PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Débat à gauche 2026

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 mise en ligne le 15 juin 2026

Mélenchon, Lordon
et l'impensé du travail

Thomas Coutrot sur https://blogs.mediapart.fr/

Dans un débat avec Jean-Luc Mélenchon, Frédéric Lordon a mis le doigt sur un impensé de la gauche en général et de la France Insoumise en particulier : bien davantage que l’inégalité des revenus, c’est l’inégalité des pouvoirs vécue dans l’expérience quotidienne du travail, qui peut mobiliser les attentes populaires.

« L’inégalité politique dans la production, c’est un moteur incroyablement puissant. Et le grand malheur, c’est qu’il ne s’est encore trouvé personne pour trouver la clé, la mettre dans le démarreur et la tourner. Je vais vous dire un truc : si quelqu’un arrive, s’adresse à la population et lui dit : « moi je sais ce que vous vivez dans l’entreprise ! On vous traite comme de la merde, on vous parle comme à des cabots ! », eh bien je peux vous dire qu’il sera entendu. Parce qu’il va rencontrer un sentiment, celui de la dignité, et plus précisément de la dignité offensée, de la dignité blessée, de la dignité piétinée ».

Dans ce débat avec Jean-Luc Mélenchon [1], Frédéric Lordon met le doigt sur un impensé de la gauche en général et de la France Insoumise en particulier : bien davantage que l’inégalités des revenus, c’est l’inégalité des pouvoirs vécue dans l’expérience quotidienne du travail, qui peut mobiliser les attentes populaires.

C’est un constat désormais banal : sous l’empire des diktats et process conçus par des consultants résolument ignorants du travail réel, des millions de travailleuses et travailleurs se sentent dépossédés du sens de leur travail et y expérimentent au quotidien la non-reconnaissance voire l’humiliation. On sait qu’il en résulte une épidémie de pathologies, indissociablement physiques et psychiques. Nul doute qu’existe une profonde aspiration des salarié·es à être davantage considéré·es, à faire valoir leur expérience du travail réel, à pouvoir agir sur leur travail, son organisation et ses finalités.

Qu’en dit et qu’en fait la gauche ? Rien, ou presque.

Il y a plus de 40 ans, en août 1982, à la suite des mobilisations ouvrières des années 1970 contre le travail à la chaîne et au grand dam du patronat de l’époque (le CNPF), le ministre socialiste Jean Auroux crée les CHSCT [2] et fait voter une loi sur le droit d’expression, ouvrant aux salariés un droit de se réunir sur un temps rémunéré pour discuter de leur travail. Avancée certes modeste, puisque l’expression des salarié·es ne s’accompagne alors d’aucun pouvoir nouveau sur leur travail, mais avancée quand même. Malheureusement la loi laisse la négociation de branche ou d’entreprise en définir les modalités. De fait les accords donnent le plus souvent aux employeurs la prérogative d’organiser et d’encadrer cette expression… à laquelle ils sont hostiles. La chose dépérit donc rapidement.

Depuis, les partis de gauche ont totalement délaissé le sujet qui ne figure plus aujourd’hui dans aucun programme politique.

 Alors bien sûr, la proposition politique - abolir la propriété lucrative - que tire Lordon de son constat peut sembler hors de portée à court ou moyen terme. Mélenchon objecte – et Lordon ne lui donne d’ailleurs pas tort - qu’il ne peut pas, à ce stade, la mettre dans son programme électoral. Mais le caractère propulsif – Lordon parle de « motricité politique » - de l’aspiration à l’égalité dans le travail reste une idée décisive, exprimant une exigence de dignité, mais aussi de qualité et de sens du travail. Comment y répondre politiquement sans tomber dans des formules incantatoires – telles l’abolition de la propriété lucrative (Lordon, Friot) ou de la subordination (Danièle Linhart) ?

Il faut partir de l’état actuel du débat social et du rapport des forces. Si les partis ne s’y intéressent pas encore[3], les syndicats ont commencé à y travailler. La CFDT fait de l’exigence du « dialogue professionnel » un cheval de bataille, même si les contours en demeurent flous ; la CGT a développé une « démarche syndicale à partir du travail » et demande un droit d’expression des salarié·es pendant 3 heures par mois sans leur hiérarchie, même si la Confédération a quelque peu délaissé ces orientations ces derniers temps[4].

Pour offrir un débouché à cette aspiration à l’égalité politique au travail, il ne suffit pas de réclamer pour les représentants des salarié·es plus de sièges, voire la parité[5], dans les conseils d’administration. C’est dans la trame quotidienne des rapports de travail que s’exercent aujourd’hui la domination et l’humiliation, c’est donc là qu’il faut construire des contre-pouvoirs effectifs et autonomes susceptibles de remettre en cause concrètement, sinon d’abolir immédiatement, le rapport de subordination. En partant d’un double constat : il existe bien sûr de la domination au travail, mais aussi un pouvoir salarial de facto, conféré par l’écart entre travail prescrit et travail réel.

Le Manifeste pour la démocratie du travail montre en détail, avec de multiples exemples tirés d’expériences syndicales, comment le travail réel, qui déborde toujours la prescription patronale, constitue une ressource de pouvoir trop méconnue mais actionnable à condition de s’en donner les moyens. Au plan syndical, l’objectif est de généraliser des expérimentations prometteuses mais encore minoritaires, notamment en développant à grande échelle des formations à l’enquête sur le travail. Au plan institutionnel, il en résulte la revendication d’un droit à la délibération sur le travail pour toutes et tous les salarié·es, animée par des « représentant·es du travail réel » élu·es à cet effet et constituant un nouveau CHSCT. Forts de leur expertise sur leur travail, les collectifs formuleront des propositions auxquelles les directions seront tenues de répondre. Quitte à répondre devant la justice d’éventuels accidents, maladies ou pollutions qu’on aurait pu éviter en les appliquant.

Il ne suffit sans doute pas de « s’adresser à la population » pour « mettre la clé dans le démarreur » et déclencher une mobilisation pour la démocratisation du travail. Mais il y a bien dans le travail réel un carburant renouvelable qu’il importe d’extraire pour alimenter le moteur du renouveau syndical et du changement social.

[1] voir de 01:04’ à 01:09’, la démonstration de Lordon est lumineuse. Le débat intégral sur Hors-Série est ici.

[2] Comités hygiène, sécurité et conditions de travail, supprimés à la demande du Medef par l’ordonnance Macron de septembre 2017.

[3] Même si certain·es responsables politiques commencent à y réfléchir, voir le débat « Comment démocratiser le travail ? » co-organisé à Sciences Po Paris le 12 mai dernier par les Ateliers Travail et Démocratie, Bruno Palier et Isabelle Ferreras

[4] Dans son discours introductif au 24ème congrès confédéral (Tours, juin 2026), Sophie Binet pose certes la « démocratisation du travail » comme l’une des trois priorités de la CGT, mais n’évoque pas le droit d’expression et d’intervention des salariés sur l’organisation du travail. Voir la recherche collective « Réenchanter le syndicalisme ? », qui analyse les avancées et hésitations de la CGT sur ces questions.

[5] Comme le proposent Isabelle Ferreras dans son rapport au gouvernement espagnol, ou Sophie Binet dans son discours au congrès de Tours.

   mise en ligne le 15 juin 2026

Une gauche minorée face à la poussée illibérale

Roger Martelli  sur https://www.politis.fr/

Entre divisions stratégiques, héritage du social-libéralisme et tentations hégémoniques, la gauche se trouve confrontée à un défi historique : construire un projet de rupture capable de rassembler largement et de contenir le basculement vers une démocratie illibérale.

La France n’est pas à droite, mais sa dynamique politique la pousse vers une droite de plus en plus à droite. Les valeurs qui sont le socle de la gauche n’ont pas disparu, mais le vote de gauche est au plus bas depuis 2017. Notre histoire a vu, à plusieurs reprises, s’installer des courants politiques « attrape-tout », attirant des groupes sociaux et des secteurs d’opinion très variés. Ce fut le cas des gaullistes en 1958 et du PS mitterrandien en 1981. Aujourd’hui, c’est le RN qui correspond le mieux à cette image. Nul à gauche ne joue dans cette catégorie.

La gauche n’est pas parvenue à incarner une alternative crédible, assez forte pour stimuler un sursaut.

L’extrême droite est en pole position, comme c’est le cas dans beaucoup de pays, en Europe et dans le monde. Cela n’a rien de fatal, mais, à ce jour, on n’a pas trouvé la parade pour contenir sa percée. La droite porte bien sûr une responsabilité écrasante dans le processus en cours ; pourtant, la gauche aurait bien tort de se contenter de la dénoncer. Elle n’est pas parvenue à incarner une alternative crédible, assez forte pour stimuler un sursaut, porté par un mouvement social en manque de repères plus que de raisons d’être en colère. En cela, la gauche a elle aussi sa part de responsabilité.

À vrai dire, elle n’a pas tiré toutes les conséquences de ce qui est devenu un état de fait : la société est éclatée et le monde est incertain. Le peuple n’a plus de groupe central, la moyennisation s’est enlisée, l’utopie propulsive de la « Sociale » s’est érodée dans toutes les formes qui furent les siennes au XXe siècle. Le ruissellement de la richesse vers le bas ne s’est pas produit, la libre concurrence n’a joué qu’en faveur des nantis, la mondialisation heureuse n’a été qu’une illusion.

Si l’on veut rassembler, encore faut-il prendre la mesure de ce qui empêche le rassemblement.

La démocratie recule, alors qu’on la croyait triomphante au moment où l’URSS s’effondrait. Le rapport à la gauche et à la droite continue de canaliser les votes, mais les impasses de leurs gestions ont discrédité leurs tenants principaux. Que reste-t-il donc ? L’inquiétude, la peur, la tentation du repli, la colère qui se tourne en ressentiment. Les rêves d’une société pacifiée et juste peuvent être toujours là, mais on doute de leur possibilité, dans un monde dont la dangerosité nourrit le grand retour de la realpolitik et de la course à la puissance.

Agir contre un tout concret et complexe

Si l’on veut rassembler, encore faut-il prendre la mesure de ce qui empêche le rassemblement. Or, la tentation de la gauche est trop souvent de ne voir qu’un aspect de la réalité, ou bien celle qui nourrit l’espérance, ou bien celle qui alimente le pessimisme. En fait, cette réalité n’est pas univoque. On peut désirer ardemment que les choses changent et craindre le chaos qui peut en résulter, penser que l’on n’est pas assez associé aux décisions et redouter de s’engager dans les responsabilités, rêver de la liberté et avoir peur de s’y perdre, ne pas aimer l’injustice et estimer que rien n’est pire que le désordre.

Si la société est éclatée, il faut trouver ce qui réunit le plus largement possible. Inutile alors de se réfugier dans les formules faciles, le peuple contre les élites, les 99 % contre les 1 %, le bloc populaire contre le bloc bourgeois. Il n’est pas plus utile, au nom du réalisme, de se polariser sur les groupes supposés les plus accessibles, les jeunes précarisés et éduqués, les « racisés », les abstentionnistes (bien sûr plus à gauche qu’à droite) ou, au contraire, les couches moyennes, les salariés à statut et, plus généralement, les populations des centres métropolitains.

Si l’on passe son temps à « cibler », on finit par laisser le plus grand nombre aux « attrape-tout ». Or, ceux-là se trouvent plutôt du côté où le vent souffle. Autant dire qu’on ne les trouve pas du bon côté… La gauche, par tradition, se veut volontiers critique et alternative face à l’ordre dominant. Mais celui-ci a des faces multiples. Le capitalisme n’est pas seulement le pouvoir de l’argent. Il est un pouvoir qui organise l’espace, qui pèse sur les institutions publiques, qui agit sur les corps et même sur les âmes. Il est indissociablement le mécanisme qui exploite, qui domine et qui aliène les individus et les groupes.

On ne change pas la société par l’empilement des réformes, mais en installant de grands récits.

Agir sur la société pour qu’elle change, c’est agir contre un tout concret et complexe et pas contre une logique abstraite ou un empilement de sphères que l’on défait, l’une après l’autre. Agir sur le tout ? On pense aux programmes. Or, si l’efficacité d’action inclut la définition de programmes, elle se limite d’autant moins à eux que, surtout après l’expérience du programme commun de 1972, l’histoire a montré que la qualité d’un programme ne suffisait pas à garantir son application. 

On ne change pas la société par l’empilement des réformes, mais en installant de grands récits qui racontent la racine des maux et qui suggère une méthode pour les dépasser, non dans le résultat d’une élection magique, mais dans la durée d’une stratégie globale de mobilisation populaire, formalisée et maîtrisée. Qu’a fait la gauche en ce sens ?

Elle a agi, dans une phase défavorable. Mais elle a passé et passe encore trop de temps à disputer, souvent au-delà du raisonnable, pour savoir s’il fallait cibler les métropoles ou les « périphéries », les banlieues ou les bourgs, s’il fallait du social ou du sociétal, de la radicalité ou du réalisme. Elle a suivi ses chemins familiers, oscillant entre le temps long de la guerre des gauches et celui, plus bref, de leur unité.

Pendant quelques décennies, elle a vu le PCF amorcer son déclin, le socialisme prendre la main et le centre de gravité passer de la radicalité des années 1960-1970 à l’adaptation libérale et aux modèles du social-libéralisme européen. Après 2002, elle a vu le courant « antilibéral » relever la tête et prendre la relève d’un communisme politique essoufflé. Avec des hauts et des bas, cette période a débouché sur le résultat de 2017. Autour de la candidature de Jean-Luc Mélenchon, la gauche de gauche est devenue majoritaire au sein de la gauche, laminant à deux reprises les autres courants. Mais la gauche dans son ensemble a enregistré son score le plus bas depuis 1945.

Relancer l’élan démocratique

Le renversement de situation a eu un effet bénéfique évident : quand la gauche s’est rassemblée, en 2022 et 2024, elle l’a fait sur une base rompant avec la longue phase socialiste de 1982-2012. Mais l’avancée a été limitée, parce que La France insoumise n’a pas résisté à la tentation de l’hégémonie et parce que d’importantes fractions du socialisme n’ont eu de cesse de travailler à la grande revanche sur 2017 et 2022.

L’enjeu n’est donc plus seulement de peser dans le sens du social : il est de savoir si l’on va s’engager ou non dans une phase de non-démocratie.

On pourrait se dire qu’il suffit, une fois de plus, de trancher entre la droite et la gauche et, à gauche, de décider de qui donne le ton, l’esprit de rupture-dépassement de l’ordre existant ou l’adaptation à ses normes, pour les infléchir au mieux. Le problème est que l’enjeu n’est plus le même. Depuis 2017 s’impose un déséquilibre majeur entre une gauche drastiquement minorée et une droite radicalisée par la poussée de son extrême. L’enjeu n’est donc plus seulement de peser dans le sens du social : il est de savoir si l’on va s’engager ou non dans une phase de non-démocratie.

Car ce qui se profile, avec la possible arrivée au pouvoir des héritiers des fascismes d’hier, n’est pas seulement une aggravation de l’existant, mais une cassure radicale avec plus de deux siècles d’histoire démocratique. Dès lors, on peut se demander s’il est pertinent de rejouer aujourd’hui le bras de fer entre des gauches présumées irréductibles.

L’enjeu est relativement simple à énoncer. Ira-t-on demain vers une majorité de droite ouvertement « illibérale » ? Créera-t-on au contraire la possibilité d’une majorité capable de relancer l’élan démocratique, en l’ouvrant vers ses moteurs nécessaires, économiques, sociaux, institutionnels, écologiques et civilisationnels ?

En 2022 et en 2024, la gauche tout entière s’est rassemblée autour d’un programme tournant le dos aux errements sociaux-libéraux. L’ossature de ce programme était à la fois suffisamment rigoureuse pour délégitimer ce qui a conduit la France dans l’impasse et suffisamment ouvert dans ses objectifs pour ne laisser personne sur le bord du chemin. Mais il a été bouclé à la hâte, sur la seule base d’un rapport des forces à gauche exagérément déséquilibré, par les vertus délétères d’un scrutin présidentiel.

Qu’elle gagne ou qu’elle perde, la gauche aura en effet besoin d’unité, plus encore qu’après 1981.

On peut certes se dire que l’atomisation du champ politique est telle que le ticket d’entrée pour le second tour ne nécessite pas d’union réalisée dès le premier dimanche de vote. On peut en conclure qu’une famille de gauche peut aisément y parvenir, sans en passer d’emblée par la case de l’unité. Mais s’il n’est pas arithmétiquement impossible, le pari est politiquement risqué et la division peut laisser des traces, dès le second tour et au-delà. Qu’elle gagne ou qu’elle perde, la gauche aura en effet besoin d’unité, plus encore qu’après 1981. On ne s’y prépare pas si l’on décrète dès aujourd’hui son impossibilité.

On peut tourner et retourner le dilemme dans tous les sens, le plus raisonnable se réduit en une affirmation : l’urgence est celle d’une gauche rassemblée le plus largement possible, autour d’un projet le plus avancé possible, donnant crédibilité au projet d’une rupture avec les choix qui, depuis 1982, l’ont conduite au désastre.

   mise en ligne le 13 juin 2026

Davy Rimane : « Avec les territoires ultramarins, un problème est posé à la gauche aujourd’hui »

Pauline Graulle et Amélie Poinssot sur www.mediapart.fr

Derrière le rejet de la proposition de loi « hydrocarbures », jeudi 11 janvier à l’Assemblée nationale, les députés guyanais ont imposé un débat sur la réalité des outre-mer. Et vivement renvoyé la gauche à ses contradictions. Entretien.

C’est une séance dont les député·es se souviendront sans doute longtemps tant elle a créé le malaise dans l’hémicycle. Jeudi 11 juin, la proposition de loi (PPL) pour autoriser la recherche et l’exploitation d’hydrocarbures dans les outre-mer a été rejetée à l’Assemblée nationale.

Porté à bout de bras par deux députés guyanais du groupe Gauche démocratique et sociale (GDR) – composé pour moitié de communistes et pour autre moitié d’Ultramarins –, le texte a créé une situation inédite, à front renversé.

Obtenant un franc soutien du Rassemblement national (RN), qui a unanimement soutenu les forages, la proposition de loi a été abondamment critiquée par la gauche et les écologistes. Au sein du groupe GDR, seulement huit député·es sur 17, presque uniquement d’outre-mer, se sont prononcé·es pour. Au PS et chez les insoumis, tout le monde s’est opposé au texte, sauf les élu·es d’outre-mer.

Les réticences de la gauche ont déclenché l’ire du rapporteur du texte, Jean-Victor Castor, qui a appelé après le vote à la « désobéissance civile » devant un hémicycle médusé. Le député guyanais Davy Rimane revient pour Mediapart sur les enjeux soulevés par ce texte qui en dit long sur les tensions persistantes au sein d’une gauche tiraillée entre urgence sociale et impératif écologique, décolonialisme et unité républicaine…

« Mediapart » : Jeudi, lors de vos interventions dans l’hémicycle, c’est la gauche que vous regardiez droit dans les yeux. Vous l’avez jugée paternaliste, condescendante, moralisatrice. Pourquoi une telle colère contre votre propre camp ?

Davy Rimane : Quand on se dit humaniste, quand on connaît la situation que nos territoires connaissent depuis des décennies, on ne peut pas opposer les conditions de vie et l’écologie comme l’ont fait les députés de gauche jeudi. La Guyane n’est pas un territoire polluant, elle n’est pas non plus aménagée et structurée comme la métropole, et elle fait partie, avec Mayotte, des territoires les plus pauvres de la France. On n’a pas le même point de départ que les autres ; on n’a pas à fournir les mêmes efforts.

Je suis dans un groupe censé ramener de l’humain, du vivant, et où j’entends du dogme. J’ai beau répéter les choses, ça ne fait pas mouche. C’est pourquoi j’en veux à la gauche.

Plus qu’aux autres partis politiques ?

Davy Rimane : Oui, parce que les autres sont fidèles à eux-mêmes. Le RN reste le RN… Mais à gauche, en tant qu’élu ultramarin, j’espérais une prise de conscience. Je suis à l’écoute de l’autre, j’attends la même chose en retour. Or à chaque fois que nous venons à l’Assemblée nationale, je constate que ce que vivent nos populations n’intéresse pas.

La gauche parle de bifurcation écologique… Bien sûr, nous y sommes favorables. Mais la question, c’est comment la finance-t-on et la réalise-t-on dans un territoire comme le nôtre, qui a besoin d’être désenclavé, où il faut encore construire des routes, etc. Notre réalité n’est pas celle de l’Hexagone, il faut l’intégrer quand on parle d’écologie. J’ai l’impression que la gauche rajoute de la distance à la distance existante.

Pourquoi vous êtes-vous accroché à cette proposition de loi à laquelle vous saviez que les écologistes et une grande partie de la gauche s’opposeraient ? Pourquoi ne pas proposer d’autres textes plus en lien avec votre combat ?

Davy Rimane : Le cerveau de mes collègues s’est arrêté au mot « hydrocarbures ». Mais aucun Guyanais, aucune Guyanaise ne se réveille le matin avec la volonté farouche d’exploiter allègrement du pétrole ! Le sujet n’est pas le pétrole en soi. C’est une question de principe : nous voulons décider.

Notre territoire est stratégique pour la France. Mais l’intérêt porté à notre population est nul.

Ce texte était une opportunité. Nous voulions avoir un vrai débat à l’Assemblée au sujet de notre réalité, alors que nous sommes en plein bouleversement géopolitique : tous les pays de la zone exploitent du pétrole et nous sommes exposés aux risques sans en tirer aucun bénéfice.

Nous avons pu voir que la majorité restait sur des dogmes ou des postures politiques sans répondre à nos interrogations. Les élus auraient pu profiter de cette occasion pour parler de la nécessité de mettre en place des politiques publiques en Guyane. Une loi de programmation par exemple, avec des financements pour l’énergie, le social, le sanitaire, l’aménagement du territoire… L’État français n’a jamais fait ce qu’il fallait de ce point de vue là.

En Guyane, 50 000 personnes vivent dans des bidonvilles, je vois des gamines qui se prostituent à l’âge de 12 ans, et autour du fleuve Maroni, cela fait quarante ans que tout le monde se fait empoisonner par le mercure, il n’y a jamais eu autant d’orpaillage illégal… On est sur un territoire de la République française et, pourtant, la République ne fait rien pour nous aider. Localement, la colère monte. On est dans une situation anachronique, l’État possède 90 % du foncier local…

Notre territoire est stratégique pour la France. Mais l’intérêt porté à notre population est nul.

Jeudi soir, à la sortie des débats, vous n’avez pas exclu de quitter le groupe GDR. Allez-vous mettre votre menace à exécution ?

Davy Rimane : Nous sommes arrivés à un point de non-retour. Nous l’avons dit à notre groupe : si vous ne voulez pas faire ce que nous demandons, nous sommes prêts à couper les ponts. Je suis pour ma part en pleine réflexion. Est-ce que je suis encore au bon endroit ?

C’est l’État français qui laisse notre territoire se faire défoncer, voler, piller.

Chaque fois que l’on vient à Paris, on a l’impression qu’on n’est pas à notre place. On nous tolère, il ne faut pas parler trop fort... Mais je ne fais pas 8 000 kilomètres juste pour être toléré ! Avec ce texte, j’ai vu que les discriminations naissaient au cœur des institutions. On est dans une hypocrisie généralisée, c’est écœurant.

Y compris chez La France insoumise (LFI) ? Dans son discours de lancement de campagne, Jean-Luc Mélenchon a pourtant souligné l’importance de donner plus d’autonomie aux outre-mer, et LFI est un soutien important dans vos revendications…

Davy Rimane : Avec les territoires ultramarins, un problème est posé à la gauche aujourd’hui. On ne peut pas prétendre les défendre, et en même temps dire non à nos textes sans rien proposer. J’aimerais savoir ce que les députés LFI qui ont voté contre jeudi proposent concrètement. Il ne peut pas y avoir autant de différence entre les discours et les actes.

Les partis de gauche se disent par ailleurs opposés à toute forme d’extractivisme. Mais aujourd’hui et demain, l’extractivisme qui se développe, c’est celui des terres rares… avec des énormes profits à la clé pour quelques entreprises. On ne les entend pas là-dessus.

À un an de la présidentielle, n’avez-vous pas l’impression de mener un jeu dangereux avec le RN ? De l’extérieur, votre positionnement apparaît climatosceptique, et l’extrême droite a voté d’une seule main votre proposition de loi…

Davy Rimane : C’est justement la gauche qui leur laisse le champ libre. Pour ma part, je combattrai toujours le RN, la posture de l’extrême droite n’est pas en résonance avec la réalité du territoire guyanais.

Les accusations de climatoscepticisme me glissent dessus. Je suis climatoconscient. Le sujet, là, c’est qu’on nous demande des efforts incommensurables alors que nous sommes le territoire le plus pourvoyeur de crédits carbone pour la nation. Et nous savons préserver notre environnement. Dans notre culture, nous vivons avec le cycle de la nature, nous ne cherchons pas à la détruire, nous mangeons les fruits de saison…

C’est l’État français qui laisse notre territoire se faire défoncer, voler, piller. Et c’est la réglementation hexagonale qui s’applique, sans distinction, alors que la Guyane est composée à 97 % de forêt primaire... Le zéro artificialisation nette, par exemple, ne fait aucun sens chez nous. Il y a là une fainéantise intellectuelle de l’État.

Une forme de néocolonialisme ?

Davy Rimane : Non, c’est du colonialisme tout court. La colonisation ne s’est pas arrêtée.

La Guyane est justement entrée il y a quelques années dans un processus pour avoir plus d’autonomie…

Davy Rimane : Il faut accélérer ce mouvement. Le Congrès de la Guyane a voté pour un statut proche de celui de la Nouvelle-Calédonie, avec une modification constitutionnelle. Il faut aller au bout, d’autant que le rapport parlementaire, très précis, sur lequel j’ai travaillé avec mon collègue Philippe Gosselin [Les Républicains – ndlr], qu’on ne peut pas taxer d’autonomisme, montre bien que si le statut de la Guyane n’évolue pas, on va vers une cassure.

Nous contribuons au rayonnement de la France en matière de biodiversité mais n’en tirons aucun bénéfice.

L’idée, c’est que le régalien reste dans les mains de l’État, mais que la Guyane ait de nombreuses compétences. En particulier la fiscalité, l’énergie, l’éducation, et l’exploitation des ressources locales. Pour cela, nous avons besoin d’une loi organique.

Je plaide par ailleurs pour que l’on ait, à l’Assemblée, une commission permanente pour l’outre-mer. Et pas seulement une délégation comme actuellement, où la plupart des députés sont aux abonnés absents. Les débats au sujet des territoires ultramarins auraient alors lieu automatiquement dans l’hémicycle, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

À l’heure du changement climatique et de la chute de la biodiversité, ne voyez-vous pas un chemin pour concilier des impératifs de protection des écosystèmes guyanais tout en menant une politique économique et sociale à la hauteur des enjeux locaux ?

Davy Rimane : Si, pour cela il faut tenir compte de nos savoir-faire. Nous savons, en Guyane, ce que veut dire préserver l’environnement. Nous faisons du recyclage, nous connaissons notre forêt, nous n’abattons pas des arbres pour un oui ou pour un non – il y a d’ailleurs des arbres sacrés, comme le fromager, couvert d’épines, lié à l’histoire de l’esclavage. Nous n'attendons pas de gens habitant ailleurs de nous dire ce qu’il faut faire.

L’écologie, c’est une affaire de riches. Nous, nous vivons avec notre environnement. Autour de la Guyane, la France possède 150 000 kilomètres carrés d’eaux territoriales. Nous contribuons au rayonnement de la France en matière de biodiversité mais n’en tirons aucun bénéfice. On ne peut pas se contenter de cela quand notre population ne mange pas à sa faim.

Lundi, une proposition de loi, déjà adoptée au Sénat, doit être discutée à l’Assemblée nationale. Il s’agit de permettre la restitution à la Guyane de restes humains de Kali’nas et Arawaks, des peuples que l’on a emmenés de force en Europe pour les exhiber dans des musées. Les dépouilles sont actuellement conservées au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris. Un texte important à vos yeux ?

Davy Rimane : C’est un combat qui a longtemps été mené par Corinne Toka-Devilliers, avec l’association Moliko Alet+po. Elle n’a jamais lâché. Six restes humains doivent revenir en Guyane. Si cette loi est votée, c’est une bonne chose. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. L'ensemble des outre-mer est concernée par cette problématique. La prochaine étape, ce doit être une loi-cadre pour que tous les restes humains encore conservés dans des musées français puissent revenir sur leurs terres d’origine.

 

 mise en ligne le 12 juin 2026

En Espagne, la régularisation massive dessine un nouvel horizon

Pablo Castaño sur https://frustrationmagazine.fr/

La lutte contre l’immigration s’est imposée à l’agenda de la plupart des Etats européens, et semble être devenue une évidence que peu de voix contestent ouvertement. Si il y a bien une “bataille culturelle” que l’extrême droite est en train de gagner, c’est celle-ci : l’idée que l’immigration est un problème que l’on doit traiter, plus ou moins humainement selon sa tendance politique. Or, il nous semble essentiel d’affirmer que l’immigration est un fait positif, que nous sommes en capacité d’accueillir plus de monde et que nous devons le faire. Ce qu’il se passe en Espagne actuellement montre que ce projet est possible et qu’il est porté par toute une partie de la société civile. Ce reportage de notre chroniqueur Pablo Castaño, qui vit à Barcelone, met des visages sur ce qui est trop souvent traité à distance et illustre l’enthousiasmant processus de régularisation, largement issu d’une mobilisation populaire et porté par une bonne partie de la population.

Walter vit depuis cinq ans en Espagne, sans titre de séjour ni travail. Il est colombien, l’une des trois principales nationalités de migrants dans le pays avec les personnes originaires du Maroc ou de Roumanie. Walter fait la queue devant le Teatre Lliure de Barcelone, mais pas pour assister à une pièce : il vient chercher l’attestation de vulnérabilité, nécessaire à la procédure de régularisation exceptionnelle lancée le 16 avril par un décret du gouvernement de Pedro Sánchez. Le café du théâtre est géré par Mescladís, l’une des associations habilitées à délivrer cette attestation. Ce qui amène des centaines de personnes à faire la queue dans ce quartier calme et verdoyant de Montjuïc, où cohabitent habituellement les visiteurs des musées et auditoriums, les touristes qui visitent le château où les troupes franquistes ont fusillé le président de la Catalogne en 1940 et, cachés sous les arbres de la colline, des campements de bidonvilles où survivent difficilement des dizaines de personnes, pour beaucoup de jeunes migrants.

La situation de Walter est différente : il a réussi à gagner sa vie en enchaînant pendant des années des missions de nettoyage, de livraison de colis et dans le bâtiment. Mais dans des conditions inférieures aux minima légaux et, dans certains cas, sans être payé : « Je suis tombé sur différentes personnes mal intentionnées qui profitent de cette situation : voyant qu’il y a des gens sans papiers, elles les font travailler et après, elles ne veulent plus payer le salaire », raconte-t-il, avec une expression plus résignée qu’en colère. Il a déjà tenté de régulariser sa situation par la voie ordinaire, mais n’y est pas parvenu car « sans papiers, on ne vous donne pas de contrat, et sans contrat, on ne vous donne pas de papiers ». Le règlement espagnol sur l’immigration exige un précontrat de 30 heures hebdomadaires sur une durée minimale d’un an pour obtenir un titre de séjour et de travail pour ancrage social. Une condition qui exclut des centaines de milliers de personnes, condamnées à des travaux à temps partiel avec des salaires misérables.

La fondation Funcas estime qu’en 2025, 840 000 personnes vivaient en Espagne en situation administrative irrégulière, dont 9 sur 10 originaires de pays américains. Le gouvernement estime qu’environ 500 000 bénéficieront de la procédure de régularisation exceptionnelle, bien que personne n’ose avancer de chiffre exact. Seule certitude : auront droit à un titre de séjour et un permis de travail toutes les personnes qui vivaient en Espagne avant le 1er janvier 2026 et qui peuvent justifier d’au moins cinq mois de séjour continu dans le pays. En tout, autour de 10 millions de personnes nées à l’étranger résident en Espagne, soit 20% de la population totale.

Une victoire de la mobilisation populaire

La procédure actuelle de régularisation a attiré l’attention internationale dans une Europe qui va dans la direction opposée, celle de mettre des bâtons dans les roues des travailleurs migrants, quitte à gonfler la masse de travailleurs sans droits. Mais le décret adopté le 14 avril dernier par le gouvernement de coalition du Parti socialiste (PSOE) et Sumar ne sort pas de nulle part : il est la conséquence d’un long processus de mobilisation sociale lancé en 2021 par Regularización Ya, une coalition de collectifs antiracistes et de migrants à laquelle se sont joints jusqu’à 900 mouvements et associations de toutes sortes.

« Pendant le confinement de 2020, on a vu clairement que les personnes en situation administrative irrégulière étaient totalement exclues du parapluie social tant vanté par le gouvernement », raconte Redwan Baddouh, l’un des porte-parole de Regularización Ya, en référence à des mesures comme les mécanismes de réduction temporaire d’emploi pour les entreprises touchées par les confinements, qui ont sauvé du chômage des milliers de travailleurs. « Dans ce contexte de pandémie, on a envoyé une lettre au président du gouvernement demandant l’approbation d’une régularisation exceptionnelle. La lettre n’a jamais reçu de réponse. » C’est ainsi qu’a débuté un long périple de lutte dans les rues et dans les couloirs du parlement, qui allait durer cinq ans. Face à l’absence de réponse de Sánchez, la coalition a présenté, avec le soutien des partis à gauche du PSOE, une proposition de loi en faveur de la régularisation, mais celle-ci a été rejetée par le Parti populaire, Vox et le PSOE lui-même. L’Espagne vivait alors une véritable crise sociale à la suite de la pandémie, avec un taux de pauvreté qui a atteint 65 % en 2021 parmi la population migrante originaire de l’extérieur de l’Union européenne.

Après ces premiers revers, l’idée d’une initiative législative populaire (ILP) a émergé parmi les mouvements de migrants. Il s’agit d’un mécanisme de participation directe prévu par la Constitution espagnole de 1978, mais qui a rarement abouti en raison du grand nombre de signatures nécessaires et du fait que les groupes parlementaires peuvent simplement rejeter l’initiative par un vote. Regularización Ya devait relever un défi supplémentaire : « recueillir un demi-million de signatures de citoyens espagnols, c’est-à-dire que les étrangers titulaires d’une autorisation de séjour n’étaient pas autorisés à signer, seuls les citoyens espagnols l’étaient. Nous ne pouvions pas rester dans nos communautés, il fallait aller chercher les signatures des Blancs », raconte Baddouh. Mais, à une époque de montée de l’extrême droite et de xénophobie croissante en Europe, parviendrait-on à faire signer un demi-million d’Espagnols pour régulariser des migrants ?

Le 19 février 2022, la collecte de signatures est lancée publiquement et, en décembre de la même année, Regularización Ya présente au Congrès des députés plus de 700 000 signatures, devenant ainsi l’une des ILP ayant reçu le plus de soutien en presque cinq décennies de démocratie. « Il y avait des moments où l’on se disait qu’on n’y arriverait pas. Mais on y est arrivé, et on a même dépassé l’objectif, c’était impressionnant, se souvient Baddouh. Ce sont les collectifs de migrants qui ont arpenté les rues pour demander des signatures. À Madrid, par exemple, les travailleuses domestiques se sont beaucoup investies. À Barcelone, Top Manta » (un collectif de vendeurs à la sauvette), souligne l’activiste, qui salue également les centaines d’organisations qui ont soutenu l’initiative ainsi que l’Église catholique : « Il faut le dire, ils se sont impliqués, tant dans la collecte de signatures que dans les négociations avec les groupes parlementaires. »

Fernando Redondo, directeur du département des migrations de la Conférence épiscopale espagnole, affirme que « l’Église s’y est jointe à partir des valeurs de l’Évangile, du principe du bien commun et de la dignité des personnes. Pendant la pandémie, beaucoup de ceux qui continuaient à cultiver les champs et à s’occuper des personnes âgées étaient des migrants ». Le porte-parole catholique confirme que « l’Église a poussé le PP à accepter que cette initiative entre au Parlement ». En avril 2024, tous les groupes parlementaires sauf Vox ont voté en faveur de la prise en considération de l’initiative, preuve de la force sociale acquise par le mouvement. L’année précédente, le parti d’extrême droite avait obtenu 12 % des voix aux élections générales, devenant le troisième groupe parlementaire du Congrès, et la xénophobie était entrée de plain-pied dans le débat politique espagnol.

Mais, avec la prise en considération, un autre calvaire parlementaire a commencé. Le manque de consensus dans un parlement fragmenté a bloqué l’initiative pendant plus d’un an. « Le PSOE n’a jamais soutenu l’ILP », précise Baddouh. « Ils disaient que le Pacte européen sur la migration et l’asile ne permettait pas une régularisation exceptionnelle, mais c’était une excuse bon marché ; nous avons interrogé la Commissaire aux affaires intérieures, elle nous a répondu que c’était de la compétence de chaque État membre. » De leur côté, le PP et Junts (parti catalan de centre-droit) avaient voté pour la prise en considération mais refusaient de transformer l’initiative en loi, malgré le soutien à la régularisation de l’Église et du patronat. Finalement, en janvier 2026, Podemos a annoncé un accord avec le gouvernement pour approuver la régularisation par décret. « Un but marqué du milieu du terrain », selon les mots de Vicky Canalla, une autre porte-parole de Regularización Ya.

