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mise en ligne le 18 janvier 2026
Marie Toulgoat sur www.humanite.fr
La société de collecte de déchets est accusée de complicité d’emploi de personnes sans autorisation de travail. L’audience, ce lundi 19 janvier, pourrait être l’aboutissement de la lutte de ces travailleurs étrangers et précaires, employés en intérim, qui s’étaient mobilisés contre leur exploitation en 2021.
La plupart d’entre eux ont quitté les poids lourds de ramassage des ordures de Sepur depuis de nombreux mois, ont retrouvé un travail, parfois en CDI, et ont obtenu leur régularisation. Mais ils n’ont pas tourné la page de leur expérience chez Sepur, ce mastodonte du ramassage des déchets qui rafle les marchés publics.
Ce lundi 19 janvier, en effet, une vingtaine d’anciens ripeurs (éboueurs) et conducteurs témoigneront contre la société, ainsi que deux entreprises d’emploi temporaire, Drop Intérim et Mistertemp, au tribunal correctionnel de Versailles (Yvelines). Les deux sociétés d’intérim et leurs dirigeants devront répondre d’accusations d’emploi d’étrangers non munis d’une autorisation d’emploi. Sepur, auprès de qui ces travailleurs étaient mis à disposition, et son président Youri Ivanov sont accusés de complicité pour ces mêmes faits, révélés notamment par des enquêtes de l’Humanité.
« Pour ces employés, cette procédure est une question de dignité », rapporte Cathy Farran, avocate des parties civiles, dont fait aussi partie l’Urif CGT. « Ils se sentent exploités, ils sont mis en danger. Pendant le Covid, ils ont été des salariés de première ligne sans que les règles de sécurité soient respectées. » C’est notamment ce sentiment d’exploitation qui avait poussé une partie des intérimaires sans papiers de Sepur à entamer une grève, en octobre 2021.
« Mon chef d’équipe m’a demandé de changer d’alias »
« J’étais censé faire des semaines de 35 heures pour un salaire moyen de 1 400 euros par mois, mais ça arrivait souvent qu’on me demande de rester plus longtemps… Ces heures supplémentaires n’étaient pas toujours payées. On peut faire des semaines de 50 heures sans que ça se voie sur le bulletin de paie. Si tu réclames, ils ne te donnent plus de travail : ils savent qu’on n’a pas de papiers et qu’on ne peut pas aller se plaindre », détaillait alors Mahamadou, jeune éboueur malien. Lui comme ses collègues réclamaient alors leur régularisation. Les 59 grévistes l’ont obtenue.
Cheick Camara, alors éboueur sur le dépôt des Pavillons-sous-Bois, était aux avant-postes de ce mouvement social d’ampleur. Il sera entendu par le tribunal comme victime. « Sepur m’a surexploité, a volé mes heures de travail, ne m’a pas fourni les EPI (équipement de protection individuelle) dont j’avais besoin. Ils ont joué avec ma santé et je veux qu’ils soient sanctionnés », martèle-t-il.
Comme beaucoup d’autres travailleurs, il confie avoir été recruté directement par des chefs d’équipe de Sepur, sans jamais entrer en contact avec les sociétés d’intérim qui étaient pourtant ses employeurs légaux. Ces cadres avaient connaissance de son statut administratif, assure-t-il. « Début 2021, mon chef d’équipe m’a même demandé de changer d’alias pour passer outre le délai de carence entre missions d’intérim. J’ai dû me démerder pour trouver une nouvelle identité, j’ai travaillé pendant six mois avec ce nouvel alias. Administrativement, l’intérimaire avait changé, mais sur le terrain, c’était toujours moi qui travaillais », raconte-t-il. Régularisé après le mouvement de grève, Cheick Camara occupe désormais un emploi stable « qui n’a rien à voir avec Sepur », où ses « droits sont respectés ».
Sepur s’estime victime d’escroquerie
Certains de ses camarades se seraient même fait racketter par des chefs d’équipe. « Ils demandaient 10 % de leur salaire en contrepartie de missions de 35 heures par semaine. Si les ripeurs ne payaient pas, ils n’étaient pas réembauchés. Ces chefs d’équipe ont clairement profité de la faiblesse des travailleurs », détaille Cheick Camara. Ce sont ces pratiques présumées d’extorsion qui ont poussé une petite dizaine d’intérimaires à porter plainte contre deux chefs d’équipe de Sepur, qui seront également jugés ce 19 janvier. La procédure a ensuite été liée à celle initiée par l’enquête de l’inspection du travail et du parquet, en 2022, pour emploi de personne dépourvue d’autorisation de travail.
Sur le banc des accusés, Sepur nie toutefois fermement avoir joué un quelconque rôle dans l’emploi de travailleurs étrangers sans autorisation de travail. Pire, selon une plainte contre X qu’elle a déposée en janvier 2022 et que l’Humanité a consultée, la société estime avoir été victime d’escroquerie.
« Pour contourner (l’)interdiction (d’emploi de personnes sans papiers), des personnes étrangères en situation irrégulière ont volontairement produit d’authentiques titres de séjour appartenant à des tiers. (…) L’usurpation de la qualité d’étranger en situation régulière avait pour but de tromper Sepur. (…) Sepur a ainsi subi un préjudice financier certain du fait de ces agissements », peut-on y lire.
Pour l’entreprise et son dirigeant, qui effectuent des délégations de service public auprès des collectivités, la responsabilité de contrôler l’identité des travailleurs reposait entièrement sur les sociétés d’intérim. « Cette plainte est toujours pendante devant le juge d’instruction », précise l’entreprise par la voix de son service de presse.
Dans les dépôts, jusqu’à 92 % d’intérimaires
Pourtant, les témoignages de travailleurs, de syndicalistes et même les observations de l’inspection du travail racontent une tout autre histoire. « Ces travailleurs sans papiers se font embaucher au cul du camion directement par des chefs d’équipe de Sepur. Leur situation est ensuite régularisée par des sociétés d’intérim, dont certaines sont entièrement dématérialisées », détaille le défenseur syndical CGT Richard Bloch.
Si l’embauche directe par l’entreprise destinataire de missions d’intérim n’est pas illégale, cet usage peut mettre en lumière les responsabilités de Sepur dans l’embauche de ces travailleurs étrangers, estime-t-il. D’autant que ce procédé a été entaché de nombreuses irrégularités.
Un constat d’huissier effectué à la demande de la CGT, que l’Humanité a pu consulter, établit que certains salariés intérimaires ont reçu par voie postale leurs contrats de travail plusieurs semaines après la fin de leurs missions. Celles-ci, à chaque fois, ne duraient que quelques jours. « La première fois que j’ai entendu parler de Sepur, c’est lorsqu’un salarié s’est présenté à ma permanence juridique en 2019. Il avait moins de cinq ans d’ancienneté et avait enchaîné plus de 350 missions d’intérim », ajoute Richard Bloch.
Bien qu’aucun des prévenus, sur les bancs du tribunal, n’aura à répondre d’une utilisation abusive de l’intérim, ces agissements seraient bel et bien au cœur d’un « système Sepur » qui profite à la société aux dépens des travailleurs, estiment les parties civiles. « Le recours à l’intérim et l’embauche de travailleurs sans papiers sont très liés, l’un permet l’autre. Lors de ses contrôles, l’inspection du travail a observé que dans certains dépôts, le taux d’employés intérimaires s’élevait à 92 % », détaille l’avocate Cathy Farran.
Contactée, l’entreprise conteste l’existence d’un « système Sepur ». « Pour ce qui est des alias (vrais papiers mais porteurs usurpateurs) c’est en réalité un problème dont Sepur est la première victime, comme beaucoup d’autres entreprises. Certains syndicats poussent d’ailleurs des sans-papiers à commettre ces escroqueries dans l’espoir d’une régularisation ultérieure. »
Une économie de 7 000 euros par an et par intérimaire
Richard Bloch, qui a accompagné de nombreux travailleurs aux prud’hommes faire requalifier leurs missions d’intérim en CDI, considère que ce recours massif au travail temporaire est volontaire de la part de Sepur, et qu’il permet à la société de casser ses prix. « Si je suis ripeur intérimaire chez Sepur, on me propose plusieurs courtes missions par semaine qui représentent moins d’heures que si j’étais en CDI, même avec les heures supplémentaires. On ne me paiera pas non plus de 13e mois, ni de prime d’ancienneté, je n’irai jamais chez le médecin du travail », illustre-t-il.
Une économie que le syndicaliste estime à plus de 7 000 euros par an et par intérimaire pour l’entreprise de ramassage des ordures. « Si nous ne parlons pas de ce système et du gain économique qu’il représente pour Sepur, nous ne pouvons pas nous attaquer aux causes réelles de l’emploi de travailleurs sans papiers », ajoute-t-il. Il fera valoir au tribunal l’application scrupuleuse de l’amende prévue par la loi de 3 750 euros (et 7 500 en cas de récidive) par salarié intérimaire œuvrant sur un emploi permanent. Celle-ci pourrait dissuader durablement Sepur d’entretenir ce « système », pense-t-il. Cette économie permettrait en effet à Sepur d’être très concurrentiel par rapport à des concurrents dans la bataille pour les marchés publics.
Sepur et son dirigeant Youri Ivanov, présumés innocents, contestent les faits qui leur sont reprochés. « Nous choisissons ce système de recrutement de ripeurs car nous avons un absentéisme de 14 % et j’ai besoin de 600-800 personnes par jour, la seule solution est les sociétés de travail temporaire », expliquait ainsi le président dans son audition de police, en mai 2025. La société a même attaqué pour diffamation plusieurs médias – dont l’Humanité – s’étant fait écho des faits qui lui sont reprochés. Tous ont été relaxés.
En cas de condamnation, le dirigeant encourt, lui, une peine de cinq ans de prison et une amende de 30 000 euros par personne étrangère illégalement employée. La société Sepur pourrait aussi être condamnée à une interdiction de marché public pendant cinq années.
Adèle Cailleteau sur www.mediapart.fr
Plus de 250 collectivités territoriales ont délégué la gestion de leurs ordures à l’entreprise. Elle est jugée le 19 janvier, aux côtés de deux entreprises d’intérim, pour emploi et complicité d’emploi d’étrangers non autorisés à travailler. Deux chefs d’équipe sont aussi jugés pour extorsion.
C’est en mars 2019 que Camara commence à travailler en intérim pour la société de collecte de déchets Sepur, à Pantin (Seine-Saint-Denis). Il nettoie les rues et les trottoirs du quartier des Quatre-Chemins, où ses 2,02 mètres lui facilitent la tâche face à des usagers de drogues et des vendeurs de cigarettes à la sauvette qui « viennent parfois [le] chercher avec les couteaux ».
En janvier 2021, après plus d’un an et demi à travailler comme intérimaire, « le chef d’équipe dit qu’il faut que tout le monde ramène de nouveaux papiers à cause des carences », relate Camara. Étranger sans titre de séjour en France, il avait fourni les documents d’identité d’un ami en situation régulière pour pouvoir travailler. Pour contourner la réglementation du travail temporaire qui impose des délais de carence entre deux missions, il change donc d’« alias », tout en gardant exactement les mêmes missions, au même endroit.
Pour les salariés concernés, il n’y a aucun doute : Sepur savait qu’ils n’avaient pas d’autorisation de travail. Cette question sera au cœur de l’audience, lundi 19 janvier, au tribunal judiciaire de Versailles, où l’entreprise et son PDG vont être jugés pour complicité d’emploi d’étrangers non autorisés à travailler. Les deux sociétés d’intérim par lesquelles passait l’embauche des travailleurs sont aussi mises en cause pour l’emploi d’étrangers non munis d’une autorisation de travail.
Deux chefs d’équipe seront aussi jugés pour extorsion. Moussa, un autre ex-travailleur sans papiers, explique en effet que son chef de dépôt à Villejust (Essonne) exigeait de recevoir 10 % de son salaire pour lui donner des missions.
Sur son téléphone, le travailleur malien montre quelques échanges de messages. « On ne peut plus te faire travailler à cause de ta bêtise mais tu sais ce que tu dois quand même non ???? », lui écrit par exemple ce chef. Quand Moussa répond qu’il ne comprend pas, son interlocuteur précise : « Le wari » – l’argent, en bambara. Alors chaque mois, de juillet 2020 à octobre 2021, il lui a donné entre 150 et 200 euros. Comme sept autres ex-salariés, il a porté plainte. « Si les faits reprochés à certains employés de Sepur venaient à être confirmés par la justice, Sepur prendra immédiatement les sanctions les plus fermes qui soient à leur encontre », affirme l’entreprise à Mediapart.
Camara et Moussa, désormais en CDI dans des structures où les conditions de travail n’ont « rien à voir », se rendront à l’audience et vont se constituer parties civiles, comme la CGT et une vingtaine d’autres anciens travailleurs sans papiers de Sepur. En octobre 2021, ils faisaient partie des 59 travailleurs sans papiers, majoritairement venus du Mali en traversant la Méditerranée, à tenir un piquet de grève sur le parvis de l’hôtel de ville de Bobigny pour demander leur régularisation, qu’ils ont finalement obtenue.
La CGT dénonce un « système »
Juste avant le début de leur mobilisation, des inspecteurs du travail s’étaient rendus sur cinq sites Sepur en Île-de-France. Plus de quatre ans plus tard, le procès-verbal qu’ils ont transmis au parquet est au cœur du dossier pénal. Confirmant les récits des anciens manifestants, il indique que les travailleurs se rendaient directement sur les sites Sepur pour trouver du travail et que les sociétés d’intérim ne rencontraient pas les salariés, ne vérifiaient pas leurs pièces d’identité et ne faisaient qu’enregistrer formellement les embauches via des procédures dématérialisées.
« Le rôle essentiel joué par Sepur dans le processus de recrutement des salariés en fournissant aide et assistance aux entreprises de travail temporaire en toute connaissance de cause permet de caractériser sa complicité », résume le procès-verbal, rappelant que l’entreprise connaît pourtant bien le sujet, pour avoir déjà été confrontée à plusieurs mobilisations sociales de travailleurs sans papiers (en 2013 et 2018, puis de nouveau en 2021 et 2023).
Placé en garde à vue et auditionné dans le cadre de l’enquête, le PDG de la société Sepur, Youri Ivanov, n’a pas reconnu les faits et s’est dédouané de toute responsabilité. « Je ne recrute pas car je ne suis pas l’employeur », a-t-il indiqué aux enquêteurs. « Si des salariés n’ont jamais vu la boîte d’intérim, c’est leur responsabilité […]. Il s’agit d’un dysfonctionnement des boîtes d’intérim », a-t-il insisté avant de préciser, preuves à l’appui, avoir « fait un rappel des obligations qui incombaient aux sociétés de travail temporaire » en 2022.
Son service de communication renchérit auprès de Mediapart : « Sepur n’a strictement aucun intérêt (financier, social, réputationnel) à employer des sans-papiers. » Selon son avocat Olivier Baratelli, Sepur se réserve d’ailleurs la possibilité « de donner des suites judiciaires […] dès lors que serait affirmé que Sepur ne respecterait pas la loi, aurait des pratiques illicites, aurait mis en place un système ou une pratique habituelle ».
La société assure être « la première victime, comme beaucoup d’autres entreprises », des travailleurs qui empruntent une autre identité. Les patrons des deux entreprises d’intérim mises en cause ont assuré auprès des policiers avoir toujours respecté les règles, et n’ont pas répondu aux questions de Mediapart.
Du côté des parties civiles, le discours est bien différent. La CGT dénonce un « système Sepur », pensé et organisé pour réduire les coûts et remporter les appels d’offres lancés par les collectivités territoriales – Sepur dessert plus de 250 collectivités territoriales, au bénéfice de 13 millions d’habitants. Le tout grâce à un rouage simple, assure le syndicat : le recours massif à l’intérim.
Si le PDG de Sepur n’a parlé lors de son audition que de « six cents intérimaires par jour » nécessaires pour faire face à l’« absentéisme », des documents internes à son entreprise mettent en évidence qu’en 2022 et 2023, 40 % des 3 500 salarié·es de l’entreprise étaient des intérimaires.
Habituée des tribunaux
Le procès-verbal de l’inspection du travail indique aussi que « le travail intérimaire représente plus de 94 % des salariés inscrits sur le registre unique du personnel » du site de Pantin (Seine-Saint-Denis), 92 % à Villejust , 88 % à Wissous (Essonne) et 46 % à Sarcelles (Val-d’Oise). Des chiffres « totalement faux », rétorque l’entreprise, qui s’indigne de ne pas avoir eu accès au document.
Sepur a néanmoins déjà été sanctionnée à plusieurs reprises pour l’irrégularité de son recours à des travailleurs intérimaires : au moins une quinzaine de décisions de justice (conseils des prud’hommes et cours d’appel) ont condamné la société à requalifier des CDD d’intérimaires en CDI.
Richard Bloch, défenseur syndical à la CGT, déposera prochainement trois nouveaux dossiers qui concernent au total 1 250 contrats de travail. Pour lui, qui a pris l’habitude d’accompagner d’anciens intérimaires de Sepur aux prud’hommes, c’est évident : « S’il n’y avait pas ce modèle économique, il n’y aurait pas de travailleurs sans papiers, ni de racket. »
« On peut mettre une pression énorme sur un travailleur sans papiers. A fortiori sur un intérimaire sans papiers », insiste Jean-Albert Guidou, coordinateur du pôle régional CGT « Travailleurs migrants », qui a accompagné la grève d’octobre 2021.
Camara confirme, expliquant avoir dû s’acheter des bottes à sa taille pour travailler et n’avoir pas été payé pour toutes les heures effectuées. « Tu te plains, tu expliques mais à un moment donné le chef d’équipe essaie de te remplacer, donc tu es obligé de te taire, raconte-t-il. C’est de la surexploitation. »
Il suffirait d’une pression des collectivités locales pour que Sepur se mette dans les clous. Jean-Albert Guidou, coordinateur du pôle régional CGT
De mémoire de syndicaliste, le procès qui s’ouvre relève de l’exceptionnel. La CGT espère que le recours abusif à l’intérim, défini par le Code du travail, sera reconnu, et que l’audience contribuera à dissuader les collectivités territoriales d’octroyer de nouveaux marchés à Sepur.
« On ne peut pas confier des missions de service public à des entreprises qui ne respectent pas la loi. Il suffirait d’une pression des collectivités locales pour que Sepur se mette dans les clous ou disparaisse », insiste Jean-Albert Guidou.
L’entreprise est habituée des tribunaux, et pas seulement en matière de droit du travail : en 2022, la société menait (et perdait) une procédure-bâillon contre quatre médias (Politis, Le Monde, L’Humanité et France Inter), qui avaient relaté les faits pour lesquels l’entreprise est aujourd’hui jugée.
Au même moment, elle a aussi porté plainte pour escroquerie, avec dans le viseur les travailleurs sous alias. « Certains syndicats poussent des sans-papiers à commettre ces escroqueries dans l’espoir d’une régularisation ultérieure », prétend l’entreprise. Elle indique que la procédure est toujours entre les mains d’un juge d’instruction.
Quatre ans plus tard, c’est bien Sepur qui devra rendre des comptes. Outre les sanctions pénales, elle risque une exclusion des marchés publics pour cinq ans, alors que son activité repose principalement sur la délégation au privé de la gestion des déchets par les collectivités territoriales.
mise en ligne le 18 janvier 2026
Fabien Escalona sur www.mediapart.fr
Le président états-unien a promis de frapper de droits de douane supplémentaires les pays ayant marqué leur solidarité avec l’île arctique, dont il souhaite l’annexion. Les mois qui viennent s’annoncent décisifs pour le continent européen et sa sécurité.
Samedi 17 janvier, des milliers d’habitant·es du Groenland ont manifesté dans la ville de Nuuk, pour clamer que le Groenland n’était pas à vendre. Ailleurs au Danemark – dont l’île arctique est un territoire « constitutif », mais autonome et en quête d’indépendance –, d’autres rassemblements se sont tenus en solidarité, tout comme dans la ville inuit de Nunavut, au Canada.
À peine cette mobilisation historique avait-elle achevé son parcours dans la capitale groenlandaise que Donald Trump, qui souhaite s’emparer de l’île pour l’ajouter au territoire des États-Unis, a adressé une menace aux nations européennes qui souhaiteraient l’en empêcher. Dans le style confus et logorrhéique qui lui est propre, il a invoqué les « intérêts de sécurité nationale » de son pays et la « paix globale » pour fustiger leur solidarité avec un territoire prétendument convoité par la Chine et la Russie.
Le royaume du Danemark, ainsi que sept pays (dont la France) ayant annoncé l’envoi de personnels militaires pour une mission de reconnaissance, tous membres de l’Otan, se sont vus promettre en rétorsion des droits de douane supplémentaires.
À partir du 1er février prochain, leurs exportations vers les États-Unis devraient renchérir de 10 %, s’ajoutant aux droits de douane déjà en vigueur. Actuellement, le taux maximal s’appliquant aux biens de l’Union européenne (UE) est de 15 %. « Le 1er juin, ce tarif sera augmenté à 25 % », a ajouté le locataire de la Maison-Blanche, qui vise l’Allemagne, le Danemark, la France, les Pays-Bas et la Suède, qui font partie de l’UE en plus de l’Alliance atlantique, ainsi que le Royaume-Uni et la Norvège.
Un chantage historique
De plus en plus désinhibé en raison de ses difficultés domestiques, liées notamment à des revers électoraux imputables au coût de la vie, et dans l’attente d’une décision très attendue de la Cour suprême concernant les droits de douane qu’il a décidés sans accord du Congrès, Donald Trump entend bien d’ici là conclure « un achat complet et total » du Groenland – une « transaction tentée depuis 150 ans », qu’il se fait donc fort de conclure.
La menace est historique. Si ce n’est pas la première fois que le président états-unien manie l’arme des tarifs douaniers, il le fait là à l’égard d’alliés historiques depuis huit décennies, au nom d’un objectif très particulier : l’annexion contrainte d’un territoire indépendant, contraire à la Charte des Nations unies adoptée en 1945. L’opération aboutirait à un dépeçage des frontières européennes, s’ajoutant à celui que tente Vladimir Poutine à l’encontre de l’Ukraine.
« Dans l’histoire de l’alliance transatlantique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il n’y a guère d’équivalent, réagit le professeur de science politique Christophe Bouillaud, spécialiste des études européennes. C’est la conception même du droit international qui est en cause. Au moins, en 2003, George W. Bush avait invoqué un motif plausible avant d’entrer en guerre contre l’Irak. Le seul niveau de déstabilisation de l’alliance comparable me semble être la crise de Suez en 1956, quand les États-Unis avaient lâché la France et le Royaume-Uni engagés contre le dirigeant égyptien Nasser. »
Donald Trump s’affiche moins en chef d’État d’une puissance hégémonique du système international qu’en parrain mafieux aux méthodes brutales et illégales. Récemment employées au Venezuela, elles assurent une diversion extérieure spectaculaire au public américain, offerte par celui qui se veut l’artisan d’un retour à « l’âge d’or » impérialiste de la fin du XIXe siècle. Elles s’inscrivent dans une obsession : le contrôle d’un « hémisphère occidental » à la botte des États-Unis, afin de leur garantir l’accès aux ressources et aux routes commerciales permettant d’affronter le grand rival chinois.
Dans la foulée des déclarations de Donald Trump, dont le caractère ciblé a pour but de diviser les États européens et de les effrayer, les réactions de l’autre côté de l’Atlantique ont été vives et nombreuses.
Le premier ministre britannique, Keir Starmer, pourtant très aligné sur Trump, a affirmé que sa décision était « complètement erronée ». « Notre position sur le Groenland est claire. Il fait partie du royaume du Danemark et son futur est du domaine des Groenlandais et des Danois », a-t-il ajouté. Même Giorgia Meloni, la présidente du Conseil italienne d’extrême droite, a évoqué une « erreur » après avoir échangé avec le président états-unien.
Aucune intimidation ni menace ne saurait nous influencer ni en Ukraine, ni au Groenland. Emmanuel Macron
Emmanuel Macron a assuré que la France restait « attachée à la souveraineté et à l’indépendance des Nations, en Europe comme ailleurs ». « C’est à ce titre, a-t-il poursuivi dans un long message également publié en anglais sur X, que nous avons décidé de nous joindre à l’exercice décidé par le Danemark au Groenland. […] Aucune intimidation ni menace ne saurait nous influencer, ni en Ukraine, ni au Groenland, ni ailleurs dans le monde lorsque nous sommes confrontés à de telles situations. »
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a réaffirmé l’attachement aux mêmes principes et la « pleine solidarité » de l’UE envers le Danemark et le Groenland. « L’Europe restera unie et coordonnée », a-t-elle promis, mettant en garde contre une « dangereuse spirale » des tarifs douaniers. Une rencontre extraordinaire entre les ambassadeurs de l’UE est prévue ce dimanche.
Les trois groupes politiques qui composent sa majorité au Parlement européen – conservateurs, sociaux-démocrates et libéraux – ont annoncé qu’ils étaient prêts à bloquer la ratification commerciale de l’accord justement signé cet été entre Von der Leyen et Trump, considéré par beaucoup comme une capitulation face à ses menaces. Aucun territoire européen n’avait cependant été laissé en tribut, ce qui fait toute la différence avec la crise actuelle.
Les limites de la stratégie d’apaisement
L’avenir dira si les États européens parviennent à maintenir leur unité face à la pression croissante de l’administration Trump, plus que jamais en roue libre depuis l’enlèvement du dirigeant vénézuélien Nicolas Maduro il y a deux semaines. Rétrospectivement, la veulerie de leurs communiqués en réaction à ce qui était une violation flagrante du droit apparaît d’autant plus déplacée .
L’épisode actuel signe l’absence de résultats de la stratégie d’apaisement tentée par la plupart des dirigeant·es du Vieux Continent envers le président états-unien. La flatterie du leader du camp Maga (« Make America Great Again »), en dépit de la détestation ouverte de ce dernier envers les valeurs proclamées par les démocraties européennes, n’a en particulier pas abouti à grand-chose sur le dossier ukrainien.
Rappel des épisodes précédents : Donald Trump et son vice-présent ont d’abord malmené le président Zelensky dans le bureau Ovale en février 2025. Tout le monde a fait bonne figure pour permettre un rabibochage, mais six mois plus tard, Vladimir Poutine était reçu en majesté en Alaska, en vue d’une paix qu’il ne veut pourtant qu’à ses conditions.
Plusieurs chefs d’État et de gouvernement se sont alors rendus directement à la Maison-Blanche pour un damage control provisoire, avant que les émissaires de Washington et Moscou ne sortent du chapeau un plan de paix en 18 points correspondant de manière outrancière aux diktats russes.
Il est impossible d’apaiser quelqu’un qui a été élu pour vous taper dessus. Aurore Lalucq, eurodéputée
Depuis, les discussions se sont encore enlisées, personne ne sachant où en est la version de l’accord que les chancelleries de Kyiv et des capitales européennes ont tenté d’amender, en s’appuyant sur les différentes lignes qui cohabitent dans l’administration Trump sur ce dossier.
Entretemps, la même administration a publié une stratégie nationale de sécurité théorisant l’ingérence des États-Unis dans la politique européenne et démentant les principes censés être le socle de l’Alliance atlantique. Et désormais, Trump et son clan martèlent leurs désirs d’annexion du Groenland.
En France, face à un Emmanuel Macron qui se plaît à imaginer une relation privilégiée avec le président états-unien, ces piètres résultats ne sont pas passés inaperçus. « Voilà à quoi mène l’asservissement à Donald Trump », s’est indignée la cheffe de file européenne des Insoumis, Manon Aubry. « Il est impossible d’apaiser quelqu’un qui a été élu pour vous taper dessus, tranche l’eurodéputée de Place publique Aurore Lalucq auprès de Mediapart. Ce fut une erreur stratégique majeure de le penser. Trump est dans une logique d’extorsion. »
Étroites marges de manœuvre
Était-il malgré tout habile de le prendre au mot sur les impératifs sécuritaires au Groenland, comme l’ont fait les pays européens en lançant un exercice sur place et quand bien même les menaces des flottes chinoise et russe ne sont pas encore matérialisées sur place ?
Le consultant en risques internationaux Stéphane Audrand le pense : « Adopter une posture trop martiale risque de donner des arguments à Trump. Avoir l’air d’entendre ses préoccupations a moins pour objectif de le convaincre lui que d’en appeler aux républicains “raisonnables”, aux démocrates et autres “adultes dans la pièce” [aux États-Unis]. » De fait, dans le propre camp de Donald Trump, majoritaire à la Chambre des représentants et au Sénat, des responsables de poids ont alerté sur une posture trop aventureuse au Groenland.
Certes, le continent européen paie quatre-vingts ans de dépendance sécuritaire à Washington, dont il ne cherche à se défaire partiellement que depuis peu de temps. Et même si l’Europe devient le véritable pourvoyeur d’aide à l’Ukraine, Kyiv peut difficilement se passer de l’aide des États-Unis et du partage de ses renseignements. « Il faut jouer la montre en espérant que Trump finisse par être déposé par les Américains eux-mêmes », pense Christophe Bouillaud.
Il n’en reste pas moins qu’en tant que marché de 450 millions d’habitant·es, l’UE a des moyens de pressions économiques réels et pourrait utiliser son récent « instrument anti-coercition » visant à « lutter contre les menaces économiques et les restrictions commerciales injustes imposées par les pays tiers ». « Nous devons être stratèges, répondre là où ça fait mal : les Big Tech, dont un quart du chiffre d’affaires se fait sur le sol européen, les services financiers, mais aussi les cryptomonnaies et les stablecoins », affirme Aurore Lalucq, présidente de la commission des affaires économiques et monétaires au Parlement européen.
Le pas n’a pas été franchi l’été dernier pour ne pas risquer l’escalade tarifaire, mais il pourrait l’être maintenant que le chantage états-unien s’aventure sur le terrain de la hard politics, celui de la souveraineté politique et territoriale. Selon l’AFP, citant l’entourage d’Emmanuel Macron, le président français y serait favorable en cas de nouveaux droits de douane effectivement appliqués, et plaiderait en faveur d’une telle réplique auprès de ses homologues.
« Il est important que l’UE active rapidement cet instrument de représailles collectives, estime Stéphane Audrand. On l’a construit pour cela, à la suite de pressions de la Chine sur l’Estonie en 2019. Il faut désormais l’utiliser contre les États-Unis, en faisant bien remarquer à l’électorat américain et aux élus républicains que les prix vont “encore” monter dans leur pays. »
L’UE joue son avenir, l’Otan joue son avenir. Tout ça dans les six mois. Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux
Si des experts imaginent des réponses symboliquement encore plus fortes, Stéphane Audrand en appelle à la prudence et à la proportion, eu égard non seulement à la puissance états-unienne, mais aussi à l’hétérogénéité politique des États membres, Giorgia Meloni en Italie et Viktor Orban en Hongrie entretenant une certaine proximité idéologique avec Donald Trump.
« La réplique européenne doit être dosée avec comme premier souci de préserver l’unité, au moins de façade, des Européens », affirme le consultant. Il en est en tout cas convaincu : « L’UE joue son avenir, l’Otan joue son avenir. Tout ça dans les six mois. L’alternative, ça sera la préservation d’un Occident démocratique ou la soumission à la découpe [voulue par les] empires. »
Longtemps, les dirigeant·es européen·nes ont semblé adopter un refrain d’Alain Chamfort face aux coups de pression trumpistes : « Quand ça d’vient trop dur, j’peux m’appuyer sur / Cette idée qui m’rassure, tout s’arrange à la fin. » Mais l’illusion n’en finit pas d’être déchirée. Aujourd’hui, les États européens en sont les victimes directes. S’ils devaient lâcher le Groenland, le sens même de leur union serait perdu. Et leur dislocation collective au bout du chemin.
Lina Sankari sur www.humanite.fr
L’envoi de soldats par huit pays de l’UE, puis les menaces de mesures de rétorsion commerciale annoncées par Donald Trump, créent des remous parmi les Vingt-Sept. Certains craignent la détérioration des relations avec Washington, dont ils restent dépendants pour leur défense.
Il y a un an encore, le Grand Nord était un objet pour scientifiques alarmés par la vitesse du réchauffement climatique. À peine un enjeu géopolitique sur le plan médiatique, malgré les appétits qui s’y dessinaient déjà entre puissances. Au premier anniversaire de l’investiture du président Donald Trump, la zone pourrait bien se muer en tombeau des anciennes alliances occidentales.
Ce 17 janvier a été marqué par les manifestations de plusieurs milliers de personnes à Nuuk, la capitale du Groenland, et dans tout le Danemark, qui garde la main sur le territoire autonome. Une délégation bipartisane du Congrès états-unien, menée par le sénateur démocrate Chris Coons, était également en déplacement à Copenhague pour rencontrer la première ministre Mette Frederiksen et appuyer la souveraineté de l’île arctique face aux ambitions de Donald Trump. « Il n’y a ni besoin ni envie de procéder à une acquisition coûteuse ou à une prise de contrôle militaire hostile du Groenland alors que nos alliés danois et groenlandais sont désireux de travailler avec nous sur la sécurité de l’Arctique, les minéraux critiques et d’autres priorités dans le cadre de traités de longue date », ont-ils écrit dans un communiqué.
