politique économique. Si le décor s’écroule, la mise en lumière des coulisses de l’économie réelle risque d’ébranler la suite de son mandat.
La prochaine crise sur les marchés financiers sera celle de la dette privée.
Jeffrey Gundlach, fondateur du fonds DoubleLine
Capital
Car les moteurs traditionnels, eux, ne tournent déjà plus au bon régime. Plus que les résultats médiocres de certains groupes états-uniens (GM, Ford, Home Depot, Caterpillar), ce sont les effondrements de l’équipementier automobile First Brands et du concessionnaire automobile Tricolor qui ont donné l’alarme dans le monde financier.
Au-delà des schémas de fraude auxquels semble avoir eu recours Tricolor, de plus en plus de spécialistes ont commencé à prendre la mesure de dangers qu’ils avaient sous-estimés. « Je ne devrais probablement pas dire ça, mais quand on voit un cafard, il y en a probablement d’autres. Il faut prévenir tout le monde », a déclaré Jamie Dimon, le puissant dirigeant de JPMorgan Chase, en commentant ces deux faillites successives auprès des analystes en octobre.
Échappant à toute régulation, la finance de l’ombre formée par une myriade de hedge funds et de fonds d’investissement créés après 2008 a démultiplié ses activités. Profitant des taux bas et des excédents de liquidité gigantesques accumulés dans le système financier en raison des politiques monétaires très accommodantes, ces fonds ont emprunté tant et plus auprès des banques, afin d’accroître leur effet de levier et augmenter leurs profits. Sans se montrer très regardants sur les conditions accordées aux uns et aux autres.
Mais les temps ont changé. Les politiques monétaires ne suffisent plus à compenser le surplace économique. Or, les crédits courent toujours et il n’est pas sûr qu’ils puissent être remboursés. « La prochaine crise sur les marchés financiers sera celle de la dette privée. Elle a les mêmes caractéristiques que le reconditionnement des subprimes en 2006 », prédit Jeffrey Gundlach, présenté comme l’un des gourous du marché obligataire à Wall Street par Bloomberg. Pour lui, il y a des montagnes de crédits sans valeur dans le système.
Déclassement de la classe moyenne états-unienne
Si les entreprises sont en première ligne, les particuliers ne sont pas loin derrière. La baisse du pouvoir d’achat, grevé par la hausse continue des prix, les incertitudes pesant sur nombre de secteurs, et pour certains – notamment les agents fédéraux – la perte de leur emploi s’inscrivant dans la vague des licenciements du programme Doge, réduisent de plus en plus leurs conditions financières et leur capacité de remboursement.
Les difficultés ne se concentrent pas à ce stade sur les crédits hypothécaires : l’envolée des prix de l’immobilier ces dernières années a exclu nombre d’États-Uniens de tout projet d’achat de logement. Illustrant le déclassement de la classe moyenne états-unienne – comme dans tout l’Occident –, les risques de crédit se portent désormais sur le leasing, le crédit automobile, le crédit à la consommation...
La faillite de la société Tricolor s’explique aussi en partie par cela : ayant souscrit des crédits comparables à des subprimes pour pouvoir avoir une voiture, des ménages se sont retrouvés dans l’incapacité d’honorer leurs échéances. Il en va de même pour les crédits étudiants. Refusant de prolonger les dispenses de remboursement adoptées sous la présidence Biden, Donald Trump a réinstauré les obligations de remboursement des crédits étudiants.
Cette année, plus de 9 millions d’États-uniens qui ont souscrit des montants élevés pour payer leurs études mais ne trouvent pas d’emplois suffisamment rémunérateurs pour les rembourser ont eu au moins une fois un incident de paiement. Ce qui risque de leur barrer par la suite l’accès à des crédits immobiliers et même à la consommation.
Méfiance grandissante
Réalisant la dégradation soudaine de leur environnement, une certaine nervosité semble avoir saisi le monde financier. Ces dernières semaines, la presse financière internationale s’est faite l’écho de plusieurs discussions énervées entre banquiers et investisseurs, chacun reprochant à l’autre son manque de vigilance, sa négligence pour avoir engagé de l’argent, consenti des prêts sans prendre les précautions et les garanties suffisantes.
Discrètement, certains sont en train de réévaluer leurs engagements à la lumière de ce nouvel environnement. BNP Paribas, qui avait été la première à s’alarmer de la crise des subprimes dès août 2007, a ainsi provisionné 190 millions d’euros au troisième trimestre « sur un dossier spécifique » lié à ses activités de global banking (financement des grandes entreprises), sans en dire plus. BlackRock, le premier gestionnaire d’actifs au monde, a décidé de ramener à zéro la valeur des crédits accordés à certaines firmes. Il y a encore deux mois, le gérant estimait que ses créances n’avaient nul besoin d’être dépréciées.
Des banques et des fonds se retirent sur la pointe des pieds de toute activité de prêt, préférant, en ces temps incertains, garder d’importants montants d’argent disponible à tout moment. Même si cela reste encore très limité, des tensions surgissent ici et là sur l’accès aux liquidités, notamment auprès de la Fed. À quelques reprises ces dernières semaines, le marché du Repo (Sale and Repurchase agreement) – qui permet aux institutions financières, agréées par la Banque centrale, d’obtenir des liquidités en contrepartie de titres de dettes souveraines, prises en pension pour de très courtes durées –, a connu des poussées de fièvre.
Lors de sa dernière réunion, la Fed a adopté une mesure technique, qui est passée plus inaperçue que la baisse de 0,25 point des taux : revenant sur ses intentions de réduire son bilan, elle a décidé d’augmenter de 40 milliards de dollars ses achats de bons du Trésor états-unien à court terme. Le dispositif est censé desserrer les contraintes de financement dans un système qui, bien que regorgeant de liquidités, reste sous tension, parce qu’il a mal utilisé les moyens qui lui avaient été donnés.
Ces nouvelles facilités financières consenties par la Fed paraissent bien faibles, si les tensions persistent. Depuis des années, l’économie états-unienne ne sait faire de la croissance que grâce à des empilements de dettes de plus en plus énormes, avec des gains captés par un nombre de plus en plus réduit de personnes. Loin de corriger ces déviances, Donald Trump, depuis un an, les amplifie. Jusqu’à aller à la rupture ?
mise en ligne le 20 décembre 2025
par Bernard Paranque, économiste sur www.humanite.fr
La démonstration des inégalités sociales qui sont renforcées par les inégalités devant l’impôt, les super-riches payant proportionnellement beaucoup moins d’impositions que les autres citoyens, exposé par Gabriel Zucman et Emmanuel Saez (Le triomphe de l’injustice, Points Essais, 2020), est argumentée de manière convaincante.
Toutefois la force de cette argumentation repose en partie sur le fait d’accepter un mythe (ou un hold-up idéologique) sur la question de la gestion des entreprises. Ce mythe est né dans les années 1970 avec l’affirmation que les entreprises devaient avoir un seul objectif, créer – il serait plus juste de dire « capter » – de la valeur pour les actionnaires (école de Chicago).
La réalité des pratiques managériales et de gestion des entreprises depuis plus de cinquante ans, a érigé ce mythe en dogme accepté par tous par la force de la domination culturelle et médiatique. La bataille idéologique a été perdue sur ce terrain-là.
Les actionnaires gèrent et considèrent l’entreprise comme si elle leur appartenait, avec l’aide des managers, des responsables, des dirigeants, formés dans les écoles de commerce et les universités, nourris au biberon de l’école de Chicago. Les cadres ainsi formés sont allés appliquer ces recettes et ces principes dans les entreprises, transformant ce mythe en réalité.
Ainsi a été validée la confusion savamment élaborée entre détention d’une créance, d’un titre de participation sur/dans une entreprise, et propriété de l’entreprise. Or l’entreprise créée sous forme de capitaux (SA, SAS, SCA) est une personne morale à la différence des entreprises individuelles, en nom personnel, et donc dotées d’une personnalité juridique rendant impossible toute appropriation par autrui (Refonder l’entreprise, Blanche Segrestin et Armand Hatchuel, Seuil, 2012).
Ce sont bien les premières qui comptent, celles qui pèsent sur la création de valeur, sur les marchés financiers, sur les contraintes budgétaires, sur les contraintes de financement de l’ensemble des (autres) entreprises. À partir de là, on entérine le fait que seuls les actionnaires ont leur mot à dire. Si à court terme il est nécessaire de se battre pour une fiscalité plus juste, il est tout aussi important, si on veut réellement lutter contre les inégalités, de s’attaquer au cœur du système, c’est-à-dire la gestion des entreprises.
Cela a été tenté dans les années 1980-1990 par Paul Boccara et un certain nombre d’autres économistes, issus de la section économique du PCF et de celle de la CGT, pour intervenir dans les gestions avec d’autres critères que ceux utilisés. Il s’agissait de ne plus se centrer sur le profit, mais sur la valeur ajoutée, ses conditions de production, de répartition, et les finalités des financements auxquels elle doit servir pour la société.
Cette fenêtre d’opportunité s’était ouverte avec les lois Auroux de 1982, reconnaissant aux comités d’entreprise de nouvelles prérogatives en matière économique. Cette bataille a été elle aussi perdue du fait d’un double mouvement. Le premier était celui de la domination des enseignements des écoles de commerce et universitaires en matière de conseils aux entreprises qui considéraient de fait que les entreprises appartenaient aux actionnaires, et donc qu’il fallait « simplement » que l’entreprise soit bien « gérée selon les intérêts des actionnaires ».
Le second prend sa source dans l’histoire du mouvement syndical qui considère que la gestion des entreprises n’est pas l’affaire des salariés. Les conséquences de cela sont qu’alors on en est réduit à déléguer aux dirigeants de l’entreprise et à l’État, la gestion du système productif et de ses entités, et de la lutte contre les inégalités.
C’est d’autant plus dommageable qu’il existe un certain nombre d’exemples et de structures comme les coopératives ouvrières de production ou les trusts du monde anglo-saxon, comme Duralex ou John Lewis Partnership en Angleterre, qui non seulement sont fondées sur le principe d’« un homme, une voix », et non pas « une action, une voix », mais surtout, montrent qu’il est possible de s’organiser et de s’émanciper de cette domination impérialiste de la création de valeur actionnariale, de sa maximisation, qui va de pair avec la lutte pour une fiscalité plus juste en réduisant, entre autre, les possibilités d’évasion fiscale.
mise en ligne le 19 décembre 2025
Hélène May sur www.humanite.fr
La Cour des comptes dénonce le manque de volonté politique pour évaluer avec précision l’ampleur de l’évitement de l’impôt et pour contraindre les fraudeurs à payer.
Le flou en dit long sur le manque d’engagement sur le sujet. L’État est incapable de savoir si la fraude fiscale lui coûte 30 ou 130 milliards d’euros, dénonce la Cour des comptes dans un rapport publié le 16 décembre.
Malgré l’intérêt qu’elle suscite dans le débat public, cette question « est en réalité un phénomène mal cerné, mal chiffré et souvent mal traité », a martelé Pierre Moscovici, président sur le départ de l’institution. En dix ans, malgré un arsenal juridique sans cesse renouvelé, « la connaissance de l’ampleur de la fraude commise n’a pas progressé ».
En cause entre autres, le retard pris dans la définition et le calcul de l’« écart fiscal ». Cette notion, différente de celle de fraude, inclut les erreurs commises de bonne foi par les contribuables et mesure la différence entre recettes attendues et reçues. Elle est celle utilisée par la plupart des pays de l’OCDE. Or, « alors que l’importance de l’impôt dans la vie nationale aurait dû la conduire à jouer un rôle leader, la France est au contraire l’un des pays les plus en retard en la matière », souligne la cour.
Une administration fiscale sans moyens
Deuxième constat, « les sommes recouvrées au titre du contrôle fiscal n’ont guère progressé par rapport au début des années 2010 », indique le président de la cour. Leur rendement tourne autour de 20 milliards d’euros en 2024, et a même baissé de 1 milliard d’euros. Pourtant, dans le même temps, hors recouvrement des fraudes, les recettes fiscales ont augmenté de 44 %.
Cette stagnation des gains récoltés par le recouvrement de la fraude s’opère alors que sur la même période, les moyens de collecte et de recherche d’information se sont eux nettement améliorés, grâce notamment à une collaboration plus efficace entre administrations fiscales de différents pays, mais aussi à « la montée en puissance des outils numériques pour automatiser la détection de larges catégories d’anomalies déclaratives ».
Plusieurs facteurs expliquent ce retard. Le premier, dénoncé de longue date par les syndicats, concerne le manque de moyens dont dispose l’administration fiscale. La cour note par exemple qu’il n’y a plus, depuis 2024, que trois statisticiens au ministère des Finances pour établir la définition et le calcul de l’écart fiscal. Elle interroge par ailleurs le prima donné à la conciliation sur la répression. La cour évoque notamment « la stratégie de ”conclusion apaisée” des contrôles formalisée par l’administration depuis 2019 ».
À l’autre bout de la chaîne, la justice, désormais saisie automatiquement pour les cas les plus graves, n’a pas non plus les moyens de faire face. Résultat, alors que le nombre de dénonciations fiscales transmises aux tribunaux est passé de 935 avant 2018 à 2 176 en 2024, « la réponse pénale est globalement moins répressive qu’attendu ». « Un quart des personnes mises en cause ont réellement fait l’objet de poursuites devant le tribunal correctionnel, souligne l’institution, tandis que pour 44 % d’entre elles, la procédure pénale s’est conclue par un classement sans suite. »
mise en ligne le 19 décembre 2025
Alexandre Berteau et Youmni Kezzouf sur www.mediapart.fr
L’homme d’affaires breton est désormais actionnaire d’Obole, l’entreprise derrière l’organisation des Nuits du bien commun, des soirées finançant l’écosystème associatif conservateur, cofondées par Pierre-Édouard Stérin. Les deux milliardaires partageaient déjà le même agenda politique réactionnaire.
On les savait tous deux partisans de l’union de la droite et de l’extrême droite françaises, et décidés à mettre leurs fortunes au service des idées réactionnaires, pour que ces dernières triomphent dans les urnes comme dans les esprits. Voilà désormais Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin associés.
D’après les révélations de Mediacités Nantes, le milliardaire breton, à la tête d’un empire médiatique structuré autour de CNews, Europe 1 et Le Journal du dimanche, a récemment fait son entrée au capital de la start-up Obole. Inconnue du grand public, cette société nantaise organise les Nuits du bien commun (NBC), des soirées lancées en 2017 par Pierre-Édouard Stérin, Stanislas Billot de Lochner et Thibault Farrenq, et finançant l’écosystème associatif conservateur grâce à des levées de fonds régulières.
Vincent Bolloré avait veillé à garder cet investissement confidentiel. « Le groupe Bolloré détient 29,26 % du capital d’Obole depuis 2024 », confirme à Mediapart Stanislas Billot de Lochner, président et cofondateur de la start-up. Il précise – « de mémoire » – que l’arrivée du milliardaire dans l’actionnariat date du « dernier trimestre » de cette année-là. Contacté, le groupe Bolloré n’a pas souhaité réagir.
Pierre-Édouard Stérin était, lui, devenu actionnaire d’Obole dès avril 2020, en rachetant pour 299 700 euros d’actions par l’intermédiaire de la holding belge de cet exilé fiscal. Cet investissement ne lui confère aujourd’hui que 2 % du capital, assure Stanislas Billot de Lochner à Mediapart. Autant dire que Vincent Bolloré – dont la fortune, estimée à 9,75 milliards d’euros, est six fois supérieure à celle de Pierre-Édouard Stérin selon le classement annuel de Challenges – a sorti le carnet de chèques pour prendre près de 30 %.
Celui dont on ne doit pas prononcer le nom
Depuis les révélations de la presse sur l’agenda politique de Stérin et ses investissements tous azimuts pour soutenir l’extrême droite, la Nuit du bien commun tente tant bien que mal de prendre ses distances avec ce milliardaire ultraconservateur. Devenu trop encombrant, le fondateur des coffrets cadeaux Smartbox a quitté en mai 2025 le conseil d’administration de la NBC, et Stanislas Billot de Lochner tente, à chaque intervention médiatique, de vanter le caractère « apolitique », « neutre et ouvert » du gala.
En juin, L’Humanité avait ainsi dévoilé les éléments de langage diffusés aux associations participant aux NBC avec l’objectif d’effacer Pierre-Édouard Stérin de la photo. Certains faits sont toutefois difficiles à masquer. L’entreprise qui organise l’événement compte désormais parmi ses actionnaires deux milliardaires mettant leur écosystème respectif au service de l’extrême droite – Stérin assume parmi ses priorités de faire en sorte qu’il y ait « plus de bébés de souche européenne » en France.
Dans le noyau dur des premières années de la Nuit du bien commun, on retrouve aussi deux zemmouristes proches de l’idéologue identitaire Jean-Yves Le Gallou.
Un autre bailleur de fonds de l’extrême droite française, plus radical encore, a d’ailleurs lui aussi investi dans Obole. En mai 2021, la Financière de Rosario a en effet pris une participation minoritaire dans l’entreprise, en y injectant 150 686 euros. Cette holding familiale a été fondée il y a plusieurs décennies par une figure du Groupe union défense (GUD), Jean-François Michaud, qui a ouvert son portefeuille à de nombreuses organisations d’extrême droite jusqu’à son décès en 2024.
Elle est désormais dirigée par son fils, Édouard Michaud, 28 ans, ancien cadre du groupe Génération identitaire – dissous en 2021 – et leader du groupuscule parisien Les Natifs. En septembre, il a été condamné pour injure publique aggravée à l’égard de la chanteuse Aya Nakamura, après avoir déployé une banderole « Y a pas moyen Aya, ici c’est Paris, pas le marché de Bamako ! ».
Selon nos informations, la holding de la famille Michaud était encore actionnaire d’Obole à la fin de l’année 2023. « Financière de Rosario faisait partie du capital d’Obole, à l’instar de plusieurs dizaines d’autres actionnaires, de toutes couleurs politiques confondues, mais n’en fait aujourd’hui plus partie », indique toutefois Stanislas Billot de Lochner.
Deux écosystèmes en fusion
Dans le noyau dur des premières années de la Nuit du bien commun, on retrouve par ailleurs deux proches de l’idéologue identitaire Jean-Yves Le Gallou, qui ont participé à la création de sa fondation Polémia : Xavier Caïtucoli et Philippe Schleiter.
Le premier, membre du conseil d’administration de la NBC dès 2019, deviendra trois ans plus tard un des contributeurs financiers de la campagne présidentielle d’Éric Zemmour. Le second – dont le rôle dans le gala était jusqu’ici passé inaperçu – faisait partie des donateurs des projets sélectionnés lors des premières Nuits du bien commun, en tant que membre du « comité des mécènes ».
Neveu du négationniste Robert Faurisson, il a lui aussi rejoint l’équipe de campagne d’Éric Zemmour en 2022, et travaille désormais comme assistant parlementaire de Marion Maréchal au Parlement européen. « J’ai quitté le comité des mécènes et toute action au sein de la Nuit du bien commun à l’été 2021 », fait savoir Philippe Schleiter.
De plus en plus manifeste ces deux dernières années, la convergence d’intérêts entre Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin se traduit désormais par des investissements partagés. Les Nuits du bien commun bénéficiaient déjà du soutien indirect de l’industriel breton. Depuis plusieurs années, l’édition parisienne du gala se déroule à l’Olympia ou aux Folies Bergère, deux salles lui appartenant. En 2022, pas moins de trois de ses chaînes de télévision – CStar, CNews et C8 – ont successivement diffusé une émission consacrée aux lauréats des NBC.
Quand le gala est ciblé par la gauche pour ses liens avec les sphères réactionnaires, c’est encore CNews qui vole à son secours. Le président de la Nuit du bien commun, Stanislas Billot de Lochner, a ainsi été reçu à deux reprises entre octobre et décembre sur le plateau de Christine Kelly pour dénoncer les pressions des collectifs d’opposant·es à Pierre-Édouard Stérin. « Quand la philanthropie dérange les antifas », s’indignait alors la chaîne sur son bandeau. Ce soir-là, il ne sera jamais précisé que Christine Kelly et le patron d’Obole ont un actionnaire en commun : Vincent Bolloré.
Pierre-Édouard Stérin peut lui-même compter sur la protection des médias Bolloré. En mars, alors que l’émission « Cash Investigation » enquête sur les centaines de milliers d’euros qu’il dépense pour influencer la vie politique, l’homme d’affaires accorde un entretien à Pascal Praud sur Europe 1 pour dénoncer une émission qui « passe son temps à cracher sur les entrepreneurs ».
Deux mois plus tard, c’est encore à Pascal Praud, sur CNews cette fois, que le milliardaire ultraconservateur annonce en direct qu’il séchera de nouveau la commission d’enquête sur l’organisation des élections en France, au moment même où les député·es qui l’ont convoqué l’attendent à l’Assemblée nationale.
Les deux milliardaires ont récemment uni leurs forces lors de grands raouts censés servir de démonstration de force à la droite et l’extrême droite françaises. En juin, les écosystèmes Stérin et Bolloré ont ainsi coorganisé un autoproclamé « Sommet des libertés » où se sont pressés le président du Rassemblement national (RN) Jordan Bardella, son allié Éric Ciotti, Sarah Knafo de Reconquête et Marion Maréchal, mais aussi quelques députés Les Républicains (LR).
Puis, au mois de novembre, Le Journal du dimanche a rassemblé au Dôme de Paris les stars des médias de Vincent Bolloré, qui ont pu laisser libre cours à leurs obsessions xénophobes. La soirée comptait parmi ses partenaires plusieurs think tanks et instituts de formation financés par Pierre-Édouard Stérin. Le regard tourné vers 2027, les deux grandes fortunes sont déjà entrées en campagne.
mise en ligne le 18 décembre 2025
sur https://www.cgt.fr/a
Nous, CGT, Indecosa-CGT, CNL, CFE-CGC, CFDT et FSU, appelons à une réorientation profonde des choix budgétaires et des priorités pour restaurer l’investissement public et garantir un droit effectif pour toutes et tous.
La crise du logement, déjà profonde, s’aggrave dans notre pays. Se loger ne doit pas être un privilège. Le logement constitue aujourd’hui le premier poste de dépense des ménages en France, représentant en moyenne 27 % de leurs revenus et pouvant atteindre jusqu’à 50 % pour certains foyers, en particulier pour les locataires dans les zones tendues, selon l’Insee (2023).