Et un espoir pour des travailleurs comme Arturo, qui est également en train d’effectuer les démarches pour la régularisation. Péruvien, il travaillait pour un concessionnaire automobile dans son pays, mais à Barcelone, il a travaillé comme livreur avec une camionnette. « Les journées de travail étaient de douze, quinze heures… Vendredi, on m’a dit qu’il n’y avait plus de travail et je me suis retrouvé sans emploi », regrette-t-il. De la régularisation, il espère « un soutien pour vivre tranquille, avoir un travail et ne pas penser qu’un jour on me dise “non”… Avoir des droits. »

Une procédure administrative et citoyenne

Arturo, qui a migré seul à Barcelone et a subi un vol durant ses premiers mois dans la ville, s’est rendu dans l’un des bureaux de la mairie pour obtenir l’attestation de vulnérabilité. En ce jour ensoleillé de mai, personne ne fait la queue devant la Fira, un pavillon qui accueille habituellement des salons commerciaux et qui abrite aujourd’hui les fonctionnaires municipaux chargés de traiter les attestations. Rien à voir avec les premières semaines de la procédure, où de très longues files d’attente s’étaient formées autour des points de traitement des demandes.

La mairie de Barcelone a accueilli plus de 27 000 personnes au cours du premier mois, selon les données fournies par la directrice chargée des Droits sociaux, Marta Clari, qui souligne que la municipalité a créé en janvier « un groupe technique pour préparer le dispositif ». Face à la diversité d’origine des demandeurs – un quart des personnes résidant à Barcelone est d’origine étrangère, plus de 180 nationalités cohabitent dans la ville –, la mairie a fourni des fiches d’information en 6 langues différentes, mais la barrière de la langue reste bien visible dans la queue du bureau municipale de Sant Miquel, dans le centre ville, où certains demandeurs ne parlent ni espagnol ni catalan. Les demandeurs, dont certains attendent depuis trois heures, regardent avec peu d’intérêt les journalistes étrangers qui captent des images et des témoignages d’un processus qui a attiré l’attention de l’Europe.

Malgré les efforts décrits par la fonctionnaire de la mairie, Xavier (nom fictif), travailleur du service municipal d’accueil des immigrés, dénonce lenteur, improvisation et mauvaise gestion au niveau municipal. « Les critères changent toutes les deux minutes, les services ont été submergés, vous allez sur le site web et il est impossible de trouver l’information », dénonce-t-il, furieux contre le manque de préparation et la mauvaise planification qu’il attribue à la mairie. La directrice reconnaît que les premiers jours, « il y a eu beaucoup d’attroupements de personnes » devant les bureaux municipaux et « certaines personnes passaient la nuit sur place ». L’image de centaines de personnes dormant autour des bureaux de l’administration s’est répétée partout en Espagne durant les premiers jours suivant l’adoption du décret, qui fixe un délai de seulement deux mois et demi pour déposer les documents. « Les premières semaines ont été un débordement total », confirme Redwan Baddouh, de Regularización Ya, « les gens ne savaient pas où obtenir l’attestation de vulnérabilité, les associations et les mairies devaient se coordonner ».

La décision du gouvernement espagnol d’exiger au dernier moment un certificat de casier judiciaire n’a pas aidé : son obtention dépend de la diligence des gouvernements des pays d’origine des migrants et des consulats espagnols à l’étranger. Les Algériens comptent parmi ceux qui ont rencontré le plus de difficultés, comme le raconte Miriam, alors qu’elle fait la queue devant le bureau municipal de Sant Miquel. « Cela fait trois ans que je vis à Barcelone. Nous, Algériens, avons beaucoup de problèmes pour le casier judiciaire : il faut aller au tribunal, puis au ministère des Affaires étrangères, puis au consulat d’Espagne en Algérie », raconte-t-elle. Comme elle ne peut pas quitter l’Espagne, elle a dû faire une procuration à un parent. À cela s’ajoute la difficulté d’obtenir un rendez-vous dans les consulats espagnols dans le pays maghrébin, un exemple du parcours du combattant que vivent de nombreuses personnes pour obtenir le tant convoité titre de séjour et de travail. Les vies de Walter, Arturo et Miriam sont très différentes, mais tous affirment avoir eu peur d’être arrêtés par la police, une peur qu’ils espèrent laisser derrière eux d’ici très peu.

La régularisation n’a pas été qu’une procédure administrative, elle est devenue un événement citoyen. Des milliers de bénévoles ont collaboré avec différentes associations – 51 rien qu’à Barcelone – habilitées par l’administration à délivrer les attestations de vulnérabilité. L’une d’elles est Tere, qui collabore avec Mescladís sur la terrasse du Teatre Lliure de Montjuïc, pendant que dans le café attenant un groupe de jeunes migrants reçoit une formation en hôtellerie-restauration. « Je l’ai su par Instagram et je suis venue à une réunion. Je pense que la meilleure façon d’utiliser mon temps est d’aider les gens ; il ne me semblait pas humain qu’on ait inventé un papier à la dernière minute et que cela retarde la procédure et cause de l’angoisse à des gens qui veulent simplement travailler et vivre leur vie », raconte-t-elle pendant une pause de son service de quatre heures, au cours duquel elle recueille les données de dizaines de demandeurs et leur délivre leur attestation, tamponnée par l’association.

L’un d’eux est Walter, qui, après avoir fait la queue devant le bureau municipal installé près de l’ancienne arène Monumental, a vu sa demande refusée parce qu’il n’était pas inscrit au registre municipal à Barcelone. Il a appris par un ami que Mescladís les délivrait aussi, a pris rendez-vous et en quelques minutes est sorti avec le dernier papier qui lui manquait pour faire sa demande. « À Bogota, ma famille avait un atelier de couture ; maintenant, j’aimerais suivre un cours d’électricité », raconte Walter qui, comme beaucoup d’autres demandeurs, a décidé de payer un avocat « pour que ce soit sûr », bien que seule une taxe de 38 euros soit obligatoire pour faire la demande.

Autre barrière rencontrée par les immigrés en situation irrégulière : ils et elles ne disposent pas du certificat électronique nécessaire pour effectuer la démarche en ligne, c’est pourquoi des bénévoles prennent également rendez-vous en leur nom. Les 700 000 signatures recueillies en moins d’un an et l’implication de nombreux citoyens espagnols pour faciliter la régularisation du plus grand nombre possible de travailleurs migrants contrastent avec la présence croissante de la xénophobie dans le débat public. Depuis la fin des années 1980, et surtout pendant le boom immobilier du début des années 2000, sept régularisations exceptionnelles ont été approuvées en Espagne, certaines sous des gouvernements conservateurs. Mais c’était à une époque où l’immigration était peu politisée, alors qu’aujourd’hui les sondages attribuent 17 % des intentions de vote à Vox, qui a fait du racisme son principal axe discursif.

Les impacts politiques et économiques d’une régularisation exceptionnelle

« L’extrême droite se positionne frontalement contre la régularisation, en la liant au concept de priorité nationale, importé de France », explique Guillermo Fernández, professeur à l’université Carlos III spécialisé dans l’extrême droite. « Vox a voulu faire de la régularisation un axe de confrontation après quelques mois où il était en grande difficulté à cause de son lien avec Donald Trump », un personnage considéré comme une menace pour la paix mondiale par 80 % des Espagnols, selon un récent sondage. L’extrême droite a lancé deux rumeurs, selon le chercheur : « l’idée que les personnes régularisées obtiendront automatiquement la nationalité et que la gauche veut remplacer la population espagnole et constituer un nouvel électorat », explique-t-il, alors que les personnes récemment régularisées ne pourront pas voter aux élections générales ni régionales et que le processus d’obtention de la nationalité est beaucoup plus long et complexe.

Mais la régularisation a aussi servi à Pedro Sánchez « à générer un débat international et continuer à se positionner comme le modèle de la gauche européenne », considère Fernández. Un bénéfice politique qui contraste avec le rôle qu’a joué son parti, selon Regularización Ya. « Si cela n’avait tenu qu’au Parti socialiste, cette régularisation n’aurait pas lieu », tranche son porte-parole, Redwan Baddouh, qui critique également le fait que « les syndicats majoritaires ne se sont pas impliqués dans cette ILP ; ni dans la collecte de signatures, ni dans l’exigence de son adoption quand elle était au Congrès. Elle a été approuvée grâce au travail d’influence politique que nous avons mené depuis les mouvements sociaux ». L’activiste fait un parallèle avec le féminisme pour argumenter l’impact politique que peut avoir la régularisation, dans un contexte de croissance de l’extrême droite : « Il n’y a aucune logique à dire qu’il ne faut pas donner de droits aux femmes parce que cela nourrirait l’extrême droite. Les personnes migrantes sont totalement exposées ; plus nous aurons de droits, plus l’extrême droite devra se mordre la langue. »

Ce qui est clair, c’est l’impact économique et social considérable qu’aura le fait que plus d’un demi-million de personnes, qui travaillent souvent illégalement, obtiennent un permis de travail. Liliana Reyes, secrétaire aux migrations du syndicat Commissions ouvrières de Catalogne, défend qu’« il faut permettre et garantir l’accès au travail formel et aux droits. Nous constatons toutes sortes d’abus lorsqu’ils n’ont pas de papiers, dans des secteurs comme le nettoyage, l’agriculture, le bâtiment, le travail domestique et les soins ». Elle exige également « d’accélérer l’homologation des diplômes étrangers », un obstacle auquel sont confrontés de nombreux travailleurs migrants qualifiés. C’est le cas de Miriam, architecte algérienne, qui, après avoir obtenu son permis de travail, devra entamer le long parcours pour faire homologuer son diplôme par l’administration espagnole. La syndicaliste réclame également d’accélérer les procédures ordinaires de régularisation, « qu’elles soient effectuées dans les délais prévus par le règlement et que les ressources soient suffisantes », et juge « discutable » l’exigence de deux ans de résidence avant d’obtenir le permis de séjour et de travail pour ancrage social. Une grève convoquée par le syndicat aux services d’attention à étranger au début de processus de régularisation a provoqué des critiques féroces de la part de Regularización Ya : « Ils ont mis des bâtons dans les roues », dénonce Baddouh.

Même le patronat voit d’un bon œil la régularisation exceptionnelle. Yessika Aguilar, directrice des Relations de travail du patronat catalan Foment del Treball, affirme que « les entreprises ont besoin de la migration comme de l’eau que nous buvons pour maintenir notre économie » et lie « le phénomène migratoire au défi démographique » que représente le vieillissement de la population espagnole. Aguilar espère que la régularisation atténuera « la difficulté que nous avons à couvrir certains profils professionnels ». Selon le Service public de l’emploi, parmi les secteurs où les employeurs ont le plus de mal à trouver des travailleurs figurent le bâtiment et l’hôtellerie-restauration. Alors que dans le bâtiment, les salaires sont plus élevés que la moyenne, l’hôtellerie-restauration est l’un des secteurs les plus précarisés de l’économie espagnole, avec des salaires bas et des contrats qui ne dépassent généralement pas un an.

La Banque centrale européenne attribue 80 % de la croissance du PIB espagnol entre 2019 et 2024 à l’immigration, ce qui explique le soutien généralisé du patronat et des syndicats à la régularisation. Cela ne nuit qu’« aux exploiteurs », conclut la porte-parole des Commissions ouvrières, qui demande qu’à l’issue de la procédure, « les entreprises embauchent dans les conditions prévues par la convention collective de chaque secteur ». Rien ne garantit que tous les travailleurs actuellement contraints de travailler sans contrat et dans des conditions dégradées obtiennent un contrat légal après leur régularisation administrative, car l’Espagne a une économie souterraine de 24 %, le troisième taux le plus élevé de l’Union européenne. Mais, au moins, dans quelques mois, des centaines de milliers de personnes cesseront d’avoir peur d’être arrêtées et expulsées, auront le droit d’entrer et sortir librement du pays et pourront défendre leurs droits depuis la même position légale que le reste des travailleurs, non pas deux marches en dessous.

 mise en ligne le 8 juin 2026

Présidentielle 2027 : le défi Mélenchon

Pierre Jacquemain  sur www.politis.fr

À Saint-Denis, Jean-Luc Mélenchon a démontré que la bataille des idées reste son terrain de prédilection. Reste à savoir si le chef insoumis saura prolonger cette séquence de hauteur politique sans retomber dans les travers qui limitent depuis longtemps sa capacité de rassemblement.

Aucune autre force politique à gauche n’est aujourd’hui capable de mobiliser avec une telle intensité. À Saint-Denis, dimanche dernier, Jean-Luc Mélenchon a offert une démonstration de force dont peu de responsables politiques français seraient capables.

Alors que ses concurrents de gauche cherchent encore leur ligne, leur candidat ou leur espace politique, le chef des Insoumis continue d’occuper le terrain. Celui des médias, bien sûr, mais aussi celui des idées. Le choix de Saint-Denis n’avait rien d’anodin.

Dans cette ville chargée d’histoire, où se croisent héritage populaire et mémoire nationale, Mélenchon a voulu mettre en scène sa vision de la France. Une France qu’il décrit comme profondément transformée et qu’il invite à regarder telle qu’elle est devenue plutôt que telle qu’elle était.

Au cœur de son discours figurait son concept de « nouvelle France », longtemps source de malentendus et de polémiques. Cette fois, le propos apparaissait plus lisible. Il ne s’agissait pas d’opposer deux peuples ni de provoquer pour susciter le débat médiatique, mais de rappeler une réalité : la France de 2026 n’est plus celle de 1958. La société a changé dans sa composition, dans la place qu’y occupent les femmes, dans son niveau d’éducation, dans ses structures familiales, dans son rapport au travail comme à l’autorité.

Face aux discours nationalistes qui présentent la nation comme un héritage figé qu’il faudrait protéger contre les menaces extérieures, Mélenchon a défendu une conception républicaine de l’appartenance nationale. Les drapeaux tricolores étaient omniprésents. Le slogan « On est chez nous », traditionnellement associé au RN, était même repris pour signifier non l’exclusion mais l’appartenance commune à la République.

Une élection présidentielle ne se remporte pas en dominant son propre camp.

Depuis des années, une partie de la gauche a abandonné le terrain du récit national à ses adversaires. Mélenchon considère cette erreur comme l’une des causes profondes de son affaiblissement. Le rassemblement de Saint-Denis a aussi montré un visage plus maîtrisé du leader insoumis. Un Mélenchon préférant la démonstration intellectuelle à la polémique permanente, le récit politique à l’invective.

Reste à savoir si cette séquence marque une évolution durable ou simplement une parenthèse dans une trajectoire souvent rythmée par les affrontements et les controverses. Car le véritable obstacle qui se dresse devant lui n’est plus la conquête de son camp. À la fin de son meeting, Jean-Luc Mélenchon s’est adressé à toute la gauche. « La primaire est finie », a-t-il lancé, invitant les autres forces à rejoindre ce qu’il présente comme la dynamique centrale du moment.

En s’appuyant sur ses 300 000 parrainages citoyens et sur la puissance de son organisation, il s’est en quelque sorte proclamé vainqueur de la compétition interne. Le problème est que cette démonstration de force peut aussi être perçue comme une mise sous tutelle. Beaucoup à gauche y verront moins une main tendue qu’une injonction à se ranger derrière lui.

Or la présidentielle ne se gagnera pas avec le seul noyau militant des Insoumis. Rassembler toute la gauche constitue déjà un défi considérable. Rassembler au-delà, dans l’hypothèse d’un second tour face à l’extrême droite, en est un plus grand encore. C’est sur cette question que Jean-Luc Mélenchon est désormais attendu.

Personne ne doute plus de sa capacité à mobiliser. Personne ne conteste sérieusement sa place centrale dans la gauche actuelle. Mais une élection présidentielle ne se remporte pas en dominant son propre camp. Elle se gagne en construisant une majorité. Et c’est précisément cette capacité à élargir, à rassurer et à fédérer qui demeure aujourd’hui la principale inconnue de l’équation Mélenchon.

   mise en ligne le 4 juin 2026

La réponse capitaliste a échoué

Jean-Marie Harribey  sur https://www.politis.fr/

La réponse du capitalisme à ses propres crises a échoué, en dépit de sa tentation libertarienne actuelle. Mais la gauche le sait-elle ?

Récapitulons : 1) Depuis plus d’un demi-siècle, le capitalisme mondial est confronté à un problème de valorisation du capital, dont le symptôme majeur est un affaiblissement continu des gains de productivité du travail, avec pour conséquence une croissance jugée insuffisante de la rentabilité moyenne. La raison profonde en est la conjonction inédite d’une double dégradation : celle des conditions du travail, qui est à la source de production réelle de valeur, et celle des conditions d’accès aux ressources sur une planète dégradée, celles-là mêmes qui fournissent la matière sur laquelle s’exerce le travail.

2) La riposte de la grande bourgeoisie ploutocrate mondiale à ces tendances fut le néolibéralisme, inauguré pendant la décennie 1970, dont les maîtres-mots étaient circulation sans entraves du capital, mise des États au service du respect de la concurrence des marchés et du droit des affaires au détriment de celui du travail, marchandisation du plus grand nombre possible d’activités, détricotant les services publics et privatisant les biens communs, et sauvetage des banques pour éviter la dévalorisation de leurs actifs.

3) Car le fer de lance de cette réponse néolibérale avait été la financiarisation de l’économie. Les avatars de celle-ci avaient amené régulièrement le monde au bord du collapsus : krach boursier général en 1987 et des valeurs technologiques en 2000, effondrement des subprimes immobiliers en 2007. Chaque fois, le krach venait des marchés de la dette privée au sein desquels les banques étaient tellement impliquées que l’arrêt du crédit asphyxiait les économies, obligeant les banques centrales à enfreindre temporairement leur orthodoxie monétaire. Le renforcement des fonds propres des banques (accord de Bâle III) pour mieux les réguler ressemblant à un sparadrap sur une plaie ouverte.

4) Une plaie qui s’élargit avec le développement accéléré du private credit (banque de l’ombre ou intermédiation financière non bancaire représentant la moitié des actifs financiers mondiaux). Il s’agit du crédit que des opérateurs privés s’accordent entre eux, échappant donc à toute régulation. Ce crédit n’est ni de la création monétaire ni des obligations émises sur le marché. C’est de l’épargne placée directement auprès d’investisseurs, notamment ceux qui surfaient hier sur les logiciels et aujourd’hui croient aux promesses de l’IA à coups de centaines de milliards de dollars (comme OpenAI). Et cela avec des participations croisées des capitaux investis dans le numérique où leurs propriétaires s’achètent entre eux leurs services (exemple : Netflix et Amazon). Leurs profits viennent moins de leur propre production que de la captation de rentes sur les marchés redistribuant la valeur réelle.

5) Personne ne sait quelles seront les véritables possibilités offertes par la révolution numérique. À la première crainte, le moindre défaut sur les dettes correspondant au private credit dans lequel les banques sont immergées engendrera un rush sur la liquidité. On connaît la suite. 

6) Une suite programmée car les mauvaises conditions sociales et matérielles de création de valeur pour le capital sont toujours là sous-jacentes : peu de gains de productivité du travail et ruée sur les matières premières sur fond de guerres et de délitement de la démocratie.

7) La réponse du capitalisme à ses propres crises a donc échoué, en dépit de sa tentation libertarienne actuelle. Mais la gauche le sait-elle ?

 

 mise en ligne le 3 juin 2026

Les syndicats en congrès… et attendus

Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr

Les syndicats sont en congrès en ce mois de juin. La CGT et la CFDT doivent participer à l’élaboration de solutions pour tout ce qui met les travailleurs en tension : transformations de la société, baisse du pouvoir d’achat, montée du RN et bouleversements écologiques.

La CGT est en congrès et la CFDT s’apprête à tenir le sien mi-juin. Ce seront des moments pour les militants syndicaux de tenter de réfléchir à la façon de réduire l’écart entre l’ampleur des défis auquel le monde du travail est confronté (mutations liées à l’écologie, IA, néolibéralisme…) et le faible taux de syndicalisation (autour de 10% quand il était de 25% en mitan des années 70 et presque 50% au sortir de la guerre).

La montée de l’extrême droite occupe une bonne place dans les discussions syndicales. Comment lutter contre l’extrême droite lorsqu’elle progresse dans le monde du travail lui-même ? Il ne s’agit plus de savoir si le RN constitue une menace pour les travailleurs. Les positions défendues par l’extrême droite dans les entreprises comme dans les institutions et les attaques répétées contre les syndicats apportent déjà la réponse.

Une même inquiétude parcourt les centrales, celle de voir se développer dans le salariat une adhésion croissante à ces idées qui fracturent le monde du travail. Selon Harris, 23% des salariés proches d’un syndicat ont voté RN aux législatives de 2024. C’est certes 8 points de moins que l’ensemble des Français… Mais 23% tout de même !

La question devient stratégique. Quelle doit être la place du syndicalisme dans ce combat ? À la CGT, certains défendent l’idée que la lutte contre l’extrême droite impose d’assumer une intervention dans le champ politique et d’appeler à voter à gauche contre le RN – comme en juin 2024 quand la centrale syndicale soutint le Nouveau Front Populaire. Cette position est loin de faire l’unanimité, surtout vu la pluralité des candidatures à gauche. À la CFDT, l’organisation continue de refuser les consignes de vote tout en qualifiant désormais l’extrême droite de « danger réel et immédiat ».

La question salariale redevient une question sociale majeure. Elle est de plus en plus abordée par la remise en cause des protections sociales. Les syndicats doivent établir un mur contre la solution qui consisterait à redonner du pouvoir d’achat en baissant les cotisations sociales.

Mais le sujet ne se réduit pas à cet aspect. Les syndicats savent mieux que quiconque que l’extrême droite progresse et prospère sur le terrain de la colère sociale. Les salariés sont à l’os : cette phrase, que l’on entend dans les unions locales comme dans les permanences syndicales, résume une réalité devenue banale. Pour beaucoup, le salaire n’est plus synonyme de sécurité mais d’inquiétude. Travailler ne garantit plus de vivre correctement. La question salariale redevient une question sociale majeure. Elle est de plus en plus abordée par la remise en cause des protections sociales. Les syndicats doivent établir un mur contre la solution massivement entendue dans le débat public qui consisterait à redonner du pouvoir d’achat en baissant les cotisations sociales ou en passant par des primes défiscalisées… ce qui peut sonner doux à l’oreille des travailleurs. Les syndicats sont sur tous les fronts. 

Enfin, dans les congrès on parlera du travail lui-même, de ce que l’on fait toute la journée, de ce que l’on produit, de la manière dont on le produit, du sens qu’on lui donne. L’intelligence artificielle bouleverse déjà l’organisation de nombreux métiers. Les outils numériques transforment les tâches quotidiennes. Les méthodes managériales continuent d’intensifier le travail. Dans de nombreux secteurs, les salariés expriment un sentiment croissant de perte de sens. Les souffrances psychiques liées au travail explosent. Qui décidera de l’usage de l’IA dans les entreprises ? Comment garantir qu’elle améliore le travail plutôt qu’elle ne serve à attaquer les salariés ? Comment redonner aux travailleurs du pouvoir sur l’organisation de leur activité ? Comment discuter collectivement de ce qui mérite d’être produit et de ce qui ne le mérite plus ? L’écologie interroge elle aussi l’utilité de certaines productions. Autant de questions qui touchent au cœur même de l’activité syndicale.

L’histoire du mouvement ouvrier est celle d’une ambition démocratique : conquérir des pouvoirs et des libertés pour décider de sa vie. Face à l’extrême droite, les syndicats ont raison de réagir. Face à la stagnation des salaires, ils ont raison de se mobiliser. Face aux transformations du travail, ils ont raison de s’interroger. C’est souvent au travail que naissent les frustrations, les colères et les désillusions. Dans l’époque traversée par les bouleversements technologiques, sociaux et démocratiques, ces congrès ne seront pas un moment parmi d’autres.

 mise en place le 1er juin 2026

On battra l’extrême droite par un projet

Roger Martelli | sur www.regards.fr

La possibilité de voir le Rassemblement national accéder à l’Élysée constituera l’un des enjeux centraux de l’élection présidentielle. Comment l’en empêcher ? En dénonçant ses projets, bien sûr, mais surtout en lui opposant une perspective politique capable de susciter l’adhésion d’une majorité.

Les sondages vont rythmer les prochains mois. À ce jour, tous ou presque donnent le RN gagnant. Son accession au pouvoir est-elle devenue inéluctable ? Les rendez-vous se multiplient pour l’empêcher. Ce samedi à Montreuil s’est réunie la Coalition des Résistances Artistiques, Culturelles et Scientifiques (CRACS) contre l’extrême droite. Des centaines d’intellectuels et artistes se sont retrouvés pour débattre de la stratégie à opposer à cette percée qui n’est pas un phénomène hexagonal, mais continental voire planétaire.

Cette poussée est le résultat d’une construction de quelques décennies. Elle a permis au Rassemblement national de devenir la seule organisation politique qui, en France, mérite le qualificatif « d’attrape-tout ». Car il ne s’attache pas à un segment de la société, à un courant d’idée ou à un thème, mais vise et touche d’ores et déjà la société tout entière. Sa force tient à ce qu’il s’est totalement immergé dans un air du temps, dominé par le sentiment que les sociétés ont refermé la phase entamée entre les années 1930 et 1945, celle que l’on nomme l’État-providence et que le monde n’est plus régi par l’équilibre des puissances.

De cette instabilité naissent les sentiments d’inquiétude et de peur, la conviction d’être abandonné et la montée d’une colère, diffuse ou apparente, qui tourne au ressentiment, contre des responsables davantage que contre un système. À cette intrication de troubles, l’extrême droite offre un récit cohérent des origines du mal-être et propose des grands axes pour des solutions possibles. En cause, la perte d’identité, le déclin de l’autorité, la dépendance de la nation, la prolifération des parasites, du haut comme du bas, des élites comme des immigrés. Pour y remédier, le RN exalte la protection par la préférence nationale et par la clôture, la sécurité par l’autorité et la sévérité, l’indépendance par le retour à l’identité perdue. La force de l’extrême droite est avant tout dans un récit qui raconte le monde, qui parle de la France et qui suggère les contours d’une société qui, en revenant à des valeurs perdues, retrouvera l’unité et la tranquillité que les dominants d’hier ont altérées.

L’extrême droite offre un récit cohérent des origines du mal-être et propose des grands axes pour des solutions possibles. Pas besoin d’être d’accord avec l’ensemble de ses thèmes : ce qui compte est la petite musique, qui tranche avec des années d’alternance au pouvoir de la droite et de la gauche.

Pas besoin d’être d’accord avec l’ensemble des thèmes développés par l’extrême droite, avec la totalité de son programme, au demeurant bien flou : ce qui compte est la petite musique, qui tranche avec des années d’alternance au pouvoir de la droite et de la gauche. On peut ne pas être raciste – et même être tolérant –, ne pas être fascisant et voter pourtant à l’extrême droite. Pourquoi ? Pour dire l’exigence d’une rupture et l’espoir d’un sursaut national.

Il faut bien sûr contredire chaque pièce de l’argumentaire néfaste, mais il convient avant tout de déconstruire le récit global, celui qui nourrit les imaginaires et qui, in fine, oriente les choix des individus. Et cette déconstruction sera d’autant plus efficace qu’elle s’appuiera sur une construction franchement alternative, sur un récit aussi cohérent qui met au centre, non pas le repli sur soi mais l’émancipation. En bref, une manière innovante et radicalement progressiste de remédier à la peur et au déclin, aux difficultés de la vie et au besoin d’avenir.

Très souvent, on évoque les leçons du Front populaire. Le fascisme menaçait et un Front s’est constitué contre lui en 1934-1935. Il lui donna en France un coup d’arrêt. Sa formation était une exigence profonde venue du bas, résolument antifasciste et populaire. Il fut le résultat d’une conjonction, jusqu’alors absente, entre un mouvement social exceptionnel et un rassemblement politique qui semblait pourtant impossible au début de 1934.

Le Front populaire s’adossait aussi à une grande espérance, celle de la « République démocratique et sociale » que voulaient les communards de 1871. Le Front fut antifasciste, mais sa visée se condensait dans un mot d’ordre simple, « le pain, la paix, la liberté », qui disait à la fois ce qu’il fallait concrètement faire et la société que l’on devait atteindre pour le réaliser. Le Front populaire déconstruisait et disait ce qu’il voulait construire. L’exigence est toujours là.

 mise en ligne le 30 mai 2026

 

Les socialistes dans la nasse

Catherine Tricot sur www.regards.fr

Le PS abandonne l’idée d’une primaire ouverte. Il est donc seul avec Raphaël Glucksmann. Bon courage.

Nous l’évoquions dans la newsletter d’hier : même la direction du PS autour d’Olivier Faure lâche l’idée d’une primaire. Ce lâchage s’accompagne d’une clarification politique : le PS cherche non pas un candidat pour « toute la gauche » mais de « la gauche hors LFI ». Personne n’avait guère de doute que tel était le projet des socialistes mais, cette fois, c’est clair. Cela laisse totalement indifférent Jean-Luc Mélenchon, qui n’avait en aucune façon décidé de s’associer à un tel processus… Pour désigner le candidat de cet espace, le PS est désormais ouvert à toutes les autres idées : un conclave entre chefs de parti, une sorte de conférence citoyenne de gauche, un conseil des sages (les éléphants), un pacte présidentielle/législatives avec répartition des circonscriptions, examiner les sondages et arbitrer en janvier…

Toutes ces ingénieuses propositions ont en commun de laisser sur le carreau les citoyens désireux de donner leur avis. Et donc de se priver de leur énergie. À l’évidence, tout le monde n’a pas vécu le même juin 2024 post-dissolution : nombreux ont vu la base du succès dans la mise en mouvement de toutes les gauches, bien au-delà des militants politiques. Le PS devait regarder ailleurs.

Un problème essentiel de cette idée qui domine parmi les socialistes est d’entretenir l’illusion qu’une de ces mécaniques pourrait se substituer à la primaire. À aucun moment il n’est crédible que les partenaires non sociaux-démocrates s’inscrivent dans l’un ou l’autre de ces processus. Marine Tondelier le dit et le répète partout et lors du conseil fédéral des Écologistes de cette semaine, pas une voix n’a dit le contraire : les écolos ne peuvent soutenir un candidat non-écologiste qu’issu d’une primaire. C’est la base de l’accord au sein du parti vert : il ne peut être remis en cause sans ouvrir une grave crise, si l’idée venait à germer. Toutes les promesses de circonscription n’y changeront rien. D’autant qu’on peut avoir des doutes sur la valeur de ces promesses en monnaie de singe… L’Après, le mouvement de Clémentine Autain et Alexis Corbière, le dit tout aussi nettement. Quant à François Ruffin, il a été des plus clairs : sans primaire, il sera candidat. Donc il est candidat.

Reste un tête-à-tête PS/Place publique. C’est de fait plus qu’une clarification sur l’exclusion de LFI : c’est un net repositionnement du PS. Toute proposition plus à gauche, plus hétérodoxe apparaît comme lunaire, irréaliste.

Reste un tête-à-tête PS/Place publique. C’est de fait plus qu’une clarification sur l’exclusion de LFI : c’est un net repositionnement du PS. Depuis 2018 et surtout depuis le grandiose score d’Anne Hidalgo en 2022 (1,75%), la direction du PS avait fait le choix de repositionner le PS dans la gauche. Choix d’extrême justesse : les militants socialistes étaient très partagés et la direction Faure ne tenait qu’à un fil. Mais ce choix n’a guère dépassé le positionnement tactique. Il ne s’est pas accompagné d’un remue-méninge d’ampleur et d’actes politiques significatifs pour redessiner le projet socialiste. Dès lors, quand vient l’élection qui doit acter les grandes orientations politiques, le discours du réalisme d’un parti de gouvernement s’impose assez facilement. Toute proposition plus à gauche, plus hétérodoxe apparaît comme lunaire, irréaliste. 

Le PS devrait s’interroger sérieusement sur ce qui est attendu par les Français. Après une décennie de confusion, un mandat d’immobilisme et dans un monde qui bouge vite et fort, on attend de la présidentielle des propositions à la hauteur et sur un large spectre de sujets. Revenir avec des bouts de ficelles et du raccommodage ne suffira pas. Ce ne sera ni entendu, ni débattu. C’est bien cette recherche d’une autre politique qui séduit dans les discours de Jean-Luc Mélenchon d’une part et du RN d’autre part. Si le PS pense ressusciter de chez les politiquement-morts avec des idées et des candidats sans saveur, il n’aura que ce qu’il mérite. La seule façon pour le PS de revivre est de plonger dans le bain de la gauche, dans lequel il a une place mais plus la première. Se rassurer entre soi est de courte durée et de peu d’effet.

 mise en ligne le 29 mai 2026

Projet de loi de programmation militaire : la séparation des pouvoirs et les libertés publiques menacées

Tribune sur www.humanite.fr

La Ligue des droits de l’Homme, Alternatiba, ANV Cop-21, France nature environnement, Greenpeace, le Syndicat des avocats de France, le Syndicat de la Magistrature et Solidaires dénoncent la création d’un « état d’alerte à la sécurité nationale » dans le cadre du Projet de loi de programmation militaire.

Le projet de loi actualisant la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 a été présenté en conseil des ministres le 4 avril dernier et doit être examiné à l’Assemblée nationale à partir du 4 mai prochain.

Sous couvert de « réarmer la France », ce projet veut créer un nouvel « état d’urgence », « l’état d’alerte de sécurité nationale » (article 21 du projet de loi), afin de passer en phase d’économie de guerre… sans guerre et de pouvoir déroger tant à la séparation des pouvoirs qu’aux règles de droit commun.

Le gouvernement s’offrirait ainsi la possibilité de déclarer cet état d’alerte en conseil des ministres soit parce qu’il estimerait que la France serait menacée ou en vertu d’accords internationaux engageant la France à soutenir un gouvernement étranger lui-même menacé, c’est-à-dire sur des critères flous qu’il déterminerait lui-même.

Le gouvernement veut obtenir l’accélération de la production afin de faire face à une « menace grave et actuelle ». En d’autres termes, un état d’exception économique pourrait être déclaré. Il doit être rappelé que la France est déjà une partie au conflit au Moyen-Orient, et que de ce fait, le gouvernement pourrait activer immédiatement l’état d’alerte pour s’octroyer des pouvoirs dérogatoires du droit commun.

Cet état d’exception économique permettrait d’octroyer immédiatement des pouvoirs au gouvernement pour modifier des règles légales, sur tout ou partie du territoire.

Cela conduit évidemment à de très graves reculs des libertés publiques (création de périmètres de protection contrôlés soumis à autorisation d’accès par simple arrêté ; enquêtes administratives sur les employés travaillant sur ces zones) mais aussi à des reculs sociaux (possibilité après habilitation pour les autorités administratives de déroger aux normes de sécurité ou aux règles de temps de travail ou de protection en matière de santé et de sécurité au travail, lorsque l’entreprise est en lien avec l’économie de guerre, critère également flou), patrimoniaux (possibilité de déroger aux règles de l’urbanisme et délivrance de permis de construire dérogeant aux règles de préservation du patrimoine archéologique), ou environnementaux (possibilité de déroger aux règles dans le domaine de l’environnement, notamment sur les évaluations et les consultations requises, et délivrance de permis de construire dérogeant aux règles de préservation des espèces menacées).

La démocratie environnementale n’est pas épargnée puisque les projets prévus dans ce cadre sont dispensés de toutes les formes de « participation du public aux décisions ayant une incidence sur l’environnement », principe pourtant constitutionnel et découlant de la convention d’Aarhus.

Les organisations signataires n’admettent pas que les libertés publiques, les droits sociaux, la sécurité au travail, le droit à environnement sain ou le patrimoine de la France soient sacrifiés à l’économie, fût-elle de guerre.

Le spectre de la guerre ne doit pas servir à discipliner notre société, à faire reculer les droits et libertés et à tout subordonner aux dogmes du profit et de l‘efficacité économique.

Cet état d’exception économique, même soumis au vote du Parlement pour être prolongé au-delà de deux mois, offre la possibilité à un gouvernement autoritaire de s’attaquer frontalement aux droits des travailleurs, à la protection de l’environnement ou aux règles d’urbanisme et d’étendre son contrôle sur la société.

Nous appelons donc le gouvernement à retirer du projet de loi actualisant la programmation militaire cet « état d’alerte de sécurité nationale », tous les parlementaires à refuser de l’adopter et la société civile à se mobiliser pour protéger les libertés, le patrimoine national et l’environnement.


 


 

Armée à l’école : « L’enseignement à la défense n’est pas forcément militaire » 

par Elsa Sabado sur https://basta.media/

Alors que les autorités multiplient les initiatives pour faire entrer l’armée dans les établissements scolaires, le chercheur Olivier Schmitt appelle plutôt à une formation de l’ensemble de la société, dont la gauche, aux questions de défense.

Olivier Schmitt est professeur et directeur de la recherche à l’Institut des opérations militaires de l’Académie de défense du Danemark. Ancien directeur scientifique de l’Institut français des hautes études de défense nationale, il est l’auteur de Préparer la Guerre. Stratégie, innovation et puissance militaire à l’époque contemporaine (PUF, 2024).

Basta! : Depuis plusieurs années, le pouvoir politique multiplie les initiatives et dispositifs pour faire entrer l’armée dans les établissements scolaires et les structures de jeunesse. À quels besoins cela répond-il ?