Le locataire de la Maison-Blanche a fait monter la tension d’un cran, ce 17 janvier, en accusant huit pays européens, dont la France, de jouer un « jeu dangereux » après l’envoi de maigres troupes dans le cadre de l’exercice danois « Arctic Endurance », déjà prévu, et sans lien avec le commandement de l’Otan.
Parmi eux, deux ou trois soldats suédois, deux Norvégiens, treize Allemands, une « quinzaine » de Français, un officier britannique, un officier de marine néerlandais et deux officiers finlandais. Pour Troels Lund Poulsen, le ministre danois de la Défense, « l’intention est de créer une présence militaire plus permanente ». Réponse de Donald Trump : « La paix mondiale est en jeu ! La Chine et la Russie veulent le Groenland, et il n’y a rien que le Danemark puisse y faire. »
Dépendance à Washington
Si les pays participants ont voulu faire une démonstration de cohésion face à ce qu’Emmanuel Macron nomme un « nouveau colonialisme », l’hyperprésidente de la Commission, Ursula von der Leyen, tarde à dire si le Groenland tombe sous le coup de l’article 42.7 de l’Union européenne (UE), qui prévoit une assistance mutuelle en cas d’attaque. En attendant, Donald Trump a menacé les huit pays européens d’une surtaxe de 10 %, effective à partir du 1er février, qui pourrait s’envoler à 25 % au 1er juin, jusqu’à ce qu’un « accord soit conclu pour la vente complète et intégrale du Groenland ».
Or, du fait du marché unique, le milliardaire états-unien ne pourrait cibler que quelques États membres seulement. Une manière de semer la zizanie dans une Europe déjà travaillée par des mouvements contradictoires quant au degré d’autonomie qu’elle doit entretenir vis-à-vis des États-Unis.
« Imaginez 15 Italiens, 15 Français, 15 Allemands au Groenland. Pour moi, cela semblait presque le début d’une blague. Je crois, au contraire, qu’il est dans notre intérêt de maintenir le monde occidental, le monde libre, uni », a devisé le ministre italien de la Défense, Guido Crosetto.
Car la majorité des pays de l’UE dépendent toujours de Washington pour leur défense. C’est le cas pour les F-35, leur maintenance, leur ravitaillement en vol et leurs munitions, mais également les têtes nucléaires tactiques à double clé installées non seulement en Italie, mais également en Belgique, aux Pays-Bas et en Allemagne.
Donald Trump joue également sur la dépendance européenne au renseignement satellite et à la cybersécurité pour amplifier ces contradictions. À ce titre, nombreux sont ceux qui ne sont pas prêts à remettre en cause l’alliance stratégique avec les États-Unis au nom de la sauvegarde du Groenland.
Le Canada se rapproche de la Chine plutôt que de l’UE
Le dilemme européen se joue sur plusieurs fronts. L’UE devra également convaincre le Canada, lui aussi menacé par Donald Trump, qu’elle pourrait lui être plus utile que Pékin. Ottawa annonçait ce vendredi un « nouveau partenariat stratégique avec la Chine » : lors de son déplacement au cœur de la deuxième puissance mondiale, le premier ministre canadien, Mark Carney, dit avoir « constaté une large convergence de points de vue » après des années de tensions, signant une nouvelle fracture au sein du camp occidental.
Reste à savoir si les Vingt-Sept sont prêts à déployer l’« instrument anti-coercition », destiné, depuis 2022, « à dissuader les États tiers tentés d’exercer des pressions commerciales pour des raisons politiques ». Cela équivaudrait de fait à une réciprocité des droits de douane et à l’exclusion des entreprises états-uniennes des marchés publics européens. Il nécessite un vote à la majorité qualifiée du Conseil européen de l’UE. Sur le plan politique, ce scénario reste hautement improbable.
mise en ligne le 17 janvier 2026
Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr
Le président de la commission des Finances a consulté ce vendredi à Bercy des documents qui confirment que les plus riches ne paient quasiment pas d’impôt sur le revenu, suite au propos d’Éric Lombard.
Il y a bien des riches qui évitent très largement l’impôt sur le revenu. Éric Coquerel le confirme. Le président insoumis de la commission des Finances de l’Assemblée nationale s’est rendu ce vendredi à Bercy, pour consulter les documents cités par Éric Lombard, ancien ministre de l’Économie, qui a annoncé la semaine dernière que des milliers de personnes fortunées ne paient quasiment pas d’impôt sur le revenu en France.
« Effectivement, il y a plusieurs milliers de personnes, voire plusieurs dizaines de milliers, qui déclarent des revenus fiscaux très inférieurs à leurs revenus économiques estimés », a confirmé le député LFI au sortir de sa visite.
« J’ai vu un tableau des dix personnes les plus extrêmes dans celles qui ne paient pas l’impôt sur le revenu correspondant à leurs revenus économiques estimés », a-t-il précisé. Un cas notamment l’a alerté. « Vous avez un contribuable qui a un revenu professionnel dix fois supérieur à son patrimoine non professionnel. Ça nous donne une idée de ce qui échappe complètement à l’impôt ».
Les milliardaires paient moins de 2 % d’impôt sur le revenu
Éric Coquerel, qui a été reçu par la direction du budget, a pu consulter plusieurs notes. Notamment celles qui ont servi à la préparation d’une contribution différentielle sur le patrimoine, qui n’a finalement pas vu le jour. Et celles destinées à l’instauration d’une contribution différentielle sur les hauts revenus, qui a finalement été mise en place.
Des études déjà connues confirment le phénomène. Notamment celle réalisée par l’Institut des politiques publiques, en collaboration avec Bercy, qui documente que « 150 personnes, des milliardaires en gros, payaient toutes moins de 2 % d’impôt sur le revenu », rappelle Éric Coquerel. « Ces gens un taux effectif moyen d’imposition de 26 % quand le taux marginal d’imposition sur le revenu des 75 000 personnes les plus riches de ce pays est de 46 % ». En résumé, si les 150 plus fortunés contribuaient à l’impôt comme les 75 000 les plus riches situés juste sous eux, « cela rapporterait 18 milliards d’euros à l’État en plus », pointe Éric Coquerel.
Mais en plus de ces études, les documents vus par le président de la commission des Finances ce vendredi confirment qu’il existe « un décalage entre ce que les riches paient et ce qu’ils devraient payer ». Les plus fortunés ont « une part d’impôt très minime par rapport à leurs revenus économiques, et plus encore par rapport à leur patrimoine professionnel », a-t-il dénoncé.
Des échelles difficilement quantifiables depuis 2017
Le tout, « à des échelles qui ne sont même plus quantifiables ». « Depuis 2017 et la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), il y a une méconnaissance quasi complète du patrimoine mobilier des plus riches, comme ils n’ont plus à le déclarer. La plupart des statistiques datent d’avant 2017. On peut penser que la situation s’est depuis dégradée et que tous ces chiffres se sont aggravés », considère-t-il.
Le député a précisé que Bercy travaille à une actualisation des documents. Il était temps, car ce sont les citoyens et les services publics qui depuis 2017 paient toujours plus les cadeaux fiscaux faits aux plus riches.
Les propos d’Éric Lombard, ancien ministre de l’Économie de François Bayrou, ont notamment permis de relancer les débats autour de l’instauration de la taxe Zucman, qui vise à ce que les plus riches qui échappent à l’impôt sur le revenu soient mis à contribution via une taxe calculée sur leur patrimoine.
mise en ligne le 17 janvier 2026
sur https://www.franceinfo.fr/
Dans le camp de réfugiés de Noor Shams, au nord-ouest de la Cisjordanie occupée, l'armée israélienne force des familles de réfugiés à se déplacer à nouveau en détruisant leurs lieux de vie.
Des bulldozers israéliens ont commencé à détruire cette semaine 25 bâtiments résidentiels, parfois des immeubles de plusieurs étages, du camp de réfugiés de Noor Shams, près de Tulkarem, au nord-ouest de la Cisjordanie occupée. Plus d’une centaine de familles, déjà déplacées de force depuis février 2025 avec tous les habitants du camp, se retrouvent définitivement sans toit. Israël affirme que ces démolitions sont dans le cadre d’une opération "antiterroriste" mais les habitants n’y voient qu’une énième punition collective et un moyen d’empêcher tout retour dans les camps.
Sur une petite colline, en face du camp de réfugiés de Noor Shams, quelques journalistes sont réunis pour filmer les démolitions du jour. Au loin, des bulldozers font s'effondrer les maisons. De larges routes commencent déjà à être creusées sur des habitations déjà détruites au fil des mois.
"J’ai pleuré quand j’ai vu la pelleteuse"
"Que Dieu aide les personnes dont les maisons ont été démolies devant leurs yeux, c’est quelque chose d’insupportable", se désole Musa al-Jundi. Lui a vu sa maison anéantie en juin dernier : "J’ai pleuré quand j’ai vu la pelleteuse la détruire. Elle a fait tomber nos souvenirs. Tous".
Las de ne pas savoir quand il pourra retourner vivre chez lui, même sur les ruines de sa maison, ce père de famille a emménagé dans un vaste appartement d’un immeuble récent, à l’entrée de Tulkarem. "Je n’avais pas le choix : j’ai deux enfants, l’un va passer son baccalauréat et l’autre est à l’université. J’ai donc deux étudiants à la maison", relate-t-il.
Mais ici le loyer pèse trop lourd, avoue-t-il. En moins d’un an, Nour Chams ainsi que Tulkarem et Jénine, les autres camps de réfugiés du nord de la Cisjordanie occupée, vidés de leurs habitants, ont été rendus inhabitables. L’armée israélienne y détruit méthodiquement les bâtiments résidentiels, les écoles, les canalisations, le système électrique, rendant un "retour à la vie quotidienne" quasi inimaginable.
"Ici, nous sommes tous des étrangers"
C’est aussi, selon Musa, le tissu social du camp qui a été détruit : "Dans le camp, notre vie était comme une seule famille. Si je ne saluais pas mon voisin chaque jour, je ne me sentais pas bien. Ici, nous sommes tous des étrangers". À côté, Siham, sa femme soupire. Dans le nord de la Cisjordanie occupée, tout n’est que déplacement. "Au début, ma sœur, qui vient du camp de Jénine, était déplacée chez moi, car sa maison était démolie. Elle est restée vingt jours, explique-t-elle. Ensuite, l’armée a commencé à démolir les maisons de mes frères à Jénine aussi. C’était encore plus difficile."
"Et puis, c’est moi qui suis devenue déplacée. On a dû aller chez ma fille à Naplouse." Siham, Palestinienne déplacée
Impuissante, Siham regarde les informations sur son téléphone. Gaza est nommée dans chaque notification. Elle le précise, ici, les attaques israéliennes n'ont pas la même intensité. Mais ce sont les mêmes méthodes utilisées par l’armée israélienne. "Ils ne cherchent qu’a nous briser le moral, mais quoi qu’il arrive, dit-elle, nous resterons ici."
La rédaction sur www.humanite.fr
Au moins 100 enfants ont été tués par l’armée israélienne à Gaza depuis l’entrée en vigueur du très fragile cessez-le-feu avec Israël en octobre, a annoncé mardi 13 janvier le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef). Le ministère de la Santé de Gaza a lui fait état d’un chiffre de 165 enfants.
« Plus de 100 enfants ont été tués à Gaza depuis le cessez-le-feu début octobre. Cela représente environ un garçon ou une fille tué(e) chaque jour pendant le cessez-le-feu », a déclaré depuis Gaza le porte-parole de l’Unicef, James Elder. Ces enfants – 60 garçons et 40 filles selon l’Unicef – ont été « tués par des frappes aériennes, des frappes de drones, y compris des drones kamikazes. Ils sont tués par des tirs de chars. Ils sont tués par des balles réelles », a-t-il déclaré, ajoutant que le nombre réel était probablement plus élevé.
Un responsable du ministère de la Santé de Gaza, qui tient les registres des victimes, a fait état d’un chiffre plus élevé, soit 165 enfants tués depuis le cessez-le-feu, sur un total de 442 décès. « De plus, sept enfants sont morts d’hypothermie depuis le début de l’année », a déclaré à l’Agence France Presse Zaher Al-Wahidi, directeur du département informatique du ministère de la Santé.
Gaza, les enfants sont victimes de traumatismes psychologiques profonds
Les enfants de Gaza vivent « toujours dans la peur », regrette James Elder. « Les traumatismes psychologiques restent non soignés et, plus cela dure, plus ils s’aggravent et deviennent difficiles à guérir », a prévenu le porte-parole de l’Unicef évoquant une vie qui « reste donc suffocante » et la survie « précaire ». « Un cessez-le-feu qui ralentit les bombardements est un progrès, mais un cessez-le-feu qui continue d’ensevelir des enfants est insuffisant », a-t-il insisté, estimant que « ce que le monde appelle aujourd’hui le calme serait considéré comme une crise ailleurs ».
James Elder a également dénoncé la décision d’Israël, le 1er janvier, de suspendre l’accès à la bande de Gaza à 37 organisations humanitaires étrangères qui avaient refusé de communiquer aux autorités palestiniennes la liste de leurs employés. « Bloquer les ONG internationales, bloquer toute aide humanitaire (…), c’est bloquer une aide vitale », a-t-il protesté. « Lorsque des ONG clés sont interdites de fournir une aide humanitaire et de témoigner, et que des journalistes étrangers sont bloqués », on peut légitimement se demander si l’objectif n’est pas de « restreindre l’examen des souffrances des enfants », a-t-il ajouté.
En novembre, les autorités de Gaza avaient annoncé que plus de 70 000 personnes ont été tuées depuis le début du génocide. Près de 80 % des bâtiments de Gaza ont été détruits ou endommagés ar la guerre, selon les données de l’ONU.
La trêve demeure très précaire, le Hamas et Israël s’accusant mutuellement d’en violer les termes. Depuis le cessez-le-feu, entré en vigueur le 10 octobre, au moins 425 Palestiniens ont été tués par les attaques israéliennes, selon le ministère de la Santé de la bande de Gaza. L’armée génocidaire a pour sa part fait état de trois soldats tués.
mise en ligne le 16 janvier 2026
Pierric Marissal sur www.humanite.fr
Juste avant la clôture des comptes de LVMH, la CGT appelle les salariés champenois à la mobilisation ce jeudi 15 janvier pour réclamer leur participation aux bénéfices, dont ils sont privés pour la première fois.
Quand on est employé par un géant du luxe comme LVMH, la prime de participation peut représenter entre 15 et 30 % du revenu annuel. Pour la première fois, depuis soixante ans que le groupe existe sous cette forme, ses salariés vont être privés de cette part variable de revenu, comme ils l’ont été de prime de fin d’année. La direction le justifie par des résultats en baisse, pour la deuxième année d’affilée. Un argument difficilement entendable, car « LVMH a pourtant versé à ses actionnaires un acompte de dividendes identique à celui de l’année dernière, et c’est nous seuls, les salariés qui produisons la valeur, qui devons-nous serrer la ceinture ! » conteste Alexandre Rigaud, délégué CGT chez Moët & Chandon, le « M » de LVMH.
Alors, le syndicat dans son ensemble – ouvriers, employés, techniciens et cadres – organise une deuxième journée de mobilisation ce jeudi 15 janvier. Une première avait suivi l’annonce de la suppression des primes, le 5 décembre, et la CGT avait rassemblé près de 600 salariés en colère à Epernay (Marne), devant les caves de Moët.
Cette fois ce sera à Reims, devant la maison de la Veuve Clicquot Ponsardin, également propriété de LVMH. « Il s’agit de mettre la pression avant la clôture des comptes, le 19 janvier », précise Alexandre Rigaud. Des salariés de toutes les autres maisons du groupe, Moët, Ruinard, Mercier, Dom Pérignon et Krug, tous concernés par la baisse des revenus, seront mobilisés.
1 200 postes en moins sur trois ans
Le contexte social est morose dans la branche vins et spiritueux du géant du luxe. Les menaces de scission du groupe ont été quelque peu apaisées par l’arrivée du fils du patron, Alexandre Arnault, comme n° 2 de LVMH l’année dernière : « C’est au moins la preuve que le champagne et le cognac importent encore à Bernard Arnault », estimaient alors les syndicats. L’alcool pèserait sur l’image de marque de la multinationale de luxe, dans certains pays. « C’est vrai qu’en termes de chiffre d’affaires, on pèse moins que Sephora, mais les bonnes années on réalise 30 % de marge, c’est important pour les résultats du groupe », grince le délégué CGT.
La mesure phare de la nouvelle direction reste l’annonce d’une baisse d’effectifs de 1 200 postes sur trois ans. « Déjà, 450 départs n’ont pas été remplacés, principalement au siège ou dans les services techniques, précise Alexandre Rigaud. Chez nous, à la production, ce sont surtout les précaires, les CDD et les intérimaires, qui font les frais des mesures d’économie. » La ligne est en tout cas celle-là : couper dans les coûts, mais pas de réorientation stratégique. Pour écouler ses stocks accumulés et maintenir des prix élevés, LVMH mise sur le marketing et surtout une baisse de la production.
En champagne, les volumes récoltés pour l’AOC sont votés chaque année par les producteurs. La multinationale de Bernard Arnault, qui représente environ 30 % des volumes et 50 % de la valeur du champagne, a donc pu imposer à tous une baisse de rendement, en passant de 12 000 kg de raisins récoltés en 2024 à moins de 11 000 kg l’année suivante. Alors les vendanges 2025, bien qu’elles furent bonnes, donneront près de 60 millions de bouteilles de champagne en moins qu’il y a trois ans.
mise en ligne le 16 janvier 2026
Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr
Alors que l’aciérie s’est réinventée en créant une activité pérenne dans le recyclage en 2016, le fonds d’investissement qui l’a rachetée en 2023 choisit de la couler. Au prix d’une catastrophe sociale et environnementale.
Des centaines d’emplois sacrifiés, une entreprise historique dépecée, une commune sinistrée. Sur fonds de rapacité financière, la direction d’Erasteel (leader européen des aciers rapides), rachetée il y a deux ans par un fonds de pension, a annoncé le 3 novembre 2025 la suppression de 190 emplois à la « Forge » de Commentry. Soit la quasi-totalité des 240 salariés que compte cette aciérie alliéroise, vieille de presque deux siècles, située dans cette ancienne cité minière de 6 000 habitants.
Elle produit des lingots d’acier rapide, ce métal très résistant destiné à la fabrication d’outils de coupe à haute vitesse ou des aiguilles d’injecteur pour les moteurs automobiles et s’est lancée depuis 2016 dans le recyclage de batteries et catalyseurs pétroliers.
« Ils ont tout fait pour nous enterrer »
Les premiers salariés partiront en avril 2026, selon le calendrier présenté par la direction, mais en attendant « la production continue, dans une ambiance morose, mais avec une volonté de préserver l’outil de travail et de ménager la possibilité d’une reprise de l’entreprise », souligne Dorian Durban, délégué syndical CGT du site de Commentry. Pour les syndicats, la « quasi-fermeture » de l’entreprise n’est pas étrangère à la vente d’Erasteel, ancienne filiale d’Eramet, au fonds d’investissement belge Syntagma Capital, en 2023.
« À partir de là, ça a été le début de la décadence, on voyait la trésorerie s’effriter, on a lancé des alertes on perdait un à deux millions d’euros chaque mois. La direction a ordonné la délocalisation d’une part de la production de Commentry dans un autre site de notre groupe en Suède », décrit Dorian Durban, entré en 2016 comme technicien de maintenance dans l’entreprise où son père travaille depuis 36 ans.
Face à ce « sabotage », les syndicats ont mandaté une expertise dont les conclusions ont été sans appel : les décisions de la direction n’étaient ni justifiées ni rentables. Néanmoins, pointe le syndicaliste, « ils savaient qu’ils allaient manger de l’argent, mais ils ont maintenu leurs choix, car quand Syntagma a racheté, c’est clair que seules les usines suédoises et leur acier en poudre, très rentable, intéressaient ces financiers. Ils ont donc tout fait pour nous enterrer. »
La direction de l’entreprise ne dément pas explicitement. La société « souhaite se recentrer sur les aciers rapides élaborés par métallurgie des poudres » où elle est leader (49 % des parts de marché), et stopper ses autres activités pour « garantir la pérennité » de l’activité, a fait valoir une porte-parole auprès de l’AFP.
Si les représentants des salariés de Commentry ne nient pas la meilleure rentabilité de l’acier en poudre, ils accusent la direction de l’entreprise d’avoir une vision « essentiellement financière » de leur entreprise et de refuser de prendre en compte leur seconde activité, le recyclage, un secteur dans lequel le site de Commentry est en pointe.
« Depuis 2016, nous sommes précurseurs et seuls en France à faire du recyclage de piles et de catalyseurs pétroliers. Pour nous c’est la partie qu’il faut qu’on garde absolument, car c’est un secteur d’avenir et rentable », assure Dorian Durban, qui avec ses camarades interpelle les pouvoirs publics afin qu’ils les aident à trouver un repreneur qui garderait et développerait cette activité en préservant plus d’une certaine d’emploi, dans un premier temps, sur le site selon le projet présenté par représentants des salariés.
Le maintien d’une activité résiduelle pour échapper à la dépollution du site
Ceux-ci ont été reçus à Bercy et sont soutenus par les élus locaux, mais leur pouvoir, comme celui du ministre de l’industrie est limité « ils ne peuvent pas influer sur les décisions des dirigeants d’une entreprise privée », regrette le syndicaliste.
De fait, la direction de l’entreprise souhaite conserver uniquement à Commentry un atelier de tréfilerie, qui produit des fils d’acier en réimportant de la matière semi-transformée des usines suédoises, et qui n’emploie qu’une petite trentaine d’ouvriers. Les syndicats, qui ne croient absolument pas à la pérennité de cette activité, voient dans son maintien à Commentry une manœuvre pour ne pas avoir à dépolluer le site de l’usine si elle était totalement fermée.
« Cette aciérie est au même endroit depuis 1846, elle pollue les sols les depuis des décennies, autant vous dire que dépolluer un tel site comme coûte énormément d’argent », explique Dorian Durban. Des sommes considérables que les financiers belges ne sont pas prêts à dépenser, préférant trouver un moyen de fuir leurs responsabilités.
Un futur « un exemple de volonté politique au service de l’industrie et des territoires » ?
En attendant, il reste moins d’un mois aux représentants du personnel pour négocier le PSE et arracher des conditions de départ dignes à ceux dont les emplois sont supprimés. Alors que le député François Ruffin était sur place ce 15 janvier, l’intersyndicale de l’aciérie appelle « solennellement l’État à prendre ses responsabilités, à s’impliquer pleinement dans la recherche d’une solution industrielle durable et à permettre par tous les moyens que le projet alternatif porté par les salariés soit lancé. L’issue de ce dossier dira beaucoup de la crédibilité des engagements politiques en matière d’industrie, d’emploi et de transition écologique. La Forge de Commentry ne doit pas devenir un symbole de plus des promesses non tenues. »
Elle peut, au contraire, espèrent les ouvriers, devenir « un exemple de volonté politique au service de l’industrie et des territoires. » Un discours que le maire de Commentry, Sylvain Bourdier s’engage à marteler auprès du ministère de l’industrie. « Je vais insister pour que notre territoire soit inscrit parmi ceux désignés par le ministère comme pouvant intégrer le dispositif ” France Rebond ”, mais le mieux serait que l’outil industriel existant, que nous avons contribué à rendre efficient, puisse trouver un repreneur à court terme », martèle le maire.
Pour lui, le plan proposé par les salariés est viable, la culture du risque sur ce site classé Seveso haut risque est gérée, et « ne manque peut-être qu’un petit délai ». Celui-ci pourrait être accordé pour quelques mois via une invalidation du PSE par les services de l’État qui permettrait à d’éventuels repreneurs du secteur du recyclage d’avoir le temps de se manifester.
mise en ligne le 15 janvier 2026
Elian Barascud sur https://lepoing.net/
Croix celtiques, slogans suprémacistes, intimidations : le syndicat SUD Collectivités territoriales interpelle Carole Delga après la découverte répétée de symboles néo-nazis dans plusieurs lycées d’Occitanie, tandis que syndicats de l’Éducation nationale et parents d’élèves alertent sur une montée de l’extrême droite à l’école
Croix celtiques taguées dans les sanitaires, slogans suprémacistes gravés sur les murs, autocollants de groupuscules identitaires aux abords des établissements : dans plusieurs lycées d’Occitanie, des symboles d’extrême droite ont été découverts ces derniers mois. Une situation jugée suffisamment grave pour que le syndicat SUD collectivités territoriales région Occitanie adresse une lettre ouverte à la présidente de Région, Carole Delga, rendue publique le 8 janvier.
Parmi les faits signalés figure la présence répétée de tags fascistes au lycée Georges-Pompidou de Castelnau-le-Lez, où des croix celtiques et le slogan « Europe Jeunesse Révolution » ont été retrouvés dans les toilettes des élèves. Selon le syndicat, une croix celtique a même été apposée directement sur le logo de la Région avant d’être effacée par les services, sans que la question d’un dépôt de plainte ne soit clairement tranchée. D’autres établissements sont cités, comme le lycée Le Garros à Auch, où des gravures de croix celtiques ont également été relevées.
« Dog whistle »
Dans un communiqué diffusé sur Instagram, des lycéens de Georges-Pompidou parlent d’« attaques répétées » menées depuis le mois octobre par « l’extrême droite néo-nazie ». « Ce n’est pas du vandalisme, c’est une offensive idéologique », écrivent-ils, dénonçant une stratégie d’intimidation et de marquage du territoire. Ils appellent à ne pas banaliser ces actes et à refuser « le silence complice ».
Si certains de ces signes peuvent sembler anodins ou obscurs, leur signification est pourtant bien documentée. Selon le site Indextrême, spécialisé dans les symboles repris par l’extrême droite, la croix celtique — à l’origine un symbole ancien mêlant roue solaire préchrétienne et croix chrétienne — a été progressivement détournée par les mouvances nationalistes et néonazies au XXᵉ siècle. Utilisée dès l’entre-deux-guerres par des courants collaborationnistes et reprise après 1945 par des groupes d’extrême droite radicale comme Jeune Nation ou Occident, elle est aujourd’hui un marqueur central du suprémacisme blanc et du néonazisme. En France comme en Europe, la croix celtique sert de « dog whistle » : un signe de reconnaissance compris des initiés, mais suffisamment ambigu pour passer inaperçu ou être minimisé.
« Climat de banalisation du racisme »
SUD CT alerte aussi sur un climat plus large de banalisation du racisme et des discriminations, évoquant des propos racistes entre personnels, des organisations du travail jugées discriminantes et une tendance persistante au « pas de vague ». Le syndicat rappelle avoir déjà signalé des menaces visant le lycée Joffre de Montpellier, ciblé le 16 décembre dernier par un groupuscule identitaire violent qui promettait de dégager un blocus lycéen en soutien à la Palestine. Si le blocage s’est déroulé sans incidents ce jour-là, le 18 septembre, lors d’une journée de mobilisation dans le cadre du mouvement « Bloquons tout », des élèves du lycées avaient subi des intimidations et insultes sexistes de la part d’un groupe d’extrême droite, qui a commis plusieurs exactions durant cette journée.
Lors d’une rencontre le 15 décembre dernier, Carole Delga avait assuré vouloir agir avec fermeté et aborder la question avec les proviseurs début 2026, selon Sud CT, qui dit désormais attendre des actes concrets : enquêtes administratives, dépôts de plainte systématiques et travail avec les syndicats et la communauté éducative. « Quand les bâtiments scolaires deviennent les supports de propagande raciste, la collectivité doit réagir », insiste le syndicat.
« Des saluts nazis dès le collège »
Ce constat de banalisation du racisme et des idéologies d’extrême droite, Christine Saint-Joannis, représentante héraultaise de la FSU, le dresse aussi : « Depuis quelques années, les collègues font remonter à notre syndicat de plus en plus de problèmes, voire de conseils de disciplines, liés à les élèves qui affichent une idéologie d’extrême droite. On en a vu faire des saluts nazis au collège… »
« Quand j’ai dis à mes élèves que le travail de groupe permettait de progresser, un élève de troisième m’a cité l’exemple de Goebbels comme d’une réussite individuelle car il est devenu cadre du IIIe Reich tout en ayant un handicap physique… », raconte de son côté Jordan Homps délégué syndical et enseignant dans un collège héraultais.
Une question que la section héraultaise de la FCPE, principale fédération d’association de parents d’élèves, dit prendre au sérieux : « C’est un phénomène très nouveau, et d’autant plus étonnant que la plupart du temps, les familles des élèves concernées sont surprises au moment où elles apprennent les agissements de leurs enfants », analyse Marie Nikichine, présidente de la FCPE 34, qui fait un lien avec « les vidéos masculinistes très populaires sur les réseaux sociaux ». L’association de parents d’élèves entend d’ailleurs alerter le rectorat sur cette problématique pour tenter de trouver des solutions.
Un « pôle académique valeurs » en réponse
Rectorat qui, contacté, affirme que « le nombre d’atteintes aux valeurs de la République — qui inclue les propos ou actes racistes et antisémites — demeure stable au sein de l’académie de Montpellier depuis deux ans. Il reflète les évolutions de la société ». Pour faire face à ces problématiques, les responsables de l’Académie de Montpellier évoquent notamment un « pôle académique Valeurs » pour prévenir et traiter ces situations, en coordonnant « référents laïcité, équipes mobiles de sécurité et acteurs éducatifs ». Le rectorat met également en avant un plan de formation lancé en 2021, avec un parcours de neuf heures destiné à l’ensemble des personnels jusqu’en 2029, axé notamment sur « l’esprit critique, l’éducation aux médias et le climat scolaire », avec l’aide d’un réseau de 100 formateurs académiques.
Un dispositif jugé insuffisant pour Christine Saint-Joannis, qui y voit surtout « une énième communication pour dire qu’il y a eu une réaction après la mort de Samuel Paty ». Selon elle, « 100 personnes sur toute l’Académie, c’est trop peu pour traiter ces problèmes. Il nous faut avant tout des moyens pédagogiques pour discuter avec nos élèves.
mise en ligne le 15 janvier 2026
par Catherine Tricot sur www.regards.fr
Ces élections constituent un enjeu en tant que tel pour notre avenir quotidien. Les villes sont en première ligne dans le sport, l’enfance, la solidarité, les pratiques culturelles. Elles sont devenues des actrices de premier plan dans la transition écologique et l’adaptation au réchauffement climatique, le logement et, de plus en plus, la santé. Elles fabriquent nos vies et façonnent notre idée de la vie et du futur.
Mais elles sont aussi un creuset politique. Autant que le sexe, la religion, la classe sociale, le lieu de vie façonne le positionnement politique. C’est dire qu’à moins d’un an de la présidentielle, elles sont décisives. Dans les villes de plus de 100 000 habitants, 17 sont dirigées par la droite, 14 par le PS, 8 par des écologistes, 2 par le PCF et 1 par le RN.
L’enjeu politique ne se réduit évidemment pas aux seules grandes villes. Le RN compte bien conforter son implantation dans les campagnes et le péri-urbain. Les gauches vont chercher à conforter leur unité de terrain. Mais, au-delà du local, des leçons politiques seront tirées.
D’ores et déjà on peut voir à quel point la droite est cul par-dessus tête. Que le Modem et Emmanuel Macron soutiennent, à Paris, la candidate qui se la joue comme Donald Trump – et qui est mise en examen pour corruption de centaines de milliers d’euros –, laisse les bras ballants. Que Gabriel Attal apporte son soutien au fils Sarkozy, candidat à Menton et qui n’exclut pas une alliance avec le RN et Reconquête, débecte tout autant. Toute morale a volé en éclat. Pour le moment, la très grande part des candidats de droite disent vouloir refuser les alliances de second tour avec l’extrême droite, sans distinction entre RN et Reconquête. Ce n’était pas gagné.
À gauche, à quelques exceptions près, les partis qui dirigeaient les villes ont renouvelé leur union en excluant LFI… qui n’avait nullement l’intention de se joindre à eux. Quelques villes de Seine-Saint-Denis font exception avec des alliances PCF-LFI. Pour le moment, cette alliance des gauches semble plébiscitée : les électeurs de gauche confirment au niveau local leur attente de voir la gauche surmonter ses divisions.
Les listes conduites par LFI ne semblent pas engranger à la hauteur de l’influence du parti de Jean-Luc Melenchon. C’est en particulier le cas dans les villes où il y a un risque de bascule à droite, voire à l’extrême droite, comme à Paris ou Marseille. Les sondages – mais ce ne sont que des instantanés – les donnent plutôt en repli. Manuel Bompard, coordinateur de LFI, tente de redresser le discours : là où La France insoumise arrivera en tête de la gauche au premier tour des municipales, elle proposera une fusion à l’ensemble des autres listes de gauche afin de battre la droite et l’extrême droite. Là où elle ne sera pas en tête, il reviendra à la liste de gauche arrivée en première position de décider si elle souhaite ou non fusionner avec LFI. On s’éloigne des discours clivants refusant de voir réélire un maire socialiste ou proclamant vouloir nettoyer la ville socialiste de la corruption.