Le logement est bien plus qu’un toit : c’est la condition première de la dignité, de la sécurité et de l’intégration sociale. Sans logement stable, comment travailler, étudier, accéder aux soins ou tout simplement vivre dignement ? Le diagnostic social est aujourd’hui alarmant, des millions de personnes sont mal logées ou menacées par l’insécurité résidentielle : logements surpeuplés, inadaptés à la perte d’autonomie, loyers trop élevés, précarité énergétique. Le droit au logement ne peut rester une déclaration, il doit se traduire par des investissements publics forts, à la fois pour la construction de logements sociaux – 2,9 millions de ménages sont en attente d’un logement social –, pour l’adaptation à la perte d’autonomie et la rénovation énergétique durable. Or le projet de loi de finances (PLF) pour 2026 n’apporte pas de réponse à la hauteur des enjeux sociaux. Les annonces budgétaires récentes témoignent d’un désengagement financier encore accru de l’État, qui fragilise toujours plus les plus précaires et sacrifie la solidarité.
Pourtant, plusieurs propositions faciles à mettre en œuvre auraient un impact fort :
amender le PLF 2026 sur le renforcement de la taxation des logements vacants pourrait renforcer la loi et dissuader les rétentions prolongées ;
améliorer le « statut du bailleur privé » proposé via un amendement gouvernemental. Ce dispositif, s’il peut être utile afin de favoriser les investissements privés en faveur de logements, doit se déployer avec de réelles contreparties sociales, comme le plafonnement des loyers dans la durée ;
être vigilants face au déploiement du logement intermédiaire, qui ne peut être la seule réponse à la crise du logement. Un amendement propose d’étendre le régime du logement locatif intermédiaire (LLI) aux investisseurs particuliers, mais rien ne garantit une vocation sociale ou une modulation des loyers selon les revenus ;
renforcer la taxation des logements vacants et des logements meublés, timide aujourd’hui : l’amendement évoque une taxation progressive, mais l’échelle et la portée restent limitées au regard de l’urgence sociale.
La remise en question des aides publiques au logement, contenue dans le PLF 2026 et qui prévoit des économies générales sur la dépense publique, pourrait peser sur les financements de la mission « aide au logement ».
Nous dénonçons une vision réductrice : le logement est traité comme une charge budgétaire, et non comme un levier de cohésion sociale et de justice ! Il est inacceptable que la solidarité nationale ne bénéficie pas à toutes et tous : certaines mesures laissent même craindre une exclusion des plus fragiles. Les financements pour la rénovation urbaine et la politique de la ville doivent également être maintenus.
Le PLF 2026 révèle une ambition faible pour le logement social et une priorisation de l’austérité sur la solidarité. C’est un choix politique : nous refusons qu’il se traduise par un recul du droit au logement.
Nous appelons le Parlement, les élu·es locaux et les citoyen·nes à se mobiliser pour réorienter ce budget, restaurer l’investissement public dans le logement et garantir un droit effectif à un logement digne pour toutes et tous.
Nous, organisations signataires, appelons à une réorientation profonde des choix budgétaires et des priorités, pour une vraie politique du logement.
Cela nécessite de sanctuariser les crédits publics pour le logement social. Pour cela, il faut mettre un terme à toute baisse structurelle des dépenses affectées au logement social ; et lancer dès 2026 un grand plan pluriannuel de construction de logements sociaux, en lien avec les collectivités territoriales, afin de répondre rapidement à la demande, en France métropolitaine et ultramarine, avec notamment un retour substantiel de l’État dans leur financement.
Il faut renforcer l’aide au logement et la rendre universelle en garantissant l’accès à des « aide personnalisée au logement » (APL) revalorisées, sans discrimination : les aides doivent bénéficier à toutes et tous, y compris aux étudiant·es étranger·ères précaires.
La rénovation énergétique doit être encouragée avec justice en augmentant massivement les moyens publics pour la rénovation thermique des logements, en priorisant le patrimoine locatif social, les foyers modestes et en soutenant les bailleurs sociaux pour faire face à ce chantier. Il faut s’assurer que les dispositifs d’aide (primes, subventions) ne soient pas rabotés au profit de la logique d’austérité.
Une véritable réforme de la fiscalité immobilière en faveur du bien commun doit promouvoir la progressivité de la taxe sur la vacance des logements : plus la vacance dure, plus la taxe monte, de manière dissuasive et juste. Il faut aussi conditionner tout avantage fiscal aux propriétaires (amortissements, TVA réduite, etc.) à des obligations de loyers modérés ou à des critères de mixité sociale.
L’application définitive de la loi SRU (solidarité et renouvellement urbain – NDLR) doit permettre la construction de 25 % de logements sociaux dans toutes les communes concernées, et le renforcement des amendes payées par les collectivités réfractaires, qui se mettent en porte-à-faux de la solidarité nationale.
Il faut enfin décider une gouvernance démocratique et participative en instaurant des consultations systématiques avec les associations de locataires, les syndicats et les associations d’élu·es, pour l’élaboration et le suivi des politiques du logement.
mise en ligne le 18 décembre 2025
Pierre Barbancey sur www.humanite.fr
Dans un rapport publié fin novembre, Amnesty International dénonce la poursuite du génocide dans l’enclave, malgré l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu. Sur place, les inondations aggravent les conditions de survie de la population, alors qu’Israël occupe désormais 53 % du territoire palestinien.
Réduite à l’état de ruines après deux ans de guerre génocidaire menée par Israël, la bande de Gaza n’est plus maintenant qu’une rivière de boue. Victimes des pluies diluviennes qui se sont abattues sur le territoire palestinien, les familles tentent tant bien que mal de vider leurs abris de l’eau qui s’est accumulée quand d’autres ont vu leurs tentes emportées, parfois construites sur des maisons détruites, sans système d’assainissement adéquat.
Pour leurs besoins naturels, hommes, femmes et enfants utilisent des fosses septiques creusées près des tentes, qui débordent en cas d’intempéries. Postées sur les réseaux sociaux, les images parlent d’elles-mêmes. Celle d’un homme traversant un torrent boueux, à gué, portant une jeune fille dans chaque bras, celle encore où des Palestiniennes, agenouillées, tentent d’éponger l’eau avec de simples morceaux de tissu. Un travail de Sisyphe.
L’aide humanitaire toujours distribuée au compte-goutte
Le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (Ocha) indiquait la semaine dernière que les pluies torrentielles avaient endommagé au moins 13 000 tentes et « détruit les quelques abris et biens qui restaient à des milliers de Palestiniens à Gaza ». Toujours selon l’Ocha, les organisations humanitaires ont commencé à se préparer pour l’hiver dès octobre, lors de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, en acheminant du matériel adapté.
Plus de 3 600 tentes, 129 000 bâches et 87 000 couvertures ont ainsi été distribuées en début de mois. Bien loin des besoins alors que la quasi-totalité des plus de deux millions d’habitants de Gaza ont été contraints de quitter leurs foyers. Les ONG craignent que les mois d’hiver pluvieux n’aggravent encore la situation déjà critique, d’autant que les pénuries de matériel humanitaire persistent.
Le Bureau des Nations unies dénonce ainsi la lenteur de l’acheminement de l’aide et estime que les livraisons sur le territoire restent « fortement limitées par les restrictions imposées par les autorités israéliennes sur l’entrée de matériel d’abri ». « L’aide humanitaire vitale doit entrer à Gaza sans entrave et à grande échelle », a pour sa part répété le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres.
Malgré le drame humain, Tel-Aviv joue la montre. À l’instar du Cogat, l’organisme de défense chargé de l’entrée de l’aide, qui affirme travailler à une « réponse spécifique à l’hiver », évitant ainsi de pointer sa propre incompétence et surtout les responsabilités du gouvernement israélien.
Selon Amnesty International, « plus d’un mois après l’annonce d’un cessez-le-feu début octobre et la libération de tous les otages israéliens encore en vie, on voudrait nous faire croire que tout est maintenant apaisé », fait remarquer Anne Savinel-Barras, présidente d’Amnesty International France, interrogée par l’Humanité. « Pourtant, nos équipes et nos chercheurs ont pu montrer que les autorités israéliennes continuent de commettre un génocide contre les Palestiniens dans la bande de Gaza occupée, en leur infligeant délibérément des conditions de vie destinées à les anéantir, sans pour autant manifester le moindre changement d’intention. »
L’organisation de défense des droits humains a publié, le 27 novembre, un rapport sans ambiguïté. « On est encore sur une mort lente et calculée compte tenu en particulier de la vulnérabilité accrue de la population aux maladies et à la propagation d’épidémies après des mois de famine causée par des années de blocus illégal et des mois de siège total au début de l’année », dénonce Anne Savinel-Barras.
De fait, bien que les combats quotidiens ont officiellement cessé dans la bande de Gaza, Israël frappe sans arrêt certaines zones du territoire. Au moins 327 personnes, dont 136 enfants, ont été tuées dans des attaques israéliennes depuis l’annonce du cessez-le-feu le 9 octobre.
Tel-Aviv continue de restreindre l’accès à l’aide et aux secours essentiels, notamment aux fournitures médicales et aux équipements nécessaires à la réparation des infrastructures vitales. Israël viole ainsi plusieurs injonctions de la Cour internationale de justice (CIJ) prises dans le cadre de la procédure engagée par l’Afrique du Sud pour empêcher le génocide, qui lui ordonnait de garantir l’accès des Palestiniens à l’aide humanitaire.
« De fait, les Palestiniens ne peuvent pas rentrer dans leurs foyers »
La bande de Gaza est désormais divisée en deux parties, séparée par une « ligne jaune ». L’armée israélienne détient ainsi, dans la partie est, plus de 53 % de l’enclave palestinienne et occupe tout le district de Rafah, au sud, jusqu’à la frontière égyptienne.
« De fait, les Palestiniens ne peuvent pas rentrer dans leurs foyers ou ce qu’il en reste, ni même se rendre sur leurs terres qui étaient autrefois cultivées », s’insurge la présidente d’Amnesty France. « Les zones sont délimitées de façon aléatoire et beaucoup se font tuer parce qu’ils les franchissent sans le savoir, poursuit-elle. Ils s’entassent dans des camps et souvent dans des conditions effroyables. »
En clair, Israël n’a rien changé quant à ses intentions et ce, dans tous les domaines. La détention arbitraire de Palestiniens, ainsi que la torture et autres mauvais traitements infligés aux détenus se poursuivent, avec au moins 98 décès en détention depuis octobre 2023. On dénombre plus de 10 500 prisonniers palestiniens alors qu’en Cisjordanie, les opérations militaires et les exactions des colons se multiplient.
Amnesty International s’inquiète d’un relâchement de la pression internationale, soulignant notamment la reprise des exportations d’armes allemandes à Israël depuis le 24 novembre, ou encore l’abandon d’un vote européen sur la suspension de l’accord commercial UE-Israël.
C’est ce que les manifestations organisées samedi 29 novembre partout en Europe, et singulièrement à Paris, viendront rappeler : il faut sanctionner Israël, stopper le génocide en cours et engager les conditions nécessaires pour l’autodétermination du peuple palestinien.
mise en ligne le 17 décembre 2025
Tribune collective sur https://www.ldh-france.org/
Appel collectif à mobilisation dans le cadre de la Journée internationale des migrant-es, le 18 décembre 2025, à Paris et partout en France.
Restrictions drastiques des conditions d’accueil pour les demandeurs d’asile, refus de régularisation, refus de premier titre de séjour, refus de renouvellement de titre de séjour, remise en cause des APL pour les étudiant-es étranger-es, obligations de quitter le territoire français (OQTF) systématiques et généralisées, placements en rétention, cette politique migratoire, véritable fabrique de sans-papiers, attentatoire aux droits et à la dignité des personnes étrangères doit cesser.
La loi immigration du 26 janvier 2024 et la circulaire Retailleau du 23 janvier 2025, ont des conséquences humaines catastrophiques pour les personnes étrangères qui souhaitent travailler, étudier, se soigner, se marier, avoir une vie familiale en France. Tout est organisé pour leur rendre la vie impossible, en les soumettant quotidiennement à une violence sociale, administrative et institutionnelle incompatible avec la promesse démocratique de nos sociétés.
Les régularisations permettant d’obtenir un titre de séjour par le travail ou en raison de la vie privée et familiale, ont été réduites à un niveau tel qu’elles sont en pratique inaccessibles. Des dizaines de milliers de personnes étrangères, confrontées au blocage des préfectures et à la lenteur du renouvellement de leurs titres, se retrouvent dans des situations dramatiques, rupture de contrats de travail, de droits sociaux, perte de logement, sous prétexte de dématérialisation, mais en réalité en raison d’une politique discriminatoire et xénophobe.
Le nombre d’OQTF a encore augmenté, générant angoisses, stigmatisation, pertes de droits, basculement dans la précarité. La France détient le record du nombre d’OQTF prononcées en Europe, soit 120 000 à 130 000 OQTF en 2024, soit un quart des OQTF délivrées par les 27 états membres de l’Union Européenne. Or, la plupart de ces OQTF sont inexécutables. Celles mises en œuvre brisent des vies, des liens familiaux, renvoient des exilé·es vers des enfers qu’elles et ils ont fuis. Il s’agit, de fait, d’un outil de pression et de répression visant à mettre les personnes exilé·es dans une situation de profonde vulnérabilité administrative, sociale et économique, et de leur signifier qu’elles seraient indésirables en France.
Cette politique fait le jeu de l’extrême droite, alimente le racisme et la surexploitation des travailleuses et des travailleurs migrant-es, avec ou sans papiers, faisant du traitement inégalitaire et stigmatisant des personnes étrangères la norme. Tout ceci permet aux médias détenus notamment par le groupe Bolloré de déverser chaque jour leur haine et leurs affirmations mensongères suscitant la peur et la division, pour se placer en protecteurs contre des dangers fictifs.
Ce n’est pas la France que nous souhaitons !
Nous souhaitons une France de liberté et d’égalité ! Les droits à l’éducation, aux protections sociales, à la santé, au travail, au logement, aux loisirs, à la culture… doivent être les mêmes pour toutes et tous afin de permettre à chacune et chacun de construire librement son quotidien et son avenir.
Nous souhaitons une France accueillante, inclusive et solidaire ! Les personnes étrangères ne sont ni une menace ni une variable d’ajustement économique et électoraliste mais une richesse pour notre société. La diversité qu’ils et elles incarnent et leur contribution à la vie collective sont des atouts précieux.
Nous souhaitons que les personnes étrangères vivant en France, qui y ont des attaches familiales ou privées, y travaillent, étudient, puissent avoir accès à un titre de séjour stable et protecteur, pour contribuer, en toute légalité et en toute égalité, à la vie culturelle, sociale et économique de notre pays.
Les organisations du collectif né-es ici ou venu-es d’ailleurs appellent à une large mobilisation de la société civile, dans toute sa diversité, pour dénoncer cette nouvelle vague d’attaques extrêmement graves envers les personnes étrangères en France et pour défendre un autre projet de société, humaniste, solidaire et égalitaire.
Premiers signataires : Attac, CGT, La Cimade, Femmes Egalité, FSU, LDH (Ligue des droits de l’Homme), Oxfam France, Mrap, Union syndicale Solidaires, SOS Racisme, Unef.
à Montpellier :
manifestation à 18h place de la Comédie
mise en ligne le 17 décembre 2025
Inès Mehiris sur www.humanite.fr
Les accompagnantes d’élèves en situation de handicap dénoncent la précarité de leurs conditions de travail. Réunies place Bainville, à Paris, avec les syndicats, elles réclament un véritable statut et des moyens à la hauteur de leur mission pour une école réellement inclusive.
Deuxième métier de l’Éducation nationale, les Accompagnantes des élèves en situation de handicap (AESH) comptent pourtant parmi les personnels les plus précaires et les moins reconnus. Place Bainville, AESH et syndicats se sont mobilisés ce mardi 16 décembre pour faire entendre leurs revendications. Dans la foule, elles s’encouragent : « Allez les filles, on y va ! » Quelques secondes plus tard, toutes claquent dans leurs mains et scandent : « Un métier, un statut, AESH en colère ! »
Afarmach a 56 ans. Depuis bientôt dix ans, elle est AESH à Saint-Denis. Avant cette reconversion, elle travaillait auprès des personnes âgées. Un métier passion, mais loin d’être évident. Cette mère de famille a vu son CDD renouvelé chaque année pendant six ans avant d’obtenir enfin un CDI. Afarmach a tenu à se déplacer pour exiger de meilleures conditions de travail. « Pour nous, mais aussi pour les enfants, ils ont besoin de nous », rappelle-t-elle.
Une profession maltraitée
Au micro, face à la foule, les syndicats dénoncent des conditions de travail jugées « maltraitantes » pour un personnel éducatif essentiel à la scolarité des enfants en situation de handicap. Périodes d’essai qui s’éternisent, manque de personnel pour l’accompagnement, statut de contractuelles… « Les grilles de rémunération mensuelles sont extrêmement basses, on parle de salaires en dessous de 1 000 euros. On peut difficilement vivre avec une somme pareille », déplore Claire Bonhomme, secrétaire générale de la CFDT de l’Académie de Versailles.
Les AESH, comme les assistants d’éducation (AED) – qui encadrent et surveillent les élèves au sein des collèges et des lycées – réclament un statut de fonctionnaire de catégorie B. Une reconnaissance qui permettrait de mettre fin à la précarité des contrats, d’améliorer les salaires et de bénéficier des avantages liés à la fonction publique.
Ève Laborie, co-secrétaire de la CGT Éduc’action Paris, rappelle l’importance de cette mobilisation : « On est dans la rue pour protester, pour que ce budget soit en hausse et que les personnes puissent travailler dignement ». Elle s’indigne également de voir que le ministère de l’Éducation nationale, l’un des plus importants en effectifs, « est relégué derrière le ministère des Armées ».
Un manque criant pour les élèves mutualisés
Un « véritable scandale institutionnel » pour la CGT Educ’action. Avec seulement 1 200 recrutements prévus dans le budget, la pénurie de personnel entraîne de lourdes conséquences pour les enfants non ou mal accompagnés. Comment parler d’école inclusive sans accompagner tous les élèves ? C’est la question que posent les AESH au milieu des pancartes brandies, place Bainville.
Cette situation crée une inégalité majeure pour les enfants disposant d’un dossier à la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH), d’autant plus qu’un retard scolaire est rarement rattrapé. Ce que dénonce Orlane Ghisalberti, professeure des écoles, drapeau rouge de la CGT Éduc’action sur l’épaule, qui dénonce « une rupture d’égalité dans leur parcours scolaire ».
Une défaillance qui se manifeste aussi par le manque de formation des accompagnantes. Arnaud Bonnet, député écologiste de Seine-et-Marne, l’a constaté durant sa carrière d’enseignant. « Il n’y a pas un seul handicap, les profils ne sont pas similaires et les AESH ne peuvent pas travailler de la même façon avec chaque enfant », explique-t-il.
Vingt ans après la loi handicap, ces élèves se retrouvent en première ligne face aux injustices engendrées par les conditions d’encadrement de la profession. Lorsqu’un contrat n’est pas renouvelé, un enfant peut se voir privé de son AESH, sans qu’aucune solution alternative ne soit proposée. « Une école qui se veut inclusive doit se donner les moyens d’assumer cette inclusion », martèle Ève Laborie.
Une mobilisation collective qui s’organise
Autour de la sortie du métro, les AESH échangent sur les difficultés rencontrées au quotidien. Elles ne se connaissent pas, mais se comprennent. Lorsque les membres du Snuipp-FSU affirment au micro que ce sont elles qui « construisent elles-mêmes ce métier », elles acquiescent.
Dans la matinée, leurs collègues AED s’étaient eux aussi rassemblées pour attirer l’attention sur la précarité et le mépris qui accompagnent leur profession. Parmi leurs revendications : une grille salariale commune avec les AESH, la généralisation de contrats en CDD de trois ans et une réduction du temps de travail à 32 heures hebdomadaires pour un temps plein.
Tous ont pu rappeler leurs revendications communes lors d’un Comité social d’administration ministériel. Alors que « le ministre avait admis une nécessité d’évolution pour les AESH », comme le souligne Isabelle Guillet, de la CGT, la profession garde l’espoir de voir ses conditions de travail évoluer et continuera de porter ses revendications dans la rue tant qu’elle n’aura pas été entendue.
Elian Barascud sur https://lepoing.net/
Une large intersyndicale de l’Éducation nationale a appelé à une journée de grève ce mardi 16 pour réclamer “la création d’un corps de fonctionnaires pour les AESH“, ces personnels précaires qui s’occupent des enfants en situation de handicap. A Montpellier, ils étaient plusieurs dizaines devant le rectorat à demander plus de moyens pour accompagner les élèves
“On est là car nous souhaitons sortir les AESH [accompagnant d’élève en situation de handicap] et les AED [assistant d’éducation] de la précarité“, tonne au micro une représentante de SUD Education, alors qu’un cortège vient d’arriver devant le rectorat de Montpellier, ce mardi 16 décembre, journée de grève appelée par une large intersyndicale de l’Éducation Nationale. La syndicaliste fustige “des politiques qui cherchent à faire des économies sur le dos des plus précaires de l’Éducation Nationale”, et qui ont des conséquences sur l’accompagnement des élèves.
“J’ai vu ses notes dégringoler faute d’accompagnement”
Depuis la rentrée, plusieurs établissements montpelliérains, comme le collège des Escholiers de la Mosson ou Fontcarrade, se mobilisent pour alerter sur le manque d’AESH. Au niveau national, elles (car le métier est essentiellement féminin) représentent environ 140 000 agents contractuels dans l’Éducation Nationale et gagnent moins de 1 000 euros par mois. “On est épuisée, pour certaines, nous travaillons sur plusieurs établissements en accompagnant jusqu’à 17 enfants, on n’est pas des pieuvres, on a que deux bras”, souffle une accompagnante, syndiquée à la FSU.
Nathalie, qui travaille aux Escholiers de la Mosson,déplore le fait de devoir “hiérarchiser les besoins” faute de moyens : “J’ai de moins en moins de temps pour m’occuper certains élèves. J’ai vu les notes de l’un d’entre eux dégringoler, et il m’a dit que c’est parce que j’étais moins là qu’avant, ça m’a donné envie de pleurer.” Elle craint que les PAS (Pôles d’accompagnements mutualisés), mesure expérimentée depuis 2024 dans plusieurs départements et généralisées en 2026, dégradent encore le suivi des élèves : “L’idée des PAS, c’est que les notifications de suivi pour des élèves en situation de handicap ne soient plus délivrés par la Maison Départementale des Personnes Handicapées, mais par le rectorat. Ce à quoi on s’attend, c’est que les enfants atteints de troubles “dys” ou de trouble de l’attention (TDA) ne soient plus notifiés. Cela serait un bon moyen de faire des économies sur le dos des AESH”, analyse-t-elle.
Elle et ses collègues demandent la création d’un vrai statut de fonctionnaire pour les AESH ainsi que pour les AED, et des améliorations de salaires. Une délégation a été reçue par le rectorat.
mise en ligne le 16 décembre 2025
Lina Sankari sur www.humanite.fr
Le virage politique entrepris par l’hyperprésidente de la Commission, Ursula von der Leyen, vers l’extrême droite repose sur un détricotage tous azimuts des normes. Un tournant, insufflé outre-Atlantique, qui se matérialise par les multiples directives Omnibus et s’est déjà oncrétisé à propos du devoir de vigilance des entreprises.