Olivier Schmitt : Le besoin de renforcer les liens entre civils et militaires se retrouve dans tous les pays européens, mais le cas français comporte plusieurs particularités. L’articulation entre sociétés civiles et besoins militaires a été rendue évidente par la Première Guerre mondiale : la guerre moderne est industrielle et requiert un effort de l’ensemble du pays.

Aujourd’hui, les doctrines militaires russes prévoient un ciblage des populations civiles, par des frappes et des opérations de sabotage des services essentiels, afin de faire pression sur les dirigeants dans la phase initiale d’un conflit. Si la dissuasion face à la Russie devait échouer, les populations civiles doivent être conscientes qu’elles sont des cibles, et donc connaître les attitudes à adopter. C’est ce qu’on appelle par exemple dans les pays nordiques la « défense totale ».

En France, la question des relations entre l’armée et la société est d’abord liée à la tradition républicaine française, selon laquelle tout citoyen a des droits, mais aussi le devoir de défendre la nation. La création de ces dispositifs entre armée et Éducation nationale résulte de l’idée selon laquelle la prise de conscience de ce devoir passe par des moments d’échanges – la journée défense et citoyenneté, le service national universel ou l’enseignement à la défense par des réservistes. Toutefois, le risque est de réduire la défense nationale, qui implique l’intégralité des secteurs de la société, à la seule défense militaire. En voulant informer sur les armées, on risque paradoxalement de déresponsabiliser les citoyens.

Enfin, ces dispositifs sont liés à l’angoisse d’une armée traumatisée par trois épisodes de guerre civile en France : la Commune, la Seconde Guerre mondiale et la guerre d’Algérie. Depuis, les responsables politiques sont obsédés par l’idée de créer de la cohésion nationale, et confient cette tâche aux experts en la matière : l’armée. En oubliant que la cohésion que sait créer l’armée, par la souffrance collective, le sport, la discipline, la tradition, a un objectif opérationnel.

« Les responsables politiques sont obsédés par l’idée de créer de la cohésion nationale »

Les marches en ordre serré, les saluts au drapeau, etc. ont pour objectif de créer un collectif uni en vue du combat. Sans cet objectif, ces pratiques perdent leur sens et relèvent de la pensée magique : tout jeune forcé de faire un salut au drapeau ne va pas automatiquement devenir un patriote… L’enjeu de cette préoccupation permanente pour la cohésion sociale est également le respect du pluralisme : une société politiquement pluraliste peut, en principe, également être unie face à des ennemis extérieurs, mais le débat politique tend parfois à confondre unité et unanimisme.

Ce resserrement des liens entre l’Éducation nationale et l’armée semble être un revirement, alors que pendant la seconde moitié du XXe, les enseignants avaient plutôt à cœur de sanctuariser l’école vis-à-vis de l’armée. Comment l’expliquez-vous ?

Olivier Schmitt : Ce retour en force de l’idée de resserrer les liens entre armée et école est lié au contexte international. On vit objectivement un moment dangereux, les sources de la prospérité et de la sécurité de la France s’étant effondrées. Les élites dirigeantes ont commencé à prendre conscience de cet état de fait en 2022, et se sont mis en tête de réduire le décalage entre leur perception de cette dangerosité et celle de la population.

Et, en France, ce n’est pas sans rapport avec un glissement politique vers la droite, une aspiration croissante au rétablissement d’une forme de hiérarchisation des rapports sociaux, et une politisation de l’armée. Le meilleur exemple en est l’appel régulier à l’intervention de l’armée dans les banlieues, auquel l’armée répond systématiquement qu’il s’agit d’une mauvaise idée, dangereuse qui plus est.

« On vit objectivement un moment dangereux, les sources de la prospérité et de la sécurité de la France s’étant effondrées »

Au vu du nouveau contexte géopolitique, la sensibilisation aux questions de défense, y compris de défense civile, doit-elle réellement se faire au sein de l’école ? Et, si oui, quels garde-fous placer pour ne pas basculer dans une forme d’endoctrinement ou de propagande militariste ?

Olivier Schmitt : Pour moi, le problème de l’enseignement à la défense ne se situe pas dans le fait qu’il se fasse dans le cadre de l’école. En revanche, il faut qu’il soit assuré par les enseignants, avec une forme de liberté pédagogique. L’enseignement à la défense n’est pas forcément militaire. Qu’un professeur d’histoire-géographie dispense ces cours, ce serait très bien. Je pense que mettre des réservistes devant une classe, c’est prendre le risque que des gens fassent n’importe quoi devant les élèves. Si le résultat est un PowerPoint préparé par le ministère que les réservistes vont montrer, pour moi, c’est de la communication, pas de l’éducation.

L’école sert à éduquer, à forger l’esprit critique pour que les citoyens prennent leurs décisions. C’est pour cela que je regrette que le programme d’éducation morale et civique, où l’enseignement à la défense aurait toute sa place, ait été vidé de sa substance. Au moment où le budget de la défense atteint 80 milliards d’euros, il ne me semble pas inintéressant d’éduquer les élèves à ce à quoi vont être dédiés ces crédits.

En plus, depuis la mise en place des classes de terminale à spécialité géopolitique, on voit que les jeunes adorent ça, et qu’ils s’orientent plus qu’auparavant vers des études de relations internationales ou de défense. Il y a une vraie demande sociale de compréhension de ce qui est en train de se passer, et le meilleur exemple en est que vous m’appelez…

Avec la nouvelle situation internationale, la gauche se confronte à une difficulté politique : d’un côté elle amalgame et critique armée, militarisme et nationalisme guerrier, et en même temps, elle doit prendre position vis-à-vis des offensives de régimes illibéraux, qu’il s’agisse de la Russie ou des États-Unis. Comment sortir de cet étau ? Comment y répondent les gauches dans les pays exposés à l’impérialisme de la Russie ?

Olivier Schmitt : Ce n’est pas la première fois que la gauche en France doit s’éduquer sur ces questions : le récent livre de Maxime Launay La Gauche et l’armée en France (Nouveau monde, 2025) montre bien cette acculturation progressive après 1968. Sur le fond, ce n’est pas parce qu’un État ou un régime veut du mal au projet européen et aux valeurs démocratiques qu’il faut adhérer à l’ordolibéralisme que proposent aujourd’hui l’Union européenne et le Parlement de centre droit.

« En Scandinavie, les partis de gauche et d’extrême gauche reconnaissent tous le danger que représente la Russie »

La menace externe ne doit pas réduire à néant le pluralisme au sein des pays européens. En Scandinavie, les partis de gauche et d’extrême gauche reconnaissent tous le danger que représente la Russie, mais n’adhèrent pas forcément aux politiques qui sont menées dans leur pays. À ce titre, l’entretien donné il y a quelques mois à Mediapart par Li Andersson, eurodéputée finlandaise du groupe La Gauche [dont fait partie LFI, ndlr] est très intéressant. Il y a une grande différence entre la gauche nordique, qui voit au quotidien les agissements de la Russie, et la gauche en France, bien plus marquée par l’anti-américanisme.

Autre réaction possible vis-à-vis de la menace russe : le pacifisme. Rousseau, imaginait une société peuplée de chrétiens tous convaincus de tendre la joue gauche. Bien qu’il s’agisse d’une éthique individuellement admirable, une société ainsi peuplée s’effondre dès qu’elle est attaquée par un ennemi extérieur qui ne partage pas ce pacifisme. Si tout le monde est pacifiste, il n’y a plus de communauté politique. Enfin, pour les internationalistes, la question qui se pose est celle de l’arbitrage politique sur l’identité de leur principal adversaire : est-ce leur propre État ou bien la Russie de Poutine ? C’est un choix éminemment politique.

Selon vous, l’armée de métier penche-t-elle toujours très à droite, ou est-ce en train d’évoluer ?

Olivier Schmitt : C’est très difficile à mesurer. Il n’existe pas d’enquêtes sociologiques sur les militaires, pour leur propre protection. On trouve dans l’armée une grande diversité sociale pour ce qui est des engagés du rang [la catégorie de base de la hiérarchie militaire, ndlr]. La représentation des immigrés est plus importante que dans le reste des corps sociaux. Mon collègue Elyamine Settoul a produit un travail qui montre que les valeurs d’effort physique, d’engagement, de méritocratie portées par l’armée peuvent correspondre aux valeurs d’engagement des couches les plus populaires de la société. Il est probable que les officiers, eux, penchent en moyenne plutôt à droite, même si c’est loin d’être automatique. Les options politiques dépendent des classes sociales qui la composent, et varient au sein même des différentes catégories…

Plusieurs enquêtes et documentaires ont mis en lumière la présence de franges d’extrême droite au sein de l’armée. Faut-il s’en inquiéter, surtout si l’extrême droite arrive au pouvoir en France ?

Olivier Schmitt : L’armée est le reflet de la société. Dans une société française qui se droitise, il n’est pas surprenant de trouver ce type de comportements. Les travaux de Claude Weber ou Christel Coton sur les officiers de l’école de Saint-Cyr montrent par exemple une surreprésentation des opinions conservatrices et de l’expression religieuse par rapport aux autres étudiants du même âge. Mais ils notent aussi que les opinions et pratiques les plus radicales sont généralement minoritaires au sein même d’une promotion, et que les officiers concernés apprennent à modérer leur expression publique sur les sujets politiquement clivants, notamment en vue des promotions et de la réussite aux concours majeurs, comme l’École de guerre.

« On trouve dans l’armée une grande diversité sociale »

Ce qui montre une reconnaissance du fait que leur opinion n’est pas forcément ajustée aux attentes de l’institution, et encore moins des autorités civiles. En cas de prise de pouvoir par l’extrême droite, il est probable que ces opinions « rentrées » deviennent beaucoup plus audibles, mais cela ne signifie pas qu’elles constituent celles de la majorité du corps des officiers.

Pensez-vous qu’en cas d’arrivée de l’extrême droite au pouvoir en France, l’armée puisse être « purgée », comme cela se passe actuellement aux États-Unis ? Comment l’éviter ?

Olivier Schmitt : Dans le système hyper hiérarchisé de la Ve République, rien n’interdira, si l’extrême droite arrivait au pouvoir, qu’elle nomme un chef d’état-major qui influence lui-même la nomination des officiers généraux. Le système actuel donnant beaucoup de pouvoir à l’exécutif repose en fait sur l’idée que les élus seraient raisonnables, et les abus potentiels limités par la vertu personnelle.

L’attitude de l’armée à l’égard du pouvoir politique en France est très marquée par le putsch des généraux de 1961. Depuis, le pouvoir politique est soucieux qu’aucune tête ne dépasse, et les armées ont intériorisé l’idée qu’elles n’avaient pas à intervenir sur les questions politiques.

Quand, en 2021, une vingtaine de généraux a signé une tribune d’extrême droite dans Valeurs actuelles, le général Didier Castres, ancien chef « opérations » de l’état-major des armées, a pris sa plume dans Libération en leur demandant pourquoi leur parole aurait plus de poids que celle de juges, d’infirmiers ou de travailleurs sociaux, en rappelant les limites de la décence démocratique. C’était un signal rassurant.

Pour autant, ces œillères de l’armée vis-à-vis de la politique ne sont à mes yeux pas satisfaisantes. Elle ne peut pas se contenter d’obéir et mon sentiment est renforcé par ce qui se passe en ce moment aux États-Unis. La formation des militaires manque d’une éducation politique et aux relations civilo-militaires, qu’elle accepte de discuter d’hypothèses inconfortables.

Il faut qu’elle se pose la question : où commence et s’arrête la légitimité du pouvoir politique, si celui-ci est destructeur ? En France, l’armée se fonde sur un compromis historique : on accorde aux militaires une liberté de conscience, mais ils doivent la loyauté à l’armée et au pouvoir politique. Cette attitude méconnaît une impasse : que se passe-t-il quand l’autorité politique devient antidémocratique ? Je plaide personnellement pour former des officiers démocrates.

Dans les années 1930, des militants antifascistes et internationalistes ont crée leurs propres armées, avec les brigades internationales, la Résistance… Aujourd’hui, avec la professionnalisation de l’armée et sa technicisation, comment imaginer une éventuelle résistance ?

Olivier Schmitt : Aujourd’hui, en France, bien qu’il y ait un grand nombre d’armes en circulation du fait du grand nombre de chasseurs, la connaissance de base des questions militaires est très faible. On ne peut pas forcément imaginer un corps de francs-tireurs comme autrefois. L’asymétrie est trop forte entre les moyens de la police ou de l’armée moderne et la population désarmée. La comparaison avec la Résistance est difficile : la génération qui a alors pris les armes avait fait la Première Guerre mondiale.

Et, aujourd’hui, de qui l’extrême droite serait-elle la collaboratrice ? De la Russie ? Des États-Unis ? Ce ne sont pas des nations qui ont tenté de nous envahir par le passé. Donc, il est difficile de mobiliser sur ce type de registre, à la fois du point de vue des moyens, et de celui de l’imaginaire. En revanche, s’il y a réellement une guerre civile en France, il n’y a aucune raison que l’armée reste unifiée, et donc il y aurait nécessairement dans les deux camps des gens avec des compétences, des accès, des moyens…

Si l’Europe renoue avec une stratégie militaire de défense, comment éviter que cet outil militaire soit, demain, utilisé pour dominer, accaparer des ressources ou des territoires ?

Olivier Schmitt : Aujourd’hui, l’objet de l’armée dans une démocratie est de défendre la nation et de dissuader les autres de nous attaquer. Si la dissuasion échoue, alors, on se défend. Pour garantir ce mandat, il faut un contrôle politique de l’armée. Il n’y a pas de contournement possible de cette question, à laquelle toutes les forces politiques doivent s’intéresser.

Après la guerre froide, et avec la disparition des menaces existentielles de la nation, les forces progressistes se sont investies dans le combat contre la globalisation, le néolibéralisme, en se contentant d’accompagner ou de condamner les interventions de l’armée, par exemple, en Afrique. Mais elles n’ont plus une connaissance intime des sujets.

La plupart des chercheurs critiques sur ces sujets se penchent, par exemple, sur la doctrine, mais méconnaissent le fonctionnement concret et les logiques de l’organisation, par exemple dans la manière de planifier des opérations. Or, il est impossible de se pencher sur les questions militaires sans s’intéresser à la « technicité » de l’emploi de la force : s’arrêter à étudier des doctrines et en déduire que l’armée est le mal car elle prévoit de tuer des gens ne suffit pas. Il y a eu un abandon intellectuel de ces questions.

   mise en ligne le 29 mai 2026

Immigration, Palestine, féminisme, progrès social... Les leçons de l’Espagne à l’Europe libérale

Luis Reygada sur www.humanite.fr

Dirigée depuis plusieurs années par une coalition de gauche, l’Espagne affiche une santé économique insolente et fait la démonstration que l’on peut faire rimer progrès social et croissance. Que ce soit sur l’immigration, la Palestine ou le féminisme, le gouvernement de Pedro Sanchez avance à contre-courant des logiques néolibérales, atlantistes et réactionnaires dans lesquelles s’embourbent ses voisins européens. De quoi inspirer de ce côté-ci des Pyrénées.

En quelques années, l’Espagne est devenue un véritable laboratoire en Europe. Sous son gouvernement de coalition et à contre-courant de la ligne néolibérale dictée par Bruxelles, le pays dirigé par le socialiste Pedro Sanchez a conquis de nouveaux droits sociaux pour les travailleurs, assumé une politique étrangère cherchant à s’affranchir de la tutelle atlantiste, reconnu le rôle économique des sans-papiers et porté un féminisme d’avant-garde… tout en affichant une croissance exceptionnelle. Un modèle audacieux, preuve que les politiques de progrès social peuvent faire rimer État providence et dynamisme économique. « L’Humanité magazine » a fait son tour d’Espagne, en quatre étapes, pour plonger au cœur du modèle ibérique.

La locomotive économique de l’Europe

Dans le quartier d’Almagro, secteur huppé du district madrilène de Chamberi, le Partido popular (PP) diffuse en continu sa propagande antigouvernementale, comme si le bourrage de crâne suffisait à faire une vérité. « Pedro Sanchez appauvrit les Espagnols », proclame un écran sur la rue de Génova, depuis le siège du principal parti d’opposition, qui se présente comme le seul capable de « bien diriger et faire avancer » la quatrième économie de l’Union européenne.

Retranché dans une réalité alternative, le PP feint d’ignorer les bons résultats économiques du pays, pourtant salués par l’OCDE et le FMI. Ce dernier augure pour la « locomotive économique d’Europe » la meilleure performance au niveau mondial parmi les grandes économies développées, après avoir déjà devancé en 2025 – avec une croissance de 2,8 % – toute l’euro-zone et ses principales puissances (0,9 %, 0,7 % et 0,2 % pour la France, l’Italie et l’Allemagne). « S’il existait une Ligue des champions des droites les plus malhonnêtes, le PP gagnerait aisément », ironise Esperanza, militante du syndicat Commissions ouvrières (CCOO). « Leur stratégie consiste à nier les avancées et à dépeindre une situation apocalyptique ! »

Tous les indicateurs témoignent, en effet, de l’inverse : chômage sous les 10 % pour la première fois depuis 2008, hausse de 66 % du salaire minimum depuis l’arrivée du socialiste Pedro Sanchez au pouvoir en 2018, recul des inégalités et de la pauvreté, mise en place d’un revenu minimum vital, revalorisation des retraites, hausse de la productivité… Même si l’inflation et la hausse des loyers atténuent leurs effets, ces réformes « vont dans la bonne direction », apprécie Javier Pacheco, secrétaire confédéral aux CCOO, qui rappelle que les mesures concernant le travail et les entreprises ont été adoptées « avec la participation active des syndicats ».

Face à la crise du Covid, « l’Espagne a tourné le dos à la dévaluation salariale et à l’austérité pour adopter une politique fiscale expansionniste et un bouclier social visant à protéger les revenus des ménages, tout en consolidant l’État providence », explique l’économiste Jorge Uxo. Si le rôle du plan de relance européen Next Generation EU est souvent rappelé, celui du virage progressiste engagé en 2020 avec un gouvernement de coalition plus à gauche l’est beaucoup moins.

« Nous avons changé de paradigme en nous opposant radicalement à la logique austéritaire : pour sauver l’économie, nous avons d’abord protégé les citoyens », affirme Pablo Bustinduy, le ministre des Droits sociaux et de la Consommation. Selon lui, la protection sociale a été la clé pour soutenir la croissance, contrairement aux pronostics des technocrates : « Lorsque nous avons réformé le droit du travail pour favoriser les CDI et renforcer les droits des travailleurs, lorsque nous avons augmenté le salaire minimum, beaucoup prédisaient une destruction du marché de l’emploi et une explosion du chômage. C’est le contraire qui s’est produit ! » (lire entretien).

Pour la ministre du Travail Yolanda Diaz (lire entretien), cette trajectoire dépasse l’économie et fait marquer des points à la gauche. « Le succès espagnol démontre que les allégations néolibérales sont fausses », affirme-t-elle, s’appuyant sur un rapport récent de la Commission européenne saluant les réformes du marché du travail. « C’est en protégeant les salariés que l’économie a progressé. » Un résultat fruit de rudes batailles avec Bruxelles, mais aussi avec les partenaires socialistes au sein de la coalition, même si Pedro Sanchez n’hésite pas à en revendiquer la paternité…

Gaza, le courage de dire la vérité

Alors qu’en Europe la solidarité avec la Palestine est de plus en plus ciblée par de nombreux gouvernements, l’Espagne fait entendre une tout autre voix. En septembre dernier, tandis que des milliers de manifestants venaient d’empêcher l’arrivée à Madrid de la Vuelta, Pedro Sanchez se disait « admiratif » d’un peuple « mobilisé pour des causes justes », confirmant son rôle de dirigeant parmi les plus critiques de la « barbarie » en cours à Gaza. Plusieurs membres de son gouvernement ont défendu les militants, estimant que la course cycliste aurait pu se dérouler normalement sans la présence d’une équipe représentant un « pays génocidaire ».

« La cause palestinienne est enracinée ici depuis longtemps », rappelle Ibon Meñika, porte-parole de Gernika Palestine, qui fédère une cinquantaine d’organisations. Il a fait partie des promoteurs du match de football entre sélections basque et palestinienne joué à Bilbao l’année dernière. Ou encore de la mosaïque humaine formée ici, à Guernica, en 2023. « C’était fort de dénoncer les bombardements israéliens sur les civils gazaouis depuis ce lieu, l’ancien marché de la ville : c’était la zone 0 de l’attaque aérienne de 1937 perpétrée par les fascistes italiens et les nazis allemands. »

Reconnaissance de l’État palestinien, boycott de l’Eurovision ainsi que des produits issus des colonies de Cisjordanie, embargo sur les armes, rupture de contrats militaires, actions devant la Cour internationale de justice, volonté de rompre l’accord UE-Israël : Meñika reconnaît « à leur juste valeur » les positions du gouvernement. « Pour le bien des Palestiniens, il faut de l’audace politique. » Le soutien populaire donne, selon lui, à Pedro Sanchez une légitimité pour porter cette ligne en Europe. « Il a su écouter la société, même s’il y a aussi des calculs politiques », ajoute-t-il. Avec ses camarades, il tente d’amplifier les actions menées par les artistes, mairies, entreprises, fédérations sportives, universités, partis politiques, syndicats… « Tous ceux qui refusent de normaliser le génocide. »

À Bilbao, l’université du Pays basque, comme de nombreuses institutions espagnoles, a rompu certains partenariats. Dans ses annexes, situées dans le quartier médiéval, elle présente une exposition intitulée « Le mal : Auschwitz 1945-Gaza 2025 ». « Ce parallèle ne choque pas ici », explique Jana, une visiteuse originaire de Saragosse. Elle se dit aussi fière de l’opposition « courageuse » de son gouvernement à la guerre contre l’Iran et le refus d’autoriser l’usage de bases américaines en Andalousie ou encore d’augmenter les dépenses militaires, comme le demandait l’Otan.

Pour le politologue Heriberto Cairo Carou, ces positions relèvent surtout d’une certaine intelligence politique de la part de Sanchez. Elles donnent des gages à sa gauche, aux électeurs de Sumar et de Podemos, tout en tenant compte de la reconfiguration géopolitique du monde. « Les vieilles alliances sont secouées, souligne-t-il. Face à la Chine, Sanchez agit en homme d’État pragmatique en développant ses liens avec le géant asiatique, mais aussi en cherchant à replacer son pays comme tête de pont européenne vers l’Amérique latine.  » Une attitude qui tranche avec la soumission atlantiste de la Commission européenne et des poids lourds du Vieux Continent…

Immigration, une chance, pas une menace

À Séville, capitale d’une Andalousie surnommée le « potager de l’Europe », dont l’agriculture ne fonctionnerait pas sans ses milliers de travailleurs immigrés, souvent sans papiers, Jean Kofi, Togolais de 22 ans, ne tarit pas d’éloges sur l’Espagne et son président. « Dieu les bénisse », dit-il, balayant les discours des extrêmes droites : « J’ai trois professions : coiffeur, menuisier, maçon… Si j’ai laissé ma famille derrière moi, c’est pour travailler dignement, rien d’autre. »

S’il est un autre sujet sur lequel l’Espagne pourrait donner des leçons à l’Europe, c’est bien l’immigration. Dossier complexe dont les droites et extrêmes droites ont fait un levier électoral au mépris des faits. Face à cette stratégie, le gouvernement de Pedro Sanchez refuse l’hypocrisie de nombreux voisins européens heureux de voir une main-d’œuvre ultraprécarisée faire tourner leurs économies. « Pour l’Espagne, la migration est synonyme de richesse, de développement et de prospérité », déclarait-il en 2024, rappelant la contribution « fondamentale » des travailleurs migrants à l’économie du pays, mais aussi à l’équilibre démographique et, via leurs impôts, au financement de la protection sociale et des retraites. « Dans une UE plus que jamais tirée vers l’extrême droite, ce gouvernement incarne une alternative dont nous sommes fiers, car il allie responsabilité et humanité », estime l’eurodéputé socialiste Juan Fernando Lopez Aguilar, ancien ministre de la Justice sous José Luis Zapatero.

Un constat que ne dément pas Jean Kofi. Arrivé il y a neuf mois, il espère bénéficier de la nouvelle mesure gouvernementale « relative aux droits et libertés des étrangers et à leur intégration sociale », officialisée le mois dernier, qui devrait permettre à près de 500 000 personnes en situation irrégulière d’obtenir un titre de séjour et de travail. Mais pour cela, il faut obtenir un « certificat de vulnérabilité » avant fin juin, au risque de saturer centres sociaux et associations habilitées à délivrer ce précieux document.

Carmen, professeure et bénévole au sein de l’ONG Accion en Red, montre sur son téléphone le message qui circule parmi les militants : « L’Association pour les droits humains est débordée, nous recherchons des volontaires pour aider les migrants à remplir les documents… » Rue Blanco White, la plupart des demandeurs sont latino-américains – péruviens, nicaraguayens, colombiens –, suivis des Marocains et des Africains subsahariens. Les hommes travaillent surtout dans l’agriculture ou la restauration, les femmes dans les soins et les tâches ménagères.

« Cette régularisation massive est remarquable, et même courageuse au regard de ce qui se passe ailleurs », salue Juan Blanco Lopez, un travailleur social. Mais il rappelle qu’elle est avant tout le fruit d’années de mobilisation associative et qu’elle n’a pas été accompagnée de moyens suffisants pour absorber la demande. Il critique aussi une certaine approche « utilitariste » du gouvernement. « C’est parce que ces étrangers sont là et que nous avons besoin de main-d’œuvre que nous les régularisons. Nous vivons dans une société mondialisée où les marchandises circulent librement, mais pas les êtres humains. La migration devrait être considérée comme un droit humain. » Malgré tout, l’Espagne de Pedro Sanchez, sur ce sujet également, apparaît, à bien des égards, à l’avant-garde du reste de l’Europe.

Les pionniers du féminisme

En matière de politiques féministes, c’est peu de dire que l’Espagne fait aussi bouger les lignes. Ou plutôt les Espagnoles, qui n’ont pas attendu 2018 et l’arrivée de Sanchez pour aller de l’avant. « La plupart des lois sur l’égalité remontent au premier gouvernement de José Luis Zapatero (2004-2011) ; elles sont avant tout le fruit d’un mouvement féministe très fort », insiste l’eurodéputée socialiste Lina Galvez. « Mais il est certain que le retour de la gauche a favorisé leur renforcement, avec par exemple la loi du ”seul un oui est un oui”. » Un texte pionnier qui place le consentement explicite au cœur des relations entre deux individus.

Approuvée en 2022, la loi est notamment issue de la vague de protestation sans précédent qui avait suivi le procès de l’affaire de « la meute », un viol collectif commis ici, à Pampelune, lors des fêtes de San Fermin de 2016. « Cette loi constitue une avancée considérable, mais notre loi locale est encore plus progressiste », remarquent Uxue Berruezo et Monica Ramirez, membres de la Coordination d’organisations de femmes et/ou féministes pour l’égalité en Navarre. Conscientes des avancées obtenues sur le papier en matière d’égalité, elles luttent maintenant pour voir tout cela « se concrétiser sur le terrain ».

Directrice de l’Institut de Navarre pour l’égalité, Patricia Abad Encinas célèbre les « efforts déployés (au niveau national) pour parvenir à un large consensus politique qui permette de mettre en œuvre des politiques féministes de grande envergure ». En s’appuyant, par exemple, sur le pacte d’État contre la violence de genre, un compromis transversal – dont seule l’extrême droite s’est exclue – accompagné d’un budget : 1 milliard d’euros alloués en 2017, une seconde enveloppe augmentée de 50 % pour la période 2025-2030. De quoi avancer, avec l’impulsion des mouvements populaires, vers « l’éradication des inégalités structurelles qui persistent encore, et continuer de jouer un rôle de premier plan au niveau européen ».


 


 

Espagne : « En renforçant les droits des travailleurs, nous battons des records d’emploi tout en faisant croître notre économie », analyse Pablo Bustinduy, ministre des Droits sociaux

Luis Reygada sur www.humanite.fr

Pour le ministre espagnol des Droits sociaux Pablo Bustinduy, les bons résultats économiques de son pays sont indissociables des politiques économiques et sociales menées par la gauche, à contre-courant des logiques néolibérales prônées par Bruxelles. Entretien.

Ministre espagnol des Droits sociaux, de la Consommation et de l’Agenda 2030, Pablo Bustinduy est une des principales figures de l’aile gauche de la coalition gouvernementale dirigée par le socialiste Pedro Sánchez.

Dans cet exécutif où cohabitent sociaux-démocrates et forces plus progressistes, ce ministre membre de SUMAR – la plateforme menée par la seconde vice-présidente et ministre du Travail Yolanda Díaz – incarne une ligne résolument sociale, attachée à la protection des plus vulnérables et à la refondation de l’État-providence. « Nous avons toujours été convaincus que renforcer la justice et la dignité des familles travailleuses était la voie à suivre, et nous avons prouvé que cela fonctionne », assure dans cet entretien exclusif à l’Humanité cet ancien de Podemos (2014-2019), aujourd’hui résolument engagé à impulser depuis le sommet de l’État « des politiques qui améliorent réellement la vie des majorités sociales ».

Quel rôle joue Sumar au sein du gouvernement pour infléchir les politiques vers des positions plus progressistes ?

Pablo Bustinduy : Le rôle des partis de gauche au sein de gouvernements de coalition socio-démocrates a fait l’objet de nombreux débats. Ce n’est jamais une position facile, surtout lorsque la gauche est minoritaire. La question centrale est de savoir s’il est possible d’impulser des politiques qui améliorent réellement la vie des majorités sociales, malgré des résistances parfois puissantes.

En ce sens, nous avons démontré que cela est possible et il y a une idée maîtresse qui guide toute notre action au sein du gouvernement espagnol : une démocratie ne peut fonctionner si les paramètres fondamentaux de la vie sont subordonnés à la volonté et aux intérêts des grandes entreprises et des ultra-riches. Notre priorité est donc de redistribuer le pouvoir au plus grand nombre, que ce soit en matière de logement, de droits des consommateurs, de régulation des plateformes numériques ou de politique internationale.

Votre gouvernement est parvenu à obtenir des avancées sociales tout en obtenant de très bons résultats macro-économiques, à l’encontre des pronostics des conservateurs. Quelle a été la recette de ce succès ?

Pablo Bustinduy : Depuis la pandémie, principalement, nous avons poussé un changement de paradigme, qui est la raison principale expliquant non seulement pourquoi l’Espagne croît, mais aussi pourquoi nous avons réduit les taux de pauvreté et d’inégalité. La dernière fois que l’Espagne, et le monde, ont été frappés par une crise de cette ampleur (lors de la crise financière de 2008, NDLR), le consensus néolibéral avait poussé les gouvernements à mettre en œuvre une politique économique plutôt contradictoire : sauver les institutions financières avec de l’argent public tout en laissant les familles sans protection, leur faisant perdre leurs emplois et même leurs logements.

Cette fois-ci, nous nous sommes radicalement opposés à cette logique d’austérité contre-productive : nous avons décidé que pour sauver l’économie, il fallait d’abord prendre soin des citoyens. Et cela a clairement porté ses fruits. De la protection de l’emploi au renforcement des conditions de travail et à la hausse du salaire minimum, en passant par la mise en place d’un revenu minimum vital ou des investissements historiques dans les services publics, par exemple en matière d’éducation ou de dépendance. La protection sociale a été la clé pour garantir que notre économie continue à croître dans des conditions justes et inclusives.

Il existe donc bien des marges de manœuvre au-delà des lignes directrices classiques de Bruxelles ou des recettes néolibérales («austérité compétitive », dérégulation, « flexibilisation » du travail, etc.) ?

Pablo Bustinduy : La politique économique déployée lors de la pandémie constitue déjà une preuve que le paradigme de l’austérité était erroné et qu’une autre approche était possible. C’est une leçon pour les gouvernements mais aussi, et surtout, pour les citoyens. Maintenant nous le savons en nous n’allons jamais laisser personne nous dire que la seule façon de surmonter une crise est de faire payer la facture aux travailleurs et aux plus vulnérables, ou que l’économie s’effondrerait si des mesures d’austérité n’étaient pas adoptées. C’est tout simplement faux et, même si cela ressemble à une affirmation économique irréfutable, ce n’est en réalité qu’un choix.

En Espagne, lorsque nous avons réformé le droit du travail pour favoriser les CDI et renforcer les droits des travailleurs, lorsque nous avons augmenté le salaire minimum de plus de 60 %, beaucoup nous disaient que nous allions détruire le marché de l’emploi et que le chômage allait exploser. Rien de tout cela n’est arrivé. Au contraire, nous avons battu des records d’emploi et réduit la précarité. Nous avons toujours été convaincus que renforcer la justice et la dignité des familles travailleuses était la voie à suivre, et nous avons prouvé que cela fonctionne.

Lorsque vous avez pris vos fonctions de ministre en novembre 2023, vous avez déclaré que « les politiques et les droits sociaux doivent être le pilier permettant de construire une économie et une société différentes et meilleures ». Deux ans et demi plus tard, l’Espagne a poursuivi sur cette voie, avec un succès certain, et pourtant droite et extrême droite continuent de se renforcer. Comment l’expliquez-vous ?

Pablo Bustinduy : L’histoire a fréquemment prouvé que le soutien politique est une question complexe qui ne peut être expliquée par les seuls facteurs économiques. Il est indéniable que la situation économique générale de l’Espagne s’est améliorée ; cependant, la crise du logement, par exemple, empêche ces améliorations d’atteindre véritablement la majorité de la classe ouvrière comme il serait souhaitable. À cette réalité économique, nous devons ajouter le contexte international : les conflits, la guerre, le changement climatique…

Cette incertitude croissante se cristallise dans notre imaginaire collectif. C’est un instinct humain de rechercher la sécurité lorsque l’on se sent en danger, et les mouvements d’extrême droite instrumentalisent très souvent ces peurs. Cependant, nous sommes convaincus que la gauche a une autre voie : tout comme nous l’avons prouvé avec notre gestion économique, nous devons répondre à ce sentiment d’insécurité à travers des améliorations de notre sécurité sociale au sens large, en élargissant les droits et en renforçant l’État-providence.

 mise en ligne le 24 avril 2026

Lucie Castets : « Le peuple français est un peuple de gauche qui s’ignore »

Cyprien Caddeo, Mejdaline Mhiri et Lumi sur www.humanite.fr

Grande défenseuse d’une primaire unitaire menacée par les divisions au sein du PS, Lucie Castets appelle les progressistes à renouer avec les classes populaires et à mener la bataille politique sur l’impôt et les services publics.

L’ex-première ministrable du Nouveau Front populaire (NFP) reste une défenseuse de l’union de la gauche, à l’heure où plus personne ne veut s’unir. Alors que la primaire dite de Bagneux est menacée par un potentiel désengagement des socialistes, nous l’avons interrogée sur le plateau de notre émission Twitch Ça ira, le 22 avril. Morceaux choisis.

Pour ceux qui ne vous connaîtraient qu’à travers la question du NFP, où vous situez-vous politiquement ?

Lucie Castets : Une certitude que j’ai acquise après ces deux ans d’aventure politique, c’est que je ne me reconnais dans aucun parti. À l’image de nombreux électeurs de gauche qui ont pu voter pour différentes formations en fonction des élections.

Aux européennes, par exemple, j’ai voté pour les Écologistes car je trouvais important que l’écologie politique soit représentée au Parlement européen. Il y a, par ailleurs, une certaine difficulté dans ma position, celle d’essayer de rabibocher la gauche, de choisir un courant. Mais je peux vous dire que ma gauche est intersectionnelle, qu’elle veille aux luttes sociales, mais aussi féministes et antiracistes.

En devenant maire du 12e arrondissement de Paris, affiliée au groupe écologiste, n’avez-vous pas renoncé en partie à ce rôle d’arbitre entre les partis ?

Lucie Castets : Au contraire, il importait pour moi d’avoir un mandat. J’ai plutôt une formation de « techno », j’ai été directrice des finances de la Ville. Le mandat local permet d’être au contact des gens, d’expériences de vie que, par définition, je ne connaîtrais pas sans cela. Cela vient épaissir mon expérience politique.

Concernant le groupe écologiste, ils ne m’ont pas demandé de prendre ma carte, et je ne le ferai pas, quand bien même je me reconnais dans l’écologie politique, qui devrait être le souci de toute la gauche. On ne peut pas être écologiste et s’inscrire pleinement dans un modèle capitaliste. La crise écologique aura des répercussions sur la production des richesses, et l’enjeu sera de mieux les répartir.

Vous diriez-vous anticapitaliste ?

Lucie Castets : Oui, on ne peut pas se contenter d’organiser la « résilience » de notre société aux effets néfastes du capitalisme. Ce serait un échec complet, un renoncement de la politique. En revanche, on ne peut pas attendre d’avoir pensé un monde complet d’alternative au capitalisme. Il faut poser des pierres pour proposer autre chose, en partant des offres non marchandisées, comme les services publics.

Le processus de primaire unitaire lancé à l’été 2025 par les Écologistes, le PS, l’Après et Debout est-il au point mort ? Les socialistes pourraient se désengager…

Lucie Castets : Le processus est menacé. Pour des raisons qui me paraissent insupportables : dix ans de macronisme ont mis la France à genoux, l’extrême droite est aux portes du pouvoir, la vie des gens est en jeu et la gauche passe son temps à s’entretuer, entre les partis et à l’intérieur des partis. Si c’est la primaire le problème, je ne suis pas pour une primaire coûte que coûte. Qu’on nous propose autre chose. Mais il nous faut impérativement un processus démocratique pour trancher la question.