La petite hype des listes d’union de la gauche ne suffit pas à rassurer. La gauche n’a pas partie gagnée. Son unité répond à une forte attente, jamais démentie dans les sondages. Ses dissensions pèsent ; la gauche est morose. Il faudra aux listes de gauche trouver le dynamisme nécessaire à la victoire. Pas facile quand les choix politiques nationaux sont si divergents ; quand les partis et les militants sont si divisés sur la stratégie. Pourtant, l’examen des études d’opinion montre une petite remobilisation à gauche, un début d’espoir que quelque chose peut être possible, que la déroute n’est pas inéluctable. Les équipes candidates ont la charge de l’ électeurs de gauche attendent, c’est une vision commune par-delà les différentes sensibilités amplifier. Elles en auront besoin. On en aura besoin.
La richesse et la qualité des programmes seront un élément de cette mobilisation mais ce que les électeurs de gauche attendent, c’est une vision commune par-delà les différentes sensibilités. Pour emballer, les discours développés lors de ces élections municipales ne peuvent se contenter d’un catalogue de propositions. Nos villes ne sont pas coupées du monde. Et c’est aussi cela qui nous obsède.
mise en ligne le 14 janvier 2026
Mathias Thépot sur www.mediapart.fr
Dans « Libération », l’ancien ministre de l’économie et des finances a expliqué que des milliers de foyers fiscaux fortunés déclaraient chaque année zéro euro de revenu fiscal à l’administration. Une nouvelle preuve, s’il en fallait, que les ultrariches échappent à l’impôt en France.
Un ancien ministre macroniste ne devrait pas dire cela. L’éphémère locataire du ministère de l’économie et des finances en 2025, Éric Lombard, a lâché une petite bombe le 11 janvier dans Libération au sujet du débat sur la taxation des ultrariches. Un sujet qui a fait la une de l’actualité à l’automne dernier, lorsque la taxe Zucman était au centre des attentions.
Éric Lombard a concrètement indiqué au quotidien avoir consulté son administration durant son court passage à Bercy pour connaître la réalité de la situation fiscale des contribuables les plus fortuné·es.
Et la réponse de ses services a été on ne peut plus claire : « La direction des finances publiques avait regardé : parmi les personnes les plus fortunées, des milliers ont un revenu fiscal de référence de zéro. Ils ne paient aucun impôt sur le revenu ! Au lieu de payer des charges sociales sur leur salaire, ils se font rémunérer dans les holdings. Ces mécanismes sont légaux, mais injustes. »
Selon Éric Lombard, les riches de France échappent donc massivement à l’impôt. Un pavé dans la mare pour l’exécutif macroniste en place, vu le pedigree de celui qui a lancé la saillie : un ancien ministre du gouvernement de François Bayrou, alors membre du « socle commun » allant du centre à la Droite républicaine (DR). Socle qui s’est toujours refusé doctement à taxer de manière significative les grandes fortunes qui échappent à l’impôt.
Le constat d’Éric Lombard dans Libération prolonge, du reste, celui de l’Institut des politiques publiques (IPP), qui révélait dans une note publiée en juin 2023 que, contrairement au commun des mortels, les milliardaires français·es ne paient quasiment pas d’impôts ni de prélèvements sociaux au regard des centaines de millions, voire des milliards d’euros de revenus économiques qu’ils et elles perçoivent.
Cela est dû au fait que l’immense majorité des revenus des ultrariches est logée dans des sociétés holdings qu’ils et elles contrôlent et qui échappent aux radars de l’administration fiscale. Pour élaborer leur constat dévoilé en juin 2023, les chercheurs de l’IPP s’étaient notamment appuyés sur des données fiscales de Bercy. Ce qui constituait alors une avancée majeure en matière de transparence pour les politiques publiques.
Rien à déclarer
Toutefois, l’ancien ministre de l’économie et des finances va plus loin que l’IPP, car il parle dans son interview à Libération de « revenu fiscal de référence » – autrement dit le revenu que tout un chacun inscrit chaque année sur sa feuille d’impôts – qui serait égal à zéro pour des milliers de contribuables fortuné·es.
Bref, il révèle que de nombreux foyers fiscaux fortunés n’auraient rien à déclarer au fisc. Ce qui n’est pas exactement ce que disaient les chercheurs de l’IPP – ni d’ailleurs les données qu’ils ont mises à disposition du grand public –, qui raisonnaient, eux, en pourcentage d’impôts payés par rapport à des revenus économiques gargantuesques.
Pour l’économiste Gabriel Zucman, à l’origine de la taxe qui porte son nom et professeur à l’École normale supérieure, « ce que dit Éric Lombard, c’est que de nombreux contribuables très fortunés ont un revenu fiscal déclaré de zéro ou proche de zéro. C’est-à-dire qu’ils déclarent un revenu imposable extrêmement faible, parce qu’ils ne se versent pas de salaires, ne se paient pas de dividendes, etc. ».
À Mediapart, il ajoute : « Bien sûr, leur véritable revenu est en réalité très élevé mais ils se débrouillent pour n’avoir rien à déclarer fiscalement dans leurs feuilles d’impôts individuelles. Exactement comme Jeff Bezos, qui avait même réussi l’exploit de toucher les allocations familiales il y a une dizaine d’années aux États-Unis en ne déclarant aucun revenu fiscal ! »
S’ils sont donc d’accord sur le constat que les ultrariches ne paient pas d’impôts, Éric Lombard et Gabriel Zucman ne s’entendent en revanche absolument pas sur les solutions à mettre en œuvre. Lorsqu’il était aux affaires, Éric Lombard dit en effet avoir « commencé à travailler sur un projet qui était la taxation différentielle des hauts patrimoines » et regrette de ne jamais avoir eu « l’accord de l’Élysée, ni de Matignon d’ailleurs, pour faire prospérer cette idée ».
Un problème majeur d’équité fiscale
Mais ses propos sont une pirouette pour se parer d’un vernis de gauche, car l’ancien ministre propose en réalité un impôt minimum sur les patrimoines « excluant l’outil de travail ». En effet, cela irait, selon lui, « à l’encontre de la croissance, de l’innovation et de l’attractivité de la France ». Son idée n’a donc rien à voir avec la taxe Zucman, qui propose 2 % d’impôt par an sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros, sans aucune exonération.
Ce qu’Éric Lombard nomme improprement « outil de travail », ce sont les milliards de titres de sociétés logés dans des holdings contrôlées par les grandes fortunes. Ce sont ces milliards qui constituent leur extrême richesse et dont les revenus qu’elles en tirent échappent à l’impôt à cause d’une multiplicité de dispositifs d’optimisation fiscale dont elles usent et abusent.
Autrement dit, la proposition d’Éric Lombard échouerait à taxer les ultrariches. Et elle n’est en réalité pas très éloignée de ce que propose l’exécutif actuel en matière de taxe sur les holdings.
Il a en effet été inscrit dans le projet de budget 2026 de Sébastien Lecornu – qui sera encore discuté cette semaine à l’Assemblée nationale – la création d’une taxe minimale sur les holdings qui compte de nombreuses exemptions, notamment l’« outil de travail », si cher à Éric Lombard.
Sans surprise, son rendement atteindrait péniblement le milliard d’euros. Autant dire rien au regard du manque à gagner pour le fisc français.
Faire aussi peu pour imposer les grandes fortunes, au mépris du consensus économique de plus en plus évident sur le sujet, pose un problème majeur d’équité fiscale. D’autant que l’exécutif tente chaque année de trouver des dizaines de milliards d’euros pour réduire le déficit public et préfère, pour ce faire, mettre à contribution le modèle social et les services publics.
C’est pourquoi, selon Gabriel Zucman, « il est urgent de faire la lumière sur la réalité du phénomène aujourd’hui : combien les milliardaires français ont-ils payé d’impôts en 2024 ? Pour mettre fin au privilège fiscal des ultrariches, il faut continuer à dissiper l’opacité qui entoure cette question. L’Assemblée nationale doit exiger la transparence sur la contribution réelle des grandes fortunes à la solidarité nationale ».
mise en ligne le 14 janvier 2026
Bernard Hourcade sur https://orientxxi.info/
Malgré la répression, les manifestations s’étendent en Iran. Mais les scénarios de sortie de crise restent incertains et multiples : une intervention militaire étasunienne, le retour du chah souhaité par Israël, l’effondrement interne qui déboucherait sur un chaos ou l’émergence d’un homme fort à l’intérieur du régime.
Depuis près d’un demi-siècle, on annonce comme imminente la fin de la République islamique. Mais jamais jusque-là n’ont été réunies les forces de contestation, souvent contradictoires, qui avaient créé en 1979 un consensus pour renverser le chah. Malgré la répression toujours violente, les révoltes populaires sont incessantes en Iran, mais dispersées sur le plan géographique ou social. Les groupes sociaux se révoltent, chacun à leur tour, autour de revendications ponctuelles et de slogans, sans vraiment inquiéter le pouvoir en place. En 2019, les banlieues populaires s’étaient insurgées contre la hausse de l’essence ; en 2022, les jeunes femmes contre le port du voile ; depuis le 28 décembre 2025, les petits commerçants et les chefs de famille modestes contre l’hyperinflation.
Cependant, cette dernière révolte est très différente des précédentes. Les revendications économiques sont directement liées au fonctionnement, à la structure politique de la République islamique. Le point de départ se trouve dans le rejet par les factions conservatrices du Parlement du projet de budget de l’année 1405 (débutant le 21 mars 2026), présenté le 23 décembre 2025 par le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian.
Cette crise n’est pas technique (le prix de l’essence), ou légale (changer la loi sur le voile), mais touche au fondement du régime : elle concerne les richesses, la corruption, et donc la légitimité des élites au pouvoir. La solution du conflit actuel dépasse donc l’idéologie, les symboles et les slogans contre le guide Ali Khamenei ou en faveur de Reza Pahlavi, le fils du chah destitué en 1979. C’est une crise politique existentielle qu’on ne peut comprendre qu’en regardant concrètement les rapports de force politiques à l’intérieur du pays.
Un double taux de change du dollar
La République islamique a favorisé la construction d’un système politique où les élites et institutions issues du clergé (fondations religieuses) ou de l’appareil sécuritaire (notamment les Gardiens de la Révolution) ont accaparé les richesses du pays et favorisé une économie libérale profitant à une minorité ultra riche, ce qui scandalise la population. Tout changement politique est indissociable d’une révolution économique qui abolirait ces privilèges qui révoltent les Iraniens.
Or, la gestion ploutocratique du pays trouve ses limites, car la crise économique qui écrase les Iraniens fragilise également l’État et remet en cause sa place de puissance régionale. Ainsi, le régime islamique est clairement identifié comme le point faible pour l’État et la population.
Pour éviter cette faillite de l’État et du régime, le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian avait proposé, le 23 décembre 2025, un projet de budget mettant fin aux taux de change multiples et donc à l’octroi des devises au taux de change préférentiel — le taux de change officiel étant de 280 000 rials par dollar, contre 1 400 000 au marché « libre ». Ce taux préférentiel était appliqué aux achats prioritaires. Ces opérations monopolisées par les personnalités et institutions proches du pouvoir depuis des décennies alimentaient une économie parallèle et une fuite massive des capitaux1. Pour appuyer sa réforme devant le Parlement, le président Pezeshkian a signalé, à titre d’exemple, que cette année, sur 12 milliards de dollars attribués pour les importations de produits alimentaires et de médicaments, 8 milliards auraient été détournés en n’important qu’une partie des marchandises pour s’approprier le reste des fonds.
Ce projet de « moralisation » de l’économie allait de pair avec la ratification par l’Iran, en octobre 2025, des conventions internationales sur la transparence des transactions bancaires, afin de ne plus figurer sur la liste noire du Groupe d’action financière (GAFI) qui bloquait les transactions internationales légales du pays. En décembre, la Banque centrale a déclaré avoir fermé 6 000 comptes suspectés de blanchiment d’argent. Une mesure qui a probablement moins touché les personnalités proches du pouvoir que les petits commerçants achetant du matériel électronique à Dubaï de façon peu légale.
Ces projets de réforme financière et les difficultés évidentes du gouvernement pour les imposer ont confirmé l’incapacité du pouvoir en place à gérer l’économie de façon réaliste. Ils ont aussi provoqué la flambée des cours du dollar et la révolte des commerçants, marginalisés par la corruption des élites et dépassés par l’impossible gestion de l’hyperinflation.
La révolte corporatiste des commerçants de Téhéran s’est vite étendue à leurs collègues des petites villes puis à toutes les catégories sociales qui n’avaient cessé de se révolter depuis des années, confortées par la mobilisation de groupes sociaux jusqu’alors prudents et conservateurs. Pour éviter une confrontation directe avec les commerçants et un mouvement social intérieur plus global, le gouvernement — et même le Guide, l’ayatollah Ali Khamenei — ont déclaré dans un premier temps « comprendre » leurs revendications, afin de tenter de les isoler des « fauteurs de trouble », c’est-à-dire des manifestants porteurs de projets politiques clairement soutenus de l’extérieur, en l’occurrence les partisans de Reza Pahlavi. Mais la répression a unifié le mouvement autour de quelques slogans politiques, contre le régime islamique.
Le mouvement s’est ainsi étendu mais de façon dispersée et spontanée, sans manifestation de masse dans les grandes villes, faute de perspective politique claire, de réseaux ou de leaders s’appuyant sur les forces sociales intérieures. La société reste divisée et attentiste, alors que le Guide décide le 9 janvier d’une répression massive qui pourrait lui être fatale.
À l’évidence, le gouvernement réformateur divisé n’a pas les moyens — ni peut-être la volonté — d’imposer ses réformes. Pour être crédible, il faudrait qu’il désigne et sanctionne les oligarques qui ont accumulé privilèges, pouvoir et capitaux frauduleux et qui forment le cœur de la République islamique. Ce serait le prix à payer pour ceux qui cherchent à sauver une partie du régime islamique. Les réformes ayant échoué, existe-t-il d’autres voies crédibles pour sortir l’Iran de ces crises ?
Divisions et impasses politiques
On identifie souvent la République islamique au « régime des mollahs » et au Gardiens de la révolution, le « bras armé du régime ». Ces qualificatifs ne sauraient occulter les différences de nature, de culture et d’intérêt qui opposent le clergé et les Gardiens de la révolution. La rivalité entre ces deux piliers de la République islamique est une clé importante pour comprendre la longévité et entrevoir les possibles voies de sortie des crises actuelles.
Les Gardiens, dont les vétérans ont poursuivi des études universitaires après la guerre, ont montré leurs compétences en matière de gestion des entreprises (à leur profit) ou de haute technologie. Leurs réussites — usant de tous les moyens, même illégaux — en matière nucléaire, de missiles, de travaux publics ou de gestion de grandes villes et d’entreprises le confirment. Ils savent « gérer » leurs relations avec l’économie internationale, par exemple, en contournant les sanctions économiques étatsuniennes. Et ils cherchent à dépasser l’échec de leurs ambitions régionales après l’effondrement de « l’Axe de la résistance » contre Israël.
Le clergé, formé dans des écoles religieuses, a parfois évolué dans le domaine des idées, mais reste majoritairement enfermé dans un islam traditionnel et patriarcal, en décalage avec la société de l’Iran actuel. En s’impliquant directement dans la gestion de l’État, il a perdu la base sociale, économique et même intellectuelle qui lui avait permis de mobiliser les foules en 1979. En dehors de quelques slogans issus du passé, l’islam est absent des débats politiques, sécuritaires, économiques ou géopolitiques qui secouent l’Iran, un des pays les plus sécularisés du Proche-Orient. Chacun veille cependant à ne pas froisser la religiosité populaire pour obtenir le consentement tacite d’une grande partie de la population attachée à cet héritage.
L’alternance entre « conservateurs » et « réformateurs » qui a longtemps permis le fonctionnement de la République islamique semble avoir atteint ses limites. Le mouvement « Thermidorien » qui avait donné quelques espoirs après la mort de Khomeiny n’a pas eu de suite2. Chez les conservateurs radicaux, représentés notamment par Saïd Jalili, candidat à l’élection présidentielle de 2024, les échecs de « l’Axe de la résistance » et leur vision bigote de l’islam concernant les femmes, ont entraîné une radicalisation de leurs positions. Ils soutiennent le Guide dont le décès ou le départ forcé les priverait d’un soutien irremplaçable. Dans le camp adverse, chez les réformateurs ou chez les islamistes conservateurs « pragmatistes » qui viennent de s’unir dans un nouveau parti, les débats et conflits sont vifs pour trouver une voie acceptable, une transition, vers un changement politique profond et inéluctable, mais qui ne remettrait pas en cause l’indépendance du pays et éviterait une révolution radicale. Néanmoins, ces jeux politiques semblent avoir fait leur temps.
Devant ce blocage politique interne et les divisions de la société, le système de la République islamique trouve ses limites. La répression systématique pourrait même être inefficace en radicalisant l’opposition et en provoquant des critiques au sein même du pouvoir. L’impasse est donc double : les émeutes sont réprimées et n’ont pas de perspective politique précise, tandis que les conservateurs bloquent les réformes budgétaires qui pourraient leur être fatales et que les réformateurs n’ont pas les moyens ou le courage de les imposer.
Ce vide politique explique le succès de Reza Pahlavi, en exil aux États-Unis, mais qui est la seule personnalité politique d’opposition dont le nom soit connu de tous les Iraniens. Son succès médiatique est évident, soutenu par des médias en persan établis à l’étranger qui bénéficient du soutien officiel, médiatique, politique — et peut-être militaire — d’Israël, et dans une moindre mesure des États-Unis qui menacent cependant d’intervenir. Le fils du souverain chassé du pouvoir en 1979 se présente comme l’unique alternative à la République islamique. Son nom est devenu le symbole de toutes les oppositions à la République islamique. Mais au-delà du symbole, rien n’est clair, sinon la perspective d’une répression d’autant plus violente que les protestations sont dispersées, peu coordonnées, sans leader ni organisation structurée à l’intérieur du pays.
Ce paysage politique n’est pas sans rappeler l’année 1978, quand l’armée du chah avait été contrainte d’autoriser les manifestations massives où l’on brandissait le portrait de Rouhollah Khomeiny. Alors en exil et encore peu connu, celui-ci pouvait cependant s’appuyer sur un solide réseau de partisans organisés autour des mosquées. Mais la comparaison a ses limites, car l’Iran actuel a profondément changé. Sa population a acquis une conscience et une solide expérience politique forgée par 45 ans de République islamique. Elle est devenue républicaine et connait aussi le prix des révolutions importées de l’extérieur, notamment dans l’Irak voisin « libéré » par les États-Unis en 20033. La question est moins quand, mais comment se fera un changement politique profond jugé inéluctable, même au sein du régime en place.
Vers une rupture à l’intérieur du régime ?
Pour répondre dans l’immédiat aux crises intérieures et extérieures qui affaiblissent dramatiquement la population et l’État iranien, c’est en effet à l’intérieur même du pouvoir actuel qu’il faut probablement chercher plus que des forces, une personnalité capable de s’imposer face au clergé et à l’appareil sécuritaire. L’économiste Saïd Leylaz, proche de l’ancien président Mohammed Khatami (1997 à 2005), n’est pas le seul à évoquer publiquement l’émergence au sein du pouvoir actuel d’un « Bonaparte » : un homme fort capable de recueillir un soutien populaire et le silence des dignitaires et factions du régime en place pour imposer les réformes économiques nécessaires à la survie de l’État, des mesures de justice économique et la liberté exigées par les Iraniens4. Cela implique de juger et sanctionner les élites corrompues, de « couper la main des voleurs ». Un changement profond bien plus difficile à réaliser que le départ du Guide suprême.
Un tel scénario rappelle la prise du pouvoir en Arabie saoudite par le prince Mohammed Ben Salman, devenu prince héritier, qui avait retenu prisonniers les personnalités les plus puissantes du royaume. Il peut aussi évoquer l’accession au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, secrétaire général du Parti communiste, qui déclara la fin de l’URSS, ou celle de Deng Xiaoping, successeur de Mao Zedong, qui tourna la page du maoïsme5. L’on peut aussi penser au coup d’État de Napoléon Bonaparte, le 18 Brumaire, qui mit fin à la période révolutionnaire tout en préservant les acquis.
Même si aucune hypothèse n’est exclue après l’enlèvement du président du Venezuela par les États-Unis, le 3 janvier, ou les tentatives de récupération des révoltes par l’opposition royaliste en exil avec le soutien affiché des États-Unis et d’Israël, c’est à l’intérieur du pays que se trouvent les dynamiques d’une transition, d’un changement crédible et durable.
mise en ligne le 13 janvier 2026
Yunnes Abzouz et Samia Dechir sur www.mediapart.fr
Le collectif Boycott, désinvestissement et sanctions de l’Hérault dénonce depuis deux ans et demi un acharnement de la préfecture. Se défendant de tout antisémitisme, le mouvement de soutien à la Palestine compte sur la Cour européenne des droits de l’homme pour rétablir ses droits.
Depuis l’été 2025, la place de la Comédie leur est interdite. Ce lieu central de Montpellier était le point de rendez-vous privilégié des manifestations organisées par BDS France/Urgence Palestine (BDSF/UP). Ce collectif local est issu du mouvement international Boycott, désinvestissement et sanctions. Lancé en 2005 pour faire pression sur Israël contre la colonisation des territoires palestiniens, le mouvement appelle à boycotter les produits israéliens et les entreprises accusées de soutenir l’État israélien, comme Carrefour ou Axa.
Depuis sa création en 2009, le collectif BDS Montpellier a été particulièrement actif mais, depuis le 7 octobre 2023, il lui est devenu difficile, voire impossible, de manifester.
En deux ans, Mediapart a recensé pas moins de vingt-cinq interdictions de manifester prononcées par la préfecture de l’Hérault pour risques de trouble à l’ordre public. « C’est une volonté de nous faire taire, de faire en sorte qu’on ne puisse pas s’exprimer pour dénoncer le génocide », accuse José-Luis Moraguès, l’un des animateurs de BDSF/UP. À plusieurs reprises, le tribunal administratif de Montpellier a pourtant donné raison au collectif, et annulé les arrêtés préfectoraux, considérés comme des « atteintes graves et illégales » à la liberté de manifester.
Mais le 3 septembre, la préfecture interdit de nouveau une manifestation prévue trois jours plus tard « contre le génocide à Gaza et ses complices ». Cette fois, le tribunal administratif approuve la décision préfectorale. BDS Montpellier porte l’affaire devant le Conseil d’État, en vain. Depuis, chaque demande de manifestation est systématiquement refusée au collectif propalestinien.
En tant que déclarant de la manifestation, José-Luis Moraguès a donc porté l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Le 7 janvier, ses avocats ont déposé un recours pour dénoncer la violation des articles 10 et 11 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui protègent la liberté d’expression, de réunion et d’association.
Le boycott dans le viseur de la préfecture
Pour justifier son interdiction, la préfecture reproche notamment au collectif plusieurs actions de boycott : celles régulièrement organisées dans des centres commerciaux Carrefour des environs sans déclaration préalable, et une autre organisée en juin 2025 dans le McDonald’s de la place de la Comédie, au cours de laquelle les militant·es ont appelé à ne plus commander de menus de l’enseigne de fast-food, et mis au sol des tables et des chaises de la terrasse. La préfecture accuse le collectif d’avoir « depuis plus d’un an, [...] multiplié les violences et les provocations », ce que José-Luis Moraguès conteste fermement.
Âgé de 80 ans, le militant assure n’avoir jamais fait l’objet d’aucune condamnation. « On est non violents, précise-t-il d’emblée. Dans nos actions, par exemple à Carrefour, c’est rare qu’il n’y ait pas eu des gens qui adressent des propos racistes aux femmes voilées en leur disant “Retourne dans ton pays”. On forme les gens à ne pas réagir à ce genre de situation. » BDSF/UP Montpellier se dit au contraire victime de violences de la part des vigiles de plusieurs supermarchés Carrefour. En décembre, trois militant·es ont porté plainte après des blessures qui leur ont valu des incapacités totales de travail allant de trois à huit jours.
Si le collectif se tourne aujourd’hui vers la CEDH, c’est aussi parce que sa jurisprudence pourrait lui être favorable. En juin 2020, dans l’affaire Baldassi, la Cour européenne a condamné la France à verser plus de 100 000 euros à onze militant·es du mouvement BDS, sanctionné·es par la justice française pour une action de boycott de produits israéliens dans un hypermarché d’Illzach (Haut-Rhin). La justice européenne a ainsi reconnu la légalité du boycott, tant qu’il n’appelle pas à la discrimination et à la haine.
Toutes les décisions précédentes disent que le boycott est légal. Salim, membre de l’association Nidal
Un véritable revers pour le gouvernement israélien, qui n’a pas ménagé ses efforts pour réduire l’impact de la décision européenne dans les tribunaux français, au prix d’un intense travail de lobbying documenté par Mediapart. « Dans son arrêté, le préfet nous dit : “Vous appelez au boycott de McDo, donc il y a un risque de trouble à l’ordre public”, rapporte Théo Gauthier, l’un des avocats de José-Luis Moraguès. C’est contraire à l’arrêt Baldassi qui dit qu’un simple appel au boycott n’est pas une infraction pénale. »
Le recours de José-Luis Moraguès devant la CEDH a reçu le soutien de l’association Nidal, qui a notamment pour but la défense juridique des voix palestiniennes. Salim* tient d’emblée à préciser que le recours déposé auprès de la CEDH n’est pas seulement une action symbolique, mais qu’il s’agit bien de faire appliquer le droit. « Toutes les décisions précédentes disent que le boycott est légal. Les accusations de violence ne sont fondées sur rien, ce n’est que la continuation de la répression du mouvement de soutien à la Palestine qu’on connaît depuis des décennies et qui s’est accélérée depuis deux ans et demi », s’indigne ce militant de Nidal qui préfère garder l’anonymat.
Acharnement judiciaire
Les interdictions de manifester sont loin d’être les seuls démêlés judiciaires auxquels sont confrontés le collectif BDS de Montpellier et l’antenne locale de l’association La Libre Pensée, co-organisatrice de plusieurs manifestations de soutien au peuple palestinien.
Depuis sa création, le collectif BDS semble faire l’objet d’un acharnement répressif de la préfecture et du parquet, qui n’ont à ce jour pas donné suite aux questions de Mediapart. En plus de vingt-cinq interdictions de manifestation, Mediapart a recensé au moins treize contraventions et procès-verbaux, ainsi que quatre amendes. Le collectif n’ayant pas de personnalité juridique propre, elles sont systématiquement adressées à José-Luis Moraguès.
En septembre et octobre 2024, le préfet de l’époque, François-Xavier Lauch, lui écrit personnellement à deux reprises, pour lui reprocher d’avoir pris part à des manifestations propalestiniennes place de la Comédie, dont il n’était pas l’organisateur. « Cette pratique opportuniste constitue un détournement de procédure qui peut être lourd de conséquences », menace le préfet, qui demande explicitement à José-Luis Moraguès de ne plus se rendre place de la Comédie avec les membres de son collectif.
Une pratique pour le moins inhabituelle, s’étonne Damia Taharraoui, l’une des avocates de José-Luis Moraguès. « C’est fait en dehors de tout cadre légal, ça n’a aucune valeur. Ça traduit un acharnement personnel, qui est incompréhensible et inquiétant. »
Sur le plan pénal, le collectif doit aussi se défendre de plusieurs plaintes, dans des affaires où l’attitude du parquet est tout aussi surprenante. En avril 2024, José-Luis Moraguès relaie une affiche réclamant des sanctions « contre Israël et ses complices » accusés de génocide. Sur ce visuel, dont il n’est pas l’auteur, on peut voir la photo de personnalités internationales mais aussi locales, dont Carole Delga, présidente de la région, Hussein Bourgi, sénateur, Kléber Mesquida, président du département, et Michaël Delafosse, maire de Montpellier, .
Sans plainte de leur part, le parquet décide de sa propre initiative d’engager des poursuites pour diffamation contre José-Luis Moraguès, convoqué devant un officier de police judiciaire. « C’est rarissime en droit de la presse », précise Damia Taharraoui. Parmi les quatre élu·es socialistes visé·es par l’affiche, trois ont finalement porté plainte. Contactée par Mediapart, Carole Delga dénonce une « accusation d’une gravité extrême [qui] l’expose publiquement à la vindicte, nourrissant des réactions haineuses ».
Le sénateur Hussein Bourgi, quant à lui, ne comprend pas ce qui lui vaut d’être accusé de complicité de génocide, ce qu’il estime « outrancier, faux, injuste et infamant » (lire l’intégralité des réponses de Carole Delga et Hussein Bourgi en annexes de cet article). En mai 2025, José-Luis Moraguès est relaxé, mais le parquet fait appel, tout comme Carole Delga. « C’est tellement rare que l’avocat général s’en est étonné au cours de l’audience » et a lui-même plaidé pour une nouvelle relaxe.
Lorsque des militants s’expriment pour la défense du peuple palestinien, les curseurs changent. On n’apprécie plus la liberté d’expression de la même manière. Damia Taharraoui, avocate
En avril 2025, José-Luis Moraguès fait de nouveau l’objet de deux plaintes pour la publication sur les réseaux sociaux d’une vidéo dans laquelle son collectif dénonce l’organisation à Montpellier de la 48e Journée de Jérusalem, qui célèbre la ville comme « capitale une et indivisible de l’État d’Israël ». Michèle Bensoussan, présidente du centre culturel juif Simone-Veil et organisatrice de l’événement, porte plainte pour diffamation, ainsi que Perla Danan, présidente du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) Languedoc-Roussillon.
Une nouvelle fois, José-Luis Moraguès est convoqué devant un officier de police judiciaire, le 19 février prochain, une démarche là encore « rarissime » en matière de diffamation, rappelle Damia Taharraoui. L’avocate dénonce une volonté de limiter l’expression du collectif, qui ne serait pas étrangère à la cause qu’il défend. « Lorsque des militants s’expriment pour la défense du peuple palestinien, les curseurs changent. On n’apprécie plus la liberté d’expression de la même manière. »
Alban Desoutter, secrétaire départemental de La Libre Pensée de l’Hérault, a lui aussi été visé par une plainte en diffamation déposée par le préfet. Sont visés des propos tenus dans la presse et lors d’une audience au tribunal administratif où il dénonçait la collusion entre le préfet et « les complices des génocidaires ». Selon nos informations, le parquet a classé sans suite la plainte du préfet. « C’est la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale que notre association est inquiétée judiciairement par la préfecture, s’indigne Alban Desoutter. La préfecture cherche à nous intimider. »
Tous les collectifs propalestiniens se heurtent à la même accusation : un antisémitisme maquillé en antisionisme. Ainsi, parmi les justifications aux multiples interdictions de manifester, la préfecture invoque un attentat perpétré le 24 août 2024 contre la synagogue de La Grande-Motte, dont l’auteur n’a pourtant aucun lien avec le mouvement BDSF/UP.
« On nous associe à quelque chose qui nous est complètement étranger. Ça montre la volonté de créer des amalgames complètement artificiels, en dehors de toute réalité, pour nous salir », s’agace José-Luis Moraguès. Quelques semaines après l’attentat, le préfet s’inquiète ainsi d’une « multiplication des actions et manifestations à l’encontre de la communauté juive et de ses représentants [qui] pourrait inciter certains individus à passer à l’acte ». Un argumentaire relayé par le Crif Languedoc-Roussillon et par l’Organisation juive européenne (OJE) devant le tribunal administratif de Montpellier pour plaider en faveur des interdictions de manifester contre La Libre Pensée.
Tout comme la préfecture, le Crif accuse les organisations propalestiniennes de « tentatives répétées d’importation du conflit israélo-palestinien », arguant qu’elles « donnent fréquemment lieu à la tenue d’actes et de propos antisémites ». Des propos très mal vécus par José-Luis Moraguès. « On se bat pour des motifs politiques, contre la colonisation. On n’attaque pas les personnes, on n’attaque pas les juifs », précise le militant, qui se dit « sali » par ces accusations d’antisémitisme, et espère obtenir auprès de la CEDH une forme de réhabilitation auprès de l’opinion publique.
À la tribune du rassemblement contre l’antisémitisme organisé après l’attentat contre la synagogue de La Grande-Motte, le préfet François-Xavier Lauch a affirmé qu’il continuerait à interdire les manifestations propalestiniennes sur la place de la Comédie, même s’il n’obtenait pas « gain de cause devant les tribunaux administratifs ».
« Les pratiques de la préfecture s’inscrivent dans un contexte de dégradation extrême des libertés fondamentales dans l’Hérault », s’insurge Sophie Mazas, avocate montpelliéraine et présidente de la section locale de la Ligue des droits de l’homme (LDH). Et de citer les coups de pression par courrier dont l’ancien préfet était coutumier ou la répression policière violente dont a fait l’objet le mouvement social du 10 septembre. « Les entraves à manifester ont commencé à viser les militants de la cause palestinienne car ils sont les plus faciles à attaquer et s’étendent aujourd’hui bien au-delà à tous les mouvements sociaux. »
mise en ligne le 13 janvier 2026
Hayet Kechit sur www.humanite.fr
Après l’annulation par la cour administrative d’appel de Douai (Nord) du plan de licenciements d’Auchan, Damien Condemine, avocat de la CGT, revient sur la portée historique de cette décision. En reconnaissant l’existence d’un groupe Mulliez, propriétaire de l’enseigne, la justice ouvre la voie à une convergence des luttes entre les salariés des 130 entreprises de cet empire commercial, qui détient 20 % de l’économie française.