La droite et son extrême ont définitivement de la ressource. On savait qu’à leurs yeux les réglementations européennes entravaient pêle-mêle le commerce, l’agriculture, le développement de l’industrie et des nouvelles technologies. En clair, qu’elles étaient sources de tous les maux du continent.
Le 6 décembre, le secrétaire d’État adjoint des États-Unis est venu donner un coup de pouce pour briser un peu plus l’édifice. Pour Christopher Landau, la poursuite des objectifs climatiques et la régulation numérique européenne « nuisent » à l’Otan et donc à la sécurité mutuelle.
En évoquant un « suicide civilisationnel », il se place dans le droit fil de la stratégie trumpienne qui fait de l’attaque de la démocratie la pierre angulaire de l’affaiblissement durable de l’Europe. Il dispose pour ce faire de relais déterminés à Bruxelles.
Le Parti populaire européen (conservateur) dénonce son alliance historique avec le centre gauche et les libéraux pour tendre la main aux forces nationalistes. Et remettre en question une architecture qui, même avec ses défauts, offrait un filet de protection minimal aux citoyens. Pour ce faire ? Un paquet de directives Omnibus, visant à amender les directives européennes existantes pour mieux les détricoter.
Le devoir de vigilance, première victime de la grande dérégulation
Si d’autres textes sont encore discussion, le sort du devoir de vigilance lui est scellé. Dans la nuit du 8 au 9 décembre, le Conseil et le Parlement européen ont trouvé un accord pour réduire à néant la portée de ce texte destiné à rendre les entreprises responsables du respect des droits et de l’environnement de la part de leurs fournisseurs.
Sur le plan symbolique, les instances européennes n’ont pas supprimé cette directive adoptée en 2024 et inspirée d’une loi française concoctée pour répondre au drame du Rana Plaza, dans lequel plus de 1 100 salariés bangladais de l’industrie textile avaient trouvé la mort.
Mais elle ne s’appliquera plus désormais qu’aux entreprises de plus de 5 000 salariés et affichant un chiffre d’affaires de 1,5 milliard d’euros, au lieu de toutes celles de plus de 1 000 salariés, soit une réduction de près de 80 % du nombre de sociétés assujetties. Et pour celles encore concernées, l’obligation de vigilance ne concernera plus que les fournisseurs directs, le reste de la chaîne de production pouvant violer les droits humains sans que le donneur d’ordres ne prenne le moindre risque.
Quant à l’obligation de présenter un plan de transition climatique, elle a été simplement supprimée. Une « capitulation », dénonce l’ONG environnementale Bloom, fruit « d’une alliance historique entre droite et extrême droite au Parlement européen », et « des ingérences étrangères (États-Unis, Qatar…) et industrielles incessantes ».
Lina Sankari sur www.humanite.fr
Les nationalistes du continent entendent décliner le « département de l’Efficacité gouvernementale », géré par le milliardaire Elon Musk, et aujourd’hui dissous, en une version bruxelloise. Un outil de simplification pour purger les politiques sociales et environnementales.
Viktor Orban n’est pas encore apparu tronçonneuse à la main pour symboliser la réduction des dépenses publiques. Pour l’heure, il laisse le privilège de l’accessoire au président argentin Javier Milei ou au patron de xAI, Elon Musk. Si ce dernier a achevé sa mission au département de l’Efficacité gouvernementale (Doge), au sein de l’administration Trump, il continue manifestement de faire des émules.
Ainsi, le premier ministre hongrois, Viktor Orban, a-t-il créé un « bureau de la simplification » afin de débarrasser l’État des normes et prétendument faciliter les démarches des entreprises. Sur tout le continent européen, le discours anti-élite n’est plus le seul à mobiliser. La simplification administrative et la réduction des budgets de fonctionnement deviennent eux aussi un outil de mobilisation des électeurs.
L’extrême droite européenne organise le sabotage démocratique
Les nationalistes hongrois ne s’arrêtent pas à leurs frontières en la matière. En février dernier, le Mathias Corvinus Collegium (MCC), un think tank affidé à Viktor Orban, suggérait ainsi la création d’une déclinaison européenne du Doge libertarien (EU Doge), doué d’un pouvoir d’enquête, pour en finir avec les financements de la Commission à un « réseau de propagande composé d’ONG et de médias complaisants, financé par les contribuables européens, qui agit souvent à l’encontre des souhaits des citoyens européens », selon Frank Furedi, directeur exécutif du MCC Bruxelles.
C’est précisément cette logique qui a mené à la dissolution de l’Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid) aux États-Unis. Sous couvert de transparence, les nationalistes hongrois entendent surtout asphyxier les organismes qui favorisent la cohésion sociale mais aussi tous ceux qui font vivre la démocratie. C’est ce que le Mathias Corvinus Collegium nomme « l’État profond européen ».
Une autre croisade de Donald Trump en ses terres. En avril, le MCC et le groupe de réflexion polonais proche du PiS Ordo Iuris publiaient déjà un rapport de 40 pages suggérant de démanteler l’existant pour accélérer la dérégulation et la désintégration, et transformer l’Union en une « communauté de nations ».
Ceux qui dénoncent la « dictature européenne » proposent ainsi de faire évoluer le Parlement, seule instance élue par les citoyens, en un simple cénacle consultatif. La Cour de justice, avec laquelle la Pologne et la Hongrie ont eu maille à partir pour leurs atteintes à l’État de droit, n’aurait, elle, plus aucun pouvoir.
L’AfD, Fratelli d’Italia et le RN aux avant-postes
Le MCC n’est pas isolé dans son combat. Il peut compter sur l’Alternative pour l’Allemagne (AfD, extrême droite). Selon le député Markus Walbrunn, la « sclérose bureaucratique » de l’UE empêche des États membres de procéder à des expulsions à grande échelle. Il y a, à ses yeux, « besoin de toute urgence d’une réduction radicale des réglementations et des lois inutiles ».
La présidente du Conseil des ministres italien, Giorgia Meloni (Fratelli d’Italia, postfasciste) va dans le même sens. Elle évoque une « débureaucratisation patriotique » qui permettrait de démanteler la protection sociale, les droits des minorités et des règles environnementales.
Lors des élections européennes de juin 2024, elle proposait même la création d’un commissariat dédié à Bruxelles pour en finir avec une UE jugée « trop envahissante », qui « prétend imposer (aux citoyens) ce qu’ils doivent manger, quelle voiture conduire, comment rénover leur maison, combien de terres cultiver, quelle technologie développer ». Giorgia Meloni, à la manœuvre de la recomposition politique et du rapprochement entre droite et extrême droite à l’échelle continentale, rejoint ainsi l’idée que les normes entraveraient l’autonomie stratégique et mineraient l’industrie et l’agriculture face à la concurrence déloyale (lire page 12 et 13). Une analyse qui permet de ne pas s’interroger sur les raisons pour lesquelles l’UE n’a jamais développé de géants technologiques et reste, à ce titre, dépendante des Gafam états-uniens.
Il faut, dit-elle, « appliquer en Europe le principe que nous appliquons en Italie : ne pas déranger ceux qui veulent agir, être plus attractifs que les autres, débroussailler la jungle bureaucratique et administrative qui finit par être un parcours d’obstacles pénalisant les entreprises ».
Son paysage a également tout de la « jungle » qu’elle prétend combattre mais, chez elle, ce sont les travailleurs et les citoyens qui subissent les contrecoups. Dans son programme, le Rassemblement national proposait également un « commissariat à l’Efficacité » pour expurger les institutions des politiques toujours insuffisantes mais jugées « idéologiques » liées à l’égalité femmes-hommes, à l’intégration ou encore à l’environnement. Une manière de donner toute latitude aux États pour déployer leurs politiques libérale, autoritaire et identitaire.
mise en ligne le 16 décembre 2025
Par Bobane Abasse sur https://www.bondyblog.fr/
Le cyclone Chido a dévasté l’archipel de Mayotte et cruellement révélé les problèmes structurels du plus jeune département de France. Un an après, et malgré les promesses de reconstruction, les rapports convergent pour décrire un accès à l’éducation entravé pour les enfants de l’archipel.
Un an après le passage dévastateur du cyclone Chido, qui a balayé l’archipel de Mayotte en décembre 2024, les promesses de reconstruction se sont perdues dans les gravats d’un système éducatif déjà moribond avant la catastrophe. Les rapports convergent pour dresser un constat sévère : l’accès à l’éducation pour les enfants de mayotte reste un défi quotidien, dans un département où la précarité et l’exception législative minent le droit fondamental à l’instruction.
Deux rapports publiés ces dernières semaines, l’un par UNICEF France, la branche française du Fonds des Nations unies pour l’enfance, et l’autre par Human Rights Watch, l’une des principales organisations internationales de défense des droits humains, sonnent l’alerte. Le premier, intitulé « Grandir à Mayotte La situation des droits de l’enfant après Chido », insiste sur l’aggravation de la vulnérabilité des mineurs après la catastrophe climatique, notamment en matière d’accès à l’école, à l’eau et à un logement stable.
Le second, plus cinglant encore, porte un titre qui résume à lui seul le drame : « Une exception néfaste : les manquements persistants de la France au droit à l’éducation à Mayotte ». Il documente, enquête de terrain à l’appui, des années de négligence institutionnelle qui placent Mayotte en marge de la République.
« Un an après le passage dévastateur du cyclone Chido, l’accès à l’école et les conditions de scolarisation des enfants à Mayotte demeurent profondément alarmants, et les promesses de changements n’ont toujours pas été réalisées », martèle Elvire Fondacci, chargée de plaidoyer à Human Rights Watch. « Il est plus que temps que le gouvernement fasse le nécessaire pour que l’accès à une éducation digne pour tous les enfants à Mayotte soit enfin garanti, comme cela devrait être le cas partout sur le territoire français, sans exception, conformément aux obligations internationales de la France. »
Des écoles sous tentes, des élèves en rotation
Lorsque le cyclone Chido a frappé, le 14 décembre 2024, une trentaine d’écoles primaires ont été entièrement détruites, et une dizaine de collèges et lycées gravement endommagés. Huit mois plus tard, à la rentrée 2025, de nombreux élèves ont repris le chemin… de salles communes, de préfabriqués ou de tentes. Selon l’UNICEF, près de 10 000 élèves étaient encore scolarisés dans des locaux provisoires en janvier 2025, avec des conditions d’apprentissage dégradées et une continuité pédagogique fragile.
Mais le cyclone n’a fait qu’exacerber une crise ancienne. Depuis plus de vingt ans, pour pallier le manque chronique de salles de classe, un système de « rotation » sévit dans le primaire : un groupe d’élèves a classe le matin, un autre l’après-midi. Avant même Chido, près de 15 000 enfants étaient privés d’une journée scolaire complète, comme le relevait le Défenseur des droits. Aujourd’hui, certaines écoles en sont même à trois, voire cinq rotations quotidiennes.
Quand on entend que Mayotte a les pires résultats scolaires, ce n’est pas surprenant : c’est la conséquence de ce que les enfants de Mayotte subissent dès le plus jeune âge
« J’ai toujours été en rotation pendant mes années de maternelle et de primaire, et j’ai longtemps trouvé cela normal. En réalité, ce n’était pas normal du tout. » Roukaya Chidou, étudiante en master à l’Insei, prend aujourd’hui la mesure de l’injustice. C’est en quittant son île natale que le choc a été le plus fort. « Je m’en suis vraiment rendu compte lorsque je suis allée à La Réunion pour ma licence. Là-bas, j’ai vu que les enfants de ma tante avaient des journées complètes de cours, de 7h à 16h. Moi, je n’ai jamais eu ça. » Pour elle, la corrélation est claire : les conditions d’apprentissage déterminent les résultats.
« Quand on entend que Mayotte a les pires résultats scolaires, ce n’est pas surprenant : c’est la conséquence de ce que les enfants de Mayotte subissent dès le plus jeune âge, fulmine l’étudiante. Le système ne leur donne pas les mêmes chances qu’ailleurs, et c’est une injustice qui marque profondément ceux qui, comme moi, ont grandi dans ces conditions. » Un constat sans appel que partage l’UNICEF France, soulignant que ces dispositifs « peinent à relever le défi d’une éducation de qualité d’autant que l’offre périscolaire est quasi inexistante ».
Une double peine pour les personnes en situation irrégulière
Pour les enfants qui parviennent à atteindre l’école, d’autres obstacles attendent. Contrairement à l’hexagone, la majorité des établissements de Mayotte n’ont pas de cantine. Seule une collation, un fruit, un pain, parfois un yaourt est proposée, et seulement aux familles qui peuvent payer une cotisation annuelle de 30 à 50 euros. Pour beaucoup d’enfants, issus de bidonvilles où l’insécurité alimentaire est aiguë, cette collation est le seul repas de la journée. Une étude de 2019 révélait qu’un enfant sur cinq à Mayotte ne mangeait qu’une fois par jour.
La barrière administrative est tout aussi redoutable. Human Rights Watch a recueilli de nombreux témoignages de parents, souvent en situation irrégulière, à qui les mairies réclament des documents non prévus par la loi pour inscrire leurs enfants : carnets de vaccination à jour, justificatifs de sécurité sociale, attestation du propriétaire…
Des pratiques illégales, mais tolérées, qui retardent ou empêchent l’accès à l’école. « La mairie m’a dit que l’aîné, qui a 10 ans, est trop âgé pour être inscrit », témoigne Saïd N., père de famille comorien, dont les enfants ne sont toujours pas scolarisés après des mois de démarches.
Ces obstacles s’inscrivent dans un contexte de stigmatisation et de peur. La crainte des contrôles d’identité de la police aux frontières (PAF) aux abords des écoles dissuade de nombreux parents d’accompagner leurs enfants. « Ils ont peur de faire vacciner leurs enfants et de rencontrer la PAF », rapporte une travailleuse associative dans le rapport d’Unicef. Cette atmosphère affecte aussi les adolescents, qui grandissent avec l’angoisse de devenir « sans-papiers » à 18 ans, sans perspective de poursuivre des études supérieures hors de Mayotte.
Les lois d’exception fragilisent les enfants
Le rapport de Human Rights Watch met en lumière un aspect fondamental de la crise : le régime législatif d’exception appliqué à Mayotte. Des lois spécifiques, adoptées en 2018 et durcies en 2025, ont restreint l’accès à la nationalité française pour les enfants nés sur l’île, désormais soumis à des conditions de régularité des parents plus strictes qu’ailleurs. Des règles migratoires dérogatoires créent une insécurité juridique permanente pour des milliers de familles.
« Tous les enfants de la République sont égaux en droit. À Mayotte, au contraire, on a réintroduit et renforcé une inégalité entre les enfants, selon le statut de leurs parents », dénonce Gilles Séraphin, professeur à l’Université Paris Nanterre, spécialiste de Mayotte dans le rapport. Cette fracture administrative se répercute directement sur le banc de l’école, où cohabitent des enfants aux droits différenciés, dans une violation flagrante du principe d’égalité.
Un an après Chido, alors que la loi de refondation de Mayotte promet la fin des rotations scolaires d’ici 2031, les acteurs de terrain restent dubitatifs. La croissance démographique, la plus forte de France, le manque criant d’enseignants formés (la moitié sont contractuels dans le secondaire) et la lenteur des reconstructions laissent présager une sortie de crise lointaine.
Ainsi, la commémoration du cyclone Chido ne se limite pas au souvenir des vents violents et des pluies torrentielles. Elle est aussi l’occasion de regarder en face les ruines institutionnelles qui préexistaient à la tempête : un système éducatif sous-doté, des politiques discriminatoires et un abandon chronique qui font de Mayotte une sinistre exception au sein de la République. La commémoration du cyclone Chido est aussi l’occasion de rappeler que le fait de garantir à chaque enfant de Mayotte le droit fondamental à une éducation digne et inclusive est une obligation légale et morale que la France ne peut plus différer.
mise en ligne le 15 décembre 2025
par Loïc Le Clerc sur www.regards.fr
Comme un bug dans le capitalisme… Et dans la tête d’Emmanuel Macron. D’un côté, le traité de libre-échange UE-Mercosur, qui doit être adopté cette semaine afin de créer un super-marché commun entre les pays européens et latino-américains. De l’autre, une crise sanitaire qui frappe les éleveurs de bovins : le virus de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) se propage. Et ces deux événements ne sont pas sans lien.
Depuis 2015, les animaux ne sont plus considérés, en France, comme des biens meubles, mais comme des « êtres doués de sensibilité ». Difficile d’y croire en voyant ces images de vaches déplacées à l’aide de grues pour être envoyées à la mort. C’est aussi ça qui provoque la colère paysanne : les images sont choquantes, la méthode est violente, toute l’action publique est dépourvue d’émotion.
Pour lutter contre la DNC, le gouvernement a mis en place une stratégie cohérente avec ce qu’ils sont, pensent et font : l’interdiction de déplacement des animaux et l’abattage total du troupeau dès le premier cas détecté. Dans le jargon officiel, on appelle ça des « opérations de dépeuplement » et il y en a déjà eu 3000. Soit tout l’inverse de ce que demandent la Confédération paysanne et la Coordination rurale. La requête de ces syndicats agricoles est simple : la vaccination massive et l’abattage ciblé. Mais la seule réponse qu’ils ont obtenue était faite de gaz lacrymogène. Pas besoin d’être un spécialiste du sujet pour comprendre qu’un petit éleveur – car il s’agit bien là de petits éleveurs – dont on décapiterait l’ensemble du cheptel perdrait tout le fruit de son travail.
Ce lundi, la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, commence tout juste à évoquer « le début » d’un plan de vaccination, assurant qu’il s’agit du « chemin pour lutter contre la maladie […] un chemin d’espoir pour empêcher l’abattage des troupeaux ». Mais alors pourquoi le gouvernement tarde-t-il tant à mettre en place la vaccination, disponible depuis cet été ? L’argument du coût ne tient pas : tuer des troupeaux entiers, ça n’est pas gratuit et ça ruine des éleveurs.
Pour comprendre, il faut revenir à notre Mercosur. Et il faut tendre l’oreille : « Si on impose une vaccination préventive généralisée, cela aura des conséquences significatives pour les éleveurs, car la France perdra son statut de pays indemne vis-à-vis de la maladie et donc ne pourra plus exporter », dixit le président de la commission des affaires économiques à l’Assemblée, Stéphane Travert, par ailleurs ancien ministre de l’agriculture sous Édouard Philippe.
Tout est dit : ce que le gouvernement veut sauver, c’est l’export. Or l’export de la viande bovine ne pèse que pour 16% de la production française ! Voilà donc où nous en sommes, prêts à massacrer des bêtes par milliers pour respecter les préceptes du marché libre et non-faussé à l’échelle mondiale. Sommes-nous devenus complètement dingues ?
par Sophie Chapelle sur https://basta.media/
Les manifestations agricoles se multiplient à travers la France pour contester la politique d’abattage total systématique menée par le gouvernement face à la dermatose nodulaire contagieuse (DNC). Les réponses pour tout comprendre.
Que réclament les agricultrices et agriculteurs sur les points de blocage ?
« On poursuit les blocages. On attend d’Annie Genevard [ministre de l’Agriculture, ndlr] qu’elle stoppe l’abattage total. Sinon, on reste », assure Laurence Marandola, paysanne en Ariège, qui participe à un blocage routier à Tarascon-sur-Ariège, pour empêcher l’accès à Andorre et à l’Espagne. « Madame la Ministre a parlé de "guerre sanitaire", alors qu’il s’agit clairement d’une guerre contre les agriculteurs », écrit la Coordination rurale, qui multiplie les appels à se mobiliser.
Depuis le 12 décembre, les manifestations agricoles essaiment à travers la France. Elles dénoncent la politique sanitaire menée par le gouvernement pour « éradiquer » la dermatose nodulaire contagieuse (DNC).
Qu’est-ce que la dermatose nodulaire contagieuse, ou DNC ?
La dermatose nodulaire contagieuse, DNC, est une maladie strictement animale, et virale. La DNC se transmet entre bovins par les mouvements d’animaux infectés ou via des insectes « vecteurs » (taons et mouches piqueuses, ou stomoxes). Cette maladie n’est pas transmissible à l’être humain, même en cas de contact avec des bovins infectés ou par piqûre d’insecte. Les produits issus de ces animaux (viande, lait, fromage) restent consommables.
Pourquoi abattre tout le troupeau si un seul cas est détecté ?
Le gouvernement insiste sur le fait que « cette maladie virale fortement préjudiciable à la santé des bovins (allant potentiellement jusqu’au décès) conduit à des pertes de production importantes du cheptel infecté ». La DNC est classée en droit européen comme maladie de « catégorie A », c’est-à-dire qui n’est « habituellement pas présente dans l’Union et à l’égard de laquelle des mesures d’éradication immédiates doivent être prises aussitôt qu’elles sont détectées ». La grippe aviaire (influenza aviaire hautement pathogène) ou la peste porcine africaine sont aussi classées en catégorie A.
En raison de ce classement, l’État français impose l’abattage total de l’ensemble du troupeau dès la confirmation du premier bovin infecté par la DNC. C’est ce qui conduit des syndicats comme la Confédération paysanne à réclamer « le déclassement européen de la DNC ».
Pour les maladies de catégorie B comme la tuberculose bovine, le règlement européen impose aux États membres d’abattre les seuls « animaux reconnus en tant que cas confirmés et, si nécessaire, les cas suspects ». Le déclassement de la DNC permettrait donc de sortir de l’abattage systématique des troupeaux.
Que se passe t-il dans les fermes ayant accepté un abattage total ?
Depuis l’apparition du premier foyer de DNC le 29 juin, près de six millions d’euros ont déjà été versés aux éleveurs pour les accompagner dans cette crise, indique le ministère de l’Agriculture. Des indemnités sont accordées pour chaque animal (2100 euros pour une vache laitière, par exemple) suivi d’un complément, variable selon l’expertise.
Le chiffrage des pertes d’exploitation n’est pas immédiat. Beaucoup d’administratif incombe aux éleveuses et éleveurs touchés. Selon les races, il est plus ou moins possible de racheter des animaux. Il n’existe ainsi pas de pénurie sur les vaches montbéliardes. En revanche, des races rustiques à faible effectif sont menacées de disparaitre.
« Ce que ne saisit pas la froide logique bureaucratique, c’est qu’un troupeau n’est pas "substituable" : la perte n’est pas seulement celle d’un outil productif qu’on pourrait remplacer une fois le foyer "éteint", expliquent des éleveuses et éleveurs de la coordination agricole des Soulèvements de la Terre dans un communiqué. Le troupeau et sa lente sélection, construction, sur plusieurs générations, est ce qui fait la singularité quasi artisanale du métier d’éleveur, que rien ne viendra remplacer. La destruction intégrale d’un troupeau est l’anéantissement des décennies de travail paysan et de compagnonnage sensible avec ses bêtes. »
Un accompagnement psychologique est proposé par la Mutualité sociale agricole (MSA) aux éleveuses et éleveurs concernés par les abattages. Certaines fermes touchées ont décidé de cesser l’activité.