Où en êtes-vous du travail programmatique, qui semble suspendu aux disputes entre partis ?

Lucie Castets : Je le déplore. On a monté une convention sur l’éducation qui a donné de belles choses, en associant des professeurs, des élèves, des étudiants. Mais il est vrai que le reste des travaux est en suspens en attendant que les choses se règlent. On ne va pas faire travailler les gens dans le vide.

Le Monde révélait en février que 13 000 millionnaires échappent à l’impôt sur le revenu. Pourquoi cela n’a-t-il pas déclenché de débat national sur la fiscalité ?

Lucie Castets : C’est en effet un scandale qui démontre l’indécence du macronisme. Le gouvernement cherche des dérogations pour que le 1er-Mai soit un jour travaillé, engage le travail de nombreux fonctionnaires pour faire la chasse aux bénéficiaires du RSA, et, dans le même temps, des ultrariches échappent à l’impôt.

La gauche doit avoir le courage de briser des tabous sur la fiscalité. Pas que sur la fiscalité d’ailleurs, il faut interroger tous les mécanismes d’héritage et de transmission des inégalités, notamment le rôle du déterminisme social à l’école.

Le gouvernement cherche 6 milliards d’euros d’économies pour pallier les effets de la guerre au Moyen-Orient. Si cela tenait à vous, où iriez-vous les chercher ?

Lucie Castets : Déjà, il faut déjouer une idée fausse : non, les dépenses publiques n’explosent pas. Elles restent stables dans le temps. La partie qui augmente, ce sont plutôt les aides aux entreprises, souvent sans contrepartie, qu’on pourrait réévaluer. Ensuite, ce sont les baisses massives d’impôts voulues par Emmanuel Macron qui ont aggravé la dette.

Donc nous pouvons aller chercher de nouvelles recettes en votant de nouveaux impôts sur les plus riches. Et pas seulement sur les 0,1 % les plus riches, sur lesquels la gauche parfois se concentre trop. Il faut que toute la fiscalité soit plus redistributive et progressive. Quand on touche plus de 10 000 euros par mois, on peut payer plus d’impôts. Je rappelle que nous avons besoin de milliards d’euros d’investissement pour la transition écologique et rebâtir les services publics.

Comment recréer du consentement à l’impôt, face au discours libéral ?

Lucie Castets : Nous avons les arguments pour mener cette bataille culturelle, en démontrant que lorsque l’on retire des services publics, c’est bien moins efficace. Le gouvernement a continuellement réduit les dépenses publiques en matière de santé. Or les besoins ne disparaissent pas. Les assurances et mutuelles privées prennent donc de plus en plus de place.

Lorsqu’on additionne les dépenses publiques de santé et les dépenses privées complémentaires, on se retrouve avec une dépense plus grande qu’avant. Le 100 % Sécurité sociale serait bien plus efficace, car cela produit bien moins de frais de gestion. La diabolisation de la taxe Zucman, qui était une sorte de b.a.-ba de la justice fiscale, montre que la bataille sera rude. Mais elle est inévitable. Il faudra du courage politique.

On voit qu’une partie du patronat est séduite par le RN. Comment enrayer cette bascule ?

Lucie Castets : Il faut surtout s’adresser aux gens qui votent de bonne foi pour l’extrême droite en pensant qu’elle va se battre pour leurs droits, leurs usines, leurs services publics, que c’est un mensonge. En un sens, Jordan Bardella nous facilite la tâche avec son discours pro-business. Le RN est l’ennemi des classes populaires. Tant que la gauche ne sera pas crédible auprès des classes populaires, elle restera faible. Le peuple français est un peuple de gauche qui s’ignore, car la gauche échoue à les convaincre.

Par ailleurs, nous devons rester très clairs, ne pas se fourvoyer dans des discours qui consisteraient à mettre l’extrême droite et la gauche radicale dans le même sac, comme certains l’ont fait lors de la mort de Quentin Deranque. La minute de silence accordée à un néonazi a aussi été un signal abominable sur les digues qui sont en train de sauter. Que certains à gauche puissent se rendre complices de cela me rend malade.

La question des nationalisations a été de nouveau soulevée, notamment par les communistes. Qu’en pensez-vous ?

Lucie Castets : C’est un outil parmi d’autres. La nationalisation peut être une réponse mais peut aussi avoir des conséquences désastreuses pour les dépenses publiques. Il y a d’autres outils de coercition à activer, comme une plus forte taxation des marges, en ce qui concerne Total, par exemple.

Historiquement, la gauche s’est toujours battue pour la baisse et la meilleure répartition du temps de travail. Aujourd’hui, on la retrouve en position défensive sur les conquêtes du passé, comme le 1er-Mai, auquel s’attaquent les macronistes. Doit-elle être plus à l’offensive ?

Lucie Castets : Nous devons nous battre pour les droits acquis de haute lutte. Ensuite, la question de la réduction du temps de travail doit toujours être au cœur de nos réflexions, mais à condition de ne pas penser le travail de manière binaire, comme si tout le monde était salarié. Une des difficultés qu’a créées Macron est d’inventer une forme d’entrepreneuriat prolétaire, avec le statut d’autoentrepreneur ; pour eux, la question du temps de travail ne se pose même plus, et ils n’ont pas de protection sociale.

   mise en ligne le 19 avril 2026

À Barcelone, Pedro Sánchez appelle au réveil des forces progressistes face à l’internationale réactionnaire

François Bougon sur www.mediapart.fr

À l’occasion d’un sommet de dirigeants et d’un grand rassemblement progressiste, le premier ministre espagnol a enjoint ce week-end à la gauche de lancer la contre-offensive. « L’ère de l’internationale d’extrême droite touche à sa fin », a-t-il lancé.

Barcelone (Espagne).– À Barcelone, loin de la capitale Madrid, loin de ses problèmes judiciaires et de politique intérieure, le premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a réuni cette fin de semaine des dizaines de chef·fes d’État progressistes, dont la Mexicaine Claudia Sheinbaum, le Colombien Gustavo Petro, le Sud-Africain Cyril Ramaphosa et le Brésilien Luiz Inácio Lula da Silva. Il a aussi présidé un grand rassemblement destiné à s’opposer à l’internationale réactionnaire de Donald Trump et ses affidés.

Vendredi 17 avril, le dirigeant socialiste de 54 ans s’était aussi réuni avec son aîné, le président brésilien Lula, 80 ans, pour le tout premier sommet entre les deux pays. Tous deux ont sonné la charge contre le président états-unien va-t-en-guerre.

Lula a salué les récentes prises de position de Sánchez contre la guerre en Iran. « Aujourd’hui, a-t-il déclaré, plusieurs régions du monde sont de nouveau en conflit. [...] Je te comprends tout à fait lorsque tu dis “Non à la guerre”, je l’ai fait aussi en 2003 quand les États-Unis ont demandé au Brésil de participer à la guerre en Irak. J’ai dit que nous avions une autre guerre » – celle contre la pauvreté. 

Ces réunions, la troisième édition du sommet En défense de la démocratie et la toute première de la Global Progressive Mobilisation, ont permis à Sánchez de se placer comme le dirigeant européen qui organise la contre-offensive au niveau mondial dans le camp progressiste. 

« Merci Pedro pour ton leadership », a déclaré samedi 18 avril devant plus de 5 000 personnes Elly Schlein, la secrétaire du Parti démocrate (PD) italien. « Merci d’avoir démontré que le programme progressiste fonctionne. Merci d’avoir défendu notre dignité en quatre mots : non à la guerre. »

Samedi, Lula a félicité le dirigeant espagnol pour avoir organisé « cet événement progressiste qui vise à montrer au monde que la démocratie n’est pas morte » et « que personne ne doit avoir honte d’être progressiste ou d’être de gauche ». Dans un message vidéo, le maire de New York, Zohran Mamdani, a estimé quant à lui que le rassemblement de Barcelone était un « merveilleux mouvement émergent » en raison de son engagement « à lutter pour la dignité ».

L’ère de l’internationale d’extrême droite touche à sa fin. Nous allons inaugurer une nouvelle ère de progrès. Pedro Sánchez, premier ministre espagnol

Malgré les revers récents de la gauche aux législatives en Argentine et à la présidentielle au Chili, malgré la pression de l’extrême droite en Europe, y compris en Espagne où Vox vient d’accepter de soutenir le gouvernement régional de droite du Parti populaire en Estrémadure en échange d’une vice-présidence, Pedro Sánchez voit dans la récente défaite de Viktor Orbán un signe d’espoir pour la gauche sociale-démocrate. Et dans ces rencontres de Barcelone, l’occasion d’une renaissance.

« Je sais que l’internationale d’extrême droite et une droite servile font beaucoup de bruit ; que, parfois, on a l’impression qu’il n’y a pas d’autres voix. Mais ne nous laissons pas tromper. Ils ne crient pas parce qu’ils sont en train de gagner, ils crient parce qu’ils savent que leur heure est venue », a-t-il lancé samedi. « Les gens se rendent compte qu’ils n’ont pas de projet, qu’ils n’ont pas de solutions. Leurs politiques n’ont apporté que la guerre, l’inflation, les inégalités, la fracture sociale, a-t-il ajouté. L’ère de l’internationale d’extrême droite touche à sa fin. Nous allons inaugurer une nouvelle ère de progrès. »

Le président du gouvernement espagnol a aussi revendiqué la fierté d’être de gauche. « Ils ont essayé de nous faire honte de nos idées, mais c’est fini, a-t-il affirmé. À Barcelone, ce 18 avril, la honte change de camp et ce sera pour toujours. »

« Make love again, not fascism »

C’est ce qu’ont essayé de démontrer pendant deux jours, vendredi 17 et samedi 18 avril, les participant·es d’En défense de la démocratie, venu·es en nombre d’une quarantaine de pays, sous la bannière de la Global Progressive Mobilisation. Cette dernière se veut une réplique à la CPAC (Conservative Political Action Conference), la grand-messe conservatrice qui a servi de rampe de lancement à la néo-réaction mondiale. D’ailleurs, pour la session plénière qui a conclu l’événement samedi après-midi, des casquettes rouges avaient été distribuées, sur lesquelles on lisait « Make love again, not fascism ».

Les tables rondes ont réuni des élu·es, notamment Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste français, des militant·es, des intellectuel·les, des syndicalistes et même d’ancien·nes dirigeant·es, tels le Chilien Gabriel Boric ou le Colombien Ernesto Samper. Se succédant à un rythme effréné, elles ont été l’occasion d’échanger sur les échecs, les stratégies à venir et sur des questions aussi diverses que « des solutions progressistes pour un monde qui sombre dans le chaos », « exercer une influence en se plaçant du bon côté de l’histoire » ou « aborder la guerre culturelle »

L’une des personnalités les plus attendues de cet événement a été l’économiste français Gabriel Zucman, tout juste arrivé de New York, où il avait plaidé la veille pour imposer davantage les ultrariches en compagnie de Zohran Mamdani et d’un autre économiste, Joseph Stiglitz. Dans un texte publié le même jour par The Guardian et Le Monde, les trois hommes ont jugé que « rien ne justifie un système régressif dans lequel les ultrariches contribuent moins que le reste d’entre nous ». « C’est ainsi que les inégalités se creusent et se perpétuent », ont-ils écrit. 

À Barcelone, l’économiste français a de nouveau exposé ses arguments, se disant certain que son projet de taxe des milliardaires puisse voir le jour. « C’est juste une question de mois, d’années. Il faut juste qu’un État ou que la Californie [le « 2026 Billionaire Tax Act », une loi sur l’imposition des milliardaires à hauteur de 5 %, sera soumis au vote des habitant·es de l’État de l’ouest des États-Unis en novembre – ndlr], a-t-il lancé. Je ne sais pas qui sera le premier mais celui qui le fera deviendra une étoile brillante pour le monde entier. » 

Un regain d’optimisme

Car, malgré l’ampleur des défis face à la vague réactionnaire, aux discours de haine sur les réseaux sociaux, à l’alliance des oligarques et de la Big Tech et, dans le cas de la France, à une gauche incapable de s’unir à un an de la présidentielle, un certain optimisme a régné dans les salles et les couloirs du parc des expositions situé au pied du parc de Montjuïc.

« Tout n’est pas perdu, a lancé Julissa Reynoso Pantaleón, ancienne ambassadrice états-unienne en Espagne sous l’administration de Joe Biden. Dans mon pays, il existe un mouvement fort de résistance. » Pour elle, les prochaines élections de mi-mandat pourraient marquer le début de la fin pour le trumpisme. « Tous les indicateurs nous disent que le Parti démocrate, et surtout la partie la plus à gauche, va obtenir un résultat impressionnant », en tout cas à la Chambre des représentants, a-t-elle poursuivi.

De son côté, le maire de Rome, Roberto Gualtieri, du Parti démocrate, a jugé que l’extrême droite était « en perte de vitesse » et qu’il était temps de construire une large coalition des forces progressistes. « Nous avons gagné à New York, nous avons gagné le référendum en Italie » sur la réforme de la justice, a-t-il indiqué. 

Cet optimisme est nourri non pas uniquement de défaites du camp adverse, comme celle subie par l’illibéral Orbán ou par Giorgia Meloni, mais aussi de victoires, largement commentées, en particulier celle de Zohran Mamdani à New York.

Avec cependant le sentiment d’une nécessité à porter des politiques réellement de gauche, que ce soit sur la taxation des riches ou les politiques migratoires, comme celle lancée mardi par l’Espagne dans un vaste plan de régularisation de sans-papiers pouvant bénéficier à quelque 500 000 personnes. « À ceux qui critiquent la régularisation extraordinaire : l’Espagne est fille de l’immigration et ne sera pas mère de la xénophobie », a déclaré Pedro Sánchez, samedi.

Le chef du gouvernement espagnol a mis en avant trois sujets d’importance. D’abord, un nouveau système multilatéral pour « refléter la réalité du monde du XXIsiècle », « plus efficace, plus transparent et démocratique, plus inclusif et représentatif »« Le moment est venu pour les Nations unies d’être renouvelées, réformées et, pourquoi pas, bien sûr, dirigées par une femme. Ce n’est pas seulement une question de justice, c’est aussi une question de crédibilité », a-t-il lancé. La régulation numérique – « sans règles, la technologie nous divise et nous rend plus dépendants » – et la lutte contre les inégalités sont ses autres priorités. 

Ana María Archila, responsable du service des affaires internationales de la ville de New York, a rappelé que la victoire de Donald Trump s’expliquait par l’incapacité du Parti démocrate à répondre aux espoirs du monde du travail. « Notre engagement est d’améliorer la vie des gens », a-t-elle insisté, en évoquant le mandat de Zohran Mamdani, soulignant aussi les résistances de la part des forces conservatrices et du capital pour faire échouer cette expérimentation.

« Nous sommes conscients que nous devons réussir à New York, mais nous devons aussi réussir partout dans le monde », a clamé la responsable politique. Une manière élégante de dire « progressistes du monde entier, unissez-vous », sans oublier les erreurs du passé. 

 

   mise en ligne le 10 avril 2026

Présidentielle 2027 : pourquoi la gauche est incapable de dépasser les 32% aux élections nationales depuis 2014 ?

Cyprien Caddeo sur www.humanite.fr

Empêtrée dans ses débats d’appareil sur la question de l’union ou de la primaire, les partis progressistes ne voient pas l’iceberg : depuis 2014, le total de la gauche n’a jamais dépassé les 32 % aux élections nationales.

Un jour sans fin, à gauche. Union ou pas union, alliance ou pas alliance, primaire ou pas primaire. Les appareils insoumis, écologistes, socialistes et communistes s’enlisent dans d’interminables considérations stratégiques. Autant de temps médiatique épuisé à ne pas parler de fond, de programme, ou à dessiner une alternative politique au macronisme et à l’extrême droite.

Pourtant, les forces progressistes dans leur ensemble et leur diversité font face à un plafond de verre, qui pourrait bien être un mur lors de la présidentielle 2027. Depuis les européennes de 2014, le total de la gauche ne parvient plus à dépasser les 32 % des suffrages. Qu’on en juge : 26 % à la présidentielle de 2017, 30,6 % à celle de 2022. Même lors du scrutin qui a le plus souri à la gauche, à savoir les législatives anticipées de 2024, à l’issue desquelles le Nouveau Front populaire est arrivé en tête, la gauche n’a obtenu au premier tour que 31,4 % des voix exprimées.

Un constat qui s’affine quand on zoome sur la carte : la gauche dispose de zones de force où son total est très haut, comme l’ont montré, lors des municipales, les résultats dans des villes comme Montpellier, Lille, ou dans les quartiers populaires comme à Saint-Denis, Saint-Ouen, Montreuil… Et il y a des territoires où ces scores se réduisent à peau de chagrin – le Nord-Est industriel, l’Oise, l’Eure, le Sud-Est, le Massif central rural… En janvier, la dernière livraison du baromètre 2026 OpinionWay pour le Cevipof montrait par ailleurs que seuls 27 % des Français s’autopositionnent à gauche (contre 13 % au centre, 25 % à droite, 12 % à l’extrême droite).

François Hollande, premier coupable ?

Or, si elle veut conjurer la défaite, la gauche doit impérativement convaincre bien au-delà de ce score, et ne pas se battre pour savoir qui sera hégémonique au sein d’un bloc minoritaire. « Depuis 2012, la gauche ne se qualifie plus au second tour, rappelle le politologue Frédéric Sawicki. Le fait qu’elle soit éliminée dès le premier tour casse la dynamique et empêche l’élargissement de son socle au second. »

Au banc des accusés, François Hollande, toujours lui. Il faut dire que l’effet catastrophique de son mandat n’a pas été démenti depuis – sur le PS, qui ne dépasse plus 6 % à la présidentielle, et sur la gauche dans son ensemble. L’ex-président aura provoqué deux mouvements : d’abord l’émergence d’un centre politique, qui a de facto détaché du total de la gauche les électeurs modérés, partis voter Macron ; ensuite la fuite d’une partie des classes populaires, qui se sont senties trahies. « Les mêmes politiques libérales ont été menées, parfois de manière plus offensive encore que sous l’ère de Nicolas Sarkozy, pointe Léon Deffontaines, porte-parole du PCF. On le voit notamment au contact de la base sociale historique de la gauche, les ouvrières et ouvriers. »

À cela s’ajoute un cadre institutionnel globalement défavorable à la gauche : un monde du travail atomisé et ubérisé, un secteur associatif affaibli par les saignées budgétaires, des syndicats qui peinent à arracher de grandes victoires sociales face à l’inflexibilité macroniste, un espace médiatique saturé par les obsessions de l’extrême droite.

L’angle mort des « gauches irréconciliables »

Il est faux toutefois de dire que toutes les classes populaires ont déserté la gauche. Plus de 40 % de ceux qui touchent moins de 1 000 euros par mois ont voté à gauche en 2022 (dont 33 % pour LFI), 31 % chez ceux qui touchent moins de 2000 euros (dont 27 % pour Mélenchon). Mais la montée en puissance de La France insoumise, et son émergence en tant que première force de gauche lors des deux précédentes présidentielles, n’a pas permis, à elle seule, à percer le plafond de verre des 32 %.

LFI s’est construite largement sur le rejet du PS, et une partie de son électorat – jeunes diplômés précaires de moins de 35 ans – s’est politisée contre le quinquennat Hollande. Depuis, socialistes et insoumis sont dans une guerre sans fin, parfois interrompue par des accords circonstanciés – la Nupes en 2022, puis le NFP en 2024. « Quand on tape plus sur le PS que sur l’extrême droite, ça affaiblit la gauche, soupire Chloé Ridel, porte-parole du PS. L’inverse est aussi vrai. Passer son temps à expliquer que certains sont des traîtres porte préjudice. »

« On ne commence pas à élargir son socle en le divisant par deux, estime en écho Cyrielle Chatelain, présidente des députés écologistes. D’où mon scepticisme face à la logique des gauches irréconciliables, et au piège qui consiste à opposer territoires urbains et territoires ruraux. »

Mais cette guerre des gauches traduit aussi des désaccords sur la façon d’élargir le socle électoral, même si tout le monde s’accorde, au fond, sur la nécessité d’aller chercher les abstentionnistes. Au PS, l’idée de faire revenir au bercail les électeurs partis chez Macron en 2017 travaille toutefois les esprits. « S’ils reviennent, ce doit être sur nos bases, pas celles des macronistes, tempère toutefois Chloé Ridel. Nous devons définir un projet clair. »

LFI espère, de son côté, convaincre les trahis du PS sur des bases plus radicales, et mobiliser dans les « réservoirs d’abstentionnistes » que sont, notamment, les quartiers populaires, où les insoumis font effectivement des scores élevés avec un contre-récit national. « Nous ne devons pas avoir peur de cliver et de chaque désaccord fondamental, explique le député LFI Antoine Léaument. Si on ne dit pas que la police tue, si on ne dit pas le mot islamophobe, on abandonne des populations dominées qui se reconnaissent dans ce discours. » Mais quid de ceux qui ne s’y retrouvent pas, voire qui voient dans cette stratégie dite de la « nouvelle France » un repoussoir ? « Il y a effectivement des gens qui ne voient pas de quoi on parle quand on met l’accent sur les violences policières ou les phénomènes racistes, concède l’insoumis. Mais justement, l’enjeu, c’est de conscientiser et de politiser les gens sur ces sujets, pas de les abandonner. »

Le poids de la droitisation

Les communistes considèrent, eux, que l’élargissement du socle de gauche ne peut se faire que sur une base de classe. « La question sociale, industrielle, celle de la production, ou simplement du vivre-mieux disparaît peu à peu, regrette Léon Deffontaines. Les rassemblements que nous avons construits, notamment la Nupes et le NFP, au-delà des effets positifs que l’on peut saluer, ont eu un effet pervers : ils ont homogénéisé la voix de la gauche. Nous devons démontrer qu’il n’y a pas qu’une seule voix à gauche, au-delà des positions clivantes de Jean-Luc Mélenchon ou Sandrine Rousseau. »

L’enjeu, surtout, est de rendre audible les propositions de la gauche, dans leur diversité. Même si certains thèmes de droite sont toujours plébiscités, à en croire le Cevipof : 61 % des Français pensent qu’il y a trop d’immigrés en France ; 50 % qu’il faut réduire le nombre de fonctionnaires ; 53 % des sondés estiment qu’une société juste est une société où l’on rémunère davantage ceux qui travaillent plus que les autres.

« Nous avons perdu la bataille du récit, en conclut Chloé Ridel. Nous avons laissé s’installer le discours d’extrême droite selon lequel l’immigration serait une menace, mais aussi la bataille du réel. Nous ne sommes pas parvenus à empêcher que se constituent des ghettos scolaires, des difficultés d’intégration qui permettent à l’extrême droite de dire que cela ne fonctionne pas. »

Mais, à l’inverse, les travaux du sociologue Vincent Tiberj (dans la Droitisation française, mythes et réalités, PUF) montrent que chaque génération est plus progressiste que la précédente, sur les questions d’immigration, d’égalité femmes-hommes, LGBT +…

Ce qui n’en fait pas pour autant des électeurs de gauche. « La grosse difficulté pour la gauche, c’est qu’une partie des électeurs qui seraient en effet susceptibles de plébisciter ses propositions, sur les salaires ou les services publics, ne croient pas qu’elles soient réalisables, analyse le politologue Frédéric Sawicki. Le matraquage médiatico-politique sur la dette, la « gabegie des dépenses sociales » a été intériorisée. Ou alors les électeurs pensent que les promesses seront de toute façon trahies, avec le souvenir du quinquennat Hollande. » Retour au péché originel, dont la gauche, y compris radicale, peine à se défaire.

 mise en ligne le 6 avril 2026

Théodore Tallent : « Il y a deux manières aujourd’hui de rentrer dans l’écologie : la santé et le pouvoir d’achat »

Amélie Poinssot sur www.mediapart.fr

Les municipales ont marqué un net recul des listes écologistes. Pourtant, des politiques environnementales avancent à bas bruit dans les territoires. Et loin du « backlash » national, les attentes de changement sont fortes. Entretien avec le politiste Théodore Tallent.

Il est loin le temps des marches pour le climat, des espoirs de « monde d’après » et de la « vague verte ». La campagne électorale a mis sur la touche les questions environnementales et le parti Les Écologistes a encaissé de cuisantes défaites à l’issue du deuxième tour des municipales.

L’écologie politique est-elle au bord de la disparition ou est-elle en train de se transformer ? Comment la transition environnementale peut-elle avancer dans un contexte où le « backlash » anti-écolo atteint des sommets ?

Chercheur en science politique à Sciences Po, Théodore Tallent travaille sur la perception de la transition écologique dans les territoires ruraux. Dans un entretien à Mediapart, il revient sur le décalage entre l’avancée des politiques locales et les blocages au niveau national. Et ce qui permettrait de les lever.

Mediapart : Sur la dizaine de grandes villes conquises en 2020, le parti Les Écologistes n’en a conservé que trois à l’issue des élections municipales de 2026 : Tours, Lyon et Grenoble. Est-ce la fin de l’écologie politique ?

Théodore Tallent : Il faut faire attention à ne pas surinterpréter les résultats. Il y avait un ensemble d’enjeux propres aux petites communes et aux grandes métropoles, qui rend difficile toute conclusion générale sur l’état d’esprit des électeurs et électrices sur les questions environnementales.

Ce que l’on voit en tout cas, c’est que le parti Les Écologistes a du mal à s’imposer comme parti indépendant, et qu’il est renvoyé à ce qu’il a été pendant longtemps : plutôt un petit parti d’ajustement dans des coalitions, alors qu’on avait cru, en 2019-2020, avec sa poussée aux européennes puis aux municipales, qu’il pouvait devenir un grand parti structurant, comme le sont par exemple les Grünen en Allemagne.

On observe également que l’écologie en tant qu’objet politique est complètement en retrait. Pendant la campagne électorale, elle a disparu de l’espace médiatique et politique : selon l’association QuotaClimat, l’information environnementale n’a occupé que 2,3 % de temps d’antenne, et l’on voit, à travers différentes études, que l’écologie n’apparaît plus comme un sujet prioritaire chez les citoyens. C’est assez préoccupant.

Pourtant, les sujets environnementaux sont loin d’être absents des politiques locales…

Théodore Tallent : En effet, et ils font même l’objet d’un relatif consensus. À part quelques sujets spécifiques, qui sont conflictuels, comme des mesures agricoles et les zones à faibles émissions (ZFE), la plupart sont compris comme un objet d’amélioration de la qualité de vie.

C’est la préservation de la forêt autour de chez soi, la végétalisation de la commune, le développement de mobilités très concrètes comme des taxis pour des personnes âgées ou des parkings de covoiturage, la rénovation énergétique des bâtiments publics…

Dans mes études de terrain, j’ai pu voir combien les mairies développaient tout cela. Pour une municipalité, faire l’économie d’une facture d’énergie de 50 000 à 100 000 euros sur une salle communale et avoir ainsi plus d’argent pour la subvention au club de foot, ça compte ! Tout cela se traduit par une amélioration du cadre de vie. Cela n’apparaît peut-être pas comme quelque chose de très politique au premier abord, mais c’est cela qui suscite l’adhésion des gens. Ils y voient des actions sincères qui ont des impacts directs sur leur environnement proche et leur quotidien.

Une écologie qui ne se définit plus comme telle ?

Théodore Tallent : Beaucoup de maires ne vont pas mettre cette étiquette en avant. Ils vont plutôt présenter leur politique environnementale comme une politique de bon sens. Et cela fonctionne, car c’est abordé sous l’angle de la proximité, avec des mesures très concrètes. En fait, c’est une politique de protection collective.

L’impression souvent véhiculée selon laquelle la population ne voudrait pas de changement est complètement fausse.

La question est de trouver le moyen de faire passer du niveau local au niveau macro. Si planter des arbres et rénover des écoles fait sens localement, ce n’est pas ça qui fait adhérer à un projet écologique au plan national, où les sujets peuvent être très conflictuels. Mettre fin aux véhicules thermiques, développer les énergies renouvelables à grandes échelles, trouver les sommes nécessaires à ces transitions… On voit bien que lorsqu’il s’agit d’engager des réformes structurelles, cela suscite énormément de résistances. Que ce soit à l’Assemblée nationale, au gouvernement ou à Bruxelles, des majorités anti-écolos et des alliances droite-extrême droite détricotent les textes et la transition écologique n’avance pas.

Voyez-vous toutefois des pistes à explorer pour effectuer ce changement d’échelle ?

Théodore Tallent : Il faut, me semble-t-il, montrer concrètement comment une politique publique peut changer la vie des gens. La qualité de l’air et de l’eau améliore notre santé. La diminution de nos factures d’énergie et de carburant améliore notre quotidien. Il faut expliquer tout cela ! Puis mettre en place des politiques qui y répondent.

Au cours de mon travail de terrain, j’ai pu constater que l’impression souvent véhiculée selon laquelle la population ne voudrait pas de changement est complètement fausse. La réalité, c’est que les gens ont parfaitement compris que les changements étaient nécessaires, et qu’ils y sont prêts. Mais à certaines conditions : il faut que ce soit juste socialement, et que tout le monde y contribue.

Dans une étude de la Fondation Jean-Jaurès et de l’ONG Transports & Environnement à laquelle j’ai contribué, nous avons fait par exemple la proposition d’un parc social d’un million de voitures électriques, afin qu’un maximum de personnes puissent avoir accès à ces véhicules et que cela relance la production en France.

La majorité des gens sont modérément ou véritablement contraints dans leur budget, tout en étant convaincus de la nécessité de politiques environnementales. Il faut les accompagner. L’an dernier, une étude du Climate Change Community – l’équivalent au Royaume-Uni du Haut Conseil pour le climat – a montré qu’une politique efficace de décarbonation sur les véhicules et les logements permettrait d’économiser l’équivalent de 1 700 euros par an et par foyer. Voilà un bénéfice concret de la transition…

Quelles pourraient être aujourd’hui les ressorts d’une mobilisation face aux urgences écologiques, alors que le backlash anti-écolo a atteint des sommets au niveau national ?

Théodore Tallent : Il y a selon moi deux manières aujourd’hui de rentrer dans l’écologie : le pouvoir d’achat et la santé. Le premier, on vient de le voir, ce sont notamment les économies que peut nous apporter une politique de transition énergétique. La seconde, on l’a vue avec les plus de deux millions de signatures contre la loi Duplomb. Le soutien à la fin des pesticides ne faiblit pas, et c’est la même chose avec les PFAS, le cadmium… Les gens tiennent à leur santé et à celle de leurs proches, c’est quelque chose de très mobilisateur.

 

   mise en ligne le 3 avril 2026

Face à l'« union des droites », reconstruire des perspectives communes à gauche

Laurent Mouloud sur www.humanite.fr

À un an de la présidentielle, la séquence municipale n’aura pas apporté la clarté politique que certains appelaient de leurs vœux. De fait, les résultats de ce scrutin local, dont les enjeux ont été nationalisés à outrance, dessinent un paysage politique fragmenté comme rarement, écartelé entre grandes métropoles et territoires, entre milieux populaires et aisés, entre une gauche et une droite tiraillée chacune par des stratégies et alliances précaires. De ce tableau impressionniste émergent, néanmoins, deux dynamiques de fond qui, à n’en pas douter, structureront l’année électorale à venir.

La première est l’élargissement des passerelles entre le RN et la droite classique. À l’évidence, le travail de sape idéologique et de banalisation des thèmes de l’extrême droite, mené depuis des années par la Macronie et LR, a fini de décomplexer l’électorat conservateur. Sans le moindre scrupule républicain, il n’hésite plus, désormais, à donner sa voix au parti à la flamme. Et vice versa.

À Marseille, le RN Franck Allisio, défait au final par la gauche, a bénéficié à plein du réservoir électoral de Martine Vassal. La candidate de la droite et du centre, donnée à 20 % dans les sondages de début de campagne, a fini laminée au second tour à 5 %.

À Clermont-Ferrand, en revanche, lors d’une triangulaire de second tour, ce sont les électeurs RN qui se sont détournés de leur candidat, cette fois, pour donner leur voix à la droite. Qui, grâce à ce report massif, arrache d’un cheveu cette commune à la gauche, qui la gérait depuis la Libération.

On le voit, l’« union des droites », fantasmée par Éric Zemmour et Jordan Bardella, a commencé dans les urnes. Bien aidée par les contorsions hypocrites du patron de LR, Bruno Retailleau, qui, jouant d’un confusionnisme irresponsable, ne conçoit aujourd’hui de barrage républicain que contre la gauche, résumée à la présence diabolisée de La France insoumise.

Ce brouillage des repères aseptise le RN, dont l’élu vendéen, mis à part un hiatus économique, partage la vision autoritaire, ethnocentrée et anti-islam. Officiellement, Retailleau se défend de cette convergence idéologique. Mais qu’importe. Son électorat a bien compris le sous-texte. Et risque d’être tenté de préférer l’original à la copie en 2027.

L’autre dynamique sous-jacente à ce scrutin est le retour du discours mortifère des « deux gauches irréconciliables ». Les bureaux de vote sitôt fermés, nombre d’élus nationaux socialistes et insoumis ont couru les plateaux pour se renvoyer la responsabilité des défaites. Chacun s’accusant d’être le « boulet » électoral de l’autre, tout en s’exonérant à bon compte des réalités locales, beaucoup moins clivées, qui ont mené à des défaites à Brest, Clermont-Ferrand ou Toulouse.

Une incessante bataille de leadership, où l’un ne conçoit que de l’emporter sur l’autre, serait forcément délétère pour l’avenir de la gauche. Si cette dernière veut espérer exister dans une future course à l’Élysée, elle ne peut faire l’économie d’un travail de rassemblement.

Oui, il est absurde de reprendre la rhétorique de diabolisation de LFI, que la droite et l’extrême droite nourrissent à longueur de journée pour précisément fracturer la gauche. Tout comme il est absurde de penser qu’une élection présidentielle ne nécessite pas de rallier tout un camp, au-delà même du sien.

Ces élections municipales ont montré que la marche vers le pouvoir de l’extrême droite n’était pas inéluctable. Les accords locaux et l’unité derrière des candidats avec de vrais projets de transformation sociale ont permis de lui barrer la route dans nombre de communes, et d’en conquérir de nouvelles.

À un an de l’échéance présidentielle, le devoir de la gauche sera, non pas de débattre d’elle-même à l’infini, mais de reconstruire une perspective commune, un projet susceptible de l’unir et de mobiliser en priorité les milieux populaires qui se sont largement abstenus dimanche dernier. À défaut, il est sûr que les « gauches irréconciliables » ne pèseront pas lourd face à l’« union des droites »…

 mise en ligne le 24 mars 2026

Jospin,
un mythe pour la gauche

Catherine Tricot sur www.regards.fr

La disparition de l’ancien premier ministre ravive le souvenir idéalisé d’une gauche au pouvoir. Elle rappelle aussi le moment où le Parti socialiste a choisi de s’adapter au monde plutôt que de le changer.

Lionel Jospin est mort et sa mémoire est saluée unanimement. Évidemment à gauche, par ceux qui l’ont connu, qui ont fait partie de son gouvernement. Pour Martine Aubry, « c’est une immense peine. J’avais pour lui une grande admiration pour l’homme d’État qu’il était, pour l’homme de gauche qui n’a jamais trahi ses valeurs, pour sa rigueur morale ». Sa mémoire est saluée par ses camarades de parti ou de la « gauche plurielle ». Ainsi Fabien Roussel écrit pour le PCF : « Avec les communistes, il aura porté de grandes réformes sociales. Même si des désaccords existaient, son engagement pour la gauche et la justice sociale restera. » Cet hommage s’étend jusqu’à Manuel Bompard, qui tweete : « Pour ma génération, c’est la dernière apparition d’un homme de gauche au pouvoir prenant des mesures radicales comme les 35 heures ».

À l’heure de la mort, on se souvient du meilleur de celui qui part. Il est juste de rappeler la rigueur intellectuelle et morale de celui qui succéda à François Mitterrand à la tête du PS. Georges Marchais fit les frais de cette intelligence affûtée et Lionel Jospin défendit avec brio les positions socialistes quand la tension entre les deux grands partis de la gauche n’avait rien à envier à celle que nous connaissons aujourd’hui. Bien des années plus tard, il sut se saisir des rencontres initiées par Jean-Christophe Cambadélis et Gilbert Wasserman pour faire travailler ensemble les partis de la gauche. Dans la foulée des « Assises de la transformation sociale » de 1995, son gouvernement de gauche plurielle réunit socialistes, écologistes et communistes. Malgré la surprise de la dissolution de 1997, les discussions engagées depuis des mois, avec publications à l’appui, ont permis cette convergence. La gauche d’alors se souvenait des longues négociations sur le programme commun ; elle savait que les accords ne s’élaborent pas en quatre jours et quatre nuits. 

Au-delà de l’homme droit qu’il fut, quel bilan retirer de son action ? Comme le rappelait justement son successeur François Hollande : « Lionel Jospin, c’était une orientation, le réalisme de gauche : conjuguer les réalités économiques avec les avancées sociales ».