La décision judiciaire d’invalider le plan de licenciements d’Auchan, le 7 janvier, a ouvert une brèche que la CGT ne compte pas laisser se refermer. Au-delà de la possibilité pour les quelque 2 400 salariés licenciés de réclamer des dommages et intérêts, elle couronne en effet une lutte de plus de dix ans visant à faire reconnaître l’existence d’un groupe Mulliez.
Damien Condemine, avocat de la CGT, à la manœuvre durant cette procédure judiciaire, décrypte les enjeux de cette décision qualifiée « d’historique » et annonce les batailles à venir pour faire valoir les droits des salariés dans les 130 autres entreprises (dont Decathlon, Jules, Boulanger, Saint-Maclou…) aux mains de la richissime association familiale Mulliez (AFM).
Vous avez qualifié l’invalidation du PSE d’Auchan de « victoire historique ». Pouvez-vous expliquer pourquoi ?
Damien Condemine : C’est historique parce que c’est le couronnement d’une lutte de dix ans pour la reconnaissance de l’existence d’un groupe Mulliez. Nous avions mené ce combat pour Flunch, pour Happy Chic, pour Top Office (des propriétés de la famille Mulliez – NDLR), mais les juridictions administratives avaient systématiquement opposé une fin de non-recevoir à nos arguments. Jusqu’à ce dossier Auchan, par lequel nous avons emporté l’adhésion des juges en introduisant la notion de « contrôle conjoint ».
Le tribunal administratif de Lille, puis la cour administrative d’appel de Douai, en répondant « non » à la question de savoir si les CSE (comités sociaux et économiques – NDLR) concernés par le PSE d’Auchan ont été correctement informés et consultés sur la totalité des activités de la famille Muliez, et pas seulement sur la société Suraumarché qui gère les supermarchés, ont de fait retenu l’argument que nous leur avons soumis : celui d’un contrôle conjoint exercé par trois autres sociétés de l’empire Mulliez, à savoir Acanthe, Valorest et Cimofat. Les CSE avaient bien un droit de regard sur l’ensemble de ces entités.
L’arrêté de la cour d’appel a bien identifié le fait que ces trois sociétés ont les mêmes instances dirigeantes, des sièges sociaux à la même adresse, des objets sociaux similaires et que les statuts de chacune de ces trois sociétés prévoient que les actionnaires ne peuvent être que des descendants de Louis et Marguerite Mulliez-Lestienne. Le credo de cette famille a toujours été de nier l’existence d’un groupe sous leur domination, notamment en compartimentant ses activités.
Pourquoi cela gêne-t-il autant les Mulliez ? Et quelles perspectives cela ouvre-t-il pour les salariés ?
Damien Condemine : Les Mulliez n’ont pas envie que le client arrivant dans un centre commercial doté d’un Flunch, d’un Auchan, d’un Norauto, d’un Kiloutou, d’un Décathlon… sache qu’il dépense son argent au profit d’une même famille. Pas plus qu’ils ne souhaitent voir les salariés de Boulanger prendre conscience que les autres salariés qui travaillent chez Auchan, dans la même galerie commerciale, ont le même patron que lui. Les Mulliez n’ont pas envie d’apparaître comme une gigantesque pieuvre de commerçants. Il faut savoir qu’à elle seule, cette famille détient 20 % de l’économie française.
La grande victoire réside dans les perspectives ouvertes par cette décision judiciaire : désormais quand il y aura un PSE, par exemple chez Norauto, il faudra aussi que les CSE aient une visibilité sur les moyens présents chez Decathlon, chez Flunch, chez Kiloutou… La direction sera soumise à une obligation de transparence sur la totalité de ses activités.
On peut imaginer que la lutte ne va pas s’arrêter là, d’autant qu’Auchan a annoncé porter l’affaire devant le Conseil d’État… Redoutez-vous une décision défavorable ?
Damien Condemine : Je n’ai pas de grandes craintes sur ce sujet. Le Conseil d’État n’a pas vocation à revenir sur le fond de l’affaire ni sur l’analyse des faits, il vérifie que le droit a bien été appliqué. Et, finalement, la reconnaissance de l’existence d’un contrôle conjoint des sociétés Acanthe, Valorest et Cimofat sur la société Suraumarché et toutes les autres holdings de secteurs de la famille Mulliez, c’est là une appréciation souveraine du juge.
La prochaine bataille consistera donc à faire reconnaître le comité de groupe en nous saisissant de toutes les implications de l’arrêt rendu par la justice. Après cette officialisation, les salariés ne seront plus uniquement rattachés à une entreprise, mais à l’ensemble du groupe Mulliez, avec tous les droits supplémentaires que cela implique, notamment le reclassement dans une autre société en cas de PSE. Le but, à terme, est de créer une communauté de salariés beaucoup plus importante, avec une convergence des luttes et des revendications sociales.
mise en ligne le 12 janvier 2026
Elian Barascud sur https://lepoing.net/
Ce lundi 12 janvier, une quarantaine de personnes s’est réunie devant la mairie de Montpellier pour tenter de remettre au maire une pétition demandant l’ouverture de lieux d’accueils pour abriter les personnes vivant à la rue dans ces périodes de grand froid
Les grilles de l’hôtel de ville se ferment alors qu’une quarantaine de personnes se rassemble devant le bâtiment. “On vient pour remettre une pétition au maire pour lui demander d’ouvrir des gymnases pour accueillir des personnes à la rue”, explique Samuel Forest, fondateur de l’association Solidarité Partagée, spécialisée dans l’ouverture de lieux pour loger des gens dans le besoin. Le texte, qui a récolté 600 signatures depuis le 7 janvier, exhorte “la préfecture et la mairie de Montpellier d’activer le plan grand froid. Cela comprend la réquisition des gymnases et autres lieux vacants pour qu’ils puissent servir d’hébergement temporaire et l’organisation d’un système d’accueil bien structuré et adapté pour toutes ces personnes en détresse.”
Depuis le 4 janvier, l’association manifeste quasiment quotidiennement devant la préfecture de l’Hérault. “Il y a urgence”, martèle Samuel Forest, en évoquant la mort d’un jeune homme de 28 ans dans les rues de Montpellier le 30 décembre dernier, à l suite d’une hypothermie. “La mairie à ouvert un gymnase de 55 places pendant quatre jours alors qu’on estime que 1 000 personnes dorment à la rue à Montpellier, ce n’est clairement pas assez, nous demandons la réquisition de lieux pour de l’hébergement”, précise-t-il.
Antoine, travailleur social syndiqué chez Sud Santé Sociaux, pointe quant à lui la responsabilité de l’État :“C’est la compétence de l’État de financer des structures qui permettent l’accompagnement pour l’hébergement d’urgence des personnes. Le Conseil départemental a la même compétence pour les mineurs, il est également responsable. Ils se renvoient tous la balle.”
A la fin du rassemblement, Fatima, une femme vivant à la rue, prend la parole au micro en se cachant derrière une grande écharpe. “C’est dur, je suis tombée malade, il nous faudrait une grande salle chauffée. J’ai beau appeler le 115 pour un hébergement d’urgence plusieurs fois par jour, c’est saturé, j’en ai marre.”
Venus pour rencontrer Michaël Delafosse, maire de Montpellier, les manifestants n’ont pas été reçus. Les organisateurs du rassemblements appellent à une réunion publique sur la question du sans-abrisme ce mercredi 14 janvier à 18 h 30 à la brasserie Le Dôme (arrêt de tram Saint-Denis, ligne 3.)
mise een ligne le 12 janvier 2026
Par Chloé Rébillard sur https://reporterre.net/
Une intersyndicale paysanne a bloqué le port de Bayonne, le 12 janvier, barrant la route à l’entreprise Maïsica, qui exporte et importe des grains. Les agriculteurs dénoncent le traité de libre-échange avec le Mercosur et la gestion de la dermatose bovine.
Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), reportage
La colère agricole ne retombe pas malgré la pression accrue de l’État. Après trois jours de blocage de l’autoroute A63 par un groupe d’agriculteurs baptisé les Ultras de l’A63, qui a fortement perturbé la circulation des poids lourds dans l’agglomération de Bayonne, la préfecture des Pyrénées-Atlantiques a haussé le ton le 12 janvier : « Le préfet a décidé d’interdire toute manifestation non déclarée dans le secteur à Bayonne au regard du risque avéré de paralysie totale de la circulation. »
Une interdiction bravée dans la matinée par quelques centaines de personnes au niveau du port industriel de Bayonne-Tarnos, à l’appel des Confédérations paysannes du Béarn et des Landes, ainsi que du Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef) et du syndicat basque Euskal Herriko Laborarien Batasuna (ELB).
Ils dénoncent le traité de libre-échange avec les pays sud-américains du Mercosur — dont la signature est prévue le 17 janvier au Paraguay — et l’abattage total des troupeaux en cas de dermatose nodulaire contagieuse, une maladie grave qui touche les bovins.
L’accord UE-Mercosur au cœur du ressentiment
Positionnés au port industriel, les dizaines de tracteurs et leurs soutiens se sont divisés en deux groupes. Leur cible ? Des immenses silos dominant l’embouchure de l’Adour et appartenant à l’entreprise Maïsica, qui exporte et importe des grains depuis le sud-ouest de la France. Postés sur les accès toute la matinée, ils ont filtré la circulation, bloquant le ballet des poids lourds qui entrent et sortent du site.
Un lieu érigé en symbole du libre-échange, explique Mélanie Martin, présidente du Modef des Landes : « Maïsica contribue à creuser les inégalités entre les agriculteurs. » Or, elle constate que ce modèle exportateur des grandes coopératives céréalières est défavorable aux petits paysans. « Les Landes sont l’un des départements où les revenus agricoles sont les plus bas. »
« La crise agricole est une crise des revenus, mais les politiques font paravent en montrant du doigt les normes environnementales et sociales », précise Julien Iladoy, venu d’Aramits (Pyrénées-Atlantiques) où il élève des vaches, et porte-parole de la Confédération paysanne du Béarn. Dans son viseur notamment, des parlementaires français récemment ralliés à l’opposition à l’accord avec le Mercosur. L’éleveur dénonce leur « double discours » : « On demande de la cohérence. Nous, cela fait trente ans que nous luttons contre une agriculture dédiée à l’exportation. Nous voulons des échanges internationaux basés sur la solidarité et non pas sur la compétition. »
Julen Perez, représentant d’ELB, élève quant à lui des canards gras au Pays basque. Il craint les conséquences du traité du Mercosur sur un territoire où la densité paysanne a mieux résisté qu’ailleurs. Néanmoins, le Pays basque ne fait pas exception : ici comme ailleurs, l’érosion du nombre de paysans est au centre des préoccupations du monde agricole. Et le Mercosur attise ses inquiétudes : « Le Brésil est un producteur de viande colossal. Si demain les collectivités locales ou les restaurants ont le choix entre nos viandes qui coûteront deux fois plus cher et celles qui viennent du Brésil, on perdra des parts de marché. »
En début d’après-midi, les tracteurs ont quitté le port pour retourner dans les fermes. Peut-être pas pour longtemps. D’ici à la signature de l’accord, les agriculteurs ont d’ores et déjà prévu de continuer à se mobiliser. Reste à savoir quelle forme prendra la lutte. En parallèle des blocages, d’autres initiatives émergent. Au Pays basque, une soixantaine de communes ont signé une charte à l’initiative du syndicat ELB contre le traité de libre-échange et s’affichent désormais en « communes hors-Mercosur ».
mise en ligne le 11 janvier 2026
Par Marmar Kabir, militante associative, journaliste à Orient XXI et au Monde diplomatique sur www.humanite.fr
La dynamique actuelle de contestation en Iran s’inscrit dans la continuité des mouvements sociaux de 2017, 2019 et 2022. Ces mobilisations reposent sur un même socle, une fragilisation socio-économique profonde, l’absence persistante d’organisations capables de représenter la colère sociale et une société prise en étau entre les oligarques d’un côté, l’appauvrissement de l’autre, ainsi que la pression extérieure et les sanctions, dans une région explosive et un monde où le droit international est de moins en moins respecté.
Le mouvement actuel a d’abord pris racine dans les espaces marchands, bazars et centres commerciaux. Parti de Téhéran, il s’est rapidement étendu à 27 villes, avec une intensité plus forte dans les régions frontalières.
La flambée sans précédent du dollar, combinée aux pressions exercées sur les commerçants, a mis le feu aux poudres. Les mesures de formalisation fiscale, de traçage bancaire, la fermeture d’environ 6 000 comptes jugés suspects et la suppression annoncée des taux de change préférentiels sont perçues comme des contraintes imposées à une économie historiquement opaque et informelle. Pour de nombreux acteurs, ces réformes frappent surtout les petites structures, tandis que les véritables centres de pouvoir économique restent protégés.
En neuf mois, seules 21 entreprises souvent liées au pouvoir, ont reçu la moitié des 9,24 milliards de dollars de devises subventionnées, tandis que plus d’un millier d’entreprises se partageaient l’autre moitié. Le gouvernement Pezeshkian a annoncé la suppression du taux préférentiel et demandé la restitution d’une partie des profits, sans prendre de mesures concrètes contre les oligarques. Les politiques néolibérales, poursuivies depuis des années par différents gouvernements, « réformateurs » comme « conservateurs », continuent d’alimenter le chômage et la précarité d’une jeunesse pourtant diplômée.
L’inflation structurelle, durablement supérieure à 40 %, affecte fortement le pouvoir d’achat des classes populaires et moyennes. Elle fragilise l’accès aux biens essentiels et aux médicaments pour les couches populaires et la classe moyenne appauvrie.
La colère des commerçants s’est propagée à l’ensemble de la population. Mais la contestation demeure fragmentée, sans coordination nationale ni slogan fédérateur. Les réformateurs, malgré la création du parti Promesse, ne disposent plus d’une base sociale. Leur discours apparaît déconnecté de la violence économique vécue au quotidien.
Dans ce contexte, Reza Pahlavi tente de s’imposer depuis l’étranger comme figure alternative. Soutenu par des réseaux occidentaux et aligné avec Benyamin Netanyahou, dont la politique à Gaza est reconnue comme génocidaire, il bénéficie d’une forte visibilité dans les médias persanophones basés en Occident. Le 9 janvier, il a publiquement appelé Donald Trump à intervenir, renforçant l’idée d’une opposition dépendante d’une ingérence étrangère plutôt que d’un ancrage social interne.
Parallèlement, les États-Unis et Israël maintiennent une pression politique et militaire constante. Le récent enlèvement du président vénézuélien illustre le mépris du droit international de l’impérialisme américain, soutenu par ses alliés européens.
Selon les informations disponibles, les manifestations se poursuivent et sont réprimées. Les coupures d’internet imposées par le régime depuis le 9 janvier empêchent d’évaluer l’ampleur réelle de la répression.
La question demeure ouverte, la société iranienne pourra-t-elle s’organiser de manière autonome pour faire émerger une alternative démocratique enracinée dans les revendications populaires, sans entrer dans une instabilité chronique et une tutelle américaine comme en Irak et dans d’autres pays de la région ?
mise en ligne le 11 janvier 2026
sur https://orientxxi.info/
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l’armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Mercredi 7 janvier 2026.
Trente-sept ONG internationales sont menacées d’interdiction d’opérer dans la bande de Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, c’est-à-dire dans toute la Palestine. Israël exige qu’elles fournissent les noms de tous leurs employés palestiniens.
La plupart de ces organisations humanitaires sont présentes depuis des décennies pour améliorer un peu la vie des Palestiniens sous occupation, et sous blocus à Gaza. Si elles ne fournissent pas les listes avant fin janvier, elles ne seront plus accréditées par Israël — qui contrôle les entrées dans tous les territoires palestiniens — à partir du 1er mars.
Cette demande n’est pas nouvelle. Certaines ONG l’ont acceptée. Elles ont même licencié des employés à la demande des services israéliens. Désormais, elles avertissent dès l’annonce de l’offre d’emploi que le travail sera soumis à une autorisation sécuritaire (security clearance). Le nom de chaque postulant est envoyé au Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien, qui donnera ou non son accord.
Des patients sous des bâches
Les trente-sept ONG menacées, dont Médecins sans frontières (MSF), refusent jusqu’ici de se soumettre à ce diktat. Si elles persistent et si leur éviction est confirmée, ce sera l’aboutissement de la stratégie israélienne. Israël a commencé par anéantir le secteur public palestinien, les infrastructures, les systèmes de santé, d’éducation, d’allocations familiales, en fait toute forme d’aide gouvernementale. À Gaza, tous les hôpitaux ont été bombardés et presque entièrement détruits. Sur une trentaine d’hôpitaux et de cliniques, seuls trois fonctionnent encore : l’hôpital Shifa à Gaza-ville, l’hôpital Al-Aqsa à Deir el-Balah et l’hôpital Nasser à Khan Younès. Et encore, on parle d’un fonctionnement partiel. Al-Shifa a transformé la maternité en service d’urgences et de chirurgie. Comme les autres établissements, il reçoit aussi des patients sous des bâches.
Après le secteur public palestinien, les Israéliens ont effacé la principale structure d’assistance aux réfugiés et à leurs descendants, qui constituent la grande majorité de la population de Gaza : l’UNRWA, vaste organisation onusienne, acronyme du United nations Relief and Works Agency (Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient), qui est en train de se dissoudre doucement. Son siège à Jérusalem a été saisi. L’agence a dû récemment licencier 575 employés.
Le but était d’abord de remplacer tout cela par les ONG, pour faire de la bande de Gaza une sorte de zone internationale. Maintenant, toute la population dépend de ces organisations dans tous les domaines : opérations chirurgicales, traitements, vaccins, aide humanitaire, financière. La dernière fois que j’ai eu besoin de faire vacciner mon fils Ramzi, à six mois, je n’ai pas pu trouver de vaccin dans un hôpital public ni auprès de l’UNRWA, mais chez MSF.
Il faut être une victime docile
Et c’est au moment où toute la population de Gaza dépend de cette aide que les Israéliens sortent la carte du chantage : les noms, ou la porte. Nul doute que, là aussi, ils prétendraient trouver parmi les employés des « membres du Hamas », ou bien un cousin éloigné qui militerait dans une faction politique. Ces « trouvailles » seront reprises par les médias complaisants en Occident.
Les postes offerts par les ONG sont pratiquement les seuls emplois disponibles à Gaza. Pour les obtenir, il faudra être une victime docile, une victime silencieuse. Les services israéliens scruteront les publications des candidats sur les réseaux sociaux ainsi que leurs appartenances politiques. La moindre critique, la moindre manifestation de colère contre le génocide en interdira l’embauche. Cette technique n’est pas nouvelle : elle est utilisée depuis longtemps pour accorder aux Palestiniens des permis de travail en Israël, indispensables pour la survie de nombreuses familles. En Cisjordanie, celui qui se plaint d’une attaque de colons contre son village verra son permis supprimé.
Supprimer les témoins du massacre
L’expulsion programmée des trente-sept ONG vise aussi à supprimer les témoins du massacre. Les journalistes palestiniens sont assassinés les uns après les autres ; les journalistes étrangers sont interdits d’entrée dans la bande de Gaza. Restent les ONG. Celles qui sont concernées sont aussi, comme par hasard, celles qui témoignent de ce qu’elles voient, c’est-à-dire du génocide en cours. D’habitude, les organisations humanitaires essaient de garder une certaine neutralité. Mais cette fois, elles n’ont pas pu rester les bras croisés et la bouche fermée, parce qu’elles ont vu l’enfer, le génocide, le nettoyage ethnique, la famine, l’absence de traitement pour les maladies graves. Rony Brauman, l’ancien président de MSF en France, ou Jean-François Corty, le directeur de Médecins du monde, se font régulièrement leurs porte-paroles sur les plateaux de télévision. Les médecins, les infirmiers et les infirmières savent de quoi ils parlent. Ils sont en première ligne, ce sont eux qui sont obligés de choisir ceux qui ont le plus de chances de survie dans la masse des blessés qui arrivent dans leurs hôpitaux de campagne. Désormais, ces témoignages seront impossibles à faire remonter, en Cisjordanie comme à Gaza.
Pour le moment, les ONG continuent à travailler à Gaza. Mais les effets de l’ultimatum israéliens se font déjà sentir. Plusieurs de leurs membres ont été refoulés à l’entrée de Gaza. Du coup, beaucoup de ceux qui devaient sortir temporairement, dans le cadre d’une rotation normale — en général au bout de trois mois — ont choisi de rester, par crainte de ne pouvoir revenir. Si ces organisations s’en vont en mars, ce sera une véritable catastrophe. Elles seront remplacées par des ONG du type Gaza Humanitarian Foundation (GHF), qui avait servi d’appât à ce que j’ai appelé les hunger games : des distributions chaotiques de nourriture, où il fallait être le plus fort pour être servi, et ainsi appâter de jeunes Palestiniens pour en faire les cibles des militaires israéliens. Ces derniers se livraient à une sorte de tir aux pigeons sur les Gazaouis tentant d’attraper un sac de farine.
Le projet de déportation est toujours en marche
Les Israéliens implanteront peut-être certaines de ces organisations derrière la « ligne jaune », la zone interdite vidée de ses habitants qui s’étend sur plus de la moitié de la bande de Gaza, et à l’intérieur de laquelle l’armée est en train de tout raser. Ces nouvelles ONG devraient être chargées de distribuer les bénéfices sociaux, là encore en excluant toute personne suspecte aux yeux des Israéliens. Pour y pénétrer, il faudra se taire.
Sur le fond, le véritable objectif d’Israël n’a pas changé : créer un enfer pour les deux millions de personnes qui vivent toujours dans ce qu’il reste de la bande de Gaza ; un espace de plus en plus étroit, afin qu’ils partent « volontairement » pour un exil définitif. On vous tue, on vous prive de tout — d’éducation, de santé —, mais si vous voulez survivre, ce sera votre décision, non une déportation. Malheureusement, ce projet bénéficie de la passivité du monde entier, qui ne soutient ni l’Autorité palestinienne ni la population. Après les réactions timides face au génocide, la communauté internationale accepte la fiction d’un « cessez-le-feu » qui n’empêche pas les Israéliens de continuer à tuer des Palestiniens, hommes, femmes et enfants. Le génocide se poursuit de façon silencieuse, sur un mode plus lent, mais le projet de déportation est toujours en marche. En l’absence de réaction forte, il ira jusqu’au bout.
mise en ligne le 10 janvier 202+6
Florent LE DU sur www.humanite.fr
Le procès en appel de l’affaire des assistants parlementaires des eurodéputés FN/RN, qui s’ouvre le 13 janvier, devrait décider du candidat du parti d’extrême droite en 2027. Loin du fantasme d’une rivalité entre les deux figures du RN, Marine Le Pen a façonné depuis huit ans le produit politique Jordan Bardella, désormais favori dans la course à l’Élysée.
Les municipales des 15 et 22 mars prochains pourraient être historiques pour l’extrême droite. Le Rassemblement national et ses alliés espèrent un « raz-de-marée » avec ses 700 listes – un record – pour bâtir l’ancrage local qui lui manque encore et conquérir de grandes villes comme Toulon, Menton, Nice voire Marseille. Pourtant, il ne s’agit pas de l’enjeu principal du parti, en ce début d’année 2026.
Car leur cheffe, Marine Le Pen, jouera son avenir politique à la cour d’appel de Paris, du 13 janvier au 12 février, dans l’affaire des assistants parlementaires des eurodéputés FN/RN. À son issue, les juges pourraient confirmer la peine de cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire prononcée en première instance, qui la disqualifierait pour l’élection présidentielle de 2027. « Je suis convaincue que la cour va entendre ce que je dis, c’est-à-dire que les faits reprochés ne participent pas d’une qualification pénale », a-t-elle répété sur CNews, le 18 décembre.
Il faudra sans doute à Marine Le Pen une autre ligne de défense pour répondre à la foule d’éléments retenus contre elle en première instance, et qui a poussé les juges à conclure que « l’existence d’un système mis en place pour rémunérer, sous couvert de contrats fictifs, des personnes qui travaillent en réalité pour le parti ou pour ses dirigeants ne fait, selon le tribunal, pas de doute ».
Depuis, Marine Le Pen ne cesse de dénoncer un « procès politique » visant à « priver les Français d’une candidate à la présidentielle ». Un argument qui ne tient plus, car depuis cette condamnation du 31 mars 2025, Jordan Bardella se prépare. Le « plan B » assure au RN sa place dans la course à l’Élysée.
Le candidat RN le plus probable
La tournée promotionnelle de son deuxième livre, Ce que veulent les Français, paru chez Fayard, propriété de Vincent Bolloré, démarrée le 29 octobre et toujours en cours début janvier, a des allures de précampagne. Des interviews à la pelle pour occuper l’espace médiatique et des dédicaces partout en France pour mesurer – et mettre en scène – sa popularité : Jordan Bardella prépare bien la présidentielle de 2027.
Dans les longues files qui se créent systématiquement, trois fois par semaine, à l’occasion de ces signatures de livres, l’idée que l’eurodéputé remplace sa patronne comme candidat à l’Élysée a été parfaitement intégrée par les militants : « Ce serait injuste pour Marine parce qu’elle n’a rien fait mais elle a perdu trois fois, elle a montré ses limites, Jordan va gagner », nous confiait Sophie, drapeau tricolore sur les épaules, après une bise échangée avec son favori, à Joigny (Yonne), début novembre.
Le président du RN a réussi en quelques mois à s’imposer – du moins auprès de son électorat, des observateurs politiques et des instituts de sondage, ces derniers préférant désormais tester sa candidature plutôt que celle de Marine Le Pen –, comme le candidat le plus probable pour le parti d’extrême droite. Un crime de lèse-majesté ?
Déjà, à l’automne 2024, avec la sortie de son premier livre coïncidant avec le procès en première instance de Marine Le Pen, l’idée d’une fracture, voire d’une trahison à venir, se répand dans la presse. Le Monde parle alors de « turbulences », Marianne évoque l’idée d’un « putsch », l’Express d’une « guerre de leadership ».
« Ni les épaules, ni les soutiens, ni l’intérêt de faire un putsch »
Deux sorties du jeune loup, à qui on prête de longues dents, ont pu accréditer la thèse d’une lente rupture. En février 2023, dans l’Opinion, Jordan Bardella, dénonce « une naïveté collective à l’égard des ambitions de Vladimir Poutine ». Difficile de ne pas y voir un tacle à Marine Le Pen, fervente soutien du président russe, au moins jusqu’à l’invasion de l’Ukraine, et une volonté de tester son nouveau pouvoir de chef de parti.
La triple candidate à la présidentielle assoit son autorité seulement deux jours plus tard, via une lettre dans laquelle elle esquive toute critique contre Vladimir Poutine et concentre ses griefs sur les partisans d’un soutien à l’Ukraine. La ligne du parti est ainsi tracée et Jordan Bardella, renvoyé à ses chères études, ne récidivera pas. Si ce n’est en novembre 2024.
Interrogé sur les « brebis galeuses » du RN, l’eurodéputé explique sur BFM TV exiger « un casier judiciaire vierge pour être candidat du RN », au moment même où Marine Le Pen se trouvait devant le tribunal correctionnel.
Trahison ou maladresse ? Pierre-Stéphane Fort, qui a enquêté sur le président du RN, tranche pour la seconde option : « Jordan Bardella n’a ni les épaules, ni les soutiens, ni l’intérêt de faire un putsch. Il est isolé en interne, son écurie, c’est son cabinet, c’est tout. Il sait aussi ce qu’il s’est passé pour Bruno Gollnisch ou Florian Philippot. Il ne fera pas la même erreur. »
Bardella : produit marketing
Pour l’auteur du livre-enquête le Grand Remplaçant. La face cachée de Jordan Bardella (StudioFact, 2024), la supposée concurrence entre les deux figures de la formation d’extrême droite ne serait qu’une construction journalistique.
Selon lui, l’agenda de l’eurodéputé visant à le rendre présidentiable aurait même été dicté par la cheffe : « Cela fait presque dix ans qu’elle prépare ce procès et, même si au RN envisager à haute voix que Marine Le Pen puisse être condamnée et empêchée en 2027 était proscrit, c’est notamment en prévision d’une possible inéligibilité qu’elle a fait monter Jordan Bardella. »
C’est d’ailleurs toute l’histoire politique du natif de Drancy (Seine-Saint-Denis). Celle d’une fabrication voulue par Marine Le Pen. « Il a l’immense avantage d’être très jeune donc, dans l’esprit de Marine Le Pen, plus malléable, le profil idéal pour renforcer son offre électorale sans la menacer en interne », raconte Pierre-Stéphane Fort. Elle va mettre trois hommes au service de son poulain dans le but de « concevoir un produit marketing », insiste le journaliste.
Jean-Lin Lacapelle, ancien directeur marketing de L’Oréal, se charge de la stratégie globale et d’inventer le « storytelling » autour de Jordan Bardella Philippe Vardon, ex-responsable du Bloc identitaire, écrit les discours et les éléments de langage, répétés ad nauseam par son protégé jusqu’à aujourd’hui. Et Pascal Humeau, ancien présentateur télé, se charge d’un « media training » poussé, jusqu’à façonner un nouveau sourire, éclatant, au futur cadre du RN que le communicant qualifie de « coquille vide ».
Un entraînement médiatique qui s’est poursuivi après l’élection de Jordan Bardella comme eurodéputé en 2019, mais cette fois aux frais du Parlement européen. Selon le Canard enchaîné, dans un article de novembre 2025, 133 300 euros issus des fonds de formation attribués à son groupe auraient servi à rémunérer la société de Pascal Humeau. Ces séances n’auraient pas eu pour objet l’actualité européenne, comme l’exige le Parlement, mais de préparer sa présidentielle 2022, ce qui pourrait constituer un détournement de fonds publics.
Un investissement qui a porté ses fruits
L’investissement de Marine Le Pen a porté ses fruits. Jordan Bardella a conduit deux campagnes européennes victorieuses en affichant une image rajeunie de l’extrême droite, lisse, souriante, participant grandement à la stratégie de dédiabolisation du parti.
Alors même qu’il n’a jamais caché son admiration pour Jean-Marie Le Pen – dont il estime qu’il n’était « pas antisémite ». Que son vide idéologique a été rempli par Philippe Vardon, qui a fait ses gammes auprès de groupes de rock néonazis.
Qu’il doit une partie de sa carrière au néofasciste Frédéric Chatillon, « envers qui il reste redevable », assure Pierre-Stéphane Fort. Ou que son directeur de cabinet, François Paradol, a été membre du mouvement antisémite d’Alain Soral Égalité et Réconciliation, comme l’a révélé Mediapart le 13 décembre dernier.
Un entourage qui, jusqu’à aujourd’hui, n’a pas ébranlé Jordan Bardella, que Marine Le Pen continue à soutenir et à couver. Depuis l’échec relatif des législatives de 2024, où Bardella a échoué à s’imposer à Matignon mais où le RN a gagné des sièges, une dernière étape reste à franchir : le rendre présidentiable.
Dans cette optique, la (vraie) patronne du RN lui laisse plus de champ sur le plan programmatique. Alors que l’annonce de nouvelles mesures dans les médias était la chasse gardée de l’héritière de Montretout, son poulain les a enchaînées ces derniers mois.
C’est lui, officiellement, qui a ajouté au corpus du RN le rétablissement du service militaire, la renégociation « par branche » des trente-cinq heures pour relever le temps de travail hebdomadaire ou l’abandon d’un âge légal de départ à la retraite.
Au service des grands patrons
Une simple question de mise en scène ou la preuve que Jordan Bardella impose ses propres idées ? La question se pose en particulier sur le plan économique. Le député européen incarne une ligne libérale assumée. Il affirme être « pro-business », enchaîne les rendez-vous avec les patrons, fait du zèle auprès du Medef et écrit en septembre dernier une « lettre aux entrepreneurs » pour leur jurer que son parti « incarne le véritable garant de la stabilité économique »… Sous cette impulsion, le RN a mis, de manière plus explicite, son projet économique au service des riches et du grand patronat.
Jordan Bardella incarne sans sourciller les nouveaux points du programme comme « l’allégement massif des impôts de production, afin de les réduire de 20 % », une cure d’austérité avec 100 milliards d’euros de baisse des dépenses publiques sur cinq ans et le rejet d’une fiscalité ambitieuse des plus riches.
Un discours qui rassure riches et patrons tandis que Marine Le Pen, avec une campagne axée sur le pouvoir d’achat en 2022 – même sans proposition ambitieuse –, était parvenue à se créer une image « sociale ». « Tout cela découle de la même stratégie de ratisser au plus large, c’est une manipulation politique. Les réelles convictions de Bardella, à part la xénophobie, il n’y en a pas beaucoup », tranche Pierre-Stéphane Fort.
Paradoxalement, c’est au contraire pour attirer une partie des classes populaires que Marine Le Pen a choisi Jordan Bardella comme nouvelle figure montante de son parti, avec un prénom marqué socialement et une enfance fragmentée entre les quartiers populaires de Seine-Saint-Denis et la banlieue huppée de Montmorency auprès de son père chef d’entreprise.
« Un récit a été bâti autour d’une enfance modeste, sa mère vivant avec quelques pièces sur la table, les trafiquants cagoulés qu’ils voyaient à l’entrée de l’immeuble… Une histoire largement exagérée que Bardella a ensuite apprise par cœur. » Cette narration lui sert aussi de réponse magique au procès en incompétence et en inexpérience qui lui est régulièrement opposé.