Que se passe-t-il si les éleveurs refusent l’abattage ?
Les éleveurs chez lesquels un cas de DNC est suspecté sont menacés de 5000 euros d’amende jour en cas de refus d’abattage total. Certains évoquent aussi des menaces de suppression des subventions. Pierre-Jean Duchêne, qui avait appelé à se mobiliser devant sa ferme en Savoie, indique avoir été convoqué à la gendarmerie d’Aix-les-Bains dans les jours qui ont suivi : « on m’a auditionné deux heures, pris les empreintes, pris en photo contre le mur, de profil, de face, comme un délinquant, pour entrave à la fonction des agents de protection des populations et pour non respect d’une mesure sanitaire sur maladie réglementée. On m’a dit que j’encourais six mois de prison et 15 000 euros d’amende ».
En quoi le « statut indemne » est-il au cœur du problème ?
C’est ce statut qui conditionne le commerce des animaux et de leurs produits, lait et viande, au niveau européen et international. Toutes les zones placées actuellement en « zone réglementée », c’est-à-dire touchée par la DNC, perdent ce statut, et ne peuvent donc plus exporter.
Pour les autorités, soutenues dans leur stratégie d’abattage total par la FNSEA, il s’agit de circonscrire la maladie pour épargner les cheptels voisins non contaminés, mais aussi pour ne pas condamner les filières bovines et laitières largement exportatrices. L’enjeu est de préserver l’export à l’international.
« C’est une maladie des politiques agricoles, analyse Stéphane Galais, co-porte-parole de la Confédération paysanne. Celles et ceux qui ont mis une vie à constituer un troupeau, dans le souci de faire une alimentation de qualité, doivent sacrifier leurs vaches et leur travail sur l’autel de l’export. »
Pourquoi le gouvernement refuse-t-il d’élargir la vaccination ?
La zone de vaccination était jusqu’à présent de 50 kilomètres autour d’un foyer de DNC. Dans les zones qui ne sont pas concernées par la DNC, les éleveurs ne peuvent pas avoir accès au vaccin pour leurs animaux. Ils aspirent pourtant à protéger les élevages pour cet hiver, mais surtout en prévision de la probable nouvelle émergence du virus au printemps.
La Confédération paysanne réclame depuis plusieurs semaines une vaccination élargie dans les régions voisines des foyers, pour l’instant indemnes. La Coordination rurale plaide, elle, pour la généralisation de la vaccination sur tout le territoire français.
Le gouvernement français s’y est refusé jusqu’à maintenant, soutenu par la FNSEA. Lorsqu’une campagne vaccinale est lancée dans une zone, la réglementation européenne interdit les mouvements d’animaux et restreint les ventes de bétail jusqu’à quatorze mois. Le ministère de l’Agriculture a toutefois infléchi sa position : le 12 décembre, il a instauré une zone vaccinale couvrant les départements de l’Aude, de la Haute-Garonne, du Gers et des Pyrénées-Atlantiques.
Des pays européens acceptent-ils d’importer des animaux vaccinés contre la DNC ?
À l’heure actuelle, en Europe, deux pays ont marqué leur accord pour recevoir, sous conditions (comme un examen clinique et une absence de foyer depuis au moins trois mois dans les 20 kilomètres autour de la ferme d’origine), des bovins depuis une zone où les bêtes ont été vaccinées contre la DNC : l’Italie et la Suisse.
Les exportations françaises de bovins ont repris depuis le 8 décembre vers ces deux destinations. La Confédération paysanne demande que soient négociés d’autres accords bilatéraux avec les pays importateurs.
Où en est la circulation de la DNC en France ?
Depuis le début de l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse, en juin 2025, plus de 3000 animaux ont été euthanasiés en France. Entre le 29 juin et le 14 décembre, 113 foyers ont été détectés dans onze départements : Savoie, Haute-Savoie, Ain, Rhône, Jura, Pyrénées-Orientales, Doubs, Ariège, Hautes-Pyrénées, Haute-Garonne, Aude.
De nouveaux foyers ont été confirmés ces derniers jours dans le Sud-Ouest. Jeudi 11 décembre, plus de 600 personnes se sont mobilisées pour bloquer l’abattage d’un troupeau de 208 vaches sur une ferme située aux Bordes-sur-Arize, en Ariège.
« Ce cas de DNC est apparu à une centaine de kilomètres de la zone réglementée, c’est la preuve de l’inefficacité de cette politique sanitaire basée sur l’abattage total et une vaccination restreinte, interpelle la Confédération paysanne. Comment la ministre peut encore aujourd’hui prétendre que la maladie est sous contrôle ? » demande le syndicat. Le ministère de l’Agriculture reconnaît dans un communiqué du 12 décembre une « dégradation soudaine de la situation sanitaire » avec une situation « préoccupante en Occitanie ».
Existe-t-il des stratégies sanitaires alternatives à l’abattage ?
À la suite du cas détecté en Ariège, l’ensemble des syndicats agricoles locaux ainsi que les chambres d’agriculture des deux départements d’Ariège et de Haute-Garonne s’étaient mis d’accord sur un nouveau protocole sanitaire, rapidement proposé à l’État. Ce protocole avait pour but de suspendre l’abattage total et d’engager un protocole expérimental comprenant notamment une surveillance renforcée, un abattage ciblé des seuls animaux positifs à la DNC ainsi que l’élargissement de la vaccination. Ce protocole a été rejeté par le gouvernement le 11 décembre.
Quelques jours plus tôt, sur la ferme des Lhomme, dans le Doubs, les forces de l’ordre avaient déjà été envoyées pour déloger les agricultrices et agriculteurs, et abattre le troupeau. « On dénonce ces méthodes, parce qu’elles ajoutent de la violence à la souffrance », explique la Confédération paysanne.
Dans une étude de 2016 réalisée après l’apparition de la DNC dans les Balkans, l’Autorité européenne de sécurité des aliments estimait que la vaccination étendue, couplée aux restrictions de déplacement, était le principal levier permettant de freiner, puis de stopper la maladie.
À quoi faut-il s’attendre dans les prochains jours ?
Cas après cas, les mobilisations contre l’abattage total prennent de l’ampleur. « Le bras de fer avec la ministre de l’Agriculture a bien été lancé et va s’intensifier dans les prochains jours avec les prochaines mobilisations et les blocages, avertit la Confédération paysanne. Vu le développement de la maladie et l’ampleur des mobilisations, il n’y aura pas d’autre issue que l’arrêt de l’abattage total. »
Les éleveurs et éleveuses de la coordination agricole des Soulèvements de la Terre appellent également « à rejoindre les blocages organisés partout à travers le pays ». Ces mobilisations interviennent alors que le Conseil européen pourrait voter en faveur de l’accord UE-Mercosur ce jeudi 18 décembre.
Interrogée sur France 2 lundi 15 décembre, Annie Genevard indique que « la discussion est ouverte » sur une éventuelle suspension des abattages systématiques des troupeaux de bovins touchés par la DNC.
mise en ligne le 15 décembre 2025
Mathias Thépot sur www.mediapart.fr
Pour l’économiste, les informations de « Cash Investigation » sur le montage fiscal de Bernard Arnault renforcent cet état de fait désormais bien connu : les milliardaires paient un taux d’impôt ridicule sur leurs revenus, et il devient indispensable de remédier à cette injustice.
L’émission « Cash Investigation », qui consacre, jeudi 4 décembre sur France 2, un documentaire à Bernard Arnault, s’est procuré ses données fiscales de l’année 2023. Le milliardaire a remonté la même année dans ses holdings 3,17 milliards d’euros de dividendes, mais paye très peu d’impôts au regard de ses richesses gargantuesques.
L’économiste Gabriel Zucman, professeur à l’École normale supérieure et à l’initiative d’une proposition de taxe sur les centimillionnaires et milliardaires, revient avec Mediapart sur le montage fiscal de l’homme d’affaires français mis en lumière par « Cash Investigation ». Tout ce qu’il y a de plus classique, selon lui, en matière d’optimisation fiscale des ultrariches.
Mediapart : Peut-on considérer que le montage fiscal de Bernard Arnault décrit par « Cash Investigation » démontre la réalité de l’optimisation fiscale des ultrariches en France par l’intermédiaire des sociétés holdings ?
Gabriel Zucman : Oui, c’est un montage parfaitement classique. Et c’est d’ailleurs ce que les études universitaires ont démontré : en France, les milliardaires échappent très largement à l’impôt en logeant de manière systématique leurs revenus, qui pour l’essentiel sont des dividendes remontés de leurs sociétés, dans des sociétés holdings qui ne sont quasiment pas fiscalisées, hormis une petite quote-part forfaitaire de 1,25 %.
L’exemple de Bernard Arnault est une illustration de cette réalité qui va certes bien au-delà de son cas personnel, mais qui est très révélateur vu les masses financièrement en jeu : on parle ici de près de 3,2 milliards d’euros remontés dans ses holdings et qui ne sont quasiment pas fiscalisés.
Sans dévoiler ses données fiscales, « Cash Investigation » évoque le faible taux d’imposition de Bernard Arnault, notamment grâce aux remontées de dividendes dans ses holdings.
Gabriel Zucman : Oui, les dividendes, une fois remontés, ne sortent pas des sociétés holdings, hormis pour financer les dépenses de consommation strictement personnelles des milliardaires – quelques dizaines de millions d’euros tout au plus –, mais qui sont très faibles au regard des masses de dividendes accumulées.
Au global, les travaux menés par mes collègues chercheurs à l’Institut des politiques publiques (IPP), en partenariat avec l’administration fiscale, ont montré que, en moyenne, les milliardaires français ont un taux d’imposition personnel de moins de 2 % sur leurs revenus – CSG, CRDS, impôts sur le revenu et sur le patrimoine compris.
La très faible imposition des milliardaires constitue une rupture manifeste et grave du principe constitutionnel d’égalité devant l’impôt.
L’IPP a aussi montré qu’en 2016, les soixante-quinze foyers fiscaux ayant les revenus économiques les plus élevés ont payé 300 millions d’euros d’impôts et de cotisations sur leurs revenus, soit 4 millions d’euros en moyenne par milliardaire. Cela représente moins de 2 % de leurs revenus, seulement 0,1 % de leur patrimoine, et de l’ordre de 0,03 % des recettes fiscales de la France. Bref, les milliardaires se sont extraits du champ de la solidarité nationale.
Quelles sont les conséquences de cette incapacité du système fiscal français à imposer l’accumulation de richesse des milliardaires ?
Gabriel Zucman : Il y en a trois, à mon sens. La première conséquence, ce sont les pertes de recettes fiscales chaque année, qui sont absolument considérables et deviennent particulièrement difficiles à faire accepter dans le contexte budgétaire actuel, où le déficit public atteint 5,4 % du PIB.
Deuxième conséquence : la très faible imposition des milliardaires constitue une rupture manifeste et grave du principe constitutionnel d’égalité devant l’impôt. Concrètement, en pourcentage de ses revenus, un smicard paie chaque mois plus d’impôts et de cotisations prélevés à la source sur sa fiche de paie que Bernard Arnault.
Enfin, la troisième conséquence néfaste est la spirale inégalitaire que tout cela alimente. Avec d’un côté des personnes extrêmement riches qui peuvent épargner et réinvestir en franchise d’impôt ; et de l’autre les Français ordinaires qui, avant de pouvoir épargner, paient d’abord des impôts et des cotisations.
Il y a dès lors un effet boule de neige inégalitaire qui s’enclenche : la fortune des milliardaires augmente mécaniquement plus rapidement que celle des citoyens ordinaires. C’est d’ailleurs ce qui se passe depuis trente ans, où la richesse des milliardaires a augmenté de 10 % par an en moyenne, quand le patrimoine moyen des Français a augmenté de 4 % par an.
À bien vous comprendre, les milliards défiscalisés et remontés dans ses holdings par Bernard Arnault ne sont pas dormants en réalité, ils lui permettent d’accumuler toujours plus...
Gabriel Zucman : Oui, si l’on reprend l’exemple de Bernard Arnault détaillé dans « Cash Investigation », il faut dire que les 3,2 milliards de dividendes remontés dans ses holdings sans être amputés de l’impôt sur le revenu ne resteront pas discrètement cachés en dessous du matelas.
Ils seront réinvestis, par exemple pour acheter davantage d’actions de LVMH, pour racheter des journaux, des actions d’autres entreprises, voire de l’immobilier. De quoi augmenter encore plus la richesse de Bernard Arnault et de sa famille.
Le documentaire de « Cash Investigation » est-il une nouvelle étape dans la prise de conscience collective de cet état de fait inégalitaire ?
Gabriel Zucman : Oui, il y a désormais une accumulation d’indicateurs, d’études universitaires, de cas précis, d’enquêtes et même de livres qui expliquent et mettent en lumière le même problème, à savoir que les milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu.
Cette accumulation de données doit conduire à une prise de conscience générale sur le fait qu’on ne peut pas se permettre de maintenir une telle anomalie. Il va, à mon sens, devenir de plus en plus difficile pour la représentation nationale et le gouvernement de continuer à ignorer ce problème, particulièrement dans la situation budgétaire actuelle. Un statu quo ferait courir un risque important pour nos finances publiques, et aussi un risque démocratique, parce qu’il y a une violation très forte de nos principes d’égalité.
Justement, durant les discussions budgétaires au Parlement, votre taxe portée par la gauche de 2 % par an sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros a pour l’instant été rejetée par un bloc composé des macronistes, de la droite et de l’extrême droite. Dès lors, votre proposition a-t-elle un avenir ?
Gabriel Zucman : Je suis très optimiste sur le fait qu’elle finira par être adoptée, parce que c’est la solution la plus logique à un problème majeur. Pour taxer les milliardaires, il n’y a pas trente-six solutions en réalité : il faut un impôt minimum sur leur patrimoine, car on échoue à taxer leurs revenus.
Et est-ce que cela va prendre des semaines, des mois ou des années ? C’est difficile à prédire. Je rappelle que le vote de l’impôt sur le revenu a pris sept ans entre le dépôt du projet à l’Assemblée nationale, en 1907, et son adoption définitive au Sénat, en 1914. C’est donc normal que cela mette un peu de temps.
L’imposition des milliardaires sera un enjeu majeur de l’élection présidentielle de 2027.
Cela étant dit, je ne pense pas qu’on puisse se permettre d’attendre sept années avant de taxer les milliardaires vu le déficit public de 5,4 % du PIB. D’autant que l’opinion publique veut dans une très large majorité taxer plus les milliardaires. Les partis conservateurs ne peuvent plus faire l’autruche et prétendre que le problème n’existe pas.
Au reste, si ma proposition de taxe ne passait pas dans le projet de budget actuellement discuté, le débat reviendra de toute façon dans un an lors des prochaines discussions budgétaires, à l’automne 2026. Car les problèmes des déséquilibres des finances publiques et d’absence de justice fiscale seront toujours là. Et si c’est encore rejeté, l’imposition des milliardaires sera alors un enjeu majeur de l’élection présidentielle de 2027.
Dernière question au sujet de votre petit livre intitulé « Les milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin » : le titre semble très optimiste vu la position du gouvernement sur ce thème, qui ne semble clairement pas de votre avis…
Gabriel Zucman : Effectivement, le gouvernement n’a rien déposé dans le projet de loi de finances pour 2026, que ce soit en termes d’articles ou d’amendements, pour s’attaquer à ce problème qui devient pourtant incontestable. Depuis le début de discussions budgétaires, l’exécutif semble avoir tout proposé pour réduire le déficit : supprimer des jours fériés, dérembourser des médicaments, augmenter les cotisations sociales, etc. Mais rien qui touche les milliardaires, qui échappent pourtant à l’impôt. Il y a là un blocage qui est inquiétant, voire choquant. Mais qui, je pense, ne pourra pas durer très longtemps.
mise en ligne le 14 sdécembre 2025
Guillaume Bernard et Rozenn Le Carboule sur https://rapportsdeforce.fr/
Ce 4 décembre, plusieurs organisations appellaient à un rassemblement à Paris, où devait se tenir une Nuit du bien commun, liée au milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin. Une mobilisation qui s’inscrit dans la continuité de nombreuses autres.
« Pas de charité pour l’extrême droite », « Stérin miné »… Au Cirque électrique, à Paris, un petit groupe s’affaire à l’élaboration de slogans pour un rassemblement à venir, ce 4 décembre. Objectif : perturber la neuvième édition de La Nuit du bien commun parisienne, une soirée de levée de fonds cofondée par le milliardaire ultraconservateur Pierre-Édouard Stérin, qui a lieu cette année aux Folies Bergères.
Derrière l’initiative figure notamment un nouveau collectif, la Section carrément anti-Stérin (Scas), un nom en clin d’œil à la Section carrément anti-Le Pen (Scalp), créée 40 ans plus tôt contre le Front national. Avec d’autres, le Scas multiplie, ces derniers mois, les actions visant à bloquer des projets financés par l’écosystème Stérin et qui répondent au projet politique du milliardaire. Comme l’avait révélé L’Humanité, en juillet 2024, le plan Périclès (pour Patriotes / Enracinés / Résistants / Identitaires / Chrétiens / Libéraux / Européens / Souverainistes), élaboré par Stérin, a pour but de favoriser une victoire électorale de l’extrême droite. Si le milliardaire s’est mis en retrait de l’organisation des Nuits du bien commun, la société Obole, qui produit l’événement, reste en partie financée par l’homme d’affaires.
Après une coalition pour « Désarmer Bolloré », l’appel à « ruiner La Nuit du bien commun » de ce 4 décembre, signé par une quarantaine d’organisations et syndicats, comme les Soulèvement de la terre ou la CGT Spectacles, s’inscrit ainsi dans la continuité de dizaines de mobilisations un peu partout en France, qui pour certaines ont porté leurs fruits.
Des Nuits du bien commun obligées de se tenir en visio
Le coup d’envoi de ces rassemblements a été donné le 6 mai dernier à Tours, pour mettre en lumière les « réseaux d’influence réactionnaires » qui se tissent à travers des associations lauréates des Nuits du bien commun « triées sur le volet par des proches du milliardaire et de sa galaxie », selon la Scas. S’affichant, pour la plupart, comme « aconfessionnelles » et « apolitiques », elles sont pourtant nombreuses à promouvoir des idées très conservatrices, comme le montre un projet d’enquêtes du collectif de journalistes pigistes Hors Cadre, soutenu par Basta!.
Rapidement, d’autres rassemblements ont essaimé dans les villes accueillant ces soirées caritatives, comme à Lyon, Toulouse, Angers, ou encore Aix-en-Provence, qui a marqué un réel tournant le 6 octobre. Ce matin-là, un piquet de grève est monté devant la salle de concert municipale (la 6Mic) qui doit accueillir « La Provence pour le Bien commun ». Une campagne intersyndicale appelle alors à construire « un front contre le fascisme et l’extrême droite dans la culture et le spectacle ». Sur la vingtaine de salarié·es de l’équipe « road » en charge de l’installation, embauché·es par l’entreprise Mimo, prestataire privilégié de La Nuit du bien commun, huit décident de faire grève. Sans parvenir, dans un premier temps, à empêcher le montage du lieu.
« En revanche, notre grève a eu de l’impact quand nous avons déplacé notre piquet sur la scène, sur les coups de 11 h 30. On a installé une nappe, on a fait un pique-nique, on a fait la sieste, et on a attendu », raconte l’un d’eux, Nono*, syndiqué au Stucs (syndicat de la culture et du spectacle de la CNT-SO). Menacés d’une intervention policière, les salarié·es sont alors informé·es d’une manifestation de soutien, rassemblant 250 personnes à l’extérieur. « C’est sans doute ce qui a découragé les organisateurs d’aller au bout. Ils risquaient un tel bazar si les forces de l’ordre intervenaient, que de toute façon leur soirée était fichue », analyse Nono. L’événement est finalement annoncé en visio : « On a d’abord pensé à une intox… mais les techniciens de Mimo sont venus démonter le plateau. C’est là qu’on s’est dit : c’est fou, on a gagné ! » se remémore le syndicaliste.
Ce succès en a inspiré d’autres : à Rennes, à la suite d’un appel à « la résistance » de la section locale du PS et d’un rassemblement sous l’égide des antifas rennais, La Nuit du bien commun prévue dans la capitale bretonne a dû, elle aussi, se tenir en distanciel, le 19 novembre dernier.
Naissance d’une « diagonale de la résistance »
En dehors des grandes villes, les mobilisations « anti-Stérin » et contre l’extrême droite se répandent également, cette fois pour alerter sur des projets réactionnaires financés par le milliardaire qui tentent de se développer dans des zones plus rurales. À Moulins, dans l’Allier, le collectif Laïque et républicain, fédérant partis de gauche, syndicats et associations de l’agglomération, demande en juin le retrait des subventions publiques accordées à « un spectacle historique sons et lumières », programmé en juillet.
Inspiré du Puy-du-Fou, celui-ci est en réalité mis en scène par Guillaume Senet, un militant d’extrême droite. Malgré le pédigrée du metteur en scène, le spectacle est largement soutenu par la région Auvergne-Rhône-Alpes, le département de l’Allier et la ville de Moulins, comme l’a montré une série d’enquêtes de Basta!. « C’est le député (communiste) Yannick Monnet qui a été le premier lanceur d’alerte, quand il a vu passer ça dans les documents du conseil municipal », relate Vincent Présumey, professeur d’histoire-géographie et militant du SNES-FSU, qui a pris part à la mobilisation.
Celle-ci n’a finalement pas suffi à faire annuler le spectacle, mais a permis de mettre en lumière ses visées politiques et éducatives : « Inspirée par le succès » du spectacle, une école hors contrat visant à « évangéliser et transmettre la foi », nommée le Cours Zita, et derrière laquelle se cache de nouveau Guillaume Senet, n’a finalement pas ouvert comme prévu à la rentrée 2025.
« On a tenu le choc et on a franchi une étape », se réjouit Vincent Présumey, désormais en contact avec plusieurs autres collectifs. « On est en train de tisser une toile, qu’on a surnommée la diagonale de la résistance, car il se trouve que j’ai été invité dans plein de départements du centre de la France. »
Une alliance avec les luttes écologistes
Autre résistance locale : dans le Morvan, un collectif se mobilise contre l’ouverture du Cours Vauban, un collège privé hors contrat à Étang-sur-Arroux, en Saône-et-Loire. C’est le troisième établissement du réseau Excellence Ruralités, amplement financé par l’écosystème de Pierre-Edouard Stérin. Et pour cause : son directeur du développement, Paul-François Croisille, est également trésorier de La Nuit du bien commun depuis 2021, comme l’ont détaillé des enquêtes de Basta!.