Lionel Jospin se disait favorable à l’économie de marché mais pas à une société de marché. Les limites étaient posées. Mais limites aussi dans l’audace et la rupture. Lionel Jospin et Martine Aubry ont attaché leur nom à la réforme des 35 heures mais l’ont assorti de premières règles de flexibilisation sur le temps de travail, compliquant la vie des salariés, notamment des femmes.

Sous sa conduite, la politique française ne s’est pas alignée sur la vague social-libérale de Tony Blair et Gerhard Schröder, premiers ministres au même moment. On n’a pas connu en France la ravageuse destruction des droits sociaux dont les Britanniques et les Allemands restent victimes aujourd’hui. Lionel Jospin se disait favorable à l’économie de marché mais pas à une société de marché. Les limites étaient posées. Dans tous les sens du terme. Il instaura la CMU, cette protection sociale ouverte à tous pour que l’argent ne trie pas face aux soins. Il comprit aussi que l’action publique devait agir en faveur de la place des femmes en politique et fit voter une loi pour la parité. Mais limites aussi dans l’audace et la rupture. Lionel Jospin et Martine Aubry ont attaché leur nom à la réforme des 35 heures mais l’ont assorti de premières règles de flexibilisation sur le temps de travail, compliquant la vie des salariés, notamment des femmes, et réduisant les revenus liés au paiement des heures sup’. Pour les travailleurs les moins protégés, les conditions de la mise en œuvre de cette réforme détériora très concrètement le rapport de forces avec l’employeur. Il fut le premier ministre d’une politique de compétitivité à base d’allègement des charges pour les entreprises. Son adhésion à l’économie de marché l’a amené à procéder à de massives privatisations dont celles d’Air France et de France Télécom. Des privatisations plus importantes que celles conduites par Édouard Balladur entre 1986 et 1988. Dès son arrivée au pouvoir, Lionel Jospin a aussi voulu établir un nouvel équilibre en faveur des forces de l’ordre. Les assises de Villepinte marquent une rupture dans l’approche socialiste des questions de sécurité. C’est dans la foulée de cette première inflexion sécuritaire et après les attentats du 11-Septembre qu’est adoptée, en novembre 2001, la loi sur la sécurité quotidienne (LSQ). Elle renforce les mesures de contrôle et de répression, en mêlant dangereusement la lutte contre le terrorisme, les trafics, les incivilités et les fraudes sur les moyens de paiement.

Lionel Jospin était un social-démocrate. Il ne fut en aucune façon un homme de la rupture avec le capitalisme. Il installa son parti sur des chemins dont le PS n’est jamais sorti, celui de l’adaptation aux règles du monde. L’oublier n’aide pas à comprendre son échec en 2002, éliminé au premier tour. Rendre hommage à un grand homme d’État ne justifie pas de réécrire l’histoire. La gauche ne se reconstruira pas sur des mythes, des amnésies et des fariboles. 

   mise en ligne le 23 mars 2026

Municipales : la désunion de la gauche à l’épreuve des urnes — par Roger Martelli

Roger Martelli sur www.regards.fr

Si l’on en croit les porte-paroles des partis, tout le monde a gagné. À regarder d’un peu plus près, on a surtout la confirmation d’un paysage politique éclaté, avec quelques tendances fragiles, dont toutes ne sont pas réjouissantes.

Au second comme au premier tour, la participation n’a pas retrouvé son niveau de 2014, pourtant lui-même en baisse sur les précédents scrutins municipaux. Il fut un temps où, dans les villes très populaires, les équipes municipales étaient élues par 10 à 15% de la population en âge de voter. Depuis, ce tableau s’est élargi à l’ensemble du territoire national et le phénomène s’est encore amplifié, avec la hausse des triangulaires, quadrangulaires et même quinquangulaires. Voilà qui érode un peu plus la légitimité des décideurs et amplifie la crise de la représentation.

Globalement, le paysage politique n’a pas été bouleversé, mais il s’est plutôt dégradé du côté de la gauche. Si l’on prend le groupe des villes de plus de 50 000 habitants, on constate ainsi qu’une trentaine a changé d’étiquette : une quinzaine en faveur de la droite et du centre, onze en faveur de la gauche et trois en faveur de l’extrême droite. 

L’évolution en nombre n’est pas une révolution. Ce sont plutôt les équilibres internes aux grandes familles qui sont modifiés. Le PS reste certes la force la mieux lotie à gauche. Il garde ses fleurons, parfois brillamment : Paris, Marseille, Nantes, Montpellier, Lille et Rennes. Il gagne Saint-Etienne et Pau. Mais il perd Saint-Denis, Clermont-Ferrand et Brest.

Les moins bien lotis sont les Verts et le PCF. Les Verts font la surprise en conservant Lyon, mais perdent Bordeaux, Strasbourg, Annecy, Besançon, Colombes et Poitiers. Le PC va de son côté retrouver l’essentiel de ses 630 communes. Il récupère Aubagne et Nîmes, mais bute in fine sur la reconquête du Havre, de Saint-Pierre-des-Corps, de Champigny, de Sète ou d’Arles. Il perd une quarantaine de communes, dont cinq au bénéfice du RN (Vierzon et Lillers notamment). Vénissieux, Champs-sur-Marne, Rive-de-Gier, Pont-du-Château, Somain, Douchy-les-Mines ne sont plus communistes.

Il n’y aura pas de maire insoumis à Toulouse ou à Limoges, mais La France insoumise s’installe dans le paysage de banlieue. Quand elle s’est maintenue au second tour, elle retrouve peu ou prou ses scores de premier tour dans les villes sans risque de droite. Elle progresse même parfois, comme à Lille. À l’exception de Roubaix, conquise sur le centre, c’est la gauche qui fait les frais de sa progression, le PC comme le PS (Saint-Denis, Vaulx-en-Velin). LFI commence à se sortir de son dénuement communal et le fait en terres de gauche, pas dans les zones de force de la droite et du RN.

Au-delà, se pose la question de la sincérité perçue de l’union. Quand socialistes et insoumis passent une grande partie de leur temps de campagne à se démarquer les uns des autres, souvent avec violence, leurs soudaines retrouvailles laissent perplexe une part de leurs électorats potentiels.

Quant au RN et à ses alliés, on insiste à juste titre sur leurs échecs dans les grandes villes, à part Nice. Mais c’est sous-estimer la poursuite de leur enracinement au-delà, qu’illustrent les gains de Carcassonne, Castres, Carpentras, Liévin, Agde, Orange, La Flèche ou Montargis. Le sommet de la France urbaine continue d’échapper au parti de Jordan Bardella, mais pas les villes moyennes et petites, où il dispute la place aux autres composantes de la droite française.

Qui peut freiner une poussée d’un RN qui, comme en 2024, s’avère finalement résistible ? Au sortir de la séquence électorale municipale, les Républicains et la mouvance dite centriste (revigorée par le succès d’Édouard Philippe au Havre) se présentent comme les mieux placés pour le faire. Mais les élections ont étalé la profondeur de leurs divisions, y compris au second tour. Quant à la gauche, elle s’en est finalement mieux sortie qu’on ne le prédisait parfois. En réalité, elle est dans une situation délicate.

Globalement, ses scores de premier tour ne l’ont pas sortie de ses basses eaux. Mais au second tour, on constate que, confortée dans le sommet de la pyramide urbaine, elle a perdu tout de même des villes ou n’est pas parvenue à en reconquérir d’autres, alors que les résultats du premier tour lui donnaient une majorité arithmétique. Dans quelques cas, la désunion peut expliquer la déception : c’est par exemple le cas à Saint-Brieuc, à Champs-sur-Marne ou au Kremlin-Bicêtre.

Or quand l’union s’est réalisée entre les deux tours, elle a eu des effets divergents. Elle a fonctionné à Nantes, à Lyon, à Grenoble et à Tours, mais pas à Limoges, Clermont-Ferrand, Brest, Poitiers, Besançon, Toulouse ou Tulle. Pourquoi ? Sans doute parce que l’union n’est pas à elle seule un facteur explicatif. L’étiquette de la tête de liste a pu bien sûr jouer un rôle, en particulier quand des insoumis portaient cette charge, comme à Toulouse ou à Limoges. Mais on ne saurait laisser dans l’ombre le besoin de renouvellement que la population pouvait attendre de la gauche et que la gauche en place n’a pas su ou n’a pas pris en compte suffisamment en amont du tour décisif

Au-delà, se pose la question de la sincérité perçue de l’union. Quand socialistes et insoumis passent une grande partie de leur temps de campagne à se démarquer les uns des autres, souvent avec violence, leurs soudaines retrouvailles laissent perplexe une part de leurs électorats potentiels. À leur manière, Grégoire à Paris et Payan à Marseille ont considéré que les bases du rassemblement n’étaient pas assez crédibles pour le rendre attractif et gérable au-delà du moment électoral. On peut alors faire l’hypothèse qu’il était plus facile et plus crédible de se rapprocher entre écolos et insoumis, ou entre communistes et insoumis, qu’entre insoumis et socialistes.

Dès lors, on peut esquisser deux conséquences. La première est qu’il vaut mieux s’écarter résolument de la culture des deux gauches irréconciliables. Elle porte en germe la certitude de la défaite, parfois sur le terrain local, plus sûrement sur le plan national. Sur les terrains de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité, rien ne sépare les gauches de façon irrémédiable. La gauche se doit donc de trouver ou de retrouver une culture partagée, qui ne masque rien des différences entre les gauches, sans jamais oublier la passion de l’union.

Et pour que les rapprochements nécessaires n’apparaissent pas improvisés, voire opportunistes, il est vital de faire du débat permanent de fond une pratique en continu, sur les finalités, les valeurs, le projet de société et sur une stratégie rendant possibles les changements, partiels ou globaux.

  mise en ligne le 21 mars 2026

Municipales : et maintenant,
le second tour

Catherine Tricot | sur www.regards.fr

Dimanche soir s’achèvent les élections municipales. Quand bien même ce deuxième tour ne concerne qu’une minorité de Français, c’est ce dimanche que se jouera la leçon politique définitive du scrutin.

Dimanche dernier, à l’issue du premier tour des élections municipales, les écologistes ont plutôt mieux résisté qu’attendu ; mais ce qui sera retenu est le nombre de villes qu’ils continueront de diriger. Les listes de rassemblement à gauche sans LFI ont bien fonctionné et ont placé leur candidat en tête des gauches dans la plupart des villes. Vont-elles transformer l’essai ? L’avenir de Paris, Marseille, Nîmes ou Le Havre sera déterminant pour juger de leur capacité à entraîner toute la gauche et à remporter l’élection.

À Toulouse et Limoges, ce sont les listes LFI qui sont arrivées en tête et qui bénéficient de la fusion avec les autres listes de gauche. Est-ce que cela permettra de remporter la mairie ? Sur le papier, oui. Qu’en sera-t-il dimanche ? Les électeurs de gauche vont-ils massivement se reporter sur la nouvelle liste ? Il le faut, pour gagner. 

La France insoumise sera-t-elle suivie quand elle se maintient face au reste de la gauche ? Dimanche soir, les analystes vont examiner les comportements de ses électeurs. À Paris, vont-ils réitérer leur vote LFI du premier tour et confirmer la constitution d’un noyau solide autour de 10% ? Ou vont-ils faire le choix du vote Grégoire pour bloquer Rachida Dati ? Même chose à Villejuif, où la liste du maire sortant communiste n’est pas parvenue à un accord avec LFI malgré la pression de la droite. La question du comportement des électeurs insoumis se posera également dans toutes les villes où il n’existe pas un danger de droite. Sur 51 candidatures estampillées LFI présentes au second tour, 46 affronteront au moins une autre liste de gauche (dont 18 en région parisienne).

Si, par malheur, pour cause de divisions, des villes normalement gagnables ne le sont pas, voire si des villes sont perdues pour cause de désunion, les cicatrices seront longues à résorber.

À Marseille, en revanche, on peut s’attendre au report massif des électeurs sur le maire sortant, Benoît Payan, pour empêcher que la ville tombe dans les mains du RN.

Si, par malheur, pour cause de divisions, des villes normalement gagnables ne le sont pas, voire si des villes sont perdues pour cause de désunion, les cicatrices seront longues à résorber. À un an d’une bataille que tout le monde perçoit comme décisive pour la France, affaiblir, meurtrir la gauche n’est vraiment pas une bonne idée. 

Le premier tour a montré une bonne tenue de la gauche au-delà même des grandes villes et des listes des partis de gauche. Partout en France, de très nombreuses listes citoyennes relèvent aussi de cette culture écologique et humaniste. En face, l’extrême droite a confirmé son ancrage territorial mais n’a pas cassé l’opprobre qui l’entoure : une majorité d’électeurs ne veut pas d’elle au pouvoir, ni à la mairie, ni à l’Élysée après lui avoir fermé Matignon. La droite macroniste a disparu, les LR sont divisés, déboussolés et en capilotade.

Si la gauche ne se déchire pas, elle n’aura donc pas dit son dernier mot. Dimanche, il ne faut pas aggraver les blessures.

 mise en ligne le 20 mars 2026

 

« Vous êtes des irresponsables ! » : à Paris, les électeurs fustigent la désunion à gauche face à la menace Dati

Pauline Graulle sur www.mediapart.fr

Dans la capitale, seule grande ville de France où insoumis et socialistes n’ont pas réussi à se mettre d’accord dans l’entre-deux-tours pour battre la droite, l’angoisse grandit et la colère gronde. L’électorat de l’Est parisien peine à comprendre cette « guerre des gauches » face au risque Rachida Dati.

Le poissonnier lève un sourcil et jette un regard en biais vers le brouhaha qui s’élève depuis le bout du marché. En face de deux militantes socialistes venues tracter de bon matin, mercredi 18 mars, un homme aux longs cheveux blancs monte la voix : « Vous avez lu le bouquin de Johann Chapoutot ? Vous êtes des irresponsables ! »

Cet ancien syndicaliste de la CGT avait voté pour Sophia Chikirou au premier tour des municipales. Dimanche 22 mars, il se reportera non sans effort sur la liste d’Emmanuel Grégoire. Mais aujourd’hui, il est en colère. « Que la gauche n’arrive pas à s’unir est une aberration ! Une a-ber-ra-tion ! Dati, elle, a fait l’ouverture à l’extrême droite, c’est un danger public. Pourquoi est-ce qu’on n’a pas fait à Paris comme à Marseille ? », interroge-t-il face à l’une des militantes, qui opine du chef, compréhensive.

Celle-ci le reconnaît volontiers : elle a beau soutenir le choix d’Emmanuel Grégoire d’exclure toute fusion au second tour avec La France insoumise (LFI), qu’elle juge « sectaire » et « agressive », elle aussi est lasse de cette « guerre des gauches » qui fracture la première ville de France.

Dans les pollens qui tournicotent autour des étals posés sur le terre-plein de la rue Alexandre-Dumas, dans le XIarrondissement, elle se rassure en pensant à sa fille qui vote insoumis ou à sa tante qui a voté Pierre-Yves Bournazel le 15 mars : toutes deux lui ont promis qu’elles mettraient un bulletin « Grégoire » dans l’urne au second tour.

Combien seront-ils, ces électeurs et électrices de gauche ou du centre, à changer leur vote pour empêcher la droite de mettre la main sur Paris ? Depuis mardi soir, l’assurance tranquille née du score inattendu (près de 38 %) de la liste emmenée par Emmanuel Grégoire a fondu sous le soleil du printemps précoce.

En se retirant de la bataille, la zemmouriste Sarah Knafo et le philippiste Pierre-Yves Bournazel ont ouvert la voie à Rachida Dati. Désormais seule sur l’espace de la droite et de l’extrême droite, l’ancienne ministre de la culture n’a jamais été aussi proche de l’emporter malgré un résultat médiocre (moins de 26 %) au premier tour. Après Jordan Bardella, même Marine Le Pen a appelé à « faire barrage » à la gauche en votant pour elle.

Au lieu de se rassembler pour faire front commun, le candidat socialiste Emmanuel Grégoire et l’insoumise Sophia Chikirou ont déposé, chacun de leur côté, leur liste en préfecture. Sur les réseaux sociaux, les deux équipes ont commencé à s’empailler, s’accusant l’une l’autre d’être responsable de la division. Mercredi soir, l’engueulade a migré sur le plateau de BFMTV où les deux têtes de liste se sont livrées à un débat sans merci, quand bien même leurs programmes ne sont guère éloignés.

Unitaires des quartiers populaires

Sur les trottoirs de l’Est parisien, l’heure est à une colère sourde et indifférenciée contre les deux états-majors qui ont refusé de s’entendre. « La faute aux égos », entend-on rue Alexandre-Dumas, où une dame, caddie à la main, interpelle l’aréopage des militants : « Chirikou [sic], oui, on l’aime pas, mais vous vous êtes fait piéger par la presse : il fallait faire alliance ! » Un homme attrape un tract fraîchement réimprimé, où les mots « Mobilisation générale ! » ont fait leur apparition en gros caractères sous le visage d’Emmanuel Grégoire. « Il faut que Chikirou se désiste ! », lance-t-il sans y croire.

Jeudi matin, Danielle Simonnet arrive devant l’école élémentaire Mouraud, entourée de HLM dans le quartier Saint-Blaise (XXarrondissement). La députée de L’Après, qui fut conseillère de Paris durant quatorze ans, se lance dans une criée militante, une tonne de tracts à la main : « On compte sur vous dimanche ! Il ne faut pas que Dati passe, votez Emmanuel Grégoire ! », clame-t-elle à tue-tête. Là aussi, impossible de passer à côté de l’aspiration au rassemblement. « Il faut s’allier les gars ! Faites comme à Toulouse, ils vont niquer Moudenc ! », enjoint spontanément un livreur à vélo passant par là.

Les 90 000 électeurs qui se sont portés sur Chikirou ont le droit d’être représentés au conseil de Paris, c’est la démocratie ! Jérôme Gleizes, conseiller écologiste de Paris

L’accueil est plutôt bon chez les parents d’élèves. Les exemples toulousains et marseillais reviennent en boucle. « Pourquoi vous vous maintenez ? », morigène une mère face à Danielle Simonnet, qu’elle croit toujours membre du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, quand une autre lui glisse : « Ne vous inquiétez pas, je voterai Chikirou ! » La députée éclate de rire : « Non ! Si vous voulez me faire plaisir, il faut voter Grégoire ! »

Pour éviter les malentendus, l’ex-insoumise, purgée en 2024, a écrit un texte pour les habitants de sa circonscription où elle explique pourquoi seul un vote en faveur du socialiste saura « empêcher Dati-Knafo de prendre Paris ». La députée a épluché les résultats du XXe, bureau par bureau. Elle est formelle : dans les quartiers populaires, « la dynamique unitaire portée par Emmanuel Grégoire l’a emporté sur les aspirations identitaires ». Résultat, l’électorat qui avait massivement voté LFI aux dernières européennes n’a pas barguigné pour se reporter sur le vote Grégoire dès le premier tour.

Exemple dans le bureau de vote de l’école Mouraud, où près de 20 % des électeurs de LFI de 2024 ont préféré le socialiste à l’insoumise. « Il y a dans l’électorat populaire une conscience plus forte du danger de l’arrivée de Dati, alors que dans les coins plus bourgeois, autour de la place Gambetta, le vote Chikirou est plus élevé », analyse Danielle Simonnet.

De Marseille à Paris

Pour l’ancien conseiller de Paris Jérôme Gleizes, c’est justement là le problème : « Grégoire dit qu’il est confiant, mais il n’a pas compris que le vote utile avait déjà eu lieu au premier tour ! », alerte l’écologiste qui, avec ses camarades des Verts populaires, a rejoint LFI fin janvier.

Après avoir lui-même prôné l’union en interne, il défend désormais la ligne autonomiste de Sophia Chikirou : « Les 90 000 électeurs qui se sont portés sur sa candidature ont le droit d’être représentés au conseil de Paris, c’est la démocratie ! Face à une gauche molle, on ne peut pas disparaître », avance-t-il. Il observe aussi que, si à Marseille, le Rassemblement national a d’ores et déjà gagné ses galons à la mairie, dans la capitale, le retrait de Sarah Knafo a pour conséquence – heureuse – qu’aucun élu d’extrême droite ne siégera au conseil de Paris…

Dans le camp d’Emmanuel Grégoire, Lucie Castets a elle aussi longuement plaidé, en vain, pour le rassemblement. Une question de tactique, mais aussi de principe, pour celle qui fut choisie il y a deux ans par le Nouveau Front populaire pour incarner la gauche unie à Matignon. Deux ans plus tard, la fondatrice de Nos services publics a troqué sans mal son costume de première ministrable pour celui de future maire du XIIarrondissement.

On la retrouve jeudi sur le marché de la Porte-Dorée, en pleine discussion avec une électrice insoumise qui se dit aussi « écœurée » de la tournure prise par la campagne : le refus catégorique et « méprisant » d’Emmanuel Grégoire de s’allier avec Sophia Chikirou, pour éviter de s’aliéner l’électorat centriste, continue de la tourmenter.

« Il n’y en a qu’une qui s’est bougée, c’est Sandrine Rousseau ! », souligne l’électrice, en référence à l’écologiste qui a rappelé, sur ses réseaux sociaux, que l’accord noué au mois de décembre 2025 entre les écologistes et les socialistes parisiens spécifiait noir sur blanc que « les partenaires s’engagent à tout faire pour qu’il n’y ait qu’une seule liste de gauche au second tour ».

Lucie Castets tente de rappeler que les torts sont « partagés », qu’avoir opté pour la candidature de Sophia Chikirou, réputée pour crisper le reste de la gauche, n’a pas pesé pour rien dans l’impossibilité de s’allier… Mais rien n’y fait. Et c’est avec « tristesse » que l’électrice votera à nouveau LFI dimanche. À cet instant, pense-t-elle, c’est bien tout ce que la gauche mérite.

mise en ligne le 19 mars 2026

À gauche,
le goût perdu de la victoire

Pierre Jacquemain  sur www.politis.fr

À quelques jours des municipales, la division à gauche semble devenue une stratégie en soi. Les stratégies d’hégémonie des uns nourrissent les réflexes d’exclusion des autres. Dans un contexte où l’extrême droite progresse, régler ses comptes relève d’un étrange sens des priorités.

À quelques jours des municipales, le spectacle qu’offre la gauche a quelque chose de désolant. Non pas seulement parce qu’elle est divisée – elle l’a souvent été – mais parce que cette division semble devenue une stratégie en soi. Dans une large majorité de villes, les forces de gauche et écologistes n’ont pas réussi à se rassembler. Les uns, du côté des insoumis, semblent parfois considérer l’affaiblissement des socialistes comme un objectif politique. Les autres, du côté socialiste, privilégient des accords avec communistes et écologistes pour mieux tenir à distance les insoumis. Chacun trace ses lignes rouges, cultive ses blessures et défend sa cohérence.

Et, pendant ce temps-là, l’électeur de gauche regarde le puzzle sans parvenir à en reconstituer l’image. Le paradoxe est frappant : dans nombre de communes, la gauche pourrait gagner. Elle pourrait gagner si elle acceptait de regarder la réalité en face : la dispersion des candidatures transforme parfois des victoires possibles en défaites programmées. Nous allons ainsi assister à des situations presque ubuesques où des villes gagnables ne le seront pas, simplement parce que des forces qui gouvernaient ensemble hier refusent aujourd’hui de se parler.

Dans certaines villes, des responsables socialistes expliquent préférer perdre plutôt que de s’associer aux insoumis.

Il y a à peine trois ans, socialistes et insoumis faisaient campagne côte à côte avec un programme commun. Aujourd’hui, dans certaines villes, des responsables socialistes expliquent préférer perdre plutôt que de s’associer aux insoumis. La formule, censée incarner une vertu politique, dit surtout l’état d’un camp qui semble parfois avoir perdu le goût de la victoire. Pendant ce temps, la droite et l’extrême droite n’ont pas ces pudeurs.

À Paris, pour ne prendre que cet exemple, personne ne doute que la droite municipale saura tendre la main quand il le faudra. Il n’est pas absurde d’imaginer Rachida Dati discuter sans trembler avec l’extrême droite de Sarah Knafo si les circonstances électorales l’exigent. Là où la gauche se déchire sur des questions d’orthodoxie, ses adversaires savent faire preuve d’un pragmatisme redoutable.

Hégémonie et exclusion

Tout le monde a une part de responsabilité dans cette impasse. Les stratégies d’hégémonie des uns nourrissent les réflexes d’exclusion des autres. Les procès en illégitimité répondent aux procès en trahison. Et cette mécanique finit par produire ce que l’on voit aujourd’hui : une gauche qui débat beaucoup de ses frontières internes et trop peu de la société qu’elle prétend transformer. Peut-être est-il temps de se rappeler une chose simple : en démocratie, les élections servent aussi à gagner.

Il existe une boussole simple pour la gauche : empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir.

Avant de conclure, un mot pour certain·es lecteur·rices qui s’émeuvent parfois de lire ici un éditorial qui ne correspond pas exactement à leurs convictions. Rappelons une évidence : un éditorial engage celui qui l’écrit, pas l’ensemble d’une rédaction. Un journal n’est pas une chapelle où l’on répète une ligne unique ; c’est un espace où des points de vue peuvent s’exprimer, parfois divergents. Les lecteur·rices  qui souhaitent répondre peuvent le faire : la page Agora est précisément faite pour cela. Le pluralisme n’est pas un slogan décoratif ; il suppose d’accepter la contradiction. On ne peut pas célébrer l’indépendance éditoriale un jour et appeler au boycott le lendemain parce qu’une opinion déplaît. Le pluralisme n’est pas à géométrie variable.

Mais revenons à l’essentiel. À force de s’écharper, la gauche oublie peut-être l’urgence politique du moment. À un an de l’élection présidentielle, dans un contexte où l’extrême droite progresse, continuer à régler ses comptes comme si l’adversaire principal était à l’intérieur du camp progressiste relève d’un étrange sens des priorités. Se parler, débattre, confronter des désaccords : tout cela est normal. Mais ces débats doivent rester ceux d’une même famille politique qui partage un horizon commun. Car il existe une boussole simple pour la gauche : empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir. Et à l’approche des municipales comme de la présidentielle, il serait peut-être temps de s’en souvenir.

   mise en ligne le 18 mars 2026

La gauche de Hollande préfère la défaite

Pierre Jacquemain  sur www.politis.fr

Sur le terrain, les alliances à gauche se multiplient comme condition de victoire. Mais une partie des cadres du Parti socialiste et de Place publique persiste à fragiliser l’unité dont elle a pourtant besoin.

À gauche, depuis dimanche, les faits sont têtus : dans de nombreuses villes, socialistes, communistes, écologistes et insoumis ont choisi de fusionner leurs listes. Non par naïveté, mais par nécessité. Non par effacement, mais par lucidité stratégique face à la droite et à l’extrême droite. Et pourtant, dans le même temps, l’espace médiatique continue de mettre en avant une tout autre musique, celle du doute et de la mise à distance. La presse, unanime, semble à ce titre assez peu goûter les accords à gauche et invite abondamment sur les plateaux ceux qui, « à gauche », dénoncent des « accords de la honte ».

Raphaël Glucksmann incarne aujourd’hui, avec constance, cette ligne singulière : construire une perspective pour 2027 en tenant à distance une partie décisive de la gauche. Une stratégie qui se veut clarificatrice, mais qui produit surtout de l’isolement. Car le réel est là : partout où la gauche peut espérer l’emporter, elle le fait en s’additionnant. L’unité n’est pas un supplément d’âme, c’est une condition de victoire.

L’unité n’est pas un supplément d’âme, c’est une condition de victoire.

Cette tension révèle une impasse plus profonde au sein d’une certaine gauche sociale-démocrate qui ne cesse d’invoquer une gauche « républicaine » et « laïque », comme un étendard censé tracer une frontière. Mais jamais cette affirmation ne va réellement au bout de sa démonstration. Elle fonctionne surtout en creux, pour suggérer ce que ne serait pas l’autre gauche, en particulier la gauche radicale. Or cette mise en cause implicite est non seulement contestable, mais elle est aussi politiquement stérile.

Faut-il rappeler qu’en 2024, lors des législatives, ces forces s’entendaient pour gouverner ensemble tout un pays ? Qu’elles plaidaient pour un accord national, un programme partagé, une répartition des responsabilités ? Comment expliquer qu’à l’échelle locale, aujourd’hui, certains prétendent qu’il serait devenu impossible de travailler ensemble ? Ce double discours fragilise l’ensemble. Il alimente une confusion dont la droite et l’extrême droite sont les seules bénéficiaires. Et il n’épargne personne.

Tout pour empêcher l’accord

Les insoumis eux-mêmes, en réduisant parfois ces alliances à de simples « accords techniques », contribuent à minorer la réalité politique : oui, les programmes sont suffisamment compatibles pour envisager un véritable partage du pouvoir, et pas seulement une coexistence contrainte.

Il faut donc nommer le problème : une partie de cette gauche préfère encore la défaite à une victoire partagée. Elle parie sur l’échec collectif pour en tirer un bénéfice futur, misant sur les fractures des municipales pour se repositionner en vue de 2027. C’est un calcul court, qui fait passer la stratégie d’appareil avant l’intérêt général.

L’enjeu n’est pas d’effacer les désaccords, mais de les organiser.

L’épisode de Limoges en est une illustration frappante. Dans cette ville longtemps appelée « la Rome du socialisme », tout a été entrepris pour empêcher un accord entre socialistes et insoumis. Les pressions ont été fortes, assumées. François Hollande a même décroché son téléphone. Mais, localement, les socialistes ont tenu bon. Ils ont compris que la politique se joue aussi dans les territoires.

Ce décalage entre les états-majors et le terrain est désormais central. Il montre que l’idée des gauches irréconciliables est moins une réalité qu’une construction dangereuse, parce qu’elle enferme la gauche dans une minorité durable. Aucune de ses composantes ne peut, seule, prétendre représenter le bloc populaire dans toute sa diversité. La solitude de Raphaël Glucksmann est, en ce sens, profondément politique. Elle tient à une stratégie qui se coupe des dynamiques réelles de recomposition. On ne bâtit pas une majorité en espérant l’affaiblissement de ses partenaires.

Il est encore temps de sortir de cette logique. À condition de cesser d’opposer abstraitement des gauches qui, dans les faits, savent déjà gouverner ensemble. L’enjeu n’est pas d’effacer les désaccords, mais de les organiser. Car la seule question qui vaille demeure : comment gagner, ensemble ?

mise en ligne le 17 mars 2026

Lumir Lapray : « La gauche unie peut gagner quasiment
toutes les villes de France »

Par Fanny Marlier sur https://reporterre.net/

Municipales - Malgré les scores du Rassemblement national au premier tour, l’extrême droite ne renforce pas son ancrage local, estime Lumir Lapray. Selon la consultante, la gauche pourrait l’emporter dans davantage de communes, en investissant les territoires ruraux.

L’écologiste Lumir Lapray est déterminée à ne pas abandonner le vote populaire rural au Rassemblement national. Dans son livre Ces gens-là, plongée dans cette France qui pourrait tout faire basculer (Éd. Payot, 2025), celle qui a été candidate Nupes aux législatives en 2022 raconte le quotidien de ses proches et de ses voisins. Leurs colères, et leurs désillusions aussi. Issus des classes populaires et moyennes blanches, ce sont eux qui « pourraient tout faire basculer » lors de l’élection présidentielle de 2027, en votant notamment pour l’extrême droite.

En tant que consultante politique pour le mouvement citoyen Victoires populaires, la trentenaire a œuvré pour faire gagner des listes de gauche dans les villages, comme à Crest (Drôme) ou Bourg-d’Oisans (Isère), passés à gauche dès ce premier tour des municipales, dimanche 15 mars.

Reporterre — L’enseignement que l’on peut d’ores et déjà tirer à l’issue de ce premier tour, c’est une abstention jamais vue (42,8 %) en dehors des élections de 2020 bouleversées par la pandémie de Covid-19. Comment comprenez-vous un tel score ?

Lumir Lapray : Les électeurs ne comprennent plus à quoi sert la politique, ils ont le sentiment que les candidats sont tous les mêmes. Force est de constater que le travail mené par le collectif Démocratiser la politique, qui alerte sur la faible présence en politique de personnes issues de milieux populaires, leur donne raison. Le pouvoir comme les richesses sont captés par des gens aux origines sociales identiques, et le décalage entre ces deux mondes est réel. Les citoyens ont l’impression que les politiques ne vont de toute façon rien faire pour les aider, donc si l’on suit ce raisonnement, à quoi bon se déplacer aux urnes ?

La France insoumise, qui a investi pour la première fois ce scrutin local, obtient de bons résultats. Le RN renforce son ancrage dans les villes qu’il dirigeait déjà, mais peine à faire la percée qu’il espérait. Quels enseignements tirez-vous de ce premier tour ?

Lumir Lapray : Mise à part Perpignan, où Louis Aliot a été réélu dès le premier tour, le parti de Marine Le Pen n’a pour l’instant pas remporté de grande ville. Pour un parti politique soi-disant à deux doigts de prendre le pouvoir en 2027, le constat est clairement en demi-teinte : l’extrême droite ne renforce pas réellement son ancrage local. Même la ville de Lens passe à gauche dès le premier tour alors qu’elle est située au cœur d’un bassin minier.

L’extrême droite progresse, certes dans le Sud-Est, notamment dans le Var, mais globalement, ce qu’il faut retenir, c’est que le vote RN monte surtout dans les communes où la droite s’est radicalisée. À Marseille par exemple, sa percée se fait à la faveur de l’affaiblissement de Martine Vassal (LR).

« Le vote RN monte surtout dans les communes où la droite s’est radicalisée »

Aujourd’hui, plusieurs figures des Républicains, tels que Laurent Wauquiez, tiennent des discours très proches de ceux de l’extrême droite, à tel point que l’on ne sait plus bien qui parle. La droite a une responsabilité majeure : elle a banalisé son idéologie. Dans ce contexte, plutôt que de voter pour une pâle copie, les gens sont de plus en plus attirés par de nouvelles figures.

« Je pense que la négligence de toute la gauche pour les ruralités va se voir aux municipales », disiez-vous dans « Libération » en décembre dernier. Qu’entendez-vous par là exactement ? Votre prédiction se confirme-t-elle ?

Lumir Lapray : La poussée dégagiste est faible aux élections municipales dans ces territoires où la prime au sortant est très forte. En revanche, la gauche aurait pu gagner beaucoup plus de communes si elle avait mis davantage de ressources. Il est évident que la question qui a le plus occupé les partis de gauche était de savoir quelle nuance de gauche allait emporter les métropoles. C’est quand même dingue, à force de s’invectiver, ils ont laissé le camp adverse progresser.

Le score du RN à Marseille, c’est la honte pour les différents partis de gauche qui ont préféré s’affronter tout du long de la campagne. Malgré ce désintérêt profond pour les campagnes et le périurbain, je trouve que l’on s’en sort pas trop mal. La gauche unie peut en réalité gagner quasiment toutes les villes de France. Ces résultats nous rappellent combien l’union est la seule solution pour battre l’extrême droite.

Le chercheur Félicien Faury, qui a étudié le comportement des électeurs du RN dans la région Sud-Paca entre 2016 et 2022, documente les ressorts identitaristes et sociaux de ce vote. Que faites-vous du racisme, qui est l’un des moteurs de ces électeurs ?

Lumir Lapray : Je crois qu’il faut faire attention à ne pas généraliser ces conclusions. Félicien Faury analyse surtout la racialisation des rapports sociaux, et il ne faut pas oublier qu’il s’intéresse au Sud-Est. Il est question d’un territoire structuré par la colonisation violente de l’Algérie, et par l’incapacité de la France à gérer ce fait colonial. Je pense sincèrement que le racisme n’est pas la justification primordiale du vote d’une grande majorité des électeurs du RN.

Attention, je ne dis pas qu’il n’est pas l’une des motivations, mais il me semble que la raison principale, c’est la mise en concurrence et le sentiment de perte de prise sur son quotidien. Par contre, le racisme est clairement la pierre angulaire de ce vote. S’il disparaissait, les gens se rendraient compte que leurs alliés objectifs sont en réalité ceux auxquels ils disent s’opposer.

La question qu’il faut se poser, c’est comment accompagner un processus de déconstruction. Prenons le cas du masculinisme, l’autre pierre angulaire du vote RN dont on parle peu : ces hommes sont traversés par une perte de valeurs, le sentiment de ne plus avoir de place dans la société, etc. Pour autant, pour gagner, la gauche ne peut pas les laisser de côté.

À ce stade, rien n’est encore joué pour les maires Les Écologistes sortants… Quelles leçons l’écologie politique doit-elle en tirer ? N’ont-ils pas convaincu ?

Lumir Lapray : Ce qu’il faut retenir, c’est qu’une vague électorale doit être portée par un mouvement social. Lors des élections municipales de 2020, les maires écologistes ont été portés par le mouvement citoyen massif, souvent jeune, qui s’est mobilisé partout en France dans les rues en 2018 et 2019. Il s’agit d’une vraie mise en garde de tout l’appareil politique : vous ne pouvez pas faire sans nous les syndicats, les associations, les mouvements sociaux, et les communautés organisées. Si l’extrême droite arrive au pouvoir, c’est nous qui allons en payer directement les conséquences.

Au-delà, il faut arriver à construire un rapport, non pas de force, mais de pouvoir afin que nous, les communautés organisées et politisées, soyons sûrs que les partis politiques représentent nos aspirations plutôt qu’ils nous ignorent tout du long et attendent qu’on vienne à leur rescousse à chaque élection. Force est de constater que le processus de délégation de notre pouvoir ne fonctionne plus, il faut que les citoyens s’organisent.