15 mois pour rappeler la dangerosité de l’extrême droite
Nombreuses sont les séquences télévisées dans laquelle sa méconnaissance des dossiers et la faiblesse de son logiciel idéologique sont apparues au grand jour.
« J’y vois une forme de mépris social », a-t-il l’habitude de répliquer. À l’image des casseroles judiciaires de Marine Le Pen qui renforcent son image « antisystème », Jordan Bardella retourne le stigmate : s’il n’est pas au niveau de ses concurrents, c’est qu’il n’est pas issu du même moule que les « élites médiatiques et politiques » qu’il prétend combattre, tout en leur prêtant allégeance.
« Le RN et singulièrement son président bénéficient d’une telle dynamique que leur base électorale, solide, va faire corps y compris lors de séquences qui leur sont moins favorables », avance Luc Rouban, politologue au Cevipof. Toutefois, les difficultés rencontrées par Jordan Bardella lors de la campagne des législatives de 2024 ont été identifiées comme une des causes de l’échec relatif du RN au second tour.
Une baudruche médiatique peut exploser en vol. Certes les études d’opinion montrent qu’aujourd’hui une majorité de Français semble prête à mettre au pouvoir une candidate condamnée en première instance à un détournement de fonds publics de 4,1 millions d’euros ou un candidat aux manques politiques criants. Mais l’élection présidentielle n’a lieu que dans quinze mois. Quinze mois pour rappeler la dangerosité de l’extrême droite, pour l’État de droit, les minorités et les classes populaires, mais aussi révéler ses mensonges électoralistes.
mise en ligne le 10 janvier 2026
Fabrice Arfi sur www.mediapart.fr
À l’occasion de la rentrée solennelle de la Cour de cassation, son président Christophe Soulard et son procureur général Rémy Heitz ont dénoncé avec force, vendredi 9 janvier, les attaques contre la justice en marge des affaires Sarkozy et Le Pen et pointé le faible soutien de l’exécutif.
Alors que l’année 2025 a été marquée, en France, par des attaques d’une rare violence contre la justice après les condamnations de Marine Le Pen et de Nicolas Sarkozy dans deux affaires distinctes d’atteintes à la probité et tandis que des pays étrangers continuent de martyriser le droit international pour les besoins de leur politique extérieure (la Russie en Ukraine, Israël à Gaza, les États-Unis au Venezuela, etc.), les deux plus hauts magistrats français ont décidé de sonner l’alarme.
La scène s’est déroulée, vendredi 9 janvier, sous les ors de la grande chambre de la Cour de cassation, dans l’atmosphère compassée et protocolaire de l’audience solennelle de rentrée de la plus haute juridiction de l’ordre judiciaire.
Le premier président de la cour, Christophe Soulard, et Rémy Heitz, son procureur général, ont tous deux livré, dans des styles différents, des discours offensifs et ombrageux devant un parterre d’officiel·les venu·es pour l’occasion : le premier ministre Sébastien Lecornu, le ministre de la justice Gérald Darmanin et les deux président·es du Parlement, Yaël Braun-Pivet pour l’Assemblée nationale et Gérard Larcher pour le Sénat.
Emmanuel Macron, qui devait initialement être présent, s’est finalement décommandé en début de semaine, l’Élysée ayant annoncé que le président de la République avait décidé de se rendre à la cérémonie d’hommage aux victimes du drame de Crans-Montana, en Suisse.
Le faible soutien du pouvoir exécutif
Le chef de l’État n’aura donc pas entendu le procureur général Heitz s’inquiéter des « vents mauvais qui remettent en cause l’État de droit et cherchent à saper la légitimité des juges ». Des vents qui « soufflent », a-t-il dit, « avec une force inégalée ».
Le président de la République n’aura pas pu constater avec le plus haut procureur de France que « l’institution [judiciaire – ndlr] a fait l’objet d’attaques d’une ampleur inédite au cours de l’année écoulée ». « S’il est admis qu’un justiciable puisse maudire ses juges pendant vingt-quatre heures, pour reprendre la formule de Beaumarchais, la liberté d’expression n’autorise pas à porter le discrédit sur l’institution judiciaire », a affirmé Rémy Heitz.
Plaidoyer pour l’indépendance des procureurs
« Le temps presse. » C’est par ces mots que le procureur général Rémy Heitz a réclamé, devant le premier ministre, le ministre de la justice et les deux président·es des chambres haute et basse du Parlement qu’une réforme en faveur de l’indépendance des procureur·es français·es soit remise sur l’établi législatif.
En France, les procureur·es sont hiérarchiquement soumis·es au pouvoir exécutif et leur nomination dépend du garde des Sceaux, après l’émission d’un avis du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) qui n’est que consultatif. En rendant cet avis « conforme », la réforme pourrait parer certains risques, a estimé Rémy Heitz.
Le magistrat a évoqué une réforme « modeste mais indispensable », parce que « l’avenir est incertain et parce que l’histoire nous enseigne que, partout où l’État de droit est attaqué, l’indépendance de la justice est la première cible ».
« Si, à l’avenir, demain, un gouvernement décidait de nommer aux postes du parquet, y compris les plus sensibles, des magistrats ne présentant pas l’expérience et des garanties d’indépendance suffisantes, aucun garde-fou ne permettrait de s’y opposer. Cela ouvrirait la voie au soupçon d’une justice politisée », a-t-il ajouté, parlant d’une « faille dans la Constitution ».
« Les enjeux sont trop grands, les risques trop élevés », a-t-il conclu.
« Or, ces derniers mois, certaines décisions de justice ont été présentées comme l’expression tantôt d’un “coup d’État judiciaire”, tantôt d’un “acharnement”, voire d’une “vengeance” », a-t-il précisé, faisant référence aux « mots excessifs et sans fondement » qui ont saturé le débat public après les déboires judiciaires de Marine Le Pen (en mars) et Nicolas Sarkozy (en septembre). Ce dernier a même personnellement récidivé dans son Journal d’un prisonnier (Fayard), publié après vingt et un jours d’incarcération à la suite de sa condamnation pour association de malfaiteurs dans l’affaire des financements libyens.
Pendant sa (brève) détention, l’ancien président, déjà deux fois condamné définitivement dans d’autres affaires (Bismuth et Bygmalion), avait reçu la visite à la prison de la Santé de Gérald Darmanin, qui a manifestement préféré faire primer son amitié sur les exigences de sa fonction.
Un juge de la CPI sous sanctions
Les affaires Le Pen et Sarkozy ont en commun le fait que les différentes présidentes de chambre correctionnelle qui ont condamné la cheffe de file de l’extrême droite, dans un cas, et l’ancien président de la République, dans l’autre, ont toutes deux reçu des menaces de mort considérées comme suffisamment sérieuses pour que des enquêtes judiciaires soient ouvertes.
Autre point commun entre les deux dossiers : ils seront l’un·e et l’autre jugé·es en appel en 2026 – en janvier et février pour l’affaire des emplois fictifs du Rassemblement national au Parlement européen ; entre mars et juin pour le scandale libyen du clan Sarkozy. Un calendrier judiciaire qui promet un nouveau déchaînement de populisme antijudiciaire, avec l’accélérateur de particules que représente aujourd’hui, sur le terrain médiatique, l’empire Bolloré (CNews, Le Journal du dimanche, Europe 1…).
Il faut aujourd’hui du courage pour juger des affaires politico-financières. Le procureur général Rémy Heitz Le procureur général Rémy Heitz
Emmanuel Macron n’aura donc pas entendu, non plus, la demande formulée par le procureur Heitz d’un « véritable soutien moral de la part des pouvoirs publics », qu’il a jugé insuffisant dans la période de croisade politico-médiatique que les juges doivent endurer contre leur indépendance. « On aimerait parfois que ce soit plus », avait d’ailleurs confié, la veille, devant quelques journalistes, le président de la Cour de cassation, Christophe Soulard, qui a dit attendre des pouvoirs publics qu’ils « rappellent que l’indépendance de la justice est l’assurance-vie de la démocratie ».
« Il faut aujourd’hui du courage pour juger des affaires politico-financières sensibles ou pour traiter des procédures de narcotrafic », s’est ému Rémy Heitz, qui a affirmé que les magistrat·es « méritent la reconnaissance de la nation et des pouvoirs publics pour le rôle qu’ils tiennent dans notre société ».
Lors de son discours, le président Soulard a de son côté rappelé que « l’Europe s’est construite par le droit mais le modèle qu’elle représente est aujourd’hui menacé ». Or, a-t-il observé, « la première de ces menaces vise l’institution judiciaire, dont la solidité conditionne tout le reste ». Mais Emmanuel Macron n’était pas là pour l’entendre.
En revanche, un homme présent dans la salle a reçu les hommages conjoints des deux hauts magistrats de la Cour de cassation. Il s’agit du juge français de la Cour pénale internationale (CPI) Nicolas Guillou, dont Le Monde a raconté l’enfer administratif qui est le sien (interdit bancaire sur une bonne partie du globe, comptes Amazon, Airbnb ou PayPal paralysés, visas refusés, etc.) depuis qu’il a été placé sous sanctions par l’administration Trump pour avoir fait partie des magistrats ayant autorisé l’émission d’un mandat d’arrêt contre le chef du gouvernement israélien, Benyamin Nétanyahou.
Le procureur général Heitz a salué un juge « sanctionné pour avoir simplement exercé, en toute indépendance, ses éminentes fonctions », tandis que le président Soulard a dit « le courage qui doit être celui des magistrats lorsqu’ils sont amenés à prendre des décisions difficiles tant notre époque semble vivre un retour de la force brute contre le droit ».
mise en ligne le 9 janvier 2026
Tribune d’associations et syndicats sur www.humanite.fr
Nous publions cet appel lancé à Emmanuel Macron par plus d’une trentaine d’organisations de la société civile. Ce texte a été rédigé et signé avant l’annonce d’Emmanuel Macron de ce jeudi 8 janvier soir selon laquelle la France allait s’opposer à la ratification de l’accord UE-Mercosur ce vendredi 9 janvier. Les revirements incessants de Macron à l’automne ont pourtant rendu bien plus difficile la constitution d’une minorité de blocage permettant de garantir que l’accord ne puisse être ratifié. L’histoire n’est pas finie. D’abord parce que le Parlement européen devra se prononcer. Et ensuite parce qu’il est urgent de dessiner les contours d’une autre politique commerciale européenne : la France doit désormais promouvoir « une relocalisation écologique et solidaire qui permette de satisfaire les besoins des populations sans détruire les activités des agriculteur·ices et des salarié·es, ni la planète ».
Monsieur le Président de la République,
Le 6 décembre 2024, alors que la présidente de la Commission européenne annonçait avoir conclu les négociations du contenu de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne (UE) et les pays du Mercosur, vous faisiez savoir que le texte « restait inacceptable en l’état ». Lors du dernier Salon de l’agriculture, en février 2025, vous qualifiiez le contenu de « mauvais texte », précisant que vous feriez « tout pour qu’il ne suive pas son chemin, pour protéger cette souveraineté alimentaire française et européenne ».
Depuis, le contenu de l’accord n’a été l’objet d’aucune modification : son économie générale et ses dispositions n’ont pas été modifiées d’une seule virgule. Cet accord est à la fois parmi les plus nocifs jamais négociés mais aussi le plus contesté de l’histoire de l’UE : il soulève toujours autant d’objections sévères pour ses impacts des deux côtés de l’Atlantique en matière agricole, mais aussi de climat, de droits humains et des peuples autochtones en particulier, de déforestation, de biodiversité, de bien-être animal, d’extraction minière, d’emplois et de justice sociale.
Par cette lettre ouverte, nous vous appelons donc solennellement à refuser la ratification de cet accord obsolète dans ses fondements et désastreux par ses effets.
Ce n’est pas « la clause de sauvegarde », présente dans l’accord depuis 2019 et jamais renforcée depuis, qui saurait changer la donne : on ne règle pas des risques de déstabilisation structurelle de marchés agricoles par l’activation d’une mesure par définition temporaire et dont l’usage est limitatif et exceptionnel. Qui plus est alors que tous les amendements votés par le Parlement européen pour renforcer ses modalités d’application unilatérale par l’UE ont été supprimés par le Conseil et la Commission. Face à ces risques structurels persistants, la réponse de l’UE consiste à mettre sur pied un fonds de compensation des agriculteur·ices mis en danger par cette concurrence déloyale : les agriculteur·ices veulent vivre de leur travail, pas être indemnisé·es pour disparaître.
Précisons également que les lignes rouges énoncées par la France à l’automne 2020 ne sont pas satisfaites. Ni sur la déforestation puisque l’annexe sur le développement durable ne comporte aucune dimension exécutoire en la matière et que la mise en œuvre du règlement européen contre la déforestation est toujours repoussée. Ni sur le climat puisque l’accord ne saurait être suspendu si un État menait des politiques contraires à la lutte contre le changement climatique. Ni sur le respect des normes sanitaires et environnementales de l’Union européenne que quelques mesures unilatérales françaises sur quelques produits phytosanitaires ne sauraient régler.
Enfin, c’est parce que nous sommes pleinement conscient·es de la situation géopolitique mondiale que nous disons qu’importer des carcasses de bœufs réfrigérées depuis l’autre côté de l’Atlantique et y exporter des pesticides interdits d’utilisation sur le sol européen et des voitures thermiques qui ne pourront plus y être commercialisées à partir de 2035, ne régleront aucun des problèmes géopolitiques actuels : les accords de libre-échange négociés par l’UE depuis 20 ans ne permettent ni d’exporter nos normes, nos règles et la démocratie, ni de faire refluer l’influence de la Chine dans l’économie mondiale ou sud-américaine, et ils ne renforcent pas non plus la place de l’UE dans le concert des nations.
Voter contre cet accord, ce n’est pas signer la fin du commerce international. C’est dire que nous ne voulons ni de la loi de la jungle de Donald Trump, ni de la poursuite d’une mondialisation néolibérale désastreuse, mais une relocalisation écologique et solidaire qui permette de satisfaire les besoins des populations sans détruire les activités des agriculteur·ices et des salarié·es, ni la planète.
Veuillez recevoir, Monsieur le Président de la République, nos respectueuses salutations.
Plus d’informations sur https://www.collectifstoptafta.org/
Signataires :
ActionAid France
Action non-violente COP21
Alofa Tuvalu
Aitec
Alternatiba
Amis de la Terre France
Attac France
BLOOM
CADTM France
Collectif national Stop Mercosur
Combat Monsanto
Comité de solidarité internationale avec les Autochtones des Amériques (CSIA-Nitassinan)
Comité Français pour la Solidarité Internationale
Confédération paysanne
Déclic Collectif
Ekō
France Amérique Latine – FAL
France Nature Environnement
Fédération Artisans du Monde
foodwatch
Fondation Copernic
FSU
Générations Futures
Greenpeace France
L’Atelier Paysan
La Confédération Syndicale des Familles
LDH
Les Ami⸱e⸱s de la Confédération paysanne
MRJC
Notre Affaire à Tous
Notre Maison Brûle
Pôle InPact
Pollinis
Secrets Toxiques
Terre d’Abeilles
Union syndicale Solidaires
mise en ligne le 9 janvier 2026
par Rachel Knaebel sur https://basta.media/
Les médecins ont lancé une grève de dix jours en début de semaine, pour protester contre un contrôle accru des arrêts maladie et des menaces de sanctions. Mais toutes les organisations professionnelles ne sont pas en accord avec ce mouvement.
ne grève des médecins, généralistes et spécialistes, a commencé lundi 5 janvier. Largement suivie, elle devrait durer dix jours. L’intersyndicale qui appelle à cette grève dénonce plusieurs mesures de la loi de finances de la Sécurité sociale, adoptée mi-décembre et qui sonnerait « le glas de la médecine libérale en France ».
Un de ses articles prévoit, par exemple, la fin du remboursement par l’Assurance-maladie des actes et prestations prescrits par les médecins dits « de secteur 3 », qui n’ont pas signé d’accord avec la Sécurité sociale et fixent librement leurs tarifs, souvent élevés. D’autres articles de cette loi donnent à l’Assurance-maladie le pouvoir de prononcer unilatéralement des baisses de remboursements, si les négociations avec les médecins n’ont pas abouti.
Un autre point prévoyait des sanctions financières, pouvant aller jusqu’à 10 000 euros par an, contre les médecins qui n’alimentent pas le dossier médical partagé (DMP), un carnet de santé numérique. Mais cet aspect a été invalidé par le Conseil constitutionnel à la toute fin du mois de décembre.
« Ça nous assimile à des fraudeurs »
Enfin, les médecins protestent contre un contrôle renforcé des arrêts maladie prescrits, prévu, non pas dans la loi de finances de la Sécu, mais dans un projet loi de lutte contre la fraude sociale et fiscale, étudié au Parlement depuis l’automne.
Depuis plusieurs années, les médecins subissent une pression de plus en plus forte de la part de l’État sur leurs prescriptions d’arrêts maladie. Car le nombre d’arrêts maladie augmente, tout comme le montant global d’indemnités journalières payées en cas d’arrêts. Pour l’Assurance-maladie, 60 % de cette hausse est due à l’augmentation de la population, à son vieillissement, et à l’augmentation des salaires, sur lesquels sont calculées les indemnités. L’Assurance-maladie en déduit donc que 40 % de l’augmentation du coût des indemnités vient directement des médecins, qui prescriraient trop d’arrêts.
« C’est une loi qui a vocation à lutter contre la fraude. Et dans cette loi, les parlementaires ont intégré la “mise sous objectifs”, un outil qui doit normalement permettre de réguler la prescription d’arrêts maladie. Ça nous assimile, de fait, à des fraudeurs. C’est nous prendre d’emblée pour des gens malhonnêtes », s’indigne Sébastien Adnot, médecin dans le Vaucluse et secrétaire général adjoint du syndicat de généralistes MG France.
Pour lui, la manière dont la Caisse nationale d’assurance-maladie (CNAM) sélectionne les médecins aujourd’hui contrôlés pour les arrêts de travail prescrits est opaque. « Si on écoute la Cnam, elle sélectionne par le biais d’un algorithme les médecins qui ont des prescriptions atypiques d’arrêts de travail. Mais l’algorithme, on ne sait pas comment il fonctionne. Et puis, si on est dans un secteur où il y a beaucoup d’ouvriers, avec des gens qui ont des troubles musculo-squelettiques, des douleurs lombaires, des problèmes de santé mentale, etc., comment voulez-vous que nous puissions atteindre des objectifs de réduction des arrêts maladie, alors qu’on donne simplement ce dont les patients ont besoin ? »
La « verticalité » plutôt que le dialogue
MG France conteste aussi les sanctions financières initialement prévues dans la loi de financement de la Sécu pour non-remplissage du dossier médical partagé. « Le dossier médical partagé, c’est une avancée qui peut être majeure. Nous n’en remettons pas en question l’utilité. Mais le DMP a été construit sans concertation avec les soignants et les médecins. Donc, on a un outil qui n’est pas adapté à notre pratique, et on ne l’utilise pas. Mais plutôt que de dire “on va travailler avec vous pour rendre l’outil plus ergonomique”, on nous menace d’amendes ! »
Plus largement, le médecin fustige « un virage autoritaire de l’État par rapport au système de santé, et une disparition de ce qui fonde normalement la relation entre les médecins et l’Assurance-maladie, qui est le dialogue conventionnel. Là, au contraire, on voit une verticalité qui s’installe. »
La composition de l’intersyndicale qui a appelé à la grève des médecins est large. Elle va d’organisations de généralistes, comme MG France, à celles des Jeunes médecins, la Fédération des médecins de France, le syndicat de chirurgiens et spécialistes Spé-Le Bloc… Mais tous les syndicats de médecins ne s’y sont pas joints.
Les « privilèges d’une corporation »
Le Syndicat de la médecine générale (SMG), orienté à gauche, se tient à l’écart de ce mouvement. « Sous couvert de défendre l’accès aux soins et le système de santé, ces organisations défendent surtout les privilèges d’une corporation et ses bénéfices, accuse le SMG au sujet de l’appel à la grève et des syndicats qui l’ont lancé. Ceux-ci « s’insurgent contre les limitations portées aux dépassements d’honoraires, contre le contrôle de l’augmentation injustifiée des profits réalisés dans certaines spécialités, et défendent bec et ongles un système libéral qui a désormais largement fait la preuve de son incapacité à remplir le service essentiel à la population que représentent les soins de santé », écrit aussi le SMG.
Pourtant, le Syndicat de la médecine générale partage une partie des revendications des médecins à l’initiative de la grève et dénonce aussi la pression exercée sur les arrêts maladie. « Nous militons pour défendre l’arrêt de travail comme un outil thérapeutique, et pour lutter contre les causes de l’augmentation de ces arrêts de travail », explique Ismaël Nureni Banafunzi, médecin à La Rochelle, au nom du Syndicat de la médecine générale, dont il est membre.
« Pour la suppression des dépassements d’honoraires »
Sur le dossier médical partagé, le SMG alerte de son côté depuis des années sur la sécurité des données et la nécessité du consentement des patients et des patientes. « Les moteurs de notre opposition ne sont pas les mêmes », résume le médecin au sujet de cette grève. « Notre objectif, c’est de réfléchir à l’organisation territoriale de santé, pas seulement avec les médecins, mais aussi avec les autres personnels de santé et les patients et les patientes, pour introduire de la démocratie dans la gouvernance de la Sécurité sociale, pour savoir où est-ce qu’on met l’argent et où est-ce qu’on le prend », défend Ismaël Nureni Banafunzi.Le SMG s’était par exemple fermement opposé à l’augmentation des restes à charge pour les patients, à l’origine prévue dans le projet de budget de la Sécu. Mesure qui a finalement été abandonnée, du moins pour cette année. « Nous militons pour la suppression des dépassements d’honoraires, ajoute le médecin du SMG. Et pour une nouvelle organisation territoriale de santé afin de lutter contre la désertification médicale en créant un système public de soins primaires et en instaurant une diversification sociologique du recrutement des étudiants en médecine. »
Au-delà des revendications des différentes organisations professionnelles, la grève actuelle des médecins fait ressortir une défiance envers les pouvoirs publics, dans un contexte où le budget de la Sécu a été adopté avec beaucoup de difficultés. « Le problème de la santé en France, c’est essentiellement un problème de choix politique, pas de dépenses qui seraient trop importantes, juge Sébastien Adnot. Qu’est-ce que la classe politique qui est en charge des affaires du pays est prête à faire pour assurer la santé des citoyens ? »
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mise en ligne le 8 janvier 2026
Par Emmanuel Clévenot sur https://reporterre.net/
Avec ses 300 lits de camp installés, le Carreau du Temple, à Paris, s’est transformé en centre d’hébergement d’urgence pour parer aux températures glaciales. « Dehors, c’est l’enfer », confie une sans-abri.
« J’ai traversé la mer avec ma fille de 5 ans, et j’ai accouché de lui en Italie. » D’une main délicate, Fatoumata, originaire du Mali, caresse la nuque d’un petit garçon en équilibre sur de fragiles gambettes. Les yeux rivés sur sa brique de jus, le bonhomme peine à y planter sa paille. « Il est tombé malade avec le froid, poursuit sa mère. J’ai dû l’amener à l’hôpital. » Arrivée en France il y a sept mois, la trentenaire se heurte depuis au labyrinthe administratif français. Sa demande d’asile lui a été refusée, précise-t-elle en sortant d’une pochette transparente ses documents. « J’arrive à peine à nourrir mes enfants correctement. L’hiver est rude pour nous. »
Dans le 3ᵉ arrondissement de Paris, le Carreau du Temple, ancien marché couvert aux grandes verrières, s’est métamorphosé en centre d’hébergement d’urgence depuis le 4 janvier. Pressée par la municipalité, la préfecture d’Île-de-France a déclenché entre Noël et le Jour de l’An un dispositif baptisé « Grand froid » visant à renforcer l’aide aux plus démunis. Trois cents lits de camp disposés côte à côte, pour que les personnes sans-abri puissent échapper à la neige et aux températures négatives ayant glacé la capitale.
Ici, se côtoient des adolescents isolés, des femmes seules avec leurs bambins et une poignée d’hommes. Dès l’ouverture, une mère s’est présentée avec un bébé de 1 mois et 10 jours, témoigne Aurélie El Hassak-Marzorati. Deux jours après, c’était au tour d’un père de franchir le seuil avec trois enfants. « La maman est décédée, poursuit la directrice générale de l’association CASP, chargée de l’organisation du site. Chez certains, des troubles psychiatriques se manifestent. Nous avons besoin que l’État nous accorde une aide médicale. »
« Je n’aurais pas tenu une nuit »
La veille, la crainte d’un renvoi immédiat à la rue s’est envolée pour toutes les personnes accueillies au Carreau du Temple. Censé s’achever le 7 janvier, le dispositif a été prolongé sept jours. « Je cogite toute la nuit, confie Virginie. On m’a mis à l’abri ici, mais pour combien de temps ? J’ai peur. Dehors, c’est l’enfer. » Avant d’obtenir un lit dans ce grand hall, l’Ivoirienne de 37 ans vivait sous un pont à Porte de la Chapelle. Le soir, elle se faufilait dans un bâtiment à la serrure défaillante. « Je n’aurais pas tenu une nuit avec un tel froid. »
Au décès de ses parents, Virginie a été menacée de mort par son oncle. « Il me déteste… alors j’ai fui. » À son arrivée à Paris, une âme charitable l’a hébergée. Puis exploitée. « Je travaillais pour elle, et dormais sur un minuscule bout de matelas. Si petit que je devais me recroqueviller. » Ses genoux douloureux en portent encore les séquelles. De retour à la rue, le curé d’une église l’a orienté vers une association humanitaire. Désormais, de liste d’attente en liste d’attente, elle attend que la chance lui sourie pour dénicher un toit.
À l’entrée du centre éphémère, une humanitaire note les noms et prénoms des nouveaux entrants. Une autre les interroge un à un pour comprendre leur situation et les orienter au mieux. Un gymnase du Crous, une crèche désaffectée et des salles de réunion de la préfecture ont aussi été réquisitionnées aux mêmes fins. « Il semble y avoir une véritable volonté de mettre tout le monde à l’abri de façon inconditionnelle. Ce qu’il faut saluer, observe Aurélie El Hassak-Marzorati. Seulement notre grande inquiétude, c’est la suite. Qu’adviendra-t-il de toutes ces personnes ? » La directrice regrette que les politiques d’austérité de l’État empêchent l’élaboration de stratégies plus durables.
Traversée en zodiac
Au Carreau du Temple, seuls les besoins primaires sont pris en charge : un toit, un lit et trois repas par jour. Ce jour-là, à midi, des barquettes de purée et poissons panés sont distribuées à la chaîne. Attablée avec son fils de 12 ans, Sabrina, décrit leur vie de misère de bouche de métro en chambre d’hôpital. « Le froid, le bruit et la peur nous privent de sommeil. J’en ai attrapé une hernie discale. » La Kabyle a fêté son 43e anniversaire le 25 décembre. Les larmes aux yeux, elle ajoute : « C’est difficile un petit peu. Le moral n’est pas bon. Et sans moral, rien ne va. »
La lueur d’espoir à laquelle elle s’accroche ? La scolarité de ses enfants. Son aînée a pu décrocher une carte de séjour grâce à l’obtention de son baccalauréat. Axel, son benjamin occupé à lécher jusqu’à la dernière trace de sa crème au caramel, est lui inscrit à l’école. « Nous avons fui la répression, poursuit Sabrina. Là-bas [en Algérie], nous n’avions pas de liberté d’expression. Si tu parles trop, tu finis… Comment dit-on en français ? » Terminant sa bouchée, l’adolescent complète : « En prison. »
À l’autre bout de la table, Sowé pianote sur son téléphone. Originaire de Gambie, le mineur a quitté seul son pays en quête d’un avenir meilleur. « La France est le pays de mes rêves depuis que je suis tout petit, dit-il d’un sourire pétillant. Je m’imaginais devenir footballeur professionnel. » À 17 ans, le garçon a déjà affronté bien des épreuves. Un voyage à travers le désert, le travail en Libye, la traversée de la mer en zodiac et le passage de la frontière franco-italienne. « Je grimpais inlassablement dans les trains à destination de Paris mais les contrôleurs me repérait facilement comme j’étais sale, poursuit-il en anglais. J’ai insisté encore et encore. » Jusqu’au jour où, enfermé dans les toilettes du wagon, il atteignit sa destination.
Électricien de formation, Sowé a abandonné en chemin ses rêves de star du ballon rond. Arrivé à la mi-décembre, il poursuit désormais un seul objectif : obtenir une place à l’école pour apprendre le français. « Je suis déterminé. J’apprends vite. En quelques mois, je connaîtrai votre langue par cœur, et je pourrai vivre comme vous. Je n’ai besoin que d’une main tendue. »
Quelques pas derrière lui, deux petits garçons assis à genoux sur un tapis rose sont plongés dans le dessin animé Potobot. Une histoire d’amitié entre Chloé et son robot arrivé tout droit d’une époque frappée de plein fouet par la crise climatique. Des adultes, emmitouflés dans d’épaisses couvertures, dorment à côté d’eux.
Maintenir un climat de dissuasion
Au total, quelque 1 450 lits ont été déployés à Paris, d’après le préfet Marc Guillaume : « Un effort sans précédent. » Aux yeux de Nikolaï Posner, l’État et les collectivités se gardent toutefois d’évoquer tous les sans-abri laissés sur le carreau. Le 6 janvier, sur LinkedIn, ce porte-voix d’Utopia 56 assurait qu’au moins 300 adolescents isolés avaient passé la nuit dehors sous des températures frôlant les -6 °C dans la capitale : « Parmi eux, il y a Seydou. Il a 17 ans et a quitté le Mali il y a environ un an. Chaque nuit, il se retrouve seul dans sa tente. Il tremble et ne dort pas. Dans la tente voisine, recouverte de neige, un autre jeune pleure. »
La campagne de communication autour du dispositif « Grand Froid » offre aux autorités le luxe de se donner bonne conscience, poursuit Nikolaï Posner : « Dans le monde réel, pour tous ces jeunes, comme pour de très nombreux demandeurs d’asile et réfugiés, il n’existe aucune solution. Non par manque de capacité, l’État français étant largement en mesure de mettre à l’abri quelques milliers de personnes, mais par la volonté délibérée de maintenir un climat de dissuasion, au nom de la rhétorique de l’appel d’air. » Autrement dit, « si tu viens en France, tu passeras par la rue, tu aura18 pts mal, tu auras peur ».
Sur le quai de l’Hôtel-de-Ville, dominé par la cathédrale Notre-Dame aux toits drapés d’un manteau blanc, un dépôt de sapins de Noël aux épines à moitié envolées jouxte des dizaines de tentes. Sous le poids de la neige, leurs toiles s’affaissent, voire se déchirent, laissant entrevoir les matelas qu’elles abritent. Sur le trottoir d’en face, des effluves de marmite s’échappent d’une grande tonnelle. Des rires avec. « Oh non, ce n’est pas pour les sans-abri, s’excuse un homme, talkie-walkie à la ceinture. C’est la cantine de notre équipe. On tourne un film de l’autre côté du pont. » Confus, l’assistant au bonnet de laine ajoute : « Le côté glamour de Paris… et juste à côté, des gens qui crèvent la dalle. »
Souleymane observe la scène. Un sac plastique dans la main, il trie des vêtements. Un pantalon tâché de peinture qu’il plie soigneusement. Une paire de gants intacte qu’il met de côté. Un sourire triste fend son visage, à demi dissimulé sous son écharpe. À 16 ans, ce Guinéen passe ses journées seul. Il survit. « J’ai obtenu une place dans un gymnase pour quelques jours », tente-t-il de se réjouir. Et après ? Sûrement reviendra-t-il ici, dans sa tente. « Quand il ne neigera plus, il pleuvra. Le froid sera toujours là. Et nous, nous dormirons dehors. »
mise en ligne le 8 jan,vier 2026
La rédaction sur www.humanite.fr
Un nouveau rapport du Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a affirmé mercredi 7 janvier que la discrimination et la ségrégation exercées par Israël à l’encontre des Palestiniens en Cisjordanie s’intensifiaient, s’apparentant à une forme de « système d’apartheid ».
Dans un nouveau rapport, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU affirme que la « discrimination systématique » à l’égard des Palestiniens dans l’ensemble des territoires palestiniens occupés illégalement s’est « radicalement aggravée » ces dernières années. « On assiste à une asphyxie systématique des droits des Palestiniens en Cisjordanie », a déclaré Volker Türk, à la tête du Haut-Commissariat. Il a estimé que cette situation avait conduit à une « forme particulièrement grave de discrimination et de ségrégation raciales, ressemblant au type de système d’apartheid que nous avons déjà connu ».
« Ségrégation permanente »
Qu’il s’agisse d’avoir accès à l’eau, aux écoles ou encore aux hôpitaux ou qu’il s’agisse de pouvoir aller voir des proches ou d’aller récolter des olives, « chaque aspect de la vie des Palestiniens en Cisjordanie est contrôlé et restreint par des lois, des politiques et des pratiques discriminatoires d’Israël », a déploré le Haut-Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU.