« Des éléments de discours de l’école ont commencé à nous faire tiquer. Et, rapidement, un membre du collectif, documentaliste en CDI, a trouvé des liens avec toute une nébuleuse catholique traditionaliste », raconte Chloé Loyez, membre de Morvan mobilisation solidaire. Le groupe de citoyen·nes tente d’en informer le rectorat, la préfecture, la région et d’autres collectivités à travers une lettre ouverte, à laquelle se joignent la CGT Éducation, la FCPE, la Ligue des droits de l’homme (LDH) et d’autres syndicats. Il organise également des réunions publiques pour alerter les habitant·es.
Contre toute attente, « ce qui a été le plus efficace pour retarder l’ouverture du Cours Vauban n’a toutefois pas du tout été le bien-être des enfants ou les liens avec l’extrême droite, mais le fait que les travaux aient lieu sur une zone humide », témoigne Chloé Loyez. Avec le soutien de France nature environnement, le collectif réussit à faire retarder les travaux.
Mais l’établissement finit par ouvrir le 1er septembre. « Quand on a alerté le rectorat, la préfecture, la mairie, on s’est retrouvé·es face à un mur, avec une telle inertie, si ce n’est une complicité de certains élus pour leur laisser le champ libre », regrette la membre du collectif, qui n’abandonne pas pour autant la bataille. « La question du devenir de cette zone humide n’est pas terminée. Et même si on ne réussit pas à faire fermer le Cours Vauban chez nous, on va les empêcher d’aller faire des dégâts ailleurs », défend-elle.
Mobilisations contre les écoles privées traditionalistes hors contrat
La « diagonale de la résistance » s’étend jusqu’en Sologne, où, là encore, un collectif d’habitant·es et de militant·es – Luttes locales centre – se mobilise contre l’Académie Saint-Louis de Chalès, à Nouan-le-Fuzelier – un pensionnat catholique hors contrat financé lui aussi par Stérin, et réservé aux garçons. Tandis que le collectif prépare un « manifeste pour la Sologne », il en profite pour dénoncer, fin avril, les soutiens de la « baronnie locale » à ce projet, parmi lesquels Alexandre Avril, maire de Salbris (Union des droites pour la République, alliée au RN). Rejoint par la FSU, le PCF local, plus de 30 organisations syndicales, associatives ou politiques, ainsi que plus de 160 personnalités, le collectif publie, en juillet, une lettre ouverte adressée aux pouvoirs publics.
La réponse de l’Académie Saint-Louis de Chalès suit quelques jours après sur Le Figaro Vox, signée par « 300 habitants du département [qui] défendent l’initiative au nom de la liberté d’enseignement ». « Là on s’est dit que c’était une source d’informations », commente auprès de Basta! Katherine, de la coopération des luttes locales du Centre. « Donc, on a commencé à regarder qui étaient les signataires. Et on s’est rendu compte que c’étaient des entrepreneurs qui avaient des propriétés ou agences de conseil dans les secteurs de la finance, de l’immobilier, de la chasse. Que la plupart habitent en région Centre, mais que leurs entreprises ont leur siège social à Paris », décrit la militante.
Investigation citoyenne en Sologne
Cette investigation citoyenne, même si elle n’a pas permis de bloquer l’ouverture de l’établissement, a été riche d’enseignements : « Cela nous a permis de comprendre quelles étaient les attaches de l’Académie Saint-Louis sur le territoire. » Autrement dit, outre l’élu local Alexandre Avril, ce sont « une majorité de riches propriétaires, essentiellement parisiens, qui viennent faire de la chasse sur le territoire », analyse Katherine, qui a rassemblé ces informations dans une infographie détaillée.
Plus au sud-est, dans l’Ain, c’est une autre mobilisation contre un établissement catholique hors contrat pour filles qui a récemment porté ses fruits. À Châtillon-sur-Chalaronne, la Maison d’éducation Pauline-Marie-Jaricot, en partie financée par la Fondation pour l’école, proche de Pierre-Édouard Stérin, a fait l’objet d’un arrêté préfectoral de fermeture temporaire le 19 novembre.
Un an plus tôt, plusieurs organisations avaient commencé à alerter sur le projet pédagogique réactionnaire de l’école. « En plus de constater que le projet affiché était totalement aux antipodes de ce qu’on revendique, et même de ce que l’Éducation nationale peut préconiser, on a constaté que cette structure bénéficiait de soutiens publics », décrit Marie-Alix de Richemont, secrétaire générale de la CGT Éduc’action et membre du collectif Visa (Vigilance et initiatives syndicales antifascistes). Avec le soutien de nombreuses organisations, comme la LDH ou le Collectif féministe de Bourg-en-Bresse, un rassemblement était organisé devant la mairie le 13 octobre.
Le tribunal administratif de Lyon a finalement suspendu l’arrêté préfectoral le 26 novembre, entraînant la réouverture de l’établissement, mais la mobilisation continue. Car, « au-delà de Monsieur Stérin, l’extrême droite semble s’intéresser de façon extrêmement forte à l’éducation, or quand on regarde ses programmes, nous sommes terrifiés », alerte Marie-Alix de Richemont, par ailleurs professeure d’espagnol. Parmi les lauréat·es de La Nuit du bien commun, qui se tient ce jeudi 4 décembre à Paris, figure notamment l’école libre hors contrat Jacinthe et François, qui vise à transmettre aux enfants « une éducation intégrale » et « un enseignement complet s’appuyant sur la foi catholique ».
mise en ligne le 14 décembre 2025
Hélène May et Marie Toulgoat sur www.humanite.fr
Pour son troisième bilan mondial, le World Inequality Lab, codirigé par l’économiste Thomas Piketty, insiste sur la concentration croissante des revenus et du patrimoine mondial entre les mains de quelques-uns.
Il y a urgence. « Partout dans le monde, le niveau de vie stagne pour beaucoup, tandis que la richesse et le pouvoir sont encore plus concentrés au sommet », résument les économistes Jayati Ghosh et Joseph Stiglitz en introduction du rapport sur les inégalités mondiale 2026 rendu public ce 10 décembre. Celui-ci, pour sa troisième édition, dresse un panorama des disparités qui subsistent, et dressent des pistes pour les éradiquer. Tour d’horizon.
« Aujourd’hui, les 10 % les plus riches de la population mondiale gagnent plus que les 90 % restants, tandis que la moitié la plus pauvre de la population mondiale ne reçoit que moins de 10 % du revenu mondial total », selon ce nouveau bilan réalisé par plus de 200 chercheurs liés au World Inequality Lab (WIL) que codirige l’économiste Thomas Piketty.
Une concentration accrue
Et plus on monte dans l’échelle, plus le contraste est frappant. Ainsi, les 56 millions de personnes, qui représentent le 1 % les plus aisés, gagnent 2,5 fois plus que la moitié la plus pauvre de l’humanité. Et les 0,1 %, autant que ces 2,8 milliards de personnes. C’est encore pire quand on regarde du côté des richesses accumulées : les 10 % les plus riches détiennent les trois quarts du patrimoine mondial contre 2 % pour la moitié la plus pauvre.
Là encore, l’écart s’accroît en montant dans l’échelle : « 0,001 % les plus riches, soit moins de 60 000 multimillionnaires, contrôlent aujourd’hui trois fois plus de richesse que la moitié de l’humanité réunie », contre le double en 1995. Il faut dire qu’après une phase intense de redistribution, la croissance profite aux hauts revenus. Depuis trente ans, les 0,001 % se sont enrichis de 5 % par an et les 560 personnes qui constituent les 0,00001 % de plus de 8 %.
Si cette concentration des richesses dans les mains de quelques-uns est mondiale, elle se double d’inégalités entre territoires. Ainsi, « l’individu moyen en Amérique du Nord et en Océanie gagne environ treize fois plus qu’un individu en Afrique subsaharienne et trois fois plus que la moyenne mondiale ». Cette situation, s’accompagne d’une inégalité encore plus prégnante dans les pays à faibles revenus, où la classe moyenne est quasiment inexistante.
Les femmes, grandes perdantes
Elle est aussi entretenue par un système financier mondial qui rend l’emprunt facile et peu coûteux pour les pays qui émettent des monnaies dites de réserve comme l’euro et le dollar. Cette situation génère « une version moderne d’échanges structurellement inégaux », à tel point que chaque année, « environ 1 % du PIB mondial (soit environ trois fois plus que l’aide au développement) est transféré des pays pauvres vers les pays riches ».
Selon les données du rapport, un groupe de personnes subi de fortes inégalités quel que soit le pays qu’elles habitent : les femmes. À l’échelle mondiale en effet, celles-ci ne gagnent que 28,2 % du revenu lié au travail. Cette donnée, qui fait état d’une extrême disparité entre les ressources que les femmes peuvent obtenir de leur activité par rapport aux hommes, stagne depuis des décennies : elles ne gagnaient que 27,8 % des revenus du travail en 1990, soit seulement 0,4 point de moins.
Cette inégalité s’explique par le fait que les femmes endossent une grande partie du travail qui ne donne lieu à aucune rémunération. Si beaucoup sont aujourd’hui salariées, elles s’occupent également de manière disproportionnée des tâches ménagères et du soin aux personnes.
À ne regarder que le travail qui donne lieu à une rémunération, les femmes ne gagnent que 61 % du revenu horaire des hommes, mais ce chiffre chute à 32 % tout type de travail confondu. Le tout en travaillant plus que les hommes : 53 heures hebdomadaires en moyenne contre 43.
Si cette situation connaît des disparités selon les zones du monde – les femmes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord ne gagnent que 16 % des revenus du travail – aucune région n’est épargnée. Ainsi, en Europe, Amérique du Nord et en Océanie, où les inégalités sont les moins prononcées, les femmes ne gagnent tout de même que 40 % du revenu du travail.
Si de telles inégalités nuisent aux opportunités des femmes, elles interrogent sur la manière d’estimer la valeur du travail, fragilisent aussi les structures économiques des sociétés, mettent en garde les auteurs. « L’inégalité hommes-femmes est aussi une question d’inefficacité structurelle : les économies qui sous-évaluent le travail de la moitié de leur population compromettent leur propre capacité de croissance et de résilience. »
« Les divisions entre grandes et petites villes ont atteint des niveaux jamais vus »
Le rapport sur les inégalités mondiales fait état de disparités de richesses entre les nations, mais aussi de divisions territoriales entre les pays. Les économistes expliquent qu’il existe en effet des fractures au sein d’un même territoire, y compris dans les pays démocratiques et développés, entre les grands centres urbains et les petites villes ou régions rurales.
Ces fractures peuvent s’expliquer par un accès inégalitaire aux services publics, mais aussi aux opportunités d’emploi, ainsi que des différentes expositions aux chocs commerciaux. Un tel mécanisme est fortement visible en France, entre autres exemples, où les déserts médicaux et ou encore la fermeture de classes et de bureaux de poste excluent des services publics toute une partie de la population éloignée des grands centres urbains.
Problème, de telles inégalités territoriales entre citoyens d’un même pays ont tendance à « fracturer la cohésion sociale et à affaiblir les coalitions nécessaires aux réformes en faveur de plus de distribution », déplorent les auteurs du rapport.
Cette fracture territoriale se ressent particulièrement si l’on regarde les clivages politiques entre habitants des centres urbains et des petites villes. « Les divisions entre grandes et petites villes ont atteint des niveaux jamais vus depuis un siècle », remarquent les auteurs du rapport.
« En conséquence, les électeurs de la classe ouvrière sont désormais fragmentés entre les partis des deux côtés de l’échiquier politique ou privés de représentation forte, ce qui limite leur influence politique et renforce les inégalités », détaille l’étude. Les inégalités renforcent les fractures, qui renforcent les fractures : c’est un cercle vicieux.
Cette concentration croissante de la richesse a ainsi des conséquences politiques, souligne le WIL. C’est visible d’abord dans les sommes très importantes déversées dans les campagnes pas les super-riches, symbolisés par les 277 millions de dollars versés par Elon Musk à la campagne de Donald Trump pour la présidence des États-Unis.
Recompositions politiques
De l’autre côté du spectre social, on observe au contraire « le déclin à long terme de la représentation de la classe ouvrière dans les Parlements français, britannique et américain » qui entraîne « l’érosion de la représentation et remodèle les priorités politiques », souligne le WIL. Cela est en grande partie lié à l’effritement de l’adéquation entre partis de gauche et classes populaires, lesquelles se sont divisées avec l’expansion de l’éducation.
Ainsi, note le rapport, « de nombreux électeurs hautement diplômés mais relativement peu rémunérés (par exemple, les enseignants ou les infirmières) votent actuellement pour la gauche, tandis que de nombreux électeurs moins diplômés mais relativement mieux rémunérés (par exemple, les travailleurs indépendants ou les chauffeurs routiers) ont tendance à voter pour la droite ». À l’inverse, les plus aisés sont eux majoritairement restés affiliés aux partis de droite. Résultat, « un électorat divisé où les coalitions favorables à la redistribution ont plus de mal à se maintenir ».
Il n’y a pourtant pas de fatalité. « Les inégalités, rappelle le WIL, sont un choix politique » qui peut être défait. Redistribution via une politique fiscale ciblant les plus riches, accès large et gratuit aux services notamment d’éducation et de santé, lutte contre les inégalités de genre et refonte du système monétaire mondiale, autant d’outils qui peuvent être activés pour retrouver la dynamique d’égalité qui a triomphé après la Seconde Guerre mondiale et éviter le glissement vers l’extrême droite.
mise en ligne le 13 décembre 2025
La chronique de Francis Wurtz sur www.humanite.fr
En pleine période de célébration de la Déclaration universelle des droits de l’homme, tandis que Donald Trump prédisait à l’Europe la perspective d’un « effacement civilisationnel » en raison de sa politique migratoire, prétendument trop laxiste, les représentants du Parlement européen et ceux des États membres étaient, quant à eux, en train de négocier le contenu final d’une nouvelle réforme migratoire scélérate, durcissant encore les règles existantes, qui ne brillaient pourtant pas par leur humanité.
Il s’agit d’un règlement destiné à remplacer un texte de 2008, qualifié à l’époque par toutes les organisations de défense des droits humains de « directive de la honte ». Celle-ci prévoyait notamment l’harmonisation des lois des pays de l’Union européenne sur la durée de rétention des demandeurs d’asile, le temps de statuer sur leur sort : un titre de séjour ou l’expulsion. La durée maximale de rétention autorisée (qui était alors de trente-deux jours en France) fut portée… à dix-huit mois.
Dix-sept ans plus tard, le nouveau texte témoigne d’une radicalisation tous azimuts. D’abord, il s’agit cette fois, non d’une directive – modifiable, partiellement, par les Parlements nationaux –, mais d’un règlement, directement applicable tel quel dans le droit national. Ensuite, la durée maximale de rétention (passée entre-temps en France à quatre-vingt-dix jours) pourrait désormais être prolongée légalement jusqu’à deux ans. Enfin, tous les moyens sont bons pour faciliter « le retour » des personnes ayant demandé sans succès l’asile dans un pays de l’Union européenne. Le « retour » où ? Pas nécessairement dans le pays d’origine de la personne concernée.
Ainsi est-il prévu la création de « centres de retour », hors de l’Union européenne, vers lesquels pourraient être expulsées des personnes en séjour irrégulier dans l’attente de leur renvoi dans leur pays d’origine. La Grande-Bretagne avait inauguré cette pratique scandaleuse – et très coûteuse – par un accord avec le Rwanda ; la « postfasciste » Giorgia Meloni tente, contre la décision de la justice italienne, d’en faire autant avec l’Albanie.
« Ce projet consacrerait la déresponsabilisation de l’Union européenne et de ses États membres, qui s’affranchiraient entièrement du respect des droits fondamentaux, indispensable dans toute mesure de privation de liberté dans un État de droit », a souligné l’association France terre d’asile, qui qualifie ce texte d’« attaque sans précédent contre les droits fondamentaux des personnes étrangères 1 ».
Le règlement impose, en outre, aux États membres la mise en place de mesures pour détecter les personnes séjournant irrégulièrement sur leur territoire, au risque de voir s’étendre le profilage racial et les traitements discriminatoires, alerte la Cimade.
Quant aux pays du Sud qui bénéficient de longue date de préférences commerciales – comme celle d’exporter leurs produits de base vers l’Union européenne sans avoir à acquitter de droits de douane ou des taxes très réduites –, ils ont été avertis que ces préférences seraient, à partir du 1er janvier 2027, conditionnées à leur coopération en matière de contrôle migratoire et de réadmission de leurs ressortissants expulsés d’Europe. Enfin, sur la tragédie des migrants naufragés en Méditerranée : pas un mot.
Pourquoi de telles régressions éthiques de la part d’une Europe si fière de ses « valeurs » ? C’est le commissaire européen à la Migration, Magnus Brunner, lui-même, qui nous l’explique : « Nous devons regagner la confiance des citoyens2 ! » En s’alignant sur l’extrême droite ? Trump appréciera.
mise en ligne le 13 décembre 2025
Manuel Sanson (Le Poulpe) sur www.mediapart.fr
Le syndicat CGT des dockers du port du Havre a tout récemment empêché le chargement d’un conteneur de matériel militaire français à destination d’une entreprise d’armement israélienne. De quoi remettre sur le devant de la scène la question très sensible des ventes d’armes à destination de l’État hébreu.
C’est ce qui s’appelle tomber sur un os. Et un gros. En l’occurrence, le syndicat CGT des dockers du port du Havre, fort de plus de trois mille âmes obéissant comme un seul homme à l’organisation à laquelle ils sont affiliés.
Selon les informations du Poulpe, un conteneur de matériel militaire produit par l’entreprise française Aubert et Duval devait franchir les portes du terminal portuaire privé MSC, mercredi 10 décembre en fin de journée, pour être transporté à bord d’un navire de la compagnie ZIM en partance pour le port d’Haïfa. Il n’en sera rien finalement.
D’après nos renseignements, le syndicat CGT des dockers, qui n’a pas souhaité répondre à nos questions, a signifié mardi à la direction générale du terminal privé, propriété de l’armateur MSC, que le conteneur ne serait pas pris en charge.
« La direction générale a alerté la compagnie maritime ZIM qui, de fait, ne va pas l’acheminer au Havre. Une autre voie maritime va être envisagée », glisse au Poulpe une source portuaire sans pouvoir en dire plus. Le fait que les dirigeants du terminal privé aient accepté sans sourciller de dérouter ledit conteneur dès la montée au créneau des dockers semble prouver que ce dernier est rempli de matériel à usage militaire.
Difficile néanmoins d’obtenir des informations officielles sur le sujet. Questionnée, l’entreprise française, basée à Firminy (Loire), n’a pas
répondu à nos questions précises sur le transfert avorté du conteneur vers le port du Havre. De son côté, le ministère des armées, chargé de superviser les ventes d’armes françaises à travers le
monde, est resté mutique. MSC n’a, pour sa part, pas donné suite à nos sollicitations. « Personne ne vous communiquera la moindre information à ce sujet », prévient une source
interne à l’entreprise.
Selon des informations que Le Poulpe a obtenues auprès des associations Palestinian Youth Movement et Urgence Palestine, la cargaison voyagerait sous un code particulier, correspondant à la
classification « parties et accessoires des armes de guerre ». « Aubert et Duval est connu pour ses applications de défense terrestre, en particulier la fourniture de pièces
forgées pour les armes de moyen et gros calibre », précise l’une de nos sources.
Selon ces mêmes informations, le réceptionnaire de ces éléments militaires français se trouve être l’entreprise d’armement israélienne Elbit Systems basée à Yoqneam, en Israël. Les pièces françaises seraient destinées à l’équipement de son nouvel obusier de 155 millimètres, le Sigma, en cours de déploiement au sein de l’armée israélienne.
Des précédents, au Havre et ailleurs
« Nous remercions les travailleurs du port et les syndicats de bloquer cette cargaison et saluons leurs contributions à la lutte et aux nécessaires sanctions du régime israélien », déclarent au Poulpe les deux associations, qui demandent « un embargo total sur les armes à destination d’Israël ».
Le veto des dockers du port du Havre n’est pas une première. En 2019 déjà, à la suite des révélations du média Disclose, ils avaient bloqué une cargaison d’armes, des éléments de canons Caesar à destination de l’Arabie saoudite, alors que la guerre au Yemen faisait rage.
Plus récemment, le syndicat CGT des dockers s’est aussi opposé au départ de matériel militaire, notamment fabriqué par Aubert et Duval, vers l’État hébreu depuis le port de Fos-sur-Mer, près de Marseille. Selon Disclose, l’entreprise de Firminy entendait livrer à Israël en juin dernier des « équipements pour des canons », sans plus de précisions.
La marchandise qui aurait dû être embarquée au Havre était-elle celle bloquée en juin à Fos-sur-Mer ? Rien ne permet de l’affirmer à ce stade, tant le sujet apparaît sensible et opaque.
Selon nos informations, des manœuvres de brouillage des pistes sur la localisation exacte du conteneur auraient pu être mises en œuvre pour rendre plus discret le transport de ces marchandises sensibles et peut-être parer ainsi à toute action syndicale, juridique ou politique en lien avec la concrétisation de l’exportation.
« Il y a encore quelques jours, la “boîte” était localisée en Israël à Ashdod avant de réapparaître sur le sol français », glisse une source portuaire.
En tout état de cause, ce transfert maritime avorté, au moins à ce stade, remet sur le devant de la scène la politique des ventes d’armes par la France à Israël.
Officiellement, la position de la France semble claire. « Dans le contexte de la guerre à Gaza, la politique d’exportation de la France à l’égard de l’État d’Israël est constante. La France ne livre pas d’armes à Israël mais autorise, dans le cadre d’un examen rigoureux des demandes d’exportations et en conformité avec ses engagements internationaux, la livraison de composants destinés à être intégrés dans des systèmes défensifs ou à être réexportés vers des pays tiers. Cet examen ne se limite pas à une analyse technique des matériels. Il inclut également une analyse des usages et des divers engagements pris. Il repose sur de nombreuses sources d’information qui relèvent de différents niveaux de confidentialité, allant de la protection du secret commercial à celui du secret de la défense nationale », a tout récemment répondu le ministère des armées à une question de la députée LFI Gabrielle Cathala.
Opacité
Qu’en est-il spécifiquement de la cargaison dont le chargement a été empêché au Havre ? Questionné sur ce point précis, le ministère des armées n’a pas non plus répondu.
De son côté, la directrice de la communication de la société Aubert et Duval assure que « l’entreprise respecte scrupuleusement les réglementations étatiques en matière d’exportation de produits militaires et de biens à double usage ». « Aubert & Duval ne vend donc aucun produit destiné aux forces armées israéliennes », ajoute-t-elle.