Pierre-Édouard Stérin, ce milliardaire anti-avortement qui prévoit d’injecter 150 millions d’euros pour faire gagner 300 villes au Rassemblement national lors des élections municipales de 2026, comme l’a révélé le journal « L’Humanité », finance énormément d’associations proches de ses idées et qui maillent le territoire, notamment en ruralité. Comment lutter contre ce phénomène de conquête « au ras du sol » ?

Lumir Lapray : J’en constate en effet d’ores et déjà les conséquences sur le terrain. Chez moi, à Châtillon-sur-Chalaronne [dans l’Ain], une école catholique hors contrat pour jeunes filles, en partie financée par Pierre-Édouard Stérin, où on leur apprend à faire de la couture et de l’art floral vêtues comme dans la série The Handmaid’s Tale, a été fermée sur décision préfectorale en novembre.

« Dans les campagnes, il y a de moins de moins d’associations, et les syndicats sont en chute libre »

En réalité, la gauche doit investir plus que jamais ce terrain-là, car dans les campagnes, si les gens se tournent vers ce type de structures, c’est avant tout parce qu’ils sont face à un vide : il y a de moins en moins d’associations sportives ou culturelles, et les syndicats sont en chute libre.

Par exemple, dans l’Ain, les ouvriers de la logistique sont nombreux, mais à peine 3 % d’entre eux sont syndiqués. Il y a aussi un vrai enjeu à reconstruire de la fierté, de l’appartenance, du collectif… Bref, des espaces qui politisent notre expérience. L’extrême droite catholique propose des rituels ridicules, mais où sont les nôtres ?

L’écologie peut-elle permettre de créer d’autres imaginaires, loin de celui de l’écologie dite « punitive » ?

Lumir Lapray : Énormément de ruraux font des actes profondément écologiques à la campagne, c’est juste qu’ils ne l’appellent pas comme ça. La sociologue Fanny Hugues a par exemple travaillé sur la notion « d’écologie de la débrouille » et montre bien que des pratiques vertueuses existent, mais elles ne sont juste pas valorisées comme telles.

Il est primordial de toujours faire le lien avec la justice environnementale, dans tout ce que l’on propose, pour montrer comment elle permet d’améliorer la vie des classes populaires et moyennes tout en taxant les ultrariches. En gros, il faut montrer comment l’écologie permet d’opérer une redistribution des valeurs.

« Il est urgent de faire exister des leaders écologistes qui ressemblent à celles et ceux qui bénéficieront de cette transition »

Pour mettre en place cet imaginaire, il est urgent que l’on fasse exister des leaders du mouvement écologiste qui ressemblent à celles et ceux qui bénéficieront les premiers de cette transition, qu’ils travaillent dans le BTP, qu’elles soient des mères célibataires qui vont payer moins cher parce qu’elles auront bénéficié d’aides pour rénover leur maison, qu’il y ait des paysans soucieux de ne pas s’empoisonner, ou que des enseignants viennent expliquer ce que ça fait de faire classe quand il fait 40 °C.

 mise en ligne le 16 mars 2026

Municipales : LFI et le RN
tirent les marrons du feu 

Roger Martelli sur www.regards.fr

Le premier tour des municipales ne bouleverse pas le paysage politique. Mais il en accentue certains traits et fait bouger les équilibres internes de la gauche et de la droite.

Roger Martelli nous livre ici ses premières impressions sur le premier tour des élections municipales. Nous publierons d’autres analyses plus détaillées, en fonction des grands enjeux qui se dessinent.

Ce premier tour des élections municipales, ce dimanche 15 mars, n’a pas contredit une tendance de long souffle : le poids de l’abstention. On pouvait croire que la faible participation de 2020 était due à la seule épidémie et, de fait, la participation est à la hausse cette année. Mais c’est la deuxième fois depuis 1959 qu’elle passe sous la barre des 60%. La crise de la représentation n’est pas derrière nous et il n’y a pas de vaccin pour la contenir.

Un autre aspect s’est trouvé confirmé ce dimanche : après le choc des législatives de 2024, celui de l’éclatement du paysage politique, dont atteste le grand nombre de listes habilitées à accéder au second tour, dans la France urbaine des plus de 10 000 habitants. Il ne faut certes pas exagérer cette dimension : le PS et les LR continueront vraisemblablement de se partager un grand nombre des 7 à 8% des communes concernées. Mais les deux partis qui ont gouverné la France en alternance depuis 1981 devront compter sur le poids d’autres forces.

Le RN était ainsi annoncé une fois de plus comme le grand gagnant de la consultation. Et, de fait, sa présence s’est avérée massive dans de vastes portions du territoire métropolitain. Il a conforté ses bases antérieures, réélues dès le premier tour. En dehors des centres métropolitains, qui restent globalement rebelles à son emprise, il obtient des scores importants qui lui assureront des entrées notables dans de très nombreux conseils municipaux. Mais s’il a d’ores et déjà conquis des petites villes dans le Nord, l’Est et le Sud et s’il est en tête dans de nombreuses villes (Narbonne, Menton, Toulon, Castres, Douai ou Draguignan), il n’est pas parvenu à s’emparer de villes moyennes comme Avion, Lens, Charleville-Mézières, Narbonne ou Saint-Dizier. 

L’extrême droite a progressé partout, elle a fait un pas vers cette union de toutes les droites qui doit être la base de sa future hégémonie, mais elle n’a pas encore éloigné cette méfiance qui ne joue pas dans les élections européennes, mais qui se manifeste encore quand il s’agit de passer de la simple influence à un pouvoir réel, local comme national.

Quand l’esprit de critique vire à l’anathème et à l’excommunication, c’est la gauche tout entière qui paie le prix.

Et si le RN n’est pas au bout de sa dédiabolisation, il devra tenir compte que la diabolisation corrélative de La France insoumise a connu son premier couac significatif. Comme le parti de Marine Le Pen, celui de Jean-Luc Mélenchon a décidé de faire de ces élections l’occasion d’inscrire le local dans ses bases d’implantation. Il a donc cherché opiniâtrement à politiser le scrutin, en faisant tourner « sa » vedette et ses figures de proue plus jeunes. Comme le RN, il a jeté nombre de ses députés dans la bataille municipale.

Cet effort a manifestement payé, en tout cas dans ses zones de force qu’il a labourées sans compter. La violence anti-LFI, notamment après la mort de Quentin Deranque à Lyon, n’a pas enrayé la mécanique insoumise. Elle l’a sans doute même confortée, comme ce fut le cas pour le PCF dans la rude période de « classe contre classe ». La hargne contre les insoumis et la mansuétude relative à l’égard du RN ont surmobilisé en faveur de LFI une large part de la gauche de gauche, notamment dans la jeunesse, racisée et éduquée.

La France insoumise a ainsi consolidé son ancrage au cœur de la France urbaine, dans la jeunesse et sans doute une part des catégories populaires. Ses bons résultats s’observent sans surprise dans les territoires où Jean-Luc Mélenchon a fait ses meilleurs scores, ainsi que la liste Aubry des européennes. En général, il est vrai que les résultats sont en dessous de ceux de 2022 et 2024, notamment à Paris et à Marseille qui font un peu figure de contre-performances. Mais ils égalent les résultats précédents (Lille) ou les dépassent sensiblement (Toulouse, Bordeaux ou Limoges).

Dans la plupart des cas de figure, le reste de la gauche doit enregistrer lucidement le phénomène, dans toute sa complexité. Au fond, il est difficile d’oublier que la poussée en longue durée des insoumis est l’envers des carences des autres composantes de la gauche. Si le vote Mélenchon de 2017 et 2022 n’a pas été qu’un vote insoumis, ceux de 2026, comme les réélections au premier tour de maires communistes, disent que la gauche de gauche n’a pas disparu de l’espace politique français. Force est alors de constater, comme à Nîmes ou au Havre, que lorsque cet espace est occupé par d’autres, le score des insoumis est nettement plus faible. Le PS gagnerait à ne pas l’oublier, pas seulement parce qu’il a conjoncturellement besoin de l’apport insoumis au second tour, mais parce qu’il en va de l’avenir de la gauche française.

Le message doit donc être entendu à gauche, dans toute la gauche. Les raisons ne manquent certes pas, politiques comme éthiques, pour critiquer La France insoumise et ses principaux responsables. Mais quand l’esprit de critique vire à l’anathème et à l’excommunication, c’est la gauche tout entière qui paie le prix. Il y avait sans nul doute des raisons d’être anticommuniste dans les périodes les moins ouvertes de l’histoire communiste. Mais l’anticommunisme de principe a toujours fini par anémier la République. Il en est de même de l’appel incessant à la mise au ban des insoumis.

Mieux vaut l’entendre aujourd’hui encore. La gauche peut débattre avec franchise, rudement s’il le faut. Elle ne doit pas oublier ce qui différencie ses composantes, mais sans jamais oublier qu’elle doit se retrouver pour faire majorité. Plutôt que d’osciller en permanence entre bordées d’insultes et embrassades contraintes, mieux vaut apprendre à être à la fois différents et unitaires.

Surtout quand le spectre de l’extrême droite continue de planer. Ce premier tour d’élections a montré, il est vrai, que les enfants du lepénisme n’ont pas encore partie gagnée. On y verra une bonne nouvelle. Mais pour qu’elle se confirme, puisque la droite déchirée est incapable de faire barrage, c’est la qualité de la gauche, sa rigueur et sa tranquillité qui sont la clé de nos lendemains. 

Dans les jours qui viennent, toute la gauche devra s’en souvenir, pour ne pas décourager cette part de la France populaire qui continue de croire en elle et qui veut continuer une grande histoire, même s’il est impératif de la refonder.

   mise en ligne le 14 mars 2026

Municipales 2026 : pourquoi l’unité à gauche est encore et toujours nécessaire face au RN

Emilio Meslet sur www.humanite.fr

Après les bascules de 2020, les majorités PS-PCF-Les Écologistes abordent les scrutins municipaux dans une position plutôt défensive, de son côté LFI compte peser grâce à une stratégie autonome. Une division qui pourrait coûter cher, y compris dans les villes de conquête.

Les bascules de 2020 en sa faveur font que la gauche, hors LFI qui ne gère que deux communes, aborde de fait ces élections municipales dans une position assez défensive. D’où une angoisse palpable chez de nombreux cadres qu’ils soient socialiste, écologiste ou communiste. Conserver notamment les 103 des 281 principales villes du pays reste leur objectif prioritaire pour ne céder du terrain ni à la droite ni au Rassemblement national.

Aujourd’hui, la gauche est à la tête de neuf des onze centres urbains de plus de 200 000 habitants. À Rennes (Ille-et-Vilaine), Montpellier (Hérault) et Nantes (Loire-Atlantique), les majorités sortantes dirigées par le PS ne semblent pas particulièrement menacées.

Lille (Nord) et Strasbourg (Bas-Rhin) devraient rester dans le giron de la gauche mais être le théâtre d’une lutte entre forces de l’ex-Nouveau Front populaire (NFP), notamment dans la préfecture de l’Alsace où l’ancienne maire socialiste Catherine Trautmann part favorite face à la sortante écologiste Jeanne Barseghian.

En revanche, les majorités PS-PCF-Les Écologistes se trouvent challengées par une droite aux accents trumpistes à Paris, avec Rachida Dati, et à Lyon, avec Jean-Michel Aulas, ainsi qu’à Marseille où l’extrême droite est en embuscade. Dans ces trois villes, une division de la gauche au second tour pourrait être fatale.

« C’est la seule offre politique en capacité de battre l’extrême droite »

La gauche part aussi à l’offensive pour (re) conquérir des grandes métropoles et des villes moyennes qui, aujourd’hui, lui échappent. Les socialistes visent des victoires à Toulouse (Haute-Garonne), Amiens (Somme), Saint-Étienne (Loire), Limoges (Haute-Vienne) ; les écologistes à Lorient (Morbihan), Nevers (Nièvre), Caen (Calvados), Mulhouse (Haut-Rhin) et les communistes au Havre (Seine-Maritime), à Nîmes (Gard), Alès (Gard), Arles (Bouches-du-Rhône), Montargis (Loiret) ou encore Agen (Lot-et-Garonne).

Un élargissement de l’escarcelle de la gauche enverrait un signal plutôt positif aussi pour la présidentielle. C’est ce qu’espère notamment le Parti socialiste qui a « fait de ces municipales un enjeu stratégique de positionnement politique » en présentant majoritairement des listes dans un périmètre d’union de la gauche sans LFI. « Ce doit être le même en 2027. C’est la seule offre politique en capacité de battre l’extrême droite », assure Pierre Jouvet, secrétaire général du parti à la rose.

Dans une stratégie autonomiste confortée par le refus du PS de faire alliance avec des mélenchonistes, LFI espère conquérir Roubaix (Nord) et Évry-Courcouronnes (Essonne), chiper Vénissieux (Rhône) aux communistes, en plus d’être en capacité de récolter plus de 10 % dans nombre de grandes villes.

Une façon d’obtenir des grands électeurs pour les sénatoriales et d’affirmer son poids électoral à l’approche de la présidentielle. Mais cette tactique pourrait se heurter à une dynamique de vote utile d’un électorat stratège plutôt unitaire voulant éviter des bascules ou faciliter des conquêtes.

 mise en ligne le 12 mars 2026

Les municipales
ne sauveront pas le PS

Catherine Tricot sur www.regards.fr

Les élections municipales de 2026 revêtent un double enjeu pour les socialistes : conserver voire conforter leurs forces locales et s’affranchir de LFI en rompant avec elle. Ils rêvent que ces élections les replacent au centre de la gauche pour 2027. Pas gagné.

Depuis 2012, les socialistes ont perdu presque toutes les batailles. Les élections présidentielles, bien sûr. Les législatives souvent. Mais le PS a quand même réussi à conserver un réseau de maires, de grandes et de plus petites villes. Ce réseau d’élus locaux lui assure également un groupe substantiel au Sénat. Le premier enjeu des municipales est donc bien sûr de consolider cet ancrage. Les élections municipales de 2008, qui furent l’apogée de ses scores, n’ont-elles pas préparé la victoire de 2012 et l’élection de François Hollande à l’Élysée ?

Le terrain municipal reste un atout indéniable pour un parti qui s’est largement municipalisé. Dans une étude parue dans La vie des idées, Pierre-Nicolas Baudot et Rémi Lefebvre soulignent la part considérable des maires (plus de 1200), conseillers municipaux et collaborateurs divers dans un parti réduit à 20 000 adhérents. Il est incontestable que l’ancrage municipal est une école efficace d’apprentissage des responsabilités, un vivier pour ses futurs cadres. Mais la municipalisation du parti a son revers : elle met en place une machine à homogénéiser et professionnaliser les profils militants, dont on sait depuis longtemps qu’elle contredit la vocation populaire de l’organisation.

Le PS compte jouer de la désynchronisation classique des élections nationales et locales. En 2020, trois ans après la débâcle présidentielle de Benoît Hamon, le PS a récupéré une partie de ses pertes de 2014 et même conquis des grandes villes : Montpellier, Nancy, Saint-Denis, Périgueux ou Bourges. Mais, en sens inverse, la candidature de la maire de Paris en 2022 n’a pas empêché le résultat désastreux : Anne Hidalgo a obtenu 1,7% des voix à la présidentielle ; seuls 2,2% des Parisiens ont voté pour elle à cette même élection.

En 2026, les dirigeants socialistes font le pari que les municipales peuvent les réinstaller au rang de force centrale à gauche, face à une gauche radicale puissante nationalement mais beaucoup moins implantée dans les territoires.

En 2026, les dirigeants socialistes font le pari que les municipales peuvent les réinstaller au rang de force centrale à gauche, face à une gauche radicale puissante nationalement mais beaucoup moins implantée dans les territoires. De fait, le choix des listes séparées de LFI leur donne un espace incontestable dans des configurations d’alliances à gauche fréquentes et souvent très larges. Mais les tensions violentes entre les insoumis et le reste de la gauche fragilisent l’issue du second tour.

De plus, rien ne dit que, même en cas de succès municipal, la désynchronisation ne fonctionnera pas à nouveau, et à leur détriment, à l’élection stratégique de 2027. Les ruptures fracassantes avec LFI pourraient n’être qu’une poudre de perlimpinpin pour surmonter ce cruel constat : même quand il est fort localement, le PS disparaît nationalement.

Oui, l’implantation locale reste un terrain privilégié pour prendre le pouls d’une population et expérimenter des solutions concrètes pour transformer le quotidien. Mais encore faut-il que cette présence s’appuie sur un projet capable de mobiliser les catégories populaires, un projet cohérent et porteur d’innovations. Or, lors de ces élections municipales, le pragmatisme l’a emporté, sans effort collectif pour repenser ce que pourrait être une pratique municipale socialiste.

Le constat est tout aussi sévère si on regarde le niveau national, voire international. Où est le projet socialiste déclinable de façon cohérente à toutes les échelles de l’action politique ? À l’époque de l’État-providence, la gestion municipale de la gauche prolongeait la dynamique nationale d’extension des politiques sociales, culturelles et de services publics. La fin de ce cycle a profondément modifié les conditions d’action des collectivités. Privées de cet appui structurel, les municipalités socialistes ont vu leur pratique se banaliser, inscrites dans une gestion contrainte. Dès lors, ces élections ne permettront toujours pas de trancher le débat essentiel : comment redevenir une force d’impulsion à gauche si les comptes du hollandisme et de l’option social-libérale ne sont toujours soldés ?


 


 

Municipales :
l’heure de vérité pour LFI

Catherine Tricot sur www.regards.fr

LFI présente cette année 276 listes qui marquent sa nouvelle volonté de s’ancrer localement. Mais entre divisions à gauche et stratégies divergentes pour le second tour, ces élections diront si la force électorale nationale des insoumis peut se traduire en pouvoir municipal.

Cette année, La France insoumise fête ses 10 ans d’existence et veut franchir un palier dans son implantation locale. Alors qu’elle avait peu investi les élections municipales en 2020, elle en fait désormais un objectif important et présente 276 listes. C’est trois fois plus qu’en 2020.

Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon entend conforter ses zones de force : les grandes villes universitaires et les banlieues populaires. LFI sera présente dans la totalité des 36 villes de plus de 100 000 et dans plus de la moitié des villes rassemblant entre 50 000 et 100 000 habitants (49 sur les 89). Signe de cet engagement du mouvement : 19 députés LFI sont candidats. En revanche, la présence des insoumis décroît rapidement en dehors des grandes villes : moins du tiers dans les villes de 20 000 à 50 000 (103 sur 344) et moins de 10% dans les villes de 10 à 20 000 habitants (42 sur 543).

Les élections municipales ont été soigneusement préparées avec la publication d’un ouvrage collectif, Pour un nouveau communalisme, Les communes au cœur de la révolution citoyenne qui réaffirme le fait communal contre les politiques de métropolisation et d’intercommunalité. Une « boîte à outils programmatique » a été adoptée ; elle se retrouve pour l’essentiel dans les différentes propositions des listes LFI : cantine bio et « gratuite pour les familles en dessous du seuil de pauvreté », municipalisation de l’eau… La composition des listes a été soignée pour atteindre la parité des têtes de liste au niveau national et pour mettre en avant des personnalités racisées, la « nouvelle France ».

Derrière cette cohérence nationale, les campagnes ont aussi été locales. Leurs résultats seront finement analysés… et des leçons seront tirées. Qu’est-ce qui mobilise et fait gagner LFI ? Le style « rentre dedans » de la campagne parisienne ou marseillaise ? Le ton « ferme mais calme » de la campagne toulousaine ? Ou « le grand n’importe quoi » de La Courneuve ? Ou encore la campagne « trêve de polémiques » à Roubaix ?

C’est d’ailleurs à Roubaix que LFI a les chances de victoire les plus grandes. Dans cette ville qui approche les 100 000 habitants, un récent sondage donne 44% à la liste conduite par David Guiraud au premier tour. LFI pourrait également s’imposer dans quelques villes de banlieue (Villeneuve-d’Ascq, Vaulx-en-Velin, Vénissieux) et surtout en Île-de-France (Argenteuil, Saint-Denis, Aubervilliers, La Courneuve, Corbeil-Essonnes…) transformant sa forte influence nationale en victoires locales.

Qu’est-ce qui mobilise et fait gagner LFI ? Le style « rentre dedans » de la campagne parisienne ou marseillaise ? Le ton « ferme mais calme » de la campagne toulousaine ? Ou « le grand n’importe quoi » de La Courneuve ? Ou encore la campagne « trêve de polémiques » à Roubaix ?

Quand elle n’est pas donnée en tête des gauches – ce qui est le plus fréquent –, l’enjeu est d’ores et déjà celui du second tour. Dans combien de villes LFI rassemblera-t-elle plus de 10% des voix et se trouvera donc en situation de se maintenir ? Dans la grande majorité des communes, le rapprochement des listes de gauche est la condition d’une victoire face à la droite, voire face à l’extrême droite. La tradition depuis 1962 est celle d’une fusion des listes intégrant des éléments de programme et des candidats en position éligible. Mais ça, c’était avant. Avant le délire qui frappe la gauche politique depuis deux ans, redoublé depuis cinq semaines.

Après avoir affirmé qu’il n’y aurait pas d’accord national avec LFI, le PS appelle au désistement de la liste de gauche arrivée en deuxième position. Au nom de la mobilisation des électorats, LFI s’y refuse. Jean-Luc Mélenchon a dit la ligne samedi soir à Marseille ; elle devient celle du mouvement ce lundi dans un communiqué. LFI réclame une « fusion technique » partout où il y a un risque de droite ou d’extrême droite. Cette fusion technique se ferait entre listes de gauche parvenues au-dessus des 10%. Répondant aux appels lancés par le PS aux insoumis « à se désolidariser clairement et pleinement des propos [de Jean-Luc Mélenchon] », le mouvement radical refuse des négociations au cas par cas car « LFI n’est pas une addition de baronnies ». Les insoumis réclament l’intégration d’un nombre de candidats à proportion des résultats du premier tour mais sans participation à la majorité. Autre réponse du berger insoumis à la bergère socialiste qui réclamait une clarification sur la violence en politique. Dans ce même communiqué, ils refusent toute concession au sujet de la mort de Quentin Deranque et réaffirment « la solidarité avec le [au singulier, ndlr] mouvement antifasciste face aux tentatives de criminalisation faisant suite au drame de Lyon ». En revanche, ils en appellent aux têtes de liste communistes, écologistes et citoyennes pour ouvrir dès maintenant des négociations. Donc pas Paris, pas Toulouse, pas Lille et même pas Marseille… mais des discussions sont possibles à Lyon, Nîmes ou Le Havre.

Les socialistes paieront le prix fort de cette montée en intransigeance de toute part. De nombreuses villes de gauche pourraient tomber à droite. Et Marseille à l’extrême droite. S’en suivrait un déchirement plus grand entre forces de gauche, chacunes voulant reporter sur l’autre la responsabilité de ces bérézina locales.

Mais on sait que l’impact politique ne sera pas que local. Il sera national alors que s’ouvre l’année présidentielle et législative. Quelles seront les conséquences de ces choix politiques délétères ? Déplorables pour les habitants de ces villes. Mais politiquement, qu’en tireront les électeurs de gauche ? Il leur reste à imposer un retour à la raison de ces deux partis. Le combat contre l’accession du RN au pouvoir le vaut bien, non ?


 


 

Écologistes : la peur de la bérézina aux municipales

Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr

L’écologie politique est-elle déjà condamnée ? La vague verte de 2020 est-elle retombée, et l’heure est-elle venue d’une grande débâcle ? On fait le point.

Aux dernières municipales, de grandes villes ont basculé vers des majorités écologistes ou à forte composante écologiste : Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Marseille, Poitiers, Angers, tandis que Grenoble confirmait son choix. L’écologie cessait d’être un supplément d’âme des majorités municipales pour devenir une force de gouvernement urbain. Le Covid venait de mettre l’accent sur ce lien essentiel entre notre environnement et notre santé, notre bien-être.

En 2020 également, des électeurs de droite, déstabilisés par la poussée macroniste, ont pu chercher une solution alternative aux municipalités de droite traditionnelle. En votant écolo, ils trouvaient une façon modérée et consensuelle de tourner cette page. Qu’en est-il aujourd’hui ? Ces municipalités se retrouvent désormais affaiblies par les difficultés de la gauche et par le retour offensif d’une droite déterminée à reconquérir ses bastions.

D’autant qu’après six ans, le moment est venu de juger les expériences écologistes : leurs politiques de réduction de la place de la voiture, de création d’îlots de fraîcheur, de défense de la biodiversité, les politiques en faveur du vélo, le développement des repas bio ou végétariens dans les cantines, les bâtiments éco-construits, hier marqueurs écologistes, ont été repris par de nombreuses villes, surtout de gauche. Même quand ces initiatives ont fait l’objet de solides oppositions de la droite, il est fort à parier qu’en cas de retour au pouvoir dans les mairies, elle n’y reviendra pas. 

Certes, il reste beaucoup à faire, notamment faute de moyens suffisants, mais l’écologie a gagné une bonne partie de la bataille des politiques municipales. Pourtant, les municipales de 2026 s’annoncent comme un moment risqué pour le parti vert. Plusieurs grandes villes pourraient basculer. À Lyon, Aulas fait la course en tête. Grenoble, Strasbourg ou Annecy pourraient également échapper aux majorités écologistes. Mais chez les cadres du parti, on veut croire qu’il existe quand même une dynamique : les écologistes pourraient gagner des villes moyennes, comme Lorient, Nevers (dont le maire est l’un des derniers édiles macronistes) ou Mulhouse. De fait, l’écologie, hier cantonnée aux métropoles bourgeoises, irradie tout le territoire : dans les petites villes on retrouve nombre d’écologistes à la tête de listes de gauche.

Avec cette inscription dans les programmes et les réalisations des villes, les élus écologistes ont perdu leur singularité. Ils pourraient faire les frais de la réorientation intervenue au niveau national. Marine Tondelier a été élue pour porter une écologie populaire. Elle est devenue l’ardente militante de l’union des gauches et se veut le trait d’union entre LFI et le PS. De fait, s’ils sont le plus souvent alliés dès le premier tour aux socialistes et aux communistes, on les retrouve parfois en alliance avec LFI, parfois conduisant leur propre liste et, en fait de trait d’union, ils s’éparpillent dans l’ensemble des listes. Montpellier en est un exemple symptomatique : des écolos sont présents sur les trois listes de gauche. Officiellement, ils sont sur la liste citoyenne du Printemps montpelliérain, mais l’ancienne maire adjointe écolo repart avec le maire socialiste Michael Delafosse, quand d’autres ont choisi de rejoindre la liste insoumise. Cet éclatement est presque la norme, au point d’émouvoir et de faire réagir la direction du parti qui a suspendu bon nombre de militants, choquant une culture éloignée de la discipline organisationnelle et très décentralisée.

Les alliances locales avec le PS renvoient aussi au pragmatisme de cet engagement issu des mouvements associatifs : l’efficacité avant tout. Les socialistes apparaissent comme les partenaires les plus susceptibles de gagner et de gérer, ils n’hésitent donc pas à s’allier avec eux. 

Derrière ces débats locaux se joue une question plus large : quelle est l’identité de l’écologie politique ? Les écologistes sont dans une phase nouvelle, celle où ils doivent reconstruire leur raison d’être, redéfinir un imaginaire. Ils veulent toujours incarner la promesse d’une transformation de la vie, au quotidien et pour la planète. Ce lien du local au global est leur force ; il ne peut plus enjamber les enjeux structurants qui font débat à gauche : comment gagner cette bataille dans un monde qui a enfin conscience de sa finitude et dans un capitalisme ensauvagé par la rareté des ressources ? Cette conscience nouvelle n’amène pas que de la sensibilisation écolo : elle durcit les enjeux et les luttes. Les écologistes sont entrés en politique pour porter le combat du vivant ; ils n’échapperont pas à faire de la politique et à conduire des luttes politiques.   

Si Bérézina municipale il devait y avoir, elle ne viendrait pas d’un excès d’écologie. Elle viendrait d’une hésitation sur la façon de la faire vivre et de la défendre politiquement.


 


 

Villes communistes :
entre craintes de défaites et espoir de victoires -
par Roger Martelli

Roger Martelli sur www.regards.fr

Dernière semaine avant les élections municipales. L’historien se penche sur le PCF : entre déclin historique et reconquêtes possibles.

Les prochaines municipales vont-elles interrompre le déclin du nombre de municipalités communistes ? Les communistes l’espèrent. Ils peuvent même envisager raisonnablement quelques reconquêtes notables, comme celle du Havre gagnée par la droite en 1995, celle de Nîmes perdue en 2001 ou celle de Champigny-sur-Marne, qui avait symbolisé en 2020 le déclin du communisme val-de-marnais.

Mais les possibles succès peuvent être contrebalancés par de nouvelles pertes. Il n’y a plus de bastions et la « ceinture rouge », dont le PCF s’enorgueillissait dès 1925, s’est délabrée au fil des scrutins. La sociabilité ouvrière qui constituait le socle de l’implantation communiste s’est défaite. L’espoir dans les lendemains qui chantent s’est altéré. La singularité de la gestion communiste est moins lisible.

Enfin, si l’on se fie aux consultations nationales, de 2022 à 2024, le PC se voit durement concurrencé. Dans la banlieue rouge, les insoumis ont obtenu des résultats qui rappellent ceux du PC de la grande époque. En dehors de l’espace francilien, dans de nombreuses villes à direction communiste, c’est le RN qui dépasse la majorité absolue ou flirte avec elle. Les insoumis, qui veulent accéder aux responsabilités locales, comptent conquérir des villes où le PCF a longtemps incarné la radicalité populaire. Quant au RN, il cible depuis longtemps les espaces de tradition ouvrière que les dernières décennies ont voués à la désindustrialisation, à la déstabilisation sociale, au sentiment d’abandon et au ressentiment qui en résulte.

Un nouveau recul serait un coup dur pour les communistes. Mais il serait d’autant plus douloureux qu’il pourrait être alors principalement le fait de victoires du RN.

Au total, depuis 1977, le PCF a perdu plus de la moitié des 1500 communes qu’il dirigeait alors et la population qu’il administre est passée de 8,6 millions à environ 2,5 millions. Certes, les communistes ont pris l’habitude de combiner des résultats nationaux désastreux et des positions locales encore solides. Mais, en 2026, ils savent qu’ils jouent très gros.

Depuis 1962, lors des scrutins municipaux, les communistes recherchent une union de toute la gauche dès le premier tour. Entre 1965 et 1977, ils ont peu à peu imposé ce modèle, au   départ refusé par les socialistes. Globalement, la méthode continue d’être suivie ; elle est efficace pour protéger les municipalités acquises ou pour en gagner d’autres.

Mais, désormais, la guerre des gauches fait rage… même dans des villes où la menace de l’extrême droite est plus forte que jamais. Au bout du compte, dans les villes les plus peuplées, alors qu’elle était la norme en 1977, l’union de la gauche est devenue une exception. Le PCF réussit souvent à maintenir de larges unions dans ses municipalités, mais pas partout, notamment en région parisienne.

Un nouveau recul serait un coup dur pour les communistes. Mais il serait d’autant plus douloureux qu’il pourrait être alors principalement le fait de victoires du RN. Cela affecterait la gauche dans son ensemble, à un moment plus que délicat de l’histoire démocratique de la France.

Le communisme municipal fut une composante originale de l’histoire française. Les municipalités gérées par le PCF en longue durée furent un lieu d’unification et de valorisation du monde populaire, une manière de rapprocher les gauches, une façon de raccorder la radicalité et le rassemblement majoritaire. Ces traits originaux ont certes besoin d’être repensés en profondeur, mais il serait regrettable que cet héritage ne soit plus qu’une pièce annexe de notre mémoire nationale.

Focus sur Saint-Amand-les-Eaux

Saint-Amand-les-Eaux sera parmi les villes qui seront scrutées par les communistes. La réélection de son maire, Fabien Roussel, pourrait conditionner son avenir à la direction du PCF et son éventuelle candidature à l’élection présidentielle. Ville du bassin minier de 16 000 habitants, les ouvriers et employés comptent pour 54% des actifs. Elle a été gagnée par le PCF en 1995 et Alain Bocquet, dirigeant national du PC, dirige la mairie de jusqu’en 2025, date à laquelle il passe la main à Fabien Roussel, battu aux législatives de 2024 par le RN.

En 2020, la liste Bocquet l’avait emporté dès le premier tour (51%) face à trois listes concurrentes. Cette année, trois listes sont en présence : celle de Roussel, une liste conduite par l’ancien premier adjoint d’Alain Bocquet qui comptait lui succéder et une liste du RN. L’extrême droite n’avait obtenu que 11,7% en 2020. Mais entretemps elle a récolté 38,5% aux européennes de 2024 et 41,6% aux dernières législatives. En cas de triangulaire, le résultat est très incertain.

   mise en ligne le 8 mars 2026

La gratuité des services publics, nouvel horizon en vogue à gauche

Ilyes Ramdani sur www.mediapart.fr

Transports, cantines et fournitures scolaires : la gratuité des services publics est au cœur de la campagne municipale. La France insoumise en a fait une mesure phare. L’idée n’a pourtant pas toujours fait l’unanimité à gauche et les écologistes continuent d’y opposer un certain scepticisme.

À Bordeaux (Gironde), c’est Philippe Poutou qui juge « complètement logique » d’avoir « un accès gratuit à des choses importantes », comme « se déplacer, aller se soigner, aller travailler », et le maire sortant écologiste Pierre Hurmic qui lui répond que « ceux qui peuvent se payer un ticket de tramway peuvent le faire ». À Lens (Pas-de-Calais), c’est le maire socialiste sortant, Sylvain Robert, qui vante le bus gratuit et son opposant du Rassemblement national (RN) qui lui lance : « Avec les impôts des habitants ! Avec [vous], c’est : donne-moi ta montre, je te donnerai l’heure. »

À chacun des débats télévisés des élections municipales, dont la fréquence s’accélère alors qu’approche le premier tour, le sujet arrive inévitablement comme un élément de clivage entre les différentes listes. Qu’il s’agisse des transports, de l’eau, de la cantine, des fournitures scolaires ou encore du petit-déjeuner en classe, l’idée de la gratuité s’impose comme un des marqueurs principaux des programmes de gauche à l’occasion du scrutin des 15 et 22 mars.

Le maire socialiste sortant de Marseille (Bouches-du-Rhône), Benoît Payan, propose par exemple la gratuité des transports pour les jeunes. Son concurrent La France insoumise (LFI), Sébastien Delogu, va plus loin en promettant d’offrir également aux enfants de la commune un petit-déjeuner, un déjeuner et du soutien scolaire chaque jour.

À Nîmes (Gard), les débats programmatiques entre socialistes, communistes et écologistes réunis derrière la candidature de Vincent Bouget ont abouti à une position médiane : gratuité des transports pour les jeunes et les plus précaires, en attendant mieux. « Les mobilités sont un droit », a expliqué la tête de liste au micro d’Ici Occitanie.

Une lente conversion

LFI, de son côté, en a fait un point saillant de sa campagne nationale. Le « nouveau communalisme » défendu par le mouvement de Jean-Luc Mélenchon promeut une « extension du domaine des communs », au nom de la lutte contre la marchandisation et les intérêts privés. De façon plus opérationnelle, la gratuité des transports et des cantines – au moins à moyen terme – fait partie des mesures que LFI a fixées comme le socle incontournable de toute éventuelle investiture ou alliance.

« Notre courant de pensée, déjà à l’époque où nous étions à la gauche du PS, a toujours promu l’égalité des droits quand d’autres défendaient l’égalité des chances et la discrimination positive, explique le député insoumis Gabriel Amard. Quelles que soient vos ressources, il y a des domaines où la référence au porte-monnaie n’est pas admise. Nous défendons la gratuité au nom du droit inconditionnel aux services publics. Cela concerne les domaines vitaux, comme les premiers mètres cubes d’eau ou kilowattheures d’électricité, mais aussi ce qui est du ressort de l’émancipation, comme les médiathèques et l’éducation. »

L’adhésion de la quasi-totalité des formations de gauche au principe de gratuité dans la gestion municipale n’est pas toujours allée de soi. En 2001, c’est une municipalité de droite qui, tout juste élue, décide de rendre les bus gratuits à Châteauroux (Indre), souvent citée en exemple depuis. L’actuel maire, Gil Avérous, appelle à regarder les annales : « La gauche évoque souvent le sujet de la gratuité mais ce sont, finalement, souvent les élus de droite qui la mettent en œuvre. La boussole, c’est d’abord la performance des services publics et l’utilisation des deniers de la collectivité. »

Quand on est dans un pays avec 12 millions de pauvres et des gamins qui ne mangent pas à leur faim, on cherche de nouveaux mécanismes. Gabriel Amard, député LFI du Rhône

À Drancy (Seine-Saint-Denis), Jean-Christophe Lagarde se souvient avec une pointe d’ironie du moment où il a rendu les cantines de ses écoles primaires gratuites, en 2007. « C’est formidable que la gauche se convertisse à cette solution, explique l’ancien président de l’Union des démocrates et indépendants (UDI), à nouveau candidat cette année. Dommage qu’ils aient mis un peu de temps à y venir. À l’époque, au conseil municipal, l’opposition avait voté contre. Ils expliquaient que les gens allaient perdre la valeur des choses, que les familles les plus aisées pouvaient payer… »

Maire de Viry-Châtillon (Essonne) de 1995 à 2006, à l’époque sous la bannière du Parti socialiste (PS), Gabriel Amard avertit : ce qui valait hier ne vaut plus forcément aujourd’hui. « Dans le passé, on mettait en place le quotient individualisé pour tendre vers notre objectif de justice sociale, explique l’élu insoumis, auteur de plusieurs livres sur la gestion publique de l’eau. Mais quand on est dans un pays avec 12 millions de pauvres et des gamins qui ne mangent pas à leur faim, on cherche de nouveaux mécanismes. Quand de tels besoins émergent, le politique doit trouver de nouvelles solutions. »

La gratuité totale, vraiment de gauche ?