Le rapport souligne que les autorités israéliennes « soumettent les colons israéliens et les Palestiniens vivant en Cisjordanie à deux régimes distincts de lois et de politiques, entraînant un traitement inégal sur plusieurs questions cruciales ». « Les Palestiniens continuent d’être soumis à des confiscations massives de terres et à une privation d’accès aux ressources », relève-t-il, affirmant que cette situation conduit notamment à « les déposséder de leurs terres et de leurs maisons ».
Cette discrimination est aggravée par la violence intensifiée des colons, avec dans de nombreux cas « l’assentiment, le soutien et la participation des forces de sécurité israéliennes », selon le Haut-Commissariat. Depuis le début du génocide dans la bande de Gaza, les autorités israéliennes ont également « intensifié le recours à la force illégale, aux détentions arbitraires et à la torture », déplore le rapport.
Il dénonce une « détérioration sans précédent de la situation des droits humains » en Cisjordanie, faisant état du renforcement de la « répression de la société civile » et des « restrictions excessives à la liberté des médias ». Le rapport souligne aussi la rapide expansion des colonies, illégales au regard du droit international, tandis que les Palestiniens sont tués « avec une impunité presque totale ».
Les auteurs du rapport disent en outre avoir trouvé « des motifs raisonnables de croire que cette (…) ségrégation et cette subordination sont destinées à être permanentes » afin de maintenir un système d’« oppression » et de « domination des Palestiniens ».
Plus de 1 000 Palestiniens tués en Cisjordanie depuis le début du génocide
Depuis le début du génocide dans la bande de Gaza, les forces israéliennes et les colons ont tué plus de 1 000 Palestiniens en Cisjordanie, parmi lesquels de nombreux militants mais aussi des dizaines de civils, selon un comptage de l’Agence France-Presse reposant sur les chiffres du ministère palestinien de la Santé.
Volker Türk demande à Israël qu’il « abroge toutes les lois, politiques et pratiques qui perpétuent la discrimination systémique à l’égard des Palestiniens fondée sur la race, la religion ou l’origine ethnique ». La mission diplomatique d’Israël auprès de l’ONU à Genève a fustigé des « accusations absurdes et déformées de discrimination raciale » formulées à l’encontre d’Israël, affirmant qu’elles illustraient la « fixation intrinsèquement politique (…) du bureau des droits de l’homme de l’ONU à diaboliser Israël ».
mise en ligne le 7 janvier 2026
Par Pablo Patarin sur https://reporterre.net/
Depuis le 3 janvier, les salariés de Biocoop Place des Fêtes à Paris sont en grève pour dénoncer le management et leurs conditions de travail. Ils espèrent la mise en place d’une charte sociale commune à l’ensemble des magasins.
Dès 7 h 30, malgré le froid et la neige, une trentaine de personnes se sont retrouvées devant le Biocoop Place des Fêtes, à Paris, pour installer un piquet de grève, samedi 3 janvier. Au total, 16 des 20 salariés de l’équipe se sont mobilisés. « Ceux qui ne sont pas là sont trop précaires pour se joindre à nous », explique un employé, alors que les intérimaires et alternants s’affairent pour préparer l’ouverture du magasin. Mais celle-ci n’a finalement pas eu lieu.
En cause ? Des pratiques managériales jugées « toxiques, malveillantes et destructrices » de la part de la gestionnaire et propriétaire du magasin. « On a vu partir beaucoup d’employés ces dernières années à cause de ses propos déplacés », affirme Bastien [*], délégué du personnel.
Interrogée, la gérante n’a pas souhaité répondre aux questions de Reporterre.
Arrivée il y a deux ans, Justine abonde : « Chaque magasin Biocoop fonctionne comme une franchise. Chaque patron fait sa propre politique au niveau social. Notre patronne est toute-puissante. Il y a des soucis de harcèlement moral au travail sur beaucoup de collègues, des violences verbales, des pressions psychologiques… »
Les salariés évoquent un climat de défiance généré par l’interdiction faite à son adjointe d’entretenir des relations amicales avec le personnel. Cette dernière aurait particulièrement été prise pour cible par la gérante, qui l’aurait menacée de la « griller » auprès d’autres magasins du réseau.
« Le harcèlement est presque un rite de passage, surtout pour les nouveaux. Ça ne laisse pas d’autre choix que le rapport de force », résume Thierry, employé polyvalent.
Surcharge de travail et climat de peur
Les équipes du magasin, principalement composées de jeunes travailleurs, évoquent une surcharge de travail, un climat de peur, un manque de reconnaissance et l’opacité des décisions managériales. Côté rémunération, les salariés rappellent que Biocoop recommande une base de salaire équivalente au Smic majoré de 10 %. Une règle qui ne serait pas respectée dans le magasin, selon plusieurs témoignages.
Ils dénoncent également « une incompétence managériale » et des soucis au niveau de la gestion du planning, dont les conséquences retomberaient systématiquement sur les équipes.
Tout au long de la matinée, les soutiens affluent sur le piquet de grève : militants de la CGT Paris 19, collectifs de quartier, mais aussi l’élue communiste du 19ᵉ arrondissement Gwenaëlle Austin, puis La France insoumise et le NPA plus tard dans la journée. De nombreux clients et habitants du quartier, étonnés de la situation, témoignent aussi de leur soutien.
Après une tentative de dialogue à l’été dernier, qui avait permis une « accalmie très temporaire » selon plusieurs salariés, l’idée d’une grève s’était imposée ces dernières semaines. Prévenue la veille, à la suite d’un collage effectué dans le quartier pour annoncer le mouvement de grève, la gérante, présente au magasin dès le matin, a finalement décidé de fermer les lieux jusqu’à nouvel ordre. Elle enjoignait les grévistes à une discussion en fin de matinée.
Parmi les revendications évoquées lors de la réunion : des renforts d’effectifs, des revalorisations salariales, des changements de management, mais surtout son départ de la gestion du magasin. « Quand autant de salariés acceptent de perdre des jours de salaire, c’est que le problème est sérieux, estime Gwenaëlle Austin. Le management toxique, on ne s’attend pas à le trouver dans une entreprise qui se réclame de l’économie sociale et solidaire. Mais derrière le vernis bienveillant, c’est parfois pire. »
Le modèle Biocoop en question
« Beaucoup d’entre nous ont rejoint Biocoop pour ses valeurs humaines et sociales, confie Améline, employée au rayon sec. C’est triste de voir ce qu’elles deviennent dans la réalité. »
Le cas du Biocoop Place des Fêtes n’est en effet pas isolé. Ces dernières années, plusieurs magasins de l’enseigne ont connu des mouvements sociaux — à Paris, Marseille et Strasbourg à l’été 2020 — dénonçant des situations de mal-être au travail et de pressions managériales. Un paradoxe pour un réseau qui promeut un engagement social et démocratique dans sa charte, mais dont le fonctionnement semble favoriser des dérives proches de celles des supermarchés conventionnels.
Pour Adèle Tellez, secrétaire générale de l’union locale CGT Paris 19, « les salariés de ce magasin ont fait preuve de patience, mais le système Biocoop rend le rapport de force difficile. Les responsabilités sociales sont diluées, il y a peu de représentants du personnel… » Un modèle de plus en plus calqué sur la grande distribution, alors que l’enseigne affiche l’objectif d’atteindre 900 magasins d’ici 2029, posant la question de la compatibilité entre croissance rapide et engagements sociaux.
Alors que les discussions devraient se poursuivre entre les salariés et la direction lundi 5 janvier, Biocoop a transmis un court communiqué : « La coopérative est composée de 740 magasins indépendants. Chaque magasin du réseau est autonome dans la gestion de son personnel, dont il est seul employeur. La coopérative, attentive aux problématiques exprimées, met tout en œuvre pour favoriser un dialogue constructif entre les parties concernées, dans le respect du cadre légal. » La gérante a quant à elle fait appel à un médiateur extérieur, et assure à Reporterre espérer une « issue rapide et constructive à cette situation ».
Déjà soutenus par d’autres Biocoop parisiens, les grévistes de Place des Fêtes espèrent, au-delà de la satisfaction de leurs revendications locales, la mise en place d’une « charte sociale commune à l’ensemble des magasins franchisés », « le droit à une organisation syndicale commune » ou encore « un engagement ferme à ne pas sanctionner les salarié·es grévistes ». Avec l’espoir que le mouvement puisse essaimer ailleurs.
mise en ligne le 7 janvier 2026
Tribune collective sur www.humanite.fr
Soixante ans après l’explosion de la raffinerie de Feyzin, le pays s’apprête une nouvelle fois à commémorer la catastrophe tout en réitérant les erreurs qui l’ont rendue possible, constatent Sud chimie et les associations écologistes Notre maison brûle et Notre affaire à tous.
La catastrophe de Feyzin du 4 janvier 1966 (18 morts dont 11 pompiers et 84 blessés) n’est pas seulement un accident du passé, c’est un mode d’organisation industrielle et politique qui continue de structurer les territoires, d’exposer les corps aux risques, et qui traduit la façon dont on accepte que certains quartiers soient plus sacrifiables que d’autres. Des vallées industrielles aux ports, des périphéries populaires aux aires d’accueil coincées entre voies rapides et sites dangereux, on retrouve systématiquement les mêmes arbitrages : produire plutôt que protéger. Comme si nous étions pour l’éternité obligé·es de choisir entre l’emploi et la santé.
En 2026, les anniversaires du nuage toxique de Seveso (50 ans), de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl (40 ans) et de l’explosion de l’usine AZF (25 ans) viendront rappeler que ce récit officiel de l’« apprentissage par la catastrophe » ne tient pas.
À chaque explosion, incendie ou nuage toxique, une même grammaire se répète : quelques ajustements techniques, des plans revus à la marge, une communication de crise plus huilée, mais jamais de remise en cause profonde des chaînes de production, des arbitrages économiques, ni de la distribution sociale et géographique des risques. Pire, nous sommes en train de supprimer les rares garde-fous qui avaient été instaurés suite à ces catastrophes. Le constat est clair aujourd’hui : nous n’apprenons rien de nos erreurs face aux risques industriels.
Des poudreries napoléoniennes aux plateformes logistiques contemporaines, la fabrique de l’impunité industrielle r18 ptepose sur la même architecture : production d’ignorance, externalisation des nuisances, conversion des corps exposés en variables d’ajustement d’une équation économique. Les morts immédiates se comptent, les malades de long terme se dispersent dans les statistiques, et c’est encore et toujours aux victimes de prouver que leurs cancers, leurs infarctus sont autre chose qu’une malchance individuelle.
Or, au moment où la « transition climatique » apparaît avant tout guidée par les besoins des acteurs économiques dominants, nous semblons nous précipiter vers les mêmes erreurs, avec une touche de vert. Dans les discours dominants, la baisse des émissions devient un prétexte pour invisibiliser la matérialité chimique de la transition. Derrière les batteries, les matériaux dits « décarbonés », les18 pt nouvelles infrastructures gazières ou hydrogène, se déploient de nouvelles couches de molécules toxiques, de PFAS, de sous-produits organofluorés, qui viennent s’ajouter aux 345 000 substances déjà en circulation dont la dangerosité reste largement méconnue. Les choix qui sont faits actuellement par les gouvernements, sous la pression des industriels, reviennent à tenter de répondre à la crise climatique mon18 ptdiale en multipliant les risques au niveau local. La transition climatique n’a aucun sens si elle se fait en sacrifiant la santé humaine et la biodiversité.
Refuser de séparer artificiellement « risques industriels », « santé environnementale » et « climat »
Les mêmes catégories de population sont en première ligne : ouvrier·es, sous-traitants, intérimaires, habitant·es des quartiers populaires situés en contrebas des installations dangereuses, travailleur·ses immigré·es, gens du voyage. La justice environnementale n’est pas un supplément d’âme à la transition, elle en est une condition. Elle est aussi et surtout le révélateur de ce que nous acceptons de faire subir aux corps et aux territoires.
Partir de Feyzin, de Seveso, de Tchernobyl et d’AZF, c’est aussi regarder dans les yeux le prix de nos erreurs passées et le temps durant lequel nous les payons. L’explosion elle-même dure quelques secondes ; les cancers, les maladies cardio-respiratoires, les troubles neurologiques se déploient sur des décennies, souvent loin du site et des caméras. La transition bas carbone ne peut pas s’abriter derrière l’urgence climatique pour reproduire ce découplage entre le temps court des investissements et le temps long des corps et de la santé.
Le principe de précaution, déjà largement vidé de sa substance aujourd’hui, doit redevenir un principe d’organisation des politiques industrielles : il doit revenir aux industriels de prouver l’innocuité de leur activité, pas aux riverain·es et travailleur·ses de servir de cobayes.
Dans le bassin lyonnais comme ailleurs, associations écologistes, collectifs de riverain·es et syndicats peuvent faire converger les luttes autour d’un agenda commun : réduire réellement les risques. Cela signifie conditionner toute politique de transition à une cartographie fine des expositions, à des études sanitaires indépendantes, à la mise sous contrôle démocratique des appareils d’expertise aujourd’hui trop proches des industriels… Soixante ans après Feyzin, et à l’approche des anniversaires de Seveso, de Tchernobyl et d’AZF, il est temps de rompre avec l’idée que la France serait condamnée à vivre assise sur un baril de poudre, au nom de la compétitivité ou d’une politique climatique dessinée par et pour les intérêts industriels.
Les signataires :
Jérémie Suissa, délégué général de Notre Affaire à Tous
Paul Poulain, co-fondateur de Notre Maison Brûle
Vincent Pochon, délégué syndical de Sud Chimie
mise en ligne le 6 janvier 2026
Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr
Depuis plus de vingt ans, face au problème des déserts médicaux, les gouvernements successifs ont empilé des mesures d’incitation auprès des médecins libéraux pour tenter d’améliorer la situation. Au fil du temps, dans l’indifférence générale, les bilans d’échec s’accumulent au grand dam des patients qui trouver un médecin traitant.
La dernière invention, dite de « solidarité territoriale », consiste à demander à des médecins généralistes d’aller exercer jusqu’à deux jours par mois dans l’une des 151 zones en tension identifiées par le gouvernement, moyennant une indemnité de 200 euros par jour. Sauf que le bilan est maigre, seuls 250 volontaires se sont manifestés et, au fil du temps, les effectifs se réduisent. Ainsi, dans le Centre-Val de Loire, qui comporte 21 zones concernées, il n’y a que 3 médecins dans le dispositif sur les 16 médecins inscrits initialement.
À l’origine de cet échec, un effet d’annonce du gouvernement sans réelle concertation avec les médecins concernés dans un système de médecine libérale au bout du rouleau. À la veille des municipales, alors que la santé est une des premières préoccupations des Français, il paraissait difficile de laisser les communes tenter de trouver des réponses sous la pression de leurs citoyens dans un domaine qui ne relève pas de leur compétence.
Le mal est profond et nécessite des réponses dans l’intérêt des assurés sociaux et des professionnels de santé. En ce qui concerne ces derniers, leur mouvement de grève, du 5 au 15 janvier, traduit une insatisfaction et un mécontentement profond face à un budget de la Sécu qui leur demande notamment d’appliquer un certain nombre de mesures d’économies au détriment de leurs patients.
Cependant, il est dans l’intérêt des deux parties de réfléchir à l’avenir de notre système de santé et de la nécessité d’évolutions pour conserver un système public solidaire. Cela nécessite de poser la question des freins actuels que constituent à la fois la liberté d’installation et la rémunération à l’acte.
À trop vouloir s’arc-bouter sur des modalités d’exercice qui ne correspondent plus aux besoins de la population, ni aux aspirations de nombreux jeunes médecins, il ne faudrait pas donner des moyens supplémentaires aux néolibéraux pour basculer encore plus vite vers un système marchand financiarisé à l’américaine. Il s’agit de faire des choix et de gérer des transitions dans l’intérêt collectif de la population et des professionnels de santé.
En ce début d’année 2026, soyons exigeants pour un véritable débat sur ces questions. Bien entendu, il y aura des résistances, des oppositions, mais je crois que la majorité penchera en faveur des valeurs du service public, financé intégralement par une Sécurité sociale solidaire à qui il faudra assurer des moyens suffisants.
mise en ligne le 6 janvier 2026
par Catherine Tricot sur www.regards.fr
En acceptant l’agression américaine au Venezuela, Emmanuel Macron s’est discrédité et a abandonné toute capacité d’agir. C’est donc sans lui qu’il faut commencer à bâtir le futur.
Personne ne peut croire désormais que la politique de Donald Trump est intuitive, versatile ou erratique. En moins d’un an, le président américain a mis sur la table toutes les ruptures qu’il entend imposer à l’ordre du monde. Et l’Europe a fait l’autruche, systématiquement. Elle a cru calmer daddy en se comportant comme un vassal.
La hausse unilatérale des droits de douanes ? OK.
La hausse du budget de l’armement pour l’achat de ses armes aux États-Unis ? OK.
L’achat de gaz aux États-Unis en dépit des objectifs de décarbonation ? OK.
Le futur G20 dans la résidence privée de Donald Trump ? OK.
L’expulsion de l’Afrique du Sud du G20 ? OK.
Le bannissement du sol américain de l’ancien commissaire européen au numérique, Thierry Breton ? Silence.
Les sanctions invalidantes contre le juge français de la Cour pénale internationale ? OK.
L’humiliation de Zelenski ? Pas OK mais on va redoubler de flatterie.
La riviera à Gaza ? OK.
Le bombardement de l’Iran ? OK.
Le bombardement du Nigéria ce 25 décembre ? OK.
L’investissement aux États-Unis de 500 milliards du géant du médicament Sanofi ? OK.
Le soutien aux forces d’extrême droite inscrit dans le projet de sécurité nationale ? RAS.
On a un gros problème avec Donald Trump mais on a aussi un gros problème avec l’Europe. Cela fait longtemps que le projet européen est exsangue ; qu’il est largement contesté voire rejeté et surtout totalement périmé. Tous les dirigeants européens le savent mais ils n’ont pas de plan B. Ils ont peur.
On ne peut rien attendre d’eux. Il faut oser penser à toutes les échelles : avoir une proposition pour un nouvel ordre mondial qui relève les défis d’aujourd’hui ; repenser l’Europe pour qu’elle soit active dans l’émergence de ce nouveau projet mondial.
Dire « la paix » ne suffit plus. Il faut anticiper de nouvelles façons de résoudre les conflits de territoire, de souveraineté. Promouvoir les intérêts communs de l’humanité contre les identités fermées est central dans le monde qui vient. Ces intérêts communs que sont la lutte contre le réchauffement climatique et la solidarité face à ses effets ; la lutte contre les pandémies et les maladies endémiques ; stopper la prolifération nucléaire ; contrôler l’IA ; faire reculer les inégalités ravageuses…
La charte des Nations unies n’a pas prévu tout cela et repose sur un fonctionnement bloquant avec le droit de veto des cinq membres permanents du conseil de sécurité. De fait, l’ONU est à l’arrêt. Une nouvelle organisation mondiale pour notre humanité commune est nécessaire. Elle doit être bâtie avec les États, les ONG, les sociétés.
C’est cela ou la partition entre empires.
L’Europe ne doit pas, ne peut pas se vouloir un empire parmi les autres. Elle doit et peut être une force pour faire émerger ce futur en commun. Mais cela passe ici aussi par une grande remise à plat. L’Europe, quoi qu’elle en dise, n’a pas su faire mieux qu’un grand marché, une monnaie commune et un espace de libre circulation pour les citoyens européens. Elle est le dernier carré du néolibéralisme dérégulateur. Ce temps est terminé. Un autre va s’inventer. Ce sera celui de la vassalité, du conflit généralisé ou un nouveau projet de coopération avec le monde.
On a besoin que l’Europe construise ce chemin. Pedro Sanchez, le premier ministre socialiste espagnol, se tient droit et tente des trucs. Dernier en date : la déclaration commune avec les pays d’Amérique latine qui refusent le coup de force américain. Pedro Sanchez est seul à tenter. C’est lui qui a raison. Cela va prendre du temps mais il faut s’y engager. Que 2026 nous en donne le courage.
mise en ligne le 5 janvier 2026
Fabien Escalona sur www.mediapart.fr
Les dirigeants du Vieux Continent se sont globalement abstenus de condamner le kidnapping de Nicolás Maduro. C’est la pire manière de défendre les principes dont ils se réclament et de se protéger contre l’avenir de vassaux que leur préparent Trump et ses soutiens.
Donald Trump ne fait pas que s’agiter, il fait ce qu’il dit. Les responsables gouvernementaux européens devraient s’en inquiéter mais leurs réactions au kidnapping de Nicolás Maduro sont comme on le craignait : désolantes. Elles n’expriment aucune originalité sur la scène internationale, sont contradictoires avec les principes que la « coalition des volontaires » en faveur de l’Ukraine est censée défendre, et dessinent un continent spectateur d’une évolution historique qui le dévorera bientôt.
Depuis samedi, les déclarations sont faites en ordre dispersé et oscillent entre des protestations molles et des communiqués aux accents complices. Comme à propos des crimes de Benyamin Nétanyahou en Palestine, c’est la voix de l’Espagne qui se distingue le plus, le premier ministre Pedro Sánchez ayant condamné explicitement une « violation du droit international » et dénoncé le « militarisme » gagnant le sous-continent américain.
Les représentant·es de l’Union européenne (UE) se sont borné·es à rappeler leur attachement aux « principes du droit international et de la Charte des Nations unies », comme la cheffe de la diplomatie Kaja Kallas ; à exprimer leur « inquiétude », comme le président du Conseil européen António Costa ; et à affirmer leur soutien à « une transition juste et pacifique », comme la présidente de la Commission Ursula von der Leyen.
Du côté des chef·fes d’État et de gouvernement, le ton est tout aussi précautionneux. La présidente du Conseil italienne d’extrême droite, Giorgia Meloni, a absous l’administration Trump en parlant d’une opération « légitime ». Sans crainte de ridicule, elle a rappelé que la position de son pays n’était pas de soutenir des « actions militaires extérieures » contre des régimes opprimant leur peuple mais qu’en l’espèce, il s’agissait d’une « intervention défensive ».
Même lorsque la proximité idéologique avec Donald Trump est moins évidente, aucune trace de condamnation. Le chancelier allemand Friedrich Merz a choisi l’euphémisme en qualifiant de « complexe » la base juridique de l’enlèvement du président Maduro. Le premier ministre britannique Keir Starmer a déclaré « ne pas verser de larmes » sur ce qu’il considère, un peu rapidement, comme la « fin du régime » bolivarien.
Quant au président français Emmanuel Macron, il n’a eu de mots durs que pour Maduro, se projetant lui aussi vers « une transition respectueuse de la volonté du peuple vénézuélien ».
Le fantasme d’une « transition démocratique »
Pour un peu, certains responsables nous expliqueraient quasiment que « si les Ricains n’étaient pas là », comme chantait l’autre, les Vénézuélien·nes ne se seraient pas vu offrir l’opportunité de goûter de nouveau à la liberté. La réalité est pourtant bien plus sordide, et les dirigeant·es européen·nes ne s’en aperçoivent pas. Ou alors font mine de ne pas le remarquer – soit qu’ils s’en accommodent, ce qui est pitoyable, soit qu’ils pensent en retirer une forme de récompense de la part de l’homme fort de Washington, ce qui est naïf.
Ce qui s’est passé à Caracas dans la nuit de vendredi à samedi n’était évidemment pas de la légitime défense – les États-Unis n’étant aucunement agressés, ni un usage cavalier de la force contre un despote, même si Maduro en était un. Croire une seule seconde que l’administration Trump ait à cœur le rétablissement de la démocratie au Venezuela est une vaste plaisanterie.
Au demeurant, le président états-unien ne s’est pas embarrassé de ces justifications. Ne se préoccupant même pas des vainqueurs réels des dernières élections générales au Venezuela, il entend surtout que le pouvoir vénézuélien lui soit soumis et mette à disposition son pétrole, en échappant à toute autre influence étrangère, qu’elle soit chinoise, iranienne ou russe.
La décapitation du régime ne signifiant pas sa fin effective, on ne peut d’ailleurs pas écarter l’hypothèse que Washington travaille avec une partie vassalisée de ce dernier. C’est le sens des « demandes » faites aux autorités locales par le secrétaire d’État Marco Rubio, qui a rappelé l’embargo en cours et la possibilité d’un autre recours à la force de la première puissance mondiale. Les effusions de joie des exilé·es du Venezuela, compréhensibles quand il s’agit de victimes de la kleptocratie maduriste, pourraient dès lors être de courte durée.
Une complaisance contreproductive
Quand bien même il s’agirait d’un changement de régime depuis l’extérieur, il existe non seulement des principes de droit qui l’interdisent mais aussi des expériences récentes (en Afghanistan ou en Irak) qui attestent du caractère catastrophique de ce genre d’entreprise. Cela ne veut pas dire qu’aucun soutien concret n’est envisageable à des peuples opprimés, mais il ne s’agit aucunement de cela dans le cas d’espèce. Autrement, il serait concerté et conçu pour appuyer des forces démocratiques sur le terrain.
Comme lorsque l’Iran avait été frappé, les réactions des responsables européens font preuve d’une complaisance et d’un double standard coupables, qui minent leur justification du soutien à l’Ukraine, ou en tout cas le réduisent à la poursuite d’un intérêt égoïste. À l’heure de l’affirmation internationale de puissances moyennes du Sud dit « global », que les impérialismes russe et chinois tentent d’attirer dans leur propre orbite, ce choix est lamentable.
Même d’un point de vue cynique, cette rhétorique de paillasson semble mal avisée. Car les puissances européennes sont les prochaines sur la liste. Pas de la même façon – après tout, elles n’ont pas de pétrole –, mais leurs élites devraient relire la nouvelle stratégie de sécurité nationale des États-Unis, récemment analysée par notre chroniqueuse Maya Kandel.
Le « corollaire Trump à la doctrine Monroe », que l’on trouve explicitement défini dans le document, n’est pas une simple réaffirmation du droit d’ingérence des États-Unis dans leur supposée arrière-cour américaine. Il inverse le principe de « neutralité » vis-à-vis des puissances européennes que contenait la fameuse « doctrine » élaborée par le président Monroe au XIXe siècle.
Le scénario glauque de la vassalité
L’administration Trump assume de vouloir s’ingérer dans les affaires européennes, en soutenant notamment les forces d’extrême droite qui relaient ses obsessions idéologiques et s’uniront contre toute édification d’une puissance publique européenne capable d’agir en autonomie de Washington. Pensons aussi aux provocations répétées du président au teint orange à propos d’une prise de contrôle du Groenland, ou à ses menaces liées aux régulations européennes entravant le bon vouloir des géants états-uniens du numérique.
Dimanche 4 janvier, dans un entretien au journal The Atlantic, Trump a encore assumé que le Venezuela pouvait n’être qu’un début : « Nous avons besoin du Groenland, absolument », a-t-il lancé aux journalistes, parlant de l’île danoise pourtant membre de l’Otan.
Certaines des forces politiques du continent pourraient s’accommoder d’un avenir peu glorieux de vassaux des États-Unis ayant basculé dans un modèle autocratique et identitaire, en espérant bénéficier de leur protection et d’un pillage modéré de leurs ressources. Mais les responsables qui prétendent sérieusement échapper à ce scénario glauque devraient y réfléchir à deux fois avant de s’aplatir devant les coups de force de la Maison-Blanche.
L’interprétation la plus charitable de leur comportement serait qu’ils tentent de ménager Donald Trump à un moment crucial des négociations concernant le sort de l’Ukraine. Mais outre que cela ne change rien à l’image publique désastreuse que leur attitude renvoie au reste du monde, on peut douter des résultats de cette tactique du type « encore une minute, monsieur le bourreau ». La faiblesse excite le mépris de Trump, et il ne semble pas que la capitulation commerciale de l’été dernier l’ait empêché de concocter une hypothétique paix injuste pour l’Ukraine.
L’enlèvement de Maduro illustre en tout cas l’avènement d’un monde dont les coordonnées changent à toute vitesse, au détriment du continent européen et des principes sur lesquels il a fondé un début d’unification. Les dirigeant·es en place qui ne défendent ces principes qu’à géométrie variable, comme l’avait déjà illustré la guerre génocidaire à Gaza, ne sont pas crédibles et mettent en danger l’avenir de leurs sociétés.
Notons aussi que la crédibilité fait défaut à ces composantes de la gauche européenne, parfois importantes selon les pays, qui tempêtent contre la brutalité trumpiste mais n’ont jamais eu un mot pour les personnes opprimées par le régime de Maduro, ou sont prêtes à jeter sous le bus les peuples d’Ukraine et de Taïwan, en invoquant l’impératif de « la paix » ou en reprenant les narratifs russe et chinois. L’altermondialisme viré en alterimpérialisme ne vaut guère mieux qu’un atlantisme obsolète et coupable.
Bref. L’hiver est venu. Les monstres ont surgi. Mais rassurez-vous : l’Union européenne appelle à la « retenue ».
mise en ligne le 5 janvier 2026
Rémi Carayol sur https://www.blast-info.fr/
Depuis plusieurs années à Mayotte, l’État français a entrepris de raser les quartiers dits « insalubres » et de jeter à la rue leurs habitants, pour la plupart des Comoriens en situation irrégulière. À Combani, deux bidonvilles sont menacés de destruction. Un an après le cyclone Chido, tout le monde se prépare à une nouvelle apocalypse, dans un quotidien déjà semé d’embûches. Reportage.
Ici, c’est Moghoni. C’est ce qu’on appelle à Mayotte un « banga » — dans un détournement de ce mot qui évoque, à l’origine, les cases que se construisent les garçons à leur puberté, quand il est temps pour eux de quitter la promiscuité du foyer familial. On peut dire aussi que c’est un bidonville. Ou un quartier informel. Ou encore, si l’on adopte le vocabulaire du préfet, un quartier insalubre. À résorber donc. À « RHIser » — c’est le terme ici : on parle d’une RHI, une résorption d’habitat insalubre. C’est du Orwell dans le texte, de la pure novlangue administrative. Ici, on ne détruit pas, on « résorbe », et pour ce faire, on déloge — rien qu’en 2024, la Ligue des droits de l’Homme estime que 4 600 personnes ont été jetées à la rue à Mayotte, dans le cadre de six arrêtés de démolition — et on rase. Avec des monstres métalliques armés de leur pelle, des gendarmes casqués armés de leur flash-ball ou de leur lance-grenade, des fonctionnaires en chemise et en mocassins armés de leur morgue, et parfois, des habitants armés de leur colère, de quelques pierres et de cocktails Molotov.
Bientôt donc, Moghoni et le quartier voisin, Zardeni, coincés dans les bas-fonds de Combani, ancienne plantation de canne à sucre située dans le centre-nord de Mayotte, seront « résorbés ». C’est écrit, là, en vert, ou en bleu, ou en orange, sur les morceaux de tôle dressés à la verticale qui servent de murs aux maisons ou aux parcelles. Ce ne sont pas des mots, mais des nombres, et tout le monde sait ce qu’ils signifient, même si personne n’est capable de les décrypter. Ici, le 189. Plus loin, le 200, et juste à côté, le 242. Logique incompréhensible. Que dit-elle ? L’ordre de leur destruction ? Va-t-on commencer le « travail » par le numéro 1, et ainsi de suite ? En temps normal, on en rirait ici, de ce charabia de mzungu, de Blanc. Mais depuis que des gendarmes et des policiers municipaux sont venus taguer leur quartier avec leur peinture en bombe, un matin du mois de novembre, sans rien dire, sans un mot — il n’y en avait pas besoin, les habitants ont vite compris —, on ne peut plus parler de normalité. L’heure est grave. Le compte-à-rebours a débuté. Tout le monde sait que le quartier va être rasé, mais personne ne sait quand. « On est là, on attend, que peut-on faire d’autre ? On n’a nulle part où aller » dit une dame, une mère de trois enfants, puis une autre, trois enfants dans ses jambes, un dans les bras, puis une autre encore, qui revient de l’école avec ses deux enfants. La vie continue, en pointillés.
Dans le quartier informel de Moghoni (Combani) le 4 décembre 2025. Ces numéros ont été inscrits par des gendarmes en novembre, annonçant la destruction
du quartier.
Image Rémi Carayol
On sait qu’un jour, un matin sûrement, à l’aube, il faudra réunir ses affaires au plus vite, les emballer et les sortir de la maison avant que celle-ci ne soit détruite. Les meubles, les matelas, la vaisselle. Les papiers surtout — extrait d’acte de naissance, certificat de scolarité, carnet de vaccination, tout ce qui pourra aider, un jour, à obtenir un titre de séjour. Ce qu’on ne sait pas, c’est où on ira. Certains seront relogés. Une fois que les gendarmes ont tagué les maisons, des personnes sont venues. C’était le lendemain. Elles disaient travailler pour l’Acfav, l’Association pour la condition féminine et l’aide aux victimes, et elles étaient là pour recenser les habitants. Combien de personnes vivent dans la maison ? Combien d’enfants ? Quelle est leur situation administrative ? C’est important, parce que si l’on est de nationalité française, ou si l’on est « étranger » (c’est à dire de nationalité comorienne en général) en situation régulière, on aura droit — normalement – à un relogement. Temporaire certes : quelques semaines seulement. Loin parfois, à des kilomètres de là. Et en réalité très illusoire : faute de places suffisantes, l’État ne reloge en général qu’une infime minorité de « décasés ». Selon un document du Sénat, les associations missionnées pour l’hébergement d’urgence ne disposaient, en début d’année, que de 1 241 places, et elles étaient déjà occupées à 130 %.