Plusieurs associations, à la suite de précédentes révélations du média Disclose, déplorent l’opacité dans laquelle s’opère le transfert de matériel militaire depuis la France vers Israël. Elles ont saisi la justice pour obtenir le blocage de toute vente d’armes mais ont été déboutées par la justice administrative, qui s’est déclarée incompétente pour juger du litige.
« Avec les ordonnances de la Cour internationale de justice (CIJ), la France doit refuser ou suspendre l’export. La CIJ a clairement identifié un risque plausible de génocide et des violations systématiques du droit international humanitaire. Dans ces conditions, la France ne peut pas légalement autoriser des exportations de composants d’armes vers Israël. Les autoriser engage sa responsabilité internationale et potentiellement pénale (complicité par fourniture de moyens) », argumente de son côté Thomas, administrateur de Nidal, association juridique de la diaspora palestinienne en France, également mobilisée sur le dossier du conteneur havrais.
Pour rappel, la CIJ a délivré plusieurs mandats d’arrêt contre des dirigeants politiques israéliens, au premier chef le premier ministre Benyamin Nétanyahou.
En parallèle, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a estimé en avril 2024 que les États devaient désormais s’abstenir de transférer des armes vers Israël « afin de prévenir de nouvelles violations du droit international humanitaire et des abus et violations des droits humains ».
Selon Mediapart, les livraisons d’armes à destination d’Israël ont atteint, pour l’année 2024, un montant supérieur à 16 millions d’euros quand les commandes passées ont dépassé les 27 millions d’euros, un chiffre jamais atteint par le passé.
Manuel Sanson (Le Poulpe)
Cet article a été publié par Le Poulpe jeudi 11 décembre 2025.
Le Poulpe.info est un journal en ligne consacré à la Normandie et ses principales villes, qui a noué un partenariat avec Mediapart,
mise en ligne le 12 décembre 2025
Cécile Hautefeuille sur www.mediapart.fr
Le tribunal de Nanterre a prononcé la liquidation judiciaire du dernier fabricant de gros électroménager en France. Le projet de société coopérative porté par les salariés et soutenu par l’État n’a pas été jugé viable. 750 personnes perdent leur emploi.
BrandtBrandt, Vedette, Sauter et De Dietrich. Toutes ces marques françaises d’électroménager disparaissent avec la liquidation judiciaire du groupe Brandt, prononcée jeudi 11 décembre par le tribunal des activités économiques de Nanterre (Hauts-de-Seine).
Ce sont 750 personnes qui vont être licenciées d’ici au 1er janvier 2026, et leurs salaires ne seront plus versés dès le 15 décembre. La nouvelle, tombée dans la matinée, a totalement assommé les salarié·es et les élus locaux. Le secrétaire de la CGT du groupe Brandt parle de « rage » ; le président de la région Centre-Val de Loire, de « choc ».
Les deux usines du groupe, qui vient de fêter ses cent ans, sont basées dans cette région, à Saint-Jean-de-la-Ruelle près d’Orléans (Loiret) et Vendôme (Loir-et-Cher). Elles emploient plus de 450 personnes. Outre ces deux sites de production, Brandt a son siège social dans les Hauts-de-Seine et un centre de service après-vente dans le Val-d’Oise.
Le groupe, propriété depuis 2014 du conglomérat algérien Cevital, subit la baisse généralisée des ventes du gros électroménager, elle-même liée au recul des ventes immobilières. Ayant besoin de 20 à 25 millions d’euros pour relancer son activité, Brandt avait été placé en redressement judiciaire en octobre 2025 afin de « favoriser l’arrivée d’un partenaire susceptible de soutenir l’entreprise ».
Sur le modèle de l’entreprise Duralex sauvée en 2024, les salarié·es de Brandt ont déposé un projet de Scop, société coopérative et participative, qui entendait préserver les deux usines et au moins trois cents emplois. Ce dossier était soutenu par Groupe Revive, spécialisé dans la reprise d’entreprises. Et, de façon plus inédite, par l’État.
Le gouvernement s’était en effet engagé à mettre 5 millions d’euros sur la table, tout comme la région Centre-Val de Loire et la métropole d’Orléans. Mais ces engagements publics n’ont pas convaincu le tribunal de Nanterre qui a rejeté l’offre de reprise, celle de la dernière chance – tous les autres repreneurs s’étant finalement retirés.
« Le tribunal a jugé que le projet n’était pas viable car il n’y avait pas d’industriel derrière le dossier », explique Jorge Carranho, délégué CFE-CGC de Brandt à Vendôme, joint par Mediapart. « Pour le tribunal, les financements publics ne sont pas suffisants pour sauver notre beau savoir-faire français. On espérait au moins une reprise partielle. On est dépités, on est affreusement dégoûtés, c’est un vrai gâchis », poursuit-il.
Occasion manquée
« On ne comprend pas, les soutiens étaient là, une mobilisation sans précédent avait été faite », déplore pour sa part François Bonneau, président socialiste de la région Centre-Val de Loire, auprès de l’Agence France-Presse. Quant aux ministres de l’économie et des finances (Roland Lescure) et de l’industrie (Sébastien Martin), ils visent, sans les nommer, les banques, ces « autres acteurs indispensables [qui] n’ont pas souhaité se positionner pour sauver Brandt ».
Ces dernières avaient en effet été appelées, par le gouvernement, à « jouer le jeu » pour venir en aide au groupe après le dépôt du projet de Scop. Dans un communiqué, Bercy a par ailleurs exprimé sa « profonde tristesse » devant la liquidation d’un « fleuron français ».
Le projet des salarié·es de reprise en coopérative était accompagné par la confédération générale des Scop et des Scic (sociétés coopératives d’intérêt collectif), qui regrette, dans un communiqué, « une occasion manquée pour l’industrie » quand « le modèle Scop s’impose pourtant comme une solution solide et éprouvée pour les reprises industrielles ». Selon le mouvement, il n’est « ni revendable ni délocalisable [et] garantit l’ancrage territorial de l’activité et sécurise les investissements publics comme privés ».
Après l’annonce de la décision judiciaire, des feux de palettes ont été allumés devant le site de Vendôme où sont employées 93 personnes. « Ici, la moyenne d’âge est comprise entre 50 et 55 ans », souligne le délégué CFE-CGC, Jorge Carranho, qui s’interroge sur l’avenir de ces salarié·es dans une France « désindustrialisée » et qui ne favorise pas franchement l’emploi des séniors. « Tout le monde a pris un gros coup de massue derrière la tête, j’ai devant moi des salariés qui ont des larmes dans les yeux », décrit-il, la voix tremblante.
J’en ai ras le bol de ce pays à la con. Serge Grouard, maire d’Orléans
Une cellule de soutien psychologique a été mise en place à l’usine. « On a des collègues chasseurs qui ont des armes chez eux. On a insisté pour cet accompagnement parce qu’on a peur pour certains », indique Khachatur Melkonyan, délégué CGT du site, interrogé par le quotidien régional La Nouvelle République.
Toute la journée, des élu·es ou représentant·es de l’État ont défilé devant les deux usines Brandt. Joseph Zimet, préfet de Loir-et-Cher, est venu dire ses regrets devant « la fin d’une épopée industrielle vendômoise et nationale ». Selon lui, le « miracle » attendu ne s’est pas produit et il convient maintenant de « s’occuper de l’humain, des salariés sous le choc, à quelques jours des fêtes de fin d’année ». Plus tôt, le syndicaliste CFE-CGC avait lancé, écœuré, devant les journalistes de France 3 : « Dans vingt et un jours, on est tous licenciés... Bonne année ! »
À Saint-Jean-de-la-Ruelle, où se trouve le plus gros site de production de Brandt avec 350 salarié·es, le maire (divers droite) d’Orléans, Serge Grouard – également président de la métropole –, a dénoncé devant la presse « un manque de temps pour convaincre les banques de la viabilité du projet ».
Selon lui, « il manquait 4 millions pour empêcher cette marque de disparaître au profit des produits chinois ». Face au micro de la radio locale, Serge Grouard a été plus véhément : « On a été tenus à l’écart de tout ce qui se passait dans la coulisse car on ne compte pas […]. Ça va être vendu aux enchères pour quelques millions et ça va être racheté par les Chinois, j’en ai ras le bol de ce pays à la con. »
Les Scop, plus pérennes
Sur les réseaux sociaux, des responsables politiques y sont également allé·es de leur commentaire. Pour le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, la fin de Brandt « est le symbole de la France d’Emmanuel Macron, une France à l’arrêt qui a perdu un à un tant de ses fleurons industriels ».
Jean-Luc Mélenchon, le leader de La France insoumise, s’en prend à la décision de liquidation judiciaire : « Il est temps de se demander pourquoi de tels tribunaux ont une telle opportunité de tout refuser et de tout détruire. Il faut établir un droit de préemption des salariés sur les entreprises qu’ils veulent racheter. »
Quant au secrétaire national du Parti communiste, Fabien Roussel, il envoie ses « pensées émues » aux salarié·es et à leurs familles « abandonnés avant Noël » puis lance : « Honte au gouvernement. Honte aux banques qui n’ont pas cru dans le projet de coopérative. »
Plein d’amertume, le communiqué de la confédération des Scop et des Scic tient à rappeler que le modèle coopératif « favorise l’implication des salariés » grâce à « son fonctionnement démocratique » et surtout « oriente l’entreprise vers la stabilité de long terme » avec « un taux de pérennité à cinq ans de dix points supérieurs à celui de l’ensemble des entreprises françaises », à 79 % contre 69 %.
mise en ligne le 12 décembre 2025
Par Emmanuel Clévenot sur https://reporterre.net/
Le 12 décembre 2015, la signature de l’Accord de Paris offrait une lueur d’espoir dans la lutte contre le chaos climatique. Dix ans plus tard, les signaux sont au rouge et cette boussole semble plus fragile que jamais.
Un coup de marteau aux répercussions historiques. Il y a dix ans jour pour jour, Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères et président de la COP21, scellait l’adoption de l’Accord de Paris. Assis à ses côtés, François Hollande l’enlaçait aussitôt sous une pluie d’acclamations. Les archives des journaux télévisés de l’époque en témoignent : dans un même élan, les émissaires des 195 nations présentes se levèrent de leur siège pour saluer ce que l’on qualifiait alors de « grande victoire pour l’humanité ».
Une décennie plus tard, le multilatéralisme a pris un coup de vieux et cette scène de liesse revêt désormais un aspect archaïque. Le 22 novembre, la COP30 au Brésil s’est clôturée dans une ambiance chaotique, sous les huées de diplomates dont les objections ont été ignorées par la présidence. Un fiasco tendant à devenir coutumier de ces fins de conférences, à l’image de celui observé un an auparavant lors de la 29e édition en Azerbaïdjan.
L’esprit de l’Accord de Paris s’est-il totalement évaporé ? Et qu’en est-il des résultats concrets de ce traité universel ? Retour en cinq points clés sur les dix années de cette boussole climatique, porteuse d’espoir mais aussi de maintes déceptions.
1. Un objectif phare désormais inatteignable
Limiter la hausse de la température planétaire bien en deçà de 2 °C en comparaison au niveau préindustriel, et de préférence sans dépasser la barre de 1,5 °C. Tel était et demeure l’objectif phare de l’Accord de Paris. Pourtant, dix ans après sa signature, la Terre est en surchauffe : les onze années écoulées ont été les onze plus chaudes depuis le début des relevés météorologiques en 1850 ; l’année 2025 est en passe de devenir la deuxième plus chaude de l’Histoire, et la précédente a été la première à franchir 1,5 °C, d’après l’observatoire Copernicus.
« Le dépassement est désormais inévitable »
Pour que l’accord soit officiellement enfreint, ce seuil devra être dépassé sur plusieurs décennies. Toutefois, le couperet est imminent : à ce jour, Copernicus estime le réchauffement à +1,4 °C. « Le dépassement est désormais inévitable », a d’ailleurs confirmé le patron des Nations unies, António Guterres, en amont de la COP30. « Cela est dû à l’insuffisance des mesures prises en faveur du climat au cours des dernières années », a abondé Jim Skea, président du Giec, le groupe d’experts établissant le consensus scientifique sur la crise climatique.
Peut-on dès lors parler d’échec total de la mission ? Jusque dans les années 2010, la Terre filait droit vers une hausse du thermomètre de 4 °C à l’horizon de la fin du siècle. À présent, les politiques climatiques mises en place dans chaque pays conduisent la planète vers +2,8 °C. Autrement dit, l’Accord de Paris correspond à une période d’infléchissement de la hausse de nos émissions de carbone, qu’il a, a minima, permis d’encadrer et d’encourager. Mais son objectif phare tombera à coup sûr à l’eau. Reste à œuvrer pour que ce dépassement soit le plus temporaire possible.
2. Toujours plus de fossiles et d’émissions de CO2
Freiner la hausse des températures nécessite en premier lieu une réduction colossale des émissions de gaz à effet de serre. En 2024, quelque 57,7 gigatonnes d’équivalent CO2 ont été rejetées par les humains dans l’atmosphère. Un chiffre en augmentation de 13 % depuis 2010, d’après une étude publiée le 4 novembre par un organe de l’ONU. L’abandon progressif des hydrocarbures apparaît dès lors comme la clé principale pour stopper cette tendance et atteindre le plus tôt possible le pic des émissions.
Problème : l’accord adopté en 2015 ne fait pas explicitement référence à ce point précis. « Il ne s’agit pas là d’un impensé des négociations climat, mais le résultat d’un rapport de force entretenu par les États souhaitant protéger leurs intérêts financiers et géostratégiques dans les énergies fossiles », écrit dans un récent rapport Gaïa Febvre, chargée des politiques internationales au Réseau Action Climat.
Et les répercussions une décennie plus tard sont palpables : leur production ne cesse d’augmenter, et pas moins de 1 570 nouveaux projets d’extraction de pétrole et de gaz ont été comptabilisés par Reclaim Finance depuis l’Accord de Paris. Même la France — pays berceau du traité se targuant d’incarner une diplomatie climatique ambitieuse — soutient activement la multinationale TotalEnergies, dont deux tiers des investissements seront encore consacrés aux hydrocarbures en 2030.
Bonne nouvelle, en revanche : il y a dix ans, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) projetait que les renouvelables constitueraient un tiers de la production mondiale d’électricité d’ici 2040. Avec seize ans d’avance, l’objectif a été accompli l’an passé, précise La Croix. Malheureusement, cette percée ne s’opère pas aux dépens des combustibles fossiles mais nourrit seulement une demande accrue en énergie.
3. Une boussole perdant son cap
En dépit de ces chiffres démoralisants, l’Accord de Paris demeure la seule véritable boussole internationale dans la bataille contre la crise climatique. Retrait des États-Unis de Donald Trump, tensions géopolitiques croissantes dans le monde, pandémie de Covid-19… « Il a démontré sa résilience malgré les crises successibles, note Gaïa Febvre. Il reste le seul outil multilatéral ratifié par 194 États dont nous disposons aujourd’hui. »
Conçu sans date d’expiration, le traité pose un cap. Un horizon commun et partagé : celui de 1,5 °C. Pour s’y tenir, les Parties sont chargées de formuler tous les cinq ans des engagements de réduction de leurs émissions. Baptisés CDN dans le jargon diplomatique, ces plans devaient d’ailleurs être révisés cette année. Malheureusement, 95 % des pays n’ont pas respecté la date butoir du 10 février pour soumettre leurs copies mises à jour. Et bien qu’un délai supplémentaire de sept mois ait été accordé aux retardataires, beaucoup manquent à l’appel.
« Un bien commun très précieux dans le contexte géopolitique actuel »
Et pour ceux ayant rendu leurs devoirs, le constat est peu réjouissant : fin octobre, les Nations unies déploraient que les nouvelles feuilles de route publiées conduiraient à des réductions d’émission de gaz à effet de serre de 11 à 24 % d’ici 2035, en comparaison à 2019. Pour respecter la trajectoire fixée, ce pourcentage devrait s’élever à 57 %. Traduction : le compte n’y est pas.
Là résulte toute l’ambiguïté de l’accord adopté en 2015. Celui-ci est juridiquement contraignant dans la théorie, mais contraindre un État à respecter ses engagements est dans les faits impossible, analyse Marta Torre-Schaub, juriste et directrice de recherche au CNRS.
4. Le fossé se creuse entre Nord et Sud global
D’autant qu’un autre obstacle freine la mise en œuvre du traité : les financements. Son article 9 prévoit que « les pays développés fournissent des ressources financières pour venir en aide aux pays en développement ». Ce, car les premiers sont historiquement responsables de la crise climatique affectant aujourd’hui davantage les seconds. Avec le départ fracassant du président climatodénialiste des États-Unis, ce devoir repose désormais grandement sur l’Union européenne. Et celle-ci, désireuse de ne pas porter seule ce poids, pointe du doigt la Chine… pour l’instant exonérée de participation financière obligatoire.
Résultat ? Les pays se déchirent sur cette question financière, creusant un fossé de plus en plus grand entre le Nord et le Sud global. Le fiasco de la COP29 en Azerbaïdjan en est l’illustration même : bien loin des 1 300 milliards de dollars nécessaires à la transition des États vulnérables, les pays les plus riches s’y sont engagés à fournir 300 milliards de dollars par an à l’horizon 2035. Un accord jugé « ridicule » et « néocolonialiste », au regard de la dette climatique. Faute d’argent suffisant, les pays les plus pauvres ne peuvent dès lors s’engager sur des feuilles de route ambitieuses qu’ils ne pourraient ensuite financer. Et se boucle ici le cercle vicieux.
5. Et maintenant ?
Aussi nombreuses soient les critiques et les réformes à apporter à l’actuelle gouvernance internationale sur le climat, « les COP et les accords qui en découlent sont probablement le signe le plus tangible de la possibilité de faire vivre une forme de multilatéralisme, une arène où entretenir l’idée de la construction d’un monde commun », ajoute Marta Torre-Schaub. « On peut les voir avec cynisme, mais l’autre solution, c’est la guerre de tous contre tous, ce qui fait probablement de l’Accord de Paris un bien commun très précieux dans le contexte géopolitique actuel », abonde dans le même article du CNRS l’anthropologue Jean Foyer.
S’il ne peut à lui seul inverser le cours du réchauffement, l’Accord de Paris a donc le mérite de montrer la direction vers laquelle le monde doit se diriger : « Sortir des énergies fossiles, financer équitablement la transition et garantir qu’elle soit juste pour tous, résume Oxfam. L’Histoire retiendra celles et ceux qui auront choisir d’agir… et ceux qui auront renoncé. »
mise en ligne le 11 décembre 2025
Eléonore Houée sur www.humanite.fr
Alors que le dispositif d’encadrement des loyers arrivera à son terme en novembre 2026, dans sa forme expérimentale, trois députés et trois sénateurs issus de la gauche entendent le pérenniser et le généraliser.
À Lille, Lyon ou encore Montpellier, a permis de lutter contre le mal-logement. Dans la capitale, les locataires ont pu économiser près de 1 700 euros par an, selon l’Atelier parisien d’urbanisme (Apur). instaure des plafonds fixés par la loi, mais ne connaît qu’une forme expérimentale depuis la loi Élan (Évolution du logement, de l’aménagement et du numérique), instaurée en 2018 et prolongée jusqu’au 26 novembre 2026.
Pour éviter que le dispositif ne disparaisse, plusieurs élus de gauche proposent une loi non seulement pour le pérenniser, mais aussi pour que d’autres municipalités s’en saisissent. Seules 70 communes l’appliquent, l’État n’acceptant plus les candidatures depuis 2022. « Ce sujet touche des millions de nos concitoyens », défend le sénateur communiste Ian Brossat.
Amendes renforcées contre les propriétaires abusifs
La députée Danielle Simonnet, également à l’initiative, voit dans cette proposition une façon de « garantir un loyer pour toutes et tous, y compris dans les territoires ultramarins ». Ces derniers ne pouvaient en effet pas prétendre à l’application de cette mesure avant une loi du 13 juin 2025.
Surtout, il s’agit d’abaisser le plafond à 10 %, de simplifier les démarches pour les villes et de renforcer les contrôles et les sanctions. À titre d’exemple, 32 % des loyers dépassent encore les plafonds fixés par la loi, un chiffre qui explose dans la banlieue de Paris. La présidente du groupe écologiste à l’Assemblée nationale, Cyrielle Chatelain, qui porte aussi la PPL, se veut rassurante : « L’encadrement des loyers n’a pas provoqué de recul de l’offre locative. »
Un article de la PPL permet aux collectivités de récupérer les amendes en cas de non-respect des propriétaires. En ce qui concerne le délai de contestation de la part d’un locataire, effectif seulement à Paris, un article prévoit son allongement à trois ans, quand il n’est que de trois mois aujourd’hui.
Ian Brossat insiste quant à lui sur la problématique des propriétaires qui abusent des compléments de loyer, devenu un prétexte pour gonfler les prix locatifs, mais qui pèse sur les plus précaires. « Si vous habitez à côté d’une station de métro, vous pouvez en payer un ! »
Sanctions et contrôle renforcés contre les propriétaires hors-la-loi
La proposition impose « une interdiction de complément de loyer si le diagnostic de performance énergétique n’est pas valide », indique Danielle Simonnet. Les parlementaires entendent davantage contraindre les propriétaires en voulant rendre obligatoire la justification « du caractère exceptionnel » du bien et ajouter « des critères d’exclusion du complément ».
Du côté du gouvernement, le ministre de la Ville et du Logement, Vincent Jeanbrun, ne semble pas fermé à la pérennisation de l’encadrement des loyers, d’après le sénateur communiste. Cela dit, « l’enjeu des élections municipales est réel », prévient la députée Cyrielle Chatelain.
D’autant plus que la candidature de Rachida Dati à la mairie de Paris menace le dispositif. La ministre de la Culture souhaite en effet mettre fin à la mesure, une demande qu’elle a formulée lors des dernières élections municipales, en 2020.
Pierre Cazemajor et Gaël De Santis sur www.humanite.fr
Ce jeudi 11 décembre, à l’occasion de la niche parlementaire du Parti socialiste, l’Assemblée nationale examinera la proposition de loi déposée par le député Inaki Echaniz pour pérenniser l’encadrement des loyers.
Une proposition de loi visant à pérenniser l’encadrement des loyers sera examinée aujourd’hui à l’Assemblée nationale, dans le cadre de la niche socialiste. Pour Jacques Baudrier, adjoint PCF à la maire de Paris, le constat est clair : « Il y a une tension terrible sur le parc locatif privé. On essaye de réguler ça avec l’encadrement des loyers. L’objectif, c’est de le pérenniser. » Sans intervention législative, prévient-il, « l’encadrement pourrait s’arrêter à la fin de l’expérimentation en 2026 ». La proposition portée par le député Inaki Echaniz arrive donc « au bon moment ».