Le débat est encore insuffisamment éclairé : les études sur l’efficacité de la gratuité des transports, pour ne citer qu’elles, se concentrent essentiellement sur la faculté de la mesure à convaincre des automobilistes, des piétons ou des cyclistes de changer leur mode de transport. Un rapport réalisé en 2024 par le Cerema, un centre d’études public expert sur les questions de mobilité, avançait « l’hypothèse que la gratuité totale facilite l’accès pour tous », mais nuançait : « Toutefois, aucune étude spécifique n’a encore pu étudier ce phénomène plus finement et de façon quantitative. »

Si un flou demeure sur l’efficacité sociale de telles mesures, un débat plus profond encore traverse les formations de gauche : dans le contexte budgétaire actuel, le chemin vers la gratuité est-il celui de la justice sociale ? Le politiste Paul Ariès défend depuis des années, à la tête de l’Observatoire international de la gratuité, le concept comme une notion à rendre structurante dans la pensée politique.

« L’enjeu est de multiplier les îlots de gratuité dans l’espoir qu’ils forment demain des archipels et après-demain des continents, écrivait-il en 2018 dans Le Monde diplomatique. Outre qu’elle répond également à l’urgence sociale et écologique, la gratuité offre le moyen de terrasser les quatre cavaliers de l’Apocalypse qui menacent l’humanité et la planète : marchandisation, monétarisation, utilitarisme et économisme. »

D’autres sont moins emballés. À Lyon (Rhône), le versant communiste de la coalition qui dirige la ville depuis six ans a tenté de pousser le principe de gratuité dans le programme du maire sortant, Grégory Doucet. Fin de non-recevoir des écologistes, qui défendent le quotient familial, jugé plus juste sur le plan social et plus soutenable vu les contraintes budgétaires du moment.

« On nous dit que c’est impossible, mais la carte Vitale nous prouve l’inverse, a lancé Florestan Groult, tête de liste LFI pour la métropole lyonnaise, lors d’un meeting le 26 février. Qui remettrait en question aujourd’hui cet accès universel aux soins ? » 

La question reviendra sans aucun doute le 15 mars au soir, lorsque les listes de gauche auront deux jours pour fusionner avant le second tour. Les insoumis lyonnais, qui martèlent leur attachement à la gratuité des transports et des repas scolaires, ont déjà prévenu, y compris par la voix de Jean-Luc Mélenchon lors du meeting du 26 février : « Nous aurons nos conditions. » Convaincre LFI de fusionner sa liste avec les autres listes de gauche ne sera donc, paradoxalement, pas gratuit.

 

 mise en ligne le 6 mars 2026

Face à Mélenchon, la gauche oscille entre responsabilité morale et responsabilité historique

Sarah Benhaïda sur www.mediapart.fr

Dans le moment pré-fasciste, la critique des propos de Jean-Luc Mélenchon se heurte chez certains à l’impératif de faire bloc contre l’extrême droite en 2027. Ces injonctions contradictoires tiraillent le peuple de gauche, épuisé par l’inversion quotidienne des valeurs comme par les sorties du leader insoumis.

En pleine campagne pour les élections municipales et à un an d’une présidentielle où la menace de l’extrême droite est plus forte que jamais, figures intellectuelles ou militantes de la gauche nagent en plein dilemme, certaines avouant même « ramer ».

Jeudi 26 février, à Lyon, Jean-Luc Mélenchon a provoqué un tollé en ironisant sur la prononciation du nom du pédocriminel états-unien Jeffrey Epstein. Trois jours plus tard, à Perpignan, il réitérait, cette fois-ci en écorchant le nom de Raphaël Glucksmann.

Des sorties de route aux relents complotistes et antisémites qui, comme l’a reconnu lui-même le chef de file de La France insoumise (LFI) en s’excusant à demi-mot, « blessent » et outragent les sphères qui gravitent autour du mouvement insoumis. « Allons, Jean-Luc, inutile de faire le matamore. Tout le monde sait que tu es une tête dure, inutile de la cogner contre tous les murs », ironise le politiste proche de LFI Olivier Tonneau dans le Club de Mediapart, prévenant le leader insoumis contre ses emportements tout en l’assurant encore de son vote.

D’autres sont plus durs, à l’instar du philosophe Pierre Tevanian qui a conjuré, le 28 février sur Facebook, « tout le monde, en particulier aux côtés et au sein de LFI, de réagir et pousser vers la sortie ce destructeur », tout en soulignant que le mouvement est « un important vivier de forces sociales indispensable en termes de résistance à un pouvoir fasciste ».

La diabolisation réelle de LFI, première organisation de gauche en France, ciblée pour l’opposition ferme qu’elle représente face à l’offensive réactionnaire sur l’antiracisme, la question sociale ou l’écologie, dans un espace politico-médiatique où l’inversion des valeurs et la mauvaise foi sont quotidiennes, plonge certaines personnalités dans un abîme d’interrogations sur l’attitude à adopter.

Parce que la période est pré-fasciste, que tout est prêt pour parachever la dédiabolisation de l’extrême droite et détruire ce qui lui résiste encore, faut-il mettre les critiques sur les propos empruntant à l’antisémitisme de Jean-Luc Mélenchon sous le tapis ? Ou à l’inverse, pour les mêmes raisons, faut-il exercer cet esprit critique, justement parce que la lutte antifasciste mérite que l’on tienne tous les bouts, sans tomber dans le piège de l’instrumentalisation ?

Tenir tous les bouts

D’un côté, dans la sphère intellectuelle de la gauche critique, il y a celles et ceux qui expriment pour la première fois de manière aussi tranchée leur réprobation. Et tant pis si cela revient à « hurler avec les loups », comme le prétendent beaucoup sur les réseaux sociaux. « Je défends LFI des amalgames et stigmates calomnieux, abjects, maccarthystes, dont ce parti fait l’objet depuis la mort de Quentin Deranque (et depuis plus longtemps, mais un cap qualitatif a encore été franchi), mais ça devient à chaque fois plus compliqué, tant son dirigeant semble jouer et jouir d’alimenter la machine », écrit Pierre Tevanian.

Disqualifiant les accusations outrancières qui saturent le débat public et témoignent de son affaissement – de la « brutalisation de la vie politique », au parti « passionnément antisémite », en passant par les accusations en « communautarisme » –, le philosophe retient une seule faute : « [Jean-Luc Mélenchon] méconnaît qu’à la place qu’il tient, celle de la gauche justement, dans un combat à armes inégales contre une vraie droite et une fausse gauche, on n’a pas d’autre arme que l’exemplarité, ou en tout cas ce minimum de tenue de route qu’il n’a pas et qu’un militant de gauche de base doit avoir. »

Le président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme (LDH), Pierre Tartakowsky, a pour sa part écrit une « lettre à un·e ami·e (très) fâché·e ». « J’ignore si Jean Luc Mélenchon est antisémite. Ce que je sais, c’est que le propos tenu à Lyon, lui, l’est », écrit-il avant d’en faire la démonstration. Répondant à l’argument selon lequel l’enjeu crucial de la lutte contre la montée de l’extrême droite devrait conduire à taire publiquement, à gauche, cette réalité, il affirme qu’un « impératif moral [a été] transgressé ».

« Ce n’est certainement pas en “ironisant” sur les patronymes, en offrant le flanc à une critique qui permet paradoxalement à cette extrême droite de jubiler et à tous les calculs politiciens à courte vue de s’épanouir, qu’il va être possible de rassembler et de leur faire échec », conclut-il.

De l’autre côté, nombre de personnalités de gauche qui ne peuvent pas être soupçonnées d’inféodation à LFI n’ont pas de mots assez durs contre les critiques visant Jean-Luc Mélenchon de la part d’un camp qui se revendique de l’antifascisme. Quand bien même les propos du fondateur de LFI sont condamnables – ils et elles les condamnent d’ailleurs pour la plupart –, cette sphère prône une modération infinie, qui confine au silence à l’égard des sorties du triple candidat à la présidentielle.

« Jean-Luc Mélenchon, qui devrait nous rassembler dans un moment aussi grave, divise et blesse des gens qu’il devrait représenter, c’est impardonnable. Mais dans le même temps, la campagne contre LFI est tellement violente qu’il faut d’abord sauver notre démocratie », explique ainsi l’essayiste Mona Chollet.

« On a vraiment besoin de dézoomer par rapport au cas Mélenchon et de tenir compte du contexte général, celui d’une offensive anti-LFI qui revient de fait à dérouler le tapis rouge au fascisme parce que, qu’on le veuille ou non, il n’y a pas de résistance au fascisme sans LFI, poursuit-elle. On ne peut pas commenter la façon dont Jean-Luc Mélenchon réagit – très mal – à la campagne de destruction menée contre lui et contre LFI en évacuant le contexte de cette campagne, qui vise toute la gauche et dont des forces politiques fascistes vont tirer profit. »

Au moment où le fascisme essaye de réduire à néant la pluralité des régimes de vérité, il me paraît au contraire très important qu’à gauche, on revendique l’importance du travail critique.       Éric Fassin, sociologue

Le chercheur en histoire visuelle André Gunthert, qui consacrait en 2013 un article à la « généalogie de la diabolisation visuelle » de Jean-Luc Mélenchon, partage l’idée qu’« on n’avait pas connu cette puissance de diabolisation concentrée sur un parti voire un leader depuis trente ans ». Pour lui, « la droite a fait de Jean-Luc Mélenchon un totem de diabolisation avec l’accusation d’antisémitisme » : « Nos adversaires ont manipulé cet argument parce qu’ils ont bien compris que pour la gauche, et uniquement pour elle, c’est une accusation de nature morale, et qu’on ne supporte pas ce reproche qui ne devrait pas être porté sur nous. »

À cet égard, la quantité d’articles, de propositions de loi, de happenings et autres montages sur les réseaux sociaux, qui instrumentalisent la lutte contre l’antisémitisme pour faire taire les voix propalestiniennes en France depuis le 7-Octobre, ne peuvent être balayés. Dans cette même opération, le Rassemblement national (RN) a tenté de se présenter en « bouclier pour les juifs de France », faisant oublier sa propre histoire.

« Ce qu’on a vu, depuis le 7 octobre 2023, c’est, conjointement, la diabolisation de la gauche et la dédiabolisation de l’extrême droite, exactement au même moment et dans les mêmes termes en France et aux États-Unis, explique le sociologue Éric Fassin. Ce qui vient de se passer autour de Quentin Deranque est une réplique de ce qu’on a vu aux États-Unis avec Charlie Kirk, c’est-à-dire une occasion rêvée pour avancer encore dans cette double logique politique. »

Mais l’existence de cette double logique politique doit-elle avoir pour effet d’abaisser le niveau d’exigence de la gauche vis-à-vis de son représentant sûrement le plus à même de concurrencer l’extrême droite en 2027 ?

Pour Éric Fassin, c’est tout l’inverse, et c’est sur cette ligne de crête qu’il entend demeurer : « Certes, il faut faire très attention à ne pas reprendre les discours que la droite veut nous imposer, mais il ne faut pas pour autant être dans le déni des problèmes qu’on peut avoir à gauche, et pas seulement sur Mélenchon. Au moment où le fascisme essaye de réduire à néant la pluralité des régimes de vérité, il me paraît au contraire très important qu’à gauche, on revendique l’importance du travail critique. Journalistes ou universitaires, c’est notre métier et notre responsabilité. »

Quand on entend le RN dire qu’il faut déployer un “cordon sanitaire” autour de LFI, c’est comique. On ne peut même pas déconstruire un tel récit, c’est “Ubu roi”.       Éric Vuillard, écrivain

Bien sûr, personne n’oublie ni ne néglige qu’en France, en 2026, l’Assemblée nationale a organisé une minute de silence pour Quentin Deranque, jeune militant néofasciste tué lors d’une rixe à Lyon. Ni que sous couvert de marche à sa mémoire, des néofascistes ont défilé aux cris de « sale bougnoule » et « sale race de merde » sous les saluts nazis.

Ni que lors de débats autour des élections municipales des 15 et 22 mars, la ministre Aurore Bergé a cité Charles Maurras, fondateur de l’Action française par laquelle est passé ce même militant, en qualifiant LFI de « parti anti-France ». Ou encore qu’une candidate à la mairie de la deuxième ville de France, Marseille, a cité la devise du régime vichyste de Philippe Pétain. Et surtout que fin février, deux croix gammées taguées étaient découvertes dans l’ancien camp d’internement de juifs de Drancy (Seine-Saint-Denis).

C’est ce contexte d’extrême-droitisation, cumulé à la faiblesse générale de la gauche partisane, qui conduit certain·es à faire baisser le volume des critiques. « Quand on entend le RN dire qu’il faut déployer un “cordon sanitaire” autour de LFI, c’est comique. On ne peut même pas déconstruire un tel récit, c’est “Ubu roi” », dit l’écrivain Éric Vuillard, signataire d’une tribune appelant à une « riposte coordonnée face au péril fasciste ».

« Ce que recherchent certains partis comme le RN, c’est la disparition de la gauche. Dans ce contexte, une priorité est qu’elle ne disparaisse pas », ajoute-t-il, joint par Mediapart. À l’arrière-plan des discussions sur l’avenir de la gauche en France, le sort de la gauche italienne, qui a disparu, comme celui de la gauche allemande, quasi éteinte, jouent un rôle prépondérant.

Réalité électorale 

Certain·es soulignent aussi que, par le passé, aucun·e candidat·e de gauche n’a échappé aux imperfections – le passé de François Mitterrand, pendant la guerre d’Algérie par exemple, n’a pas empêché de se rallier à lui.

« Quand le PS dominait le champ politique, il fallait se rallier à lui sans discuter. Maintenant que LFI est dans cette position dominante, il y a toujours de bonnes raisons pour ne pas s’y rallier. Quand un parti qui a une relation apaisée à l’économie de marché est en position dominante, le ralliement à lui va de soi ; quand il a une position critique à l’économie de marché, le ralliement devient problématique. Cette attitude est politiquement suicidaire pour la gauche », dénonce Éric Vuillard. 

Car, estime Olivier Tonneau, Jean-Luc Mélenchon « est absolument le seul à avoir la moindre chance de gagner contre Le Pen. Le candidat de la gauche radicale sera nécessairement diabolisé, mais lui a une visibilité populaire, jusqu’au fin fond du dernier PMU de France ».

Alors qu’une victoire du RN à Marseille constituerait un symbole potentiellement déterminant pour la présidentielle de 2027, l’écrivaine Marie Cosnay, qui y milite pour la fusion des listes de gauche au second tour avec le collectif « Faisons front commun », tente de conjurer le fossé qui se creuse entre deux gauches qui se perçoivent de plus en plus comme irréconciliables.

« Je ne suis pas d’accord avec les glissades limites de Mélenchon pour récupérer des gens antisystèmes, mais ma responsabilité, là où je suis, est de ne pas envenimer ce fossé-là car je sais que Mélenchon, s’il était élu, ne ferait pas une politique antisémite. J’en suis convaincue. Alors que si le centre, la droite et l’extrême droite s’unissent, je sais qu’ils continueront la politique en cours depuis dix ans, d’exclusion et de racisme systématique », argumente-t-elle.

L’autrice dit regarder vers l’Espagne, où récemment quatre formations de gauche radicale ont annoncé leur rapprochement (Sumar, Izquierda Unida, Más Madrid et Comuns) pour peser « face à l’extrême droite dans la bataille la plus importante de ce siècle ». « Podemos n’est pas d’accord, mais il y a un respect, quand en France on se rend infréquentables les uns et les autres à gauche. Mais j’ai l’impression qu’à la base, on n’est pas aussi radicalement opposés que ça », conclut-elle.

 

mise en ligne le 5 mars 2026

L’union de la gauche
toute cassée :
beau travail !

Roger Martelli sur www.regards.fr

Le PS l’a décidé : il refusera tout accord national avec LFI aux municipales. Il rompt avec une pratique installée depuis près de 60 ans. Un choix stratégique qui intervient au moment où l’extrême droite domine largement le paysage politique.

Le bureau national du Parti socialiste vient de trancher : il n’y aura pas d’accord national avec La France insoumise entre les deux tours des municipales. Les compromis locaux restent possibles mais l’esprit général est à la rupture avec LFI, comme le prône continûment la droite du PS. Le parti à la rose acte ainsi la fin de six décennies où l’union de la gauche au second tour avait fini par devenir un principe pour toutes les élections.

Il est vrai que, si la « discipline républicaine » s’est installée dès la fin du 19ème siècle contre les ambitions monarchistes ou bonapartistes, sa mise en œuvre est loin d’avoir été uniforme. Ce n’est qu’avec la montée du péril fasciste, entre 1934 et 1935, que se met en place un modèle, qui va désormais faire figure de référence.

En 1936, les partis du Front populaire se présentent séparément au premier tour et se désistent au second en faveur du candidat de gauche le mieux placé. Cette méthode est massivement suivie, ce qui permet à la gauche d’obtenir une majorité en voix et en sièges. En s’unissant, la gauche est parvenue à la victoire que la division lui refusait. La mémoire de la gauche s’est ainsi fixée, consacrant le processus de convergence amorcé en 1934.

Certes, cette mémoire se brouille avec la guerre froide. Le temps est alors aux vitupérations des communistes contre le reste de la gauche accusée de s’engloutir dans le « parti américain » et aux accusations des socialistes contre les communistes qui « n’étaient pas à gauche, mais à l’Est ». Pendant plus de dix ans, le désistement de second tour n’a pas disparu, notamment sur le plan local, mais il n’est plus une norme partagée.

Il l’est redevenu au début des années 1960 quand le PCF fait de l’union de la gauche autour d’un programme commun la base de sa stratégie politique. Les élections municipales sont pour lui le terrain par excellence de sa mise en œuvre. Dès lors, la gauche revient au modèle de 1936 : ses organisations concourent séparément au premier tour (sauf aux municipales) et se désistent en faveur du mieux placé au second tour. La gauche pouvait se disputer et se cliver, elle pouvait se laisser aller à la théorie des « deux gauches ». Mais, loin d’être irréconciliable, elle se retrouvait au second tour.

Si le PS écarte officiellement une composante de la gauche, que reste-t-il comme espace pour les tenants d’une primaire ? Que reste-t-il de ce qui fut le choix propulsif du Nouveau Front populaire ?

Désormais, doit-on se résigner à l’irréconciliabilité ? Les insoumis concentrent leurs feux aux municipales sur des majorités de gauche sortantes et les socialistes ne veulent plus entendre parler d’accord avec La France insoumise. On pourra dire que la gauche en a vu d’autres et que les exclusions réciproques n’ont pas toujours accompagné les défaites. Mais nous sommes dans une autre époque. Depuis 2017, nous avons face à face une gauche dans ses plus basses eaux, une droite électoralement ultra-majoritaire et ultra-droitisée et, sur les bords du chemin, un peuple qui n’y croit plus guère.

Les données les plus récentes sur l’état de l’opinion montrent à quel point la situation est critique. Dans un sondage Ifop-Fiducial publié ce mercredi sur les intentions de vote à la prochaine présidentielle, le candidat du Rassemblement national Jordan Bardella arrive très largement en tête avec 36% des voix au premier tour, quand aucun candidat de gauche ne dépasse les 11% et que le total de la gauche reste sensiblement au-dessous du tiers des exprimés. On peut toujours dauber sur les sondages, leurs imperfections et leur non-prédictibilité. C’est vrai. Mais dans leur ensemble, ils nous replacent devant un ordre de réalité qu’il faut transformer du mieux possible et qu’on doit regarder en face.

Et pourtant, dans ce contexte, même le projet de primaire commune de la gauche et des écologistes apparaît incertain. La difficulté n’est pas organisationnelle, mais politique. Si le Parti socialiste affirme qu’il ne veut plus d’une partie de la gauche – en l’occurrence LFI –, d’autres forces continuent de penser que l’unité reste possible, souhaitable et même nécessaire. Le pari de la primaire est d’ouvrir la porte à l’unité de toute la gauche. Mélenchon, Glucksmann et Roussel la récusent. Si le PS écarte officiellement une composante de la gauche, que reste-t-il comme espace pour les tenants d’une primaire ? Que reste-t-il de ce qui fut le choix propulsif du Nouveau Front populaire ?

Comme lors de la rupture du programme commun, on va passer des semaines, des mois, à se renvoyer le mistigri de la rupture. Pourtant les faits sont têtus : les électeurs de gauche veulent l’union. Et ils ont raison. En effet, l’enjeu n’est plus seulement de savoir si la gauche peut dépasser la droite, mais de dire si l’on accepte de rompre radicalement avec notre histoire démocratique. 

Nous avons pris l’habitude de répéter avec Marx que l’histoire se joue deux fois, d’abord en drame, puis en farce. Nous avons la pantomime aujourd’hui et, pour demain, la promesse de l’apocalypse.

mise en ligne le 26 février 2026

L’antifascisme est
une vertu, pas un crime -  par Roger Martelli

Roger Martelli | sur www.regards.fr

Après avoir réaffirmé que l’antifascisme demeure une exigence démocratique et non une dérive violente, l’historien revient sur les différentes conceptions de l’antifascisme pour alimenter la réflexion.

Nous vivons le temps des grandes inversions. L’antifascisme serait la source de toutes les violences et le RN la pointe avancée du combat contre l’antisémitisme. Le mensonge serait le prélude de la vérité et la rationalité des Lumières le berceau du totalitarisme. Quant à LFI, elle serait plus dangereuse que le RN pour la démocratie. Face à ce renversement stupéfiant, un sursaut est désormais vital.

L’antifascisme n’a rien perdu de sa vertu. Nous vivons une période d’incertitude mondiale, de choc des civilisations en guerre contre le terrorisme, d’angoisse de ne plus être chez soi en obsession du grand remplacement, d’état d’urgence en état d’exception. Le doute s’est installé, la confiance dans la démocratie s’est effritée, les peurs se sont accrues et le ressentiment a prospéré. Désormais, ce ne sont plus seulement des groupuscules néonazis qui s’affichent, mais des pans entiers de l’espace politique et même des États qui cheminent vers la droite extrême. « Néo » ou « post », l’esprit du fascisme a repris un peu partout du poil de la bête.

Le combattre nous place d’abord sur le terrain des idées. En 1941, alors que le monde s’embrasait, le philosophe communiste Georges Politzer, un Hongrois devenu passionnément français et résistant, prit la plume pour démanteler la doctrine nazie. À l’idéologue du nazisme Alfred Rosenberg, qui venait de prononcer un discours intitulé Sang et Or, il répliqua par deux textes, l’un publié dans la revue communiste clandestine, La Pensée (« L’obscurantisme au 20ème siècle »), l’autre diffusé en brochure (Révolution et contre-révolution au 20ème siècle). Il éreintait pièce par pièce les théories de « l’esprit racial », les dénonciations fumeuses des Lumières, la pensée irrationnelle, le mépris de l’histoire et la haine des révolutions populaires et démocratiques. Il leur opposait à la fois la lutte des classes et l’humanisme des Lumières, la fibre sociale et l’idée républicaine, la combativité militante et la haine de la mort. Un an plus tard, il était arrêté, torturé et fusillé. Mais son œuvre a survécu à celle de son piètre opposant nazi.

Aujourd’hui encore devrait s’imposer l’idée que la dénonciation argumentée ne suffit pas. Face au ressentiment nourri par la perte d’espérance, la cohérence d’une perspective émancipatrice peut seule rétablir dans leur dignité consciente ceux qui en ont été privés. Les tons belliqueux, les mâles postures et les slogans soigneusement peaufinés n’y parviendront pas, pas plus que la liste sans fin de promesses auxquelles on ne croit plus guère. Ce qui manque, au refus moderne de l’extrême droite, c’est plutôt la cohérence des valeurs, des critères, des méthodes pour faire de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité des principes organisateurs et pas des mots creux. 

Être antifasciste aujourd’hui, ce n’est donc pas lever le poing ou en menacer l’adversaire, mais construire une stratégie partagée pour faire majorité contre l’inacceptable. Pour y parvenir, mieux vaut certes qu’existe une gauche bien à gauche, capable de donner le ton à toute la gauche. Mais cette gauche n’arrivera à rien si elle continue, comme ce fut le cas au temps de « classe contre classe », de s’imaginer qu’elle est la seule voix de gauche. La radicalité doit être celle de l’ambition ; elle ne se mesure pas pour autant à la virulence du ton et à celle des gestes. La radicalité peut mobiliser celles et ceux qui se reconnaissent en elle, mais sans jamais oublier que c’est avec les autres, le plus souvent possible, que se construisent les majorités qui feront advenir les nécessaires ruptures. Tout est possible, lançait un socialiste de gauche en 1936 : sans doute… pour peu que les conditions majoritaires en soient réunies.

La naissance des antifas

L’antifascisme est né en même temps que le fascisme, dans une Europe et un monde que la Première Guerre mondiale avait bouleversés et « brutalisés ». Les fascismes firent des Lumières, de leur tolérance et de leur passion pour l’égalité, les responsables d’un amollissement coupable et du déclin irrémédiable de toute « civilisation ». La pureté de la race, le culte de l’élite et du chef, le dédain de l’esprit démocratique et l’exaltation de la violence furent ainsi au cœur de groupements fondés sur le ressentiment. Soudés par un bric-à-brac idéologique qui ne manquait pourtant pas de cohérence, les fascismes se sont construits à partir de noyaux militarisés pratiquant une violence de masse meurtrière. Ils firent, de la haine à l’égard du mouvement ouvrier et de l’histoire révolutionnaire démocratique, les fondements d’une révolution au sens ancien du terme : le retour à un équilibre ancien où la force vitale de quelques-uns prévalait sur la masse apathique des dominés. Une contre-révolution absolue, mais au nom de la révolution : grande nouveauté de ces temps d’orage…

L’antifascisme fut la réponse à cette poussée. Il fut porté par l’effroi devant l’ampleur croissante de la menace et marqué lui aussi par la violence qu’avait générée le choix guerrier d’août 1914. Dans l’Italie de l’immédiat après-guerre et dans l’Allemagne brisée par la défaite, les antifascistes s’instituèrent en remparts contre la violence de masse. Tout naturellement, le noyau de cet antifascisme historique se construisit autour de l’appel à l’auto-défense. 

Communistes, socialistes et, dans une moindre mesure, démocrates, républicains et catholiques s’essayèrent à lutter contre la violence fasciste en créant leurs propres armées. En Italie, ce furent les « Arditi del popolo » ; en Allemagne, le « Front de fer » socialiste avec son logo des trois flèches et « l’Action antifasciste » des communistes, avec son noyau du « Front rouge ». Les « antifas » sont nés de là.

La radicalité doit être celle de l’ambition ; elle ne se mesure pas pour autant à la virulence du ton et à celle des gestes. La radicalité peut mobiliser celles et ceux qui se reconnaissent en elle, mais sans jamais oublier que c’est avec les autres, le plus souvent possible, que se construisent les majorités qui feront advenir les nécessaires ruptures.

Cette phase de l’antifascisme fut héroïque et tragique. Elle enregistra quelques rares succès sur le terrain et déboucha sur un échec cuisant en Italie et en Allemagne, pour au moins trois raisons. Alors que les extrêmes droites concentraient leurs forces, les antifascismes se dispersaient. Alors que la violence était au cœur de la doctrine fasciste, elle contredisait l’humanisme fondamental de ses adversaires. Enfin, la violence cultivait l’engagement minoritaire, quand la majorité est le fondement de l’élan démocratique. L’auto-défense pouvait trouver des échos dans une partie du peuple ouvrier méprisé, mais il tenait en marge ces masses qui « font » l’histoire. Elle fut donc courageuse, mais n’enraya pas la montée des fascismes. Elle fut populaire, mais ne toucha pas le plus grand nombre, dans cette guerre civile européenne qui ne trouva son terme qu’en 1945, au prix d’une guerre apocalyptique.

Ce ne furent pas les « antifas » qui, pendant un moment, laissèrent entrevoir une issue à la barbarie : ce fut le grand mouvement du « Front populaire ». En France notamment, ce mouvement prit une dimension massive, parce qu’il raccordait enfin le mouvement ouvrier et la gauche politique, qu’il retrouvait la conjonction historique de l’esprit républicain et de la mobilisation révolutionnaire et parce qu’il ne se contentait pas d’être un mouvement « anti ». Dans l’esprit de la « République démocratique et sociale », le Front populaire ne fut pas d’abord celui des « antifas », mais celui « du Pain, de la Liberté et de la Paix ».

Pour en arriver là, il n’a pas suffi de prolonger le premier antifascisme. Il y eut de la rupture dans le mouvement conduisant au Front populaire. La première fut dans l’abandon de la grande concurrence des antifascismes. Les socialistes finirent par oublier qu’ils avaient contribué à l’écrasement des soulèvements européens des années 1918-1924. Quant aux communistes, ils renoncèrent à voir dans les socialistes des « sociaux-fascistes ». Bien plus, ils cessèrent considérer que la démocratie portait en elle-même, et de façon inexorable, vers le fascisme, ou que tout partisan du capitalisme et de l’économie de marché était, à plus ou moins long terme, voué à se soumettre à la dictature. La convergence des gauches se réalisa, déstabilisa les fascismes français et permit la victoire de second tour.

Le refus des Lumières reste le carburant principal de celui de la démocratie. Il fut celui des fascismes d’hier, de l’extrême droite aujourd’hui. Aujourd’hui comme hier, le combat contre l’extrême droite est une exigence première. Il suppose de la détermination, de la vigilance et de la rigueur. Il implique de cultiver la mémoire, sans s’imaginer que l’histoire se rejoue à l’identique. L’antifascisme reste en cela une boussole, qui n’appartient à personne en particulier. Elle est un état d’esprit et pas un bloc, un mouvement par nature composite, qui ne se renforce pas en écartant, mais en s’ouvrant à d’autres.

Les « antifas » d’aujourd’hui en sont partie prenante ? Sans doute, mais ils n’en sont ni la tête ni le cœur, ni épouvantails ni héros. Eux-mêmes d’ailleurs auraient intérêt à peser ce qui fut l’expérience du 20ème siècle : la violence est parfois un passage obligé, mais qu’il faut conjurer, parce que son expansion ne sert que l’inhumanité qui nous conduit vers le pire. L’auto-défense « populaire » – mais où sont les ouvriers ? – ne vaut pas la détermination du grand nombre et la force du projet d’émancipation individuelle et collective.

Combattre ce qui doit être combattu, mais rassurer ceux que la peur conduit au repli ; mobiliser les forces qui aspirent à un autre monde, mais en faisant tout pour apaiser le monde tel qu’il est et qui risque d’être de plus en plus invivable… Le parti pris de l’antifascisme a pu et peut conduire à des erreurs, des fautes et même à des crimes. Mais sa négation nourrit la bête immonde. Elle n’a pas besoin de ce renfort.

 mise en ligne le 17 février 2026

Après la mort d’un militant d’extrême droite à Lyon,
La France Insoumise
et l’antifascisme
dans la nasse

Sarah Benhaïda et Mathieu Dejean sur www.mediapart.fr

Depuis la mort de Quentin Deranque, la condamnation de la violence par La France insoumise ne suffit pas à éteindre la polémique sur sa supposée coresponsabilité. Locaux attaqués, domicile d’un candidat tagué, appel à « exterminer les antifas »... Des militants racontent la « présomption de culpabilité » qui pèse sur eux.

Chips, cacahuètes et présentation du programme pour les élections municipales : les membres de la liste de La France insoumise (LFI) aux Lilas (Seine-Saint-Denis) passent en apparence une soirée au beau fixe, lundi 16 février au café Le Royal, où se pressent une quarantaine de personnes. Mais la vigilance d’un service d’ordre discret et les « Soutien, Michel » que reçoit leur tête de liste trahissent une ambiance plus tendue. La veille dans la nuit, son domicile personnel a été pris pour cible et tagué de l’inscription « LFI tue », en rouge.

Il a déposé plainte pour intimidation d’un élu public et dégradation d’un bien par inscription.

Interrogé, le candidat, qui refuse que son nom de famille apparaisse, fait le lien avec la mise en accusation à large échelle de LFI par l’extrême droite et la droite depuis la mort de Quentin Deranque à Lyon (Rhône), le 14 février. Dans sa ville, cet ingénieur de 55 ans n’est pas particulièrement discret sur ses convictions : il ne se cache guère quand il transporte les drapeaux de son mouvement de chez lui au marché où il tracte. Jusque-là, d’ailleurs, la campagne était « apaisée » aux Lilas, une ville de gauche dans un département qui l’est tout autant.

« Ce qui me désole, c’est que cet événement désastreux détourne l’attention de la campagne locale, projet contre projet », déplore-t-il.

Depuis le 13 février, LFI affirme avoir dénombré dix permanences ou locaux visés par des dégradations ou des provocations. Le siège national de LFI à Paris a été couvert de peinture rouge dans la nuit du 13 au 14 février, des salarié·es ont dû être exfiltré·es en voiture, affirme le mouvement. Joint par Mediapart, le ministère de l’intérieur n’a pas répondu à ce sujet. 

Menaces de mort

Un collaborateur du Rassemblement national (RN) à l’Assemblée nationale, Jérôme Buisson, a quant à lui été suspendu après avoir écrit « J’ai fait un rêve : quatre décès et le peuple empli de joie », au sujet d’un meeting parisien auquel devaient participer Sophia Chikirou et Rima Hassan. Le polémiste Jean Messiha, candidat Reconquête à Évreux (Eure), a pour sa part écrit : « Il faut exterminer les antifas », ce qui lui a valu plusieurs signalements à la justice. 

Deux têtes de liste insoumises aux municipales dans l’Yonne, Adrien Provence à Auxerre et Jérôme Thiriet à Sens, ont déposé plainte le 16 février pour des menaces de mort. « Toi et ton parti [sic] de terroriste on va vous couper la tête », a reçu en message privé sur Instagram Jérôme Thiriet – un message consulté par Mediapart, qui se poursuit sur la même tonalité, où l’auteur se revendique du GUD (Groupe union défense, ce groupuscule violent dissous par l’État en 2024) et conclut par « fier d’être français ».

Adrien Provence a reçu un message similaire faisant référence de manière menaçante à une réunion publique qui se tenait le lendemain. 

« Ils nous mettent une cible dans le dos en poursuivant leur agenda politique. On a franchi un cap dans les intimidations de l’extrême droite », témoigne-t-il. Un climat qui inquiète également Jérôme Thiriet à Sens : il dénonce « les déclarations irresponsables des Darmanin et Retailleau [les] qualifiant de violents et d’antisémites, qui chauffent à blanc des militants d’ultradroite qui n’ont plus de frein »

Des consignes pour redoubler de vigilance sont passées dans les réseaux militants.

La complaisance de LFI en débat

C’est la proximité de LFI avec la Jeune Garde, dont l’ancien porte-parole Raphaël Arnault est devenu député insoumis, qui a servi de déclencheur. Un ancien membre de l’organisation antifasciste dissoute, collaborateur de Raphaël Arnault, était présent sur les lieux de la mort de Quentin Deranque. Il a en revanche démenti toute implication dans l’homicide de ce dernier. 

Lundi, le procureur de la République de Lyon a refusé d’incriminer la Jeune Garde, ne donnant aucune indication sur les six personnes accusées d’avoir porté les coups au militant néofasciste de 23 ans, en cours d’identification par les services d’enquête. On ne connaît donc pas à ce jour précisément l’implication du mouvement, ainsi que d’un ou de plusieurs de ses anciens membres. 

Cela n’a pas empêché une attaque en règle et sans prudence contre LFI : du ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, qui avait nuancé LFI à l’extrême gauche avant les événements, à une partie de la gauche qui considère LFI comme une nuisance, Raphaël Glucksmann au premier chef, le concert des mises en accusation de la « complicité morale » du mouvement n’a fait que s’étendre.

Lundi 16 février au matin, Laurent Nuñez, interrogé sur Jean-Luc Mélenchon, affirmait que « la radicalité dans le discours, ça peut parfois se traduire par de la violence dans la rue », en évoquant un lien « très fort » entre la Jeune Garde et LFI – en prenant tout juste le soin d’ajouter au milieu de son propos : « à supposer que ce soit des militants de la Jeune Garde qui soient en cause ».

À l’extrême droite et à droite, le message « LFI tue » est devenu commun, de Marion Maréchal à Bruno Retailleau en passant par Cécilia Attias sur le réseau social X. « Les mains qui ont tué Quentin sont les petites mains de Jean-Luc Mélenchon », a accusé dimanche l’eurodéputé RN Pierre-Romain Thionnet, lors d’un rassemblement au cours duquel un journaliste de Mediapart a été violenté.