Des opérations comme celle qui est promise à Moghoni et à Zardeni, il y en a eu une quarantaine ces dernières années, notamment depuis que la loi dite « Elan » (« portant évolution du logement, de l'aménagement et du numérique »), entrée en vigueur en 2019, a levé la plupart des « obstacles » qui s’imposaient à l’État, parmi lesquels l’obligation de relogement pour toutes et tous. (Intéressante, d’ailleurs, l’adaptation de cette loi à Mayotte : censée « protéger les plus fragiles » dans l’Hexagone, elle sert, sur cette île, à les déloger — comme une allégorie du traitement à front renversé de ses habitants par l’État.) Selon Daniel Gros, référent de la LDH à Mayotte, ce sont plus de 12 000 personnes qui ont été jetées à la rue ces dernières années. La loi consacrée à la « refondation » de Mayotte, adoptée cet été, a fini par abattre toutes les digues (le délai d’évacuation notamment, raccourci à deux semaines). Désormais, le préfet détruit quand il veut, où il veut. Moins de quatre mois après Chido, en avril dernier, 70 familles ont été délogées dans le village de Dzoumogné, dans le nord. Parmi elles, 17 familles se sont vu proposer un relogement, et seulement 6 en ont bénéficié.
Il n’y a pas de raison qu’il en aille autrement à Moghoni et à Zardeni. Pour tous ceux qui n’ont pas de papiers en règle, ou qui en ont mais qui refuseront de partir d’ici — parce que l’école, parce que le travail – ce sera le temps de l’errance. On se rendra un peu plus loin peut-être, vers ce qu’on appelle ici « le cinquième village », un bidonville qui se construit près de la retenue collinaire qui sert à alimenter l’île en eau potable. Ou dans un autre quartier de Combani, un autre « banga » qui sera lui aussi détruit, un jour ou l’autre. Ou dans un autre village tout simplement, là où l’on compte un ami ou un membre de la famille.
Il faudra alors recommencer de zéro, comme il y a un an, juste après Chido. Le quartier était méconnaissable. Aucune maison n’avait tenu. De la tôle partout. Les affaires personnelles éparpillées. Les papiers perdus, emportés par les vents ou simplement blanchis par la pluie. Le ruisseau en furie, en contrebas. La boue. Les cris. L’apocalypse. Il a fallu tout reconstruire. Et voilà qu’un an après, une autre tempête s’annonce. Elle ne viendra pas du ciel celle-ci, mais à bords de camions bleus — ceux que l’on prend soin d’éviter quand on se déplace, sous peine de finir au Centre de rétention administrative et d’être expulsé vers l’île d’Anjouan, la plus proche de Mayotte. Comme Chido, elle effacera des vies entières.
Moghoni n’est pas un quartier de « migrants » — ce terme employé à tort et à travers par les journalistes venus de Paris, qui ne correspond à aucune réalité sur cette île. On y vit depuis des années, depuis toujours pour les plus jeunes. Certains sont arrivés il y a plus de vingt ans, d’Anjouan ou de la Grande-Comore, la plus grande des îles de l’archipel. Assis sur le banc de la mosquée, en attendant l’’Asr, la prière de l’après-midi, des hommes se souviennent qu’à l’époque, il n’y avait que quelques cases en tôle. Ils se sont installés avec l’accord du propriétaire foncier, et parfois sur les conseils du maire. Ils ont construit leur maison avec de la tôle et des poutres, une pièce d’abord, puis deux, parfois trois ; ont fait venir la famille, ou l’ont fondée ici même. Ils ont édifié une mosquée, l’un des rares bâtiments en dur du quartier. Aujourd’hui, on trouve aussi quelques épiceries.
L’une d’elle est tenue par Ansifia. Vingt-trois ans qu’elle vit ici. Elle avait 13 ans quand elle est arrivée. Sa sœur est française, elle est comorienne. Elle a un titre de séjour, un travail donc, et trois enfants qui vont à l’école primaire. Pour l’instant tout du moins. Parce que quand les gendarmes reviendront pour détruire son quartier, elle ne sait pas plus que les autres où elle ira. « Notre vie ne tient qu’à un fil. Je n’ai rien d’autre que ma maison », souffle-t-elle dans la cacophonie des femmes qui, dans la cour voisine, font la cuisine, et alors que les enfants endimanchés reviennent de l’école.
Enfin, pour ce qui est des plus chanceux. Car certains n’y vont pas. Ce n’est pas faute, pour leurs parents, d’avoir tout fait pour. Moinaecha par exemple : lors de la dernière rentrée, cette jeune maman à peine sortie de l’adolescence n’a pas pu inscrire son garçon de 3 ans, dont elle s’occupe seule (« le papa ? quel papa ? », raille-t-elle), au prétexte que celle qui partage la même parcelle, dans les profondeurs du quartier, avait déjà inscrit ses quatre enfants. La commune de Tsingoni (dans laquelle se trouve le village de Combani) refuse d’inscrire des enfants de parents différents s’ils ont la même adresse. Un subterfuge parmi beaucoup d’autres pour limiter les inscriptions des enfants de parents étrangers, qui n’est pas propre à cette mairie. A Mayotte, la plupart des communes rivalisent d’ingéniosité pour limiter les inscriptions, en toute illégalité, dans une logique purement xénophobe, sans même s’en cacher (comme le démontrent des rapports de l’Unicef, de Human Rights Watch ou encore de la Cour des comptes) et sous l’œil passif — sinon complice — de l’État.
En 2023, deux chercheurs de l’université de Nanterre estimaient entre 5 379 et 9 575 le nombre d’enfants âgés de 3 à 15 ans non-scolarisés. Aujourd’hui, ils sont probablement plus nombreux encore. Pour l’inscription, les mairies demandent des documents impossibles à obtenir quand on se trouve en situation irrégulière (un justificatif de sécurité sociale, une attestation de la Caisse d’allocations familiales, des avis d’imposition…) ou quand on vit dans un bidonville. Parfois, l’exigence d’une simple facture d’électricité fait obstacle. À Moghoni comme dans la plupart des autres « bangas » de Mayotte, ceux qui vivent là ne sont pas propriétaires. Certains payent un loyer (50, 100, 150 euros), d’autres non. Tous payent l’eau et l’électricité. Mais aucun ne dispose des factures. « C’est le propriétaire qui vient nous présenter la facture et qui nous demande de la payer, mais il ne nous la donne pas », explique Abdou. Quant à l’adresse, « on ne la connaît pas, le propriétaire refuse de nous la donner ».
C’est comme ça que le fils de Moinaecha est empêché d’aller à l’école, quand ses petits voisins, eux, s’y rendent chaque jour, le cartable sur le dos. À 3 ans, il n’a probablement pas encore saisi toute l’injustice de cette situation. Mais sa mère, elle, si. Comme Maryamou d’ailleurs. A 19 ans, cette jeune femme rêve de poursuivre sa scolarité. Seulement, elle n’en a plus le droit : pas de papiers français, pas d’études.
Maryamou est née en Grande-Comore, mais elle n’avait pas 6 mois quand elle est arrivée à Mayotte avec sa mère, Echati. Depuis, elle n’a plus jamais bougé : école primaire à Combani, collège à Tsingoni, lycée à Kahani. Et le bac général, mention « Assez bien ». De cette île qui, dans son esprit, est la sienne, elle ne connaît que Moghoni. « J’ai toujours vécu ici », dit-elle dans le salon de sa maison, l’une des plus spacieuses du quartier. Mais pour l’administration, c’est une étrangère. Pis, une « clandestine ». Elle a bien fait sa demande de papiers à l’âge de 16 ans, mais on lui a répondu qu’il lui faudrait revenir quand elle en aurait 18. Depuis, impossible d’obtenir un rendez-vous – entre-temps, la loi de « refondation » a durci le processus : la délivrance d’un premier titre de séjour est conditionnée à une « entrée régulière sur le territoire », c’est à dire à l’obtention d’un visa long séjour quasiment impossible à acquérir.
Maryamou rêvait d’être infirmière, mais à l’Institut de formation en soins infirmiers, à Mamoudzou, le chef-lieu, il faut être français pour être accepté. Elle espère toujours pouvoir faire un BTS – n’importe lequel, du moment qu’elle apprend un métier. En attendant, elle tourne en rond. « Je ne fais rien de mes journées, je suis perdue », lâche-t-elle devant sa mère impuissante. Elle est en colère, elle ne comprend pas pourquoi sa sœur cadette, âgée de 11 ans, qui est née ici, a la nationalité française, et elle non ; pourquoi ses quatre frères et sœurs aînés vivent en France hexagonale, et elle non ; pourquoi elle est la seule à ne pas avoir de papiers français. Et elle ne comprend pas pourquoi des hommes vêtus d’un tee-shirt noir estampillé « Gendarmerie » sont venus devant sa porte un jour, et ont tagué ce numéro, le 243, sans même lui accorder un regard. « On n’a aucune solution de repli », dit-elle, avant d’ajouter que c’est la mairie qui a dit à sa mère, quand elle est arrivée il y a près de deux décennies, de s’installer ici…
Ainsi va la vie à Moghoni et à Zardeni. On se prépare au pire, on sait qu’il arrivera, mais on ignore quand, et comment. Les jeunes vont-ils se rebeller, comme ça a été le cas dans d’autres quartiers « RHIsés » ? Vont-ils tenter d’opposer une résistance aux forces destructrices ? Ils n’en disent rien, évidemment. Le savent-ils eux-mêmes d’ailleurs ? Mohamed par exemple : il semble n’avoir aucune idée de ce qu’il fera quand les pelleteuses commenceront leur œuvre d’effacement. Cela fait quelques années seulement qu’il vit ici, mais le quartier l’a adopté. Dans les passages étroits et boueux qui font office de ruelles, il connaît tout le monde : le maître coranique, les gamins qui rentrent de l’école, les ados qui écoutent du rap sur le rebord en béton d’une case, les marchandes de fruits et légumes... Propriétaire de chèvres et de quelques zébus, il est un peu jardinier, un peu garagiste, un peu maçon – il bricole, comme on dit ici.
Son histoire est aussi folle et ubuesque que banale, sur cette île. Mohamed est né à Mamoudzou le 31 août 1993, une copie de son extrait d’acte de naissance le prouve. À l’époque, il n’y avait pas de visa entre Mayotte et les autres îles de l’archipel. Puis il est reparti avec sa mère en Grande-Comore. À l’âge de 3 ans, il a été envoyé dans la banlieue de Lyon avec une de ses sœurs, chez celle que l’on appelle aux Comores une marâtre. Une « amie » de la famille qui les maltraitait tous les deux — et qui a fait l’objet d’un signalement à l’Aide sociale à l’enfance (ASE). À l’époque, il se souvient qu’il avait une carte d’identité française, avant de la perdre, il ne sait plus comment. Il était scolarisé à l’école élémentaire Pierre Cot, à Bron, un certificat le précise. Mais comme ça se passait mal à la maison — il devait être placé dans une autre famille par l’ASE – il a été séparé de sa chère sœur et renvoyé en Grande-Comore. Il y a poursuivi sa scolarité, et quand il est devenu majeur, il a essayé de faire reconnaître sa nationalité française. Pour cela, il devait retrouver l’original de son acte de naissance. Il est donc venu clandestinement à Mayotte pour le récupérer. Mais à la mairie, on ne l’a pas retrouvé. La page a été arrachée, lui a-t-on dit. Depuis, il multiplie les démarches pour faire reconnaître sa nationalité, tout en prenant soin d’éviter les contrôles de police. En novembre, il s’est fait arrêter et a été envoyé au centre de rétention. Il s’en est fallu de peu pour qu’il soit envoyé sur une île, Anjouan, qu’il ne connaît pas : il a été relâché in extremis.
Mohamed sort d’une chemise tous les documents qui racontent son passé : des certificats, le carnet de santé du département du Rhône, des récépissés de demande de carte d’identité rendus illisibles par Chido… Puis il les range avec précaution, comme un trésor. Que fera-t-il quand l’État aura décidé de le jeter à la rue ? Il est comme les autres, il l’ignore. Peut-être ira-t-il chez un ami. Peut-être rejoindra-t-il ses zébus dans la forêt. Peut-être résistera-t-il. Peut-être, d’ici là, aura-t-il réussi à faire reconnaître sa nationalité française. Une vie de « peut-être »...
mise en ligne le 4 janvier 2026
Léo Schilling sur www.humanite.fr
Ce lundi 5 janvier 2026, les personnels de l’établissement public du musée du Louvre (EPML) se réunissent en assemblée générale pour décider de la suite à donner à leur mobilisation, trois semaines après une grève qui a duré du 15 au 18 décembre. « L’Humanité » a suivi Gary Guillaud, surveillant de salle et délégué CGT, à la découverte des failles du « musée le plus connu au monde ».
Ce n’est « même pas la peine d’essayer d’entrer côté pyramide », nous dit Gary Guillaud, face à la foule qui s’agglutine autour de l’entrée principale du musée à la mi-journée du dernier jour de l’année 2025. Nous ferons notre entrée passage Richelieu, où, là aussi, la file d’attente s’allonge et le personnel chargé du désengorgement s’active pour essayer de maintenir un semblant d’ordre.
Un premier symptôme des nombreux dysfonctionnements que connaît le Louvre, dans la tourmente depuis le vol des bijoux de la couronne de France, le 19 octobre. Ce cambriolage spectaculaire a révélé au monde entier les problèmes de sécurité et de sous-effectif sur lesquels alertent les syndicats depuis déjà plusieurs années, sans que la direction n’en tienne vraiment compte.
Presque un mois après le vol, le 17 novembre, la galerie Campana fermait ses portes au public à la suite de la détection de « faiblesses structurelles sur les planchers du deuxième étage » qui, en clair, menaceraient de s’effondrer. Dix jours plus tard, une fuite d’eau endommageait plusieurs centaines d’ouvrages de la bibliothèque des antiquités égyptiennes.
« La première fois que des conservateurs font grève »
Le 15 décembre, les employés du Louvre se mettaient massivement en grève. Une mobilisation qui a rassemblé la quasi-totalité du personnel. « Depuis 2003, c’est la première fois que des conservateurs viennent nous demander comment se mettre en grève. Je n’ai jamais vu une mobilisation d’une telle ampleur en plus de vingt ans », souligne Gary Guillaud. La surcharge de travail, conséquence d’une politique de réduction des effectifs, est au cœur des revendications des grévistes.
En dix ans, 190 postes de sureté-surveillance ont été supprimés, soit une baisse d’environ 15 %, selon la CGT. Du fait de ce qu’ils considèrent comme une surfréquentation (malgré une jauge maximale fixée à 30 000 visiteurs par jour par la présidente-directrice, Laurence des Cars), les agents de surveillance ne parviennent plus à effectuer leur travail correctement.
À mesure que l’on avance – lentement – à travers les différentes galeries, le surveillant de salle continue d’énumérer les difficultés. « Nous demandons à baisser encore la jauge de visiteurs journaliers, car, comme on peut le voir, on n’est pas sur ce qu’on pourrait appeler une visite fluide. » Effectivement, il faut se frayer un chemin parmi la foule, quand on ne piétine pas en attendant que le trafic reprenne.
Ce sont de véritables bouchons humains qui se forment dans les endroits les plus fréquentés du musée. Les effectifs sont si bas que de nombreuses salles se retrouvent fermées pendant les week-ends et les vacances, faute de pouvoir les surveiller, à des périodes où le Louvre est censé être ouvert en totalité.
Gary Guillaud nous guide vers les cours Marly et Puget et la crypte Girardon, symptomatiques des carences que le délégué syndical pointe du doigt. « Dans les salles que nous voyons ici, quand je suis arrivé (il y a plus de vingt ans, NDLR) , il y avait 16 agents de surveillance. Aujourd’hui, nous sommes huit ou neuf. Dans la cour Marly, nous sommes cinq, mais trois pendant les pauses, qui ont lieu toutes les trente minutes. Trois personnes pour quatre sorties de secours… c’est ingérable. »
Même son de cloche du côté de Julien Dunoyer, délégué syndical SUD culture Solidaires et également agent de surveillance, qui craint que les visiteurs puissent chuter depuis les parapets, et atterrir sur le sol en marbre vingt mètres plus bas : « Nous demandons aux agents de faire particulièrement attention, surtout aux enfants. Ça demande parfois de prioriser les choses, et donc de ne pas surveiller d’autres endroits, étant donné la taille de l’espace. »
Des salles fermées pour températures négatives
Le manque de personnel est tel que Gary Guillaud considère comme une « chance » le fait que le vol des bijoux de la couronne se soit déroulé le matin, autour de 9 h 30. « L’ensemble des équipes de surveillance étaient présentes, car les pauses n’avaient pas commencé. On a pu évacuer dans le calme, et tous les agents ont été félicités pour leur professionnalisme. Un quart d’heure plus tard, il y aurait eu deux agents au lieu de cinq, ça aurait été beaucoup plus compliqué. »
Le délégué syndical souligne également que l’intervention de l’agent qui a fait fuir les voleurs a sans doute permis d’éviter une catastrophe plus grande encore. S’ils avaient réussi à incendier la nacelle grâce à laquelle ils avaient accédé à la galerie, comme ils semblaient l’avoir prévu (des bidons d’essence ayant été retrouvés sur place), l’incendie aurait probablement gagné l’intérieur de cette partie du musée, essentiellement fabriquée en bois. « S’il y avait eu un départ de feu à cet endroit, le risque de morts et de destruction massive d’œuvres d’art était bien plus important que le vol en lui-même. »
Pendant la visite, les nombreuses galeries fermées au public se révèlent, parfois pour travaux, parfois à cause du manque de personnel, parfois pour cause de… températures négatives. « On a souvent des salles à – 2 degrés en hiver, ou à 32 degrés en été. La semaine dernière encore, une salle a dû fermer car il faisait trop froid pour accueillir le public et le personnel. C’est un problème récurrent. Si on remonte toutes les demandes d’intervention technique, on se rend compte que la climatisation n’a jamais fonctionné dans l’entièreté du musée. Pour le moment, aucun travail de rénovation n’est prévu à ce niveau », explique Gary Guillaud.
La rénovation en profondeur du Louvre est également l’une des revendications des personnels du musée. Les alertes sur la vétusté se sont multipliées ces dernières années, et des incidents ont régulièrement lieu, obligeant à condamner de nombreux espaces. En novembre 2023, une conduite d’eau a explosé dans le pavillon de l’Horloge, provoquant la fermeture d’une exposition temporaire.
Début 2025, des intempéries ont provoqué une infiltration d’eau dans la Grande Galerie, l’une des plus visitées du musée, conduisant les agents à décrocher certaines œuvres. En conséquence, la présidente, Laurence des Cars, a envoyé un courrier confidentiel à la ministre de la Culture, Rachida Dati, pointant « un niveau d’obsolescence inquiétant ». Des remontées qui n’ont pas empêché, donc, la fermeture de la galerie Campana, pas plus que la fuite d’eau ayant abîmé des ouvrages du département des antiquités égyptiennes en novembre 2025.
« Universalité bafouée »
Peu de temps après la lettre de Laurence des Cars, Emmanuel Macron annonçait le plan Nouvelle Renaissance du Louvre, qui a fait bondir les syndicats. En effet, ce plan est constitué de deux projets accolés l’un à l’autre : Louvre demain, censé rénover les bâtiments actuels et considéré comme nécessaire par le personnel, et Louvre grande colonnade, qui prévoit la construction d’une nouvelle entrée et d’une nouvelle salle pour la Joconde, et est « en décalage total avec les finances du musée », selon Julien Dunoyer.
Les syndicats demandent la priorisation du projet de rénovation sur celui du Louvre grande colonnade, ce que refuse pour l’instant le ministère. « Il faut se concentrer sur les missions de base, l’entretien du bâtiment, la conservation des œuvres déjà exposées. On ne construit pas une terrasse quand la maison est en train de s’écrouler », s’insurge Gary Guillaud.
Le prix des billets est un autre fer de lance des revendications syndicales. Alors que la CGT milite pour la gratuité des musées pour tous, le prix des billets pour les visiteurs non européens devrait augmenter de 10 euros dès le 14 janvier 2026. « L’universalité bafouée, la mise en place d’un obstacle pécuniaire, un tarif exorbitant tendant à devenir discriminant », selon un communiqué de la CGT culture.
Les discussions avec la direction du Louvre sont au point mort, selon les deux délégués syndicaux interrogés. À tel point que le préavis de grève du 15 décembre avait été envoyé au ministère et non à la hiérarchie du musée, car « tout le monde convient que nous n’obtiendrons rien du dialogue avec celle-ci », précise Julien Dunoyer.
Les propositions du ministère ne satisfont cependant pas plus les revendications du personnel : « Alors qu’on demandait notamment l’alignement de l’Isse (une prime mensuelle fixe) sur la médiane du ministère, car nous sommes très en dessous, on nous a proposé une prime annuelle non reconduite de 350 euros, à condition de lever le préavis de grève. Les agents ont refusé », poursuit-il.
« On est là pour alerter sur des conditions de travail et de gestion, pas pour quelques euros de plus », abonde Gary Guillaud. Ils ne constatent pas non plus de progrès du côté du recrutement. Le ministère s’est contenté de proposer l’embauche sans concours de 40 agents, ce qui ne compense même pas les départs à la retraite à venir.
L’assemblée générale de ce lundi sera décisive pour la suite du mouvement social. « Nous espérons une reprise de la grève, car nous souhaitons obtenir plus de réponses du ministère », explique Julien Dunoyer. Mais le délégué syndical reste ouvert : « Nous discuterons des modes d’action avec les agents, pour voir si la grève est le seul moyen de pression efficace. »
mise en ligne le 4 janvier 2026
Catherine Tricot sur www.regards.fr
En kidnappant le président vénézuélien, Donald Trump ne défend ni la démocratie ni le droit, mais impose la loi brutale des intérêts américains. Sa puissance s’affiche sans masque et menace le monde entier.
Après des mois de piraterie aux larges des côtes vénézuéliennes, l’armada américaine a kidnappé en pleine nuit le président vénézuélien Nicolas Maduro et sa femme. Il n’a jamais été question pour Donald Trump de rétablir la démocratie là où elle est malmenée depuis des années. Le mot n’a même pas été prononcé une fois lors de sa conférence de presse fleuve. Trump ne se présente pas comme un bushiste néo conservateur ou comme le continuateur de Truman : il ne prétend pas faire la guerre au nom de valeurs mais au nom des intérêts des grands groupes américains, à commencer ce jour pour les compagnies pétrolières. Il met en œuvre son programme, réaffirmé il y a un mois dans la stratégie de sécurité nationale : America First.
Trump entend sécuriser à un haut niveau les approvisionnements en énergie. Le pétrole est là et il entend faire respecter son « droit pétrolier ». Il ne fut question que de cela ce samedi à Mar-a-Lago : le premier producteur de pétrole fait main basse sur les plus grandes réserves de pétrole. « Nous allons investir des milliards de dollars au Venezuela et tirer une extrême richesse du sol vénézuélien. » Point.
Il convient de bien comprendre : au-delà du coup de force contre le régime vénézuélien, Trump lance une menace et un défi au monde.
Un défi aux règles de droit américain qui veut que son Congrès soit consulté avant une opération de guerre. Il n’en a rien été.
Un défi à l’Organisation des Nations Unies. Les États-Unis sont un membre permanent du Conseil de sécurité et, à ce titre, ils sont censés faire respecter les bases de l’institution. Or il enfreint de façon délibérée et sans aucun masque le droit international et les principe de l’ONU. Il ne joue même plus le jeu des apparences. C’est l’expression de sa force et de son droit.
Enfin, Trump lance un défi au monde : il défend les intérêts américains et le fera partout où ceux-ci seront engagés. Il dirigera donc le Venezuela.
Il menace aussi. Très explicitement, il annonce vouloir s’occuper de Cuba et de la Colombie. Il maintient l’Iran dans son viseur. Insistant, le secrétaire d’État Marco Rubio prévient : « Il faut prendre les propos de Trump au sérieux ». Le président américain réaffirme que la doctrine Monroe de 1823 sera appliquée et étendue : elle considère comme pré-carré des États-Unis l’ensemble du continent américain, du nord au sud. Le droit cède à la force.
Trump a prévenu : personne, aucun pays, aucun dirigeant n’est à l’abri. La menace s’adresse au monde entier.
Il jouit de la puissance de son armée. Mais surtout, Trump bénéficie de la couardise d’une grande partie du monde. Peu ont soutenu ouvertement le coup de force contre le droit, la paix et la stabilité du monde. Seuls se sont réjouis l’Argentin, Javier Milei, le Chilien José Antonio Kast, l’Israélien Benjamin Netanyahu et l’Italienne Georgia Meloni : tous veulent un monde où la force fait office de loi. La Chine et la Russie, également membres du Conseil de sécurité, ont vivement dénoncé. On attend leurs initiatives.
L’Europe, elle, se tient informée ! La France, elle aussi membre permanent du Conseil de sécurité, ne dit rien. Par la voix de son président, elle prend acte. Suprême humiliation nationale, le post sur X (ex-Twitter) de Macron est même repris par Trump sur son réseau social Truth Social. Les Européens ont peur. Ils se taisent et se terrent. Ce faisant, ils font grossir l’ogre qui nous menace tous. Il faut arrêter de se voiler la face : Trump est devenu la première menace de ce monde. Un nouvel ordre mondial doit être bâti, en rassemblant largement au Nord et au Sud, à l’Est et à l’Ouest. Mais Macron a abdiqué.
mise en ligne le 3 janvier 2026
Axel Nodinot sur www.humanite.fr
L’administration Trump et le gouvernement vénézuélien ont confirmé que Washington avait bombardé Caracas dans la nuit du 2 au 3 janvier, violant le droit international. Le président Nicolas Maduro a été enlevé, selon son homologue états-unien.
Il y avait des menaces. Mais les États-Unis, jamais avares de destruction et d’ingérence dans les pays du Sud, sont désormais passés aux actes. Dans la nuit du jeudi 2 et la matinée du vendredi 3 janvier, Washington a bombardé le Venezuela. Des explosions ont été entendues à l’aéroport et au port de Caracas, la capitale, ainsi que sur la base militaire de Fuerte Tiuna. Selon Al Jazeera, la maison du ministre de la Défense Padrino Lopez, qui se trouve sur cette base, aurait été touchée également. Le gouvernement vénézuélien y ajoute les régions de Miranda, Aragua, et La Guaira, y compris des “zones résidentielles de population civile“.
Tandis que Donald Trump annonçait sur son réseau Truth social : « Les États-Unis d’Amérique ont mené avec succès une opération militaire de grande envergure contre le Venezuela et son dirigeant, le président Nicolas Maduro, qui a été capturé avec son épouse et exilé hors du pays », laissant craindre une ingérence de toute autre ampleur dans la région. Quelques minutes plus tard, la vice-présidente Delcy Rodriguez confirmait à la télévision nationale la disparition du dirigeant vénézuélien et de sa femme, Cilia Flores. Après cet enlèvement et ces bombardements, les Etats-Unis “ne prévoient aucune action supplémentaire“, selon un sénateur proche du secrétaire d’Etat Marco Rubio. Son adjoint Christopher Landau s’est félicité sur les réseaux sociaux de ces actes qui violent le droit international : “Une nouvelle ère pour le Venezuela ! Le tyran est parti. Il va désormais – enfin – répondre de ses crimes devant la justice“.
Le Venezuela en appelle à la mobilisation des peuples
« La République bolivarienne du Venezuela rejette, dénonce et condamne devant la communauté internationale l’agression militaire extrêmement sérieuse perpétrée par le gouvernement actuel des Etats-Unis d’Amérique contre le territoire et la population vénézuéliens », a immédiatement réagi Caracas dans un communiqué. Le président Nicolas Maduro a annoncé le déploiement des forces militaires et civiles, la préparation des plans nationaux de défense, déclarant notamment « l’état de troubles étrangers sur l’ensemble du territoire ». Le dirigeant vénézuélien, qui « déposera plainte devant le Conseil de sécurité de l’ONU », en appelle « à la mobilisation des peuples et des gouvernements d’Amérique Latine, de la Caraïbe, et du monde, pour exprimer leur solidarité contre cette agression impérialiste ».
Car dans le monde entier, c’est la stupeur devant cet embrasement. Le président colombien Gustavo Petro l’a déploré sur son compte X, et a annoncé déployer des militaires à la frontière, appelant à réunir le Conseil de sécurité. Comme l’ancien président bolivien Evo Morales ou le dirigeant cubain Miguel Diaz-Canel, ce dernier alertant : « Notre zone de paix est brutalement agressée. Terrorisme d’État contre le courageux peuple vénézuélien et contre notre Amérique ». Ces bombardements « n’ont aucun fondement et violent le droit international », a réagi Moscou, dans la foulée de la diplomatie iranienne, qui « condamne fermement l’attaque militaire américaine contre le Venezuela ».
Sous couvert de lutte contre le narcotrafic, Donald Trump s’en prend une nouvelle fois au Venezuela, un pays farouchement opposé à l’impérialisme états-unien – et possédant de gigantesques réserves de pétrole. Lundi, le milliardaire avait annoncé avoir bombardé une zone de mise à quai vénézuélienne. Récemment, il avait même affirmé que les jours de Nicolas Maduro étaient « comptés ». « Le but de cette attaque n’est nul autre que de saisir les ressources stratégiques du Venezuela, particulièrement son pétrole et ses minerais », dénonce Caracas dans son communiqué, ajoutant que « la tentative d’instaurer une guerre coloniale pour détruire le gouvernement républicain et forcer un » changement de régime «, en collaboration avec l’oligarchie fasciste, échouera ».
Donald Trump a annoncé une conférence de presse à 17 heures françaises. Plusieurs rassemblements pour la paix et la solidarité sont d’ores et déjà organisés dans le monde, à New York et Paris notamment.
Christophe Deroubaix sur www.humanite.fr
L’enlèvement de Nicolas Maduro ne permet pas à lui seul, à l’hôte de la Maison Blanche de remplir ses objectifs affichés : changement du « régime » et prise de contrôle du pétrole vénézuélien.
Quelle est la stratégie de Donald Trump ? La question reste entière quelques heures après l’enlèvement de Nicolas Maduro sur ordre du président des États-Unis. Ce dernier livrera peut-être quelques clés lors d’une conférence qu’il doit donner à 17h (heure française). En attendant, on peut aisément se perdre en conjectures. Depuis plusieurs mois, l’administration Trump a orchestré une escalade vindicative contre le président vénézuélien : accusations de narcotrafic ; soutien à Maria Corina Machado, l’opposante d’extrême-droite auréolée de son prix Nobel de la Paix, partisane d’un changement de régime ; puis plus récemment revendication du contrôle du pétrole local (19 % des ressources mondiales). Et Donald Trump se « contenterait » de déférer Nicolas Maduro devant la justice étasunienne pour trafic de drogue ? Il y a comme une dissonance entre les objectifs affichés lors de cette inexorable marche vers la guerre et le résultat connu – à l’heure actuelle.
Des mois de préparations
Tout a commencé, selon le New York Times, au printemps dernier lorsque Donald Trump a demandé au secrétaire d’État Marco Rubio comment durcir la position des États-Unis envers le Venezuela. Le président-milliardaire tentait de faire passer sa grande loi budgétaire et quelques élus républicains cubano-américains le pressaient de serrer la vis à Caracas en mettant fin aux activités pétrolières de Chevron dans ce pays. Donald Trump se montrant réticent à perdre un pion essentiel dans l’industrie pétrolière vénézuélienne, où la Chine est le plus grand acteur étranger, décision a été prise de mettre la pression sur le Venezuela et son président via les attaques contre des bateaux accusés de convoyer de la drogue.
Ces bombardements illégaux – qui ont fait 105 morts – ont été accompagnés d’un quasi-blocus contre les pétroliers. L’étranglement économique et l’action illégale déclenchée la nuit dernière ne permet pas à Washington d’atteindre les objectifs dévoilés au fil de ces derniers mois.
Beaucoup de questions restent en suspend…
Si le but était de mettre fin à un narcotrafic, l’enlèvement de son leader supposé serait de peu d’effet. L’activité des cartels mexicains n’a pas pâti de la mise hors circuit d’El Chapo en 2016.
S’il était de changer le « régime » pour ouvrir la voie à la droite et l’extrême-droite, ce n’est pas le cas, puisque la vice-présidente Delcy Rodriguez se trouve désormais en charge. Avec le seul kidnapping de Maduro, on se trouverait plus dans la destitution sauvage que dans le coup d’État.
Si, enfin, il s’agissait de prendre la main sur l’or noir vénézuélien, rien n’a changé dans le secteur pétrolier. Un tanker chinois a d’ailleurs récemment accosté dans un port vénézuélien sans être empêché par les navires de guerre dépêchés par Washington qui préfère éviter des frictions avec Pékin.