Signe d’une dynamique nouvelle, « il y a d’importantes convergences transpartisanes, observe l’élu communiste, à part le Rassemblement national qui s’y oppose totalement ». Même le ministre du Logement, Vincent Jeanbrun, aurait confié au député socialiste « qu’il n’était pas opposé à l’encadrement », rapporte Barbara Gomes, conseillère déléguée au logement (PCF). À ses yeux, les réticences restantes « ne reposent sur rien sinon des fantasmes. »
De bonnes chances d’être votée
Il faut dire que sur le terrain, le dispositif produit des effets tangibles. Fiona, jeune parisienne, en a fait l’expérience : « On était trois en colocation. Lorsqu’on est rentrées, on payait chacune 730 euros, puis c’est passé à 800. » Après avoir vu un affichage de la Ville, elle dépose un signalement. Résultat : « On a récupéré 7 000 euros. » Le logement dépassait le plafond légal.
Pour Jacques Baudrier, ces résultats devraient peser dans le vote : « Tous les arguments de ceux qui sont contre sont totalement hors du réel. On a de très bons espoirs que ce soit voté demain. » Si le texte est adopté à l’Assemblée, il devra encore passer par le Sénat. « Ça tombe bien : le groupe communiste a une niche en février », rappelle-t-il. « Le logement est plus que jamais une question d’intérêt général, conclut Barbara Gomes. L’encadrement des loyers ne résoudra pas à lui seul la crise, mais il permet au moins d’en contenir les effets. »
Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr
Ce dispositif, appliqué dans près de 70 communes, est encore très inégalement respecté par les bailleurs, selon le Baromètre de l’encadrement des loyers publié ce 4 septembre par la Fondation pour le logement. Les associations de défense des locataires et de lutte contre le mal-logement réclament sa pérennisation et des contrôles renforcés.
« À l’heure où le logement est le premier poste de dépense des ménages et où les expulsions locatives ont explosé pour atteindre 25 000 ménages en 2024, ce dispositif est on ne peut plus précieux, car il concourt à la modération des loyers », martèle Christophe Robert, délégué général de la Fondation pour le Logement, qui publie pour la cinquième année un Baromètre de l’encadrement des loyers.
Une règlementation inégalement appliquée
Depuis 2019, à Paris par exemple, ce dispositif a permis aux locataires d’économiser, en moyenne, 1700 euros par an, selon une étude de l’Atelier parisien d’urbanisme (APUR). Mais cette réglementation, plébiscitée par les locataires et appliquée désormais dans près de 70 communes, est encore très inégalement respectée par les bailleurs, selon les territoires. Les résultats sont satisfaisants dans les grandes villes entrées récemment dans le dispositif, en particulier à Montpellier, où seulement 12 % des loyers proposés sont au-dessus des plafonds légaux, ou encore à Lyon-Villeurbanne (24 %) et Bordeaux (25 %). Ils restent moyens à stables à Paris (31 %) et à Lille (31 %), villes pionnières de l’encadrement.
Les tendances sont en revanche inquiétantes en banlieue parisienne, notamment à Est-Ensemble (38 %) et Plaine-Commune (59 %) où le respect de l’encadrement a fortement chuté en un an, atteignant des niveaux inédits de dépassement des loyers-plafonds. Quant aux nouveaux entrants, ils affichent de premiers résultats à améliorer, avec 38 % de dépassements des loyers en Pays Basque et 45 % à Grenoble. Au total, dans l’ensemble des villes analysées, 32 % des annonces dépassent les plafonds de loyers, un chiffre en hausse de 4 points par rapport à 2024. « L’encadrement des loyers se diffuse mais son respect est de plus en plus inégal », résume la Fondation.
La palme du dépassement de loyer aux petites surfaces et passoires thermiques
Le plus grave, c’est que les loyers crevant le plafond sont ceux des personnes les plus fragiles (personnes seules, étudiants, etc.) car ils concernent les petites surfaces, les appartements mal isolés et les meublés : 90% des logements de 10m2 ou moins sont surévalués, et les propriétaires de passoires thermiques (classées G) n’hésitent pas non plus à gonfler la note. Enfin, les meublés s’avèrent aussi particulièrement concernés : 41 % d’annonces illégales, contre 27 % pour les locations nues.
C’est pourquoi la Fondation pour le logement réclame des contrôles renforcés, d’autant qu’« à l’instar des bailleurs privés, les agences et les plateformes de locations n’hésitent pas à publier en toute illégalité des annonces avec un loyer dépassant le plafond autorisé », souligne Eléonore Schmitt, chargée de plaidoyer à la Fondation pour le logement. « Beaucoup d’annonces illégales sont publiées par des multipropriétaires, ajoute Antoine Boussard, coordinateur de la Brigade associative inter-locataires (BAIL), ce qui rend le rapport de force assez inégal dans un contexte de grande tension du marché locatif privé. »
Exiger des propriétaires le remboursement des trop-perçu
Le responsable de cet organisme, qui accompagne les locataires souhaitant faire respecter leurs droits, notamment en demandant le réajustement de leurs loyers et le remboursement des sommes trop perçues, plaide pour des dispositifs de contrôle renforcés en amont par les pouvoirs publics, « pour éviter que la charge administrative du respect de la loi repose uniquement sur le locataire victime ». Certaines villes comme Paris ou Lyon sont cependant très réactives et ont mis en place des plateformes de signalement pour les locataires abusés. Dans la capitale, depuis l’entrée en vigueur du dispositif, 4000 signalements ont permis aux locataires de se faire rembourser 3300 euros de trop perçu.
« L’heure est désormais au renforcement du contrôle du respect de cette loi utile mais trop longtemps négligée par l’État, et surtout à sa pérennisation », plaide la Fondation pour le logement. En effet, l’encadrement des loyers, rendu possible par la loi Alur de 2014, puis restreint par la loi Elan de 2018 aux seules collectivités volontaires, est un dispositif expérimental qui doit s’achever en novembre 2026. Saluant les différentes initiatives parlementaires en faveur d’une loi sur l’encadrement des loyers, le directeur de la Fondation pour le logement a annoncé qu’avec une dizaine d’associations, son organisation lançait une grande pétition. Une manière de donner le coup d’envoi de sa campagne pour pérenniser et améliorer l’encadrement des loyers. À quelques mois des élections municipales, les citoyens pourront interpeller les candidats sur cette question.
mise en ligne le 11 décembre 2025
Pierre Cazemajor sur www.humanite.fr
Ce jeudi 11 décembre, Emmanuel Macron réunit de nouveau les acteurs de la lutte contre le narcotrafic. Alors que l’exécutif durcit sa réponse punitive, l’exemple des haltes soins addictions, ou « salles de shoot », dont plusieurs projets ont été bloqués, illustre les entraves politiques et idéologiques, en dépit des résultats solides et documentés depuis près de dix ans.
Les acteurs de la lutte contre les trafics de drogue sont de nouveau convoqués, ce jeudi, à l’Élysée par le chef de l’État. Lors de la première réunion le 18 novembre, après la mort de Mehdi Kessaci, assassiné à Marseille (Bouches-du-Rhône), Emmanuel Macron leur avait demandé « d’amplifier » leur action en adoptant la même approche que pour le « terrorisme », stigmatisant au passage les usagers, qui seraient responsables des violences liées au narcotrafic.
C’est oublier que les échecs successifs de la lutte contre ce fléau incombent surtout aux responsables politiques et à un manque d’ambition en matière de santé publique. L’exemple des haltes soins addictions (HSA), dites « salles de shoot », en est un exemple éclairant.
Réduire les overdoses grâce aux salles de consommation sécurisées
Il en existe actuellement deux en France, l’une à Paris, l’autre à Strasbourg (Bas-Rhin). Créées en 2016, à titre expérimental, elles visent à répondre au problème des milliers de personnes qui consomment chaque jour des stupéfiants dans la rue. Sur le terrain, le principe même de ces structures ne fait plus débat.
« Ce sont des espaces de consommation sécurisés pour un public extrêmement précaire, explique Benjamin Tubiana-Rey, de la Fédération Addiction. On y vient avec son produit, on consomme dans des conditions sanitaires correctes, sous l’œil d’infirmiers, d’éducateurs, de travailleurs sociaux. Cela permet de réduire les overdoses, les infections, et d’orienter vers le soin ou le sevrage. »
Pour Céline Debaulieu, responsable du sujet à Médecins du monde, les effets de ces salles ne laissent aucune place au doute : « Les HSA réduisent drastiquement le nombre de seringues dans l’espace public, apaisent le quartier et servent de marche entre la rue et d’autres dispositifs de soins et d’insertion. »
Une étude de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale estimait, en 2021, que les deux salles avaient permis d’éviter à Paris et Strasbourg 69 % des overdoses, 71 % des passages aux urgences, 77 % des infections graves, tout en prévenant une part des contaminations par le VIH et l’hépatite C.
À cela s’ajoute une économie évaluée à 11 millions d’euros de frais médicaux, dont 6 millions pour Paris. Les usagers décrivent eux-mêmes un changement net dans une récente lettre ouverte : « Avant, on était au moins 50 par terre, les gens se shootaient dans les parkings. La salle nous permet d’être en sécurité, d’avoir du matériel propre et du soutien. »
La ligne dure de Darmanin freine les dispositifs de réduction des risques
Malgré ce bilan, leur développement demeure entravé par des blocages politiques, l’État privilégiant la répression au soin. La France ne compte toujours que deux salles de shoot dont la pérennité n’est toujours pas assurée. Un amendement vient d’ailleurs d’être voté par l’Assemblée nationale pour prolonger l’expérimentation à Paris et Strasbourg jusqu’à fin 2027. « On nous a empêchés d’en ouvrir d’autres, tranche Benjamin Tubiana-Rey. Les besoins sont identifiés, mais les projets sont bloqués. »
À Lille (Nord), où la mairie – dirigée jusqu’en mars dernier par Martine Aubry (PS) – soutenait le projet, la HSA était pourtant sur le point d’ouvrir. Marie-Christine Staniec-Wavrant, adjointe au maire déléguée à la santé, raconte : « Tout était prêt et validé à tous les niveaux. On en était au stade du recrutement du personnel. La préfecture, le commissariat central de police, le ministre de la Santé nous soutenaient. Tout le monde nous soutenait. »
Mais en juin 2021, tout bascule lorsque Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, adresse une lettre au préfet du Nord pour signifier sa « ferme opposition » au projet, estimant que « la drogue ne doit pas être accompagnée mais combattue ».
À Marseille, la mécanique est comparable. Marianne, du collectif Je dis oui ! – un collectif né après l’arrêt brutal du projet pour soutenir la création des HSA –, retrace les étapes : un projet est lancé en 2022 ; un an après, un comité de pilotage réunissant l’agence régionale de santé, la mairie, la préfecture et les associations valide une adresse. « Le lieu cochait toutes les cases : proche des zones de consommation sans être en plein dedans, accessible, et appartenant à la mairie, qui était favorable », explique-t-elle. Architecte mandaté, usagers consultés, offres d’emploi prêtes : l’ouverture était envisagée début 2024.
Mais la salle ne verra finalement pas le jour. Lors de la réunion du 17 janvier 2024, la préfecture se rétracte brutalement. « C’est ce qui a tué le projet », résume Marianne. Et ce, alors que la mairie se dit toujours pleinement « convaincue de la nécessité de doter Marseille d’une HSA ». Contactée par l’Humanité, la préfecture des Bouches-du-Rhône n’a pas souhaité expliquer ce revirement.
Un gouvernement qui ignore délibérément les données scientifiques
Pourquoi freiner des dispositifs dont l’efficacité est documentée ? Pour les acteurs de terrain, la réponse tient moins aux données qu’à la manière dont l’État conçoit la politique de lutte contre les stupéfiants. D’autant que les arguments avancés contre les HSA ne résistent pas à l’épreuve des faits. « Les HSA ne créent pas un phénomène : elles répondent à une consommation préexistante dans le secteur », rappelle Benjamin Tubiana-Rey.
Les données publiques contredisent, elles aussi, le récit d’une insécurité grandissante autour des haltes. Un rapport d’octobre 2024, commandé par Gérald Darmanin et réalisé par l’inspection générale des affaires sociales ainsi que l’inspection générale de l’administration, confirme que « les salles n’engendrent pas de délinquance, voire sont susceptibles de faire baisser le nombre de délits commis par leurs usagers ». À Strasbourg, la salle « n’a généré aucune activité de deal » ; et à Paris, « de nombreux riverains estiment que la HSA améliore le quartier et réclament son maintien ».
Les prises de position officielles illustrent pourtant le fossé entre les faits et la ligne défendue par l’État. Le 25 septembre 2025, le préfet des Bouches-du-Rhône, Georges-François Leclerc, déclarait : « Si vous créez une HSA, cela veut dire que vous assumez que vous n’interpellerez pas dans la zone. Or, la priorité est à la répression. » Même logique du côté de Gérald Darmanin, qui justifiait déjà son refus à Lille par la « fixation des consommateurs » et les « troubles associés ».
Pour Anne Souyris, sénatrice écologiste et autrice d’une proposition de loi visant à inscrire les HSA dans le droit commun, le constat est sans appel : « L’impasse est politique. Cela fait dix ans que ces deux salles existent et toutes les évaluations concluent à leur efficacité. La seule critique récurrente, c’est qu’il n’y en a pas assez. »
C’est à ce niveau que Benjamin Tubiana-Rey situe, lui aussi, le cœur du problème. « Les oppositions sont généralement plus idéologiques que basées sur les effets réels de ces salles, soutient-il. Certains pensent qu’on ”laisse consommer”, mais tout le monde n’est pas en capacité d’arrêter sa consommation du jour au lendemain. Les HSA, c’est une réponse pragmatique à un problème concret, pas de la morale. »
Le choix de la répression
Si les salles peinent à ouvrir, c’est donc surtout parce que l’État continue de privilégier le volet répressif. « La prévention reste le parent pauvre. Ce n’est pas une maladresse : c’est un choix politique », explique Yann Bisiou, maître de conférences en droit privé et sciences criminelles, interrogé récemment dans l’Humanité. Il cite un exemple emblématique : le fonds de concours Drogues, alimenté par les saisies liées au trafic.
« Aujourd’hui, 90 % de cet argent va à la répression et 10 % à la prévention. (…) Si l’État voulait vraiment faire de la prévention et y mettre les moyens, il pourrait se servir de cet outil budgétaire immédiatement mobilisable. Des centaines de millions d’euros pourraient ainsi abonder de vraies politiques de prévention. » À Lille, Marie-Christine Staniec-Wavrant partage le point de vue : « On a assisté à une victoire du ministre de l’Intérieur sur le ministre de la Santé. L’exécutif privilégie le répressif, en dépit de toutes les évaluations de terrain. »
Pour Anne Souyris, cette priorité donnée au sécuritaire révèle un blocage plus profond. « On a en France l’une des scènes de consommation de drogue les plus importantes d’Europe, explique-t-elle. La pérennité des HSA s’impose. Mais sur le sujet, et encore plus à l’approche des municipales, tout le monde devient frileux. » Et de conclure : « Les HSA, c’est une solution à plein de problèmes, notamment de sécurité, et une réponse aussi au narcotrafic. Si on ne travaille pas sur la détresse sociale, on n’arrivera jamais à rien. Les mafias se nourrissent de la désespérance : il faut prendre le problème par les deux bouts, pas seulement par la répression. »
Elian Barascud sur https://lepoing.net/
Après une première pétition appelant à fermer le square du Père-Bonnet face à la hausse des nuisances liées à la consommation de drogues, des habitants et associations de Figuerolles lancent un texte alternatif. Ils demandent non pas la fermeture du parc, mais la restauration des dispositifs sociaux
Le square du Père-Bonnet, à Figuerolles, cristallise depuis plusieurs années les inquiétudes d’une partie des habitants. Comme le rapportait Midi Libre, plusieurs riverains disent assister à une hausse marquée des consommations de drogues dures dans le parc, à des violences verbales et physiques, ainsi qu’à des situations jugées préoccupantes sur le plan sanitaire et sécuritaire. Une première pétition, signée par des résidents excédés, demandait la fermeture pure et simple du square.
En réaction, un collectif d’habitants et d’associations du quartier publie une seconde pétition. Tout en décrivant les mêmes constats — présence accrue de consommateurs de crack et de cocaïne, tensions, agressions, seringues abandonnées —, les signataires ciblent avant tout l’effondrement des dispositifs de prévention et d’accompagnement social.
Selon eux, la dégradation de la situation coïncide avec la diminution des moyens accordés au Centres d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de Drogues (CAARUD) Réduire Les Risques. Son accueil de jour, La Boutik, assurait jusque-là une présence quotidienne de médiation et des maraudes régulières. Depuis la fin des financements publics, l’association ne peut plus maintenir qu’une seule maraude hebdomadaire. Les pétitionnaires estiment que cette absence de relais sociaux renforce les vulnérabilités et alimente le sentiment d’abandon institutionnel.
Ils demandent donc la restauration des financements du CAARUD afin de rétablir des maraudes quotidiennes, ainsi que l’ouverture de structures d’hébergement et de lieux d’accueil à bas seuil. Ils appellent également à la mise en place d’un dispositif mobile de réduction des risques pour désengorger l’espace public et limiter les dangers sanitaires.
Le texte critique une stratégie jugée « uniquement sécuritaire », estimant que la présence policière ne peut suffire face à des phénomènes relevant de la santé publique et de la précarité sociale. Les signataires s’adressent à la mairie, à la préfecture, à l’ARS et à l’ensemble des pouvoirs publics, réclamant des « politiques publiques à la hauteur des enjeux ».
Accès à la pétition en cliquant ici.
mise en ligne le 10 décembre 2025
par Pierre Joigneaux sur https://fakirpresse.info/
« Le RN soi-disant le parti des ouvriers ? On pouvait sauver 15 000 emplois, sur le terrain on se bat comme des chiens… » Et pourtant, donc, le Rassemblement national fait obstacle à une proposition de loi proposant la nationalisation d’ArcelorMittal, en déposant 300 amendements ! Alors, sauver les emplois de Gaëtan, Aline, Reynald, et la production d’acier en France ? Non : le RN préfère protéger les intérêts des actionnaires.
« C’est une honte. Le RN soi-disant le parti des ouvriers, de la classe populaire ? On pouvait sauver 15 000 emplois, ça fait un an et demi qu’on se bat comme des chiens, comme des acharnés… » Gaëtan, ouvrier d’ArcelorMittal Dunkerque, héros de notre série vidéo « On va pas s’mentir », en a gros sur le cœur. Pour Fakir, il réagit à une nouvelle tombée ce lundi 24 novembre au soir : le parti d’extrême droite bloque une proposition appelant à nationaliser ArcelorMittal, portée par la députée Aurélie Trouvé (LFI). Comment ? En faisant de l’obstruction parlementaire. « Le RN claque 300 amendements avec des points virgules ? Si on ne nationalise pas, on va perdre 80 000 emplois sur le territoire français. Le RN nous l’a mise à l’envers. » Selon l’économiste Thomas Dallery, 84 700 emplois directs, indirects et induits sont en effet menacés.
67 % des Français sont favorables à la nationalisation d’ArcelorMittal, selon un sondage Ifop. Dont Emmanuel Lechypre, l’éditorialiste libéral qui écume les plateaux pour défendre le Capital, c’est dire ! Alors Emmanuel : la nationalisation, la seule solution ? « Et comment ! […] L’État se fait arnaquer par le premier bonimenteur qui passe. Quand vous avez laissé partir tous les fleurons de l’industrie française sans rien faire, et qu’on se retrouve aujourd’hui avec le niveau d’industrie le plus bas de tous les grands pays industrialisés… »
Pourquoi ce positionnement du RN qui prétend à tout bout de champ défendre les « petits contre les gros », combattre « la mondialisation » ? Alors même que le parti d’extrême droite compte dans ses rangs Frédéric Weber, ancien syndicaliste d’ArcelorMittal, qui se prononçait en faveur de la nationalisation du site de Florange en 2012 ? Parce que le Rassemblement national défend les intérêts du capital, des milliardaires, pas des ouvriers ni de l’industrie en France, comme on le documente chaque semaine chez Fakir. Et comme ça saute aux yeux, aujourd’hui, avec le dossier d’Arcelor Mittal.
mise en ligne le 10 décembre 2025
Ludovic Simbille et Guillaume Bernard sur https://rapportsdeforce.fr/
Ce 9 décembre, le budget de la Sécurité sociale pour l’année 2026 a été adopté à une courte majorité. Les plus grandes régressions sociales prévues par le gouvernement ne verront pas le jour. Mais si le pire a été évité, ce budget ne prévoit que de très faibles améliorations et quelques régressions notables. Rapports de Force fait le point.
C’est passé. De treize voix. Mais c’est passé. Ce 9 décembre les députés ont adopté à une courte majorité parlementaire (247 pour, 234 contre, 93 abstentions) le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour l’année 2026.
Après des semaines de négociations, de dépôts d’amendements et de tractations, les parlementaires ont réussi à accoucher d’un budget de compromis. Les mesures les plus violentes socialement, comme le doublement des franchises médicales, le gel des prestations sociales et des pensions de retraites, ou encore le grand coup de rabot passé dans le budget des hôpitaux ne verront pas le jour. Mais si le pire a été évité, ce budget ne prévoit que de très faibles améliorations et quelques régressions notables.
Ce vote est important car la version définitive du PLFSS pourrait bien être celle adoptée ce 9 décembre par l’Assemblée nationale. En effet, même si le texte doit encore repasser par le Sénat, le gouvernement a toujours le pouvoir de demander aux députés de statuer définitivement, en application de l’article 45 de la Constitution.
1 : Budget quand même à la baisse pour l’assurance maladie
Au cœur des débats parlementaires, encore une heure à peine avant le vote du texte : l’Objectif national de dépenses d’assurance maladie (ONDAM). Et pour cause, la première version du PLFSS annonçait le pire budget de l’hôpital depuis quinze ans, avec un ONDAM qui n’augmentait que de 2,1 % en 2026. Or l’augmentation des maladies chroniques et l’inflation font naturellement grimper les dépenses de santé d’environ 4 % chaque année. Toute augmentation inférieure implique donc des économies sur la santé. Au bout des débats parlementaires, l’ONDAM a finalement été porté à 3% par un amendement du gouvernement. Il reste toutefois inférieur à l’ONDAM de 2025 qui était de 3,6%.
2 : Abandon du gel des minimas sociaux et du doublement des franchises
Parmi les mesures les plus controversées pour maîtriser ces dépenses de santé : le doublement des franchises médicales et de la participation forfaitaire sur les médicaments, les consultations, les actes paramédicaux et pour le transport sanitaire. Autant sénateurs que députés ont voté contre cette augmentation du reste à charge au patient.