Il y a une tentative d’instrumentalisation de la part de l’extrême droite, dont se saisit jusqu’à la macronie. Le but, in fine, est de tenter d’interdire LFI.        Aurélie Trouvé, députée LFI

Dimanche en meeting à Montpellier (Hérault), Jean-Luc Mélenchon avait donné la ligne en disant sa « sidération », son « empathie » et sa « compassion pour la famille, pour les proches » de Quentin Deranque : « La mort n’a rien à faire dans nos pratiques et dans nos rangs. J’ai dit des dizaines de fois que nous étions hostiles et opposés à la violence, j’ai dit autant de fois que la non-violence était un choix fondamental philosophique », a-t-il déclaré.

Mardi 17 février sur France Inter, le coordinateur national de LFI, Manuel Bompard, a tenté à nouveau de mettre à distance les faits qui ont conduit à la mort du militant néofasciste, et de définir la relation de LFI avec la Jeune Garde : « Je fais partie des gens qui ont toujours appuyé et soutenu, en particulier dans le contexte lyonnais, le fait qu’il y avait des groupes antifascistes qui faisaient un travail d’autodéfense populaire. Par contre, ce que j’ai vu sur les images diffusées sur TF1 n’a rien à voir avec de l’autodéfense populaire et je l’ai condamné dès la première heure. »

La députée LFI des Lilas, Aurélie Trouvé, rappelle que la « non-violence a toujours fait partie du logiciel de LFI » : « Il n’y a aucun lien entre LFI et ce qui s’est passé, mais il y a une tentative d’instrumentalisation de la part de l’extrême droite, dont se saisit jusqu’à la macronie. Le but, in fine, est de tenter d’interdire LFI », avance-t-elle.

L’antifascisme mis en cause

Au-delà de LFI, c’est toute une sphère politique se revendiquant de l’antifascisme qui est prise pour cible. Beaucoup de ces militant·es se souviennent que Donald Trump a classé le mouvement antifa comme « organisation terroriste » après l’assassinat de Charlie Kirk. Ils n’excluent pas l’éventualité de voir cette étiquette officiellement collée en France à LFI ou à l’antifascisme.

« C’est du Overton ++ », résume Simon Duteil, porte-parole du syndicat Solidaires, en référence à la fenêtre d’Overton, cette métaphore sur l’opportunité de rendre acceptables certaines idées dans l’opinion. « J’ai rarement vu une telle capacité de l’extrême droite à faire reprendre in extenso dans certains médias son discours et son interprétation des faits. Comment sort-on de l’événement dramatique qui a eu lieu à Lyon pour voir ce qui se passe politiquement autour ? LFI n’y est pour rien », dit-il, précisant qu’il n’est pas particulièrement sympathisant de LFI.

Le syndicat Solidaires étudiant·es fait partie des organisations de gauche désignées par le collectif d’extrême droite Némésis comme responsable de la mort de Quentin Deranque dès le jeudi 12 février, avec la Jeune Garde et le collectif Éteignons la flamme. Depuis, le syndicat Solidaires Rhône vit dans « un climat très pesant », décrit un responsable local joint par Mediapart.

Dans la nuit de samedi à dimanche, leur local a été attaqué. Un individu a porté quatre coups de barre de fer dans les vitres, comme le syndicat l’explique dans un communiqué, annonçant porter plainte. Si le geste n’a pas été revendiqué, le lien avec l’appel de l’extrême droite à venger son militant est clairement fait.

Le syndicaliste lyonnais, qui souhaite conserver l’anonymat pour éviter tout « doxing » – la publication sur les réseaux sociaux des coordonnées personnelles de militant·es –, a été particulièrement marqué par les appels à « faire des nouveaux Clément Méric » sur la fachosphère, du nom du militant antifasciste tué sous les coups de néonazis le 5 juin 2013. « Solidaires se revendique d’un syndicalisme antifasciste, et continuera à le faire. Raison pour laquelle on se sent ciblés par les menaces proférées notamment par Jean Messiha », explique-t-il.

L’activité du syndicat a été dégradée toute la semaine et des événements militants ont été annulés.

Appel à l’unité des gauches

Dans ce contexte, les militant·es de l’union des gauches tentent de faire entendre leur appel à être « unis et solidaires » et à se « serrer les coudes » face à une extrême droite qui a le vent en poupe, portée par une droite de plus en plus poreuse.

« On est dans le même registre que Trump : jouer sur de la fake news et tirer le fil pour stigmatiser un mouvement. C'est très inquiétant pour nous parce qu’on a déjà un contexte de criminalisation des mouvements sociaux », dénonce Youlie Yamamoto, porte-parole d’Attac. Une organisation qui vient de décider de renforcer son service d’ordre.

Il y a eu plein d’attaques et de morts directement organisés par des groupes du type de celui auquel appartenait Quentin ces dernières années, sans réaction politique.       Sarah Durieux, activiste

Pour Sarah Durieux, activiste et autrice de Militer à tout prix ? (Hors d’atteinte, 2025), « le plus gros défi, c’est de désamorcer le cadrage imposé dans cette affaire ». Sur Instagram, elle a rappelé que « personne ne devrait mourir de cette manière », énumérant les noms de Quentin Deranque, mais aussi d’Ismaël Aali, pour lequel une information judiciaire a été ouverte pour meurtre en raison de la race, l’ethnie, la nation ou la religion, à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), Djamel Bendjaballah, tué par un membre d’un groupe d’extrême droite à Dunkerque (Nord) ou encore Hichem Miraoui, abattu à Puget-sur-Argens (Var) par un sympathisant du RN.

« Il y a eu plein d’attaques et de morts directement organisés par des groupes du type de celui auquel appartenait Quentin ces dernières années, sans réaction politique », explique-t-elle. Se félicitant que LFI rappelle son engagement en faveur de la non-violence, elle appelle à faire désormais de la pédagogie sur l’antifascisme, alors que l’écosystème médiatique l’assimile déjà à une forme de terrorisme.

« Le cœur de l’antifascisme c’est le refus de la violence, comme quand des gens s’opposent à la violence de l’ICE aux États-Unis quand elle s’abattait sur leurs voisins. Il faut qu’on le réexplique », défend-elle.

« Il faut repasser à l’offensive pour expliquer ce que sont les idées fascistes et pourquoi les conflits que provoquent les fascistes conduisent à la mort, y compris des leurs », abonde Kevin Vacher, co-initiateur du projet « Démocratiser la politique » qui milite pour plus de représentativité chez les élu·es.

Pour ce sociologue, « il y a une offensive terrible et une injonction à la justification, comme après tout acte de violence imputé à notre camp ». « L’État et l’extrême droite s’en servent pour nous attaquer et nous menacer, prévient-il. On a le Rassemblement national qui risque de gagner des villes dans un mois et il faut résister à ce bulldozer qui va nous arriver dessus, tout en continuant à avoir un message de paix. » Celle-ci semble bien loin aujourd’hui.


 


 

LFI sous le feu :
il est encore temps

par Catherine Tricot sur www.regards.fr

Pilonnée et classée à l’extrême gauche, La France insoumise cristallise une offensive politique majeure après la mort de Quentin Deranque à Lyon. Dans le viseur, pas seulement un mouvement, mais l’existence même d’une gauche de gauche en France.

C’est l’hallali contre La France insoumise. Tous les ministres, toute la droite et l’extrême droite, tout Raphaël Glucksmann et tout Maud Bregeon, tous les plateaux TV convergent pour tenter de porter le coup de grâce contre le mouvement de gauche radicale.

La séquence a commencé avec le classement de LFI dans la catégorie « extrême gauche ». Ainsi, par décision du ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, avec l’assentiment appuyé du président de la République, le nouvel étiquetage du mouvement de Jean-Luc Mélenchon construit une équivalence avec l’extrême droite. Avec une irresponsabilité totale, la droite, les macronistes et le gouvernement participent à banaliser toujours plus la possible accession du RN au pouvoir. Voire la favoriseraient, en cas de duel Mélenchon/Bardella. Et dès les municipales, ils espèrent empêcher toute fusion des listes de gauche.

L’enjeu politique est majeur. « La cabale contre LFI », dixit Sandrine Rousseau, prend une nouvelle ampleur avec la mise en cause des insoumis à la suite du meurtre de Quentin Deranque. « Les mots tuent », a dit le ministre de la justice Gérald Darmanin. « À l’évidence, l’ultragauche est en cause », pour le ministre de l’intérieur. Des évidences dont se garde pourtant le procureur. Mais les ministres, en principe garants de l’état de droit et du fonctionnement de la justice, n’en ont cure: avant toute conclusion de l’enquête, ils savent et assènent. Une entorse de plus…

Ce pilonnage est dégueulasse. Mais il peut fonctionner sur une France insoumise considérablement fragilisée en trois ans. En 2017, Jean-Luc Mélenchon était la personnalité politique préférée des Français. En 2022, il était la deuxième et LFI était considérée comme la première force d’opposition. À moins d’un an de la prochaine élection présidentielle, la donne a radicalement changé. Les insoumis inquiètent et sont perçus comme un danger pour la démocratie.

Il est exact que, pour parvenir à ce renversement, rien ne leur aura été épargné, accusations ignominieuses d’antisémitisme en tête. Mais si l’on veut faire la révolution, il faut s’attendre à de rudes affrontements, s’y préparer, les anticiper. Et éviter de nourrir sans cesse l’incompréhension ou la critique, voire la défiance. 

Les insoumis sont forts de leurs résultats en 2017 et 2022. Ils veulent croire que, cette fois encore, Jean-Luc Mélenchon va polir son image et réussir à embarquer tout le monde. Par trois fois, il a porté les couleurs de la radicalité incarnées au 20ème siècle par les communistes. Il s’est inscrit dans la trace des sans-culottes et de la France rebelle. Il a compris cette demande de rupture et lui a donné un visage renouvelé. Mais il a oublié la moitié de l’histoire. La politique qui fait battre les cœurs est tout à la fois conflit et recherche de majorité. La brutalité du monde, les divisions de notre société inquiètent et font peur. Mais ce qui a toujours emporté les foules, c’est la promesse d’un changement vers plus de liberté et d’égalité ; c’est l’horizon d’une nouvelle unité. 1936, 1968, 1995 : ces temps sont ceux des masses créatives et convergentes. Tous ensemble, tous ensemble, ouais, ouais !

L’enjeu des mois qui viennent est d’empêcher le pire au pays et à ceux qui y vivent. Ce qui se joue également c’est l’avenir d’un espace politique, celui qui croit qu’un autre monde est possible. Dans le champ politique, LFI représente la gauche de gauche : elle n’est pas responsable que d’elle-même et elle peut disparaître, emportant dans sa chute un pan des espoirs politiques. Dix ans après sa création, LFI doit réinventer sa façon de faire de la politique : moins d’arrogance et de clivage, plus de gentillesse et de considération. Love.


 


 

Meurtre de Quentin D. :
la Macronie ou la stratégie de l’amalgame

Marion d'Allard sur www.humanite.fr

Passé la violence, il en restera toujours le sale goût. Un jeune militant d’extrême droite, ultranationaliste et traditionaliste, est mort samedi, après avoir été roué de coups, dans un déchaînement de fureur inouï. Dévoilé par le procureur de Lyon, Thierry Dran, ce lundi, le rapport d’autopsie atteste que Quentin Deranque, frappé à de nombreuses reprises par « six individus », est mort d’un « traumatisme crânien majeur ». Une enquête criminelle pour homicide volontaire a été ouverte. Voilà les faits. Les auteurs n’ont pas été identifiés et aucune interpellation n’a eu lieu à ce stade. Encore les faits.

Face à une telle tragédie, le sens de la responsabilité politique exige de prendre de la hauteur. De battre en brèche les appels à la vengeance, de laisser à la justice le soin d’établir les responsabilités, de proscrire la récupération, l’anathème, l’amalgame pernicieux. La Macronie, pourtant, a choisi une tout autre stratégie, poussée dans le dos par le vent de l’opportunisme électoral.

Sans même attendre la prise de parole du procureur, Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, dénonçait lundi la « responsabilité morale de La France insoumise », coupable, selon elle, d’avoir « fait élire un député membre de la Jeune Garde ». Et de conclure : « On a tous une responsabilité lorsqu’on glisse un bulletin La France insoumise dans l’urne. » L’objectif est clair et la ficelle un peu grosse : disqualifier la gauche, renvoyer dos à dos LFI et les groupuscules d’extrême droite, et laisser le « ni-ni » faire le reste.

Dans cette entreprise de diabolisation de la gauche, le ministre de l’Intérieur n’est pas en reste. Laurent Nuñez assure que « le lien entre la Jeune Garde et La France insoumise est très fort », imputant sans ambiguïté la mort du militant lyonnais au mouvement politique de Jean-Luc Mélenchon. Soucieux sans doute de paraître mesuré, il a certes évoqué les violences de « l’ultradroite » mais sans jamais nommer l’extrême droite et ses responsables politiques semeurs de haine. La Macronie achève sa mue. Marchepied du Rassemblement national. Par action ou par omission.

 mise en ligne le 16 janvier 2026

Contre la brutalisation

par Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr

À Lyon, la mort de Quentin endeuille des proches et saisit tout un pays. Elle révèle un climat où la violence physique et la violence politique s’alimentent. Elle impose ses questions politiques.

À 15h ce lundi, le procureur qui a ouvert une enquête pour « coups mortels aggravés et violences aggravées », organise une conférence de presse qui devrait permettre de mieux comprendre l’enchainement des faits et d’identifier les responsabilités dans la mort de Quentin à Lyon. Il ne s’agit pas d’un fait divers : cette mort s’inscrit dans un enchaînement d’affrontements connus entre les groupes d’extrême droite et les antifascistes dont la Jeune Garde (dissoute en juin 2025) fut un emblème. La mort de ce jeune homme est le symptôme d’une violence qui s’installe, qui s’épaissit, qui se banalise, dans notre pays comme dans le monde.

Ce week-end, le débat public s’est focalisé sur les responsabilités politiques. Sans attendre les résultats de l’enquête, les accusations ont visé la Jeune Garde et, par extension, La France insoumise qui a fait d’un de ses fondateurs, Raphaël Arnault, l’un de ses députés. Le ministre de la justice, Gérald Darmanin, sans attendre quelque décision judiciaire que ce soit, a désigné le coupable, « l’ultragauche » et violemment mis en cause le mouvement de Jean-Luc Mélenchon : « les mots aussi tuent ». Sait-il que les siens aussi peuvent tuer ? L’incrimination d’un important courant politique est lourde de conséquences. Un attaché parlementaire de Raphaël Arnault est accusé par le groupuscule d’extrême droite Némésis d’avoir participé au lynchage. Il conteste fermement ces accusations mais il fait d’ores et déjà l’objet de menaces de mort – ainsi que de nombreux militants antifascistes. Des permanences d’élus insoumis ont aussi été dégradées. Là encore, la mécanique est connue : accusation publique, emballement, désignation, puis intimidation. Cette situation est inquiétante.

Un autre fait devrait nous inquiéter tout autant : il n’est pas admissible, en démocratie, que des réunions publiques autorisées nécessitent des services d’ordre pour se tenir. La venue de la députée européenne Rima Hassan à Sciences Po Lyon s’est déroulée dans un climat de tension tel qu’un dispositif de protection militant a été jugé nécessaire. Quels que soient les désaccords, le débat d’idées ne devrait jamais se tenir sous la menace. Les moyens de la police doivent être mobilisés pour le prémunir. Elle manquait jeudi.

La violence prospère dans des atmosphères saturées de ressentiment, d’humiliation, de concurrence généralisée. Elle surgit là où le commun se défait. Le monde, aujourd’hui, est un champ de braises. Partout, la force s’exhibe, la norme et le progrès humain s’effritent, la possibilité de vivre ensemble est moquée comme faiblesse. La France est traversée par ces tensions globales et par ses propres fractures. La violence physique ne surgit pas du néant. Elle est encouragée, tolérée, parfois même excitée par une violence symbolique et verbale devenue ordinaire. Il est vrai que les mots tuent quand ils transforment des adversaires politiques en menaces existentielles.

Mais il y a là un paradoxe qu’il faut affronter. Oui, certains adversaires politiques sont des menaces existentielles : pour la démocratie, pour l’État de droit, pour les libertés publiques, et parfois très concrètement pour la vie et la sécurité de celles et ceux qui appartiennent à des minorités. Ces projets et ces militants doivent être combattus fermement, politiquement, démocratiquement. Il n’y a pas de chemin de traverse possible : il faut défendre la démocratie sans adopter les procédés qui la minent. Résister à des menaces réelles sans céder à la logique de la guerre civile symbolique permanente. La brutalité sauvage ne peut être une arme pour défendre les libertés.

Dans ce contexte, la responsabilité des gouvernants est immense. Quand le garde des Sceaux accuse, d’une manière générale, la gauche en utilisant le concept flou d’ultragauche, que fait-il au juste ? Il rompt avec ce principe fondamental selon lequel la justice est rendue de manière individualisée, sur des faits, par des juges indépendants. À trop manier l’anathème collectif, Gérald Darmanin fragilise l’État de droit qu’il est censé faire vivre. Il installe l’idée que les camps sont irréconciliables, que les responsabilités sont toujours celles des autres, que la complexité doit céder devant l’invective. Gouverner, ce n’est pas attiser, flatter les colères pour en tirer un bénéfice électoral. 

Chacun a le devoir de faire retomber la tension.  La démocratie est traversée de conflits. Elle en a besoin. Les intérêts divergent, les visions du monde s’opposent, les projets s’affrontent. Mais il y a une différence entre le conflit politique et la conflictualité permanente comme mode de faire de la politique.

À gauche, il faut aussi entendre ce signal. On ne gagnera rien en s’abandonnant au bruit et à la fureur. Se penser comme une minorité assiégée, parler uniquement à son propre camp, radicaliser le discours jusqu’à l’isolement : voilà une impasse qui peut être des plus cruelles.

L’heure est au rassemblement dans un monde qui brûle. Rassemblement ne signifie pas uniformité. Les bases et les projets peuvent et doivent être portés dans une perspective qui vise la majorité, pas dans la logique de tribu retranchée.

Nous ne sommes pas des blocs ennemis. Nous sommes une société. Quentin en faisait partie. Sa mort nous oblige. Elle nous rappelle que derrière les mots, derrière les postures, derrière les stratégies, il y a des vies. Aucune victoire politique ne vaut que l’on s’habitue à les perdre.


 

mise en ligne le 20 janvier 2026

Les socialistes vont
laisser passer le budget :
où est le problème ?

par Catherine Tricot sur www.regards.fr

Faut-il excommunier le PS de la gauche ? Au lieu de jouer la déception, reconnaissons que les socialistes sont ce qu’ils sont et qu’il y a pas de plan B. Ils vont la jouer solo et ce ne sera pas la dernière fois.

À défaut de majorité à l’Assemblée, comment faire adopter un budget ? On rappelle la faute initiale d’une dissolution qui n’a permis ni débat ni cap approuvé. On n’oubliera pas que ceux qui gouvernent ont la plus petite légitimité politique avec une alliance des droites plus qu’incertaine. Le NFP devrait gouverner. Point.

Mais si le NFP gouvernait, il aurait aussi négocié avec les autres groupes parlementaires. Le problème n’est donc pas que le PS ait négocié, même si depuis six mois il a davantage parlé avec le pouvoir qu’avec ses autres partenaires de gauche. Le problème est double. L’un est grave, l’autre est mesquin.

Le problème le plus grave est que le PS est fier de lui. Il pense sincèrement avoir infléchi le budget. Mais le budget d’un pays ne se mesure pas à telle ou telle mesure sociale ou fiscale mais à son orientation globale. Le budget de Sébastien Lecornu constitue-t-il une inflexion, une nouvelle direction pour sortir le pays de ses multiples nasses : désindustrialisation, inégalités et misère, agriculture perdue, école qui forme trop peu, déficit, etc. ?

Bien sûr que les repas à 1 euro pour les étudiants, c’est bien. Coût : 90 millions sur un budget de l’État de 300 milliards. C’est bien aussi parce que ce droit sera inconditionnel. Bien sûr que 50 euros de prime d’activité en plus, ce sera bon à prendre. Pour combien de salariés ? Cette prime, comme toutes les primes, n’ouvre aucun droit social en particulier pour la retraite de ces travailleurs au bord de la pauvreté. Pire : elle continue de proposer comme solution une baisse du coût du travail suppléée par l’État. Prime d’activité, baisse des charges sur les bas salaires comme le proposait le PS ou défiscalisation des heures supplémentaires : la politique de l’offre fait consensus et reste leur seule perspective.

Ce matin sur France Inter, Olivier Faure ne disait pas autre chose : « Ce n’est pas possible de continuer à avoir un discours qui est celui qu’on connait depuis trop longtemps, qui est celui de la politique de l’offre exclusive et qui a mené le pays où l’on sait, c’est-à-dire à plus de 3000 milliards d’euros de dette ». Tout est dit : la politique de l’offre ne doit pas être exclusive et son défaut est la dette. Le problème est fondamentalement que le PS n’a pas d’autres idées. Il veut juste que la politique de l’offre soit moins dure et que les efforts soient mieux répartis. Pensée stérile et déphasée. On pleure d’ennui et de désespoir.

Le problème le plus mesquin vient de François Hollande. Il disait ce dimanche que « si les communistes et les écologistes prennent la décision de voter la censure alors que les socialistes ne le feraient pas, c’est difficile après de prétendre gouverner ensemble ». L’ancien président est tout à son affaire : créer les conditions politiques de son retour. Glucksmann et Cazeneuve plantés, il croit que l’heure de son come back a sonné. Il entend récupérer l’espace vacant de la « Macronie de gauche » et empêcher que se constitue un espace entre lui et La France insoumise. Premier objectif : remettre au goût du jour la théorie des deux gauches irréconciliables. Second objectif : décrédibiliser toute primaire de gauche et, pour se faire, dramatiser les votes à l’Assemblée nationale. 

Mais qui s’étonne vraiment de ces choix différents ? Le PS a, par moment, changé de positionnement politique ; il a signé la Nupes sous contrainte et rallié le NFP par antifascisme structurel. Mais le PS n’a fait aucune révolution intellectuelle, programmatique. Le PS est le PS. Il est resté bloqué dans la révolution « démocrate » opérée par François Hollande quand il était premier secrétaire du parti, mis en œuvre quand il était président. Les propos d’Olivier Faure de ce matin le rappellent. Pourtant Olivier Faure n’est pas François Hollande, il veut sincèrement que le PS se réancre dans la gauche. Mais face à la « réalité », il n’a pas d’autres idées. Le PS français n’est pas seul à la peine. En fait, c’est toute la social-démocratie qui est perdue. Mais écologistes et communistes ne sont pas en meilleure santé.

Donc rien n’est possible avec le PS ? « Plus jamais PS » ? Si vous avez un autre monde, une autre gauche de réserve, appelez-nous. J’entends dire « et LFI ? » Oui, LFI. Mais elle n’est pas toute la gauche et ne peut y prétendre. C’est ainsi. L’expérience sociale, la complexité d’une société, ça ne se dissout pas dans un mouvement gazeux. Donc il faut continuer de faire ce que l’on peut pour que le PS sorte de sa gangue. Et que les communistes et les écologistes en fassent de même. On ne peut rater les trains qui s’avancent. 

Puisque LFI aime se dire matérialiste, disons que c’est en forgeant qu’on devient forgeron et que la politique est affaire de combat continu. Aujourd’hui encore, la gauche va se diviser. Mais il n’y a pas d’autres solutions que de la rassembler. Les socialistes font faire de la m****. Ce ne sera ni la première fois, ni la dernière fois. C’est notre croix. Et ça pèse. Courage.

mise en ligne le 15 janvier 2026

Dans les municipales,
oser la politique

par Catherine Tricot sur www.regards.fr

À 60 jours des élections municipales, le paysage commence à se stabiliser et de premières études d’opinion laissent entrevoir des tendances.

Ces élections constituent un enjeu en tant que tel pour notre avenir quotidien. Les villes sont en première ligne dans le sport, l’enfance, la solidarité, les pratiques culturelles. Elles sont devenues des actrices de premier plan dans la transition écologique et l’adaptation au réchauffement climatique, le logement et, de plus en plus, la santé. Elles fabriquent nos vies et façonnent notre idée de la vie et du futur.

Mais elles sont aussi un creuset politique. Autant que le sexe, la religion, la classe sociale, le lieu de vie façonne le positionnement politique. C’est dire qu’à moins d’un an de la présidentielle, elles sont décisives. Dans les villes de plus de 100 000 habitants, 17 sont dirigées par la droite, 14 par le PS, 8 par des écologistes, 2 par le PCF et 1 par le RN.

L’enjeu politique ne se réduit évidemment pas aux seules grandes villes. Le RN compte bien conforter son implantation dans les campagnes et le péri-urbain. Les gauches vont chercher à conforter leur unité de terrain. Mais, au-delà du local, des leçons politiques seront tirées.

D’ores et déjà on peut voir à quel point la droite est cul par-dessus tête. Que le Modem et Emmanuel Macron soutiennent, à Paris, la candidate qui se la joue comme Donald Trump – et qui est mise en examen pour corruption de centaines de milliers d’euros –, laisse les bras ballants. Que Gabriel Attal apporte son soutien au fils Sarkozy, candidat à Menton et qui n’exclut pas une alliance avec le RN et Reconquête, débecte tout autant. Toute morale a volé en éclat. Pour le moment, la très grande part des candidats de droite disent vouloir refuser les alliances de second tour avec l’extrême droite, sans distinction entre RN et Reconquête. Ce n’était pas gagné.

À gauche, à quelques exceptions près, les partis qui dirigeaient les villes ont renouvelé leur union en excluant LFI… qui n’avait nullement l’intention de se joindre à eux. Quelques villes de Seine-Saint-Denis font exception avec des alliances PCF-LFI. Pour le moment, cette alliance des gauches semble plébiscitée : les électeurs de gauche confirment au niveau local leur attente de voir la gauche surmonter ses divisions.

Les listes conduites par LFI ne semblent pas engranger à la hauteur de l’influence du parti de Jean-Luc Melenchon. C’est en particulier le cas dans les villes où il y a un risque de bascule à droite, voire à l’extrême droite, comme à Paris ou Marseille. Les sondages – mais ce ne sont que des instantanés – les donnent plutôt en repli. Manuel Bompard, coordinateur de LFI, tente de redresser le discours : là où La France insoumise arrivera en tête de la gauche au premier tour des municipales, elle proposera une fusion à l’ensemble des autres listes de gauche afin de battre la droite et l’extrême droite. Là où elle ne sera pas en tête, il reviendra à la liste de gauche arrivée en première position de décider si elle souhaite ou non fusionner avec LFI. On s’éloigne des discours clivants refusant de voir réélire un maire socialiste ou proclamant vouloir nettoyer la ville socialiste de la corruption.

La petite hype des listes d’union de la gauche ne suffit pas à rassurer. La gauche n’a pas partie gagnée. Son unité répond à une forte attente, jamais démentie dans les sondages. Ses dissensions pèsent ; la gauche est morose. Il faudra aux listes de gauche trouver le dynamisme nécessaire à la victoire. Pas facile quand les choix politiques nationaux sont si divergents ; quand les partis et les militants sont si divisés sur la stratégie. Pourtant, l’examen des études d’opinion montre une petite remobilisation à gauche, un début d’espoir que quelque chose peut être possible, que la déroute n’est pas inéluctable. Les équipes candidates ont la charge de l’ électeurs de gauche attendent, c’est une vision commune par-delà les différentes sensibilités amplifier. Elles en auront besoin. On en aura besoin.

La richesse et la qualité des programmes seront un élément de cette mobilisation mais ce que les électeurs de gauche attendent, c’est une vision commune par-delà les différentes sensibilités. Pour emballer, les discours développés lors de ces élections municipales ne peuvent se contenter d’un catalogue de propositions. Nos villes ne sont pas coupées du monde. Et c’est aussi cela qui nous obsède.

   mise en ligne le 6 janvier 2026

Grève des médecins libéraux : l'échec de la solidarité territoriale

Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr

Depuis plus de vingt ans, face au problème des déserts médicaux, les gouvernements successifs ont empilé des mesures d’incitation auprès des médecins libéraux pour tenter d’améliorer la situation. Au fil du temps, dans l’indifférence générale, les bilans d’échec s’accumulent au grand dam des patients qui trouver un médecin traitant.

La dernière invention, dite de « solidarité territoriale », consiste à demander à des médecins généralistes d’aller exercer jusqu’à deux jours par mois dans l’une des 151 zones en tension identifiées par le gouvernement, moyennant une indemnité de 200 euros par jour. Sauf que le bilan est maigre, seuls 250 volontaires se sont manifestés et, au fil du temps, les effectifs se réduisent. Ainsi, dans le Centre-Val de Loire, qui comporte 21 zones concernées, il n’y a que 3 médecins dans le dispositif sur les 16 médecins inscrits initialement.

À l’origine de cet échec, un effet d’annonce du gouvernement sans réelle concertation avec les médecins concernés dans un système de médecine libérale au bout du rouleau. À la veille des municipales, alors que la santé est une des premières préoccupations des Français, il paraissait difficile de laisser les communes tenter de trouver des réponses sous la pression de leurs citoyens dans un domaine qui ne relève pas de leur compétence.

Le mal est profond et nécessite des réponses dans l’intérêt des assurés sociaux et des professionnels de santé. En ce qui concerne ces derniers, leur mouvement de grève, du 5 au 15 janvier, traduit une insatisfaction et un mécontentement profond face à un budget de la Sécu qui leur demande notamment d’appliquer un certain nombre de mesures d’économies au détriment de leurs patients.

Cependant, il est dans l’intérêt des deux parties de réfléchir à l’avenir de notre système de santé et de la nécessité d’évolutions pour conserver un système public solidaire. Cela nécessite de poser la question des freins actuels que constituent à la fois la liberté d’installation et la rémunération à l’acte.

À trop vouloir s’arc-bouter sur des modalités d’exercice qui ne correspondent plus aux besoins de la population, ni aux aspirations de nombreux jeunes médecins, il ne faudrait pas donner des moyens supplémentaires aux néolibéraux pour basculer encore plus vite vers un système marchand financiarisé à l’américaine. Il s’agit de faire des choix et de gérer des transitions dans l’intérêt collectif de la population et des professionnels de santé.

En ce début d’année 2026, soyons exigeants pour un véritable débat sur ces questions. Bien entendu, il y aura des résistances, des oppositions, mais je crois que la majorité penchera en faveur des valeurs du service public, financé intégralement par une Sécurité sociale solidaire à qui il faudra assurer des moyens suffisants.

  mise en ligne le 2 janvier 2026

Du bon usage de la radicalité

Roger Martelli sur www.regards.fr

On cherche les mots pour définir un projet bien à gauche. Hier encore, on le disait révolutionnaire. Aujourd’hui, il est souvent nommé radical. C’est quoi, être radical ? Réponses au travers de l’Histoire. 

Quand, dans la seconde moitié des années 1990, on tapait le mot de « radicalité » sur son ordinateur, le correcteur orthographique indiquait invariablement qu’il était inconnu. Le terme était né pourtant au 19ème siècle, mais il se trouvait trop peu employé pour retenir l’attention des dictionnaires. On utilisait couramment depuis longtemps « radical » et « radicalisme », mais pas « radicalité ». 

« Être radical, c’est prendre les choses par la racine. Et la racine de l’homme, c’est l’homme lui-même », écrivait Marx dans Critique de la philosophie du droit de Hegel (1844). Jules Simon , dans La politique radicale (1868), jugeait quant à lui que « le caractère propre d’une politique radicale est de repousser les transactions, les demi-mesures, d’aller comme on dit vulgairement jusqu’au bout de ses principes […] Elle est radicale parce qu’elle veut le tout et qu’elle ne s’arrête pas avant d’avoir tout obtenu. »

Agir à la racine, refuser les demi-mesures, aller jusqu’au bout… Tout le vocabulaire de la « radicalité » va hériter directement de cet état d’esprit, mais il faut attendre la fin du 20ème siècle pour que le terme lui-même prenne son extension. Après le mouvement social de novembre-décembre 1995, il offre en effet plusieurs avantages. Il s’écarte d’un radicalisme que le 20ème siècle a associé à une gauche – le Parti radical – modérée jusqu’à la compromission. Et il se substitue aussi à une révolution trop liée, dans les représentations communes, aux crimes de masse de l’époque du stalinisme et du maoïsme au pouvoir.

La radicalité, tout d’abord, a une double face : elle mobilise celles et ceux qui apprécient sa pureté et sa détermination ; elle écarte quiconque y voit l’exagération et la possible violence.

Il suggère surtout que la critique sociale entre dans une ère nouvelle qui entend dépasser le cadre du mouvement ouvrier historique. Que trouve-t-on au côté de la mobilisation salariale ? L’action spectaculaire d’Act-Up contre le sida, les combats pour les droits des sans-papiers et des chômeurs, l’occupation sauvage de locaux abandonnés pour mettre en lumière le scandale des sans-logis, un féminisme de seconde génération, la critique des médias, la sociologie de Pierre Bourdieu, l’esprit frondeur des Inrockuptibles… 

À l’époque, ces mouvements sociaux ou intellectuels expriment, dans un langage nouveau, le fait que la société étouffe dans les logiques aliénantes qui sont les siennes et qu’il n’est plus temps de différer leur dépassement et l’entrée dans un nouvel âge de l’émancipation. Être radical, c’est manifester la conviction que tout doit changer, en profondeur et dans l’urgence. On a compris que cette radicalité se situe franchement à gauche, et même du côté le plus à gauche de la gauche. La charnière des 20ème et 21ème siècles est significativement marquée par une poussée de l’extrême gauche, face à un PCF en déclin et un socialisme qui va s’embourber dans le social-libéralisme. Au premier tour de la présidentielle de 2002, les trois candidats héritiers du trotskisme atteignent le seuil des 10%, alors que le PC descend au-dessous des 5% pour la première fois de son histoire. Le premier ministre sortant, le socialiste Lionel Jospin, ne franchit pas, quant à lui, la barre du premier tour. Parler de la gauche radicale est alors une autre façon de nommer l’extrême gauche…

Les toutes dernières années marquent un nouveau tournant. La colère ne pousse plus majoritairement vers le désir d’émancipation, mais vers la désillusion et le ressentiment. On ne voit plus la cause des maux dans un système opaque, où la propriété semble se diluer dans la masse fluctuante des actionnaires. Du coup, la colère se porte aussi bien contre « l’élite » du haut que contre la masse des « assistés » et des étrangers du bas, en réalité les plus proches, les plus visibles, les plus faciles à désigner.

Pour une part, la radicalité change de camp, ou plutôt elle en a deux, sur sa droite comme sur sa gauche. Dans le vocabulaire de la politique au jour le jour, on oublie l’étymologie de la radicalité (radix, la racine en latin) et on ne retient plus que le « jusqu’au bout » et donc « l’extrême ». Ancrée à gauche à la charnière de deux siècles, la radicalité devient un mot ambivalent, à la fois attribué à la gauche et à la droite, valorisé (la clarté de l’objectif) ou dévalorisé (les dérives de l’exagération). La gauche et la droite ont chacune leur « extrême », que l’on valorise ou que l’on stigmatise.

L’imputation de radicalité relève de l’image. Or les images se produisent. La force principale à gauche, La France insoumise, cultive volontiers l’image d’une radicalité associée à la violence du ton et à la recherche de clivage. La force principale à droite, le Rassemblement national, récuse ce qualificatif et cultive au contraire une image « dédiabolisée ». Le parti de Marine Le Pen veut se détacher de l’appellation d’extrême droite. Il bénéficie de l’existence à côté de lui d’un courant plus extrémiste, celui du polémiste Éric Zemmour.

Faut-il donc se débarrasser de la radicalité ? Ce n’est qu’en sortant du système que l’on éloigne définitivement les aliénations qu’il nourrit. Mais si l’on maintient les vertus d’une visée allant à la racine des maux sociaux, il faut aussi prendre la mesure des problèmes que cela génère.

La radicalité, tout d’abord, a une double face : elle mobilise celles et ceux qui apprécient sa pureté et sa détermination ; elle écarte quiconque y voit l’exagération et la possible violence. Elle attire et elle repousse dans le même mouvement. Il y a toutefois plus grave. Si la gauche ne s’identifie pas à la seule redistribution des richesses, si elle a pour visée de rompre avec les logiques de la domination et de l’aliénation des personnes (l’individu dépossédé de la maîtrise de son destin), alors on ne peut en tirer qu’une conviction : on ne libère pas un peuple, mais on travaille à ce qu’il s’émancipe par lui-même. Les féministes le disent avec leurs mots « Ne me libère pas, je m’en charge ».

Dès lors s’éclaire la question cardinale de la radicalité : tout programme, modeste ou « radical », ne vaut que s’il est l’expression d’une volonté majoritaire. La radicalité n’est que verbiage si elle ignore les contradictions de sa mise en œuvre. Elle ouvre sur des désillusions si elle n’est qu’un discours de rupture, qui contourne le temps nécessaire à la formation de majorités. On n’abolit pas une logique sociale par décret : on cherche à s’inscrire dans le temps, le plus resserré possible, de son dépassement démocratique. On a trop payé, au 20ème siècle, le prix des révolutions permanentes qui n’existaient que dans les esprits et qui, par volontarisme excessif, ouvraient la porte à toutes les contre-révolutions. Pour le dire autrement, le plus grand danger n’est pas nécessairement et toujours celui du « modérantisme »…

La radicalité est un état d’esprit. En politique, elle ne vaut que si elle s’adosse à un projet de société qui mobilise et qui rassure et si elle se concrétise dans une stratégie de long terme, qui intègre les conditions de son accomplissement.

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