Un sénateur proche de Marco Rubio, le secrétaire d’État, a assuré ce matin que les États-Unis ne prévoyaient pas d’autres actions. Donald Trump confirmera-t-il que l’opération militaire est terminée ?
mise en ligne le 3 janvier 2026
Gwenaelle Lenoir sur www.mediapart.fr
Depuis le 1er janvier, trente-sept ONG internationales n’ont plus l’autorisation, délivrée par les autorités israéliennes, de travailler dans les territoires palestiniens. Parmi elles, Médecins sans frontières, un des principaux acteurs humanitaires dans la bande de Gaza.
Un bannissement en guise de cadeau de fin d’année : voici ce qu’ont reçu plusieurs dizaines d’ONG internationales et leurs différentes branches nationales le 30 décembre, par voie de publication sur le réseau social X et de communiqué. À compter du 1er janvier, elles ne sont plus enregistrées auprès des autorités israéliennes et n’ont donc plus l’autorisation de travailler dans les territoires palestiniens. Elles devront avoir quitté la bande de Gaza le 1er mars.
Ces acteurs humanitaires craignaient cette décision depuis plus d’un an. Le 9 décembre 2024 en effet, le premier ministre israélien avait annoncé que de nouvelles procédures d’enregistrement pour les ONG internationales seraient mises en place et qu’elles ne dépendraient plus du ministère des affaires sociales israélien.
Le 9 mars 2025, leur nouvelle administration israélienne de tutelle, le ministère de la diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme, a publié de nouveaux critères pour obtenir la validation de leur présence dans les territoires palestiniens. Parmi eux, la divulgation aux autorités israéliennes de la liste complète de leurs employé·es palestinien·nes. Une ligne rouge pour l’immense majorité des humanitaires. Seraient également interdites de séjour les ONG qui « dénigrent l’État d’Israël ». Une première limite de temps avait été fixée au 9 septembre, qui avait été repoussée au 31 décembre 2025.
Médecins sans frontières (MSF), plus précisément toutes ses branches qui travaillent dans la bande de Gaza (Belgique, Espagne, France et Pays-Bas), fait partie des acteurs humanitaires désormais bannis. L’organisation est particulièrement attaquée par les autorités israéliennes : le Cogat, l’administration militaire chargée des civil·es palestinien·nes, et donc de la coordination avec les ONG internationales, accuse MSF de refuser de livrer la liste de son personnel palestinien et d’employer des « terroristes ». Une accusation déjà ancienne et portée sans aucune preuve.
Mediapart a joint Claire San Filippo, responsable des opérations de MSF dans les territoires palestiniens. Elle revient sur ces accusations et sur le bannissement des ONG de la bande de Gaza.
Mediapart : Comment réagissez-vous au refus des autorités israéliennes de renouveler votre enregistrement et celui des autres ONG concernées ?
Claire San Filippo (responsable des opérations de MSF dans les territoires palestiniens) : C’est une tentative cynique et calculée visant à empêcher ces organisations de fournir de l’aide humanitaire à Gaza et en Cisjordanie, et ce, en violation des obligations d’Israël au titre du droit international humanitaire.
C’est d’autant plus cynique qu’aujourd’hui, la situation humanitaire à Gaza reste catastrophique. La bande de Gaza est ravagée par deux ans de conflit. Et la situation ne fait qu’empirer avec la chute brutale des températures, les pluies torrentielles et les vents violents. Ces intempéries continuent de détruire et d’inonder des abris de fortune, où vivent beaucoup de très nombreux Palestiniens et Palestiniens. Et ce, pendant que les autorités israéliennes continuent de bloquer l’entrée de fournitures de base telles que des tentes, des bâches, des logements temporaires, mais aussi des fournitures médicales.
Or, aujourd’hui, plus que jamais, les Palestiniens et les Palestiniennes ont besoin de plus d’aide humanitaire, pas de moins d’aide humanitaire. Je rappelle qu’autoriser l’aide humanitaire n’est pas une option, ce n’est pas une faveur : c’est une obligation en vertu du droit international.
Les autorités israéliennes ont publié en mars 2025 de nouveaux critères d’enregistrement. Parmi eux figure la transmission au ministère de la diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme, dont les ONG dépendent, de la liste des employé·es palestinien·nes. Avez-vous répondu à tous les critères ?
Claire San Filippo : Nous avons fourni la plupart des informations qui étaient demandées. Mais MSF a exprimé des inquiétudes légitimes quant au partage d’informations personnelles des employés palestiniens et palestiniennes avec les autorités israéliennes. Inquiétudes qui sont exacerbées par le fait que quinze collègues de Médecins sans frontières ont été tués par les forces israéliennes lors de ce conflit.
Exiger des listes de personnel comme condition d’accès aux territoires occupés palestiniens constitue un abus et compromet l’indépendance et la neutralité qui sont des principes humanitaires importants. Nous sommes particulièrement préoccupés par l’absence de toute clarté quant à l’utilisation, au stockage et au partage de ces données sensibles.
« Nombre de services qui sont fournis par Médecins sans frontières sont inaccessibles ailleurs à Gaza, en raison de la destruction du système de santé. »
Nous souhaitions en discuter avec les autorités israéliennes. Mais le ministère en charge du processus d’enregistrement a ignoré nos demandes répétées de dialogue. Au contraire, les autorités israéliennes nous ont accusés publiquement ces derniers jours d’employer des personnes qui seraient impliquées dans des activités militaires.
Comment réagissez-vous à ces accusations ?
Claire San Filippo : Ces allégations sont évidemment infondées. MSF n’emploierait jamais sciemment une personne impliquée dans des activités militaires. Une telle situation représenterait un risque inacceptable pour les patients, le personnel, les opérations. Tous les processus de recrutement font l’objet d’une vérification approfondie. Nous avons en place un processus de sélection et de vérification renforcée pour tout le personnel.
Un de nos collègues, Fadi al-Wadiya, a été tué par les autorités israéliennes [en juin 2024 – ndlr], et au lendemain de sa mort, elles ont prétendu qu’il était impliqué dans des activités militaires. Mais les autorités israéliennes n’avaient jamais contacté Médecins sans frontières, et MSF n’avait aucune indication laissant penser que notre collègue Fadi al-Wadiyah aurait pu être impliqué dans des activités militaires quelles qu’elles soient. Si les autorités israéliennes disposaient de telles informations, elles ne les ont jamais partagées avec Médecins sans frontières, ni avant sa mort, ni lorsque nous les avons contactées immédiatement après sa mort.
À mon sens, faire publiquement de telles allégations sans preuve met en danger le personnel humanitaire, compromet les opérations médicales et participe à la stigmatisation et à la délégitimation du personnel humanitaire qui continue de prodiguer des soins vitaux.
Quels sont les programmes que cette interdiction peut mettre en danger ?
Claire San Filippo : Il faut d’abord souligner que nombre de services qui sont fournis par Médecins sans frontières sont inaccessibles ailleurs à Gaza, en raison de la destruction du système de santé.
Aujourd’hui, à Gaza, Médecins sans frontières soutient un lit d’hôpital sur cinq, réalise un accouchement sur trois. Plus précisément, nous soutenons six hôpitaux, nous gérons deux hôpitaux de campagne à Deir El-Balah, quatre centres de soin de santé primaire, deux cliniques pour soigner les plaies.
Nous avons récemment ouvert, dans le nord de la bande de Gaza, six cliniques mobiles pour soigner les plaies. En 2025, nous avons assuré 800 000 consultations externes, pris en charge plus de 100 000 cas de traumatisme, 22 700 interventions chirurgicales et assisté plus de 10 000 accouchements. En plus de ça, nous avons distribué plus de 700 millions de litres d’eau dans la bande de Gaza.
Un des nouveaux critères pour l’enregistrement est de n’avoir pas dénigré Israël. Pensez-vous être bannie à cause des témoignages que vous avez apportés et des rapports que vous avez publiés ?
Claire San Filippo : Je ne peux évidemment pas parler au nom des autorités israéliennes. En revanche, ce que je peux dire, c’est que nos équipes sur le terrain décrivent ce qu’elles voient.
Ce que nous avons vu à Gaza depuis deux ans, c’est la destruction, la mort et les conséquences humaines, humanitaires, dramatiques de la violence génocidaire. Si ces descriptions sont insoutenables pour certains, la faute en incombe à ceux qui commettent les atrocités et non à ceux qui les dénoncent.
Ce que je veux dire, c’est que nous devons pouvoir continuer de travailler. Car, encore une fois, la situation reste catastrophique, malgré la baisse de l’intensité de la violence depuis le cessez-le-feu, le 10 octobre. La violence continue de tuer et de blesser des Palestiniens presque au quotidien. Nous continuons aujourd’hui à avoir de très nombreux patients, donc surtout des personnes qui ont été blessées, des cas notamment de patients avec des traumatismes, des personnes brûlées, des enfants, des femmes enceintes dénutries, et beaucoup de patients qui viennent pour des maladies qui sont liées aux conditions de vie épouvantables.
mise en ligne le 2 janvier 2026
Jadran Svrdlin sur https://blogs.mediapart.fr/
Syndiquez-vous, encartez-vous, militez… Faites ce que vous voulez mais (ne faites pas que) voter. Rendons ainsi possibles nos bonheurs, réussites et (surtout) la santé. Car ces choses-là ne s'invoquent pas mais se conquièrent.
Plein de bonheur, de réussite et de santé ! Les vœux du Nouvel An participent-ils de notre impuissance collective ? Comment en finir avec leur condition incantatoire pour en faire des instruments de véritables conquêtes en vue notre accès au bonheur, à la réussite et à la santé ?
Bonne année, meilleurs vœux, plein de bonheur, de réussites… et enfin et surtout la santé ! D’aussi loin que je me souvienne, en rédigeant de tels vœux j’ai l’impression de souhaiter à mes proches une chance de joueur de loto et d’œuvrer ainsi à ma manière à leur maintien dans l’addiction. En participant à cette tradition je fais ma part dans notre maintien collectif dans l’impuissance. C’est cette impuissance qui est pourtant le meilleur garant que rien ne change et que notre condition ne cesse de se dégrader. Que nos chances de connaitre ce bonheur, ces réussites, et (surtout !) la santé continuent de tendre vers ce zéro inexorable.
Si nous prenons cette dernière, la santé, se la souhaiter bonne relève de pure incantation sachant que notre environnement est de plus en plus néfaste, que ce soit à travers l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons ou la malbouffe que nous ingurgitons, et sans même considérer les environnements de travail et leur lot de facteurs de risques psycho-sociaux et autres situations pathogènes.
Souhaiter la réussite à des examens scolaires alors que nous connaissons depuis des décennies le poids du déterminisme social tout comme son accroissement délibéré par des politiques éducatives qui se dispensent de plus en plus des apparences émancipatrices pour assumer leur objectif de production de ressources humaines prêtes à se mettre au service des entreprises ? Là aussi, il s’agit de paroles d’une inconséquence totale.
Le bonheur lui-même étant une construction exogène aux individus et étant fabriqué par les rouages de la société de consommation mais aussi de soumission à la fatalité selon laquelle chacun a selon ses mérites, se le souhaiter revient faire siens les désirs du capital.
Ressentir de la joie lorsque, après avoir été dirigé vers une filière précise par le système éducatif qui répondait en cela à un besoin des entreprises de mon « bassin d’emplois » et après avoir réussi à y vendre ma force de travail contre une rémunération assez haute pour me sentir plus « chanceux » que les privés d’emploi et utiliser celle-là pour financer une industrie de tourisme intensif qui ne cesse de dégrader nos conditions de vie, c’est ce qu’on pourrait appeler se contenter de peu.
Mettre fin à cette aliénation qui nous fait endurer et accepter les pires humiliations tout en nous imposant des récompenses répondant à des besoins économiques (car oui, la plupart de joies sont liées à des consommations) est plus qu’urgent. Cette aliénation nous présente comme véritables acteurs là où nous ne sommes que figurants devant nous contenter du simple prestige de faire partie de cette histoire. Le rôle d’acteurs de l’Histoire doit à tout prix être récupéré car il en va de notre survie.
Ceux qui façonnent la société entière selon leurs profits n’ont d’autre critère que la taille de ces derniers. L’habitabilité même de la planète leur importe moins que la compétitivité préservée au prix des exploitations fossiles dont le caractère mortifère n’est plus à démontrer. Tout comme la capacité de soigner de notre système de santé importe moins que la contribution de celui-ci aux efforts de désendettement.
Tout cela n’est pas une fatalité ou le résultat d’une évolution naturelle du cours des choses mais le résultat du rapport de forces dominée depuis fort longtemps par le capital au détriment des classes laborieuses. Et ce résultat est en tant que tel une contingence. Ce qui veut dire qu’un autre rapport de forces aurait abouti à une tout autre société. Plus saine, habitable ou joyeuse ?
Puisque nous allons dans le mur et que l’année 2026 ne pourra, dans l’état actuel du rapport des forces, nous apporter qu’un lot supplémentaire de créations de conditions de futures catastrophes, ce qui importerait ici c’est bien d’agir sur ce rapport de forces lui-même. Car nos bonheurs, réussites et (surtout) la santé dépendent de notre capacité à influer sur le cours des choses.
Alors plutôt que de faire de vœux incantatoires rendons nous simplement compte que le génie capable d’exaucer des vœux existe. Il s’agit de notre puissance collective. On peut continuer à morceler et à inhiber celle-ci en poursuivant chacun nos carottes individuelles ou en traquant les boucs émissaires que nos geôliers ne cessent d’agiter à nos consciences irrationnelles.
On peut donc nous souhaiter de la clairvoyance, de la détermination et de la persévérance dans les luttes que nous devrions être sur le point d’engager afin de retrouver notre statut d’acteurs, de sujets, de citoyens.
Exhortons-nous à regagner notre puissance collective car sans elle il n’y a point d’espoir de bonheur, de réussite ni de santé.
Petite précision qui peut paraitre superflue mais qui reste nécessaire : cette puissance collective ne s’acquiert pas dans un isoloir. C’est là que les représentants des classes dominantes aiment la confiner, c’est à nous de l’en sortir. Alors investissez des outils d’organisation qui existent et sont à notre disposition.
Syndiquez-vous, encartez-vous, militez… Et pour ne pas se retrouver encore une fois obligés de subir les exhortations de Libé : faites ce que vous voulez mais (ne faites pas que) voter.
Rendons ainsi possibles nos bonheurs, réussites et (surtout) la santé. Car ces choses-là ne s'invoquent pas mais se conquièrent.
mise en ligne le 2 janvier 2026
Roger Martelli sur www.regards.fr
On cherche les mots pour définir un projet bien à gauche. Hier encore, on le disait révolutionnaire. Aujourd’hui, il est souvent nommé radical. C’est quoi, être radical ? Réponses au travers de l’Histoire.
Quand, dans la seconde moitié des années 1990, on tapait le mot de « radicalité » sur son ordinateur, le correcteur orthographique indiquait invariablement qu’il était inconnu. Le terme était né pourtant au 19ème siècle, mais il se trouvait trop peu employé pour retenir l’attention des dictionnaires. On utilisait couramment depuis longtemps « radical » et « radicalisme », mais pas « radicalité ».
« Être radical, c’est prendre les choses par la racine. Et la racine de l’homme, c’est l’homme lui-même », écrivait Marx dans Critique de la philosophie du droit de Hegel (1844). Jules Simon , dans La politique radicale (1868), jugeait quant à lui que « le caractère propre d’une politique radicale est de repousser les transactions, les demi-mesures, d’aller comme on dit vulgairement jusqu’au bout de ses principes […] Elle est radicale parce qu’elle veut le tout et qu’elle ne s’arrête pas avant d’avoir tout obtenu. »
Agir à la racine, refuser les demi-mesures, aller jusqu’au bout… Tout le vocabulaire de la « radicalité » va hériter directement de cet état d’esprit, mais il faut attendre la fin du 20ème siècle pour que le terme lui-même prenne son extension. Après le mouvement social de novembre-décembre 1995, il offre en effet plusieurs avantages. Il s’écarte d’un radicalisme que le 20ème siècle a associé à une gauche – le Parti radical – modérée jusqu’à la compromission. Et il se substitue aussi à une révolution trop liée, dans les représentations communes, aux crimes de masse de l’époque du stalinisme et du maoïsme au pouvoir.
La radicalité, tout d’abord, a une double face : elle mobilise celles et ceux qui apprécient sa pureté et sa détermination ; elle écarte quiconque y voit l’exagération et la possible violence.
Il suggère surtout que la critique sociale entre dans une ère nouvelle qui entend dépasser le cadre du mouvement ouvrier historique. Que trouve-t-on au côté de la mobilisation salariale ? L’action spectaculaire d’Act-Up contre le sida, les combats pour les droits des sans-papiers et des chômeurs, l’occupation sauvage de locaux abandonnés pour mettre en lumière le scandale des sans-logis, un féminisme de seconde génération, la critique des médias, la sociologie de Pierre Bourdieu, l’esprit frondeur des Inrockuptibles…
À l’époque, ces mouvements sociaux ou intellectuels expriment, dans un langage nouveau, le fait que la société étouffe dans les logiques aliénantes qui sont les siennes et qu’il n’est plus temps de différer leur dépassement et l’entrée dans un nouvel âge de l’émancipation. Être radical, c’est manifester la conviction que tout doit changer, en profondeur et dans l’urgence. On a compris que cette radicalité se situe franchement à gauche, et même du côté le plus à gauche de la gauche. La charnière des 20ème et 21ème siècles est significativement marquée par une poussée de l’extrême gauche, face à un PCF en déclin et un socialisme qui va s’embourber dans le social-libéralisme. Au premier tour de la présidentielle de 2002, les trois candidats héritiers du trotskisme atteignent le seuil des 10%, alors que le PC descend au-dessous des 5% pour la première fois de son histoire. Le premier ministre sortant, le socialiste Lionel Jospin, ne franchit pas, quant à lui, la barre du premier tour. Parler de la gauche radicale est alors une autre façon de nommer l’extrême gauche…
Les toutes dernières années marquent un nouveau tournant. La colère ne pousse plus majoritairement vers le désir d’émancipation, mais vers la désillusion et le ressentiment. On ne voit plus la cause des maux dans un système opaque, où la propriété semble se diluer dans la masse fluctuante des actionnaires. Du coup, la colère se porte aussi bien contre « l’élite » du haut que contre la masse des « assistés » et des étrangers du bas, en réalité les plus proches, les plus visibles, les plus faciles à désigner.
Pour une part, la radicalité change de camp, ou plutôt elle en a deux, sur sa droite comme sur sa gauche. Dans le vocabulaire de la politique au jour le jour, on oublie l’étymologie de la radicalité (radix, la racine en latin) et on ne retient plus que le « jusqu’au bout » et donc « l’extrême ». Ancrée à gauche à la charnière de deux siècles, la radicalité devient un mot ambivalent, à la fois attribué à la gauche et à la droite, valorisé (la clarté de l’objectif) ou dévalorisé (les dérives de l’exagération). La gauche et la droite ont chacune leur « extrême », que l’on valorise ou que l’on stigmatise.
L’imputation de radicalité relève de l’image. Or les images se produisent. La force principale à gauche, La France insoumise, cultive volontiers l’image d’une radicalité associée à la violence du ton et à la recherche de clivage. La force principale à droite, le Rassemblement national, récuse ce qualificatif et cultive au contraire une image « dédiabolisée ». Le parti de Marine Le Pen veut se détacher de l’appellation d’extrême droite. Il bénéficie de l’existence à côté de lui d’un courant plus extrémiste, celui du polémiste Éric Zemmour.
Faut-il donc se débarrasser de la radicalité ? Ce n’est qu’en sortant du système que l’on éloigne définitivement les aliénations qu’il nourrit. Mais si l’on maintient les vertus d’une visée allant à la racine des maux sociaux, il faut aussi prendre la mesure des problèmes que cela génère.
La radicalité, tout d’abord, a une double face : elle mobilise celles et ceux qui apprécient sa pureté et sa détermination ; elle écarte quiconque y voit l’exagération et la possible violence. Elle attire et elle repousse dans le même mouvement. Il y a toutefois plus grave. Si la gauche ne s’identifie pas à la seule redistribution des richesses, si elle a pour visée de rompre avec les logiques de la domination et de l’aliénation des personnes (l’individu dépossédé de la maîtrise de son destin), alors on ne peut en tirer qu’une conviction : on ne libère pas un peuple, mais on travaille à ce qu’il s’émancipe par lui-même. Les féministes le disent avec leurs mots « Ne me libère pas, je m’en charge ».
Dès lors s’éclaire la question cardinale de la radicalité : tout programme, modeste ou « radical », ne vaut que s’il est l’expression d’une volonté majoritaire. La radicalité n’est que verbiage si elle ignore les contradictions de sa mise en œuvre. Elle ouvre sur des désillusions si elle n’est qu’un discours de rupture, qui contourne le temps nécessaire à la formation de majorités. On n’abolit pas une logique sociale par décret : on cherche à s’inscrire dans le temps, le plus resserré possible, de son dépassement démocratique. On a trop payé, au 20ème siècle, le prix des révolutions permanentes qui n’existaient que dans les esprits et qui, par volontarisme excessif, ouvraient la porte à toutes les contre-révolutions. Pour le dire autrement, le plus grand danger n’est pas nécessairement et toujours celui du « modérantisme »…
La radicalité est un état d’esprit. En politique, elle ne vaut que si elle s’adosse à un projet de société qui mobilise et qui rassure et si elle se concrétise dans une stratégie de long terme, qui intègre les conditions de son accomplissement.
mise en ligne le 1er janvier 2026
Matis Caron sur https://www.francebleu.fr
Il y a deux mois, le fabricant de sirops Teisseire a décidé de fermer son usine de Crolles. Ses salariés sont donc en grève, et même pendant les fêtes, ils bloquent le site. Certains vont même passer la soirée du nouvel an sur le piquet de grève.
Déjà deux mois qu'ils bloquent tous les jours l'entrée de l'usine Teisseire de Crolles, près de Grenoble, mais la mobilisation a une saveur particulière pendant les fêtes, pour les salariés du site. "C'est important, même dans cette période. C'est pas possible de rester chez soi, on doit être solidaires et ne rien lâcher" martèle un des grévistes, qui entretient un grand feu de palettes. Même pendant la soirée du Nouvel An, ils seront là. Une dizaine de salariés se relaie pour garder une présence sur le site, et envoyer un message à la direction de Teisseire, qui souhaite le fermer d'ici avril. "Il faut que la production reprenne ici, que les 205 emplois sont maintenus. Teisseire, c'est Crolles, c'est Grenoble. Des milliers de personnes ont travaillé ici pendant des décennies. Ils ne peuvent pas tout arrêter" résume un autre gréviste.
Pour tenir, les salariés peuvent compter sur un bon esprit de camaraderie, et sur la générosité des commerçants et des habitants de Crolles. "On nous a déposé des huîtres, et ça nous aide à nous mettre dans l'ambiance du réveillon, malgré tout. C'est super gentil, et tout ce soutien, ça montre que notre combat est légitime", explique l'un des travailleurs mobilisés, qui joue les écaillers pour ses collègues. Les passants font également des dons d'argent, cuisinent des gâteaux ou klaxonnent devant le piquet de grève, pour soutenir la mobilisation.
Les grévistes envisagent de bloquer le site jour et nuit, à partir de lundi.
Caroline THERMOZ-LIAUDY sur https://mesinfos.fr/
En cette fin d'année, le tribunal judiciaire de Grenoble a ordonné l'arrêt de la production de sirops Teisseire par un sous-traitant au Havre. Il a suivi la requête des syndicats et du CSE qui dénonçaient une atteinte au droit de grève.
Alors que l'usine Teisseire de Crolles en Isère, doit fermer ses portes en avril 2026 si aucun repreneur ne se fait connaître d'ici là, le tribunal judiciaire de Grenoble a ordonné la suspension de la fabrication des sirops au Havre. En effet, le groupe Carlsberg, propriétaire de la marque de sirops isérois, avait initié un plan de continuation pour permettre la poursuite de la production en Seine Maritime.
Syndicats de Teisseire : "La marque est Grenobloise et doit le rester !"
La décision a donc été jugée illégale par le TJ de Grenoble, qui a retenu le 23 décembre dernier, la requête portée à la fois par la CGT et le CSE (Comité social et économique), qui avaient dénoncé l'absence d'information préalable avant la décision de mise en œuvre du plan de continuation. Une mesure qui selon les plaignants, serait de nature à porter atteinte au droit de grève alors que les salariés isérois sont mobilisés depuis le 9 octobre 2025.
Dans un communiqué publié le 29 décembre, la fédération CGT Agroalimentaire évoque "une bataille gagnée". Le syndicat précise que la direction de Carlsberg : "a illegalement fait produire pendant la grève les sirops de la marque Teisseire chez un sous-traitant, Slaur-Sardet, au Havre […] Les élus CGT au CSE ont contesté cet acte de voyous au tribunal judiciaire de Grenoble. Le tribunal leur a donné raison […] Les sirops Teisseire doivent donc être produits à Crolles et à aucun autre endroit. La marque est Grenobloise et doit le rester !"
Teisseire : le groupe Carlsberg condamné à des astreintes
Selon différents médias, la suspension du plan de continuation doit être effective d'ici le samedi 3 janvier 2026, sous peine d'une astreinte fixée par le tribunal à 10 000 euros par jours. La société Teisseire aurait aussi été condamnée à verser 3 000 euros au CSE et 3 000 euros à la CGT.
Le site de Crolles emploie 300 salariés dont une très grande partie est menacée.
mise en ligne le 1er janvier 2026
Marie Turcan sur www.mediapart.fr
Le régulateur français de l’audiovisuel a mis en demeure la chaîne de Vincent Bolloré pour deux séquences diffusées début 2025, estimant qu’elles génèrent une « stigmatisation de nature à encourager des comportements discriminatoires » envers les personnes d’origine immigrée et de confession musulmane.
Le gendarme français de l’audiovisuel a mis en demeure la chaîne d’extrême droite CNews pour des propos tenus en direct pouvant inciter à la discrimination envers les populations immigrées ou les personnes musulmanes. L’information a été repérée par l’Agence France-Presse (AFP) après avoir été publiée au Journal officiel le 30 décembre et alors même que CNews célèbre des audiences record.
Dans la décision prise par l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), le 17 décembre, sont mis en cause deux extraits d’émissions de la chaîne du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré, que Mediapart a retrouvés en intégralité.
« Pas des Français de souche »
La première vidéo date du 29 janvier 2025, dans le segment « La grande interview », présenté par Sonia Mabrouk. L’invitée, Marie-Hélène Thoraval, maire divers droite de Romans-sur-Isère (Drôme), est interrogée sur une récente attaque au couteau. Elle généralise alors : « Je crois qu’on dénombre à peu près 120 attaques au couteau par jour [...] et généralement, on retrouve les mêmes typologies d’auteurs derrière ces faits. » « C’est-à-dire ? », demande la présentatrice. « Bien souvent des personnes qui ne sont pas, je vais dire entre guillemets, “Français de souche”, mais qui vont avoir des origines qui sont plus liées avec… une certaine forme de… tout simplement, un lien avec l’islam. »
Dans sa mise en demeure, l’Arcom note que l’animatrice « n’a pas réagi », ce qui contrevient au principe selon lequel un éditeur (ici, une chaîne) doit être « responsable du contenu des émissions qu’il diffuse » et doit conserver « en toutes circonstances la maîtrise de son antenne ». En l’occurrence, les propos de la maire « imputent aux personnes d’origine immigrée et de confession musulmane, dans leur ensemble, des comportements graves, voire pénalement répréhensibles », estime le régulateur.
L’Arcom poursuit : « Une telle stigmatisation, associant les personnes d’origine immigrée et de confession musulmane à des personnes dangereuses, dominatrices et menaçantes et n’ayant suscité aucune réaction de la part de l’animatrice présente en plateau, est de nature à encourager des comportements discriminatoires à leur égard en raison de leur nationalité, leur origine ou leur religion. »
« Ce sont des masses »
Deuxième séquence, le 20 mars 2025 dans l’émission « Morandini Live », de Jean-Marc Morandini – la veille de la condamnation en appel du présentateur pour corruption de mineurs. Jordan Florentin, collaborateur du média d’extrême droite Frontières et dont la carte de presse a été refusée en 2025, intervient à propos de l’installation d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile dans un village : « Vous dites ce sont des individus […], c’est là où vous vous trompez. Déjà, de façon terrible, c’est que ce sont des masses. Monsieur, ce sont des masses. » Avant de dire : « C’est des personnes qui ne peuvent pas forcément s’acclimater avec nos valeurs, nos mœurs et notre culture. C’est ça le problème. »
En face, le journaliste Mathias Leboeuf s’indigne : « On parle d’individus, de gens qui sont demandeurs d’asile, on parle pas de pestiférés. Vous vous rendez compte de comment on parle d’une population ? » Jordan Florentin ajoute plus tard : « Vous haïssez les Blancs… »
Quelques minutes après, il enchaîne : « Sans immigration, il ne se serait pas passé ce qu’il s’est passé à Crépol et vous le savez » – un discours que propagent les médias du groupe Bolloré depuis le meurtre de Thomas Perotto dans cette commune de la Drôme en 2023, alors même que l’enquête judiciaire a pour l’heure écarté l’hypothèse d’un « meurtre anti-Blanc ».
L’Arcom estime que « ces propos véhiculent de nombreux stéréotypes particulièrement infamants à l’égard des personnes immigrées dans leur ensemble, de nature à encourager des comportements discriminatoires à leur égard en raison de leur nationalité ou de leur origine ». Là aussi, le régulateur retient comme circonstance aggravante le fait que le présentateur de CNews Jean-Marc Morandini a « pris le parti de la personne » qui a tenu les propos mis en cause, Jordan Florentin, au lieu de le recadrer.
Et après la mise en demeure ?
Contacté par Mediapart, l’Arcom a précisé ne pas avoir de « commentaire particulier » à faire sur ce sujet. La mise en demeure fait partie des actions à disposition du régulateur français, dont l’objectif est « de prévenir avant de sanctionner », comme l’indique son site officiel. L’organisme peut, s’il constate un manquement auprès d’un éditeur audiovisuel, envoyer d’abord une lettre de rappel, une lettre de mise en garde ou une mise en demeure, la réponse la plus forte.
Si la chaîne ne se conforme pas à la mise en demeure – ou si elle est à nouveau épinglée pour des faits similaires –, la route est encore longue : le directeur de l’Arcom doit informer un rapporteur indépendant nommé par le Conseil d’État, qui décide ensuite si l’ouverture d’une procédure de sanction est justifiée ou non. Si oui, il peut proposer une sanction, que l’Arcom peut choisir de prononcer ou non.
Par le passé, l’organisme a déjà sanctionné CNews. En novembre 2024, le gendarme de l’audiovisuel a par exemple infligé 100 000 euros d’amende après que le présentateur d’une émission en février a décrit l’avortement comme « la première cause de mortalité dans le monde » et qu’il n’avait « fait l’objet d’aucune contradiction de la part des autres personnes présentes en plateau ».
En mai 2024, CNews a aussi reçu une amende de 50 000 euros de l’Arcom, pour des propos tenus par Geoffroy Lejeune, directeur du Journal du dimanche (également propriété de Vincent Bolloré), reliant la surpopulation carcérale à « l’immigration arabo-musulmane ».
CNews contourne les règles de pluralisme
CNews n’a en revanche encore jamais été sanctionnée pour manquement aux règles du pluralisme. Or la chaîne d’extrême droite fait l’objet, depuis quelques semaines, de vives critiques à ce sujet.
Reporters sans frontières (RSF) a dévoilé en novembre comment elle a contourné, en mars 2025, les règles de temps d’exposition des courants politiques, en diffusant les paroles de gauche et du centre majoritairement la nuit. L’extrême droite, elle, est de loin la plus représentée sur les heures de grande écoute (7 heures-10 heures et 18 heures-21 heures).
L’Arcom a, dans un premier temps, balayé ces résultats, en affirmant au Point n’avoir vu « aucun problème particulier » et même « tomber des nues sur l’idée selon laquelle les temps de nuit seraient utilisés pour contourner la règle de pluralisme ».
Ce démenti se heurte toutefois aux constats successifs de Libération et Mediapart, qui ont enquêté dans la lancée de RSF et sont arrivés à un constat similaire. Mediapart a ainsi visionné et comptabilisé les prises de parole politique sur CNews pendant trois mois – de janvier à mars 2025 – et révélé certaines manipulations grossières de la chaîne d’information en continu. La chaîne de Vincent Bolloré peut par exemple, au cours d’une même nuit, diffuser une dizaine de fois le même extrait d’un discours d’une personnalité de gauche, afin de gonfler artificiellement son temps de parole à l’antenne.
Contactée à ce sujet avant la sortie de l’enquête, l’autorité de régulation a indiqué ne pas pouvoir fournir une réponse précise avant plusieurs semaines.
De son côté, CNews semble loin d’être ébranlée par ces récents rebondissements. La chaîne vient de célébrer son plus grand accomplissement à ce jour : passer devant BFMTV et devenir la « première chaîne d’information » – ou plutôt d’opinion – de France avec 3,4 % de parts d’audience (0,6 point de plus que BFM), selon l’institut Médiamétrie. Elle a ainsi « multiplié son audience par 5,7 en neuf ans », s’est vantée Virginie Grandclaude, directrice de communication de la chaîne, sur son compte X. « Merci aux citoyens », a-t-elle ajouté.