Autre mesure polémique non retenue en seconde lecture à l’Assemblée nationale : le gel des minimas sociaux. Sébastien Lecornu préconisait à l’origine une « année blanche » pour les prestations sociales (allocations familiales, RSA, prime d’activité, APL…) et pensions retraites. Traduction : les montants de ces prestations et pensions devaient être gelés en 2026, et non pas indexés sur l’inflation comme c’est le cas chaque année pour éviter une perte de pouvoir d’achat.
3 : Léger décalage de la réforme des retraites
Une autre mesure a été au centre des attentions, celle qui a fait dire à Marylise Léon, secrétaire général de la CFDT, qu’il faut « absolument voter », ce PLFSS. Il s’agit du décalage -et non de la suspension- de la réforme des retraites mise en place en 2023 par Élisabeth Borne. C’est l’aboutissement d’un compromis entre le gouvernement et le Parti socialiste, qui a permis la non-censure de Sébastien Lecornu et de son équipe.
L’augmentation d’un trimestre par an de l’âge légal de départ à la retraite, prévu initialement jusqu’à 2030, s’interrompt cette année. L’actuel âge légal de départ reste donc à 62 ans et 9 mois. Le nombre de trimestres requis pour bénéficier d’une retraite à taux plein est lui aussi gelé. Il restera à 170 trimestres au lieu de 172. Le dégel de la réforme est prévu au 1er janvier 2028. En attendant, les personnes nées entre 1964 et 1968, qui devraient partir à la retraite entre 2026 et 2030 pourront partir plus tôt que prévu. Mais seulement de trois mois.
4 : Retraites des mères
Autre amendement qui promet un léger mieux, cette fois pour les mères. Leur retraite ne sera plus forcément calculée sur les 25 meilleures années. Si la future retraitée a un enfant, les 24 meilleures années seront prises, si elle en a 2 ou plus, seules les 23 meilleures années seront prises en compte. De quoi rehausser quelque peu le montant de leur retraite. Pour rappel, la retraite des femmes est inférieure de 27% à celle des hommes, selon l’OCDE.
Le PLFSS 2026 prévoit un accès légèrement facilité au dispositif de carrière longue pour les femmes salariées du privé. Ces dernières pouvaient comptabiliser 8 trimestres, au titre de la naissance, de l’éducation ou de l’adoption d’un enfant. Mais ces trimestres étaient dits « non cotisés » et n’entraient pas dans le calcul pour un départ anticipé. Le PLFSS prévoit d’en transformer deux en trimestres cotisés. Pour les fonctionnaires, un amendement permettrait par ailleurs aux mères fonctionnaires de bénéficier d’un trimestre de bonification pour chaque enfant né à compter de 2004.
5 : Plafonnement des arrêts de travail : un mois d’arrêts de travail
Avant d’être à la retraite, un changement non négligeable attend les salariés au 1er janvier. Celles et ceux qui cessent pour la première fois le travail à cause d’une maladie ou d’un accident devront retourner voir leur médecin un mois après. En deuxième lecture, les députés ont rétabli la limitation du premier arrêt de travail à une durée d’un mois et à deux mois lors d’un éventuel renouvellement. Selon les situations, les médecins pourront déroger à cette règle en le motivant sur leur feuille de prescription. Le Sénat avait rejeté cette mesure au motif qu’elle encombrait les professionnels de santé déjà surchargés. A l’origine, le gouvernement prévoyait de limiter à 15 jours le premier arrêt de travail s’il est prescrit par un médecin de ville et 30 jours s’il est à l’hôpital.
Jusqu’à présent, les salariés n’étaient soumis à aucune durée maximale lors d’une mise en pause professionnelle. Hors ALD, les indemnités maladies pouvaient être perçues pendant 360 jours par période de trois ans. Au prétexte d’un suivi médical régulier, le gouv18 pternement cherche ainsi à restreindre la hausse de l’absentéisme au travail et à maîtriser les dépenses d’indemnités journalières. Selon la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES), celle-ci ont augmenté de 28,9 % entre 2010 et 2019, puis de 27,9 % entre 2019 et 2023. Un autre bon moyen d’éviter les répétitions de ces arrêts serait d’améliorer des conditions de travail, pour rappel, un salarié sur deux s’estime en détresse psychologique.
6 : Un nouveau congés naissance
C’est peut-être la réelle avancée créée par le PLFSS pour les travailleuses et travailleurs de ce pays. La version 2026 prévoit l’entrée en vigueur d’un congé de naissance. Chacun des nouveaux parents pourra prendre deux mois de congés pour accueillir le nouveau-né, soit d’affilée, soit en fractionné.
De ce que prévoyait le gouvernement, le premier mois serait indemnisé à 70% du salaire, le second à 60%. Prévu pour entrer en vigueur en 2027, les députés ont finalement avancé l’échéance au 1er janvier prochain. Ce nouveau temps dédié à l’arrivée du nouvel enfant se cumulera avec les congés maternité et paternité, déjà existant. Cette promesse d’Emmanuel Macron, formulée dès 2024, entre dans sa stratégie de relance de la natalité, désormais en berne en France.
7 : Défiscalisation des heures sup’
Les déductions de cotisations patronales sur les heures supplémentaires ont été étendues aux entreprises de plus de 250 salariés par l’Assemblée nationale. Cette réduction de 0,50 euro par nouvelle heure provient d’un amendement issu des rangs Les Républicains (LR). Censé récompenser « la France qui travaille », celle « de l’effort et du mérite », ce dispositif « a fait ses preuves sous Sarkozy », croit savoir Thibault Bazin, à l’origine de la mesure.
Alors président de la République, Nicolas Sarkozy avait en effet mis en place cette mesure en 2007. Le fameux « travailler plus pour gagner plus ». Pourtant, l’impact de cette « défiscalisation » sur la quantité d’heures travaillées, sur l’emploi, ou le revenu des ménages les plus modestes n’avait pas été démontré. En revanche, « employé et employeur peuvent s’accorder pour déclarer chaque mois des heures supplémentaires fictives afin de bénéficier des allègements et se partager cette manne fiscale », écrit le cercle des économistes. Défiscalisez, défiscalisez, défiscalisez, en restera-t-il quelque chose ?
8 : Hausse de la CSG sur les revenus du patrimoine
Via un amendement du Parti socialiste, l’Assemblée nationale souhaitait augmenter la CSG sur les revenus du patrimoine (Contribution sociale généralisée). Cet impôt, qui finance la Sécurité sociale, devait passer de 9,2% à 10,6%. Le sénat, majoritairement à droite, s’y était opposé. En seconde lecture à l’Assemblée nationale, un compromis a finalement été trouvé.
Un amendement a exclu de cette hausse les revenus liés à l’épargne et l’investissement locatif (assurance-vie, plus-values immobilières, PEL, plan d’épargne populaire, etc.), qui restent taxés à 9,2 %. Forcément, cette hausse d’impôt rapporte moins que prévu à la Sécu : 1,5 milliards d’euros au lieu de 2,8.
mise en ligne le 9 décembre 2025
Émilien Urbach sur www.humanite.fr
Fermetures de compte, refus de virement, contrôles renforcés… Depuis presque deux ans, les organismes financiers multiplient les mesures restrictives contre les soutiens du peuple palestinien. Dans le même temps, les banques continuent d’alimenter, sans vergogne, la colonisation israélienne.
Depuis plus d’un an, des associations, des collectifs et des particuliers engagés dans la solidarité avec le peuple palestinien dénoncent une série de blocages bancaires en France. Le phénomène touche des structures militantes, mais aussi des ONG et des citoyens agissant dans le cadre du droit humanitaire.
Depuis 2024, plusieurs témoignages indiquent que des plateformes de collecte comme GoFundMe ont, par ailleurs, bloqué des millions d’euros destinés aux civils palestiniens. Les organismes financiers opposent à chaque fois à leurs clients l’application des règles de la lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme (LCB-FT). Pour les associations, collectifs et personnes concernées, ces pratiques s’inscrivent surtout dans une logique de criminalisation de la solidarité avec la lutte du peuple palestinien.
Les témoignages étaient déjà nombreux fin 2024, provenant notamment de clients de la Banque postale et de la Caisse d’épargne qui auraient subi le blocage de plusieurs transferts d’argent vers la Cisjordanie et Gaza. Sollicitées par l’Humanité, les deux banques n’ont pas souhaité répondre.
Mais l’Association France Palestine solidarité (Afps) le confirme. « Ce qui passait il y a quelques années ne passe plus. Chaque envoi doit désormais être adossé à une convention détaillée, avec budget et objectifs », explique Anne Tuaillon, présidente nationale de l’association.
Entre « consignes implicites » et « frilosités locales »
Certaines antennes locales font part, par ailleurs, de difficultés quand elles cherchent à ouvrir un compte. « On a l’impression que ce sont des consignes implicites, mais cela peut être aussi des frilosités locales », poursuit la responsable associative. Quoi qu’il en soit, les conséquences de ces pratiques du milieu bancaires sont concrètes. En Palestine, des projets agricoles ou sanitaires sont retardés, alors que la situation humanitaire, notamment à Gaza, est qualifiée d’« apocalyptique » par l’ONU.
Le cas de l’Union juive française pour la paix (UJFP) illustre parfaitement cette dérive. Elle aide depuis plusieurs années une coopérative agricole gazaouie qui a bien failli être privée des apports financiers de l’association, cette dernière s’étant tournée vers un autre organisme bancaire. Car, après vingt ans de relation avec le Crédit coopératif, en juillet 2024 son compte a été définitivement fermé.
« Sans explication, sans rien, dénonce Pierre Stambul, porte-parole de l’organisation juive antisioniste. La banque a reçu 4 000 lettres de protestation. On lui a donné toutes les preuves de traçabilité : l’identité de notre correspondant à Gaza, les rapports d’utilisation des fonds. Rien n’y a fait. »
Pour l’UJFP, aucune des réponses fournies par le Crédit coopératif ne « tient debout », son porte-parole dénonçant « une logique de suspicion infamante » et « un étranglement financier délibéré de l’aide à Gaza » qui rend la banque « complice de génocide ».
Interrogé par l’Humanité, Pascal Pouyet, directeur général du Crédit coopératif, se défend : « Nous accompagnons des ONG partout dans le monde, y compris en Palestine. Mais nous devons garantir la traçabilité des flux. Si elle n’est pas suffisante, nous ne pouvons pas poursuivre. »
Concernant l’UJFP, il affirme que la procédure de clôture du compte a été menée après « neuf mois d’échange et de dialogue », bien au-delà du délai légal, pour démontrer une tentative de conciliation. Néanmoins, il refuse d’en expliquer les motifs, invoquant une « position très asymétrique » due à la réglementation LCB-FT, qui lui « interdit d’en parler ».
M. Pouyet affirme, en outre, n’avoir subi aucune « pression ni de l’État français, ni de la Banque de France, ni de la Commission européenne, ni d’Israël, ni des États-Unis » pour prendre sa décision, qui se justifie, selon lui, par la seule application du cadre légal.
Il en veut pour preuve les relations entretenues par la banque avec l’ONG Handicap international, dont les transferts vers la Palestine continuent. Une réponse qui laisse l’UJFP sceptique. « S’il n’y a pas de directive spéciale concernant la Palestine, alors pourquoi ces blocages ciblés existent-ils ? » questionne Pierre Stambul.
Au Parlement, la sénatrice écologiste Raymonde Poncet-Monge a interrogé le ministre de l’Économie sur ces questions. « Existe-t-il une directive visant les associations pro-palestiniennes ? » Le gouvernement a répondu par la négative. Pour lui, seules s’appliquent les règles générales de vigilance financière. La députée LFI Élisa Martin a, pour sa part, sondé la Banque de France.
Cette dernière lui a fait la même réponse que celle donnée à l’Humanité : « Il n’existe pas de consigne spécifique. Les banques sont tenues au respect de règles relatives à la lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme. Ces obligations sont mises en œuvre selon une approche par les risques, guidée notamment par des orientations de l’Autorité bancaire européenne. Pour mémoire, les autorités françaises ont rappelé l’importance de l’accès aux services financiers par les associations exerçant des actions de solidarité internationale. »
Ces dénégations sont loin d’apaiser les inquiétudes. « Si aucune consigne n’existe, pourquoi ces blocages se multiplient-ils depuis 2024 ? interroge, de nouveau, Anne Tuaillon. face à une zone grise où la peur du risque se transforme en interdiction de fait. »
De prétendues « petites opérations » suspectes
À Rennes, l’expérience vécue par la Dre Catherine Lescolan et par son mari a également provoqué un tollé. Cette anesthésiste, élue femme de l’année par les lecteurs de Ouest-France, s’est rendue à Gaza en mission médicale fin 2024. Elle a aidé, en lien avec le consulat de France, à évacuer plusieurs enfants blessés et à accueillir des réfugiés. Depuis, elle témoigne sans relâche sur la situation humanitaire.
En septembre 2025, elle a reçu une lettre recommandée du Crédit mutuel de Bretagne lui signifiant que ses comptes, ainsi que ceux de son mari, seraient clôturés sous soixante jours. Aucun motif écrit. « demandé pourquoi : silence, dénonce-t-elle. Puis, après médiatisation, le directeur général nous a appelés évoquant des « petites opérations » suspectes. Un virement de 30 euros à une traductrice, un chèque de 50 euros de l’AFPS pour des frais de déplacement, 400 euros à un ami franco-palestinien en difficulté… Tout avait un lien avec la Palestine. »
Elle questionne alors son banquier : « Est-ce que vous me soupçonnez de financer le terrorisme ? » La banque a fini par faire marche arrière. « Mais sans jamais fournir d’explication écrite », précise Catherine Lescolan.
Consulté par l’Humanité, l’organisme bancaire reste évasif : « Nous devons respecter le cadre légal et les obligations réglementaires. Nous ne motivons pas les décisions de clôture. Dans ce cas précis, la cliente a apporté des justificatifs conformes, ce qui nous a conduits à stopper la procédure. »
Pour l’antenne rennaise de l’AFPS, cette volte-face ne dissipe pas le malaise. « Dans un contexte où les banques françaises continuent de financer l’économie israélienne, comment ne pas voir une forme de rétorsion contre un engagement humaniste ? » questionne l’association.
La colonisation israélienne toujours financée par les banques françaises
Car, pendant que ces militants doivent justifier 30 euros envoyés à une traductrice, les grands groupes bancaires, eux, continuent de financer des entreprises impliquées dans la colonisation israélienne. Le dernier rapport de Don’t Buy Into Occupation est, à ce titre, accablant. Entre 2021 et 2024, pas moins de 180,3 milliards d’euros auraient été accordés en prêts et souscriptions à 58 sociétés actives dans les colonies. S’y ajoutent 156,4 milliards d’euros en actions et obligations. Parmi les organismes financeurs : la BNP Paribas pour 28,1 milliards d’euros, le Crédit agricole pour 22,77 milliards, la Société générale pour 12,63 milliards.
On y retrouve aussi les acteurs financiers directement impliqués dans les blocages qui concernent les acteurs de la solidarité en France. La BPCE, maison mère du Crédit coopératif, a investi à raison de 3,33 milliards d’euros, le Crédit mutuel, 2,35 milliards et La Banque postale, plus de 1 milliard.
Ces fonds soutiennent des géants comme Alstom, Siemens, Caterpillar, Airbnb ou Booking.com, tous cités par l’ONU pour leur rôle dans l’implantation illégale de colonies israéliennes. « Les institutions financières ont la responsabilité d’éviter de faciliter les violations des droits humains », rappelle le rapport. Une responsabilité que les banques semblent moins zélées à respecter que lorsqu’il s’agit de la prétendue conformité réglementaire entraînant la fermeture des comptes de militants solidaires.
Au-delà des chiffres, c’est la liberté d’association qui est attaquée. « Ce qui devrait être fluide devient kafkaïen, résume Anne Tuaillon. On pousse des groupes à contourner le système, à passer par des circuits parallèles. C’est dangereux. » Pierre Stambul abonde : « On nous oblige à bricoler, alors qu’on agit en toute transparence. Cette opacité nourrit la suspicion et fragilise la solidarité. »
En clair, dans un contexte où la Cour internationale de justice juge l’occupation israélienne des territoires palestiniens illégale et où l’ONU alerte sur le risque de génocide des Gazaouis, les organismes bancaires français ferment, « par peur du risque », des comptes d’organismes et de personnes tentant de venir en aide aux Palestiniens, mais continuent d’alimenter un système de colonisation jugé illégal par le droit international.
Face à cela, élus, ONG et citoyens solidaires réclament des règles claires, une transparence accrue et la fin des financements complices. De quoi simplement répondre à ce qui devrait être une exigence, pour les banques, de cohérence entre discours éthiques et pratiques. À moins que nous assistions tout bonnement à une forme de financiarisation du contrôle politique.
La justice internationale étranglée financièrement
À la suite de l’émission des mandats d’arrêt par la Cour pénale internationale (CPI) en novembre 2024 visant le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, et son ex-ministre de la Défense Yoav Gallant, les États-Unis ont répliqué par l’imposition de sanctions directes contre des responsables de l’institution : le procureur, ses adjoints et six juges, dont le Français Nicolas Guillou.
Les mesures coercitives qu’ils subissent se traduisent par de graves difficultés bancaires. Ils ont notamment perdu la possibilité d’utiliser leurs cartes bancaires internationales, entravant directement leur travail et leur vie personnelle. Plus largement, l’effet dissuasif de ces sanctions s’étend à l’institution elle-même car, pour minimiser les risques légaux, les institutions financières internationales choisissent plutôt de se conformer aux exigences américaines, refusant désormais, de manière préventive, certaines transactions avec la CPI et des organisations civiles collaboratrices.
mise en ligne le 9 décembre 2025
Naïm Sakhi sur www.humanite.fr
La CGT dénombre plus de 483 plans sociaux en cours, a annoncé Sophie Binet, mise en examen pour avoir dénoncé cette saignée organisée par le patronat. La confédération syndicale tiendra les rencontres du made in France le 12 mars prochain, au siège de la Scop de Duralex, dans le Loiret.
Qu’importent les coups de pression, la CGT tient bon. Mise en examen pour avoir déclaré « les rats quittent le navire », au sujet du chantage à l’emploi du patronat, Sophie Binet a dévoilé le nouveau recensement des « plans de sauvegarde de l’emploi » (PSE) effectué par la confédération. Cette « liste noire », dixit la CGT, comprend désormais 483 plans, avec à la clef 107 562 emplois menacés ou supprimés, dont 46 560 pour le seul secteur de l’industrie. « Lors de notre première alerte, il y a dix-huit mois, en mai 2024, nous étions les premiers à dénoncer une vague de désindustrialisation », a rappelé lors d’une conférence de presse la secrétaire générale de la CGT.
Depuis, la centrale n’a eu de cesse d’interpeller les différents exécutifs. « Nous avons remis cette liste noire à chaque nouveau premier ministre, accompagnée de nos propositions, expose la cégétiste. Nous étions à 130 plans sociaux en mai 2024, sous Gabriel Attal. Puis 180 quand nous avons rencontré Michel Barnier. 250 en janvier, avec François Bayrou et 400 en septembre, lors de notre rendez-vous avec Sébastien Lecornu. »
Face à cette casse sociale, la centrale organisera des rencontres du made in France, le 12 mars 2026, au siège de la Scop de Duralex. La verrerie, dans le Loiret, fait partie « des seules bonnes nouvelles qui ont été arrachées par la lutte des salariés », selon la cégétiste.
« Avec la politique de l’offre, il n’a jamais été aussi facile de licencier en France »
Une saignée industrielle dont Sophie Binet tient pour responsable le chef de l’État, Emmanuel Macron. « Avec la politique de l’offre, il n’a jamais été aussi facile de licencier en France », tance-t-elle. Selon la responsable syndicale, « la baisse du coût du travail combinée aux aides publiques versées aux entreprises a permis que les taux de marge dépassent 32 %, contre 28 % en 2013. Les grands groupes vont bien : 100 milliards d’euros ont été versés aux actionnaires du CAC 40 ».
Pas en reste, Jean-Louis Peyren, de la fédération des industries chimiques de la CGT (Fnic-CGT), abonde : « Il nous faut sortir de la seule logique de l’extrême profitabilité, du rendement à court terme, de la finance contre le travail. » Ainsi, la confédération met en avant cinq propositions d’urgence pour préserver les capacités productives, dont un moratoire sur le licenciement.
Face à l’absence d’un mécanisme d’État capable d’anticiper les risques pour l’emploi, la CGT plaide pour l’instauration d’une cellule nationale de crise, pilotée par Bercy et qui rassemblerait les syndicats, la Banque publique d’investissement, la Caisse des dépôts, la Banque de France et les services de l’État. Une organisation qui serait déclinée dans les territoires.
« Au-delà de la bataille de la sauvegarde de Duralex par ses salariés, il est nécessaire de trouver de l’argent. La levée de fonds citoyenne a permis de récolter 5 millions d’euros, note Philippe Thibaudet, de la fédération verre et céramique. Mais l’électrification du four coûterait plus de 25 millions d’euros. Nous avons besoin d’une coordination des acteurs autour de l’entreprise. »
Depuis vingt ans, la filière du verre a perdu 50 % de ses emplois : « Une fois que l’outil de travail a disparu, il ne repousse pas. » Un constat que partage aussi Stéphane Flégeau, pour la fédération de la métallurgie : « Dans l’Allier, Erasteel, ouvert depuis 1846, voit la quasi-totalité de ses 200 emplois menacés. Il s’agit de l’unique entreprise qui recycle les batteries en France et qui fait vivre un territoire entier. »
Nationalisations ciblées
La CGT plaide également pour des entrées au capital, des préemptions, voire des nationalisations ciblées. Notamment dans l’acier, avec ArcelorMittal, « sans quoi nous perdrons une production stratégique », prévient Sophie Binet. À cela s’ajoute le remboursement des aides publiques pour les entreprises qui réalisent des bénéfices. « À Sanofi, ces aides ont permis de financer les départs de l’entreprise », déplore Jean-Louis Peyren. En dix ans, le groupe pharmaceutique a procédé à quatre plans de licenciement, tout en ayant empoché plus de 1 milliard d’euros au titre du crédit impôt recherche (CIR).
Enfin, outre le droit d’appel avec effet suspensif, la CGT entend garantir au comité social et économique (CSE) l’accès complet aux données de reprise de site, les « data rooms ». Des informations qui pourraient aider les cégétistes à déposer des projets de reprise. « S’agissant des papeteries de Condat, la CGT porte, avec les salariés, un projet de reprise en société coopérative d’intérêt collectif (Scic), par l’intermédiaire d’une association, Condat Peppers, note Carlos Tunon, de la fédération du livre (Filpac-CGT). Cette offre fait partie des cinq reçues par le tribunal. Bercy ne nous donne aucune aide. » Reste que, sans remise en question de la politique de l’offre, la liquidation du tissu industriel se poursuivra.